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AUGUIS. + + TOME CINQUIÈME. + + [Illustration: logo] + + PARIS, + CHEZ CHAUMEROT JEUNE, LIBRAIRE, + PALAIS-ROYAL, GALERIES DE BOIS, No 189. + + 1825. + + + + + OEUVRES + COMPLÈTES + DE CHAMFORT. + + TOME CINQUIÈME. + + + + + DE L'IMPRIMERIE DE DAVID, + RUE DU FAUBOURG POISSONNIÈRE, No 1. + + + + +AVIS. + + +L'abondance des matériaux que nous ont communiqués des personnes qui +avaient connu Chamfort, et qui pouvaient donner des renseignemens +précis sur ses travaux littéraires, nous a mis dans la nécessité +d'ajouter un cinquième volume au recueil de ses OEuvres: nous nous +plaisons à croire que les Souscripteurs trouveront dans l'intérêt des +pièces dont ce volume est composé, un ample dédommagement, et nous +sauront même quelque gré des soins que nous avons pris de ne rien +omettre de ce que nous avons pu nous procurer du portefeuille de +Chamfort, tombé après sa mort en des mains trop discrètes. + + + + +OEUVRES + +COMPLÈTES + +DE CHAMFORT. + + + + +ESSAI + +D'UN COMMENTAIRE SUR RACINE. + +NOTES SUR ESTHER. + + Tale tuum carmen nobis, divine poëta, + Quale sopor fessis in gramine quale per æstum + Dulcis aquæ saliente sitim restinguere rivo. + + VIRG. _Ecl._ v. + + +Racine n'est pas seulement du nombre de ces auteurs que tout le monde +connaît; mais il est encore du très-petit nombre de ceux que tout le +monde sait par cœur. Qu'est-ce donc que des _Observations sur +Esther_, dira-t-on d'abord? Qui n'a pas commenté Racine? Sont-ce les +beautés de cette tragédie que vous voulez faire admirer? Fiez-vous en +à Racine lui-même; le langage du cœur est celui qui s'entend le plus +facilement, et que l'on explique le plus mal. Sont-ce ses défauts que +vous voulez nous faire remarquer? mais il n'y en a pas dans le style, +et tout le monde sait que le plan n'en est point parfait. Oui, sans +doute, et je conviens de toutes ces vérités. Je suis loin de cette +orgueilleuse folie de quelques auteurs inconnus, qui viennent nous +éblouir tout à coup, sans ménagement pour la faiblesse de nos yeux, de +ces torrens de lumières inattendues, en nous apprenant qu'Homère +n'avait pas de génie, que Boileau était un pauvre auteur, et que +Rousseau manquait d'imagination. Elancés dans la sphère de ces +Erostrates modernes, nous nous trouvons en effet, pour quelques +instans, dans une espèce d'aveuglement. C'est parce que l'obscurité +nous environne: telles ne sont point mes erreurs; j'aime à lire +Racine, je le lis souvent, et je viens répéter avec ses admirateurs: O +Racine! celui-là n'aura point d'oreilles, que ta douce mélodie +n'enchantera pas; celui-là n'aura point d'âme, que tes vers ne +toucheront pas; celui-là n'aura pas d'imagination, que la tienne +n'échauffera pas! Mais où trouver quelqu'un d'assez malheureux pour +être privé de toutes ces facultés? où donc trouver un détracteur de +Racine? + +Voilà ce que tout le monde a pensé, ce que bien des gens ont écrit, +et ce que je viens écrire encore. Mes idées pourront souvent être déjà +connues, j'en conviens; je serais même fâché de n'en avoir que de +neuves sur Racine. Depuis quelque temps, tout ce qui est neuf en +littérature (comme en bien d'autres genres), est si extravagant! J'ai +voulu seulement entrer dans le temple où l'on adore ce dieu de +l'harmonie; et dès que j'y suis entré, ai-je pu me refuser au plaisir +de brûler un grain d'encens sur son autel? D'ailleurs, il est si doux +de parler de tout ce qui nous procure des jouissances agréables, que +cette raison seule peut me servir d'excuse. + +Mon intention n'est point d'analyser rigoureusement le plan, ni +d'entrer dans de grands détails sur toutes les parties de cet ouvrage. +Tout cela a été fait de nos jours par un auteur[1] qui, dans cette +partie, n'a plus rien laissé à faire. Mes remarques portent sur de +très-petits défauts de style; sur quelques vers durs, uniquement +remarquables, parce qu'ils sont dans Racine; le plus souvent sur les +divers genres de beautés qu'offre la seule tragédie d'_Esther_; enfin, +sur ces hardiesses d'expressions si naturellement enchassées, que +souvent elles échappent à beaucoup de lecteurs égarés au milieu d'un +parterre émaillé des plus belles fleurs du printemps; j'en ai cueilli +quelques-unes des plus agréables. J'ai osé arracher le très-petit +nombre de celles qui me paraissaient pouvoir blesser la vue. + + [1] M. de La Harpe, dans l'excellent _Cours de Littérature_ qu'il + a lu au Lycée. + +_Esther_ sera toujours un monument mémorable de la force du génie. +Douze ans d'inertie devaient sans doute faire croire que l'auteur +d'_Andromaque_ aurait oublié ces accords magiques dont il avait su +enchanter jadis. Mais il eut à peine repris la lyre, que les sons les +plus doux s'empressèrent de renaître sous ses doigts. Tel fut pour moi +le prestige de la main savante de Racine, que j'avais lu vingt fois +_Esther_, avant de m'apercevoir de l'odieux de certaines parties de +son rôle; elle m'avait intéressé à ses malheurs, à sa séparation +d'avec Elise, à sa nation persécutée; je l'admirai sur tout, je +tremblai pour elle, lorsqu'excitée par les discours de Mardochée, elle +se décide à braver la mort en allant trouver Assuérus. Qui ne +frémirait au moment où ce roi prononce d'un air farouche: + + ... Sans mon ordre on porte ici ses pas! + Quel mortel insolent vient chercher le trépas? + Gardes... C'est vous, Esther? quoi! sans être attendue? + +Esther tombe entre les bras de ses femmes: + + Mes filles, soutenez votre reine éperdue. + Je me meurs..... + +Quel spectacle! mais Assuérus répond aussitôt: + + Esther, que craignez-vous? suis-je pas votre frère? + Est-ce pour vous qu'est fait un ordre si sévère? + Vivez. Le sceptre d'or que vous tend cette main, + Pour vous, de ma clémence est un signe certain. + +Mais quelle sensation délicieuse, surtout lorsqu'Esther, revenant un +peu à elle-même, répond par ces deux vers d'une harmonie +enchanteresse! + + Quelle voix salutaire ordonne que je vive, + Et rappelle en mon sein mon âme fugitive? + +Je sens alors que mon âme est touchée, mon oreille est enchantée, mes +sens sont ravis; Esther s'empare de toutes mes affections. Je n'ai pu +être rassuré par l'idée qu'une maîtresse peut toujours croire à la +clémence de son amant, parce que j'ai vu que cette idée n'était entrée +pour rien dans la démarche d'Esther. D'ailleurs, elle est encore sous +mes yeux; je la vois pâle, éperdue, à demi morte; et je ne doute plus +que, victime dévouée, elle ne marchât en holocauste pour son dieu et +sa nation. J'épouse tous ses sentimens; sa passion me pénètre; je +tremble encore pour les jours de Mardochée; et l'impie Aman me paraît +alors indigne de toute pitié. Voilà l'effet de la magie de Racine, qui +sentait le défaut de son plan; mais le prestige tombe aux yeux plus +calmes de la raison; et celui qui avait admiré, dans la jeune reine, +le dangereux courage de braver les ordres d'un despote pour sauver sa +patrie, voudrait pouvoir encore admirer en elle la clémence. Je ne +connais pas de plus belles scènes dans Esther, ni qui frappe plus +vivement l'imagination, que celle-là. Rien de si touchant que de voir +ce roi si sévère, si terrible, qui, le moment d'auparavant, tenait un +langage si effrayant, prendre celui de l'aménité et de la douceur, et +s'efforcer de rassurer son esclave tremblante. C'est dans de pareilles +scènes que l'on voit, suivant l'excellente remarque de M. de La Harpe, +combien la vérité historique des mœurs est toujours observée par +Racine[2]. Un autre que ce grand poëte eût peut-être mis: + + Que craignez vous, Esther? suis-je pas votre époux? + +Racine a mis _votre frère_; et d'un seul mot, il nous a initiés dans +les mœurs étrangères. Et puis quels vers! + + Seigneur, je n'ai jamais contemplé qu'avec crainte + L'auguste majesté sur votre front empreinte. + Jugez combien ce front, irrité contre moi, + Dans mon âme troublée a dû jeter d'effroi. + Sur ce trône sacré qu'environne la foudre, + J'ai cru vous voir tout prêt à me réduire en poudre: + Hélas! sans frissonner, quel cœur audacieux + Soutiendrait les éclairs qui partaient de vos yeux? + Ainsi du dieu vivant la colère étincelle..... + +Quelle majesté dans cette diction! quelle suite d'images sublimes! et +combien tout le morceau est imprégné de cette terreur profonde que +devait éprouver Esther, lorsqu'elle est tombée entre les bras de ses +femmes! Nous avons été frappés de sa frayeur; mais lorsqu'elle parle, +cette frayeur nous pénètre nous-mêmes. Remarquons aussi combien il est +hardi de dire un front irrité; et comme ces belles figures de la +foudre qui environne le trône, et des éclairs qui partaient des yeux, +amènent parfaitement cette comparaison qui termine ce beau morceau: + + Ainsi du dieu vivant la colère étincelle... + + [2] Voyez la note 6 de l'_Eloge de Racine_, par M. de La Harpe. + +Si quelque chose peut être mis à côté de cette belle scène, c'est le +livre même d'_Esther_ dans la Bible. D'un côté, on voit toute la pompe +et tout l'éclat dont la poésie est susceptible; de l'autre, cette +simplicité sublime, qui étonne et qui pénètre si vivement. Voyez comme +Assuérus est dépeint sur son trône: + + «Ingressa igitur cuncta per ordinem ostia stetit contra regem, + ubi ille residebat super solium regni sui, indutus vestibus + regiis, auroque fulgens et pretiosis lapidibus, eratque + terribilis aspectu. Cumque elevasset faciem, et ardentibus oculis + furorem pectoris indicasset, regina corruit, et in pallorem + colore mutato, lassum super ancillulam reclinavit caput.» + +Y a-t-il rien de si touchant que cette image _lassum caput reclinavit_ +(reposa sa tête fatiguée)? et de plus fort que: _cumque ardentibus +oculis furorem pectoris indicasset?_ + +Enfin, le langage de Racine est-il plus doux que cet entretien? + + «Quid habes, Esther? Ego sum frater tuus, noli metuere. Non + morieris: non enim pro te, sed pro omnibus hæc lex constituta + est. Accede igitur et tange sceptrum. + + Cumque illa reticeret, tulit auream virgam et posuit super collum + ejus, et osculatus est eam, et ait: cur mihi non loqueris? + + Quæ respondit: Vidi te, Domine, quasi angelum Dei, et conturbatum + est cor meum præ timore gloriæ tuæ. Valdè enim mirabilis es, + Domine, et facies tua plena est gratiarum. + + Cumque loqueretur, rursùs corruit, et pœnè exanimata est. Rex + autem turbabatur, etc. + +Je l'avouerai, ce dialogue me plaît peut-être encore plus que celui de +Racine; il me pénètre davantage; après l'avoir lu, je suis plus +attendri, plus ému. Que de sentimens dans cette seule interrogation: +_cur mihi non loqueris?_ et quelle image sublime dans cette réponse +d'Esther: _vidi te, Domine, quasi angelum Dei, etc._ Disons aussi que +la haute poésie n'est peut-être pas susceptible de cette extrême +simplicité, qui fait tout le charme du morceau que nous venons de +voir; et que si Racine est moins touchant (ce dont tout le monde +pourrait encore ne pas convenir), il le rachète bien par la force de +son expression et la beauté de ses images. D'ailleurs, il est +impossible de rendre mieux, ni plus fidèlement que notre poète, toute +la première partie de ce dialogue. Le latin dit: _Quid habes, Esther? +Ego sum frater tuus, noli metuere._ Et Racine: + + Esther, que craignez-vous? suis-je pas votre frère? + +Et l'image de la colère de Dieu, substituée à celle de l'ange dans la +bouche d'Esther, par le développement que le poète lui a donné, +acquiert aussi cette supériorité de force que toute la scène française +a sur l'expression naïve du livre sacré. C'est une chose digne de +remarque que de voir combien Racine, même dans les détails de son +plan, s'est peu écarté de la _Bible_. Presque toutes les scènes +principales en sont tirées, comme celle où Esther adresse sa prière à +Dieu, celle d'Assuérus que l'on vient de voir, celle d'Assuérus avec +Asaph, celle où la reine divulgue le secret de sa naissance, etc. Ces +entraves, que Racine a mises à son imagination, n'ont fait qu'ajouter +à sa gloire par le mérite de la difficulté vaincue, et ont donné aux +poètes un modèle de la manière de traiter des sujets très-connus. + +Quel dommage que le défaut principal que nous avons indiqué dans le +caractère d'Esther, nous empêche aussi de nous livrer à toute +l'admiration qu'inspire la scène où se développe l'action de la +pièce, par la chûte d'Aman! Nous sommes fâchés de voir Esther parler +si éloquemment, lorsque nous voyons que, non contente de servir son +peuple, elle veut encore satisfaire son propre ressentiment. +Cependant, ce morceau pour la diction étant un des plus beaux de cette +tragédie, je ne puis me refuser au plaisir d'en transcrire ici +quelques endroits. + + Ce Dieu, maître absolu de la terre et des cieux, + N'est point tel que l'erreur le figure à vos yeux. + L'Éternel est son nom, le monde est son ouvrage: + Il entend les soupirs de l'humble qu'on outrage, + Juge tous les mortels avec d'égales lois, + Et du haut de son trône interroge les rois. + +Ces vers sont d'une perfection où peut-être l'on n'atteindra jamais. +On a toujours aimé à voir deux grands génies lutter ensemble dans les +mêmes sujets; et ces sortes de parallèles, lorsque ce n'est point la +prévention qui les a faits, ont toujours tourné au profit du goût. +C'est pourquoi je rapporterai ici quelques strophes sur Dieu, tirées +d'une ode de J.-B. Rousseau. + + Les Cieux instruisent la terre + A révérer leur auteur: + Tout ce que leur globe enserre + Célèbre un dieu créateur. + Quel plus sublime cantique + Que ce concert magnifique + De tous les célestes corps! + Quelle grandeur infinie, + Quelle divine harmonie + Résultent de leurs accords! + + De sa puissance immortelle, + Tout parle, tout instruit: + Le jour au jour la révèle; + La nuit l'annonce à la nuit. + Ce grand et superbe ouvrage + N'est point pour l'homme un langage + Obscur et mystérieux; + Son adorable structure + Est la voix de la nature + Qui se fait entendre aux yeux. + + (ODE II, liv. Ier). + +Un troisième auteur, célèbre aussi, a traité le même sujet, et l'on a +voulu le comparer aux deux autres; c'est pourquoi j'en parle ici. +Voltaire a dit, dans sa _Henriade_: + + Au-delà de leur cours, et loin dans cet espace, + Où la matière nage, et que Dieu seul embrasse, + Sont des soleils sans nombre et des mondes sans fin; + Dans cet abîme immense, il leur ouvre un chemin. + Par-delà tous ces cieux, le Dieu des cieux réside. + +On sent combien ces vers sont faibles, même le dernier, qui est gâté +par le terme prosaïque de _par-delà_. D'ailleurs, les _au-delà_, +_loin_, _par-delà_, qui disent toujours la même chose, font un mauvais +effet, ainsi que la conjonction _et_ qui commence les seconds +hémistiches des trois premiers vers; enfin, les relatifs _où_, _que_ +et le _dans_ du quatrième vers, embarrassent la marche, et jettent +dans ce morceau une lenteur insupportable. Racine dit tout de suite: + + L'Éternel est son nom, le monde est son ouvrage. + +Et Rousseau, non moins vîte: + + De sa puissance éternelle, + Tout parle, tout instruit. + +Précision, justesse, beauté d'expression, tout se trouve dans ces +vers. L'imagination, frappée de coups précipités, n'a pas le temps de +se refroidir, et reste étonnée. + +On ne peut s'empêcher, en parlant de descriptions poétiques de la +grandeur de Dieu, de citer les vers que Racine le fils a faits sur ce +sujet, dans son _Poème sur la Grâce_. On y remarque ces trois vers, +qui ne sont pas indignes du nom qu'il portait: + + Il vole sur les vents, il s'assied sur les cieux; + Il a dit à la mer: Brise-toi sur la rive; + Et dans son lit étroit, la mer reste captive. + +Le reste du morceau est d'une diction un peu faible. + +En continuant la tirade d'Esther, que j'ai commencé à citer, on +trouve encore deux beaux morceaux contre lesquels J. B. Rousseau +semble avoir voulu lutter. Je ne crois pas sortir de mon sujet, +lorsque j'en rapproche tout ce qui peut y ressembler: c'est un moyen +plus sûr d'en faire ressortir les beautés, et de les mieux apprécier. +Citons les deux auteurs. + + Mais, pour punir enfin nos maîtres à leur tour, + Dieu fit choix de Cyrus avant qu'il vît le jour, + L'appela par son nom, le promit à la terre, + Le fit naître, et soudain l'arma de son tonnerre, + Brisa les fiers remparts et les portes d'airain, + Mit des superbes rois la dépouille en sa main, + De son temple détruit vengea sur eux l'injure. + Babylone paya nos pleurs avec usure. + Cyrus, par lui vainqueur, publia ses bienfaits, + Regarda notre peuple avec des yeux de paix, + Nous rendit et nos lois et nos fêtes divines; + Et le temple déjà sortait de ses ruines. + Mais, de ce roi si sage héritier insensé, + Son fils interrompit l'ouvrage commencé, + Fut sourd à nos douleurs. Dieu rejeta sa race, + Le retrancha lui-même, et vous mit à sa place. + +Tout le monde sent la beauté de ces vers. Combien cette coupe est +heureuse! + + L'appela par son nom, le promit à la terre, + Le fit naître, et soudain, etc. + +C'est là le grand art du poète, et que Virgile possède si éminemment. +La monotonie, qui, je crois, est naturelle à la poésie française en +général, par le peu d'inversions qu'elle peut se permettre, et en +particulier aux vers alexandrins, à cause de la rigueur avec laquelle +la suspension de l'hémistiche est observée, rend infiniment précieuses +toutes ces tournures qui brisent les vers, sans offenser l'oreille[3]. + + [3] M. l'abbé Delille est un des poètes français qui ont le + mieux connu cet art de varier la forme des vers alexandrins, et + de se soustraire à leur marche traînante. Ses _Géorgiques_ et son + poème _des Jardins_ offrent des morceaux où ce genre de beauté + est porté à son plus haut degré de perfection. Les ouvrages de + cet écrivain seront toujours du nombre de ceux que tout homme qui + se destine aux muses associera à ses études de Racine et de J. B. + Rousseau, parce qu'il est, comme eux, un des poètes les plus + parfaits de la langue. + +J. B. Rousseau, dans son _Ode aux Princes chrétiens_, fait le tableau +suivant: + + La Palestine enfin, après tant de ravages, + Vit fuir ses ennemis, comme on voit les nuages + Dans le vague des airs fuir devant l'Aquilon; + Et des vents du midi la dévorante haleine + N'a consumé qu'à peine + Leurs ossemens blanchis dans les champs d'Ascalon. + + De ses temples détruits et cachés sous les herbes, + Sion vit relever ses portiques superbes, + De notre délivrance auguste monument: + Et d'un nouveau David la valeur noble et sainte + Semblait, dans leur enceinte, + D'un royaume éternel jeter les fondemens. + + Mais chez ses successeurs, la discorde insolente, + Allumant le flambeau d'une guerre sanglante, + Énerva leur puissance en corrompant leurs mœurs; + Et le ciel irrité, ressuscitant l'audace + D'une coupable race, + Se servit des vaincus pour punir les vainqueurs. + +Voilà deux modèles de narration poétique. Enfin, voyons encore ces +deux maîtres exprimant une même idée; et puis nous chercherons à faire +un parallèle entr'eux. + +Esther, toujours dans le morceau que nous avons cité, dit: + + Ciel! verra-t-on toujours, par de cruels esprits, + Des princes les plus doux l'oreille environnée, + Et du bonheur public la source empoisonnée, etc. + +Rousseau, dans l'_Ode sur la mort du prince de Conti_, fait usage de +la même figure, en parlant de la flatterie: + + Le pauvre est à couvert de ses ruses obliques; + Orgueilleuse, elle suit la pourpre et les faisceaux; + Serpent contagieux, qui des sources publiques + Empoisonne les eaux. + +Un homme vraiment touché des beautés de la poésie, ne pourra, je +crois, jamais donner la préférence à l'un des deux auteurs sur +l'autre, dans les morceaux que nous avons comparés. Tout ce que l'on +peut faire, c'est, il me semble, d'assigner le caractère propre de +chacun d'eux. En général, on peut remarquer qu'il y a un luxe de +poésie plus grand dans Rousseau, plus de hardiesse dans son +expression, une marche plus décidée. Rien de beau comme cette +comparaison: + + La Palestine enfin, après tant de ravages, + Vit fuir ses ennemis, comme on voit les nuages + Dans le vague des airs fuir devant l'Aquilon, etc. + +Et quelle grandeur dans cette idée! + + ..... Semblait dans leur enceinte, + D'un royaume éternel jeter les fondemens. + +Dans Racine, règne une majesté plus noble et plus calme, une harmonie +peut-être plus mélodieuse, plus soutenue. Quelle superbe image dans ce +seul vers! + + Et le temple déjà sortait de ses ruines. + +Que résulte-t-il de ce que nous disons? c'est qu'en parlant des deux +auteurs, nous avons caractérisé presque le style propre des genres +dans lesquels ils ont écrit. Esther, parlant à Assuérus, est plus +pressée d'exposer le sujet de sa plainte, et n'a pas le temps +d'accumuler des comparaisons; mais le poète lyrique, livré tout entier +à son enthousiasme, s'abandonne à tous les écarts de l'imagination, et +passe d'une idée à l'autre, à mesure que la ressemblance des objets +qui l'environnent, avec son sujet principal, vient les offrir à son +esprit. Aussi, en développant les mêmes idées, Racine et Rousseau +n'ont rien dans leurs vers qui se ressemble; et c'est pourquoi tous +deux ils ont acquis la perfection. + +Lorsqu'on étudie beaucoup ces deux grands écrivains, on voit combien +ils sont nourris de la lecture des livres saints, ces véritables +dépôts de la plus haute poésie. Rien ne peut élever l'imagination +comme la lecture fréquente de ces ouvrages. Quelle beauté dans _les +Cantiques de Salomon_ et dans les _Psaumes de David_! Quelle verve +brûlante dans le prophète Isaïe! et quelle touchante simplicité dans +l'_Evangile_! Là, les idées, dans leur marche fière, n'ont pas besoin, +pour étonner, de se revêtir de l'éclat emprunté des paroles, ni de +l'arrangement mécanique des mots; mais belles de leur propre beauté, +elles se présentent toujours seules et n'en paraissent que plus +sublimes. C'est là que le style s'habitue à une concision énergique, +et l'écrivain à resserrer son expression à proportion que son idée +s'agrandit; il n'est aucun genre de beauté dont ces livres ne nous +offrent des modèles que l'on n'a point encore égalés. Rien, dans +aucune langue, est-il exprimé d'une manière plus touchante que ce +verset de l'évangéliste Mathieu: + + «Vox in Ramâ audita est; ploratus, et ululatus multus: Rachel + plorans filios suos, et noluit consolari, quia non sunt.» + +Et dans la Bible, ces mots d'un jeune prince, qui, condamné à la mort +pour avoir transgressé la loi, en goûtant d'un peu de miel, dit en +expirant: + + »Gustans, gustavi paululùm mellis, in summitate virgæ, et ecce + morior.» + +Qu'on lise la première olympique adressée à Hiéron, ou quelques-unes +des belles odes d'Horace, comme celle à Drusus; y trouvera-t-on plus +de feu et de poésie que dans les morceaux suivans, tirés au hasard +d'Isaïe: + + «Nisi Dominus exercituum reliquisset nobis semen, quasi Sodoma + fuissemus, et quasi Gomorrha, similes essemus. + + »Audite verbum Domini, principes Sodomorum, percipite auribus + legem Dei nostri, populus Gomorrhae. + + »Quæ mihi multitudinem victimarum vestrarum, dicit Dominus! + plenus sum. Holocaustæ arietum et adipem pinguium et sanguinem + vitulorum, et agnorum et hircorum nolui. + + »Ne offeratis ultrà sacrificium frustrà: incensum. Abominatio est + mihi. Neomeniam et sabbatum, et festivitates alias non feram; + iniqui sunt cætus vestri. + + »Et cum extenderitis manus vestras, avertam oculos meos à vobis; + et cum multiplicaveritis orationem, non exaudiam: manus enim + vestræ sanguine plenæ sunt. + + »Lavamini, mundi estote, auferte malum cogitationum vestrarum ab + oculis meis: quiescite agere perversè.» + +Quel mouvement dans toutes ces tournures: _Audite, quo mihi, ne +offeratis, lavamini!_ Et quel feu dans la seconde strophe! Le prophète +s'est à peine donné le temps de dire: nous serions comme les habitans +de Sodome et de Gomorrhe; qu'emporté par son indignation, dès la +phrase suivante, il les traite de princes de Sodome, de peuple de +Gomorrhe; voilà la véritable marche lyrique. Enfin, quelle image plus +belle peut montrer combien Dieu pénètre profondément dans le fond de +notre âme, que celle-ci: _Auferte malum cogitationum vestrarum ab +oculis meis_. + + Éloignez de mes yeux vos coupables pensées. + +Rousseau, dans ses Odes sacrées, a fait connaître David; et tout le +monde est à portée de juger combien il est rempli de traits du plus +grand sublime; c'est pourquoi je n'en citerai rien. Mais, disons en +passant, avec Klopstock[4], ce rival unique que l'Europe ait à opposer +à Milton: «Qu'il ne suffit pas, pour un auteur qui travaille dans le +genre sacré, d'avoir profondément étudié la religion, qu'il faut +encore qu'elle ait formé son âme de cette main ferme, que l'homme de +probité sait si bien reconnaître.» Cette pensée d'un homme de génie +étranger est peut-être la plus grande réfutation des inculpations +atroces faites au Pindare moderne. + + [4] Voyez son _Essai sur la Poésie sacrée_, à la tête de son + sublime poème du _Messie_. + +On s'est plu souvent à comparer Racine, comme poète, à J.-B. Rousseau. +Je n'ai jamais bien démêlé les motifs de ceux qui travaillaient à +acquérir au premier une réputation à laquelle il paraît n'avoir jamais +prétendu; car on n'est pas un lyrique, pour avoir fait quelques +chœurs de tragédie; encore moins l'est-on assez pour être mis à côté +de l'auteur des _Odes à la fortune_, _au comte du Luc_, _au prince +Eugène_, et de vingt autres non moins belles. J'ai vu seulement que +ces parallèles avaient souvent servi de prétexte pour tâcher de +rabaisser ce Rousseau, si beau dans ses ouvrages, si ferme dans ses +malheurs. + +Comparons, par exemple, les stances sur la calomnie, qui se trouvent +dans l'un des chœurs _d'Esther_, avec l'ode de Rousseau sur le même +sujet: + + Rois, chassez la calomnie; + Ses criminels attentats, + Des plus paisibles états + Troublent l'heureuse harmonie. + + Sa fureur, de sang avide, + Poursuit partout l'innocent. + Rois, prenez soin de l'absent + Contre sa langue homicide. + + De se montrer si farouche, + Craignez la feinte douceur: + La vengeance est dans son cœur, + Et la pitié dans sa bouche. + + La fraude adroite et subtile, + Sème de fleurs son chemin: + Mais sur ses pas vient enfin + Le repentir inutile. + +Ces vers sont certainement fort beaux. Il y a de la force dans +ceux-ci: + + Sa fureur, de sang avide, + Poursuit partout l'innocent, etc. + +Ainsi que dans les deux vers suivans: + + La vengeance est dans son cœur, + Et la pitié dans sa bouche. + +quoiqu'il eût fallu peut-être tâcher de renverser les deux vers, afin +de réserver le trait le plus fort pour le dernier. + +Mais écoutons Rousseau: + + O Dieu, qui punis les outrages + Que reçoit l'humble vérité, + Venge-toi... détruis les ouvrages + De ces lèvres d'iniquité; + Et confonds cet homme parjure, + Dont la bouche non moins impure, + Publie avec légèreté + Les mensonges que l'imposture + Invente avec malignité. + + Quel rempart, quelle autre barrière + Pourra défendre l'innocent, + Contre la fraude meurtrière + De l'impie adroit et puissant! + Sa langue aux feintes préparée, + Ressemble à la flèche acérée + Qui part et frappe en un moment: + C'est un feu léger dès l'entrée, + Que suit un long embrâsement. + + (ODE XII, liv. Ier). + +Assurément, il y a bien plus de force et de poésie dans ces strophes +de J.-B. Rousseau; l'expression de _lèvres d'iniquité_, est une de ces +expressions créées par le génie. Quelle énergie dans ces vers: + + Sa langue aux feintes préparée, + Ressemble à la flèche acérée + Qui part et frappe en un moment. + +Et la belle image qui termine cette strophe, est rendue avec une +élégance et une concision étonnantes. + +Il est bien inconcevable que M. l'abbé Batteux, pour prouver que le +moelleux manquait à Rousseau, ne se soit jamais avisé de comparer +qu'un morceau de celui-ci avec Racine, où c'est Racine qui précisément +a tout l'avantage de la force, et Rousseau celui du moelleux. C'est +être bien malheureux dans son choix. Nous lisons, dans les _Principes +de la littérature_, ou _Traité de la poésie_ _lyrique_[5], qu'on +compare (ce qui pour le coup n'est ni moelleux, ni harmonieux) l'ode +qui commence par ces mots: + + J'ai vu mes tristes journées, + +qui est sans contredit celle où il y a le plus de moelleux, avec le +chœur _d'Esther_: + + Pleurons et gémissons. + +C'est le même sentiment qui règne dans l'un et dans l'autre morceau. +Il ne sera point difficile de le sentir, il faut comprendre ce que +vous voulez dire. J'avoue que, pour moi, je n'y entends rien. Quelle +comparaison y a-t-il à faire entre les paroles d'un convalescent qui +parle de son mal, et les gémissemens d'une troupe de femmes qui sont +près d'être égorgées, ainsi que toute leur nation? Je n'ai jamais vu +de sentimens qui se ressemblassent moins; encore si ces femmes étaient +déjà sauvées, le sentiment aurait au moins cette ressemblance que, +dans les deux morceaux, il serait question d'un danger passé; mais il +n'y a rien de cela. Dans Rousseau, celui qui parle exprime sa joie, +parce qu'il n'a plus rien à craindre; et dans Racine, au contraire, +ses femmes ont tout à craindre, puisqu'elles sont des victimes sur +lesquelles le couteau est levé, et qui s'attendent à tout moment à +être frappées. Mais enfin, puisque M. l'abbé Batteux veut qu'on +compare, comparons et mettons nos lecteurs à portée de juger +sur-le-champ. Racine dit: + + Quel carnage de toutes parts! + On égorge à la fois les enfans, les vieillards, + Et la sœur et le frère, + Et la fille et la mère, + Le fils dans les bras de son père! + Que de corps entassés, que de membres épars, + Privés de sépulture, + Grand Dieu! tes saints sont la pâture + Des tigres et des léopards! + + [5] Tom. III, pag. 272. + +J'ai beau chercher dans l'Ode de Rousseau rien qui ressemble à cet +endroit, je n'y trouve que les vers suivans, qui sont remplis de cette +mélancolie douce, si naturelle au convalescent échappé d'une grande +maladie, et qui se rappelle le danger qu'il a couru: + + J'ai vu mes tristes journées + Décliner vers leur penchant; + Au midi de mes années, + Je touchais à mon couchant; + La mort déployant ses ailes, + Couvrait d'ombres éternelles + La clarté dont je jouis; + Et dans cette nuit funeste, + Je cherchais en vain le reste + De mes jours évanouis. + + (Ode XV, liv. Ier) + +Mais voyons encore plus loin, peut-être comprendrons-nous ce que veut +dire M. l'abbé Batteux. Je trouve dans le chœur _d'Esther_: + + Arme-toi, viens nous défendre; + Descends tel qu'autrefois la mer te vit descendre; + Que les méchans apprennent aujourd'hui + A craindre ta colère; + Qu'ils soient comme la poudre et la paille légère, + Que le vent chasse devant lui. + +Il n'y a rien non plus de tout cela dans l'Ode de Rousseau. J'y lis la +strophe suivante, écrite toujours avec le même moelleux, et cette même +harmonie que la première. + + Mais ceux qui, de sa menace, + Comme moi, sont rachetés, + Annonceront à leur race + Vos célestes vérités. + J'irai, Seigneur, dans vos temples, + Réchauffer, par mes exemples, + Les mortels les plus glacés; + Et vous offrant mon hommage, + Leur montrer l'unique usage + Des jours que vous leur laissez. + +C'est assurément être doué d'une manière de voir bien étrange, que de +trouver, dans ces morceaux, de quoi faire un parallèle, et de nous +citer ce chœur _d'Esther_, pour preuve de moelleux dans le style. +Mais il n'y en a pas, car jamais moelleux n'eût été plus mal placé; +c'était de la force qu'il fallait, et c'est bien ce que Racine a +senti. Aussi voyons-nous qu'autant Rousseau, dans ses vers, est ici +doux, harmonieux, touchant, autant Racine est mâle, vigoureux et ferme +dans ses descriptions. Cependant, comme on est toujours conséquent, +même dans ses erreurs, M. l'abbé Batteux finit par nous dire avec +élégance: «On verra (après cette judicieuse comparaison faite) que si +M. Rousseau a eu un grand nombre des parties nécessaires pour former +les grands lyriques, il y en a quelques-unes qu'il n'a pas eues, ou +qu'il n'a eues que dans un degré ordinaire.» + +Voilà assurément un morceau d'une logique et d'une littérature bien +parfaites. + +Mais revenons aux strophes de nos deux auteurs _sur la flatterie_, que +j'ai citées et qui sont un peu plus susceptibles de comparaison. +Conclurai-je de ce que celles de Rousseau sont supérieures, qu'il +était plus grand lyrique? J'avoue que je le crois depuis long-temps; +et les _Cantiques_ de Racine comparés aux _Odes sacrées_ de Rousseau +me le prouveraient assez: mais ce n'est jamais par les parallèles de +morceaux tirés des chœurs, avec des odes, que je voudrais me décider +à porter ce jugement. Les deux auteurs sont toujours dans des +positions différentes; et s'ils ont quelquefois les mêmes sentimens ou +les mêmes idées à traiter, les personnages qu'ils ont à faire parler +sont bien différens; et par la manière dont ils modifient leur style, +ils détruisent toute possibilité de comparaison. Ici, par exemple, +l'un fait parler de jeunes filles, l'autre parle en son propre nom. Il +eût été du dernier ridicule que leur langage fût le même; d'ailleurs, +l'on s'exprime toujours d'une manière plus énergique, lorsqu'on se +plaint d'un vice qui nous opprime seuls, que quand on parle de ce vice +en général, ou que l'on est plusieurs ensemble victimes de ses effets. +J'en reviendrai donc à dire encore qu'ils ont parfaitement fait tous +deux, mais qu'il faut bien se garder de les comparer. Cependant, nous +lisons, dans certaine brochure de Voltaire, intitulée _Eloge de +Crébillon_, où pourtant personne n'est loué, excepté Voltaire +lui-même, que les chœurs d'_Athalie_ et d'_Esther_, sont tout ce que +les Français ont de plus parfait dans le genre lyrique. Cela est un +peu difficile à croire, quand on a lu les _Odes sacrées_ VII et VIII, +l'_Ode au comte du Luc_, celle _au prince de Vendôme sur son retour de +Malte_, et l'_Epode_ de J.-B. Rousseau, qui peut seule être regardée +comme un des plus beaux poèmes de la langue française. D'ailleurs, +serait-il juste, si ce même Rousseau eût laissé deux ou trois scènes +de tragédie, parfaitement écrites et dialoguées, que ses admirateurs +voulussent l'exalter en le mettant, comme poète tragique, à côté de +Racine ou de Voltaire? Les hommes sont bien étranges de circonscrire +volontairement le cercle de leurs plaisirs, et de pousser la cruauté +jusqu'à se nier eux-mêmes leurs jouissances intérieures. Nous n'avons +déjà pas trop de grands hommes; et d'ailleurs, on n'élève personne en +abaissant un rival. Réconcilions donc deux écrivains que la postérité +semble avoir voulu brouiller, et qui, s'ils eussent été contemporains, +se seraient admirés et se seraient complus dans la gloire l'un de +l'autre. Racine et Rousseau sont des modèles que peut-être on +n'égalera jamais. Etudions-les; voilà l'hommage que leur doivent leurs +partisans respectifs; et rappelons-nous que le plus grand ennemi de +notre lyrique, son censeur le plus injuste, a cependant dit de lui, +dans un de ses momens où la haine n'usurpait pas les droits de la +vérité: + + «Tu vis sa muse. . . . . . . . + Manier d'une main savante, + De David la lyre imposante, + Et le flageolet de Marot.» + + (_Temple du goût._) + +Ce qui distingue surtout Racine et Rousseau de tous les autres poètes, +c'est qu'ils ont presque toujours cette pureté de style et cette +finesse de goût qui les rendent classiques, et qui font qu'on peut se +livrer sans réserve à la lecture de leurs ouvrages. Tous deux ils ont +écrit avec la correction de Boileau; mais ils avaient de plus +l'imagination et la sensibilité, que celui-ci n'avait pas. En général +cependant, si l'on veut une idée juste de la perfection en +littérature, ce sont ces trois auteurs qu'il faut prendre, et qui, +chacun dans leur genre, sont placés à la tête des autres écrivains. Ce +beau triumvirat fera toujours les délices et le désespoir des poètes +qui écriront après eux. + +Puisque j'en suis au chapitre des opinions littéraires, je ne puis +m'empêcher de dire un mot de cette question oiseuse, et pourtant si +souvent agitée, de savoir si une _tragédie_ est plus difficile à faire +qu'une _ode_. Ces discussions, en général, n'ont pas été agitées par +amour pur des lettres: la jalousie les faisait naître, et la haine les +dictait. Pour moi qui ne suis point jaloux, et qui ne hais personne, +puisque je n'ai jamais prétendu être auteur, et que personne ne m'a +fait de mal, je pourrais me tromper, mais au moins je n'aurai pas +cherché à me tromper moi-même. Il me semble donc qu'on a trop écrit +pour la tragédie, et pas assez pour l'ode. En effet, ne pourrait-on +pas dire en faveur de celle-ci, que les Français ne comptent encore +qu'un lyrique[6], tandis qu'ils ont plusieurs poètes tragiques? Ne +pourrait-on pas citer un Lamotte, qui, avec l'esprit seulement, mais +sans talent, a pourtant laissé une tragédie que l'on revoit encore +avec plaisir, tandis que de son énorme volume d'odes, pas une ne lui a +survécu? Ne pourrait-on pas citer Voltaire, dont le recueil en ce +genre est peut-être plus mauvais encore que celui de Lamotte? Ne +pourrait-on pas dire enfin que les Anglais n'ont que Cowley[7], qui +même n'est pas très estimé parmi eux, et que leurs richesses lyriques +se bornent presque à la seule ode de Dryden sur la fête d'Alexandre? +Que conclure de tout cela? que l'ode est un genre plus difficile; non, +mais que la perfection en tout l'est infiniment. Me voilà sans doute +un peu loin d'_Esther_; mais ayant eu Racine et Rousseau à mettre +plusieurs fois en parallèle, j'ai été charmé qu'on ne pût se méprendre +sur mes vrais sentimens. Je reviens à mon sujet. + + [6] La perfection même que l'on s'obstine à refuser à Rousseau, + ne serait qu'une raison de plus pour croire à la difficulté de ce + genre. + + [7] Voyez les _Leçons_ du docteur Blair _sur la Littérature_, à + la fin de l'article du _Poème lyrique_, tom. III, pag. 145. + +En poursuivant nos remarques sur _Esther_, les vers suivans me +semblent dignes d'être cités: + + Toi qui, d'un même joug souffrant l'oppression, + M'aidais à soupirer les malheurs de Sion. + +_Aider à soupirer les malheurs_, est une expression infiniment +poétique, pour dire, _aider à supporter le chagrin que causent les +malheurs_. Je l'ai rencontrée rarement dans d'autres tragédies, et je +crois qu'elle est du nombre de celles qui s'emploient plus +particulièrement dans des sujets de sainteté. Il en est de même des +expressions suivantes: + + Dieu tient le cœur des rois entre ses mains puissantes. + +La phrase plus ordinairement employée est _tenir dans ses mains_, et +_avoir entre les mains_; ce qui ne signifie pas toujours la même +chose. Mais il est des occasions, comme dans ce vers de Racine, où +l'une et l'autre manière de parler s'emploient et sont synonymes: + + Un mot de votre bouche, en terminant mes peines, + Peut rendre Esther heureuse, entre toutes les reines. + +L'expression _entre toutes les reines_ est une expression empruntée de +l'écriture sainte, et devrait signifier _seule entre toutes les +reines_, dans la même acception que Racine lui donne plus bas, lorsque +Zarès dit à Aman: + + Seul entre tous les grands, par la reine invité, + +Mais il est visible que, dans le premier exemple, cette expression +doit signifier _plus heureuse que toutes les reines_; car elle n'est +plus en concurrence avec personne, puisqu'elle l'a déjà emporté sur +toutes ses rivales; et sûrement elle ne veut pas dire qu'elle désire +être la seule heureuse de toutes les reines: cela serait cruel. Je +crois donc l'expression de Racine peu juste dans cet endroit. + + Un roi sage..... + + . . . . . . . . . . . . . . . . . . + Est le plus beau présent des cieux: + La veuve en sa défense espère; + De l'orphelin il est le père, + Et les larmes du juste implorant son appui, + Sont précieuses devant lui. + +Cette expression charmante, de _larmes précieuses devant lui_, qui +paraît aussi être consacrée à la poésie sainte, a été employée par +Rousseau. Il a dit dans sa VIe _Ode sacrée_: + + Mais l'humble ressent son appui (_du roi juste_), + Et les larmes de l'innocence + Sont précieuses devant lui. + +_Athalie_, _Esther_ et les _Odes sacrées_ de Rousseau sont les trésors +de ces expressions sublimes et de ces images propres au genre sacré. +Je ne toucherai pas au premier ouvrage, il y aurait trop à citer; en +voici quelques exemples tirés des deux derniers: + + Que ma bouche et mon cœur, et tout ce que je suis, + Rendent honneur au Dieu qui m'a donné la vie. + +Quelle expression que _tout ce que je suis_! et quelle leçon pour ceux +qui parlent toujours de mon être, d'espace, nager dans l'espace, et +tout ce froid langage métaphysique! + + Ministre du festin, de grâce, dites-nous, + Quel mêts à ce cruel, quel vin préparez-vous? + + 1er ISRAÉLITE. + + Le sang de l'orphelin. + + 2me ISRAÉLITE. + + Les pleurs des misérables. + + 1er ISRAÉLITE. + + Sont ses mêts les plus agréables... + + 2me ISRAÉLITE. + + C'est son breuvage le plus doux. + +Le calme, à l'aspect de ces horreurs, serait, il me semble, déplacé +dans un sujet profane; il faudrait s'émouvoir et employer le langage +de l'indignation. Ici la tranquillité naît de l'entière confiance dans +la justice divine, et devient sublime. + + Dieu rejeta sa race, + Le retrancha lui-même, et vous mit à sa place. + +Les phrases _rejeter sa race_, pour ne le plus protéger; et _le +retrancha lui-même_, pour le fit mourir, sont de véritables conquêtes +pour la langue, quoiqu'elles appartiennent particulièrement au langage +sacré. + +C'est par une ellipse à peu près semblable qu'Isaïe a dit: + + »Dereliquerunt Dominum, blasphemaverunt sanctum Israël, + abalienati sunt retrorsum.» + + Ils ont abandonné le Seigneur; ils ont blasphémé le saint + d'Israël; ils se sont retirés.[8] + + [8] Je me sers de la traduction du P. Berthier. + +La phrase _ils se sont retirés_ (abalienati sunt retrorsum), est ici +pour _abandonner le culte_. + +Voici maintenant quelques expressions du même genre, tirées de J.-B. +Rousseau. Je ne ferai que les indiquer. + + L'ambitieux immodéré, + Et des eaux du siècle altéré, + N'ose paraître en sa présence. + + (ODE VI, liv. Ier.) + + De ton dieu la haine assoupie, + Est prête à s'éveiller sur toi. + + (EPODE, liv. Ier.) + + Tu peux de ta lumière auguste + Éclairer les yeux du juste, + Rendre sain un cœur dépravé, + En cèdre transformer l'arbuste, + Et faire un vase élu d'un vase réprouvé. + + (ÉPODE, liv. Ier.) + +Tout le monde sent combien cette langue est belle et majestueuse, +combien ces locutions de _la colère qui s'éveille sur quelqu'un_, _le +vase élu changé en un vase réprouvé_, _les eaux du siècle_, pour dire +_les vices_; combien, dis-je, elles sont particulières et inhérentes +au genre sacré. Je ne prétends pas dire par là qu'il soit impossible +d'en employer quelques-unes dans les sujets profanes. Depuis quelque +temps même, rien n'est si commun que de multiplier l'emploi et le sens +des mots, en transportant, par exemple, des termes d'arts dans des +sujets littéraires. Ces sortes de néologismes enrichissent une +langue, et provoquent souvent un nouvel ordre d'idées, en présentant à +l'esprit des images nouvelles. D'ailleurs, le génie peut tout. +Poursuivons. + +Ce Racine, si doux et si tendre, a souvent des expressions et des +images aussi sublimes que Corneille. Qu'on lise les vers suivans: + + Et sur mes faibles mains, fondant leur délivrance, + Il me fait d'un empire accepter l'espérance. + +_Accepter l'espérance d'un empire_ est une expression elliptique de la +plus grande hardiesse. + + Tu sais combien je hais leurs fêtes criminelles, + Et que je mets au rang des profanations, + Leur table, leurs festins et leurs libations; + Que même cette pompe où je suis condamnée, + Ce bandeau dont il faut que je paraisse ornée, + Dans ces jours solennels, à l'orgueil dédiés, + Seule, et dans le secret je le foule à mes pieds; + Qu'à ces vains ornemens, je préfère la cendre, + Et n'ai du goût qu'aux pleurs que tu me vois répandre. + +Ce morceau nous offre plusieurs remarques à faire. Commençons par +admirer combien il est hardi de dire, _être condamné à la pompe_. Le +contraste qui semble exister dans ces deux termes, étonne d'abord; +mais un moment de réflexion nous fait bientôt sentir toute la justesse +et la profondeur de l'idée; et de là naît le sublime de l'expression. + +Cependant la tirade, en général, n'est pas sans quelques taches. Le +second vers, + + Et que je mets au rang des profanations, + +est un peu lent, à cause de _et que_ qui en retarde trop la marche. + + Seule, et dans le secret je le foule à mes pieds. + +Le relatif _le_, dans ce vers, est un peu loin de son substantif. +Celui-ci, + + Et n'ai de goût qu'aux pleurs que tu me vois répandre, + +pèche contre la syntaxe. On ne dit pas, _avoir du goût au spectacle_, +mais _avoir du goût pour le spectacle_. D'ailleurs, _qu'aux pleurs +que_ est désagréable. Disons pourtant que, du temps de Racine, il +était encore assez commun de dire _avoir du goût à quelque chose_, +comme l'on dit encore, _avoir regret à son argent, à ses plaisirs +passés_; mais alors le substantif ne doit pas être précédé de +l'article. Cette faute se rencontre souvent dans les contemporains de +Racine. Enfin, le vers suivant mérite d'être remarqué. + + Dans ces jours solennels, à l'orgueil dédiés. + +L'usage voudrait ici le mot _consacrés_, parce qu'on dit _consacrer +ses jours à la patrie, à la_ _gloire_, et non pas _dédier ses jours à +la patrie, à la gloire_. Cependant je suis bien loin de donner cette +observation pour une critique; je trouve au contraire l'expression +_dédiés_ fort belle, quoique latine. Quelques critiques ont blâmé +Malherbe d'avoir dit, dans sa belle ode à Duperrier: + + Le malheur de ta fille, aux enfers descendue, + Par un commun trépas, etc. + +Je ne crois cependant pas que beaucoup de poètes voulussent répéter +avec l'abbé Batteux, qu'il nous faut maintenant une circonlocution, et +dire _le trépas dont personne n'est exempt_[9]. C'est là, au +contraire, ce qu'il ne nous faut pas; car nous voulons, aussi bien que +nos pères, des beautés; et la circonlocution ne serait qu'une +platitude. Que l'on critique ces sortes de licences lorsqu'il n'en +résulte aucune beauté, la sévérité devient alors justice, parce que la +licence, dans ce cas, prouve l'ignorance... de la langue ou la +faiblesse du génie: mais lorsqu'elles servent à donner un tour plus +vif à l'idée, une plus grande précision au vers, on doit en faire la +remarque pour ceux qui étudient la langue, mais non pas les proscrire. +Quel poète, par exemple, sacrifierait à la sévérité grammaticale +l'expression de Maynard, dans une très-belle Ode trop peu connue. + + Romps tes fers, bien qu'ils soient dorés. + Fuis les injustes adorés, + Et demeure toi-même à l'exemple du sage. + +Et celle-ci, plus belle encore, de J. B. Rousseau: + + Lançant vos traits venimeux, + Osez, digne du tonnerre, + Attaquer ce que la terre + Eut jamais de plus fameux. + + [9] _Principes de littérature_, liv. III, pag. 268. + +_Injustes adorés_, pour des _hommes injustes que l'on adore_; _demeure +toi-même_, pour _garde ton propre caractère_; enfin _dignes du +tonnerre_, pour _mériter d'être frappés de la foudre_, sont des +latinismes si l'on veut; mais avant tout, ce sont des beautés, et +dès-lors précieuses. + +Racine dit: + + L'affreux tombeau pour jamais les dévore. + +Et ailleurs: + + Souvent avec prudence un outrage enduré + Aux honneurs les plus hauts a servi de degré. + +_Un tombeau qui dévore_, un _outrage qui sert de degré aux honneurs_, +sont des hardiesses non seulement permises, mais admirées. + + J'ai foulé sous les pieds, remords, crainte, pudeur. + +Ce vers est remarquable par le rapprochement d'une action physique sur +des êtres moraux. Il n'a cependant rien qui blesse: mais il faut avoir +un goût bien sûr pour employer ces façons de parler sans tomber dans +le mauvais goût. + + Ainsi puisse à jamais, contre tes ennemis, + Le bruit de ta valeur te servir de barrière! + +Il est facile de voir tout ce que la pensée gagne ici par la hardiesse +de l'expression, et combien l'homme doit être grand, quand le bruit +seul de son nom en impose à ses ennemis. Ce vers en rappelle un autre +non moins beau du même auteur: + + Déjà de votre gloire on adorait le bruit. + +L'image suivante est remplie d'agrément: + + Il erre à la merci de sa propre inconstance. + +Malherbe avait dit, avec assez peu d'élégance, dans sa consolation à +Charitée: + + Et livriez de si belles choses + A la merci de la douleur. + +Et dans la première églogue de Segrais, on trouve deux vers charmans: + + Errant à la merci de ses inquiétudes, + Sa douleur l'entraînait aux noires solitudes. + +Les poètes se rencontrent tous les jours; et il y a grande apparence +que Segrais n'a pas plus copié Malherbe, que Racine n'a copié l'un et +l'autre. + +Le vers suivant est d'une grande force, et renferme le mot _regorger_, +dans une acception que le style noble admet rarement. + + On verra. . . . . . . . . . . . . . . . . . + . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . + Le sang de vos sujets regorger jusqu'à vous. + +La phrase est parfaitement grammaticale, le verbe _regorger_ est un +verbe neutre, et se construit aussi avec le régime simple. Ainsi on +peut dire: _Ces masses de pierres jetées dans ce bassin ont fait +regorger l'eau_[10]. Cependant le mot _regorger_ s'emploie plus +souvent au figuré, et alors il exige un régime composé. Ainsi, on dit: +_regorger d'or, regorger de sang_. En poésie, on a recours le plus +souvent aux sens figurés des mots pour les ennoblir; ici, au +contraire, Racine rétablit le sens propre d'un mot peu usité, et sait +encore par-là lui donner plus de force. C'est que Racine, outre son +génie, avait une parfaite connaissance de sa langue, étude trop +négligée par les jeunes littérateurs. + + [10] _Dict. de l'Acad._ + +Hydaspe dit à Aman: + + L'heureux Aman a-t-il quelques secrets ennuis? + + AMAN. + + Peux-tu le demander, dans la place où je suis? + +Ce trait est profond et digne de Corneille. Cependant, il eût +peut-être fallu que le dernier hémistiche fût plus détaché du premier +pour présenter l'idée d'une manière plus frappante. + +Rien n'est plus brillant en poésie que les gradations; mais elles +demandent un art extrême. Il faut toujours observer la règle de cette +figure, qui exige que le trait qui suit l'emporte de beaucoup pour la +force, sur celui qui le précède, et que le dernier enfin les efface +tous. Racine nous en offre un modèle dans ces vers du rôle d'Aman: + + Mardochée est coupable; et que faut-il de plus? + Je prévins donc contre eux l'esprit d'Assuérus; + J'inventai des couleurs, j'armai la calomnie; + J'intéressai sa gloire, il trembla pour sa vie. + +Quelle vivacité dans ces deux derniers vers! quels coups redoublés! et +comme ils sont bien terminés par le plus terrible: _il trembla pour sa +vie!_ + + Nulle paix pour l'impie; il la cherche, elle fuit. + +Ce vers vole presqu'aussi vîte que la pensée. Maynard, dans l'Ode dont +j'ai parlé plus haut, a un trait d'une rapidité aussi sublime. Il dit +à Alcippe: + + La cour méprise ton encens; + Ton rival monte, et tu descends. + +M. l'abbé d'Olivet[11], au sujet du vers de Racine, fait une remarque +de grammaire bien importante; il dit: «Je doute que le pronom relatif +_la_, puisse être mis après _nulle paix_»; et il s'appuie de cette +règle de Vaugelas «qu'on ne doit pas mettre de relatif après un nom +sans article.» Cependant il n'admet cette règle que pour le relatif +_le_, et non pas pour le relatif _qui_. Dans la phrase, _il la +cherche_, le _la_ semble en effet dire _il cherche nulle paix_, +puisque ces deux mots ne font qu'un sens et sont inséparables. Pascal, +dans ses _Lettres provinciales_, l'ouvrage le plus pur de la langue +française, a fait aussi la même faute. On lit dans sa VIIe lettre +(édit. 1766, vol. _in_-12, pag. 97): «Et ce n'a pas été sans raison. +La voici.--Je la sais bien, lui dis-je.» Pour pouvoir dire, _la voici, +je la sais_, il aurait fallu qu'il y eût _et ce n'a pas été sans une +bonne raison_, ou une phrase équivalente, dans laquelle le substantif +fut précédé d'un article. + + [11] Voyez pag. 253 de ses _Remarques sur Racine_, insérées dans + le volume intitulé, _Remarques sur la langue française_, par M. + l'abbé d'Olivet; chez Barbou, édit. de 1783, vol. _in_-12. + +Là où l'on aime à trouver surtout Racine, c'est dans ces images +gracieuses, où son imagination féconde s'est plu à embellir une +expression peu noble, à enrichir d'un mot créé une idée sans cela trop +commune, enfin à métamorphoser, pour ainsi dire tous les objets sur +lesquels elle promène ses regards. Citons-en quelques exemples. + + L'une d'un sang fameux vantait les avantages; + L'autre, pour se parer de superbes atours, + Des plus adroites mains empruntait le secours. + +Ces deux derniers vers n'avaient assurément qu'une idée bien commune à +exprimer; mais comme tout est embelli par le charme du style! + + Je ne trouve qu'en vous je ne sais quelle grâce. + +Le terme de _je ne sais quoi_ semblait appartenir à la familiarité de +la conversation ou de la comédie; cependant, dans le vers cité, il +paraît être placé si naturellement, que l'élégance, loin d'en être +blessée, en contracte un air de naturel, qui ajoute ici au mérite de +l'expression, parce que ce naturel sied à merveille au langage d'un +amant. Aman dit ailleurs, d'une manière aussi heureuse: + + Un je ne sais quel trouble empoisonne ma joie. + +Tout le monde a cité ces vers où les exemples de mots communs, +ennoblis par notre poète, sont frappans: + + Baiser avec respect le pavé de tes temples. + +Et celui-ci, dans _Athalie_: + + Ai-je besoin du sang des boucs et des génisses? + +En voici un où cette hardiesse n'a pas été heureuse. + +Racine fait dire à une Israélite: + + Mes sœurs, j'entends du bruit dans la chambre prochaine. + +Ce vers pèche par trop de familiarité. Le mot _chambre_ surtout est +choquant. Mais la phrase _payer avec usure_, qui est du nombre de +celles que l'on appelle des phrases faites, et par conséquent +appartenant au langage familier, a été employée avec beaucoup de +bonheur par Racine, dans le vers suivant: + + Babylone paya nos pleurs avec usure. + +Le vers est noble, et la phrase _payer avec usure_, loin de paraître +basse, ajoute même à l'énergie. + +Rien n'est plus gracieux que les images suivantes. En parlant de +jeunes filles emmenées en captivité, _Esther_ dit: + + Jeunes et tendres fleurs par le sort agitées, + Sous un ciel étranger, comme moi transportées, + Dans un lieu séparé de profanes témoins, + Je mets à les former mon étude et mes soins. + +Cette image nous intéresse à la fois, nous émeut de compassion. On ne +saurait mieux peindre la situation de jeunes filles sans soutien, +jetées au milieu d'une nation qui leur est étrangère. + + Ma vie à peine a commencé d'éclore, + Je tomberai comme une fleur + Qui n'a vu qu'une aurore. + Hélas! si jeune encore, + Par quel crime ai-je pu mériter mon malheur? + +Il est impossible de lire rien de plus parfait; toutes ces images sont +fraîches, gracieuses et touchantes dans la bouche de jeunes filles. + + Ma vie à peine a commencé d'éclore, + +est de l'imagination la plus aimable et la plus riante. + +Aman veut demander à Hydaspe quelle protection Mardochée peut avoir à +la cour. Un autre poète aurait fait de cette idée un vers qui n'eût +été ni bon ni mauvais; mais Racine a dit: + + Sur quel roseau fragile a-t-il mis son appui? + +Et ailleurs, Hydaspe, pour demander à Aman qui jamais fut plus heureux +que lui, dit: + + Eh! qui jamais du ciel eut des regards plus doux? + +Toujours des images! et voilà ce qui distingue particulièrement la +langue de Racine. Lorsqu'il a de belles idées à exprimer, quelque +long récit à faire, ou des passions à traiter, il est impossible, en +exceptant cependant l'amour, que d'autres poètes puissent approcher de +lui, ou même qu'ils parviennent quelquefois à l'égaler; mais quand il +faut substituer une image à l'idée simple, dire une chose que tout le +monde a dite, son heureuse imagination laisse bien loin tous ses +rivaux. + +Citons un des tableaux les plus agréables qui se trouve dans _Esther_: + + Tous ses jours paraissent charmans: + L'or éclate en ses vêtemens; + Son orgueil est sans borne, ainsi que ses richesses; + Jamais l'air n'est troublé de ses gémissemens; + Il s'endort, il s'éveille au son des instrumens; + Son cœur nage dans la molesse. + Pour comble de prospérité, + Il espère revivre en sa postérité; + Et d'enfans à sa table une riante troupe + Semble boire avec lui la joie à pleine coupe. + +Toujours cette manie du poète de donner à chaque idée l'expression et +l'harmonie qui lui est propre. Quel calme dans ce vers: + + Jamais l'air n'est troublé de ses gémissemens. + +Et cet _il s'endort_ qui coupe le vers, avec quel art il peint, par sa +chûte lourde, l'accablement du sommeil! Je n'ai pas besoin d'avertir +combien est belle l'image qui termine le morceau, et combien est +hardie l'expression de _boire la joie à pleine coupe_. + +Voyons encore Rousseau, avec son énergie et son feu ordinaires, +exprimant les mêmes images: + + Cette mer d'abondance où leur âme se noie, + Ne craint ni les écueils, ni les vents rigoureux: + Ils ne partagent point nos fléaux douloureux; + Ils marchent sur les fleurs, ils nagent dans la joie; + Le sort n'ose changer pour eux. + +On voit tout de suite, comme dans le premier exemple, l'imagination +créatrice et le pinceau du grand maître; et l'on aime, après avoir +admiré les vers de Racine cités plus haut, à payer un juste tribut +d'éloge à ceux-ci: + + Cette mer d'abondance où leur âme se noie, + +qui est magnifique, ainsi que le dernier, + + Le sort n'ose changer pour eux. + +_Le sort qui n'ose changer_, est de la plus grande force. + +Pourquoi si peu de poètes ont-ils été doués de cette sensibilité +profonde, si nécessaire à celui qui veut traiter tour à tour les +douceurs et les emportemens de l'amour? Pourquoi n'a-t-on recours le +plus souvent qu'au seul Racine, quand on parle de cette passion? Et je +ne dis pas cela des poètes tragiques seulement, mais encore de presque +tous ceux qui ont écrit dans les autres genres; cependant, ils se +disent tous inspirés par la sensibilité et par l'amour. Ce moyen est +si sûr pour plaire, qu'on ne pense pas à l'impossibilité qu'il y a +d'en imposer au cœur. Qu'est-il arrivé? c'est que la plupart des +poètes ont rempli leurs ouvrages de définitions de ces sentimens, et +que très-peu les font reconnaître au langage qui leur est propre. Ils +n'en eussent pas parlé ainsi, s'ils en avaient réellement été +pénétrés, car ils auraient su qu'il est certaines affections de l'âme +dont les définitions sont aussi inutiles qu'impossibles à faire, parce +qu'elles ne sont comprises de personne. L'homme qui n'aura point connu +cette passion, ne vous entendra pas; et vous ne pourrez jamais la +rendre que faiblement à celui qui l'aura éprouvée. En effet, est-il +rien de plus ridicule que de vouloir définir l'amour, la sensibilité, +la tendresse? Leurs nuances fines et imperceptibles se font sentir; +mais elles échappent, lorsqu'on veut les saisir; et il en sera +toujours d'elles comme du plus grand nombre des choses; on dira plutôt +ce qu'elles ne sont pas que ce qu'elles sont. Un amant a-t-il jamais +cherché à expliquer la passion qui le tourmente? non, il en est +incapable; les idées, les mots, tout lui manque. Il pense à celle +qu'il aime; c'est là tout ce qu'il peut dire; il est condamné à +renfermer sa passion au-dedans de lui-même, ou à ne la manifester que +par la joie, la tristesse, le dépit, le chagrin, et d'autres mouvemens +semblables et passagers. L'amour n'a pas permis que son secret fût +révélé; l'homme ne le possède qu'avec l'impossibilité de le divulguer, +et il en perd le souvenir au moment où sa passion cesse, car ce secret +n'est jamais que l'amour même. Voilà ce que les Corneille semblent +n'avoir pas senti, lorsqu'ils ont mis dans la bouche de leurs amantes +ces maximes d'amour, si froides et si éloignées de la nature. Dans +Racine au contraire, Hermione, Roxane, ne me débitent aucune sentence, +ne cherchent point à me faire comprendre qu'elles aiment par des +définitions ou par des raisonnemens. Mais je les vois tour-à-tour +accabler leurs amans de reproches et s'efforcer de les attendrir, +prendre la résolution de les abandonner et les chercher partout, +vouloir bannir leur image de leur cœur et parler sans cesse d'eux. +C'est alors que je reconnais l'amour et que je m'intéresse à ceux qui +l'éprouvent, parce que je ne doute plus que cette passion ne les +tyrannise. Mais quel cœur il faut avoir pour cela, et quelle +irritabilité dans l'imagination, pour être frappé de tout et pour +pouvoir tout exprimer! Ce devait sans doute être une âme de feu que +celle d'où sont partis les emportemens de Roxane, les reproches amers +d'Hermione, les douces plaintes de Bérénice, et les fureurs de +Phèdre. Aussi, si quelques anciens ont peint l'amour avec la même +force que Racine, il n'y a ni anciens ni modernes qui puissent jamais +être mis au-dessus de lui; il semble qu'en parlant d'_Esther_, l'éloge +de cette partie du talent de ce grand poète ne dût pas y trouver +place. En effet, on avait demandé à Racine une pièce sans amour, il le +promit; mais fut-il en état de tenir parole? et dépendait-il de lui +qu'on ne reconnût, même dans ce sujet sacré, la plume brûlante qui +avait exprimé tous les mouvemens de l'amour? car, qu'est-ce que +l'amour, si ceci n'en est point? + + Croyez-moi, chère Esther, ce sceptre, cet empire, + Et ces profonds respects que la terreur inspire, + A leur pompeux éclat mêlent peu de douceur, + Et fatiguent souvent leur triste possesseur. + Je ne trouve qu'en vous je ne sais quelle grâce + Qui me charme toujours, et jamais ne me lasse. + De l'aimable vertu doux et puissans attraits! + Tout respire en Esther l'innocence et la paix; + Du chagrin le plus noir, elle écarte les ombres, + Et fait des jours sereins de mes jours les plus sombres. + Que dis-je! sur ce trône, assis auprès de vous, + Des astres ennemis j'en crains moins le courroux, + Et crois que votre front prête à mon diadême + Un éclat qui le rend respectable aux dieux même. + Osez donc me répondre, et ne me cachez pas + Quel sujet important conduit ici vos pas, + Quel intérêt, quels soins vous agitent, vous pressent. + Je vois qu'en m'écoutant, vos yeux au ciel s'adressent. + Parlez: de vos désirs le succès est certain, + Si ce succès dépend d'une mortelle main. + +Sans doute, celui qui parlait ainsi était inspiré par l'amour. +Assuérus n'est content que lorsqu'il est auprès d'_Esther_; il +voudrait pouvoir ne la jamais quitter: à son aspect, le chagrin fait +place au plaisir; assis à côté d'elle, il ne craint plus ni les astres +ennemis, ni les dieux; il est attentif à ses moindres mouvemens; il la +presse, il la supplie de lui révéler son secret. Il la voit lever les +yeux au ciel; l'inquiétude s'empare de son esprit, il ne se possède +plus; et il finit par lui dire en amant aveugle, sans savoir ce +qu'elle exigera: + + De vos désirs le succès est certain, + Si ce succès dépend d'une mortelle main. + +Voilà le véritable langage de la passion. Et quelle diction! quelle +énergie dans ces vers! + + Ce sceptre et cet empire + A leur pompeux éclat mêlent peu de douceur, + Et fatiguent souvent leur triste possesseur. + +Et quel charme dans les deux suivans! + + Du chagrin le plus noir elle écarte les ombres, + Et fait des jours sereins de mes jours les plus sombres. + +Rien n'est plus dans le caractère de la passion que ces sortes de +répétitions, ni plus agréable que ces oppositions de mots, comme +_sereins_ et _sombres_ qui se trouvent dans le même vers. C'est là ce +qui fait la beauté de ce vers de Virgile: + + Te, veniente die, te, decedente, canebat. + +Quelques taches légères s'aperçoivent pourtant dans ce beau morceau. +Les critiques ressemblent à ceux qui examinent de grands tableaux +d'histoire, une loupe à la main. Les défauts qu'ils aperçoivent au +moyen de leur vue artificielle, disparaissent lorsqu'on examine +l'ensemble du tableau, mais n'en sont pas moins des défauts. Au reste, +cette loupe est plus nécessaire pour Racine que pour tout autre; et +puisque nous avons tant fait que de nous en servir, profitons-en pour +découvrir encore quelques petites imperfections. + + Croyez-moi, chère Esther, ce sceptre, cet empire, + Et ces profonds respects que la terreur inspire, + A leur pompeux éclat mêlent peu de douceur, + Et fatiguent souvent leur triste possesseur. + +Il y a ici une petite faute, parce que des trois nominatifs qui +régissent la même phrase, il y en a un qui ne peut point la régir. +Dégageons ces vers de la tournure poétique, et nous aurons, _ce +sceptre, cet empire et ces profonds respects fatiguent leur +possesseur_. On conçoit bien le _possesseur d'un sceptre, d'un +empire_, mais non pas le _possesseur de respects_. On est _l'objet de +profonds_ _respects_, on n'en n'est pas le _possesseur_. Plus loin on +trouve ces vers: + + Que dis-je! sur ce trône assis auprès de vous, + Des astres ennemis j'en crains moins le courroux. + +Le relatif _en_ signifie ici _à cause de cela, de cette circonstance_, +et devrait se trouver ainsi à côté de la phrase à laquelle il se +rapporte, _assis auprès de vous, j'en crains moins le courroux des +astres ennemis_. Mais étant placé immédiatement après _des astres +ennemis_, on est tenté de rapporter cet _en_ à ces _astres_: ce qui +deviendrait alors une véritable faute, au lieu que ce n'est ici qu'une +petite négligence; d'ailleurs, je crois ce _en_ très-nécessaire, parce +qu'il revient sur l'idée principale qui occupe Assuérus, et il eût été +moins bien de dire: + + Que dis-je! sur ce trône assis auprès de vous, + Des astres ennemis je crains moins le courroux. + +Racan, dans ces belles stances à Tircis, fait la faute que semblait +faire Racine; il dit: + + Et voit enfin le lièvre après toutes ses ruses, + Du lieu de sa retraite en faire son tombeau. + +Le _en_ est ici visiblement inutile. Puisque le substantif est +exprimé, le pronom ne tient la place de rien, et par conséquent est de +trop. + +Citons encore quelques-uns de ces vers qui n'ont point été faits par +Racine, mais qui se sont trouvés faits chez lui, et qui se sont +élancés du fond de son âme. + + Demain, quand le soleil ramènera le jour, + Contente de périr, s'il faut que je périsse, + J'irai pour mon pays m'offrir en sacrifice. + +Cette répétition du mot _périr_ rend le second vers doux et touchant. +Les sentimens vifs et les passions aiment en général à revenir sur les +mêmes mots, parce que l'âme est toujours obsédée de la même pensée. + +Virgile, qui se présente si naturellement à l'esprit lorsqu'on parle +de Racine, dit dans une de ses églogues: + + Occidet et serpens, et fallax herba veneni + Occidet. + +On voit ici l'espérance qui se complaît dans l'idée de voir mourir les +serpens et les herbes venimeuses, et qui répète avec complaisance le +mot _mourir_ (OCCIDET). + +Voici quelques exemples encore du même genre: + + Ma prompte obéissance + Va d'un roi redoutable affronter la punissance. + C'est pour toi que je marche, accompagne mes pas + Devant ce fier lion qui ne te connaît pas. + +Cette image du lion est noble, sans être recherchée, parce qu'elle est +naturelle à une personne de qui la terreur s'est emparée. On la trouve +aussi dans la Bible: mais ce qui ne s'y trouve pas, c'est cet +hémistiche, _qui ne te connaît pas_, dont la simplicité est si +touchante. + +Le dialogue de Racine offre souvent de ces réponses d'une concision +élégante, et si rare lorsqu'on est restreint dans les bornes étroites +d'un seul vers. Assuérus demande à Asaph: + + Quel honneur pour sa foi, quel prix a-t-il reçu? + + ASAPH. + + On lui promit beaucoup; c'est tout ce que j'ai su. + +Et plus loin, Assuérus lui demande + + Vit-il encore? + + ASAPH. + + Il voit l'astre qui vous éclaire. + +Ce genre de beauté est peut-être plus difficile à atteindre que +beaucoup d'autres qui semblent l'être davantage. + +La répétition du même mot dans le vers, ajoute souvent aussi à la +majesté et à la force, comme dans ces exemples: + + Descends, tel qu'autrefois la mer te vit descendre.. + +Ailleurs: + + Et détestés partout, détestent tout le monde. + +Ailleurs encore, + + Et je dois d'autant moins oublier sa vertu, + Qu'elle-même s'oublie.......... + +En général cependant, on doit être sobre de cette figure; mais bien +employée, elle est d'un excellent effet. Dans le premier exemple +surtout: + + Descends, tel qu'autrefois la mer te vit descendre. + +Elle donne une grande majesté au vers; car, outre l'agrément de la +répétition, il renferme encore une espèce de comparaison qui en +augmente la beauté. Malherbe, qui avait une critique saine et une +oreille délicate en poésie, affectionnait ces répétitions de mots. On +en trouve des exemples fréquens et quelquefois heureux dans ses +poésies. En voici un tiré de son _Ode à Louis_ XIII: + + Donne le dernier coup à la dernière tête + De la rébellion. + +Et ailleurs: + + Est le premier essai de tes premières armes. + +Nous avons dit combien le style de Racine était toujours pur. Jamais +on ne voit, dans ses ouvrages, qu'il se soit laissé éblouir par le +brillant d'une figure; et s'il en emploie quelqu'une, c'est qu'elle +est dans la nature de la situation; et loin d'être un défaut, elle ne +peut alors être qu'une beauté. L'antithèse, par exemple, dans ce vers +d'Assuérus, n'a rien assurément qui puisse choquer. Il dit à +Mardochée: + + Je te donne d'Aman les biens et la puissance: + Possède justement son injuste opulence. + +L'éclat de l'antithèse n'est point ici un faux éclat, parce qu'elle +sert à nous développer mieux ce que veut dire Assuérus. Au lieu donc +d'être un jeu d'esprit, les deux mots qui sont mis en opposition, +deviennent comme la mesure l'un de l'autre, et nous donnent par-là +celle de la justesse et de la latitude de l'idée. C'est aussi ce qui +fait la beauté de cette figure, dans ces vers de Rousseau: + + Et les soins mortels de ma vie, + De l'immortalité seront récompensés. + +et ces autres vers si fameux: + + Le temps, cette image mobile + De l'immobile éternité. + +Dans tous ces exemples, l'antithèse ajoute à la pensée, ou plutôt +n'est que la pensée même. Remarquons qu'_injuste opulence_, dans +Racine, est encore un latinisme, mais je me garderai bien de le +critiquer. + +Me serait-il permis, après avoir épuisé tous les termes de +l'admiration, de présenter maintenant quelques critiques. J'en ai dit +assez, sans doute, pour qu'on ne puisse pas suspecter mon +enthousiasme; et d'ailleurs, le chapitre des fautes est si court dans +notre poète, et le mot de Voltaire, qui voulait écrire _beau, +très-beau_, au bas de toutes les pages de Racine, est si vrai, que, me +bornant à _Esther_ seule, ma tâche sera légère. Cependant si quelqu'un +se plaignait encore, malgré cela, de mes notes, je lui dirais de ne +s'en prendre qu'à Racine lui-même; car nous devenons, en le lisant, +comme ces sybarites délicats, qui toujours voluptueusement couchés sur +des duvets de fleurs, finissaient par se sentir blessés d'une feuille +de rose pliée en deux. + +On a repris, avec bien de la rigueur, le grand lyrique français, pour +avoir dit: _Jusques à quand honorerons-nous tes autels? réside le +solide honneur et la terrestre masse_. Ces observations étaient +justes; mais il me semble qu'on leur a donné une importance que +d'aussi petites fautes ne pouvaient mériter. L'injustice consiste +principalement à tirer de pareilles inadvertances, qui pourtant sont +fort rares dans ce poète, des jugemens généraux sur le mérite de ses +productions. Il n'est pas d'ouvrages en vers où l'on ne peut +recueillir beaucoup de ces négligences, qu'il est presqu'impossible +d'éviter dans un poème aussi difficile que _l'ode_ ou la _tragédie_; +et pour s'en convaincre, l'on devrait se rappeler que l'harmonieux +Racine, dans sa seule pièce d'_Esther_, à laisser échapper + + Cieux! l'éclairerez-vous cet horrible carnage? + + Toute pleine du feu de tant de saints prophètes. + + Aux plus affreux excès son inconstance passe. + + Et faire à son aspect que tout genou fléchisse. + Sortez tous. + + D'un souffle l'Aquilon écarte les nuages, + Et chasse au loin la foudre et les orages. + Un roi sage, ennemi du langage menteur, etc. + + De ma fatale erreur répareront l'injure. + +Ces vers sont pour le moins aussi mauvais et aussi durs que ceux que +l'on a reprochés à Rousseau. Mais les remarque-t-on au milieu des +beautés dans lesquelles ils sont comme noyés? Tout cela donc est bien +peu de chose et mérite à peine qu'on s'y arrête. Venons à des +observations plus importantes: les vers suivans nous en offrent +quelques unes: + + Tel qu'un ruisseau docile + Obéit à la main qui détourne son cours, + Et laissant de ses eaux partager le secours, + Va rendre un champ fertile; + Dieu de nos volontés, arbitre souverain, + Le cœur des rois est ainsi dans ta main. + +Les quatre premiers vers sont parfaits, mais la similitude est mal +énoncée, ou plutôt il n'y a pas de similitude du tout; car on peut +bien dire: _De même que les ressorts de cette machine obéissent à ma +main, ainsi ces chevaux obéissent à la main qui les guide_. Mais la +phrase n'aurait aucun sens s'il y avait: _ces chevaux obéissent à la +main qui les guide, comme ces ressorts sont dans ma main_. Pour qu'il +y ait similitude, il faut que les deux objets comparés soient dans les +mêmes attitudes, par rapport aux choses auxquelles ils sont liés. + +Or, Racine pèche visiblement ici contre cette règle; car, dans le +premier membre de sa composition, _le cheval obéit à la main_; et dans +le second, _le cœur des rois est dans la main de Dieu_. + + Sur le point que la vie + Par mes propres sujets m'allait être ravie. + +_Sur le point que_, n'est pas français. _Sur le point_ régit toujours +la préposition _de_ suivie d'un infinitif. Aussi on ne dit pas _je +suis sur le point que je vais partir, sur le point que cette dignité +allait m'être conférée_: mais _sur le point de partir, d'obtenir cette +dignité_. Au reste, cette phrase ne peut aucunement trouver place ici. +Il aurait fallu, _au moment où la vie_, etc. + +Elise dit à Esther: + + Au bruit de votre mort, justement éplorée, + Du reste des humains je vivais séparée. + +Il me semble que _justement éplorée_ est froid et languissant, et +qu'Elise, dans l'ivresse de la joie, racontant ce qui s'était passé, +eût dû parler avec plus de feu, et non pas motiver une douleur que +l'on conçoit aisément dans une femme qui perdait son amie. Je crois +remarquer une faute à peu près semblable dans le vers suivant, où +Assuérus voyant Esther tomber entre les bras de ses femmes, dit: + + Dieu puissant! quelle étrange pâleur, + De son teint tout-à-coup efface la couleur! + +Ce mot _étrange_ me paraît encore déplacé, parce qu'il est peu +naturel. Le premier mouvement d'Assuérus doit être de dire tout de +suite, _Dieu puissant! quelle pâleur_, etc. + + Détourne, roi puissant, détourne tes oreilles + De tout conseil barbare et mensonger. + +_Oreilles_ au pluriel n'est ordinairement pas du style noble, surtout +lorsqu'il vient seul et sans être accompagné d'une figure. Dans ces +vers du rôle de Mardochée, par exemple: + + Et s'il faut que sa voix frappe en vain vos oreilles, + Nous n'en verrons pas moins éclater ses merveilles. + +Ce même mot n'a rien qui choque, parce qu'il est préparé par l'image +de la voix qui frappe. Cependant, je crois qu'il est mieux encore, +quand il est employé au singulier, comme dans Iphigénie en Aulide: + + Oui, c'est Agamemnon, c'est ton roi qui t'éveille, + Viens, reconnais la voix qui frappe ton oreille. + +Cette remarque devient plus pénible, lorsqu'on parle de +l'Être-suprême, et qu'on l'envisage sous la figure humaine. Alors, si +l'on veut nommer quelque partie du corps, on ne doit presque jamais +parler qu'au singulier. Ainsi l'on dit, _la main de Dieu m'a soutenu_, +et non pas _les mains de Dieu_: _le doigt de Dieu m'a guidé_, et non +pas _les doigts de Dieu_. + +Cette raison semble être fondée sur la conscience que nous avons tous +de la force de Dieu, qui n'a pas besoin de moyens compliqués pour +exécuter ses desseins, parce que cela prouverait effort, et que tout +n'est qu'un jeu pour sa puissance infinie. + + Quel profane en ces lieux s'ose avancer vers nous? + +_S'ose avancer_, pour _ose s'avancer_, serait une faute maintenant; +mais du temps de Racine, non-seulement cela n'en était pas une, mais +cette manière de s'exprimer était préférée à la moderne. Il y a plus +de grâce, ce me semble, en cette transposition, puisque l'usage +l'autorise, dit Vaugelas dans ses Remarques[12]: «C'est pourquoi il +préfère _je ne le veux pas faire_; à _je ne veux pas le faire_. Tous +les bons auteurs du siécle de Louis XIV écrivent presque toujours +ainsi. Pascal[13], dans sa Xe _Lettre provinciale_, dit: «Je +l'entendis bien, car il m'avait déjà appris de quoi le confesseur _se +doit contenter_ pour juger de ce regret.» Et Bossuet de même, dans son +_Discours sur l'Histoire universelle_[14]: «Les sens nous gouvernent +trop, et notre imagination, qui _se veut mêler_ dans toutes nos +pensées, ne nous permet pas toujours de nous arrêter sur une lumière +si pure.» Thomas Corneille ne veut pas qu'on en fasse, comme Vaugelas, +une règle générale; mais que, dans ce cas, ce soit l'oreille qui +décide. Cependant il observe fort bien qu'il est des occasions où l'on +ne peut mettre l'un pour l'autre, et où la construction grammaticale +exige absolument que le pronom soit auprès de l'infinitif, comme dans +cette phrase: il _se vint justifier_ et répondre aux accusations qu'on +lui avait faites. «La raison est, dit Corneille, que ces premiers +mots, il _se vint répondre_ qui est mal, parce que le pronom _se_ y +est superflu, comme on y trouve il _se vint justifier_ qui est bien, +parce que le pronom _se_ y est gouverné par _justifier_. On connaît +par là que la transposition du pronom personnel _se_ est vicieuse, et +qu'il faut dire: _il vint se justifier_ et répondre aux accusations; +et auquel cas _il vint_ fait une construction correcte, et s'accommode +aussi bien avec _répondre_ qu'avec _se justifier_.» Il pourrait encore +résulter un autre inconvénient d'éloigner le pronom de l'infinitif: +c'est de changer entièrement le sens par cette transposition. Dans +cette phrase, par exemple, _il vit s'ouvrir la porte_: que l'on sépare +le pronom _se_ de l'infinitif, on aura _il se vit ouvrir_ la porte, ce +qui veut dire toute autre chose. J'ai allongé cet article, parce que +M. l'abbé d'Olivet, dont l'autorité est d'un grand poids, semble +pencher pour la plus ancienne de ces deux manières de parler[15], et +qu'il m'a paru qu'en l'employant, on risquait souvent de tomber dans +les fautes dont on vient de parler, principalement dans celle relevée +par Corneille. + + Et veulent qu'aujourd'hui un même coup mortel + Abolisse ton nom, ton peuple et ton autel. + + [12] Tom. II, pag. 304, édit. 1783, qui renferme les Notes de + Patru et de Corneille. + + [13] Pag. 143, édit. 1766, in-12. + + [14] Tom. Ier, pag. 417. Paris, Didot, 1786. + + [15] Voyez sa Remarque sur les premiers vers de la tragédie de + _Bajazet_. + +On dit dans un sens absolu, _nous sommes tous deux abattus d'un même +coup_: _nous nous attendons tous à un même sort_; _c'est toujours le +même_ _homme_, et d'autres phrases semblables, où le pronom relatif +_même_, exprimant identité de deux choses, ne permet point que le +substantif soit suivi d'un adjectif, parce qu'il n'ajoute rien à la +clarté de la phrase, qui, au moyen de la comparaison qu'elle renferme, +dit tout ce que cet adjectif pourrait dire: + + Esther que craignez-vous? suis-je pas votre frère? + +_Suis-je pas votre frère_, pour _ne suis-je pas_, est une licence que +Racine s'est permise plusieurs fois. Il a dit, dans _Alexandre_, d'une +manière moins heureuse: + + Sais-je pas que Taxile est une âme incertaine? + +et dans les _Plaideurs_: + + Suis-je pas fils de maître? + +M. de Voltaire, dans ses Remarques sur le _Menteur_ de Corneille, dit, +au sujet d'un vers où la particule _ne_ est omise devant le verbe: + +«Cette licence n'est pas même permise en prose.» Je le crois bien, +mais cela n'est pas une raison pour qu'elle ne le soit pas en vers. La +poésie, ce me semble, a bien plus de licence que la prose, ou plutôt +la prose n'en devrait avoir aucune. Ces licences rendraient variables +les principes de la langue, si l'on se les permettait. Au reste, ma +preuve contre Voltaire est ce vers même de Racine, dans lequel +_suis-je pas votre frère_ n'est assurément pas désagréable, et n'a été +critiqué par personne. + + O bonté, qui m'assure autant qu'elle m'honore! + +Et ailleurs: + + En les perdant, j'ai cru vous assurer vous même. + +Dans le premier exemple, le mot _assurer_ doit signifier _rassurer_, +_faire perdre la crainte que l'on avait_; et dans ce sens, on +l'emploie encore, quoique rarement. Ainsi l'on dit: _j'avais peur, +mais cela m'a_ ASSURÉ; _l'habitude de voir le danger_ ASSURE _le +soldat_[16]. Mais dans le second vers, ce même mot ne saurait avoir +aucun sens; car il doit signifier visiblement, vous _mettre hors de +tout péril, de tout danger_, comme quand Assuérus dit: + + Mais plus la récompense est grande et glorieuse, + . . . . . . . . . . . + Plus j'assure ma vie. + + [16] _Dict. de l'Acad._ + +Ce qui s'entend. Mais de ce qu'on peut dire, _assurer la vie de +quelqu'un_, ce n'est pas une raison pour pouvoir dire aussi _assurer +quelqu'un_, dans le même sens, parce que, dans cette dernière phrase, +il y aurait amphibologie. Il paraît au reste que ce mot n'est plus +employé dans le sens de _mettre à l'abri du danger_. En style de +commerce, on en fait encore usage; mais alors il signifie, ou +_garantir le prix des marchandises_ dont un vaisseau est chargé, ou +_payer la rançon de l'équipage_, dans le cas où il serait pris par +l'ennemi. Ainsi l'on dit: _assurer un navire_ à tant pour cent; +_assurer le capitaine et les matelots_[17]. + + Quiconque ne sait pas dévorer un affront, + Ni de fausses couleurs se déguiser le front. + + [17] _Dict. de l'Acad._ + +_Se déguiser_, pris figurément, comme il l'est ici; c'est _se montrer +autre que l'on n'est_; et alors il se met absolument, parce qu'il +forme un sens complet. Ainsi l'on dit _se mettre un masque sur le +visage_, pour _se déguiser_; il _se déguise_ en mille manières. Mais +lorsqu'on veut faire suivre ce verbe d'un régime simple, il ne faut +point le faire précéder du pronom _se_; il eût donc fallu dire dans ce +vers, ni _de fausses couleurs déguiser son front_. Voltaire, dans la +Henriade, fait la faute inverse, il dit: + + . . . Le héros, à ce discours flatteur, + Sentit couvrir son front d'une noble rougeur. + +Ici, il eût fallu le réciproque _se couvrir_, parce qu'il y a action +d'un sujet sur lui-même, et non pas une action extérieure, comme +l'indique le verbe actif _couvrir_. + + Je frémis quand je voi + Les abîmes profonds qui s'ouvrent devant moi. + +Et ailleurs, + + Je le voi, mes sœurs, je le voi; + A la table d'Esther, l'insolent près du roi + A déjà pris sa place. + +Racine, à cause la rime, a retranché l'_s_ dans toutes ces premières +personnes de l'indicatif. Il a dit aussi, dans _les Plaideurs_: + + Oh, Messieurs, je vous tien. + +Ce sont de très-petites licences permises aux poètes; celle là l'était +d'autant plus, du temps de Racine, qu'il n'y avait pas encore +très-long-temps qu'on mettait un _s_ aux premières personnes[18]. +Cette _s_ était aussi une licence, que les poètes s'étaient permise +d'abord en faveur de l'oreille, mais qui est devenue aujourd'hui une +règle que l'on enfreint rarement. Quelques modernes ont profité de la +permission de l'ajouter ou de la retrancher. M. de Voltaire, dans sa +Henriade, ne la met pas dans le mot _Londre_, pour la facilité de +l'élision; et J.-B. Rousseau, dans une de ses odes, dit: + + J'ai toujours refusé l'encens que je te doi. + + (ODE VII, liv. 1er.) + + On traîne, on va donner en spectacle funeste, + De son corps tout sanglant le déplorable reste. + + [18] Vaugelas, dans ses _Remarques sur la Langue française_, + écrit toujours les premières personnes sans _s_ dans les verbes + suivans: _je croi_, _je reçoi_, _je sçai_, etc. + +Je n'avais lu, depuis long-temps, les Remarques de M. l'abbé d'Olivet +sur Racine, lorsque j'achevai mon premier brouillon de ces notes; et +peut-être que si je me fusse rappelé plutôt l'ouvrage de cet excellent +littérateur, je n'aurais osé entreprendre le mien. Cependant, l'ayant +relu, et voyant que je ne m'étais rencontré qu'une seule fois avec mon +devancier dans ce qu'il dit sur _Esther_, je ne pensai pas devoir +supprimer mon travail. L'endroit où nous nous sommes rencontrés, est +précisément sur ce qui regarde ces deux vers. J'aime mieux faire le +sacrifice de ce que j'avais dit là-dessus, pour ne pas priver le +lecteur de l'excellente remarque de l'abbé d'Olivet; la voici: «On dit +absolument _donner en spectacle_, comme _regarder en pitié_, et +beaucoup de phrases semblables, où le substantif, joint au verbe par +la préposition _en_, ne peut être accompagné d'un adjectif. _Donner +en spectacle funeste_ est un barbarisme.» Cette remarque est si +juste, que M. l'abbé Desfontaines même en est convenu[19]. + + Que tout leur camp nombreux soit devant ses soldats, + Comme d'enfans une troupe inutile; + Et si par un chemin il entre en tes états, + Qu'il en sorte par plus de mille. + + [19] Voyez le _Racine vengé_. + +Les deux derniers vers sont lâches et prosaïques, et le paraissent +d'autant plus que toute la strophe jusques-là est magnifique. + +On a pu remarquer, dans ces notes critiques sur Racine, que nous +n'avons jamais pu citer plus de trois vers de suite qui fussent +mauvais; et certes, on serait bien embarrassé de trouver chez lui de +longues tirades mal écrites. En voici cependant un exemple dans +_Esther_; mais aussi est-ce le seul. Zarès dit à Aman: + + Pourquoi juger si mal de son intention? + Il croit récompenser une bonne action? + Ne faut-il pas, seigneur, s'étonner au contraire, + Qu'il en ait si long-temps différé le salaire? + Du reste, il n'a rien fait que par votre conseil; + Vous-même avez dicté tout ce triste appareil. + Vous êtes après lui le premier de l'empire. + +Ces vers ne sont que de la prose rimée. Rien de moins poétique que +toutes ces formes de raisonnement, _ne faut-il pas_, _au contraire_, +_du reste_; ce style serait à peine soutenable dans la comédie. Racine +est habitué si fort à la perfection, qu'on est tout étonné qu'il ait +pu laisser subsister de semblables vers. + +Avant de terminer ce petit écrit, je vais ajouter quelques notes aux +Observations de M. l'abbé d'Olivet sur Racine. Les miennes ne sont pas +faites dans l'intention de venger ce poète; car, comme l'a dit +ingénieusement M. de La Harpe, il n'avait reçu aucune offense. Je +viens seulement proposer mes doutes à ceux qui les croiront assez +intéressans pour mériter d'être éclaircis. Je n'offre même toutes mes +Remarques que comme de simples doutes littéraires; et si le ton +affirmatif m'est échappé quelquefois, c'est que je me suis senti +vivement ému, lorsque j'ai cru apercevoir la vérité, et qu'alors je +n'ai pu toujours réprimer la vivacité qui entraînait ma plume. Mais +lorsqu'on voudra me montrer quelqu'erreur dans mes jugemens, je +m'empresserai moi-même à les condamner, parce que je n'ai eu pour +motif que de m'éclairer, et non pas la vanité de trancher sur le +mérite des grands hommes, dont je sens toute la supériorité. + +M. l'abbé d'Olivet blâme ce vers: + + Condamnez-le à l'amende, ou, s'il le casse, au fouet. + +Il dit que c'est le seul exemple d'un _le_ pronom relatif, mis après +un verbe, et devant un mot qui commence par une voyelle; et il finit +par conclure que Racine a senti que l'élision blessait l'oreille, +puisqu'à ce vers il en a substitué un autre dans la suite. Dans ce +vers de Racine, la remarque est juste, le double son de _la la_ étant +désagréable: mais on ne peut en faire une règle générale. Je croirais, +par exemple, que cette élision n'a rien de très-dur dans ce beau vers +de la Henriade. + + Tout souverain qu'il est instruis-le à se connaître: + Que ce nouvel honneur va croître son audace. + +M. l'abbé d'Olivet observe ici que _croître_ est pour _accroître_, et +passe cela comme une licence poétique. Cette remarque est très-juste; +et l'autorité de Vaugelas, dont elle est appuyée, la rend +incontestable. Il dit positivement que ce verbe est neutre et non pas +actif, et que jamais aucun de nos auteurs en prose ne l'a fait que +neutre. Vaugelas parle de ses contemporains, comme de Coeffeteau et +d'autres; car il est certain qu'il a été actif long-temps avant +lui[20], et que l'on s'en servait au lieu _d'accroître_. Ainsi l'on +disait, il voulut _croître_ son jardin[21], son enclos. Bossuet même, +dans son _Discours sur l'Histoire universelle_[22], dit encore: +«Saint Irénée vient un peu après, et l'on voit _croître_ le +dénombrement qui se faisait des églises.» La règle de Vaugelas est +excellente, aussi a-t-elle prévalu; mais je suis tenté de croire qu'au +temps de Racine, elle n'était pas encore bien établie. On est rarement +avoué par ses contemporains, lorsqu'on présente de nouvelles règles à +suivre; l'empire de l'habitude agit trop puissamment sur nous; et les +meilleures idées, pour être universellement adoptées, ont besoin de la +sanction du temps. + + Ma colère revient, et je me reconnais; + Immolons en parlant trois ingrats à-la-fois. + + [20] Voyez les _Observations_ de Ménage _sur la langue + française_; tom. Ier, pag. 73, 2e édit. de Barbin. + + [21] _Dict. de Trévoux._ + + [22] Tom. Ier, pag. 206. + +Ces vers assurément n'ont pas de rime, comme l'a fort bien remarqué M. +l'abbé d'Olivet. Il est extraordinaire que les poètes en aient encore +conservé plusieurs qui ne sont que pour la vue. Rousseau lui-même, qui +là-dessus est si strict, fait rimer quelquefois des imparfaits avec +des mots qui se prononcent en _ois_, comme re_çois_, chi_nois_; et +Gresset nous offre ces deux vers, dont la rime est suffisante d'après +les règles. + + Dans ces gracieux jours, sous mes doigts plus légers, + Mon chalumeau docile enfantait de beaux airs. + +Cependant _légers_ et _airs_ sont des sons absolument différens l'un +de l'autre; car si l'on prononçait _légers_, en faisant sentir +l'avant-dernière consonne, on tomberait dans l'inconvénient de faire +croire que cet adjectif est au féminin, et la clarté en souffrirait +trop. Peut-être faudrait-il proscrire aussi les rimes telles que +_madame_ et _âme_, _grâce_ et _préface_[23], où l'on fait rimer une +longue avec une brève; mais la prosodie française, malgré l'excellent +ouvrage de M. l'abbé d'Olivet, est encore trop peu reconnue pour +priver les poètes d'une licence qui leur est si commode; ils ont déjà +tant d'entraves dans cette langue, qu'il faudrait, je crois, chercher +plutôt à les diminuer qu'à les augmenter encore. + + [23] Voyez pag. 110 du _Traité de la Prosodie française_ de + l'abbé d'Olivet. Paris, 1736, chez Gandouin. + +Voilà tout ce que j'avais à ajouter à l'ouvrage de M. d'Olivet. Ses +Remarques sur Racine sont en général bien faites, et d'un grammairien +profond. Je conseillerai à quiconque voudra étudier la langue +française, de les lire avec attention, ainsi que les ouvrages de cet +auteur, qui tous sont écrits avec la plus grande pureté. Il a pu se +laisser emporter quelquefois à un esprit de systême; mais comme +c'est-là ce qu'un écrivain communique le plus difficilement à ses +lecteurs, attendu que cet esprit est le résultat de la méditation et +de l'enthousiasme, l'effet en est un peu prompt, et par conséquent peu +dangereux. Les remarques de détail, plus faciles à saisir, n'en +instruisent pas moins; et en rejetant les fausses conséquences d'un +principe trop généralisé, on peut toujours profiter de celles qui sont +solides et vraies. Peut-être dira-t-on qu'il est difficile de les +démêler, lorsqu'elles se trouvent ensemble. Je ne le crois pas: la +vérité a son caractère propre; et ce caractère, c'est la clarté, la +simplicité. Les rayons qui s'en échappent frappent d'une lumière +éclatante qui dissipe aussitôt le brouillard et l'obscurité; le faux +au contraire est ingénieux, et s'il en sort quelques étincelles, elles +éblouissent; mais l'esprit, en se consultant bien, s'aperçoit toujours +que le nuage n'est pas dissipé. Enfin, le faux peut quelquefois +persuader; mais le vrai seul peut convaincre. + +Résumons maintenant notre opinion sur _Esther_. Cette tragédie, sous +le double rapport d'un ouvrage fait par ordre, et entrepris après un +silence de douze ans, est un de ces phénomènes dont les archives de la +littérature ne rapportent aucun exemple. Le défaut capital du rôle +d'Esther l'empêchera toujours d'être accueillie sur la scène. Mais +d'ailleurs toutes les parties de la tragédie y sont parfaitement +observées. Rien n'est plus grand que le sujet, puisqu'il s'agit du +sort de toute une nation. Les développemens de l'action y sont +d'autant plus admirables, que presque toutes les scènes sont des +chefs-d'œuvre[24], et la péripétie est une des plus belles qu'il y +ait au théâtre; car, c'est au moment où Aman s'imagine être au faîte +des honneurs, qu'il tombe tout à coup, et qu'une nation entière, +dévouée à la mort, semble sortir du tombeau pour renaître au bonheur. +Et puis, quelle diction! Racine, ayant senti lui-même le défaut +inhérent au sujet de son ouvrage, paraît avoir cherché à le couvrir, +en y répandant avec profusion tous les trésors de sa brillante +imagination et de sa plume harmonieuse, et par-là seul avoir dédommagé +cette tragédie de ce que ses aînées avaient d'avantage sur elle. + + [24] Qu'on lise surtout la 1re et la 3e scènes du 1er acte, la 7e + du 2e et la 4e du 3e; et l'on verra s'il existe, en aucune + langue, rien de plus parfait. + +On chérit généralement Esther avec une sorte de prédilection; on en +parle avec complaisance, et beaucoup de gens assurent qu'on la lit +plus qu'aucune des autres tragédies de Racine. D'où cela viendrait-il? +Est-ce parce qu'elle est mieux écrite, comme quelques littérateurs le +prétendent[25], ou parce que, ne paraissant pas sur la scène elle +offre d'avantage l'attrait de la nouveauté? En supposant mon hypothèse +vraie, ce dont je ne voudrais pas répondre, j'avoue que je penche à +croire ce dernier motif plutôt qu'aucun autre. Ce sera toujours une +question insoluble que de savoir laquelle des tragédies de Racine +l'emporte sur l'autre pour l'élégance de la diction. L'un nommera +_Phèdre_, l'autre _Athalie_; un troisième _Iphigénie en Aulide_. Tout +cela me prouve bien clairement une chose, c'est qu'elles sont toutes +la perfection du style. + + [25] Entr'autres, M. Lefranc de Pompignan. Voyez sa lettre à + Racine le fils. + +Pour moi, j'avoue que j'ai une tendresse particulière pour _Esther_. +Elle produit sur moi le double effet de l'ode et de la tragédie en +même temps. Outre les sentimens de pitié et de crainte qu'elle me fait +éprouver tour-à-tour, je me sens encore en la lisant, dans une sorte +d'enthousiasme continuel. L'onction du style, les chœurs sublimes de +ces filles d'Israël, tout concourt à mon illusion. Il me semble, +lorsque je prends cette tragédie, que j'entre dans un de ces temples +antiques élevés avec pompe dans Jérusalem, au culte du très-haut. Dès +l'entrée, je vois un vestibule d'une structure superbe. J'entends, +autour de moi, une douce harmonie; la piété elle-même m'adresse la +parole; ses accens pénètrent mon âme, enchantent mes esprits; un +transport divin s'empare de tous mes sens. J'avance, et bientôt +j'aperçois l'intérieur du temple: sa beauté a été par-delà mon +imagination; mes premiers regards s'arrêtent sur un de ces anges +terrestres qui font l'ornement du genre humain; je la contemple avec +respect, et je l'aime avec tendresse. Mais bientôt un spectacle +douloureux vient m'attrister profondément; je vois un combat entre le +méchant et le juste. La puissance est le partage du premier; la +faiblesse, la compagne de l'autre. Dans ce danger pressant, à qui +s'adressera le faible? il s'adresse à Dieu, et Dieu vient à son +secours: il ne veut point que son troupeau soit dévoré par le loup +avide; il vient au secours de l'innocent, et l'innocent triomphe. O +délices! ô transport! le juste est récompensé. La tristesse alors +s'enfuit de dessus mon front, et la joie vient prendre sa place; car +le juste a triomphé. Un concert de louanges retentit de toutes parts; +Dieu est célébré, sa puissance infinie exaltée, et le temple redevient +le séjour du bonheur et de l'allégresse. C'est au milieu de ces +harmonieux accords auxquels se mêlent les voix angéliques, que +s'évanouit mon illusion; et mon cœur reconnaissant remercie le mortel +fortuné qui peut procurer à ses semblables d'aussi douces jouissances. + + +FIN DES NOTES SUR ESTHER. + + + + +ÉPITRES. + + + + +ÉPITRES. + + +ÉPITRE + +SUR LA VANITÉ DE LA GLOIRE. + + Tu n'vetulæ auriculis alienis collegis escas? + + C'en est donc fait, et ton âme sensible + A ses vrais goûts va se livrer enfin! + Tu suis, ami, la pente irrésistible + Qui des beaux arts t'applanit le chemin. + Tu sais trop bien qu'une plume immortelle + Nous a tracé les dégoûts, les hasards, + Qu'en cette lice ouverte à nos regards + Sème souvent la fortune cruelle. + Oui, des destins la jalouse fureur, + Osant mêler l'absynthe à l'ambroisie, + A poursuivi l'aimable poésie, + Et du nectar altéré la douceur. + Mais, cher ami, cette muse badine, + Vive autrefois, alors un peu chagrine, + Sur un fond noir détrempa ses couleurs; + Et cette abeille, en volant sur les fleurs, + Avait senti la pointe d'une épine: + Pour moi, je veux, aux yeux de mon ami, + En badinant, combattre sa chimère; + Faut-il des dieux emprunter le tonnerre + Pour écraser un si faible ennemi? + Je t'obéis. Tu m'ordonnes de croire + Que ton esprit, et même ta raison, + N'écoute ici que l'instinct de la gloire, + Et ne se rend qu'à son noble aiguillon. + Des vanités de la nature humaine, + Dis-tu, la gloire est encor la moins vaine; + Et du trépas je veux sauver mon nom. + Quoi! ta raison, quoi! cet esprit si sage + Conserve encor ce préjugé falot! + Quoi! de la mort ton être est le partage! + Et tu prétends lui dérober un mot! + Ton nom! quel est cet étonnant langage! + Quoi! ce désir, vrai fléau de ton âge, + Va tourmenter tes jours infortunés, + Pour illustrer ce frivole assemblage + De signes vains par le sort combinés! + Écoute au moins ces argumens célèbres + Qui de l'école ont percé les ténèbres. + Ce qui n'est rien peut-il avoir un nom? + Que veux-tu dire? et quelle illusion! + Peux-tu forcer ton âme fugitive + A s'échapper de l'éternelle nuit? + Peux-tu renaître? et quand l'arbre est détruit, + Pourquoi vouloir qu'une feuille y survive? + Quoi! du néant une ombre veut jouir! + Mais supposons que ces vains caractères, + Que le hasard a voulu réunir + Pour distinguer, pour désigner tes pères, + Vainqueurs du temps, perceront l'avenir. + Par quelle voie et quel canal fidèle, + Pour te transmettre une atteinte immortelle, + Jusques à toi pourront-ils parvenir? + Ce grand Romain, père de l'éloquence, + Père de Rome et consul orateur, + Dans son printemps adora cette erreur. + Mais à la fin, rempli d'indifférence, + Sur ce vain songe il composa, dit-on, + Un beau traité contre cette démence, + Cette fureur d'éterniser son nom, + Traité modeste, et signé Cicéron. + Dans un écrit, voyez-vous ce grand homme + Vanter, prôner, même assez bassement, + Un petit Grec, un sophiste de Rome; + Recommander, et très-expressément, + Au vain portier du temple de Mémoire + De lui donner bonne place en l'histoire? + Le Grec le fit; mais savez-vous comment + La vanité se vit bien confondue? + La lettre reste et l'histoire est perdue. + Mais admirez comment, fiers d'être fous, + Devant l'idole ils se prosternent tous! + Oui, disent-ils, ce sentiment sublime + Qui fait chérir et la gloire et l'estime, + Par la vertu fut imprimé dans nous. + D'une grande âme il est l'heureux partage; + Dans notre cœur il descend le premier, + Survit à tous, disparoît le dernier. + Il est, dit-on, _la chemise du sage_: + S'il est ainsi, qu'il aille donc tout nu. + Quoi! vous osez transformer en vertu + Cette folie, et tirer avantage + De ce délire à d'autres inconnu! + Et selon vous, tous ces mortels volages, + Pour être fous, ne sont point assez sages! + Je quitte, ami, ce ton de Juvénal: + Permets qu'au moins ma muse plus légère + Ose à tes yeux, sur un prisme moral, + Analysant un préjugé fatal, + Décomposer ta brillante chimère. + Pardonnez-moi, rare et sublime Homère, + L'air cavalier et le frivole ton + Dont j'ose ici proférer votre nom. + Vous savez bien que mon cœur vous révère. + Ai-je oublié que Samos, Colophon, + Et Clazomène, et Smyrne, et l'Ionie, + Ont disputé jadis avec chaleur + La gloire unique et l'immortel honneur + D'avoir produit un si vaste génie? + Vrai créateur de l'art le plus divin, + J'avoûrais bien que, quand vous y passâtes, + Et qu'on vous vit, aveugle pélerin, + Brillant de gloire, un bourdon à la main, + Du violon vainement vous raclâtes. + Chaque pays, même l'heureux séjour + Qui, selon lui, vous a donné le jour, + Peut s'écrier, pour appuyer sa thèse: + Couvert d'honneur et chargé de mal-aise, + Ceint de lauriers, partant manquant de pain, + Homère ici pensa mourir de faim; + Or, réponds-moi, gueux et divin Homère + (Car maintenant je puis te tutoyer, + Puisqu'il est sûr qu'on a vu ta misère + Ramper, languir dans le double métier + De mendiant, et même de poète), + Quand un savant, payé pour te louer, + Te va prônant d'une bouche indiscrète, + Et sans un cœur osant t'apprécier, + Par vanité, par coutume t'admire, + Et, t'ayant lu, te vante par oui-dire; + Son vain encens descend-il chez les morts + De ton esprit caresser les ressorts? + Et toi, brillant et fertile génie, + Toi, son rival et son imitateur, + Ainsi que lui, fuyant de ta patrie, + Non pour aller, besacier, voyageur, + Piéton modeste, et pélerin poète, + Faire aux passans une prière honnête; + Mais pour donner bals, concerts et cadeaux, + Pièce nouvelle et spectacles nouveaux, + Où le cœur sent lorsque l'esprit s'élève; + Pour transporter Athènes à Genève, + T'y consoler, dans le sein du repos, + Et de la haine et de l'encens des sots; + Je l'avoûrai, quand un mortel sincère, + De tes écrits ardent admirateur, + Vante Arouet, il a flatté Voltaire; + Mais quand la mort, au gré de maint auteur, + De maint jaloux, surtout de maint libraire, + T'aura frappé de sa faux meurtrière; + Sous cette tombe, eh bien! parle, réponds, + Mortel fameux: lequel de ces deux noms, + Ces noms vantés, Arouet ou Voltaire, + Dans ton sommeil, par un plus sûr pouvoir, + Ranimera les cendres réveillées? + Lequel des deux saura mieux émouvoir + De ton cerveau les fibres ébranlées? + Auquel, enfin, devons-nous envoyer + Ce fade encens d'un éloge unanime? + Noble fumée et tribut légitime + Qu'à tes travaux l'univers doit payer? + Du sort jaloux un caprice ordinaire + A mon valet donna le nom d'Hector. + L'entendez-vous, désœuvré téméraire, + Estropier, en insultant Homère, + Les noms sacrés d'Ulysse et de Nestor; + Et de Dacier, dans ses nobles emphases, + Faire ronfler les éternelles phrases? + Quand de Priam le fils infortuné, + Le nom d'Hector, ce fléau de la Grèce, + S'en vient frapper son esprit étonné, + Avez-vous vu redoubler son ivresse, + Et sur son front, de joie enluminé, + Étinceler sa grotesque allégresse? + Je sonne; il vient d'un air de dignité: + Et le héros, en me versant à boire, + Plus sûr que moi de vivre dans l'histoire, + Savoure en paix son immortalité. + Lorsque la mort, sans toucher à sa gloire, + Rassemblera sous ses voiles épais + L'Hector de Troye avec l'Hector laquais, + Et qu'un des deux quittera ma livrée + Pour endosser celle du vieux Pluton; + Que sais-je, moi, si son âme enivrée + Par les vapeurs dont jadis ce grand nom + A chatouillé sa cervelle timbrée, + Dans son erreur n'ira point partager + Les vains honneurs dus au rival d'Achille; + Si le Troyen ardent à se venger, + Dont cet outrage échauffera la bile + D'un coup de poing vaillamment asséné + Tout à l'instar d'Ulysse dans Homère, + Ne voudra point trancher en sa colère + Ce grand débat, noblement terminé? + Six Annibals ont illustré Carthage; + De tous jadis on vanta le courage; + Deux sont encor connus par leurs exploits, + Et de la gloire ont enroué la voix. + L'un, des Romains l'ennemi redoutable, + Pendant treize ans d'un sénat éperdu + Fut la terreur; et l'autre plus traitable, + Nous dit l'histoire, avait été pendu. + Vous, pensez-vous qu'Annibal morfondu + Dort à part soi, rempli d'indifférence, + Sur ses lauriers ou bien sur sa potence? + Apprenez donc que lorsqu'en vos récits + Vous célébrez le fier vainqueur de Rome + Trop vaguement, en termes peu précis, + Le cher pendu, qui croit être un grand homme, + Prend pour son compte un éloge indécis. + Quatre Platons ont honoré la Grèce; + Mais d'un surtout on célèbre le nom. + Lorsque ma voix, pour prix de sa sagesse, + A dit un mot de l'immortel Platon, + Apprenez-moi comment, par quelle adresse, + Par quelle voie et quels secrets rapports, + Ce triste mot, dans la foule des morts, + Du vrai Platon peut-il trouver l'adresse? + Platon! Platon! voyez comme à ma voix + Tous les Platons accourent à la fois! + Voyez, voyez, comme chacun s'empresse! + Chaque Platon, prenant le nom pour soi, + Vole, et s'écrie en écartant la presse: + Çà, rangez-vous; place, messieurs, c'est moi. + Le vrai Platon reste seul immobile: + Mais j'aperçois venir d'un pas agile + Et le sophiste et le grammairien: + J'y suis, monsieur, que voulez-vous?--Moi! rien. + Chaque pays a produit son Hercule, + Réparateur des torts, vengeur des droits; + Mais un surtout, impérieux émule, + De ses rivaux a conquis les exploits. + Un seul, malgré la docte académie, + Malgré Saumaise et malgré son génie, + Malgré Bardus, et Lipse, et Scaliger, + Fait aux savans les honneurs de l'enfer. + Or, qui ne croit qu'un jour, dans leur colère, + Pour se venger d'un odieux confrère, + L'Égyptien, l'Africain, le Gaulois, + Dans l'intérêt dont le nœud les rassemble, + Contre le Grec ne se liguent ensemble, + Et sur son dos ne tombent à la fois? + Peut-être aussi qu'un jour dans l'Élysée, + Signant la paix, devenus bons amis, + Tranquillement, près de Mégère assis, + Tous en commun démêlant la fusée, + Édifieront les mânes attendris. + Sans nul malheur la dispute appaisée + Sur ces grands points pourra nous réunir; + Et nous saurons à quoi nous en tenir. + Alors chez nous la vérité reçue + Saura fixer, distinguer pour jamais + Et leur pays, et leur siècle, et leurs faits, + Et du fuseau séparer la massue. + Ce n'est pas tout: par un funeste sort + Une syllabe, une lettre éclipsée, + Par le hasard, par le temps effacée, + Suffit souvent pour nous rendre à la mort. + Ce Grec fougueux, l'immortel Alexandre, + Lequel un soir, au gré d'une catin, + Ivre d'amour et de gloire et de vin, + Mit par plaisir Persépolis en cendre: + Héros jaloux, de qui la vanité + Avait pleuré sur les lauriers d'un père + Dont il craignait que la postérité + Ne laissât plus à sa témérité + De grands exploits, de sottises à faire; + A ce vengeur de son peuple outragé, + A ce guerrier chacun doit son suffrage. + Sur notre encens, sur l'éternel hommage + De l'univers conquis et ravagé, + Il a des droits, puisqu'il l'a saccagé: + Quels sont souvent les transports de sa rage, + Quand les honneurs qu'on lui doit accorder + Sont, au Mogol, prodigués à Scander? + Faut-il convaincre un esprit indocile + Qu'un caractère, une lettre futile, + Pour tout gâter, hélas! suffit trop bien! + Montagne est tout, et Montaigne n'est rien; + Si quelque jour une âme charitable + Dans les enfers ne daigne l'informer + Que des Français la langue variable + Détruit son nom, voulant le réformer. + L'auteur charmant, et qui, l'auteur! non, l'homme, + Par notre encens n'est jamais chatouillé, + Et dans l'oubli dormant d'un profond somme, + Par un vain bruit n'est jamais éveillé. + Ah! j'ai bien peur que trompé par la rime, + Malgré mes soins, l'historien Dion + N'ose usurper cette offrande d'estime + Que mon cœur paie au délicat Bion; + Et de leurs noms maudissant l'imposture, + Maints froids auteurs, maints héros oubliés + Offrent souvent aux mânes égayés, + D'un quiproquo la comique aventure. + Du même nom cent rois ont hérité: + Tous ont vécu pour la postérité; + Tous ont voulu consacrer leur mémoire. + Mais vous, mortels! votre légèreté, + Par un oubli trop funeste à leur gloire, + En les nommant ne les désigne point: + C'est donc en vain qu'ils vivent dans l'histoire. + Ignorez-vous qu'il faut de point en point, + Pour les atteindre au ténébreux empire, + Pour que l'éloge ait sur eux son effet, + Fixer les temps, les lieux, marquer, détruire + Leurs nom, surnom, numéro, sobriquet? + Sans tous ces soins, le vengeur de la Prusse, + Le fier vainqueur de l'Allemand, du Russe, + Héros du siècle et célèbre à la fois + Par les combats, par la flûte et les lois; + Lui qu'Arouet annonçait à la terre, + Et que depuis a chansonné Voltaire; + Ce Frédéric, Dieu! quel affront cruel! + Peut voir un jour sa grande âme avilie + Humer l'odeur d'un encens éternel, + Faut-il le dire? avec un vil mortel, + Un Frédéric, baron de Silésie, + Lequel voudra, comme dans son château, + Donnant aux morts un spectacle nouveau, + Porter partout, sur la rive infernale, + Et ses quartiers, et sa voix chapitrale... + Il est bien vrai que, pour prendre un détour, + Le mot flatteur, quittant les grandes routes, + Descend moins vite au ténébreux séjour; + Que le héros, attentif aux écoutes, + Dans son cerveau moins prompt à s'ébranler + Ne peut sentir qu'une atteinte légère. + Que feriez-vous? Il faut s'en consoler; + Et du destin quel est l'arrêt sévère! + Les plaisirs purs pour nous ne sont point faits; + Même en enfer, ils sont tous imparfaits. + Or maintenant, qu'un censeur téméraire, + Un bel esprit, volage papillon, + Vienne fronder ce travail salutaire + Qui, pour changer, pour rétablir un nom, + Dans cette nuit apportant la lumière, + Va compilant de vieux compilateurs, + Des manuscrits et d'antiques auteurs. + Sans un talent, sans de si dignes veilles, + Tous les héros, leurs noms et leurs merveilles, + Les vains exploits de cent mortels fameux, + Vivant pour nous, seraient perdus pour eux. + Quel nom donner à la folle imprudence + De ces humains qui, dans leur déraison, + Après avoir avec inconséquence + Tout immolé pour anoblir leur nom, + Et qui, vieillis dans leur culte frivole, + N'ont rien omis pour orner leur idole, + L'osent détruire, et dont l'aveugle erreur + Y substitue un fantôme imposteur, + De qui jamais cette gloire n'approche? + Quoi! Du Terrail, parrain du roi François, + Ami des preux, chevalier sans reproche, + Au bon Bayard cède tous ses exploits! + Et ne crois pas qu'avec plus d'indulgence + Je traite encor cette autre vanité + Qui, des climats rapprochant la distance, + Entraîne au loin notre esprit emporté. + Enseigne-moi quelle est la différence. + Qu'importe enfin à ta félicité + Que dans mille ans tes vers se fassent lire, + Ou que Stockholm aujourd'hui les admire? + Du Nord jaloux le souffle impétueux + Dissipera cet encens si frivole; + Et sa fureur ira, loin de tes yeux, + Le déposer dans les antres d'Eole. + De près au moins, l'éloge plus flatteur, + Voisin de toi, descendrait dans ton cœur; + Et le zéphyr, sur son aile légère, + Jusqu'à tes sens daignerait apporter + Une vapeur, hélas! bien passagère, + Que tes esprits pourraient au moins goûter. + Ah! que le sort, pour moi plein d'indulgence, + Sur le présent borne son influence, + Et de mes jours marque chaque moment + Par un plaisir, ou par un sentiment: + De l'avenir, ami, je le dispense. + Je veux sentir, je veux jouir enfin: + Et mon esprit, dans son indifférence, + D'aucun absent n'est le contemporain. + Pauvres humains! quelle est votre inconstance! + Qu'est-ce que l'homme à soi-même livré? + Oui, cher ami, moi de qui l'imprudence + Vient de traiter de fièvre, de démence, + Ce beau désir par les temps consacré, + De réunir la double jouissance + D'un nom pourtant à jamais révéré; + Que sais-je, hélas! si mon inconséquence, + Par une sotte et double vanité, + Ne prétend point franchir l'espace immense + De l'univers et de l'éternité; + Et si des temps perçant la nuit obscure, + Je ne veux point aller, dans un Mercure, + Au bout du monde, à l'immortalité? + + +ÉPITRE D'UN PÈRE A SON FILS, + + SUR LA NAISSANCE D'UN PETIT-FILS. + + Il est donc né, ce fils, objet de tant de vœux! + Il respire! avec lui nous renaissons tous deux. + Mon cœur s'est réveillé: cette ardeur qui m'enflamme, + Au jour de ta naissance a pénétré ton âme. + Je te pris dans mes bras: un serment solennel + Promit de t'élever dans le sein paternel. + Le temps, qui m'a conduit au bout de ma carrière, + De mes yeux par degrés épura la lumière: + Vainement et trop tard allumant son flambeau, + La raison nous éclaire aux portes du tombeau. + Ah! si l'expérience, école du vrai sage, + Pouvait de nos enfans devenir l'héritage! + Si nos malheurs au moins n'étaient perdus pour eux! + Un père, en expirant, se croirait trop heureux: + Mais il meurt tout entier; et la triste vieillesse + Dans la tombe avec elle emporte sa sagesse. + De mon vaisseau du moins que les tristes débris, + Épars sous les écueils, en écartent mon fils. + Je le vois, en mourant, s'éloigner du rivage: + Ah! s'il arrive au port, je bénis mon naufrage. + Parmi tous ces mortels sur ce globe semés, + Les uns portent un cœur, des sens inanimés; + Le feu des passions n'échauffe point leur âme: + D'autres sont embrâsés d'une céleste flamme: + Mais trop souvent, hélas! sa féconde chaleur + Enfante les talens et non pas le bonheur; + Et de l'infortuné dont elle est le partage, + Elle fait un grand homme et rarement un sage. + Le bonheur! ô mortel!... Ose te détacher + D'un espoir que bientôt il faudrait t'arracher: + Si le songe est flatteur, le réveil est funeste; + Fais le bonheur d'autrui, c'est le seul qui te reste. + Si ton fils n'a reçu que des sens émoussés, + Qu'il se traîne à pas lents dans les chemins tracés: + Sans lui frayer toi-même une route nouvelle, + De tes seules vertus offre-lui le modèle: + Mais si des passions le germe est dans son sein, + Veille, père éclairé, sur ce dépôt divin: + Loin de lui ces prisons où le hasard rassemble + Des esprits inégaux qu'on fait ramper ensemble; + Où le vil préjugé vend d'obscures erreurs, + Que la jeunesse achète aux dépens de ses mœurs: + Si ton fils ne te doit son âme toute entière, + Tu lui donnas le jour, mais tu n'es pas son père. + Le chef-d'œuvre immortel de la divinité + Sur la terre au hasard paraît être jeté. + L'homme naît; l'imposture assiége son enfance: + On fatigue, on séduit sa crédule ignorance: + On dégrade son être. Ah, cruels! arrêtez: + C'est une âme immortelle à qui vous insultez. + De l'éducation l'influence suprême, + Subjugant dans nos cœurs la nature elle-même, + Peut créer à son choix, des vices, des vertus: + C'est du fils de César que Caton fit Brutus. + Règne sur le hasard, affaiblis son empire: + L'homme peut le borner, ou même le détruire. + Que son fier ascendant soit dompté par tes soins: + Transforme pour ton fils les vertus en besoins. + O toi! fille des Cieux que l'univers adore, + Toi qu'il faut que l'on craigne, ou qu'il faut qu'on implore, + Sainte religion, dont le regard descend, + Du créateur à l'homme, et de l'homme au néant, + Montre-nous cette chaîne adorable et cachée + Par la main de Dieu même à son trône attachée, + Qui, pour notre bonheur, unit la terre au ciel + Et balance le monde aux pieds de l'Éternel. + Mais déjà de ton fils la raison vient d'éclore: + Sache épier, saisir l'instant de son aurore, + Où l'homme ouvrant les yeux, frappé d'un jour nouveau, + S'éveille, et regardant autour de son berceau, + Étonné de penser, et fier de se connaître, + Ose s'interroger, s'aperçoit de son être; + Dévore les objets autour de lui semés, + Jadis morts à ses yeux, maintenant animés; + Demande à ces objets leurs rapports à lui-même, + Et du monde moral veut saisir le système; + A de sages leçons consacre ses momens; + De ses vertus alors pose les fondemens; + Des vrais biens, des vrais maux, trace-lui les limites; + Renferme ses regards dans les bornes prescrites; + Qu'il sache tour à tour se concentrer dans lui, + Etendre ses rapports à vivre dans autrui; + Ne fais briller dans lui que des clartés utiles; + Il est pour les humains des vérités stériles; + Le ciel est parsemé de globes lumineux; + Mais un seul nous éclaire et suffit à nos yeux. + Prolonge pour ton fils cet heureux temps d'ivresse, + Cet aimable délire où la simple jeunesse, + Ignorant l'artifice et les retours cruels, + N'a point perdu le droit d'estimer les mortels, + Et goûte ce bonheur si pur, si respectable, + De croire à la vertu pour aimer son semblable. + Jeune homme, j'aime à voir ta naïve candeur + Chercher imprudemment nos vertus dans ton cœur, + Chérir une ombre vaine, adorer ton ouvrage, + De tes purs sentimens reproduire l'image, + Et se plaire à créer, dans ta simplicité, + Un nouvel univers par toi seul habité. + Oui, que mon fils embrasse un fantôme qu'il aime: + Nous croyant des vertus, il en aura lui-même. + Mais voici ce moment utile ou dangereux, + Qui, souvent annoncé par un naufrage affreux, + Des sens avec le cœur préparant l'alliance, + Donne à l'homme étonné toute son existence, + Établit ses devoirs sur ses rapports divers, + Le fait vivre à lui-même et naître à l'univers. + Ce sont les passions, dont la fatale ivresse + L'élève quelquefois, et trop souvent l'abaisse; + Mais quel que soit sur nous leur ascendant vainqueur, + Leur force ou leur faiblesse est toute en notre cœur. + Indociles coursiers, ils éprouvent leur guide; + Le faible est entraîné par leur élan rapide; + Le fort sait les dompter, les asservir au frein; + Pour jamais de leur maître ils connaissent la main. + Les coursiers du soleil, dans leur vaste carrière, + Répandaient sans danger les feux et la lumière; + Phaéton les conduit: bondissans, furieux, + Ils consument la terre, ils embrâsent les cieux. + Si ton fils des vertus a reçu la semence, + Des passions, pour lui, ne crains point l'influence; + De nos égaremens on les accuse en vain; + Le germe corrupteur dormait dans notre sein: + De sable, de limon cet impur assemblage, + Rebut de l'océan, soulevé par l'orage, + Avant que la tempête eût ébranlé les airs, + Il existait déjà dans le gouffre des mers. + Passions, c'est nous seuls et non vous qu'il faut craindre. + Épurons notre cœur sans vouloir les éteindre. + Parmi tous ces désirs dans notre âme allumés, + Le tyran le plus fier de nos sens enflammés, + C'est ce fougueux instinct fait pour nous reproduire, + Bienfaiteur des mortels, et prêt à les détruire. + Qu'un seul objet, mon fils, t'enchaînant sous sa loi, + Te dérobe à son sexe anéanti pour toi. + Heureux, sans doute heureux, si la beauté qui t'aime, + Remplissant tout ton cœur, te rend cher à toi-même, + Et mêle au tendre amour qu'elle a su t'inspirer, + Ce charme des vertus qui les fait adorer! + Nœuds avoués du ciel, respectable hyménée, + De mon fils à tes lois soumets la destinée! + Que par toi, de son être étendant le lien, + Mon fils, pour être heureux, soit homme et citoyen! + Loin d'ici ces mortels, dont la folle prudence + Refuse à leur pays le prix de leur naissance, + Et qui prêts à brûler des plus coupables feux, + Morts pour le genre humain, pensent vivre pour eux! + Amitié, nœud sacré, récompense des sages, + Plaisir de tous les temps, vertu de tous les âges! + Oui, mon fils chérira tes devoirs, tes douceurs. + L'astre qui nous éclaire eut des blasphémateurs: + Des monstres ont maudit sa féconde influence; + D'autres ont de Dieu même abhorré l'existence, + Ont haï l'Eternel: amitié! qui jamais + A blasphémé ton nom, a maudit tes bienfaits? + Le ciel daigne accorder au mortel magnanime + Une autre passion plus rare et plus sublime, + Aliment des vertus, âme des grands desseins: + C'est ce noble désir d'être utile aux humains, + D'avoir des droits sur eux, de vivre en leur mémoire; + Le plus beau des besoins, le besoin de la gloire; + Impérieux instinct que des dieux bienfaiteurs, + Par pitié pour la terre ont mis dans les grands cœurs. + Mais qui cherche la gloire a besoin qu'on l'éclaire. + Il en est une, hélas! criminelle ou vulgaire, + Que le faible poursuit, qu'encense le pervers, + Qui, sous différens noms, fléau de l'univers, + Arme le conquérant, lui commande les crimes, + Dicte au sage insensé de coupables maximes, + Aiguise le poignard, prépare le poison, + Pour sauver de l'oubli le fantôme d'un nom; + Prestige d'un instant, vaine et cruelle idole, + Non, ce n'est point à toi que le sage s'immole; + Ses jours, dans les travaux, ne sont point consumés, + Pour laisser quelques pas sur le sable imprimés: + Mais servir, éclairer le genre humain qu'il aime, + En recherchant surtout l'estime de soi-même; + La mettre au plus haut prix; l'obtenir de son cœur; + Voilà quelle est sa gloire et quelle est sa grandeur. + Si de ce beau désir ton âme est dévorée, + Nourris dans toi, mon fils, cette flamme sacrée, + Tandis que tes esprits, dans leur mâle vigueur, + Du feu des passions reçoivent leur chaleur. + Ah! lorsque les glaçons de la froide vieillesse + Viennent de notre sang arrêter la vîtesse, + Lorsque nous recelons dans un débile corps + Un esprit impuissant, une âme sans ressorts, + Plus de droits sur la gloire et sur la renommée: + La lice de l'honneur est pour jamais fermée: + Et sur nos sens flétris, ainsi que sur nos cœurs, + L'oisive indifférence épanche ses langueurs. + Mon fils, sur les humains que ton âme attendrie + Habite l'univers, mais aime sa patrie. + Le sage est citoyen: il respecte à la fois + Et le trésor des mœurs, et le dépôt des lois: + Les lois! raison sublime et morale pratique, + D'intérêts opposés balance politique, + Accord né des besoins, qui, par eux cimenté, + Des volontés de tous fit une volonté. + Chéris toujours, mon fils, cet utile esclavage, + Qui de la liberté doit épurer l'usage. + Entends mes derniers mots, toi, dont les soins prudens + Doivent de notre fils guider les premiers ans. + J'ai vu son doux sourire à sa naissante aurore; + Son premier sentiment à tes yeux doit éclore; + Dans ton sein paternel il ira s'épancher; + Et moi, d'entre tes bras la mort va m'arracher. + Puisse un jour cet écrit, gage de ma tendresse, + Cher enfant, à ton cœur faire aimer ma vieillesse! + Puisses-tu t'écrier, saisi d'un doux transport: + Il fit des vœux pour moi dans les bras de la mort! + Oui, c'est toi qui, m'offrant une heureuse espérance, + Plus loin dans l'avenir porte mon existence: + Je t'apprends le secret de vivre et de jouir; + Ma mort t'enseignera le grand art de mourir. + + +ÉPITRE + + A M. *** + + Cologne, 19 juin 1761, écrite sur les bords du Rhin. + + Ami, des champs le spectacle flatteur + Vient d'animer, de réveiller mon cœur. + A s'attendrir ce spectacle l'invite. + J'ai fui la ville et l'ennui qui l'habite. + Hélas! au moins caché sous ces forêts, + Il m'est permis de détourner ma vue + De ces clochers, dont les hardis sommets, + En s'effilant, s'élancent dans la nue, + Et dont l'aspect me poursuit à jamais. + N'entends-tu pas, dans ce verger paisible, + Ce rossignol? Son organe flexible, + Tendre toujours et toujours varié, + Chante l'amour: je parle à l'amitié. + Oui, dans ces lieux, ami, tout la rappelle. + Autour de moi que la nature est belle! + Je vois du Rhin les flots majestueux + Baigner mes pieds et couler sous mes yeux. + De sept rochers les cîmes inégales + Vont à l'envi se perdre dans les cieux; + Un bois touffu remplit leurs intervalles. + D'un doux frisson ces trembles agités, + De ces oiseaux la douce mélodie, + Portent le trouble à mon âme ravie; + Pour comble encore, à mes yeux enchantés + Ces fleurs, au loin émaillant la prairie, + Pour me séduire étalent leurs beautés. + Séjour touchant! que n'es-tu ma patrie? + N'importe, hélas! de mon cœur endormi + Ton doux aspect a banni la tristesse. + Je suis heureux dans cette courte ivresse: + Je suis heureux: je songe à mon ami. + C'en est donc fait, la trompeuse fortune + A sur mes jours abdiqué tout pouvoir. + Je la bénis; sa faveur importune, + En aucun temps n'a fixé mon espoir. + Il est bien vrai que, provoqué par elle, + J'obéissais à sa voix infidelle, + Et ton ami s'en faisait un devoir. + Mais elle a fait ce que mon cœur demande: + Sa trahison, que j'aurais dû prévoir, + De ses faveurs est pour moi la plus grande. + J'avais pensé, dans ma trop longue erreur, + Que de ses dons la fatale influence + Aplanissait le chemin du bonheur. + Mais que les Dieux ont borné sa puissance! + Pour être heureux il nous suffit d'un cœur. + Je les ai vus, ses favoris coupables, + En dépit d'elle, illustres misérables, + Fiers d'être sots, de leur faste éblouis, + Punis toujours de n'avoir rien à faire, + Dans leurs miroirs mille fois reproduits, + Peindre partout, voir partout leur misère; + Sur leurs sophas lâchement étendus, + D'esprit, de corps également perclus; + Du fade objet dont l'aspect les accable + Multiplier l'image insupportable. + J'ai vu Crassus, pour échapper au temps, + Dans sa langueur en compter les instans. + La montre d'or nonchalamment tirée + Dit qu'en secret il maudit sa durée. + Son triste cœur voudrait, dans son ennui, + La démentir, s'inscrire en faux contre elle; + Mais le témoin muet et trop fidelle + Obstinément dépose contre lui. + Combien mes yeux ont surpris de bassesse + Sous ces dehors, sous cet éclat trompeur! + Oui, que le ciel, punissant ma faiblesse, + Sur ton ami signale sa fureur, + Si, de mon cœur démentant la noblesse, + J'osais tremper dans leur lâche bonheur! + Que l'amitié, pour tous deux indulgente, + A sur nos jours épanché de douceurs! + Avec quel art sa faveur bienfaisante + De nos plaisirs variait les couleurs! + Par la gaîté tantôt enluminée, + Tantôt moins vive, encor plus fortunée, + Elle portait par degrés dans nos cœurs, + Après l'essor d'une libre saillie, + Ce doux sommeil, cette mélancolie, + Qui de l'amour imite les langueurs. + Souvent muets dans notre nonchalance, + Trop sûrs de nous pour craindre un seul moment + Qu'on ne la prît pour de l'indifférence, + Nous nous taisions, et cet heureux silence + Ne finissait que par un sentiment: + Temps précieux pour mon âme attendrie, + Où mon esprit, emporté loin de moi, + Était absent, mais absent près de toi. + Plaisir du cœur, tendre mélancolie, + Doux antidote et baume de la vie, + Par quelle loi, par quel fatal destin, + Faut-il, hélas! que d'un peuple volage + L'insuffisant et stérile langage + T'ose confondre avec ce noir chagrin, + Fléau cruel de l'âme dégradée, + Par les ennuis tristement obsédée? + Souvent encor quand un diseur de riens + Venait troubler nos charmans entretiens, + Si par malheur sa bouche téméraire + D'un sentiment né d'une âme vulgaire + A nos regards dévoilait la laideur, + Mes yeux soudain, sur ton front peu flatteur, + En saisissaient le désaveu sincère. + Mais qu'ai-je dit? Etait-il nécessaire + De l'y chercher? Il était dans mon cœur. + Ah! cher ami, puis-je espérer encore + De te revoir, de trouver dans le tien + Cette amitié qui tous deux nous honore, + Et dont l'absence a serré le lien? + Momens heureux, je vais vous voir renaître; + Et de plus près à tes destins lié, + Auprès de toi, prenant un nouvel être, + Je vais chérir les arts et l'amitié. + J'ignore encor ce que le sort barbare + Pour ton ami cache dans l'avenir; + Mais quels que soient les jours qu'il me prépare, + De fermeté prompt à me prémunir, + Malgré ses coups, je veux suivre la pente + De ce sentier que l'honneur me présente, + Et que sa main pour moi daigne aplanir. + Je sais trop bien que sa faveur stérile + Ne me promet qu'une palme inutile; + Mais le travail, tendre consolateur, + M'assure au moins un abri salutaire. + Abri sacré, nécessaire à mon cœur. + Oui, le travail est son propre salaire. + Par le malheur mon esprit abattu, + Se redoutant, chérissant sa faiblesse, + Contre lui-même a long-temps combattu. + Je cède enfin à l'instinct qui me presse. + Te souviens-tu de ce chantre de Grèce! + Encouragé par les dons séducteurs + Du cercle entier de ses admirateurs, + Oh! disait-il, partageant leur ivresse, + Si l'intérêt pouvait les éclairer; + Si dans mon cœur ce peuple pouvait lire; + De quels transports je me sens pénétrer, + Lorsque mes doigts voltigent sur la lyre; + D'une faveur il croirait m'honorer, + En permettant à mon heureux délire + De s'exercer dans cet art que j'admire. + + +ÉPITRE + + A M. ***, QUI AVAIT FAIT AFFICHER CHEZ SON SUISSE UN ORDRE EN + VERS, DE N'OUVRIR QU'AU MÉRITE, ET DE REFUSER LA PORTE A LA + FORTUNE. + + Je l'ai vu cet ordre authentique, + Mis en vers joliment tournés, + Cette consigne poétique + Qu'à votre Suisse vous donnez; + Mais elle est trop philosophique, + Ou trop peu. Quoi! vous ordonnez + Que l'on ferme la porte au nez + A la Fortune! Et pourquoi faire? + Est-ce humeur, faiblesse ou colère? + Vous avez tort; mais apprenez + Le dénoûment de cette affaire. + Après ce refus insultant + Que fit la belle aventurière? + Surprise de ce compliment, + De la rebuffade impolie + D'un portier qui la congédie, + Croiriez-vous que dans cet instant + (Voyez un peu quelle étourdie!) + Elle vint chez moi brusquement? + Je sortais: j'ouvre....--La fortune! + Ne vous suis-je pas importune? + Le cas arrive rarement. + --Il arrive dans ce moment. + Elle m'étonna, je vous jure. + J'excusai le sage imprudent + Qui brusquait ainsi la déesse; + Il a tort d'outrer la sagesse. + --Vous raillez, je crois.--Nullement. + Il fallait au moins vous admettre, + En faisant des conditions.... + --A moi!--Sans doute.--Eh bien! voyons. + Faites les vôtres.--A la lettre + Vous les suivrez? Premièrement, + Je vous dois un remercîment: + Vous voilà sans qu'on vous appelle, + C'est ce qu'il me faut justement. + --Vous me plaisez assez, dit-elle. + --Tant mieux.--Convenons de nos faits. + --Vous ne prétendrez jamais + A changer le fond de ma vie; + Vous respecterez sans aigreur + Mon caractère, mon humeur, + Et même un peu ma fantaisie. + Je conserverai mes amis, + Vous ne m'en donnerez point d'autres: + A moi les miens, à vous les vôtres. + Le sentiment sera permis + A mon cœur né sensible et tendre; + De moi vous ne devrez attendre + Que des soins, et non des soucis; + Je n'en veux ni donner ni prendre. + Si, par l'effet de vos faveurs, + Je dois approcher des grandeurs, + Partout, à la cour, à la ville, + Je serai, rien n'est plus facile, + Sans orgueil, mais non sans fierté, + Vrai sans rudesse, sans audace, + Et libre sans légèreté. + Auprès de mes amis en place + J'aurai peu d'assiduité, + La réservant pour leur disgrâce. + Permettez-vous?--Accordé, passe. + --Avec le mérite, l'honneur, + Je n'entre point dans vos querelles; + Je veux rester leur serviteur, + Et les tiens pour amis fidèles. + --Ah! nous nous brouillerons.--Tant pis + --Un mot encor. Toujours admis, + Chez moi le mérite aura place + Au-dessus de vos favoris: + C'est la sienne, quoique l'on fasse. + Refusé net.--La déité + Me dit, d'un ton de bonhommie: + Moi, j'ai de la facilité; + Mais cet article du traité, + Par quel art, par quelle industrie, + Le faire signer, je vous prie, + A ma sœur?--Qui?--La vanité. + Adieu.--Soit.--La folle immortelle + Part et s'envole à tire d'aile, + Me supposant de vains regrets, + Je le soupçonne; car la belle, + Tout en me quittant pour jamais, + Regardait parfois derrière elle, + Pour voir si je la rappelais; + Mais je laissai fuir l'infidelle, + Et mes voisins courent après. + + +FRAGMENS + + D'UNE ÉPITRE DIPLOMATIQUE, ADRESSÉE A LA COALITION DES PRINCES + ARMÉS CONTRE LA FRANCE. + + Quoi! contre nos pamphlets hérissant vos frontières, + Vous formez des cordons, vous dressez des barrières; + Et vous pourriez, chez nous, vauriens pestiférés, + De l'égalité sainte apôtres conjurés, + Hasardant la vertu de vos bandes guerrières, + Souffrir que d'un faux jour les rayons égarés, + Perçant l'épais repli de leurs lourdes paupières, + Offrissent à leurs yeux troubles, mal assurés, + De nos Français nouveaux les façons familières! + Quoi! vos fiers cuirassiers qui, combattant pour vous, + Meurent sous vos bâtons en perdant vos trois sous, + Verront-ils exposer leur fidèle innocence + Aux piéges que leur tend notre indigne licence! + Rois, laissez-vous fléchir, ne nous attaquez pas; + Plaignez plutôt l'erreur de notre indépendance, + De cette égalité, fléau de nos climats. + Sans cesse attendrissez sur nous, sur nos misères, + Vos sujets chargés d'or, payant sans assignats + Le brigand breveté qui les traîne en galères[26], + Pour la mort d'un vieux cerf soustrait à vos ébats. + Avant qu'on vous apprît que les hommes sont frères, + Funeste vérité qui peut tout perdre, hélas! + Nuire à vos recruteurs, renchérir vos soldats, + Corrompre l'ouvrier en haussant les salaires, + Et, trompant vos sujets égarés sur nos pas, + Leur ravir tous ces biens si chers à leurs ancêtres, + Ces biens perdus pour nous, mais non pour vos états, + Des moines, des geôliers, des nobles et des prêtres... + . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . + A quoi de l'art des rois on borne les leçons! + Transplanter en Brabant les braves de Hongrie, + Puis contre les Hongrois armer les Brabançons, + Styriens à Milan, Milanais en Styrie: + De ce profond mystère est-ce là tout le fin? + Combien de temps faut-il pour que le monde enfin + De ce royal secret découvre l'industrie? + --Mais, depuis six cents ans!--Soit: rien ne prouve mieux + Que, pour aller bien loin, ce système est trop vieux. + Kaunitz le sentira: sa tête octogénaire + Dira: Voici du neuf, voyons, que faut-il faire? + Je ne reconnais plus ce commode métier + De régir les états pour se désennuyer. + Régner est chose grave et devient une affaire. + . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . + Voisins des Marquisats[27], vous savez tous qu'en dire, + Frédéric, expliquant ses droits régaliens, + Forme, allonge, élargit son nouvel apanage; + Fait chez vous la police et vous prendra vos biens + Par sage surveillance et par bon voisinage, + Pour vous défendre mieux contre les Autrichiens. + Déjà de ses _housards_ une troupe impolie + A rançonné deux fois les gens de Nuremberg. + --Bon! Nuremberg n'est rien: c'est de la bourgeoisie. + --D'accord. Mais un moment: Monsieur de Wirtemberg + S'attend de jour en jour à la même avanie; + C'est un seigneur, un duc, un prince en Franconie. + Que répondre? on se tait: l'évêque de Bamberg, + Plus confondu que vous, rassemble ses vieux titres, + Et du cercle alarmé consulte les chapitres: + Publicistes, docteurs, à l'escrime excités, + En petit _in-quartos_ resserrant leur logique, + Prouvant, démontrant tout, hors les points contestés, + Font admirer de plus cet accord harmonique + Qui, par des mouvemens simples, bien concertés, + Fait marcher sans délais ce grand corps germanique. + Bientôt le brave Hoffmann les a tous réfutés; + Et par vingt régimens que charme sa réplique, + Kalkreuth et Mollendorff, d'avance bien postés, + Assurent le succès de sa diplomatique. + Raguse et ses faubourgs, Luques et Saint-Martin + Attendent, comme on sait, avec impatience, + L'arrêté du congrès qui doit livrer la France + Repentante et contrite aux chevaliers du Rhin. + De Mercy, de Breteuil la sagesse profonde, + De Rousseau, de Sieyès réformant les erreurs, + Nous guérira des maux causés par ces penseurs, + Qui, malgré la police, ont éclairé le monde, + Et, sans être honorés du poste de commis, + Se mêlent d'influer sur les lois d'un pays. + C'est un abus affreux: il faut qu'on le corrige; + La constitution le demande et l'exige. + Il nous faut au-dehors une révision; + L'autre est insuffisante, encor qu'elle ait du bon. + . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . + Catherine, posant un tome de Voltaire, + Ecrit pour condouloir aux chagrins du saint-père. + Le pontife attendri, presque privé d'enfans, + Veut déjà dans Moscou recruter des croyans; + Et bénissant tout bas l'auguste Catherine, + Adresse un doux reproche à la grâce divine, + Qui, contristant les saints, diffère trop long-temps + D'unir l'église grecque à l'église latine. + Hélas! tout vient trop tard: faut-il qu'un si grand bien + Commence à s'opérer quand on ne croit plus rien? + (_Ce qui suit s'adresse au feu roi de Suède._) + Une croisade noble est œuvre méritoire, + Propre à toucher les cœurs des nobles Suédois, + Utile à vos sujets, commerçans et bourgeois, + Qui, resserrant leurs fonds, vous souhaitent la gloire + D'Artus, de Galaor, ou d'Oger le Danois. + Votre abord si prochain dans la riche Neustrie, + Ce fief du grand Rollon promis à vos exploits, + De vos Dalécarliens excitant l'industrie, + Préviendra la faillite assez commune aux rois, + Mais qu'on leur passe moins aujourd'hui qu'autrefois; + Car on se forme enfin; et du fond de l'Ukraine; + Avant que d'envoyer sa botte souveraine, + Charles, votre patron, balancerait, je crois: + Il craindrait qu'à Stockholm on ne se dît peut-être: + «Essayons: Il faut voir, sous ce commode maître, + »S'il n'eût pas mieux valu, pour un peuple indigné, + »Que sur lui dès long-temps cette botte eût régné. + »Ah! nous n'eussions pas vu dépeupler nos campagnes, + »En brigands, en soldats, changer nos laboureurs, + »Sous des fardeaux virils haleter leurs compagnes, + »Et leur fils consumés en précoces sueurs, + »Jeunes, de la vieillesse accuser les langueurs.» + Vous voyez que déjà la question se pose. + Le texte est dangereux; prévenez-en la glose. + Gèfle en fournit un autre; et, malgré le succès, + Vos états assemblés vers la zône polaire, + En exil, dans un camp, sous le glaive, aux arrêts, + Ou contraints de payer, ou payés pour se taire, + Dans leurs foyers rendus exposeront les faits, + Ces faits accusateurs d'un heureux téméraire. + Vous les redoutez peu; j'entends Sémiramis + Qui vous dit: «Réprimons ces Français réfractaires, + »Prêchant la liberté qui gêne en tout pays; + »Mais craignons nos sujets, ils sont nos ennemis; + »Et contre eux prêtons-nous nos vaillans mercenaires. + »Unis pour opprimer, despotes solidaires, + »J'espère en vos trébans, comptez sur mes strélitz; + »Marchez et triomphez: la gloire vous appelle + »Aux combats, au congrès dans Aix dit la Chapelle: + »Vous y parlerez trop, mais vous parlerez bien. + »Chefs, soldats, orateurs, il ne vous manque rien. + »Alexandre, partez pour les plaines d'Arbelle; + »La Beauce en offre assez, et vos braves soldats + »Qu'en Finlande la gloire a maigri sur vos pas, + »Dans Gèfle peu refaits, retrouveront en France, + »Dans maint heureux vignoble, en pays de bombance, + »La santé, la vigueur dont souvent mes guerriers + »M'ont présenté l'image en m'offrant leurs lauriers.» + Ainsi dit Catherine: et le héros habile, + Qui goûte le traité, mais le trouve incomplet, + Jaloux de s'enrichir d'un article secret, + La flatte, élève au ciel son génie et son style, + Ses conquêtes, ses lois, en ajoutant tout bas + Que, sans un fort subside, il ne partira pas. + Sémiramis sourit, et, pour sortir de gêne, + Médite à vingt pour cent un gros emprunt sur Gêne, + Que par les émigrés on croit déjà rempli. + Tranquilles sur le nord, arrêtons-nous ici: + A nos héros français sa voix offre un asile. + --Ne vous y fiez pas: sa politique habile + Songe à ses intérêts plus qu'à nos émigrans. + Adroit à nous ravir nos princes et nos grands, + Elle veut transplanter au sein de son empire + Le premier de nos arts, le blason qu'elle admire, + D'écussons, de lambels tapisser Astracan; + Chérin doit recruter pour embellir Cazan: + Tel est l'unique but de ses nobles dépenses. + Elle peut, il est vrai, dans ses déserts immenses, + En fiefs, en francs-aleux découper ses états, + Tout brillans de comtés, riches de marquisats, + Sans même expatrier ni les ours, ni les rennes, + Deux _ordres_, dans le nord, puissances souveraines. + --Vous riez.... Si pourtant de ses secours aidés.... + --Cent mille arpens de neige, en un jour concédés, + Peuvent soudain, s'il plaît à sa munificence, + Montrer chez les Kalmoucks la véritable France; + La cour des vrais Bourbons, le palais des Condés. + Princes au Kamshatka, ducs dans la Sibérie, + Voyez-les excitant une active industrie, + Encourager de l'œil les travaux roturiers + Qui défrichent pour eux leur nouvelle patrie, + Fertile au seul aspect de ces grands chevaliers. + De l'Oby, de l'Irtich, les rives délectables + Se peuplant de Français présentés, présentables, + Verront leurs champs féconds sous de si nobles mains, + Etonner Pétersbourg de leur tributs lointains, + Et cet hommage heureux consoler Catherine + D'avoir des Osmanlis différé la ruine. + --J'entends. Et les Suédois... Gustave? Il est bien loin: + Sans avoir d'assignats, sa richesse est en cuivre. + Ses soldats pourraient bien hésiter à le suivre, + Et de le surveiller son sénat prendra soin. + --Vous pourvoyez à tout; je me tais, et pour cause. + Quel homme! il ne craint rien.--Oh! je crains quelque chose. + --Eh! quoi donc, s'il vous plaît--D'ennuyer: serviteur. + --Dieu vous envoie à moi quand j'aurai de l'humeur! + Adieu. Malgré les noms dont chez vous on vous nomme, + J'aime votre candeur, votre sincérité, + Et, pour un scélérat, je vous tiens honnête homme. + --Quels que soient les surnoms dont vous soyez noté, + J'honore vos vertus et votre loyauté, + Comme si j'arrivais de Coblentz ou de Rome + .............. + + [26] Les galères ne sont pas la punition de ce crime dans tous + les états d'Allemagne. Les peines y sont variées. Dans + quelques-uns, on attache le coupable entre les cornes d'un cerf, + avec des cordes bien enlacées dans son bois: on le chasse ensuite + dans la forêt. Ce mot _galères_ n'est ici que l'indication d'un + châtiment quelconque. + + (_Note de l'auteur._) + + [27] Anspach et Bareuth. + + + + +ODES. + + + + +ODES. + + +LA GRANDEUR DE L'HOMME, + +ODE. + + Quand Dieu, du haut du ciel, a promené sa vue + Sur ces mondes divers, semés dans l'étendue, + Sur ces nombreux soleils, brillans de sa splendeur, + Il arrête les yeux sur le globe où nous sommes: + Il contemple les hommes, + Et dans notre âme enfin va chercher sa grandeur. + + Apprends de lui, mortel, à respecter ton être. + Cet orgueil généreux n'offense point ton maître: + Sentir ta dignité, c'est bénir ses faveurs; + Tu dois ce juste hommage à sa bonté suprême: + C'est l'oubli de toi-même + Qui, du sein des forfaits, fit naître tes malheurs. + + Mon âme se transporte aux premiers jours du monde + Est-ce là cette terre, aujourd'hui si féconde? + Qu'ai-je vu? des déserts, des rochers, des forêts: + Ta faim demande au chêne une vile pâture; + Une caverne obscure + Du roi de l'univers est le premier palais. + + Tout naît, tout s'embellit sous ta main fortunée: + Ces déserts ne sont plus, et la terre étonnée + Voit son fertile sein ombragé de moissons. + Dans ces vastes cités quel pouvoir invincible + Dans un calme paisible + Des humains réunis endort les passions? + + Le commerce t'appelle au bout de l'hémisphère; + L'Océan, sous tes pas, abaisse sa barrière; + L'aimant, fidèle au nord, te conduit sur ses eaux; + Tu sais l'art d'enchaîner l'Aquilon dans tes voiles; + Tu lis sur les étoiles + Les routes que le ciel prescrit à tes vaisseaux. + + Séparés par les mers, deux continens s'unissent; + L'un de l'autre étonnés, l'un de l'autre jouissent; + Tu forces la nature à trahir ses secrets; + De la terre au soleil tu marques la distance, + Et des feux qu'il te lance + Le prisme audacieux a divisé les traits. + + Tes yeux ont mesuré ce ciel qui te couronne; + Ta main pèse les airs qu'un long tube emprisonne; + La foudre menaçante obéit à tes lois; + Un charme impérieux, une force inconnue + Arrache de la nue + Le tonnerre indigné de descendre à ta voix. + + O prodige plus grand! ô vertu que j'adore! + C'est par toi que nos cœurs s'ennoblissent encore: + Quoi! ma voix chante l'homme, et j'ai pu t'oublier! + Je célèbre avant toi... Pardonne, beauté pure; + Pardonne cette injure: + Inspire-moi des sons dignes de l'expier. + + Mes vœux sont entendus: ta main m'ouvre ton temple; + Je tombe à vos genoux, héros que je contemple, + Pères, époux, amis, citoyens vertueux: + Votre exemple, vos noms, ornement de l'histoire, + Consacrés par la gloire, + Élèvent jusqu'à vous les mortels généreux. + + Là, tranquille au milieu d'une foule abattue, + Tu me fais, ô Socrate, envier ta ciguë; + Là, c'est ce fier Romain, plus grand que son vainqueur; + C'est Caton sans courroux déchirant sa blessure: + Son âme libre et pure + S'enfuit loin des tyrans au sein de son auteur. + + Quelle femme descend sous cette voûte obscure? + Son père dans les fers mourait sans nourriture. + Elle approche... ô tendresse! amour ingénieux! + De son lait.... se peut-il? oui, de son propre père + Elle devient la mère: + La nature trompée applaudit à tous deux. + + Une autre femme, hélas! près d'un lit de tristesse, + Pleure un fils expirant, soutien de sa vieillesse; + Il lègue à son ami le droit de la nourrir: + L'ami tombe à ses pieds, et, fier de son partage, + Bénit son héritage, + Et rend grâce à la main qui vient de l'enrichir. + + Et si je célébrais d'une voix éloquente + La vertu couronnée et la vertu mourante, + Et du monde attendri les bienfaiteurs fameux, + Et Titus, qu'à genoux tout un peuple environne, + Pleurant au pied du trône + Le jour qu'il a perdu sans faire des heureux? + + Oui, j'ose le penser, ces mortels magnanimes + Sont honorés, grand Dieu! de tes regards sublimes. + Tu ne négliges pas leurs sublimes destins; + Tu daignes t'applaudir d'avoir formé leur être, + Et ta bonté peut-être + Pardonne en leur faveur au reste des humains. + + +LES VOLCANS, + +ODE. + + Eclaire, échauffe mon génie, + Muse de la terre et des cieux; + Conduis-moi, sublime Uranie, + Vers ces abîmes pleins de feux, + De l'enfer soupiraux horribles, + Arsenaux profonds et terribles + Où, dans un cahos éternel, + Des élémens la sourde guerre + Forme, allume, lance un tonnerre + Plus affreux que celui du ciel. + + Quels torrens épais de fumée! + La terre ouverte sous mes pas + Vomit une cendre enflammée: + L'antre mugit... Dieux! quels éclats! + Des roches dans l'air élancées + Retombent, roulent, dispersées. + Je m'arrête glacé d'effroi... + Un fleuve de feu, de bitume, + Couvre d'une bouillante écume + Leurs débris poussés jusqu'à moi. + + Monts altiers, voisins des orages, + Qui recélez dans votre sein + Les fleuves, enfans des nuages; + Et les rendez au genre humain, + C'est dans vos cavernes profondes + Que du feu, de l'air et des ondes + Fermente la sédition. + Au fond de cet abîme immense + Je vois la nature en silence + Méditer sa destruction. + + L'esclave qui brise la pierre, + Et qui cherche l'or dans vos flancs, + Sent les fondemens de la terre + S'ébranler sous ses pas tremblans. + Il palpite, écoute, frissonne; + Mais le trépas en vain l'étonne, + La rage ranime ses sens: + Il pardonne au fléau terrible + Qui va sous un débris horrible + Écraser ses cruels tyrans. + + Dieu! quelle avarice intrépide! + L'antre pousse un reste de feux: + Une foule imprudente, avide, + Accourt d'un pas impétueux. + Voyez-les d'une main tremblante, + Sous une lave encor fumante, + Chercher ces métaux détestés, + Et, sur le salpêtre et le souffre, + Des ruines même du gouffre, + Bâtir de superbes cités. + + Mortel, qui du sort en colère + Gémis d'épuiser tous les coups, + Sans doute le ciel moins sévère + Pouvait te voir d'un œil plus doux. + Mais de la nature en furie + Tu surpasses la barbarie; + De tes maux déplorable auteur, + C'est la rage qui les consomme, + Et l'homme est à jamais pour l'homme + Le fléau le plus destructeur. + + Quand ce globe a craint sa ruine, + Quand des feux voisins des enfers + Grondaient de Lisbonne à la Chine + Et soulevaient le sein des mers, + Les assassinats de la guerre + Désolaient, saccageaient la terre; + Vous ensanglantiez les volcans; + Et vous égorgiez vos victimes + Sur les bords fumans des abîmes + Qui vous engloutissaient vivans. + + Eh quoi! tandis que je frissonne, + Vous allumez pour les combats + Ces volcans, effroi de Bellone, + Ces foudres cachés sous ses pas! + Contre la terre consternée + Quand la nature est déchaînée, + Vous l'imitez dans ses horreurs; + Et le plus affreux phénomène + Dont frémisse la race humaine + Sert de modèle à vos fureurs! + + Que ne puis-je, arbitre des ombres, + Forçant les portes du trépas, + Évoquer des royaumes sombres + Tous les morts de tous les climats; + A chacun d'eux si j'osais dire: + Un Dieu t'ordonne de m'instruire + Qui t'a conduit au noir séjour? + Presque tous, homme impitoyable! + Ils répondraient: C'est mon semblable + Dont la main m'a privé du jour. + + Ah! jetez ces coupables armes; + De vous-mêmes prenez pitié: + Connaissez, éprouvez les charmes + De l'amour et de l'amitié! + Que la force, que la puissance, + Nobles soutiens de l'innocence, + Ne servent plus à l'opprimer. + Écartez la guerre inhumaine, + Et ne vouez plus à la haine + Le moment de vivre et d'aimer. + + + + +CONTES. + + + + +CONTES. + + +LA QUERELLE DU RICHE ET DU PAUVRE, + +APOLOGUE. + + Le riche avec le pauvre a partagé la terre, + Et vous voyez comment: l'un eut tout, l'autre rien. + Mais depuis ce traité qui réglait tout si bien, + Les pauvres ont par fois recommencé la guerre: + On sait qu'ils sont vaincus, sans doute pour toujours. + J'ai lu, dans un écrit, tenu pour authentique, + Qu'après le siècle d'or, qui dura quelques jours, + Les vaincus, opprimés sous un joug tyrannique, + S'adressèrent au ciel: c'est-là leur seul recours. + Un humble député de l'humble république + Au souverain des dieux présenta leur supplique. + La pièce était touchante, et le texte était bon; + L'orateur y plaidait très-bien les droits des hommes: + Elle parlait au cœur non moins qu'à la raison; + Je ne la transcris point, vu le siècle où nous sommes. + Jupiter, l'ayant lue, en parut fort frappé. + «Mes amis, leur dit-il, je me suis bien trompé: + C'est le destin des rois; ils n'en conviennent guères. + J'avais cru qu'à jamais les hommes seraient frères: + Tout bon père se flatte, et pense que ses fils, + D'un même sang formés, seront toujours amis. + J'ai bâti sur ce plan. J'aperçois ma méprise. + Je m'en suis repenti souvent, quoiqu'on en dise; + Mais, soumis à des lois que je ne puis changer, + Je n'ai plus qu'un moyen propre à vous soulager. + Je hais vos oppresseurs: les riches sont barbares; + Ils paraîtront souvent l'objet de mon courroux; + Mécontens, ennuyés, prodigues, vains, bizarres, + Ce sont de vrais tourmens: mais le plus grand de tous, + C'est l'avarice; eh bien! je vais les rendre avares: + C'en est fait, les voilà pauvres tout comme vous.» + Ainsi fit Jupiter. Les Dieux ont leur système. + Mais, soit dit sans fronder leur volonté suprême, + Je voudrais que le ciel, moins prompt à nous venger, + Sût un peu moins punir, et sût mieux corriger. + + +LA JAMBE DE BOIS ET LE BAS PERDU. + + Est-ce un conte? est-ce un apologue? + Vous en déciderez: voilà tout mon prologue. + + Une dame en faveur, je vous tairai son nom, + Belle encor quoiqu'un peu passée, + Eut, je ne sais comment, la jambe fracassée: + Il fallut en venir à l'amputation. + Grand fut le désespoir, plus grande la souffrance; + Mais on se tira bien de l'opération. + Bref, on touche au moment de la convalescence: + Il fallut s'habiller; une jambe d'emprunt, + Dans une double éclisse avec art enchassée, + Supplément du membre défunt, + Au lieu vacant fut promptement placée: + L'autre jambe, la bonne, était déjà chaussée. + + Madame de son lit descendait; mais, hélas! + Admirez l'étrange caprice, + La malade soudain veut ravoir l'autre bas. + On cherche, on se tracasse, il ne se trouve pas: + Elle de s'obstiner, soit sottise ou malice; + La voilà qui gronde ses gens, + Maltraite époux, amis, parens, + Troupe indulgente, autour du lit groupée, + Par pitié, voyez-vous, pour la pauvre éclopée. + Jugez où l'on en fut, lorsqu'en sa déraison + Elle parla de quitter la maison! + Chez nous même travers s'est montré tout à l'heure. + Perdre bons marquisats fit pousser moins de cris + Que perdre le beau nom de monsieur le marquis: + Une jambe est coupée, et c'est le bas qu'on pleure. + + +LE HÉROS ÉCONOME. + + Pourquoi faut-il que l'humaine faiblesse, + Chez les mortels que nous nommons héros, + Souvent se montre, et par de tels défauts + Qu'en les voyant, on se dit: Pauvre espèce! + Livrons le monde et la gazette aux sots. + Pourquoi de l'or l'avidité cupide + A-t-elle, hélas! souillé plus d'un grand nom + Flétri, perdu Démosthènes, Bacon; + Et, qui pis est, de sa rouille sordide + Atteint Brutus et le premier Caton? + La vanité me gâte Cicéron; + Annibal fourbe, Agésilas perfide, + Luxembourg fat, et Villars fanfaron: + C'est grand pitié: Catinat.... je ménage + Et ma pudeur et les mânes d'un sage. + Sur Marlborough je serai moins discret, + Car son péché n'était pas un secret. + Dans l'Angleterre éprise de sa gloire, + Sur sa lésine on faisait mainte histoire, + En affublant d'épigramme ou chanson + Ce grand rival de Mars et d'Harpagon. + Chez les guerriers ce mélange est très-rare; + Et tout héros est plus voleur qu'avare: + Mais je finis, mon prologue est trop long. + Pour regagner sur la narration + Le temps perdu, courons de compagnie + Vite en Hollande, aux états-généraux, + Où l'on reçoit en grand'cérémonie + Des alliés le support, le héros, + Ce Marlborough, qui, repassant les flots, + S'en va revoir sa brillante patrie. + Le général à Windsor est mandé; + De ses emplois il est dépossédé, + Vu que soudain, milédi, son épouse, + Brusque et hautaine, imprudente et jalouse, + Près la reine Anne a perdu sa faveur. + Sur une robe une aiguière versée, + Même la jatte avec dépit cassée, + Au cœur royal ont donné de l'humeur. + Tout va changer: la Hollande, l'Empire + Baissent le ton, et la France respire. + La paix naîtra de ce grave incident, + Qui dans l'Europe est encor un mystère; + Mais Marlborough, qui le sait cependant, + Fait son paquet, et maudit, en partant, + Anne, et sa femme, et la jatte, et l'aiguière; + Ce grand méchef, ces débats féminins + Ferment pour lui le champ de la victoire. + Il se console à l'aspect de sa gloire, + Surtout de l'or qu'elle verse en ses mains. + Le Hollandais, moins par reconnaissance + Que pour mâter le vieux roi, dit le Grand, + Va cette fois écorner sa finance. + Faire dépit à cette cour de France + Est, comme on sait, pour messieurs d'Amsterdam, + Le seul plaisir qui vaille leur argent. + La fête s'ouvre, et le vainqueur s'avance; + Dieux! quel accueil! quelle munificence! + On lui prodigue, on étale à ses yeux + Cent raretés de l'un et l'autre monde; + Mais tout s'efface à l'éclat radieux + D'un diamant le plus beau que Golconde + Depuis long-temps ait vu sortir du sein + De son argile opulente et féconde. + Il est trop cher pour plus d'un souverain: + Il est sans prix: nul Juif ne l'évalue. + Déjà placé par une adroite main + Sur un chapeau qu'au sien on substitue, + Sous un panache, il brille au front du lord. + On applaudit sa noble contenance, + Son air, son geste; et l'on pouvait encor, + Comme on va voir, louer sa prévoyance: + Vers un des siens, qui du riche joyau, + Grands yeux ouverts, contemplait la merveille, + Milord s'approche, et tout bas à l'oreille: + «Songe à ravoir, dit-il, mon vieux chapeau.» + + +LE RENDEZ-VOUS INUTILE. + + Hier au soir on nous a fait un conte, + Qui me parut assez original; + Il faut, messieurs, que je vous le raconte; + Il est très-court et surtout point moral. + + Damis, Églé, couple élégant, volage, + Étaient unis, mais par le sacrement; + L'amour jadis les unit davantage. + Églé sensible, au sortir du couvent, + Avait aimé son époux sans partage; + Quoiqu'à la cour tout s'excuse à son âge, + Damis lui-même était un tendre amant. + Mais tout à coup, sans qu'on sût trop comment + Par ton, par air, fuyant le tête à tête, + Avec fracas courant de fête en fête, + Croyant surtout avoir bien du plaisir, + De s'adorer on n'eut plus le loisir. + Un mari mort, on souffre le veuvage; + Mais quand il vit, c'est un cruel outrage; + Églé le sent: Églé va se venger. + Je vois d'ici ces messieurs s'arranger, + Et minuter le beau brevet d'usage + Au bon Damis. Pour vous faire enrager, + Mes chers amis, Églé restera sage; + Et du mari l'honneur est sans danger. + Madame, un soir, après la comédie, + Rentre chez elle: aimable compagnie, + Cercle brillant; on apporte un billet, + Elle ouvre... ô ciel! sottise de valet. + Églé rougit, et regarde à l'adresse. + Or, vous saurez que le susdit poulet + Est pour Damis; que certaine comtesse + Vers le minuit rendez-vous lui donnait, + Et que d'un mot l'orthographe mal mise + Peut d'un vieux Suisse excuser la méprise. + La belle Églé prend son parti soudain: + En un clin d'œil elle devient charmante; + Noble enjoûment, gaîté vive et piquante + Sont mis en jeu: le souper fut divin; + Nul quolibet, des contes agréables; + Les gens d'esprit, les convives aimables + Étincelaient; les sots, les ennuyeux + Furent bruyans, ne pouvant faire mieux. + Madame avait cette coquetterie + Qui plaît, enflamme, amuse tour à tour, + Et qui permet à la galanterie + De ressembler quelquefois à l'amour. + Or, devinez si chacun voulut plaire. + Mais savez-vous sur qui le charme opère + Plus puissamment? c'est sur notre mari. + De son bonheur avisé par autrui, + De la tendresse il a pris le langage; + Malgré l'affront de paraître amoureux, + Un air folâtre, un riant badinage, + Cachaient, montraient ses transports et ses feux. + Chacun sortit; on s'en va, bon voyage. + Damis est seul: voilà Damis heureux; + Même on prétend que, dans cette occurrence, + Un doux refus, une adroite défense + Fit d'un époux un amant merveilleux. + A pareil trait on ne pouvait s'attendre; + Mais un mari s'étonne d'être aimé: + On est surpris, on veut aussi surprendre; + L'honneur s'en mêle, on se trouve animé. + Damis se croit vainqueur de l'aventure; + Baissant les yeux, sa modeste moitié + Prend plaisamment un air humilié: + «Écoutez-moi, Damis, je vous conjure; + Je sens, dit-elle avec timidité, + Qu'à vous fixer je ne saurais prétendre; + A la raison je sens qu'il faut se rendre, + Et vous céder à la société. + Fait comme vous....--O ciel! êtes-vous folle? + Songez-vous bien?--Oui, monsieur... Je m'immole... + Lisez... Eh bien! reprit-on d'un air doux, + Vous n'allez pas bien vite au rendez-vous? + --Qui? moi... J'y suis...--Le mot est bien aimable. + Mais songez-vous qu'une femme adorable + En ce moment... Ah! du moins, écrivez... + --Ecrire! quoi!...--Je le veux, vous devez + Une réplique à la tendre semonce.» + Alors Damis confus, un peu troublé, + «Je ne dois rien, dit-il; et mon Eglé + A tout surpris, la lettre... et la réponse.» + + +ENVOI A MADAME LA COMTESSE DE R*** + + Si ce Damis, que j'ai peint si volage, + O R..... eût été votre époux, + L'heureux Damis, tendre et digne de vous, + Jamais ailleurs n'eût porté son hommage. + Non moins heureux, si le sort eût permis + Que vous fussiez son aimable comtesse, + Jamais d'Églé la beauté ni l'adresse + A ses genoux n'eût ramené Damis; + Ou, de céder s'il eût eu la faiblesse, + Volant chez vous, honteux de ses succès, + Il eût si bien, dans son ardeur nouvelle, + Rendu justice à vos charmans attraits, + Qu'il n'aurait pu vous paraître infidelle. + + +LE CHAPELIER. + + Un Pénitent venait purifier + Sa conscience aux pieds d'un Barnabite. + Ça, mon ami, votre état?--Chapelier. + --Bon. Et quelle est la coulpe favorite? + --Voir la donzelle est mon cas familier. + --Souvent?--Assez.--Et quel est l'ordinaire? + Hem! tous les mois?--Ah! c'est trop peu, mon père. + --Tous les huit jours?--Je suis plus coutumier. + --De deux jours l'un?--Plus encor; j'ai beau faire + A tous momens le plus ferme propos... + --Quoi! tous les jours?--Je suis un misérable. + --Soir et matin?--Justement.--Comment diable! + Et dans quel temps faites-vous des chapeaux! + + +LA MARIÉE SANS MARI. + + Voir marier dauphin ou fils de France, + C'est, je l'avoue, un vrai plaisir pour moi; + Car, sans compter que l'on a l'espérance + De ne pouvoir jamais manquer de roi, + Fille sans dot, à Paris, au village, + Qui sans hymen eût langui tristement, + Se voit payer pour prendre son amant; + Veuille le ciel conserver cet usage! + Or, vous saurez que tout nouvellement + Certaine Agnès, désirant mariage, + Chez son curé s'en alla bonnement. + «Je viens m'inscrire.--Oh! soit. Votre nom?--Lise. + --Et le futur...» Ma foi, Lise est à bout. + --«Parlez.--Eh! mais, dit la fille surprise, + Je croyais, moi, qu'on fournissait de tout.» + + +L'AVARE ÉBORGNÉ. + + Un Harpagon, d'un œil hypothéqué, + Gardait la chambre en mauvaise posture. + «Grave est le cas, le globe est attaqué, + Lui disait-on; craignez quelqu'aventure; + Voyez Granjean.--Non, parbleu, je vous jure, + Il est habile, il doit être bien cher; + Pour me guérir, il suffit d'un frater.» + Le frater vient, entreprend cette cure, + Le bistourise, et de son instrument + Lui crève l'œil, mais très-parfaitement. + Harpagon crie; Esculape s'évade + A petit bruit le long de l'escalier, + Très-inquiet de sa sotte algarade. + Vite on accourt aux clameurs du malade. + «Un œil! O ciel! ah! quel aventurier! + Dans les deux cas, ignorance ou malice, + Pourvoyez-vous en réparation; + Un bon procès doit vous faire justice, + Et contre lui vous avez action.» + Le borgne alors, d'un ton tout débonnaire, + «Laissez, dit-il, laissez ce pauvre haire; + Je sais très-bien qu'il peut être plaidé; + Mais il en coûte à poursuivre une affaire: + Et puis d'ailleurs il n'a rien demandé.» + + +FRAGMENT D'UN CONTE, + +PROLOGUE. + + Vous croyez tous que, brodant quelquefois + Nouvelle en vers, ou conte, ou comédie, + J'aime à surprendre ou sottise, ou folie, + Et suis charmé de tout ce que je vois; + Que quand Églé, qui veut être à la mode, + Suit à la piste un fat suivant la cour, + Donne une scène, ou fait quelque bon tour, + Qui peut m'offrir un plaisant épisode; + J'en fais les feux, et que je ris d'autant. + Non, point du tout; j'en suis très-mécontent. + Bien il est vrai que l'amour m'intéresse: + J'en suis fâché, mais j'ai cette faiblesse. + Damis s'en moque, et me trouve pédant; + Cléon me plaint: il fuit le sentiment, + Se croit un sage; et que s'il a Delphire, + Ne l'aimant point, on n'a rien à lui dire. + Delphire même est fort de cet avis: + C'est sans aimer qu'on trompe les maris. + C'est un grand mal, mais très-grand, que les femmes + Aiment un peu qu'on les ait à son tour; + Je ne dis mot; mais, s'il se peut, mesdames, + Dans vos boudoirs daignez placer l'Amour. + . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . + + +PROLOGUE D'UN AUTRE CONTE. + + Je fus toujours un peu républicain; + C'est un travers dans une monarchie. + Vous conclurez, certes, que le destin, + Sous Louis-Quinze a mal placé ma vie. + Assez long-temps j'en ai gémi tout bas. + On me disait: La France est ta patrie, + Il faut l'aimer; cela ne prenait pas. + Triste habitant d'une terre avilie, + Je consolais ma pensée ennoblie, + En la tournant vers ces climats heureux, + Qui présentaient à mon cœur, à mes vœux, + La liberté, ma maîtresse chérie. + Je m'étais fait Anglais, faute de mieux. + Ou bien, par fois, rêveur, silencieux, + Je saluais les monts de l'Helvétie, + Cherchant des yeux, dans le simple Apenzel, + L'Égalité, cette fille du ciel, + Faite pour l'homme et par l'homme haïe: + Péché d'orgueil que son malheur expie. + . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . + + +CALCUL PATRIOTIQUE. + + Cent mille écus pour la justice! + Deux cents pour la religion! + Prêtres, juges, la nation + Surpaie un peu votre service. + Mais aussi, vous craignez, dit-on, + Qu'habilement on ne saisisse + Cette attrayante occasion + D'opérer, par suppression + De maint office et bénéfice, + Quelque bonification: + Et vraiment, vous avez raison, + Plaise au ciel qu'on y réussisse! + Croire et plaider sont deux impôts + Que tout peuple met sur lui-même; + Aux dépens des heureux travaux + De Bacchus et de Triptolême; + Croire et plaider sont deux besoins + De notre mince et folle espèce, + Que la France, dans sa détresse, + Tâche de satisfaire à moins. + De nos jours la philosophie + A porté quelqu'économie + Dans la dépense du chrétien. + Mettons de côté l'autre vie: + Ce qu'on perd en théologie, + En finance on le gagne bien. + L'américaine prud'hommie + Croit très-peu pour ne payer rien. + Que dites-vous de ce moyen? + Il est bien fort pour ma patrie; + Mais elle y viendra, je parie. + En attendant un si grand bien, + Je me console, en citoyen, + Des malheurs de la sacristie. + Courage! allons, mes chers Français, + Méritez un second succès: + Attaquez cette autre manie: + Émondez l'arbre des procès; + Et mettant de même au rabais + De _messieurs_ l'avare industrie: + Économisez sur les frais + De la seconde maladie, + Dont nous ne guérissons jamais. + + +LA VRAIE SAGESSE. + + C'est encor parmi nous un grand bien d'être sage; + Il en faut convenir; mais ce bonheur si doux, + Chez les Grecs autrefois l'était bien davantage: + Il laissait partager tous les plaisirs des fous. + L'ivresse de Bacchus, une plus douce ivresse, + Chez ce peuple charmant, moins ennuyé que nous, + Était le prix de la sagesse. + Mais ne serait-ce point la sagesse en effet? + Et pourquoi non? Consultons les sept sages: + Leur nom, sans leurs plaisirs, eût péri tout à fait. + N'avons-nous pas oublié net + Et leurs écrits et leurs ouvrages? + On parle encor de leur banquet. + Socrate qui le remarquait, + Un jour alla chez Aspasie, + Qui ne voulait jamais être que son amie. + Il entre: elle brodait, dans ce goût élégant, + Que la mode aujourd'hui parmi nous renouvèle, + Car la Grèce est toujours en tout notre modèle. + «Hé bien! dit-il en s'approchant, + Serez-vous donc toujours la même? + Rien que de l'amitié! quoi! jamais rien de plus? + Et d'autres vœux jamais ne seront entendus! + Quoi! n'être que l'ami de l'objet que l'on aime! + Encor si votre cœur savait, ainsi que nous, + Mêler à l'amitié des mouvemens plus doux! + Car toujours dans notre âme un grain de convoitise + Assaisonne, quoiqu'on en dise, + Cette pure amitié que nous avons pour vous? + Vous paraissez rêveuse, et vos regards baissés + Sur le canevas sont fixés: + Parlez, daignez au moins m'apprendre + Pour quel heureux mortel vos mains, dans ce moment... + --Pour qui? dit Aspasie avec étonnement. + Eh! mais... en vérité... je ne puis vous comprendre; + C'est pour...--Hé bien?--Pour un de mes amis. + --Pour un de vos amis! Achevez de m'instruire, + Dit Socrate avec un souris? + Parlez.--Eh bien! c'est vous, puisqu'il faut vous le dire.» + Le philosophe, au comble de ses vœux, + Sentit... que sais-je, moi! ce que l'amour inspire, + Quand, par bonheur pour lui, le sage est amoureux. + + +LA JOUISSANCE TARDIVE. + + Je te disais: «Cloé, prends mes leçons, prends-moi; + Tu ris: de nos beaux jours il n'est qu'un seul emploi; + Use de ton printemps: chasteté, c'est vieillesse, + Pour les femmes surtout.» Cloé ne m'a point cru; + Les roses de son teint, hélas! ont disparu: + Elle connaît l'erreur de sa triste sagesse. + Moins belle et plus sensible, au midi de ses ans, + Elle ressent l'injure et le bienfait du temps. + Elle gagne, elle perd, et compte avec son âge. + Plus de fête: elle fuit les vains amusemens; + Il lui faut des plaisirs et non des passe-temps. + Le passe-temps l'ennuie, un soupir la soulage; + Pensive, son miroir, moins entouré d'amans, + Lui parle du passé, lui dit: «C'est bien dommage!» + Un désir inquiet le lui dit davantage. + J'ai vu tomber sur moi ses regards languissans. + J'ignore si je plais; je vois que j'intéresse: + Sa longue indifférence est un poids qui l'oppresse. + A mes vœux négligés elle accorde un regret, + Ses sens aident son cœur à trahir son secret; + Son repentir tardif ressemble à la tendresse. + «Ma Cloé, jouissons: près de toi ranimé, + Mon cœur, mes souvenirs te rendent ta jeunesse; + Donne-moi ce que j'aime, ou bien ce que j'aimai.» + + +PARIS JUSTIFIÉ. + + C'est toi, c'est ta funeste flâme, + Disait Anténor à Pâris, + Qui va mettre en cendre Bergame, + Et rougir de sang ses débris. + Quand de trois déesses rivales, + L'une offre à tes vœux la grandeur, + L'autre des palmes triomphales, + Et la sagesse et le bonheur: + C'est Vénus que tu leur préfères! + De ses promesses mensongères + Hélène est le gage imposteur! + La jouissance d'une belle, + Arbitre insensé, valait-elle + La sagesse ou la royauté? + --Oui, répond Paris irrité; + Croyons-en les trois immortelles, + Qui, dans leurs jalouses querelles, + Ne s'enviaient que la beauté. + + +LE PEINTRE D'HISTOIRE. + + Pour la première fois la jeune Agnès aimait, + Elle veut régaler Damis de son portrait: + Elle grimpe au grenier d'un successeur d'Apelle, + Qui, la trouvant si belle, + Croit dans son atelier voir le séjour des dieux. + Son âme tout entière a passé dans ses yeux. + Il admire, il soupire, il s'écrie: «Ah, la peste! + Qu'on va faire de vous un portrait séduisant; + Mais, plaignez-moi, je peins l'histoire seulement! + --Hé, mon Dieu! dit Agnès, qui me peindra le reste? + + +LE CALCUL. + + Une prêtresse de l'Amour, + Soupant chez Quincy, l'autre jour, + Vantait d'un ton de pruderie + Et sa constance et ses beaux sentimens. + «J'ai, dit-elle, cédé quelquefois dans ma vie; + Mais tout le monde ici peut compter mes amans. + --Oui, lui répond Quincy; le calcul est facile; + Qui ne sait compter jusqu'à mille? + + +LE PRONOM INDISCRET. + + Sur un homme à bonne fortune + Quelques femmes s'entretenaient, + Et presque toutes soutenaient + Que de ses maîtresses pas une + N'avait possédé tout un jour + Son cœur, ses sens et son amour. + Une enfin, prenant sa défense, + Dit: «Je crois pouvoir, dieu merci! + Vous éclairer sur ce point-ci, + Sans redouter la médisance: + Chacun dans Paris me connaît. + On sait quelle est ma répugnance + Pour un semblable freluquet. + Mais, tout fat et fripon qu'il est, + Je puis jurer, en conscience + (Et le fait est des plus certains, + De sa maîtresse je le tiens), + Qu'au moins une fois en sa vie, + Il sut aimer solidement: + Sa maîtresse était mon amie; + Elle m'a tout dit franchement. + Un matin chez elle en entrant, + Moitié transport, moitié folie, + De cet air vif et séduisant + Dont il subjugua tant de femmes, + Entre ses bras il la saisit, + Et la transporta sur son lit: + Mêmes feux consumaient leurs âmes; + Ils éprouvaient mêmes désirs; + Et là, dans des flots de plaisirs, + Trois jours entiers _nous_ demeurâmes. + + +LE CALENDRIER DES JÉSUITES. + + Fiers rejetons du fameux Loyola, + Dont Port-Royal a foudroyé l'école; + Vous que jadis sans cesse harcela + Le grand Pascal, étayé par Nicole; + Vous, qui, de Rome usant les arsenaux, + Fîtes frapper du fatal anathême, + Pour soutenir votre lâche systême, + Les Augustins sous le nom des Arnaud; + Vous, dont Quesnel, digne fils de Bérule, + A tant de fois éprouvé la férule, + Et qui, voyant dans ses puissans écrits + De Molina les sentimens proscrits, + Contre son livre, au benin Clément Onze, + Fites pointer le redoutable bronze; + Vous, qui dans Chine alliez à la fois + Confucius et Dieu mort sur la croix, + Et dont le culte équivoque et commode + Rapporte à Dieu celui d'une pagode; + De la morale éternels corrupteurs, + Qui du salut élargissez la voie; + Et qui, guidant, par des chemins de fleurs, + Les pénitens que le ciel vous envoie, + Au champ de Dieu ne semez que l'ivraie; + Des grands du siècle adroits adulateurs; + Vils artisans de mensonge et de fourbe; + De qui le dos sous l'iniquité courbe; + Qui, démasqués et partout reconnus, + Êtes pourtant partout les bien venus + (Car il n'est lieu de l'un à l'autre pôle + Où, dieu merci, n'ayez le premier rôle), + Dites-nous donc par quel puissant moyen + Vous trouvez l'art d'en imposer aux autres, + Et de coiffer la mître des apôtres + Chez l'infidèle et le peuple chrétien? + Si l'on en croit vos longs martyrologes, + Où le mensonge a tracé vos éloges, + L'Inde rougit du sang de vos martyrs; + Sur un trépied vous rendez des oracles; + Et le payen, avide de miracles, + Les voit éclore au gré de ses désirs; + L'avide mort, au teint livide et blême, + Lâche sa proie à votre voix suprême; + Par vous le sang qu'elle a coagulé, + Dans les vaisseaux a de nouveau coulé; + A l'ordre seul d'un petit thaumaturge, + L'air de vapeurs ou se charge ou se purge; + Et vous avez à vos commandemens + Le vent, la foudre et tous les élémens. + A ce propos, on m'a fait certain conte, + Mes révérends, qu'il faut que je vous conte: + De vers Golgonde, où la terre en son sein, + De ses sablons forme la reine pierre, + Dont le poli réfléchit la lumière + En cent façons, était un jeune essain + D'Ignaciens, qui, dans l'âme indienne, + Allait, Dieu sait, plantant la foi chrétienne. + Tous les beaux fils qu'a l'Inde sur son bord, + Etaient par eux catéchisés d'abord; + Les cordeliers qu'ils avaient pour annexe, + De leur côté baptisaient le beau sexe. + Tout allait bien; et leur apostolat + Fructifiait, moyennant ce partage: + Si que de Dieu le nouvel héritage + Allait croissant avec beaucoup d'éclat. + Là, le démon, qu'en figure de bronze, + Fait adorer l'ignorance du bonze, + Grâces aux fils d'Ignace et de François, + Allait perdant tous les jours de ses droits. + L'Ignacien, à ces nouvelles plantes, + Distribuait les grâces suffisantes, + Si largement que l'efficace là + Glanait après les fils de Loyola + Petitement. Quoiqu'il en soit, les drôles, + Par maints bons tours, maintes belles paroles, + Passaient pour saints, se faisaient vénérer + Du peuple indien qu'ils savaient attirer. + Le bruit en vint jusqu'au roi de Golgonde; + Ce prince était un vieux payen fieffé, + Qui de son diable était si fort coiffé, + Qu'il n'encensait que cet esprit immonde; + Il voulait voir des apôtres nouveaux, + Que de son diable on disait les rivaux. + Bien croyait-il entendre des oracles, + Et comme Hérode aller voir des miracles. + Nos révérends, le crucifix en main, + Lui prêchent Dieu mort pour le genre humain, + En déclamant contre le simulacre + De Satanas. Le roi, dont la bile acre + Jà s'échauffait à leur beau plaidoyer, + Leur dit: «Messieurs, quand aux dieux on insulte, + Et qu'on annonce un si singulier culte, + Encor faut-il de preuves l'étayer? + Depuis six mois la sécheresse afflige + Tout mon royaume; et votre zèle exige + Que de ce Dieu vous obteniez de l'eau. + Si dans trois jours vous n'en faites répandre, + Comme imposteurs je vous ferai tous pendre; + Pensez-y bien. «Nos frocards eurent beau + Représenter à l'absolu monarque + Que ce serait tenter le Tout-Puissant: + «Nous connaîtrons, dit-il, à cette marque, + S'il est le Dieu sur la terre agissant.» + Force fut donc aux moines de promettre, + Sauf à tenter l'avis du baromètre, + Qui, consulté par eux tous les instans, + Ne répondait jamais que du beau temps. + Tous de concert allaient plier bagage, + Pour le martire éprouvant peu d'attraits, + Quand un frater qu'ils laissaient là pour gage, + Et qui pour eux aurait payé les frais, + D'un tel départ leur demanda la cause. + «Las! dirent-ils, le prince nous propose + De décorer nos collets de la hard, + S'il ne pleut pas dans trois jours au plus tard. + --Quoi! voilà tout? Allez, reprit le frère, + Par Loyola, patron du monastère, + Dites au roi que dès demain matin + Nous en aurons, ou j'y perds mon latin.» + Pas ne mentait notre moderne Elie: + Du sein des mers un nuage élevé, + A point nommé, de sa féconde pluie, + Vit du pays chaque champ abreuvé. + Et de crier en Golgonde au miracle! + Et de donner le bon frère en spectacle! + Puis dit tout bas à nos moines joyeux: + «Mes révérends, si j'ai tenu parole, + Vous le devez à certaine vérole + Qu'exprès pour vous me conservaient les cieux. + Toutes les fois que l'atmosphère aride + Va condensant de nouvelles vapeurs, + L'air surchargé de l'élément humide + Ne manque pas de doubler mes douleurs.» + On n'en dit mot à messieurs de Golgonde, + Dans le pays il resta constaté + Que ce n'était qu'un fruit de sainteté, + Et non celui de cette peste immonde + Dont le pénard se trouvait infecté. + Puisque le bien naît ainsi du désordre, + Que le bon Dieu la conserve à tout l'ordre! + + +LE SAUT DE LA SOUPENTE. + + Dans le lit nuptial, après maintes façons, + Au pouvoir d'un lourdaut Perrette abandonnée, + S'attendait aux plaisirs que promet l'hyménée; + Car, malgré l'innocence, on a certains soupçons: + On pleure, on crie, on se lamente + Au moindre mouvement que veut faire un époux; + Mais s'il laissait en paix reposer l'innocente, + Ce serait bien autre peine entre nous. + Témoin notre épouse nouvelle, + Modestement tapie au bord de la ruelle, + Dans le ferme projet de faire le dragon, + Si Blaise seulement lui prenait le menton, + Et qui voyant le discret personnage, + A l'autre bord du lit établir son quartier, + Ne put tenir son fier, et le cœur plein de rage, + Venait, aventurant près du sot écolier, + D'abord un bras, un pied, puis le corps tout entier. + Point n'entendait le pauvre sire + Ce que voulait l'Amour et permettait l'Hymen, + Ce que sa femme voulait dire, + En lui serrant les genoux et la main: + Il allait s'endormir, lorsque notre épousée + Prit le parti, de crainte d'accident, + De s'expliquer, sans doute en bégayant. + (Car enfin, femme encor doit être embarrassée). + «Eh bian! que ferions-nous... là... pour rire un instant? + Qu'en dis-tu, Blaise?--Oh oui; c'est fort bien dit, voirment. + Eh bian! voyons; queu divertissement?... + Un jour de noce il faut une fête complette; + Allons...» Et de sauter du lit de la pauvrette. + «Où cours-tu?... Laisse-moi. Mais encore... quel sot!.. + --J'ons des pommes dans la soupente, + Tu les aimes, j'y vole, et tu seras contente: + Vois-tu, j'entends à demi mot.» + Notre benêt monte à l'échelle; + Sa femme furieuse est bientôt sur ses pas, + Tire d'abord l'échelle à bas: + «Charche; nigaud; charche, dit-elle;» + Et puis se remet dans ses draps. + Un bon vivant, sûr de plaire à la belle, + Qui, pour se divertir un peu, + S'était caché dans la ruelle, + Voyant qu'Amour lui faisait si beau jeu, + Sort brusquement de sa cachette, + Se glisse au lit de la fillette, + Et d'un baiser vous accole Perrette; + «Paix, dit-il, paix! c'est Lucas; + A mes transports ne te dérobe pas; + C'est un bon compagnon, un amant qui remplace + Un mari sot et tout de glace.» + Perrette volontiers aurait fait les hauts cris; + Mais elle eut éveillé sa mère + Qui couchait, voyez-vous, dans le même taudis. + Le plus prudent était donc de se taire, + Et Perrette se tut. Perrette se taisant, + Lucas va son chemin, Lucas marche en avant; + Et tandis que, bloti dans sa soupente, + Ne pensant pas à son malheur, + L'époux cherche des fruits, l'amant cueille une fleur + Qu'avec ravissement lui cède son amante. + La bonne mère aux écoutes était: + «Eh mais! pas trop mal ce me semble; + Blaise n'est pas si sot qu'on le contait, + En besogne il va tout fin droit; + Pour ma fille plus je ne tremble; + De ce train-là, tredame, y moudront bien ensemble. + --Bon, disait-elle, au plus faible soupir + Que l'Amour arrachait à Lucas, à Perrette; + Au moindre bruit de la couchette. + --Bon, toujours bon... queu noce! queu plaisir! + Et puis, ma fille est raisonnable; + Y sont fort bian sur ce ton-là, + Il est pressant, elle est traitable, + Y ne disont plus rian... ma fi, les y voilà.» + Bien juste au fond pensait la bonne dame; + Précisément l'affaire en était-là. + Mais l'époux n'avait part à ce grand opéra, + Le benêt ramassait des pommes à sa femme. + Chargé comme un mulet, enfin le bon chrétien + Cherche l'échelle et ne trouve plus rien. + Il appelle Perrette, et puis sa belle mère; + Perrette ne dit mot, fait sortir son galant; + Mais ardente à savoir tout le fond de l'affaire, + La bonne mère, hélas! qui croit chacun content, + A son beau fils répond en demandant: + «Quelle nouvelle... est-tu bien là, mon gendre? + --Oh! palsanguienne, en vérité, + J'y suis monté; + Mais je ne sais comment descendre. + --Eh! glisse-toi, nigaud, sur le côté. + --Sur le côté?... voirment, voilà tout le mystère, + Grand merci... Pa-ta-tra, mon benêt tombe à terre.» + Au bruit de cette chûte, aux cris de mon lourdaut, + Mère effrayée, et fille en peine, + Du lit à bas ne font qu'un saut, + Et vont, sans savoir où, comme la peur les mène. + Une lumière enfin vient les rassembler tous, + Et montre à la mère étonnée, + Blaise étendu loin du lit d'hyménée, + Et tombé de plus haut que ne tombe un époux. + «Eh mais, lui dit la mère impatiente, + Quel saut as-tu donc fait?..--Le saut de la soupente.» + La mère regarda Perrette et la comprit; + Femmes ont pour s'entendre un merveilleux esprit; + Et l'époux seul, plus sot que d'ordinaire, + Froissé, raillé, trompé, fut se remettre au lit, + Sans rien comprendre à cette affaire. + + +LE LINCEUL DU PÉLERIN. + + Hélène, de pleurs inondée, + Songeait au courageux Mainfroi, + Qui, dans les champs de la Judée, + Combattait au nom de la foi. + «Dût ma funeste impatience, + Disait-elle, aggraver mon sort, + Dieux qui m'enviez sa présence, + Rendez-le moi vivant ou mort. + Beau manoir, opulens domaines, + Présens que m'a fait son amour, + Côteaux rians, fertiles plaines, + Que j'aperçois de cette tour, + Ne m'étalez point vos richesses + S'il ne doit plus les partager; + De ses regards, de ses caresses, + Pouvez-vous me dédommager?» + La nuit allait couvrir la terre. + Enveloppé d'un noir manteau, + Un pélerin, au front sévère, + Aborde un page du château: + --«Page, va dire à ta maîtresse, + Un pélerin daignez ouir; + De l'objet qui vous intéresse + Il voudrait vous entretenir. + --Bon pélerin, à mon veuvage, + Quelle allégeance apportez-vous? + --J'ai vu l'Iduméen rivage, + J'ai vu combattre votre époux. + --Ah! rendez la paix à mon âme; + Quand finiront tous ces combats? + --Votre époux le sait, noble dame, + Mieux que personne d'ici bas. + --Oh! combien de flèches aigues + Ont dû l'atteindre et le blesser! + --Les blessures qu'il a reçues, + Jà n'est besoin de les panser. + --Mais d'où vient, parlez-moi sans feinte, + Ne m'apportez-vous de sa part, + Ni vrai morceau de la croix sainte, + Ni perles fines, ni brocard? + --Je n'ai brocard, ni perle fine; + Tout ce que j'ai pour vous, hélas! + C'est qu'aux champs de la Palestine + Votre époux attend le trépas. + A ces mots, Hélène éperdue + Remplit le château de ses cris; + Les pleurs ont obscurci sa vue, + La douleur trouble ses esprits. + --«Oh, pélerin! malheur t'advienne, + Pour m'avoir dit ces mots affreux! + Mais ne vas pas penser qu'Hélène + Demeure oisive dans ces lieux. + Dût ma funeste impatience + Aggraver l'horreur de mon sort, + Je jouirai de la présence + De mon époux vivant ou mort. + Page chéri, je t'en conjure, + Cherche-moi, dans tout le canton, + D'un pélerin l'humble chaussure, + La robe grise et le bourdon. + Que ces réseaux d'or et de soie, + Ces franges, ces rubans, ces fleurs, + Tous ces atours faits pour la joie, + Cessent d'insulter à mes pleurs. + Coupe ma longue chevelure, + Prends mon collier, prends mes bijoux, + Quelque fatigue que j'endure, + Je veux aller voir mon époux. + Dût ma funeste impatience + Aggraver l'horreur de mon sort, + Je veux jouir de sa présence, + Et l'embrasser vivant ou mort.» + Etonné d'un amour si tendre, + Le pélerin lui dit: «Restez, + Restez, de grâce; et pour m'entendre, + Calmez vos sens trop agités: + «Porte mes adieux à ma femme, + «Me dit votre époux expirant; + «L'instant d'après il rendit l'âme, + «Cet anneau d'or est mon garant. + --«Comment, ô ciel! le méconnaître? + Il vient de moi cet anneau d'or, + Il n'aurait pas changé de maître, + Si mon époux vivait encor. + Mais que cette douceur dernière + Aggrave ou non mon triste sort: + Je n'ai pu fermer sa paupière; + Je veux le voir après sa mort. + --Abjure un projet inutile. + En vain ton cœur brûlant d'amour + Presserait son cœur immobile; + Tu ne saurais le rendre au jour. + Vas, songe à conserver tes charmes; + A ton destin résigne toi; + Ne gémis plus, séche tes larmes; + Chacun est ici bas pour soi. + --Respectez ma douleur amère; + Cruel, ne m'opposez plus rien. + Dussé-je accroître ma misère, + J'irai voir mon unique bien.» + Après un moment de silence, + «Ma fille, dit le pélerin, + Tu peux jouir de sa présence, + Sans aller au bord du Jourdain. + --Parle, ô mon ange tutélaire! + Fais qu'il paraisse devant moi! + Mon or, mes joyaux, mon douaire, + Toute ma fortune est à toi.» + L'étranger, fourbe autant qu'avare, + Un livre ouvert devant ses yeux, + Feint de lire un jargon barbare + Des secrets émanés des cieux. + --De ton époux l'ombre fidèle + En ces lieux erre nuitamment. + Mais la terreur marche avec elle; + Un linceul est son vêtement. + --N'importe, exauce ma prière. + Ah! dussé-je aggraver mon sort; + Je n'ai pu fermer sa paupière, + Je veux le voir après sa mort. + --Ce soir il promet d'apparaître + Où sont inhumés tes vassaux. + Cours aux pieds du souverain maître, + Former des vœux pour son repos. + Quand la nuit deviendra plus sombre, + Parmi ces tombeaux vas t'asseoir, + Et sans approcher de son ombre, + Qu'il te suffise de la voir.» + Dans sa chapelle solitaire, + Long-temps Hélène, avec ferveur, + Compte les grains de son rosaire, + Ou s'abandonne à sa douleur. + Puis d'un fol espoir abusée, + Au souffle d'un vent glacial, + Les cheveux baignés de rosée, + Elle arrive à l'enclos fatal. + L'astre des nuits éclaire à peine + La cime de ces vieux ormeaux; + On n'entend au loin dans la plaine + Que le bruit du vent et des eaux; + Et dans un coin du cimetière, + Hélène qui répète encor: + «Je n'ai pu fermer ta paupière; + Je viens te voir après ta mort.» + A vingt pas d'elle se présente + Un fantôme vêtu de blanc; + Elle pousse un cri d'épouvante, + Et tombe morte au même instant. + Le pélerin (que Dieu punisse) + Jette le linceul imposteur, + Et maudissant son avarice, + S'enfonce un poignard dans le cœur. + + +L'ARMEMENT INUTILE. + + Maître Gaspard, marchand et marguillier, + A cinquante ans désirant faire souche, + Prit jeune femme l'an dernier, + Digne en tout point de l'honneur de sa couche. + Gertrude était son nom, elle avait mille attraits, + OEil bien fendu, petite bouche, + Les dents d'ivoire, le teint frais; + Gaspard ayant de la bourgeoise garde + Été sergent, en certain coin + Conservait avec soin + Sa vieille épée avec sa hallebarde; + Et quand il se trouvait les soirs de bonne humeur, + A sa femme il racontait comme, + En telle année, il avait eu l'honneur + De garder le logis de tel ou tel seigneur; + Que dans son temps il était très-bel homme, + Mais qu'il paraissait bien plus beau, + Quand il avait cocarde à son chapeau. + Dans la ville, par aventure + Revient un jeune jouvenceau, + Leste, bien fait, et d'aimable figure, + L'œil tendre, et pourtant un peu fier; + Bref, il était d'une tournure + A réchauffer les cœurs, même au sein de l'hiver: + De plus il était militaire. + Il vit Gertrude, et bientôt les désirs + Vont leur train; et suivant la coutume ordinaire, + Par tendres regards, doux soupirs, + Il fait ses efforts pour lui plaire; + Il fait plus: certain soir, il la trouve à l'écart; + Il dit que, par l'amour percé de part en part, + Il va mourir, si la belle ne cède, + Et ne lui donne un doux et prompt remède. + Avec courroux la belle entend son cas; + En vain lui plaît le personnage; + Vertu de femme aime à faire fracas; + Et puis déjà j'ai dit qu'elle était sage: + «Allez, monsieur, n'espérez pas + Qu'à mon mari je fasse un tel outrage; + Apprenez que, depuis que je suis en ménage, + Mon honneur n'a jamais fait le moindre faux-pas.» + Le drôle ne perd point courage; + Il sait que des femmes l'honneur + Est un brouillard, une vapeur, + Qui sur la mer des préjugés s'élève, + Et se dissipe à la chaleur + Des rayons de l'amour, quand cet astre se lève. + Le soir Gertrude étant avec Gaspard, + Fière d'avoir fait résistance, + Va lui conter l'amour de l'égrillard, + Comme elle a su le tancer d'importance, + Et que n'étant point femme à faire un tel écart, + Elle a bien dans son cœur éteint toute espérance. + «Parbleu! répond l'époux, c'est bien manquer d'égard, + Voyez un peu l'impertinence; + Vouloir de moi faire un cornard! + Je veux punir son insolence. + S'il revient, finement attire le gaillard: + Par un demi-soupir ou par un doux regard, + Il te faut ranimer sa tendre pétulance; + S'il te demande un rendez-vous, + Feins l'embarras de quelqu'un qui balance, + Et dont l'amour amollit le courroux; + Lui même il se viendra livrer à ma vengeance; + Caché près de ton lit, armé jusques aux dents, + Nous verrons à quel point il porte l'impudence; + Et je saurai, quand il en sera temps, + Châtier son incontinence; + Ne vas pas craindre à contre-temps, + Par quelques privautés de blesser la décence; + Il payera cher ces doux instans. + Sans scrupule, laisse-le faire: + L'arrêter sera mon affaire.» + Gertrude promet d'obéir. + Le lendemain, pressé par le désir, + L'amant revient chanter sa litanie. + Il reçoit un baiser sur la bouche chérie; + On gronde à peine: et sa flamme enhardie + Prétend aller de faveur en faveur. + On l'arrête, et sa douce amie + Promet le lendemain de combler son ardeur. + Le soir, la docile Gertrude + Ne manque pas de dire à son époux + L'heure et l'instant du rendez-vous. + «Bon, dit Gaspard, surtout ne fais pas trop la prude, + Quand il viendra se rendre à l'atelier? + --Ne craignez rien, j'y prendrai garde.» + Maître Gaspard monte au grenier + Y prend sa vieille hallebarde, + Un sabre, un casque et son cimier; + Il les dérouille, s'arme, à la glace se mire; + Il paraît à ses yeux un Achille, un César; + Il met flamberge au vent, pousse en l'air et s'admire. + Le jouvenceau, ma foi, va courir grand hasard. + L'heure approchant, il va, dans la ruelle, + De vengeance altéré, se mettre en sentinelle. + Le galant vient, Gertrude se repent + D'avoir, par sa coupable adresse, + Conduit au piége qui l'attend + Amant si plein de gentillesse; + Mais trop tard vient ce repentir: + Maître Gaspard est trop près d'elle + Pour qu'elle puisse l'avertir, + Sans s'exposer à paraître infidèle. + Elle ne peut, dans cette extrémité, + Qu'espérer en la providence + Qui, mieux que l'humaine prudence, + Peut nous tirer de la calamité. + Le jouvenceau que le désir embrase, + Trouvant que le plaisir vaut bien mieux qu'une phrase, + Veut sans délai lui prouver son ardeur. + Elle résiste autant que le veut la pudeur; + Et puis enfin... enfin elle s'arrange. + L'amant alors tire de ses goussets + A deux coups deux bons pistolets, + En lui disant: «Voilà, mon ange, + De quoi punir les indiscrets, + S'ils apportaient obstacle à nos plaisirs secrets.» + Notre époux sent alors que le front lui démange; + Mais par respect pour les armes à feu, + En enrageant il voit jusqu'au bout tout le jeu, + Tremblant et respirant à peine, + De peur qu'on n'entendît le bruit de son haleine. + L'amant, comblé des plaisirs les plus doux, + De Gertrude louant les charmes, + L'embrasse, et sort en reprenant ses armes. + Gaspard lâchant alors la bride à son courroux, + Apostrophe Gertrude, et lui dit: «Osez-vous, + Après un tel forfait, lever sur moi la vue? + --A tort vous êtes mécontent, + Que ne l'empêchiez-vous, dit Gertrude à l'instant, + Au lieu de rester à froid comme une statue? + --Voyant les pistolets, pouvais-je me montrer? + --Armé de pied en cap, quand la peur vous entrave, + Simple femme, comment pouvais-je être plus brave? + Oui, de honte, Gaspard, vous devriez pleurer; + C'est par votre rodomontade + Qu'en ce jour je perds mon honneur; + Sans vos ordres, jamais, ma vertu, ma pudeur, + N'auraient souffert une telle incartade; + Mais de pareille lâcheté + Les tribunaux me feront bien justice; + Il me faut une indemnité + Pour mon honneur, ou bien qu'on vous traîne au supplice.» + Gaspard sentant qu'il avait tort, + Et craignant que sa turpitude + Ne transpirât par le bouillant transport + Du courroux que montrait Gertrude, + Pour l'appaiser se fit effort, + Et quitta pour jamais et sabre et hallebarde; + Mais il ne put détacher sa cocarde. + + +L'ABBESSE CONDAMNÉE AU CHAPELAIN. + + Pour un procès pendant au Parlement, + Vint à Paris dernièrement + Une abbesse jeune et jolie, + Qui, d'une amoureuse folie, + N'avait jamais connu l'égarement. + Entrée au couvent dès l'enfance, + Elle avait pu facilement + Garder sa première innocence. + Elle prit un appartement + Chez certaine cousine, ou marquise ou comtesse + Dont le fils, chevalier charmant, + Joignait à maint autre agrément + L'esprit et la délicatesse. + Sans intérêt il ne put voir + L'embonpoint reposé de notre aimable abbesse, + Dont la fraîcheur et la finesse + Auraient fait plus d'effet à la cour qu'au parloir: + Nez retroussé, peau blanche, fine, œil noir + Rempli de feux et de tendresse, + De l'amour dans son cœur firent passer l'ivresse; + Mais ce dieu doublement signala son pouvoir. + Le cavalier est beau, bien fait et leste, + L'air mâle, le ton noble et le maintien modeste; + Jamais auprès de son moutier + N'avait paru si charmante figure, + Sans quoi l'on pourrait parier + Qu'elle n'eût pas adopté la clôture. + Par un regard où se peint le désir, + Notre amant entame l'affaire; + Après vient un tendre soupir, + Que l'on écoute sans colère: + Car peut-on se fâcher de ce qui fait plaisir, + Surtout contre un cousin, quand le cousin sait plaire? + Enhardi par l'impunité, + L'amant ose dire qu'il aime. + «Je le crois bien, dit-elle, et moi de même. + Ne doit-on pas aimer sa parenté?» + Ils étaient seuls, et la témérité + Toujours se trouve où l'ardeur est extrême. + L'amant avec vivacité + Porte la main vers le bonheur suprême... + D'une pareille liberté + La sensible abbesse surprise, + Un peu tard à la vérité, + Veut s'opposer à l'entreprise: + «Ah! monsieur, quelle indignité! + Vous abusez de ma bonté...» + Discours perdus, il ne lâche point prise; + Il savait trop qu'en ces soins là, + L'excès peut faire seul excuser l'insolence: + Au comble il porta la licence, + Et le succès fit voir qu'il ne se trompait pas. + L'épouse du seigneur, enivrée, éperdue, + Le serre sans oser sur lui jeter la vue; + Il vit, dans son tendre embarras, + La honte et le plaisir d'avoir été vaincue. + Quelques momens après, encore tout émue + «O ciel! qu'ai-je éprouvé! lui dit-elle tout bas, + A jamais vous m'avez perdue; + Sans cette volupté qui m'était inconnue, + Je ne pourrai plus vivre, cher cousin; + Que faire à mon couvent, quand j'y serai rendue, + Des longs sermons d'un triste chapelain! + + +LE COQ ET LE CHAPON. + + De Sparte antique on regrette le temps; + On a raison: alors jeune fillette + De son époux connaissait les talens + Avant qu'hymen en eût fait la conquête. + Besoin n'était d'un regard pénétrant, + Pour qu'au travers d'une étoffe discrète, + L'amour secret allât furtivement + D'appas cachés contrôler la retraite. + Pour voir bondir à la fleur de seize ans + Désirs naissans de jeune pastourette, + Besoin n'était aux sincères amans + Du cercle étroit d'une froide lorgnette; + Ses charmes nus brillaient dans leur printemps; + Nature alors parlait sans interprète; + Dans l'ombre alors point d'amoureux déduit; + Cette pudeur dont on fait tant de bruit, + Triste avorton d'une ardeur contrefaite, + Du charme obscur d'une prudente nuit + Ne voilait point la nature imparfaite. + O l'heureux temps que ce siècle tout nu!... + Du premier homme on suivait l'innocence; + L'amour plus jeune était plus ingénu; + De la beauté l'impudique décence + A son flambeau sans danger se montrait; + D'un sexe à l'autre errait son inconstance; + Fidèle ardeur jamais ne l'arrêtait, + De sa pudeur avec grâce voilée, + La jeune vierge innocemment marchait. + De tant d'appas l'âme à peine troublée, + Son jeune amant près d'elle s'approchait: + Ainsi qu'on vit, avant que d'une pomme + Elle eût cueilli le péché défendu, + D'Eve en sa fleur le corps pudique et nu, + Chaste s'asseoir auprès du premier homme. + Amour alors, sans flèche, ni flambeau, + Au front n'avait cet aveugle bandeau, + Nuage épais dont la sombre fumée + Ne laisse voir qu'au travers des brouillards, + Dont la vapeur obscurcit les regards, + Les traits confus de la vierge charmée. + O l'heureux temps que ce siècle tout nu!... + Point de surprise!... alors point de reproche! + Brûlé des feux d'un amour ingénu, + Jamais l'hymen ne prenait chat en poche. + Ce temps n'est plus. Qu'en est-il advenu? + Pour époux, Lise a pris le jeune Alcandre. + Qui l'eût pensé que ce bel ingénu, + Jeune, attentif, plein d'une ardeur si tendre, + A son amante eût si mal répondu? + Aux feux brûlans d'un amour éperdu, + Humainement Lise avait cru se rendre. + O sort affreux!.. cet amoureux si prompt, + Que pour un coq Lise avait osé prendre... + Qu'a-t-il fait? Rien... Ce coq est un chapon. + + +LA PEUR DE LA MORT. + + Auprès d'un bois écarté, solitaire, + Un bûcheron, pauvre comme il en est, + Avait construit une frêle chaumière, + Où tous les soirs le bonhomme traînait + Son lourd fagot, sa faim et sa misère. + Cela soit dit sans affliger ton cœur; + Car mon dessein n'est tel, ami lecteur. + Le forestier veuf et content de l'être, + N'avait qu'un fils, l'espoir de ses vieux ans: + C'était Janot. Dans le réduit champêtre, + Sous le taillis où le ciel l'a fait naître, + Il a déjà compté quinze printemps, + Et voit, dit-on, le seizième paraître, + Plus beau pour lui que tous les précédens. + Trop faible encor pour porter la coignée, + Mais de bonne heure au travail façonnée, + Tantôt sa main donne au flexible osier, + En se jouant, la forme d'un panier: + Tantôt il sème autour de son asile, + Non pas des fleurs, mais un légume utile + Que l'appétit assaisonne au besoin, + . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . + Et pour compagne Annette sa cousine, + Rose naissante; elle était orpheline + Dès son enfance; et n'ayant d'autre appui + Que son pauvre oncle, elle vivait chez lui. + Tout beau, conteur, va dire un petit maître; + De sa beauté vous ne nous dites mot: + Faites la belle, ou vous n'êtes qu'un sot. + Belle! eh qu'importe? a-t-on besoin de l'être + A quatorze ans? mais Annette l'était, + Sans le savoir. Ah! je n'ose le dire: + Une fontaine avait pu l'en instruire. + Sur ce point là si Janot se taisait, + Dans ses regards elle avait pu le lire. + Concluons donc qu'Annette s'en doutait, + C'était beaucoup: élevé sans culture, + Germe tombé des mains de la nature, + Ce couple heureux ne savait presque rien, + A ses penchans se livrait sans mesure. + Et conservant une âme libre et pure + Faisait sans choix et le mal et le bien. + Un jour de ceux que le printemps ramène, + Qui semblait naître exprès pour les plaisirs, + Nos deux enfans que le destin entraîne, + S'étant assis à l'ombre d'un vieux chêne, + Y respiraient sous l'aile du zéphir. + Mais tout-à-coup sa douce et fraîche haleine + Devint pour eux le souffle du désir. + «Ma chère Annette, hélas! dans le bocage + J'étais venu pour goûter la fraîcheur, + Disait Janot; mais toute sa chaleur + Nous a suivis sous le naissant feuillage. + --Moi, dit Annette, à ces gazons nouveaux + Je demandais un moment de repos; + Mais le sommeil a trompé mon attente; + Le sommeil fuit ma paupière brûlante. + C'est pourtant là qu'hier je m'endormis: + Mais j'étais seule, et ta main caressante + N'y pressait pas ainsi ma main tremblante; + A mes genoux tu ne t'étais pas mis. + Séparons-nous pour trouver l'un et l'autre + Le calme heureux que nous venons chercher.» + Pauvres enfans! quel espoir est le vôtre? + Fuyez, un dieu saura vous rapprocher. + Pour un moment aux vœux de sa cousine + Janot sourit; mais la belle orpheline + Fuit lentement. L'amour vient l'arrêter. + Du jouvenceau l'embarras n'est pas moindre; + S'il fait lui-même un pas pour la quitter, + Il en fait deux bientôt pour la rejoindre. + Bref, le fripon est encore à ses pieds. + Là, moins soumis, mais plus ardent, plus tendre: + «Nous séparer! cesse de le prétendre, + Dit-il, les yeux de quelques pleurs mouillés; + N'ordonne pas que je m'éloigne encore; + Dans ce moment plein d'un trouble inconnu, + A tes genoux je me sens retenu + Par le besoin d'un plaisir que j'ignore. + Demeure, Annette, ou bien je vais mourir. + --Mourir! quel mot, cria la jeune amante! + Quel mot affreux à côté du plaisir! + Et quelle image, hélas! il me présente! + Quand on est mort, sais-tu bien comme on est? + Dans cet état j'ai vu ma pauvre mère; + J'étais bien jeune alors, mais le portrait + De mon esprit ne s'effacera guère. + Sans mouvement et ne respirant plus, + On a les pieds et les bras étendus, + D'un voile épais la paupière couverte, + Les yeux éteints et la bouche entr'ouverte.» + A ce portrait bien fait pour l'alarmer, + Le jeune amant s'étonne, s'inquiète: + «S'il est ainsi, dit-il, ma chère Annette, + Ne mourons pas, vivons pour nous aimer.» + Déjà leurs cœurs qu'avait glacés la crainte, + Sont ranimés par les brûlans désirs. + Triste raison, mère de la contrainte, + N'approche pas de cette aimable enceinte; + Et toi, nature, appelle les plaisirs: + Mais je les vois et la fête commence. + Des deux côtés d'abord mêmes soupirs, + Mêmes sermens d'éternelle constance. + Aux doux propos succède le silence; + Mille baisers échauffés par l'amour, + Sont pris, rendus et repris tour-à-tour; + Vers le bonheur ainsi Janot s'avance. + Les vents légers, complices de ses feux, + Ont dévoilé tous les charmes d'Annette; + L'un en jouant fait flotter ses cheveux, + L'autre s'envole avec sa colerette; + Le plus hardi chatouille ses pieds nus, + Un peu plus haut adroitement se glisse, + Baise en passant l'albâtre de sa cuisse, + Et monte enfin au temple de Vénus. + Janot le sut; mais le dieu de Cythère + Vient l'arracher à ce guide incertain, + En lui mettant l'encensoir à la main, + Les yeux fermés le mène au sanctuaire. + Arrête, arrête, ô peintre téméraire! + La volupté t'en impose la loi, + De ses attraits respecte le mystère. + Fils de Cypris, dissipe ton effroi, + Vas, je sais être aveugle comme toi; + Et tes faveurs m'ont appris à me taire. + Charme puissant des plaisirs défendus, + De nos crayons vous n'avez rien à craindre; + Quand on vous goûte, hélas! peut-on vous peindre! + Peut-on vous peindre en ne vous goûtant plus? + Dans les transports de la première ivresse, + Janot sans force et non pas sans désir, + Suivant de près la trace du plaisir, + Le cherche encore au sein de sa maîtresse. + Annette, hélas! sur les gazons fleuris, + Ne répond plus à des caresses vaines, + Le doux poison répandu dans ses veines + Tient à la fois tous ses sens engourdis. + L'amant novice à l'instant se rappelle + Les traits affreux dont elle a peint la mort, + Soulève, presse, avec un tendre effort, + Contre son cœur, un des bras de la belle, + Croit lui donner une chaleur nouvelle; + Le bras échappe et tombe sans ressort, + «Annette! Annette!» En vain sa voix l'appelle; + Janot, trop sûr de son malheureux sort, + Reste un moment immobile comme elle. + Tout en impose à sa crédulité. + Les yeux fixés sur ceux de sa cousine + N'y trouvent plus cette flamme divine, + Qui tout-à-l'heure animait sa beauté: + «Annette est morte! hélas! je l'ai perdue, + S'écrie alors l'amant épouvanté. + Triste tableau qu'elle offrait à ma vue, + Deviez-vous être une réalité! + Annette est morte, et c'est moi qui la tue. + Qui que tu sois dont l'immense pouvoir + Rend à nos champs leur première verdure, + Annette est morte et tu l'as dû prévoir! + Fais la revivre ainsi que la nature!» + En exprimant ces frivoles regrets, + Ces vains désirs, de larmes il arrose + Le front d'Annette et ses mornes attraits, + Baise en tremblant sa bouche demi-close. + Anne s'éveille! hélas! ce tendre mot + Est le premier que ses lèvres prononcent, + Et le second que les soupirs annoncent + Plus tendre encore est celui de Janot. + «Elle revit! Annette m'est rendue! + Tristes regrets, vous êtes effacés; + Elle revit, tous mes maux sont passés. + Plaisirs, rentrez dans mon âme éperdue.» + A ce discours Anne n'a rien compris, + Et sur Janot fixant un œil surpris, + Accompagné d'une voix ingénue, + «Que veux-tu-dire? et quel est ce transport? + Moi j'étais morte!--Oui, tout comme ta mère, + Tu ne l'es plus et je bénis mon sort. + --Si c'est ainsi, répond la bocagère, + Que l'on arrive à son heure dernière, + On est bien sot d'avoir peur de la mort. + + +LA CONSOLATION DES COCUS. + + D'un préambule, ami, je vous dispense, + Figurez-vous, au sein de la Provence, + Un couvent de nonains, + Bien desservi par deux Bénédictins, + Chacun d'eux y remplit son devoir en bon prêtre; + L'un absout les péchés; l'autre les fait commettre. + Ce dernier, jeune encor, vigoureux compagnon, + A très-bon droit nommé père Tampon, + Au par-dessus beau sire, + Etait chéri surtout de la mère Alison, + La fabriquante en chef d'Enfans-Jésus de cire. + Aussi l'histoire dit, et sans peine on le croit, + Qu'Enfans-Jésus sortis de sa manufacture, + Ressemblaient à Tampon toujours par quelqu'endroit, + Et que cet endroit-là n'était en mignature. + Mais comme bon chrétien voit tout du bon côté, + Il n'était pas une seule béate + Qui, loin de se choquer de cette disparate, + N'y crût voir l'attribut de la divinité, + Et n'eût dit volontiers son bénédicité. + Tout allait bien enfin, quand la reconnaissance + Persuada, sans doute, à l'amoureux Tampon, + Que pour payer les soins de la tendre Alison, + Il devait faire aussi sa ressemblance; + Et dès le même soir, il ébauche un poupon; + Ce poupon là n'était de cire; + Ergó, point ne fondit: et les nones de rire; + J'entends celles qu'Amour tenait sous son empire, + Et qui risquaient souvent + Dans les bras du plaisir pareil événement. + Les vieilles de gronder, et cela va sans dire; + Elles ne faisaient plus un péché si charmant. + Après maint ris moqueur, mainte antienne fâcheuse, + Pour la maison des champs, mère Alison partit; + Et la sœur accoucheuse, + Layette sous le bras, aussitôt la suivit. + En secret, tant qu'on put, l'accouchement se fit; + Le jardinier pourtant en apprit quelque chose; + Et ne pouvant garder sur ce point lettre close, + Le dimanche suivant, + En portant le cerfeuil, le concombre, au couvent, + Il en lâcha deux mots à la tourière, + Qui vous le chapitra d'une étrange manière; + Et lui montrant un Christ, lui dit: «Pauvre idiot, + Avec un tel époux, veux-tu qu'une recluse + Puisse faire un marmot? + Le rustre alors se prosterne à genoux, + Et s'écrie: «Ah, bon Dieu! comme l'on vous abuse; + De ces béguines-là si vous êtes l'époux, + Las! vous êtes cocu tout aussi bien que nous. + + +LA FIDÉLITÉ A TOUTE ÉPREUVE. + + Une nymphe de l'Opéra, + Leste, fringante, et _cætera_, + Après avoir joué le rôle d'Immortelle, + Craignait de se crotter pour retourner chez elle. + Fort à propos, un élégant marquis + Arrive, lorgne, admire, offre son vis-à-vis. + Fouette, cocher! L'on part, et soudain la cruelle + De demander: «Que fait votre main-là? + --Chut... ma boucle s'accroche à votre falbala. + --Ah, monstre! je crîrai; j'y suis très-résolue. + --Enfance!--Mon honneur!--Comment vous en avez? + Quel affront.--quel plaisir.--Je suis... je suis... vaincue; + Il était temps, ma foi; nous sommes arrivés. + --Mais je monte chez vous; pourquoi ces révérences? + --Non, monsieur.--Entre amis, ridicule à ce point? + --Fidèle à mon amant, je ne me permets point... + --Quoi!--De nouvelles connaissances. + + +LE CONNAISSEUR. + + Que de sots renommés pour l'esprit, pour le goût, + N'ont eu que des grands airs, du jargon, de l'audace! + C'est ainsi qu'autrefois maint courtisan surtout + Cachait bien peu de fond sous beaucoup de surface. + Nous avons tous connu le célèbre Milfleur, + Né, comme ses ayeux, duc, riche et connaisseur; + Il devait des talens se montrer idolâtre. + Aussi dans son palais avait-il un théâtre, + Des bronzes, des tableaux, des médailles en or: + Mais son plus cher trésor + Était un pavillon tapissé de gravures; + Il en faisait d'abord admirer les bordures, + Le sujet, le dessin; ensuite il s'écriait: + «Remarquez, s'il vous plaît, + Que toutes sont _avant la lettre_.» + Or, comme il retenait, + Ou bien qu'il écrivait peut-être, + Ce qu'en le visitant chaque amateur disait, + Et qu'il le répétait; + Effleurant des beaux arts la surface agréable, + Il semblait marier la palme du savant + Au bouquet séduisant + Du petit maître aimable. + Une de nos Laïs, un jour, dit-on, s'y prit; + Et son cœur partageait l'erreur de son esprit, + Lorsque Milfleur voulant brusquer cette conquête, + Écrivit un billet, mais si plat, mais si bête, + Que la nymphe en rougit, + Et que, dans son dépit, + Sur l'enveloppe elle se borne à mettre; + «Vous n'êtes plus _avant la lettre_.» + + +LA PRUDE. + + Amour et pruderie + Eurent toujours quelque léger débat; + La dame par orgueil donne à tout de l'éclat; + Puis, je ne sais comment elle fait sa partie, + Elle finit toujours par avoir le dessous. + + «A propos de cela, messieurs, connaissez-vous + La prude Arsinoé?--Qui? cette présidente + Dont le cœur a quinze ans, le visage quarante? + --Précisément; veuve depuis trois mois, + On la voit convoler pour la troisième fois. + Dorval, hier, a fait cette conquête; + Il est intéressant; + Chez le peuple insurgent, + Il abattit la tête + De maint et maint forban; + Et troqua ses deux bras contre un double ruban. + Je ne vous peindrai pas la modeste grimace, + Qu'en prononçant son _oui_, notre bégueule fit. + Après bien des façons, la voilà dans son lit; + De ceci, de cela, je vous fais encore grâce; + Le désir, sous le lin, comme un zéphyr léger, + Circule en murmurant; c'est l'heure du berger. + L'époux était de feu, l'épouse résignée + Dédiait ses soupirs au dieu de l'hyménée, + Quand.... hélas!--Vous riez? Ah! plaignons-les plutôt. + Si faudrait-il au moins qu'hymen ne fut manchot. + Le Tantale nouveau, de la voix et du geste, + Appelle un prompt secours, que sa position + Devant tout cœur bien fait, sollicite de reste. + La volupté dit oui, mais la pudeur dit non. + On supplie, on refuse, on presse, on boude, on peste: + On avance en tremblant un doigt, puis deux, puis trois; + Enfin, notre héroïne est réduite aux abois, + De l'humanité sainte elle écoute la voix; + Déjà son protégé l'en payait par deux fois; + Quand par un trait nouveau de fine pruderie, + La voilà qui s'écrie: + «Devoir, tu l'as voulu, mais j'en jure par toi! + L'ôtera qui voudra, ce ne sera pas moi.» + + +L'ILLUSION DU CLOITRE. + + _Désir de fille est un feu qui dévore, + Désir de nonne est cent fois pis encore_, + A dit certain auteur + D'immortelle mémoire. + Des recluses surtout il connaissait le cœur, + Son enthousiasme heureux, sa brûlante ferveur; + Et quiconque lira cette pieuse histoire, + Va s'écrier avec notre docteur: + _Désir de fille est un feu qui dévore, + Désir de nonne est cent fois pis encore_. + Une belle au cœur tendre, à l'œil étincelant, + Victime de ses vœux et d'un père tyran, + Gémissait, sous la guimpe, au fond d'une province. + Son époux lui laissait, consolateur trop mince, + Et de bien tristes jours et de plus tristes nuits; + Sur son front la jonquille attestait ses ennuis. + Heureusement pour notre prisonnière, + Une pensionnaire + Qu'embellissent déjà deux lustres et trois ans, + Doit attendre, au moutier, que deux ou trois printemps, + Caressant ses attraits de leur aile fleurie, + Peignent en incarnat + Certain petit bouton encor trop délicat, + L'entrouvent au désir, à l'amour, à la vie. + L'hymen le guette, armé de son contrat. + Cependant à ce dieu on taillait de l'ouvrage; + Car, comptant chaque jour dix larcins par ses doigts, + La nonne lui soufflait les trois quarts de ses droits. + Souffler n'est pas jouer, va s'écrier un sage. + Ne nous amusons pas à ces distinctions; + Trop heureux le mortel qui vit d'illusions! + Enfin un réel mariage + Vient livrer la nonnette aux ennuis du veuvage. + Elle pleure, gémit; + Se mord les doigts, enrage; + Et puis en fille sage, + Elle prend à l'écart son Élise et lui dit: + «Ah! du moins, jurez-moi de m'envoyer l'image + Du trait toujours vainqueur, + Qui doit..... Son front se couvre de rougeur... + Sa langue s'embarrasse.... Admirons tous la nonne; + Elle n'ose nommer le séduisant bijou, + Dont en grâce, jadis, toute honnête matronne + Ornait publiquement l'albâtre de son cou; + Mais on l'a devinée, et son trouble s'appaise. + De l'emplette, à Paris, on charge une Marton. + Le marchand dit: «Ce bijou, le veut-on + A l'espagnole, ou bien à la française? + A l'espagnole courts, ils brillent en grosseur; + Minces à la française, ils brillent en longueur. + A cette question, l'acquéreuse indécise + N'ose risquer son goût, crainte d'une méprise. + La bonne amie à la recluse écrit, + Et voici mot pour mot ce qu'elle répondit: + «S'il faut sur ton cadeau parler avec franchise, + C'est dans le goût français surtout qu'il me plaira; + Mais pour Dieu, mon enfant, dis qu'on l'espagnolise, + Autant que faire se pourra.» + + + + +POÉSIES DIVERSES. + + + + +POÉSIES DIVERSES. + + +LES FÊTES ESPAGNOLES[28]. + + Il me souvient d'avoir passé deux mois + Dans un château de gothique structure, + Flanqué de tours, imposante masure + Dont le seigneur m'ennuyait quelquefois, + Ou me grondait quand je daignais l'entendre. + Mais curieux, il me plaisait d'apprendre + Mainte anecdote; il avait vu des rois, + Des empereurs, des princes d'Allemagne, + Ces cours vraiment ont de très-bons endroits. + Sa favorite était la cour d'Espagne; + Il la citait sans relâche et partout, + Cherchant quelqu'un qui pour elle eût du goût. + Du roi Philippe et de la Parmesane + J'ai remporté des traits assez plaisans, + Je dis pour moi, plaisans pour un profane, + Qui veut de loin des princes amusans. + Mon rabâcheur trouvait son passe-temps + A parler d'eux, de lui, de leurs caresses. + Il possédait des reines, des princesses, + En bague, en boîte, en bijoux bien montés, + Rois, électeurs, en ordre étiquetés; + Ayant garni tout un écrin d'altesses, + Près de la tombe, épris des dignités, + Et raffolant surtout des majestés; + Puis, allongeant deux tiroirs parallèles, + Il m'étalait cent joyaux radieux, + Luxe enterré, pompeuses bagatelles, + Perles, rubis, diamans précieux, + Présens des rois, et qui plus est, des belles. + En l'écoutant, cent fois je me suis dit: + Les rois d'alors aimaient bien peu l'esprit. + N'importe: il faut, pour prix de ses nouvelles, + Le suivre encor à Madrid, au Prado, + Quitte à partir pour le Ben-Retiro + Où le roi court, quand le sourcil lui fronce: + Et n'a-t-on pas d'ailleurs Saint-Ildephonse, + Lieux enchantés, palais du doux printemps + Où dans l'ennui sa majesté s'enfonce + Tout à son aise, et loin des courtisans? + Bâiller tout seul marque un certain bon sens, + Et montre au moins que la grandeur suprême + Pour s'ennuyer se suffit à soi-même. + De ce babil du vieil ambassadeur + Que j'écoutais, vous en voyez la cause: + Il m'est resté dans l'esprit, cher lecteur, + Je ne sais quoi dont il faut que je cause. + Là.... pour causer, perdre son sérieux, + Dire un peu.... tout, sans fadeur, sans scrupule. + J'ai des amis aimant le ridicule, + Moi, .... je le peins... par amitié pour eux. + Vous saurez donc, sans plus de préambule, + Que dans Madrid, sous l'avant-dernier roi, + Prince pieux et vraiment catholique, + Mais trop souvent battu, malgré sa foi, + Par les Anglais, maudit peuple hérétique: + Quand je dis lui, c'étaient (vous sentez bien) + Ses généraux, le roi n'en savait rien; + On lui sauvait tout chagrin politique; + C'était plaisir de voir comme on tendait + Devers ce but, et comme on s'accordait + A tenir loin tout parleur véridique; + Pour lui tout seul la gazette mentait, + Gazette à part, de plaisante fabrique, + Que le ministre ou la reine dictait: + Oh! que n'a-t-on cet exemplaire unique! + La cour, la chambre et le moindre valet, + Secondaient tous la reine et le ministre: + Tenant pour sûr qu'un triste événement, + Un grand désastre, un revers bien sinistre, + Appris au roi, pouvait subitement + Plisser son front, obscurcir son visage, + D'un peu d'humeur y laisser le nuage + Et retarder sa chasse d'un moment, + Tant ce bon prince avait de sentiment! + Or, cette fois, le mal étant extrême, + Il fut réglé, d'après ce beau système, + Qu'on donnerait fêtes de grand éclat, + Pour réparer les malheurs de l'état. + Le temps pressait: zèle, soins et dépense, + On prodigua tout, hors l'invention, + Pour étaler avec profusion + Tous les plaisirs de la magnificence, + Un beau gala, dans sa perfection, + Jeu, grand couvert, la musique, la danse, + Feux d'artifice, illumination, + Tout le fracas d'une cour excédée, + Sans frais d'esprit, sans l'ombre d'une idée. + Pardon; j'ai tort; on se disait tout bas, + Que c'est vraiment un prince formidable; + Que les Anglais se rendront sans combats, + Que tous les jours la reine est plus aimable + Malgré les ans, on ne la conçoit pas; + Que le ministre est un homme admirable; + Que les Infans sont plus beaux que le jour: + Bref, ce qu'on dit, ce qu'il est convenable + Qu'un roi vivant entende dans sa cour. + Le lendemain donne fête nouvelle. + Vous connaissez ce que l'Espagne appelle + _Acte de foi_. La foi devait brûler + De cent Hébreux une troupe infidelle, + D'infortunés triste et longue séquelle + Qu'on dénombrait, la voyant défiler; + Et puis venait un renfort d'hérétiques, + Seuls vrais auteurs des disgrâces publiques. + La foi console: il faut se consoler. + C'est bien aussi ce que l'on se propose, + Quant au public; le roi, c'est autre chose: + Ignorant tout, rien ne peut le troubler; + Nul embarras, nul souci ne l'approche. + Content, heureux, et la gazette en poche, + De l'avenir irait-il se mêler? + Vainqueur partout, terrible (on l'en assure), + Son cœur jouit d'une allégresse pure. + Environné de messieurs les Infans, + D'un air dévot il dit ses patenôtres: + Il faut donner l'exemple à ses enfans, + Priant pour eux la vierge et les apôtres. + Bien surveillés par l'inquisition, + Ils sont dressés à la religion + Par des prélats humbles comme les nôtres, + Mais qui, croyant ce qu'ils prêchaient aux autres, + Avaient de plus la persuasion. + Des trois Infans la sournoise jeunesse + Montrait du goût pour la contrition; + Le sérieux de la componction + Tartufiait leur sombre gentillesse: + Un maintien gauche, en dépit de l'altesse, + Ce tour d'église et cet air d'oraison, + Cet humble instinct qui détruit la raison, + Qui plaît au prêtre, aussitôt l'intéresse + Et lui fait dire: Oh! celui-ci m'est bon. + On a voulu qu'au sortir de la messe, + L'aîné, surtout, vint à l'acte de foi + Voir la douceur de notre sainte loi, + Mâter ses sens, sa pitié, sa faiblesse, + Enfin promettre à l'Espagne un grand roi, + Qui vît toujours l'enfer autour de soi. + Et dans le fait, voyant des misérables + Précipités dans des brasiers ardens, + Tordant leurs bras déchirés de leurs dents, + Et leurs bourreaux, des hommes, ses semblables, + Usurpateurs du bel emploi des diables, + N'est-il pas vrai que monseigneur l'Infant + Doit à l'enfer croire plus aisément? + Aimable prince, ô combien ton enfance + En ce beau jour a donné l'espérance + Au saint office! Il dit que tôt ou tard + Tu reprendras sûrement Gibraltar, + Qui fut ton bien, et que la Providence + A laissé prendre aux Anglais par hasard. + Ce pronostic, qu'on répand dans l'Espagne, + N'eut point d'accès au journal de la cour; + On s'y bornait à louer tour à tour + L'auguste roi, son auguste compagne, + Qui sont du monde et l'exemple et l'amour: + Puis de vanter, en phrases fanatiques, + Leur zèle ardent contre les hérétiques, + Contre l'Anglais, surtout contre l'Hébreu, + Peuple endurci dans ses vieilles pratiques, + Que l'on convient venir d'assez bon lieu; + Mais qui, fidèle à ses cahiers antiques, + Livres chéris, divins de notre aveu, + Meurt méchamment et pour adorer Dieu + Comme David, de qui les doux cantiques + Lui sont chantés quand on le jette au feu. + Certes, voilà de quoi mettre en colère + Un saint journal: puis, viennent les couplets, + Hymnes, chansons, redondilles, sonnets, + Qu'une foi vive, hypocrite ou sincère, + Un vain désir, ou le talent de plaire, + Adresse au roi sur ses brillans succès; + Car tout le plan de la cérémonie + Est un effort de son puissant génie. + Pourquoi, soudain, places et carrefours + Vont de sa gloire occuper quelques jours + Les regardans: estampes et gravures, + Grotesque affreux, sombres caricatures, + Où, consumés dans leurs sacrés atours, + La tête en bas, feux et flamme à rebours, + En noirs démons, grimacent les figures + Des torturés, infligeant des tortures; + Dieu, qui d'en haut contemple cet enfer + Avec amour, et bénit Lucifer; + Le doux Jésus; l'attrayante Marie, + Qui, caressant d'un sourire amical + Les vils suppôts du monstre monacal, + Semble exciter leur dévote furie; + En bas, le roi d'un beau zèle échauffé, + La croix en main, guidant l'auto-da-fé, + Dont le livret, lu dans chaque famille, + D'un jacobin vu, revu, paraphé, + Va sur les mers, pieuse pacotille, + Charmer, ravir, de Cadix à Manille, + Ses heureux saints qui prennent leur café. + Vous conviendrez que maintenant l'Espagne + Avec honneur peut ouvrir la campagne, + Qu'on va tout vaincre, et que les ennemis + Seront bientôt chassés du plat pays. + Soit, j'en conviens; mais un moment, de grâce; + Rendons surtout la victoire efficace, + Modérons-nous, et faisons qu'aujourd'hui + Le roi n'ait plus une gazette à lui. + Songeons au but de la troisième fête, + Que cette fois pour le peuple on apprête. + Que dites-vous? le peuple! Eh, oui! vraiment, + Dans le malheur on y pense un moment. + Le plus grand roi, quand la chance varie, + Avec le peuple est en coquetterie. + A son époux la reine a prudemment + Insinué qu'au sein de la victoire, + Un roi couvert des rayons de la gloire, + S'il est chéri, paraît encor plus grand. + Le roi, frappé, vit l'importance extrême + De ce conseil: «Eh bien! dit-il, qu'on m'aime. + Veillez-y bien, réglez tout promptement.» + On obéit, et le gouvernement, + Voyant le peuple abattu de tristesse, + Prit le parti d'ordonner l'allégresse, + De la payer. On prit l'argent; mais quoi? + On ne rit pas ainsi de par le roi. + L'auto-da-fé, merveilleux en lui même, + Soutient le cœur, mais ne peut réjouir: + Il faut chercher ailleurs ce bien suprême + Et s'adresser à quelqu'autre plaisir. + Or, le plus grand, le seul par excellence, + Vous devinez, c'est de voir, des taureaux + Mis en fureur, poussés à toute outrance + Par des guerriers, des piqueurs, des héros, + Gens vigoureux, bien armés, bien dispos. + De ces combats la sublime science + Chez l'Espagnol brilla dans tous les temps. + Sur Caldérone elle a la préférence: + Elle ravit les petits et les grands, + La cour, la ville; et sa majesté même + Fait grand état de ce talent suprême. + Par cent rivaux le prix est disputé: + C'est un hommage offert à la beauté. + L'Espagnol croit, lorsque son sang ruissèle, + Que pour jamais sa maîtresse est fidèle. + Chez nous Français, cet argument nouveau + Prendrait du poids, en supposant de même, + Qu'on ne peut plus, dès qu'on perce un taureau, + Être fidèle à la beauté qu'on aime. + Chaque pays a son raisonnement; + Cervelle humaine est chose singulière. + De ma raison votre raison diffère: + Le cœur aussi m'étonne grandement..... + Mais je reviens et reprends notre affaire. + L'affaire allait plus que passablement: + L'amphithéâtre était garni de belles + De toute espèce, et même de cruelles. + On avait fait le signe de la croix, + Et trois taureaux s'avançaient à la fois. + Si je voulais faire ici le poète, + Convenez-en, lecteur, j'aurais beau jeu; + A qui tient-il? Mais je retiens mon feu, + Je vous fais grâce; et ma muse discrète + Des lieux communs dédaigne le secours; + Puis, la morale a seule mes amours. + Or, disons donc, sans soin, sans étalage, + Qu'un des taureaux, j'en ai parlé, je crois, + Deux étant morts, demeuré seul des trois, + Blessé lui-même et transporté de rage, + Glaça d'effroi l'amphithéâtre entier, + Renversant tout, matador ou guerrier, + Nègre, marquis, grand d'Espagne et bouvier, + Armés ou non; il n'eut plus d'adversaire. + Thésée, Alcide, aux siècles fabuleux, + Eussent cherché ce taureau merveilleux, + Pour en découdre: il était leur affaire. + Sa majesté, ne pensant pas comme eux, + Se blottissait dans sa loge grillée, + Mourant de peur, la croyant ébranlée. + Chacun tremblait à l'exemple du roi; + Mais savez-vous comme, en ce désarroi, + Dieu secourut cette cour si troublée? + Un jeune enfant, obscur, bien inconnu, + Vient à songer qu'à l'instant il a vu + Les bœufs d'un tel, troupeau considérable, + Qui lentement regagnaient leur étable. + Vite il y court, les fait sortir soudain, + Et les conduit, aidé d'un vieux voisin, + Vers cet enclos où la terrible scène + Répand l'horreur: les voilà dans l'arène. + En quel moment? Quand le monstre fougueux, + Moins forcené, paraissait plus terrible; + Lorsqu'agitant, tournant sa face horrible, + Gonflé, fumant d'un nuage écumeux, + Vainqueur et seul sur l'arène sanglante, + Les feux épais de sa narine ardente, + Les feux hagards, noirs et clairs de ses yeux, + Redemandaient, cherchaient la guerre absente. + Pour ennemis il ne voit que des bœufs + Qui défilaient, un par un, deux par deux, + En plus grand nombre; et puis la troupe entière + De plus en plus garnissait la carrière. + De leurs gros yeux la stupide langueur + Et de leurs pas la pesante lenteur + N'annonçant point d'intention guerrière, + Le fier taureau, qu'étonne leur douceur, + Tout ébaubi d'être sans adversaire, + Les étonnait d'un reste de fureur, + Qui peut passer entre bœufs pour humeur; + Et nulle part ne trouvant de colère, + Il s'appaisa, voyant qu'ils n'ont point peur. + Grâce à leur corne, il les crut ses semblables: + Comme ils beuglaient, il les crut ses égaux; + Et radouci dans ce commun repos, + Environné de voisins si traitables, + Il imita ces prétendus taureaux. + Ce dénoûment plut fort à l'assistance, + Au roi surtout: l'on reprend contenance, + On se rassure, on rit de son effroi, + Que l'on niait; nul n'avait craint pour soi: + Un seul instant si l'âme fut troublée, + Chacun convient que c'était pour le roi; + Le roi le crut, se croyant l'assemblée. + La peur cessant, on devint curieux. + Mais d'où vient donc ce grand convoi de bœufs? + On cherche, on tient tout le fil de l'histoire. + Un empressé courut après l'enfant + Qui prit la fuite; il avait peur d'un grand, + Et se sauva de l'interrogatoire. + La reine en rit: chacun des courtisans + Voulait qu'il fût le fils d'un de ses gens, + Neveu du moins, tant ils aimaient la gloire. + Le roi laissa disputer là-dessus, + Indifférent, puisqu'il ne tremblait plus. + Hors de péril, sa majesté charmée + Lâche deux mots sur l'enfant, le voisin, + Bâillant, distrait; et dès le lendemain + S'en soucia comme de son armée. + Tandis qu'il bâille et ne s'amuse pas, + Des battemens de mains, de grands éclats, + Des ris joyeux partent de la commune. + Sa majesté, que le rire importune, + Paraît surprise, elle regarde en bas: + C'était l'enfant qui, rentré de fortune, + Ne craignant plus, voyez-vous, d'être pris + Ni présenté, curieux, s'était mis + Sur un gradin, debout, près de l'issue + Par où des bœufs se pousse la cohue, + Troupeau bénin, qu'on chasse avec des ris. + Et des rieurs remarquez l'insolence; + Car vous saurez qu'en ce troupeau si doux + Est l'animal qui les fit trembler tous; + Mais de l'enfant la naïve impudence + Fit plus d'effet encor, réussit mieux. + En revoyant ce taureau trouble-fête, + Auteur du mal, si coupable à ses yeux, + D'un gros bâton, plaisamment furieux, + Il va frappant de la maudite bête + Les flancs, le dos; et le pauvre animal, + Doublant le pas sous l'instrument risible, + Va s'enfonçant dans le groupe paisible, + Pour se sauver de ce petit brutal. + Vous souriez, lecteur; mais je parie + Que vous rêvez: laissons la rêverie, + Contentons-nous d'un simple enseignement, + D'un aperçu: que tel est fréquemment + Plus fort tout seul qu'avec sa confrérie. + Vous le sentez, hélas! péniblement, + Hommes de main, de tête, de génie, + Vous que j'ai vus en maint gouvernement + (Le despotisme a bien sa prudhomie), + Vous que je plains, abattus tristement, + Marchant de front, bêtes de compagnie. + Cet art des rois, ce secret merveilleux, + Nous le savons; mais l'Espagne l'ignore; + En ces climats le ciel fait naître encore + Des esprits fiers et des cœurs généreux; + Mais les taureaux sont entourés de bœufs. + Chassons les bœufs, chassons le saint office, + Prions le ciel que la foi s'affaiblisse, + Limons leurs fers et dessillons leurs yeux + Par maint écrit où la vérité brille, + La vérité, trésor plus précieux + Que du Pérou l'opulente flottille; + Et dans Madrid menant la vérité, + Que suit bientôt sa sœur la liberté, + Consolidons le pacte de famille. + + [28] Chamfort composa ce petit poème au commencement de 1792. + + +CALYPSO A TÉLÉMAQUE, + +HÉROÏDE. + + Ainsi donc le destin, dans les murs de Salante, + Fixe pour un moment ta fortune flottante! + Tu triomphes, ingrat; et ta crédulité + S'est de tous tes forfaits promis l'impunité! + Que sais-je? en ce moment ta coupable imprudence + Peut-être ose accuser ma haine d'impuissance. + Je veux avec le jour t'arracher ton erreur; + Par mon amour passé juge de ma fureur. + Non, tu ne verras point cette Itaque chérie, + Ce séjour que je hais, cette obscure patrie, + Pour qui ton cœur jadis, d'un vain espoir flatté, + Méprisa mon amour et l'immortalité. + Grands Dieux! si vos décrets permettent qu'il la voie, + Puisse-t-il ne goûter qu'une trompeuse joie! + Oui, traître, qu'aussitôt un nuage odieux, + Abusant ton espoir, la dérobe à tes yeux; + Qu'à te persécuter la fortune constante, + Promène sur les mers ta destinée errante; + Que les vents, échappés de leurs sombres cachots, + De la mer contre toi soulèvent tous les flots; + Et, pour combler mes vœux, qu'un funeste naufrage + M'offre ton corps mourant poussé vers mon rivage; + Que ta nymphe, en pleurant sur ton malheureux sort, + Par ses cris douloureux appelle en vain la mort! + Dieux? quel plaisir de voir ma rivale plaintive + Rappeler vainement ton ombre fugitive! + Mes yeux, au lieu des tiens, jouiront de ses pleurs, + Et ma présence encor aigrira ses douleurs. + Sans me déplaire alors, de cyprès couronnée, + Elle pourra gémir à tes pieds prosternée; + Et je n'envîrai plus ni ses gémissemens, + Ni ses tendres regards, ni ses embrassemens. + Mais je frémis, mon cœur, mon faible cœur soupire: + Dieux! serait-ce d'amour?... Ah! ma fureur expire! + Malheureuse! je l'aime et le hais tour à tour. + Que dis-je? cette haine est un transport d'amour. + Télémaque! je cède; oui, c'est ma destinée; + Sous le joug de l'Amour ma haine est enchaînée; + N'en crois pas les transports où j'ai pu me livrer; + Ne crains rien: Calypso ne peut que t'adorer. + Grands dieux! n'exaucez pas ma funeste prière; + C'était contre moi-même armer votre colère. + Quand mon cœur pour l'ingrat tremble au moindre danger, + Hélas! que je suis loin de vouloir me venger! + Quelle était ma fureur? Oui, dieux! je vous implore: + Mais ce n'est qu'en faveur de l'objet que j'adore; + Et s'il faut éprouver sur lui votre pouvoir, + Consultez mon amour et non mon désespoir. + Mais, hélas! que dis-tu; malheureuse déesse? + Arrête; où t'emportait une indigne faiblesse? + Songes-tu que le traître, au mépris de ta foi, + Ose former des vœux qui ne sont pas pour toi? + Oui, tandis que pour lui, lâchement suppliante, + Je fais des vœux... l'ingrat en fait pour son amante; + Et son farouche orgueil, que je n'ai pu dompter, + Ne se souvient de moi que pour me détester. + Ah! quand tu vins tremblant, au sortir du naufrage, + M'offrir de tes malheurs l'attendrissante image, + Moi-même je devais, prévenant tes affronts, + Te replonger vivant dans ces gouffres profonds, + Dans ces gouffres affreux que le sort te prépare, + Habités par la mort et voisins du Ténare. + Dans ton cœur ennemi, pourquoi mon faible bras + Hésita-t-il alors de porter le trépas? + Sur la tête du fils offert à ma colère, + Ma main devait venger la trahison du père; + Et ta mort, m'épargnant un fatal entretien, + Devait punir son crime et prévenir le tien. + Mon orgueil, offensé des mépris d'un parjure, + Se croyait désormais à l'abri d'une injure: + Je défiais l'Amour, auteur de tous mes maux; + Je jurai d'immoler au soin de mon repos + Tous les infortunés que leur destin funeste + Conduirait vers ces bords que Calypso déteste; + Leur sang a cimenté cet horrible serment; + J'ai cru, dans chacun d'eux, immoler un amant; + Tu parus, mon courroux s'armait pour ton supplice; + Tu t'avances, je vois... j'aime le fils d'Ulisse: + A la tendre pitié j'abandonne mon cœur, + J'y laisse entrer l'amour au lieu de la fureur. + Au meurtre dès long-temps ma main accoutumée, + Ma main par un mortel se vit donc désarmée; + Je n'osai la porter dans ton coupable flanc; + Sanglante, je craignis de répandre le sang. + Cette divinité dont le mâle courage + Jadis se nourrissait de meurtre et de carnage, + Dont la rage guidait les farouches transports, + Dont le bras tant de fois ensanglanta ces bords, + A l'aspect d'un mortel, désarmée et tremblante, + Soupire et n'est déjà qu'une timide amante. + Calypso ne hait plus en ce funeste jour; + Le poignard à la main, elle implore l'Amour. + Qu'aisément tu surpris ma raison égarée! + De mon cœur imprudent je te livrai l'entrée. + Je respectai ces jours, ces jours infortunés, + Des piéges du trépas sans cesse environnés. + O souvenir cruel d'une ardeur insensée! + O pleurs! ô désespoir d'une amante offensée! + Télémaque!... Eucharis!... Détestables amans! + Malheureuse! Que faire en ces affreux momens! + Vous m'évitez en vain, je vole sur vos traces... + Mais que dis-je? Voudrais-je augmenter mes disgrâces? + Mes yeux pourraient-ils voir leurs transports amoureux. + Et leurs embrassemens insulter à mes feux? + Encor, si je pouvais, au gré de ma furie, + Briser le nœud cruel qui m'enchaîne à la vie, + Etouffer mes douleurs dans le sein du trépas... + Mais je ne peux mourir... Eh bien! toi, tu mourras! + Oui, je veux dans ton sang plonger ma main fumante, + Sous les yeux, dans les bras de ton indigne amante. + Oui, dans ses bras sanglans, ingrat, tu vas périr: + Elle triomphera de t'avoir vu mourir. + . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . + Dieux! vengez par mes mains son infidélité; + Je vous pardonne alors mon immortalité. + Non, c'est peu de la mort pour une telle offense; + Ah! par mon désespoir, jugez de ma vengeance. + Sombre divinité des malheureux amans, + Cruelle Jalousie, arme tous tes serpens; + Allume dans mon cœur tous les feux de la rage; + Je le soumets à toi, règne en moi sans partage; + Étouffe de l'amour les soupirs et les vœux: + C'en est fait, je me livre à tes plaisirs affreux; + Change en noire furie une timide amante; + Enhardis ce poignard dans ma main chancelante... + Que dis-je? Il n'est plus temps, il a dû m'échapper. + Eucharis, dans tes bras, il fallait le frapper. + O souvenir affreux! jour fatal à ma gloire, + Où ma présence même ennoblit sa victoire! + Je courais me venger et te percer le sein; + Elle vit le poignard qui tombait de ma main: + Elle vit expirer mon impuissante rage... + Qu'elle va détester ce funeste avantage! + Oui, sur elle je veux punir ta trahison: + Je veux de tes mépris lui demander raison. + Si tu veux adoucir le malheur qui l'accable, + Pour la justifier, cesse d'être coupable; + Viens me rendre le cœur qu'elle m'avait ravi. + Ah! si du repentir le crime était suivi, + Si tu venais enfin, terminant mon supplice, + Dans mes yeux attendris lire ton injustice; + Si ta bouche abjurait ta haine et ta fierté, + Je ne me souviendrais de ma divinité + Que pour rendre immortels tes feux et ma tendresse. + Viens désarmer mon bras, c'est l'Amour qui t'en presse + Viens régner avec moi. C'en est fait; oui, je veux + Que le dieu de mon cœur soit le dieu de ces lieux; + Que du bruit de mes feux l'univers retentisse; + Qu'à ma félicité tout l'Olympe applaudisse; + Qu'élevé désormais au rang des immortels, + Tu partages l'encens qu'on offre à mes autels. + Sous les berceaux fleuris de ce riant bocage, + Dans cet Olympe enfin, le céleste breuvage + Nous sera présenté par la main des amours; + Et seuls ils fileront la trame de nos jours. + Ne crains point qu'à leurs mains la Parque les ravisse; + Viens me rendre un bonheur qui jamais ne finisse; + Que d'éternels plaisirs scellent notre union... + Songe délicieux! charmante illusion! + Pouvez-vous un moment occuper ma pensée? + Ah! cessez d'abuser une amante insensée; + Pour mon cœur malheureux les plaisirs sont-ils faits? + Inutiles soupirs! inutiles souhaits! + Aveugle Calypso! déesse infortunée! + Hélas! à mon malheur je suis donc enchaînée! + Il faudra de regrets me nourrir chaque jour; + Je verrai tout finir, excepté mon amour. + Comment me dérober au feu qui me dévore? + Je retrouve partout le cruel qui m'abhorre. + Ton image importune irrite mes ennuis: + Présent, tu me fuyais; absent, tu me poursuis. + Peut-être apprendras-tu ma triste destinée; + Mais si tu sais les maux où tu m'as condamnée, + Si du moins la pitié peut encor t'attendrir, + Plains-moi, surtout plains-moi de ne pouvoir mourir. + + +L'HOMME DE LETTRES, + +DISCOURS PHILOSOPHIQUE. + + Nobles enfans des arts, vous que la gloire enflamme, + Qui, soigneux d'agrandir, de féconder votre âme, + Ajoutez en silence à ses trésors divers, + Pour la produire un jour aux yeux de l'univers: + Qui d'entre vous n'aspire à cet honneur suprême, + De servir les mortels en s'éclairant soi-même? + Laissez-moi contempler vos devoirs, vos destins, + Tous les droits que sur vous le ciel donne aux humains. + Ce sont vos sentimens que ma bouche répète; + Ils méritaient sans doute un plus digne interprète. + Ah! que ne puis-je au moins, retraçant leur grandeur, + Les peindre à tous les yeux, comme ils sont dans mon cœur! + Quelle est de ces rivaux l'ambition sublime? + Dans leurs travaux heureux quel espoir les anime? + C'est ce noble désir d'éclairer nos esprits, + De porter la vertu dans nos cœurs attendris; + Mais ce droit n'appartient qu'au mortel qu'elle inspire: + Lui seul peut sur notre âme exercer cet empire, + Lui seul dans notre sein lance des traits brûlans. + L'école des vertus est celle des talens; + Plus l'âme est courageuse et plus elle est sensible; + L'esprit reçoit de l'âme une force invincible; + Chaque vertu nouvelle ajoute à sa vigueur. + Courez à votre ami qu'opprime le malheur; + Par des soins généreux réveillez son courage, + Et des vertus ensuite allez tracer l'image. + Je les vois, respirant sous vos hardis pinceaux, + D'un charme inexprimable animer vos tableaux. + Vertu, sans vous aimer, quel mortel peut vous peindre? + S'il en existe un seul, ô Dieu! qu'il est à plaindre! + Sans cesse, en contemplant vos traits majestueux, + Devant son propre ouvrage il baissera les yeux; + En s'immortalisant, il flétrit sa mémoire, + Et consacre sa honte aux fastes de la gloire. + Mais de ces sentimens qui peut vous animer? + Dans votre âme à jamais comment les imprimer? + Sera-ce en les portant dans un monde frivole? + A d'absurdes égards il faut qu'on les immole. + Pourriez-vous soutenir, sans dégrader vos mœurs, + Le choc des préjugés, des vices, des erreurs, + Dont la foule en tout temps vous assiége et vous presse? + Fuyez: qu'attendez-vous? une vaine richesse? + Ce vil présent du sort serait trop acheté; + Vos cœurs perdaient, hélas! leur sensibilité, + Cette austère hauteur, ce courage inflexible + Qui porte un jugement sévère, incorruptible, + A l'homme, aux actions marque leur juste prix, + Et par la vérité subjugue les esprits. + Quel est ce malheureux qui d'un encens coupable + Fatigue lâchement un mortel méprisable? + Ose-t-il dispenser, de ses vénérables mains, + Ce trésor précieux, l'estime des humains? + Mes amis, jurons tous, dans ce temple où nous sommes[29], + De ne point avilir l'art de parler aux hommes, + De faire devant nous marcher la vérité, + De ne mentir jamais à la postérité, + De pouvoir dire un jour à cet arbitre auguste: + Jugez sur notre foi, votre arrêt sera juste. + C'est alors que l'on peut, par d'utiles écrits, + Des mortels incertains diriger les esprits. + Opinion, nos goûts, nos mœurs, sont ton ouvrage, + Dieu t'a soumis le monde, et te soumet au sage; + Du fond de sa retraite il t'impose des lois; + Tu marchais au hasard; il te guide à son choix; + Avec la vérité sa voix d'intelligence + Fonde, affermit, combat, renverse ta puissance. + Grands hommes, c'est à vous d'exercer son pouvoir; + Notre cœur appartient à qui sait l'émouvoir; + Vous avez de l'erreur détruit la tyrannie: + L'univers a changé devant votre génie. + Souvent à notre insu votre âme vit en nous, + Et la raison d'un seul est la raison de tous. + Laissez frémir la haine, et l'erreur, et l'envie; + Détruire un préjugé, c'est servir sa patrie. + La vérité défend le trône et les autels, + Et la fille des cieux ne peut nuire aux mortels, + Elle émousse les traits de l'ardent fanatisme, + Des tyrans de l'esprit combat le despotisme; + Jusqu'au milieu des cours elle va quelquefois + Démentir les flatteurs et détromper les rois. + Mais souvent, dans un siècle où l'on craint la lumière, + Le génie opprimé rampe dans la poussière; + L'orgueil intolérant en prive l'univers; + On le hait, on l'accable, on lui donne des fers: + On défend la pensée au seul être qui pense. + Vous qui des souverains partagez la puissance, + S'il est un vrai talent, par le sort opprimé, + Qui, faute d'un regard, languisse inanimé; + Craignez de l'avenir la terrible sentence; + Mais, non: votre pays vous a jugé d'avance. + Ah! si vous ignorez le prix des vrais talens, + Demandez-le à ces rois dont les soins vigilans, + Arrachant cette plante à son climat stérile, + Feront germer ses fruits sur un sol plus fertile. + Mais il reste un espoir aux talens méconnus: + C'est de répandre au moins l'exemple des vertus; + Cette gloire est certaine, et ne craint point d'outrage. + L'exemple des vertus est la dette du sage; + Ses écrits sont un don fait à l'humanité. + Que le mortel sensible, épris de leur beauté, + Las de voir des cœurs morts, leurs vices, leur bassesse, + Dans ces fiers monumens retrouvant sa noblesse, + Contemple avec transport les traits de sa grandeur, + Et cherche un doux asile auprès de votre cœur. + Eh bien! il faudra donc, dans cette lice immense, + Fatiguer, tourmenter ma pénible existence. + Pourquoi? pour embrasser une ombre qui s'enfuit, + Désespère à la fois celui qui la poursuit, + Celui qu'elle a trompé, celui qui la possède! + Cruelle illusion, qui m'échappe et m'obsède, + Qu'à travers mille écueils il me faudra chercher, + Que, jusque dans mes bras, on viendra m'arracher! + Heureux du moins, heureux, si la haine et l'envie, + Complices de ma mort et bourreaux de ma vie, + Souffrent que sur ma cendre on sème quelques fleurs, + Qui croissent auprès d'elle, et naissent quand je meurs! + Dieu! qu'entens-je? est-ce ainsi qu'on parle de la gloire? + S'élever par son âme, ennoblir sa mémoire, + Créer un nom fameux triomphant de la mort, + Que tout cœur né sensible entend avec transport; + Des vertus, des talens présenter l'assemblage + A nos regards charmés d'une si belle image! + Amis, la gloire existe, et ses droits sont certains. + Quand Dieu créa la terre et forma les humains, + Il fit naître la gloire, ainsi que lui féconde, + Lui commanda d'instruire et d'embellir le monde, + De mesurer les cieux, de subjuguer les mers, + Et lui commit le soin d'achever l'univers. + Que parlez-vous ici de fleurs sur votre cendre? + Sont-ce les seuls tributs que vous devez attendre? + La gloire est-elle ingrate? et ne la vois-je pas, + Quand vous marchez vers elle, accourir dans vos bras? + Ce sentiment si prompt d'involontaire estime, + Qu'arrachent les talens, que leur aspect imprime, + Que l'or ni les grandeurs n'excitent point en nous, + N'est-il pas votre bien? n'est-il pas fait pour vous? + Répandre avec chaleur son active pensée, + C'est la grandeur de l'âme au dehors annoncée, + Par des signes certains offerte à tous les yeux. + Arrachez, déchirez le voile injurieux, + Dont le sort veut couvrir cette empreinte divine, + Qui d'une âme choisie atteste l'origine. + Il faut juger les cœurs sans peser les destins: + Epictète est par l'âme égal aux Antonins. + Les beaux arts sont de tous l'immortel héritage; + Tous ont sur cet autel présenté leur hommage. + Voyez ce Richelieu, ce fier vengeur des lis, + Tonnant autour du trône où son maître est assis; + Il dispute à la fois, et d'une ardeur pareille, + L'Alsace à l'empereur, et le Cid à Corneille. + Ah! vous m'ouvrez les yeux, vous entraînez mes pas. + Mais, quoi! tous ces écueils, ces malheurs, ces combats! + La haine qui se tait! la basse calomnie + Sans cesse repoussée et sans cesse impunie! + L'homme vil et puissant qui, pour percer mon cœur, + D'une main subalterne achète la fureur! + Eh bien! que craignez-vous? Un bras plus redoutable + Vous couvre d'une égide auguste, impénétrable. + Le jugement public: voilà votre vengeur, + Votre ami, votre appui, votre consolateur; + Je le vois vous conduire au fond d'un sanctuaire, + Dont rien ne brisera l'invincible barrière. + Sous ce puissant abri, placez-vous par vos mœurs. + C'est là qu'on peut braver les absurdes rumeurs, + De l'orgueil forcené la vengeance hautaine, + Voir en pitié la rage, et sourire à la haine. + Ah! plutôt saisissons un espoir plus heureux: + Il est, il est encor des mortels généreux + Dont l'amitié touchante, active et courageuse + Défendra hautement votre vie orageuse, + Soutiendra les assauts du superbe oppresseur, + Et sera de vos jours l'orgueil et la douceur. + Quel prix plus glorieux? que faut-il davantage? + J'embrasse avec transport ce fortuné présage; + Mais l'avoûrai-je enfin? il me faut un bonheur + Qui s'attache à mon être, et qui tienne à mon cœur. + Eh! ne l'avez-vous pas? quoi donc! cette âme immense + Qui sait trouver en soi sa plus vive existence, + Qui tend tous ses ressorts, qui s'agite en tous sens, + Qui voudrait même en vain réprimer ses élans, + De ses propres plaisirs n'est-elle pas la mère? + Ces morts, dont la raison nous guide et nous éclaire, + Ne vont-ils pas dans nous verser leurs sentimens, + De leurs cœurs enflammés rapides mouvemens? + S'emparer de leur âme et l'égaler peut-être, + Fixer, éterniser chaque instant de son être, + Est-il un sort plus doux, un plaisir plus touchant? + Conserve-moi, grand dieu! le fortuné penchant + Qui place dans moi seul mon bonheur, ma richesse, + M'arrache aux passions d'une ardente jeunesse, + Et trompant de mon cœur la sensibilité, + De ses feux sans péril nourrit l'activité. + Tout n'appartient-il pas au mortel né sensible? + Il est de l'univers possesseur invisible; + Il va, de tous les arts, par un heureux larcin, + Dérober les trésors, les renferme en son sein: + Tout est vivant pour lui; son âme active et pure + Existe dans chaque être et remplit la nature, + Partout de son bonheur va saisir l'aliment, + Le dévore et s'enfuit avec un sentiment. + Un autre don du ciel ornera votre vie. + Imagination, compagne du génie, + Toi, dont la main brillante et prodigue de fleurs + Étend sur l'univers tes riantes couleurs! + Le génie entouré de tes heureux prestiges, + Sous tes yeux, à ta voix enfante des prodiges. + Sur ton aile rapide il vole dans les cieux, + Embrasse d'un coup d'œil tous les temps, tous les lieux; + Des empires détruits il revoit l'origine, + Le choc de leurs destins, leur grandeur, leur ruine; + Parcourt avidement tous ces tableaux divers + Qu'aux regards des mortels les siècles ont offerts, + La nature et ses jeux, ses travaux, ses caprices, + Miracles échappés à ses mains créatrices, + Le combat et l'accord de tous les élémens, + Le sillon de l'éclair et la fuite des vents. + Voici l'instant propice; il s'agite, il s'enflamme; + Un nouvel univers va sortir de son âme: + De ce monde nouveau les élémens pressés + D'abord sont au hasard et sans ordre entassés: + L'imagination plane sur cet abîme; + Le cahos fuit, tout naît, chaque germe s'anime; + L'esprit actif et prompt, dans un rapide élan, + Du monde qu'il médite a dessiné le plan; + Tout s'arrange: l'idée informe, languissante, + Appelle autour de soi l'image obéissante: + Soudain l'image accourt, et par d'heureux accords, + Vient s'unir à l'idée, et lui donner un corps. + Tous les traits sont marqués; les couleurs s'assortissent; + Sous de rians pinceaux les êtres s'embellissent, + Et placés avec art, contrastés avec choix, + Sous l'œil du créateur se pressent à la fois. + Il frémit, il palpite; et son âme ravie + Sent l'ivresse sublime et l'orgueil du génie. + Eh bien! avec ce sens, cet instinct merveilleux, + Pouvez-vous, sans rougir, vous croire malheureux? + Ah! bénissez plutôt ce fortuné partage: + Aux vertus à jamais consacrez en l'usage. + Vivez pour la patrie et pour l'humanité, + Pour l'amitié, la gloire et la postérité; + De vos cœurs avec soin défendez la noblesse; + D'un sentiment jaloux repoussez la bassesse: + Chérissons le rival qui peut nous surpasser: + Montrez-moi mon vainqueur, et je cours l'embrasser. + De la lice à l'envi franchissez la barrière, + Et vous direz un jour, au bout de la carrière: + «Le destin m'opprimait, et moi, je l'ai vaincu; + J'ai senti l'existence, et mon cœur a vécu.» + + [29] L'Académie française, pour laquelle cet ouvrage a été + composé en 1765. + + +BACAROLE + +IMITÉE DE L'ITALIEN. + + Aux bords fleuris d'une fontaine, + J'ai vu, dans les bras du sommeil, + Des cœurs la jeune souveraine, + L'œil demi-clos, le teint vermeil: + Ah! qu'en dormant elle était belle! + Que son réveil me charmera! + Besoin d'amour dort avec elle; + Avec elle il s'éveillera. + + Sa bouche a l'éclat de la rose, + Qu'au premier souffle du printemps, + Avril respire, fraîche éclose + Du sein des frimats expirans: + Ah! qu'en dormant elle était belle! + Que son réveil me charmera! + Besoin d'amour dort avec elle; + Avec elle il s'éveillera. + + Sur sa main sa tête appuyée + Ressemble au lis qui mollement, + Sur sa tige aux vents déployée, + Reste penché languissamment. + Ah! qu'en dormant elle était belle! + Que son réveil me charmera! + Besoin d'amour dort avec elle; + Avec elle il s'éveillera. + + Et sous cette gaze mouvante + Que soulève un zéphir malin, + Palpite une gorge naissante + Qu'envîrait la fleur du matin. + Ah! qu'en dormant elle était belle! + Que son réveil me charmera! + Besoin d'amour dort avec elle + Avec elle il s'éveillera. + + Sa longue et blonde chevelure, + Errant au caprice du vent, + Tantôt flotte sur sa figure, + Et tantôt sur son col descend. + Ah! qu'en dormant elle était belle! + Que son réveil me charmera! + Besoin d'amour dort avec elle; + Avec elle il s'éveillera. + + Morphée, ô toi par qui reposent + Tant d'appas offerts à mes yeux, + Permets qu'en son sein je dépose + L'ardeur des plus aimables feux. + Ah! qu'en dormant elle était belle! + Que son réveil me charmera! + Besoin d'amour dort avec elle; + Avec elle il s'éveillera. + + De nos baisers le doux échange + Dans son cœur portera l'amour: + Transports charmans! divin mélange! + Je vous devrai mon plus beau jour. + Ah! qu'en dormant elle était belle! + Que son réveil me charmera! + Besoin d'amour dort avec elle; + Avec elle il s'éveillera. + + +L'HEUREUX TEMPS. + + Temps heureux où régnaient Louis et Pompadour! + Temps heureux où chacun ne s'occupait en France + Que de vers, de romans, de musique, de danse, + Des prestiges des arts, des douceurs de l'amour! + Le seul soin qu'on connût était celui de plaire; + On dormait deux la nuit, on riait tout le jour; + Varier ses plaisirs était l'unique affaire. + A midi, dès qu'on s'éveillait, + Pour nouvelle on se demandait + Quel enfant de Thalie, ou bien de Melpomène, + D'un chef-d'œuvre nouveau devait orner la scène; + Quel tableau paraîtrait cette année au Salon; + Quel marbre s'animait sous l'art de Bouchardon; + Ou quelle fille de Cythère, + Astre encore inconnu, levé sur l'horison, + Commençait du plaisir l'attrayante carrière. + On courait applaudir Dumesnil ou Clairon, + Profiler des leçons que nous donnait Voltaire, + Voir peindre la nature à grands traits par Buffon. + Du profond Diderot l'éloquence hardie + Traçait le vaste plan de l'Encyclopédie; + Montesquieu nous donnait l'esprit de chaque loi; + Nos savans, mesurant la terre et les planètes, + Eclairant, calculant le retour des comètes, + Des peuples ignorans calmaient le vain effroi. + La renommée alors annonçait nos conquêtes; + Les dames couronnaient, au milieu de nos fêtes, + Les vainqueurs de Lawfeld et ceux de Fontenoy. + Sur le vaisseau public, les passagers tranquilles + Coulaient leurs jours gaîment dans un heureux repos, + Et sans se tourmenter de soucis inutiles, + Sans interroger l'air, et les vents et les flots, + Sans vouloir diriger la flotte, + Ils laissaient la manœuvre aux mains des matelots, + Et le gouvernail au pilote. + + +LA VIE DE PARIS. + + En se cherchant, il semble qu'on s'évite. + On rentre chez soi très-content, + Quand un portier intelligent + De part ou d'autre a sauvé la visite. + On a beaucoup d'amis, mais c'est sans liaison; + Bref, le choix étant nul dans la foule indiscrète + Qu'on adopte sans goût, qu'on quitte sans façon, + De visages nouveaux sans cesse on fait emplète, + Et c'est ce qu'on appelle ici tenir maison. + On entre en scène à dix-huit ans, + Dans le monde on se précipite: + Une femme vous prend, vous promène et vous quitte. + Bientôt mon grand enfant à ses pareils déplaît; + L'homme forme le fruit, et le vieillard le hait. + Que devenir? errant à l'aventure, + Isolé dans le tourbillon, + La liberté du jeu lui paraît la plus sûre; + Il s'y livre d'abord par ton; + Et le désœuvrement entraînant l'habitude, + A trente ans vous voyez un sot + Qui, pour avoir vécu trop tôt, + Gémit dans le chagrin et la décrépitude. + + +IMITATION D'OVIDE. + + Je ne sais point porter de chaînes éternelles, + Et j'ose me vanter de ma légèreté: + Quand l'univers nous offre tant de belles, + Pourquoi n'aimer qu'une beauté? + Si je vois une fille innocente et tranquille, + Qui baisse ses regards sur un sein immobile, + Son timide embarras, sa naïve candeur, + Sont des pièges cachés qui surprennent mon cœur. + Si, marchant d'un air leste et la tête assurée, + Attaquant, provoquant la jeunesse enivrée, + Laïs vient à paraître, elle enflamme mes sens; + J'ai bientôt oublié ma modeste bergère, + Et c'est la volupté, c'est l'art que je préfère, + Afin de savourer des plaisirs différens. + Du haut de sa grandeur, de sa tige éclatante, + J'aime à faire descendre une superbe amante; + Et je crois, triomphant d'elle et de ses aïeux, + M'élever dans ses bras jusques au sein des dieux. + Tu n'as pas moins de droits sur mon âme inconstante, + Toi, dont l'esprit orné rend l'entretien charmant: + Aux plaisirs de l'amour se borne l'ignorante, + Et ses soins délicats flattent un tendre amant. + Que la voix de Cloé me pénètre et me touche! + Quel plaisir, quand le cœur et l'oreille sont pris, + D'interpréter, par un baiser surpris, + Les sons pleins de douceur qui sortent de sa bouche! + Je ne puis voir, sans un trouble soudain, + Dans les bras d'une belle une harpe enlacée, + Et mon œil suit en feu, sur la corde pincée, + Le jeu vif et brillant d'une charmante main. + Les grâces de Cinthie et sa taille légère + M'offrent les souvenirs des nymphes de nos bois; + Et quand ses pas hardis l'enlèvent de la terre, + Je voudrais, embrassant sa taille entre mes doigts, + La porter en triomphe aux bosquets de Cythère. + Le frais matin de la beauté, + Les premiers jours de sa naissance, + Portent, dans mon sein agité, + La plus active effervescence. + Son été même a des charmes pour moi. + O femmes! je ne vis que pour vous dans le monde; + Mais j'aime à partager l'encens que je vous doi, + Et la brune me rend infidèle à la blonde: + Mon cœur ne brave pas un seul de vos attraits. + Enfin, quelque beauté que l'on cite dans Rome, + Que l'univers possède et l'univers renomme, + Elle est d'abord l'objet de mes ardens souhaits; + Et comme un nouvel Alexandre, + Animé d'un feu tout divin, + Dans mon ambition, prêt à tout entreprendre, + Je voudrais conquérir le monde féminin. + + +LE PARADIS. + + L'autre monde, Zelmis, est un monde inconnu, + Où s'égare notre pensée; + D'y voyager sans fruit la mienne s'est lassée; + Pour toujours j'en suis revenu. + J'ai vu, dans ce pays des fables, + Les divers paradis qu'imagina l'erreur: + Il en est bien peu d'agréables; + Aucun n'a satisfait mon esprit et mon cœur. + Vous mourez, nous dit Pythagore; + Mais sous un autre nom vous renaissez encore, + Et ce globe à jamais est par vous habité. + Crois-tu nous consoler par ce triste mensonge, + Philosophe imprudent et jadis trop vanté? + Dans un nouvel ennui ta fable nous replonge. + Mais à notre avantage on dit la vérité. + Celui-là mentit avec grâce, + Qui créa l'Elysée et les eaux du Léthé. + Mais dans cet asile enchanté, + Pourquoi l'amour heureux n'a-t-il pas une place? + Aux douces voluptés pourquoi l'a-t-on fermé? + Du calme et du repos quelquefois on se lasse; + On ne se lasse point d'aimer et d'être aimé. + Le dieu de la Scandinavie, + Odin, pour plaire à ses guerriers, + Leur promettait, dans l'autre vie, + Des armes, des combats et de nouveaux lauriers. + Attaché dès l'enfance aux drapeaux de Bellone, + J'honore la valeur, à d'Estaing j'applaudis; + Mais je pense qu'en paradis + On ne doit plus tuer personne. + Un noble espoir séduit le nègre infortuné, + Qu'un marchand arracha des déserts de l'Afrique. + Courbé sous un joug despotique, + Dans un long esclavage il languit enchaîné. + Mais quand la mort propice a fini ses misères, + Il revole joyeux au pays de ses pères, + Et cet heureux retour est suivi d'un repas. + Pour moi, vivant ou mort, je reste sur vos pas. + Non, Zelmis, après mon trépas, + Je ne chercherai point les bords qui m'ont vu naître: + Mon paradis ne saurait être + Aux lieux où vous ne serez pas. + Jadis au milieu des nuages + L'habitant de l'Ecosse avait placé le sien. + Il donnait à son gré le calme ou les orages; + Des mortels vertueux il cherchait l'entretien; + Entouré de vapeurs brillantes, + Couvert d'une robe d'azur, + Il aimait à glisser sous le ciel le plus pur, + Et se montrait souvent sous des formes riantes. + Ce passe-temps est assez doux; + Mais de ces sylphes, entre nous, + Je ne veux point grossir le nombre, + J'ai quelque répugnance à n'être plus qu'une ombre; + Une ombre est peu de chose, et les corps valent mieux; + Gardons-les. Mahomet eut grand soin de nous dire + Que, dans son paradis, on entrait avec eux. + Des houris c'est l'heureux empire; + Là, les attraits sont immortels; + Hébé n'y vieillit point; la belle Cythérée, + D'un hommage plus doux constamment honorée, + Y prodigue aux élus des plaisirs éternels. + Mais je voudrais y voir un maître que j'adore: + L'Amour qui donne seul un charme à nos désirs, + L'Amour qui donne seul de la grâce aux plaisirs. + Pour le rendre parfait, j'y conduirais encore + La tranquille et pure Amitié, + Et d'un cœur trop sensible elle aurait la moitié. + Asile d'une paix profonde, + Ce lieu serait alors le plus beau des séjours; + Et ce paradis des amours, + Si vous vouliez, Zelmis, on l'aurait en ce monde. + + +LA VIEILLE DE SEIZE ANS. + + Lise à quinze ans plut et fut peu cruelle; + Mais Lise, hélas! fut quittée à seize ans. + La pauvre enfant alors, n'amusant qu'elle, + Crut d'être aimable avoir passé le temps. + + Son miroir même, à ses yeux pleins de larmes, + Ne montrait plus ni beauté, ni fraîcheur; + Toute charmante, elle pleurait ses charmes + Et cet air simple exprimait son erreur. + + J'avais quinze ans, quand tu me trouvais belle; + Un an détruit ma beauté, ton ardeur. + Mon cœur, hélas! t'aime encore, infidèle! + Mais à seize ans peut-on offrir son cœur? + + Tu me pressais, quel feu!.. quelle tendresse!.. + Mais j'ai seize ans; adieu tous tes désirs! + Du doux plaisir je sens encore l'ivresse; + Mais j'ai seize ans; adieu tous tes plaisirs! + + Quoi! vingt printemps que toi-même as vu naître, + A tous les yeux n'ont fait que t'embellir! + Moi, j'ai seize ans, je n'ose plus paraître; + Un an d'amour a donc pu me vieillir? + + Hier Damon, qui me poursuit sans cesse, + M'offrait un cœur tout prêt à s'enflammer; + Allez, lui dis-je, allez à la jeunesse; + Moi j'ai seize ans, on ne doit plus m'aimer. + + Mais non, cruel, reviens à ta bergère, + Reviens, pardonne à mes seize printemps; + S'il faut quinze ans, perfide, pour te plaire, + Viens, dans tes bras j'aurai toujours quinze ans. + + +CANDIDE. + + Candide est un petit vaurien + Qui n'a ni pudeur ni cervelle; + A ses traits on reconnaît bien + Frère cadet de la Pucelle. + Leur vieux papa, pour rajeunir, + Donnerait une belle somme; + Sa jeunesse va revenir, + Il fait des œuvres de jeune homme. + Tout n'est pas bien: lisez l'écrit, + La preuve en est à chaque page, + Vous verrez même en cet ouvrage + Que tout est mal comme il le dit. + + +LA BOHÉMIENNE. + + Pour connaître le sort des maîtres des humains, + Mon art ne m'est pas nécessaire; + C'est sur le front des rois que je lis leurs destins: + L'oracle est sûr, et mon art doit se taire. + A l'aspect de ce jeune roi, + L'avenir se dévoile à mes yeux sans mystère; + Son sort est d'être heureux, d'être aimable, de plaire, + Et tous les cœurs l'ont prédit avant moi. + Peuple, à qui sa présence est chère, + En ces lieux retenez ses pas; + Un roi qu'on aime et qu'on révère + A des sujets en tous climats: + Il a beau parcourir la terre, + Il est toujours dans ses états[30]. + + [30] Ces vers furent chantés en présence du roi de Danemarck, + pour lequel ils avaient été composés en 1768, pendant le séjour + de ce monarque à Paris. + + + SUR L'ÉLECTION DE MM. LEMIERRE ET DE TRESSAN, A L'ACADÉMIE + FRANÇAISE. + + Honneur à la double cédule + Du sénat dont l'auguste voix + Couronne, par un digne choix, + Et le vice et le ridicule. + + + SUR LA TRAGÉDIE DE CORIOLAN, PAR LAHARPE, DONT LES COMÉDIENS + DONNÈRENT UNE REPRÉSENTATION AU BÉNÉFICE DES PAUVRES, LE 3 MARS + 1784. + + Pour les pauvres la comédie + Donne une pauvre tragédie; + Nous devons tous en vérité + Bien l'applaudir par charité. + + +LE SIÈCLE A DU CARACTERE. + + L'histoire en a la preuve en mains, + C'est l'exemple qui fait les hommes. + Si Dieu renvoyait les Romains + Dans le pauvre siècle où nous sommes, + Caton tournerait à tout vent, + Lucrèce serait une fille, + Messaline irait au couvent, + Et Brutus même à la Bastille. + + +L'ABBÉ CHAULIEU ET LE CARDINAL BERNIS. + + Chaulieu, disciple d'Epicure, + Et des grâces heureux amant, + Quand tu chantais si tendrement + Ces vers, enfans de la nature, + Qui t'inspirait? le sentiment. + O toi, qui veux suivre ses traces, + Abbé galant et délicat, + Dont les pinceaux donnent aux grâces, + Cet air coquet de ton état, + Qui t'inspire cette finesse, + Ces traits choisis, cet agrément, + Qui voilent le raisonnement, + Et font badiner la tendresse? + Tu me réponds: le sentiment. + Mais viens sur la verte fougère + Voir folâtrer cette bergère; + Quelle tendre simplicité! + Son amour lui sert de parure; + Il rend touchante sa beauté; + On la prendrait pour la nature + Sous les traits de la volupté. + Ne dis-tu pas: telle est la muse + De Chaulieu, cet aimable auteur; + Il me touche, lorsqu'il m'amuse; + Son esprit ne parle qu'au cœur. + S'il tient en main sa tasse pleine, + Il est Bacchus, je suis Silène. + Lorsque sur les lèvres d'Iris, + Il cueille ces baisers humides, + Dont les plaisirs vifs et perfides + Suspendent tous les sens surpris, + Et livrent les nymphes timides + A leurs satyres enhardis, + Mon âme s'enivre avec elle, + Des torrens de sa volupté. + Je songe... Plus d'une beauté + Sait les nuits que je me rappelle. + S'il cesse d'être Anacréon, + Pour s'instruire chez Epicure, + Il détruit la demeure obscure + Où l'erreur voyait l'Achéron. + A sa voix mon cœur se rassure, + Et mes plaisirs bravent Pluton. + Plus froid, éblouis davantage; + Bernis, je vois dans ton ouvrage + Autant d'éclat et moins d'appas; + Ton esprit obtient mon suffrage, + Mais mon cœur ne le donne pas. + Ta muse est l'adroite coquette + Qui sait placer un agrément, + Faire jouer un diamant, + Femme adorable, un peu caillette, + Toujours en habit arrangé, + Possédant l'art de la toilette, + Et redoutant le négligé. + + +LES JEUNES GENS DU SIÈCLE. + + Beautés qui fuyez la licence, + Evitez tous nos jeunes gens; + L'Amour a déserté la France + A l'aspect de ces grands enfans. + Ils ont, par leur ton, leur langage, + Effarouché la volupté, + Et gardé pour tout apanage + L'ignorance et la nullité; + Malgré leur tournure fragile, + A courir ils passent leur temps; + Ils sont importuns à la ville, + A la cour ils sont importans; + Dans le monde en rois ils décident, + Au spectacle ils ont l'air méchant; + Partout leurs sottises les guident, + Partout le mépris les attend. + Pour eux les soins sont des vétilles, + Et l'esprit n'est qu'un lourd bon sens; + Ils sont gauches auprès des filles, + Auprès des femmes indécens. + Leur jargon ne pouvant s'entendre, + Si leur jeunesse peut tenter + Ceux que le besoin a fait prendre, + L'ennui bientôt les fait quitter. + Sur leurs airs et sur leur figure + Presque tous fondent leur espoir; + Ils font entrer dans leur parure + Tout le goût qu'ils pensent avoir. + Dans le cercle de quelques belles + Ils vont s'établir en vainqueurs; + Mais ils ont toujours auprès d'elles + Plus d'aisance que de faveurs. + De toutes leurs bonnes fortunes + Ils ne se prévalent jamais, + Leurs maîtresses sont si communes, + Que la honte les rend discrets. + Ils préfèrent, dans leur ivresse, + La débauche aux plus doux plaisirs, + Et goûtent sans délicatesse + Des jouissances sans désirs. + Puissent la volupté, les grâces, + Les expulser loin de leur cour, + Et favoriser en leurs places + La gaîté, l'esprit et l'amour! + Les déserteurs de la tendresse + Doivent-ils goûter ses douceurs? + Quand ils dégradent la jeunesse, + En doivent-ils cueillir les fleurs? + + +VERS COMPOSÉS + +A L'OCCASION DE LA FÊTE DE M. DE VAUDREUIL. + + Du patronage il faut chanter la fête: + A votre tour, Saint-Joseph, aujourd'hui + Qu'à vous louer ici chacun s'apprête! + Chacun de nous en vous trouve un appui. + Celui qu'on vit jadis en Galilée, + Benin mari, s'endormir en son lit, + Quand près de lui Marie, un peu troublée, + Dévotement cachait le Saint-Esprit, + N'est point le saint qu'aujourd'hui ma voix chante; + J'aime l'hymen, mais je hais un mari, + Qui, sourd aux vœux d'une beauté touchante, + Dort aux transports d'un cœur qui le trahit. + Que l'innocent, armé de sa verloppe, + Joigne sans art les ais mal assortis + Du vieux sapin qui forme son échoppe, + J'en suis fâché: les grâces et les ris, + Par cette fente en sa couche introduits, + Des doux plaisirs allumeront l'amorce; + Et son honneur, par le ciel compromis, + Piteusement reçoit plus d'une entorse. + Quoiqu'en ce monde il soit plus d'un Joseph, + Au vieux patron le mien point ne ressemble; + De son honneur il a gardé la clef; + Cornes au front pour lui font triste ensemble; + Il n'est besoin, quand l'amour éveillé + Des voluptés ouvre l'ardente coupe, + Qu'un doux pigeon tout à coup révélé + Entre les draps se glisse et monte en poupe; + Il n'est pour lui d'esprit si merveilleux, + Qu'il ne surpasse en exploits amoureux; + Prompt sans désirs, il n'attend point qu'un autre + Cueille en son lieu la rose du plaisir; + L'amour n'a point de plus ardent apôtre, + Et l'amitié de plus noble visir. + Chantons en chœur, amis, chantons la fête + De ce Joseph pour nous si précieux; + Qu'à le louer chacun de nous s'apprête, + Qu'un gai refrain charme ce jour heureux. + . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . + Docile aux vœux de son cœur éperdu + Amour pour lui fait de plus doux miracles, + Entre ses mains son arc toujours tendu, + D'un trait brûlant, perce tous les obstacles; + Et nul oiseau par l'amour alléché + N'est en son lit entre deux draps couché, + Sinon l'oiseau qui, d'une aile légère, + Message au bec, court au sein des hasards, + De Cythérée aimable messagère, + Porter au loin un billet doux à Mars; + Ou bien aussi le maître de l'aurore, + Qui, fier des feux dont son front se décore, + Avec orgueil chante, au sein de sa cour, + Les longs transports de son prodigue amour; + Ou bien l'oiseau que le bon La Fontaine + Met dans les mains de certaine beauté, + Quand tout à coup, de soupçons agité, + Auprès du lit où la belle incertaine + Rêve l'amour dont la réalité + Naguère encor parfumait son haleine; + Mère en courroux et respirant à peine, + Paraît et voit, dans ce simple appareil + De deux amans que charme le sommeil, + Sa fille aux bras d'un superbe jeune homme, + Beau comme Adam avant qu'il eût mangé + Le pepin vert de la première pomme; + Et près de lui, côte à côte rangés, + Les charmes nus de sa fille endormie, + Rêvant d'amour, d'espoir et d'insomnie. + + +MADRIGAL. + + Elle est à moi, si parfaitement toute, + Qu'elle et nul autre en elle n'ont plus rien, + Et je n'aurai moins tort d'en faire doute, + Qu'elle à penser qu'on puisse être plus sien. + Aucun ennui n'a su troubler mon bien; + Rien qui m'afflige et rien que je redoute; + Hors qu'il me peine à me trop souvenir + D'un qui l'avait pour maîtresse choisie, + Et rien que mal n'a pu d'elle obtenir; + Mais mal et bien m'en doit appartenir, + Et du passé je suis en jalousie. + + +A M. DE M***, + + Qui m'avait envoyé une Tasse de porcelaine avec un quatrain, où + il me recommandait de ne pas imiter Diogène. + + On boit commodément aux sources du Permesse + Dans ce brillant émail, présent de votre main. + De feu Pibrac vous prêchez la sagesse, + Mais vous tournez beaucoup mieux un quatrain. + Votre morale très-humaine + Assure à vos conseils plus de succès qu'aux siens. + De suivre vos leçons vous donnez les moyens; + Jamais sage avant vous n'avait pris cette peine. + Je ne cours point après la pauvreté. + D'un cynisme orgueilleux c'est l'absurde manie; + Il suffit de la voir avec tranquillité: + La souffrir, c'est vertu; la chercher, c'est folie. + Ce fou de Diogène est trop sage pour moi: + J'aime sa fermeté, son mépris pour la vie; + Mais son manteau percé ne m'irait point, je croi: + La besace est de trop, je n'ai point ce beau zèle; + On est pauvre, on est sage, on est heureux sans elle; + Sans la besace enfin je prétends au bonheur. + Ah! plaignez-le avec moi d'une plus triste erreur; + Il n'avait point d'amis, ce n'est point là mon maître; + J'aurais fui ce beau sage. Un ami, c'est mon bien; + Mes vœux l'auraient cherché trop vainement peut-être, + Et sa lanterne, hélas! ne m'eût servi de rien. + + +VERS A M***. + + Je serai quitte dans huitaine + De mon dramatique démon; + Et je prétends, l'autre semaine, + Congédier ma Melpomène, + Et voir ta petite maison. + De ta charmante Madelaine + La fête approche, me dit-on; + Embrasse pour moi sans façon + Cette aimable et tendre chrétienne; + Fais-lui, de grâce, un beau sermon + Sur son goût pour la pénitence; + Détourne-la de l'abstinence; + De la table cours dans ses bras, + Et mets-lui sur la conscience + Tous les péchés que tu pourras. + De ma morale un peu friponne + Peut-être tu t'étonneras; + J'en rougis, mais il est des cas + Où ma gravité m'abandonne: + Quelquefois même je soupçonne + Qu'Aristippe vaut bien Zénon, + Et qu'après tout, le vieux Caton + Eut moins de plaisir que Pétrone. + + +A MADAME ***, + +SUR UNE LOTERIE. + + J'ose espérer quelque bonheur: + Votre nom, si cher à mon cœur, + Doit être cher à la fortune. + Pour vaincre sa haine importune, + Mon nom peut-il mieux s'assortir? + De nos désirs elle se joue; + Mais si l'Amour tournait la roue, + Je verrais le vôtre en sortir. + Ah! pourquoi de la loterie + L'Amour n'est-il pas directeur! + Il saurait, adroit imposteur, + Par une aimable tricherie, + Vous soustraire à l'étourderie + Du hasard, autre escamoteur, + Dont on adore les caprices; + Des destins, par vous plus propices, + Je partagerais la faveur: + Pour être heureux selon mon cœur, + Il faut l'être sous vos auspices. + + +A CELLE QUI N'EST PLUS. + + Dans ce moment épouvantable, + Où des sens fatigués, des organes rompus, + La mort avec fureur déchire les tissus, + Lorsqu'en cet assaut redoutable + L'âme, par un dernier effort, + Lutte contre ses maux et dispute à la mort + Du corps qu'elle animait le débris périssable; + Dans ces momens affreux où l'homme est sans appui, + Où l'amant fuit l'amante, où l'ami fuit l'ami, + Moi seul, en frémissant, j'ai forcé mon courage + A supporter pour toi cette effrayante image. + De tes derniers combats j'ai ressenti l'horreur; + Le sanglot lamentable a passé dans mon cœur; + Tes yeux fixes, muets, où la mort était peinte, + D'un sentiment plus doux semblaient porter l'empreinte, + Ces yeux que j'avais vus par l'amour animés, + Ces yeux que j'adorais, ma main les a fermés! + + +IMITÉ DE L'ANTHOLOGIE. + + Vénus sortait des bras de son amant: + Une agraffe de sa cuirasse + Au bras de la déesse a laissé quelque trace. + Diane vint, et méchamment, + Aux Dieux, par un seul mot, découvrit le mystère. + Voyez, dit-elle avec douceur, + Voyez comment un téméraire, + Un Diomède encor ose blesser ma sœur! + + +A MADAME ***. + + On ne vit qu'à trente ans: tel est votre système; + C'est celui de mon cœur depuis que je vous aime. + Mes plus chers souvenirs, mes momens les plus doux, + Me laissent le regret d'avoir vécu sans vous: + J'ai connu des plaisirs et j'ai perdu ma vie. + Elle commence à vous; elle est à son printemps: + Un sentiment de vous m'a rendu mes beaux ans. + Possédez à jamais mon âme rajeunie. + Vos grâces, votre esprit, vos vertus, vos talens, + Eterniseront mon ivresse; + Elle épure mes sentimens; + Et le délire de mes sens + Est approuvé par la sagesse. + + +A MADAME ***, + +EN LUI ENVOYANT UN CHIEN. + + Vous l'aimerez; il passera sa vie + A vos pieds ou sur vos genoux; + Près du chevet peut-être... Ah! je lui porte envie + Sur les soins d'adoucir les tourmens d'un jaloux. + + +MOTIFS DE MON SILENCE. + + Je touche au midi de mes ans, + Et je me dois tous mes instans + Pour jouir, non pour faire un livre. + Ami, penser, sentir, c'est vivre: + Ecrire, c'est perdre du temps. + + +IMITATION DE MARTIAL. + + J'ai fui loin de la ville, Ariste, et pour jamais: + J'ai vu votre surprise, et je vous la pardonne. + Quitter Rome et ses jeux, son cirque, son palais! + Tout Romain de nos jours, en pareil cas, s'étonne. + Ecoutez mes raisons; vous jugerez après. + Dans Rome, l'or payait mon étroit domicile: + Sans frais, j'ai dans les champs agrandi mon asile. + Une cendre économe, en mon humble foyer, + Réprimait la chaleur d'un ruineux brasier: + Ici la flamme brille, et le chêne et le hêtre + Pétille impunément dans un âtre champêtre. + Chez vous, à chaque pas, ma bourse décroissait; + Chacun de mes besoins, vivre m'appauvrissait: + Du luxe de mon champ ma table est décorée; + De mon rustique habit j'admire la durée. + Pour chercher vos plaisirs et quelquefois l'ennui, + On me vit me contraindre et dépendre d'autrui; + Je dépens de moi seul pour être heureux et sage, + Et j'ai fait loin des cours ma fortune au village. + Cultivez donc les grands: demandez-leur en vain, + Ce qu'en changeant de lieu vous obtenez soudain! + + +AUTRE DU MÊME. + + J'ai dit, belle Aglaé, partout et constamment, + Que Cléon, votre ami, n'était point votre amant; + Et j'avais presque dans le monde + Établi mon opinion; + Mais, votre mari mort, vous épousez Cléon: + Que voulez-vous que je réponde? + + +AUTRE DU MÊME. + + Recherché par les grands, invité par les belles, + Vous négligez peut-être un peu trop l'amitié, + Qui vaut mieux qu'eux, qui vaut mieux qu'elles: + Vous le disiez jadis, vous l'avez oublié. + + Adieu: jouissez bien de toute votre gloire; + Brillez dans les salons; réussissez, plaisez, + Gardez-vous cependant de vous en faire accroire; + On ne vous aime point, Damis: vous amusez. + + +MORALITÉ. + + Brillante et vaine ambition, + Et vous, gloire, émulation, + Que l'on vante et qu'on déifie, + Vous êtes l'honorable nom + Et de l'orgueil et de l'envie: + Du cœur vous êtes le poison, + Et le tourment de notre vie. + + +ÉPIGRAMME. + + J'aimai Damis dès ma jeunesse: + Zèle, bienfaits, soins délicats, + Ont prouvé pour lui ma tendresse; + Eh bien! Damis ne m'aime pas. + Il me voit; il m'écrit, me loue: + Je me plaindrais injustement. + Jamais personne, je l'avoue, + Ne fut ingrat si décemment. + + +AUTRE. + + Un théologien expert, + Célèbre par le syllogisme, + Prétendait convertir Robert, + Et le guérir de l'athéisme. + Mais voyez à quoi cela sert? + C'est beaucoup que le bon Robert + Veuille se réduire au déisme, + Encore dit-il qu'il y perd. + + +SUR UN MARI. + + L'heureux époux! que son sort est charmant! + Il est trompé, si bien, si finement! + Il est si sûr de sa tendre Égérie, + Que, si l'hymen s'engage avec serment + A m'accorder le même aveuglement, + Sur mon honneur, demain je me marie. + + +VERS + + MIS AU BAS DU PORTRAIT DE MIRABEAU. + + Peintre de Frédéric, il a jugé ses lois, + Et soumis l'héroïsme à la philosophie. + Chez nous, vengeur du peuple, il sert, par son génie, + L'humanité, l'état, peut-être tous les rois. + +VERS + + A METTRE AU BAS DU PORTRAIT DE D'ALEMBERT. + + Je change, à mon gré de visage. + Je deviens tour à tour d'Angeville, Poisson, + Rimeur[31], historien[32], géomètre, bouffon[33]; + Je contrefais même le sage[34]. + + [31] M. d'Alembert faisait alors des vers. + + [32] Les Mémoires de la reine Christine. + + [33] On connaît les talens de M. d'Alembert pour contrefaire. + + [34] Il y a sans cesse dans les ouvrages de d'Alembert: Lesage + fait ceci ou cela. + + +ÉPIGRAMME CONTRE LAHARPE. + + Ce cher Laharpe, il ne siégera pas, + Comme Gaillard, dans le fauteuil à bras. + J'en suis fâché; sa fortune était faite. + --Faite! Et comment?--Cent jetons partagés + Sur un tapis entre tant d'agrégés, + C'est pour chacun si modique recette! + Et puis on court après ces jetons.--Oui; + Mais dès l'abord on aurait du confrère + Vu tout l'orgueil, le fiel, le caractère: + Il restait seul; la bourse était à lui. + + +AUTRE CONTRE LE MÊME. + + Mon pauvre ami, te voilà bien confus + De voir qu'enfin chez les quarante élus + Tu ne pourras jamais prendre ton somme. + --Confus! pourquoi? Mes talens sont connus; + Avec éclat sans cesse on me renomme + Dans mon Mercure; et si je suis exclus, + C'est simplement, relisez les statuts, + C'est simplement qu'il faut être honnête homme. + + +AUTRE CONTRE LE MÊME. + + Depuis un temps Laharpe a des aïeux: + Surcroît d'orgueil. Le vitrier, son frère, + En est blessé; moi, je suis furieux, + Bien moins pourtant que la limonadière. + Eh! mon ami, baisse les yeux sur moi: + Ma race est neuve, il est vrai; mais qu'y faire? + Dieu ne m'a point accordé, comme à toi, + Près de trente ans pour bien choisir mon père. + + +LE ROI DE DANEMARCK + +EN PARTANT DE PARIS. + + Triste Paris, que tu m'assommes + De vers, de soupers, d'opéras! + Je suis venu pour voir des hommes: + Rangez-vous, messieurs de Duras. + + +A UNE FEMME + + Qui prétendait que ses amis ne s'occupaient pas d'elle. + + Tous vos amis songent à vous, Hortense; + Plus d'un voudrait peut-être y penser moins souvent; + Mais vous devez, je crois, la préférence + A celui-là qui rêve en y songeant. + + +LE PALAIS DE LA FAVEUR, + +ALLÉGORIE EN VERS ET EN PROSE. + +J'aime, vous le savez, les promenades solitaires; et vous, mon ami, +vous aimez les rencontres qu'elles me procurent, les récits que je +vous en fais, les rêveries même qu'elles m'occasionnent. Prose, vers, +séparés ou confondus, tout est bien reçu de vous; tout vous convient +également. Il ne me faut rien moins que cet excès d'indulgence et +l'amitié qui en est la source, pour m'engager à vous écrire ces +bagatelles. Écoutez le récit de ma dernière aventure. + +Je m'étais assis au pied d'un arbre, dans le carrefour de la forêt +de***, le moins fréquenté, et que cependant je connaissais. J'aperçus +un sentier qui me parut charmant; je me levai pour le suivre, +persuadé qu'il me conduirait à un lieu plus délicieux encore. Je le +suivis assez long-temps: le marcher était doux; et c'est ce qui me +faisait poursuivre, malgré la variété des détours qui sans doute ont +fait abandonner cette route. Le terme où elle conduit est très-désiré, +et l'on cherche à y arriver le plutôt possible. J'arrivai enfin au +bout de ce sentier, et je me trouvai dans une avenue superbe qui +conduisait à un palais dont l'éclat m'éblouit. Je vis de loin une +foule innombrable qui remplissait les cours. Je crus qu'il y avait une +fête: ma conjecture était d'autant plus fondée, que, dans ce tumulte +et cette confusion, je ne distinguai, ni n'entendis aucune marque de +joie. Quelle que fût cette fête, je voulus en avoir ma part, et je +cédai à cet instinct de curiosité qui maîtrise presque tous les +hommes, et souvent les philosophes plus que les autres. J'eus beaucoup +de peine à pénétrer, à me faire jour à travers la foule. Des gens plus +pressés que moi me poussaient, me heurtaient, me frappaient même +presqu'à dessein, et se précipitaient pour passer les premiers: il est +vrai qu'ils se trouvaient ensuite renversés ou écartés par d'autres +plus forts et plus adroits. Cet empressement général redoublait ma +curiosité; mais je craignais bien de ne pouvoir la satisfaire, lorsque +je me sentis enlevé et comme porté sur les marches du palais, par un +flot impétueux, qui me fit courir de grands risques, mais qui +m'abrégea la moitié du chemin. Je me dégageai de ce chaos et voulus +entrer pour m'asseoir. + +Le garde qui était dans l'intérieur m'aborda, et me demanda ce que je +voulais. «Hélas! rien, lui répondis-je du ton d'un homme +fatigué.--Dans le lieu où vous êtes, me dit-il, on ne croit plus à +cette réponse.--Eh bien! monsieur, lui répliquai-je, ce que je +demande, c'est un peu de repos.--Ce n'est pas non plus ce que l'on +vient chercher ici, et je doute que vous puissiez le trouver. +Cependant, asseyez-vous; mais si vous ne désirez que la tranquillité, +n'attendez pas le retour de ma maîtresse.--Eh puis-je, monsieur, vous +demander qui elle est, lui dis-je très-poliment?--Elle se nomme +Faveur.--En quoi votre maîtresse pourrait-elle troubler mon +repos?--Monsieur paraît étranger?--Je le suis à beaucoup de choses, à +presque tout.--C'est de bien bonne heure, me répliqua-t-il:» et il me +regarda bien fixement. Je ne sais si ma figure lui plut; mais prenant +un air plus ouvert et plus poli: «Faites-moi l'honneur de me suivre, +me dit-il; je veux vous faire voir les appartemens de ma maîtresse.» +Je le suivis; il ouvrit une porte, et je fus ébloui à la vue de toutes +les merveilles qui s'offrirent à mes yeux. J'avançai; et, après m'être +livré à ma surprise, je regardai mon guide. «Tout ceci est magique, +lui dis-je.--Point du tout, me répondit-il; tous ces chefs-d'œuvres +sont réels, mais faux. Sortons vite, si vous voulez que l'effet ne +soit pas détruit dans quelques instans.» Je m'approchai tour à tour +de la tapisserie, des meubles, des cristaux, des lustres; tout était +faux. L'or, l'argent n'en avaient que l'apparence; les broderies +n'étaient que de vaines découpures; les cristaux, les diamans +n'étaient que des verres à facettes; et la perspective du fond de +l'appartement, une perspective trompeuse, telle qu'on en voit sur nos +théâtres; les coussins, les lits, les sophas sont formés de roses +amoncelées à la hâte, et dont on a oublié d'arracher les épines. + +«Eh! monsieur, dis-je à mon conducteur, que faites-vous ici?--Je n'y +suis, me répondit-il, que par hasard; j'y remplis la fonction d'un ami +absent que rien ne peut détromper, et qui a vieilli auprès de Faveur +dans un service assez ingrat. Je vous parlerai d'elle avec une liberté +qu'il ne me permet pas, et qui a pensé me brouiller avec lui. Tout ce +que vous voyez ici de faux et de frivole, est l'emblème de son +caractère et de son esprit. Coquette et inconstante, elle vous +recherche et vous rebute l'instant d'après. Importune, c'est elle qui +pourtant fuit la première. Dans son âme comme dans son palais, tout +est joué, tout est trompeur, sa beauté, sa bonté même; mais elle a des +grâces dont l'attrait est presque invincible. + + On ne sait quel enchantement + Vers elle en secret vous attire, + Et remplit l'âme en un moment + D'un crédule ravissement, + Qui devient ivresse ou délire. + Sans pouvoir se faire estimer, + Elle a su fonder son empire + Sur tous les moyens de séduire, + Hors toutefois celui d'aimer. + Aimer est pour elle impossible; + Mais elle sait le feindre, hélas! + Et c'est le charme irrésistible + Qui nous enchaîne sur ses pas. + Oui, dans un profil trop rapide, + Soit naïf, soit étudié, + Souvent elle offre à l'œil timide + Une ressemblance perfide, + Faut-il dire? avec l'amitié. + Ce faux air, cette vaine image + Commence la séduction; + La vanité nous encourage, + Et complète l'illusion; + On se croit heureux, presque sage, + En voyant que l'opinion + Complimente votre esclavage. + Mais l'erreur dure-t-elle? Oh! non. + Bientôt sur le pâle horizon + Vont se ternir, et c'est dommage, + La pourpre et l'or de ce nuage + Où votre imagination + Voyait briller un doux rayon; + Votre bonheur et son ouvrage, + Tout disparaît; et la raison + Ne voit plus qu'un froid paysage, + Ornement de votre prison.-- + +»De votre prison! m'écriai-je.--Oh! monsieur, je ne veux point être +emprisonné.» Mon guide ne put s'empêcher de rire de ma terreur. «Fuyez +donc, me dit-il, et craignez que ma maîtresse ne vous voie.--Quelle +étrange idée! Craignez-vous qu'elle ne me prenne pour un des objets de +son caprice?--Pourquoi non?--Mais, monsieur, d'où vient n'avez-vous +pas cette crainte pour vous-même?--Elle m'a vu, croit me connaître: et +c'est assez pour elle. Mais vous êtes pour ses yeux un objet nouveau, +il n'en faut pas davantage.--Soyez tranquille; je veux la voir, et la +verrai sans être aperçu.--Mais savez-vous qu'on se fait souvent une +peine de ne pas l'être?--Pour moi, je ne m'intéresse pas aux chagrins +de cette espèce.--Vous êtes un philosophe, je le vois; et ce que +j'aime encore mieux, un philosophe gai; mais, après tout, seriez-vous +le premier sage qui eût été pris à ce piége?--Non, mais je ne serais +pas non plus le premier qui s'en fût garanti.--J'entends: vous voulez +risquer l'aventure, pour avoir l'honneur attaché au triomphe d'un +refus.--Peut-être ne suis-je pas insensible à cette gloire: je suis +jeune encore; il faut me pardonner ce petit amour propre.--Jeune sage, +prenez garde, me répliqua mon guide: + + Affronter la tentation, + C'est manquer de philosophie; + La sagesse veut que l'on fuie; + Mais de la cour, hélas! fuit-on, + Sinon quand le roi vous en prie?» + +J'allais répondre, lorsque j'entendis un grand mouvement dans la salle +des gardes; et je crus, je dis même à mon conducteur que sans doute +c'était la princesse. Il ne fit que détourner la tête; et à la sorte +de tumulte qu'il entrevit: «Non, me dit-il, ce n'est que Lætitia, sa +favorite.--Peut-on vous demander quel est son genre d'esprit, sa +tournure?..--Ne le devinez-vous pas, me dit-il? Au reste, peut-être +que non. C'est un caractère assez singulier: + + Son air est vif et sémillant; + Son esprit ne plaît qu'en surface; + Son âme est un cristal mouvant + Où tout brille, change et s'efface; + Son crédit, comme elle inconstant, + Naît, meurt, et revit par instant. + Jamais elle n'est en disgrâce, + Jamais en faveur pleinement. + Mais qu'elle amuse un seul moment, + Il n'est honneur, titre, ni place, + Qu'elle n'enlève lestement. + Rien ne l'émeut, ne l'embarrasse; + On la traite légèrement, + Au ton du jour elle se plie; + Dame ou soubrette, elle est ravie: + Nouvel emploi, nouveau talent, + Soit calcul, routine ou folie, + Son rôle, qui monte ou descend, + Comme lui la diversifie. + Son désir le plus permanent + N'a l'air que d'une fantaisie + Dont elle-même rit souvent, + Dont l'insuccès serait plaisant: + Et le succès la justifie. + Égoïste avec enjoûment, + Despotique avec bonhomie, + On la voit, ou brusque ou polie, + Vous gouverner obligeamment, + Vous obliger étourdiment: + Elle est tout ou rien, par saillie, + Vous nuit, vous fête, vous oublie, + Mais toujours agréablement: + Oh! c'est une femme accomplie, + Qui nous restera sûrement. + +Enfin la princesse parut, suivie de son brillant cortége; je reconnus +aisément Lætitia, à l'air folâtre et familier dont elle aborda sa +souveraine. Faveur, tout en regardant de côté et d'autre avec des yeux +caressans qui semblaient prodiguer les promesses et ne donnaient que +des espérances, lui fit un petit signe d'amitié, à peu près pareil à +celui dont on accueille un joli épagneul. Lætitia en fut ravie; le +ministre en fut jaloux; et, s'approchant de la princesse, il lui parla +à l'oreille. «Oui, oui, lui dit-elle sans l'avoir entendu; tout ce +qu'il vous plaira. Retirez-vous; votre temps est trop précieux.» Ce +dernier mot le charma; et il regarda tout autour de lui les nombreux +témoins de sa gloire. Faveur traversa ensuite deux lignes composées de +femmes du plus haut rang (autant que je pus en juger), et qu'elle ne +regarda point, attendu qu'elles étaient pour la plupart assez +vieilles. Ces dames n'en parurent pas surprises autant que je l'aurais +cru, ce que j'attribuai moins à leur philosophie qu'à l'habitude de se +voir négligées. Tout en avançant, Faveur approchait du groupe dont je +faisais partie; ma figure n'a rien qui provoque l'attention, mais elle +lui était inconnue: c'est sans doute ce qui m'attira ses regards. Elle +fit quelques pas pour venir vers moi. Alors la foule de ses esclaves +se sépara pour me faire place. Je m'avançai, mais sans cet +empressement étourdi qui seul flatte la vanité de Faveur. Sa +coquetterie en fut redoublée. Elle me dit que, dans un moment, elle +m'inviterait à passer dans son cabinet; et elle se remit à parcourir +la salle d'assemblée. + +Aussitôt la foule, qui, deux heures auparavant, avait pensé +m'étouffer, fut à mes pieds; on me demanda mes ordres, et chacun de +ces inconnus s'efforçait d'être remarqué de moi. Un moment après, +Faveur me fit appeler, me fit asseoir auprès d'elle. C'est alors que +je sentis tout l'empire de sa séduction. Elle prétendit me connaître +par la renommée, me dit qu'elle voulait me fixer à sa cour. Ce qu'il y +a d'inconcevable, c'est que ses discours me flattaient; mais comme +j'hésitais dans mes réponses, elle me dit: «Ne jugez pas de moi sur +les bruits qu'on s'efforce de répandre; je vaux mieux que ma +réputation. Obligée par état d'être la dispensatrice des grâces, je +suis quelquefois condamnée à paraître oublier mes amis, à paraître +inconstante et frivole: ce qui me fait une peine affreuse; car, dans +le fond, je suis très-solide. Et puis les peines attachées à ma place, +l'ennui qui me tourmente...--L'ennui, m'écriai-je avec un air +étonné!--Eh! sans doute. Voyez cette foule importune! et les affaires! +et Tædiosus, mon ministre, qui m'assomme, à qui j'accorde tout pour +m'en défaire! Il est si ennuyeux, que je suis quelquefois tentée de +lui céder l'empire; mais on m'assure que cela aurait des +inconvéniens.--Ne serait-il pas plus simple, lui dis-je, de le +renvoyer?--Le renvoyer, s'écria-t-elle! cela est impossible!--Comment! +dis-je, il ne s'en irait pas?» Un grand éclat de rire fut la réponse +de Faveur. «Mon dieu, dit-elle, que cela est plaisant! Vous êtes +très-aimable; je prévois que vous me deviendrez nécessaire? Quand vous +verrai-je? Demain, je m'imagine, n'est-ce pas?--Madame, on ne vous a +jamais fait sa cour pour une fois seulement.--Adieu, dit-elle: ne me +manquez point de parole, je compte sur vos soins.» Je la saluai +respectueusement, et je me retirai par un escalier qui se trouva sur +mon chemin, et qui rendait dans les cours. Je recueillis mes esprits +au grand air. Je regrettai de n'avoir pas revu mon garde, pour jouir à +ses yeux de ma victoire: tant il est vrai qu'après la vanité vaincue, +il reste à vaincre l'amour propre, triomphe plus rare et bien plus +difficile, s'il n'est même tout à fait impossible. + +Ce fut avec un plaisir bien vif que je me vis hors de ce pays, où, +pour obtenir des grâces, il faut ennuyer ou amuser, être le digne +rival de Tædiosus ou de Lætitia, sans caractère, sans dignité, ne +sentir, ni n'inspirer soi-même nul véritable intérêt. Avec quel +empressement je gagnai ma maison! J'y étais attendu, ce qui n'arrive à +personne dans le lieu d'où je sortais. Mon asile me parut plus riant, +mon jardin plus délicieux, le sourire d'une femme aimable animé d'une +grâce plus touchante. D'où naissait dans mon âme ce surcroît +d'attendrissement et de bonheur? Après en avoir goûté le charme, j'en +cherchai malgré moi la cause, et je crus l'avoir trouvée. + + Peut-être la triste imposture + Des biens qu'offre la vanité, + Montre mieux la réalité + De ceux que la raison procure. + Peut-être, ouverte au sentiment, + L'âme alors, plus simple et plus pure, + S'abandonne plus aisément + Au doux besoin d'épanchement + Qui nous ramène à la nature. + +Adieu, mon ami: le même intérêt qui nous ramène à la nature, nous +rappèle aussi vers l'amitié. + + + + +LETTRES DIVERSES. + + + + +LETTRES DIVERSES. + + +LETTRE PREMIÈRE. + + A MADAME DE ***. + +Je me suis douté, madame, en recevant votre billet et avant de +l'ouvrir, qu'il m'arrivait malheur; et c'était pour moi une nouveauté +d'ouvrir un billet de vous avec chagrin. Je comptais faire ce soir mon +entrée dans mon nouvel établissement d'Auteuil; mais ayant différé de +deux jours, pour vous faire ma cour avant mon départ, il faut bien que +je diffère de deux autres, pour que les deux premiers ne soient pas +perdus. Je crois ce sentiment-là plus honnête que celui qui fait +courir les joueurs après leur argent; mais, dans le fond, il est à peu +près du même genre. + +Ce sont plusieurs de mes amis qui sont cause que je viens me cacher +quelque temps à la campagne dans un mauvais temps. Croirez-vous que +c'est pour travailler, pour finir ces épîtres de Ninon[35] sur +lesquelles on ne cesse de m'impatienter? N'est-il pas ridicule +d'aller vivre sagement pour écrire des folies? Etre fou de sang froid +ou par réminiscence, cela n'est-il pas bizarre? Voilà l'inconvénient +de dire à ses amis les choses sur lesquelles on travaille. On ne m'y +reprendra plus. Etre exposé à finir ce que je commence, à mettre de +l'ordre dans mes caprices: cela me paraît un peu dur, et je n'en serai +plus la dupe. + + [35] Ces épîtres ont été égarées, ainsi que d'autres papiers, à + la mort de l'auteur. Cette perte est probablement sans ressource; + car les recherches les plus exactes n'ont pu nous les procurer. + +Je ne vous parle plus, madame, de mon respect ni de ma tendre amitié, +qui dureront autant que moi. + + +LETTRE II. + + A ...... + +Voilà donc, mon cher ami, comme vous vous conduisez, vous que je +croyais la raison, la prudence, la sagesse même! A qui se fier, après +ce que je sais de vous? et sur qui compter désormais? On vous ordonne +la plus grande modération dans l'usage de la pensée; et madame M..... +m'a dit qu'elle avait reçu de vous une lettre charmante et pleine +d'esprit, ce sont ces termes; je n'exagère rien, et je suis bien +éloigné de vous chercher des torts. Vous ne pouvez pas la récuser non +plus. Elle vous aime, elle a de la candeur, et est à mille lieues de +toute espèce de médisance, à plus forte raison de calomnie. + +Une lettre charmante et pleine d'esprit! est-il possible? Quoi! c'est +vous qui vous permettez de pareils excès! On est tranquille sur votre +compte; et tout d'un coup voilà une infraction de régime qui vient +effrayer vos amis. Si madame M...... eût dit simplement une lettre +charmante, je dirais: cela peut se passer, peut-être le mal n'est-il +pas si grand qu'on le fait. Vingt fois j'ai entendu dire: c'est un +ouvrage charmant; et, à la lecture, j'ai vu que rien n'était plus +faux: mais plein d'esprit, c'est là ce qui est une faute absolument +impardonnable. Je ne vous cache pas que je me crois obligé d'en faire +avertir M. Tronchin, qui ne plaisante point dans ces cas-là, et qui +saura vous en dire son avis. De l'esprit! vous n'ignorez pas combien +la pensée est nuisible à l'homme; que, par cette raison, il n'y a +presque pas d'homme qui pense la vingtième partie de sa vie; que vous +même, pour avoir pensé seulement la moitié de la vôtre, vous vous en +trouvez très-mal: et voilà que, non seulement vous pensez, mais même +vous osez avoir de l'esprit. Vous savez qu'en pleine santé même, il ne +fait pas sûr de se donner cette licence; que l'esprit entraîne de +grands inconvéniens à la ville, à la cour; et c'est vous..... Je n'en +reviens pas. Bon dieu! à quoi sert la philosophie? Je ne m'y connais +point; mais je soupçonne qu'il y a, entre penser et avoir de l'esprit, +la même différence qu'il y a entre marcher et courir; et, si cela est +vrai, jugez combien vous êtes coupable. + +Vous allez me répliquer que vous avez beaucoup d'amitié pour madame +M......; qu'au moment où vous avez pris la plume pour répondre à sa +lettre, le sentiment a éveillé l'esprit chez vous. Je sais qu'il y en +a des exemples; que ce genre d'esprit est le meilleur, le plus rare et +le plus aimable; et que vous pouvez être dans ce cas: mais, de bonne +foi, pensez-vous que cette excuse me rassure et me satisfasse? +D'abord, il s'agirait de savoir si M. Tronchin vous permet le +sentiment. Cela m'étonnerait beaucoup dans un médecin aussi habile, et +qui connaît si bien la nature. Je doute très-fort qu'il vous ait rien +prononcé là-dessus; et vous êtes trop honnête pour le compromettre +avec la faculté. On sait assez que le sentiment est presque aussi +malsain que l'esprit; et quoiqu'on soit dans l'habitude de le +contrefaire et de le jouer encore davantage, parce que la chose est +beaucoup plus facile, vous voyez que, dans le vrai, on se le permet +assez rarement. Il est donc clair, mon cher ami, que votre excuse ne +serait qu'une défaite; et, au fond, je ne vois pas comment vous vous +en tirerez. + +La faute où vous venez de tomber d'une façon si humiliante, m'a fait +revenir sur le passé, comme il arrive en pareil cas; et je me suis +rappelé que les deux dernières fois que j'ai eu le plaisir de vous +voir, il s'en fallait bien que vous ne fussiez net; et même je me +souviens de quelques réflexions un peu vigoureuses ou piquantes qui +doivent nécessairement prendre sur la machine. J'ai songé alors que +vous étiez assez mal environné; que mademoiselle Thomas, outre +son esprit, ayant encore celui qui naît du sentiment, peut +très-fréquemment redoubler chez vous les crises de ces deux facultés: +ce qui ne saurait manquer de vous faire beaucoup de tort. Il ne faut +pas croire que je sois non plus sans inquiétude sur M. Ducis. Ceux qui +ne connaissent que son talent tragique, ne savent à quel point il est +dangereux pour vous, et de combien de façons il peut vous nuire, par +sa conversation forte, animée et attachante. Vous ne connaissez point, +je crois, madame Helvétius; je sais, du moins, que vous n'allez point +chez elle: j'en suis enchanté pour vous..... + + +LETTRE III. + + A .... + + 20 Août 1765. + +Je crois assez connaître votre âme, mon cher ami, pour pouvoir vous +donner des conseils utiles à votre bonheur. Garantissez-vous de tout +sentiment vif et profond. J'ai remarqué que toutes les fois que vous +êtes vivement affecté de quelque chose, vous tombez dans un chagrin +qui n'est point cette douce mélancolie si délicieuse pour ceux qui +l'éprouvent. De plus, les travaux rendent la gaîté nécessaire à votre +santé. Quand un sentiment profond vous rendrait heureux, du moins +est-il certain qu'il ne vous délasserait pas, et vous avez besoin +d'être délassé. Ne craignez pas de perdre par là cette sensibilité +nécessaire à l'homme de lettres; vous en avez reçu une trop grande +dose: rien ne peut l'épuiser. La lecture des excellens livres +l'entretiendra davantage, sans exposer votre âme à ces secousses +violentes qui l'accablent, lorsque des nœuds qui nous étaient chers +viennent à se briser. + +Ne donnez jamais à personne aucun droit sur vous. La roideur de votre +caractère pouvant par la suite vous forcer à cesser de les voir, vous +aurez l'air de l'ingratitude. Tenez tout le monde poliment à une +grande distance. Prosternez-vous pour refuser. Je crois à l'amitié, je +crois à l'amour: cette idée est nécessaire à mon bonheur: mais je +crois encore plus que la sagesse ordonne de renoncer à l'espérance de +trouver une maîtresse et un ami capables de remplir mon cœur. Je sais +que ce que je vous dis fait frémir: mais telle est la dépravation +humaine, telles sont les raisons que j'ai de mépriser les hommes, que +je me crois tout à fait excusable. + +Si quelqu'un était naturellement ce que je vous conseille d'être, je +le fuirais de tout mon cœur. Est-on privé de sensibilité? on inspire +un sentiment qui ressemble à l'aversion; est-on trop sensible? on est +malheureux. Quel parti prendre? celui de réduire l'amour au plaisir de +satisfaire un besoin spontané, en se permettant tout au plus quelque +préférence pour tel ou tel objet. Réduire l'amitié à un sentiment de +bienveillance proportionné au mérite de chacun, c'est le parti que +prit Fontenelle, qui avait toujours les jetons à la main. Vous êtes né +honnête; je suis sûr que vous ne pousserez pas cette défiance trop +loin. Tout ceci se réduit à dire que votre âme ne doit jamais être +inséparablement attachée à l'âme de personne, qu'il faut apprécier +tout le monde, et remplir tous les devoirs de l'honnête homme, et même +de l'homme vertueux, d'après des idées justes et déterminées, plutôt +que d'après des sentimens, qui, quoique plus délicieux, ont toujours +quelque chose d'arbitraire. + +C'est par le travail seul que vous échapperez à l'activité de cette +âme qui dévore tout. Le temps que vous emploîrez chez vous sera pris +sur celui que vous perdriez dans le monde, où vous vous amusez si peu; +où vous portez le sentiment toujours pénible de la supériorité de +votre âme et de l'infériorité de votre fortune; où vous trouvez des +raisons de haïr et de mépriser les hommes, c'est-à-dire, de renforcer +cette mélancolie à laquelle vous êtes déjà trop sujet, qui vous met +souvent de mauvaise humeur, et qui vous expose quelquefois à vous +faire des ennemis. La retraite assurera en même temps votre repos, +c'est-à-dire, votre bonheur, votre santé, votre gloire, votre fortune +et votre considération. + +Vous aurez moins d'occasions de vous permettre ces plaisirs qui, sans +détruire la santé, affaiblissent au moins la vigueur du corps, donnent +une sorte de malaise, et détruisent l'équilibre des passions. + +La considération de l'homme le plus célèbre tient au soin qu'il a de +ne pas se prodiguer. Ayez toujours cette coquetterie décente qui n'est +indigne de personne. Votre gloire y gagnera aussi: l'emploi de votre +temps l'augmentera nécessairement, et, par la même raison, votre +fortune; car, croyez-moi, ne comptez jamais que sur vous. + +Il y a encore une chose que je ne saurais trop vous recommander, et +qui vous est plus difficile qu'à un autre, c'est l'économie. Je ne +vous dis pas de mettre du prix à l'argent, mais de regarder l'économie +comme un moyen d'être toujours indépendant des hommes, condition plus +nécessaire qu'on ne croit pour conserver son honnêteté. + + +LETTRE IV. + + A MADAME DE S... + +Quoi, madame, vous avez eu la bonté d'aller voir mon nouveau taudis! +Je vous reconnais bien là. Vous êtes contente de mon logement; mais +moi, je ne le suis point: je m'y prends trop tard pour me loger près +de la rue Louis-le-Grand. + +Madame de Grammont est partie depuis le commencement du mois. Il me +serait impossible de désirer autre chose que ce que j'ai trouvé en +elle; et nous avons fini encore mieux que nous n'avions commencé. J'ai +toutes sortes de raisons d'être enchanté de mon voyage de Barège. Il +semble qu'il devait être la fin de toutes les contradictions que j'ai +éprouvées, et que toutes les circonstances se sont réunies pour +dissiper ce fond de mélancolie qui se reproduisait trop souvent. Le +retour de ma santé, les bontés que j'ai éprouvées de tout le monde; ce +bonheur, si indépendant de tout mérite, mais si commode et si doux, +d'inspirer de l'intérêt à tous ceux dont je me suis occupé; quelques +avantages réels et positifs, les espérances les mieux fondées et les +plus avouées par la raison la plus sévère, le bonheur public et celui +de quelques personnes à qui je ne suis ni inconnu ni indifférent, le +souvenir tendre de mes anciens amis, le charme d'une amitié nouvelle +mais solide avec un des hommes les plus vertueux du royaume, plein +d'esprit, de talent et de simplicité, M. Dupaty, que vous connaissez +de réputation; une autre liaison non moins précieuse avec une femme +aimable que j'ai trouvée ici, et qui a pris pour moi tous les +sentimens d'une sœur; des gens dont je devais le plus souhaiter la +connaissance, et qui me montrent la crainte obligeante de perdre la +mienne; enfin, la réunion des sentimens les plus chers et les plus +désirables: voilà ce qui fait, depuis trois mois, mon bonheur; il +semble que mon mauvais génie ait lâché prise; et je vis, depuis trois +mois, sous la baguette de la fée Bienfaisante. + +D'après ce détail, vous croiriez que je vis environné de tout ce que +j'ai trouvé d'aimable ici, sous un beau ciel, et dans une société +charmante. Non, je vis sous une douche brûlante, ou dans une +bouilloire cachée au fond d'un cachot. Tout ce que je distinguais est +parti de Barège. Il y fait un temps exécrable, et le brouillard ne +laisse point soupçonner que les Pyrénées soient sur ma tête. Mais je +n'en suis pas moins heureux: j'avais besoin de revenir sur les +sentimens agréables dont j'ai joui avec trop de précipitation; je les +recueille avec une joie mêlée de surprise; mes idées sont faciles et +douces; tous les mouvemens de mon cœur sont des plaisirs; voilà le +vrai beau temps, et le ciel est d'azur. + +Le ton de cette lettre est un peu différent de celles que je vous +écrivais, madame, de la rue de Richelieu, et même de quelques +conversations que je me souviens d'avoir eues avec vous, il y a cinq +ou six mois. Que voulez-vous? je vous montrais mon âme alors, comme je +vous la montre aujourd'hui: «L'homme est ondoyant», dit Montaigne: +j'étais de fer pour repousser le mal, je suis de cire pour recevoir le +bien. Les différentes philosophies sont bonnes; il ne s'agit que de +les placer à propos. Zénon n'avait pas tort: Epicure avait raison. Le +régime d'un malade n'est pas celui d'un convalescent; celui d'un +convalescent n'est pas celui d'un athlète. Je me trouve bien de ma +manière d'être actuelle; je reviendrais à l'autre, s'il le fallait: +mais je tâcherai d'écarter ce qui pourrait la rendre nécessaire; je +n'y sais que cela. + +Madame de Tessé et M. le duc d'Ayen ont passé ici quelques jours; j'ai +fort à me louer de leurs bontés; je n'ai cependant point accepté +l'offre de madame de Tessé pour Luchon; je vous dirai pourquoi. + +Je pars d'ici vers la fin de septembre; je comptais m'en aller en +droiture à Paris; je pressentais le besoin que j'aurais de revoir mes +anciens amis, car je ne veux rien perdre; mais j'ai de nouvelles +raisons de me priver encore de ce plaisir. M. de B...... a trouvé +absurde que je négligeasse l'occasion de voir M. de Choiseul; il +prétend que ma connaissance avec M. de Gr...... pourrait finir par +n'être qu'une connaissance des eaux. C'est ce qui ne peut jamais +arriver. Il est actuellement à Chanteloup; il peut s'en assurer par +lui-même; et, entre nous, je crois qu'il ne laissera pas d'être un peu +surpris. Quoiqu'il en soit, je défère à son conseil et à celui de mes +amis qui blâment mon peu d'empressement sur cela. Mais je ne serai à +Chanteloup qu'à la fin d'octobre. J'y resterai le temps qui +conviendra. J'étais fort tenté de m'en retourner par le Languedoc, +pour voir la Provence qui est un fort beau pays. + +Voulez-vous bien, madame, présenter mes respects à M. S....... Je vous +adresserais aussi bien des complimens pour les personnes que vous +savez, si je ne craignais que quelques-unes, s'imaginant que ma lettre +contient quelques bonnes histoires des eaux, ne s'avisassent de vous +la demander; et je vous prie de vouloir bien ne pas la leur lire. + +Conservez, je vous prie, madame, votre santé, celle de M. S......, +votre bonheur commun, vos bontés pour moi; et recevez les assurances +de mon respect et de ma tendre amitié. + + +LETTRE V. + + A....... + +Vous me demandez, mon ami, si ce n'est pas une espèce de singularité +qui me fait voir la littérature sous l'aspect où je la vois; s'il est +vrai que je sois dans le cas de jouir d'une fortune un peu plus +considérable que celle de la plupart des gens de lettres; et enfin +vous voulez que je vous confie, sous le sceau de l'amitié, quels sont +les moyens que j'ai employés pour arriver à ce terme que vous supposez +avoir été le but de mon ambition. Voilà, ce me semble, les divers +objets de votre curiosité, autant que je puis le résumer de votre +longue lettre. Mes réponses seront simples. + +Mais je commence par vous dire que je suis presque offensé de voir que +vous me supposiez un plan de conduite à cet égard. Mon tour d'esprit, +mon caractère, et les circonstances, ont tout fait, sans aucune +combinaison de ma part. J'ai toujours été choqué de la ridicule et +insolente opinion, répandue presque partout, qu'un homme de lettres +qui a quatre ou cinq mille livres de rente est au périgée de la +fortune. Arrivé à peu près à ce terme, j'ai senti que j'avais assez +d'aisance pour vivre solitaire; et mon goût m'y portait naturellement. +Mais comme le hasard a fait que ma société est recherchée par +plusieurs personnes d'une fortune beaucoup plus considérable, il est +arrivé que mon aisance est devenue une véritable détresse, par une +suite des devoirs que m'imposait la fréquentation d'un monde que je +n'avais pas recherché. Je me suis trouvé dans la nécessité absolue, ou +de faire de la littérature un métier pour suppléer à ce qui me +manquait du côté de la fortune, ou de solliciter des grâces, ou enfin +de m'enrichir tout d'un coup par une retraite subite. Les deux +premiers partis ne me convenaient pas. J'ai pris intrépidement le +dernier. On (a) beaucoup crié; on m'a trouvé bizarre, extraordinaire. +Sottises que toutes ces clameurs. Vous savez que j'excelle à traduire +la pensée de mon prochain. Tout ce qu'on a dit à ce sujet, voulait +dire: Quoi! n'est-il pas suffisamment payé de ses peines et de ses +courses par l'honneur de nous fréquenter, par le plaisir de nous +amuser, par l'agrément d'être traité par nous comme ne l'est aucun +homme de lettres? + +A cela je réponds: J'ai quarante ans. De ces petits triomphes de +vanité dont les gens de lettres sont si épris, j'en ai par-dessus la +tête. Puisque, de votre aveu, je n'ai presque rien à prétendre, +trouvez bon que je me retire. Si la société ne m'est bonne à rien, il +faut que je commence à être bon pour moi-même. Il est ridicule de +vieillir, en qualité d'acteur, dans une troupe où l'on ne peut pas +même prétendre à la demi-part. Ou je vivrai seul, occupé de moi et de +mon bonheur; ou, vivant parmi vous, j'y jouirai d'une partie de +l'aisance que vous accordez à des gens que vous-mêmes vous ne vous +aviserez pas de me comparer. Je m'inscris en faux contre votre manière +d'envisager les hommes de ma classe. Qu'est-ce qu'un homme de lettres +selon vous, et en vérité, selon le fait établi dans le monde? C'est un +homme à qui on dit: Tu vivras pauvre, et trop heureux de voir ton nom +cité quelquefois; on t'accordera, non quelque considération réelle, +mais quelques égards flatteurs pour ta vanité sur laquelle je compte, +et non pour l'amour propre qui convient à un homme de sens. Tu +écriras, tu feras des vers et de la prose pour lesquels tu recevras +quelques éloges, beaucoup d'injures et quelques écus, en attendant que +tu puisses attraper quelques pensions de vingt-cinq louis ou de +cinquante, qu'il faudra disputer à tes rivaux, en te roulant dans la +fange, comme le fait la populace aux distributions de monnaie qu'on +lui jette dans les fêtes publiques. + +J'ai trouvé, mon ami, que cette existence ne me convenait pas; et, +méprisant à la fois la gloriole des grandeurs et la gloriole +littéraire, j'ai immolé l'une et l'autre à l'honneur de mon caractère +et à l'intérêt de mon bonheur. J'ai dit tout haut: J'ai fait mes +preuves de désintéressement, et je ne solliciterai pas; j'ai très-peu, +mais j'ai autant ou plus que quantité de gens de mérite: ainsi je ne +demande rien. Mais il faut que vous me laissiez à moi-même; il n'est +pas juste que je porte, en même temps, le poids de la pauvreté et le +poids des devoirs attachés à la fortune; j'ai une santé délicate et la +vue basse; je n'ai gagné jusqu'à présent dans le monde que des boues, +des rhumes, des fluxions et des indigestions, sans compter le risque +d'être écrasé vingt fois par hiver. Il est temps que cela finisse; et, +si cela n'est pas terminé à telle époque, je pars. + +Voilà, mon ami, ce que j'ai dit; et si vous vous étonnez que cela ait +pu produire autant d'effet, il faut savoir qu'une première retraite de +six mois, où j'avais trouvé le bonheur, a prouvé invinciblement que je +n'agissais ni par humeur, ni par amour propre. Il reste à vous +expliquer pourquoi on se faisait une peine de me voir prendre le parti +de la retraite. C'est, mon ami, ce que je ne puis vous développer, au +moins dans le même détail. Mais je puis vous dire sans que vous deviez +me soupçonner de vanité, je puis vous dire que mes amis savent que je +suis propre à plusieurs choses, hors de la sphère de la littérature. +Plusieurs d'entre eux se sont unis pour me servir: les uns n'ont +écouté que leur sentiment, d'autres ont fait entrer dans leur +sentiment quelque calcul et quelque intérêt; et les circonstances +étant favorables, il en est résulté la petite révolution que vous +jugez si heureuse. + + +LETTRE VI. + + A MADAME d'ANGIVILLIERS[36]. + +Je vous rends mille grâces du billet que vous avez eu la bonté de +m'envoyer. Je n'ai pu en profiter. J'étais sorti, croyant que vous +n'étiez point à Paris, et que l'heure de la poste de Versailles était +passée. Je sais combien on vous sollicite pour ces billets, et je +serais fâché que votre bonté pour moi vous engageât à des sacrifices +en ce genre. D'ailleurs, n'ayant aucune liaison avec les quatre ou +cinq personnes qui auront les quatre ou cinq premières places +vacantes, je ne suis plus dans le cas d'être aussi empressé aux +séances académiques; et il est juste que vous puissiez faire des +heureux pour leurs amis. Cependant, comme rien n'est sûr, et que +quelqu'un des aspirans pourrait cesser de convenir à l'Académie, je +vous prierais, madame, de permettre que je recourusse à vous, au cas +que l'élection tombât sur quelqu'un de ma connaissance. En attendant, +je me borne à vous solliciter pour madame la comtesse de Ronsée qui +n'a jamais vu la réception, et qui serait curieuse d'en voir une. + + [36] Cette lettre, ainsi que la IXe, nous a été communiquée par + M. Sencier, membre de la Société des Bibliophiles, et dont + l'obligeance égale le savoir. + +J'ai cru pouvoir aussi, madame, me charger de vous rappeler l'intérêt +que M. le comte de Rochefort prend à un honnête libraire dont il vous +a parlé, et pour lequel il devait, avant son départ, vous remettre un +mémoire adressé à M. le comte d'Angivilliers: je joins ce mémoire à ma +lettre, ne voulant pas retarder, par ma faute, le bien que vous êtes +toujours prête à faire aux malheureux. + +J'irai quelquefois à Versailles cet été, et je tenterai d'avoir +l'honneur de vous faire ma cour. J'irais dans ce dessein seul, si +j'avais l'espérance d'y réussir. Mais en convenant, madame, que quatre +lieues sont peu de chose quand on a l'honneur de vous voir, je trouve +qu'elles sont longues quand on ne l'a pas eu. + + +LETTRE VII. + + A M. L'ABBÉ ROMAN. + + 4 Mars 1784. + +C'est un vœu que j'ai fait, mon cher ami, de vous répondre toujours à +l'instant où j'aurai reçu votre lettre, et je n'ai pas besoin +d'efforts pour le remplir: il m'en faudrait pour différer, et je ne +veux pas lutter contre moi-même. + +Ah! mon ami, que j'ai été étonné de voir que je diffère de vous dans +la chose par laquelle je vous ressemble! Vous convenez que vous avez +pris la meilleure part, et vous ne souhaitez pas que j'obtienne un lot +pareil; vous me le dites, parce que vous le sentez. Cette raison est +sans doute très-bonne; mais pourquoi, ou plutôt comment le +sentez-vous? voilà ce qui m'étonne. Quoi! cette malheureuse manie de +célébrité, qui ne fait que des malheureux, trouve encore un partisan, +un protecteur! Avez-vous oublié qu'elle exige presqu'autant de +misères, de sottises, de bassesses même que la fortune? et quel en est +le fruit? beaucoup moindre, et surtout plus ridicule. Son effet le +plus certain est de vous apprendre jusqu'où va la méchanceté humaine, +en vous rendant l'objet de la haine la plus violente et des procédés +les plus affreux, de la part de ceux qui ne peuvent partager cette +fumée, et qui sont jaloux de quelques misérables distinctions, presque +toujours ennuyeuses et fatigantes, surtout pour moi qui ai tout jugé. + +J'ai aimé la gloire, je l'avoue; mais c'était dans un âge où +l'expérience ne m'avait point appris la vraie valeur des choses, où je +croyais qu'elle pouvait exister pure et accompagnée de quelque repos, +où je pensais qu'elle était une source de jouissances chères au cœur +et non une lutte éternelle de vanité; quand je croyais que, sans être +un moyen de fortune, elle n'était pas du moins un titre d'exclusion à +cet égard. Le temps et la réflexion m'ont éclairé. Je ne suis pas de +ceux qui peuvent se proposer de la poussière et du bruit pour objet et +pour fruit de leurs travaux. Apollon ne promet qu'un nom et des +lauriers: voilà ce que disait Boileau avec quinze mille livres de +rente des bienfaits du roi, qui en valaient plus de trente d'à +présent; voilà ce que disait Racine, en rapportant plus d'une fois de +Versailles des bourses de mille louis. Cela ne laisse pas que de +consoler de la rivalité et de la haine des Pradon et des Boyer. Encore +ne put-il pas y tenir; et laissa-t-il, à trente six ans, cette +carrière de gloire et d'infamie, qui depuis lui est devenue cent fois +plus turbulente et plus avilissante. Pour moi, qui, dès mon premier +succès, me suis attiré, sans l'avoir mérité le moins du monde, la +haine d'une foule de sots et de méchans, je regarde ce mal comme un +très-grand bonheur; il me rend à moi-même; il me donne le droit de +m'appartenir exclusivement; et, les amis les plus puissans ayant plus +d'une fois fait d'inutiles efforts pour me servir, je me suis lassé +d'être un superflu, une espèce de hors d'œuvre dans la société; je me +suis indigné d'avoir si souvent la preuve que le mérite dénué, né sans +or et sans parchemins, n'a rien de commun avec les hommes; et j'ai su +tirer de moi plus que je ne pouvais espérer d'eux. J'ai pris pour la +célébrité autant de haine que j'avais eu d'amour pour la gloire; j'ai +retiré ma vie toute entière dans moi-même; penser et sentir, a été le +dernier terme de mon existence et de mes projets. Mes amis se sont +réunis inutilement pour ébranler ma fermeté: tout ce que j'écris comme +à mon insu, et pour ainsi dire malgré moi, ne sera tout au plus que +_titulus nomenque sepulcri_. + +J'ai ri de bon cœur à l'endroit de votre lettre, où vous me dites que +vous m'avez cherché dans les journaux; vous m'avez paru ressembler à +un étranger qui, ayant entendu parler de moi dans Paris, me +chercherait dans les tabagies et dans les tripots de jeu. J'en étais +là depuis long-temps, lorsque je fis la rencontre d'un être dont le +pareil n'existe pas dans sa perfection relative à moi, qu'il m'a +montrée dans le court espace de deux ans que nous avons passé +ensemble. C'était une femme; et il n'y avait pas d'amour, parce qu'il +ne pouvait y en avoir, puisqu'elle avait plusieurs années de plus que +moi; mais il y avait plus et mieux que de l'amour, puisqu'il existait +une réunion complète de tous les rapports d'idées, de sentimens et de +positions. Je m'arrête ici, parce que je sens que je ne pourrais +finir. Je l'ai perdue après six mois de séjour à la campagne, dans la +plus profonde et la plus charmante solitude. Ces six mois, ou plutôt +ces deux ans, ne m'ont paru qu'un instant dans ma vie. Mais le bonheur +d'être loin de tout ce que j'ai vu sur cette scène d'opprobres qu'on +appelle littérature, et sur cette scène de folies et d'iniquités qu'on +appelle le monde, m'aurait suffi et me suffira toujours, au défaut du +charme d'une société douce et d'une amitié délicieuse. L'indépendance, +la santé, le libre emploi de mon temps, l'usage, même l'usage +fantasque de mes livres: voilà ce qu'il me faut, si ce n'est point ce +qui me suffit. C'est ce qui m'enlèvera nécessairement le succès que +vous avez la cruauté de souhaiter, et qui malheureusement est devenu, +depuis ma dernière lettre, encore plus vraisemblable[37]. L'âne qui ne +veut point mordre son voisin, ni en être mordu devant un râtelier +vide, sera forcé, s'il est changé en cheval bien pansé devant un +râtelier plein, de faire quelques courses et de manéger pour gagner +son avoine; et quand je songe qu'en se déplaçant, il aura plus +d'avoine qu'il n'en pourra manger, je suis bien près de penser qu'il +fait un marché de dupe. + + [37] On proposait à Chamfort une place de secrétaire des + commandemens à la cour. + +Vous voyez par là, mon ami, combien je suis attaché aux sentimens qui +m'appellent à la retraite; et vous le verriez bien davantage, si vous +pouviez savoir, fortune mise à part, combien ma position m'offre de +côtés agréables, quels combats j'ai à soutenir contre les amis les +plus tendres et les plus dévoués, quels efforts il me faut pour +repousser ou prévenir les sacrifices qu'ils voudraient faire pour me +retenir. Quelle est donc cette invincible fierté, et même cette dureté +de cœur, qui me fait rejeter des bienfaits d'une certaine espèce, +quand je conviens que je voudrais faire pour eux plus qu'ils ne +peuvent faire pour moi? Cette fierté les afflige et les offense; je +crois même qu'ils la trouvent petite et misérable, comme mettant un +trop haut prix à ce qui devrait en avoir si peu. Mon ami, je n'ai +point, je crois, les idées petites et vulgaires répandues à cet égard; +je ne suis pas non plus un monstre d'orgueil; mais j'ai été une fois +empoisonné avec de l'arsenic sucré, je ne le serai plus: _manet altâ +mente repostum_. Vous me dites que vous tenez mon âme dans ma première +lettre; il en est resté quelque chose, je crois, pour la seconde. + +J'accepte, mon ami, avec un sentiment bien vif, l'offre que vous me +faites de parcourir avec moi la Provence, pour chercher l'asile qui +me convient; et je me fais d'autant plus de plaisir de l'accepter, que +je ne vous ferai pas faire un grand voyage; il faudra que votre pays +ait de grands inconvéniens, si la retraite la plus proche de vous +n'est pas celle qui me convient le mieux. + +Je vous avais promis des nouvelles littéraires; mais, par mon +mouvement personnel, je suis bien froid sur cet article; et j'ai +besoin, pour vous en envoyer, de songer que vous y mettez +quelqu'intérêt. On joue à présent, avec un grand succès, malgré de +grandes huées sur la scène, et de grandes réclamations et indignations +à Paris et à Versailles, _le Mariage de Figaro_, de Beaumarchais. +C'est un ouvrage plein d'esprit, même de comique et de talent, mais +qui n'en est pas moins monstrueux par le mélange des choses du plus +mauvais ton et de trivialités. Les loges sont retenues jusqu'à la +dixième, d'autres disent jusqu'à la vingtième représentation. Le +spectacle, sans petite pièce, ne dure plus que trois heures un quart, +depuis les retranchemens qu'on y a faits. Je ne vous parle point du +_Jaloux_, du mauvais _Coriolan_ de La Harpe: les journaux se sont +chargés de cela. Un mot sur les _Danaïdes_, opéra nouveau, où Gluk a +mis la main; c'est un ouvrage de topinambous, à jouer devant des +cannibales. On dit pourtant que cela n'aura qu'une douzaine de +représentations. + +Parlons de notre académie. M. de Montesquiou a eu toutes les voix; +c'est qu'on a vu que tout partage serait inutile, et il faisait +plaisir en se présentant à l'académie; il écartait l'abbé Maury, dont +plusieurs ne veulent pas entendre parler. Mon amusement actuel est de +voir comment ils feront pour l'évincer à la première vacance qui est +très-prochaine, si elle n'est ouverte par la mort de M. de Pompignan. +L'abbé a huit ou dix voix, tout au plus; mais les autres gens de +lettres, ses rivaux, n'en ont pas à beaucoup près autant. Personne n'y +est appelé d'une manière positive; prendre encore un homme de qualité, +serait le comble du mauvais goût et le chef-d'œuvre du ridicule. +Comment s'en tireront-ils? Je me divertirai des intrigues; ce sont mes +seuls jetons, je n'en ai point d'autres; j'y vais si peu, que je n'ai +pas fait la moitié d'une bourse à jetons qu'on m'avait demandée. + +Adieu, mon ami; je n'ai plus que le temps de vous dire encore un petit +mot de moi. Ma mère se porte à merveille, et n'a d'autre incommodité +que de ne pouvoir faire usage de ses jambes; mais j'ai bien peur que +cette seule incommodité n'abrège les jours d'une personne aussi vive, +et plus impatiente, à quatre-vingt-quatre ans, que je ne l'ai jamais +été. Il me semble que, si je restais en place une année, je ne +pourrais plus vivre; et cette idée m'afflige sensiblement sur son +état, quoiqu'on me mande d'ailleurs tout ce qui peut me rassurer. +Adieu, encore une fois; je vous aime et vous embrasse de tout mon +cœur. Il me semble que nous n'avons pas cessé de nous entendre. + + +LETTRE VIII. + +AU MÊME. + + Paris, 5 octobre. + +Que devez-vous penser de moi, mon cher ami, et d'un si long silence? +Vous devez croire que tous les maux réunis ont fondu sur ma tête. +Hélas! vous ne vous tromperiez pas beaucoup: il y a deux mois et demi +que j'ai eu le malheur de perdre ma mère; et ce n'est pas vous qui +vous étonnerez de l'effet qu'a pu faire pour moi cette affligeante +nouvelle; ce n'est pas vous qui me direz que quatre-vingt-cinq ans +étaient un âge qui devait me préparer à ce malheur, et que quinze ans +d'absence devaient me le faire trouver moins terrible. La raison dit +tout cela, et le sentiment paie son tribut. Je n'en dirai pas +davantage, craignant d'avoir surtout déjà trop réveillé chez vous le +sentiment d'une perte qui vous a rendu si long-temps malheureux et qui +ne sera de long-temps oubliée. Mon second malheur est d'avoir eu, +pendant deux mois, une fièvre double-tierce, suivie d'une +convalescence très-pénible et qui n'est pas terminée. Je ne sais +comment toute ma personne était devenue un amas de bile, ce qui m'a +empêché d'avoir recours au quinquina. C'est la nature qui m'a guéri, +comme elle eût fait avant la découverte du spécifique. C'est un mois +de plus qu'il m'en a coûté, et un mois de peines et de souffrances, +pendant lequel il m'a été impossible d'écrire. Vous mander de mes +nouvelles par une main étrangère, c'est ce que je n'ai pas voulu, dans +la crainte que vous ne me crussiez mort: et d'ailleurs, je suis d'une +stupidité rare pour dicter. + +Je passe, mon ami, à un autre article dont je vous ai déjà touché +quelque chose. C'est le projet d'aller vous trouver en Provence. + +Quand il n'y aurait eu d'obstacle que ma maladie, il ne pouvait +s'effectuer, et ne le pourrait même encore qu'au mois de décembre: +encore cela ne serait-il possible que dans le cas où j'aurais un +compagnon pour aller en chaise de poste: car d'aller par les voitures +publiques dans cette saison, c'est ce qui me serait aussi difficile +qu'un pélerinage dans le Sirius. Mais, mon ami, il y a d'autres +obstacles encore plus grands: ce sont ceux qui naissent de ma nouvelle +position. + +Vous avez peut-être lu, dans les papiers publics, qu'on a obtenu pour +moi la place de secrétaire du cabinet de madame Elisabeth, sœur du +roi: cette place vaut deux mille francs; et quoiqu'elle ne +m'enrichisse pas pour ce moment-ci, puisque, dans la maison du roi, +les premières échéances ne se payent qu'à un terme fort reculé, il +n'en est pas moins vrai que je suis lié par la reconnaissance et par +l'attachement aux personnes qui ont sollicité et obtenu cette place +pour moi, tandis que j'étais cloué dans mon lit depuis six semaines; +je passerais pour un être sauvage et indomptable, un misantrope +désespéré, et je serais condamné universellement. + +Il faut vous dire, de plus, qu'indépendamment de ma nouvelle place, ma +liaison avec M. le comte de Vaudreuil est devenue telle qu'il n'y a +plus moyen de penser à quitter ce pays-ci. C'est l'amitié la plus +parfaite et la plus tendre qui se puisse imaginer. Je ne saurais vous +en écrire les détails; mais je pose en fait que, hors l'Angleterre où +ces choses-là sont simples, il n'y a presque personne en Europe digne +d'entendre ce qui a pu rapprocher, par des liens si forts, un homme de +lettres isolé, cherchant à l'être encore plus, et un homme de la cour, +jouissant de la plus grande fortune et même de la plus grande faveur. +Quand je dis des liens si forts, je devrais dire si tendres et si +purs; car on voit souvent des intérêts combinés produire entre des +gens de lettres et des gens de la cour des liaisons très-constantes et +très-durables; mais il s'agit ici d'amitié, et ce mot dit tout dans +votre langue et dans la mienne. + +Voilà, mon ami, quelles sont les raisons qui m'empêchent d'aller vous +chercher, et qui vraisemblablement me priveront toujours du plaisir de +vous voir dans votre retraite de Provence. Il n'en fallait pas moins, +je vous assure; car, quoique, dans votre dernière lettre, vous eussiez +eu la barbarie de vouloir me retenir dans la capitale, toujours par +votre manie de me voir une plus grande fortune, il est pourtant +certain que j'aurais juré, au mois de mai dernier, de ne pas passer +l'hiver à Paris. Les obstacles étaient de nature à pouvoir être +vaincus, et ma fortune n'en était pas un. Vous m'avez mandé qu'il +fallait, pour vivre agréablement en Provence, avoir trois mille livres +de rente: au temps où vous me parliez, j'en avais quatre mille. Je +posais la barre à ce terme, et je n'étais pas mécontent; c'est vous +qui avez voulu que j'allasse plus loin: vous voilà satisfait, et il y +a à parier que d'ici à six mois, vous le serez infiniment davantage. +Il restera ensuite à satisfaire votre autre manie, que j'aie de la +célébrité. Je ne promets pas que j'y réussisse également; mais, soit +que cette fantaisie me prenne, soit que je garde ma répugnance pour +cette célébrité dont vous paraissez faire trop de cas, il est sûr que, +tranquille sur mon avenir, je travaillerai beaucoup davantage et même +mieux, et que j'aurai plus de titres à cette célébrité, si je les +manifeste, ce que j'ignore, car je suis bien endurci dans le péché. Je +crois que vous seriez de mon bord, si, comme moi, vous veniez voir, de +suite et long-temps, notre public parisien. Au surplus, alors comme +alors: je ne suis pas d'une pièce; je suis immuable quand les choses +ne changent pas, mais je suis mobile quand elles changent, et surtout +quand elles changent à mon avantage. + +J'apprends que l'on a été très-content de notre ambassadeur à +Marseille, et c'est pour moi une joie très-vive. J'espère qu'on le +sera partout, et on le serait bien davantage si on connaissait +l'habitude de ses sentimens intérieurs. C'est un de ces êtres qui ont +contribué, par leurs vertus et leur commerce, à me réconcilier avec +l'espèce humaine. Il faut qu'il ait prévu de grandes tribulations dans +son ambassade, puisque la dernière lettre qu'il m'écrit finit par ces +mots: _Ah! mon ami, quand dinerons-nous ensemble au restaurateur?_ +J'oublie de vous dire qu'il est cause que je n'ai pu répondre à votre +avant-dernière lettre, parce que j'ai passé avec lui exactement les +quatre derniers jours de son séjour à Paris: et c'est l'époque où +votre lettre m'arriva. + +Adieu, mon ami; je vous aime et vous embrasse très-tendrement. +J'espère que notre correspondance ne sera plus interrompue, et que la +suite de contre-temps qui m'ont mis en arrière, n'arrivera qu'une fois +en la vie. Donnez-moi de vos nouvelles en détail, et ne me parlez que +de vous; je vous donne un bel exemple à cet égard. Je vous avertis que +je me sais par cœur, et à la fin on se lasse de soi. Adieu encore. +_Vale et ama._ + + +LETTRE IX. + + A MADAME D'ANGIVILLIERS. + +Je ne vois pas une seule raison, madame, d'avoir moins de confiance en +vos bontés cette année que la précédente; mais j'ai bien peur d'y +avoir recours un peu tard, et je crains que vous n'ayez disposé de +tous vos billets pour la séance publique du 25 de ce mois. Je suis +fort curieux d'entendre la lecture de l'Éloge du chancelier de +L'hospital; et vous êtes, madame, ma seule espérance: mais ce n'est +pas une raison de désespérer. Je vous supplie de vouloir bien me +mander s'il est possible que j'aie un billet de vous, afin que j'aie +le temps de faire encore d'un autre côté quelques tentatives qui après +tout seront probablement inutiles. + +Je sais que votre santé est meilleure, et que vous êtes même venue à +la comédie; si vous aviez eu la bonté de me le faire dire, j'aurais +profité de cette occasion pour vous faire ma cour; et cet intérêt +aurait fait ce que n'a pu faire celui de voir une nouveauté qu'on joue +par une si cruelle chaleur. Je ne sais si je dois me flatter d'en être +dédommagé le jour de la saint Louis. + +Je vous prie, madame, de vouloir faire remettre à M. d'Angivilliers la +lettre ci-jointe; elle contient quelques détails sur une affaire à +laquelle vos bontés pour moi vous ont intéressée, et qui est terminée +aussi bien qu'elle pouvait l'être. + +Je suis avec respect, madame, et avec tous les sentimens que vous me +connaissez, etc. + + Secrétaire des commandemens du prince de Condé, + en dépit de ce qu'on en veut dire. + + Paris, 31 juillet. + + +LETTRE X. + + A L'ABBÉ MORELLET. + + 20 juin 1785. + +Mais vraiment, monsieur, je ne sais pas pourquoi votre billet finit +par la plaisante prière de dire du bien de votre discours. Est-ce que +vous avez cru que je ne le lirais pas? Amitié à part, je me serais, +pardieu! bien passé la fantaisie d'en dire le bien que j'en pense. Il +y a de si bonnes choses qu'on voudrait les ôter d'un discours +académique, vu le malheur dont ces sortes d'ouvrages sont menacés. +J'ai bien peur que, dans le naufrage de l'armée de Xerxès, la +collection de nos harangues en huit volumes ne soit ce qui coule +d'abord à fond; il ne serait pas mal d'avoir quelques alléges ou +barques suivant la flotte, pour sauver quelques débris. Quel parti +vous avez tiré de ce pauvre abbé Millot! Je n'en ai jamais su tant +tirer de son vivant, et je vous aurais demandé votre secret. Au +surplus, vivent les morts pour être quelque chose! + +Je sais que nombre de gens à Versailles ont trouvé mauvais que, dans +la réponse du marquis de Chastellux, on citât les propres termes de la +lettre où le marquis de Lansdown vous rend un si honorable témoignage. +Après avoir écouté ce qu'on m'a dit de noble et d'imposant sur ce beau +texte, j'ai cru, je me trompe peut-être, mais j'ai cru que la vanité +des places ou de l'importance locale s'affligeait de voir un simple +homme de lettres, comme on dit, honoré d'une telle preuve d'estime par +un grand ministre. En secret, dans une lettre bien cachetée, dans +l'arrière-cabinet, cela peut se passer; à la bonne heure: mais en +public! ah, monsieur l'abbé, c'est une terrible affaire! O vanité! ô +sottise! De l'importance! Je jure Dieu que je vous causerai tôt ou +tard de grands chagrins! Il ne tenait qu'à moi d'en jurer sur le poème +de la Fronde; mais cela serait trop sublime: et puis d'ailleurs, on +dirait que cela est pillé de Démosthènes. Je vous rends mille actions +de grâces de votre traduction de Smith, et du plaisir que l'ouvrage +m'a fait. C'est un maître livre pour vous apprendre à savoir votre +compte; et si on me l'eût mis dans les mains à l'âge de quinze ans, je +m'imagine que je serais dans le cas de prêter quelques centaines de +guinées à l'auteur; et ce serait de tout mon cœur, assurément. Je ne +vous le renvoie point encore, parce que je l'ai laissé à la campagne, +et qu'il y a quelques chapitres bons à relire et à méditer. + +Adieu, monsieur l'abbé; je vous salue et vous embrasse de tout mon +cœur. + + +_P.S._ J'ai remis à M. de Vaudreuil un exemplaire de votre Discours, +le seul que j'eusse alors; il l'a lu avant moi, et m'en a parlé de +façon à prévenir mon jugement, si j'étais sujet à me laisser prévenir. +Il m'a prié de vous faire tous ses remercîmens; il n'est pas de ceux +que la publicité de la lettre de milord Lansdown scandalise. Il trouve +très-bon, très-simple, qu'on ait des talens, du mérite, même de +l'élévation, et qu'on soit honoré à ces titres, fût-ce publiquement, +quand même on ne serait par hasard ni ministre, ni ambassadeur, ni +premier commis. Il devance, de quelques années, le moment où +l'orviétan de ces messieurs sera tout à fait éventé. + + +LETTRE XI. + + A M. L'ABBÉ ROMAN. + +Je reçois dans l'instant, mon ami, votre lettre écrite il y a près de +quatre mois, sans que je puisse savoir la cause de ce délai. Quoi +qu'il en soit, elle me fait un si grand plaisir, que, prêt à sortir, +je reste pour vous répondre sur le champ, et mettre moi-même la mienne +à la poste, afin de ne laisser, s'il est possible, aucun hasard contre +moi. Je ne perdrai point de temps à me plaindre de ce que vous ne +m'avez point répondu aux deux lettres que je vous ai écrites, l'une, +il y a près de deux ans, et l'autre l'année dernière, au mois d'avril, +juste au moment où j'ai quitté Paris, dans l'idée de n'y revenir +jamais qu'en qualité de simple voyageur tout au plus. Je suppose que +vous n'avez reçu aucune de ces deux lettres, et le ton de la vôtre me +le persuade aisément. Le hasard qui fait que je ne reçois celle-ci que +quatre mois après, doit me faire admettre très-facilement une +supposition dont mon amitié s'accommode beaucoup mieux que de votre +silence. En voilà assez là-dessus; les momens sont précieux depuis que +je vous ai retrouvé. Oui, mon ami, je vous remercie de votre égoïsme, +et je ne lui reproche que de ne s'être pas donné encore plus de +carrière. Vous me ferez sans doute le même reproche; mais ayant tant +de choses à vous dire, comment ne pas le mériter en partie? Jamais la +vie d'un homme n'a été moins féconde en événemens, et jamais elle n'a +été plus remplie, tant bien que mal. J'ai fait mille lieues sur une +feuille de papier; voilà mon histoire depuis près de quatre ans. Je +vous ai déjà étonné en vous parlant d'un éternel adieu dit à la ville +de Paris, l'année dernière. Oui, mon ami, c'en était fait, et j'ai +vécu six mois en province, à la campagne, partagé entre l'amitié, un +jardin et une bibliothèque. C'est presque le seul temps de ma vie, que +je compte pour quelque chose. + +La mort seule de la compagne de ma solitude pouvait me rappeler dans +le désert bruyant de la capitale. Je ne finirais pas si je vous +parlais de ce que j'ai perdu. C'est une source éternelle de souvenirs +tendres et douloureux. Ce n'est qu'après six mois que ce qu'ils ont +d'aimable a pris le dessus sur ce qu'ils ont de pénible et d'amer. Il +n'y a pas deux mois que mon âme est parvenue à se soulever un peu, et +à soulever mon corps avec elle. C'est au mois de septembre dernier que +j'ai fait cette cruelle perte; un ami est venu m'arracher en chaise de +poste de ce séjour charmant, devenu désormais horrible pour moi. De +là, j'ai été replongé dans le genre de vie auquel j'étais enfin +parvenu à me soustraire, après deux ans de soins et de prétendus +sacrifices qui n'en étaient pas pour moi. L'amitié de M. le comte de +Vaudreuil, qui s'était fort accrue depuis deux ans, est devenue une +véritable tendresse, et a beaucoup contribué à soulager une partie de +mes peines. Il m'a forcé d'accepter un logement chez lui, et a su me +le rendre aimable. Il s'occupe essentiellement de ma fortune qui, +depuis votre départ et avant ma retraite, a échoué trois fois: deux +fois par des événemens imprévus, et la troisième par mon fait, c'est à +dire, en refusant ce qui ne me convient pas, c'est à dire par ma +faute, pour parler la langue commune, et non pas la vôtre ni la +mienne. La fortune fera ce quelle voudra, jamais je ne lui accorderai, +dans l'ordre des biens de l'humanité, que la quatrième ou cinquième +place. Si elle exige la première, qu'elle aille d'un autre côté, elle +ne manquera pas d'asile. + +Mon état actuel est donc celui d'un homme qui, froidement et sans +humeur, attend un événement qu'on lui annonce comme prochain; qui n'y +croit pas pour avoir été trop souvent trompé, et à qui des souvenirs +pénibles ont ôté toute espèce de désirs, même ceux qui accompagnent +l'espérance. Cette indifférence tient à la force avec laquelle je suis +déterminé à ne plus attendre un seul jour, passé le terme convenu avec +moi-même; à l'idée où je suis que le succès de ce qu'on désire pour +moi n'est pas un véritable bien; qu'il y en a de plus grands, tels que +la santé, l'indépendance absolue des hommes et de l'opinion, sous un +beau ciel, dans un beau climat; c'est le vôtre ou le Languedoc. Le +terme arrêté dans ma conscience, résolution que je n'ai dite encore à +personne, et que j'exécuterai sans dire que c'est pour toujours, ce +terme est le 10 octobre de cette année 1784. + +Il est certain, et croyez, mon ami, que je ne me fais pas illusion à +moi-même; il est certain que je désire le non succès d'un événement +prétendu heureux, dont les suites, comme nécessaires, sont de me +rengager dans une carrière pleine de misères et de dégoûts, de me +faire exister pour le public que je méprise presqu'autant que les gens +de lettres, leurs cabales, leurs noirceurs, leurs vanités absurdes, +etc.; de me faire ou manquer ou attendre une célébrité, qui, grâce au +ton régnant dans la littérature actuelle, n'est qu'une infamie +illustre faite pour révolter un caractère décent. Tels sont mes +sentimens et mes idées, qui me font passer pour un être bizarre: tant +la vanité et la sottise ont perverti toutes les âmes et tous les +esprits. On s'étonne qu'un homme, qu'on s'obstine à regarder malgré +lui comme n'étant pas dénué de tout talent, ne veuille pas subir la +loi commune imposée aux gens de lettres, de ressembler à des ânes +ruant et se mordant devant un râtelier vide, pour amuser les gens de +l'écurie. Rien ne m'a mieux montré la misère de cette classe d'hommes, +et en général de presque tous les hommes, que l'étonnement avec lequel +on me voit garder, dans mon porte-feuille, les productions qui +m'échappent involontairement, et par un besoin naturel de mon âme. +D'un autre côté, je sens bien que, si l'on fait pour moi quelque chose +d'essentiel, qui me mette dans le cas de vivre à Paris avec les +commodités de la vie et de la société, il sera bien difficile de me +soustraire à la nécessité de payer un tribut qu'alors on exigera comme +une dette. C'est pour me dérober à cette nécessité, que je souhaite la +non réussite des tentatives de mes amis. Alors, je suis libre; alors, +je m'appartiens; alors, le reste de ma vie est à moi, sans que l'hydre +à mille têtes puisse m'en ravir la moindre portion. De là l'incurie, +la santé et l'aisance, dans un pays où les écus de trois livres valent +six francs, et où l'on n'a que les besoins de la nature au lieu de +ceux de la vanité et de l'opinion. Jugez, mon ami, si, avec de +pareilles idées, je n'ai pas dû trouver plaisante la phrase de votre +lettre, où vous me dites de vous donner quelques pages au lieu de +livrer à l'impression. L'impression! si vous saviez des gens de +lettres le quart de ce que j'en sais et que j'en ai vu, vous ne me +soupçonneriez pas de songer à elle. J'en ai une si grande aversion, +que je n'ai de repos que depuis le moment où j'ai imaginé un moyen sûr +de lui échapper, et de faire en sorte que ce que j'écris existe, sans +qu'il soit possible d'en faire usage, même en me dérobant tous mes +papiers. Le moyen que j'ai inventé, m'en rend maître absolu jusqu'au +monument et même par-delà; car je n'ai qu'à me taire: et ce que +j'aurai écrit sera mort avec moi. Vous voyez, par ce fait, la profonde +impression de haine et de mépris que j'ai pour les lettres, +considérées comme métier et comme état dans le monde. Eh bien! je les +aime plus que jamais comme culture de l'âme; et elles me prennent +presque tous mes momens, depuis que j'ai retrouvé mes facultés, après +la perte irréparable que j'ai faite l'été dernier: tant il est vrai +que la nature et l'habitude sont également indomptables. Les lettres +seront un de mes plus grands plaisirs dans ma retraite; et d'avance +elles lui prêtent déjà des charmes. Assurément, c'est bien sans amour +de gloire, sans manie de postérité. Accordez cela, si vous pouvez; +mais soyez sûr que rien n'est plus vrai. + +Adieu, mon ami, etc. + + Paris, 4 avril 1784. + + +LETTRE XII + + A M. DE VAUDREUIL. + + 13 décembre 1788. + +Je vois que vous vous souvenez de la _Requête des filles sur le renvoi +des évêques_, et que vous voudriez donner un frère ou une sœur à +cette bagatelle dont vous êtes le parrain; mais je vous assure qu'il +me serait impossible de faire un ouvrage plaisant sur un sujet aussi +sérieux que celui dont il s'agit. Ce n'est pas le moment de prendre +les crayons de Swift ou de Rabelais, lorsque nous touchons peut-être à +des désastres; et je pense qu'un écrivain qui jetterait du ridicule +sur tous les partis, serait lapidé à frais communs. Je ne pourrais +donc faire qu'un ouvrage sérieux; et de quoi servirait-il? S'il n'y +en a pas encore qui présente, sous tous les points de vue, cette +intéressante question, il en existe un grand nombre qui, par leur +réunion, l'éclaircissent suffisamment. En effet, de quoi s'agit-il? +d'un procès entre vingt-quatre millions d'hommes et sept cent mille +privilégiés[38]. J'entends dire que la haute noblesse forme des +ligues, pousse des cris, etc: c'est ici, je crois, qu'on peut accuser +la maladresse de la plupart des écrivains qui ont manié cette +question. Que n'ont-ils dit aux grands privilégiés: »Vous croyez qu'on +vous attaque personnellement, qu'on veut vous attaquer; point du tout. +Une grande nation peut élever et voir au-dessus d'elle quelques +familles distinguées, trois cents, quatre cents, plus ou moins; elle +peut rendre cet hommage à d'antiques services, à d'anciens noms, à des +souvenirs; mais, en conscience, peut-elle porter sept cent mille +anoblis, qui, quant à l'impôt, quant à l'argent, sont aux mêmes droits +que les Montmorency et les plus anciens chevaliers français? +Plaignez-vous de la fatalité qui fait marcher à votre suite cette +épouvantable cohue; mais ne brûlez pas la maison qui ne peut la loger. +Ne sommes-nous pas accablés, anéantis, sous cette même fatalité qui +enfin a mis en péril ce que vous appelez vos droits et vos privilèges? +Ne voyez-vous pas qu'il faut nécessairement qu'un ordre de choses +aussi monstrueux soit changé, ou que nous périssions tous également, +clergé, noblesse, tiers-état?» Je suis vraiment affligé qu'on n'ait +point dit et répété partout cette observation. Elle eût ramené les +esprits prévenus, elle eût désarmé l'amour propre, elle eût intéressé +l'orgueil aux succès de la raison, et peut-être eût-elle sauvé aux +notables l'opprobre ineffaçable dont ils viennent de se couvrir à pure +perte. Un autre avantage de cette réflexion, c'est qu'elle eût +sur-le-champ fait apprécier le moyen terme que quelques-uns proposent +ridiculement, celui d'appeler, pour le seul consentement à l'impôt, le +tiers-état à l'égalité numérique, en ne l'admettant que pour un tiers +seulement à délibérer sur les objets de législation générale. Qui +est-ce qui me fait cette proposition? est-ce un membre de l'ancienne +chevalerie? est-ce un secrétaire du roi, du grand collège, du petit +collège, car tous ont le droit de parler ainsi? Je réponds à ce +dernier.... Mais non, je ne réponds pas: vous sentez que j'aurais trop +d'avantage. Permettre à un peuple de défendre son argent, et lui ravir +le droit d'influer sur les lois qui doivent décider de son honneur et +de sa vie, c'est une insulte, c'est une dérision. Non, cela ne sera +point, cela ne saurait être, la nation ne le souffrira pas; et, si +elle le souffre, elle mérite tous les maux dont elle est menacée. + + [38] Il n'y en avait pas 100,000; mais on en croyait 700,000. + (_Note de l'auteur._) + +Mais on parle des dangers attachés à la trop grande influence du +tiers-état; on va même jusqu'à prononcer le mot de _démocratie_. La +démocratie! dans un pays où le peuple ne possède pas la plus petite +portion du pouvoir exécutif! dans un pays où le plus mince suppôt de +l'autorité ne trouve partout qu'obéissance, et même trop souvent +abjection! où la puissance royale ne vient que de rencontrer des +obstacles de la part des corps dont presque tous les membres sont +nobles ou anoblis! où le luxe le plus effréné et la plus monstrueuse +inégalité des richesses laisseront toujours d'homme à homme un trop +grand intervalle! Quel pays plus libre que l'Angleterre? Et en est-il +un où la supériorité du rang soit plus marquée, plus respectée, +quoique l'inférieur n'y soit pas écrasé impunément? Que de faux +prétextes! que d'ignorance! ou plutôt que de mauvaise foi! Pourquoi ne +pas dire nettement, comme quelques-uns: »Je ne veux pas payer!» Je +vous conjure de ne pas juger des autres par vous-même. Je sais que, si +vous aviez cinq ou six cent mille livres de rente en fonds de terre, +vous seriez le premier à vous taxer fidèlement et rigoureusement; mais +vous vous rappelez l'offre généreuse faite par le clergé, pendant la +première assemblée des Notables, et l'indigne réclamation qu'il a +faite ensuite en faveur de ses immunités. Vous voyez le parlement +feindre d'abandonner les siennes, et l'instant d'après se ménager les +moyens de les conserver et même d'accroître son existence. Enfin, vous +savez ce qui vient de se passer, et ce qui a si bien mis en évidence +le projet formel de maintenir les priviléges pécuniaires. M. de Chabot +et M. de Castries, ayant consigné, dans un Mémoire, leur abandon de +ces priviléges, pour ne conserver que leurs droits honorifiques, n'ont +pu trouver ni nobles, ni anoblis, qui voulussent signer après eux. Les +gentils-hommes bretons ne nous disent-ils pas qu'il n'est pas en leur +pouvoir de se dessaisir de leurs priviléges utiles, que c'est +l'héritage de leurs enfans, que ces droits seraient réclamés par eux +tôt ou tard? Et c'est ainsi qu'ils intéressent leur conscience à faire +de l'oppression du faible le patrimoine du fort, de l'injustice la +plus révoltante un droit sacré, enfin de la tyrannie un devoir. Je +l'ai entendu.... Et vous voulez que j'écrive! Ha! je n'écrirais que +pour consacrer mon mépris et mon horreur pour de pareilles maximes; je +craindrais que le sentiment de l'humanité ne remplît mon âme trop +profondément, et ne m'inspirât une éloquence qui enflammât les esprits +déjà trop échauffés; je craindrais de faire du mal par l'excès de +l'amour du bien. Je m'effraie de l'avenir; je vois mettre aux plus +petits détails une suite et un intérêt qui m'étonnent moi-même; on +fait des listes de ceux qui ont été pour et de ceux qui ont été contre +le peuple; on prête, on ôte tour à tour tel ou tel propos, bon ou +mauvais, à tel ou tel homme. Pour mon compte, j'ai nié hardiment un +mot attribué à M. le comte d'Artois. Ce mouvement machinal chez moi, a +été l'effet de ma reconnaissance pour les marques de bonté que vous +m'avez attirées de sa part. On suppose que ce prince a dit à un +notable, dont l'avis avait été favorable au peuple: _Est-ce que vous +voulez nous enroturer?_ Je ne crois point ce mot; mais, s'il a été +dit, le notable pouvait répondre: «Non, monseigneur; mais je veux +anoblir les Français, en leur donnant une patrie. On ne peut anoblir +les Bourbons; mais on peut encore les illustrer, en leur donnant pour +sujets des citoyens; et c'est ce qui leur a toujours manqué.» C'est +bien M. le comte d'Artois qui y est le plus intéressé: c'est bien lui +qui peut dire, à la vue de ses enfans: _posteri, posteri, vestra res +agitur_. C'est de cette époque que tout va dépendre. J'ose affirmer +que, si les privilégiés pouvaient avoir le malheur de gagner leur +procès, la nation, écrasée au dedans, serait, pour des siècles, aussi +méprisable au dehors qu'elle est maintenant méprisée. Elle serait, à +l'égard de ses voisins réunis, ce que le Portugal est à l'Angleterre, +une grande ferme, où ils récolteraient, en lui faisant la loi, ses +vins, ses moissons, ses denrées, etc. Si, au contraire, il arrive ce +qui doit arriver, et ce qui est presque infaillible, je ne vois que +prospérité pour la nation entière et pour ces privilégiés si aveugles, +si ennemis d'eux-mêmes, qui n'aperçoivent pas que l'aisance du pauvre +fait partie de l'opulence du riche; pour les premiers hommes de +l'état, qui ne voient pas qu'il n'y a de liberté et de dignité +particulière que sous la sauvegarde de la liberté publique et de +l'honneur national. Eh, grand Dieu! que peuvent-ils craindre pour +leurs dignités? Est-ce le tiers-état qui les leur enlèvera? Est-ce le +tiers-état qui arrivera aux places de la cour, aux grands emplois? +Craignent-ils pour leurs fortunes? N'est-ce pas un fait avéré qu'en +Angleterre, les grandes fortunes territoriales des familles illustres +ne datent que de la révolution de 1688? C'est le fruit du rehaussement +dans la valeur des terres, effet de la liberté publique et d'un +accroissement marqué dans l'industrie nationale, qui l'un et l'autre +tournent toujours en dernière analyse au profit des propriétaires +terriens. Je suis si convaincu de cette double influence, que, si on +me demandait, dans la sincérité de mon cœur, à quelle classe d'hommes +je crois plus profitable la révolution qui se prépare, je répondrais +que cette révolution, profitable à tous, l'est à chacun dans la +proportion de supériorité déjà existante où son rang et sa fortune +actuels le mettent sur la grande échelle sociale. J'en excepte le +clergé dont nous ne sommes pas en peine, ni vous, ni moi, et les +ministres (pour le temps, quelquefois très-court, pendant lequel ils +sont ministres); mais on ne se dégoûtera pas du métier: et puis on ne +saurait parer à tout. + +Telle est ma manière de voir cette unique et inconcevable crise. J'ai +voulu vous faire ma profession de foi, afin que, si, par hasard, nos +opinions se trouvaient trop différentes, nous ne revinssions plus sur +cette conversation. Nos opinions ont plus d'une fois été opposées, +sans que d'ailleurs nos âmes aient cessé de s'entendre et de s'aimer: +c'est le principal, ou plutôt c'est tout. Je me souviens, entr'autres, +qu'il y a juste deux ans dans ce moment-ci, nous eûmes une discussion +très-animée sur le parti que prenait M. de Calonne, sur son projet de +subvention territoriale, infaillible, disiez-vous, s'il était appuyé, +comme il l'était, de toute la puissance du roi. Je vous dis que le roi +y échouerait; je vous dis, en propres termes, que le roi pouvait faire +abattre la forêt la plus immense; mais qu'on ne faisait pas quatre +cents lieues, à pied, sur des lianes, des ronces et des épines. Ce que +l'on entreprend aujourd'hui est bien autrement difficile. Supposez (ce +qui paraît impossible) que la nation soit vaincue aux prochains +états-généraux; je demande ce qui arrivera en 1791, à l'époque où le +troisième vingtième cessera d'être dû, où les impôts (depuis +l'incompétence reconnue des parlemens) exigeront le consentement +national. Croyez-vous que ces cinquante-cinq millions seront perçus? +Croyez-vous même que les autres le soient exactement? Non, non; croyez +plutôt qu'on ne réduit pas vingt-trois ou vingt-quatre millions +d'hommes, dont le mécontentement ne se montre point sous la forme de +révolte, mais sous celle de mauvaise volonté. Alors, que restera-t-il +à ceux qui auront favorisé de si mauvaises mesures? Je vous supplie, +au nom de ma tendre amitié, de ne pas prendre à cet égard une couleur +trop marquante. Je connais le fond de votre âme; mais je sais comme on +s'y prendra pour vous faire pencher du côté anti-populaire. Souffrez +que j'en appelle à la noble portion de cette âme que j'aime, à votre +sensibilité, à votre humanité généreuse. Est-il plus noble +d'appartenir à une association d'hommes, quelque respectable qu'elle +puisse être, qu'à une nation entière, si long-temps avilie, et qui, en +s'élevant à la liberté, consacrera les noms de ceux qui auront fait +des vœux pour elle, mais peut se montrer sévère, même injuste, envers +les noms de ceux qui lui auront été défavorables? Je vous parle du +fond de ma cellule, comme je le ferais du tombeau, comme l'ami le plus +tendrement dévoué, qui n'a jamais aimé en vous que vous-même, étranger +à la crainte et à l'espérance, indifférent à toutes les distinctions +qui séparent les hommes, parce que leur coup d'œil n'est plus rien +pour lui. J'ai cru remplir le plus noble devoir de l'amitié, en vous +parlant avec cette franchise; puissiez-vous la prendre pour ce qu'elle +est, c'est-à-dire, pour l'expression et la preuve du sentiment qui +m'attache à tout ce que vous avez d'aimable et d'honnête, et à des +vertus que je voudrais voir apprécier par d'autres, autant qu'elles le +sont par moi-même. + + +LETTRE XIII. + + A M. PANCKOUKE. + +Je n'ai reçu, monsieur, votre billet qu'hier au matin, au moment où je +sortais pour une affaire intéressante qui m'a empêché d'avoir +l'honneur d'y répondre sur-le-champ. + +Je vous dois, d'abord, des remercîmens de la préférence que vous me +donnez, en voulant m'associer à des gens de lettres que j'estime et +que j'honore; mais, après mes remercîmens, je vous prie d'agréer le +véritable regret que j'ai de ne pouvoir être leur coopérateur. La +partie dont je serais chargé, entraîne avec soi des inconvéniens +auxquels ils ne sont pas exposés. Je vous avoue franchement que je ne +sais pas le moyen de traiter trois fois par mois avec l'amour propre +des auteurs, acteurs et actrices des trois théâtres de Paris, et +surtout de la comédie française. Serais-je un critique juste et +sévère? me voilà l'ennemi de tous les mauvais auteurs; et, malgré leur +petit nombre, ils ne laissent pas d'être très-dangereux. Prendrai-je +le parti de la grande indulgence? je déshonore, je décrédite mon +jugement; et, ce qui n'est pas indifférent pour vous, le nombre des +souscripteurs diminuera, car le public veut de la malignité. Il faut +que l'article des spectacles soit attendu, qu'il inspire de la +curiosité, de la crainte, de l'espérance, en un mot, qu'il remue les +passions, comme les ouvrages de théâtre dont il rend compte. Faut-il +tout vous dire, monsieur? gardez-moi le secret: un journal sans malice +est un vaisseau de guerre démâté, à qui les corsaires même refusent le +salut. + +On peut insister et prétendre qu'il est possible d'accorder la plus +exacte politesse avec une critique sévère. Outre que je crois cet +accord très-difficile, l'amour propre des auteurs sait-il, dans ses +chagrins, vous tenir compte de vos ménagemens? On injurie, on insulte, +on calomnie le critique; et, en pareil cas, qui peut répondre de soi? +Le sentiment de l'injustice irrite; le caractère s'aigrit; on devient +injuste, absurde soi-même; et on finit par tomber dans un décri, dans +un avilissement, qui équivaut à une flétrissure publique et à une +véritable diffamation. Nous en avons des exemples déplorables dans la +personne de M. Fréron et de M. de Laharpe qui n'étaient point sans +talens, l'un et l'autre, à beaucoup près. Qui sait même s'ils +n'étaient pas nés honnêtes? En vérité, cette destinée fait frémir. Il +n'en faut pas courir les risques: il ne faut pas tenter Dieu. + +Telles sont mes raisons, monsieur; et en supposant, ce qui serait +peut-être en moi trop d'amour propre, qu'elles ne vous satisfissent +point comme propriétaire du privilège du _Mercure_, je suis bien sûr +que vous les approuverez comme homme, et comme honnête homme. + + +LETTRE XIV. + + A MADAME AGASSE. + +Voici le moment où je commence à soulever mon âme, après le coup qui +vient de l'accabler. C'est ce qui m'a empêché, mon aimable amie, de +répondre à votre lettre. Un autre sentiment m'a empêché de courir à +vous. J'ai craint, je l'avoûrai, j'ai craint votre présence autant que +je la désire; j'ai craint d'être suffoqué en voyant, dans ces premiers +jours, la personne que mon amie aimait le plus, et dont nous parlions +le plus souvent. Le cœur sait ce qu'il lui faut. C'est de vous que +j'ai besoin maintenant: j'irai vous voir au premier jour, mais le +matin, vers les dix heures. Je ne réponds pas du premier moment; mais +je ne suffoquerai point, parce que mon cœur peut s'épancher auprès de +vous. Mais quand je songe que ce même jour, et sans doute à cette même +heure où je serai chez vous, elle vous verrait aussi.... Je m'arrête, +et ne puis plus écrire; les larmes coulent; et c'est, depuis qu'elle +n'est plus, le moment le moins malheureux. + + +LETTRE XV. + + A LA MÊME. + + Paris, juillet 1789. + +La veille du jour où j'ai reçu votre lettre, madame, j'avais vu M. +Marmontel, et lui avais parlé de celle qu'il avait reçue de vous, avec +les pièces justificatives attestant l'acte de vertu auquel vous vous +intéressez. J'ai pris la liberté d'y joindre un petit mot de reproche +sur son défaut de galanterie. Sa réponse m'a prouvé que si, en +devenant vieux, on est exposé à devenir paresseux, ou moins galant, on +peut du moins continuer à se tenir en règle, et à mettre ses papiers +en ordre. Il m'a montré votre paquet, bien étiqueté, entre ceux de vos +rivales; et il m'a dit que sa coutume était de répondre après la +décision de l'académie. Je m'imagine, madame, qu'il ne manquera pas à +ce devoir; mais, en tous cas, je me ferai, à cet égard, le suppléant +de M. Marmontel, et je deviendrai, pour vous, le secrétaire de notre +secrétaire. + +Vous ne me paraissez pas bien appitoyée sur le décès de notre ami, feu +le despotisme; et vous savez que cette mort m'a très-peu surpris. +C'est avec bien du plaisir que je reçois de votre main mon brevet de +prophète. Il vaut mieux que celui de sorcier, qui m'a été expédié par +plusieurs de mes amis. Mais les femmes sont toujours plus polies, +plus aimables que les hommes. Au reste, comme on ne scie plus les +prophètes, et qu'on ne brûle plus les sorciers, je jouis, en toute +sûreté, des honneurs de ma prévoyance. Mais, en vérité, il ne fallait +qu'approcher du colosse pour s'apercevoir qu'il était creux et pourri, +vernissé en dehors et vermoulu en dedans. Sa chute, pour avoir été +trop soudaine, nous mettra dans l'embarras quelque temps: mais nous +nous en tirerons. + +Je voulais, ces derniers jours, aller causer avec vous, et récapituler +les trente ans que nous venons de vivre, en trois semaines. Mais la +chaleur accablante d'hier et d'aujourd'hui m'a retenu chez moi. J'irai +me dédommager quand le thermomètre sera descendu de quelques degrés. +Il y en a un qui ne descendra pas, c'est celui de l'amitié que je vous +ai vouée, l'an cinquantième du règne de Claude-Louis XV. C'est une +fort bonne raison de ne pas douter de mon tendre et respectueux +attachement sous son successeur. + + +_P. S._ Voulez-vous bien vous charger de tous complimens pour M...., +et le prier de rendre le _Mercure_ un peu plus républicain: il n'y a +plus que cela qui prenne. _Item_, que la _Gazette de France_ soit +aussi haussée de plusieurs crans, dans la proportion respectueuse où +elle doit être à l'égard du _Mercure_. Ajoutez, je vous demande en +grâce, qu'à ce prix je lui pardonne la pudeur qui a voulu me faire +des bayonnettes, auxquelles il avait une foi trop peu philosophique. + + Mercr.... Paris, P. R. no 18. + + +LETTRE XVI. + + A LA MÊME. + + Paris, 1789. + +Je suis mal avec moi-même, mon aimable amie; et j'ai besoin d'espérer +que je ne suis pas aussi mal avec vous. Pour commencer par ce qui me +peine le plus, c'est que je ne puis dîner avec vous, ni même vous voir +aujourd'hui. Je suis forcé d'assister au dîner de notre société des +trente-six, où je veux présenter deux de mes amis, pour notre grand +club, avant qu'il soit formé et que le scrutin soit établi. Je les +désobligerais grossièrement et les exposerais à n'être pas reçus; et +de plus je déplais beaucoup à la société déjà établie, pour n'y avoir +pas dîné depuis plusieurs vendredis, jour qui, n'étant pas académique, +a été demandé en ma faveur par quelques amis particuliers: mais ce +n'est pas cette dernière raison qui me prive de vous voir aujourd'hui, +voilà pourquoi je n'ai pas tant d'humeur contre elle. Au surplus, je +ferais mieux de garder tout à fait ma chambre; car, sans être malade, +je suis excédé, anéanti, et j'ai grand besoin de repos. Voilà près de +huit jours qu'il m'a été impossible de me délivrer d'une fantaisie de +poète, vraiment poétique, au moins par son acharnement. Le jour, la +nuit, le repas même, tout s'en est ressenti: je ne croyais pas être si +jeune. Rien, absolument rien, n'a pu faire lâcher prise à cette lubie. +C'est être mordu d'un chien enragé. Le chien n'était pas gros, mais +c'est un chien-loup, ou plutôt un chien-lion, un mélange d'horrible et +de ridicule, de raison et de folie; mais où la raison ordonnait à la +folie de paraître dominante. J'irai vous faire ma cour un de ces +matins, et vous présenter à votre lever mon redoutable petit bichon. +J'espère que, malgré ses dents, et non pas malgré lui, il pourra vous +amuser. Je ne me servirais pas de lui pour faire ma paix avec vous; +car je ne la ferais jamais avec moi-même, si je n'avais pas, à vingt +reprises, écarté, repoussé, cette persévérante folie, souveraine +maîtresse de mon imagination. Si je vous en demandais pardon, ce +serait vous demander pardon d'avoir eu quelques accès de fièvre. +Fièvre, soit: la comparaison est juste; et il ne me fallait rien moins +qu'une maladie pour m'empêcher de vous envoyer bien vite ce que je +vous ai promis. + +Il est vrai de dire que je me suis bien mis quatre à cinq fois au +livre de M. de Saint-Pierre, dont j'avais mille choses à dire, toutes +préparées dans ma tête; et il n'est pas moins vrai que je n'ai pu les +retrouver, que rien ne venait; mais à la place accouraient les idées +dont j'étais rempli: la folie était reine dans la maison. Qu'y faire? +Céder pour redevenir le maître. La voilà chassée, tout à fait chassée; +et dès demain je me remets à la sagesse, c'est-à-dire, à ce qui peut +vous faire plaisir. Je vous l'enverrai tout de suite, ce qui est bien +généreux; car je ne prétends pas différer le plaisir de prendre une +tasse de chocolat auprès de votre chevet. + +Adieu, mon aimable amie; vous connaissez mon respect et mon tendre +attachement. Vous chargez-vous de tous mes complimens et de tous mes +regrets auprès de M......? + + +LETTRE XVII. A LA MÊME. + + Paris, 15 juillet 1790. + +Bon Dieu! que j'admire votre courage, et que j'aime votre bonté! Que +je vous ai désirée à la place où j'étais, en face de l'autel; et tout +auprès, un asile contre les averses! Je sais où vous étiez, et vous +étiez bien mal. Dans ce moment, je vous aurais presque grondée; mais +je vous aurais aimée davantage, s'il est possible. Comme il n'y aura +plus de fédération, j'espère que vous vous ménagerez, que vous +soignerez ce mieux qui (dieu merci) est arrivé bien vite, dont j'irai +voir les progrès au plutôt, peut-être aujourd'hui même, et dont je +vous remercie. + +J'aime bien encore votre nouvelle profession de foi: nous sommes +inébranlables dans notre religion. J'entends crier à mes oreilles, +tandis que je vous écris: _Suppression de toutes les pensions de +France_; et je dis: «Supprime tout ce que tu voudras, je ne changerai +ni de maximes, ni de sentimens. Les hommes marchaient sur leur tête, +et ils marchent sur les pieds; je suis content: ils auront toujours +des défauts, des vices même; mais ils n'auront que ceux de leur +nature, et non les difformités monstrueuses qui composaient un +gouvernement monstrueux.» + +Adieu, mon aimable amie; conservez-vous pour vos amis. Faisons durer +tout ce qui est bon de l'ancien temps qui était si mauvais. + + +LETTRE XVIII. + + RÉPONSE A UN ANONYME. + + Paris, Ier décembre 1791. + +Il est aussi rare, monsieur, de répondre à une lettre anonyme, que +difficile de mettre l'adresse sur la réponse. Je réponds néanmoins à +votre lettre, parce qu'elle exprime quelques sentimens d'un ordre que +j'ai toujours respecté, et que je respecterai toujours. Je me croirais +dur envers vous, si je ne vous pardonnais, dans votre malheur, d'être +injuste envers moi. + +Il n'y a pas tant de contradiction que vous le pensez, entre le +passage (cité dans le Mercure) d'une lettre de M. Chabanon, et _la +douleur profonde, même accablante_, dont on l'a vu pénétré, à +l'affreuse nouvelle des désastres de Saint-Domingue. Eh! pouvait-il ne +pas l'être, dans le malheur de sa famille qu'il chérit, de plusieurs +de ses amis dignes de son attachement, d'un grand nombre de ses +concitoyens, colons, connus par leur humanité envers leurs esclaves, +enfin de sa patrie commune, la métropole sur laquelle définitivement +retombera une partie de ces calamités? Le lien qui accorde des +sentimens qui vous paraissent opposés, est le secret des âmes telles +que la sienne. Par malheur, le nombre n'en est pas grand; et pour le +rendre, ce lien, visible à tous les yeux, il eût fallut transcrire, +non quelques lignes d'un passage isolé, mais la lettre même qui +méritait d'être imprimée tout entière. Répétez-moi qu'il a pleuré, +abondamment pleuré, qu'il est encore plongé dans la plus amère +affliction, ce n'est pas moi que vous étonnerez. M. Chabanon n'est pas +de ceux dont on accuse la dureté envers autrui, par celle dont ils +sont pour eux-mêmes; et je n'ai jamais connu d'homme qui, en se +séparant de soi, conservât pour les autres une sensibilité si vive, si +prompte et pourtant si durable. Je pense donc comme vous, monsieur, +qu'il n'y a personne, sans exception, qui soit plus touché que lui des +malheurs récens, dont gémissent tous les amis de l'humanité. Mais je +crois sa douleur d'un caractère très-différent que celui que vous +supposez. J'en dis peut-être trop pour vous, monsieur, si vous ne le +connaissez pas; mais pour ceux qui le connaissent comme moi, je n'en +dis pas assez. + +Je serai court sur l'article de votre lettre qui m'est personnel. Je +me crois dispensé de vous prendre pour juge de mes principes sur la +révolution, fussiez-vous ou eussiez-vous été législateur; ils tiennent +à un genre de sentimens qui paraissent vous être peu connus, et à des +idées qui probablement ne vous sont pas assez familières pour ne pas +vous sembler un peu chimériques. Mais, en me renfermant dans le +matériel des faits, trouvez bon que je vous demande si, dans l'énoncé +le plus libre de mes opinions, je n'ai pas constamment respecté les +personnes, déféré à tous les souvenirs; et si, dans le cas où nul ne +s'offenserait d'une générosité honnête, il existe un seul individu qui +pût légitimement se plaindre de moi. Voilà sur quoi vous pourriez +prononcer, en supposant qu'il vous fût possible d'être juste. Si cette +condition vous paraît dure, supposez ce qui vous sera plus facile, que +je ne vous aie rien demandé du tout. + + +LETTRE XIX. + + Paris, 17 janvier 1792. + +Je n'ai pas répondu, mon ami, à votre dernière lettre, 1º parce que je +l'ai pas pu; 2º parce que je savais que, sous trois jours, les +journaux se chargeraient de répondre à l'un de ses articles +principaux, celui qui nous occupait alors, les rassemblemens des +réfugiés brabançons à Lille, Douay, etc. Il y a des siècles depuis ce +moment, et tout est bien changé. Je vis avec des personnes (et ce ne +sont pas celles que vous connaissez), qui se trouvent, par une +position bizarrement favorable, très au fait des affaires des +Pays-Bas. Toujours est-il vrai que, depuis un mois, ils m'annoncent, +quatre jours à l'avance, ce qui se trouve vérifié par l'événement. Ces +gens-là soutiennent que Léopold craint une guerre avec nous, plus que +les badauds de Paris ne la craignaient il y a deux ans. Ils prédisent +que sa réponse du 10 février prochain sera telle que nous la pourrions +désirer, dans le système le plus pacifique; et je conçois que les +mouvemens déjà sensibles dans plusieurs de ses états, et entr'autres +dans la Styrie, sont bien capables de l'inquiéter. Mais supposons +qu'il veuille agir hostilement dans deux mois, que ferons-nous si, +d'ici à ce temps, il parle en allié et en bon voisin? Lui +déclarerons-nous la guerre? Entrerons-nous dans le Brabant, comme un +certain parti nous en sollicite? C'est ce qui paraît impossible; et, +dans la supposition même où il lieroit sa partie avec les princes +allemands, pour nous faire au printemps prochain une guerre qu'il +rendra sûrement une guerre d'empire, comment forcerons-nous notre +pouvoir exécutif, maître des combinaisons militaires, à marcher en +Brabant, plutôt qu'à Liége, à Trèves, etc.? On rit de pitié, lorsqu'on +voit, après deux ans et demi de révolution, le parti patriote n'ayant +pas eu le crédit de chasser un commis de la guerre, M. Bessière, par +exemple, et des commis des affaires étrangères, tels que Henin et +Renneval. Contraindra-t-il le roi à agir sérieusement contre son +beau-frère, avec qui se sont concertés des arrangemens déjoués par le +hasard plus que par la politique? C'est ce qui ne pourrait arriver +qu'après une crise qui compliquerait encore notre position, et la +rendrait peut-être encore plus embarrassante. Mon idée est toujours +que tout ceci est un problème sans solution, un drame brouillé et +confus, dont le dénoûment tombera d'en haut comme celui des pièces +d'Euripide. Ce que je sais seulement, c'est que le mouvement général +entravera tous les mouvemens partiels et contradictoires dont on +cherche à le retarder. + +N'avez-vous pas bien ri du patriotisme qui, dans la séance du 15 de ce +mois, a saisi nos ministres et les huissiers? J'ai surtout été ravi +de l'enthousiasme de M. de Lessart, quoique celui de M. du Port ait +bien son mérite, M. du Port qui, disait la surveille: «Tout ceci ne +peut pas aller; et la constitution ne marchera jamais sans une chambre +haute.» + +La plupart de nos députés, quelques meneurs et quelques intrigans, +voient que M. de Lessart tire à sa fin: et c'est même l'opinion +générale. Ce n'est pas la mienne; et j'ai de fortes raisons de croire +qu'il sera très-difficile de le déraciner. Peut-être en savez-vous +autant que moi, si vous n'en savez pas plus. Quoi qu'il en soit, je +dis, à qui veut l'entendre, que je ne compterai sur la sincérité des +Tuileries, que lorsque vous aurez ce ministère-là. Je m'aperçois que +je ne réussis pas également auprès de tout le monde, en parlant ainsi; +cet arrangement n'est pas celui qui convient à certaines gens que vous +savez, mais c'est ce qui m'importe peu. Croirez-vous qu'il y a eu une +plate intrigue pour y placer S. L.......? L'ancien régime n'était pas +plus impudent. S. L........ aux affaires étrangères! lui qui ne sait +pas plus la géographie que M. de Lessart! Vous jugez bien qu'on +croyait le gouverner, jusqu'au moment où l'année 1793 ouvrirait la +porte aux nobles de la minorité, les seuls hommes vraiment faits pour +les places. Il est bien heureux, pour les auteurs de cette plate +intrigue, d'avoir été sifflés avant le levé de la toile; ils en +auraient été les dupes. Il les eût joués tous et probablement foulés +aux pieds. Qu'eût fait S. L...? Il ne manque pas d'esprit. Il a cette +activité que donne à un ambitieux l'habitude du travail dans les +emplois subalternes. Il eût pris la géographie de Busching, de bonnes +cartes, eût parcouru les cartons et les porte-feuilles des affaires +étrangères, se serait bourré la cervelle de tout ce qui pouvait y +entrer en quinze jours, leur eût dit qu'il en savait plus qu'eux en +politique, et leur eût du moins prouvé qu'en intrigue et en audace il +était leur maître à tous. Voilà l'homme; et tel est le caractère qu'il +a montré depuis qu'il est en place. Vous savez qu'ils veulent M. +Dietrich. Je sais que c'est un bon citoyen, et un homme de mérite; +mais j'ignore s'il a d'ailleurs toutes les connaissances requises. + +Adieu, mon cher ami; je vous aime et vous embrasse de tout mon cœur. +Vos fanatiques vous donnent bien du tracas dans votre département. +Mais le dégoût que m'inspirent ici les intrigans et les fripons +ci-devant honnêtes, remplit l'âme d'un sentiment plus mélancolique. + +L'hommage de l'amitié à votre peureuse amie. + + +LETTRE XX. + + Paris, 12 août 1792. + +Je continue, mon ami, de me bien porter; mais je ne néglige point mon +régime. J'ai fait, ce matin, le tour de la statue renversée de Louis +XV, de Louis XIV, à la place Vendôme, à la place des Victoires. +C'était mon jour de visite aux rois détrônés; et les médecins +philosophes disent que c'est un exercice très-salutaire. Vous serez +sûrement de leur avis. En tous cas, j'ai pris ça sur moi. + +De la place Louis XV, j'ai poussé jusqu'au château des Tuileries. +C'est un spectacle dont on ne se fait pas l'idée. Le peuple +remplissait le jardin, comme il eût fait celui du Prato à Vienne, ou +ceux de Postdam. La foule inondait les appartemens teints du sang de +ses frères et de ses amis, et percés de coups de canon renvoyés en +réponse à ceux qui les avaient massacrés la surveille. Les +conversations étaient analogues à ces tristes objets. A la vérité, je +n'ai pas entendu prononcer le nom du roi ni celui de la reine; mais, +en revanche, on y parla beaucoup de Charles IX et de Catherine de +Médicis. Une vieille femme y racontait plusieurs traits de l'histoire +de France. Un homme en haillons citait l'anecdote de la jatte et des +gants de la duchesse de Marlborough, comme ayant été la cause d'une +guerre: il se trompait; elle fit faire une campagne de moins. Mais je +me suis bien gardé de rétablir le texte; j'aurais été pris pour un +aristocrate: d'ailleurs, la méprise était si légère, et l'intention du +conteur était si bonne. + +Voulez-vous savoir de combien de siècles l'opinion a cheminé depuis +deux mois? Rappelez-vous le symptôme que je vous citais de la passion +française pour la royauté, ce que je vous prouvais par la facilité +avec laquelle les danseurs jacobins, sous mes fenêtres, passaient de +l'air _ça ira_ à l'air _vive Henri_ IV! Eh bien! cet air est proscrit; +et, au moment où je vous parle, la statue de ce roi est par terre: +rien ne m'a plus étonné dans ma vie. Je ne vous dirai plus que ceux +qui voudraient la république, trouveraient sur leur chemin la +_Henriade_ et le _Lodoïx_ de l'université. Non, cela n'est plus à +craindre; et je suis sûr même que le _Versalicas arces_ de nos poèmes +latins modernes ne protégera pas Versailles. Il ne fallait rien moins +que la cour actuelle pour opérer ce miracle; mais enfin, elle l'a +fait: gloire lui soit rendue! Je n'ai plus le moindre doute à cet +égard, depuis que j'ai entendu les discours très-peu badauds des +Parisiens autour des statues royales qui ont eu ce matin ma visite. +Pour moi, le peu de badauderie qui me reste, m'a engagé à lire +quelques mots écrits sous un pied du cheval de Louis XV. Que +croiriez-vous que j'y ai trouvé? le nom de Girardon, qui avait caché +là son immortalité. Cela ne vous paraît-il pas l'emblème de la +protection intéressée, accordée aux beaux-arts par un despote +orgueilleux, et en même temps de la modeste bêtise d'un artiste, homme +de génie, qui se croit honoré de travailler à la gloire d'un tyran? +Plus j'étudie l'homme, plus je vois que je n'y vois rien. Au reste, il +serait plaisant que Girardon se fût dit en lui-même: «La gloire de ce +roi ne durera pas, sa statue sera renversée par la postérité indignée +de son despotisme; et son cheval, en levant le pied, parlera de ma +gloire aux regardans.» Cet artiste-là aurait eu une philosophie qu'on +pourrait souhaiter aux Racine et aux Boileau. + +A propos de roi, on m'a dit qu'on parlait de vous pour l'éducation du +prince royal. J'y trouve une difficulté. Comment saurez-vous quel +métier il faut faire apprendre à votre élève, en cas que les Français +ressemblent aux Parisiens? Prenez-y garde: _cette difficulté vaut bien +qu'on la propose_. + +Vous êtes sûrement bien aise que Grouvelle soit secrétaire du conseil, +et par conséquent qu'un mauvais génie ne l'ait pas placé, il y a sept +ou huit jours, comme le bruit en avait couru. Il trouvera ce métier +bien doux, auprès de celui de président de section, qu'il a fait +pendant la terrible nuit d'avant hier. Un président de section était, +en ce moment, un composé de commissaire de quartier, arbitre, juge de +paix, lieutenant-criminel, et un peu fossoyeur, vu que les cadavres +étaient là qui attendaient ses ordres, comme il arrive quand le +pouvoir exécutif force la souveraineté à recourir au pouvoir +révolutionnaire. Je suis bien aise aussi que Lebrun soit aux affaires +étrangères, quoique je n'aie jamais pu, pendant deux mois, obtenir de +lui une épreuve de la _Gazette de France_, tandis qu'il la faisait +sous mon nom. Je n'ai pas de rancune. + +Adieu, mon cher ami; je vous aime et vous embrasse très-tendrement: +vous voyez que, sans être gai, je ne suis pas précisément triste. Ce +n'est pas que le calme soit rétabli, et que le peuple n'ait, encore +cette nuit, pourchassé les aristocrates, entr'autres les journalistes +de leur bord. Mais il faut savoir prendre son parti sur les +contre-temps de cette espèce. C'est ce qui doit arriver chez un peuple +neuf, qui, pendant trois années, a parlé sans cesse de sa sublime +constitution, mais qui va la détruire, et dans le vrai, n'a su +organiser encore que l'insurrection. C'est peu de chose, il est vrai; +mais cela vaut mieux que rien. + +Adieu, encore une fois; je vous espère sous huitaine, ainsi que notre +cher malade. Je ne vous ai point parlé de lui, parce que je vais lui +écrire. + + +LETTRE XXI. + + A LA CITOYENNE...... + + 15 Frimaire an II de la République. + +C'est un besoin pour moi, mon aimable amie, de vous écrire; et je +suppose qu'en ce moment-ci vous êtes disposée à faire grâce aux +défauts de mon écriture. Je ne croyais pas, lorsque vous déchiriez +votre linge pour mes blessures et pour m'envoyer de la charpie, que je +pourrais sitôt tracer de ma main les remercîmens que je vous ai +adressés du fond de mon cœur. Ils seront courts cette fois-ci, mais +ils n'en seront pas moins vifs: appliquez-leur ce qu'on dit des +prières, ce qui n'empêche pas d'en faire quelquefois de longues qui +valent bien leur prix. + +On me flatte d'obtenir bientôt ma liberté. Je suis difficile en +espérance; mais je ne veux pas avoir pour moi-même la cruauté de +repousser celle-ci. Je serais pourtant plus voisin de vous au +Luxembourg: mais vous ne me souhaitez pas d'être votre voisin à ce +prix. + +Adieu, mon aimable amie. Respect et tendresse; et sensibilité à vos +peines que je sais. + + +LETTRE XXII. + + AU CITOYEN LAVEAU, + RÉDACTEUR DU JOURNAL DE LA MONTAGNE. + + Paris, le 8 septembre 1793, l'an II de + la République une et indivisible. + +L'impartialité que vous avez montrée, citoyen, en rendant compte de la +dénonciation de Tobiezen-Duby, contre plusieurs citoyens attachés à la +bibliothèque nationale, et en insérant le lendemain dans votre journal +la note du dénonciateur, me laisse lieu d'espérer aussi que vous +voudrez bien y donner une place à ma lettre. + +Un journaliste plus dur que vous a trouvé qu'une lettre flagorneuse de +Tobiezen-Duby à la citoyenne Roland n'était pas pour moi une +justification suffisante: et cela est vrai; mais avant que je connusse +les chefs d'accusation, de quoi voulait-on que je me justifiasse? et +n'était-il pas naturel de faire connaître d'abord l'accusateur et ses +motifs? C'est à quoi paraissait propre la lettre de Tobiezen-Duby à la +citoyenne Roland; et je vous prie d'en rendre juges, par l'impression, +les républicains auxquels il croit pouvoir en appeler. Le créateur de +la formule: _au ministre Roland, respect_, qui se trouve à la tête des +lettres du désintéressé M. Tobiezen-Duby, déposées au ministère de +l'intérieur, ne devrait pas se donner pour un républicain de la +première force; et je doute que le comité épuratoire des jacobins +s'accommode de cette formule. + +Je devais donc d'abord me borner à faire connaître mon dénonciateur, +quand je me suis vu accusé d'aristocratie. Chamfort aristocrate! Tous +ceux qui me connaissent en ont ri, et beaucoup trop ri, selon moi; car +j'étais aux Madelonettes. Aristocrate! celui chez qui l'amour de +l'égalité a été constamment une passion dominante, un instinct inné, +indomptable et machinal! celui qui a mis au théâtre, il y a plus de +vingt ans, la pièce du _Marchand de Smyrne_, qu'on joue encore +fréquemment, et dans laquelle les nobles et aristocrates de toute robe +sont mis en vente au rabais, et finalement donnés pour rien! celui qui +a publié contre les académies un discours, lequel a devancé de deux +ans leur destruction depuis peu prononcée; enfin, plusieurs autres +écrits où respire cet amour de l'égalité, sans laquelle la liberté +politique n'est qu'une illusion, une chimère. Voilà l'aristocrate de +la façon de M. Tobiezen-Duby. + +Il a mis enfin au jour ses chefs d'accusation, ce M. Duby. C'est un +tissu de calomnies atroces, de mensonges dénués même de vraisemblance. +Croira-t-on qu'il pousse l'aveuglement de la haine jusqu'à se +permettre d'articuler un fait, dont la fausseté peut se démontrer +sur-le-champ par une preuve sans réplique, une preuve matérielle? + +Après avoir dit que je vais rarement aux assemblées de section (ce qui +est malheureusement vrai, par l'effet de mon état maladif, +suffocations, étouffemens, dans les assemblées nombreuses), M. Duby +ajoute que je n'ai pourtant pas manqué de m'y trouver à la nomination +d'un commandant général, _pour donner ma voix à Raffet_. + +J'affirme que le fait est faux. J'ignore si l'on conserve ou non les +listes des votans: mais si on les conserve, je défie qu'on y trouve +mon nom; si on ne les conserve pas, je défie quelqu'homme que ce soit +de dire qu'il m'a vu ce jour là à la section. + +Ce n'est point ici le lieu, citoyen, de confondre M. Duby sur d'autres +inculpations plus graves, et si odieuses que je me réserve contre lui +tous les moyens de droit. + +Finissons, et disons le vrai mot. Il faut une place à M. Duby, +quoiqu'il vous dise le contraire dans sa note. Je résigne la mienne +dès ce moment, dût-elle lui être donnée; mais elle ne le sera pas, et +il aura calomnié pour le compte d'autrui: c'est un malheur. + +Salut et fraternité. + + +LETTRE XXIII. + + A SES CONCITOYENS, + EN RÉPONSE AUX CALOMNIES DE TOBIEZEN-DUBY. + +Je suis l'objet des calomnies atroces de Tobiezen-Duby. + +Quel est le citoyen qu'il ose accuser d'aristocratie? c'est un homme +chez qui l'amour de la liberté et de l'égalité a été la passion de sa +vie entière; connu dès long-temps par sa haine pour la noblesse, haine +qu'on représentait alors comme une manie blâmable par son excès; qui, +dans une comédie (_le Marchand de Smyrne_) faite il y a plus de vingt +ans, et encore fréquemment jouée sans aucun changement, a mis les +nobles sur la scène, les a fait vendre _au rabais_, et finalement +_donner pour rien_. + +C'est un homme à qui cette prétendue manie contre la noblesse a dicté +les morceaux les plus vigoureux, insérés dans le livre sur l'_ordre_ +américain de _Cincinnatus_, ouvrage publié en 1786, et qui porta les +plus rudes coups à l'aristocratie française, dans l'opinion publique. + +Ce même Chamfort n'a cessé depuis d'envoyer à divers journaux +patriotes, sans se nommer, sans chercher d'éclat, tout ce qu'il a cru +utile à la chose publique: aussi, la cour et l'aristocratie, qui ne +l'ignoraient pas, n'ont-elles cessé de le faire déchirer dans leurs +journaux; et son nom s'est trouvé, comme de raison, sur toutes les +listes de proscription de la cour et de l'aristocratie. + +Certes, ni la cour, ni l'aristocratie n'avaient tort; et si quelque +hazard particulier faisait ouvrir certains porte-feuilles où se +trouvent plusieurs de mes lettres, écrites _dans toutes les époques de +la révolution_, on y verrait que mes principes républicains étaient +bien antérieurs à la république. + +Voilà ce qui est connu de tous ceux qui me connaissent. + +Veut-on savoir maintenant quel est Tobiezen-Duby? son +patriotisme?..... mais ce serait une dérision que d'en parler. +Lui-même, dans sa lettre à la citoyenne Roland, où il demande une +place, lui-même date ce patriotisme du 7 juillet 1792: et cette date +est un peu trop récente. Il faut bien qu'il reconnaisse que ce titre +est assez faible, puisqu'il s'appuie des droits que lui donne à cette +place un ouvrage de son père _sur les monnaies des barons et des +prélats de France_; puissante recommandation, en effet, pour un +patriote de sa trempe; aussi s'est-il porté pour continuateur de cette +sottise aristocratique, publiée par lui en 1790, appelée par lui, en +1792, ouvrage _national_. Remarquez bien les dates. + +Laissons donc là le patriotisme de Tobiezen-Duby; et ne parlons plus +que de Tobiezen-Duby lui-même: c'est bien assez. + +Mais ne l'imitons pas dans ses divagations. Je ne me permettrai de +citer contre lui que des faits appuyés de pièces justificatives. + +Vous tous, vrais jacobins, qui, faute de le connaître, l'avez admis +parmi vous, l'avez placé dans votre comité de correspondance, l'avez +chargé d'en faire les extraits et de les lire à votre tribune; vous +tous, hommes droits et purs, qui voulez que les dénonciations soient +un moyen de châtiment ou de répression contre les aristocrates et les +traîtres, mais qui ne voulez pas qu'elles soient, dans les mains des +intrigans, une arme contre les républicains, venez à la bibliothèque +nationale, vous y verrez les preuves de ce que j'avance. + +Vous verrez ce prétendu républicain qui donne le nom servile de +_patron_ à l'un de ses collègues, lequel lui avait rendu quelques +services, par une surprise dont bientôt s'est repenti le _patron_ trop +facile. + +Vous verrez le créateur de la formule: _au ministre Roland, respect_, +vous le verrez protégé par Le Noir, dont il vante la _sensibilité +d'âme_, auquel il voue _une reconnaissance éternelle_. + +Placé auprès de Joly, garde des estampes, Tobiezen-Duby écrit à Le +Noir: _M. Joly est l'homme de la bibliothèque pour lequel j'ai le plus +de respect, d'égards et d'estime_; hommage rendu en 1788, qui n'a pas +empêché le même Tobiezen-Duby de solliciter, en 1792, la place de ce +même Joly, _qui est_, dit-il, _au moment de la perdre par un juste +châtiment de son aristocratie_. + +Voilà ce qu'il écrit avec _vénération_ à la _vertueuse_ Roland de +septembre 1792, _femme Roland_ en septembre 1793. + +Que dites-vous, citoyens! n'est ce pas là le vil caractère et la +marche tortueuse d'un intrigant de l'ancien régime, d'un intrigant du +nouveau, tartufe de probité, tartufe de patriotisme? Je supprime ici +nombre de traits consignés dans les dépôts de la bibliothèque, et qui +montreront à nu son caractère: jalousie, ambition, orgueil, haine pour +ses confrères bien avant la révolution, lorsque le patriotisme +hypocrite d'un méchant ne pouvait servir de voile à ses manœuvres et +à ses perfidies. + +En attendant que vous voyiez de vos yeux, que vous touchiez de vos +mains, les preuves écrites de la perversité de Tobiezen-Duby, +parcourez seulement ses trois dénonciations contre la bibliothèque; +car il en a fait trois. + +C'est une chose curieuse de le voir allonger, raccourcir, la liste des +dénoncés, alléger le poids sur celui-ci, l'aggraver sur celui-là, +selon ce qu'il juge convenable à son intérêt personnel, d'après le +moment et les circonstances. + +Voyant sa première délation tombée dans le mépris, Tobiezen-Duby, le +flatteur des anciens ministres, gronde le ministre _trompé_. Pour +accréditer son absurde dénonciation, pour la faire croire pure et +désintéressée, il proteste aujourd'hui qu'il ne veut point de place. +Venez, citoyens, à la bibliothèque, vous assurer que, depuis cinq ans, +la vie de Tobiezen-Duby n'est qu'un tissu d'intrigues, d'abord pour +avoir une place, puis pour en avoir une meilleure, puis pour se faire +donner un logement. + +Remarquez sur-tout son impudente audace, dès que, sortant du cercle +des accusations vagues, il articule un fait précis; par exemple, +lorsqu'il ose m'accuser d'avoir donné ma voix à _Raffet_. J'ai affirmé +et j'affirme encore que ce fait est faux. Je demande qu'on consulte la +liste des votans; et si cette liste n'existe pas, je défie tout homme, +quel qu'il soit, et fût-ce Tobiezen-Duby lui-même, d'oser dire qu'il +m'a vu ce jour-là à la section. + +A cela, que répond Tobiezen-Duby? Rien. Il redouble de fureur et de +calomnies, sans revenir sur le seul fait positif qu'il ait allégué +contre moi. Ne reconnaissez-vous pas là, citoyens, un homme qui +n'écoute que sa haine, sa haine aveugle, et foule aux pieds sa +conscience? + +Comment cherche-t-il à couvrir cette honte? il fait de nouveaux +efforts pour exciter contre moi les jacobins, contre moi qui, même +avant que les sociétés populaires fussent mises sous l'égide de la +constitution, n'ai cessé (mille témoins existent) de dire et de +répéter: «Sans les jacobins, point de liberté, point de république.» + +Il me prétend lié avec le ministre Roland, moi qui, de notoriété +publique, n'ai eu avec lui que les relations nécessitées par ma +place. Et cette place l'avais-je sollicitée? l'avais-je désirée? y +avais-je seulement songé? connaissais-je, même de vue, le ministre +Roland? + +Il me prétend lié avec la Gironde, dont je n'ai jamais vu un seul +membre que dans des rencontres rares, imprévues et fortuites. + +Ici, je porte un défi public à quelqu'homme que ce puisse être, de +dire qu'il m'ait jamais vu chez un seul député de la Gironde, et qu'il +ait jamais vu un seul d'entre eux chez moi. De plus, grand nombre de +personnes savent et peuvent se rappeler que mes idées ont été en +opposition absolue avec les leurs sur presque toutes les questions +importantes, comme la garde départementale, le jugement de Louis +Capet, l'appel au peuple et plusieurs autres. + +Observez que ces mensonges de Tobiezen-Duby, et quelques autres non +moins odieux, se produisent, comme par supplément, par surabondance, +dans sa troisième dénonciation; c'est-à-dire, dans le troisième accès +de sa fièvre calomnieuse. + +Que penser, citoyens, de celui qui, convaincu de faux sur un fait +grave, le fait relatif à Raffet, répète hardiment ses autres +impostures, en ajoute de nouvelles non moins faciles à repousser; et +dans son emportement essaye de provoquer contre moi des passions +personnelles dans les magistrats du peuple les plus estimables, les +plus estimés; appelle au secours de sa haine les plus fidèles +mandataires du peuple, les sociétés les plus patriotiques, toutes les +autorités constituées, c'est-à-dire, veut mettre ce qu'il y a de plus +vil et de plus odieux sous la protection de ce qu'il y a de plus +respectable? + +Mais non; les sociétés populaires, les autorités constituées, sont et +resteront justes, en dépit des intrigans, des calomniateurs, de +Tobiezen-Duby. Elles peuvent, il est vrai, dans la crise d'un orage +révolutionnaire, être surprises et trompées pour un moment; mais +bientôt éclairées, parce qu'elles veulent l'être, elles brisent avec +indignation le piége qu'on leur a tendu, et repoussent avec dédain le +fabricateur du piége: leur justice appelle à soi la justice publique, +dont la leur est elle-même une grande portion. Dans le court +intervalle où la calomnie voudrait séparer ces deux justices qui +doivent n'en être qu'une, j'appelle sur moi l'une et l'autre, +j'attends leurs regards, je les désire; et à cet instant même, tandis +que vous me lisez, républicains, je jouis de la certitude de les voir +se réunir pour moi et confondre Tobiezen-Duby. + +Tobiezen-Duby aura donc beau faire; il restera ce qu'il est, et moi je +resterai ce que je suis: lui, vrai ou faux patriote du 7 juillet 1792, +faux républicain de 1793, car les intrigans et les calomniateurs sont +de faux républicains; moi, révolutionnaire de fait et de notoriété +publique avant la révolution; républicain de principes et de cœur, +même avant la république. + +Telle est la force, tel est l'empire de ce sentiment consolateur, de +se dire à soi-même, _je vivrai, je mourrai républicain_, qu'une +détention de vingt années n'eût pu l'affaiblir dans mon âme; et, je le +proteste de nouveau, rien de ce qui tient, rien de ce qui tiendra à la +révolution, ne m'empêchera d'appartenir du fonds du cœur, et jusqu'au +dernier soupir, à la révolution, et au complément de la révolution, à +la république, à la république une et indivisible. + + +_P.S._ Encore un mot, citoyens; convaincu dès long-temps qu'il +importait au salut public que tous les salariés du peuple, sans +exception, fussent au-dessus du soupçon même, doctrine que je professe +depuis trois ans, j'allai, l'un des premiers jours d'août, au comité +de surveillance de notre section (celle de 1792), sur les premiers +bruits vagues qu'on cherchait à répandre contre la bibliothèque. + +Là, j'ai déposé sur le bureau un écrit dans lequel je demande que tous +et chacun de ses membres soient examinés sur leurs actions, sur leurs +principes et leurs sentimens. Observez que cette démarche si nette et +si franche de ma part, antérieure d'un mois à notre détention, a +probablement frappé les autorités constituées; et leur conduite à +notre égard choque beaucoup Tobiezen: car il n'est pas aisé +Tobiezen-Duby! il veut qu'on croye à ses calomnies bien vite et pour +toujours, et que tout soit fini. + +Il en a pourtant tiré un fruit; c'est de m'avoir mis dans le cas de +confirmer, par ma démission que j'ai donnée, mes principes sur _les +salariés du peuple_. On peut m'objecter sans doute que c'est avoir +beaucoup trop de respect pour les calomniateurs: soit, mais le premier +devoir d'un républicain est de rester fidèle à ses anciens principes. + +Je laisse là ses impostures qui lui appartiennent, et je cherche d'où +lui vient son audace avec de si faibles moyens personnels. Ne +trahirait-il pas lui-même son secret, par le début de sa première +denonciation imprimée? _Je suis jacobin et ardent républicain_, +dit-il. Et aussitôt, enhardi par ces deux noms qu'il usurpe, il lance, +comme d'un poste sûr, tous les traits de la calomnie. Citoyens, vous +vous avez vu quel républicain c'était; jugez quel jacobin ce peut +être. + +Il a cru, le lâche! que, sous l'abri de ces deux titres, il pouvait +tout se permettre; il a cru que nul n'oserait aller, derrière ces +retranchemens, lui arracher son masque et ses méprisables armes; il +s'est trompé. Lui jacobin! non, il ne l'est pas. C'est moi, qui, sans +en porter le titre, le suis en effet et de principes et d'âme; moi +qui, en juillet 1791, après le massacre du Champ-de-Mars, entraîné, +malgré mon état de maladie et de souffrance, par une force +irrésistible, courus aux jacobins, moi vingtième ou trentième.... +j'ignore le nombre, mais la salle était alors déserte. Où était alors +Tobiezen-Duby? Etait-ce chez vous, jacobins, qu'il cherchait un +refuge? Je ne crois pas qu'il fût là. Quoi qu'il en soit, je m'y +présentai; je fus admis parmi vous, et même dans votre comité de +correspondance, où cet homme vient de se glisser. Il est vrai qu'aux +approches de l'hiver, ma déplorable santé, qui suspend trop souvent +mes travaux, et qui surtout m'interdit les grandes assemblées, me +força, par degrés, à me priver des vôtres, toujours plus brillantes et +plus nombreuses. La patrie, il est vrai, n'était pas encore sauvée; +mais l'affluence, toujours croissante parmi vous, semblait le garant +de son triomphe et du vôtre; et dans le redoublement des incommodités +que la foule me cause, je n'étais plus soutenu par ce sentiment si +impérieux sur certaines âmes, ce je ne sais quel attrait attaché aux +périls très-instans[39]. + + [39] Il est de fait que, de tous les lieux où l'affluence est + grande, et d'où l'on ne peut sortir sans se rendre importun, il + n'y a que les jacobins où j'aie jamais été, _et toujours_ dans + les crises violentes de l'année 1791. Le moment que j'avais + choisi pour me présenter, en est une preuve suffisante. + +Ce malheur, je veux dire les infirmités physiques qui m'interdisent +les grandes assemblées, malheur réel pour tout vrai citoyen, +Tobiezen-Duby en profite pour me calomnier auprès des assemblées de +section. Il me prête, à ce sujet, un propos aussi absurde qu'infâme, +digne d'un vieil et stupide aristocrate de château, et que, par cette +raison, je voue au mépris public, ainsi que l'homme qui a la bêtise de +me l'attribuer. + +J'apprends que Tobiezen-Duby, après avoir rempli le rôle de +_persécuteur_ de la bibliothèque nationale, a osé, en cherchant à se +justifier à la tribune des jacobins, usurper le rôle de _persécuté_ +pour ses opinions par les citoyens qu'il a dénoncés, et tâche +d'appeler sur lui l'intérêt attaché à ce second rôle. + +Bien loin de l'avoir persécuté, je réponds affirmativement que son +patriotisme auquel on eût applaudi, était parfaitement ignoré de ceux +qu'il a _persécutés_ véritablement. + +J'affirme de plus, qu'avant sa dénonciation, nul de ses confrères +qu'il accuse ne lui parlait et ne parlait de lui, que lui-même ne +parlait à aucun d'eux, depuis son entrée à la bibliothèque sous Le +Noir: ce qui était fort simple, vu la différence des fonctions +respectives qui ne les mettait point en rapports. + +On défie donc Tobiezen-Duby d'articuler un seul acte de _persécution_ +de la part de ses confrères; et, quant à moi, la seule persécution +qu'il puisse citer, c'est d'avoir, à mon entrée en place, accru ses +appointemens de 400 livres. Il est vrai que, dans sa lettre à la +_vertueuse citoyenne_ Roland, il demanda la place de garde des +estampes, ou au moins une augmentation de 1200 livres avec un +logement. Son patriotisme d'aujourd'hui, si désintéressé, si pur, +m'imputerait-il, par hasard, cette différence de 1200 à 400 livres? +Dans cette supposition, il aurait lui-même tout expliqué. + +Tobiezen-Duby est donc convaincu de faux dans ce qu'il a dit aux +jacobins, comme il l'a été dans ce qu'il a dit aux autorités +constituées et ensuite au public; mais son nouveau mensonge est marqué +d'une plus rare impudence. Car enfin, le public, témoin des faits, +témoin de l'acharnement de ses trois dénonciations, voit clairement +que Tobiezen-Duby est le persécuteur et non le persécuté. Je ne dis +donc plus, comme je l'ai fait sur quelques-unes de ses impostures: +_citoyens, venez et voyez_; je dis seulement: _ouvrez les yeux et +voyez_. + + 18e jour du 1er mois de la + république française. + + +FIN DES LETTRES DIVERSES. + + + + +DEUX ARTICLES + +EXTRAITS + +DU JOURNAL DE PARIS. + + + + +DEUX ARTICLES + +EXTRAITS + +DU JOURNAL DE PARIS. + + + 18 mars 1795. + +ENTRETIEN + +ENTRE UN DES ACTEURS DU JOURNAL DE PARIS ET UN AMI DE + +CHAMFORT. + +Est-ce que vous ne défendrez pas Chamfort contre Delacroix[40]? + + [40] M. Delacroix avait fait insérer, dans le Journal de Paris, + une lettre dans laquelle il parlait peu avantageusement de + Chamfort, auquel il reprochait d'avoir pris une part trop active + à la révolution. + +--Ma foi, je n'en sais rien. + +--N'étiez-vous pas de ses amis? + +--J'en étais, certainement. + +--Et vous l'abandonneriez! + +--N'a-t-il pas été _terroriste_? + +--Oui, jusqu'à la menace; non, jusqu'aux actions. Il croyait +nécessaire de paraître terrible, pour éviter d'être cruel. Il s'est +arrêté, quand il a vu la férocité frapper avec les armes que le +patriotisme alarmé ne voulait que montrer. Le confondriez-vous avec +les hommes de sang? + +--Non; mais je ne le mettrai pas non plus au nombre des esprits sages +qui ont prévu les conséquences des déclamations incendiaires, ni des +âmes courageuses qui ont travaillé à empêcher les fureurs populaires, +ni même des âmes sensibles qui en ont constamment gémi. N'est-ce pas +lorsque la terreur l'a atteint lui-même, qu'il a cessé d'applaudir au +terrorisme? + +--C'est bien avant: et il ne s'est pas borné au silence; il a frappé +sur le terrorisme, dès qu'il l'a vu cruel, comme il l'avait fait sur +le despotisme dans tous les temps, et sur le modérantisme quand il l'a +cru dangereux. Ignorez-vous qu'il fut mis en arrestation pour avoir +refusé à Hérault-Séchelles d'écrire contre la liberté de la presse? +N'avez-vous pas entendu citer ce mot qui lui échappa au sujet de _la +fraternité_, que les tyrans proclamaient sans cesse: «Ils parlent, +dit-il, de la _fraternité_ d'Étéocle et de Polynice.» Ce fut lui qui, +entendant déplorer l'indifférence du public pour les chefs-d'œuvres +de la scène tragique, l'expliqua en ces mots: «La tragédie ne fait +plus d'effet depuis qu'elle court les rues.» Ce fut lui qui dit de +Barrère, à la naissance de son pouvoir: «C'est un brave homme que ce +Barrère; il vient toujours au secours du plus fort.»--«C'est un ange +que votre Pache, dit-il un jour à un ami de celui-ci; mais à sa place, +je rendrais mes comptes.» Ce furent ces discours, et cent autres que +ceux-là supposent, qui indisposèrent les décemvirs contre lui. On sait +qu'au moment de son arrestation, il fit ce qu'il put pour se tuer; +remis en liberté, ses amis lui reprochèrent d'avoir tenté de se donner +la mort: «Mes amis, répondit-il, du moins je ne risquais pas d'être +jeté à la voirie du Panthéon.» C'est ainsi qu'il appelait cette +sépulture depuis l'apothéose de Marat. Quelque temps après sa +délivrance, un des amis qui lui ont fermé les yeux, Colchen le +félicitait d'être échappé à ses propres coups; Chamfort lui répondit: +«Ah! mon ami, les horreurs que je vois, me donnent à tout moment +l'envie de me recommencer.» Ne voyez-vous pas, dans ces paroles, les +sentimens d'une âme sensible et courageuse? + +--Je me plais à les reconnaître en lui; mais pourquoi donc cet +emportement de paroles, ce débordement d'invectives et de menaces +contre les mêmes castes, contre la plupart des mêmes individus que +Marat et Robespierre proscrivirent depuis? + +--Vous l'avez dit: parce que Chamfort n'était pas un esprit sage; +j'ajouterai même qu'en politique il n'était pas un esprit éclairé. Il +avait vu les abus et les vices attachés à l'ancien régime; il leur +avait juré la guerre; et il croyait nécessaire de la faire à outrance, +sans précaution, comme sans mesure: voilà son erreur. + +--Mais n'y a-t-il pas eu du mauvais cœur dans sa conduite, et au +moins de cette méchanceté qui se plaît à nuire, pour peu que la +justice y autorise; de cette méchanceté qui n'est pas celle du +scélérat, mais celle de l'homme dur et violent? + +--Nullement; et ce qui le prouve, c'est qu'il a cessé ses emportemens +dès qu'il a vu qu'on prenait à la lettre les discours des Marat et des +Robespierre; il voulait faire peur et non faire du mal, puisqu'il +s'est arrêté dès qu'il a vu qu'on faisait mal pour faire mal, et +encore pour faire peur. + +--Mais n'a-t-il pas voulu satisfaire des vues personnelles? n'est-ce +pas son intérêt qui lui a conseillé de flatter les partis dominans? + +--Son intérêt n'a été pour rien dans sa conduite. Toujours Chamfort +s'y montra supérieur; disons plus: il en fut toujours l'ennemi. Non +seulement il s'attacha à la révolution, mais même il poursuivit avec +passion jusques sur lui-même tous les abus, ou ce qu'il croyait être +les abus de l'ancien régime. Il se déchaîna contre les pensions, +jusqu'à ce qu'il n'eût plus de pension; contre l'académie dont les +jetons étaient devenus sa seule ressource, jusqu'à ce qu'il n'y eut +plus d'académie; contre toutes les idolâtries, toutes les servilités, +toutes les courtoisies, jusqu'à ce qu'il n'existât plus un homme qui +osât se montrer empressé à lui plaire; contre l'opulence extrême, +jusqu'à ce qu'il ne lui restât plus un ami assez riche pour le mener +en voiture ou lui donner à dîner. Enfin il se déchaîna contre la +frivolité, le bel esprit, la littérature même, jusqu'à ce que toutes +ses liaisons, occupées uniquement des intérêts publics, fussent +devenues indifférentes à ses écrits, à ses comédies, à sa +conversation. Il s'impatientait d'entendre louer son _Marchand de +Smyrne_ comme une comédie révolutionnaire; il s'indignait même qu'on +se crût réduit à tenir compte de si faibles ressources pour servir une +si grande cause. «Je ne croirai pas à la révolution, disait-il souvent +en 1791 et 1792, tant que je verrai ces carrosses et ces cabriolets +écraser les passans.» Voici une anecdote qui le caractérise. Le +lendemain du jour où l'assemblée constituante supprima les pensions, +nous fûmes lui et moi voir Marmontel à la campagne. Nous le trouvâmes, +et sa femme surtout, gémissant de la perte que le décret leur faisait +éprouver; et c'était pour leurs enfans qu'ils gémissaient. Chamfort en +prit un sur ses genoux: «Viens, dit-il, mon petit ami, tu vaudras +mieux que nous; quelque jour tu pleureras, en apprenant qu'il eut la +faiblesse de pleurer sur toi, dans l'idée que tu serais moins riche +que lui.» Chamfort perdait lui-même sa fortune par le décret de la +veille.--Si Chamfort, comme on voit, ne passait rien aux autres, il +ne se passait rien non plus à lui-même. Il fut misantrope peut-être, +mais non pas inhumain; il haïssait les hommes, mais parce qu'ils ne +s'aimaient point; et le secret de son caractère est tout entier dans +ce mot qu'il répétait souvent: «Tout homme qui, à 40 ans, n'est pas +misantrope, n'a jamais aimé les hommes.» On lui a reproché d'avoir été +ingrat envers des amis qui l'avaient obligé pendant leur puissance; et +l'on s'est fondé sur son ardeur à poursuivre les abus dont ils +vivaient. La belle raison! La preuve que Chamfort ne fut point ingrat, +c'est qu'il resta attaché à ses amis dépouillés d'abus, comme il +l'avait été quand ils en étaient revêtus. + +--A ce compte, il n'y aurait qu'à admirer dans Chamfort; et ce que +vous appelez le défaut de sagesse de son esprit, ne serait que la +faculté de s'émouvoir trop vivement pour le bien et contre le mal! + +--Vous allez maintenant trop loin. La morosité de Chamfort, sa +misantropie furent des défauts sérieux; il irrita souvent des gens +qu'il aurait pu ramener; il affligea des hommes honnêtes par des +jugemens inconsidérés. Il provoqua sans le vouloir, il autorisa des +passions perverses, et arma des hommes atroces de maximes violentes et +de raisonnemens spécieux; et quand il avait lancé un mot piquant ou +accablant sur quelqu'homme que ce fût, il ne revenait plus sur +l'opinion qu'il en avait donnée, non qu'il fût arrêté par la crainte +méprisable de déprécier un mot saillant, mais plutôt parce qu'il +voulait se faire craindre d'un ennemi qu'il croyait trop blessé pour +ne pas être irréconciliable; c'est ainsi qu'il resta toute sa vie le +détracteur de Laharpe, parce qu'il l'avait été un jour; il s'obstina à +soutenir que cet excellent littérateur dont il honorait d'ailleurs le +patriotisme, ne savait pas le latin, parce qu'il l'avait surpris +autrefois, je ne sais dans quelle erreur sur le sens d'un mot de +Tite-Live. Ces travers sont inexcusables; mais je ne puis pour cela +passer condamnation sur des reproches qui attaquent le fond de son +cœur. + +--Je vous entends; mais, après tout, à quoi bon célébrer Chamfort? +Qu'a-t-il fait pour la révolution? Il n'a pas imprimé une seule ligne, +pour en hâter ou en arrêter la marche suivant les circonstances, non +plus que pour l'éclairer. + +--Comptez-vous pour rien une foule de mots saillans, qui ont passé +mille fois dans toutes les bouches? Sa réponse à des aristocrates qui, +après le 14 juillet 1789, se demandaient douloureusement ce que +devenait la Bastille: «Messieurs, elle ne fait que décroître et +embellir.» Ces autres paroles sur la manière de faire la guerre à la +Belgique: «_Guerre aux châteaux! Paix aux chaumières!_» paroles qui, +pour être devenus l'adage du vandalisme et de la tyrannie en France, +n'en étaient pas moins justes et politiques relativement à des ennemis +étrangers et des agresseurs cruels; cette prédiction, malheureusement +démentie par M. Pitt, mais qui devait lui servir de leçon, et +fournira à l'Angleterre un éternel reproche contre lui: «L'Angleterre +ne fera pas la guerre à la France, elle aimera mieux sucer notre sang +que de le répandre»; enfin cette réflexion décisive sur des projets de +loi proposés à l'assemblée constituante pour réprimer la licence des +écrits calomnieux: «Toute loi sera inutile contre la calomnie, parce +qu'elle se vend bien.» Chamfort imprimait sans cesse; mais c'était +dans l'esprit de ses amis. Il n'a rien laissé d'écrit; mais il n'aura +rien dit qui ne le soit un jour. On le citera long-temps; on répétera +dans plus d'un bon livre des paroles de lui, qui sont l'abrégé ou le +germe d'un bon livre.... Ne craignons pas de le dire: on n'estime pas +à sa valeur le service qu'une phrase énergique peut rendre aux plus +grands intérêts. Il est des vérités importantes, qui ne servent à +rien, parce qu'elles sont noyées dans de volumineux écrits, ou +errantes et confuses dans l'entendement; elles sont comme un métal +précieux en dissolution: en cet état il n'est d'aucun usage, on ne +peut même apprécier sa valeur. Pour le rendre utile, il faut que +l'artiste le mette en lingot, l'affine, l'essaie, et lui imprime sous +le balancier des caractères auxquels tous les yeux puissent le +reconnaître. Il en est de même de la pensée. Il faut, pour entrer dans +la circulation, qu'elle passe sous le balancier de l'homme éloquent, +qu'elle y soit marquée d'une empreinte ineffaçable, frappante pour +tous les yeux, et garante de son aloi. Chamfort n'a cessé de frapper +de ce genre de monnaie, et souvent il a frappé de la monnaie d'or; il +ne la distribuait pas lui-même au public, mais ses amis se chargeaient +volontiers de ce soin; et certes il est resté plus de choses de lui +qui n'a rien écrit, que de tant d'écrits publiés depuis cinq ans et +chargés de tant de mots. + +--Je me rends, citoyen; mais que puis-je faire de mieux pour la +mémoire de Chamfort que d'écrire notre entretien et de le publier? y +consentez-vous? + +--Volontiers. + + M. ROEDERER. + + +VARIÉTÉS. + + 12 germinal an III. + +A la bonne heure, citoyens, quelques mots fins ou énergiques, quelques +anecdotes rapidement contées, réduites dans un cadre ingénieux, voilà +ce qui compose votre morceau sur Chamfort, voilà ce qui plaît à tous +les lecteurs, et non des discussions à la fois pesantes et étranglées, +des disputeurs, des dissertateurs, des docteurs de quelque genre que +ce soit, de Salamanque ou de la comédie; vos deux pages valent mieux +qu'une vie en deux volumes. Quand on les a lues, vingt souvenirs +reviennent encore. Je l'ai connu, dès la jeunesse, ce Chamfort; et je +doute beaucoup qu'il fût digne d'être _misantrope à quarante ans_, si, +pour en avoir le droit, _il faut avoir aimé les hommes_. Il n'aima +jamais que Chamfort: c'était un homme habile à lancer un trait +d'esprit _acéré_, comme une arbalète chasse une flèche. Je vais en +dire quelques mots, non par le besoin de médire (il n'y eut pas plus +entre nous de haine que d'amitié), mais par le désir d'être vrai, et +de bien juger ceux qui ont été désireux de paraître, et qui ont eu la +triste ambition d'être craints. + +Chamfort le fut toujours; sa figure était charmante dans la jeunesse; +le plaisir l'altéra étrangement, et l'humeur finit par la rendre +hideuse. Il ne montra d'abord que de la gaîté, et seulement un petit +germe de méchanceté; mais ce germe ressemblait au plus petit des +grains qui devient un arbre: il ombragea toute sa vie. Après un succès +académique, il essaya la carrière des négociations; il eut une +correspondance qui ne fut remarquée que par des lettres outrageuses +contre l'ambassadeur qu'il avait suivi. On peut croire qu'il revint à +Paris; et il dit que la politique _n'était que du haut allemand_. Soit +qu'on eut dégoûté M. de Choiseul de ce caractère trop âcre, soit qu'on +lui eût laissé ignorer ses talens, Chamfort désespéra ou dédaigna +d'être replacé, et il se dévoua aux lettres. + +Parmi ceux qui se firent connaître dans le même temps, je me rappelle +l'abbé Delille, non moins fécond en saillies, et qui l'a bien surpassé +en gloire littéraire. Leur caractère modifia bien diversement leur +esprit. Delille a toujours plu comme un enfant. Chamfort sollicitait +le rire et se faisait redouter. Il reprocha un jour à l'abbé la +richesse de ses rimes, qu'il appelait _des sonnettes_; celui-ci le +plaignait de ne faire entendre que des grelots. + +Les bons mots de Chamfort se heurtèrent bientôt contre ceux de Duclos. +Le vieux maître d'escrime montra un peu d'humeur du ton libéré du +jeune homme, et dit en grommelant: /* Ce n'était pas jadis sur ce ton +ridicule.... */ + +Chamfort acheva: + + Qu'Amour dictait les vers que soupirait _Racine_. + +Cependant il s'aperçut qu'il y avait à profiter avec cet homme. Il +remarqua, il imita, il surpassa peut-être ce ton de flatteur brusque, +cet art de caresser les grands avec une apparence de rudesse qui avait +valu à Duclos, de la part d'un autre malin, l'épithète de _faux +sincère_. Mademoiselle Quinault, qui me l'a dit, lui donnait un autre +nom assez plaisant _don Brusquin d'Algarade_. Chamfort eût mérité +cette grandesse. J'ai vu de ses fureurs. J'ai ri de l'humilité où il +tenait l'élégant Vaudreuil, son patron. Celui-ci s'occupait sans cesse +à lui procurer des accès à la cour; et Chamfort se résignait à +accepter de petits titres en faveur des pensions; c'est ainsi qu'il +fut secrétaire de madame Elisabeth. On l'embarrassa beaucoup, en le +voulant faire secrétaire de l'ordre du Saint-Esprit; il y avait encore +là 2000 fr. de pension à gagner. Mais une espèce de demi-cordon bleu à +porter _en sautoir_ gâtait l'affaire. Cela avait l'air subalterne; et +c'était alors que Chamfort invoquait la religion de l'égalité, qu'il +n'eût jamais connue, s'il avait pu porter ce même cordon _de l'épaule +dextre à la hanche gauche_. + +D'ailleurs, on lui rappela qu'il avait dit à notre excellent Ducis, à +qui on proposait le cordon de Saint-Michel: «Que feras-tu de ce ruban? +tu ne l'auras pas plutôt qu'il faudra le porter.» La révolution vint; +vous avez conté le reste. Il finit par s'enivrer de démocratie et de +mauvais vin, et puis se tuer, se manquer, se recommencer. Je vois en +lui beaucoup de rage, et cherche _son humanité_. Il dédaignait à la +fin qu'on vantât son _Marchand de Smyrne_; il regrettait sûrement que +son _Zéangir_ eut peu duré: la _Jeune Indienne_ est une parfaite et +élégante bagatelle, dont on doit, ce me semble, l'idée à Métastase. +Son éloge de Molière a été lu; mais on relit surtout celui de La +Fontaine. Je voudrais qu'on publiât ses notes pleines d'esprit sur ce +poète. Mais qu'a-t-il fait de son poème commencé sur la Fronde? Quand +il l'entreprit, il était loin des sublimités du _sans-culotisme_... +Bon soir. + + + + +LETTRES DE MIRABEAU + +A CHAMFORT. + + + + +LETTRES DE MIRABEAU + +A CHAMFORT. + + +LETTRE I. + + 4 décembre 1783. + +Expliquez-moi, mon très-aimable ami, si les traductions grecques et +latines de M. de Pompignan que vous desirez consulter, sont dans les +deux derniers volumes de sa nouvelle collection. Je ne les ai point +encore; mais je puis les avoir sur-le-champ. Si c'est au contraire +dans les _Mélanges de littérature_ qu'il a donnés il y a deux ou trois +ans, que vous cherchez M. Saint-Grégoire, je n'ai point mes livres +ici; et ces _mediocres miscellanea_ ne sont pas sur ma très-petite +tablette; mais je puis les avoir dans la matinée. Expliquez-vous donc; +car je n'ai reçu qu'hier soir en rentrant votre lettre qui pourtant +est datée du 2. + +Pendant qu'on relie votre exemplaire du livre que vous voulez bien +désirer[41], je vous annonce celui que j'avais fait entre-mêler de +feuilles d'attente pour moi, et qui est en bel état, comme vous voyez, +parce qu'il a fait sept ou huit cents lieues, et passé par bien des +mains. Ce me sera un véritable service, et dont je vous aurai une +reconnaissance éternelle et bien douce, si vous avez le courage d'en +entreprendre une censure très-sévère, soit pour le fond, soit pour la +forme. + + [41] _Des Lettres de cachet et des Prisons d'état._ + +Quant au fond, je sais que j'ai médité profondément le plan, et que +cependant on lui a reproché quelques défauts d'ordre. A-t-on raison? +c'est ce que je ne veux ni ne puis décider; mais ce que je sais +surtout, c'est que, riche en résultats moraux comme vous l'êtes en +vues profondes, en aperçus nouveaux et d'un coloris qui n'est qu'à +vous, vous pouvez m'enrichir infiniment, et que vous êtes capable du +noble sentiment de le vouloir, 1º parce que vous m'aimez, 2º parce que +cet ouvrage n'a pas été sans quelque utilité, et qu'ainsi c'est une +bonne œuvre que de le rendre le moins mauvais possible, 3º parce que +Marmontel n'avait pas peur qu'un modeste client le ruinât. + +Quant à la forme, je sais qu'il y a beaucoup d'incorrections, et +peut-être aussi de cette obscurité, dont les écrits d'un reclus ne +paraissent le plus souvent aux gens du monde, que parce qu'ils ne +lisent pas avec autant d'attention qu'il a écrit. Pour vous qui savez +méditer et dilucider, composer et colorier, vous qui avez l'âme et le +génie de Tacite, avec l'esprit de Lucien et la muse de Voltaire quand +il rit et ne grimace pas; si vous voulez laisser quelques jours sur +votre pupitre mon ouvrage, médiocre à la vérité, mais non pas +méprisable, il méritera bientôt d'être placé au nombre des bons +livres. + +Je crois dès long-temps que de bons apologues seraient plus utiles que +de bons traités de morale; jugez du cas que je fais des vôtres, et de +l'incroyable talent que vous a donné la nature en ce genre. Mais +parbleu, mon beau monsieur, je ne me charge la conscience d'aucun +péché dont je n'ai eu le plaisir. Ainsi, aujourd'hui, ou au plus tard +demain sans faute, j'irai entendre l'apologue qui, en bonne règle, est +à moi, puisqu'il a été fait pour moi. Bonjour, mon cher et aimable +ami. _Vale et me ama._ + + +Dupont vous portera lui-même son Roland. Il a vu M. de C.....[42]. Il +a à lui faire d'ici à mercredi prochain, le rapport d'une très-grande +affaire; et je crois qu'ils sont contens l'un de l'autre. + + [42] De Calonne. + + + +LETTRE II. + + Paris, 22 juin 1784. + +Je ne m'accoutume pas aisément à l'idée d'être réduit à causer par +écrit avec vous, mon ami; votre société est si douce, votre +conversation si séduisante, et votre amitié si confiante, qu'il est +impossible qu'une correspondance en remplace le moindre charme. +L'union des âmes ne veut point de réserve; les lettres en exigent. Eh! +qui pourrait exprimer ce qu'un seul regard fait entendre? Quoiqu'il en +soit, je ne suis pas l'enfant gâté du sort, et je dois être habitué +aux contrariétés. Ainsi, je n'ai presque pas le droit de me plaindre +de celle-ci, dont vous ne pouvez d'ailleurs ressentir que la moitié, +puisque, dans votre belle solitude, vous avez un ami très-aimable et +très-cher. Or, je vous aime pour vous, quoique je jouisse de notre +amitié pour moi; ainsi je ne me permettrai pas même de presser votre +retour. + +J'ai vu hier la difficulté, et je n'en ai pas été content. D'abord, le +temps était orageux jusqu'à la tempête; et il a été impossible de se +promener au jardin. De là, témoins, espions, humeur et réserve; +ensuite, sa conversation a eu du haut et du bas; elle n'a pas dit un +mot direct de l'homme à qui nous nous intéressons; mais elle a tenu +tant de propos étranges sur les gens de lettres et sur leurs défauts +de société, sur l'impossibilité d'en rencontrer un d'aimable, sur le +danger d'être leur intime, que j'ai vu clairement de l'affectation +dans ce sujet de conversation, et dans la manière dont il était +traité. L'Auvergnat[43], après cette longue dissertation, est venu +comme exemple, et seulement par occasion. On a dit que Voltaire +lui-même n'avait pas eu plus d'esprit que celui-là, que la nature lui +avait donné beaucoup de grâces et de sensibilité, et que l'exercice +des lettres l'avait rendu égoïste et caustique. J'ai débattu l'égoïsme +avec un très-grand succès; et j'ai expliqué la causticité avec assez +d'adresse, en faisant remarquer d'ailleurs (ce qui est très-vrai) que +cette causticité, que provoquent les ridicules, les vices et les +méchans, devient toute tolérance et bonté en amitié. On est convenu de +cela; mais il m'a paru qu'il y avait un parti pris d'avoir de +l'humeur, et on l'a poussé jusqu'à dire qu'on n'avait vu que le petit +abbé de Constantinople[44] aimable en société, quoiqu'on le dédaignât +comme ami, ou plutôt qu'on le crût incapable de l'être. Vous +connaissez cette manière de tomber d'accord dans la discussion des +détails, et de revenir avec opiniâtreté à l'assertion à laquelle +l'interlocuteur oppose les détails non disputés. Tel a été le système +de défense de la jolie disputeuse. Il est clair qu'elle avait de +l'humeur; la cause n'est pas si aisée à démêler. Avant-hier, j'aurais +cru sans difficulté que c'était le départ, qui, très-certainement, en +a beaucoup donné. Hier, cela m'a paru incertain; et comme nous n'avons +pu être seuls un instant, il n'a pas été possible d'aller directement +à la découverte. Les entours aussi paraissaient incommoder; ma sortie, +beaucoup plus prompte que je ne l'avais annoncé, parce que j'ai vu que +la conversation ne cesserait certainement pas d'être amphibologique, a +fâché aussi. En un mot, _non liquet_; et avec ce sexe, sans être un +sot, on saute quelquefois pour reculer. + + [43] C'est Chamfort lui-même qui est désigné par ce sobriquet. On + sait qu'il était né près de Clermont, en Auvergne. + + [44] L'abbé de Lille. + +Il faut que vous sachiez qu'elle avait eu par écrit une scène +épouvantable. L'honorable Hibernois ne se console pas que son précieux +rejeton ne porte pas le nom de Jean; et il voulait absolument que les +puissances ecclésiastiques et civiles intervinssent, pour lui ajouter +ce nom de mauvaise compagnie. Lady s'est permis des objections qui ont +été très-mal reçues; enfin je me suis chargé de démontrer, par un +billet, l'absurdité de cette prétention; je l'ai fait, et il a paru +que j'ôtais un grand poids à la pauvre brutalisée. Est-ce là cette +frayeur de la soumission d'amour, cette tendre inquiétude tenant à +l'abnégation de soi? je ne le crois pas. C'est donc de la lâcheté? je +ne le crois pas non plus; les caractères doux et les cœurs +superstitieux en amour se laissent tyranniser long-temps; mais un +moment vient où ils brisent le joug: et c'est alors l'affaire d'un +moment et d'un mot. Au reste, ce qu'on doit en amitié, c'est surtout +la vérité; et voilà pourquoi je vous répète que j'ai été hier, +beaucoup plus qu'un autre jour, réduit à conjecturer. Je ne crois pas +qu'on puisse m'échapper long-temps; et j'attends avec impatience la +lettre de notre ami, comme une épreuve sérieuse. Alors, comme +aujourd'hui, il peut compter sur la vérité sans réticence. Je l'estime +trop pour lui tâter le pouls. Qu'il compte sur mon zèle à vous +suppléer, et qu'il n'ait pas d'inquiétude sur la foule de détails que +je ne puis pas écrire. Je n'en ai pas négligé un seul; et l'on sait, +par exemple, très-bien que l'Auvergnat se croit guéri et qu'il ne +l'est pas; qu'il s'est félicité de son voyage, et qu'il en souffre; +qu'un signe prolongera ou abrégera ce voyage; qu'en un mot, il est +vaincu, mais non pas subjugué. + +Ne vous attendez pas que je vous donne de grandes nouvelles de ce +pays, où vous avez à coup sûr de meilleurs correspondans que moi. +Voici cependant un lazzi que je vous fais passer, parce que je le +tiens de la première main. Un grand abbé que vous connaissez +peut-être, frère de Sabatier de Castres, que vous connaissez sûrement, +était avant-hier aux Variétés amusantes, devant un très-petit homme, +qui lui a fait la prière usitée en pareil cas. «Monsieur, a répondu +l'abbé, chacun est ici pour son argent, et je garde ma place.--Mais, +monsieur, je ne puis pas vous nuire, et vous me privez du +spectacle.--Monsieur, j'en suis fâché, et je garde ma place.--Je vous +assure, monsieur, qu'il est de votre intérêt d'être plus +complaisant.--Comment, monsieur! que voulez-vous dire?--Que je suis +persuadé qu'il vous arrivera quelque chose de désagréable, si vous ne +déférez pas à ma prière.--Comment, monsieur! vous me menacez!--Dieu +m'en garde, monsieur! mais si vous ne me cédez pas votre place, vous +vous en repentirez.--Parbleu! voilà une manière nouvelle de prier les +gens! et certes elle ne réussira pas.--Monsieur, faites bien vos +réflexions; car il vous arrivera mal, si vous ne passez derrière +moi.--Monsieur, laissez moi en repos...» Alors, le petit homme dit à +son voisin: «Voyez-vous ce grand abbé? c'est l'abbé Miolan.--L'abbé +Miolan!--Oui, l'abbé Miolan, le grand constructeur de ballons +brûlés.--Messieurs, voyez-vous l'abbé Miolan?[45]--L'abbé Miolan!» +Toute la salle répète en écho: »inutile l'abbé Miolan!» et les +battemens de mains et les huées; et les miau, miau, miau. Le grand +abbé s'enfuit, trop heureux de n'être pas écrasé... Certainement le +petit homme n'était pas bête; et le grand abbé n'est pas poli. + + [45] En (ce) temps-là, on s'occupait beaucoup des ballons + nouvellement découverts par Montgolfier. Un physicien, nommé + l'abbé Miolan, en annonça un qui devait s'élever du Luxembourg. + On s'y rendit en foule; les billets d'entrée coûtaient six + francs: l'expérience manqua, et l'on ne rendit pas l'argent. + L'auteur s'enfuit et fit bien, car le peuple n'entendait pas + raillerie et voulait le mettre en pièces. C'était donc, peu de + jours après, jouer un tour sanglant à un autre abbé, que de + l'appeler de ce nom dans un lieu public. + +J'attends avec une impatience proportionnée à l'objet, à la situation +et à l'opinion que j'ai de l'homme et du sujet traité par un tel +homme, la traduction que vous savez. Ne la négligez pas, je vous en +prie; vos futures moissons y sont fortement intéressées. Il y a bien +loin entre savoir que des principes sont utiles, et posséder l'art de +les faire adopter aux autres hommes. Cet art demande de grandes +préparations et des circonstances auxiliaires. Une impatience qui a +même quelque chose de louable, entraîne les gens de bien à promulguer +les vérités qui les frappent, dès l'instant où elles s'offrent à leurs +yeux, et sans avoir réfléchi si elles s'y sont présentées dans +l'enchaînement le plus propre à forcer le consentement de tous les +esprits. Rien ne diffère plus de l'ordre de génération des idées, que +celui de leur perquisition. Il faut que les sciences soient déjà +complètes, avant qu'on puisse faire des méthodes; il faut que les +vérités morales soient familières avant d'être usuelles. Les langues +existaient depuis une longue suite de siècles, quand on est parvenu à +rédiger les grammaires qui nous en rendent aujourd'hui l'étude plus +facile. Il faut que des livres de morale ou de politique _ex professo_ +aient cerné et déchaussé tel préjugé, avant que la comédie puisse +l'extirper en le vouant au ridicule. + +Pour votre propre intérêt, dépêchez-vous donc, mon ami; mais que +diable vous parlé-je de votre intérêt, tandis que vous savez que le +ménage meurt de faim et spécule sur la brochure! _Vale et me ama._ + + +LETTRE III. + + Paris, 23 juin 1784. + +Je ne vous écrirai pas long-temps aujourd'hui, mon ami, 1º parce que +j'ai la fièvre et j'ai passé une nuit très-agitée et très-douloureuse; +2º parce qu'ayant déménagé hier, au milieu des angoisses de la plus +cruelle pénurie, je n'ai pas été dans la maison qui nécessiterait les +relations; 3º parce que, dans le hourvaris d'un déplacement, je ne +sais où appuyer ma main, ni presque où poser ma tête. Vous voyez que +j'ai, comme M. Pincé, mes trois raisons, et qu'elles ne sont pas si +gaies. Je ne vous aurais point du tout écrit, si je n'eusse pris +l'engagement de griffonner chaque jour; ce qui ne laisse pas de me +donner du remords; car ce que je vous envoie ne vaut pas sûrement le +port; mais ma lettre d'hier, qui était plus substantielle, vous sera +parvenue contre-signée et paraphée. Ainsi voilà compensation. + +Ecrivez-moi désormais rue de la Roquette, maison de M. d'Héricourt, +près celle du jardinier de la reine. A calculer les seules distances +de mes gens d'affaires, il est impossible que je reste ici. Jugez ce +que paraît ce quartier aux yeux de mon amitié pour vous! J'aimerais +autant être en Sibérie. Mais je ne prendrai aucun arrangement que je +ne sache où vous passerez l'hiver; car les méprises, en fait de +déménagemens, sont très-chères. + +S'il est possible, dans ce beau Rosny, que le plus désintéressé des +surintendans qu'ait eu la France n'a pas dédaigné de porter à une +valeur de plusieurs millions, de penser à l'indigence, et de former +des plans utiles pour elle, rêvez à quelque grande entreprise de +librairie, que vous puissiez proposer à Panckouke, pour moi, et qui +m'assure la liberté d'envoyer chercher dix à douze fois par an douze à +quinze louis; certainement, je ne serai ni aussi indiscret, ni aussi +paresseux, ni probablement aussi stupide que La Harpe. Si Panckouke +n'avait pas fait cette bête d'édition _in_-12 des Mémoires de +l'Académie des Inscriptions (format ridicule pour tout ouvrage +d'érudition, collection fastidieuse et presque d'aucun usage, tant +qu'il n'y aura ni ordre ni choix), je proposerais un excellent travail +sur cet amas indigeste, et tel à peu près, pour parler modestement, +que Dieu a dû le faire sur le chaos. Rêvez, mon ami, à cela ou à toute +autre chose. Les châteaux en Espagne de l'amitié valent bien ceux de +l'ambition. _Vale et me ama._ + + +LETTRE IV. + + Samedi. + +J'ai reçu votre terrible paquet, mon ami; et au milieu de tout le +plaisir qu'il m'a fait, j'ai ressenti deux peines: l'une de voir que +certain attachement vous tenait plus profondément au cœur que je ne +l'avais encore cru, l'autre que vous travailliez trop et que vos yeux +et votre poitrine doivent en souffrir. Quant au premier point, ce +n'est pas que je m'en étonne, ni que j'aie de tristes pressentimens. +Je ne m'en étonne point; tout homme fier et sensible s'opiniâtre, +surtout quand sa raison lui dit que réussir c'est travailler plus +encore pour ce qu'il aime que pour lui; et cela seul peut-être le rend +capable de supporter la ridicule concurrence d'un compétiteur indigne. +Je n'ai point de sinistres présages; car aussi long-temps qu'il me +sera démontré qu'Aspasie n'est pas dépourvue de toute noblesse, de +toute délicatesse, de toute raison (et je lui crois une assez forte +dose de tout cela), je ne pourrai pas croire à la victoire de +Thersite sur Achille. Vous savez l'épreuve que je crois décisive et +mortelle pour le pauvre saint (je ne le nomme pas autrement à +elle-même). Vous avez bien marqué la nuance dans votre joli conte; +mais vous n'en avez pas assez tiré de parti; en ce genre, comme en +beaucoup d'autres, prophétiser, c'est amener l'événement. Avec tout +cela, mon ami, je vous aime trop pour ne pas craindre de voir la +moindre parcelle de votre bonheur abandonnée au hasard et à +l'inconstance de ce sexe. Vous avez trop de raison pour être +très-romanesque; vous avez l'imagination trop ardente et le cœur trop +essentiellement bon pour ne l'être pas un peu. Aussi douté-je que +votre philosophie vous serve aussi bien pour les femmes que sur tout +autre sujet. Quant à mes observations personnelles, je réunis le +témoignage unanime de toute l'antiquité, qui, je crois, a poussé +infiniment plus loin que nous la science de l'observation et la +connaissance du cœur humain. Je me sens bien fort. Or, vous savez ce +qu'ils pensaient des femmes, de ce sexe qui pourtant a eu de leur +temps des prodiges, parce que la propriété d'un miroir est de tout +rendre en surface. Je ne vous parlerai pas des invectives que, +très-sérieusement et dans toute la pompe tragique, dans la morale des +chœurs, et non dans la coupe du dialogue dramatique, Euripide, qu'on +a si plaisamment appelé le Racine de la Grèce, leur lançait en plein +théâtre; ce qui prouve tout au moins qu'il ne heurtait pas l'opinion +universelle du temps; car vous savez comment ce même poète fut reçu, +lorsque, avec tous les palliatifs de son art, il osa faire dire à +Hyppolite: «Ma langue a fait serment, mon cœur ne l'a point fait.» +Mais je vous prierai de lire ce que tous les moralistes de l'antiquité +en ont dit, lorsqu'ils ont daigné en parler (ce qui est assez rare) et +(ce qui est bien plus fort) de vous rappeler ce que les institutions +des législateurs prouvent qu'ils en ont pensé: je vous prîrai de vous +rappeler ces propres mots d'un censeur romain (Metellus Numidicus), +qui commence ainsi une harangue solennelle en plein sénat: + + Si sine uxore possemus, Quirites, esse omnes, eâ molestiâ + caremus; sed quoniam ità natura tradidit, ut nec cum illis satis + commodè, nec sine illis ullo modo vivi possit, saluti perpetuæ + potius quàm voluptati consulendum[46]. + + [46] Si nous pouvions tous exister sans femmes, nous serions + délivrés de ce sujet de chagrin; mais puisque la nature nous a + faits tels que nous ne pouvons ni vivre contens avec elles, ni + nous passer d'elles de quelque façon que ce soit, il vaut mieux + pourvoir à ce qui nous est perpétuellement nécessaire qu'à nos + plaisirs. + +O mon ami! ces gens-là étaient plus profonds que nous; et cependant +ils ne croyaient pas du tout, comme nous feignons de le croire, que +l'éducation des femmes bien dirigée pût influer sur le bonheur social, +ni qu'elle pût assurer la stabilité des législations, comme nous +l'avons tant dit. «Ils regardaient ces êtres-là comme des machines à +enfans et à plaisir; et ce n'est assurément pas qu'ils n'eussent du +feu dans l'imagination et de la grâce dans l'esprit.» Qu'est-ce donc, +si ce n'est la conviction ferme et absolue que ces êtres sans +caractère échappaient à tout ordre, à toute combinaison? + +Ce pourrait bien être de la nourriture trop forte pour vous en cet +instant, mon ami, que cette philosophie sévère; ou plutôt vous rirez +de ce que le plus faible des hommes avec les femmes, celui qui les a +tant idolâtrées, et dont le moral, moins que le physique, s'il est +possible, ne peut se passer d'une compagne, ose vous écrire avec cette +austérité. Mais ce n'est pas sur votre sentiment que j'écris: vous +savez bien que je l'ai défendu contre vous, et que je n'aime pas que +vous l'appeliez une faiblesse; c'est une thèse philosophique que je me +crois en état de soutenir dans toute la persuasion de mon esprit et la +sincérité de mon cœur, et que j'abandonne à vos méditations. + +Votre historiette est charmante; et je m'en servirai au moment convenu +entre nous, sans vouloir décider pourtant si cette ruse épisodique +n'est pas plus ingénieuse et subtile que décidément utile et +probablement efficace. Il y a du pour et du contre: ce que je vous +promets, c'est de rendre très-vraisemblable la confabulation. Il sera +nécessaire pourtant, et pour agir avec quelque circonspection, que je +voie la lettre de dix pages; car à un être aussi fin, il ne faudrait +que la plus légère discordance pour dévoiler notre complicité; et une +collusion si honnête, que le succès rendra si précieuse à celle de qui +j'ai entrepris de lever les cataractes, connue avant le dénoûment, me +perdrait dans son esprit, et la piéterait contre nos efforts. Au +reste, j'ai cru, comme vous, que c'était un progrès très-marqué que la +tolérance avec laquelle votre lettre avait été lue. + +Je sens toute la vérité de votre observation sur M. P....., mon très +cher ami; mais j'ai l'âme haute et susceptible; et comme le mot +difficile est à peine connu dans la langue de mon amitié, je n'aime +pas qu'on cède à autre chose qu'à l'impossibilité. Or, elle était à +mille lieues de lui: d'ailleurs, je vous avoue, à vous tout seul, que +j'étais en fort mauvaise disposition à son égard. Madame de N.... +avait lieu d'en être fort mécontente, et cela, sous mes yeux; elle +devait croire, ou qu'il la regardait comme une fille sans conséquence +(ce qu'assurément il croit moins qu'un autre, lui qui sait son +histoire), ou qu'il ne se ferait pas le plus léger scrupule de séduire +la maîtresse de son ami; théorie que je sais être la sienne, et qui, +de quelque manière qu'il la défende ou l'excuse, me fait une véritable +horreur; et je le lui ai déclaré. Nous avons eu une longue explication +sur cela, dans laquelle il a fini par me dire qu'il ne savait pas +parler, et qu'ainsi je le battrais toujours dans la conversation. Ce +mot-là même est-il honnête? N'opposer que les sophismes de l'amour +propre aux plaintes de l'amitié et à l'éloquence de la morale et du +cœur, est-ce le rôle d'un ami, ou même d'un honnête homme? Ce n'est +pas, je vous le répète, qu'en toute autre chose il ne le soit +infiniment; mais il n'est pas en moi de croire que qui ne l'est pas en +ceci puisse jamais être un ami sûr. Pour moi, j'avoue que ceci l'a mis +à distance; et malheureusement, je sais que c'est m'appauvrir plus que +lui. Au reste, ne craignez rien pour notre honneur à tous deux; une +amitié de plus de vingt ans ne saurait finir; et je serai toujours +plus en mesure qu'il ne faudra pour négocier entre vous et D. P., qui +d'ailleurs est trop juste et trop adroit pour ne pas s'employer, même +avec ferveur, dans tout ce qui pourra vous être utile. + +Vous avez très-bien fait de ne me demander que vingt-cinq louis; et je +trouve même que c'est beaucoup, d'après le bilan de votre aimable ami. +Il ne me paraît pas sage que je ne donne point de reçu; car sans rêver +empoisonneurs et assassins, comme mon larve d'hier, je me sens +très-mortel; mais quant au porteur de la somme, je me conformerai aux +instructions que vous me donnez, en vous priant de recevoir une note +de ma main qui me tranquillise sur les événemens. Veuillez me mander +aussi, si je dois le savoir vis-à-vis du prêteur, et si l'hommage de +ma reconnaissance lui déplairait. Il me semble qu'il vous connaît trop +pour douter que vous ne m'ayez nommé celui dont j'étais l'obligé; car +je le suis enfin, quoique tout soit accordé à votre médiation. +Dites-moi donc ce que je dois faire et dire; car il n'est pas en moi +d'être ingrat; mais je ne voudrais pas déplaire ni dépasser la mesure +par reconnaissance. + +Bon soir, mon très-cher ami; travaillez, mais ménagez votre santé; +marchez, digérez, espérez et aimez-moi. + + +_P. S._ Au reste, mon ami, j'ai pensé comme vous que nous pourrions un +jour, et à chaque belle saison, faire de fort jolis romans ensemble: +ainsi je garde l'historiette; je garde vos lettres aussi; gardez les +miennes si vous voulez, nous les ferons copier quelque jour ensemble +et en alternant. Il se trouve dans les lettres une foule de choses +d'autant mieux dites, qu'elles le sont avec liberté, qu'on ne retrouve +plus, et qu'on est fâché d'avoir perdues. Eh! puis, comme monument +d'amitié, n'est-ce pas une assez douce chose? + + +LETTRE V. + +J'ai reçu votre lettre du vendredi, mon cher ami, et j'ai béni votre +griffonnage même qui m'a valu quatre pages de l'ami le plus cher, le +plus profondément estimable et le plus sympathique à moi que j'aie +rencontré de ma vie. L'intérêt que vous m'y montrez, et que vous avez +su rendre contagieux pour un des hommes de mérite que vous aimez et +que vous prisez le plus, a versé la consolation dans un cœur navré +par tant de côtés, qu'il ne peut être que bien souffrant, puisqu'il ne +se paralyse pas. Véritablement la persuasion intime dont je suis +pénétré, que je vaux mieux que mes persécuteurs et mes ennemis, et que +dans les êtres créés, rien ne vaut mieux que mon ami le plus cher, me +rendent du sommeil, du bien-être et même des jouissances. + +N'ayez pas peur, mon ami, que ce que vous ferez soit mal fait; il +n'est pas en vous de ne pas finir; et d'ailleurs, pour une âme aussi +neuve et aussi forte que la vôtre, un tel sujet est d'inspiration, +surtout lorsque l'écrivain expose une théorie qui n'est presque qu'à +lui seul et dont la pratique a composé et dirigé sa vie. C'est +cependant une chose curieuse et remarquable que la philosophie et la +liberté s'élevant du sein de Paris, pour avertir le nouveau monde des +dangers de la servitude, et lui montrer de loin les fers qui menacent +sa postérité[47]. Jamais l'éloquence ne défendit une plus belle cause; +peut-être ce sont les peuples corrompus qui seuls peuvent donner des +lumières aux peuples naissans: instruits par leurs maux, ils peuvent +enseigner du moins à les éviter; et la servitude même peut être utile +en devenant l'école de la liberté. + + [47] Ceci a rapport à l'écrit sur l'ordre de Cincinnatus, l'un de + ceux qui contribuèrent le plus à la réputation de Mirabeau, et + dont les morceaux les plus brillans sont de Chamfort. + +Le hasard me met à même de vous donner un avis qui changera peut-être +votre marche. Duruflé arrive ce soir à Paris avec Dameri; et j'en suis +sûr, car c'est chez Vitry qu'il arrive et qu'on a demandé un lit pour +lui; je saurai dès aujourd'hui sa marche par Vitry, et s'il compte +rester à Paris assez long-temps pour que vous ne puissiez pas le +retrouver à Rouen. Au reste, vous savez où lui adresser une lettre, si +vous voulez vous entendre avec lui. + +Je ne puis pas vous dire que je ne trouve pas très-sensé ce que vous +m'écrivez sur Aspasie. Ma lettre d'hier (car voici ma 4e, et il serait +bon de numéroter) vous montrera qu'il m'a paru plus indéfinissable que +jamais à ma dernière visite. Je n'y ai pas retourné hier, parce que +j'ai senti, avant que vous me le disiez, que, pour m'éclaircir si elle +s'occupait franchement de ce qui nous occupe, il fallait me rendre +plus rare et la voir venir. Mais je commence à craindre qu'il n'y ait +de la légèreté dans son fait; on n'est pas de cette sécurité sur les +dangers de l'homme avec qui l'on vit. J'en ai été choqué; et certes, +ce n'est pas partialité pour le gentilhomme hibernois. Si la légéreté +est le principal ingrédient de ce caractère, le prix en baisse +beaucoup à mes yeux. Il s'agit de savoir si M. Démocrite, puisqu'il +ne faut absolument plus l'appeler l'Auvergnat (sobriquet qui me +paraissait plaisant[48] pourtant, au moins par anti-phrase); si M. +Démocrite, dis-je, qui connaît si bien le cœur humain des femmes, ne +sera pas aussi sévère que moi à cet égard, attendu qu'il sait encore +mieux que le vœu bon ou mauvais de la nature est de placer l'épine +auprès de la rose, et qu'à bon titre il compte davantage sur son +adresse à souffler sur la rose, de manière à l'épanouir, jusqu'à ce +qu'elle couvre l'épine. Quant à pousser notre ami du côté de sa force, +plutôt que de le conduire vers la pente de sa sensibilité, vous +conviendrez qu'il ne faut pousser son ami que quand on est bien sûr +qu'il est en péril. Or, comme je ne suis pas du tout décidé sur le +véritable état des choses, comme je persiste à croire qu'Aspasie +pourrait beaucoup pour le bonheur de notre ami, parce qu'elle est +réellement très-aimable, et que, si elle l'est sous un tel maître, je +vous donne à penser ce qu'elle serait dirigée par le plus aimable des +philosophes et celui qui connaît le mieux les femmes, sans compter les +hommes, les choses et le pays. Comme surtout j'ai très-bien éprouvé et +j'éprouve encore que M. Démocrite peut se croire guéri et ne l'être +pas, mais que sa blessure ne peut pas être incurable, ni même +difficile à cicatriser, attendu qu'il sait rire, et ne sait ni +s'aveugler, ni être aveuglé, je me donne avec patience et sécurité +quelques jours de plus, pour une épreuve sur laquelle je ne veux pas +me tromper, puisque mon erreur pourrait nuire au bien-être de mon ami, +soit par la privation, soit par l'illusion. Eh donc, mon très-cher, +que l'on écrive, dût-on faire cette lettre comme la scène d'un drame +dont la situation n'existe que dans l'imagination de l'inventeur; que +l'on écrive, d'un style très-tempéré, mais très-doux, qui tienne dans +une très-grande incertitude du sentiment qui aura dicté une lettre, +laquelle surtout doit pouvoir être expliquée et avouée à tout +événement. Si M. Démocrite trouve cela difficile, tant pis; mais il +peut bien croire que ce n'est pas à lui qu'on s'adresserait pour chose +aisée. + + [48] On sait que les Auvergnats n'ont pas une grande réputation + d'esprit. + +Quelque chose qui vous paraîtra plaisant, c'est que j'ai écrit, il y a +quatre jours, au gentilhomme hibernois, au sujet de sa progéniture mal +baptisée, précisément les mêmes choses, et presque dans les mêmes +termes, que vous me les écrivez; et cela a très-bien réussi, non pas +seulement chez Aspasie qui en a ri comme une folle, mais à la grille +de Chaillot, tant on a l'esprit aigu et bien fait. + +Somme toute, mon ami, attendez, si vous y mettez encore quelque prix. +Je vous promets que vous ne laisserez pas long-temps notre ami dans +l'incertitude: et puis, il n'est pas de ces raisonneurs profonds qui, +se trouvant en même-temps casuistes scrupuleux, se décident avec une +lenteur qui fait que leur résolution ne produit aucun effet. Il creuse +fort avant; mais il est très-leste à la détermination. Ainsi, ne vous +en déplaise, il n'y a point de péril dans la demeure. Adieu, mon ami, +je dînerai demain chez Aspasie; la mienne vous fait des coquetteries +charmantes (quoiqu'elle ne soit pas coquette), et forme des vœux +(j'ai presque dit soupirs) pour votre retour. + + +LETTRE VI. + + Paris, ce jeudi. + +J'ai lu avec un grand intérêt, et je garderai précieusement, mon bon +et cher ami, la lettre que j'ai reçue de vous hier. Un résumé si +énergique de la conduite sans exemple à laquelle vous a poussé la +nature, et des principes que vous vous êtes faits à l'appui de cet +heureux et noble instinct, est, pour une tête et une âme élevée, le +germe de la plus importante théorie de liberté et même d'indépendance +à laquelle l'homme puisse atteindre; et pour les hommes forts, la +pratique en ce genre doit suivre de bien près la théorie. Je ne +connais rien de plus imposant que les caractères que vous avez +esquissés en peu de mots, et rien de plus respectable qu'une vie dont +on peut se rendre un tel compte; mais j'y vois aussi la consolation +des honnêtes gens et la condamnation des hommes faibles. Vous êtes la +preuve vivante qu'il n'est pas vrai qu'il faille plier ou briser; +qu'on peut atteindre à la plus haute considération, sans un respect +superstitieux pour le monde et ses lois; qu'on peut arriver à +l'indépendance philosophique et pratique, sans avoir jamais abaissé ou +comprimé la fierté d'un grand sentiment ou d'une pensée heureuse; +qu'on peut prendre sa place, en dépit des hommes et des choses, sans +autres ménagemens que ceux dus par l'espèce humaine à l'espèce +humaine, par la tolérance de la vertu aux préjugés des faibles; et +que, si le sentier qu'il faut prendre pour arriver au but est plus +escarpé, il est aussi de beaucoup le plus court. Grâces vous soient +rendues, mon ami, pour avoir pensé que j'étais digne de vous entendre! +Il est certain que la rapidité des progrès de notre amitié, qui n'a +jamais été même stationnaire, n'a pas dû vous donner mauvaise idée de +mon âme, et qu'elle m'a mis bien avec moi-même. Ce n'est pas sans +doute que je me sois élevé à une philosophie pratique aussi haute. +J'ai quitté trop tard mes langes et mon berceau. Les conventions +humaines m'ont trop long-temps garrotté; et lorsque les liens ont été +un peu desserrés (car pour brisés, ils ne le furent jamais), je me +suis trouvé encore tellement chamarré des livrées de l'opinion, que +les êtres environnans se sont également opposés à ce que je fusse +l'homme de la nature, au moment où j'aurais conçu qu'on peut rester +tel au milieu même de la société. D'ailleurs, j'avais été trop +passionné; j'avais donné trop de gages à la fortune; et ce n'est pas +au milieu des orages qu'on peut suivre une route déterminée. Mais si +j'eusse eu le bonheur de vous connaître il y a dix ans, combien ma +marche eût été plus ferme! combien de précipices et de ravines +j'aurais évités! combien le peu que je valais se fût développé! et que +de défauts acquis j'aurais contractés de moins!... Tel que je suis, +mon ami, je ne suis point indigne de quelque estime, puisque je sais, +non pas vous aimer (car c'est chose trop facile pour être méritoire), +mais vous apprécier, et qu'à votre avis, je suis un des hommes qui +vous ait le mieux deviné. J'ai beaucoup gagné dans votre commerce, j'y +gagnerai davantage: il est peu de jours, et surtout il n'est point de +circonstance un peu sérieuse, où je ne me surprenne à dire: «Chamfort +froncerait le sourcil. Ne faisons pas, n'écrivons pas cela, ou +Chamfort sera content;» et alors la jouissance est doublée et +centuplée. Ce n'est pas à vous qu'il faut dire combien est douce, +consolante, encourageante, une amitié qui, devenue pensée habituelle à +ce point, fait voir dans la censure une loi irréfragable, et dans +l'approbation un trésor sans prix. Tel vous êtes pour moi. Je ne vous +offrirai jamais un échange digne de vous (si vous ne vouliez commercer +qu'avec vos semblables vous seriez bien solitaire); mais tout ce que +l'abandon d'une confiance profonde, d'un dévoûment complet, d'une âme +ardente, sensible et qui n'est pas sans noblesse, peut avoir +d'attachement pour un homme qui sait bien le prix des talens et des +pensées, mais qui sait leur préférer un sentiment, la seule chose +incalculable à la raison même lorsqu'elle est échauffée d'un bon +cœur: vous le trouverez en moi; et si j'ai eu le malheur de vous +connaître si tard, ce sera du moins pour toujours que nous nous serons +aimés. + +J'espère, mon ami, que vous serez consolé de ce que votre lettre a été +remise; car je n'en ai point été fâché, quand elle me l'a lue; et +peut-être si je l'eusse ouverte d'avance, comme vous m'en avez donné +la permission ensuite, ne l'aurai-je pas remise. L'aberration des +comètes n'est pas plus difficile à calculer que le mouvement du cœur, +de l'esprit, surtout de l'amour propre des femmes. Vous remarquez que +je n'ai peut-être fait là qu'un pléonasme, au lieu d'un _crescendo_; +car plus je les vois, et plus je me persuade que l'amour propre est à +peu près l'unique clef de ce qu'on appelle leur caractère: or, le +caractère ne se compose que des habitudes de l'âme et de l'esprit, +mélangés, il est vrai, à des doses inégales; et j'ai beaucoup de peine +à croire que le sexe, duquel les hommes tels que vous et M. Thomas +dites _il est impossible de le connaître_, ne doive toute son +impénétrabilité au défaut presque absolu de caractère. N'allez pas me +citer d'exceptions; car les exceptions, qu'encore faudrait-il +débattre, prouvent la règle, bien loin de la détruire. Je dis +qu'encore faudrait-il débattre les exceptions; et en effet, dans notre +sexe, on n'a généralement pas une certaine force de tête, sans quelque +force de caractère; dans celui-là, voyez comme l'analogie est fautive! +Je lisais hier, dans votre recueil philosophique, un morceau sur le +bonheur de madame du Châtelet, que je ne connaissais pas, et qui vaut +d'être connu. Il y a, dans ce morceau, des choses charmantes sur +l'amour, et notamment deux pages sur l'immutabilité de son âme en +amour, qui séduiraient à coup sûr quiconque ne connaîtrait pas son +histoire. Vous la savez mieux que moi; vous savez qu'elle n'était pas +même tendre, et qu'elle fut très-galante. Qu'était-ce donc que cette +femme, qui avait infiniment plus de force de tête, et même de +véritable esprit, que tout le reste de son sexe ensemble; et qui +traçait une théorie où l'âme seule semble avoir dessiné cette phrase +délicieuse: «Il faut employer toutes les facultés de son âme à jouir +de ce bonheur.... Il faut quitter la vie quand on le perd, et être +bien sûr que les années de Nestor ne sont rien au prix d'un quart +d'heure d'une telle jouissance... Il est juste qu'un tel bonheur soit +rare; s'il était commun, il vaudrait mieux être homme qu'être Dieu, +du moins tel que nous pouvons nous le représenter.»..... Qu'était-ce +que la femme qui, trouvant et exprimant cela, n'était qu'une femme +galante, et se donnait pour un de ces êtres qui aiment tant qu'ils +aiment pour deux, que la chaleur de leur cœur supplée à ce qui manque +réellement à leur bonheur, ou plutôt pour le seul cœur qui eût cette +immutabilité qui anéantit le pouvoir des temps? Expliquez-moi cela, +mon ami; et souvenez-vous que cette même femme avait mis, à la place +du portrait de l'homme le plus extraordinaire de son siècle qui +semblait avoir subjugué son âme, et dans une boîte que cet homme lui +avait donnée, le portrait d'un fat: chose aussi impossible à une âme +aimante, même détrompée ou changée, qu'à nous la trahison et le +parjure. + +N'allez pas croire, mon bon ami, que cet accès de sévérité me vienne +d'un mécontentement, résultat de la dernière conversation avec +Aspasie; car au fond, je n'ai été mécontent (à deux disparates près) +que de mon incertitude. Je vous ai demandé la pure vérité; et si je ne +l'ai pas fondue dans des détails; c'est qu'une conversation serait un +volume d'écriture, chose qui, pour le dire en passant, m'a donné une +assez haute idée de la stérilité des romanciers en général; mais vous +aurez bien rempli les lacunes, peut-être même aurez-vous débordé; et +certainement, si vous avez vu en noir (car, au fond, ce n'est que par +excès de prudence que je n'ai pas vu en rose), mes réflexions sur les +femmes sont donc une abstraction purement philosophique, et si bien +une abstraction, que c'est la première chose que j'oublie dans mon +commerce avec elles; en un mot, un à parte de raison dont personne ne +m'a donné l'exemple à un aussi haut point que vous. + +Au reste, mon ménage est fort triste aujourd'hui. Le petit chien qu'on +avait eu la faiblesse d'acheter, sans penser que tous les marchands de +chiens arrachent ces pauvres petites et frêles machines à leur mère +dès le premier moment, et tarissent les sources de la vie pour +rapetisser les formes (emblème très-frappant des manipulations +politiques), ce petit chien est mort: et l'on a pleuré; et l'on est +honteuse d'avoir pleuré, et triste d'avoir employé de l'argent à une +acquisition aussi fragile. Pour moi, je suis tolérant, même pour cette +faiblesse, parce que cette petite bête avait voué un très-grand +attachement à mon amie, et que tout ce qui est attaché attache: raison +assez forte, ce me semble, pour un homme sage de ne point s'habituer +aux animaux. Nous n'avons pas trop de sensibilité pour nos semblables; +et l'on frémit quand on pense que le plus honnête homme du monde +peut-être poussé à s'égorger avec un autre homme pour un chien. + +Bon jour, mon bon ami; je vous aime avec une extrême tendresse. Je +travaille, et cela ne vient pas mal; je vous en souhaite autant; mais +c'est une chose très-pénible que de changer l'ordonnance de son +ouvrage sans le refaire; et je serais bien fâché que cette +contrariété-là vous arrivât; car vous enverriez promener votre +besogne. _Vale et me ama._ + + +_P. S._ Je fermais ma lettre, lorsque j'ai reçu un billet du +secrétaire de l'abbé Royer, qui me prévient qu'il vient de remettre à +son patron l'extrait de mes deux requêtes en cassation, etc., et que +je pourrai voir mon rapporteur dimanche prochain à midi. Vous jugez +bien que je désirais voir le secrétaire avant que l'extrait fût livré; +mais que, pour le voir efficacement, il fallait quelques louis. +Sachez, mon ami, si cela est encore utile et par conséquent +nécessaire, le comment il faut s'y prendre et le combien; et +avertissez ceux qui veulent bien prendre intérêt à moi, qu'il est +temps de porter les grands coups. Réponse très-prompte à ce +_post-scriptum_. + + +LETTRE VII. + + Lundi. + +Me voilà bientôt convaincu, mon ami, que j'ai perdu une de vos +lettres, car vous ne m'eussiez pas écrit la veille; assurément, vous +m'en eussiez averti hier, et je ne vois rien qui puisse me faire +présumer que vous ayez changé l'ordre accoutumé, ains au contraire. En +conséquence, j'ai recommencé mes réclamations; et puisque vous +arriverez demain, vous demanderez vous même à la poste ce qu'est +devenu votre lettre, ou vous me donnerez l'espèce de billet sur lequel +ils ne badineront pas. + +Votre lettre est bien, mais seulement parce que l'on ne peut pas +trouver mal ce que vous écrivez; et tout au plus à ce degré qui me +faisait dire de la chanson du V. de N.: elle est ce qu'il faut, pour +ne dire pas, elle est mauvaise. Ceci est vrai de la chanson, parce que +l'homme a passé à côté d'une jolie idée, ce qui en idiôme de talent, +s'appelle _rater_. Or, le vrai talent ne rate pas. Votre lettre à vous +n'est que bien, parce qu'elle n'est que douce et tendre, et que vous +montrez toujours le vaincu, le subjugué, ce qui peut avoir deux +inconvéniens; le premier, de beaucoup reculer, ou tout au moins +suspendre vos progrès; le second, d'induire en erreur la pauvre +créature, au point qu'elle fera quelque lourde sottise, dont elle ne +s'apercevra que lorsque votre patience lassée et son amour propre +humilié ne lui permettront guère plus qu'à vous de rétrograder. Je +vous avais donné un bien meilleur conseil: alternez, vous avais-je +dit; une lettre douce et tendre, quoique assaisonnée, tel jour; une +lettre fine, vive, sémillante et narquoise le jour d'après. Qu'elle +ne soit jamais sûre de son fait. C'est l'_a b c_ en amour. C'était +donc le tour de la lettre de dix pages; et quoique ce soit un mal +très-réparable, c'en serait peut être un assez grand, si vous +persévériez; et c'en est même un à ce cran, parce qu'en revenant +demain, vous n'aurez point de réponse à cette dernière, de sorte que +je ne vois pas bien la transition. + +Au reste, je ne vous entretiendrai pas plus long-temps aujourd'hui de +cette syrène, comme vous l'appelez; car nous ferons demain, à cet +égard, une main à fond; et mon procès, ou plutôt mes procès et mes +courses ne me laissent pas respirer. C'est de mercredi en huit que je +serai rapporté: ainsi je n'ai pas grand temps à perdre; et pour comble +de contrariété, l'incident que m'a suscité mon père au parlement, et +qui, en termes de palais, est évidemment un coup monté, me fait perdre +un temps incroyable, attendu que les gens qu'il me force à voir sont +dispersés aux quatre coins de Paris. Mais le plus pressé, c'est +l'admission de ma requête. Une seule voix, je vous le répète, mon +cher; que votre aimable et précieux ami s'ingénie avec sa +circonspection et son adresse ordinaires; il aura aisément deviné que +M. Bignon, qui est mort, ne siégera pas; et mieux ou plutôt que moi, +il saura qui a remplacé M. Daguesseau. + +Vous êtes bien aimable de m'avoir sacrifié Navarre; mais vous le +seriez davantage de pousser votre besogne, 1º. parce que vous êtes +digne de mettre la gloire à régner chez vous; 2º parce que la besogne +presse, et tellement qu'il m'a fallu entrer en explication avec +F.....[49], pour expliquer le retard. Ne vous fiez pas sur le temps +qu'il me faut à moi; car si j'avais le manuscrit que M. Thomas a gardé +pour y faire ses notes, tout serait refondu, attendu que les morceaux +de rapport, et même les soudures, sont prêts. Sans doute, c'est un +ouvrage nouveau; mais ce n'est pas une raison pour qu'il s'éternise, +surtout depuis qu'on en parle, car l'attente à remplir est toujours +une pénible destinée. Au reste, je vous avertis que je me sauve sur la +lettre; voyez si, pour la première fois, vous voulez avoir induit en +erreur un ami. Eh! mon cher paresseux, tranquillisez-vous; je connais +mieux votre talent que vous même, sans quoi je n'aurais pas tant de +sécurité. Mais un point sur lequel je n'en saurais avoir, c'est votre +santé; et je vous interdis, de par l'amour, toute espèce de travail, +si cette agitation que vous appelez la fièvre, et qui n'est qu'un +mouvement nerval, sans quoi je vous en aurais parlé plutôt, revenait +seulement encore une fois. + + [49] Franklin. C'est toujours de l'écrit sur l'ordre de + Cincinnatus qu'il s'agit. + +Je serai demain mardi, à cinq heures du soir, à l'hôtel de Vaudreuil; +nous causerons, nous nous promènerons si vos jambes ont besoin de +recouvrer du mouvement, ou nous resterons, nous prendrons des glaces +aux Tuileries, ou vous viendrez en prendre ici. En un mot, nous ferons +ce que vous voudrez: suffit que je serai _al suo commando_. + +Vous avez d'autant plus de raison de ne pas hasarder de lettres, que +le brutal a fait un tapage épouvantable sur un propos de madame de +Flahaut, qui a prétendu qu'on disait dans le monde, que La Harpe était +le tenant chez Aspasie, depuis la maladie hibernoise. Vous noterez +qu'Aspasie a vu La Harpe une fois depuis deux mois. N'importe, le +moribond celtique a écrit que ce n'était pas assez que cela ne fût +pas, qu'il fallait encore qu'on ne le dît pas. J'ai lu cette belle +phrase, et Aspasie a un peu murmuré. Mais jugez quelle étincelle +ferait une lettre vôtre dans ce magasin à bile. Je finis, car je n'ai +pas un moment à moi; et j'en suis malheureux, je vous assure. Bon +jour, mon ami. + + +LETTRE VIII. + + Mardi. + +Mon bon ami, dans la nécessité de parler à M. l'abbé de Périgord, je +prends le parti de l'attendre chez lui; car ma lettre deviendrait la +mort de Turenne. Je ne sais où ceci me mènera, ni par conséquent, si +je pourrai vous voir ce matin: or, cet après-midi, je suis obligé de +courir. M. Lefebvre d'Ammécourt ayant jugé à propos de me gagner hier +mon procès contre l'Ami des hommes, c'est un triste sujet de +félicitation que celui du gain d'un procès contre son père; mais quand +on a le malheur de plaider contre lui, encore faut-il gagner ce qu'on +s'est cru le droit de disputer. Au reste, je me console à d'autant +plus juste titre de cette extrémité, que c'était mon père qui était +l'agresseur, et qu'il n'a jamais voulu arbitrer. Adieu, mon cher ami; +à ce soir, ou à demain matin. + + +LETTRE IX. + + Londres, 20 août 1784. + +Mon dieu, mon ami, mon cher ami! que je suis inquiet! qu'il est cruel +pour moi de vous avoir quitté dans ce moment, de n'être pas votre +garde-malade, de ne pas savoir, aussitôt que ma pensée, comment votre +pouls bat, et si vous souffrez, ou si vous êtes soulagé! Mon Henriette +a rapporté tant de peines dans mon sein, en me racontant toutes celles +que votre état lui avait faites, et tant d'attendrissement, en me +parlant de vos touchans adieux! Vous êtes-là sous mes yeux, brûlant, +agité, tourmenté, sans que je puisse détourner un moment ma pensée de +votre lit et de votre fièvre. Ce n'est pas que votre état soit +alarmant, je le sais; et s'il l'eût été, tous les chevalets de la +Bastille exposés à ma vue ne m'auraient pas fait partir. Mais vous +souffrez! Eh, mon dieu! n'est-ce donc rien de souffrir? c'est presque +tout, dans un passage si court et si incertain. Mon ami! vous ne +pouvez pas écrire; je ne veux pas que vous écriviez, à moins que ce ne +soit deux lignes qui me rassurent par la vue de vos caractères: mais +suppliez M. R.... de remplir, en votre nom, cet office et ce devoir +d'ami: il ne me refusera point cette consolation; il me rendra la +justice de croire que je paierais, et de grand cœur, le même tribut à +son amitié pour vous; mais il a le bonheur de vous garder, lui! et ne +m'en doit-il pas plus de compassion et de complaisance, à moi qui vous +ai quitté dans un moment si critique pour tous deux, à moi qui, +peut-être, hélas! ne vous embrasserai pas de long-temps, et qui +m'étais fait une si douce habitude de ne penser, de n'observer, de ne +sentir qu'avec vous, de n'agir que sous vos yeux, de n'avoir qu'une +âme avec mon meilleur et presque mon unique ami? O mon cher et digne +Chamfort! combien les bonnes gens sont des êtres d'habitude! et +combien vous avez peu de besoin de cet attrait d'habitude, pour être +nécessaire à ceux dont vous avez daigné vous laisser connaître! Je +sens qu'en vous perdant, je perds une partie de mes forces. On m'a +ravi mes flèches. O mon ami! recouvrez votre santé; et que votre +amitié, vos consolations, vos conseils, vos lettres versent du baume +dans mon cœur, m'apprennent à supporter une situation si nouvelle, +quoique déjà éprouvée à l'honorer, à l'embellir, et me rendent enfin +capable d'être digne de tous les sentimens que vous m'avez montrés. + +C'est de cette ville souveraine, qui, bâtie de briques, et sans +élégance ni noblesse dans ses édifices, montre la Tamise et son port +superbe, et semble dire: «qu'oseriez-vous me comparer? que l'Océan, +que les mondes apportent ici leurs tributs!» c'est de cette ville que +je vous écris à la hâte, les yeux distraits par une foule d'objets +nouveaux, l'esprit occupé de mille soins pénibles au présent et dans +l'avenir, mais le cœur et l'imagination pleins de vous. + +Notre voyage ferait un roman; vous savez une partie des inconvéniens +qui ont précédé notre départ; vous aurez éprouvé sans doute à Paris le +temps dont nous avons été accueillis dans la route; et vous ne vous +ferez jamais d'idée de notre passage, qu'après avoir essuyé une +tempête. Nous avons été deux fois au moment de périr: une fois par la +seule force du vent et de la mer qui écrasait notre frêle paquebot; et +une fois à l'entrée de l'Adder, c'est-à-dire presque au port; en +revirant de bord, un faux coup de timon et un cable caché sous une +vague terrible nous ont mis au moment de chavirer; on avait, sur le +pont, de l'eau au-dessus du genou. Le capitaine, l'un des plus +intrépides marins de ce genre, s'est cru perdu, et ne voulait pas, +disait-il, survivre à son vaisseau. Heureusement, ma pauvre amie était +dans cet horrible état appelé mal de mer, dont l'effet moral est de +rendre insouciant de tout et sur tout, si ce n'est sur l'espoir que la +mer engloutira le supplice et le supplicié. J'ai vomi le sang, moi qui +n'ai jamais été malade sur mer, et mes nerfs ne sont pas encore remis. + +Aussitôt débarqués, nous avons pris la poste dans la compagnie d'un +Irlandais que je croirais honnête homme, si je n'avais toujours pensé +que c'est-là que s'arrête la toute-puissance divine; d'une Française +qu'il avait pris la liberté d'enlever à sa famille, du droit qu'a tout +Irlandais de s'approprier une riche héritière; et d'un ministre +anglais, homme doux, modéré et fort instruit; nous avons pris la +poste, dis-je, et ce n'est pas par magnificence; mais tous les élégans +de l'Angleterre et la partie brillante de la cour étant à +Brightemlstone, parce que le prince de Galles y prend les eaux, il n'y +a pas une seule diligence où l'on puisse trouver place. Au reste, les +postes, qui sont excellentes, et fournissent par obligation des +voitures comparables à nos voitures de maître, sont à peine aussi +chères qu'en France, quoique plus longues et trois fois plus +rapidement franchies. Il suit cependant de cette manière de voyager +que, malgré les talens économiques et l'industrie hibernoise de notre +compagnon que j'ai créé maréchal-général des logis de la caravane, +notre voyage nous a coûté trois fois ce qu'il devait nous coûter. Et +d'autant que le paquebot ne partait qu'à trois jours de distance de +celui de notre arrivée, et que les difficultés pour le passeport +devenaient inquiétantes, j'ai frêté un navire. Si je ne craignais de +divulguer des secrets qui peuvent, dans la foule, servir à quelques +honnêtes gens comme ils nous ont servi, je vous démontrerais combien +ces sublimes formalités de notre inquisition, appelée amirauté, sont +inutiles à toute autre chose qu'à faire gagner de l'argent aux +huissiers visiteurs: digne résultat de toute législation +réglementaire! + +Nous avons dîné à Brightemlstone, avec la meilleure viande de +boucherie que j'aie mangée de ma vie; et comme le seul acte de toucher +un plancher anglais brûle la bourse, surtout dans le voisinage de la +cour (car l'or est la mandragore de toutes les cours), nous avons été +coucher à Lewis. N'êtes-vous pas scandalisé qu'un bourg anglais porte +le nom d'un de nos rois? Depuis, et dès Lewis, nous avons parcouru le +plus beau pays de l'Europe, par la variété des sites et de la verdure, +la beauté et l'opulence de la campagne, la propreté et l'élégance +rurale de chaque propriété. C'est un attrait pour les yeux; c'est un +charme pour l'âme, qu'il est impossible d'exagérer. Les approches de +Londres sont entre autres d'une beauté champêtre dont la Hollande même +ne m'a point fourni de modèles; j'y comparerais plutôt quelques +vallées de la Suisse; car (et cette observation très-remarquable +saisit à l'instant des yeux exercés) ce peuple dominateur est avant +tout et surtout agricole au sein de son île; et voilà ce qui l'a sauvé +si long-temps de ses propres délires. Je sentais mon âme fortement et +profondément saisie, en parcourant ces contrées plantureuses et +prospères; et je me disais: Pourquoi donc cette émotion si nouvelle? +Ces châteaux, comparés aux nôtres, sont des guinguettes. Plusieurs +cantons de la France, même de ses provinces les plus médiocres, et +toute la Normandie que je viens de traverser, sont assurément plus +beaux, de par la nature, que toutes ces campagnes. On trouve çà et là, +mais partout dans notre pays, de beaux édifices, des ouvrages +fastueux, de grands travaux publics, de grandes traces des plus +prodigieux efforts de l'homme; et cependant ceci m'enchante bien plus +que le reste ne m'étonne. C'est que ceci est la nature améliorée et +non forcée; c'est que ces routes étroites, mais excellentes, ne me +rappellent les corvoyeurs que pour gémir sur les lieux où ils sont +connus; c'est que cette admirable culture m'annonce le respect de la +propriété; c'est que ce soin, cette propriété universelle est un +symptôme parlant de bien-être; c'est que toute cette richesse rurale +est dans la nature, et ne décèle pas l'excessive inégalité des +fortunes, source de tant de maux, comme les édifices somptueux +entourés de chaumières; c'est que tout me dit ici que le peuple est +quelque chose, qu'ici chaque homme a le développement et le libre +exercice de ses facultés, et qu'ainsi je suis dans un autre ordre de +choses. + +Et prenez garde, mon ami, que c'est si bien là la vraie cause de +l'effet sur lequel je raisonnais, qu'arrivé à Londres, et cette +superbe Tamise (qu'il ne faut comparer à rien, parce que rien ne lui +est comparable) une fois franchie, rien ne m'a plus étonné ni même +fait plaisir, si ce n'est les trottoirs qui faisaient tomber à genoux +le bon la Condamine, et s'écrier: «Béni soit Dieu! voici un pays où +l'on s'occupe des gens de pied.» Tout le reste m'a paru ordinaire et +presque mesquin. Je dirais volontiers comme cet apathique Italien: «Ce +sont des rues à droite, des rues à gauche et un chemin au milieu.» +Toutes les villes sont de même, si cependant vous accordez à celle-ci +l'avantage de cette admirable propreté qui s'étend à tout, qui +embellit tout, qui a un attrait presque égal pour l'esprit et pour +l'œil, et des dimensions dont aucune ville ancienne ne saurait jouir: +du reste, effrayante obstruction du corps politique; cloaque infâme au +moral; hommes entassés et infectés de leur haleine; lutte éternelle +des corrupteurs et des corrompus, des prodigues et des misérables, de +la canaille titrée et de la canaille populace. C'est mieux ou plus mal +que Paris ou que Babylone, comme vous voudrez, j'y prends peu +d'intérêt. Notez pourtant que j'ai peu vu encore, et que Londres +m'offrira certainement plus que toute autre grande ville de commerce +un foyer d'activité et d'émulation qui ne peut pas ne point +intéresser. Mais je vous rends compte de la première impression qui a +toujours un grand fonds de vérité. + +Nous avons eu en voyage des gentlemen. Combien le peuple a de sens! le +sobriquet des voleurs est ici le mot gentilhomme! Ils ont observé et +tâté deux ou trois fois notre petite troupe, j'étais décidé à ne leur +accorder rien, parce que je suis loin d'avoir trop d'argent; j'avais +mis les dames en avant, seules dans une chaise, trois hommes dans +celle qui suivait, et un cheval. Notre ordre de bataille était si bon +et notre contenance armée si simplement fière et ostensible, qu'ils +nous ont laissé passer. + +J'empiéterais sur les droits de mon Henriette qui veut vous écrire, +quand elle pourra vous remercier de votre convalescence, si je vous +parlais des Anglaises, dont l'air froid et ricanneur et les tailles +emboîtées et guindées n'ont pas paru lui plaire infiniment au premier +coup d'œil: pour moi j'en appelle, et je ne renoncerai pas si +aisément à ma longue passion pour les Anglaises, d'autant qu'en +voyant passer Henriette, on s'arrête et l'on dit: «Oh! la belle +Anglaise!» Aussi est-elle fort contente des hommes. Pour moi, je +prétends, et l'on assure que j'ai déjà l'air aussi breton que Jacques +Rosbiff. + +Au reste, nos dames n'ont pas toujours été aussi bien traitées; elles +ont essuyé aujourd'hui un orage très-vif: la beauté du temps les avait +invitées à aller à pied de leur auberge à leur logement, car nous +sommes déjà gîtés et chèrement gîtés; elles étaient parées fort à la +française, et sur-tout Henriette. On a murmuré; on s'est attroupé; on +nous a suivis; on a lancé un certain Aristophane de cabaret, qui s'est +mis à chanter devant nous, avec les gestes les plus démonstratifs et +les expressions les plus libres des cantiques très-peu spirituels qui +ont fort diverti le peuple. Mon amie, accoutumée aux lubies de la +canaille d'Amsterdam, riait; la Parisienne avait une vraie colère de +parisienne et regrettait les halles. Pour moi, mon flegme était +imperturbable; mais cependant j'avais peur de me fâcher et le +dénoûment m'inquiétait: déjà plusieurs Anglais bien mis, en passant à +cheval avaient distribué quelques coups de fouet au Gilles, et +s'arrêtant, nous avaient supplié de ne pas prendre la populace pour la +nation; puis, ils nous donnaient des conseils que malheureusement nous +n'entendions pas. Enfin, un Français a fendu la foule, donné de +l'argent, et fait montre d'éloquence anglaise, puis nous déposant +dans une boutique, il a été nous chercher un carrosse qui a mis fin à +cette scène plaisante au fond, et dont mon amie a eu la charmante +réparation que je vous ai dite au parc Saint-James, une fois qu'elle a +eu substitué un petit chapeau à nos immenses panaches. + +Avec quelque précipitation que ceci soit ébauché, mon cher ami, vous +verrez que je veux me nourrir de l'espoir que vous êtes en état de me +lire, de m'entendre et presque de me répondre. L'idée de mon ami, +malade loin de moi, m'est trop importune. + +Si par hasard votre convalescence était prématurée et hâtive autant +que je le désire, ou si vous croyez pouvoir charger de la négociation +que voici le bon abbé de Laroche, vous le feriez le plutôt possible, +parce que cela m'importe. Le vieillard a répondu à celle de mes +lettres dont vous m'avez paru très-content, le billet malhonnête que +voici: + +«Je vous renvoie, Monsieur, la lettre que vous m'avez confiée; je +l'aurais fait plutôt, si je n'étais retenu au lit par une fièvre +très-forte et un violent mal de tête: j'ai pris l'émétique; j'ai été +saigné trois fois, et mes maux subsistent encore dans toute leur +vigueur. On n'est point du tout de l'avis de votre ami; on croit que +la dernière forme que vous avez donnée à votre ouvrage est la +meilleure, qu'il peut être sans danger publié dans le nouveau monde; +pour celui-ci, c'est à vous d'en juger, mais on aurait désiré que +vous n'eussiez fait part à personne qu'on en avait connaissance; et on +m'a déclaré que la trop grande communication que vous en avez faite, +ne permettait absolument plus qu'on s'en mêlât. Mes rapports avec M. +Paris ne sont pas, comme vous imaginez, de simples liaisons de +société; et je suis l'ami intime de toute la famille de sa femme. +Croyez-vous, monsieur, qu'il soit bien permis, qu'il ne soit pas même +répréhensible de mettre, sans preuve bien évidente, dans le cœur d'un +homme mort depuis long-temps, les motifs les plus condamnables, pour, +d'après cette supposition, en faire la satire la plus cruelle? Je ne +suis point en ce moment en état de discuter si le bonheur du genre +humain dépend d'une vérité qui ne peut être solidement démontrée que +par une diatribe sur M. Duverney; mais je ne coopérerai en rien à ce +qui peut affliger mes amis. Recevez, monsieur, l'assurance de mon +sincère attachement.--23 août 1784.» + +Je répondrai, et je répondrai honnêtement; mais vous voyez comme je +suis payé d'avoir raison, et surtout de ma loyale communication de +l'excellente lettre de Clavière. Mais ce n'est ni le moment, ni la +situation de se fâcher. Voici ce qui presse et importe: le docteur +Price est à Londres; il est ami intime de Franklin; que Franklin lui +recommande l'ouvrage, ou au moins l'auteur. Alors je tirerai parti +d'un livre utile, entrepris pour leur faire plaisir, et dont j'ai le +plus grand besoin. Ne négligez pas cela, je vous en prie. + +Adieu, mon très-cher ami. Donnez-moi ou faites-moi donner le plutôt +possible de vos nouvelles; et aimez-moi comme il m'est impossible de +ne pas vous aimer. + + +LETTRE X. + + Londres, 13 octobre 1784. + +Je reçois, mon très-cher ami, une lettre dont l'écriture a fait +palpiter mon cœur, comme celle d'une maîtresse lorsque j'avais vingt +ans; car la fermeté du caractère et le nombre des pages m'ont appris +en un instant que vous vous portiez mieux; que vous aviez plus de +forces; que votre amitié pour moi était la même; que vous ressentiez +toujours le besoin de causer avec moi; enfin que j'avais recouvré la +partie la plus réelle de ce qu'il m'est permis de goûter de bonheur, +je veux dire, le charme et l'assurance de votre amitié. Cette rapidité +de sentiment qui, dans une seule émotion, fait trouver mille +certitudes et mille jouissances, est un des plus grands dons que la +nature ait fait aux cœurs aimans; et c'est assez pour compenser tous +les maux que produit la sensibilité. Car un être sensible jouit avec +abandon; et lorsqu'il souffre dans l'objet aimé, il a encore pour se +consoler le sentiment même qui le fait souffrir. + +Grâces vous soient rendues, cher ami, de m'avoir tiré de peine sur +vous et sur votre affection; non que j'en doutasse, il ne me faut que +tâter mon cœur, pour être sûr du vôtre. Mais il est si doux de +s'entendre répéter qu'on est aimé de l'homme du monde qu'on aime, +estime et respecte le plus! Et puis, l'âme a besoin d'être soignée +comme le corps. C'est-là sans doute un des plus grands mécomptes de la +vanité humaine; mais il est trop vrai que l'amitié a besoin de +culture, et que la santé de l'esprit et du cœur est subordonnée au +régime et à l'habitude. + +Le tableau que vous me faites de ce que vous avez souffert, m'a +vraiment navré, et surtout par l'idée que je n'ai pas été votre garde; +mais la réflexion soulage un peu mon imagination, en ce que la cruelle +épreuve que vous venez de subir, est une démonstration irrésistible +que vous êtes un des êtres les plus vivaces qui existent. Or, la +ténuité de votre charpente, la délicatesse de vos traits, et la +douceur résignée et même un peu triste de votre physionomie laquelle +est calme, et que votre tête ou votre âme ne sont point en mouvement, +alarmeront et induiront toujours en erreur vos amis sur votre force. +Pour moi, vous m'avez prouvé, non pas tout à fait qu'on ne meurt que +de bêtise, mais que les forces vitales sont toujours proportionnées à +la trempe de l'âme. Ainsi, l'axiôme proverbial _la lame use le +fourreau_ n'est pas vrai pour l'espèce humaine. Comment son feu +intérieur ne le consume-t-il pas, se dit-on? eh! comment le +consumerait-il? c'est lui qui le fait vivre. Donnez-lui une autre âme, +et sa frêle existence va se dissoudre. + +Hélas, mon ami! Tacite et vous, aurez donc toujours raison! c'est un +étrange composé de légèreté et de perversité que l'homme, qu'il faut +cependant servir et qu'on voudrait aimer: l'homme qui calcule les +astres, qui soumet les élémens, qui défie et combat toute la puissance +de la nature, qui peut tout excepté conduire lui et ses semblables, +qui a tout trouvé hors la liberté et la paix, qui a su donner +l'autorité, qui a su l'endurer, et qui n'a su ni la diriger ni la +seconder, qui sait ramper et ne sait pas obéir, qui sait se révolter +et ne sait pas se défendre, qui sait aimer et ne sait pas s'attacher, +qui a tous les contraires en bien comme en mal, dans le cœur et dans +l'esprit. Votre mot est charmant. On a dit, il y a long-temps: + + Mille fois ils m'ont tout promis; + Mais le siècle en fourbes abonde, + Et je ne hais rien tant au monde + Que la plupart de mes amis. + +Mais c'est-là l'épigramme chagrine d'un homme dont l'esprit aigri +n'est jamais averti par son cœur. La vôtre appartient à un philosophe +qui a observé profondément, et qui donne un résultat moral avec la +gaîté et l'indulgence sans lesquelles il n'est presque pas un bon +cœur. Il y a peu de délicatesse à se personnifier dans un sentiment +haineux et vil; au lieu que votre mot, qui est trop vrai, est la +saillie aimable d'un homme qui n'a pas été pris pour dupe, et qui aime +trop ses vrais amis pour ne pas rire beaucoup de ceux qui prennent ce +titre. Mais j'ai peur qu'en ce genre, comme en beaucoup d'autres, il +n'y faille pas regarder de trop près: car on s'appauvrirait, beaucoup +plus qu'il n'est possible d'y résoudre même la philosophie. Bon dieu! +à quels sacrilèges j'ai surpris, dans ces derniers temps, les +personnes qui parlent le plus éloquemment d'amitié! Je ne +m'accoutumerai jamais à ces théories que la conduite dément; mais il +faut que je m'arrête, car ce que j'aurais à vous dire ne peut pas +s'écrire. Ce n'est pas que si j'avais à vous dénoncer un fait +important, je ne sautasse le fossé. Mais ce n'est point dans votre +cœur que j'ai à vous blesser; et votre tête est si sage, que vous +sonderez le terrain même sur lequel vous êtes le plus habitué à +marcher: et vous ferez bien. Il faut d'ailleurs, mon ami, une grande +circonspection pour les faits; le trait infâme que vous m'apprenez ne +l'enseigne que trop, puisqu'une simple transposition de dates a fait, +dans la bouche d'un méchant, d'une action honnête et pure (qu'il n'a +pu savoir que par mon bandit de laquais, qui, non content de tout me +voler, épiait mes actions et mes discours à chaque instant de la +journée), une malignité capable de compromettre un galant homme +auquel je ne me consolerais pas de susciter, même le plus +indirectement, une tracasserie. Eh! qui en sera à l'abri, s'il n'y est +pas, lui, armé de tant de circonspection et de sagesse? Mais, outre +cette anecdote, quoiqu'il soit à peu près impossible que la poste voie +tout, je puis vous assurer que les Français de Londres sont aussi +inspectés par la police de Paris qu'en France même. Les canailles +aventurières qui salissent ici les presses, sont les espions les plus +corrompus qui existent, et leurs complices le sont aussi; car qui dit +complice en ce genre, dit espion. La complicité est un des moyens de +l'espionnage; et les gouvernemens qui ont recours à ce misérable +moyen, savent très bien distinguer l'homme auquel il faut en vouloir. +Ils devraient savoir aussi que leurs recherches en ce genre ne +produisent rien qu'une ressource assurée à la canaille infecte qui se +voue à cette infâme profession. Au reste, il y a aussi des Anglais +vendus à la police de Paris; témoin le vil entrepreneur du _Courrier +de l'Europe_, tout aussi méprisable que le rédacteur. Celui-ci, après +avoir été libelliste ordurier, est devenu espion gagé, aussi infâme +dans ses délations qu'il était méprisable avant ce joli métier. C'est +de toute cette canaille que W. a été la victime; elle craint de n'être +pas payée si elle n'accuse pas, de sorte qu'elle accuse à tort et à +travers. + +Vous êtes inquiet de mon sort, mon cher ami, et moi je ne suis pas +très-rassuré, surtout sur celui de mon aimable compagne. J'ai +cependant quelques projets qui apparemment me feront vivre: mais on se +trompe beaucoup sur la générosité des Anglais. Accoutumés à tout +calculer, ils calculent aussi les talens et l'amitié; la plupart de +leurs grands écrivains sont, presque à la lettre, morts de faim: jugez +de quiconque n'est pas de leur nation! Une des premières choses qui +frappent ici, c'est l'esprit d'ordre, de méthode, de calcul. On peut y +dire le pourquoi de chaque chose; et cela doit peser, surtout dans +l'esprit d'un Français; mais, à tous ses inconvéniens, ce genre +d'esprit exclut presque nécessairement les grands mouvemens de +sensibilité; ils appartiennent ici au peuple, beaucoup trop calomnié, +même dans ce pays, où cependant il est quelque chose. En général, mon +ami, Clavière a raison; et j'ai été obligé de m'en convaincre, moi qui +écris contre l'aristocratie. On ne défendra jamais bien le peuple, +quand on se laissera aller à quelque déplaisir contre lui; quand les +mots de canaille, de populace, de goujat, resteront le dictionnaire du +défenseur. Un plus profond examen de ce qui suggère ces épithètes, +agite la tête et le cœur; on voit bientôt que cette populace, cette +canaille, n'est plus si nombreuse ni si vile qu'on l'imaginait. Ces +grossièretés dont elle affuble les panaches, les plumets, l'air +français, tout ce que vous voudrez, ne sont pas si grossières. Il faut +aussi faire le procès à ceux qui inventent, qui portent, qui +accréditent ces puérilités, titres presque uniques par lesquels on se +distingue de la canaille. Elle est bruyante, elle est incommode; mais +aux yeux et aux oreilles de qui?.... Et ces graves et silencieux +déportemens de la canaille instruite, bien vêtue, s'intitulant gens +comme il faut, feront-ils mieux le bonheur de la terre? + +Il faudrait, mon ami, il faudrait qu'une tête pensante et sagace comme +la vôtre vît l'Angleterre comparée à tout ce qu'on voit ailleurs, et +pesât les désagrémens qu'on exagère chez vous, contre les maux réels +dont il est défendu de parler. Rien de parfait ne saurait sortir de la +main de l'homme; mais il y a du moins mauvais, et beaucoup moins +mauvais, en Angleterre que partout ailleurs, où des esclaves, les fers +aux pieds et aux mains, se moquent des dangers que courent les +voltigeurs. Il semble qu'on ait voulu consoler jusqu'ici les autres +nations, en leur parlant des défauts de la constitution anglaise, de +ce qu'on appelle ses abus. On a fait comme ceux qui portaient leurs +gémissemens sur de légers liens à des esclaves chargés de lourdes +chaînes; on abuse de ce que les premiers laissent toute la +sensibilité, tandis que les autres ôtent tout sentiment. Enfin, si le +mieux peut trouver place chez les Bretons, ce sera quand les autres +nations européennes seront arrivées à leur niveau. Le philosophe doit +donc tendre à cette révolution, avant que de désirer l'autre. Une +émeute, une sédition à Londres fait plus de bien au cœur de +l'honnête homme, que toute cette imbécille subordination dont on se +vante ailleurs. Si l'on approfondissait, si l'on comparait, si l'on +cherchait les corrélatifs en politique, on ferait sur l'Angleterre et +les Anglais un ouvrage qui aurait de la signifiance: mais il ne +faudrait pas, comme l'illustre Linguet, qui, tout ainsi que +Mallebranche voyait tout en Dieu, voit tout en Linguet, rechercher les +fourchettes à deux fourchons et le manque de serviettes.... Un +magistrat d'une des sociétés les plus libres de la terre, félicitait +l'autre jour une connaissance à moi qui a quitté l'Irlande, de n'être +plus parmi ces Hibernois qui emplument et coupent des jarrets. C'est +un bon homme parlant admirablement liberté, pourvu qu'on laisse faire +la magistrature: et voilà comme on est partout. Dès que le peuple +tente de se faire justice, c'est une horreur. Il faut cependant +remarquer que les premiers emplumeurs et coupeurs de jarrets, pour +cause politique, ont paru en Amérique; et que cette manie a disparu, +quoique la cause réprimante soit très peu de chose: mais les causes +pour lesquelles il fallait emplumer, etc. etc. ont disparu. Il faut +remarquer aussi que l'art d'ôter la raison, pour ensuite argumenter de +la folie, est l'art des coupables gouvernans: cela établi, qu'importe +de détailler les convulsions de l'infortuné dont on a irrité les nerfs +par un breuvage?..... + +Mais, mon ami, voilà beaucoup bavardé; car il faut nous tenir dans +les généralités. Mais je ne puis pas me refuser au plaisir de frotter +la tête la plus électrique que j'aie jamais connue. Je ne perdrai pas +mon temps ici; et si la misère et le malheur ne font pas justice de +moi, je répondrai peut-être à mes ennemis et à mes prétendus amis +presque aussi coupables que mes ennemis, mais de la seule manière qui +me convienne désormais, par de bons et d'utiles ouvrages, tous portant +mon nom; car, dès le premier, j'annonce que tout ce qui ne le portera +pas me sera faussement attribué, afin qu'on n'essaie pas de m'imputer +les viles anonymités qui pullulent ici. Quoiqu'il arrive, vous n'aurez +pas à rougir de moi, soyez-en bien assuré; mais quand vous +presserai-je contre mon cœur? C'est en vérité ce qu'il m'est +impossible de dire; à cet égard, j'ose à peine fixer l'avenir. + +Je vous ai déjà écrit, mon cher ami, sur le brillant surcroît de +fortune qui vous est arrivé: j'en étais en colère, et je ne suis pas +encore très-calme à cet égard; mais je veux vous croire déguignoné, +comme vous dites: c'est cependant une dérision, si vous ne devez +commencer à toucher que dans trois ans, à moins qu'on ne vous en donne +neuf d'avance. Madame de N. vous écrira le premier courrier. +Aujourd'hui, il est trop tard, et ses beaux yeux souffrent à la +lumière; elle vous prie de l'aimer, et de m'écrire souvent; car elle +prétend que je suis très-mauvaise compagnie, quand vous ne m'écrivez +pas. Adieu, cher et bon ami; il y a long-temps que votre conquête a +compensé toutes les pertes et toutes les méprises de mon cœur. +Conservez-moi le vôtre; et quoiqu'on fasse, je ne serai pas tout à +fait malheureux. Choyez votre convalescence avec votre raison, et non +pas avec votre tête; caressez les muses; qu'elles vous comblent +long-temps de toutes leurs faveurs; et quand vous serez désensorcelé, +toujours vous auront-elles valu plus de jouissances que d'or, ni même +de gloire, à en juger par celle qu'il vous était donné de mériter, et +par les seuls dispensateurs dont vous puissiez l'attendre. _Vale et me +ama._ + + +_P. S._ Plusieurs articles de votre lettre ne sont pas répondus, parce +qu'une de mes lettres, qui a croisé la vôtre, l'a fait d'avance. + + +LETTRE XI. + + 10 novembre 1784. + +Je viens de recevoir votre lettre tendre et sage, mon bon et cher ami; +et j'ai éprouvé le double plaisir d'apprendre de vous d'heureuses +nouvelles, et de trouver, dans l'accent et l'expression de vos +craintes, une vive empreinte de votre amitié et c'est-là, sans doute, +une grande jouissance pour moi; mais la circonstance en a redoublé la +saveur. Je suis triste et malheureux; ma douce et charmante compagne +est malade, et malade de langueur; elle est à son onzième accès de +fièvre. Heureusement les accès sont intermittens, et laissent deux +jours de passables; mais l'extrême faiblesse, l'agacement des nerfs, +les accidens de femmes qui en ont résulté, l'ont jetée dans une +situation très fâcheuse, quoique au fond, peu inquiétante; d'un autre +côté, ma bourse n'avait que faire de cet échec. Toute visite de +médecin réputé (et peut-on en choisir un autre pour son amie?) coûte +un louis à Londres; c'est acheter cher l'inquiétude. Enfin, mes +ressources sont à leur terme; et non seulement je n'ai point encore +obtenu le pain de la loi, mais je n'obtiens pas même de réponse de mes +gens d'affaires. Heureusement Target retourne incessamment à Paris, et +se charge de mettre un terme à cette indécision cruelle. + +On projette de me charger d'un grand ouvrage, qui m'assurerait le +nécessaire pour long-temps; mais l'entreprise en est encore fort +incertaine. Changuyon me propose aussi, de Hollande, de la besogne; +mais il faut le temps de la faire. Tout cela combiné, mon ami, +dessinez le premier trait d'une situation dont votre imagination ne +saura que trop faire un tableau fort triste, mais qui pourtant n'est +pas désespéré. Le grand, le vrai mal, c'est la souffrance de mon +amie; et votre lettre en a tempéré l'amertume. Jugez ce que votre +amitié est et peut pour notre bonheur. Hélas! mon ami, il n'en est +qu'un de vrai, c'est d'aimer et d'être aimé. Sans ce charme, je ne +pourrais déjà plus supporter le fardeau de la vie.... Mais songeons +que j'écris de Londres, et dans le mois de novembre. Ne nous occupons +pas de ces idées. + +Je veux cependant vous dire, et seulement dans des vues littéraires, +que j'ai rencontré, à ce sujet, dans le Séjanus de Bergerac, imprimé +en 1638, et dédié au duc d'Arpajon, où par parenthèse l'on professe +tout haut l'athéisme avec approbation et privilége du roi, j'y ai +trouvé, dis-je, ces vers qui m'ont bien étonné: + + Et puis, mourir n'est rien, c'est achever de naître. + Un esclave hier mourut pour divertir son maître; + Au malheur de la vie on n'est point enchaîné, + Et l'âme est dans la main du plus infortuné. + +En vérité, mon ami, on ne ferait aujourd'hui rien de plus beau que ces +deux derniers vers. Il est vrai qu'on en trouve, à côté, de cette +force. Terrentianus demande à Séjanus s'il ne craint pas le tonnerre +des dieux; et Séjanus répond: + + Il ne tombe jamais en hiver sur la terre; + J'aurai six mois au moins pour me moquer des dieux. + +Non, mon ami, je ne suis point enthousiaste de l'Angleterre; et j'en +sais maintenant assez pour vous dire que, si la constitution est la +meilleure connue, l'administration en est la plus mauvaise possible; +et que si l'Anglais est l'homme social le plus libre qu'il y ait sur +la terre, le peuple anglais est un des moins libres qui existent. Je +crois davantage, mon ami, je crois qu'individuellement parlant, nous +valons mieux qu'eux, et que le terroir du vin l'emporte sur celui du +charbon de terre, même par son influence sur le moral. Sans penser, +avec M. Lauragais, que les Anglais n'aient de fruits mûrs que les +pommes cuites et de poli que l'acier, je crois qu'ils n'ont pas de +quoi justifier leur orgueil féroce. Mais qu'est-ce donc que la +liberté, puisque le peu qui s'en trouve dans une ou deux bonnes lois, +place au premier rang un peuple si peu favorisé de la nature? Que ne +peut pas une constitution, puisque celle-ci, quoique incomplète et +défectueuse, sauve et sauvera quelque temps encore le peuple le plus +corrompu de la terre de sa propre corruption? Quelle n'est pas +l'influence d'un petit nombre de données favorables à l'espèce +humaine, puisque ce peuple ignorant, superstitieux, entêté (car il est +tout cela), cupide, et très-voisin de la foi punique, vaut mieux que +la plupart des peuples connus, parce qu'il a quelque liberté civile? +Cela est admirable, mon ami, pour l'homme qui pense et qui a réfléchi +sur la nature des choses, et problème insoluble par tous les autres. +Au reste, ne croyez pas que l'on connaisse ce pays; plus je vois, et +plus je m'assure qu'on ne sait ce qu'on a vu. Je vous défie de vous +faire une idée de la ridiculité des préjugés accrédités sur +l'Angleterre, tantôt calomniée, tantôt exaltée, avec la plus absurde +ignorance. Je fais, pour vous et pour moi, des notes qui vous seront +utiles et qui vous convaincront de ces deux choses: l'une, que le plus +léger mensonge mène les voyageurs à des résultats d'une fausseté +incalculable; l'autre, qu'il est une quantité énorme de choses que +nous autres, Français, faisons en les louant, c'est-à-dire qui +n'existent que dans nos éloges. Cette observation m'a été confirmée +aujourd'hui dans un détail peu important, mais qui vous expliquera +bien ce que je veux dire. Tout le monde a entendu parler de la fameuse +épitaphe à Wren, dans la chapelle souterraine de Saint-Paul de +Londres: _Si monumentum quœris, circumspice_; mais personne n'a dit +que ces quatre mots étaient noyés dans dix ou douze lignes de +très-mauvais latin, où l'on a eu garde d'oublier l'_eques aureatus_ et +toutes les sottises imaginables. De même, il y a, dans l'épitaphe de +Newton, _Sibi gratulentur mortales tale tantumque extitisse humani +generis decus_; cela est bien, mais précédé de onze lignes, dans +lesquelles on lit pompeusement l'_eques aureatus_, le commentaire sur +l'Apocalypse, etc. Au reste, ceci me rappelle une anecdote, précieuse +pour ceux qui, comme vous et moi, sont à l'affût du charlatanisme +humain. Voltaire a écrit partout qu'il y avait à Montpellier une +statue de Louis XIV, avec cette belle inscription: _A Louis XIV, +après sa mort_. Il n'y a ici que trois petits inconvéniens, c'est que +1º l'inscription est en latin; 2º qu'elle est fort longue; 3º qu'elle +raconte tout uniment le fait comme il s'est passé, à savoir que la +statue a été décrétée par la ville, pendant la vie de Louis XIV, et +posée depuis sa mort.--_Superstiti decrevère.--Ex oculis sublato +posuère._ Et puis Voltaire ose dire à tout propos: + + Et voilà justement comme on écrit l'histoire. + +Mais un fait plus important que j'ai complètement vérifié, que je vous +prie de garder pour vous, parce que j'aurai bientôt occasion de +l'encadrer, mais qui est trop précieux pour que je ne vous l'apprenne +pas, c'est celui-ci: + +Vous lisez dans le livre de l'_Esprit_, tom. II, pag. 138, à la note +(édit. _in_-8º, 1778): «Dans ce pays (la Turquie), la magnanimité ne +triomphe point de la vengeance; on ne verra point en Turquie ce qu'on +a vu, il y a quelques années, en Angleterre: Le prince Édouard +poursuivi par les troupes du roi, trouve un asyle dans la maison d'un +seigneur; ce seigneur est accusé d'avoir donné retraite au prétendant. +On le cite devant les juges; il s'y présente et leur dit: Souffrez +qu'avant de subir l'interrogatoire, je vous demande lequel d'entre +vous, si le prétendant se fût réfugié dans sa maison, eût été assez +vil et assez lâche pour le livrer?--A cette question le tribunal se +tait, se lève et renvoie l'accusé.» + +Ce fait me paraissait absurde: nul tribunal sur la terre, qui n'est +pas le souverain, n'a le droit, ni le pouvoir de juger ainsi. Enfin, +j'arrive en Angleterre; et le hasard me fait rencontrer lady +Margaret-Macdonald qui a vécu en 1763 à Édimbourg avec M. Macdonald of +Kingborough, le héros du roman de M. Helvétius. M. Macdonald n'était +point un seigneur; c'était un gentilhomme, cultivateur assez pauvre; +il demeurait dans l'île de Sky, près du château de son proche parent, +le chevalier Alexandre Macdonald, propriétaire en grande partie de +cette île et chef du clan Macdonald, une des tribus écossaises les +plus attachées au prétendant. Les officiers du détachement à la quête +du prétendant que l'on savait être dans l'île de Sky, étaient dans la +salle à manger du château avec lady Margaret. Un paysan montagnard se +présente à la porte de la salle, et remet à milady un billet non +cacheté; elle reconnaît la main du prétendant qui lui demande une +bouteille de vin, une chemise et une paire de souliers. Ce malheureux +prince, accablé de lassitude, était alors assis sur une colline à un +mille du château, et l'on pouvait le voir des fenêtres de la salle. +Lady Margaret ne se troubla point; elle prétexta quelques détails de +famille, quitta les officiers, et courut avec le paysan montagnard +chez Macdonald of Kingborough: «Si le prince entre chez vous, lui dit +Macdonald, ou si vous l'assistez en la moindre chose, vous êtes +perdue, vous et votre famille. Je me charge de tout. Adieu.» Il lui +prit la main et partit. + +Macdonald, avec des difficultés infinies, parvint à sauver le +prétendant qu'il habilla en femme, etc. Ce prince gagna les montagnes, +et se rendit heureusement à bord d'un des vaisseaux que la France +avait envoyés en croisière sur les côtes occidentales d'Écosse, pour +faciliter son évasion. Bientôt après, Macdonald fut arrêté et mis en +prison dans le château d'Édimbourg, où il resta quelque temps avant +qu'on lui fît son procès. Pour toute défense, il dit à ses juges: »Ce +que j'ai fait pour le prince Édouard, je l'aurais fait pour le prince +de Galles, s'il se fût trouvé dans les mêmes circonstances.» Le +tribunal ne se tut point, comme dit Helvétius; mais il condamna +Macdonald à être pendu. La sentence qui lui fut prononcée, portait en +outre que lui, encore vivant, aurait les entrailles et le cœur +arrachés pour être jetés dans un brasier allumé au pied de l'échafaud, +ensuite la tête coupée, etc. C'est le supplice ordinaire des traîtres +à la patrie. Macdonald ne le subit point; le duc de Cumberland +représenta que cette exécution aliénerait sans retour le clan +Macdonald. On lui fit grâce par politique, et l'on se contenta de le +tenir un an prisonnier dans le château d'Édimbourg........ Mais +combien cela est différent! combien cela est vrai, simple, beau, +grand! combien Macdonald et la nature perdaient au récit d'Helvétius! +Il a su son erreur, et il a répondu: «Ma foi cela est imprimé; et +cela est encore beau comme je l'ai écrit.» Quand ceux qui écrivent la +morale, la philosophie, la politique, l'histoire, sauront-ils qu'ils +ne sont que de vils saltimbanques, lorsqu'ils ne se regardent pas +comme des magistrats! + +L'ouvrage que l'on me propose, mon cher ami, est une entreprise +considérable; il ne s'agit pas moins que de mettre et de tenir ces +messieurs au courant de toutes les idées saines d'économie politique, +qu'ils ont traitées jusqu'ici de vaine métaphysique. L'ouvrage +paraîtrait en anglais et en français; le plus ou le moins de succès +n'importerait qu'à ma conscience et à mon amour propre, car j'aurais +une rétribution fixe par mois: mais j'ai cru devoir leur observer que +cet ouvrage n'étant point de nature à piquer la malignité, parce que +je ne dois ni ne veux parler que des choses, et encore avec +circonspection, je leur conseillais d'adopter un plan qui éveillât la +curiosité. Consulté sur cela, j'ai dit que le plus grand service, +selon moi, à rendre aux lettres aujourd'hui, était d'abréger, et de +guider un choix dans l'immensité des mensonges, des erreurs et des +vérités imprimés; qu'en conséquence, un conservateur qui donnerait en +tout genre des analyses, et non pas des extraits des bons livres; qui +tirerait, du fumier des ouvrages périodiques, les paillettes qui +peuvent y être tombées, et qui deviendrait le dépôt de morceaux +détachés qui, par leur brièveté, c'est-à-dire, par un de leurs plus +grands mérites mêmes, sont bientôt oubliés et perdus, serait un +ouvrage très-précieux, et qui, fait avec scrupule, sans complaisance, +sans négligence, sans précipitation, serait à peu près sûr d'un succès +d'estime moins rapide que les succès d'éclat, mais durable et toujours +croissant. On délibère sur cette idée; je la crois bonne: et si elle +l'est, faites des vœux pour qu'elle soit acceptée; car elle me +vaudrait cinquante louis par mois, et c'est plus qu'il ne me faut, +même ici. Il est vrai que ce revenu serait acheté par un travail +excessif et désagréable, en ce qu'il m'ôterait le temps nécessaire +pour la culture de mes propres pensées; mais je le regarderais comme +un cours d'études à finir, lorsque la fortune voudra me rendre +indépendant. Des hommes qui valaient mieux que moi, ont été condamnés +à des galères aussi mauvaises; et quand je me sens prêt à m'irriter, +je me rappelle cet apologue arabe. + +Je m'étais toujours plaint des outrages du sort et de la dureté des +hommes; je n'avais point de souliers, et je manquais d'argent pour en +acheter: j'allai à la mosquée de Damas, je vis un homme qui n'avait +point de jambes. Je louai Dieu, et je ne me plaignis plus de manquer +de souliers. + +Si je n'avais pas une compagne de mon sort, une compagne aimable, +douce, bonne, tendre, que sa beauté aurait infailliblement rendue +riche, si ses excellentes qualités morales ne s'y étaient pas +opposées; qui souffre pour elle et pour moi, en pensant que j'ignore +toujours les ressources du mois qui suit, moi dont le cœur ne fut +jamais fermé à l'infortune: cet apologue me rendrait très-philosophe. + +Dites-moi, mon ami, si une fois embarqué dans cette besogne, je puis +compter du moins sur vos indications, soit pour les anciens livres qui +méritent d'être analysés, soit pour un choix de pièces fugitives +(littéraires) dont je voudrais que cet ouvrage fût le dépôt, et pour +lequel je ne puis avoir un aussi bon guide que votre goût exquis et +votre incorruptible conscience. Dites-moi aussi si vous croyez que je +puisse compter sur des souscripteurs en France, dites-moi surtout, +avec votre franchise et votre sagacité ordinaires, ce que vous pensez +de l'idée et du plan. + +Ce que vous me dites de votre santé et de votre genre de vie me fait +un très-grand plaisir, mais me donne de bien vifs regrets. Combien +j'aurais vécu avec vous cet hiver! combien j'aurais passé d'heures +délicieuses, et cultivé mon âme et ma pensée! car, ne vous y trompez +pas, c'est mon esprit qui acquiert ici; mon âme est veuve, +philosophiquement parlant, et ma pensée avorte, faute d'un ami qui +l'entende ou qui l'éveille. Je combine une foule de rapports nouveaux; +et certainement il résultera, de ces rapprochemens et de ces +combinaisons, de bonnes choses, sur-tout quand je les aurai mûries +auprès de vous, dans la serre chaude de votre amitié et de vos talens. +Mais aujourd'hui je ne fais qu'amasser; je ne dispose point. Je n'ai +jamais si bien senti combien vous étiez nécessaire pour m'encourager +et me guider. Je ferai ici plusieurs bons ouvrages, un entre autres +qui sera une grande vengeance offerte à l'humanité: ce sera l'histoire +d'un des plus horribles crimes du XVIIIe siècle, dont le hasard m'a +envoyé les matériaux les plus curieux et les mieux détaillés; mais un +grand ouvrage de morale ou de philosophie, je ne l'entreprendrai +jamais qu'auprès de vous, qui êtes la trempe de mon âme et de mon +esprit. + +Allons donc, je serai content de vos amis, puisque vous le voulez; +mais qu'ils s'arrangent pour que vous ayez 12,000 livres de rente, ou +je ne réponds pas des rechûtes. Bon jour, mon ami; car en voilà bien +long, et ma pauvre petite se réveille; remarquez s'il vous plaît, +qu'elle est trop excusée de son silence, elle vous aime de tout son +cœur et vous regrette très-vivement. Adieu, encore une fois, je ne +vous dirai pas: si vous aimez des anecdotes caractéristiques de ce +pays pour augmenter votre immense répertoire, écrivez-moi souvent, car +je vous en enverrai toujours en réponse. Mais je vous dirai: +écrivez-moi souvent, car cela me console et soutient mon courage. + +_P. S._ Vous êtes sûrement étonné de ce que les C.[50] ne circulent +pas encore; mais vous le serez plus, quand vous saurez que j'ai +traduit à la suite un pamphlet du docteur Price, intitulé: +_Observations on the importance of the american révolution, and the +means of making it a benefit to the World_ (cela n'est pas excellent, +mais on m'en a beaucoup prié), et fait un discours et des notes sur +cet ouvrage, dont vous ne serez pas mécontent, pour avoir été fait +loin de vous. + + [50] Les Cincinnati, c'est-à-dire l'écrit sur l'ordre de + Cincinnatus. + + +LETTRE XII. + + Londres, Hatton-street in Holborn, 30 décembre 1784. + +Je ne voulais ni vous gronder, mon ami, ni interpréter votre silence +d'une manière qui pût affliger mon cœur; mais j'étais inquiet de +vous: car votre constitution débile et votre tempérament igné se +conserveront long-temps l'un par l'autre; mais ils se heurteront +souvent; et la vie est bien quelque chose: mais ne pas souffrir est +beaucoup plus, du moins selon moi. Me voilà rassuré, jusqu'à un +certain point pourtant; car je sais que vous payez cher quelques +semaines de travail forcé; et je n'aime pas assez la littérature, +quoique j'en sois idolâtre, pour pouvoir désirer de l'enrichir à vos +dépens, et d'autant moins que tôt ou tard les trésors de votre génie +lui arriveront. Pourquoi donc se hâter, au risque de ruiner votre +santé? Mais vous m'auriez fait bien plaisir de me récapituler la +réception de mes lettres, ou du moins de me les signaler par quelques +traits détachés; car j'en ai quatre ou cinq au moins sans réponse; et +vous ne me parlez que de celle où je vous entretiens du conservateur. +Au reste, comme il n'y avait dans les autres aucun motif de +suppression, je suppose qu'elles sont arrivées à bon port. Car +j'entends bien pourquoi l'on gêne la liberté de la presse; en dépit +des cent mille et une raisons que j'en pourrais donner, je trouve +qu'on peut résumer cette question dans un argument très-court. Quel +mal y aurait-il qu'il n'y eût pas tel, tel, tel, tel et tel livres? Et +cela, jusques et inclusivement la Bible, où pourtant il est dit que +toute puissance vient de Dieu, et sans égard à ce que la poudre à +canon, le plus utile de tous les livres à ceux qui n'en veulent point, +serait encore dans le cerveau du père éternel, si Adam ne nous eût pas +transmis la faculté de faire des livres? Qu'avez-vous à répondre à +cela? hein! mais pourquoi gênerait-on le commerce des lettres? Il n'a +pas du tout les mêmes conséquences; car quel homme, à moins d'être +insensé, ne sait pas qu'il écrit sous les yeux vigilans de tous les +sages et généreux gouvernemens, qui régissent l'univers, comme ils +disent? Donc si ce n'était pas une très-agréable et expédiente +occasion de gagner et faire gagner beaucoup d'argent à beaucoup +d'honnêtes gens, l'interception des lettres serait une chose fort +inutile (procédé à part, que pourtant tout le monde ne trouve pas +également gai), et d'autant plus inutile qu'il n'est pas une +correspondance d'ambassadeurs qui ne se fasse par couriers. Mais le +ciel me défende de gloser sur une si belle institution! + +Vous voilà bien affairés, messieurs les distributeurs de la gloire! +que l'esprit saint vous illumine! Mais miracle pour miracle, il +devrait bien commencer par les candidats, avant de passer aux +électeurs. Au reste, savez-vous pourquoi je parle de ceci? Vous ne +vous douteriez pas en cent mille ans que je fusse solliciteur d'une +place à l'Académie; je le suis pourtant, ou à peu près: mais +rassurez-vous, ce n'est pas de moi, et indépendamment du bras de mer, +ce ne sera jamais de moi dont il sera question. Vous me dites qu'au +nombre des aspirans se trouve Target; je sais, mon cher ami, tout ce +qu'il y a à dire contre lui; et cela se réduit à ceci: Il a peu ou +point de titres littéraires; cela est vrai; mais peu d'hommes, et nul +parmi les aspirans, à moins que ce ne soit Garat (à qui je ne voudrais +pas nuire assurément, mais qui a son poste), n'est aussi capable d'en +avoir. Je ne sais si vous connaissez les _Lettres d'un homme à un +homme_, le meilleur des écrits polémiques qui parurent au temps de +Maupeou; cela est de lui. Vous devez connaître ce qu'il a écrit sur la +censure. Une grande partie du morceau intitulé: _Réflexions sur +l'ouvrage précédent_, imprimé à la suite de l'ouvrage de Price dans +mes Cincinnati, est de lui; et cela fut jeté en un instant. En un mot, +je vous suis garant qu'il a une vaste littérature, des connaissances +très-nettes, et la tête pleine de choses et de bonnes choses. Par +exemple, non-seulement il est au courant de toutes les idées saines en +économie politique, mais il en a redressé plusieurs: non-seulement il +est au courant de toutes nos idées philosophiques, mais il a donné à +plusieurs beaucoup d'énergie et d'extension. Le patriciat a reçu de +lui de rudes coups de knout dans le procès des Quiessat, etc. etc. De +plus (et si nous ne traitions qu'entre nous, j'aurais commencé par +là), c'est un parfaitement honnête homme, bon, chaud, sensible, pur, +incorruptible; et l'on vous offre de plats coquins. Enfin, et ceci +passera dans votre cœur, il est mon ami particulier; il est digne +d'être le vôtre; et il m'a rendu un service important que je ne lui ai +pas même demandé, ni indiqué, avec toute sorte de chaleur et une grâce +charmante. + +Je sais bien, mon ami, que tout cela, quoique très-sonore à votre âme, +ne vous ferait pas faire ce que vous ne croiriez pas devoir faire; +mais, en conscience, croyez-vous devoir quelque chose en ceci? où est +le plus digne? où sont les données pour déterminer le plus digne? et +le plus digne fût-il là, votre voix le fera-t-elle élire? que va-t-on +vous proposer? quelques canailles titrées, ou quelques bamboches +littéraires. Target a fait bien mieux que de mauvais ou de médiocres +ouvrages; il n'en a point fait; il a consacré sa vie à une profession +embrassée malgré lui, et qu'il n'en a pas moins remplie avec une rare +dignité, avec un grand zèle, avec tout l'éclat dont l'éloquence du mur +mitoyen est susceptible. L'honneur qu'on lui ferait, car enfin c'en +est un dans sa position, rare même et par conséquent assez désirable; +l'honneur qu'on lui ferait exciterait en lui le désir et la volonté de +déployer ses forces; et le choix de l'académie, où d'ailleurs il faut +de tous les genres, peut nous valoir quelques bons ouvrages, au lieu +de consultations obscures ou de plaidoyers éphémères; et puis, +maintenant que la peste est sur les beaux esprits, n'y a-t-il pas de +la place pour tout le monde? + +En voilà bien long, mon ami; mais c'est que la chose me tient au +cœur; et vous savez si vous recevriez un refus de moi. Que Target +doive votre voix à votre amitié pour moi, et je vous suis garant que +je vous aurai acquis un ami digne de ce titre par sa morale, et même +par ses talens. + +Les miens (car il me faut bien, comme un autre, parler de mes talens) +viennent de faire un tour de force dont je ne puis rien vous dire +autre chose, sinon qu'un livre singulier et rempli de recherches aura +été fait et imprimé en un mois, ici où l'on imprime la moitié moins +vite qu'en France. Or, dans cette occasion, le temps importait fort à +l'affaire, et l'affaire m'importait fort à moi; outre qu'elle est +grande et belle, mon conservateur est accroché, parce qu'on veut qu'un +libraire français entre dans la moitié des frais de l'édition +française (vous voyez que vous vous êtes trop hâté de me féliciter), +de sorte que, la maladie de mon amie m'ayant ruiné, j'étais aux +expédiens. Me voilà sauvé pour un couple de mois. Vous trouverez-là le +nom de votre hôte consigné avec honneur; vers le milieu du mois +prochain, cela vous parviendra. + +On nous annonce ici un grand ouvrage en trois volumes de Necker, avec +son avis sur l'administration des finances: il est, dit-on, entre les +mains de notre roi, de notre reine, de Monsieur, et sans doute de M. +le dauphin, plus de M. de Castries; 18,000 exemplaires sont prêts pour +porter à toute la terre la preuve que la France a perdu un bon +serviteur et que le serviteur en est bien fâché. Quant à moi, outre +que je sais à quoi m'en tenir sur ses talens financiers, et ses +opérations ministérielles, je suis occupé en ce moment d'une étude qui +ne le montre pas en beau. L'abandon qu'il a fait de sa patrie, dans un +temps où il lui était facile de la sauver et de la mettre pour +toujours hors des dangers où elle s'est abîmée, est un vilain bout +d'oreille, par lequel il m'est impossible de ne pas le juger. Turgot +n'était pas Genevois à beaucoup près; et cependant il eût tenu à +honneur de sauver une taupinière où on lui aurait dit que la liberté +était en danger, et il n'eût pas marchandé ses peines. Au reste, le +glorieux avait honte de son père (je vous en dirai quelque jour les +détails); cherchez là dessous, si vous pouvez, un grand homme....... +Cela n'empêche pas que l'ouvrage sur les finances ne puisse être bon, +quand on sait bien ses quatre règles, qu'on peut conjuguer le verbe +_avoir_, et qu'on est laborieux, on est un aigle en finance. + +Bon soir, mon ami; si mon conservateur ne s'accroche pas, il y a +beaucoup à parier que je retournerai en France, car je ne veux pas +mourir de faim ici, où Rousseau aurait péri de cette triste maladie, +s'il n'eût eu que ses talons à donner pour hypothèque à son boucher et +à son boulanger; et en France pourtant, il est bien difficile que, moi +présent, on me refuse du pain. Notez, je vous prie, que le parlement a +remis à délibérer sur ma demande en courant et arrérages de pension +alimentaire, après le compte de tutelle rendu par mon père. Il faut +avec ces messieurs vivre par provision sans provision. Adieu, encore +une fois; écrivez-moi plus souvent: donnez-moi des nouvelles des +Cincinnati que vous devez avoir depuis long-temps, et n'oubliez pas +combien le principal objet de cette lettre me tient au cœur. + + +LETTRE XIII. + +C'est à M. Leveillard que je dois, mon cher ami, d'être certain que +vous vivez, et que faible encore, vous vous portez mieux. C'est à lui +que je dois de savoir les progrès si ridiculement longs de votre +fortune, qui ne font pas moins votre éloge que la honte de vos amis: +mais enfin, je n'ai pas su par vous un mot de ce qui vous intéresse. +Je l'ai demandé enfin à Leveillard qui, malade lui-même, mais sensible +à ma peine, m'a répondu courrier par courrier, et m'a laissé le regret +de ne m'être pas plutôt adressé à lui. + +S'il est vrai que vous m'aimiez, mon cher Chamfort, je vous prie +d'occuper un moment votre imagination de ce que la mienne, qui ne +manque pas d'activité, a dû souffrir de votre silence opiniâtre, que +je vous ai quatre fois supplié de rompre, ne fÛt-ce que par un mot de +votre laquais, si M. R..... ne voulait pas me faire le sacrifice de +quelques minutes. Je ne sais pas ce que je n'ai pas cru, et j'en étais +venu à ce point que je ne permettais point à ma compagne de prononcer +votre nom; j'éprouvais trop d'angoisses et d'inquiétudes; tous mes +efforts étaient dirigés à me distraire de vous. J'avais renoncé à vous +écrire jusqu'à ce que je susse votre sort. Maintenant, vous m'écrirez +et je saurai les raisons de votre silence, ou vous serez +très-importuné. + +Dupont avait de trop bonnes raisons pour ne pas me répondre; il a +perdu sa femme, l'une des plus raisonnables et des plus estimables +mères de famille que je connusse; elle avait les vertus domestiques de +tous les genres; et si ce ne sont pas les plus rares, certainement ce +sont celles qui contribuent le plus au bonheur de tout ce qui a des +rapports avec nous. D'ailleurs, Dupont, jeté dans le torrent des +affaires, ayant beaucoup de par de là dans la tête, et de mobilité +dans le cœur, avait plus de besoin qu'un autre d'une compagne qui +s'occupât de son intérieur: c'est donc une perte et une très-grande +perte qu'il vient de faire; et je dois trouver tout simple qu'il n'ait +pas eu le temps de penser à mes inquiétudes: mais vous qui en étiez +l'objet; vous qui saviez que je n'en manquais pas dans cette grande et +ruineuse ville, et qu'au moins me fallait-il être tranquille sur le +sort, la santé et l'attachement de mes amis, je ne vous connais qu'un +moyen de vous faire pardonner, c'est de vous bien porter, d'être +heureux et de me le dire. + +Je suis si fâché contre vous, que je ne vous dirai pas un mot de ce +pays-ci, ni des courses que j'ai faites et qui sous peu produiront +peut-être quelque chose; mais comme je veux croire que vous m'aimez +encore, je vous dirai un mot de nous. Notre santé est bonne; ma +compagne est ce que vous l'avez vue, belle, douce, bonne, égale, +courageuse, pénétrée de ce charme de la sensibilité qui fait tout +supporter, et même les maux qu'elle produit. Pour moi, je trouve ici +pâture à mon activité; j'apprends, je note, je fais beaucoup de +choses; mais au milieu des marques de bienveillance et de +considération que je reçois, je ne laisse pas que d'être fort inquiet +sur l'avenir; la littérature française étant si étrangère ici, la main +d'œuvre si chère, et les libraires si timides, que le meilleur moyen +d'y mourir de faim, c'est d'y être même un bon écrivain français. Au +reste, on y imprime les Cincinnati qui me rapporteront peu de chose, +mais qui du moins ne me coûteront rien, et qu'un homme de beaucoup de +talent a bien traduits, de sorte que l'édition anglaise paraîtra +presqu'aussitôt que la française. Mais jugez, par ce qui se passe à +cet égard, du peu de ressources qu'offre la typographie anglaise. Deux +libraires de Paris, inutiles à nommer par la poste, mais dont un riche +et solide, m'ont écrit pour prendre quinze cents exemplaires à +cinquante sous, pourvu qu'on les leur rendît à telle ville frontière; +on a grand'peine à décider le libraire anglais à tirer à quinze cents +l'édition française, et si l'ouvrage n'avait pas produit ici, sur +quelques hommes accrédités, un très-grand effet, jamais libraire ne +l'eût imprimé pour son compte; les Français accoutumés au pays +conçoivent à peine cet effort, et je ne le conçois pas moi-même, +depuis que je sais que Emsley a refusé d'imprimer le manuscrit des +_Confessions de J. J. Rousseau_, de peur que l'édition ne lui restât. + +D'un autre côté, depuis que je suis à Londres, malgré mes continuelles +instances, je n'ai pas reçu un mot de mes procureurs, et j'ignore +encore s'il existe en France un moyen de faire payer par un père une +pension alimentaire à son fils. + +Avec tout cela, mon ami, aimez-moi, écrivez-moi, et je ne regretterai +guère en France que vous et votre société. + +Bon jour, mon cher paresseux; que les trésors dont vous surcharge la +munificence royale ne vous fassent pas oublier vos vrais amis; les +autres sont aimables et brillans; mais voilà tout; et nous, nous vous +aimons. + + +LETTRE XIV. + + Vendredi, 4 février 1785. + +Mon ami, je ne vous aurais pas encore écrit aujourd'hui, non pas parce +que vous êtes en arrière avec moi, mais parce que je suis triste et +malheureux, entr'autres et trop nombreux sujets, de l'absence de ma +douce compagne que vous aurez embrassée avant de lire cette lettre; je +ne vous aurais pas écrit, dis-je, quoique je vous doive des +remercîmens pour votre conduite envers Target, si un devoir de +reconnaissance ne m'excitait pas en ce moment à secouer mon spleen et +à vaincre ma mélancolique paresse. + +Je ne vous ai jamais recommandé personne en France, mon bon ami, pas +même moi, parce que j'ai toujours trouvé que cette discrétion était un +devoir étroit de délicatesse et d'honnêteté envers un homme que son +mérite personnel et le hasard des circonstances ont mis en mesure, +même intime, avec les grands, sans qu'il ait jamais voulu compromettre +son indépendance, trafiquer de leur amitié, mettre en un mot, en +manière quelconque, à profit, sa situation; mais lorsqu'il s'agit d'un +étranger, homme de mérite, à recommander au dehors, comme on ne peut +soupçonner en aucune façon les intentions et les motifs de celui qui +s'y intéresse, comme ces sortes de déférences hospitalières honorent +les hommes en place et peuvent leur être utiles, comme vous ne vous +êtes point interdit de conseiller des actions honnêtes, et que c'est +même la seule part que vous vous soyez réservée dans les affaires de +ce monde, je peux me permettre d'être plus hardi. Après cette longue +préface, voici ce dont il s'agit: + +M. William Manning, beau-frère de M. Vaughan, homme d'un très-grand +mérite, l'un des plus vrais philantropes qu'il y ait en Europe, et +certainement l'Anglais le plus dégagé des préjugés moraux qui existe, +auquel j'ai été recommandé par M. Franklin, et qui m'a rendu toutes +sortes de bons offices; M. William Manning, fils d'un des plus riches +et des plus estimés planteurs des îles britanniques, part pour les +Antilles, appelé par de très-grandes affaires. Il désire d'être +recommandé à M. le comte de Damas à la Martinique, et à M. le comte +d'Arrôt à Tabago (je ne sais si ce nom d'Arrôt est bien écrit); vous +avez des relations personnelles avec la maison de Damas; et vous n'en +auriez pas, que votre immense considération, qui vous met de pair avec +tout le monde, à force de vous mettre au-dessus, vous en donnerait +aisément; mais je me rappelle que vous en avez: d'ailleurs nulle +recommandation, soit en Angleterre, soit aux îles, ne peut être plus +honorable et plus efficace que celle du marquis de Vaudreuil, que +l'estime universelle de ce peuple-ci, connaisseur en hommes, doit bien +dédommager des tracasseries de cour; et personne ne peut, plus +aisément que vous, faire écrire un mot de ce bord. + +Rendez-moi ce service, mon bon ami; je dis ce service, car je n'aurai +peut-être jamais de ma vie une autre occasion de faire quelque chose +d'agréable pour l'homme de ce pays-ci qui a été le plus empressé à +m'être utile, et qui ne l'aurait pas été davantage après une +connaissance de plusieurs années. + +Je ne vous parlerai pas de moi, je n'en ai pas le courage; les +horribles tracasseries que j'ai essuyées depuis quelque temps, la +dureté de mon père, il faut trancher le mot, sa férocité, qui +incidente maintenant sur le pain qu'il est forcé à me donner, et qui +met toute son adresse et tous ses efforts pour me faire mourir de faim +(car apparemment il n'a pas encore espéré de me rendre voleur de grand +chemin); le départ récent de mon amie qui m'a réellement mutilé, et +qui me prive de la seule consolation qui me reste sur la terre, au +moment où j'ai le plus lourd fardeau à porter; toutes ces +circonstances réunies et l'anxiété d'une situation qui n'a point +d'égale me rendraient trop amer de retracer des détails qui vous +navreraient le cœur, et loin de me soulager, tirailleraient mes +blessures. Mon amie vous dira tout cela, mais elle sera là; et sa +physionomie angélique, sa pénétrante douceur, la séduction magique qui +l'entoure et la pénètre, adouciront le chagrin que vous causera +infailliblement son récit; et moi, je vous déchirerais plutôt que je +ne vous attendrirais; outre que vous ne m'entendriez pas, sans un +volume de fastidieuses explications qui me tueraient, lorsque vous +seriez au courant. Nous recommencerons à causer, et vous ne négligerez +plus la correspondance d'un ami malheureux, qui met tant de prix au +moindre souvenir de vous, et auquel il reste si peu de jouissance. + +Je n'ai certainement pas besoin de vous recommander de faire pour mon +aimable amie, et pour le succès de ses démarches, tout ce qui sera en +vous, c'est-à-dire, de lui prodiguer vos consolations et vos +conseils; vous êtes bon, sensible et généreux: d'ailleurs, c'est pour +moi qu'elle travaille; mais je vous jure, mon ami, je vous jure, dans +toute la sincérité de mon âme, que je ne la vaux pas, et que cette âme +est d'un ordre supérieur, par la tendresse, la délicatesse et la +bonté. Si le comte d'Entraigues est à Paris, avertissez-le de +l'arrivée de mon amie; et comme lui est un ardent et adroit +solliciteur, concertez-vous tous deux avec lui pour qu'il travaille à +mes affaires. Au reste, mon cher ami, un grand point serait de +m'obtenir sûreté pour rentrer en France; car il est impossible que je +vive ici, si l'on ne m'y ménage pas quelques ressources littéraires, +et mon nom effarouche tous les libraires soumis à la censure; mais si +je m'y soumets, moi, si je fonde mon pain sur un travail qui ne puisse +effaroucher personne, pourquoi donc le même gouvernement qui +encourage, qui fait vivre, qui soudoie ici des insectes de l'espèce la +plus vile et la plus venimeuse, ne me laisserait-il pas vivre, moi? +lui suis-je donc plus désagréable ou plus suspect que Linguet, etc. +etc. + +Quoiqu'il en soit, mon ami, conseillez, dirigez, consolez ma pauvre +amie, et ménagez-moi la possibilité de nous retrouver tous trois. +Parlez-moi donc de vous. + +Croyez-vous qu'un choix de comédies anglaises réussît en France: +c'est-à-dire, qu'un libraire voulût l'acheter? Remarquez que c'est un +travail qui ne peut se faire qu'ici; mais je voudrais un marché fixe, +afin de ne pas consumer inutilement du temps: il importerait que les +lettres fussent ici le plutôt possible. + + +LETTRE XV. + + Paris, 1er janvier 1788. + +J'irai vous porter ce matin, mon cher Chamfort, les vœux d'un ami +fidèle, affectueux, dévoué, et qui n'aspire aux jouissances d'une +fortune indépendante que pour prouver à vous et à un très-petit nombre +d'autres mortels, que si jusqu'alors il ne jouissait pas assez du +charme de leur société, c'est qu'il ne jouissait pas de lui-même, et +que, pour disposer de son âme, de ses principes, de ses talens, il +s'était vu obligé d'immoler son temps et ses goûts personnels. + +Je passerai donc chez vous, mon ami; mais comme vous pourriez être en +course pour les devoirs du jour, je vous prie, par ce billet, de me +prévenir si la lettre que vous destinez à la consolation de M. Cérutti +sera prête assez tôt pour pouvoir trouver place dans le numéro qui +paraîtra vendredi; il faudrait pour cela que je l'eusse mercredi soir +au plus tard. Ma question a pour motif, mon cher Chamfort, d'abord la +nécessité de pourvoir d'avance à nos mélanges, ensuite le désir de +faire ce que vous m'avez persuadé être équitable et décent, assez à +temps pour que la sensibilité de M. Cérutti en reçoive un +adoucissement, et non un double choc, ce qui arrive toujours dans les +querelles renouvelées. + +Bon jour, mon très-bon ami, L. C. D. M. + + +LETTRE XVI. + + 5 octobre 1790. + +Je suis vivement pressé, mon cher Chamfort, de faire exécuter le joli +projet dont je vous ai parlé, celui de recueillir ce que j'appelle des +vignettes littéraires et philosophiques pour un catalogue raisonné: il +faut donc que je m'en occupe, et que je vous prie de vous en occuper +assez vous-même pour vous y attacher. Il serait nécessaire, mon bon +ami, que je susse quels sont, parmi les grands noms, vos élus, vos +favoris: puis-je compter que les poètes grecs et latins seront de ce +nombre? Si vous y joigniez nos grands maîtres français, je serais bien +riche; et si vous aviez le courage d'aller jusqu'à l'élite des auteurs +de mémoires et des moralistes, je le serais jusqu'à faire envie. Un +mot sur cela, mon bon ami, comme aussi sur notre dessein de nous +réunir pour nous préparer à rire civiquement sur les académies. + +_Vale et me ama._ + + +LETTRE XVII. + + Mercredi. + +Je ne voulais vous remercier, mon ami, qu'au moment où je pourrais +vous dire quelque chose sur les infâmes papiers dont on a cru payer +votre prose et vos vers, tandis qu'on les eût certainement refusés à +la mère de vos talens, je veux dire à votre âme. Le résultat de mes +informations est qu'il faut vîte et vîte que vous alliez en personne +chez Camus, lequel a fait mettre dans tous les papiers publics la plus +brutale injonction, nommément aux membres de l'assemblée nationale, de +s'abstenir de toute recommandation auprès du comité des pensions. Il +faut donc, mon ami, que je me réserve pour défendre les vôtres, si on +les attaque; et c'est ce que je ferai certes avec l'amitié que je vous +dois et l'énergie que vous me connaissez: mais, avant tout, allez +trouver Camus, et tenez-moi averti de son accueil. Bon jour, mon +brave ami, on va copier votre excellente Lucianide[51]: vous l'aurez +demain ou après-demain. + +_Vale et me ama._ + + [51] C'est-à-dire, votre diatribe dans le genre de Lucien: c'est + le Discours sur les académies. + + +FIN DES OEUVRES DE CHAMFORT. + + + + +TABLE DES MATIÈRES + +CONTENUES DANS LE CINQUIÈME VOLUME. + + + pages. + + AVIS 4 + Essai d'un Commentaire sur Racine 5 + Notes sur Esther 5 + + ÉPÎTRES 83 + Sur la Vanité de la Gloire 85 + -- d'un père à son fils, sur la Naissance d'un + petit-fils 97 + -- à M. *** 104 + -- à M. ***, qui avait fait afficher chez son suisse + un ordre en vers, de n'ouvrir qu'au Mérite et + de refuser la porte à la Fortune 109 + Fragment d'une Épître diplomatique, adressée à la + coalition des princes armés contre la France 112 + + ODES 119 + La Grandeur de l'Homme 121 + Les Volcans 124 + + CONTES 129 + La Querelle du Riche et du Pauvre. Apologue 131 + La Jambe de bois et le Bras perdu 132 + Le Héros économe 133 + Le Rendez-vous inutile 136 + Le Chapelier 139 + La Mariée sans Mari 140 + L'Avare éborgné 140 + Fragment d'un Conte. Apologue 141 + Prologue d'un autre Conte 142 + Calcul patriotique 143 + La vraie Sagesse 144 + La Jouissance tardive 146 + Pâris justifié 147 + Le Peintre d'histoire 147 + Le Calcul 148 + Le Pronom indiscret 148 + Le Calendrier des Jésuites 149 + Le Saut de la Soupente 154 + Le Linceul du Pélerin 157 + L'Armement inutile 162 + L'Abbesse condamnée au Chapelain 167 + Le Coq et le Chapon 169 + La Peur de la Mort 171 + La Consolation des Cocus 177 + La Fidélité à toute épreuve 179 + Le Connaisseur 179 + La Prude 181 + L'Illusion du Cloître 182 + + POÉSIES DIVERSES 185 + Les Fêtes espagnoles 187 + Calypso à Télémaque. Héroïde 199 + L'Homme de Lettres. Discours philosophique 205 + Bacarole imitée de l'italien 213 + L'Heureux temps 215 + La Vie de Paris 216 + Imitation d'Ovide 217 + Le Paradis 218 + La Vieille de seize ans 221 + Candide 222 + La Bohémienne 223 + Sur l'Élection de MM. Lemierre et de Tressan à + l'Académie française 224 + Sur la Tragédie de Coriolan, par La Harpe, dont + les Comédiens français donnèrent une représentation + au bénéfice des Pauvres, le 3 mars + 1784 224 + Le Siècle a du Caractère 224 + L'Abbé de Chaulieu et le cardinal de Bernis 225 + Les Jeunes Gens du siècle 227 + Vers composés à l'occasion de la fête de M. de + Vaudreuil 228 + Madrigal 231 + A M. de M***, qui m'avait envoyé une tasse de + porcelaine avec un quatrain où il me recommandait + de ne pas imiter Diogène 231 + Vers à M*** 232 + A Madame ***, sur une loterie 233 + A celle qui n'est plus 234 + Imité de l'Anthologie 235 + A Madame *** 235 + A Madame ***, en lui envoyant un Chien 236 + Motifs de mon Silence 236 + Imitation de Martial 236 + Autre du même 237 + Autre du même 237 + Moralité 238 + Epigramme 238 + Autre 239 + Sur un Mari 239 + Vers mis au bas du portrait de Mirabeau 239 + Vers à mettre au bas du portrait de d'Alembert 240 + Epigramme contre La Harpe 240 + Autre contre le même 241 + Autre contre le même 241 + Le Roi de Danemarck, en partant de Paris 241 + A une femme qui prétendait que ses amis ne + s'occupaient pas d'elle 242 + Le Palais de la Faveur. Allégorie en vers et en + prose 242 + + LETTRES DIVERSES 253 + Lettre Ire. A madame de *** 255 + II. A .... 256 + III. A .... 259 + IV. A Madame de S*** 262 + V. A .... 266 + VI. A madame d'Angevilliers 270 + VII. A M. l'abbé Roman 272 + VIII. Au même 279 + IX. A madame d'Angevilliers 284 + X. A l'abbé Morellet 285 + XI. A M. de Vaudreuil 293 + XII. A M. Panckouke 302 + XIII. A madame Agasse 304 + XIV. A la même 305 + XV. A la même 306 + XVI. A la même 309 + XVII. Réponse à un anonyme 310 + XVIII. 313 + XIX. 317 + XX. A la Citoyenne *** 321 + XXI. Au citoyen Laveau, rédacteur du + journal de la Montagne 322 + XXII. A ses concitoyens 325 + + DEUX ARTICLES EXTRAITS DU JOURNAL DE PARIS 337 + Entretien entre un des auteurs du journal de + Paris et un ami de Chamfort 339 + Variétés 347 + + LETTRES DE MIRABEAU A CHAMFORT 351 + Lettre Ire. 353 + II. 362 + III. 368 + IV 370 + V. 374 + VI. 375 + VII. 382 + VIII. 386 + IX. 387 + X. 398 + XI. 407 + XII. 419 + XIII. 426 + XIV. 429 + XV. 434 + XVI. 435 + XVII. 436 + + +FIN DE LA TABLE DU CINQUIÈME ET DERNIER VOLUME. + + + + + +End of the Project Gutenberg EBook of Oeuvres Complètes de Chamfort, (Vol + 5/5), by Pierre René Auguis + +*** END OF THE PROJECT GUTENBERG EBOOK 44373 *** diff --git a/44373-h/44373-h.htm b/44373-h/44373-h.htm new file mode 100644 index 0000000..bb42b21 --- /dev/null +++ b/44373-h/44373-h.htm @@ -0,0 +1,14672 @@ + <!DOCTYPE html PUBLIC "-//W3C//DTD XHTML 1.0 Strict//EN" + "http://www.w3.org/TR/xhtml1/DTD/xhtml1-strict.dtd"> + <html xmlns="http://www.w3.org/1999/xhtml" lang="fr" xml:lang="fr"> + <head> + <meta http-equiv="Content-Type" + content="text/html;charset=UTF-8" /> + <meta http-equiv="Content-Style-Type" content="text/css" /> + <title> + The Project Gutenberg's eBook of OEuvres Complètes de Chamfort, Tome Cinquième, by P.R. Auguis</title> + <link rel="coverpage" href="images/cover.jpg" /> + <style type="text/css"> + + h1,h2,h3 {text-align: center; + clear: both;} + + h1 {margin-top: 2em; margin-bottom: 4em;} + + h2 {margin-top: 4em; margin-bottom: 2em;} + + h3 {margin-top: 2em; font-size: 105%;} + + .normal {font-weight: normal; margin-bottom: 2em; font-size: 90%;} + .subh {page-break-before: always; text-align: center; font-weight: bold; font-size: 105%;} + + div.titlepage, + div.frontmatter + { + text-align: center; + page-break-before: always; + page-break-after: always; + } + + div.titlepage p + { + text-align: center; + font-weight: bold; + line-height: 1.3em; + } + + div.frontmatter p + { + text-align: center; + margin-top: 4em; + } + + .titlepage p + { + text-align: center; + font-weight: bold; + line-height: 1.3em; + } + + div.chapter + {page-break-before: always; margin-top: 4em; margin-bottom: 4em; text-align: center;} + + .end + { + text-align: center; + font-size: small; + margin-top: 2em; + margin-bottom: 4em; 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R. AUGUIS.<br /> +<span class="small">TOME CINQUIÈME.</span></p> + +<p class="figcenter"> +<img src="images/logo.jpg" width="120" height="119" alt="logo" /></p> + +<p><span class="large">PARIS,</span> +CHEZ CHAUMEROT JEUNE, LIBRAIRE,<br /> +<span class="xs">PALAIS-ROYAL, GALERIES DE BOIS, N<sup>o</sup> 189.</span></p> + +<hr class="deco" /> +<p class="small">1825.</p> +</div> + +<p><span class="pagenumh"><a id="Page_3"> 3</a></span></p> + +<div class="frontmatter"> +<p><span class="small">DE L'IMPRIMERIE DE DAVID,</span> +<span class="small">RUE DU FAUBOURG POISSONNIÈRE, N<sup>o</sup> 1.</span></p> +</div> + +<p><span class="pagenum"><a id="Page_4"> 4</a></span></p> + +<h2>AVIS.</h2> + +<p>L'abondance des matériaux que nous +ont communiqués des personnes qui +avaient connu Chamfort, et qui pouvaient +donner des renseignemens précis +sur ses travaux littéraires, nous +a mis dans la nécessité d'ajouter un +cinquième volume au recueil de ses +Œuvres: nous nous plaisons à croire +que les Souscripteurs trouveront dans +l'intérêt des pièces dont ce volume est +composé, un ample dédommagement, et +nous sauront même quelque gré des +soins que nous avons pris de ne rien +omettre de ce que nous avons pu nous +procurer du portefeuille de Chamfort, +tombé après sa mort en des mains trop +discrètes.</p> + +<p><span class="pagenum"><a id="Page_5"> 5</a></span></p> + +<div class="chapter"> +<h2><span class="large">ŒUVRES</span><br /> +<span class="small">COMPLÈTES</span><br /> +DE CHAMFORT.</h2> + +<h3>ESSAI<br /> +<span class="normal">D'UN COMMENTAIRE SUR RACINE.</span></h3> + +<hr class="deco" /> + +<div class="special"> +<p><span class="i3">NOTES SUR ESTHER.</span><br /> +Tale tuum carmen nobis, divine poëta,<br /> +Quale sopor fessis in gramine quale per æstum<br /> +Dulcis aquæ saliente sitim restinguere rivo.</p> + +<p><span class="i9 smcap">Virg.</span> <em>Ecl.</em> v.</p> +</div></div> + +<p>Racine n'est pas seulement du nombre de ces +auteurs que tout le monde connaît; mais il est +encore du très-petit nombre de ceux que tout le +monde sait par cœur. Qu'est-ce donc que des <em>Observations +sur Esther</em>, dira-t-on d'abord? Qui n'a +<span class="pagenum"><a id="Page_6"> 6</a></span> +pas commenté Racine? Sont-ce les beautés de +cette tragédie que vous voulez faire admirer? +Fiez-vous en à Racine lui-même; le langage du +cœur est celui qui s'entend le plus facilement, et +que l'on explique le plus mal. Sont-ce ses défauts +que vous voulez nous faire remarquer? mais il +n'y en a pas dans le style, et tout le monde sait +que le plan n'en est point parfait. Oui, sans +doute, et je conviens de toutes ces vérités. Je suis +loin de cette orgueilleuse folie de quelques auteurs +inconnus, qui viennent nous éblouir tout +à coup, sans ménagement pour la faiblesse de +nos yeux, de ces torrens de lumières inattendues, +en nous apprenant qu'Homère n'avait pas de génie, +que Boileau était un pauvre auteur, et que +Rousseau manquait d'imagination. Elancés dans +la sphère de ces Erostrates modernes, nous nous +trouvons en effet, pour quelques instans, dans une +espèce d'aveuglement. C'est parce que l'obscurité +nous environne: telles ne sont point mes erreurs; +j'aime à lire Racine, je le lis souvent, et je viens +répéter avec ses admirateurs: O Racine! celui-là +n'aura point d'oreilles, que ta douce mélodie n'enchantera +pas; celui-là n'aura point d'âme, que tes +vers ne toucheront pas; celui-là n'aura pas d'imagination, +que la tienne n'échauffera pas! Mais où +trouver quelqu'un d'assez malheureux pour être +privé de toutes ces facultés? où donc trouver un +détracteur de Racine?</p> + +<p>Voilà ce que tout le monde a pensé, ce que +<span class="pagenum"><a id="Page_7"> 7</a></span> +bien des gens ont écrit, et ce que je viens écrire +encore. Mes idées pourront souvent être déjà +connues, j'en conviens; je serais même fâché de +n'en avoir que de neuves sur Racine. Depuis quelque +temps, tout ce qui est neuf en littérature +(comme en bien d'autres genres), est si extravagant! +J'ai voulu seulement entrer dans le temple +où l'on adore ce dieu de l'harmonie; et dès que +j'y suis entré, ai-je pu me refuser au plaisir de +brûler un grain d'encens sur son autel? D'ailleurs, +il est si doux de parler de tout ce qui nous procure +des jouissances agréables, que cette raison +seule peut me servir d'excuse.</p> + +<p>Mon intention n'est point d'analyser rigoureusement +le plan, ni d'entrer dans de grands détails +sur toutes les parties de cet ouvrage. Tout cela a +été fait de nos jours par un auteur<a name="FNanchor_1" id="FNanchor_1" href="#Footnote_1" class="fnanchor"> [1]</a> qui, dans +cette partie, n'a plus rien laissé à faire. Mes remarques +portent sur de très-petits défauts de +style; sur quelques vers durs, uniquement remarquables, +parce qu'ils sont dans Racine; le plus +souvent sur les divers genres de beautés qu'offre +la seule tragédie d'<cite>Esther</cite>; enfin, sur ces hardiesses +d'expressions si naturellement enchassées, +que souvent elles échappent à beaucoup de lecteurs +égarés au milieu d'un parterre émaillé des +plus belles fleurs du printemps; j'en ai cueilli +<span class="pagenum"><a id="Page_8"> 8</a></span> +quelques-unes des plus agréables. J'ai osé arracher +le très-petit nombre de celles qui me paraissaient +pouvoir blesser la vue.</p> + +<p><cite>Esther</cite> sera toujours un monument mémorable +de la force du génie. Douze ans d'inertie devaient +sans doute faire croire que l'auteur d'<cite>Andromaque</cite> +aurait oublié ces accords magiques dont il avait +su enchanter jadis. Mais il eut à peine repris la +lyre, que les sons les plus doux s'empressèrent de +renaître sous ses doigts. Tel fut pour moi le prestige +de la main savante de Racine, que j'avais lu +vingt fois <cite>Esther</cite>, avant de m'apercevoir de l'odieux +de certaines parties de son rôle; elle m'avait +intéressé à ses malheurs, à sa séparation d'avec +Elise, à sa nation persécutée; je l'admirai sur +tout, je tremblai pour elle, lorsqu'excitée par les +discours de Mardochée, elle se décide à braver la +mort en allant trouver Assuérus. Qui ne frémirait +au moment où ce roi prononce d'un air farouche:</p> + +<div class="poetry"><div class="stanza"> +<p>... Sans mon ordre on porte ici ses pas!</p> +<p>Quel mortel insolent vient chercher le trépas?</p> +<p>Gardes... C'est vous, Esther? quoi! sans être attendue?</p> +</div></div> + +<p>Esther tombe entre les bras de ses femmes:</p> + +<div class="poetry"><div class="stanza"> +<p>Mes filles, soutenez votre reine éperdue.</p> +<p>Je me meurs.....</p> +</div></div> + +<p>Quel spectacle! mais Assuérus répond aussitôt: +<span class="pagenum"><a id="Page_9"> 9</a></span></p> + +<div class="poetry"><div class="stanza"> +<p>Esther, que craignez-vous? suis-je pas votre frère?</p> +<p>Est-ce pour vous qu'est fait un ordre si sévère?</p> +<p>Vivez. Le sceptre d'or que vous tend cette main,</p> +<p>Pour vous, de ma clémence est un signe certain.</p> +</div></div> + +<p>Mais quelle sensation délicieuse, surtout lorsqu'Esther, +revenant un peu à elle-même, répond +par ces deux vers d'une harmonie enchanteresse!</p> + +<div class="poetry"><div class="stanza"> +<p>Quelle voix salutaire ordonne que je vive,</p> +<p>Et rappelle en mon sein mon âme fugitive?</p> +</div></div> + +<p>Je sens alors que mon âme est touchée, mon +oreille est enchantée, mes sens sont ravis; Esther +s'empare de toutes mes affections. Je n'ai pu être +rassuré par l'idée qu'une maîtresse peut toujours +croire à la clémence de son amant, parce que j'ai +vu que cette idée n'était entrée pour rien dans la +démarche d'Esther. D'ailleurs, elle est encore +sous mes yeux; je la vois pâle, éperdue, à demi +morte; et je ne doute plus que, victime dévouée, +elle ne marchât en holocauste pour son dieu et sa +nation. J'épouse tous ses sentimens; sa passion +me pénètre; je tremble encore pour les jours de +Mardochée; et l'impie Aman me paraît alors indigne +de toute pitié. Voilà l'effet de la magie de +Racine, qui sentait le défaut de son plan; mais +le prestige tombe aux yeux plus calmes de la raison; +et celui qui avait admiré, dans la jeune reine, +le dangereux courage de braver les ordres d'un +despote pour sauver sa patrie, voudrait pouvoir +<span class="pagenum"><a id="Page_10"> 10</a></span> +encore admirer en elle la clémence. Je ne connais +pas de plus belles scènes dans Esther, ni qui +frappe plus vivement l'imagination, que celle-là. +Rien de si touchant que de voir ce roi si sévère, +si terrible, qui, le moment d'auparavant, tenait +un langage si effrayant, prendre celui de l'aménité +et de la douceur, et s'efforcer de rassurer son esclave +tremblante. C'est dans de pareilles scènes +que l'on voit, suivant l'excellente remarque de +M. de La Harpe, combien la vérité historique +des mœurs est toujours observée par Racine<a name="FNanchor_2" id="FNanchor_2" href="#Footnote_2" class="fnanchor"> [2]</a>. +Un autre que ce grand poëte eût peut-être mis:</p> + +<p class="quote">Que craignez vous, Esther? suis-je pas votre époux?</p> + +<p>Racine a mis <em>votre frère</em>; et d'un seul mot, il +nous a initiés dans les mœurs étrangères. Et puis +quels vers!</p> + +<div class="poetry"><div class="stanza"> +<p>Seigneur, je n'ai jamais contemplé qu'avec crainte</p> +<p>L'auguste majesté sur votre front empreinte.</p> +<p>Jugez combien ce front, irrité contre moi,</p> +<p>Dans mon âme troublée a dû jeter d'effroi.</p> +<p>Sur ce trône sacré qu'environne la foudre,</p> +<p>J'ai cru vous voir tout prêt à me réduire en poudre:</p> +<p>Hélas! sans frissonner, quel cœur audacieux</p> +<p>Soutiendrait les éclairs qui partaient de vos yeux?</p> +<p>Ainsi du dieu vivant la colère étincelle.....</p> +</div></div> + +<p><span class="pagenum"><a id="Page_11"> 11</a></span> +Quelle majesté dans cette diction! quelle suite +d'images sublimes! et combien tout le morceau +est imprégné de cette terreur profonde que devait +éprouver Esther, lorsqu'elle est tombée entre les +bras de ses femmes! Nous avons été frappés de +sa frayeur; mais lorsqu'elle parle, cette frayeur +nous pénètre nous-mêmes. Remarquons aussi +combien il est hardi de dire un front irrité; et +comme ces belles figures de la foudre qui environne +le trône, et des éclairs qui partaient des +yeux, amènent parfaitement cette comparaison +qui termine ce beau morceau:</p> + +<p class="quote">Ainsi du dieu vivant la colère étincelle...</p> + +<p>Si quelque chose peut être mis à côté de cette +belle scène, c'est le livre même d'<cite>Esther</cite> dans la +Bible. D'un côté, on voit toute la pompe et tout +l'éclat dont la poésie est susceptible; de l'autre, +cette simplicité sublime, qui étonne et qui pénètre +si vivement. Voyez comme Assuérus est dépeint +sur son trône:</p> + +<p class="blockquote">«Ingressa igitur cuncta per ordinem ostia stetit contra +regem, ubi ille residebat super solium regni sui, indutus +vestibus regiis, auroque fulgens et pretiosis lapidibus, eratque +terribilis aspectu. Cumque elevasset faciem, et ardentibus +oculis furorem pectoris indicasset, regina corruit, et +in pallorem colore mutato, lassum super ancillulam reclinavit +caput.»</p> + +<p><span class="pagenum"><a id="Page_12"> 12</a></span> +Y a-t-il rien de si touchant que cette image +<i lang="la" xml:lang="la">lassum caput reclinavit</i> (reposa sa tête fatiguée)? +et de plus fort que: <i lang="la" xml:lang="la">cumque ardentibus oculis +furorem pectoris indicasset?</i></p> + +<p>Enfin, le langage de Racine est-il plus doux que +cet entretien?</p> + +<div class="blockquote"> +<p>«Quid habes, Esther? Ego sum frater tuus, noli metuere. +Non morieris: non enim pro te, sed pro omnibus +hæc lex constituta est. Accede igitur et tange sceptrum.</p> + +<p>Cumque illa reticeret, tulit auream virgam et posuit super +collum ejus, et osculatus est eam, et ait: cur mihi non +loqueris?</p> + +<p>Quæ respondit: Vidi te, Domine, quasi angelum Dei, et +conturbatum est cor meum præ timore gloriæ tuæ. Valdè +enim mirabilis es, Domine, et facies tua plena est gratiarum.</p> + +<p>Cumque loqueretur, rursùs corruit, et pœnè exanimata +est. Rex autem turbabatur, etc.</p> +</div> + +<p>Je l'avouerai, ce dialogue me plaît peut-être encore +plus que celui de Racine; il me pénètre davantage; +après l'avoir lu, je suis plus attendri, +plus ému. Que de sentimens dans cette seule interrogation: +<i lang="la" xml:lang="la">cur mihi non loqueris?</i> et quelle image +sublime dans cette réponse d'Esther: <i lang="la" xml:lang="la">vidi te, Domine, +quasi angelum Dei, etc.</i> Disons aussi que la +haute poésie n'est peut-être pas susceptible de cette +extrême simplicité, qui fait tout le charme du +morceau que nous venons de voir; et que si Racine +est moins touchant (ce dont tout le monde pourrait +encore ne pas convenir), il le rachète bien +<span class="pagenum"><a id="Page_13"> 13</a></span> +par la force de son expression et la beauté de ses +images. D'ailleurs, il est impossible de rendre +mieux, ni plus fidèlement que notre poète, toute +la première partie de ce dialogue. Le latin dit: +<i lang="la" xml:lang="la">Quid habes, Esther? Ego sum frater tuus, noli +metuere.</i> Et Racine:</p> + +<p class="quote">Esther, que craignez-vous? suis-je pas votre frère?</p> + +<p>Et l'image de la colère de Dieu, substituée à celle +de l'ange dans la bouche d'Esther, par le développement +que le poète lui a donné, acquiert aussi +cette supériorité de force que toute la scène française +a sur l'expression naïve du livre sacré. C'est +une chose digne de remarque que de voir combien +Racine, même dans les détails de son plan, s'est +peu écarté de la <cite>Bible</cite>. Presque toutes les scènes +principales en sont tirées, comme celle où Esther +adresse sa prière à Dieu, celle d'Assuérus que l'on +vient de voir, celle d'Assuérus avec Asaph, celle +où la reine divulgue le secret de sa naissance, etc. +Ces entraves, que Racine a mises à son imagination, +n'ont fait qu'ajouter à sa gloire par le mérite +de la difficulté vaincue, et ont donné aux +poètes un modèle de la manière de traiter des +sujets très-connus.</p> + +<p>Quel dommage que le défaut principal que nous +avons indiqué dans le caractère d'Esther, nous +empêche aussi de nous livrer à toute l'admiration +qu'inspire la scène où se développe l'action de +<span class="pagenum"><a id="Page_14"> 14</a></span> +la pièce, par la chûte d'Aman! Nous sommes +fâchés de voir Esther parler si éloquemment, +lorsque nous voyons que, non contente de servir +son peuple, elle veut encore satisfaire son propre +ressentiment. Cependant, ce morceau pour la +diction étant un des plus beaux de cette tragédie, +je ne puis me refuser au plaisir d'en transcrire +ici quelques endroits.</p> + +<div class="poetry"><div class="stanza"> +<p>Ce Dieu, maître absolu de la terre et des cieux,</p> +<p>N'est point tel que l'erreur le figure à vos yeux.</p> +<p>L'Éternel est son nom, le monde est son ouvrage:</p> +<p>Il entend les soupirs de l'humble qu'on outrage,</p> +<p>Juge tous les mortels avec d'égales lois,</p> +<p>Et du haut de son trône interroge les rois.</p> +</div></div> + +<p>Ces vers sont d'une perfection où peut-être l'on +n'atteindra jamais. On a toujours aimé à voir deux +grands génies lutter ensemble dans les mêmes +sujets; et ces sortes de parallèles, lorsque ce n'est +point la prévention qui les a faits, ont toujours +tourné au profit du goût. C'est pourquoi je rapporterai +ici quelques strophes sur Dieu, tirées +d'une ode de J.-B. Rousseau.</p> + +<div class="poetry"><div class="stanza"> +<p>Les Cieux instruisent la terre</p> +<p>A révérer leur auteur:</p> +<p>Tout ce que leur globe enserre</p> +<p>Célèbre un dieu créateur.</p> +<p>Quel plus sublime cantique</p> +<p>Que ce concert magnifique</p> +<div><span class="pagenum"><a id="Page_15"> 15</a></span></div> +<p>De tous les célestes corps!</p> +<p>Quelle grandeur infinie,</p> +<p>Quelle divine harmonie</p> +<p>Résultent de leurs accords!</p> +</div> +<div class="stanza"> +<p>De sa puissance immortelle,</p> +<p>Tout parle, tout instruit:</p> +<p>Le jour au jour la révèle;</p> +<p>La nuit l'annonce à la nuit.</p> +<p>Ce grand et superbe ouvrage</p> +<p>N'est point pour l'homme un langage</p> +<p>Obscur et mystérieux;</p> +<p>Son adorable structure</p> +<p>Est la voix de la nature</p> +<p>Qui se fait entendre aux yeux.</p> +</div> +<div class="stanza"> +<p class="i9">(<span class="smcap">ODE II</span>, liv. <span class="smcap">I</span><sup>er</sup>).</p> +</div></div> + +<p>Un troisième auteur, célèbre aussi, a traité le +même sujet, et l'on a voulu le comparer aux deux +autres; c'est pourquoi j'en parle ici. Voltaire a +dit, dans sa <cite>Henriade</cite>:</p> + +<div class="poetry"><div class="stanza"> +<p>Au-delà de leur cours, et loin dans cet espace,</p> +<p>Où la matière nage, et que Dieu seul embrasse,</p> +<p>Sont des soleils sans nombre et des mondes sans fin;</p> +<p>Dans cet abîme immense, il leur ouvre un chemin.</p> +<p>Par-delà tous ces cieux, le Dieu des cieux réside.</p> +</div></div> + +<p>On sent combien ces vers sont faibles, même le +dernier, qui est gâté par le terme prosaïque de +<em>par-delà</em>. D'ailleurs, les <em>au-delà</em>, <em>loin</em>, <em>par-delà</em>, +qui disent toujours la même chose, font un mauvais +effet, ainsi que la conjonction <em>et</em> qui commence +<span class="pagenum"><a id="Page_16"> 16</a></span> +les seconds hémistiches des trois premiers +vers; enfin, les relatifs <em>où</em>, <em>que</em> et le <em>dans</em> du +quatrième vers, embarrassent la marche, et +jettent dans ce morceau une lenteur insupportable. +Racine dit tout de suite:</p> + +<p class="quote">L'Éternel est son nom, le monde est son ouvrage.</p> + +<p>Et Rousseau, non moins vîte:</p> + +<div class="poetry"><div class="stanza"> +<p>De sa puissance éternelle,</p> +<p>Tout parle, tout instruit.</p> +</div></div> + +<p>Précision, justesse, beauté d'expression, tout se +trouve dans ces vers. L'imagination, frappée de +coups précipités, n'a pas le temps de se refroidir, +et reste étonnée.</p> + +<p>On ne peut s'empêcher, en parlant de descriptions +poétiques de la grandeur de Dieu, +de citer les vers que Racine le fils a faits sur ce +sujet, dans son <cite>Poème sur la Grâce</cite>. On y remarque +ces trois vers, qui ne sont pas indignes du nom +qu'il portait:</p> + +<div class="poetry"><div class="stanza"> +<p>Il vole sur les vents, il s'assied sur les cieux;</p> +<p>Il a dit à la mer: Brise-toi sur la rive;</p> +<p>Et dans son lit étroit, la mer reste captive.</p> +</div></div> + +<p>Le reste du morceau est d'une diction un peu +faible.</p> + +<p>En continuant la tirade d'Esther, que j'ai commencé +<span class="pagenum"><a id="Page_17"> 17</a></span> +à citer, on trouve encore deux beaux +morceaux contre lesquels J. B. Rousseau semble +avoir voulu lutter. Je ne crois pas sortir de mon +sujet, lorsque j'en rapproche tout ce qui peut y +ressembler: c'est un moyen plus sûr d'en faire +ressortir les beautés, et de les mieux apprécier. +Citons les deux auteurs.</p> + +<div class="poetry"><div class="stanza"> +<p>Mais, pour punir enfin nos maîtres à leur tour,</p> +<p>Dieu fit choix de Cyrus avant qu'il vît le jour,</p> +<p>L'appela par son nom, le promit à la terre,</p> +<p>Le fit naître, et soudain l'arma de son tonnerre,</p> +<p>Brisa les fiers remparts et les portes d'airain,</p> +<p>Mit des superbes rois la dépouille en sa main,</p> +<p>De son temple détruit vengea sur eux l'injure.</p> +<p>Babylone paya nos pleurs avec usure.</p> +<p>Cyrus, par lui vainqueur, publia ses bienfaits,</p> +<p>Regarda notre peuple avec des yeux de paix,</p> +<p>Nous rendit et nos lois et nos fêtes divines;</p> +<p>Et le temple déjà sortait de ses ruines.</p> +<p>Mais, de ce roi si sage héritier insensé,</p> +<p>Son fils interrompit l'ouvrage commencé,</p> +<p>Fut sourd à nos douleurs. Dieu rejeta sa race,</p> +<p>Le retrancha lui-même, et vous mit à sa place.</p> +</div></div> + +<p>Tout le monde sent la beauté de ces vers. Combien +cette coupe est heureuse!</p> + +<div class="poetry"><div class="stanza"> +<p>L'appela par son nom, le promit à la terre,</p> +<p>Le fit naître, et soudain, etc.</p> +</div></div> + +<p>C'est là le grand art du poète, et que Virgile +<span class="pagenum"><a id="Page_18"> 18</a></span> +possède si éminemment. La monotonie, qui, je +crois, est naturelle à la poésie française en général, +par le peu d'inversions qu'elle peut se permettre, +et en particulier aux vers alexandrins, à cause de +la rigueur avec laquelle la suspension de l'hémistiche +est observée, rend infiniment précieuses +toutes ces tournures qui brisent les vers, sans +offenser l'oreille<a name="FNanchor_3" id="FNanchor_3" href="#Footnote_3" class="fnanchor"> [3]</a>.</p> + +<p>J. B. Rousseau, dans son <cite>Ode aux Princes +chrétiens</cite>, fait le tableau suivant:</p> + +<div class="poetry"><div class="stanza"> +<p>La Palestine enfin, après tant de ravages,</p> +<p>Vit fuir ses ennemis, comme on voit les nuages</p> +<p>Dans le vague des airs fuir devant l'Aquilon;</p> +<p>Et des vents du midi la dévorante haleine</p> +<p class="i4"> N'a consumé qu'à peine</p> +<p>Leurs ossemens blanchis dans les champs d'Ascalon.</p> +</div> +<div class="stanza"> +<p>De ses temples détruits et cachés sous les herbes,</p> +<p>Sion vit relever ses portiques superbes,</p> +<p>De notre délivrance auguste monument:</p> +<p>Et d'un nouveau David la valeur noble et sainte</p> +<p class="i4"> Semblait, dans leur enceinte,</p> +<p>D'un royaume éternel jeter les fondemens.</p> +</div> +<div class="stanza"> +<div><span class="pagenum"><a id="Page_19"> 19</a></span></div> +<p>Mais chez ses successeurs, la discorde insolente,</p> +<p>Allumant le flambeau d'une guerre sanglante,</p> +<p>Énerva leur puissance en corrompant leurs mœurs;</p> +<p>Et le ciel irrité, ressuscitant l'audace</p> +<p class="i4"> D'une coupable race,</p> +<p>Se servit des vaincus pour punir les vainqueurs.</p> +</div></div> + +<p>Voilà deux modèles de narration poétique. Enfin, +voyons encore ces deux maîtres exprimant une +même idée; et puis nous chercherons à faire un +parallèle entr'eux.</p> + +<p>Esther, toujours dans le morceau que nous +avons cité, dit:</p> + +<div class="poetry"><div class="stanza"> +<p>Ciel! verra-t-on toujours, par de cruels esprits,</p> +<p>Des princes les plus doux l'oreille environnée,</p> +<p>Et du bonheur public la source empoisonnée, etc.</p> +</div></div> + +<p>Rousseau, dans l'<cite>Ode sur la mort du prince de +Conti</cite>, fait usage de la même figure, en parlant +de la flatterie:</p> + +<div class="poetry"><div class="stanza"> +<p>Le pauvre est à couvert de ses ruses obliques;</p> +<p>Orgueilleuse, elle suit la pourpre et les faisceaux;</p> +<p>Serpent contagieux, qui des sources publiques</p> +<p class="i4"> Empoisonne les eaux.</p> +</div></div> + +<p>Un homme vraiment touché des beautés de la +poésie, ne pourra, je crois, jamais donner la +préférence à l'un des deux auteurs sur l'autre, +dans les morceaux que nous avons comparés. +Tout ce que l'on peut faire, c'est, il me semble, +d'assigner le caractère propre de chacun d'eux. En +<span class="pagenum"><a id="Page_20"> 20</a></span> +général, on peut remarquer qu'il y a un luxe de +poésie plus grand dans Rousseau, plus de hardiesse +dans son expression, une marche plus décidée. +Rien de beau comme cette comparaison:</p> + +<div class="poetry"><div class="stanza"> +<p>La Palestine enfin, après tant de ravages,</p> +<p>Vit fuir ses ennemis, comme on voit les nuages</p> +<p>Dans le vague des airs fuir devant l'Aquilon, etc.</p> +</div></div> + +<p>Et quelle grandeur dans cette idée!</p> + +<div class="poetry"><div class="stanza"> +<p><b>. . . .</b> Semblait dans leur enceinte,</p> +<p>D'un royaume éternel jeter les fondemens.</p> +</div></div> + +<p>Dans Racine, règne une majesté plus noble et +plus calme, une harmonie peut-être plus mélodieuse, +plus soutenue. Quelle superbe image dans +ce seul vers!</p> + +<p class="quote">Et le temple déjà sortait de ses ruines.</p> + +<p>Que résulte-t-il de ce que nous disons? c'est +qu'en parlant des deux auteurs, nous avons caractérisé +presque le style propre des genres dans +lesquels ils ont écrit. Esther, parlant à Assuérus, +est plus pressée d'exposer le sujet de sa plainte, +et n'a pas le temps d'accumuler des comparaisons; +mais le poète lyrique, livré tout entier à son +enthousiasme, s'abandonne à tous les écarts de +l'imagination, et passe d'une idée à l'autre, à +mesure que la ressemblance des objets qui l'environnent, +<span class="pagenum"><a id="Page_21"> 21</a></span> +avec son sujet principal, vient les offrir +à son esprit. Aussi, en développant les mêmes +idées, Racine et Rousseau n'ont rien dans leurs +vers qui se ressemble; et c'est pourquoi tous deux +ils ont acquis la perfection.</p> + +<p>Lorsqu'on étudie beaucoup ces deux grands +écrivains, on voit combien ils sont nourris de la +lecture des livres saints, ces véritables dépôts de +la plus haute poésie. Rien ne peut élever l'imagination +comme la lecture fréquente de ces ouvrages. +Quelle beauté dans <cite>les Cantiques de Salomon</cite> +et dans les <cite>Psaumes de David</cite>! Quelle verve +brûlante dans le prophète Isaïe! et quelle touchante +simplicité dans l'<em>Evangile</em>! Là, les idées, +dans leur marche fière, n'ont pas besoin, pour +étonner, de se revêtir de l'éclat emprunté des +paroles, ni de l'arrangement mécanique des mots; +mais belles de leur propre beauté, elles se présentent +toujours seules et n'en paraissent que +plus sublimes. C'est là que le style s'habitue à +une concision énergique, et l'écrivain à resserrer +son expression à proportion que son idée +s'agrandit; il n'est aucun genre de beauté dont +ces livres ne nous offrent des modèles que l'on +n'a point encore égalés. Rien, dans aucune langue, +est-il exprimé d'une manière plus touchante que +ce verset de l'évangéliste Mathieu:</p> + +<p class="blockquote"> +«Vox in Ramâ audita est; ploratus, et ululatus multus: +Rachel plorans filios suos, et noluit consolari, quia non sunt.»</p> + +<p><span class="pagenum"><a id="Page_22"> 22</a></span> +Et dans la Bible, ces mots d'un jeune prince, +qui, condamné à la mort pour avoir transgressé +la loi, en goûtant d'un peu de miel, dit en expirant:</p> + +<p class="blockquote"> +»Gustans, gustavi paululùm mellis, in summitate virgæ, +et ecce morior.»</p> + +<p>Qu'on lise la première olympique adressée à +Hiéron, ou quelques-unes des belles odes d'Horace, +comme celle à Drusus; y trouvera-t-on plus +de feu et de poésie que dans les morceaux suivans, +tirés au hasard d'Isaïe:</p> + +<div class="blockquote"> +<p>«Nisi Dominus exercituum reliquisset nobis semen, quasi +Sodoma fuissemus, et quasi Gomorrha, similes essemus.</p> + +<p>»Audite verbum Domini, principes Sodomorum, percipite +auribus legem Dei nostri, populus Gomorrhae.</p> + +<p>»Quæ mihi multitudinem victimarum vestrarum, dicit +Dominus! plenus sum. Holocaustæ arietum et adipem pinguium +et sanguinem vitulorum, et agnorum et hircorum +nolui.</p> + +<p>»Ne offeratis ultrà sacrificium frustrà: incensum. Abominatio +est mihi. Neomeniam et sabbatum, et festivitates +alias non feram; iniqui sunt cætus vestri.</p> + +<p>»Et cum extenderitis manus vestras, avertam oculos +meos à vobis; et cum multiplicaveritis orationem, non +exaudiam: manus enim vestræ sanguine plenæ sunt.</p> + +<p>»Lavamini, mundi estote, auferte malum cogitationum +vestrarum ab oculis meis: quiescite agere perversè.»</p> +</div> + +<p>Quel mouvement dans toutes ces tournures: +<span class="pagenum"><a id="Page_23"> 23</a></span> +<i lang="la" xml:lang="la">Audite, quo mihi, ne offeratis, lavamini!</i> Et quel +feu dans la seconde strophe! Le prophète s'est à +peine donné le temps de dire: nous serions comme +les habitans de Sodome et de Gomorrhe; qu'emporté +par son indignation, dès la phrase suivante, +il les traite de princes de Sodome, de peuple de +Gomorrhe; voilà la véritable marche lyrique. Enfin, +quelle image plus belle peut montrer combien +Dieu pénètre profondément dans le fond de +notre âme, que celle-ci: <i lang="la" xml:lang="la">Auferte malum cogitationum +vestrarum ab oculis meis</i>.</p> + +<p class="quote">Éloignez de mes yeux vos coupables pensées.</p> + +<p>Rousseau, dans ses Odes sacrées, a fait connaître +David; et tout le monde est à portée de juger +combien il est rempli de traits du plus grand +sublime; c'est pourquoi je n'en citerai rien. Mais, +disons en passant, avec Klopstock<a name="FNanchor_4" id="FNanchor_4" href="#Footnote_4" class="fnanchor"> [4]</a>, ce rival +unique que l'Europe ait à opposer à Milton: «Qu'il +ne suffit pas, pour un auteur qui travaille dans +le genre sacré, d'avoir profondément étudié la +religion, qu'il faut encore qu'elle ait formé son +âme de cette main ferme, que l'homme de probité +sait si bien reconnaître.» Cette pensée d'un +homme de génie étranger est peut-être la plus +grande réfutation des inculpations atroces faites +au Pindare moderne.</p> + +<p><span class="pagenum"><a id="Page_24"> 24</a></span> +On s'est plu souvent à comparer Racine, comme +poète, à J.-B. Rousseau. Je n'ai jamais bien démêlé +les motifs de ceux qui travaillaient à acquérir +au premier une réputation à laquelle il paraît +n'avoir jamais prétendu; car on n'est pas un +lyrique, pour avoir fait quelques chœurs de tragédie; +encore moins l'est-on assez pour être mis +à côté de l'auteur des <cite>Odes à la fortune</cite>, <cite>au comte +du Luc</cite>, <cite>au prince Eugène</cite>, et de vingt autres non +moins belles. J'ai vu seulement que ces parallèles +avaient souvent servi de prétexte pour tâcher de +rabaisser ce Rousseau, si beau dans ses ouvrages, +si ferme dans ses malheurs.</p> + +<p>Comparons, par exemple, les stances sur la +calomnie, qui se trouvent dans l'un des chœurs +<cite>d'Esther</cite>, avec l'ode de Rousseau sur le même +sujet:</p> + +<div class="poetry"><div class="stanza"> +<p>Rois, chassez la calomnie;</p> +<p>Ses criminels attentats,</p> +<p>Des plus paisibles états</p> +<p>Troublent l'heureuse harmonie.</p> +</div> +<div class="stanza"> +<p>Sa fureur, de sang avide,</p> +<p>Poursuit partout l'innocent.</p> +<p>Rois, prenez soin de l'absent</p> +<p>Contre sa langue homicide.</p> +</div> +<div class="stanza"> +<p>De se montrer si farouche,</p> +<p>Craignez la feinte douceur:</p> +<p>La vengeance est dans son cœur,</p> +<p>Et la pitié dans sa bouche.</p> +</div> +<div class="stanza"> +<div><span class="pagenum"><a id="Page_25"> 25</a></span></div> +<p>La fraude adroite et subtile,</p> +<p>Sème de fleurs son chemin:</p> +<p>Mais sur ses pas vient enfin</p> +<p>Le repentir inutile.</p> +</div></div> + +<p>Ces vers sont certainement fort beaux. Il y a +de la force dans ceux-ci:</p> + +<div class="poetry"><div class="stanza"> +<p>Sa fureur, de sang avide,</p> +<p>Poursuit partout l'innocent, etc.</p> +</div></div> + +<p>Ainsi que dans les deux vers suivans:</p> + +<div class="poetry"><div class="stanza"> +<p>La vengeance est dans son cœur,</p> +<p>Et la pitié dans sa bouche.</p> +</div></div> + +<p>quoiqu'il eût fallu peut-être tâcher de renverser +les deux vers, afin de réserver le trait le plus +fort pour le dernier.</p> + +<p>Mais écoutons Rousseau:</p> + +<div class="poetry"><div class="stanza"> +<p>O Dieu, qui punis les outrages</p> +<p>Que reçoit l'humble vérité,</p> +<p>Venge-toi... détruis les ouvrages</p> +<p>De ces lèvres d'iniquité;</p> +<p>Et confonds cet homme parjure,</p> +<p>Dont la bouche non moins impure,</p> +<p>Publie avec légèreté</p> +<p>Les mensonges que l'imposture</p> +<p>Invente avec malignité.</p> +</div> +<div class="stanza"> +<div><span class="pagenum"><a id="Page_26"> 26</a></span></div> +<p>Quel rempart, quelle autre barrière</p> +<p>Pourra défendre l'innocent,</p> +<p>Contre la fraude meurtrière</p> +<p>De l'impie adroit et puissant!</p> +<p>Sa langue aux feintes préparée,</p> +<p>Ressemble à la flèche acérée</p> +<p>Qui part et frappe en un moment:</p> +<p>C'est un feu léger dès l'entrée,</p> +<p>Que suit un long embrâsement.</p> +</div> +<div class="stanza"> +<p class="i9">(<span class="smcap">Ode XII</span>, liv. <span class="smcap">I</span><sup>er</sup>).</p> +</div></div> + +<p>Assurément, il y a bien plus de force et de poésie +dans ces strophes de J.-B. Rousseau; l'expression +de <em>lèvres d'iniquité</em>, est une de ces expressions +créées par le génie. Quelle énergie dans ces +vers:</p> + +<div class="poetry"><div class="stanza"> +<p>Sa langue aux feintes préparée,</p> +<p>Ressemble à la flèche acérée</p> +<p>Qui part et frappe en un moment.</p> +</div></div> + +<p>Et la belle image qui termine cette strophe, +est rendue avec une élégance et une concision +étonnantes.</p> + +<p>Il est bien inconcevable que M. l'abbé Batteux, +pour prouver que le moelleux manquait à Rousseau, +ne se soit jamais avisé de comparer qu'un +morceau de celui-ci avec Racine, où c'est Racine +qui précisément a tout l'avantage de la force, et +Rousseau celui du moelleux. C'est être bien malheureux +dans son choix. Nous lisons, dans les +<cite>Principes de la littérature</cite>, ou <cite>Traité de la poésie</cite> +<span class="pagenum"><a id="Page_27"> 27</a></span> +<em>lyrique</em><a name="FNanchor_5" id="FNanchor_5" href="#Footnote_5" class="fnanchor"> [5]</a>, qu'on compare (ce qui pour le coup +n'est ni moelleux, ni harmonieux) l'ode qui +commence par ces mots:</p> + +<p class="quote">J'ai vu mes tristes journées,</p> + +<p>qui est sans contredit celle où il y a le plus de moelleux, +avec le chœur <cite>d'Esther</cite>:</p> + +<p class="quote">Pleurons et gémissons.</p> + +<p>C'est le même sentiment qui règne dans l'un et +dans l'autre morceau. Il ne sera point difficile de +le sentir, il faut comprendre ce que vous voulez +dire. J'avoue que, pour moi, je n'y entends rien. +Quelle comparaison y a-t-il à faire entre les paroles +d'un convalescent qui parle de son mal, et +les gémissemens d'une troupe de femmes qui sont +près d'être égorgées, ainsi que toute leur nation? +Je n'ai jamais vu de sentimens qui se ressemblassent +moins; encore si ces femmes étaient déjà +sauvées, le sentiment aurait au moins cette ressemblance +que, dans les deux morceaux, il serait +question d'un danger passé; mais il n'y a rien +de cela. Dans Rousseau, celui qui parle exprime +sa joie, parce qu'il n'a plus rien à craindre; et +dans Racine, au contraire, ses femmes ont tout +à craindre, puisqu'elles sont des victimes sur lesquelles +le couteau est levé, et qui s'attendent à +<span class="pagenum"><a id="Page_28"> 28</a></span> +tout moment à être frappées. Mais enfin, puisque +M. l'abbé Batteux veut qu'on compare, comparons +et mettons nos lecteurs à portée de juger +sur-le-champ. Racine dit:</p> + +<div class="poetry"><div class="stanza"> +<p class="i4"> Quel carnage de toutes parts!</p> +<p>On égorge à la fois les enfans, les vieillards,</p> +<p class="i6"> Et la sœur et le frère,</p> +<p class="i6"> Et la fille et la mère,</p> +<p class="i4"> Le fils dans les bras de son père!</p> +<p>Que de corps entassés, que de membres épars,</p> +<p class="i6"> Privés de sépulture,</p> +<p class="i4"> Grand Dieu! tes saints sont la pâture</p> +<p class="i4"> Des tigres et des léopards!</p> +</div></div> + +<p>J'ai beau chercher dans l'Ode de Rousseau rien +qui ressemble à cet endroit, je n'y trouve que les +vers suivans, qui sont remplis de cette mélancolie +douce, si naturelle au convalescent échappé +d'une grande maladie, et qui se rappelle le danger +qu'il a couru:</p> + +<div class="poetry"><div class="stanza"> +<p>J'ai vu mes tristes journées</p> +<p>Décliner vers leur penchant;</p> +<p>Au midi de mes années,</p> +<p>Je touchais à mon couchant;</p> +<p>La mort déployant ses ailes,</p> +<p>Couvrait d'ombres éternelles</p> +<p>La clarté dont je jouis;</p> +<p>Et dans cette nuit funeste,</p> +<p>Je cherchais en vain le reste</p> +<p>De mes jours évanouis.</p> +</div> +<div class="stanza"> +<p class="i9">(Ode <span class="smcap">XV</span>, liv. <span class="smcap">I</span><sup>er</sup>).</p> +</div></div> + +<p><span class="pagenum"><a id="Page_29"> 29</a></span> +Mais voyons encore plus loin, peut-être comprendrons-nous +ce que veut dire M. l'abbé Batteux. +Je trouve dans le chœur <cite>d'Esther</cite>:</p> + +<div class="poetry"><div class="stanza"> +<p class="i4"> Arme-toi, viens nous défendre;</p> +<p>Descends tel qu'autrefois la mer te vit descendre;</p> +<p class="i2"> Que les méchans apprennent aujourd'hui</p> +<p class="i4"> A craindre ta colère;</p> +<p>Qu'ils soient comme la poudre et la paille légère,</p> +<p class="i4"> Que le vent chasse devant lui.</p> +</div></div> + +<p>Il n'y a rien non plus de tout cela dans l'Ode de +Rousseau. J'y lis la strophe suivante, écrite toujours +avec le même moelleux, et cette même harmonie +que la première.</p> + +<div class="poetry"><div class="stanza"> +<p>Mais ceux qui, de sa menace,</p> +<p>Comme moi, sont rachetés,</p> +<p>Annonceront à leur race</p> +<p>Vos célestes vérités.</p> +<p>J'irai, Seigneur, dans vos temples,</p> +<p>Réchauffer, par mes exemples,</p> +<p>Les mortels les plus glacés;</p> +<p>Et vous offrant mon hommage,</p> +<p>Leur montrer l'unique usage</p> +<p>Des jours que vous leur laissez.</p> +</div></div> + +<p>C'est assurément être doué d'une manière de +voir bien étrange, que de trouver, dans ces morceaux, +de quoi faire un parallèle, et de nous citer +ce chœur <cite>d'Esther</cite>, pour preuve de moelleux +<span class="pagenum"><a id="Page_30"> 30</a></span> +dans le style. Mais il n'y en a pas, car jamais moelleux +n'eût été plus mal placé; c'était de la force +qu'il fallait, et c'est bien ce que Racine a senti. +Aussi voyons-nous qu'autant Rousseau, dans ses +vers, est ici doux, harmonieux, touchant, autant +Racine est mâle, vigoureux et ferme dans ses +descriptions. Cependant, comme on est toujours +conséquent, même dans ses erreurs, M. l'abbé +Batteux finit par nous dire avec élégance: «On +verra (après cette judicieuse comparaison faite) +que si M. Rousseau a eu un grand nombre des +parties nécessaires pour former les grands lyriques, +il y en a quelques-unes qu'il n'a pas eues, +ou qu'il n'a eues que dans un degré ordinaire.»</p> + +<p>Voilà assurément un morceau d'une logique et +d'une littérature bien parfaites.</p> + +<p>Mais revenons aux strophes de nos deux auteurs +<em>sur la flatterie</em>, que j'ai citées et qui sont un +peu plus susceptibles de comparaison. Conclurai-je +de ce que celles de Rousseau sont supérieures, +qu'il était plus grand lyrique? J'avoue +que je le crois depuis long-temps; et les <cite>Cantiques</cite> +de Racine comparés aux <cite>Odes sacrées</cite> de Rousseau +me le prouveraient assez: mais ce n'est jamais +par les parallèles de morceaux tirés des +chœurs, avec des odes, que je voudrais me décider +à porter ce jugement. Les deux auteurs sont +toujours dans des positions différentes; et s'ils +ont quelquefois les mêmes sentimens ou les +mêmes idées à traiter, les personnages qu'ils ont à +<span class="pagenum"><a id="Page_31"> 31</a></span> +faire parler sont bien différens; et par la manière +dont ils modifient leur style, ils détruisent toute +possibilité de comparaison. Ici, par exemple, l'un +fait parler de jeunes filles, l'autre parle en son propre +nom. Il eût été du dernier ridicule que leur +langage fût le même; d'ailleurs, l'on s'exprime toujours +d'une manière plus énergique, lorsqu'on se +plaint d'un vice qui nous opprime seuls, que +quand on parle de ce vice en général, ou que +l'on est plusieurs ensemble victimes de ses effets. +J'en reviendrai donc à dire encore qu'ils ont parfaitement +fait tous deux, mais qu'il faut bien se +garder de les comparer. Cependant, nous lisons, +dans certaine brochure de Voltaire, intitulée +<cite>Eloge de Crébillon</cite>, où pourtant personne n'est +loué, excepté Voltaire lui-même, que les chœurs +d'<cite>Athalie</cite> et d'<cite>Esther</cite>, sont tout ce que les Français +ont de plus parfait dans le genre lyrique. Cela est +un peu difficile à croire, quand on a lu les <cite>Odes +sacrées</cite> <span class="smcap">VII</span> et <span class="smcap">VIII</span>, l'<cite>Ode au comte du Luc</cite>, celle +<cite>au prince de Vendôme sur son retour de Malte</cite>, +et l'<cite>Epode</cite> de J.-B. Rousseau, qui peut seule être +regardée comme un des plus beaux poèmes de la +langue française. D'ailleurs, serait-il juste, si ce +même Rousseau eût laissé deux ou trois scènes de +tragédie, parfaitement écrites et dialoguées, que +ses admirateurs voulussent l'exalter en le mettant, +comme poète tragique, à côté de Racine ou de +Voltaire? Les hommes sont bien étranges de circonscrire +volontairement le cercle de leurs plaisirs, +<span class="pagenum"><a id="Page_32"> 32</a></span> +et de pousser la cruauté jusqu'à se nier eux-mêmes +leurs jouissances intérieures. Nous n'avons +déjà pas trop de grands hommes; et d'ailleurs, +on n'élève personne en abaissant un rival. Réconcilions +donc deux écrivains que la postérité semble +avoir voulu brouiller, et qui, s'ils eussent été +contemporains, se seraient admirés et se seraient +complus dans la gloire l'un de l'autre. Racine et +Rousseau sont des modèles que peut-être on n'égalera +jamais. Etudions-les; voilà l'hommage que +leur doivent leurs partisans respectifs; et rappelons-nous +que le plus grand ennemi de notre lyrique, +son censeur le plus injuste, a cependant +dit de lui, dans un de ses momens où la haine +n'usurpait pas les droits de la vérité:</p> + +<div class="poetry"><div class="stanza"> +<p class="i1"> «Tu vis sa muse. . . . . . . .</p> +<p>Manier d'une main savante,</p> +<p>De David la lyre imposante,</p> +<p>Et le flageolet de Marot.»</p> +</div> +<div class="stanza"> +<p class="i9">(<cite>Temple du goût.</cite>)</p> +</div></div> + +<p>Ce qui distingue surtout Racine et Rousseau +de tous les autres poètes, c'est qu'ils ont presque +toujours cette pureté de style et cette finesse de +goût qui les rendent classiques, et qui font qu'on +peut se livrer sans réserve à la lecture de leurs +ouvrages. Tous deux ils ont écrit avec la correction +de Boileau; mais ils avaient de plus l'imagination +et la sensibilité, que celui-ci n'avait pas. En général +cependant, si l'on veut une idée juste de la +<span class="pagenum"><a id="Page_33"> 33</a></span> +perfection en littérature, ce sont ces trois auteurs +qu'il faut prendre, et qui, chacun dans leur genre, +sont placés à la tête des autres écrivains. Ce beau +triumvirat fera toujours les délices et le désespoir +des poètes qui écriront après eux.</p> + +<p>Puisque j'en suis au chapitre des opinions littéraires, +je ne puis m'empêcher de dire un mot de +cette question oiseuse, et pourtant si souvent +agitée, de savoir si une <em>tragédie</em> est plus difficile +à faire qu'une <em>ode</em>. Ces discussions, en général, +n'ont pas été agitées par amour pur des lettres: +la jalousie les faisait naître, et la haine les dictait. +Pour moi qui ne suis point jaloux, et qui ne hais +personne, puisque je n'ai jamais prétendu être +auteur, et que personne ne m'a fait de mal, je pourrais +me tromper, mais au moins je n'aurai pas +cherché à me tromper moi-même. Il me semble +donc qu'on a trop écrit pour la tragédie, et pas +assez pour l'ode. En effet, ne pourrait-on pas dire +en faveur de celle-ci, que les Français ne comptent +encore qu'un lyrique<a name="FNanchor_6" id="FNanchor_6" href="#Footnote_6" class="fnanchor"> [6]</a>, tandis qu'ils ont plusieurs +poètes tragiques? Ne pourrait-on pas citer +un Lamotte, qui, avec l'esprit seulement, mais +sans talent, a pourtant laissé une tragédie que +l'on revoit encore avec plaisir, tandis que de son +énorme volume d'odes, pas une ne lui a survécu? +Ne pourrait-on pas citer Voltaire, dont le recueil +<span class="pagenum"><a id="Page_34"> 34</a></span> +en ce genre est peut-être plus mauvais encore +que celui de Lamotte? Ne pourrait-on pas dire +enfin que les Anglais n'ont que Cowley<a name="FNanchor_7" id="FNanchor_7" href="#Footnote_7" class="fnanchor"> [7]</a>, qui +même n'est pas très estimé parmi eux, et que leurs +richesses lyriques se bornent presque à la seule +ode de Dryden sur la fête d'Alexandre? Que conclure +de tout cela? que l'ode est un genre plus +difficile; non, mais que la perfection en tout l'est +infiniment. Me voilà sans doute un peu loin d'<cite>Esther</cite>; +mais ayant eu Racine et Rousseau à mettre +plusieurs fois en parallèle, j'ai été charmé qu'on +ne pût se méprendre sur mes vrais sentimens. +Je reviens à mon sujet.</p> + +<p>En poursuivant nos remarques sur <cite>Esther</cite>, les +vers suivans me semblent dignes d'être cités:</p> + +<div class="poetry"><div class="stanza"> +<p>Toi qui, d'un même joug souffrant l'oppression,</p> +<p>M'aidais à soupirer les malheurs de Sion.</p> +</div></div> + +<p><em>Aider à soupirer les malheurs</em>, est une expression +infiniment poétique, pour dire, <em>aider à supporter +le chagrin que causent les malheurs</em>. Je +l'ai rencontrée rarement dans d'autres tragédies, +et je crois qu'elle est du nombre de celles qui +s'emploient plus particulièrement dans des sujets +de sainteté. Il en est de même des expressions +suivantes:</p> + +<p class="quote">Dieu tient le cœur des rois entre ses mains puissantes.</p> + +<p><span class="pagenum"><a id="Page_35"> 35</a></span> +La phrase plus ordinairement employée est +<em>tenir dans ses mains</em>, et <em>avoir entre les mains</em>; ce +qui ne signifie pas toujours la même chose. Mais +il est des occasions, comme dans ce vers de Racine, +où l'une et l'autre manière de parler s'emploient +et sont synonymes:</p> + +<div class="poetry"><div class="stanza"> +<p>Un mot de votre bouche, en terminant mes peines,</p> +<p>Peut rendre Esther heureuse, entre toutes les reines.</p> +</div></div> + +<p>L'expression <em>entre toutes les reines</em> est une +expression empruntée de l'écriture sainte, et +devrait signifier <em>seule entre toutes les reines</em>, +dans la même acception que Racine lui donne +plus bas, lorsque Zarès dit à Aman:</p> + +<p class="quote">Seul entre tous les grands, par la reine invité,</p> + +<p>Mais il est visible que, dans le premier exemple, +cette expression doit signifier <em>plus heureuse que +toutes les reines</em>; car elle n'est plus en concurrence +avec personne, puisqu'elle l'a déjà emporté +sur toutes ses rivales; et sûrement elle ne veut +pas dire qu'elle désire être la seule heureuse de +toutes les reines: cela serait cruel. Je crois donc +l'expression de Racine peu juste dans cet endroit.</p> + +<div class="poetry"><div class="stanza"> +<p class="i5"> Un roi sage.....</p> + +<p><b>. . . . . . . . . . . . . . . . . .</b></p> +<p>Est le plus beau présent des cieux:</p> +<p>La veuve en sa défense espère;</p> +<p>De l'orphelin il est le père,</p> +<span class="pagenum"><a id="Page_36"> 36</a></span> +<p>Et les larmes du juste implorant son appui,</p> +<p class="i2"> Sont précieuses devant lui.</p> +</div></div> + +<p>Cette expression charmante, de <em>larmes précieuses +devant lui</em>, qui paraît aussi être consacrée +à la poésie sainte, a été employée par Rousseau. +Il a dit dans sa VI<sup>e</sup> <cite>Ode sacrée</cite>:</p> + +<div class="poetry"><div class="stanza"> +<p>Mais l'humble ressent son appui (<em>du roi juste</em>),</p> +<p>Et les larmes de l'innocence</p> +<p>Sont précieuses devant lui.</p> +</div></div> + +<p><cite>Athalie</cite>, <cite>Esther</cite> et les <cite>Odes sacrées</cite> de Rousseau +sont les trésors de ces expressions sublimes +et de ces images propres au genre sacré. Je ne +toucherai pas au premier ouvrage, il y aurait trop +à citer; en voici quelques exemples tirés des deux +derniers:</p> + +<div class="poetry"><div class="stanza"> +<p>Que ma bouche et mon cœur, et tout ce que je suis,</p> +<p>Rendent honneur au Dieu qui m'a donné la vie.</p> +</div></div> + +<p>Quelle expression que <em>tout ce que je suis</em>! et +quelle leçon pour ceux qui parlent toujours de +mon être, d'espace, nager dans l'espace, et tout +ce froid langage métaphysique!</p> + +<div class="poetry"><div class="stanza"> +<p>Ministre du festin, de grâce, dites-nous,</p> +<p>Quel mêts à ce cruel, quel vin préparez-vous?</p> +</div> +<div class="stanza"> +<p class="i4">1<sup>er</sup> ISRAÉLITE.</p> +</div> +<div class="stanza"> +<p>Le sang de l'orphelin.</p> +</div> +<div class="stanza"> +<div><span class="pagenum"><a id="Page_37"> 37</a></span></div> +<p class="i4">2<sup>me</sup> ISRAÉLITE.</p> +</div> +<div class="stanza"> +<p class="i9"> Les pleurs des misérables.</p> +</div> +<div class="stanza"> +<p class="i4">1<sup>er</sup> ISRAÉLITE.</p> +</div> +<div class="stanza"> +<p>Sont ses mêts les plus agréables...</p> +</div> +<div class="stanza"> +<p class="i4">2<sup>me</sup> ISRAÉLITE.</p> +</div> +<div class="stanza"> +<p>C'est son breuvage le plus doux.</p> +</div></div> + +<p>Le calme, à l'aspect de ces horreurs, serait, il +me semble, déplacé dans un sujet profane; il faudrait +s'émouvoir et employer le langage de l'indignation. +Ici la tranquillité naît de l'entière confiance +dans la justice divine, et devient sublime.</p> + +<div class="poetry"><div class="stanza"> +<p class="i5"> Dieu rejeta sa race,</p> +<p>Le retrancha lui-même, et vous mit à sa place.</p> +</div></div> + +<p>Les phrases <em>rejeter sa race</em>, pour ne le plus +protéger; et <em>le retrancha lui-même</em>, pour le fit +mourir, sont de véritables conquêtes pour la langue, +quoiqu'elles appartiennent particulièrement +au langage sacré.</p> + +<p>C'est par une ellipse à peu près semblable +qu'Isaïe a dit:</p> + +<p class="blockquote"> +»Dereliquerunt Dominum, blasphemaverunt sanctum +Israël, abalienati sunt retrorsum.»</p> + +<p>Ils ont abandonné le Seigneur; ils ont blasphémé +le saint d'Israël; ils se sont retirés.<a name="FNanchor_8" id="FNanchor_8" href="#Footnote_8" class="fnanchor"> [8]</a></p> + +<p><span class="pagenum"><a id="Page_38"> 38</a></span> +La phrase <em>ils se sont retirés</em> (abalienati sunt +retrorsum), est ici pour <em>abandonner le culte</em>.</p> + +<p>Voici maintenant quelques expressions du +même genre, tirées de J.-B. Rousseau. Je ne ferai +que les indiquer.</p> + +<div class="poetry"><div class="stanza"> +<p>L'ambitieux immodéré,</p> +<p>Et des eaux du siècle altéré,</p> +<p>N'ose paraître en sa présence.</p> +</div> +<div class="stanza"> +<p class="i9">(<span class="smcap">ODE VI</span>, liv. <span class="smcap">I</span><sup>er</sup>.)</p> +</div></div> + +<div class="poetry"><div class="stanza"> +<p>De ton dieu la haine assoupie,</p> +<p>Est prête à s'éveiller sur toi.</p> +</div> +<div class="stanza"> +<p class="i9">(<span class="smcap">EPODE</span>, liv. <span class="smcap">I</span><sup>er</sup>.)</p> +</div></div> + +<div class="poetry"><div class="stanza"> +<p class="i2"> Tu peux de ta lumière auguste</p> +<p class="i2"> Éclairer les yeux du juste,</p> +<p class="i2"> Rendre sain un cœur dépravé,</p> +<p class="i2"> En cèdre transformer l'arbuste,</p> +<p>Et faire un vase élu d'un vase réprouvé.</p> +</div> +<div class="stanza"> +<p class="i9">(<span class="smcap">ÉPODE</span>, liv. <span class="smcap">I</span><sup>er</sup>.)</p> +</div></div> + +<p>Tout le monde sent combien cette langue est +belle et majestueuse, combien ces locutions de <em>la +colère qui s'éveille sur quelqu'un</em>, <em>le vase élu changé +en un vase réprouvé</em>, <em>les eaux du siècle</em>, pour dire +<em>les vices</em>; combien, dis-je, elles sont particulières +et inhérentes au genre sacré. Je ne prétends pas +dire par là qu'il soit impossible d'en employer +quelques-unes dans les sujets profanes. Depuis +quelque temps même, rien n'est si commun que +de multiplier l'emploi et le sens des mots, en +transportant, par exemple, des termes d'arts dans +des sujets littéraires. Ces sortes de néologismes +<span class="pagenum"><a id="Page_39"> 39</a></span> +enrichissent une langue, et provoquent souvent +un nouvel ordre d'idées, en présentant à l'esprit +des images nouvelles. D'ailleurs, le génie peut +tout. Poursuivons.</p> + +<p>Ce Racine, si doux et si tendre, a souvent des +expressions et des images aussi sublimes que Corneille. +Qu'on lise les vers suivans:</p> + +<div class="poetry"><div class="stanza"> +<p>Et sur mes faibles mains, fondant leur délivrance,</p> +<p>Il me fait d'un empire accepter l'espérance.</p> +</div></div> + +<p><em>Accepter l'espérance d'un empire</em> est une expression +elliptique de la plus grande hardiesse.</p> + +<div class="poetry"><div class="stanza"> +<p>Tu sais combien je hais leurs fêtes criminelles,</p> +<p>Et que je mets au rang des profanations,</p> +<p>Leur table, leurs festins et leurs libations;</p> +<p>Que même cette pompe où je suis condamnée,</p> +<p>Ce bandeau dont il faut que je paraisse ornée,</p> +<p>Dans ces jours solennels, à l'orgueil dédiés,</p> +<p>Seule, et dans le secret je le foule à mes pieds;</p> +<p>Qu'à ces vains ornemens, je préfère la cendre,</p> +<p>Et n'ai du goût qu'aux pleurs que tu me vois répandre.</p> +</div></div> + +<p>Ce morceau nous offre plusieurs remarques à +faire. Commençons par admirer combien il est +hardi de dire, <em>être condamné à la pompe</em>. Le contraste +qui semble exister dans ces deux termes, +étonne d'abord; mais un moment de réflexion +nous fait bientôt sentir toute la justesse et la profondeur +de l'idée; et de là naît le sublime de l'expression.</p> + +<p><span class="pagenum"><a id="Page_40"> 40</a></span> +Cependant la tirade, en général, n'est pas sans +quelques taches. Le second vers,</p> + +<p class="quote">Et que je mets au rang des profanations,</p> + +<p>est un peu lent, à cause de <em>et que</em> qui en retarde +trop la marche.</p> + +<p class="quote">Seule, et dans le secret je le foule à mes pieds.</p> + +<p>Le relatif <em>le</em>, dans ce vers, est un peu loin de +son substantif. Celui-ci,</p> + +<p class="quote">Et n'ai de goût qu'aux pleurs que tu me vois répandre,</p> + +<p>pèche contre la syntaxe. On ne dit pas, <em>avoir du +goût au spectacle</em>, mais <em>avoir du goût pour le +spectacle</em>. D'ailleurs, <em>qu'aux pleurs que</em> est désagréable. +Disons pourtant que, du temps de Racine, +il était encore assez commun de dire <em>avoir du +goût à quelque chose</em>, comme l'on dit encore, +<em>avoir regret à son argent, à ses plaisirs passés</em>; +mais alors le substantif ne doit pas être précédé +de l'article. Cette faute se rencontre souvent +dans les contemporains de Racine. Enfin, le +vers suivant mérite d'être remarqué.</p> + +<p class="quote">Dans ces jours solennels, à l'orgueil dédiés.</p> + +<p>L'usage voudrait ici le mot <em>consacrés</em>, parce +qu'on dit <em>consacrer ses jours à la patrie, à la</em> +<span class="pagenum"><a id="Page_41"> 41</a></span> +<em>gloire</em>, et non pas <em>dédier ses jours à la patrie, +à la gloire</em>. Cependant je suis bien loin de donner +cette observation pour une critique; je +trouve au contraire l'expression <em>dédiés</em> fort belle, +quoique latine. Quelques critiques ont blâmé +Malherbe d'avoir dit, dans sa belle ode à Duperrier:</p> + +<div class="poetry"><div class="stanza"> +<p>Le malheur de ta fille, aux enfers descendue,</p> +<p>Par un commun trépas, etc.</p> +</div></div> + +<p>Je ne crois cependant pas que beaucoup de +poètes voulussent répéter avec l'abbé Batteux, +qu'il nous faut maintenant une circonlocution, +et dire <em>le trépas dont personne n'est exempt</em><a name="FNanchor_9" id="FNanchor_9" href="#Footnote_9" class="fnanchor"> [9]</a>. +C'est là, au contraire, ce qu'il ne nous faut pas; +car nous voulons, aussi bien que nos pères, des +beautés; et la circonlocution ne serait qu'une platitude. +Que l'on critique ces sortes de licences lorsqu'il +n'en résulte aucune beauté, la sévérité devient +alors justice, parce que la licence, dans +ce cas, prouve l'ignorance... de la langue ou la +faiblesse du génie: mais lorsqu'elles servent à +donner un tour plus vif à l'idée, une plus grande +précision au vers, on doit en faire la remarque +pour ceux qui étudient la langue, mais non pas +les proscrire. Quel poète, par exemple, sacrifierait +à la sévérité grammaticale l'expression de +<span class="pagenum"><a id="Page_42"> 42</a></span> +Maynard, dans une très-belle Ode trop peu +connue.</p> + +<div class="poetry"><div class="stanza"> +<p class="i2"> Romps tes fers, bien qu'ils soient dorés.</p> +<p class="i2"> Fuis les injustes adorés,</p> +<p>Et demeure toi-même à l'exemple du sage.</p> +</div></div> + +<p>Et celle-ci, plus belle encore, de J. B. Rousseau:</p> + +<div class="poetry"><div class="stanza"> +<p>Lançant vos traits venimeux,</p> +<p>Osez, digne du tonnerre,</p> +<p>Attaquer ce que la terre</p> +<p>Eut jamais de plus fameux.</p> +</div></div> + +<p><em>Injustes adorés</em>, pour des <em>hommes injustes que +l'on adore</em>; <em>demeure toi-même</em>, pour <em>garde ton +propre caractère</em>; enfin <em>dignes du tonnerre</em>, pour +<em>mériter d'être frappés de la foudre</em>, sont des latinismes +si l'on veut; mais avant tout, ce sont des +beautés, et dès-lors précieuses.</p> + +<p>Racine dit:</p> + +<p class="quote">L'affreux tombeau pour jamais les dévore.</p> + +<p>Et ailleurs:</p> + +<div class="poetry"><div class="stanza"> +<p>Souvent avec prudence un outrage enduré</p> +<p>Aux honneurs les plus hauts a servi de degré.</p> +</div></div> + +<p><em>Un tombeau qui dévore</em>, un <em>outrage qui sert de +degré aux honneurs</em>, sont des hardiesses non +seulement permises, mais admirées.</p> + +<p class="quote">J'ai foulé sous les pieds, remords, crainte, pudeur.</p> + +<p><span class="pagenum"><a id="Page_43"> 43</a></span> +Ce vers est remarquable par le rapprochement +d'une action physique sur des êtres moraux. Il +n'a cependant rien qui blesse: mais il faut avoir +un goût bien sûr pour employer ces façons de +parler sans tomber dans le mauvais goût.</p> + +<div class="poetry"><div class="stanza"> +<p>Ainsi puisse à jamais, contre tes ennemis,</p> +<p>Le bruit de ta valeur te servir de barrière!</p> +</div></div> + +<p>Il est facile de voir tout ce que la pensée gagne +ici par la hardiesse de l'expression, et combien +l'homme doit être grand, quand le bruit seul de +son nom en impose à ses ennemis. Ce vers en rappelle +un autre non moins beau du même auteur:</p> + +<p class="quote">Déjà de votre gloire on adorait le bruit.</p> + +<p>L'image suivante est remplie d'agrément:</p> + +<p class="quote">Il erre à la merci de sa propre inconstance.</p> + +<p>Malherbe avait dit, avec assez peu d'élégance, +dans sa consolation à Charitée:</p> + +<div class="poetry"><div class="stanza"> +<p>Et livriez de si belles choses</p> +<p>A la merci de la douleur.</p> +</div></div> + +<p>Et dans la première églogue de Segrais, on +trouve deux vers charmans:</p> + +<div class="poetry"><div class="stanza"> +<p>Errant à la merci de ses inquiétudes,</p> +<p>Sa douleur l'entraînait aux noires solitudes.</p> +</div></div> + +<p><span class="pagenum"><a id="Page_44"> 44</a></span> +Les poètes se rencontrent tous les jours; et il +y a grande apparence que Segrais n'a pas plus copié +Malherbe, que Racine n'a copié l'un et l'autre.</p> + +<p>Le vers suivant est d'une grande force, et renferme +le mot <em>regorger</em>, dans une acception que le +style noble admet rarement.</p> + +<div class="poetry"><div class="stanza"> +<p>On verra<b>. . . . . . . . . . . . . . . . . .</b></p> +<p><b>. . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . .</b></p> +<p>Le sang de vos sujets regorger jusqu'à vous.</p> +</div></div> + +<p>La phrase est parfaitement grammaticale, le +verbe <em>regorger</em> est un verbe neutre, et se construit +aussi avec le régime simple. Ainsi on peut +dire: <em>Ces masses de pierres jetées dans ce bassin +ont fait regorger l'eau</em><a name="FNanchor_10" id="FNanchor_10" href="#Footnote_10" class="fnanchor"> [10]</a>. Cependant le mot <em>regorger</em> +s'emploie plus souvent au figuré, et alors il +exige un régime composé. Ainsi, on dit: <em>regorger +d'or, regorger de sang</em>. En poésie, on a recours +le plus souvent aux sens figurés des mots pour les +ennoblir; ici, au contraire, Racine rétablit le sens +propre d'un mot peu usité, et sait encore par-là +lui donner plus de force. C'est que Racine, outre +son génie, avait une parfaite connaissance de sa +langue, étude trop négligée par les jeunes littérateurs.</p> + +<p>Hydaspe dit à Aman:</p> + +<p class="quote">L'heureux Aman a-t-il quelques secrets ennuis?</p> + +<p><span class="pagenum"><a id="Page_45"> 45</a></span></p> + +<div class="poetry"><div class="stanza"> +<p class="i6">AMAN.</p> +</div> +<div class="stanza"> +<p>Peux-tu le demander, dans la place où je suis?</p> +</div></div> + +<p>Ce trait est profond et digne de Corneille. Cependant, +il eût peut-être fallu que le dernier hémistiche +fût plus détaché du premier pour présenter +l'idée d'une manière plus frappante.</p> + +<p>Rien n'est plus brillant en poésie que les gradations; +mais elles demandent un art extrême. Il +faut toujours observer la règle de cette figure, qui +exige que le trait qui suit l'emporte de beaucoup +pour la force, sur celui qui le précède, et que le +dernier enfin les efface tous. Racine nous en offre +un modèle dans ces vers du rôle d'Aman:</p> + +<div class="poetry"><div class="stanza"> +<p>Mardochée est coupable; et que faut-il de plus?</p> +<p>Je prévins donc contre eux l'esprit d'Assuérus;</p> +<p>J'inventai des couleurs, j'armai la calomnie;</p> +<p>J'intéressai sa gloire, il trembla pour sa vie.</p> +</div></div> + +<p>Quelle vivacité dans ces deux derniers vers! +quels coups redoublés! et comme ils sont bien +terminés par le plus terrible: <em>il trembla pour sa +vie!</em></p> + +<p class="quote">Nulle paix pour l'impie; il la cherche, elle fuit.</p> + +<p>Ce vers vole presqu'aussi vîte que la pensée. +Maynard, dans l'Ode dont j'ai parlé plus haut, a +un trait d'une rapidité aussi sublime. Il dit à Alcippe:</p> + +<div class="poetry"><div class="stanza"> +<p>La cour méprise ton encens;</p> +<p>Ton rival monte, et tu descends.</p> +</div></div> + +<p><span class="pagenum"><a id="Page_46"> 46</a></span> +M. l'abbé d'Olivet<a name="FNanchor_11" id="FNanchor_11" href="#Footnote_11" class="fnanchor"> [11]</a>, au sujet du vers de Racine, +fait une remarque de grammaire bien importante; +il dit: «Je doute que le pronom relatif +<em>la</em>, puisse être mis après <em>nulle paix</em>»; et il s'appuie +de cette règle de Vaugelas «qu'on ne doit +pas mettre de relatif après un nom sans article.» +Cependant il n'admet cette règle que pour le relatif +<em>le</em>, et non pas pour le relatif <em>qui</em>. Dans la +phrase, <em>il la cherche</em>, le <em>la</em> semble en effet dire +<em>il cherche nulle paix</em>, puisque ces deux mots ne +font qu'un sens et sont inséparables. Pascal, +dans ses <cite>Lettres provinciales</cite>, l'ouvrage le plus pur +de la langue française, a fait aussi la même faute. +On lit dans sa <span class="smcap">VII</span><sup>e</sup> lettre (édit. 1766, vol. <em>in</em>-12, +pag. 97): «Et ce n'a pas été sans raison. La voici.—Je +la sais bien, lui dis-je.» Pour pouvoir dire, <em>la +voici, je la sais</em>, il aurait fallu qu'il y eût <em>et ce +n'a pas été sans une bonne raison</em>, ou une phrase +équivalente, dans laquelle le substantif fut précédé +d'un article.</p> + +<p>Là où l'on aime à trouver surtout Racine, c'est +dans ces images gracieuses, où son imagination +féconde s'est plu à embellir une expression peu +noble, à enrichir d'un mot créé une idée sans +cela trop commune, enfin à métamorphoser, +pour ainsi dire tous les objets sur lesquels elle +promène ses regards. Citons-en quelques exemples.</p> + +<p><span class="pagenum"><a id="Page_47"> 47</a></span></p> + +<div class="poetry"><div class="stanza"> +<p>L'une d'un sang fameux vantait les avantages;</p> +<p>L'autre, pour se parer de superbes atours,</p> +<p>Des plus adroites mains empruntait le secours.</p> +</div></div> + +<p>Ces deux derniers vers n'avaient assurément +qu'une idée bien commune à exprimer; mais +comme tout est embelli par le charme du style!</p> + +<p class="quote">Je ne trouve qu'en vous je ne sais quelle grâce.</p> + +<p>Le terme de <em>je ne sais quoi</em> semblait appartenir +à la familiarité de la conversation ou de la +comédie; cependant, dans le vers cité, il paraît +être placé si naturellement, que l'élégance, loin +d'en être blessée, en contracte un air de naturel, +qui ajoute ici au mérite de l'expression, parce que +ce naturel sied à merveille au langage d'un amant. +Aman dit ailleurs, d'une manière aussi heureuse:</p> + +<p class="quote">Un je ne sais quel trouble empoisonne ma joie.</p> + +<p>Tout le monde a cité ces vers où les exemples +de mots communs, ennoblis par notre poète, +sont frappans:</p> + +<p class="quote">Baiser avec respect le pavé de tes temples.</p> + +<p>Et celui-ci, dans <cite>Athalie</cite>:</p> + +<p class="quote">Ai-je besoin du sang des boucs et des génisses?</p> + +<p><span class="pagenum"><a id="Page_48"> 48</a></span> +En voici un où cette hardiesse n'a pas été heureuse.</p> + +<p>Racine fait dire à une Israélite:</p> + +<p class="quote">Mes sœurs, j'entends du bruit dans la chambre prochaine.</p> + +<p>Ce vers pèche par trop de familiarité. Le mot +<em>chambre</em> surtout est choquant. Mais la phrase +<em>payer avec usure</em>, qui est du nombre de celles que +l'on appelle des phrases faites, et par conséquent +appartenant au langage familier, a été employée +avec beaucoup de bonheur par Racine, dans le +vers suivant:</p> + +<p class="quote">Babylone paya nos pleurs avec usure.</p> + +<p>Le vers est noble, et la phrase <em>payer avec usure</em>, +loin de paraître basse, ajoute même à l'énergie.</p> + +<p>Rien n'est plus gracieux que les images suivantes. +En parlant de jeunes filles emmenées en +captivité, <cite>Esther</cite> dit:</p> + +<div class="poetry"><div class="stanza"> +<p>Jeunes et tendres fleurs par le sort agitées,</p> +<p>Sous un ciel étranger, comme moi transportées,</p> +<p>Dans un lieu séparé de profanes témoins,</p> +<p>Je mets à les former mon étude et mes soins.</p> +</div></div> + +<p>Cette image nous intéresse à la fois, nous émeut +de compassion. On ne saurait mieux peindre la +situation de jeunes filles sans soutien, jetées au +<span class="pagenum"><a id="Page_49"> 49</a></span> +milieu d'une nation qui leur est étrangère.</p> + +<div class="poetry"><div class="stanza"> +<p class="i2"> Ma vie à peine a commencé d'éclore,</p> +<p class="i4"> Je tomberai comme une fleur</p> +<p class="i5"> Qui n'a vu qu'une aurore.</p> +<p class="i5"> Hélas! si jeune encore,</p> +<p>Par quel crime ai-je pu mériter mon malheur?</p> +</div></div> + +<p>Il est impossible de lire rien de plus parfait; +toutes ces images sont fraîches, gracieuses et touchantes +dans la bouche de jeunes filles.</p> + +<p class="quote">Ma vie à peine a commencé d'éclore,</p> + +<p>est de l'imagination la plus aimable et la plus +riante.</p> + +<p>Aman veut demander à Hydaspe quelle protection +Mardochée peut avoir à la cour. Un autre +poète aurait fait de cette idée un vers qui n'eût +été ni bon ni mauvais; mais Racine a dit:</p> + +<p class="quote">Sur quel roseau fragile a-t-il mis son appui?</p> + +<p>Et ailleurs, Hydaspe, pour demander à Aman +qui jamais fut plus heureux que lui, dit:</p> + +<p class="quote">Eh! qui jamais du ciel eut des regards plus doux?</p> + +<p>Toujours des images! et voilà ce qui distingue +particulièrement la langue de Racine. Lorsqu'il a +<span class="pagenum"><a id="Page_50"> 50</a></span> +de belles idées à exprimer, quelque long récit à +faire, ou des passions à traiter, il est impossible, +en exceptant cependant l'amour, que d'autres +poètes puissent approcher de lui, ou même qu'ils +parviennent quelquefois à l'égaler; mais quand il +faut substituer une image à l'idée simple, dire +une chose que tout le monde a dite, son heureuse +imagination laisse bien loin tous ses rivaux.</p> + +<p>Citons un des tableaux les plus agréables qui +se trouve dans <cite>Esther</cite>:</p> + +<div class="poetry"><div class="stanza"> +<p class="i2"> Tous ses jours paraissent charmans:</p> +<p class="i2"> L'or éclate en ses vêtemens;</p> +<p>Son orgueil est sans borne, ainsi que ses richesses;</p> +<p>Jamais l'air n'est troublé de ses gémissemens;</p> +<p>Il s'endort, il s'éveille au son des instrumens;</p> +<p class="i2"> Son cœur nage dans la molesse.</p> +<p class="i2"> Pour comble de prospérité,</p> +<p>Il espère revivre en sa postérité;</p> +<p>Et d'enfans à sa table une riante troupe</p> +<p>Semble boire avec lui la joie à pleine coupe.</p> +</div></div> + +<p>Toujours cette manie du poète de donner à +chaque idée l'expression et l'harmonie qui lui est +propre. Quel calme dans ce vers:</p> + +<p class="quote">Jamais l'air n'est troublé de ses gémissemens.</p> + +<p>Et cet <em>il s'endort</em> qui coupe le vers, avec quel art +il peint, par sa chûte lourde, l'accablement du +sommeil! Je n'ai pas besoin d'avertir combien est +<span class="pagenum"><a id="Page_51"> 51</a></span> +belle l'image qui termine le morceau, et combien +est hardie l'expression de <em>boire la joie à pleine +coupe</em>.</p> + +<p>Voyons encore Rousseau, avec son énergie et +son feu ordinaires, exprimant les mêmes images:</p> + +<div class="poetry"><div class="stanza"> +<p>Cette mer d'abondance où leur âme se noie,</p> +<p>Ne craint ni les écueils, ni les vents rigoureux:</p> +<p>Ils ne partagent point nos fléaux douloureux;</p> +<p>Ils marchent sur les fleurs, ils nagent dans la joie;</p> +<p class="i2"> Le sort n'ose changer pour eux.</p> +</div></div> + +<p>On voit tout de suite, comme dans le premier +exemple, l'imagination créatrice et le pinceau du +grand maître; et l'on aime, après avoir admiré +les vers de Racine cités plus haut, à payer un +juste tribut d'éloge à ceux-ci:</p> + +<p class="quote">Cette mer d'abondance où leur âme se noie,</p> + +<p>qui est magnifique, ainsi que le dernier,</p> + +<p class="quote">Le sort n'ose changer pour eux.</p> + +<p><em>Le sort qui n'ose changer</em>, est de la plus grande +force.</p> + +<p>Pourquoi si peu de poètes ont-ils été doués de +cette sensibilité profonde, si nécessaire à celui +qui veut traiter tour à tour les douceurs et les emportemens +<span class="pagenum"><a id="Page_52"> 52</a></span> +de l'amour? Pourquoi n'a-t-on recours +le plus souvent qu'au seul Racine, quand +on parle de cette passion? Et je ne dis pas cela des +poètes tragiques seulement, mais encore de presque +tous ceux qui ont écrit dans les autres genres; +cependant, ils se disent tous inspirés par la sensibilité +et par l'amour. Ce moyen est si sûr pour +plaire, qu'on ne pense pas à l'impossibilité qu'il y +a d'en imposer au cœur. Qu'est-il arrivé? c'est que +la plupart des poètes ont rempli leurs ouvrages +de définitions de ces sentimens, et que très-peu +les font reconnaître au langage qui leur est propre. +Ils n'en eussent pas parlé ainsi, s'ils en avaient +réellement été pénétrés, car ils auraient su qu'il +est certaines affections de l'âme dont les définitions +sont aussi inutiles qu'impossibles à faire, +parce qu'elles ne sont comprises de personne. +L'homme qui n'aura point connu cette passion, +ne vous entendra pas; et vous ne pourrez jamais +la rendre que faiblement à celui qui l'aura éprouvée. +En effet, est-il rien de plus ridicule que de +vouloir définir l'amour, la sensibilité, la tendresse? +Leurs nuances fines et imperceptibles se +font sentir; mais elles échappent, lorsqu'on veut +les saisir; et il en sera toujours d'elles comme du +plus grand nombre des choses; on dira plutôt +ce qu'elles ne sont pas que ce qu'elles sont. Un +amant a-t-il jamais cherché à expliquer la passion +qui le tourmente? non, il en est incapable; les +idées, les mots, tout lui manque. Il pense à celle +<span class="pagenum"><a id="Page_53"> 53</a></span> +qu'il aime; c'est là tout ce qu'il peut dire; il est +condamné à renfermer sa passion au-dedans de +lui-même, ou à ne la manifester que par la joie, +la tristesse, le dépit, le chagrin, et d'autres mouvemens +semblables et passagers. L'amour n'a pas +permis que son secret fût révélé; l'homme ne le possède +qu'avec l'impossibilité de le divulguer, et il en +perd le souvenir au moment où sa passion cesse, +car ce secret n'est jamais que l'amour même. Voilà +ce que les Corneille semblent n'avoir pas senti, +lorsqu'ils ont mis dans la bouche de leurs amantes +ces maximes d'amour, si froides et si éloignées de +la nature. Dans Racine au contraire, Hermione, +Roxane, ne me débitent aucune sentence, ne +cherchent point à me faire comprendre qu'elles +aiment par des définitions ou par des raisonnemens. +Mais je les vois tour-à-tour accabler leurs +amans de reproches et s'efforcer de les attendrir, +prendre la résolution de les abandonner et les +chercher partout, vouloir bannir leur image de +leur cœur et parler sans cesse d'eux. C'est alors +que je reconnais l'amour et que je m'intéresse à +ceux qui l'éprouvent, parce que je ne doute plus +que cette passion ne les tyrannise. Mais quel cœur +il faut avoir pour cela, et quelle irritabilité dans +l'imagination, pour être frappé de tout et pour +pouvoir tout exprimer! Ce devait sans doute +être une âme de feu que celle d'où sont partis les +emportemens de Roxane, les reproches amers +d'Hermione, les douces plaintes de Bérénice, et +<span class="pagenum"><a id="Page_54"> 54</a></span> +les fureurs de Phèdre. Aussi, si quelques anciens +ont peint l'amour avec la même force que Racine, +il n'y a ni anciens ni modernes qui puissent jamais +être mis au-dessus de lui; il semble qu'en parlant +d'<cite>Esther</cite>, l'éloge de cette partie du talent de +ce grand poète ne dût pas y trouver place. En +effet, on avait demandé à Racine une pièce sans +amour, il le promit; mais fut-il en état de tenir +parole? et dépendait-il de lui qu'on ne reconnût, +même dans ce sujet sacré, la plume brûlante qui +avait exprimé tous les mouvemens de l'amour? +car, qu'est-ce que l'amour, si ceci n'en est point?</p> + +<div class="poetry"><div class="stanza"> +<p>Croyez-moi, chère Esther, ce sceptre, cet empire,</p> +<p>Et ces profonds respects que la terreur inspire,</p> +<p>A leur pompeux éclat mêlent peu de douceur,</p> +<p>Et fatiguent souvent leur triste possesseur.</p> +<p>Je ne trouve qu'en vous je ne sais quelle grâce</p> +<p>Qui me charme toujours, et jamais ne me lasse.</p> +<p>De l'aimable vertu doux et puissans attraits!</p> +<p>Tout respire en Esther l'innocence et la paix;</p> +<p>Du chagrin le plus noir, elle écarte les ombres,</p> +<p>Et fait des jours sereins de mes jours les plus sombres.</p> +<p>Que dis-je! sur ce trône, assis auprès de vous,</p> +<p>Des astres ennemis j'en crains moins le courroux,</p> +<p>Et crois que votre front prête à mon diadême</p> +<p>Un éclat qui le rend respectable aux dieux même.</p> +<p>Osez donc me répondre, et ne me cachez pas</p> +<p>Quel sujet important conduit ici vos pas,</p> +<p>Quel intérêt, quels soins vous agitent, vous pressent.</p> +<p>Je vois qu'en m'écoutant, vos yeux au ciel s'adressent.</p> +<p>Parlez: de vos désirs le succès est certain,</p> +<p>Si ce succès dépend d'une mortelle main.</p> +</div></div> + +<p><span class="pagenum"><a id="Page_55"> 55</a></span> +Sans doute, celui qui parlait ainsi était inspiré +par l'amour. Assuérus n'est content que lorsqu'il +est auprès d'<cite>Esther</cite>; il voudrait pouvoir ne la jamais +quitter: à son aspect, le chagrin fait place au +plaisir; assis à côté d'elle, il ne craint plus ni les +astres ennemis, ni les dieux; il est attentif à ses +moindres mouvemens; il la presse, il la supplie +de lui révéler son secret. Il la voit lever les yeux +au ciel; l'inquiétude s'empare de son esprit, il ne +se possède plus; et il finit par lui dire en amant +aveugle, sans savoir ce qu'elle exigera:</p> + +<div class="poetry"><div class="stanza"> +<p class="i2"> De vos désirs le succès est certain,</p> +<p>Si ce succès dépend d'une mortelle main.</p> +</div></div> + +<p>Voilà le véritable langage de la passion. Et +quelle diction! quelle énergie dans ces vers!</p> + +<div class="poetry"><div class="stanza"> +<p class="i6"> Ce sceptre et cet empire</p> +<p>A leur pompeux éclat mêlent peu de douceur,</p> +<p>Et fatiguent souvent leur triste possesseur.</p> +</div></div> + +<p>Et quel charme dans les deux suivans!</p> + +<div class="poetry"><div class="stanza"> +<p>Du chagrin le plus noir elle écarte les ombres,</p> +<p>Et fait des jours sereins de mes jours les plus sombres.</p> +</div></div> + +<p>Rien n'est plus dans le caractère de la passion +que ces sortes de répétitions, ni plus agréable que +ces oppositions de mots, comme <em>sereins</em> et <em>sombres</em> +<span class="pagenum"><a id="Page_56"> 56</a></span> +qui se trouvent dans le même vers. C'est là ce qui +fait la beauté de ce vers de Virgile:</p> + +<p class="quote">Te, veniente die, te, decedente, canebat.</p> + +<p>Quelques taches légères s'aperçoivent pourtant +dans ce beau morceau. Les critiques ressemblent +à ceux qui examinent de grands tableaux d'histoire, +une loupe à la main. Les défauts qu'ils +aperçoivent au moyen de leur vue artificielle, disparaissent +lorsqu'on examine l'ensemble du tableau, +mais n'en sont pas moins des défauts. Au +reste, cette loupe est plus nécessaire pour Racine +que pour tout autre; et puisque nous avons tant +fait que de nous en servir, profitons-en pour découvrir +encore quelques petites imperfections.</p> + +<div class="poetry"><div class="stanza"> +<p>Croyez-moi, chère Esther, ce sceptre, cet empire,</p> +<p>Et ces profonds respects que la terreur inspire,</p> +<p>A leur pompeux éclat mêlent peu de douceur,</p> +<p>Et fatiguent souvent leur triste possesseur.</p> +</div></div> + +<p>Il y a ici une petite faute, parce que des trois +nominatifs qui régissent la même phrase, il y en a +un qui ne peut point la régir. Dégageons ces vers +de la tournure poétique, et nous aurons, <em>ce +sceptre, cet empire et ces profonds respects fatiguent +leur possesseur</em>. On conçoit bien le <em>possesseur +d'un sceptre, d'un empire</em>, mais non pas +le <em>possesseur de respects</em>. On est <em>l'objet de profonds</em> +<span class="pagenum"><a id="Page_57"> 57</a></span> +<em>respects</em>, on n'en n'est pas le <i>possesseur</i>. Plus loin +on trouve ces vers:</p> + +<div class="poetry"><div class="stanza"> +<p>Que dis-je! sur ce trône assis auprès de vous,</p> +<p>Des astres ennemis j'en crains moins le courroux.</p> +</div></div> + +<p>Le relatif <em>en</em> signifie ici <em>à cause de cela, de cette +circonstance</em>, et devrait se trouver ainsi à côté de +la phrase à laquelle il se rapporte, <em>assis auprès de +vous, j'en crains moins le courroux des astres ennemis</em>. +Mais étant placé immédiatement après <em>des +astres ennemis</em>, on est tenté de rapporter cet <em>en</em> à +ces <em>astres</em>: ce qui deviendrait alors une véritable +faute, au lieu que ce n'est ici qu'une petite négligence; +d'ailleurs, je crois ce <em>en</em> très-nécessaire, +parce qu'il revient sur l'idée principale qui occupe +Assuérus, et il eût été moins bien de dire:</p> + +<div class="poetry"><div class="stanza"> +<p>Que dis-je! sur ce trône assis auprès de vous,</p> +<p>Des astres ennemis je crains moins le courroux.</p> +</div></div> + +<p>Racan, dans ces belles stances à Tircis, fait la +faute que semblait faire Racine; il dit:</p> + +<div class="poetry"><div class="stanza"> +<p>Et voit enfin le lièvre après toutes ses ruses,</p> +<p>Du lieu de sa retraite en faire son tombeau.</p> +</div></div> + +<p>Le <em>en</em> est ici visiblement inutile. Puisque le +substantif est exprimé, le pronom ne tient la +place de rien, et par conséquent est de trop.</p> + +<p>Citons encore quelques-uns de ces vers qui +<span class="pagenum"><a id="Page_58"> 58</a></span> +n'ont point été faits par Racine, mais qui se sont +trouvés faits chez lui, et qui se sont élancés du +fond de son âme.</p> + +<div class="poetry"><div class="stanza"> +<p>Demain, quand le soleil ramènera le jour,</p> +<p>Contente de périr, s'il faut que je périsse,</p> +<p>J'irai pour mon pays m'offrir en sacrifice.</p> +</div></div> + +<p>Cette répétition du mot <em>périr</em> rend le second +vers doux et touchant. Les sentimens vifs et les +passions aiment en général à revenir sur les +mêmes mots, parce que l'âme est toujours obsédée +de la même pensée.</p> + +<p>Virgile, qui se présente si naturellement à l'esprit +lorsqu'on parle de Racine, dit dans une de +ses églogues:</p> + +<div class="poetry"><div class="stanza"> +<p>Occidet et serpens, et fallax herba veneni</p> +<p>Occidet.</p> +</div></div> + +<p>On voit ici l'espérance qui se complaît dans l'idée +de voir mourir les serpens et les herbes venimeuses, +et qui répète avec complaisance le mot +<em>mourir</em> (<span class="smcap">OCCIDET</span>).</p> + +<p>Voici quelques exemples encore du même +genre:</p> + +<div class="poetry"><div class="stanza"> +<p class="i6"> Ma prompte obéissance</p> +<p>Va d'un roi redoutable affronter la punissance.</p> +<p>C'est pour toi que je marche, accompagne mes pas</p> +<p>Devant ce fier lion qui ne te connaît pas.</p> +</div></div> + +<p><span class="pagenum"><a id="Page_59"> 59</a></span> +Cette image du lion est noble, sans être recherchée, +parce qu'elle est naturelle à une personne +de qui la terreur s'est emparée. On la trouve +aussi dans la Bible: mais ce qui ne s'y trouve pas, +c'est cet hémistiche, <em>qui ne te connaît pas</em>, dont +la simplicité est si touchante.</p> + +<p>Le dialogue de Racine offre souvent de ces réponses +d'une concision élégante, et si rare lorsqu'on +est restreint dans les bornes étroites d'un +seul vers. Assuérus demande à Asaph:</p> + +<div class="poetry"><div class="stanza"> +<p>Quel honneur pour sa foi, quel prix a-t-il reçu?</p> +</div> +<div class="stanza"> +<p class="i6">ASAPH.</p> +</div> +<div class="stanza"> +<p>On lui promit beaucoup; c'est tout ce que j'ai su.</p> +</div></div> + +<p>Et plus loin, Assuérus lui demande</p> + +<div class="poetry"><div class="stanza"> +<p>Vit-il encore?</p> +</div> +<div class="stanza"> +<p class="i6">ASAPH.</p> +</div> +<div class="stanza"> +<p class="i7"> Il voit l'astre qui vous éclaire.</p> +</div></div> + +<p>Ce genre de beauté est peut-être plus difficile à +atteindre que beaucoup d'autres qui semblent +l'être davantage.</p> + +<p>La répétition du même mot dans le vers, ajoute +souvent aussi à la majesté et à la force, comme +dans ces exemples:</p> + +<p class="quote">Descends, tel qu'autrefois la mer te vit descendre..</p> + +<p><span class="pagenum"><a id="Page_60"> 60</a></span> +Ailleurs:</p> + +<p class="quote">Et détestés partout, détestent tout le monde.</p> + +<p>Ailleurs encore,</p> + +<div class="poetry"><div class="stanza"> +<p>Et je dois d'autant moins oublier sa vertu,</p> +<p>Qu'elle-même s'oublie..........</p> +</div></div> + +<p>En général cependant, on doit être sobre de +cette figure; mais bien employée, elle est d'un +excellent effet. Dans le premier exemple surtout:</p> + +<p>Descends, tel qu'autrefois la mer te vit descendre.</p> + +<p>Elle donne une grande majesté au vers; car, +outre l'agrément de la répétition, il renferme encore +une espèce de comparaison qui en augmente +la beauté. Malherbe, qui avait une critique saine +et une oreille délicate en poésie, affectionnait ces +répétitions de mots. On en trouve des exemples +fréquens et quelquefois heureux dans ses poésies. +En voici un tiré de son <cite>Ode à Louis</cite> <span class="smcap">XIII</span>:</p> + +<div class="poetry"><div class="stanza"> +<p>Donne le dernier coup à la dernière tête</p> +<p class="i6"> De la rébellion.</p> +</div></div> + +<p>Et ailleurs:</p> + +<p class="quote">Est le premier essai de tes premières armes.</p> + +<p>Nous avons dit combien le style de Racine était +toujours pur. Jamais on ne voit, dans ses ouvrages, +<span class="pagenum"><a id="Page_61"> 61</a></span> +qu'il se soit laissé éblouir par le brillant +d'une figure; et s'il en emploie quelqu'une, c'est +qu'elle est dans la nature de la situation; et loin +d'être un défaut, elle ne peut alors être qu'une +beauté. L'antithèse, par exemple, dans ce vers +d'Assuérus, n'a rien assurément qui puisse choquer. +Il dit à Mardochée:</p> + +<div class="poetry"><div class="stanza"> +<p>Je te donne d'Aman les biens et la puissance:</p> +<p>Possède justement son injuste opulence.</p> +</div></div> + +<p>L'éclat de l'antithèse n'est point ici un faux +éclat, parce qu'elle sert à nous développer mieux +ce que veut dire Assuérus. Au lieu donc d'être un +jeu d'esprit, les deux mots qui sont mis en opposition, +deviennent comme la mesure l'un de l'autre, +et nous donnent par-là celle de la justesse et +de la latitude de l'idée. C'est aussi ce qui fait la +beauté de cette figure, dans ces vers de Rousseau:</p> + +<div class="poetry"><div class="stanza"> +<p class="i5"> Et les soins mortels de ma vie,</p> +<p>De l'immortalité seront récompensés.</p> +</div></div> + +<p>et ces autres vers si fameux:</p> + +<div class="poetry"><div class="stanza"> +<p>Le temps, cette image mobile</p> +<p>De l'immobile éternité.</p> +</div></div> + +<p>Dans tous ces exemples, l'antithèse ajoute à la +pensée, ou plutôt n'est que la pensée même. Remarquons +qu'<em>injuste opulence</em>, dans Racine, est +<span class="pagenum"><a id="Page_62"> 62</a></span> +encore un latinisme, mais je me garderai bien de +le critiquer.</p> + +<p>Me serait-il permis, après avoir épuisé tous +les termes de l'admiration, de présenter maintenant +quelques critiques. J'en ai dit assez, +sans doute, pour qu'on ne puisse pas suspecter +mon enthousiasme; et d'ailleurs, le chapitre des +fautes est si court dans notre poète, et le mot de +Voltaire, qui voulait écrire <em>beau, très-beau</em>, au bas +de toutes les pages de Racine, est si vrai, que, me +bornant à <cite>Esther</cite> seule, ma tâche sera légère. +Cependant si quelqu'un se plaignait encore, malgré +cela, de mes notes, je lui dirais de ne s'en +prendre qu'à Racine lui-même; car nous devenons, +en le lisant, comme ces sybarites délicats, +qui toujours voluptueusement couchés sur des +duvets de fleurs, finissaient par se sentir blessés +d'une feuille de rose pliée en deux.</p> + +<p>On a repris, avec bien de la rigueur, le grand +lyrique français, pour avoir dit: <em>Jusques à quand +honorerons-nous tes autels? réside le solide honneur +et la terrestre masse</em>. Ces observations étaient +justes; mais il me semble qu'on leur a donné une +importance que d'aussi petites fautes ne pouvaient +mériter. L'injustice consiste principalement à tirer +de pareilles inadvertances, qui pourtant sont +fort rares dans ce poète, des jugemens généraux +sur le mérite de ses productions. Il n'est pas d'ouvrages +en vers où l'on ne peut recueillir beaucoup +de ces négligences, qu'il est presqu'impossible +<span class="pagenum"><a id="Page_63"> 63</a></span> +d'éviter dans un poème aussi difficile que +<em>l'ode</em> ou la <em>tragédie</em>; et pour s'en convaincre, +l'on devrait se rappeler que l'harmonieux Racine, +dans sa seule pièce d'<cite>Esther</cite>, à laisser échapper</p> + +<p class="quote">Cieux! l'éclairerez-vous cet horrible carnage?</p> + +<p class="quote">Toute pleine du feu de tant de saints prophètes.</p> + +<p class="quote">Aux plus affreux excès son inconstance passe.</p> + +<p class="quote">Et faire à son aspect que tout genou fléchisse.<br /> +Sortez tous.</p> + +<div class="poetry"><div class="stanza"> +<p>D'un souffle l'Aquilon écarte les nuages,</p> +<p> Et chasse au loin la foudre et les orages.</p> +<p>Un roi sage, ennemi du langage menteur, etc.</p> +</div></div> + +<p class="quote">De ma fatale erreur répareront l'injure.</p> + +<p>Ces vers sont pour le moins aussi mauvais et +aussi durs que ceux que l'on a reprochés à Rousseau. +Mais les remarque-t-on au milieu des +beautés dans lesquelles ils sont comme noyés? +Tout cela donc est bien peu de chose et mérite +à peine qu'on s'y arrête. Venons à des observations +plus importantes: les vers suivans nous en +offrent quelques unes:</p> + +<div class="poetry"><div class="stanza"> +<p class="i4"> Tel qu'un ruisseau docile</p> +<p>Obéit à la main qui détourne son cours,</p> +<p>Et laissant de ses eaux partager le secours,</p> +<p class="i4"> Va rendre un champ fertile;</p> +<div><span class="pagenum"><a id="Page_64"> 64</a></span></div> +<p>Dieu de nos volontés, arbitre souverain,</p> +<p> Le cœur des rois est ainsi dans ta main.</p> +</div></div> + +<p>Les quatre premiers vers sont parfaits, mais +la similitude est mal énoncée, ou plutôt il n'y a +pas de similitude du tout; car on peut bien dire: +<em>De même que les ressorts de cette machine obéissent +à ma main, ainsi ces chevaux obéissent à la +main qui les guide</em>. Mais la phrase n'aurait aucun +sens s'il y avait: <em>ces chevaux obéissent à la +main qui les guide, comme ces ressorts sont dans +ma main</em>. Pour qu'il y ait similitude, il faut que +les deux objets comparés soient dans les mêmes +attitudes, par rapport aux choses auxquelles ils +sont liés.</p> + +<p>Or, Racine pèche visiblement ici contre cette +règle; car, dans le premier membre de sa composition, +<em>le cheval obéit à la main</em>; et dans le +second, <em>le cœur des rois est dans la main de Dieu</em>.</p> + +<div class="poetry"><div class="stanza"> +<p> Sur le point que la vie</p> +<p>Par mes propres sujets m'allait être ravie.</p> +</div></div> + +<p><em>Sur le point que</em>, n'est pas français. <em>Sur le point</em> +régit toujours la préposition <em>de</em> suivie d'un infinitif. +Aussi on ne dit pas <em>je suis sur le point que +je vais partir, sur le point que cette dignité allait +m'être conférée</em>: mais <em>sur le point de partir, d'obtenir +cette dignité</em>. Au reste, cette phrase ne peut +aucunement trouver place ici. Il aurait fallu, <em>au +moment où la vie</em>, etc.</p> + +<p><span class="pagenum"><a id="Page_65"> 65</a></span> +Elise dit à Esther:</p> + +<div class="poetry"><div class="stanza"> +<p>Au bruit de votre mort, justement éplorée,</p> +<p>Du reste des humains je vivais séparée.</p> +</div></div> + +<p>Il me semble que <em>justement éplorée</em> est froid et +languissant, et qu'Elise, dans l'ivresse de la joie, +racontant ce qui s'était passé, eût dû parler avec +plus de feu, et non pas motiver une douleur +que l'on conçoit aisément dans une femme qui +perdait son amie. Je crois remarquer une faute +à peu près semblable dans le vers suivant, où +Assuérus voyant Esther tomber entre les bras de +ses femmes, dit:</p> + +<div class="poetry"><div class="stanza"> +<p class="i2"> Dieu puissant! quelle étrange pâleur,</p> +<p>De son teint tout-à-coup efface la couleur!</p> +</div></div> + +<p>Ce mot <em>étrange</em> me paraît encore déplacé, +parce qu'il est peu naturel. Le premier mouvement +d'Assuérus doit être de dire tout de suite, +<em>Dieu puissant! quelle pâleur</em>, etc.</p> + +<div class="poetry"><div class="stanza"> +<p>Détourne, roi puissant, détourne tes oreilles</p> +<p class="i2"> De tout conseil barbare et mensonger.</p> +</div></div> + +<p><em>Oreilles</em> au pluriel n'est ordinairement pas du +style noble, surtout lorsqu'il vient seul et sans +être accompagné d'une figure. Dans ces vers du +rôle de Mardochée, par exemple:</p> + +<div class="poetry"><div class="stanza"> +<p>Et s'il faut que sa voix frappe en vain vos oreilles,</p> +<p>Nous n'en verrons pas moins éclater ses merveilles.</p> +</div></div> + +<p><span class="pagenum"><a id="Page_66"> 66</a></span> +Ce même mot n'a rien qui choque, parce qu'il +est préparé par l'image de la voix qui frappe. +Cependant, je crois qu'il est mieux encore, +quand il est employé au singulier, comme dans +Iphigénie en Aulide:</p> + +<div class="poetry"><div class="stanza"> +<p>Oui, c'est Agamemnon, c'est ton roi qui t'éveille,</p> +<p>Viens, reconnais la voix qui frappe ton oreille.</p> +</div></div> + +<p>Cette remarque devient plus pénible, lorsqu'on +parle de l'Être-suprême, et qu'on l'envisage +sous la figure humaine. Alors, si l'on veut nommer +quelque partie du corps, on ne doit presque +jamais parler qu'au singulier. Ainsi l'on dit, +<em>la main de Dieu m'a soutenu</em>, et non pas <em>les mains +de Dieu</em>: <em>le doigt de Dieu m'a guidé</em>, et non pas +<em>les doigts de Dieu</em>.</p> + +<p>Cette raison semble être fondée sur la conscience +que nous avons tous de la force de Dieu, +qui n'a pas besoin de moyens compliqués pour +exécuter ses desseins, parce que cela prouverait +effort, et que tout n'est qu'un jeu pour sa puissance +infinie.</p> + +<p class="quote">Quel profane en ces lieux s'ose avancer vers nous?</p> + +<p><em>S'ose avancer</em>, pour <em>ose s'avancer</em>, serait une +faute maintenant; mais du temps de Racine, +non-seulement cela n'en était pas une, mais cette +manière de s'exprimer était préférée à la moderne. +Il y a plus de grâce, ce me semble, en cette +<span class="pagenum"><a id="Page_67"> 67</a></span> +transposition, puisque l'usage l'autorise, dit +Vaugelas dans ses Remarques<a name="FNanchor_12" id="FNanchor_12" href="#Footnote_12" class="fnanchor"> [12]</a>: «C'est pourquoi +il préfère <em>je ne le veux pas faire</em>; à <em>je ne veux +pas le faire</em>. Tous les bons auteurs du siécle de +Louis <span class="smcap">XIV</span> écrivent presque toujours ainsi. +Pascal<a name="FNanchor_13" id="FNanchor_13" href="#Footnote_13" class="fnanchor"> [13]</a>, dans sa <span class="smcap">X</span><sup>e</sup> <cite>Lettre provinciale</cite>, dit: «Je +l'entendis bien, car il m'avait déjà appris de quoi +le confesseur <em>se doit contenter</em> pour juger de ce +regret.» Et Bossuet de même, dans son <cite>Discours +sur l'Histoire universelle</cite><a name="FNanchor_14" id="FNanchor_14" href="#Footnote_14" class="fnanchor"> [14]</a>: «Les sens nous gouvernent +trop, et notre imagination, qui <em>se veut +mêler</em> dans toutes nos pensées, ne nous permet +pas toujours de nous arrêter sur une lumière si +pure.» Thomas Corneille ne veut pas qu'on en +fasse, comme Vaugelas, une règle générale; +mais que, dans ce cas, ce soit l'oreille qui décide. +Cependant il observe fort bien qu'il est des +occasions où l'on ne peut mettre l'un pour l'autre, +et où la construction grammaticale exige absolument +que le pronom soit auprès de l'infinitif, +comme dans cette phrase: il <em>se vint justifier</em> et +répondre aux accusations qu'on lui avait faites. +«La raison est, dit Corneille, que ces premiers +mots, il <em>se vint répondre</em> qui est mal, parce que +le pronom <em>se</em> y est superflu, comme on y trouve +<span class="pagenum"><a id="Page_68"> 68</a></span> +il <em>se vint justifier</em> qui est bien, parce que le +pronom <em>se</em> y est gouverné par <em>justifier</em>. On connaît +par là que la transposition du pronom personnel +<em>se</em> est vicieuse, et qu'il faut dire: <em>il vint +se justifier</em> et répondre aux accusations; et auquel +cas <em>il vint</em> fait une construction correcte, et +s'accommode aussi bien avec <em>répondre</em> qu'avec <em>se +justifier</em>.» Il pourrait encore résulter un autre inconvénient +d'éloigner le pronom de l'infinitif: +c'est de changer entièrement le sens par cette +transposition. Dans cette phrase, par exemple, +<em>il vit s'ouvrir la porte</em>: que l'on sépare le pronom +<em>se</em> de l'infinitif, on aura <em>il se vit ouvrir</em> la porte, +ce qui veut dire toute autre chose. J'ai allongé +cet article, parce que M. l'abbé d'Olivet, dont +l'autorité est d'un grand poids, semble pencher +pour la plus ancienne de ces deux manières de +parler<a name="FNanchor_15" id="FNanchor_15" href="#Footnote_15" class="fnanchor"> [15]</a>, et qu'il m'a paru qu'en l'employant, on +risquait souvent de tomber dans les fautes dont +on vient de parler, principalement dans celle relevée +par Corneille.</p> + +<div class="poetry"><div class="stanza"> +<p>Et veulent qu'aujourd'hui un même coup mortel</p> +<p>Abolisse ton nom, ton peuple et ton autel.</p> +</div></div> + +<p>On dit dans un sens absolu, <em>nous sommes tous +deux abattus d'un même coup</em>: <em>nous nous attendons +tous à un même sort</em>; <em>c'est toujours le même</em> +<span class="pagenum"><a id="Page_69"> 69</a></span> +<em>homme</em>, et d'autres phrases semblables, où le +pronom relatif <em>même</em>, exprimant identité de deux +choses, ne permet point que le substantif soit +suivi d'un adjectif, parce qu'il n'ajoute rien à la +clarté de la phrase, qui, au moyen de la comparaison +qu'elle renferme, dit tout ce que cet adjectif +pourrait dire:</p> + +<p class="quote">Esther que craignez-vous? suis-je pas votre frère?</p> + +<p><em>Suis-je pas votre frère</em>, pour <em>ne suis-je pas</em>, est +une licence que Racine s'est permise plusieurs +fois. Il a dit, dans <cite>Alexandre</cite>, d'une manière +moins heureuse:</p> + +<p class="quote">Sais-je pas que Taxile est une âme incertaine?</p> + +<p>et dans les <cite>Plaideurs</cite>:</p> + +<p class="quote">Suis-je pas fils de maître?</p> + +<p>M. de Voltaire, dans ses Remarques sur le +<cite>Menteur</cite> de Corneille, dit, au sujet d'un vers où +la particule <em>ne</em> est omise devant le verbe:</p> + +<p>«Cette licence n'est pas même permise en +prose.» Je le crois bien, mais cela n'est pas une +raison pour qu'elle ne le soit pas en vers. La +poésie, ce me semble, a bien plus de licence que +la prose, ou plutôt la prose n'en devrait avoir +aucune. Ces licences rendraient variables les +principes de la langue, si l'on se les permettait. +<span class="pagenum"><a id="Page_70"> 70</a></span> +Au reste, ma preuve contre Voltaire est ce vers +même de Racine, dans lequel <em>suis-je pas votre +frère</em> n'est assurément pas désagréable, et n'a +été critiqué par personne.</p> + +<p class="quote">O bonté, qui m'assure autant qu'elle m'honore!</p> + +<p>Et ailleurs:</p> + +<p class="quote">En les perdant, j'ai cru vous assurer vous même.</p> + +<p>Dans le premier exemple, le mot <em>assurer</em> doit +signifier <em>rassurer</em>, <em>faire perdre la crainte que l'on +avait</em>; et dans ce sens, on l'emploie encore, quoique +rarement. Ainsi l'on dit: <em>j'avais peur, mais cela +m'a</em> <span class="smcap">ASSURÉ</span>; <em>l'habitude de voir le danger</em> <span class="smcap">ASSURE</span> +<em>le soldat</em><a name="FNanchor_16" id="FNanchor_16" href="#Footnote_16" class="fnanchor"> [16]</a>. Mais dans le second vers, ce même +mot ne saurait avoir aucun sens; car il doit signifier +visiblement, vous <em>mettre hors de tout +péril, de tout danger</em>, comme quand Assuérus +dit:</p> + +<div class="poetry"><div class="stanza"> +<p>Mais plus la récompense est grande et glorieuse,</p> +<p><b>. . . . . . . . . . .</b></p> +<p>Plus j'assure ma vie.</p> +</div></div> + +<p>Ce qui s'entend. Mais de ce qu'on peut dire, +<em>assurer la vie de quelqu'un</em>, ce n'est pas une raison +pour pouvoir dire aussi <em>assurer quelqu'un</em>, +<span class="pagenum"><a id="Page_71"> 71</a></span> +dans le même sens, parce que, dans cette dernière +phrase, il y aurait amphibologie. Il paraît +au reste que ce mot n'est plus employé dans le +sens de <em>mettre à l'abri du danger</em>. En style de +commerce, on en fait encore usage; mais alors +il signifie, ou <em>garantir le prix des marchandises</em> +dont un vaisseau est chargé, ou <em>payer la rançon +de l'équipage</em>, dans le cas où il serait pris par +l'ennemi. Ainsi l'on dit: <em>assurer un navire</em> à +tant pour cent; <em>assurer le capitaine et les matelots</em><a name="FNanchor_17" id="FNanchor_17" href="#Footnote_17" class="fnanchor"> [17]</a>.</p> + +<div class="poetry"><div class="stanza"> +<p>Quiconque ne sait pas dévorer un affront,</p> +<p>Ni de fausses couleurs se déguiser le front.</p> +</div></div> + +<p><em>Se déguiser</em>, pris figurément, comme il l'est ici; +c'est <em>se montrer autre que l'on n'est</em>; et alors il +se met absolument, parce qu'il forme un sens +complet. Ainsi l'on dit <em>se mettre un masque sur +le visage</em>, pour <em>se déguiser</em>; il <em>se déguise</em> en +mille manières. Mais lorsqu'on veut faire suivre +ce verbe d'un régime simple, il ne faut point le +faire précéder du pronom <em>se</em>; il eût donc fallu +dire dans ce vers, ni <em>de fausses couleurs déguiser +son front</em>. Voltaire, dans la Henriade, fait la +faute inverse, il dit:</p> + +<div class="poetry"><div class="stanza"> +<p><b>. . .</b> Le héros, à ce discours flatteur,</p> +<p>Sentit couvrir son front d'une noble rougeur.</p> +</div></div> + +<p><span class="pagenum"><a id="Page_72"> 72</a></span> +Ici, il eût fallu le réciproque <em>se couvrir</em>, parce +qu'il y a action d'un sujet sur lui-même, et non +pas une action extérieure, comme l'indique le +verbe actif <em>couvrir</em>.</p> + +<div class="poetry"><div class="stanza"> +<p class="i5"> Je frémis quand je voi</p> +<p>Les abîmes profonds qui s'ouvrent devant moi.</p> +</div></div> + +<p>Et ailleurs,</p> + +<div class="poetry"><div class="stanza"> +<p class="i4"> Je le voi, mes sœurs, je le voi;</p> +<p>A la table d'Esther, l'insolent près du roi</p> +<p class="i4"> A déjà pris sa place.</p> +</div></div> + +<p>Racine, à cause la rime, a retranché l'<i>s</i> dans +toutes ces premières personnes de l'indicatif. Il +a dit aussi, dans <cite>les Plaideurs</cite>:</p> + +<p class="quote">Oh, Messieurs, je vous tien.</p> + +<p>Ce sont de très-petites licences permises aux +poètes; celle là l'était d'autant plus, du temps +de Racine, qu'il n'y avait pas encore très-long-temps +qu'on mettait un <em>s</em> aux premières personnes<a name="FNanchor_18" id="FNanchor_18" href="#Footnote_18" class="fnanchor"> [18]</a>. +Cette <em>s</em> était aussi une licence, que +les poètes s'étaient permise d'abord en faveur de +l'oreille, mais qui est devenue aujourd'hui une +<span class="pagenum"><a id="Page_73"> 73</a></span> +règle que l'on enfreint rarement. Quelques modernes +ont profité de la permission de l'ajouter +ou de la retrancher. M. de Voltaire, dans sa Henriade, +ne la met pas dans le mot <em>Londre</em>, pour +la facilité de l'élision; et J.-B. Rousseau, dans +une de ses odes, dit:</p> + +<div class="poetry"><div class="stanza"> +<p>J'ai toujours refusé l'encens que je te doi.</p> +</div> +<div class="stanza"> +<p class="i9">(<span class="smcap">Ode VII</span>, liv. 1<sup>er</sup>.)</p> +</div> +<div class="stanza"> +<p>On traîne, on va donner en spectacle funeste,</p> +<p>De son corps tout sanglant le déplorable reste.</p> +</div></div> + +<p>Je n'avais lu, depuis long-temps, les Remarques +de M. l'abbé d'Olivet sur Racine, lorsque j'achevai +mon premier brouillon de ces notes; et peut-être +que si je me fusse rappelé plutôt l'ouvrage +de cet excellent littérateur, je n'aurais osé entreprendre +le mien. Cependant, l'ayant relu, et +voyant que je ne m'étais rencontré qu'une seule fois +avec mon devancier dans ce qu'il dit sur <cite>Esther</cite>, +je ne pensai pas devoir supprimer mon travail. +L'endroit où nous nous sommes rencontrés, est +précisément sur ce qui regarde ces deux vers. +J'aime mieux faire le sacrifice de ce que j'avais dit +là-dessus, pour ne pas priver le lecteur de l'excellente +remarque de l'abbé d'Olivet; la voici: «On +dit absolument <em>donner en spectacle</em>, comme <em>regarder +en pitié</em>, et beaucoup de phrases semblables, +où le substantif, joint au verbe par la préposition +<em>en</em>, ne peut être accompagné d'un adjectif. <em>Donner +<span class="pagenum"><a id="Page_74"> 74</a></span> +en spectacle funeste</em> est un barbarisme.» Cette +remarque est si juste, que M. l'abbé Desfontaines +même en est convenu<a name="FNanchor_19" id="FNanchor_19" href="#Footnote_19" class="fnanchor"> [19]</a>.</p> + +<div class="poetry"><div class="stanza"> +<p>Que tout leur camp nombreux soit devant ses soldats,</p> +<p class="i1"> Comme d'enfans une troupe inutile;</p> +<p>Et si par un chemin il entre en tes états,</p> +<p class="i1"> Qu'il en sorte par plus de mille.</p> +</div></div> + +<p>Les deux derniers vers sont lâches et prosaïques, +et le paraissent d'autant plus que toute la strophe +jusques-là est magnifique.</p> + +<p>On a pu remarquer, dans ces notes critiques +sur Racine, que nous n'avons jamais pu citer +plus de trois vers de suite qui fussent mauvais; et +certes, on serait bien embarrassé de trouver chez +lui de longues tirades mal écrites. En voici cependant +un exemple dans <cite>Esther</cite>; mais aussi est-ce +le seul. Zarès dit à Aman:</p> + +<div class="poetry"><div class="stanza"> +<p>Pourquoi juger si mal de son intention?</p> +<p>Il croit récompenser une bonne action?</p> +<p>Ne faut-il pas, seigneur, s'étonner au contraire,</p> +<p>Qu'il en ait si long-temps différé le salaire?</p> +<p>Du reste, il n'a rien fait que par votre conseil;</p> +<p>Vous-même avez dicté tout ce triste appareil.</p> +<p>Vous êtes après lui le premier de l'empire.</p> +</div></div> + +<p>Ces vers ne sont que de la prose rimée. Rien +<span class="pagenum"><a id="Page_75"> 75</a></span> +de moins poétique que toutes ces formes de raisonnement, +<em>ne faut-il pas</em>, <em>au contraire</em>, <em>du reste</em>; +ce style serait à peine soutenable dans la comédie. +Racine est habitué si fort à la perfection, qu'on est +tout étonné qu'il ait pu laisser subsister de semblables +vers.</p> + +<p>Avant de terminer ce petit écrit, je vais ajouter +quelques notes aux Observations de M. l'abbé +d'Olivet sur Racine. Les miennes ne sont pas faites +dans l'intention de venger ce poète; car, comme l'a +dit ingénieusement M. de La Harpe, il n'avait reçu +aucune offense. Je viens seulement proposer mes +doutes à ceux qui les croiront assez intéressans +pour mériter d'être éclaircis. Je n'offre même +toutes mes Remarques que comme de simples +doutes littéraires; et si le ton affirmatif m'est +échappé quelquefois, c'est que je me suis senti +vivement ému, lorsque j'ai cru apercevoir la vérité, +et qu'alors je n'ai pu toujours réprimer la +vivacité qui entraînait ma plume. Mais lorsqu'on +voudra me montrer quelqu'erreur dans mes jugemens, +je m'empresserai moi-même à les condamner, +parce que je n'ai eu pour motif que de m'éclairer, +et non pas la vanité de trancher sur le +mérite des grands hommes, dont je sens toute la +supériorité.</p> + +<p>M. l'abbé d'Olivet blâme ce vers:</p> + +<p class="quote">Condamnez-le à l'amende, ou, s'il le casse, au fouet.</p> + +<p>Il dit que c'est le seul exemple d'un <em>le</em> pronom +<span class="pagenum"><a id="Page_76"> 76</a></span> +relatif, mis après un verbe, et devant un mot qui +commence par une voyelle; et il finit par conclure +que Racine a senti que l'élision blessait l'oreille, +puisqu'à ce vers il en a substitué un autre dans la +suite. Dans ce vers de Racine, la remarque est +juste, le double son de <em>la la</em> étant désagréable: +mais on ne peut en faire une règle générale. Je +croirais, par exemple, que cette élision n'a rien +de très-dur dans ce beau vers de la Henriade.</p> + +<div class="poetry"><div class="stanza"> +<p>Tout souverain qu'il est instruis-le à se connaître:</p> +<p>Que ce nouvel honneur va croître son audace.</p> +</div></div> + +<p>M. l'abbé d'Olivet observe ici que <em>croître</em> est +pour <em>accroître</em>, et passe cela comme une licence +poétique. Cette remarque est très-juste; et l'autorité +de Vaugelas, dont elle est appuyée, la rend incontestable. +Il dit positivement que ce verbe est +neutre et non pas actif, et que jamais aucun de nos +auteurs en prose ne l'a fait que neutre. Vaugelas +parle de ses contemporains, comme de Coeffeteau +et d'autres; car il est certain qu'il a été actif long-temps +avant lui<a name="FNanchor_20" id="FNanchor_20" href="#Footnote_20" class="fnanchor"> [20]</a>, et que l'on s'en servait au lieu +<em>d'accroître</em>. Ainsi l'on disait, il voulut <em>croître</em> +son jardin<a name="FNanchor_21" id="FNanchor_21" href="#Footnote_21" class="fnanchor"> [21]</a>, son enclos. Bossuet même, dans +son <cite>Discours sur l'Histoire universelle</cite><a name="FNanchor_22" id="FNanchor_22" href="#Footnote_22" class="fnanchor"> [22]</a>, dit encore: +<span class="pagenum"><a id="Page_77"> 77</a></span> +«Saint Irénée vient un peu après, et l'on +voit <em>croître</em> le dénombrement qui se faisait des +églises.» La règle de Vaugelas est excellente, +aussi a-t-elle prévalu; mais je suis tenté de croire +qu'au temps de Racine, elle n'était pas encore +bien établie. On est rarement avoué par ses contemporains, +lorsqu'on présente de nouvelles +règles à suivre; l'empire de l'habitude agit trop +puissamment sur nous; et les meilleures idées, +pour être universellement adoptées, ont besoin +de la sanction du temps.</p> + +<div class="poetry"><div class="stanza"> +<p>Ma colère revient, et je me reconnais;</p> +<p>Immolons en parlant trois ingrats à-la-fois.</p> +</div></div> + +<p>Ces vers assurément n'ont pas de rime, comme +l'a fort bien remarqué M. l'abbé d'Olivet. Il est extraordinaire +que les poètes en aient encore conservé +plusieurs qui ne sont que pour la vue. +Rousseau lui-même, qui là-dessus est si strict, +fait rimer quelquefois des imparfaits avec des mots +qui se prononcent en <em>ois</em>, comme re<em>çois</em>, chi<em>nois</em>; +et Gresset nous offre ces deux vers, dont la rime +est suffisante d'après les règles.</p> + +<div class="poetry"><div class="stanza"> +<p>Dans ces gracieux jours, sous mes doigts plus légers,</p> +<p>Mon chalumeau docile enfantait de beaux airs.</p> +</div></div> + +<p>Cependant <em>légers</em> et <em>airs</em> sont des sons absolument +différens l'un de l'autre; car si l'on prononçait +<em>légers</em>, en faisant sentir l'avant-dernière consonne, +<span class="pagenum"><a id="Page_78"> 78</a></span> +on tomberait dans l'inconvénient de faire +croire que cet adjectif est au féminin, et la clarté +en souffrirait trop. Peut-être faudrait-il proscrire +aussi les rimes telles que <em>madame</em> et <em>âme</em>, <em>grâce</em> et +<em>préface</em><a name="FNanchor_23" id="FNanchor_23" href="#Footnote_23" class="fnanchor"> [23]</a>, où l'on fait rimer une longue avec une +brève; mais la prosodie française, malgré l'excellent +ouvrage de M. l'abbé d'Olivet, est encore +trop peu reconnue pour priver les poètes d'une +licence qui leur est si commode; ils ont déjà tant +d'entraves dans cette langue, qu'il faudrait, je crois, +chercher plutôt à les diminuer qu'à les augmenter +encore.</p> + +<p>Voilà tout ce que j'avais à ajouter à l'ouvrage +de M. d'Olivet. Ses Remarques sur Racine sont en +général bien faites, et d'un grammairien profond. +Je conseillerai à quiconque voudra étudier +la langue française, de les lire avec attention, ainsi +que les ouvrages de cet auteur, qui tous sont +écrits avec la plus grande pureté. Il a pu se laisser +emporter quelquefois à un esprit de systême; +mais comme c'est-là ce qu'un écrivain communique +le plus difficilement à ses lecteurs, attendu +que cet esprit est le résultat de la méditation et +de l'enthousiasme, l'effet en est un peu prompt, +et par conséquent peu dangereux. Les remarques +de détail, plus faciles à saisir, n'en instruisent +pas moins; et en rejetant les fausses conséquences +<span class="pagenum"><a id="Page_79"> 79</a></span> +d'un principe trop généralisé, on peut toujours +profiter de celles qui sont solides et vraies. Peut-être +dira-t-on qu'il est difficile de les démêler, lorsqu'elles +se trouvent ensemble. Je ne le crois pas: +la vérité a son caractère propre; et ce caractère, +c'est la clarté, la simplicité. Les rayons qui s'en +échappent frappent d'une lumière éclatante qui +dissipe aussitôt le brouillard et l'obscurité; le +faux au contraire est ingénieux, et s'il en sort +quelques étincelles, elles éblouissent; mais l'esprit, +en se consultant bien, s'aperçoit toujours que le +nuage n'est pas dissipé. Enfin, le faux peut quelquefois +persuader; mais le vrai seul peut convaincre.</p> + +<p>Résumons maintenant notre opinion sur <cite>Esther</cite>. +Cette tragédie, sous le double rapport d'un +ouvrage fait par ordre, et entrepris après un silence +de douze ans, est un de ces phénomènes dont +les archives de la littérature ne rapportent aucun +exemple. Le défaut capital du rôle d'Esther l'empêchera +toujours d'être accueillie sur la scène. +Mais d'ailleurs toutes les parties de la tragédie y +sont parfaitement observées. Rien n'est plus grand +que le sujet, puisqu'il s'agit du sort de toute une +nation. Les développemens de l'action y sont +d'autant plus admirables, que presque toutes les +scènes sont des chefs-d'œuvre<a name="FNanchor_24" id="FNanchor_24" href="#Footnote_24" class="fnanchor"> [24]</a>, et la péripétie +<span class="pagenum"><a id="Page_80"> 80</a></span> +est une des plus belles qu'il y ait au théâtre; car, +c'est au moment où Aman s'imagine être au faîte +des honneurs, qu'il tombe tout à coup, et qu'une +nation entière, dévouée à la mort, semble sortir +du tombeau pour renaître au bonheur. Et puis, +quelle diction! Racine, ayant senti lui-même le +défaut inhérent au sujet de son ouvrage, paraît +avoir cherché à le couvrir, en y répandant avec +profusion tous les trésors de sa brillante imagination +et de sa plume harmonieuse, et par-là seul +avoir dédommagé cette tragédie de ce que ses +aînées avaient d'avantage sur elle.</p> + +<p>On chérit généralement Esther avec une sorte +de prédilection; on en parle avec complaisance, +et beaucoup de gens assurent qu'on la lit plus +qu'aucune des autres tragédies de Racine. D'où +cela viendrait-il? Est-ce parce qu'elle est mieux +écrite, comme quelques littérateurs le prétendent<a name="FNanchor_25" id="FNanchor_25" href="#Footnote_25" class="fnanchor"> [25]</a>, +ou parce que, ne paraissant pas sur la +scène elle offre d'avantage l'attrait de la nouveauté? +En supposant mon hypothèse vraie, ce +dont je ne voudrais pas répondre, j'avoue que je +penche à croire ce dernier motif plutôt qu'aucun +autre. Ce sera toujours une question insoluble +que de savoir laquelle des tragédies de Racine +l'emporte sur l'autre pour l'élégance de la diction. +L'un nommera <cite>Phèdre</cite>, l'autre <cite>Athalie</cite>; un troisième +<span class="pagenum"><a id="Page_81"> 81</a></span> +<cite>Iphigénie en Aulide</cite>. Tout cela me prouve +bien clairement une chose, c'est qu'elles sont +toutes la perfection du style.</p> + +<p>Pour moi, j'avoue que j'ai une tendresse particulière +pour <cite>Esther</cite>. Elle produit sur moi le +double effet de l'ode et de la tragédie en même +temps. Outre les sentimens de pitié et de crainte +qu'elle me fait éprouver tour-à-tour, je me sens +encore en la lisant, dans une sorte d'enthousiasme +continuel. L'onction du style, les chœurs +sublimes de ces filles d'Israël, tout concourt à +mon illusion. Il me semble, lorsque je prends +cette tragédie, que j'entre dans un de ces temples +antiques élevés avec pompe dans Jérusalem, au +culte du très-haut. Dès l'entrée, je vois un vestibule +d'une structure superbe. J'entends, autour +de moi, une douce harmonie; la piété elle-même +m'adresse la parole; ses accens pénètrent mon +âme, enchantent mes esprits; un transport divin +s'empare de tous mes sens. J'avance, et bientôt +j'aperçois l'intérieur du temple: sa beauté a été +par-delà mon imagination; mes premiers regards +s'arrêtent sur un de ces anges terrestres +qui font l'ornement du genre humain; je la contemple +avec respect, et je l'aime avec tendresse. +Mais bientôt un spectacle douloureux vient m'attrister +profondément; je vois un combat entre le +méchant et le juste. La puissance est le partage +du premier; la faiblesse, la compagne de l'autre. +Dans ce danger pressant, à qui s'adressera le +<span class="pagenum"><a id="Page_82"> 82</a></span> +faible? il s'adresse à Dieu, et Dieu vient à son +secours: il ne veut point que son troupeau soit +dévoré par le loup avide; il vient au secours de +l'innocent, et l'innocent triomphe. O délices! +ô transport! le juste est récompensé. La tristesse +alors s'enfuit de dessus mon front, et la joie +vient prendre sa place; car le juste a triomphé. +Un concert de louanges retentit de toutes parts; +Dieu est célébré, sa puissance infinie exaltée, +et le temple redevient le séjour du bonheur et de +l'allégresse. C'est au milieu de ces harmonieux +accords auxquels se mêlent les voix angéliques, +que s'évanouit mon illusion; et mon cœur reconnaissant +remercie le mortel fortuné qui peut +procurer à ses semblables d'aussi douces jouissances.</p> + +<p class="end">FIN DES NOTES SUR ESTHER.</p> + +<p><span class="pagenum"><a id="Page_83"> 83</a></span></p> + +<div class="chapter"> +<h2>ÉPITRES.</h2> +<p><span class="pagenumh"><a id="Page_84"> 84</a></span> +<span class="pagenum"><a id="Page_85"> 85</a></span></p> +</div> + +<div class="chapter"> +<p class="subh">ÉPITRES.</p> + +<h3 class="poetry"><span class="i8">ÉPITRE</span><br /> +<span class="normal"><span class="i4">SUR LA VANITÉ DE LA GLOIRE.</span></span></h3> + +<p class="i9 quote">Tu n'vetulæ auriculis alienis collegis escas?</p> +</div> + +<div class="poetry"><div class="stanza"> +<p>C'en est donc fait, et ton âme sensible</p> +<p>A ses vrais goûts va se livrer enfin!</p> +<p>Tu suis, ami, la pente irrésistible</p> +<p>Qui des beaux arts t'applanit le chemin.</p> +<p>Tu sais trop bien qu'une plume immortelle</p> +<p>Nous a tracé les dégoûts, les hasards,</p> +<p>Qu'en cette lice ouverte à nos regards</p> +<p>Sème souvent la fortune cruelle.</p> +<p>Oui, des destins la jalouse fureur,</p> +<p>Osant mêler l'absynthe à l'ambroisie,</p> +<p>A poursuivi l'aimable poésie,</p> +<p>Et du nectar altéré la douceur.</p> +<p>Mais, cher ami, cette muse badine,</p> +<p>Vive autrefois, alors un peu chagrine,</p> +<p>Sur un fond noir détrempa ses couleurs;</p> +<p>Et cette abeille, en volant sur les fleurs,</p> +<p>Avait senti la pointe d'une épine:</p> +<p>Pour moi, je veux, aux yeux de mon ami,</p> +<p>En badinant, combattre sa chimère;</p> +<p>Faut-il des dieux emprunter le tonnerre</p> +<p>Pour écraser un si faible ennemi?</p> +<div><span class="pagenum"><a id="Page_86"> 86</a></span></div> +<p>Je t'obéis. Tu m'ordonnes de croire</p> +<p>Que ton esprit, et même ta raison,</p> +<p>N'écoute ici que l'instinct de la gloire,</p> +<p>Et ne se rend qu'à son noble aiguillon.</p> +<p>Des vanités de la nature humaine,</p> +<p>Dis-tu, la gloire est encor la moins vaine;</p> +<p>Et du trépas je veux sauver mon nom.</p> +<p>Quoi! ta raison, quoi! cet esprit si sage</p> +<p>Conserve encor ce préjugé falot!</p> +<p>Quoi! de la mort ton être est le partage!</p> +<p>Et tu prétends lui dérober un mot!</p> +<p>Ton nom! quel est cet étonnant langage!</p> +<p>Quoi! ce désir, vrai fléau de ton âge,</p> +<p>Va tourmenter tes jours infortunés,</p> +<p>Pour illustrer ce frivole assemblage</p> +<p>De signes vains par le sort combinés!</p> +<p>Écoute au moins ces argumens célèbres</p> +<p>Qui de l'école ont percé les ténèbres.</p> +<p>Ce qui n'est rien peut-il avoir un nom?</p> +<p>Que veux-tu dire? et quelle illusion!</p> +<p>Peux-tu forcer ton âme fugitive</p> +<p>A s'échapper de l'éternelle nuit?</p> +<p>Peux-tu renaître? et quand l'arbre est détruit,</p> +<p>Pourquoi vouloir qu'une feuille y survive?</p> +<p>Quoi! du néant une ombre veut jouir!</p> +<p>Mais supposons que ces vains caractères,</p> +<p>Que le hasard a voulu réunir</p> +<p>Pour distinguer, pour désigner tes pères,</p> +<p>Vainqueurs du temps, perceront l'avenir.</p> +<p>Par quelle voie et quel canal fidèle,</p> +<p>Pour te transmettre une atteinte immortelle,</p> +<p>Jusques à toi pourront-ils parvenir?</p> +<div><span class="pagenum"><a id="Page_87"> 87</a></span></div> +<p>Ce grand Romain, père de l'éloquence,</p> +<p>Père de Rome et consul orateur,</p> +<p>Dans son printemps adora cette erreur.</p> +<p>Mais à la fin, rempli d'indifférence,</p> +<p>Sur ce vain songe il composa, dit-on,</p> +<p>Un beau traité contre cette démence,</p> +<p>Cette fureur d'éterniser son nom,</p> +<p>Traité modeste, et signé Cicéron.</p> +<p>Dans un écrit, voyez-vous ce grand homme</p> +<p>Vanter, prôner, même assez bassement,</p> +<p>Un petit Grec, un sophiste de Rome;</p> +<p>Recommander, et très-expressément,</p> +<p>Au vain portier du temple de Mémoire</p> +<p>De lui donner bonne place en l'histoire?</p> +<p>Le Grec le fit; mais savez-vous comment</p> +<p>La vanité se vit bien confondue?</p> +<p>La lettre reste et l'histoire est perdue.</p> +<p>Mais admirez comment, fiers d'être fous,</p> +<p>Devant l'idole ils se prosternent tous!</p> +<p>Oui, disent-ils, ce sentiment sublime</p> +<p>Qui fait chérir et la gloire et l'estime,</p> +<p>Par la vertu fut imprimé dans nous.</p> +<p>D'une grande âme il est l'heureux partage;</p> +<p>Dans notre cœur il descend le premier,</p> +<p>Survit à tous, disparoît le dernier.</p> +<p>Il est, dit-on, <em>la chemise du sage</em>:</p> +<p>S'il est ainsi, qu'il aille donc tout nu.</p> +<p>Quoi! vous osez transformer en vertu</p> +<p>Cette folie, et tirer avantage</p> +<p>De ce délire à d'autres inconnu!</p> +<p>Et selon vous, tous ces mortels volages,</p> +<p>Pour être fous, ne sont point assez sages!</p> +<div><span class="pagenum"><a id="Page_88"> 88</a></span></div> +<p>Je quitte, ami, ce ton de Juvénal:</p> +<p>Permets qu'au moins ma muse plus légère</p> +<p>Ose à tes yeux, sur un prisme moral,</p> +<p>Analysant un préjugé fatal,</p> +<p>Décomposer ta brillante chimère.</p> +<p>Pardonnez-moi, rare et sublime Homère,</p> +<p>L'air cavalier et le frivole ton</p> +<p>Dont j'ose ici proférer votre nom.</p> +<p>Vous savez bien que mon cœur vous révère.</p> +<p>Ai-je oublié que Samos, Colophon,</p> +<p>Et Clazomène, et Smyrne, et l'Ionie,</p> +<p>Ont disputé jadis avec chaleur</p> +<p>La gloire unique et l'immortel honneur</p> +<p>D'avoir produit un si vaste génie?</p> +<p>Vrai créateur de l'art le plus divin,</p> +<p>J'avoûrais bien que, quand vous y passâtes,</p> +<p>Et qu'on vous vit, aveugle pélerin,</p> +<p>Brillant de gloire, un bourdon à la main,</p> +<p>Du violon vainement vous raclâtes.</p> +<p>Chaque pays, même l'heureux séjour</p> +<p>Qui, selon lui, vous a donné le jour,</p> +<p>Peut s'écrier, pour appuyer sa thèse:</p> +<p>Couvert d'honneur et chargé de mal-aise,</p> +<p>Ceint de lauriers, partant manquant de pain,</p> +<p>Homère ici pensa mourir de faim;</p> +<p>Or, réponds-moi, gueux et divin Homère</p> +<p>(Car maintenant je puis te tutoyer,</p> +<p>Puisqu'il est sûr qu'on a vu ta misère</p> +<p>Ramper, languir dans le double métier</p> +<p>De mendiant, et même de poète),</p> +<p>Quand un savant, payé pour te louer,</p> +<p>Te va prônant d'une bouche indiscrète,</p> +<div><span class="pagenum"><a id="Page_89"> 89</a></span></div> +<p>Et sans un cœur osant t'apprécier,</p> +<p>Par vanité, par coutume t'admire,</p> +<p>Et, t'ayant lu, te vante par oui-dire;</p> +<p>Son vain encens descend-il chez les morts</p> +<p>De ton esprit caresser les ressorts?</p> +<p>Et toi, brillant et fertile génie,</p> +<p>Toi, son rival et son imitateur,</p> +<p>Ainsi que lui, fuyant de ta patrie,</p> +<p>Non pour aller, besacier, voyageur,</p> +<p>Piéton modeste, et pélerin poète,</p> +<p>Faire aux passans une prière honnête;</p> +<p>Mais pour donner bals, concerts et cadeaux,</p> +<p>Pièce nouvelle et spectacles nouveaux,</p> +<p>Où le cœur sent lorsque l'esprit s'élève;</p> +<p>Pour transporter Athènes à Genève,</p> +<p>T'y consoler, dans le sein du repos,</p> +<p>Et de la haine et de l'encens des sots;</p> +<p>Je l'avoûrai, quand un mortel sincère,</p> +<p>De tes écrits ardent admirateur,</p> +<p>Vante Arouet, il a flatté Voltaire;</p> +<p>Mais quand la mort, au gré de maint auteur,</p> +<p>De maint jaloux, surtout de maint libraire,</p> +<p>T'aura frappé de sa faux meurtrière;</p> +<p>Sous cette tombe, eh bien! parle, réponds,</p> +<p>Mortel fameux: lequel de ces deux noms,</p> +<p>Ces noms vantés, Arouet ou Voltaire,</p> +<p>Dans ton sommeil, par un plus sûr pouvoir,</p> +<p>Ranimera les cendres réveillées?</p> +<p>Lequel des deux saura mieux émouvoir</p> +<p>De ton cerveau les fibres ébranlées?</p> +<p>Auquel, enfin, devons-nous envoyer</p> +<p>Ce fade encens d'un éloge unanime?</p> +<div><span class="pagenum"><a id="Page_90"> 90</a></span></div> +<p>Noble fumée et tribut légitime</p> +<p>Qu'à tes travaux l'univers doit payer?</p> +<p>Du sort jaloux un caprice ordinaire</p> +<p>A mon valet donna le nom d'Hector.</p> +<p>L'entendez-vous, désœuvré téméraire,</p> +<p>Estropier, en insultant Homère,</p> +<p>Les noms sacrés d'Ulysse et de Nestor;</p> +<p>Et de Dacier, dans ses nobles emphases,</p> +<p>Faire ronfler les éternelles phrases?</p> +<p>Quand de Priam le fils infortuné,</p> +<p>Le nom d'Hector, ce fléau de la Grèce,</p> +<p>S'en vient frapper son esprit étonné,</p> +<p>Avez-vous vu redoubler son ivresse,</p> +<p>Et sur son front, de joie enluminé,</p> +<p>Étinceler sa grotesque allégresse?</p> +<p>Je sonne; il vient d'un air de dignité:</p> +<p>Et le héros, en me versant à boire,</p> +<p>Plus sûr que moi de vivre dans l'histoire,</p> +<p>Savoure en paix son immortalité.</p> +<p>Lorsque la mort, sans toucher à sa gloire,</p> +<p>Rassemblera sous ses voiles épais</p> +<p>L'Hector de Troye avec l'Hector laquais,</p> +<p>Et qu'un des deux quittera ma livrée</p> +<p>Pour endosser celle du vieux Pluton;</p> +<p>Que sais-je, moi, si son âme enivrée</p> +<p>Par les vapeurs dont jadis ce grand nom</p> +<p>A chatouillé sa cervelle timbrée,</p> +<p>Dans son erreur n'ira point partager</p> +<p>Les vains honneurs dus au rival d'Achille;</p> +<p>Si le Troyen ardent à se venger,</p> +<p>Dont cet outrage échauffera la bile</p> +<p>D'un coup de poing vaillamment asséné</p> +<div><span class="pagenum"><a id="Page_91"> 91</a></span></div> +<p>Tout à l'instar d'Ulysse dans Homère,</p> +<p>Ne voudra point trancher en sa colère</p> +<p>Ce grand débat, noblement terminé?</p> +<p>Six Annibals ont illustré Carthage;</p> +<p>De tous jadis on vanta le courage;</p> +<p>Deux sont encor connus par leurs exploits,</p> +<p>Et de la gloire ont enroué la voix.</p> +<p>L'un, des Romains l'ennemi redoutable,</p> +<p>Pendant treize ans d'un sénat éperdu</p> +<p>Fut la terreur; et l'autre plus traitable,</p> +<p>Nous dit l'histoire, avait été pendu.</p> +<p>Vous, pensez-vous qu'Annibal morfondu</p> +<p>Dort à part soi, rempli d'indifférence,</p> +<p>Sur ses lauriers ou bien sur sa potence?</p> +<p>Apprenez donc que lorsqu'en vos récits</p> +<p>Vous célébrez le fier vainqueur de Rome</p> +<p>Trop vaguement, en termes peu précis,</p> +<p>Le cher pendu, qui croit être un grand homme,</p> +<p>Prend pour son compte un éloge indécis.</p> +<p>Quatre Platons ont honoré la Grèce;</p> +<p>Mais d'un surtout on célèbre le nom.</p> +<p>Lorsque ma voix, pour prix de sa sagesse,</p> +<p>A dit un mot de l'immortel Platon,</p> +<p>Apprenez-moi comment, par quelle adresse,</p> +<p>Par quelle voie et quels secrets rapports,</p> +<p>Ce triste mot, dans la foule des morts,</p> +<p>Du vrai Platon peut-il trouver l'adresse?</p> +<p>Platon! Platon! voyez comme à ma voix</p> +<p>Tous les Platons accourent à la fois!</p> +<p>Voyez, voyez, comme chacun s'empresse!</p> +<p>Chaque Platon, prenant le nom pour soi,</p> +<p>Vole, et s'écrie en écartant la presse:</p> +<div><span class="pagenum"><a id="Page_92"> 92</a></span></div> +<p>Çà, rangez-vous; place, messieurs, c'est moi.</p> +<p>Le vrai Platon reste seul immobile:</p> +<p>Mais j'aperçois venir d'un pas agile</p> +<p>Et le sophiste et le grammairien:</p> +<p>J'y suis, monsieur, que voulez-vous?—Moi! rien.</p> +<p>Chaque pays a produit son Hercule,</p> +<p>Réparateur des torts, vengeur des droits;</p> +<p>Mais un surtout, impérieux émule,</p> +<p>De ses rivaux a conquis les exploits.</p> +<p>Un seul, malgré la docte académie,</p> +<p>Malgré Saumaise et malgré son génie,</p> +<p>Malgré Bardus, et Lipse, et Scaliger,</p> +<p>Fait aux savans les honneurs de l'enfer.</p> +<p>Or, qui ne croit qu'un jour, dans leur colère,</p> +<p>Pour se venger d'un odieux confrère,</p> +<p>L'Égyptien, l'Africain, le Gaulois,</p> +<p>Dans l'intérêt dont le nœud les rassemble,</p> +<p>Contre le Grec ne se liguent ensemble,</p> +<p>Et sur son dos ne tombent à la fois?</p> +<p>Peut-être aussi qu'un jour dans l'Élysée,</p> +<p>Signant la paix, devenus bons amis,</p> +<p>Tranquillement, près de Mégère assis,</p> +<p>Tous en commun démêlant la fusée,</p> +<p>Édifieront les mânes attendris.</p> +<p>Sans nul malheur la dispute appaisée</p> +<p>Sur ces grands points pourra nous réunir;</p> +<p>Et nous saurons à quoi nous en tenir.</p> +<p>Alors chez nous la vérité reçue</p> +<p>Saura fixer, distinguer pour jamais</p> +<p>Et leur pays, et leur siècle, et leurs faits,</p> +<p>Et du fuseau séparer la massue.</p> +<p>Ce n'est pas tout: par un funeste sort</p> +<div><span class="pagenum"><a id="Page_93"> 93</a></span></div> +<p>Une syllabe, une lettre éclipsée,</p> +<p>Par le hasard, par le temps effacée,</p> +<p>Suffit souvent pour nous rendre à la mort.</p> +<p>Ce Grec fougueux, l'immortel Alexandre,</p> +<p>Lequel un soir, au gré d'une catin,</p> +<p>Ivre d'amour et de gloire et de vin,</p> +<p>Mit par plaisir Persépolis en cendre:</p> +<p>Héros jaloux, de qui la vanité</p> +<p>Avait pleuré sur les lauriers d'un père</p> +<p>Dont il craignait que la postérité</p> +<p>Ne laissât plus à sa témérité</p> +<p>De grands exploits, de sottises à faire;</p> +<p>A ce vengeur de son peuple outragé,</p> +<p>A ce guerrier chacun doit son suffrage.</p> +<p>Sur notre encens, sur l'éternel hommage</p> +<p>De l'univers conquis et ravagé,</p> +<p>Il a des droits, puisqu'il l'a saccagé:</p> +<p>Quels sont souvent les transports de sa rage,</p> +<p>Quand les honneurs qu'on lui doit accorder</p> +<p>Sont, au Mogol, prodigués à Scander?</p> +<p>Faut-il convaincre un esprit indocile</p> +<p>Qu'un caractère, une lettre futile,</p> +<p>Pour tout gâter, hélas! suffit trop bien!</p> +<p>Montagne est tout, et Montaigne n'est rien;</p> +<p>Si quelque jour une âme charitable</p> +<p>Dans les enfers ne daigne l'informer</p> +<p>Que des Français la langue variable</p> +<p>Détruit son nom, voulant le réformer.</p> +<p>L'auteur charmant, et qui, l'auteur! non, l'homme,</p> +<p>Par notre encens n'est jamais chatouillé,</p> +<p>Et dans l'oubli dormant d'un profond somme,</p> +<p>Par un vain bruit n'est jamais éveillé.</p> +<div><span class="pagenum"><a id="Page_94"> 94</a></span></div> +<p>Ah! j'ai bien peur que trompé par la rime,</p> +<p>Malgré mes soins, l'historien Dion</p> +<p>N'ose usurper cette offrande d'estime</p> +<p>Que mon cœur paie au délicat Bion;</p> +<p>Et de leurs noms maudissant l'imposture,</p> +<p>Maints froids auteurs, maints héros oubliés</p> +<p>Offrent souvent aux mânes égayés,</p> +<p>D'un quiproquo la comique aventure.</p> +<p>Du même nom cent rois ont hérité:</p> +<p>Tous ont vécu pour la postérité;</p> +<p>Tous ont voulu consacrer leur mémoire.</p> +<p>Mais vous, mortels! votre légèreté,</p> +<p>Par un oubli trop funeste à leur gloire,</p> +<p>En les nommant ne les désigne point:</p> +<p>C'est donc en vain qu'ils vivent dans l'histoire.</p> +<p>Ignorez-vous qu'il faut de point en point,</p> +<p>Pour les atteindre au ténébreux empire,</p> +<p>Pour que l'éloge ait sur eux son effet,</p> +<p>Fixer les temps, les lieux, marquer, détruire</p> +<p>Leurs nom, surnom, numéro, sobriquet?</p> +<p>Sans tous ces soins, le vengeur de la Prusse,</p> +<p>Le fier vainqueur de l'Allemand, du Russe,</p> +<p>Héros du siècle et célèbre à la fois</p> +<p>Par les combats, par la flûte et les lois;</p> +<p>Lui qu'Arouet annonçait à la terre,</p> +<p>Et que depuis a chansonné Voltaire;</p> +<p>Ce Frédéric, Dieu! quel affront cruel!</p> +<p>Peut voir un jour sa grande âme avilie</p> +<p>Humer l'odeur d'un encens éternel,</p> +<p>Faut-il le dire? avec un vil mortel,</p> +<p>Un Frédéric, baron de Silésie,</p> +<p>Lequel voudra, comme dans son château,</p> +<div><span class="pagenum"><a id="Page_95"> 95</a></span></div> +<p>Donnant aux morts un spectacle nouveau,</p> +<p>Porter partout, sur la rive infernale,</p> +<p>Et ses quartiers, et sa voix chapitrale...</p> +<p>Il est bien vrai que, pour prendre un détour,</p> +<p>Le mot flatteur, quittant les grandes routes,</p> +<p>Descend moins vite au ténébreux séjour;</p> +<p>Que le héros, attentif aux écoutes,</p> +<p>Dans son cerveau moins prompt à s'ébranler</p> +<p>Ne peut sentir qu'une atteinte légère.</p> +<p>Que feriez-vous? Il faut s'en consoler;</p> +<p>Et du destin quel est l'arrêt sévère!</p> +<p>Les plaisirs purs pour nous ne sont point faits;</p> +<p>Même en enfer, ils sont tous imparfaits.</p> +<p>Or maintenant, qu'un censeur téméraire,</p> +<p>Un bel esprit, volage papillon,</p> +<p>Vienne fronder ce travail salutaire</p> +<p>Qui, pour changer, pour rétablir un nom,</p> +<p>Dans cette nuit apportant la lumière,</p> +<p>Va compilant de vieux compilateurs,</p> +<p>Des manuscrits et d'antiques auteurs.</p> +<p>Sans un talent, sans de si dignes veilles,</p> +<p>Tous les héros, leurs noms et leurs merveilles,</p> +<p>Les vains exploits de cent mortels fameux,</p> +<p>Vivant pour nous, seraient perdus pour eux.</p> +<p>Quel nom donner à la folle imprudence</p> +<p>De ces humains qui, dans leur déraison,</p> +<p>Après avoir avec inconséquence</p> +<p>Tout immolé pour anoblir leur nom,</p> +<p>Et qui, vieillis dans leur culte frivole,</p> +<p>N'ont rien omis pour orner leur idole,</p> +<p>L'osent détruire, et dont l'aveugle erreur</p> +<p>Y substitue un fantôme imposteur,</p> +<p>De qui jamais cette gloire n'approche?</p> +<div><span class="pagenum"><a id="Page_96"> 96</a></span></div> +<p>Quoi! Du Terrail, parrain du roi François,</p> +<p>Ami des preux, chevalier sans reproche,</p> +<p>Au bon Bayard cède tous ses exploits!</p> +<p>Et ne crois pas qu'avec plus d'indulgence</p> +<p>Je traite encor cette autre vanité</p> +<p>Qui, des climats rapprochant la distance,</p> +<p>Entraîne au loin notre esprit emporté.</p> +<p>Enseigne-moi quelle est la différence.</p> +<p>Qu'importe enfin à ta félicité</p> +<p>Que dans mille ans tes vers se fassent lire,</p> +<p>Ou que Stockholm aujourd'hui les admire?</p> +<p>Du Nord jaloux le souffle impétueux</p> +<p>Dissipera cet encens si frivole;</p> +<p>Et sa fureur ira, loin de tes yeux,</p> +<p>Le déposer dans les antres d'Eole.</p> +<p>De près au moins, l'éloge plus flatteur,</p> +<p>Voisin de toi, descendrait dans ton cœur;</p> +<p>Et le zéphyr, sur son aile légère,</p> +<p>Jusqu'à tes sens daignerait apporter</p> +<p>Une vapeur, hélas! bien passagère,</p> +<p>Que tes esprits pourraient au moins goûter.</p> +<p>Ah! que le sort, pour moi plein d'indulgence,</p> +<p>Sur le présent borne son influence,</p> +<p>Et de mes jours marque chaque moment</p> +<p>Par un plaisir, ou par un sentiment:</p> +<p>De l'avenir, ami, je le dispense.</p> +<p>Je veux sentir, je veux jouir enfin:</p> +<p>Et mon esprit, dans son indifférence,</p> +<p>D'aucun absent n'est le contemporain.</p> +<p>Pauvres humains! quelle est votre inconstance!</p> +<p>Qu'est-ce que l'homme à soi-même livré?</p> +<p>Oui, cher ami, moi de qui l'imprudence</p> +<p>Vient de traiter de fièvre, de démence,</p> +<div><span class="pagenum"><a id="Page_97"> 97</a></span></div> +<p>Ce beau désir par les temps consacré,</p> +<p>De réunir la double jouissance</p> +<p>D'un nom pourtant à jamais révéré;</p> +<p>Que sais-je, hélas! si mon inconséquence,</p> +<p>Par une sotte et double vanité,</p> +<p>Ne prétend point franchir l'espace immense</p> +<p>De l'univers et de l'éternité;</p> +<p>Et si des temps perçant la nuit obscure,</p> +<p>Je ne veux point aller, dans un Mercure,</p> +<p>Au bout du monde, à l'immortalité?</p> +</div></div> + +<h3 class="poetry"><span class="i5">ÉPITRE D'UN PÈRE A SON FILS</span>,<br /> +<span class="i2 normal"><span class="i3">SUR LA NAISSANCE D'UN PETIT-FILS.</span></span></h3> +<div class="poetry"><div class="stanza"> +<p>Il est donc né, ce fils, objet de tant de vœux!</p> +<p>Il respire! avec lui nous renaissons tous deux.</p> +<p>Mon cœur s'est réveillé: cette ardeur qui m'enflamme,</p> +<p>Au jour de ta naissance a pénétré ton âme.</p> +<p>Je te pris dans mes bras: un serment solennel</p> +<p>Promit de t'élever dans le sein paternel.</p> +<p>Le temps, qui m'a conduit au bout de ma carrière,</p> +<p>De mes yeux par degrés épura la lumière:</p> +<p>Vainement et trop tard allumant son flambeau,</p> +<p>La raison nous éclaire aux portes du tombeau.</p> +<p>Ah! si l'expérience, école du vrai sage,</p> +<p>Pouvait de nos enfans devenir l'héritage!</p> +<p>Si nos malheurs au moins n'étaient perdus pour eux!</p> +<p>Un père, en expirant, se croirait trop heureux:</p> +<span class="pagenum"><a id="Page_98"> 98</a></span> +<p>Mais il meurt tout entier; et la triste vieillesse</p> +<p>Dans la tombe avec elle emporte sa sagesse.</p> +<p>De mon vaisseau du moins que les tristes débris,</p> +<p>Épars sous les écueils, en écartent mon fils.</p> +<p>Je le vois, en mourant, s'éloigner du rivage:</p> +<p>Ah! s'il arrive au port, je bénis mon naufrage.</p> +<p>Parmi tous ces mortels sur ce globe semés,</p> +<p>Les uns portent un cœur, des sens inanimés;</p> +<p>Le feu des passions n'échauffe point leur âme:</p> +<p>D'autres sont embrâsés d'une céleste flamme:</p> +<p>Mais trop souvent, hélas! sa féconde chaleur</p> +<p>Enfante les talens et non pas le bonheur;</p> +<p>Et de l'infortuné dont elle est le partage,</p> +<p>Elle fait un grand homme et rarement un sage.</p> +<p>Le bonheur! ô mortel!... Ose te détacher</p> +<p>D'un espoir que bientôt il faudrait t'arracher:</p> +<p>Si le songe est flatteur, le réveil est funeste;</p> +<p>Fais le bonheur d'autrui, c'est le seul qui te reste.</p> +<p>Si ton fils n'a reçu que des sens émoussés,</p> +<p>Qu'il se traîne à pas lents dans les chemins tracés:</p> +<p>Sans lui frayer toi-même une route nouvelle,</p> +<p>De tes seules vertus offre-lui le modèle:</p> +<p>Mais si des passions le germe est dans son sein,</p> +<p>Veille, père éclairé, sur ce dépôt divin:</p> +<p>Loin de lui ces prisons où le hasard rassemble</p> +<p>Des esprits inégaux qu'on fait ramper ensemble;</p> +<p>Où le vil préjugé vend d'obscures erreurs,</p> +<p>Que la jeunesse achète aux dépens de ses mœurs:</p> +<p>Si ton fils ne te doit son âme toute entière,</p> +<p>Tu lui donnas le jour, mais tu n'es pas son père.</p> +<p>Le chef-d'œuvre immortel de la divinité</p> +<p>Sur la terre au hasard paraît être jeté.</p> +<div><span class="pagenum"><a id="Page_99"> 99</a></span></div> +<p>L'homme naît; l'imposture assiége son enfance:</p> +<p>On fatigue, on séduit sa crédule ignorance:</p> +<p>On dégrade son être. Ah, cruels! arrêtez:</p> +<p>C'est une âme immortelle à qui vous insultez.</p> +<p>De l'éducation l'influence suprême,</p> +<p>Subjugant dans nos cœurs la nature elle-même,</p> +<p>Peut créer à son choix, des vices, des vertus:</p> +<p>C'est du fils de César que Caton fit Brutus.</p> +<p>Règne sur le hasard, affaiblis son empire:</p> +<p>L'homme peut le borner, ou même le détruire.</p> +<p>Que son fier ascendant soit dompté par tes soins:</p> +<p>Transforme pour ton fils les vertus en besoins.</p> +<p>O toi! fille des Cieux que l'univers adore,</p> +<p>Toi qu'il faut que l'on craigne, ou qu'il faut qu'on implore,</p> +<p>Sainte religion, dont le regard descend,</p> +<p>Du créateur à l'homme, et de l'homme au néant,</p> +<p>Montre-nous cette chaîne adorable et cachée</p> +<p>Par la main de Dieu même à son trône attachée,</p> +<p>Qui, pour notre bonheur, unit la terre au ciel</p> +<p>Et balance le monde aux pieds de l'Éternel.</p> +<p>Mais déjà de ton fils la raison vient d'éclore:</p> +<p>Sache épier, saisir l'instant de son aurore,</p> +<p>Où l'homme ouvrant les yeux, frappé d'un jour nouveau,</p> +<p>S'éveille, et regardant autour de son berceau,</p> +<p>Étonné de penser, et fier de se connaître,</p> +<p>Ose s'interroger, s'aperçoit de son être;</p> +<p>Dévore les objets autour de lui semés,</p> +<p>Jadis morts à ses yeux, maintenant animés;</p> +<p>Demande à ces objets leurs rapports à lui-même,</p> +<p>Et du monde moral veut saisir le système;</p> +<p>A de sages leçons consacre ses momens;</p> +<p>De ses vertus alors pose les fondemens;</p> +<div><span class="pagenum"><a id="Page_100"> 100</a></span></div> +<p>Des vrais biens, des vrais maux, trace-lui les limites;</p> +<p>Renferme ses regards dans les bornes prescrites;</p> +<p>Qu'il sache tour à tour se concentrer dans lui,</p> +<p>Etendre ses rapports à vivre dans autrui;</p> +<p>Ne fais briller dans lui que des clartés utiles;</p> +<p>Il est pour les humains des vérités stériles;</p> +<p>Le ciel est parsemé de globes lumineux;</p> +<p>Mais un seul nous éclaire et suffit à nos yeux.</p> +<p>Prolonge pour ton fils cet heureux temps d'ivresse,</p> +<p>Cet aimable délire où la simple jeunesse,</p> +<p>Ignorant l'artifice et les retours cruels,</p> +<p>N'a point perdu le droit d'estimer les mortels,</p> +<p>Et goûte ce bonheur si pur, si respectable,</p> +<p>De croire à la vertu pour aimer son semblable.</p> +<p>Jeune homme, j'aime à voir ta naïve candeur</p> +<p>Chercher imprudemment nos vertus dans ton cœur,</p> +<p>Chérir une ombre vaine, adorer ton ouvrage,</p> +<p>De tes purs sentimens reproduire l'image,</p> +<p>Et se plaire à créer, dans ta simplicité,</p> +<p>Un nouvel univers par toi seul habité.</p> +<p>Oui, que mon fils embrasse un fantôme qu'il aime:</p> +<p>Nous croyant des vertus, il en aura lui-même.</p> +<p>Mais voici ce moment utile ou dangereux,</p> +<p>Qui, souvent annoncé par un naufrage affreux,</p> +<p>Des sens avec le cœur préparant l'alliance,</p> +<p>Donne à l'homme étonné toute son existence,</p> +<p>Établit ses devoirs sur ses rapports divers,</p> +<p>Le fait vivre à lui-même et naître à l'univers.</p> +<p>Ce sont les passions, dont la fatale ivresse</p> +<p>L'élève quelquefois, et trop souvent l'abaisse;</p> +<p>Mais quel que soit sur nous leur ascendant vainqueur,</p> +<p>Leur force ou leur faiblesse est toute en notre cœur.</p> +<div><span class="pagenum"><a id="Page_101"> 101</a></span></div> +<p>Indociles coursiers, ils éprouvent leur guide;</p> +<p>Le faible est entraîné par leur élan rapide;</p> +<p>Le fort sait les dompter, les asservir au frein;</p> +<p>Pour jamais de leur maître ils connaissent la main.</p> +<p>Les coursiers du soleil, dans leur vaste carrière,</p> +<p>Répandaient sans danger les feux et la lumière;</p> +<p>Phaéton les conduit: bondissans, furieux,</p> +<p>Ils consument la terre, ils embrâsent les cieux.</p> +<p>Si ton fils des vertus a reçu la semence,</p> +<p>Des passions, pour lui, ne crains point l'influence;</p> +<p>De nos égaremens on les accuse en vain;</p> +<p>Le germe corrupteur dormait dans notre sein:</p> +<p>De sable, de limon cet impur assemblage,</p> +<p>Rebut de l'océan, soulevé par l'orage,</p> +<p>Avant que la tempête eût ébranlé les airs,</p> +<p>Il existait déjà dans le gouffre des mers.</p> +<p>Passions, c'est nous seuls et non vous qu'il faut craindre.</p> +<p>Épurons notre cœur sans vouloir les éteindre.</p> +<p>Parmi tous ces désirs dans notre âme allumés,</p> +<p>Le tyran le plus fier de nos sens enflammés,</p> +<p>C'est ce fougueux instinct fait pour nous reproduire,</p> +<p>Bienfaiteur des mortels, et prêt à les détruire.</p> +<p>Qu'un seul objet, mon fils, t'enchaînant sous sa loi,</p> +<p>Te dérobe à son sexe anéanti pour toi.</p> +<p>Heureux, sans doute heureux, si la beauté qui t'aime,</p> +<p>Remplissant tout ton cœur, te rend cher à toi-même,</p> +<p>Et mêle au tendre amour qu'elle a su t'inspirer,</p> +<p>Ce charme des vertus qui les fait adorer!</p> +<p>Nœuds avoués du ciel, respectable hyménée,</p> +<p>De mon fils à tes lois soumets la destinée!</p> +<p>Que par toi, de son être étendant le lien,</p> +<p>Mon fils, pour être heureux, soit homme et citoyen!</p> +<div><span class="pagenum"><a id="Page_102"> 102</a></span></div> +<p>Loin d'ici ces mortels, dont la folle prudence</p> +<p>Refuse à leur pays le prix de leur naissance,</p> +<p>Et qui prêts à brûler des plus coupables feux,</p> +<p>Morts pour le genre humain, pensent vivre pour eux!</p> +<p>Amitié, nœud sacré, récompense des sages,</p> +<p>Plaisir de tous les temps, vertu de tous les âges!</p> +<p>Oui, mon fils chérira tes devoirs, tes douceurs.</p> +<p>L'astre qui nous éclaire eut des blasphémateurs:</p> +<p>Des monstres ont maudit sa féconde influence;</p> +<p>D'autres ont de Dieu même abhorré l'existence,</p> +<p>Ont haï l'Eternel: amitié! qui jamais</p> +<p>A blasphémé ton nom, a maudit tes bienfaits?</p> +<p>Le ciel daigne accorder au mortel magnanime</p> +<p>Une autre passion plus rare et plus sublime,</p> +<p>Aliment des vertus, âme des grands desseins:</p> +<p>C'est ce noble désir d'être utile aux humains,</p> +<p>D'avoir des droits sur eux, de vivre en leur mémoire;</p> +<p>Le plus beau des besoins, le besoin de la gloire;</p> +<p>Impérieux instinct que des dieux bienfaiteurs,</p> +<p>Par pitié pour la terre ont mis dans les grands cœurs.</p> +<p>Mais qui cherche la gloire a besoin qu'on l'éclaire.</p> +<p>Il en est une, hélas! criminelle ou vulgaire,</p> +<p>Que le faible poursuit, qu'encense le pervers,</p> +<p>Qui, sous différens noms, fléau de l'univers,</p> +<p>Arme le conquérant, lui commande les crimes,</p> +<p>Dicte au sage insensé de coupables maximes,</p> +<p>Aiguise le poignard, prépare le poison,</p> +<p>Pour sauver de l'oubli le fantôme d'un nom;</p> +<p>Prestige d'un instant, vaine et cruelle idole,</p> +<p>Non, ce n'est point à toi que le sage s'immole;</p> +<p>Ses jours, dans les travaux, ne sont point consumés,</p> +<p>Pour laisser quelques pas sur le sable imprimés:</p> +<p>Mais servir, éclairer le genre humain qu'il aime,</p> +<div><span class="pagenum"><a id="Page_103"> 103</a></span></div> +<p>En recherchant surtout l'estime de soi-même;</p> +<p>La mettre au plus haut prix; l'obtenir de son cœur;</p> +<p>Voilà quelle est sa gloire et quelle est sa grandeur.</p> +<p>Si de ce beau désir ton âme est dévorée,</p> +<p>Nourris dans toi, mon fils, cette flamme sacrée,</p> +<p>Tandis que tes esprits, dans leur mâle vigueur,</p> +<p>Du feu des passions reçoivent leur chaleur.</p> +<p>Ah! lorsque les glaçons de la froide vieillesse</p> +<p>Viennent de notre sang arrêter la vîtesse,</p> +<p>Lorsque nous recelons dans un débile corps</p> +<p>Un esprit impuissant, une âme sans ressorts,</p> +<p>Plus de droits sur la gloire et sur la renommée:</p> +<p>La lice de l'honneur est pour jamais fermée:</p> +<p>Et sur nos sens flétris, ainsi que sur nos cœurs,</p> +<p>L'oisive indifférence épanche ses langueurs.</p> +<p>Mon fils, sur les humains que ton âme attendrie</p> +<p>Habite l'univers, mais aime sa patrie.</p> +<p>Le sage est citoyen: il respecte à la fois</p> +<p>Et le trésor des mœurs, et le dépôt des lois:</p> +<p>Les lois! raison sublime et morale pratique,</p> +<p>D'intérêts opposés balance politique,</p> +<p>Accord né des besoins, qui, par eux cimenté,</p> +<p>Des volontés de tous fit une volonté.</p> +<p>Chéris toujours, mon fils, cet utile esclavage,</p> +<p>Qui de la liberté doit épurer l'usage.</p> +<p>Entends mes derniers mots, toi, dont les soins prudens</p> +<p>Doivent de notre fils guider les premiers ans.</p> +<p>J'ai vu son doux sourire à sa naissante aurore;</p> +<p>Son premier sentiment à tes yeux doit éclore;</p> +<p>Dans ton sein paternel il ira s'épancher;</p> +<p>Et moi, d'entre tes bras la mort va m'arracher.</p> +<p>Puisse un jour cet écrit, gage de ma tendresse,</p> +<p>Cher enfant, à ton cœur faire aimer ma vieillesse!</p> +<div><span class="pagenum"><a id="Page_104"> 104</a></span></div> +<p>Puisses-tu t'écrier, saisi d'un doux transport:</p> +<p>Il fit des vœux pour moi dans les bras de la mort!</p> +<p>Oui, c'est toi qui, m'offrant une heureuse espérance,</p> +<p>Plus loin dans l'avenir porte mon existence:</p> +<p>Je t'apprends le secret de vivre et de jouir;</p> +<p>Ma mort t'enseignera le grand art de mourir.</p> +</div></div> + +<h3 class="poetry"><span class="i8">ÉPITRE</span><br /> +<span class="i8 normal">A M. ***</span></h3> +<div class="poetry"><div class="stanza"> +<p><span class="small">Cologne, 19 juin 1761, écrite sur les bords du Rhin.</span></p> +</div> +<div class="stanza"> +<p>Ami, des champs le spectacle flatteur</p> +<p>Vient d'animer, de réveiller mon cœur.</p> +<p>A s'attendrir ce spectacle l'invite.</p> +<p>J'ai fui la ville et l'ennui qui l'habite.</p> +<p>Hélas! au moins caché sous ces forêts,</p> +<p>Il m'est permis de détourner ma vue</p> +<p>De ces clochers, dont les hardis sommets,</p> +<p>En s'effilant, s'élancent dans la nue,</p> +<p>Et dont l'aspect me poursuit à jamais.</p> +<p>N'entends-tu pas, dans ce verger paisible,</p> +<p>Ce rossignol? Son organe flexible,</p> +<p>Tendre toujours et toujours varié,</p> +<p>Chante l'amour: je parle à l'amitié.</p> +<p>Oui, dans ces lieux, ami, tout la rappelle.</p> +<p>Autour de moi que la nature est belle!</p> +<p>Je vois du Rhin les flots majestueux</p> +<p>Baigner mes pieds et couler sous mes yeux.</p> +<p>De sept rochers les cîmes inégales</p> +<p>Vont à l'envi se perdre dans les cieux;</p> +<div><span class="pagenum"><a id="Page_105"> 105</a></span></div> +<p>Un bois touffu remplit leurs intervalles.</p> +<p>D'un doux frisson ces trembles agités,</p> +<p>De ces oiseaux la douce mélodie,</p> +<p>Portent le trouble à mon âme ravie;</p> +<p>Pour comble encore, à mes yeux enchantés</p> +<p>Ces fleurs, au loin émaillant la prairie,</p> +<p>Pour me séduire étalent leurs beautés.</p> +<p>Séjour touchant! que n'es-tu ma patrie?</p> +<p>N'importe, hélas! de mon cœur endormi</p> +<p>Ton doux aspect a banni la tristesse.</p> +<p>Je suis heureux dans cette courte ivresse:</p> +<p>Je suis heureux: je songe à mon ami.</p> +<p>C'en est donc fait, la trompeuse fortune</p> +<p>A sur mes jours abdiqué tout pouvoir.</p> +<p>Je la bénis; sa faveur importune,</p> +<p>En aucun temps n'a fixé mon espoir.</p> +<p>Il est bien vrai que, provoqué par elle,</p> +<p>J'obéissais à sa voix infidelle,</p> +<p>Et ton ami s'en faisait un devoir.</p> +<p>Mais elle a fait ce que mon cœur demande:</p> +<p>Sa trahison, que j'aurais dû prévoir,</p> +<p>De ses faveurs est pour moi la plus grande.</p> +<p>J'avais pensé, dans ma trop longue erreur,</p> +<p>Que de ses dons la fatale influence</p> +<p>Aplanissait le chemin du bonheur.</p> +<p>Mais que les Dieux ont borné sa puissance!</p> +<p>Pour être heureux il nous suffit d'un cœur.</p> +<p>Je les ai vus, ses favoris coupables,</p> +<p>En dépit d'elle, illustres misérables,</p> +<p>Fiers d'être sots, de leur faste éblouis,</p> +<p>Punis toujours de n'avoir rien à faire,</p> +<p>Dans leurs miroirs mille fois reproduits,</p> +<p>Peindre partout, voir partout leur misère;</p> +<div><span class="pagenum"><a id="Page_106"> 106</a></span></div> +<p>Sur leurs sophas lâchement étendus,</p> +<p>D'esprit, de corps également perclus;</p> +<p>Du fade objet dont l'aspect les accable</p> +<p>Multiplier l'image insupportable.</p> +<p>J'ai vu Crassus, pour échapper au temps,</p> +<p>Dans sa langueur en compter les instans.</p> +<p>La montre d'or nonchalamment tirée</p> +<p>Dit qu'en secret il maudit sa durée.</p> +<p>Son triste cœur voudrait, dans son ennui,</p> +<p>La démentir, s'inscrire en faux contre elle;</p> +<p>Mais le témoin muet et trop fidelle</p> +<p>Obstinément dépose contre lui.</p> +<p>Combien mes yeux ont surpris de bassesse</p> +<p>Sous ces dehors, sous cet éclat trompeur!</p> +<p>Oui, que le ciel, punissant ma faiblesse,</p> +<p>Sur ton ami signale sa fureur,</p> +<p>Si, de mon cœur démentant la noblesse,</p> +<p>J'osais tremper dans leur lâche bonheur!</p> +<p>Que l'amitié, pour tous deux indulgente,</p> +<p>A sur nos jours épanché de douceurs!</p> +<p>Avec quel art sa faveur bienfaisante</p> +<p>De nos plaisirs variait les couleurs!</p> +<p>Par la gaîté tantôt enluminée,</p> +<p>Tantôt moins vive, encor plus fortunée,</p> +<p>Elle portait par degrés dans nos cœurs,</p> +<p>Après l'essor d'une libre saillie,</p> +<p>Ce doux sommeil, cette mélancolie,</p> +<p>Qui de l'amour imite les langueurs.</p> +<p>Souvent muets dans notre nonchalance,</p> +<p>Trop sûrs de nous pour craindre un seul moment</p> +<p>Qu'on ne la prît pour de l'indifférence,</p> +<p>Nous nous taisions, et cet heureux silence</p> +<div><span class="pagenum"><a id="Page_107"> 107</a></span></div> +<p>Ne finissait que par un sentiment:</p> +<p>Temps précieux pour mon âme attendrie,</p> +<p>Où mon esprit, emporté loin de moi,</p> +<p>Était absent, mais absent près de toi.</p> +<p>Plaisir du cœur, tendre mélancolie,</p> +<p>Doux antidote et baume de la vie,</p> +<p>Par quelle loi, par quel fatal destin,</p> +<p>Faut-il, hélas! que d'un peuple volage</p> +<p>L'insuffisant et stérile langage</p> +<p>T'ose confondre avec ce noir chagrin,</p> +<p>Fléau cruel de l'âme dégradée,</p> +<p>Par les ennuis tristement obsédée?</p> +<p>Souvent encor quand un diseur de riens</p> +<p>Venait troubler nos charmans entretiens,</p> +<p>Si par malheur sa bouche téméraire</p> +<p>D'un sentiment né d'une âme vulgaire</p> +<p>A nos regards dévoilait la laideur,</p> +<p>Mes yeux soudain, sur ton front peu flatteur,</p> +<p>En saisissaient le désaveu sincère.</p> +<p>Mais qu'ai-je dit? Etait-il nécessaire</p> +<p>De l'y chercher? Il était dans mon cœur.</p> +<p>Ah! cher ami, puis-je espérer encore</p> +<p>De te revoir, de trouver dans le tien</p> +<p>Cette amitié qui tous deux nous honore,</p> +<p>Et dont l'absence a serré le lien?</p> +<p>Momens heureux, je vais vous voir renaître;</p> +<p>Et de plus près à tes destins lié,</p> +<p>Auprès de toi, prenant un nouvel être,</p> +<p>Je vais chérir les arts et l'amitié.</p> +<p>J'ignore encor ce que le sort barbare</p> +<p>Pour ton ami cache dans l'avenir;</p> +<p>Mais quels que soient les jours qu'il me prépare,</p> +<div><span class="pagenum"><a id="Page_108"> 108</a></span></div> +<p>De fermeté prompt à me prémunir,</p> +<p>Malgré ses coups, je veux suivre la pente</p> +<p>De ce sentier que l'honneur me présente,</p> +<p>Et que sa main pour moi daigne aplanir.</p> +<p>Je sais trop bien que sa faveur stérile</p> +<p>Ne me promet qu'une palme inutile;</p> +<p>Mais le travail, tendre consolateur,</p> +<p>M'assure au moins un abri salutaire.</p> +<p>Abri sacré, nécessaire à mon cœur.</p> +<p>Oui, le travail est son propre salaire.</p> +<p>Par le malheur mon esprit abattu,</p> +<p>Se redoutant, chérissant sa faiblesse,</p> +<p>Contre lui-même a long-temps combattu.</p> +<p>Je cède enfin à l'instinct qui me presse.</p> +<p>Te souviens-tu de ce chantre de Grèce!</p> +<p>Encouragé par les dons séducteurs</p> +<p>Du cercle entier de ses admirateurs,</p> +<p>Oh! disait-il, partageant leur ivresse,</p> +<p>Si l'intérêt pouvait les éclairer;</p> +<p>Si dans mon cœur ce peuple pouvait lire;</p> +<p>De quels transports je me sens pénétrer,</p> +<p>Lorsque mes doigts voltigent sur la lyre;</p> +<p>D'une faveur il croirait m'honorer,</p> +<p>En permettant à mon heureux délire</p> +<p>De s'exercer dans cet art que j'admire.</p> +</div></div> + +<p><span class="pagenum"><a id="Page_109"> 109</a></span></p> + +<h3 class="poetry"><span class="i6">ÉPITRE</span></h3> +<p class="hanging indent2"> +A M. ***, QUI AVAIT FAIT AFFICHER CHEZ SON SUISSE UN +ORDRE EN VERS, DE N'OUVRIR QU'AU MÉRITE, ET DE REFUSER +LA PORTE A LA FORTUNE.</p> +<div class="poetry"><div class="stanza"> +<p>Je l'ai vu cet ordre authentique,</p> +<p>Mis en vers joliment tournés,</p> +<p>Cette consigne poétique</p> +<p>Qu'à votre Suisse vous donnez;</p> +<p>Mais elle est trop philosophique,</p> +<p>Ou trop peu. Quoi! vous ordonnez</p> +<p>Que l'on ferme la porte au nez</p> +<p>A la Fortune! Et pourquoi faire?</p> +<p>Est-ce humeur, faiblesse ou colère?</p> +<p>Vous avez tort; mais apprenez</p> +<p>Le dénoûment de cette affaire.</p> +<p>Après ce refus insultant</p> +<p>Que fit la belle aventurière?</p> +<p>Surprise de ce compliment,</p> +<p>De la rebuffade impolie</p> +<p>D'un portier qui la congédie,</p> +<p>Croiriez-vous que dans cet instant</p> +<p>(Voyez un peu quelle étourdie!)</p> +<p>Elle vint chez moi brusquement?</p> +<p>Je sortais: j'ouvre....—La fortune!</p> +<p>Ne vous suis-je pas importune?</p> +<p>Le cas arrive rarement.</p> +<p>—Il arrive dans ce moment.</p> +<p>Elle m'étonna, je vous jure.</p> +<p>J'excusai le sage imprudent</p> +<span class="pagenum"><a id="Page_110"> 110</a></span> +<p>Qui brusquait ainsi la déesse;</p> +<p>Il a tort d'outrer la sagesse.</p> +<p>—Vous raillez, je crois.—Nullement.</p> +<p>Il fallait au moins vous admettre,</p> +<p>En faisant des conditions....</p> +<p>—A moi!—Sans doute.—Eh bien! voyons.</p> +<p>Faites les vôtres.—A la lettre</p> +<p>Vous les suivrez? Premièrement,</p> +<p>Je vous dois un remercîment:</p> +<p>Vous voilà sans qu'on vous appelle,</p> +<p>C'est ce qu'il me faut justement.</p> +<p>—Vous me plaisez assez, dit-elle.</p> +<p>—Tant mieux.—Convenons de nos faits.</p> +<p>—Vous ne prétendrez jamais</p> +<p>A changer le fond de ma vie;</p> +<p>Vous respecterez sans aigreur</p> +<p>Mon caractère, mon humeur,</p> +<p>Et même un peu ma fantaisie.</p> +<p>Je conserverai mes amis,</p> +<p>Vous ne m'en donnerez point d'autres:</p> +<p>A moi les miens, à vous les vôtres.</p> +<p>Le sentiment sera permis</p> +<p>A mon cœur né sensible et tendre;</p> +<p>De moi vous ne devrez attendre</p> +<p>Que des soins, et non des soucis;</p> +<p>Je n'en veux ni donner ni prendre.</p> +<p>Si, par l'effet de vos faveurs,</p> +<p>Je dois approcher des grandeurs,</p> +<p>Partout, à la cour, à la ville,</p> +<p>Je serai, rien n'est plus facile,</p> +<p>Sans orgueil, mais non sans fierté,</p> +<p>Vrai sans rudesse, sans audace,</p> +<span class="pagenum"><a id="Page_111"> 111</a></span> +<p>Et libre sans légèreté.</p> +<p>Auprès de mes amis en place</p> +<p>J'aurai peu d'assiduité,</p> +<p>La réservant pour leur disgrâce.</p> +<p>Permettez-vous?—Accordé, passe.</p> +<p>—Avec le mérite, l'honneur,</p> +<p>Je n'entre point dans vos querelles;</p> +<p>Je veux rester leur serviteur,</p> +<p>Et les tiens pour amis fidèles.</p> +<p>—Ah! nous nous brouillerons.—Tant pis</p> +<p>—Un mot encor. Toujours admis,</p> +<p>Chez moi le mérite aura place</p> +<p>Au-dessus de vos favoris:</p> +<p>C'est la sienne, quoique l'on fasse.</p> +<p>Refusé net.—La déité</p> +<p>Me dit, d'un ton de bonhommie:</p> +<p>Moi, j'ai de la facilité;</p> +<p>Mais cet article du traité,</p> +<p>Par quel art, par quelle industrie,</p> +<p>Le faire signer, je vous prie,</p> +<p>A ma sœur?—Qui?—La vanité.</p> +<p>Adieu.—Soit.—La folle immortelle</p> +<p>Part et s'envole à tire d'aile,</p> +<p>Me supposant de vains regrets,</p> +<p>Je le soupçonne; car la belle,</p> +<p>Tout en me quittant pour jamais,</p> +<p>Regardait parfois derrière elle,</p> +<p>Pour voir si je la rappelais;</p> +<p>Mais je laissai fuir l'infidelle,</p> +<p>Et mes voisins courent après.</p> +</div></div> + +<p><span class="pagenum"><a id="Page_112"> 112</a></span></p> + +<h3 class="poetry"><span class="i6">FRAGMENS</span></h3> +<p class="hanging indent2"><span class="normal">D'UNE ÉPITRE DIPLOMATIQUE, ADRESSÉE A LA COALITION DES +PRINCES ARMÉS CONTRE LA FRANCE.</span></p> + +<div class="poetry"><div class="stanza"> +<p>Quoi! contre nos pamphlets hérissant vos frontières,</p> +<p>Vous formez des cordons, vous dressez des barrières;</p> +<p>Et vous pourriez, chez nous, vauriens pestiférés,</p> +<p>De l'égalité sainte apôtres conjurés,</p> +<p>Hasardant la vertu de vos bandes guerrières,</p> +<p>Souffrir que d'un faux jour les rayons égarés,</p> +<p>Perçant l'épais repli de leurs lourdes paupières,</p> +<p>Offrissent à leurs yeux troubles, mal assurés,</p> +<p>De nos Français nouveaux les façons familières!</p> +<p>Quoi! vos fiers cuirassiers qui, combattant pour vous,</p> +<p>Meurent sous vos bâtons en perdant vos trois sous,</p> +<p>Verront-ils exposer leur fidèle innocence</p> +<p>Aux piéges que leur tend notre indigne licence!</p> +<p>Rois, laissez-vous fléchir, ne nous attaquez pas;</p> +<p>Plaignez plutôt l'erreur de notre indépendance,</p> +<p>De cette égalité, fléau de nos climats.</p> +<p>Sans cesse attendrissez sur nous, sur nos misères,</p> +<p>Vos sujets chargés d'or, payant sans assignats</p> +<p>Le brigand breveté qui les traîne en galères<a name="FNanchor_26" id="FNanchor_26" href="#Footnote_26" class="fnanchor"> [26]</a>,</p> +<p>Pour la mort d'un vieux cerf soustrait à vos ébats.</p> +<div><span class="pagenum"><a id="Page_113"> 113</a></span></div> +<p>Avant qu'on vous apprît que les hommes sont frères,</p> +<p>Funeste vérité qui peut tout perdre, hélas!</p> +<p>Nuire à vos recruteurs, renchérir vos soldats,</p> +<p>Corrompre l'ouvrier en haussant les salaires,</p> +<p>Et, trompant vos sujets égarés sur nos pas,</p> +<p>Leur ravir tous ces biens si chers à leurs ancêtres,</p> +<p>Ces biens perdus pour nous, mais non pour vos états,</p> +<p>Des moines, des geôliers, des nobles et des prêtres...</p> +<p><b>. . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . .</b></p> +<p>A quoi de l'art des rois on borne les leçons!</p> +<p>Transplanter en Brabant les braves de Hongrie,</p> +<p>Puis contre les Hongrois armer les Brabançons,</p> +<p>Styriens à Milan, Milanais en Styrie:</p> +<p>De ce profond mystère est-ce là tout le fin?</p> +<p>Combien de temps faut-il pour que le monde enfin</p> +<p>De ce royal secret découvre l'industrie?</p> +<p>—Mais, depuis six cents ans!—Soit: rien ne prouve mieux</p> +<p>Que, pour aller bien loin, ce système est trop vieux.</p> +<p>Kaunitz le sentira: sa tête octogénaire</p> +<p>Dira: Voici du neuf, voyons, que faut-il faire?</p> +<p>Je ne reconnais plus ce commode métier</p> +<p>De régir les états pour se désennuyer.</p> +<p>Régner est chose grave et devient une affaire.</p> +<p><b>. . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . .</b></p> +<p>Voisins des Marquisats<a name="FNanchor_27" id="FNanchor_27" href="#Footnote_27" class="fnanchor"> [27]</a>, vous savez tous qu'en dire,</p> +<p>Frédéric, expliquant ses droits régaliens,</p> +<p>Forme, allonge, élargit son nouvel apanage;</p> +<p>Fait chez vous la police et vous prendra vos biens</p> +<p>Par sage surveillance et par bon voisinage,</p> +<p>Pour vous défendre mieux contre les Autrichiens.</p> +<p>Déjà de ses <em>housards</em> une troupe impolie</p> +<div><span class="pagenum"><a id="Page_114"> 114</a></span></div> +<p>A rançonné deux fois les gens de Nuremberg.</p> +<p>—Bon! Nuremberg n'est rien: c'est de la bourgeoisie.</p> +<p>—D'accord. Mais un moment: Monsieur de Wirtemberg</p> +<p>S'attend de jour en jour à la même avanie;</p> +<p>C'est un seigneur, un duc, un prince en Franconie.</p> +<p>Que répondre? on se tait: l'évêque de Bamberg,</p> +<p>Plus confondu que vous, rassemble ses vieux titres,</p> +<p>Et du cercle alarmé consulte les chapitres:</p> +<p>Publicistes, docteurs, à l'escrime excités,</p> +<p>En petit <em>in-quartos</em> resserrant leur logique,</p> +<p>Prouvant, démontrant tout, hors les points contestés,</p> +<p>Font admirer de plus cet accord harmonique</p> +<p>Qui, par des mouvemens simples, bien concertés,</p> +<p>Fait marcher sans délais ce grand corps germanique.</p> +<p>Bientôt le brave Hoffmann les a tous réfutés;</p> +<p>Et par vingt régimens que charme sa réplique,</p> +<p>Kalkreuth et Mollendorff, d'avance bien postés,</p> +<p>Assurent le succès de sa diplomatique.</p> +<p>Raguse et ses faubourgs, Luques et Saint-Martin</p> +<p>Attendent, comme on sait, avec impatience,</p> +<p>L'arrêté du congrès qui doit livrer la France</p> +<p>Repentante et contrite aux chevaliers du Rhin.</p> +<p>De Mercy, de Breteuil la sagesse profonde,</p> +<p>De Rousseau, de Sieyès réformant les erreurs,</p> +<p>Nous guérira des maux causés par ces penseurs,</p> +<p>Qui, malgré la police, ont éclairé le monde,</p> +<p>Et, sans être honorés du poste de commis,</p> +<p>Se mêlent d'influer sur les lois d'un pays.</p> +<p>C'est un abus affreux: il faut qu'on le corrige;</p> +<p>La constitution le demande et l'exige.</p> +<p>Il nous faut au-dehors une révision;</p> +<p>L'autre est insuffisante, encor qu'elle ait du bon.</p> +<span class="pagenum"><a id="Page_115"> 115</a></span> +<p>. . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . .</p> +<p>Catherine, posant un tome de Voltaire,</p> +<p>Ecrit pour condouloir aux chagrins du saint-père.</p> +<p>Le pontife attendri, presque privé d'enfans,</p> +<p>Veut déjà dans Moscou recruter des croyans;</p> +<p>Et bénissant tout bas l'auguste Catherine,</p> +<p>Adresse un doux reproche à la grâce divine,</p> +<p>Qui, contristant les saints, diffère trop long-temps</p> +<p>D'unir l'église grecque à l'église latine.</p> +<p>Hélas! tout vient trop tard: faut-il qu'un si grand bien</p> +<p>Commence à s'opérer quand on ne croit plus rien?</p> +</div> +<div class="stanza"> +<p>(<em>Ce qui suit s'adresse au feu roi de Suède.</em>)</p> +</div> +<div class="stanza"> +<p>Une croisade noble est œuvre méritoire,</p> +<p>Propre à toucher les cœurs des nobles Suédois,</p> +<p>Utile à vos sujets, commerçans et bourgeois,</p> +<p>Qui, resserrant leurs fonds, vous souhaitent la gloire</p> +<p>D'Artus, de Galaor, ou d'Oger le Danois.</p> +<p>Votre abord si prochain dans la riche Neustrie,</p> +<p>Ce fief du grand Rollon promis à vos exploits,</p> +<p>De vos Dalécarliens excitant l'industrie,</p> +<p>Préviendra la faillite assez commune aux rois,</p> +<p>Mais qu'on leur passe moins aujourd'hui qu'autrefois;</p> +<p>Car on se forme enfin; et du fond de l'Ukraine;</p> +<p>Avant que d'envoyer sa botte souveraine,</p> +<p>Charles, votre patron, balancerait, je crois:</p> +<p>Il craindrait qu'à Stockholm on ne se dît peut-être:</p> +<p>«Essayons: Il faut voir, sous ce commode maître,</p> +<p>»S'il n'eût pas mieux valu, pour un peuple indigné,</p> +<p>»Que sur lui dès long-temps cette botte eût régné.</p> +<p>»Ah! nous n'eussions pas vu dépeupler nos campagnes,</p> +<p>»En brigands, en soldats, changer nos laboureurs,</p> +<p>»Sous des fardeaux virils haleter leurs compagnes,</p> +<div><span class="pagenum"><a id="Page_116"> 116</a></span></div> +<p>»Et leur fils consumés en précoces sueurs,</p> +<p>»Jeunes, de la vieillesse accuser les langueurs.»</p> +<p>Vous voyez que déjà la question se pose.</p> +<p>Le texte est dangereux; prévenez-en la glose.</p> +<p>Gèfle en fournit un autre; et, malgré le succès,</p> +<p>Vos états assemblés vers la zône polaire,</p> +<p>En exil, dans un camp, sous le glaive, aux arrêts,</p> +<p>Ou contraints de payer, ou payés pour se taire,</p> +<p>Dans leurs foyers rendus exposeront les faits,</p> +<p>Ces faits accusateurs d'un heureux téméraire.</p> +<p>Vous les redoutez peu; j'entends Sémiramis</p> +<p>Qui vous dit: «Réprimons ces Français réfractaires,</p> +<p>»Prêchant la liberté qui gêne en tout pays;</p> +<p>»Mais craignons nos sujets, ils sont nos ennemis;</p> +<p>»Et contre eux prêtons-nous nos vaillans mercenaires.</p> +<p>»Unis pour opprimer, despotes solidaires,</p> +<p>»J'espère en vos trébans, comptez sur mes strélitz;</p> +<p>»Marchez et triomphez: la gloire vous appelle</p> +<p>»Aux combats, au congrès dans Aix dit la Chapelle:</p> +<p>»Vous y parlerez trop, mais vous parlerez bien.</p> +<p>»Chefs, soldats, orateurs, il ne vous manque rien.</p> +<p>»Alexandre, partez pour les plaines d'Arbelle;</p> +<p>»La Beauce en offre assez, et vos braves soldats</p> +<p>»Qu'en Finlande la gloire a maigri sur vos pas,</p> +<p>»Dans Gèfle peu refaits, retrouveront en France,</p> +<p>»Dans maint heureux vignoble, en pays de bombance,</p> +<p>»La santé, la vigueur dont souvent mes guerriers</p> +<p>»M'ont présenté l'image en m'offrant leurs lauriers.»</p> +<p>Ainsi dit Catherine: et le héros habile,</p> +<p>Qui goûte le traité, mais le trouve incomplet,</p> +<p>Jaloux de s'enrichir d'un article secret,</p> +<p>La flatte, élève au ciel son génie et son style,</p> +<div><span class="pagenum"><a id="Page_117"> 117</a></span></div> +<p>Ses conquêtes, ses lois, en ajoutant tout bas</p> +<p>Que, sans un fort subside, il ne partira pas.</p> +<p>Sémiramis sourit, et, pour sortir de gêne,</p> +<p>Médite à vingt pour cent un gros emprunt sur Gêne,</p> +<p>Que par les émigrés on croit déjà rempli.</p> +<p>Tranquilles sur le nord, arrêtons-nous ici:</p> +<p>A nos héros français sa voix offre un asile.</p> +<p>—Ne vous y fiez pas: sa politique habile</p> +<p>Songe à ses intérêts plus qu'à nos émigrans.</p> +<p>Adroit à nous ravir nos princes et nos grands,</p> +<p>Elle veut transplanter au sein de son empire</p> +<p>Le premier de nos arts, le blason qu'elle admire,</p> +<p>D'écussons, de lambels tapisser Astracan;</p> +<p>Chérin doit recruter pour embellir Cazan:</p> +<p>Tel est l'unique but de ses nobles dépenses.</p> +<p>Elle peut, il est vrai, dans ses déserts immenses,</p> +<p>En fiefs, en francs-aleux découper ses états,</p> +<p>Tout brillans de comtés, riches de marquisats,</p> +<p>Sans même expatrier ni les ours, ni les rennes,</p> +<p>Deux <em>ordres</em>, dans le nord, puissances souveraines.</p> +<p>—Vous riez.... Si pourtant de ses secours aidés....</p> +<p>—Cent mille arpens de neige, en un jour concédés,</p> +<p>Peuvent soudain, s'il plaît à sa munificence,</p> +<p>Montrer chez les Kalmoucks la véritable France;</p> +<p>La cour des vrais Bourbons, le palais des Condés.</p> +<p>Princes au Kamshatka, ducs dans la Sibérie,</p> +<p>Voyez-les excitant une active industrie,</p> +<p>Encourager de l'œil les travaux roturiers</p> +<p>Qui défrichent pour eux leur nouvelle patrie,</p> +<p>Fertile au seul aspect de ces grands chevaliers.</p> +<p>De l'Oby, de l'Irtich, les rives délectables</p> +<p>Se peuplant de Français présentés, présentables,</p> +<div><span class="pagenum"><a id="Page_118"> 118</a></span></div> +<p>Verront leurs champs féconds sous de si nobles mains,</p> +<p>Etonner Pétersbourg de leur tributs lointains,</p> +<p>Et cet hommage heureux consoler Catherine</p> +<p>D'avoir des Osmanlis différé la ruine.</p> +<p>—J'entends. Et les Suédois... Gustave? Il est bien loin:</p> +<p>Sans avoir d'assignats, sa richesse est en cuivre.</p> +<p>Ses soldats pourraient bien hésiter à le suivre,</p> +<p>Et de le surveiller son sénat prendra soin.</p> +<p>—Vous pourvoyez à tout; je me tais, et pour cause.</p> +<p>Quel homme! il ne craint rien.—Oh! je crains quelque chose.</p> +<p>—Eh! quoi donc, s'il vous plaît—D'ennuyer: serviteur.</p> +<p>—Dieu vous envoie à moi quand j'aurai de l'humeur!</p> +<p>Adieu. Malgré les noms dont chez vous on vous nomme,</p> +<p>J'aime votre candeur, votre sincérité,</p> +<p>Et, pour un scélérat, je vous tiens honnête homme.</p> +<p>—Quels que soient les surnoms dont vous soyez noté,</p> +<p>J'honore vos vertus et votre loyauté,</p> +<p>Comme si j'arrivais de Coblentz ou de Rome</p> +<p><b>..............</b></p> +</div></div> + +<p><span class="pagenum"><a id="Page_119"> 119</a></span></p> + +<h2>ODES.</h2> +<p><span class="pagenumh"><a id="Page_120"> 120</a></span> +<span class="pagenum"><a id="Page_121"> 121</a></span></p> + +<div class="chapter"> +<p class="subh">ODES.</p> + +<h3 class="poetry"><span class="i5">LA GRANDEUR DE L'HOMME</span>,<br /> +<span class="i11 normal">ODE.</span></h3> +</div> + +<div class="poetry"><div class="stanza"> +<p>Quand Dieu, du haut du ciel, a promené sa vue</p> +<p>Sur ces mondes divers, semés dans l'étendue,</p> +<p>Sur ces nombreux soleils, brillans de sa splendeur,</p> +<p>Il arrête les yeux sur le globe où nous sommes:</p> +<p class="i5"> Il contemple les hommes,</p> +<p>Et dans notre âme enfin va chercher sa grandeur.</p> +</div> +<div class="stanza"> +<p>Apprends de lui, mortel, à respecter ton être.</p> +<p>Cet orgueil généreux n'offense point ton maître:</p> +<p>Sentir ta dignité, c'est bénir ses faveurs;</p> +<p>Tu dois ce juste hommage à sa bonté suprême:</p> +<p class="i5"> C'est l'oubli de toi-même</p> +</div> +<div class="stanza"> +<p>Qui, du sein des forfaits, fit naître tes malheurs.</p> +</div> +<div class="stanza"> +<p>Mon âme se transporte aux premiers jours du monde</p> +<p>Est-ce là cette terre, aujourd'hui si féconde?</p> +<p>Qu'ai-je vu? des déserts, des rochers, des forêts:</p> +<p>Ta faim demande au chêne une vile pâture;</p> +<p class="i5"> Une caverne obscure</p> +<p>Du roi de l'univers est le premier palais.</p> +</div> +<div class="stanza"> +<p>Tout naît, tout s'embellit sous ta main fortunée:</p> +<p>Ces déserts ne sont plus, et la terre étonnée</p> +<div><span class="pagenum"><a id="Page_122"> 122</a></span></div> +<p>Voit son fertile sein ombragé de moissons.</p> +<p>Dans ces vastes cités quel pouvoir invincible</p> +<p class="i5"> Dans un calme paisible</p> +<p>Des humains réunis endort les passions?</p> +</div> +<div class="stanza"> +<p>Le commerce t'appelle au bout de l'hémisphère;</p> +<p>L'Océan, sous tes pas, abaisse sa barrière;</p> +<p>L'aimant, fidèle au nord, te conduit sur ses eaux;</p> +<p>Tu sais l'art d'enchaîner l'Aquilon dans tes voiles;</p> +<p class="i5"> Tu lis sur les étoiles</p> +<p>Les routes que le ciel prescrit à tes vaisseaux.</p> +</div> +<div class="stanza"> +<p>Séparés par les mers, deux continens s'unissent;</p> +<p>L'un de l'autre étonnés, l'un de l'autre jouissent;</p> +<p>Tu forces la nature à trahir ses secrets;</p> +<p>De la terre au soleil tu marques la distance,</p> +<p class="i5"> Et des feux qu'il te lance</p> +<p>Le prisme audacieux a divisé les traits.</p> +</div> +<div class="stanza"> +<p>Tes yeux ont mesuré ce ciel qui te couronne;</p> +<p>Ta main pèse les airs qu'un long tube emprisonne;</p> +<p>La foudre menaçante obéit à tes lois;</p> +<p>Un charme impérieux, une force inconnue</p> +<p class="i5"> Arrache de la nue</p> +<p>Le tonnerre indigné de descendre à ta voix.</p> +</div> +<div class="stanza"> +<p>O prodige plus grand! ô vertu que j'adore!</p> +<p>C'est par toi que nos cœurs s'ennoblissent encore:</p> +<p>Quoi! ma voix chante l'homme, et j'ai pu t'oublier!</p> +<p>Je célèbre avant toi... Pardonne, beauté pure;</p> +<p class="i5"> Pardonne cette injure:</p> +<p>Inspire-moi des sons dignes de l'expier.</p> +</div> +<div class="stanza"> +<div><span class="pagenum"><a id="Page_123"> 123</a></span></div> +<p>Mes vœux sont entendus: ta main m'ouvre ton temple;</p> +<p>Je tombe à vos genoux, héros que je contemple,</p> +<p>Pères, époux, amis, citoyens vertueux:</p> +<p>Votre exemple, vos noms, ornement de l'histoire,</p> +<p class="i5"> Consacrés par la gloire,</p> +<p>Élèvent jusqu'à vous les mortels généreux.</p> +</div> +<div class="stanza"> +<p>Là, tranquille au milieu d'une foule abattue,</p> +<p>Tu me fais, ô Socrate, envier ta ciguë;</p> +<p>Là, c'est ce fier Romain, plus grand que son vainqueur;</p> +<p>C'est Caton sans courroux déchirant sa blessure:</p> +<p class="i5"> Son âme libre et pure</p> +<p>S'enfuit loin des tyrans au sein de son auteur.</p> +</div> +<div class="stanza"> +<p>Quelle femme descend sous cette voûte obscure?</p> +<p>Son père dans les fers mourait sans nourriture.</p> +<p>Elle approche... ô tendresse! amour ingénieux!</p> +<p>De son lait.... se peut-il? oui, de son propre père</p> +<p class="i5"> Elle devient la mère:</p> +<p>La nature trompée applaudit à tous deux.</p> +</div> +<div class="stanza"> +<p>Une autre femme, hélas! près d'un lit de tristesse,</p> +<p>Pleure un fils expirant, soutien de sa vieillesse;</p> +<p>Il lègue à son ami le droit de la nourrir:</p> +<p>L'ami tombe à ses pieds, et, fier de son partage,</p> +<p class="i5"> Bénit son héritage,</p> +<p>Et rend grâce à la main qui vient de l'enrichir.</p> +</div> +<div class="stanza"> +<p>Et si je célébrais d'une voix éloquente</p> +<p>La vertu couronnée et la vertu mourante,</p> +<p>Et du monde attendri les bienfaiteurs fameux,</p> +<p>Et Titus, qu'à genoux tout un peuple environne,</p> +<p class="i5"> Pleurant au pied du trône</p> +<p>Le jour qu'il a perdu sans faire des heureux?</p> +</div> +<div class="stanza"> +<div><span class="pagenum"><a id="Page_124"> 124</a></span></div> +<p>Oui, j'ose le penser, ces mortels magnanimes</p> +<p>Sont honorés, grand Dieu! de tes regards sublimes.</p> +<p>Tu ne négliges pas leurs sublimes destins;</p> +<p>Tu daignes t'applaudir d'avoir formé leur être,</p> +<p class="i5"> Et ta bonté peut-être</p> +<p>Pardonne en leur faveur au reste des humains.</p> +</div></div> + +<h3 class="poetry"><span class="i4">LES VOLCANS</span>,<br /> +<span class="i8 normal">ODE.</span></h3> + +<div class="poetry"><div class="stanza"> +<p>Eclaire, échauffe mon génie,</p> +<p>Muse de la terre et des cieux;</p> +<p>Conduis-moi, sublime Uranie,</p> +<p>Vers ces abîmes pleins de feux,</p> +<p>De l'enfer soupiraux horribles,</p> +<p>Arsenaux profonds et terribles</p> +<p>Où, dans un cahos éternel,</p> +<p>Des élémens la sourde guerre</p> +<p>Forme, allume, lance un tonnerre</p> +<p>Plus affreux que celui du ciel.</p> +</div> +<div class="stanza"> +<p>Quels torrens épais de fumée!</p> +<p>La terre ouverte sous mes pas</p> +<p>Vomit une cendre enflammée:</p> +<p>L'antre mugit... Dieux! quels éclats!</p> +<p>Des roches dans l'air élancées</p> +<p>Retombent, roulent, dispersées.</p> +<p>Je m'arrête glacé d'effroi...</p> +<p>Un fleuve de feu, de bitume,</p> +<p>Couvre d'une bouillante écume</p> +<p>Leurs débris poussés jusqu'à moi.</p> +</div> +<div class="stanza"> +<div><span class="pagenum"><a id="Page_125"> 125</a></span></div> +<p>Monts altiers, voisins des orages,</p> +<p>Qui recélez dans votre sein</p> +<p>Les fleuves, enfans des nuages;</p> +<p>Et les rendez au genre humain,</p> +<p>C'est dans vos cavernes profondes</p> +<p>Que du feu, de l'air et des ondes</p> +<p>Fermente la sédition.</p> +<p>Au fond de cet abîme immense</p> +<p>Je vois la nature en silence</p> +<p>Méditer sa destruction.</p> +</div> +<div class="stanza"> +<p>L'esclave qui brise la pierre,</p> +<p>Et qui cherche l'or dans vos flancs,</p> +<p>Sent les fondemens de la terre</p> +<p>S'ébranler sous ses pas tremblans.</p> +<p>Il palpite, écoute, frissonne;</p> +<p>Mais le trépas en vain l'étonne,</p> +<p>La rage ranime ses sens:</p> +<p>Il pardonne au fléau terrible</p> +<p>Qui va sous un débris horrible</p> +<p>Écraser ses cruels tyrans.</p> +</div> +<div class="stanza"> +<p>Dieu! quelle avarice intrépide!</p> +<p>L'antre pousse un reste de feux:</p> +<p>Une foule imprudente, avide,</p> +<p>Accourt d'un pas impétueux.</p> +<p>Voyez-les d'une main tremblante,</p> +<p>Sous une lave encor fumante,</p> +<p>Chercher ces métaux détestés,</p> +<p>Et, sur le salpêtre et le souffre,</p> +<p>Des ruines même du gouffre,</p> +<p>Bâtir de superbes cités.</p> +</div> +<div class="stanza"> +<div><span class="pagenum"><a id="Page_126"> 126</a></span></div> +<p>Mortel, qui du sort en colère</p> +<p>Gémis d'épuiser tous les coups,</p> +<p>Sans doute le ciel moins sévère</p> +<p>Pouvait te voir d'un œil plus doux.</p> +<p>Mais de la nature en furie</p> +<p>Tu surpasses la barbarie;</p> +<p>De tes maux déplorable auteur,</p> +<p>C'est la rage qui les consomme,</p> +<p>Et l'homme est à jamais pour l'homme</p> +<p>Le fléau le plus destructeur.</p> +</div> +<div class="stanza"> +<p>Quand ce globe a craint sa ruine,</p> +<p>Quand des feux voisins des enfers</p> +<p>Grondaient de Lisbonne à la Chine</p> +<p>Et soulevaient le sein des mers,</p> +<p>Les assassinats de la guerre</p> +<p>Désolaient, saccageaient la terre;</p> +<p>Vous ensanglantiez les volcans;</p> +<p>Et vous égorgiez vos victimes</p> +<p>Sur les bords fumans des abîmes</p> +<p>Qui vous engloutissaient vivans.</p> +</div> +<div class="stanza"> +<p>Eh quoi! tandis que je frissonne,</p> +<p>Vous allumez pour les combats</p> +<p>Ces volcans, effroi de Bellone,</p> +<p>Ces foudres cachés sous ses pas!</p> +<p>Contre la terre consternée</p> +<p>Quand la nature est déchaînée,</p> +<p>Vous l'imitez dans ses horreurs;</p> +<p>Et le plus affreux phénomène</p> +<p>Dont frémisse la race humaine</p> +<p>Sert de modèle à vos fureurs!</p> +</div> +<div class="stanza"> +<div><span class="pagenum"><a id="Page_127"> 127</a></span></div> +<p>Que ne puis-je, arbitre des ombres,</p> +<p>Forçant les portes du trépas,</p> +<p>Évoquer des royaumes sombres</p> +<p>Tous les morts de tous les climats;</p> +<p>A chacun d'eux si j'osais dire:</p> +<p>Un Dieu t'ordonne de m'instruire</p> +<p>Qui t'a conduit au noir séjour?</p> +<p>Presque tous, homme impitoyable!</p> +<p>Ils répondraient: C'est mon semblable</p> +<p>Dont la main m'a privé du jour.</p> +</div> +<div class="stanza"> +<p>Ah! jetez ces coupables armes;</p> +<p>De vous-mêmes prenez pitié:</p> +<p>Connaissez, éprouvez les charmes</p> +<p>De l'amour et de l'amitié!</p> +<p>Que la force, que la puissance,</p> +<p>Nobles soutiens de l'innocence,</p> +<p>Ne servent plus à l'opprimer.</p> +<p>Écartez la guerre inhumaine,</p> +<p>Et ne vouez plus à la haine</p> +<p>Le moment de vivre et d'aimer.</p> +</div></div> + +<p><span class="pagenum"><a id="Page_128"> 128</a></span> +<span class="pagenumh"><a id="Page_129"> 129</a></span></p> + +<h2>CONTES.</h2> +<p><span class="pagenumh"><a id="Page_130"> 130</a></span> +<span class="pagenum"><a id="Page_131"> 131</a></span></p> + +<div class="chapter"> +<p class="subh">CONTES.</p> + +<h3 class="poetry"><span class="i3">LA QUERELLE DU RICHE ET DU PAUVRE,</span><br /> +<span class="normal i12">APOLOGUE.</span></h3> +</div> + +<div class="poetry"><div class="stanza"> +<p>Le riche avec le pauvre a partagé la terre,</p> +<p>Et vous voyez comment: l'un eut tout, l'autre rien.</p> +<p>Mais depuis ce traité qui réglait tout si bien,</p> +<p>Les pauvres ont par fois recommencé la guerre:</p> +<p>On sait qu'ils sont vaincus, sans doute pour toujours.</p> +<p>J'ai lu, dans un écrit, tenu pour authentique,</p> +<p>Qu'après le siècle d'or, qui dura quelques jours,</p> +<p>Les vaincus, opprimés sous un joug tyrannique,</p> +<p>S'adressèrent au ciel: c'est-là leur seul recours.</p> +<p>Un humble député de l'humble république</p> +<p>Au souverain des dieux présenta leur supplique.</p> +<p>La pièce était touchante, et le texte était bon;</p> +<p>L'orateur y plaidait très-bien les droits des hommes:</p> +<p>Elle parlait au cœur non moins qu'à la raison;</p> +<p>Je ne la transcris point, vu le siècle où nous sommes.</p> +<p>Jupiter, l'ayant lue, en parut fort frappé.</p> +<p>«Mes amis, leur dit-il, je me suis bien trompé:</p> +<p>C'est le destin des rois; ils n'en conviennent guères.</p> +<p>J'avais cru qu'à jamais les hommes seraient frères:</p> +<p>Tout bon père se flatte, et pense que ses fils,</p> +<p>D'un même sang formés, seront toujours amis.</p> +<p>J'ai bâti sur ce plan. J'aperçois ma méprise.</p> +<p>Je m'en suis repenti souvent, quoiqu'on en dise;</p> +<div><span class="pagenum"><a id="Page_132"> 132</a></span></div> +<p>Mais, soumis à des lois que je ne puis changer,</p> +<p>Je n'ai plus qu'un moyen propre à vous soulager.</p> +<p>Je hais vos oppresseurs: les riches sont barbares;</p> +<p>Ils paraîtront souvent l'objet de mon courroux;</p> +<p>Mécontens, ennuyés, prodigues, vains, bizarres,</p> +<p>Ce sont de vrais tourmens: mais le plus grand de tous,</p> +<p>C'est l'avarice; eh bien! je vais les rendre avares:</p> +<p>C'en est fait, les voilà pauvres tout comme vous.»</p> +<p>Ainsi fit Jupiter. Les Dieux ont leur système.</p> +<p>Mais, soit dit sans fronder leur volonté suprême,</p> +<p>Je voudrais que le ciel, moins prompt à nous venger,</p> +<p>Sût un peu moins punir, et sût mieux corriger.</p> +</div></div> + +<h3 class="poetry"><span class="i2">LA JAMBE DE BOIS ET LE BAS PERDU.</span></h3> + +<div class="poetry"><div class="stanza"> +<p class="i2"> Est-ce un conte? est-ce un apologue?</p> +<p>Vous en déciderez: voilà tout mon prologue.</p> + +<p>Une dame en faveur, je vous tairai son nom,</p> +<p class="i4"> Belle encor quoiqu'un peu passée,</p> +<p>Eut, je ne sais comment, la jambe fracassée:</p> +<p>Il fallut en venir à l'amputation.</p> +<p>Grand fut le désespoir, plus grande la souffrance;</p> +<p>Mais on se tira bien de l'opération.</p> +<p>Bref, on touche au moment de la convalescence:</p> +<p>Il fallut s'habiller; une jambe d'emprunt,</p> +<p>Dans une double éclisse avec art enchassée,</p> +<p class="i4"> Supplément du membre défunt,</p> +<p class="i2"> Au lieu vacant fut promptement placée:</p> +<p>L'autre jambe, la bonne, était déjà chaussée.</p> +</div> +<div class="stanza"> +<div><span class="pagenum"><a id="Page_133"> 133</a></span></div> +<p>Madame de son lit descendait; mais, hélas!</p> +<p class="i4"> Admirez l'étrange caprice,</p> +<p>La malade soudain veut ravoir l'autre bas.</p> +<p>On cherche, on se tracasse, il ne se trouve pas:</p> +<p>Elle de s'obstiner, soit sottise ou malice;</p> +<p class="i4"> La voilà qui gronde ses gens,</p> +<p class="i4"> Maltraite époux, amis, parens,</p> +<p class="i2"> Troupe indulgente, autour du lit groupée,</p> +<p>Par pitié, voyez-vous, pour la pauvre éclopée.</p> +<p>Jugez où l'on en fut, lorsqu'en sa déraison</p> +<p class="i2"> Elle parla de quitter la maison!</p> +<p>Chez nous même travers s'est montré tout à l'heure.</p> +<p>Perdre bons marquisats fit pousser moins de cris</p> +<p>Que perdre le beau nom de monsieur le marquis:</p> +<p>Une jambe est coupée, et c'est le bas qu'on pleure.</p> +</div></div> + +<h3 class="poetry"><span class="i5">LE HÉROS ÉCONOME.</span></h3> + +<div class="poetry"><div class="stanza"> +<p>Pourquoi faut-il que l'humaine faiblesse,</p> +<p>Chez les mortels que nous nommons héros,</p> +<p>Souvent se montre, et par de tels défauts</p> +<p>Qu'en les voyant, on se dit: Pauvre espèce!</p> +<p>Livrons le monde et la gazette aux sots.</p> +<p>Pourquoi de l'or l'avidité cupide</p> +<p>A-t-elle, hélas! souillé plus d'un grand nom</p> +<p>Flétri, perdu Démosthènes, Bacon;</p> +<p>Et, qui pis est, de sa rouille sordide</p> +<p>Atteint Brutus et le premier Caton?</p> +<p>La vanité me gâte Cicéron;</p> +<div><span class="pagenum"><a id="Page_134"> 134</a></span></div> +<p>Annibal fourbe, Agésilas perfide,</p> +<p>Luxembourg fat, et Villars fanfaron:</p> +<p>C'est grand pitié: Catinat.... je ménage</p> +<p>Et ma pudeur et les mânes d'un sage.</p> +<p>Sur Marlborough je serai moins discret,</p> +<p>Car son péché n'était pas un secret.</p> +<p>Dans l'Angleterre éprise de sa gloire,</p> +<p>Sur sa lésine on faisait mainte histoire,</p> +<p>En affublant d'épigramme ou chanson</p> +<p>Ce grand rival de Mars et d'Harpagon.</p> +<p>Chez les guerriers ce mélange est très-rare;</p> +<p>Et tout héros est plus voleur qu'avare:</p> +<p>Mais je finis, mon prologue est trop long.</p> +<p>Pour regagner sur la narration</p> +<p>Le temps perdu, courons de compagnie</p> +<p>Vite en Hollande, aux états-généraux,</p> +<p>Où l'on reçoit en grand'cérémonie</p> +<p>Des alliés le support, le héros,</p> +<p>Ce Marlborough, qui, repassant les flots,</p> +<p>S'en va revoir sa brillante patrie.</p> +<p>Le général à Windsor est mandé;</p> +<p>De ses emplois il est dépossédé,</p> +<p>Vu que soudain, milédi, son épouse,</p> +<p>Brusque et hautaine, imprudente et jalouse,</p> +<p>Près la reine Anne a perdu sa faveur.</p> +<p>Sur une robe une aiguière versée,</p> +<p>Même la jatte avec dépit cassée,</p> +<p>Au cœur royal ont donné de l'humeur.</p> +<p>Tout va changer: la Hollande, l'Empire</p> +<p>Baissent le ton, et la France respire.</p> +<p>La paix naîtra de ce grave incident,</p> +<p>Qui dans l'Europe est encor un mystère;</p> +<div><span class="pagenum"><a id="Page_135"> 135</a></span></div> +<p>Mais Marlborough, qui le sait cependant,</p> +<p>Fait son paquet, et maudit, en partant,</p> +<p>Anne, et sa femme, et la jatte, et l'aiguière;</p> +<p>Ce grand méchef, ces débats féminins</p> +<p>Ferment pour lui le champ de la victoire.</p> +<p>Il se console à l'aspect de sa gloire,</p> +<p>Surtout de l'or qu'elle verse en ses mains.</p> +<p>Le Hollandais, moins par reconnaissance</p> +<p>Que pour mâter le vieux roi, dit le Grand,</p> +<p>Va cette fois écorner sa finance.</p> +<p>Faire dépit à cette cour de France</p> +<p>Est, comme on sait, pour messieurs d'Amsterdam,</p> +<p>Le seul plaisir qui vaille leur argent.</p> +<p>La fête s'ouvre, et le vainqueur s'avance;</p> +<p>Dieux! quel accueil! quelle munificence!</p> +<p>On lui prodigue, on étale à ses yeux</p> +<p>Cent raretés de l'un et l'autre monde;</p> +<p>Mais tout s'efface à l'éclat radieux</p> +<p>D'un diamant le plus beau que Golconde</p> +<p>Depuis long-temps ait vu sortir du sein</p> +<p>De son argile opulente et féconde.</p> +<p>Il est trop cher pour plus d'un souverain:</p> +<p>Il est sans prix: nul Juif ne l'évalue.</p> +<p>Déjà placé par une adroite main</p> +<p>Sur un chapeau qu'au sien on substitue,</p> +<p>Sous un panache, il brille au front du lord.</p> +<p>On applaudit sa noble contenance,</p> +<p>Son air, son geste; et l'on pouvait encor,</p> +<p>Comme on va voir, louer sa prévoyance:</p> +<p>Vers un des siens, qui du riche joyau,</p> +<p>Grands yeux ouverts, contemplait la merveille,</p> +<p>Milord s'approche, et tout bas à l'oreille:</p> +<p>«Songe à ravoir, dit-il, mon vieux chapeau.»</p> +</div></div> + +<p><span class="pagenum"><a id="Page_136"> 136</a></span></p> + +<h3 class="poetry"><span class="i3">LE RENDEZ-VOUS INUTILE.</span></h3> + +<div class="poetry"><div class="stanza"> +<p>Hier au soir on nous a fait un conte,</p> +<p>Qui me parut assez original;</p> +<p>Il faut, messieurs, que je vous le raconte;</p> +<p>Il est très-court et surtout point moral.</p> +</div> +<div class="stanza"> +<p>Damis, Églé, couple élégant, volage,</p> +<p>Étaient unis, mais par le sacrement;</p> +<p>L'amour jadis les unit davantage.</p> +<p>Églé sensible, au sortir du couvent,</p> +<p>Avait aimé son époux sans partage;</p> +<p>Quoiqu'à la cour tout s'excuse à son âge,</p> +<p>Damis lui-même était un tendre amant.</p> +<p>Mais tout à coup, sans qu'on sût trop comment</p> +<p>Par ton, par air, fuyant le tête à tête,</p> +<p>Avec fracas courant de fête en fête,</p> +<p>Croyant surtout avoir bien du plaisir,</p> +<p>De s'adorer on n'eut plus le loisir.</p> +<p>Un mari mort, on souffre le veuvage;</p> +<p>Mais quand il vit, c'est un cruel outrage;</p> +<p>Églé le sent: Églé va se venger.</p> +<p>Je vois d'ici ces messieurs s'arranger,</p> +<p>Et minuter le beau brevet d'usage</p> +<p>Au bon Damis. Pour vous faire enrager,</p> +<p>Mes chers amis, Églé restera sage;</p> +<p>Et du mari l'honneur est sans danger.</p> +<p>Madame, un soir, après la comédie,</p> +<p>Rentre chez elle: aimable compagnie,</p> +<p>Cercle brillant; on apporte un billet,</p> +<p>Elle ouvre... ô ciel! sottise de valet.</p> +<div><span class="pagenum"><a id="Page_137"> 137</a></span></div> +<p>Églé rougit, et regarde à l'adresse.</p> +<p>Or, vous saurez que le susdit poulet</p> +<p>Est pour Damis; que certaine comtesse</p> +<p>Vers le minuit rendez-vous lui donnait,</p> +<p>Et que d'un mot l'orthographe mal mise</p> +<p>Peut d'un vieux Suisse excuser la méprise.</p> +<p>La belle Églé prend son parti soudain:</p> +<p>En un clin d'œil elle devient charmante;</p> +<p>Noble enjoûment, gaîté vive et piquante</p> +<p>Sont mis en jeu: le souper fut divin;</p> +<p>Nul quolibet, des contes agréables;</p> +<p>Les gens d'esprit, les convives aimables</p> +<p>Étincelaient; les sots, les ennuyeux</p> +<p>Furent bruyans, ne pouvant faire mieux.</p> +<p>Madame avait cette coquetterie</p> +<p>Qui plaît, enflamme, amuse tour à tour,</p> +<p>Et qui permet à la galanterie</p> +<p>De ressembler quelquefois à l'amour.</p> +<p>Or, devinez si chacun voulut plaire.</p> +<p>Mais savez-vous sur qui le charme opère</p> +<p>Plus puissamment? c'est sur notre mari.</p> +<p>De son bonheur avisé par autrui,</p> +<p>De la tendresse il a pris le langage;</p> +<p>Malgré l'affront de paraître amoureux,</p> +<p>Un air folâtre, un riant badinage,</p> +<p>Cachaient, montraient ses transports et ses feux.</p> +<p>Chacun sortit; on s'en va, bon voyage.</p> +<p>Damis est seul: voilà Damis heureux;</p> +<p>Même on prétend que, dans cette occurrence,</p> +<p>Un doux refus, une adroite défense</p> +<p>Fit d'un époux un amant merveilleux.</p> +<p>A pareil trait on ne pouvait s'attendre;</p> +<div><span class="pagenum"><a id="Page_138"> 138</a></span></div> +<p>Mais un mari s'étonne d'être aimé:</p> +<p>On est surpris, on veut aussi surprendre;</p> +<p>L'honneur s'en mêle, on se trouve animé.</p> +<p>Damis se croit vainqueur de l'aventure;</p> +<p>Baissant les yeux, sa modeste moitié</p> +<p>Prend plaisamment un air humilié:</p> +<p>«Écoutez-moi, Damis, je vous conjure;</p> +<p>Je sens, dit-elle avec timidité,</p> +<p>Qu'à vous fixer je ne saurais prétendre;</p> +<p>A la raison je sens qu'il faut se rendre,</p> +<p>Et vous céder à la société.</p> +<p>Fait comme vous....—O ciel! êtes-vous folle?</p> +<p>Songez-vous bien?—Oui, monsieur... Je m'immole...</p> +<p>Lisez... Eh bien! reprit-on d'un air doux,</p> +<p>Vous n'allez pas bien vite au rendez-vous?</p> +<p>—Qui? moi... J'y suis...—Le mot est bien aimable.</p> +<p>Mais songez-vous qu'une femme adorable</p> +<p>En ce moment... Ah! du moins, écrivez...</p> +<p>—Ecrire! quoi!...—Je le veux, vous devez</p> +<p>Une réplique à la tendre semonce.»</p> +<p>Alors Damis confus, un peu troublé,</p> +<p>«Je ne dois rien, dit-il; et mon Eglé</p> +<p>A tout surpris, la lettre... et la réponse.»</p> +</div></div> + +<p class="poetry normal">ENVOI A MADAME LA COMTESSE DE R***</p> + +<div class="poetry"><div class="stanza"> +<p>Si ce Damis, que j'ai peint si volage,</p> +<p>O R..... eût été votre époux,</p> +<p>L'heureux Damis, tendre et digne de vous,</p> +<p>Jamais ailleurs n'eût porté son hommage.</p> +<p>Non moins heureux, si le sort eût permis</p> +<p>Que vous fussiez son aimable comtesse,</p> +<p>Jamais d'Églé la beauté ni l'adresse</p> +<div><span class="pagenum"><a id="Page_139"> 139</a></span></div> +<p>A ses genoux n'eût ramené Damis;</p> +<p>Ou, de céder s'il eût eu la faiblesse,</p> +<p>Volant chez vous, honteux de ses succès,</p> +<p>Il eût si bien, dans son ardeur nouvelle,</p> +<p>Rendu justice à vos charmans attraits,</p> +<p>Qu'il n'aurait pu vous paraître infidelle.</p> +</div></div> + +<h3 class="poetry"><span class="i5">LE CHAPELIER.</span></h3> + +<div class="poetry"><div class="stanza"> +<p>Un Pénitent venait purifier</p> +<p>Sa conscience aux pieds d'un Barnabite.</p> +<p>Ça, mon ami, votre état?—Chapelier.</p> +<p>—Bon. Et quelle est la coulpe favorite?</p> +<p>—Voir la donzelle est mon cas familier.</p> +<p>—Souvent?—Assez.—Et quel est l'ordinaire?</p> +<p>Hem! tous les mois?—Ah! c'est trop peu, mon père.</p> +<p>—Tous les huit jours?—Je suis plus coutumier.</p> +<p>—De deux jours l'un?—Plus encor; j'ai beau faire</p> +<p>A tous momens le plus ferme propos...</p> +<p>—Quoi! tous les jours?—Je suis un misérable.</p> +<p>—Soir et matin?—Justement.—Comment diable!</p> +<p>Et dans quel temps faites-vous des chapeaux!</p> +</div></div> + +<p><span class="pagenum"><a id="Page_140"> 140</a></span></p> + +<h3 class="poetry"><span class="i4">LA MARIÉE SANS MARI.</span></h3> + +<div class="poetry"><div class="stanza"> +<p>Voir marier dauphin ou fils de France,</p> +<p>C'est, je l'avoue, un vrai plaisir pour moi;</p> +<p>Car, sans compter que l'on a l'espérance</p> +<p>De ne pouvoir jamais manquer de roi,</p> +<p>Fille sans dot, à Paris, au village,</p> +<p>Qui sans hymen eût langui tristement,</p> +<p>Se voit payer pour prendre son amant;</p> +<p>Veuille le ciel conserver cet usage!</p> +<p>Or, vous saurez que tout nouvellement</p> +<p>Certaine Agnès, désirant mariage,</p> +<p>Chez son curé s'en alla bonnement.</p> +<p>«Je viens m'inscrire.—Oh! soit. Votre nom?—Lise.</p> +<p>—Et le futur...» Ma foi, Lise est à bout.</p> +<p>—«Parlez.—Eh! mais, dit la fille surprise,</p> +<p>Je croyais, moi, qu'on fournissait de tout.»</p> +</div></div> + +<h3 class="poetry"><span class="i5">L'AVARE ÉBORGNÉ.</span></h3> + +<div class="poetry"><div class="stanza"> +<p>Un Harpagon, d'un œil hypothéqué,</p> +<p>Gardait la chambre en mauvaise posture.</p> +<p>«Grave est le cas, le globe est attaqué,</p> +<p>Lui disait-on; craignez quelqu'aventure;</p> +<p>Voyez Granjean.—Non, parbleu, je vous jure,</p> +<p>Il est habile, il doit être bien cher;</p> +<p>Pour me guérir, il suffit d'un frater.»</p> +<p>Le frater vient, entreprend cette cure,</p> +<div><span class="pagenum"><a id="Page_141"> 141</a></span></div> +<p>Le bistourise, et de son instrument</p> +<p>Lui crève l'œil, mais très-parfaitement.</p> +<p>Harpagon crie; Esculape s'évade</p> +<p>A petit bruit le long de l'escalier,</p> +<p>Très-inquiet de sa sotte algarade.</p> +<p>Vite on accourt aux clameurs du malade.</p> +<p>«Un œil! O ciel! ah! quel aventurier!</p> +<p>Dans les deux cas, ignorance ou malice,</p> +<p>Pourvoyez-vous en réparation;</p> +<p>Un bon procès doit vous faire justice,</p> +<p>Et contre lui vous avez action.»</p> +<p>Le borgne alors, d'un ton tout débonnaire,</p> +<p>«Laissez, dit-il, laissez ce pauvre haire;</p> +<p>Je sais très-bien qu'il peut être plaidé;</p> +<p>Mais il en coûte à poursuivre une affaire:</p> +<p>Et puis d'ailleurs il n'a rien demandé.»</p> +</div></div> + +<h3 class="poetry"><span class="i4">FRAGMENT D'UN CONTE</span>,<br /> +<span class="i7 normal">PROLOGUE.</span></h3> + +<div class="poetry"><div class="stanza"> +<p>Vous croyez tous que, brodant quelquefois</p> +<p>Nouvelle en vers, ou conte, ou comédie,</p> +<p>J'aime à surprendre ou sottise, ou folie,</p> +<p>Et suis charmé de tout ce que je vois;</p> +<p>Que quand Églé, qui veut être à la mode,</p> +<p>Suit à la piste un fat suivant la cour,</p> +<p>Donne une scène, ou fait quelque bon tour,</p> +<p>Qui peut m'offrir un plaisant épisode;</p> +<p>J'en fais les feux, et que je ris d'autant.</p> +<p>Non, point du tout; j'en suis très-mécontent.</p> +<div><span class="pagenum"><a id="Page_142"> 142</a></span></div> +<p>Bien il est vrai que l'amour m'intéresse:</p> +<p>J'en suis fâché, mais j'ai cette faiblesse.</p> +<p>Damis s'en moque, et me trouve pédant;</p> +<p>Cléon me plaint: il fuit le sentiment,</p> +<p>Se croit un sage; et que s'il a Delphire,</p> +<p>Ne l'aimant point, on n'a rien à lui dire.</p> +<p>Delphire même est fort de cet avis:</p> +<p>C'est sans aimer qu'on trompe les maris.</p> +<p>C'est un grand mal, mais très-grand, que les femmes</p> +<p>Aiment un peu qu'on les ait à son tour;</p> +<p>Je ne dis mot; mais, s'il se peut, mesdames,</p> +<p>Dans vos boudoirs daignez placer l'Amour.</p> +<p><b>. . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . .</b></p> +</div></div> + +<h3 class="poetry"><span class="i2">PROLOGUE D'UN AUTRE CONTE.</span></h3> + +<div class="poetry"><div class="stanza"> +<p>Je fus toujours un peu républicain;</p> +<p>C'est un travers dans une monarchie.</p> +<p>Vous conclurez, certes, que le destin,</p> +<p>Sous Louis-Quinze a mal placé ma vie.</p> +<p>Assez long-temps j'en ai gémi tout bas.</p> +<p>On me disait: La France est ta patrie,</p> +<p>Il faut l'aimer; cela ne prenait pas.</p> +<p>Triste habitant d'une terre avilie,</p> +<p>Je consolais ma pensée ennoblie,</p> +<p>En la tournant vers ces climats heureux,</p> +<p>Qui présentaient à mon cœur, à mes vœux,</p> +<p>La liberté, ma maîtresse chérie.</p> +<p>Je m'étais fait Anglais, faute de mieux.</p> +<p>Ou bien, par fois, rêveur, silencieux,</p> +<p>Je saluais les monts de l'Helvétie,</p> +<div><span class="pagenum"><a id="Page_143"> 143</a></span></div> +<p>Cherchant des yeux, dans le simple Apenzel,</p> +<p>L'Égalité, cette fille du ciel,</p> +<p>Faite pour l'homme et par l'homme haïe:</p> +<p>Péché d'orgueil que son malheur expie.</p> +<p><b>. . . . . . . . . . . . . . . . . . . .</b></p> +</div></div> + +<h3 class="poetry"><span class="i3">CALCUL PATRIOTIQUE.</span></h3> + +<div class="poetry"><div class="stanza"> +<p>Cent mille écus pour la justice!</p> +<p>Deux cents pour la religion!</p> +<p>Prêtres, juges, la nation</p> +<p>Surpaie un peu votre service.</p> +<p>Mais aussi, vous craignez, dit-on,</p> +<p>Qu'habilement on ne saisisse</p> +<p>Cette attrayante occasion</p> +<p>D'opérer, par suppression</p> +<p>De maint office et bénéfice,</p> +<p>Quelque bonification:</p> +<p>Et vraiment, vous avez raison,</p> +<p>Plaise au ciel qu'on y réussisse!</p> +<p>Croire et plaider sont deux impôts</p> +<p>Que tout peuple met sur lui-même;</p> +<p>Aux dépens des heureux travaux</p> +<p>De Bacchus et de Triptolême;</p> +<p>Croire et plaider sont deux besoins</p> +<p>De notre mince et folle espèce,</p> +<p>Que la France, dans sa détresse,</p> +<p>Tâche de satisfaire à moins.</p> +<p>De nos jours la philosophie</p> +<p>A porté quelqu'économie</p> +<div><span class="pagenum"><a id="Page_144"> 144</a></span></div> +<p>Dans la dépense du chrétien.</p> +<p>Mettons de côté l'autre vie:</p> +<p>Ce qu'on perd en théologie,</p> +<p>En finance on le gagne bien.</p> +<p>L'américaine prud'hommie</p> +<p>Croit très-peu pour ne payer rien.</p> +<p>Que dites-vous de ce moyen?</p> +<p>Il est bien fort pour ma patrie;</p> +<p>Mais elle y viendra, je parie.</p> +<p>En attendant un si grand bien,</p> +<p>Je me console, en citoyen,</p> +<p>Des malheurs de la sacristie.</p> +<p>Courage! allons, mes chers Français,</p> +<p>Méritez un second succès:</p> +<p>Attaquez cette autre manie:</p> +<p>Émondez l'arbre des procès;</p> +<p>Et mettant de même au rabais</p> +<p>De <em>messieurs</em> l'avare industrie:</p> +<p>Économisez sur les frais</p> +<p>De la seconde maladie,</p> +<p>Dont nous ne guérissons jamais.</p> +</div></div> + +<h3 class="poetry"><span class="i5">LA VRAIE SAGESSE.</span></h3> + +<div class="poetry"><div class="stanza"> +<p>C'est encor parmi nous un grand bien d'être sage;</p> +<p>Il en faut convenir; mais ce bonheur si doux,</p> +<p>Chez les Grecs autrefois l'était bien davantage:</p> +<p>Il laissait partager tous les plaisirs des fous.</p> +<p>L'ivresse de Bacchus, une plus douce ivresse,</p> +<p>Chez ce peuple charmant, moins ennuyé que nous,</p> +<div><span class="pagenum"><a id="Page_145"> 145</a></span></div> +<p class="i5"> Était le prix de la sagesse.</p> +<p>Mais ne serait-ce point la sagesse en effet?</p> +<p class="i3"> Et pourquoi non? Consultons les sept sages:</p> +<p>Leur nom, sans leurs plaisirs, eût péri tout à fait.</p> +<p class="i5"> N'avons-nous pas oublié net</p> +<p class="i5"> Et leurs écrits et leurs ouvrages?</p> +<p class="i5"> On parle encor de leur banquet.</p> +<p class="i5"> Socrate qui le remarquait,</p> +<p class="i5"> Un jour alla chez Aspasie,</p> +<p>Qui ne voulait jamais être que son amie.</p> +<p>Il entre: elle brodait, dans ce goût élégant,</p> +<p>Que la mode aujourd'hui parmi nous renouvèle,</p> +<p>Car la Grèce est toujours en tout notre modèle.</p> +<p class="i5"> «Hé bien! dit-il en s'approchant,</p> +<p class="i5"> Serez-vous donc toujours la même?</p> +<p>Rien que de l'amitié! quoi! jamais rien de plus?</p> +<p>Et d'autres vœux jamais ne seront entendus!</p> +<p>Quoi! n'être que l'ami de l'objet que l'on aime!</p> +<p>Encor si votre cœur savait, ainsi que nous,</p> +<p>Mêler à l'amitié des mouvemens plus doux!</p> +<p>Car toujours dans notre âme un grain de convoitise</p> +<p class="i5"> Assaisonne, quoiqu'on en dise,</p> +<p>Cette pure amitié que nous avons pour vous?</p> +<p>Vous paraissez rêveuse, et vos regards baissés</p> +<p class="i5"> Sur le canevas sont fixés:</p> +<p class="i5"> Parlez, daignez au moins m'apprendre</p> +<p>Pour quel heureux mortel vos mains, dans ce moment...</p> +<p>—Pour qui? dit Aspasie avec étonnement.</p> +<p>Eh! mais... en vérité... je ne puis vous comprendre;</p> +<p>C'est pour...—Hé bien?—Pour un de mes amis.</p> +<p>—Pour un de vos amis! Achevez de m'instruire,</p> +<p class="i5"> Dit Socrate avec un souris?</p> +<div><span class="pagenum"><a id="Page_146"> 146</a></span></div> +<p>Parlez.—Eh bien! c'est vous, puisqu'il faut vous le dire.»</p> +<p class="i5"> Le philosophe, au comble de ses vœux,</p> +<p>Sentit... que sais-je, moi! ce que l'amour inspire,</p> +<p>Quand, par bonheur pour lui, le sage est amoureux.</p> +</div></div> + +<h3 class="poetry"><span class="i5">LA JOUISSANCE TARDIVE.</span></h3> + +<div class="poetry"><div class="stanza"> +<p>Je te disais: «Cloé, prends mes leçons, prends-moi;</p> +<p>Tu ris: de nos beaux jours il n'est qu'un seul emploi;</p> +<p>Use de ton printemps: chasteté, c'est vieillesse,</p> +<p>Pour les femmes surtout.» Cloé ne m'a point cru;</p> +<p>Les roses de son teint, hélas! ont disparu:</p> +<p>Elle connaît l'erreur de sa triste sagesse.</p> +<p>Moins belle et plus sensible, au midi de ses ans,</p> +<p>Elle ressent l'injure et le bienfait du temps.</p> +<p>Elle gagne, elle perd, et compte avec son âge.</p> +<p>Plus de fête: elle fuit les vains amusemens;</p> +<p>Il lui faut des plaisirs et non des passe-temps.</p> +<p>Le passe-temps l'ennuie, un soupir la soulage;</p> +<p>Pensive, son miroir, moins entouré d'amans,</p> +<p>Lui parle du passé, lui dit: «C'est bien dommage!»</p> +<p>Un désir inquiet le lui dit davantage.</p> +<p>J'ai vu tomber sur moi ses regards languissans.</p> +<p>J'ignore si je plais; je vois que j'intéresse:</p> +<p>Sa longue indifférence est un poids qui l'oppresse.</p> +<p>A mes vœux négligés elle accorde un regret,</p> +<p>Ses sens aident son cœur à trahir son secret;</p> +<p>Son repentir tardif ressemble à la tendresse.</p> +<p>«Ma Cloé, jouissons: près de toi ranimé,</p> +<p>Mon cœur, mes souvenirs te rendent ta jeunesse;</p> +<p>Donne-moi ce que j'aime, ou bien ce que j'aimai.»</p> +</div></div> + +<p><span class="pagenum"><a id="Page_147"> 147</a></span></p> + +<h3 class="poetry"><span class="i3">PARIS JUSTIFIÉ.</span></h3> + +<div class="poetry"><div class="stanza"> +<p>C'est toi, c'est ta funeste flâme,</p> +<p>Disait Anténor à Pâris,</p> +<p>Qui va mettre en cendre Bergame,</p> +<p>Et rougir de sang ses débris.</p> +<p>Quand de trois déesses rivales,</p> +<p>L'une offre à tes vœux la grandeur,</p> +<p>L'autre des palmes triomphales,</p> +<p>Et la sagesse et le bonheur:</p> +<p>C'est Vénus que tu leur préfères!</p> +<p>De ses promesses mensongères</p> +<p>Hélène est le gage imposteur!</p> +<p>La jouissance d'une belle,</p> +<p>Arbitre insensé, valait-elle</p> +<p>La sagesse ou la royauté?</p> +<p>—Oui, répond Paris irrité;</p> +<p>Croyons-en les trois immortelles,</p> +<p>Qui, dans leurs jalouses querelles,</p> +<p>Ne s'enviaient que la beauté.</p> +</div></div> + +<h3 class="poetry"><span class="i4">LE PEINTRE D'HISTOIRE.</span></h3> + +<div class="poetry"><div class="stanza"> +<p>Pour la première fois la jeune Agnès aimait,</p> +<p>Elle veut régaler Damis de son portrait:</p> +<p>Elle grimpe au grenier d'un successeur d'Apelle,</p> +<p class="i7"> Qui, la trouvant si belle,</p> +<div><span class="pagenum"><a id="Page_148"> 148</a></span></div> +<p>Croit dans son atelier voir le séjour des dieux.</p> +<p>Son âme tout entière a passé dans ses yeux.</p> +<p>Il admire, il soupire, il s'écrie: «Ah, la peste!</p> +<p>Qu'on va faire de vous un portrait séduisant;</p> +<p>Mais, plaignez-moi, je peins l'histoire seulement!</p> +<p>—Hé, mon Dieu! dit Agnès, qui me peindra le reste?</p> +</div></div> + +<h3 class="poetry"><span class="i6">LE CALCUL.</span></h3> + +<div class="poetry"><div class="stanza"> +<p class="i4"> Une prêtresse de l'Amour,</p> +<p class="i4"> Soupant chez Quincy, l'autre jour,</p> +<p class="i4"> Vantait d'un ton de pruderie</p> +<p class="i1"> Et sa constance et ses beaux sentimens.</p> +<p>«J'ai, dit-elle, cédé quelquefois dans ma vie;</p> +<p>Mais tout le monde ici peut compter mes amans.</p> +<p>—Oui, lui répond Quincy; le calcul est facile;</p> +<p class="i4"> Qui ne sait compter jusqu'à mille?</p> +</div></div> + +<h3 class="poetry"><span class="i3">LE PRONOM INDISCRET.</span></h3> + +<div class="poetry"><div class="stanza"> +<p>Sur un homme à bonne fortune</p> +<p>Quelques femmes s'entretenaient,</p> +<p>Et presque toutes soutenaient</p> +<p>Que de ses maîtresses pas une</p> +<p>N'avait possédé tout un jour</p> +<p>Son cœur, ses sens et son amour.</p> +<p>Une enfin, prenant sa défense,</p> +<p>Dit: «Je crois pouvoir, dieu merci!</p> +<div><span class="pagenum"><a id="Page_149"> 149</a></span></div> +<p>Vous éclairer sur ce point-ci,</p> +<p>Sans redouter la médisance:</p> +<p>Chacun dans Paris me connaît.</p> +<p>On sait quelle est ma répugnance</p> +<p>Pour un semblable freluquet.</p> +<p>Mais, tout fat et fripon qu'il est,</p> +<p>Je puis jurer, en conscience</p> +<p>(Et le fait est des plus certains,</p> +<p>De sa maîtresse je le tiens),</p> +<p>Qu'au moins une fois en sa vie,</p> +<p>Il sut aimer solidement:</p> +<p>Sa maîtresse était mon amie;</p> +<p>Elle m'a tout dit franchement.</p> +<p>Un matin chez elle en entrant,</p> +<p>Moitié transport, moitié folie,</p> +<p>De cet air vif et séduisant</p> +<p>Dont il subjugua tant de femmes,</p> +<p>Entre ses bras il la saisit,</p> +<p>Et la transporta sur son lit:</p> +<p>Mêmes feux consumaient leurs âmes;</p> +<p>Ils éprouvaient mêmes désirs;</p> +<p>Et là, dans des flots de plaisirs,</p> +<p>Trois jours entiers <em>nous</em> demeurâmes.</p> +</div></div> + +<h3 class="poetry"><span class="i2">LE CALENDRIER DES JÉSUITES.</span></h3> + +<div class="poetry"><div class="stanza"> +<p>Fiers rejetons du fameux Loyola,</p> +<p>Dont Port-Royal a foudroyé l'école;</p> +<p>Vous que jadis sans cesse harcela</p> +<p>Le grand Pascal, étayé par Nicole;</p> +<div><span class="pagenum"><a id="Page_150"> 150</a></span></div> +<p>Vous, qui, de Rome usant les arsenaux,</p> +<p>Fîtes frapper du fatal anathême,</p> +<p>Pour soutenir votre lâche systême,</p> +<p>Les Augustins sous le nom des Arnaud;</p> +<p>Vous, dont Quesnel, digne fils de Bérule,</p> +<p>A tant de fois éprouvé la férule,</p> +<p>Et qui, voyant dans ses puissans écrits</p> +<p>De Molina les sentimens proscrits,</p> +<p>Contre son livre, au benin Clément Onze,</p> +<p>Fites pointer le redoutable bronze;</p> +<p>Vous, qui dans Chine alliez à la fois</p> +<p>Confucius et Dieu mort sur la croix,</p> +<p>Et dont le culte équivoque et commode</p> +<p>Rapporte à Dieu celui d'une pagode;</p> +<p>De la morale éternels corrupteurs,</p> +<p>Qui du salut élargissez la voie;</p> +<p>Et qui, guidant, par des chemins de fleurs,</p> +<p>Les pénitens que le ciel vous envoie,</p> +<p>Au champ de Dieu ne semez que l'ivraie;</p> +<p>Des grands du siècle adroits adulateurs;</p> +<p>Vils artisans de mensonge et de fourbe;</p> +<p>De qui le dos sous l'iniquité courbe;</p> +<p>Qui, démasqués et partout reconnus,</p> +<p>Êtes pourtant partout les bien venus</p> +<p>(Car il n'est lieu de l'un à l'autre pôle</p> +<p>Où, dieu merci, n'ayez le premier rôle),</p> +<p>Dites-nous donc par quel puissant moyen</p> +<p>Vous trouvez l'art d'en imposer aux autres,</p> +<p>Et de coiffer la mître des apôtres</p> +<p>Chez l'infidèle et le peuple chrétien?</p> +<p>Si l'on en croit vos longs martyrologes,</p> +<p>Où le mensonge a tracé vos éloges,</p> +<div><span class="pagenum"><a id="Page_151"> 151</a></span></div> +<p>L'Inde rougit du sang de vos martyrs;</p> +<p>Sur un trépied vous rendez des oracles;</p> +<p>Et le payen, avide de miracles,</p> +<p>Les voit éclore au gré de ses désirs;</p> +<p>L'avide mort, au teint livide et blême,</p> +<p>Lâche sa proie à votre voix suprême;</p> +<p>Par vous le sang qu'elle a coagulé,</p> +<p>Dans les vaisseaux a de nouveau coulé;</p> +<p>A l'ordre seul d'un petit thaumaturge,</p> +<p>L'air de vapeurs ou se charge ou se purge;</p> +<p>Et vous avez à vos commandemens</p> +<p>Le vent, la foudre et tous les élémens.</p> +<p>A ce propos, on m'a fait certain conte,</p> +<p>Mes révérends, qu'il faut que je vous conte:</p> +<p>De vers Golgonde, où la terre en son sein,</p> +<p>De ses sablons forme la reine pierre,</p> +<p>Dont le poli réfléchit la lumière</p> +<p>En cent façons, était un jeune essain</p> +<p>D'Ignaciens, qui, dans l'âme indienne,</p> +<p>Allait, Dieu sait, plantant la foi chrétienne.</p> +<p>Tous les beaux fils qu'a l'Inde sur son bord,</p> +<p>Etaient par eux catéchisés d'abord;</p> +<p>Les cordeliers qu'ils avaient pour annexe,</p> +<p>De leur côté baptisaient le beau sexe.</p> +<p>Tout allait bien; et leur apostolat</p> +<p>Fructifiait, moyennant ce partage:</p> +<p>Si que de Dieu le nouvel héritage</p> +<p>Allait croissant avec beaucoup d'éclat.</p> +<p>Là, le démon, qu'en figure de bronze,</p> +<p>Fait adorer l'ignorance du bonze,</p> +<p>Grâces aux fils d'Ignace et de François,</p> +<p>Allait perdant tous les jours de ses droits.</p> +<div><span class="pagenum"><a id="Page_152"> 152</a></span></div> +<p>L'Ignacien, à ces nouvelles plantes,</p> +<p>Distribuait les grâces suffisantes,</p> +<p>Si largement que l'efficace là</p> +<p>Glanait après les fils de Loyola</p> +<p>Petitement. Quoiqu'il en soit, les drôles,</p> +<p>Par maints bons tours, maintes belles paroles,</p> +<p>Passaient pour saints, se faisaient vénérer</p> +<p>Du peuple indien qu'ils savaient attirer.</p> +<p>Le bruit en vint jusqu'au roi de Golgonde;</p> +<p>Ce prince était un vieux payen fieffé,</p> +<p>Qui de son diable était si fort coiffé,</p> +<p>Qu'il n'encensait que cet esprit immonde;</p> +<p>Il voulait voir des apôtres nouveaux,</p> +<p>Que de son diable on disait les rivaux.</p> +<p>Bien croyait-il entendre des oracles,</p> +<p>Et comme Hérode aller voir des miracles.</p> +<p>Nos révérends, le crucifix en main,</p> +<p>Lui prêchent Dieu mort pour le genre humain,</p> +<p>En déclamant contre le simulacre</p> +<p>De Satanas. Le roi, dont la bile acre</p> +<p>Jà s'échauffait à leur beau plaidoyer,</p> +<p>Leur dit: «Messieurs, quand aux dieux on insulte,</p> +<p>Et qu'on annonce un si singulier culte,</p> +<p>Encor faut-il de preuves l'étayer?</p> +<p>Depuis six mois la sécheresse afflige</p> +<p>Tout mon royaume; et votre zèle exige</p> +<p>Que de ce Dieu vous obteniez de l'eau.</p> +<p>Si dans trois jours vous n'en faites répandre,</p> +<p>Comme imposteurs je vous ferai tous pendre;</p> +<p>Pensez-y bien. «Nos frocards eurent beau</p> +<p>Représenter à l'absolu monarque</p> +<p>Que ce serait tenter le Tout-Puissant:</p> +<p>«Nous connaîtrons, dit-il, à cette marque,</p> +<div><span class="pagenum"><a id="Page_153"> 153</a></span></div> +<p>S'il est le Dieu sur la terre agissant.»</p> +<p>Force fut donc aux moines de promettre,</p> +<p>Sauf à tenter l'avis du baromètre,</p> +<p>Qui, consulté par eux tous les instans,</p> +<p>Ne répondait jamais que du beau temps.</p> +<p>Tous de concert allaient plier bagage,</p> +<p>Pour le martire éprouvant peu d'attraits,</p> +<p>Quand un frater qu'ils laissaient là pour gage,</p> +<p>Et qui pour eux aurait payé les frais,</p> +<p>D'un tel départ leur demanda la cause.</p> +<p>«Las! dirent-ils, le prince nous propose</p> +<p>De décorer nos collets de la hard,</p> +<p>S'il ne pleut pas dans trois jours au plus tard.</p> +<p>—Quoi! voilà tout? Allez, reprit le frère,</p> +<p>Par Loyola, patron du monastère,</p> +<p>Dites au roi que dès demain matin</p> +<p>Nous en aurons, ou j'y perds mon latin.»</p> +<p>Pas ne mentait notre moderne Elie:</p> +<p>Du sein des mers un nuage élevé,</p> +<p>A point nommé, de sa féconde pluie,</p> +<p>Vit du pays chaque champ abreuvé.</p> +<p>Et de crier en Golgonde au miracle!</p> +<p>Et de donner le bon frère en spectacle!</p> +<p>Puis dit tout bas à nos moines joyeux:</p> +<p>«Mes révérends, si j'ai tenu parole,</p> +<p>Vous le devez à certaine vérole</p> +<p>Qu'exprès pour vous me conservaient les cieux.</p> +<p>Toutes les fois que l'atmosphère aride</p> +<p>Va condensant de nouvelles vapeurs,</p> +<p>L'air surchargé de l'élément humide</p> +<p>Ne manque pas de doubler mes douleurs.»</p> +<p>On n'en dit mot à messieurs de Golgonde,</p> +<div><span class="pagenum"><a id="Page_154"> 154</a></span></div> +<p>Dans le pays il resta constaté</p> +<p>Que ce n'était qu'un fruit de sainteté,</p> +<p>Et non celui de cette peste immonde</p> +<p>Dont le pénard se trouvait infecté.</p> +<p>Puisque le bien naît ainsi du désordre,</p> +<p>Que le bon Dieu la conserve à tout l'ordre!</p> +</div></div> + +<h3 class="poetry"><span class="i3">LE SAUT DE LA SOUPENTE.</span></h3> + +<div class="poetry"><div class="stanza"> +<p>Dans le lit nuptial, après maintes façons,</p> +<p>Au pouvoir d'un lourdaut Perrette abandonnée,</p> +<p>S'attendait aux plaisirs que promet l'hyménée;</p> +<p>Car, malgré l'innocence, on a certains soupçons:</p> +<p class="i4"> On pleure, on crie, on se lamente</p> +<p>Au moindre mouvement que veut faire un époux;</p> +<p>Mais s'il laissait en paix reposer l'innocente,</p> +<p class="i2"> Ce serait bien autre peine entre nous.</p> +<p class="i2"> Témoin notre épouse nouvelle,</p> +<p>Modestement tapie au bord de la ruelle,</p> +<p>Dans le ferme projet de faire le dragon,</p> +<p>Si Blaise seulement lui prenait le menton,</p> +<p class="i2"> Et qui voyant le discret personnage,</p> +<p>A l'autre bord du lit établir son quartier,</p> +<p>Ne put tenir son fier, et le cœur plein de rage,</p> +<p class="i2"> Venait, aventurant près du sot écolier,</p> +<p>D'abord un bras, un pied, puis le corps tout entier.</p> +<p class="i4"> Point n'entendait le pauvre sire</p> +<p>Ce que voulait l'Amour et permettait l'Hymen,</p> +<p class="i4"> Ce que sa femme voulait dire,</p> +<p class="i2"> En lui serrant les genoux et la main:</p> +<div><span class="pagenum"><a id="Page_155"> 155</a></span></div> +<p>Il allait s'endormir, lorsque notre épousée</p> +<p class="i2"> Prit le parti, de crainte d'accident,</p> +<p class="i2"> De s'expliquer, sans doute en bégayant.</p> +<p>(Car enfin, femme encor doit être embarrassée).</p> +<p>«Eh bian! que ferions-nous... là... pour rire un instant?</p> +<p>Qu'en dis-tu, Blaise?—Oh oui; c'est fort bien dit, voirment.</p> +<p class="i2"> Eh bian! voyons; queu divertissement?...</p> +<p class="i2"> Un jour de noce il faut une fête complette;</p> +<p class="i2"> Allons...» Et de sauter du lit de la pauvrette.</p> +<p class="i2"> «Où cours-tu?... Laisse-moi. Mais encore... quel sot!..</p> +<p class="i4"> —J'ons des pommes dans la soupente,</p> +<p>Tu les aimes, j'y vole, et tu seras contente:</p> +<p class="i4"> Vois-tu, j'entends à demi mot.»</p> +<p class="i4"> Notre benêt monte à l'échelle;</p> +<p>Sa femme furieuse est bientôt sur ses pas,</p> +<p class="i4"> Tire d'abord l'échelle à bas:</p> +<p class="i4"> «Charche; nigaud; charche, dit-elle;»</p> +<p class="i4"> Et puis se remet dans ses draps.</p> +<p class="i2"> Un bon vivant, sûr de plaire à la belle,</p> +<p class="i4"> Qui, pour se divertir un peu,</p> +<p class="i4"> S'était caché dans la ruelle,</p> +<p class="i2"> Voyant qu'Amour lui faisait si beau jeu,</p> +<p class="i4"> Sort brusquement de sa cachette,</p> +<p class="i4"> Se glisse au lit de la fillette,</p> +<p class="i4"> Et d'un baiser vous accole Perrette;</p> +<p class="i4"> «Paix, dit-il, paix! c'est Lucas;</p> +<p class="i4"> A mes transports ne te dérobe pas;</p> +<p>C'est un bon compagnon, un amant qui remplace</p> +<p class="i4"> Un mari sot et tout de glace.»</p> +<p>Perrette volontiers aurait fait les hauts cris;</p> +<p class="i4"> Mais elle eut éveillé sa mère</p> +<p>Qui couchait, voyez-vous, dans le même taudis.</p> +<span class="pagenum"><a id="Page_156"> 156</a></span> +<p class="i2"> Le plus prudent était donc de se taire,</p> +<p class="i2"> Et Perrette se tut. Perrette se taisant,</p> +<p>Lucas va son chemin, Lucas marche en avant;</p> +<p class="i2"> Et tandis que, bloti dans sa soupente,</p> +<p class="i2"> Ne pensant pas à son malheur,</p> +<p>L'époux cherche des fruits, l'amant cueille une fleur</p> +<p>Qu'avec ravissement lui cède son amante.</p> +<p class="i4"> La bonne mère aux écoutes était:</p> +<p class="i2"> «Eh mais! pas trop mal ce me semble;</p> +<p class="i2"> Blaise n'est pas si sot qu'on le contait,</p> +<p class="i4"> En besogne il va tout fin droit;</p> +<p class="i4"> Pour ma fille plus je ne tremble;</p> +<p>De ce train-là, tredame, y moudront bien ensemble.</p> +<p> —Bon, disait-elle, au plus faible soupir</p> +<p>Que l'Amour arrachait à Lucas, à Perrette;</p> +<p class="i4"> Au moindre bruit de la couchette.</p> +<p class="i2"> —Bon, toujours bon... queu noce! queu plaisir!</p> +<p class="i4"> Et puis, ma fille est raisonnable;</p> +<p class="i4"> Y sont fort bian sur ce ton-là,</p> +<p class="i4"> Il est pressant, elle est traitable,</p> +<p>Y ne disont plus rian... ma fi, les y voilà.»</p> +<p class="i2"> Bien juste au fond pensait la bonne dame;</p> +<p class="i2"> Précisément l'affaire en était-là.</p> +<p>Mais l'époux n'avait part à ce grand opéra,</p> +<p>Le benêt ramassait des pommes à sa femme.</p> +<p>Chargé comme un mulet, enfin le bon chrétien</p> +<p class="i2"> Cherche l'échelle et ne trouve plus rien.</p> +<p>Il appelle Perrette, et puis sa belle mère;</p> +<p>Perrette ne dit mot, fait sortir son galant;</p> +<p>Mais ardente à savoir tout le fond de l'affaire,</p> +<p>La bonne mère, hélas! qui croit chacun content,</p> +<p class="i2"> A son beau fils répond en demandant:</p> +<div><span class="pagenum"><a id="Page_157"> 157</a></span></div> +<p>«Quelle nouvelle... est-tu bien là, mon gendre?</p> +<p class="i4"> —Oh! palsanguienne, en vérité,</p> +<p class="i6"> J'y suis monté;</p> +<p class="i2"> Mais je ne sais comment descendre.</p> +<p class="i2"> —Eh! glisse-toi, nigaud, sur le côté.</p> +<p>—Sur le côté?... voirment, voilà tout le mystère,</p> +<p>Grand merci... Pa-ta-tra, mon benêt tombe à terre.»</p> +<p>Au bruit de cette chûte, aux cris de mon lourdaut,</p> +<p class="i4"> Mère effrayée, et fille en peine,</p> +<p class="i4"> Du lit à bas ne font qu'un saut,</p> +<p>Et vont, sans savoir où, comme la peur les mène.</p> +<p>Une lumière enfin vient les rassembler tous,</p> +<p class="i4"> Et montre à la mère étonnée,</p> +<p class="i2"> Blaise étendu loin du lit d'hyménée,</p> +<p>Et tombé de plus haut que ne tombe un époux.</p> +<p class="i2"> «Eh mais, lui dit la mère impatiente,</p> +<p>Quel saut as-tu donc fait?..—Le saut de la soupente.»</p> +<p class="i2"> La mère regarda Perrette et la comprit;</p> +<p>Femmes ont pour s'entendre un merveilleux esprit;</p> +<p class="i2"> Et l'époux seul, plus sot que d'ordinaire,</p> +<p>Froissé, raillé, trompé, fut se remettre au lit,</p> +<p class="i2"> Sans rien comprendre à cette affaire.</p> +</div></div> + +<h3 class="poetry"><span class="i2">LE LINCEUL DU PÉLERIN.</span></h3> + +<div class="poetry"><div class="stanza"> +<p>Hélène, de pleurs inondée,</p> +<p>Songeait au courageux Mainfroi,</p> +<p>Qui, dans les champs de la Judée,</p> +<p>Combattait au nom de la foi.</p> +<div><span class="pagenum"><a id="Page_158"> 158</a></span></div> +<p>«Dût ma funeste impatience,</p> +<p>Disait-elle, aggraver mon sort,</p> +<p>Dieux qui m'enviez sa présence,</p> +<p>Rendez-le moi vivant ou mort.</p> +<p>Beau manoir, opulens domaines,</p> +<p>Présens que m'a fait son amour,</p> +<p>Côteaux rians, fertiles plaines,</p> +<p>Que j'aperçois de cette tour,</p> +<p>Ne m'étalez point vos richesses</p> +<p>S'il ne doit plus les partager;</p> +<p>De ses regards, de ses caresses,</p> +<p>Pouvez-vous me dédommager?»</p> +<p>La nuit allait couvrir la terre.</p> +<p>Enveloppé d'un noir manteau,</p> +<p>Un pélerin, au front sévère,</p> +<p>Aborde un page du château:</p> +<p>—«Page, va dire à ta maîtresse,</p> +<p>Un pélerin daignez ouir;</p> +<p>De l'objet qui vous intéresse</p> +<p>Il voudrait vous entretenir.</p> +<p>—Bon pélerin, à mon veuvage,</p> +<p>Quelle allégeance apportez-vous?</p> +<p>—J'ai vu l'Iduméen rivage,</p> +<p>J'ai vu combattre votre époux.</p> +<p>—Ah! rendez la paix à mon âme;</p> +<p>Quand finiront tous ces combats?</p> +<p>—Votre époux le sait, noble dame,</p> +<p>Mieux que personne d'ici bas.</p> +<p>—Oh! combien de flèches aigues</p> +<p>Ont dû l'atteindre et le blesser!</p> +<p>—Les blessures qu'il a reçues,</p> +<p>Jà n'est besoin de les panser.</p> +<div><span class="pagenum"><a id="Page_159"> 159</a></span></div> +<p>—Mais d'où vient, parlez-moi sans feinte,</p> +<p>Ne m'apportez-vous de sa part,</p> +<p>Ni vrai morceau de la croix sainte,</p> +<p>Ni perles fines, ni brocard?</p> +<p>—Je n'ai brocard, ni perle fine;</p> +<p>Tout ce que j'ai pour vous, hélas!</p> +<p>C'est qu'aux champs de la Palestine</p> +<p>Votre époux attend le trépas.</p> +<p>A ces mots, Hélène éperdue</p> +<p>Remplit le château de ses cris;</p> +<p>Les pleurs ont obscurci sa vue,</p> +<p>La douleur trouble ses esprits.</p> +<p>—«Oh, pélerin! malheur t'advienne,</p> +<p>Pour m'avoir dit ces mots affreux!</p> +<p>Mais ne vas pas penser qu'Hélène</p> +<p>Demeure oisive dans ces lieux.</p> +<p>Dût ma funeste impatience</p> +<p>Aggraver l'horreur de mon sort,</p> +<p>Je jouirai de la présence</p> +<p>De mon époux vivant ou mort.</p> +<p>Page chéri, je t'en conjure,</p> +<p>Cherche-moi, dans tout le canton,</p> +<p>D'un pélerin l'humble chaussure,</p> +<p>La robe grise et le bourdon.</p> +<p>Que ces réseaux d'or et de soie,</p> +<p>Ces franges, ces rubans, ces fleurs,</p> +<p>Tous ces atours faits pour la joie,</p> +<p>Cessent d'insulter à mes pleurs.</p> +<p>Coupe ma longue chevelure,</p> +<p>Prends mon collier, prends mes bijoux,</p> +<p>Quelque fatigue que j'endure,</p> +<p>Je veux aller voir mon époux.</p> +<div><span class="pagenum"><a id="Page_160"> 160</a></span></div> +<p>Dût ma funeste impatience</p> +<p>Aggraver l'horreur de mon sort,</p> +<p>Je veux jouir de sa présence,</p> +<p>Et l'embrasser vivant ou mort.»</p> +<p>Etonné d'un amour si tendre,</p> +<p>Le pélerin lui dit: «Restez,</p> +<p>Restez, de grâce; et pour m'entendre,</p> +<p>Calmez vos sens trop agités:</p> +<p>«Porte mes adieux à ma femme,</p> +<p>«Me dit votre époux expirant;</p> +<p>«L'instant d'après il rendit l'âme,</p> +<p>«Cet anneau d'or est mon garant.</p> +<p>—«Comment, ô ciel! le méconnaître?</p> +<p>Il vient de moi cet anneau d'or,</p> +<p>Il n'aurait pas changé de maître,</p> +<p>Si mon époux vivait encor.</p> +<p>Mais que cette douceur dernière</p> +<p>Aggrave ou non mon triste sort:</p> +<p>Je n'ai pu fermer sa paupière;</p> +<p>Je veux le voir après sa mort.</p> +<p>—Abjure un projet inutile.</p> +<p>En vain ton cœur brûlant d'amour</p> +<p>Presserait son cœur immobile;</p> +<p>Tu ne saurais le rendre au jour.</p> +<p>Vas, songe à conserver tes charmes;</p> +<p>A ton destin résigne toi;</p> +<p>Ne gémis plus, séche tes larmes;</p> +<p>Chacun est ici bas pour soi.</p> +<p>—Respectez ma douleur amère;</p> +<p>Cruel, ne m'opposez plus rien.</p> +<p>Dussé-je accroître ma misère,</p> +<p>J'irai voir mon unique bien.»</p> +<div><span class="pagenum"><a id="Page_161"> 161</a></span></div> +<p>Après un moment de silence,</p> +<p>«Ma fille, dit le pélerin,</p> +<p>Tu peux jouir de sa présence,</p> +<p>Sans aller au bord du Jourdain.</p> +<p>—Parle, ô mon ange tutélaire!</p> +<p>Fais qu'il paraisse devant moi!</p> +<p>Mon or, mes joyaux, mon douaire,</p> +<p>Toute ma fortune est à toi.»</p> +<p>L'étranger, fourbe autant qu'avare,</p> +<p>Un livre ouvert devant ses yeux,</p> +<p>Feint de lire un jargon barbare</p> +<p>Des secrets émanés des cieux.</p> +<p>—De ton époux l'ombre fidèle</p> +<p>En ces lieux erre nuitamment.</p> +<p>Mais la terreur marche avec elle;</p> +<p>Un linceul est son vêtement.</p> +<p>—N'importe, exauce ma prière.</p> +<p>Ah! dussé-je aggraver mon sort;</p> +<p>Je n'ai pu fermer sa paupière,</p> +<p>Je veux le voir après sa mort.</p> +<p>—Ce soir il promet d'apparaître</p> +<p>Où sont inhumés tes vassaux.</p> +<p>Cours aux pieds du souverain maître,</p> +<p>Former des vœux pour son repos.</p> +<p>Quand la nuit deviendra plus sombre,</p> +<p>Parmi ces tombeaux vas t'asseoir,</p> +<p>Et sans approcher de son ombre,</p> +<p>Qu'il te suffise de la voir.»</p> +<p>Dans sa chapelle solitaire,</p> +<p>Long-temps Hélène, avec ferveur,</p> +<p>Compte les grains de son rosaire,</p> +<p>Ou s'abandonne à sa douleur.</p> +<div><span class="pagenum"><a id="Page_162"> 162</a></span></div> +<p>Puis d'un fol espoir abusée,</p> +<p>Au souffle d'un vent glacial,</p> +<p>Les cheveux baignés de rosée,</p> +<p>Elle arrive à l'enclos fatal.</p> +<p>L'astre des nuits éclaire à peine</p> +<p>La cime de ces vieux ormeaux;</p> +<p>On n'entend au loin dans la plaine</p> +<p>Que le bruit du vent et des eaux;</p> +<p>Et dans un coin du cimetière,</p> +<p>Hélène qui répète encor:</p> +<p>«Je n'ai pu fermer ta paupière;</p> +<p>Je viens te voir après ta mort.»</p> +<p>A vingt pas d'elle se présente</p> +<p>Un fantôme vêtu de blanc;</p> +<p>Elle pousse un cri d'épouvante,</p> +<p>Et tombe morte au même instant.</p> +<p>Le pélerin (que Dieu punisse)</p> +<p>Jette le linceul imposteur,</p> +<p>Et maudissant son avarice,</p> +<p>S'enfonce un poignard dans le cœur.</p> +</div></div> + +<h3 class="poetry"><span class="i6">L'ARMEMENT INUTILE.</span></h3> + +<div class="poetry"><div class="stanza"> +<p class="i2"> Maître Gaspard, marchand et marguillier,</p> +<p class="i2"> A cinquante ans désirant faire souche,</p> +<p class="i4"> Prit jeune femme l'an dernier,</p> +<p>Digne en tout point de l'honneur de sa couche.</p> +<p>Gertrude était son nom, elle avait mille attraits,</p> +<p class="i4"> Œil bien fendu, petite bouche,</p> +<p class="i4"> Les dents d'ivoire, le teint frais;</p> +<span class="pagenum"><a id="Page_163"> 163</a></span> +<p class="i2"> Gaspard ayant de la bourgeoise garde</p> +<p class="i4"> Été sergent, en certain coin</p> +<p class="i6"> Conservait avec soin</p> +<p class="i2"> Sa vieille épée avec sa hallebarde;</p> +<p>Et quand il se trouvait les soirs de bonne humeur,</p> +<p class="i4"> A sa femme il racontait comme,</p> +<p class="i2"> En telle année, il avait eu l'honneur</p> +<p class="i2"> De garder le logis de tel ou tel seigneur;</p> +<p class="i2"> Que dans son temps il était très-bel homme,</p> +<p class="i2"> Mais qu'il paraissait bien plus beau,</p> +<p class="i2"> Quand il avait cocarde à son chapeau.</p> +<p class="i4"> Dans la ville, par aventure</p> +<p class="i4"> Revient un jeune jouvenceau,</p> +<p class="i2"> Leste, bien fait, et d'aimable figure,</p> +<p class="i2"> L'œil tendre, et pourtant un peu fier;</p> +<p class="i4"> Bref, il était d'une tournure</p> +<p>A réchauffer les cœurs, même au sein de l'hiver:</p> +<p class="i4"> De plus il était militaire.</p> +<p class="i2"> Il vit Gertrude, et bientôt les désirs</p> +<p>Vont leur train; et suivant la coutume ordinaire,</p> +<p class="i4"> Par tendres regards, doux soupirs,</p> +<p class="i4"> Il fait ses efforts pour lui plaire;</p> +<p>Il fait plus: certain soir, il la trouve à l'écart;</p> +<p>Il dit que, par l'amour percé de part en part,</p> +<p class="i4"> Il va mourir, si la belle ne cède,</p> +<p class="i2"> Et ne lui donne un doux et prompt remède.</p> +<p class="i2"> Avec courroux la belle entend son cas;</p> +<p class="i4"> En vain lui plaît le personnage;</p> +<p class="i4"> Vertu de femme aime à faire fracas;</p> +<p class="i4"> Et puis déjà j'ai dit qu'elle était sage:</p> +<p class="i4"> «Allez, monsieur, n'espérez pas</p> +<p class="i2"> Qu'à mon mari je fasse un tel outrage;</p> +<div><span class="pagenum"><a id="Page_164"> 164</a></span></div> +<p>Apprenez que, depuis que je suis en ménage,</p> +<p>Mon honneur n'a jamais fait le moindre faux-pas.»</p> +<p class="i4"> Le drôle ne perd point courage;</p> +<p class="i4"> Il sait que des femmes l'honneur</p> +<p class="i4"> Est un brouillard, une vapeur,</p> +<p class="i2"> Qui sur la mer des préjugés s'élève,</p> +<p class="i2"> Et se dissipe à la chaleur</p> +<p>Des rayons de l'amour, quand cet astre se lève.</p> +<p class="i2"> Le soir Gertrude étant avec Gaspard,</p> +<p class="i4"> Fière d'avoir fait résistance,</p> +<p class="i2"> Va lui conter l'amour de l'égrillard,</p> +<p class="i2"> Comme elle a su le tancer d'importance,</p> +<p>Et que n'étant point femme à faire un tel écart,</p> +<p>Elle a bien dans son cœur éteint toute espérance.</p> +<p>«Parbleu! répond l'époux, c'est bien manquer d'égard,</p> +<p class="i4"> Voyez un peu l'impertinence;</p> +<p class="i4"> Vouloir de moi faire un cornard!</p> +<p class="i4"> Je veux punir son insolence.</p> +<p class="i2"> S'il revient, finement attire le gaillard:</p> +<p>Par un demi-soupir ou par un doux regard,</p> +<p>Il te faut ranimer sa tendre pétulance;</p> +<p class="i4"> S'il te demande un rendez-vous,</p> +<p class="i2"> Feins l'embarras de quelqu'un qui balance,</p> +<p class="i2"> Et dont l'amour amollit le courroux;</p> +<p>Lui même il se viendra livrer à ma vengeance;</p> +<p>Caché près de ton lit, armé jusques aux dents,</p> +<p>Nous verrons à quel point il porte l'impudence;</p> +<p class="i2"> Et je saurai, quand il en sera temps,</p> +<p class="i4"> Châtier son incontinence;</p> +<p class="i4"> Ne vas pas craindre à contre-temps,</p> +<p>Par quelques privautés de blesser la décence;</p> +<p class="i4"> Il payera cher ces doux instans.</p> +<div><span class="pagenum"><a id="Page_165"> 165</a></span></div> +<p class="i4"> Sans scrupule, laisse-le faire:</p> +<p class="i4"> L'arrêter sera mon affaire.»</p> +<p class="i4"> Gertrude promet d'obéir.</p> +<p class="i2"> Le lendemain, pressé par le désir,</p> +<p class="i2"> L'amant revient chanter sa litanie.</p> +<p>Il reçoit un baiser sur la bouche chérie;</p> +<p class="i2"> On gronde à peine: et sa flamme enhardie</p> +<p class="i2"> Prétend aller de faveur en faveur.</p> +<p class="i4"> On l'arrête, et sa douce amie</p> +<p>Promet le lendemain de combler son ardeur.</p> +<p class="i4"> Le soir, la docile Gertrude</p> +<p class="i2"> Ne manque pas de dire à son époux</p> +<p class="i4"> L'heure et l'instant du rendez-vous.</p> +<p>«Bon, dit Gaspard, surtout ne fais pas trop la prude,</p> +<p class="i2"> Quand il viendra se rendre à l'atelier?</p> +<p class="i2"> —Ne craignez rien, j'y prendrai garde.»</p> +<p class="i4"> Maître Gaspard monte au grenier</p> +<p class="i4"> Y prend sa vieille hallebarde,</p> +<p class="i4"> Un sabre, un casque et son cimier;</p> +<p class="i2"> Il les dérouille, s'arme, à la glace se mire;</p> +<p class="i2"> Il paraît à ses yeux un Achille, un César;</p> +<p>Il met flamberge au vent, pousse en l'air et s'admire.</p> +<p>Le jouvenceau, ma foi, va courir grand hasard.</p> +<p class="i2"> L'heure approchant, il va, dans la ruelle,</p> +<p>De vengeance altéré, se mettre en sentinelle.</p> +<p class="i2"> Le galant vient, Gertrude se repent</p> +<p class="i4"> D'avoir, par sa coupable adresse,</p> +<p class="i4"> Conduit au piége qui l'attend</p> +<p class="i4"> Amant si plein de gentillesse;</p> +<p class="i4"> Mais trop tard vient ce repentir:</p> +<p class="i4"> Maître Gaspard est trop près d'elle</p> +<p class="i4"> Pour qu'elle puisse l'avertir,</p> +<div><span class="pagenum"><a id="Page_166"> 166</a></span></div> +<p class="i4"> Sans s'exposer à paraître infidèle.</p> +<p class="i4"> Elle ne peut, dans cette extrémité,</p> +<p class="i4"> Qu'espérer en la providence</p> +<p class="i4"> Qui, mieux que l'humaine prudence,</p> +<p class="i4"> Peut nous tirer de la calamité.</p> +<p class="i2"> Le jouvenceau que le désir embrase,</p> +<p>Trouvant que le plaisir vaut bien mieux qu'une phrase,</p> +<p class="i2"> Veut sans délai lui prouver son ardeur.</p> +<p class="i2"> Elle résiste autant que le veut la pudeur;</p> +<p class="i4"> Et puis enfin... enfin elle s'arrange.</p> +<p class="i4"> L'amant alors tire de ses goussets</p> +<p class="i4"> A deux coups deux bons pistolets,</p> +<p class="i4"> En lui disant: «Voilà, mon ange,</p> +<p class="i4"> De quoi punir les indiscrets,</p> +<p>S'ils apportaient obstacle à nos plaisirs secrets.»</p> +<p>Notre époux sent alors que le front lui démange;</p> +<p class="i2"> Mais par respect pour les armes à feu,</p> +<p>En enrageant il voit jusqu'au bout tout le jeu,</p> +<p class="i4"> Tremblant et respirant à peine,</p> +<p>De peur qu'on n'entendît le bruit de son haleine.</p> +<p class="i2"> L'amant, comblé des plaisirs les plus doux,</p> +<p class="i4"> De Gertrude louant les charmes,</p> +<p class="i2"> L'embrasse, et sort en reprenant ses armes.</p> +<p>Gaspard lâchant alors la bride à son courroux,</p> +<p>Apostrophe Gertrude, et lui dit: «Osez-vous,</p> +<p>Après un tel forfait, lever sur moi la vue?</p> +<p class="i4"> —A tort vous êtes mécontent,</p> +<p>Que ne l'empêchiez-vous, dit Gertrude à l'instant,</p> +<p>Au lieu de rester à froid comme une statue?</p> +<p>—Voyant les pistolets, pouvais-je me montrer?</p> +<p>—Armé de pied en cap, quand la peur vous entrave,</p> +<p>Simple femme, comment pouvais-je être plus brave?</p> +<span class="pagenum"><a id="Page_167"> 167</a></span> +<p class="i2"> Oui, de honte, Gaspard, vous devriez pleurer;</p> +<p class="i4"> C'est par votre rodomontade</p> +<p class="i4"> Qu'en ce jour je perds mon honneur;</p> +<p class="i2"> Sans vos ordres, jamais, ma vertu, ma pudeur,</p> +<p class="i2"> N'auraient souffert une telle incartade;</p> +<p class="i4"> Mais de pareille lâcheté</p> +<p class="i2"> Les tribunaux me feront bien justice;</p> +<p class="i4"> Il me faut une indemnité</p> +<p>Pour mon honneur, ou bien qu'on vous traîne au supplice.»</p> +<p class="i4"> Gaspard sentant qu'il avait tort,</p> +<p class="i4"> Et craignant que sa turpitude</p> +<p class="i2"> Ne transpirât par le bouillant transport</p> +<p class="i4"> Du courroux que montrait Gertrude,</p> +<p class="i4"> Pour l'appaiser se fit effort,</p> +<p>Et quitta pour jamais et sabre et hallebarde;</p> +<p class="i2"> Mais il ne put détacher sa cocarde.</p> +</div></div> + +<h3 class="poetry"><span class="i2">L'ABBESSE CONDAMNÉE AU CHAPELAIN.</span></h3> + +<div class="poetry"><div class="stanza"> +<p class="i2"> Pour un procès pendant au Parlement,</p> +<p class="i4"> Vint à Paris dernièrement</p> +<p class="i4"> Une abbesse jeune et jolie,</p> +<p class="i4"> Qui, d'une amoureuse folie,</p> +<p class="i2"> N'avait jamais connu l'égarement.</p> +<p class="i4"> Entrée au couvent dès l'enfance,</p> +<p class="i4"> Elle avait pu facilement</p> +<p class="i4"> Garder sa première innocence.</p> +<p class="i4"> Elle prit un appartement</p> +<p>Chez certaine cousine, ou marquise ou comtesse</p> +<p class="i4"> Dont le fils, chevalier charmant,</p> +<div><span class="pagenum"><a id="Page_168"> 168</a></span></div> +<p class="i4"> Joignait à maint autre agrément</p> +<p class="i4"> L'esprit et la délicatesse.</p> +<p class="i4"> Sans intérêt il ne put voir</p> +<p>L'embonpoint reposé de notre aimable abbesse,</p> +<p class="i4"> Dont la fraîcheur et la finesse</p> +<p>Auraient fait plus d'effet à la cour qu'au parloir:</p> +<p class="i2"> Nez retroussé, peau blanche, fine, œil noir</p> +<p class="i4"> Rempli de feux et de tendresse,</p> +<p>De l'amour dans son cœur firent passer l'ivresse;</p> +<p>Mais ce dieu doublement signala son pouvoir.</p> +<p class="i2"> Le cavalier est beau, bien fait et leste,</p> +<p>L'air mâle, le ton noble et le maintien modeste;</p> +<p class="i4"> Jamais auprès de son moutier</p> +<p class="i2"> N'avait paru si charmante figure,</p> +<p class="i4"> Sans quoi l'on pourrait parier</p> +<p class="i2"> Qu'elle n'eût pas adopté la clôture.</p> +<p class="i2"> Par un regard où se peint le désir,</p> +<p class="i4"> Notre amant entame l'affaire;</p> +<p class="i4"> Après vient un tendre soupir,</p> +<p class="i4"> Que l'on écoute sans colère:</p> +<p>Car peut-on se fâcher de ce qui fait plaisir,</p> +<p>Surtout contre un cousin, quand le cousin sait plaire?</p> +<p class="i4"> Enhardi par l'impunité,</p> +<p class="i4"> L'amant ose dire qu'il aime.</p> +<p class="i2"> «Je le crois bien, dit-elle, et moi de même.</p> +<p class="i2"> Ne doit-on pas aimer sa parenté?»</p> +<p class="i2"> Ils étaient seuls, et la témérité</p> +<p class="i2"> Toujours se trouve où l'ardeur est extrême.</p> +<p class="i4"> L'amant avec vivacité</p> +<p class="i2"> Porte la main vers le bonheur suprême...</p> +<p class="i4"> D'une pareille liberté</p> +<p class="i4"> La sensible abbesse surprise,</p> +<div><span class="pagenum"><a id="Page_169"> 169</a></span></div> +<p class="i4"> Un peu tard à la vérité,</p> +<p class="i4"> Veut s'opposer à l'entreprise:</p> +<p class="i4"> «Ah! monsieur, quelle indignité!</p> +<p class="i4"> Vous abusez de ma bonté...»</p> +<p class="i2"> Discours perdus, il ne lâche point prise;</p> +<p class="i2"> Il savait trop qu'en ces soins là,</p> +<p class="i2"> L'excès peut faire seul excuser l'insolence:</p> +<p class="i4"> Au comble il porta la licence,</p> +<p>Et le succès fit voir qu'il ne se trompait pas.</p> +<p class="i2"> L'épouse du seigneur, enivrée, éperdue,</p> +<p class="i4"> Le serre sans oser sur lui jeter la vue;</p> +<p class="i4"> Il vit, dans son tendre embarras,</p> +<p>La honte et le plaisir d'avoir été vaincue.</p> +<p>Quelques momens après, encore tout émue</p> +<p>«O ciel! qu'ai-je éprouvé! lui dit-elle tout bas,</p> +<p class="i4"> A jamais vous m'avez perdue;</p> +<p class="i2"> Sans cette volupté qui m'était inconnue,</p> +<p class="i2"> Je ne pourrai plus vivre, cher cousin;</p> +<p>Que faire à mon couvent, quand j'y serai rendue,</p> +<p>Des longs sermons d'un triste chapelain!</p> +</div></div> + +<h3 class="poetry"><span class="i4">LE COQ ET LE CHAPON.</span></h3> + +<div class="poetry"><div class="stanza"> +<p>De Sparte antique on regrette le temps;</p> +<p>On a raison: alors jeune fillette</p> +<p>De son époux connaissait les talens</p> +<p>Avant qu'hymen en eût fait la conquête.</p> +<p>Besoin n'était d'un regard pénétrant,</p> +<p>Pour qu'au travers d'une étoffe discrète,</p> +<p>L'amour secret allât furtivement</p> +<p>D'appas cachés contrôler la retraite.</p> +<p>Pour voir bondir à la fleur de seize ans</p> +<div><span class="pagenum"><a id="Page_170"> 170</a></span></div> +<p>Désirs naissans de jeune pastourette,</p> +<p>Besoin n'était aux sincères amans</p> +<p>Du cercle étroit d'une froide lorgnette;</p> +<p>Ses charmes nus brillaient dans leur printemps;</p> +<p>Nature alors parlait sans interprète;</p> +<p>Dans l'ombre alors point d'amoureux déduit;</p> +<p>Cette pudeur dont on fait tant de bruit,</p> +<p>Triste avorton d'une ardeur contrefaite,</p> +<p>Du charme obscur d'une prudente nuit</p> +<p>Ne voilait point la nature imparfaite.</p> +<p>O l'heureux temps que ce siècle tout nu!...</p> +<p>Du premier homme on suivait l'innocence;</p> +<p>L'amour plus jeune était plus ingénu;</p> +<p>De la beauté l'impudique décence</p> +<p>A son flambeau sans danger se montrait;</p> +<p>D'un sexe à l'autre errait son inconstance;</p> +<p>Fidèle ardeur jamais ne l'arrêtait,</p> +<p>De sa pudeur avec grâce voilée,</p> +<p>La jeune vierge innocemment marchait.</p> +<p>De tant d'appas l'âme à peine troublée,</p> +<p>Son jeune amant près d'elle s'approchait:</p> +<p>Ainsi qu'on vit, avant que d'une pomme</p> +<p>Elle eût cueilli le péché défendu,</p> +<p>D'Eve en sa fleur le corps pudique et nu,</p> +<p>Chaste s'asseoir auprès du premier homme.</p> +<p>Amour alors, sans flèche, ni flambeau,</p> +<p>Au front n'avait cet aveugle bandeau,</p> +<p>Nuage épais dont la sombre fumée</p> +<p>Ne laisse voir qu'au travers des brouillards,</p> +<p>Dont la vapeur obscurcit les regards,</p> +<p>Les traits confus de la vierge charmée.</p> +<p>O l'heureux temps que ce siècle tout nu!...</p> +<div><span class="pagenum"><a id="Page_171"> 171</a></span></div> +<p>Point de surprise!... alors point de reproche!</p> +<p>Brûlé des feux d'un amour ingénu,</p> +<p>Jamais l'hymen ne prenait chat en poche.</p> +<p>Ce temps n'est plus. Qu'en est-il advenu?</p> +<p>Pour époux, Lise a pris le jeune Alcandre.</p> +<p>Qui l'eût pensé que ce bel ingénu,</p> +<p>Jeune, attentif, plein d'une ardeur si tendre,</p> +<p>A son amante eût si mal répondu?</p> +<p>Aux feux brûlans d'un amour éperdu,</p> +<p>Humainement Lise avait cru se rendre.</p> +<p>O sort affreux!.. cet amoureux si prompt,</p> +<p>Que pour un coq Lise avait osé prendre...</p> +<p>Qu'a-t-il fait? Rien... Ce coq est un chapon.</p> +</div></div> + +<h3 class="poetry"><span class="i4">LA PEUR DE LA MORT.</span></h3> + +<div class="poetry"><div class="stanza"> +<p>Auprès d'un bois écarté, solitaire,</p> +<p>Un bûcheron, pauvre comme il en est,</p> +<p>Avait construit une frêle chaumière,</p> +<p>Où tous les soirs le bonhomme traînait</p> +<p>Son lourd fagot, sa faim et sa misère.</p> +<p>Cela soit dit sans affliger ton cœur;</p> +<p>Car mon dessein n'est tel, ami lecteur.</p> +<p>Le forestier veuf et content de l'être,</p> +<p>N'avait qu'un fils, l'espoir de ses vieux ans:</p> +<p>C'était Janot. Dans le réduit champêtre,</p> +<p>Sous le taillis où le ciel l'a fait naître,</p> +<p>Il a déjà compté quinze printemps,</p> +<p>Et voit, dit-on, le seizième paraître,</p> +<p>Plus beau pour lui que tous les précédens.</p> +<div><span class="pagenum"><a id="Page_172"> 172</a></span></div> +<p>Trop faible encor pour porter la coignée,</p> +<p>Mais de bonne heure au travail façonnée,</p> +<p>Tantôt sa main donne au flexible osier,</p> +<p>En se jouant, la forme d'un panier:</p> +<p>Tantôt il sème autour de son asile,</p> +<p>Non pas des fleurs, mais un légume utile</p> +<p>Que l'appétit assaisonne au besoin,</p> +<p><b>. . . . . . . . . . . . . . . . . . . .</b></p> +<p>Et pour compagne Annette sa cousine,</p> +<p>Rose naissante; elle était orpheline</p> +<p>Dès son enfance; et n'ayant d'autre appui</p> +<p>Que son pauvre oncle, elle vivait chez lui.</p> +<p>Tout beau, conteur, va dire un petit maître;</p> +<p>De sa beauté vous ne nous dites mot:</p> +<p>Faites la belle, ou vous n'êtes qu'un sot.</p> +<p>Belle! eh qu'importe? a-t-on besoin de l'être</p> +<p>A quatorze ans? mais Annette l'était,</p> +<p>Sans le savoir. Ah! je n'ose le dire:</p> +<p>Une fontaine avait pu l'en instruire.</p> +<p>Sur ce point là si Janot se taisait,</p> +<p>Dans ses regards elle avait pu le lire.</p> +<p>Concluons donc qu'Annette s'en doutait,</p> +<p>C'était beaucoup: élevé sans culture,</p> +<p>Germe tombé des mains de la nature,</p> +<p>Ce couple heureux ne savait presque rien,</p> +<p>A ses penchans se livrait sans mesure.</p> +<p>Et conservant une âme libre et pure</p> +<p>Faisait sans choix et le mal et le bien.</p> +<p>Un jour de ceux que le printemps ramène,</p> +<p>Qui semblait naître exprès pour les plaisirs,</p> +<p>Nos deux enfans que le destin entraîne,</p> +<p>S'étant assis à l'ombre d'un vieux chêne,</p> +<p>Y respiraient sous l'aile du zéphir.</p> +<div><span class="pagenum"><a id="Page_173"> 173</a></span></div> +<p>Mais tout-à-coup sa douce et fraîche haleine</p> +<p>Devint pour eux le souffle du désir.</p> +<p>«Ma chère Annette, hélas! dans le bocage</p> +<p>J'étais venu pour goûter la fraîcheur,</p> +<p>Disait Janot; mais toute sa chaleur</p> +<p>Nous a suivis sous le naissant feuillage.</p> +<p>—Moi, dit Annette, à ces gazons nouveaux</p> +<p>Je demandais un moment de repos;</p> +<p>Mais le sommeil a trompé mon attente;</p> +<p>Le sommeil fuit ma paupière brûlante.</p> +<p>C'est pourtant là qu'hier je m'endormis:</p> +<p>Mais j'étais seule, et ta main caressante</p> +<p>N'y pressait pas ainsi ma main tremblante;</p> +<p>A mes genoux tu ne t'étais pas mis.</p> +<p>Séparons-nous pour trouver l'un et l'autre</p> +<p>Le calme heureux que nous venons chercher.»</p> +<p>Pauvres enfans! quel espoir est le vôtre?</p> +<p>Fuyez, un dieu saura vous rapprocher.</p> +<p>Pour un moment aux vœux de sa cousine</p> +<p>Janot sourit; mais la belle orpheline</p> +<p>Fuit lentement. L'amour vient l'arrêter.</p> +<p>Du jouvenceau l'embarras n'est pas moindre;</p> +<p>S'il fait lui-même un pas pour la quitter,</p> +<p>Il en fait deux bientôt pour la rejoindre.</p> +<p>Bref, le fripon est encore à ses pieds.</p> +<p>Là, moins soumis, mais plus ardent, plus tendre:</p> +<p>«Nous séparer! cesse de le prétendre,</p> +<p>Dit-il, les yeux de quelques pleurs mouillés;</p> +<p>N'ordonne pas que je m'éloigne encore;</p> +<p>Dans ce moment plein d'un trouble inconnu,</p> +<p>A tes genoux je me sens retenu</p> +<p>Par le besoin d'un plaisir que j'ignore.</p> +<div><span class="pagenum"><a id="Page_174"> 174</a></span></div> +<p>Demeure, Annette, ou bien je vais mourir.</p> +<p>—Mourir! quel mot, cria la jeune amante!</p> +<p>Quel mot affreux à côté du plaisir!</p> +<p>Et quelle image, hélas! il me présente!</p> +<p>Quand on est mort, sais-tu bien comme on est?</p> +<p>Dans cet état j'ai vu ma pauvre mère;</p> +<p>J'étais bien jeune alors, mais le portrait</p> +<p>De mon esprit ne s'effacera guère.</p> +<p>Sans mouvement et ne respirant plus,</p> +<p>On a les pieds et les bras étendus,</p> +<p>D'un voile épais la paupière couverte,</p> +<p>Les yeux éteints et la bouche entr'ouverte.»</p> +<p>A ce portrait bien fait pour l'alarmer,</p> +<p>Le jeune amant s'étonne, s'inquiète:</p> +<p>«S'il est ainsi, dit-il, ma chère Annette,</p> +<p>Ne mourons pas, vivons pour nous aimer.»</p> +<p>Déjà leurs cœurs qu'avait glacés la crainte,</p> +<p>Sont ranimés par les brûlans désirs.</p> +<p>Triste raison, mère de la contrainte,</p> +<p>N'approche pas de cette aimable enceinte;</p> +<p>Et toi, nature, appelle les plaisirs:</p> +<p>Mais je les vois et la fête commence.</p> +<p>Des deux côtés d'abord mêmes soupirs,</p> +<p>Mêmes sermens d'éternelle constance.</p> +<p>Aux doux propos succède le silence;</p> +<p>Mille baisers échauffés par l'amour,</p> +<p>Sont pris, rendus et repris tour-à-tour;</p> +<p>Vers le bonheur ainsi Janot s'avance.</p> +<p>Les vents légers, complices de ses feux,</p> +<p>Ont dévoilé tous les charmes d'Annette;</p> +<p>L'un en jouant fait flotter ses cheveux,</p> +<p>L'autre s'envole avec sa colerette;</p> +<div><span class="pagenum"><a id="Page_175"> 175</a></span></div> +<p>Le plus hardi chatouille ses pieds nus,</p> +<p>Un peu plus haut adroitement se glisse,</p> +<p>Baise en passant l'albâtre de sa cuisse,</p> +<p>Et monte enfin au temple de Vénus.</p> +<p>Janot le sut; mais le dieu de Cythère</p> +<p>Vient l'arracher à ce guide incertain,</p> +<p>En lui mettant l'encensoir à la main,</p> +<p>Les yeux fermés le mène au sanctuaire.</p> +<p>Arrête, arrête, ô peintre téméraire!</p> +<p>La volupté t'en impose la loi,</p> +<p>De ses attraits respecte le mystère.</p> +<p>Fils de Cypris, dissipe ton effroi,</p> +<p>Vas, je sais être aveugle comme toi;</p> +<p>Et tes faveurs m'ont appris à me taire.</p> +<p>Charme puissant des plaisirs défendus,</p> +<p>De nos crayons vous n'avez rien à craindre;</p> +<p>Quand on vous goûte, hélas! peut-on vous peindre!</p> +<p>Peut-on vous peindre en ne vous goûtant plus?</p> +<p>Dans les transports de la première ivresse,</p> +<p>Janot sans force et non pas sans désir,</p> +<p>Suivant de près la trace du plaisir,</p> +<p>Le cherche encore au sein de sa maîtresse.</p> +<p>Annette, hélas! sur les gazons fleuris,</p> +<p>Ne répond plus à des caresses vaines,</p> +<p>Le doux poison répandu dans ses veines</p> +<p>Tient à la fois tous ses sens engourdis.</p> +<p>L'amant novice à l'instant se rappelle</p> +<p>Les traits affreux dont elle a peint la mort,</p> +<p>Soulève, presse, avec un tendre effort,</p> +<p>Contre son cœur, un des bras de la belle,</p> +<p>Croit lui donner une chaleur nouvelle;</p> +<p>Le bras échappe et tombe sans ressort,</p> +<div><span class="pagenum"><a id="Page_176"> 176</a></span></div> +<p>«Annette! Annette!» En vain sa voix l'appelle;</p> +<p>Janot, trop sûr de son malheureux sort,</p> +<p>Reste un moment immobile comme elle.</p> +<p>Tout en impose à sa crédulité.</p> +<p>Les yeux fixés sur ceux de sa cousine</p> +<p>N'y trouvent plus cette flamme divine,</p> +<p>Qui tout-à-l'heure animait sa beauté:</p> +<p>«Annette est morte! hélas! je l'ai perdue,</p> +<p>S'écrie alors l'amant épouvanté.</p> +<p>Triste tableau qu'elle offrait à ma vue,</p> +<p>Deviez-vous être une réalité!</p> +<p>Annette est morte, et c'est moi qui la tue.</p> +<p>Qui que tu sois dont l'immense pouvoir</p> +<p>Rend à nos champs leur première verdure,</p> +<p>Annette est morte et tu l'as dû prévoir!</p> +<p>Fais la revivre ainsi que la nature!»</p> +<p>En exprimant ces frivoles regrets,</p> +<p>Ces vains désirs, de larmes il arrose</p> +<p>Le front d'Annette et ses mornes attraits,</p> +<p>Baise en tremblant sa bouche demi-close.</p> +<p>Anne s'éveille! hélas! ce tendre mot</p> +<p>Est le premier que ses lèvres prononcent,</p> +<p>Et le second que les soupirs annoncent</p> +<p>Plus tendre encore est celui de Janot.</p> +<p>«Elle revit! Annette m'est rendue!</p> +<p>Tristes regrets, vous êtes effacés;</p> +<p>Elle revit, tous mes maux sont passés.</p> +<p>Plaisirs, rentrez dans mon âme éperdue.»</p> +<p>A ce discours Anne n'a rien compris,</p> +<p>Et sur Janot fixant un œil surpris,</p> +<p>Accompagné d'une voix ingénue,</p> +<p>«Que veux-tu-dire? et quel est ce transport?</p> +<div><span class="pagenum"><a id="Page_177"> 177</a></span></div> +<p>Moi j'étais morte!—Oui, tout comme ta mère,</p> +<p>Tu ne l'es plus et je bénis mon sort.</p> +<p>—Si c'est ainsi, répond la bocagère,</p> +<p>Que l'on arrive à son heure dernière,</p> +<p>On est bien sot d'avoir peur de la mort.</p> +</div></div> + +<h3 class="poetry"><span class="i4">LA CONSOLATION DES COCUS.</span></h3> + +<div class="poetry"><div class="stanza"> +<p>D'un préambule, ami, je vous dispense,</p> +<p>Figurez-vous, au sein de la Provence,</p> +<p class="i6"> Un couvent de nonains,</p> +<p class="i2"> Bien desservi par deux Bénédictins,</p> +<p>Chacun d'eux y remplit son devoir en bon prêtre;</p> +<p>L'un absout les péchés; l'autre les fait commettre.</p> +<p>Ce dernier, jeune encor, vigoureux compagnon,</p> +<p class="i2"> A très-bon droit nommé père Tampon,</p> +<p class="i6"> Au par-dessus beau sire,</p> +<p>Etait chéri surtout de la mère Alison,</p> +<p>La fabriquante en chef d'Enfans-Jésus de cire.</p> +<p>Aussi l'histoire dit, et sans peine on le croit,</p> +<p>Qu'Enfans-Jésus sortis de sa manufacture,</p> +<p>Ressemblaient à Tampon toujours par quelqu'endroit,</p> +<p>Et que cet endroit-là n'était en mignature.</p> +<p>Mais comme bon chrétien voit tout du bon côté,</p> +<p class="i6"> Il n'était pas une seule béate</p> +<p>Qui, loin de se choquer de cette disparate,</p> +<p>N'y crût voir l'attribut de la divinité,</p> +<p>Et n'eût dit volontiers son bénédicité.</p> +<p>Tout allait bien enfin, quand la reconnaissance</p> +<p>Persuada, sans doute, à l'amoureux Tampon,</p> +<div><span class="pagenum"><a id="Page_178"> 178</a></span></div> +<p>Que pour payer les soins de la tendre Alison,</p> +<p class="i2"> Il devait faire aussi sa ressemblance;</p> +<p>Et dès le même soir, il ébauche un poupon;</p> +<p class="i6"> Ce poupon là n'était de cire;</p> +<p>Ergó, point ne fondit: et les nones de rire;</p> +<p>J'entends celles qu'Amour tenait sous son empire,</p> +<p class="i8"> Et qui risquaient souvent</p> +<p>Dans les bras du plaisir pareil événement.</p> +<p>Les vieilles de gronder, et cela va sans dire;</p> +<p>Elles ne faisaient plus un péché si charmant.</p> +<p>Après maint ris moqueur, mainte antienne fâcheuse,</p> +<p>Pour la maison des champs, mère Alison partit;</p> +<p class="i8"> Et la sœur accoucheuse,</p> +<p>Layette sous le bras, aussitôt la suivit.</p> +<p>En secret, tant qu'on put, l'accouchement se fit;</p> +<p>Le jardinier pourtant en apprit quelque chose;</p> +<p>Et ne pouvant garder sur ce point lettre close,</p> +<p class="i8"> Le dimanche suivant,</p> +<p>En portant le cerfeuil, le concombre, au couvent,</p> +<p class="i2"> Il en lâcha deux mots à la tourière,</p> +<p>Qui vous le chapitra d'une étrange manière;</p> +<p>Et lui montrant un Christ, lui dit: «Pauvre idiot,</p> +<p>Avec un tel époux, veux-tu qu'une recluse</p> +<p class="i8"> Puisse faire un marmot?</p> +<p class="i2"> Le rustre alors se prosterne à genoux,</p> +<p>Et s'écrie: «Ah, bon Dieu! comme l'on vous abuse;</p> +<p>De ces béguines-là si vous êtes l'époux,</p> +<p>Las! vous êtes cocu tout aussi bien que nous.</p> +</div></div> + +<p><span class="pagenum"><a id="Page_179"> 179</a></span></p> + +<h3 class="poetry"><span class="i3">LA FIDÉLITÉ A TOUTE ÉPREUVE.</span></h3> + +<div class="poetry"><div class="stanza"> +<p class="i5"> Une nymphe de l'Opéra,</p> +<p class="i5"> Leste, fringante, et <i lang="la" xml:lang="la">cætera</i>,</p> +<p>Après avoir joué le rôle d'Immortelle,</p> +<p>Craignait de se crotter pour retourner chez elle.</p> +<p class="i2"> Fort à propos, un élégant marquis</p> +<p>Arrive, lorgne, admire, offre son vis-à-vis.</p> +<p>Fouette, cocher! L'on part, et soudain la cruelle</p> +<p class="i2"> De demander: «Que fait votre main-là?</p> +<p class="i2"> —Chut... ma boucle s'accroche à votre falbala.</p> +<p>—Ah, monstre! je crîrai; j'y suis très-résolue.</p> +<p>—Enfance!—Mon honneur!—Comment vous en avez?</p> +<p>Quel affront.—quel plaisir.—Je suis... je suis... vaincue;</p> +<p>Il était temps, ma foi; nous sommes arrivés.</p> +<p>—Mais je monte chez vous; pourquoi ces révérences?</p> +<p>—Non, monsieur.—Entre amis, ridicule à ce point?</p> +<p>—Fidèle à mon amant, je ne me permets point...</p> +<p class="i5"> —Quoi!—De nouvelles connaissances.</p> +</div></div> + +<h3 class="poetry"><span class="i6">LE CONNAISSEUR.</span></h3> + +<div class="poetry"><div class="stanza"> +<p>Que de sots renommés pour l'esprit, pour le goût,</p> +<p>N'ont eu que des grands airs, du jargon, de l'audace!</p> +<p>C'est ainsi qu'autrefois maint courtisan surtout</p> +<p>Cachait bien peu de fond sous beaucoup de surface.</p> +<span class="pagenum"><a id="Page_180"> 180</a></span> +<p>Nous avons tous connu le célèbre Milfleur,</p> +<p>Né, comme ses ayeux, duc, riche et connaisseur;</p> +<p>Il devait des talens se montrer idolâtre.</p> +<p>Aussi dans son palais avait-il un théâtre,</p> +<p>Des bronzes, des tableaux, des médailles en or:</p> +<p> Mais son plus cher trésor</p> +<p>Était un pavillon tapissé de gravures;</p> +<p>Il en faisait d'abord admirer les bordures,</p> +<p>Le sujet, le dessin; ensuite il s'écriait:</p> +<p class="i7"> «Remarquez, s'il vous plaît,</p> +<p class="i5"> Que toutes sont <em>avant la lettre</em>.»</p> +<p class="i7"> Or, comme il retenait,</p> +<p class="i5"> Ou bien qu'il écrivait peut-être,</p> +<p>Ce qu'en le visitant chaque amateur disait,</p> +<p class="i7"> Et qu'il le répétait;</p> +<p>Effleurant des beaux arts la surface agréable,</p> +<p>Il semblait marier la palme du savant</p> +<p class="i7"> Au bouquet séduisant</p> +<p class="i7"> Du petit maître aimable.</p> +<p>Une de nos Laïs, un jour, dit-on, s'y prit;</p> +<p>Et son cœur partageait l'erreur de son esprit,</p> +<p>Lorsque Milfleur voulant brusquer cette conquête,</p> +<p>Écrivit un billet, mais si plat, mais si bête,</p> +<p class="i7"> Que la nymphe en rougit,</p> +<p class="i7"> Et que, dans son dépit,</p> +<p class="i2"> Sur l'enveloppe elle se borne à mettre;</p> +<p class="i7"> «Vous n'êtes plus <em>avant la lettre</em>.»</p> +</div></div> + +<p><span class="pagenum"><a id="Page_181"> 181</a></span></p> + +<h3 class="poetry"><span class="i6">LA PRUDE.</span></h3> + +<div class="poetry"><div class="stanza"> +<p> Amour et pruderie</p> +<p> Eurent toujours quelque léger débat;</p> +<p>La dame par orgueil donne à tout de l'éclat;</p> +<p>Puis, je ne sais comment elle fait sa partie,</p> +<p>Elle finit toujours par avoir le dessous.</p> + +<p>«A propos de cela, messieurs, connaissez-vous</p> +<p class="i2"> La prude Arsinoé?—Qui? cette présidente</p> +<p>Dont le cœur a quinze ans, le visage quarante?</p> +<p class="i2"> —Précisément; veuve depuis trois mois,</p> +<p>On la voit convoler pour la troisième fois.</p> +<p class="i2"> Dorval, hier, a fait cette conquête;</p> +<p class="i8"> Il est intéressant;</p> +<p class="i8"> Chez le peuple insurgent,</p> +<p class="i8"> Il abattit la tête</p> +<p class="i7"> De maint et maint forban;</p> +<p>Et troqua ses deux bras contre un double ruban.</p> +<p>Je ne vous peindrai pas la modeste grimace,</p> +<p>Qu'en prononçant son <em>oui</em>, notre bégueule fit.</p> +<p>Après bien des façons, la voilà dans son lit;</p> +<p>De ceci, de cela, je vous fais encore grâce;</p> +<p>Le désir, sous le lin, comme un zéphyr léger,</p> +<p>Circule en murmurant; c'est l'heure du berger.</p> +<p>L'époux était de feu, l'épouse résignée</p> +<p>Dédiait ses soupirs au dieu de l'hyménée,</p> +<p>Quand.... hélas!—Vous riez? Ah! plaignons-les plutôt.</p> +<p>Si faudrait-il au moins qu'hymen ne fut manchot.</p> +<div><span class="pagenum"><a id="Page_182"> 182</a></span></div> +<p>Le Tantale nouveau, de la voix et du geste,</p> +<p>Appelle un prompt secours, que sa position</p> +<p>Devant tout cœur bien fait, sollicite de reste.</p> +<p>La volupté dit oui, mais la pudeur dit non.</p> +<p>On supplie, on refuse, on presse, on boude, on peste:</p> +<p>On avance en tremblant un doigt, puis deux, puis trois;</p> +<p>Enfin, notre héroïne est réduite aux abois,</p> +<p>De l'humanité sainte elle écoute la voix;</p> +<p>Déjà son protégé l'en payait par deux fois;</p> +<p>Quand par un trait nouveau de fine pruderie,</p> +<p class="i5"> La voilà qui s'écrie:</p> +<p>«Devoir, tu l'as voulu, mais j'en jure par toi!</p> +<p>L'ôtera qui voudra, ce ne sera pas moi.»</p> +</div></div> + +<h3 class="poetry"><span class="i5">L'ILLUSION DU CLOITRE.</span></h3> + +<div class="poetry"><div class="stanza"> +<p class="i2"> <em>Désir de fille est un feu qui dévore,</em></p> +<p class="i2"> <em>Désir de nonne est cent fois pis encore</em>,</p> +<p class="i7"> A dit certain auteur</p> +<p class="i7"> D'immortelle mémoire.</p> +<p>Des recluses surtout il connaissait le cœur,</p> +<p>Son enthousiasme heureux, sa brûlante ferveur;</p> +<p>Et quiconque lira cette pieuse histoire,</p> +<p class="i5"> Va s'écrier avec notre docteur:</p> +<p class="i2"> <em>Désir de fille est un feu qui dévore,</em></p> +<p class="i2"> <em>Désir de nonne est cent fois pis encore</em>.</p> +<p class="i2"> Une belle au cœur tendre, à l'œil étincelant,</p> +<p>Victime de ses vœux et d'un père tyran,</p> +<p>Gémissait, sous la guimpe, au fond d'une province.</p> +<p>Son époux lui laissait, consolateur trop mince,</p> +<p>Et de bien tristes jours et de plus tristes nuits;</p> +<p><span class="pagenum"><a id="Page_183"> 183</a></span></p> +<p>Sur son front la jonquille attestait ses ennuis.</p> +<p class="i3"> Heureusement pour notre prisonnière,</p> +<p class="i8"> Une pensionnaire</p> +<p>Qu'embellissent déjà deux lustres et trois ans,</p> +<p>Doit attendre, au moutier, que deux ou trois printemps,</p> +<p>Caressant ses attraits de leur aile fleurie,</p> +<p class="i8"> Peignent en incarnat</p> +<p>Certain petit bouton encor trop délicat,</p> +<p>L'entrouvent au désir, à l'amour, à la vie.</p> +<p class="i3"> L'hymen le guette, armé de son contrat.</p> +<p>Cependant à ce dieu on taillait de l'ouvrage;</p> +<p>Car, comptant chaque jour dix larcins par ses doigts,</p> +<p>La nonne lui soufflait les trois quarts de ses droits.</p> +<p>Souffler n'est pas jouer, va s'écrier un sage.</p> +<p>Ne nous amusons pas à ces distinctions;</p> +<p>Trop heureux le mortel qui vit d'illusions!</p> +<p class="i5"> Enfin un réel mariage</p> +<p>Vient livrer la nonnette aux ennuis du veuvage.</p> +<p class="i8"> Elle pleure, gémit;</p> +<p class="i8"> Se mord les doigts, enrage;</p> +<p class="i8"> Et puis en fille sage,</p> +<p>Elle prend à l'écart son Élise et lui dit:</p> +<p>«Ah! du moins, jurez-moi de m'envoyer l'image</p> +<p class="i8"> Du trait toujours vainqueur,</p> +<p class="i3"> Qui doit..... Son front se couvre de rougeur...</p> +<p>Sa langue s'embarrasse.... Admirons tous la nonne;</p> +<p> Elle n'ose nommer le séduisant bijou,</p> +<p>Dont en grâce, jadis, toute honnête matronne</p> +<p>Ornait publiquement l'albâtre de son cou;</p> +<p>Mais on l'a devinée, et son trouble s'appaise.</p> +<p>De l'emplette, à Paris, on charge une Marton.</p> +<p class="i3"> Le marchand dit: «Ce bijou, le veut-on</p> +<p class="i3"> A l'espagnole, ou bien à la française?</p> +<div><span class="pagenum"><a id="Page_184"> 184</a></span></div> +<p>A l'espagnole courts, ils brillent en grosseur;</p> +<p>Minces à la française, ils brillent en longueur.</p> +<p class="i2"> A cette question, l'acquéreuse indécise</p> +<p>N'ose risquer son goût, crainte d'une méprise.</p> +<p class="i2"> La bonne amie à la recluse écrit,</p> +<p>Et voici mot pour mot ce qu'elle répondit:</p> +<p>«S'il faut sur ton cadeau parler avec franchise,</p> +<p>C'est dans le goût français surtout qu'il me plaira;</p> +<p>Mais pour Dieu, mon enfant, dis qu'on l'espagnolise,</p> +<p class="i6"> Autant que faire se pourra.»</p> +</div></div> + +<p><span class="pagenum"><a id="Page_185"> 185</a></span></p> + +<h2>POÉSIES DIVERSES.</h2> +<p><span class="pagenumh"><a id="Page_186"> 186</a></span> +<span class="pagenum"><a id="Page_187"> 187</a></span></p> + +<div class="chapter"> +<p class="subh">POÉSIES DIVERSES.</p> + +<h3 class="poetry"><span class="i4">LES FÊTES ESPAGNOLES</span><a name="FNanchor_28" id="FNanchor_28" href="#Footnote_28" class="fnanchor"> [28]</a>.</h3> +</div> + +<div class="poetry"><div class="stanza"> +<p>Il me souvient d'avoir passé deux mois</p> +<p>Dans un château de gothique structure,</p> +<p>Flanqué de tours, imposante masure</p> +<p>Dont le seigneur m'ennuyait quelquefois,</p> +<p>Ou me grondait quand je daignais l'entendre.</p> +<p>Mais curieux, il me plaisait d'apprendre</p> +<p>Mainte anecdote; il avait vu des rois,</p> +<p>Des empereurs, des princes d'Allemagne,</p> +<p>Ces cours vraiment ont de très-bons endroits.</p> +<p>Sa favorite était la cour d'Espagne;</p> +<p>Il la citait sans relâche et partout,</p> +<p>Cherchant quelqu'un qui pour elle eût du goût.</p> +<p>Du roi Philippe et de la Parmesane</p> +<p>J'ai remporté des traits assez plaisans,</p> +<p>Je dis pour moi, plaisans pour un profane,</p> +<p>Qui veut de loin des princes amusans.</p> +<p>Mon rabâcheur trouvait son passe-temps</p> +<p>A parler d'eux, de lui, de leurs caresses.</p> +<p>Il possédait des reines, des princesses,</p> +<p>En bague, en boîte, en bijoux bien montés,</p> +<p>Rois, électeurs, en ordre étiquetés;</p> +<p>Ayant garni tout un écrin d'altesses,</p> +<div><span class="pagenum"><a id="Page_188"> 188</a></span></div> +<p>Près de la tombe, épris des dignités,</p> +<p>Et raffolant surtout des majestés;</p> +<p>Puis, allongeant deux tiroirs parallèles,</p> +<p>Il m'étalait cent joyaux radieux,</p> +<p>Luxe enterré, pompeuses bagatelles,</p> +<p>Perles, rubis, diamans précieux,</p> +<p>Présens des rois, et qui plus est, des belles.</p> +<p>En l'écoutant, cent fois je me suis dit:</p> +<p>Les rois d'alors aimaient bien peu l'esprit.</p> +<p>N'importe: il faut, pour prix de ses nouvelles,</p> +<p>Le suivre encor à Madrid, au Prado,</p> +<p>Quitte à partir pour le Ben-Retiro</p> +<p>Où le roi court, quand le sourcil lui fronce:</p> +<p>Et n'a-t-on pas d'ailleurs Saint-Ildephonse,</p> +<p>Lieux enchantés, palais du doux printemps</p> +<p>Où dans l'ennui sa majesté s'enfonce</p> +<p>Tout à son aise, et loin des courtisans?</p> +<p>Bâiller tout seul marque un certain bon sens,</p> +<p>Et montre au moins que la grandeur suprême</p> +<p>Pour s'ennuyer se suffit à soi-même.</p> +<p>De ce babil du vieil ambassadeur</p> +<p>Que j'écoutais, vous en voyez la cause:</p> +<p>Il m'est resté dans l'esprit, cher lecteur,</p> +<p>Je ne sais quoi dont il faut que je cause.</p> +<p>Là.... pour causer, perdre son sérieux,</p> +<p>Dire un peu.... tout, sans fadeur, sans scrupule.</p> +<p>J'ai des amis aimant le ridicule,</p> +<p>Moi, .... je le peins... par amitié pour eux.</p> +<p>Vous saurez donc, sans plus de préambule,</p> +<p>Que dans Madrid, sous l'avant-dernier roi,</p> +<p>Prince pieux et vraiment catholique,</p> +<p>Mais trop souvent battu, malgré sa foi,</p> +<div><span class="pagenum"><a id="Page_189"> 189</a></span></div> +<p>Par les Anglais, maudit peuple hérétique:</p> +<p>Quand je dis lui, c'étaient (vous sentez bien)</p> +<p>Ses généraux, le roi n'en savait rien;</p> +<p>On lui sauvait tout chagrin politique;</p> +<p>C'était plaisir de voir comme on tendait</p> +<p>Devers ce but, et comme on s'accordait</p> +<p>A tenir loin tout parleur véridique;</p> +<p>Pour lui tout seul la gazette mentait,</p> +<p>Gazette à part, de plaisante fabrique,</p> +<p>Que le ministre ou la reine dictait:</p> +<p>Oh! que n'a-t-on cet exemplaire unique!</p> +<p>La cour, la chambre et le moindre valet,</p> +<p>Secondaient tous la reine et le ministre:</p> +<p>Tenant pour sûr qu'un triste événement,</p> +<p>Un grand désastre, un revers bien sinistre,</p> +<p>Appris au roi, pouvait subitement</p> +<p>Plisser son front, obscurcir son visage,</p> +<p>D'un peu d'humeur y laisser le nuage</p> +<p>Et retarder sa chasse d'un moment,</p> +<p>Tant ce bon prince avait de sentiment!</p> +<p>Or, cette fois, le mal étant extrême,</p> +<p>Il fut réglé, d'après ce beau système,</p> +<p>Qu'on donnerait fêtes de grand éclat,</p> +<p>Pour réparer les malheurs de l'état.</p> +<p>Le temps pressait: zèle, soins et dépense,</p> +<p>On prodigua tout, hors l'invention,</p> +<p>Pour étaler avec profusion</p> +<p>Tous les plaisirs de la magnificence,</p> +<p>Un beau gala, dans sa perfection,</p> +<p>Jeu, grand couvert, la musique, la danse,</p> +<p>Feux d'artifice, illumination,</p> +<p>Tout le fracas d'une cour excédée,</p> +<div><span class="pagenum"><a id="Page_190"> 190</a></span></div> +<p>Sans frais d'esprit, sans l'ombre d'une idée.</p> +<p>Pardon; j'ai tort; on se disait tout bas,</p> +<p>Que c'est vraiment un prince formidable;</p> +<p>Que les Anglais se rendront sans combats,</p> +<p>Que tous les jours la reine est plus aimable</p> +<p>Malgré les ans, on ne la conçoit pas;</p> +<p>Que le ministre est un homme admirable;</p> +<p>Que les Infans sont plus beaux que le jour:</p> +<p>Bref, ce qu'on dit, ce qu'il est convenable</p> +<p>Qu'un roi vivant entende dans sa cour.</p> +<p>Le lendemain donne fête nouvelle.</p> +<p>Vous connaissez ce que l'Espagne appelle</p> +<p><em>Acte de foi</em>. La foi devait brûler</p> +<p>De cent Hébreux une troupe infidelle,</p> +<p>D'infortunés triste et longue séquelle</p> +<p>Qu'on dénombrait, la voyant défiler;</p> +<p>Et puis venait un renfort d'hérétiques,</p> +<p>Seuls vrais auteurs des disgrâces publiques.</p> +<p>La foi console: il faut se consoler.</p> +<p>C'est bien aussi ce que l'on se propose,</p> +<p>Quant au public; le roi, c'est autre chose:</p> +<p>Ignorant tout, rien ne peut le troubler;</p> +<p>Nul embarras, nul souci ne l'approche.</p> +<p>Content, heureux, et la gazette en poche,</p> +<p>De l'avenir irait-il se mêler?</p> +<p>Vainqueur partout, terrible (on l'en assure),</p> +<p>Son cœur jouit d'une allégresse pure.</p> +<p>Environné de messieurs les Infans,</p> +<p>D'un air dévot il dit ses patenôtres:</p> +<p>Il faut donner l'exemple à ses enfans,</p> +<p>Priant pour eux la vierge et les apôtres.</p> +<p>Bien surveillés par l'inquisition,</p> +<div><span class="pagenum"><a id="Page_191"> 191</a></span></div> +<p>Ils sont dressés à la religion</p> +<p>Par des prélats humbles comme les nôtres,</p> +<p>Mais qui, croyant ce qu'ils prêchaient aux autres,</p> +<p>Avaient de plus la persuasion.</p> +<p>Des trois Infans la sournoise jeunesse</p> +<p>Montrait du goût pour la contrition;</p> +<p>Le sérieux de la componction</p> +<p>Tartufiait leur sombre gentillesse:</p> +<p>Un maintien gauche, en dépit de l'altesse,</p> +<p>Ce tour d'église et cet air d'oraison,</p> +<p>Cet humble instinct qui détruit la raison,</p> +<p>Qui plaît au prêtre, aussitôt l'intéresse</p> +<p>Et lui fait dire: Oh! celui-ci m'est bon.</p> +<p>On a voulu qu'au sortir de la messe,</p> +<p>L'aîné, surtout, vint à l'acte de foi</p> +<p>Voir la douceur de notre sainte loi,</p> +<p>Mâter ses sens, sa pitié, sa faiblesse,</p> +<p>Enfin promettre à l'Espagne un grand roi,</p> +<p>Qui vît toujours l'enfer autour de soi.</p> +<p>Et dans le fait, voyant des misérables</p> +<p>Précipités dans des brasiers ardens,</p> +<p>Tordant leurs bras déchirés de leurs dents,</p> +<p>Et leurs bourreaux, des hommes, ses semblables,</p> +<p>Usurpateurs du bel emploi des diables,</p> +<p>N'est-il pas vrai que monseigneur l'Infant</p> +<p>Doit à l'enfer croire plus aisément?</p> +<p>Aimable prince, ô combien ton enfance</p> +<p>En ce beau jour a donné l'espérance</p> +<p>Au saint office! Il dit que tôt ou tard</p> +<p>Tu reprendras sûrement Gibraltar,</p> +<p>Qui fut ton bien, et que la Providence</p> +<p>A laissé prendre aux Anglais par hasard.</p> +<div><span class="pagenum"><a id="Page_192"> 192</a></span></div> +<p>Ce pronostic, qu'on répand dans l'Espagne,</p> +<p>N'eut point d'accès au journal de la cour;</p> +<p>On s'y bornait à louer tour à tour</p> +<p>L'auguste roi, son auguste compagne,</p> +<p>Qui sont du monde et l'exemple et l'amour:</p> +<p>Puis de vanter, en phrases fanatiques,</p> +<p>Leur zèle ardent contre les hérétiques,</p> +<p>Contre l'Anglais, surtout contre l'Hébreu,</p> +<p>Peuple endurci dans ses vieilles pratiques,</p> +<p>Que l'on convient venir d'assez bon lieu;</p> +<p>Mais qui, fidèle à ses cahiers antiques,</p> +<p>Livres chéris, divins de notre aveu,</p> +<p>Meurt méchamment et pour adorer Dieu</p> +<p>Comme David, de qui les doux cantiques</p> +<p>Lui sont chantés quand on le jette au feu.</p> +<p>Certes, voilà de quoi mettre en colère</p> +<p>Un saint journal: puis, viennent les couplets,</p> +<p>Hymnes, chansons, redondilles, sonnets,</p> +<p>Qu'une foi vive, hypocrite ou sincère,</p> +<p>Un vain désir, ou le talent de plaire,</p> +<p>Adresse au roi sur ses brillans succès;</p> +<p>Car tout le plan de la cérémonie</p> +<p>Est un effort de son puissant génie.</p> +<p>Pourquoi, soudain, places et carrefours</p> +<p>Vont de sa gloire occuper quelques jours</p> +<p>Les regardans: estampes et gravures,</p> +<p>Grotesque affreux, sombres caricatures,</p> +<p>Où, consumés dans leurs sacrés atours,</p> +<p>La tête en bas, feux et flamme à rebours,</p> +<p>En noirs démons, grimacent les figures</p> +<p>Des torturés, infligeant des tortures;</p> +<p>Dieu, qui d'en haut contemple cet enfer</p> +<div><span class="pagenum"><a id="Page_193"> 193</a></span></div> +<p>Avec amour, et bénit Lucifer;</p> +<p>Le doux Jésus; l'attrayante Marie,</p> +<p>Qui, caressant d'un sourire amical</p> +<p>Les vils suppôts du monstre monacal,</p> +<p>Semble exciter leur dévote furie;</p> +<p>En bas, le roi d'un beau zèle échauffé,</p> +<p>La croix en main, guidant l'auto-da-fé,</p> +<p>Dont le livret, lu dans chaque famille,</p> +<p>D'un jacobin vu, revu, paraphé,</p> +<p>Va sur les mers, pieuse pacotille,</p> +<p>Charmer, ravir, de Cadix à Manille,</p> +<p>Ses heureux saints qui prennent leur café.</p> +<p>Vous conviendrez que maintenant l'Espagne</p> +<p>Avec honneur peut ouvrir la campagne,</p> +<p>Qu'on va tout vaincre, et que les ennemis</p> +<p>Seront bientôt chassés du plat pays.</p> +<p>Soit, j'en conviens; mais un moment, de grâce;</p> +<p>Rendons surtout la victoire efficace,</p> +<p>Modérons-nous, et faisons qu'aujourd'hui</p> +<p>Le roi n'ait plus une gazette à lui.</p> +<p>Songeons au but de la troisième fête,</p> +<p>Que cette fois pour le peuple on apprête.</p> +<p>Que dites-vous? le peuple! Eh, oui! vraiment,</p> +<p>Dans le malheur on y pense un moment.</p> +<p>Le plus grand roi, quand la chance varie,</p> +<p>Avec le peuple est en coquetterie.</p> +<p>A son époux la reine a prudemment</p> +<p>Insinué qu'au sein de la victoire,</p> +<p>Un roi couvert des rayons de la gloire,</p> +<p>S'il est chéri, paraît encor plus grand.</p> +<p>Le roi, frappé, vit l'importance extrême</p> +<p>De ce conseil: «Eh bien! dit-il, qu'on m'aime.</p> +<div><span class="pagenum"><a id="Page_194"> 194</a></span></div> +<p>Veillez-y bien, réglez tout promptement.»</p> +<p>On obéit, et le gouvernement,</p> +<p>Voyant le peuple abattu de tristesse,</p> +<p>Prit le parti d'ordonner l'allégresse,</p> +<p>De la payer. On prit l'argent; mais quoi?</p> +<p>On ne rit pas ainsi de par le roi.</p> +<p>L'auto-da-fé, merveilleux en lui même,</p> +<p>Soutient le cœur, mais ne peut réjouir:</p> +<p>Il faut chercher ailleurs ce bien suprême</p> +<p>Et s'adresser à quelqu'autre plaisir.</p> +<p>Or, le plus grand, le seul par excellence,</p> +<p>Vous devinez, c'est de voir, des taureaux</p> +<p>Mis en fureur, poussés à toute outrance</p> +<p>Par des guerriers, des piqueurs, des héros,</p> +<p>Gens vigoureux, bien armés, bien dispos.</p> +<p>De ces combats la sublime science</p> +<p>Chez l'Espagnol brilla dans tous les temps.</p> +<p>Sur Caldérone elle a la préférence:</p> +<p>Elle ravit les petits et les grands,</p> +<p>La cour, la ville; et sa majesté même</p> +<p>Fait grand état de ce talent suprême.</p> +<p>Par cent rivaux le prix est disputé:</p> +<p>C'est un hommage offert à la beauté.</p> +<p>L'Espagnol croit, lorsque son sang ruissèle,</p> +<p>Que pour jamais sa maîtresse est fidèle.</p> +<p>Chez nous Français, cet argument nouveau</p> +<p>Prendrait du poids, en supposant de même,</p> +<p>Qu'on ne peut plus, dès qu'on perce un taureau,</p> +<p>Être fidèle à la beauté qu'on aime.</p> +<p>Chaque pays a son raisonnement;</p> +<p>Cervelle humaine est chose singulière.</p> +<p>De ma raison votre raison diffère:</p> +<div><span class="pagenum"><a id="Page_195"> 195</a></span></div> +<p>Le cœur aussi m'étonne grandement.....</p> +<p>Mais je reviens et reprends notre affaire.</p> +<p>L'affaire allait plus que passablement:</p> +<p>L'amphithéâtre était garni de belles</p> +<p>De toute espèce, et même de cruelles.</p> +<p>On avait fait le signe de la croix,</p> +<p>Et trois taureaux s'avançaient à la fois.</p> +<p>Si je voulais faire ici le poète,</p> +<p>Convenez-en, lecteur, j'aurais beau jeu;</p> +<p>A qui tient-il? Mais je retiens mon feu,</p> +<p>Je vous fais grâce; et ma muse discrète</p> +<p>Des lieux communs dédaigne le secours;</p> +<p>Puis, la morale a seule mes amours.</p> +<p>Or, disons donc, sans soin, sans étalage,</p> +<p>Qu'un des taureaux, j'en ai parlé, je crois,</p> +<p>Deux étant morts, demeuré seul des trois,</p> +<p>Blessé lui-même et transporté de rage,</p> +<p>Glaça d'effroi l'amphithéâtre entier,</p> +<p>Renversant tout, matador ou guerrier,</p> +<p>Nègre, marquis, grand d'Espagne et bouvier,</p> +<p>Armés ou non; il n'eut plus d'adversaire.</p> +<p>Thésée, Alcide, aux siècles fabuleux,</p> +<p>Eussent cherché ce taureau merveilleux,</p> +<p>Pour en découdre: il était leur affaire.</p> +<p>Sa majesté, ne pensant pas comme eux,</p> +<p>Se blottissait dans sa loge grillée,</p> +<p>Mourant de peur, la croyant ébranlée.</p> +<p>Chacun tremblait à l'exemple du roi;</p> +<p>Mais savez-vous comme, en ce désarroi,</p> +<p>Dieu secourut cette cour si troublée?</p> +<p>Un jeune enfant, obscur, bien inconnu,</p> +<p>Vient à songer qu'à l'instant il a vu</p> +<div><span class="pagenum"><a id="Page_196"> 196</a></span></div> +<p>Les bœufs d'un tel, troupeau considérable,</p> +<p>Qui lentement regagnaient leur étable.</p> +<p>Vite il y court, les fait sortir soudain,</p> +<p>Et les conduit, aidé d'un vieux voisin,</p> +<p>Vers cet enclos où la terrible scène</p> +<p>Répand l'horreur: les voilà dans l'arène.</p> +<p>En quel moment? Quand le monstre fougueux,</p> +<p>Moins forcené, paraissait plus terrible;</p> +<p>Lorsqu'agitant, tournant sa face horrible,</p> +<p>Gonflé, fumant d'un nuage écumeux,</p> +<p>Vainqueur et seul sur l'arène sanglante,</p> +<p>Les feux épais de sa narine ardente,</p> +<p>Les feux hagards, noirs et clairs de ses yeux,</p> +<p>Redemandaient, cherchaient la guerre absente.</p> +<p>Pour ennemis il ne voit que des bœufs</p> +<p>Qui défilaient, un par un, deux par deux,</p> +<p>En plus grand nombre; et puis la troupe entière</p> +<p>De plus en plus garnissait la carrière.</p> +<p>De leurs gros yeux la stupide langueur</p> +<p>Et de leurs pas la pesante lenteur</p> +<p>N'annonçant point d'intention guerrière,</p> +<p>Le fier taureau, qu'étonne leur douceur,</p> +<p>Tout ébaubi d'être sans adversaire,</p> +<p>Les étonnait d'un reste de fureur,</p> +<p>Qui peut passer entre bœufs pour humeur;</p> +<p>Et nulle part ne trouvant de colère,</p> +<p>Il s'appaisa, voyant qu'ils n'ont point peur.</p> +<p>Grâce à leur corne, il les crut ses semblables:</p> +<p>Comme ils beuglaient, il les crut ses égaux;</p> +<p>Et radouci dans ce commun repos,</p> +<p>Environné de voisins si traitables,</p> +<p>Il imita ces prétendus taureaux.</p> +<div><span class="pagenum"><a id="Page_197"> 197</a></span></div> +<p>Ce dénoûment plut fort à l'assistance,</p> +<p>Au roi surtout: l'on reprend contenance,</p> +<p>On se rassure, on rit de son effroi,</p> +<p>Que l'on niait; nul n'avait craint pour soi:</p> +<p>Un seul instant si l'âme fut troublée,</p> +<p>Chacun convient que c'était pour le roi;</p> +<p>Le roi le crut, se croyant l'assemblée.</p> +<p>La peur cessant, on devint curieux.</p> +<p>Mais d'où vient donc ce grand convoi de bœufs?</p> +<p>On cherche, on tient tout le fil de l'histoire.</p> +<p>Un empressé courut après l'enfant</p> +<p>Qui prit la fuite; il avait peur d'un grand,</p> +<p>Et se sauva de l'interrogatoire.</p> +<p>La reine en rit: chacun des courtisans</p> +<p>Voulait qu'il fût le fils d'un de ses gens,</p> +<p>Neveu du moins, tant ils aimaient la gloire.</p> +<p>Le roi laissa disputer là-dessus,</p> +<p>Indifférent, puisqu'il ne tremblait plus.</p> +<p>Hors de péril, sa majesté charmée</p> +<p>Lâche deux mots sur l'enfant, le voisin,</p> +<p>Bâillant, distrait; et dès le lendemain</p> +<p>S'en soucia comme de son armée.</p> +<p>Tandis qu'il bâille et ne s'amuse pas,</p> +<p>Des battemens de mains, de grands éclats,</p> +<p>Des ris joyeux partent de la commune.</p> +<p>Sa majesté, que le rire importune,</p> +<p>Paraît surprise, elle regarde en bas:</p> +<p>C'était l'enfant qui, rentré de fortune,</p> +<p>Ne craignant plus, voyez-vous, d'être pris</p> +<p>Ni présenté, curieux, s'était mis</p> +<p>Sur un gradin, debout, près de l'issue</p> +<p>Par où des bœufs se pousse la cohue,</p> +<p>Troupeau bénin, qu'on chasse avec des ris.</p> +<div><span class="pagenum"><a id="Page_198"> 198</a></span></div> +<p>Et des rieurs remarquez l'insolence;</p> +<p>Car vous saurez qu'en ce troupeau si doux</p> +<p>Est l'animal qui les fit trembler tous;</p> +<p>Mais de l'enfant la naïve impudence</p> +<p>Fit plus d'effet encor, réussit mieux.</p> +<p>En revoyant ce taureau trouble-fête,</p> +<p>Auteur du mal, si coupable à ses yeux,</p> +<p>D'un gros bâton, plaisamment furieux,</p> +<p>Il va frappant de la maudite bête</p> +<p>Les flancs, le dos; et le pauvre animal,</p> +<p>Doublant le pas sous l'instrument risible,</p> +<p>Va s'enfonçant dans le groupe paisible,</p> +<p>Pour se sauver de ce petit brutal.</p> +<p>Vous souriez, lecteur; mais je parie</p> +<p>Que vous rêvez: laissons la rêverie,</p> +<p>Contentons-nous d'un simple enseignement,</p> +<p>D'un aperçu: que tel est fréquemment</p> +<p>Plus fort tout seul qu'avec sa confrérie.</p> +<p>Vous le sentez, hélas! péniblement,</p> +<p>Hommes de main, de tête, de génie,</p> +<p>Vous que j'ai vus en maint gouvernement</p> +<p>(Le despotisme a bien sa prudhomie),</p> +<p>Vous que je plains, abattus tristement,</p> +<p>Marchant de front, bêtes de compagnie.</p> +<p>Cet art des rois, ce secret merveilleux,</p> +<p>Nous le savons; mais l'Espagne l'ignore;</p> +<p>En ces climats le ciel fait naître encore</p> +<p>Des esprits fiers et des cœurs généreux;</p> +<p>Mais les taureaux sont entourés de bœufs.</p> +<p>Chassons les bœufs, chassons le saint office,</p> +<p>Prions le ciel que la foi s'affaiblisse,</p> +<p>Limons leurs fers et dessillons leurs yeux</p> +<div><span class="pagenum"><a id="Page_199"> 199</a></span></div> +<p>Par maint écrit où la vérité brille,</p> +<p>La vérité, trésor plus précieux</p> +<p>Que du Pérou l'opulente flottille;</p> +<p>Et dans Madrid menant la vérité,</p> +<p>Que suit bientôt sa sœur la liberté,</p> +<p>Consolidons le pacte de famille.</p> +</div></div> + +<h3 class="poetry"><span class="i5">CALYPSO A TÉLÉMAQUE,</span><br /> +<span class="normal"><span class="i9">HÉROÏDE.</span></span></h3> + +<div class="poetry"><div class="stanza"> +<p>Ainsi donc le destin, dans les murs de Salante,</p> +<p>Fixe pour un moment ta fortune flottante!</p> +<p>Tu triomphes, ingrat; et ta crédulité</p> +<p>S'est de tous tes forfaits promis l'impunité!</p> +<p>Que sais-je? en ce moment ta coupable imprudence</p> +<p>Peut-être ose accuser ma haine d'impuissance.</p> +<p>Je veux avec le jour t'arracher ton erreur;</p> +<p>Par mon amour passé juge de ma fureur.</p> +<p>Non, tu ne verras point cette Itaque chérie,</p> +<p>Ce séjour que je hais, cette obscure patrie,</p> +<p>Pour qui ton cœur jadis, d'un vain espoir flatté,</p> +<p>Méprisa mon amour et l'immortalité.</p> +<p>Grands Dieux! si vos décrets permettent qu'il la voie,</p> +<p>Puisse-t-il ne goûter qu'une trompeuse joie!</p> +<p>Oui, traître, qu'aussitôt un nuage odieux,</p> +<p>Abusant ton espoir, la dérobe à tes yeux;</p> +<p>Qu'à te persécuter la fortune constante,</p> +<p>Promène sur les mers ta destinée errante;</p> +<div><span class="pagenum"><a id="Page_200"> 200</a></span></div> +<p>Que les vents, échappés de leurs sombres cachots,</p> +<p>De la mer contre toi soulèvent tous les flots;</p> +<p>Et, pour combler mes vœux, qu'un funeste naufrage</p> +<p>M'offre ton corps mourant poussé vers mon rivage;</p> +<p>Que ta nymphe, en pleurant sur ton malheureux sort,</p> +<p>Par ses cris douloureux appelle en vain la mort!</p> +<p>Dieux? quel plaisir de voir ma rivale plaintive</p> +<p>Rappeler vainement ton ombre fugitive!</p> +<p>Mes yeux, au lieu des tiens, jouiront de ses pleurs,</p> +<p>Et ma présence encor aigrira ses douleurs.</p> +<p>Sans me déplaire alors, de cyprès couronnée,</p> +<p>Elle pourra gémir à tes pieds prosternée;</p> +<p>Et je n'envîrai plus ni ses gémissemens,</p> +<p>Ni ses tendres regards, ni ses embrassemens.</p> +<p>Mais je frémis, mon cœur, mon faible cœur soupire:</p> +<p>Dieux! serait-ce d'amour?... Ah! ma fureur expire!</p> +<p>Malheureuse! je l'aime et le hais tour à tour.</p> +<p>Que dis-je? cette haine est un transport d'amour.</p> +<p>Télémaque! je cède; oui, c'est ma destinée;</p> +<p>Sous le joug de l'Amour ma haine est enchaînée;</p> +<p>N'en crois pas les transports où j'ai pu me livrer;</p> +<p>Ne crains rien: Calypso ne peut que t'adorer.</p> +<p>Grands dieux! n'exaucez pas ma funeste prière;</p> +<p>C'était contre moi-même armer votre colère.</p> +<p>Quand mon cœur pour l'ingrat tremble au moindre danger,</p> +<p>Hélas! que je suis loin de vouloir me venger!</p> +<p>Quelle était ma fureur? Oui, dieux! je vous implore:</p> +<p>Mais ce n'est qu'en faveur de l'objet que j'adore;</p> +<p>Et s'il faut éprouver sur lui votre pouvoir,</p> +<p>Consultez mon amour et non mon désespoir.</p> +<p>Mais, hélas! que dis-tu; malheureuse déesse?</p> +<p>Arrête; où t'emportait une indigne faiblesse?</p> +<div><span class="pagenum"><a id="Page_201"> 201</a></span></div> +<p>Songes-tu que le traître, au mépris de ta foi,</p> +<p>Ose former des vœux qui ne sont pas pour toi?</p> +<p>Oui, tandis que pour lui, lâchement suppliante,</p> +<p>Je fais des vœux... l'ingrat en fait pour son amante;</p> +<p>Et son farouche orgueil, que je n'ai pu dompter,</p> +<p>Ne se souvient de moi que pour me détester.</p> +<p>Ah! quand tu vins tremblant, au sortir du naufrage,</p> +<p>M'offrir de tes malheurs l'attendrissante image,</p> +<p>Moi-même je devais, prévenant tes affronts,</p> +<p>Te replonger vivant dans ces gouffres profonds,</p> +<p>Dans ces gouffres affreux que le sort te prépare,</p> +<p>Habités par la mort et voisins du Ténare.</p> +<p>Dans ton cœur ennemi, pourquoi mon faible bras</p> +<p>Hésita-t-il alors de porter le trépas?</p> +<p>Sur la tête du fils offert à ma colère,</p> +<p>Ma main devait venger la trahison du père;</p> +<p>Et ta mort, m'épargnant un fatal entretien,</p> +<p>Devait punir son crime et prévenir le tien.</p> +<p>Mon orgueil, offensé des mépris d'un parjure,</p> +<p>Se croyait désormais à l'abri d'une injure:</p> +<p>Je défiais l'Amour, auteur de tous mes maux;</p> +<p>Je jurai d'immoler au soin de mon repos</p> +<p>Tous les infortunés que leur destin funeste</p> +<p>Conduirait vers ces bords que Calypso déteste;</p> +<p>Leur sang a cimenté cet horrible serment;</p> +<p>J'ai cru, dans chacun d'eux, immoler un amant;</p> +<p>Tu parus, mon courroux s'armait pour ton supplice;</p> +<p>Tu t'avances, je vois... j'aime le fils d'Ulisse:</p> +<p>A la tendre pitié j'abandonne mon cœur,</p> +<p>J'y laisse entrer l'amour au lieu de la fureur.</p> +<p>Au meurtre dès long-temps ma main accoutumée,</p> +<p>Ma main par un mortel se vit donc désarmée;</p> +<div><span class="pagenum"><a id="Page_202"> 202</a></span></div> +<p>Je n'osai la porter dans ton coupable flanc;</p> +<p>Sanglante, je craignis de répandre le sang.</p> +<p>Cette divinité dont le mâle courage</p> +<p>Jadis se nourrissait de meurtre et de carnage,</p> +<p>Dont la rage guidait les farouches transports,</p> +<p>Dont le bras tant de fois ensanglanta ces bords,</p> +<p>A l'aspect d'un mortel, désarmée et tremblante,</p> +<p>Soupire et n'est déjà qu'une timide amante.</p> +<p>Calypso ne hait plus en ce funeste jour;</p> +<p>Le poignard à la main, elle implore l'Amour.</p> +<p>Qu'aisément tu surpris ma raison égarée!</p> +<p>De mon cœur imprudent je te livrai l'entrée.</p> +<p>Je respectai ces jours, ces jours infortunés,</p> +<p>Des piéges du trépas sans cesse environnés.</p> +<p>O souvenir cruel d'une ardeur insensée!</p> +<p>O pleurs! ô désespoir d'une amante offensée!</p> +<p>Télémaque!... Eucharis!... Détestables amans!</p> +<p>Malheureuse! Que faire en ces affreux momens!</p> +<p>Vous m'évitez en vain, je vole sur vos traces...</p> +<p>Mais que dis-je? Voudrais-je augmenter mes disgrâces?</p> +<p>Mes yeux pourraient-ils voir leurs transports amoureux.</p> +<p>Et leurs embrassemens insulter à mes feux?</p> +<p>Encor, si je pouvais, au gré de ma furie,</p> +<p>Briser le nœud cruel qui m'enchaîne à la vie,</p> +<p>Etouffer mes douleurs dans le sein du trépas...</p> +<p>Mais je ne peux mourir... Eh bien! toi, tu mourras!</p> +<p>Oui, je veux dans ton sang plonger ma main fumante,</p> +<p>Sous les yeux, dans les bras de ton indigne amante.</p> +<p>Oui, dans ses bras sanglans, ingrat, tu vas périr:</p> +<p>Elle triomphera de t'avoir vu mourir.</p> +<p><b>. . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . .</b></p> +<p>Dieux! vengez par mes mains son infidélité;</p> +<p>Je vous pardonne alors mon immortalité.</p> +<div><span class="pagenum"><a id="Page_203"> 203</a></span></div> +<p>Non, c'est peu de la mort pour une telle offense;</p> +<p>Ah! par mon désespoir, jugez de ma vengeance.</p> +<p>Sombre divinité des malheureux amans,</p> +<p>Cruelle Jalousie, arme tous tes serpens;</p> +<p>Allume dans mon cœur tous les feux de la rage;</p> +<p>Je le soumets à toi, règne en moi sans partage;</p> +<p>Étouffe de l'amour les soupirs et les vœux:</p> +<p>C'en est fait, je me livre à tes plaisirs affreux;</p> +<p>Change en noire furie une timide amante;</p> +<p>Enhardis ce poignard dans ma main chancelante...</p> +<p>Que dis-je? Il n'est plus temps, il a dû m'échapper.</p> +<p>Eucharis, dans tes bras, il fallait le frapper.</p> +<p>O souvenir affreux! jour fatal à ma gloire,</p> +<p>Où ma présence même ennoblit sa victoire!</p> +<p>Je courais me venger et te percer le sein;</p> +<p>Elle vit le poignard qui tombait de ma main:</p> +<p>Elle vit expirer mon impuissante rage...</p> +<p>Qu'elle va détester ce funeste avantage!</p> +<p>Oui, sur elle je veux punir ta trahison:</p> +<p>Je veux de tes mépris lui demander raison.</p> +<p>Si tu veux adoucir le malheur qui l'accable,</p> +<p>Pour la justifier, cesse d'être coupable;</p> +<p>Viens me rendre le cœur qu'elle m'avait ravi.</p> +<p>Ah! si du repentir le crime était suivi,</p> +<p>Si tu venais enfin, terminant mon supplice,</p> +<p>Dans mes yeux attendris lire ton injustice;</p> +<p>Si ta bouche abjurait ta haine et ta fierté,</p> +<p>Je ne me souviendrais de ma divinité</p> +<p>Que pour rendre immortels tes feux et ma tendresse.</p> +<p>Viens désarmer mon bras, c'est l'Amour qui t'en presse</p> +<p>Viens régner avec moi. C'en est fait; oui, je veux</p> +<p>Que le dieu de mon cœur soit le dieu de ces lieux;</p> +<div><span class="pagenum"><a id="Page_204"> 204</a></span></div> +<p>Que du bruit de mes feux l'univers retentisse;</p> +<p>Qu'à ma félicité tout l'Olympe applaudisse;</p> +<p>Qu'élevé désormais au rang des immortels,</p> +<p>Tu partages l'encens qu'on offre à mes autels.</p> +<p>Sous les berceaux fleuris de ce riant bocage,</p> +<p>Dans cet Olympe enfin, le céleste breuvage</p> +<p>Nous sera présenté par la main des amours;</p> +<p>Et seuls ils fileront la trame de nos jours.</p> +<p>Ne crains point qu'à leurs mains la Parque les ravisse;</p> +<p>Viens me rendre un bonheur qui jamais ne finisse;</p> +<p>Que d'éternels plaisirs scellent notre union...</p> +<p>Songe délicieux! charmante illusion!</p> +<p>Pouvez-vous un moment occuper ma pensée?</p> +<p>Ah! cessez d'abuser une amante insensée;</p> +<p>Pour mon cœur malheureux les plaisirs sont-ils faits?</p> +<p>Inutiles soupirs! inutiles souhaits!</p> +<p>Aveugle Calypso! déesse infortunée!</p> +<p>Hélas! à mon malheur je suis donc enchaînée!</p> +<p>Il faudra de regrets me nourrir chaque jour;</p> +<p>Je verrai tout finir, excepté mon amour.</p> +<p>Comment me dérober au feu qui me dévore?</p> +<p>Je retrouve partout le cruel qui m'abhorre.</p> +<p>Ton image importune irrite mes ennuis:</p> +<p>Présent, tu me fuyais; absent, tu me poursuis.</p> +<p>Peut-être apprendras-tu ma triste destinée;</p> +<p>Mais si tu sais les maux où tu m'as condamnée,</p> +<p>Si du moins la pitié peut encor t'attendrir,</p> +Plains-moi, surtout plains-moi de ne pouvoir mourir. +</div></div> + +<p><span class="pagenum"><a id="Page_205"> 205</a></span></p> + +<h3 class="poetry"><span class="i6">L'HOMME DE LETTRES,</span><br /> +<span class="normal"><span class="i7">DISCOURS PHILOSOPHIQUE.</span></span></h3> + +<div class="poetry"><div class="stanza"> +<p>Nobles enfans des arts, vous que la gloire enflamme,</p> +<p>Qui, soigneux d'agrandir, de féconder votre âme,</p> +<p>Ajoutez en silence à ses trésors divers,</p> +<p>Pour la produire un jour aux yeux de l'univers:</p> +<p>Qui d'entre vous n'aspire à cet honneur suprême,</p> +<p>De servir les mortels en s'éclairant soi-même?</p> +<p>Laissez-moi contempler vos devoirs, vos destins,</p> +<p>Tous les droits que sur vous le ciel donne aux humains.</p> +<p>Ce sont vos sentimens que ma bouche répète;</p> +<p>Ils méritaient sans doute un plus digne interprète.</p> +<p>Ah! que ne puis-je au moins, retraçant leur grandeur,</p> +<p>Les peindre à tous les yeux, comme ils sont dans mon cœur!</p> +<p>Quelle est de ces rivaux l'ambition sublime?</p> +<p>Dans leurs travaux heureux quel espoir les anime?</p> +<p>C'est ce noble désir d'éclairer nos esprits,</p> +<p>De porter la vertu dans nos cœurs attendris;</p> +<p>Mais ce droit n'appartient qu'au mortel qu'elle inspire:</p> +<p>Lui seul peut sur notre âme exercer cet empire,</p> +<p>Lui seul dans notre sein lance des traits brûlans.</p> +<p>L'école des vertus est celle des talens;</p> +<p>Plus l'âme est courageuse et plus elle est sensible;</p> +<p>L'esprit reçoit de l'âme une force invincible;</p> +<p>Chaque vertu nouvelle ajoute à sa vigueur.</p> +<p>Courez à votre ami qu'opprime le malheur;</p> +<p>Par des soins généreux réveillez son courage,</p> +<p>Et des vertus ensuite allez tracer l'image.</p> +<div><span class="pagenum"><a id="Page_206"> 206</a></span></div> +<p>Je les vois, respirant sous vos hardis pinceaux,</p> +<p>D'un charme inexprimable animer vos tableaux.</p> +<p>Vertu, sans vous aimer, quel mortel peut vous peindre?</p> +<p>S'il en existe un seul, ô Dieu! qu'il est à plaindre!</p> +<p>Sans cesse, en contemplant vos traits majestueux,</p> +<p>Devant son propre ouvrage il baissera les yeux;</p> +<p>En s'immortalisant, il flétrit sa mémoire,</p> +<p>Et consacre sa honte aux fastes de la gloire.</p> +<p>Mais de ces sentimens qui peut vous animer?</p> +<p>Dans votre âme à jamais comment les imprimer?</p> +<p>Sera-ce en les portant dans un monde frivole?</p> +<p>A d'absurdes égards il faut qu'on les immole.</p> +<p>Pourriez-vous soutenir, sans dégrader vos mœurs,</p> +<p>Le choc des préjugés, des vices, des erreurs,</p> +<p>Dont la foule en tout temps vous assiége et vous presse?</p> +<p>Fuyez: qu'attendez-vous? une vaine richesse?</p> +<p>Ce vil présent du sort serait trop acheté;</p> +<p>Vos cœurs perdaient, hélas! leur sensibilité,</p> +<p>Cette austère hauteur, ce courage inflexible</p> +<p>Qui porte un jugement sévère, incorruptible,</p> +<p>A l'homme, aux actions marque leur juste prix,</p> +<p>Et par la vérité subjugue les esprits.</p> +<p>Quel est ce malheureux qui d'un encens coupable</p> +<p>Fatigue lâchement un mortel méprisable?</p> +<p>Ose-t-il dispenser, de ses vénérables mains,</p> +<p>Ce trésor précieux, l'estime des humains?</p> +<p>Mes amis, jurons tous, dans ce temple où nous sommes<a name="FNanchor_29" id="FNanchor_29" href="#Footnote_29" class="fnanchor"> [29]</a>,</p> +<p>De ne point avilir l'art de parler aux hommes,</p> +<div><span class="pagenum"><a id="Page_207"> 207</a></span></div> +<p>De faire devant nous marcher la vérité,</p> +<p>De ne mentir jamais à la postérité,</p> +<p>De pouvoir dire un jour à cet arbitre auguste:</p> +<p>Jugez sur notre foi, votre arrêt sera juste.</p> +<p>C'est alors que l'on peut, par d'utiles écrits,</p> +<p>Des mortels incertains diriger les esprits.</p> +<p>Opinion, nos goûts, nos mœurs, sont ton ouvrage,</p> +<p>Dieu t'a soumis le monde, et te soumet au sage;</p> +<p>Du fond de sa retraite il t'impose des lois;</p> +<p>Tu marchais au hasard; il te guide à son choix;</p> +<p>Avec la vérité sa voix d'intelligence</p> +<p>Fonde, affermit, combat, renverse ta puissance.</p> +<p>Grands hommes, c'est à vous d'exercer son pouvoir;</p> +<p>Notre cœur appartient à qui sait l'émouvoir;</p> +<p>Vous avez de l'erreur détruit la tyrannie:</p> +<p>L'univers a changé devant votre génie.</p> +<p>Souvent à notre insu votre âme vit en nous,</p> +<p>Et la raison d'un seul est la raison de tous.</p> +<p>Laissez frémir la haine, et l'erreur, et l'envie;</p> +<p>Détruire un préjugé, c'est servir sa patrie.</p> +<p>La vérité défend le trône et les autels,</p> +<p>Et la fille des cieux ne peut nuire aux mortels,</p> +<p>Elle émousse les traits de l'ardent fanatisme,</p> +<p>Des tyrans de l'esprit combat le despotisme;</p> +<p>Jusqu'au milieu des cours elle va quelquefois</p> +<p>Démentir les flatteurs et détromper les rois.</p> +<p>Mais souvent, dans un siècle où l'on craint la lumière,</p> +<p>Le génie opprimé rampe dans la poussière;</p> +<p>L'orgueil intolérant en prive l'univers;</p> +<p>On le hait, on l'accable, on lui donne des fers:</p> +<p>On défend la pensée au seul être qui pense.</p> +<p>Vous qui des souverains partagez la puissance,</p> +<div><span class="pagenum"><a id="Page_208"> 208</a></span></div> +<p>S'il est un vrai talent, par le sort opprimé,</p> +<p>Qui, faute d'un regard, languisse inanimé;</p> +<p>Craignez de l'avenir la terrible sentence;</p> +<p>Mais, non: votre pays vous a jugé d'avance.</p> +<p>Ah! si vous ignorez le prix des vrais talens,</p> +<p>Demandez-le à ces rois dont les soins vigilans,</p> +<p>Arrachant cette plante à son climat stérile,</p> +<p>Feront germer ses fruits sur un sol plus fertile.</p> +<p>Mais il reste un espoir aux talens méconnus:</p> +<p>C'est de répandre au moins l'exemple des vertus;</p> +<p>Cette gloire est certaine, et ne craint point d'outrage.</p> +<p>L'exemple des vertus est la dette du sage;</p> +<p>Ses écrits sont un don fait à l'humanité.</p> +<p>Que le mortel sensible, épris de leur beauté,</p> +<p>Las de voir des cœurs morts, leurs vices, leur bassesse,</p> +<p>Dans ces fiers monumens retrouvant sa noblesse,</p> +<p>Contemple avec transport les traits de sa grandeur,</p> +<p>Et cherche un doux asile auprès de votre cœur.</p> +<p>Eh bien! il faudra donc, dans cette lice immense,</p> +<p>Fatiguer, tourmenter ma pénible existence.</p> +<p>Pourquoi? pour embrasser une ombre qui s'enfuit,</p> +<p>Désespère à la fois celui qui la poursuit,</p> +<p>Celui qu'elle a trompé, celui qui la possède!</p> +<p>Cruelle illusion, qui m'échappe et m'obsède,</p> +<p>Qu'à travers mille écueils il me faudra chercher,</p> +<p>Que, jusque dans mes bras, on viendra m'arracher!</p> +<p>Heureux du moins, heureux, si la haine et l'envie,</p> +<p>Complices de ma mort et bourreaux de ma vie,</p> +<p>Souffrent que sur ma cendre on sème quelques fleurs,</p> +<p>Qui croissent auprès d'elle, et naissent quand je meurs!</p> +<p>Dieu! qu'entens-je? est-ce ainsi qu'on parle de la gloire?</p> +<p>S'élever par son âme, ennoblir sa mémoire,</p> +<div><span class="pagenum"><a id="Page_209"> 209</a></span></div> +<p>Créer un nom fameux triomphant de la mort,</p> +<p>Que tout cœur né sensible entend avec transport;</p> +<p>Des vertus, des talens présenter l'assemblage</p> +<p>A nos regards charmés d'une si belle image!</p> +<p>Amis, la gloire existe, et ses droits sont certains.</p> +<p>Quand Dieu créa la terre et forma les humains,</p> +<p>Il fit naître la gloire, ainsi que lui féconde,</p> +<p>Lui commanda d'instruire et d'embellir le monde,</p> +<p>De mesurer les cieux, de subjuguer les mers,</p> +<p>Et lui commit le soin d'achever l'univers.</p> +<p>Que parlez-vous ici de fleurs sur votre cendre?</p> +<p>Sont-ce les seuls tributs que vous devez attendre?</p> +<p>La gloire est-elle ingrate? et ne la vois-je pas,</p> +<p>Quand vous marchez vers elle, accourir dans vos bras?</p> +<p>Ce sentiment si prompt d'involontaire estime,</p> +<p>Qu'arrachent les talens, que leur aspect imprime,</p> +<p>Que l'or ni les grandeurs n'excitent point en nous,</p> +<p>N'est-il pas votre bien? n'est-il pas fait pour vous?</p> +<p>Répandre avec chaleur son active pensée,</p> +<p>C'est la grandeur de l'âme au dehors annoncée,</p> +<p>Par des signes certains offerte à tous les yeux.</p> +<p>Arrachez, déchirez le voile injurieux,</p> +<p>Dont le sort veut couvrir cette empreinte divine,</p> +<p>Qui d'une âme choisie atteste l'origine.</p> +<p>Il faut juger les cœurs sans peser les destins:</p> +<p>Epictète est par l'âme égal aux Antonins.</p> +<p>Les beaux arts sont de tous l'immortel héritage;</p> +<p>Tous ont sur cet autel présenté leur hommage.</p> +<p>Voyez ce Richelieu, ce fier vengeur des lis,</p> +<p>Tonnant autour du trône où son maître est assis;</p> +<p>Il dispute à la fois, et d'une ardeur pareille,</p> +<p>L'Alsace à l'empereur, et le Cid à Corneille.</p> +<div><span class="pagenum"><a id="Page_210"> 210</a></span></div> +<p>Ah! vous m'ouvrez les yeux, vous entraînez mes pas.</p> +<p>Mais, quoi! tous ces écueils, ces malheurs, ces combats!</p> +<p>La haine qui se tait! la basse calomnie</p> +<p>Sans cesse repoussée et sans cesse impunie!</p> +<p>L'homme vil et puissant qui, pour percer mon cœur,</p> +<p>D'une main subalterne achète la fureur!</p> +<p>Eh bien! que craignez-vous? Un bras plus redoutable</p> +<p>Vous couvre d'une égide auguste, impénétrable.</p> +<p>Le jugement public: voilà votre vengeur,</p> +<p>Votre ami, votre appui, votre consolateur;</p> +<p>Je le vois vous conduire au fond d'un sanctuaire,</p> +<p>Dont rien ne brisera l'invincible barrière.</p> +<p>Sous ce puissant abri, placez-vous par vos mœurs.</p> +<p>C'est là qu'on peut braver les absurdes rumeurs,</p> +<p>De l'orgueil forcené la vengeance hautaine,</p> +<p>Voir en pitié la rage, et sourire à la haine.</p> +<p>Ah! plutôt saisissons un espoir plus heureux:</p> +<p>Il est, il est encor des mortels généreux</p> +<p>Dont l'amitié touchante, active et courageuse</p> +<p>Défendra hautement votre vie orageuse,</p> +<p>Soutiendra les assauts du superbe oppresseur,</p> +<p>Et sera de vos jours l'orgueil et la douceur.</p> +<p>Quel prix plus glorieux? que faut-il davantage?</p> +<p>J'embrasse avec transport ce fortuné présage;</p> +<p>Mais l'avoûrai-je enfin? il me faut un bonheur</p> +<p>Qui s'attache à mon être, et qui tienne à mon cœur.</p> +<p>Eh! ne l'avez-vous pas? quoi donc! cette âme immense</p> +<p>Qui sait trouver en soi sa plus vive existence,</p> +<p>Qui tend tous ses ressorts, qui s'agite en tous sens,</p> +<p>Qui voudrait même en vain réprimer ses élans,</p> +<p>De ses propres plaisirs n'est-elle pas la mère?</p> +<p>Ces morts, dont la raison nous guide et nous éclaire,</p> +<div><span class="pagenum"><a id="Page_211"> 211</a></span></div> +<p>Ne vont-ils pas dans nous verser leurs sentimens,</p> +<p>De leurs cœurs enflammés rapides mouvemens?</p> +<p>S'emparer de leur âme et l'égaler peut-être,</p> +<p>Fixer, éterniser chaque instant de son être,</p> +<p>Est-il un sort plus doux, un plaisir plus touchant?</p> +<p>Conserve-moi, grand dieu! le fortuné penchant</p> +<p>Qui place dans moi seul mon bonheur, ma richesse,</p> +<p>M'arrache aux passions d'une ardente jeunesse,</p> +<p>Et trompant de mon cœur la sensibilité,</p> +<p>De ses feux sans péril nourrit l'activité.</p> +<p>Tout n'appartient-il pas au mortel né sensible?</p> +<p>Il est de l'univers possesseur invisible;</p> +<p>Il va, de tous les arts, par un heureux larcin,</p> +<p>Dérober les trésors, les renferme en son sein:</p> +<p>Tout est vivant pour lui; son âme active et pure</p> +<p>Existe dans chaque être et remplit la nature,</p> +<p>Partout de son bonheur va saisir l'aliment,</p> +<p>Le dévore et s'enfuit avec un sentiment.</p> +<p>Un autre don du ciel ornera votre vie.</p> +<p>Imagination, compagne du génie,</p> +<p>Toi, dont la main brillante et prodigue de fleurs</p> +<p>Étend sur l'univers tes riantes couleurs!</p> +<p>Le génie entouré de tes heureux prestiges,</p> +<p>Sous tes yeux, à ta voix enfante des prodiges.</p> +<p>Sur ton aile rapide il vole dans les cieux,</p> +<p>Embrasse d'un coup d'œil tous les temps, tous les lieux;</p> +<p>Des empires détruits il revoit l'origine,</p> +<p>Le choc de leurs destins, leur grandeur, leur ruine;</p> +<p>Parcourt avidement tous ces tableaux divers</p> +<p>Qu'aux regards des mortels les siècles ont offerts,</p> +<p>La nature et ses jeux, ses travaux, ses caprices,</p> +<p>Miracles échappés à ses mains créatrices,</p> +<div><span class="pagenum"><a id="Page_212"> 212</a></span></div> +<p>Le combat et l'accord de tous les élémens,</p> +<p>Le sillon de l'éclair et la fuite des vents.</p> +<p>Voici l'instant propice; il s'agite, il s'enflamme;</p> +<p>Un nouvel univers va sortir de son âme:</p> +<p>De ce monde nouveau les élémens pressés</p> +<p>D'abord sont au hasard et sans ordre entassés:</p> +<p>L'imagination plane sur cet abîme;</p> +<p>Le cahos fuit, tout naît, chaque germe s'anime;</p> +<p>L'esprit actif et prompt, dans un rapide élan,</p> +<p>Du monde qu'il médite a dessiné le plan;</p> +<p>Tout s'arrange: l'idée informe, languissante,</p> +<p>Appelle autour de soi l'image obéissante:</p> +<p>Soudain l'image accourt, et par d'heureux accords,</p> +<p>Vient s'unir à l'idée, et lui donner un corps.</p> +<p>Tous les traits sont marqués; les couleurs s'assortissent;</p> +<p>Sous de rians pinceaux les êtres s'embellissent,</p> +<p>Et placés avec art, contrastés avec choix,</p> +<p>Sous l'œil du créateur se pressent à la fois.</p> +<p>Il frémit, il palpite; et son âme ravie</p> +<p>Sent l'ivresse sublime et l'orgueil du génie.</p> +<p>Eh bien! avec ce sens, cet instinct merveilleux,</p> +<p>Pouvez-vous, sans rougir, vous croire malheureux?</p> +<p>Ah! bénissez plutôt ce fortuné partage:</p> +<p>Aux vertus à jamais consacrez en l'usage.</p> +<p>Vivez pour la patrie et pour l'humanité,</p> +<p>Pour l'amitié, la gloire et la postérité;</p> +<p>De vos cœurs avec soin défendez la noblesse;</p> +<p>D'un sentiment jaloux repoussez la bassesse:</p> +<p>Chérissons le rival qui peut nous surpasser:</p> +<p>Montrez-moi mon vainqueur, et je cours l'embrasser.</p> +<p>De la lice à l'envi franchissez la barrière,</p> +<p>Et vous direz un jour, au bout de la carrière:</p> +<div><span class="pagenum"><a id="Page_213"> 213</a></span></div> +<p>«Le destin m'opprimait, et moi, je l'ai vaincu;</p> +<p>J'ai senti l'existence, et mon cœur a vécu.»</p> +</div></div> + +<h3 class="poetry"><span class="i6">BACAROLE</span><br /> +<span class="normal"><span class="i5">IMITÉE DE L'ITALIEN.</span></span></h3> +<div class="poetry"><div class="stanza"> +<p>Aux bords fleuris d'une fontaine,</p> +<p>J'ai vu, dans les bras du sommeil,</p> +<p>Des cœurs la jeune souveraine,</p> +<p>L'œil demi-clos, le teint vermeil:</p> +<p>Ah! qu'en dormant elle était belle!</p> +<p>Que son réveil me charmera!</p> +<p>Besoin d'amour dort avec elle;</p> +<p>Avec elle il s'éveillera.</p> +</div> +<div class="stanza"> +<p>Sa bouche a l'éclat de la rose,</p> +<p>Qu'au premier souffle du printemps,</p> +<p>Avril respire, fraîche éclose</p> +<p>Du sein des frimats expirans:</p> +<p>Ah! qu'en dormant elle était belle!</p> +<p>Que son réveil me charmera!</p> +<p>Besoin d'amour dort avec elle;</p> +<p>Avec elle il s'éveillera.</p> +</div> +<div class="stanza"> +<p>Sur sa main sa tête appuyée</p> +<p>Ressemble au lis qui mollement,</p> +<p>Sur sa tige aux vents déployée,</p> +<p>Reste penché languissamment.</p> +<div><span class="pagenum"><a id="Page_214"> 214</a></span></div> +<p>Ah! qu'en dormant elle était belle!</p> +<p>Que son réveil me charmera!</p> +<p>Besoin d'amour dort avec elle;</p> +<p>Avec elle il s'éveillera.</p> +</div> +<div class="stanza"> +<p>Et sous cette gaze mouvante</p> +<p>Que soulève un zéphir malin,</p> +<p>Palpite une gorge naissante</p> +<p>Qu'envîrait la fleur du matin.</p> +<p>Ah! qu'en dormant elle était belle!</p> +<p>Que son réveil me charmera!</p> +<p>Besoin d'amour dort avec elle</p> +<p>Avec elle il s'éveillera.</p> +</div> +<div class="stanza"> +<p>Sa longue et blonde chevelure,</p> +<p>Errant au caprice du vent,</p> +<p>Tantôt flotte sur sa figure,</p> +<p>Et tantôt sur son col descend.</p> +<p>Ah! qu'en dormant elle était belle!</p> +<p>Que son réveil me charmera!</p> +<p>Besoin d'amour dort avec elle;</p> +<p>Avec elle il s'éveillera.</p> +</div> +<div class="stanza"> +<p>Morphée, ô toi par qui reposent</p> +<p>Tant d'appas offerts à mes yeux,</p> +<p>Permets qu'en son sein je dépose</p> +<p>L'ardeur des plus aimables feux.</p> +<p>Ah! qu'en dormant elle était belle!</p> +<p>Que son réveil me charmera!</p> +<p>Besoin d'amour dort avec elle;</p> +<p>Avec elle il s'éveillera.</p> +</div> +<div class="stanza"> +<div><span class="pagenum"><a id="Page_215"> 215</a></span></div> +<p>De nos baisers le doux échange</p> +<p>Dans son cœur portera l'amour:</p> +<p>Transports charmans! divin mélange!</p> +<p>Je vous devrai mon plus beau jour.</p> +<p>Ah! qu'en dormant elle était belle!</p> +<p>Que son réveil me charmera!</p> +<p>Besoin d'amour dort avec elle;</p> +<p>Avec elle il s'éveillera.</p> +</div></div> + +<h3 class="poetry"><span class="i6">L'HEUREUX TEMPS.</span></h3> + +<div class="poetry"><div class="stanza"> +<p>Temps heureux où régnaient Louis et Pompadour!</p> +<p>Temps heureux où chacun ne s'occupait en France</p> +<p>Que de vers, de romans, de musique, de danse,</p> +<p>Des prestiges des arts, des douceurs de l'amour!</p> +<p>Le seul soin qu'on connût était celui de plaire;</p> +<p>On dormait deux la nuit, on riait tout le jour;</p> +<p>Varier ses plaisirs était l'unique affaire.</p> +<p class="i6"> A midi, dès qu'on s'éveillait,</p> +<p class="i6"> Pour nouvelle on se demandait</p> +<p>Quel enfant de Thalie, ou bien de Melpomène,</p> +<p>D'un chef-d'œuvre nouveau devait orner la scène;</p> +<p>Quel tableau paraîtrait cette année au Salon;</p> +<p>Quel marbre s'animait sous l'art de Bouchardon;</p> +<p class="i6"> Ou quelle fille de Cythère,</p> +<p>Astre encore inconnu, levé sur l'horison,</p> +<p>Commençait du plaisir l'attrayante carrière.</p> +<p>On courait applaudir Dumesnil ou Clairon,</p> +<p>Profiler des leçons que nous donnait Voltaire,</p> +<p>Voir peindre la nature à grands traits par Buffon.</p> +<div><span class="pagenum"><a id="Page_216"> 216</a></span></div> +<p>Du profond Diderot l'éloquence hardie</p> +<p>Traçait le vaste plan de l'Encyclopédie;</p> +<p>Montesquieu nous donnait l'esprit de chaque loi;</p> +<p>Nos savans, mesurant la terre et les planètes,</p> +<p>Eclairant, calculant le retour des comètes,</p> +<p>Des peuples ignorans calmaient le vain effroi.</p> +<p>La renommée alors annonçait nos conquêtes;</p> +<p>Les dames couronnaient, au milieu de nos fêtes,</p> +<p>Les vainqueurs de Lawfeld et ceux de Fontenoy.</p> +<p>Sur le vaisseau public, les passagers tranquilles</p> +<p>Coulaient leurs jours gaîment dans un heureux repos,</p> +<p>Et sans se tourmenter de soucis inutiles,</p> +<p>Sans interroger l'air, et les vents et les flots,</p> +<p class="i6"> Sans vouloir diriger la flotte,</p> +<p>Ils laissaient la manœuvre aux mains des matelots,</p> +<p class="i6"> Et le gouvernail au pilote.</p> +</div></div> + +<h3 class="poetry"><span class="i6">LA VIE DE PARIS.</span></h3> + +<div class="poetry"><div class="stanza"> +<p class="i2"> En se cherchant, il semble qu'on s'évite.</p> +<p class="i5"> On rentre chez soi très-content,</p> +<p class="i5"> Quand un portier intelligent</p> +<p class="i2"> De part ou d'autre a sauvé la visite.</p> +<p>On a beaucoup d'amis, mais c'est sans liaison;</p> +<p>Bref, le choix étant nul dans la foule indiscrète</p> +<p>Qu'on adopte sans goût, qu'on quitte sans façon,</p> +<p>De visages nouveaux sans cesse on fait emplète,</p> +<p>Et c'est ce qu'on appelle ici tenir maison.</p> +<p class="i5"> On entre en scène à dix-huit ans,</p> +<div><span class="pagenum"><a id="Page_217"> 217</a></span></div> +<p class="i4"> Dans le monde on se précipite:</p> +<p>Une femme vous prend, vous promène et vous quitte.</p> +<p>Bientôt mon grand enfant à ses pareils déplaît;</p> +<p>L'homme forme le fruit, et le vieillard le hait.</p> +<p class="i2"> Que devenir? errant à l'aventure,</p> +<p class="i2"> Isolé dans le tourbillon,</p> +<p>La liberté du jeu lui paraît la plus sûre;</p> +<p class="i4"> Il s'y livre d'abord par ton;</p> +<p>Et le désœuvrement entraînant l'habitude,</p> +<p class="i4"> A trente ans vous voyez un sot</p> +<p class="i4"> Qui, pour avoir vécu trop tôt,</p> +<p>Gémit dans le chagrin et la décrépitude.</p> +</div></div> + +<h3 class="poetry"><span class="i5">IMITATION D'OVIDE.</span></h3> + +<div class="poetry"><div class="stanza"> +<p>Je ne sais point porter de chaînes éternelles,</p> +<p>Et j'ose me vanter de ma légèreté:</p> +<p>Quand l'univers nous offre tant de belles,</p> +<p class="i3"> Pourquoi n'aimer qu'une beauté?</p> +<p>Si je vois une fille innocente et tranquille,</p> +<p>Qui baisse ses regards sur un sein immobile,</p> +<p>Son timide embarras, sa naïve candeur,</p> +<p>Sont des pièges cachés qui surprennent mon cœur.</p> +<p>Si, marchant d'un air leste et la tête assurée,</p> +<p>Attaquant, provoquant la jeunesse enivrée,</p> +<p>Laïs vient à paraître, elle enflamme mes sens;</p> +<p>J'ai bientôt oublié ma modeste bergère,</p> +<p>Et c'est la volupté, c'est l'art que je préfère,</p> +<p>Afin de savourer des plaisirs différens.</p> +<div><span class="pagenum"><a id="Page_218"> 218</a></span></div> +<p>Du haut de sa grandeur, de sa tige éclatante,</p> +<p>J'aime à faire descendre une superbe amante;</p> +<p>Et je crois, triomphant d'elle et de ses aïeux,</p> +<p>M'élever dans ses bras jusques au sein des dieux.</p> +<p>Tu n'as pas moins de droits sur mon âme inconstante,</p> +<p>Toi, dont l'esprit orné rend l'entretien charmant:</p> +<p>Aux plaisirs de l'amour se borne l'ignorante,</p> +<p>Et ses soins délicats flattent un tendre amant.</p> +<p>Que la voix de Cloé me pénètre et me touche!</p> +<p>Quel plaisir, quand le cœur et l'oreille sont pris,</p> +<p class="i3"> D'interpréter, par un baiser surpris,</p> +<p>Les sons pleins de douceur qui sortent de sa bouche!</p> +<p class="i3"> Je ne puis voir, sans un trouble soudain,</p> +<p>Dans les bras d'une belle une harpe enlacée,</p> +<p>Et mon œil suit en feu, sur la corde pincée,</p> +<p>Le jeu vif et brillant d'une charmante main.</p> +<p>Les grâces de Cinthie et sa taille légère</p> +<p>M'offrent les souvenirs des nymphes de nos bois;</p> +<p>Et quand ses pas hardis l'enlèvent de la terre,</p> +<p>Je voudrais, embrassant sa taille entre mes doigts,</p> +<p>La porter en triomphe aux bosquets de Cythère.</p> +<p class="i5"> Le frais matin de la beauté,</p> +<p class="i5"> Les premiers jours de sa naissance,</p> +<p class="i5"> Portent, dans mon sein agité,</p> +<p class="i5"> La plus active effervescence.</p> +<p class="i5"> Son été même a des charmes pour moi.</p> +<p>O femmes! je ne vis que pour vous dans le monde;</p> +<p>Mais j'aime à partager l'encens que je vous doi,</p> +<p>Et la brune me rend infidèle à la blonde:</p> +<p>Mon cœur ne brave pas un seul de vos attraits.</p> +<p>Enfin, quelque beauté que l'on cite dans Rome,</p> +<p>Que l'univers possède et l'univers renomme,</p> +<div><span class="pagenum"><a id="Page_219"> 219</a></span></div> +<p>Elle est d'abord l'objet de mes ardens souhaits;</p> +<p class="i6"> Et comme un nouvel Alexandre,</p> +<p class="i6"> Animé d'un feu tout divin,</p> +<p>Dans mon ambition, prêt à tout entreprendre,</p> +<p>Je voudrais conquérir le monde féminin.</p> +</div></div> + +<h3 class="poetry"><span class="i6">LE PARADIS.</span></h3> + +<div class="poetry"><div class="stanza"> +<p>L'autre monde, Zelmis, est un monde inconnu,</p> +<p> Où s'égare notre pensée;</p> +<p>D'y voyager sans fruit la mienne s'est lassée;</p> +<p> Pour toujours j'en suis revenu.</p> +<p> J'ai vu, dans ce pays des fables,</p> +<p>Les divers paradis qu'imagina l'erreur:</p> +<p> Il en est bien peu d'agréables;</p> +<p>Aucun n'a satisfait mon esprit et mon cœur.</p> +<p> Vous mourez, nous dit Pythagore;</p> +<p>Mais sous un autre nom vous renaissez encore,</p> +<p>Et ce globe à jamais est par vous habité.</p> +<p>Crois-tu nous consoler par ce triste mensonge,</p> +<p>Philosophe imprudent et jadis trop vanté?</p> +<p>Dans un nouvel ennui ta fable nous replonge.</p> +<p>Mais à notre avantage on dit la vérité.</p> +<p> Celui-là mentit avec grâce,</p> +<p>Qui créa l'Elysée et les eaux du Léthé.</p> +<p> Mais dans cet asile enchanté,</p> +<p>Pourquoi l'amour heureux n'a-t-il pas une place?</p> +<p>Aux douces voluptés pourquoi l'a-t-on fermé?</p> +<p>Du calme et du repos quelquefois on se lasse;</p> +<p>On ne se lasse point d'aimer et d'être aimé.</p> +<span class="pagenum"><a id="Page_220"> 220</a></span> +<p> Le dieu de la Scandinavie,</p> +<p> Odin, pour plaire à ses guerriers,</p> +<p> Leur promettait, dans l'autre vie,</p> +<p>Des armes, des combats et de nouveaux lauriers.</p> +<p>Attaché dès l'enfance aux drapeaux de Bellone,</p> +<p>J'honore la valeur, à d'Estaing j'applaudis;</p> +<p> Mais je pense qu'en paradis</p> +<p> On ne doit plus tuer personne.</p> +<p>Un noble espoir séduit le nègre infortuné,</p> +<p>Qu'un marchand arracha des déserts de l'Afrique.</p> +<p> Courbé sous un joug despotique,</p> +<p>Dans un long esclavage il languit enchaîné.</p> +<p>Mais quand la mort propice a fini ses misères,</p> +<p>Il revole joyeux au pays de ses pères,</p> +<p>Et cet heureux retour est suivi d'un repas.</p> +<p>Pour moi, vivant ou mort, je reste sur vos pas.</p> +<p> Non, Zelmis, après mon trépas,</p> +<p>Je ne chercherai point les bords qui m'ont vu naître:</p> +<p> Mon paradis ne saurait être</p> +<p> Aux lieux où vous ne serez pas.</p> +<p> Jadis au milieu des nuages</p> +<p>L'habitant de l'Ecosse avait placé le sien.</p> +<p>Il donnait à son gré le calme ou les orages;</p> +<p>Des mortels vertueux il cherchait l'entretien;</p> +<p> Entouré de vapeurs brillantes,</p> +<p> Couvert d'une robe d'azur,</p> +<p>Il aimait à glisser sous le ciel le plus pur,</p> +<p>Et se montrait souvent sous des formes riantes.</p> +<p> Ce passe-temps est assez doux;</p> +<p> Mais de ces sylphes, entre nous,</p> +<p> Je ne veux point grossir le nombre,</p> +<p>J'ai quelque répugnance à n'être plus qu'une ombre;</p> +<span class="pagenum"><a id="Page_221"> 221</a></span> +<p>Une ombre est peu de chose, et les corps valent mieux;</p> +<p>Gardons-les. Mahomet eut grand soin de nous dire</p> +<p>Que, dans son paradis, on entrait avec eux.</p> +<p> Des houris c'est l'heureux empire;</p> +<p> Là, les attraits sont immortels;</p> +<p> Hébé n'y vieillit point; la belle Cythérée,</p> +<p>D'un hommage plus doux constamment honorée,</p> +<p>Y prodigue aux élus des plaisirs éternels.</p> +<p>Mais je voudrais y voir un maître que j'adore:</p> +<p>L'Amour qui donne seul un charme à nos désirs,</p> +<p>L'Amour qui donne seul de la grâce aux plaisirs.</p> +<p>Pour le rendre parfait, j'y conduirais encore</p> +<p> La tranquille et pure Amitié,</p> +<p>Et d'un cœur trop sensible elle aurait la moitié.</p> +<p> Asile d'une paix profonde,</p> +<p>Ce lieu serait alors le plus beau des séjours;</p> +<p> Et ce paradis des amours,</p> +<p>Si vous vouliez, Zelmis, on l'aurait en ce monde.</p> +</div></div> + +<h3 class="poetry"><span class="i4">LA VIEILLE DE SEIZE ANS.</span></h3> + +<div class="poetry"><div class="stanza"> +<p>Lise à quinze ans plut et fut peu cruelle;</p> +<p>Mais Lise, hélas! fut quittée à seize ans.</p> +<p>La pauvre enfant alors, n'amusant qu'elle,</p> +<p>Crut d'être aimable avoir passé le temps.</p> + +<p>Son miroir même, à ses yeux pleins de larmes,</p> +<p>Ne montrait plus ni beauté, ni fraîcheur;</p> +<p>Toute charmante, elle pleurait ses charmes</p> +<p>Et cet air simple exprimait son erreur.</p> + +<div><span class="pagenum"><a id="Page_222"> 222</a></span></div> +<p>J'avais quinze ans, quand tu me trouvais belle;</p> +<p>Un an détruit ma beauté, ton ardeur.</p> +<p>Mon cœur, hélas! t'aime encore, infidèle!</p> +<p>Mais à seize ans peut-on offrir son cœur?</p> +</div> +<div class="stanza"> +<p>Tu me pressais, quel feu!.. quelle tendresse!..</p> +<p>Mais j'ai seize ans; adieu tous tes désirs!</p> +<p>Du doux plaisir je sens encore l'ivresse;</p> +<p>Mais j'ai seize ans; adieu tous tes plaisirs!</p> +</div> +<div class="stanza"> +<p>Quoi! vingt printemps que toi-même as vu naître,</p> +<p>A tous les yeux n'ont fait que t'embellir!</p> +<p>Moi, j'ai seize ans, je n'ose plus paraître;</p> +<p>Un an d'amour a donc pu me vieillir?</p> +</div> +<div class="stanza"> +<p>Hier Damon, qui me poursuit sans cesse,</p> +<p>M'offrait un cœur tout prêt à s'enflammer;</p> +<p>Allez, lui dis-je, allez à la jeunesse;</p> +<p>Moi j'ai seize ans, on ne doit plus m'aimer.</p> +</div> +<div class="stanza"> +<p>Mais non, cruel, reviens à ta bergère,</p> +<p>Reviens, pardonne à mes seize printemps;</p> +<p>S'il faut quinze ans, perfide, pour te plaire,</p> +<p>Viens, dans tes bras j'aurai toujours quinze ans.</p> +</div></div> + +<h3 class="poetry"><span class="i5">CANDIDE.</span></h3> + +<div class="poetry"><div class="stanza"> +<p>Candide est un petit vaurien</p> +<p>Qui n'a ni pudeur ni cervelle;</p> +<p>A ses traits on reconnaît bien</p> +<p>Frère cadet de la Pucelle.</p> +<p>Leur vieux papa, pour rajeunir,</p> +<p>Donnerait une belle somme;</p> +<p>Sa jeunesse va revenir,</p> +<p>Il fait des œuvres de jeune homme.</p> +<div><span class="pagenum"><a id="Page_223"> 223</a></span></div> +<p>Tout n'est pas bien: lisez l'écrit,</p> +<p>La preuve en est à chaque page,</p> +<p>Vous verrez même en cet ouvrage</p> +<p>Que tout est mal comme il le dit.</p> +</div></div> + +<h3 class="poetry"><span class="i8">LA BOHÉMIENNE.</span></h3> + +<div class="poetry"><div class="stanza"> +<p class="i3"> Pour connaître le sort des maîtres des humains,</p> +<p class="i5"> Mon art ne m'est pas nécessaire;</p> +<p>C'est sur le front des rois que je lis leurs destins:</p> +<p class="i3"> L'oracle est sûr, et mon art doit se taire.</p> +<p class="i5"> A l'aspect de ce jeune roi,</p> +<p>L'avenir se dévoile à mes yeux sans mystère;</p> +<p>Son sort est d'être heureux, d'être aimable, de plaire,</p> +<p class="i3"> Et tous les cœurs l'ont prédit avant moi.</p> +<p class="i5"> Peuple, à qui sa présence est chère,</p> +<p class="i5"> En ces lieux retenez ses pas;</p> +<p class="i5"> Un roi qu'on aime et qu'on révère</p> +<p class="i5"> A des sujets en tous climats:</p> +<p class="i5"> Il a beau parcourir la terre,</p> +<p class="i5"> Il est toujours dans ses états<a name="FNanchor_30" id="FNanchor_30" href="#Footnote_30" class="fnanchor"> [30]</a>.</p> +</div></div> + +<div><span class="pagenum"><a id="Page_224"> 224</a></span></div> + +<h3 class="poetry hanging indent2">SUR L'ÉLECTION DE MM. LEMIERRE ET DE TRESSAN, +A L'ACADÉMIE FRANÇAISE.</h3> + +<div class="poetry"><div class="stanza"> +<p>Honneur à la double cédule</p> +<p>Du sénat dont l'auguste voix</p> +<p>Couronne, par un digne choix,</p> +<p>Et le vice et le ridicule.</p> +</div></div> + +<h3 class="poetry hanging indent2">SUR LA TRAGÉDIE DE CORIOLAN, PAR LAHARPE, +DONT LES COMÉDIENS DONNÈRENT UNE REPRÉSENTATION +AU BÉNÉFICE DES PAUVRES, LE 3 +MARS 1784.</h3> + +<div class="poetry"><div class="stanza"> +<p>Pour les pauvres la comédie</p> +<p>Donne une pauvre tragédie;</p> +<p>Nous devons tous en vérité</p> +<p>Bien l'applaudir par charité.</p> +</div></div> + +<h3 class="poetry"><span class="i3">LE SIÈCLE A DU CARACTERE.</span></h3> + +<div class="poetry"><div class="stanza"> +<p>L'histoire en a la preuve en mains,</p> +<p>C'est l'exemple qui fait les hommes.</p> +<p>Si Dieu renvoyait les Romains</p> +<p>Dans le pauvre siècle où nous sommes,</p> +<div><span class="pagenum"><a id="Page_225"> 225</a></span></div> +<p>Caton tournerait à tout vent,</p> +<p>Lucrèce serait une fille,</p> +<p>Messaline irait au couvent,</p> +<p>Et Brutus même à la Bastille.</p> +</div></div> + +<h3 class="poetry">L'ABBÉ CHAULIEU ET LE CARDINAL BERNIS.</h3> + +<div class="poetry"><div class="stanza"> +<p>Chaulieu, disciple d'Epicure,</p> +<p>Et des grâces heureux amant,</p> +<p>Quand tu chantais si tendrement</p> +<p>Ces vers, enfans de la nature,</p> +<p>Qui t'inspirait? le sentiment.</p> +<p>O toi, qui veux suivre ses traces,</p> +<p>Abbé galant et délicat,</p> +<p>Dont les pinceaux donnent aux grâces,</p> +<p>Cet air coquet de ton état,</p> +<p>Qui t'inspire cette finesse,</p> +<p>Ces traits choisis, cet agrément,</p> +<p>Qui voilent le raisonnement,</p> +<p>Et font badiner la tendresse?</p> +<p>Tu me réponds: le sentiment.</p> +<p>Mais viens sur la verte fougère</p> +<p>Voir folâtrer cette bergère;</p> +<p>Quelle tendre simplicité!</p> +<p>Son amour lui sert de parure;</p> +<p>Il rend touchante sa beauté;</p> +<p>On la prendrait pour la nature</p> +<p>Sous les traits de la volupté.</p> +<p>Ne dis-tu pas: telle est la muse</p> +<p>De Chaulieu, cet aimable auteur;</p> +<div><span class="pagenum"><a id="Page_226"> 226</a></span></div> +<p>Il me touche, lorsqu'il m'amuse;</p> +<p>Son esprit ne parle qu'au cœur.</p> +<p>S'il tient en main sa tasse pleine,</p> +<p>Il est Bacchus, je suis Silène.</p> +<p>Lorsque sur les lèvres d'Iris,</p> +<p>Il cueille ces baisers humides,</p> +<p>Dont les plaisirs vifs et perfides</p> +<p>Suspendent tous les sens surpris,</p> +<p>Et livrent les nymphes timides</p> +<p>A leurs satyres enhardis,</p> +<p>Mon âme s'enivre avec elle,</p> +<p>Des torrens de sa volupté.</p> +<p>Je songe... Plus d'une beauté</p> +<p>Sait les nuits que je me rappelle.</p> +<p>S'il cesse d'être Anacréon,</p> +<p>Pour s'instruire chez Epicure,</p> +<p>Il détruit la demeure obscure</p> +<p>Où l'erreur voyait l'Achéron.</p> +<p>A sa voix mon cœur se rassure,</p> +<p>Et mes plaisirs bravent Pluton.</p> +<p>Plus froid, éblouis davantage;</p> +<p>Bernis, je vois dans ton ouvrage</p> +<p>Autant d'éclat et moins d'appas;</p> +<p>Ton esprit obtient mon suffrage,</p> +<p>Mais mon cœur ne le donne pas.</p> +<p>Ta muse est l'adroite coquette</p> +<p>Qui sait placer un agrément,</p> +<p>Faire jouer un diamant,</p> +<p>Femme adorable, un peu caillette,</p> +<p>Toujours en habit arrangé,</p> +<p>Possédant l'art de la toilette,</p> +<p>Et redoutant le négligé.</p> +</div></div> + +<p><span class="pagenum"><a id="Page_227"> 227</a></span></p> + +<h3 class="poetry"><span class="i2">LES JEUNES GENS DU SIÈCLE.</span></h3> + +<div class="poetry"><div class="stanza"> +<p>Beautés qui fuyez la licence,</p> +<p>Evitez tous nos jeunes gens;</p> +<p>L'Amour a déserté la France</p> +<p>A l'aspect de ces grands enfans.</p> +<p>Ils ont, par leur ton, leur langage,</p> +<p>Effarouché la volupté,</p> +<p>Et gardé pour tout apanage</p> +<p>L'ignorance et la nullité;</p> +<p>Malgré leur tournure fragile,</p> +<p>A courir ils passent leur temps;</p> +<p>Ils sont importuns à la ville,</p> +<p>A la cour ils sont importans;</p> +<p>Dans le monde en rois ils décident,</p> +<p>Au spectacle ils ont l'air méchant;</p> +<p>Partout leurs sottises les guident,</p> +<p>Partout le mépris les attend.</p> +<p>Pour eux les soins sont des vétilles,</p> +<p>Et l'esprit n'est qu'un lourd bon sens;</p> +<p>Ils sont gauches auprès des filles,</p> +<p>Auprès des femmes indécens.</p> +<p>Leur jargon ne pouvant s'entendre,</p> +<p>Si leur jeunesse peut tenter</p> +<p>Ceux que le besoin a fait prendre,</p> +<p>L'ennui bientôt les fait quitter.</p> +<p>Sur leurs airs et sur leur figure</p> +<p>Presque tous fondent leur espoir;</p> +<p>Ils font entrer dans leur parure</p> +<p>Tout le goût qu'ils pensent avoir.</p> +<div><span class="pagenum"><a id="Page_228"> 228</a></span></div> +<p>Dans le cercle de quelques belles</p> +<p>Ils vont s'établir en vainqueurs;</p> +<p>Mais ils ont toujours auprès d'elles</p> +<p>Plus d'aisance que de faveurs.</p> +<p>De toutes leurs bonnes fortunes</p> +<p>Ils ne se prévalent jamais,</p> +<p>Leurs maîtresses sont si communes,</p> +<p>Que la honte les rend discrets.</p> +<p>Ils préfèrent, dans leur ivresse,</p> +<p>La débauche aux plus doux plaisirs,</p> +<p>Et goûtent sans délicatesse</p> +<p>Des jouissances sans désirs.</p> +<p>Puissent la volupté, les grâces,</p> +<p>Les expulser loin de leur cour,</p> +<p>Et favoriser en leurs places</p> +<p>La gaîté, l'esprit et l'amour!</p> +<p>Les déserteurs de la tendresse</p> +<p>Doivent-ils goûter ses douceurs?</p> +<p>Quand ils dégradent la jeunesse,</p> +<p>En doivent-ils cueillir les fleurs?</p> +</div></div> + +<h3 class="poetry"><span class="i4">VERS COMPOSÉS</span><br /> +<span class="normal">A L'OCCASION DE LA FÊTE DE M. DE VAUDREUIL.</span></h3> + +<div class="poetry"><div class="stanza"> +<p>Du patronage il faut chanter la fête:</p> +<p>A votre tour, Saint-Joseph, aujourd'hui</p> +<p>Qu'à vous louer ici chacun s'apprête!</p> +<p>Chacun de nous en vous trouve un appui.</p> +<div><span class="pagenum"><a id="Page_229"> 229</a></span></div> +<p>Celui qu'on vit jadis en Galilée,</p> +<p>Benin mari, s'endormir en son lit,</p> +<p>Quand près de lui Marie, un peu troublée,</p> +<p>Dévotement cachait le Saint-Esprit,</p> +<p>N'est point le saint qu'aujourd'hui ma voix chante;</p> +<p>J'aime l'hymen, mais je hais un mari,</p> +<p>Qui, sourd aux vœux d'une beauté touchante,</p> +<p>Dort aux transports d'un cœur qui le trahit.</p> +<p>Que l'innocent, armé de sa verloppe,</p> +<p>Joigne sans art les ais mal assortis</p> +<p>Du vieux sapin qui forme son échoppe,</p> +<p>J'en suis fâché: les grâces et les ris,</p> +<p>Par cette fente en sa couche introduits,</p> +<p>Des doux plaisirs allumeront l'amorce;</p> +<p>Et son honneur, par le ciel compromis,</p> +<p>Piteusement reçoit plus d'une entorse.</p> +<p>Quoiqu'en ce monde il soit plus d'un Joseph,</p> +<p>Au vieux patron le mien point ne ressemble;</p> +<p>De son honneur il a gardé la clef;</p> +<p>Cornes au front pour lui font triste ensemble;</p> +<p>Il n'est besoin, quand l'amour éveillé</p> +<p>Des voluptés ouvre l'ardente coupe,</p> +<p>Qu'un doux pigeon tout à coup révélé</p> +<p>Entre les draps se glisse et monte en poupe;</p> +<p>Il n'est pour lui d'esprit si merveilleux,</p> +<p>Qu'il ne surpasse en exploits amoureux;</p> +<p>Prompt sans désirs, il n'attend point qu'un autre</p> +<p>Cueille en son lieu la rose du plaisir;</p> +<p>L'amour n'a point de plus ardent apôtre,</p> +<p>Et l'amitié de plus noble visir.</p> +<p>Chantons en chœur, amis, chantons la fête</p> +<p>De ce Joseph pour nous si précieux;</p> +<div><span class="pagenum"><a id="Page_230"> 230</a></span></div> +<p>Qu'à le louer chacun de nous s'apprête,</p> +<p>Qu'un gai refrain charme ce jour heureux.</p> +<p><b>. . . . . . . . . . . . . . . . . . . . .</b></p> +<p>Docile aux vœux de son cœur éperdu</p> +<p>Amour pour lui fait de plus doux miracles,</p> +<p>Entre ses mains son arc toujours tendu,</p> +<p>D'un trait brûlant, perce tous les obstacles;</p> +<p>Et nul oiseau par l'amour alléché</p> +<p>N'est en son lit entre deux draps couché,</p> +<p>Sinon l'oiseau qui, d'une aile légère,</p> +<p>Message au bec, court au sein des hasards,</p> +<p>De Cythérée aimable messagère,</p> +<p>Porter au loin un billet doux à Mars;</p> +<p>Ou bien aussi le maître de l'aurore,</p> +<p>Qui, fier des feux dont son front se décore,</p> +<p>Avec orgueil chante, au sein de sa cour,</p> +<p>Les longs transports de son prodigue amour;</p> +<p>Ou bien l'oiseau que le bon La Fontaine</p> +<p>Met dans les mains de certaine beauté,</p> +<p>Quand tout à coup, de soupçons agité,</p> +<p>Auprès du lit où la belle incertaine</p> +<p>Rêve l'amour dont la réalité</p> +<p>Naguère encor parfumait son haleine;</p> +<p>Mère en courroux et respirant à peine,</p> +<p>Paraît et voit, dans ce simple appareil</p> +<p>De deux amans que charme le sommeil,</p> +<p>Sa fille aux bras d'un superbe jeune homme,</p> +<p>Beau comme Adam avant qu'il eût mangé</p> +<p>Le pepin vert de la première pomme;</p> +<p>Et près de lui, côte à côte rangés,</p> +<p>Les charmes nus de sa fille endormie,</p> +<p>Rêvant d'amour, d'espoir et d'insomnie.</p> +</div></div> + +<p><span class="pagenum"><a id="Page_231"> 231</a></span></p> + +<h3 class="poetry"><span class="i5">MADRIGAL.</span></h3> + +<div class="poetry"><div class="stanza"> +<p>Elle est à moi, si parfaitement toute,</p> +<p>Qu'elle et nul autre en elle n'ont plus rien,</p> +<p>Et je n'aurai moins tort d'en faire doute,</p> +<p>Qu'elle à penser qu'on puisse être plus sien.</p> +<p>Aucun ennui n'a su troubler mon bien;</p> +<p>Rien qui m'afflige et rien que je redoute;</p> +<p>Hors qu'il me peine à me trop souvenir</p> +<p>D'un qui l'avait pour maîtresse choisie,</p> +<p>Et rien que mal n'a pu d'elle obtenir;</p> +<p>Mais mal et bien m'en doit appartenir,</p> +<p>Et du passé je suis en jalousie.</p> +</div></div> + +<h3 class="poetry"><span class="i6">A M. DE M***,</span></h3> +<p class="hanging indent2 small">Qui m'avait envoyé une Tasse de porcelaine avec un quatrain, +où il me recommandait de ne pas imiter Diogène.</p> +<div class="poetry"><div class="stanza"> +On boit commodément aux sources du Permesse +<p>Dans ce brillant émail, présent de votre main.</p> +<p class="i3"> De feu Pibrac vous prêchez la sagesse,</p> +<p class="i3"> Mais vous tournez beaucoup mieux un quatrain.</p> +<p class="i5"> Votre morale très-humaine</p> +<p>Assure à vos conseils plus de succès qu'aux siens.</p> +<p>De suivre vos leçons vous donnez les moyens;</p> +<p>Jamais sage avant vous n'avait pris cette peine.</p> +<div><span class="pagenum"><a id="Page_232"> 232</a></span></div> +<p class="i3"> Je ne cours point après la pauvreté.</p> +<p>D'un cynisme orgueilleux c'est l'absurde manie;</p> +<p>Il suffit de la voir avec tranquillité:</p> +<p>La souffrir, c'est vertu; la chercher, c'est folie.</p> +<p>Ce fou de Diogène est trop sage pour moi:</p> +<p>J'aime sa fermeté, son mépris pour la vie;</p> +<p>Mais son manteau percé ne m'irait point, je croi:</p> +<p>La besace est de trop, je n'ai point ce beau zèle;</p> +<p>On est pauvre, on est sage, on est heureux sans elle;</p> +<p>Sans la besace enfin je prétends au bonheur.</p> +<p>Ah! plaignez-le avec moi d'une plus triste erreur;</p> +<p>Il n'avait point d'amis, ce n'est point là mon maître;</p> +<p>J'aurais fui ce beau sage. Un ami, c'est mon bien;</p> +<p>Mes vœux l'auraient cherché trop vainement peut-être,</p> +<p>Et sa lanterne, hélas! ne m'eût servi de rien.</p> +</div></div> + +<h3 class="poetry"><span class="i4">VERS A M***.</span></h3> + +<div class="poetry"><div class="stanza"> +<p>Je serai quitte dans huitaine</p> +<p>De mon dramatique démon;</p> +<p>Et je prétends, l'autre semaine,</p> +<p>Congédier ma Melpomène,</p> +<p>Et voir ta petite maison.</p> +<p>De ta charmante Madelaine</p> +<p>La fête approche, me dit-on;</p> +<p>Embrasse pour moi sans façon</p> +<p>Cette aimable et tendre chrétienne;</p> +<p>Fais-lui, de grâce, un beau sermon</p> +<p>Sur son goût pour la pénitence;</p> +<div><span class="pagenum"><a id="Page_233"> 233</a></span></div> +<p>Détourne-la de l'abstinence;</p> +<p>De la table cours dans ses bras,</p> +<p>Et mets-lui sur la conscience</p> +<p>Tous les péchés que tu pourras.</p> +<p>De ma morale un peu friponne</p> +<p>Peut-être tu t'étonneras;</p> +<p>J'en rougis, mais il est des cas</p> +<p>Où ma gravité m'abandonne:</p> +<p>Quelquefois même je soupçonne</p> +<p>Qu'Aristippe vaut bien Zénon,</p> +<p>Et qu'après tout, le vieux Caton</p> +<p>Eut moins de plaisir que Pétrone.</p> +</div></div> + +<h3 class="poetry"><span class="i5">A MADAME ***,</span><br /> +<span class="i4 normal">SUR UNE LOTERIE.</span></h3> + +<div class="poetry"><div class="stanza"> +<p>J'ose espérer quelque bonheur:</p> +<p>Votre nom, si cher à mon cœur,</p> +<p>Doit être cher à la fortune.</p> +<p>Pour vaincre sa haine importune,</p> +<p>Mon nom peut-il mieux s'assortir?</p> +<p>De nos désirs elle se joue;</p> +<p>Mais si l'Amour tournait la roue,</p> +<p>Je verrais le vôtre en sortir.</p> +<p>Ah! pourquoi de la loterie</p> +<p>L'Amour n'est-il pas directeur!</p> +<p>Il saurait, adroit imposteur,</p> +<p>Par une aimable tricherie,</p> +<p>Vous soustraire à l'étourderie</p> +<p>Du hasard, autre escamoteur,</p> +<span class="pagenum"><a id="Page_234"> 234</a></span> +<p>Dont on adore les caprices;</p> +<p>Des destins, par vous plus propices,</p> +<p>Je partagerais la faveur:</p> +<p>Pour être heureux selon mon cœur,</p> +<p>Il faut l'être sous vos auspices.</p> +</div></div> + +<h3 class="poetry"><span class="i4">A CELLE QUI N'EST PLUS.</span></h3> + +<div class="poetry"><div class="stanza"> +<p class="i4"> Dans ce moment épouvantable,</p> +<p class="i1"> Où des sens fatigués, des organes rompus,</p> +<p class="i1"> La mort avec fureur déchire les tissus,</p> +<p class="i4"> Lorsqu'en cet assaut redoutable</p> +<p class="i4"> L'âme, par un dernier effort,</p> +<p class="i1"> Lutte contre ses maux et dispute à la mort</p> +<p class="i1"> Du corps qu'elle animait le débris périssable;</p> +<p class="i1"> Dans ces momens affreux où l'homme est sans appui,</p> +<p class="i1"> Où l'amant fuit l'amante, où l'ami fuit l'ami,</p> +<p class="i1"> Moi seul, en frémissant, j'ai forcé mon courage</p> +<p class="i1"> A supporter pour toi cette effrayante image.</p> +<p class="i1"> De tes derniers combats j'ai ressenti l'horreur;</p> +<p class="i1"> Le sanglot lamentable a passé dans mon cœur;</p> +<p class="i1"> Tes yeux fixes, muets, où la mort était peinte,</p> +<p class="i1">D'un sentiment plus doux semblaient porter l'empreinte,</p> +<p class="i1"> Ces yeux que j'avais vus par l'amour animés,</p> +<p class="i1"> Ces yeux que j'adorais, ma main les a fermés!</p> +</div></div> + +<p><span class="pagenum"><a id="Page_235"> 235</a></span></p> + +<h3 class="poetry"><span class="i4">IMITÉ DE L'ANTHOLOGIE.</span></h3> + +<div class="poetry"><div class="stanza"> +<p class="i3"> Vénus sortait des bras de son amant:</p> +<p class="i5"> Une agraffe de sa cuirasse</p> +<p>Au bras de la déesse a laissé quelque trace.</p> +<p class="i5"> Diane vint, et méchamment,</p> +<p>Aux Dieux, par un seul mot, découvrit le mystère.</p> +<p class="i5"> Voyez, dit-elle avec douceur,</p> +<p class="i5"> Voyez comment un téméraire,</p> +<p>Un Diomède encor ose blesser ma sœur!</p> +</div></div> + +<h3 class="poetry"><span class="i6">A MADAME ***.</span></h3> + +<div class="poetry"><div class="stanza"> +<p>On ne vit qu'à trente ans: tel est votre système;</p> +<p>C'est celui de mon cœur depuis que je vous aime.</p> +<p>Mes plus chers souvenirs, mes momens les plus doux,</p> +<p>Me laissent le regret d'avoir vécu sans vous:</p> +<p>J'ai connu des plaisirs et j'ai perdu ma vie.</p> +<p>Elle commence à vous; elle est à son printemps:</p> +<p>Un sentiment de vous m'a rendu mes beaux ans.</p> +<p>Possédez à jamais mon âme rajeunie.</p> +<p>Vos grâces, votre esprit, vos vertus, vos talens,</p> +<p class="i4"> Eterniseront mon ivresse;</p> +<p class="i4"> Elle épure mes sentimens;</p> +<p class="i4"> Et le délire de mes sens</p> +<p class="i4"> Est approuvé par la sagesse.</p> +</div></div> + +<p><span class="pagenum"><a id="Page_236"> 236</a></span></p> + +<h3 class="poetry"><span class="i6">A MADAME ***,</span><br /> +<span class="normal"><span class="i4">EN LUI ENVOYANT UN CHIEN.</span></span></h3> + +<div class="poetry"><div class="stanza"> +<p class="i3"> Vous l'aimerez; il passera sa vie</p> +<p class="i4"> A vos pieds ou sur vos genoux;</p> +<p>Près du chevet peut-être... Ah! je lui porte envie</p> +<p>Sur les soins d'adoucir les tourmens d'un jaloux.</p> +</div></div> + +<h3 class="poetry"><span class="i2">MOTIFS DE MON SILENCE.</span></h3> + +<div class="poetry"><div class="stanza"> +<p>Je touche au midi de mes ans,</p> +<p>Et je me dois tous mes instans</p> +<p>Pour jouir, non pour faire un livre.</p> +<p>Ami, penser, sentir, c'est vivre:</p> +<p>Ecrire, c'est perdre du temps.</p> +</div></div> + +<h3 class="poetry"><span class="i5">IMITATION DE MARTIAL.</span></h3> + +<div class="poetry"><div class="stanza"> +<p>J'ai fui loin de la ville, Ariste, et pour jamais:</p> +<p>J'ai vu votre surprise, et je vous la pardonne.</p> +<p>Quitter Rome et ses jeux, son cirque, son palais!</p> +<p>Tout Romain de nos jours, en pareil cas, s'étonne.</p> +<p>Ecoutez mes raisons; vous jugerez après.</p> +<p>Dans Rome, l'or payait mon étroit domicile:</p> +<p>Sans frais, j'ai dans les champs agrandi mon asile.</p> +<div><span class="pagenum"><a id="Page_237"> 237</a></span></div> +<p>Une cendre économe, en mon humble foyer,</p> +<p>Réprimait la chaleur d'un ruineux brasier:</p> +<p>Ici la flamme brille, et le chêne et le hêtre</p> +<p>Pétille impunément dans un âtre champêtre.</p> +<p>Chez vous, à chaque pas, ma bourse décroissait;</p> +<p>Chacun de mes besoins, vivre m'appauvrissait:</p> +<p>Du luxe de mon champ ma table est décorée;</p> +<p>De mon rustique habit j'admire la durée.</p> +<p>Pour chercher vos plaisirs et quelquefois l'ennui,</p> +<p>On me vit me contraindre et dépendre d'autrui;</p> +<p>Je dépens de moi seul pour être heureux et sage,</p> +<p>Et j'ai fait loin des cours ma fortune au village.</p> +<p>Cultivez donc les grands: demandez-leur en vain,</p> +<p>Ce qu'en changeant de lieu vous obtenez soudain!</p> +</div></div> + +<h3 class="poetry"><span class="i6">AUTRE DU MÊME.</span></h3> + +<div class="poetry"><div class="stanza"> +<p>J'ai dit, belle Aglaé, partout et constamment,</p> +<p>Que Cléon, votre ami, n'était point votre amant;</p> +<p class="i4"> Et j'avais presque dans le monde</p> +<p class="i4"> Établi mon opinion;</p> +<p>Mais, votre mari mort, vous épousez Cléon:</p> +<p class="i4"> Que voulez-vous que je réponde?</p> +</div></div> + + +<h3 class="poetry"><span class="i6">AUTRE DU MÊME.</span></h3> + +<div class="poetry"><div class="stanza"> +<p>Recherché par les grands, invité par les belles,</p> +<p>Vous négligez peut-être un peu trop l'amitié,</p> +<p class="i2"> Qui vaut mieux qu'eux, qui vaut mieux qu'elles:</p> +<p>Vous le disiez jadis, vous l'avez oublié.</p> +</div> +<div class="stanza"> +<div><span class="pagenum"><a id="Page_238"> 238</a></span></div> +<p>Adieu: jouissez bien de toute votre gloire;</p> +<p>Brillez dans les salons; réussissez, plaisez,</p> +<p>Gardez-vous cependant de vous en faire accroire;</p> +<p>On ne vous aime point, Damis: vous amusez.</p> +</div></div> + +<h3 class="poetry"><span class="i4">MORALITÉ.</span></h3> + +<div class="poetry"><div class="stanza"> +<p>Brillante et vaine ambition,</p> +<p>Et vous, gloire, émulation,</p> +<p>Que l'on vante et qu'on déifie,</p> +<p>Vous êtes l'honorable nom</p> +<p>Et de l'orgueil et de l'envie:</p> +<p>Du cœur vous êtes le poison,</p> +<p>Et le tourment de notre vie.</p> +</div></div> + +<h3 class="poetry"><span class="i5">ÉPIGRAMME.</span></h3> + +<div class="poetry"><div class="stanza"> +<p>J'aimai Damis dès ma jeunesse:</p> +<p>Zèle, bienfaits, soins délicats,</p> +<p>Ont prouvé pour lui ma tendresse;</p> +<p>Eh bien! Damis ne m'aime pas.</p> +<p>Il me voit; il m'écrit, me loue:</p> +<p>Je me plaindrais injustement.</p> +<p>Jamais personne, je l'avoue,</p> +<p>Ne fut ingrat si décemment.</p> +</div></div> + +<p><span class="pagenum"><a id="Page_239"> 239</a></span></p> + +<h3 class="poetry"><span class="i5">AUTRE.</span></h3> + +<div class="poetry"><div class="stanza"> +<p>Un théologien expert,</p> +<p>Célèbre par le syllogisme,</p> +<p>Prétendait convertir Robert,</p> +<p>Et le guérir de l'athéisme.</p> +<p>Mais voyez à quoi cela sert?</p> +<p>C'est beaucoup que le bon Robert</p> +<p>Veuille se réduire au déisme,</p> +<p>Encore dit-il qu'il y perd.</p> +</div></div> + +<h3 class="poetry"><span class="i6">SUR UN MARI</span>.</h3> + +<div class="poetry"><div class="stanza"> +<p>L'heureux époux! que son sort est charmant!</p> +<p>Il est trompé, si bien, si finement!</p> +<p>Il est si sûr de sa tendre Égérie,</p> +<p>Que, si l'hymen s'engage avec serment</p> +<p>A m'accorder le même aveuglement,</p> +<p>Sur mon honneur, demain je me marie.</p> +</div></div> + +<h3 class="poetry"><span class="i8">VERS</span><br /> +<span class="normal"><span class="i1">MIS AU BAS DU PORTRAIT DE MIRABEAU.</span></span></h3> + +<div class="poetry"><div class="stanza"> +<p>Peintre de Frédéric, il a jugé ses lois,</p> +<p>Et soumis l'héroïsme à la philosophie.</p> +<p>Chez nous, vengeur du peuple, il sert, par son génie,</p> +<p>L'humanité, l'état, peut-être tous les rois.</p> +</div></div> + +<p><span class="pagenum"><a id="Page_240"> 240</a></span></p> + +<h3 class="poetry"><span class="i8">VERS</span><br /> +<span class="normal">A METTRE AU BAS DU PORTRAIT DE D'ALEMBERT.</span></h3> + +<div class="poetry"><div class="stanza"> +<p class="i5"> Je change, à mon gré de visage.</p> +<p>Je deviens tour à tour d'Angeville, Poisson,</p> +<p>Rimeur<a name="FNanchor_31" id="FNanchor_31" href="#Footnote_31" class="fnanchor"> [31]</a>, historien<a name="FNanchor_32" id="FNanchor_32" href="#Footnote_32" class="fnanchor"> [32]</a>, géomètre, bouffon<a name="FNanchor_33" id="FNanchor_33" href="#Footnote_33" class="fnanchor"> [33]</a>;</p> +<p class="i5"> Je contrefais même le sage<a name="FNanchor_34" id="FNanchor_34" href="#Footnote_34" class="fnanchor"> [34]</a>.</p> +</div></div> + +<h3 class="poetry"><span class="i3">ÉPIGRAMME CONTRE LAHARPE.</span></h3> + +<div class="poetry"><div class="stanza"> +<p>Ce cher Laharpe, il ne siégera pas,</p> +<p>Comme Gaillard, dans le fauteuil à bras.</p> +<p>J'en suis fâché; sa fortune était faite.</p> +<p>—Faite! Et comment?—Cent jetons partagés</p> +<p>Sur un tapis entre tant d'agrégés,</p> +<p>C'est pour chacun si modique recette!</p> +<p>Et puis on court après ces jetons.—Oui;</p> +<p>Mais dès l'abord on aurait du confrère</p> +<p>Vu tout l'orgueil, le fiel, le caractère:</p> +<p>Il restait seul; la bourse était à lui.</p> +</div></div> + +<p><span class="pagenum"><a id="Page_241"> 241</a></span></p> + +<h3 class="poetry"><span class="i3">AUTRE CONTRE LE MÊME.</span></h3> + +<div class="poetry"><div class="stanza"> +<p>Mon pauvre ami, te voilà bien confus</p> +<p>De voir qu'enfin chez les quarante élus</p> +<p>Tu ne pourras jamais prendre ton somme.</p> +<p>—Confus! pourquoi? Mes talens sont connus;</p> +<p>Avec éclat sans cesse on me renomme</p> +<p>Dans mon Mercure; et si je suis exclus,</p> +<p>C'est simplement, relisez les statuts,</p> +<p>C'est simplement qu'il faut être honnête homme.</p> +</div></div> + +<h3 class="poetry"><span class="i3">AUTRE CONTRE LE MÊME.</span></h3> + +<div class="poetry"><div class="stanza"> +<p>Depuis un temps Laharpe a des aïeux:</p> +<p>Surcroît d'orgueil. Le vitrier, son frère,</p> +<p>En est blessé; moi, je suis furieux,</p> +<p>Bien moins pourtant que la limonadière.</p> +<p>Eh! mon ami, baisse les yeux sur moi:</p> +<p>Ma race est neuve, il est vrai; mais qu'y faire?</p> +<p>Dieu ne m'a point accordé, comme à toi,</p> +<p>Près de trente ans pour bien choisir mon père.</p> +</div></div> + +<h3 class="poetry"><span class="i4">LE ROI DE DANEMARCK</span><br /> +<span class="i5 normal">EN PARTANT DE PARIS.</span></h3> + +<div class="poetry"><div class="stanza"> +<p>Triste Paris, que tu m'assommes</p> +<p>De vers, de soupers, d'opéras!</p> +<p>Je suis venu pour voir des hommes:</p> +<p>Rangez-vous, messieurs de Duras.</p> +</div></div> + +<p><span class="pagenum"><a id="Page_242"> 242</a></span></p> + +<h3 class="poetry"><span class="i6">A UNE FEMME</span><br /> +<span class="normal">Qui prétendait que ses amis ne s'occupaient pas d'elle.</span></h3> + +<div class="poetry"><div class="stanza"> +<p class="i2"> Tous vos amis songent à vous, Hortense;</p> +<p>Plus d'un voudrait peut-être y penser moins souvent;</p> +<p class="i2"> Mais vous devez, je crois, la préférence</p> +<p class="i2"> A celui-là qui rêve en y songeant.</p> +</div></div> + +<h3>LE PALAIS DE LA FAVEUR,<br /> +<span class="normal">ALLÉGORIE EN VERS ET EN PROSE.</span></h3> + +<p>J'aime, vous le savez, les promenades solitaires; +et vous, mon ami, vous aimez les rencontres +qu'elles me procurent, les récits que je vous en +fais, les rêveries même qu'elles m'occasionnent. +Prose, vers, séparés ou confondus, tout est bien +reçu de vous; tout vous convient également. Il ne +me faut rien moins que cet excès d'indulgence et +l'amitié qui en est la source, pour m'engager à +vous écrire ces bagatelles. Écoutez le récit de ma +dernière aventure.</p> + +<p>Je m'étais assis au pied d'un arbre, dans le carrefour +de la forêt de***, le moins fréquenté, et que +cependant je connaissais. J'aperçus un sentier qui +me parut charmant; je me levai pour le suivre, +<span class="pagenum"><a id="Page_243"> 243</a></span> +persuadé qu'il me conduirait à un lieu plus délicieux +encore. Je le suivis assez long-temps: le +marcher était doux; et c'est ce qui me faisait +poursuivre, malgré la variété des détours qui sans +doute ont fait abandonner cette route. Le terme +où elle conduit est très-désiré, et l'on cherche à y +arriver le plutôt possible. J'arrivai enfin au bout +de ce sentier, et je me trouvai dans une avenue +superbe qui conduisait à un palais dont l'éclat +m'éblouit. Je vis de loin une foule innombrable +qui remplissait les cours. Je crus qu'il y avait une +fête: ma conjecture était d'autant plus fondée, +que, dans ce tumulte et cette confusion, je ne distinguai, +ni n'entendis aucune marque de joie. +Quelle que fût cette fête, je voulus en avoir ma +part, et je cédai à cet instinct de curiosité qui +maîtrise presque tous les hommes, et souvent les +philosophes plus que les autres. J'eus beaucoup +de peine à pénétrer, à me faire jour à travers la +foule. Des gens plus pressés que moi me poussaient, +me heurtaient, me frappaient même presqu'à +dessein, et se précipitaient pour passer les +premiers: il est vrai qu'ils se trouvaient ensuite +renversés ou écartés par d'autres plus forts et plus +adroits. Cet empressement général redoublait ma +curiosité; mais je craignais bien de ne pouvoir la +satisfaire, lorsque je me sentis enlevé et comme +porté sur les marches du palais, par un flot impétueux, +qui me fit courir de grands risques, +mais qui m'abrégea la moitié du chemin. Je me +<span class="pagenum"><a id="Page_244"> 244</a></span> +dégageai de ce chaos et voulus entrer pour m'asseoir.</p> + +<p>Le garde qui était dans l'intérieur m'aborda, +et me demanda ce que je voulais. «Hélas! rien, lui +répondis-je du ton d'un homme fatigué.—Dans le +lieu où vous êtes, me dit-il, on ne croit plus à +cette réponse.—Eh bien! monsieur, lui répliquai-je, +ce que je demande, c'est un peu de repos.—Ce +n'est pas non plus ce que l'on vient chercher +ici, et je doute que vous puissiez le trouver. Cependant, +asseyez-vous; mais si vous ne désirez que +la tranquillité, n'attendez pas le retour de ma +maîtresse.—Eh puis-je, monsieur, vous demander +qui elle est, lui dis-je très-poliment?—Elle se +nomme Faveur.—En quoi votre maîtresse pourrait-elle +troubler mon repos?—Monsieur paraît +étranger?—Je le suis à beaucoup de choses, à +presque tout.—C'est de bien bonne heure, me répliqua-t-il:» +et il me regarda bien fixement. Je ne +sais si ma figure lui plut; mais prenant un air plus +ouvert et plus poli: «Faites-moi l'honneur de me +suivre, me dit-il; je veux vous faire voir les appartemens +de ma maîtresse.» Je le suivis; il ouvrit +une porte, et je fus ébloui à la vue de toutes les +merveilles qui s'offrirent à mes yeux. J'avançai; et, +après m'être livré à ma surprise, je regardai mon +guide. «Tout ceci est magique, lui dis-je.—Point +du tout, me répondit-il; tous ces chefs-d'œuvres +sont réels, mais faux. Sortons vite, si vous voulez +que l'effet ne soit pas détruit dans quelques +<span class="pagenum"><a id="Page_245"> 245</a></span> +instans.» Je m'approchai tour à tour de la tapisserie, +des meubles, des cristaux, des lustres; tout +était faux. L'or, l'argent n'en avaient que l'apparence; +les broderies n'étaient que de vaines découpures; +les cristaux, les diamans n'étaient que +des verres à facettes; et la perspective du fond de +l'appartement, une perspective trompeuse, telle +qu'on en voit sur nos théâtres; les coussins, les +lits, les sophas sont formés de roses amoncelées à +la hâte, et dont on a oublié d'arracher les épines.</p> + +<p>«Eh! monsieur, dis-je à mon conducteur, que +faites-vous ici?—Je n'y suis, me répondit-il, que +par hasard; j'y remplis la fonction d'un ami absent +que rien ne peut détromper, et qui a vieilli +auprès de Faveur dans un service assez ingrat. +Je vous parlerai d'elle avec une liberté qu'il ne me +permet pas, et qui a pensé me brouiller avec lui. +Tout ce que vous voyez ici de faux et de frivole, +est l'emblème de son caractère et de son esprit. +Coquette et inconstante, elle vous recherche et +vous rebute l'instant d'après. Importune, c'est +elle qui pourtant fuit la première. Dans son âme +comme dans son palais, tout est joué, tout est +trompeur, sa beauté, sa bonté même; mais elle +a des grâces dont l'attrait est presque invincible.</p> + +<div class="poetry"><div class="stanza"> +<p>On ne sait quel enchantement</p> +<p>Vers elle en secret vous attire,</p> +<p>Et remplit l'âme en un moment</p> +<p>D'un crédule ravissement,</p> +<div><span class="pagenum"><a id="Page_246"> 246</a></span></div> +<p>Qui devient ivresse ou délire.</p> +<p>Sans pouvoir se faire estimer,</p> +<p>Elle a su fonder son empire</p> +<p>Sur tous les moyens de séduire,</p> +<p>Hors toutefois celui d'aimer.</p> +<p>Aimer est pour elle impossible;</p> +<p>Mais elle sait le feindre, hélas!</p> +<p>Et c'est le charme irrésistible</p> +<p>Qui nous enchaîne sur ses pas.</p> +<p>Oui, dans un profil trop rapide,</p> +<p>Soit naïf, soit étudié,</p> +<p>Souvent elle offre à l'œil timide</p> +<p>Une ressemblance perfide,</p> +<p>Faut-il dire? avec l'amitié.</p> +<p>Ce faux air, cette vaine image</p> +<p>Commence la séduction;</p> +<p>La vanité nous encourage,</p> +<p>Et complète l'illusion;</p> +<p>On se croit heureux, presque sage,</p> +<p>En voyant que l'opinion</p> +<p>Complimente votre esclavage.</p> +<p>Mais l'erreur dure-t-elle? Oh! non.</p> +<p>Bientôt sur le pâle horizon</p> +<p>Vont se ternir, et c'est dommage,</p> +<p>La pourpre et l'or de ce nuage</p> +<p>Où votre imagination</p> +<p>Voyait briller un doux rayon;</p> +<p>Votre bonheur et son ouvrage,</p> +<p>Tout disparaît; et la raison</p> +<p>Ne voit plus qu'un froid paysage,</p> +<p>Ornement de votre prison.—</p> +</div></div> + +<p>»De votre prison! m'écriai-je.—Oh! monsieur, +<span class="pagenum"><a id="Page_247"> 247</a></span> +je ne veux point être emprisonné.» Mon +guide ne put s'empêcher de rire de ma terreur. +«Fuyez donc, me dit-il, et craignez que ma maîtresse +ne vous voie.—Quelle étrange idée! Craignez-vous +qu'elle ne me prenne pour un des objets +de son caprice?—Pourquoi non?—Mais, monsieur, +d'où vient n'avez-vous pas cette crainte pour +vous-même?—Elle m'a vu, croit me connaître: +et c'est assez pour elle. Mais vous êtes pour ses +yeux un objet nouveau, il n'en faut pas davantage.—Soyez +tranquille; je veux la voir, et la verrai +sans être aperçu.—Mais savez-vous qu'on se fait +souvent une peine de ne pas l'être?—Pour moi, +je ne m'intéresse pas aux chagrins de cette espèce.—Vous +êtes un philosophe, je le vois; et ce que +j'aime encore mieux, un philosophe gai; mais, +après tout, seriez-vous le premier sage qui eût été +pris à ce piége?—Non, mais je ne serais pas non +plus le premier qui s'en fût garanti.—J'entends: +vous voulez risquer l'aventure, pour avoir l'honneur +attaché au triomphe d'un refus.—Peut-être +ne suis-je pas insensible à cette gloire: je suis jeune +encore; il faut me pardonner ce petit amour +propre.—Jeune sage, prenez garde, me répliqua +mon guide:</p> + +<div class="poetry"><div class="stanza"> +<p>Affronter la tentation,</p> +<p>C'est manquer de philosophie;</p> +<p>La sagesse veut que l'on fuie;</p> +<p>Mais de la cour, hélas! fuit-on,</p> +<p>Sinon quand le roi vous en prie?»</p> +</div></div> + +<p><span class="pagenum"><a id="Page_248"> 248</a></span> +J'allais répondre, lorsque j'entendis un grand +mouvement dans la salle des gardes; et je crus, +je dis même à mon conducteur que sans doute +c'était la princesse. Il ne fit que détourner la tête; +et à la sorte de tumulte qu'il entrevit: «Non, +me dit-il, ce n'est que Lætitia, sa favorite.—Peut-on +vous demander quel est son genre d'esprit, +sa tournure?..—Ne le devinez-vous pas, +me dit-il? Au reste, peut-être que non. C'est un +caractère assez singulier:</p> + +<div class="poetry"><div class="stanza"> +<p>Son air est vif et sémillant;</p> +<p>Son esprit ne plaît qu'en surface;</p> +<p>Son âme est un cristal mouvant</p> +<p>Où tout brille, change et s'efface;</p> +<p>Son crédit, comme elle inconstant,</p> +<p>Naît, meurt, et revit par instant.</p> +<p>Jamais elle n'est en disgrâce,</p> +<p>Jamais en faveur pleinement.</p> +<p>Mais qu'elle amuse un seul moment,</p> +<p>Il n'est honneur, titre, ni place,</p> +<p>Qu'elle n'enlève lestement.</p> +<p>Rien ne l'émeut, ne l'embarrasse;</p> +<p>On la traite légèrement,</p> +<p>Au ton du jour elle se plie;</p> +<p>Dame ou soubrette, elle est ravie:</p> +<p>Nouvel emploi, nouveau talent,</p> +<p>Soit calcul, routine ou folie,</p> +<p>Son rôle, qui monte ou descend,</p> +<p>Comme lui la diversifie.</p> +<p>Son désir le plus permanent</p> +<p>N'a l'air que d'une fantaisie</p> +<div><span class="pagenum"><a id="Page_249"> 249</a></span></div> +<p>Dont elle-même rit souvent,</p> +<p>Dont l'insuccès serait plaisant:</p> +<p>Et le succès la justifie.</p> +<p>Égoïste avec enjoûment,</p> +<p>Despotique avec bonhomie,</p> +<p>On la voit, ou brusque ou polie,</p> +<p>Vous gouverner obligeamment,</p> +<p>Vous obliger étourdiment:</p> +<p>Elle est tout ou rien, par saillie,</p> +<p>Vous nuit, vous fête, vous oublie,</p> +<p>Mais toujours agréablement:</p> +<p>Oh! c'est une femme accomplie,</p> +<p>Qui nous restera sûrement.</p> +</div></div> + +<p>Enfin la princesse parut, suivie de son brillant +cortége; je reconnus aisément Lætitia, à l'air folâtre +et familier dont elle aborda sa souveraine. +Faveur, tout en regardant de côté et d'autre avec +des yeux caressans qui semblaient prodiguer les +promesses et ne donnaient que des espérances, lui +fit un petit signe d'amitié, à peu près pareil à celui +dont on accueille un joli épagneul. Lætitia en fut +ravie; le ministre en fut jaloux; et, s'approchant +de la princesse, il lui parla à l'oreille. «Oui, oui, +lui dit-elle sans l'avoir entendu; tout ce qu'il vous +plaira. Retirez-vous; votre temps est trop précieux.» +Ce dernier mot le charma; et il regarda +tout autour de lui les nombreux témoins de sa +gloire. Faveur traversa ensuite deux lignes composées +de femmes du plus haut rang (autant que +je pus en juger), et qu'elle ne regarda point, attendu +<span class="pagenum"><a id="Page_250"> 250</a></span> +qu'elles étaient pour la plupart assez vieilles. +Ces dames n'en parurent pas surprises autant que +je l'aurais cru, ce que j'attribuai moins à leur philosophie +qu'à l'habitude de se voir négligées. Tout +en avançant, Faveur approchait du groupe dont +je faisais partie; ma figure n'a rien qui provoque +l'attention, mais elle lui était inconnue: c'est sans +doute ce qui m'attira ses regards. Elle fit quelques +pas pour venir vers moi. Alors la foule de ses esclaves +se sépara pour me faire place. Je m'avançai, +mais sans cet empressement étourdi qui seul flatte +la vanité de Faveur. Sa coquetterie en fut redoublée. +Elle me dit que, dans un moment, elle m'inviterait +à passer dans son cabinet; et elle se remit +à parcourir la salle d'assemblée.</p> + +<p>Aussitôt la foule, qui, deux heures auparavant, +avait pensé m'étouffer, fut à mes pieds; on me +demanda mes ordres, et chacun de ces inconnus +s'efforçait d'être remarqué de moi. Un moment +après, Faveur me fit appeler, me fit asseoir auprès +d'elle. C'est alors que je sentis tout l'empire +de sa séduction. Elle prétendit me connaître par +la renommée, me dit qu'elle voulait me fixer à sa +cour. Ce qu'il y a d'inconcevable, c'est que ses +discours me flattaient; mais comme j'hésitais +dans mes réponses, elle me dit: «Ne jugez pas de +moi sur les bruits qu'on s'efforce de répandre; je +vaux mieux que ma réputation. Obligée par état +d'être la dispensatrice des grâces, je suis quelquefois +condamnée à paraître oublier mes amis, +<span class="pagenum"><a id="Page_251"> 251</a></span> +à paraître inconstante et frivole: ce qui me fait +une peine affreuse; car, dans le fond, je suis très-solide. +Et puis les peines attachées à ma place, +l'ennui qui me tourmente...—L'ennui, m'écriai-je +avec un air étonné!—Eh! sans doute. Voyez +cette foule importune! et les affaires! et Tædiosus, +mon ministre, qui m'assomme, à qui j'accorde +tout pour m'en défaire! Il est si ennuyeux, que +je suis quelquefois tentée de lui céder l'empire; +mais on m'assure que cela aurait des inconvéniens.—Ne +serait-il pas plus simple, lui dis-je, de +le renvoyer?—Le renvoyer, s'écria-t-elle! cela +est impossible!—Comment! dis-je, il ne s'en irait +pas?» Un grand éclat de rire fut la réponse de Faveur. +«Mon dieu, dit-elle, que cela est plaisant! +Vous êtes très-aimable; je prévois que vous me +deviendrez nécessaire? Quand vous verrai-je? Demain, +je m'imagine, n'est-ce pas?—Madame, on ne +vous a jamais fait sa cour pour une fois seulement.—Adieu, +dit-elle: ne me manquez point de parole, +je compte sur vos soins.» Je la saluai respectueusement, +et je me retirai par un escalier qui se trouva +sur mon chemin, et qui rendait dans les cours. Je +recueillis mes esprits au grand air. Je regrettai +de n'avoir pas revu mon garde, pour jouir à ses +yeux de ma victoire: tant il est vrai qu'après la +vanité vaincue, il reste à vaincre l'amour propre, +triomphe plus rare et bien plus difficile, s'il n'est +même tout à fait impossible.</p> + +<p>Ce fut avec un plaisir bien vif que je me vis +<span class="pagenum"><a id="Page_252"> 252</a></span> +hors de ce pays, où, pour obtenir des grâces, il +faut ennuyer ou amuser, être le digne rival de +Tædiosus ou de Lætitia, sans caractère, sans dignité, +ne sentir, ni n'inspirer soi-même nul véritable +intérêt. Avec quel empressement je gagnai +ma maison! J'y étais attendu, ce qui n'arrive à +personne dans le lieu d'où je sortais. Mon asile me +parut plus riant, mon jardin plus délicieux, le +sourire d'une femme aimable animé d'une grâce +plus touchante. D'où naissait dans mon âme ce +surcroît d'attendrissement et de bonheur? Après +en avoir goûté le charme, j'en cherchai malgré +moi la cause, et je crus l'avoir trouvée.</p> + +<div class="poetry"><div class="stanza"> +<p>Peut-être la triste imposture</p> +<p>Des biens qu'offre la vanité,</p> +<p>Montre mieux la réalité</p> +<p>De ceux que la raison procure.</p> +<p>Peut-être, ouverte au sentiment,</p> +<p>L'âme alors, plus simple et plus pure,</p> +<p>S'abandonne plus aisément</p> +<p>Au doux besoin d'épanchement</p> +<p>Qui nous ramène à la nature.</p> +</div></div> + +<p>Adieu, mon ami: le même intérêt qui nous ramène +à la nature, nous rappèle aussi vers l'amitié.</p> + +<p><span class="pagenum"><a id="Page_253"> 253</a></span></p> + +<div class="chapter"> +<h2>LETTRES DIVERSES.</h2> +<p><span class="pagenumh"><a id="Page_254"> 254</a></span> +<span class="pagenum"><a id="Page_255"> 255</a></span></p> + +<p class="subh">LETTRES DIVERSES.</p> +</div> + +<h3>LETTRE PREMIÈRE.<br /> +<span class="normal">A MADAME DE ***.</span></h3> + +<p>Je me suis douté, madame, en recevant votre +billet et avant de l'ouvrir, qu'il m'arrivait malheur; +et c'était pour moi une nouveauté d'ouvrir +un billet de vous avec chagrin. Je comptais faire +ce soir mon entrée dans mon nouvel établissement +d'Auteuil; mais ayant différé de deux jours, pour +vous faire ma cour avant mon départ, il faut bien +que je diffère de deux autres, pour que les deux +premiers ne soient pas perdus. Je crois ce sentiment-là +plus honnête que celui qui fait courir les +joueurs après leur argent; mais, dans le fond, il +est à peu près du même genre.</p> + +<p>Ce sont plusieurs de mes amis qui sont cause +que je viens me cacher quelque temps à la campagne +dans un mauvais temps. Croirez-vous que +c'est pour travailler, pour finir ces épîtres de Ninon<a name="FNanchor_35" id="FNanchor_35" href="#Footnote_35" class="fnanchor"> [35]</a> +sur lesquelles on ne cesse de m'impatienter? +<span class="pagenum"><a id="Page_256"> 256</a></span> +N'est-il pas ridicule d'aller vivre sagement +pour écrire des folies? Etre fou de sang froid ou +par réminiscence, cela n'est-il pas bizarre? Voilà +l'inconvénient de dire à ses amis les choses sur +lesquelles on travaille. On ne m'y reprendra plus. +Etre exposé à finir ce que je commence, à mettre +de l'ordre dans mes caprices: cela me paraît un +peu dur, et je n'en serai plus la dupe.</p> + +<p>Je ne vous parle plus, madame, de mon respect +ni de ma tendre amitié, qui dureront autant +que moi.</p> + +<h3>LETTRE II.<br /> +<span class="normal">A ......</span></h3> + +<p>Voilà donc, mon cher ami, comme vous vous +conduisez, vous que je croyais la raison, la prudence, +la sagesse même! A qui se fier, après ce +que je sais de vous? et sur qui compter désormais? +On vous ordonne la plus grande modération +dans l'usage de la pensée; et madame M..... m'a +dit qu'elle avait reçu de vous une lettre charmante +et pleine d'esprit, ce sont ces termes; je +n'exagère rien, et je suis bien éloigné de vous +chercher des torts. Vous ne pouvez pas la récuser +non plus. Elle vous aime, elle a de la candeur, et +est à mille lieues de toute espèce de médisance, +à plus forte raison de calomnie.</p> + +<p><span class="pagenum"><a id="Page_257"> 257</a></span> +Une lettre charmante et pleine d'esprit! est-il +possible? Quoi! c'est vous qui vous permettez de +pareils excès! On est tranquille sur votre compte; +et tout d'un coup voilà une infraction de régime +qui vient effrayer vos amis. Si madame M...... eût +dit simplement une lettre charmante, je dirais: +cela peut se passer, peut-être le mal n'est-il pas si +grand qu'on le fait. Vingt fois j'ai entendu dire: +c'est un ouvrage charmant; et, à la lecture, j'ai +vu que rien n'était plus faux: mais plein d'esprit, +c'est là ce qui est une faute absolument impardonnable. +Je ne vous cache pas que je me crois obligé +d'en faire avertir M. Tronchin, qui ne plaisante +point dans ces cas-là, et qui saura vous en dire +son avis. De l'esprit! vous n'ignorez pas combien +la pensée est nuisible à l'homme; que, par cette +raison, il n'y a presque pas d'homme qui pense la +vingtième partie de sa vie; que vous même, pour +avoir pensé seulement la moitié de la vôtre, vous +vous en trouvez très-mal: et voilà que, non seulement +vous pensez, mais même vous osez +avoir de l'esprit. Vous savez qu'en pleine santé +même, il ne fait pas sûr de se donner cette licence; +que l'esprit entraîne de grands inconvéniens +à la ville, à la cour; et c'est vous..... Je n'en reviens +pas. Bon dieu! à quoi sert la philosophie? +Je ne m'y connais point; mais je soupçonne qu'il +y a, entre penser et avoir de l'esprit, la même +différence qu'il y a entre marcher et courir; et, +si cela est vrai, jugez combien vous êtes coupable.</p> + +<p><span class="pagenum"><a id="Page_258"> 258</a></span> +Vous allez me répliquer que vous avez beaucoup +d'amitié pour madame M......; qu'au moment +où vous avez pris la plume pour répondre +à sa lettre, le sentiment a éveillé l'esprit chez +vous. Je sais qu'il y en a des exemples; que ce +genre d'esprit est le meilleur, le plus rare et le +plus aimable; et que vous pouvez être dans ce +cas: mais, de bonne foi, pensez-vous que cette +excuse me rassure et me satisfasse? D'abord, il s'agirait +de savoir si M. Tronchin vous permet le sentiment. +Cela m'étonnerait beaucoup dans un médecin +aussi habile, et qui connaît si bien la nature. +Je doute très-fort qu'il vous ait rien prononcé +là-dessus; et vous êtes trop honnête pour +le compromettre avec la faculté. On sait assez +que le sentiment est presque aussi malsain que +l'esprit; et quoiqu'on soit dans l'habitude de le +contrefaire et de le jouer encore davantage, parce +que la chose est beaucoup plus facile, vous +voyez que, dans le vrai, on se le permet assez +rarement. Il est donc clair, mon cher ami, que +votre excuse ne serait qu'une défaite; et, au +fond, je ne vois pas comment vous vous en +tirerez.</p> + +<p>La faute où vous venez de tomber d'une façon +si humiliante, m'a fait revenir sur le passé, comme +il arrive en pareil cas; et je me suis rappelé que +les deux dernières fois que j'ai eu le plaisir de vous +voir, il s'en fallait bien que vous ne fussiez net; et +même je me souviens de quelques réflexions un +<span class="pagenum"><a id="Page_259"> 259</a></span> +peu vigoureuses ou piquantes qui doivent nécessairement +prendre sur la machine. J'ai songé alors +que vous étiez assez mal environné; que mademoiselle +Thomas, outre son esprit, ayant encore celui +qui naît du sentiment, peut très-fréquemment redoubler +chez vous les crises de ces deux facultés: ce +qui ne saurait manquer de vous faire beaucoup de +tort. Il ne faut pas croire que je sois non plus sans +inquiétude sur M. Ducis. Ceux qui ne connaissent +que son talent tragique, ne savent à quel point il +est dangereux pour vous, et de combien de façons +il peut vous nuire, par sa conversation forte, animée +et attachante. Vous ne connaissez point, je +crois, madame Helvétius; je sais, du moins, que +vous n'allez point chez elle: j'en suis enchanté pour +vous.....</p> + +<h3>LETTRE III.<br /> +<span class="normal">A ....</span></h3> + +<p class="date">20 Août 1765.</p> + +<p>Je crois assez connaître votre âme, mon cher +ami, pour pouvoir vous donner des conseils utiles +à votre bonheur. Garantissez-vous de tout sentiment +vif et profond. J'ai remarqué que toutes les +fois que vous êtes vivement affecté de quelque +chose, vous tombez dans un chagrin qui n'est point +cette douce mélancolie si délicieuse pour ceux +qui l'éprouvent. De plus, les travaux rendent la +<span class="pagenum"><a id="Page_260"> 260</a></span> +gaîté nécessaire à votre santé. Quand un sentiment +profond vous rendrait heureux, du moins est-il certain +qu'il ne vous délasserait pas, et vous avez besoin +d'être délassé. Ne craignez pas de perdre par +là cette sensibilité nécessaire à l'homme de lettres; +vous en avez reçu une trop grande dose: rien ne +peut l'épuiser. La lecture des excellens livres l'entretiendra +davantage, sans exposer votre âme à ces +secousses violentes qui l'accablent, lorsque des +nœuds qui nous étaient chers viennent à se briser.</p> + +<p>Ne donnez jamais à personne aucun droit sur +vous. La roideur de votre caractère pouvant par +la suite vous forcer à cesser de les voir, vous aurez +l'air de l'ingratitude. Tenez tout le monde poliment +à une grande distance. Prosternez-vous +pour refuser. Je crois à l'amitié, je crois à l'amour: +cette idée est nécessaire à mon bonheur: +mais je crois encore plus que la sagesse ordonne +de renoncer à l'espérance de trouver une maîtresse +et un ami capables de remplir mon cœur. +Je sais que ce que je vous dis fait frémir: mais +telle est la dépravation humaine, telles sont les +raisons que j'ai de mépriser les hommes, que je +me crois tout à fait excusable.</p> + +<p>Si quelqu'un était naturellement ce que je vous +conseille d'être, je le fuirais de tout mon cœur. +Est-on privé de sensibilité? on inspire un sentiment +qui ressemble à l'aversion; est-on trop sensible? +on est malheureux. Quel parti prendre? +celui de réduire l'amour au plaisir de satisfaire +<span class="pagenum"><a id="Page_261"> 261</a></span> +un besoin spontané, en se permettant tout au +plus quelque préférence pour tel ou tel objet. +Réduire l'amitié à un sentiment de bienveillance +proportionné au mérite de chacun, c'est le parti +que prit Fontenelle, qui avait toujours les jetons +à la main. Vous êtes né honnête; je suis sûr que +vous ne pousserez pas cette défiance trop loin. +Tout ceci se réduit à dire que votre âme ne doit +jamais être inséparablement attachée à l'âme de +personne, qu'il faut apprécier tout le monde, +et remplir tous les devoirs de l'honnête homme, +et même de l'homme vertueux, d'après des idées +justes et déterminées, plutôt que d'après des sentimens, +qui, quoique plus délicieux, ont toujours +quelque chose d'arbitraire.</p> + +<p>C'est par le travail seul que vous échapperez +à l'activité de cette âme qui dévore tout. Le temps +que vous emploîrez chez vous sera pris sur celui +que vous perdriez dans le monde, où vous vous +amusez si peu; où vous portez le sentiment toujours +pénible de la supériorité de votre âme et de +l'infériorité de votre fortune; où vous trouvez +des raisons de haïr et de mépriser les hommes, +c'est-à-dire, de renforcer cette mélancolie à laquelle +vous êtes déjà trop sujet, qui vous met +souvent de mauvaise humeur, et qui vous expose +quelquefois à vous faire des ennemis. La +retraite assurera en même temps votre repos, +c'est-à-dire, votre bonheur, votre santé, votre +gloire, votre fortune et votre considération.</p> + +<p><span class="pagenum"><a id="Page_262"> 262</a></span> +Vous aurez moins d'occasions de vous permettre +ces plaisirs qui, sans détruire la santé, +affaiblissent au moins la vigueur du corps, donnent +une sorte de malaise, et détruisent l'équilibre +des passions.</p> + +<p>La considération de l'homme le plus célèbre +tient au soin qu'il a de ne pas se prodiguer. Ayez +toujours cette coquetterie décente qui n'est indigne +de personne. Votre gloire y gagnera aussi: +l'emploi de votre temps l'augmentera nécessairement, +et, par la même raison, votre fortune; +car, croyez-moi, ne comptez jamais que sur vous.</p> + +<p>Il y a encore une chose que je ne saurais trop +vous recommander, et qui vous est plus difficile +qu'à un autre, c'est l'économie. Je ne vous dis +pas de mettre du prix à l'argent, mais de regarder +l'économie comme un moyen d'être toujours +indépendant des hommes, condition plus +nécessaire qu'on ne croit pour conserver son +honnêteté.</p> + +<h3>LETTRE IV.<br /> +<span class="normal">A MADAME DE S...</span></h3> + +<p>Quoi, madame, vous avez eu la bonté d'aller +voir mon nouveau taudis! Je vous reconnais bien +là. Vous êtes contente de mon logement; mais +moi, je ne le suis point: je m'y prends trop tard +pour me loger près de la rue Louis-le-Grand.</p> + +<p><span class="pagenum"><a id="Page_263"> 263</a></span> +Madame de Grammont est partie depuis le +commencement du mois. Il me serait impossible +de désirer autre chose que ce que j'ai trouvé en +elle; et nous avons fini encore mieux que nous +n'avions commencé. J'ai toutes sortes de raisons +d'être enchanté de mon voyage de Barège. Il +semble qu'il devait être la fin de toutes les contradictions +que j'ai éprouvées, et que toutes les circonstances +se sont réunies pour dissiper ce fond +de mélancolie qui se reproduisait trop souvent. +Le retour de ma santé, les bontés que j'ai éprouvées +de tout le monde; ce bonheur, si indépendant +de tout mérite, mais si commode et si doux, +d'inspirer de l'intérêt à tous ceux dont je me suis +occupé; quelques avantages réels et positifs, les +espérances les mieux fondées et les plus avouées +par la raison la plus sévère, le bonheur public et +celui de quelques personnes à qui je ne suis ni inconnu +ni indifférent, le souvenir tendre de mes +anciens amis, le charme d'une amitié nouvelle +mais solide avec un des hommes les plus vertueux +du royaume, plein d'esprit, de talent et de simplicité, +M. Dupaty, que vous connaissez de réputation; +une autre liaison non moins précieuse avec +une femme aimable que j'ai trouvée ici, et qui a +pris pour moi tous les sentimens d'une sœur; des +gens dont je devais le plus souhaiter la connaissance, +et qui me montrent la crainte obligeante +de perdre la mienne; enfin, la réunion des sentimens +les plus chers et les plus désirables: voilà +<span class="pagenum"><a id="Page_264"> 264</a></span> +ce qui fait, depuis trois mois, mon bonheur; +il semble que mon mauvais génie ait lâché prise; +et je vis, depuis trois mois, sous la baguette +de la fée Bienfaisante.</p> + +<p>D'après ce détail, vous croiriez que je vis environné +de tout ce que j'ai trouvé d'aimable ici, +sous un beau ciel, et dans une société charmante. +Non, je vis sous une douche brûlante, ou dans +une bouilloire cachée au fond d'un cachot. Tout +ce que je distinguais est parti de Barège. Il y fait +un temps exécrable, et le brouillard ne laisse +point soupçonner que les Pyrénées soient sur ma +tête. Mais je n'en suis pas moins heureux: j'avais +besoin de revenir sur les sentimens agréables dont +j'ai joui avec trop de précipitation; je les recueille +avec une joie mêlée de surprise; mes idées sont +faciles et douces; tous les mouvemens de mon +cœur sont des plaisirs; voilà le vrai beau temps, +et le ciel est d'azur.</p> + +<p>Le ton de cette lettre est un peu différent de +celles que je vous écrivais, madame, de la rue de +Richelieu, et même de quelques conversations +que je me souviens d'avoir eues avec vous, il y a +cinq ou six mois. Que voulez-vous? je vous montrais +mon âme alors, comme je vous la montre +aujourd'hui: «L'homme est ondoyant», dit Montaigne: +j'étais de fer pour repousser le mal, je +suis de cire pour recevoir le bien. Les différentes +philosophies sont bonnes; il ne s'agit que de les +placer à propos. Zénon n'avait pas tort: Epicure +<span class="pagenum"><a id="Page_265"> 265</a></span> +avait raison. Le régime d'un malade n'est pas +celui d'un convalescent; celui d'un convalescent +n'est pas celui d'un athlète. Je me trouve bien +de ma manière d'être actuelle; je reviendrais à +l'autre, s'il le fallait: mais je tâcherai d'écarter ce +qui pourrait la rendre nécessaire; je n'y sais +que cela.</p> + +<p>Madame de Tessé et M. le duc d'Ayen ont passé +ici quelques jours; j'ai fort à me louer de leurs +bontés; je n'ai cependant point accepté l'offre de +madame de Tessé pour Luchon; je vous dirai +pourquoi.</p> + +<p>Je pars d'ici vers la fin de septembre; je comptais +m'en aller en droiture à Paris; je pressentais +le besoin que j'aurais de revoir mes anciens amis, +car je ne veux rien perdre; mais j'ai de nouvelles +raisons de me priver encore de ce plaisir. M. de +B...... a trouvé absurde que je négligeasse l'occasion +de voir M. de Choiseul; il prétend que ma +connaissance avec M. de Gr...... pourrait finir par +n'être qu'une connaissance des eaux. C'est ce qui +ne peut jamais arriver. Il est actuellement à Chanteloup; +il peut s'en assurer par lui-même; et, entre +nous, je crois qu'il ne laissera pas d'être un peu +surpris. Quoiqu'il en soit, je défère à son conseil +et à celui de mes amis qui blâment mon peu d'empressement +sur cela. Mais je ne serai à Chanteloup +qu'à la fin d'octobre. J'y resterai le temps +qui conviendra. J'étais fort tenté de m'en retourner +par le Languedoc, pour voir la Provence qui +est un fort beau pays.</p> + +<p><span class="pagenum"><a id="Page_266"> 266</a></span> +Voulez-vous bien, madame, présenter mes +respects à M. S....... Je vous adresserais aussi +bien des complimens pour les personnes que vous +savez, si je ne craignais que quelques-unes, s'imaginant +que ma lettre contient quelques bonnes +histoires des eaux, ne s'avisassent de vous la demander; +et je vous prie de vouloir bien ne pas la +leur lire.</p> + +<p>Conservez, je vous prie, madame, votre santé, +celle de M. S......, votre bonheur commun, vos +bontés pour moi; et recevez les assurances de +mon respect et de ma tendre amitié.</p> + +<h3>LETTRE V.<br /> +<span class="normal">A.......</span></h3> + +<p>Vous me demandez, mon ami, si ce n'est pas +une espèce de singularité qui me fait voir la littérature +sous l'aspect où je la vois; s'il est vrai +que je sois dans le cas de jouir d'une fortune un +peu plus considérable que celle de la plupart des +gens de lettres; et enfin vous voulez que je vous +confie, sous le sceau de l'amitié, quels sont les +moyens que j'ai employés pour arriver à ce terme +que vous supposez avoir été le but de mon ambition. +Voilà, ce me semble, les divers objets de +votre curiosité, autant que je puis le résumer de +votre longue lettre. Mes réponses seront simples.</p> + +<p><span class="pagenum"><a id="Page_267"> 267</a></span> +Mais je commence par vous dire que je suis +presque offensé de voir que vous me supposiez +un plan de conduite à cet égard. Mon tour d'esprit, +mon caractère, et les circonstances, ont tout +fait, sans aucune combinaison de ma part. J'ai +toujours été choqué de la ridicule et insolente +opinion, répandue presque partout, qu'un +homme de lettres qui a quatre ou cinq mille +livres de rente est au périgée de la fortune. Arrivé +à peu près à ce terme, j'ai senti que j'avais +assez d'aisance pour vivre solitaire; et mon goût +m'y portait naturellement. Mais comme le hasard +a fait que ma société est recherchée par plusieurs +personnes d'une fortune beaucoup plus considérable, +il est arrivé que mon aisance est devenue +une véritable détresse, par une suite des devoirs +que m'imposait la fréquentation d'un monde que +je n'avais pas recherché. Je me suis trouvé dans +la nécessité absolue, ou de faire de la littérature +un métier pour suppléer à ce qui me manquait du +côté de la fortune, ou de solliciter des grâces, ou +enfin de m'enrichir tout d'un coup par une retraite +subite. Les deux premiers partis ne me convenaient +pas. J'ai pris intrépidement le dernier. +On (a) beaucoup crié; on m'a trouvé bizarre, extraordinaire. +Sottises que toutes ces clameurs. +Vous savez que j'excelle à traduire la pensée de +mon prochain. Tout ce qu'on a dit à ce sujet, +voulait dire: Quoi! n'est-il pas suffisamment +payé de ses peines et de ses courses par l'honneur +<span class="pagenum"><a id="Page_268"> 268</a></span> +de nous fréquenter, par le plaisir de nous amuser, +par l'agrément d'être traité par nous comme +ne l'est aucun homme de lettres?</p> + +<p>A cela je réponds: J'ai quarante ans. De ces +petits triomphes de vanité dont les gens de lettres +sont si épris, j'en ai par-dessus la tête. Puisque, +de votre aveu, je n'ai presque rien à prétendre, +trouvez bon que je me retire. Si la société ne +m'est bonne à rien, il faut que je commence à +être bon pour moi-même. Il est ridicule de vieillir, +en qualité d'acteur, dans une troupe où l'on +ne peut pas même prétendre à la demi-part. Ou +je vivrai seul, occupé de moi et de mon bonheur; +ou, vivant parmi vous, j'y jouirai d'une partie +de l'aisance que vous accordez à des gens que +vous-mêmes vous ne vous aviserez pas de me +comparer. Je m'inscris en faux contre votre manière +d'envisager les hommes de ma classe. Qu'est-ce +qu'un homme de lettres selon vous, et en vérité, +selon le fait établi dans le monde? C'est un +homme à qui on dit: Tu vivras pauvre, et trop +heureux de voir ton nom cité quelquefois; on +t'accordera, non quelque considération réelle, +mais quelques égards flatteurs pour ta vanité sur +laquelle je compte, et non pour l'amour propre +qui convient à un homme de sens. Tu écriras, tu +feras des vers et de la prose pour lesquels tu recevras +quelques éloges, beaucoup d'injures et quelques +écus, en attendant que tu puisses attraper +quelques pensions de vingt-cinq louis ou de cinquante, +<span class="pagenum"><a id="Page_269"> 269</a></span> +qu'il faudra disputer à tes rivaux, en te +roulant dans la fange, comme le fait la populace +aux distributions de monnaie qu'on lui jette dans +les fêtes publiques.</p> + +<p>J'ai trouvé, mon ami, que cette existence ne +me convenait pas; et, méprisant à la fois la gloriole +des grandeurs et la gloriole littéraire, j'ai +immolé l'une et l'autre à l'honneur de mon caractère +et à l'intérêt de mon bonheur. J'ai dit tout +haut: J'ai fait mes preuves de désintéressement, +et je ne solliciterai pas; j'ai très-peu, mais j'ai autant +ou plus que quantité de gens de mérite: +ainsi je ne demande rien. Mais il faut que vous +me laissiez à moi-même; il n'est pas juste que je +porte, en même temps, le poids de la pauvreté +et le poids des devoirs attachés à la fortune; j'ai +une santé délicate et la vue basse; je n'ai gagné +jusqu'à présent dans le monde que des boues, +des rhumes, des fluxions et des indigestions, +sans compter le risque d'être écrasé vingt fois par +hiver. Il est temps que cela finisse; et, si cela +n'est pas terminé à telle époque, je pars.</p> + +<p>Voilà, mon ami, ce que j'ai dit; et si vous +vous étonnez que cela ait pu produire autant d'effet, +il faut savoir qu'une première retraite de six +mois, où j'avais trouvé le bonheur, a prouvé invinciblement +que je n'agissais ni par humeur, ni +par amour propre. Il reste à vous expliquer pourquoi +on se faisait une peine de me voir prendre le +parti de la retraite. C'est, mon ami, ce que je ne +<span class="pagenum"><a id="Page_270"> 270</a></span> +puis vous développer, au moins dans le même +détail. Mais je puis vous dire sans que vous deviez +me soupçonner de vanité, je puis vous dire +que mes amis savent que je suis propre à plusieurs +choses, hors de la sphère de la littérature. Plusieurs +d'entre eux se sont unis pour me servir: +les uns n'ont écouté que leur sentiment, d'autres +ont fait entrer dans leur sentiment quelque calcul +et quelque intérêt; et les circonstances étant +favorables, il en est résulté la petite révolution +que vous jugez si heureuse.</p> + +<h3>LETTRE VI.<br /> +<span class="normal">A MADAME d'ANGIVILLIERS</span><a name="FNanchor_36" id="FNanchor_36" href="#Footnote_36" class="fnanchor"> [36]</a>.</h3> + +<p>Je vous rends mille grâces du billet que vous +avez eu la bonté de m'envoyer. Je n'ai pu en profiter. +J'étais sorti, croyant que vous n'étiez point à +Paris, et que l'heure de la poste de Versailles était +passée. Je sais combien on vous sollicite pour ces +billets, et je serais fâché que votre bonté pour moi +vous engageât à des sacrifices en ce genre. D'ailleurs, +n'ayant aucune liaison avec les quatre ou cinq +<span class="pagenum"><a id="Page_271"> 271</a></span> +personnes qui auront les quatre ou cinq premières +places vacantes, je ne suis plus dans le cas d'être +aussi empressé aux séances académiques; et il +est juste que vous puissiez faire des heureux pour +leurs amis. Cependant, comme rien n'est sûr, et +que quelqu'un des aspirans pourrait cesser de convenir +à l'Académie, je vous prierais, madame, de +permettre que je recourusse à vous, au cas que l'élection +tombât sur quelqu'un de ma connaissance. +En attendant, je me borne à vous solliciter pour +madame la comtesse de Ronsée qui n'a jamais vu +la réception, et qui serait curieuse d'en voir une.</p> + +<p>J'ai cru pouvoir aussi, madame, me charger de +vous rappeler l'intérêt que M. le comte de Rochefort +prend à un honnête libraire dont il vous a +parlé, et pour lequel il devait, avant son départ, +vous remettre un mémoire adressé à M. le comte +d'Angivilliers: je joins ce mémoire à ma lettre, ne +voulant pas retarder, par ma faute, le bien que +vous êtes toujours prête à faire aux malheureux.</p> + +<p>J'irai quelquefois à Versailles cet été, et je +tenterai d'avoir l'honneur de vous faire ma cour. +J'irais dans ce dessein seul, si j'avais l'espérance +d'y réussir. Mais en convenant, madame, que +quatre lieues sont peu de chose quand on a l'honneur +de vous voir, je trouve qu'elles sont longues +quand on ne l'a pas eu.</p> + +<p><span class="pagenum"><a id="Page_272"> 272</a></span></p> + +<h3>LETTRE VII.<br /> +<span class="normal">A M. L'ABBÉ ROMAN.</span></h3> + +<p class="date">4 Mars 1784.</p> + +<p>C'est un vœu que j'ai fait, mon cher ami, de +vous répondre toujours à l'instant où j'aurai reçu +votre lettre, et je n'ai pas besoin d'efforts pour +le remplir: il m'en faudrait pour différer, et je +ne veux pas lutter contre moi-même.</p> + +<p>Ah! mon ami, que j'ai été étonné de voir que +je diffère de vous dans la chose par laquelle je +vous ressemble! Vous convenez que vous avez +pris la meilleure part, et vous ne souhaitez pas +que j'obtienne un lot pareil; vous me le dites, +parce que vous le sentez. Cette raison est sans +doute très-bonne; mais pourquoi, ou plutôt +comment le sentez-vous? voilà ce qui m'étonne. +Quoi! cette malheureuse manie de célébrité, qui +ne fait que des malheureux, trouve encore un +partisan, un protecteur! Avez-vous oublié qu'elle +exige presqu'autant de misères, de sottises, de +bassesses même que la fortune? et quel en est le +fruit? beaucoup moindre, et surtout plus ridicule. +Son effet le plus certain est de vous apprendre +jusqu'où va la méchanceté humaine, en +vous rendant l'objet de la haine la plus violente +et des procédés les plus affreux, de la part de ceux +<span class="pagenum"><a id="Page_273"> 273</a></span> +qui ne peuvent partager cette fumée, et qui sont +jaloux de quelques misérables distinctions, presque +toujours ennuyeuses et fatigantes, surtout +pour moi qui ai tout jugé.</p> + +<p>J'ai aimé la gloire, je l'avoue; mais c'était dans +un âge où l'expérience ne m'avait point appris la +vraie valeur des choses, où je croyais qu'elle pouvait +exister pure et accompagnée de quelque repos, +où je pensais qu'elle était une source de +jouissances chères au cœur et non une lutte éternelle +de vanité; quand je croyais que, sans être +un moyen de fortune, elle n'était pas du moins +un titre d'exclusion à cet égard. Le temps et la +réflexion m'ont éclairé. Je ne suis pas de ceux +qui peuvent se proposer de la poussière et du +bruit pour objet et pour fruit de leurs travaux. +Apollon ne promet qu'un nom et des lauriers: +voilà ce que disait Boileau avec quinze mille +livres de rente des bienfaits du roi, qui en valaient +plus de trente d'à présent; voilà ce que +disait Racine, en rapportant plus d'une fois de +Versailles des bourses de mille louis. Cela ne +laisse pas que de consoler de la rivalité et de la +haine des Pradon et des Boyer. Encore ne put-il +pas y tenir; et laissa-t-il, à trente six ans, cette +carrière de gloire et d'infamie, qui depuis lui +est devenue cent fois plus turbulente et plus avilissante. +Pour moi, qui, dès mon premier succès, +me suis attiré, sans l'avoir mérité le moins du +monde, la haine d'une foule de sots et de méchans, +<span class="pagenum"><a id="Page_274"> 274</a></span> +je regarde ce mal comme un très-grand +bonheur; il me rend à moi-même; il me donne +le droit de m'appartenir exclusivement; et, les +amis les plus puissans ayant plus d'une fois fait +d'inutiles efforts pour me servir, je me suis lassé +d'être un superflu, une espèce de hors d'œuvre +dans la société; je me suis indigné d'avoir si souvent +la preuve que le mérite dénué, né sans or +et sans parchemins, n'a rien de commun avec +les hommes; et j'ai su tirer de moi plus que je +ne pouvais espérer d'eux. J'ai pris pour la célébrité +autant de haine que j'avais eu d'amour pour +la gloire; j'ai retiré ma vie toute entière dans +moi-même; penser et sentir, a été le dernier +terme de mon existence et de mes projets. Mes +amis se sont réunis inutilement pour ébranler +ma fermeté: tout ce que j'écris comme à mon +insu, et pour ainsi dire malgré moi, ne sera +tout au plus que <i lang="la" xml:lang="la">titulus nomenque sepulcri</i>.</p> + +<p>J'ai ri de bon cœur à l'endroit de votre lettre, +où vous me dites que vous m'avez cherché dans +les journaux; vous m'avez paru ressembler à un +étranger qui, ayant entendu parler de moi dans +Paris, me chercherait dans les tabagies et dans +les tripots de jeu. J'en étais là depuis long-temps, +lorsque je fis la rencontre d'un être dont le pareil +n'existe pas dans sa perfection relative à +moi, qu'il m'a montrée dans le court espace de +deux ans que nous avons passé ensemble. C'était +une femme; et il n'y avait pas d'amour, parce +<span class="pagenum"><a id="Page_275"> 275</a></span> +qu'il ne pouvait y en avoir, puisqu'elle avait +plusieurs années de plus que moi; mais il y avait +plus et mieux que de l'amour, puisqu'il existait +une réunion complète de tous les rapports +d'idées, de sentimens et de positions. Je m'arrête +ici, parce que je sens que je ne pourrais finir. +Je l'ai perdue après six mois de séjour à la +campagne, dans la plus profonde et la plus charmante +solitude. Ces six mois, ou plutôt ces deux +ans, ne m'ont paru qu'un instant dans ma vie. +Mais le bonheur d'être loin de tout ce que j'ai +vu sur cette scène d'opprobres qu'on appelle +littérature, et sur cette scène de folies et d'iniquités +qu'on appelle le monde, m'aurait suffi +et me suffira toujours, au défaut du charme d'une +société douce et d'une amitié délicieuse. L'indépendance, +la santé, le libre emploi de mon temps, +l'usage, même l'usage fantasque de mes livres: +voilà ce qu'il me faut, si ce n'est point ce qui +me suffit. C'est ce qui m'enlèvera nécessairement +le succès que vous avez la cruauté de souhaiter, +et qui malheureusement est devenu, depuis ma +dernière lettre, encore plus vraisemblable<a name="FNanchor_37" id="FNanchor_37" href="#Footnote_37" class="fnanchor"> [37]</a>. +L'âne qui ne veut point mordre son voisin, ni en +être mordu devant un râtelier vide, sera forcé, +s'il est changé en cheval bien pansé devant un +râtelier plein, de faire quelques courses et de +<span class="pagenum"><a id="Page_276"> 276</a></span> +manéger pour gagner son avoine; et quand je +songe qu'en se déplaçant, il aura plus d'avoine +qu'il n'en pourra manger, je suis bien près de +penser qu'il fait un marché de dupe.</p> + +<p>Vous voyez par là, mon ami, combien je suis +attaché aux sentimens qui m'appellent à la retraite; +et vous le verriez bien davantage, si vous +pouviez savoir, fortune mise à part, combien ma +position m'offre de côtés agréables, quels combats +j'ai à soutenir contre les amis les plus tendres +et les plus dévoués, quels efforts il me faut pour +repousser ou prévenir les sacrifices qu'ils voudraient +faire pour me retenir. Quelle est donc +cette invincible fierté, et même cette dureté de +cœur, qui me fait rejeter des bienfaits d'une certaine +espèce, quand je conviens que je voudrais +faire pour eux plus qu'ils ne peuvent faire pour +moi? Cette fierté les afflige et les offense; je crois +même qu'ils la trouvent petite et misérable, +comme mettant un trop haut prix à ce qui devrait +en avoir si peu. Mon ami, je n'ai point, je crois, +les idées petites et vulgaires répandues à cet égard; +je ne suis pas non plus un monstre d'orgueil; +mais j'ai été une fois empoisonné avec de l'arsenic +sucré, je ne le serai plus: <i lang="la" xml:lang="la">manet altâ mente repostum</i>. +Vous me dites que vous tenez mon âme +dans ma première lettre; il en est resté quelque +chose, je crois, pour la seconde.</p> + +<p>J'accepte, mon ami, avec un sentiment bien +vif, l'offre que vous me faites de parcourir avec +<span class="pagenum"><a id="Page_277"> 277</a></span> +moi la Provence, pour chercher l'asile qui me +convient; et je me fais d'autant plus de plaisir de +l'accepter, que je ne vous ferai pas faire un grand +voyage; il faudra que votre pays ait de grands inconvéniens, +si la retraite la plus proche de vous +n'est pas celle qui me convient le mieux.</p> + +<p>Je vous avais promis des nouvelles littéraires; +mais, par mon mouvement personnel, je suis +bien froid sur cet article; et j'ai besoin, pour vous +en envoyer, de songer que vous y mettez quelqu'intérêt. +On joue à présent, avec un grand succès, +malgré de grandes huées sur la scène, et de +grandes réclamations et indignations à Paris et à +Versailles, <cite>le Mariage de Figaro</cite>, de Beaumarchais. +C'est un ouvrage plein d'esprit, même de +comique et de talent, mais qui n'en est pas moins +monstrueux par le mélange des choses du plus +mauvais ton et de trivialités. Les loges sont retenues +jusqu'à la dixième, d'autres disent jusqu'à +la vingtième représentation. Le spectacle, sans +petite pièce, ne dure plus que trois heures un +quart, depuis les retranchemens qu'on y a faits. +Je ne vous parle point du <em>Jaloux</em>, du mauvais +<cite>Coriolan</cite> de La Harpe: les journaux se sont chargés +de cela. Un mot sur les <cite>Danaïdes</cite>, opéra +nouveau, où Gluk a mis la main; c'est un ouvrage +de topinambous, à jouer devant des cannibales. +On dit pourtant que cela n'aura qu'une +douzaine de représentations.</p> + +<p>Parlons de notre académie. M. de Montesquiou +<span class="pagenum"><a id="Page_278"> 278</a></span> +a eu toutes les voix; c'est qu'on a vu que tout partage +serait inutile, et il faisait plaisir en se présentant +à l'académie; il écartait l'abbé Maury, +dont plusieurs ne veulent pas entendre parler. +Mon amusement actuel est de voir comment ils +feront pour l'évincer à la première vacance qui est +très-prochaine, si elle n'est ouverte par la mort +de M. de Pompignan. L'abbé a huit ou dix voix, +tout au plus; mais les autres gens de lettres, ses +rivaux, n'en ont pas à beaucoup près autant. Personne +n'y est appelé d'une manière positive; prendre +encore un homme de qualité, serait le comble +du mauvais goût et le chef-d'œuvre du ridicule. +Comment s'en tireront-ils? Je me divertirai des +intrigues; ce sont mes seuls jetons, je n'en ai point +d'autres; j'y vais si peu, que je n'ai pas fait la +moitié d'une bourse à jetons qu'on m'avait demandée.</p> + +<p>Adieu, mon ami; je n'ai plus que le temps de +vous dire encore un petit mot de moi. Ma mère +se porte à merveille, et n'a d'autre incommodité +que de ne pouvoir faire usage de ses jambes; +mais j'ai bien peur que cette seule incommodité +n'abrège les jours d'une personne aussi vive, et +plus impatiente, à quatre-vingt-quatre ans, que +je ne l'ai jamais été. Il me semble que, si je restais +en place une année, je ne pourrais plus vivre; et +cette idée m'afflige sensiblement sur son état, quoiqu'on +me mande d'ailleurs tout ce qui peut me +rassurer. Adieu, encore une fois; je vous aime +<span class="pagenum"><a id="Page_279"> 279</a></span> +et vous embrasse de tout mon cœur. Il me semble +que nous n'avons pas cessé de nous entendre.</p> + +<h3>LETTRE VIII.<br /> +<span class="normal">AU MÊME.</span></h3> + +<p class="date">Paris, 5 octobre.</p> + +<p>Que devez-vous penser de moi, mon cher ami, +et d'un si long silence? Vous devez croire que +tous les maux réunis ont fondu sur ma tête. Hélas! +vous ne vous tromperiez pas beaucoup: il y a +deux mois et demi que j'ai eu le malheur de perdre +ma mère; et ce n'est pas vous qui vous étonnerez +de l'effet qu'a pu faire pour moi cette affligeante +nouvelle; ce n'est pas vous qui me direz +que quatre-vingt-cinq ans étaient un âge qui devait +me préparer à ce malheur, et que quinze ans +d'absence devaient me le faire trouver moins terrible. +La raison dit tout cela, et le sentiment paie +son tribut. Je n'en dirai pas davantage, craignant +d'avoir surtout déjà trop réveillé chez vous le sentiment +d'une perte qui vous a rendu si long-temps +malheureux et qui ne sera de long-temps oubliée. +Mon second malheur est d'avoir eu, pendant deux +mois, une fièvre double-tierce, suivie d'une convalescence +très-pénible et qui n'est pas terminée. +Je ne sais comment toute ma personne était devenue +<span class="pagenum"><a id="Page_280"> 280</a></span> +un amas de bile, ce qui m'a empêché d'avoir +recours au quinquina. C'est la nature qui +m'a guéri, comme elle eût fait avant la découverte +du spécifique. C'est un mois de plus qu'il +m'en a coûté, et un mois de peines et de souffrances, +pendant lequel il m'a été impossible d'écrire. +Vous mander de mes nouvelles par une main +étrangère, c'est ce que je n'ai pas voulu, dans +la crainte que vous ne me crussiez mort: et d'ailleurs, +je suis d'une stupidité rare pour dicter.</p> + +<p>Je passe, mon ami, à un autre article dont je +vous ai déjà touché quelque chose. C'est le projet +d'aller vous trouver en Provence.</p> + +<p>Quand il n'y aurait eu d'obstacle que ma maladie, +il ne pouvait s'effectuer, et ne le pourrait +même encore qu'au mois de décembre: encore +cela ne serait-il possible que dans le cas où j'aurais +un compagnon pour aller en chaise de poste: car +d'aller par les voitures publiques dans cette saison, +c'est ce qui me serait aussi difficile qu'un +pélerinage dans le Sirius. Mais, mon ami, il y a +d'autres obstacles encore plus grands: ce sont +ceux qui naissent de ma nouvelle position.</p> + +<p>Vous avez peut-être lu, dans les papiers publics, +qu'on a obtenu pour moi la place de secrétaire +du cabinet de madame Elisabeth, sœur du roi: +cette place vaut deux mille francs; et quoiqu'elle +ne m'enrichisse pas pour ce moment-ci, puisque, +dans la maison du roi, les premières échéances +ne se payent qu'à un terme fort reculé, il n'en +<span class="pagenum"><a id="Page_281"> 281</a></span> +est pas moins vrai que je suis lié par la reconnaissance +et par l'attachement aux personnes qui ont +sollicité et obtenu cette place pour moi, tandis +que j'étais cloué dans mon lit depuis six semaines; +je passerais pour un être sauvage et indomptable, +un misantrope désespéré, et je serais condamné +universellement.</p> + +<p>Il faut vous dire, de plus, qu'indépendamment +de ma nouvelle place, ma liaison avec M. le comte +de Vaudreuil est devenue telle qu'il n'y a plus +moyen de penser à quitter ce pays-ci. C'est l'amitié +la plus parfaite et la plus tendre qui se puisse +imaginer. Je ne saurais vous en écrire les détails; +mais je pose en fait que, hors l'Angleterre où ces +choses-là sont simples, il n'y a presque personne +en Europe digne d'entendre ce qui a pu rapprocher, +par des liens si forts, un homme de lettres +isolé, cherchant à l'être encore plus, et un homme +de la cour, jouissant de la plus grande fortune +et même de la plus grande faveur. Quand je dis +des liens si forts, je devrais dire si tendres et si +purs; car on voit souvent des intérêts combinés +produire entre des gens de lettres et des gens de +la cour des liaisons très-constantes et très-durables; +mais il s'agit ici d'amitié, et ce mot dit tout +dans votre langue et dans la mienne.</p> + +<p>Voilà, mon ami, quelles sont les raisons qui +m'empêchent d'aller vous chercher, et qui vraisemblablement +me priveront toujours du plaisir +de vous voir dans votre retraite de Provence. Il +<span class="pagenum"><a id="Page_282"> 282</a></span> +n'en fallait pas moins, je vous assure; car, quoique, +dans votre dernière lettre, vous eussiez eu la +barbarie de vouloir me retenir dans la capitale, +toujours par votre manie de me voir une plus +grande fortune, il est pourtant certain que j'aurais +juré, au mois de mai dernier, de ne pas passer +l'hiver à Paris. Les obstacles étaient de nature à +pouvoir être vaincus, et ma fortune n'en était pas +un. Vous m'avez mandé qu'il fallait, pour vivre +agréablement en Provence, avoir trois mille livres +de rente: au temps où vous me parliez, j'en avais +quatre mille. Je posais la barre à ce terme, et je +n'étais pas mécontent; c'est vous qui avez voulu +que j'allasse plus loin: vous voilà satisfait, et il +y a à parier que d'ici à six mois, vous le serez +infiniment davantage. Il restera ensuite à satisfaire +votre autre manie, que j'aie de la célébrité. Je ne +promets pas que j'y réussisse également; mais, +soit que cette fantaisie me prenne, soit que je +garde ma répugnance pour cette célébrité dont +vous paraissez faire trop de cas, il est sûr que, tranquille +sur mon avenir, je travaillerai beaucoup +davantage et même mieux, et que j'aurai plus de +titres à cette célébrité, si je les manifeste, ce que +j'ignore, car je suis bien endurci dans le péché. Je +crois que vous seriez de mon bord, si, comme moi, +vous veniez voir, de suite et long-temps, notre public +parisien. Au surplus, alors comme alors: je +ne suis pas d'une pièce; je suis immuable quand +les choses ne changent pas, mais je suis mobile +<span class="pagenum"><a id="Page_283"> 283</a></span> +quand elles changent, et surtout quand elles +changent à mon avantage.</p> + +<p>J'apprends que l'on a été très-content de notre +ambassadeur à Marseille, et c'est pour moi une +joie très-vive. J'espère qu'on le sera partout, et +on le serait bien davantage si on connaissait l'habitude +de ses sentimens intérieurs. C'est un de +ces êtres qui ont contribué, par leurs vertus et +leur commerce, à me réconcilier avec l'espèce +humaine. Il faut qu'il ait prévu de grandes tribulations +dans son ambassade, puisque la dernière +lettre qu'il m'écrit finit par ces mots: <em>Ah! mon +ami, quand dinerons-nous ensemble au restaurateur?</em> +J'oublie de vous dire qu'il est cause que je +n'ai pu répondre à votre avant-dernière lettre, +parce que j'ai passé avec lui exactement les quatre +derniers jours de son séjour à Paris: et c'est l'époque +où votre lettre m'arriva.</p> + +<p>Adieu, mon ami; je vous aime et vous embrasse +très-tendrement. J'espère que notre correspondance +ne sera plus interrompue, et que la suite +de contre-temps qui m'ont mis en arrière, n'arrivera +qu'une fois en la vie. Donnez-moi de vos +nouvelles en détail, et ne me parlez que de vous; +je vous donne un bel exemple à cet égard. Je vous +avertis que je me sais par cœur, et à la fin on se +lasse de soi. Adieu encore. <i lang="la" xml:lang="la">Vale et ama.</i></p> + +<p><span class="pagenum"><a id="Page_284"> 284</a></span></p> + +<h3>LETTRE IX.<br /> +<span class="normal">A MADAME D'ANGIVILLIERS.</span></h3> + +<p>Je ne vois pas une seule raison, madame, d'avoir +moins de confiance en vos bontés cette année +que la précédente; mais j'ai bien peur d'y avoir +recours un peu tard, et je crains que vous n'ayez +disposé de tous vos billets pour la séance publique +du 25 de ce mois. Je suis fort curieux d'entendre +la lecture de l'Éloge du chancelier de +L'hospital; et vous êtes, madame, ma seule +espérance: mais ce n'est pas une raison de désespérer. +Je vous supplie de vouloir bien me mander +s'il est possible que j'aie un billet de vous, afin +que j'aie le temps de faire encore d'un autre côté +quelques tentatives qui après tout seront probablement +inutiles.</p> + +<p>Je sais que votre santé est meilleure, et que vous +êtes même venue à la comédie; si vous aviez eu la +bonté de me le faire dire, j'aurais profité de cette +occasion pour vous faire ma cour; et cet intérêt +aurait fait ce que n'a pu faire celui de voir une +nouveauté qu'on joue par une si cruelle chaleur. +Je ne sais si je dois me flatter d'en être dédommagé +le jour de la saint Louis.</p> + +<p>Je vous prie, madame, de vouloir faire remettre +à M. d'Angivilliers la lettre ci-jointe; elle contient +<span class="pagenum"><a id="Page_285"> 285</a></span> +quelques détails sur une affaire à laquelle vos bontés +pour moi vous ont intéressée, et qui est terminée +aussi bien qu'elle pouvait l'être.</p> + +<p>Je suis avec respect, madame, et avec tous les +sentimens que vous me connaissez, etc.</p> + +<p class="signature">Secrétaire des commandemens du prince de Condé,<br /> +en dépit de ce qu'on en veut dire.</p> + +<p class="date2">Paris, 31 juillet.</p> + +<h3>LETTRE X.<br /> +<span class="normal">A L'ABBÉ MORELLET.</span></h3> + +<p class="date">20 juin 1785.</p> + +<p>Mais vraiment, monsieur, je ne sais pas pourquoi +votre billet finit par la plaisante prière de +dire du bien de votre discours. Est-ce que vous +avez cru que je ne le lirais pas? Amitié à part, je +me serais, pardieu! bien passé la fantaisie d'en dire +le bien que j'en pense. Il y a de si bonnes choses +qu'on voudrait les ôter d'un discours académique, +vu le malheur dont ces sortes d'ouvrages sont menacés. +J'ai bien peur que, dans le naufrage de l'armée +de Xerxès, la collection de nos harangues en +huit volumes ne soit ce qui coule d'abord à fond; +il ne serait pas mal d'avoir quelques alléges ou barques +suivant la flotte, pour sauver quelques débris. +<span class="pagenum"><a id="Page_286"> 286</a></span> +Quel parti vous avez tiré de ce pauvre abbé Millot! +Je n'en ai jamais su tant tirer de son vivant, et je +vous aurais demandé votre secret. Au surplus, vivent +les morts pour être quelque chose!</p> + +<p>Je sais que nombre de gens à Versailles ont trouvé +mauvais que, dans la réponse du marquis de Chastellux, +on citât les propres termes de la lettre où +le marquis de Lansdown vous rend un si honorable +témoignage. Après avoir écouté ce qu'on m'a +dit de noble et d'imposant sur ce beau texte, j'ai +cru, je me trompe peut-être, mais j'ai cru que la +vanité des places ou de l'importance locale s'affligeait +de voir un simple homme de lettres, comme +on dit, honoré d'une telle preuve d'estime par un +grand ministre. En secret, dans une lettre bien +cachetée, dans l'arrière-cabinet, cela peut se passer; +à la bonne heure: mais en public! ah, monsieur +l'abbé, c'est une terrible affaire! O vanité! ô sottise! +De l'importance! Je jure Dieu que je vous +causerai tôt ou tard de grands chagrins! Il ne tenait +qu'à moi d'en jurer sur le poème de la Fronde; +mais cela serait trop sublime: et puis d'ailleurs, +on dirait que cela est pillé de Démosthènes. Je vous +rends mille actions de grâces de votre traduction +de Smith, et du plaisir que l'ouvrage m'a fait. C'est +un maître livre pour vous apprendre à savoir votre +compte; et si on me l'eût mis dans les mains +à l'âge de quinze ans, je m'imagine que je serais +dans le cas de prêter quelques centaines de guinées +à l'auteur; et ce serait de tout mon cœur, +<span class="pagenum"><a id="Page_287"> 287</a></span> +assurément. Je ne vous le renvoie point encore, +parce que je l'ai laissé à la campagne, et qu'il y a +quelques chapitres bons à relire et à méditer.</p> + +<p>Adieu, monsieur l'abbé; je vous salue et vous +embrasse de tout mon cœur.</p> + +<p class="p2"><em>P.S.</em> J'ai remis à M. de Vaudreuil un exemplaire +de votre Discours, le seul que j'eusse alors; il l'a +lu avant moi, et m'en a parlé de façon à prévenir +mon jugement, si j'étais sujet à me laisser prévenir. +Il m'a prié de vous faire tous ses remercîmens; +il n'est pas de ceux que la publicité de la lettre de +milord Lansdown scandalise. Il trouve très-bon, +très-simple, qu'on ait des talens, du mérite, même +de l'élévation, et qu'on soit honoré à ces titres, +fût-ce publiquement, quand même on ne serait +par hasard ni ministre, ni ambassadeur, ni premier +commis. Il devance, de quelques années, le +moment où l'orviétan de ces messieurs sera tout à +fait éventé.</p> + +<h3>LETTRE XI.<br /> +<span class="normal">A M. L'ABBÉ ROMAN</span>.</h3> + +<p>Je reçois dans l'instant, mon ami, votre lettre +écrite il y a près de quatre mois, sans que je +puisse savoir la cause de ce délai. Quoi qu'il en +soit, elle me fait un si grand plaisir, que, prêt à +<span class="pagenum"><a id="Page_288"> 288</a></span> +sortir, je reste pour vous répondre sur le champ, +et mettre moi-même la mienne à la poste, afin +de ne laisser, s'il est possible, aucun hasard contre +moi. Je ne perdrai point de temps à me plaindre +de ce que vous ne m'avez point répondu aux deux +lettres que je vous ai écrites, l'une, il y a près de +deux ans, et l'autre l'année dernière, au mois d'avril, +juste au moment où j'ai quitté Paris, dans +l'idée de n'y revenir jamais qu'en qualité de simple +voyageur tout au plus. Je suppose que vous +n'avez reçu aucune de ces deux lettres, et le ton +de la vôtre me le persuade aisément. Le hasard +qui fait que je ne reçois celle-ci que quatre mois +après, doit me faire admettre très-facilement une +supposition dont mon amitié s'accommode beaucoup +mieux que de votre silence. En voilà assez +là-dessus; les momens sont précieux depuis que +je vous ai retrouvé. Oui, mon ami, je vous remercie +de votre égoïsme, et je ne lui reproche +que de ne s'être pas donné encore plus de carrière. +Vous me ferez sans doute le même reproche; mais +ayant tant de choses à vous dire, comment ne +pas le mériter en partie? Jamais la vie d'un homme +n'a été moins féconde en événemens, et jamais +elle n'a été plus remplie, tant bien que mal. +J'ai fait mille lieues sur une feuille de papier; +voilà mon histoire depuis près de quatre ans. Je +vous ai déjà étonné en vous parlant d'un éternel +adieu dit à la ville de Paris, l'année dernière. Oui, +mon ami, c'en était fait, et j'ai vécu six mois en +<span class="pagenum"><a id="Page_289"> 289</a></span> +province, à la campagne, partagé entre l'amitié, +un jardin et une bibliothèque. C'est presque le +seul temps de ma vie, que je compte pour quelque +chose.</p> + +<p>La mort seule de la compagne de ma solitude +pouvait me rappeler dans le désert bruyant de la +capitale. Je ne finirais pas si je vous parlais de ce +que j'ai perdu. C'est une source éternelle de souvenirs +tendres et douloureux. Ce n'est qu'après +six mois que ce qu'ils ont d'aimable a pris le dessus +sur ce qu'ils ont de pénible et d'amer. Il n'y a +pas deux mois que mon âme est parvenue à se +soulever un peu, et à soulever mon corps avec +elle. C'est au mois de septembre dernier que j'ai +fait cette cruelle perte; un ami est venu m'arracher +en chaise de poste de ce séjour charmant, +devenu désormais horrible pour moi. De là, j'ai été +replongé dans le genre de vie auquel j'étais enfin +parvenu à me soustraire, après deux ans de soins +et de prétendus sacrifices qui n'en étaient pas +pour moi. L'amitié de M. le comte de Vaudreuil, +qui s'était fort accrue depuis deux ans, est devenue +une véritable tendresse, et a beaucoup contribué +à soulager une partie de mes peines. Il m'a +forcé d'accepter un logement chez lui, et a su me +le rendre aimable. Il s'occupe essentiellement de +ma fortune qui, depuis votre départ et avant ma +retraite, a échoué trois fois: deux fois par des événemens +imprévus, et la troisième par mon fait, +c'est à dire, en refusant ce qui ne me convient pas, +<span class="pagenum"><a id="Page_290"> 290</a></span> +c'est à dire par ma faute, pour parler la langue +commune, et non pas la vôtre ni la mienne. La +fortune fera ce quelle voudra, jamais je ne lui accorderai, +dans l'ordre des biens de l'humanité, que +la quatrième ou cinquième place. Si elle exige la +première, qu'elle aille d'un autre côté, elle ne +manquera pas d'asile.</p> + +<p>Mon état actuel est donc celui d'un homme +qui, froidement et sans humeur, attend un événement +qu'on lui annonce comme prochain; qui +n'y croit pas pour avoir été trop souvent trompé, +et à qui des souvenirs pénibles ont ôté toute espèce +de désirs, même ceux qui accompagnent +l'espérance. Cette indifférence tient à la force avec +laquelle je suis déterminé à ne plus attendre un +seul jour, passé le terme convenu avec moi-même; +à l'idée où je suis que le succès de ce +qu'on désire pour moi n'est pas un véritable bien; +qu'il y en a de plus grands, tels que la santé, l'indépendance +absolue des hommes et de l'opinion, +sous un beau ciel, dans un beau climat; c'est le +vôtre ou le Languedoc. Le terme arrêté dans ma +conscience, résolution que je n'ai dite encore à +personne, et que j'exécuterai sans dire que c'est +pour toujours, ce terme est le 10 octobre de cette +année 1784.</p> + +<p>Il est certain, et croyez, mon ami, que je ne +me fais pas illusion à moi-même; il est certain +que je désire le non succès d'un événement prétendu +heureux, dont les suites, comme nécessaires, +<span class="pagenum"><a id="Page_291"> 291</a></span> +sont de me rengager dans une carrière +pleine de misères et de dégoûts, de me faire exister +pour le public que je méprise presqu'autant +que les gens de lettres, leurs cabales, leurs noirceurs, +leurs vanités absurdes, etc.; de me faire +ou manquer ou attendre une célébrité, qui, grâce +au ton régnant dans la littérature actuelle, n'est +qu'une infamie illustre faite pour révolter un caractère +décent. Tels sont mes sentimens et mes +idées, qui me font passer pour un être bizarre: +tant la vanité et la sottise ont perverti toutes les +âmes et tous les esprits. On s'étonne qu'un homme, +qu'on s'obstine à regarder malgré lui comme n'étant +pas dénué de tout talent, ne veuille pas subir +la loi commune imposée aux gens de lettres, de ressembler +à des ânes ruant et se mordant devant un +râtelier vide, pour amuser les gens de l'écurie. Rien +ne m'a mieux montré la misère de cette classe +d'hommes, et en général de presque tous les +hommes, que l'étonnement avec lequel on me +voit garder, dans mon porte-feuille, les productions +qui m'échappent involontairement, et par un besoin +naturel de mon âme. D'un autre côté, je sens +bien que, si l'on fait pour moi quelque chose d'essentiel, +qui me mette dans le cas de vivre à Paris +avec les commodités de la vie et de la société, il +sera bien difficile de me soustraire à la nécessité +de payer un tribut qu'alors on exigera comme une +dette. C'est pour me dérober à cette nécessité, +que je souhaite la non réussite des tentatives de +<span class="pagenum"><a id="Page_292"> 292</a></span> +mes amis. Alors, je suis libre; alors, je m'appartiens; +alors, le reste de ma vie est à moi, sans que +l'hydre à mille têtes puisse m'en ravir la moindre +portion. De là l'incurie, la santé et l'aisance, dans +un pays où les écus de trois livres valent six +francs, et où l'on n'a que les besoins de la nature +au lieu de ceux de la vanité et de l'opinion. Jugez, +mon ami, si, avec de pareilles idées, je n'ai pas dû +trouver plaisante la phrase de votre lettre, où +vous me dites de vous donner quelques pages au +lieu de livrer à l'impression. L'impression! si vous +saviez des gens de lettres le quart de ce que j'en +sais et que j'en ai vu, vous ne me soupçonneriez +pas de songer à elle. J'en ai une si grande +aversion, que je n'ai de repos que depuis le moment +où j'ai imaginé un moyen sûr de lui échapper, +et de faire en sorte que ce que j'écris existe, +sans qu'il soit possible d'en faire usage, même en +me dérobant tous mes papiers. Le moyen que j'ai +inventé, m'en rend maître absolu jusqu'au monument +et même par-delà; car je n'ai qu'à me taire: +et ce que j'aurai écrit sera mort avec moi. Vous +voyez, par ce fait, la profonde impression de haine +et de mépris que j'ai pour les lettres, considérées +comme métier et comme état dans le monde. Eh +bien! je les aime plus que jamais comme culture +de l'âme; et elles me prennent presque tous mes +momens, depuis que j'ai retrouvé mes facultés, +après la perte irréparable que j'ai faite l'été dernier: +tant il est vrai que la nature et l'habitude +<span class="pagenum"><a id="Page_293"> 293</a></span> +sont également indomptables. Les lettres seront +un de mes plus grands plaisirs dans ma retraite; +et d'avance elles lui prêtent déjà des charmes. Assurément, +c'est bien sans amour de gloire, sans +manie de postérité. Accordez cela, si vous pouvez; +mais soyez sûr que rien n'est plus vrai.</p> + +<p>Adieu, mon ami, etc.</p> + +<p class="date">Paris, 4 avril 1784.</p> + +<h3>LETTRE XII<br /> +<span class="normal">A M. DE VAUDREUIL.</span></h3> + +<p class="date">13 décembre 1788.</p> + +<p>Je vois que vous vous souvenez de la <cite>Requête +des filles sur le renvoi des évêques</cite>, et que vous voudriez +donner un frère ou une sœur à cette bagatelle +dont vous êtes le parrain; mais je vous assure +qu'il me serait impossible de faire un ouvrage +plaisant sur un sujet aussi sérieux que celui dont +il s'agit. Ce n'est pas le moment de prendre les +crayons de Swift ou de Rabelais, lorsque nous +touchons peut-être à des désastres; et je pense +qu'un écrivain qui jetterait du ridicule sur tous +les partis, serait lapidé à frais communs. Je ne +pourrais donc faire qu'un ouvrage sérieux; et de +<span class="pagenum"><a id="Page_294"> 294</a></span> +quoi servirait-il? S'il n'y en a pas encore qui présente, +sous tous les points de vue, cette intéressante +question, il en existe un grand nombre qui, par +leur réunion, l'éclaircissent suffisamment. En effet, +de quoi s'agit-il? d'un procès entre vingt-quatre +millions d'hommes et sept cent mille privilégiés<a name="FNanchor_38" id="FNanchor_38" href="#Footnote_38" class="fnanchor"> [38]</a>. +J'entends dire que la haute noblesse forme des ligues, +pousse des cris, etc: c'est ici, je crois, qu'on +peut accuser la maladresse de la plupart des écrivains +qui ont manié cette question. Que n'ont-ils +dit aux grands privilégiés: »Vous croyez qu'on vous +attaque personnellement, qu'on veut vous attaquer; +point du tout. Une grande nation peut élever +et voir au-dessus d'elle quelques familles distinguées, +trois cents, quatre cents, plus ou moins; +elle peut rendre cet hommage à d'antiques services, +à d'anciens noms, à des souvenirs; mais, en +conscience, peut-elle porter sept cent mille anoblis, +qui, quant à l'impôt, quant à l'argent, sont aux +mêmes droits que les Montmorency et les plus +anciens chevaliers français? Plaignez-vous de la fatalité +qui fait marcher à votre suite cette épouvantable +cohue; mais ne brûlez pas la maison qui ne +peut la loger. Ne sommes-nous pas accablés, +anéantis, sous cette même fatalité qui enfin a mis en +péril ce que vous appelez vos droits et vos privilèges? +Ne voyez-vous pas qu'il faut nécessairement +<span class="pagenum"><a id="Page_295"> 295</a></span> +qu'un ordre de choses aussi monstrueux soit changé, +ou que nous périssions tous également, clergé, +noblesse, tiers-état?» Je suis vraiment affligé qu'on +n'ait point dit et répété partout cette observation. +Elle eût ramené les esprits prévenus, elle eût désarmé +l'amour propre, elle eût intéressé l'orgueil +aux succès de la raison, et peut-être eût-elle sauvé +aux notables l'opprobre ineffaçable dont ils viennent +de se couvrir à pure perte. Un autre avantage +de cette réflexion, c'est qu'elle eût sur-le-champ +fait apprécier le moyen terme que quelques-uns +proposent ridiculement, celui d'appeler, pour le +seul consentement à l'impôt, le tiers-état à l'égalité +numérique, en ne l'admettant que pour un tiers +seulement à délibérer sur les objets de législation +générale. Qui est-ce qui me fait cette proposition? +est-ce un membre de l'ancienne chevalerie? est-ce +un secrétaire du roi, du grand collège, du petit +collège, car tous ont le droit de parler ainsi? Je +réponds à ce dernier.... Mais non, je ne réponds +pas: vous sentez que j'aurais trop d'avantage. Permettre +à un peuple de défendre son argent, et lui +ravir le droit d'influer sur les lois qui doivent décider +de son honneur et de sa vie, c'est une insulte, +c'est une dérision. Non, cela ne sera point, +cela ne saurait être, la nation ne le souffrira pas; +et, si elle le souffre, elle mérite tous les maux +dont elle est menacée.</p> + +<p>Mais on parle des dangers attachés à la trop +grande influence du tiers-état; on va même jusqu'à +<span class="pagenum"><a id="Page_296"> 296</a></span> +prononcer le mot de <em>démocratie</em>. La démocratie! +dans un pays où le peuple ne possède pas la +plus petite portion du pouvoir exécutif! dans un +pays où le plus mince suppôt de l'autorité ne +trouve partout qu'obéissance, et même trop souvent +abjection! où la puissance royale ne vient +que de rencontrer des obstacles de la part des +corps dont presque tous les membres sont nobles +ou anoblis! où le luxe le plus effréné et la plus +monstrueuse inégalité des richesses laisseront toujours +d'homme à homme un trop grand intervalle! +Quel pays plus libre que l'Angleterre? Et en est-il +un où la supériorité du rang soit plus marquée, +plus respectée, quoique l'inférieur n'y soit pas +écrasé impunément? Que de faux prétextes! que +d'ignorance! ou plutôt que de mauvaise foi! Pourquoi +ne pas dire nettement, comme quelques-uns: +»Je ne veux pas payer!» Je vous conjure de ne +pas juger des autres par vous-même. Je sais que, si +vous aviez cinq ou six cent mille livres de rente +en fonds de terre, vous seriez le premier à vous +taxer fidèlement et rigoureusement; mais vous +vous rappelez l'offre généreuse faite par le +clergé, pendant la première assemblée des Notables, +et l'indigne réclamation qu'il a faite ensuite +en faveur de ses immunités. Vous voyez le +parlement feindre d'abandonner les siennes, et +l'instant d'après se ménager les moyens de les conserver +et même d'accroître son existence. Enfin, +vous savez ce qui vient de se passer, et ce qui a +<span class="pagenum"><a id="Page_297"> 297</a></span> +si bien mis en évidence le projet formel de maintenir +les priviléges pécuniaires. M. de Chabot et +M. de Castries, ayant consigné, dans un Mémoire, +leur abandon de ces priviléges, pour ne conserver +que leurs droits honorifiques, n'ont pu trouver +ni nobles, ni anoblis, qui voulussent signer après +eux. Les gentils-hommes bretons ne nous disent-ils +pas qu'il n'est pas en leur pouvoir de se dessaisir +de leurs priviléges utiles, que c'est l'héritage +de leurs enfans, que ces droits seraient réclamés +par eux tôt ou tard? Et c'est ainsi qu'ils intéressent +leur conscience à faire de l'oppression du +faible le patrimoine du fort, de l'injustice la plus +révoltante un droit sacré, enfin de la tyrannie +un devoir. Je l'ai entendu.... Et vous voulez que +j'écrive! Ha! je n'écrirais que pour consacrer mon +mépris et mon horreur pour de pareilles maximes; +je craindrais que le sentiment de l'humanité +ne remplît mon âme trop profondément, et +ne m'inspirât une éloquence qui enflammât les +esprits déjà trop échauffés; je craindrais de faire +du mal par l'excès de l'amour du bien. Je m'effraie +de l'avenir; je vois mettre aux plus petits +détails une suite et un intérêt qui m'étonnent +moi-même; on fait des listes de ceux qui ont été +pour et de ceux qui ont été contre le peuple; on +prête, on ôte tour à tour tel ou tel propos, bon ou +mauvais, à tel ou tel homme. Pour mon compte, +j'ai nié hardiment un mot attribué à M. le comte +d'Artois. Ce mouvement machinal chez moi, a +<span class="pagenum"><a id="Page_298"> 298</a></span> +été l'effet de ma reconnaissance pour les marques +de bonté que vous m'avez attirées de sa part. On +suppose que ce prince a dit à un notable, dont +l'avis avait été favorable au peuple: <em>Est-ce que +vous voulez nous enroturer?</em> Je ne crois point ce +mot; mais, s'il a été dit, le notable pouvait répondre: +«Non, monseigneur; mais je veux anoblir +les Français, en leur donnant une patrie. On ne +peut anoblir les Bourbons; mais on peut encore +les illustrer, en leur donnant pour sujets des citoyens; +et c'est ce qui leur a toujours manqué.» +C'est bien M. le comte d'Artois qui y est le plus +intéressé: c'est bien lui qui peut dire, à la vue de +ses enfans: <i lang="la" xml:lang="la">posteri, posteri, vestra res agitur</i>. +C'est de cette époque que tout va dépendre. J'ose +affirmer que, si les privilégiés pouvaient avoir le +malheur de gagner leur procès, la nation, écrasée +au dedans, serait, pour des siècles, aussi méprisable +au dehors qu'elle est maintenant méprisée. +Elle serait, à l'égard de ses voisins réunis, ce que +le Portugal est à l'Angleterre, une grande ferme, +où ils récolteraient, en lui faisant la loi, ses vins, +ses moissons, ses denrées, etc. Si, au contraire, +il arrive ce qui doit arriver, et ce qui est presque +infaillible, je ne vois que prospérité pour la nation +entière et pour ces privilégiés si aveugles, si +ennemis d'eux-mêmes, qui n'aperçoivent pas que +l'aisance du pauvre fait partie de l'opulence du +riche; pour les premiers hommes de l'état, qui +ne voient pas qu'il n'y a de liberté et de dignité +<span class="pagenum"><a id="Page_299"> 299</a></span> +particulière que sous la sauvegarde de la liberté +publique et de l'honneur national. Eh, grand +Dieu! que peuvent-ils craindre pour leurs dignités? +Est-ce le tiers-état qui les leur enlèvera? Est-ce le +tiers-état qui arrivera aux places de la cour, aux +grands emplois? Craignent-ils pour leurs fortunes? +N'est-ce pas un fait avéré qu'en Angleterre, les +grandes fortunes territoriales des familles illustres +ne datent que de la révolution de 1688? C'est le +fruit du rehaussement dans la valeur des terres, +effet de la liberté publique et d'un accroissement +marqué dans l'industrie nationale, qui l'un et +l'autre tournent toujours en dernière analyse au +profit des propriétaires terriens. Je suis si convaincu +de cette double influence, que, si on me +demandait, dans la sincérité de mon cœur, à +quelle classe d'hommes je crois plus profitable la +révolution qui se prépare, je répondrais que cette +révolution, profitable à tous, l'est à chacun dans +la proportion de supériorité déjà existante où son +rang et sa fortune actuels le mettent sur la grande +échelle sociale. J'en excepte le clergé dont nous +ne sommes pas en peine, ni vous, ni moi, et les +ministres (pour le temps, quelquefois très-court, +pendant lequel ils sont ministres); mais on ne se +dégoûtera pas du métier: et puis on ne saurait +parer à tout.</p> + +<p>Telle est ma manière de voir cette unique et +inconcevable crise. J'ai voulu vous faire ma profession +de foi, afin que, si, par hasard, nos opinions +<span class="pagenum"><a id="Page_300"> 300</a></span> +se trouvaient trop différentes, nous ne revinssions +plus sur cette conversation. Nos opinions ont plus +d'une fois été opposées, sans que d'ailleurs nos +âmes aient cessé de s'entendre et de s'aimer: c'est +le principal, ou plutôt c'est tout. Je me souviens, +entr'autres, qu'il y a juste deux ans dans ce moment-ci, +nous eûmes une discussion très-animée +sur le parti que prenait M. de Calonne, sur son +projet de subvention territoriale, infaillible, disiez-vous, +s'il était appuyé, comme il l'était, de +toute la puissance du roi. Je vous dis que le roi +y échouerait; je vous dis, en propres termes, +que le roi pouvait faire abattre la forêt la plus +immense; mais qu'on ne faisait pas quatre cents +lieues, à pied, sur des lianes, des ronces et des +épines. Ce que l'on entreprend aujourd'hui est +bien autrement difficile. Supposez (ce qui paraît +impossible) que la nation soit vaincue aux prochains +états-généraux; je demande ce qui arrivera +en 1791, à l'époque où le troisième vingtième +cessera d'être dû, où les impôts (depuis l'incompétence +reconnue des parlemens) exigeront le +consentement national. Croyez-vous que ces +cinquante-cinq millions seront perçus? Croyez-vous +même que les autres le soient exactement? +Non, non; croyez plutôt qu'on ne réduit pas +vingt-trois ou vingt-quatre millions d'hommes, +dont le mécontentement ne se montre point sous la +forme de révolte, mais sous celle de mauvaise +volonté. Alors, que restera-t-il à ceux qui auront +<span class="pagenum"><a id="Page_301"> 301</a></span> +favorisé de si mauvaises mesures? Je vous supplie, +au nom de ma tendre amitié, de ne pas +prendre à cet égard une couleur trop marquante. +Je connais le fond de votre âme; mais je sais +comme on s'y prendra pour vous faire pencher +du côté anti-populaire. Souffrez que j'en appelle +à la noble portion de cette âme que j'aime, à +votre sensibilité, à votre humanité généreuse. +Est-il plus noble d'appartenir à une association +d'hommes, quelque respectable qu'elle puisse +être, qu'à une nation entière, si long-temps avilie, +et qui, en s'élevant à la liberté, consacrera +les noms de ceux qui auront fait des vœux pour +elle, mais peut se montrer sévère, même injuste, +envers les noms de ceux qui lui auront été défavorables? +Je vous parle du fond de ma cellule, +comme je le ferais du tombeau, comme l'ami le +plus tendrement dévoué, qui n'a jamais aimé en +vous que vous-même, étranger à la crainte et à +l'espérance, indifférent à toutes les distinctions +qui séparent les hommes, parce que leur coup +d'œil n'est plus rien pour lui. J'ai cru remplir le +plus noble devoir de l'amitié, en vous parlant +avec cette franchise; puissiez-vous la prendre +pour ce qu'elle est, c'est-à-dire, pour l'expression +et la preuve du sentiment qui m'attache à tout +ce que vous avez d'aimable et d'honnête, et à des +vertus que je voudrais voir apprécier par d'autres, +autant qu'elles le sont par moi-même.</p> + +<p><span class="pagenum"><a id="Page_302"> 302</a></span></p> + +<h3>LETTRE XIII.<br /> +<span class="normal">A M. PANCKOUKE.</span></h3> + +<p>Je n'ai reçu, monsieur, votre billet qu'hier au +matin, au moment où je sortais pour une affaire +intéressante qui m'a empêché d'avoir l'honneur +d'y répondre sur-le-champ.</p> + +<p>Je vous dois, d'abord, des remercîmens de la +préférence que vous me donnez, en voulant m'associer +à des gens de lettres que j'estime et que +j'honore; mais, après mes remercîmens, je vous +prie d'agréer le véritable regret que j'ai de ne pouvoir +être leur coopérateur. La partie dont je serais +chargé, entraîne avec soi des inconvéniens auxquels +ils ne sont pas exposés. Je vous avoue franchement +que je ne sais pas le moyen de traiter +trois fois par mois avec l'amour propre des auteurs, +acteurs et actrices des trois théâtres de Paris, et +surtout de la comédie française. Serais-je un critique +juste et sévère? me voilà l'ennemi de tous +les mauvais auteurs; et, malgré leur petit nombre, +ils ne laissent pas d'être très-dangereux. Prendrai-je +le parti de la grande indulgence? je déshonore, +je décrédite mon jugement; et, ce qui n'est pas +indifférent pour vous, le nombre des souscripteurs +diminuera, car le public veut de la malignité. Il +faut que l'article des spectacles soit attendu, qu'il +<span class="pagenum"><a id="Page_303"> 303</a></span> +inspire de la curiosité, de la crainte, de l'espérance, +en un mot, qu'il remue les passions, comme les +ouvrages de théâtre dont il rend compte. Faut-il +tout vous dire, monsieur? gardez-moi le secret: +un journal sans malice est un vaisseau de guerre +démâté, à qui les corsaires même refusent le salut.</p> + +<p>On peut insister et prétendre qu'il est possible +d'accorder la plus exacte politesse avec une critique +sévère. Outre que je crois cet accord très-difficile, +l'amour propre des auteurs sait-il, dans ses chagrins, +vous tenir compte de vos ménagemens? On +injurie, on insulte, on calomnie le critique; et, en +pareil cas, qui peut répondre de soi? Le sentiment +de l'injustice irrite; le caractère s'aigrit; on devient +injuste, absurde soi-même; et on finit par tomber +dans un décri, dans un avilissement, qui équivaut +à une flétrissure publique et à une véritable diffamation. +Nous en avons des exemples déplorables +dans la personne de M. Fréron et de M. de Laharpe +qui n'étaient point sans talens, l'un et l'autre, à +beaucoup près. Qui sait même s'ils n'étaient pas +nés honnêtes? En vérité, cette destinée fait frémir. +Il n'en faut pas courir les risques: il ne faut pas +tenter Dieu.</p> + +<p>Telles sont mes raisons, monsieur; et en supposant, +ce qui serait peut-être en moi trop d'amour +propre, qu'elles ne vous satisfissent point comme +propriétaire du privilège du <cite>Mercure</cite>, je suis bien +sûr que vous les approuverez comme homme, et +comme honnête homme.</p> + +<p><span class="pagenum"><a id="Page_304"> 304</a></span></p> + +<h3>LETTRE XIV.<br /> +<span class="normal">A MADAME AGASSE.</span></h3> + +<p>Voici le moment où je commence à soulever +mon âme, après le coup qui vient de l'accabler. +C'est ce qui m'a empêché, mon aimable amie, de +répondre à votre lettre. Un autre sentiment m'a +empêché de courir à vous. J'ai craint, je l'avoûrai, +j'ai craint votre présence autant que je la désire; +j'ai craint d'être suffoqué en voyant, dans ces premiers +jours, la personne que mon amie aimait le +plus, et dont nous parlions le plus souvent. Le +cœur sait ce qu'il lui faut. C'est de vous que j'ai +besoin maintenant: j'irai vous voir au premier +jour, mais le matin, vers les dix heures. Je ne réponds +pas du premier moment; mais je ne suffoquerai +point, parce que mon cœur peut s'épancher +auprès de vous. Mais quand je songe que ce même +jour, et sans doute à cette même heure où je serai +chez vous, elle vous verrait aussi.... Je m'arrête, +et ne puis plus écrire; les larmes coulent; et c'est, +depuis qu'elle n'est plus, le moment le moins +malheureux.</p> + +<p><span class="pagenum"><a id="Page_305"> 305</a></span></p> + +<h3>LETTRE XV.<br /> +<span class="normal">A LA MÊME.</span></h3> + +<p class="date">Paris, juillet 1789.</p> + +<p>La veille du jour où j'ai reçu votre lettre, madame, +j'avais vu M. Marmontel, et lui avais parlé +de celle qu'il avait reçue de vous, avec les pièces +justificatives attestant l'acte de vertu auquel vous +vous intéressez. J'ai pris la liberté d'y joindre un +petit mot de reproche sur son défaut de galanterie. +Sa réponse m'a prouvé que si, en devenant vieux, +on est exposé à devenir paresseux, ou moins galant, +on peut du moins continuer à se tenir en +règle, et à mettre ses papiers en ordre. Il m'a +montré votre paquet, bien étiqueté, entre ceux +de vos rivales; et il m'a dit que sa coutume était +de répondre après la décision de l'académie. Je +m'imagine, madame, qu'il ne manquera pas à ce +devoir; mais, en tous cas, je me ferai, à cet égard, +le suppléant de M. Marmontel, et je deviendrai, +pour vous, le secrétaire de notre secrétaire.</p> + +<p>Vous ne me paraissez pas bien appitoyée sur le +décès de notre ami, feu le despotisme; et vous +savez que cette mort m'a très-peu surpris. C'est +avec bien du plaisir que je reçois de votre main +mon brevet de prophète. Il vaut mieux que celui +de sorcier, qui m'a été expédié par plusieurs de +<span class="pagenum"><a id="Page_306"> 306</a></span> +mes amis. Mais les femmes sont toujours plus polies, +plus aimables que les hommes. Au reste, +comme on ne scie plus les prophètes, et qu'on ne +brûle plus les sorciers, je jouis, en toute sûreté, +des honneurs de ma prévoyance. Mais, en vérité, +il ne fallait qu'approcher du colosse pour s'apercevoir +qu'il était creux et pourri, vernissé en dehors +et vermoulu en dedans. Sa chute, pour avoir +été trop soudaine, nous mettra dans l'embarras +quelque temps: mais nous nous en tirerons.</p> + +<p>Je voulais, ces derniers jours, aller causer avec +vous, et récapituler les trente ans que nous venons +de vivre, en trois semaines. Mais la chaleur +accablante d'hier et d'aujourd'hui m'a retenu +chez moi. J'irai me dédommager quand le thermomètre +sera descendu de quelques degrés. +Il y en a un qui ne descendra pas, c'est celui de +l'amitié que je vous ai vouée, l'an cinquantième +du règne de Claude-Louis <span class="smcap">XV</span>. C'est une fort +bonne raison de ne pas douter de mon tendre et +respectueux attachement sous son successeur.</p> + +<p class="p2"><em>P. S.</em> Voulez-vous bien vous charger de tous +complimens pour M...., et le prier de rendre le +<cite>Mercure</cite> un peu plus républicain: il n'y a plus que +cela qui prenne. <i lang="la" xml:lang="la">Item</i>, que la <cite>Gazette de France</cite> +soit aussi haussée de plusieurs crans, dans la +proportion respectueuse où elle doit être à l'égard +du <cite>Mercure</cite>. Ajoutez, je vous demande en grâce, +qu'à ce prix je lui pardonne la pudeur qui a voulu +<span class="pagenum"><a id="Page_307"> 307</a></span> +me faire des bayonnettes, auxquelles il avait une +foi trop peu philosophique.</p> + +<p class="date">Mercr.... Paris, P. R. n<sup>o</sup> 18.</p> + +<h3>LETTRE XVI.<br /> +<span class="normal">A LA MÊME.</span></h3> + +<p class="date">Paris, 1789.</p> + +<p>Je suis mal avec moi-même, mon aimable +amie; et j'ai besoin d'espérer que je ne suis pas +aussi mal avec vous. Pour commencer par ce qui +me peine le plus, c'est que je ne puis dîner avec +vous, ni même vous voir aujourd'hui. Je suis +forcé d'assister au dîner de notre société des +trente-six, où je veux présenter deux de mes amis, +pour notre grand club, avant qu'il soit formé +et que le scrutin soit établi. Je les désobligerais +grossièrement et les exposerais à n'être pas reçus; +et de plus je déplais beaucoup à la société déjà +établie, pour n'y avoir pas dîné depuis plusieurs +vendredis, jour qui, n'étant pas académique, a +été demandé en ma faveur par quelques amis +particuliers: mais ce n'est pas cette dernière raison +qui me prive de vous voir aujourd'hui, voilà pourquoi +je n'ai pas tant d'humeur contre elle. Au surplus, +je ferais mieux de garder tout à fait ma +<span class="pagenum"><a id="Page_308"> 308</a></span> +chambre; car, sans être malade, je suis excédé, +anéanti, et j'ai grand besoin de repos. Voilà près +de huit jours qu'il m'a été impossible de me délivrer +d'une fantaisie de poète, vraiment poétique, +au moins par son acharnement. Le jour, la nuit, +le repas même, tout s'en est ressenti: je ne +croyais pas être si jeune. Rien, absolument rien, +n'a pu faire lâcher prise à cette lubie. C'est être +mordu d'un chien enragé. Le chien n'était pas +gros, mais c'est un chien-loup, ou plutôt un chien-lion, +un mélange d'horrible et de ridicule, de raison +et de folie; mais où la raison ordonnait à la +folie de paraître dominante. J'irai vous faire ma +cour un de ces matins, et vous présenter à votre +lever mon redoutable petit bichon. J'espère que, +malgré ses dents, et non pas malgré lui, il pourra +vous amuser. Je ne me servirais pas de lui pour +faire ma paix avec vous; car je ne la ferais jamais +avec moi-même, si je n'avais pas, à vingt reprises, +écarté, repoussé, cette persévérante folie, souveraine +maîtresse de mon imagination. Si je vous en +demandais pardon, ce serait vous demander pardon +d'avoir eu quelques accès de fièvre. Fièvre, +soit: la comparaison est juste; et il ne me fallait +rien moins qu'une maladie pour m'empêcher de +vous envoyer bien vite ce que je vous ai promis.</p> + +<p>Il est vrai de dire que je me suis bien mis quatre +à cinq fois au livre de M. de Saint-Pierre, dont +j'avais mille choses à dire, toutes préparées dans +ma tête; et il n'est pas moins vrai que je n'ai pu +<span class="pagenum"><a id="Page_309"> 309</a></span> +les retrouver, que rien ne venait; mais à la place +accouraient les idées dont j'étais rempli: la folie +était reine dans la maison. Qu'y faire? Céder +pour redevenir le maître. La voilà chassée, tout +à fait chassée; et dès demain je me remets à la +sagesse, c'est-à-dire, à ce qui peut vous faire plaisir. +Je vous l'enverrai tout de suite, ce qui est bien +généreux; car je ne prétends pas différer le plaisir +de prendre une tasse de chocolat auprès de +votre chevet.</p> + +<p>Adieu, mon aimable amie; vous connaissez +mon respect et mon tendre attachement. Vous +chargez-vous de tous mes complimens et de tous +mes regrets auprès de M......?</p> + +<h3>LETTRE XVII.<br /> +<span class="normal">A LA MÊME.</span></h3> + +<p class="date">Paris, 15 juillet 1790.</p> + +<p>Bon Dieu! que j'admire votre courage, et que +j'aime votre bonté! Que je vous ai désirée à la place +où j'étais, en face de l'autel; et tout auprès, un +asile contre les averses! Je sais où vous étiez, et +vous étiez bien mal. Dans ce moment, je vous aurais +presque grondée; mais je vous aurais aimée +<span class="pagenum"><a id="Page_310"> 310</a></span> +davantage, s'il est possible. Comme il n'y aura plus +de fédération, j'espère que vous vous ménagerez, +que vous soignerez ce mieux qui (dieu merci) est +arrivé bien vite, dont j'irai voir les progrès au +plutôt, peut-être aujourd'hui même, et dont je +vous remercie.</p> + +<p>J'aime bien encore votre nouvelle profession de +foi: nous sommes inébranlables dans notre religion. +J'entends crier à mes oreilles, tandis que je +vous écris: <em>Suppression de toutes les pensions de +France</em>; et je dis: «Supprime tout ce que tu voudras, +je ne changerai ni de maximes, ni de sentimens. +Les hommes marchaient sur leur tête, et +ils marchent sur les pieds; je suis content: ils auront +toujours des défauts, des vices même; mais +ils n'auront que ceux de leur nature, et non les +difformités monstrueuses qui composaient un +gouvernement monstrueux.»</p> + +<p>Adieu, mon aimable amie; conservez-vous +pour vos amis. Faisons durer tout ce qui est bon +de l'ancien temps qui était si mauvais.</p> + +<h3>LETTRE XVIII.<br /> +RÉPONSE A UN ANONYME.</h3> + +<p class="date">Paris, I<sup>er</sup> décembre 1791.</p> + +<p>Il est aussi rare, monsieur, de répondre à une +lettre anonyme, que difficile de mettre l'adresse +<span class="pagenum"><a id="Page_311"> 311</a></span> +sur la réponse. Je réponds néanmoins à votre +lettre, parce qu'elle exprime quelques sentimens +d'un ordre que j'ai toujours respecté, et que je +respecterai toujours. Je me croirais dur envers +vous, si je ne vous pardonnais, dans votre malheur, +d'être injuste envers moi.</p> + +<p>Il n'y a pas tant de contradiction que vous le +pensez, entre le passage (cité dans le Mercure) +d'une lettre de M. Chabanon, et <em>la douleur profonde, +même accablante</em>, dont on l'a vu pénétré, +à l'affreuse nouvelle des désastres de Saint-Domingue. +Eh! pouvait-il ne pas l'être, dans le malheur +de sa famille qu'il chérit, de plusieurs de ses +amis dignes de son attachement, d'un grand nombre +de ses concitoyens, colons, connus par leur +humanité envers leurs esclaves, enfin de sa patrie +commune, la métropole sur laquelle définitivement +retombera une partie de ces calamités? Le +lien qui accorde des sentimens qui vous paraissent +opposés, est le secret des âmes telles que la sienne. +Par malheur, le nombre n'en est pas grand; et +pour le rendre, ce lien, visible à tous les yeux, +il eût fallut transcrire, non quelques lignes d'un +passage isolé, mais la lettre même qui méritait +d'être imprimée tout entière. Répétez-moi qu'il +a pleuré, abondamment pleuré, qu'il est encore +plongé dans la plus amère affliction, ce n'est pas +moi que vous étonnerez. M. Chabanon n'est pas de +ceux dont on accuse la dureté envers autrui, par +celle dont ils sont pour eux-mêmes; et je n'ai jamais +<span class="pagenum"><a id="Page_312"> 312</a></span> +connu d'homme qui, en se séparant de soi, +conservât pour les autres une sensibilité si vive, +si prompte et pourtant si durable. Je pense donc +comme vous, monsieur, qu'il n'y a personne, sans +exception, qui soit plus touché que lui des malheurs +récens, dont gémissent tous les amis de +l'humanité. Mais je crois sa douleur d'un caractère +très-différent que celui que vous supposez. J'en +dis peut-être trop pour vous, monsieur, si vous +ne le connaissez pas; mais pour ceux qui le connaissent +comme moi, je n'en dis pas assez.</p> + +<p>Je serai court sur l'article de votre lettre qui +m'est personnel. Je me crois dispensé de vous +prendre pour juge de mes principes sur la révolution, +fussiez-vous ou eussiez-vous été législateur; +ils tiennent à un genre de sentimens qui +paraissent vous être peu connus, et à des idées +qui probablement ne vous sont pas assez familières +pour ne pas vous sembler un peu chimériques. +Mais, en me renfermant dans le matériel +des faits, trouvez bon que je vous demande si, +dans l'énoncé le plus libre de mes opinions, je +n'ai pas constamment respecté les personnes, déféré +à tous les souvenirs; et si, dans le cas où nul +ne s'offenserait d'une générosité honnête, il existe +un seul individu qui pût légitimement se plaindre +de moi. Voilà sur quoi vous pourriez prononcer, +en supposant qu'il vous fût possible d'être juste. +Si cette condition vous paraît dure, supposez ce +qui vous sera plus facile, que je ne vous aie rien +demandé du tout.</p> + +<p><span class="pagenum"><a id="Page_313"> 313</a></span></p> + +<h3>LETTRE XIX.</h3> + +<p class="date">Paris, 17 janvier 1792.</p> + +<p>Je n'ai pas répondu, mon ami, à votre dernière +lettre, 1<sup>o</sup> parce que je l'ai pas pu; 2<sup>o</sup> parce que je +savais que, sous trois jours, les journaux se chargeraient +de répondre à l'un de ses articles principaux, +celui qui nous occupait alors, les rassemblemens +des réfugiés brabançons à Lille, +Douay, etc. Il y a des siècles depuis ce moment, +et tout est bien changé. Je vis avec des personnes +(et ce ne sont pas celles que vous connaissez), +qui se trouvent, par une position bizarrement +favorable, très au fait des affaires des Pays-Bas. +Toujours est-il vrai que, depuis un mois, ils m'annoncent, +quatre jours à l'avance, ce qui se trouve +vérifié par l'événement. Ces gens-là soutiennent +que Léopold craint une guerre avec nous, plus +que les badauds de Paris ne la craignaient il y a +deux ans. Ils prédisent que sa réponse du 10 février +prochain sera telle que nous la pourrions +désirer, dans le système le plus pacifique; et je +conçois que les mouvemens déjà sensibles dans +plusieurs de ses états, et entr'autres dans la Styrie, +sont bien capables de l'inquiéter. Mais supposons +qu'il veuille agir hostilement dans deux mois, +que ferons-nous si, d'ici à ce temps, il parle en +<span class="pagenum"><a id="Page_314"> 314</a></span> +allié et en bon voisin? Lui déclarerons-nous la +guerre? Entrerons-nous dans le Brabant, comme +un certain parti nous en sollicite? C'est ce qui +paraît impossible; et, dans la supposition même +où il lieroit sa partie avec les princes allemands, +pour nous faire au printemps prochain une guerre +qu'il rendra sûrement une guerre d'empire, comment +forcerons-nous notre pouvoir exécutif, +maître des combinaisons militaires, à marcher en +Brabant, plutôt qu'à Liége, à Trèves, etc.? On rit +de pitié, lorsqu'on voit, après deux ans et demi +de révolution, le parti patriote n'ayant pas eu le +crédit de chasser un commis de la guerre, M. Bessière, +par exemple, et des commis des affaires +étrangères, tels que Henin et Renneval. Contraindra-t-il +le roi à agir sérieusement contre son beau-frère, +avec qui se sont concertés des arrangemens +déjoués par le hasard plus que par la politique? +C'est ce qui ne pourrait arriver qu'après une crise +qui compliquerait encore notre position, et la +rendrait peut-être encore plus embarrassante. Mon +idée est toujours que tout ceci est un problème +sans solution, un drame brouillé et confus, +dont le dénoûment tombera d'en haut comme +celui des pièces d'Euripide. Ce que je sais seulement, +c'est que le mouvement général entravera +tous les mouvemens partiels et contradictoires +dont on cherche à le retarder.</p> + +<p>N'avez-vous pas bien ri du patriotisme qui, +dans la séance du 15 de ce mois, a saisi nos ministres +<span class="pagenum"><a id="Page_315"> 315</a></span> +et les huissiers? J'ai surtout été ravi de +l'enthousiasme de M. de Lessart, quoique celui de +M. du Port ait bien son mérite, M. du Port qui, +disait la surveille: «Tout ceci ne peut pas aller; +et la constitution ne marchera jamais sans une +chambre haute.»</p> + +<p>La plupart de nos députés, quelques meneurs +et quelques intrigans, voient que M. de Lessart +tire à sa fin: et c'est même l'opinion générale. Ce +n'est pas la mienne; et j'ai de fortes raisons de +croire qu'il sera très-difficile de le déraciner. Peut-être +en savez-vous autant que moi, si vous n'en +savez pas plus. Quoi qu'il en soit, je dis, à qui +veut l'entendre, que je ne compterai sur la sincérité +des Tuileries, que lorsque vous aurez ce ministère-là. +Je m'aperçois que je ne réussis pas +également auprès de tout le monde, en parlant +ainsi; cet arrangement n'est pas celui qui convient +à certaines gens que vous savez, mais c'est ce qui +m'importe peu. Croirez-vous qu'il y a eu une plate +intrigue pour y placer S. L.......? L'ancien régime +n'était pas plus impudent. S. L........ aux affaires +étrangères! lui qui ne sait pas plus la géographie +que M. de Lessart! Vous jugez bien qu'on croyait +le gouverner, jusqu'au moment où l'année 1793 +ouvrirait la porte aux nobles de la minorité, les +seuls hommes vraiment faits pour les places. Il est +bien heureux, pour les auteurs de cette plate +intrigue, d'avoir été sifflés avant le levé de la +toile; ils en auraient été les dupes. Il les eût joués +<span class="pagenum"><a id="Page_316"> 316</a></span> +tous et probablement foulés aux pieds. Qu'eût fait +S. L...? Il ne manque pas d'esprit. Il a cette activité +que donne à un ambitieux l'habitude du travail +dans les emplois subalternes. Il eût pris la géographie +de Busching, de bonnes cartes, eût parcouru +les cartons et les porte-feuilles des affaires étrangères, +se serait bourré la cervelle de tout ce qui +pouvait y entrer en quinze jours, leur eût dit +qu'il en savait plus qu'eux en politique, et leur +eût du moins prouvé qu'en intrigue et en audace +il était leur maître à tous. Voilà l'homme; et tel +est le caractère qu'il a montré depuis qu'il est en +place. Vous savez qu'ils veulent M. Dietrich. Je +sais que c'est un bon citoyen, et un homme de +mérite; mais j'ignore s'il a d'ailleurs toutes les +connaissances requises.</p> + +<p>Adieu, mon cher ami; je vous aime et vous +embrasse de tout mon cœur. Vos fanatiques vous +donnent bien du tracas dans votre département. +Mais le dégoût que m'inspirent ici les intrigans et +les fripons ci-devant honnêtes, remplit l'âme d'un +sentiment plus mélancolique.</p> + +<p>L'hommage de l'amitié à votre peureuse amie.</p> + +<p><span class="pagenum"><a id="Page_317"> 317</a></span></p> + +<h3>LETTRE XX.</h3> + +<p class="date">Paris, 12 août 1792.</p> + +<p>Je continue, mon ami, de me bien porter; mais +je ne néglige point mon régime. J'ai fait, ce matin, +le tour de la statue renversée de Louis <span class="smcap">XV</span>, de +Louis <span class="smcap">XIV</span>, à la place Vendôme, à la place des Victoires. +C'était mon jour de visite aux rois détrônés; +et les médecins philosophes disent que c'est +un exercice très-salutaire. Vous serez sûrement +de leur avis. En tous cas, j'ai pris ça sur moi.</p> + +<p>De la place Louis <span class="smcap">XV</span>, j'ai poussé jusqu'au château +des Tuileries. C'est un spectacle dont on ne +se fait pas l'idée. Le peuple remplissait le jardin, +comme il eût fait celui du Prato à Vienne, ou +ceux de Postdam. La foule inondait les appartemens +teints du sang de ses frères et de ses amis, +et percés de coups de canon renvoyés en réponse +à ceux qui les avaient massacrés la surveille. Les +conversations étaient analogues à ces tristes objets. +A la vérité, je n'ai pas entendu prononcer le nom +du roi ni celui de la reine; mais, en revanche, on +y parla beaucoup de Charles <span class="smcap">IX</span> et de Catherine +de Médicis. Une vieille femme y racontait plusieurs +traits de l'histoire de France. Un homme +en haillons citait l'anecdote de la jatte et des +<span class="pagenum"><a id="Page_318"> 318</a></span> +gants de la duchesse de Marlborough, comme +ayant été la cause d'une guerre: il se trompait; +elle fit faire une campagne de moins. Mais je me +suis bien gardé de rétablir le texte; j'aurais été +pris pour un aristocrate: d'ailleurs, la méprise +était si légère, et l'intention du conteur était si +bonne.</p> + +<p>Voulez-vous savoir de combien de siècles l'opinion +a cheminé depuis deux mois? Rappelez-vous +le symptôme que je vous citais de la passion française +pour la royauté, ce que je vous prouvais +par la facilité avec laquelle les danseurs jacobins, +sous mes fenêtres, passaient de l'air <cite>ça ira</cite> à l'air +<cite>vive Henri</cite> <span class="smcap">IV</span>! Eh bien! cet air est proscrit; et, +au moment où je vous parle, la statue de ce roi +est par terre: rien ne m'a plus étonné dans ma vie. +Je ne vous dirai plus que ceux qui voudraient la +république, trouveraient sur leur chemin la <cite>Henriade</cite> +et le <cite>Lodoïx</cite> de l'université. Non, cela n'est +plus à craindre; et je suis sûr même que le <i lang="la" xml:lang="la">Versalicas +arces</i> de nos poèmes latins modernes ne +protégera pas Versailles. Il ne fallait rien moins +que la cour actuelle pour opérer ce miracle; mais +enfin, elle l'a fait: gloire lui soit rendue! Je n'ai +plus le moindre doute à cet égard, depuis que +j'ai entendu les discours très-peu badauds des Parisiens +autour des statues royales qui ont eu ce +matin ma visite. Pour moi, le peu de badauderie +qui me reste, m'a engagé à lire quelques mots +écrits sous un pied du cheval de Louis <span class="smcap">XV</span>. Que +<span class="pagenum"><a id="Page_319"> 319</a></span> +croiriez-vous que j'y ai trouvé? le nom de Girardon, +qui avait caché là son immortalité. Cela +ne vous paraît-il pas l'emblème de la protection +intéressée, accordée aux beaux-arts par un +despote orgueilleux, et en même temps de la +modeste bêtise d'un artiste, homme de génie, +qui se croit honoré de travailler à la gloire d'un +tyran? Plus j'étudie l'homme, plus je vois que je +n'y vois rien. Au reste, il serait plaisant que Girardon +se fût dit en lui-même: «La gloire de ce +roi ne durera pas, sa statue sera renversée par la +postérité indignée de son despotisme; et son cheval, +en levant le pied, parlera de ma gloire aux +regardans.» Cet artiste-là aurait eu une philosophie +qu'on pourrait souhaiter aux Racine et aux +Boileau.</p> + +<p>A propos de roi, on m'a dit qu'on parlait de +vous pour l'éducation du prince royal. J'y trouve +une difficulté. Comment saurez-vous quel métier +il faut faire apprendre à votre élève, en cas +que les Français ressemblent aux Parisiens? Prenez-y +garde: <em>cette difficulté vaut bien qu'on la +propose</em>.</p> + +<p>Vous êtes sûrement bien aise que Grouvelle +soit secrétaire du conseil, et par conséquent +qu'un mauvais génie ne l'ait pas placé, il y a sept +ou huit jours, comme le bruit en avait couru. Il +trouvera ce métier bien doux, auprès de celui de +président de section, qu'il a fait pendant la terrible +nuit d'avant hier. Un président de section +<span class="pagenum"><a id="Page_320"> 320</a></span> +était, en ce moment, un composé de commissaire +de quartier, arbitre, juge de paix, lieutenant-criminel, +et un peu fossoyeur, vu que les cadavres +étaient là qui attendaient ses ordres, comme il +arrive quand le pouvoir exécutif force la souveraineté +à recourir au pouvoir révolutionnaire. Je +suis bien aise aussi que Lebrun soit aux affaires +étrangères, quoique je n'aie jamais pu, pendant +deux mois, obtenir de lui une épreuve de la <cite>Gazette +de France</cite>, tandis qu'il la faisait sous mon +nom. Je n'ai pas de rancune.</p> + +<p>Adieu, mon cher ami; je vous aime et vous +embrasse très-tendrement: vous voyez que, sans +être gai, je ne suis pas précisément triste. Ce n'est +pas que le calme soit rétabli, et que le peuple +n'ait, encore cette nuit, pourchassé les aristocrates, +entr'autres les journalistes de leur +bord. Mais il faut savoir prendre son parti sur +les contre-temps de cette espèce. C'est ce qui +doit arriver chez un peuple neuf, qui, pendant +trois années, a parlé sans cesse de sa sublime +constitution, mais qui va la détruire, et dans le +vrai, n'a su organiser encore que l'insurrection. +C'est peu de chose, il est vrai; mais cela vaut +mieux que rien.</p> + +<p>Adieu, encore une fois; je vous espère sous +huitaine, ainsi que notre cher malade. Je ne vous +ai point parlé de lui, parce que je vais lui écrire.</p> + +<p><span class="pagenum"><a id="Page_321"> 321</a></span></p> + +<h3>LETTRE XXI.<br /> +<span class="normal">A LA CITOYENNE......</span></h3> + +<p class="date">15 Frimaire an <span class="smcap">II</span> de la République.</p> + +<p>C'est un besoin pour moi, mon aimable amie, +de vous écrire; et je suppose qu'en ce moment-ci +vous êtes disposée à faire grâce aux défauts de mon +écriture. Je ne croyais pas, lorsque vous déchiriez +votre linge pour mes blessures et pour m'envoyer +de la charpie, que je pourrais sitôt tracer de ma +main les remercîmens que je vous ai adressés du +fond de mon cœur. Ils seront courts cette fois-ci, +mais ils n'en seront pas moins vifs: appliquez-leur +ce qu'on dit des prières, ce qui n'empêche pas d'en +faire quelquefois de longues qui valent bien leur +prix.</p> + +<p>On me flatte d'obtenir bientôt ma liberté. Je suis +difficile en espérance; mais je ne veux pas avoir +pour moi-même la cruauté de repousser celle-ci. +Je serais pourtant plus voisin de vous au Luxembourg: +mais vous ne me souhaitez pas d'être votre +voisin à ce prix.</p> + +<p>Adieu, mon aimable amie. Respect et tendresse; +et sensibilité à vos peines que je sais.</p> + +<p><span class="pagenum"><a id="Page_322"> 322</a></span></p> + +<h3>LETTRE XXII.<br /> +<span class="normal">AU CITOYEN LAVEAU,</span><br /> +<span class="normal">RÉDACTEUR DU JOURNAL DE LA MONTAGNE.</span></h3> + +<p class="date">Paris, le 8 septembre 1793, l'an <span class="smcap">II</span> de<br /> +la République une et indivisible.</p> + +<p>L'impartialité que vous avez montrée, citoyen, +en rendant compte de la dénonciation +de Tobiezen-Duby, contre plusieurs citoyens attachés +à la bibliothèque nationale, et en insérant +le lendemain dans votre journal la note du dénonciateur, +me laisse lieu d'espérer aussi que +vous voudrez bien y donner une place à ma +lettre.</p> + +<p>Un journaliste plus dur que vous a trouvé +qu'une lettre flagorneuse de Tobiezen-Duby à +la citoyenne Roland n'était pas pour moi une +justification suffisante: et cela est vrai; mais avant +que je connusse les chefs d'accusation, de quoi +voulait-on que je me justifiasse? et n'était-il pas +naturel de faire connaître d'abord l'accusateur +et ses motifs? C'est à quoi paraissait propre la +lettre de Tobiezen-Duby à la citoyenne Roland; +et je vous prie d'en rendre juges, par l'impression, +les républicains auxquels il croit pouvoir +<span class="pagenum"><a id="Page_323"> 323</a></span> +en appeler. Le créateur de la formule: <em>au ministre +Roland, respect</em>, qui se trouve à la tête +des lettres du désintéressé M. Tobiezen-Duby, +déposées au ministère de l'intérieur, ne devrait +pas se donner pour un républicain de la première +force; et je doute que le comité épuratoire +des jacobins s'accommode de cette formule.</p> + +<p>Je devais donc d'abord me borner à faire connaître +mon dénonciateur, quand je me suis vu +accusé d'aristocratie. Chamfort aristocrate! Tous +ceux qui me connaissent en ont ri, et beaucoup +trop ri, selon moi; car j'étais aux Madelonettes. +Aristocrate! celui chez qui l'amour de l'égalité +a été constamment une passion dominante, +un instinct inné, indomptable et machinal! celui +qui a mis au théâtre, il y a plus de vingt ans, +la pièce du <cite>Marchand de Smyrne</cite>, qu'on joue +encore fréquemment, et dans laquelle les nobles +et aristocrates de toute robe sont mis en vente +au rabais, et finalement donnés pour rien! celui +qui a publié contre les académies un discours, +lequel a devancé de deux ans leur destruction depuis +peu prononcée; enfin, plusieurs autres écrits +où respire cet amour de l'égalité, sans laquelle la +liberté politique n'est qu'une illusion, une chimère. +Voilà l'aristocrate de la façon de M. Tobiezen-Duby.</p> + +<p>Il a mis enfin au jour ses chefs d'accusation, ce +M. Duby. C'est un tissu de calomnies atroces, de +mensonges dénués même de vraisemblance. Croira-t-on +<span class="pagenum"><a id="Page_324"> 324</a></span> +qu'il pousse l'aveuglement de la haine jusqu'à +se permettre d'articuler un fait, dont la fausseté +peut se démontrer sur-le-champ par une preuve +sans réplique, une preuve matérielle?</p> + +<p>Après avoir dit que je vais rarement aux assemblées +de section (ce qui est malheureusement +vrai, par l'effet de mon état maladif, suffocations, +étouffemens, dans les assemblées nombreuses), +M. Duby ajoute que je n'ai pourtant pas manqué +de m'y trouver à la nomination d'un commandant +général, <em>pour donner ma voix à Raffet</em>.</p> + +<p>J'affirme que le fait est faux. J'ignore si l'on +conserve ou non les listes des votans: mais si on +les conserve, je défie qu'on y trouve mon nom; +si on ne les conserve pas, je défie quelqu'homme +que ce soit de dire qu'il m'a vu ce jour là à la section.</p> + +<p>Ce n'est point ici le lieu, citoyen, de confondre +M. Duby sur d'autres inculpations plus graves, et +si odieuses que je me réserve contre lui tous les +moyens de droit.</p> + +<p>Finissons, et disons le vrai mot. Il faut une +place à M. Duby, quoiqu'il vous dise le contraire +dans sa note. Je résigne la mienne dès ce moment, +dût-elle lui être donnée; mais elle ne le sera pas, +et il aura calomnié pour le compte d'autrui: c'est +un malheur.</p> + +<p>Salut et fraternité.</p> + +<p><span class="pagenum"><a id="Page_325"> 325</a></span></p> + +<h3>LETTRE XXIII.<br /> +<span class="normal">A SES CONCITOYENS,</span><br /> +<span class="normal">EN RÉPONSE AUX CALOMNIES DE TOBIEZEN-DUBY.</span></h3> + +<p>Je suis l'objet des calomnies atroces de Tobiezen-Duby.</p> + +<p>Quel est le citoyen qu'il ose accuser d'aristocratie? +c'est un homme chez qui l'amour de la liberté +et de l'égalité a été la passion de sa vie entière; +connu dès long-temps par sa haine pour la noblesse, +haine qu'on représentait alors comme une manie +blâmable par son excès; qui, dans une comédie +(<cite>le Marchand de Smyrne</cite>) faite il y a plus de vingt +ans, et encore fréquemment jouée sans aucun +changement, a mis les nobles sur la scène, les a +fait vendre <em>au rabais</em>, et finalement <em>donner pour +rien</em>.</p> + +<p>C'est un homme à qui cette prétendue manie +contre la noblesse a dicté les morceaux les plus +vigoureux, insérés dans le livre sur l'<em>ordre</em> américain +de <cite>Cincinnatus</cite>, ouvrage publié en 1786, +et qui porta les plus rudes coups à l'aristocratie +française, dans l'opinion publique.</p> + +<p>Ce même Chamfort n'a cessé depuis d'envoyer +à divers journaux patriotes, sans se nommer, sans +chercher d'éclat, tout ce qu'il a cru utile à la chose +<span class="pagenum"><a id="Page_326"> 326</a></span> +publique: aussi, la cour et l'aristocratie, qui ne +l'ignoraient pas, n'ont-elles cessé de le faire déchirer +dans leurs journaux; et son nom s'est trouvé, +comme de raison, sur toutes les listes de proscription +de la cour et de l'aristocratie.</p> + +<p>Certes, ni la cour, ni l'aristocratie n'avaient tort; +et si quelque hazard particulier faisait ouvrir certains +porte-feuilles où se trouvent plusieurs de +mes lettres, écrites <em>dans toutes les époques de la +révolution</em>, on y verrait que mes principes républicains +étaient bien antérieurs à la république.</p> + +<p>Voilà ce qui est connu de tous ceux qui me +connaissent.</p> + +<p>Veut-on savoir maintenant quel est Tobiezen-Duby? +son patriotisme?..... mais ce serait une dérision +que d'en parler. Lui-même, dans sa lettre à +la citoyenne Roland, où il demande une place, +lui-même date ce patriotisme du 7 juillet 1792: +et cette date est un peu trop récente. Il faut bien +qu'il reconnaisse que ce titre est assez faible, puisqu'il +s'appuie des droits que lui donne à cette +place un ouvrage de son père <em>sur les monnaies +des barons et des prélats de France</em>; puissante +recommandation, en effet, pour un patriote de sa +trempe; aussi s'est-il porté pour continuateur de +cette sottise aristocratique, publiée par lui en 1790, +appelée par lui, en 1792, ouvrage <em>national</em>. Remarquez +bien les dates.</p> + +<p>Laissons donc là le patriotisme de Tobiezen-Duby; +et ne parlons plus que de Tobiezen-Duby +lui-même: c'est bien assez.</p> + +<p><span class="pagenum"><a id="Page_327"> 327</a></span> +Mais ne l'imitons pas dans ses divagations. Je +ne me permettrai de citer contre lui que des faits +appuyés de pièces justificatives.</p> + +<p>Vous tous, vrais jacobins, qui, faute de le connaître, +l'avez admis parmi vous, l'avez placé dans +votre comité de correspondance, l'avez chargé d'en +faire les extraits et de les lire à votre tribune; vous +tous, hommes droits et purs, qui voulez que les +dénonciations soient un moyen de châtiment ou +de répression contre les aristocrates et les traîtres, +mais qui ne voulez pas qu'elles soient, dans les +mains des intrigans, une arme contre les républicains, +venez à la bibliothèque nationale, vous y +verrez les preuves de ce que j'avance.</p> + +<p>Vous verrez ce prétendu républicain qui donne +le nom servile de <em>patron</em> à l'un de ses collègues, +lequel lui avait rendu quelques services, par une +surprise dont bientôt s'est repenti le <em>patron</em> trop +facile.</p> + +<p>Vous verrez le créateur de la formule: <em>au ministre +Roland, respect</em>, vous le verrez protégé par +Le Noir, dont il vante la <em>sensibilité d'âme</em>, auquel +il voue <em>une reconnaissance éternelle</em>.</p> + +<p>Placé auprès de Joly, garde des estampes, Tobiezen-Duby +écrit à Le Noir: <em>M. Joly est l'homme de +la bibliothèque pour lequel j'ai le plus de respect, +d'égards et d'estime</em>; hommage rendu en 1788, +qui n'a pas empêché le même Tobiezen-Duby de +solliciter, en 1792, la place de ce même Joly, <em>qui +est</em>, dit-il, <em>au moment de la perdre par un juste +châtiment de son aristocratie</em>.</p> + +<p><span class="pagenum"><a id="Page_328"> 328</a></span> +Voilà ce qu'il écrit avec <em>vénération</em> à la <em>vertueuse</em> +Roland de septembre 1792, <em>femme Roland</em> en +septembre 1793.</p> + +<p>Que dites-vous, citoyens! n'est ce pas là le vil +caractère et la marche tortueuse d'un intrigant de +l'ancien régime, d'un intrigant du nouveau, tartufe +de probité, tartufe de patriotisme? Je supprime +ici nombre de traits consignés dans les dépôts de +la bibliothèque, et qui montreront à nu son caractère: +jalousie, ambition, orgueil, haine pour +ses confrères bien avant la révolution, lorsque le +patriotisme hypocrite d'un méchant ne pouvait +servir de voile à ses manœuvres et à ses perfidies.</p> + +<p>En attendant que vous voyiez de vos yeux, que +vous touchiez de vos mains, les preuves écrites de +la perversité de Tobiezen-Duby, parcourez seulement +ses trois dénonciations contre la bibliothèque; +car il en a fait trois.</p> + +<p>C'est une chose curieuse de le voir allonger, +raccourcir, la liste des dénoncés, alléger le poids +sur celui-ci, l'aggraver sur celui-là, selon ce qu'il +juge convenable à son intérêt personnel, d'après +le moment et les circonstances.</p> + +<p>Voyant sa première délation tombée dans le +mépris, Tobiezen-Duby, le flatteur des anciens +ministres, gronde le ministre <em>trompé</em>. Pour accréditer +son absurde dénonciation, pour la faire +croire pure et désintéressée, il proteste aujourd'hui +qu'il ne veut point de place. Venez, citoyens, à la +bibliothèque, vous assurer que, depuis cinq ans, +<span class="pagenum"><a id="Page_329"> 329</a></span> +la vie de Tobiezen-Duby n'est qu'un tissu d'intrigues, +d'abord pour avoir une place, puis pour +en avoir une meilleure, puis pour se faire donner +un logement.</p> + +<p>Remarquez sur-tout son impudente audace, +dès que, sortant du cercle des accusations vagues, +il articule un fait précis; par exemple, lorsqu'il +ose m'accuser d'avoir donné ma voix à <em>Raffet</em>. J'ai +affirmé et j'affirme encore que ce fait est faux. Je +demande qu'on consulte la liste des votans; et si +cette liste n'existe pas, je défie tout homme, +quel qu'il soit, et fût-ce Tobiezen-Duby lui-même, +d'oser dire qu'il m'a vu ce jour-là à la +section.</p> + +<p>A cela, que répond Tobiezen-Duby? Rien. Il +redouble de fureur et de calomnies, sans revenir +sur le seul fait positif qu'il ait allégué contre moi. +Ne reconnaissez-vous pas là, citoyens, un homme +qui n'écoute que sa haine, sa haine aveugle, et +foule aux pieds sa conscience?</p> + +<p>Comment cherche-t-il à couvrir cette honte? il +fait de nouveaux efforts pour exciter contre +moi les jacobins, contre moi qui, même avant +que les sociétés populaires fussent mises sous +l'égide de la constitution, n'ai cessé (mille témoins +existent) de dire et de répéter: «Sans +les jacobins, point de liberté, point de république.»</p> + +<p>Il me prétend lié avec le ministre Roland, moi +qui, de notoriété publique, n'ai eu avec lui que +<span class="pagenum"><a id="Page_330"> 330</a></span> +les relations nécessitées par ma place. Et cette +place l'avais-je sollicitée? l'avais-je désirée? y +avais-je seulement songé? connaissais-je, même +de vue, le ministre Roland?</p> + +<p>Il me prétend lié avec la Gironde, dont je n'ai +jamais vu un seul membre que dans des rencontres +rares, imprévues et fortuites.</p> + +<p>Ici, je porte un défi public à quelqu'homme +que ce puisse être, de dire qu'il m'ait jamais vu +chez un seul député de la Gironde, et qu'il ait +jamais vu un seul d'entre eux chez moi. De plus, +grand nombre de personnes savent et peuvent se +rappeler que mes idées ont été en opposition absolue +avec les leurs sur presque toutes les questions +importantes, comme la garde départementale, +le jugement de Louis Capet, l'appel au +peuple et plusieurs autres.</p> + +<p>Observez que ces mensonges de Tobiezen-Duby, +et quelques autres non moins odieux, se +produisent, comme par supplément, par surabondance, +dans sa troisième dénonciation; c'est-à-dire, +dans le troisième accès de sa fièvre calomnieuse.</p> + +<p>Que penser, citoyens, de celui qui, convaincu +de faux sur un fait grave, le fait relatif à Raffet, +répète hardiment ses autres impostures, en ajoute +de nouvelles non moins faciles à repousser; et +dans son emportement essaye de provoquer contre +moi des passions personnelles dans les magistrats +du peuple les plus estimables, les plus estimés; +<span class="pagenum"><a id="Page_331"> 331</a></span> +appelle au secours de sa haine les plus fidèles +mandataires du peuple, les sociétés les plus patriotiques, +toutes les autorités constituées, c'est-à-dire, +veut mettre ce qu'il y a de plus vil et de +plus odieux sous la protection de ce qu'il y a de +plus respectable?</p> + +<p>Mais non; les sociétés populaires, les autorités +constituées, sont et resteront justes, en dépit des +intrigans, des calomniateurs, de Tobiezen-Duby. +Elles peuvent, il est vrai, dans la crise d'un orage +révolutionnaire, être surprises et trompées pour +un moment; mais bientôt éclairées, parce qu'elles +veulent l'être, elles brisent avec indignation le +piége qu'on leur a tendu, et repoussent avec dédain +le fabricateur du piége: leur justice appelle +à soi la justice publique, dont la leur est elle-même +une grande portion. Dans le court intervalle +où la calomnie voudrait séparer ces deux +justices qui doivent n'en être qu'une, j'appelle +sur moi l'une et l'autre, j'attends leurs regards, +je les désire; et à cet instant même, tandis que +vous me lisez, républicains, je jouis de la certitude +de les voir se réunir pour moi et confondre +Tobiezen-Duby.</p> + +<p>Tobiezen-Duby aura donc beau faire; il restera +ce qu'il est, et moi je resterai ce que je suis: lui, +vrai ou faux patriote du 7 juillet 1792, faux républicain +de 1793, car les intrigans et les calomniateurs +sont de faux républicains; moi, révolutionnaire +de fait et de notoriété publique avant la +<span class="pagenum"><a id="Page_332"> 332</a></span> +révolution; républicain de principes et de cœur, +même avant la république.</p> + +<p>Telle est la force, tel est l'empire de ce sentiment +consolateur, de se dire à soi-même, <em>je +vivrai, je mourrai républicain</em>, qu'une détention +de vingt années n'eût pu l'affaiblir dans mon +âme; et, je le proteste de nouveau, rien de ce +qui tient, rien de ce qui tiendra à la révolution, +ne m'empêchera d'appartenir du fonds du cœur, +et jusqu'au dernier soupir, à la révolution, et au +complément de la révolution, à la république, +à la république une et indivisible.</p> + +<p class="p2"><em>P.S.</em> Encore un mot, citoyens; convaincu dès +long-temps qu'il importait au salut public que +tous les salariés du peuple, sans exception, fussent +au-dessus du soupçon même, doctrine que je professe +depuis trois ans, j'allai, l'un des premiers +jours d'août, au comité de surveillance de notre +section (celle de 1792), sur les premiers bruits +vagues qu'on cherchait à répandre contre la bibliothèque.</p> + +<p>Là, j'ai déposé sur le bureau un écrit dans lequel +je demande que tous et chacun de ses +membres soient examinés sur leurs actions, sur +leurs principes et leurs sentimens. Observez que +cette démarche si nette et si franche de ma part, +antérieure d'un mois à notre détention, a probablement +frappé les autorités constituées; et leur +conduite à notre égard choque beaucoup Tobiezen: +<span class="pagenum"><a id="Page_333"> 333</a></span> +car il n'est pas aisé Tobiezen-Duby! il veut +qu'on croye à ses calomnies bien vite et pour +toujours, et que tout soit fini.</p> + +<p>Il en a pourtant tiré un fruit; c'est de m'avoir +mis dans le cas de confirmer, par ma démission +que j'ai donnée, mes principes sur <em>les salariés du +peuple</em>. On peut m'objecter sans doute que c'est +avoir beaucoup trop de respect pour les calomniateurs: +soit, mais le premier devoir d'un républicain +est de rester fidèle à ses anciens principes.</p> + +<p>Je laisse là ses impostures qui lui appartiennent, +et je cherche d'où lui vient son audace avec de +si faibles moyens personnels. Ne trahirait-il pas +lui-même son secret, par le début de sa première +denonciation imprimée? <em>Je suis jacobin et ardent +républicain</em>, dit-il. Et aussitôt, enhardi par ces +deux noms qu'il usurpe, il lance, comme d'un +poste sûr, tous les traits de la calomnie. Citoyens, +vous vous avez vu quel républicain c'était; jugez +quel jacobin ce peut être.</p> + +<p>Il a cru, le lâche! que, sous l'abri de ces deux +titres, il pouvait tout se permettre; il a cru que +nul n'oserait aller, derrière ces retranchemens, +lui arracher son masque et ses méprisables armes; +il s'est trompé. Lui jacobin! non, il ne l'est pas. +C'est moi, qui, sans en porter le titre, le suis en +effet et de principes et d'âme; moi qui, en juillet +1791, après le massacre du Champ-de-Mars, +entraîné, malgré mon état de maladie et de souffrance, +par une force irrésistible, courus aux jacobins, +<span class="pagenum"><a id="Page_334"> 334</a></span> +moi vingtième ou trentième.... j'ignore le +nombre, mais la salle était alors déserte. Où était +alors Tobiezen-Duby? Etait-ce chez vous, jacobins, +qu'il cherchait un refuge? Je ne crois pas +qu'il fût là. Quoi qu'il en soit, je m'y présentai; +je fus admis parmi vous, et même dans votre comité +de correspondance, où cet homme vient de +se glisser. Il est vrai qu'aux approches de l'hiver, +ma déplorable santé, qui suspend trop souvent +mes travaux, et qui surtout m'interdit les +grandes assemblées, me força, par degrés, à me +priver des vôtres, toujours plus brillantes et plus +nombreuses. La patrie, il est vrai, n'était pas +encore sauvée; mais l'affluence, toujours croissante +parmi vous, semblait le garant de son +triomphe et du vôtre; et dans le redoublement +des incommodités que la foule me cause, je n'étais +plus soutenu par ce sentiment si impérieux sur +certaines âmes, ce je ne sais quel attrait attaché +aux périls très-instans<a name="FNanchor_39" id="FNanchor_39" href="#Footnote_39" class="fnanchor"> [39]</a>.</p> + +<p>Ce malheur, je veux dire les infirmités physiques +qui m'interdisent les grandes assemblées, +malheur réel pour tout vrai citoyen, Tobiezen-Duby +en profite pour me calomnier auprès des assemblées +de section. Il me prête, à ce sujet, un +<span class="pagenum"><a id="Page_335"> 335</a></span> +propos aussi absurde qu'infâme, digne d'un vieil +et stupide aristocrate de château, et que, par cette +raison, je voue au mépris public, ainsi que +l'homme qui a la bêtise de me l'attribuer.</p> + +<p>J'apprends que Tobiezen-Duby, après avoir +rempli le rôle de <em>persécuteur</em> de la bibliothèque +nationale, a osé, en cherchant à se justifier à la +tribune des jacobins, usurper le rôle de <em>persécuté</em> +pour ses opinions par les citoyens qu'il a dénoncés, +et tâche d'appeler sur lui l'intérêt attaché à +ce second rôle.</p> + +<p>Bien loin de l'avoir persécuté, je réponds affirmativement +que son patriotisme auquel on eût +applaudi, était parfaitement ignoré de ceux qu'il +a <em>persécutés</em> véritablement.</p> + +<p>J'affirme de plus, qu'avant sa dénonciation, nul +de ses confrères qu'il accuse ne lui parlait et ne parlait +de lui, que lui-même ne parlait à aucun d'eux, +depuis son entrée à la bibliothèque sous Le Noir: +ce qui était fort simple, vu la différence des fonctions +respectives qui ne les mettait point en rapports.</p> + +<p>On défie donc Tobiezen-Duby d'articuler un +seul acte de <em>persécution</em> de la part de ses confrères; +et, quant à moi, la seule persécution qu'il puisse +citer, c'est d'avoir, à mon entrée en place, accru +ses appointemens de 400 livres. Il est vrai que, +dans sa lettre à la <em>vertueuse citoyenne</em> Roland, il +demanda la place de garde des estampes, ou au +moins une augmentation de 1200 livres avec un +<span class="pagenum"><a id="Page_336"> 336</a></span> +logement. Son patriotisme d'aujourd'hui, si désintéressé, +si pur, m'imputerait-il, par hasard, +cette différence de 1200 à 400 livres? Dans cette +supposition, il aurait lui-même tout expliqué.</p> + +<p>Tobiezen-Duby est donc convaincu de faux +dans ce qu'il a dit aux jacobins, comme il l'a été +dans ce qu'il a dit aux autorités constituées et ensuite +au public; mais son nouveau mensonge est +marqué d'une plus rare impudence. Car enfin, +le public, témoin des faits, témoin de l'acharnement +de ses trois dénonciations, voit clairement +que Tobiezen-Duby est le persécuteur et non +le persécuté. Je ne dis donc plus, comme je l'ai fait +sur quelques-unes de ses impostures: <em>citoyens, +venez et voyez</em>; je dis seulement: <em>ouvrez les yeux +et voyez</em>.</p> + +<p class="date">18<sup>e</sup> jour du 1<sup>er</sup> mois de la<br /> +république française.</p> + +<p class="end">FIN DES LETTRES DIVERSES.</p> + +<p><span class="pagenum"><a id="Page_337"> 337</a></span></p> + +<h2><span class="xlarge">DEUX ARTICLES</span><br /> +<span class="medium">EXTRAITS</span><br /> +<span class="large">DU JOURNAL DE PARIS.</span></h2> + +<p><span class="pagenumh"><a id="Page_338"> 338</a></span> +<span class="pagenum"><a id="Page_339"> 339</a></span></p> + +<div class="chapter"> +<p class="subh"><span class="medium">DEUX ARTICLES</span><br /> +<span class="small">EXTRAITS</span><br /> +DU JOURNAL DE PARIS.</p> + +<p class="date">18 mars 1795.</p> + +<hr class="deco" /> + +<h3>ENTRETIEN<br /> +ENTRE UN DES ACTEURS DU JOURNAL DE PARIS ET UN AMI DE<br /> +CHAMFORT.</h3> +</div> + +<p>Est-ce que vous ne défendrez pas Chamfort +contre Delacroix<a name="FNanchor_40" id="FNanchor_40" href="#Footnote_40" class="fnanchor"> [40]</a>?</p> + +<p>—Ma foi, je n'en sais rien.</p> + +<p>—N'étiez-vous pas de ses amis?</p> + +<p>—J'en étais, certainement.</p> + +<p><span class="pagenum"><a id="Page_340"> 340</a></span> +—Et vous l'abandonneriez!</p> + +<p>—N'a-t-il pas été <em>terroriste</em>?</p> + +<p>—Oui, jusqu'à la menace; non, jusqu'aux actions. +Il croyait nécessaire de paraître terrible, +pour éviter d'être cruel. Il s'est arrêté, quand il +a vu la férocité frapper avec les armes que le patriotisme +alarmé ne voulait que montrer. Le confondriez-vous +avec les hommes de sang?</p> + +<p>—Non; mais je ne le mettrai pas non plus au +nombre des esprits sages qui ont prévu les conséquences +des déclamations incendiaires, ni des âmes +courageuses qui ont travaillé à empêcher les fureurs +populaires, ni même des âmes sensibles qui +en ont constamment gémi. N'est-ce pas lorsque la +terreur l'a atteint lui-même, qu'il a cessé d'applaudir +au terrorisme?</p> + +<p>—C'est bien avant: et il ne s'est pas borné au +silence; il a frappé sur le terrorisme, dès qu'il l'a +vu cruel, comme il l'avait fait sur le despotisme +dans tous les temps, et sur le modérantisme quand +il l'a cru dangereux. Ignorez-vous qu'il fut mis en +arrestation pour avoir refusé à Hérault-Séchelles +d'écrire contre la liberté de la presse? N'avez-vous +pas entendu citer ce mot qui lui échappa au sujet +de <em>la fraternité</em>, que les tyrans proclamaient sans +cesse: «Ils parlent, dit-il, de la <em>fraternité</em> d'Étéocle +et de Polynice.» Ce fut lui qui, entendant déplorer +l'indifférence du public pour les chefs-d'œuvres +de la scène tragique, l'expliqua en ces mots: «La +tragédie ne fait plus d'effet depuis qu'elle court +<span class="pagenum"><a id="Page_341"> 341</a></span> +les rues.» Ce fut lui qui dit de Barrère, à la naissance +de son pouvoir: «C'est un brave homme que +ce Barrère; il vient toujours au secours du plus +fort.»—«C'est un ange que votre Pache, dit-il +un jour à un ami de celui-ci; mais à sa place, je +rendrais mes comptes.» Ce furent ces discours, +et cent autres que ceux-là supposent, qui indisposèrent +les décemvirs contre lui. On sait qu'au moment +de son arrestation, il fit ce qu'il put pour se +tuer; remis en liberté, ses amis lui reprochèrent +d'avoir tenté de se donner la mort: «Mes amis, +répondit-il, du moins je ne risquais pas d'être +jeté à la voirie du Panthéon.» C'est ainsi qu'il +appelait cette sépulture depuis l'apothéose de Marat. +Quelque temps après sa délivrance, un des +amis qui lui ont fermé les yeux, Colchen le félicitait +d'être échappé à ses propres coups; Chamfort +lui répondit: «Ah! mon ami, les horreurs que je +vois, me donnent à tout moment l'envie de me +recommencer.» Ne voyez-vous pas, dans ces paroles, +les sentimens d'une âme sensible et courageuse?</p> + +<p>—Je me plais à les reconnaître en lui; mais +pourquoi donc cet emportement de paroles, ce +débordement d'invectives et de menaces contre +les mêmes castes, contre la plupart des mêmes +individus que Marat et Robespierre proscrivirent +depuis?</p> + +<p>—Vous l'avez dit: parce que Chamfort n'était +pas un esprit sage; j'ajouterai même qu'en politique +<span class="pagenum"><a id="Page_342"> 342</a></span> +il n'était pas un esprit éclairé. Il avait vu les abus +et les vices attachés à l'ancien régime; il leur avait +juré la guerre; et il croyait nécessaire de la faire +à outrance, sans précaution, comme sans mesure: +voilà son erreur.</p> + +<p>—Mais n'y a-t-il pas eu du mauvais cœur dans +sa conduite, et au moins de cette méchanceté qui +se plaît à nuire, pour peu que la justice y autorise; +de cette méchanceté qui n'est pas celle du scélérat, +mais celle de l'homme dur et violent?</p> + +<p>—Nullement; et ce qui le prouve, c'est qu'il +a cessé ses emportemens dès qu'il a vu qu'on prenait +à la lettre les discours des Marat et des Robespierre; +il voulait faire peur et non faire du mal, +puisqu'il s'est arrêté dès qu'il a vu qu'on faisait +mal pour faire mal, et encore pour faire peur.</p> + +<p>—Mais n'a-t-il pas voulu satisfaire des vues +personnelles? n'est-ce pas son intérêt qui lui a conseillé +de flatter les partis dominans?</p> + +<p>—Son intérêt n'a été pour rien dans sa conduite. +Toujours Chamfort s'y montra supérieur; +disons plus: il en fut toujours l'ennemi. Non seulement +il s'attacha à la révolution, mais même il +poursuivit avec passion jusques sur lui-même tous +les abus, ou ce qu'il croyait être les abus de l'ancien +régime. Il se déchaîna contre les pensions, +jusqu'à ce qu'il n'eût plus de pension; contre +l'académie dont les jetons étaient devenus sa seule +ressource, jusqu'à ce qu'il n'y eut plus d'académie; +contre toutes les idolâtries, toutes les servilités, +<span class="pagenum"><a id="Page_343"> 343</a></span> +toutes les courtoisies, jusqu'à ce qu'il n'existât +plus un homme qui osât se montrer empressé à +lui plaire; contre l'opulence extrême, jusqu'à ce +qu'il ne lui restât plus un ami assez riche pour le +mener en voiture ou lui donner à dîner. Enfin il +se déchaîna contre la frivolité, le bel esprit, la +littérature même, jusqu'à ce que toutes ses liaisons, +occupées uniquement des intérêts publics, fussent +devenues indifférentes à ses écrits, à ses comédies, +à sa conversation. Il s'impatientait d'entendre louer +son <cite>Marchand de Smyrne</cite> comme une comédie +révolutionnaire; il s'indignait même qu'on se crût +réduit à tenir compte de si faibles ressources pour +servir une si grande cause. «Je ne croirai pas à la +révolution, disait-il souvent en 1791 et 1792, +tant que je verrai ces carrosses et ces cabriolets +écraser les passans.» Voici une anecdote qui le +caractérise. Le lendemain du jour où l'assemblée +constituante supprima les pensions, nous +fûmes lui et moi voir Marmontel à la campagne. +Nous le trouvâmes, et sa femme surtout, gémissant +de la perte que le décret leur faisait éprouver; +et c'était pour leurs enfans qu'ils gémissaient. +Chamfort en prit un sur ses genoux: «Viens, dit-il, +mon petit ami, tu vaudras mieux que nous; +quelque jour tu pleureras, en apprenant qu'il +eut la faiblesse de pleurer sur toi, dans l'idée que +tu serais moins riche que lui.» Chamfort perdait +lui-même sa fortune par le décret de la veille.—Si +Chamfort, comme on voit, ne passait rien +<span class="pagenum"><a id="Page_344"> 344</a></span> +aux autres, il ne se passait rien non plus à lui-même. +Il fut misantrope peut-être, mais non pas +inhumain; il haïssait les hommes, mais parce qu'ils +ne s'aimaient point; et le secret de son caractère +est tout entier dans ce mot qu'il répétait souvent: +«Tout homme qui, à 40 ans, n'est pas misantrope, +n'a jamais aimé les hommes.» On lui a reproché +d'avoir été ingrat envers des amis qui l'avaient +obligé pendant leur puissance; et l'on s'est fondé +sur son ardeur à poursuivre les abus dont ils vivaient. +La belle raison! La preuve que Chamfort +ne fut point ingrat, c'est qu'il resta attaché à ses +amis dépouillés d'abus, comme il l'avait été quand +ils en étaient revêtus.</p> + +<p>—A ce compte, il n'y aurait qu'à admirer dans +Chamfort; et ce que vous appelez le défaut de sagesse +de son esprit, ne serait que la faculté de +s'émouvoir trop vivement pour le bien et contre +le mal!</p> + +<p>—Vous allez maintenant trop loin. La morosité +de Chamfort, sa misantropie furent des défauts +sérieux; il irrita souvent des gens qu'il aurait pu +ramener; il affligea des hommes honnêtes par des +jugemens inconsidérés. Il provoqua sans le vouloir, +il autorisa des passions perverses, et arma des +hommes atroces de maximes violentes et de raisonnemens +spécieux; et quand il avait lancé un mot +piquant ou accablant sur quelqu'homme que ce +fût, il ne revenait plus sur l'opinion qu'il en avait +donnée, non qu'il fût arrêté par la crainte méprisable +<span class="pagenum"><a id="Page_345"> 345</a></span> +de déprécier un mot saillant, mais plutôt +parce qu'il voulait se faire craindre d'un ennemi +qu'il croyait trop blessé pour ne pas être irréconciliable; +c'est ainsi qu'il resta toute sa vie le détracteur +de Laharpe, parce qu'il l'avait été un jour; +il s'obstina à soutenir que cet excellent littérateur +dont il honorait d'ailleurs le patriotisme, ne savait +pas le latin, parce qu'il l'avait surpris autrefois, +je ne sais dans quelle erreur sur le sens d'un mot +de Tite-Live. Ces travers sont inexcusables; mais +je ne puis pour cela passer condamnation sur des +reproches qui attaquent le fond de son cœur.</p> + +<p>—Je vous entends; mais, après tout, à quoi +bon célébrer Chamfort? Qu'a-t-il fait pour la révolution? +Il n'a pas imprimé une seule ligne, pour +en hâter ou en arrêter la marche suivant les circonstances, +non plus que pour l'éclairer.</p> + +<p>—Comptez-vous pour rien une foule de mots +saillans, qui ont passé mille fois dans toutes les +bouches? Sa réponse à des aristocrates qui, après +le 14 juillet 1789, se demandaient douloureusement +ce que devenait la Bastille: «Messieurs, +elle ne fait que décroître et embellir.» Ces autres +paroles sur la manière de faire la guerre à la +Belgique: «<em>Guerre aux châteaux! Paix aux chaumières!</em>» +paroles qui, pour être devenus l'adage +du vandalisme et de la tyrannie en France, n'en +étaient pas moins justes et politiques relativement +à des ennemis étrangers et des agresseurs +cruels; cette prédiction, malheureusement démentie +<span class="pagenum"><a id="Page_346"> 346</a></span> +par M. Pitt, mais qui devait lui servir de +leçon, et fournira à l'Angleterre un éternel reproche +contre lui: «L'Angleterre ne fera pas la +guerre à la France, elle aimera mieux sucer notre +sang que de le répandre»; enfin cette réflexion +décisive sur des projets de loi proposés à l'assemblée +constituante pour réprimer la licence des +écrits calomnieux: «Toute loi sera inutile contre +la calomnie, parce qu'elle se vend bien.» Chamfort +imprimait sans cesse; mais c'était dans l'esprit +de ses amis. Il n'a rien laissé d'écrit; mais il n'aura +rien dit qui ne le soit un jour. On le citera long-temps; +on répétera dans plus d'un bon livre des +paroles de lui, qui sont l'abrégé ou le germe d'un +bon livre.... Ne craignons pas de le dire: on n'estime +pas à sa valeur le service qu'une phrase énergique +peut rendre aux plus grands intérêts. Il est +des vérités importantes, qui ne servent à rien, +parce qu'elles sont noyées dans de volumineux +écrits, ou errantes et confuses dans l'entendement; +elles sont comme un métal précieux en dissolution: +en cet état il n'est d'aucun usage, on ne +peut même apprécier sa valeur. Pour le rendre +utile, il faut que l'artiste le mette en lingot, l'affine, +l'essaie, et lui imprime sous le balancier des +caractères auxquels tous les yeux puissent le reconnaître. +Il en est de même de la pensée. Il faut, +pour entrer dans la circulation, qu'elle passe sous +le balancier de l'homme éloquent, qu'elle y soit +marquée d'une empreinte ineffaçable, frappante +<span class="pagenum"><a id="Page_347"> 347</a></span> +pour tous les yeux, et garante de son aloi. Chamfort +n'a cessé de frapper de ce genre de monnaie, +et souvent il a frappé de la monnaie d'or; il ne +la distribuait pas lui-même au public, mais ses +amis se chargeaient volontiers de ce soin; et certes +il est resté plus de choses de lui qui n'a rien écrit, +que de tant d'écrits publiés depuis cinq ans et chargés +de tant de mots.</p> + +<p>—Je me rends, citoyen; mais que puis-je +faire de mieux pour la mémoire de Chamfort que +d'écrire notre entretien et de le publier? y consentez-vous?</p> + +<p>—Volontiers.</p> + +<p class="signature"><span class="smcap">M. Rœderer.</span></p> + +<h3>VARIÉTÉS.</h3> + +<p class="date">12 germinal an <span class="smcap">III</span>.</p> + +<p>A la bonne heure, citoyens, quelques mots +fins ou énergiques, quelques anecdotes rapidement +contées, réduites dans un cadre ingénieux, +voilà ce qui compose votre morceau sur +Chamfort, voilà ce qui plaît à tous les lecteurs, +et non des discussions à la fois pesantes et étranglées, +des disputeurs, des dissertateurs, des docteurs +de quelque genre que ce soit, de Salamanque +ou de la comédie; vos deux pages valent mieux +<span class="pagenum"><a id="Page_348"> 348</a></span> +qu'une vie en deux volumes. Quand on les a +lues, vingt souvenirs reviennent encore. Je l'ai +connu, dès la jeunesse, ce Chamfort; et je doute +beaucoup qu'il fût digne d'être <em>misantrope à quarante +ans</em>, si, pour en avoir le droit, <em>il faut avoir +aimé les hommes</em>. Il n'aima jamais que Chamfort: +c'était un homme habile à lancer un trait d'esprit +<em>acéré</em>, comme une arbalète chasse une flèche. Je +vais en dire quelques mots, non par le besoin de +médire (il n'y eut pas plus entre nous de haine +que d'amitié), mais par le désir d'être vrai, et de +bien juger ceux qui ont été désireux de paraître, +et qui ont eu la triste ambition d'être craints.</p> + +<p>Chamfort le fut toujours; sa figure était charmante +dans la jeunesse; le plaisir l'altéra étrangement, +et l'humeur finit par la rendre hideuse. +Il ne montra d'abord que de la gaîté, et seulement +un petit germe de méchanceté; mais ce germe +ressemblait au plus petit des grains qui devient +un arbre: il ombragea toute sa vie. Après un succès +académique, il essaya la carrière des négociations; +il eut une correspondance qui ne fut +remarquée que par des lettres outrageuses contre +l'ambassadeur qu'il avait suivi. On peut croire +qu'il revint à Paris; et il dit que la politique <em>n'était +que du haut allemand</em>. Soit qu'on eut dégoûté +M. de Choiseul de ce caractère trop âcre, soit +qu'on lui eût laissé ignorer ses talens, Chamfort +désespéra ou dédaigna d'être replacé, et il se dévoua +aux lettres.</p> + +<p><span class="pagenum"><a id="Page_349"> 349</a></span> +Parmi ceux qui se firent connaître dans le +même temps, je me rappelle l'abbé Delille, non +moins fécond en saillies, et qui l'a bien surpassé +en gloire littéraire. Leur caractère modifia bien +diversement leur esprit. Delille a toujours plu +comme un enfant. Chamfort sollicitait le rire et +se faisait redouter. Il reprocha un jour à l'abbé la +richesse de ses rimes, qu'il appelait <em>des sonnettes</em>; +celui-ci le plaignait de ne faire entendre que des +grelots.</p> + +<p>Les bons mots de Chamfort se heurtèrent bientôt +contre ceux de Duclos. Le vieux maître d'escrime +montra un peu d'humeur du ton libéré du +jeune homme, et dit en grommelant:</p> + +<p class="quote">Ce n'était pas jadis sur ce ton ridicule....</p> + +<p>Chamfort acheva:</p> + +<p class="quote">Qu'Amour dictait les vers que soupirait <em>Racine</em>.</p> + +<p>Cependant il s'aperçut qu'il y avait à profiter +avec cet homme. Il remarqua, il imita, il surpassa +peut-être ce ton de flatteur brusque, cet art de +caresser les grands avec une apparence de rudesse +qui avait valu à Duclos, de la part d'un autre malin, +l'épithète de <em>faux sincère</em>. Mademoiselle Quinault, +qui me l'a dit, lui donnait un autre nom +assez plaisant <em>don Brusquin d'Algarade</em>. Chamfort +eût mérité cette grandesse. J'ai vu de ses fureurs. +J'ai ri de l'humilité où il tenait l'élégant Vaudreuil, +son patron. Celui-ci s'occupait sans cesse à lui +procurer des accès à la cour; et Chamfort se résignait +à accepter de petits titres en faveur des pensions; +<span class="pagenum"><a id="Page_350"> 350</a></span> +c'est ainsi qu'il fut secrétaire de madame +Elisabeth. On l'embarrassa beaucoup, en le voulant +faire secrétaire de l'ordre du Saint-Esprit; il +y avait encore là 2000 fr. de pension à gagner. +Mais une espèce de demi-cordon bleu à porter <em>en +sautoir</em> gâtait l'affaire. Cela avait l'air subalterne; +et c'était alors que Chamfort invoquait la religion +de l'égalité, qu'il n'eût jamais connue, s'il avait +pu porter ce même cordon <em>de l'épaule dextre à +la hanche gauche</em>.</p> + +<p>D'ailleurs, on lui rappela qu'il avait dit à notre +excellent Ducis, à qui on proposait le cordon de +Saint-Michel: «Que feras-tu de ce ruban? tu ne +l'auras pas plutôt qu'il faudra le porter.» La révolution +vint; vous avez conté le reste. Il finit +par s'enivrer de démocratie et de mauvais vin, et +puis se tuer, se manquer, se recommencer. Je +vois en lui beaucoup de rage, et cherche <i>son humanité</i>. +Il dédaignait à la fin qu'on vantât son +<cite>Marchand de Smyrne</cite>; il regrettait sûrement que +son <cite>Zéangir</cite> eut peu duré: la <cite>Jeune Indienne</cite> est +une parfaite et élégante bagatelle, dont on doit, +ce me semble, l'idée à Métastase. Son éloge de +Molière a été lu; mais on relit surtout celui de +La Fontaine. Je voudrais qu'on publiât ses notes +pleines d'esprit sur ce poète. Mais qu'a-t-il fait de +son poème commencé sur la Fronde? Quand il +l'entreprit, il était loin des sublimités du <em>sans-culotisme</em>... +Bon soir.</p> + +<p><span class="pagenum"><a id="Page_351"> 351</a></span></p> + +<h2>LETTRES DE MIRABEAU<br /> +<span class="medium">A CHAMFORT.</span></h2> + +<p><span class="pagenumh"><a id="Page_352"> 352</a></span> +<span class="pagenum"><a id="Page_353"> 353</a></span></p> + +<div class="chapter"> +<p class="subh">LETTRES DE MIRABEAU<br /> +<span class="normal">A CHAMFORT.</span></p> +</div> + +<h3>LETTRE I.</h3> + +<p class="date">4 décembre 1783.</p> + +<p>Expliquez-moi, mon très-aimable ami, si les +traductions grecques et latines de M. de Pompignan +que vous desirez consulter, sont dans les +deux derniers volumes de sa nouvelle collection. +Je ne les ai point encore; mais je puis les +avoir sur-le-champ. Si c'est au contraire dans les +<cite>Mélanges de littérature</cite> qu'il a donnés il y a deux +ou trois ans, que vous cherchez M. Saint-Grégoire, +je n'ai point mes livres ici; et ces <em>mediocres miscellanea</em> +ne sont pas sur ma très-petite tablette; +mais je puis les avoir dans la matinée. Expliquez-vous +donc; car je n'ai reçu qu'hier soir en rentrant +votre lettre qui pourtant est datée du 2.</p> + +<p>Pendant qu'on relie votre exemplaire du livre +que vous voulez bien désirer<a name="FNanchor_41" id="FNanchor_41" href="#Footnote_41" class="fnanchor"> [41]</a>, je vous annonce +<span class="pagenum"><a id="Page_354"> 354</a></span> +celui que j'avais fait entre-mêler de feuilles d'attente +pour moi, et qui est en bel état, comme +vous voyez, parce qu'il a fait sept ou huit cents +lieues, et passé par bien des mains. Ce me sera un +véritable service, et dont je vous aurai une reconnaissance +éternelle et bien douce, si vous +avez le courage d'en entreprendre une censure +très-sévère, soit pour le fond, soit pour la forme.</p> + +<p>Quant au fond, je sais que j'ai médité profondément +le plan, et que cependant on lui a reproché +quelques défauts d'ordre. A-t-on raison? +c'est ce que je ne veux ni ne puis décider; mais ce +que je sais surtout, c'est que, riche en résultats +moraux comme vous l'êtes en vues profondes, +en aperçus nouveaux et d'un coloris qui n'est qu'à +vous, vous pouvez m'enrichir infiniment, et que +vous êtes capable du noble sentiment de le vouloir, +1<sup>o</sup> parce que vous m'aimez, 2<sup>o</sup> parce que +cet ouvrage n'a pas été sans quelque utilité, et +qu'ainsi c'est une bonne œuvre que de le rendre +le moins mauvais possible, 3<sup>o</sup> parce que Marmontel +n'avait pas peur qu'un modeste client le ruinât.</p> + +<p>Quant à la forme, je sais qu'il y a beaucoup +d'incorrections, et peut-être aussi de cette obscurité, +dont les écrits d'un reclus ne paraissent le +plus souvent aux gens du monde, que parce qu'ils +ne lisent pas avec autant d'attention qu'il a écrit. +Pour vous qui savez méditer et dilucider, composer +et colorier, vous qui avez l'âme et le génie de Tacite, +avec l'esprit de Lucien et la muse de Voltaire +<span class="pagenum"><a id="Page_355"> 355</a></span> +quand il rit et ne grimace pas; si vous voulez laisser +quelques jours sur votre pupitre mon ouvrage, +médiocre à la vérité, mais non pas méprisable, +il méritera bientôt d'être placé au nombre +des bons livres.</p> + +<p>Je crois dès long-temps que de bons apologues +seraient plus utiles que de bons traités de morale; +jugez du cas que je fais des vôtres, et de l'incroyable +talent que vous a donné la nature en ce +genre. Mais parbleu, mon beau monsieur, je ne +me charge la conscience d'aucun péché dont je n'ai +eu le plaisir. Ainsi, aujourd'hui, ou au plus tard +demain sans faute, j'irai entendre l'apologue qui, +en bonne règle, est à moi, puisqu'il a été fait +pour moi. Bonjour, mon cher et aimable ami. +<i lang="la" xml:lang="la">Vale et me ama.</i></p> + + +<p>Dupont vous portera lui-même son Roland. Il a +vu M. de C.....<a name="FNanchor_42" id="FNanchor_42" href="#Footnote_42" class="fnanchor"> [42]</a>. Il a à lui faire d'ici à mercredi +prochain, le rapport d'une très-grande affaire; et +je crois qu'ils sont contens l'un de l'autre.</p> + +<p><span class="pagenum"><a id="Page_356"> 356</a></span></p> + +<h3>LETTRE II.</h3> + +<p class="date">Paris, 22 juin 1784.</p> + +<p>Je ne m'accoutume pas aisément à l'idée d'être +réduit à causer par écrit avec vous, mon ami; +votre société est si douce, votre conversation si +séduisante, et votre amitié si confiante, qu'il est impossible +qu'une correspondance en remplace le +moindre charme. L'union des âmes ne veut point +de réserve; les lettres en exigent. Eh! qui pourrait +exprimer ce qu'un seul regard fait entendre? Quoiqu'il +en soit, je ne suis pas l'enfant gâté du sort, +et je dois être habitué aux contrariétés. Ainsi, je +n'ai presque pas le droit de me plaindre de celle-ci, +dont vous ne pouvez d'ailleurs ressentir que +la moitié, puisque, dans votre belle solitude, vous +avez un ami très-aimable et très-cher. Or, je vous +aime pour vous, quoique je jouisse de notre amitié +pour moi; ainsi je ne me permettrai pas même +de presser votre retour.</p> + +<p>J'ai vu hier la difficulté, et je n'en ai pas été +content. D'abord, le temps était orageux jusqu'à la +tempête; et il a été impossible de se promener au +jardin. De là, témoins, espions, humeur et réserve; +ensuite, sa conversation a eu du haut et du bas; +elle n'a pas dit un mot direct de l'homme à qui nous +nous intéressons; mais elle a tenu tant de propos +<span class="pagenum"><a id="Page_357"> 357</a></span> +étranges sur les gens de lettres et sur leurs +défauts de société, sur l'impossibilité d'en rencontrer +un d'aimable, sur le danger d'être leur +intime, que j'ai vu clairement de l'affectation dans +ce sujet de conversation, et dans la manière dont il +était traité. L'Auvergnat<a name="FNanchor_43" id="FNanchor_43" href="#Footnote_43" class="fnanchor"> [43]</a>, après cette longue +dissertation, est venu comme exemple, et seulement +par occasion. On a dit que Voltaire lui-même +n'avait pas eu plus d'esprit que celui-là, +que la nature lui avait donné beaucoup de grâces +et de sensibilité, et que l'exercice des lettres l'avait +rendu égoïste et caustique. J'ai débattu l'égoïsme +avec un très-grand succès; et j'ai expliqué +la causticité avec assez d'adresse, en faisant +remarquer d'ailleurs (ce qui est très-vrai) que +cette causticité, que provoquent les ridicules, les +vices et les méchans, devient toute tolérance et +bonté en amitié. On est convenu de cela; mais +il m'a paru qu'il y avait un parti pris d'avoir de +l'humeur, et on l'a poussé jusqu'à dire qu'on +n'avait vu que le petit abbé de Constantinople<a name="FNanchor_44" id="FNanchor_44" href="#Footnote_44" class="fnanchor"> [44]</a> +aimable en société, quoiqu'on le dédaignât comme +ami, ou plutôt qu'on le crût incapable de l'être. +Vous connaissez cette manière de tomber d'accord +dans la discussion des détails, et de revenir +avec opiniâtreté à l'assertion à laquelle l'interlocuteur +<span class="pagenum"><a id="Page_358"> 358</a></span> +oppose les détails non disputés. Tel a été +le système de défense de la jolie disputeuse. Il est +clair qu'elle avait de l'humeur; la cause n'est pas +si aisée à démêler. Avant-hier, j'aurais cru sans +difficulté que c'était le départ, qui, très-certainement, +en a beaucoup donné. Hier, cela m'a paru +incertain; et comme nous n'avons pu être seuls un +instant, il n'a pas été possible d'aller directement +à la découverte. Les entours aussi paraissaient +incommoder; ma sortie, beaucoup plus prompte +que je ne l'avais annoncé, parce que j'ai vu que +la conversation ne cesserait certainement pas +d'être amphibologique, a fâché aussi. En un mot, +<i lang="la" xml:lang="la">non liquet</i>; et avec ce sexe, sans être un sot, on +saute quelquefois pour reculer.</p> + +<p>Il faut que vous sachiez qu'elle avait eu par +écrit une scène épouvantable. L'honorable Hibernois +ne se console pas que son précieux rejeton +ne porte pas le nom de Jean; et il voulait +absolument que les puissances ecclésiastiques et +civiles intervinssent, pour lui ajouter ce nom de +mauvaise compagnie. Lady s'est permis des objections +qui ont été très-mal reçues; enfin je me +suis chargé de démontrer, par un billet, l'absurdité +de cette prétention; je l'ai fait, et il a paru +que j'ôtais un grand poids à la pauvre brutalisée. +Est-ce là cette frayeur de la soumission d'amour, +cette tendre inquiétude tenant à l'abnégation de +soi? je ne le crois pas. C'est donc de la lâcheté? +je ne le crois pas non plus; les caractères doux et +<span class="pagenum"><a id="Page_359"> 359</a></span> +les cœurs superstitieux en amour se laissent tyranniser +long-temps; mais un moment vient où ils +brisent le joug: et c'est alors l'affaire d'un moment +et d'un mot. Au reste, ce qu'on doit en amitié, +c'est surtout la vérité; et voilà pourquoi je +vous répète que j'ai été hier, beaucoup plus +qu'un autre jour, réduit à conjecturer. Je ne crois +pas qu'on puisse m'échapper long-temps; et j'attends +avec impatience la lettre de notre ami, +comme une épreuve sérieuse. Alors, comme aujourd'hui, +il peut compter sur la vérité sans réticence. +Je l'estime trop pour lui tâter le pouls. +Qu'il compte sur mon zèle à vous suppléer, et +qu'il n'ait pas d'inquiétude sur la foule de détails +que je ne puis pas écrire. Je n'en ai pas négligé un +seul; et l'on sait, par exemple, très-bien que +l'Auvergnat se croit guéri et qu'il ne l'est pas; +qu'il s'est félicité de son voyage, et qu'il en souffre; +qu'un signe prolongera ou abrégera ce +voyage; qu'en un mot, il est vaincu, mais non pas +subjugué.</p> + +<p>Ne vous attendez pas que je vous donne de +grandes nouvelles de ce pays, où vous avez à coup +sûr de meilleurs correspondans que moi. Voici +cependant un lazzi que je vous fais passer, parce +que je le tiens de la première main. Un grand abbé +que vous connaissez peut-être, frère de Sabatier +de Castres, que vous connaissez sûrement, était +avant-hier aux Variétés amusantes, devant un +très-petit homme, qui lui a fait la prière usitée +<span class="pagenum"><a id="Page_360"> 360</a></span> +en pareil cas. «Monsieur, a répondu l'abbé, chacun +est ici pour son argent, et je garde ma place.—Mais, +monsieur, je ne puis pas vous nuire, +et vous me privez du spectacle.—Monsieur, j'en +suis fâché, et je garde ma place.—Je vous assure, +monsieur, qu'il est de votre intérêt d'être plus +complaisant.—Comment, monsieur! que voulez-vous +dire?—Que je suis persuadé qu'il vous +arrivera quelque chose de désagréable, si vous ne +déférez pas à ma prière.—Comment, monsieur! +vous me menacez!—Dieu m'en garde, monsieur! +mais si vous ne me cédez pas votre place, +vous vous en repentirez.—Parbleu! voilà une +manière nouvelle de prier les gens! et certes elle +ne réussira pas.—Monsieur, faites bien vos réflexions; +car il vous arrivera mal, si vous ne passez +derrière moi.—Monsieur, laissez moi en repos...» +Alors, le petit homme dit à son voisin: «Voyez-vous +ce grand abbé? c'est l'abbé Miolan.—L'abbé +Miolan!—Oui, l'abbé Miolan, le grand constructeur +de ballons brûlés.—Messieurs, voyez-vous +l'abbé Miolan?<a name="FNanchor_45" id="FNanchor_45" href="#Footnote_45" class="fnanchor"> [45]</a>—L'abbé Miolan!» Toute la salle +<span class="pagenum"><a id="Page_361"> 361</a></span> +répète en écho: »inutile l'abbé Miolan!» et les battemens +de mains et les huées; et les miau, miau, miau. Le +grand abbé s'enfuit, trop heureux de n'être pas +écrasé... Certainement le petit homme n'était pas +bête; et le grand abbé n'est pas poli.</p> + +<p>J'attends avec une impatience proportionnée à +l'objet, à la situation et à l'opinion que j'ai de +l'homme et du sujet traité par un tel homme, la +traduction que vous savez. Ne la négligez pas, je +vous en prie; vos futures moissons y sont fortement +intéressées. Il y a bien loin entre savoir que +des principes sont utiles, et posséder l'art de les +faire adopter aux autres hommes. Cet art demande +de grandes préparations et des circonstances +auxiliaires. Une impatience qui a même +quelque chose de louable, entraîne les gens de +bien à promulguer les vérités qui les frappent, +dès l'instant où elles s'offrent à leurs yeux, et +sans avoir réfléchi si elles s'y sont présentées dans +l'enchaînement le plus propre à forcer le consentement +de tous les esprits. Rien ne diffère plus de +l'ordre de génération des idées, que celui de leur +perquisition. Il faut que les sciences soient déjà +complètes, avant qu'on puisse faire des méthodes; +il faut que les vérités morales soient familières +avant d'être usuelles. Les langues existaient depuis +une longue suite de siècles, quand on est +parvenu à rédiger les grammaires qui nous en +rendent aujourd'hui l'étude plus facile. Il faut que +des livres de morale ou de politique <i lang="la" xml:lang="la">ex professo</i> +<span class="pagenum"><a id="Page_362"> 362</a></span> +aient cerné et déchaussé tel préjugé, avant que la +comédie puisse l'extirper en le vouant au ridicule.</p> + +<p>Pour votre propre intérêt, dépêchez-vous donc, +mon ami; mais que diable vous parlé-je de votre +intérêt, tandis que vous savez que le ménage +meurt de faim et spécule sur la brochure! <i lang="la" xml:lang="la">Vale +et me ama.</i></p> + +<h3>LETTRE III.</h3> + +<p class="date">Paris, 23 juin 1784.</p> + +<p>Je ne vous écrirai pas long-temps aujourd'hui, +mon ami, 1<sup>o</sup> parce que j'ai la fièvre et j'ai passé +une nuit très-agitée et très-douloureuse; 2<sup>o</sup> parce +qu'ayant déménagé hier, au milieu des angoisses +de la plus cruelle pénurie, je n'ai pas été dans la +maison qui nécessiterait les relations; 3<sup>o</sup> parce +que, dans le hourvaris d'un déplacement, je ne +sais où appuyer ma main, ni presque où poser +ma tête. Vous voyez que j'ai, comme M. Pincé, +mes trois raisons, et qu'elles ne sont pas si +gaies. Je ne vous aurais point du tout écrit, si je +n'eusse pris l'engagement de griffonner chaque +jour; ce qui ne laisse pas de me donner du +remords; car ce que je vous envoie ne vaut pas +sûrement le port; mais ma lettre d'hier, qui était +<span class="pagenum"><a id="Page_363"> 363</a></span> +plus substantielle, vous sera parvenue contre-signée +et paraphée. Ainsi voilà compensation.</p> + +<p>Ecrivez-moi désormais rue de la Roquette, maison +de M. d'Héricourt, près celle du jardinier de +la reine. A calculer les seules distances de mes +gens d'affaires, il est impossible que je reste ici. +Jugez ce que paraît ce quartier aux yeux de mon +amitié pour vous! J'aimerais autant être en Sibérie. +Mais je ne prendrai aucun arrangement que +je ne sache où vous passerez l'hiver; car les méprises, +en fait de déménagemens, sont très-chères.</p> + +<p>S'il est possible, dans ce beau Rosny, que le +plus désintéressé des surintendans qu'ait eu la +France n'a pas dédaigné de porter à une valeur +de plusieurs millions, de penser à l'indigence, et +de former des plans utiles pour elle, rêvez à quelque +grande entreprise de librairie, que vous +puissiez proposer à Panckouke, pour moi, et qui +m'assure la liberté d'envoyer chercher dix à douze +fois par an douze à quinze louis; certainement, +je ne serai ni aussi indiscret, ni aussi paresseux, +ni probablement aussi stupide que La Harpe. +Si Panckouke n'avait pas fait cette bête d'édition +<em>in</em>-12 des Mémoires de l'Académie des Inscriptions +(format ridicule pour tout ouvrage +d'érudition, collection fastidieuse et presque +d'aucun usage, tant qu'il n'y aura ni ordre ni +choix), je proposerais un excellent travail sur +cet amas indigeste, et tel à peu près, pour parler +<span class="pagenum"><a id="Page_364"> 364</a></span> +modestement, que Dieu a dû le faire sur le +chaos. Rêvez, mon ami, à cela ou à toute autre +chose. Les châteaux en Espagne de l'amitié +valent bien ceux de l'ambition. <i lang="la" xml:lang="la">Vale et me ama.</i></p> + +<h3>LETTRE IV.</h3> + +<p class="date">Samedi.</p> + +<p>J'ai reçu votre terrible paquet, mon ami; et au +milieu de tout le plaisir qu'il m'a fait, j'ai ressenti +deux peines: l'une de voir que certain attachement +vous tenait plus profondément au cœur +que je ne l'avais encore cru, l'autre que vous travailliez +trop et que vos yeux et votre poitrine +doivent en souffrir. Quant au premier point, ce +n'est pas que je m'en étonne, ni que j'aie de tristes +pressentimens. Je ne m'en étonne point; tout +homme fier et sensible s'opiniâtre, surtout quand +sa raison lui dit que réussir c'est travailler plus +encore pour ce qu'il aime que pour lui; et cela +seul peut-être le rend capable de supporter la +ridicule concurrence d'un compétiteur indigne. +Je n'ai point de sinistres présages; car aussi long-temps +qu'il me sera démontré qu'Aspasie n'est +pas dépourvue de toute noblesse, de toute délicatesse, +de toute raison (et je lui crois une assez +forte dose de tout cela), je ne pourrai pas croire +<span class="pagenum"><a id="Page_365"> 365</a></span> +à la victoire de Thersite sur Achille. Vous savez +l'épreuve que je crois décisive et mortelle pour +le pauvre saint (je ne le nomme pas autrement à +elle-même). Vous avez bien marqué la nuance +dans votre joli conte; mais vous n'en avez pas +assez tiré de parti; en ce genre, comme en beaucoup +d'autres, prophétiser, c'est amener l'événement. +Avec tout cela, mon ami, je vous aime trop +pour ne pas craindre de voir la moindre parcelle +de votre bonheur abandonnée au hasard et à l'inconstance +de ce sexe. Vous avez trop de raison +pour être très-romanesque; vous avez l'imagination +trop ardente et le cœur trop essentiellement +bon pour ne l'être pas un peu. Aussi douté-je +que votre philosophie vous serve aussi bien pour +les femmes que sur tout autre sujet. Quant à mes +observations personnelles, je réunis le témoignage +unanime de toute l'antiquité, qui, je crois, a +poussé infiniment plus loin que nous la science +de l'observation et la connaissance du cœur humain. +Je me sens bien fort. Or, vous savez ce +qu'ils pensaient des femmes, de ce sexe qui pourtant +a eu de leur temps des prodiges, parce que +la propriété d'un miroir est de tout rendre en +surface. Je ne vous parlerai pas des invectives que, +très-sérieusement et dans toute la pompe tragique, +dans la morale des chœurs, et non dans la +coupe du dialogue dramatique, Euripide, qu'on +a si plaisamment appelé le Racine de la Grèce, +leur lançait en plein théâtre; ce qui prouve tout +<span class="pagenum"><a id="Page_366"> 366</a></span> +au moins qu'il ne heurtait pas l'opinion universelle +du temps; car vous savez comment ce +même poète fut reçu, lorsque, avec tous les palliatifs +de son art, il osa faire dire à Hyppolite: «Ma +langue a fait serment, mon cœur ne l'a point +fait.» Mais je vous prierai de lire ce que tous les +moralistes de l'antiquité en ont dit, lorsqu'ils ont +daigné en parler (ce qui est assez rare) et (ce qui +est bien plus fort) de vous rappeler ce que les +institutions des législateurs prouvent qu'ils en ont +pensé: je vous prîrai de vous rappeler ces propres +mots d'un censeur romain (Metellus Numidicus), +qui commence ainsi une harangue solennelle en +plein sénat:</p> + +<p class="blockquote"> +Si sine uxore possemus, Quirites, esse omnes, eâ molestiâ +caremus; sed quoniam ità natura tradidit, ut nec +cum illis satis commodè, nec sine illis ullo modo vivi possit, +saluti perpetuæ potius quàm voluptati consulendum<a name="FNanchor_46" id="FNanchor_46" href="#Footnote_46" class="fnanchor"> [46]</a>.</p> + +<p>O mon ami! ces gens-là étaient plus profonds +que nous; et cependant ils ne croyaient pas du +tout, comme nous feignons de le croire, que +l'éducation des femmes bien dirigée pût influer sur +le bonheur social, ni qu'elle pût assurer la stabilité +<span class="pagenum"><a id="Page_367"> 367</a></span> +des législations, comme nous l'avons tant dit. +«Ils regardaient ces êtres-là comme des machines +à enfans et à plaisir; et ce n'est assurément pas +qu'ils n'eussent du feu dans l'imagination et de +la grâce dans l'esprit.» Qu'est-ce donc, si ce n'est +la conviction ferme et absolue que ces êtres sans +caractère échappaient à tout ordre, à toute combinaison?</p> + +<p>Ce pourrait bien être de la nourriture trop forte +pour vous en cet instant, mon ami, que cette philosophie +sévère; ou plutôt vous rirez de ce que le +plus faible des hommes avec les femmes, celui qui +les a tant idolâtrées, et dont le moral, moins que +le physique, s'il est possible, ne peut se passer +d'une compagne, ose vous écrire avec cette austérité. +Mais ce n'est pas sur votre sentiment que +j'écris: vous savez bien que je l'ai défendu contre +vous, et que je n'aime pas que vous l'appeliez une +faiblesse; c'est une thèse philosophique que je me +crois en état de soutenir dans toute la persuasion +de mon esprit et la sincérité de mon cœur, et que +j'abandonne à vos méditations.</p> + +<p>Votre historiette est charmante; et je m'en +servirai au moment convenu entre nous, sans +vouloir décider pourtant si cette ruse épisodique +n'est pas plus ingénieuse et subtile que décidément +utile et probablement efficace. Il y a du pour +et du contre: ce que je vous promets, c'est de rendre +très-vraisemblable la confabulation. Il sera nécessaire +pourtant, et pour agir avec quelque circonspection, +<span class="pagenum"><a id="Page_368"> 368</a></span> +que je voie la lettre de dix pages; +car à un être aussi fin, il ne faudrait que la plus +légère discordance pour dévoiler notre complicité; +et une collusion si honnête, que le succès rendra +si précieuse à celle de qui j'ai entrepris de lever +les cataractes, connue avant le dénoûment, me +perdrait dans son esprit, et la piéterait contre nos +efforts. Au reste, j'ai cru, comme vous, que c'était +un progrès très-marqué que la tolérance avec +laquelle votre lettre avait été lue.</p> + +<p>Je sens toute la vérité de votre observation sur +M. P....., mon très cher ami; mais j'ai l'âme haute +et susceptible; et comme le mot difficile est à +peine connu dans la langue de mon amitié, je +n'aime pas qu'on cède à autre chose qu'à l'impossibilité. +Or, elle était à mille lieues de lui: d'ailleurs, +je vous avoue, à vous tout seul, que j'étais +en fort mauvaise disposition à son égard. Madame +de N.... avait lieu d'en être fort mécontente, et +cela, sous mes yeux; elle devait croire, ou qu'il +la regardait comme une fille sans conséquence (ce +qu'assurément il croit moins qu'un autre, lui qui +sait son histoire), ou qu'il ne se ferait pas le plus +léger scrupule de séduire la maîtresse de son ami; +théorie que je sais être la sienne, et qui, de +quelque manière qu'il la défende ou l'excuse, me +fait une véritable horreur; et je le lui ai déclaré. +Nous avons eu une longue explication sur cela, +dans laquelle il a fini par me dire qu'il ne savait +pas parler, et qu'ainsi je le battrais toujours dans +<span class="pagenum"><a id="Page_369"> 369</a></span> +la conversation. Ce mot-là même est-il honnête? +N'opposer que les sophismes de l'amour propre +aux plaintes de l'amitié et à l'éloquence de la morale +et du cœur, est-ce le rôle d'un ami, ou même +d'un honnête homme? Ce n'est pas, je vous le +répète, qu'en toute autre chose il ne le soit infiniment; +mais il n'est pas en moi de croire que qui +ne l'est pas en ceci puisse jamais être un ami sûr. +Pour moi, j'avoue que ceci l'a mis à distance; et +malheureusement, je sais que c'est m'appauvrir +plus que lui. Au reste, ne craignez rien pour +notre honneur à tous deux; une amitié de plus +de vingt ans ne saurait finir; et je serai toujours +plus en mesure qu'il ne faudra pour négocier +entre vous et D. P., qui d'ailleurs est trop juste +et trop adroit pour ne pas s'employer, même avec +ferveur, dans tout ce qui pourra vous être utile.</p> + +<p>Vous avez très-bien fait de ne me demander +que vingt-cinq louis; et je trouve même que c'est +beaucoup, d'après le bilan de votre aimable ami. +Il ne me paraît pas sage que je ne donne point de +reçu; car sans rêver empoisonneurs et assassins, +comme mon larve d'hier, je me sens très-mortel; +mais quant au porteur de la somme, je me conformerai +aux instructions que vous me donnez, en +vous priant de recevoir une note de ma main qui +me tranquillise sur les événemens. Veuillez me +mander aussi, si je dois le savoir vis-à-vis du prêteur, +et si l'hommage de ma reconnaissance lui +déplairait. Il me semble qu'il vous connaît trop +<span class="pagenum"><a id="Page_370"> 370</a></span> +pour douter que vous ne m'ayez nommé celui dont +j'étais l'obligé; car je le suis enfin, quoique tout +soit accordé à votre médiation. Dites-moi donc +ce que je dois faire et dire; car il n'est pas en moi +d'être ingrat; mais je ne voudrais pas déplaire ni +dépasser la mesure par reconnaissance.</p> + +<p>Bon soir, mon très-cher ami; travaillez, mais +ménagez votre santé; marchez, digérez, espérez +et aimez-moi.</p> + +<p class="p2"><em>P. S.</em> Au reste, mon ami, j'ai pensé comme vous +que nous pourrions un jour, et à chaque belle saison, +faire de fort jolis romans ensemble: ainsi je +garde l'historiette; je garde vos lettres aussi; gardez +les miennes si vous voulez, nous les ferons +copier quelque jour ensemble et en alternant. Il +se trouve dans les lettres une foule de choses d'autant +mieux dites, qu'elles le sont avec liberté, +qu'on ne retrouve plus, et qu'on est fâché d'avoir +perdues. Eh! puis, comme monument d'amitié, +n'est-ce pas une assez douce chose?</p> + +<h3>LETTRE V.</h3> + +<p>J'ai reçu votre lettre du vendredi, mon cher +ami, et j'ai béni votre griffonnage même qui m'a +valu quatre pages de l'ami le plus cher, le plus +profondément estimable et le plus sympathique à +<span class="pagenum"><a id="Page_371"> 371</a></span> +moi que j'aie rencontré de ma vie. L'intérêt que +vous m'y montrez, et que vous avez su rendre +contagieux pour un des hommes de mérite que +vous aimez et que vous prisez le plus, a versé la +consolation dans un cœur navré par tant de côtés, +qu'il ne peut être que bien souffrant, puisqu'il +ne se paralyse pas. Véritablement la persuasion +intime dont je suis pénétré, que je vaux mieux +que mes persécuteurs et mes ennemis, et que +dans les êtres créés, rien ne vaut mieux que mon +ami le plus cher, me rendent du sommeil, du bien-être +et même des jouissances.</p> + +<p>N'ayez pas peur, mon ami, que ce que vous +ferez soit mal fait; il n'est pas en vous de ne pas +finir; et d'ailleurs, pour une âme aussi neuve et +aussi forte que la vôtre, un tel sujet est d'inspiration, +surtout lorsque l'écrivain expose une théorie +qui n'est presque qu'à lui seul et dont la pratique +a composé et dirigé sa vie. C'est cependant une +chose curieuse et remarquable que la philosophie +et la liberté s'élevant du sein de Paris, pour +avertir le nouveau monde des dangers de la servitude, +et lui montrer de loin les fers qui menacent +sa postérité<a name="FNanchor_47" id="FNanchor_47" href="#Footnote_47" class="fnanchor"> [47]</a>. Jamais l'éloquence ne défendit une +plus belle cause; peut-être ce sont les peuples corrompus +qui seuls peuvent donner des lumières +<span class="pagenum"><a id="Page_372"> 372</a></span> +aux peuples naissans: instruits par leurs maux, +ils peuvent enseigner du moins à les éviter; et la servitude +même peut être utile en devenant l'école +de la liberté.</p> + +<p>Le hasard me met à même de vous donner un +avis qui changera peut-être votre marche. Duruflé +arrive ce soir à Paris avec Dameri; et j'en suis sûr, +car c'est chez Vitry qu'il arrive et qu'on a demandé +un lit pour lui; je saurai dès aujourd'hui +sa marche par Vitry, et s'il compte rester à Paris +assez long-temps pour que vous ne puissiez pas le +retrouver à Rouen. Au reste, vous savez où lui +adresser une lettre, si vous voulez vous entendre +avec lui.</p> + +<p>Je ne puis pas vous dire que je ne trouve pas +très-sensé ce que vous m'écrivez sur Aspasie. Ma +lettre d'hier (car voici ma 4<sup>e</sup>, et il serait bon de +numéroter) vous montrera qu'il m'a paru plus +indéfinissable que jamais à ma dernière visite. Je +n'y ai pas retourné hier, parce que j'ai senti, avant +que vous me le disiez, que, pour m'éclaircir si elle +s'occupait franchement de ce qui nous occupe, il +fallait me rendre plus rare et la voir venir. Mais je +commence à craindre qu'il n'y ait de la légèreté +dans son fait; on n'est pas de cette sécurité sur +les dangers de l'homme avec qui l'on vit. J'en ai +été choqué; et certes, ce n'est pas partialité pour +le gentilhomme hibernois. Si la légéreté est le principal +ingrédient de ce caractère, le prix en baisse +beaucoup à mes yeux. Il s'agit de savoir si M. Démocrite, +<span class="pagenum"><a id="Page_373"> 373</a></span> +puisqu'il ne faut absolument plus l'appeler +l'Auvergnat (sobriquet qui me paraissait +plaisant<a name="FNanchor_48" id="FNanchor_48" href="#Footnote_48" class="fnanchor"> [48]</a> pourtant, au moins par anti-phrase); +si M. Démocrite, dis-je, qui connaît si bien le +cœur humain des femmes, ne sera pas aussi sévère +que moi à cet égard, attendu qu'il sait encore mieux +que le vœu bon ou mauvais de la nature est de +placer l'épine auprès de la rose, et qu'à bon titre +il compte davantage sur son adresse à souffler sur +la rose, de manière à l'épanouir, jusqu'à ce qu'elle +couvre l'épine. Quant à pousser notre ami du côté +de sa force, plutôt que de le conduire vers la pente +de sa sensibilité, vous conviendrez qu'il ne faut +pousser son ami que quand on est bien sûr qu'il +est en péril. Or, comme je ne suis pas du tout décidé +sur le véritable état des choses, comme je persiste +à croire qu'Aspasie pourrait beaucoup pour +le bonheur de notre ami, parce qu'elle est réellement +très-aimable, et que, si elle l'est sous un tel +maître, je vous donne à penser ce qu'elle serait +dirigée par le plus aimable des philosophes et celui +qui connaît le mieux les femmes, sans compter +les hommes, les choses et le pays. Comme surtout +j'ai très-bien éprouvé et j'éprouve encore que +M. Démocrite peut se croire guéri et ne l'être pas, +mais que sa blessure ne peut pas être incurable, +<span class="pagenum"><a id="Page_374"> 374</a></span> +ni même difficile à cicatriser, attendu qu'il sait +rire, et ne sait ni s'aveugler, ni être aveuglé, je me +donne avec patience et sécurité quelques jours de +plus, pour une épreuve sur laquelle je ne veux pas +me tromper, puisque mon erreur pourrait nuire +au bien-être de mon ami, soit par la privation, soit +par l'illusion. Eh donc, mon très-cher, que l'on +écrive, dût-on faire cette lettre comme la scène +d'un drame dont la situation n'existe que dans +l'imagination de l'inventeur; que l'on écrive, d'un +style très-tempéré, mais très-doux, qui tienne dans +une très-grande incertitude du sentiment qui +aura dicté une lettre, laquelle surtout doit pouvoir +être expliquée et avouée à tout événement. +Si M. Démocrite trouve cela difficile, tant pis; +mais il peut bien croire que ce n'est pas à lui qu'on +s'adresserait pour chose aisée.</p> + +<p>Quelque chose qui vous paraîtra plaisant, +c'est que j'ai écrit, il y a quatre jours, au gentilhomme +hibernois, au sujet de sa progéniture +mal baptisée, précisément les mêmes choses, et +presque dans les mêmes termes, que vous me les +écrivez; et cela a très-bien réussi, non pas seulement +chez Aspasie qui en a ri comme une folle, +mais à la grille de Chaillot, tant on a l'esprit aigu +et bien fait.</p> + +<p>Somme toute, mon ami, attendez, si vous y +mettez encore quelque prix. Je vous promets que +vous ne laisserez pas long-temps notre ami dans +l'incertitude: et puis, il n'est pas de ces raisonneurs +<span class="pagenum"><a id="Page_375"> 375</a></span> +profonds qui, se trouvant en même-temps +casuistes scrupuleux, se décident avec une lenteur +qui fait que leur résolution ne produit aucun +effet. Il creuse fort avant; mais il est très-leste +à la détermination. Ainsi, ne vous en déplaise, +il n'y a point de péril dans la demeure. Adieu, +mon ami, je dînerai demain chez Aspasie; la +mienne vous fait des coquetteries charmantes +(quoiqu'elle ne soit pas coquette), et forme des +vœux (j'ai presque dit soupirs) pour votre +retour.</p> + +<h3>LETTRE VI.</h3> + +<p class="date">Paris, ce jeudi.</p> + +<p>J'ai lu avec un grand intérêt, et je garderai précieusement, +mon bon et cher ami, la lettre que +j'ai reçue de vous hier. Un résumé si énergique +de la conduite sans exemple à laquelle vous a +poussé la nature, et des principes que vous vous +êtes faits à l'appui de cet heureux et noble instinct, +est, pour une tête et une âme élevée, le +germe de la plus importante théorie de liberté et +même d'indépendance à laquelle l'homme puisse +atteindre; et pour les hommes forts, la pratique en +ce genre doit suivre de bien près la théorie. Je ne +connais rien de plus imposant que les caractères +<span class="pagenum"><a id="Page_376"> 376</a></span> +que vous avez esquissés en peu de mots, et rien +de plus respectable qu'une vie dont on peut se +rendre un tel compte; mais j'y vois aussi la consolation +des honnêtes gens et la condamnation +des hommes faibles. Vous êtes la preuve vivante +qu'il n'est pas vrai qu'il faille plier ou briser; +qu'on peut atteindre à la plus haute considération, +sans un respect superstitieux pour le +monde et ses lois; qu'on peut arriver à l'indépendance +philosophique et pratique, sans avoir jamais +abaissé ou comprimé la fierté d'un grand sentiment +ou d'une pensée heureuse; qu'on peut prendre sa +place, en dépit des hommes et des choses, sans +autres ménagemens que ceux dus par l'espèce humaine +à l'espèce humaine, par la tolérance de la +vertu aux préjugés des faibles; et que, si le sentier +qu'il faut prendre pour arriver au but est plus escarpé, +il est aussi de beaucoup le plus court. Grâces +vous soient rendues, mon ami, pour avoir pensé +que j'étais digne de vous entendre! Il est certain +que la rapidité des progrès de notre amitié, qui +n'a jamais été même stationnaire, n'a pas dû vous +donner mauvaise idée de mon âme, et qu'elle m'a +mis bien avec moi-même. Ce n'est pas sans doute +que je me sois élevé à une philosophie pratique +aussi haute. J'ai quitté trop tard mes langes et +mon berceau. Les conventions humaines m'ont +trop long-temps garrotté; et lorsque les liens ont +été un peu desserrés (car pour brisés, ils ne le +furent jamais), je me suis trouvé encore tellement +<span class="pagenum"><a id="Page_377"> 377</a></span> +chamarré des livrées de l'opinion, que les +êtres environnans se sont également opposés à +ce que je fusse l'homme de la nature, au moment +où j'aurais conçu qu'on peut rester tel au +milieu même de la société. D'ailleurs, j'avais été +trop passionné; j'avais donné trop de gages à la +fortune; et ce n'est pas au milieu des orages +qu'on peut suivre une route déterminée. Mais si +j'eusse eu le bonheur de vous connaître il y a +dix ans, combien ma marche eût été plus ferme! +combien de précipices et de ravines j'aurais +évités! combien le peu que je valais se fût développé! +et que de défauts acquis j'aurais contractés +de moins!... Tel que je suis, mon ami, je ne suis +point indigne de quelque estime, puisque je sais, +non pas vous aimer (car c'est chose trop facile +pour être méritoire), mais vous apprécier, et +qu'à votre avis, je suis un des hommes qui vous +ait le mieux deviné. J'ai beaucoup gagné dans +votre commerce, j'y gagnerai davantage: il +est peu de jours, et surtout il n'est point de circonstance +un peu sérieuse, où je ne me surprenne +à dire: «Chamfort froncerait le sourcil. Ne faisons +pas, n'écrivons pas cela, ou Chamfort sera content;» +et alors la jouissance est doublée et centuplée. +Ce n'est pas à vous qu'il faut dire combien +est douce, consolante, encourageante, une amitié +qui, devenue pensée habituelle à ce point, fait voir +dans la censure une loi irréfragable, et dans l'approbation +un trésor sans prix. Tel vous êtes pour +<span class="pagenum"><a id="Page_378"> 378</a></span> +moi. Je ne vous offrirai jamais un échange digne +de vous (si vous ne vouliez commercer qu'avec +vos semblables vous seriez bien solitaire); mais +tout ce que l'abandon d'une confiance profonde, +d'un dévoûment complet, d'une âme ardente, +sensible et qui n'est pas sans noblesse, peut avoir +d'attachement pour un homme qui sait bien le prix +des talens et des pensées, mais qui sait leur préférer +un sentiment, la seule chose incalculable à +la raison même lorsqu'elle est échauffée d'un bon +cœur: vous le trouverez en moi; et si j'ai eu le +malheur de vous connaître si tard, ce sera du +moins pour toujours que nous nous serons aimés.</p> + +<p>J'espère, mon ami, que vous serez consolé de +ce que votre lettre a été remise; car je n'en ai +point été fâché, quand elle me l'a lue; et peut-être +si je l'eusse ouverte d'avance, comme vous +m'en avez donné la permission ensuite, ne l'aurai-je +pas remise. L'aberration des comètes n'est +pas plus difficile à calculer que le mouvement du +cœur, de l'esprit, surtout de l'amour propre des +femmes. Vous remarquez que je n'ai peut-être +fait là qu'un pléonasme, au lieu d'un <i lang="la" xml:lang="la">crescendo</i>; +car plus je les vois, et plus je me persuade que +l'amour propre est à peu près l'unique clef de ce +qu'on appelle leur caractère: or, le caractère ne +se compose que des habitudes de l'âme et de l'esprit, +mélangés, il est vrai, à des doses inégales; +et j'ai beaucoup de peine à croire que le sexe, duquel +les hommes tels que vous et M. Thomas +<span class="pagenum"><a id="Page_379"> 379</a></span> +dites <em>il est impossible de le connaître</em>, ne doive +toute son impénétrabilité au défaut presque absolu +de caractère. N'allez pas me citer d'exceptions; car +les exceptions, qu'encore faudrait-il débattre, +prouvent la règle, bien loin de la détruire. Je dis +qu'encore faudrait-il débattre les exceptions; et +en effet, dans notre sexe, on n'a généralement pas +une certaine force de tête, sans quelque force de +caractère; dans celui-là, voyez comme l'analogie +est fautive! Je lisais hier, dans votre recueil philosophique, +un morceau sur le bonheur de madame +du Châtelet, que je ne connaissais pas, et qui vaut +d'être connu. Il y a, dans ce morceau, des choses +charmantes sur l'amour, et notamment deux +pages sur l'immutabilité de son âme en amour, +qui séduiraient à coup sûr quiconque ne connaîtrait +pas son histoire. Vous la savez mieux que moi; +vous savez qu'elle n'était pas même tendre, et +qu'elle fut très-galante. Qu'était-ce donc que cette +femme, qui avait infiniment plus de force de tête, +et même de véritable esprit, que tout le reste de +son sexe ensemble; et qui traçait une théorie où +l'âme seule semble avoir dessiné cette phrase délicieuse: +«Il faut employer toutes les facultés de +son âme à jouir de ce bonheur.... Il faut quitter +la vie quand on le perd, et être bien sûr que les +années de Nestor ne sont rien au prix d'un +quart d'heure d'une telle jouissance... Il est juste +qu'un tel bonheur soit rare; s'il était commun, +il vaudrait mieux être homme qu'être Dieu, +<span class="pagenum"><a id="Page_380"> 380</a></span> +du moins tel que nous pouvons nous le représenter.»..... +Qu'était-ce que la femme qui, trouvant +et exprimant cela, n'était qu'une femme +galante, et se donnait pour un de ces êtres qui +aiment tant qu'ils aiment pour deux, que la chaleur +de leur cœur supplée à ce qui manque réellement +à leur bonheur, ou plutôt pour le seul +cœur qui eût cette immutabilité qui anéantit le +pouvoir des temps? Expliquez-moi cela, mon +ami; et souvenez-vous que cette même femme +avait mis, à la place du portrait de l'homme le +plus extraordinaire de son siècle qui semblait +avoir subjugué son âme, et dans une boîte que +cet homme lui avait donnée, le portrait d'un fat: +chose aussi impossible à une âme aimante, même +détrompée ou changée, qu'à nous la trahison et +le parjure.</p> + +<p>N'allez pas croire, mon bon ami, que cet accès +de sévérité me vienne d'un mécontentement, résultat +de la dernière conversation avec Aspasie; +car au fond, je n'ai été mécontent (à deux disparates +près) que de mon incertitude. Je vous ai +demandé la pure vérité; et si je ne l'ai pas fondue +dans des détails; c'est qu'une conversation serait +un volume d'écriture, chose qui, pour le dire en +passant, m'a donné une assez haute idée de la stérilité +des romanciers en général; mais vous aurez +bien rempli les lacunes, peut-être même aurez-vous +débordé; et certainement, si vous avez +vu en noir (car, au fond, ce n'est que par excès +<span class="pagenum"><a id="Page_381"> 381</a></span> +de prudence que je n'ai pas vu en rose), mes réflexions +sur les femmes sont donc une abstraction +purement philosophique, et si bien une abstraction, +que c'est la première chose que j'oublie dans +mon commerce avec elles; en un mot, un à parte +de raison dont personne ne m'a donné l'exemple +à un aussi haut point que vous.</p> + +<p>Au reste, mon ménage est fort triste aujourd'hui. +Le petit chien qu'on avait eu la faiblesse +d'acheter, sans penser que tous les marchands de +chiens arrachent ces pauvres petites et frêles machines +à leur mère dès le premier moment, et +tarissent les sources de la vie pour rapetisser les +formes (emblème très-frappant des manipulations +politiques), ce petit chien est mort: et l'on a pleuré; +et l'on est honteuse d'avoir pleuré, et triste d'avoir +employé de l'argent à une acquisition aussi +fragile. Pour moi, je suis tolérant, même pour +cette faiblesse, parce que cette petite bête avait +voué un très-grand attachement à mon amie, et +que tout ce qui est attaché attache: raison assez +forte, ce me semble, pour un homme sage de ne +point s'habituer aux animaux. Nous n'avons pas +trop de sensibilité pour nos semblables; et l'on +frémit quand on pense que le plus honnête homme +du monde peut-être poussé à s'égorger avec un +autre homme pour un chien.</p> + +<p>Bon jour, mon bon ami; je vous aime avec +une extrême tendresse. Je travaille, et cela ne +vient pas mal; je vous en souhaite autant; mais +<span class="pagenum"><a id="Page_382"> 382</a></span> +c'est une chose très-pénible que de changer l'ordonnance +de son ouvrage sans le refaire; et je +serais bien fâché que cette contrariété-là vous arrivât; +car vous enverriez promener votre besogne. +<i lang="la" xml:lang="la">Vale et me ama.</i></p> + +<p class="p2"><em>P. S.</em> Je fermais ma lettre, lorsque j'ai reçu +un billet du secrétaire de l'abbé Royer, qui me +prévient qu'il vient de remettre à son patron +l'extrait de mes deux requêtes en cassation, etc., +et que je pourrai voir mon rapporteur dimanche +prochain à midi. Vous jugez bien que je désirais +voir le secrétaire avant que l'extrait fût livré; +mais que, pour le voir efficacement, il fallait quelques +louis. Sachez, mon ami, si cela est encore +utile et par conséquent nécessaire, le comment +il faut s'y prendre et le combien; et avertissez +ceux qui veulent bien prendre intérêt à moi, qu'il +est temps de porter les grands coups. Réponse +très-prompte à ce <i lang="la" xml:lang="la">post-scriptum</i>.</p> + +<h3>LETTRE VII.</h3> + +<p class="date">Lundi.</p> + +<p>Me voilà bientôt convaincu, mon ami, que j'ai +perdu une de vos lettres, car vous ne m'eussiez +pas écrit la veille; assurément, vous m'en eussiez +<span class="pagenum"><a id="Page_383"> 383</a></span> +averti hier, et je ne vois rien qui puisse me +faire présumer que vous ayez changé l'ordre +accoutumé, ains au contraire. En conséquence, +j'ai recommencé mes réclamations; et puisque +vous arriverez demain, vous demanderez vous +même à la poste ce qu'est devenu votre lettre, ou +vous me donnerez l'espèce de billet sur lequel ils +ne badineront pas.</p> + +<p>Votre lettre est bien, mais seulement parce +que l'on ne peut pas trouver mal ce que vous +écrivez; et tout au plus à ce degré qui me faisait +dire de la chanson du V. de N.: elle est ce qu'il +faut, pour ne dire pas, elle est mauvaise. Ceci est +vrai de la chanson, parce que l'homme a passé à +côté d'une jolie idée, ce qui en idiôme de talent, +s'appelle <em>rater</em>. Or, le vrai talent ne rate pas. +Votre lettre à vous n'est que bien, parce qu'elle +n'est que douce et tendre, et que vous montrez +toujours le vaincu, le subjugué, ce qui peut avoir +deux inconvéniens; le premier, de beaucoup reculer, +ou tout au moins suspendre vos progrès; le +second, d'induire en erreur la pauvre créature, +au point qu'elle fera quelque lourde sottise, dont +elle ne s'apercevra que lorsque votre patience +lassée et son amour propre humilié ne lui permettront +guère plus qu'à vous de rétrograder. Je +vous avais donné un bien meilleur conseil: alternez, +vous avais-je dit; une lettre douce et tendre, +quoique assaisonnée, tel jour; une lettre fine, +vive, sémillante et narquoise le jour d'après. +<span class="pagenum"><a id="Page_384"> 384</a></span> +Qu'elle ne soit jamais sûre de son fait. C'est +l'<em>a b c</em> en amour. C'était donc le tour de +la lettre de dix pages; et quoique ce soit un +mal très-réparable, c'en serait peut être un assez +grand, si vous persévériez; et c'en est même un +à ce cran, parce qu'en revenant demain, vous +n'aurez point de réponse à cette dernière, de sorte +que je ne vois pas bien la transition.</p> + +<p>Au reste, je ne vous entretiendrai pas plus +long-temps aujourd'hui de cette syrène, comme +vous l'appelez; car nous ferons demain, à cet +égard, une main à fond; et mon procès, ou plutôt +mes procès et mes courses ne me laissent pas respirer. +C'est de mercredi en huit que je serai rapporté: +ainsi je n'ai pas grand temps à perdre; et +pour comble de contrariété, l'incident que m'a +suscité mon père au parlement, et qui, en termes +de palais, est évidemment un coup monté, me +fait perdre un temps incroyable, attendu que les +gens qu'il me force à voir sont dispersés aux quatre +coins de Paris. Mais le plus pressé, c'est l'admission +de ma requête. Une seule voix, je vous +le répète, mon cher; que votre aimable et précieux +ami s'ingénie avec sa circonspection et son +adresse ordinaires; il aura aisément deviné que +M. Bignon, qui est mort, ne siégera pas; et mieux +ou plutôt que moi, il saura qui a remplacé +M. Daguesseau.</p> + +<p>Vous êtes bien aimable de m'avoir sacrifié Navarre; +mais vous le seriez davantage de pousser +<span class="pagenum"><a id="Page_385"> 385</a></span> +votre besogne, 1<sup>o</sup>. parce que vous êtes digne de +mettre la gloire à régner chez vous; 2<sup>o</sup> parce que +la besogne presse, et tellement qu'il m'a fallu entrer +en explication avec F.....<a name="FNanchor_49" id="FNanchor_49" href="#Footnote_49" class="fnanchor"> [49]</a>, pour expliquer +le retard. Ne vous fiez pas sur le temps qu'il me +faut à moi; car si j'avais le manuscrit que M. Thomas +a gardé pour y faire ses notes, tout serait +refondu, attendu que les morceaux de rapport, +et même les soudures, sont prêts. Sans doute, +c'est un ouvrage nouveau; mais ce n'est pas une +raison pour qu'il s'éternise, surtout depuis qu'on +en parle, car l'attente à remplir est toujours une +pénible destinée. Au reste, je vous avertis que je +me sauve sur la lettre; voyez si, pour la première +fois, vous voulez avoir induit en erreur un ami. +Eh! mon cher paresseux, tranquillisez-vous; je +connais mieux votre talent que vous même, sans +quoi je n'aurais pas tant de sécurité. Mais un point +sur lequel je n'en saurais avoir, c'est votre santé; +et je vous interdis, de par l'amour, toute espèce +de travail, si cette agitation que vous appelez la +fièvre, et qui n'est qu'un mouvement nerval, sans +quoi je vous en aurais parlé plutôt, revenait seulement +encore une fois.</p> + +<p>Je serai demain mardi, à cinq heures du soir, à +l'hôtel de Vaudreuil; nous causerons, nous nous promènerons +si vos jambes ont besoin de recouvrer +<span class="pagenum"><a id="Page_386"> 386</a></span> +du mouvement, ou nous resterons, nous prendrons +des glaces aux Tuileries, ou vous viendrez +en prendre ici. En un mot, nous ferons ce que +vous voudrez: suffit que je serai <i lang="it" xml:lang="it">al suo commando</i>.</p> + +<p>Vous avez d'autant plus de raison de ne pas hasarder +de lettres, que le brutal a fait un tapage +épouvantable sur un propos de madame de Flahaut, +qui a prétendu qu'on disait dans le monde, +que La Harpe était le tenant chez Aspasie, depuis +la maladie hibernoise. Vous noterez qu'Aspasie a +vu La Harpe une fois depuis deux mois. N'importe, +le moribond celtique a écrit que ce n'était pas +assez que cela ne fût pas, qu'il fallait encore qu'on +ne le dît pas. J'ai lu cette belle phrase, et Aspasie +a un peu murmuré. Mais jugez quelle étincelle +ferait une lettre vôtre dans ce magasin à +bile. Je finis, car je n'ai pas un moment à moi; et +j'en suis malheureux, je vous assure. Bon jour, +mon ami.</p> + +<h3>LETTRE VIII.</h3> + +<p class="date">Mardi.</p> + +<p>Mon bon ami, dans la nécessité de parler à +M. l'abbé de Périgord, je prends le parti de l'attendre +chez lui; car ma lettre deviendrait la mort +de Turenne. Je ne sais où ceci me mènera, ni par +<span class="pagenum"><a id="Page_387"> 387</a></span> +conséquent, si je pourrai vous voir ce matin: or, +cet après-midi, je suis obligé de courir. M. Lefebvre +d'Ammécourt ayant jugé à propos de me +gagner hier mon procès contre l'Ami des hommes, +c'est un triste sujet de félicitation que celui du +gain d'un procès contre son père; mais quand on +a le malheur de plaider contre lui, encore faut-il +gagner ce qu'on s'est cru le droit de disputer. Au +reste, je me console à d'autant plus juste titre de +cette extrémité, que c'était mon père qui était +l'agresseur, et qu'il n'a jamais voulu arbitrer. +Adieu, mon cher ami; à ce soir, ou à demain +matin.</p> + +<h3>LETTRE IX.</h3> + +<p class="date">Londres, 20 août 1784.</p> + +<p>Mon dieu, mon ami, mon cher ami! que je +suis inquiet! qu'il est cruel pour moi de vous +avoir quitté dans ce moment, de n'être pas votre +garde-malade, de ne pas savoir, aussitôt que ma +pensée, comment votre pouls bat, et si vous +souffrez, ou si vous êtes soulagé! Mon Henriette a +rapporté tant de peines dans mon sein, en me racontant +toutes celles que votre état lui avait faites, +et tant d'attendrissement, en me parlant de vos +<span class="pagenum"><a id="Page_388"> 388</a></span> +touchans adieux! Vous êtes-là sous mes yeux, +brûlant, agité, tourmenté, sans que je puisse détourner +un moment ma pensée de votre lit et de +votre fièvre. Ce n'est pas que votre état soit alarmant, +je le sais; et s'il l'eût été, tous les chevalets +de la Bastille exposés à ma vue ne m'auraient pas +fait partir. Mais vous souffrez! Eh, mon dieu! +n'est-ce donc rien de souffrir? c'est presque tout, +dans un passage si court et si incertain. Mon ami! +vous ne pouvez pas écrire; je ne veux pas que +vous écriviez, à moins que ce ne soit deux lignes +qui me rassurent par la vue de vos caractères: +mais suppliez M. R.... de remplir, en votre nom, +cet office et ce devoir d'ami: il ne me refusera +point cette consolation; il me rendra la justice +de croire que je paierais, et de grand cœur, le +même tribut à son amitié pour vous; mais il a le +bonheur de vous garder, lui! et ne m'en doit-il +pas plus de compassion et de complaisance, à moi +qui vous ai quitté dans un moment si critique +pour tous deux, à moi qui, peut-être, hélas! ne +vous embrasserai pas de long-temps, et qui m'étais +fait une si douce habitude de ne penser, de n'observer, +de ne sentir qu'avec vous, de n'agir que +sous vos yeux, de n'avoir qu'une âme avec mon +meilleur et presque mon unique ami? O mon cher +et digne Chamfort! combien les bonnes gens sont +des êtres d'habitude! et combien vous avez peu +de besoin de cet attrait d'habitude, pour être nécessaire +à ceux dont vous avez daigné vous laisser +<span class="pagenum"><a id="Page_389"> 389</a></span> +connaître! Je sens qu'en vous perdant, je perds +une partie de mes forces. On m'a ravi mes flèches. +O mon ami! recouvrez votre santé; et que votre +amitié, vos consolations, vos conseils, vos lettres +versent du baume dans mon cœur, m'apprennent +à supporter une situation si nouvelle, quoique +déjà éprouvée à l'honorer, à l'embellir, et me rendent +enfin capable d'être digne de tous les sentimens +que vous m'avez montrés.</p> + +<p>C'est de cette ville souveraine, qui, bâtie de +briques, et sans élégance ni noblesse dans ses +édifices, montre la Tamise et son port superbe, +et semble dire: «qu'oseriez-vous me comparer? +que l'Océan, que les mondes apportent ici leurs +tributs!» c'est de cette ville que je vous écris à la +hâte, les yeux distraits par une foule d'objets nouveaux, +l'esprit occupé de mille soins pénibles au +présent et dans l'avenir, mais le cœur et l'imagination +pleins de vous.</p> + +<p>Notre voyage ferait un roman; vous savez une +partie des inconvéniens qui ont précédé notre départ; +vous aurez éprouvé sans doute à Paris le +temps dont nous avons été accueillis dans la +route; et vous ne vous ferez jamais d'idée de +notre passage, qu'après avoir essuyé une tempête. +Nous avons été deux fois au moment de +périr: une fois par la seule force du vent et de +la mer qui écrasait notre frêle paquebot; et une +fois à l'entrée de l'Adder, c'est-à-dire presque au +port; en revirant de bord, un faux coup de timon +<span class="pagenum"><a id="Page_390"> 390</a></span> +et un cable caché sous une vague terrible +nous ont mis au moment de chavirer; on avait, +sur le pont, de l'eau au-dessus du genou. Le +capitaine, l'un des plus intrépides marins de ce +genre, s'est cru perdu, et ne voulait pas, disait-il, +survivre à son vaisseau. Heureusement, ma +pauvre amie était dans cet horrible état appelé +mal de mer, dont l'effet moral est de rendre insouciant +de tout et sur tout, si ce n'est sur l'espoir +que la mer engloutira le supplice et le supplicié. +J'ai vomi le sang, moi qui n'ai jamais été +malade sur mer, et mes nerfs ne sont pas encore +remis.</p> + +<p>Aussitôt débarqués, nous avons pris la poste +dans la compagnie d'un Irlandais que je croirais +honnête homme, si je n'avais toujours pensé que +c'est-là que s'arrête la toute-puissance divine; +d'une Française qu'il avait pris la liberté d'enlever +à sa famille, du droit qu'a tout Irlandais de s'approprier +une riche héritière; et d'un ministre anglais, +homme doux, modéré et fort instruit; nous +avons pris la poste, dis-je, et ce n'est pas par magnificence; +mais tous les élégans de l'Angleterre +et la partie brillante de la cour étant à Brightemlstone, +parce que le prince de Galles y prend les +eaux, il n'y a pas une seule diligence où l'on puisse +trouver place. Au reste, les postes, qui sont excellentes, +et fournissent par obligation des voitures +comparables à nos voitures de maître, sont +à peine aussi chères qu'en France, quoique plus +<span class="pagenum"><a id="Page_391"> 391</a></span> +longues et trois fois plus rapidement franchies. +Il suit cependant de cette manière de voyager +que, malgré les talens économiques et l'industrie +hibernoise de notre compagnon que j'ai créé +maréchal-général des logis de la caravane, notre +voyage nous a coûté trois fois ce qu'il devait nous +coûter. Et d'autant que le paquebot ne partait +qu'à trois jours de distance de celui de notre arrivée, +et que les difficultés pour le passeport devenaient +inquiétantes, j'ai frêté un navire. Si je ne +craignais de divulguer des secrets qui peuvent, dans +la foule, servir à quelques honnêtes gens comme +ils nous ont servi, je vous démontrerais combien +ces sublimes formalités de notre inquisition, appelée +amirauté, sont inutiles à toute autre chose +qu'à faire gagner de l'argent aux huissiers visiteurs: +digne résultat de toute législation réglementaire!</p> + +<p>Nous avons dîné à Brightemlstone, avec la +meilleure viande de boucherie que j'aie mangée +de ma vie; et comme le seul acte de toucher un +plancher anglais brûle la bourse, surtout dans le +voisinage de la cour (car l'or est la mandragore +de toutes les cours), nous avons été coucher à +Lewis. N'êtes-vous pas scandalisé qu'un bourg anglais +porte le nom d'un de nos rois? Depuis, et +dès Lewis, nous avons parcouru le plus beau pays +de l'Europe, par la variété des sites et de la verdure, +la beauté et l'opulence de la campagne, la +propreté et l'élégance rurale de chaque propriété. +<span class="pagenum"><a id="Page_392"> 392</a></span> +C'est un attrait pour les yeux; c'est un charme +pour l'âme, qu'il est impossible d'exagérer. Les +approches de Londres sont entre autres d'une +beauté champêtre dont la Hollande même ne m'a +point fourni de modèles; j'y comparerais plutôt +quelques vallées de la Suisse; car (et cette observation +très-remarquable saisit à l'instant des yeux +exercés) ce peuple dominateur est avant tout et +surtout agricole au sein de son île; et voilà ce qui +l'a sauvé si long-temps de ses propres délires. Je +sentais mon âme fortement et profondément saisie, +en parcourant ces contrées plantureuses et +prospères; et je me disais: Pourquoi donc cette +émotion si nouvelle? Ces châteaux, comparés aux +nôtres, sont des guinguettes. Plusieurs cantons +de la France, même de ses provinces les plus médiocres, +et toute la Normandie que je viens de +traverser, sont assurément plus beaux, de par la +nature, que toutes ces campagnes. On trouve çà +et là, mais partout dans notre pays, de beaux édifices, +des ouvrages fastueux, de grands travaux +publics, de grandes traces des plus prodigieux efforts +de l'homme; et cependant ceci m'enchante +bien plus que le reste ne m'étonne. C'est que ceci +est la nature améliorée et non forcée; c'est que +ces routes étroites, mais excellentes, ne me rappellent +les corvoyeurs que pour gémir sur les +lieux où ils sont connus; c'est que cette admirable +culture m'annonce le respect de la propriété; +c'est que ce soin, cette propriété universelle +<span class="pagenum"><a id="Page_393"> 393</a></span> +est un symptôme parlant de bien-être; c'est +que toute cette richesse rurale est dans la nature, +et ne décèle pas l'excessive inégalité des fortunes, +source de tant de maux, comme les édifices somptueux +entourés de chaumières; c'est que tout me +dit ici que le peuple est quelque chose, qu'ici +chaque homme a le développement et le libre +exercice de ses facultés, et qu'ainsi je suis dans +un autre ordre de choses.</p> + +<p>Et prenez garde, mon ami, que c'est si bien là +la vraie cause de l'effet sur lequel je raisonnais, +qu'arrivé à Londres, et cette superbe Tamise +(qu'il ne faut comparer à rien, parce que rien ne +lui est comparable) une fois franchie, rien ne m'a +plus étonné ni même fait plaisir, si ce n'est les +trottoirs qui faisaient tomber à genoux le bon la +Condamine, et s'écrier: «Béni soit Dieu! voici un +pays où l'on s'occupe des gens de pied.» Tout le +reste m'a paru ordinaire et presque mesquin. Je +dirais volontiers comme cet apathique Italien: +«Ce sont des rues à droite, des rues à gauche et un +chemin au milieu.» Toutes les villes sont de même, +si cependant vous accordez à celle-ci l'avantage de +cette admirable propreté qui s'étend à tout, qui +embellit tout, qui a un attrait presque égal pour +l'esprit et pour l'œil, et des dimensions dont aucune +ville ancienne ne saurait jouir: du reste, +effrayante obstruction du corps politique; cloaque +infâme au moral; hommes entassés et infectés +de leur haleine; lutte éternelle des corrupteurs +<span class="pagenum"><a id="Page_394"> 394</a></span> +et des corrompus, des prodigues et des misérables, +de la canaille titrée et de la canaille populace. +C'est mieux ou plus mal que Paris ou que +Babylone, comme vous voudrez, j'y prends peu +d'intérêt. Notez pourtant que j'ai peu vu encore, +et que Londres m'offrira certainement plus que +toute autre grande ville de commerce un foyer +d'activité et d'émulation qui ne peut pas ne point +intéresser. Mais je vous rends compte de la première +impression qui a toujours un grand fonds +de vérité.</p> + +<p>Nous avons eu en voyage des gentlemen. Combien +le peuple a de sens! le sobriquet des voleurs +est ici le mot gentilhomme! Ils ont observé et +tâté deux ou trois fois notre petite troupe, j'étais +décidé à ne leur accorder rien, parce que je suis +loin d'avoir trop d'argent; j'avais mis les dames +en avant, seules dans une chaise, trois hommes +dans celle qui suivait, et un cheval. Notre ordre +de bataille était si bon et notre contenance armée +si simplement fière et ostensible, qu'ils nous ont +laissé passer.</p> + +<p>J'empiéterais sur les droits de mon Henriette qui +veut vous écrire, quand elle pourra vous remercier +de votre convalescence, si je vous parlais +des Anglaises, dont l'air froid et ricanneur et les +tailles emboîtées et guindées n'ont pas paru lui +plaire infiniment au premier coup d'œil: pour +moi j'en appelle, et je ne renoncerai pas si aisément +à ma longue passion pour les Anglaises, +<span class="pagenum"><a id="Page_395"> 395</a></span> +d'autant qu'en voyant passer Henriette, on s'arrête +et l'on dit: «Oh! la belle Anglaise!» Aussi est-elle +fort contente des hommes. Pour moi, je prétends, +et l'on assure que j'ai déjà l'air aussi breton +que Jacques Rosbiff.</p> + +<p>Au reste, nos dames n'ont pas toujours été aussi +bien traitées; elles ont essuyé aujourd'hui un +orage très-vif: la beauté du temps les avait invitées +à aller à pied de leur auberge à leur logement, +car nous sommes déjà gîtés et chèrement gîtés; +elles étaient parées fort à la française, et sur-tout +Henriette. On a murmuré; on s'est attroupé; on +nous a suivis; on a lancé un certain Aristophane +de cabaret, qui s'est mis à chanter devant nous, +avec les gestes les plus démonstratifs et les expressions +les plus libres des cantiques très-peu spirituels +qui ont fort diverti le peuple. Mon amie, +accoutumée aux lubies de la canaille d'Amsterdam, +riait; la Parisienne avait une vraie colère +de parisienne et regrettait les halles. Pour moi, +mon flegme était imperturbable; mais cependant +j'avais peur de me fâcher et le dénoûment m'inquiétait: +déjà plusieurs Anglais bien mis, en passant +à cheval avaient distribué quelques coups de +fouet au Gilles, et s'arrêtant, nous avaient supplié +de ne pas prendre la populace pour la nation; +puis, ils nous donnaient des conseils que malheureusement +nous n'entendions pas. Enfin, un +Français a fendu la foule, donné de l'argent, et +fait montre d'éloquence anglaise, puis nous déposant +<span class="pagenum"><a id="Page_396"> 396</a></span> +dans une boutique, il a été nous chercher +un carrosse qui a mis fin à cette scène plaisante au +fond, et dont mon amie a eu la charmante réparation +que je vous ai dite au parc Saint-James, +une fois qu'elle a eu substitué un petit chapeau à +nos immenses panaches.</p> + +<p>Avec quelque précipitation que ceci soit ébauché, +mon cher ami, vous verrez que je veux me nourrir +de l'espoir que vous êtes en état de me lire, de +m'entendre et presque de me répondre. L'idée de +mon ami, malade loin de moi, m'est trop importune.</p> + +<p>Si par hasard votre convalescence était prématurée +et hâtive autant que je le désire, ou si vous +croyez pouvoir charger de la négociation que voici +le bon abbé de Laroche, vous le feriez le plutôt +possible, parce que cela m'importe. Le vieillard a +répondu à celle de mes lettres dont vous m'avez +paru très-content, le billet malhonnête que voici:</p> + +<p>«Je vous renvoie, Monsieur, la lettre que vous +m'avez confiée; je l'aurais fait plutôt, si je n'étais +retenu au lit par une fièvre très-forte et un +violent mal de tête: j'ai pris l'émétique; j'ai été +saigné trois fois, et mes maux subsistent encore +dans toute leur vigueur. On n'est point du tout de +l'avis de votre ami; on croit que la dernière +forme que vous avez donnée à votre ouvrage +est la meilleure, qu'il peut être sans danger +publié dans le nouveau monde; pour celui-ci, +c'est à vous d'en juger, mais on aurait désiré +<span class="pagenum"><a id="Page_397"> 397</a></span> +que vous n'eussiez fait part à personne qu'on +en avait connaissance; et on m'a déclaré que la +trop grande communication que vous en avez +faite, ne permettait absolument plus qu'on s'en +mêlât. Mes rapports avec M. Paris ne sont pas, +comme vous imaginez, de simples liaisons de +société; et je suis l'ami intime de toute la famille +de sa femme. Croyez-vous, monsieur, qu'il soit +bien permis, qu'il ne soit pas même répréhensible +de mettre, sans preuve bien évidente, dans le +cœur d'un homme mort depuis long-temps, les +motifs les plus condamnables, pour, d'après cette +supposition, en faire la satire la plus cruelle? Je +ne suis point en ce moment en état de discuter si +le bonheur du genre humain dépend d'une vérité +qui ne peut être solidement démontrée que par +une diatribe sur M. Duverney; mais je ne coopérerai +en rien à ce qui peut affliger mes amis. +Recevez, monsieur, l'assurance de mon sincère +attachement.—23 août 1784.»</p> + +<p>Je répondrai, et je répondrai honnêtement; +mais vous voyez comme je suis payé d'avoir raison, +et surtout de ma loyale communication de l'excellente +lettre de Clavière. Mais ce n'est ni le +moment, ni la situation de se fâcher. Voici ce qui +presse et importe: le docteur Price est à Londres; +il est ami intime de Franklin; que Franklin lui +recommande l'ouvrage, ou au moins l'auteur. +Alors je tirerai parti d'un livre utile, entrepris +pour leur faire plaisir, et dont j'ai le plus grand +<span class="pagenum"><a id="Page_398"> 398</a></span> +besoin. Ne négligez pas cela, je vous en prie.</p> + +<p>Adieu, mon très-cher ami. Donnez-moi ou faites-moi +donner le plutôt possible de vos nouvelles; +et aimez-moi comme il m'est impossible de ne pas +vous aimer.</p> + +<h3>LETTRE X.</h3> + +<p class="date">Londres, 13 octobre 1784.</p> + +<p>Je reçois, mon très-cher ami, une lettre dont +l'écriture a fait palpiter mon cœur, comme celle +d'une maîtresse lorsque j'avais vingt ans; car la +fermeté du caractère et le nombre des pages m'ont +appris en un instant que vous vous portiez mieux; +que vous aviez plus de forces; que votre amitié pour +moi était la même; que vous ressentiez toujours +le besoin de causer avec moi; enfin que j'avais +recouvré la partie la plus réelle de ce qu'il m'est +permis de goûter de bonheur, je veux dire, le +charme et l'assurance de votre amitié. Cette rapidité +de sentiment qui, dans une seule émotion, fait +trouver mille certitudes et mille jouissances, est +un des plus grands dons que la nature ait fait aux +cœurs aimans; et c'est assez pour compenser tous +les maux que produit la sensibilité. Car un être +sensible jouit avec abandon; et lorsqu'il souffre +dans l'objet aimé, il a encore pour se consoler le +sentiment même qui le fait souffrir.</p> + +<p><span class="pagenum"><a id="Page_399"> 399</a></span> +Grâces vous soient rendues, cher ami, de m'avoir +tiré de peine sur vous et sur votre affection; +non que j'en doutasse, il ne me faut que tâter mon +cœur, pour être sûr du vôtre. Mais il est si doux +de s'entendre répéter qu'on est aimé de l'homme +du monde qu'on aime, estime et respecte le plus! +Et puis, l'âme a besoin d'être soignée comme le +corps. C'est-là sans doute un des plus grands mécomptes +de la vanité humaine; mais il est trop vrai +que l'amitié a besoin de culture, et que la santé +de l'esprit et du cœur est subordonnée au régime +et à l'habitude.</p> + +<p>Le tableau que vous me faites de ce que vous +avez souffert, m'a vraiment navré, et surtout par +l'idée que je n'ai pas été votre garde; mais la réflexion +soulage un peu mon imagination, en ce +que la cruelle épreuve que vous venez de subir, +est une démonstration irrésistible que vous êtes +un des êtres les plus vivaces qui existent. Or, la +ténuité de votre charpente, la délicatesse de vos +traits, et la douceur résignée et même un peu +triste de votre physionomie laquelle est calme, et +que votre tête ou votre âme ne sont point en mouvement, +alarmeront et induiront toujours en erreur +vos amis sur votre force. Pour moi, vous +m'avez prouvé, non pas tout à fait qu'on ne meurt +que de bêtise, mais que les forces vitales sont toujours +proportionnées à la trempe de l'âme. Ainsi, +l'axiôme proverbial <em>la lame use le fourreau</em> n'est +pas vrai pour l'espèce humaine. Comment son feu +<span class="pagenum"><a id="Page_400"> 400</a></span> +intérieur ne le consume-t-il pas, se dit-on? eh! comment +le consumerait-il? c'est lui qui le fait vivre. +Donnez-lui une autre âme, et sa frêle existence +va se dissoudre.</p> + +<p>Hélas, mon ami! Tacite et vous, aurez donc +toujours raison! c'est un étrange composé de légèreté +et de perversité que l'homme, qu'il faut +cependant servir et qu'on voudrait aimer: l'homme +qui calcule les astres, qui soumet les élémens, qui +défie et combat toute la puissance de la nature, +qui peut tout excepté conduire lui et ses semblables, +qui a tout trouvé hors la liberté et la paix, +qui a su donner l'autorité, qui a su l'endurer, et +qui n'a su ni la diriger ni la seconder, qui sait +ramper et ne sait pas obéir, qui sait se révolter et +ne sait pas se défendre, qui sait aimer et ne sait +pas s'attacher, qui a tous les contraires en bien +comme en mal, dans le cœur et dans l'esprit. +Votre mot est charmant. On a dit, il y a long-temps:</p> + +<div class="poetry"><div class="stanza"> +<p>Mille fois ils m'ont tout promis;</p> +<p>Mais le siècle en fourbes abonde,</p> +<p>Et je ne hais rien tant au monde</p> +<p>Que la plupart de mes amis.</p> +</div></div> + +<p>Mais c'est-là l'épigramme chagrine d'un homme +dont l'esprit aigri n'est jamais averti par son cœur. +La vôtre appartient à un philosophe qui a observé +profondément, et qui donne un résultat moral +avec la gaîté et l'indulgence sans lesquelles il +<span class="pagenum"><a id="Page_401"> 401</a></span> +n'est presque pas un bon cœur. Il y a peu de délicatesse +à se personnifier dans un sentiment haineux +et vil; au lieu que votre mot, qui est trop +vrai, est la saillie aimable d'un homme qui n'a +pas été pris pour dupe, et qui aime trop ses vrais +amis pour ne pas rire beaucoup de ceux qui prennent +ce titre. Mais j'ai peur qu'en ce genre, comme +en beaucoup d'autres, il n'y faille pas regarder de +trop près: car on s'appauvrirait, beaucoup plus +qu'il n'est possible d'y résoudre même la philosophie. +Bon dieu! à quels sacrilèges j'ai surpris, dans +ces derniers temps, les personnes qui parlent le plus +éloquemment d'amitié! Je ne m'accoutumerai jamais +à ces théories que la conduite dément; mais +il faut que je m'arrête, car ce que j'aurais à vous +dire ne peut pas s'écrire. Ce n'est pas que si j'avais +à vous dénoncer un fait important, je ne sautasse +le fossé. Mais ce n'est point dans votre cœur +que j'ai à vous blesser; et votre tête est si sage, +que vous sonderez le terrain même sur lequel +vous êtes le plus habitué à marcher: et vous ferez +bien. Il faut d'ailleurs, mon ami, une grande circonspection +pour les faits; le trait infâme que vous +m'apprenez ne l'enseigne que trop, puisqu'une +simple transposition de dates a fait, dans la bouche +d'un méchant, d'une action honnête et pure +(qu'il n'a pu savoir que par mon bandit de laquais, +qui, non content de tout me voler, épiait mes +actions et mes discours à chaque instant de la +journée), une malignité capable de compromettre +<span class="pagenum"><a id="Page_402"> 402</a></span> +un galant homme auquel je ne me consolerais pas +de susciter, même le plus indirectement, une tracasserie. +Eh! qui en sera à l'abri, s'il n'y est pas, +lui, armé de tant de circonspection et de sagesse? +Mais, outre cette anecdote, quoiqu'il soit à peu près +impossible que la poste voie tout, je puis vous assurer +que les Français de Londres sont aussi inspectés +par la police de Paris qu'en France même. +Les canailles aventurières qui salissent ici les +presses, sont les espions les plus corrompus qui +existent, et leurs complices le sont aussi; car qui +dit complice en ce genre, dit espion. La complicité +est un des moyens de l'espionnage; et les gouvernemens +qui ont recours à ce misérable moyen, +savent très bien distinguer l'homme auquel il faut +en vouloir. Ils devraient savoir aussi que leurs +recherches en ce genre ne produisent rien qu'une +ressource assurée à la canaille infecte qui se voue +à cette infâme profession. Au reste, il y a aussi +des Anglais vendus à la police de Paris; témoin le +vil entrepreneur du <cite>Courrier de l'Europe</cite>, tout +aussi méprisable que le rédacteur. Celui-ci, après +avoir été libelliste ordurier, est devenu espion +gagé, aussi infâme dans ses délations qu'il était +méprisable avant ce joli métier. C'est de toute cette +canaille que W. a été la victime; elle craint de +n'être pas payée si elle n'accuse pas, de sorte +qu'elle accuse à tort et à travers.</p> + +<p>Vous êtes inquiet de mon sort, mon cher ami, et +moi je ne suis pas très-rassuré, surtout sur celui de +<span class="pagenum"><a id="Page_403"> 403</a></span> +mon aimable compagne. J'ai cependant quelques +projets qui apparemment me feront vivre: mais +on se trompe beaucoup sur la générosité des +Anglais. Accoutumés à tout calculer, ils calculent +aussi les talens et l'amitié; la plupart de leurs +grands écrivains sont, presque à la lettre, morts +de faim: jugez de quiconque n'est pas de leur +nation! Une des premières choses qui frappent +ici, c'est l'esprit d'ordre, de méthode, de calcul. +On peut y dire le pourquoi de chaque chose; et +cela doit peser, surtout dans l'esprit d'un Français; +mais, à tous ses inconvéniens, ce genre +d'esprit exclut presque nécessairement les grands +mouvemens de sensibilité; ils appartiennent ici +au peuple, beaucoup trop calomnié, même dans +ce pays, où cependant il est quelque chose. En +général, mon ami, Clavière a raison; et j'ai été +obligé de m'en convaincre, moi qui écris contre +l'aristocratie. On ne défendra jamais bien le +peuple, quand on se laissera aller à quelque déplaisir +contre lui; quand les mots de canaille, de populace, +de goujat, resteront le dictionnaire du défenseur. +Un plus profond examen de ce qui suggère +ces épithètes, agite la tête et le cœur; on voit bientôt +que cette populace, cette canaille, n'est plus si +nombreuse ni si vile qu'on l'imaginait. Ces grossièretés +dont elle affuble les panaches, les plumets, +l'air français, tout ce que vous voudrez, ne sont +pas si grossières. Il faut aussi faire le procès à ceux +qui inventent, qui portent, qui accréditent ces +<span class="pagenum"><a id="Page_404"> 404</a></span> +puérilités, titres presque uniques par lesquels +on se distingue de la canaille. Elle est bruyante, +elle est incommode; mais aux yeux et aux oreilles +de qui?.... Et ces graves et silencieux déportemens +de la canaille instruite, bien vêtue, s'intitulant +gens comme il faut, feront-ils mieux le bonheur +de la terre?</p> + +<p>Il faudrait, mon ami, il faudrait qu'une tête +pensante et sagace comme la vôtre vît l'Angleterre +comparée à tout ce qu'on voit ailleurs, et pesât les +désagrémens qu'on exagère chez vous, contre les +maux réels dont il est défendu de parler. Rien de +parfait ne saurait sortir de la main de l'homme; +mais il y a du moins mauvais, et beaucoup moins +mauvais, en Angleterre que partout ailleurs, où +des esclaves, les fers aux pieds et aux mains, +se moquent des dangers que courent les voltigeurs. +Il semble qu'on ait voulu consoler jusqu'ici +les autres nations, en leur parlant des défauts de +la constitution anglaise, de ce qu'on appelle ses +abus. On a fait comme ceux qui portaient leurs +gémissemens sur de légers liens à des esclaves +chargés de lourdes chaînes; on abuse de ce que +les premiers laissent toute la sensibilité, tandis +que les autres ôtent tout sentiment. Enfin, si le +mieux peut trouver place chez les Bretons, ce +sera quand les autres nations européennes seront +arrivées à leur niveau. Le philosophe doit donc +tendre à cette révolution, avant que de désirer +l'autre. Une émeute, une sédition à Londres fait +<span class="pagenum"><a id="Page_405"> 405</a></span> +plus de bien au cœur de l'honnête homme, que +toute cette imbécille subordination dont on se +vante ailleurs. Si l'on approfondissait, si l'on +comparait, si l'on cherchait les corrélatifs en +politique, on ferait sur l'Angleterre et les Anglais +un ouvrage qui aurait de la signifiance: mais il +ne faudrait pas, comme l'illustre Linguet, qui, +tout ainsi que Mallebranche voyait tout en Dieu, +voit tout en Linguet, rechercher les fourchettes +à deux fourchons et le manque de serviettes.... +Un magistrat d'une des sociétés les plus libres de +la terre, félicitait l'autre jour une connaissance à +moi qui a quitté l'Irlande, de n'être plus parmi +ces Hibernois qui emplument et coupent des jarrets. +C'est un bon homme parlant admirablement +liberté, pourvu qu'on laisse faire la magistrature: +et voilà comme on est partout. Dès que le peuple +tente de se faire justice, c'est une horreur. Il faut +cependant remarquer que les premiers emplumeurs +et coupeurs de jarrets, pour cause politique, +ont paru en Amérique; et que cette manie +a disparu, quoique la cause réprimante soit +très peu de chose: mais les causes pour lesquelles +il fallait emplumer, etc. etc. ont disparu. Il faut +remarquer aussi que l'art d'ôter la raison, pour +ensuite argumenter de la folie, est l'art des coupables +gouvernans: cela établi, qu'importe de +détailler les convulsions de l'infortuné dont on a +irrité les nerfs par un breuvage?.....</p> + +<p>Mais, mon ami, voilà beaucoup bavardé; car +<span class="pagenum"><a id="Page_406"> 406</a></span> +il faut nous tenir dans les généralités. Mais je ne +puis pas me refuser au plaisir de frotter la tête la +plus électrique que j'aie jamais connue. Je ne perdrai +pas mon temps ici; et si la misère et le malheur +ne font pas justice de moi, je répondrai +peut-être à mes ennemis et à mes prétendus amis +presque aussi coupables que mes ennemis, mais +de la seule manière qui me convienne désormais, +par de bons et d'utiles ouvrages, tous portant +mon nom; car, dès le premier, j'annonce que +tout ce qui ne le portera pas me sera faussement +attribué, afin qu'on n'essaie pas de m'imputer les +viles anonymités qui pullulent ici. Quoiqu'il arrive, +vous n'aurez pas à rougir de moi, soyez-en +bien assuré; mais quand vous presserai-je contre +mon cœur? C'est en vérité ce qu'il m'est impossible +de dire; à cet égard, j'ose à peine fixer l'avenir.</p> + +<p>Je vous ai déjà écrit, mon cher ami, sur le +brillant surcroît de fortune qui vous est arrivé: +j'en étais en colère, et je ne suis pas encore très-calme +à cet égard; mais je veux vous croire déguignoné, +comme vous dites: c'est cependant +une dérision, si vous ne devez commencer à toucher +que dans trois ans, à moins qu'on ne vous +en donne neuf d'avance. Madame de N. vous +écrira le premier courrier. Aujourd'hui, il est trop +tard, et ses beaux yeux souffrent à la lumière; +elle vous prie de l'aimer, et de m'écrire souvent; +car elle prétend que je suis très-mauvaise compagnie, +<span class="pagenum"><a id="Page_407"> 407</a></span> +quand vous ne m'écrivez pas. Adieu, cher +et bon ami; il y a long-temps que votre conquête +a compensé toutes les pertes et toutes les méprises +de mon cœur. Conservez-moi le vôtre; et +quoiqu'on fasse, je ne serai pas tout à fait malheureux. +Choyez votre convalescence avec votre +raison, et non pas avec votre tête; caressez les +muses; qu'elles vous comblent long-temps de +toutes leurs faveurs; et quand vous serez désensorcelé, +toujours vous auront-elles valu plus de +jouissances que d'or, ni même de gloire, à en +juger par celle qu'il vous était donné de mériter, +et par les seuls dispensateurs dont vous puissiez +l'attendre. <i lang="la" xml:lang="la">Vale et me ama.</i></p> + +<p class="p2"><em>P. S.</em> Plusieurs articles de votre lettre ne sont +pas répondus, parce qu'une de mes lettres, qui a +croisé la vôtre, l'a fait d'avance.</p> + +<h3>LETTRE XI.</h3> + +<p class="date">10 novembre 1784.</p> + +<p>Je viens de recevoir votre lettre tendre et sage, +mon bon et cher ami; et j'ai éprouvé le double +plaisir d'apprendre de vous d'heureuses nouvelles, +et de trouver, dans l'accent et l'expression de +vos craintes, une vive empreinte de votre amitié +<span class="pagenum"><a id="Page_408"> 408</a></span> +et c'est-là, sans doute, une grande jouissance pour +moi; mais la circonstance en a redoublé la saveur. +Je suis triste et malheureux; ma douce et +charmante compagne est malade, et malade de +langueur; elle est à son onzième accès de fièvre. +Heureusement les accès sont intermittens, et laissent +deux jours de passables; mais l'extrême faiblesse, +l'agacement des nerfs, les accidens de +femmes qui en ont résulté, l'ont jetée dans une +situation très fâcheuse, quoique au fond, peu +inquiétante; d'un autre côté, ma bourse n'avait +que faire de cet échec. Toute visite de médecin +réputé (et peut-on en choisir un autre pour son +amie?) coûte un louis à Londres; c'est acheter +cher l'inquiétude. Enfin, mes ressources sont à +leur terme; et non seulement je n'ai point encore +obtenu le pain de la loi, mais je n'obtiens pas +même de réponse de mes gens d'affaires. Heureusement +Target retourne incessamment à Paris, et +se charge de mettre un terme à cette indécision +cruelle.</p> + +<p>On projette de me charger d'un grand ouvrage, +qui m'assurerait le nécessaire pour long-temps; +mais l'entreprise en est encore fort incertaine. +Changuyon me propose aussi, de Hollande, de la +besogne; mais il faut le temps de la faire. Tout +cela combiné, mon ami, dessinez le premier trait +d'une situation dont votre imagination ne saura +que trop faire un tableau fort triste, mais qui +pourtant n'est pas désespéré. Le grand, le vrai +<span class="pagenum"><a id="Page_409"> 409</a></span> +mal, c'est la souffrance de mon amie; et votre +lettre en a tempéré l'amertume. Jugez ce que votre +amitié est et peut pour notre bonheur. Hélas! +mon ami, il n'en est qu'un de vrai, c'est d'aimer +et d'être aimé. Sans ce charme, je ne pourrais déjà +plus supporter le fardeau de la vie.... Mais songeons +que j'écris de Londres, et dans le mois de +novembre. Ne nous occupons pas de ces idées.</p> + +<p>Je veux cependant vous dire, et seulement +dans des vues littéraires, que j'ai rencontré, à ce +sujet, dans le Séjanus de Bergerac, imprimé en +1638, et dédié au duc d'Arpajon, où par parenthèse +l'on professe tout haut l'athéisme avec approbation +et privilége du roi, j'y ai trouvé, dis-je, +ces vers qui m'ont bien étonné:</p> + +<div class="poetry"><div class="stanza"> +<p>Et puis, mourir n'est rien, c'est achever de naître.</p> +<p>Un esclave hier mourut pour divertir son maître;</p> +<p>Au malheur de la vie on n'est point enchaîné,</p> +<p>Et l'âme est dans la main du plus infortuné.</p> +</div></div> + +<p>En vérité, mon ami, on ne ferait aujourd'hui +rien de plus beau que ces deux derniers vers. Il +est vrai qu'on en trouve, à côté, de cette force. +Terrentianus demande à Séjanus s'il ne craint +pas le tonnerre des dieux; et Séjanus répond:</p> + +<div class="poetry"><div class="stanza"> +<p>Il ne tombe jamais en hiver sur la terre;</p> +<p>J'aurai six mois au moins pour me moquer des dieux.</p> +</div></div> + +<p>Non, mon ami, je ne suis point enthousiaste +de l'Angleterre; et j'en sais maintenant assez pour +vous dire que, si la constitution est la meilleure +<span class="pagenum"><a id="Page_410"> 410</a></span> +connue, l'administration en est la plus mauvaise +possible; et que si l'Anglais est l'homme social le +plus libre qu'il y ait sur la terre, le peuple anglais +est un des moins libres qui existent. Je crois davantage, +mon ami, je crois qu'individuellement +parlant, nous valons mieux qu'eux, et que le terroir +du vin l'emporte sur celui du charbon de +terre, même par son influence sur le moral. Sans +penser, avec M. Lauragais, que les Anglais n'aient +de fruits mûrs que les pommes cuites et de poli +que l'acier, je crois qu'ils n'ont pas de quoi +justifier leur orgueil féroce. Mais qu'est-ce donc +que la liberté, puisque le peu qui s'en trouve +dans une ou deux bonnes lois, place au premier +rang un peuple si peu favorisé de la nature? Que +ne peut pas une constitution, puisque celle-ci, +quoique incomplète et défectueuse, sauve et sauvera +quelque temps encore le peuple le plus corrompu +de la terre de sa propre corruption? Quelle +n'est pas l'influence d'un petit nombre de données +favorables à l'espèce humaine, puisque ce peuple +ignorant, superstitieux, entêté (car il est tout +cela), cupide, et très-voisin de la foi punique, +vaut mieux que la plupart des peuples connus, +parce qu'il a quelque liberté civile? Cela est admirable, +mon ami, pour l'homme qui pense et +qui a réfléchi sur la nature des choses, et problème +insoluble par tous les autres. Au reste, ne +croyez pas que l'on connaisse ce pays; plus je +vois, et plus je m'assure qu'on ne sait ce qu'on +<span class="pagenum"><a id="Page_411"> 411</a></span> +a vu. Je vous défie de vous faire une idée de la +ridiculité des préjugés accrédités sur l'Angleterre, +tantôt calomniée, tantôt exaltée, avec la plus absurde +ignorance. Je fais, pour vous et pour moi, +des notes qui vous seront utiles et qui vous convaincront +de ces deux choses: l'une, que le plus +léger mensonge mène les voyageurs à des résultats +d'une fausseté incalculable; l'autre, qu'il est une +quantité énorme de choses que nous autres, Français, +faisons en les louant, c'est-à-dire qui n'existent +que dans nos éloges. Cette observation m'a +été confirmée aujourd'hui dans un détail peu important, +mais qui vous expliquera bien ce que je +veux dire. Tout le monde a entendu parler de la +fameuse épitaphe à Wren, dans la chapelle souterraine +de Saint-Paul de Londres: <i lang="la" xml:lang="la">Si monumentum +quœris, circumspice</i>; mais personne n'a dit +que ces quatre mots étaient noyés dans dix ou +douze lignes de très-mauvais latin, où l'on a eu +garde d'oublier l'<i lang="la" xml:lang="la">eques aureatus</i> et toutes les sottises +imaginables. De même, il y a, dans l'épitaphe +de Newton, <i lang="la" xml:lang="la">Sibi gratulentur mortales tale tantumque +extitisse humani generis decus</i>; cela est bien, +mais précédé de onze lignes, dans lesquelles on lit +pompeusement l'<i lang="la" xml:lang="la">eques aureatus</i>, le commentaire +sur l'Apocalypse, etc. Au reste, ceci me rappelle +une anecdote, précieuse pour ceux qui, comme +vous et moi, sont à l'affût du charlatanisme humain. +Voltaire a écrit partout qu'il y avait à Montpellier +une statue de Louis <span class="smcap">XIV</span>, avec cette belle +<span class="pagenum"><a id="Page_412"> 412</a></span> +inscription: <em>A Louis XIV, après sa mort</em>. Il n'y a +ici que trois petits inconvéniens, c'est que 1<sup>o</sup> l'inscription +est en latin; 2<sup>o</sup> qu'elle est fort longue; +3<sup>o</sup> qu'elle raconte tout uniment le fait comme il +s'est passé, à savoir que la statue a été décrétée +par la ville, pendant la vie de Louis XIV, et posée +depuis sa mort.—<i lang="la" xml:lang="la">Superstiti decrevère.—Ex oculis +sublato posuère.</i> Et puis Voltaire ose dire à +tout propos:</p> + +<p class="quote">Et voilà justement comme on écrit l'histoire.</p> + +<p>Mais un fait plus important que j'ai complètement +vérifié, que je vous prie de garder pour +vous, parce que j'aurai bientôt occasion de l'encadrer, +mais qui est trop précieux pour que je ne +vous l'apprenne pas, c'est celui-ci:</p> + +<p>Vous lisez dans le livre de l'<cite>Esprit</cite>, tom. <span class="smcap">II</span>, +pag. 138, à la note (édit. <em>in</em>-8<sup>o</sup>, 1778): «Dans ce +pays (la Turquie), la magnanimité ne triomphe +point de la vengeance; on ne verra point en +Turquie ce qu'on a vu, il y a quelques années, +en Angleterre: Le prince Édouard poursuivi +par les troupes du roi, trouve un asyle dans la +maison d'un seigneur; ce seigneur est accusé d'avoir +donné retraite au prétendant. On le cite devant +les juges; il s'y présente et leur dit: Souffrez +qu'avant de subir l'interrogatoire, je vous +demande lequel d'entre vous, si le prétendant +se fût réfugié dans sa maison, eût été assez vil et +assez lâche pour le livrer?—A cette question +le tribunal se tait, se lève et renvoie l'accusé.»</p> + +<p><span class="pagenum"><a id="Page_413"> 413</a></span> +Ce fait me paraissait absurde: nul tribunal sur +la terre, qui n'est pas le souverain, n'a le droit, +ni le pouvoir de juger ainsi. Enfin, j'arrive en +Angleterre; et le hasard me fait rencontrer lady +Margaret-Macdonald qui a vécu en 1763 à Édimbourg +avec M. Macdonald of Kingborough, le +héros du roman de M. Helvétius. M. Macdonald +n'était point un seigneur; c'était un gentilhomme, +cultivateur assez pauvre; il demeurait dans l'île +de Sky, près du château de son proche parent, le +chevalier Alexandre Macdonald, propriétaire en +grande partie de cette île et chef du clan Macdonald, +une des tribus écossaises les plus attachées +au prétendant. Les officiers du détachement +à la quête du prétendant que l'on savait être dans +l'île de Sky, étaient dans la salle à manger du château +avec lady Margaret. Un paysan montagnard se +présente à la porte de la salle, et remet à milady +un billet non cacheté; elle reconnaît la main du +prétendant qui lui demande une bouteille de vin, +une chemise et une paire de souliers. Ce malheureux +prince, accablé de lassitude, était alors assis +sur une colline à un mille du château, et l'on pouvait +le voir des fenêtres de la salle. Lady Margaret +ne se troubla point; elle prétexta quelques +détails de famille, quitta les officiers, et courut +avec le paysan montagnard chez Macdonald of +Kingborough: «Si le prince entre chez vous, lui +dit Macdonald, ou si vous l'assistez en la moindre +chose, vous êtes perdue, vous et votre famille. Je +<span class="pagenum"><a id="Page_414"> 414</a></span> +me charge de tout. Adieu.» Il lui prit la main et +partit.</p> + +<p>Macdonald, avec des difficultés infinies, parvint +à sauver le prétendant qu'il habilla en femme, etc. +Ce prince gagna les montagnes, et se rendit heureusement +à bord d'un des vaisseaux que la France +avait envoyés en croisière sur les côtes occidentales +d'Écosse, pour faciliter son évasion. Bientôt +après, Macdonald fut arrêté et mis en prison +dans le château d'Édimbourg, où il resta quelque +temps avant qu'on lui fît son procès. Pour toute +défense, il dit à ses juges: »Ce que j'ai fait pour +le prince Édouard, je l'aurais fait pour le prince +de Galles, s'il se fût trouvé dans les mêmes circonstances.» +Le tribunal ne se tut point, comme +dit Helvétius; mais il condamna Macdonald à +être pendu. La sentence qui lui fut prononcée, +portait en outre que lui, encore vivant, aurait les +entrailles et le cœur arrachés pour être jetés dans +un brasier allumé au pied de l'échafaud, ensuite +la tête coupée, etc. C'est le supplice ordinaire +des traîtres à la patrie. Macdonald ne le subit +point; le duc de Cumberland représenta que cette +exécution aliénerait sans retour le clan Macdonald. +On lui fit grâce par politique, et l'on se +contenta de le tenir un an prisonnier dans le +château d'Édimbourg........ Mais combien cela est +différent! combien cela est vrai, simple, beau, +grand! combien Macdonald et la nature perdaient +au récit d'Helvétius! Il a su son erreur, et +<span class="pagenum"><a id="Page_415"> 415</a></span> +il a répondu: «Ma foi cela est imprimé; et cela est +encore beau comme je l'ai écrit.» Quand ceux qui +écrivent la morale, la philosophie, la politique, +l'histoire, sauront-ils qu'ils ne sont que de vils +saltimbanques, lorsqu'ils ne se regardent pas +comme des magistrats!</p> + +<p>L'ouvrage que l'on me propose, mon cher +ami, est une entreprise considérable; il ne s'agit +pas moins que de mettre et de tenir ces messieurs +au courant de toutes les idées saines d'économie +politique, qu'ils ont traitées jusqu'ici de vaine métaphysique. +L'ouvrage paraîtrait en anglais et en +français; le plus ou le moins de succès n'importerait +qu'à ma conscience et à mon amour propre, +car j'aurais une rétribution fixe par mois: mais +j'ai cru devoir leur observer que cet ouvrage n'étant +point de nature à piquer la malignité, parce +que je ne dois ni ne veux parler que des choses, +et encore avec circonspection, je leur conseillais +d'adopter un plan qui éveillât la curiosité. Consulté +sur cela, j'ai dit que le plus grand service, selon +moi, à rendre aux lettres aujourd'hui, était d'abréger, +et de guider un choix dans l'immensité des +mensonges, des erreurs et des vérités imprimés; +qu'en conséquence, un conservateur qui donnerait +en tout genre des analyses, et non pas des extraits +des bons livres; qui tirerait, du fumier des +ouvrages périodiques, les paillettes qui peuvent y +être tombées, et qui deviendrait le dépôt de morceaux +détachés qui, par leur brièveté, c'est-à-dire, +<span class="pagenum"><a id="Page_416"> 416</a></span> +par un de leurs plus grands mérites mêmes, sont +bientôt oubliés et perdus, serait un ouvrage très-précieux, +et qui, fait avec scrupule, sans complaisance, +sans négligence, sans précipitation, serait +à peu près sûr d'un succès d'estime moins +rapide que les succès d'éclat, mais durable et toujours +croissant. On délibère sur cette idée; je la +crois bonne: et si elle l'est, faites des vœux pour +qu'elle soit acceptée; car elle me vaudrait cinquante +louis par mois, et c'est plus qu'il ne me +faut, même ici. Il est vrai que ce revenu serait +acheté par un travail excessif et désagréable, en +ce qu'il m'ôterait le temps nécessaire pour la culture +de mes propres pensées; mais je le regarderais +comme un cours d'études à finir, lorsque la +fortune voudra me rendre indépendant. Des hommes +qui valaient mieux que moi, ont été condamnés +à des galères aussi mauvaises; et quand je me +sens prêt à m'irriter, je me rappelle cet apologue +arabe.</p> + +<p>Je m'étais toujours plaint des outrages du sort +et de la dureté des hommes; je n'avais point de +souliers, et je manquais d'argent pour en acheter: +j'allai à la mosquée de Damas, je vis un homme +qui n'avait point de jambes. Je louai Dieu, et je +ne me plaignis plus de manquer de souliers.</p> + +<p>Si je n'avais pas une compagne de mon sort, +une compagne aimable, douce, bonne, tendre, +que sa beauté aurait infailliblement rendue riche, +si ses excellentes qualités morales ne s'y étaient +<span class="pagenum"><a id="Page_417"> 417</a></span> +pas opposées; qui souffre pour elle et pour moi, +en pensant que j'ignore toujours les ressources +du mois qui suit, moi dont le cœur ne fut jamais +fermé à l'infortune: cet apologue me rendrait +très-philosophe.</p> + +<p>Dites-moi, mon ami, si une fois embarqué +dans cette besogne, je puis compter du moins sur +vos indications, soit pour les anciens livres qui +méritent d'être analysés, soit pour un choix de +pièces fugitives (littéraires) dont je voudrais que +cet ouvrage fût le dépôt, et pour lequel je ne +puis avoir un aussi bon guide que votre goût exquis +et votre incorruptible conscience. Dites-moi +aussi si vous croyez que je puisse compter +sur des souscripteurs en France, dites-moi surtout, +avec votre franchise et votre sagacité ordinaires, +ce que vous pensez de l'idée et du plan.</p> + +<p>Ce que vous me dites de votre santé et de votre +genre de vie me fait un très-grand plaisir, mais +me donne de bien vifs regrets. Combien j'aurais +vécu avec vous cet hiver! combien j'aurais passé +d'heures délicieuses, et cultivé mon âme et ma +pensée! car, ne vous y trompez pas, c'est mon esprit +qui acquiert ici; mon âme est veuve, philosophiquement +parlant, et ma pensée avorte, faute d'un +ami qui l'entende ou qui l'éveille. Je combine +une foule de rapports nouveaux; et certainement +il résultera, de ces rapprochemens et de ces combinaisons, +de bonnes choses, sur-tout quand je +<span class="pagenum"><a id="Page_418"> 418</a></span> +les aurai mûries auprès de vous, dans la serre +chaude de votre amitié et de vos talens. Mais aujourd'hui +je ne fais qu'amasser; je ne dispose +point. Je n'ai jamais si bien senti combien vous +étiez nécessaire pour m'encourager et me guider. +Je ferai ici plusieurs bons ouvrages, un entre +autres qui sera une grande vengeance offerte à +l'humanité: ce sera l'histoire d'un des plus horribles +crimes du <span class="smcap">XVIII</span><sup>e</sup> siècle, dont le hasard m'a +envoyé les matériaux les plus curieux et les mieux +détaillés; mais un grand ouvrage de morale ou de +philosophie, je ne l'entreprendrai jamais qu'auprès +de vous, qui êtes la trempe de mon âme et +de mon esprit.</p> + +<p>Allons donc, je serai content de vos amis, +puisque vous le voulez; mais qu'ils s'arrangent +pour que vous ayez 12,000 livres de rente, ou +je ne réponds pas des rechûtes. Bon jour, mon +ami; car en voilà bien long, et ma pauvre petite +se réveille; remarquez s'il vous plaît, qu'elle est +trop excusée de son silence, elle vous aime de +tout son cœur et vous regrette très-vivement. +Adieu, encore une fois, je ne vous dirai pas: +si vous aimez des anecdotes caractéristiques de ce +pays pour augmenter votre immense répertoire, +écrivez-moi souvent, car je vous en enverrai toujours +en réponse. Mais je vous dirai: écrivez-moi +souvent, car cela me console et soutient mon +courage.</p> + +<p><span class="pagenum"><a id="Page_419"> 419</a></span> +<i>P. S.</i> Vous êtes sûrement étonné de ce que les +C.<a name="FNanchor_50" id="FNanchor_50" href="#Footnote_50" class="fnanchor"> [50]</a> ne circulent pas encore; mais vous le serez +plus, quand vous saurez que j'ai traduit à la suite +un pamphlet du docteur Price, intitulé: <cite>Observations +on the importance of the american révolution, +and the means of making it a benefit to the World</cite> +(cela n'est pas excellent, mais on m'en a beaucoup +prié), et fait un discours et des notes sur cet ouvrage, +dont vous ne serez pas mécontent, pour +avoir été fait loin de vous.</p> + +<h3>LETTRE XII.</h3> + +<p class="date">Londres, Hatton-street in Holborn, 30 décembre 1784.</p> + +<p>Je ne voulais ni vous gronder, mon ami, ni +interpréter votre silence d'une manière qui pût +affliger mon cœur; mais j'étais inquiet de vous: +car votre constitution débile et votre tempérament +igné se conserveront long-temps l'un par +l'autre; mais ils se heurteront souvent; et la vie +est bien quelque chose: mais ne pas souffrir est +beaucoup plus, du moins selon moi. Me voilà rassuré, +jusqu'à un certain point pourtant; car je +sais que vous payez cher quelques semaines de +<span class="pagenum"><a id="Page_420"> 420</a></span> +travail forcé; et je n'aime pas assez la littérature, +quoique j'en sois idolâtre, pour pouvoir désirer +de l'enrichir à vos dépens, et d'autant moins que +tôt ou tard les trésors de votre génie lui arriveront. +Pourquoi donc se hâter, au risque de ruiner +votre santé? Mais vous m'auriez fait bien plaisir +de me récapituler la réception de mes lettres, ou +du moins de me les signaler par quelques traits +détachés; car j'en ai quatre ou cinq au moins +sans réponse; et vous ne me parlez que de celle +où je vous entretiens du conservateur. Au reste, +comme il n'y avait dans les autres aucun motif de +suppression, je suppose qu'elles sont arrivées à +bon port. Car j'entends bien pourquoi l'on gêne +la liberté de la presse; en dépit des cent mille et +une raisons que j'en pourrais donner, je trouve +qu'on peut résumer cette question dans un argument +très-court. Quel mal y aurait-il qu'il n'y eût +pas tel, tel, tel, tel et tel livres? Et cela, jusques +et inclusivement la Bible, où pourtant il est dit +que toute puissance vient de Dieu, et sans égard +à ce que la poudre à canon, le plus utile de tous +les livres à ceux qui n'en veulent point, serait +encore dans le cerveau du père éternel, si Adam +ne nous eût pas transmis la faculté de faire des +livres? Qu'avez-vous à répondre à cela? hein! mais +pourquoi gênerait-on le commerce des lettres? Il +n'a pas du tout les mêmes conséquences; car quel +homme, à moins d'être insensé, ne sait pas qu'il +écrit sous les yeux vigilans de tous les sages et +<span class="pagenum"><a id="Page_421"> 421</a></span> +généreux gouvernemens, qui régissent l'univers, +comme ils disent? Donc si ce n'était pas une très-agréable +et expédiente occasion de gagner et faire +gagner beaucoup d'argent à beaucoup d'honnêtes +gens, l'interception des lettres serait une chose +fort inutile (procédé à part, que pourtant tout le +monde ne trouve pas également gai), et d'autant +plus inutile qu'il n'est pas une correspondance +d'ambassadeurs qui ne se fasse par couriers. Mais +le ciel me défende de gloser sur une si belle institution!</p> + +<p>Vous voilà bien affairés, messieurs les distributeurs +de la gloire! que l'esprit saint vous illumine! +Mais miracle pour miracle, il devrait bien +commencer par les candidats, avant de passer aux +électeurs. Au reste, savez-vous pourquoi je parle +de ceci? Vous ne vous douteriez pas en cent mille +ans que je fusse solliciteur d'une place à l'Académie; +je le suis pourtant, ou à peu près: mais rassurez-vous, +ce n'est pas de moi, et indépendamment +du bras de mer, ce ne sera jamais de moi +dont il sera question. Vous me dites qu'au nombre +des aspirans se trouve Target; je sais, mon cher +ami, tout ce qu'il y a à dire contre lui; et cela se +réduit à ceci: Il a peu ou point de titres littéraires; +cela est vrai; mais peu d'hommes, et nul +parmi les aspirans, à moins que ce ne soit Garat +(à qui je ne voudrais pas nuire assurément, mais +qui a son poste), n'est aussi capable d'en avoir. +Je ne sais si vous connaissez les <cite>Lettres d'un homme +<span class="pagenum"><a id="Page_422"> 422</a></span> +à un homme</cite>, le meilleur des écrits polémiques +qui parurent au temps de Maupeou; cela est de lui. +Vous devez connaître ce qu'il a écrit sur la censure. +Une grande partie du morceau intitulé: <cite>Réflexions +sur l'ouvrage précédent</cite>, imprimé à la suite de +l'ouvrage de Price dans mes Cincinnati, est de lui; +et cela fut jeté en un instant. En un mot, je vous +suis garant qu'il a une vaste littérature, des connaissances +très-nettes, et la tête pleine de choses +et de bonnes choses. Par exemple, non-seulement +il est au courant de toutes les idées saines en économie +politique, mais il en a redressé plusieurs: +non-seulement il est au courant de toutes nos idées +philosophiques, mais il a donné à plusieurs beaucoup +d'énergie et d'extension. Le patriciat a reçu +de lui de rudes coups de knout dans le procès des +Quiessat, etc. etc. De plus (et si nous ne traitions +qu'entre nous, j'aurais commencé par là), c'est un +parfaitement honnête homme, bon, chaud, sensible, +pur, incorruptible; et l'on vous offre de +plats coquins. Enfin, et ceci passera dans votre +cœur, il est mon ami particulier; il est digne d'être +le vôtre; et il m'a rendu un service important que +je ne lui ai pas même demandé, ni indiqué, avec +toute sorte de chaleur et une grâce charmante.</p> + +<p>Je sais bien, mon ami, que tout cela, quoique +très-sonore à votre âme, ne vous ferait pas faire +ce que vous ne croiriez pas devoir faire; mais, en +conscience, croyez-vous devoir quelque chose en +ceci? où est le plus digne? où sont les données +<span class="pagenum"><a id="Page_423"> 423</a></span> +pour déterminer le plus digne? et le plus digne +fût-il là, votre voix le fera-t-elle élire? que va-t-on +vous proposer? quelques canailles titrées, ou quelques +bamboches littéraires. Target a fait bien mieux +que de mauvais ou de médiocres ouvrages; il n'en +a point fait; il a consacré sa vie à une profession +embrassée malgré lui, et qu'il n'en a pas moins +remplie avec une rare dignité, avec un grand +zèle, avec tout l'éclat dont l'éloquence du mur +mitoyen est susceptible. L'honneur qu'on lui ferait, +car enfin c'en est un dans sa position, rare même +et par conséquent assez désirable; l'honneur qu'on +lui ferait exciterait en lui le désir et la volonté +de déployer ses forces; et le choix de l'académie, +où d'ailleurs il faut de tous les genres, peut nous +valoir quelques bons ouvrages, au lieu de consultations +obscures ou de plaidoyers éphémères; et +puis, maintenant que la peste est sur les beaux +esprits, n'y a-t-il pas de la place pour tout le +monde?</p> + +<p>En voilà bien long, mon ami; mais c'est que +la chose me tient au cœur; et vous savez si vous +recevriez un refus de moi. Que Target doive votre +voix à votre amitié pour moi, et je vous suis +garant que je vous aurai acquis un ami digne de +ce titre par sa morale, et même par ses talens.</p> + +<p>Les miens (car il me faut bien, comme un autre, +parler de mes talens) viennent de faire un tour de +force dont je ne puis rien vous dire autre chose, +sinon qu'un livre singulier et rempli de recherches +<span class="pagenum"><a id="Page_424"> 424</a></span> +aura été fait et imprimé en un mois, ici où l'on +imprime la moitié moins vite qu'en France. Or, +dans cette occasion, le temps importait fort à l'affaire, +et l'affaire m'importait fort à moi; outre +qu'elle est grande et belle, mon conservateur est +accroché, parce qu'on veut qu'un libraire français +entre dans la moitié des frais de l'édition française +(vous voyez que vous vous êtes trop hâté de me +féliciter), de sorte que, la maladie de mon amie +m'ayant ruiné, j'étais aux expédiens. Me voilà sauvé +pour un couple de mois. Vous trouverez-là +le nom de votre hôte consigné avec honneur; vers +le milieu du mois prochain, cela vous parviendra.</p> + +<p>On nous annonce ici un grand ouvrage en trois +volumes de Necker, avec son avis sur l'administration +des finances: il est, dit-on, entre les mains +de notre roi, de notre reine, de Monsieur, et +sans doute de M. le dauphin, plus de M. de Castries; +18,000 exemplaires sont prêts pour porter à toute +la terre la preuve que la France a perdu un bon +serviteur et que le serviteur en est bien fâché. +Quant à moi, outre que je sais à quoi m'en tenir +sur ses talens financiers, et ses opérations ministérielles, +je suis occupé en ce moment d'une étude +qui ne le montre pas en beau. L'abandon qu'il a +fait de sa patrie, dans un temps où il lui était facile +de la sauver et de la mettre pour toujours hors +des dangers où elle s'est abîmée, est un vilain bout +d'oreille, par lequel il m'est impossible de ne pas +le juger. Turgot n'était pas Genevois à beaucoup +<span class="pagenum"><a id="Page_425"> 425</a></span> +près; et cependant il eût tenu à honneur de sauver +une taupinière où on lui aurait dit que la liberté +était en danger, et il n'eût pas marchandé ses peines. +Au reste, le glorieux avait honte de son père (je +vous en dirai quelque jour les détails); cherchez +là dessous, si vous pouvez, un grand homme....... +Cela n'empêche pas que l'ouvrage sur les finances +ne puisse être bon, quand on sait bien ses quatre +règles, qu'on peut conjuguer le verbe <em>avoir</em>, et +qu'on est laborieux, on est un aigle en finance.</p> + +<p>Bon soir, mon ami; si mon conservateur ne +s'accroche pas, il y a beaucoup à parier que je +retournerai en France, car je ne veux pas mourir +de faim ici, où Rousseau aurait péri de cette triste +maladie, s'il n'eût eu que ses talons à donner pour +hypothèque à son boucher et à son boulanger; et +en France pourtant, il est bien difficile que, moi +présent, on me refuse du pain. Notez, je vous prie, +que le parlement a remis à délibérer sur ma demande +en courant et arrérages de pension alimentaire, +après le compte de tutelle rendu par mon +père. Il faut avec ces messieurs vivre par provision +sans provision. Adieu, encore une fois; écrivez-moi +plus souvent: donnez-moi des nouvelles des Cincinnati +que vous devez avoir depuis long-temps, +et n'oubliez pas combien le principal objet de cette +lettre me tient au cœur.</p> + +<p><span class="pagenum"><a id="Page_426"> 426</a></span></p> + +<h3>LETTRE XIII.</h3> + +<p>C'est à M. Leveillard que je dois, mon cher +ami, d'être certain que vous vivez, et que faible +encore, vous vous portez mieux. C'est à lui que je +dois de savoir les progrès si ridiculement longs de +votre fortune, qui ne font pas moins votre éloge +que la honte de vos amis: mais enfin, je n'ai pas +su par vous un mot de ce qui vous intéresse. Je l'ai +demandé enfin à Leveillard qui, malade lui-même, +mais sensible à ma peine, m'a répondu courrier +par courrier, et m'a laissé le regret de ne m'être +pas plutôt adressé à lui.</p> + +<p>S'il est vrai que vous m'aimiez, mon cher Chamfort, +je vous prie d'occuper un moment votre +imagination de ce que la mienne, qui ne manque +pas d'activité, a dû souffrir de votre silence opiniâtre, +que je vous ai quatre fois supplié de rompre, +ne fÛt-ce que par un mot de votre laquais, si +M. R..... ne voulait pas me faire le sacrifice de +quelques minutes. Je ne sais pas ce que je n'ai pas +cru, et j'en étais venu à ce point que je ne permettais +point à ma compagne de prononcer votre +nom; j'éprouvais trop d'angoisses et d'inquiétudes; +tous mes efforts étaient dirigés à me distraire de +vous. J'avais renoncé à vous écrire jusqu'à ce que +je susse votre sort. Maintenant, vous m'écrirez et +<span class="pagenum"><a id="Page_427"> 427</a></span> +je saurai les raisons de votre silence, ou vous serez +très-importuné.</p> + +<p>Dupont avait de trop bonnes raisons pour ne +pas me répondre; il a perdu sa femme, l'une des +plus raisonnables et des plus estimables mères de +famille que je connusse; elle avait les vertus domestiques +de tous les genres; et si ce ne sont pas +les plus rares, certainement ce sont celles qui +contribuent le plus au bonheur de tout ce qui a +des rapports avec nous. D'ailleurs, Dupont, jeté +dans le torrent des affaires, ayant beaucoup de +par de là dans la tête, et de mobilité dans le cœur, +avait plus de besoin qu'un autre d'une compagne +qui s'occupât de son intérieur: c'est donc une +perte et une très-grande perte qu'il vient de faire; +et je dois trouver tout simple qu'il n'ait pas eu le +temps de penser à mes inquiétudes: mais vous +qui en étiez l'objet; vous qui saviez que je n'en +manquais pas dans cette grande et ruineuse ville, +et qu'au moins me fallait-il être tranquille sur le +sort, la santé et l'attachement de mes amis, je +ne vous connais qu'un moyen de vous faire pardonner, +c'est de vous bien porter, d'être heureux +et de me le dire.</p> + +<p>Je suis si fâché contre vous, que je ne vous dirai +pas un mot de ce pays-ci, ni des courses que +j'ai faites et qui sous peu produiront peut-être +quelque chose; mais comme je veux croire que +vous m'aimez encore, je vous dirai un mot de +nous. Notre santé est bonne; ma compagne est ce +<span class="pagenum"><a id="Page_428"> 428</a></span> +que vous l'avez vue, belle, douce, bonne, égale, +courageuse, pénétrée de ce charme de la sensibilité +qui fait tout supporter, et même les maux +qu'elle produit. Pour moi, je trouve ici pâture +à mon activité; j'apprends, je note, je fais beaucoup +de choses; mais au milieu des marques de +bienveillance et de considération que je reçois, je +ne laisse pas que d'être fort inquiet sur l'avenir; +la littérature française étant si étrangère ici, la +main d'œuvre si chère, et les libraires si timides, +que le meilleur moyen d'y mourir de faim, c'est +d'y être même un bon écrivain français. Au reste, +on y imprime les Cincinnati qui me rapporteront +peu de chose, mais qui du moins ne me coûteront +rien, et qu'un homme de beaucoup de talent +a bien traduits, de sorte que l'édition anglaise +paraîtra presqu'aussitôt que la française. +Mais jugez, par ce qui se passe à cet égard, du +peu de ressources qu'offre la typographie anglaise. +Deux libraires de Paris, inutiles à nommer par la +poste, mais dont un riche et solide, m'ont écrit +pour prendre quinze cents exemplaires à cinquante +sous, pourvu qu'on les leur rendît à telle +ville frontière; on a grand'peine à décider le libraire +anglais à tirer à quinze cents l'édition française, +et si l'ouvrage n'avait pas produit ici, sur +quelques hommes accrédités, un très-grand effet, +jamais libraire ne l'eût imprimé pour son +compte; les Français accoutumés au pays conçoivent +à peine cet effort, et je ne le conçois pas +<span class="pagenum"><a id="Page_429"> 429</a></span> +moi-même, depuis que je sais que Emsley a refusé +d'imprimer le manuscrit des <cite>Confessions de +J. J. Rousseau</cite>, de peur que l'édition ne lui restât.</p> + +<p>D'un autre côté, depuis que je suis à Londres, +malgré mes continuelles instances, je n'ai pas reçu +un mot de mes procureurs, et j'ignore encore +s'il existe en France un moyen de faire payer par +un père une pension alimentaire à son fils.</p> + +<p>Avec tout cela, mon ami, aimez-moi, écrivez-moi, +et je ne regretterai guère en France que vous +et votre société.</p> + +<p>Bon jour, mon cher paresseux; que les trésors +dont vous surcharge la munificence royale ne vous +fassent pas oublier vos vrais amis; les autres sont +aimables et brillans; mais voilà tout; et nous, +nous vous aimons.</p> + +<h3>LETTRE XIV.</h3> + +<p class="date">Vendredi, 4 février 1785.</p> + +<p>Mon ami, je ne vous aurais pas encore écrit +aujourd'hui, non pas parce que vous êtes en arrière +avec moi, mais parce que je suis triste et +malheureux, entr'autres et trop nombreux sujets, +de l'absence de ma douce compagne que vous aurez +embrassée avant de lire cette lettre; je ne +vous aurais pas écrit, dis-je, quoique je vous +<span class="pagenum"><a id="Page_430"> 430</a></span> +doive des remercîmens pour votre conduite envers +Target, si un devoir de reconnaissance ne +m'excitait pas en ce moment à secouer mon spleen +et à vaincre ma mélancolique paresse.</p> + +<p>Je ne vous ai jamais recommandé personne en +France, mon bon ami, pas même moi, parce que +j'ai toujours trouvé que cette discrétion était un +devoir étroit de délicatesse et d'honnêteté envers +un homme que son mérite personnel et le hasard +des circonstances ont mis en mesure, même intime, +avec les grands, sans qu'il ait jamais +voulu compromettre son indépendance, trafiquer +de leur amitié, mettre en un mot, en manière +quelconque, à profit, sa situation; mais lorsqu'il +s'agit d'un étranger, homme de mérite, à recommander +au dehors, comme on ne peut soupçonner +en aucune façon les intentions et les motifs +de celui qui s'y intéresse, comme ces sortes de +déférences hospitalières honorent les hommes en +place et peuvent leur être utiles, comme vous ne +vous êtes point interdit de conseiller des actions +honnêtes, et que c'est même la seule part que +vous vous soyez réservée dans les affaires de ce +monde, je peux me permettre d'être plus hardi. +Après cette longue préface, voici ce dont il s'agit:</p> + +<p>M. William Manning, beau-frère de M. Vaughan, +homme d'un très-grand mérite, l'un des plus +vrais philantropes qu'il y ait en Europe, et certainement +l'Anglais le plus dégagé des préjugés +moraux qui existe, auquel j'ai été recommandé +<span class="pagenum"><a id="Page_431"> 431</a></span> +par M. Franklin, et qui m'a rendu toutes sortes +de bons offices; M. William Manning, fils d'un +des plus riches et des plus estimés planteurs des +îles britanniques, part pour les Antilles, appelé +par de très-grandes affaires. Il désire d'être recommandé +à M. le comte de Damas à la Martinique, +et à M. le comte d'Arrôt à Tabago (je ne sais si +ce nom d'Arrôt est bien écrit); vous avez des relations +personnelles avec la maison de Damas; et +vous n'en auriez pas, que votre immense considération, +qui vous met de pair avec tout le monde, +à force de vous mettre au-dessus, vous en donnerait +aisément; mais je me rappelle que vous en +avez: d'ailleurs nulle recommandation, soit en +Angleterre, soit aux îles, ne peut être plus honorable +et plus efficace que celle du marquis de +Vaudreuil, que l'estime universelle de ce peuple-ci, +connaisseur en hommes, doit bien dédommager +des tracasseries de cour; et personne ne peut, plus +aisément que vous, faire écrire un mot de ce bord.</p> + +<p>Rendez-moi ce service, mon bon ami; je dis +ce service, car je n'aurai peut-être jamais de ma +vie une autre occasion de faire quelque chose d'agréable +pour l'homme de ce pays-ci qui a été le +plus empressé à m'être utile, et qui ne l'aurait +pas été davantage après une connaissance de plusieurs +années.</p> + +<p>Je ne vous parlerai pas de moi, je n'en ai pas +le courage; les horribles tracasseries que j'ai essuyées +depuis quelque temps, la dureté de mon +<span class="pagenum"><a id="Page_432"> 432</a></span> +père, il faut trancher le mot, sa férocité, qui +incidente maintenant sur le pain qu'il est forcé à +me donner, et qui met toute son adresse et tous +ses efforts pour me faire mourir de faim (car apparemment +il n'a pas encore espéré de me rendre +voleur de grand chemin); le départ récent de +mon amie qui m'a réellement mutilé, et qui me +prive de la seule consolation qui me reste sur la +terre, au moment où j'ai le plus lourd fardeau à +porter; toutes ces circonstances réunies et l'anxiété +d'une situation qui n'a point d'égale me +rendraient trop amer de retracer des détails qui +vous navreraient le cœur, et loin de me soulager, +tirailleraient mes blessures. Mon amie vous dira +tout cela, mais elle sera là; et sa physionomie +angélique, sa pénétrante douceur, la séduction +magique qui l'entoure et la pénètre, adouciront +le chagrin que vous causera infailliblement son +récit; et moi, je vous déchirerais plutôt que +je ne vous attendrirais; outre que vous ne m'entendriez +pas, sans un volume de fastidieuses explications +qui me tueraient, lorsque vous seriez au +courant. Nous recommencerons à causer, et +vous ne négligerez plus la correspondance d'un +ami malheureux, qui met tant de prix au moindre +souvenir de vous, et auquel il reste si peu de +jouissance.</p> + +<p>Je n'ai certainement pas besoin de vous recommander +de faire pour mon aimable amie, et pour +le succès de ses démarches, tout ce qui sera en +<span class="pagenum"><a id="Page_433"> 433</a></span> +vous, c'est-à-dire, de lui prodiguer vos consolations +et vos conseils; vous êtes bon, sensible et +généreux: d'ailleurs, c'est pour moi qu'elle travaille; +mais je vous jure, mon ami, je vous +jure, dans toute la sincérité de mon âme, que je ne +la vaux pas, et que cette âme est d'un ordre supérieur, +par la tendresse, la délicatesse et la bonté. +Si le comte d'Entraigues est à Paris, avertissez-le +de l'arrivée de mon amie; et comme lui est un +ardent et adroit solliciteur, concertez-vous tous +deux avec lui pour qu'il travaille à mes affaires. +Au reste, mon cher ami, un grand point serait +de m'obtenir sûreté pour rentrer en France; car +il est impossible que je vive ici, si l'on ne m'y +ménage pas quelques ressources littéraires, et +mon nom effarouche tous les libraires soumis à +la censure; mais si je m'y soumets, moi, si je fonde +mon pain sur un travail qui ne puisse effaroucher +personne, pourquoi donc le même gouvernement +qui encourage, qui fait vivre, qui soudoie ici des +insectes de l'espèce la plus vile et la plus venimeuse, +ne me laisserait-il pas vivre, moi? +lui suis-je donc plus désagréable ou plus suspect +que Linguet, etc. etc.</p> + +<p>Quoiqu'il en soit, mon ami, conseillez, dirigez, +consolez ma pauvre amie, et ménagez-moi +la possibilité de nous retrouver tous trois. Parlez-moi +donc de vous.</p> + +<p>Croyez-vous qu'un choix de comédies anglaises +réussît en France: c'est-à-dire, qu'un libraire +<span class="pagenum"><a id="Page_434"> 434</a></span> +voulût l'acheter? Remarquez que c'est un travail +qui ne peut se faire qu'ici; mais je voudrais un +marché fixe, afin de ne pas consumer inutilement +du temps: il importerait que les lettres fussent +ici le plutôt possible.</p> + +<h3>LETTRE XV.</h3> + +<p class="date">Paris, 1<sup>er</sup> janvier 1788.</p> + +<p>J'irai vous porter ce matin, mon cher Chamfort, +les vœux d'un ami fidèle, affectueux, dévoué, +et qui n'aspire aux jouissances d'une fortune +indépendante que pour prouver à vous et à +un très-petit nombre d'autres mortels, que si jusqu'alors +il ne jouissait pas assez du charme de +leur société, c'est qu'il ne jouissait pas de lui-même, +et que, pour disposer de son âme, de ses +principes, de ses talens, il s'était vu obligé d'immoler +son temps et ses goûts personnels.</p> + +<p>Je passerai donc chez vous, mon ami; mais +comme vous pourriez être en course pour les devoirs +du jour, je vous prie, par ce billet, de me +prévenir si la lettre que vous destinez à la consolation +de M. Cérutti sera prête assez tôt pour +pouvoir trouver place dans le numéro qui paraîtra +vendredi; il faudrait pour cela que je l'eusse +<span class="pagenum"><a id="Page_435"> 435</a></span> +mercredi soir au plus tard. Ma question a pour +motif, mon cher Chamfort, d'abord la nécessité +de pourvoir d'avance à nos mélanges, ensuite le +désir de faire ce que vous m'avez persuadé être +équitable et décent, assez à temps pour que la +sensibilité de M. Cérutti en reçoive un adoucissement, +et non un double choc, ce qui arrive toujours +dans les querelles renouvelées.</p> + +<p>Bon jour, mon très-bon ami, L. C. D. M.</p> + +<h3>LETTRE XVI.</h3> + +<p class="date">5 octobre 1790.</p> + +<p>Je suis vivement pressé, mon cher Chamfort, +de faire exécuter le joli projet dont je vous ai +parlé, celui de recueillir ce que j'appelle des vignettes +littéraires et philosophiques pour un catalogue +raisonné: il faut donc que je m'en occupe, +et que je vous prie de vous en occuper assez vous-même +pour vous y attacher. Il serait nécessaire, +mon bon ami, que je susse quels sont, parmi +les grands noms, vos élus, vos favoris: puis-je +compter que les poètes grecs et latins seront de +ce nombre? Si vous y joigniez nos grands maîtres +français, je serais bien riche; et si vous aviez le +courage d'aller jusqu'à l'élite des auteurs de mémoires +<span class="pagenum"><a id="Page_436"> 436</a></span> +et des moralistes, je le serais jusqu'à faire +envie. Un mot sur cela, mon bon ami, comme +aussi sur notre dessein de nous réunir pour nous +préparer à rire civiquement sur les académies.</p> + +<p><i lang="la" xml:lang="la">Vale et me ama.</i></p> + +<h3>LETTRE XVII.</h3> + +<p class="date">Mercredi.</p> + +<p>Je ne voulais vous remercier, mon ami, qu'au +moment où je pourrais vous dire quelque chose +sur les infâmes papiers dont on a cru payer votre +prose et vos vers, tandis qu'on les eût certainement +refusés à la mère de vos talens, je veux dire +à votre âme. Le résultat de mes informations est +qu'il faut vîte et vîte que vous alliez en personne +chez Camus, lequel a fait mettre dans tous les +papiers publics la plus brutale injonction, nommément +aux membres de l'assemblée nationale, +de s'abstenir de toute recommandation auprès +du comité des pensions. Il faut donc, mon ami, +que je me réserve pour défendre les vôtres, si on +les attaque; et c'est ce que je ferai certes avec l'amitié +que je vous dois et l'énergie que vous me +connaissez: mais, avant tout, allez trouver Camus, +et tenez-moi averti de son accueil. Bon jour, mon +<span class="pagenum"><a id="Page_437"> 437</a></span> +brave ami, on va copier votre excellente Lucianide<a name="FNanchor_51" id="FNanchor_51" href="#Footnote_51" class="fnanchor"> [51]</a>: +vous l'aurez demain ou après-demain.</p> + +<p><i lang="la" xml:lang="la">Vale et me ama.</i></p> + +<p class="end">FIN DES ŒUVRES DE CHAMFORT.</p> + +<div class="footnotes"><h2>NOTES:</h2> +<div class="footnote"> + +<p><a name="Footnote_1" id="Footnote_1" href="#FNanchor_1" class="label">[1]</a> M. de La Harpe, dans l'excellent <cite>Cours de Littérature</cite> qu'il a lu +au Lycée.</p> + +<p><a name="Footnote_2" id="Footnote_2" href="#FNanchor_2" class="label">[2]</a> Voyez la note 6 de l'<cite>Eloge de Racine</cite>, par M. de La Harpe.</p> + +<p><a name="Footnote_3" id="Footnote_3" href="#FNanchor_3" class="label">[3]</a> M. l'abbé Delille est un des poètes français qui ont le mieux +connu cet art de varier la forme des vers alexandrins, et de se +soustraire à leur marche traînante. Ses <cite>Géorgiques</cite> et son poème <cite>des +Jardins</cite> offrent des morceaux où ce genre de beauté est porté à son +plus haut degré de perfection. Les ouvrages de cet écrivain seront +toujours du nombre de ceux que tout homme qui se destine aux +muses associera à ses études de Racine et de J. B. Rousseau, parce +qu'il est, comme eux, un des poètes les plus parfaits de la langue.</p> + +<p><a name="Footnote_4" id="Footnote_4" href="#FNanchor_4" class="label">[4]</a> Voyez son <cite>Essai sur la Poésie sacrée</cite>, à la tête de son sublime +poème du <cite>Messie</cite>.</p> + +<p><a name="Footnote_5" id="Footnote_5" href="#FNanchor_5" class="label">[5]</a> Tom. <span class="smcap">III</span>, pag. 272.</p> + +<p><a name="Footnote_6" id="Footnote_6" href="#FNanchor_6" class="label">[6]</a> La perfection même que l'on s'obstine à refuser à Rousseau, +ne serait qu'une raison de plus pour croire à la difficulté de ce +genre.</p> + +<p><a name="Footnote_7" id="Footnote_7" href="#FNanchor_7" class="label">[7]</a> Voyez les <cite>Leçons</cite> du docteur Blair <cite>sur la Littérature</cite>, à la fin +de l'article du <cite>Poème lyrique</cite>, tom. <span class="smcap">III</span>, pag. 145.</p> + +<p><a name="Footnote_8" id="Footnote_8" href="#FNanchor_8" class="label">[8]</a> Je me sers de la traduction du P. Berthier.</p> + +<p><a name="Footnote_9" id="Footnote_9" href="#FNanchor_9" class="label">[9]</a> <cite>Principes de littérature</cite>, liv. <span class="smcap">III</span>, pag. 268.</p> + +<p><a name="Footnote_10" id="Footnote_10" href="#FNanchor_10" class="label">[10]</a> <cite>Dict. de l'Acad.</cite></p> + +<p><a name="Footnote_11" id="Footnote_11" href="#FNanchor_11" class="label">[11]</a> Voyez pag. 253 de ses <cite>Remarques sur Racine</cite>, insérées dans +le volume intitulé, <cite>Remarques sur la langue française</cite>, par M. l'abbé +d'Olivet; chez Barbou, édit. de 1783, vol. <em>in</em>-12.</p> + +<p><a name="Footnote_12" id="Footnote_12" href="#FNanchor_12" class="label">[12]</a> Tom. <span class="smcap">II</span>, pag. 304, édit. 1783, qui renferme les Notes de +Patru et de Corneille.</p> + +<p><a name="Footnote_13" id="Footnote_13" href="#FNanchor_13" class="label">[13]</a> Pag. 143, édit. 1766, in-12.</p> + +<p><a name="Footnote_14" id="Footnote_14" href="#FNanchor_14" class="label">[14]</a> Tom. <span class="smcap">I</span><sup>er</sup>, pag. 417. Paris, Didot, 1786.</p> + +<p><a name="Footnote_15" id="Footnote_15" href="#FNanchor_15" class="label">[15]</a> Voyez sa Remarque sur les premiers vers de la tragédie de +<cite>Bajazet</cite>.</p> + +<p><a name="Footnote_16" id="Footnote_16" href="#FNanchor_16" class="label">[16]</a> <cite>Dict. de l'Acad.</cite></p> + +<p><a name="Footnote_17" id="Footnote_17" href="#FNanchor_17" class="label">[17]</a> <cite>Dict. de l'Acad.</cite></p> + +<p><a name="Footnote_18" id="Footnote_18" href="#FNanchor_18" class="label">[18]</a> Vaugelas, dans ses <cite>Remarques sur la Langue française</cite>, écrit +toujours les premières personnes sans <em>s</em> dans les verbes suivans: <em>je +croi</em>, <i>je reçoi</i>, <em>je sçai</em>, etc.</p> + +<p><a name="Footnote_19" id="Footnote_19" href="#FNanchor_19" class="label">[19]</a> Voyez le <cite>Racine vengé</cite>.</p> + +<p><a name="Footnote_20" id="Footnote_20" href="#FNanchor_20" class="label">[20]</a> Voyez les <cite>Observations</cite> de Ménage <cite>sur la langue française</cite>; +tom. <span class="smcap">I</span><sup>er</sup>, pag. 73, 2<sup>e</sup> édit. de Barbin.</p> + +<p><a name="Footnote_21" id="Footnote_21" href="#FNanchor_21" class="label">[21]</a> <cite>Dict. de Trévoux.</cite></p> + +<p><a name="Footnote_22" id="Footnote_22" href="#FNanchor_22" class="label">[22]</a> Tom. <span class="smcap">I</span><sup>er</sup>, pag. 206.</p> + +<p><a name="Footnote_23" id="Footnote_23" href="#FNanchor_23" class="label">[23]</a> Voyez pag. 110 du <cite>Traité de la Prosodie française</cite> de l'abbé +d'Olivet. Paris, 1736, chez Gandouin.</p> + +<p><a name="Footnote_24" id="Footnote_24" href="#FNanchor_24" class="label">[24]</a> Qu'on lise surtout la 1<sup>re</sup> et la 3<sup>e</sup> scènes du 1<sup>er</sup> acte, la 7<sup>e</sup> +du 2<sup>e</sup> et la 4<sup>e</sup> du 3<sup>e</sup>; et l'on verra s'il existe, en aucune langue, +rien de plus parfait.</p> + +<p><a name="Footnote_25" id="Footnote_25" href="#FNanchor_25" class="label">[25]</a> Entr'autres, M. Lefranc de Pompignan. Voyez sa lettre à +Racine le fils.</p> + +<p><a name="Footnote_26" id="Footnote_26" href="#FNanchor_26" class="label">[26]</a> Les galères ne sont pas la punition de ce crime dans tous les états +d'Allemagne. Les peines y sont variées. Dans quelques-uns, on attache +le coupable entre les cornes d'un cerf, avec des cordes bien enlacées +dans son bois: on le chasse ensuite dans la forêt. Ce mot <em>galères</em> +n'est ici que l'indication d'un châtiment quelconque.</p> + +<p class="signature">(<em>Note de l'auteur.</em>)</p> + +<p><a name="Footnote_27" id="Footnote_27" href="#FNanchor_27" class="label">[27]</a> Anspach et Bareuth.</p> + +<p><a name="Footnote_28" id="Footnote_28" href="#FNanchor_28" class="label">[28]</a> Chamfort composa ce petit poème au commencement de 1792.</p> + +<p><a name="Footnote_29" id="Footnote_29" href="#FNanchor_29" class="label">[29]</a> L'Académie française, pour laquelle cet ouvrage a été composé +en 1765.</p> + +<p><a name="Footnote_30" id="Footnote_30" href="#FNanchor_30" class="label">[30]</a> Ces vers furent chantés en présence du roi de Danemarck, +pour lequel ils avaient été composés en 1768, pendant le séjour de +ce monarque à Paris.</p> + +<p><a name="Footnote_31" id="Footnote_31" href="#FNanchor_31" class="label">[31]</a> M. d'Alembert faisait alors des vers.</p> + +<p><a name="Footnote_32" id="Footnote_32" href="#FNanchor_32" class="label">[32]</a> Les Mémoires de la reine Christine.</p> + +<p><a name="Footnote_33" id="Footnote_33" href="#FNanchor_33" class="label">[33]</a> On connaît les talens de M. d'Alembert pour contrefaire.</p> + +<p><a name="Footnote_34" id="Footnote_34" href="#FNanchor_34" class="label">[34]</a> Il y a sans cesse dans les ouvrages de d'Alembert: Lesage +fait ceci ou cela.</p> + +<p><a name="Footnote_35" id="Footnote_35" href="#FNanchor_35" class="label">[35]</a> Ces épîtres ont été égarées, ainsi que d'autres papiers, à la +mort de l'auteur. Cette perte est probablement sans ressource; car +les recherches les plus exactes n'ont pu nous les procurer.</p> + +<p><a name="Footnote_36" id="Footnote_36" href="#FNanchor_36" class="label">[36]</a> Cette lettre, ainsi que la <span class="smcap">IX</span><sup>e</sup>, nous a été communiquée par +M. Sencier, membre de la Société des Bibliophiles, et dont l'obligeance +égale le savoir.</p> + +<p><a name="Footnote_37" id="Footnote_37" href="#FNanchor_37" class="label">[37]</a> On proposait à Chamfort une place de secrétaire des commandemens +à la cour.</p> + +<p><a name="Footnote_38" id="Footnote_38" href="#FNanchor_38" class="label">[38]</a> Il n'y en avait pas 100,000; mais on en croyait 700,000. +(<em>Note de l'auteur.</em>)</p> + +<p><a name="Footnote_39" id="Footnote_39" href="#FNanchor_39" class="label">[39]</a> Il est de fait que, de tous les lieux où l'affluence est grande, et +d'où l'on ne peut sortir sans se rendre importun, il n'y a que les jacobins +où j'aie jamais été, <em>et toujours</em> dans les crises violentes de l'année +1791. Le moment que j'avais choisi pour me présenter, en est +une preuve suffisante.</p> + +<p><a name="Footnote_40" id="Footnote_40" href="#FNanchor_40" class="label">[40]</a> M. Delacroix avait fait insérer, dans le Journal de Paris, +une lettre dans laquelle il parlait peu avantageusement de Chamfort, +auquel il reprochait d'avoir pris une part trop active à la révolution.</p> + +<p><a name="Footnote_41" id="Footnote_41" href="#FNanchor_41" class="label">[41]</a> <cite>Des Lettres de cachet et des Prisons d'état.</cite></p> + +<p><a name="Footnote_42" id="Footnote_42" href="#FNanchor_42" class="label">[42]</a> De Calonne.</p> + +<p><a name="Footnote_43" id="Footnote_43" href="#FNanchor_43" class="label">[43]</a> C'est Chamfort lui-même qui est désigné par ce sobriquet. +On sait qu'il était né près de Clermont, en Auvergne.</p> + +<p><a name="Footnote_44" id="Footnote_44" href="#FNanchor_44" class="label">[44]</a> L'abbé de Lille.</p> + +<p><a name="Footnote_45" id="Footnote_45" href="#FNanchor_45" class="label">[45]</a> En (ce) temps-là, on s'occupait beaucoup des ballons nouvellement +découverts par Montgolfier. Un physicien, nommé l'abbé +Miolan, en annonça un qui devait s'élever du Luxembourg. On s'y +rendit en foule; les billets d'entrée coûtaient six francs: l'expérience +manqua, et l'on ne rendit pas l'argent. L'auteur s'enfuit et +fit bien, car le peuple n'entendait pas raillerie et voulait le mettre +en pièces. C'était donc, peu de jours après, jouer un tour sanglant +à un autre abbé, que de l'appeler de ce nom dans un lieu public.</p> + +<p><a name="Footnote_46" id="Footnote_46" href="#FNanchor_46" class="label">[46]</a> Si nous pouvions tous exister sans femmes, nous serions +délivrés de ce sujet de chagrin; mais puisque la nature nous a faits +tels que nous ne pouvons ni vivre contens avec elles, ni nous passer +d'elles de quelque façon que ce soit, il vaut mieux pourvoir à ce qui +nous est perpétuellement nécessaire qu'à nos plaisirs.</p> + +<p><a name="Footnote_47" id="Footnote_47" href="#FNanchor_47" class="label">[47]</a> Ceci a rapport à l'écrit sur l'ordre de Cincinnatus, l'un de +ceux qui contribuèrent le plus à la réputation de Mirabeau, et dont +les morceaux les plus brillans sont de Chamfort.</p> + +<p><a name="Footnote_48" id="Footnote_48" href="#FNanchor_48" class="label">[48]</a> On sait que les Auvergnats n'ont pas une grande réputation +d'esprit.</p> + +<p><a name="Footnote_49" id="Footnote_49" href="#FNanchor_49" class="label">[49]</a> Franklin. C'est toujours de l'écrit sur l'ordre de Cincinnatus +qu'il s'agit.</p> + +<p><a name="Footnote_50" id="Footnote_50" href="#FNanchor_50" class="label">[50]</a> Les Cincinnati, c'est-à-dire l'écrit sur l'ordre de Cincinnatus.</p> + +<p><a name="Footnote_51" id="Footnote_51" href="#FNanchor_51" class="label">[51]</a> C'est-à-dire, votre diatribe dans le genre de Lucien: c'est +le Discours sur les académies.</p> + </div> +</div> + +<p><span class="pagenum"><a id="Page_438"> 438</a></span></p> + +<h2>TABLE DES MATIÈRES<br /> +<span class="medium">CONTENUES DANS LE CINQUIÈME VOLUME.</span></h2> + +<table id="toc" summary="contents"> +<tr> + <td> </td> + <td> </td> + <td class="tdr">pages.</td> +</tr> +<tr> + <th colspan="2" class="tdl"><span class="smcap">Avis</span></th> + <th class="tdr"><a href="#Page_4">4</a></th> +</tr> +<tr> + <th colspan="2" class="tdl">Essai d'un Commentaire sur Racine</th> + <th class="tdr"><a href="#Page_5">5</a></th> +</tr> +<tr> + <td colspan="2" class="tdl"><span class="i1">Notes sur Esther</span></td> + <td class="tdr"><a href="#Page_5">5</a></td> +</tr> +<tr> + <th colspan="2" class="tdl"><span class="smcap">Épîtres</span></th> + <th class="tdr"><a href="#Page_83">83</a></th> +</tr> +<tr> + <td colspan="2" class="tdl"><span class="i1">Sur la Vanité de la Gloire</span></td> + <td class="tdr"><a href="#Page_85">85</a></td> +</tr> +<tr> + <td colspan="2" class="tdl"><span class="i1">— d'un père à son fils, sur la Naissance d'un + petit-fils</span></td> + <td class="tdr"><a href="#Page_97">97</a></td> +</tr> +<tr> + <td colspan="2" class="tdl"><span class="i1">— à M. ***</span></td> + <td class="tdr"><a href="#Page_104">104</a></td> +</tr> +<tr> + <td colspan="2" class="tdl"><span class="i1">— à M. ***, qui avait fait afficher chez son suisse + un ordre en vers, de n'ouvrir qu'au Mérite et + de refuser la porte à la Fortune</span></td> + <td class="tdr"><a href="#Page_109">109</a></td> +</tr> +<tr> + <th colspan="2" class="tdl">Fragment d'une Épître diplomatique, adressée à la + coalition des princes armés contre la France</th> + <th class="tdr"><a href="#Page_112">112</a></th> +</tr> +<tr> + <th colspan="2" class="tdl"><span class="smcap">Odes</span></th> + <th class="tdr"><a href="#Page_119">119</a></th> +</tr> +<tr> + <td colspan="2" class="tdl">La Grandeur de l'Homme</td> + <td class="tdr"><a href="#Page_121">121</a></td> +</tr> +<tr> + <td colspan="2" class="tdl">Les Volcans</td> + <td class="tdr"><a href="#Page_124">124</a></td> +</tr> +<tr> + <th colspan="2" class="tdl"><span class="smcap">Contes</span></th> + <th class="tdr"><a href="#Page_129">129</a></th> +</tr> +<tr> + <td colspan="2" class="tdl">La Querelle du Riche et du Pauvre. Apologue</td> + <td class="tdr"><a href="#Page_131">131</a></td> +</tr> +<tr> + <td colspan="2" class="tdl">La Jambe de bois et le Bras perdu</td> + <td class="tdr"><a href="#Page_132">132</a></td> +</tr> +<tr> + <td colspan="2" class="tdl">Le Héros économe</td> + <td class="tdr"><a href="#Page_133">133</a></td> +</tr> +<tr> + <td colspan="2" class="tdl">Le Rendez-vous inutile</td> + <td class="tdr"><a href="#Page_136">136</a></td> +</tr> +<tr> + <td colspan="2" class="tdl">Le Chapelier</td> + <td class="tdr"><a href="#Page_139">139</a></td> +</tr> +<tr> + <td colspan="2" class="tdl">La Mariée sans Mari</td> + <td class="tdr"><a href="#Page_140">140</a> +<span class="pagenum"><a id="Page_439"> 439</a></span></td> +</tr> +<tr> + <td colspan="2" class="tdl">L'Avare éborgné</td> + <td class="tdr"><a href="#Page_140">140</a></td> +</tr> +<tr> + <td colspan="2" class="tdl">Fragment d'un Conte. Apologue</td> + <td class="tdr"><a href="#Page_141">141</a></td> +</tr> +<tr> + <td colspan="2" class="tdl">Prologue d'un autre Conte</td> + <td class="tdr"><a href="#Page_142">142</a></td> +</tr> +<tr> + <td colspan="2" class="tdl">Calcul patriotique</td> + <td class="tdr"><a href="#Page_143">143</a></td> +</tr> +<tr> + <td colspan="2" class="tdl">La vraie Sagesse</td> + <td class="tdr"><a href="#Page_144">144</a></td> +</tr> +<tr> + <td colspan="2" class="tdl">La Jouissance tardive</td> + <td class="tdr"><a href="#Page_146">146</a></td> +</tr> +<tr> + <td colspan="2" class="tdl">Pâris justifié</td> + <td class="tdr"><a href="#Page_147">147</a></td> +</tr> +<tr> + <td colspan="2" class="tdl">Le Peintre d'histoire</td> + <td class="tdr"><a href="#Page_147">147</a></td> +</tr> +<tr> + <td colspan="2" class="tdl">Le Calcul</td> + <td class="tdr"><a href="#Page_148">148</a></td> +</tr> +<tr> + <td colspan="2" class="tdl">Le Pronom indiscret</td> + <td class="tdr"><a href="#Page_148">148</a></td> +</tr> +<tr> + <td colspan="2" class="tdl">Le Calendrier des Jésuites</td> + <td class="tdr"><a href="#Page_149">149</a></td> +</tr> +<tr> + <td colspan="2" class="tdl">Le Saut de la Soupente</td> + <td class="tdr"><a href="#Page_154">154</a></td> +</tr> +<tr> + <td colspan="2" class="tdl">Le Linceul du Pélerin</td> + <td class="tdr"><a href="#Page_157">157</a></td> +</tr> +<tr> + <td colspan="2" class="tdl">L'Armement inutile</td> + <td class="tdr"><a href="#Page_162">162</a></td> +</tr> +<tr> + <td colspan="2" class="tdl">L'Abbesse condamnée au Chapelain</td> + <td class="tdr"><a href="#Page_167">167</a></td> +</tr> +<tr> + <td colspan="2" class="tdl">Le Coq et le Chapon</td> + <td class="tdr"><a href="#Page_169">169</a></td> +</tr> +<tr> + <td colspan="2" class="tdl">La Peur de la Mort</td> + <td class="tdr"><a href="#Page_171">171</a></td> +</tr> +<tr> + <td colspan="2" class="tdl">La Consolation des Cocus</td> + <td class="tdr"><a href="#Page_177">177</a></td> +</tr> +<tr> + <td colspan="2" class="tdl">La Fidélité à toute épreuve</td> + <td class="tdr"><a href="#Page_179">179</a></td> +</tr> +<tr> + <td colspan="2" class="tdl">Le Connaisseur</td> + <td class="tdr"><a href="#Page_179">179</a></td> +</tr> +<tr> + <td colspan="2" class="tdl">La Prude</td> + <td class="tdr"><a href="#Page_181">181</a></td> +</tr> +<tr> + <td colspan="2" class="tdl">L'Illusion du Cloître</td> + <td class="tdr"><a href="#Page_182">182</a></td> +</tr> +<tr> + <th colspan="2" class="tdl"><span class="smcap">Poésies diverses</span></th> + <td class="tdr"><a href="#Page_185">185</a></td> +</tr> +<tr> + <td colspan="2" class="tdl">Les Fêtes espagnoles</td> + <td class="tdr"><a href="#Page_187">187</a></td> +</tr> +<tr> + <td colspan="2" class="tdl">Calypso à Télémaque. Héroïde</td> + <td class="tdr"><a href="#Page_199">199</a></td> +</tr> +<tr> + <td colspan="2" class="tdl">L'Homme de Lettres. Discours philosophique</td> + <td class="tdr"><a href="#Page_205">205</a></td> +</tr> +<tr> + <td colspan="2" class="tdl">Bacarole imitée de l'italien</td> + <td class="tdr"><a href="#Page_213">213</a></td> +</tr> +<tr> + <td colspan="2" class="tdl">L'Heureux temps</td> + <td class="tdr"><a href="#Page_215">215</a></td> +</tr> +<tr> + <td colspan="2" class="tdl">La Vie de Paris</td> + <td class="tdr"><a href="#Page_216">216</a></td> +</tr> +<tr> + <td colspan="2" class="tdl">Imitation d'Ovide</td> + <td class="tdr"><a href="#Page_217">217</a></td> +</tr> +<tr> + <td colspan="2" class="tdl">Le Paradis</td> + <td class="tdr"><a href="#Page_218">218</a></td> +</tr> +<tr> + <td colspan="2" class="tdl">La Vieille de seize ans</td> + <td class="tdr"><a href="#Page_221">221</a> + <span class="pagenum"><a id="Page_440"> 440</a></span></td> +</tr> +<tr> + <td colspan="2" class="tdl">Candide</td> + <td class="tdr"><a href="#Page_222">222</a></td> +</tr> +<tr> + <td colspan="2" class="tdl">La Bohémienne</td> + <td class="tdr"><a href="#Page_223">223</a></td> +</tr> +<tr> + <td colspan="2" class="tdl">Sur l'Élection de MM. Lemierre et de Tressan à +l'Académie française</td> + <td class="tdr"><a href="#Page_224">224</a></td> +</tr> +<tr> + <td colspan="2" class="tdl">Sur la Tragédie de Coriolan, par La Harpe, dont + les Comédiens français donnèrent une représentation + au bénéfice des Pauvres, le 3 mars 1784</td> + <td class="tdr"><a href="#Page_224">224</a></td> +</tr> +<tr> + <td colspan="2" class="tdl">Le Siècle a du Caractère</td> + <td class="tdr"><a href="#Page_224">224</a></td> +</tr> +<tr> + <td colspan="2" class="tdl">L'Abbé de Chaulieu et le cardinal de Bernis</td> + <td class="tdr"><a href="#Page_225">225</a></td> +</tr> +<tr> + <td colspan="2" class="tdl">Les Jeunes Gens du siècle</td> + <td class="tdr"><a href="#Page_227">227</a></td> +</tr> +<tr> + <td colspan="2" class="tdl">Vers composés à l'occasion de la fête de M. de + Vaudreuil</td> + <td class="tdr"><a href="#Page_228">228</a></td> +</tr> +<tr> + <td colspan="2" class="tdl">Madrigal</td> + <td class="tdr"><a href="#Page_231">231</a></td> +</tr> +<tr> + <td colspan="2" class="tdl">A M. de M***, qui m'avait envoyé une tasse de + porcelaine avec un quatrain où il me recommandait + de ne pas imiter Diogène</td> + <td class="tdr"><a href="#Page_231">231</a></td> +</tr> +<tr> + <td colspan="2" class="tdl">Vers à M***</td> + <td class="tdr"><a href="#Page_232">232</a></td> +</tr> +<tr> + <td colspan="2" class="tdl">A Madame ***, sur une loterie</td> + <td class="tdr"><a href="#Page_233">233</a></td> +</tr> +<tr> + <td colspan="2" class="tdl">A celle qui n'est plus</td> + <td class="tdr"><a href="#Page_234">234</a></td> +</tr> +<tr> + <td colspan="2" class="tdl">Imité de l'Anthologie</td> + <td class="tdr"><a href="#Page_235">235</a></td> +</tr> +<tr> + <td colspan="2" class="tdl">A Madame ***</td> + <td class="tdr"><a href="#Page_235">235</a></td> +</tr> +<tr> + <td colspan="2" class="tdl">A Madame ***, en lui envoyant un Chien</td> + <td class="tdr"><a href="#Page_236">236</a></td> +</tr> +<tr> + <td colspan="2" class="tdl">Motifs de mon Silence</td> + <td class="tdr"><a href="#Page_236">236</a></td> +</tr> +<tr> + <td colspan="2" class="tdl">Imitation de Martial</td> + <td class="tdr"><a href="#Page_236">236</a></td> +</tr> +<tr> + <td colspan="2" class="tdl">Autre du même</td> + <td class="tdr"><a href="#Page_237">237</a></td> +</tr> +<tr> + <td colspan="2" class="tdl">Autre du même</td> + <td class="tdr"><a href="#Page_237">237</a></td> +</tr> +<tr> + <td colspan="2" class="tdl">Moralité</td> + <td class="tdr"><a href="#Page_238">238</a></td> +</tr> +<tr> + <td colspan="2" class="tdl">Epigramme</td> + <td class="tdr"><a href="#Page_238">238</a></td> +</tr> +<tr> + <td colspan="2" class="tdl">Autre</td> + <td class="tdr"><a href="#Page_239">239</a></td> +</tr> +<tr> + <td colspan="2" class="tdl">Sur un Mari</td> + <td class="tdr"><a href="#Page_239">239</a></td> +</tr> +<tr> + <td colspan="2" class="tdl">Vers mis au bas du portrait de Mirabeau</td> + <td class="tdr"><a href="#Page_239">239</a> + <span class="pagenum"><a id="Page_441"> 441</a></span></td> +</tr> +<tr> + <td colspan="2" class="tdl">Vers à mettre au bas du portrait de d'Alembert</td> + <td class="tdr"><a href="#Page_240">240</a></td> +</tr> +<tr> + <td colspan="2" class="tdl">Epigramme contre La Harpe</td> + <td class="tdr"><a href="#Page_240">240</a></td> +</tr> +<tr> + <td colspan="2" class="tdl">Autre contre le même</td> + <td class="tdr"><a href="#Page_241">241</a></td> +</tr> +<tr> + <td colspan="2" class="tdl">Autre contre le même</td> + <td class="tdr"><a href="#Page_241">241</a></td> +</tr> +<tr> + <td colspan="2" class="tdl">Le Roi de Danemarck, en partant de Paris</td> + <td class="tdr"><a href="#Page_241">241</a></td> +</tr> +<tr> + <td colspan="2" class="tdl">A une femme qui prétendait que ses amis ne + s'occupaient pas d'elle</td> + <td class="tdr"><a href="#Page_242">242</a></td> +</tr> +<tr> + <td colspan="2" class="tdl">Le Palais de la Faveur. Allégorie en vers et en prose</td> + <td class="tdr"><a href="#Page_242">242</a></td> +</tr> +<tr> + <th colspan="2" class="tdl"><span class="smcap">Lettres diverses</span></th> + <th class="tdr"><a href="#Page_253">253</a></th> +</tr> +<tr> + <td class="tdl">Lettre I<sup>re</sup>.</td> + <td class="tdl">A madame de ***</td> + <td class="tdr"><a href="#Page_255">255</a></td> +</tr> +<tr> + <td class="tdl"><span class="i3">II.</span></td> + <td>A ....</td> + <td class="tdr"><a href="#Page_256">256</a></td> +</tr> +<tr> + <td class="tdl"><span class="i3"> III.</span></td> + <td>A ....</td> + <td class="tdr"><a href="#Page_259">259</a></td> +</tr> +<tr> + <td><span class="i3"> IV.</span></td> + <td>A Madame de S***</td> + <td class="tdr"><a href="#Page_262">262</a></td> +</tr> +<tr> + <td class="tdl"><span class="i3"> V.</span></td> + <td>A ....</td> + <td class="tdr"><a href="#Page_266">266</a></td> +</tr> +<tr> + <td class="tdl"><span class="i3"> VI.</span></td> + <td>A madame d'Angevilliers</td> + <td class="tdr"><a href="#Page_270">270</a></td> +</tr> +<tr> + <td class="tdl"><span class="i3"> VII.</span></td> + <td>A M. l'abbé Roman</td> + <td class="tdr"><a href="#Page_272">272</a></td> +</tr> +<tr> + <td class="tdl"><span class="i3">VIII.</span></td> + <td>Au même</td> + <td class="tdr"><a href="#Page_279">279</a></td> +</tr> +<tr> + <td class="tdl"><span class="i3">IX.</span></td> + <td>A madame d'Angevilliers</td> + <td class="tdr"><a href="#Page_284">284</a></td> +</tr> +<tr> + <td class="tdl"><span class="i3">X.</span></td> + <td>A l'abbé Morellet</td> + <td class="tdr"><a href="#Page_285">285</a></td> +</tr> +<tr> + <td class="tdl"><span class="i3">XI.</span></td> + <td>A M. de Vaudreuil</td> + <td class="tdr"><a href="#Page_293">293</a></td> +</tr> +<tr> + <td class="tdl"><span class="i3">XII.</span></td> + <td>A M. Panckouke</td> + <td class="tdr"><a href="#Page_302">302</a></td> +</tr> +<tr> + <td class="tdl"><span class="i3">XIII.</span></td> + <td>A madame Agasse</td> + <td class="tdr"><a href="#Page_304">304</a></td> +</tr> +<tr> + <td class="tdl"><span class="i3">XIV.</span></td> + <td>A la même</td> + <td class="tdr"><a href="#Page_305">305</a></td> +</tr> +<tr> + <td class="tdl"><span class="i3">XV.</span></td> + <td>A la même</td> + <td class="tdr"><a href="#Page_306">306</a></td> +</tr> +<tr> + <td class="tdl"><span class="i3">XVI.</span></td> + <td>A la même</td> + <td class="tdr"><a href="#Page_309">309</a></td> +</tr> +<tr> + <td class="tdl"><span class="i3">XVII.</span></td> + <td>Réponse à un anonyme</td> + <td class="tdr"><a href="#Page_310">310</a></td> +</tr> +<tr> + <td class="tdl"><span class="i3">XVIII.</span></td> + <td> </td> + <td class="tdr"><a href="#Page_313">313</a></td> +</tr> +<tr> + <td class="tdl"><span class="i3">XIX.</span></td> + <td> </td> + <td class="tdr"><a href="#Page_317">317</a></td> +</tr> +<tr> + <td class="tdl"><span class="i3">XX.</span></td> + <td>A la Citoyenne ***</td> + <td class="tdr"><a href="#Page_321">321</a></td> +</tr> +<tr> + <td class="tdl"><span class="i3">XXI.</span></td> + <td>Au citoyen Laveau, rédacteur du journal de la Montagne</td> + <td class="tdr"><a href="#Page_322">322</a></td> +</tr> +<tr> + <td class="tdl"><span class="i3">XXII.</span></td> + <td>A ses concitoyens</td> + <td class="tdr"><a href="#Page_325">325</a> + <span class="pagenum"><a id="Page_442"> 442</a></span></td> +</tr> +<tr> + <th colspan="2" class="tdl"><span class="smcap">Deux articles extraits du journal de paris</span></th> + <th class="tdr"><a href="#Page_337">337</a></th> +</tr> +<tr> + <td colspan="2" class="tdl">Entretien entre un des auteurs du journal de + Paris et un ami de Chamfort</td> + <td class="tdr"><a href="#Page_339">339</a></td> +</tr> +<tr> + <td colspan="2" class="tdl">Variétés</td> + <td class="tdr"><a href="#Page_347">347</a></td> +</tr> +<tr> + <th colspan="2" class="tdl"><span class="smcap">Lettres de Mirabeau a Chamfort</span></th> + <th class="tdr"><a href="#Page_351">351</a></th> +</tr> +<tr> + <td colspan="2" class="tdl">Lettre I<sup>re</sup>.</td> + <td class="tdr"><a href="#Page_353">353</a></td> +</tr> +<tr> + <td colspan="2" class="tdl"><span class="i3">II.</span></td> + <td class="tdr"><a href="#Page_362">362</a></td> +</tr> +<tr> + <td colspan="2" class="tdl"><span class="i3">III.</span></td> + <td class="tdr"><a href="#Page_368">368</a></td> +</tr> +<tr> + <td colspan="2" class="tdl"><span class="i3">IV.</span></td> + <td class="tdr"><a href="#Page_370">370</a></td> +</tr> +<tr> + <td colspan="2" class="tdl"><span class="i3">V.</span></td> + <td class="tdr"><a href="#Page_374">374</a></td> +</tr> +<tr> + <td colspan="2" class="tdl"><span class="i3">VI.</span></td> + <td class="tdr"><a href="#Page_375">375</a></td> +</tr> +<tr> + <td colspan="2" class="tdl"><span class="i3">VII.</span></td> + <td class="tdr"><a href="#Page_382">382</a></td> +</tr> +<tr> + <td colspan="2" class="tdl"><span class="i3">VIII.</span></td> + <td class="tdr"><a href="#Page_386">386</a></td> +</tr> +<tr> + <td colspan="2" class="tdl"><span class="i3">IX.</span></td> + <td class="tdr"><a href="#Page_387">387</a></td> +</tr> +<tr> + <td colspan="2" class="tdl"><span class="i3">X.</span></td> + <td class="tdr"><a href="#Page_398">398</a></td> +</tr> +<tr> + <td colspan="2" class="tdl"><span class="i3">XI.</span></td> + <td class="tdr"><a href="#Page_407">407</a></td> +</tr> +<tr> + <td colspan="2" class="tdl"><span class="i3">XII.</span></td> + <td class="tdr"><a href="#Page_419">419</a></td> +</tr> +<tr> + <td colspan="2" class="tdl"><span class="i3">XIII.</span></td> + <td class="tdr"><a href="#Page_426">426</a></td> +</tr> +<tr> + <td colspan="2" class="tdl"><span class="i3">XIV.</span></td> + <td class="tdr"><a href="#Page_429">429</a></td> +</tr> +<tr> + <td colspan="2" class="tdl"><span class="i3">XV.</span></td> + <td class="tdr"><a href="#Page_434">434</a></td> +</tr> +<tr> + <td colspan="2" class="tdl"><span class="i3">XVI.</span></td> + <td class="tdr"><a href="#Page_435">435</a></td> +</tr> +<tr> + <td colspan="2" class="tdl"><span class="i3">XVII.</span></td> + <td class="tdr"><a href="#Page_436">436</a></td> +</tr> +</table> + +<p class="end">FIN DE LA TABLE DU CINQUIÈME ET DERNIER VOLUME.</p> + +<div>*** END OF THE PROJECT GUTENBERG EBOOK 44373 ***</div> +</body> +</html> diff --git a/44373-h/images/cover.jpg b/44373-h/images/cover.jpg Binary files differnew file mode 100644 index 0000000..4c1de75 --- /dev/null +++ b/44373-h/images/cover.jpg diff --git a/44373-h/images/logo.jpg b/44373-h/images/logo.jpg Binary files differnew file mode 100644 index 0000000..6c7d630 --- /dev/null +++ b/44373-h/images/logo.jpg diff --git a/LICENSE.txt b/LICENSE.txt new file mode 100644 index 0000000..6312041 --- /dev/null +++ b/LICENSE.txt @@ -0,0 +1,11 @@ +This eBook, including all associated images, markup, improvements, +metadata, and any other content or labor, has been confirmed to be +in the PUBLIC DOMAIN IN THE UNITED STATES. + +Procedures for determining public domain status are described in +the "Copyright How-To" at https://www.gutenberg.org. + +No investigation has been made concerning possible copyrights in +jurisdictions other than the United States. 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You may copy it, give it away or +re-use it under the terms of the Project Gutenberg License included +with this eBook or online at www.gutenberg.org + + +Title: Oeuvres Complètes de Chamfort, (Vol. 5/5) + recueillies et publiées, avec une notice historique sur + la vie et les écrits de l'auteur. + +Author: Pierre René Auguis + +Release Date: December 6, 2013 [EBook #44373] + +Language: French + +Character set encoding: UTF-8 + +*** START OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK OEUVRES COMPLÈTES DE CHAMFORT *** + + + + +Produced by Mireille Harmelin, Hélène de Mink, and the +Online Distributed Proofreading Team at http://www.pgdp.net +(This file was produced from images generously made +available by the Bibliothèque nationale de France +(BnF/Gallica) at http://gallica.bnf.fr) + + + + + + + +Note sur la transcription: Les erreurs clairement introduites par le +typographe ont été corrigées. L'orthographe d'origine a été +conservée et n'a pas été harmonisée. + + + + + OEUVRES + COMPLÈTES + DE CHAMFORT, + RECUEILLIES ET PUBLIÉES, AVEC UNE NOTICE HISTORIQUE + SUR LA VIE ET LES ÉCRITS DE L'AUTEUR, + + PAR P. R. AUGUIS. + + TOME CINQUIÈME. + + [Illustration: logo] + + PARIS, + CHEZ CHAUMEROT JEUNE, LIBRAIRE, + PALAIS-ROYAL, GALERIES DE BOIS, No 189. + + 1825. + + + + + OEUVRES + COMPLÈTES + DE CHAMFORT. + + TOME CINQUIÈME. + + + + + DE L'IMPRIMERIE DE DAVID, + RUE DU FAUBOURG POISSONNIÈRE, No 1. + + + + +AVIS. + + +L'abondance des matériaux que nous ont communiqués des personnes qui +avaient connu Chamfort, et qui pouvaient donner des renseignemens +précis sur ses travaux littéraires, nous a mis dans la nécessité +d'ajouter un cinquième volume au recueil de ses OEuvres: nous nous +plaisons à croire que les Souscripteurs trouveront dans l'intérêt des +pièces dont ce volume est composé, un ample dédommagement, et nous +sauront même quelque gré des soins que nous avons pris de ne rien +omettre de ce que nous avons pu nous procurer du portefeuille de +Chamfort, tombé après sa mort en des mains trop discrètes. + + + + +OEUVRES + +COMPLÈTES + +DE CHAMFORT. + + + + +ESSAI + +D'UN COMMENTAIRE SUR RACINE. + +NOTES SUR ESTHER. + + Tale tuum carmen nobis, divine poëta, + Quale sopor fessis in gramine quale per æstum + Dulcis aquæ saliente sitim restinguere rivo. + + VIRG. _Ecl._ v. + + +Racine n'est pas seulement du nombre de ces auteurs que tout le monde +connaît; mais il est encore du très-petit nombre de ceux que tout le +monde sait par cœur. Qu'est-ce donc que des _Observations sur +Esther_, dira-t-on d'abord? Qui n'a pas commenté Racine? Sont-ce les +beautés de cette tragédie que vous voulez faire admirer? Fiez-vous en +à Racine lui-même; le langage du cœur est celui qui s'entend le plus +facilement, et que l'on explique le plus mal. Sont-ce ses défauts que +vous voulez nous faire remarquer? mais il n'y en a pas dans le style, +et tout le monde sait que le plan n'en est point parfait. Oui, sans +doute, et je conviens de toutes ces vérités. Je suis loin de cette +orgueilleuse folie de quelques auteurs inconnus, qui viennent nous +éblouir tout à coup, sans ménagement pour la faiblesse de nos yeux, de +ces torrens de lumières inattendues, en nous apprenant qu'Homère +n'avait pas de génie, que Boileau était un pauvre auteur, et que +Rousseau manquait d'imagination. Elancés dans la sphère de ces +Erostrates modernes, nous nous trouvons en effet, pour quelques +instans, dans une espèce d'aveuglement. C'est parce que l'obscurité +nous environne: telles ne sont point mes erreurs; j'aime à lire +Racine, je le lis souvent, et je viens répéter avec ses admirateurs: O +Racine! celui-là n'aura point d'oreilles, que ta douce mélodie +n'enchantera pas; celui-là n'aura point d'âme, que tes vers ne +toucheront pas; celui-là n'aura pas d'imagination, que la tienne +n'échauffera pas! Mais où trouver quelqu'un d'assez malheureux pour +être privé de toutes ces facultés? où donc trouver un détracteur de +Racine? + +Voilà ce que tout le monde a pensé, ce que bien des gens ont écrit, +et ce que je viens écrire encore. Mes idées pourront souvent être déjà +connues, j'en conviens; je serais même fâché de n'en avoir que de +neuves sur Racine. Depuis quelque temps, tout ce qui est neuf en +littérature (comme en bien d'autres genres), est si extravagant! J'ai +voulu seulement entrer dans le temple où l'on adore ce dieu de +l'harmonie; et dès que j'y suis entré, ai-je pu me refuser au plaisir +de brûler un grain d'encens sur son autel? D'ailleurs, il est si doux +de parler de tout ce qui nous procure des jouissances agréables, que +cette raison seule peut me servir d'excuse. + +Mon intention n'est point d'analyser rigoureusement le plan, ni +d'entrer dans de grands détails sur toutes les parties de cet ouvrage. +Tout cela a été fait de nos jours par un auteur[1] qui, dans cette +partie, n'a plus rien laissé à faire. Mes remarques portent sur de +très-petits défauts de style; sur quelques vers durs, uniquement +remarquables, parce qu'ils sont dans Racine; le plus souvent sur les +divers genres de beautés qu'offre la seule tragédie d'_Esther_; enfin, +sur ces hardiesses d'expressions si naturellement enchassées, que +souvent elles échappent à beaucoup de lecteurs égarés au milieu d'un +parterre émaillé des plus belles fleurs du printemps; j'en ai cueilli +quelques-unes des plus agréables. J'ai osé arracher le très-petit +nombre de celles qui me paraissaient pouvoir blesser la vue. + + [1] M. de La Harpe, dans l'excellent _Cours de Littérature_ qu'il + a lu au Lycée. + +_Esther_ sera toujours un monument mémorable de la force du génie. +Douze ans d'inertie devaient sans doute faire croire que l'auteur +d'_Andromaque_ aurait oublié ces accords magiques dont il avait su +enchanter jadis. Mais il eut à peine repris la lyre, que les sons les +plus doux s'empressèrent de renaître sous ses doigts. Tel fut pour moi +le prestige de la main savante de Racine, que j'avais lu vingt fois +_Esther_, avant de m'apercevoir de l'odieux de certaines parties de +son rôle; elle m'avait intéressé à ses malheurs, à sa séparation +d'avec Elise, à sa nation persécutée; je l'admirai sur tout, je +tremblai pour elle, lorsqu'excitée par les discours de Mardochée, elle +se décide à braver la mort en allant trouver Assuérus. Qui ne +frémirait au moment où ce roi prononce d'un air farouche: + + ... Sans mon ordre on porte ici ses pas! + Quel mortel insolent vient chercher le trépas? + Gardes... C'est vous, Esther? quoi! sans être attendue? + +Esther tombe entre les bras de ses femmes: + + Mes filles, soutenez votre reine éperdue. + Je me meurs..... + +Quel spectacle! mais Assuérus répond aussitôt: + + Esther, que craignez-vous? suis-je pas votre frère? + Est-ce pour vous qu'est fait un ordre si sévère? + Vivez. Le sceptre d'or que vous tend cette main, + Pour vous, de ma clémence est un signe certain. + +Mais quelle sensation délicieuse, surtout lorsqu'Esther, revenant un +peu à elle-même, répond par ces deux vers d'une harmonie +enchanteresse! + + Quelle voix salutaire ordonne que je vive, + Et rappelle en mon sein mon âme fugitive? + +Je sens alors que mon âme est touchée, mon oreille est enchantée, mes +sens sont ravis; Esther s'empare de toutes mes affections. Je n'ai pu +être rassuré par l'idée qu'une maîtresse peut toujours croire à la +clémence de son amant, parce que j'ai vu que cette idée n'était entrée +pour rien dans la démarche d'Esther. D'ailleurs, elle est encore sous +mes yeux; je la vois pâle, éperdue, à demi morte; et je ne doute plus +que, victime dévouée, elle ne marchât en holocauste pour son dieu et +sa nation. J'épouse tous ses sentimens; sa passion me pénètre; je +tremble encore pour les jours de Mardochée; et l'impie Aman me paraît +alors indigne de toute pitié. Voilà l'effet de la magie de Racine, qui +sentait le défaut de son plan; mais le prestige tombe aux yeux plus +calmes de la raison; et celui qui avait admiré, dans la jeune reine, +le dangereux courage de braver les ordres d'un despote pour sauver sa +patrie, voudrait pouvoir encore admirer en elle la clémence. Je ne +connais pas de plus belles scènes dans Esther, ni qui frappe plus +vivement l'imagination, que celle-là. Rien de si touchant que de voir +ce roi si sévère, si terrible, qui, le moment d'auparavant, tenait un +langage si effrayant, prendre celui de l'aménité et de la douceur, et +s'efforcer de rassurer son esclave tremblante. C'est dans de pareilles +scènes que l'on voit, suivant l'excellente remarque de M. de La Harpe, +combien la vérité historique des mœurs est toujours observée par +Racine[2]. Un autre que ce grand poëte eût peut-être mis: + + Que craignez vous, Esther? suis-je pas votre époux? + +Racine a mis _votre frère_; et d'un seul mot, il nous a initiés dans +les mœurs étrangères. Et puis quels vers! + + Seigneur, je n'ai jamais contemplé qu'avec crainte + L'auguste majesté sur votre front empreinte. + Jugez combien ce front, irrité contre moi, + Dans mon âme troublée a dû jeter d'effroi. + Sur ce trône sacré qu'environne la foudre, + J'ai cru vous voir tout prêt à me réduire en poudre: + Hélas! sans frissonner, quel cœur audacieux + Soutiendrait les éclairs qui partaient de vos yeux? + Ainsi du dieu vivant la colère étincelle..... + +Quelle majesté dans cette diction! quelle suite d'images sublimes! et +combien tout le morceau est imprégné de cette terreur profonde que +devait éprouver Esther, lorsqu'elle est tombée entre les bras de ses +femmes! Nous avons été frappés de sa frayeur; mais lorsqu'elle parle, +cette frayeur nous pénètre nous-mêmes. Remarquons aussi combien il est +hardi de dire un front irrité; et comme ces belles figures de la +foudre qui environne le trône, et des éclairs qui partaient des yeux, +amènent parfaitement cette comparaison qui termine ce beau morceau: + + Ainsi du dieu vivant la colère étincelle... + + [2] Voyez la note 6 de l'_Eloge de Racine_, par M. de La Harpe. + +Si quelque chose peut être mis à côté de cette belle scène, c'est le +livre même d'_Esther_ dans la Bible. D'un côté, on voit toute la pompe +et tout l'éclat dont la poésie est susceptible; de l'autre, cette +simplicité sublime, qui étonne et qui pénètre si vivement. Voyez comme +Assuérus est dépeint sur son trône: + + «Ingressa igitur cuncta per ordinem ostia stetit contra regem, + ubi ille residebat super solium regni sui, indutus vestibus + regiis, auroque fulgens et pretiosis lapidibus, eratque + terribilis aspectu. Cumque elevasset faciem, et ardentibus oculis + furorem pectoris indicasset, regina corruit, et in pallorem + colore mutato, lassum super ancillulam reclinavit caput.» + +Y a-t-il rien de si touchant que cette image _lassum caput reclinavit_ +(reposa sa tête fatiguée)? et de plus fort que: _cumque ardentibus +oculis furorem pectoris indicasset?_ + +Enfin, le langage de Racine est-il plus doux que cet entretien? + + «Quid habes, Esther? Ego sum frater tuus, noli metuere. Non + morieris: non enim pro te, sed pro omnibus hæc lex constituta + est. Accede igitur et tange sceptrum. + + Cumque illa reticeret, tulit auream virgam et posuit super collum + ejus, et osculatus est eam, et ait: cur mihi non loqueris? + + Quæ respondit: Vidi te, Domine, quasi angelum Dei, et conturbatum + est cor meum præ timore gloriæ tuæ. Valdè enim mirabilis es, + Domine, et facies tua plena est gratiarum. + + Cumque loqueretur, rursùs corruit, et pœnè exanimata est. Rex + autem turbabatur, etc. + +Je l'avouerai, ce dialogue me plaît peut-être encore plus que celui de +Racine; il me pénètre davantage; après l'avoir lu, je suis plus +attendri, plus ému. Que de sentimens dans cette seule interrogation: +_cur mihi non loqueris?_ et quelle image sublime dans cette réponse +d'Esther: _vidi te, Domine, quasi angelum Dei, etc._ Disons aussi que +la haute poésie n'est peut-être pas susceptible de cette extrême +simplicité, qui fait tout le charme du morceau que nous venons de +voir; et que si Racine est moins touchant (ce dont tout le monde +pourrait encore ne pas convenir), il le rachète bien par la force de +son expression et la beauté de ses images. D'ailleurs, il est +impossible de rendre mieux, ni plus fidèlement que notre poète, toute +la première partie de ce dialogue. Le latin dit: _Quid habes, Esther? +Ego sum frater tuus, noli metuere._ Et Racine: + + Esther, que craignez-vous? suis-je pas votre frère? + +Et l'image de la colère de Dieu, substituée à celle de l'ange dans la +bouche d'Esther, par le développement que le poète lui a donné, +acquiert aussi cette supériorité de force que toute la scène française +a sur l'expression naïve du livre sacré. C'est une chose digne de +remarque que de voir combien Racine, même dans les détails de son +plan, s'est peu écarté de la _Bible_. Presque toutes les scènes +principales en sont tirées, comme celle où Esther adresse sa prière à +Dieu, celle d'Assuérus que l'on vient de voir, celle d'Assuérus avec +Asaph, celle où la reine divulgue le secret de sa naissance, etc. Ces +entraves, que Racine a mises à son imagination, n'ont fait qu'ajouter +à sa gloire par le mérite de la difficulté vaincue, et ont donné aux +poètes un modèle de la manière de traiter des sujets très-connus. + +Quel dommage que le défaut principal que nous avons indiqué dans le +caractère d'Esther, nous empêche aussi de nous livrer à toute +l'admiration qu'inspire la scène où se développe l'action de la +pièce, par la chûte d'Aman! Nous sommes fâchés de voir Esther parler +si éloquemment, lorsque nous voyons que, non contente de servir son +peuple, elle veut encore satisfaire son propre ressentiment. +Cependant, ce morceau pour la diction étant un des plus beaux de cette +tragédie, je ne puis me refuser au plaisir d'en transcrire ici +quelques endroits. + + Ce Dieu, maître absolu de la terre et des cieux, + N'est point tel que l'erreur le figure à vos yeux. + L'Éternel est son nom, le monde est son ouvrage: + Il entend les soupirs de l'humble qu'on outrage, + Juge tous les mortels avec d'égales lois, + Et du haut de son trône interroge les rois. + +Ces vers sont d'une perfection où peut-être l'on n'atteindra jamais. +On a toujours aimé à voir deux grands génies lutter ensemble dans les +mêmes sujets; et ces sortes de parallèles, lorsque ce n'est point la +prévention qui les a faits, ont toujours tourné au profit du goût. +C'est pourquoi je rapporterai ici quelques strophes sur Dieu, tirées +d'une ode de J.-B. Rousseau. + + Les Cieux instruisent la terre + A révérer leur auteur: + Tout ce que leur globe enserre + Célèbre un dieu créateur. + Quel plus sublime cantique + Que ce concert magnifique + De tous les célestes corps! + Quelle grandeur infinie, + Quelle divine harmonie + Résultent de leurs accords! + + De sa puissance immortelle, + Tout parle, tout instruit: + Le jour au jour la révèle; + La nuit l'annonce à la nuit. + Ce grand et superbe ouvrage + N'est point pour l'homme un langage + Obscur et mystérieux; + Son adorable structure + Est la voix de la nature + Qui se fait entendre aux yeux. + + (ODE II, liv. Ier). + +Un troisième auteur, célèbre aussi, a traité le même sujet, et l'on a +voulu le comparer aux deux autres; c'est pourquoi j'en parle ici. +Voltaire a dit, dans sa _Henriade_: + + Au-delà de leur cours, et loin dans cet espace, + Où la matière nage, et que Dieu seul embrasse, + Sont des soleils sans nombre et des mondes sans fin; + Dans cet abîme immense, il leur ouvre un chemin. + Par-delà tous ces cieux, le Dieu des cieux réside. + +On sent combien ces vers sont faibles, même le dernier, qui est gâté +par le terme prosaïque de _par-delà_. D'ailleurs, les _au-delà_, +_loin_, _par-delà_, qui disent toujours la même chose, font un mauvais +effet, ainsi que la conjonction _et_ qui commence les seconds +hémistiches des trois premiers vers; enfin, les relatifs _où_, _que_ +et le _dans_ du quatrième vers, embarrassent la marche, et jettent +dans ce morceau une lenteur insupportable. Racine dit tout de suite: + + L'Éternel est son nom, le monde est son ouvrage. + +Et Rousseau, non moins vîte: + + De sa puissance éternelle, + Tout parle, tout instruit. + +Précision, justesse, beauté d'expression, tout se trouve dans ces +vers. L'imagination, frappée de coups précipités, n'a pas le temps de +se refroidir, et reste étonnée. + +On ne peut s'empêcher, en parlant de descriptions poétiques de la +grandeur de Dieu, de citer les vers que Racine le fils a faits sur ce +sujet, dans son _Poème sur la Grâce_. On y remarque ces trois vers, +qui ne sont pas indignes du nom qu'il portait: + + Il vole sur les vents, il s'assied sur les cieux; + Il a dit à la mer: Brise-toi sur la rive; + Et dans son lit étroit, la mer reste captive. + +Le reste du morceau est d'une diction un peu faible. + +En continuant la tirade d'Esther, que j'ai commencé à citer, on +trouve encore deux beaux morceaux contre lesquels J. B. Rousseau +semble avoir voulu lutter. Je ne crois pas sortir de mon sujet, +lorsque j'en rapproche tout ce qui peut y ressembler: c'est un moyen +plus sûr d'en faire ressortir les beautés, et de les mieux apprécier. +Citons les deux auteurs. + + Mais, pour punir enfin nos maîtres à leur tour, + Dieu fit choix de Cyrus avant qu'il vît le jour, + L'appela par son nom, le promit à la terre, + Le fit naître, et soudain l'arma de son tonnerre, + Brisa les fiers remparts et les portes d'airain, + Mit des superbes rois la dépouille en sa main, + De son temple détruit vengea sur eux l'injure. + Babylone paya nos pleurs avec usure. + Cyrus, par lui vainqueur, publia ses bienfaits, + Regarda notre peuple avec des yeux de paix, + Nous rendit et nos lois et nos fêtes divines; + Et le temple déjà sortait de ses ruines. + Mais, de ce roi si sage héritier insensé, + Son fils interrompit l'ouvrage commencé, + Fut sourd à nos douleurs. Dieu rejeta sa race, + Le retrancha lui-même, et vous mit à sa place. + +Tout le monde sent la beauté de ces vers. Combien cette coupe est +heureuse! + + L'appela par son nom, le promit à la terre, + Le fit naître, et soudain, etc. + +C'est là le grand art du poète, et que Virgile possède si éminemment. +La monotonie, qui, je crois, est naturelle à la poésie française en +général, par le peu d'inversions qu'elle peut se permettre, et en +particulier aux vers alexandrins, à cause de la rigueur avec laquelle +la suspension de l'hémistiche est observée, rend infiniment précieuses +toutes ces tournures qui brisent les vers, sans offenser l'oreille[3]. + + [3] M. l'abbé Delille est un des poètes français qui ont le + mieux connu cet art de varier la forme des vers alexandrins, et + de se soustraire à leur marche traînante. Ses _Géorgiques_ et son + poème _des Jardins_ offrent des morceaux où ce genre de beauté + est porté à son plus haut degré de perfection. Les ouvrages de + cet écrivain seront toujours du nombre de ceux que tout homme qui + se destine aux muses associera à ses études de Racine et de J. B. + Rousseau, parce qu'il est, comme eux, un des poètes les plus + parfaits de la langue. + +J. B. Rousseau, dans son _Ode aux Princes chrétiens_, fait le tableau +suivant: + + La Palestine enfin, après tant de ravages, + Vit fuir ses ennemis, comme on voit les nuages + Dans le vague des airs fuir devant l'Aquilon; + Et des vents du midi la dévorante haleine + N'a consumé qu'à peine + Leurs ossemens blanchis dans les champs d'Ascalon. + + De ses temples détruits et cachés sous les herbes, + Sion vit relever ses portiques superbes, + De notre délivrance auguste monument: + Et d'un nouveau David la valeur noble et sainte + Semblait, dans leur enceinte, + D'un royaume éternel jeter les fondemens. + + Mais chez ses successeurs, la discorde insolente, + Allumant le flambeau d'une guerre sanglante, + Énerva leur puissance en corrompant leurs mœurs; + Et le ciel irrité, ressuscitant l'audace + D'une coupable race, + Se servit des vaincus pour punir les vainqueurs. + +Voilà deux modèles de narration poétique. Enfin, voyons encore ces +deux maîtres exprimant une même idée; et puis nous chercherons à faire +un parallèle entr'eux. + +Esther, toujours dans le morceau que nous avons cité, dit: + + Ciel! verra-t-on toujours, par de cruels esprits, + Des princes les plus doux l'oreille environnée, + Et du bonheur public la source empoisonnée, etc. + +Rousseau, dans l'_Ode sur la mort du prince de Conti_, fait usage de +la même figure, en parlant de la flatterie: + + Le pauvre est à couvert de ses ruses obliques; + Orgueilleuse, elle suit la pourpre et les faisceaux; + Serpent contagieux, qui des sources publiques + Empoisonne les eaux. + +Un homme vraiment touché des beautés de la poésie, ne pourra, je +crois, jamais donner la préférence à l'un des deux auteurs sur +l'autre, dans les morceaux que nous avons comparés. Tout ce que l'on +peut faire, c'est, il me semble, d'assigner le caractère propre de +chacun d'eux. En général, on peut remarquer qu'il y a un luxe de +poésie plus grand dans Rousseau, plus de hardiesse dans son +expression, une marche plus décidée. Rien de beau comme cette +comparaison: + + La Palestine enfin, après tant de ravages, + Vit fuir ses ennemis, comme on voit les nuages + Dans le vague des airs fuir devant l'Aquilon, etc. + +Et quelle grandeur dans cette idée! + + ..... Semblait dans leur enceinte, + D'un royaume éternel jeter les fondemens. + +Dans Racine, règne une majesté plus noble et plus calme, une harmonie +peut-être plus mélodieuse, plus soutenue. Quelle superbe image dans ce +seul vers! + + Et le temple déjà sortait de ses ruines. + +Que résulte-t-il de ce que nous disons? c'est qu'en parlant des deux +auteurs, nous avons caractérisé presque le style propre des genres +dans lesquels ils ont écrit. Esther, parlant à Assuérus, est plus +pressée d'exposer le sujet de sa plainte, et n'a pas le temps +d'accumuler des comparaisons; mais le poète lyrique, livré tout entier +à son enthousiasme, s'abandonne à tous les écarts de l'imagination, et +passe d'une idée à l'autre, à mesure que la ressemblance des objets +qui l'environnent, avec son sujet principal, vient les offrir à son +esprit. Aussi, en développant les mêmes idées, Racine et Rousseau +n'ont rien dans leurs vers qui se ressemble; et c'est pourquoi tous +deux ils ont acquis la perfection. + +Lorsqu'on étudie beaucoup ces deux grands écrivains, on voit combien +ils sont nourris de la lecture des livres saints, ces véritables +dépôts de la plus haute poésie. Rien ne peut élever l'imagination +comme la lecture fréquente de ces ouvrages. Quelle beauté dans _les +Cantiques de Salomon_ et dans les _Psaumes de David_! Quelle verve +brûlante dans le prophète Isaïe! et quelle touchante simplicité dans +l'_Evangile_! Là, les idées, dans leur marche fière, n'ont pas besoin, +pour étonner, de se revêtir de l'éclat emprunté des paroles, ni de +l'arrangement mécanique des mots; mais belles de leur propre beauté, +elles se présentent toujours seules et n'en paraissent que plus +sublimes. C'est là que le style s'habitue à une concision énergique, +et l'écrivain à resserrer son expression à proportion que son idée +s'agrandit; il n'est aucun genre de beauté dont ces livres ne nous +offrent des modèles que l'on n'a point encore égalés. Rien, dans +aucune langue, est-il exprimé d'une manière plus touchante que ce +verset de l'évangéliste Mathieu: + + «Vox in Ramâ audita est; ploratus, et ululatus multus: Rachel + plorans filios suos, et noluit consolari, quia non sunt.» + +Et dans la Bible, ces mots d'un jeune prince, qui, condamné à la mort +pour avoir transgressé la loi, en goûtant d'un peu de miel, dit en +expirant: + + »Gustans, gustavi paululùm mellis, in summitate virgæ, et ecce + morior.» + +Qu'on lise la première olympique adressée à Hiéron, ou quelques-unes +des belles odes d'Horace, comme celle à Drusus; y trouvera-t-on plus +de feu et de poésie que dans les morceaux suivans, tirés au hasard +d'Isaïe: + + «Nisi Dominus exercituum reliquisset nobis semen, quasi Sodoma + fuissemus, et quasi Gomorrha, similes essemus. + + »Audite verbum Domini, principes Sodomorum, percipite auribus + legem Dei nostri, populus Gomorrhae. + + »Quæ mihi multitudinem victimarum vestrarum, dicit Dominus! + plenus sum. Holocaustæ arietum et adipem pinguium et sanguinem + vitulorum, et agnorum et hircorum nolui. + + »Ne offeratis ultrà sacrificium frustrà: incensum. Abominatio est + mihi. Neomeniam et sabbatum, et festivitates alias non feram; + iniqui sunt cætus vestri. + + »Et cum extenderitis manus vestras, avertam oculos meos à vobis; + et cum multiplicaveritis orationem, non exaudiam: manus enim + vestræ sanguine plenæ sunt. + + »Lavamini, mundi estote, auferte malum cogitationum vestrarum ab + oculis meis: quiescite agere perversè.» + +Quel mouvement dans toutes ces tournures: _Audite, quo mihi, ne +offeratis, lavamini!_ Et quel feu dans la seconde strophe! Le prophète +s'est à peine donné le temps de dire: nous serions comme les habitans +de Sodome et de Gomorrhe; qu'emporté par son indignation, dès la +phrase suivante, il les traite de princes de Sodome, de peuple de +Gomorrhe; voilà la véritable marche lyrique. Enfin, quelle image plus +belle peut montrer combien Dieu pénètre profondément dans le fond de +notre âme, que celle-ci: _Auferte malum cogitationum vestrarum ab +oculis meis_. + + Éloignez de mes yeux vos coupables pensées. + +Rousseau, dans ses Odes sacrées, a fait connaître David; et tout le +monde est à portée de juger combien il est rempli de traits du plus +grand sublime; c'est pourquoi je n'en citerai rien. Mais, disons en +passant, avec Klopstock[4], ce rival unique que l'Europe ait à opposer +à Milton: «Qu'il ne suffit pas, pour un auteur qui travaille dans le +genre sacré, d'avoir profondément étudié la religion, qu'il faut +encore qu'elle ait formé son âme de cette main ferme, que l'homme de +probité sait si bien reconnaître.» Cette pensée d'un homme de génie +étranger est peut-être la plus grande réfutation des inculpations +atroces faites au Pindare moderne. + + [4] Voyez son _Essai sur la Poésie sacrée_, à la tête de son + sublime poème du _Messie_. + +On s'est plu souvent à comparer Racine, comme poète, à J.-B. Rousseau. +Je n'ai jamais bien démêlé les motifs de ceux qui travaillaient à +acquérir au premier une réputation à laquelle il paraît n'avoir jamais +prétendu; car on n'est pas un lyrique, pour avoir fait quelques +chœurs de tragédie; encore moins l'est-on assez pour être mis à côté +de l'auteur des _Odes à la fortune_, _au comte du Luc_, _au prince +Eugène_, et de vingt autres non moins belles. J'ai vu seulement que +ces parallèles avaient souvent servi de prétexte pour tâcher de +rabaisser ce Rousseau, si beau dans ses ouvrages, si ferme dans ses +malheurs. + +Comparons, par exemple, les stances sur la calomnie, qui se trouvent +dans l'un des chœurs _d'Esther_, avec l'ode de Rousseau sur le même +sujet: + + Rois, chassez la calomnie; + Ses criminels attentats, + Des plus paisibles états + Troublent l'heureuse harmonie. + + Sa fureur, de sang avide, + Poursuit partout l'innocent. + Rois, prenez soin de l'absent + Contre sa langue homicide. + + De se montrer si farouche, + Craignez la feinte douceur: + La vengeance est dans son cœur, + Et la pitié dans sa bouche. + + La fraude adroite et subtile, + Sème de fleurs son chemin: + Mais sur ses pas vient enfin + Le repentir inutile. + +Ces vers sont certainement fort beaux. Il y a de la force dans +ceux-ci: + + Sa fureur, de sang avide, + Poursuit partout l'innocent, etc. + +Ainsi que dans les deux vers suivans: + + La vengeance est dans son cœur, + Et la pitié dans sa bouche. + +quoiqu'il eût fallu peut-être tâcher de renverser les deux vers, afin +de réserver le trait le plus fort pour le dernier. + +Mais écoutons Rousseau: + + O Dieu, qui punis les outrages + Que reçoit l'humble vérité, + Venge-toi... détruis les ouvrages + De ces lèvres d'iniquité; + Et confonds cet homme parjure, + Dont la bouche non moins impure, + Publie avec légèreté + Les mensonges que l'imposture + Invente avec malignité. + + Quel rempart, quelle autre barrière + Pourra défendre l'innocent, + Contre la fraude meurtrière + De l'impie adroit et puissant! + Sa langue aux feintes préparée, + Ressemble à la flèche acérée + Qui part et frappe en un moment: + C'est un feu léger dès l'entrée, + Que suit un long embrâsement. + + (ODE XII, liv. Ier). + +Assurément, il y a bien plus de force et de poésie dans ces strophes +de J.-B. Rousseau; l'expression de _lèvres d'iniquité_, est une de ces +expressions créées par le génie. Quelle énergie dans ces vers: + + Sa langue aux feintes préparée, + Ressemble à la flèche acérée + Qui part et frappe en un moment. + +Et la belle image qui termine cette strophe, est rendue avec une +élégance et une concision étonnantes. + +Il est bien inconcevable que M. l'abbé Batteux, pour prouver que le +moelleux manquait à Rousseau, ne se soit jamais avisé de comparer +qu'un morceau de celui-ci avec Racine, où c'est Racine qui précisément +a tout l'avantage de la force, et Rousseau celui du moelleux. C'est +être bien malheureux dans son choix. Nous lisons, dans les _Principes +de la littérature_, ou _Traité de la poésie_ _lyrique_[5], qu'on +compare (ce qui pour le coup n'est ni moelleux, ni harmonieux) l'ode +qui commence par ces mots: + + J'ai vu mes tristes journées, + +qui est sans contredit celle où il y a le plus de moelleux, avec le +chœur _d'Esther_: + + Pleurons et gémissons. + +C'est le même sentiment qui règne dans l'un et dans l'autre morceau. +Il ne sera point difficile de le sentir, il faut comprendre ce que +vous voulez dire. J'avoue que, pour moi, je n'y entends rien. Quelle +comparaison y a-t-il à faire entre les paroles d'un convalescent qui +parle de son mal, et les gémissemens d'une troupe de femmes qui sont +près d'être égorgées, ainsi que toute leur nation? Je n'ai jamais vu +de sentimens qui se ressemblassent moins; encore si ces femmes étaient +déjà sauvées, le sentiment aurait au moins cette ressemblance que, +dans les deux morceaux, il serait question d'un danger passé; mais il +n'y a rien de cela. Dans Rousseau, celui qui parle exprime sa joie, +parce qu'il n'a plus rien à craindre; et dans Racine, au contraire, +ses femmes ont tout à craindre, puisqu'elles sont des victimes sur +lesquelles le couteau est levé, et qui s'attendent à tout moment à +être frappées. Mais enfin, puisque M. l'abbé Batteux veut qu'on +compare, comparons et mettons nos lecteurs à portée de juger +sur-le-champ. Racine dit: + + Quel carnage de toutes parts! + On égorge à la fois les enfans, les vieillards, + Et la sœur et le frère, + Et la fille et la mère, + Le fils dans les bras de son père! + Que de corps entassés, que de membres épars, + Privés de sépulture, + Grand Dieu! tes saints sont la pâture + Des tigres et des léopards! + + [5] Tom. III, pag. 272. + +J'ai beau chercher dans l'Ode de Rousseau rien qui ressemble à cet +endroit, je n'y trouve que les vers suivans, qui sont remplis de cette +mélancolie douce, si naturelle au convalescent échappé d'une grande +maladie, et qui se rappelle le danger qu'il a couru: + + J'ai vu mes tristes journées + Décliner vers leur penchant; + Au midi de mes années, + Je touchais à mon couchant; + La mort déployant ses ailes, + Couvrait d'ombres éternelles + La clarté dont je jouis; + Et dans cette nuit funeste, + Je cherchais en vain le reste + De mes jours évanouis. + + (Ode XV, liv. Ier) + +Mais voyons encore plus loin, peut-être comprendrons-nous ce que veut +dire M. l'abbé Batteux. Je trouve dans le chœur _d'Esther_: + + Arme-toi, viens nous défendre; + Descends tel qu'autrefois la mer te vit descendre; + Que les méchans apprennent aujourd'hui + A craindre ta colère; + Qu'ils soient comme la poudre et la paille légère, + Que le vent chasse devant lui. + +Il n'y a rien non plus de tout cela dans l'Ode de Rousseau. J'y lis la +strophe suivante, écrite toujours avec le même moelleux, et cette même +harmonie que la première. + + Mais ceux qui, de sa menace, + Comme moi, sont rachetés, + Annonceront à leur race + Vos célestes vérités. + J'irai, Seigneur, dans vos temples, + Réchauffer, par mes exemples, + Les mortels les plus glacés; + Et vous offrant mon hommage, + Leur montrer l'unique usage + Des jours que vous leur laissez. + +C'est assurément être doué d'une manière de voir bien étrange, que de +trouver, dans ces morceaux, de quoi faire un parallèle, et de nous +citer ce chœur _d'Esther_, pour preuve de moelleux dans le style. +Mais il n'y en a pas, car jamais moelleux n'eût été plus mal placé; +c'était de la force qu'il fallait, et c'est bien ce que Racine a +senti. Aussi voyons-nous qu'autant Rousseau, dans ses vers, est ici +doux, harmonieux, touchant, autant Racine est mâle, vigoureux et ferme +dans ses descriptions. Cependant, comme on est toujours conséquent, +même dans ses erreurs, M. l'abbé Batteux finit par nous dire avec +élégance: «On verra (après cette judicieuse comparaison faite) que si +M. Rousseau a eu un grand nombre des parties nécessaires pour former +les grands lyriques, il y en a quelques-unes qu'il n'a pas eues, ou +qu'il n'a eues que dans un degré ordinaire.» + +Voilà assurément un morceau d'une logique et d'une littérature bien +parfaites. + +Mais revenons aux strophes de nos deux auteurs _sur la flatterie_, que +j'ai citées et qui sont un peu plus susceptibles de comparaison. +Conclurai-je de ce que celles de Rousseau sont supérieures, qu'il +était plus grand lyrique? J'avoue que je le crois depuis long-temps; +et les _Cantiques_ de Racine comparés aux _Odes sacrées_ de Rousseau +me le prouveraient assez: mais ce n'est jamais par les parallèles de +morceaux tirés des chœurs, avec des odes, que je voudrais me décider +à porter ce jugement. Les deux auteurs sont toujours dans des +positions différentes; et s'ils ont quelquefois les mêmes sentimens ou +les mêmes idées à traiter, les personnages qu'ils ont à faire parler +sont bien différens; et par la manière dont ils modifient leur style, +ils détruisent toute possibilité de comparaison. Ici, par exemple, +l'un fait parler de jeunes filles, l'autre parle en son propre nom. Il +eût été du dernier ridicule que leur langage fût le même; d'ailleurs, +l'on s'exprime toujours d'une manière plus énergique, lorsqu'on se +plaint d'un vice qui nous opprime seuls, que quand on parle de ce vice +en général, ou que l'on est plusieurs ensemble victimes de ses effets. +J'en reviendrai donc à dire encore qu'ils ont parfaitement fait tous +deux, mais qu'il faut bien se garder de les comparer. Cependant, nous +lisons, dans certaine brochure de Voltaire, intitulée _Eloge de +Crébillon_, où pourtant personne n'est loué, excepté Voltaire +lui-même, que les chœurs d'_Athalie_ et d'_Esther_, sont tout ce que +les Français ont de plus parfait dans le genre lyrique. Cela est un +peu difficile à croire, quand on a lu les _Odes sacrées_ VII et VIII, +l'_Ode au comte du Luc_, celle _au prince de Vendôme sur son retour de +Malte_, et l'_Epode_ de J.-B. Rousseau, qui peut seule être regardée +comme un des plus beaux poèmes de la langue française. D'ailleurs, +serait-il juste, si ce même Rousseau eût laissé deux ou trois scènes +de tragédie, parfaitement écrites et dialoguées, que ses admirateurs +voulussent l'exalter en le mettant, comme poète tragique, à côté de +Racine ou de Voltaire? Les hommes sont bien étranges de circonscrire +volontairement le cercle de leurs plaisirs, et de pousser la cruauté +jusqu'à se nier eux-mêmes leurs jouissances intérieures. Nous n'avons +déjà pas trop de grands hommes; et d'ailleurs, on n'élève personne en +abaissant un rival. Réconcilions donc deux écrivains que la postérité +semble avoir voulu brouiller, et qui, s'ils eussent été contemporains, +se seraient admirés et se seraient complus dans la gloire l'un de +l'autre. Racine et Rousseau sont des modèles que peut-être on +n'égalera jamais. Etudions-les; voilà l'hommage que leur doivent leurs +partisans respectifs; et rappelons-nous que le plus grand ennemi de +notre lyrique, son censeur le plus injuste, a cependant dit de lui, +dans un de ses momens où la haine n'usurpait pas les droits de la +vérité: + + «Tu vis sa muse. . . . . . . . + Manier d'une main savante, + De David la lyre imposante, + Et le flageolet de Marot.» + + (_Temple du goût._) + +Ce qui distingue surtout Racine et Rousseau de tous les autres poètes, +c'est qu'ils ont presque toujours cette pureté de style et cette +finesse de goût qui les rendent classiques, et qui font qu'on peut se +livrer sans réserve à la lecture de leurs ouvrages. Tous deux ils ont +écrit avec la correction de Boileau; mais ils avaient de plus +l'imagination et la sensibilité, que celui-ci n'avait pas. En général +cependant, si l'on veut une idée juste de la perfection en +littérature, ce sont ces trois auteurs qu'il faut prendre, et qui, +chacun dans leur genre, sont placés à la tête des autres écrivains. Ce +beau triumvirat fera toujours les délices et le désespoir des poètes +qui écriront après eux. + +Puisque j'en suis au chapitre des opinions littéraires, je ne puis +m'empêcher de dire un mot de cette question oiseuse, et pourtant si +souvent agitée, de savoir si une _tragédie_ est plus difficile à faire +qu'une _ode_. Ces discussions, en général, n'ont pas été agitées par +amour pur des lettres: la jalousie les faisait naître, et la haine les +dictait. Pour moi qui ne suis point jaloux, et qui ne hais personne, +puisque je n'ai jamais prétendu être auteur, et que personne ne m'a +fait de mal, je pourrais me tromper, mais au moins je n'aurai pas +cherché à me tromper moi-même. Il me semble donc qu'on a trop écrit +pour la tragédie, et pas assez pour l'ode. En effet, ne pourrait-on +pas dire en faveur de celle-ci, que les Français ne comptent encore +qu'un lyrique[6], tandis qu'ils ont plusieurs poètes tragiques? Ne +pourrait-on pas citer un Lamotte, qui, avec l'esprit seulement, mais +sans talent, a pourtant laissé une tragédie que l'on revoit encore +avec plaisir, tandis que de son énorme volume d'odes, pas une ne lui a +survécu? Ne pourrait-on pas citer Voltaire, dont le recueil en ce +genre est peut-être plus mauvais encore que celui de Lamotte? Ne +pourrait-on pas dire enfin que les Anglais n'ont que Cowley[7], qui +même n'est pas très estimé parmi eux, et que leurs richesses lyriques +se bornent presque à la seule ode de Dryden sur la fête d'Alexandre? +Que conclure de tout cela? que l'ode est un genre plus difficile; non, +mais que la perfection en tout l'est infiniment. Me voilà sans doute +un peu loin d'_Esther_; mais ayant eu Racine et Rousseau à mettre +plusieurs fois en parallèle, j'ai été charmé qu'on ne pût se méprendre +sur mes vrais sentimens. Je reviens à mon sujet. + + [6] La perfection même que l'on s'obstine à refuser à Rousseau, + ne serait qu'une raison de plus pour croire à la difficulté de ce + genre. + + [7] Voyez les _Leçons_ du docteur Blair _sur la Littérature_, à + la fin de l'article du _Poème lyrique_, tom. III, pag. 145. + +En poursuivant nos remarques sur _Esther_, les vers suivans me +semblent dignes d'être cités: + + Toi qui, d'un même joug souffrant l'oppression, + M'aidais à soupirer les malheurs de Sion. + +_Aider à soupirer les malheurs_, est une expression infiniment +poétique, pour dire, _aider à supporter le chagrin que causent les +malheurs_. Je l'ai rencontrée rarement dans d'autres tragédies, et je +crois qu'elle est du nombre de celles qui s'emploient plus +particulièrement dans des sujets de sainteté. Il en est de même des +expressions suivantes: + + Dieu tient le cœur des rois entre ses mains puissantes. + +La phrase plus ordinairement employée est _tenir dans ses mains_, et +_avoir entre les mains_; ce qui ne signifie pas toujours la même +chose. Mais il est des occasions, comme dans ce vers de Racine, où +l'une et l'autre manière de parler s'emploient et sont synonymes: + + Un mot de votre bouche, en terminant mes peines, + Peut rendre Esther heureuse, entre toutes les reines. + +L'expression _entre toutes les reines_ est une expression empruntée de +l'écriture sainte, et devrait signifier _seule entre toutes les +reines_, dans la même acception que Racine lui donne plus bas, lorsque +Zarès dit à Aman: + + Seul entre tous les grands, par la reine invité, + +Mais il est visible que, dans le premier exemple, cette expression +doit signifier _plus heureuse que toutes les reines_; car elle n'est +plus en concurrence avec personne, puisqu'elle l'a déjà emporté sur +toutes ses rivales; et sûrement elle ne veut pas dire qu'elle désire +être la seule heureuse de toutes les reines: cela serait cruel. Je +crois donc l'expression de Racine peu juste dans cet endroit. + + Un roi sage..... + + . . . . . . . . . . . . . . . . . . + Est le plus beau présent des cieux: + La veuve en sa défense espère; + De l'orphelin il est le père, + Et les larmes du juste implorant son appui, + Sont précieuses devant lui. + +Cette expression charmante, de _larmes précieuses devant lui_, qui +paraît aussi être consacrée à la poésie sainte, a été employée par +Rousseau. Il a dit dans sa VIe _Ode sacrée_: + + Mais l'humble ressent son appui (_du roi juste_), + Et les larmes de l'innocence + Sont précieuses devant lui. + +_Athalie_, _Esther_ et les _Odes sacrées_ de Rousseau sont les trésors +de ces expressions sublimes et de ces images propres au genre sacré. +Je ne toucherai pas au premier ouvrage, il y aurait trop à citer; en +voici quelques exemples tirés des deux derniers: + + Que ma bouche et mon cœur, et tout ce que je suis, + Rendent honneur au Dieu qui m'a donné la vie. + +Quelle expression que _tout ce que je suis_! et quelle leçon pour ceux +qui parlent toujours de mon être, d'espace, nager dans l'espace, et +tout ce froid langage métaphysique! + + Ministre du festin, de grâce, dites-nous, + Quel mêts à ce cruel, quel vin préparez-vous? + + 1er ISRAÉLITE. + + Le sang de l'orphelin. + + 2me ISRAÉLITE. + + Les pleurs des misérables. + + 1er ISRAÉLITE. + + Sont ses mêts les plus agréables... + + 2me ISRAÉLITE. + + C'est son breuvage le plus doux. + +Le calme, à l'aspect de ces horreurs, serait, il me semble, déplacé +dans un sujet profane; il faudrait s'émouvoir et employer le langage +de l'indignation. Ici la tranquillité naît de l'entière confiance dans +la justice divine, et devient sublime. + + Dieu rejeta sa race, + Le retrancha lui-même, et vous mit à sa place. + +Les phrases _rejeter sa race_, pour ne le plus protéger; et _le +retrancha lui-même_, pour le fit mourir, sont de véritables conquêtes +pour la langue, quoiqu'elles appartiennent particulièrement au langage +sacré. + +C'est par une ellipse à peu près semblable qu'Isaïe a dit: + + »Dereliquerunt Dominum, blasphemaverunt sanctum Israël, + abalienati sunt retrorsum.» + + Ils ont abandonné le Seigneur; ils ont blasphémé le saint + d'Israël; ils se sont retirés.[8] + + [8] Je me sers de la traduction du P. Berthier. + +La phrase _ils se sont retirés_ (abalienati sunt retrorsum), est ici +pour _abandonner le culte_. + +Voici maintenant quelques expressions du même genre, tirées de J.-B. +Rousseau. Je ne ferai que les indiquer. + + L'ambitieux immodéré, + Et des eaux du siècle altéré, + N'ose paraître en sa présence. + + (ODE VI, liv. Ier.) + + De ton dieu la haine assoupie, + Est prête à s'éveiller sur toi. + + (EPODE, liv. Ier.) + + Tu peux de ta lumière auguste + Éclairer les yeux du juste, + Rendre sain un cœur dépravé, + En cèdre transformer l'arbuste, + Et faire un vase élu d'un vase réprouvé. + + (ÉPODE, liv. Ier.) + +Tout le monde sent combien cette langue est belle et majestueuse, +combien ces locutions de _la colère qui s'éveille sur quelqu'un_, _le +vase élu changé en un vase réprouvé_, _les eaux du siècle_, pour dire +_les vices_; combien, dis-je, elles sont particulières et inhérentes +au genre sacré. Je ne prétends pas dire par là qu'il soit impossible +d'en employer quelques-unes dans les sujets profanes. Depuis quelque +temps même, rien n'est si commun que de multiplier l'emploi et le sens +des mots, en transportant, par exemple, des termes d'arts dans des +sujets littéraires. Ces sortes de néologismes enrichissent une +langue, et provoquent souvent un nouvel ordre d'idées, en présentant à +l'esprit des images nouvelles. D'ailleurs, le génie peut tout. +Poursuivons. + +Ce Racine, si doux et si tendre, a souvent des expressions et des +images aussi sublimes que Corneille. Qu'on lise les vers suivans: + + Et sur mes faibles mains, fondant leur délivrance, + Il me fait d'un empire accepter l'espérance. + +_Accepter l'espérance d'un empire_ est une expression elliptique de la +plus grande hardiesse. + + Tu sais combien je hais leurs fêtes criminelles, + Et que je mets au rang des profanations, + Leur table, leurs festins et leurs libations; + Que même cette pompe où je suis condamnée, + Ce bandeau dont il faut que je paraisse ornée, + Dans ces jours solennels, à l'orgueil dédiés, + Seule, et dans le secret je le foule à mes pieds; + Qu'à ces vains ornemens, je préfère la cendre, + Et n'ai du goût qu'aux pleurs que tu me vois répandre. + +Ce morceau nous offre plusieurs remarques à faire. Commençons par +admirer combien il est hardi de dire, _être condamné à la pompe_. Le +contraste qui semble exister dans ces deux termes, étonne d'abord; +mais un moment de réflexion nous fait bientôt sentir toute la justesse +et la profondeur de l'idée; et de là naît le sublime de l'expression. + +Cependant la tirade, en général, n'est pas sans quelques taches. Le +second vers, + + Et que je mets au rang des profanations, + +est un peu lent, à cause de _et que_ qui en retarde trop la marche. + + Seule, et dans le secret je le foule à mes pieds. + +Le relatif _le_, dans ce vers, est un peu loin de son substantif. +Celui-ci, + + Et n'ai de goût qu'aux pleurs que tu me vois répandre, + +pèche contre la syntaxe. On ne dit pas, _avoir du goût au spectacle_, +mais _avoir du goût pour le spectacle_. D'ailleurs, _qu'aux pleurs +que_ est désagréable. Disons pourtant que, du temps de Racine, il +était encore assez commun de dire _avoir du goût à quelque chose_, +comme l'on dit encore, _avoir regret à son argent, à ses plaisirs +passés_; mais alors le substantif ne doit pas être précédé de +l'article. Cette faute se rencontre souvent dans les contemporains de +Racine. Enfin, le vers suivant mérite d'être remarqué. + + Dans ces jours solennels, à l'orgueil dédiés. + +L'usage voudrait ici le mot _consacrés_, parce qu'on dit _consacrer +ses jours à la patrie, à la_ _gloire_, et non pas _dédier ses jours à +la patrie, à la gloire_. Cependant je suis bien loin de donner cette +observation pour une critique; je trouve au contraire l'expression +_dédiés_ fort belle, quoique latine. Quelques critiques ont blâmé +Malherbe d'avoir dit, dans sa belle ode à Duperrier: + + Le malheur de ta fille, aux enfers descendue, + Par un commun trépas, etc. + +Je ne crois cependant pas que beaucoup de poètes voulussent répéter +avec l'abbé Batteux, qu'il nous faut maintenant une circonlocution, et +dire _le trépas dont personne n'est exempt_[9]. C'est là, au +contraire, ce qu'il ne nous faut pas; car nous voulons, aussi bien que +nos pères, des beautés; et la circonlocution ne serait qu'une +platitude. Que l'on critique ces sortes de licences lorsqu'il n'en +résulte aucune beauté, la sévérité devient alors justice, parce que la +licence, dans ce cas, prouve l'ignorance... de la langue ou la +faiblesse du génie: mais lorsqu'elles servent à donner un tour plus +vif à l'idée, une plus grande précision au vers, on doit en faire la +remarque pour ceux qui étudient la langue, mais non pas les proscrire. +Quel poète, par exemple, sacrifierait à la sévérité grammaticale +l'expression de Maynard, dans une très-belle Ode trop peu connue. + + Romps tes fers, bien qu'ils soient dorés. + Fuis les injustes adorés, + Et demeure toi-même à l'exemple du sage. + +Et celle-ci, plus belle encore, de J. B. Rousseau: + + Lançant vos traits venimeux, + Osez, digne du tonnerre, + Attaquer ce que la terre + Eut jamais de plus fameux. + + [9] _Principes de littérature_, liv. III, pag. 268. + +_Injustes adorés_, pour des _hommes injustes que l'on adore_; _demeure +toi-même_, pour _garde ton propre caractère_; enfin _dignes du +tonnerre_, pour _mériter d'être frappés de la foudre_, sont des +latinismes si l'on veut; mais avant tout, ce sont des beautés, et +dès-lors précieuses. + +Racine dit: + + L'affreux tombeau pour jamais les dévore. + +Et ailleurs: + + Souvent avec prudence un outrage enduré + Aux honneurs les plus hauts a servi de degré. + +_Un tombeau qui dévore_, un _outrage qui sert de degré aux honneurs_, +sont des hardiesses non seulement permises, mais admirées. + + J'ai foulé sous les pieds, remords, crainte, pudeur. + +Ce vers est remarquable par le rapprochement d'une action physique sur +des êtres moraux. Il n'a cependant rien qui blesse: mais il faut avoir +un goût bien sûr pour employer ces façons de parler sans tomber dans +le mauvais goût. + + Ainsi puisse à jamais, contre tes ennemis, + Le bruit de ta valeur te servir de barrière! + +Il est facile de voir tout ce que la pensée gagne ici par la hardiesse +de l'expression, et combien l'homme doit être grand, quand le bruit +seul de son nom en impose à ses ennemis. Ce vers en rappelle un autre +non moins beau du même auteur: + + Déjà de votre gloire on adorait le bruit. + +L'image suivante est remplie d'agrément: + + Il erre à la merci de sa propre inconstance. + +Malherbe avait dit, avec assez peu d'élégance, dans sa consolation à +Charitée: + + Et livriez de si belles choses + A la merci de la douleur. + +Et dans la première églogue de Segrais, on trouve deux vers charmans: + + Errant à la merci de ses inquiétudes, + Sa douleur l'entraînait aux noires solitudes. + +Les poètes se rencontrent tous les jours; et il y a grande apparence +que Segrais n'a pas plus copié Malherbe, que Racine n'a copié l'un et +l'autre. + +Le vers suivant est d'une grande force, et renferme le mot _regorger_, +dans une acception que le style noble admet rarement. + + On verra. . . . . . . . . . . . . . . . . . + . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . + Le sang de vos sujets regorger jusqu'à vous. + +La phrase est parfaitement grammaticale, le verbe _regorger_ est un +verbe neutre, et se construit aussi avec le régime simple. Ainsi on +peut dire: _Ces masses de pierres jetées dans ce bassin ont fait +regorger l'eau_[10]. Cependant le mot _regorger_ s'emploie plus +souvent au figuré, et alors il exige un régime composé. Ainsi, on dit: +_regorger d'or, regorger de sang_. En poésie, on a recours le plus +souvent aux sens figurés des mots pour les ennoblir; ici, au +contraire, Racine rétablit le sens propre d'un mot peu usité, et sait +encore par-là lui donner plus de force. C'est que Racine, outre son +génie, avait une parfaite connaissance de sa langue, étude trop +négligée par les jeunes littérateurs. + + [10] _Dict. de l'Acad._ + +Hydaspe dit à Aman: + + L'heureux Aman a-t-il quelques secrets ennuis? + + AMAN. + + Peux-tu le demander, dans la place où je suis? + +Ce trait est profond et digne de Corneille. Cependant, il eût +peut-être fallu que le dernier hémistiche fût plus détaché du premier +pour présenter l'idée d'une manière plus frappante. + +Rien n'est plus brillant en poésie que les gradations; mais elles +demandent un art extrême. Il faut toujours observer la règle de cette +figure, qui exige que le trait qui suit l'emporte de beaucoup pour la +force, sur celui qui le précède, et que le dernier enfin les efface +tous. Racine nous en offre un modèle dans ces vers du rôle d'Aman: + + Mardochée est coupable; et que faut-il de plus? + Je prévins donc contre eux l'esprit d'Assuérus; + J'inventai des couleurs, j'armai la calomnie; + J'intéressai sa gloire, il trembla pour sa vie. + +Quelle vivacité dans ces deux derniers vers! quels coups redoublés! et +comme ils sont bien terminés par le plus terrible: _il trembla pour sa +vie!_ + + Nulle paix pour l'impie; il la cherche, elle fuit. + +Ce vers vole presqu'aussi vîte que la pensée. Maynard, dans l'Ode dont +j'ai parlé plus haut, a un trait d'une rapidité aussi sublime. Il dit +à Alcippe: + + La cour méprise ton encens; + Ton rival monte, et tu descends. + +M. l'abbé d'Olivet[11], au sujet du vers de Racine, fait une remarque +de grammaire bien importante; il dit: «Je doute que le pronom relatif +_la_, puisse être mis après _nulle paix_»; et il s'appuie de cette +règle de Vaugelas «qu'on ne doit pas mettre de relatif après un nom +sans article.» Cependant il n'admet cette règle que pour le relatif +_le_, et non pas pour le relatif _qui_. Dans la phrase, _il la +cherche_, le _la_ semble en effet dire _il cherche nulle paix_, +puisque ces deux mots ne font qu'un sens et sont inséparables. Pascal, +dans ses _Lettres provinciales_, l'ouvrage le plus pur de la langue +française, a fait aussi la même faute. On lit dans sa VIIe lettre +(édit. 1766, vol. _in_-12, pag. 97): «Et ce n'a pas été sans raison. +La voici.--Je la sais bien, lui dis-je.» Pour pouvoir dire, _la voici, +je la sais_, il aurait fallu qu'il y eût _et ce n'a pas été sans une +bonne raison_, ou une phrase équivalente, dans laquelle le substantif +fut précédé d'un article. + + [11] Voyez pag. 253 de ses _Remarques sur Racine_, insérées dans + le volume intitulé, _Remarques sur la langue française_, par M. + l'abbé d'Olivet; chez Barbou, édit. de 1783, vol. _in_-12. + +Là où l'on aime à trouver surtout Racine, c'est dans ces images +gracieuses, où son imagination féconde s'est plu à embellir une +expression peu noble, à enrichir d'un mot créé une idée sans cela trop +commune, enfin à métamorphoser, pour ainsi dire tous les objets sur +lesquels elle promène ses regards. Citons-en quelques exemples. + + L'une d'un sang fameux vantait les avantages; + L'autre, pour se parer de superbes atours, + Des plus adroites mains empruntait le secours. + +Ces deux derniers vers n'avaient assurément qu'une idée bien commune à +exprimer; mais comme tout est embelli par le charme du style! + + Je ne trouve qu'en vous je ne sais quelle grâce. + +Le terme de _je ne sais quoi_ semblait appartenir à la familiarité de +la conversation ou de la comédie; cependant, dans le vers cité, il +paraît être placé si naturellement, que l'élégance, loin d'en être +blessée, en contracte un air de naturel, qui ajoute ici au mérite de +l'expression, parce que ce naturel sied à merveille au langage d'un +amant. Aman dit ailleurs, d'une manière aussi heureuse: + + Un je ne sais quel trouble empoisonne ma joie. + +Tout le monde a cité ces vers où les exemples de mots communs, +ennoblis par notre poète, sont frappans: + + Baiser avec respect le pavé de tes temples. + +Et celui-ci, dans _Athalie_: + + Ai-je besoin du sang des boucs et des génisses? + +En voici un où cette hardiesse n'a pas été heureuse. + +Racine fait dire à une Israélite: + + Mes sœurs, j'entends du bruit dans la chambre prochaine. + +Ce vers pèche par trop de familiarité. Le mot _chambre_ surtout est +choquant. Mais la phrase _payer avec usure_, qui est du nombre de +celles que l'on appelle des phrases faites, et par conséquent +appartenant au langage familier, a été employée avec beaucoup de +bonheur par Racine, dans le vers suivant: + + Babylone paya nos pleurs avec usure. + +Le vers est noble, et la phrase _payer avec usure_, loin de paraître +basse, ajoute même à l'énergie. + +Rien n'est plus gracieux que les images suivantes. En parlant de +jeunes filles emmenées en captivité, _Esther_ dit: + + Jeunes et tendres fleurs par le sort agitées, + Sous un ciel étranger, comme moi transportées, + Dans un lieu séparé de profanes témoins, + Je mets à les former mon étude et mes soins. + +Cette image nous intéresse à la fois, nous émeut de compassion. On ne +saurait mieux peindre la situation de jeunes filles sans soutien, +jetées au milieu d'une nation qui leur est étrangère. + + Ma vie à peine a commencé d'éclore, + Je tomberai comme une fleur + Qui n'a vu qu'une aurore. + Hélas! si jeune encore, + Par quel crime ai-je pu mériter mon malheur? + +Il est impossible de lire rien de plus parfait; toutes ces images sont +fraîches, gracieuses et touchantes dans la bouche de jeunes filles. + + Ma vie à peine a commencé d'éclore, + +est de l'imagination la plus aimable et la plus riante. + +Aman veut demander à Hydaspe quelle protection Mardochée peut avoir à +la cour. Un autre poète aurait fait de cette idée un vers qui n'eût +été ni bon ni mauvais; mais Racine a dit: + + Sur quel roseau fragile a-t-il mis son appui? + +Et ailleurs, Hydaspe, pour demander à Aman qui jamais fut plus heureux +que lui, dit: + + Eh! qui jamais du ciel eut des regards plus doux? + +Toujours des images! et voilà ce qui distingue particulièrement la +langue de Racine. Lorsqu'il a de belles idées à exprimer, quelque +long récit à faire, ou des passions à traiter, il est impossible, en +exceptant cependant l'amour, que d'autres poètes puissent approcher de +lui, ou même qu'ils parviennent quelquefois à l'égaler; mais quand il +faut substituer une image à l'idée simple, dire une chose que tout le +monde a dite, son heureuse imagination laisse bien loin tous ses +rivaux. + +Citons un des tableaux les plus agréables qui se trouve dans _Esther_: + + Tous ses jours paraissent charmans: + L'or éclate en ses vêtemens; + Son orgueil est sans borne, ainsi que ses richesses; + Jamais l'air n'est troublé de ses gémissemens; + Il s'endort, il s'éveille au son des instrumens; + Son cœur nage dans la molesse. + Pour comble de prospérité, + Il espère revivre en sa postérité; + Et d'enfans à sa table une riante troupe + Semble boire avec lui la joie à pleine coupe. + +Toujours cette manie du poète de donner à chaque idée l'expression et +l'harmonie qui lui est propre. Quel calme dans ce vers: + + Jamais l'air n'est troublé de ses gémissemens. + +Et cet _il s'endort_ qui coupe le vers, avec quel art il peint, par sa +chûte lourde, l'accablement du sommeil! Je n'ai pas besoin d'avertir +combien est belle l'image qui termine le morceau, et combien est +hardie l'expression de _boire la joie à pleine coupe_. + +Voyons encore Rousseau, avec son énergie et son feu ordinaires, +exprimant les mêmes images: + + Cette mer d'abondance où leur âme se noie, + Ne craint ni les écueils, ni les vents rigoureux: + Ils ne partagent point nos fléaux douloureux; + Ils marchent sur les fleurs, ils nagent dans la joie; + Le sort n'ose changer pour eux. + +On voit tout de suite, comme dans le premier exemple, l'imagination +créatrice et le pinceau du grand maître; et l'on aime, après avoir +admiré les vers de Racine cités plus haut, à payer un juste tribut +d'éloge à ceux-ci: + + Cette mer d'abondance où leur âme se noie, + +qui est magnifique, ainsi que le dernier, + + Le sort n'ose changer pour eux. + +_Le sort qui n'ose changer_, est de la plus grande force. + +Pourquoi si peu de poètes ont-ils été doués de cette sensibilité +profonde, si nécessaire à celui qui veut traiter tour à tour les +douceurs et les emportemens de l'amour? Pourquoi n'a-t-on recours le +plus souvent qu'au seul Racine, quand on parle de cette passion? Et je +ne dis pas cela des poètes tragiques seulement, mais encore de presque +tous ceux qui ont écrit dans les autres genres; cependant, ils se +disent tous inspirés par la sensibilité et par l'amour. Ce moyen est +si sûr pour plaire, qu'on ne pense pas à l'impossibilité qu'il y a +d'en imposer au cœur. Qu'est-il arrivé? c'est que la plupart des +poètes ont rempli leurs ouvrages de définitions de ces sentimens, et +que très-peu les font reconnaître au langage qui leur est propre. Ils +n'en eussent pas parlé ainsi, s'ils en avaient réellement été +pénétrés, car ils auraient su qu'il est certaines affections de l'âme +dont les définitions sont aussi inutiles qu'impossibles à faire, parce +qu'elles ne sont comprises de personne. L'homme qui n'aura point connu +cette passion, ne vous entendra pas; et vous ne pourrez jamais la +rendre que faiblement à celui qui l'aura éprouvée. En effet, est-il +rien de plus ridicule que de vouloir définir l'amour, la sensibilité, +la tendresse? Leurs nuances fines et imperceptibles se font sentir; +mais elles échappent, lorsqu'on veut les saisir; et il en sera +toujours d'elles comme du plus grand nombre des choses; on dira plutôt +ce qu'elles ne sont pas que ce qu'elles sont. Un amant a-t-il jamais +cherché à expliquer la passion qui le tourmente? non, il en est +incapable; les idées, les mots, tout lui manque. Il pense à celle +qu'il aime; c'est là tout ce qu'il peut dire; il est condamné à +renfermer sa passion au-dedans de lui-même, ou à ne la manifester que +par la joie, la tristesse, le dépit, le chagrin, et d'autres mouvemens +semblables et passagers. L'amour n'a pas permis que son secret fût +révélé; l'homme ne le possède qu'avec l'impossibilité de le divulguer, +et il en perd le souvenir au moment où sa passion cesse, car ce secret +n'est jamais que l'amour même. Voilà ce que les Corneille semblent +n'avoir pas senti, lorsqu'ils ont mis dans la bouche de leurs amantes +ces maximes d'amour, si froides et si éloignées de la nature. Dans +Racine au contraire, Hermione, Roxane, ne me débitent aucune sentence, +ne cherchent point à me faire comprendre qu'elles aiment par des +définitions ou par des raisonnemens. Mais je les vois tour-à-tour +accabler leurs amans de reproches et s'efforcer de les attendrir, +prendre la résolution de les abandonner et les chercher partout, +vouloir bannir leur image de leur cœur et parler sans cesse d'eux. +C'est alors que je reconnais l'amour et que je m'intéresse à ceux qui +l'éprouvent, parce que je ne doute plus que cette passion ne les +tyrannise. Mais quel cœur il faut avoir pour cela, et quelle +irritabilité dans l'imagination, pour être frappé de tout et pour +pouvoir tout exprimer! Ce devait sans doute être une âme de feu que +celle d'où sont partis les emportemens de Roxane, les reproches amers +d'Hermione, les douces plaintes de Bérénice, et les fureurs de +Phèdre. Aussi, si quelques anciens ont peint l'amour avec la même +force que Racine, il n'y a ni anciens ni modernes qui puissent jamais +être mis au-dessus de lui; il semble qu'en parlant d'_Esther_, l'éloge +de cette partie du talent de ce grand poète ne dût pas y trouver +place. En effet, on avait demandé à Racine une pièce sans amour, il le +promit; mais fut-il en état de tenir parole? et dépendait-il de lui +qu'on ne reconnût, même dans ce sujet sacré, la plume brûlante qui +avait exprimé tous les mouvemens de l'amour? car, qu'est-ce que +l'amour, si ceci n'en est point? + + Croyez-moi, chère Esther, ce sceptre, cet empire, + Et ces profonds respects que la terreur inspire, + A leur pompeux éclat mêlent peu de douceur, + Et fatiguent souvent leur triste possesseur. + Je ne trouve qu'en vous je ne sais quelle grâce + Qui me charme toujours, et jamais ne me lasse. + De l'aimable vertu doux et puissans attraits! + Tout respire en Esther l'innocence et la paix; + Du chagrin le plus noir, elle écarte les ombres, + Et fait des jours sereins de mes jours les plus sombres. + Que dis-je! sur ce trône, assis auprès de vous, + Des astres ennemis j'en crains moins le courroux, + Et crois que votre front prête à mon diadême + Un éclat qui le rend respectable aux dieux même. + Osez donc me répondre, et ne me cachez pas + Quel sujet important conduit ici vos pas, + Quel intérêt, quels soins vous agitent, vous pressent. + Je vois qu'en m'écoutant, vos yeux au ciel s'adressent. + Parlez: de vos désirs le succès est certain, + Si ce succès dépend d'une mortelle main. + +Sans doute, celui qui parlait ainsi était inspiré par l'amour. +Assuérus n'est content que lorsqu'il est auprès d'_Esther_; il +voudrait pouvoir ne la jamais quitter: à son aspect, le chagrin fait +place au plaisir; assis à côté d'elle, il ne craint plus ni les astres +ennemis, ni les dieux; il est attentif à ses moindres mouvemens; il la +presse, il la supplie de lui révéler son secret. Il la voit lever les +yeux au ciel; l'inquiétude s'empare de son esprit, il ne se possède +plus; et il finit par lui dire en amant aveugle, sans savoir ce +qu'elle exigera: + + De vos désirs le succès est certain, + Si ce succès dépend d'une mortelle main. + +Voilà le véritable langage de la passion. Et quelle diction! quelle +énergie dans ces vers! + + Ce sceptre et cet empire + A leur pompeux éclat mêlent peu de douceur, + Et fatiguent souvent leur triste possesseur. + +Et quel charme dans les deux suivans! + + Du chagrin le plus noir elle écarte les ombres, + Et fait des jours sereins de mes jours les plus sombres. + +Rien n'est plus dans le caractère de la passion que ces sortes de +répétitions, ni plus agréable que ces oppositions de mots, comme +_sereins_ et _sombres_ qui se trouvent dans le même vers. C'est là ce +qui fait la beauté de ce vers de Virgile: + + Te, veniente die, te, decedente, canebat. + +Quelques taches légères s'aperçoivent pourtant dans ce beau morceau. +Les critiques ressemblent à ceux qui examinent de grands tableaux +d'histoire, une loupe à la main. Les défauts qu'ils aperçoivent au +moyen de leur vue artificielle, disparaissent lorsqu'on examine +l'ensemble du tableau, mais n'en sont pas moins des défauts. Au reste, +cette loupe est plus nécessaire pour Racine que pour tout autre; et +puisque nous avons tant fait que de nous en servir, profitons-en pour +découvrir encore quelques petites imperfections. + + Croyez-moi, chère Esther, ce sceptre, cet empire, + Et ces profonds respects que la terreur inspire, + A leur pompeux éclat mêlent peu de douceur, + Et fatiguent souvent leur triste possesseur. + +Il y a ici une petite faute, parce que des trois nominatifs qui +régissent la même phrase, il y en a un qui ne peut point la régir. +Dégageons ces vers de la tournure poétique, et nous aurons, _ce +sceptre, cet empire et ces profonds respects fatiguent leur +possesseur_. On conçoit bien le _possesseur d'un sceptre, d'un +empire_, mais non pas le _possesseur de respects_. On est _l'objet de +profonds_ _respects_, on n'en n'est pas le _possesseur_. Plus loin on +trouve ces vers: + + Que dis-je! sur ce trône assis auprès de vous, + Des astres ennemis j'en crains moins le courroux. + +Le relatif _en_ signifie ici _à cause de cela, de cette circonstance_, +et devrait se trouver ainsi à côté de la phrase à laquelle il se +rapporte, _assis auprès de vous, j'en crains moins le courroux des +astres ennemis_. Mais étant placé immédiatement après _des astres +ennemis_, on est tenté de rapporter cet _en_ à ces _astres_: ce qui +deviendrait alors une véritable faute, au lieu que ce n'est ici qu'une +petite négligence; d'ailleurs, je crois ce _en_ très-nécessaire, parce +qu'il revient sur l'idée principale qui occupe Assuérus, et il eût été +moins bien de dire: + + Que dis-je! sur ce trône assis auprès de vous, + Des astres ennemis je crains moins le courroux. + +Racan, dans ces belles stances à Tircis, fait la faute que semblait +faire Racine; il dit: + + Et voit enfin le lièvre après toutes ses ruses, + Du lieu de sa retraite en faire son tombeau. + +Le _en_ est ici visiblement inutile. Puisque le substantif est +exprimé, le pronom ne tient la place de rien, et par conséquent est de +trop. + +Citons encore quelques-uns de ces vers qui n'ont point été faits par +Racine, mais qui se sont trouvés faits chez lui, et qui se sont +élancés du fond de son âme. + + Demain, quand le soleil ramènera le jour, + Contente de périr, s'il faut que je périsse, + J'irai pour mon pays m'offrir en sacrifice. + +Cette répétition du mot _périr_ rend le second vers doux et touchant. +Les sentimens vifs et les passions aiment en général à revenir sur les +mêmes mots, parce que l'âme est toujours obsédée de la même pensée. + +Virgile, qui se présente si naturellement à l'esprit lorsqu'on parle +de Racine, dit dans une de ses églogues: + + Occidet et serpens, et fallax herba veneni + Occidet. + +On voit ici l'espérance qui se complaît dans l'idée de voir mourir les +serpens et les herbes venimeuses, et qui répète avec complaisance le +mot _mourir_ (OCCIDET). + +Voici quelques exemples encore du même genre: + + Ma prompte obéissance + Va d'un roi redoutable affronter la punissance. + C'est pour toi que je marche, accompagne mes pas + Devant ce fier lion qui ne te connaît pas. + +Cette image du lion est noble, sans être recherchée, parce qu'elle est +naturelle à une personne de qui la terreur s'est emparée. On la trouve +aussi dans la Bible: mais ce qui ne s'y trouve pas, c'est cet +hémistiche, _qui ne te connaît pas_, dont la simplicité est si +touchante. + +Le dialogue de Racine offre souvent de ces réponses d'une concision +élégante, et si rare lorsqu'on est restreint dans les bornes étroites +d'un seul vers. Assuérus demande à Asaph: + + Quel honneur pour sa foi, quel prix a-t-il reçu? + + ASAPH. + + On lui promit beaucoup; c'est tout ce que j'ai su. + +Et plus loin, Assuérus lui demande + + Vit-il encore? + + ASAPH. + + Il voit l'astre qui vous éclaire. + +Ce genre de beauté est peut-être plus difficile à atteindre que +beaucoup d'autres qui semblent l'être davantage. + +La répétition du même mot dans le vers, ajoute souvent aussi à la +majesté et à la force, comme dans ces exemples: + + Descends, tel qu'autrefois la mer te vit descendre.. + +Ailleurs: + + Et détestés partout, détestent tout le monde. + +Ailleurs encore, + + Et je dois d'autant moins oublier sa vertu, + Qu'elle-même s'oublie.......... + +En général cependant, on doit être sobre de cette figure; mais bien +employée, elle est d'un excellent effet. Dans le premier exemple +surtout: + + Descends, tel qu'autrefois la mer te vit descendre. + +Elle donne une grande majesté au vers; car, outre l'agrément de la +répétition, il renferme encore une espèce de comparaison qui en +augmente la beauté. Malherbe, qui avait une critique saine et une +oreille délicate en poésie, affectionnait ces répétitions de mots. On +en trouve des exemples fréquens et quelquefois heureux dans ses +poésies. En voici un tiré de son _Ode à Louis_ XIII: + + Donne le dernier coup à la dernière tête + De la rébellion. + +Et ailleurs: + + Est le premier essai de tes premières armes. + +Nous avons dit combien le style de Racine était toujours pur. Jamais +on ne voit, dans ses ouvrages, qu'il se soit laissé éblouir par le +brillant d'une figure; et s'il en emploie quelqu'une, c'est qu'elle +est dans la nature de la situation; et loin d'être un défaut, elle ne +peut alors être qu'une beauté. L'antithèse, par exemple, dans ce vers +d'Assuérus, n'a rien assurément qui puisse choquer. Il dit à +Mardochée: + + Je te donne d'Aman les biens et la puissance: + Possède justement son injuste opulence. + +L'éclat de l'antithèse n'est point ici un faux éclat, parce qu'elle +sert à nous développer mieux ce que veut dire Assuérus. Au lieu donc +d'être un jeu d'esprit, les deux mots qui sont mis en opposition, +deviennent comme la mesure l'un de l'autre, et nous donnent par-là +celle de la justesse et de la latitude de l'idée. C'est aussi ce qui +fait la beauté de cette figure, dans ces vers de Rousseau: + + Et les soins mortels de ma vie, + De l'immortalité seront récompensés. + +et ces autres vers si fameux: + + Le temps, cette image mobile + De l'immobile éternité. + +Dans tous ces exemples, l'antithèse ajoute à la pensée, ou plutôt +n'est que la pensée même. Remarquons qu'_injuste opulence_, dans +Racine, est encore un latinisme, mais je me garderai bien de le +critiquer. + +Me serait-il permis, après avoir épuisé tous les termes de +l'admiration, de présenter maintenant quelques critiques. J'en ai dit +assez, sans doute, pour qu'on ne puisse pas suspecter mon +enthousiasme; et d'ailleurs, le chapitre des fautes est si court dans +notre poète, et le mot de Voltaire, qui voulait écrire _beau, +très-beau_, au bas de toutes les pages de Racine, est si vrai, que, me +bornant à _Esther_ seule, ma tâche sera légère. Cependant si quelqu'un +se plaignait encore, malgré cela, de mes notes, je lui dirais de ne +s'en prendre qu'à Racine lui-même; car nous devenons, en le lisant, +comme ces sybarites délicats, qui toujours voluptueusement couchés sur +des duvets de fleurs, finissaient par se sentir blessés d'une feuille +de rose pliée en deux. + +On a repris, avec bien de la rigueur, le grand lyrique français, pour +avoir dit: _Jusques à quand honorerons-nous tes autels? réside le +solide honneur et la terrestre masse_. Ces observations étaient +justes; mais il me semble qu'on leur a donné une importance que +d'aussi petites fautes ne pouvaient mériter. L'injustice consiste +principalement à tirer de pareilles inadvertances, qui pourtant sont +fort rares dans ce poète, des jugemens généraux sur le mérite de ses +productions. Il n'est pas d'ouvrages en vers où l'on ne peut +recueillir beaucoup de ces négligences, qu'il est presqu'impossible +d'éviter dans un poème aussi difficile que _l'ode_ ou la _tragédie_; +et pour s'en convaincre, l'on devrait se rappeler que l'harmonieux +Racine, dans sa seule pièce d'_Esther_, à laisser échapper + + Cieux! l'éclairerez-vous cet horrible carnage? + + Toute pleine du feu de tant de saints prophètes. + + Aux plus affreux excès son inconstance passe. + + Et faire à son aspect que tout genou fléchisse. + Sortez tous. + + D'un souffle l'Aquilon écarte les nuages, + Et chasse au loin la foudre et les orages. + Un roi sage, ennemi du langage menteur, etc. + + De ma fatale erreur répareront l'injure. + +Ces vers sont pour le moins aussi mauvais et aussi durs que ceux que +l'on a reprochés à Rousseau. Mais les remarque-t-on au milieu des +beautés dans lesquelles ils sont comme noyés? Tout cela donc est bien +peu de chose et mérite à peine qu'on s'y arrête. Venons à des +observations plus importantes: les vers suivans nous en offrent +quelques unes: + + Tel qu'un ruisseau docile + Obéit à la main qui détourne son cours, + Et laissant de ses eaux partager le secours, + Va rendre un champ fertile; + Dieu de nos volontés, arbitre souverain, + Le cœur des rois est ainsi dans ta main. + +Les quatre premiers vers sont parfaits, mais la similitude est mal +énoncée, ou plutôt il n'y a pas de similitude du tout; car on peut +bien dire: _De même que les ressorts de cette machine obéissent à ma +main, ainsi ces chevaux obéissent à la main qui les guide_. Mais la +phrase n'aurait aucun sens s'il y avait: _ces chevaux obéissent à la +main qui les guide, comme ces ressorts sont dans ma main_. Pour qu'il +y ait similitude, il faut que les deux objets comparés soient dans les +mêmes attitudes, par rapport aux choses auxquelles ils sont liés. + +Or, Racine pèche visiblement ici contre cette règle; car, dans le +premier membre de sa composition, _le cheval obéit à la main_; et dans +le second, _le cœur des rois est dans la main de Dieu_. + + Sur le point que la vie + Par mes propres sujets m'allait être ravie. + +_Sur le point que_, n'est pas français. _Sur le point_ régit toujours +la préposition _de_ suivie d'un infinitif. Aussi on ne dit pas _je +suis sur le point que je vais partir, sur le point que cette dignité +allait m'être conférée_: mais _sur le point de partir, d'obtenir cette +dignité_. Au reste, cette phrase ne peut aucunement trouver place ici. +Il aurait fallu, _au moment où la vie_, etc. + +Elise dit à Esther: + + Au bruit de votre mort, justement éplorée, + Du reste des humains je vivais séparée. + +Il me semble que _justement éplorée_ est froid et languissant, et +qu'Elise, dans l'ivresse de la joie, racontant ce qui s'était passé, +eût dû parler avec plus de feu, et non pas motiver une douleur que +l'on conçoit aisément dans une femme qui perdait son amie. Je crois +remarquer une faute à peu près semblable dans le vers suivant, où +Assuérus voyant Esther tomber entre les bras de ses femmes, dit: + + Dieu puissant! quelle étrange pâleur, + De son teint tout-à-coup efface la couleur! + +Ce mot _étrange_ me paraît encore déplacé, parce qu'il est peu +naturel. Le premier mouvement d'Assuérus doit être de dire tout de +suite, _Dieu puissant! quelle pâleur_, etc. + + Détourne, roi puissant, détourne tes oreilles + De tout conseil barbare et mensonger. + +_Oreilles_ au pluriel n'est ordinairement pas du style noble, surtout +lorsqu'il vient seul et sans être accompagné d'une figure. Dans ces +vers du rôle de Mardochée, par exemple: + + Et s'il faut que sa voix frappe en vain vos oreilles, + Nous n'en verrons pas moins éclater ses merveilles. + +Ce même mot n'a rien qui choque, parce qu'il est préparé par l'image +de la voix qui frappe. Cependant, je crois qu'il est mieux encore, +quand il est employé au singulier, comme dans Iphigénie en Aulide: + + Oui, c'est Agamemnon, c'est ton roi qui t'éveille, + Viens, reconnais la voix qui frappe ton oreille. + +Cette remarque devient plus pénible, lorsqu'on parle de +l'Être-suprême, et qu'on l'envisage sous la figure humaine. Alors, si +l'on veut nommer quelque partie du corps, on ne doit presque jamais +parler qu'au singulier. Ainsi l'on dit, _la main de Dieu m'a soutenu_, +et non pas _les mains de Dieu_: _le doigt de Dieu m'a guidé_, et non +pas _les doigts de Dieu_. + +Cette raison semble être fondée sur la conscience que nous avons tous +de la force de Dieu, qui n'a pas besoin de moyens compliqués pour +exécuter ses desseins, parce que cela prouverait effort, et que tout +n'est qu'un jeu pour sa puissance infinie. + + Quel profane en ces lieux s'ose avancer vers nous? + +_S'ose avancer_, pour _ose s'avancer_, serait une faute maintenant; +mais du temps de Racine, non-seulement cela n'en était pas une, mais +cette manière de s'exprimer était préférée à la moderne. Il y a plus +de grâce, ce me semble, en cette transposition, puisque l'usage +l'autorise, dit Vaugelas dans ses Remarques[12]: «C'est pourquoi il +préfère _je ne le veux pas faire_; à _je ne veux pas le faire_. Tous +les bons auteurs du siécle de Louis XIV écrivent presque toujours +ainsi. Pascal[13], dans sa Xe _Lettre provinciale_, dit: «Je +l'entendis bien, car il m'avait déjà appris de quoi le confesseur _se +doit contenter_ pour juger de ce regret.» Et Bossuet de même, dans son +_Discours sur l'Histoire universelle_[14]: «Les sens nous gouvernent +trop, et notre imagination, qui _se veut mêler_ dans toutes nos +pensées, ne nous permet pas toujours de nous arrêter sur une lumière +si pure.» Thomas Corneille ne veut pas qu'on en fasse, comme Vaugelas, +une règle générale; mais que, dans ce cas, ce soit l'oreille qui +décide. Cependant il observe fort bien qu'il est des occasions où l'on +ne peut mettre l'un pour l'autre, et où la construction grammaticale +exige absolument que le pronom soit auprès de l'infinitif, comme dans +cette phrase: il _se vint justifier_ et répondre aux accusations qu'on +lui avait faites. «La raison est, dit Corneille, que ces premiers +mots, il _se vint répondre_ qui est mal, parce que le pronom _se_ y +est superflu, comme on y trouve il _se vint justifier_ qui est bien, +parce que le pronom _se_ y est gouverné par _justifier_. On connaît +par là que la transposition du pronom personnel _se_ est vicieuse, et +qu'il faut dire: _il vint se justifier_ et répondre aux accusations; +et auquel cas _il vint_ fait une construction correcte, et s'accommode +aussi bien avec _répondre_ qu'avec _se justifier_.» Il pourrait encore +résulter un autre inconvénient d'éloigner le pronom de l'infinitif: +c'est de changer entièrement le sens par cette transposition. Dans +cette phrase, par exemple, _il vit s'ouvrir la porte_: que l'on sépare +le pronom _se_ de l'infinitif, on aura _il se vit ouvrir_ la porte, ce +qui veut dire toute autre chose. J'ai allongé cet article, parce que +M. l'abbé d'Olivet, dont l'autorité est d'un grand poids, semble +pencher pour la plus ancienne de ces deux manières de parler[15], et +qu'il m'a paru qu'en l'employant, on risquait souvent de tomber dans +les fautes dont on vient de parler, principalement dans celle relevée +par Corneille. + + Et veulent qu'aujourd'hui un même coup mortel + Abolisse ton nom, ton peuple et ton autel. + + [12] Tom. II, pag. 304, édit. 1783, qui renferme les Notes de + Patru et de Corneille. + + [13] Pag. 143, édit. 1766, in-12. + + [14] Tom. Ier, pag. 417. Paris, Didot, 1786. + + [15] Voyez sa Remarque sur les premiers vers de la tragédie de + _Bajazet_. + +On dit dans un sens absolu, _nous sommes tous deux abattus d'un même +coup_: _nous nous attendons tous à un même sort_; _c'est toujours le +même_ _homme_, et d'autres phrases semblables, où le pronom relatif +_même_, exprimant identité de deux choses, ne permet point que le +substantif soit suivi d'un adjectif, parce qu'il n'ajoute rien à la +clarté de la phrase, qui, au moyen de la comparaison qu'elle renferme, +dit tout ce que cet adjectif pourrait dire: + + Esther que craignez-vous? suis-je pas votre frère? + +_Suis-je pas votre frère_, pour _ne suis-je pas_, est une licence que +Racine s'est permise plusieurs fois. Il a dit, dans _Alexandre_, d'une +manière moins heureuse: + + Sais-je pas que Taxile est une âme incertaine? + +et dans les _Plaideurs_: + + Suis-je pas fils de maître? + +M. de Voltaire, dans ses Remarques sur le _Menteur_ de Corneille, dit, +au sujet d'un vers où la particule _ne_ est omise devant le verbe: + +«Cette licence n'est pas même permise en prose.» Je le crois bien, +mais cela n'est pas une raison pour qu'elle ne le soit pas en vers. La +poésie, ce me semble, a bien plus de licence que la prose, ou plutôt +la prose n'en devrait avoir aucune. Ces licences rendraient variables +les principes de la langue, si l'on se les permettait. Au reste, ma +preuve contre Voltaire est ce vers même de Racine, dans lequel +_suis-je pas votre frère_ n'est assurément pas désagréable, et n'a été +critiqué par personne. + + O bonté, qui m'assure autant qu'elle m'honore! + +Et ailleurs: + + En les perdant, j'ai cru vous assurer vous même. + +Dans le premier exemple, le mot _assurer_ doit signifier _rassurer_, +_faire perdre la crainte que l'on avait_; et dans ce sens, on +l'emploie encore, quoique rarement. Ainsi l'on dit: _j'avais peur, +mais cela m'a_ ASSURÉ; _l'habitude de voir le danger_ ASSURE _le +soldat_[16]. Mais dans le second vers, ce même mot ne saurait avoir +aucun sens; car il doit signifier visiblement, vous _mettre hors de +tout péril, de tout danger_, comme quand Assuérus dit: + + Mais plus la récompense est grande et glorieuse, + . . . . . . . . . . . + Plus j'assure ma vie. + + [16] _Dict. de l'Acad._ + +Ce qui s'entend. Mais de ce qu'on peut dire, _assurer la vie de +quelqu'un_, ce n'est pas une raison pour pouvoir dire aussi _assurer +quelqu'un_, dans le même sens, parce que, dans cette dernière phrase, +il y aurait amphibologie. Il paraît au reste que ce mot n'est plus +employé dans le sens de _mettre à l'abri du danger_. En style de +commerce, on en fait encore usage; mais alors il signifie, ou +_garantir le prix des marchandises_ dont un vaisseau est chargé, ou +_payer la rançon de l'équipage_, dans le cas où il serait pris par +l'ennemi. Ainsi l'on dit: _assurer un navire_ à tant pour cent; +_assurer le capitaine et les matelots_[17]. + + Quiconque ne sait pas dévorer un affront, + Ni de fausses couleurs se déguiser le front. + + [17] _Dict. de l'Acad._ + +_Se déguiser_, pris figurément, comme il l'est ici; c'est _se montrer +autre que l'on n'est_; et alors il se met absolument, parce qu'il +forme un sens complet. Ainsi l'on dit _se mettre un masque sur le +visage_, pour _se déguiser_; il _se déguise_ en mille manières. Mais +lorsqu'on veut faire suivre ce verbe d'un régime simple, il ne faut +point le faire précéder du pronom _se_; il eût donc fallu dire dans ce +vers, ni _de fausses couleurs déguiser son front_. Voltaire, dans la +Henriade, fait la faute inverse, il dit: + + . . . Le héros, à ce discours flatteur, + Sentit couvrir son front d'une noble rougeur. + +Ici, il eût fallu le réciproque _se couvrir_, parce qu'il y a action +d'un sujet sur lui-même, et non pas une action extérieure, comme +l'indique le verbe actif _couvrir_. + + Je frémis quand je voi + Les abîmes profonds qui s'ouvrent devant moi. + +Et ailleurs, + + Je le voi, mes sœurs, je le voi; + A la table d'Esther, l'insolent près du roi + A déjà pris sa place. + +Racine, à cause la rime, a retranché l'_s_ dans toutes ces premières +personnes de l'indicatif. Il a dit aussi, dans _les Plaideurs_: + + Oh, Messieurs, je vous tien. + +Ce sont de très-petites licences permises aux poètes; celle là l'était +d'autant plus, du temps de Racine, qu'il n'y avait pas encore +très-long-temps qu'on mettait un _s_ aux premières personnes[18]. +Cette _s_ était aussi une licence, que les poètes s'étaient permise +d'abord en faveur de l'oreille, mais qui est devenue aujourd'hui une +règle que l'on enfreint rarement. Quelques modernes ont profité de la +permission de l'ajouter ou de la retrancher. M. de Voltaire, dans sa +Henriade, ne la met pas dans le mot _Londre_, pour la facilité de +l'élision; et J.-B. Rousseau, dans une de ses odes, dit: + + J'ai toujours refusé l'encens que je te doi. + + (ODE VII, liv. 1er.) + + On traîne, on va donner en spectacle funeste, + De son corps tout sanglant le déplorable reste. + + [18] Vaugelas, dans ses _Remarques sur la Langue française_, + écrit toujours les premières personnes sans _s_ dans les verbes + suivans: _je croi_, _je reçoi_, _je sçai_, etc. + +Je n'avais lu, depuis long-temps, les Remarques de M. l'abbé d'Olivet +sur Racine, lorsque j'achevai mon premier brouillon de ces notes; et +peut-être que si je me fusse rappelé plutôt l'ouvrage de cet excellent +littérateur, je n'aurais osé entreprendre le mien. Cependant, l'ayant +relu, et voyant que je ne m'étais rencontré qu'une seule fois avec mon +devancier dans ce qu'il dit sur _Esther_, je ne pensai pas devoir +supprimer mon travail. L'endroit où nous nous sommes rencontrés, est +précisément sur ce qui regarde ces deux vers. J'aime mieux faire le +sacrifice de ce que j'avais dit là-dessus, pour ne pas priver le +lecteur de l'excellente remarque de l'abbé d'Olivet; la voici: «On dit +absolument _donner en spectacle_, comme _regarder en pitié_, et +beaucoup de phrases semblables, où le substantif, joint au verbe par +la préposition _en_, ne peut être accompagné d'un adjectif. _Donner +en spectacle funeste_ est un barbarisme.» Cette remarque est si +juste, que M. l'abbé Desfontaines même en est convenu[19]. + + Que tout leur camp nombreux soit devant ses soldats, + Comme d'enfans une troupe inutile; + Et si par un chemin il entre en tes états, + Qu'il en sorte par plus de mille. + + [19] Voyez le _Racine vengé_. + +Les deux derniers vers sont lâches et prosaïques, et le paraissent +d'autant plus que toute la strophe jusques-là est magnifique. + +On a pu remarquer, dans ces notes critiques sur Racine, que nous +n'avons jamais pu citer plus de trois vers de suite qui fussent +mauvais; et certes, on serait bien embarrassé de trouver chez lui de +longues tirades mal écrites. En voici cependant un exemple dans +_Esther_; mais aussi est-ce le seul. Zarès dit à Aman: + + Pourquoi juger si mal de son intention? + Il croit récompenser une bonne action? + Ne faut-il pas, seigneur, s'étonner au contraire, + Qu'il en ait si long-temps différé le salaire? + Du reste, il n'a rien fait que par votre conseil; + Vous-même avez dicté tout ce triste appareil. + Vous êtes après lui le premier de l'empire. + +Ces vers ne sont que de la prose rimée. Rien de moins poétique que +toutes ces formes de raisonnement, _ne faut-il pas_, _au contraire_, +_du reste_; ce style serait à peine soutenable dans la comédie. Racine +est habitué si fort à la perfection, qu'on est tout étonné qu'il ait +pu laisser subsister de semblables vers. + +Avant de terminer ce petit écrit, je vais ajouter quelques notes aux +Observations de M. l'abbé d'Olivet sur Racine. Les miennes ne sont pas +faites dans l'intention de venger ce poète; car, comme l'a dit +ingénieusement M. de La Harpe, il n'avait reçu aucune offense. Je +viens seulement proposer mes doutes à ceux qui les croiront assez +intéressans pour mériter d'être éclaircis. Je n'offre même toutes mes +Remarques que comme de simples doutes littéraires; et si le ton +affirmatif m'est échappé quelquefois, c'est que je me suis senti +vivement ému, lorsque j'ai cru apercevoir la vérité, et qu'alors je +n'ai pu toujours réprimer la vivacité qui entraînait ma plume. Mais +lorsqu'on voudra me montrer quelqu'erreur dans mes jugemens, je +m'empresserai moi-même à les condamner, parce que je n'ai eu pour +motif que de m'éclairer, et non pas la vanité de trancher sur le +mérite des grands hommes, dont je sens toute la supériorité. + +M. l'abbé d'Olivet blâme ce vers: + + Condamnez-le à l'amende, ou, s'il le casse, au fouet. + +Il dit que c'est le seul exemple d'un _le_ pronom relatif, mis après +un verbe, et devant un mot qui commence par une voyelle; et il finit +par conclure que Racine a senti que l'élision blessait l'oreille, +puisqu'à ce vers il en a substitué un autre dans la suite. Dans ce +vers de Racine, la remarque est juste, le double son de _la la_ étant +désagréable: mais on ne peut en faire une règle générale. Je croirais, +par exemple, que cette élision n'a rien de très-dur dans ce beau vers +de la Henriade. + + Tout souverain qu'il est instruis-le à se connaître: + Que ce nouvel honneur va croître son audace. + +M. l'abbé d'Olivet observe ici que _croître_ est pour _accroître_, et +passe cela comme une licence poétique. Cette remarque est très-juste; +et l'autorité de Vaugelas, dont elle est appuyée, la rend +incontestable. Il dit positivement que ce verbe est neutre et non pas +actif, et que jamais aucun de nos auteurs en prose ne l'a fait que +neutre. Vaugelas parle de ses contemporains, comme de Coeffeteau et +d'autres; car il est certain qu'il a été actif long-temps avant +lui[20], et que l'on s'en servait au lieu _d'accroître_. Ainsi l'on +disait, il voulut _croître_ son jardin[21], son enclos. Bossuet même, +dans son _Discours sur l'Histoire universelle_[22], dit encore: +«Saint Irénée vient un peu après, et l'on voit _croître_ le +dénombrement qui se faisait des églises.» La règle de Vaugelas est +excellente, aussi a-t-elle prévalu; mais je suis tenté de croire qu'au +temps de Racine, elle n'était pas encore bien établie. On est rarement +avoué par ses contemporains, lorsqu'on présente de nouvelles règles à +suivre; l'empire de l'habitude agit trop puissamment sur nous; et les +meilleures idées, pour être universellement adoptées, ont besoin de la +sanction du temps. + + Ma colère revient, et je me reconnais; + Immolons en parlant trois ingrats à-la-fois. + + [20] Voyez les _Observations_ de Ménage _sur la langue + française_; tom. Ier, pag. 73, 2e édit. de Barbin. + + [21] _Dict. de Trévoux._ + + [22] Tom. Ier, pag. 206. + +Ces vers assurément n'ont pas de rime, comme l'a fort bien remarqué M. +l'abbé d'Olivet. Il est extraordinaire que les poètes en aient encore +conservé plusieurs qui ne sont que pour la vue. Rousseau lui-même, qui +là-dessus est si strict, fait rimer quelquefois des imparfaits avec +des mots qui se prononcent en _ois_, comme re_çois_, chi_nois_; et +Gresset nous offre ces deux vers, dont la rime est suffisante d'après +les règles. + + Dans ces gracieux jours, sous mes doigts plus légers, + Mon chalumeau docile enfantait de beaux airs. + +Cependant _légers_ et _airs_ sont des sons absolument différens l'un +de l'autre; car si l'on prononçait _légers_, en faisant sentir +l'avant-dernière consonne, on tomberait dans l'inconvénient de faire +croire que cet adjectif est au féminin, et la clarté en souffrirait +trop. Peut-être faudrait-il proscrire aussi les rimes telles que +_madame_ et _âme_, _grâce_ et _préface_[23], où l'on fait rimer une +longue avec une brève; mais la prosodie française, malgré l'excellent +ouvrage de M. l'abbé d'Olivet, est encore trop peu reconnue pour +priver les poètes d'une licence qui leur est si commode; ils ont déjà +tant d'entraves dans cette langue, qu'il faudrait, je crois, chercher +plutôt à les diminuer qu'à les augmenter encore. + + [23] Voyez pag. 110 du _Traité de la Prosodie française_ de + l'abbé d'Olivet. Paris, 1736, chez Gandouin. + +Voilà tout ce que j'avais à ajouter à l'ouvrage de M. d'Olivet. Ses +Remarques sur Racine sont en général bien faites, et d'un grammairien +profond. Je conseillerai à quiconque voudra étudier la langue +française, de les lire avec attention, ainsi que les ouvrages de cet +auteur, qui tous sont écrits avec la plus grande pureté. Il a pu se +laisser emporter quelquefois à un esprit de systême; mais comme +c'est-là ce qu'un écrivain communique le plus difficilement à ses +lecteurs, attendu que cet esprit est le résultat de la méditation et +de l'enthousiasme, l'effet en est un peu prompt, et par conséquent peu +dangereux. Les remarques de détail, plus faciles à saisir, n'en +instruisent pas moins; et en rejetant les fausses conséquences d'un +principe trop généralisé, on peut toujours profiter de celles qui sont +solides et vraies. Peut-être dira-t-on qu'il est difficile de les +démêler, lorsqu'elles se trouvent ensemble. Je ne le crois pas: la +vérité a son caractère propre; et ce caractère, c'est la clarté, la +simplicité. Les rayons qui s'en échappent frappent d'une lumière +éclatante qui dissipe aussitôt le brouillard et l'obscurité; le faux +au contraire est ingénieux, et s'il en sort quelques étincelles, elles +éblouissent; mais l'esprit, en se consultant bien, s'aperçoit toujours +que le nuage n'est pas dissipé. Enfin, le faux peut quelquefois +persuader; mais le vrai seul peut convaincre. + +Résumons maintenant notre opinion sur _Esther_. Cette tragédie, sous +le double rapport d'un ouvrage fait par ordre, et entrepris après un +silence de douze ans, est un de ces phénomènes dont les archives de la +littérature ne rapportent aucun exemple. Le défaut capital du rôle +d'Esther l'empêchera toujours d'être accueillie sur la scène. Mais +d'ailleurs toutes les parties de la tragédie y sont parfaitement +observées. Rien n'est plus grand que le sujet, puisqu'il s'agit du +sort de toute une nation. Les développemens de l'action y sont +d'autant plus admirables, que presque toutes les scènes sont des +chefs-d'œuvre[24], et la péripétie est une des plus belles qu'il y +ait au théâtre; car, c'est au moment où Aman s'imagine être au faîte +des honneurs, qu'il tombe tout à coup, et qu'une nation entière, +dévouée à la mort, semble sortir du tombeau pour renaître au bonheur. +Et puis, quelle diction! Racine, ayant senti lui-même le défaut +inhérent au sujet de son ouvrage, paraît avoir cherché à le couvrir, +en y répandant avec profusion tous les trésors de sa brillante +imagination et de sa plume harmonieuse, et par-là seul avoir dédommagé +cette tragédie de ce que ses aînées avaient d'avantage sur elle. + + [24] Qu'on lise surtout la 1re et la 3e scènes du 1er acte, la 7e + du 2e et la 4e du 3e; et l'on verra s'il existe, en aucune + langue, rien de plus parfait. + +On chérit généralement Esther avec une sorte de prédilection; on en +parle avec complaisance, et beaucoup de gens assurent qu'on la lit +plus qu'aucune des autres tragédies de Racine. D'où cela viendrait-il? +Est-ce parce qu'elle est mieux écrite, comme quelques littérateurs le +prétendent[25], ou parce que, ne paraissant pas sur la scène elle +offre d'avantage l'attrait de la nouveauté? En supposant mon hypothèse +vraie, ce dont je ne voudrais pas répondre, j'avoue que je penche à +croire ce dernier motif plutôt qu'aucun autre. Ce sera toujours une +question insoluble que de savoir laquelle des tragédies de Racine +l'emporte sur l'autre pour l'élégance de la diction. L'un nommera +_Phèdre_, l'autre _Athalie_; un troisième _Iphigénie en Aulide_. Tout +cela me prouve bien clairement une chose, c'est qu'elles sont toutes +la perfection du style. + + [25] Entr'autres, M. Lefranc de Pompignan. Voyez sa lettre à + Racine le fils. + +Pour moi, j'avoue que j'ai une tendresse particulière pour _Esther_. +Elle produit sur moi le double effet de l'ode et de la tragédie en +même temps. Outre les sentimens de pitié et de crainte qu'elle me fait +éprouver tour-à-tour, je me sens encore en la lisant, dans une sorte +d'enthousiasme continuel. L'onction du style, les chœurs sublimes de +ces filles d'Israël, tout concourt à mon illusion. Il me semble, +lorsque je prends cette tragédie, que j'entre dans un de ces temples +antiques élevés avec pompe dans Jérusalem, au culte du très-haut. Dès +l'entrée, je vois un vestibule d'une structure superbe. J'entends, +autour de moi, une douce harmonie; la piété elle-même m'adresse la +parole; ses accens pénètrent mon âme, enchantent mes esprits; un +transport divin s'empare de tous mes sens. J'avance, et bientôt +j'aperçois l'intérieur du temple: sa beauté a été par-delà mon +imagination; mes premiers regards s'arrêtent sur un de ces anges +terrestres qui font l'ornement du genre humain; je la contemple avec +respect, et je l'aime avec tendresse. Mais bientôt un spectacle +douloureux vient m'attrister profondément; je vois un combat entre le +méchant et le juste. La puissance est le partage du premier; la +faiblesse, la compagne de l'autre. Dans ce danger pressant, à qui +s'adressera le faible? il s'adresse à Dieu, et Dieu vient à son +secours: il ne veut point que son troupeau soit dévoré par le loup +avide; il vient au secours de l'innocent, et l'innocent triomphe. O +délices! ô transport! le juste est récompensé. La tristesse alors +s'enfuit de dessus mon front, et la joie vient prendre sa place; car +le juste a triomphé. Un concert de louanges retentit de toutes parts; +Dieu est célébré, sa puissance infinie exaltée, et le temple redevient +le séjour du bonheur et de l'allégresse. C'est au milieu de ces +harmonieux accords auxquels se mêlent les voix angéliques, que +s'évanouit mon illusion; et mon cœur reconnaissant remercie le mortel +fortuné qui peut procurer à ses semblables d'aussi douces jouissances. + + +FIN DES NOTES SUR ESTHER. + + + + +ÉPITRES. + + + + +ÉPITRES. + + +ÉPITRE + +SUR LA VANITÉ DE LA GLOIRE. + + Tu n'vetulæ auriculis alienis collegis escas? + + C'en est donc fait, et ton âme sensible + A ses vrais goûts va se livrer enfin! + Tu suis, ami, la pente irrésistible + Qui des beaux arts t'applanit le chemin. + Tu sais trop bien qu'une plume immortelle + Nous a tracé les dégoûts, les hasards, + Qu'en cette lice ouverte à nos regards + Sème souvent la fortune cruelle. + Oui, des destins la jalouse fureur, + Osant mêler l'absynthe à l'ambroisie, + A poursuivi l'aimable poésie, + Et du nectar altéré la douceur. + Mais, cher ami, cette muse badine, + Vive autrefois, alors un peu chagrine, + Sur un fond noir détrempa ses couleurs; + Et cette abeille, en volant sur les fleurs, + Avait senti la pointe d'une épine: + Pour moi, je veux, aux yeux de mon ami, + En badinant, combattre sa chimère; + Faut-il des dieux emprunter le tonnerre + Pour écraser un si faible ennemi? + Je t'obéis. Tu m'ordonnes de croire + Que ton esprit, et même ta raison, + N'écoute ici que l'instinct de la gloire, + Et ne se rend qu'à son noble aiguillon. + Des vanités de la nature humaine, + Dis-tu, la gloire est encor la moins vaine; + Et du trépas je veux sauver mon nom. + Quoi! ta raison, quoi! cet esprit si sage + Conserve encor ce préjugé falot! + Quoi! de la mort ton être est le partage! + Et tu prétends lui dérober un mot! + Ton nom! quel est cet étonnant langage! + Quoi! ce désir, vrai fléau de ton âge, + Va tourmenter tes jours infortunés, + Pour illustrer ce frivole assemblage + De signes vains par le sort combinés! + Écoute au moins ces argumens célèbres + Qui de l'école ont percé les ténèbres. + Ce qui n'est rien peut-il avoir un nom? + Que veux-tu dire? et quelle illusion! + Peux-tu forcer ton âme fugitive + A s'échapper de l'éternelle nuit? + Peux-tu renaître? et quand l'arbre est détruit, + Pourquoi vouloir qu'une feuille y survive? + Quoi! du néant une ombre veut jouir! + Mais supposons que ces vains caractères, + Que le hasard a voulu réunir + Pour distinguer, pour désigner tes pères, + Vainqueurs du temps, perceront l'avenir. + Par quelle voie et quel canal fidèle, + Pour te transmettre une atteinte immortelle, + Jusques à toi pourront-ils parvenir? + Ce grand Romain, père de l'éloquence, + Père de Rome et consul orateur, + Dans son printemps adora cette erreur. + Mais à la fin, rempli d'indifférence, + Sur ce vain songe il composa, dit-on, + Un beau traité contre cette démence, + Cette fureur d'éterniser son nom, + Traité modeste, et signé Cicéron. + Dans un écrit, voyez-vous ce grand homme + Vanter, prôner, même assez bassement, + Un petit Grec, un sophiste de Rome; + Recommander, et très-expressément, + Au vain portier du temple de Mémoire + De lui donner bonne place en l'histoire? + Le Grec le fit; mais savez-vous comment + La vanité se vit bien confondue? + La lettre reste et l'histoire est perdue. + Mais admirez comment, fiers d'être fous, + Devant l'idole ils se prosternent tous! + Oui, disent-ils, ce sentiment sublime + Qui fait chérir et la gloire et l'estime, + Par la vertu fut imprimé dans nous. + D'une grande âme il est l'heureux partage; + Dans notre cœur il descend le premier, + Survit à tous, disparoît le dernier. + Il est, dit-on, _la chemise du sage_: + S'il est ainsi, qu'il aille donc tout nu. + Quoi! vous osez transformer en vertu + Cette folie, et tirer avantage + De ce délire à d'autres inconnu! + Et selon vous, tous ces mortels volages, + Pour être fous, ne sont point assez sages! + Je quitte, ami, ce ton de Juvénal: + Permets qu'au moins ma muse plus légère + Ose à tes yeux, sur un prisme moral, + Analysant un préjugé fatal, + Décomposer ta brillante chimère. + Pardonnez-moi, rare et sublime Homère, + L'air cavalier et le frivole ton + Dont j'ose ici proférer votre nom. + Vous savez bien que mon cœur vous révère. + Ai-je oublié que Samos, Colophon, + Et Clazomène, et Smyrne, et l'Ionie, + Ont disputé jadis avec chaleur + La gloire unique et l'immortel honneur + D'avoir produit un si vaste génie? + Vrai créateur de l'art le plus divin, + J'avoûrais bien que, quand vous y passâtes, + Et qu'on vous vit, aveugle pélerin, + Brillant de gloire, un bourdon à la main, + Du violon vainement vous raclâtes. + Chaque pays, même l'heureux séjour + Qui, selon lui, vous a donné le jour, + Peut s'écrier, pour appuyer sa thèse: + Couvert d'honneur et chargé de mal-aise, + Ceint de lauriers, partant manquant de pain, + Homère ici pensa mourir de faim; + Or, réponds-moi, gueux et divin Homère + (Car maintenant je puis te tutoyer, + Puisqu'il est sûr qu'on a vu ta misère + Ramper, languir dans le double métier + De mendiant, et même de poète), + Quand un savant, payé pour te louer, + Te va prônant d'une bouche indiscrète, + Et sans un cœur osant t'apprécier, + Par vanité, par coutume t'admire, + Et, t'ayant lu, te vante par oui-dire; + Son vain encens descend-il chez les morts + De ton esprit caresser les ressorts? + Et toi, brillant et fertile génie, + Toi, son rival et son imitateur, + Ainsi que lui, fuyant de ta patrie, + Non pour aller, besacier, voyageur, + Piéton modeste, et pélerin poète, + Faire aux passans une prière honnête; + Mais pour donner bals, concerts et cadeaux, + Pièce nouvelle et spectacles nouveaux, + Où le cœur sent lorsque l'esprit s'élève; + Pour transporter Athènes à Genève, + T'y consoler, dans le sein du repos, + Et de la haine et de l'encens des sots; + Je l'avoûrai, quand un mortel sincère, + De tes écrits ardent admirateur, + Vante Arouet, il a flatté Voltaire; + Mais quand la mort, au gré de maint auteur, + De maint jaloux, surtout de maint libraire, + T'aura frappé de sa faux meurtrière; + Sous cette tombe, eh bien! parle, réponds, + Mortel fameux: lequel de ces deux noms, + Ces noms vantés, Arouet ou Voltaire, + Dans ton sommeil, par un plus sûr pouvoir, + Ranimera les cendres réveillées? + Lequel des deux saura mieux émouvoir + De ton cerveau les fibres ébranlées? + Auquel, enfin, devons-nous envoyer + Ce fade encens d'un éloge unanime? + Noble fumée et tribut légitime + Qu'à tes travaux l'univers doit payer? + Du sort jaloux un caprice ordinaire + A mon valet donna le nom d'Hector. + L'entendez-vous, désœuvré téméraire, + Estropier, en insultant Homère, + Les noms sacrés d'Ulysse et de Nestor; + Et de Dacier, dans ses nobles emphases, + Faire ronfler les éternelles phrases? + Quand de Priam le fils infortuné, + Le nom d'Hector, ce fléau de la Grèce, + S'en vient frapper son esprit étonné, + Avez-vous vu redoubler son ivresse, + Et sur son front, de joie enluminé, + Étinceler sa grotesque allégresse? + Je sonne; il vient d'un air de dignité: + Et le héros, en me versant à boire, + Plus sûr que moi de vivre dans l'histoire, + Savoure en paix son immortalité. + Lorsque la mort, sans toucher à sa gloire, + Rassemblera sous ses voiles épais + L'Hector de Troye avec l'Hector laquais, + Et qu'un des deux quittera ma livrée + Pour endosser celle du vieux Pluton; + Que sais-je, moi, si son âme enivrée + Par les vapeurs dont jadis ce grand nom + A chatouillé sa cervelle timbrée, + Dans son erreur n'ira point partager + Les vains honneurs dus au rival d'Achille; + Si le Troyen ardent à se venger, + Dont cet outrage échauffera la bile + D'un coup de poing vaillamment asséné + Tout à l'instar d'Ulysse dans Homère, + Ne voudra point trancher en sa colère + Ce grand débat, noblement terminé? + Six Annibals ont illustré Carthage; + De tous jadis on vanta le courage; + Deux sont encor connus par leurs exploits, + Et de la gloire ont enroué la voix. + L'un, des Romains l'ennemi redoutable, + Pendant treize ans d'un sénat éperdu + Fut la terreur; et l'autre plus traitable, + Nous dit l'histoire, avait été pendu. + Vous, pensez-vous qu'Annibal morfondu + Dort à part soi, rempli d'indifférence, + Sur ses lauriers ou bien sur sa potence? + Apprenez donc que lorsqu'en vos récits + Vous célébrez le fier vainqueur de Rome + Trop vaguement, en termes peu précis, + Le cher pendu, qui croit être un grand homme, + Prend pour son compte un éloge indécis. + Quatre Platons ont honoré la Grèce; + Mais d'un surtout on célèbre le nom. + Lorsque ma voix, pour prix de sa sagesse, + A dit un mot de l'immortel Platon, + Apprenez-moi comment, par quelle adresse, + Par quelle voie et quels secrets rapports, + Ce triste mot, dans la foule des morts, + Du vrai Platon peut-il trouver l'adresse? + Platon! Platon! voyez comme à ma voix + Tous les Platons accourent à la fois! + Voyez, voyez, comme chacun s'empresse! + Chaque Platon, prenant le nom pour soi, + Vole, et s'écrie en écartant la presse: + Çà, rangez-vous; place, messieurs, c'est moi. + Le vrai Platon reste seul immobile: + Mais j'aperçois venir d'un pas agile + Et le sophiste et le grammairien: + J'y suis, monsieur, que voulez-vous?--Moi! rien. + Chaque pays a produit son Hercule, + Réparateur des torts, vengeur des droits; + Mais un surtout, impérieux émule, + De ses rivaux a conquis les exploits. + Un seul, malgré la docte académie, + Malgré Saumaise et malgré son génie, + Malgré Bardus, et Lipse, et Scaliger, + Fait aux savans les honneurs de l'enfer. + Or, qui ne croit qu'un jour, dans leur colère, + Pour se venger d'un odieux confrère, + L'Égyptien, l'Africain, le Gaulois, + Dans l'intérêt dont le nœud les rassemble, + Contre le Grec ne se liguent ensemble, + Et sur son dos ne tombent à la fois? + Peut-être aussi qu'un jour dans l'Élysée, + Signant la paix, devenus bons amis, + Tranquillement, près de Mégère assis, + Tous en commun démêlant la fusée, + Édifieront les mânes attendris. + Sans nul malheur la dispute appaisée + Sur ces grands points pourra nous réunir; + Et nous saurons à quoi nous en tenir. + Alors chez nous la vérité reçue + Saura fixer, distinguer pour jamais + Et leur pays, et leur siècle, et leurs faits, + Et du fuseau séparer la massue. + Ce n'est pas tout: par un funeste sort + Une syllabe, une lettre éclipsée, + Par le hasard, par le temps effacée, + Suffit souvent pour nous rendre à la mort. + Ce Grec fougueux, l'immortel Alexandre, + Lequel un soir, au gré d'une catin, + Ivre d'amour et de gloire et de vin, + Mit par plaisir Persépolis en cendre: + Héros jaloux, de qui la vanité + Avait pleuré sur les lauriers d'un père + Dont il craignait que la postérité + Ne laissât plus à sa témérité + De grands exploits, de sottises à faire; + A ce vengeur de son peuple outragé, + A ce guerrier chacun doit son suffrage. + Sur notre encens, sur l'éternel hommage + De l'univers conquis et ravagé, + Il a des droits, puisqu'il l'a saccagé: + Quels sont souvent les transports de sa rage, + Quand les honneurs qu'on lui doit accorder + Sont, au Mogol, prodigués à Scander? + Faut-il convaincre un esprit indocile + Qu'un caractère, une lettre futile, + Pour tout gâter, hélas! suffit trop bien! + Montagne est tout, et Montaigne n'est rien; + Si quelque jour une âme charitable + Dans les enfers ne daigne l'informer + Que des Français la langue variable + Détruit son nom, voulant le réformer. + L'auteur charmant, et qui, l'auteur! non, l'homme, + Par notre encens n'est jamais chatouillé, + Et dans l'oubli dormant d'un profond somme, + Par un vain bruit n'est jamais éveillé. + Ah! j'ai bien peur que trompé par la rime, + Malgré mes soins, l'historien Dion + N'ose usurper cette offrande d'estime + Que mon cœur paie au délicat Bion; + Et de leurs noms maudissant l'imposture, + Maints froids auteurs, maints héros oubliés + Offrent souvent aux mânes égayés, + D'un quiproquo la comique aventure. + Du même nom cent rois ont hérité: + Tous ont vécu pour la postérité; + Tous ont voulu consacrer leur mémoire. + Mais vous, mortels! votre légèreté, + Par un oubli trop funeste à leur gloire, + En les nommant ne les désigne point: + C'est donc en vain qu'ils vivent dans l'histoire. + Ignorez-vous qu'il faut de point en point, + Pour les atteindre au ténébreux empire, + Pour que l'éloge ait sur eux son effet, + Fixer les temps, les lieux, marquer, détruire + Leurs nom, surnom, numéro, sobriquet? + Sans tous ces soins, le vengeur de la Prusse, + Le fier vainqueur de l'Allemand, du Russe, + Héros du siècle et célèbre à la fois + Par les combats, par la flûte et les lois; + Lui qu'Arouet annonçait à la terre, + Et que depuis a chansonné Voltaire; + Ce Frédéric, Dieu! quel affront cruel! + Peut voir un jour sa grande âme avilie + Humer l'odeur d'un encens éternel, + Faut-il le dire? avec un vil mortel, + Un Frédéric, baron de Silésie, + Lequel voudra, comme dans son château, + Donnant aux morts un spectacle nouveau, + Porter partout, sur la rive infernale, + Et ses quartiers, et sa voix chapitrale... + Il est bien vrai que, pour prendre un détour, + Le mot flatteur, quittant les grandes routes, + Descend moins vite au ténébreux séjour; + Que le héros, attentif aux écoutes, + Dans son cerveau moins prompt à s'ébranler + Ne peut sentir qu'une atteinte légère. + Que feriez-vous? Il faut s'en consoler; + Et du destin quel est l'arrêt sévère! + Les plaisirs purs pour nous ne sont point faits; + Même en enfer, ils sont tous imparfaits. + Or maintenant, qu'un censeur téméraire, + Un bel esprit, volage papillon, + Vienne fronder ce travail salutaire + Qui, pour changer, pour rétablir un nom, + Dans cette nuit apportant la lumière, + Va compilant de vieux compilateurs, + Des manuscrits et d'antiques auteurs. + Sans un talent, sans de si dignes veilles, + Tous les héros, leurs noms et leurs merveilles, + Les vains exploits de cent mortels fameux, + Vivant pour nous, seraient perdus pour eux. + Quel nom donner à la folle imprudence + De ces humains qui, dans leur déraison, + Après avoir avec inconséquence + Tout immolé pour anoblir leur nom, + Et qui, vieillis dans leur culte frivole, + N'ont rien omis pour orner leur idole, + L'osent détruire, et dont l'aveugle erreur + Y substitue un fantôme imposteur, + De qui jamais cette gloire n'approche? + Quoi! Du Terrail, parrain du roi François, + Ami des preux, chevalier sans reproche, + Au bon Bayard cède tous ses exploits! + Et ne crois pas qu'avec plus d'indulgence + Je traite encor cette autre vanité + Qui, des climats rapprochant la distance, + Entraîne au loin notre esprit emporté. + Enseigne-moi quelle est la différence. + Qu'importe enfin à ta félicité + Que dans mille ans tes vers se fassent lire, + Ou que Stockholm aujourd'hui les admire? + Du Nord jaloux le souffle impétueux + Dissipera cet encens si frivole; + Et sa fureur ira, loin de tes yeux, + Le déposer dans les antres d'Eole. + De près au moins, l'éloge plus flatteur, + Voisin de toi, descendrait dans ton cœur; + Et le zéphyr, sur son aile légère, + Jusqu'à tes sens daignerait apporter + Une vapeur, hélas! bien passagère, + Que tes esprits pourraient au moins goûter. + Ah! que le sort, pour moi plein d'indulgence, + Sur le présent borne son influence, + Et de mes jours marque chaque moment + Par un plaisir, ou par un sentiment: + De l'avenir, ami, je le dispense. + Je veux sentir, je veux jouir enfin: + Et mon esprit, dans son indifférence, + D'aucun absent n'est le contemporain. + Pauvres humains! quelle est votre inconstance! + Qu'est-ce que l'homme à soi-même livré? + Oui, cher ami, moi de qui l'imprudence + Vient de traiter de fièvre, de démence, + Ce beau désir par les temps consacré, + De réunir la double jouissance + D'un nom pourtant à jamais révéré; + Que sais-je, hélas! si mon inconséquence, + Par une sotte et double vanité, + Ne prétend point franchir l'espace immense + De l'univers et de l'éternité; + Et si des temps perçant la nuit obscure, + Je ne veux point aller, dans un Mercure, + Au bout du monde, à l'immortalité? + + +ÉPITRE D'UN PÈRE A SON FILS, + + SUR LA NAISSANCE D'UN PETIT-FILS. + + Il est donc né, ce fils, objet de tant de vœux! + Il respire! avec lui nous renaissons tous deux. + Mon cœur s'est réveillé: cette ardeur qui m'enflamme, + Au jour de ta naissance a pénétré ton âme. + Je te pris dans mes bras: un serment solennel + Promit de t'élever dans le sein paternel. + Le temps, qui m'a conduit au bout de ma carrière, + De mes yeux par degrés épura la lumière: + Vainement et trop tard allumant son flambeau, + La raison nous éclaire aux portes du tombeau. + Ah! si l'expérience, école du vrai sage, + Pouvait de nos enfans devenir l'héritage! + Si nos malheurs au moins n'étaient perdus pour eux! + Un père, en expirant, se croirait trop heureux: + Mais il meurt tout entier; et la triste vieillesse + Dans la tombe avec elle emporte sa sagesse. + De mon vaisseau du moins que les tristes débris, + Épars sous les écueils, en écartent mon fils. + Je le vois, en mourant, s'éloigner du rivage: + Ah! s'il arrive au port, je bénis mon naufrage. + Parmi tous ces mortels sur ce globe semés, + Les uns portent un cœur, des sens inanimés; + Le feu des passions n'échauffe point leur âme: + D'autres sont embrâsés d'une céleste flamme: + Mais trop souvent, hélas! sa féconde chaleur + Enfante les talens et non pas le bonheur; + Et de l'infortuné dont elle est le partage, + Elle fait un grand homme et rarement un sage. + Le bonheur! ô mortel!... Ose te détacher + D'un espoir que bientôt il faudrait t'arracher: + Si le songe est flatteur, le réveil est funeste; + Fais le bonheur d'autrui, c'est le seul qui te reste. + Si ton fils n'a reçu que des sens émoussés, + Qu'il se traîne à pas lents dans les chemins tracés: + Sans lui frayer toi-même une route nouvelle, + De tes seules vertus offre-lui le modèle: + Mais si des passions le germe est dans son sein, + Veille, père éclairé, sur ce dépôt divin: + Loin de lui ces prisons où le hasard rassemble + Des esprits inégaux qu'on fait ramper ensemble; + Où le vil préjugé vend d'obscures erreurs, + Que la jeunesse achète aux dépens de ses mœurs: + Si ton fils ne te doit son âme toute entière, + Tu lui donnas le jour, mais tu n'es pas son père. + Le chef-d'œuvre immortel de la divinité + Sur la terre au hasard paraît être jeté. + L'homme naît; l'imposture assiége son enfance: + On fatigue, on séduit sa crédule ignorance: + On dégrade son être. Ah, cruels! arrêtez: + C'est une âme immortelle à qui vous insultez. + De l'éducation l'influence suprême, + Subjugant dans nos cœurs la nature elle-même, + Peut créer à son choix, des vices, des vertus: + C'est du fils de César que Caton fit Brutus. + Règne sur le hasard, affaiblis son empire: + L'homme peut le borner, ou même le détruire. + Que son fier ascendant soit dompté par tes soins: + Transforme pour ton fils les vertus en besoins. + O toi! fille des Cieux que l'univers adore, + Toi qu'il faut que l'on craigne, ou qu'il faut qu'on implore, + Sainte religion, dont le regard descend, + Du créateur à l'homme, et de l'homme au néant, + Montre-nous cette chaîne adorable et cachée + Par la main de Dieu même à son trône attachée, + Qui, pour notre bonheur, unit la terre au ciel + Et balance le monde aux pieds de l'Éternel. + Mais déjà de ton fils la raison vient d'éclore: + Sache épier, saisir l'instant de son aurore, + Où l'homme ouvrant les yeux, frappé d'un jour nouveau, + S'éveille, et regardant autour de son berceau, + Étonné de penser, et fier de se connaître, + Ose s'interroger, s'aperçoit de son être; + Dévore les objets autour de lui semés, + Jadis morts à ses yeux, maintenant animés; + Demande à ces objets leurs rapports à lui-même, + Et du monde moral veut saisir le système; + A de sages leçons consacre ses momens; + De ses vertus alors pose les fondemens; + Des vrais biens, des vrais maux, trace-lui les limites; + Renferme ses regards dans les bornes prescrites; + Qu'il sache tour à tour se concentrer dans lui, + Etendre ses rapports à vivre dans autrui; + Ne fais briller dans lui que des clartés utiles; + Il est pour les humains des vérités stériles; + Le ciel est parsemé de globes lumineux; + Mais un seul nous éclaire et suffit à nos yeux. + Prolonge pour ton fils cet heureux temps d'ivresse, + Cet aimable délire où la simple jeunesse, + Ignorant l'artifice et les retours cruels, + N'a point perdu le droit d'estimer les mortels, + Et goûte ce bonheur si pur, si respectable, + De croire à la vertu pour aimer son semblable. + Jeune homme, j'aime à voir ta naïve candeur + Chercher imprudemment nos vertus dans ton cœur, + Chérir une ombre vaine, adorer ton ouvrage, + De tes purs sentimens reproduire l'image, + Et se plaire à créer, dans ta simplicité, + Un nouvel univers par toi seul habité. + Oui, que mon fils embrasse un fantôme qu'il aime: + Nous croyant des vertus, il en aura lui-même. + Mais voici ce moment utile ou dangereux, + Qui, souvent annoncé par un naufrage affreux, + Des sens avec le cœur préparant l'alliance, + Donne à l'homme étonné toute son existence, + Établit ses devoirs sur ses rapports divers, + Le fait vivre à lui-même et naître à l'univers. + Ce sont les passions, dont la fatale ivresse + L'élève quelquefois, et trop souvent l'abaisse; + Mais quel que soit sur nous leur ascendant vainqueur, + Leur force ou leur faiblesse est toute en notre cœur. + Indociles coursiers, ils éprouvent leur guide; + Le faible est entraîné par leur élan rapide; + Le fort sait les dompter, les asservir au frein; + Pour jamais de leur maître ils connaissent la main. + Les coursiers du soleil, dans leur vaste carrière, + Répandaient sans danger les feux et la lumière; + Phaéton les conduit: bondissans, furieux, + Ils consument la terre, ils embrâsent les cieux. + Si ton fils des vertus a reçu la semence, + Des passions, pour lui, ne crains point l'influence; + De nos égaremens on les accuse en vain; + Le germe corrupteur dormait dans notre sein: + De sable, de limon cet impur assemblage, + Rebut de l'océan, soulevé par l'orage, + Avant que la tempête eût ébranlé les airs, + Il existait déjà dans le gouffre des mers. + Passions, c'est nous seuls et non vous qu'il faut craindre. + Épurons notre cœur sans vouloir les éteindre. + Parmi tous ces désirs dans notre âme allumés, + Le tyran le plus fier de nos sens enflammés, + C'est ce fougueux instinct fait pour nous reproduire, + Bienfaiteur des mortels, et prêt à les détruire. + Qu'un seul objet, mon fils, t'enchaînant sous sa loi, + Te dérobe à son sexe anéanti pour toi. + Heureux, sans doute heureux, si la beauté qui t'aime, + Remplissant tout ton cœur, te rend cher à toi-même, + Et mêle au tendre amour qu'elle a su t'inspirer, + Ce charme des vertus qui les fait adorer! + Nœuds avoués du ciel, respectable hyménée, + De mon fils à tes lois soumets la destinée! + Que par toi, de son être étendant le lien, + Mon fils, pour être heureux, soit homme et citoyen! + Loin d'ici ces mortels, dont la folle prudence + Refuse à leur pays le prix de leur naissance, + Et qui prêts à brûler des plus coupables feux, + Morts pour le genre humain, pensent vivre pour eux! + Amitié, nœud sacré, récompense des sages, + Plaisir de tous les temps, vertu de tous les âges! + Oui, mon fils chérira tes devoirs, tes douceurs. + L'astre qui nous éclaire eut des blasphémateurs: + Des monstres ont maudit sa féconde influence; + D'autres ont de Dieu même abhorré l'existence, + Ont haï l'Eternel: amitié! qui jamais + A blasphémé ton nom, a maudit tes bienfaits? + Le ciel daigne accorder au mortel magnanime + Une autre passion plus rare et plus sublime, + Aliment des vertus, âme des grands desseins: + C'est ce noble désir d'être utile aux humains, + D'avoir des droits sur eux, de vivre en leur mémoire; + Le plus beau des besoins, le besoin de la gloire; + Impérieux instinct que des dieux bienfaiteurs, + Par pitié pour la terre ont mis dans les grands cœurs. + Mais qui cherche la gloire a besoin qu'on l'éclaire. + Il en est une, hélas! criminelle ou vulgaire, + Que le faible poursuit, qu'encense le pervers, + Qui, sous différens noms, fléau de l'univers, + Arme le conquérant, lui commande les crimes, + Dicte au sage insensé de coupables maximes, + Aiguise le poignard, prépare le poison, + Pour sauver de l'oubli le fantôme d'un nom; + Prestige d'un instant, vaine et cruelle idole, + Non, ce n'est point à toi que le sage s'immole; + Ses jours, dans les travaux, ne sont point consumés, + Pour laisser quelques pas sur le sable imprimés: + Mais servir, éclairer le genre humain qu'il aime, + En recherchant surtout l'estime de soi-même; + La mettre au plus haut prix; l'obtenir de son cœur; + Voilà quelle est sa gloire et quelle est sa grandeur. + Si de ce beau désir ton âme est dévorée, + Nourris dans toi, mon fils, cette flamme sacrée, + Tandis que tes esprits, dans leur mâle vigueur, + Du feu des passions reçoivent leur chaleur. + Ah! lorsque les glaçons de la froide vieillesse + Viennent de notre sang arrêter la vîtesse, + Lorsque nous recelons dans un débile corps + Un esprit impuissant, une âme sans ressorts, + Plus de droits sur la gloire et sur la renommée: + La lice de l'honneur est pour jamais fermée: + Et sur nos sens flétris, ainsi que sur nos cœurs, + L'oisive indifférence épanche ses langueurs. + Mon fils, sur les humains que ton âme attendrie + Habite l'univers, mais aime sa patrie. + Le sage est citoyen: il respecte à la fois + Et le trésor des mœurs, et le dépôt des lois: + Les lois! raison sublime et morale pratique, + D'intérêts opposés balance politique, + Accord né des besoins, qui, par eux cimenté, + Des volontés de tous fit une volonté. + Chéris toujours, mon fils, cet utile esclavage, + Qui de la liberté doit épurer l'usage. + Entends mes derniers mots, toi, dont les soins prudens + Doivent de notre fils guider les premiers ans. + J'ai vu son doux sourire à sa naissante aurore; + Son premier sentiment à tes yeux doit éclore; + Dans ton sein paternel il ira s'épancher; + Et moi, d'entre tes bras la mort va m'arracher. + Puisse un jour cet écrit, gage de ma tendresse, + Cher enfant, à ton cœur faire aimer ma vieillesse! + Puisses-tu t'écrier, saisi d'un doux transport: + Il fit des vœux pour moi dans les bras de la mort! + Oui, c'est toi qui, m'offrant une heureuse espérance, + Plus loin dans l'avenir porte mon existence: + Je t'apprends le secret de vivre et de jouir; + Ma mort t'enseignera le grand art de mourir. + + +ÉPITRE + + A M. *** + + Cologne, 19 juin 1761, écrite sur les bords du Rhin. + + Ami, des champs le spectacle flatteur + Vient d'animer, de réveiller mon cœur. + A s'attendrir ce spectacle l'invite. + J'ai fui la ville et l'ennui qui l'habite. + Hélas! au moins caché sous ces forêts, + Il m'est permis de détourner ma vue + De ces clochers, dont les hardis sommets, + En s'effilant, s'élancent dans la nue, + Et dont l'aspect me poursuit à jamais. + N'entends-tu pas, dans ce verger paisible, + Ce rossignol? Son organe flexible, + Tendre toujours et toujours varié, + Chante l'amour: je parle à l'amitié. + Oui, dans ces lieux, ami, tout la rappelle. + Autour de moi que la nature est belle! + Je vois du Rhin les flots majestueux + Baigner mes pieds et couler sous mes yeux. + De sept rochers les cîmes inégales + Vont à l'envi se perdre dans les cieux; + Un bois touffu remplit leurs intervalles. + D'un doux frisson ces trembles agités, + De ces oiseaux la douce mélodie, + Portent le trouble à mon âme ravie; + Pour comble encore, à mes yeux enchantés + Ces fleurs, au loin émaillant la prairie, + Pour me séduire étalent leurs beautés. + Séjour touchant! que n'es-tu ma patrie? + N'importe, hélas! de mon cœur endormi + Ton doux aspect a banni la tristesse. + Je suis heureux dans cette courte ivresse: + Je suis heureux: je songe à mon ami. + C'en est donc fait, la trompeuse fortune + A sur mes jours abdiqué tout pouvoir. + Je la bénis; sa faveur importune, + En aucun temps n'a fixé mon espoir. + Il est bien vrai que, provoqué par elle, + J'obéissais à sa voix infidelle, + Et ton ami s'en faisait un devoir. + Mais elle a fait ce que mon cœur demande: + Sa trahison, que j'aurais dû prévoir, + De ses faveurs est pour moi la plus grande. + J'avais pensé, dans ma trop longue erreur, + Que de ses dons la fatale influence + Aplanissait le chemin du bonheur. + Mais que les Dieux ont borné sa puissance! + Pour être heureux il nous suffit d'un cœur. + Je les ai vus, ses favoris coupables, + En dépit d'elle, illustres misérables, + Fiers d'être sots, de leur faste éblouis, + Punis toujours de n'avoir rien à faire, + Dans leurs miroirs mille fois reproduits, + Peindre partout, voir partout leur misère; + Sur leurs sophas lâchement étendus, + D'esprit, de corps également perclus; + Du fade objet dont l'aspect les accable + Multiplier l'image insupportable. + J'ai vu Crassus, pour échapper au temps, + Dans sa langueur en compter les instans. + La montre d'or nonchalamment tirée + Dit qu'en secret il maudit sa durée. + Son triste cœur voudrait, dans son ennui, + La démentir, s'inscrire en faux contre elle; + Mais le témoin muet et trop fidelle + Obstinément dépose contre lui. + Combien mes yeux ont surpris de bassesse + Sous ces dehors, sous cet éclat trompeur! + Oui, que le ciel, punissant ma faiblesse, + Sur ton ami signale sa fureur, + Si, de mon cœur démentant la noblesse, + J'osais tremper dans leur lâche bonheur! + Que l'amitié, pour tous deux indulgente, + A sur nos jours épanché de douceurs! + Avec quel art sa faveur bienfaisante + De nos plaisirs variait les couleurs! + Par la gaîté tantôt enluminée, + Tantôt moins vive, encor plus fortunée, + Elle portait par degrés dans nos cœurs, + Après l'essor d'une libre saillie, + Ce doux sommeil, cette mélancolie, + Qui de l'amour imite les langueurs. + Souvent muets dans notre nonchalance, + Trop sûrs de nous pour craindre un seul moment + Qu'on ne la prît pour de l'indifférence, + Nous nous taisions, et cet heureux silence + Ne finissait que par un sentiment: + Temps précieux pour mon âme attendrie, + Où mon esprit, emporté loin de moi, + Était absent, mais absent près de toi. + Plaisir du cœur, tendre mélancolie, + Doux antidote et baume de la vie, + Par quelle loi, par quel fatal destin, + Faut-il, hélas! que d'un peuple volage + L'insuffisant et stérile langage + T'ose confondre avec ce noir chagrin, + Fléau cruel de l'âme dégradée, + Par les ennuis tristement obsédée? + Souvent encor quand un diseur de riens + Venait troubler nos charmans entretiens, + Si par malheur sa bouche téméraire + D'un sentiment né d'une âme vulgaire + A nos regards dévoilait la laideur, + Mes yeux soudain, sur ton front peu flatteur, + En saisissaient le désaveu sincère. + Mais qu'ai-je dit? Etait-il nécessaire + De l'y chercher? Il était dans mon cœur. + Ah! cher ami, puis-je espérer encore + De te revoir, de trouver dans le tien + Cette amitié qui tous deux nous honore, + Et dont l'absence a serré le lien? + Momens heureux, je vais vous voir renaître; + Et de plus près à tes destins lié, + Auprès de toi, prenant un nouvel être, + Je vais chérir les arts et l'amitié. + J'ignore encor ce que le sort barbare + Pour ton ami cache dans l'avenir; + Mais quels que soient les jours qu'il me prépare, + De fermeté prompt à me prémunir, + Malgré ses coups, je veux suivre la pente + De ce sentier que l'honneur me présente, + Et que sa main pour moi daigne aplanir. + Je sais trop bien que sa faveur stérile + Ne me promet qu'une palme inutile; + Mais le travail, tendre consolateur, + M'assure au moins un abri salutaire. + Abri sacré, nécessaire à mon cœur. + Oui, le travail est son propre salaire. + Par le malheur mon esprit abattu, + Se redoutant, chérissant sa faiblesse, + Contre lui-même a long-temps combattu. + Je cède enfin à l'instinct qui me presse. + Te souviens-tu de ce chantre de Grèce! + Encouragé par les dons séducteurs + Du cercle entier de ses admirateurs, + Oh! disait-il, partageant leur ivresse, + Si l'intérêt pouvait les éclairer; + Si dans mon cœur ce peuple pouvait lire; + De quels transports je me sens pénétrer, + Lorsque mes doigts voltigent sur la lyre; + D'une faveur il croirait m'honorer, + En permettant à mon heureux délire + De s'exercer dans cet art que j'admire. + + +ÉPITRE + + A M. ***, QUI AVAIT FAIT AFFICHER CHEZ SON SUISSE UN ORDRE EN + VERS, DE N'OUVRIR QU'AU MÉRITE, ET DE REFUSER LA PORTE A LA + FORTUNE. + + Je l'ai vu cet ordre authentique, + Mis en vers joliment tournés, + Cette consigne poétique + Qu'à votre Suisse vous donnez; + Mais elle est trop philosophique, + Ou trop peu. Quoi! vous ordonnez + Que l'on ferme la porte au nez + A la Fortune! Et pourquoi faire? + Est-ce humeur, faiblesse ou colère? + Vous avez tort; mais apprenez + Le dénoûment de cette affaire. + Après ce refus insultant + Que fit la belle aventurière? + Surprise de ce compliment, + De la rebuffade impolie + D'un portier qui la congédie, + Croiriez-vous que dans cet instant + (Voyez un peu quelle étourdie!) + Elle vint chez moi brusquement? + Je sortais: j'ouvre....--La fortune! + Ne vous suis-je pas importune? + Le cas arrive rarement. + --Il arrive dans ce moment. + Elle m'étonna, je vous jure. + J'excusai le sage imprudent + Qui brusquait ainsi la déesse; + Il a tort d'outrer la sagesse. + --Vous raillez, je crois.--Nullement. + Il fallait au moins vous admettre, + En faisant des conditions.... + --A moi!--Sans doute.--Eh bien! voyons. + Faites les vôtres.--A la lettre + Vous les suivrez? Premièrement, + Je vous dois un remercîment: + Vous voilà sans qu'on vous appelle, + C'est ce qu'il me faut justement. + --Vous me plaisez assez, dit-elle. + --Tant mieux.--Convenons de nos faits. + --Vous ne prétendrez jamais + A changer le fond de ma vie; + Vous respecterez sans aigreur + Mon caractère, mon humeur, + Et même un peu ma fantaisie. + Je conserverai mes amis, + Vous ne m'en donnerez point d'autres: + A moi les miens, à vous les vôtres. + Le sentiment sera permis + A mon cœur né sensible et tendre; + De moi vous ne devrez attendre + Que des soins, et non des soucis; + Je n'en veux ni donner ni prendre. + Si, par l'effet de vos faveurs, + Je dois approcher des grandeurs, + Partout, à la cour, à la ville, + Je serai, rien n'est plus facile, + Sans orgueil, mais non sans fierté, + Vrai sans rudesse, sans audace, + Et libre sans légèreté. + Auprès de mes amis en place + J'aurai peu d'assiduité, + La réservant pour leur disgrâce. + Permettez-vous?--Accordé, passe. + --Avec le mérite, l'honneur, + Je n'entre point dans vos querelles; + Je veux rester leur serviteur, + Et les tiens pour amis fidèles. + --Ah! nous nous brouillerons.--Tant pis + --Un mot encor. Toujours admis, + Chez moi le mérite aura place + Au-dessus de vos favoris: + C'est la sienne, quoique l'on fasse. + Refusé net.--La déité + Me dit, d'un ton de bonhommie: + Moi, j'ai de la facilité; + Mais cet article du traité, + Par quel art, par quelle industrie, + Le faire signer, je vous prie, + A ma sœur?--Qui?--La vanité. + Adieu.--Soit.--La folle immortelle + Part et s'envole à tire d'aile, + Me supposant de vains regrets, + Je le soupçonne; car la belle, + Tout en me quittant pour jamais, + Regardait parfois derrière elle, + Pour voir si je la rappelais; + Mais je laissai fuir l'infidelle, + Et mes voisins courent après. + + +FRAGMENS + + D'UNE ÉPITRE DIPLOMATIQUE, ADRESSÉE A LA COALITION DES PRINCES + ARMÉS CONTRE LA FRANCE. + + Quoi! contre nos pamphlets hérissant vos frontières, + Vous formez des cordons, vous dressez des barrières; + Et vous pourriez, chez nous, vauriens pestiférés, + De l'égalité sainte apôtres conjurés, + Hasardant la vertu de vos bandes guerrières, + Souffrir que d'un faux jour les rayons égarés, + Perçant l'épais repli de leurs lourdes paupières, + Offrissent à leurs yeux troubles, mal assurés, + De nos Français nouveaux les façons familières! + Quoi! vos fiers cuirassiers qui, combattant pour vous, + Meurent sous vos bâtons en perdant vos trois sous, + Verront-ils exposer leur fidèle innocence + Aux piéges que leur tend notre indigne licence! + Rois, laissez-vous fléchir, ne nous attaquez pas; + Plaignez plutôt l'erreur de notre indépendance, + De cette égalité, fléau de nos climats. + Sans cesse attendrissez sur nous, sur nos misères, + Vos sujets chargés d'or, payant sans assignats + Le brigand breveté qui les traîne en galères[26], + Pour la mort d'un vieux cerf soustrait à vos ébats. + Avant qu'on vous apprît que les hommes sont frères, + Funeste vérité qui peut tout perdre, hélas! + Nuire à vos recruteurs, renchérir vos soldats, + Corrompre l'ouvrier en haussant les salaires, + Et, trompant vos sujets égarés sur nos pas, + Leur ravir tous ces biens si chers à leurs ancêtres, + Ces biens perdus pour nous, mais non pour vos états, + Des moines, des geôliers, des nobles et des prêtres... + . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . + A quoi de l'art des rois on borne les leçons! + Transplanter en Brabant les braves de Hongrie, + Puis contre les Hongrois armer les Brabançons, + Styriens à Milan, Milanais en Styrie: + De ce profond mystère est-ce là tout le fin? + Combien de temps faut-il pour que le monde enfin + De ce royal secret découvre l'industrie? + --Mais, depuis six cents ans!--Soit: rien ne prouve mieux + Que, pour aller bien loin, ce système est trop vieux. + Kaunitz le sentira: sa tête octogénaire + Dira: Voici du neuf, voyons, que faut-il faire? + Je ne reconnais plus ce commode métier + De régir les états pour se désennuyer. + Régner est chose grave et devient une affaire. + . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . + Voisins des Marquisats[27], vous savez tous qu'en dire, + Frédéric, expliquant ses droits régaliens, + Forme, allonge, élargit son nouvel apanage; + Fait chez vous la police et vous prendra vos biens + Par sage surveillance et par bon voisinage, + Pour vous défendre mieux contre les Autrichiens. + Déjà de ses _housards_ une troupe impolie + A rançonné deux fois les gens de Nuremberg. + --Bon! Nuremberg n'est rien: c'est de la bourgeoisie. + --D'accord. Mais un moment: Monsieur de Wirtemberg + S'attend de jour en jour à la même avanie; + C'est un seigneur, un duc, un prince en Franconie. + Que répondre? on se tait: l'évêque de Bamberg, + Plus confondu que vous, rassemble ses vieux titres, + Et du cercle alarmé consulte les chapitres: + Publicistes, docteurs, à l'escrime excités, + En petit _in-quartos_ resserrant leur logique, + Prouvant, démontrant tout, hors les points contestés, + Font admirer de plus cet accord harmonique + Qui, par des mouvemens simples, bien concertés, + Fait marcher sans délais ce grand corps germanique. + Bientôt le brave Hoffmann les a tous réfutés; + Et par vingt régimens que charme sa réplique, + Kalkreuth et Mollendorff, d'avance bien postés, + Assurent le succès de sa diplomatique. + Raguse et ses faubourgs, Luques et Saint-Martin + Attendent, comme on sait, avec impatience, + L'arrêté du congrès qui doit livrer la France + Repentante et contrite aux chevaliers du Rhin. + De Mercy, de Breteuil la sagesse profonde, + De Rousseau, de Sieyès réformant les erreurs, + Nous guérira des maux causés par ces penseurs, + Qui, malgré la police, ont éclairé le monde, + Et, sans être honorés du poste de commis, + Se mêlent d'influer sur les lois d'un pays. + C'est un abus affreux: il faut qu'on le corrige; + La constitution le demande et l'exige. + Il nous faut au-dehors une révision; + L'autre est insuffisante, encor qu'elle ait du bon. + . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . + Catherine, posant un tome de Voltaire, + Ecrit pour condouloir aux chagrins du saint-père. + Le pontife attendri, presque privé d'enfans, + Veut déjà dans Moscou recruter des croyans; + Et bénissant tout bas l'auguste Catherine, + Adresse un doux reproche à la grâce divine, + Qui, contristant les saints, diffère trop long-temps + D'unir l'église grecque à l'église latine. + Hélas! tout vient trop tard: faut-il qu'un si grand bien + Commence à s'opérer quand on ne croit plus rien? + (_Ce qui suit s'adresse au feu roi de Suède._) + Une croisade noble est œuvre méritoire, + Propre à toucher les cœurs des nobles Suédois, + Utile à vos sujets, commerçans et bourgeois, + Qui, resserrant leurs fonds, vous souhaitent la gloire + D'Artus, de Galaor, ou d'Oger le Danois. + Votre abord si prochain dans la riche Neustrie, + Ce fief du grand Rollon promis à vos exploits, + De vos Dalécarliens excitant l'industrie, + Préviendra la faillite assez commune aux rois, + Mais qu'on leur passe moins aujourd'hui qu'autrefois; + Car on se forme enfin; et du fond de l'Ukraine; + Avant que d'envoyer sa botte souveraine, + Charles, votre patron, balancerait, je crois: + Il craindrait qu'à Stockholm on ne se dît peut-être: + «Essayons: Il faut voir, sous ce commode maître, + »S'il n'eût pas mieux valu, pour un peuple indigné, + »Que sur lui dès long-temps cette botte eût régné. + »Ah! nous n'eussions pas vu dépeupler nos campagnes, + »En brigands, en soldats, changer nos laboureurs, + »Sous des fardeaux virils haleter leurs compagnes, + »Et leur fils consumés en précoces sueurs, + »Jeunes, de la vieillesse accuser les langueurs.» + Vous voyez que déjà la question se pose. + Le texte est dangereux; prévenez-en la glose. + Gèfle en fournit un autre; et, malgré le succès, + Vos états assemblés vers la zône polaire, + En exil, dans un camp, sous le glaive, aux arrêts, + Ou contraints de payer, ou payés pour se taire, + Dans leurs foyers rendus exposeront les faits, + Ces faits accusateurs d'un heureux téméraire. + Vous les redoutez peu; j'entends Sémiramis + Qui vous dit: «Réprimons ces Français réfractaires, + »Prêchant la liberté qui gêne en tout pays; + »Mais craignons nos sujets, ils sont nos ennemis; + »Et contre eux prêtons-nous nos vaillans mercenaires. + »Unis pour opprimer, despotes solidaires, + »J'espère en vos trébans, comptez sur mes strélitz; + »Marchez et triomphez: la gloire vous appelle + »Aux combats, au congrès dans Aix dit la Chapelle: + »Vous y parlerez trop, mais vous parlerez bien. + »Chefs, soldats, orateurs, il ne vous manque rien. + »Alexandre, partez pour les plaines d'Arbelle; + »La Beauce en offre assez, et vos braves soldats + »Qu'en Finlande la gloire a maigri sur vos pas, + »Dans Gèfle peu refaits, retrouveront en France, + »Dans maint heureux vignoble, en pays de bombance, + »La santé, la vigueur dont souvent mes guerriers + »M'ont présenté l'image en m'offrant leurs lauriers.» + Ainsi dit Catherine: et le héros habile, + Qui goûte le traité, mais le trouve incomplet, + Jaloux de s'enrichir d'un article secret, + La flatte, élève au ciel son génie et son style, + Ses conquêtes, ses lois, en ajoutant tout bas + Que, sans un fort subside, il ne partira pas. + Sémiramis sourit, et, pour sortir de gêne, + Médite à vingt pour cent un gros emprunt sur Gêne, + Que par les émigrés on croit déjà rempli. + Tranquilles sur le nord, arrêtons-nous ici: + A nos héros français sa voix offre un asile. + --Ne vous y fiez pas: sa politique habile + Songe à ses intérêts plus qu'à nos émigrans. + Adroit à nous ravir nos princes et nos grands, + Elle veut transplanter au sein de son empire + Le premier de nos arts, le blason qu'elle admire, + D'écussons, de lambels tapisser Astracan; + Chérin doit recruter pour embellir Cazan: + Tel est l'unique but de ses nobles dépenses. + Elle peut, il est vrai, dans ses déserts immenses, + En fiefs, en francs-aleux découper ses états, + Tout brillans de comtés, riches de marquisats, + Sans même expatrier ni les ours, ni les rennes, + Deux _ordres_, dans le nord, puissances souveraines. + --Vous riez.... Si pourtant de ses secours aidés.... + --Cent mille arpens de neige, en un jour concédés, + Peuvent soudain, s'il plaît à sa munificence, + Montrer chez les Kalmoucks la véritable France; + La cour des vrais Bourbons, le palais des Condés. + Princes au Kamshatka, ducs dans la Sibérie, + Voyez-les excitant une active industrie, + Encourager de l'œil les travaux roturiers + Qui défrichent pour eux leur nouvelle patrie, + Fertile au seul aspect de ces grands chevaliers. + De l'Oby, de l'Irtich, les rives délectables + Se peuplant de Français présentés, présentables, + Verront leurs champs féconds sous de si nobles mains, + Etonner Pétersbourg de leur tributs lointains, + Et cet hommage heureux consoler Catherine + D'avoir des Osmanlis différé la ruine. + --J'entends. Et les Suédois... Gustave? Il est bien loin: + Sans avoir d'assignats, sa richesse est en cuivre. + Ses soldats pourraient bien hésiter à le suivre, + Et de le surveiller son sénat prendra soin. + --Vous pourvoyez à tout; je me tais, et pour cause. + Quel homme! il ne craint rien.--Oh! je crains quelque chose. + --Eh! quoi donc, s'il vous plaît--D'ennuyer: serviteur. + --Dieu vous envoie à moi quand j'aurai de l'humeur! + Adieu. Malgré les noms dont chez vous on vous nomme, + J'aime votre candeur, votre sincérité, + Et, pour un scélérat, je vous tiens honnête homme. + --Quels que soient les surnoms dont vous soyez noté, + J'honore vos vertus et votre loyauté, + Comme si j'arrivais de Coblentz ou de Rome + .............. + + [26] Les galères ne sont pas la punition de ce crime dans tous + les états d'Allemagne. Les peines y sont variées. Dans + quelques-uns, on attache le coupable entre les cornes d'un cerf, + avec des cordes bien enlacées dans son bois: on le chasse ensuite + dans la forêt. Ce mot _galères_ n'est ici que l'indication d'un + châtiment quelconque. + + (_Note de l'auteur._) + + [27] Anspach et Bareuth. + + + + +ODES. + + + + +ODES. + + +LA GRANDEUR DE L'HOMME, + +ODE. + + Quand Dieu, du haut du ciel, a promené sa vue + Sur ces mondes divers, semés dans l'étendue, + Sur ces nombreux soleils, brillans de sa splendeur, + Il arrête les yeux sur le globe où nous sommes: + Il contemple les hommes, + Et dans notre âme enfin va chercher sa grandeur. + + Apprends de lui, mortel, à respecter ton être. + Cet orgueil généreux n'offense point ton maître: + Sentir ta dignité, c'est bénir ses faveurs; + Tu dois ce juste hommage à sa bonté suprême: + C'est l'oubli de toi-même + Qui, du sein des forfaits, fit naître tes malheurs. + + Mon âme se transporte aux premiers jours du monde + Est-ce là cette terre, aujourd'hui si féconde? + Qu'ai-je vu? des déserts, des rochers, des forêts: + Ta faim demande au chêne une vile pâture; + Une caverne obscure + Du roi de l'univers est le premier palais. + + Tout naît, tout s'embellit sous ta main fortunée: + Ces déserts ne sont plus, et la terre étonnée + Voit son fertile sein ombragé de moissons. + Dans ces vastes cités quel pouvoir invincible + Dans un calme paisible + Des humains réunis endort les passions? + + Le commerce t'appelle au bout de l'hémisphère; + L'Océan, sous tes pas, abaisse sa barrière; + L'aimant, fidèle au nord, te conduit sur ses eaux; + Tu sais l'art d'enchaîner l'Aquilon dans tes voiles; + Tu lis sur les étoiles + Les routes que le ciel prescrit à tes vaisseaux. + + Séparés par les mers, deux continens s'unissent; + L'un de l'autre étonnés, l'un de l'autre jouissent; + Tu forces la nature à trahir ses secrets; + De la terre au soleil tu marques la distance, + Et des feux qu'il te lance + Le prisme audacieux a divisé les traits. + + Tes yeux ont mesuré ce ciel qui te couronne; + Ta main pèse les airs qu'un long tube emprisonne; + La foudre menaçante obéit à tes lois; + Un charme impérieux, une force inconnue + Arrache de la nue + Le tonnerre indigné de descendre à ta voix. + + O prodige plus grand! ô vertu que j'adore! + C'est par toi que nos cœurs s'ennoblissent encore: + Quoi! ma voix chante l'homme, et j'ai pu t'oublier! + Je célèbre avant toi... Pardonne, beauté pure; + Pardonne cette injure: + Inspire-moi des sons dignes de l'expier. + + Mes vœux sont entendus: ta main m'ouvre ton temple; + Je tombe à vos genoux, héros que je contemple, + Pères, époux, amis, citoyens vertueux: + Votre exemple, vos noms, ornement de l'histoire, + Consacrés par la gloire, + Élèvent jusqu'à vous les mortels généreux. + + Là, tranquille au milieu d'une foule abattue, + Tu me fais, ô Socrate, envier ta ciguë; + Là, c'est ce fier Romain, plus grand que son vainqueur; + C'est Caton sans courroux déchirant sa blessure: + Son âme libre et pure + S'enfuit loin des tyrans au sein de son auteur. + + Quelle femme descend sous cette voûte obscure? + Son père dans les fers mourait sans nourriture. + Elle approche... ô tendresse! amour ingénieux! + De son lait.... se peut-il? oui, de son propre père + Elle devient la mère: + La nature trompée applaudit à tous deux. + + Une autre femme, hélas! près d'un lit de tristesse, + Pleure un fils expirant, soutien de sa vieillesse; + Il lègue à son ami le droit de la nourrir: + L'ami tombe à ses pieds, et, fier de son partage, + Bénit son héritage, + Et rend grâce à la main qui vient de l'enrichir. + + Et si je célébrais d'une voix éloquente + La vertu couronnée et la vertu mourante, + Et du monde attendri les bienfaiteurs fameux, + Et Titus, qu'à genoux tout un peuple environne, + Pleurant au pied du trône + Le jour qu'il a perdu sans faire des heureux? + + Oui, j'ose le penser, ces mortels magnanimes + Sont honorés, grand Dieu! de tes regards sublimes. + Tu ne négliges pas leurs sublimes destins; + Tu daignes t'applaudir d'avoir formé leur être, + Et ta bonté peut-être + Pardonne en leur faveur au reste des humains. + + +LES VOLCANS, + +ODE. + + Eclaire, échauffe mon génie, + Muse de la terre et des cieux; + Conduis-moi, sublime Uranie, + Vers ces abîmes pleins de feux, + De l'enfer soupiraux horribles, + Arsenaux profonds et terribles + Où, dans un cahos éternel, + Des élémens la sourde guerre + Forme, allume, lance un tonnerre + Plus affreux que celui du ciel. + + Quels torrens épais de fumée! + La terre ouverte sous mes pas + Vomit une cendre enflammée: + L'antre mugit... Dieux! quels éclats! + Des roches dans l'air élancées + Retombent, roulent, dispersées. + Je m'arrête glacé d'effroi... + Un fleuve de feu, de bitume, + Couvre d'une bouillante écume + Leurs débris poussés jusqu'à moi. + + Monts altiers, voisins des orages, + Qui recélez dans votre sein + Les fleuves, enfans des nuages; + Et les rendez au genre humain, + C'est dans vos cavernes profondes + Que du feu, de l'air et des ondes + Fermente la sédition. + Au fond de cet abîme immense + Je vois la nature en silence + Méditer sa destruction. + + L'esclave qui brise la pierre, + Et qui cherche l'or dans vos flancs, + Sent les fondemens de la terre + S'ébranler sous ses pas tremblans. + Il palpite, écoute, frissonne; + Mais le trépas en vain l'étonne, + La rage ranime ses sens: + Il pardonne au fléau terrible + Qui va sous un débris horrible + Écraser ses cruels tyrans. + + Dieu! quelle avarice intrépide! + L'antre pousse un reste de feux: + Une foule imprudente, avide, + Accourt d'un pas impétueux. + Voyez-les d'une main tremblante, + Sous une lave encor fumante, + Chercher ces métaux détestés, + Et, sur le salpêtre et le souffre, + Des ruines même du gouffre, + Bâtir de superbes cités. + + Mortel, qui du sort en colère + Gémis d'épuiser tous les coups, + Sans doute le ciel moins sévère + Pouvait te voir d'un œil plus doux. + Mais de la nature en furie + Tu surpasses la barbarie; + De tes maux déplorable auteur, + C'est la rage qui les consomme, + Et l'homme est à jamais pour l'homme + Le fléau le plus destructeur. + + Quand ce globe a craint sa ruine, + Quand des feux voisins des enfers + Grondaient de Lisbonne à la Chine + Et soulevaient le sein des mers, + Les assassinats de la guerre + Désolaient, saccageaient la terre; + Vous ensanglantiez les volcans; + Et vous égorgiez vos victimes + Sur les bords fumans des abîmes + Qui vous engloutissaient vivans. + + Eh quoi! tandis que je frissonne, + Vous allumez pour les combats + Ces volcans, effroi de Bellone, + Ces foudres cachés sous ses pas! + Contre la terre consternée + Quand la nature est déchaînée, + Vous l'imitez dans ses horreurs; + Et le plus affreux phénomène + Dont frémisse la race humaine + Sert de modèle à vos fureurs! + + Que ne puis-je, arbitre des ombres, + Forçant les portes du trépas, + Évoquer des royaumes sombres + Tous les morts de tous les climats; + A chacun d'eux si j'osais dire: + Un Dieu t'ordonne de m'instruire + Qui t'a conduit au noir séjour? + Presque tous, homme impitoyable! + Ils répondraient: C'est mon semblable + Dont la main m'a privé du jour. + + Ah! jetez ces coupables armes; + De vous-mêmes prenez pitié: + Connaissez, éprouvez les charmes + De l'amour et de l'amitié! + Que la force, que la puissance, + Nobles soutiens de l'innocence, + Ne servent plus à l'opprimer. + Écartez la guerre inhumaine, + Et ne vouez plus à la haine + Le moment de vivre et d'aimer. + + + + +CONTES. + + + + +CONTES. + + +LA QUERELLE DU RICHE ET DU PAUVRE, + +APOLOGUE. + + Le riche avec le pauvre a partagé la terre, + Et vous voyez comment: l'un eut tout, l'autre rien. + Mais depuis ce traité qui réglait tout si bien, + Les pauvres ont par fois recommencé la guerre: + On sait qu'ils sont vaincus, sans doute pour toujours. + J'ai lu, dans un écrit, tenu pour authentique, + Qu'après le siècle d'or, qui dura quelques jours, + Les vaincus, opprimés sous un joug tyrannique, + S'adressèrent au ciel: c'est-là leur seul recours. + Un humble député de l'humble république + Au souverain des dieux présenta leur supplique. + La pièce était touchante, et le texte était bon; + L'orateur y plaidait très-bien les droits des hommes: + Elle parlait au cœur non moins qu'à la raison; + Je ne la transcris point, vu le siècle où nous sommes. + Jupiter, l'ayant lue, en parut fort frappé. + «Mes amis, leur dit-il, je me suis bien trompé: + C'est le destin des rois; ils n'en conviennent guères. + J'avais cru qu'à jamais les hommes seraient frères: + Tout bon père se flatte, et pense que ses fils, + D'un même sang formés, seront toujours amis. + J'ai bâti sur ce plan. J'aperçois ma méprise. + Je m'en suis repenti souvent, quoiqu'on en dise; + Mais, soumis à des lois que je ne puis changer, + Je n'ai plus qu'un moyen propre à vous soulager. + Je hais vos oppresseurs: les riches sont barbares; + Ils paraîtront souvent l'objet de mon courroux; + Mécontens, ennuyés, prodigues, vains, bizarres, + Ce sont de vrais tourmens: mais le plus grand de tous, + C'est l'avarice; eh bien! je vais les rendre avares: + C'en est fait, les voilà pauvres tout comme vous.» + Ainsi fit Jupiter. Les Dieux ont leur système. + Mais, soit dit sans fronder leur volonté suprême, + Je voudrais que le ciel, moins prompt à nous venger, + Sût un peu moins punir, et sût mieux corriger. + + +LA JAMBE DE BOIS ET LE BAS PERDU. + + Est-ce un conte? est-ce un apologue? + Vous en déciderez: voilà tout mon prologue. + + Une dame en faveur, je vous tairai son nom, + Belle encor quoiqu'un peu passée, + Eut, je ne sais comment, la jambe fracassée: + Il fallut en venir à l'amputation. + Grand fut le désespoir, plus grande la souffrance; + Mais on se tira bien de l'opération. + Bref, on touche au moment de la convalescence: + Il fallut s'habiller; une jambe d'emprunt, + Dans une double éclisse avec art enchassée, + Supplément du membre défunt, + Au lieu vacant fut promptement placée: + L'autre jambe, la bonne, était déjà chaussée. + + Madame de son lit descendait; mais, hélas! + Admirez l'étrange caprice, + La malade soudain veut ravoir l'autre bas. + On cherche, on se tracasse, il ne se trouve pas: + Elle de s'obstiner, soit sottise ou malice; + La voilà qui gronde ses gens, + Maltraite époux, amis, parens, + Troupe indulgente, autour du lit groupée, + Par pitié, voyez-vous, pour la pauvre éclopée. + Jugez où l'on en fut, lorsqu'en sa déraison + Elle parla de quitter la maison! + Chez nous même travers s'est montré tout à l'heure. + Perdre bons marquisats fit pousser moins de cris + Que perdre le beau nom de monsieur le marquis: + Une jambe est coupée, et c'est le bas qu'on pleure. + + +LE HÉROS ÉCONOME. + + Pourquoi faut-il que l'humaine faiblesse, + Chez les mortels que nous nommons héros, + Souvent se montre, et par de tels défauts + Qu'en les voyant, on se dit: Pauvre espèce! + Livrons le monde et la gazette aux sots. + Pourquoi de l'or l'avidité cupide + A-t-elle, hélas! souillé plus d'un grand nom + Flétri, perdu Démosthènes, Bacon; + Et, qui pis est, de sa rouille sordide + Atteint Brutus et le premier Caton? + La vanité me gâte Cicéron; + Annibal fourbe, Agésilas perfide, + Luxembourg fat, et Villars fanfaron: + C'est grand pitié: Catinat.... je ménage + Et ma pudeur et les mânes d'un sage. + Sur Marlborough je serai moins discret, + Car son péché n'était pas un secret. + Dans l'Angleterre éprise de sa gloire, + Sur sa lésine on faisait mainte histoire, + En affublant d'épigramme ou chanson + Ce grand rival de Mars et d'Harpagon. + Chez les guerriers ce mélange est très-rare; + Et tout héros est plus voleur qu'avare: + Mais je finis, mon prologue est trop long. + Pour regagner sur la narration + Le temps perdu, courons de compagnie + Vite en Hollande, aux états-généraux, + Où l'on reçoit en grand'cérémonie + Des alliés le support, le héros, + Ce Marlborough, qui, repassant les flots, + S'en va revoir sa brillante patrie. + Le général à Windsor est mandé; + De ses emplois il est dépossédé, + Vu que soudain, milédi, son épouse, + Brusque et hautaine, imprudente et jalouse, + Près la reine Anne a perdu sa faveur. + Sur une robe une aiguière versée, + Même la jatte avec dépit cassée, + Au cœur royal ont donné de l'humeur. + Tout va changer: la Hollande, l'Empire + Baissent le ton, et la France respire. + La paix naîtra de ce grave incident, + Qui dans l'Europe est encor un mystère; + Mais Marlborough, qui le sait cependant, + Fait son paquet, et maudit, en partant, + Anne, et sa femme, et la jatte, et l'aiguière; + Ce grand méchef, ces débats féminins + Ferment pour lui le champ de la victoire. + Il se console à l'aspect de sa gloire, + Surtout de l'or qu'elle verse en ses mains. + Le Hollandais, moins par reconnaissance + Que pour mâter le vieux roi, dit le Grand, + Va cette fois écorner sa finance. + Faire dépit à cette cour de France + Est, comme on sait, pour messieurs d'Amsterdam, + Le seul plaisir qui vaille leur argent. + La fête s'ouvre, et le vainqueur s'avance; + Dieux! quel accueil! quelle munificence! + On lui prodigue, on étale à ses yeux + Cent raretés de l'un et l'autre monde; + Mais tout s'efface à l'éclat radieux + D'un diamant le plus beau que Golconde + Depuis long-temps ait vu sortir du sein + De son argile opulente et féconde. + Il est trop cher pour plus d'un souverain: + Il est sans prix: nul Juif ne l'évalue. + Déjà placé par une adroite main + Sur un chapeau qu'au sien on substitue, + Sous un panache, il brille au front du lord. + On applaudit sa noble contenance, + Son air, son geste; et l'on pouvait encor, + Comme on va voir, louer sa prévoyance: + Vers un des siens, qui du riche joyau, + Grands yeux ouverts, contemplait la merveille, + Milord s'approche, et tout bas à l'oreille: + «Songe à ravoir, dit-il, mon vieux chapeau.» + + +LE RENDEZ-VOUS INUTILE. + + Hier au soir on nous a fait un conte, + Qui me parut assez original; + Il faut, messieurs, que je vous le raconte; + Il est très-court et surtout point moral. + + Damis, Églé, couple élégant, volage, + Étaient unis, mais par le sacrement; + L'amour jadis les unit davantage. + Églé sensible, au sortir du couvent, + Avait aimé son époux sans partage; + Quoiqu'à la cour tout s'excuse à son âge, + Damis lui-même était un tendre amant. + Mais tout à coup, sans qu'on sût trop comment + Par ton, par air, fuyant le tête à tête, + Avec fracas courant de fête en fête, + Croyant surtout avoir bien du plaisir, + De s'adorer on n'eut plus le loisir. + Un mari mort, on souffre le veuvage; + Mais quand il vit, c'est un cruel outrage; + Églé le sent: Églé va se venger. + Je vois d'ici ces messieurs s'arranger, + Et minuter le beau brevet d'usage + Au bon Damis. Pour vous faire enrager, + Mes chers amis, Églé restera sage; + Et du mari l'honneur est sans danger. + Madame, un soir, après la comédie, + Rentre chez elle: aimable compagnie, + Cercle brillant; on apporte un billet, + Elle ouvre... ô ciel! sottise de valet. + Églé rougit, et regarde à l'adresse. + Or, vous saurez que le susdit poulet + Est pour Damis; que certaine comtesse + Vers le minuit rendez-vous lui donnait, + Et que d'un mot l'orthographe mal mise + Peut d'un vieux Suisse excuser la méprise. + La belle Églé prend son parti soudain: + En un clin d'œil elle devient charmante; + Noble enjoûment, gaîté vive et piquante + Sont mis en jeu: le souper fut divin; + Nul quolibet, des contes agréables; + Les gens d'esprit, les convives aimables + Étincelaient; les sots, les ennuyeux + Furent bruyans, ne pouvant faire mieux. + Madame avait cette coquetterie + Qui plaît, enflamme, amuse tour à tour, + Et qui permet à la galanterie + De ressembler quelquefois à l'amour. + Or, devinez si chacun voulut plaire. + Mais savez-vous sur qui le charme opère + Plus puissamment? c'est sur notre mari. + De son bonheur avisé par autrui, + De la tendresse il a pris le langage; + Malgré l'affront de paraître amoureux, + Un air folâtre, un riant badinage, + Cachaient, montraient ses transports et ses feux. + Chacun sortit; on s'en va, bon voyage. + Damis est seul: voilà Damis heureux; + Même on prétend que, dans cette occurrence, + Un doux refus, une adroite défense + Fit d'un époux un amant merveilleux. + A pareil trait on ne pouvait s'attendre; + Mais un mari s'étonne d'être aimé: + On est surpris, on veut aussi surprendre; + L'honneur s'en mêle, on se trouve animé. + Damis se croit vainqueur de l'aventure; + Baissant les yeux, sa modeste moitié + Prend plaisamment un air humilié: + «Écoutez-moi, Damis, je vous conjure; + Je sens, dit-elle avec timidité, + Qu'à vous fixer je ne saurais prétendre; + A la raison je sens qu'il faut se rendre, + Et vous céder à la société. + Fait comme vous....--O ciel! êtes-vous folle? + Songez-vous bien?--Oui, monsieur... Je m'immole... + Lisez... Eh bien! reprit-on d'un air doux, + Vous n'allez pas bien vite au rendez-vous? + --Qui? moi... J'y suis...--Le mot est bien aimable. + Mais songez-vous qu'une femme adorable + En ce moment... Ah! du moins, écrivez... + --Ecrire! quoi!...--Je le veux, vous devez + Une réplique à la tendre semonce.» + Alors Damis confus, un peu troublé, + «Je ne dois rien, dit-il; et mon Eglé + A tout surpris, la lettre... et la réponse.» + + +ENVOI A MADAME LA COMTESSE DE R*** + + Si ce Damis, que j'ai peint si volage, + O R..... eût été votre époux, + L'heureux Damis, tendre et digne de vous, + Jamais ailleurs n'eût porté son hommage. + Non moins heureux, si le sort eût permis + Que vous fussiez son aimable comtesse, + Jamais d'Églé la beauté ni l'adresse + A ses genoux n'eût ramené Damis; + Ou, de céder s'il eût eu la faiblesse, + Volant chez vous, honteux de ses succès, + Il eût si bien, dans son ardeur nouvelle, + Rendu justice à vos charmans attraits, + Qu'il n'aurait pu vous paraître infidelle. + + +LE CHAPELIER. + + Un Pénitent venait purifier + Sa conscience aux pieds d'un Barnabite. + Ça, mon ami, votre état?--Chapelier. + --Bon. Et quelle est la coulpe favorite? + --Voir la donzelle est mon cas familier. + --Souvent?--Assez.--Et quel est l'ordinaire? + Hem! tous les mois?--Ah! c'est trop peu, mon père. + --Tous les huit jours?--Je suis plus coutumier. + --De deux jours l'un?--Plus encor; j'ai beau faire + A tous momens le plus ferme propos... + --Quoi! tous les jours?--Je suis un misérable. + --Soir et matin?--Justement.--Comment diable! + Et dans quel temps faites-vous des chapeaux! + + +LA MARIÉE SANS MARI. + + Voir marier dauphin ou fils de France, + C'est, je l'avoue, un vrai plaisir pour moi; + Car, sans compter que l'on a l'espérance + De ne pouvoir jamais manquer de roi, + Fille sans dot, à Paris, au village, + Qui sans hymen eût langui tristement, + Se voit payer pour prendre son amant; + Veuille le ciel conserver cet usage! + Or, vous saurez que tout nouvellement + Certaine Agnès, désirant mariage, + Chez son curé s'en alla bonnement. + «Je viens m'inscrire.--Oh! soit. Votre nom?--Lise. + --Et le futur...» Ma foi, Lise est à bout. + --«Parlez.--Eh! mais, dit la fille surprise, + Je croyais, moi, qu'on fournissait de tout.» + + +L'AVARE ÉBORGNÉ. + + Un Harpagon, d'un œil hypothéqué, + Gardait la chambre en mauvaise posture. + «Grave est le cas, le globe est attaqué, + Lui disait-on; craignez quelqu'aventure; + Voyez Granjean.--Non, parbleu, je vous jure, + Il est habile, il doit être bien cher; + Pour me guérir, il suffit d'un frater.» + Le frater vient, entreprend cette cure, + Le bistourise, et de son instrument + Lui crève l'œil, mais très-parfaitement. + Harpagon crie; Esculape s'évade + A petit bruit le long de l'escalier, + Très-inquiet de sa sotte algarade. + Vite on accourt aux clameurs du malade. + «Un œil! O ciel! ah! quel aventurier! + Dans les deux cas, ignorance ou malice, + Pourvoyez-vous en réparation; + Un bon procès doit vous faire justice, + Et contre lui vous avez action.» + Le borgne alors, d'un ton tout débonnaire, + «Laissez, dit-il, laissez ce pauvre haire; + Je sais très-bien qu'il peut être plaidé; + Mais il en coûte à poursuivre une affaire: + Et puis d'ailleurs il n'a rien demandé.» + + +FRAGMENT D'UN CONTE, + +PROLOGUE. + + Vous croyez tous que, brodant quelquefois + Nouvelle en vers, ou conte, ou comédie, + J'aime à surprendre ou sottise, ou folie, + Et suis charmé de tout ce que je vois; + Que quand Églé, qui veut être à la mode, + Suit à la piste un fat suivant la cour, + Donne une scène, ou fait quelque bon tour, + Qui peut m'offrir un plaisant épisode; + J'en fais les feux, et que je ris d'autant. + Non, point du tout; j'en suis très-mécontent. + Bien il est vrai que l'amour m'intéresse: + J'en suis fâché, mais j'ai cette faiblesse. + Damis s'en moque, et me trouve pédant; + Cléon me plaint: il fuit le sentiment, + Se croit un sage; et que s'il a Delphire, + Ne l'aimant point, on n'a rien à lui dire. + Delphire même est fort de cet avis: + C'est sans aimer qu'on trompe les maris. + C'est un grand mal, mais très-grand, que les femmes + Aiment un peu qu'on les ait à son tour; + Je ne dis mot; mais, s'il se peut, mesdames, + Dans vos boudoirs daignez placer l'Amour. + . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . + + +PROLOGUE D'UN AUTRE CONTE. + + Je fus toujours un peu républicain; + C'est un travers dans une monarchie. + Vous conclurez, certes, que le destin, + Sous Louis-Quinze a mal placé ma vie. + Assez long-temps j'en ai gémi tout bas. + On me disait: La France est ta patrie, + Il faut l'aimer; cela ne prenait pas. + Triste habitant d'une terre avilie, + Je consolais ma pensée ennoblie, + En la tournant vers ces climats heureux, + Qui présentaient à mon cœur, à mes vœux, + La liberté, ma maîtresse chérie. + Je m'étais fait Anglais, faute de mieux. + Ou bien, par fois, rêveur, silencieux, + Je saluais les monts de l'Helvétie, + Cherchant des yeux, dans le simple Apenzel, + L'Égalité, cette fille du ciel, + Faite pour l'homme et par l'homme haïe: + Péché d'orgueil que son malheur expie. + . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . + + +CALCUL PATRIOTIQUE. + + Cent mille écus pour la justice! + Deux cents pour la religion! + Prêtres, juges, la nation + Surpaie un peu votre service. + Mais aussi, vous craignez, dit-on, + Qu'habilement on ne saisisse + Cette attrayante occasion + D'opérer, par suppression + De maint office et bénéfice, + Quelque bonification: + Et vraiment, vous avez raison, + Plaise au ciel qu'on y réussisse! + Croire et plaider sont deux impôts + Que tout peuple met sur lui-même; + Aux dépens des heureux travaux + De Bacchus et de Triptolême; + Croire et plaider sont deux besoins + De notre mince et folle espèce, + Que la France, dans sa détresse, + Tâche de satisfaire à moins. + De nos jours la philosophie + A porté quelqu'économie + Dans la dépense du chrétien. + Mettons de côté l'autre vie: + Ce qu'on perd en théologie, + En finance on le gagne bien. + L'américaine prud'hommie + Croit très-peu pour ne payer rien. + Que dites-vous de ce moyen? + Il est bien fort pour ma patrie; + Mais elle y viendra, je parie. + En attendant un si grand bien, + Je me console, en citoyen, + Des malheurs de la sacristie. + Courage! allons, mes chers Français, + Méritez un second succès: + Attaquez cette autre manie: + Émondez l'arbre des procès; + Et mettant de même au rabais + De _messieurs_ l'avare industrie: + Économisez sur les frais + De la seconde maladie, + Dont nous ne guérissons jamais. + + +LA VRAIE SAGESSE. + + C'est encor parmi nous un grand bien d'être sage; + Il en faut convenir; mais ce bonheur si doux, + Chez les Grecs autrefois l'était bien davantage: + Il laissait partager tous les plaisirs des fous. + L'ivresse de Bacchus, une plus douce ivresse, + Chez ce peuple charmant, moins ennuyé que nous, + Était le prix de la sagesse. + Mais ne serait-ce point la sagesse en effet? + Et pourquoi non? Consultons les sept sages: + Leur nom, sans leurs plaisirs, eût péri tout à fait. + N'avons-nous pas oublié net + Et leurs écrits et leurs ouvrages? + On parle encor de leur banquet. + Socrate qui le remarquait, + Un jour alla chez Aspasie, + Qui ne voulait jamais être que son amie. + Il entre: elle brodait, dans ce goût élégant, + Que la mode aujourd'hui parmi nous renouvèle, + Car la Grèce est toujours en tout notre modèle. + «Hé bien! dit-il en s'approchant, + Serez-vous donc toujours la même? + Rien que de l'amitié! quoi! jamais rien de plus? + Et d'autres vœux jamais ne seront entendus! + Quoi! n'être que l'ami de l'objet que l'on aime! + Encor si votre cœur savait, ainsi que nous, + Mêler à l'amitié des mouvemens plus doux! + Car toujours dans notre âme un grain de convoitise + Assaisonne, quoiqu'on en dise, + Cette pure amitié que nous avons pour vous? + Vous paraissez rêveuse, et vos regards baissés + Sur le canevas sont fixés: + Parlez, daignez au moins m'apprendre + Pour quel heureux mortel vos mains, dans ce moment... + --Pour qui? dit Aspasie avec étonnement. + Eh! mais... en vérité... je ne puis vous comprendre; + C'est pour...--Hé bien?--Pour un de mes amis. + --Pour un de vos amis! Achevez de m'instruire, + Dit Socrate avec un souris? + Parlez.--Eh bien! c'est vous, puisqu'il faut vous le dire.» + Le philosophe, au comble de ses vœux, + Sentit... que sais-je, moi! ce que l'amour inspire, + Quand, par bonheur pour lui, le sage est amoureux. + + +LA JOUISSANCE TARDIVE. + + Je te disais: «Cloé, prends mes leçons, prends-moi; + Tu ris: de nos beaux jours il n'est qu'un seul emploi; + Use de ton printemps: chasteté, c'est vieillesse, + Pour les femmes surtout.» Cloé ne m'a point cru; + Les roses de son teint, hélas! ont disparu: + Elle connaît l'erreur de sa triste sagesse. + Moins belle et plus sensible, au midi de ses ans, + Elle ressent l'injure et le bienfait du temps. + Elle gagne, elle perd, et compte avec son âge. + Plus de fête: elle fuit les vains amusemens; + Il lui faut des plaisirs et non des passe-temps. + Le passe-temps l'ennuie, un soupir la soulage; + Pensive, son miroir, moins entouré d'amans, + Lui parle du passé, lui dit: «C'est bien dommage!» + Un désir inquiet le lui dit davantage. + J'ai vu tomber sur moi ses regards languissans. + J'ignore si je plais; je vois que j'intéresse: + Sa longue indifférence est un poids qui l'oppresse. + A mes vœux négligés elle accorde un regret, + Ses sens aident son cœur à trahir son secret; + Son repentir tardif ressemble à la tendresse. + «Ma Cloé, jouissons: près de toi ranimé, + Mon cœur, mes souvenirs te rendent ta jeunesse; + Donne-moi ce que j'aime, ou bien ce que j'aimai.» + + +PARIS JUSTIFIÉ. + + C'est toi, c'est ta funeste flâme, + Disait Anténor à Pâris, + Qui va mettre en cendre Bergame, + Et rougir de sang ses débris. + Quand de trois déesses rivales, + L'une offre à tes vœux la grandeur, + L'autre des palmes triomphales, + Et la sagesse et le bonheur: + C'est Vénus que tu leur préfères! + De ses promesses mensongères + Hélène est le gage imposteur! + La jouissance d'une belle, + Arbitre insensé, valait-elle + La sagesse ou la royauté? + --Oui, répond Paris irrité; + Croyons-en les trois immortelles, + Qui, dans leurs jalouses querelles, + Ne s'enviaient que la beauté. + + +LE PEINTRE D'HISTOIRE. + + Pour la première fois la jeune Agnès aimait, + Elle veut régaler Damis de son portrait: + Elle grimpe au grenier d'un successeur d'Apelle, + Qui, la trouvant si belle, + Croit dans son atelier voir le séjour des dieux. + Son âme tout entière a passé dans ses yeux. + Il admire, il soupire, il s'écrie: «Ah, la peste! + Qu'on va faire de vous un portrait séduisant; + Mais, plaignez-moi, je peins l'histoire seulement! + --Hé, mon Dieu! dit Agnès, qui me peindra le reste? + + +LE CALCUL. + + Une prêtresse de l'Amour, + Soupant chez Quincy, l'autre jour, + Vantait d'un ton de pruderie + Et sa constance et ses beaux sentimens. + «J'ai, dit-elle, cédé quelquefois dans ma vie; + Mais tout le monde ici peut compter mes amans. + --Oui, lui répond Quincy; le calcul est facile; + Qui ne sait compter jusqu'à mille? + + +LE PRONOM INDISCRET. + + Sur un homme à bonne fortune + Quelques femmes s'entretenaient, + Et presque toutes soutenaient + Que de ses maîtresses pas une + N'avait possédé tout un jour + Son cœur, ses sens et son amour. + Une enfin, prenant sa défense, + Dit: «Je crois pouvoir, dieu merci! + Vous éclairer sur ce point-ci, + Sans redouter la médisance: + Chacun dans Paris me connaît. + On sait quelle est ma répugnance + Pour un semblable freluquet. + Mais, tout fat et fripon qu'il est, + Je puis jurer, en conscience + (Et le fait est des plus certains, + De sa maîtresse je le tiens), + Qu'au moins une fois en sa vie, + Il sut aimer solidement: + Sa maîtresse était mon amie; + Elle m'a tout dit franchement. + Un matin chez elle en entrant, + Moitié transport, moitié folie, + De cet air vif et séduisant + Dont il subjugua tant de femmes, + Entre ses bras il la saisit, + Et la transporta sur son lit: + Mêmes feux consumaient leurs âmes; + Ils éprouvaient mêmes désirs; + Et là, dans des flots de plaisirs, + Trois jours entiers _nous_ demeurâmes. + + +LE CALENDRIER DES JÉSUITES. + + Fiers rejetons du fameux Loyola, + Dont Port-Royal a foudroyé l'école; + Vous que jadis sans cesse harcela + Le grand Pascal, étayé par Nicole; + Vous, qui, de Rome usant les arsenaux, + Fîtes frapper du fatal anathême, + Pour soutenir votre lâche systême, + Les Augustins sous le nom des Arnaud; + Vous, dont Quesnel, digne fils de Bérule, + A tant de fois éprouvé la férule, + Et qui, voyant dans ses puissans écrits + De Molina les sentimens proscrits, + Contre son livre, au benin Clément Onze, + Fites pointer le redoutable bronze; + Vous, qui dans Chine alliez à la fois + Confucius et Dieu mort sur la croix, + Et dont le culte équivoque et commode + Rapporte à Dieu celui d'une pagode; + De la morale éternels corrupteurs, + Qui du salut élargissez la voie; + Et qui, guidant, par des chemins de fleurs, + Les pénitens que le ciel vous envoie, + Au champ de Dieu ne semez que l'ivraie; + Des grands du siècle adroits adulateurs; + Vils artisans de mensonge et de fourbe; + De qui le dos sous l'iniquité courbe; + Qui, démasqués et partout reconnus, + Êtes pourtant partout les bien venus + (Car il n'est lieu de l'un à l'autre pôle + Où, dieu merci, n'ayez le premier rôle), + Dites-nous donc par quel puissant moyen + Vous trouvez l'art d'en imposer aux autres, + Et de coiffer la mître des apôtres + Chez l'infidèle et le peuple chrétien? + Si l'on en croit vos longs martyrologes, + Où le mensonge a tracé vos éloges, + L'Inde rougit du sang de vos martyrs; + Sur un trépied vous rendez des oracles; + Et le payen, avide de miracles, + Les voit éclore au gré de ses désirs; + L'avide mort, au teint livide et blême, + Lâche sa proie à votre voix suprême; + Par vous le sang qu'elle a coagulé, + Dans les vaisseaux a de nouveau coulé; + A l'ordre seul d'un petit thaumaturge, + L'air de vapeurs ou se charge ou se purge; + Et vous avez à vos commandemens + Le vent, la foudre et tous les élémens. + A ce propos, on m'a fait certain conte, + Mes révérends, qu'il faut que je vous conte: + De vers Golgonde, où la terre en son sein, + De ses sablons forme la reine pierre, + Dont le poli réfléchit la lumière + En cent façons, était un jeune essain + D'Ignaciens, qui, dans l'âme indienne, + Allait, Dieu sait, plantant la foi chrétienne. + Tous les beaux fils qu'a l'Inde sur son bord, + Etaient par eux catéchisés d'abord; + Les cordeliers qu'ils avaient pour annexe, + De leur côté baptisaient le beau sexe. + Tout allait bien; et leur apostolat + Fructifiait, moyennant ce partage: + Si que de Dieu le nouvel héritage + Allait croissant avec beaucoup d'éclat. + Là, le démon, qu'en figure de bronze, + Fait adorer l'ignorance du bonze, + Grâces aux fils d'Ignace et de François, + Allait perdant tous les jours de ses droits. + L'Ignacien, à ces nouvelles plantes, + Distribuait les grâces suffisantes, + Si largement que l'efficace là + Glanait après les fils de Loyola + Petitement. Quoiqu'il en soit, les drôles, + Par maints bons tours, maintes belles paroles, + Passaient pour saints, se faisaient vénérer + Du peuple indien qu'ils savaient attirer. + Le bruit en vint jusqu'au roi de Golgonde; + Ce prince était un vieux payen fieffé, + Qui de son diable était si fort coiffé, + Qu'il n'encensait que cet esprit immonde; + Il voulait voir des apôtres nouveaux, + Que de son diable on disait les rivaux. + Bien croyait-il entendre des oracles, + Et comme Hérode aller voir des miracles. + Nos révérends, le crucifix en main, + Lui prêchent Dieu mort pour le genre humain, + En déclamant contre le simulacre + De Satanas. Le roi, dont la bile acre + Jà s'échauffait à leur beau plaidoyer, + Leur dit: «Messieurs, quand aux dieux on insulte, + Et qu'on annonce un si singulier culte, + Encor faut-il de preuves l'étayer? + Depuis six mois la sécheresse afflige + Tout mon royaume; et votre zèle exige + Que de ce Dieu vous obteniez de l'eau. + Si dans trois jours vous n'en faites répandre, + Comme imposteurs je vous ferai tous pendre; + Pensez-y bien. «Nos frocards eurent beau + Représenter à l'absolu monarque + Que ce serait tenter le Tout-Puissant: + «Nous connaîtrons, dit-il, à cette marque, + S'il est le Dieu sur la terre agissant.» + Force fut donc aux moines de promettre, + Sauf à tenter l'avis du baromètre, + Qui, consulté par eux tous les instans, + Ne répondait jamais que du beau temps. + Tous de concert allaient plier bagage, + Pour le martire éprouvant peu d'attraits, + Quand un frater qu'ils laissaient là pour gage, + Et qui pour eux aurait payé les frais, + D'un tel départ leur demanda la cause. + «Las! dirent-ils, le prince nous propose + De décorer nos collets de la hard, + S'il ne pleut pas dans trois jours au plus tard. + --Quoi! voilà tout? Allez, reprit le frère, + Par Loyola, patron du monastère, + Dites au roi que dès demain matin + Nous en aurons, ou j'y perds mon latin.» + Pas ne mentait notre moderne Elie: + Du sein des mers un nuage élevé, + A point nommé, de sa féconde pluie, + Vit du pays chaque champ abreuvé. + Et de crier en Golgonde au miracle! + Et de donner le bon frère en spectacle! + Puis dit tout bas à nos moines joyeux: + «Mes révérends, si j'ai tenu parole, + Vous le devez à certaine vérole + Qu'exprès pour vous me conservaient les cieux. + Toutes les fois que l'atmosphère aride + Va condensant de nouvelles vapeurs, + L'air surchargé de l'élément humide + Ne manque pas de doubler mes douleurs.» + On n'en dit mot à messieurs de Golgonde, + Dans le pays il resta constaté + Que ce n'était qu'un fruit de sainteté, + Et non celui de cette peste immonde + Dont le pénard se trouvait infecté. + Puisque le bien naît ainsi du désordre, + Que le bon Dieu la conserve à tout l'ordre! + + +LE SAUT DE LA SOUPENTE. + + Dans le lit nuptial, après maintes façons, + Au pouvoir d'un lourdaut Perrette abandonnée, + S'attendait aux plaisirs que promet l'hyménée; + Car, malgré l'innocence, on a certains soupçons: + On pleure, on crie, on se lamente + Au moindre mouvement que veut faire un époux; + Mais s'il laissait en paix reposer l'innocente, + Ce serait bien autre peine entre nous. + Témoin notre épouse nouvelle, + Modestement tapie au bord de la ruelle, + Dans le ferme projet de faire le dragon, + Si Blaise seulement lui prenait le menton, + Et qui voyant le discret personnage, + A l'autre bord du lit établir son quartier, + Ne put tenir son fier, et le cœur plein de rage, + Venait, aventurant près du sot écolier, + D'abord un bras, un pied, puis le corps tout entier. + Point n'entendait le pauvre sire + Ce que voulait l'Amour et permettait l'Hymen, + Ce que sa femme voulait dire, + En lui serrant les genoux et la main: + Il allait s'endormir, lorsque notre épousée + Prit le parti, de crainte d'accident, + De s'expliquer, sans doute en bégayant. + (Car enfin, femme encor doit être embarrassée). + «Eh bian! que ferions-nous... là... pour rire un instant? + Qu'en dis-tu, Blaise?--Oh oui; c'est fort bien dit, voirment. + Eh bian! voyons; queu divertissement?... + Un jour de noce il faut une fête complette; + Allons...» Et de sauter du lit de la pauvrette. + «Où cours-tu?... Laisse-moi. Mais encore... quel sot!.. + --J'ons des pommes dans la soupente, + Tu les aimes, j'y vole, et tu seras contente: + Vois-tu, j'entends à demi mot.» + Notre benêt monte à l'échelle; + Sa femme furieuse est bientôt sur ses pas, + Tire d'abord l'échelle à bas: + «Charche; nigaud; charche, dit-elle;» + Et puis se remet dans ses draps. + Un bon vivant, sûr de plaire à la belle, + Qui, pour se divertir un peu, + S'était caché dans la ruelle, + Voyant qu'Amour lui faisait si beau jeu, + Sort brusquement de sa cachette, + Se glisse au lit de la fillette, + Et d'un baiser vous accole Perrette; + «Paix, dit-il, paix! c'est Lucas; + A mes transports ne te dérobe pas; + C'est un bon compagnon, un amant qui remplace + Un mari sot et tout de glace.» + Perrette volontiers aurait fait les hauts cris; + Mais elle eut éveillé sa mère + Qui couchait, voyez-vous, dans le même taudis. + Le plus prudent était donc de se taire, + Et Perrette se tut. Perrette se taisant, + Lucas va son chemin, Lucas marche en avant; + Et tandis que, bloti dans sa soupente, + Ne pensant pas à son malheur, + L'époux cherche des fruits, l'amant cueille une fleur + Qu'avec ravissement lui cède son amante. + La bonne mère aux écoutes était: + «Eh mais! pas trop mal ce me semble; + Blaise n'est pas si sot qu'on le contait, + En besogne il va tout fin droit; + Pour ma fille plus je ne tremble; + De ce train-là, tredame, y moudront bien ensemble. + --Bon, disait-elle, au plus faible soupir + Que l'Amour arrachait à Lucas, à Perrette; + Au moindre bruit de la couchette. + --Bon, toujours bon... queu noce! queu plaisir! + Et puis, ma fille est raisonnable; + Y sont fort bian sur ce ton-là, + Il est pressant, elle est traitable, + Y ne disont plus rian... ma fi, les y voilà.» + Bien juste au fond pensait la bonne dame; + Précisément l'affaire en était-là. + Mais l'époux n'avait part à ce grand opéra, + Le benêt ramassait des pommes à sa femme. + Chargé comme un mulet, enfin le bon chrétien + Cherche l'échelle et ne trouve plus rien. + Il appelle Perrette, et puis sa belle mère; + Perrette ne dit mot, fait sortir son galant; + Mais ardente à savoir tout le fond de l'affaire, + La bonne mère, hélas! qui croit chacun content, + A son beau fils répond en demandant: + «Quelle nouvelle... est-tu bien là, mon gendre? + --Oh! palsanguienne, en vérité, + J'y suis monté; + Mais je ne sais comment descendre. + --Eh! glisse-toi, nigaud, sur le côté. + --Sur le côté?... voirment, voilà tout le mystère, + Grand merci... Pa-ta-tra, mon benêt tombe à terre.» + Au bruit de cette chûte, aux cris de mon lourdaut, + Mère effrayée, et fille en peine, + Du lit à bas ne font qu'un saut, + Et vont, sans savoir où, comme la peur les mène. + Une lumière enfin vient les rassembler tous, + Et montre à la mère étonnée, + Blaise étendu loin du lit d'hyménée, + Et tombé de plus haut que ne tombe un époux. + «Eh mais, lui dit la mère impatiente, + Quel saut as-tu donc fait?..--Le saut de la soupente.» + La mère regarda Perrette et la comprit; + Femmes ont pour s'entendre un merveilleux esprit; + Et l'époux seul, plus sot que d'ordinaire, + Froissé, raillé, trompé, fut se remettre au lit, + Sans rien comprendre à cette affaire. + + +LE LINCEUL DU PÉLERIN. + + Hélène, de pleurs inondée, + Songeait au courageux Mainfroi, + Qui, dans les champs de la Judée, + Combattait au nom de la foi. + «Dût ma funeste impatience, + Disait-elle, aggraver mon sort, + Dieux qui m'enviez sa présence, + Rendez-le moi vivant ou mort. + Beau manoir, opulens domaines, + Présens que m'a fait son amour, + Côteaux rians, fertiles plaines, + Que j'aperçois de cette tour, + Ne m'étalez point vos richesses + S'il ne doit plus les partager; + De ses regards, de ses caresses, + Pouvez-vous me dédommager?» + La nuit allait couvrir la terre. + Enveloppé d'un noir manteau, + Un pélerin, au front sévère, + Aborde un page du château: + --«Page, va dire à ta maîtresse, + Un pélerin daignez ouir; + De l'objet qui vous intéresse + Il voudrait vous entretenir. + --Bon pélerin, à mon veuvage, + Quelle allégeance apportez-vous? + --J'ai vu l'Iduméen rivage, + J'ai vu combattre votre époux. + --Ah! rendez la paix à mon âme; + Quand finiront tous ces combats? + --Votre époux le sait, noble dame, + Mieux que personne d'ici bas. + --Oh! combien de flèches aigues + Ont dû l'atteindre et le blesser! + --Les blessures qu'il a reçues, + Jà n'est besoin de les panser. + --Mais d'où vient, parlez-moi sans feinte, + Ne m'apportez-vous de sa part, + Ni vrai morceau de la croix sainte, + Ni perles fines, ni brocard? + --Je n'ai brocard, ni perle fine; + Tout ce que j'ai pour vous, hélas! + C'est qu'aux champs de la Palestine + Votre époux attend le trépas. + A ces mots, Hélène éperdue + Remplit le château de ses cris; + Les pleurs ont obscurci sa vue, + La douleur trouble ses esprits. + --«Oh, pélerin! malheur t'advienne, + Pour m'avoir dit ces mots affreux! + Mais ne vas pas penser qu'Hélène + Demeure oisive dans ces lieux. + Dût ma funeste impatience + Aggraver l'horreur de mon sort, + Je jouirai de la présence + De mon époux vivant ou mort. + Page chéri, je t'en conjure, + Cherche-moi, dans tout le canton, + D'un pélerin l'humble chaussure, + La robe grise et le bourdon. + Que ces réseaux d'or et de soie, + Ces franges, ces rubans, ces fleurs, + Tous ces atours faits pour la joie, + Cessent d'insulter à mes pleurs. + Coupe ma longue chevelure, + Prends mon collier, prends mes bijoux, + Quelque fatigue que j'endure, + Je veux aller voir mon époux. + Dût ma funeste impatience + Aggraver l'horreur de mon sort, + Je veux jouir de sa présence, + Et l'embrasser vivant ou mort.» + Etonné d'un amour si tendre, + Le pélerin lui dit: «Restez, + Restez, de grâce; et pour m'entendre, + Calmez vos sens trop agités: + «Porte mes adieux à ma femme, + «Me dit votre époux expirant; + «L'instant d'après il rendit l'âme, + «Cet anneau d'or est mon garant. + --«Comment, ô ciel! le méconnaître? + Il vient de moi cet anneau d'or, + Il n'aurait pas changé de maître, + Si mon époux vivait encor. + Mais que cette douceur dernière + Aggrave ou non mon triste sort: + Je n'ai pu fermer sa paupière; + Je veux le voir après sa mort. + --Abjure un projet inutile. + En vain ton cœur brûlant d'amour + Presserait son cœur immobile; + Tu ne saurais le rendre au jour. + Vas, songe à conserver tes charmes; + A ton destin résigne toi; + Ne gémis plus, séche tes larmes; + Chacun est ici bas pour soi. + --Respectez ma douleur amère; + Cruel, ne m'opposez plus rien. + Dussé-je accroître ma misère, + J'irai voir mon unique bien.» + Après un moment de silence, + «Ma fille, dit le pélerin, + Tu peux jouir de sa présence, + Sans aller au bord du Jourdain. + --Parle, ô mon ange tutélaire! + Fais qu'il paraisse devant moi! + Mon or, mes joyaux, mon douaire, + Toute ma fortune est à toi.» + L'étranger, fourbe autant qu'avare, + Un livre ouvert devant ses yeux, + Feint de lire un jargon barbare + Des secrets émanés des cieux. + --De ton époux l'ombre fidèle + En ces lieux erre nuitamment. + Mais la terreur marche avec elle; + Un linceul est son vêtement. + --N'importe, exauce ma prière. + Ah! dussé-je aggraver mon sort; + Je n'ai pu fermer sa paupière, + Je veux le voir après sa mort. + --Ce soir il promet d'apparaître + Où sont inhumés tes vassaux. + Cours aux pieds du souverain maître, + Former des vœux pour son repos. + Quand la nuit deviendra plus sombre, + Parmi ces tombeaux vas t'asseoir, + Et sans approcher de son ombre, + Qu'il te suffise de la voir.» + Dans sa chapelle solitaire, + Long-temps Hélène, avec ferveur, + Compte les grains de son rosaire, + Ou s'abandonne à sa douleur. + Puis d'un fol espoir abusée, + Au souffle d'un vent glacial, + Les cheveux baignés de rosée, + Elle arrive à l'enclos fatal. + L'astre des nuits éclaire à peine + La cime de ces vieux ormeaux; + On n'entend au loin dans la plaine + Que le bruit du vent et des eaux; + Et dans un coin du cimetière, + Hélène qui répète encor: + «Je n'ai pu fermer ta paupière; + Je viens te voir après ta mort.» + A vingt pas d'elle se présente + Un fantôme vêtu de blanc; + Elle pousse un cri d'épouvante, + Et tombe morte au même instant. + Le pélerin (que Dieu punisse) + Jette le linceul imposteur, + Et maudissant son avarice, + S'enfonce un poignard dans le cœur. + + +L'ARMEMENT INUTILE. + + Maître Gaspard, marchand et marguillier, + A cinquante ans désirant faire souche, + Prit jeune femme l'an dernier, + Digne en tout point de l'honneur de sa couche. + Gertrude était son nom, elle avait mille attraits, + OEil bien fendu, petite bouche, + Les dents d'ivoire, le teint frais; + Gaspard ayant de la bourgeoise garde + Été sergent, en certain coin + Conservait avec soin + Sa vieille épée avec sa hallebarde; + Et quand il se trouvait les soirs de bonne humeur, + A sa femme il racontait comme, + En telle année, il avait eu l'honneur + De garder le logis de tel ou tel seigneur; + Que dans son temps il était très-bel homme, + Mais qu'il paraissait bien plus beau, + Quand il avait cocarde à son chapeau. + Dans la ville, par aventure + Revient un jeune jouvenceau, + Leste, bien fait, et d'aimable figure, + L'œil tendre, et pourtant un peu fier; + Bref, il était d'une tournure + A réchauffer les cœurs, même au sein de l'hiver: + De plus il était militaire. + Il vit Gertrude, et bientôt les désirs + Vont leur train; et suivant la coutume ordinaire, + Par tendres regards, doux soupirs, + Il fait ses efforts pour lui plaire; + Il fait plus: certain soir, il la trouve à l'écart; + Il dit que, par l'amour percé de part en part, + Il va mourir, si la belle ne cède, + Et ne lui donne un doux et prompt remède. + Avec courroux la belle entend son cas; + En vain lui plaît le personnage; + Vertu de femme aime à faire fracas; + Et puis déjà j'ai dit qu'elle était sage: + «Allez, monsieur, n'espérez pas + Qu'à mon mari je fasse un tel outrage; + Apprenez que, depuis que je suis en ménage, + Mon honneur n'a jamais fait le moindre faux-pas.» + Le drôle ne perd point courage; + Il sait que des femmes l'honneur + Est un brouillard, une vapeur, + Qui sur la mer des préjugés s'élève, + Et se dissipe à la chaleur + Des rayons de l'amour, quand cet astre se lève. + Le soir Gertrude étant avec Gaspard, + Fière d'avoir fait résistance, + Va lui conter l'amour de l'égrillard, + Comme elle a su le tancer d'importance, + Et que n'étant point femme à faire un tel écart, + Elle a bien dans son cœur éteint toute espérance. + «Parbleu! répond l'époux, c'est bien manquer d'égard, + Voyez un peu l'impertinence; + Vouloir de moi faire un cornard! + Je veux punir son insolence. + S'il revient, finement attire le gaillard: + Par un demi-soupir ou par un doux regard, + Il te faut ranimer sa tendre pétulance; + S'il te demande un rendez-vous, + Feins l'embarras de quelqu'un qui balance, + Et dont l'amour amollit le courroux; + Lui même il se viendra livrer à ma vengeance; + Caché près de ton lit, armé jusques aux dents, + Nous verrons à quel point il porte l'impudence; + Et je saurai, quand il en sera temps, + Châtier son incontinence; + Ne vas pas craindre à contre-temps, + Par quelques privautés de blesser la décence; + Il payera cher ces doux instans. + Sans scrupule, laisse-le faire: + L'arrêter sera mon affaire.» + Gertrude promet d'obéir. + Le lendemain, pressé par le désir, + L'amant revient chanter sa litanie. + Il reçoit un baiser sur la bouche chérie; + On gronde à peine: et sa flamme enhardie + Prétend aller de faveur en faveur. + On l'arrête, et sa douce amie + Promet le lendemain de combler son ardeur. + Le soir, la docile Gertrude + Ne manque pas de dire à son époux + L'heure et l'instant du rendez-vous. + «Bon, dit Gaspard, surtout ne fais pas trop la prude, + Quand il viendra se rendre à l'atelier? + --Ne craignez rien, j'y prendrai garde.» + Maître Gaspard monte au grenier + Y prend sa vieille hallebarde, + Un sabre, un casque et son cimier; + Il les dérouille, s'arme, à la glace se mire; + Il paraît à ses yeux un Achille, un César; + Il met flamberge au vent, pousse en l'air et s'admire. + Le jouvenceau, ma foi, va courir grand hasard. + L'heure approchant, il va, dans la ruelle, + De vengeance altéré, se mettre en sentinelle. + Le galant vient, Gertrude se repent + D'avoir, par sa coupable adresse, + Conduit au piége qui l'attend + Amant si plein de gentillesse; + Mais trop tard vient ce repentir: + Maître Gaspard est trop près d'elle + Pour qu'elle puisse l'avertir, + Sans s'exposer à paraître infidèle. + Elle ne peut, dans cette extrémité, + Qu'espérer en la providence + Qui, mieux que l'humaine prudence, + Peut nous tirer de la calamité. + Le jouvenceau que le désir embrase, + Trouvant que le plaisir vaut bien mieux qu'une phrase, + Veut sans délai lui prouver son ardeur. + Elle résiste autant que le veut la pudeur; + Et puis enfin... enfin elle s'arrange. + L'amant alors tire de ses goussets + A deux coups deux bons pistolets, + En lui disant: «Voilà, mon ange, + De quoi punir les indiscrets, + S'ils apportaient obstacle à nos plaisirs secrets.» + Notre époux sent alors que le front lui démange; + Mais par respect pour les armes à feu, + En enrageant il voit jusqu'au bout tout le jeu, + Tremblant et respirant à peine, + De peur qu'on n'entendît le bruit de son haleine. + L'amant, comblé des plaisirs les plus doux, + De Gertrude louant les charmes, + L'embrasse, et sort en reprenant ses armes. + Gaspard lâchant alors la bride à son courroux, + Apostrophe Gertrude, et lui dit: «Osez-vous, + Après un tel forfait, lever sur moi la vue? + --A tort vous êtes mécontent, + Que ne l'empêchiez-vous, dit Gertrude à l'instant, + Au lieu de rester à froid comme une statue? + --Voyant les pistolets, pouvais-je me montrer? + --Armé de pied en cap, quand la peur vous entrave, + Simple femme, comment pouvais-je être plus brave? + Oui, de honte, Gaspard, vous devriez pleurer; + C'est par votre rodomontade + Qu'en ce jour je perds mon honneur; + Sans vos ordres, jamais, ma vertu, ma pudeur, + N'auraient souffert une telle incartade; + Mais de pareille lâcheté + Les tribunaux me feront bien justice; + Il me faut une indemnité + Pour mon honneur, ou bien qu'on vous traîne au supplice.» + Gaspard sentant qu'il avait tort, + Et craignant que sa turpitude + Ne transpirât par le bouillant transport + Du courroux que montrait Gertrude, + Pour l'appaiser se fit effort, + Et quitta pour jamais et sabre et hallebarde; + Mais il ne put détacher sa cocarde. + + +L'ABBESSE CONDAMNÉE AU CHAPELAIN. + + Pour un procès pendant au Parlement, + Vint à Paris dernièrement + Une abbesse jeune et jolie, + Qui, d'une amoureuse folie, + N'avait jamais connu l'égarement. + Entrée au couvent dès l'enfance, + Elle avait pu facilement + Garder sa première innocence. + Elle prit un appartement + Chez certaine cousine, ou marquise ou comtesse + Dont le fils, chevalier charmant, + Joignait à maint autre agrément + L'esprit et la délicatesse. + Sans intérêt il ne put voir + L'embonpoint reposé de notre aimable abbesse, + Dont la fraîcheur et la finesse + Auraient fait plus d'effet à la cour qu'au parloir: + Nez retroussé, peau blanche, fine, œil noir + Rempli de feux et de tendresse, + De l'amour dans son cœur firent passer l'ivresse; + Mais ce dieu doublement signala son pouvoir. + Le cavalier est beau, bien fait et leste, + L'air mâle, le ton noble et le maintien modeste; + Jamais auprès de son moutier + N'avait paru si charmante figure, + Sans quoi l'on pourrait parier + Qu'elle n'eût pas adopté la clôture. + Par un regard où se peint le désir, + Notre amant entame l'affaire; + Après vient un tendre soupir, + Que l'on écoute sans colère: + Car peut-on se fâcher de ce qui fait plaisir, + Surtout contre un cousin, quand le cousin sait plaire? + Enhardi par l'impunité, + L'amant ose dire qu'il aime. + «Je le crois bien, dit-elle, et moi de même. + Ne doit-on pas aimer sa parenté?» + Ils étaient seuls, et la témérité + Toujours se trouve où l'ardeur est extrême. + L'amant avec vivacité + Porte la main vers le bonheur suprême... + D'une pareille liberté + La sensible abbesse surprise, + Un peu tard à la vérité, + Veut s'opposer à l'entreprise: + «Ah! monsieur, quelle indignité! + Vous abusez de ma bonté...» + Discours perdus, il ne lâche point prise; + Il savait trop qu'en ces soins là, + L'excès peut faire seul excuser l'insolence: + Au comble il porta la licence, + Et le succès fit voir qu'il ne se trompait pas. + L'épouse du seigneur, enivrée, éperdue, + Le serre sans oser sur lui jeter la vue; + Il vit, dans son tendre embarras, + La honte et le plaisir d'avoir été vaincue. + Quelques momens après, encore tout émue + «O ciel! qu'ai-je éprouvé! lui dit-elle tout bas, + A jamais vous m'avez perdue; + Sans cette volupté qui m'était inconnue, + Je ne pourrai plus vivre, cher cousin; + Que faire à mon couvent, quand j'y serai rendue, + Des longs sermons d'un triste chapelain! + + +LE COQ ET LE CHAPON. + + De Sparte antique on regrette le temps; + On a raison: alors jeune fillette + De son époux connaissait les talens + Avant qu'hymen en eût fait la conquête. + Besoin n'était d'un regard pénétrant, + Pour qu'au travers d'une étoffe discrète, + L'amour secret allât furtivement + D'appas cachés contrôler la retraite. + Pour voir bondir à la fleur de seize ans + Désirs naissans de jeune pastourette, + Besoin n'était aux sincères amans + Du cercle étroit d'une froide lorgnette; + Ses charmes nus brillaient dans leur printemps; + Nature alors parlait sans interprète; + Dans l'ombre alors point d'amoureux déduit; + Cette pudeur dont on fait tant de bruit, + Triste avorton d'une ardeur contrefaite, + Du charme obscur d'une prudente nuit + Ne voilait point la nature imparfaite. + O l'heureux temps que ce siècle tout nu!... + Du premier homme on suivait l'innocence; + L'amour plus jeune était plus ingénu; + De la beauté l'impudique décence + A son flambeau sans danger se montrait; + D'un sexe à l'autre errait son inconstance; + Fidèle ardeur jamais ne l'arrêtait, + De sa pudeur avec grâce voilée, + La jeune vierge innocemment marchait. + De tant d'appas l'âme à peine troublée, + Son jeune amant près d'elle s'approchait: + Ainsi qu'on vit, avant que d'une pomme + Elle eût cueilli le péché défendu, + D'Eve en sa fleur le corps pudique et nu, + Chaste s'asseoir auprès du premier homme. + Amour alors, sans flèche, ni flambeau, + Au front n'avait cet aveugle bandeau, + Nuage épais dont la sombre fumée + Ne laisse voir qu'au travers des brouillards, + Dont la vapeur obscurcit les regards, + Les traits confus de la vierge charmée. + O l'heureux temps que ce siècle tout nu!... + Point de surprise!... alors point de reproche! + Brûlé des feux d'un amour ingénu, + Jamais l'hymen ne prenait chat en poche. + Ce temps n'est plus. Qu'en est-il advenu? + Pour époux, Lise a pris le jeune Alcandre. + Qui l'eût pensé que ce bel ingénu, + Jeune, attentif, plein d'une ardeur si tendre, + A son amante eût si mal répondu? + Aux feux brûlans d'un amour éperdu, + Humainement Lise avait cru se rendre. + O sort affreux!.. cet amoureux si prompt, + Que pour un coq Lise avait osé prendre... + Qu'a-t-il fait? Rien... Ce coq est un chapon. + + +LA PEUR DE LA MORT. + + Auprès d'un bois écarté, solitaire, + Un bûcheron, pauvre comme il en est, + Avait construit une frêle chaumière, + Où tous les soirs le bonhomme traînait + Son lourd fagot, sa faim et sa misère. + Cela soit dit sans affliger ton cœur; + Car mon dessein n'est tel, ami lecteur. + Le forestier veuf et content de l'être, + N'avait qu'un fils, l'espoir de ses vieux ans: + C'était Janot. Dans le réduit champêtre, + Sous le taillis où le ciel l'a fait naître, + Il a déjà compté quinze printemps, + Et voit, dit-on, le seizième paraître, + Plus beau pour lui que tous les précédens. + Trop faible encor pour porter la coignée, + Mais de bonne heure au travail façonnée, + Tantôt sa main donne au flexible osier, + En se jouant, la forme d'un panier: + Tantôt il sème autour de son asile, + Non pas des fleurs, mais un légume utile + Que l'appétit assaisonne au besoin, + . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . + Et pour compagne Annette sa cousine, + Rose naissante; elle était orpheline + Dès son enfance; et n'ayant d'autre appui + Que son pauvre oncle, elle vivait chez lui. + Tout beau, conteur, va dire un petit maître; + De sa beauté vous ne nous dites mot: + Faites la belle, ou vous n'êtes qu'un sot. + Belle! eh qu'importe? a-t-on besoin de l'être + A quatorze ans? mais Annette l'était, + Sans le savoir. Ah! je n'ose le dire: + Une fontaine avait pu l'en instruire. + Sur ce point là si Janot se taisait, + Dans ses regards elle avait pu le lire. + Concluons donc qu'Annette s'en doutait, + C'était beaucoup: élevé sans culture, + Germe tombé des mains de la nature, + Ce couple heureux ne savait presque rien, + A ses penchans se livrait sans mesure. + Et conservant une âme libre et pure + Faisait sans choix et le mal et le bien. + Un jour de ceux que le printemps ramène, + Qui semblait naître exprès pour les plaisirs, + Nos deux enfans que le destin entraîne, + S'étant assis à l'ombre d'un vieux chêne, + Y respiraient sous l'aile du zéphir. + Mais tout-à-coup sa douce et fraîche haleine + Devint pour eux le souffle du désir. + «Ma chère Annette, hélas! dans le bocage + J'étais venu pour goûter la fraîcheur, + Disait Janot; mais toute sa chaleur + Nous a suivis sous le naissant feuillage. + --Moi, dit Annette, à ces gazons nouveaux + Je demandais un moment de repos; + Mais le sommeil a trompé mon attente; + Le sommeil fuit ma paupière brûlante. + C'est pourtant là qu'hier je m'endormis: + Mais j'étais seule, et ta main caressante + N'y pressait pas ainsi ma main tremblante; + A mes genoux tu ne t'étais pas mis. + Séparons-nous pour trouver l'un et l'autre + Le calme heureux que nous venons chercher.» + Pauvres enfans! quel espoir est le vôtre? + Fuyez, un dieu saura vous rapprocher. + Pour un moment aux vœux de sa cousine + Janot sourit; mais la belle orpheline + Fuit lentement. L'amour vient l'arrêter. + Du jouvenceau l'embarras n'est pas moindre; + S'il fait lui-même un pas pour la quitter, + Il en fait deux bientôt pour la rejoindre. + Bref, le fripon est encore à ses pieds. + Là, moins soumis, mais plus ardent, plus tendre: + «Nous séparer! cesse de le prétendre, + Dit-il, les yeux de quelques pleurs mouillés; + N'ordonne pas que je m'éloigne encore; + Dans ce moment plein d'un trouble inconnu, + A tes genoux je me sens retenu + Par le besoin d'un plaisir que j'ignore. + Demeure, Annette, ou bien je vais mourir. + --Mourir! quel mot, cria la jeune amante! + Quel mot affreux à côté du plaisir! + Et quelle image, hélas! il me présente! + Quand on est mort, sais-tu bien comme on est? + Dans cet état j'ai vu ma pauvre mère; + J'étais bien jeune alors, mais le portrait + De mon esprit ne s'effacera guère. + Sans mouvement et ne respirant plus, + On a les pieds et les bras étendus, + D'un voile épais la paupière couverte, + Les yeux éteints et la bouche entr'ouverte.» + A ce portrait bien fait pour l'alarmer, + Le jeune amant s'étonne, s'inquiète: + «S'il est ainsi, dit-il, ma chère Annette, + Ne mourons pas, vivons pour nous aimer.» + Déjà leurs cœurs qu'avait glacés la crainte, + Sont ranimés par les brûlans désirs. + Triste raison, mère de la contrainte, + N'approche pas de cette aimable enceinte; + Et toi, nature, appelle les plaisirs: + Mais je les vois et la fête commence. + Des deux côtés d'abord mêmes soupirs, + Mêmes sermens d'éternelle constance. + Aux doux propos succède le silence; + Mille baisers échauffés par l'amour, + Sont pris, rendus et repris tour-à-tour; + Vers le bonheur ainsi Janot s'avance. + Les vents légers, complices de ses feux, + Ont dévoilé tous les charmes d'Annette; + L'un en jouant fait flotter ses cheveux, + L'autre s'envole avec sa colerette; + Le plus hardi chatouille ses pieds nus, + Un peu plus haut adroitement se glisse, + Baise en passant l'albâtre de sa cuisse, + Et monte enfin au temple de Vénus. + Janot le sut; mais le dieu de Cythère + Vient l'arracher à ce guide incertain, + En lui mettant l'encensoir à la main, + Les yeux fermés le mène au sanctuaire. + Arrête, arrête, ô peintre téméraire! + La volupté t'en impose la loi, + De ses attraits respecte le mystère. + Fils de Cypris, dissipe ton effroi, + Vas, je sais être aveugle comme toi; + Et tes faveurs m'ont appris à me taire. + Charme puissant des plaisirs défendus, + De nos crayons vous n'avez rien à craindre; + Quand on vous goûte, hélas! peut-on vous peindre! + Peut-on vous peindre en ne vous goûtant plus? + Dans les transports de la première ivresse, + Janot sans force et non pas sans désir, + Suivant de près la trace du plaisir, + Le cherche encore au sein de sa maîtresse. + Annette, hélas! sur les gazons fleuris, + Ne répond plus à des caresses vaines, + Le doux poison répandu dans ses veines + Tient à la fois tous ses sens engourdis. + L'amant novice à l'instant se rappelle + Les traits affreux dont elle a peint la mort, + Soulève, presse, avec un tendre effort, + Contre son cœur, un des bras de la belle, + Croit lui donner une chaleur nouvelle; + Le bras échappe et tombe sans ressort, + «Annette! Annette!» En vain sa voix l'appelle; + Janot, trop sûr de son malheureux sort, + Reste un moment immobile comme elle. + Tout en impose à sa crédulité. + Les yeux fixés sur ceux de sa cousine + N'y trouvent plus cette flamme divine, + Qui tout-à-l'heure animait sa beauté: + «Annette est morte! hélas! je l'ai perdue, + S'écrie alors l'amant épouvanté. + Triste tableau qu'elle offrait à ma vue, + Deviez-vous être une réalité! + Annette est morte, et c'est moi qui la tue. + Qui que tu sois dont l'immense pouvoir + Rend à nos champs leur première verdure, + Annette est morte et tu l'as dû prévoir! + Fais la revivre ainsi que la nature!» + En exprimant ces frivoles regrets, + Ces vains désirs, de larmes il arrose + Le front d'Annette et ses mornes attraits, + Baise en tremblant sa bouche demi-close. + Anne s'éveille! hélas! ce tendre mot + Est le premier que ses lèvres prononcent, + Et le second que les soupirs annoncent + Plus tendre encore est celui de Janot. + «Elle revit! Annette m'est rendue! + Tristes regrets, vous êtes effacés; + Elle revit, tous mes maux sont passés. + Plaisirs, rentrez dans mon âme éperdue.» + A ce discours Anne n'a rien compris, + Et sur Janot fixant un œil surpris, + Accompagné d'une voix ingénue, + «Que veux-tu-dire? et quel est ce transport? + Moi j'étais morte!--Oui, tout comme ta mère, + Tu ne l'es plus et je bénis mon sort. + --Si c'est ainsi, répond la bocagère, + Que l'on arrive à son heure dernière, + On est bien sot d'avoir peur de la mort. + + +LA CONSOLATION DES COCUS. + + D'un préambule, ami, je vous dispense, + Figurez-vous, au sein de la Provence, + Un couvent de nonains, + Bien desservi par deux Bénédictins, + Chacun d'eux y remplit son devoir en bon prêtre; + L'un absout les péchés; l'autre les fait commettre. + Ce dernier, jeune encor, vigoureux compagnon, + A très-bon droit nommé père Tampon, + Au par-dessus beau sire, + Etait chéri surtout de la mère Alison, + La fabriquante en chef d'Enfans-Jésus de cire. + Aussi l'histoire dit, et sans peine on le croit, + Qu'Enfans-Jésus sortis de sa manufacture, + Ressemblaient à Tampon toujours par quelqu'endroit, + Et que cet endroit-là n'était en mignature. + Mais comme bon chrétien voit tout du bon côté, + Il n'était pas une seule béate + Qui, loin de se choquer de cette disparate, + N'y crût voir l'attribut de la divinité, + Et n'eût dit volontiers son bénédicité. + Tout allait bien enfin, quand la reconnaissance + Persuada, sans doute, à l'amoureux Tampon, + Que pour payer les soins de la tendre Alison, + Il devait faire aussi sa ressemblance; + Et dès le même soir, il ébauche un poupon; + Ce poupon là n'était de cire; + Ergó, point ne fondit: et les nones de rire; + J'entends celles qu'Amour tenait sous son empire, + Et qui risquaient souvent + Dans les bras du plaisir pareil événement. + Les vieilles de gronder, et cela va sans dire; + Elles ne faisaient plus un péché si charmant. + Après maint ris moqueur, mainte antienne fâcheuse, + Pour la maison des champs, mère Alison partit; + Et la sœur accoucheuse, + Layette sous le bras, aussitôt la suivit. + En secret, tant qu'on put, l'accouchement se fit; + Le jardinier pourtant en apprit quelque chose; + Et ne pouvant garder sur ce point lettre close, + Le dimanche suivant, + En portant le cerfeuil, le concombre, au couvent, + Il en lâcha deux mots à la tourière, + Qui vous le chapitra d'une étrange manière; + Et lui montrant un Christ, lui dit: «Pauvre idiot, + Avec un tel époux, veux-tu qu'une recluse + Puisse faire un marmot? + Le rustre alors se prosterne à genoux, + Et s'écrie: «Ah, bon Dieu! comme l'on vous abuse; + De ces béguines-là si vous êtes l'époux, + Las! vous êtes cocu tout aussi bien que nous. + + +LA FIDÉLITÉ A TOUTE ÉPREUVE. + + Une nymphe de l'Opéra, + Leste, fringante, et _cætera_, + Après avoir joué le rôle d'Immortelle, + Craignait de se crotter pour retourner chez elle. + Fort à propos, un élégant marquis + Arrive, lorgne, admire, offre son vis-à-vis. + Fouette, cocher! L'on part, et soudain la cruelle + De demander: «Que fait votre main-là? + --Chut... ma boucle s'accroche à votre falbala. + --Ah, monstre! je crîrai; j'y suis très-résolue. + --Enfance!--Mon honneur!--Comment vous en avez? + Quel affront.--quel plaisir.--Je suis... je suis... vaincue; + Il était temps, ma foi; nous sommes arrivés. + --Mais je monte chez vous; pourquoi ces révérences? + --Non, monsieur.--Entre amis, ridicule à ce point? + --Fidèle à mon amant, je ne me permets point... + --Quoi!--De nouvelles connaissances. + + +LE CONNAISSEUR. + + Que de sots renommés pour l'esprit, pour le goût, + N'ont eu que des grands airs, du jargon, de l'audace! + C'est ainsi qu'autrefois maint courtisan surtout + Cachait bien peu de fond sous beaucoup de surface. + Nous avons tous connu le célèbre Milfleur, + Né, comme ses ayeux, duc, riche et connaisseur; + Il devait des talens se montrer idolâtre. + Aussi dans son palais avait-il un théâtre, + Des bronzes, des tableaux, des médailles en or: + Mais son plus cher trésor + Était un pavillon tapissé de gravures; + Il en faisait d'abord admirer les bordures, + Le sujet, le dessin; ensuite il s'écriait: + «Remarquez, s'il vous plaît, + Que toutes sont _avant la lettre_.» + Or, comme il retenait, + Ou bien qu'il écrivait peut-être, + Ce qu'en le visitant chaque amateur disait, + Et qu'il le répétait; + Effleurant des beaux arts la surface agréable, + Il semblait marier la palme du savant + Au bouquet séduisant + Du petit maître aimable. + Une de nos Laïs, un jour, dit-on, s'y prit; + Et son cœur partageait l'erreur de son esprit, + Lorsque Milfleur voulant brusquer cette conquête, + Écrivit un billet, mais si plat, mais si bête, + Que la nymphe en rougit, + Et que, dans son dépit, + Sur l'enveloppe elle se borne à mettre; + «Vous n'êtes plus _avant la lettre_.» + + +LA PRUDE. + + Amour et pruderie + Eurent toujours quelque léger débat; + La dame par orgueil donne à tout de l'éclat; + Puis, je ne sais comment elle fait sa partie, + Elle finit toujours par avoir le dessous. + + «A propos de cela, messieurs, connaissez-vous + La prude Arsinoé?--Qui? cette présidente + Dont le cœur a quinze ans, le visage quarante? + --Précisément; veuve depuis trois mois, + On la voit convoler pour la troisième fois. + Dorval, hier, a fait cette conquête; + Il est intéressant; + Chez le peuple insurgent, + Il abattit la tête + De maint et maint forban; + Et troqua ses deux bras contre un double ruban. + Je ne vous peindrai pas la modeste grimace, + Qu'en prononçant son _oui_, notre bégueule fit. + Après bien des façons, la voilà dans son lit; + De ceci, de cela, je vous fais encore grâce; + Le désir, sous le lin, comme un zéphyr léger, + Circule en murmurant; c'est l'heure du berger. + L'époux était de feu, l'épouse résignée + Dédiait ses soupirs au dieu de l'hyménée, + Quand.... hélas!--Vous riez? Ah! plaignons-les plutôt. + Si faudrait-il au moins qu'hymen ne fut manchot. + Le Tantale nouveau, de la voix et du geste, + Appelle un prompt secours, que sa position + Devant tout cœur bien fait, sollicite de reste. + La volupté dit oui, mais la pudeur dit non. + On supplie, on refuse, on presse, on boude, on peste: + On avance en tremblant un doigt, puis deux, puis trois; + Enfin, notre héroïne est réduite aux abois, + De l'humanité sainte elle écoute la voix; + Déjà son protégé l'en payait par deux fois; + Quand par un trait nouveau de fine pruderie, + La voilà qui s'écrie: + «Devoir, tu l'as voulu, mais j'en jure par toi! + L'ôtera qui voudra, ce ne sera pas moi.» + + +L'ILLUSION DU CLOITRE. + + _Désir de fille est un feu qui dévore, + Désir de nonne est cent fois pis encore_, + A dit certain auteur + D'immortelle mémoire. + Des recluses surtout il connaissait le cœur, + Son enthousiasme heureux, sa brûlante ferveur; + Et quiconque lira cette pieuse histoire, + Va s'écrier avec notre docteur: + _Désir de fille est un feu qui dévore, + Désir de nonne est cent fois pis encore_. + Une belle au cœur tendre, à l'œil étincelant, + Victime de ses vœux et d'un père tyran, + Gémissait, sous la guimpe, au fond d'une province. + Son époux lui laissait, consolateur trop mince, + Et de bien tristes jours et de plus tristes nuits; + Sur son front la jonquille attestait ses ennuis. + Heureusement pour notre prisonnière, + Une pensionnaire + Qu'embellissent déjà deux lustres et trois ans, + Doit attendre, au moutier, que deux ou trois printemps, + Caressant ses attraits de leur aile fleurie, + Peignent en incarnat + Certain petit bouton encor trop délicat, + L'entrouvent au désir, à l'amour, à la vie. + L'hymen le guette, armé de son contrat. + Cependant à ce dieu on taillait de l'ouvrage; + Car, comptant chaque jour dix larcins par ses doigts, + La nonne lui soufflait les trois quarts de ses droits. + Souffler n'est pas jouer, va s'écrier un sage. + Ne nous amusons pas à ces distinctions; + Trop heureux le mortel qui vit d'illusions! + Enfin un réel mariage + Vient livrer la nonnette aux ennuis du veuvage. + Elle pleure, gémit; + Se mord les doigts, enrage; + Et puis en fille sage, + Elle prend à l'écart son Élise et lui dit: + «Ah! du moins, jurez-moi de m'envoyer l'image + Du trait toujours vainqueur, + Qui doit..... Son front se couvre de rougeur... + Sa langue s'embarrasse.... Admirons tous la nonne; + Elle n'ose nommer le séduisant bijou, + Dont en grâce, jadis, toute honnête matronne + Ornait publiquement l'albâtre de son cou; + Mais on l'a devinée, et son trouble s'appaise. + De l'emplette, à Paris, on charge une Marton. + Le marchand dit: «Ce bijou, le veut-on + A l'espagnole, ou bien à la française? + A l'espagnole courts, ils brillent en grosseur; + Minces à la française, ils brillent en longueur. + A cette question, l'acquéreuse indécise + N'ose risquer son goût, crainte d'une méprise. + La bonne amie à la recluse écrit, + Et voici mot pour mot ce qu'elle répondit: + «S'il faut sur ton cadeau parler avec franchise, + C'est dans le goût français surtout qu'il me plaira; + Mais pour Dieu, mon enfant, dis qu'on l'espagnolise, + Autant que faire se pourra.» + + + + +POÉSIES DIVERSES. + + + + +POÉSIES DIVERSES. + + +LES FÊTES ESPAGNOLES[28]. + + Il me souvient d'avoir passé deux mois + Dans un château de gothique structure, + Flanqué de tours, imposante masure + Dont le seigneur m'ennuyait quelquefois, + Ou me grondait quand je daignais l'entendre. + Mais curieux, il me plaisait d'apprendre + Mainte anecdote; il avait vu des rois, + Des empereurs, des princes d'Allemagne, + Ces cours vraiment ont de très-bons endroits. + Sa favorite était la cour d'Espagne; + Il la citait sans relâche et partout, + Cherchant quelqu'un qui pour elle eût du goût. + Du roi Philippe et de la Parmesane + J'ai remporté des traits assez plaisans, + Je dis pour moi, plaisans pour un profane, + Qui veut de loin des princes amusans. + Mon rabâcheur trouvait son passe-temps + A parler d'eux, de lui, de leurs caresses. + Il possédait des reines, des princesses, + En bague, en boîte, en bijoux bien montés, + Rois, électeurs, en ordre étiquetés; + Ayant garni tout un écrin d'altesses, + Près de la tombe, épris des dignités, + Et raffolant surtout des majestés; + Puis, allongeant deux tiroirs parallèles, + Il m'étalait cent joyaux radieux, + Luxe enterré, pompeuses bagatelles, + Perles, rubis, diamans précieux, + Présens des rois, et qui plus est, des belles. + En l'écoutant, cent fois je me suis dit: + Les rois d'alors aimaient bien peu l'esprit. + N'importe: il faut, pour prix de ses nouvelles, + Le suivre encor à Madrid, au Prado, + Quitte à partir pour le Ben-Retiro + Où le roi court, quand le sourcil lui fronce: + Et n'a-t-on pas d'ailleurs Saint-Ildephonse, + Lieux enchantés, palais du doux printemps + Où dans l'ennui sa majesté s'enfonce + Tout à son aise, et loin des courtisans? + Bâiller tout seul marque un certain bon sens, + Et montre au moins que la grandeur suprême + Pour s'ennuyer se suffit à soi-même. + De ce babil du vieil ambassadeur + Que j'écoutais, vous en voyez la cause: + Il m'est resté dans l'esprit, cher lecteur, + Je ne sais quoi dont il faut que je cause. + Là.... pour causer, perdre son sérieux, + Dire un peu.... tout, sans fadeur, sans scrupule. + J'ai des amis aimant le ridicule, + Moi, .... je le peins... par amitié pour eux. + Vous saurez donc, sans plus de préambule, + Que dans Madrid, sous l'avant-dernier roi, + Prince pieux et vraiment catholique, + Mais trop souvent battu, malgré sa foi, + Par les Anglais, maudit peuple hérétique: + Quand je dis lui, c'étaient (vous sentez bien) + Ses généraux, le roi n'en savait rien; + On lui sauvait tout chagrin politique; + C'était plaisir de voir comme on tendait + Devers ce but, et comme on s'accordait + A tenir loin tout parleur véridique; + Pour lui tout seul la gazette mentait, + Gazette à part, de plaisante fabrique, + Que le ministre ou la reine dictait: + Oh! que n'a-t-on cet exemplaire unique! + La cour, la chambre et le moindre valet, + Secondaient tous la reine et le ministre: + Tenant pour sûr qu'un triste événement, + Un grand désastre, un revers bien sinistre, + Appris au roi, pouvait subitement + Plisser son front, obscurcir son visage, + D'un peu d'humeur y laisser le nuage + Et retarder sa chasse d'un moment, + Tant ce bon prince avait de sentiment! + Or, cette fois, le mal étant extrême, + Il fut réglé, d'après ce beau système, + Qu'on donnerait fêtes de grand éclat, + Pour réparer les malheurs de l'état. + Le temps pressait: zèle, soins et dépense, + On prodigua tout, hors l'invention, + Pour étaler avec profusion + Tous les plaisirs de la magnificence, + Un beau gala, dans sa perfection, + Jeu, grand couvert, la musique, la danse, + Feux d'artifice, illumination, + Tout le fracas d'une cour excédée, + Sans frais d'esprit, sans l'ombre d'une idée. + Pardon; j'ai tort; on se disait tout bas, + Que c'est vraiment un prince formidable; + Que les Anglais se rendront sans combats, + Que tous les jours la reine est plus aimable + Malgré les ans, on ne la conçoit pas; + Que le ministre est un homme admirable; + Que les Infans sont plus beaux que le jour: + Bref, ce qu'on dit, ce qu'il est convenable + Qu'un roi vivant entende dans sa cour. + Le lendemain donne fête nouvelle. + Vous connaissez ce que l'Espagne appelle + _Acte de foi_. La foi devait brûler + De cent Hébreux une troupe infidelle, + D'infortunés triste et longue séquelle + Qu'on dénombrait, la voyant défiler; + Et puis venait un renfort d'hérétiques, + Seuls vrais auteurs des disgrâces publiques. + La foi console: il faut se consoler. + C'est bien aussi ce que l'on se propose, + Quant au public; le roi, c'est autre chose: + Ignorant tout, rien ne peut le troubler; + Nul embarras, nul souci ne l'approche. + Content, heureux, et la gazette en poche, + De l'avenir irait-il se mêler? + Vainqueur partout, terrible (on l'en assure), + Son cœur jouit d'une allégresse pure. + Environné de messieurs les Infans, + D'un air dévot il dit ses patenôtres: + Il faut donner l'exemple à ses enfans, + Priant pour eux la vierge et les apôtres. + Bien surveillés par l'inquisition, + Ils sont dressés à la religion + Par des prélats humbles comme les nôtres, + Mais qui, croyant ce qu'ils prêchaient aux autres, + Avaient de plus la persuasion. + Des trois Infans la sournoise jeunesse + Montrait du goût pour la contrition; + Le sérieux de la componction + Tartufiait leur sombre gentillesse: + Un maintien gauche, en dépit de l'altesse, + Ce tour d'église et cet air d'oraison, + Cet humble instinct qui détruit la raison, + Qui plaît au prêtre, aussitôt l'intéresse + Et lui fait dire: Oh! celui-ci m'est bon. + On a voulu qu'au sortir de la messe, + L'aîné, surtout, vint à l'acte de foi + Voir la douceur de notre sainte loi, + Mâter ses sens, sa pitié, sa faiblesse, + Enfin promettre à l'Espagne un grand roi, + Qui vît toujours l'enfer autour de soi. + Et dans le fait, voyant des misérables + Précipités dans des brasiers ardens, + Tordant leurs bras déchirés de leurs dents, + Et leurs bourreaux, des hommes, ses semblables, + Usurpateurs du bel emploi des diables, + N'est-il pas vrai que monseigneur l'Infant + Doit à l'enfer croire plus aisément? + Aimable prince, ô combien ton enfance + En ce beau jour a donné l'espérance + Au saint office! Il dit que tôt ou tard + Tu reprendras sûrement Gibraltar, + Qui fut ton bien, et que la Providence + A laissé prendre aux Anglais par hasard. + Ce pronostic, qu'on répand dans l'Espagne, + N'eut point d'accès au journal de la cour; + On s'y bornait à louer tour à tour + L'auguste roi, son auguste compagne, + Qui sont du monde et l'exemple et l'amour: + Puis de vanter, en phrases fanatiques, + Leur zèle ardent contre les hérétiques, + Contre l'Anglais, surtout contre l'Hébreu, + Peuple endurci dans ses vieilles pratiques, + Que l'on convient venir d'assez bon lieu; + Mais qui, fidèle à ses cahiers antiques, + Livres chéris, divins de notre aveu, + Meurt méchamment et pour adorer Dieu + Comme David, de qui les doux cantiques + Lui sont chantés quand on le jette au feu. + Certes, voilà de quoi mettre en colère + Un saint journal: puis, viennent les couplets, + Hymnes, chansons, redondilles, sonnets, + Qu'une foi vive, hypocrite ou sincère, + Un vain désir, ou le talent de plaire, + Adresse au roi sur ses brillans succès; + Car tout le plan de la cérémonie + Est un effort de son puissant génie. + Pourquoi, soudain, places et carrefours + Vont de sa gloire occuper quelques jours + Les regardans: estampes et gravures, + Grotesque affreux, sombres caricatures, + Où, consumés dans leurs sacrés atours, + La tête en bas, feux et flamme à rebours, + En noirs démons, grimacent les figures + Des torturés, infligeant des tortures; + Dieu, qui d'en haut contemple cet enfer + Avec amour, et bénit Lucifer; + Le doux Jésus; l'attrayante Marie, + Qui, caressant d'un sourire amical + Les vils suppôts du monstre monacal, + Semble exciter leur dévote furie; + En bas, le roi d'un beau zèle échauffé, + La croix en main, guidant l'auto-da-fé, + Dont le livret, lu dans chaque famille, + D'un jacobin vu, revu, paraphé, + Va sur les mers, pieuse pacotille, + Charmer, ravir, de Cadix à Manille, + Ses heureux saints qui prennent leur café. + Vous conviendrez que maintenant l'Espagne + Avec honneur peut ouvrir la campagne, + Qu'on va tout vaincre, et que les ennemis + Seront bientôt chassés du plat pays. + Soit, j'en conviens; mais un moment, de grâce; + Rendons surtout la victoire efficace, + Modérons-nous, et faisons qu'aujourd'hui + Le roi n'ait plus une gazette à lui. + Songeons au but de la troisième fête, + Que cette fois pour le peuple on apprête. + Que dites-vous? le peuple! Eh, oui! vraiment, + Dans le malheur on y pense un moment. + Le plus grand roi, quand la chance varie, + Avec le peuple est en coquetterie. + A son époux la reine a prudemment + Insinué qu'au sein de la victoire, + Un roi couvert des rayons de la gloire, + S'il est chéri, paraît encor plus grand. + Le roi, frappé, vit l'importance extrême + De ce conseil: «Eh bien! dit-il, qu'on m'aime. + Veillez-y bien, réglez tout promptement.» + On obéit, et le gouvernement, + Voyant le peuple abattu de tristesse, + Prit le parti d'ordonner l'allégresse, + De la payer. On prit l'argent; mais quoi? + On ne rit pas ainsi de par le roi. + L'auto-da-fé, merveilleux en lui même, + Soutient le cœur, mais ne peut réjouir: + Il faut chercher ailleurs ce bien suprême + Et s'adresser à quelqu'autre plaisir. + Or, le plus grand, le seul par excellence, + Vous devinez, c'est de voir, des taureaux + Mis en fureur, poussés à toute outrance + Par des guerriers, des piqueurs, des héros, + Gens vigoureux, bien armés, bien dispos. + De ces combats la sublime science + Chez l'Espagnol brilla dans tous les temps. + Sur Caldérone elle a la préférence: + Elle ravit les petits et les grands, + La cour, la ville; et sa majesté même + Fait grand état de ce talent suprême. + Par cent rivaux le prix est disputé: + C'est un hommage offert à la beauté. + L'Espagnol croit, lorsque son sang ruissèle, + Que pour jamais sa maîtresse est fidèle. + Chez nous Français, cet argument nouveau + Prendrait du poids, en supposant de même, + Qu'on ne peut plus, dès qu'on perce un taureau, + Être fidèle à la beauté qu'on aime. + Chaque pays a son raisonnement; + Cervelle humaine est chose singulière. + De ma raison votre raison diffère: + Le cœur aussi m'étonne grandement..... + Mais je reviens et reprends notre affaire. + L'affaire allait plus que passablement: + L'amphithéâtre était garni de belles + De toute espèce, et même de cruelles. + On avait fait le signe de la croix, + Et trois taureaux s'avançaient à la fois. + Si je voulais faire ici le poète, + Convenez-en, lecteur, j'aurais beau jeu; + A qui tient-il? Mais je retiens mon feu, + Je vous fais grâce; et ma muse discrète + Des lieux communs dédaigne le secours; + Puis, la morale a seule mes amours. + Or, disons donc, sans soin, sans étalage, + Qu'un des taureaux, j'en ai parlé, je crois, + Deux étant morts, demeuré seul des trois, + Blessé lui-même et transporté de rage, + Glaça d'effroi l'amphithéâtre entier, + Renversant tout, matador ou guerrier, + Nègre, marquis, grand d'Espagne et bouvier, + Armés ou non; il n'eut plus d'adversaire. + Thésée, Alcide, aux siècles fabuleux, + Eussent cherché ce taureau merveilleux, + Pour en découdre: il était leur affaire. + Sa majesté, ne pensant pas comme eux, + Se blottissait dans sa loge grillée, + Mourant de peur, la croyant ébranlée. + Chacun tremblait à l'exemple du roi; + Mais savez-vous comme, en ce désarroi, + Dieu secourut cette cour si troublée? + Un jeune enfant, obscur, bien inconnu, + Vient à songer qu'à l'instant il a vu + Les bœufs d'un tel, troupeau considérable, + Qui lentement regagnaient leur étable. + Vite il y court, les fait sortir soudain, + Et les conduit, aidé d'un vieux voisin, + Vers cet enclos où la terrible scène + Répand l'horreur: les voilà dans l'arène. + En quel moment? Quand le monstre fougueux, + Moins forcené, paraissait plus terrible; + Lorsqu'agitant, tournant sa face horrible, + Gonflé, fumant d'un nuage écumeux, + Vainqueur et seul sur l'arène sanglante, + Les feux épais de sa narine ardente, + Les feux hagards, noirs et clairs de ses yeux, + Redemandaient, cherchaient la guerre absente. + Pour ennemis il ne voit que des bœufs + Qui défilaient, un par un, deux par deux, + En plus grand nombre; et puis la troupe entière + De plus en plus garnissait la carrière. + De leurs gros yeux la stupide langueur + Et de leurs pas la pesante lenteur + N'annonçant point d'intention guerrière, + Le fier taureau, qu'étonne leur douceur, + Tout ébaubi d'être sans adversaire, + Les étonnait d'un reste de fureur, + Qui peut passer entre bœufs pour humeur; + Et nulle part ne trouvant de colère, + Il s'appaisa, voyant qu'ils n'ont point peur. + Grâce à leur corne, il les crut ses semblables: + Comme ils beuglaient, il les crut ses égaux; + Et radouci dans ce commun repos, + Environné de voisins si traitables, + Il imita ces prétendus taureaux. + Ce dénoûment plut fort à l'assistance, + Au roi surtout: l'on reprend contenance, + On se rassure, on rit de son effroi, + Que l'on niait; nul n'avait craint pour soi: + Un seul instant si l'âme fut troublée, + Chacun convient que c'était pour le roi; + Le roi le crut, se croyant l'assemblée. + La peur cessant, on devint curieux. + Mais d'où vient donc ce grand convoi de bœufs? + On cherche, on tient tout le fil de l'histoire. + Un empressé courut après l'enfant + Qui prit la fuite; il avait peur d'un grand, + Et se sauva de l'interrogatoire. + La reine en rit: chacun des courtisans + Voulait qu'il fût le fils d'un de ses gens, + Neveu du moins, tant ils aimaient la gloire. + Le roi laissa disputer là-dessus, + Indifférent, puisqu'il ne tremblait plus. + Hors de péril, sa majesté charmée + Lâche deux mots sur l'enfant, le voisin, + Bâillant, distrait; et dès le lendemain + S'en soucia comme de son armée. + Tandis qu'il bâille et ne s'amuse pas, + Des battemens de mains, de grands éclats, + Des ris joyeux partent de la commune. + Sa majesté, que le rire importune, + Paraît surprise, elle regarde en bas: + C'était l'enfant qui, rentré de fortune, + Ne craignant plus, voyez-vous, d'être pris + Ni présenté, curieux, s'était mis + Sur un gradin, debout, près de l'issue + Par où des bœufs se pousse la cohue, + Troupeau bénin, qu'on chasse avec des ris. + Et des rieurs remarquez l'insolence; + Car vous saurez qu'en ce troupeau si doux + Est l'animal qui les fit trembler tous; + Mais de l'enfant la naïve impudence + Fit plus d'effet encor, réussit mieux. + En revoyant ce taureau trouble-fête, + Auteur du mal, si coupable à ses yeux, + D'un gros bâton, plaisamment furieux, + Il va frappant de la maudite bête + Les flancs, le dos; et le pauvre animal, + Doublant le pas sous l'instrument risible, + Va s'enfonçant dans le groupe paisible, + Pour se sauver de ce petit brutal. + Vous souriez, lecteur; mais je parie + Que vous rêvez: laissons la rêverie, + Contentons-nous d'un simple enseignement, + D'un aperçu: que tel est fréquemment + Plus fort tout seul qu'avec sa confrérie. + Vous le sentez, hélas! péniblement, + Hommes de main, de tête, de génie, + Vous que j'ai vus en maint gouvernement + (Le despotisme a bien sa prudhomie), + Vous que je plains, abattus tristement, + Marchant de front, bêtes de compagnie. + Cet art des rois, ce secret merveilleux, + Nous le savons; mais l'Espagne l'ignore; + En ces climats le ciel fait naître encore + Des esprits fiers et des cœurs généreux; + Mais les taureaux sont entourés de bœufs. + Chassons les bœufs, chassons le saint office, + Prions le ciel que la foi s'affaiblisse, + Limons leurs fers et dessillons leurs yeux + Par maint écrit où la vérité brille, + La vérité, trésor plus précieux + Que du Pérou l'opulente flottille; + Et dans Madrid menant la vérité, + Que suit bientôt sa sœur la liberté, + Consolidons le pacte de famille. + + [28] Chamfort composa ce petit poème au commencement de 1792. + + +CALYPSO A TÉLÉMAQUE, + +HÉROÏDE. + + Ainsi donc le destin, dans les murs de Salante, + Fixe pour un moment ta fortune flottante! + Tu triomphes, ingrat; et ta crédulité + S'est de tous tes forfaits promis l'impunité! + Que sais-je? en ce moment ta coupable imprudence + Peut-être ose accuser ma haine d'impuissance. + Je veux avec le jour t'arracher ton erreur; + Par mon amour passé juge de ma fureur. + Non, tu ne verras point cette Itaque chérie, + Ce séjour que je hais, cette obscure patrie, + Pour qui ton cœur jadis, d'un vain espoir flatté, + Méprisa mon amour et l'immortalité. + Grands Dieux! si vos décrets permettent qu'il la voie, + Puisse-t-il ne goûter qu'une trompeuse joie! + Oui, traître, qu'aussitôt un nuage odieux, + Abusant ton espoir, la dérobe à tes yeux; + Qu'à te persécuter la fortune constante, + Promène sur les mers ta destinée errante; + Que les vents, échappés de leurs sombres cachots, + De la mer contre toi soulèvent tous les flots; + Et, pour combler mes vœux, qu'un funeste naufrage + M'offre ton corps mourant poussé vers mon rivage; + Que ta nymphe, en pleurant sur ton malheureux sort, + Par ses cris douloureux appelle en vain la mort! + Dieux? quel plaisir de voir ma rivale plaintive + Rappeler vainement ton ombre fugitive! + Mes yeux, au lieu des tiens, jouiront de ses pleurs, + Et ma présence encor aigrira ses douleurs. + Sans me déplaire alors, de cyprès couronnée, + Elle pourra gémir à tes pieds prosternée; + Et je n'envîrai plus ni ses gémissemens, + Ni ses tendres regards, ni ses embrassemens. + Mais je frémis, mon cœur, mon faible cœur soupire: + Dieux! serait-ce d'amour?... Ah! ma fureur expire! + Malheureuse! je l'aime et le hais tour à tour. + Que dis-je? cette haine est un transport d'amour. + Télémaque! je cède; oui, c'est ma destinée; + Sous le joug de l'Amour ma haine est enchaînée; + N'en crois pas les transports où j'ai pu me livrer; + Ne crains rien: Calypso ne peut que t'adorer. + Grands dieux! n'exaucez pas ma funeste prière; + C'était contre moi-même armer votre colère. + Quand mon cœur pour l'ingrat tremble au moindre danger, + Hélas! que je suis loin de vouloir me venger! + Quelle était ma fureur? Oui, dieux! je vous implore: + Mais ce n'est qu'en faveur de l'objet que j'adore; + Et s'il faut éprouver sur lui votre pouvoir, + Consultez mon amour et non mon désespoir. + Mais, hélas! que dis-tu; malheureuse déesse? + Arrête; où t'emportait une indigne faiblesse? + Songes-tu que le traître, au mépris de ta foi, + Ose former des vœux qui ne sont pas pour toi? + Oui, tandis que pour lui, lâchement suppliante, + Je fais des vœux... l'ingrat en fait pour son amante; + Et son farouche orgueil, que je n'ai pu dompter, + Ne se souvient de moi que pour me détester. + Ah! quand tu vins tremblant, au sortir du naufrage, + M'offrir de tes malheurs l'attendrissante image, + Moi-même je devais, prévenant tes affronts, + Te replonger vivant dans ces gouffres profonds, + Dans ces gouffres affreux que le sort te prépare, + Habités par la mort et voisins du Ténare. + Dans ton cœur ennemi, pourquoi mon faible bras + Hésita-t-il alors de porter le trépas? + Sur la tête du fils offert à ma colère, + Ma main devait venger la trahison du père; + Et ta mort, m'épargnant un fatal entretien, + Devait punir son crime et prévenir le tien. + Mon orgueil, offensé des mépris d'un parjure, + Se croyait désormais à l'abri d'une injure: + Je défiais l'Amour, auteur de tous mes maux; + Je jurai d'immoler au soin de mon repos + Tous les infortunés que leur destin funeste + Conduirait vers ces bords que Calypso déteste; + Leur sang a cimenté cet horrible serment; + J'ai cru, dans chacun d'eux, immoler un amant; + Tu parus, mon courroux s'armait pour ton supplice; + Tu t'avances, je vois... j'aime le fils d'Ulisse: + A la tendre pitié j'abandonne mon cœur, + J'y laisse entrer l'amour au lieu de la fureur. + Au meurtre dès long-temps ma main accoutumée, + Ma main par un mortel se vit donc désarmée; + Je n'osai la porter dans ton coupable flanc; + Sanglante, je craignis de répandre le sang. + Cette divinité dont le mâle courage + Jadis se nourrissait de meurtre et de carnage, + Dont la rage guidait les farouches transports, + Dont le bras tant de fois ensanglanta ces bords, + A l'aspect d'un mortel, désarmée et tremblante, + Soupire et n'est déjà qu'une timide amante. + Calypso ne hait plus en ce funeste jour; + Le poignard à la main, elle implore l'Amour. + Qu'aisément tu surpris ma raison égarée! + De mon cœur imprudent je te livrai l'entrée. + Je respectai ces jours, ces jours infortunés, + Des piéges du trépas sans cesse environnés. + O souvenir cruel d'une ardeur insensée! + O pleurs! ô désespoir d'une amante offensée! + Télémaque!... Eucharis!... Détestables amans! + Malheureuse! Que faire en ces affreux momens! + Vous m'évitez en vain, je vole sur vos traces... + Mais que dis-je? Voudrais-je augmenter mes disgrâces? + Mes yeux pourraient-ils voir leurs transports amoureux. + Et leurs embrassemens insulter à mes feux? + Encor, si je pouvais, au gré de ma furie, + Briser le nœud cruel qui m'enchaîne à la vie, + Etouffer mes douleurs dans le sein du trépas... + Mais je ne peux mourir... Eh bien! toi, tu mourras! + Oui, je veux dans ton sang plonger ma main fumante, + Sous les yeux, dans les bras de ton indigne amante. + Oui, dans ses bras sanglans, ingrat, tu vas périr: + Elle triomphera de t'avoir vu mourir. + . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . + Dieux! vengez par mes mains son infidélité; + Je vous pardonne alors mon immortalité. + Non, c'est peu de la mort pour une telle offense; + Ah! par mon désespoir, jugez de ma vengeance. + Sombre divinité des malheureux amans, + Cruelle Jalousie, arme tous tes serpens; + Allume dans mon cœur tous les feux de la rage; + Je le soumets à toi, règne en moi sans partage; + Étouffe de l'amour les soupirs et les vœux: + C'en est fait, je me livre à tes plaisirs affreux; + Change en noire furie une timide amante; + Enhardis ce poignard dans ma main chancelante... + Que dis-je? Il n'est plus temps, il a dû m'échapper. + Eucharis, dans tes bras, il fallait le frapper. + O souvenir affreux! jour fatal à ma gloire, + Où ma présence même ennoblit sa victoire! + Je courais me venger et te percer le sein; + Elle vit le poignard qui tombait de ma main: + Elle vit expirer mon impuissante rage... + Qu'elle va détester ce funeste avantage! + Oui, sur elle je veux punir ta trahison: + Je veux de tes mépris lui demander raison. + Si tu veux adoucir le malheur qui l'accable, + Pour la justifier, cesse d'être coupable; + Viens me rendre le cœur qu'elle m'avait ravi. + Ah! si du repentir le crime était suivi, + Si tu venais enfin, terminant mon supplice, + Dans mes yeux attendris lire ton injustice; + Si ta bouche abjurait ta haine et ta fierté, + Je ne me souviendrais de ma divinité + Que pour rendre immortels tes feux et ma tendresse. + Viens désarmer mon bras, c'est l'Amour qui t'en presse + Viens régner avec moi. C'en est fait; oui, je veux + Que le dieu de mon cœur soit le dieu de ces lieux; + Que du bruit de mes feux l'univers retentisse; + Qu'à ma félicité tout l'Olympe applaudisse; + Qu'élevé désormais au rang des immortels, + Tu partages l'encens qu'on offre à mes autels. + Sous les berceaux fleuris de ce riant bocage, + Dans cet Olympe enfin, le céleste breuvage + Nous sera présenté par la main des amours; + Et seuls ils fileront la trame de nos jours. + Ne crains point qu'à leurs mains la Parque les ravisse; + Viens me rendre un bonheur qui jamais ne finisse; + Que d'éternels plaisirs scellent notre union... + Songe délicieux! charmante illusion! + Pouvez-vous un moment occuper ma pensée? + Ah! cessez d'abuser une amante insensée; + Pour mon cœur malheureux les plaisirs sont-ils faits? + Inutiles soupirs! inutiles souhaits! + Aveugle Calypso! déesse infortunée! + Hélas! à mon malheur je suis donc enchaînée! + Il faudra de regrets me nourrir chaque jour; + Je verrai tout finir, excepté mon amour. + Comment me dérober au feu qui me dévore? + Je retrouve partout le cruel qui m'abhorre. + Ton image importune irrite mes ennuis: + Présent, tu me fuyais; absent, tu me poursuis. + Peut-être apprendras-tu ma triste destinée; + Mais si tu sais les maux où tu m'as condamnée, + Si du moins la pitié peut encor t'attendrir, + Plains-moi, surtout plains-moi de ne pouvoir mourir. + + +L'HOMME DE LETTRES, + +DISCOURS PHILOSOPHIQUE. + + Nobles enfans des arts, vous que la gloire enflamme, + Qui, soigneux d'agrandir, de féconder votre âme, + Ajoutez en silence à ses trésors divers, + Pour la produire un jour aux yeux de l'univers: + Qui d'entre vous n'aspire à cet honneur suprême, + De servir les mortels en s'éclairant soi-même? + Laissez-moi contempler vos devoirs, vos destins, + Tous les droits que sur vous le ciel donne aux humains. + Ce sont vos sentimens que ma bouche répète; + Ils méritaient sans doute un plus digne interprète. + Ah! que ne puis-je au moins, retraçant leur grandeur, + Les peindre à tous les yeux, comme ils sont dans mon cœur! + Quelle est de ces rivaux l'ambition sublime? + Dans leurs travaux heureux quel espoir les anime? + C'est ce noble désir d'éclairer nos esprits, + De porter la vertu dans nos cœurs attendris; + Mais ce droit n'appartient qu'au mortel qu'elle inspire: + Lui seul peut sur notre âme exercer cet empire, + Lui seul dans notre sein lance des traits brûlans. + L'école des vertus est celle des talens; + Plus l'âme est courageuse et plus elle est sensible; + L'esprit reçoit de l'âme une force invincible; + Chaque vertu nouvelle ajoute à sa vigueur. + Courez à votre ami qu'opprime le malheur; + Par des soins généreux réveillez son courage, + Et des vertus ensuite allez tracer l'image. + Je les vois, respirant sous vos hardis pinceaux, + D'un charme inexprimable animer vos tableaux. + Vertu, sans vous aimer, quel mortel peut vous peindre? + S'il en existe un seul, ô Dieu! qu'il est à plaindre! + Sans cesse, en contemplant vos traits majestueux, + Devant son propre ouvrage il baissera les yeux; + En s'immortalisant, il flétrit sa mémoire, + Et consacre sa honte aux fastes de la gloire. + Mais de ces sentimens qui peut vous animer? + Dans votre âme à jamais comment les imprimer? + Sera-ce en les portant dans un monde frivole? + A d'absurdes égards il faut qu'on les immole. + Pourriez-vous soutenir, sans dégrader vos mœurs, + Le choc des préjugés, des vices, des erreurs, + Dont la foule en tout temps vous assiége et vous presse? + Fuyez: qu'attendez-vous? une vaine richesse? + Ce vil présent du sort serait trop acheté; + Vos cœurs perdaient, hélas! leur sensibilité, + Cette austère hauteur, ce courage inflexible + Qui porte un jugement sévère, incorruptible, + A l'homme, aux actions marque leur juste prix, + Et par la vérité subjugue les esprits. + Quel est ce malheureux qui d'un encens coupable + Fatigue lâchement un mortel méprisable? + Ose-t-il dispenser, de ses vénérables mains, + Ce trésor précieux, l'estime des humains? + Mes amis, jurons tous, dans ce temple où nous sommes[29], + De ne point avilir l'art de parler aux hommes, + De faire devant nous marcher la vérité, + De ne mentir jamais à la postérité, + De pouvoir dire un jour à cet arbitre auguste: + Jugez sur notre foi, votre arrêt sera juste. + C'est alors que l'on peut, par d'utiles écrits, + Des mortels incertains diriger les esprits. + Opinion, nos goûts, nos mœurs, sont ton ouvrage, + Dieu t'a soumis le monde, et te soumet au sage; + Du fond de sa retraite il t'impose des lois; + Tu marchais au hasard; il te guide à son choix; + Avec la vérité sa voix d'intelligence + Fonde, affermit, combat, renverse ta puissance. + Grands hommes, c'est à vous d'exercer son pouvoir; + Notre cœur appartient à qui sait l'émouvoir; + Vous avez de l'erreur détruit la tyrannie: + L'univers a changé devant votre génie. + Souvent à notre insu votre âme vit en nous, + Et la raison d'un seul est la raison de tous. + Laissez frémir la haine, et l'erreur, et l'envie; + Détruire un préjugé, c'est servir sa patrie. + La vérité défend le trône et les autels, + Et la fille des cieux ne peut nuire aux mortels, + Elle émousse les traits de l'ardent fanatisme, + Des tyrans de l'esprit combat le despotisme; + Jusqu'au milieu des cours elle va quelquefois + Démentir les flatteurs et détromper les rois. + Mais souvent, dans un siècle où l'on craint la lumière, + Le génie opprimé rampe dans la poussière; + L'orgueil intolérant en prive l'univers; + On le hait, on l'accable, on lui donne des fers: + On défend la pensée au seul être qui pense. + Vous qui des souverains partagez la puissance, + S'il est un vrai talent, par le sort opprimé, + Qui, faute d'un regard, languisse inanimé; + Craignez de l'avenir la terrible sentence; + Mais, non: votre pays vous a jugé d'avance. + Ah! si vous ignorez le prix des vrais talens, + Demandez-le à ces rois dont les soins vigilans, + Arrachant cette plante à son climat stérile, + Feront germer ses fruits sur un sol plus fertile. + Mais il reste un espoir aux talens méconnus: + C'est de répandre au moins l'exemple des vertus; + Cette gloire est certaine, et ne craint point d'outrage. + L'exemple des vertus est la dette du sage; + Ses écrits sont un don fait à l'humanité. + Que le mortel sensible, épris de leur beauté, + Las de voir des cœurs morts, leurs vices, leur bassesse, + Dans ces fiers monumens retrouvant sa noblesse, + Contemple avec transport les traits de sa grandeur, + Et cherche un doux asile auprès de votre cœur. + Eh bien! il faudra donc, dans cette lice immense, + Fatiguer, tourmenter ma pénible existence. + Pourquoi? pour embrasser une ombre qui s'enfuit, + Désespère à la fois celui qui la poursuit, + Celui qu'elle a trompé, celui qui la possède! + Cruelle illusion, qui m'échappe et m'obsède, + Qu'à travers mille écueils il me faudra chercher, + Que, jusque dans mes bras, on viendra m'arracher! + Heureux du moins, heureux, si la haine et l'envie, + Complices de ma mort et bourreaux de ma vie, + Souffrent que sur ma cendre on sème quelques fleurs, + Qui croissent auprès d'elle, et naissent quand je meurs! + Dieu! qu'entens-je? est-ce ainsi qu'on parle de la gloire? + S'élever par son âme, ennoblir sa mémoire, + Créer un nom fameux triomphant de la mort, + Que tout cœur né sensible entend avec transport; + Des vertus, des talens présenter l'assemblage + A nos regards charmés d'une si belle image! + Amis, la gloire existe, et ses droits sont certains. + Quand Dieu créa la terre et forma les humains, + Il fit naître la gloire, ainsi que lui féconde, + Lui commanda d'instruire et d'embellir le monde, + De mesurer les cieux, de subjuguer les mers, + Et lui commit le soin d'achever l'univers. + Que parlez-vous ici de fleurs sur votre cendre? + Sont-ce les seuls tributs que vous devez attendre? + La gloire est-elle ingrate? et ne la vois-je pas, + Quand vous marchez vers elle, accourir dans vos bras? + Ce sentiment si prompt d'involontaire estime, + Qu'arrachent les talens, que leur aspect imprime, + Que l'or ni les grandeurs n'excitent point en nous, + N'est-il pas votre bien? n'est-il pas fait pour vous? + Répandre avec chaleur son active pensée, + C'est la grandeur de l'âme au dehors annoncée, + Par des signes certains offerte à tous les yeux. + Arrachez, déchirez le voile injurieux, + Dont le sort veut couvrir cette empreinte divine, + Qui d'une âme choisie atteste l'origine. + Il faut juger les cœurs sans peser les destins: + Epictète est par l'âme égal aux Antonins. + Les beaux arts sont de tous l'immortel héritage; + Tous ont sur cet autel présenté leur hommage. + Voyez ce Richelieu, ce fier vengeur des lis, + Tonnant autour du trône où son maître est assis; + Il dispute à la fois, et d'une ardeur pareille, + L'Alsace à l'empereur, et le Cid à Corneille. + Ah! vous m'ouvrez les yeux, vous entraînez mes pas. + Mais, quoi! tous ces écueils, ces malheurs, ces combats! + La haine qui se tait! la basse calomnie + Sans cesse repoussée et sans cesse impunie! + L'homme vil et puissant qui, pour percer mon cœur, + D'une main subalterne achète la fureur! + Eh bien! que craignez-vous? Un bras plus redoutable + Vous couvre d'une égide auguste, impénétrable. + Le jugement public: voilà votre vengeur, + Votre ami, votre appui, votre consolateur; + Je le vois vous conduire au fond d'un sanctuaire, + Dont rien ne brisera l'invincible barrière. + Sous ce puissant abri, placez-vous par vos mœurs. + C'est là qu'on peut braver les absurdes rumeurs, + De l'orgueil forcené la vengeance hautaine, + Voir en pitié la rage, et sourire à la haine. + Ah! plutôt saisissons un espoir plus heureux: + Il est, il est encor des mortels généreux + Dont l'amitié touchante, active et courageuse + Défendra hautement votre vie orageuse, + Soutiendra les assauts du superbe oppresseur, + Et sera de vos jours l'orgueil et la douceur. + Quel prix plus glorieux? que faut-il davantage? + J'embrasse avec transport ce fortuné présage; + Mais l'avoûrai-je enfin? il me faut un bonheur + Qui s'attache à mon être, et qui tienne à mon cœur. + Eh! ne l'avez-vous pas? quoi donc! cette âme immense + Qui sait trouver en soi sa plus vive existence, + Qui tend tous ses ressorts, qui s'agite en tous sens, + Qui voudrait même en vain réprimer ses élans, + De ses propres plaisirs n'est-elle pas la mère? + Ces morts, dont la raison nous guide et nous éclaire, + Ne vont-ils pas dans nous verser leurs sentimens, + De leurs cœurs enflammés rapides mouvemens? + S'emparer de leur âme et l'égaler peut-être, + Fixer, éterniser chaque instant de son être, + Est-il un sort plus doux, un plaisir plus touchant? + Conserve-moi, grand dieu! le fortuné penchant + Qui place dans moi seul mon bonheur, ma richesse, + M'arrache aux passions d'une ardente jeunesse, + Et trompant de mon cœur la sensibilité, + De ses feux sans péril nourrit l'activité. + Tout n'appartient-il pas au mortel né sensible? + Il est de l'univers possesseur invisible; + Il va, de tous les arts, par un heureux larcin, + Dérober les trésors, les renferme en son sein: + Tout est vivant pour lui; son âme active et pure + Existe dans chaque être et remplit la nature, + Partout de son bonheur va saisir l'aliment, + Le dévore et s'enfuit avec un sentiment. + Un autre don du ciel ornera votre vie. + Imagination, compagne du génie, + Toi, dont la main brillante et prodigue de fleurs + Étend sur l'univers tes riantes couleurs! + Le génie entouré de tes heureux prestiges, + Sous tes yeux, à ta voix enfante des prodiges. + Sur ton aile rapide il vole dans les cieux, + Embrasse d'un coup d'œil tous les temps, tous les lieux; + Des empires détruits il revoit l'origine, + Le choc de leurs destins, leur grandeur, leur ruine; + Parcourt avidement tous ces tableaux divers + Qu'aux regards des mortels les siècles ont offerts, + La nature et ses jeux, ses travaux, ses caprices, + Miracles échappés à ses mains créatrices, + Le combat et l'accord de tous les élémens, + Le sillon de l'éclair et la fuite des vents. + Voici l'instant propice; il s'agite, il s'enflamme; + Un nouvel univers va sortir de son âme: + De ce monde nouveau les élémens pressés + D'abord sont au hasard et sans ordre entassés: + L'imagination plane sur cet abîme; + Le cahos fuit, tout naît, chaque germe s'anime; + L'esprit actif et prompt, dans un rapide élan, + Du monde qu'il médite a dessiné le plan; + Tout s'arrange: l'idée informe, languissante, + Appelle autour de soi l'image obéissante: + Soudain l'image accourt, et par d'heureux accords, + Vient s'unir à l'idée, et lui donner un corps. + Tous les traits sont marqués; les couleurs s'assortissent; + Sous de rians pinceaux les êtres s'embellissent, + Et placés avec art, contrastés avec choix, + Sous l'œil du créateur se pressent à la fois. + Il frémit, il palpite; et son âme ravie + Sent l'ivresse sublime et l'orgueil du génie. + Eh bien! avec ce sens, cet instinct merveilleux, + Pouvez-vous, sans rougir, vous croire malheureux? + Ah! bénissez plutôt ce fortuné partage: + Aux vertus à jamais consacrez en l'usage. + Vivez pour la patrie et pour l'humanité, + Pour l'amitié, la gloire et la postérité; + De vos cœurs avec soin défendez la noblesse; + D'un sentiment jaloux repoussez la bassesse: + Chérissons le rival qui peut nous surpasser: + Montrez-moi mon vainqueur, et je cours l'embrasser. + De la lice à l'envi franchissez la barrière, + Et vous direz un jour, au bout de la carrière: + «Le destin m'opprimait, et moi, je l'ai vaincu; + J'ai senti l'existence, et mon cœur a vécu.» + + [29] L'Académie française, pour laquelle cet ouvrage a été + composé en 1765. + + +BACAROLE + +IMITÉE DE L'ITALIEN. + + Aux bords fleuris d'une fontaine, + J'ai vu, dans les bras du sommeil, + Des cœurs la jeune souveraine, + L'œil demi-clos, le teint vermeil: + Ah! qu'en dormant elle était belle! + Que son réveil me charmera! + Besoin d'amour dort avec elle; + Avec elle il s'éveillera. + + Sa bouche a l'éclat de la rose, + Qu'au premier souffle du printemps, + Avril respire, fraîche éclose + Du sein des frimats expirans: + Ah! qu'en dormant elle était belle! + Que son réveil me charmera! + Besoin d'amour dort avec elle; + Avec elle il s'éveillera. + + Sur sa main sa tête appuyée + Ressemble au lis qui mollement, + Sur sa tige aux vents déployée, + Reste penché languissamment. + Ah! qu'en dormant elle était belle! + Que son réveil me charmera! + Besoin d'amour dort avec elle; + Avec elle il s'éveillera. + + Et sous cette gaze mouvante + Que soulève un zéphir malin, + Palpite une gorge naissante + Qu'envîrait la fleur du matin. + Ah! qu'en dormant elle était belle! + Que son réveil me charmera! + Besoin d'amour dort avec elle + Avec elle il s'éveillera. + + Sa longue et blonde chevelure, + Errant au caprice du vent, + Tantôt flotte sur sa figure, + Et tantôt sur son col descend. + Ah! qu'en dormant elle était belle! + Que son réveil me charmera! + Besoin d'amour dort avec elle; + Avec elle il s'éveillera. + + Morphée, ô toi par qui reposent + Tant d'appas offerts à mes yeux, + Permets qu'en son sein je dépose + L'ardeur des plus aimables feux. + Ah! qu'en dormant elle était belle! + Que son réveil me charmera! + Besoin d'amour dort avec elle; + Avec elle il s'éveillera. + + De nos baisers le doux échange + Dans son cœur portera l'amour: + Transports charmans! divin mélange! + Je vous devrai mon plus beau jour. + Ah! qu'en dormant elle était belle! + Que son réveil me charmera! + Besoin d'amour dort avec elle; + Avec elle il s'éveillera. + + +L'HEUREUX TEMPS. + + Temps heureux où régnaient Louis et Pompadour! + Temps heureux où chacun ne s'occupait en France + Que de vers, de romans, de musique, de danse, + Des prestiges des arts, des douceurs de l'amour! + Le seul soin qu'on connût était celui de plaire; + On dormait deux la nuit, on riait tout le jour; + Varier ses plaisirs était l'unique affaire. + A midi, dès qu'on s'éveillait, + Pour nouvelle on se demandait + Quel enfant de Thalie, ou bien de Melpomène, + D'un chef-d'œuvre nouveau devait orner la scène; + Quel tableau paraîtrait cette année au Salon; + Quel marbre s'animait sous l'art de Bouchardon; + Ou quelle fille de Cythère, + Astre encore inconnu, levé sur l'horison, + Commençait du plaisir l'attrayante carrière. + On courait applaudir Dumesnil ou Clairon, + Profiler des leçons que nous donnait Voltaire, + Voir peindre la nature à grands traits par Buffon. + Du profond Diderot l'éloquence hardie + Traçait le vaste plan de l'Encyclopédie; + Montesquieu nous donnait l'esprit de chaque loi; + Nos savans, mesurant la terre et les planètes, + Eclairant, calculant le retour des comètes, + Des peuples ignorans calmaient le vain effroi. + La renommée alors annonçait nos conquêtes; + Les dames couronnaient, au milieu de nos fêtes, + Les vainqueurs de Lawfeld et ceux de Fontenoy. + Sur le vaisseau public, les passagers tranquilles + Coulaient leurs jours gaîment dans un heureux repos, + Et sans se tourmenter de soucis inutiles, + Sans interroger l'air, et les vents et les flots, + Sans vouloir diriger la flotte, + Ils laissaient la manœuvre aux mains des matelots, + Et le gouvernail au pilote. + + +LA VIE DE PARIS. + + En se cherchant, il semble qu'on s'évite. + On rentre chez soi très-content, + Quand un portier intelligent + De part ou d'autre a sauvé la visite. + On a beaucoup d'amis, mais c'est sans liaison; + Bref, le choix étant nul dans la foule indiscrète + Qu'on adopte sans goût, qu'on quitte sans façon, + De visages nouveaux sans cesse on fait emplète, + Et c'est ce qu'on appelle ici tenir maison. + On entre en scène à dix-huit ans, + Dans le monde on se précipite: + Une femme vous prend, vous promène et vous quitte. + Bientôt mon grand enfant à ses pareils déplaît; + L'homme forme le fruit, et le vieillard le hait. + Que devenir? errant à l'aventure, + Isolé dans le tourbillon, + La liberté du jeu lui paraît la plus sûre; + Il s'y livre d'abord par ton; + Et le désœuvrement entraînant l'habitude, + A trente ans vous voyez un sot + Qui, pour avoir vécu trop tôt, + Gémit dans le chagrin et la décrépitude. + + +IMITATION D'OVIDE. + + Je ne sais point porter de chaînes éternelles, + Et j'ose me vanter de ma légèreté: + Quand l'univers nous offre tant de belles, + Pourquoi n'aimer qu'une beauté? + Si je vois une fille innocente et tranquille, + Qui baisse ses regards sur un sein immobile, + Son timide embarras, sa naïve candeur, + Sont des pièges cachés qui surprennent mon cœur. + Si, marchant d'un air leste et la tête assurée, + Attaquant, provoquant la jeunesse enivrée, + Laïs vient à paraître, elle enflamme mes sens; + J'ai bientôt oublié ma modeste bergère, + Et c'est la volupté, c'est l'art que je préfère, + Afin de savourer des plaisirs différens. + Du haut de sa grandeur, de sa tige éclatante, + J'aime à faire descendre une superbe amante; + Et je crois, triomphant d'elle et de ses aïeux, + M'élever dans ses bras jusques au sein des dieux. + Tu n'as pas moins de droits sur mon âme inconstante, + Toi, dont l'esprit orné rend l'entretien charmant: + Aux plaisirs de l'amour se borne l'ignorante, + Et ses soins délicats flattent un tendre amant. + Que la voix de Cloé me pénètre et me touche! + Quel plaisir, quand le cœur et l'oreille sont pris, + D'interpréter, par un baiser surpris, + Les sons pleins de douceur qui sortent de sa bouche! + Je ne puis voir, sans un trouble soudain, + Dans les bras d'une belle une harpe enlacée, + Et mon œil suit en feu, sur la corde pincée, + Le jeu vif et brillant d'une charmante main. + Les grâces de Cinthie et sa taille légère + M'offrent les souvenirs des nymphes de nos bois; + Et quand ses pas hardis l'enlèvent de la terre, + Je voudrais, embrassant sa taille entre mes doigts, + La porter en triomphe aux bosquets de Cythère. + Le frais matin de la beauté, + Les premiers jours de sa naissance, + Portent, dans mon sein agité, + La plus active effervescence. + Son été même a des charmes pour moi. + O femmes! je ne vis que pour vous dans le monde; + Mais j'aime à partager l'encens que je vous doi, + Et la brune me rend infidèle à la blonde: + Mon cœur ne brave pas un seul de vos attraits. + Enfin, quelque beauté que l'on cite dans Rome, + Que l'univers possède et l'univers renomme, + Elle est d'abord l'objet de mes ardens souhaits; + Et comme un nouvel Alexandre, + Animé d'un feu tout divin, + Dans mon ambition, prêt à tout entreprendre, + Je voudrais conquérir le monde féminin. + + +LE PARADIS. + + L'autre monde, Zelmis, est un monde inconnu, + Où s'égare notre pensée; + D'y voyager sans fruit la mienne s'est lassée; + Pour toujours j'en suis revenu. + J'ai vu, dans ce pays des fables, + Les divers paradis qu'imagina l'erreur: + Il en est bien peu d'agréables; + Aucun n'a satisfait mon esprit et mon cœur. + Vous mourez, nous dit Pythagore; + Mais sous un autre nom vous renaissez encore, + Et ce globe à jamais est par vous habité. + Crois-tu nous consoler par ce triste mensonge, + Philosophe imprudent et jadis trop vanté? + Dans un nouvel ennui ta fable nous replonge. + Mais à notre avantage on dit la vérité. + Celui-là mentit avec grâce, + Qui créa l'Elysée et les eaux du Léthé. + Mais dans cet asile enchanté, + Pourquoi l'amour heureux n'a-t-il pas une place? + Aux douces voluptés pourquoi l'a-t-on fermé? + Du calme et du repos quelquefois on se lasse; + On ne se lasse point d'aimer et d'être aimé. + Le dieu de la Scandinavie, + Odin, pour plaire à ses guerriers, + Leur promettait, dans l'autre vie, + Des armes, des combats et de nouveaux lauriers. + Attaché dès l'enfance aux drapeaux de Bellone, + J'honore la valeur, à d'Estaing j'applaudis; + Mais je pense qu'en paradis + On ne doit plus tuer personne. + Un noble espoir séduit le nègre infortuné, + Qu'un marchand arracha des déserts de l'Afrique. + Courbé sous un joug despotique, + Dans un long esclavage il languit enchaîné. + Mais quand la mort propice a fini ses misères, + Il revole joyeux au pays de ses pères, + Et cet heureux retour est suivi d'un repas. + Pour moi, vivant ou mort, je reste sur vos pas. + Non, Zelmis, après mon trépas, + Je ne chercherai point les bords qui m'ont vu naître: + Mon paradis ne saurait être + Aux lieux où vous ne serez pas. + Jadis au milieu des nuages + L'habitant de l'Ecosse avait placé le sien. + Il donnait à son gré le calme ou les orages; + Des mortels vertueux il cherchait l'entretien; + Entouré de vapeurs brillantes, + Couvert d'une robe d'azur, + Il aimait à glisser sous le ciel le plus pur, + Et se montrait souvent sous des formes riantes. + Ce passe-temps est assez doux; + Mais de ces sylphes, entre nous, + Je ne veux point grossir le nombre, + J'ai quelque répugnance à n'être plus qu'une ombre; + Une ombre est peu de chose, et les corps valent mieux; + Gardons-les. Mahomet eut grand soin de nous dire + Que, dans son paradis, on entrait avec eux. + Des houris c'est l'heureux empire; + Là, les attraits sont immortels; + Hébé n'y vieillit point; la belle Cythérée, + D'un hommage plus doux constamment honorée, + Y prodigue aux élus des plaisirs éternels. + Mais je voudrais y voir un maître que j'adore: + L'Amour qui donne seul un charme à nos désirs, + L'Amour qui donne seul de la grâce aux plaisirs. + Pour le rendre parfait, j'y conduirais encore + La tranquille et pure Amitié, + Et d'un cœur trop sensible elle aurait la moitié. + Asile d'une paix profonde, + Ce lieu serait alors le plus beau des séjours; + Et ce paradis des amours, + Si vous vouliez, Zelmis, on l'aurait en ce monde. + + +LA VIEILLE DE SEIZE ANS. + + Lise à quinze ans plut et fut peu cruelle; + Mais Lise, hélas! fut quittée à seize ans. + La pauvre enfant alors, n'amusant qu'elle, + Crut d'être aimable avoir passé le temps. + + Son miroir même, à ses yeux pleins de larmes, + Ne montrait plus ni beauté, ni fraîcheur; + Toute charmante, elle pleurait ses charmes + Et cet air simple exprimait son erreur. + + J'avais quinze ans, quand tu me trouvais belle; + Un an détruit ma beauté, ton ardeur. + Mon cœur, hélas! t'aime encore, infidèle! + Mais à seize ans peut-on offrir son cœur? + + Tu me pressais, quel feu!.. quelle tendresse!.. + Mais j'ai seize ans; adieu tous tes désirs! + Du doux plaisir je sens encore l'ivresse; + Mais j'ai seize ans; adieu tous tes plaisirs! + + Quoi! vingt printemps que toi-même as vu naître, + A tous les yeux n'ont fait que t'embellir! + Moi, j'ai seize ans, je n'ose plus paraître; + Un an d'amour a donc pu me vieillir? + + Hier Damon, qui me poursuit sans cesse, + M'offrait un cœur tout prêt à s'enflammer; + Allez, lui dis-je, allez à la jeunesse; + Moi j'ai seize ans, on ne doit plus m'aimer. + + Mais non, cruel, reviens à ta bergère, + Reviens, pardonne à mes seize printemps; + S'il faut quinze ans, perfide, pour te plaire, + Viens, dans tes bras j'aurai toujours quinze ans. + + +CANDIDE. + + Candide est un petit vaurien + Qui n'a ni pudeur ni cervelle; + A ses traits on reconnaît bien + Frère cadet de la Pucelle. + Leur vieux papa, pour rajeunir, + Donnerait une belle somme; + Sa jeunesse va revenir, + Il fait des œuvres de jeune homme. + Tout n'est pas bien: lisez l'écrit, + La preuve en est à chaque page, + Vous verrez même en cet ouvrage + Que tout est mal comme il le dit. + + +LA BOHÉMIENNE. + + Pour connaître le sort des maîtres des humains, + Mon art ne m'est pas nécessaire; + C'est sur le front des rois que je lis leurs destins: + L'oracle est sûr, et mon art doit se taire. + A l'aspect de ce jeune roi, + L'avenir se dévoile à mes yeux sans mystère; + Son sort est d'être heureux, d'être aimable, de plaire, + Et tous les cœurs l'ont prédit avant moi. + Peuple, à qui sa présence est chère, + En ces lieux retenez ses pas; + Un roi qu'on aime et qu'on révère + A des sujets en tous climats: + Il a beau parcourir la terre, + Il est toujours dans ses états[30]. + + [30] Ces vers furent chantés en présence du roi de Danemarck, + pour lequel ils avaient été composés en 1768, pendant le séjour + de ce monarque à Paris. + + + SUR L'ÉLECTION DE MM. LEMIERRE ET DE TRESSAN, A L'ACADÉMIE + FRANÇAISE. + + Honneur à la double cédule + Du sénat dont l'auguste voix + Couronne, par un digne choix, + Et le vice et le ridicule. + + + SUR LA TRAGÉDIE DE CORIOLAN, PAR LAHARPE, DONT LES COMÉDIENS + DONNÈRENT UNE REPRÉSENTATION AU BÉNÉFICE DES PAUVRES, LE 3 MARS + 1784. + + Pour les pauvres la comédie + Donne une pauvre tragédie; + Nous devons tous en vérité + Bien l'applaudir par charité. + + +LE SIÈCLE A DU CARACTERE. + + L'histoire en a la preuve en mains, + C'est l'exemple qui fait les hommes. + Si Dieu renvoyait les Romains + Dans le pauvre siècle où nous sommes, + Caton tournerait à tout vent, + Lucrèce serait une fille, + Messaline irait au couvent, + Et Brutus même à la Bastille. + + +L'ABBÉ CHAULIEU ET LE CARDINAL BERNIS. + + Chaulieu, disciple d'Epicure, + Et des grâces heureux amant, + Quand tu chantais si tendrement + Ces vers, enfans de la nature, + Qui t'inspirait? le sentiment. + O toi, qui veux suivre ses traces, + Abbé galant et délicat, + Dont les pinceaux donnent aux grâces, + Cet air coquet de ton état, + Qui t'inspire cette finesse, + Ces traits choisis, cet agrément, + Qui voilent le raisonnement, + Et font badiner la tendresse? + Tu me réponds: le sentiment. + Mais viens sur la verte fougère + Voir folâtrer cette bergère; + Quelle tendre simplicité! + Son amour lui sert de parure; + Il rend touchante sa beauté; + On la prendrait pour la nature + Sous les traits de la volupté. + Ne dis-tu pas: telle est la muse + De Chaulieu, cet aimable auteur; + Il me touche, lorsqu'il m'amuse; + Son esprit ne parle qu'au cœur. + S'il tient en main sa tasse pleine, + Il est Bacchus, je suis Silène. + Lorsque sur les lèvres d'Iris, + Il cueille ces baisers humides, + Dont les plaisirs vifs et perfides + Suspendent tous les sens surpris, + Et livrent les nymphes timides + A leurs satyres enhardis, + Mon âme s'enivre avec elle, + Des torrens de sa volupté. + Je songe... Plus d'une beauté + Sait les nuits que je me rappelle. + S'il cesse d'être Anacréon, + Pour s'instruire chez Epicure, + Il détruit la demeure obscure + Où l'erreur voyait l'Achéron. + A sa voix mon cœur se rassure, + Et mes plaisirs bravent Pluton. + Plus froid, éblouis davantage; + Bernis, je vois dans ton ouvrage + Autant d'éclat et moins d'appas; + Ton esprit obtient mon suffrage, + Mais mon cœur ne le donne pas. + Ta muse est l'adroite coquette + Qui sait placer un agrément, + Faire jouer un diamant, + Femme adorable, un peu caillette, + Toujours en habit arrangé, + Possédant l'art de la toilette, + Et redoutant le négligé. + + +LES JEUNES GENS DU SIÈCLE. + + Beautés qui fuyez la licence, + Evitez tous nos jeunes gens; + L'Amour a déserté la France + A l'aspect de ces grands enfans. + Ils ont, par leur ton, leur langage, + Effarouché la volupté, + Et gardé pour tout apanage + L'ignorance et la nullité; + Malgré leur tournure fragile, + A courir ils passent leur temps; + Ils sont importuns à la ville, + A la cour ils sont importans; + Dans le monde en rois ils décident, + Au spectacle ils ont l'air méchant; + Partout leurs sottises les guident, + Partout le mépris les attend. + Pour eux les soins sont des vétilles, + Et l'esprit n'est qu'un lourd bon sens; + Ils sont gauches auprès des filles, + Auprès des femmes indécens. + Leur jargon ne pouvant s'entendre, + Si leur jeunesse peut tenter + Ceux que le besoin a fait prendre, + L'ennui bientôt les fait quitter. + Sur leurs airs et sur leur figure + Presque tous fondent leur espoir; + Ils font entrer dans leur parure + Tout le goût qu'ils pensent avoir. + Dans le cercle de quelques belles + Ils vont s'établir en vainqueurs; + Mais ils ont toujours auprès d'elles + Plus d'aisance que de faveurs. + De toutes leurs bonnes fortunes + Ils ne se prévalent jamais, + Leurs maîtresses sont si communes, + Que la honte les rend discrets. + Ils préfèrent, dans leur ivresse, + La débauche aux plus doux plaisirs, + Et goûtent sans délicatesse + Des jouissances sans désirs. + Puissent la volupté, les grâces, + Les expulser loin de leur cour, + Et favoriser en leurs places + La gaîté, l'esprit et l'amour! + Les déserteurs de la tendresse + Doivent-ils goûter ses douceurs? + Quand ils dégradent la jeunesse, + En doivent-ils cueillir les fleurs? + + +VERS COMPOSÉS + +A L'OCCASION DE LA FÊTE DE M. DE VAUDREUIL. + + Du patronage il faut chanter la fête: + A votre tour, Saint-Joseph, aujourd'hui + Qu'à vous louer ici chacun s'apprête! + Chacun de nous en vous trouve un appui. + Celui qu'on vit jadis en Galilée, + Benin mari, s'endormir en son lit, + Quand près de lui Marie, un peu troublée, + Dévotement cachait le Saint-Esprit, + N'est point le saint qu'aujourd'hui ma voix chante; + J'aime l'hymen, mais je hais un mari, + Qui, sourd aux vœux d'une beauté touchante, + Dort aux transports d'un cœur qui le trahit. + Que l'innocent, armé de sa verloppe, + Joigne sans art les ais mal assortis + Du vieux sapin qui forme son échoppe, + J'en suis fâché: les grâces et les ris, + Par cette fente en sa couche introduits, + Des doux plaisirs allumeront l'amorce; + Et son honneur, par le ciel compromis, + Piteusement reçoit plus d'une entorse. + Quoiqu'en ce monde il soit plus d'un Joseph, + Au vieux patron le mien point ne ressemble; + De son honneur il a gardé la clef; + Cornes au front pour lui font triste ensemble; + Il n'est besoin, quand l'amour éveillé + Des voluptés ouvre l'ardente coupe, + Qu'un doux pigeon tout à coup révélé + Entre les draps se glisse et monte en poupe; + Il n'est pour lui d'esprit si merveilleux, + Qu'il ne surpasse en exploits amoureux; + Prompt sans désirs, il n'attend point qu'un autre + Cueille en son lieu la rose du plaisir; + L'amour n'a point de plus ardent apôtre, + Et l'amitié de plus noble visir. + Chantons en chœur, amis, chantons la fête + De ce Joseph pour nous si précieux; + Qu'à le louer chacun de nous s'apprête, + Qu'un gai refrain charme ce jour heureux. + . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . + Docile aux vœux de son cœur éperdu + Amour pour lui fait de plus doux miracles, + Entre ses mains son arc toujours tendu, + D'un trait brûlant, perce tous les obstacles; + Et nul oiseau par l'amour alléché + N'est en son lit entre deux draps couché, + Sinon l'oiseau qui, d'une aile légère, + Message au bec, court au sein des hasards, + De Cythérée aimable messagère, + Porter au loin un billet doux à Mars; + Ou bien aussi le maître de l'aurore, + Qui, fier des feux dont son front se décore, + Avec orgueil chante, au sein de sa cour, + Les longs transports de son prodigue amour; + Ou bien l'oiseau que le bon La Fontaine + Met dans les mains de certaine beauté, + Quand tout à coup, de soupçons agité, + Auprès du lit où la belle incertaine + Rêve l'amour dont la réalité + Naguère encor parfumait son haleine; + Mère en courroux et respirant à peine, + Paraît et voit, dans ce simple appareil + De deux amans que charme le sommeil, + Sa fille aux bras d'un superbe jeune homme, + Beau comme Adam avant qu'il eût mangé + Le pepin vert de la première pomme; + Et près de lui, côte à côte rangés, + Les charmes nus de sa fille endormie, + Rêvant d'amour, d'espoir et d'insomnie. + + +MADRIGAL. + + Elle est à moi, si parfaitement toute, + Qu'elle et nul autre en elle n'ont plus rien, + Et je n'aurai moins tort d'en faire doute, + Qu'elle à penser qu'on puisse être plus sien. + Aucun ennui n'a su troubler mon bien; + Rien qui m'afflige et rien que je redoute; + Hors qu'il me peine à me trop souvenir + D'un qui l'avait pour maîtresse choisie, + Et rien que mal n'a pu d'elle obtenir; + Mais mal et bien m'en doit appartenir, + Et du passé je suis en jalousie. + + +A M. DE M***, + + Qui m'avait envoyé une Tasse de porcelaine avec un quatrain, où + il me recommandait de ne pas imiter Diogène. + + On boit commodément aux sources du Permesse + Dans ce brillant émail, présent de votre main. + De feu Pibrac vous prêchez la sagesse, + Mais vous tournez beaucoup mieux un quatrain. + Votre morale très-humaine + Assure à vos conseils plus de succès qu'aux siens. + De suivre vos leçons vous donnez les moyens; + Jamais sage avant vous n'avait pris cette peine. + Je ne cours point après la pauvreté. + D'un cynisme orgueilleux c'est l'absurde manie; + Il suffit de la voir avec tranquillité: + La souffrir, c'est vertu; la chercher, c'est folie. + Ce fou de Diogène est trop sage pour moi: + J'aime sa fermeté, son mépris pour la vie; + Mais son manteau percé ne m'irait point, je croi: + La besace est de trop, je n'ai point ce beau zèle; + On est pauvre, on est sage, on est heureux sans elle; + Sans la besace enfin je prétends au bonheur. + Ah! plaignez-le avec moi d'une plus triste erreur; + Il n'avait point d'amis, ce n'est point là mon maître; + J'aurais fui ce beau sage. Un ami, c'est mon bien; + Mes vœux l'auraient cherché trop vainement peut-être, + Et sa lanterne, hélas! ne m'eût servi de rien. + + +VERS A M***. + + Je serai quitte dans huitaine + De mon dramatique démon; + Et je prétends, l'autre semaine, + Congédier ma Melpomène, + Et voir ta petite maison. + De ta charmante Madelaine + La fête approche, me dit-on; + Embrasse pour moi sans façon + Cette aimable et tendre chrétienne; + Fais-lui, de grâce, un beau sermon + Sur son goût pour la pénitence; + Détourne-la de l'abstinence; + De la table cours dans ses bras, + Et mets-lui sur la conscience + Tous les péchés que tu pourras. + De ma morale un peu friponne + Peut-être tu t'étonneras; + J'en rougis, mais il est des cas + Où ma gravité m'abandonne: + Quelquefois même je soupçonne + Qu'Aristippe vaut bien Zénon, + Et qu'après tout, le vieux Caton + Eut moins de plaisir que Pétrone. + + +A MADAME ***, + +SUR UNE LOTERIE. + + J'ose espérer quelque bonheur: + Votre nom, si cher à mon cœur, + Doit être cher à la fortune. + Pour vaincre sa haine importune, + Mon nom peut-il mieux s'assortir? + De nos désirs elle se joue; + Mais si l'Amour tournait la roue, + Je verrais le vôtre en sortir. + Ah! pourquoi de la loterie + L'Amour n'est-il pas directeur! + Il saurait, adroit imposteur, + Par une aimable tricherie, + Vous soustraire à l'étourderie + Du hasard, autre escamoteur, + Dont on adore les caprices; + Des destins, par vous plus propices, + Je partagerais la faveur: + Pour être heureux selon mon cœur, + Il faut l'être sous vos auspices. + + +A CELLE QUI N'EST PLUS. + + Dans ce moment épouvantable, + Où des sens fatigués, des organes rompus, + La mort avec fureur déchire les tissus, + Lorsqu'en cet assaut redoutable + L'âme, par un dernier effort, + Lutte contre ses maux et dispute à la mort + Du corps qu'elle animait le débris périssable; + Dans ces momens affreux où l'homme est sans appui, + Où l'amant fuit l'amante, où l'ami fuit l'ami, + Moi seul, en frémissant, j'ai forcé mon courage + A supporter pour toi cette effrayante image. + De tes derniers combats j'ai ressenti l'horreur; + Le sanglot lamentable a passé dans mon cœur; + Tes yeux fixes, muets, où la mort était peinte, + D'un sentiment plus doux semblaient porter l'empreinte, + Ces yeux que j'avais vus par l'amour animés, + Ces yeux que j'adorais, ma main les a fermés! + + +IMITÉ DE L'ANTHOLOGIE. + + Vénus sortait des bras de son amant: + Une agraffe de sa cuirasse + Au bras de la déesse a laissé quelque trace. + Diane vint, et méchamment, + Aux Dieux, par un seul mot, découvrit le mystère. + Voyez, dit-elle avec douceur, + Voyez comment un téméraire, + Un Diomède encor ose blesser ma sœur! + + +A MADAME ***. + + On ne vit qu'à trente ans: tel est votre système; + C'est celui de mon cœur depuis que je vous aime. + Mes plus chers souvenirs, mes momens les plus doux, + Me laissent le regret d'avoir vécu sans vous: + J'ai connu des plaisirs et j'ai perdu ma vie. + Elle commence à vous; elle est à son printemps: + Un sentiment de vous m'a rendu mes beaux ans. + Possédez à jamais mon âme rajeunie. + Vos grâces, votre esprit, vos vertus, vos talens, + Eterniseront mon ivresse; + Elle épure mes sentimens; + Et le délire de mes sens + Est approuvé par la sagesse. + + +A MADAME ***, + +EN LUI ENVOYANT UN CHIEN. + + Vous l'aimerez; il passera sa vie + A vos pieds ou sur vos genoux; + Près du chevet peut-être... Ah! je lui porte envie + Sur les soins d'adoucir les tourmens d'un jaloux. + + +MOTIFS DE MON SILENCE. + + Je touche au midi de mes ans, + Et je me dois tous mes instans + Pour jouir, non pour faire un livre. + Ami, penser, sentir, c'est vivre: + Ecrire, c'est perdre du temps. + + +IMITATION DE MARTIAL. + + J'ai fui loin de la ville, Ariste, et pour jamais: + J'ai vu votre surprise, et je vous la pardonne. + Quitter Rome et ses jeux, son cirque, son palais! + Tout Romain de nos jours, en pareil cas, s'étonne. + Ecoutez mes raisons; vous jugerez après. + Dans Rome, l'or payait mon étroit domicile: + Sans frais, j'ai dans les champs agrandi mon asile. + Une cendre économe, en mon humble foyer, + Réprimait la chaleur d'un ruineux brasier: + Ici la flamme brille, et le chêne et le hêtre + Pétille impunément dans un âtre champêtre. + Chez vous, à chaque pas, ma bourse décroissait; + Chacun de mes besoins, vivre m'appauvrissait: + Du luxe de mon champ ma table est décorée; + De mon rustique habit j'admire la durée. + Pour chercher vos plaisirs et quelquefois l'ennui, + On me vit me contraindre et dépendre d'autrui; + Je dépens de moi seul pour être heureux et sage, + Et j'ai fait loin des cours ma fortune au village. + Cultivez donc les grands: demandez-leur en vain, + Ce qu'en changeant de lieu vous obtenez soudain! + + +AUTRE DU MÊME. + + J'ai dit, belle Aglaé, partout et constamment, + Que Cléon, votre ami, n'était point votre amant; + Et j'avais presque dans le monde + Établi mon opinion; + Mais, votre mari mort, vous épousez Cléon: + Que voulez-vous que je réponde? + + +AUTRE DU MÊME. + + Recherché par les grands, invité par les belles, + Vous négligez peut-être un peu trop l'amitié, + Qui vaut mieux qu'eux, qui vaut mieux qu'elles: + Vous le disiez jadis, vous l'avez oublié. + + Adieu: jouissez bien de toute votre gloire; + Brillez dans les salons; réussissez, plaisez, + Gardez-vous cependant de vous en faire accroire; + On ne vous aime point, Damis: vous amusez. + + +MORALITÉ. + + Brillante et vaine ambition, + Et vous, gloire, émulation, + Que l'on vante et qu'on déifie, + Vous êtes l'honorable nom + Et de l'orgueil et de l'envie: + Du cœur vous êtes le poison, + Et le tourment de notre vie. + + +ÉPIGRAMME. + + J'aimai Damis dès ma jeunesse: + Zèle, bienfaits, soins délicats, + Ont prouvé pour lui ma tendresse; + Eh bien! Damis ne m'aime pas. + Il me voit; il m'écrit, me loue: + Je me plaindrais injustement. + Jamais personne, je l'avoue, + Ne fut ingrat si décemment. + + +AUTRE. + + Un théologien expert, + Célèbre par le syllogisme, + Prétendait convertir Robert, + Et le guérir de l'athéisme. + Mais voyez à quoi cela sert? + C'est beaucoup que le bon Robert + Veuille se réduire au déisme, + Encore dit-il qu'il y perd. + + +SUR UN MARI. + + L'heureux époux! que son sort est charmant! + Il est trompé, si bien, si finement! + Il est si sûr de sa tendre Égérie, + Que, si l'hymen s'engage avec serment + A m'accorder le même aveuglement, + Sur mon honneur, demain je me marie. + + +VERS + + MIS AU BAS DU PORTRAIT DE MIRABEAU. + + Peintre de Frédéric, il a jugé ses lois, + Et soumis l'héroïsme à la philosophie. + Chez nous, vengeur du peuple, il sert, par son génie, + L'humanité, l'état, peut-être tous les rois. + +VERS + + A METTRE AU BAS DU PORTRAIT DE D'ALEMBERT. + + Je change, à mon gré de visage. + Je deviens tour à tour d'Angeville, Poisson, + Rimeur[31], historien[32], géomètre, bouffon[33]; + Je contrefais même le sage[34]. + + [31] M. d'Alembert faisait alors des vers. + + [32] Les Mémoires de la reine Christine. + + [33] On connaît les talens de M. d'Alembert pour contrefaire. + + [34] Il y a sans cesse dans les ouvrages de d'Alembert: Lesage + fait ceci ou cela. + + +ÉPIGRAMME CONTRE LAHARPE. + + Ce cher Laharpe, il ne siégera pas, + Comme Gaillard, dans le fauteuil à bras. + J'en suis fâché; sa fortune était faite. + --Faite! Et comment?--Cent jetons partagés + Sur un tapis entre tant d'agrégés, + C'est pour chacun si modique recette! + Et puis on court après ces jetons.--Oui; + Mais dès l'abord on aurait du confrère + Vu tout l'orgueil, le fiel, le caractère: + Il restait seul; la bourse était à lui. + + +AUTRE CONTRE LE MÊME. + + Mon pauvre ami, te voilà bien confus + De voir qu'enfin chez les quarante élus + Tu ne pourras jamais prendre ton somme. + --Confus! pourquoi? Mes talens sont connus; + Avec éclat sans cesse on me renomme + Dans mon Mercure; et si je suis exclus, + C'est simplement, relisez les statuts, + C'est simplement qu'il faut être honnête homme. + + +AUTRE CONTRE LE MÊME. + + Depuis un temps Laharpe a des aïeux: + Surcroît d'orgueil. Le vitrier, son frère, + En est blessé; moi, je suis furieux, + Bien moins pourtant que la limonadière. + Eh! mon ami, baisse les yeux sur moi: + Ma race est neuve, il est vrai; mais qu'y faire? + Dieu ne m'a point accordé, comme à toi, + Près de trente ans pour bien choisir mon père. + + +LE ROI DE DANEMARCK + +EN PARTANT DE PARIS. + + Triste Paris, que tu m'assommes + De vers, de soupers, d'opéras! + Je suis venu pour voir des hommes: + Rangez-vous, messieurs de Duras. + + +A UNE FEMME + + Qui prétendait que ses amis ne s'occupaient pas d'elle. + + Tous vos amis songent à vous, Hortense; + Plus d'un voudrait peut-être y penser moins souvent; + Mais vous devez, je crois, la préférence + A celui-là qui rêve en y songeant. + + +LE PALAIS DE LA FAVEUR, + +ALLÉGORIE EN VERS ET EN PROSE. + +J'aime, vous le savez, les promenades solitaires; et vous, mon ami, +vous aimez les rencontres qu'elles me procurent, les récits que je +vous en fais, les rêveries même qu'elles m'occasionnent. Prose, vers, +séparés ou confondus, tout est bien reçu de vous; tout vous convient +également. Il ne me faut rien moins que cet excès d'indulgence et +l'amitié qui en est la source, pour m'engager à vous écrire ces +bagatelles. Écoutez le récit de ma dernière aventure. + +Je m'étais assis au pied d'un arbre, dans le carrefour de la forêt +de***, le moins fréquenté, et que cependant je connaissais. J'aperçus +un sentier qui me parut charmant; je me levai pour le suivre, +persuadé qu'il me conduirait à un lieu plus délicieux encore. Je le +suivis assez long-temps: le marcher était doux; et c'est ce qui me +faisait poursuivre, malgré la variété des détours qui sans doute ont +fait abandonner cette route. Le terme où elle conduit est très-désiré, +et l'on cherche à y arriver le plutôt possible. J'arrivai enfin au +bout de ce sentier, et je me trouvai dans une avenue superbe qui +conduisait à un palais dont l'éclat m'éblouit. Je vis de loin une +foule innombrable qui remplissait les cours. Je crus qu'il y avait une +fête: ma conjecture était d'autant plus fondée, que, dans ce tumulte +et cette confusion, je ne distinguai, ni n'entendis aucune marque de +joie. Quelle que fût cette fête, je voulus en avoir ma part, et je +cédai à cet instinct de curiosité qui maîtrise presque tous les +hommes, et souvent les philosophes plus que les autres. J'eus beaucoup +de peine à pénétrer, à me faire jour à travers la foule. Des gens plus +pressés que moi me poussaient, me heurtaient, me frappaient même +presqu'à dessein, et se précipitaient pour passer les premiers: il est +vrai qu'ils se trouvaient ensuite renversés ou écartés par d'autres +plus forts et plus adroits. Cet empressement général redoublait ma +curiosité; mais je craignais bien de ne pouvoir la satisfaire, lorsque +je me sentis enlevé et comme porté sur les marches du palais, par un +flot impétueux, qui me fit courir de grands risques, mais qui +m'abrégea la moitié du chemin. Je me dégageai de ce chaos et voulus +entrer pour m'asseoir. + +Le garde qui était dans l'intérieur m'aborda, et me demanda ce que je +voulais. «Hélas! rien, lui répondis-je du ton d'un homme +fatigué.--Dans le lieu où vous êtes, me dit-il, on ne croit plus à +cette réponse.--Eh bien! monsieur, lui répliquai-je, ce que je +demande, c'est un peu de repos.--Ce n'est pas non plus ce que l'on +vient chercher ici, et je doute que vous puissiez le trouver. +Cependant, asseyez-vous; mais si vous ne désirez que la tranquillité, +n'attendez pas le retour de ma maîtresse.--Eh puis-je, monsieur, vous +demander qui elle est, lui dis-je très-poliment?--Elle se nomme +Faveur.--En quoi votre maîtresse pourrait-elle troubler mon +repos?--Monsieur paraît étranger?--Je le suis à beaucoup de choses, à +presque tout.--C'est de bien bonne heure, me répliqua-t-il:» et il me +regarda bien fixement. Je ne sais si ma figure lui plut; mais prenant +un air plus ouvert et plus poli: «Faites-moi l'honneur de me suivre, +me dit-il; je veux vous faire voir les appartemens de ma maîtresse.» +Je le suivis; il ouvrit une porte, et je fus ébloui à la vue de toutes +les merveilles qui s'offrirent à mes yeux. J'avançai; et, après m'être +livré à ma surprise, je regardai mon guide. «Tout ceci est magique, +lui dis-je.--Point du tout, me répondit-il; tous ces chefs-d'œuvres +sont réels, mais faux. Sortons vite, si vous voulez que l'effet ne +soit pas détruit dans quelques instans.» Je m'approchai tour à tour +de la tapisserie, des meubles, des cristaux, des lustres; tout était +faux. L'or, l'argent n'en avaient que l'apparence; les broderies +n'étaient que de vaines découpures; les cristaux, les diamans +n'étaient que des verres à facettes; et la perspective du fond de +l'appartement, une perspective trompeuse, telle qu'on en voit sur nos +théâtres; les coussins, les lits, les sophas sont formés de roses +amoncelées à la hâte, et dont on a oublié d'arracher les épines. + +«Eh! monsieur, dis-je à mon conducteur, que faites-vous ici?--Je n'y +suis, me répondit-il, que par hasard; j'y remplis la fonction d'un ami +absent que rien ne peut détromper, et qui a vieilli auprès de Faveur +dans un service assez ingrat. Je vous parlerai d'elle avec une liberté +qu'il ne me permet pas, et qui a pensé me brouiller avec lui. Tout ce +que vous voyez ici de faux et de frivole, est l'emblème de son +caractère et de son esprit. Coquette et inconstante, elle vous +recherche et vous rebute l'instant d'après. Importune, c'est elle qui +pourtant fuit la première. Dans son âme comme dans son palais, tout +est joué, tout est trompeur, sa beauté, sa bonté même; mais elle a des +grâces dont l'attrait est presque invincible. + + On ne sait quel enchantement + Vers elle en secret vous attire, + Et remplit l'âme en un moment + D'un crédule ravissement, + Qui devient ivresse ou délire. + Sans pouvoir se faire estimer, + Elle a su fonder son empire + Sur tous les moyens de séduire, + Hors toutefois celui d'aimer. + Aimer est pour elle impossible; + Mais elle sait le feindre, hélas! + Et c'est le charme irrésistible + Qui nous enchaîne sur ses pas. + Oui, dans un profil trop rapide, + Soit naïf, soit étudié, + Souvent elle offre à l'œil timide + Une ressemblance perfide, + Faut-il dire? avec l'amitié. + Ce faux air, cette vaine image + Commence la séduction; + La vanité nous encourage, + Et complète l'illusion; + On se croit heureux, presque sage, + En voyant que l'opinion + Complimente votre esclavage. + Mais l'erreur dure-t-elle? Oh! non. + Bientôt sur le pâle horizon + Vont se ternir, et c'est dommage, + La pourpre et l'or de ce nuage + Où votre imagination + Voyait briller un doux rayon; + Votre bonheur et son ouvrage, + Tout disparaît; et la raison + Ne voit plus qu'un froid paysage, + Ornement de votre prison.-- + +»De votre prison! m'écriai-je.--Oh! monsieur, je ne veux point être +emprisonné.» Mon guide ne put s'empêcher de rire de ma terreur. «Fuyez +donc, me dit-il, et craignez que ma maîtresse ne vous voie.--Quelle +étrange idée! Craignez-vous qu'elle ne me prenne pour un des objets de +son caprice?--Pourquoi non?--Mais, monsieur, d'où vient n'avez-vous +pas cette crainte pour vous-même?--Elle m'a vu, croit me connaître: et +c'est assez pour elle. Mais vous êtes pour ses yeux un objet nouveau, +il n'en faut pas davantage.--Soyez tranquille; je veux la voir, et la +verrai sans être aperçu.--Mais savez-vous qu'on se fait souvent une +peine de ne pas l'être?--Pour moi, je ne m'intéresse pas aux chagrins +de cette espèce.--Vous êtes un philosophe, je le vois; et ce que +j'aime encore mieux, un philosophe gai; mais, après tout, seriez-vous +le premier sage qui eût été pris à ce piége?--Non, mais je ne serais +pas non plus le premier qui s'en fût garanti.--J'entends: vous voulez +risquer l'aventure, pour avoir l'honneur attaché au triomphe d'un +refus.--Peut-être ne suis-je pas insensible à cette gloire: je suis +jeune encore; il faut me pardonner ce petit amour propre.--Jeune sage, +prenez garde, me répliqua mon guide: + + Affronter la tentation, + C'est manquer de philosophie; + La sagesse veut que l'on fuie; + Mais de la cour, hélas! fuit-on, + Sinon quand le roi vous en prie?» + +J'allais répondre, lorsque j'entendis un grand mouvement dans la salle +des gardes; et je crus, je dis même à mon conducteur que sans doute +c'était la princesse. Il ne fit que détourner la tête; et à la sorte +de tumulte qu'il entrevit: «Non, me dit-il, ce n'est que Lætitia, sa +favorite.--Peut-on vous demander quel est son genre d'esprit, sa +tournure?..--Ne le devinez-vous pas, me dit-il? Au reste, peut-être +que non. C'est un caractère assez singulier: + + Son air est vif et sémillant; + Son esprit ne plaît qu'en surface; + Son âme est un cristal mouvant + Où tout brille, change et s'efface; + Son crédit, comme elle inconstant, + Naît, meurt, et revit par instant. + Jamais elle n'est en disgrâce, + Jamais en faveur pleinement. + Mais qu'elle amuse un seul moment, + Il n'est honneur, titre, ni place, + Qu'elle n'enlève lestement. + Rien ne l'émeut, ne l'embarrasse; + On la traite légèrement, + Au ton du jour elle se plie; + Dame ou soubrette, elle est ravie: + Nouvel emploi, nouveau talent, + Soit calcul, routine ou folie, + Son rôle, qui monte ou descend, + Comme lui la diversifie. + Son désir le plus permanent + N'a l'air que d'une fantaisie + Dont elle-même rit souvent, + Dont l'insuccès serait plaisant: + Et le succès la justifie. + Égoïste avec enjoûment, + Despotique avec bonhomie, + On la voit, ou brusque ou polie, + Vous gouverner obligeamment, + Vous obliger étourdiment: + Elle est tout ou rien, par saillie, + Vous nuit, vous fête, vous oublie, + Mais toujours agréablement: + Oh! c'est une femme accomplie, + Qui nous restera sûrement. + +Enfin la princesse parut, suivie de son brillant cortége; je reconnus +aisément Lætitia, à l'air folâtre et familier dont elle aborda sa +souveraine. Faveur, tout en regardant de côté et d'autre avec des yeux +caressans qui semblaient prodiguer les promesses et ne donnaient que +des espérances, lui fit un petit signe d'amitié, à peu près pareil à +celui dont on accueille un joli épagneul. Lætitia en fut ravie; le +ministre en fut jaloux; et, s'approchant de la princesse, il lui parla +à l'oreille. «Oui, oui, lui dit-elle sans l'avoir entendu; tout ce +qu'il vous plaira. Retirez-vous; votre temps est trop précieux.» Ce +dernier mot le charma; et il regarda tout autour de lui les nombreux +témoins de sa gloire. Faveur traversa ensuite deux lignes composées de +femmes du plus haut rang (autant que je pus en juger), et qu'elle ne +regarda point, attendu qu'elles étaient pour la plupart assez +vieilles. Ces dames n'en parurent pas surprises autant que je l'aurais +cru, ce que j'attribuai moins à leur philosophie qu'à l'habitude de se +voir négligées. Tout en avançant, Faveur approchait du groupe dont je +faisais partie; ma figure n'a rien qui provoque l'attention, mais elle +lui était inconnue: c'est sans doute ce qui m'attira ses regards. Elle +fit quelques pas pour venir vers moi. Alors la foule de ses esclaves +se sépara pour me faire place. Je m'avançai, mais sans cet +empressement étourdi qui seul flatte la vanité de Faveur. Sa +coquetterie en fut redoublée. Elle me dit que, dans un moment, elle +m'inviterait à passer dans son cabinet; et elle se remit à parcourir +la salle d'assemblée. + +Aussitôt la foule, qui, deux heures auparavant, avait pensé +m'étouffer, fut à mes pieds; on me demanda mes ordres, et chacun de +ces inconnus s'efforçait d'être remarqué de moi. Un moment après, +Faveur me fit appeler, me fit asseoir auprès d'elle. C'est alors que +je sentis tout l'empire de sa séduction. Elle prétendit me connaître +par la renommée, me dit qu'elle voulait me fixer à sa cour. Ce qu'il y +a d'inconcevable, c'est que ses discours me flattaient; mais comme +j'hésitais dans mes réponses, elle me dit: «Ne jugez pas de moi sur +les bruits qu'on s'efforce de répandre; je vaux mieux que ma +réputation. Obligée par état d'être la dispensatrice des grâces, je +suis quelquefois condamnée à paraître oublier mes amis, à paraître +inconstante et frivole: ce qui me fait une peine affreuse; car, dans +le fond, je suis très-solide. Et puis les peines attachées à ma place, +l'ennui qui me tourmente...--L'ennui, m'écriai-je avec un air +étonné!--Eh! sans doute. Voyez cette foule importune! et les affaires! +et Tædiosus, mon ministre, qui m'assomme, à qui j'accorde tout pour +m'en défaire! Il est si ennuyeux, que je suis quelquefois tentée de +lui céder l'empire; mais on m'assure que cela aurait des +inconvéniens.--Ne serait-il pas plus simple, lui dis-je, de le +renvoyer?--Le renvoyer, s'écria-t-elle! cela est impossible!--Comment! +dis-je, il ne s'en irait pas?» Un grand éclat de rire fut la réponse +de Faveur. «Mon dieu, dit-elle, que cela est plaisant! Vous êtes +très-aimable; je prévois que vous me deviendrez nécessaire? Quand vous +verrai-je? Demain, je m'imagine, n'est-ce pas?--Madame, on ne vous a +jamais fait sa cour pour une fois seulement.--Adieu, dit-elle: ne me +manquez point de parole, je compte sur vos soins.» Je la saluai +respectueusement, et je me retirai par un escalier qui se trouva sur +mon chemin, et qui rendait dans les cours. Je recueillis mes esprits +au grand air. Je regrettai de n'avoir pas revu mon garde, pour jouir à +ses yeux de ma victoire: tant il est vrai qu'après la vanité vaincue, +il reste à vaincre l'amour propre, triomphe plus rare et bien plus +difficile, s'il n'est même tout à fait impossible. + +Ce fut avec un plaisir bien vif que je me vis hors de ce pays, où, +pour obtenir des grâces, il faut ennuyer ou amuser, être le digne +rival de Tædiosus ou de Lætitia, sans caractère, sans dignité, ne +sentir, ni n'inspirer soi-même nul véritable intérêt. Avec quel +empressement je gagnai ma maison! J'y étais attendu, ce qui n'arrive à +personne dans le lieu d'où je sortais. Mon asile me parut plus riant, +mon jardin plus délicieux, le sourire d'une femme aimable animé d'une +grâce plus touchante. D'où naissait dans mon âme ce surcroît +d'attendrissement et de bonheur? Après en avoir goûté le charme, j'en +cherchai malgré moi la cause, et je crus l'avoir trouvée. + + Peut-être la triste imposture + Des biens qu'offre la vanité, + Montre mieux la réalité + De ceux que la raison procure. + Peut-être, ouverte au sentiment, + L'âme alors, plus simple et plus pure, + S'abandonne plus aisément + Au doux besoin d'épanchement + Qui nous ramène à la nature. + +Adieu, mon ami: le même intérêt qui nous ramène à la nature, nous +rappèle aussi vers l'amitié. + + + + +LETTRES DIVERSES. + + + + +LETTRES DIVERSES. + + +LETTRE PREMIÈRE. + + A MADAME DE ***. + +Je me suis douté, madame, en recevant votre billet et avant de +l'ouvrir, qu'il m'arrivait malheur; et c'était pour moi une nouveauté +d'ouvrir un billet de vous avec chagrin. Je comptais faire ce soir mon +entrée dans mon nouvel établissement d'Auteuil; mais ayant différé de +deux jours, pour vous faire ma cour avant mon départ, il faut bien que +je diffère de deux autres, pour que les deux premiers ne soient pas +perdus. Je crois ce sentiment-là plus honnête que celui qui fait +courir les joueurs après leur argent; mais, dans le fond, il est à peu +près du même genre. + +Ce sont plusieurs de mes amis qui sont cause que je viens me cacher +quelque temps à la campagne dans un mauvais temps. Croirez-vous que +c'est pour travailler, pour finir ces épîtres de Ninon[35] sur +lesquelles on ne cesse de m'impatienter? N'est-il pas ridicule +d'aller vivre sagement pour écrire des folies? Etre fou de sang froid +ou par réminiscence, cela n'est-il pas bizarre? Voilà l'inconvénient +de dire à ses amis les choses sur lesquelles on travaille. On ne m'y +reprendra plus. Etre exposé à finir ce que je commence, à mettre de +l'ordre dans mes caprices: cela me paraît un peu dur, et je n'en serai +plus la dupe. + + [35] Ces épîtres ont été égarées, ainsi que d'autres papiers, à + la mort de l'auteur. Cette perte est probablement sans ressource; + car les recherches les plus exactes n'ont pu nous les procurer. + +Je ne vous parle plus, madame, de mon respect ni de ma tendre amitié, +qui dureront autant que moi. + + +LETTRE II. + + A ...... + +Voilà donc, mon cher ami, comme vous vous conduisez, vous que je +croyais la raison, la prudence, la sagesse même! A qui se fier, après +ce que je sais de vous? et sur qui compter désormais? On vous ordonne +la plus grande modération dans l'usage de la pensée; et madame M..... +m'a dit qu'elle avait reçu de vous une lettre charmante et pleine +d'esprit, ce sont ces termes; je n'exagère rien, et je suis bien +éloigné de vous chercher des torts. Vous ne pouvez pas la récuser non +plus. Elle vous aime, elle a de la candeur, et est à mille lieues de +toute espèce de médisance, à plus forte raison de calomnie. + +Une lettre charmante et pleine d'esprit! est-il possible? Quoi! c'est +vous qui vous permettez de pareils excès! On est tranquille sur votre +compte; et tout d'un coup voilà une infraction de régime qui vient +effrayer vos amis. Si madame M...... eût dit simplement une lettre +charmante, je dirais: cela peut se passer, peut-être le mal n'est-il +pas si grand qu'on le fait. Vingt fois j'ai entendu dire: c'est un +ouvrage charmant; et, à la lecture, j'ai vu que rien n'était plus +faux: mais plein d'esprit, c'est là ce qui est une faute absolument +impardonnable. Je ne vous cache pas que je me crois obligé d'en faire +avertir M. Tronchin, qui ne plaisante point dans ces cas-là, et qui +saura vous en dire son avis. De l'esprit! vous n'ignorez pas combien +la pensée est nuisible à l'homme; que, par cette raison, il n'y a +presque pas d'homme qui pense la vingtième partie de sa vie; que vous +même, pour avoir pensé seulement la moitié de la vôtre, vous vous en +trouvez très-mal: et voilà que, non seulement vous pensez, mais même +vous osez avoir de l'esprit. Vous savez qu'en pleine santé même, il ne +fait pas sûr de se donner cette licence; que l'esprit entraîne de +grands inconvéniens à la ville, à la cour; et c'est vous..... Je n'en +reviens pas. Bon dieu! à quoi sert la philosophie? Je ne m'y connais +point; mais je soupçonne qu'il y a, entre penser et avoir de l'esprit, +la même différence qu'il y a entre marcher et courir; et, si cela est +vrai, jugez combien vous êtes coupable. + +Vous allez me répliquer que vous avez beaucoup d'amitié pour madame +M......; qu'au moment où vous avez pris la plume pour répondre à sa +lettre, le sentiment a éveillé l'esprit chez vous. Je sais qu'il y en +a des exemples; que ce genre d'esprit est le meilleur, le plus rare et +le plus aimable; et que vous pouvez être dans ce cas: mais, de bonne +foi, pensez-vous que cette excuse me rassure et me satisfasse? +D'abord, il s'agirait de savoir si M. Tronchin vous permet le +sentiment. Cela m'étonnerait beaucoup dans un médecin aussi habile, et +qui connaît si bien la nature. Je doute très-fort qu'il vous ait rien +prononcé là-dessus; et vous êtes trop honnête pour le compromettre +avec la faculté. On sait assez que le sentiment est presque aussi +malsain que l'esprit; et quoiqu'on soit dans l'habitude de le +contrefaire et de le jouer encore davantage, parce que la chose est +beaucoup plus facile, vous voyez que, dans le vrai, on se le permet +assez rarement. Il est donc clair, mon cher ami, que votre excuse ne +serait qu'une défaite; et, au fond, je ne vois pas comment vous vous +en tirerez. + +La faute où vous venez de tomber d'une façon si humiliante, m'a fait +revenir sur le passé, comme il arrive en pareil cas; et je me suis +rappelé que les deux dernières fois que j'ai eu le plaisir de vous +voir, il s'en fallait bien que vous ne fussiez net; et même je me +souviens de quelques réflexions un peu vigoureuses ou piquantes qui +doivent nécessairement prendre sur la machine. J'ai songé alors que +vous étiez assez mal environné; que mademoiselle Thomas, outre +son esprit, ayant encore celui qui naît du sentiment, peut +très-fréquemment redoubler chez vous les crises de ces deux facultés: +ce qui ne saurait manquer de vous faire beaucoup de tort. Il ne faut +pas croire que je sois non plus sans inquiétude sur M. Ducis. Ceux qui +ne connaissent que son talent tragique, ne savent à quel point il est +dangereux pour vous, et de combien de façons il peut vous nuire, par +sa conversation forte, animée et attachante. Vous ne connaissez point, +je crois, madame Helvétius; je sais, du moins, que vous n'allez point +chez elle: j'en suis enchanté pour vous..... + + +LETTRE III. + + A .... + + 20 Août 1765. + +Je crois assez connaître votre âme, mon cher ami, pour pouvoir vous +donner des conseils utiles à votre bonheur. Garantissez-vous de tout +sentiment vif et profond. J'ai remarqué que toutes les fois que vous +êtes vivement affecté de quelque chose, vous tombez dans un chagrin +qui n'est point cette douce mélancolie si délicieuse pour ceux qui +l'éprouvent. De plus, les travaux rendent la gaîté nécessaire à votre +santé. Quand un sentiment profond vous rendrait heureux, du moins +est-il certain qu'il ne vous délasserait pas, et vous avez besoin +d'être délassé. Ne craignez pas de perdre par là cette sensibilité +nécessaire à l'homme de lettres; vous en avez reçu une trop grande +dose: rien ne peut l'épuiser. La lecture des excellens livres +l'entretiendra davantage, sans exposer votre âme à ces secousses +violentes qui l'accablent, lorsque des nœuds qui nous étaient chers +viennent à se briser. + +Ne donnez jamais à personne aucun droit sur vous. La roideur de votre +caractère pouvant par la suite vous forcer à cesser de les voir, vous +aurez l'air de l'ingratitude. Tenez tout le monde poliment à une +grande distance. Prosternez-vous pour refuser. Je crois à l'amitié, je +crois à l'amour: cette idée est nécessaire à mon bonheur: mais je +crois encore plus que la sagesse ordonne de renoncer à l'espérance de +trouver une maîtresse et un ami capables de remplir mon cœur. Je sais +que ce que je vous dis fait frémir: mais telle est la dépravation +humaine, telles sont les raisons que j'ai de mépriser les hommes, que +je me crois tout à fait excusable. + +Si quelqu'un était naturellement ce que je vous conseille d'être, je +le fuirais de tout mon cœur. Est-on privé de sensibilité? on inspire +un sentiment qui ressemble à l'aversion; est-on trop sensible? on est +malheureux. Quel parti prendre? celui de réduire l'amour au plaisir de +satisfaire un besoin spontané, en se permettant tout au plus quelque +préférence pour tel ou tel objet. Réduire l'amitié à un sentiment de +bienveillance proportionné au mérite de chacun, c'est le parti que +prit Fontenelle, qui avait toujours les jetons à la main. Vous êtes né +honnête; je suis sûr que vous ne pousserez pas cette défiance trop +loin. Tout ceci se réduit à dire que votre âme ne doit jamais être +inséparablement attachée à l'âme de personne, qu'il faut apprécier +tout le monde, et remplir tous les devoirs de l'honnête homme, et même +de l'homme vertueux, d'après des idées justes et déterminées, plutôt +que d'après des sentimens, qui, quoique plus délicieux, ont toujours +quelque chose d'arbitraire. + +C'est par le travail seul que vous échapperez à l'activité de cette +âme qui dévore tout. Le temps que vous emploîrez chez vous sera pris +sur celui que vous perdriez dans le monde, où vous vous amusez si peu; +où vous portez le sentiment toujours pénible de la supériorité de +votre âme et de l'infériorité de votre fortune; où vous trouvez des +raisons de haïr et de mépriser les hommes, c'est-à-dire, de renforcer +cette mélancolie à laquelle vous êtes déjà trop sujet, qui vous met +souvent de mauvaise humeur, et qui vous expose quelquefois à vous +faire des ennemis. La retraite assurera en même temps votre repos, +c'est-à-dire, votre bonheur, votre santé, votre gloire, votre fortune +et votre considération. + +Vous aurez moins d'occasions de vous permettre ces plaisirs qui, sans +détruire la santé, affaiblissent au moins la vigueur du corps, donnent +une sorte de malaise, et détruisent l'équilibre des passions. + +La considération de l'homme le plus célèbre tient au soin qu'il a de +ne pas se prodiguer. Ayez toujours cette coquetterie décente qui n'est +indigne de personne. Votre gloire y gagnera aussi: l'emploi de votre +temps l'augmentera nécessairement, et, par la même raison, votre +fortune; car, croyez-moi, ne comptez jamais que sur vous. + +Il y a encore une chose que je ne saurais trop vous recommander, et +qui vous est plus difficile qu'à un autre, c'est l'économie. Je ne +vous dis pas de mettre du prix à l'argent, mais de regarder l'économie +comme un moyen d'être toujours indépendant des hommes, condition plus +nécessaire qu'on ne croit pour conserver son honnêteté. + + +LETTRE IV. + + A MADAME DE S... + +Quoi, madame, vous avez eu la bonté d'aller voir mon nouveau taudis! +Je vous reconnais bien là. Vous êtes contente de mon logement; mais +moi, je ne le suis point: je m'y prends trop tard pour me loger près +de la rue Louis-le-Grand. + +Madame de Grammont est partie depuis le commencement du mois. Il me +serait impossible de désirer autre chose que ce que j'ai trouvé en +elle; et nous avons fini encore mieux que nous n'avions commencé. J'ai +toutes sortes de raisons d'être enchanté de mon voyage de Barège. Il +semble qu'il devait être la fin de toutes les contradictions que j'ai +éprouvées, et que toutes les circonstances se sont réunies pour +dissiper ce fond de mélancolie qui se reproduisait trop souvent. Le +retour de ma santé, les bontés que j'ai éprouvées de tout le monde; ce +bonheur, si indépendant de tout mérite, mais si commode et si doux, +d'inspirer de l'intérêt à tous ceux dont je me suis occupé; quelques +avantages réels et positifs, les espérances les mieux fondées et les +plus avouées par la raison la plus sévère, le bonheur public et celui +de quelques personnes à qui je ne suis ni inconnu ni indifférent, le +souvenir tendre de mes anciens amis, le charme d'une amitié nouvelle +mais solide avec un des hommes les plus vertueux du royaume, plein +d'esprit, de talent et de simplicité, M. Dupaty, que vous connaissez +de réputation; une autre liaison non moins précieuse avec une femme +aimable que j'ai trouvée ici, et qui a pris pour moi tous les +sentimens d'une sœur; des gens dont je devais le plus souhaiter la +connaissance, et qui me montrent la crainte obligeante de perdre la +mienne; enfin, la réunion des sentimens les plus chers et les plus +désirables: voilà ce qui fait, depuis trois mois, mon bonheur; il +semble que mon mauvais génie ait lâché prise; et je vis, depuis trois +mois, sous la baguette de la fée Bienfaisante. + +D'après ce détail, vous croiriez que je vis environné de tout ce que +j'ai trouvé d'aimable ici, sous un beau ciel, et dans une société +charmante. Non, je vis sous une douche brûlante, ou dans une +bouilloire cachée au fond d'un cachot. Tout ce que je distinguais est +parti de Barège. Il y fait un temps exécrable, et le brouillard ne +laisse point soupçonner que les Pyrénées soient sur ma tête. Mais je +n'en suis pas moins heureux: j'avais besoin de revenir sur les +sentimens agréables dont j'ai joui avec trop de précipitation; je les +recueille avec une joie mêlée de surprise; mes idées sont faciles et +douces; tous les mouvemens de mon cœur sont des plaisirs; voilà le +vrai beau temps, et le ciel est d'azur. + +Le ton de cette lettre est un peu différent de celles que je vous +écrivais, madame, de la rue de Richelieu, et même de quelques +conversations que je me souviens d'avoir eues avec vous, il y a cinq +ou six mois. Que voulez-vous? je vous montrais mon âme alors, comme je +vous la montre aujourd'hui: «L'homme est ondoyant», dit Montaigne: +j'étais de fer pour repousser le mal, je suis de cire pour recevoir le +bien. Les différentes philosophies sont bonnes; il ne s'agit que de +les placer à propos. Zénon n'avait pas tort: Epicure avait raison. Le +régime d'un malade n'est pas celui d'un convalescent; celui d'un +convalescent n'est pas celui d'un athlète. Je me trouve bien de ma +manière d'être actuelle; je reviendrais à l'autre, s'il le fallait: +mais je tâcherai d'écarter ce qui pourrait la rendre nécessaire; je +n'y sais que cela. + +Madame de Tessé et M. le duc d'Ayen ont passé ici quelques jours; j'ai +fort à me louer de leurs bontés; je n'ai cependant point accepté +l'offre de madame de Tessé pour Luchon; je vous dirai pourquoi. + +Je pars d'ici vers la fin de septembre; je comptais m'en aller en +droiture à Paris; je pressentais le besoin que j'aurais de revoir mes +anciens amis, car je ne veux rien perdre; mais j'ai de nouvelles +raisons de me priver encore de ce plaisir. M. de B...... a trouvé +absurde que je négligeasse l'occasion de voir M. de Choiseul; il +prétend que ma connaissance avec M. de Gr...... pourrait finir par +n'être qu'une connaissance des eaux. C'est ce qui ne peut jamais +arriver. Il est actuellement à Chanteloup; il peut s'en assurer par +lui-même; et, entre nous, je crois qu'il ne laissera pas d'être un peu +surpris. Quoiqu'il en soit, je défère à son conseil et à celui de mes +amis qui blâment mon peu d'empressement sur cela. Mais je ne serai à +Chanteloup qu'à la fin d'octobre. J'y resterai le temps qui +conviendra. J'étais fort tenté de m'en retourner par le Languedoc, +pour voir la Provence qui est un fort beau pays. + +Voulez-vous bien, madame, présenter mes respects à M. S....... Je vous +adresserais aussi bien des complimens pour les personnes que vous +savez, si je ne craignais que quelques-unes, s'imaginant que ma lettre +contient quelques bonnes histoires des eaux, ne s'avisassent de vous +la demander; et je vous prie de vouloir bien ne pas la leur lire. + +Conservez, je vous prie, madame, votre santé, celle de M. S......, +votre bonheur commun, vos bontés pour moi; et recevez les assurances +de mon respect et de ma tendre amitié. + + +LETTRE V. + + A....... + +Vous me demandez, mon ami, si ce n'est pas une espèce de singularité +qui me fait voir la littérature sous l'aspect où je la vois; s'il est +vrai que je sois dans le cas de jouir d'une fortune un peu plus +considérable que celle de la plupart des gens de lettres; et enfin +vous voulez que je vous confie, sous le sceau de l'amitié, quels sont +les moyens que j'ai employés pour arriver à ce terme que vous supposez +avoir été le but de mon ambition. Voilà, ce me semble, les divers +objets de votre curiosité, autant que je puis le résumer de votre +longue lettre. Mes réponses seront simples. + +Mais je commence par vous dire que je suis presque offensé de voir que +vous me supposiez un plan de conduite à cet égard. Mon tour d'esprit, +mon caractère, et les circonstances, ont tout fait, sans aucune +combinaison de ma part. J'ai toujours été choqué de la ridicule et +insolente opinion, répandue presque partout, qu'un homme de lettres +qui a quatre ou cinq mille livres de rente est au périgée de la +fortune. Arrivé à peu près à ce terme, j'ai senti que j'avais assez +d'aisance pour vivre solitaire; et mon goût m'y portait naturellement. +Mais comme le hasard a fait que ma société est recherchée par +plusieurs personnes d'une fortune beaucoup plus considérable, il est +arrivé que mon aisance est devenue une véritable détresse, par une +suite des devoirs que m'imposait la fréquentation d'un monde que je +n'avais pas recherché. Je me suis trouvé dans la nécessité absolue, ou +de faire de la littérature un métier pour suppléer à ce qui me +manquait du côté de la fortune, ou de solliciter des grâces, ou enfin +de m'enrichir tout d'un coup par une retraite subite. Les deux +premiers partis ne me convenaient pas. J'ai pris intrépidement le +dernier. On (a) beaucoup crié; on m'a trouvé bizarre, extraordinaire. +Sottises que toutes ces clameurs. Vous savez que j'excelle à traduire +la pensée de mon prochain. Tout ce qu'on a dit à ce sujet, voulait +dire: Quoi! n'est-il pas suffisamment payé de ses peines et de ses +courses par l'honneur de nous fréquenter, par le plaisir de nous +amuser, par l'agrément d'être traité par nous comme ne l'est aucun +homme de lettres? + +A cela je réponds: J'ai quarante ans. De ces petits triomphes de +vanité dont les gens de lettres sont si épris, j'en ai par-dessus la +tête. Puisque, de votre aveu, je n'ai presque rien à prétendre, +trouvez bon que je me retire. Si la société ne m'est bonne à rien, il +faut que je commence à être bon pour moi-même. Il est ridicule de +vieillir, en qualité d'acteur, dans une troupe où l'on ne peut pas +même prétendre à la demi-part. Ou je vivrai seul, occupé de moi et de +mon bonheur; ou, vivant parmi vous, j'y jouirai d'une partie de +l'aisance que vous accordez à des gens que vous-mêmes vous ne vous +aviserez pas de me comparer. Je m'inscris en faux contre votre manière +d'envisager les hommes de ma classe. Qu'est-ce qu'un homme de lettres +selon vous, et en vérité, selon le fait établi dans le monde? C'est un +homme à qui on dit: Tu vivras pauvre, et trop heureux de voir ton nom +cité quelquefois; on t'accordera, non quelque considération réelle, +mais quelques égards flatteurs pour ta vanité sur laquelle je compte, +et non pour l'amour propre qui convient à un homme de sens. Tu +écriras, tu feras des vers et de la prose pour lesquels tu recevras +quelques éloges, beaucoup d'injures et quelques écus, en attendant que +tu puisses attraper quelques pensions de vingt-cinq louis ou de +cinquante, qu'il faudra disputer à tes rivaux, en te roulant dans la +fange, comme le fait la populace aux distributions de monnaie qu'on +lui jette dans les fêtes publiques. + +J'ai trouvé, mon ami, que cette existence ne me convenait pas; et, +méprisant à la fois la gloriole des grandeurs et la gloriole +littéraire, j'ai immolé l'une et l'autre à l'honneur de mon caractère +et à l'intérêt de mon bonheur. J'ai dit tout haut: J'ai fait mes +preuves de désintéressement, et je ne solliciterai pas; j'ai très-peu, +mais j'ai autant ou plus que quantité de gens de mérite: ainsi je ne +demande rien. Mais il faut que vous me laissiez à moi-même; il n'est +pas juste que je porte, en même temps, le poids de la pauvreté et le +poids des devoirs attachés à la fortune; j'ai une santé délicate et la +vue basse; je n'ai gagné jusqu'à présent dans le monde que des boues, +des rhumes, des fluxions et des indigestions, sans compter le risque +d'être écrasé vingt fois par hiver. Il est temps que cela finisse; et, +si cela n'est pas terminé à telle époque, je pars. + +Voilà, mon ami, ce que j'ai dit; et si vous vous étonnez que cela ait +pu produire autant d'effet, il faut savoir qu'une première retraite de +six mois, où j'avais trouvé le bonheur, a prouvé invinciblement que je +n'agissais ni par humeur, ni par amour propre. Il reste à vous +expliquer pourquoi on se faisait une peine de me voir prendre le parti +de la retraite. C'est, mon ami, ce que je ne puis vous développer, au +moins dans le même détail. Mais je puis vous dire sans que vous deviez +me soupçonner de vanité, je puis vous dire que mes amis savent que je +suis propre à plusieurs choses, hors de la sphère de la littérature. +Plusieurs d'entre eux se sont unis pour me servir: les uns n'ont +écouté que leur sentiment, d'autres ont fait entrer dans leur +sentiment quelque calcul et quelque intérêt; et les circonstances +étant favorables, il en est résulté la petite révolution que vous +jugez si heureuse. + + +LETTRE VI. + + A MADAME d'ANGIVILLIERS[36]. + +Je vous rends mille grâces du billet que vous avez eu la bonté de +m'envoyer. Je n'ai pu en profiter. J'étais sorti, croyant que vous +n'étiez point à Paris, et que l'heure de la poste de Versailles était +passée. Je sais combien on vous sollicite pour ces billets, et je +serais fâché que votre bonté pour moi vous engageât à des sacrifices +en ce genre. D'ailleurs, n'ayant aucune liaison avec les quatre ou +cinq personnes qui auront les quatre ou cinq premières places +vacantes, je ne suis plus dans le cas d'être aussi empressé aux +séances académiques; et il est juste que vous puissiez faire des +heureux pour leurs amis. Cependant, comme rien n'est sûr, et que +quelqu'un des aspirans pourrait cesser de convenir à l'Académie, je +vous prierais, madame, de permettre que je recourusse à vous, au cas +que l'élection tombât sur quelqu'un de ma connaissance. En attendant, +je me borne à vous solliciter pour madame la comtesse de Ronsée qui +n'a jamais vu la réception, et qui serait curieuse d'en voir une. + + [36] Cette lettre, ainsi que la IXe, nous a été communiquée par + M. Sencier, membre de la Société des Bibliophiles, et dont + l'obligeance égale le savoir. + +J'ai cru pouvoir aussi, madame, me charger de vous rappeler l'intérêt +que M. le comte de Rochefort prend à un honnête libraire dont il vous +a parlé, et pour lequel il devait, avant son départ, vous remettre un +mémoire adressé à M. le comte d'Angivilliers: je joins ce mémoire à ma +lettre, ne voulant pas retarder, par ma faute, le bien que vous êtes +toujours prête à faire aux malheureux. + +J'irai quelquefois à Versailles cet été, et je tenterai d'avoir +l'honneur de vous faire ma cour. J'irais dans ce dessein seul, si +j'avais l'espérance d'y réussir. Mais en convenant, madame, que quatre +lieues sont peu de chose quand on a l'honneur de vous voir, je trouve +qu'elles sont longues quand on ne l'a pas eu. + + +LETTRE VII. + + A M. L'ABBÉ ROMAN. + + 4 Mars 1784. + +C'est un vœu que j'ai fait, mon cher ami, de vous répondre toujours à +l'instant où j'aurai reçu votre lettre, et je n'ai pas besoin +d'efforts pour le remplir: il m'en faudrait pour différer, et je ne +veux pas lutter contre moi-même. + +Ah! mon ami, que j'ai été étonné de voir que je diffère de vous dans +la chose par laquelle je vous ressemble! Vous convenez que vous avez +pris la meilleure part, et vous ne souhaitez pas que j'obtienne un lot +pareil; vous me le dites, parce que vous le sentez. Cette raison est +sans doute très-bonne; mais pourquoi, ou plutôt comment le +sentez-vous? voilà ce qui m'étonne. Quoi! cette malheureuse manie de +célébrité, qui ne fait que des malheureux, trouve encore un partisan, +un protecteur! Avez-vous oublié qu'elle exige presqu'autant de +misères, de sottises, de bassesses même que la fortune? et quel en est +le fruit? beaucoup moindre, et surtout plus ridicule. Son effet le +plus certain est de vous apprendre jusqu'où va la méchanceté humaine, +en vous rendant l'objet de la haine la plus violente et des procédés +les plus affreux, de la part de ceux qui ne peuvent partager cette +fumée, et qui sont jaloux de quelques misérables distinctions, presque +toujours ennuyeuses et fatigantes, surtout pour moi qui ai tout jugé. + +J'ai aimé la gloire, je l'avoue; mais c'était dans un âge où +l'expérience ne m'avait point appris la vraie valeur des choses, où je +croyais qu'elle pouvait exister pure et accompagnée de quelque repos, +où je pensais qu'elle était une source de jouissances chères au cœur +et non une lutte éternelle de vanité; quand je croyais que, sans être +un moyen de fortune, elle n'était pas du moins un titre d'exclusion à +cet égard. Le temps et la réflexion m'ont éclairé. Je ne suis pas de +ceux qui peuvent se proposer de la poussière et du bruit pour objet et +pour fruit de leurs travaux. Apollon ne promet qu'un nom et des +lauriers: voilà ce que disait Boileau avec quinze mille livres de +rente des bienfaits du roi, qui en valaient plus de trente d'à +présent; voilà ce que disait Racine, en rapportant plus d'une fois de +Versailles des bourses de mille louis. Cela ne laisse pas que de +consoler de la rivalité et de la haine des Pradon et des Boyer. Encore +ne put-il pas y tenir; et laissa-t-il, à trente six ans, cette +carrière de gloire et d'infamie, qui depuis lui est devenue cent fois +plus turbulente et plus avilissante. Pour moi, qui, dès mon premier +succès, me suis attiré, sans l'avoir mérité le moins du monde, la +haine d'une foule de sots et de méchans, je regarde ce mal comme un +très-grand bonheur; il me rend à moi-même; il me donne le droit de +m'appartenir exclusivement; et, les amis les plus puissans ayant plus +d'une fois fait d'inutiles efforts pour me servir, je me suis lassé +d'être un superflu, une espèce de hors d'œuvre dans la société; je me +suis indigné d'avoir si souvent la preuve que le mérite dénué, né sans +or et sans parchemins, n'a rien de commun avec les hommes; et j'ai su +tirer de moi plus que je ne pouvais espérer d'eux. J'ai pris pour la +célébrité autant de haine que j'avais eu d'amour pour la gloire; j'ai +retiré ma vie toute entière dans moi-même; penser et sentir, a été le +dernier terme de mon existence et de mes projets. Mes amis se sont +réunis inutilement pour ébranler ma fermeté: tout ce que j'écris comme +à mon insu, et pour ainsi dire malgré moi, ne sera tout au plus que +_titulus nomenque sepulcri_. + +J'ai ri de bon cœur à l'endroit de votre lettre, où vous me dites que +vous m'avez cherché dans les journaux; vous m'avez paru ressembler à +un étranger qui, ayant entendu parler de moi dans Paris, me +chercherait dans les tabagies et dans les tripots de jeu. J'en étais +là depuis long-temps, lorsque je fis la rencontre d'un être dont le +pareil n'existe pas dans sa perfection relative à moi, qu'il m'a +montrée dans le court espace de deux ans que nous avons passé +ensemble. C'était une femme; et il n'y avait pas d'amour, parce qu'il +ne pouvait y en avoir, puisqu'elle avait plusieurs années de plus que +moi; mais il y avait plus et mieux que de l'amour, puisqu'il existait +une réunion complète de tous les rapports d'idées, de sentimens et de +positions. Je m'arrête ici, parce que je sens que je ne pourrais +finir. Je l'ai perdue après six mois de séjour à la campagne, dans la +plus profonde et la plus charmante solitude. Ces six mois, ou plutôt +ces deux ans, ne m'ont paru qu'un instant dans ma vie. Mais le bonheur +d'être loin de tout ce que j'ai vu sur cette scène d'opprobres qu'on +appelle littérature, et sur cette scène de folies et d'iniquités qu'on +appelle le monde, m'aurait suffi et me suffira toujours, au défaut du +charme d'une société douce et d'une amitié délicieuse. L'indépendance, +la santé, le libre emploi de mon temps, l'usage, même l'usage +fantasque de mes livres: voilà ce qu'il me faut, si ce n'est point ce +qui me suffit. C'est ce qui m'enlèvera nécessairement le succès que +vous avez la cruauté de souhaiter, et qui malheureusement est devenu, +depuis ma dernière lettre, encore plus vraisemblable[37]. L'âne qui ne +veut point mordre son voisin, ni en être mordu devant un râtelier +vide, sera forcé, s'il est changé en cheval bien pansé devant un +râtelier plein, de faire quelques courses et de manéger pour gagner +son avoine; et quand je songe qu'en se déplaçant, il aura plus +d'avoine qu'il n'en pourra manger, je suis bien près de penser qu'il +fait un marché de dupe. + + [37] On proposait à Chamfort une place de secrétaire des + commandemens à la cour. + +Vous voyez par là, mon ami, combien je suis attaché aux sentimens qui +m'appellent à la retraite; et vous le verriez bien davantage, si vous +pouviez savoir, fortune mise à part, combien ma position m'offre de +côtés agréables, quels combats j'ai à soutenir contre les amis les +plus tendres et les plus dévoués, quels efforts il me faut pour +repousser ou prévenir les sacrifices qu'ils voudraient faire pour me +retenir. Quelle est donc cette invincible fierté, et même cette dureté +de cœur, qui me fait rejeter des bienfaits d'une certaine espèce, +quand je conviens que je voudrais faire pour eux plus qu'ils ne +peuvent faire pour moi? Cette fierté les afflige et les offense; je +crois même qu'ils la trouvent petite et misérable, comme mettant un +trop haut prix à ce qui devrait en avoir si peu. Mon ami, je n'ai +point, je crois, les idées petites et vulgaires répandues à cet égard; +je ne suis pas non plus un monstre d'orgueil; mais j'ai été une fois +empoisonné avec de l'arsenic sucré, je ne le serai plus: _manet altâ +mente repostum_. Vous me dites que vous tenez mon âme dans ma première +lettre; il en est resté quelque chose, je crois, pour la seconde. + +J'accepte, mon ami, avec un sentiment bien vif, l'offre que vous me +faites de parcourir avec moi la Provence, pour chercher l'asile qui +me convient; et je me fais d'autant plus de plaisir de l'accepter, que +je ne vous ferai pas faire un grand voyage; il faudra que votre pays +ait de grands inconvéniens, si la retraite la plus proche de vous +n'est pas celle qui me convient le mieux. + +Je vous avais promis des nouvelles littéraires; mais, par mon +mouvement personnel, je suis bien froid sur cet article; et j'ai +besoin, pour vous en envoyer, de songer que vous y mettez +quelqu'intérêt. On joue à présent, avec un grand succès, malgré de +grandes huées sur la scène, et de grandes réclamations et indignations +à Paris et à Versailles, _le Mariage de Figaro_, de Beaumarchais. +C'est un ouvrage plein d'esprit, même de comique et de talent, mais +qui n'en est pas moins monstrueux par le mélange des choses du plus +mauvais ton et de trivialités. Les loges sont retenues jusqu'à la +dixième, d'autres disent jusqu'à la vingtième représentation. Le +spectacle, sans petite pièce, ne dure plus que trois heures un quart, +depuis les retranchemens qu'on y a faits. Je ne vous parle point du +_Jaloux_, du mauvais _Coriolan_ de La Harpe: les journaux se sont +chargés de cela. Un mot sur les _Danaïdes_, opéra nouveau, où Gluk a +mis la main; c'est un ouvrage de topinambous, à jouer devant des +cannibales. On dit pourtant que cela n'aura qu'une douzaine de +représentations. + +Parlons de notre académie. M. de Montesquiou a eu toutes les voix; +c'est qu'on a vu que tout partage serait inutile, et il faisait +plaisir en se présentant à l'académie; il écartait l'abbé Maury, dont +plusieurs ne veulent pas entendre parler. Mon amusement actuel est de +voir comment ils feront pour l'évincer à la première vacance qui est +très-prochaine, si elle n'est ouverte par la mort de M. de Pompignan. +L'abbé a huit ou dix voix, tout au plus; mais les autres gens de +lettres, ses rivaux, n'en ont pas à beaucoup près autant. Personne n'y +est appelé d'une manière positive; prendre encore un homme de qualité, +serait le comble du mauvais goût et le chef-d'œuvre du ridicule. +Comment s'en tireront-ils? Je me divertirai des intrigues; ce sont mes +seuls jetons, je n'en ai point d'autres; j'y vais si peu, que je n'ai +pas fait la moitié d'une bourse à jetons qu'on m'avait demandée. + +Adieu, mon ami; je n'ai plus que le temps de vous dire encore un petit +mot de moi. Ma mère se porte à merveille, et n'a d'autre incommodité +que de ne pouvoir faire usage de ses jambes; mais j'ai bien peur que +cette seule incommodité n'abrège les jours d'une personne aussi vive, +et plus impatiente, à quatre-vingt-quatre ans, que je ne l'ai jamais +été. Il me semble que, si je restais en place une année, je ne +pourrais plus vivre; et cette idée m'afflige sensiblement sur son +état, quoiqu'on me mande d'ailleurs tout ce qui peut me rassurer. +Adieu, encore une fois; je vous aime et vous embrasse de tout mon +cœur. Il me semble que nous n'avons pas cessé de nous entendre. + + +LETTRE VIII. + +AU MÊME. + + Paris, 5 octobre. + +Que devez-vous penser de moi, mon cher ami, et d'un si long silence? +Vous devez croire que tous les maux réunis ont fondu sur ma tête. +Hélas! vous ne vous tromperiez pas beaucoup: il y a deux mois et demi +que j'ai eu le malheur de perdre ma mère; et ce n'est pas vous qui +vous étonnerez de l'effet qu'a pu faire pour moi cette affligeante +nouvelle; ce n'est pas vous qui me direz que quatre-vingt-cinq ans +étaient un âge qui devait me préparer à ce malheur, et que quinze ans +d'absence devaient me le faire trouver moins terrible. La raison dit +tout cela, et le sentiment paie son tribut. Je n'en dirai pas +davantage, craignant d'avoir surtout déjà trop réveillé chez vous le +sentiment d'une perte qui vous a rendu si long-temps malheureux et qui +ne sera de long-temps oubliée. Mon second malheur est d'avoir eu, +pendant deux mois, une fièvre double-tierce, suivie d'une +convalescence très-pénible et qui n'est pas terminée. Je ne sais +comment toute ma personne était devenue un amas de bile, ce qui m'a +empêché d'avoir recours au quinquina. C'est la nature qui m'a guéri, +comme elle eût fait avant la découverte du spécifique. C'est un mois +de plus qu'il m'en a coûté, et un mois de peines et de souffrances, +pendant lequel il m'a été impossible d'écrire. Vous mander de mes +nouvelles par une main étrangère, c'est ce que je n'ai pas voulu, dans +la crainte que vous ne me crussiez mort: et d'ailleurs, je suis d'une +stupidité rare pour dicter. + +Je passe, mon ami, à un autre article dont je vous ai déjà touché +quelque chose. C'est le projet d'aller vous trouver en Provence. + +Quand il n'y aurait eu d'obstacle que ma maladie, il ne pouvait +s'effectuer, et ne le pourrait même encore qu'au mois de décembre: +encore cela ne serait-il possible que dans le cas où j'aurais un +compagnon pour aller en chaise de poste: car d'aller par les voitures +publiques dans cette saison, c'est ce qui me serait aussi difficile +qu'un pélerinage dans le Sirius. Mais, mon ami, il y a d'autres +obstacles encore plus grands: ce sont ceux qui naissent de ma nouvelle +position. + +Vous avez peut-être lu, dans les papiers publics, qu'on a obtenu pour +moi la place de secrétaire du cabinet de madame Elisabeth, sœur du +roi: cette place vaut deux mille francs; et quoiqu'elle ne +m'enrichisse pas pour ce moment-ci, puisque, dans la maison du roi, +les premières échéances ne se payent qu'à un terme fort reculé, il +n'en est pas moins vrai que je suis lié par la reconnaissance et par +l'attachement aux personnes qui ont sollicité et obtenu cette place +pour moi, tandis que j'étais cloué dans mon lit depuis six semaines; +je passerais pour un être sauvage et indomptable, un misantrope +désespéré, et je serais condamné universellement. + +Il faut vous dire, de plus, qu'indépendamment de ma nouvelle place, ma +liaison avec M. le comte de Vaudreuil est devenue telle qu'il n'y a +plus moyen de penser à quitter ce pays-ci. C'est l'amitié la plus +parfaite et la plus tendre qui se puisse imaginer. Je ne saurais vous +en écrire les détails; mais je pose en fait que, hors l'Angleterre où +ces choses-là sont simples, il n'y a presque personne en Europe digne +d'entendre ce qui a pu rapprocher, par des liens si forts, un homme de +lettres isolé, cherchant à l'être encore plus, et un homme de la cour, +jouissant de la plus grande fortune et même de la plus grande faveur. +Quand je dis des liens si forts, je devrais dire si tendres et si +purs; car on voit souvent des intérêts combinés produire entre des +gens de lettres et des gens de la cour des liaisons très-constantes et +très-durables; mais il s'agit ici d'amitié, et ce mot dit tout dans +votre langue et dans la mienne. + +Voilà, mon ami, quelles sont les raisons qui m'empêchent d'aller vous +chercher, et qui vraisemblablement me priveront toujours du plaisir de +vous voir dans votre retraite de Provence. Il n'en fallait pas moins, +je vous assure; car, quoique, dans votre dernière lettre, vous eussiez +eu la barbarie de vouloir me retenir dans la capitale, toujours par +votre manie de me voir une plus grande fortune, il est pourtant +certain que j'aurais juré, au mois de mai dernier, de ne pas passer +l'hiver à Paris. Les obstacles étaient de nature à pouvoir être +vaincus, et ma fortune n'en était pas un. Vous m'avez mandé qu'il +fallait, pour vivre agréablement en Provence, avoir trois mille livres +de rente: au temps où vous me parliez, j'en avais quatre mille. Je +posais la barre à ce terme, et je n'étais pas mécontent; c'est vous +qui avez voulu que j'allasse plus loin: vous voilà satisfait, et il y +a à parier que d'ici à six mois, vous le serez infiniment davantage. +Il restera ensuite à satisfaire votre autre manie, que j'aie de la +célébrité. Je ne promets pas que j'y réussisse également; mais, soit +que cette fantaisie me prenne, soit que je garde ma répugnance pour +cette célébrité dont vous paraissez faire trop de cas, il est sûr que, +tranquille sur mon avenir, je travaillerai beaucoup davantage et même +mieux, et que j'aurai plus de titres à cette célébrité, si je les +manifeste, ce que j'ignore, car je suis bien endurci dans le péché. Je +crois que vous seriez de mon bord, si, comme moi, vous veniez voir, de +suite et long-temps, notre public parisien. Au surplus, alors comme +alors: je ne suis pas d'une pièce; je suis immuable quand les choses +ne changent pas, mais je suis mobile quand elles changent, et surtout +quand elles changent à mon avantage. + +J'apprends que l'on a été très-content de notre ambassadeur à +Marseille, et c'est pour moi une joie très-vive. J'espère qu'on le +sera partout, et on le serait bien davantage si on connaissait +l'habitude de ses sentimens intérieurs. C'est un de ces êtres qui ont +contribué, par leurs vertus et leur commerce, à me réconcilier avec +l'espèce humaine. Il faut qu'il ait prévu de grandes tribulations dans +son ambassade, puisque la dernière lettre qu'il m'écrit finit par ces +mots: _Ah! mon ami, quand dinerons-nous ensemble au restaurateur?_ +J'oublie de vous dire qu'il est cause que je n'ai pu répondre à votre +avant-dernière lettre, parce que j'ai passé avec lui exactement les +quatre derniers jours de son séjour à Paris: et c'est l'époque où +votre lettre m'arriva. + +Adieu, mon ami; je vous aime et vous embrasse très-tendrement. +J'espère que notre correspondance ne sera plus interrompue, et que la +suite de contre-temps qui m'ont mis en arrière, n'arrivera qu'une fois +en la vie. Donnez-moi de vos nouvelles en détail, et ne me parlez que +de vous; je vous donne un bel exemple à cet égard. Je vous avertis que +je me sais par cœur, et à la fin on se lasse de soi. Adieu encore. +_Vale et ama._ + + +LETTRE IX. + + A MADAME D'ANGIVILLIERS. + +Je ne vois pas une seule raison, madame, d'avoir moins de confiance en +vos bontés cette année que la précédente; mais j'ai bien peur d'y +avoir recours un peu tard, et je crains que vous n'ayez disposé de +tous vos billets pour la séance publique du 25 de ce mois. Je suis +fort curieux d'entendre la lecture de l'Éloge du chancelier de +L'hospital; et vous êtes, madame, ma seule espérance: mais ce n'est +pas une raison de désespérer. Je vous supplie de vouloir bien me +mander s'il est possible que j'aie un billet de vous, afin que j'aie +le temps de faire encore d'un autre côté quelques tentatives qui après +tout seront probablement inutiles. + +Je sais que votre santé est meilleure, et que vous êtes même venue à +la comédie; si vous aviez eu la bonté de me le faire dire, j'aurais +profité de cette occasion pour vous faire ma cour; et cet intérêt +aurait fait ce que n'a pu faire celui de voir une nouveauté qu'on joue +par une si cruelle chaleur. Je ne sais si je dois me flatter d'en être +dédommagé le jour de la saint Louis. + +Je vous prie, madame, de vouloir faire remettre à M. d'Angivilliers la +lettre ci-jointe; elle contient quelques détails sur une affaire à +laquelle vos bontés pour moi vous ont intéressée, et qui est terminée +aussi bien qu'elle pouvait l'être. + +Je suis avec respect, madame, et avec tous les sentimens que vous me +connaissez, etc. + + Secrétaire des commandemens du prince de Condé, + en dépit de ce qu'on en veut dire. + + Paris, 31 juillet. + + +LETTRE X. + + A L'ABBÉ MORELLET. + + 20 juin 1785. + +Mais vraiment, monsieur, je ne sais pas pourquoi votre billet finit +par la plaisante prière de dire du bien de votre discours. Est-ce que +vous avez cru que je ne le lirais pas? Amitié à part, je me serais, +pardieu! bien passé la fantaisie d'en dire le bien que j'en pense. Il +y a de si bonnes choses qu'on voudrait les ôter d'un discours +académique, vu le malheur dont ces sortes d'ouvrages sont menacés. +J'ai bien peur que, dans le naufrage de l'armée de Xerxès, la +collection de nos harangues en huit volumes ne soit ce qui coule +d'abord à fond; il ne serait pas mal d'avoir quelques alléges ou +barques suivant la flotte, pour sauver quelques débris. Quel parti +vous avez tiré de ce pauvre abbé Millot! Je n'en ai jamais su tant +tirer de son vivant, et je vous aurais demandé votre secret. Au +surplus, vivent les morts pour être quelque chose! + +Je sais que nombre de gens à Versailles ont trouvé mauvais que, dans +la réponse du marquis de Chastellux, on citât les propres termes de la +lettre où le marquis de Lansdown vous rend un si honorable témoignage. +Après avoir écouté ce qu'on m'a dit de noble et d'imposant sur ce beau +texte, j'ai cru, je me trompe peut-être, mais j'ai cru que la vanité +des places ou de l'importance locale s'affligeait de voir un simple +homme de lettres, comme on dit, honoré d'une telle preuve d'estime par +un grand ministre. En secret, dans une lettre bien cachetée, dans +l'arrière-cabinet, cela peut se passer; à la bonne heure: mais en +public! ah, monsieur l'abbé, c'est une terrible affaire! O vanité! ô +sottise! De l'importance! Je jure Dieu que je vous causerai tôt ou +tard de grands chagrins! Il ne tenait qu'à moi d'en jurer sur le poème +de la Fronde; mais cela serait trop sublime: et puis d'ailleurs, on +dirait que cela est pillé de Démosthènes. Je vous rends mille actions +de grâces de votre traduction de Smith, et du plaisir que l'ouvrage +m'a fait. C'est un maître livre pour vous apprendre à savoir votre +compte; et si on me l'eût mis dans les mains à l'âge de quinze ans, je +m'imagine que je serais dans le cas de prêter quelques centaines de +guinées à l'auteur; et ce serait de tout mon cœur, assurément. Je ne +vous le renvoie point encore, parce que je l'ai laissé à la campagne, +et qu'il y a quelques chapitres bons à relire et à méditer. + +Adieu, monsieur l'abbé; je vous salue et vous embrasse de tout mon +cœur. + + +_P.S._ J'ai remis à M. de Vaudreuil un exemplaire de votre Discours, +le seul que j'eusse alors; il l'a lu avant moi, et m'en a parlé de +façon à prévenir mon jugement, si j'étais sujet à me laisser prévenir. +Il m'a prié de vous faire tous ses remercîmens; il n'est pas de ceux +que la publicité de la lettre de milord Lansdown scandalise. Il trouve +très-bon, très-simple, qu'on ait des talens, du mérite, même de +l'élévation, et qu'on soit honoré à ces titres, fût-ce publiquement, +quand même on ne serait par hasard ni ministre, ni ambassadeur, ni +premier commis. Il devance, de quelques années, le moment où +l'orviétan de ces messieurs sera tout à fait éventé. + + +LETTRE XI. + + A M. L'ABBÉ ROMAN. + +Je reçois dans l'instant, mon ami, votre lettre écrite il y a près de +quatre mois, sans que je puisse savoir la cause de ce délai. Quoi +qu'il en soit, elle me fait un si grand plaisir, que, prêt à sortir, +je reste pour vous répondre sur le champ, et mettre moi-même la mienne +à la poste, afin de ne laisser, s'il est possible, aucun hasard contre +moi. Je ne perdrai point de temps à me plaindre de ce que vous ne +m'avez point répondu aux deux lettres que je vous ai écrites, l'une, +il y a près de deux ans, et l'autre l'année dernière, au mois d'avril, +juste au moment où j'ai quitté Paris, dans l'idée de n'y revenir +jamais qu'en qualité de simple voyageur tout au plus. Je suppose que +vous n'avez reçu aucune de ces deux lettres, et le ton de la vôtre me +le persuade aisément. Le hasard qui fait que je ne reçois celle-ci que +quatre mois après, doit me faire admettre très-facilement une +supposition dont mon amitié s'accommode beaucoup mieux que de votre +silence. En voilà assez là-dessus; les momens sont précieux depuis que +je vous ai retrouvé. Oui, mon ami, je vous remercie de votre égoïsme, +et je ne lui reproche que de ne s'être pas donné encore plus de +carrière. Vous me ferez sans doute le même reproche; mais ayant tant +de choses à vous dire, comment ne pas le mériter en partie? Jamais la +vie d'un homme n'a été moins féconde en événemens, et jamais elle n'a +été plus remplie, tant bien que mal. J'ai fait mille lieues sur une +feuille de papier; voilà mon histoire depuis près de quatre ans. Je +vous ai déjà étonné en vous parlant d'un éternel adieu dit à la ville +de Paris, l'année dernière. Oui, mon ami, c'en était fait, et j'ai +vécu six mois en province, à la campagne, partagé entre l'amitié, un +jardin et une bibliothèque. C'est presque le seul temps de ma vie, que +je compte pour quelque chose. + +La mort seule de la compagne de ma solitude pouvait me rappeler dans +le désert bruyant de la capitale. Je ne finirais pas si je vous +parlais de ce que j'ai perdu. C'est une source éternelle de souvenirs +tendres et douloureux. Ce n'est qu'après six mois que ce qu'ils ont +d'aimable a pris le dessus sur ce qu'ils ont de pénible et d'amer. Il +n'y a pas deux mois que mon âme est parvenue à se soulever un peu, et +à soulever mon corps avec elle. C'est au mois de septembre dernier que +j'ai fait cette cruelle perte; un ami est venu m'arracher en chaise de +poste de ce séjour charmant, devenu désormais horrible pour moi. De +là, j'ai été replongé dans le genre de vie auquel j'étais enfin +parvenu à me soustraire, après deux ans de soins et de prétendus +sacrifices qui n'en étaient pas pour moi. L'amitié de M. le comte de +Vaudreuil, qui s'était fort accrue depuis deux ans, est devenue une +véritable tendresse, et a beaucoup contribué à soulager une partie de +mes peines. Il m'a forcé d'accepter un logement chez lui, et a su me +le rendre aimable. Il s'occupe essentiellement de ma fortune qui, +depuis votre départ et avant ma retraite, a échoué trois fois: deux +fois par des événemens imprévus, et la troisième par mon fait, c'est à +dire, en refusant ce qui ne me convient pas, c'est à dire par ma +faute, pour parler la langue commune, et non pas la vôtre ni la +mienne. La fortune fera ce quelle voudra, jamais je ne lui accorderai, +dans l'ordre des biens de l'humanité, que la quatrième ou cinquième +place. Si elle exige la première, qu'elle aille d'un autre côté, elle +ne manquera pas d'asile. + +Mon état actuel est donc celui d'un homme qui, froidement et sans +humeur, attend un événement qu'on lui annonce comme prochain; qui n'y +croit pas pour avoir été trop souvent trompé, et à qui des souvenirs +pénibles ont ôté toute espèce de désirs, même ceux qui accompagnent +l'espérance. Cette indifférence tient à la force avec laquelle je suis +déterminé à ne plus attendre un seul jour, passé le terme convenu avec +moi-même; à l'idée où je suis que le succès de ce qu'on désire pour +moi n'est pas un véritable bien; qu'il y en a de plus grands, tels que +la santé, l'indépendance absolue des hommes et de l'opinion, sous un +beau ciel, dans un beau climat; c'est le vôtre ou le Languedoc. Le +terme arrêté dans ma conscience, résolution que je n'ai dite encore à +personne, et que j'exécuterai sans dire que c'est pour toujours, ce +terme est le 10 octobre de cette année 1784. + +Il est certain, et croyez, mon ami, que je ne me fais pas illusion à +moi-même; il est certain que je désire le non succès d'un événement +prétendu heureux, dont les suites, comme nécessaires, sont de me +rengager dans une carrière pleine de misères et de dégoûts, de me +faire exister pour le public que je méprise presqu'autant que les gens +de lettres, leurs cabales, leurs noirceurs, leurs vanités absurdes, +etc.; de me faire ou manquer ou attendre une célébrité, qui, grâce au +ton régnant dans la littérature actuelle, n'est qu'une infamie +illustre faite pour révolter un caractère décent. Tels sont mes +sentimens et mes idées, qui me font passer pour un être bizarre: tant +la vanité et la sottise ont perverti toutes les âmes et tous les +esprits. On s'étonne qu'un homme, qu'on s'obstine à regarder malgré +lui comme n'étant pas dénué de tout talent, ne veuille pas subir la +loi commune imposée aux gens de lettres, de ressembler à des ânes +ruant et se mordant devant un râtelier vide, pour amuser les gens de +l'écurie. Rien ne m'a mieux montré la misère de cette classe d'hommes, +et en général de presque tous les hommes, que l'étonnement avec lequel +on me voit garder, dans mon porte-feuille, les productions qui +m'échappent involontairement, et par un besoin naturel de mon âme. +D'un autre côté, je sens bien que, si l'on fait pour moi quelque chose +d'essentiel, qui me mette dans le cas de vivre à Paris avec les +commodités de la vie et de la société, il sera bien difficile de me +soustraire à la nécessité de payer un tribut qu'alors on exigera comme +une dette. C'est pour me dérober à cette nécessité, que je souhaite la +non réussite des tentatives de mes amis. Alors, je suis libre; alors, +je m'appartiens; alors, le reste de ma vie est à moi, sans que l'hydre +à mille têtes puisse m'en ravir la moindre portion. De là l'incurie, +la santé et l'aisance, dans un pays où les écus de trois livres valent +six francs, et où l'on n'a que les besoins de la nature au lieu de +ceux de la vanité et de l'opinion. Jugez, mon ami, si, avec de +pareilles idées, je n'ai pas dû trouver plaisante la phrase de votre +lettre, où vous me dites de vous donner quelques pages au lieu de +livrer à l'impression. L'impression! si vous saviez des gens de +lettres le quart de ce que j'en sais et que j'en ai vu, vous ne me +soupçonneriez pas de songer à elle. J'en ai une si grande aversion, +que je n'ai de repos que depuis le moment où j'ai imaginé un moyen sûr +de lui échapper, et de faire en sorte que ce que j'écris existe, sans +qu'il soit possible d'en faire usage, même en me dérobant tous mes +papiers. Le moyen que j'ai inventé, m'en rend maître absolu jusqu'au +monument et même par-delà; car je n'ai qu'à me taire: et ce que +j'aurai écrit sera mort avec moi. Vous voyez, par ce fait, la profonde +impression de haine et de mépris que j'ai pour les lettres, +considérées comme métier et comme état dans le monde. Eh bien! je les +aime plus que jamais comme culture de l'âme; et elles me prennent +presque tous mes momens, depuis que j'ai retrouvé mes facultés, après +la perte irréparable que j'ai faite l'été dernier: tant il est vrai +que la nature et l'habitude sont également indomptables. Les lettres +seront un de mes plus grands plaisirs dans ma retraite; et d'avance +elles lui prêtent déjà des charmes. Assurément, c'est bien sans amour +de gloire, sans manie de postérité. Accordez cela, si vous pouvez; +mais soyez sûr que rien n'est plus vrai. + +Adieu, mon ami, etc. + + Paris, 4 avril 1784. + + +LETTRE XII + + A M. DE VAUDREUIL. + + 13 décembre 1788. + +Je vois que vous vous souvenez de la _Requête des filles sur le renvoi +des évêques_, et que vous voudriez donner un frère ou une sœur à +cette bagatelle dont vous êtes le parrain; mais je vous assure qu'il +me serait impossible de faire un ouvrage plaisant sur un sujet aussi +sérieux que celui dont il s'agit. Ce n'est pas le moment de prendre +les crayons de Swift ou de Rabelais, lorsque nous touchons peut-être à +des désastres; et je pense qu'un écrivain qui jetterait du ridicule +sur tous les partis, serait lapidé à frais communs. Je ne pourrais +donc faire qu'un ouvrage sérieux; et de quoi servirait-il? S'il n'y +en a pas encore qui présente, sous tous les points de vue, cette +intéressante question, il en existe un grand nombre qui, par leur +réunion, l'éclaircissent suffisamment. En effet, de quoi s'agit-il? +d'un procès entre vingt-quatre millions d'hommes et sept cent mille +privilégiés[38]. J'entends dire que la haute noblesse forme des +ligues, pousse des cris, etc: c'est ici, je crois, qu'on peut accuser +la maladresse de la plupart des écrivains qui ont manié cette +question. Que n'ont-ils dit aux grands privilégiés: »Vous croyez qu'on +vous attaque personnellement, qu'on veut vous attaquer; point du tout. +Une grande nation peut élever et voir au-dessus d'elle quelques +familles distinguées, trois cents, quatre cents, plus ou moins; elle +peut rendre cet hommage à d'antiques services, à d'anciens noms, à des +souvenirs; mais, en conscience, peut-elle porter sept cent mille +anoblis, qui, quant à l'impôt, quant à l'argent, sont aux mêmes droits +que les Montmorency et les plus anciens chevaliers français? +Plaignez-vous de la fatalité qui fait marcher à votre suite cette +épouvantable cohue; mais ne brûlez pas la maison qui ne peut la loger. +Ne sommes-nous pas accablés, anéantis, sous cette même fatalité qui +enfin a mis en péril ce que vous appelez vos droits et vos privilèges? +Ne voyez-vous pas qu'il faut nécessairement qu'un ordre de choses +aussi monstrueux soit changé, ou que nous périssions tous également, +clergé, noblesse, tiers-état?» Je suis vraiment affligé qu'on n'ait +point dit et répété partout cette observation. Elle eût ramené les +esprits prévenus, elle eût désarmé l'amour propre, elle eût intéressé +l'orgueil aux succès de la raison, et peut-être eût-elle sauvé aux +notables l'opprobre ineffaçable dont ils viennent de se couvrir à pure +perte. Un autre avantage de cette réflexion, c'est qu'elle eût +sur-le-champ fait apprécier le moyen terme que quelques-uns proposent +ridiculement, celui d'appeler, pour le seul consentement à l'impôt, le +tiers-état à l'égalité numérique, en ne l'admettant que pour un tiers +seulement à délibérer sur les objets de législation générale. Qui +est-ce qui me fait cette proposition? est-ce un membre de l'ancienne +chevalerie? est-ce un secrétaire du roi, du grand collège, du petit +collège, car tous ont le droit de parler ainsi? Je réponds à ce +dernier.... Mais non, je ne réponds pas: vous sentez que j'aurais trop +d'avantage. Permettre à un peuple de défendre son argent, et lui ravir +le droit d'influer sur les lois qui doivent décider de son honneur et +de sa vie, c'est une insulte, c'est une dérision. Non, cela ne sera +point, cela ne saurait être, la nation ne le souffrira pas; et, si +elle le souffre, elle mérite tous les maux dont elle est menacée. + + [38] Il n'y en avait pas 100,000; mais on en croyait 700,000. + (_Note de l'auteur._) + +Mais on parle des dangers attachés à la trop grande influence du +tiers-état; on va même jusqu'à prononcer le mot de _démocratie_. La +démocratie! dans un pays où le peuple ne possède pas la plus petite +portion du pouvoir exécutif! dans un pays où le plus mince suppôt de +l'autorité ne trouve partout qu'obéissance, et même trop souvent +abjection! où la puissance royale ne vient que de rencontrer des +obstacles de la part des corps dont presque tous les membres sont +nobles ou anoblis! où le luxe le plus effréné et la plus monstrueuse +inégalité des richesses laisseront toujours d'homme à homme un trop +grand intervalle! Quel pays plus libre que l'Angleterre? Et en est-il +un où la supériorité du rang soit plus marquée, plus respectée, +quoique l'inférieur n'y soit pas écrasé impunément? Que de faux +prétextes! que d'ignorance! ou plutôt que de mauvaise foi! Pourquoi ne +pas dire nettement, comme quelques-uns: »Je ne veux pas payer!» Je +vous conjure de ne pas juger des autres par vous-même. Je sais que, si +vous aviez cinq ou six cent mille livres de rente en fonds de terre, +vous seriez le premier à vous taxer fidèlement et rigoureusement; mais +vous vous rappelez l'offre généreuse faite par le clergé, pendant la +première assemblée des Notables, et l'indigne réclamation qu'il a +faite ensuite en faveur de ses immunités. Vous voyez le parlement +feindre d'abandonner les siennes, et l'instant d'après se ménager les +moyens de les conserver et même d'accroître son existence. Enfin, vous +savez ce qui vient de se passer, et ce qui a si bien mis en évidence +le projet formel de maintenir les priviléges pécuniaires. M. de Chabot +et M. de Castries, ayant consigné, dans un Mémoire, leur abandon de +ces priviléges, pour ne conserver que leurs droits honorifiques, n'ont +pu trouver ni nobles, ni anoblis, qui voulussent signer après eux. Les +gentils-hommes bretons ne nous disent-ils pas qu'il n'est pas en leur +pouvoir de se dessaisir de leurs priviléges utiles, que c'est +l'héritage de leurs enfans, que ces droits seraient réclamés par eux +tôt ou tard? Et c'est ainsi qu'ils intéressent leur conscience à faire +de l'oppression du faible le patrimoine du fort, de l'injustice la +plus révoltante un droit sacré, enfin de la tyrannie un devoir. Je +l'ai entendu.... Et vous voulez que j'écrive! Ha! je n'écrirais que +pour consacrer mon mépris et mon horreur pour de pareilles maximes; je +craindrais que le sentiment de l'humanité ne remplît mon âme trop +profondément, et ne m'inspirât une éloquence qui enflammât les esprits +déjà trop échauffés; je craindrais de faire du mal par l'excès de +l'amour du bien. Je m'effraie de l'avenir; je vois mettre aux plus +petits détails une suite et un intérêt qui m'étonnent moi-même; on +fait des listes de ceux qui ont été pour et de ceux qui ont été contre +le peuple; on prête, on ôte tour à tour tel ou tel propos, bon ou +mauvais, à tel ou tel homme. Pour mon compte, j'ai nié hardiment un +mot attribué à M. le comte d'Artois. Ce mouvement machinal chez moi, a +été l'effet de ma reconnaissance pour les marques de bonté que vous +m'avez attirées de sa part. On suppose que ce prince a dit à un +notable, dont l'avis avait été favorable au peuple: _Est-ce que vous +voulez nous enroturer?_ Je ne crois point ce mot; mais, s'il a été +dit, le notable pouvait répondre: «Non, monseigneur; mais je veux +anoblir les Français, en leur donnant une patrie. On ne peut anoblir +les Bourbons; mais on peut encore les illustrer, en leur donnant pour +sujets des citoyens; et c'est ce qui leur a toujours manqué.» C'est +bien M. le comte d'Artois qui y est le plus intéressé: c'est bien lui +qui peut dire, à la vue de ses enfans: _posteri, posteri, vestra res +agitur_. C'est de cette époque que tout va dépendre. J'ose affirmer +que, si les privilégiés pouvaient avoir le malheur de gagner leur +procès, la nation, écrasée au dedans, serait, pour des siècles, aussi +méprisable au dehors qu'elle est maintenant méprisée. Elle serait, à +l'égard de ses voisins réunis, ce que le Portugal est à l'Angleterre, +une grande ferme, où ils récolteraient, en lui faisant la loi, ses +vins, ses moissons, ses denrées, etc. Si, au contraire, il arrive ce +qui doit arriver, et ce qui est presque infaillible, je ne vois que +prospérité pour la nation entière et pour ces privilégiés si aveugles, +si ennemis d'eux-mêmes, qui n'aperçoivent pas que l'aisance du pauvre +fait partie de l'opulence du riche; pour les premiers hommes de +l'état, qui ne voient pas qu'il n'y a de liberté et de dignité +particulière que sous la sauvegarde de la liberté publique et de +l'honneur national. Eh, grand Dieu! que peuvent-ils craindre pour +leurs dignités? Est-ce le tiers-état qui les leur enlèvera? Est-ce le +tiers-état qui arrivera aux places de la cour, aux grands emplois? +Craignent-ils pour leurs fortunes? N'est-ce pas un fait avéré qu'en +Angleterre, les grandes fortunes territoriales des familles illustres +ne datent que de la révolution de 1688? C'est le fruit du rehaussement +dans la valeur des terres, effet de la liberté publique et d'un +accroissement marqué dans l'industrie nationale, qui l'un et l'autre +tournent toujours en dernière analyse au profit des propriétaires +terriens. Je suis si convaincu de cette double influence, que, si on +me demandait, dans la sincérité de mon cœur, à quelle classe d'hommes +je crois plus profitable la révolution qui se prépare, je répondrais +que cette révolution, profitable à tous, l'est à chacun dans la +proportion de supériorité déjà existante où son rang et sa fortune +actuels le mettent sur la grande échelle sociale. J'en excepte le +clergé dont nous ne sommes pas en peine, ni vous, ni moi, et les +ministres (pour le temps, quelquefois très-court, pendant lequel ils +sont ministres); mais on ne se dégoûtera pas du métier: et puis on ne +saurait parer à tout. + +Telle est ma manière de voir cette unique et inconcevable crise. J'ai +voulu vous faire ma profession de foi, afin que, si, par hasard, nos +opinions se trouvaient trop différentes, nous ne revinssions plus sur +cette conversation. Nos opinions ont plus d'une fois été opposées, +sans que d'ailleurs nos âmes aient cessé de s'entendre et de s'aimer: +c'est le principal, ou plutôt c'est tout. Je me souviens, entr'autres, +qu'il y a juste deux ans dans ce moment-ci, nous eûmes une discussion +très-animée sur le parti que prenait M. de Calonne, sur son projet de +subvention territoriale, infaillible, disiez-vous, s'il était appuyé, +comme il l'était, de toute la puissance du roi. Je vous dis que le roi +y échouerait; je vous dis, en propres termes, que le roi pouvait faire +abattre la forêt la plus immense; mais qu'on ne faisait pas quatre +cents lieues, à pied, sur des lianes, des ronces et des épines. Ce que +l'on entreprend aujourd'hui est bien autrement difficile. Supposez (ce +qui paraît impossible) que la nation soit vaincue aux prochains +états-généraux; je demande ce qui arrivera en 1791, à l'époque où le +troisième vingtième cessera d'être dû, où les impôts (depuis +l'incompétence reconnue des parlemens) exigeront le consentement +national. Croyez-vous que ces cinquante-cinq millions seront perçus? +Croyez-vous même que les autres le soient exactement? Non, non; croyez +plutôt qu'on ne réduit pas vingt-trois ou vingt-quatre millions +d'hommes, dont le mécontentement ne se montre point sous la forme de +révolte, mais sous celle de mauvaise volonté. Alors, que restera-t-il +à ceux qui auront favorisé de si mauvaises mesures? Je vous supplie, +au nom de ma tendre amitié, de ne pas prendre à cet égard une couleur +trop marquante. Je connais le fond de votre âme; mais je sais comme on +s'y prendra pour vous faire pencher du côté anti-populaire. Souffrez +que j'en appelle à la noble portion de cette âme que j'aime, à votre +sensibilité, à votre humanité généreuse. Est-il plus noble +d'appartenir à une association d'hommes, quelque respectable qu'elle +puisse être, qu'à une nation entière, si long-temps avilie, et qui, en +s'élevant à la liberté, consacrera les noms de ceux qui auront fait +des vœux pour elle, mais peut se montrer sévère, même injuste, envers +les noms de ceux qui lui auront été défavorables? Je vous parle du +fond de ma cellule, comme je le ferais du tombeau, comme l'ami le plus +tendrement dévoué, qui n'a jamais aimé en vous que vous-même, étranger +à la crainte et à l'espérance, indifférent à toutes les distinctions +qui séparent les hommes, parce que leur coup d'œil n'est plus rien +pour lui. J'ai cru remplir le plus noble devoir de l'amitié, en vous +parlant avec cette franchise; puissiez-vous la prendre pour ce qu'elle +est, c'est-à-dire, pour l'expression et la preuve du sentiment qui +m'attache à tout ce que vous avez d'aimable et d'honnête, et à des +vertus que je voudrais voir apprécier par d'autres, autant qu'elles le +sont par moi-même. + + +LETTRE XIII. + + A M. PANCKOUKE. + +Je n'ai reçu, monsieur, votre billet qu'hier au matin, au moment où je +sortais pour une affaire intéressante qui m'a empêché d'avoir +l'honneur d'y répondre sur-le-champ. + +Je vous dois, d'abord, des remercîmens de la préférence que vous me +donnez, en voulant m'associer à des gens de lettres que j'estime et +que j'honore; mais, après mes remercîmens, je vous prie d'agréer le +véritable regret que j'ai de ne pouvoir être leur coopérateur. La +partie dont je serais chargé, entraîne avec soi des inconvéniens +auxquels ils ne sont pas exposés. Je vous avoue franchement que je ne +sais pas le moyen de traiter trois fois par mois avec l'amour propre +des auteurs, acteurs et actrices des trois théâtres de Paris, et +surtout de la comédie française. Serais-je un critique juste et +sévère? me voilà l'ennemi de tous les mauvais auteurs; et, malgré leur +petit nombre, ils ne laissent pas d'être très-dangereux. Prendrai-je +le parti de la grande indulgence? je déshonore, je décrédite mon +jugement; et, ce qui n'est pas indifférent pour vous, le nombre des +souscripteurs diminuera, car le public veut de la malignité. Il faut +que l'article des spectacles soit attendu, qu'il inspire de la +curiosité, de la crainte, de l'espérance, en un mot, qu'il remue les +passions, comme les ouvrages de théâtre dont il rend compte. Faut-il +tout vous dire, monsieur? gardez-moi le secret: un journal sans malice +est un vaisseau de guerre démâté, à qui les corsaires même refusent le +salut. + +On peut insister et prétendre qu'il est possible d'accorder la plus +exacte politesse avec une critique sévère. Outre que je crois cet +accord très-difficile, l'amour propre des auteurs sait-il, dans ses +chagrins, vous tenir compte de vos ménagemens? On injurie, on insulte, +on calomnie le critique; et, en pareil cas, qui peut répondre de soi? +Le sentiment de l'injustice irrite; le caractère s'aigrit; on devient +injuste, absurde soi-même; et on finit par tomber dans un décri, dans +un avilissement, qui équivaut à une flétrissure publique et à une +véritable diffamation. Nous en avons des exemples déplorables dans la +personne de M. Fréron et de M. de Laharpe qui n'étaient point sans +talens, l'un et l'autre, à beaucoup près. Qui sait même s'ils +n'étaient pas nés honnêtes? En vérité, cette destinée fait frémir. Il +n'en faut pas courir les risques: il ne faut pas tenter Dieu. + +Telles sont mes raisons, monsieur; et en supposant, ce qui serait +peut-être en moi trop d'amour propre, qu'elles ne vous satisfissent +point comme propriétaire du privilège du _Mercure_, je suis bien sûr +que vous les approuverez comme homme, et comme honnête homme. + + +LETTRE XIV. + + A MADAME AGASSE. + +Voici le moment où je commence à soulever mon âme, après le coup qui +vient de l'accabler. C'est ce qui m'a empêché, mon aimable amie, de +répondre à votre lettre. Un autre sentiment m'a empêché de courir à +vous. J'ai craint, je l'avoûrai, j'ai craint votre présence autant que +je la désire; j'ai craint d'être suffoqué en voyant, dans ces premiers +jours, la personne que mon amie aimait le plus, et dont nous parlions +le plus souvent. Le cœur sait ce qu'il lui faut. C'est de vous que +j'ai besoin maintenant: j'irai vous voir au premier jour, mais le +matin, vers les dix heures. Je ne réponds pas du premier moment; mais +je ne suffoquerai point, parce que mon cœur peut s'épancher auprès de +vous. Mais quand je songe que ce même jour, et sans doute à cette même +heure où je serai chez vous, elle vous verrait aussi.... Je m'arrête, +et ne puis plus écrire; les larmes coulent; et c'est, depuis qu'elle +n'est plus, le moment le moins malheureux. + + +LETTRE XV. + + A LA MÊME. + + Paris, juillet 1789. + +La veille du jour où j'ai reçu votre lettre, madame, j'avais vu M. +Marmontel, et lui avais parlé de celle qu'il avait reçue de vous, avec +les pièces justificatives attestant l'acte de vertu auquel vous vous +intéressez. J'ai pris la liberté d'y joindre un petit mot de reproche +sur son défaut de galanterie. Sa réponse m'a prouvé que si, en +devenant vieux, on est exposé à devenir paresseux, ou moins galant, on +peut du moins continuer à se tenir en règle, et à mettre ses papiers +en ordre. Il m'a montré votre paquet, bien étiqueté, entre ceux de vos +rivales; et il m'a dit que sa coutume était de répondre après la +décision de l'académie. Je m'imagine, madame, qu'il ne manquera pas à +ce devoir; mais, en tous cas, je me ferai, à cet égard, le suppléant +de M. Marmontel, et je deviendrai, pour vous, le secrétaire de notre +secrétaire. + +Vous ne me paraissez pas bien appitoyée sur le décès de notre ami, feu +le despotisme; et vous savez que cette mort m'a très-peu surpris. +C'est avec bien du plaisir que je reçois de votre main mon brevet de +prophète. Il vaut mieux que celui de sorcier, qui m'a été expédié par +plusieurs de mes amis. Mais les femmes sont toujours plus polies, +plus aimables que les hommes. Au reste, comme on ne scie plus les +prophètes, et qu'on ne brûle plus les sorciers, je jouis, en toute +sûreté, des honneurs de ma prévoyance. Mais, en vérité, il ne fallait +qu'approcher du colosse pour s'apercevoir qu'il était creux et pourri, +vernissé en dehors et vermoulu en dedans. Sa chute, pour avoir été +trop soudaine, nous mettra dans l'embarras quelque temps: mais nous +nous en tirerons. + +Je voulais, ces derniers jours, aller causer avec vous, et récapituler +les trente ans que nous venons de vivre, en trois semaines. Mais la +chaleur accablante d'hier et d'aujourd'hui m'a retenu chez moi. J'irai +me dédommager quand le thermomètre sera descendu de quelques degrés. +Il y en a un qui ne descendra pas, c'est celui de l'amitié que je vous +ai vouée, l'an cinquantième du règne de Claude-Louis XV. C'est une +fort bonne raison de ne pas douter de mon tendre et respectueux +attachement sous son successeur. + + +_P. S._ Voulez-vous bien vous charger de tous complimens pour M...., +et le prier de rendre le _Mercure_ un peu plus républicain: il n'y a +plus que cela qui prenne. _Item_, que la _Gazette de France_ soit +aussi haussée de plusieurs crans, dans la proportion respectueuse où +elle doit être à l'égard du _Mercure_. Ajoutez, je vous demande en +grâce, qu'à ce prix je lui pardonne la pudeur qui a voulu me faire +des bayonnettes, auxquelles il avait une foi trop peu philosophique. + + Mercr.... Paris, P. R. no 18. + + +LETTRE XVI. + + A LA MÊME. + + Paris, 1789. + +Je suis mal avec moi-même, mon aimable amie; et j'ai besoin d'espérer +que je ne suis pas aussi mal avec vous. Pour commencer par ce qui me +peine le plus, c'est que je ne puis dîner avec vous, ni même vous voir +aujourd'hui. Je suis forcé d'assister au dîner de notre société des +trente-six, où je veux présenter deux de mes amis, pour notre grand +club, avant qu'il soit formé et que le scrutin soit établi. Je les +désobligerais grossièrement et les exposerais à n'être pas reçus; et +de plus je déplais beaucoup à la société déjà établie, pour n'y avoir +pas dîné depuis plusieurs vendredis, jour qui, n'étant pas académique, +a été demandé en ma faveur par quelques amis particuliers: mais ce +n'est pas cette dernière raison qui me prive de vous voir aujourd'hui, +voilà pourquoi je n'ai pas tant d'humeur contre elle. Au surplus, je +ferais mieux de garder tout à fait ma chambre; car, sans être malade, +je suis excédé, anéanti, et j'ai grand besoin de repos. Voilà près de +huit jours qu'il m'a été impossible de me délivrer d'une fantaisie de +poète, vraiment poétique, au moins par son acharnement. Le jour, la +nuit, le repas même, tout s'en est ressenti: je ne croyais pas être si +jeune. Rien, absolument rien, n'a pu faire lâcher prise à cette lubie. +C'est être mordu d'un chien enragé. Le chien n'était pas gros, mais +c'est un chien-loup, ou plutôt un chien-lion, un mélange d'horrible et +de ridicule, de raison et de folie; mais où la raison ordonnait à la +folie de paraître dominante. J'irai vous faire ma cour un de ces +matins, et vous présenter à votre lever mon redoutable petit bichon. +J'espère que, malgré ses dents, et non pas malgré lui, il pourra vous +amuser. Je ne me servirais pas de lui pour faire ma paix avec vous; +car je ne la ferais jamais avec moi-même, si je n'avais pas, à vingt +reprises, écarté, repoussé, cette persévérante folie, souveraine +maîtresse de mon imagination. Si je vous en demandais pardon, ce +serait vous demander pardon d'avoir eu quelques accès de fièvre. +Fièvre, soit: la comparaison est juste; et il ne me fallait rien moins +qu'une maladie pour m'empêcher de vous envoyer bien vite ce que je +vous ai promis. + +Il est vrai de dire que je me suis bien mis quatre à cinq fois au +livre de M. de Saint-Pierre, dont j'avais mille choses à dire, toutes +préparées dans ma tête; et il n'est pas moins vrai que je n'ai pu les +retrouver, que rien ne venait; mais à la place accouraient les idées +dont j'étais rempli: la folie était reine dans la maison. Qu'y faire? +Céder pour redevenir le maître. La voilà chassée, tout à fait chassée; +et dès demain je me remets à la sagesse, c'est-à-dire, à ce qui peut +vous faire plaisir. Je vous l'enverrai tout de suite, ce qui est bien +généreux; car je ne prétends pas différer le plaisir de prendre une +tasse de chocolat auprès de votre chevet. + +Adieu, mon aimable amie; vous connaissez mon respect et mon tendre +attachement. Vous chargez-vous de tous mes complimens et de tous mes +regrets auprès de M......? + + +LETTRE XVII. A LA MÊME. + + Paris, 15 juillet 1790. + +Bon Dieu! que j'admire votre courage, et que j'aime votre bonté! Que +je vous ai désirée à la place où j'étais, en face de l'autel; et tout +auprès, un asile contre les averses! Je sais où vous étiez, et vous +étiez bien mal. Dans ce moment, je vous aurais presque grondée; mais +je vous aurais aimée davantage, s'il est possible. Comme il n'y aura +plus de fédération, j'espère que vous vous ménagerez, que vous +soignerez ce mieux qui (dieu merci) est arrivé bien vite, dont j'irai +voir les progrès au plutôt, peut-être aujourd'hui même, et dont je +vous remercie. + +J'aime bien encore votre nouvelle profession de foi: nous sommes +inébranlables dans notre religion. J'entends crier à mes oreilles, +tandis que je vous écris: _Suppression de toutes les pensions de +France_; et je dis: «Supprime tout ce que tu voudras, je ne changerai +ni de maximes, ni de sentimens. Les hommes marchaient sur leur tête, +et ils marchent sur les pieds; je suis content: ils auront toujours +des défauts, des vices même; mais ils n'auront que ceux de leur +nature, et non les difformités monstrueuses qui composaient un +gouvernement monstrueux.» + +Adieu, mon aimable amie; conservez-vous pour vos amis. Faisons durer +tout ce qui est bon de l'ancien temps qui était si mauvais. + + +LETTRE XVIII. + + RÉPONSE A UN ANONYME. + + Paris, Ier décembre 1791. + +Il est aussi rare, monsieur, de répondre à une lettre anonyme, que +difficile de mettre l'adresse sur la réponse. Je réponds néanmoins à +votre lettre, parce qu'elle exprime quelques sentimens d'un ordre que +j'ai toujours respecté, et que je respecterai toujours. Je me croirais +dur envers vous, si je ne vous pardonnais, dans votre malheur, d'être +injuste envers moi. + +Il n'y a pas tant de contradiction que vous le pensez, entre le +passage (cité dans le Mercure) d'une lettre de M. Chabanon, et _la +douleur profonde, même accablante_, dont on l'a vu pénétré, à +l'affreuse nouvelle des désastres de Saint-Domingue. Eh! pouvait-il ne +pas l'être, dans le malheur de sa famille qu'il chérit, de plusieurs +de ses amis dignes de son attachement, d'un grand nombre de ses +concitoyens, colons, connus par leur humanité envers leurs esclaves, +enfin de sa patrie commune, la métropole sur laquelle définitivement +retombera une partie de ces calamités? Le lien qui accorde des +sentimens qui vous paraissent opposés, est le secret des âmes telles +que la sienne. Par malheur, le nombre n'en est pas grand; et pour le +rendre, ce lien, visible à tous les yeux, il eût fallut transcrire, +non quelques lignes d'un passage isolé, mais la lettre même qui +méritait d'être imprimée tout entière. Répétez-moi qu'il a pleuré, +abondamment pleuré, qu'il est encore plongé dans la plus amère +affliction, ce n'est pas moi que vous étonnerez. M. Chabanon n'est pas +de ceux dont on accuse la dureté envers autrui, par celle dont ils +sont pour eux-mêmes; et je n'ai jamais connu d'homme qui, en se +séparant de soi, conservât pour les autres une sensibilité si vive, si +prompte et pourtant si durable. Je pense donc comme vous, monsieur, +qu'il n'y a personne, sans exception, qui soit plus touché que lui des +malheurs récens, dont gémissent tous les amis de l'humanité. Mais je +crois sa douleur d'un caractère très-différent que celui que vous +supposez. J'en dis peut-être trop pour vous, monsieur, si vous ne le +connaissez pas; mais pour ceux qui le connaissent comme moi, je n'en +dis pas assez. + +Je serai court sur l'article de votre lettre qui m'est personnel. Je +me crois dispensé de vous prendre pour juge de mes principes sur la +révolution, fussiez-vous ou eussiez-vous été législateur; ils tiennent +à un genre de sentimens qui paraissent vous être peu connus, et à des +idées qui probablement ne vous sont pas assez familières pour ne pas +vous sembler un peu chimériques. Mais, en me renfermant dans le +matériel des faits, trouvez bon que je vous demande si, dans l'énoncé +le plus libre de mes opinions, je n'ai pas constamment respecté les +personnes, déféré à tous les souvenirs; et si, dans le cas où nul ne +s'offenserait d'une générosité honnête, il existe un seul individu qui +pût légitimement se plaindre de moi. Voilà sur quoi vous pourriez +prononcer, en supposant qu'il vous fût possible d'être juste. Si cette +condition vous paraît dure, supposez ce qui vous sera plus facile, que +je ne vous aie rien demandé du tout. + + +LETTRE XIX. + + Paris, 17 janvier 1792. + +Je n'ai pas répondu, mon ami, à votre dernière lettre, 1º parce que je +l'ai pas pu; 2º parce que je savais que, sous trois jours, les +journaux se chargeraient de répondre à l'un de ses articles +principaux, celui qui nous occupait alors, les rassemblemens des +réfugiés brabançons à Lille, Douay, etc. Il y a des siècles depuis ce +moment, et tout est bien changé. Je vis avec des personnes (et ce ne +sont pas celles que vous connaissez), qui se trouvent, par une +position bizarrement favorable, très au fait des affaires des +Pays-Bas. Toujours est-il vrai que, depuis un mois, ils m'annoncent, +quatre jours à l'avance, ce qui se trouve vérifié par l'événement. Ces +gens-là soutiennent que Léopold craint une guerre avec nous, plus que +les badauds de Paris ne la craignaient il y a deux ans. Ils prédisent +que sa réponse du 10 février prochain sera telle que nous la pourrions +désirer, dans le système le plus pacifique; et je conçois que les +mouvemens déjà sensibles dans plusieurs de ses états, et entr'autres +dans la Styrie, sont bien capables de l'inquiéter. Mais supposons +qu'il veuille agir hostilement dans deux mois, que ferons-nous si, +d'ici à ce temps, il parle en allié et en bon voisin? Lui +déclarerons-nous la guerre? Entrerons-nous dans le Brabant, comme un +certain parti nous en sollicite? C'est ce qui paraît impossible; et, +dans la supposition même où il lieroit sa partie avec les princes +allemands, pour nous faire au printemps prochain une guerre qu'il +rendra sûrement une guerre d'empire, comment forcerons-nous notre +pouvoir exécutif, maître des combinaisons militaires, à marcher en +Brabant, plutôt qu'à Liége, à Trèves, etc.? On rit de pitié, lorsqu'on +voit, après deux ans et demi de révolution, le parti patriote n'ayant +pas eu le crédit de chasser un commis de la guerre, M. Bessière, par +exemple, et des commis des affaires étrangères, tels que Henin et +Renneval. Contraindra-t-il le roi à agir sérieusement contre son +beau-frère, avec qui se sont concertés des arrangemens déjoués par le +hasard plus que par la politique? C'est ce qui ne pourrait arriver +qu'après une crise qui compliquerait encore notre position, et la +rendrait peut-être encore plus embarrassante. Mon idée est toujours +que tout ceci est un problème sans solution, un drame brouillé et +confus, dont le dénoûment tombera d'en haut comme celui des pièces +d'Euripide. Ce que je sais seulement, c'est que le mouvement général +entravera tous les mouvemens partiels et contradictoires dont on +cherche à le retarder. + +N'avez-vous pas bien ri du patriotisme qui, dans la séance du 15 de ce +mois, a saisi nos ministres et les huissiers? J'ai surtout été ravi +de l'enthousiasme de M. de Lessart, quoique celui de M. du Port ait +bien son mérite, M. du Port qui, disait la surveille: «Tout ceci ne +peut pas aller; et la constitution ne marchera jamais sans une chambre +haute.» + +La plupart de nos députés, quelques meneurs et quelques intrigans, +voient que M. de Lessart tire à sa fin: et c'est même l'opinion +générale. Ce n'est pas la mienne; et j'ai de fortes raisons de croire +qu'il sera très-difficile de le déraciner. Peut-être en savez-vous +autant que moi, si vous n'en savez pas plus. Quoi qu'il en soit, je +dis, à qui veut l'entendre, que je ne compterai sur la sincérité des +Tuileries, que lorsque vous aurez ce ministère-là. Je m'aperçois que +je ne réussis pas également auprès de tout le monde, en parlant ainsi; +cet arrangement n'est pas celui qui convient à certaines gens que vous +savez, mais c'est ce qui m'importe peu. Croirez-vous qu'il y a eu une +plate intrigue pour y placer S. L.......? L'ancien régime n'était pas +plus impudent. S. L........ aux affaires étrangères! lui qui ne sait +pas plus la géographie que M. de Lessart! Vous jugez bien qu'on +croyait le gouverner, jusqu'au moment où l'année 1793 ouvrirait la +porte aux nobles de la minorité, les seuls hommes vraiment faits pour +les places. Il est bien heureux, pour les auteurs de cette plate +intrigue, d'avoir été sifflés avant le levé de la toile; ils en +auraient été les dupes. Il les eût joués tous et probablement foulés +aux pieds. Qu'eût fait S. L...? Il ne manque pas d'esprit. Il a cette +activité que donne à un ambitieux l'habitude du travail dans les +emplois subalternes. Il eût pris la géographie de Busching, de bonnes +cartes, eût parcouru les cartons et les porte-feuilles des affaires +étrangères, se serait bourré la cervelle de tout ce qui pouvait y +entrer en quinze jours, leur eût dit qu'il en savait plus qu'eux en +politique, et leur eût du moins prouvé qu'en intrigue et en audace il +était leur maître à tous. Voilà l'homme; et tel est le caractère qu'il +a montré depuis qu'il est en place. Vous savez qu'ils veulent M. +Dietrich. Je sais que c'est un bon citoyen, et un homme de mérite; +mais j'ignore s'il a d'ailleurs toutes les connaissances requises. + +Adieu, mon cher ami; je vous aime et vous embrasse de tout mon cœur. +Vos fanatiques vous donnent bien du tracas dans votre département. +Mais le dégoût que m'inspirent ici les intrigans et les fripons +ci-devant honnêtes, remplit l'âme d'un sentiment plus mélancolique. + +L'hommage de l'amitié à votre peureuse amie. + + +LETTRE XX. + + Paris, 12 août 1792. + +Je continue, mon ami, de me bien porter; mais je ne néglige point mon +régime. J'ai fait, ce matin, le tour de la statue renversée de Louis +XV, de Louis XIV, à la place Vendôme, à la place des Victoires. +C'était mon jour de visite aux rois détrônés; et les médecins +philosophes disent que c'est un exercice très-salutaire. Vous serez +sûrement de leur avis. En tous cas, j'ai pris ça sur moi. + +De la place Louis XV, j'ai poussé jusqu'au château des Tuileries. +C'est un spectacle dont on ne se fait pas l'idée. Le peuple +remplissait le jardin, comme il eût fait celui du Prato à Vienne, ou +ceux de Postdam. La foule inondait les appartemens teints du sang de +ses frères et de ses amis, et percés de coups de canon renvoyés en +réponse à ceux qui les avaient massacrés la surveille. Les +conversations étaient analogues à ces tristes objets. A la vérité, je +n'ai pas entendu prononcer le nom du roi ni celui de la reine; mais, +en revanche, on y parla beaucoup de Charles IX et de Catherine de +Médicis. Une vieille femme y racontait plusieurs traits de l'histoire +de France. Un homme en haillons citait l'anecdote de la jatte et des +gants de la duchesse de Marlborough, comme ayant été la cause d'une +guerre: il se trompait; elle fit faire une campagne de moins. Mais je +me suis bien gardé de rétablir le texte; j'aurais été pris pour un +aristocrate: d'ailleurs, la méprise était si légère, et l'intention du +conteur était si bonne. + +Voulez-vous savoir de combien de siècles l'opinion a cheminé depuis +deux mois? Rappelez-vous le symptôme que je vous citais de la passion +française pour la royauté, ce que je vous prouvais par la facilité +avec laquelle les danseurs jacobins, sous mes fenêtres, passaient de +l'air _ça ira_ à l'air _vive Henri_ IV! Eh bien! cet air est proscrit; +et, au moment où je vous parle, la statue de ce roi est par terre: +rien ne m'a plus étonné dans ma vie. Je ne vous dirai plus que ceux +qui voudraient la république, trouveraient sur leur chemin la +_Henriade_ et le _Lodoïx_ de l'université. Non, cela n'est plus à +craindre; et je suis sûr même que le _Versalicas arces_ de nos poèmes +latins modernes ne protégera pas Versailles. Il ne fallait rien moins +que la cour actuelle pour opérer ce miracle; mais enfin, elle l'a +fait: gloire lui soit rendue! Je n'ai plus le moindre doute à cet +égard, depuis que j'ai entendu les discours très-peu badauds des +Parisiens autour des statues royales qui ont eu ce matin ma visite. +Pour moi, le peu de badauderie qui me reste, m'a engagé à lire +quelques mots écrits sous un pied du cheval de Louis XV. Que +croiriez-vous que j'y ai trouvé? le nom de Girardon, qui avait caché +là son immortalité. Cela ne vous paraît-il pas l'emblème de la +protection intéressée, accordée aux beaux-arts par un despote +orgueilleux, et en même temps de la modeste bêtise d'un artiste, homme +de génie, qui se croit honoré de travailler à la gloire d'un tyran? +Plus j'étudie l'homme, plus je vois que je n'y vois rien. Au reste, il +serait plaisant que Girardon se fût dit en lui-même: «La gloire de ce +roi ne durera pas, sa statue sera renversée par la postérité indignée +de son despotisme; et son cheval, en levant le pied, parlera de ma +gloire aux regardans.» Cet artiste-là aurait eu une philosophie qu'on +pourrait souhaiter aux Racine et aux Boileau. + +A propos de roi, on m'a dit qu'on parlait de vous pour l'éducation du +prince royal. J'y trouve une difficulté. Comment saurez-vous quel +métier il faut faire apprendre à votre élève, en cas que les Français +ressemblent aux Parisiens? Prenez-y garde: _cette difficulté vaut bien +qu'on la propose_. + +Vous êtes sûrement bien aise que Grouvelle soit secrétaire du conseil, +et par conséquent qu'un mauvais génie ne l'ait pas placé, il y a sept +ou huit jours, comme le bruit en avait couru. Il trouvera ce métier +bien doux, auprès de celui de président de section, qu'il a fait +pendant la terrible nuit d'avant hier. Un président de section était, +en ce moment, un composé de commissaire de quartier, arbitre, juge de +paix, lieutenant-criminel, et un peu fossoyeur, vu que les cadavres +étaient là qui attendaient ses ordres, comme il arrive quand le +pouvoir exécutif force la souveraineté à recourir au pouvoir +révolutionnaire. Je suis bien aise aussi que Lebrun soit aux affaires +étrangères, quoique je n'aie jamais pu, pendant deux mois, obtenir de +lui une épreuve de la _Gazette de France_, tandis qu'il la faisait +sous mon nom. Je n'ai pas de rancune. + +Adieu, mon cher ami; je vous aime et vous embrasse très-tendrement: +vous voyez que, sans être gai, je ne suis pas précisément triste. Ce +n'est pas que le calme soit rétabli, et que le peuple n'ait, encore +cette nuit, pourchassé les aristocrates, entr'autres les journalistes +de leur bord. Mais il faut savoir prendre son parti sur les +contre-temps de cette espèce. C'est ce qui doit arriver chez un peuple +neuf, qui, pendant trois années, a parlé sans cesse de sa sublime +constitution, mais qui va la détruire, et dans le vrai, n'a su +organiser encore que l'insurrection. C'est peu de chose, il est vrai; +mais cela vaut mieux que rien. + +Adieu, encore une fois; je vous espère sous huitaine, ainsi que notre +cher malade. Je ne vous ai point parlé de lui, parce que je vais lui +écrire. + + +LETTRE XXI. + + A LA CITOYENNE...... + + 15 Frimaire an II de la République. + +C'est un besoin pour moi, mon aimable amie, de vous écrire; et je +suppose qu'en ce moment-ci vous êtes disposée à faire grâce aux +défauts de mon écriture. Je ne croyais pas, lorsque vous déchiriez +votre linge pour mes blessures et pour m'envoyer de la charpie, que je +pourrais sitôt tracer de ma main les remercîmens que je vous ai +adressés du fond de mon cœur. Ils seront courts cette fois-ci, mais +ils n'en seront pas moins vifs: appliquez-leur ce qu'on dit des +prières, ce qui n'empêche pas d'en faire quelquefois de longues qui +valent bien leur prix. + +On me flatte d'obtenir bientôt ma liberté. Je suis difficile en +espérance; mais je ne veux pas avoir pour moi-même la cruauté de +repousser celle-ci. Je serais pourtant plus voisin de vous au +Luxembourg: mais vous ne me souhaitez pas d'être votre voisin à ce +prix. + +Adieu, mon aimable amie. Respect et tendresse; et sensibilité à vos +peines que je sais. + + +LETTRE XXII. + + AU CITOYEN LAVEAU, + RÉDACTEUR DU JOURNAL DE LA MONTAGNE. + + Paris, le 8 septembre 1793, l'an II de + la République une et indivisible. + +L'impartialité que vous avez montrée, citoyen, en rendant compte de la +dénonciation de Tobiezen-Duby, contre plusieurs citoyens attachés à la +bibliothèque nationale, et en insérant le lendemain dans votre journal +la note du dénonciateur, me laisse lieu d'espérer aussi que vous +voudrez bien y donner une place à ma lettre. + +Un journaliste plus dur que vous a trouvé qu'une lettre flagorneuse de +Tobiezen-Duby à la citoyenne Roland n'était pas pour moi une +justification suffisante: et cela est vrai; mais avant que je connusse +les chefs d'accusation, de quoi voulait-on que je me justifiasse? et +n'était-il pas naturel de faire connaître d'abord l'accusateur et ses +motifs? C'est à quoi paraissait propre la lettre de Tobiezen-Duby à la +citoyenne Roland; et je vous prie d'en rendre juges, par l'impression, +les républicains auxquels il croit pouvoir en appeler. Le créateur de +la formule: _au ministre Roland, respect_, qui se trouve à la tête des +lettres du désintéressé M. Tobiezen-Duby, déposées au ministère de +l'intérieur, ne devrait pas se donner pour un républicain de la +première force; et je doute que le comité épuratoire des jacobins +s'accommode de cette formule. + +Je devais donc d'abord me borner à faire connaître mon dénonciateur, +quand je me suis vu accusé d'aristocratie. Chamfort aristocrate! Tous +ceux qui me connaissent en ont ri, et beaucoup trop ri, selon moi; car +j'étais aux Madelonettes. Aristocrate! celui chez qui l'amour de +l'égalité a été constamment une passion dominante, un instinct inné, +indomptable et machinal! celui qui a mis au théâtre, il y a plus de +vingt ans, la pièce du _Marchand de Smyrne_, qu'on joue encore +fréquemment, et dans laquelle les nobles et aristocrates de toute robe +sont mis en vente au rabais, et finalement donnés pour rien! celui qui +a publié contre les académies un discours, lequel a devancé de deux +ans leur destruction depuis peu prononcée; enfin, plusieurs autres +écrits où respire cet amour de l'égalité, sans laquelle la liberté +politique n'est qu'une illusion, une chimère. Voilà l'aristocrate de +la façon de M. Tobiezen-Duby. + +Il a mis enfin au jour ses chefs d'accusation, ce M. Duby. C'est un +tissu de calomnies atroces, de mensonges dénués même de vraisemblance. +Croira-t-on qu'il pousse l'aveuglement de la haine jusqu'à se +permettre d'articuler un fait, dont la fausseté peut se démontrer +sur-le-champ par une preuve sans réplique, une preuve matérielle? + +Après avoir dit que je vais rarement aux assemblées de section (ce qui +est malheureusement vrai, par l'effet de mon état maladif, +suffocations, étouffemens, dans les assemblées nombreuses), M. Duby +ajoute que je n'ai pourtant pas manqué de m'y trouver à la nomination +d'un commandant général, _pour donner ma voix à Raffet_. + +J'affirme que le fait est faux. J'ignore si l'on conserve ou non les +listes des votans: mais si on les conserve, je défie qu'on y trouve +mon nom; si on ne les conserve pas, je défie quelqu'homme que ce soit +de dire qu'il m'a vu ce jour là à la section. + +Ce n'est point ici le lieu, citoyen, de confondre M. Duby sur d'autres +inculpations plus graves, et si odieuses que je me réserve contre lui +tous les moyens de droit. + +Finissons, et disons le vrai mot. Il faut une place à M. Duby, +quoiqu'il vous dise le contraire dans sa note. Je résigne la mienne +dès ce moment, dût-elle lui être donnée; mais elle ne le sera pas, et +il aura calomnié pour le compte d'autrui: c'est un malheur. + +Salut et fraternité. + + +LETTRE XXIII. + + A SES CONCITOYENS, + EN RÉPONSE AUX CALOMNIES DE TOBIEZEN-DUBY. + +Je suis l'objet des calomnies atroces de Tobiezen-Duby. + +Quel est le citoyen qu'il ose accuser d'aristocratie? c'est un homme +chez qui l'amour de la liberté et de l'égalité a été la passion de sa +vie entière; connu dès long-temps par sa haine pour la noblesse, haine +qu'on représentait alors comme une manie blâmable par son excès; qui, +dans une comédie (_le Marchand de Smyrne_) faite il y a plus de vingt +ans, et encore fréquemment jouée sans aucun changement, a mis les +nobles sur la scène, les a fait vendre _au rabais_, et finalement +_donner pour rien_. + +C'est un homme à qui cette prétendue manie contre la noblesse a dicté +les morceaux les plus vigoureux, insérés dans le livre sur l'_ordre_ +américain de _Cincinnatus_, ouvrage publié en 1786, et qui porta les +plus rudes coups à l'aristocratie française, dans l'opinion publique. + +Ce même Chamfort n'a cessé depuis d'envoyer à divers journaux +patriotes, sans se nommer, sans chercher d'éclat, tout ce qu'il a cru +utile à la chose publique: aussi, la cour et l'aristocratie, qui ne +l'ignoraient pas, n'ont-elles cessé de le faire déchirer dans leurs +journaux; et son nom s'est trouvé, comme de raison, sur toutes les +listes de proscription de la cour et de l'aristocratie. + +Certes, ni la cour, ni l'aristocratie n'avaient tort; et si quelque +hazard particulier faisait ouvrir certains porte-feuilles où se +trouvent plusieurs de mes lettres, écrites _dans toutes les époques de +la révolution_, on y verrait que mes principes républicains étaient +bien antérieurs à la république. + +Voilà ce qui est connu de tous ceux qui me connaissent. + +Veut-on savoir maintenant quel est Tobiezen-Duby? son +patriotisme?..... mais ce serait une dérision que d'en parler. +Lui-même, dans sa lettre à la citoyenne Roland, où il demande une +place, lui-même date ce patriotisme du 7 juillet 1792: et cette date +est un peu trop récente. Il faut bien qu'il reconnaisse que ce titre +est assez faible, puisqu'il s'appuie des droits que lui donne à cette +place un ouvrage de son père _sur les monnaies des barons et des +prélats de France_; puissante recommandation, en effet, pour un +patriote de sa trempe; aussi s'est-il porté pour continuateur de cette +sottise aristocratique, publiée par lui en 1790, appelée par lui, en +1792, ouvrage _national_. Remarquez bien les dates. + +Laissons donc là le patriotisme de Tobiezen-Duby; et ne parlons plus +que de Tobiezen-Duby lui-même: c'est bien assez. + +Mais ne l'imitons pas dans ses divagations. Je ne me permettrai de +citer contre lui que des faits appuyés de pièces justificatives. + +Vous tous, vrais jacobins, qui, faute de le connaître, l'avez admis +parmi vous, l'avez placé dans votre comité de correspondance, l'avez +chargé d'en faire les extraits et de les lire à votre tribune; vous +tous, hommes droits et purs, qui voulez que les dénonciations soient +un moyen de châtiment ou de répression contre les aristocrates et les +traîtres, mais qui ne voulez pas qu'elles soient, dans les mains des +intrigans, une arme contre les républicains, venez à la bibliothèque +nationale, vous y verrez les preuves de ce que j'avance. + +Vous verrez ce prétendu républicain qui donne le nom servile de +_patron_ à l'un de ses collègues, lequel lui avait rendu quelques +services, par une surprise dont bientôt s'est repenti le _patron_ trop +facile. + +Vous verrez le créateur de la formule: _au ministre Roland, respect_, +vous le verrez protégé par Le Noir, dont il vante la _sensibilité +d'âme_, auquel il voue _une reconnaissance éternelle_. + +Placé auprès de Joly, garde des estampes, Tobiezen-Duby écrit à Le +Noir: _M. Joly est l'homme de la bibliothèque pour lequel j'ai le plus +de respect, d'égards et d'estime_; hommage rendu en 1788, qui n'a pas +empêché le même Tobiezen-Duby de solliciter, en 1792, la place de ce +même Joly, _qui est_, dit-il, _au moment de la perdre par un juste +châtiment de son aristocratie_. + +Voilà ce qu'il écrit avec _vénération_ à la _vertueuse_ Roland de +septembre 1792, _femme Roland_ en septembre 1793. + +Que dites-vous, citoyens! n'est ce pas là le vil caractère et la +marche tortueuse d'un intrigant de l'ancien régime, d'un intrigant du +nouveau, tartufe de probité, tartufe de patriotisme? Je supprime ici +nombre de traits consignés dans les dépôts de la bibliothèque, et qui +montreront à nu son caractère: jalousie, ambition, orgueil, haine pour +ses confrères bien avant la révolution, lorsque le patriotisme +hypocrite d'un méchant ne pouvait servir de voile à ses manœuvres et +à ses perfidies. + +En attendant que vous voyiez de vos yeux, que vous touchiez de vos +mains, les preuves écrites de la perversité de Tobiezen-Duby, +parcourez seulement ses trois dénonciations contre la bibliothèque; +car il en a fait trois. + +C'est une chose curieuse de le voir allonger, raccourcir, la liste des +dénoncés, alléger le poids sur celui-ci, l'aggraver sur celui-là, +selon ce qu'il juge convenable à son intérêt personnel, d'après le +moment et les circonstances. + +Voyant sa première délation tombée dans le mépris, Tobiezen-Duby, le +flatteur des anciens ministres, gronde le ministre _trompé_. Pour +accréditer son absurde dénonciation, pour la faire croire pure et +désintéressée, il proteste aujourd'hui qu'il ne veut point de place. +Venez, citoyens, à la bibliothèque, vous assurer que, depuis cinq ans, +la vie de Tobiezen-Duby n'est qu'un tissu d'intrigues, d'abord pour +avoir une place, puis pour en avoir une meilleure, puis pour se faire +donner un logement. + +Remarquez sur-tout son impudente audace, dès que, sortant du cercle +des accusations vagues, il articule un fait précis; par exemple, +lorsqu'il ose m'accuser d'avoir donné ma voix à _Raffet_. J'ai affirmé +et j'affirme encore que ce fait est faux. Je demande qu'on consulte la +liste des votans; et si cette liste n'existe pas, je défie tout homme, +quel qu'il soit, et fût-ce Tobiezen-Duby lui-même, d'oser dire qu'il +m'a vu ce jour-là à la section. + +A cela, que répond Tobiezen-Duby? Rien. Il redouble de fureur et de +calomnies, sans revenir sur le seul fait positif qu'il ait allégué +contre moi. Ne reconnaissez-vous pas là, citoyens, un homme qui +n'écoute que sa haine, sa haine aveugle, et foule aux pieds sa +conscience? + +Comment cherche-t-il à couvrir cette honte? il fait de nouveaux +efforts pour exciter contre moi les jacobins, contre moi qui, même +avant que les sociétés populaires fussent mises sous l'égide de la +constitution, n'ai cessé (mille témoins existent) de dire et de +répéter: «Sans les jacobins, point de liberté, point de république.» + +Il me prétend lié avec le ministre Roland, moi qui, de notoriété +publique, n'ai eu avec lui que les relations nécessitées par ma +place. Et cette place l'avais-je sollicitée? l'avais-je désirée? y +avais-je seulement songé? connaissais-je, même de vue, le ministre +Roland? + +Il me prétend lié avec la Gironde, dont je n'ai jamais vu un seul +membre que dans des rencontres rares, imprévues et fortuites. + +Ici, je porte un défi public à quelqu'homme que ce puisse être, de +dire qu'il m'ait jamais vu chez un seul député de la Gironde, et qu'il +ait jamais vu un seul d'entre eux chez moi. De plus, grand nombre de +personnes savent et peuvent se rappeler que mes idées ont été en +opposition absolue avec les leurs sur presque toutes les questions +importantes, comme la garde départementale, le jugement de Louis +Capet, l'appel au peuple et plusieurs autres. + +Observez que ces mensonges de Tobiezen-Duby, et quelques autres non +moins odieux, se produisent, comme par supplément, par surabondance, +dans sa troisième dénonciation; c'est-à-dire, dans le troisième accès +de sa fièvre calomnieuse. + +Que penser, citoyens, de celui qui, convaincu de faux sur un fait +grave, le fait relatif à Raffet, répète hardiment ses autres +impostures, en ajoute de nouvelles non moins faciles à repousser; et +dans son emportement essaye de provoquer contre moi des passions +personnelles dans les magistrats du peuple les plus estimables, les +plus estimés; appelle au secours de sa haine les plus fidèles +mandataires du peuple, les sociétés les plus patriotiques, toutes les +autorités constituées, c'est-à-dire, veut mettre ce qu'il y a de plus +vil et de plus odieux sous la protection de ce qu'il y a de plus +respectable? + +Mais non; les sociétés populaires, les autorités constituées, sont et +resteront justes, en dépit des intrigans, des calomniateurs, de +Tobiezen-Duby. Elles peuvent, il est vrai, dans la crise d'un orage +révolutionnaire, être surprises et trompées pour un moment; mais +bientôt éclairées, parce qu'elles veulent l'être, elles brisent avec +indignation le piége qu'on leur a tendu, et repoussent avec dédain le +fabricateur du piége: leur justice appelle à soi la justice publique, +dont la leur est elle-même une grande portion. Dans le court +intervalle où la calomnie voudrait séparer ces deux justices qui +doivent n'en être qu'une, j'appelle sur moi l'une et l'autre, +j'attends leurs regards, je les désire; et à cet instant même, tandis +que vous me lisez, républicains, je jouis de la certitude de les voir +se réunir pour moi et confondre Tobiezen-Duby. + +Tobiezen-Duby aura donc beau faire; il restera ce qu'il est, et moi je +resterai ce que je suis: lui, vrai ou faux patriote du 7 juillet 1792, +faux républicain de 1793, car les intrigans et les calomniateurs sont +de faux républicains; moi, révolutionnaire de fait et de notoriété +publique avant la révolution; républicain de principes et de cœur, +même avant la république. + +Telle est la force, tel est l'empire de ce sentiment consolateur, de +se dire à soi-même, _je vivrai, je mourrai républicain_, qu'une +détention de vingt années n'eût pu l'affaiblir dans mon âme; et, je le +proteste de nouveau, rien de ce qui tient, rien de ce qui tiendra à la +révolution, ne m'empêchera d'appartenir du fonds du cœur, et jusqu'au +dernier soupir, à la révolution, et au complément de la révolution, à +la république, à la république une et indivisible. + + +_P.S._ Encore un mot, citoyens; convaincu dès long-temps qu'il +importait au salut public que tous les salariés du peuple, sans +exception, fussent au-dessus du soupçon même, doctrine que je professe +depuis trois ans, j'allai, l'un des premiers jours d'août, au comité +de surveillance de notre section (celle de 1792), sur les premiers +bruits vagues qu'on cherchait à répandre contre la bibliothèque. + +Là, j'ai déposé sur le bureau un écrit dans lequel je demande que tous +et chacun de ses membres soient examinés sur leurs actions, sur leurs +principes et leurs sentimens. Observez que cette démarche si nette et +si franche de ma part, antérieure d'un mois à notre détention, a +probablement frappé les autorités constituées; et leur conduite à +notre égard choque beaucoup Tobiezen: car il n'est pas aisé +Tobiezen-Duby! il veut qu'on croye à ses calomnies bien vite et pour +toujours, et que tout soit fini. + +Il en a pourtant tiré un fruit; c'est de m'avoir mis dans le cas de +confirmer, par ma démission que j'ai donnée, mes principes sur _les +salariés du peuple_. On peut m'objecter sans doute que c'est avoir +beaucoup trop de respect pour les calomniateurs: soit, mais le premier +devoir d'un républicain est de rester fidèle à ses anciens principes. + +Je laisse là ses impostures qui lui appartiennent, et je cherche d'où +lui vient son audace avec de si faibles moyens personnels. Ne +trahirait-il pas lui-même son secret, par le début de sa première +denonciation imprimée? _Je suis jacobin et ardent républicain_, +dit-il. Et aussitôt, enhardi par ces deux noms qu'il usurpe, il lance, +comme d'un poste sûr, tous les traits de la calomnie. Citoyens, vous +vous avez vu quel républicain c'était; jugez quel jacobin ce peut +être. + +Il a cru, le lâche! que, sous l'abri de ces deux titres, il pouvait +tout se permettre; il a cru que nul n'oserait aller, derrière ces +retranchemens, lui arracher son masque et ses méprisables armes; il +s'est trompé. Lui jacobin! non, il ne l'est pas. C'est moi, qui, sans +en porter le titre, le suis en effet et de principes et d'âme; moi +qui, en juillet 1791, après le massacre du Champ-de-Mars, entraîné, +malgré mon état de maladie et de souffrance, par une force +irrésistible, courus aux jacobins, moi vingtième ou trentième.... +j'ignore le nombre, mais la salle était alors déserte. Où était alors +Tobiezen-Duby? Etait-ce chez vous, jacobins, qu'il cherchait un +refuge? Je ne crois pas qu'il fût là. Quoi qu'il en soit, je m'y +présentai; je fus admis parmi vous, et même dans votre comité de +correspondance, où cet homme vient de se glisser. Il est vrai qu'aux +approches de l'hiver, ma déplorable santé, qui suspend trop souvent +mes travaux, et qui surtout m'interdit les grandes assemblées, me +força, par degrés, à me priver des vôtres, toujours plus brillantes et +plus nombreuses. La patrie, il est vrai, n'était pas encore sauvée; +mais l'affluence, toujours croissante parmi vous, semblait le garant +de son triomphe et du vôtre; et dans le redoublement des incommodités +que la foule me cause, je n'étais plus soutenu par ce sentiment si +impérieux sur certaines âmes, ce je ne sais quel attrait attaché aux +périls très-instans[39]. + + [39] Il est de fait que, de tous les lieux où l'affluence est + grande, et d'où l'on ne peut sortir sans se rendre importun, il + n'y a que les jacobins où j'aie jamais été, _et toujours_ dans + les crises violentes de l'année 1791. Le moment que j'avais + choisi pour me présenter, en est une preuve suffisante. + +Ce malheur, je veux dire les infirmités physiques qui m'interdisent +les grandes assemblées, malheur réel pour tout vrai citoyen, +Tobiezen-Duby en profite pour me calomnier auprès des assemblées de +section. Il me prête, à ce sujet, un propos aussi absurde qu'infâme, +digne d'un vieil et stupide aristocrate de château, et que, par cette +raison, je voue au mépris public, ainsi que l'homme qui a la bêtise de +me l'attribuer. + +J'apprends que Tobiezen-Duby, après avoir rempli le rôle de +_persécuteur_ de la bibliothèque nationale, a osé, en cherchant à se +justifier à la tribune des jacobins, usurper le rôle de _persécuté_ +pour ses opinions par les citoyens qu'il a dénoncés, et tâche +d'appeler sur lui l'intérêt attaché à ce second rôle. + +Bien loin de l'avoir persécuté, je réponds affirmativement que son +patriotisme auquel on eût applaudi, était parfaitement ignoré de ceux +qu'il a _persécutés_ véritablement. + +J'affirme de plus, qu'avant sa dénonciation, nul de ses confrères +qu'il accuse ne lui parlait et ne parlait de lui, que lui-même ne +parlait à aucun d'eux, depuis son entrée à la bibliothèque sous Le +Noir: ce qui était fort simple, vu la différence des fonctions +respectives qui ne les mettait point en rapports. + +On défie donc Tobiezen-Duby d'articuler un seul acte de _persécution_ +de la part de ses confrères; et, quant à moi, la seule persécution +qu'il puisse citer, c'est d'avoir, à mon entrée en place, accru ses +appointemens de 400 livres. Il est vrai que, dans sa lettre à la +_vertueuse citoyenne_ Roland, il demanda la place de garde des +estampes, ou au moins une augmentation de 1200 livres avec un +logement. Son patriotisme d'aujourd'hui, si désintéressé, si pur, +m'imputerait-il, par hasard, cette différence de 1200 à 400 livres? +Dans cette supposition, il aurait lui-même tout expliqué. + +Tobiezen-Duby est donc convaincu de faux dans ce qu'il a dit aux +jacobins, comme il l'a été dans ce qu'il a dit aux autorités +constituées et ensuite au public; mais son nouveau mensonge est marqué +d'une plus rare impudence. Car enfin, le public, témoin des faits, +témoin de l'acharnement de ses trois dénonciations, voit clairement +que Tobiezen-Duby est le persécuteur et non le persécuté. Je ne dis +donc plus, comme je l'ai fait sur quelques-unes de ses impostures: +_citoyens, venez et voyez_; je dis seulement: _ouvrez les yeux et +voyez_. + + 18e jour du 1er mois de la + république française. + + +FIN DES LETTRES DIVERSES. + + + + +DEUX ARTICLES + +EXTRAITS + +DU JOURNAL DE PARIS. + + + + +DEUX ARTICLES + +EXTRAITS + +DU JOURNAL DE PARIS. + + + 18 mars 1795. + +ENTRETIEN + +ENTRE UN DES ACTEURS DU JOURNAL DE PARIS ET UN AMI DE + +CHAMFORT. + +Est-ce que vous ne défendrez pas Chamfort contre Delacroix[40]? + + [40] M. Delacroix avait fait insérer, dans le Journal de Paris, + une lettre dans laquelle il parlait peu avantageusement de + Chamfort, auquel il reprochait d'avoir pris une part trop active + à la révolution. + +--Ma foi, je n'en sais rien. + +--N'étiez-vous pas de ses amis? + +--J'en étais, certainement. + +--Et vous l'abandonneriez! + +--N'a-t-il pas été _terroriste_? + +--Oui, jusqu'à la menace; non, jusqu'aux actions. Il croyait +nécessaire de paraître terrible, pour éviter d'être cruel. Il s'est +arrêté, quand il a vu la férocité frapper avec les armes que le +patriotisme alarmé ne voulait que montrer. Le confondriez-vous avec +les hommes de sang? + +--Non; mais je ne le mettrai pas non plus au nombre des esprits sages +qui ont prévu les conséquences des déclamations incendiaires, ni des +âmes courageuses qui ont travaillé à empêcher les fureurs populaires, +ni même des âmes sensibles qui en ont constamment gémi. N'est-ce pas +lorsque la terreur l'a atteint lui-même, qu'il a cessé d'applaudir au +terrorisme? + +--C'est bien avant: et il ne s'est pas borné au silence; il a frappé +sur le terrorisme, dès qu'il l'a vu cruel, comme il l'avait fait sur +le despotisme dans tous les temps, et sur le modérantisme quand il l'a +cru dangereux. Ignorez-vous qu'il fut mis en arrestation pour avoir +refusé à Hérault-Séchelles d'écrire contre la liberté de la presse? +N'avez-vous pas entendu citer ce mot qui lui échappa au sujet de _la +fraternité_, que les tyrans proclamaient sans cesse: «Ils parlent, +dit-il, de la _fraternité_ d'Étéocle et de Polynice.» Ce fut lui qui, +entendant déplorer l'indifférence du public pour les chefs-d'œuvres +de la scène tragique, l'expliqua en ces mots: «La tragédie ne fait +plus d'effet depuis qu'elle court les rues.» Ce fut lui qui dit de +Barrère, à la naissance de son pouvoir: «C'est un brave homme que ce +Barrère; il vient toujours au secours du plus fort.»--«C'est un ange +que votre Pache, dit-il un jour à un ami de celui-ci; mais à sa place, +je rendrais mes comptes.» Ce furent ces discours, et cent autres que +ceux-là supposent, qui indisposèrent les décemvirs contre lui. On sait +qu'au moment de son arrestation, il fit ce qu'il put pour se tuer; +remis en liberté, ses amis lui reprochèrent d'avoir tenté de se donner +la mort: «Mes amis, répondit-il, du moins je ne risquais pas d'être +jeté à la voirie du Panthéon.» C'est ainsi qu'il appelait cette +sépulture depuis l'apothéose de Marat. Quelque temps après sa +délivrance, un des amis qui lui ont fermé les yeux, Colchen le +félicitait d'être échappé à ses propres coups; Chamfort lui répondit: +«Ah! mon ami, les horreurs que je vois, me donnent à tout moment +l'envie de me recommencer.» Ne voyez-vous pas, dans ces paroles, les +sentimens d'une âme sensible et courageuse? + +--Je me plais à les reconnaître en lui; mais pourquoi donc cet +emportement de paroles, ce débordement d'invectives et de menaces +contre les mêmes castes, contre la plupart des mêmes individus que +Marat et Robespierre proscrivirent depuis? + +--Vous l'avez dit: parce que Chamfort n'était pas un esprit sage; +j'ajouterai même qu'en politique il n'était pas un esprit éclairé. Il +avait vu les abus et les vices attachés à l'ancien régime; il leur +avait juré la guerre; et il croyait nécessaire de la faire à outrance, +sans précaution, comme sans mesure: voilà son erreur. + +--Mais n'y a-t-il pas eu du mauvais cœur dans sa conduite, et au +moins de cette méchanceté qui se plaît à nuire, pour peu que la +justice y autorise; de cette méchanceté qui n'est pas celle du +scélérat, mais celle de l'homme dur et violent? + +--Nullement; et ce qui le prouve, c'est qu'il a cessé ses emportemens +dès qu'il a vu qu'on prenait à la lettre les discours des Marat et des +Robespierre; il voulait faire peur et non faire du mal, puisqu'il +s'est arrêté dès qu'il a vu qu'on faisait mal pour faire mal, et +encore pour faire peur. + +--Mais n'a-t-il pas voulu satisfaire des vues personnelles? n'est-ce +pas son intérêt qui lui a conseillé de flatter les partis dominans? + +--Son intérêt n'a été pour rien dans sa conduite. Toujours Chamfort +s'y montra supérieur; disons plus: il en fut toujours l'ennemi. Non +seulement il s'attacha à la révolution, mais même il poursuivit avec +passion jusques sur lui-même tous les abus, ou ce qu'il croyait être +les abus de l'ancien régime. Il se déchaîna contre les pensions, +jusqu'à ce qu'il n'eût plus de pension; contre l'académie dont les +jetons étaient devenus sa seule ressource, jusqu'à ce qu'il n'y eut +plus d'académie; contre toutes les idolâtries, toutes les servilités, +toutes les courtoisies, jusqu'à ce qu'il n'existât plus un homme qui +osât se montrer empressé à lui plaire; contre l'opulence extrême, +jusqu'à ce qu'il ne lui restât plus un ami assez riche pour le mener +en voiture ou lui donner à dîner. Enfin il se déchaîna contre la +frivolité, le bel esprit, la littérature même, jusqu'à ce que toutes +ses liaisons, occupées uniquement des intérêts publics, fussent +devenues indifférentes à ses écrits, à ses comédies, à sa +conversation. Il s'impatientait d'entendre louer son _Marchand de +Smyrne_ comme une comédie révolutionnaire; il s'indignait même qu'on +se crût réduit à tenir compte de si faibles ressources pour servir une +si grande cause. «Je ne croirai pas à la révolution, disait-il souvent +en 1791 et 1792, tant que je verrai ces carrosses et ces cabriolets +écraser les passans.» Voici une anecdote qui le caractérise. Le +lendemain du jour où l'assemblée constituante supprima les pensions, +nous fûmes lui et moi voir Marmontel à la campagne. Nous le trouvâmes, +et sa femme surtout, gémissant de la perte que le décret leur faisait +éprouver; et c'était pour leurs enfans qu'ils gémissaient. Chamfort en +prit un sur ses genoux: «Viens, dit-il, mon petit ami, tu vaudras +mieux que nous; quelque jour tu pleureras, en apprenant qu'il eut la +faiblesse de pleurer sur toi, dans l'idée que tu serais moins riche +que lui.» Chamfort perdait lui-même sa fortune par le décret de la +veille.--Si Chamfort, comme on voit, ne passait rien aux autres, il +ne se passait rien non plus à lui-même. Il fut misantrope peut-être, +mais non pas inhumain; il haïssait les hommes, mais parce qu'ils ne +s'aimaient point; et le secret de son caractère est tout entier dans +ce mot qu'il répétait souvent: «Tout homme qui, à 40 ans, n'est pas +misantrope, n'a jamais aimé les hommes.» On lui a reproché d'avoir été +ingrat envers des amis qui l'avaient obligé pendant leur puissance; et +l'on s'est fondé sur son ardeur à poursuivre les abus dont ils +vivaient. La belle raison! La preuve que Chamfort ne fut point ingrat, +c'est qu'il resta attaché à ses amis dépouillés d'abus, comme il +l'avait été quand ils en étaient revêtus. + +--A ce compte, il n'y aurait qu'à admirer dans Chamfort; et ce que +vous appelez le défaut de sagesse de son esprit, ne serait que la +faculté de s'émouvoir trop vivement pour le bien et contre le mal! + +--Vous allez maintenant trop loin. La morosité de Chamfort, sa +misantropie furent des défauts sérieux; il irrita souvent des gens +qu'il aurait pu ramener; il affligea des hommes honnêtes par des +jugemens inconsidérés. Il provoqua sans le vouloir, il autorisa des +passions perverses, et arma des hommes atroces de maximes violentes et +de raisonnemens spécieux; et quand il avait lancé un mot piquant ou +accablant sur quelqu'homme que ce fût, il ne revenait plus sur +l'opinion qu'il en avait donnée, non qu'il fût arrêté par la crainte +méprisable de déprécier un mot saillant, mais plutôt parce qu'il +voulait se faire craindre d'un ennemi qu'il croyait trop blessé pour +ne pas être irréconciliable; c'est ainsi qu'il resta toute sa vie le +détracteur de Laharpe, parce qu'il l'avait été un jour; il s'obstina à +soutenir que cet excellent littérateur dont il honorait d'ailleurs le +patriotisme, ne savait pas le latin, parce qu'il l'avait surpris +autrefois, je ne sais dans quelle erreur sur le sens d'un mot de +Tite-Live. Ces travers sont inexcusables; mais je ne puis pour cela +passer condamnation sur des reproches qui attaquent le fond de son +cœur. + +--Je vous entends; mais, après tout, à quoi bon célébrer Chamfort? +Qu'a-t-il fait pour la révolution? Il n'a pas imprimé une seule ligne, +pour en hâter ou en arrêter la marche suivant les circonstances, non +plus que pour l'éclairer. + +--Comptez-vous pour rien une foule de mots saillans, qui ont passé +mille fois dans toutes les bouches? Sa réponse à des aristocrates qui, +après le 14 juillet 1789, se demandaient douloureusement ce que +devenait la Bastille: «Messieurs, elle ne fait que décroître et +embellir.» Ces autres paroles sur la manière de faire la guerre à la +Belgique: «_Guerre aux châteaux! Paix aux chaumières!_» paroles qui, +pour être devenus l'adage du vandalisme et de la tyrannie en France, +n'en étaient pas moins justes et politiques relativement à des ennemis +étrangers et des agresseurs cruels; cette prédiction, malheureusement +démentie par M. Pitt, mais qui devait lui servir de leçon, et +fournira à l'Angleterre un éternel reproche contre lui: «L'Angleterre +ne fera pas la guerre à la France, elle aimera mieux sucer notre sang +que de le répandre»; enfin cette réflexion décisive sur des projets de +loi proposés à l'assemblée constituante pour réprimer la licence des +écrits calomnieux: «Toute loi sera inutile contre la calomnie, parce +qu'elle se vend bien.» Chamfort imprimait sans cesse; mais c'était +dans l'esprit de ses amis. Il n'a rien laissé d'écrit; mais il n'aura +rien dit qui ne le soit un jour. On le citera long-temps; on répétera +dans plus d'un bon livre des paroles de lui, qui sont l'abrégé ou le +germe d'un bon livre.... Ne craignons pas de le dire: on n'estime pas +à sa valeur le service qu'une phrase énergique peut rendre aux plus +grands intérêts. Il est des vérités importantes, qui ne servent à +rien, parce qu'elles sont noyées dans de volumineux écrits, ou +errantes et confuses dans l'entendement; elles sont comme un métal +précieux en dissolution: en cet état il n'est d'aucun usage, on ne +peut même apprécier sa valeur. Pour le rendre utile, il faut que +l'artiste le mette en lingot, l'affine, l'essaie, et lui imprime sous +le balancier des caractères auxquels tous les yeux puissent le +reconnaître. Il en est de même de la pensée. Il faut, pour entrer dans +la circulation, qu'elle passe sous le balancier de l'homme éloquent, +qu'elle y soit marquée d'une empreinte ineffaçable, frappante pour +tous les yeux, et garante de son aloi. Chamfort n'a cessé de frapper +de ce genre de monnaie, et souvent il a frappé de la monnaie d'or; il +ne la distribuait pas lui-même au public, mais ses amis se chargeaient +volontiers de ce soin; et certes il est resté plus de choses de lui +qui n'a rien écrit, que de tant d'écrits publiés depuis cinq ans et +chargés de tant de mots. + +--Je me rends, citoyen; mais que puis-je faire de mieux pour la +mémoire de Chamfort que d'écrire notre entretien et de le publier? y +consentez-vous? + +--Volontiers. + + M. ROEDERER. + + +VARIÉTÉS. + + 12 germinal an III. + +A la bonne heure, citoyens, quelques mots fins ou énergiques, quelques +anecdotes rapidement contées, réduites dans un cadre ingénieux, voilà +ce qui compose votre morceau sur Chamfort, voilà ce qui plaît à tous +les lecteurs, et non des discussions à la fois pesantes et étranglées, +des disputeurs, des dissertateurs, des docteurs de quelque genre que +ce soit, de Salamanque ou de la comédie; vos deux pages valent mieux +qu'une vie en deux volumes. Quand on les a lues, vingt souvenirs +reviennent encore. Je l'ai connu, dès la jeunesse, ce Chamfort; et je +doute beaucoup qu'il fût digne d'être _misantrope à quarante ans_, si, +pour en avoir le droit, _il faut avoir aimé les hommes_. Il n'aima +jamais que Chamfort: c'était un homme habile à lancer un trait +d'esprit _acéré_, comme une arbalète chasse une flèche. Je vais en +dire quelques mots, non par le besoin de médire (il n'y eut pas plus +entre nous de haine que d'amitié), mais par le désir d'être vrai, et +de bien juger ceux qui ont été désireux de paraître, et qui ont eu la +triste ambition d'être craints. + +Chamfort le fut toujours; sa figure était charmante dans la jeunesse; +le plaisir l'altéra étrangement, et l'humeur finit par la rendre +hideuse. Il ne montra d'abord que de la gaîté, et seulement un petit +germe de méchanceté; mais ce germe ressemblait au plus petit des +grains qui devient un arbre: il ombragea toute sa vie. Après un succès +académique, il essaya la carrière des négociations; il eut une +correspondance qui ne fut remarquée que par des lettres outrageuses +contre l'ambassadeur qu'il avait suivi. On peut croire qu'il revint à +Paris; et il dit que la politique _n'était que du haut allemand_. Soit +qu'on eut dégoûté M. de Choiseul de ce caractère trop âcre, soit qu'on +lui eût laissé ignorer ses talens, Chamfort désespéra ou dédaigna +d'être replacé, et il se dévoua aux lettres. + +Parmi ceux qui se firent connaître dans le même temps, je me rappelle +l'abbé Delille, non moins fécond en saillies, et qui l'a bien surpassé +en gloire littéraire. Leur caractère modifia bien diversement leur +esprit. Delille a toujours plu comme un enfant. Chamfort sollicitait +le rire et se faisait redouter. Il reprocha un jour à l'abbé la +richesse de ses rimes, qu'il appelait _des sonnettes_; celui-ci le +plaignait de ne faire entendre que des grelots. + +Les bons mots de Chamfort se heurtèrent bientôt contre ceux de Duclos. +Le vieux maître d'escrime montra un peu d'humeur du ton libéré du +jeune homme, et dit en grommelant: /* Ce n'était pas jadis sur ce ton +ridicule.... */ + +Chamfort acheva: + + Qu'Amour dictait les vers que soupirait _Racine_. + +Cependant il s'aperçut qu'il y avait à profiter avec cet homme. Il +remarqua, il imita, il surpassa peut-être ce ton de flatteur brusque, +cet art de caresser les grands avec une apparence de rudesse qui avait +valu à Duclos, de la part d'un autre malin, l'épithète de _faux +sincère_. Mademoiselle Quinault, qui me l'a dit, lui donnait un autre +nom assez plaisant _don Brusquin d'Algarade_. Chamfort eût mérité +cette grandesse. J'ai vu de ses fureurs. J'ai ri de l'humilité où il +tenait l'élégant Vaudreuil, son patron. Celui-ci s'occupait sans cesse +à lui procurer des accès à la cour; et Chamfort se résignait à +accepter de petits titres en faveur des pensions; c'est ainsi qu'il +fut secrétaire de madame Elisabeth. On l'embarrassa beaucoup, en le +voulant faire secrétaire de l'ordre du Saint-Esprit; il y avait encore +là 2000 fr. de pension à gagner. Mais une espèce de demi-cordon bleu à +porter _en sautoir_ gâtait l'affaire. Cela avait l'air subalterne; et +c'était alors que Chamfort invoquait la religion de l'égalité, qu'il +n'eût jamais connue, s'il avait pu porter ce même cordon _de l'épaule +dextre à la hanche gauche_. + +D'ailleurs, on lui rappela qu'il avait dit à notre excellent Ducis, à +qui on proposait le cordon de Saint-Michel: «Que feras-tu de ce ruban? +tu ne l'auras pas plutôt qu'il faudra le porter.» La révolution vint; +vous avez conté le reste. Il finit par s'enivrer de démocratie et de +mauvais vin, et puis se tuer, se manquer, se recommencer. Je vois en +lui beaucoup de rage, et cherche _son humanité_. Il dédaignait à la +fin qu'on vantât son _Marchand de Smyrne_; il regrettait sûrement que +son _Zéangir_ eut peu duré: la _Jeune Indienne_ est une parfaite et +élégante bagatelle, dont on doit, ce me semble, l'idée à Métastase. +Son éloge de Molière a été lu; mais on relit surtout celui de La +Fontaine. Je voudrais qu'on publiât ses notes pleines d'esprit sur ce +poète. Mais qu'a-t-il fait de son poème commencé sur la Fronde? Quand +il l'entreprit, il était loin des sublimités du _sans-culotisme_... +Bon soir. + + + + +LETTRES DE MIRABEAU + +A CHAMFORT. + + + + +LETTRES DE MIRABEAU + +A CHAMFORT. + + +LETTRE I. + + 4 décembre 1783. + +Expliquez-moi, mon très-aimable ami, si les traductions grecques et +latines de M. de Pompignan que vous desirez consulter, sont dans les +deux derniers volumes de sa nouvelle collection. Je ne les ai point +encore; mais je puis les avoir sur-le-champ. Si c'est au contraire +dans les _Mélanges de littérature_ qu'il a donnés il y a deux ou trois +ans, que vous cherchez M. Saint-Grégoire, je n'ai point mes livres +ici; et ces _mediocres miscellanea_ ne sont pas sur ma très-petite +tablette; mais je puis les avoir dans la matinée. Expliquez-vous donc; +car je n'ai reçu qu'hier soir en rentrant votre lettre qui pourtant +est datée du 2. + +Pendant qu'on relie votre exemplaire du livre que vous voulez bien +désirer[41], je vous annonce celui que j'avais fait entre-mêler de +feuilles d'attente pour moi, et qui est en bel état, comme vous voyez, +parce qu'il a fait sept ou huit cents lieues, et passé par bien des +mains. Ce me sera un véritable service, et dont je vous aurai une +reconnaissance éternelle et bien douce, si vous avez le courage d'en +entreprendre une censure très-sévère, soit pour le fond, soit pour la +forme. + + [41] _Des Lettres de cachet et des Prisons d'état._ + +Quant au fond, je sais que j'ai médité profondément le plan, et que +cependant on lui a reproché quelques défauts d'ordre. A-t-on raison? +c'est ce que je ne veux ni ne puis décider; mais ce que je sais +surtout, c'est que, riche en résultats moraux comme vous l'êtes en +vues profondes, en aperçus nouveaux et d'un coloris qui n'est qu'à +vous, vous pouvez m'enrichir infiniment, et que vous êtes capable du +noble sentiment de le vouloir, 1º parce que vous m'aimez, 2º parce que +cet ouvrage n'a pas été sans quelque utilité, et qu'ainsi c'est une +bonne œuvre que de le rendre le moins mauvais possible, 3º parce que +Marmontel n'avait pas peur qu'un modeste client le ruinât. + +Quant à la forme, je sais qu'il y a beaucoup d'incorrections, et +peut-être aussi de cette obscurité, dont les écrits d'un reclus ne +paraissent le plus souvent aux gens du monde, que parce qu'ils ne +lisent pas avec autant d'attention qu'il a écrit. Pour vous qui savez +méditer et dilucider, composer et colorier, vous qui avez l'âme et le +génie de Tacite, avec l'esprit de Lucien et la muse de Voltaire quand +il rit et ne grimace pas; si vous voulez laisser quelques jours sur +votre pupitre mon ouvrage, médiocre à la vérité, mais non pas +méprisable, il méritera bientôt d'être placé au nombre des bons +livres. + +Je crois dès long-temps que de bons apologues seraient plus utiles que +de bons traités de morale; jugez du cas que je fais des vôtres, et de +l'incroyable talent que vous a donné la nature en ce genre. Mais +parbleu, mon beau monsieur, je ne me charge la conscience d'aucun +péché dont je n'ai eu le plaisir. Ainsi, aujourd'hui, ou au plus tard +demain sans faute, j'irai entendre l'apologue qui, en bonne règle, est +à moi, puisqu'il a été fait pour moi. Bonjour, mon cher et aimable +ami. _Vale et me ama._ + + +Dupont vous portera lui-même son Roland. Il a vu M. de C.....[42]. Il +a à lui faire d'ici à mercredi prochain, le rapport d'une très-grande +affaire; et je crois qu'ils sont contens l'un de l'autre. + + [42] De Calonne. + + + +LETTRE II. + + Paris, 22 juin 1784. + +Je ne m'accoutume pas aisément à l'idée d'être réduit à causer par +écrit avec vous, mon ami; votre société est si douce, votre +conversation si séduisante, et votre amitié si confiante, qu'il est +impossible qu'une correspondance en remplace le moindre charme. +L'union des âmes ne veut point de réserve; les lettres en exigent. Eh! +qui pourrait exprimer ce qu'un seul regard fait entendre? Quoiqu'il en +soit, je ne suis pas l'enfant gâté du sort, et je dois être habitué +aux contrariétés. Ainsi, je n'ai presque pas le droit de me plaindre +de celle-ci, dont vous ne pouvez d'ailleurs ressentir que la moitié, +puisque, dans votre belle solitude, vous avez un ami très-aimable et +très-cher. Or, je vous aime pour vous, quoique je jouisse de notre +amitié pour moi; ainsi je ne me permettrai pas même de presser votre +retour. + +J'ai vu hier la difficulté, et je n'en ai pas été content. D'abord, le +temps était orageux jusqu'à la tempête; et il a été impossible de se +promener au jardin. De là, témoins, espions, humeur et réserve; +ensuite, sa conversation a eu du haut et du bas; elle n'a pas dit un +mot direct de l'homme à qui nous nous intéressons; mais elle a tenu +tant de propos étranges sur les gens de lettres et sur leurs défauts +de société, sur l'impossibilité d'en rencontrer un d'aimable, sur le +danger d'être leur intime, que j'ai vu clairement de l'affectation +dans ce sujet de conversation, et dans la manière dont il était +traité. L'Auvergnat[43], après cette longue dissertation, est venu +comme exemple, et seulement par occasion. On a dit que Voltaire +lui-même n'avait pas eu plus d'esprit que celui-là, que la nature lui +avait donné beaucoup de grâces et de sensibilité, et que l'exercice +des lettres l'avait rendu égoïste et caustique. J'ai débattu l'égoïsme +avec un très-grand succès; et j'ai expliqué la causticité avec assez +d'adresse, en faisant remarquer d'ailleurs (ce qui est très-vrai) que +cette causticité, que provoquent les ridicules, les vices et les +méchans, devient toute tolérance et bonté en amitié. On est convenu de +cela; mais il m'a paru qu'il y avait un parti pris d'avoir de +l'humeur, et on l'a poussé jusqu'à dire qu'on n'avait vu que le petit +abbé de Constantinople[44] aimable en société, quoiqu'on le dédaignât +comme ami, ou plutôt qu'on le crût incapable de l'être. Vous +connaissez cette manière de tomber d'accord dans la discussion des +détails, et de revenir avec opiniâtreté à l'assertion à laquelle +l'interlocuteur oppose les détails non disputés. Tel a été le système +de défense de la jolie disputeuse. Il est clair qu'elle avait de +l'humeur; la cause n'est pas si aisée à démêler. Avant-hier, j'aurais +cru sans difficulté que c'était le départ, qui, très-certainement, en +a beaucoup donné. Hier, cela m'a paru incertain; et comme nous n'avons +pu être seuls un instant, il n'a pas été possible d'aller directement +à la découverte. Les entours aussi paraissaient incommoder; ma sortie, +beaucoup plus prompte que je ne l'avais annoncé, parce que j'ai vu que +la conversation ne cesserait certainement pas d'être amphibologique, a +fâché aussi. En un mot, _non liquet_; et avec ce sexe, sans être un +sot, on saute quelquefois pour reculer. + + [43] C'est Chamfort lui-même qui est désigné par ce sobriquet. On + sait qu'il était né près de Clermont, en Auvergne. + + [44] L'abbé de Lille. + +Il faut que vous sachiez qu'elle avait eu par écrit une scène +épouvantable. L'honorable Hibernois ne se console pas que son précieux +rejeton ne porte pas le nom de Jean; et il voulait absolument que les +puissances ecclésiastiques et civiles intervinssent, pour lui ajouter +ce nom de mauvaise compagnie. Lady s'est permis des objections qui ont +été très-mal reçues; enfin je me suis chargé de démontrer, par un +billet, l'absurdité de cette prétention; je l'ai fait, et il a paru +que j'ôtais un grand poids à la pauvre brutalisée. Est-ce là cette +frayeur de la soumission d'amour, cette tendre inquiétude tenant à +l'abnégation de soi? je ne le crois pas. C'est donc de la lâcheté? je +ne le crois pas non plus; les caractères doux et les cœurs +superstitieux en amour se laissent tyranniser long-temps; mais un +moment vient où ils brisent le joug: et c'est alors l'affaire d'un +moment et d'un mot. Au reste, ce qu'on doit en amitié, c'est surtout +la vérité; et voilà pourquoi je vous répète que j'ai été hier, +beaucoup plus qu'un autre jour, réduit à conjecturer. Je ne crois pas +qu'on puisse m'échapper long-temps; et j'attends avec impatience la +lettre de notre ami, comme une épreuve sérieuse. Alors, comme +aujourd'hui, il peut compter sur la vérité sans réticence. Je l'estime +trop pour lui tâter le pouls. Qu'il compte sur mon zèle à vous +suppléer, et qu'il n'ait pas d'inquiétude sur la foule de détails que +je ne puis pas écrire. Je n'en ai pas négligé un seul; et l'on sait, +par exemple, très-bien que l'Auvergnat se croit guéri et qu'il ne +l'est pas; qu'il s'est félicité de son voyage, et qu'il en souffre; +qu'un signe prolongera ou abrégera ce voyage; qu'en un mot, il est +vaincu, mais non pas subjugué. + +Ne vous attendez pas que je vous donne de grandes nouvelles de ce +pays, où vous avez à coup sûr de meilleurs correspondans que moi. +Voici cependant un lazzi que je vous fais passer, parce que je le +tiens de la première main. Un grand abbé que vous connaissez +peut-être, frère de Sabatier de Castres, que vous connaissez sûrement, +était avant-hier aux Variétés amusantes, devant un très-petit homme, +qui lui a fait la prière usitée en pareil cas. «Monsieur, a répondu +l'abbé, chacun est ici pour son argent, et je garde ma place.--Mais, +monsieur, je ne puis pas vous nuire, et vous me privez du +spectacle.--Monsieur, j'en suis fâché, et je garde ma place.--Je vous +assure, monsieur, qu'il est de votre intérêt d'être plus +complaisant.--Comment, monsieur! que voulez-vous dire?--Que je suis +persuadé qu'il vous arrivera quelque chose de désagréable, si vous ne +déférez pas à ma prière.--Comment, monsieur! vous me menacez!--Dieu +m'en garde, monsieur! mais si vous ne me cédez pas votre place, vous +vous en repentirez.--Parbleu! voilà une manière nouvelle de prier les +gens! et certes elle ne réussira pas.--Monsieur, faites bien vos +réflexions; car il vous arrivera mal, si vous ne passez derrière +moi.--Monsieur, laissez moi en repos...» Alors, le petit homme dit à +son voisin: «Voyez-vous ce grand abbé? c'est l'abbé Miolan.--L'abbé +Miolan!--Oui, l'abbé Miolan, le grand constructeur de ballons +brûlés.--Messieurs, voyez-vous l'abbé Miolan?[45]--L'abbé Miolan!» +Toute la salle répète en écho: »inutile l'abbé Miolan!» et les +battemens de mains et les huées; et les miau, miau, miau. Le grand +abbé s'enfuit, trop heureux de n'être pas écrasé... Certainement le +petit homme n'était pas bête; et le grand abbé n'est pas poli. + + [45] En (ce) temps-là, on s'occupait beaucoup des ballons + nouvellement découverts par Montgolfier. Un physicien, nommé + l'abbé Miolan, en annonça un qui devait s'élever du Luxembourg. + On s'y rendit en foule; les billets d'entrée coûtaient six + francs: l'expérience manqua, et l'on ne rendit pas l'argent. + L'auteur s'enfuit et fit bien, car le peuple n'entendait pas + raillerie et voulait le mettre en pièces. C'était donc, peu de + jours après, jouer un tour sanglant à un autre abbé, que de + l'appeler de ce nom dans un lieu public. + +J'attends avec une impatience proportionnée à l'objet, à la situation +et à l'opinion que j'ai de l'homme et du sujet traité par un tel +homme, la traduction que vous savez. Ne la négligez pas, je vous en +prie; vos futures moissons y sont fortement intéressées. Il y a bien +loin entre savoir que des principes sont utiles, et posséder l'art de +les faire adopter aux autres hommes. Cet art demande de grandes +préparations et des circonstances auxiliaires. Une impatience qui a +même quelque chose de louable, entraîne les gens de bien à promulguer +les vérités qui les frappent, dès l'instant où elles s'offrent à leurs +yeux, et sans avoir réfléchi si elles s'y sont présentées dans +l'enchaînement le plus propre à forcer le consentement de tous les +esprits. Rien ne diffère plus de l'ordre de génération des idées, que +celui de leur perquisition. Il faut que les sciences soient déjà +complètes, avant qu'on puisse faire des méthodes; il faut que les +vérités morales soient familières avant d'être usuelles. Les langues +existaient depuis une longue suite de siècles, quand on est parvenu à +rédiger les grammaires qui nous en rendent aujourd'hui l'étude plus +facile. Il faut que des livres de morale ou de politique _ex professo_ +aient cerné et déchaussé tel préjugé, avant que la comédie puisse +l'extirper en le vouant au ridicule. + +Pour votre propre intérêt, dépêchez-vous donc, mon ami; mais que +diable vous parlé-je de votre intérêt, tandis que vous savez que le +ménage meurt de faim et spécule sur la brochure! _Vale et me ama._ + + +LETTRE III. + + Paris, 23 juin 1784. + +Je ne vous écrirai pas long-temps aujourd'hui, mon ami, 1º parce que +j'ai la fièvre et j'ai passé une nuit très-agitée et très-douloureuse; +2º parce qu'ayant déménagé hier, au milieu des angoisses de la plus +cruelle pénurie, je n'ai pas été dans la maison qui nécessiterait les +relations; 3º parce que, dans le hourvaris d'un déplacement, je ne +sais où appuyer ma main, ni presque où poser ma tête. Vous voyez que +j'ai, comme M. Pincé, mes trois raisons, et qu'elles ne sont pas si +gaies. Je ne vous aurais point du tout écrit, si je n'eusse pris +l'engagement de griffonner chaque jour; ce qui ne laisse pas de me +donner du remords; car ce que je vous envoie ne vaut pas sûrement le +port; mais ma lettre d'hier, qui était plus substantielle, vous sera +parvenue contre-signée et paraphée. Ainsi voilà compensation. + +Ecrivez-moi désormais rue de la Roquette, maison de M. d'Héricourt, +près celle du jardinier de la reine. A calculer les seules distances +de mes gens d'affaires, il est impossible que je reste ici. Jugez ce +que paraît ce quartier aux yeux de mon amitié pour vous! J'aimerais +autant être en Sibérie. Mais je ne prendrai aucun arrangement que je +ne sache où vous passerez l'hiver; car les méprises, en fait de +déménagemens, sont très-chères. + +S'il est possible, dans ce beau Rosny, que le plus désintéressé des +surintendans qu'ait eu la France n'a pas dédaigné de porter à une +valeur de plusieurs millions, de penser à l'indigence, et de former +des plans utiles pour elle, rêvez à quelque grande entreprise de +librairie, que vous puissiez proposer à Panckouke, pour moi, et qui +m'assure la liberté d'envoyer chercher dix à douze fois par an douze à +quinze louis; certainement, je ne serai ni aussi indiscret, ni aussi +paresseux, ni probablement aussi stupide que La Harpe. Si Panckouke +n'avait pas fait cette bête d'édition _in_-12 des Mémoires de +l'Académie des Inscriptions (format ridicule pour tout ouvrage +d'érudition, collection fastidieuse et presque d'aucun usage, tant +qu'il n'y aura ni ordre ni choix), je proposerais un excellent travail +sur cet amas indigeste, et tel à peu près, pour parler modestement, +que Dieu a dû le faire sur le chaos. Rêvez, mon ami, à cela ou à toute +autre chose. Les châteaux en Espagne de l'amitié valent bien ceux de +l'ambition. _Vale et me ama._ + + +LETTRE IV. + + Samedi. + +J'ai reçu votre terrible paquet, mon ami; et au milieu de tout le +plaisir qu'il m'a fait, j'ai ressenti deux peines: l'une de voir que +certain attachement vous tenait plus profondément au cœur que je ne +l'avais encore cru, l'autre que vous travailliez trop et que vos yeux +et votre poitrine doivent en souffrir. Quant au premier point, ce +n'est pas que je m'en étonne, ni que j'aie de tristes pressentimens. +Je ne m'en étonne point; tout homme fier et sensible s'opiniâtre, +surtout quand sa raison lui dit que réussir c'est travailler plus +encore pour ce qu'il aime que pour lui; et cela seul peut-être le rend +capable de supporter la ridicule concurrence d'un compétiteur indigne. +Je n'ai point de sinistres présages; car aussi long-temps qu'il me +sera démontré qu'Aspasie n'est pas dépourvue de toute noblesse, de +toute délicatesse, de toute raison (et je lui crois une assez forte +dose de tout cela), je ne pourrai pas croire à la victoire de +Thersite sur Achille. Vous savez l'épreuve que je crois décisive et +mortelle pour le pauvre saint (je ne le nomme pas autrement à +elle-même). Vous avez bien marqué la nuance dans votre joli conte; +mais vous n'en avez pas assez tiré de parti; en ce genre, comme en +beaucoup d'autres, prophétiser, c'est amener l'événement. Avec tout +cela, mon ami, je vous aime trop pour ne pas craindre de voir la +moindre parcelle de votre bonheur abandonnée au hasard et à +l'inconstance de ce sexe. Vous avez trop de raison pour être +très-romanesque; vous avez l'imagination trop ardente et le cœur trop +essentiellement bon pour ne l'être pas un peu. Aussi douté-je que +votre philosophie vous serve aussi bien pour les femmes que sur tout +autre sujet. Quant à mes observations personnelles, je réunis le +témoignage unanime de toute l'antiquité, qui, je crois, a poussé +infiniment plus loin que nous la science de l'observation et la +connaissance du cœur humain. Je me sens bien fort. Or, vous savez ce +qu'ils pensaient des femmes, de ce sexe qui pourtant a eu de leur +temps des prodiges, parce que la propriété d'un miroir est de tout +rendre en surface. Je ne vous parlerai pas des invectives que, +très-sérieusement et dans toute la pompe tragique, dans la morale des +chœurs, et non dans la coupe du dialogue dramatique, Euripide, qu'on +a si plaisamment appelé le Racine de la Grèce, leur lançait en plein +théâtre; ce qui prouve tout au moins qu'il ne heurtait pas l'opinion +universelle du temps; car vous savez comment ce même poète fut reçu, +lorsque, avec tous les palliatifs de son art, il osa faire dire à +Hyppolite: «Ma langue a fait serment, mon cœur ne l'a point fait.» +Mais je vous prierai de lire ce que tous les moralistes de l'antiquité +en ont dit, lorsqu'ils ont daigné en parler (ce qui est assez rare) et +(ce qui est bien plus fort) de vous rappeler ce que les institutions +des législateurs prouvent qu'ils en ont pensé: je vous prîrai de vous +rappeler ces propres mots d'un censeur romain (Metellus Numidicus), +qui commence ainsi une harangue solennelle en plein sénat: + + Si sine uxore possemus, Quirites, esse omnes, eâ molestiâ + caremus; sed quoniam ità natura tradidit, ut nec cum illis satis + commodè, nec sine illis ullo modo vivi possit, saluti perpetuæ + potius quàm voluptati consulendum[46]. + + [46] Si nous pouvions tous exister sans femmes, nous serions + délivrés de ce sujet de chagrin; mais puisque la nature nous a + faits tels que nous ne pouvons ni vivre contens avec elles, ni + nous passer d'elles de quelque façon que ce soit, il vaut mieux + pourvoir à ce qui nous est perpétuellement nécessaire qu'à nos + plaisirs. + +O mon ami! ces gens-là étaient plus profonds que nous; et cependant +ils ne croyaient pas du tout, comme nous feignons de le croire, que +l'éducation des femmes bien dirigée pût influer sur le bonheur social, +ni qu'elle pût assurer la stabilité des législations, comme nous +l'avons tant dit. «Ils regardaient ces êtres-là comme des machines à +enfans et à plaisir; et ce n'est assurément pas qu'ils n'eussent du +feu dans l'imagination et de la grâce dans l'esprit.» Qu'est-ce donc, +si ce n'est la conviction ferme et absolue que ces êtres sans +caractère échappaient à tout ordre, à toute combinaison? + +Ce pourrait bien être de la nourriture trop forte pour vous en cet +instant, mon ami, que cette philosophie sévère; ou plutôt vous rirez +de ce que le plus faible des hommes avec les femmes, celui qui les a +tant idolâtrées, et dont le moral, moins que le physique, s'il est +possible, ne peut se passer d'une compagne, ose vous écrire avec cette +austérité. Mais ce n'est pas sur votre sentiment que j'écris: vous +savez bien que je l'ai défendu contre vous, et que je n'aime pas que +vous l'appeliez une faiblesse; c'est une thèse philosophique que je me +crois en état de soutenir dans toute la persuasion de mon esprit et la +sincérité de mon cœur, et que j'abandonne à vos méditations. + +Votre historiette est charmante; et je m'en servirai au moment convenu +entre nous, sans vouloir décider pourtant si cette ruse épisodique +n'est pas plus ingénieuse et subtile que décidément utile et +probablement efficace. Il y a du pour et du contre: ce que je vous +promets, c'est de rendre très-vraisemblable la confabulation. Il sera +nécessaire pourtant, et pour agir avec quelque circonspection, que je +voie la lettre de dix pages; car à un être aussi fin, il ne faudrait +que la plus légère discordance pour dévoiler notre complicité; et une +collusion si honnête, que le succès rendra si précieuse à celle de qui +j'ai entrepris de lever les cataractes, connue avant le dénoûment, me +perdrait dans son esprit, et la piéterait contre nos efforts. Au +reste, j'ai cru, comme vous, que c'était un progrès très-marqué que la +tolérance avec laquelle votre lettre avait été lue. + +Je sens toute la vérité de votre observation sur M. P....., mon très +cher ami; mais j'ai l'âme haute et susceptible; et comme le mot +difficile est à peine connu dans la langue de mon amitié, je n'aime +pas qu'on cède à autre chose qu'à l'impossibilité. Or, elle était à +mille lieues de lui: d'ailleurs, je vous avoue, à vous tout seul, que +j'étais en fort mauvaise disposition à son égard. Madame de N.... +avait lieu d'en être fort mécontente, et cela, sous mes yeux; elle +devait croire, ou qu'il la regardait comme une fille sans conséquence +(ce qu'assurément il croit moins qu'un autre, lui qui sait son +histoire), ou qu'il ne se ferait pas le plus léger scrupule de séduire +la maîtresse de son ami; théorie que je sais être la sienne, et qui, +de quelque manière qu'il la défende ou l'excuse, me fait une véritable +horreur; et je le lui ai déclaré. Nous avons eu une longue explication +sur cela, dans laquelle il a fini par me dire qu'il ne savait pas +parler, et qu'ainsi je le battrais toujours dans la conversation. Ce +mot-là même est-il honnête? N'opposer que les sophismes de l'amour +propre aux plaintes de l'amitié et à l'éloquence de la morale et du +cœur, est-ce le rôle d'un ami, ou même d'un honnête homme? Ce n'est +pas, je vous le répète, qu'en toute autre chose il ne le soit +infiniment; mais il n'est pas en moi de croire que qui ne l'est pas en +ceci puisse jamais être un ami sûr. Pour moi, j'avoue que ceci l'a mis +à distance; et malheureusement, je sais que c'est m'appauvrir plus que +lui. Au reste, ne craignez rien pour notre honneur à tous deux; une +amitié de plus de vingt ans ne saurait finir; et je serai toujours +plus en mesure qu'il ne faudra pour négocier entre vous et D. P., qui +d'ailleurs est trop juste et trop adroit pour ne pas s'employer, même +avec ferveur, dans tout ce qui pourra vous être utile. + +Vous avez très-bien fait de ne me demander que vingt-cinq louis; et je +trouve même que c'est beaucoup, d'après le bilan de votre aimable ami. +Il ne me paraît pas sage que je ne donne point de reçu; car sans rêver +empoisonneurs et assassins, comme mon larve d'hier, je me sens +très-mortel; mais quant au porteur de la somme, je me conformerai aux +instructions que vous me donnez, en vous priant de recevoir une note +de ma main qui me tranquillise sur les événemens. Veuillez me mander +aussi, si je dois le savoir vis-à-vis du prêteur, et si l'hommage de +ma reconnaissance lui déplairait. Il me semble qu'il vous connaît trop +pour douter que vous ne m'ayez nommé celui dont j'étais l'obligé; car +je le suis enfin, quoique tout soit accordé à votre médiation. +Dites-moi donc ce que je dois faire et dire; car il n'est pas en moi +d'être ingrat; mais je ne voudrais pas déplaire ni dépasser la mesure +par reconnaissance. + +Bon soir, mon très-cher ami; travaillez, mais ménagez votre santé; +marchez, digérez, espérez et aimez-moi. + + +_P. S._ Au reste, mon ami, j'ai pensé comme vous que nous pourrions un +jour, et à chaque belle saison, faire de fort jolis romans ensemble: +ainsi je garde l'historiette; je garde vos lettres aussi; gardez les +miennes si vous voulez, nous les ferons copier quelque jour ensemble +et en alternant. Il se trouve dans les lettres une foule de choses +d'autant mieux dites, qu'elles le sont avec liberté, qu'on ne retrouve +plus, et qu'on est fâché d'avoir perdues. Eh! puis, comme monument +d'amitié, n'est-ce pas une assez douce chose? + + +LETTRE V. + +J'ai reçu votre lettre du vendredi, mon cher ami, et j'ai béni votre +griffonnage même qui m'a valu quatre pages de l'ami le plus cher, le +plus profondément estimable et le plus sympathique à moi que j'aie +rencontré de ma vie. L'intérêt que vous m'y montrez, et que vous avez +su rendre contagieux pour un des hommes de mérite que vous aimez et +que vous prisez le plus, a versé la consolation dans un cœur navré +par tant de côtés, qu'il ne peut être que bien souffrant, puisqu'il ne +se paralyse pas. Véritablement la persuasion intime dont je suis +pénétré, que je vaux mieux que mes persécuteurs et mes ennemis, et que +dans les êtres créés, rien ne vaut mieux que mon ami le plus cher, me +rendent du sommeil, du bien-être et même des jouissances. + +N'ayez pas peur, mon ami, que ce que vous ferez soit mal fait; il +n'est pas en vous de ne pas finir; et d'ailleurs, pour une âme aussi +neuve et aussi forte que la vôtre, un tel sujet est d'inspiration, +surtout lorsque l'écrivain expose une théorie qui n'est presque qu'à +lui seul et dont la pratique a composé et dirigé sa vie. C'est +cependant une chose curieuse et remarquable que la philosophie et la +liberté s'élevant du sein de Paris, pour avertir le nouveau monde des +dangers de la servitude, et lui montrer de loin les fers qui menacent +sa postérité[47]. Jamais l'éloquence ne défendit une plus belle cause; +peut-être ce sont les peuples corrompus qui seuls peuvent donner des +lumières aux peuples naissans: instruits par leurs maux, ils peuvent +enseigner du moins à les éviter; et la servitude même peut être utile +en devenant l'école de la liberté. + + [47] Ceci a rapport à l'écrit sur l'ordre de Cincinnatus, l'un de + ceux qui contribuèrent le plus à la réputation de Mirabeau, et + dont les morceaux les plus brillans sont de Chamfort. + +Le hasard me met à même de vous donner un avis qui changera peut-être +votre marche. Duruflé arrive ce soir à Paris avec Dameri; et j'en suis +sûr, car c'est chez Vitry qu'il arrive et qu'on a demandé un lit pour +lui; je saurai dès aujourd'hui sa marche par Vitry, et s'il compte +rester à Paris assez long-temps pour que vous ne puissiez pas le +retrouver à Rouen. Au reste, vous savez où lui adresser une lettre, si +vous voulez vous entendre avec lui. + +Je ne puis pas vous dire que je ne trouve pas très-sensé ce que vous +m'écrivez sur Aspasie. Ma lettre d'hier (car voici ma 4e, et il serait +bon de numéroter) vous montrera qu'il m'a paru plus indéfinissable que +jamais à ma dernière visite. Je n'y ai pas retourné hier, parce que +j'ai senti, avant que vous me le disiez, que, pour m'éclaircir si elle +s'occupait franchement de ce qui nous occupe, il fallait me rendre +plus rare et la voir venir. Mais je commence à craindre qu'il n'y ait +de la légèreté dans son fait; on n'est pas de cette sécurité sur les +dangers de l'homme avec qui l'on vit. J'en ai été choqué; et certes, +ce n'est pas partialité pour le gentilhomme hibernois. Si la légéreté +est le principal ingrédient de ce caractère, le prix en baisse +beaucoup à mes yeux. Il s'agit de savoir si M. Démocrite, puisqu'il +ne faut absolument plus l'appeler l'Auvergnat (sobriquet qui me +paraissait plaisant[48] pourtant, au moins par anti-phrase); si M. +Démocrite, dis-je, qui connaît si bien le cœur humain des femmes, ne +sera pas aussi sévère que moi à cet égard, attendu qu'il sait encore +mieux que le vœu bon ou mauvais de la nature est de placer l'épine +auprès de la rose, et qu'à bon titre il compte davantage sur son +adresse à souffler sur la rose, de manière à l'épanouir, jusqu'à ce +qu'elle couvre l'épine. Quant à pousser notre ami du côté de sa force, +plutôt que de le conduire vers la pente de sa sensibilité, vous +conviendrez qu'il ne faut pousser son ami que quand on est bien sûr +qu'il est en péril. Or, comme je ne suis pas du tout décidé sur le +véritable état des choses, comme je persiste à croire qu'Aspasie +pourrait beaucoup pour le bonheur de notre ami, parce qu'elle est +réellement très-aimable, et que, si elle l'est sous un tel maître, je +vous donne à penser ce qu'elle serait dirigée par le plus aimable des +philosophes et celui qui connaît le mieux les femmes, sans compter les +hommes, les choses et le pays. Comme surtout j'ai très-bien éprouvé et +j'éprouve encore que M. Démocrite peut se croire guéri et ne l'être +pas, mais que sa blessure ne peut pas être incurable, ni même +difficile à cicatriser, attendu qu'il sait rire, et ne sait ni +s'aveugler, ni être aveuglé, je me donne avec patience et sécurité +quelques jours de plus, pour une épreuve sur laquelle je ne veux pas +me tromper, puisque mon erreur pourrait nuire au bien-être de mon ami, +soit par la privation, soit par l'illusion. Eh donc, mon très-cher, +que l'on écrive, dût-on faire cette lettre comme la scène d'un drame +dont la situation n'existe que dans l'imagination de l'inventeur; que +l'on écrive, d'un style très-tempéré, mais très-doux, qui tienne dans +une très-grande incertitude du sentiment qui aura dicté une lettre, +laquelle surtout doit pouvoir être expliquée et avouée à tout +événement. Si M. Démocrite trouve cela difficile, tant pis; mais il +peut bien croire que ce n'est pas à lui qu'on s'adresserait pour chose +aisée. + + [48] On sait que les Auvergnats n'ont pas une grande réputation + d'esprit. + +Quelque chose qui vous paraîtra plaisant, c'est que j'ai écrit, il y a +quatre jours, au gentilhomme hibernois, au sujet de sa progéniture mal +baptisée, précisément les mêmes choses, et presque dans les mêmes +termes, que vous me les écrivez; et cela a très-bien réussi, non pas +seulement chez Aspasie qui en a ri comme une folle, mais à la grille +de Chaillot, tant on a l'esprit aigu et bien fait. + +Somme toute, mon ami, attendez, si vous y mettez encore quelque prix. +Je vous promets que vous ne laisserez pas long-temps notre ami dans +l'incertitude: et puis, il n'est pas de ces raisonneurs profonds qui, +se trouvant en même-temps casuistes scrupuleux, se décident avec une +lenteur qui fait que leur résolution ne produit aucun effet. Il creuse +fort avant; mais il est très-leste à la détermination. Ainsi, ne vous +en déplaise, il n'y a point de péril dans la demeure. Adieu, mon ami, +je dînerai demain chez Aspasie; la mienne vous fait des coquetteries +charmantes (quoiqu'elle ne soit pas coquette), et forme des vœux +(j'ai presque dit soupirs) pour votre retour. + + +LETTRE VI. + + Paris, ce jeudi. + +J'ai lu avec un grand intérêt, et je garderai précieusement, mon bon +et cher ami, la lettre que j'ai reçue de vous hier. Un résumé si +énergique de la conduite sans exemple à laquelle vous a poussé la +nature, et des principes que vous vous êtes faits à l'appui de cet +heureux et noble instinct, est, pour une tête et une âme élevée, le +germe de la plus importante théorie de liberté et même d'indépendance +à laquelle l'homme puisse atteindre; et pour les hommes forts, la +pratique en ce genre doit suivre de bien près la théorie. Je ne +connais rien de plus imposant que les caractères que vous avez +esquissés en peu de mots, et rien de plus respectable qu'une vie dont +on peut se rendre un tel compte; mais j'y vois aussi la consolation +des honnêtes gens et la condamnation des hommes faibles. Vous êtes la +preuve vivante qu'il n'est pas vrai qu'il faille plier ou briser; +qu'on peut atteindre à la plus haute considération, sans un respect +superstitieux pour le monde et ses lois; qu'on peut arriver à +l'indépendance philosophique et pratique, sans avoir jamais abaissé ou +comprimé la fierté d'un grand sentiment ou d'une pensée heureuse; +qu'on peut prendre sa place, en dépit des hommes et des choses, sans +autres ménagemens que ceux dus par l'espèce humaine à l'espèce +humaine, par la tolérance de la vertu aux préjugés des faibles; et +que, si le sentier qu'il faut prendre pour arriver au but est plus +escarpé, il est aussi de beaucoup le plus court. Grâces vous soient +rendues, mon ami, pour avoir pensé que j'étais digne de vous entendre! +Il est certain que la rapidité des progrès de notre amitié, qui n'a +jamais été même stationnaire, n'a pas dû vous donner mauvaise idée de +mon âme, et qu'elle m'a mis bien avec moi-même. Ce n'est pas sans +doute que je me sois élevé à une philosophie pratique aussi haute. +J'ai quitté trop tard mes langes et mon berceau. Les conventions +humaines m'ont trop long-temps garrotté; et lorsque les liens ont été +un peu desserrés (car pour brisés, ils ne le furent jamais), je me +suis trouvé encore tellement chamarré des livrées de l'opinion, que +les êtres environnans se sont également opposés à ce que je fusse +l'homme de la nature, au moment où j'aurais conçu qu'on peut rester +tel au milieu même de la société. D'ailleurs, j'avais été trop +passionné; j'avais donné trop de gages à la fortune; et ce n'est pas +au milieu des orages qu'on peut suivre une route déterminée. Mais si +j'eusse eu le bonheur de vous connaître il y a dix ans, combien ma +marche eût été plus ferme! combien de précipices et de ravines +j'aurais évités! combien le peu que je valais se fût développé! et que +de défauts acquis j'aurais contractés de moins!... Tel que je suis, +mon ami, je ne suis point indigne de quelque estime, puisque je sais, +non pas vous aimer (car c'est chose trop facile pour être méritoire), +mais vous apprécier, et qu'à votre avis, je suis un des hommes qui +vous ait le mieux deviné. J'ai beaucoup gagné dans votre commerce, j'y +gagnerai davantage: il est peu de jours, et surtout il n'est point de +circonstance un peu sérieuse, où je ne me surprenne à dire: «Chamfort +froncerait le sourcil. Ne faisons pas, n'écrivons pas cela, ou +Chamfort sera content;» et alors la jouissance est doublée et +centuplée. Ce n'est pas à vous qu'il faut dire combien est douce, +consolante, encourageante, une amitié qui, devenue pensée habituelle à +ce point, fait voir dans la censure une loi irréfragable, et dans +l'approbation un trésor sans prix. Tel vous êtes pour moi. Je ne vous +offrirai jamais un échange digne de vous (si vous ne vouliez commercer +qu'avec vos semblables vous seriez bien solitaire); mais tout ce que +l'abandon d'une confiance profonde, d'un dévoûment complet, d'une âme +ardente, sensible et qui n'est pas sans noblesse, peut avoir +d'attachement pour un homme qui sait bien le prix des talens et des +pensées, mais qui sait leur préférer un sentiment, la seule chose +incalculable à la raison même lorsqu'elle est échauffée d'un bon +cœur: vous le trouverez en moi; et si j'ai eu le malheur de vous +connaître si tard, ce sera du moins pour toujours que nous nous serons +aimés. + +J'espère, mon ami, que vous serez consolé de ce que votre lettre a été +remise; car je n'en ai point été fâché, quand elle me l'a lue; et +peut-être si je l'eusse ouverte d'avance, comme vous m'en avez donné +la permission ensuite, ne l'aurai-je pas remise. L'aberration des +comètes n'est pas plus difficile à calculer que le mouvement du cœur, +de l'esprit, surtout de l'amour propre des femmes. Vous remarquez que +je n'ai peut-être fait là qu'un pléonasme, au lieu d'un _crescendo_; +car plus je les vois, et plus je me persuade que l'amour propre est à +peu près l'unique clef de ce qu'on appelle leur caractère: or, le +caractère ne se compose que des habitudes de l'âme et de l'esprit, +mélangés, il est vrai, à des doses inégales; et j'ai beaucoup de peine +à croire que le sexe, duquel les hommes tels que vous et M. Thomas +dites _il est impossible de le connaître_, ne doive toute son +impénétrabilité au défaut presque absolu de caractère. N'allez pas me +citer d'exceptions; car les exceptions, qu'encore faudrait-il +débattre, prouvent la règle, bien loin de la détruire. Je dis +qu'encore faudrait-il débattre les exceptions; et en effet, dans notre +sexe, on n'a généralement pas une certaine force de tête, sans quelque +force de caractère; dans celui-là, voyez comme l'analogie est fautive! +Je lisais hier, dans votre recueil philosophique, un morceau sur le +bonheur de madame du Châtelet, que je ne connaissais pas, et qui vaut +d'être connu. Il y a, dans ce morceau, des choses charmantes sur +l'amour, et notamment deux pages sur l'immutabilité de son âme en +amour, qui séduiraient à coup sûr quiconque ne connaîtrait pas son +histoire. Vous la savez mieux que moi; vous savez qu'elle n'était pas +même tendre, et qu'elle fut très-galante. Qu'était-ce donc que cette +femme, qui avait infiniment plus de force de tête, et même de +véritable esprit, que tout le reste de son sexe ensemble; et qui +traçait une théorie où l'âme seule semble avoir dessiné cette phrase +délicieuse: «Il faut employer toutes les facultés de son âme à jouir +de ce bonheur.... Il faut quitter la vie quand on le perd, et être +bien sûr que les années de Nestor ne sont rien au prix d'un quart +d'heure d'une telle jouissance... Il est juste qu'un tel bonheur soit +rare; s'il était commun, il vaudrait mieux être homme qu'être Dieu, +du moins tel que nous pouvons nous le représenter.»..... Qu'était-ce +que la femme qui, trouvant et exprimant cela, n'était qu'une femme +galante, et se donnait pour un de ces êtres qui aiment tant qu'ils +aiment pour deux, que la chaleur de leur cœur supplée à ce qui manque +réellement à leur bonheur, ou plutôt pour le seul cœur qui eût cette +immutabilité qui anéantit le pouvoir des temps? Expliquez-moi cela, +mon ami; et souvenez-vous que cette même femme avait mis, à la place +du portrait de l'homme le plus extraordinaire de son siècle qui +semblait avoir subjugué son âme, et dans une boîte que cet homme lui +avait donnée, le portrait d'un fat: chose aussi impossible à une âme +aimante, même détrompée ou changée, qu'à nous la trahison et le +parjure. + +N'allez pas croire, mon bon ami, que cet accès de sévérité me vienne +d'un mécontentement, résultat de la dernière conversation avec +Aspasie; car au fond, je n'ai été mécontent (à deux disparates près) +que de mon incertitude. Je vous ai demandé la pure vérité; et si je ne +l'ai pas fondue dans des détails; c'est qu'une conversation serait un +volume d'écriture, chose qui, pour le dire en passant, m'a donné une +assez haute idée de la stérilité des romanciers en général; mais vous +aurez bien rempli les lacunes, peut-être même aurez-vous débordé; et +certainement, si vous avez vu en noir (car, au fond, ce n'est que par +excès de prudence que je n'ai pas vu en rose), mes réflexions sur les +femmes sont donc une abstraction purement philosophique, et si bien +une abstraction, que c'est la première chose que j'oublie dans mon +commerce avec elles; en un mot, un à parte de raison dont personne ne +m'a donné l'exemple à un aussi haut point que vous. + +Au reste, mon ménage est fort triste aujourd'hui. Le petit chien qu'on +avait eu la faiblesse d'acheter, sans penser que tous les marchands de +chiens arrachent ces pauvres petites et frêles machines à leur mère +dès le premier moment, et tarissent les sources de la vie pour +rapetisser les formes (emblème très-frappant des manipulations +politiques), ce petit chien est mort: et l'on a pleuré; et l'on est +honteuse d'avoir pleuré, et triste d'avoir employé de l'argent à une +acquisition aussi fragile. Pour moi, je suis tolérant, même pour cette +faiblesse, parce que cette petite bête avait voué un très-grand +attachement à mon amie, et que tout ce qui est attaché attache: raison +assez forte, ce me semble, pour un homme sage de ne point s'habituer +aux animaux. Nous n'avons pas trop de sensibilité pour nos semblables; +et l'on frémit quand on pense que le plus honnête homme du monde +peut-être poussé à s'égorger avec un autre homme pour un chien. + +Bon jour, mon bon ami; je vous aime avec une extrême tendresse. Je +travaille, et cela ne vient pas mal; je vous en souhaite autant; mais +c'est une chose très-pénible que de changer l'ordonnance de son +ouvrage sans le refaire; et je serais bien fâché que cette +contrariété-là vous arrivât; car vous enverriez promener votre +besogne. _Vale et me ama._ + + +_P. S._ Je fermais ma lettre, lorsque j'ai reçu un billet du +secrétaire de l'abbé Royer, qui me prévient qu'il vient de remettre à +son patron l'extrait de mes deux requêtes en cassation, etc., et que +je pourrai voir mon rapporteur dimanche prochain à midi. Vous jugez +bien que je désirais voir le secrétaire avant que l'extrait fût livré; +mais que, pour le voir efficacement, il fallait quelques louis. +Sachez, mon ami, si cela est encore utile et par conséquent +nécessaire, le comment il faut s'y prendre et le combien; et +avertissez ceux qui veulent bien prendre intérêt à moi, qu'il est +temps de porter les grands coups. Réponse très-prompte à ce +_post-scriptum_. + + +LETTRE VII. + + Lundi. + +Me voilà bientôt convaincu, mon ami, que j'ai perdu une de vos +lettres, car vous ne m'eussiez pas écrit la veille; assurément, vous +m'en eussiez averti hier, et je ne vois rien qui puisse me faire +présumer que vous ayez changé l'ordre accoutumé, ains au contraire. En +conséquence, j'ai recommencé mes réclamations; et puisque vous +arriverez demain, vous demanderez vous même à la poste ce qu'est +devenu votre lettre, ou vous me donnerez l'espèce de billet sur lequel +ils ne badineront pas. + +Votre lettre est bien, mais seulement parce que l'on ne peut pas +trouver mal ce que vous écrivez; et tout au plus à ce degré qui me +faisait dire de la chanson du V. de N.: elle est ce qu'il faut, pour +ne dire pas, elle est mauvaise. Ceci est vrai de la chanson, parce que +l'homme a passé à côté d'une jolie idée, ce qui en idiôme de talent, +s'appelle _rater_. Or, le vrai talent ne rate pas. Votre lettre à vous +n'est que bien, parce qu'elle n'est que douce et tendre, et que vous +montrez toujours le vaincu, le subjugué, ce qui peut avoir deux +inconvéniens; le premier, de beaucoup reculer, ou tout au moins +suspendre vos progrès; le second, d'induire en erreur la pauvre +créature, au point qu'elle fera quelque lourde sottise, dont elle ne +s'apercevra que lorsque votre patience lassée et son amour propre +humilié ne lui permettront guère plus qu'à vous de rétrograder. Je +vous avais donné un bien meilleur conseil: alternez, vous avais-je +dit; une lettre douce et tendre, quoique assaisonnée, tel jour; une +lettre fine, vive, sémillante et narquoise le jour d'après. Qu'elle +ne soit jamais sûre de son fait. C'est l'_a b c_ en amour. C'était +donc le tour de la lettre de dix pages; et quoique ce soit un mal +très-réparable, c'en serait peut être un assez grand, si vous +persévériez; et c'en est même un à ce cran, parce qu'en revenant +demain, vous n'aurez point de réponse à cette dernière, de sorte que +je ne vois pas bien la transition. + +Au reste, je ne vous entretiendrai pas plus long-temps aujourd'hui de +cette syrène, comme vous l'appelez; car nous ferons demain, à cet +égard, une main à fond; et mon procès, ou plutôt mes procès et mes +courses ne me laissent pas respirer. C'est de mercredi en huit que je +serai rapporté: ainsi je n'ai pas grand temps à perdre; et pour comble +de contrariété, l'incident que m'a suscité mon père au parlement, et +qui, en termes de palais, est évidemment un coup monté, me fait perdre +un temps incroyable, attendu que les gens qu'il me force à voir sont +dispersés aux quatre coins de Paris. Mais le plus pressé, c'est +l'admission de ma requête. Une seule voix, je vous le répète, mon +cher; que votre aimable et précieux ami s'ingénie avec sa +circonspection et son adresse ordinaires; il aura aisément deviné que +M. Bignon, qui est mort, ne siégera pas; et mieux ou plutôt que moi, +il saura qui a remplacé M. Daguesseau. + +Vous êtes bien aimable de m'avoir sacrifié Navarre; mais vous le +seriez davantage de pousser votre besogne, 1º. parce que vous êtes +digne de mettre la gloire à régner chez vous; 2º parce que la besogne +presse, et tellement qu'il m'a fallu entrer en explication avec +F.....[49], pour expliquer le retard. Ne vous fiez pas sur le temps +qu'il me faut à moi; car si j'avais le manuscrit que M. Thomas a gardé +pour y faire ses notes, tout serait refondu, attendu que les morceaux +de rapport, et même les soudures, sont prêts. Sans doute, c'est un +ouvrage nouveau; mais ce n'est pas une raison pour qu'il s'éternise, +surtout depuis qu'on en parle, car l'attente à remplir est toujours +une pénible destinée. Au reste, je vous avertis que je me sauve sur la +lettre; voyez si, pour la première fois, vous voulez avoir induit en +erreur un ami. Eh! mon cher paresseux, tranquillisez-vous; je connais +mieux votre talent que vous même, sans quoi je n'aurais pas tant de +sécurité. Mais un point sur lequel je n'en saurais avoir, c'est votre +santé; et je vous interdis, de par l'amour, toute espèce de travail, +si cette agitation que vous appelez la fièvre, et qui n'est qu'un +mouvement nerval, sans quoi je vous en aurais parlé plutôt, revenait +seulement encore une fois. + + [49] Franklin. C'est toujours de l'écrit sur l'ordre de + Cincinnatus qu'il s'agit. + +Je serai demain mardi, à cinq heures du soir, à l'hôtel de Vaudreuil; +nous causerons, nous nous promènerons si vos jambes ont besoin de +recouvrer du mouvement, ou nous resterons, nous prendrons des glaces +aux Tuileries, ou vous viendrez en prendre ici. En un mot, nous ferons +ce que vous voudrez: suffit que je serai _al suo commando_. + +Vous avez d'autant plus de raison de ne pas hasarder de lettres, que +le brutal a fait un tapage épouvantable sur un propos de madame de +Flahaut, qui a prétendu qu'on disait dans le monde, que La Harpe était +le tenant chez Aspasie, depuis la maladie hibernoise. Vous noterez +qu'Aspasie a vu La Harpe une fois depuis deux mois. N'importe, le +moribond celtique a écrit que ce n'était pas assez que cela ne fût +pas, qu'il fallait encore qu'on ne le dît pas. J'ai lu cette belle +phrase, et Aspasie a un peu murmuré. Mais jugez quelle étincelle +ferait une lettre vôtre dans ce magasin à bile. Je finis, car je n'ai +pas un moment à moi; et j'en suis malheureux, je vous assure. Bon +jour, mon ami. + + +LETTRE VIII. + + Mardi. + +Mon bon ami, dans la nécessité de parler à M. l'abbé de Périgord, je +prends le parti de l'attendre chez lui; car ma lettre deviendrait la +mort de Turenne. Je ne sais où ceci me mènera, ni par conséquent, si +je pourrai vous voir ce matin: or, cet après-midi, je suis obligé de +courir. M. Lefebvre d'Ammécourt ayant jugé à propos de me gagner hier +mon procès contre l'Ami des hommes, c'est un triste sujet de +félicitation que celui du gain d'un procès contre son père; mais quand +on a le malheur de plaider contre lui, encore faut-il gagner ce qu'on +s'est cru le droit de disputer. Au reste, je me console à d'autant +plus juste titre de cette extrémité, que c'était mon père qui était +l'agresseur, et qu'il n'a jamais voulu arbitrer. Adieu, mon cher ami; +à ce soir, ou à demain matin. + + +LETTRE IX. + + Londres, 20 août 1784. + +Mon dieu, mon ami, mon cher ami! que je suis inquiet! qu'il est cruel +pour moi de vous avoir quitté dans ce moment, de n'être pas votre +garde-malade, de ne pas savoir, aussitôt que ma pensée, comment votre +pouls bat, et si vous souffrez, ou si vous êtes soulagé! Mon Henriette +a rapporté tant de peines dans mon sein, en me racontant toutes celles +que votre état lui avait faites, et tant d'attendrissement, en me +parlant de vos touchans adieux! Vous êtes-là sous mes yeux, brûlant, +agité, tourmenté, sans que je puisse détourner un moment ma pensée de +votre lit et de votre fièvre. Ce n'est pas que votre état soit +alarmant, je le sais; et s'il l'eût été, tous les chevalets de la +Bastille exposés à ma vue ne m'auraient pas fait partir. Mais vous +souffrez! Eh, mon dieu! n'est-ce donc rien de souffrir? c'est presque +tout, dans un passage si court et si incertain. Mon ami! vous ne +pouvez pas écrire; je ne veux pas que vous écriviez, à moins que ce ne +soit deux lignes qui me rassurent par la vue de vos caractères: mais +suppliez M. R.... de remplir, en votre nom, cet office et ce devoir +d'ami: il ne me refusera point cette consolation; il me rendra la +justice de croire que je paierais, et de grand cœur, le même tribut à +son amitié pour vous; mais il a le bonheur de vous garder, lui! et ne +m'en doit-il pas plus de compassion et de complaisance, à moi qui vous +ai quitté dans un moment si critique pour tous deux, à moi qui, +peut-être, hélas! ne vous embrasserai pas de long-temps, et qui +m'étais fait une si douce habitude de ne penser, de n'observer, de ne +sentir qu'avec vous, de n'agir que sous vos yeux, de n'avoir qu'une +âme avec mon meilleur et presque mon unique ami? O mon cher et digne +Chamfort! combien les bonnes gens sont des êtres d'habitude! et +combien vous avez peu de besoin de cet attrait d'habitude, pour être +nécessaire à ceux dont vous avez daigné vous laisser connaître! Je +sens qu'en vous perdant, je perds une partie de mes forces. On m'a +ravi mes flèches. O mon ami! recouvrez votre santé; et que votre +amitié, vos consolations, vos conseils, vos lettres versent du baume +dans mon cœur, m'apprennent à supporter une situation si nouvelle, +quoique déjà éprouvée à l'honorer, à l'embellir, et me rendent enfin +capable d'être digne de tous les sentimens que vous m'avez montrés. + +C'est de cette ville souveraine, qui, bâtie de briques, et sans +élégance ni noblesse dans ses édifices, montre la Tamise et son port +superbe, et semble dire: «qu'oseriez-vous me comparer? que l'Océan, +que les mondes apportent ici leurs tributs!» c'est de cette ville que +je vous écris à la hâte, les yeux distraits par une foule d'objets +nouveaux, l'esprit occupé de mille soins pénibles au présent et dans +l'avenir, mais le cœur et l'imagination pleins de vous. + +Notre voyage ferait un roman; vous savez une partie des inconvéniens +qui ont précédé notre départ; vous aurez éprouvé sans doute à Paris le +temps dont nous avons été accueillis dans la route; et vous ne vous +ferez jamais d'idée de notre passage, qu'après avoir essuyé une +tempête. Nous avons été deux fois au moment de périr: une fois par la +seule force du vent et de la mer qui écrasait notre frêle paquebot; et +une fois à l'entrée de l'Adder, c'est-à-dire presque au port; en +revirant de bord, un faux coup de timon et un cable caché sous une +vague terrible nous ont mis au moment de chavirer; on avait, sur le +pont, de l'eau au-dessus du genou. Le capitaine, l'un des plus +intrépides marins de ce genre, s'est cru perdu, et ne voulait pas, +disait-il, survivre à son vaisseau. Heureusement, ma pauvre amie était +dans cet horrible état appelé mal de mer, dont l'effet moral est de +rendre insouciant de tout et sur tout, si ce n'est sur l'espoir que la +mer engloutira le supplice et le supplicié. J'ai vomi le sang, moi qui +n'ai jamais été malade sur mer, et mes nerfs ne sont pas encore remis. + +Aussitôt débarqués, nous avons pris la poste dans la compagnie d'un +Irlandais que je croirais honnête homme, si je n'avais toujours pensé +que c'est-là que s'arrête la toute-puissance divine; d'une Française +qu'il avait pris la liberté d'enlever à sa famille, du droit qu'a tout +Irlandais de s'approprier une riche héritière; et d'un ministre +anglais, homme doux, modéré et fort instruit; nous avons pris la +poste, dis-je, et ce n'est pas par magnificence; mais tous les élégans +de l'Angleterre et la partie brillante de la cour étant à +Brightemlstone, parce que le prince de Galles y prend les eaux, il n'y +a pas une seule diligence où l'on puisse trouver place. Au reste, les +postes, qui sont excellentes, et fournissent par obligation des +voitures comparables à nos voitures de maître, sont à peine aussi +chères qu'en France, quoique plus longues et trois fois plus +rapidement franchies. Il suit cependant de cette manière de voyager +que, malgré les talens économiques et l'industrie hibernoise de notre +compagnon que j'ai créé maréchal-général des logis de la caravane, +notre voyage nous a coûté trois fois ce qu'il devait nous coûter. Et +d'autant que le paquebot ne partait qu'à trois jours de distance de +celui de notre arrivée, et que les difficultés pour le passeport +devenaient inquiétantes, j'ai frêté un navire. Si je ne craignais de +divulguer des secrets qui peuvent, dans la foule, servir à quelques +honnêtes gens comme ils nous ont servi, je vous démontrerais combien +ces sublimes formalités de notre inquisition, appelée amirauté, sont +inutiles à toute autre chose qu'à faire gagner de l'argent aux +huissiers visiteurs: digne résultat de toute législation +réglementaire! + +Nous avons dîné à Brightemlstone, avec la meilleure viande de +boucherie que j'aie mangée de ma vie; et comme le seul acte de toucher +un plancher anglais brûle la bourse, surtout dans le voisinage de la +cour (car l'or est la mandragore de toutes les cours), nous avons été +coucher à Lewis. N'êtes-vous pas scandalisé qu'un bourg anglais porte +le nom d'un de nos rois? Depuis, et dès Lewis, nous avons parcouru le +plus beau pays de l'Europe, par la variété des sites et de la verdure, +la beauté et l'opulence de la campagne, la propreté et l'élégance +rurale de chaque propriété. C'est un attrait pour les yeux; c'est un +charme pour l'âme, qu'il est impossible d'exagérer. Les approches de +Londres sont entre autres d'une beauté champêtre dont la Hollande même +ne m'a point fourni de modèles; j'y comparerais plutôt quelques +vallées de la Suisse; car (et cette observation très-remarquable +saisit à l'instant des yeux exercés) ce peuple dominateur est avant +tout et surtout agricole au sein de son île; et voilà ce qui l'a sauvé +si long-temps de ses propres délires. Je sentais mon âme fortement et +profondément saisie, en parcourant ces contrées plantureuses et +prospères; et je me disais: Pourquoi donc cette émotion si nouvelle? +Ces châteaux, comparés aux nôtres, sont des guinguettes. Plusieurs +cantons de la France, même de ses provinces les plus médiocres, et +toute la Normandie que je viens de traverser, sont assurément plus +beaux, de par la nature, que toutes ces campagnes. On trouve çà et là, +mais partout dans notre pays, de beaux édifices, des ouvrages +fastueux, de grands travaux publics, de grandes traces des plus +prodigieux efforts de l'homme; et cependant ceci m'enchante bien plus +que le reste ne m'étonne. C'est que ceci est la nature améliorée et +non forcée; c'est que ces routes étroites, mais excellentes, ne me +rappellent les corvoyeurs que pour gémir sur les lieux où ils sont +connus; c'est que cette admirable culture m'annonce le respect de la +propriété; c'est que ce soin, cette propriété universelle est un +symptôme parlant de bien-être; c'est que toute cette richesse rurale +est dans la nature, et ne décèle pas l'excessive inégalité des +fortunes, source de tant de maux, comme les édifices somptueux +entourés de chaumières; c'est que tout me dit ici que le peuple est +quelque chose, qu'ici chaque homme a le développement et le libre +exercice de ses facultés, et qu'ainsi je suis dans un autre ordre de +choses. + +Et prenez garde, mon ami, que c'est si bien là la vraie cause de +l'effet sur lequel je raisonnais, qu'arrivé à Londres, et cette +superbe Tamise (qu'il ne faut comparer à rien, parce que rien ne lui +est comparable) une fois franchie, rien ne m'a plus étonné ni même +fait plaisir, si ce n'est les trottoirs qui faisaient tomber à genoux +le bon la Condamine, et s'écrier: «Béni soit Dieu! voici un pays où +l'on s'occupe des gens de pied.» Tout le reste m'a paru ordinaire et +presque mesquin. Je dirais volontiers comme cet apathique Italien: «Ce +sont des rues à droite, des rues à gauche et un chemin au milieu.» +Toutes les villes sont de même, si cependant vous accordez à celle-ci +l'avantage de cette admirable propreté qui s'étend à tout, qui +embellit tout, qui a un attrait presque égal pour l'esprit et pour +l'œil, et des dimensions dont aucune ville ancienne ne saurait jouir: +du reste, effrayante obstruction du corps politique; cloaque infâme au +moral; hommes entassés et infectés de leur haleine; lutte éternelle +des corrupteurs et des corrompus, des prodigues et des misérables, de +la canaille titrée et de la canaille populace. C'est mieux ou plus mal +que Paris ou que Babylone, comme vous voudrez, j'y prends peu +d'intérêt. Notez pourtant que j'ai peu vu encore, et que Londres +m'offrira certainement plus que toute autre grande ville de commerce +un foyer d'activité et d'émulation qui ne peut pas ne point +intéresser. Mais je vous rends compte de la première impression qui a +toujours un grand fonds de vérité. + +Nous avons eu en voyage des gentlemen. Combien le peuple a de sens! le +sobriquet des voleurs est ici le mot gentilhomme! Ils ont observé et +tâté deux ou trois fois notre petite troupe, j'étais décidé à ne leur +accorder rien, parce que je suis loin d'avoir trop d'argent; j'avais +mis les dames en avant, seules dans une chaise, trois hommes dans +celle qui suivait, et un cheval. Notre ordre de bataille était si bon +et notre contenance armée si simplement fière et ostensible, qu'ils +nous ont laissé passer. + +J'empiéterais sur les droits de mon Henriette qui veut vous écrire, +quand elle pourra vous remercier de votre convalescence, si je vous +parlais des Anglaises, dont l'air froid et ricanneur et les tailles +emboîtées et guindées n'ont pas paru lui plaire infiniment au premier +coup d'œil: pour moi j'en appelle, et je ne renoncerai pas si +aisément à ma longue passion pour les Anglaises, d'autant qu'en +voyant passer Henriette, on s'arrête et l'on dit: «Oh! la belle +Anglaise!» Aussi est-elle fort contente des hommes. Pour moi, je +prétends, et l'on assure que j'ai déjà l'air aussi breton que Jacques +Rosbiff. + +Au reste, nos dames n'ont pas toujours été aussi bien traitées; elles +ont essuyé aujourd'hui un orage très-vif: la beauté du temps les avait +invitées à aller à pied de leur auberge à leur logement, car nous +sommes déjà gîtés et chèrement gîtés; elles étaient parées fort à la +française, et sur-tout Henriette. On a murmuré; on s'est attroupé; on +nous a suivis; on a lancé un certain Aristophane de cabaret, qui s'est +mis à chanter devant nous, avec les gestes les plus démonstratifs et +les expressions les plus libres des cantiques très-peu spirituels qui +ont fort diverti le peuple. Mon amie, accoutumée aux lubies de la +canaille d'Amsterdam, riait; la Parisienne avait une vraie colère de +parisienne et regrettait les halles. Pour moi, mon flegme était +imperturbable; mais cependant j'avais peur de me fâcher et le +dénoûment m'inquiétait: déjà plusieurs Anglais bien mis, en passant à +cheval avaient distribué quelques coups de fouet au Gilles, et +s'arrêtant, nous avaient supplié de ne pas prendre la populace pour la +nation; puis, ils nous donnaient des conseils que malheureusement nous +n'entendions pas. Enfin, un Français a fendu la foule, donné de +l'argent, et fait montre d'éloquence anglaise, puis nous déposant +dans une boutique, il a été nous chercher un carrosse qui a mis fin à +cette scène plaisante au fond, et dont mon amie a eu la charmante +réparation que je vous ai dite au parc Saint-James, une fois qu'elle a +eu substitué un petit chapeau à nos immenses panaches. + +Avec quelque précipitation que ceci soit ébauché, mon cher ami, vous +verrez que je veux me nourrir de l'espoir que vous êtes en état de me +lire, de m'entendre et presque de me répondre. L'idée de mon ami, +malade loin de moi, m'est trop importune. + +Si par hasard votre convalescence était prématurée et hâtive autant +que je le désire, ou si vous croyez pouvoir charger de la négociation +que voici le bon abbé de Laroche, vous le feriez le plutôt possible, +parce que cela m'importe. Le vieillard a répondu à celle de mes +lettres dont vous m'avez paru très-content, le billet malhonnête que +voici: + +«Je vous renvoie, Monsieur, la lettre que vous m'avez confiée; je +l'aurais fait plutôt, si je n'étais retenu au lit par une fièvre +très-forte et un violent mal de tête: j'ai pris l'émétique; j'ai été +saigné trois fois, et mes maux subsistent encore dans toute leur +vigueur. On n'est point du tout de l'avis de votre ami; on croit que +la dernière forme que vous avez donnée à votre ouvrage est la +meilleure, qu'il peut être sans danger publié dans le nouveau monde; +pour celui-ci, c'est à vous d'en juger, mais on aurait désiré que +vous n'eussiez fait part à personne qu'on en avait connaissance; et on +m'a déclaré que la trop grande communication que vous en avez faite, +ne permettait absolument plus qu'on s'en mêlât. Mes rapports avec M. +Paris ne sont pas, comme vous imaginez, de simples liaisons de +société; et je suis l'ami intime de toute la famille de sa femme. +Croyez-vous, monsieur, qu'il soit bien permis, qu'il ne soit pas même +répréhensible de mettre, sans preuve bien évidente, dans le cœur d'un +homme mort depuis long-temps, les motifs les plus condamnables, pour, +d'après cette supposition, en faire la satire la plus cruelle? Je ne +suis point en ce moment en état de discuter si le bonheur du genre +humain dépend d'une vérité qui ne peut être solidement démontrée que +par une diatribe sur M. Duverney; mais je ne coopérerai en rien à ce +qui peut affliger mes amis. Recevez, monsieur, l'assurance de mon +sincère attachement.--23 août 1784.» + +Je répondrai, et je répondrai honnêtement; mais vous voyez comme je +suis payé d'avoir raison, et surtout de ma loyale communication de +l'excellente lettre de Clavière. Mais ce n'est ni le moment, ni la +situation de se fâcher. Voici ce qui presse et importe: le docteur +Price est à Londres; il est ami intime de Franklin; que Franklin lui +recommande l'ouvrage, ou au moins l'auteur. Alors je tirerai parti +d'un livre utile, entrepris pour leur faire plaisir, et dont j'ai le +plus grand besoin. Ne négligez pas cela, je vous en prie. + +Adieu, mon très-cher ami. Donnez-moi ou faites-moi donner le plutôt +possible de vos nouvelles; et aimez-moi comme il m'est impossible de +ne pas vous aimer. + + +LETTRE X. + + Londres, 13 octobre 1784. + +Je reçois, mon très-cher ami, une lettre dont l'écriture a fait +palpiter mon cœur, comme celle d'une maîtresse lorsque j'avais vingt +ans; car la fermeté du caractère et le nombre des pages m'ont appris +en un instant que vous vous portiez mieux; que vous aviez plus de +forces; que votre amitié pour moi était la même; que vous ressentiez +toujours le besoin de causer avec moi; enfin que j'avais recouvré la +partie la plus réelle de ce qu'il m'est permis de goûter de bonheur, +je veux dire, le charme et l'assurance de votre amitié. Cette rapidité +de sentiment qui, dans une seule émotion, fait trouver mille +certitudes et mille jouissances, est un des plus grands dons que la +nature ait fait aux cœurs aimans; et c'est assez pour compenser tous +les maux que produit la sensibilité. Car un être sensible jouit avec +abandon; et lorsqu'il souffre dans l'objet aimé, il a encore pour se +consoler le sentiment même qui le fait souffrir. + +Grâces vous soient rendues, cher ami, de m'avoir tiré de peine sur +vous et sur votre affection; non que j'en doutasse, il ne me faut que +tâter mon cœur, pour être sûr du vôtre. Mais il est si doux de +s'entendre répéter qu'on est aimé de l'homme du monde qu'on aime, +estime et respecte le plus! Et puis, l'âme a besoin d'être soignée +comme le corps. C'est-là sans doute un des plus grands mécomptes de la +vanité humaine; mais il est trop vrai que l'amitié a besoin de +culture, et que la santé de l'esprit et du cœur est subordonnée au +régime et à l'habitude. + +Le tableau que vous me faites de ce que vous avez souffert, m'a +vraiment navré, et surtout par l'idée que je n'ai pas été votre garde; +mais la réflexion soulage un peu mon imagination, en ce que la cruelle +épreuve que vous venez de subir, est une démonstration irrésistible +que vous êtes un des êtres les plus vivaces qui existent. Or, la +ténuité de votre charpente, la délicatesse de vos traits, et la +douceur résignée et même un peu triste de votre physionomie laquelle +est calme, et que votre tête ou votre âme ne sont point en mouvement, +alarmeront et induiront toujours en erreur vos amis sur votre force. +Pour moi, vous m'avez prouvé, non pas tout à fait qu'on ne meurt que +de bêtise, mais que les forces vitales sont toujours proportionnées à +la trempe de l'âme. Ainsi, l'axiôme proverbial _la lame use le +fourreau_ n'est pas vrai pour l'espèce humaine. Comment son feu +intérieur ne le consume-t-il pas, se dit-on? eh! comment le +consumerait-il? c'est lui qui le fait vivre. Donnez-lui une autre âme, +et sa frêle existence va se dissoudre. + +Hélas, mon ami! Tacite et vous, aurez donc toujours raison! c'est un +étrange composé de légèreté et de perversité que l'homme, qu'il faut +cependant servir et qu'on voudrait aimer: l'homme qui calcule les +astres, qui soumet les élémens, qui défie et combat toute la puissance +de la nature, qui peut tout excepté conduire lui et ses semblables, +qui a tout trouvé hors la liberté et la paix, qui a su donner +l'autorité, qui a su l'endurer, et qui n'a su ni la diriger ni la +seconder, qui sait ramper et ne sait pas obéir, qui sait se révolter +et ne sait pas se défendre, qui sait aimer et ne sait pas s'attacher, +qui a tous les contraires en bien comme en mal, dans le cœur et dans +l'esprit. Votre mot est charmant. On a dit, il y a long-temps: + + Mille fois ils m'ont tout promis; + Mais le siècle en fourbes abonde, + Et je ne hais rien tant au monde + Que la plupart de mes amis. + +Mais c'est-là l'épigramme chagrine d'un homme dont l'esprit aigri +n'est jamais averti par son cœur. La vôtre appartient à un philosophe +qui a observé profondément, et qui donne un résultat moral avec la +gaîté et l'indulgence sans lesquelles il n'est presque pas un bon +cœur. Il y a peu de délicatesse à se personnifier dans un sentiment +haineux et vil; au lieu que votre mot, qui est trop vrai, est la +saillie aimable d'un homme qui n'a pas été pris pour dupe, et qui aime +trop ses vrais amis pour ne pas rire beaucoup de ceux qui prennent ce +titre. Mais j'ai peur qu'en ce genre, comme en beaucoup d'autres, il +n'y faille pas regarder de trop près: car on s'appauvrirait, beaucoup +plus qu'il n'est possible d'y résoudre même la philosophie. Bon dieu! +à quels sacrilèges j'ai surpris, dans ces derniers temps, les +personnes qui parlent le plus éloquemment d'amitié! Je ne +m'accoutumerai jamais à ces théories que la conduite dément; mais il +faut que je m'arrête, car ce que j'aurais à vous dire ne peut pas +s'écrire. Ce n'est pas que si j'avais à vous dénoncer un fait +important, je ne sautasse le fossé. Mais ce n'est point dans votre +cœur que j'ai à vous blesser; et votre tête est si sage, que vous +sonderez le terrain même sur lequel vous êtes le plus habitué à +marcher: et vous ferez bien. Il faut d'ailleurs, mon ami, une grande +circonspection pour les faits; le trait infâme que vous m'apprenez ne +l'enseigne que trop, puisqu'une simple transposition de dates a fait, +dans la bouche d'un méchant, d'une action honnête et pure (qu'il n'a +pu savoir que par mon bandit de laquais, qui, non content de tout me +voler, épiait mes actions et mes discours à chaque instant de la +journée), une malignité capable de compromettre un galant homme +auquel je ne me consolerais pas de susciter, même le plus +indirectement, une tracasserie. Eh! qui en sera à l'abri, s'il n'y est +pas, lui, armé de tant de circonspection et de sagesse? Mais, outre +cette anecdote, quoiqu'il soit à peu près impossible que la poste voie +tout, je puis vous assurer que les Français de Londres sont aussi +inspectés par la police de Paris qu'en France même. Les canailles +aventurières qui salissent ici les presses, sont les espions les plus +corrompus qui existent, et leurs complices le sont aussi; car qui dit +complice en ce genre, dit espion. La complicité est un des moyens de +l'espionnage; et les gouvernemens qui ont recours à ce misérable +moyen, savent très bien distinguer l'homme auquel il faut en vouloir. +Ils devraient savoir aussi que leurs recherches en ce genre ne +produisent rien qu'une ressource assurée à la canaille infecte qui se +voue à cette infâme profession. Au reste, il y a aussi des Anglais +vendus à la police de Paris; témoin le vil entrepreneur du _Courrier +de l'Europe_, tout aussi méprisable que le rédacteur. Celui-ci, après +avoir été libelliste ordurier, est devenu espion gagé, aussi infâme +dans ses délations qu'il était méprisable avant ce joli métier. C'est +de toute cette canaille que W. a été la victime; elle craint de n'être +pas payée si elle n'accuse pas, de sorte qu'elle accuse à tort et à +travers. + +Vous êtes inquiet de mon sort, mon cher ami, et moi je ne suis pas +très-rassuré, surtout sur celui de mon aimable compagne. J'ai +cependant quelques projets qui apparemment me feront vivre: mais on se +trompe beaucoup sur la générosité des Anglais. Accoutumés à tout +calculer, ils calculent aussi les talens et l'amitié; la plupart de +leurs grands écrivains sont, presque à la lettre, morts de faim: jugez +de quiconque n'est pas de leur nation! Une des premières choses qui +frappent ici, c'est l'esprit d'ordre, de méthode, de calcul. On peut y +dire le pourquoi de chaque chose; et cela doit peser, surtout dans +l'esprit d'un Français; mais, à tous ses inconvéniens, ce genre +d'esprit exclut presque nécessairement les grands mouvemens de +sensibilité; ils appartiennent ici au peuple, beaucoup trop calomnié, +même dans ce pays, où cependant il est quelque chose. En général, mon +ami, Clavière a raison; et j'ai été obligé de m'en convaincre, moi qui +écris contre l'aristocratie. On ne défendra jamais bien le peuple, +quand on se laissera aller à quelque déplaisir contre lui; quand les +mots de canaille, de populace, de goujat, resteront le dictionnaire du +défenseur. Un plus profond examen de ce qui suggère ces épithètes, +agite la tête et le cœur; on voit bientôt que cette populace, cette +canaille, n'est plus si nombreuse ni si vile qu'on l'imaginait. Ces +grossièretés dont elle affuble les panaches, les plumets, l'air +français, tout ce que vous voudrez, ne sont pas si grossières. Il faut +aussi faire le procès à ceux qui inventent, qui portent, qui +accréditent ces puérilités, titres presque uniques par lesquels on se +distingue de la canaille. Elle est bruyante, elle est incommode; mais +aux yeux et aux oreilles de qui?.... Et ces graves et silencieux +déportemens de la canaille instruite, bien vêtue, s'intitulant gens +comme il faut, feront-ils mieux le bonheur de la terre? + +Il faudrait, mon ami, il faudrait qu'une tête pensante et sagace comme +la vôtre vît l'Angleterre comparée à tout ce qu'on voit ailleurs, et +pesât les désagrémens qu'on exagère chez vous, contre les maux réels +dont il est défendu de parler. Rien de parfait ne saurait sortir de la +main de l'homme; mais il y a du moins mauvais, et beaucoup moins +mauvais, en Angleterre que partout ailleurs, où des esclaves, les fers +aux pieds et aux mains, se moquent des dangers que courent les +voltigeurs. Il semble qu'on ait voulu consoler jusqu'ici les autres +nations, en leur parlant des défauts de la constitution anglaise, de +ce qu'on appelle ses abus. On a fait comme ceux qui portaient leurs +gémissemens sur de légers liens à des esclaves chargés de lourdes +chaînes; on abuse de ce que les premiers laissent toute la +sensibilité, tandis que les autres ôtent tout sentiment. Enfin, si le +mieux peut trouver place chez les Bretons, ce sera quand les autres +nations européennes seront arrivées à leur niveau. Le philosophe doit +donc tendre à cette révolution, avant que de désirer l'autre. Une +émeute, une sédition à Londres fait plus de bien au cœur de +l'honnête homme, que toute cette imbécille subordination dont on se +vante ailleurs. Si l'on approfondissait, si l'on comparait, si l'on +cherchait les corrélatifs en politique, on ferait sur l'Angleterre et +les Anglais un ouvrage qui aurait de la signifiance: mais il ne +faudrait pas, comme l'illustre Linguet, qui, tout ainsi que +Mallebranche voyait tout en Dieu, voit tout en Linguet, rechercher les +fourchettes à deux fourchons et le manque de serviettes.... Un +magistrat d'une des sociétés les plus libres de la terre, félicitait +l'autre jour une connaissance à moi qui a quitté l'Irlande, de n'être +plus parmi ces Hibernois qui emplument et coupent des jarrets. C'est +un bon homme parlant admirablement liberté, pourvu qu'on laisse faire +la magistrature: et voilà comme on est partout. Dès que le peuple +tente de se faire justice, c'est une horreur. Il faut cependant +remarquer que les premiers emplumeurs et coupeurs de jarrets, pour +cause politique, ont paru en Amérique; et que cette manie a disparu, +quoique la cause réprimante soit très peu de chose: mais les causes +pour lesquelles il fallait emplumer, etc. etc. ont disparu. Il faut +remarquer aussi que l'art d'ôter la raison, pour ensuite argumenter de +la folie, est l'art des coupables gouvernans: cela établi, qu'importe +de détailler les convulsions de l'infortuné dont on a irrité les nerfs +par un breuvage?..... + +Mais, mon ami, voilà beaucoup bavardé; car il faut nous tenir dans +les généralités. Mais je ne puis pas me refuser au plaisir de frotter +la tête la plus électrique que j'aie jamais connue. Je ne perdrai pas +mon temps ici; et si la misère et le malheur ne font pas justice de +moi, je répondrai peut-être à mes ennemis et à mes prétendus amis +presque aussi coupables que mes ennemis, mais de la seule manière qui +me convienne désormais, par de bons et d'utiles ouvrages, tous portant +mon nom; car, dès le premier, j'annonce que tout ce qui ne le portera +pas me sera faussement attribué, afin qu'on n'essaie pas de m'imputer +les viles anonymités qui pullulent ici. Quoiqu'il arrive, vous n'aurez +pas à rougir de moi, soyez-en bien assuré; mais quand vous +presserai-je contre mon cœur? C'est en vérité ce qu'il m'est +impossible de dire; à cet égard, j'ose à peine fixer l'avenir. + +Je vous ai déjà écrit, mon cher ami, sur le brillant surcroît de +fortune qui vous est arrivé: j'en étais en colère, et je ne suis pas +encore très-calme à cet égard; mais je veux vous croire déguignoné, +comme vous dites: c'est cependant une dérision, si vous ne devez +commencer à toucher que dans trois ans, à moins qu'on ne vous en donne +neuf d'avance. Madame de N. vous écrira le premier courrier. +Aujourd'hui, il est trop tard, et ses beaux yeux souffrent à la +lumière; elle vous prie de l'aimer, et de m'écrire souvent; car elle +prétend que je suis très-mauvaise compagnie, quand vous ne m'écrivez +pas. Adieu, cher et bon ami; il y a long-temps que votre conquête a +compensé toutes les pertes et toutes les méprises de mon cœur. +Conservez-moi le vôtre; et quoiqu'on fasse, je ne serai pas tout à +fait malheureux. Choyez votre convalescence avec votre raison, et non +pas avec votre tête; caressez les muses; qu'elles vous comblent +long-temps de toutes leurs faveurs; et quand vous serez désensorcelé, +toujours vous auront-elles valu plus de jouissances que d'or, ni même +de gloire, à en juger par celle qu'il vous était donné de mériter, et +par les seuls dispensateurs dont vous puissiez l'attendre. _Vale et me +ama._ + + +_P. S._ Plusieurs articles de votre lettre ne sont pas répondus, parce +qu'une de mes lettres, qui a croisé la vôtre, l'a fait d'avance. + + +LETTRE XI. + + 10 novembre 1784. + +Je viens de recevoir votre lettre tendre et sage, mon bon et cher ami; +et j'ai éprouvé le double plaisir d'apprendre de vous d'heureuses +nouvelles, et de trouver, dans l'accent et l'expression de vos +craintes, une vive empreinte de votre amitié et c'est-là, sans doute, +une grande jouissance pour moi; mais la circonstance en a redoublé la +saveur. Je suis triste et malheureux; ma douce et charmante compagne +est malade, et malade de langueur; elle est à son onzième accès de +fièvre. Heureusement les accès sont intermittens, et laissent deux +jours de passables; mais l'extrême faiblesse, l'agacement des nerfs, +les accidens de femmes qui en ont résulté, l'ont jetée dans une +situation très fâcheuse, quoique au fond, peu inquiétante; d'un autre +côté, ma bourse n'avait que faire de cet échec. Toute visite de +médecin réputé (et peut-on en choisir un autre pour son amie?) coûte +un louis à Londres; c'est acheter cher l'inquiétude. Enfin, mes +ressources sont à leur terme; et non seulement je n'ai point encore +obtenu le pain de la loi, mais je n'obtiens pas même de réponse de mes +gens d'affaires. Heureusement Target retourne incessamment à Paris, et +se charge de mettre un terme à cette indécision cruelle. + +On projette de me charger d'un grand ouvrage, qui m'assurerait le +nécessaire pour long-temps; mais l'entreprise en est encore fort +incertaine. Changuyon me propose aussi, de Hollande, de la besogne; +mais il faut le temps de la faire. Tout cela combiné, mon ami, +dessinez le premier trait d'une situation dont votre imagination ne +saura que trop faire un tableau fort triste, mais qui pourtant n'est +pas désespéré. Le grand, le vrai mal, c'est la souffrance de mon +amie; et votre lettre en a tempéré l'amertume. Jugez ce que votre +amitié est et peut pour notre bonheur. Hélas! mon ami, il n'en est +qu'un de vrai, c'est d'aimer et d'être aimé. Sans ce charme, je ne +pourrais déjà plus supporter le fardeau de la vie.... Mais songeons +que j'écris de Londres, et dans le mois de novembre. Ne nous occupons +pas de ces idées. + +Je veux cependant vous dire, et seulement dans des vues littéraires, +que j'ai rencontré, à ce sujet, dans le Séjanus de Bergerac, imprimé +en 1638, et dédié au duc d'Arpajon, où par parenthèse l'on professe +tout haut l'athéisme avec approbation et privilége du roi, j'y ai +trouvé, dis-je, ces vers qui m'ont bien étonné: + + Et puis, mourir n'est rien, c'est achever de naître. + Un esclave hier mourut pour divertir son maître; + Au malheur de la vie on n'est point enchaîné, + Et l'âme est dans la main du plus infortuné. + +En vérité, mon ami, on ne ferait aujourd'hui rien de plus beau que ces +deux derniers vers. Il est vrai qu'on en trouve, à côté, de cette +force. Terrentianus demande à Séjanus s'il ne craint pas le tonnerre +des dieux; et Séjanus répond: + + Il ne tombe jamais en hiver sur la terre; + J'aurai six mois au moins pour me moquer des dieux. + +Non, mon ami, je ne suis point enthousiaste de l'Angleterre; et j'en +sais maintenant assez pour vous dire que, si la constitution est la +meilleure connue, l'administration en est la plus mauvaise possible; +et que si l'Anglais est l'homme social le plus libre qu'il y ait sur +la terre, le peuple anglais est un des moins libres qui existent. Je +crois davantage, mon ami, je crois qu'individuellement parlant, nous +valons mieux qu'eux, et que le terroir du vin l'emporte sur celui du +charbon de terre, même par son influence sur le moral. Sans penser, +avec M. Lauragais, que les Anglais n'aient de fruits mûrs que les +pommes cuites et de poli que l'acier, je crois qu'ils n'ont pas de +quoi justifier leur orgueil féroce. Mais qu'est-ce donc que la +liberté, puisque le peu qui s'en trouve dans une ou deux bonnes lois, +place au premier rang un peuple si peu favorisé de la nature? Que ne +peut pas une constitution, puisque celle-ci, quoique incomplète et +défectueuse, sauve et sauvera quelque temps encore le peuple le plus +corrompu de la terre de sa propre corruption? Quelle n'est pas +l'influence d'un petit nombre de données favorables à l'espèce +humaine, puisque ce peuple ignorant, superstitieux, entêté (car il est +tout cela), cupide, et très-voisin de la foi punique, vaut mieux que +la plupart des peuples connus, parce qu'il a quelque liberté civile? +Cela est admirable, mon ami, pour l'homme qui pense et qui a réfléchi +sur la nature des choses, et problème insoluble par tous les autres. +Au reste, ne croyez pas que l'on connaisse ce pays; plus je vois, et +plus je m'assure qu'on ne sait ce qu'on a vu. Je vous défie de vous +faire une idée de la ridiculité des préjugés accrédités sur +l'Angleterre, tantôt calomniée, tantôt exaltée, avec la plus absurde +ignorance. Je fais, pour vous et pour moi, des notes qui vous seront +utiles et qui vous convaincront de ces deux choses: l'une, que le plus +léger mensonge mène les voyageurs à des résultats d'une fausseté +incalculable; l'autre, qu'il est une quantité énorme de choses que +nous autres, Français, faisons en les louant, c'est-à-dire qui +n'existent que dans nos éloges. Cette observation m'a été confirmée +aujourd'hui dans un détail peu important, mais qui vous expliquera +bien ce que je veux dire. Tout le monde a entendu parler de la fameuse +épitaphe à Wren, dans la chapelle souterraine de Saint-Paul de +Londres: _Si monumentum quœris, circumspice_; mais personne n'a dit +que ces quatre mots étaient noyés dans dix ou douze lignes de +très-mauvais latin, où l'on a eu garde d'oublier l'_eques aureatus_ et +toutes les sottises imaginables. De même, il y a, dans l'épitaphe de +Newton, _Sibi gratulentur mortales tale tantumque extitisse humani +generis decus_; cela est bien, mais précédé de onze lignes, dans +lesquelles on lit pompeusement l'_eques aureatus_, le commentaire sur +l'Apocalypse, etc. Au reste, ceci me rappelle une anecdote, précieuse +pour ceux qui, comme vous et moi, sont à l'affût du charlatanisme +humain. Voltaire a écrit partout qu'il y avait à Montpellier une +statue de Louis XIV, avec cette belle inscription: _A Louis XIV, +après sa mort_. Il n'y a ici que trois petits inconvéniens, c'est que +1º l'inscription est en latin; 2º qu'elle est fort longue; 3º qu'elle +raconte tout uniment le fait comme il s'est passé, à savoir que la +statue a été décrétée par la ville, pendant la vie de Louis XIV, et +posée depuis sa mort.--_Superstiti decrevère.--Ex oculis sublato +posuère._ Et puis Voltaire ose dire à tout propos: + + Et voilà justement comme on écrit l'histoire. + +Mais un fait plus important que j'ai complètement vérifié, que je vous +prie de garder pour vous, parce que j'aurai bientôt occasion de +l'encadrer, mais qui est trop précieux pour que je ne vous l'apprenne +pas, c'est celui-ci: + +Vous lisez dans le livre de l'_Esprit_, tom. II, pag. 138, à la note +(édit. _in_-8º, 1778): «Dans ce pays (la Turquie), la magnanimité ne +triomphe point de la vengeance; on ne verra point en Turquie ce qu'on +a vu, il y a quelques années, en Angleterre: Le prince Édouard +poursuivi par les troupes du roi, trouve un asyle dans la maison d'un +seigneur; ce seigneur est accusé d'avoir donné retraite au prétendant. +On le cite devant les juges; il s'y présente et leur dit: Souffrez +qu'avant de subir l'interrogatoire, je vous demande lequel d'entre +vous, si le prétendant se fût réfugié dans sa maison, eût été assez +vil et assez lâche pour le livrer?--A cette question le tribunal se +tait, se lève et renvoie l'accusé.» + +Ce fait me paraissait absurde: nul tribunal sur la terre, qui n'est +pas le souverain, n'a le droit, ni le pouvoir de juger ainsi. Enfin, +j'arrive en Angleterre; et le hasard me fait rencontrer lady +Margaret-Macdonald qui a vécu en 1763 à Édimbourg avec M. Macdonald of +Kingborough, le héros du roman de M. Helvétius. M. Macdonald n'était +point un seigneur; c'était un gentilhomme, cultivateur assez pauvre; +il demeurait dans l'île de Sky, près du château de son proche parent, +le chevalier Alexandre Macdonald, propriétaire en grande partie de +cette île et chef du clan Macdonald, une des tribus écossaises les +plus attachées au prétendant. Les officiers du détachement à la quête +du prétendant que l'on savait être dans l'île de Sky, étaient dans la +salle à manger du château avec lady Margaret. Un paysan montagnard se +présente à la porte de la salle, et remet à milady un billet non +cacheté; elle reconnaît la main du prétendant qui lui demande une +bouteille de vin, une chemise et une paire de souliers. Ce malheureux +prince, accablé de lassitude, était alors assis sur une colline à un +mille du château, et l'on pouvait le voir des fenêtres de la salle. +Lady Margaret ne se troubla point; elle prétexta quelques détails de +famille, quitta les officiers, et courut avec le paysan montagnard +chez Macdonald of Kingborough: «Si le prince entre chez vous, lui dit +Macdonald, ou si vous l'assistez en la moindre chose, vous êtes +perdue, vous et votre famille. Je me charge de tout. Adieu.» Il lui +prit la main et partit. + +Macdonald, avec des difficultés infinies, parvint à sauver le +prétendant qu'il habilla en femme, etc. Ce prince gagna les montagnes, +et se rendit heureusement à bord d'un des vaisseaux que la France +avait envoyés en croisière sur les côtes occidentales d'Écosse, pour +faciliter son évasion. Bientôt après, Macdonald fut arrêté et mis en +prison dans le château d'Édimbourg, où il resta quelque temps avant +qu'on lui fît son procès. Pour toute défense, il dit à ses juges: »Ce +que j'ai fait pour le prince Édouard, je l'aurais fait pour le prince +de Galles, s'il se fût trouvé dans les mêmes circonstances.» Le +tribunal ne se tut point, comme dit Helvétius; mais il condamna +Macdonald à être pendu. La sentence qui lui fut prononcée, portait en +outre que lui, encore vivant, aurait les entrailles et le cœur +arrachés pour être jetés dans un brasier allumé au pied de l'échafaud, +ensuite la tête coupée, etc. C'est le supplice ordinaire des traîtres +à la patrie. Macdonald ne le subit point; le duc de Cumberland +représenta que cette exécution aliénerait sans retour le clan +Macdonald. On lui fit grâce par politique, et l'on se contenta de le +tenir un an prisonnier dans le château d'Édimbourg........ Mais +combien cela est différent! combien cela est vrai, simple, beau, +grand! combien Macdonald et la nature perdaient au récit d'Helvétius! +Il a su son erreur, et il a répondu: «Ma foi cela est imprimé; et +cela est encore beau comme je l'ai écrit.» Quand ceux qui écrivent la +morale, la philosophie, la politique, l'histoire, sauront-ils qu'ils +ne sont que de vils saltimbanques, lorsqu'ils ne se regardent pas +comme des magistrats! + +L'ouvrage que l'on me propose, mon cher ami, est une entreprise +considérable; il ne s'agit pas moins que de mettre et de tenir ces +messieurs au courant de toutes les idées saines d'économie politique, +qu'ils ont traitées jusqu'ici de vaine métaphysique. L'ouvrage +paraîtrait en anglais et en français; le plus ou le moins de succès +n'importerait qu'à ma conscience et à mon amour propre, car j'aurais +une rétribution fixe par mois: mais j'ai cru devoir leur observer que +cet ouvrage n'étant point de nature à piquer la malignité, parce que +je ne dois ni ne veux parler que des choses, et encore avec +circonspection, je leur conseillais d'adopter un plan qui éveillât la +curiosité. Consulté sur cela, j'ai dit que le plus grand service, +selon moi, à rendre aux lettres aujourd'hui, était d'abréger, et de +guider un choix dans l'immensité des mensonges, des erreurs et des +vérités imprimés; qu'en conséquence, un conservateur qui donnerait en +tout genre des analyses, et non pas des extraits des bons livres; qui +tirerait, du fumier des ouvrages périodiques, les paillettes qui +peuvent y être tombées, et qui deviendrait le dépôt de morceaux +détachés qui, par leur brièveté, c'est-à-dire, par un de leurs plus +grands mérites mêmes, sont bientôt oubliés et perdus, serait un +ouvrage très-précieux, et qui, fait avec scrupule, sans complaisance, +sans négligence, sans précipitation, serait à peu près sûr d'un succès +d'estime moins rapide que les succès d'éclat, mais durable et toujours +croissant. On délibère sur cette idée; je la crois bonne: et si elle +l'est, faites des vœux pour qu'elle soit acceptée; car elle me +vaudrait cinquante louis par mois, et c'est plus qu'il ne me faut, +même ici. Il est vrai que ce revenu serait acheté par un travail +excessif et désagréable, en ce qu'il m'ôterait le temps nécessaire +pour la culture de mes propres pensées; mais je le regarderais comme +un cours d'études à finir, lorsque la fortune voudra me rendre +indépendant. Des hommes qui valaient mieux que moi, ont été condamnés +à des galères aussi mauvaises; et quand je me sens prêt à m'irriter, +je me rappelle cet apologue arabe. + +Je m'étais toujours plaint des outrages du sort et de la dureté des +hommes; je n'avais point de souliers, et je manquais d'argent pour en +acheter: j'allai à la mosquée de Damas, je vis un homme qui n'avait +point de jambes. Je louai Dieu, et je ne me plaignis plus de manquer +de souliers. + +Si je n'avais pas une compagne de mon sort, une compagne aimable, +douce, bonne, tendre, que sa beauté aurait infailliblement rendue +riche, si ses excellentes qualités morales ne s'y étaient pas +opposées; qui souffre pour elle et pour moi, en pensant que j'ignore +toujours les ressources du mois qui suit, moi dont le cœur ne fut +jamais fermé à l'infortune: cet apologue me rendrait très-philosophe. + +Dites-moi, mon ami, si une fois embarqué dans cette besogne, je puis +compter du moins sur vos indications, soit pour les anciens livres qui +méritent d'être analysés, soit pour un choix de pièces fugitives +(littéraires) dont je voudrais que cet ouvrage fût le dépôt, et pour +lequel je ne puis avoir un aussi bon guide que votre goût exquis et +votre incorruptible conscience. Dites-moi aussi si vous croyez que je +puisse compter sur des souscripteurs en France, dites-moi surtout, +avec votre franchise et votre sagacité ordinaires, ce que vous pensez +de l'idée et du plan. + +Ce que vous me dites de votre santé et de votre genre de vie me fait +un très-grand plaisir, mais me donne de bien vifs regrets. Combien +j'aurais vécu avec vous cet hiver! combien j'aurais passé d'heures +délicieuses, et cultivé mon âme et ma pensée! car, ne vous y trompez +pas, c'est mon esprit qui acquiert ici; mon âme est veuve, +philosophiquement parlant, et ma pensée avorte, faute d'un ami qui +l'entende ou qui l'éveille. Je combine une foule de rapports nouveaux; +et certainement il résultera, de ces rapprochemens et de ces +combinaisons, de bonnes choses, sur-tout quand je les aurai mûries +auprès de vous, dans la serre chaude de votre amitié et de vos talens. +Mais aujourd'hui je ne fais qu'amasser; je ne dispose point. Je n'ai +jamais si bien senti combien vous étiez nécessaire pour m'encourager +et me guider. Je ferai ici plusieurs bons ouvrages, un entre autres +qui sera une grande vengeance offerte à l'humanité: ce sera l'histoire +d'un des plus horribles crimes du XVIIIe siècle, dont le hasard m'a +envoyé les matériaux les plus curieux et les mieux détaillés; mais un +grand ouvrage de morale ou de philosophie, je ne l'entreprendrai +jamais qu'auprès de vous, qui êtes la trempe de mon âme et de mon +esprit. + +Allons donc, je serai content de vos amis, puisque vous le voulez; +mais qu'ils s'arrangent pour que vous ayez 12,000 livres de rente, ou +je ne réponds pas des rechûtes. Bon jour, mon ami; car en voilà bien +long, et ma pauvre petite se réveille; remarquez s'il vous plaît, +qu'elle est trop excusée de son silence, elle vous aime de tout son +cœur et vous regrette très-vivement. Adieu, encore une fois, je ne +vous dirai pas: si vous aimez des anecdotes caractéristiques de ce +pays pour augmenter votre immense répertoire, écrivez-moi souvent, car +je vous en enverrai toujours en réponse. Mais je vous dirai: +écrivez-moi souvent, car cela me console et soutient mon courage. + +_P. S._ Vous êtes sûrement étonné de ce que les C.[50] ne circulent +pas encore; mais vous le serez plus, quand vous saurez que j'ai +traduit à la suite un pamphlet du docteur Price, intitulé: +_Observations on the importance of the american révolution, and the +means of making it a benefit to the World_ (cela n'est pas excellent, +mais on m'en a beaucoup prié), et fait un discours et des notes sur +cet ouvrage, dont vous ne serez pas mécontent, pour avoir été fait +loin de vous. + + [50] Les Cincinnati, c'est-à-dire l'écrit sur l'ordre de + Cincinnatus. + + +LETTRE XII. + + Londres, Hatton-street in Holborn, 30 décembre 1784. + +Je ne voulais ni vous gronder, mon ami, ni interpréter votre silence +d'une manière qui pût affliger mon cœur; mais j'étais inquiet de +vous: car votre constitution débile et votre tempérament igné se +conserveront long-temps l'un par l'autre; mais ils se heurteront +souvent; et la vie est bien quelque chose: mais ne pas souffrir est +beaucoup plus, du moins selon moi. Me voilà rassuré, jusqu'à un +certain point pourtant; car je sais que vous payez cher quelques +semaines de travail forcé; et je n'aime pas assez la littérature, +quoique j'en sois idolâtre, pour pouvoir désirer de l'enrichir à vos +dépens, et d'autant moins que tôt ou tard les trésors de votre génie +lui arriveront. Pourquoi donc se hâter, au risque de ruiner votre +santé? Mais vous m'auriez fait bien plaisir de me récapituler la +réception de mes lettres, ou du moins de me les signaler par quelques +traits détachés; car j'en ai quatre ou cinq au moins sans réponse; et +vous ne me parlez que de celle où je vous entretiens du conservateur. +Au reste, comme il n'y avait dans les autres aucun motif de +suppression, je suppose qu'elles sont arrivées à bon port. Car +j'entends bien pourquoi l'on gêne la liberté de la presse; en dépit +des cent mille et une raisons que j'en pourrais donner, je trouve +qu'on peut résumer cette question dans un argument très-court. Quel +mal y aurait-il qu'il n'y eût pas tel, tel, tel, tel et tel livres? Et +cela, jusques et inclusivement la Bible, où pourtant il est dit que +toute puissance vient de Dieu, et sans égard à ce que la poudre à +canon, le plus utile de tous les livres à ceux qui n'en veulent point, +serait encore dans le cerveau du père éternel, si Adam ne nous eût pas +transmis la faculté de faire des livres? Qu'avez-vous à répondre à +cela? hein! mais pourquoi gênerait-on le commerce des lettres? Il n'a +pas du tout les mêmes conséquences; car quel homme, à moins d'être +insensé, ne sait pas qu'il écrit sous les yeux vigilans de tous les +sages et généreux gouvernemens, qui régissent l'univers, comme ils +disent? Donc si ce n'était pas une très-agréable et expédiente +occasion de gagner et faire gagner beaucoup d'argent à beaucoup +d'honnêtes gens, l'interception des lettres serait une chose fort +inutile (procédé à part, que pourtant tout le monde ne trouve pas +également gai), et d'autant plus inutile qu'il n'est pas une +correspondance d'ambassadeurs qui ne se fasse par couriers. Mais le +ciel me défende de gloser sur une si belle institution! + +Vous voilà bien affairés, messieurs les distributeurs de la gloire! +que l'esprit saint vous illumine! Mais miracle pour miracle, il +devrait bien commencer par les candidats, avant de passer aux +électeurs. Au reste, savez-vous pourquoi je parle de ceci? Vous ne +vous douteriez pas en cent mille ans que je fusse solliciteur d'une +place à l'Académie; je le suis pourtant, ou à peu près: mais +rassurez-vous, ce n'est pas de moi, et indépendamment du bras de mer, +ce ne sera jamais de moi dont il sera question. Vous me dites qu'au +nombre des aspirans se trouve Target; je sais, mon cher ami, tout ce +qu'il y a à dire contre lui; et cela se réduit à ceci: Il a peu ou +point de titres littéraires; cela est vrai; mais peu d'hommes, et nul +parmi les aspirans, à moins que ce ne soit Garat (à qui je ne voudrais +pas nuire assurément, mais qui a son poste), n'est aussi capable d'en +avoir. Je ne sais si vous connaissez les _Lettres d'un homme à un +homme_, le meilleur des écrits polémiques qui parurent au temps de +Maupeou; cela est de lui. Vous devez connaître ce qu'il a écrit sur la +censure. Une grande partie du morceau intitulé: _Réflexions sur +l'ouvrage précédent_, imprimé à la suite de l'ouvrage de Price dans +mes Cincinnati, est de lui; et cela fut jeté en un instant. En un mot, +je vous suis garant qu'il a une vaste littérature, des connaissances +très-nettes, et la tête pleine de choses et de bonnes choses. Par +exemple, non-seulement il est au courant de toutes les idées saines en +économie politique, mais il en a redressé plusieurs: non-seulement il +est au courant de toutes nos idées philosophiques, mais il a donné à +plusieurs beaucoup d'énergie et d'extension. Le patriciat a reçu de +lui de rudes coups de knout dans le procès des Quiessat, etc. etc. De +plus (et si nous ne traitions qu'entre nous, j'aurais commencé par +là), c'est un parfaitement honnête homme, bon, chaud, sensible, pur, +incorruptible; et l'on vous offre de plats coquins. Enfin, et ceci +passera dans votre cœur, il est mon ami particulier; il est digne +d'être le vôtre; et il m'a rendu un service important que je ne lui ai +pas même demandé, ni indiqué, avec toute sorte de chaleur et une grâce +charmante. + +Je sais bien, mon ami, que tout cela, quoique très-sonore à votre âme, +ne vous ferait pas faire ce que vous ne croiriez pas devoir faire; +mais, en conscience, croyez-vous devoir quelque chose en ceci? où est +le plus digne? où sont les données pour déterminer le plus digne? et +le plus digne fût-il là, votre voix le fera-t-elle élire? que va-t-on +vous proposer? quelques canailles titrées, ou quelques bamboches +littéraires. Target a fait bien mieux que de mauvais ou de médiocres +ouvrages; il n'en a point fait; il a consacré sa vie à une profession +embrassée malgré lui, et qu'il n'en a pas moins remplie avec une rare +dignité, avec un grand zèle, avec tout l'éclat dont l'éloquence du mur +mitoyen est susceptible. L'honneur qu'on lui ferait, car enfin c'en +est un dans sa position, rare même et par conséquent assez désirable; +l'honneur qu'on lui ferait exciterait en lui le désir et la volonté de +déployer ses forces; et le choix de l'académie, où d'ailleurs il faut +de tous les genres, peut nous valoir quelques bons ouvrages, au lieu +de consultations obscures ou de plaidoyers éphémères; et puis, +maintenant que la peste est sur les beaux esprits, n'y a-t-il pas de +la place pour tout le monde? + +En voilà bien long, mon ami; mais c'est que la chose me tient au +cœur; et vous savez si vous recevriez un refus de moi. Que Target +doive votre voix à votre amitié pour moi, et je vous suis garant que +je vous aurai acquis un ami digne de ce titre par sa morale, et même +par ses talens. + +Les miens (car il me faut bien, comme un autre, parler de mes talens) +viennent de faire un tour de force dont je ne puis rien vous dire +autre chose, sinon qu'un livre singulier et rempli de recherches aura +été fait et imprimé en un mois, ici où l'on imprime la moitié moins +vite qu'en France. Or, dans cette occasion, le temps importait fort à +l'affaire, et l'affaire m'importait fort à moi; outre qu'elle est +grande et belle, mon conservateur est accroché, parce qu'on veut qu'un +libraire français entre dans la moitié des frais de l'édition +française (vous voyez que vous vous êtes trop hâté de me féliciter), +de sorte que, la maladie de mon amie m'ayant ruiné, j'étais aux +expédiens. Me voilà sauvé pour un couple de mois. Vous trouverez-là le +nom de votre hôte consigné avec honneur; vers le milieu du mois +prochain, cela vous parviendra. + +On nous annonce ici un grand ouvrage en trois volumes de Necker, avec +son avis sur l'administration des finances: il est, dit-on, entre les +mains de notre roi, de notre reine, de Monsieur, et sans doute de M. +le dauphin, plus de M. de Castries; 18,000 exemplaires sont prêts pour +porter à toute la terre la preuve que la France a perdu un bon +serviteur et que le serviteur en est bien fâché. Quant à moi, outre +que je sais à quoi m'en tenir sur ses talens financiers, et ses +opérations ministérielles, je suis occupé en ce moment d'une étude qui +ne le montre pas en beau. L'abandon qu'il a fait de sa patrie, dans un +temps où il lui était facile de la sauver et de la mettre pour +toujours hors des dangers où elle s'est abîmée, est un vilain bout +d'oreille, par lequel il m'est impossible de ne pas le juger. Turgot +n'était pas Genevois à beaucoup près; et cependant il eût tenu à +honneur de sauver une taupinière où on lui aurait dit que la liberté +était en danger, et il n'eût pas marchandé ses peines. Au reste, le +glorieux avait honte de son père (je vous en dirai quelque jour les +détails); cherchez là dessous, si vous pouvez, un grand homme....... +Cela n'empêche pas que l'ouvrage sur les finances ne puisse être bon, +quand on sait bien ses quatre règles, qu'on peut conjuguer le verbe +_avoir_, et qu'on est laborieux, on est un aigle en finance. + +Bon soir, mon ami; si mon conservateur ne s'accroche pas, il y a +beaucoup à parier que je retournerai en France, car je ne veux pas +mourir de faim ici, où Rousseau aurait péri de cette triste maladie, +s'il n'eût eu que ses talons à donner pour hypothèque à son boucher et +à son boulanger; et en France pourtant, il est bien difficile que, moi +présent, on me refuse du pain. Notez, je vous prie, que le parlement a +remis à délibérer sur ma demande en courant et arrérages de pension +alimentaire, après le compte de tutelle rendu par mon père. Il faut +avec ces messieurs vivre par provision sans provision. Adieu, encore +une fois; écrivez-moi plus souvent: donnez-moi des nouvelles des +Cincinnati que vous devez avoir depuis long-temps, et n'oubliez pas +combien le principal objet de cette lettre me tient au cœur. + + +LETTRE XIII. + +C'est à M. Leveillard que je dois, mon cher ami, d'être certain que +vous vivez, et que faible encore, vous vous portez mieux. C'est à lui +que je dois de savoir les progrès si ridiculement longs de votre +fortune, qui ne font pas moins votre éloge que la honte de vos amis: +mais enfin, je n'ai pas su par vous un mot de ce qui vous intéresse. +Je l'ai demandé enfin à Leveillard qui, malade lui-même, mais sensible +à ma peine, m'a répondu courrier par courrier, et m'a laissé le regret +de ne m'être pas plutôt adressé à lui. + +S'il est vrai que vous m'aimiez, mon cher Chamfort, je vous prie +d'occuper un moment votre imagination de ce que la mienne, qui ne +manque pas d'activité, a dû souffrir de votre silence opiniâtre, que +je vous ai quatre fois supplié de rompre, ne fÛt-ce que par un mot de +votre laquais, si M. R..... ne voulait pas me faire le sacrifice de +quelques minutes. Je ne sais pas ce que je n'ai pas cru, et j'en étais +venu à ce point que je ne permettais point à ma compagne de prononcer +votre nom; j'éprouvais trop d'angoisses et d'inquiétudes; tous mes +efforts étaient dirigés à me distraire de vous. J'avais renoncé à vous +écrire jusqu'à ce que je susse votre sort. Maintenant, vous m'écrirez +et je saurai les raisons de votre silence, ou vous serez +très-importuné. + +Dupont avait de trop bonnes raisons pour ne pas me répondre; il a +perdu sa femme, l'une des plus raisonnables et des plus estimables +mères de famille que je connusse; elle avait les vertus domestiques de +tous les genres; et si ce ne sont pas les plus rares, certainement ce +sont celles qui contribuent le plus au bonheur de tout ce qui a des +rapports avec nous. D'ailleurs, Dupont, jeté dans le torrent des +affaires, ayant beaucoup de par de là dans la tête, et de mobilité +dans le cœur, avait plus de besoin qu'un autre d'une compagne qui +s'occupât de son intérieur: c'est donc une perte et une très-grande +perte qu'il vient de faire; et je dois trouver tout simple qu'il n'ait +pas eu le temps de penser à mes inquiétudes: mais vous qui en étiez +l'objet; vous qui saviez que je n'en manquais pas dans cette grande et +ruineuse ville, et qu'au moins me fallait-il être tranquille sur le +sort, la santé et l'attachement de mes amis, je ne vous connais qu'un +moyen de vous faire pardonner, c'est de vous bien porter, d'être +heureux et de me le dire. + +Je suis si fâché contre vous, que je ne vous dirai pas un mot de ce +pays-ci, ni des courses que j'ai faites et qui sous peu produiront +peut-être quelque chose; mais comme je veux croire que vous m'aimez +encore, je vous dirai un mot de nous. Notre santé est bonne; ma +compagne est ce que vous l'avez vue, belle, douce, bonne, égale, +courageuse, pénétrée de ce charme de la sensibilité qui fait tout +supporter, et même les maux qu'elle produit. Pour moi, je trouve ici +pâture à mon activité; j'apprends, je note, je fais beaucoup de +choses; mais au milieu des marques de bienveillance et de +considération que je reçois, je ne laisse pas que d'être fort inquiet +sur l'avenir; la littérature française étant si étrangère ici, la main +d'œuvre si chère, et les libraires si timides, que le meilleur moyen +d'y mourir de faim, c'est d'y être même un bon écrivain français. Au +reste, on y imprime les Cincinnati qui me rapporteront peu de chose, +mais qui du moins ne me coûteront rien, et qu'un homme de beaucoup de +talent a bien traduits, de sorte que l'édition anglaise paraîtra +presqu'aussitôt que la française. Mais jugez, par ce qui se passe à +cet égard, du peu de ressources qu'offre la typographie anglaise. Deux +libraires de Paris, inutiles à nommer par la poste, mais dont un riche +et solide, m'ont écrit pour prendre quinze cents exemplaires à +cinquante sous, pourvu qu'on les leur rendît à telle ville frontière; +on a grand'peine à décider le libraire anglais à tirer à quinze cents +l'édition française, et si l'ouvrage n'avait pas produit ici, sur +quelques hommes accrédités, un très-grand effet, jamais libraire ne +l'eût imprimé pour son compte; les Français accoutumés au pays +conçoivent à peine cet effort, et je ne le conçois pas moi-même, +depuis que je sais que Emsley a refusé d'imprimer le manuscrit des +_Confessions de J. J. Rousseau_, de peur que l'édition ne lui restât. + +D'un autre côté, depuis que je suis à Londres, malgré mes continuelles +instances, je n'ai pas reçu un mot de mes procureurs, et j'ignore +encore s'il existe en France un moyen de faire payer par un père une +pension alimentaire à son fils. + +Avec tout cela, mon ami, aimez-moi, écrivez-moi, et je ne regretterai +guère en France que vous et votre société. + +Bon jour, mon cher paresseux; que les trésors dont vous surcharge la +munificence royale ne vous fassent pas oublier vos vrais amis; les +autres sont aimables et brillans; mais voilà tout; et nous, nous vous +aimons. + + +LETTRE XIV. + + Vendredi, 4 février 1785. + +Mon ami, je ne vous aurais pas encore écrit aujourd'hui, non pas parce +que vous êtes en arrière avec moi, mais parce que je suis triste et +malheureux, entr'autres et trop nombreux sujets, de l'absence de ma +douce compagne que vous aurez embrassée avant de lire cette lettre; je +ne vous aurais pas écrit, dis-je, quoique je vous doive des +remercîmens pour votre conduite envers Target, si un devoir de +reconnaissance ne m'excitait pas en ce moment à secouer mon spleen et +à vaincre ma mélancolique paresse. + +Je ne vous ai jamais recommandé personne en France, mon bon ami, pas +même moi, parce que j'ai toujours trouvé que cette discrétion était un +devoir étroit de délicatesse et d'honnêteté envers un homme que son +mérite personnel et le hasard des circonstances ont mis en mesure, +même intime, avec les grands, sans qu'il ait jamais voulu compromettre +son indépendance, trafiquer de leur amitié, mettre en un mot, en +manière quelconque, à profit, sa situation; mais lorsqu'il s'agit d'un +étranger, homme de mérite, à recommander au dehors, comme on ne peut +soupçonner en aucune façon les intentions et les motifs de celui qui +s'y intéresse, comme ces sortes de déférences hospitalières honorent +les hommes en place et peuvent leur être utiles, comme vous ne vous +êtes point interdit de conseiller des actions honnêtes, et que c'est +même la seule part que vous vous soyez réservée dans les affaires de +ce monde, je peux me permettre d'être plus hardi. Après cette longue +préface, voici ce dont il s'agit: + +M. William Manning, beau-frère de M. Vaughan, homme d'un très-grand +mérite, l'un des plus vrais philantropes qu'il y ait en Europe, et +certainement l'Anglais le plus dégagé des préjugés moraux qui existe, +auquel j'ai été recommandé par M. Franklin, et qui m'a rendu toutes +sortes de bons offices; M. William Manning, fils d'un des plus riches +et des plus estimés planteurs des îles britanniques, part pour les +Antilles, appelé par de très-grandes affaires. Il désire d'être +recommandé à M. le comte de Damas à la Martinique, et à M. le comte +d'Arrôt à Tabago (je ne sais si ce nom d'Arrôt est bien écrit); vous +avez des relations personnelles avec la maison de Damas; et vous n'en +auriez pas, que votre immense considération, qui vous met de pair avec +tout le monde, à force de vous mettre au-dessus, vous en donnerait +aisément; mais je me rappelle que vous en avez: d'ailleurs nulle +recommandation, soit en Angleterre, soit aux îles, ne peut être plus +honorable et plus efficace que celle du marquis de Vaudreuil, que +l'estime universelle de ce peuple-ci, connaisseur en hommes, doit bien +dédommager des tracasseries de cour; et personne ne peut, plus +aisément que vous, faire écrire un mot de ce bord. + +Rendez-moi ce service, mon bon ami; je dis ce service, car je n'aurai +peut-être jamais de ma vie une autre occasion de faire quelque chose +d'agréable pour l'homme de ce pays-ci qui a été le plus empressé à +m'être utile, et qui ne l'aurait pas été davantage après une +connaissance de plusieurs années. + +Je ne vous parlerai pas de moi, je n'en ai pas le courage; les +horribles tracasseries que j'ai essuyées depuis quelque temps, la +dureté de mon père, il faut trancher le mot, sa férocité, qui +incidente maintenant sur le pain qu'il est forcé à me donner, et qui +met toute son adresse et tous ses efforts pour me faire mourir de faim +(car apparemment il n'a pas encore espéré de me rendre voleur de grand +chemin); le départ récent de mon amie qui m'a réellement mutilé, et +qui me prive de la seule consolation qui me reste sur la terre, au +moment où j'ai le plus lourd fardeau à porter; toutes ces +circonstances réunies et l'anxiété d'une situation qui n'a point +d'égale me rendraient trop amer de retracer des détails qui vous +navreraient le cœur, et loin de me soulager, tirailleraient mes +blessures. Mon amie vous dira tout cela, mais elle sera là; et sa +physionomie angélique, sa pénétrante douceur, la séduction magique qui +l'entoure et la pénètre, adouciront le chagrin que vous causera +infailliblement son récit; et moi, je vous déchirerais plutôt que je +ne vous attendrirais; outre que vous ne m'entendriez pas, sans un +volume de fastidieuses explications qui me tueraient, lorsque vous +seriez au courant. Nous recommencerons à causer, et vous ne négligerez +plus la correspondance d'un ami malheureux, qui met tant de prix au +moindre souvenir de vous, et auquel il reste si peu de jouissance. + +Je n'ai certainement pas besoin de vous recommander de faire pour mon +aimable amie, et pour le succès de ses démarches, tout ce qui sera en +vous, c'est-à-dire, de lui prodiguer vos consolations et vos +conseils; vous êtes bon, sensible et généreux: d'ailleurs, c'est pour +moi qu'elle travaille; mais je vous jure, mon ami, je vous jure, dans +toute la sincérité de mon âme, que je ne la vaux pas, et que cette âme +est d'un ordre supérieur, par la tendresse, la délicatesse et la +bonté. Si le comte d'Entraigues est à Paris, avertissez-le de +l'arrivée de mon amie; et comme lui est un ardent et adroit +solliciteur, concertez-vous tous deux avec lui pour qu'il travaille à +mes affaires. Au reste, mon cher ami, un grand point serait de +m'obtenir sûreté pour rentrer en France; car il est impossible que je +vive ici, si l'on ne m'y ménage pas quelques ressources littéraires, +et mon nom effarouche tous les libraires soumis à la censure; mais si +je m'y soumets, moi, si je fonde mon pain sur un travail qui ne puisse +effaroucher personne, pourquoi donc le même gouvernement qui +encourage, qui fait vivre, qui soudoie ici des insectes de l'espèce la +plus vile et la plus venimeuse, ne me laisserait-il pas vivre, moi? +lui suis-je donc plus désagréable ou plus suspect que Linguet, etc. +etc. + +Quoiqu'il en soit, mon ami, conseillez, dirigez, consolez ma pauvre +amie, et ménagez-moi la possibilité de nous retrouver tous trois. +Parlez-moi donc de vous. + +Croyez-vous qu'un choix de comédies anglaises réussît en France: +c'est-à-dire, qu'un libraire voulût l'acheter? Remarquez que c'est un +travail qui ne peut se faire qu'ici; mais je voudrais un marché fixe, +afin de ne pas consumer inutilement du temps: il importerait que les +lettres fussent ici le plutôt possible. + + +LETTRE XV. + + Paris, 1er janvier 1788. + +J'irai vous porter ce matin, mon cher Chamfort, les vœux d'un ami +fidèle, affectueux, dévoué, et qui n'aspire aux jouissances d'une +fortune indépendante que pour prouver à vous et à un très-petit nombre +d'autres mortels, que si jusqu'alors il ne jouissait pas assez du +charme de leur société, c'est qu'il ne jouissait pas de lui-même, et +que, pour disposer de son âme, de ses principes, de ses talens, il +s'était vu obligé d'immoler son temps et ses goûts personnels. + +Je passerai donc chez vous, mon ami; mais comme vous pourriez être en +course pour les devoirs du jour, je vous prie, par ce billet, de me +prévenir si la lettre que vous destinez à la consolation de M. Cérutti +sera prête assez tôt pour pouvoir trouver place dans le numéro qui +paraîtra vendredi; il faudrait pour cela que je l'eusse mercredi soir +au plus tard. Ma question a pour motif, mon cher Chamfort, d'abord la +nécessité de pourvoir d'avance à nos mélanges, ensuite le désir de +faire ce que vous m'avez persuadé être équitable et décent, assez à +temps pour que la sensibilité de M. Cérutti en reçoive un +adoucissement, et non un double choc, ce qui arrive toujours dans les +querelles renouvelées. + +Bon jour, mon très-bon ami, L. C. D. M. + + +LETTRE XVI. + + 5 octobre 1790. + +Je suis vivement pressé, mon cher Chamfort, de faire exécuter le joli +projet dont je vous ai parlé, celui de recueillir ce que j'appelle des +vignettes littéraires et philosophiques pour un catalogue raisonné: il +faut donc que je m'en occupe, et que je vous prie de vous en occuper +assez vous-même pour vous y attacher. Il serait nécessaire, mon bon +ami, que je susse quels sont, parmi les grands noms, vos élus, vos +favoris: puis-je compter que les poètes grecs et latins seront de ce +nombre? Si vous y joigniez nos grands maîtres français, je serais bien +riche; et si vous aviez le courage d'aller jusqu'à l'élite des auteurs +de mémoires et des moralistes, je le serais jusqu'à faire envie. Un +mot sur cela, mon bon ami, comme aussi sur notre dessein de nous +réunir pour nous préparer à rire civiquement sur les académies. + +_Vale et me ama._ + + +LETTRE XVII. + + Mercredi. + +Je ne voulais vous remercier, mon ami, qu'au moment où je pourrais +vous dire quelque chose sur les infâmes papiers dont on a cru payer +votre prose et vos vers, tandis qu'on les eût certainement refusés à +la mère de vos talens, je veux dire à votre âme. Le résultat de mes +informations est qu'il faut vîte et vîte que vous alliez en personne +chez Camus, lequel a fait mettre dans tous les papiers publics la plus +brutale injonction, nommément aux membres de l'assemblée nationale, de +s'abstenir de toute recommandation auprès du comité des pensions. Il +faut donc, mon ami, que je me réserve pour défendre les vôtres, si on +les attaque; et c'est ce que je ferai certes avec l'amitié que je vous +dois et l'énergie que vous me connaissez: mais, avant tout, allez +trouver Camus, et tenez-moi averti de son accueil. Bon jour, mon +brave ami, on va copier votre excellente Lucianide[51]: vous l'aurez +demain ou après-demain. + +_Vale et me ama._ + + [51] C'est-à-dire, votre diatribe dans le genre de Lucien: c'est + le Discours sur les académies. + + +FIN DES OEUVRES DE CHAMFORT. + + + + +TABLE DES MATIÈRES + +CONTENUES DANS LE CINQUIÈME VOLUME. + + + pages. + + AVIS 4 + Essai d'un Commentaire sur Racine 5 + Notes sur Esther 5 + + ÉPÎTRES 83 + Sur la Vanité de la Gloire 85 + -- d'un père à son fils, sur la Naissance d'un + petit-fils 97 + -- à M. *** 104 + -- à M. ***, qui avait fait afficher chez son suisse + un ordre en vers, de n'ouvrir qu'au Mérite et + de refuser la porte à la Fortune 109 + Fragment d'une Épître diplomatique, adressée à la + coalition des princes armés contre la France 112 + + ODES 119 + La Grandeur de l'Homme 121 + Les Volcans 124 + + CONTES 129 + La Querelle du Riche et du Pauvre. Apologue 131 + La Jambe de bois et le Bras perdu 132 + Le Héros économe 133 + Le Rendez-vous inutile 136 + Le Chapelier 139 + La Mariée sans Mari 140 + L'Avare éborgné 140 + Fragment d'un Conte. Apologue 141 + Prologue d'un autre Conte 142 + Calcul patriotique 143 + La vraie Sagesse 144 + La Jouissance tardive 146 + Pâris justifié 147 + Le Peintre d'histoire 147 + Le Calcul 148 + Le Pronom indiscret 148 + Le Calendrier des Jésuites 149 + Le Saut de la Soupente 154 + Le Linceul du Pélerin 157 + L'Armement inutile 162 + L'Abbesse condamnée au Chapelain 167 + Le Coq et le Chapon 169 + La Peur de la Mort 171 + La Consolation des Cocus 177 + La Fidélité à toute épreuve 179 + Le Connaisseur 179 + La Prude 181 + L'Illusion du Cloître 182 + + POÉSIES DIVERSES 185 + Les Fêtes espagnoles 187 + Calypso à Télémaque. Héroïde 199 + L'Homme de Lettres. Discours philosophique 205 + Bacarole imitée de l'italien 213 + L'Heureux temps 215 + La Vie de Paris 216 + Imitation d'Ovide 217 + Le Paradis 218 + La Vieille de seize ans 221 + Candide 222 + La Bohémienne 223 + Sur l'Élection de MM. Lemierre et de Tressan à + l'Académie française 224 + Sur la Tragédie de Coriolan, par La Harpe, dont + les Comédiens français donnèrent une représentation + au bénéfice des Pauvres, le 3 mars + 1784 224 + Le Siècle a du Caractère 224 + L'Abbé de Chaulieu et le cardinal de Bernis 225 + Les Jeunes Gens du siècle 227 + Vers composés à l'occasion de la fête de M. de + Vaudreuil 228 + Madrigal 231 + A M. de M***, qui m'avait envoyé une tasse de + porcelaine avec un quatrain où il me recommandait + de ne pas imiter Diogène 231 + Vers à M*** 232 + A Madame ***, sur une loterie 233 + A celle qui n'est plus 234 + Imité de l'Anthologie 235 + A Madame *** 235 + A Madame ***, en lui envoyant un Chien 236 + Motifs de mon Silence 236 + Imitation de Martial 236 + Autre du même 237 + Autre du même 237 + Moralité 238 + Epigramme 238 + Autre 239 + Sur un Mari 239 + Vers mis au bas du portrait de Mirabeau 239 + Vers à mettre au bas du portrait de d'Alembert 240 + Epigramme contre La Harpe 240 + Autre contre le même 241 + Autre contre le même 241 + Le Roi de Danemarck, en partant de Paris 241 + A une femme qui prétendait que ses amis ne + s'occupaient pas d'elle 242 + Le Palais de la Faveur. Allégorie en vers et en + prose 242 + + LETTRES DIVERSES 253 + Lettre Ire. A madame de *** 255 + II. A .... 256 + III. A .... 259 + IV. A Madame de S*** 262 + V. A .... 266 + VI. A madame d'Angevilliers 270 + VII. A M. l'abbé Roman 272 + VIII. Au même 279 + IX. A madame d'Angevilliers 284 + X. A l'abbé Morellet 285 + XI. A M. de Vaudreuil 293 + XII. A M. Panckouke 302 + XIII. A madame Agasse 304 + XIV. A la même 305 + XV. A la même 306 + XVI. A la même 309 + XVII. Réponse à un anonyme 310 + XVIII. 313 + XIX. 317 + XX. A la Citoyenne *** 321 + XXI. Au citoyen Laveau, rédacteur du + journal de la Montagne 322 + XXII. A ses concitoyens 325 + + DEUX ARTICLES EXTRAITS DU JOURNAL DE PARIS 337 + Entretien entre un des auteurs du journal de + Paris et un ami de Chamfort 339 + Variétés 347 + + LETTRES DE MIRABEAU A CHAMFORT 351 + Lettre Ire. 353 + II. 362 + III. 368 + IV 370 + V. 374 + VI. 375 + VII. 382 + VIII. 386 + IX. 387 + X. 398 + XI. 407 + XII. 419 + XIII. 426 + XIV. 429 + XV. 434 + XVI. 435 + XVII. 436 + + +FIN DE LA TABLE DU CINQUIÈME ET DERNIER VOLUME. + + + + + +End of the Project Gutenberg EBook of Oeuvres Complètes de Chamfort, (Vol + 5/5), by Pierre René Auguis + +*** END OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK OEUVRES COMPLÈTES DE CHAMFORT *** + +***** This file should be named 44373-0.txt or 44373-0.zip ***** +This and all associated files of various formats will be found in: + http://www.gutenberg.org/4/4/3/7/44373/ + +Produced by Mireille Harmelin, Hélène de Mink, and the +Online Distributed Proofreading Team at http://www.pgdp.net +(This file was produced from images generously made +available by the Bibliothèque nationale de France +(BnF/Gallica) at http://gallica.bnf.fr) + + +Updated editions will replace the previous one--the old editions +will be renamed. + +Creating the works from public domain print editions means that no +one owns a United States copyright in these works, so the Foundation +(and you!) can copy and distribute it in the United States without +permission and without paying copyright royalties. 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It exists +because of the efforts of hundreds of volunteers and donations from +people in all walks of life. + +Volunteers and financial support to provide volunteers with the +assistance they need are critical to reaching Project Gutenberg-tm's +goals and ensuring that the Project Gutenberg-tm collection will +remain freely available for generations to come. In 2001, the Project +Gutenberg Literary Archive Foundation was created to provide a secure +and permanent future for Project Gutenberg-tm and future generations. +To learn more about the Project Gutenberg Literary Archive Foundation +and how your efforts and donations can help, see Sections 3 and 4 +and the Foundation information page at www.gutenberg.org + + +Section 3. Information about the Project Gutenberg Literary Archive +Foundation + +The Project Gutenberg Literary Archive Foundation is a non profit +501(c)(3) educational corporation organized under the laws of the +state of Mississippi and granted tax exempt status by the Internal +Revenue Service. The Foundation's EIN or federal tax identification +number is 64-6221541. Contributions to the Project Gutenberg +Literary Archive Foundation are tax deductible to the full extent +permitted by U.S. federal laws and your state's laws. + +The Foundation's principal office is located at 4557 Melan Dr. S. +Fairbanks, AK, 99712., but its volunteers and employees are scattered +throughout numerous locations. Its business office is located at 809 +North 1500 West, Salt Lake City, UT 84116, (801) 596-1887. Email +contact links and up to date contact information can be found at the +Foundation's web site and official page at www.gutenberg.org/contact + +For additional contact information: + Dr. Gregory B. Newby + Chief Executive and Director + gbnewby@pglaf.org + +Section 4. Information about Donations to the Project Gutenberg +Literary Archive Foundation + +Project Gutenberg-tm depends upon and cannot survive without wide +spread public support and donations to carry out its mission of +increasing the number of public domain and licensed works that can be +freely distributed in machine readable form accessible by the widest +array of equipment including outdated equipment. Many small donations +($1 to $5,000) are particularly important to maintaining tax exempt +status with the IRS. + +The Foundation is committed to complying with the laws regulating +charities and charitable donations in all 50 states of the United +States. Compliance requirements are not uniform and it takes a +considerable effort, much paperwork and many fees to meet and keep up +with these requirements. We do not solicit donations in locations +where we have not received written confirmation of compliance. 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Hart was the originator of the Project Gutenberg-tm +concept of a library of electronic works that could be freely shared +with anyone. For forty years, he produced and distributed Project +Gutenberg-tm eBooks with only a loose network of volunteer support. + +Project Gutenberg-tm eBooks are often created from several printed +editions, all of which are confirmed as Public Domain in the U.S. +unless a copyright notice is included. Thus, we do not necessarily +keep eBooks in compliance with any particular paper edition. + +Most people start at our Web site which has the main PG search facility: + + www.gutenberg.org + +This Web site includes information about Project Gutenberg-tm, +including how to make donations to the Project Gutenberg Literary +Archive Foundation, how to help produce our new eBooks, and how to +subscribe to our email newsletter to hear about new eBooks. + diff --git a/old/44373-0.zip b/old/44373-0.zip Binary files differnew file mode 100644 index 0000000..be6a5e4 --- /dev/null +++ b/old/44373-0.zip diff --git a/old/44373-8.txt b/old/44373-8.txt new file mode 100644 index 0000000..6628978 --- /dev/null +++ b/old/44373-8.txt @@ -0,0 +1,11960 @@ +The Project Gutenberg EBook of Oeuvres Compltes de Chamfort, (Vol. 5/5), by +Pierre Ren Auguis + +This eBook is for the use of anyone anywhere at no cost and with +almost no restrictions whatsoever. You may copy it, give it away or +re-use it under the terms of the Project Gutenberg License included +with this eBook or online at www.gutenberg.org + + +Title: Oeuvres Compltes de Chamfort, (Vol. 5/5) + recueillies et publies, avec une notice historique sur + la vie et les crits de l'auteur. + +Author: Pierre Ren Auguis + +Release Date: December 6, 2013 [EBook #44373] + +Language: French + +Character set encoding: ISO-8859-1 + +*** START OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK OEUVRES COMPLTES DE CHAMFORT *** + + + + +Produced by Mireille Harmelin, Hlne de Mink, and the +Online Distributed Proofreading Team at http://www.pgdp.net +(This file was produced from images generously made +available by the Bibliothque nationale de France +(BnF/Gallica) at http://gallica.bnf.fr) + + + + + + + +Note sur la transcription: Les erreurs clairement introduites par le +typographe ont t corriges. L'orthographe d'origine a t +conserve et n'a pas t harmonise. + + + + + OEUVRES + COMPLTES + DE CHAMFORT, + RECUEILLIES ET PUBLIES, AVEC UNE NOTICE HISTORIQUE + SUR LA VIE ET LES CRITS DE L'AUTEUR, + + PAR P. R. AUGUIS. + + TOME CINQUIME. + + [Illustration: logo] + + PARIS, + CHEZ CHAUMEROT JEUNE, LIBRAIRE, + PALAIS-ROYAL, GALERIES DE BOIS, No 189. + + 1825. + + + + + OEUVRES + COMPLTES + DE CHAMFORT. + + TOME CINQUIME. + + + + + DE L'IMPRIMERIE DE DAVID, + RUE DU FAUBOURG POISSONNIRE, No 1. + + + + +AVIS. + + +L'abondance des matriaux que nous ont communiqus des personnes qui +avaient connu Chamfort, et qui pouvaient donner des renseignemens +prcis sur ses travaux littraires, nous a mis dans la ncessit +d'ajouter un cinquime volume au recueil de ses OEuvres: nous nous +plaisons croire que les Souscripteurs trouveront dans l'intrt des +pices dont ce volume est compos, un ample ddommagement, et nous +sauront mme quelque gr des soins que nous avons pris de ne rien +omettre de ce que nous avons pu nous procurer du portefeuille de +Chamfort, tomb aprs sa mort en des mains trop discrtes. + + + + +OEUVRES + +COMPLTES + +DE CHAMFORT. + + + + +ESSAI + +D'UN COMMENTAIRE SUR RACINE. + +NOTES SUR ESTHER. + + Tale tuum carmen nobis, divine pota, + Quale sopor fessis in gramine quale per stum + Dulcis aqu saliente sitim restinguere rivo. + + VIRG. _Ecl._ v. + + +Racine n'est pas seulement du nombre de ces auteurs que tout le monde +connat; mais il est encore du trs-petit nombre de ceux que tout le +monde sait par coeur. Qu'est-ce donc que des _Observations sur +Esther_, dira-t-on d'abord? Qui n'a pas comment Racine? Sont-ce les +beauts de cette tragdie que vous voulez faire admirer? Fiez-vous en + Racine lui-mme; le langage du coeur est celui qui s'entend le plus +facilement, et que l'on explique le plus mal. Sont-ce ses dfauts que +vous voulez nous faire remarquer? mais il n'y en a pas dans le style, +et tout le monde sait que le plan n'en est point parfait. Oui, sans +doute, et je conviens de toutes ces vrits. Je suis loin de cette +orgueilleuse folie de quelques auteurs inconnus, qui viennent nous +blouir tout coup, sans mnagement pour la faiblesse de nos yeux, de +ces torrens de lumires inattendues, en nous apprenant qu'Homre +n'avait pas de gnie, que Boileau tait un pauvre auteur, et que +Rousseau manquait d'imagination. Elancs dans la sphre de ces +Erostrates modernes, nous nous trouvons en effet, pour quelques +instans, dans une espce d'aveuglement. C'est parce que l'obscurit +nous environne: telles ne sont point mes erreurs; j'aime lire +Racine, je le lis souvent, et je viens rpter avec ses admirateurs: O +Racine! celui-l n'aura point d'oreilles, que ta douce mlodie +n'enchantera pas; celui-l n'aura point d'me, que tes vers ne +toucheront pas; celui-l n'aura pas d'imagination, que la tienne +n'chauffera pas! Mais o trouver quelqu'un d'assez malheureux pour +tre priv de toutes ces facults? o donc trouver un dtracteur de +Racine? + +Voil ce que tout le monde a pens, ce que bien des gens ont crit, +et ce que je viens crire encore. Mes ides pourront souvent tre dj +connues, j'en conviens; je serais mme fch de n'en avoir que de +neuves sur Racine. Depuis quelque temps, tout ce qui est neuf en +littrature (comme en bien d'autres genres), est si extravagant! J'ai +voulu seulement entrer dans le temple o l'on adore ce dieu de +l'harmonie; et ds que j'y suis entr, ai-je pu me refuser au plaisir +de brler un grain d'encens sur son autel? D'ailleurs, il est si doux +de parler de tout ce qui nous procure des jouissances agrables, que +cette raison seule peut me servir d'excuse. + +Mon intention n'est point d'analyser rigoureusement le plan, ni +d'entrer dans de grands dtails sur toutes les parties de cet ouvrage. +Tout cela a t fait de nos jours par un auteur[1] qui, dans cette +partie, n'a plus rien laiss faire. Mes remarques portent sur de +trs-petits dfauts de style; sur quelques vers durs, uniquement +remarquables, parce qu'ils sont dans Racine; le plus souvent sur les +divers genres de beauts qu'offre la seule tragdie d'_Esther_; enfin, +sur ces hardiesses d'expressions si naturellement enchasses, que +souvent elles chappent beaucoup de lecteurs gars au milieu d'un +parterre maill des plus belles fleurs du printemps; j'en ai cueilli +quelques-unes des plus agrables. J'ai os arracher le trs-petit +nombre de celles qui me paraissaient pouvoir blesser la vue. + + [1] M. de La Harpe, dans l'excellent _Cours de Littrature_ qu'il + a lu au Lyce. + +_Esther_ sera toujours un monument mmorable de la force du gnie. +Douze ans d'inertie devaient sans doute faire croire que l'auteur +d'_Andromaque_ aurait oubli ces accords magiques dont il avait su +enchanter jadis. Mais il eut peine repris la lyre, que les sons les +plus doux s'empressrent de renatre sous ses doigts. Tel fut pour moi +le prestige de la main savante de Racine, que j'avais lu vingt fois +_Esther_, avant de m'apercevoir de l'odieux de certaines parties de +son rle; elle m'avait intress ses malheurs, sa sparation +d'avec Elise, sa nation perscute; je l'admirai sur tout, je +tremblai pour elle, lorsqu'excite par les discours de Mardoche, elle +se dcide braver la mort en allant trouver Assurus. Qui ne +frmirait au moment o ce roi prononce d'un air farouche: + + ... Sans mon ordre on porte ici ses pas! + Quel mortel insolent vient chercher le trpas? + Gardes... C'est vous, Esther? quoi! sans tre attendue? + +Esther tombe entre les bras de ses femmes: + + Mes filles, soutenez votre reine perdue. + Je me meurs..... + +Quel spectacle! mais Assurus rpond aussitt: + + Esther, que craignez-vous? suis-je pas votre frre? + Est-ce pour vous qu'est fait un ordre si svre? + Vivez. Le sceptre d'or que vous tend cette main, + Pour vous, de ma clmence est un signe certain. + +Mais quelle sensation dlicieuse, surtout lorsqu'Esther, revenant un +peu elle-mme, rpond par ces deux vers d'une harmonie +enchanteresse! + + Quelle voix salutaire ordonne que je vive, + Et rappelle en mon sein mon me fugitive? + +Je sens alors que mon me est touche, mon oreille est enchante, mes +sens sont ravis; Esther s'empare de toutes mes affections. Je n'ai pu +tre rassur par l'ide qu'une matresse peut toujours croire la +clmence de son amant, parce que j'ai vu que cette ide n'tait entre +pour rien dans la dmarche d'Esther. D'ailleurs, elle est encore sous +mes yeux; je la vois ple, perdue, demi morte; et je ne doute plus +que, victime dvoue, elle ne marcht en holocauste pour son dieu et +sa nation. J'pouse tous ses sentimens; sa passion me pntre; je +tremble encore pour les jours de Mardoche; et l'impie Aman me parat +alors indigne de toute piti. Voil l'effet de la magie de Racine, qui +sentait le dfaut de son plan; mais le prestige tombe aux yeux plus +calmes de la raison; et celui qui avait admir, dans la jeune reine, +le dangereux courage de braver les ordres d'un despote pour sauver sa +patrie, voudrait pouvoir encore admirer en elle la clmence. Je ne +connais pas de plus belles scnes dans Esther, ni qui frappe plus +vivement l'imagination, que celle-l. Rien de si touchant que de voir +ce roi si svre, si terrible, qui, le moment d'auparavant, tenait un +langage si effrayant, prendre celui de l'amnit et de la douceur, et +s'efforcer de rassurer son esclave tremblante. C'est dans de pareilles +scnes que l'on voit, suivant l'excellente remarque de M. de La Harpe, +combien la vrit historique des moeurs est toujours observe par +Racine[2]. Un autre que ce grand pote et peut-tre mis: + + Que craignez vous, Esther? suis-je pas votre poux? + +Racine a mis _votre frre_; et d'un seul mot, il nous a initis dans +les moeurs trangres. Et puis quels vers! + + Seigneur, je n'ai jamais contempl qu'avec crainte + L'auguste majest sur votre front empreinte. + Jugez combien ce front, irrit contre moi, + Dans mon me trouble a d jeter d'effroi. + Sur ce trne sacr qu'environne la foudre, + J'ai cru vous voir tout prt me rduire en poudre: + Hlas! sans frissonner, quel coeur audacieux + Soutiendrait les clairs qui partaient de vos yeux? + Ainsi du dieu vivant la colre tincelle..... + +Quelle majest dans cette diction! quelle suite d'images sublimes! et +combien tout le morceau est imprgn de cette terreur profonde que +devait prouver Esther, lorsqu'elle est tombe entre les bras de ses +femmes! Nous avons t frapps de sa frayeur; mais lorsqu'elle parle, +cette frayeur nous pntre nous-mmes. Remarquons aussi combien il est +hardi de dire un front irrit; et comme ces belles figures de la +foudre qui environne le trne, et des clairs qui partaient des yeux, +amnent parfaitement cette comparaison qui termine ce beau morceau: + + Ainsi du dieu vivant la colre tincelle... + + [2] Voyez la note 6 de l'_Eloge de Racine_, par M. de La Harpe. + +Si quelque chose peut tre mis ct de cette belle scne, c'est le +livre mme d'_Esther_ dans la Bible. D'un ct, on voit toute la pompe +et tout l'clat dont la posie est susceptible; de l'autre, cette +simplicit sublime, qui tonne et qui pntre si vivement. Voyez comme +Assurus est dpeint sur son trne: + + Ingressa igitur cuncta per ordinem ostia stetit contra regem, + ubi ille residebat super solium regni sui, indutus vestibus + regiis, auroque fulgens et pretiosis lapidibus, eratque + terribilis aspectu. Cumque elevasset faciem, et ardentibus oculis + furorem pectoris indicasset, regina corruit, et in pallorem + colore mutato, lassum super ancillulam reclinavit caput. + +Y a-t-il rien de si touchant que cette image _lassum caput reclinavit_ +(reposa sa tte fatigue)? et de plus fort que: _cumque ardentibus +oculis furorem pectoris indicasset?_ + +Enfin, le langage de Racine est-il plus doux que cet entretien? + + Quid habes, Esther? Ego sum frater tuus, noli metuere. Non + morieris: non enim pro te, sed pro omnibus hc lex constituta + est. Accede igitur et tange sceptrum. + + Cumque illa reticeret, tulit auream virgam et posuit super collum + ejus, et osculatus est eam, et ait: cur mihi non loqueris? + + Qu respondit: Vidi te, Domine, quasi angelum Dei, et conturbatum + est cor meum pr timore glori tu. Vald enim mirabilis es, + Domine, et facies tua plena est gratiarum. + + Cumque loqueretur, rurss corruit, et poen exanimata est. Rex + autem turbabatur, etc. + +Je l'avouerai, ce dialogue me plat peut-tre encore plus que celui de +Racine; il me pntre davantage; aprs l'avoir lu, je suis plus +attendri, plus mu. Que de sentimens dans cette seule interrogation: +_cur mihi non loqueris?_ et quelle image sublime dans cette rponse +d'Esther: _vidi te, Domine, quasi angelum Dei, etc._ Disons aussi que +la haute posie n'est peut-tre pas susceptible de cette extrme +simplicit, qui fait tout le charme du morceau que nous venons de +voir; et que si Racine est moins touchant (ce dont tout le monde +pourrait encore ne pas convenir), il le rachte bien par la force de +son expression et la beaut de ses images. D'ailleurs, il est +impossible de rendre mieux, ni plus fidlement que notre pote, toute +la premire partie de ce dialogue. Le latin dit: _Quid habes, Esther? +Ego sum frater tuus, noli metuere._ Et Racine: + + Esther, que craignez-vous? suis-je pas votre frre? + +Et l'image de la colre de Dieu, substitue celle de l'ange dans la +bouche d'Esther, par le dveloppement que le pote lui a donn, +acquiert aussi cette supriorit de force que toute la scne franaise +a sur l'expression nave du livre sacr. C'est une chose digne de +remarque que de voir combien Racine, mme dans les dtails de son +plan, s'est peu cart de la _Bible_. Presque toutes les scnes +principales en sont tires, comme celle o Esther adresse sa prire +Dieu, celle d'Assurus que l'on vient de voir, celle d'Assurus avec +Asaph, celle o la reine divulgue le secret de sa naissance, etc. Ces +entraves, que Racine a mises son imagination, n'ont fait qu'ajouter + sa gloire par le mrite de la difficult vaincue, et ont donn aux +potes un modle de la manire de traiter des sujets trs-connus. + +Quel dommage que le dfaut principal que nous avons indiqu dans le +caractre d'Esther, nous empche aussi de nous livrer toute +l'admiration qu'inspire la scne o se dveloppe l'action de la +pice, par la chte d'Aman! Nous sommes fchs de voir Esther parler +si loquemment, lorsque nous voyons que, non contente de servir son +peuple, elle veut encore satisfaire son propre ressentiment. +Cependant, ce morceau pour la diction tant un des plus beaux de cette +tragdie, je ne puis me refuser au plaisir d'en transcrire ici +quelques endroits. + + Ce Dieu, matre absolu de la terre et des cieux, + N'est point tel que l'erreur le figure vos yeux. + L'ternel est son nom, le monde est son ouvrage: + Il entend les soupirs de l'humble qu'on outrage, + Juge tous les mortels avec d'gales lois, + Et du haut de son trne interroge les rois. + +Ces vers sont d'une perfection o peut-tre l'on n'atteindra jamais. +On a toujours aim voir deux grands gnies lutter ensemble dans les +mmes sujets; et ces sortes de parallles, lorsque ce n'est point la +prvention qui les a faits, ont toujours tourn au profit du got. +C'est pourquoi je rapporterai ici quelques strophes sur Dieu, tires +d'une ode de J.-B. Rousseau. + + Les Cieux instruisent la terre + A rvrer leur auteur: + Tout ce que leur globe enserre + Clbre un dieu crateur. + Quel plus sublime cantique + Que ce concert magnifique + De tous les clestes corps! + Quelle grandeur infinie, + Quelle divine harmonie + Rsultent de leurs accords! + + De sa puissance immortelle, + Tout parle, tout instruit: + Le jour au jour la rvle; + La nuit l'annonce la nuit. + Ce grand et superbe ouvrage + N'est point pour l'homme un langage + Obscur et mystrieux; + Son adorable structure + Est la voix de la nature + Qui se fait entendre aux yeux. + + (ODE II, liv. Ier). + +Un troisime auteur, clbre aussi, a trait le mme sujet, et l'on a +voulu le comparer aux deux autres; c'est pourquoi j'en parle ici. +Voltaire a dit, dans sa _Henriade_: + + Au-del de leur cours, et loin dans cet espace, + O la matire nage, et que Dieu seul embrasse, + Sont des soleils sans nombre et des mondes sans fin; + Dans cet abme immense, il leur ouvre un chemin. + Par-del tous ces cieux, le Dieu des cieux rside. + +On sent combien ces vers sont faibles, mme le dernier, qui est gt +par le terme prosaque de _par-del_. D'ailleurs, les _au-del_, +_loin_, _par-del_, qui disent toujours la mme chose, font un mauvais +effet, ainsi que la conjonction _et_ qui commence les seconds +hmistiches des trois premiers vers; enfin, les relatifs _o_, _que_ +et le _dans_ du quatrime vers, embarrassent la marche, et jettent +dans ce morceau une lenteur insupportable. Racine dit tout de suite: + + L'ternel est son nom, le monde est son ouvrage. + +Et Rousseau, non moins vte: + + De sa puissance ternelle, + Tout parle, tout instruit. + +Prcision, justesse, beaut d'expression, tout se trouve dans ces +vers. L'imagination, frappe de coups prcipits, n'a pas le temps de +se refroidir, et reste tonne. + +On ne peut s'empcher, en parlant de descriptions potiques de la +grandeur de Dieu, de citer les vers que Racine le fils a faits sur ce +sujet, dans son _Pome sur la Grce_. On y remarque ces trois vers, +qui ne sont pas indignes du nom qu'il portait: + + Il vole sur les vents, il s'assied sur les cieux; + Il a dit la mer: Brise-toi sur la rive; + Et dans son lit troit, la mer reste captive. + +Le reste du morceau est d'une diction un peu faible. + +En continuant la tirade d'Esther, que j'ai commenc citer, on +trouve encore deux beaux morceaux contre lesquels J. B. Rousseau +semble avoir voulu lutter. Je ne crois pas sortir de mon sujet, +lorsque j'en rapproche tout ce qui peut y ressembler: c'est un moyen +plus sr d'en faire ressortir les beauts, et de les mieux apprcier. +Citons les deux auteurs. + + Mais, pour punir enfin nos matres leur tour, + Dieu fit choix de Cyrus avant qu'il vt le jour, + L'appela par son nom, le promit la terre, + Le fit natre, et soudain l'arma de son tonnerre, + Brisa les fiers remparts et les portes d'airain, + Mit des superbes rois la dpouille en sa main, + De son temple dtruit vengea sur eux l'injure. + Babylone paya nos pleurs avec usure. + Cyrus, par lui vainqueur, publia ses bienfaits, + Regarda notre peuple avec des yeux de paix, + Nous rendit et nos lois et nos ftes divines; + Et le temple dj sortait de ses ruines. + Mais, de ce roi si sage hritier insens, + Son fils interrompit l'ouvrage commenc, + Fut sourd nos douleurs. Dieu rejeta sa race, + Le retrancha lui-mme, et vous mit sa place. + +Tout le monde sent la beaut de ces vers. Combien cette coupe est +heureuse! + + L'appela par son nom, le promit la terre, + Le fit natre, et soudain, etc. + +C'est l le grand art du pote, et que Virgile possde si minemment. +La monotonie, qui, je crois, est naturelle la posie franaise en +gnral, par le peu d'inversions qu'elle peut se permettre, et en +particulier aux vers alexandrins, cause de la rigueur avec laquelle +la suspension de l'hmistiche est observe, rend infiniment prcieuses +toutes ces tournures qui brisent les vers, sans offenser l'oreille[3]. + + [3] M. l'abb Delille est un des potes franais qui ont le + mieux connu cet art de varier la forme des vers alexandrins, et + de se soustraire leur marche tranante. Ses _Gorgiques_ et son + pome _des Jardins_ offrent des morceaux o ce genre de beaut + est port son plus haut degr de perfection. Les ouvrages de + cet crivain seront toujours du nombre de ceux que tout homme qui + se destine aux muses associera ses tudes de Racine et de J. B. + Rousseau, parce qu'il est, comme eux, un des potes les plus + parfaits de la langue. + +J. B. Rousseau, dans son _Ode aux Princes chrtiens_, fait le tableau +suivant: + + La Palestine enfin, aprs tant de ravages, + Vit fuir ses ennemis, comme on voit les nuages + Dans le vague des airs fuir devant l'Aquilon; + Et des vents du midi la dvorante haleine + N'a consum qu' peine + Leurs ossemens blanchis dans les champs d'Ascalon. + + De ses temples dtruits et cachs sous les herbes, + Sion vit relever ses portiques superbes, + De notre dlivrance auguste monument: + Et d'un nouveau David la valeur noble et sainte + Semblait, dans leur enceinte, + D'un royaume ternel jeter les fondemens. + + Mais chez ses successeurs, la discorde insolente, + Allumant le flambeau d'une guerre sanglante, + nerva leur puissance en corrompant leurs moeurs; + Et le ciel irrit, ressuscitant l'audace + D'une coupable race, + Se servit des vaincus pour punir les vainqueurs. + +Voil deux modles de narration potique. Enfin, voyons encore ces +deux matres exprimant une mme ide; et puis nous chercherons faire +un parallle entr'eux. + +Esther, toujours dans le morceau que nous avons cit, dit: + + Ciel! verra-t-on toujours, par de cruels esprits, + Des princes les plus doux l'oreille environne, + Et du bonheur public la source empoisonne, etc. + +Rousseau, dans l'_Ode sur la mort du prince de Conti_, fait usage de +la mme figure, en parlant de la flatterie: + + Le pauvre est couvert de ses ruses obliques; + Orgueilleuse, elle suit la pourpre et les faisceaux; + Serpent contagieux, qui des sources publiques + Empoisonne les eaux. + +Un homme vraiment touch des beauts de la posie, ne pourra, je +crois, jamais donner la prfrence l'un des deux auteurs sur +l'autre, dans les morceaux que nous avons compars. Tout ce que l'on +peut faire, c'est, il me semble, d'assigner le caractre propre de +chacun d'eux. En gnral, on peut remarquer qu'il y a un luxe de +posie plus grand dans Rousseau, plus de hardiesse dans son +expression, une marche plus dcide. Rien de beau comme cette +comparaison: + + La Palestine enfin, aprs tant de ravages, + Vit fuir ses ennemis, comme on voit les nuages + Dans le vague des airs fuir devant l'Aquilon, etc. + +Et quelle grandeur dans cette ide! + + ..... Semblait dans leur enceinte, + D'un royaume ternel jeter les fondemens. + +Dans Racine, rgne une majest plus noble et plus calme, une harmonie +peut-tre plus mlodieuse, plus soutenue. Quelle superbe image dans ce +seul vers! + + Et le temple dj sortait de ses ruines. + +Que rsulte-t-il de ce que nous disons? c'est qu'en parlant des deux +auteurs, nous avons caractris presque le style propre des genres +dans lesquels ils ont crit. Esther, parlant Assurus, est plus +presse d'exposer le sujet de sa plainte, et n'a pas le temps +d'accumuler des comparaisons; mais le pote lyrique, livr tout entier + son enthousiasme, s'abandonne tous les carts de l'imagination, et +passe d'une ide l'autre, mesure que la ressemblance des objets +qui l'environnent, avec son sujet principal, vient les offrir son +esprit. Aussi, en dveloppant les mmes ides, Racine et Rousseau +n'ont rien dans leurs vers qui se ressemble; et c'est pourquoi tous +deux ils ont acquis la perfection. + +Lorsqu'on tudie beaucoup ces deux grands crivains, on voit combien +ils sont nourris de la lecture des livres saints, ces vritables +dpts de la plus haute posie. Rien ne peut lever l'imagination +comme la lecture frquente de ces ouvrages. Quelle beaut dans _les +Cantiques de Salomon_ et dans les _Psaumes de David_! Quelle verve +brlante dans le prophte Isae! et quelle touchante simplicit dans +l'_Evangile_! L, les ides, dans leur marche fire, n'ont pas besoin, +pour tonner, de se revtir de l'clat emprunt des paroles, ni de +l'arrangement mcanique des mots; mais belles de leur propre beaut, +elles se prsentent toujours seules et n'en paraissent que plus +sublimes. C'est l que le style s'habitue une concision nergique, +et l'crivain resserrer son expression proportion que son ide +s'agrandit; il n'est aucun genre de beaut dont ces livres ne nous +offrent des modles que l'on n'a point encore gals. Rien, dans +aucune langue, est-il exprim d'une manire plus touchante que ce +verset de l'vangliste Mathieu: + + Vox in Ram audita est; ploratus, et ululatus multus: Rachel + plorans filios suos, et noluit consolari, quia non sunt. + +Et dans la Bible, ces mots d'un jeune prince, qui, condamn la mort +pour avoir transgress la loi, en gotant d'un peu de miel, dit en +expirant: + + Gustans, gustavi paululm mellis, in summitate virg, et ecce + morior. + +Qu'on lise la premire olympique adresse Hiron, ou quelques-unes +des belles odes d'Horace, comme celle Drusus; y trouvera-t-on plus +de feu et de posie que dans les morceaux suivans, tirs au hasard +d'Isae: + + Nisi Dominus exercituum reliquisset nobis semen, quasi Sodoma + fuissemus, et quasi Gomorrha, similes essemus. + + Audite verbum Domini, principes Sodomorum, percipite auribus + legem Dei nostri, populus Gomorrhae. + + Qu mihi multitudinem victimarum vestrarum, dicit Dominus! + plenus sum. Holocaust arietum et adipem pinguium et sanguinem + vitulorum, et agnorum et hircorum nolui. + + Ne offeratis ultr sacrificium frustr: incensum. Abominatio est + mihi. Neomeniam et sabbatum, et festivitates alias non feram; + iniqui sunt ctus vestri. + + Et cum extenderitis manus vestras, avertam oculos meos vobis; + et cum multiplicaveritis orationem, non exaudiam: manus enim + vestr sanguine plen sunt. + + Lavamini, mundi estote, auferte malum cogitationum vestrarum ab + oculis meis: quiescite agere pervers. + +Quel mouvement dans toutes ces tournures: _Audite, quo mihi, ne +offeratis, lavamini!_ Et quel feu dans la seconde strophe! Le prophte +s'est peine donn le temps de dire: nous serions comme les habitans +de Sodome et de Gomorrhe; qu'emport par son indignation, ds la +phrase suivante, il les traite de princes de Sodome, de peuple de +Gomorrhe; voil la vritable marche lyrique. Enfin, quelle image plus +belle peut montrer combien Dieu pntre profondment dans le fond de +notre me, que celle-ci: _Auferte malum cogitationum vestrarum ab +oculis meis_. + + loignez de mes yeux vos coupables penses. + +Rousseau, dans ses Odes sacres, a fait connatre David; et tout le +monde est porte de juger combien il est rempli de traits du plus +grand sublime; c'est pourquoi je n'en citerai rien. Mais, disons en +passant, avec Klopstock[4], ce rival unique que l'Europe ait opposer + Milton: Qu'il ne suffit pas, pour un auteur qui travaille dans le +genre sacr, d'avoir profondment tudi la religion, qu'il faut +encore qu'elle ait form son me de cette main ferme, que l'homme de +probit sait si bien reconnatre. Cette pense d'un homme de gnie +tranger est peut-tre la plus grande rfutation des inculpations +atroces faites au Pindare moderne. + + [4] Voyez son _Essai sur la Posie sacre_, la tte de son + sublime pome du _Messie_. + +On s'est plu souvent comparer Racine, comme pote, J.-B. Rousseau. +Je n'ai jamais bien dml les motifs de ceux qui travaillaient +acqurir au premier une rputation laquelle il parat n'avoir jamais +prtendu; car on n'est pas un lyrique, pour avoir fait quelques +choeurs de tragdie; encore moins l'est-on assez pour tre mis ct +de l'auteur des _Odes la fortune_, _au comte du Luc_, _au prince +Eugne_, et de vingt autres non moins belles. J'ai vu seulement que +ces parallles avaient souvent servi de prtexte pour tcher de +rabaisser ce Rousseau, si beau dans ses ouvrages, si ferme dans ses +malheurs. + +Comparons, par exemple, les stances sur la calomnie, qui se trouvent +dans l'un des choeurs _d'Esther_, avec l'ode de Rousseau sur le mme +sujet: + + Rois, chassez la calomnie; + Ses criminels attentats, + Des plus paisibles tats + Troublent l'heureuse harmonie. + + Sa fureur, de sang avide, + Poursuit partout l'innocent. + Rois, prenez soin de l'absent + Contre sa langue homicide. + + De se montrer si farouche, + Craignez la feinte douceur: + La vengeance est dans son coeur, + Et la piti dans sa bouche. + + La fraude adroite et subtile, + Sme de fleurs son chemin: + Mais sur ses pas vient enfin + Le repentir inutile. + +Ces vers sont certainement fort beaux. Il y a de la force dans +ceux-ci: + + Sa fureur, de sang avide, + Poursuit partout l'innocent, etc. + +Ainsi que dans les deux vers suivans: + + La vengeance est dans son coeur, + Et la piti dans sa bouche. + +quoiqu'il et fallu peut-tre tcher de renverser les deux vers, afin +de rserver le trait le plus fort pour le dernier. + +Mais coutons Rousseau: + + O Dieu, qui punis les outrages + Que reoit l'humble vrit, + Venge-toi... dtruis les ouvrages + De ces lvres d'iniquit; + Et confonds cet homme parjure, + Dont la bouche non moins impure, + Publie avec lgret + Les mensonges que l'imposture + Invente avec malignit. + + Quel rempart, quelle autre barrire + Pourra dfendre l'innocent, + Contre la fraude meurtrire + De l'impie adroit et puissant! + Sa langue aux feintes prpare, + Ressemble la flche acre + Qui part et frappe en un moment: + C'est un feu lger ds l'entre, + Que suit un long embrsement. + + (ODE XII, liv. Ier). + +Assurment, il y a bien plus de force et de posie dans ces strophes +de J.-B. Rousseau; l'expression de _lvres d'iniquit_, est une de ces +expressions cres par le gnie. Quelle nergie dans ces vers: + + Sa langue aux feintes prpare, + Ressemble la flche acre + Qui part et frappe en un moment. + +Et la belle image qui termine cette strophe, est rendue avec une +lgance et une concision tonnantes. + +Il est bien inconcevable que M. l'abb Batteux, pour prouver que le +moelleux manquait Rousseau, ne se soit jamais avis de comparer +qu'un morceau de celui-ci avec Racine, o c'est Racine qui prcisment +a tout l'avantage de la force, et Rousseau celui du moelleux. C'est +tre bien malheureux dans son choix. Nous lisons, dans les _Principes +de la littrature_, ou _Trait de la posie_ _lyrique_[5], qu'on +compare (ce qui pour le coup n'est ni moelleux, ni harmonieux) l'ode +qui commence par ces mots: + + J'ai vu mes tristes journes, + +qui est sans contredit celle o il y a le plus de moelleux, avec le +choeur _d'Esther_: + + Pleurons et gmissons. + +C'est le mme sentiment qui rgne dans l'un et dans l'autre morceau. +Il ne sera point difficile de le sentir, il faut comprendre ce que +vous voulez dire. J'avoue que, pour moi, je n'y entends rien. Quelle +comparaison y a-t-il faire entre les paroles d'un convalescent qui +parle de son mal, et les gmissemens d'une troupe de femmes qui sont +prs d'tre gorges, ainsi que toute leur nation? Je n'ai jamais vu +de sentimens qui se ressemblassent moins; encore si ces femmes taient +dj sauves, le sentiment aurait au moins cette ressemblance que, +dans les deux morceaux, il serait question d'un danger pass; mais il +n'y a rien de cela. Dans Rousseau, celui qui parle exprime sa joie, +parce qu'il n'a plus rien craindre; et dans Racine, au contraire, +ses femmes ont tout craindre, puisqu'elles sont des victimes sur +lesquelles le couteau est lev, et qui s'attendent tout moment +tre frappes. Mais enfin, puisque M. l'abb Batteux veut qu'on +compare, comparons et mettons nos lecteurs porte de juger +sur-le-champ. Racine dit: + + Quel carnage de toutes parts! + On gorge la fois les enfans, les vieillards, + Et la soeur et le frre, + Et la fille et la mre, + Le fils dans les bras de son pre! + Que de corps entasss, que de membres pars, + Privs de spulture, + Grand Dieu! tes saints sont la pture + Des tigres et des lopards! + + [5] Tom. III, pag. 272. + +J'ai beau chercher dans l'Ode de Rousseau rien qui ressemble cet +endroit, je n'y trouve que les vers suivans, qui sont remplis de cette +mlancolie douce, si naturelle au convalescent chapp d'une grande +maladie, et qui se rappelle le danger qu'il a couru: + + J'ai vu mes tristes journes + Dcliner vers leur penchant; + Au midi de mes annes, + Je touchais mon couchant; + La mort dployant ses ailes, + Couvrait d'ombres ternelles + La clart dont je jouis; + Et dans cette nuit funeste, + Je cherchais en vain le reste + De mes jours vanouis. + + (Ode XV, liv. Ier) + +Mais voyons encore plus loin, peut-tre comprendrons-nous ce que veut +dire M. l'abb Batteux. Je trouve dans le choeur _d'Esther_: + + Arme-toi, viens nous dfendre; + Descends tel qu'autrefois la mer te vit descendre; + Que les mchans apprennent aujourd'hui + A craindre ta colre; + Qu'ils soient comme la poudre et la paille lgre, + Que le vent chasse devant lui. + +Il n'y a rien non plus de tout cela dans l'Ode de Rousseau. J'y lis la +strophe suivante, crite toujours avec le mme moelleux, et cette mme +harmonie que la premire. + + Mais ceux qui, de sa menace, + Comme moi, sont rachets, + Annonceront leur race + Vos clestes vrits. + J'irai, Seigneur, dans vos temples, + Rchauffer, par mes exemples, + Les mortels les plus glacs; + Et vous offrant mon hommage, + Leur montrer l'unique usage + Des jours que vous leur laissez. + +C'est assurment tre dou d'une manire de voir bien trange, que de +trouver, dans ces morceaux, de quoi faire un parallle, et de nous +citer ce choeur _d'Esther_, pour preuve de moelleux dans le style. +Mais il n'y en a pas, car jamais moelleux n'et t plus mal plac; +c'tait de la force qu'il fallait, et c'est bien ce que Racine a +senti. Aussi voyons-nous qu'autant Rousseau, dans ses vers, est ici +doux, harmonieux, touchant, autant Racine est mle, vigoureux et ferme +dans ses descriptions. Cependant, comme on est toujours consquent, +mme dans ses erreurs, M. l'abb Batteux finit par nous dire avec +lgance: On verra (aprs cette judicieuse comparaison faite) que si +M. Rousseau a eu un grand nombre des parties ncessaires pour former +les grands lyriques, il y en a quelques-unes qu'il n'a pas eues, ou +qu'il n'a eues que dans un degr ordinaire. + +Voil assurment un morceau d'une logique et d'une littrature bien +parfaites. + +Mais revenons aux strophes de nos deux auteurs _sur la flatterie_, que +j'ai cites et qui sont un peu plus susceptibles de comparaison. +Conclurai-je de ce que celles de Rousseau sont suprieures, qu'il +tait plus grand lyrique? J'avoue que je le crois depuis long-temps; +et les _Cantiques_ de Racine compars aux _Odes sacres_ de Rousseau +me le prouveraient assez: mais ce n'est jamais par les parallles de +morceaux tirs des choeurs, avec des odes, que je voudrais me dcider + porter ce jugement. Les deux auteurs sont toujours dans des +positions diffrentes; et s'ils ont quelquefois les mmes sentimens ou +les mmes ides traiter, les personnages qu'ils ont faire parler +sont bien diffrens; et par la manire dont ils modifient leur style, +ils dtruisent toute possibilit de comparaison. Ici, par exemple, +l'un fait parler de jeunes filles, l'autre parle en son propre nom. Il +et t du dernier ridicule que leur langage ft le mme; d'ailleurs, +l'on s'exprime toujours d'une manire plus nergique, lorsqu'on se +plaint d'un vice qui nous opprime seuls, que quand on parle de ce vice +en gnral, ou que l'on est plusieurs ensemble victimes de ses effets. +J'en reviendrai donc dire encore qu'ils ont parfaitement fait tous +deux, mais qu'il faut bien se garder de les comparer. Cependant, nous +lisons, dans certaine brochure de Voltaire, intitule _Eloge de +Crbillon_, o pourtant personne n'est lou, except Voltaire +lui-mme, que les choeurs d'_Athalie_ et d'_Esther_, sont tout ce que +les Franais ont de plus parfait dans le genre lyrique. Cela est un +peu difficile croire, quand on a lu les _Odes sacres_ VII et VIII, +l'_Ode au comte du Luc_, celle _au prince de Vendme sur son retour de +Malte_, et l'_Epode_ de J.-B. Rousseau, qui peut seule tre regarde +comme un des plus beaux pomes de la langue franaise. D'ailleurs, +serait-il juste, si ce mme Rousseau et laiss deux ou trois scnes +de tragdie, parfaitement crites et dialogues, que ses admirateurs +voulussent l'exalter en le mettant, comme pote tragique, ct de +Racine ou de Voltaire? Les hommes sont bien tranges de circonscrire +volontairement le cercle de leurs plaisirs, et de pousser la cruaut +jusqu' se nier eux-mmes leurs jouissances intrieures. Nous n'avons +dj pas trop de grands hommes; et d'ailleurs, on n'lve personne en +abaissant un rival. Rconcilions donc deux crivains que la postrit +semble avoir voulu brouiller, et qui, s'ils eussent t contemporains, +se seraient admirs et se seraient complus dans la gloire l'un de +l'autre. Racine et Rousseau sont des modles que peut-tre on +n'galera jamais. Etudions-les; voil l'hommage que leur doivent leurs +partisans respectifs; et rappelons-nous que le plus grand ennemi de +notre lyrique, son censeur le plus injuste, a cependant dit de lui, +dans un de ses momens o la haine n'usurpait pas les droits de la +vrit: + + Tu vis sa muse. . . . . . . . + Manier d'une main savante, + De David la lyre imposante, + Et le flageolet de Marot. + + (_Temple du got._) + +Ce qui distingue surtout Racine et Rousseau de tous les autres potes, +c'est qu'ils ont presque toujours cette puret de style et cette +finesse de got qui les rendent classiques, et qui font qu'on peut se +livrer sans rserve la lecture de leurs ouvrages. Tous deux ils ont +crit avec la correction de Boileau; mais ils avaient de plus +l'imagination et la sensibilit, que celui-ci n'avait pas. En gnral +cependant, si l'on veut une ide juste de la perfection en +littrature, ce sont ces trois auteurs qu'il faut prendre, et qui, +chacun dans leur genre, sont placs la tte des autres crivains. Ce +beau triumvirat fera toujours les dlices et le dsespoir des potes +qui criront aprs eux. + +Puisque j'en suis au chapitre des opinions littraires, je ne puis +m'empcher de dire un mot de cette question oiseuse, et pourtant si +souvent agite, de savoir si une _tragdie_ est plus difficile faire +qu'une _ode_. Ces discussions, en gnral, n'ont pas t agites par +amour pur des lettres: la jalousie les faisait natre, et la haine les +dictait. Pour moi qui ne suis point jaloux, et qui ne hais personne, +puisque je n'ai jamais prtendu tre auteur, et que personne ne m'a +fait de mal, je pourrais me tromper, mais au moins je n'aurai pas +cherch me tromper moi-mme. Il me semble donc qu'on a trop crit +pour la tragdie, et pas assez pour l'ode. En effet, ne pourrait-on +pas dire en faveur de celle-ci, que les Franais ne comptent encore +qu'un lyrique[6], tandis qu'ils ont plusieurs potes tragiques? Ne +pourrait-on pas citer un Lamotte, qui, avec l'esprit seulement, mais +sans talent, a pourtant laiss une tragdie que l'on revoit encore +avec plaisir, tandis que de son norme volume d'odes, pas une ne lui a +survcu? Ne pourrait-on pas citer Voltaire, dont le recueil en ce +genre est peut-tre plus mauvais encore que celui de Lamotte? Ne +pourrait-on pas dire enfin que les Anglais n'ont que Cowley[7], qui +mme n'est pas trs estim parmi eux, et que leurs richesses lyriques +se bornent presque la seule ode de Dryden sur la fte d'Alexandre? +Que conclure de tout cela? que l'ode est un genre plus difficile; non, +mais que la perfection en tout l'est infiniment. Me voil sans doute +un peu loin d'_Esther_; mais ayant eu Racine et Rousseau mettre +plusieurs fois en parallle, j'ai t charm qu'on ne pt se mprendre +sur mes vrais sentimens. Je reviens mon sujet. + + [6] La perfection mme que l'on s'obstine refuser Rousseau, + ne serait qu'une raison de plus pour croire la difficult de ce + genre. + + [7] Voyez les _Leons_ du docteur Blair _sur la Littrature_, + la fin de l'article du _Pome lyrique_, tom. III, pag. 145. + +En poursuivant nos remarques sur _Esther_, les vers suivans me +semblent dignes d'tre cits: + + Toi qui, d'un mme joug souffrant l'oppression, + M'aidais soupirer les malheurs de Sion. + +_Aider soupirer les malheurs_, est une expression infiniment +potique, pour dire, _aider supporter le chagrin que causent les +malheurs_. Je l'ai rencontre rarement dans d'autres tragdies, et je +crois qu'elle est du nombre de celles qui s'emploient plus +particulirement dans des sujets de saintet. Il en est de mme des +expressions suivantes: + + Dieu tient le coeur des rois entre ses mains puissantes. + +La phrase plus ordinairement employe est _tenir dans ses mains_, et +_avoir entre les mains_; ce qui ne signifie pas toujours la mme +chose. Mais il est des occasions, comme dans ce vers de Racine, o +l'une et l'autre manire de parler s'emploient et sont synonymes: + + Un mot de votre bouche, en terminant mes peines, + Peut rendre Esther heureuse, entre toutes les reines. + +L'expression _entre toutes les reines_ est une expression emprunte de +l'criture sainte, et devrait signifier _seule entre toutes les +reines_, dans la mme acception que Racine lui donne plus bas, lorsque +Zars dit Aman: + + Seul entre tous les grands, par la reine invit, + +Mais il est visible que, dans le premier exemple, cette expression +doit signifier _plus heureuse que toutes les reines_; car elle n'est +plus en concurrence avec personne, puisqu'elle l'a dj emport sur +toutes ses rivales; et srement elle ne veut pas dire qu'elle dsire +tre la seule heureuse de toutes les reines: cela serait cruel. Je +crois donc l'expression de Racine peu juste dans cet endroit. + + Un roi sage..... + + . . . . . . . . . . . . . . . . . . + Est le plus beau prsent des cieux: + La veuve en sa dfense espre; + De l'orphelin il est le pre, + Et les larmes du juste implorant son appui, + Sont prcieuses devant lui. + +Cette expression charmante, de _larmes prcieuses devant lui_, qui +parat aussi tre consacre la posie sainte, a t employe par +Rousseau. Il a dit dans sa VIe _Ode sacre_: + + Mais l'humble ressent son appui (_du roi juste_), + Et les larmes de l'innocence + Sont prcieuses devant lui. + +_Athalie_, _Esther_ et les _Odes sacres_ de Rousseau sont les trsors +de ces expressions sublimes et de ces images propres au genre sacr. +Je ne toucherai pas au premier ouvrage, il y aurait trop citer; en +voici quelques exemples tirs des deux derniers: + + Que ma bouche et mon coeur, et tout ce que je suis, + Rendent honneur au Dieu qui m'a donn la vie. + +Quelle expression que _tout ce que je suis_! et quelle leon pour ceux +qui parlent toujours de mon tre, d'espace, nager dans l'espace, et +tout ce froid langage mtaphysique! + + Ministre du festin, de grce, dites-nous, + Quel mts ce cruel, quel vin prparez-vous? + + 1er ISRALITE. + + Le sang de l'orphelin. + + 2me ISRALITE. + + Les pleurs des misrables. + + 1er ISRALITE. + + Sont ses mts les plus agrables... + + 2me ISRALITE. + + C'est son breuvage le plus doux. + +Le calme, l'aspect de ces horreurs, serait, il me semble, dplac +dans un sujet profane; il faudrait s'mouvoir et employer le langage +de l'indignation. Ici la tranquillit nat de l'entire confiance dans +la justice divine, et devient sublime. + + Dieu rejeta sa race, + Le retrancha lui-mme, et vous mit sa place. + +Les phrases _rejeter sa race_, pour ne le plus protger; et _le +retrancha lui-mme_, pour le fit mourir, sont de vritables conqutes +pour la langue, quoiqu'elles appartiennent particulirement au langage +sacr. + +C'est par une ellipse peu prs semblable qu'Isae a dit: + + Dereliquerunt Dominum, blasphemaverunt sanctum Isral, + abalienati sunt retrorsum. + + Ils ont abandonn le Seigneur; ils ont blasphm le saint + d'Isral; ils se sont retirs.[8] + + [8] Je me sers de la traduction du P. Berthier. + +La phrase _ils se sont retirs_ (abalienati sunt retrorsum), est ici +pour _abandonner le culte_. + +Voici maintenant quelques expressions du mme genre, tires de J.-B. +Rousseau. Je ne ferai que les indiquer. + + L'ambitieux immodr, + Et des eaux du sicle altr, + N'ose paratre en sa prsence. + + (ODE VI, liv. Ier.) + + De ton dieu la haine assoupie, + Est prte s'veiller sur toi. + + (EPODE, liv. Ier.) + + Tu peux de ta lumire auguste + clairer les yeux du juste, + Rendre sain un coeur dprav, + En cdre transformer l'arbuste, + Et faire un vase lu d'un vase rprouv. + + (PODE, liv. Ier.) + +Tout le monde sent combien cette langue est belle et majestueuse, +combien ces locutions de _la colre qui s'veille sur quelqu'un_, _le +vase lu chang en un vase rprouv_, _les eaux du sicle_, pour dire +_les vices_; combien, dis-je, elles sont particulires et inhrentes +au genre sacr. Je ne prtends pas dire par l qu'il soit impossible +d'en employer quelques-unes dans les sujets profanes. Depuis quelque +temps mme, rien n'est si commun que de multiplier l'emploi et le sens +des mots, en transportant, par exemple, des termes d'arts dans des +sujets littraires. Ces sortes de nologismes enrichissent une +langue, et provoquent souvent un nouvel ordre d'ides, en prsentant +l'esprit des images nouvelles. D'ailleurs, le gnie peut tout. +Poursuivons. + +Ce Racine, si doux et si tendre, a souvent des expressions et des +images aussi sublimes que Corneille. Qu'on lise les vers suivans: + + Et sur mes faibles mains, fondant leur dlivrance, + Il me fait d'un empire accepter l'esprance. + +_Accepter l'esprance d'un empire_ est une expression elliptique de la +plus grande hardiesse. + + Tu sais combien je hais leurs ftes criminelles, + Et que je mets au rang des profanations, + Leur table, leurs festins et leurs libations; + Que mme cette pompe o je suis condamne, + Ce bandeau dont il faut que je paraisse orne, + Dans ces jours solennels, l'orgueil ddis, + Seule, et dans le secret je le foule mes pieds; + Qu' ces vains ornemens, je prfre la cendre, + Et n'ai du got qu'aux pleurs que tu me vois rpandre. + +Ce morceau nous offre plusieurs remarques faire. Commenons par +admirer combien il est hardi de dire, _tre condamn la pompe_. Le +contraste qui semble exister dans ces deux termes, tonne d'abord; +mais un moment de rflexion nous fait bientt sentir toute la justesse +et la profondeur de l'ide; et de l nat le sublime de l'expression. + +Cependant la tirade, en gnral, n'est pas sans quelques taches. Le +second vers, + + Et que je mets au rang des profanations, + +est un peu lent, cause de _et que_ qui en retarde trop la marche. + + Seule, et dans le secret je le foule mes pieds. + +Le relatif _le_, dans ce vers, est un peu loin de son substantif. +Celui-ci, + + Et n'ai de got qu'aux pleurs que tu me vois rpandre, + +pche contre la syntaxe. On ne dit pas, _avoir du got au spectacle_, +mais _avoir du got pour le spectacle_. D'ailleurs, _qu'aux pleurs +que_ est dsagrable. Disons pourtant que, du temps de Racine, il +tait encore assez commun de dire _avoir du got quelque chose_, +comme l'on dit encore, _avoir regret son argent, ses plaisirs +passs_; mais alors le substantif ne doit pas tre prcd de +l'article. Cette faute se rencontre souvent dans les contemporains de +Racine. Enfin, le vers suivant mrite d'tre remarqu. + + Dans ces jours solennels, l'orgueil ddis. + +L'usage voudrait ici le mot _consacrs_, parce qu'on dit _consacrer +ses jours la patrie, la_ _gloire_, et non pas _ddier ses jours +la patrie, la gloire_. Cependant je suis bien loin de donner cette +observation pour une critique; je trouve au contraire l'expression +_ddis_ fort belle, quoique latine. Quelques critiques ont blm +Malherbe d'avoir dit, dans sa belle ode Duperrier: + + Le malheur de ta fille, aux enfers descendue, + Par un commun trpas, etc. + +Je ne crois cependant pas que beaucoup de potes voulussent rpter +avec l'abb Batteux, qu'il nous faut maintenant une circonlocution, et +dire _le trpas dont personne n'est exempt_[9]. C'est l, au +contraire, ce qu'il ne nous faut pas; car nous voulons, aussi bien que +nos pres, des beauts; et la circonlocution ne serait qu'une +platitude. Que l'on critique ces sortes de licences lorsqu'il n'en +rsulte aucune beaut, la svrit devient alors justice, parce que la +licence, dans ce cas, prouve l'ignorance... de la langue ou la +faiblesse du gnie: mais lorsqu'elles servent donner un tour plus +vif l'ide, une plus grande prcision au vers, on doit en faire la +remarque pour ceux qui tudient la langue, mais non pas les proscrire. +Quel pote, par exemple, sacrifierait la svrit grammaticale +l'expression de Maynard, dans une trs-belle Ode trop peu connue. + + Romps tes fers, bien qu'ils soient dors. + Fuis les injustes adors, + Et demeure toi-mme l'exemple du sage. + +Et celle-ci, plus belle encore, de J. B. Rousseau: + + Lanant vos traits venimeux, + Osez, digne du tonnerre, + Attaquer ce que la terre + Eut jamais de plus fameux. + + [9] _Principes de littrature_, liv. III, pag. 268. + +_Injustes adors_, pour des _hommes injustes que l'on adore_; _demeure +toi-mme_, pour _garde ton propre caractre_; enfin _dignes du +tonnerre_, pour _mriter d'tre frapps de la foudre_, sont des +latinismes si l'on veut; mais avant tout, ce sont des beauts, et +ds-lors prcieuses. + +Racine dit: + + L'affreux tombeau pour jamais les dvore. + +Et ailleurs: + + Souvent avec prudence un outrage endur + Aux honneurs les plus hauts a servi de degr. + +_Un tombeau qui dvore_, un _outrage qui sert de degr aux honneurs_, +sont des hardiesses non seulement permises, mais admires. + + J'ai foul sous les pieds, remords, crainte, pudeur. + +Ce vers est remarquable par le rapprochement d'une action physique sur +des tres moraux. Il n'a cependant rien qui blesse: mais il faut avoir +un got bien sr pour employer ces faons de parler sans tomber dans +le mauvais got. + + Ainsi puisse jamais, contre tes ennemis, + Le bruit de ta valeur te servir de barrire! + +Il est facile de voir tout ce que la pense gagne ici par la hardiesse +de l'expression, et combien l'homme doit tre grand, quand le bruit +seul de son nom en impose ses ennemis. Ce vers en rappelle un autre +non moins beau du mme auteur: + + Dj de votre gloire on adorait le bruit. + +L'image suivante est remplie d'agrment: + + Il erre la merci de sa propre inconstance. + +Malherbe avait dit, avec assez peu d'lgance, dans sa consolation +Charite: + + Et livriez de si belles choses + A la merci de la douleur. + +Et dans la premire glogue de Segrais, on trouve deux vers charmans: + + Errant la merci de ses inquitudes, + Sa douleur l'entranait aux noires solitudes. + +Les potes se rencontrent tous les jours; et il y a grande apparence +que Segrais n'a pas plus copi Malherbe, que Racine n'a copi l'un et +l'autre. + +Le vers suivant est d'une grande force, et renferme le mot _regorger_, +dans une acception que le style noble admet rarement. + + On verra. . . . . . . . . . . . . . . . . . + . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . + Le sang de vos sujets regorger jusqu' vous. + +La phrase est parfaitement grammaticale, le verbe _regorger_ est un +verbe neutre, et se construit aussi avec le rgime simple. Ainsi on +peut dire: _Ces masses de pierres jetes dans ce bassin ont fait +regorger l'eau_[10]. Cependant le mot _regorger_ s'emploie plus +souvent au figur, et alors il exige un rgime compos. Ainsi, on dit: +_regorger d'or, regorger de sang_. En posie, on a recours le plus +souvent aux sens figurs des mots pour les ennoblir; ici, au +contraire, Racine rtablit le sens propre d'un mot peu usit, et sait +encore par-l lui donner plus de force. C'est que Racine, outre son +gnie, avait une parfaite connaissance de sa langue, tude trop +nglige par les jeunes littrateurs. + + [10] _Dict. de l'Acad._ + +Hydaspe dit Aman: + + L'heureux Aman a-t-il quelques secrets ennuis? + + AMAN. + + Peux-tu le demander, dans la place o je suis? + +Ce trait est profond et digne de Corneille. Cependant, il et +peut-tre fallu que le dernier hmistiche ft plus dtach du premier +pour prsenter l'ide d'une manire plus frappante. + +Rien n'est plus brillant en posie que les gradations; mais elles +demandent un art extrme. Il faut toujours observer la rgle de cette +figure, qui exige que le trait qui suit l'emporte de beaucoup pour la +force, sur celui qui le prcde, et que le dernier enfin les efface +tous. Racine nous en offre un modle dans ces vers du rle d'Aman: + + Mardoche est coupable; et que faut-il de plus? + Je prvins donc contre eux l'esprit d'Assurus; + J'inventai des couleurs, j'armai la calomnie; + J'intressai sa gloire, il trembla pour sa vie. + +Quelle vivacit dans ces deux derniers vers! quels coups redoubls! et +comme ils sont bien termins par le plus terrible: _il trembla pour sa +vie!_ + + Nulle paix pour l'impie; il la cherche, elle fuit. + +Ce vers vole presqu'aussi vte que la pense. Maynard, dans l'Ode dont +j'ai parl plus haut, a un trait d'une rapidit aussi sublime. Il dit + Alcippe: + + La cour mprise ton encens; + Ton rival monte, et tu descends. + +M. l'abb d'Olivet[11], au sujet du vers de Racine, fait une remarque +de grammaire bien importante; il dit: Je doute que le pronom relatif +_la_, puisse tre mis aprs _nulle paix_; et il s'appuie de cette +rgle de Vaugelas qu'on ne doit pas mettre de relatif aprs un nom +sans article. Cependant il n'admet cette rgle que pour le relatif +_le_, et non pas pour le relatif _qui_. Dans la phrase, _il la +cherche_, le _la_ semble en effet dire _il cherche nulle paix_, +puisque ces deux mots ne font qu'un sens et sont insparables. Pascal, +dans ses _Lettres provinciales_, l'ouvrage le plus pur de la langue +franaise, a fait aussi la mme faute. On lit dans sa VIIe lettre +(dit. 1766, vol. _in_-12, pag. 97): Et ce n'a pas t sans raison. +La voici.--Je la sais bien, lui dis-je. Pour pouvoir dire, _la voici, +je la sais_, il aurait fallu qu'il y et _et ce n'a pas t sans une +bonne raison_, ou une phrase quivalente, dans laquelle le substantif +fut prcd d'un article. + + [11] Voyez pag. 253 de ses _Remarques sur Racine_, insres dans + le volume intitul, _Remarques sur la langue franaise_, par M. + l'abb d'Olivet; chez Barbou, dit. de 1783, vol. _in_-12. + +L o l'on aime trouver surtout Racine, c'est dans ces images +gracieuses, o son imagination fconde s'est plu embellir une +expression peu noble, enrichir d'un mot cr une ide sans cela trop +commune, enfin mtamorphoser, pour ainsi dire tous les objets sur +lesquels elle promne ses regards. Citons-en quelques exemples. + + L'une d'un sang fameux vantait les avantages; + L'autre, pour se parer de superbes atours, + Des plus adroites mains empruntait le secours. + +Ces deux derniers vers n'avaient assurment qu'une ide bien commune +exprimer; mais comme tout est embelli par le charme du style! + + Je ne trouve qu'en vous je ne sais quelle grce. + +Le terme de _je ne sais quoi_ semblait appartenir la familiarit de +la conversation ou de la comdie; cependant, dans le vers cit, il +parat tre plac si naturellement, que l'lgance, loin d'en tre +blesse, en contracte un air de naturel, qui ajoute ici au mrite de +l'expression, parce que ce naturel sied merveille au langage d'un +amant. Aman dit ailleurs, d'une manire aussi heureuse: + + Un je ne sais quel trouble empoisonne ma joie. + +Tout le monde a cit ces vers o les exemples de mots communs, +ennoblis par notre pote, sont frappans: + + Baiser avec respect le pav de tes temples. + +Et celui-ci, dans _Athalie_: + + Ai-je besoin du sang des boucs et des gnisses? + +En voici un o cette hardiesse n'a pas t heureuse. + +Racine fait dire une Isralite: + + Mes soeurs, j'entends du bruit dans la chambre prochaine. + +Ce vers pche par trop de familiarit. Le mot _chambre_ surtout est +choquant. Mais la phrase _payer avec usure_, qui est du nombre de +celles que l'on appelle des phrases faites, et par consquent +appartenant au langage familier, a t employe avec beaucoup de +bonheur par Racine, dans le vers suivant: + + Babylone paya nos pleurs avec usure. + +Le vers est noble, et la phrase _payer avec usure_, loin de paratre +basse, ajoute mme l'nergie. + +Rien n'est plus gracieux que les images suivantes. En parlant de +jeunes filles emmenes en captivit, _Esther_ dit: + + Jeunes et tendres fleurs par le sort agites, + Sous un ciel tranger, comme moi transportes, + Dans un lieu spar de profanes tmoins, + Je mets les former mon tude et mes soins. + +Cette image nous intresse la fois, nous meut de compassion. On ne +saurait mieux peindre la situation de jeunes filles sans soutien, +jetes au milieu d'une nation qui leur est trangre. + + Ma vie peine a commenc d'clore, + Je tomberai comme une fleur + Qui n'a vu qu'une aurore. + Hlas! si jeune encore, + Par quel crime ai-je pu mriter mon malheur? + +Il est impossible de lire rien de plus parfait; toutes ces images sont +fraches, gracieuses et touchantes dans la bouche de jeunes filles. + + Ma vie peine a commenc d'clore, + +est de l'imagination la plus aimable et la plus riante. + +Aman veut demander Hydaspe quelle protection Mardoche peut avoir +la cour. Un autre pote aurait fait de cette ide un vers qui n'et +t ni bon ni mauvais; mais Racine a dit: + + Sur quel roseau fragile a-t-il mis son appui? + +Et ailleurs, Hydaspe, pour demander Aman qui jamais fut plus heureux +que lui, dit: + + Eh! qui jamais du ciel eut des regards plus doux? + +Toujours des images! et voil ce qui distingue particulirement la +langue de Racine. Lorsqu'il a de belles ides exprimer, quelque +long rcit faire, ou des passions traiter, il est impossible, en +exceptant cependant l'amour, que d'autres potes puissent approcher de +lui, ou mme qu'ils parviennent quelquefois l'galer; mais quand il +faut substituer une image l'ide simple, dire une chose que tout le +monde a dite, son heureuse imagination laisse bien loin tous ses +rivaux. + +Citons un des tableaux les plus agrables qui se trouve dans _Esther_: + + Tous ses jours paraissent charmans: + L'or clate en ses vtemens; + Son orgueil est sans borne, ainsi que ses richesses; + Jamais l'air n'est troubl de ses gmissemens; + Il s'endort, il s'veille au son des instrumens; + Son coeur nage dans la molesse. + Pour comble de prosprit, + Il espre revivre en sa postrit; + Et d'enfans sa table une riante troupe + Semble boire avec lui la joie pleine coupe. + +Toujours cette manie du pote de donner chaque ide l'expression et +l'harmonie qui lui est propre. Quel calme dans ce vers: + + Jamais l'air n'est troubl de ses gmissemens. + +Et cet _il s'endort_ qui coupe le vers, avec quel art il peint, par sa +chte lourde, l'accablement du sommeil! Je n'ai pas besoin d'avertir +combien est belle l'image qui termine le morceau, et combien est +hardie l'expression de _boire la joie pleine coupe_. + +Voyons encore Rousseau, avec son nergie et son feu ordinaires, +exprimant les mmes images: + + Cette mer d'abondance o leur me se noie, + Ne craint ni les cueils, ni les vents rigoureux: + Ils ne partagent point nos flaux douloureux; + Ils marchent sur les fleurs, ils nagent dans la joie; + Le sort n'ose changer pour eux. + +On voit tout de suite, comme dans le premier exemple, l'imagination +cratrice et le pinceau du grand matre; et l'on aime, aprs avoir +admir les vers de Racine cits plus haut, payer un juste tribut +d'loge ceux-ci: + + Cette mer d'abondance o leur me se noie, + +qui est magnifique, ainsi que le dernier, + + Le sort n'ose changer pour eux. + +_Le sort qui n'ose changer_, est de la plus grande force. + +Pourquoi si peu de potes ont-ils t dous de cette sensibilit +profonde, si ncessaire celui qui veut traiter tour tour les +douceurs et les emportemens de l'amour? Pourquoi n'a-t-on recours le +plus souvent qu'au seul Racine, quand on parle de cette passion? Et je +ne dis pas cela des potes tragiques seulement, mais encore de presque +tous ceux qui ont crit dans les autres genres; cependant, ils se +disent tous inspirs par la sensibilit et par l'amour. Ce moyen est +si sr pour plaire, qu'on ne pense pas l'impossibilit qu'il y a +d'en imposer au coeur. Qu'est-il arriv? c'est que la plupart des +potes ont rempli leurs ouvrages de dfinitions de ces sentimens, et +que trs-peu les font reconnatre au langage qui leur est propre. Ils +n'en eussent pas parl ainsi, s'ils en avaient rellement t +pntrs, car ils auraient su qu'il est certaines affections de l'me +dont les dfinitions sont aussi inutiles qu'impossibles faire, parce +qu'elles ne sont comprises de personne. L'homme qui n'aura point connu +cette passion, ne vous entendra pas; et vous ne pourrez jamais la +rendre que faiblement celui qui l'aura prouve. En effet, est-il +rien de plus ridicule que de vouloir dfinir l'amour, la sensibilit, +la tendresse? Leurs nuances fines et imperceptibles se font sentir; +mais elles chappent, lorsqu'on veut les saisir; et il en sera +toujours d'elles comme du plus grand nombre des choses; on dira plutt +ce qu'elles ne sont pas que ce qu'elles sont. Un amant a-t-il jamais +cherch expliquer la passion qui le tourmente? non, il en est +incapable; les ides, les mots, tout lui manque. Il pense celle +qu'il aime; c'est l tout ce qu'il peut dire; il est condamn +renfermer sa passion au-dedans de lui-mme, ou ne la manifester que +par la joie, la tristesse, le dpit, le chagrin, et d'autres mouvemens +semblables et passagers. L'amour n'a pas permis que son secret ft +rvl; l'homme ne le possde qu'avec l'impossibilit de le divulguer, +et il en perd le souvenir au moment o sa passion cesse, car ce secret +n'est jamais que l'amour mme. Voil ce que les Corneille semblent +n'avoir pas senti, lorsqu'ils ont mis dans la bouche de leurs amantes +ces maximes d'amour, si froides et si loignes de la nature. Dans +Racine au contraire, Hermione, Roxane, ne me dbitent aucune sentence, +ne cherchent point me faire comprendre qu'elles aiment par des +dfinitions ou par des raisonnemens. Mais je les vois tour--tour +accabler leurs amans de reproches et s'efforcer de les attendrir, +prendre la rsolution de les abandonner et les chercher partout, +vouloir bannir leur image de leur coeur et parler sans cesse d'eux. +C'est alors que je reconnais l'amour et que je m'intresse ceux qui +l'prouvent, parce que je ne doute plus que cette passion ne les +tyrannise. Mais quel coeur il faut avoir pour cela, et quelle +irritabilit dans l'imagination, pour tre frapp de tout et pour +pouvoir tout exprimer! Ce devait sans doute tre une me de feu que +celle d'o sont partis les emportemens de Roxane, les reproches amers +d'Hermione, les douces plaintes de Brnice, et les fureurs de +Phdre. Aussi, si quelques anciens ont peint l'amour avec la mme +force que Racine, il n'y a ni anciens ni modernes qui puissent jamais +tre mis au-dessus de lui; il semble qu'en parlant d'_Esther_, l'loge +de cette partie du talent de ce grand pote ne dt pas y trouver +place. En effet, on avait demand Racine une pice sans amour, il le +promit; mais fut-il en tat de tenir parole? et dpendait-il de lui +qu'on ne reconnt, mme dans ce sujet sacr, la plume brlante qui +avait exprim tous les mouvemens de l'amour? car, qu'est-ce que +l'amour, si ceci n'en est point? + + Croyez-moi, chre Esther, ce sceptre, cet empire, + Et ces profonds respects que la terreur inspire, + A leur pompeux clat mlent peu de douceur, + Et fatiguent souvent leur triste possesseur. + Je ne trouve qu'en vous je ne sais quelle grce + Qui me charme toujours, et jamais ne me lasse. + De l'aimable vertu doux et puissans attraits! + Tout respire en Esther l'innocence et la paix; + Du chagrin le plus noir, elle carte les ombres, + Et fait des jours sereins de mes jours les plus sombres. + Que dis-je! sur ce trne, assis auprs de vous, + Des astres ennemis j'en crains moins le courroux, + Et crois que votre front prte mon diadme + Un clat qui le rend respectable aux dieux mme. + Osez donc me rpondre, et ne me cachez pas + Quel sujet important conduit ici vos pas, + Quel intrt, quels soins vous agitent, vous pressent. + Je vois qu'en m'coutant, vos yeux au ciel s'adressent. + Parlez: de vos dsirs le succs est certain, + Si ce succs dpend d'une mortelle main. + +Sans doute, celui qui parlait ainsi tait inspir par l'amour. +Assurus n'est content que lorsqu'il est auprs d'_Esther_; il +voudrait pouvoir ne la jamais quitter: son aspect, le chagrin fait +place au plaisir; assis ct d'elle, il ne craint plus ni les astres +ennemis, ni les dieux; il est attentif ses moindres mouvemens; il la +presse, il la supplie de lui rvler son secret. Il la voit lever les +yeux au ciel; l'inquitude s'empare de son esprit, il ne se possde +plus; et il finit par lui dire en amant aveugle, sans savoir ce +qu'elle exigera: + + De vos dsirs le succs est certain, + Si ce succs dpend d'une mortelle main. + +Voil le vritable langage de la passion. Et quelle diction! quelle +nergie dans ces vers! + + Ce sceptre et cet empire + A leur pompeux clat mlent peu de douceur, + Et fatiguent souvent leur triste possesseur. + +Et quel charme dans les deux suivans! + + Du chagrin le plus noir elle carte les ombres, + Et fait des jours sereins de mes jours les plus sombres. + +Rien n'est plus dans le caractre de la passion que ces sortes de +rptitions, ni plus agrable que ces oppositions de mots, comme +_sereins_ et _sombres_ qui se trouvent dans le mme vers. C'est l ce +qui fait la beaut de ce vers de Virgile: + + Te, veniente die, te, decedente, canebat. + +Quelques taches lgres s'aperoivent pourtant dans ce beau morceau. +Les critiques ressemblent ceux qui examinent de grands tableaux +d'histoire, une loupe la main. Les dfauts qu'ils aperoivent au +moyen de leur vue artificielle, disparaissent lorsqu'on examine +l'ensemble du tableau, mais n'en sont pas moins des dfauts. Au reste, +cette loupe est plus ncessaire pour Racine que pour tout autre; et +puisque nous avons tant fait que de nous en servir, profitons-en pour +dcouvrir encore quelques petites imperfections. + + Croyez-moi, chre Esther, ce sceptre, cet empire, + Et ces profonds respects que la terreur inspire, + A leur pompeux clat mlent peu de douceur, + Et fatiguent souvent leur triste possesseur. + +Il y a ici une petite faute, parce que des trois nominatifs qui +rgissent la mme phrase, il y en a un qui ne peut point la rgir. +Dgageons ces vers de la tournure potique, et nous aurons, _ce +sceptre, cet empire et ces profonds respects fatiguent leur +possesseur_. On conoit bien le _possesseur d'un sceptre, d'un +empire_, mais non pas le _possesseur de respects_. On est _l'objet de +profonds_ _respects_, on n'en n'est pas le _possesseur_. Plus loin on +trouve ces vers: + + Que dis-je! sur ce trne assis auprs de vous, + Des astres ennemis j'en crains moins le courroux. + +Le relatif _en_ signifie ici _ cause de cela, de cette circonstance_, +et devrait se trouver ainsi ct de la phrase laquelle il se +rapporte, _assis auprs de vous, j'en crains moins le courroux des +astres ennemis_. Mais tant plac immdiatement aprs _des astres +ennemis_, on est tent de rapporter cet _en_ ces _astres_: ce qui +deviendrait alors une vritable faute, au lieu que ce n'est ici qu'une +petite ngligence; d'ailleurs, je crois ce _en_ trs-ncessaire, parce +qu'il revient sur l'ide principale qui occupe Assurus, et il et t +moins bien de dire: + + Que dis-je! sur ce trne assis auprs de vous, + Des astres ennemis je crains moins le courroux. + +Racan, dans ces belles stances Tircis, fait la faute que semblait +faire Racine; il dit: + + Et voit enfin le livre aprs toutes ses ruses, + Du lieu de sa retraite en faire son tombeau. + +Le _en_ est ici visiblement inutile. Puisque le substantif est +exprim, le pronom ne tient la place de rien, et par consquent est de +trop. + +Citons encore quelques-uns de ces vers qui n'ont point t faits par +Racine, mais qui se sont trouvs faits chez lui, et qui se sont +lancs du fond de son me. + + Demain, quand le soleil ramnera le jour, + Contente de prir, s'il faut que je prisse, + J'irai pour mon pays m'offrir en sacrifice. + +Cette rptition du mot _prir_ rend le second vers doux et touchant. +Les sentimens vifs et les passions aiment en gnral revenir sur les +mmes mots, parce que l'me est toujours obsde de la mme pense. + +Virgile, qui se prsente si naturellement l'esprit lorsqu'on parle +de Racine, dit dans une de ses glogues: + + Occidet et serpens, et fallax herba veneni + Occidet. + +On voit ici l'esprance qui se complat dans l'ide de voir mourir les +serpens et les herbes venimeuses, et qui rpte avec complaisance le +mot _mourir_ (OCCIDET). + +Voici quelques exemples encore du mme genre: + + Ma prompte obissance + Va d'un roi redoutable affronter la punissance. + C'est pour toi que je marche, accompagne mes pas + Devant ce fier lion qui ne te connat pas. + +Cette image du lion est noble, sans tre recherche, parce qu'elle est +naturelle une personne de qui la terreur s'est empare. On la trouve +aussi dans la Bible: mais ce qui ne s'y trouve pas, c'est cet +hmistiche, _qui ne te connat pas_, dont la simplicit est si +touchante. + +Le dialogue de Racine offre souvent de ces rponses d'une concision +lgante, et si rare lorsqu'on est restreint dans les bornes troites +d'un seul vers. Assurus demande Asaph: + + Quel honneur pour sa foi, quel prix a-t-il reu? + + ASAPH. + + On lui promit beaucoup; c'est tout ce que j'ai su. + +Et plus loin, Assurus lui demande + + Vit-il encore? + + ASAPH. + + Il voit l'astre qui vous claire. + +Ce genre de beaut est peut-tre plus difficile atteindre que +beaucoup d'autres qui semblent l'tre davantage. + +La rptition du mme mot dans le vers, ajoute souvent aussi la +majest et la force, comme dans ces exemples: + + Descends, tel qu'autrefois la mer te vit descendre.. + +Ailleurs: + + Et dtests partout, dtestent tout le monde. + +Ailleurs encore, + + Et je dois d'autant moins oublier sa vertu, + Qu'elle-mme s'oublie.......... + +En gnral cependant, on doit tre sobre de cette figure; mais bien +employe, elle est d'un excellent effet. Dans le premier exemple +surtout: + + Descends, tel qu'autrefois la mer te vit descendre. + +Elle donne une grande majest au vers; car, outre l'agrment de la +rptition, il renferme encore une espce de comparaison qui en +augmente la beaut. Malherbe, qui avait une critique saine et une +oreille dlicate en posie, affectionnait ces rptitions de mots. On +en trouve des exemples frquens et quelquefois heureux dans ses +posies. En voici un tir de son _Ode Louis_ XIII: + + Donne le dernier coup la dernire tte + De la rbellion. + +Et ailleurs: + + Est le premier essai de tes premires armes. + +Nous avons dit combien le style de Racine tait toujours pur. Jamais +on ne voit, dans ses ouvrages, qu'il se soit laiss blouir par le +brillant d'une figure; et s'il en emploie quelqu'une, c'est qu'elle +est dans la nature de la situation; et loin d'tre un dfaut, elle ne +peut alors tre qu'une beaut. L'antithse, par exemple, dans ce vers +d'Assurus, n'a rien assurment qui puisse choquer. Il dit +Mardoche: + + Je te donne d'Aman les biens et la puissance: + Possde justement son injuste opulence. + +L'clat de l'antithse n'est point ici un faux clat, parce qu'elle +sert nous dvelopper mieux ce que veut dire Assurus. Au lieu donc +d'tre un jeu d'esprit, les deux mots qui sont mis en opposition, +deviennent comme la mesure l'un de l'autre, et nous donnent par-l +celle de la justesse et de la latitude de l'ide. C'est aussi ce qui +fait la beaut de cette figure, dans ces vers de Rousseau: + + Et les soins mortels de ma vie, + De l'immortalit seront rcompenss. + +et ces autres vers si fameux: + + Le temps, cette image mobile + De l'immobile ternit. + +Dans tous ces exemples, l'antithse ajoute la pense, ou plutt +n'est que la pense mme. Remarquons qu'_injuste opulence_, dans +Racine, est encore un latinisme, mais je me garderai bien de le +critiquer. + +Me serait-il permis, aprs avoir puis tous les termes de +l'admiration, de prsenter maintenant quelques critiques. J'en ai dit +assez, sans doute, pour qu'on ne puisse pas suspecter mon +enthousiasme; et d'ailleurs, le chapitre des fautes est si court dans +notre pote, et le mot de Voltaire, qui voulait crire _beau, +trs-beau_, au bas de toutes les pages de Racine, est si vrai, que, me +bornant _Esther_ seule, ma tche sera lgre. Cependant si quelqu'un +se plaignait encore, malgr cela, de mes notes, je lui dirais de ne +s'en prendre qu' Racine lui-mme; car nous devenons, en le lisant, +comme ces sybarites dlicats, qui toujours voluptueusement couchs sur +des duvets de fleurs, finissaient par se sentir blesss d'une feuille +de rose plie en deux. + +On a repris, avec bien de la rigueur, le grand lyrique franais, pour +avoir dit: _Jusques quand honorerons-nous tes autels? rside le +solide honneur et la terrestre masse_. Ces observations taient +justes; mais il me semble qu'on leur a donn une importance que +d'aussi petites fautes ne pouvaient mriter. L'injustice consiste +principalement tirer de pareilles inadvertances, qui pourtant sont +fort rares dans ce pote, des jugemens gnraux sur le mrite de ses +productions. Il n'est pas d'ouvrages en vers o l'on ne peut +recueillir beaucoup de ces ngligences, qu'il est presqu'impossible +d'viter dans un pome aussi difficile que _l'ode_ ou la _tragdie_; +et pour s'en convaincre, l'on devrait se rappeler que l'harmonieux +Racine, dans sa seule pice d'_Esther_, laisser chapper + + Cieux! l'clairerez-vous cet horrible carnage? + + Toute pleine du feu de tant de saints prophtes. + + Aux plus affreux excs son inconstance passe. + + Et faire son aspect que tout genou flchisse. + Sortez tous. + + D'un souffle l'Aquilon carte les nuages, + Et chasse au loin la foudre et les orages. + Un roi sage, ennemi du langage menteur, etc. + + De ma fatale erreur rpareront l'injure. + +Ces vers sont pour le moins aussi mauvais et aussi durs que ceux que +l'on a reprochs Rousseau. Mais les remarque-t-on au milieu des +beauts dans lesquelles ils sont comme noys? Tout cela donc est bien +peu de chose et mrite peine qu'on s'y arrte. Venons des +observations plus importantes: les vers suivans nous en offrent +quelques unes: + + Tel qu'un ruisseau docile + Obit la main qui dtourne son cours, + Et laissant de ses eaux partager le secours, + Va rendre un champ fertile; + Dieu de nos volonts, arbitre souverain, + Le coeur des rois est ainsi dans ta main. + +Les quatre premiers vers sont parfaits, mais la similitude est mal +nonce, ou plutt il n'y a pas de similitude du tout; car on peut +bien dire: _De mme que les ressorts de cette machine obissent ma +main, ainsi ces chevaux obissent la main qui les guide_. Mais la +phrase n'aurait aucun sens s'il y avait: _ces chevaux obissent la +main qui les guide, comme ces ressorts sont dans ma main_. Pour qu'il +y ait similitude, il faut que les deux objets compars soient dans les +mmes attitudes, par rapport aux choses auxquelles ils sont lis. + +Or, Racine pche visiblement ici contre cette rgle; car, dans le +premier membre de sa composition, _le cheval obit la main_; et dans +le second, _le coeur des rois est dans la main de Dieu_. + + Sur le point que la vie + Par mes propres sujets m'allait tre ravie. + +_Sur le point que_, n'est pas franais. _Sur le point_ rgit toujours +la prposition _de_ suivie d'un infinitif. Aussi on ne dit pas _je +suis sur le point que je vais partir, sur le point que cette dignit +allait m'tre confre_: mais _sur le point de partir, d'obtenir cette +dignit_. Au reste, cette phrase ne peut aucunement trouver place ici. +Il aurait fallu, _au moment o la vie_, etc. + +Elise dit Esther: + + Au bruit de votre mort, justement plore, + Du reste des humains je vivais spare. + +Il me semble que _justement plore_ est froid et languissant, et +qu'Elise, dans l'ivresse de la joie, racontant ce qui s'tait pass, +et d parler avec plus de feu, et non pas motiver une douleur que +l'on conoit aisment dans une femme qui perdait son amie. Je crois +remarquer une faute peu prs semblable dans le vers suivant, o +Assurus voyant Esther tomber entre les bras de ses femmes, dit: + + Dieu puissant! quelle trange pleur, + De son teint tout--coup efface la couleur! + +Ce mot _trange_ me parat encore dplac, parce qu'il est peu +naturel. Le premier mouvement d'Assurus doit tre de dire tout de +suite, _Dieu puissant! quelle pleur_, etc. + + Dtourne, roi puissant, dtourne tes oreilles + De tout conseil barbare et mensonger. + +_Oreilles_ au pluriel n'est ordinairement pas du style noble, surtout +lorsqu'il vient seul et sans tre accompagn d'une figure. Dans ces +vers du rle de Mardoche, par exemple: + + Et s'il faut que sa voix frappe en vain vos oreilles, + Nous n'en verrons pas moins clater ses merveilles. + +Ce mme mot n'a rien qui choque, parce qu'il est prpar par l'image +de la voix qui frappe. Cependant, je crois qu'il est mieux encore, +quand il est employ au singulier, comme dans Iphignie en Aulide: + + Oui, c'est Agamemnon, c'est ton roi qui t'veille, + Viens, reconnais la voix qui frappe ton oreille. + +Cette remarque devient plus pnible, lorsqu'on parle de +l'tre-suprme, et qu'on l'envisage sous la figure humaine. Alors, si +l'on veut nommer quelque partie du corps, on ne doit presque jamais +parler qu'au singulier. Ainsi l'on dit, _la main de Dieu m'a soutenu_, +et non pas _les mains de Dieu_: _le doigt de Dieu m'a guid_, et non +pas _les doigts de Dieu_. + +Cette raison semble tre fonde sur la conscience que nous avons tous +de la force de Dieu, qui n'a pas besoin de moyens compliqus pour +excuter ses desseins, parce que cela prouverait effort, et que tout +n'est qu'un jeu pour sa puissance infinie. + + Quel profane en ces lieux s'ose avancer vers nous? + +_S'ose avancer_, pour _ose s'avancer_, serait une faute maintenant; +mais du temps de Racine, non-seulement cela n'en tait pas une, mais +cette manire de s'exprimer tait prfre la moderne. Il y a plus +de grce, ce me semble, en cette transposition, puisque l'usage +l'autorise, dit Vaugelas dans ses Remarques[12]: C'est pourquoi il +prfre _je ne le veux pas faire_; _je ne veux pas le faire_. Tous +les bons auteurs du sicle de Louis XIV crivent presque toujours +ainsi. Pascal[13], dans sa Xe _Lettre provinciale_, dit: Je +l'entendis bien, car il m'avait dj appris de quoi le confesseur _se +doit contenter_ pour juger de ce regret. Et Bossuet de mme, dans son +_Discours sur l'Histoire universelle_[14]: Les sens nous gouvernent +trop, et notre imagination, qui _se veut mler_ dans toutes nos +penses, ne nous permet pas toujours de nous arrter sur une lumire +si pure. Thomas Corneille ne veut pas qu'on en fasse, comme Vaugelas, +une rgle gnrale; mais que, dans ce cas, ce soit l'oreille qui +dcide. Cependant il observe fort bien qu'il est des occasions o l'on +ne peut mettre l'un pour l'autre, et o la construction grammaticale +exige absolument que le pronom soit auprs de l'infinitif, comme dans +cette phrase: il _se vint justifier_ et rpondre aux accusations qu'on +lui avait faites. La raison est, dit Corneille, que ces premiers +mots, il _se vint rpondre_ qui est mal, parce que le pronom _se_ y +est superflu, comme on y trouve il _se vint justifier_ qui est bien, +parce que le pronom _se_ y est gouvern par _justifier_. On connat +par l que la transposition du pronom personnel _se_ est vicieuse, et +qu'il faut dire: _il vint se justifier_ et rpondre aux accusations; +et auquel cas _il vint_ fait une construction correcte, et s'accommode +aussi bien avec _rpondre_ qu'avec _se justifier_. Il pourrait encore +rsulter un autre inconvnient d'loigner le pronom de l'infinitif: +c'est de changer entirement le sens par cette transposition. Dans +cette phrase, par exemple, _il vit s'ouvrir la porte_: que l'on spare +le pronom _se_ de l'infinitif, on aura _il se vit ouvrir_ la porte, ce +qui veut dire toute autre chose. J'ai allong cet article, parce que +M. l'abb d'Olivet, dont l'autorit est d'un grand poids, semble +pencher pour la plus ancienne de ces deux manires de parler[15], et +qu'il m'a paru qu'en l'employant, on risquait souvent de tomber dans +les fautes dont on vient de parler, principalement dans celle releve +par Corneille. + + Et veulent qu'aujourd'hui un mme coup mortel + Abolisse ton nom, ton peuple et ton autel. + + [12] Tom. II, pag. 304, dit. 1783, qui renferme les Notes de + Patru et de Corneille. + + [13] Pag. 143, dit. 1766, in-12. + + [14] Tom. Ier, pag. 417. Paris, Didot, 1786. + + [15] Voyez sa Remarque sur les premiers vers de la tragdie de + _Bajazet_. + +On dit dans un sens absolu, _nous sommes tous deux abattus d'un mme +coup_: _nous nous attendons tous un mme sort_; _c'est toujours le +mme_ _homme_, et d'autres phrases semblables, o le pronom relatif +_mme_, exprimant identit de deux choses, ne permet point que le +substantif soit suivi d'un adjectif, parce qu'il n'ajoute rien la +clart de la phrase, qui, au moyen de la comparaison qu'elle renferme, +dit tout ce que cet adjectif pourrait dire: + + Esther que craignez-vous? suis-je pas votre frre? + +_Suis-je pas votre frre_, pour _ne suis-je pas_, est une licence que +Racine s'est permise plusieurs fois. Il a dit, dans _Alexandre_, d'une +manire moins heureuse: + + Sais-je pas que Taxile est une me incertaine? + +et dans les _Plaideurs_: + + Suis-je pas fils de matre? + +M. de Voltaire, dans ses Remarques sur le _Menteur_ de Corneille, dit, +au sujet d'un vers o la particule _ne_ est omise devant le verbe: + +Cette licence n'est pas mme permise en prose. Je le crois bien, +mais cela n'est pas une raison pour qu'elle ne le soit pas en vers. La +posie, ce me semble, a bien plus de licence que la prose, ou plutt +la prose n'en devrait avoir aucune. Ces licences rendraient variables +les principes de la langue, si l'on se les permettait. Au reste, ma +preuve contre Voltaire est ce vers mme de Racine, dans lequel +_suis-je pas votre frre_ n'est assurment pas dsagrable, et n'a t +critiqu par personne. + + O bont, qui m'assure autant qu'elle m'honore! + +Et ailleurs: + + En les perdant, j'ai cru vous assurer vous mme. + +Dans le premier exemple, le mot _assurer_ doit signifier _rassurer_, +_faire perdre la crainte que l'on avait_; et dans ce sens, on +l'emploie encore, quoique rarement. Ainsi l'on dit: _j'avais peur, +mais cela m'a_ ASSUR; _l'habitude de voir le danger_ ASSURE _le +soldat_[16]. Mais dans le second vers, ce mme mot ne saurait avoir +aucun sens; car il doit signifier visiblement, vous _mettre hors de +tout pril, de tout danger_, comme quand Assurus dit: + + Mais plus la rcompense est grande et glorieuse, + . . . . . . . . . . . + Plus j'assure ma vie. + + [16] _Dict. de l'Acad._ + +Ce qui s'entend. Mais de ce qu'on peut dire, _assurer la vie de +quelqu'un_, ce n'est pas une raison pour pouvoir dire aussi _assurer +quelqu'un_, dans le mme sens, parce que, dans cette dernire phrase, +il y aurait amphibologie. Il parat au reste que ce mot n'est plus +employ dans le sens de _mettre l'abri du danger_. En style de +commerce, on en fait encore usage; mais alors il signifie, ou +_garantir le prix des marchandises_ dont un vaisseau est charg, ou +_payer la ranon de l'quipage_, dans le cas o il serait pris par +l'ennemi. Ainsi l'on dit: _assurer un navire_ tant pour cent; +_assurer le capitaine et les matelots_[17]. + + Quiconque ne sait pas dvorer un affront, + Ni de fausses couleurs se dguiser le front. + + [17] _Dict. de l'Acad._ + +_Se dguiser_, pris figurment, comme il l'est ici; c'est _se montrer +autre que l'on n'est_; et alors il se met absolument, parce qu'il +forme un sens complet. Ainsi l'on dit _se mettre un masque sur le +visage_, pour _se dguiser_; il _se dguise_ en mille manires. Mais +lorsqu'on veut faire suivre ce verbe d'un rgime simple, il ne faut +point le faire prcder du pronom _se_; il et donc fallu dire dans ce +vers, ni _de fausses couleurs dguiser son front_. Voltaire, dans la +Henriade, fait la faute inverse, il dit: + + . . . Le hros, ce discours flatteur, + Sentit couvrir son front d'une noble rougeur. + +Ici, il et fallu le rciproque _se couvrir_, parce qu'il y a action +d'un sujet sur lui-mme, et non pas une action extrieure, comme +l'indique le verbe actif _couvrir_. + + Je frmis quand je voi + Les abmes profonds qui s'ouvrent devant moi. + +Et ailleurs, + + Je le voi, mes soeurs, je le voi; + A la table d'Esther, l'insolent prs du roi + A dj pris sa place. + +Racine, cause la rime, a retranch l'_s_ dans toutes ces premires +personnes de l'indicatif. Il a dit aussi, dans _les Plaideurs_: + + Oh, Messieurs, je vous tien. + +Ce sont de trs-petites licences permises aux potes; celle l l'tait +d'autant plus, du temps de Racine, qu'il n'y avait pas encore +trs-long-temps qu'on mettait un _s_ aux premires personnes[18]. +Cette _s_ tait aussi une licence, que les potes s'taient permise +d'abord en faveur de l'oreille, mais qui est devenue aujourd'hui une +rgle que l'on enfreint rarement. Quelques modernes ont profit de la +permission de l'ajouter ou de la retrancher. M. de Voltaire, dans sa +Henriade, ne la met pas dans le mot _Londre_, pour la facilit de +l'lision; et J.-B. Rousseau, dans une de ses odes, dit: + + J'ai toujours refus l'encens que je te doi. + + (ODE VII, liv. 1er.) + + On trane, on va donner en spectacle funeste, + De son corps tout sanglant le dplorable reste. + + [18] Vaugelas, dans ses _Remarques sur la Langue franaise_, + crit toujours les premires personnes sans _s_ dans les verbes + suivans: _je croi_, _je reoi_, _je sai_, etc. + +Je n'avais lu, depuis long-temps, les Remarques de M. l'abb d'Olivet +sur Racine, lorsque j'achevai mon premier brouillon de ces notes; et +peut-tre que si je me fusse rappel plutt l'ouvrage de cet excellent +littrateur, je n'aurais os entreprendre le mien. Cependant, l'ayant +relu, et voyant que je ne m'tais rencontr qu'une seule fois avec mon +devancier dans ce qu'il dit sur _Esther_, je ne pensai pas devoir +supprimer mon travail. L'endroit o nous nous sommes rencontrs, est +prcisment sur ce qui regarde ces deux vers. J'aime mieux faire le +sacrifice de ce que j'avais dit l-dessus, pour ne pas priver le +lecteur de l'excellente remarque de l'abb d'Olivet; la voici: On dit +absolument _donner en spectacle_, comme _regarder en piti_, et +beaucoup de phrases semblables, o le substantif, joint au verbe par +la prposition _en_, ne peut tre accompagn d'un adjectif. _Donner +en spectacle funeste_ est un barbarisme. Cette remarque est si +juste, que M. l'abb Desfontaines mme en est convenu[19]. + + Que tout leur camp nombreux soit devant ses soldats, + Comme d'enfans une troupe inutile; + Et si par un chemin il entre en tes tats, + Qu'il en sorte par plus de mille. + + [19] Voyez le _Racine veng_. + +Les deux derniers vers sont lches et prosaques, et le paraissent +d'autant plus que toute la strophe jusques-l est magnifique. + +On a pu remarquer, dans ces notes critiques sur Racine, que nous +n'avons jamais pu citer plus de trois vers de suite qui fussent +mauvais; et certes, on serait bien embarrass de trouver chez lui de +longues tirades mal crites. En voici cependant un exemple dans +_Esther_; mais aussi est-ce le seul. Zars dit Aman: + + Pourquoi juger si mal de son intention? + Il croit rcompenser une bonne action? + Ne faut-il pas, seigneur, s'tonner au contraire, + Qu'il en ait si long-temps diffr le salaire? + Du reste, il n'a rien fait que par votre conseil; + Vous-mme avez dict tout ce triste appareil. + Vous tes aprs lui le premier de l'empire. + +Ces vers ne sont que de la prose rime. Rien de moins potique que +toutes ces formes de raisonnement, _ne faut-il pas_, _au contraire_, +_du reste_; ce style serait peine soutenable dans la comdie. Racine +est habitu si fort la perfection, qu'on est tout tonn qu'il ait +pu laisser subsister de semblables vers. + +Avant de terminer ce petit crit, je vais ajouter quelques notes aux +Observations de M. l'abb d'Olivet sur Racine. Les miennes ne sont pas +faites dans l'intention de venger ce pote; car, comme l'a dit +ingnieusement M. de La Harpe, il n'avait reu aucune offense. Je +viens seulement proposer mes doutes ceux qui les croiront assez +intressans pour mriter d'tre claircis. Je n'offre mme toutes mes +Remarques que comme de simples doutes littraires; et si le ton +affirmatif m'est chapp quelquefois, c'est que je me suis senti +vivement mu, lorsque j'ai cru apercevoir la vrit, et qu'alors je +n'ai pu toujours rprimer la vivacit qui entranait ma plume. Mais +lorsqu'on voudra me montrer quelqu'erreur dans mes jugemens, je +m'empresserai moi-mme les condamner, parce que je n'ai eu pour +motif que de m'clairer, et non pas la vanit de trancher sur le +mrite des grands hommes, dont je sens toute la supriorit. + +M. l'abb d'Olivet blme ce vers: + + Condamnez-le l'amende, ou, s'il le casse, au fouet. + +Il dit que c'est le seul exemple d'un _le_ pronom relatif, mis aprs +un verbe, et devant un mot qui commence par une voyelle; et il finit +par conclure que Racine a senti que l'lision blessait l'oreille, +puisqu' ce vers il en a substitu un autre dans la suite. Dans ce +vers de Racine, la remarque est juste, le double son de _la la_ tant +dsagrable: mais on ne peut en faire une rgle gnrale. Je croirais, +par exemple, que cette lision n'a rien de trs-dur dans ce beau vers +de la Henriade. + + Tout souverain qu'il est instruis-le se connatre: + Que ce nouvel honneur va crotre son audace. + +M. l'abb d'Olivet observe ici que _crotre_ est pour _accrotre_, et +passe cela comme une licence potique. Cette remarque est trs-juste; +et l'autorit de Vaugelas, dont elle est appuye, la rend +incontestable. Il dit positivement que ce verbe est neutre et non pas +actif, et que jamais aucun de nos auteurs en prose ne l'a fait que +neutre. Vaugelas parle de ses contemporains, comme de Coeffeteau et +d'autres; car il est certain qu'il a t actif long-temps avant +lui[20], et que l'on s'en servait au lieu _d'accrotre_. Ainsi l'on +disait, il voulut _crotre_ son jardin[21], son enclos. Bossuet mme, +dans son _Discours sur l'Histoire universelle_[22], dit encore: +Saint Irne vient un peu aprs, et l'on voit _crotre_ le +dnombrement qui se faisait des glises. La rgle de Vaugelas est +excellente, aussi a-t-elle prvalu; mais je suis tent de croire qu'au +temps de Racine, elle n'tait pas encore bien tablie. On est rarement +avou par ses contemporains, lorsqu'on prsente de nouvelles rgles +suivre; l'empire de l'habitude agit trop puissamment sur nous; et les +meilleures ides, pour tre universellement adoptes, ont besoin de la +sanction du temps. + + Ma colre revient, et je me reconnais; + Immolons en parlant trois ingrats -la-fois. + + [20] Voyez les _Observations_ de Mnage _sur la langue + franaise_; tom. Ier, pag. 73, 2e dit. de Barbin. + + [21] _Dict. de Trvoux._ + + [22] Tom. Ier, pag. 206. + +Ces vers assurment n'ont pas de rime, comme l'a fort bien remarqu M. +l'abb d'Olivet. Il est extraordinaire que les potes en aient encore +conserv plusieurs qui ne sont que pour la vue. Rousseau lui-mme, qui +l-dessus est si strict, fait rimer quelquefois des imparfaits avec +des mots qui se prononcent en _ois_, comme re_ois_, chi_nois_; et +Gresset nous offre ces deux vers, dont la rime est suffisante d'aprs +les rgles. + + Dans ces gracieux jours, sous mes doigts plus lgers, + Mon chalumeau docile enfantait de beaux airs. + +Cependant _lgers_ et _airs_ sont des sons absolument diffrens l'un +de l'autre; car si l'on prononait _lgers_, en faisant sentir +l'avant-dernire consonne, on tomberait dans l'inconvnient de faire +croire que cet adjectif est au fminin, et la clart en souffrirait +trop. Peut-tre faudrait-il proscrire aussi les rimes telles que +_madame_ et _me_, _grce_ et _prface_[23], o l'on fait rimer une +longue avec une brve; mais la prosodie franaise, malgr l'excellent +ouvrage de M. l'abb d'Olivet, est encore trop peu reconnue pour +priver les potes d'une licence qui leur est si commode; ils ont dj +tant d'entraves dans cette langue, qu'il faudrait, je crois, chercher +plutt les diminuer qu' les augmenter encore. + + [23] Voyez pag. 110 du _Trait de la Prosodie franaise_ de + l'abb d'Olivet. Paris, 1736, chez Gandouin. + +Voil tout ce que j'avais ajouter l'ouvrage de M. d'Olivet. Ses +Remarques sur Racine sont en gnral bien faites, et d'un grammairien +profond. Je conseillerai quiconque voudra tudier la langue +franaise, de les lire avec attention, ainsi que les ouvrages de cet +auteur, qui tous sont crits avec la plus grande puret. Il a pu se +laisser emporter quelquefois un esprit de systme; mais comme +c'est-l ce qu'un crivain communique le plus difficilement ses +lecteurs, attendu que cet esprit est le rsultat de la mditation et +de l'enthousiasme, l'effet en est un peu prompt, et par consquent peu +dangereux. Les remarques de dtail, plus faciles saisir, n'en +instruisent pas moins; et en rejetant les fausses consquences d'un +principe trop gnralis, on peut toujours profiter de celles qui sont +solides et vraies. Peut-tre dira-t-on qu'il est difficile de les +dmler, lorsqu'elles se trouvent ensemble. Je ne le crois pas: la +vrit a son caractre propre; et ce caractre, c'est la clart, la +simplicit. Les rayons qui s'en chappent frappent d'une lumire +clatante qui dissipe aussitt le brouillard et l'obscurit; le faux +au contraire est ingnieux, et s'il en sort quelques tincelles, elles +blouissent; mais l'esprit, en se consultant bien, s'aperoit toujours +que le nuage n'est pas dissip. Enfin, le faux peut quelquefois +persuader; mais le vrai seul peut convaincre. + +Rsumons maintenant notre opinion sur _Esther_. Cette tragdie, sous +le double rapport d'un ouvrage fait par ordre, et entrepris aprs un +silence de douze ans, est un de ces phnomnes dont les archives de la +littrature ne rapportent aucun exemple. Le dfaut capital du rle +d'Esther l'empchera toujours d'tre accueillie sur la scne. Mais +d'ailleurs toutes les parties de la tragdie y sont parfaitement +observes. Rien n'est plus grand que le sujet, puisqu'il s'agit du +sort de toute une nation. Les dveloppemens de l'action y sont +d'autant plus admirables, que presque toutes les scnes sont des +chefs-d'oeuvre[24], et la priptie est une des plus belles qu'il y +ait au thtre; car, c'est au moment o Aman s'imagine tre au fate +des honneurs, qu'il tombe tout coup, et qu'une nation entire, +dvoue la mort, semble sortir du tombeau pour renatre au bonheur. +Et puis, quelle diction! Racine, ayant senti lui-mme le dfaut +inhrent au sujet de son ouvrage, parat avoir cherch le couvrir, +en y rpandant avec profusion tous les trsors de sa brillante +imagination et de sa plume harmonieuse, et par-l seul avoir ddommag +cette tragdie de ce que ses anes avaient d'avantage sur elle. + + [24] Qu'on lise surtout la 1re et la 3e scnes du 1er acte, la 7e + du 2e et la 4e du 3e; et l'on verra s'il existe, en aucune + langue, rien de plus parfait. + +On chrit gnralement Esther avec une sorte de prdilection; on en +parle avec complaisance, et beaucoup de gens assurent qu'on la lit +plus qu'aucune des autres tragdies de Racine. D'o cela viendrait-il? +Est-ce parce qu'elle est mieux crite, comme quelques littrateurs le +prtendent[25], ou parce que, ne paraissant pas sur la scne elle +offre d'avantage l'attrait de la nouveaut? En supposant mon hypothse +vraie, ce dont je ne voudrais pas rpondre, j'avoue que je penche +croire ce dernier motif plutt qu'aucun autre. Ce sera toujours une +question insoluble que de savoir laquelle des tragdies de Racine +l'emporte sur l'autre pour l'lgance de la diction. L'un nommera +_Phdre_, l'autre _Athalie_; un troisime _Iphignie en Aulide_. Tout +cela me prouve bien clairement une chose, c'est qu'elles sont toutes +la perfection du style. + + [25] Entr'autres, M. Lefranc de Pompignan. Voyez sa lettre + Racine le fils. + +Pour moi, j'avoue que j'ai une tendresse particulire pour _Esther_. +Elle produit sur moi le double effet de l'ode et de la tragdie en +mme temps. Outre les sentimens de piti et de crainte qu'elle me fait +prouver tour--tour, je me sens encore en la lisant, dans une sorte +d'enthousiasme continuel. L'onction du style, les choeurs sublimes de +ces filles d'Isral, tout concourt mon illusion. Il me semble, +lorsque je prends cette tragdie, que j'entre dans un de ces temples +antiques levs avec pompe dans Jrusalem, au culte du trs-haut. Ds +l'entre, je vois un vestibule d'une structure superbe. J'entends, +autour de moi, une douce harmonie; la pit elle-mme m'adresse la +parole; ses accens pntrent mon me, enchantent mes esprits; un +transport divin s'empare de tous mes sens. J'avance, et bientt +j'aperois l'intrieur du temple: sa beaut a t par-del mon +imagination; mes premiers regards s'arrtent sur un de ces anges +terrestres qui font l'ornement du genre humain; je la contemple avec +respect, et je l'aime avec tendresse. Mais bientt un spectacle +douloureux vient m'attrister profondment; je vois un combat entre le +mchant et le juste. La puissance est le partage du premier; la +faiblesse, la compagne de l'autre. Dans ce danger pressant, qui +s'adressera le faible? il s'adresse Dieu, et Dieu vient son +secours: il ne veut point que son troupeau soit dvor par le loup +avide; il vient au secours de l'innocent, et l'innocent triomphe. O +dlices! transport! le juste est rcompens. La tristesse alors +s'enfuit de dessus mon front, et la joie vient prendre sa place; car +le juste a triomph. Un concert de louanges retentit de toutes parts; +Dieu est clbr, sa puissance infinie exalte, et le temple redevient +le sjour du bonheur et de l'allgresse. C'est au milieu de ces +harmonieux accords auxquels se mlent les voix angliques, que +s'vanouit mon illusion; et mon coeur reconnaissant remercie le mortel +fortun qui peut procurer ses semblables d'aussi douces jouissances. + + +FIN DES NOTES SUR ESTHER. + + + + +PITRES. + + + + +PITRES. + + +PITRE + +SUR LA VANIT DE LA GLOIRE. + + Tu n'vetul auriculis alienis collegis escas? + + C'en est donc fait, et ton me sensible + A ses vrais gots va se livrer enfin! + Tu suis, ami, la pente irrsistible + Qui des beaux arts t'applanit le chemin. + Tu sais trop bien qu'une plume immortelle + Nous a trac les dgots, les hasards, + Qu'en cette lice ouverte nos regards + Sme souvent la fortune cruelle. + Oui, des destins la jalouse fureur, + Osant mler l'absynthe l'ambroisie, + A poursuivi l'aimable posie, + Et du nectar altr la douceur. + Mais, cher ami, cette muse badine, + Vive autrefois, alors un peu chagrine, + Sur un fond noir dtrempa ses couleurs; + Et cette abeille, en volant sur les fleurs, + Avait senti la pointe d'une pine: + Pour moi, je veux, aux yeux de mon ami, + En badinant, combattre sa chimre; + Faut-il des dieux emprunter le tonnerre + Pour craser un si faible ennemi? + Je t'obis. Tu m'ordonnes de croire + Que ton esprit, et mme ta raison, + N'coute ici que l'instinct de la gloire, + Et ne se rend qu' son noble aiguillon. + Des vanits de la nature humaine, + Dis-tu, la gloire est encor la moins vaine; + Et du trpas je veux sauver mon nom. + Quoi! ta raison, quoi! cet esprit si sage + Conserve encor ce prjug falot! + Quoi! de la mort ton tre est le partage! + Et tu prtends lui drober un mot! + Ton nom! quel est cet tonnant langage! + Quoi! ce dsir, vrai flau de ton ge, + Va tourmenter tes jours infortuns, + Pour illustrer ce frivole assemblage + De signes vains par le sort combins! + coute au moins ces argumens clbres + Qui de l'cole ont perc les tnbres. + Ce qui n'est rien peut-il avoir un nom? + Que veux-tu dire? et quelle illusion! + Peux-tu forcer ton me fugitive + A s'chapper de l'ternelle nuit? + Peux-tu renatre? et quand l'arbre est dtruit, + Pourquoi vouloir qu'une feuille y survive? + Quoi! du nant une ombre veut jouir! + Mais supposons que ces vains caractres, + Que le hasard a voulu runir + Pour distinguer, pour dsigner tes pres, + Vainqueurs du temps, perceront l'avenir. + Par quelle voie et quel canal fidle, + Pour te transmettre une atteinte immortelle, + Jusques toi pourront-ils parvenir? + Ce grand Romain, pre de l'loquence, + Pre de Rome et consul orateur, + Dans son printemps adora cette erreur. + Mais la fin, rempli d'indiffrence, + Sur ce vain songe il composa, dit-on, + Un beau trait contre cette dmence, + Cette fureur d'terniser son nom, + Trait modeste, et sign Cicron. + Dans un crit, voyez-vous ce grand homme + Vanter, prner, mme assez bassement, + Un petit Grec, un sophiste de Rome; + Recommander, et trs-expressment, + Au vain portier du temple de Mmoire + De lui donner bonne place en l'histoire? + Le Grec le fit; mais savez-vous comment + La vanit se vit bien confondue? + La lettre reste et l'histoire est perdue. + Mais admirez comment, fiers d'tre fous, + Devant l'idole ils se prosternent tous! + Oui, disent-ils, ce sentiment sublime + Qui fait chrir et la gloire et l'estime, + Par la vertu fut imprim dans nous. + D'une grande me il est l'heureux partage; + Dans notre coeur il descend le premier, + Survit tous, disparot le dernier. + Il est, dit-on, _la chemise du sage_: + S'il est ainsi, qu'il aille donc tout nu. + Quoi! vous osez transformer en vertu + Cette folie, et tirer avantage + De ce dlire d'autres inconnu! + Et selon vous, tous ces mortels volages, + Pour tre fous, ne sont point assez sages! + Je quitte, ami, ce ton de Juvnal: + Permets qu'au moins ma muse plus lgre + Ose tes yeux, sur un prisme moral, + Analysant un prjug fatal, + Dcomposer ta brillante chimre. + Pardonnez-moi, rare et sublime Homre, + L'air cavalier et le frivole ton + Dont j'ose ici profrer votre nom. + Vous savez bien que mon coeur vous rvre. + Ai-je oubli que Samos, Colophon, + Et Clazomne, et Smyrne, et l'Ionie, + Ont disput jadis avec chaleur + La gloire unique et l'immortel honneur + D'avoir produit un si vaste gnie? + Vrai crateur de l'art le plus divin, + J'avorais bien que, quand vous y passtes, + Et qu'on vous vit, aveugle plerin, + Brillant de gloire, un bourdon la main, + Du violon vainement vous racltes. + Chaque pays, mme l'heureux sjour + Qui, selon lui, vous a donn le jour, + Peut s'crier, pour appuyer sa thse: + Couvert d'honneur et charg de mal-aise, + Ceint de lauriers, partant manquant de pain, + Homre ici pensa mourir de faim; + Or, rponds-moi, gueux et divin Homre + (Car maintenant je puis te tutoyer, + Puisqu'il est sr qu'on a vu ta misre + Ramper, languir dans le double mtier + De mendiant, et mme de pote), + Quand un savant, pay pour te louer, + Te va prnant d'une bouche indiscrte, + Et sans un coeur osant t'apprcier, + Par vanit, par coutume t'admire, + Et, t'ayant lu, te vante par oui-dire; + Son vain encens descend-il chez les morts + De ton esprit caresser les ressorts? + Et toi, brillant et fertile gnie, + Toi, son rival et son imitateur, + Ainsi que lui, fuyant de ta patrie, + Non pour aller, besacier, voyageur, + Piton modeste, et plerin pote, + Faire aux passans une prire honnte; + Mais pour donner bals, concerts et cadeaux, + Pice nouvelle et spectacles nouveaux, + O le coeur sent lorsque l'esprit s'lve; + Pour transporter Athnes Genve, + T'y consoler, dans le sein du repos, + Et de la haine et de l'encens des sots; + Je l'avorai, quand un mortel sincre, + De tes crits ardent admirateur, + Vante Arouet, il a flatt Voltaire; + Mais quand la mort, au gr de maint auteur, + De maint jaloux, surtout de maint libraire, + T'aura frapp de sa faux meurtrire; + Sous cette tombe, eh bien! parle, rponds, + Mortel fameux: lequel de ces deux noms, + Ces noms vants, Arouet ou Voltaire, + Dans ton sommeil, par un plus sr pouvoir, + Ranimera les cendres rveilles? + Lequel des deux saura mieux mouvoir + De ton cerveau les fibres branles? + Auquel, enfin, devons-nous envoyer + Ce fade encens d'un loge unanime? + Noble fume et tribut lgitime + Qu' tes travaux l'univers doit payer? + Du sort jaloux un caprice ordinaire + A mon valet donna le nom d'Hector. + L'entendez-vous, dsoeuvr tmraire, + Estropier, en insultant Homre, + Les noms sacrs d'Ulysse et de Nestor; + Et de Dacier, dans ses nobles emphases, + Faire ronfler les ternelles phrases? + Quand de Priam le fils infortun, + Le nom d'Hector, ce flau de la Grce, + S'en vient frapper son esprit tonn, + Avez-vous vu redoubler son ivresse, + Et sur son front, de joie enlumin, + tinceler sa grotesque allgresse? + Je sonne; il vient d'un air de dignit: + Et le hros, en me versant boire, + Plus sr que moi de vivre dans l'histoire, + Savoure en paix son immortalit. + Lorsque la mort, sans toucher sa gloire, + Rassemblera sous ses voiles pais + L'Hector de Troye avec l'Hector laquais, + Et qu'un des deux quittera ma livre + Pour endosser celle du vieux Pluton; + Que sais-je, moi, si son me enivre + Par les vapeurs dont jadis ce grand nom + A chatouill sa cervelle timbre, + Dans son erreur n'ira point partager + Les vains honneurs dus au rival d'Achille; + Si le Troyen ardent se venger, + Dont cet outrage chauffera la bile + D'un coup de poing vaillamment assn + Tout l'instar d'Ulysse dans Homre, + Ne voudra point trancher en sa colre + Ce grand dbat, noblement termin? + Six Annibals ont illustr Carthage; + De tous jadis on vanta le courage; + Deux sont encor connus par leurs exploits, + Et de la gloire ont enrou la voix. + L'un, des Romains l'ennemi redoutable, + Pendant treize ans d'un snat perdu + Fut la terreur; et l'autre plus traitable, + Nous dit l'histoire, avait t pendu. + Vous, pensez-vous qu'Annibal morfondu + Dort part soi, rempli d'indiffrence, + Sur ses lauriers ou bien sur sa potence? + Apprenez donc que lorsqu'en vos rcits + Vous clbrez le fier vainqueur de Rome + Trop vaguement, en termes peu prcis, + Le cher pendu, qui croit tre un grand homme, + Prend pour son compte un loge indcis. + Quatre Platons ont honor la Grce; + Mais d'un surtout on clbre le nom. + Lorsque ma voix, pour prix de sa sagesse, + A dit un mot de l'immortel Platon, + Apprenez-moi comment, par quelle adresse, + Par quelle voie et quels secrets rapports, + Ce triste mot, dans la foule des morts, + Du vrai Platon peut-il trouver l'adresse? + Platon! Platon! voyez comme ma voix + Tous les Platons accourent la fois! + Voyez, voyez, comme chacun s'empresse! + Chaque Platon, prenant le nom pour soi, + Vole, et s'crie en cartant la presse: + , rangez-vous; place, messieurs, c'est moi. + Le vrai Platon reste seul immobile: + Mais j'aperois venir d'un pas agile + Et le sophiste et le grammairien: + J'y suis, monsieur, que voulez-vous?--Moi! rien. + Chaque pays a produit son Hercule, + Rparateur des torts, vengeur des droits; + Mais un surtout, imprieux mule, + De ses rivaux a conquis les exploits. + Un seul, malgr la docte acadmie, + Malgr Saumaise et malgr son gnie, + Malgr Bardus, et Lipse, et Scaliger, + Fait aux savans les honneurs de l'enfer. + Or, qui ne croit qu'un jour, dans leur colre, + Pour se venger d'un odieux confrre, + L'gyptien, l'Africain, le Gaulois, + Dans l'intrt dont le noeud les rassemble, + Contre le Grec ne se liguent ensemble, + Et sur son dos ne tombent la fois? + Peut-tre aussi qu'un jour dans l'lyse, + Signant la paix, devenus bons amis, + Tranquillement, prs de Mgre assis, + Tous en commun dmlant la fuse, + difieront les mnes attendris. + Sans nul malheur la dispute appaise + Sur ces grands points pourra nous runir; + Et nous saurons quoi nous en tenir. + Alors chez nous la vrit reue + Saura fixer, distinguer pour jamais + Et leur pays, et leur sicle, et leurs faits, + Et du fuseau sparer la massue. + Ce n'est pas tout: par un funeste sort + Une syllabe, une lettre clipse, + Par le hasard, par le temps efface, + Suffit souvent pour nous rendre la mort. + Ce Grec fougueux, l'immortel Alexandre, + Lequel un soir, au gr d'une catin, + Ivre d'amour et de gloire et de vin, + Mit par plaisir Perspolis en cendre: + Hros jaloux, de qui la vanit + Avait pleur sur les lauriers d'un pre + Dont il craignait que la postrit + Ne laisst plus sa tmrit + De grands exploits, de sottises faire; + A ce vengeur de son peuple outrag, + A ce guerrier chacun doit son suffrage. + Sur notre encens, sur l'ternel hommage + De l'univers conquis et ravag, + Il a des droits, puisqu'il l'a saccag: + Quels sont souvent les transports de sa rage, + Quand les honneurs qu'on lui doit accorder + Sont, au Mogol, prodigus Scander? + Faut-il convaincre un esprit indocile + Qu'un caractre, une lettre futile, + Pour tout gter, hlas! suffit trop bien! + Montagne est tout, et Montaigne n'est rien; + Si quelque jour une me charitable + Dans les enfers ne daigne l'informer + Que des Franais la langue variable + Dtruit son nom, voulant le rformer. + L'auteur charmant, et qui, l'auteur! non, l'homme, + Par notre encens n'est jamais chatouill, + Et dans l'oubli dormant d'un profond somme, + Par un vain bruit n'est jamais veill. + Ah! j'ai bien peur que tromp par la rime, + Malgr mes soins, l'historien Dion + N'ose usurper cette offrande d'estime + Que mon coeur paie au dlicat Bion; + Et de leurs noms maudissant l'imposture, + Maints froids auteurs, maints hros oublis + Offrent souvent aux mnes gays, + D'un quiproquo la comique aventure. + Du mme nom cent rois ont hrit: + Tous ont vcu pour la postrit; + Tous ont voulu consacrer leur mmoire. + Mais vous, mortels! votre lgret, + Par un oubli trop funeste leur gloire, + En les nommant ne les dsigne point: + C'est donc en vain qu'ils vivent dans l'histoire. + Ignorez-vous qu'il faut de point en point, + Pour les atteindre au tnbreux empire, + Pour que l'loge ait sur eux son effet, + Fixer les temps, les lieux, marquer, dtruire + Leurs nom, surnom, numro, sobriquet? + Sans tous ces soins, le vengeur de la Prusse, + Le fier vainqueur de l'Allemand, du Russe, + Hros du sicle et clbre la fois + Par les combats, par la flte et les lois; + Lui qu'Arouet annonait la terre, + Et que depuis a chansonn Voltaire; + Ce Frdric, Dieu! quel affront cruel! + Peut voir un jour sa grande me avilie + Humer l'odeur d'un encens ternel, + Faut-il le dire? avec un vil mortel, + Un Frdric, baron de Silsie, + Lequel voudra, comme dans son chteau, + Donnant aux morts un spectacle nouveau, + Porter partout, sur la rive infernale, + Et ses quartiers, et sa voix chapitrale... + Il est bien vrai que, pour prendre un dtour, + Le mot flatteur, quittant les grandes routes, + Descend moins vite au tnbreux sjour; + Que le hros, attentif aux coutes, + Dans son cerveau moins prompt s'branler + Ne peut sentir qu'une atteinte lgre. + Que feriez-vous? Il faut s'en consoler; + Et du destin quel est l'arrt svre! + Les plaisirs purs pour nous ne sont point faits; + Mme en enfer, ils sont tous imparfaits. + Or maintenant, qu'un censeur tmraire, + Un bel esprit, volage papillon, + Vienne fronder ce travail salutaire + Qui, pour changer, pour rtablir un nom, + Dans cette nuit apportant la lumire, + Va compilant de vieux compilateurs, + Des manuscrits et d'antiques auteurs. + Sans un talent, sans de si dignes veilles, + Tous les hros, leurs noms et leurs merveilles, + Les vains exploits de cent mortels fameux, + Vivant pour nous, seraient perdus pour eux. + Quel nom donner la folle imprudence + De ces humains qui, dans leur draison, + Aprs avoir avec inconsquence + Tout immol pour anoblir leur nom, + Et qui, vieillis dans leur culte frivole, + N'ont rien omis pour orner leur idole, + L'osent dtruire, et dont l'aveugle erreur + Y substitue un fantme imposteur, + De qui jamais cette gloire n'approche? + Quoi! Du Terrail, parrain du roi Franois, + Ami des preux, chevalier sans reproche, + Au bon Bayard cde tous ses exploits! + Et ne crois pas qu'avec plus d'indulgence + Je traite encor cette autre vanit + Qui, des climats rapprochant la distance, + Entrane au loin notre esprit emport. + Enseigne-moi quelle est la diffrence. + Qu'importe enfin ta flicit + Que dans mille ans tes vers se fassent lire, + Ou que Stockholm aujourd'hui les admire? + Du Nord jaloux le souffle imptueux + Dissipera cet encens si frivole; + Et sa fureur ira, loin de tes yeux, + Le dposer dans les antres d'Eole. + De prs au moins, l'loge plus flatteur, + Voisin de toi, descendrait dans ton coeur; + Et le zphyr, sur son aile lgre, + Jusqu' tes sens daignerait apporter + Une vapeur, hlas! bien passagre, + Que tes esprits pourraient au moins goter. + Ah! que le sort, pour moi plein d'indulgence, + Sur le prsent borne son influence, + Et de mes jours marque chaque moment + Par un plaisir, ou par un sentiment: + De l'avenir, ami, je le dispense. + Je veux sentir, je veux jouir enfin: + Et mon esprit, dans son indiffrence, + D'aucun absent n'est le contemporain. + Pauvres humains! quelle est votre inconstance! + Qu'est-ce que l'homme soi-mme livr? + Oui, cher ami, moi de qui l'imprudence + Vient de traiter de fivre, de dmence, + Ce beau dsir par les temps consacr, + De runir la double jouissance + D'un nom pourtant jamais rvr; + Que sais-je, hlas! si mon inconsquence, + Par une sotte et double vanit, + Ne prtend point franchir l'espace immense + De l'univers et de l'ternit; + Et si des temps perant la nuit obscure, + Je ne veux point aller, dans un Mercure, + Au bout du monde, l'immortalit? + + +PITRE D'UN PRE A SON FILS, + + SUR LA NAISSANCE D'UN PETIT-FILS. + + Il est donc n, ce fils, objet de tant de voeux! + Il respire! avec lui nous renaissons tous deux. + Mon coeur s'est rveill: cette ardeur qui m'enflamme, + Au jour de ta naissance a pntr ton me. + Je te pris dans mes bras: un serment solennel + Promit de t'lever dans le sein paternel. + Le temps, qui m'a conduit au bout de ma carrire, + De mes yeux par degrs pura la lumire: + Vainement et trop tard allumant son flambeau, + La raison nous claire aux portes du tombeau. + Ah! si l'exprience, cole du vrai sage, + Pouvait de nos enfans devenir l'hritage! + Si nos malheurs au moins n'taient perdus pour eux! + Un pre, en expirant, se croirait trop heureux: + Mais il meurt tout entier; et la triste vieillesse + Dans la tombe avec elle emporte sa sagesse. + De mon vaisseau du moins que les tristes dbris, + pars sous les cueils, en cartent mon fils. + Je le vois, en mourant, s'loigner du rivage: + Ah! s'il arrive au port, je bnis mon naufrage. + Parmi tous ces mortels sur ce globe sems, + Les uns portent un coeur, des sens inanims; + Le feu des passions n'chauffe point leur me: + D'autres sont embrss d'une cleste flamme: + Mais trop souvent, hlas! sa fconde chaleur + Enfante les talens et non pas le bonheur; + Et de l'infortun dont elle est le partage, + Elle fait un grand homme et rarement un sage. + Le bonheur! mortel!... Ose te dtacher + D'un espoir que bientt il faudrait t'arracher: + Si le songe est flatteur, le rveil est funeste; + Fais le bonheur d'autrui, c'est le seul qui te reste. + Si ton fils n'a reu que des sens mousss, + Qu'il se trane pas lents dans les chemins tracs: + Sans lui frayer toi-mme une route nouvelle, + De tes seules vertus offre-lui le modle: + Mais si des passions le germe est dans son sein, + Veille, pre clair, sur ce dpt divin: + Loin de lui ces prisons o le hasard rassemble + Des esprits ingaux qu'on fait ramper ensemble; + O le vil prjug vend d'obscures erreurs, + Que la jeunesse achte aux dpens de ses moeurs: + Si ton fils ne te doit son me toute entire, + Tu lui donnas le jour, mais tu n'es pas son pre. + Le chef-d'oeuvre immortel de la divinit + Sur la terre au hasard parat tre jet. + L'homme nat; l'imposture assige son enfance: + On fatigue, on sduit sa crdule ignorance: + On dgrade son tre. Ah, cruels! arrtez: + C'est une me immortelle qui vous insultez. + De l'ducation l'influence suprme, + Subjugant dans nos coeurs la nature elle-mme, + Peut crer son choix, des vices, des vertus: + C'est du fils de Csar que Caton fit Brutus. + Rgne sur le hasard, affaiblis son empire: + L'homme peut le borner, ou mme le dtruire. + Que son fier ascendant soit dompt par tes soins: + Transforme pour ton fils les vertus en besoins. + O toi! fille des Cieux que l'univers adore, + Toi qu'il faut que l'on craigne, ou qu'il faut qu'on implore, + Sainte religion, dont le regard descend, + Du crateur l'homme, et de l'homme au nant, + Montre-nous cette chane adorable et cache + Par la main de Dieu mme son trne attache, + Qui, pour notre bonheur, unit la terre au ciel + Et balance le monde aux pieds de l'ternel. + Mais dj de ton fils la raison vient d'clore: + Sache pier, saisir l'instant de son aurore, + O l'homme ouvrant les yeux, frapp d'un jour nouveau, + S'veille, et regardant autour de son berceau, + tonn de penser, et fier de se connatre, + Ose s'interroger, s'aperoit de son tre; + Dvore les objets autour de lui sems, + Jadis morts ses yeux, maintenant anims; + Demande ces objets leurs rapports lui-mme, + Et du monde moral veut saisir le systme; + A de sages leons consacre ses momens; + De ses vertus alors pose les fondemens; + Des vrais biens, des vrais maux, trace-lui les limites; + Renferme ses regards dans les bornes prescrites; + Qu'il sache tour tour se concentrer dans lui, + Etendre ses rapports vivre dans autrui; + Ne fais briller dans lui que des clarts utiles; + Il est pour les humains des vrits striles; + Le ciel est parsem de globes lumineux; + Mais un seul nous claire et suffit nos yeux. + Prolonge pour ton fils cet heureux temps d'ivresse, + Cet aimable dlire o la simple jeunesse, + Ignorant l'artifice et les retours cruels, + N'a point perdu le droit d'estimer les mortels, + Et gote ce bonheur si pur, si respectable, + De croire la vertu pour aimer son semblable. + Jeune homme, j'aime voir ta nave candeur + Chercher imprudemment nos vertus dans ton coeur, + Chrir une ombre vaine, adorer ton ouvrage, + De tes purs sentimens reproduire l'image, + Et se plaire crer, dans ta simplicit, + Un nouvel univers par toi seul habit. + Oui, que mon fils embrasse un fantme qu'il aime: + Nous croyant des vertus, il en aura lui-mme. + Mais voici ce moment utile ou dangereux, + Qui, souvent annonc par un naufrage affreux, + Des sens avec le coeur prparant l'alliance, + Donne l'homme tonn toute son existence, + tablit ses devoirs sur ses rapports divers, + Le fait vivre lui-mme et natre l'univers. + Ce sont les passions, dont la fatale ivresse + L'lve quelquefois, et trop souvent l'abaisse; + Mais quel que soit sur nous leur ascendant vainqueur, + Leur force ou leur faiblesse est toute en notre coeur. + Indociles coursiers, ils prouvent leur guide; + Le faible est entran par leur lan rapide; + Le fort sait les dompter, les asservir au frein; + Pour jamais de leur matre ils connaissent la main. + Les coursiers du soleil, dans leur vaste carrire, + Rpandaient sans danger les feux et la lumire; + Phaton les conduit: bondissans, furieux, + Ils consument la terre, ils embrsent les cieux. + Si ton fils des vertus a reu la semence, + Des passions, pour lui, ne crains point l'influence; + De nos garemens on les accuse en vain; + Le germe corrupteur dormait dans notre sein: + De sable, de limon cet impur assemblage, + Rebut de l'ocan, soulev par l'orage, + Avant que la tempte et branl les airs, + Il existait dj dans le gouffre des mers. + Passions, c'est nous seuls et non vous qu'il faut craindre. + purons notre coeur sans vouloir les teindre. + Parmi tous ces dsirs dans notre me allums, + Le tyran le plus fier de nos sens enflamms, + C'est ce fougueux instinct fait pour nous reproduire, + Bienfaiteur des mortels, et prt les dtruire. + Qu'un seul objet, mon fils, t'enchanant sous sa loi, + Te drobe son sexe ananti pour toi. + Heureux, sans doute heureux, si la beaut qui t'aime, + Remplissant tout ton coeur, te rend cher toi-mme, + Et mle au tendre amour qu'elle a su t'inspirer, + Ce charme des vertus qui les fait adorer! + Noeuds avous du ciel, respectable hymne, + De mon fils tes lois soumets la destine! + Que par toi, de son tre tendant le lien, + Mon fils, pour tre heureux, soit homme et citoyen! + Loin d'ici ces mortels, dont la folle prudence + Refuse leur pays le prix de leur naissance, + Et qui prts brler des plus coupables feux, + Morts pour le genre humain, pensent vivre pour eux! + Amiti, noeud sacr, rcompense des sages, + Plaisir de tous les temps, vertu de tous les ges! + Oui, mon fils chrira tes devoirs, tes douceurs. + L'astre qui nous claire eut des blasphmateurs: + Des monstres ont maudit sa fconde influence; + D'autres ont de Dieu mme abhorr l'existence, + Ont ha l'Eternel: amiti! qui jamais + A blasphm ton nom, a maudit tes bienfaits? + Le ciel daigne accorder au mortel magnanime + Une autre passion plus rare et plus sublime, + Aliment des vertus, me des grands desseins: + C'est ce noble dsir d'tre utile aux humains, + D'avoir des droits sur eux, de vivre en leur mmoire; + Le plus beau des besoins, le besoin de la gloire; + Imprieux instinct que des dieux bienfaiteurs, + Par piti pour la terre ont mis dans les grands coeurs. + Mais qui cherche la gloire a besoin qu'on l'claire. + Il en est une, hlas! criminelle ou vulgaire, + Que le faible poursuit, qu'encense le pervers, + Qui, sous diffrens noms, flau de l'univers, + Arme le conqurant, lui commande les crimes, + Dicte au sage insens de coupables maximes, + Aiguise le poignard, prpare le poison, + Pour sauver de l'oubli le fantme d'un nom; + Prestige d'un instant, vaine et cruelle idole, + Non, ce n'est point toi que le sage s'immole; + Ses jours, dans les travaux, ne sont point consums, + Pour laisser quelques pas sur le sable imprims: + Mais servir, clairer le genre humain qu'il aime, + En recherchant surtout l'estime de soi-mme; + La mettre au plus haut prix; l'obtenir de son coeur; + Voil quelle est sa gloire et quelle est sa grandeur. + Si de ce beau dsir ton me est dvore, + Nourris dans toi, mon fils, cette flamme sacre, + Tandis que tes esprits, dans leur mle vigueur, + Du feu des passions reoivent leur chaleur. + Ah! lorsque les glaons de la froide vieillesse + Viennent de notre sang arrter la vtesse, + Lorsque nous recelons dans un dbile corps + Un esprit impuissant, une me sans ressorts, + Plus de droits sur la gloire et sur la renomme: + La lice de l'honneur est pour jamais ferme: + Et sur nos sens fltris, ainsi que sur nos coeurs, + L'oisive indiffrence panche ses langueurs. + Mon fils, sur les humains que ton me attendrie + Habite l'univers, mais aime sa patrie. + Le sage est citoyen: il respecte la fois + Et le trsor des moeurs, et le dpt des lois: + Les lois! raison sublime et morale pratique, + D'intrts opposs balance politique, + Accord n des besoins, qui, par eux ciment, + Des volonts de tous fit une volont. + Chris toujours, mon fils, cet utile esclavage, + Qui de la libert doit purer l'usage. + Entends mes derniers mots, toi, dont les soins prudens + Doivent de notre fils guider les premiers ans. + J'ai vu son doux sourire sa naissante aurore; + Son premier sentiment tes yeux doit clore; + Dans ton sein paternel il ira s'pancher; + Et moi, d'entre tes bras la mort va m'arracher. + Puisse un jour cet crit, gage de ma tendresse, + Cher enfant, ton coeur faire aimer ma vieillesse! + Puisses-tu t'crier, saisi d'un doux transport: + Il fit des voeux pour moi dans les bras de la mort! + Oui, c'est toi qui, m'offrant une heureuse esprance, + Plus loin dans l'avenir porte mon existence: + Je t'apprends le secret de vivre et de jouir; + Ma mort t'enseignera le grand art de mourir. + + +PITRE + + A M. *** + + Cologne, 19 juin 1761, crite sur les bords du Rhin. + + Ami, des champs le spectacle flatteur + Vient d'animer, de rveiller mon coeur. + A s'attendrir ce spectacle l'invite. + J'ai fui la ville et l'ennui qui l'habite. + Hlas! au moins cach sous ces forts, + Il m'est permis de dtourner ma vue + De ces clochers, dont les hardis sommets, + En s'effilant, s'lancent dans la nue, + Et dont l'aspect me poursuit jamais. + N'entends-tu pas, dans ce verger paisible, + Ce rossignol? Son organe flexible, + Tendre toujours et toujours vari, + Chante l'amour: je parle l'amiti. + Oui, dans ces lieux, ami, tout la rappelle. + Autour de moi que la nature est belle! + Je vois du Rhin les flots majestueux + Baigner mes pieds et couler sous mes yeux. + De sept rochers les cmes ingales + Vont l'envi se perdre dans les cieux; + Un bois touffu remplit leurs intervalles. + D'un doux frisson ces trembles agits, + De ces oiseaux la douce mlodie, + Portent le trouble mon me ravie; + Pour comble encore, mes yeux enchants + Ces fleurs, au loin maillant la prairie, + Pour me sduire talent leurs beauts. + Sjour touchant! que n'es-tu ma patrie? + N'importe, hlas! de mon coeur endormi + Ton doux aspect a banni la tristesse. + Je suis heureux dans cette courte ivresse: + Je suis heureux: je songe mon ami. + C'en est donc fait, la trompeuse fortune + A sur mes jours abdiqu tout pouvoir. + Je la bnis; sa faveur importune, + En aucun temps n'a fix mon espoir. + Il est bien vrai que, provoqu par elle, + J'obissais sa voix infidelle, + Et ton ami s'en faisait un devoir. + Mais elle a fait ce que mon coeur demande: + Sa trahison, que j'aurais d prvoir, + De ses faveurs est pour moi la plus grande. + J'avais pens, dans ma trop longue erreur, + Que de ses dons la fatale influence + Aplanissait le chemin du bonheur. + Mais que les Dieux ont born sa puissance! + Pour tre heureux il nous suffit d'un coeur. + Je les ai vus, ses favoris coupables, + En dpit d'elle, illustres misrables, + Fiers d'tre sots, de leur faste blouis, + Punis toujours de n'avoir rien faire, + Dans leurs miroirs mille fois reproduits, + Peindre partout, voir partout leur misre; + Sur leurs sophas lchement tendus, + D'esprit, de corps galement perclus; + Du fade objet dont l'aspect les accable + Multiplier l'image insupportable. + J'ai vu Crassus, pour chapper au temps, + Dans sa langueur en compter les instans. + La montre d'or nonchalamment tire + Dit qu'en secret il maudit sa dure. + Son triste coeur voudrait, dans son ennui, + La dmentir, s'inscrire en faux contre elle; + Mais le tmoin muet et trop fidelle + Obstinment dpose contre lui. + Combien mes yeux ont surpris de bassesse + Sous ces dehors, sous cet clat trompeur! + Oui, que le ciel, punissant ma faiblesse, + Sur ton ami signale sa fureur, + Si, de mon coeur dmentant la noblesse, + J'osais tremper dans leur lche bonheur! + Que l'amiti, pour tous deux indulgente, + A sur nos jours panch de douceurs! + Avec quel art sa faveur bienfaisante + De nos plaisirs variait les couleurs! + Par la gat tantt enlumine, + Tantt moins vive, encor plus fortune, + Elle portait par degrs dans nos coeurs, + Aprs l'essor d'une libre saillie, + Ce doux sommeil, cette mlancolie, + Qui de l'amour imite les langueurs. + Souvent muets dans notre nonchalance, + Trop srs de nous pour craindre un seul moment + Qu'on ne la prt pour de l'indiffrence, + Nous nous taisions, et cet heureux silence + Ne finissait que par un sentiment: + Temps prcieux pour mon me attendrie, + O mon esprit, emport loin de moi, + tait absent, mais absent prs de toi. + Plaisir du coeur, tendre mlancolie, + Doux antidote et baume de la vie, + Par quelle loi, par quel fatal destin, + Faut-il, hlas! que d'un peuple volage + L'insuffisant et strile langage + T'ose confondre avec ce noir chagrin, + Flau cruel de l'me dgrade, + Par les ennuis tristement obsde? + Souvent encor quand un diseur de riens + Venait troubler nos charmans entretiens, + Si par malheur sa bouche tmraire + D'un sentiment n d'une me vulgaire + A nos regards dvoilait la laideur, + Mes yeux soudain, sur ton front peu flatteur, + En saisissaient le dsaveu sincre. + Mais qu'ai-je dit? Etait-il ncessaire + De l'y chercher? Il tait dans mon coeur. + Ah! cher ami, puis-je esprer encore + De te revoir, de trouver dans le tien + Cette amiti qui tous deux nous honore, + Et dont l'absence a serr le lien? + Momens heureux, je vais vous voir renatre; + Et de plus prs tes destins li, + Auprs de toi, prenant un nouvel tre, + Je vais chrir les arts et l'amiti. + J'ignore encor ce que le sort barbare + Pour ton ami cache dans l'avenir; + Mais quels que soient les jours qu'il me prpare, + De fermet prompt me prmunir, + Malgr ses coups, je veux suivre la pente + De ce sentier que l'honneur me prsente, + Et que sa main pour moi daigne aplanir. + Je sais trop bien que sa faveur strile + Ne me promet qu'une palme inutile; + Mais le travail, tendre consolateur, + M'assure au moins un abri salutaire. + Abri sacr, ncessaire mon coeur. + Oui, le travail est son propre salaire. + Par le malheur mon esprit abattu, + Se redoutant, chrissant sa faiblesse, + Contre lui-mme a long-temps combattu. + Je cde enfin l'instinct qui me presse. + Te souviens-tu de ce chantre de Grce! + Encourag par les dons sducteurs + Du cercle entier de ses admirateurs, + Oh! disait-il, partageant leur ivresse, + Si l'intrt pouvait les clairer; + Si dans mon coeur ce peuple pouvait lire; + De quels transports je me sens pntrer, + Lorsque mes doigts voltigent sur la lyre; + D'une faveur il croirait m'honorer, + En permettant mon heureux dlire + De s'exercer dans cet art que j'admire. + + +PITRE + + A M. ***, QUI AVAIT FAIT AFFICHER CHEZ SON SUISSE UN ORDRE EN + VERS, DE N'OUVRIR QU'AU MRITE, ET DE REFUSER LA PORTE A LA + FORTUNE. + + Je l'ai vu cet ordre authentique, + Mis en vers joliment tourns, + Cette consigne potique + Qu' votre Suisse vous donnez; + Mais elle est trop philosophique, + Ou trop peu. Quoi! vous ordonnez + Que l'on ferme la porte au nez + A la Fortune! Et pourquoi faire? + Est-ce humeur, faiblesse ou colre? + Vous avez tort; mais apprenez + Le dnoment de cette affaire. + Aprs ce refus insultant + Que fit la belle aventurire? + Surprise de ce compliment, + De la rebuffade impolie + D'un portier qui la congdie, + Croiriez-vous que dans cet instant + (Voyez un peu quelle tourdie!) + Elle vint chez moi brusquement? + Je sortais: j'ouvre....--La fortune! + Ne vous suis-je pas importune? + Le cas arrive rarement. + --Il arrive dans ce moment. + Elle m'tonna, je vous jure. + J'excusai le sage imprudent + Qui brusquait ainsi la desse; + Il a tort d'outrer la sagesse. + --Vous raillez, je crois.--Nullement. + Il fallait au moins vous admettre, + En faisant des conditions.... + --A moi!--Sans doute.--Eh bien! voyons. + Faites les vtres.--A la lettre + Vous les suivrez? Premirement, + Je vous dois un remercment: + Vous voil sans qu'on vous appelle, + C'est ce qu'il me faut justement. + --Vous me plaisez assez, dit-elle. + --Tant mieux.--Convenons de nos faits. + --Vous ne prtendrez jamais + A changer le fond de ma vie; + Vous respecterez sans aigreur + Mon caractre, mon humeur, + Et mme un peu ma fantaisie. + Je conserverai mes amis, + Vous ne m'en donnerez point d'autres: + A moi les miens, vous les vtres. + Le sentiment sera permis + A mon coeur n sensible et tendre; + De moi vous ne devrez attendre + Que des soins, et non des soucis; + Je n'en veux ni donner ni prendre. + Si, par l'effet de vos faveurs, + Je dois approcher des grandeurs, + Partout, la cour, la ville, + Je serai, rien n'est plus facile, + Sans orgueil, mais non sans fiert, + Vrai sans rudesse, sans audace, + Et libre sans lgret. + Auprs de mes amis en place + J'aurai peu d'assiduit, + La rservant pour leur disgrce. + Permettez-vous?--Accord, passe. + --Avec le mrite, l'honneur, + Je n'entre point dans vos querelles; + Je veux rester leur serviteur, + Et les tiens pour amis fidles. + --Ah! nous nous brouillerons.--Tant pis + --Un mot encor. Toujours admis, + Chez moi le mrite aura place + Au-dessus de vos favoris: + C'est la sienne, quoique l'on fasse. + Refus net.--La dit + Me dit, d'un ton de bonhommie: + Moi, j'ai de la facilit; + Mais cet article du trait, + Par quel art, par quelle industrie, + Le faire signer, je vous prie, + A ma soeur?--Qui?--La vanit. + Adieu.--Soit.--La folle immortelle + Part et s'envole tire d'aile, + Me supposant de vains regrets, + Je le souponne; car la belle, + Tout en me quittant pour jamais, + Regardait parfois derrire elle, + Pour voir si je la rappelais; + Mais je laissai fuir l'infidelle, + Et mes voisins courent aprs. + + +FRAGMENS + + D'UNE PITRE DIPLOMATIQUE, ADRESSE A LA COALITION DES PRINCES + ARMS CONTRE LA FRANCE. + + Quoi! contre nos pamphlets hrissant vos frontires, + Vous formez des cordons, vous dressez des barrires; + Et vous pourriez, chez nous, vauriens pestifrs, + De l'galit sainte aptres conjurs, + Hasardant la vertu de vos bandes guerrires, + Souffrir que d'un faux jour les rayons gars, + Perant l'pais repli de leurs lourdes paupires, + Offrissent leurs yeux troubles, mal assurs, + De nos Franais nouveaux les faons familires! + Quoi! vos fiers cuirassiers qui, combattant pour vous, + Meurent sous vos btons en perdant vos trois sous, + Verront-ils exposer leur fidle innocence + Aux piges que leur tend notre indigne licence! + Rois, laissez-vous flchir, ne nous attaquez pas; + Plaignez plutt l'erreur de notre indpendance, + De cette galit, flau de nos climats. + Sans cesse attendrissez sur nous, sur nos misres, + Vos sujets chargs d'or, payant sans assignats + Le brigand brevet qui les trane en galres[26], + Pour la mort d'un vieux cerf soustrait vos bats. + Avant qu'on vous apprt que les hommes sont frres, + Funeste vrit qui peut tout perdre, hlas! + Nuire vos recruteurs, renchrir vos soldats, + Corrompre l'ouvrier en haussant les salaires, + Et, trompant vos sujets gars sur nos pas, + Leur ravir tous ces biens si chers leurs anctres, + Ces biens perdus pour nous, mais non pour vos tats, + Des moines, des geliers, des nobles et des prtres... + . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . + A quoi de l'art des rois on borne les leons! + Transplanter en Brabant les braves de Hongrie, + Puis contre les Hongrois armer les Brabanons, + Styriens Milan, Milanais en Styrie: + De ce profond mystre est-ce l tout le fin? + Combien de temps faut-il pour que le monde enfin + De ce royal secret dcouvre l'industrie? + --Mais, depuis six cents ans!--Soit: rien ne prouve mieux + Que, pour aller bien loin, ce systme est trop vieux. + Kaunitz le sentira: sa tte octognaire + Dira: Voici du neuf, voyons, que faut-il faire? + Je ne reconnais plus ce commode mtier + De rgir les tats pour se dsennuyer. + Rgner est chose grave et devient une affaire. + . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . + Voisins des Marquisats[27], vous savez tous qu'en dire, + Frdric, expliquant ses droits rgaliens, + Forme, allonge, largit son nouvel apanage; + Fait chez vous la police et vous prendra vos biens + Par sage surveillance et par bon voisinage, + Pour vous dfendre mieux contre les Autrichiens. + Dj de ses _housards_ une troupe impolie + A ranonn deux fois les gens de Nuremberg. + --Bon! Nuremberg n'est rien: c'est de la bourgeoisie. + --D'accord. Mais un moment: Monsieur de Wirtemberg + S'attend de jour en jour la mme avanie; + C'est un seigneur, un duc, un prince en Franconie. + Que rpondre? on se tait: l'vque de Bamberg, + Plus confondu que vous, rassemble ses vieux titres, + Et du cercle alarm consulte les chapitres: + Publicistes, docteurs, l'escrime excits, + En petit _in-quartos_ resserrant leur logique, + Prouvant, dmontrant tout, hors les points contests, + Font admirer de plus cet accord harmonique + Qui, par des mouvemens simples, bien concerts, + Fait marcher sans dlais ce grand corps germanique. + Bientt le brave Hoffmann les a tous rfuts; + Et par vingt rgimens que charme sa rplique, + Kalkreuth et Mollendorff, d'avance bien posts, + Assurent le succs de sa diplomatique. + Raguse et ses faubourgs, Luques et Saint-Martin + Attendent, comme on sait, avec impatience, + L'arrt du congrs qui doit livrer la France + Repentante et contrite aux chevaliers du Rhin. + De Mercy, de Breteuil la sagesse profonde, + De Rousseau, de Sieys rformant les erreurs, + Nous gurira des maux causs par ces penseurs, + Qui, malgr la police, ont clair le monde, + Et, sans tre honors du poste de commis, + Se mlent d'influer sur les lois d'un pays. + C'est un abus affreux: il faut qu'on le corrige; + La constitution le demande et l'exige. + Il nous faut au-dehors une rvision; + L'autre est insuffisante, encor qu'elle ait du bon. + . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . + Catherine, posant un tome de Voltaire, + Ecrit pour condouloir aux chagrins du saint-pre. + Le pontife attendri, presque priv d'enfans, + Veut dj dans Moscou recruter des croyans; + Et bnissant tout bas l'auguste Catherine, + Adresse un doux reproche la grce divine, + Qui, contristant les saints, diffre trop long-temps + D'unir l'glise grecque l'glise latine. + Hlas! tout vient trop tard: faut-il qu'un si grand bien + Commence s'oprer quand on ne croit plus rien? + (_Ce qui suit s'adresse au feu roi de Sude._) + Une croisade noble est oeuvre mritoire, + Propre toucher les coeurs des nobles Sudois, + Utile vos sujets, commerans et bourgeois, + Qui, resserrant leurs fonds, vous souhaitent la gloire + D'Artus, de Galaor, ou d'Oger le Danois. + Votre abord si prochain dans la riche Neustrie, + Ce fief du grand Rollon promis vos exploits, + De vos Dalcarliens excitant l'industrie, + Prviendra la faillite assez commune aux rois, + Mais qu'on leur passe moins aujourd'hui qu'autrefois; + Car on se forme enfin; et du fond de l'Ukraine; + Avant que d'envoyer sa botte souveraine, + Charles, votre patron, balancerait, je crois: + Il craindrait qu' Stockholm on ne se dt peut-tre: + Essayons: Il faut voir, sous ce commode matre, + S'il n'et pas mieux valu, pour un peuple indign, + Que sur lui ds long-temps cette botte et rgn. + Ah! nous n'eussions pas vu dpeupler nos campagnes, + En brigands, en soldats, changer nos laboureurs, + Sous des fardeaux virils haleter leurs compagnes, + Et leur fils consums en prcoces sueurs, + Jeunes, de la vieillesse accuser les langueurs. + Vous voyez que dj la question se pose. + Le texte est dangereux; prvenez-en la glose. + Gfle en fournit un autre; et, malgr le succs, + Vos tats assembls vers la zne polaire, + En exil, dans un camp, sous le glaive, aux arrts, + Ou contraints de payer, ou pays pour se taire, + Dans leurs foyers rendus exposeront les faits, + Ces faits accusateurs d'un heureux tmraire. + Vous les redoutez peu; j'entends Smiramis + Qui vous dit: Rprimons ces Franais rfractaires, + Prchant la libert qui gne en tout pays; + Mais craignons nos sujets, ils sont nos ennemis; + Et contre eux prtons-nous nos vaillans mercenaires. + Unis pour opprimer, despotes solidaires, + J'espre en vos trbans, comptez sur mes strlitz; + Marchez et triomphez: la gloire vous appelle + Aux combats, au congrs dans Aix dit la Chapelle: + Vous y parlerez trop, mais vous parlerez bien. + Chefs, soldats, orateurs, il ne vous manque rien. + Alexandre, partez pour les plaines d'Arbelle; + La Beauce en offre assez, et vos braves soldats + Qu'en Finlande la gloire a maigri sur vos pas, + Dans Gfle peu refaits, retrouveront en France, + Dans maint heureux vignoble, en pays de bombance, + La sant, la vigueur dont souvent mes guerriers + M'ont prsent l'image en m'offrant leurs lauriers. + Ainsi dit Catherine: et le hros habile, + Qui gote le trait, mais le trouve incomplet, + Jaloux de s'enrichir d'un article secret, + La flatte, lve au ciel son gnie et son style, + Ses conqutes, ses lois, en ajoutant tout bas + Que, sans un fort subside, il ne partira pas. + Smiramis sourit, et, pour sortir de gne, + Mdite vingt pour cent un gros emprunt sur Gne, + Que par les migrs on croit dj rempli. + Tranquilles sur le nord, arrtons-nous ici: + A nos hros franais sa voix offre un asile. + --Ne vous y fiez pas: sa politique habile + Songe ses intrts plus qu' nos migrans. + Adroit nous ravir nos princes et nos grands, + Elle veut transplanter au sein de son empire + Le premier de nos arts, le blason qu'elle admire, + D'cussons, de lambels tapisser Astracan; + Chrin doit recruter pour embellir Cazan: + Tel est l'unique but de ses nobles dpenses. + Elle peut, il est vrai, dans ses dserts immenses, + En fiefs, en francs-aleux dcouper ses tats, + Tout brillans de comts, riches de marquisats, + Sans mme expatrier ni les ours, ni les rennes, + Deux _ordres_, dans le nord, puissances souveraines. + --Vous riez.... Si pourtant de ses secours aids.... + --Cent mille arpens de neige, en un jour concds, + Peuvent soudain, s'il plat sa munificence, + Montrer chez les Kalmoucks la vritable France; + La cour des vrais Bourbons, le palais des Conds. + Princes au Kamshatka, ducs dans la Sibrie, + Voyez-les excitant une active industrie, + Encourager de l'oeil les travaux roturiers + Qui dfrichent pour eux leur nouvelle patrie, + Fertile au seul aspect de ces grands chevaliers. + De l'Oby, de l'Irtich, les rives dlectables + Se peuplant de Franais prsents, prsentables, + Verront leurs champs fconds sous de si nobles mains, + Etonner Ptersbourg de leur tributs lointains, + Et cet hommage heureux consoler Catherine + D'avoir des Osmanlis diffr la ruine. + --J'entends. Et les Sudois... Gustave? Il est bien loin: + Sans avoir d'assignats, sa richesse est en cuivre. + Ses soldats pourraient bien hsiter le suivre, + Et de le surveiller son snat prendra soin. + --Vous pourvoyez tout; je me tais, et pour cause. + Quel homme! il ne craint rien.--Oh! je crains quelque chose. + --Eh! quoi donc, s'il vous plat--D'ennuyer: serviteur. + --Dieu vous envoie moi quand j'aurai de l'humeur! + Adieu. Malgr les noms dont chez vous on vous nomme, + J'aime votre candeur, votre sincrit, + Et, pour un sclrat, je vous tiens honnte homme. + --Quels que soient les surnoms dont vous soyez not, + J'honore vos vertus et votre loyaut, + Comme si j'arrivais de Coblentz ou de Rome + .............. + + [26] Les galres ne sont pas la punition de ce crime dans tous + les tats d'Allemagne. Les peines y sont varies. Dans + quelques-uns, on attache le coupable entre les cornes d'un cerf, + avec des cordes bien enlaces dans son bois: on le chasse ensuite + dans la fort. Ce mot _galres_ n'est ici que l'indication d'un + chtiment quelconque. + + (_Note de l'auteur._) + + [27] Anspach et Bareuth. + + + + +ODES. + + + + +ODES. + + +LA GRANDEUR DE L'HOMME, + +ODE. + + Quand Dieu, du haut du ciel, a promen sa vue + Sur ces mondes divers, sems dans l'tendue, + Sur ces nombreux soleils, brillans de sa splendeur, + Il arrte les yeux sur le globe o nous sommes: + Il contemple les hommes, + Et dans notre me enfin va chercher sa grandeur. + + Apprends de lui, mortel, respecter ton tre. + Cet orgueil gnreux n'offense point ton matre: + Sentir ta dignit, c'est bnir ses faveurs; + Tu dois ce juste hommage sa bont suprme: + C'est l'oubli de toi-mme + Qui, du sein des forfaits, fit natre tes malheurs. + + Mon me se transporte aux premiers jours du monde + Est-ce l cette terre, aujourd'hui si fconde? + Qu'ai-je vu? des dserts, des rochers, des forts: + Ta faim demande au chne une vile pture; + Une caverne obscure + Du roi de l'univers est le premier palais. + + Tout nat, tout s'embellit sous ta main fortune: + Ces dserts ne sont plus, et la terre tonne + Voit son fertile sein ombrag de moissons. + Dans ces vastes cits quel pouvoir invincible + Dans un calme paisible + Des humains runis endort les passions? + + Le commerce t'appelle au bout de l'hmisphre; + L'Ocan, sous tes pas, abaisse sa barrire; + L'aimant, fidle au nord, te conduit sur ses eaux; + Tu sais l'art d'enchaner l'Aquilon dans tes voiles; + Tu lis sur les toiles + Les routes que le ciel prescrit tes vaisseaux. + + Spars par les mers, deux continens s'unissent; + L'un de l'autre tonns, l'un de l'autre jouissent; + Tu forces la nature trahir ses secrets; + De la terre au soleil tu marques la distance, + Et des feux qu'il te lance + Le prisme audacieux a divis les traits. + + Tes yeux ont mesur ce ciel qui te couronne; + Ta main pse les airs qu'un long tube emprisonne; + La foudre menaante obit tes lois; + Un charme imprieux, une force inconnue + Arrache de la nue + Le tonnerre indign de descendre ta voix. + + O prodige plus grand! vertu que j'adore! + C'est par toi que nos coeurs s'ennoblissent encore: + Quoi! ma voix chante l'homme, et j'ai pu t'oublier! + Je clbre avant toi... Pardonne, beaut pure; + Pardonne cette injure: + Inspire-moi des sons dignes de l'expier. + + Mes voeux sont entendus: ta main m'ouvre ton temple; + Je tombe vos genoux, hros que je contemple, + Pres, poux, amis, citoyens vertueux: + Votre exemple, vos noms, ornement de l'histoire, + Consacrs par la gloire, + lvent jusqu' vous les mortels gnreux. + + L, tranquille au milieu d'une foule abattue, + Tu me fais, Socrate, envier ta cigu; + L, c'est ce fier Romain, plus grand que son vainqueur; + C'est Caton sans courroux dchirant sa blessure: + Son me libre et pure + S'enfuit loin des tyrans au sein de son auteur. + + Quelle femme descend sous cette vote obscure? + Son pre dans les fers mourait sans nourriture. + Elle approche... tendresse! amour ingnieux! + De son lait.... se peut-il? oui, de son propre pre + Elle devient la mre: + La nature trompe applaudit tous deux. + + Une autre femme, hlas! prs d'un lit de tristesse, + Pleure un fils expirant, soutien de sa vieillesse; + Il lgue son ami le droit de la nourrir: + L'ami tombe ses pieds, et, fier de son partage, + Bnit son hritage, + Et rend grce la main qui vient de l'enrichir. + + Et si je clbrais d'une voix loquente + La vertu couronne et la vertu mourante, + Et du monde attendri les bienfaiteurs fameux, + Et Titus, qu' genoux tout un peuple environne, + Pleurant au pied du trne + Le jour qu'il a perdu sans faire des heureux? + + Oui, j'ose le penser, ces mortels magnanimes + Sont honors, grand Dieu! de tes regards sublimes. + Tu ne ngliges pas leurs sublimes destins; + Tu daignes t'applaudir d'avoir form leur tre, + Et ta bont peut-tre + Pardonne en leur faveur au reste des humains. + + +LES VOLCANS, + +ODE. + + Eclaire, chauffe mon gnie, + Muse de la terre et des cieux; + Conduis-moi, sublime Uranie, + Vers ces abmes pleins de feux, + De l'enfer soupiraux horribles, + Arsenaux profonds et terribles + O, dans un cahos ternel, + Des lmens la sourde guerre + Forme, allume, lance un tonnerre + Plus affreux que celui du ciel. + + Quels torrens pais de fume! + La terre ouverte sous mes pas + Vomit une cendre enflamme: + L'antre mugit... Dieux! quels clats! + Des roches dans l'air lances + Retombent, roulent, disperses. + Je m'arrte glac d'effroi... + Un fleuve de feu, de bitume, + Couvre d'une bouillante cume + Leurs dbris pousss jusqu' moi. + + Monts altiers, voisins des orages, + Qui reclez dans votre sein + Les fleuves, enfans des nuages; + Et les rendez au genre humain, + C'est dans vos cavernes profondes + Que du feu, de l'air et des ondes + Fermente la sdition. + Au fond de cet abme immense + Je vois la nature en silence + Mditer sa destruction. + + L'esclave qui brise la pierre, + Et qui cherche l'or dans vos flancs, + Sent les fondemens de la terre + S'branler sous ses pas tremblans. + Il palpite, coute, frissonne; + Mais le trpas en vain l'tonne, + La rage ranime ses sens: + Il pardonne au flau terrible + Qui va sous un dbris horrible + craser ses cruels tyrans. + + Dieu! quelle avarice intrpide! + L'antre pousse un reste de feux: + Une foule imprudente, avide, + Accourt d'un pas imptueux. + Voyez-les d'une main tremblante, + Sous une lave encor fumante, + Chercher ces mtaux dtests, + Et, sur le salptre et le souffre, + Des ruines mme du gouffre, + Btir de superbes cits. + + Mortel, qui du sort en colre + Gmis d'puiser tous les coups, + Sans doute le ciel moins svre + Pouvait te voir d'un oeil plus doux. + Mais de la nature en furie + Tu surpasses la barbarie; + De tes maux dplorable auteur, + C'est la rage qui les consomme, + Et l'homme est jamais pour l'homme + Le flau le plus destructeur. + + Quand ce globe a craint sa ruine, + Quand des feux voisins des enfers + Grondaient de Lisbonne la Chine + Et soulevaient le sein des mers, + Les assassinats de la guerre + Dsolaient, saccageaient la terre; + Vous ensanglantiez les volcans; + Et vous gorgiez vos victimes + Sur les bords fumans des abmes + Qui vous engloutissaient vivans. + + Eh quoi! tandis que je frissonne, + Vous allumez pour les combats + Ces volcans, effroi de Bellone, + Ces foudres cachs sous ses pas! + Contre la terre consterne + Quand la nature est dchane, + Vous l'imitez dans ses horreurs; + Et le plus affreux phnomne + Dont frmisse la race humaine + Sert de modle vos fureurs! + + Que ne puis-je, arbitre des ombres, + Forant les portes du trpas, + voquer des royaumes sombres + Tous les morts de tous les climats; + A chacun d'eux si j'osais dire: + Un Dieu t'ordonne de m'instruire + Qui t'a conduit au noir sjour? + Presque tous, homme impitoyable! + Ils rpondraient: C'est mon semblable + Dont la main m'a priv du jour. + + Ah! jetez ces coupables armes; + De vous-mmes prenez piti: + Connaissez, prouvez les charmes + De l'amour et de l'amiti! + Que la force, que la puissance, + Nobles soutiens de l'innocence, + Ne servent plus l'opprimer. + cartez la guerre inhumaine, + Et ne vouez plus la haine + Le moment de vivre et d'aimer. + + + + +CONTES. + + + + +CONTES. + + +LA QUERELLE DU RICHE ET DU PAUVRE, + +APOLOGUE. + + Le riche avec le pauvre a partag la terre, + Et vous voyez comment: l'un eut tout, l'autre rien. + Mais depuis ce trait qui rglait tout si bien, + Les pauvres ont par fois recommenc la guerre: + On sait qu'ils sont vaincus, sans doute pour toujours. + J'ai lu, dans un crit, tenu pour authentique, + Qu'aprs le sicle d'or, qui dura quelques jours, + Les vaincus, opprims sous un joug tyrannique, + S'adressrent au ciel: c'est-l leur seul recours. + Un humble dput de l'humble rpublique + Au souverain des dieux prsenta leur supplique. + La pice tait touchante, et le texte tait bon; + L'orateur y plaidait trs-bien les droits des hommes: + Elle parlait au coeur non moins qu' la raison; + Je ne la transcris point, vu le sicle o nous sommes. + Jupiter, l'ayant lue, en parut fort frapp. + Mes amis, leur dit-il, je me suis bien tromp: + C'est le destin des rois; ils n'en conviennent gures. + J'avais cru qu' jamais les hommes seraient frres: + Tout bon pre se flatte, et pense que ses fils, + D'un mme sang forms, seront toujours amis. + J'ai bti sur ce plan. J'aperois ma mprise. + Je m'en suis repenti souvent, quoiqu'on en dise; + Mais, soumis des lois que je ne puis changer, + Je n'ai plus qu'un moyen propre vous soulager. + Je hais vos oppresseurs: les riches sont barbares; + Ils paratront souvent l'objet de mon courroux; + Mcontens, ennuys, prodigues, vains, bizarres, + Ce sont de vrais tourmens: mais le plus grand de tous, + C'est l'avarice; eh bien! je vais les rendre avares: + C'en est fait, les voil pauvres tout comme vous. + Ainsi fit Jupiter. Les Dieux ont leur systme. + Mais, soit dit sans fronder leur volont suprme, + Je voudrais que le ciel, moins prompt nous venger, + St un peu moins punir, et st mieux corriger. + + +LA JAMBE DE BOIS ET LE BAS PERDU. + + Est-ce un conte? est-ce un apologue? + Vous en dciderez: voil tout mon prologue. + + Une dame en faveur, je vous tairai son nom, + Belle encor quoiqu'un peu passe, + Eut, je ne sais comment, la jambe fracasse: + Il fallut en venir l'amputation. + Grand fut le dsespoir, plus grande la souffrance; + Mais on se tira bien de l'opration. + Bref, on touche au moment de la convalescence: + Il fallut s'habiller; une jambe d'emprunt, + Dans une double clisse avec art enchasse, + Supplment du membre dfunt, + Au lieu vacant fut promptement place: + L'autre jambe, la bonne, tait dj chausse. + + Madame de son lit descendait; mais, hlas! + Admirez l'trange caprice, + La malade soudain veut ravoir l'autre bas. + On cherche, on se tracasse, il ne se trouve pas: + Elle de s'obstiner, soit sottise ou malice; + La voil qui gronde ses gens, + Maltraite poux, amis, parens, + Troupe indulgente, autour du lit groupe, + Par piti, voyez-vous, pour la pauvre clope. + Jugez o l'on en fut, lorsqu'en sa draison + Elle parla de quitter la maison! + Chez nous mme travers s'est montr tout l'heure. + Perdre bons marquisats fit pousser moins de cris + Que perdre le beau nom de monsieur le marquis: + Une jambe est coupe, et c'est le bas qu'on pleure. + + +LE HROS CONOME. + + Pourquoi faut-il que l'humaine faiblesse, + Chez les mortels que nous nommons hros, + Souvent se montre, et par de tels dfauts + Qu'en les voyant, on se dit: Pauvre espce! + Livrons le monde et la gazette aux sots. + Pourquoi de l'or l'avidit cupide + A-t-elle, hlas! souill plus d'un grand nom + Fltri, perdu Dmosthnes, Bacon; + Et, qui pis est, de sa rouille sordide + Atteint Brutus et le premier Caton? + La vanit me gte Cicron; + Annibal fourbe, Agsilas perfide, + Luxembourg fat, et Villars fanfaron: + C'est grand piti: Catinat.... je mnage + Et ma pudeur et les mnes d'un sage. + Sur Marlborough je serai moins discret, + Car son pch n'tait pas un secret. + Dans l'Angleterre prise de sa gloire, + Sur sa lsine on faisait mainte histoire, + En affublant d'pigramme ou chanson + Ce grand rival de Mars et d'Harpagon. + Chez les guerriers ce mlange est trs-rare; + Et tout hros est plus voleur qu'avare: + Mais je finis, mon prologue est trop long. + Pour regagner sur la narration + Le temps perdu, courons de compagnie + Vite en Hollande, aux tats-gnraux, + O l'on reoit en grand'crmonie + Des allis le support, le hros, + Ce Marlborough, qui, repassant les flots, + S'en va revoir sa brillante patrie. + Le gnral Windsor est mand; + De ses emplois il est dpossd, + Vu que soudain, mildi, son pouse, + Brusque et hautaine, imprudente et jalouse, + Prs la reine Anne a perdu sa faveur. + Sur une robe une aiguire verse, + Mme la jatte avec dpit casse, + Au coeur royal ont donn de l'humeur. + Tout va changer: la Hollande, l'Empire + Baissent le ton, et la France respire. + La paix natra de ce grave incident, + Qui dans l'Europe est encor un mystre; + Mais Marlborough, qui le sait cependant, + Fait son paquet, et maudit, en partant, + Anne, et sa femme, et la jatte, et l'aiguire; + Ce grand mchef, ces dbats fminins + Ferment pour lui le champ de la victoire. + Il se console l'aspect de sa gloire, + Surtout de l'or qu'elle verse en ses mains. + Le Hollandais, moins par reconnaissance + Que pour mter le vieux roi, dit le Grand, + Va cette fois corner sa finance. + Faire dpit cette cour de France + Est, comme on sait, pour messieurs d'Amsterdam, + Le seul plaisir qui vaille leur argent. + La fte s'ouvre, et le vainqueur s'avance; + Dieux! quel accueil! quelle munificence! + On lui prodigue, on tale ses yeux + Cent rarets de l'un et l'autre monde; + Mais tout s'efface l'clat radieux + D'un diamant le plus beau que Golconde + Depuis long-temps ait vu sortir du sein + De son argile opulente et fconde. + Il est trop cher pour plus d'un souverain: + Il est sans prix: nul Juif ne l'value. + Dj plac par une adroite main + Sur un chapeau qu'au sien on substitue, + Sous un panache, il brille au front du lord. + On applaudit sa noble contenance, + Son air, son geste; et l'on pouvait encor, + Comme on va voir, louer sa prvoyance: + Vers un des siens, qui du riche joyau, + Grands yeux ouverts, contemplait la merveille, + Milord s'approche, et tout bas l'oreille: + Songe ravoir, dit-il, mon vieux chapeau. + + +LE RENDEZ-VOUS INUTILE. + + Hier au soir on nous a fait un conte, + Qui me parut assez original; + Il faut, messieurs, que je vous le raconte; + Il est trs-court et surtout point moral. + + Damis, gl, couple lgant, volage, + taient unis, mais par le sacrement; + L'amour jadis les unit davantage. + gl sensible, au sortir du couvent, + Avait aim son poux sans partage; + Quoiqu' la cour tout s'excuse son ge, + Damis lui-mme tait un tendre amant. + Mais tout coup, sans qu'on st trop comment + Par ton, par air, fuyant le tte tte, + Avec fracas courant de fte en fte, + Croyant surtout avoir bien du plaisir, + De s'adorer on n'eut plus le loisir. + Un mari mort, on souffre le veuvage; + Mais quand il vit, c'est un cruel outrage; + gl le sent: gl va se venger. + Je vois d'ici ces messieurs s'arranger, + Et minuter le beau brevet d'usage + Au bon Damis. Pour vous faire enrager, + Mes chers amis, gl restera sage; + Et du mari l'honneur est sans danger. + Madame, un soir, aprs la comdie, + Rentre chez elle: aimable compagnie, + Cercle brillant; on apporte un billet, + Elle ouvre... ciel! sottise de valet. + gl rougit, et regarde l'adresse. + Or, vous saurez que le susdit poulet + Est pour Damis; que certaine comtesse + Vers le minuit rendez-vous lui donnait, + Et que d'un mot l'orthographe mal mise + Peut d'un vieux Suisse excuser la mprise. + La belle gl prend son parti soudain: + En un clin d'oeil elle devient charmante; + Noble enjoment, gat vive et piquante + Sont mis en jeu: le souper fut divin; + Nul quolibet, des contes agrables; + Les gens d'esprit, les convives aimables + tincelaient; les sots, les ennuyeux + Furent bruyans, ne pouvant faire mieux. + Madame avait cette coquetterie + Qui plat, enflamme, amuse tour tour, + Et qui permet la galanterie + De ressembler quelquefois l'amour. + Or, devinez si chacun voulut plaire. + Mais savez-vous sur qui le charme opre + Plus puissamment? c'est sur notre mari. + De son bonheur avis par autrui, + De la tendresse il a pris le langage; + Malgr l'affront de paratre amoureux, + Un air foltre, un riant badinage, + Cachaient, montraient ses transports et ses feux. + Chacun sortit; on s'en va, bon voyage. + Damis est seul: voil Damis heureux; + Mme on prtend que, dans cette occurrence, + Un doux refus, une adroite dfense + Fit d'un poux un amant merveilleux. + A pareil trait on ne pouvait s'attendre; + Mais un mari s'tonne d'tre aim: + On est surpris, on veut aussi surprendre; + L'honneur s'en mle, on se trouve anim. + Damis se croit vainqueur de l'aventure; + Baissant les yeux, sa modeste moiti + Prend plaisamment un air humili: + coutez-moi, Damis, je vous conjure; + Je sens, dit-elle avec timidit, + Qu' vous fixer je ne saurais prtendre; + A la raison je sens qu'il faut se rendre, + Et vous cder la socit. + Fait comme vous....--O ciel! tes-vous folle? + Songez-vous bien?--Oui, monsieur... Je m'immole... + Lisez... Eh bien! reprit-on d'un air doux, + Vous n'allez pas bien vite au rendez-vous? + --Qui? moi... J'y suis...--Le mot est bien aimable. + Mais songez-vous qu'une femme adorable + En ce moment... Ah! du moins, crivez... + --Ecrire! quoi!...--Je le veux, vous devez + Une rplique la tendre semonce. + Alors Damis confus, un peu troubl, + Je ne dois rien, dit-il; et mon Egl + A tout surpris, la lettre... et la rponse. + + +ENVOI A MADAME LA COMTESSE DE R*** + + Si ce Damis, que j'ai peint si volage, + O R..... et t votre poux, + L'heureux Damis, tendre et digne de vous, + Jamais ailleurs n'et port son hommage. + Non moins heureux, si le sort et permis + Que vous fussiez son aimable comtesse, + Jamais d'gl la beaut ni l'adresse + A ses genoux n'et ramen Damis; + Ou, de cder s'il et eu la faiblesse, + Volant chez vous, honteux de ses succs, + Il et si bien, dans son ardeur nouvelle, + Rendu justice vos charmans attraits, + Qu'il n'aurait pu vous paratre infidelle. + + +LE CHAPELIER. + + Un Pnitent venait purifier + Sa conscience aux pieds d'un Barnabite. + a, mon ami, votre tat?--Chapelier. + --Bon. Et quelle est la coulpe favorite? + --Voir la donzelle est mon cas familier. + --Souvent?--Assez.--Et quel est l'ordinaire? + Hem! tous les mois?--Ah! c'est trop peu, mon pre. + --Tous les huit jours?--Je suis plus coutumier. + --De deux jours l'un?--Plus encor; j'ai beau faire + A tous momens le plus ferme propos... + --Quoi! tous les jours?--Je suis un misrable. + --Soir et matin?--Justement.--Comment diable! + Et dans quel temps faites-vous des chapeaux! + + +LA MARIE SANS MARI. + + Voir marier dauphin ou fils de France, + C'est, je l'avoue, un vrai plaisir pour moi; + Car, sans compter que l'on a l'esprance + De ne pouvoir jamais manquer de roi, + Fille sans dot, Paris, au village, + Qui sans hymen et langui tristement, + Se voit payer pour prendre son amant; + Veuille le ciel conserver cet usage! + Or, vous saurez que tout nouvellement + Certaine Agns, dsirant mariage, + Chez son cur s'en alla bonnement. + Je viens m'inscrire.--Oh! soit. Votre nom?--Lise. + --Et le futur... Ma foi, Lise est bout. + --Parlez.--Eh! mais, dit la fille surprise, + Je croyais, moi, qu'on fournissait de tout. + + +L'AVARE BORGN. + + Un Harpagon, d'un oeil hypothqu, + Gardait la chambre en mauvaise posture. + Grave est le cas, le globe est attaqu, + Lui disait-on; craignez quelqu'aventure; + Voyez Granjean.--Non, parbleu, je vous jure, + Il est habile, il doit tre bien cher; + Pour me gurir, il suffit d'un frater. + Le frater vient, entreprend cette cure, + Le bistourise, et de son instrument + Lui crve l'oeil, mais trs-parfaitement. + Harpagon crie; Esculape s'vade + A petit bruit le long de l'escalier, + Trs-inquiet de sa sotte algarade. + Vite on accourt aux clameurs du malade. + Un oeil! O ciel! ah! quel aventurier! + Dans les deux cas, ignorance ou malice, + Pourvoyez-vous en rparation; + Un bon procs doit vous faire justice, + Et contre lui vous avez action. + Le borgne alors, d'un ton tout dbonnaire, + Laissez, dit-il, laissez ce pauvre haire; + Je sais trs-bien qu'il peut tre plaid; + Mais il en cote poursuivre une affaire: + Et puis d'ailleurs il n'a rien demand. + + +FRAGMENT D'UN CONTE, + +PROLOGUE. + + Vous croyez tous que, brodant quelquefois + Nouvelle en vers, ou conte, ou comdie, + J'aime surprendre ou sottise, ou folie, + Et suis charm de tout ce que je vois; + Que quand gl, qui veut tre la mode, + Suit la piste un fat suivant la cour, + Donne une scne, ou fait quelque bon tour, + Qui peut m'offrir un plaisant pisode; + J'en fais les feux, et que je ris d'autant. + Non, point du tout; j'en suis trs-mcontent. + Bien il est vrai que l'amour m'intresse: + J'en suis fch, mais j'ai cette faiblesse. + Damis s'en moque, et me trouve pdant; + Clon me plaint: il fuit le sentiment, + Se croit un sage; et que s'il a Delphire, + Ne l'aimant point, on n'a rien lui dire. + Delphire mme est fort de cet avis: + C'est sans aimer qu'on trompe les maris. + C'est un grand mal, mais trs-grand, que les femmes + Aiment un peu qu'on les ait son tour; + Je ne dis mot; mais, s'il se peut, mesdames, + Dans vos boudoirs daignez placer l'Amour. + . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . + + +PROLOGUE D'UN AUTRE CONTE. + + Je fus toujours un peu rpublicain; + C'est un travers dans une monarchie. + Vous conclurez, certes, que le destin, + Sous Louis-Quinze a mal plac ma vie. + Assez long-temps j'en ai gmi tout bas. + On me disait: La France est ta patrie, + Il faut l'aimer; cela ne prenait pas. + Triste habitant d'une terre avilie, + Je consolais ma pense ennoblie, + En la tournant vers ces climats heureux, + Qui prsentaient mon coeur, mes voeux, + La libert, ma matresse chrie. + Je m'tais fait Anglais, faute de mieux. + Ou bien, par fois, rveur, silencieux, + Je saluais les monts de l'Helvtie, + Cherchant des yeux, dans le simple Apenzel, + L'galit, cette fille du ciel, + Faite pour l'homme et par l'homme hae: + Pch d'orgueil que son malheur expie. + . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . + + +CALCUL PATRIOTIQUE. + + Cent mille cus pour la justice! + Deux cents pour la religion! + Prtres, juges, la nation + Surpaie un peu votre service. + Mais aussi, vous craignez, dit-on, + Qu'habilement on ne saisisse + Cette attrayante occasion + D'oprer, par suppression + De maint office et bnfice, + Quelque bonification: + Et vraiment, vous avez raison, + Plaise au ciel qu'on y russisse! + Croire et plaider sont deux impts + Que tout peuple met sur lui-mme; + Aux dpens des heureux travaux + De Bacchus et de Triptolme; + Croire et plaider sont deux besoins + De notre mince et folle espce, + Que la France, dans sa dtresse, + Tche de satisfaire moins. + De nos jours la philosophie + A port quelqu'conomie + Dans la dpense du chrtien. + Mettons de ct l'autre vie: + Ce qu'on perd en thologie, + En finance on le gagne bien. + L'amricaine prud'hommie + Croit trs-peu pour ne payer rien. + Que dites-vous de ce moyen? + Il est bien fort pour ma patrie; + Mais elle y viendra, je parie. + En attendant un si grand bien, + Je me console, en citoyen, + Des malheurs de la sacristie. + Courage! allons, mes chers Franais, + Mritez un second succs: + Attaquez cette autre manie: + mondez l'arbre des procs; + Et mettant de mme au rabais + De _messieurs_ l'avare industrie: + conomisez sur les frais + De la seconde maladie, + Dont nous ne gurissons jamais. + + +LA VRAIE SAGESSE. + + C'est encor parmi nous un grand bien d'tre sage; + Il en faut convenir; mais ce bonheur si doux, + Chez les Grecs autrefois l'tait bien davantage: + Il laissait partager tous les plaisirs des fous. + L'ivresse de Bacchus, une plus douce ivresse, + Chez ce peuple charmant, moins ennuy que nous, + tait le prix de la sagesse. + Mais ne serait-ce point la sagesse en effet? + Et pourquoi non? Consultons les sept sages: + Leur nom, sans leurs plaisirs, et pri tout fait. + N'avons-nous pas oubli net + Et leurs crits et leurs ouvrages? + On parle encor de leur banquet. + Socrate qui le remarquait, + Un jour alla chez Aspasie, + Qui ne voulait jamais tre que son amie. + Il entre: elle brodait, dans ce got lgant, + Que la mode aujourd'hui parmi nous renouvle, + Car la Grce est toujours en tout notre modle. + H bien! dit-il en s'approchant, + Serez-vous donc toujours la mme? + Rien que de l'amiti! quoi! jamais rien de plus? + Et d'autres voeux jamais ne seront entendus! + Quoi! n'tre que l'ami de l'objet que l'on aime! + Encor si votre coeur savait, ainsi que nous, + Mler l'amiti des mouvemens plus doux! + Car toujours dans notre me un grain de convoitise + Assaisonne, quoiqu'on en dise, + Cette pure amiti que nous avons pour vous? + Vous paraissez rveuse, et vos regards baisss + Sur le canevas sont fixs: + Parlez, daignez au moins m'apprendre + Pour quel heureux mortel vos mains, dans ce moment... + --Pour qui? dit Aspasie avec tonnement. + Eh! mais... en vrit... je ne puis vous comprendre; + C'est pour...--H bien?--Pour un de mes amis. + --Pour un de vos amis! Achevez de m'instruire, + Dit Socrate avec un souris? + Parlez.--Eh bien! c'est vous, puisqu'il faut vous le dire. + Le philosophe, au comble de ses voeux, + Sentit... que sais-je, moi! ce que l'amour inspire, + Quand, par bonheur pour lui, le sage est amoureux. + + +LA JOUISSANCE TARDIVE. + + Je te disais: Clo, prends mes leons, prends-moi; + Tu ris: de nos beaux jours il n'est qu'un seul emploi; + Use de ton printemps: chastet, c'est vieillesse, + Pour les femmes surtout. Clo ne m'a point cru; + Les roses de son teint, hlas! ont disparu: + Elle connat l'erreur de sa triste sagesse. + Moins belle et plus sensible, au midi de ses ans, + Elle ressent l'injure et le bienfait du temps. + Elle gagne, elle perd, et compte avec son ge. + Plus de fte: elle fuit les vains amusemens; + Il lui faut des plaisirs et non des passe-temps. + Le passe-temps l'ennuie, un soupir la soulage; + Pensive, son miroir, moins entour d'amans, + Lui parle du pass, lui dit: C'est bien dommage! + Un dsir inquiet le lui dit davantage. + J'ai vu tomber sur moi ses regards languissans. + J'ignore si je plais; je vois que j'intresse: + Sa longue indiffrence est un poids qui l'oppresse. + A mes voeux ngligs elle accorde un regret, + Ses sens aident son coeur trahir son secret; + Son repentir tardif ressemble la tendresse. + Ma Clo, jouissons: prs de toi ranim, + Mon coeur, mes souvenirs te rendent ta jeunesse; + Donne-moi ce que j'aime, ou bien ce que j'aimai. + + +PARIS JUSTIFI. + + C'est toi, c'est ta funeste flme, + Disait Antnor Pris, + Qui va mettre en cendre Bergame, + Et rougir de sang ses dbris. + Quand de trois desses rivales, + L'une offre tes voeux la grandeur, + L'autre des palmes triomphales, + Et la sagesse et le bonheur: + C'est Vnus que tu leur prfres! + De ses promesses mensongres + Hlne est le gage imposteur! + La jouissance d'une belle, + Arbitre insens, valait-elle + La sagesse ou la royaut? + --Oui, rpond Paris irrit; + Croyons-en les trois immortelles, + Qui, dans leurs jalouses querelles, + Ne s'enviaient que la beaut. + + +LE PEINTRE D'HISTOIRE. + + Pour la premire fois la jeune Agns aimait, + Elle veut rgaler Damis de son portrait: + Elle grimpe au grenier d'un successeur d'Apelle, + Qui, la trouvant si belle, + Croit dans son atelier voir le sjour des dieux. + Son me tout entire a pass dans ses yeux. + Il admire, il soupire, il s'crie: Ah, la peste! + Qu'on va faire de vous un portrait sduisant; + Mais, plaignez-moi, je peins l'histoire seulement! + --H, mon Dieu! dit Agns, qui me peindra le reste? + + +LE CALCUL. + + Une prtresse de l'Amour, + Soupant chez Quincy, l'autre jour, + Vantait d'un ton de pruderie + Et sa constance et ses beaux sentimens. + J'ai, dit-elle, cd quelquefois dans ma vie; + Mais tout le monde ici peut compter mes amans. + --Oui, lui rpond Quincy; le calcul est facile; + Qui ne sait compter jusqu' mille? + + +LE PRONOM INDISCRET. + + Sur un homme bonne fortune + Quelques femmes s'entretenaient, + Et presque toutes soutenaient + Que de ses matresses pas une + N'avait possd tout un jour + Son coeur, ses sens et son amour. + Une enfin, prenant sa dfense, + Dit: Je crois pouvoir, dieu merci! + Vous clairer sur ce point-ci, + Sans redouter la mdisance: + Chacun dans Paris me connat. + On sait quelle est ma rpugnance + Pour un semblable freluquet. + Mais, tout fat et fripon qu'il est, + Je puis jurer, en conscience + (Et le fait est des plus certains, + De sa matresse je le tiens), + Qu'au moins une fois en sa vie, + Il sut aimer solidement: + Sa matresse tait mon amie; + Elle m'a tout dit franchement. + Un matin chez elle en entrant, + Moiti transport, moiti folie, + De cet air vif et sduisant + Dont il subjugua tant de femmes, + Entre ses bras il la saisit, + Et la transporta sur son lit: + Mmes feux consumaient leurs mes; + Ils prouvaient mmes dsirs; + Et l, dans des flots de plaisirs, + Trois jours entiers _nous_ demeurmes. + + +LE CALENDRIER DES JSUITES. + + Fiers rejetons du fameux Loyola, + Dont Port-Royal a foudroy l'cole; + Vous que jadis sans cesse harcela + Le grand Pascal, tay par Nicole; + Vous, qui, de Rome usant les arsenaux, + Ftes frapper du fatal anathme, + Pour soutenir votre lche systme, + Les Augustins sous le nom des Arnaud; + Vous, dont Quesnel, digne fils de Brule, + A tant de fois prouv la frule, + Et qui, voyant dans ses puissans crits + De Molina les sentimens proscrits, + Contre son livre, au benin Clment Onze, + Fites pointer le redoutable bronze; + Vous, qui dans Chine alliez la fois + Confucius et Dieu mort sur la croix, + Et dont le culte quivoque et commode + Rapporte Dieu celui d'une pagode; + De la morale ternels corrupteurs, + Qui du salut largissez la voie; + Et qui, guidant, par des chemins de fleurs, + Les pnitens que le ciel vous envoie, + Au champ de Dieu ne semez que l'ivraie; + Des grands du sicle adroits adulateurs; + Vils artisans de mensonge et de fourbe; + De qui le dos sous l'iniquit courbe; + Qui, dmasqus et partout reconnus, + tes pourtant partout les bien venus + (Car il n'est lieu de l'un l'autre ple + O, dieu merci, n'ayez le premier rle), + Dites-nous donc par quel puissant moyen + Vous trouvez l'art d'en imposer aux autres, + Et de coiffer la mtre des aptres + Chez l'infidle et le peuple chrtien? + Si l'on en croit vos longs martyrologes, + O le mensonge a trac vos loges, + L'Inde rougit du sang de vos martyrs; + Sur un trpied vous rendez des oracles; + Et le payen, avide de miracles, + Les voit clore au gr de ses dsirs; + L'avide mort, au teint livide et blme, + Lche sa proie votre voix suprme; + Par vous le sang qu'elle a coagul, + Dans les vaisseaux a de nouveau coul; + A l'ordre seul d'un petit thaumaturge, + L'air de vapeurs ou se charge ou se purge; + Et vous avez vos commandemens + Le vent, la foudre et tous les lmens. + A ce propos, on m'a fait certain conte, + Mes rvrends, qu'il faut que je vous conte: + De vers Golgonde, o la terre en son sein, + De ses sablons forme la reine pierre, + Dont le poli rflchit la lumire + En cent faons, tait un jeune essain + D'Ignaciens, qui, dans l'me indienne, + Allait, Dieu sait, plantant la foi chrtienne. + Tous les beaux fils qu'a l'Inde sur son bord, + Etaient par eux catchiss d'abord; + Les cordeliers qu'ils avaient pour annexe, + De leur ct baptisaient le beau sexe. + Tout allait bien; et leur apostolat + Fructifiait, moyennant ce partage: + Si que de Dieu le nouvel hritage + Allait croissant avec beaucoup d'clat. + L, le dmon, qu'en figure de bronze, + Fait adorer l'ignorance du bonze, + Grces aux fils d'Ignace et de Franois, + Allait perdant tous les jours de ses droits. + L'Ignacien, ces nouvelles plantes, + Distribuait les grces suffisantes, + Si largement que l'efficace l + Glanait aprs les fils de Loyola + Petitement. Quoiqu'il en soit, les drles, + Par maints bons tours, maintes belles paroles, + Passaient pour saints, se faisaient vnrer + Du peuple indien qu'ils savaient attirer. + Le bruit en vint jusqu'au roi de Golgonde; + Ce prince tait un vieux payen fieff, + Qui de son diable tait si fort coiff, + Qu'il n'encensait que cet esprit immonde; + Il voulait voir des aptres nouveaux, + Que de son diable on disait les rivaux. + Bien croyait-il entendre des oracles, + Et comme Hrode aller voir des miracles. + Nos rvrends, le crucifix en main, + Lui prchent Dieu mort pour le genre humain, + En dclamant contre le simulacre + De Satanas. Le roi, dont la bile acre + J s'chauffait leur beau plaidoyer, + Leur dit: Messieurs, quand aux dieux on insulte, + Et qu'on annonce un si singulier culte, + Encor faut-il de preuves l'tayer? + Depuis six mois la scheresse afflige + Tout mon royaume; et votre zle exige + Que de ce Dieu vous obteniez de l'eau. + Si dans trois jours vous n'en faites rpandre, + Comme imposteurs je vous ferai tous pendre; + Pensez-y bien. Nos frocards eurent beau + Reprsenter l'absolu monarque + Que ce serait tenter le Tout-Puissant: + Nous connatrons, dit-il, cette marque, + S'il est le Dieu sur la terre agissant. + Force fut donc aux moines de promettre, + Sauf tenter l'avis du baromtre, + Qui, consult par eux tous les instans, + Ne rpondait jamais que du beau temps. + Tous de concert allaient plier bagage, + Pour le martire prouvant peu d'attraits, + Quand un frater qu'ils laissaient l pour gage, + Et qui pour eux aurait pay les frais, + D'un tel dpart leur demanda la cause. + Las! dirent-ils, le prince nous propose + De dcorer nos collets de la hard, + S'il ne pleut pas dans trois jours au plus tard. + --Quoi! voil tout? Allez, reprit le frre, + Par Loyola, patron du monastre, + Dites au roi que ds demain matin + Nous en aurons, ou j'y perds mon latin. + Pas ne mentait notre moderne Elie: + Du sein des mers un nuage lev, + A point nomm, de sa fconde pluie, + Vit du pays chaque champ abreuv. + Et de crier en Golgonde au miracle! + Et de donner le bon frre en spectacle! + Puis dit tout bas nos moines joyeux: + Mes rvrends, si j'ai tenu parole, + Vous le devez certaine vrole + Qu'exprs pour vous me conservaient les cieux. + Toutes les fois que l'atmosphre aride + Va condensant de nouvelles vapeurs, + L'air surcharg de l'lment humide + Ne manque pas de doubler mes douleurs. + On n'en dit mot messieurs de Golgonde, + Dans le pays il resta constat + Que ce n'tait qu'un fruit de saintet, + Et non celui de cette peste immonde + Dont le pnard se trouvait infect. + Puisque le bien nat ainsi du dsordre, + Que le bon Dieu la conserve tout l'ordre! + + +LE SAUT DE LA SOUPENTE. + + Dans le lit nuptial, aprs maintes faons, + Au pouvoir d'un lourdaut Perrette abandonne, + S'attendait aux plaisirs que promet l'hymne; + Car, malgr l'innocence, on a certains soupons: + On pleure, on crie, on se lamente + Au moindre mouvement que veut faire un poux; + Mais s'il laissait en paix reposer l'innocente, + Ce serait bien autre peine entre nous. + Tmoin notre pouse nouvelle, + Modestement tapie au bord de la ruelle, + Dans le ferme projet de faire le dragon, + Si Blaise seulement lui prenait le menton, + Et qui voyant le discret personnage, + A l'autre bord du lit tablir son quartier, + Ne put tenir son fier, et le coeur plein de rage, + Venait, aventurant prs du sot colier, + D'abord un bras, un pied, puis le corps tout entier. + Point n'entendait le pauvre sire + Ce que voulait l'Amour et permettait l'Hymen, + Ce que sa femme voulait dire, + En lui serrant les genoux et la main: + Il allait s'endormir, lorsque notre pouse + Prit le parti, de crainte d'accident, + De s'expliquer, sans doute en bgayant. + (Car enfin, femme encor doit tre embarrasse). + Eh bian! que ferions-nous... l... pour rire un instant? + Qu'en dis-tu, Blaise?--Oh oui; c'est fort bien dit, voirment. + Eh bian! voyons; queu divertissement?... + Un jour de noce il faut une fte complette; + Allons... Et de sauter du lit de la pauvrette. + O cours-tu?... Laisse-moi. Mais encore... quel sot!.. + --J'ons des pommes dans la soupente, + Tu les aimes, j'y vole, et tu seras contente: + Vois-tu, j'entends demi mot. + Notre bent monte l'chelle; + Sa femme furieuse est bientt sur ses pas, + Tire d'abord l'chelle bas: + Charche; nigaud; charche, dit-elle; + Et puis se remet dans ses draps. + Un bon vivant, sr de plaire la belle, + Qui, pour se divertir un peu, + S'tait cach dans la ruelle, + Voyant qu'Amour lui faisait si beau jeu, + Sort brusquement de sa cachette, + Se glisse au lit de la fillette, + Et d'un baiser vous accole Perrette; + Paix, dit-il, paix! c'est Lucas; + A mes transports ne te drobe pas; + C'est un bon compagnon, un amant qui remplace + Un mari sot et tout de glace. + Perrette volontiers aurait fait les hauts cris; + Mais elle eut veill sa mre + Qui couchait, voyez-vous, dans le mme taudis. + Le plus prudent tait donc de se taire, + Et Perrette se tut. Perrette se taisant, + Lucas va son chemin, Lucas marche en avant; + Et tandis que, bloti dans sa soupente, + Ne pensant pas son malheur, + L'poux cherche des fruits, l'amant cueille une fleur + Qu'avec ravissement lui cde son amante. + La bonne mre aux coutes tait: + Eh mais! pas trop mal ce me semble; + Blaise n'est pas si sot qu'on le contait, + En besogne il va tout fin droit; + Pour ma fille plus je ne tremble; + De ce train-l, tredame, y moudront bien ensemble. + --Bon, disait-elle, au plus faible soupir + Que l'Amour arrachait Lucas, Perrette; + Au moindre bruit de la couchette. + --Bon, toujours bon... queu noce! queu plaisir! + Et puis, ma fille est raisonnable; + Y sont fort bian sur ce ton-l, + Il est pressant, elle est traitable, + Y ne disont plus rian... ma fi, les y voil. + Bien juste au fond pensait la bonne dame; + Prcisment l'affaire en tait-l. + Mais l'poux n'avait part ce grand opra, + Le bent ramassait des pommes sa femme. + Charg comme un mulet, enfin le bon chrtien + Cherche l'chelle et ne trouve plus rien. + Il appelle Perrette, et puis sa belle mre; + Perrette ne dit mot, fait sortir son galant; + Mais ardente savoir tout le fond de l'affaire, + La bonne mre, hlas! qui croit chacun content, + A son beau fils rpond en demandant: + Quelle nouvelle... est-tu bien l, mon gendre? + --Oh! palsanguienne, en vrit, + J'y suis mont; + Mais je ne sais comment descendre. + --Eh! glisse-toi, nigaud, sur le ct. + --Sur le ct?... voirment, voil tout le mystre, + Grand merci... Pa-ta-tra, mon bent tombe terre. + Au bruit de cette chte, aux cris de mon lourdaut, + Mre effraye, et fille en peine, + Du lit bas ne font qu'un saut, + Et vont, sans savoir o, comme la peur les mne. + Une lumire enfin vient les rassembler tous, + Et montre la mre tonne, + Blaise tendu loin du lit d'hymne, + Et tomb de plus haut que ne tombe un poux. + Eh mais, lui dit la mre impatiente, + Quel saut as-tu donc fait?..--Le saut de la soupente. + La mre regarda Perrette et la comprit; + Femmes ont pour s'entendre un merveilleux esprit; + Et l'poux seul, plus sot que d'ordinaire, + Froiss, raill, tromp, fut se remettre au lit, + Sans rien comprendre cette affaire. + + +LE LINCEUL DU PLERIN. + + Hlne, de pleurs inonde, + Songeait au courageux Mainfroi, + Qui, dans les champs de la Jude, + Combattait au nom de la foi. + Dt ma funeste impatience, + Disait-elle, aggraver mon sort, + Dieux qui m'enviez sa prsence, + Rendez-le moi vivant ou mort. + Beau manoir, opulens domaines, + Prsens que m'a fait son amour, + Cteaux rians, fertiles plaines, + Que j'aperois de cette tour, + Ne m'talez point vos richesses + S'il ne doit plus les partager; + De ses regards, de ses caresses, + Pouvez-vous me ddommager? + La nuit allait couvrir la terre. + Envelopp d'un noir manteau, + Un plerin, au front svre, + Aborde un page du chteau: + --Page, va dire ta matresse, + Un plerin daignez ouir; + De l'objet qui vous intresse + Il voudrait vous entretenir. + --Bon plerin, mon veuvage, + Quelle allgeance apportez-vous? + --J'ai vu l'Idumen rivage, + J'ai vu combattre votre poux. + --Ah! rendez la paix mon me; + Quand finiront tous ces combats? + --Votre poux le sait, noble dame, + Mieux que personne d'ici bas. + --Oh! combien de flches aigues + Ont d l'atteindre et le blesser! + --Les blessures qu'il a reues, + J n'est besoin de les panser. + --Mais d'o vient, parlez-moi sans feinte, + Ne m'apportez-vous de sa part, + Ni vrai morceau de la croix sainte, + Ni perles fines, ni brocard? + --Je n'ai brocard, ni perle fine; + Tout ce que j'ai pour vous, hlas! + C'est qu'aux champs de la Palestine + Votre poux attend le trpas. + A ces mots, Hlne perdue + Remplit le chteau de ses cris; + Les pleurs ont obscurci sa vue, + La douleur trouble ses esprits. + --Oh, plerin! malheur t'advienne, + Pour m'avoir dit ces mots affreux! + Mais ne vas pas penser qu'Hlne + Demeure oisive dans ces lieux. + Dt ma funeste impatience + Aggraver l'horreur de mon sort, + Je jouirai de la prsence + De mon poux vivant ou mort. + Page chri, je t'en conjure, + Cherche-moi, dans tout le canton, + D'un plerin l'humble chaussure, + La robe grise et le bourdon. + Que ces rseaux d'or et de soie, + Ces franges, ces rubans, ces fleurs, + Tous ces atours faits pour la joie, + Cessent d'insulter mes pleurs. + Coupe ma longue chevelure, + Prends mon collier, prends mes bijoux, + Quelque fatigue que j'endure, + Je veux aller voir mon poux. + Dt ma funeste impatience + Aggraver l'horreur de mon sort, + Je veux jouir de sa prsence, + Et l'embrasser vivant ou mort. + Etonn d'un amour si tendre, + Le plerin lui dit: Restez, + Restez, de grce; et pour m'entendre, + Calmez vos sens trop agits: + Porte mes adieux ma femme, + Me dit votre poux expirant; + L'instant d'aprs il rendit l'me, + Cet anneau d'or est mon garant. + --Comment, ciel! le mconnatre? + Il vient de moi cet anneau d'or, + Il n'aurait pas chang de matre, + Si mon poux vivait encor. + Mais que cette douceur dernire + Aggrave ou non mon triste sort: + Je n'ai pu fermer sa paupire; + Je veux le voir aprs sa mort. + --Abjure un projet inutile. + En vain ton coeur brlant d'amour + Presserait son coeur immobile; + Tu ne saurais le rendre au jour. + Vas, songe conserver tes charmes; + A ton destin rsigne toi; + Ne gmis plus, sche tes larmes; + Chacun est ici bas pour soi. + --Respectez ma douleur amre; + Cruel, ne m'opposez plus rien. + Duss-je accrotre ma misre, + J'irai voir mon unique bien. + Aprs un moment de silence, + Ma fille, dit le plerin, + Tu peux jouir de sa prsence, + Sans aller au bord du Jourdain. + --Parle, mon ange tutlaire! + Fais qu'il paraisse devant moi! + Mon or, mes joyaux, mon douaire, + Toute ma fortune est toi. + L'tranger, fourbe autant qu'avare, + Un livre ouvert devant ses yeux, + Feint de lire un jargon barbare + Des secrets mans des cieux. + --De ton poux l'ombre fidle + En ces lieux erre nuitamment. + Mais la terreur marche avec elle; + Un linceul est son vtement. + --N'importe, exauce ma prire. + Ah! duss-je aggraver mon sort; + Je n'ai pu fermer sa paupire, + Je veux le voir aprs sa mort. + --Ce soir il promet d'apparatre + O sont inhums tes vassaux. + Cours aux pieds du souverain matre, + Former des voeux pour son repos. + Quand la nuit deviendra plus sombre, + Parmi ces tombeaux vas t'asseoir, + Et sans approcher de son ombre, + Qu'il te suffise de la voir. + Dans sa chapelle solitaire, + Long-temps Hlne, avec ferveur, + Compte les grains de son rosaire, + Ou s'abandonne sa douleur. + Puis d'un fol espoir abuse, + Au souffle d'un vent glacial, + Les cheveux baigns de rose, + Elle arrive l'enclos fatal. + L'astre des nuits claire peine + La cime de ces vieux ormeaux; + On n'entend au loin dans la plaine + Que le bruit du vent et des eaux; + Et dans un coin du cimetire, + Hlne qui rpte encor: + Je n'ai pu fermer ta paupire; + Je viens te voir aprs ta mort. + A vingt pas d'elle se prsente + Un fantme vtu de blanc; + Elle pousse un cri d'pouvante, + Et tombe morte au mme instant. + Le plerin (que Dieu punisse) + Jette le linceul imposteur, + Et maudissant son avarice, + S'enfonce un poignard dans le coeur. + + +L'ARMEMENT INUTILE. + + Matre Gaspard, marchand et marguillier, + A cinquante ans dsirant faire souche, + Prit jeune femme l'an dernier, + Digne en tout point de l'honneur de sa couche. + Gertrude tait son nom, elle avait mille attraits, + OEil bien fendu, petite bouche, + Les dents d'ivoire, le teint frais; + Gaspard ayant de la bourgeoise garde + t sergent, en certain coin + Conservait avec soin + Sa vieille pe avec sa hallebarde; + Et quand il se trouvait les soirs de bonne humeur, + A sa femme il racontait comme, + En telle anne, il avait eu l'honneur + De garder le logis de tel ou tel seigneur; + Que dans son temps il tait trs-bel homme, + Mais qu'il paraissait bien plus beau, + Quand il avait cocarde son chapeau. + Dans la ville, par aventure + Revient un jeune jouvenceau, + Leste, bien fait, et d'aimable figure, + L'oeil tendre, et pourtant un peu fier; + Bref, il tait d'une tournure + A rchauffer les coeurs, mme au sein de l'hiver: + De plus il tait militaire. + Il vit Gertrude, et bientt les dsirs + Vont leur train; et suivant la coutume ordinaire, + Par tendres regards, doux soupirs, + Il fait ses efforts pour lui plaire; + Il fait plus: certain soir, il la trouve l'cart; + Il dit que, par l'amour perc de part en part, + Il va mourir, si la belle ne cde, + Et ne lui donne un doux et prompt remde. + Avec courroux la belle entend son cas; + En vain lui plat le personnage; + Vertu de femme aime faire fracas; + Et puis dj j'ai dit qu'elle tait sage: + Allez, monsieur, n'esprez pas + Qu' mon mari je fasse un tel outrage; + Apprenez que, depuis que je suis en mnage, + Mon honneur n'a jamais fait le moindre faux-pas. + Le drle ne perd point courage; + Il sait que des femmes l'honneur + Est un brouillard, une vapeur, + Qui sur la mer des prjugs s'lve, + Et se dissipe la chaleur + Des rayons de l'amour, quand cet astre se lve. + Le soir Gertrude tant avec Gaspard, + Fire d'avoir fait rsistance, + Va lui conter l'amour de l'grillard, + Comme elle a su le tancer d'importance, + Et que n'tant point femme faire un tel cart, + Elle a bien dans son coeur teint toute esprance. + Parbleu! rpond l'poux, c'est bien manquer d'gard, + Voyez un peu l'impertinence; + Vouloir de moi faire un cornard! + Je veux punir son insolence. + S'il revient, finement attire le gaillard: + Par un demi-soupir ou par un doux regard, + Il te faut ranimer sa tendre ptulance; + S'il te demande un rendez-vous, + Feins l'embarras de quelqu'un qui balance, + Et dont l'amour amollit le courroux; + Lui mme il se viendra livrer ma vengeance; + Cach prs de ton lit, arm jusques aux dents, + Nous verrons quel point il porte l'impudence; + Et je saurai, quand il en sera temps, + Chtier son incontinence; + Ne vas pas craindre contre-temps, + Par quelques privauts de blesser la dcence; + Il payera cher ces doux instans. + Sans scrupule, laisse-le faire: + L'arrter sera mon affaire. + Gertrude promet d'obir. + Le lendemain, press par le dsir, + L'amant revient chanter sa litanie. + Il reoit un baiser sur la bouche chrie; + On gronde peine: et sa flamme enhardie + Prtend aller de faveur en faveur. + On l'arrte, et sa douce amie + Promet le lendemain de combler son ardeur. + Le soir, la docile Gertrude + Ne manque pas de dire son poux + L'heure et l'instant du rendez-vous. + Bon, dit Gaspard, surtout ne fais pas trop la prude, + Quand il viendra se rendre l'atelier? + --Ne craignez rien, j'y prendrai garde. + Matre Gaspard monte au grenier + Y prend sa vieille hallebarde, + Un sabre, un casque et son cimier; + Il les drouille, s'arme, la glace se mire; + Il parat ses yeux un Achille, un Csar; + Il met flamberge au vent, pousse en l'air et s'admire. + Le jouvenceau, ma foi, va courir grand hasard. + L'heure approchant, il va, dans la ruelle, + De vengeance altr, se mettre en sentinelle. + Le galant vient, Gertrude se repent + D'avoir, par sa coupable adresse, + Conduit au pige qui l'attend + Amant si plein de gentillesse; + Mais trop tard vient ce repentir: + Matre Gaspard est trop prs d'elle + Pour qu'elle puisse l'avertir, + Sans s'exposer paratre infidle. + Elle ne peut, dans cette extrmit, + Qu'esprer en la providence + Qui, mieux que l'humaine prudence, + Peut nous tirer de la calamit. + Le jouvenceau que le dsir embrase, + Trouvant que le plaisir vaut bien mieux qu'une phrase, + Veut sans dlai lui prouver son ardeur. + Elle rsiste autant que le veut la pudeur; + Et puis enfin... enfin elle s'arrange. + L'amant alors tire de ses goussets + A deux coups deux bons pistolets, + En lui disant: Voil, mon ange, + De quoi punir les indiscrets, + S'ils apportaient obstacle nos plaisirs secrets. + Notre poux sent alors que le front lui dmange; + Mais par respect pour les armes feu, + En enrageant il voit jusqu'au bout tout le jeu, + Tremblant et respirant peine, + De peur qu'on n'entendt le bruit de son haleine. + L'amant, combl des plaisirs les plus doux, + De Gertrude louant les charmes, + L'embrasse, et sort en reprenant ses armes. + Gaspard lchant alors la bride son courroux, + Apostrophe Gertrude, et lui dit: Osez-vous, + Aprs un tel forfait, lever sur moi la vue? + --A tort vous tes mcontent, + Que ne l'empchiez-vous, dit Gertrude l'instant, + Au lieu de rester froid comme une statue? + --Voyant les pistolets, pouvais-je me montrer? + --Arm de pied en cap, quand la peur vous entrave, + Simple femme, comment pouvais-je tre plus brave? + Oui, de honte, Gaspard, vous devriez pleurer; + C'est par votre rodomontade + Qu'en ce jour je perds mon honneur; + Sans vos ordres, jamais, ma vertu, ma pudeur, + N'auraient souffert une telle incartade; + Mais de pareille lchet + Les tribunaux me feront bien justice; + Il me faut une indemnit + Pour mon honneur, ou bien qu'on vous trane au supplice. + Gaspard sentant qu'il avait tort, + Et craignant que sa turpitude + Ne transpirt par le bouillant transport + Du courroux que montrait Gertrude, + Pour l'appaiser se fit effort, + Et quitta pour jamais et sabre et hallebarde; + Mais il ne put dtacher sa cocarde. + + +L'ABBESSE CONDAMNE AU CHAPELAIN. + + Pour un procs pendant au Parlement, + Vint Paris dernirement + Une abbesse jeune et jolie, + Qui, d'une amoureuse folie, + N'avait jamais connu l'garement. + Entre au couvent ds l'enfance, + Elle avait pu facilement + Garder sa premire innocence. + Elle prit un appartement + Chez certaine cousine, ou marquise ou comtesse + Dont le fils, chevalier charmant, + Joignait maint autre agrment + L'esprit et la dlicatesse. + Sans intrt il ne put voir + L'embonpoint repos de notre aimable abbesse, + Dont la fracheur et la finesse + Auraient fait plus d'effet la cour qu'au parloir: + Nez retrouss, peau blanche, fine, oeil noir + Rempli de feux et de tendresse, + De l'amour dans son coeur firent passer l'ivresse; + Mais ce dieu doublement signala son pouvoir. + Le cavalier est beau, bien fait et leste, + L'air mle, le ton noble et le maintien modeste; + Jamais auprs de son moutier + N'avait paru si charmante figure, + Sans quoi l'on pourrait parier + Qu'elle n'et pas adopt la clture. + Par un regard o se peint le dsir, + Notre amant entame l'affaire; + Aprs vient un tendre soupir, + Que l'on coute sans colre: + Car peut-on se fcher de ce qui fait plaisir, + Surtout contre un cousin, quand le cousin sait plaire? + Enhardi par l'impunit, + L'amant ose dire qu'il aime. + Je le crois bien, dit-elle, et moi de mme. + Ne doit-on pas aimer sa parent? + Ils taient seuls, et la tmrit + Toujours se trouve o l'ardeur est extrme. + L'amant avec vivacit + Porte la main vers le bonheur suprme... + D'une pareille libert + La sensible abbesse surprise, + Un peu tard la vrit, + Veut s'opposer l'entreprise: + Ah! monsieur, quelle indignit! + Vous abusez de ma bont... + Discours perdus, il ne lche point prise; + Il savait trop qu'en ces soins l, + L'excs peut faire seul excuser l'insolence: + Au comble il porta la licence, + Et le succs fit voir qu'il ne se trompait pas. + L'pouse du seigneur, enivre, perdue, + Le serre sans oser sur lui jeter la vue; + Il vit, dans son tendre embarras, + La honte et le plaisir d'avoir t vaincue. + Quelques momens aprs, encore tout mue + O ciel! qu'ai-je prouv! lui dit-elle tout bas, + A jamais vous m'avez perdue; + Sans cette volupt qui m'tait inconnue, + Je ne pourrai plus vivre, cher cousin; + Que faire mon couvent, quand j'y serai rendue, + Des longs sermons d'un triste chapelain! + + +LE COQ ET LE CHAPON. + + De Sparte antique on regrette le temps; + On a raison: alors jeune fillette + De son poux connaissait les talens + Avant qu'hymen en et fait la conqute. + Besoin n'tait d'un regard pntrant, + Pour qu'au travers d'une toffe discrte, + L'amour secret allt furtivement + D'appas cachs contrler la retraite. + Pour voir bondir la fleur de seize ans + Dsirs naissans de jeune pastourette, + Besoin n'tait aux sincres amans + Du cercle troit d'une froide lorgnette; + Ses charmes nus brillaient dans leur printemps; + Nature alors parlait sans interprte; + Dans l'ombre alors point d'amoureux dduit; + Cette pudeur dont on fait tant de bruit, + Triste avorton d'une ardeur contrefaite, + Du charme obscur d'une prudente nuit + Ne voilait point la nature imparfaite. + O l'heureux temps que ce sicle tout nu!... + Du premier homme on suivait l'innocence; + L'amour plus jeune tait plus ingnu; + De la beaut l'impudique dcence + A son flambeau sans danger se montrait; + D'un sexe l'autre errait son inconstance; + Fidle ardeur jamais ne l'arrtait, + De sa pudeur avec grce voile, + La jeune vierge innocemment marchait. + De tant d'appas l'me peine trouble, + Son jeune amant prs d'elle s'approchait: + Ainsi qu'on vit, avant que d'une pomme + Elle et cueilli le pch dfendu, + D'Eve en sa fleur le corps pudique et nu, + Chaste s'asseoir auprs du premier homme. + Amour alors, sans flche, ni flambeau, + Au front n'avait cet aveugle bandeau, + Nuage pais dont la sombre fume + Ne laisse voir qu'au travers des brouillards, + Dont la vapeur obscurcit les regards, + Les traits confus de la vierge charme. + O l'heureux temps que ce sicle tout nu!... + Point de surprise!... alors point de reproche! + Brl des feux d'un amour ingnu, + Jamais l'hymen ne prenait chat en poche. + Ce temps n'est plus. Qu'en est-il advenu? + Pour poux, Lise a pris le jeune Alcandre. + Qui l'et pens que ce bel ingnu, + Jeune, attentif, plein d'une ardeur si tendre, + A son amante et si mal rpondu? + Aux feux brlans d'un amour perdu, + Humainement Lise avait cru se rendre. + O sort affreux!.. cet amoureux si prompt, + Que pour un coq Lise avait os prendre... + Qu'a-t-il fait? Rien... Ce coq est un chapon. + + +LA PEUR DE LA MORT. + + Auprs d'un bois cart, solitaire, + Un bcheron, pauvre comme il en est, + Avait construit une frle chaumire, + O tous les soirs le bonhomme tranait + Son lourd fagot, sa faim et sa misre. + Cela soit dit sans affliger ton coeur; + Car mon dessein n'est tel, ami lecteur. + Le forestier veuf et content de l'tre, + N'avait qu'un fils, l'espoir de ses vieux ans: + C'tait Janot. Dans le rduit champtre, + Sous le taillis o le ciel l'a fait natre, + Il a dj compt quinze printemps, + Et voit, dit-on, le seizime paratre, + Plus beau pour lui que tous les prcdens. + Trop faible encor pour porter la coigne, + Mais de bonne heure au travail faonne, + Tantt sa main donne au flexible osier, + En se jouant, la forme d'un panier: + Tantt il sme autour de son asile, + Non pas des fleurs, mais un lgume utile + Que l'apptit assaisonne au besoin, + . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . + Et pour compagne Annette sa cousine, + Rose naissante; elle tait orpheline + Ds son enfance; et n'ayant d'autre appui + Que son pauvre oncle, elle vivait chez lui. + Tout beau, conteur, va dire un petit matre; + De sa beaut vous ne nous dites mot: + Faites la belle, ou vous n'tes qu'un sot. + Belle! eh qu'importe? a-t-on besoin de l'tre + A quatorze ans? mais Annette l'tait, + Sans le savoir. Ah! je n'ose le dire: + Une fontaine avait pu l'en instruire. + Sur ce point l si Janot se taisait, + Dans ses regards elle avait pu le lire. + Concluons donc qu'Annette s'en doutait, + C'tait beaucoup: lev sans culture, + Germe tomb des mains de la nature, + Ce couple heureux ne savait presque rien, + A ses penchans se livrait sans mesure. + Et conservant une me libre et pure + Faisait sans choix et le mal et le bien. + Un jour de ceux que le printemps ramne, + Qui semblait natre exprs pour les plaisirs, + Nos deux enfans que le destin entrane, + S'tant assis l'ombre d'un vieux chne, + Y respiraient sous l'aile du zphir. + Mais tout--coup sa douce et frache haleine + Devint pour eux le souffle du dsir. + Ma chre Annette, hlas! dans le bocage + J'tais venu pour goter la fracheur, + Disait Janot; mais toute sa chaleur + Nous a suivis sous le naissant feuillage. + --Moi, dit Annette, ces gazons nouveaux + Je demandais un moment de repos; + Mais le sommeil a tromp mon attente; + Le sommeil fuit ma paupire brlante. + C'est pourtant l qu'hier je m'endormis: + Mais j'tais seule, et ta main caressante + N'y pressait pas ainsi ma main tremblante; + A mes genoux tu ne t'tais pas mis. + Sparons-nous pour trouver l'un et l'autre + Le calme heureux que nous venons chercher. + Pauvres enfans! quel espoir est le vtre? + Fuyez, un dieu saura vous rapprocher. + Pour un moment aux voeux de sa cousine + Janot sourit; mais la belle orpheline + Fuit lentement. L'amour vient l'arrter. + Du jouvenceau l'embarras n'est pas moindre; + S'il fait lui-mme un pas pour la quitter, + Il en fait deux bientt pour la rejoindre. + Bref, le fripon est encore ses pieds. + L, moins soumis, mais plus ardent, plus tendre: + Nous sparer! cesse de le prtendre, + Dit-il, les yeux de quelques pleurs mouills; + N'ordonne pas que je m'loigne encore; + Dans ce moment plein d'un trouble inconnu, + A tes genoux je me sens retenu + Par le besoin d'un plaisir que j'ignore. + Demeure, Annette, ou bien je vais mourir. + --Mourir! quel mot, cria la jeune amante! + Quel mot affreux ct du plaisir! + Et quelle image, hlas! il me prsente! + Quand on est mort, sais-tu bien comme on est? + Dans cet tat j'ai vu ma pauvre mre; + J'tais bien jeune alors, mais le portrait + De mon esprit ne s'effacera gure. + Sans mouvement et ne respirant plus, + On a les pieds et les bras tendus, + D'un voile pais la paupire couverte, + Les yeux teints et la bouche entr'ouverte. + A ce portrait bien fait pour l'alarmer, + Le jeune amant s'tonne, s'inquite: + S'il est ainsi, dit-il, ma chre Annette, + Ne mourons pas, vivons pour nous aimer. + Dj leurs coeurs qu'avait glacs la crainte, + Sont ranims par les brlans dsirs. + Triste raison, mre de la contrainte, + N'approche pas de cette aimable enceinte; + Et toi, nature, appelle les plaisirs: + Mais je les vois et la fte commence. + Des deux cts d'abord mmes soupirs, + Mmes sermens d'ternelle constance. + Aux doux propos succde le silence; + Mille baisers chauffs par l'amour, + Sont pris, rendus et repris tour--tour; + Vers le bonheur ainsi Janot s'avance. + Les vents lgers, complices de ses feux, + Ont dvoil tous les charmes d'Annette; + L'un en jouant fait flotter ses cheveux, + L'autre s'envole avec sa colerette; + Le plus hardi chatouille ses pieds nus, + Un peu plus haut adroitement se glisse, + Baise en passant l'albtre de sa cuisse, + Et monte enfin au temple de Vnus. + Janot le sut; mais le dieu de Cythre + Vient l'arracher ce guide incertain, + En lui mettant l'encensoir la main, + Les yeux ferms le mne au sanctuaire. + Arrte, arrte, peintre tmraire! + La volupt t'en impose la loi, + De ses attraits respecte le mystre. + Fils de Cypris, dissipe ton effroi, + Vas, je sais tre aveugle comme toi; + Et tes faveurs m'ont appris me taire. + Charme puissant des plaisirs dfendus, + De nos crayons vous n'avez rien craindre; + Quand on vous gote, hlas! peut-on vous peindre! + Peut-on vous peindre en ne vous gotant plus? + Dans les transports de la premire ivresse, + Janot sans force et non pas sans dsir, + Suivant de prs la trace du plaisir, + Le cherche encore au sein de sa matresse. + Annette, hlas! sur les gazons fleuris, + Ne rpond plus des caresses vaines, + Le doux poison rpandu dans ses veines + Tient la fois tous ses sens engourdis. + L'amant novice l'instant se rappelle + Les traits affreux dont elle a peint la mort, + Soulve, presse, avec un tendre effort, + Contre son coeur, un des bras de la belle, + Croit lui donner une chaleur nouvelle; + Le bras chappe et tombe sans ressort, + Annette! Annette! En vain sa voix l'appelle; + Janot, trop sr de son malheureux sort, + Reste un moment immobile comme elle. + Tout en impose sa crdulit. + Les yeux fixs sur ceux de sa cousine + N'y trouvent plus cette flamme divine, + Qui tout--l'heure animait sa beaut: + Annette est morte! hlas! je l'ai perdue, + S'crie alors l'amant pouvant. + Triste tableau qu'elle offrait ma vue, + Deviez-vous tre une ralit! + Annette est morte, et c'est moi qui la tue. + Qui que tu sois dont l'immense pouvoir + Rend nos champs leur premire verdure, + Annette est morte et tu l'as d prvoir! + Fais la revivre ainsi que la nature! + En exprimant ces frivoles regrets, + Ces vains dsirs, de larmes il arrose + Le front d'Annette et ses mornes attraits, + Baise en tremblant sa bouche demi-close. + Anne s'veille! hlas! ce tendre mot + Est le premier que ses lvres prononcent, + Et le second que les soupirs annoncent + Plus tendre encore est celui de Janot. + Elle revit! Annette m'est rendue! + Tristes regrets, vous tes effacs; + Elle revit, tous mes maux sont passs. + Plaisirs, rentrez dans mon me perdue. + A ce discours Anne n'a rien compris, + Et sur Janot fixant un oeil surpris, + Accompagn d'une voix ingnue, + Que veux-tu-dire? et quel est ce transport? + Moi j'tais morte!--Oui, tout comme ta mre, + Tu ne l'es plus et je bnis mon sort. + --Si c'est ainsi, rpond la bocagre, + Que l'on arrive son heure dernire, + On est bien sot d'avoir peur de la mort. + + +LA CONSOLATION DES COCUS. + + D'un prambule, ami, je vous dispense, + Figurez-vous, au sein de la Provence, + Un couvent de nonains, + Bien desservi par deux Bndictins, + Chacun d'eux y remplit son devoir en bon prtre; + L'un absout les pchs; l'autre les fait commettre. + Ce dernier, jeune encor, vigoureux compagnon, + A trs-bon droit nomm pre Tampon, + Au par-dessus beau sire, + Etait chri surtout de la mre Alison, + La fabriquante en chef d'Enfans-Jsus de cire. + Aussi l'histoire dit, et sans peine on le croit, + Qu'Enfans-Jsus sortis de sa manufacture, + Ressemblaient Tampon toujours par quelqu'endroit, + Et que cet endroit-l n'tait en mignature. + Mais comme bon chrtien voit tout du bon ct, + Il n'tait pas une seule bate + Qui, loin de se choquer de cette disparate, + N'y crt voir l'attribut de la divinit, + Et n'et dit volontiers son bndicit. + Tout allait bien enfin, quand la reconnaissance + Persuada, sans doute, l'amoureux Tampon, + Que pour payer les soins de la tendre Alison, + Il devait faire aussi sa ressemblance; + Et ds le mme soir, il bauche un poupon; + Ce poupon l n'tait de cire; + Erg, point ne fondit: et les nones de rire; + J'entends celles qu'Amour tenait sous son empire, + Et qui risquaient souvent + Dans les bras du plaisir pareil vnement. + Les vieilles de gronder, et cela va sans dire; + Elles ne faisaient plus un pch si charmant. + Aprs maint ris moqueur, mainte antienne fcheuse, + Pour la maison des champs, mre Alison partit; + Et la soeur accoucheuse, + Layette sous le bras, aussitt la suivit. + En secret, tant qu'on put, l'accouchement se fit; + Le jardinier pourtant en apprit quelque chose; + Et ne pouvant garder sur ce point lettre close, + Le dimanche suivant, + En portant le cerfeuil, le concombre, au couvent, + Il en lcha deux mots la tourire, + Qui vous le chapitra d'une trange manire; + Et lui montrant un Christ, lui dit: Pauvre idiot, + Avec un tel poux, veux-tu qu'une recluse + Puisse faire un marmot? + Le rustre alors se prosterne genoux, + Et s'crie: Ah, bon Dieu! comme l'on vous abuse; + De ces bguines-l si vous tes l'poux, + Las! vous tes cocu tout aussi bien que nous. + + +LA FIDLIT A TOUTE PREUVE. + + Une nymphe de l'Opra, + Leste, fringante, et _ctera_, + Aprs avoir jou le rle d'Immortelle, + Craignait de se crotter pour retourner chez elle. + Fort propos, un lgant marquis + Arrive, lorgne, admire, offre son vis--vis. + Fouette, cocher! L'on part, et soudain la cruelle + De demander: Que fait votre main-l? + --Chut... ma boucle s'accroche votre falbala. + --Ah, monstre! je crrai; j'y suis trs-rsolue. + --Enfance!--Mon honneur!--Comment vous en avez? + Quel affront.--quel plaisir.--Je suis... je suis... vaincue; + Il tait temps, ma foi; nous sommes arrivs. + --Mais je monte chez vous; pourquoi ces rvrences? + --Non, monsieur.--Entre amis, ridicule ce point? + --Fidle mon amant, je ne me permets point... + --Quoi!--De nouvelles connaissances. + + +LE CONNAISSEUR. + + Que de sots renomms pour l'esprit, pour le got, + N'ont eu que des grands airs, du jargon, de l'audace! + C'est ainsi qu'autrefois maint courtisan surtout + Cachait bien peu de fond sous beaucoup de surface. + Nous avons tous connu le clbre Milfleur, + N, comme ses ayeux, duc, riche et connaisseur; + Il devait des talens se montrer idoltre. + Aussi dans son palais avait-il un thtre, + Des bronzes, des tableaux, des mdailles en or: + Mais son plus cher trsor + tait un pavillon tapiss de gravures; + Il en faisait d'abord admirer les bordures, + Le sujet, le dessin; ensuite il s'criait: + Remarquez, s'il vous plat, + Que toutes sont _avant la lettre_. + Or, comme il retenait, + Ou bien qu'il crivait peut-tre, + Ce qu'en le visitant chaque amateur disait, + Et qu'il le rptait; + Effleurant des beaux arts la surface agrable, + Il semblait marier la palme du savant + Au bouquet sduisant + Du petit matre aimable. + Une de nos Las, un jour, dit-on, s'y prit; + Et son coeur partageait l'erreur de son esprit, + Lorsque Milfleur voulant brusquer cette conqute, + crivit un billet, mais si plat, mais si bte, + Que la nymphe en rougit, + Et que, dans son dpit, + Sur l'enveloppe elle se borne mettre; + Vous n'tes plus _avant la lettre_. + + +LA PRUDE. + + Amour et pruderie + Eurent toujours quelque lger dbat; + La dame par orgueil donne tout de l'clat; + Puis, je ne sais comment elle fait sa partie, + Elle finit toujours par avoir le dessous. + + A propos de cela, messieurs, connaissez-vous + La prude Arsino?--Qui? cette prsidente + Dont le coeur a quinze ans, le visage quarante? + --Prcisment; veuve depuis trois mois, + On la voit convoler pour la troisime fois. + Dorval, hier, a fait cette conqute; + Il est intressant; + Chez le peuple insurgent, + Il abattit la tte + De maint et maint forban; + Et troqua ses deux bras contre un double ruban. + Je ne vous peindrai pas la modeste grimace, + Qu'en prononant son _oui_, notre bgueule fit. + Aprs bien des faons, la voil dans son lit; + De ceci, de cela, je vous fais encore grce; + Le dsir, sous le lin, comme un zphyr lger, + Circule en murmurant; c'est l'heure du berger. + L'poux tait de feu, l'pouse rsigne + Ddiait ses soupirs au dieu de l'hymne, + Quand.... hlas!--Vous riez? Ah! plaignons-les plutt. + Si faudrait-il au moins qu'hymen ne fut manchot. + Le Tantale nouveau, de la voix et du geste, + Appelle un prompt secours, que sa position + Devant tout coeur bien fait, sollicite de reste. + La volupt dit oui, mais la pudeur dit non. + On supplie, on refuse, on presse, on boude, on peste: + On avance en tremblant un doigt, puis deux, puis trois; + Enfin, notre hrone est rduite aux abois, + De l'humanit sainte elle coute la voix; + Dj son protg l'en payait par deux fois; + Quand par un trait nouveau de fine pruderie, + La voil qui s'crie: + Devoir, tu l'as voulu, mais j'en jure par toi! + L'tera qui voudra, ce ne sera pas moi. + + +L'ILLUSION DU CLOITRE. + + _Dsir de fille est un feu qui dvore, + Dsir de nonne est cent fois pis encore_, + A dit certain auteur + D'immortelle mmoire. + Des recluses surtout il connaissait le coeur, + Son enthousiasme heureux, sa brlante ferveur; + Et quiconque lira cette pieuse histoire, + Va s'crier avec notre docteur: + _Dsir de fille est un feu qui dvore, + Dsir de nonne est cent fois pis encore_. + Une belle au coeur tendre, l'oeil tincelant, + Victime de ses voeux et d'un pre tyran, + Gmissait, sous la guimpe, au fond d'une province. + Son poux lui laissait, consolateur trop mince, + Et de bien tristes jours et de plus tristes nuits; + Sur son front la jonquille attestait ses ennuis. + Heureusement pour notre prisonnire, + Une pensionnaire + Qu'embellissent dj deux lustres et trois ans, + Doit attendre, au moutier, que deux ou trois printemps, + Caressant ses attraits de leur aile fleurie, + Peignent en incarnat + Certain petit bouton encor trop dlicat, + L'entrouvent au dsir, l'amour, la vie. + L'hymen le guette, arm de son contrat. + Cependant ce dieu on taillait de l'ouvrage; + Car, comptant chaque jour dix larcins par ses doigts, + La nonne lui soufflait les trois quarts de ses droits. + Souffler n'est pas jouer, va s'crier un sage. + Ne nous amusons pas ces distinctions; + Trop heureux le mortel qui vit d'illusions! + Enfin un rel mariage + Vient livrer la nonnette aux ennuis du veuvage. + Elle pleure, gmit; + Se mord les doigts, enrage; + Et puis en fille sage, + Elle prend l'cart son lise et lui dit: + Ah! du moins, jurez-moi de m'envoyer l'image + Du trait toujours vainqueur, + Qui doit..... Son front se couvre de rougeur... + Sa langue s'embarrasse.... Admirons tous la nonne; + Elle n'ose nommer le sduisant bijou, + Dont en grce, jadis, toute honnte matronne + Ornait publiquement l'albtre de son cou; + Mais on l'a devine, et son trouble s'appaise. + De l'emplette, Paris, on charge une Marton. + Le marchand dit: Ce bijou, le veut-on + A l'espagnole, ou bien la franaise? + A l'espagnole courts, ils brillent en grosseur; + Minces la franaise, ils brillent en longueur. + A cette question, l'acqureuse indcise + N'ose risquer son got, crainte d'une mprise. + La bonne amie la recluse crit, + Et voici mot pour mot ce qu'elle rpondit: + S'il faut sur ton cadeau parler avec franchise, + C'est dans le got franais surtout qu'il me plaira; + Mais pour Dieu, mon enfant, dis qu'on l'espagnolise, + Autant que faire se pourra. + + + + +POSIES DIVERSES. + + + + +POSIES DIVERSES. + + +LES FTES ESPAGNOLES[28]. + + Il me souvient d'avoir pass deux mois + Dans un chteau de gothique structure, + Flanqu de tours, imposante masure + Dont le seigneur m'ennuyait quelquefois, + Ou me grondait quand je daignais l'entendre. + Mais curieux, il me plaisait d'apprendre + Mainte anecdote; il avait vu des rois, + Des empereurs, des princes d'Allemagne, + Ces cours vraiment ont de trs-bons endroits. + Sa favorite tait la cour d'Espagne; + Il la citait sans relche et partout, + Cherchant quelqu'un qui pour elle et du got. + Du roi Philippe et de la Parmesane + J'ai remport des traits assez plaisans, + Je dis pour moi, plaisans pour un profane, + Qui veut de loin des princes amusans. + Mon rabcheur trouvait son passe-temps + A parler d'eux, de lui, de leurs caresses. + Il possdait des reines, des princesses, + En bague, en bote, en bijoux bien monts, + Rois, lecteurs, en ordre tiquets; + Ayant garni tout un crin d'altesses, + Prs de la tombe, pris des dignits, + Et raffolant surtout des majests; + Puis, allongeant deux tiroirs parallles, + Il m'talait cent joyaux radieux, + Luxe enterr, pompeuses bagatelles, + Perles, rubis, diamans prcieux, + Prsens des rois, et qui plus est, des belles. + En l'coutant, cent fois je me suis dit: + Les rois d'alors aimaient bien peu l'esprit. + N'importe: il faut, pour prix de ses nouvelles, + Le suivre encor Madrid, au Prado, + Quitte partir pour le Ben-Retiro + O le roi court, quand le sourcil lui fronce: + Et n'a-t-on pas d'ailleurs Saint-Ildephonse, + Lieux enchants, palais du doux printemps + O dans l'ennui sa majest s'enfonce + Tout son aise, et loin des courtisans? + Biller tout seul marque un certain bon sens, + Et montre au moins que la grandeur suprme + Pour s'ennuyer se suffit soi-mme. + De ce babil du vieil ambassadeur + Que j'coutais, vous en voyez la cause: + Il m'est rest dans l'esprit, cher lecteur, + Je ne sais quoi dont il faut que je cause. + L.... pour causer, perdre son srieux, + Dire un peu.... tout, sans fadeur, sans scrupule. + J'ai des amis aimant le ridicule, + Moi, .... je le peins... par amiti pour eux. + Vous saurez donc, sans plus de prambule, + Que dans Madrid, sous l'avant-dernier roi, + Prince pieux et vraiment catholique, + Mais trop souvent battu, malgr sa foi, + Par les Anglais, maudit peuple hrtique: + Quand je dis lui, c'taient (vous sentez bien) + Ses gnraux, le roi n'en savait rien; + On lui sauvait tout chagrin politique; + C'tait plaisir de voir comme on tendait + Devers ce but, et comme on s'accordait + A tenir loin tout parleur vridique; + Pour lui tout seul la gazette mentait, + Gazette part, de plaisante fabrique, + Que le ministre ou la reine dictait: + Oh! que n'a-t-on cet exemplaire unique! + La cour, la chambre et le moindre valet, + Secondaient tous la reine et le ministre: + Tenant pour sr qu'un triste vnement, + Un grand dsastre, un revers bien sinistre, + Appris au roi, pouvait subitement + Plisser son front, obscurcir son visage, + D'un peu d'humeur y laisser le nuage + Et retarder sa chasse d'un moment, + Tant ce bon prince avait de sentiment! + Or, cette fois, le mal tant extrme, + Il fut rgl, d'aprs ce beau systme, + Qu'on donnerait ftes de grand clat, + Pour rparer les malheurs de l'tat. + Le temps pressait: zle, soins et dpense, + On prodigua tout, hors l'invention, + Pour taler avec profusion + Tous les plaisirs de la magnificence, + Un beau gala, dans sa perfection, + Jeu, grand couvert, la musique, la danse, + Feux d'artifice, illumination, + Tout le fracas d'une cour excde, + Sans frais d'esprit, sans l'ombre d'une ide. + Pardon; j'ai tort; on se disait tout bas, + Que c'est vraiment un prince formidable; + Que les Anglais se rendront sans combats, + Que tous les jours la reine est plus aimable + Malgr les ans, on ne la conoit pas; + Que le ministre est un homme admirable; + Que les Infans sont plus beaux que le jour: + Bref, ce qu'on dit, ce qu'il est convenable + Qu'un roi vivant entende dans sa cour. + Le lendemain donne fte nouvelle. + Vous connaissez ce que l'Espagne appelle + _Acte de foi_. La foi devait brler + De cent Hbreux une troupe infidelle, + D'infortuns triste et longue squelle + Qu'on dnombrait, la voyant dfiler; + Et puis venait un renfort d'hrtiques, + Seuls vrais auteurs des disgrces publiques. + La foi console: il faut se consoler. + C'est bien aussi ce que l'on se propose, + Quant au public; le roi, c'est autre chose: + Ignorant tout, rien ne peut le troubler; + Nul embarras, nul souci ne l'approche. + Content, heureux, et la gazette en poche, + De l'avenir irait-il se mler? + Vainqueur partout, terrible (on l'en assure), + Son coeur jouit d'une allgresse pure. + Environn de messieurs les Infans, + D'un air dvot il dit ses patentres: + Il faut donner l'exemple ses enfans, + Priant pour eux la vierge et les aptres. + Bien surveills par l'inquisition, + Ils sont dresss la religion + Par des prlats humbles comme les ntres, + Mais qui, croyant ce qu'ils prchaient aux autres, + Avaient de plus la persuasion. + Des trois Infans la sournoise jeunesse + Montrait du got pour la contrition; + Le srieux de la componction + Tartufiait leur sombre gentillesse: + Un maintien gauche, en dpit de l'altesse, + Ce tour d'glise et cet air d'oraison, + Cet humble instinct qui dtruit la raison, + Qui plat au prtre, aussitt l'intresse + Et lui fait dire: Oh! celui-ci m'est bon. + On a voulu qu'au sortir de la messe, + L'an, surtout, vint l'acte de foi + Voir la douceur de notre sainte loi, + Mter ses sens, sa piti, sa faiblesse, + Enfin promettre l'Espagne un grand roi, + Qui vt toujours l'enfer autour de soi. + Et dans le fait, voyant des misrables + Prcipits dans des brasiers ardens, + Tordant leurs bras dchirs de leurs dents, + Et leurs bourreaux, des hommes, ses semblables, + Usurpateurs du bel emploi des diables, + N'est-il pas vrai que monseigneur l'Infant + Doit l'enfer croire plus aisment? + Aimable prince, combien ton enfance + En ce beau jour a donn l'esprance + Au saint office! Il dit que tt ou tard + Tu reprendras srement Gibraltar, + Qui fut ton bien, et que la Providence + A laiss prendre aux Anglais par hasard. + Ce pronostic, qu'on rpand dans l'Espagne, + N'eut point d'accs au journal de la cour; + On s'y bornait louer tour tour + L'auguste roi, son auguste compagne, + Qui sont du monde et l'exemple et l'amour: + Puis de vanter, en phrases fanatiques, + Leur zle ardent contre les hrtiques, + Contre l'Anglais, surtout contre l'Hbreu, + Peuple endurci dans ses vieilles pratiques, + Que l'on convient venir d'assez bon lieu; + Mais qui, fidle ses cahiers antiques, + Livres chris, divins de notre aveu, + Meurt mchamment et pour adorer Dieu + Comme David, de qui les doux cantiques + Lui sont chants quand on le jette au feu. + Certes, voil de quoi mettre en colre + Un saint journal: puis, viennent les couplets, + Hymnes, chansons, redondilles, sonnets, + Qu'une foi vive, hypocrite ou sincre, + Un vain dsir, ou le talent de plaire, + Adresse au roi sur ses brillans succs; + Car tout le plan de la crmonie + Est un effort de son puissant gnie. + Pourquoi, soudain, places et carrefours + Vont de sa gloire occuper quelques jours + Les regardans: estampes et gravures, + Grotesque affreux, sombres caricatures, + O, consums dans leurs sacrs atours, + La tte en bas, feux et flamme rebours, + En noirs dmons, grimacent les figures + Des torturs, infligeant des tortures; + Dieu, qui d'en haut contemple cet enfer + Avec amour, et bnit Lucifer; + Le doux Jsus; l'attrayante Marie, + Qui, caressant d'un sourire amical + Les vils suppts du monstre monacal, + Semble exciter leur dvote furie; + En bas, le roi d'un beau zle chauff, + La croix en main, guidant l'auto-da-f, + Dont le livret, lu dans chaque famille, + D'un jacobin vu, revu, paraph, + Va sur les mers, pieuse pacotille, + Charmer, ravir, de Cadix Manille, + Ses heureux saints qui prennent leur caf. + Vous conviendrez que maintenant l'Espagne + Avec honneur peut ouvrir la campagne, + Qu'on va tout vaincre, et que les ennemis + Seront bientt chasss du plat pays. + Soit, j'en conviens; mais un moment, de grce; + Rendons surtout la victoire efficace, + Modrons-nous, et faisons qu'aujourd'hui + Le roi n'ait plus une gazette lui. + Songeons au but de la troisime fte, + Que cette fois pour le peuple on apprte. + Que dites-vous? le peuple! Eh, oui! vraiment, + Dans le malheur on y pense un moment. + Le plus grand roi, quand la chance varie, + Avec le peuple est en coquetterie. + A son poux la reine a prudemment + Insinu qu'au sein de la victoire, + Un roi couvert des rayons de la gloire, + S'il est chri, parat encor plus grand. + Le roi, frapp, vit l'importance extrme + De ce conseil: Eh bien! dit-il, qu'on m'aime. + Veillez-y bien, rglez tout promptement. + On obit, et le gouvernement, + Voyant le peuple abattu de tristesse, + Prit le parti d'ordonner l'allgresse, + De la payer. On prit l'argent; mais quoi? + On ne rit pas ainsi de par le roi. + L'auto-da-f, merveilleux en lui mme, + Soutient le coeur, mais ne peut rjouir: + Il faut chercher ailleurs ce bien suprme + Et s'adresser quelqu'autre plaisir. + Or, le plus grand, le seul par excellence, + Vous devinez, c'est de voir, des taureaux + Mis en fureur, pousss toute outrance + Par des guerriers, des piqueurs, des hros, + Gens vigoureux, bien arms, bien dispos. + De ces combats la sublime science + Chez l'Espagnol brilla dans tous les temps. + Sur Caldrone elle a la prfrence: + Elle ravit les petits et les grands, + La cour, la ville; et sa majest mme + Fait grand tat de ce talent suprme. + Par cent rivaux le prix est disput: + C'est un hommage offert la beaut. + L'Espagnol croit, lorsque son sang ruissle, + Que pour jamais sa matresse est fidle. + Chez nous Franais, cet argument nouveau + Prendrait du poids, en supposant de mme, + Qu'on ne peut plus, ds qu'on perce un taureau, + tre fidle la beaut qu'on aime. + Chaque pays a son raisonnement; + Cervelle humaine est chose singulire. + De ma raison votre raison diffre: + Le coeur aussi m'tonne grandement..... + Mais je reviens et reprends notre affaire. + L'affaire allait plus que passablement: + L'amphithtre tait garni de belles + De toute espce, et mme de cruelles. + On avait fait le signe de la croix, + Et trois taureaux s'avanaient la fois. + Si je voulais faire ici le pote, + Convenez-en, lecteur, j'aurais beau jeu; + A qui tient-il? Mais je retiens mon feu, + Je vous fais grce; et ma muse discrte + Des lieux communs ddaigne le secours; + Puis, la morale a seule mes amours. + Or, disons donc, sans soin, sans talage, + Qu'un des taureaux, j'en ai parl, je crois, + Deux tant morts, demeur seul des trois, + Bless lui-mme et transport de rage, + Glaa d'effroi l'amphithtre entier, + Renversant tout, matador ou guerrier, + Ngre, marquis, grand d'Espagne et bouvier, + Arms ou non; il n'eut plus d'adversaire. + Thse, Alcide, aux sicles fabuleux, + Eussent cherch ce taureau merveilleux, + Pour en dcoudre: il tait leur affaire. + Sa majest, ne pensant pas comme eux, + Se blottissait dans sa loge grille, + Mourant de peur, la croyant branle. + Chacun tremblait l'exemple du roi; + Mais savez-vous comme, en ce dsarroi, + Dieu secourut cette cour si trouble? + Un jeune enfant, obscur, bien inconnu, + Vient songer qu' l'instant il a vu + Les boeufs d'un tel, troupeau considrable, + Qui lentement regagnaient leur table. + Vite il y court, les fait sortir soudain, + Et les conduit, aid d'un vieux voisin, + Vers cet enclos o la terrible scne + Rpand l'horreur: les voil dans l'arne. + En quel moment? Quand le monstre fougueux, + Moins forcen, paraissait plus terrible; + Lorsqu'agitant, tournant sa face horrible, + Gonfl, fumant d'un nuage cumeux, + Vainqueur et seul sur l'arne sanglante, + Les feux pais de sa narine ardente, + Les feux hagards, noirs et clairs de ses yeux, + Redemandaient, cherchaient la guerre absente. + Pour ennemis il ne voit que des boeufs + Qui dfilaient, un par un, deux par deux, + En plus grand nombre; et puis la troupe entire + De plus en plus garnissait la carrire. + De leurs gros yeux la stupide langueur + Et de leurs pas la pesante lenteur + N'annonant point d'intention guerrire, + Le fier taureau, qu'tonne leur douceur, + Tout baubi d'tre sans adversaire, + Les tonnait d'un reste de fureur, + Qui peut passer entre boeufs pour humeur; + Et nulle part ne trouvant de colre, + Il s'appaisa, voyant qu'ils n'ont point peur. + Grce leur corne, il les crut ses semblables: + Comme ils beuglaient, il les crut ses gaux; + Et radouci dans ce commun repos, + Environn de voisins si traitables, + Il imita ces prtendus taureaux. + Ce dnoment plut fort l'assistance, + Au roi surtout: l'on reprend contenance, + On se rassure, on rit de son effroi, + Que l'on niait; nul n'avait craint pour soi: + Un seul instant si l'me fut trouble, + Chacun convient que c'tait pour le roi; + Le roi le crut, se croyant l'assemble. + La peur cessant, on devint curieux. + Mais d'o vient donc ce grand convoi de boeufs? + On cherche, on tient tout le fil de l'histoire. + Un empress courut aprs l'enfant + Qui prit la fuite; il avait peur d'un grand, + Et se sauva de l'interrogatoire. + La reine en rit: chacun des courtisans + Voulait qu'il ft le fils d'un de ses gens, + Neveu du moins, tant ils aimaient la gloire. + Le roi laissa disputer l-dessus, + Indiffrent, puisqu'il ne tremblait plus. + Hors de pril, sa majest charme + Lche deux mots sur l'enfant, le voisin, + Billant, distrait; et ds le lendemain + S'en soucia comme de son arme. + Tandis qu'il bille et ne s'amuse pas, + Des battemens de mains, de grands clats, + Des ris joyeux partent de la commune. + Sa majest, que le rire importune, + Parat surprise, elle regarde en bas: + C'tait l'enfant qui, rentr de fortune, + Ne craignant plus, voyez-vous, d'tre pris + Ni prsent, curieux, s'tait mis + Sur un gradin, debout, prs de l'issue + Par o des boeufs se pousse la cohue, + Troupeau bnin, qu'on chasse avec des ris. + Et des rieurs remarquez l'insolence; + Car vous saurez qu'en ce troupeau si doux + Est l'animal qui les fit trembler tous; + Mais de l'enfant la nave impudence + Fit plus d'effet encor, russit mieux. + En revoyant ce taureau trouble-fte, + Auteur du mal, si coupable ses yeux, + D'un gros bton, plaisamment furieux, + Il va frappant de la maudite bte + Les flancs, le dos; et le pauvre animal, + Doublant le pas sous l'instrument risible, + Va s'enfonant dans le groupe paisible, + Pour se sauver de ce petit brutal. + Vous souriez, lecteur; mais je parie + Que vous rvez: laissons la rverie, + Contentons-nous d'un simple enseignement, + D'un aperu: que tel est frquemment + Plus fort tout seul qu'avec sa confrrie. + Vous le sentez, hlas! pniblement, + Hommes de main, de tte, de gnie, + Vous que j'ai vus en maint gouvernement + (Le despotisme a bien sa prudhomie), + Vous que je plains, abattus tristement, + Marchant de front, btes de compagnie. + Cet art des rois, ce secret merveilleux, + Nous le savons; mais l'Espagne l'ignore; + En ces climats le ciel fait natre encore + Des esprits fiers et des coeurs gnreux; + Mais les taureaux sont entours de boeufs. + Chassons les boeufs, chassons le saint office, + Prions le ciel que la foi s'affaiblisse, + Limons leurs fers et dessillons leurs yeux + Par maint crit o la vrit brille, + La vrit, trsor plus prcieux + Que du Prou l'opulente flottille; + Et dans Madrid menant la vrit, + Que suit bientt sa soeur la libert, + Consolidons le pacte de famille. + + [28] Chamfort composa ce petit pome au commencement de 1792. + + +CALYPSO A TLMAQUE, + +HRODE. + + Ainsi donc le destin, dans les murs de Salante, + Fixe pour un moment ta fortune flottante! + Tu triomphes, ingrat; et ta crdulit + S'est de tous tes forfaits promis l'impunit! + Que sais-je? en ce moment ta coupable imprudence + Peut-tre ose accuser ma haine d'impuissance. + Je veux avec le jour t'arracher ton erreur; + Par mon amour pass juge de ma fureur. + Non, tu ne verras point cette Itaque chrie, + Ce sjour que je hais, cette obscure patrie, + Pour qui ton coeur jadis, d'un vain espoir flatt, + Mprisa mon amour et l'immortalit. + Grands Dieux! si vos dcrets permettent qu'il la voie, + Puisse-t-il ne goter qu'une trompeuse joie! + Oui, tratre, qu'aussitt un nuage odieux, + Abusant ton espoir, la drobe tes yeux; + Qu' te perscuter la fortune constante, + Promne sur les mers ta destine errante; + Que les vents, chapps de leurs sombres cachots, + De la mer contre toi soulvent tous les flots; + Et, pour combler mes voeux, qu'un funeste naufrage + M'offre ton corps mourant pouss vers mon rivage; + Que ta nymphe, en pleurant sur ton malheureux sort, + Par ses cris douloureux appelle en vain la mort! + Dieux? quel plaisir de voir ma rivale plaintive + Rappeler vainement ton ombre fugitive! + Mes yeux, au lieu des tiens, jouiront de ses pleurs, + Et ma prsence encor aigrira ses douleurs. + Sans me dplaire alors, de cyprs couronne, + Elle pourra gmir tes pieds prosterne; + Et je n'envrai plus ni ses gmissemens, + Ni ses tendres regards, ni ses embrassemens. + Mais je frmis, mon coeur, mon faible coeur soupire: + Dieux! serait-ce d'amour?... Ah! ma fureur expire! + Malheureuse! je l'aime et le hais tour tour. + Que dis-je? cette haine est un transport d'amour. + Tlmaque! je cde; oui, c'est ma destine; + Sous le joug de l'Amour ma haine est enchane; + N'en crois pas les transports o j'ai pu me livrer; + Ne crains rien: Calypso ne peut que t'adorer. + Grands dieux! n'exaucez pas ma funeste prire; + C'tait contre moi-mme armer votre colre. + Quand mon coeur pour l'ingrat tremble au moindre danger, + Hlas! que je suis loin de vouloir me venger! + Quelle tait ma fureur? Oui, dieux! je vous implore: + Mais ce n'est qu'en faveur de l'objet que j'adore; + Et s'il faut prouver sur lui votre pouvoir, + Consultez mon amour et non mon dsespoir. + Mais, hlas! que dis-tu; malheureuse desse? + Arrte; o t'emportait une indigne faiblesse? + Songes-tu que le tratre, au mpris de ta foi, + Ose former des voeux qui ne sont pas pour toi? + Oui, tandis que pour lui, lchement suppliante, + Je fais des voeux... l'ingrat en fait pour son amante; + Et son farouche orgueil, que je n'ai pu dompter, + Ne se souvient de moi que pour me dtester. + Ah! quand tu vins tremblant, au sortir du naufrage, + M'offrir de tes malheurs l'attendrissante image, + Moi-mme je devais, prvenant tes affronts, + Te replonger vivant dans ces gouffres profonds, + Dans ces gouffres affreux que le sort te prpare, + Habits par la mort et voisins du Tnare. + Dans ton coeur ennemi, pourquoi mon faible bras + Hsita-t-il alors de porter le trpas? + Sur la tte du fils offert ma colre, + Ma main devait venger la trahison du pre; + Et ta mort, m'pargnant un fatal entretien, + Devait punir son crime et prvenir le tien. + Mon orgueil, offens des mpris d'un parjure, + Se croyait dsormais l'abri d'une injure: + Je dfiais l'Amour, auteur de tous mes maux; + Je jurai d'immoler au soin de mon repos + Tous les infortuns que leur destin funeste + Conduirait vers ces bords que Calypso dteste; + Leur sang a ciment cet horrible serment; + J'ai cru, dans chacun d'eux, immoler un amant; + Tu parus, mon courroux s'armait pour ton supplice; + Tu t'avances, je vois... j'aime le fils d'Ulisse: + A la tendre piti j'abandonne mon coeur, + J'y laisse entrer l'amour au lieu de la fureur. + Au meurtre ds long-temps ma main accoutume, + Ma main par un mortel se vit donc dsarme; + Je n'osai la porter dans ton coupable flanc; + Sanglante, je craignis de rpandre le sang. + Cette divinit dont le mle courage + Jadis se nourrissait de meurtre et de carnage, + Dont la rage guidait les farouches transports, + Dont le bras tant de fois ensanglanta ces bords, + A l'aspect d'un mortel, dsarme et tremblante, + Soupire et n'est dj qu'une timide amante. + Calypso ne hait plus en ce funeste jour; + Le poignard la main, elle implore l'Amour. + Qu'aisment tu surpris ma raison gare! + De mon coeur imprudent je te livrai l'entre. + Je respectai ces jours, ces jours infortuns, + Des piges du trpas sans cesse environns. + O souvenir cruel d'une ardeur insense! + O pleurs! dsespoir d'une amante offense! + Tlmaque!... Eucharis!... Dtestables amans! + Malheureuse! Que faire en ces affreux momens! + Vous m'vitez en vain, je vole sur vos traces... + Mais que dis-je? Voudrais-je augmenter mes disgrces? + Mes yeux pourraient-ils voir leurs transports amoureux. + Et leurs embrassemens insulter mes feux? + Encor, si je pouvais, au gr de ma furie, + Briser le noeud cruel qui m'enchane la vie, + Etouffer mes douleurs dans le sein du trpas... + Mais je ne peux mourir... Eh bien! toi, tu mourras! + Oui, je veux dans ton sang plonger ma main fumante, + Sous les yeux, dans les bras de ton indigne amante. + Oui, dans ses bras sanglans, ingrat, tu vas prir: + Elle triomphera de t'avoir vu mourir. + . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . + Dieux! vengez par mes mains son infidlit; + Je vous pardonne alors mon immortalit. + Non, c'est peu de la mort pour une telle offense; + Ah! par mon dsespoir, jugez de ma vengeance. + Sombre divinit des malheureux amans, + Cruelle Jalousie, arme tous tes serpens; + Allume dans mon coeur tous les feux de la rage; + Je le soumets toi, rgne en moi sans partage; + touffe de l'amour les soupirs et les voeux: + C'en est fait, je me livre tes plaisirs affreux; + Change en noire furie une timide amante; + Enhardis ce poignard dans ma main chancelante... + Que dis-je? Il n'est plus temps, il a d m'chapper. + Eucharis, dans tes bras, il fallait le frapper. + O souvenir affreux! jour fatal ma gloire, + O ma prsence mme ennoblit sa victoire! + Je courais me venger et te percer le sein; + Elle vit le poignard qui tombait de ma main: + Elle vit expirer mon impuissante rage... + Qu'elle va dtester ce funeste avantage! + Oui, sur elle je veux punir ta trahison: + Je veux de tes mpris lui demander raison. + Si tu veux adoucir le malheur qui l'accable, + Pour la justifier, cesse d'tre coupable; + Viens me rendre le coeur qu'elle m'avait ravi. + Ah! si du repentir le crime tait suivi, + Si tu venais enfin, terminant mon supplice, + Dans mes yeux attendris lire ton injustice; + Si ta bouche abjurait ta haine et ta fiert, + Je ne me souviendrais de ma divinit + Que pour rendre immortels tes feux et ma tendresse. + Viens dsarmer mon bras, c'est l'Amour qui t'en presse + Viens rgner avec moi. C'en est fait; oui, je veux + Que le dieu de mon coeur soit le dieu de ces lieux; + Que du bruit de mes feux l'univers retentisse; + Qu' ma flicit tout l'Olympe applaudisse; + Qu'lev dsormais au rang des immortels, + Tu partages l'encens qu'on offre mes autels. + Sous les berceaux fleuris de ce riant bocage, + Dans cet Olympe enfin, le cleste breuvage + Nous sera prsent par la main des amours; + Et seuls ils fileront la trame de nos jours. + Ne crains point qu' leurs mains la Parque les ravisse; + Viens me rendre un bonheur qui jamais ne finisse; + Que d'ternels plaisirs scellent notre union... + Songe dlicieux! charmante illusion! + Pouvez-vous un moment occuper ma pense? + Ah! cessez d'abuser une amante insense; + Pour mon coeur malheureux les plaisirs sont-ils faits? + Inutiles soupirs! inutiles souhaits! + Aveugle Calypso! desse infortune! + Hlas! mon malheur je suis donc enchane! + Il faudra de regrets me nourrir chaque jour; + Je verrai tout finir, except mon amour. + Comment me drober au feu qui me dvore? + Je retrouve partout le cruel qui m'abhorre. + Ton image importune irrite mes ennuis: + Prsent, tu me fuyais; absent, tu me poursuis. + Peut-tre apprendras-tu ma triste destine; + Mais si tu sais les maux o tu m'as condamne, + Si du moins la piti peut encor t'attendrir, + Plains-moi, surtout plains-moi de ne pouvoir mourir. + + +L'HOMME DE LETTRES, + +DISCOURS PHILOSOPHIQUE. + + Nobles enfans des arts, vous que la gloire enflamme, + Qui, soigneux d'agrandir, de fconder votre me, + Ajoutez en silence ses trsors divers, + Pour la produire un jour aux yeux de l'univers: + Qui d'entre vous n'aspire cet honneur suprme, + De servir les mortels en s'clairant soi-mme? + Laissez-moi contempler vos devoirs, vos destins, + Tous les droits que sur vous le ciel donne aux humains. + Ce sont vos sentimens que ma bouche rpte; + Ils mritaient sans doute un plus digne interprte. + Ah! que ne puis-je au moins, retraant leur grandeur, + Les peindre tous les yeux, comme ils sont dans mon coeur! + Quelle est de ces rivaux l'ambition sublime? + Dans leurs travaux heureux quel espoir les anime? + C'est ce noble dsir d'clairer nos esprits, + De porter la vertu dans nos coeurs attendris; + Mais ce droit n'appartient qu'au mortel qu'elle inspire: + Lui seul peut sur notre me exercer cet empire, + Lui seul dans notre sein lance des traits brlans. + L'cole des vertus est celle des talens; + Plus l'me est courageuse et plus elle est sensible; + L'esprit reoit de l'me une force invincible; + Chaque vertu nouvelle ajoute sa vigueur. + Courez votre ami qu'opprime le malheur; + Par des soins gnreux rveillez son courage, + Et des vertus ensuite allez tracer l'image. + Je les vois, respirant sous vos hardis pinceaux, + D'un charme inexprimable animer vos tableaux. + Vertu, sans vous aimer, quel mortel peut vous peindre? + S'il en existe un seul, Dieu! qu'il est plaindre! + Sans cesse, en contemplant vos traits majestueux, + Devant son propre ouvrage il baissera les yeux; + En s'immortalisant, il fltrit sa mmoire, + Et consacre sa honte aux fastes de la gloire. + Mais de ces sentimens qui peut vous animer? + Dans votre me jamais comment les imprimer? + Sera-ce en les portant dans un monde frivole? + A d'absurdes gards il faut qu'on les immole. + Pourriez-vous soutenir, sans dgrader vos moeurs, + Le choc des prjugs, des vices, des erreurs, + Dont la foule en tout temps vous assige et vous presse? + Fuyez: qu'attendez-vous? une vaine richesse? + Ce vil prsent du sort serait trop achet; + Vos coeurs perdaient, hlas! leur sensibilit, + Cette austre hauteur, ce courage inflexible + Qui porte un jugement svre, incorruptible, + A l'homme, aux actions marque leur juste prix, + Et par la vrit subjugue les esprits. + Quel est ce malheureux qui d'un encens coupable + Fatigue lchement un mortel mprisable? + Ose-t-il dispenser, de ses vnrables mains, + Ce trsor prcieux, l'estime des humains? + Mes amis, jurons tous, dans ce temple o nous sommes[29], + De ne point avilir l'art de parler aux hommes, + De faire devant nous marcher la vrit, + De ne mentir jamais la postrit, + De pouvoir dire un jour cet arbitre auguste: + Jugez sur notre foi, votre arrt sera juste. + C'est alors que l'on peut, par d'utiles crits, + Des mortels incertains diriger les esprits. + Opinion, nos gots, nos moeurs, sont ton ouvrage, + Dieu t'a soumis le monde, et te soumet au sage; + Du fond de sa retraite il t'impose des lois; + Tu marchais au hasard; il te guide son choix; + Avec la vrit sa voix d'intelligence + Fonde, affermit, combat, renverse ta puissance. + Grands hommes, c'est vous d'exercer son pouvoir; + Notre coeur appartient qui sait l'mouvoir; + Vous avez de l'erreur dtruit la tyrannie: + L'univers a chang devant votre gnie. + Souvent notre insu votre me vit en nous, + Et la raison d'un seul est la raison de tous. + Laissez frmir la haine, et l'erreur, et l'envie; + Dtruire un prjug, c'est servir sa patrie. + La vrit dfend le trne et les autels, + Et la fille des cieux ne peut nuire aux mortels, + Elle mousse les traits de l'ardent fanatisme, + Des tyrans de l'esprit combat le despotisme; + Jusqu'au milieu des cours elle va quelquefois + Dmentir les flatteurs et dtromper les rois. + Mais souvent, dans un sicle o l'on craint la lumire, + Le gnie opprim rampe dans la poussire; + L'orgueil intolrant en prive l'univers; + On le hait, on l'accable, on lui donne des fers: + On dfend la pense au seul tre qui pense. + Vous qui des souverains partagez la puissance, + S'il est un vrai talent, par le sort opprim, + Qui, faute d'un regard, languisse inanim; + Craignez de l'avenir la terrible sentence; + Mais, non: votre pays vous a jug d'avance. + Ah! si vous ignorez le prix des vrais talens, + Demandez-le ces rois dont les soins vigilans, + Arrachant cette plante son climat strile, + Feront germer ses fruits sur un sol plus fertile. + Mais il reste un espoir aux talens mconnus: + C'est de rpandre au moins l'exemple des vertus; + Cette gloire est certaine, et ne craint point d'outrage. + L'exemple des vertus est la dette du sage; + Ses crits sont un don fait l'humanit. + Que le mortel sensible, pris de leur beaut, + Las de voir des coeurs morts, leurs vices, leur bassesse, + Dans ces fiers monumens retrouvant sa noblesse, + Contemple avec transport les traits de sa grandeur, + Et cherche un doux asile auprs de votre coeur. + Eh bien! il faudra donc, dans cette lice immense, + Fatiguer, tourmenter ma pnible existence. + Pourquoi? pour embrasser une ombre qui s'enfuit, + Dsespre la fois celui qui la poursuit, + Celui qu'elle a tromp, celui qui la possde! + Cruelle illusion, qui m'chappe et m'obsde, + Qu' travers mille cueils il me faudra chercher, + Que, jusque dans mes bras, on viendra m'arracher! + Heureux du moins, heureux, si la haine et l'envie, + Complices de ma mort et bourreaux de ma vie, + Souffrent que sur ma cendre on sme quelques fleurs, + Qui croissent auprs d'elle, et naissent quand je meurs! + Dieu! qu'entens-je? est-ce ainsi qu'on parle de la gloire? + S'lever par son me, ennoblir sa mmoire, + Crer un nom fameux triomphant de la mort, + Que tout coeur n sensible entend avec transport; + Des vertus, des talens prsenter l'assemblage + A nos regards charms d'une si belle image! + Amis, la gloire existe, et ses droits sont certains. + Quand Dieu cra la terre et forma les humains, + Il fit natre la gloire, ainsi que lui fconde, + Lui commanda d'instruire et d'embellir le monde, + De mesurer les cieux, de subjuguer les mers, + Et lui commit le soin d'achever l'univers. + Que parlez-vous ici de fleurs sur votre cendre? + Sont-ce les seuls tributs que vous devez attendre? + La gloire est-elle ingrate? et ne la vois-je pas, + Quand vous marchez vers elle, accourir dans vos bras? + Ce sentiment si prompt d'involontaire estime, + Qu'arrachent les talens, que leur aspect imprime, + Que l'or ni les grandeurs n'excitent point en nous, + N'est-il pas votre bien? n'est-il pas fait pour vous? + Rpandre avec chaleur son active pense, + C'est la grandeur de l'me au dehors annonce, + Par des signes certains offerte tous les yeux. + Arrachez, dchirez le voile injurieux, + Dont le sort veut couvrir cette empreinte divine, + Qui d'une me choisie atteste l'origine. + Il faut juger les coeurs sans peser les destins: + Epictte est par l'me gal aux Antonins. + Les beaux arts sont de tous l'immortel hritage; + Tous ont sur cet autel prsent leur hommage. + Voyez ce Richelieu, ce fier vengeur des lis, + Tonnant autour du trne o son matre est assis; + Il dispute la fois, et d'une ardeur pareille, + L'Alsace l'empereur, et le Cid Corneille. + Ah! vous m'ouvrez les yeux, vous entranez mes pas. + Mais, quoi! tous ces cueils, ces malheurs, ces combats! + La haine qui se tait! la basse calomnie + Sans cesse repousse et sans cesse impunie! + L'homme vil et puissant qui, pour percer mon coeur, + D'une main subalterne achte la fureur! + Eh bien! que craignez-vous? Un bras plus redoutable + Vous couvre d'une gide auguste, impntrable. + Le jugement public: voil votre vengeur, + Votre ami, votre appui, votre consolateur; + Je le vois vous conduire au fond d'un sanctuaire, + Dont rien ne brisera l'invincible barrire. + Sous ce puissant abri, placez-vous par vos moeurs. + C'est l qu'on peut braver les absurdes rumeurs, + De l'orgueil forcen la vengeance hautaine, + Voir en piti la rage, et sourire la haine. + Ah! plutt saisissons un espoir plus heureux: + Il est, il est encor des mortels gnreux + Dont l'amiti touchante, active et courageuse + Dfendra hautement votre vie orageuse, + Soutiendra les assauts du superbe oppresseur, + Et sera de vos jours l'orgueil et la douceur. + Quel prix plus glorieux? que faut-il davantage? + J'embrasse avec transport ce fortun prsage; + Mais l'avorai-je enfin? il me faut un bonheur + Qui s'attache mon tre, et qui tienne mon coeur. + Eh! ne l'avez-vous pas? quoi donc! cette me immense + Qui sait trouver en soi sa plus vive existence, + Qui tend tous ses ressorts, qui s'agite en tous sens, + Qui voudrait mme en vain rprimer ses lans, + De ses propres plaisirs n'est-elle pas la mre? + Ces morts, dont la raison nous guide et nous claire, + Ne vont-ils pas dans nous verser leurs sentimens, + De leurs coeurs enflamms rapides mouvemens? + S'emparer de leur me et l'galer peut-tre, + Fixer, terniser chaque instant de son tre, + Est-il un sort plus doux, un plaisir plus touchant? + Conserve-moi, grand dieu! le fortun penchant + Qui place dans moi seul mon bonheur, ma richesse, + M'arrache aux passions d'une ardente jeunesse, + Et trompant de mon coeur la sensibilit, + De ses feux sans pril nourrit l'activit. + Tout n'appartient-il pas au mortel n sensible? + Il est de l'univers possesseur invisible; + Il va, de tous les arts, par un heureux larcin, + Drober les trsors, les renferme en son sein: + Tout est vivant pour lui; son me active et pure + Existe dans chaque tre et remplit la nature, + Partout de son bonheur va saisir l'aliment, + Le dvore et s'enfuit avec un sentiment. + Un autre don du ciel ornera votre vie. + Imagination, compagne du gnie, + Toi, dont la main brillante et prodigue de fleurs + tend sur l'univers tes riantes couleurs! + Le gnie entour de tes heureux prestiges, + Sous tes yeux, ta voix enfante des prodiges. + Sur ton aile rapide il vole dans les cieux, + Embrasse d'un coup d'oeil tous les temps, tous les lieux; + Des empires dtruits il revoit l'origine, + Le choc de leurs destins, leur grandeur, leur ruine; + Parcourt avidement tous ces tableaux divers + Qu'aux regards des mortels les sicles ont offerts, + La nature et ses jeux, ses travaux, ses caprices, + Miracles chapps ses mains cratrices, + Le combat et l'accord de tous les lmens, + Le sillon de l'clair et la fuite des vents. + Voici l'instant propice; il s'agite, il s'enflamme; + Un nouvel univers va sortir de son me: + De ce monde nouveau les lmens presss + D'abord sont au hasard et sans ordre entasss: + L'imagination plane sur cet abme; + Le cahos fuit, tout nat, chaque germe s'anime; + L'esprit actif et prompt, dans un rapide lan, + Du monde qu'il mdite a dessin le plan; + Tout s'arrange: l'ide informe, languissante, + Appelle autour de soi l'image obissante: + Soudain l'image accourt, et par d'heureux accords, + Vient s'unir l'ide, et lui donner un corps. + Tous les traits sont marqus; les couleurs s'assortissent; + Sous de rians pinceaux les tres s'embellissent, + Et placs avec art, contrasts avec choix, + Sous l'oeil du crateur se pressent la fois. + Il frmit, il palpite; et son me ravie + Sent l'ivresse sublime et l'orgueil du gnie. + Eh bien! avec ce sens, cet instinct merveilleux, + Pouvez-vous, sans rougir, vous croire malheureux? + Ah! bnissez plutt ce fortun partage: + Aux vertus jamais consacrez en l'usage. + Vivez pour la patrie et pour l'humanit, + Pour l'amiti, la gloire et la postrit; + De vos coeurs avec soin dfendez la noblesse; + D'un sentiment jaloux repoussez la bassesse: + Chrissons le rival qui peut nous surpasser: + Montrez-moi mon vainqueur, et je cours l'embrasser. + De la lice l'envi franchissez la barrire, + Et vous direz un jour, au bout de la carrire: + Le destin m'opprimait, et moi, je l'ai vaincu; + J'ai senti l'existence, et mon coeur a vcu. + + [29] L'Acadmie franaise, pour laquelle cet ouvrage a t + compos en 1765. + + +BACAROLE + +IMITE DE L'ITALIEN. + + Aux bords fleuris d'une fontaine, + J'ai vu, dans les bras du sommeil, + Des coeurs la jeune souveraine, + L'oeil demi-clos, le teint vermeil: + Ah! qu'en dormant elle tait belle! + Que son rveil me charmera! + Besoin d'amour dort avec elle; + Avec elle il s'veillera. + + Sa bouche a l'clat de la rose, + Qu'au premier souffle du printemps, + Avril respire, frache close + Du sein des frimats expirans: + Ah! qu'en dormant elle tait belle! + Que son rveil me charmera! + Besoin d'amour dort avec elle; + Avec elle il s'veillera. + + Sur sa main sa tte appuye + Ressemble au lis qui mollement, + Sur sa tige aux vents dploye, + Reste pench languissamment. + Ah! qu'en dormant elle tait belle! + Que son rveil me charmera! + Besoin d'amour dort avec elle; + Avec elle il s'veillera. + + Et sous cette gaze mouvante + Que soulve un zphir malin, + Palpite une gorge naissante + Qu'envrait la fleur du matin. + Ah! qu'en dormant elle tait belle! + Que son rveil me charmera! + Besoin d'amour dort avec elle + Avec elle il s'veillera. + + Sa longue et blonde chevelure, + Errant au caprice du vent, + Tantt flotte sur sa figure, + Et tantt sur son col descend. + Ah! qu'en dormant elle tait belle! + Que son rveil me charmera! + Besoin d'amour dort avec elle; + Avec elle il s'veillera. + + Morphe, toi par qui reposent + Tant d'appas offerts mes yeux, + Permets qu'en son sein je dpose + L'ardeur des plus aimables feux. + Ah! qu'en dormant elle tait belle! + Que son rveil me charmera! + Besoin d'amour dort avec elle; + Avec elle il s'veillera. + + De nos baisers le doux change + Dans son coeur portera l'amour: + Transports charmans! divin mlange! + Je vous devrai mon plus beau jour. + Ah! qu'en dormant elle tait belle! + Que son rveil me charmera! + Besoin d'amour dort avec elle; + Avec elle il s'veillera. + + +L'HEUREUX TEMPS. + + Temps heureux o rgnaient Louis et Pompadour! + Temps heureux o chacun ne s'occupait en France + Que de vers, de romans, de musique, de danse, + Des prestiges des arts, des douceurs de l'amour! + Le seul soin qu'on connt tait celui de plaire; + On dormait deux la nuit, on riait tout le jour; + Varier ses plaisirs tait l'unique affaire. + A midi, ds qu'on s'veillait, + Pour nouvelle on se demandait + Quel enfant de Thalie, ou bien de Melpomne, + D'un chef-d'oeuvre nouveau devait orner la scne; + Quel tableau paratrait cette anne au Salon; + Quel marbre s'animait sous l'art de Bouchardon; + Ou quelle fille de Cythre, + Astre encore inconnu, lev sur l'horison, + Commenait du plaisir l'attrayante carrire. + On courait applaudir Dumesnil ou Clairon, + Profiler des leons que nous donnait Voltaire, + Voir peindre la nature grands traits par Buffon. + Du profond Diderot l'loquence hardie + Traait le vaste plan de l'Encyclopdie; + Montesquieu nous donnait l'esprit de chaque loi; + Nos savans, mesurant la terre et les plantes, + Eclairant, calculant le retour des comtes, + Des peuples ignorans calmaient le vain effroi. + La renomme alors annonait nos conqutes; + Les dames couronnaient, au milieu de nos ftes, + Les vainqueurs de Lawfeld et ceux de Fontenoy. + Sur le vaisseau public, les passagers tranquilles + Coulaient leurs jours gament dans un heureux repos, + Et sans se tourmenter de soucis inutiles, + Sans interroger l'air, et les vents et les flots, + Sans vouloir diriger la flotte, + Ils laissaient la manoeuvre aux mains des matelots, + Et le gouvernail au pilote. + + +LA VIE DE PARIS. + + En se cherchant, il semble qu'on s'vite. + On rentre chez soi trs-content, + Quand un portier intelligent + De part ou d'autre a sauv la visite. + On a beaucoup d'amis, mais c'est sans liaison; + Bref, le choix tant nul dans la foule indiscrte + Qu'on adopte sans got, qu'on quitte sans faon, + De visages nouveaux sans cesse on fait emplte, + Et c'est ce qu'on appelle ici tenir maison. + On entre en scne dix-huit ans, + Dans le monde on se prcipite: + Une femme vous prend, vous promne et vous quitte. + Bientt mon grand enfant ses pareils dplat; + L'homme forme le fruit, et le vieillard le hait. + Que devenir? errant l'aventure, + Isol dans le tourbillon, + La libert du jeu lui parat la plus sre; + Il s'y livre d'abord par ton; + Et le dsoeuvrement entranant l'habitude, + A trente ans vous voyez un sot + Qui, pour avoir vcu trop tt, + Gmit dans le chagrin et la dcrpitude. + + +IMITATION D'OVIDE. + + Je ne sais point porter de chanes ternelles, + Et j'ose me vanter de ma lgret: + Quand l'univers nous offre tant de belles, + Pourquoi n'aimer qu'une beaut? + Si je vois une fille innocente et tranquille, + Qui baisse ses regards sur un sein immobile, + Son timide embarras, sa nave candeur, + Sont des piges cachs qui surprennent mon coeur. + Si, marchant d'un air leste et la tte assure, + Attaquant, provoquant la jeunesse enivre, + Las vient paratre, elle enflamme mes sens; + J'ai bientt oubli ma modeste bergre, + Et c'est la volupt, c'est l'art que je prfre, + Afin de savourer des plaisirs diffrens. + Du haut de sa grandeur, de sa tige clatante, + J'aime faire descendre une superbe amante; + Et je crois, triomphant d'elle et de ses aeux, + M'lever dans ses bras jusques au sein des dieux. + Tu n'as pas moins de droits sur mon me inconstante, + Toi, dont l'esprit orn rend l'entretien charmant: + Aux plaisirs de l'amour se borne l'ignorante, + Et ses soins dlicats flattent un tendre amant. + Que la voix de Clo me pntre et me touche! + Quel plaisir, quand le coeur et l'oreille sont pris, + D'interprter, par un baiser surpris, + Les sons pleins de douceur qui sortent de sa bouche! + Je ne puis voir, sans un trouble soudain, + Dans les bras d'une belle une harpe enlace, + Et mon oeil suit en feu, sur la corde pince, + Le jeu vif et brillant d'une charmante main. + Les grces de Cinthie et sa taille lgre + M'offrent les souvenirs des nymphes de nos bois; + Et quand ses pas hardis l'enlvent de la terre, + Je voudrais, embrassant sa taille entre mes doigts, + La porter en triomphe aux bosquets de Cythre. + Le frais matin de la beaut, + Les premiers jours de sa naissance, + Portent, dans mon sein agit, + La plus active effervescence. + Son t mme a des charmes pour moi. + O femmes! je ne vis que pour vous dans le monde; + Mais j'aime partager l'encens que je vous doi, + Et la brune me rend infidle la blonde: + Mon coeur ne brave pas un seul de vos attraits. + Enfin, quelque beaut que l'on cite dans Rome, + Que l'univers possde et l'univers renomme, + Elle est d'abord l'objet de mes ardens souhaits; + Et comme un nouvel Alexandre, + Anim d'un feu tout divin, + Dans mon ambition, prt tout entreprendre, + Je voudrais conqurir le monde fminin. + + +LE PARADIS. + + L'autre monde, Zelmis, est un monde inconnu, + O s'gare notre pense; + D'y voyager sans fruit la mienne s'est lasse; + Pour toujours j'en suis revenu. + J'ai vu, dans ce pays des fables, + Les divers paradis qu'imagina l'erreur: + Il en est bien peu d'agrables; + Aucun n'a satisfait mon esprit et mon coeur. + Vous mourez, nous dit Pythagore; + Mais sous un autre nom vous renaissez encore, + Et ce globe jamais est par vous habit. + Crois-tu nous consoler par ce triste mensonge, + Philosophe imprudent et jadis trop vant? + Dans un nouvel ennui ta fable nous replonge. + Mais notre avantage on dit la vrit. + Celui-l mentit avec grce, + Qui cra l'Elyse et les eaux du Lth. + Mais dans cet asile enchant, + Pourquoi l'amour heureux n'a-t-il pas une place? + Aux douces volupts pourquoi l'a-t-on ferm? + Du calme et du repos quelquefois on se lasse; + On ne se lasse point d'aimer et d'tre aim. + Le dieu de la Scandinavie, + Odin, pour plaire ses guerriers, + Leur promettait, dans l'autre vie, + Des armes, des combats et de nouveaux lauriers. + Attach ds l'enfance aux drapeaux de Bellone, + J'honore la valeur, d'Estaing j'applaudis; + Mais je pense qu'en paradis + On ne doit plus tuer personne. + Un noble espoir sduit le ngre infortun, + Qu'un marchand arracha des dserts de l'Afrique. + Courb sous un joug despotique, + Dans un long esclavage il languit enchan. + Mais quand la mort propice a fini ses misres, + Il revole joyeux au pays de ses pres, + Et cet heureux retour est suivi d'un repas. + Pour moi, vivant ou mort, je reste sur vos pas. + Non, Zelmis, aprs mon trpas, + Je ne chercherai point les bords qui m'ont vu natre: + Mon paradis ne saurait tre + Aux lieux o vous ne serez pas. + Jadis au milieu des nuages + L'habitant de l'Ecosse avait plac le sien. + Il donnait son gr le calme ou les orages; + Des mortels vertueux il cherchait l'entretien; + Entour de vapeurs brillantes, + Couvert d'une robe d'azur, + Il aimait glisser sous le ciel le plus pur, + Et se montrait souvent sous des formes riantes. + Ce passe-temps est assez doux; + Mais de ces sylphes, entre nous, + Je ne veux point grossir le nombre, + J'ai quelque rpugnance n'tre plus qu'une ombre; + Une ombre est peu de chose, et les corps valent mieux; + Gardons-les. Mahomet eut grand soin de nous dire + Que, dans son paradis, on entrait avec eux. + Des houris c'est l'heureux empire; + L, les attraits sont immortels; + Hb n'y vieillit point; la belle Cythre, + D'un hommage plus doux constamment honore, + Y prodigue aux lus des plaisirs ternels. + Mais je voudrais y voir un matre que j'adore: + L'Amour qui donne seul un charme nos dsirs, + L'Amour qui donne seul de la grce aux plaisirs. + Pour le rendre parfait, j'y conduirais encore + La tranquille et pure Amiti, + Et d'un coeur trop sensible elle aurait la moiti. + Asile d'une paix profonde, + Ce lieu serait alors le plus beau des sjours; + Et ce paradis des amours, + Si vous vouliez, Zelmis, on l'aurait en ce monde. + + +LA VIEILLE DE SEIZE ANS. + + Lise quinze ans plut et fut peu cruelle; + Mais Lise, hlas! fut quitte seize ans. + La pauvre enfant alors, n'amusant qu'elle, + Crut d'tre aimable avoir pass le temps. + + Son miroir mme, ses yeux pleins de larmes, + Ne montrait plus ni beaut, ni fracheur; + Toute charmante, elle pleurait ses charmes + Et cet air simple exprimait son erreur. + + J'avais quinze ans, quand tu me trouvais belle; + Un an dtruit ma beaut, ton ardeur. + Mon coeur, hlas! t'aime encore, infidle! + Mais seize ans peut-on offrir son coeur? + + Tu me pressais, quel feu!.. quelle tendresse!.. + Mais j'ai seize ans; adieu tous tes dsirs! + Du doux plaisir je sens encore l'ivresse; + Mais j'ai seize ans; adieu tous tes plaisirs! + + Quoi! vingt printemps que toi-mme as vu natre, + A tous les yeux n'ont fait que t'embellir! + Moi, j'ai seize ans, je n'ose plus paratre; + Un an d'amour a donc pu me vieillir? + + Hier Damon, qui me poursuit sans cesse, + M'offrait un coeur tout prt s'enflammer; + Allez, lui dis-je, allez la jeunesse; + Moi j'ai seize ans, on ne doit plus m'aimer. + + Mais non, cruel, reviens ta bergre, + Reviens, pardonne mes seize printemps; + S'il faut quinze ans, perfide, pour te plaire, + Viens, dans tes bras j'aurai toujours quinze ans. + + +CANDIDE. + + Candide est un petit vaurien + Qui n'a ni pudeur ni cervelle; + A ses traits on reconnat bien + Frre cadet de la Pucelle. + Leur vieux papa, pour rajeunir, + Donnerait une belle somme; + Sa jeunesse va revenir, + Il fait des oeuvres de jeune homme. + Tout n'est pas bien: lisez l'crit, + La preuve en est chaque page, + Vous verrez mme en cet ouvrage + Que tout est mal comme il le dit. + + +LA BOHMIENNE. + + Pour connatre le sort des matres des humains, + Mon art ne m'est pas ncessaire; + C'est sur le front des rois que je lis leurs destins: + L'oracle est sr, et mon art doit se taire. + A l'aspect de ce jeune roi, + L'avenir se dvoile mes yeux sans mystre; + Son sort est d'tre heureux, d'tre aimable, de plaire, + Et tous les coeurs l'ont prdit avant moi. + Peuple, qui sa prsence est chre, + En ces lieux retenez ses pas; + Un roi qu'on aime et qu'on rvre + A des sujets en tous climats: + Il a beau parcourir la terre, + Il est toujours dans ses tats[30]. + + [30] Ces vers furent chants en prsence du roi de Danemarck, + pour lequel ils avaient t composs en 1768, pendant le sjour + de ce monarque Paris. + + + SUR L'LECTION DE MM. LEMIERRE ET DE TRESSAN, A L'ACADMIE + FRANAISE. + + Honneur la double cdule + Du snat dont l'auguste voix + Couronne, par un digne choix, + Et le vice et le ridicule. + + + SUR LA TRAGDIE DE CORIOLAN, PAR LAHARPE, DONT LES COMDIENS + DONNRENT UNE REPRSENTATION AU BNFICE DES PAUVRES, LE 3 MARS + 1784. + + Pour les pauvres la comdie + Donne une pauvre tragdie; + Nous devons tous en vrit + Bien l'applaudir par charit. + + +LE SICLE A DU CARACTERE. + + L'histoire en a la preuve en mains, + C'est l'exemple qui fait les hommes. + Si Dieu renvoyait les Romains + Dans le pauvre sicle o nous sommes, + Caton tournerait tout vent, + Lucrce serait une fille, + Messaline irait au couvent, + Et Brutus mme la Bastille. + + +L'ABB CHAULIEU ET LE CARDINAL BERNIS. + + Chaulieu, disciple d'Epicure, + Et des grces heureux amant, + Quand tu chantais si tendrement + Ces vers, enfans de la nature, + Qui t'inspirait? le sentiment. + O toi, qui veux suivre ses traces, + Abb galant et dlicat, + Dont les pinceaux donnent aux grces, + Cet air coquet de ton tat, + Qui t'inspire cette finesse, + Ces traits choisis, cet agrment, + Qui voilent le raisonnement, + Et font badiner la tendresse? + Tu me rponds: le sentiment. + Mais viens sur la verte fougre + Voir foltrer cette bergre; + Quelle tendre simplicit! + Son amour lui sert de parure; + Il rend touchante sa beaut; + On la prendrait pour la nature + Sous les traits de la volupt. + Ne dis-tu pas: telle est la muse + De Chaulieu, cet aimable auteur; + Il me touche, lorsqu'il m'amuse; + Son esprit ne parle qu'au coeur. + S'il tient en main sa tasse pleine, + Il est Bacchus, je suis Silne. + Lorsque sur les lvres d'Iris, + Il cueille ces baisers humides, + Dont les plaisirs vifs et perfides + Suspendent tous les sens surpris, + Et livrent les nymphes timides + A leurs satyres enhardis, + Mon me s'enivre avec elle, + Des torrens de sa volupt. + Je songe... Plus d'une beaut + Sait les nuits que je me rappelle. + S'il cesse d'tre Anacron, + Pour s'instruire chez Epicure, + Il dtruit la demeure obscure + O l'erreur voyait l'Achron. + A sa voix mon coeur se rassure, + Et mes plaisirs bravent Pluton. + Plus froid, blouis davantage; + Bernis, je vois dans ton ouvrage + Autant d'clat et moins d'appas; + Ton esprit obtient mon suffrage, + Mais mon coeur ne le donne pas. + Ta muse est l'adroite coquette + Qui sait placer un agrment, + Faire jouer un diamant, + Femme adorable, un peu caillette, + Toujours en habit arrang, + Possdant l'art de la toilette, + Et redoutant le nglig. + + +LES JEUNES GENS DU SICLE. + + Beauts qui fuyez la licence, + Evitez tous nos jeunes gens; + L'Amour a dsert la France + A l'aspect de ces grands enfans. + Ils ont, par leur ton, leur langage, + Effarouch la volupt, + Et gard pour tout apanage + L'ignorance et la nullit; + Malgr leur tournure fragile, + A courir ils passent leur temps; + Ils sont importuns la ville, + A la cour ils sont importans; + Dans le monde en rois ils dcident, + Au spectacle ils ont l'air mchant; + Partout leurs sottises les guident, + Partout le mpris les attend. + Pour eux les soins sont des vtilles, + Et l'esprit n'est qu'un lourd bon sens; + Ils sont gauches auprs des filles, + Auprs des femmes indcens. + Leur jargon ne pouvant s'entendre, + Si leur jeunesse peut tenter + Ceux que le besoin a fait prendre, + L'ennui bientt les fait quitter. + Sur leurs airs et sur leur figure + Presque tous fondent leur espoir; + Ils font entrer dans leur parure + Tout le got qu'ils pensent avoir. + Dans le cercle de quelques belles + Ils vont s'tablir en vainqueurs; + Mais ils ont toujours auprs d'elles + Plus d'aisance que de faveurs. + De toutes leurs bonnes fortunes + Ils ne se prvalent jamais, + Leurs matresses sont si communes, + Que la honte les rend discrets. + Ils prfrent, dans leur ivresse, + La dbauche aux plus doux plaisirs, + Et gotent sans dlicatesse + Des jouissances sans dsirs. + Puissent la volupt, les grces, + Les expulser loin de leur cour, + Et favoriser en leurs places + La gat, l'esprit et l'amour! + Les dserteurs de la tendresse + Doivent-ils goter ses douceurs? + Quand ils dgradent la jeunesse, + En doivent-ils cueillir les fleurs? + + +VERS COMPOSS + +A L'OCCASION DE LA FTE DE M. DE VAUDREUIL. + + Du patronage il faut chanter la fte: + A votre tour, Saint-Joseph, aujourd'hui + Qu' vous louer ici chacun s'apprte! + Chacun de nous en vous trouve un appui. + Celui qu'on vit jadis en Galile, + Benin mari, s'endormir en son lit, + Quand prs de lui Marie, un peu trouble, + Dvotement cachait le Saint-Esprit, + N'est point le saint qu'aujourd'hui ma voix chante; + J'aime l'hymen, mais je hais un mari, + Qui, sourd aux voeux d'une beaut touchante, + Dort aux transports d'un coeur qui le trahit. + Que l'innocent, arm de sa verloppe, + Joigne sans art les ais mal assortis + Du vieux sapin qui forme son choppe, + J'en suis fch: les grces et les ris, + Par cette fente en sa couche introduits, + Des doux plaisirs allumeront l'amorce; + Et son honneur, par le ciel compromis, + Piteusement reoit plus d'une entorse. + Quoiqu'en ce monde il soit plus d'un Joseph, + Au vieux patron le mien point ne ressemble; + De son honneur il a gard la clef; + Cornes au front pour lui font triste ensemble; + Il n'est besoin, quand l'amour veill + Des volupts ouvre l'ardente coupe, + Qu'un doux pigeon tout coup rvl + Entre les draps se glisse et monte en poupe; + Il n'est pour lui d'esprit si merveilleux, + Qu'il ne surpasse en exploits amoureux; + Prompt sans dsirs, il n'attend point qu'un autre + Cueille en son lieu la rose du plaisir; + L'amour n'a point de plus ardent aptre, + Et l'amiti de plus noble visir. + Chantons en choeur, amis, chantons la fte + De ce Joseph pour nous si prcieux; + Qu' le louer chacun de nous s'apprte, + Qu'un gai refrain charme ce jour heureux. + . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . + Docile aux voeux de son coeur perdu + Amour pour lui fait de plus doux miracles, + Entre ses mains son arc toujours tendu, + D'un trait brlant, perce tous les obstacles; + Et nul oiseau par l'amour allch + N'est en son lit entre deux draps couch, + Sinon l'oiseau qui, d'une aile lgre, + Message au bec, court au sein des hasards, + De Cythre aimable messagre, + Porter au loin un billet doux Mars; + Ou bien aussi le matre de l'aurore, + Qui, fier des feux dont son front se dcore, + Avec orgueil chante, au sein de sa cour, + Les longs transports de son prodigue amour; + Ou bien l'oiseau que le bon La Fontaine + Met dans les mains de certaine beaut, + Quand tout coup, de soupons agit, + Auprs du lit o la belle incertaine + Rve l'amour dont la ralit + Nagure encor parfumait son haleine; + Mre en courroux et respirant peine, + Parat et voit, dans ce simple appareil + De deux amans que charme le sommeil, + Sa fille aux bras d'un superbe jeune homme, + Beau comme Adam avant qu'il et mang + Le pepin vert de la premire pomme; + Et prs de lui, cte cte rangs, + Les charmes nus de sa fille endormie, + Rvant d'amour, d'espoir et d'insomnie. + + +MADRIGAL. + + Elle est moi, si parfaitement toute, + Qu'elle et nul autre en elle n'ont plus rien, + Et je n'aurai moins tort d'en faire doute, + Qu'elle penser qu'on puisse tre plus sien. + Aucun ennui n'a su troubler mon bien; + Rien qui m'afflige et rien que je redoute; + Hors qu'il me peine me trop souvenir + D'un qui l'avait pour matresse choisie, + Et rien que mal n'a pu d'elle obtenir; + Mais mal et bien m'en doit appartenir, + Et du pass je suis en jalousie. + + +A M. DE M***, + + Qui m'avait envoy une Tasse de porcelaine avec un quatrain, o + il me recommandait de ne pas imiter Diogne. + + On boit commodment aux sources du Permesse + Dans ce brillant mail, prsent de votre main. + De feu Pibrac vous prchez la sagesse, + Mais vous tournez beaucoup mieux un quatrain. + Votre morale trs-humaine + Assure vos conseils plus de succs qu'aux siens. + De suivre vos leons vous donnez les moyens; + Jamais sage avant vous n'avait pris cette peine. + Je ne cours point aprs la pauvret. + D'un cynisme orgueilleux c'est l'absurde manie; + Il suffit de la voir avec tranquillit: + La souffrir, c'est vertu; la chercher, c'est folie. + Ce fou de Diogne est trop sage pour moi: + J'aime sa fermet, son mpris pour la vie; + Mais son manteau perc ne m'irait point, je croi: + La besace est de trop, je n'ai point ce beau zle; + On est pauvre, on est sage, on est heureux sans elle; + Sans la besace enfin je prtends au bonheur. + Ah! plaignez-le avec moi d'une plus triste erreur; + Il n'avait point d'amis, ce n'est point l mon matre; + J'aurais fui ce beau sage. Un ami, c'est mon bien; + Mes voeux l'auraient cherch trop vainement peut-tre, + Et sa lanterne, hlas! ne m'et servi de rien. + + +VERS A M***. + + Je serai quitte dans huitaine + De mon dramatique dmon; + Et je prtends, l'autre semaine, + Congdier ma Melpomne, + Et voir ta petite maison. + De ta charmante Madelaine + La fte approche, me dit-on; + Embrasse pour moi sans faon + Cette aimable et tendre chrtienne; + Fais-lui, de grce, un beau sermon + Sur son got pour la pnitence; + Dtourne-la de l'abstinence; + De la table cours dans ses bras, + Et mets-lui sur la conscience + Tous les pchs que tu pourras. + De ma morale un peu friponne + Peut-tre tu t'tonneras; + J'en rougis, mais il est des cas + O ma gravit m'abandonne: + Quelquefois mme je souponne + Qu'Aristippe vaut bien Znon, + Et qu'aprs tout, le vieux Caton + Eut moins de plaisir que Ptrone. + + +A MADAME ***, + +SUR UNE LOTERIE. + + J'ose esprer quelque bonheur: + Votre nom, si cher mon coeur, + Doit tre cher la fortune. + Pour vaincre sa haine importune, + Mon nom peut-il mieux s'assortir? + De nos dsirs elle se joue; + Mais si l'Amour tournait la roue, + Je verrais le vtre en sortir. + Ah! pourquoi de la loterie + L'Amour n'est-il pas directeur! + Il saurait, adroit imposteur, + Par une aimable tricherie, + Vous soustraire l'tourderie + Du hasard, autre escamoteur, + Dont on adore les caprices; + Des destins, par vous plus propices, + Je partagerais la faveur: + Pour tre heureux selon mon coeur, + Il faut l'tre sous vos auspices. + + +A CELLE QUI N'EST PLUS. + + Dans ce moment pouvantable, + O des sens fatigus, des organes rompus, + La mort avec fureur dchire les tissus, + Lorsqu'en cet assaut redoutable + L'me, par un dernier effort, + Lutte contre ses maux et dispute la mort + Du corps qu'elle animait le dbris prissable; + Dans ces momens affreux o l'homme est sans appui, + O l'amant fuit l'amante, o l'ami fuit l'ami, + Moi seul, en frmissant, j'ai forc mon courage + A supporter pour toi cette effrayante image. + De tes derniers combats j'ai ressenti l'horreur; + Le sanglot lamentable a pass dans mon coeur; + Tes yeux fixes, muets, o la mort tait peinte, + D'un sentiment plus doux semblaient porter l'empreinte, + Ces yeux que j'avais vus par l'amour anims, + Ces yeux que j'adorais, ma main les a ferms! + + +IMIT DE L'ANTHOLOGIE. + + Vnus sortait des bras de son amant: + Une agraffe de sa cuirasse + Au bras de la desse a laiss quelque trace. + Diane vint, et mchamment, + Aux Dieux, par un seul mot, dcouvrit le mystre. + Voyez, dit-elle avec douceur, + Voyez comment un tmraire, + Un Diomde encor ose blesser ma soeur! + + +A MADAME ***. + + On ne vit qu' trente ans: tel est votre systme; + C'est celui de mon coeur depuis que je vous aime. + Mes plus chers souvenirs, mes momens les plus doux, + Me laissent le regret d'avoir vcu sans vous: + J'ai connu des plaisirs et j'ai perdu ma vie. + Elle commence vous; elle est son printemps: + Un sentiment de vous m'a rendu mes beaux ans. + Possdez jamais mon me rajeunie. + Vos grces, votre esprit, vos vertus, vos talens, + Eterniseront mon ivresse; + Elle pure mes sentimens; + Et le dlire de mes sens + Est approuv par la sagesse. + + +A MADAME ***, + +EN LUI ENVOYANT UN CHIEN. + + Vous l'aimerez; il passera sa vie + A vos pieds ou sur vos genoux; + Prs du chevet peut-tre... Ah! je lui porte envie + Sur les soins d'adoucir les tourmens d'un jaloux. + + +MOTIFS DE MON SILENCE. + + Je touche au midi de mes ans, + Et je me dois tous mes instans + Pour jouir, non pour faire un livre. + Ami, penser, sentir, c'est vivre: + Ecrire, c'est perdre du temps. + + +IMITATION DE MARTIAL. + + J'ai fui loin de la ville, Ariste, et pour jamais: + J'ai vu votre surprise, et je vous la pardonne. + Quitter Rome et ses jeux, son cirque, son palais! + Tout Romain de nos jours, en pareil cas, s'tonne. + Ecoutez mes raisons; vous jugerez aprs. + Dans Rome, l'or payait mon troit domicile: + Sans frais, j'ai dans les champs agrandi mon asile. + Une cendre conome, en mon humble foyer, + Rprimait la chaleur d'un ruineux brasier: + Ici la flamme brille, et le chne et le htre + Ptille impunment dans un tre champtre. + Chez vous, chaque pas, ma bourse dcroissait; + Chacun de mes besoins, vivre m'appauvrissait: + Du luxe de mon champ ma table est dcore; + De mon rustique habit j'admire la dure. + Pour chercher vos plaisirs et quelquefois l'ennui, + On me vit me contraindre et dpendre d'autrui; + Je dpens de moi seul pour tre heureux et sage, + Et j'ai fait loin des cours ma fortune au village. + Cultivez donc les grands: demandez-leur en vain, + Ce qu'en changeant de lieu vous obtenez soudain! + + +AUTRE DU MME. + + J'ai dit, belle Agla, partout et constamment, + Que Clon, votre ami, n'tait point votre amant; + Et j'avais presque dans le monde + tabli mon opinion; + Mais, votre mari mort, vous pousez Clon: + Que voulez-vous que je rponde? + + +AUTRE DU MME. + + Recherch par les grands, invit par les belles, + Vous ngligez peut-tre un peu trop l'amiti, + Qui vaut mieux qu'eux, qui vaut mieux qu'elles: + Vous le disiez jadis, vous l'avez oubli. + + Adieu: jouissez bien de toute votre gloire; + Brillez dans les salons; russissez, plaisez, + Gardez-vous cependant de vous en faire accroire; + On ne vous aime point, Damis: vous amusez. + + +MORALIT. + + Brillante et vaine ambition, + Et vous, gloire, mulation, + Que l'on vante et qu'on difie, + Vous tes l'honorable nom + Et de l'orgueil et de l'envie: + Du coeur vous tes le poison, + Et le tourment de notre vie. + + +PIGRAMME. + + J'aimai Damis ds ma jeunesse: + Zle, bienfaits, soins dlicats, + Ont prouv pour lui ma tendresse; + Eh bien! Damis ne m'aime pas. + Il me voit; il m'crit, me loue: + Je me plaindrais injustement. + Jamais personne, je l'avoue, + Ne fut ingrat si dcemment. + + +AUTRE. + + Un thologien expert, + Clbre par le syllogisme, + Prtendait convertir Robert, + Et le gurir de l'athisme. + Mais voyez quoi cela sert? + C'est beaucoup que le bon Robert + Veuille se rduire au disme, + Encore dit-il qu'il y perd. + + +SUR UN MARI. + + L'heureux poux! que son sort est charmant! + Il est tromp, si bien, si finement! + Il est si sr de sa tendre grie, + Que, si l'hymen s'engage avec serment + A m'accorder le mme aveuglement, + Sur mon honneur, demain je me marie. + + +VERS + + MIS AU BAS DU PORTRAIT DE MIRABEAU. + + Peintre de Frdric, il a jug ses lois, + Et soumis l'hrosme la philosophie. + Chez nous, vengeur du peuple, il sert, par son gnie, + L'humanit, l'tat, peut-tre tous les rois. + +VERS + + A METTRE AU BAS DU PORTRAIT DE D'ALEMBERT. + + Je change, mon gr de visage. + Je deviens tour tour d'Angeville, Poisson, + Rimeur[31], historien[32], gomtre, bouffon[33]; + Je contrefais mme le sage[34]. + + [31] M. d'Alembert faisait alors des vers. + + [32] Les Mmoires de la reine Christine. + + [33] On connat les talens de M. d'Alembert pour contrefaire. + + [34] Il y a sans cesse dans les ouvrages de d'Alembert: Lesage + fait ceci ou cela. + + +PIGRAMME CONTRE LAHARPE. + + Ce cher Laharpe, il ne sigera pas, + Comme Gaillard, dans le fauteuil bras. + J'en suis fch; sa fortune tait faite. + --Faite! Et comment?--Cent jetons partags + Sur un tapis entre tant d'agrgs, + C'est pour chacun si modique recette! + Et puis on court aprs ces jetons.--Oui; + Mais ds l'abord on aurait du confrre + Vu tout l'orgueil, le fiel, le caractre: + Il restait seul; la bourse tait lui. + + +AUTRE CONTRE LE MME. + + Mon pauvre ami, te voil bien confus + De voir qu'enfin chez les quarante lus + Tu ne pourras jamais prendre ton somme. + --Confus! pourquoi? Mes talens sont connus; + Avec clat sans cesse on me renomme + Dans mon Mercure; et si je suis exclus, + C'est simplement, relisez les statuts, + C'est simplement qu'il faut tre honnte homme. + + +AUTRE CONTRE LE MME. + + Depuis un temps Laharpe a des aeux: + Surcrot d'orgueil. Le vitrier, son frre, + En est bless; moi, je suis furieux, + Bien moins pourtant que la limonadire. + Eh! mon ami, baisse les yeux sur moi: + Ma race est neuve, il est vrai; mais qu'y faire? + Dieu ne m'a point accord, comme toi, + Prs de trente ans pour bien choisir mon pre. + + +LE ROI DE DANEMARCK + +EN PARTANT DE PARIS. + + Triste Paris, que tu m'assommes + De vers, de soupers, d'opras! + Je suis venu pour voir des hommes: + Rangez-vous, messieurs de Duras. + + +A UNE FEMME + + Qui prtendait que ses amis ne s'occupaient pas d'elle. + + Tous vos amis songent vous, Hortense; + Plus d'un voudrait peut-tre y penser moins souvent; + Mais vous devez, je crois, la prfrence + A celui-l qui rve en y songeant. + + +LE PALAIS DE LA FAVEUR, + +ALLGORIE EN VERS ET EN PROSE. + +J'aime, vous le savez, les promenades solitaires; et vous, mon ami, +vous aimez les rencontres qu'elles me procurent, les rcits que je +vous en fais, les rveries mme qu'elles m'occasionnent. Prose, vers, +spars ou confondus, tout est bien reu de vous; tout vous convient +galement. Il ne me faut rien moins que cet excs d'indulgence et +l'amiti qui en est la source, pour m'engager vous crire ces +bagatelles. coutez le rcit de ma dernire aventure. + +Je m'tais assis au pied d'un arbre, dans le carrefour de la fort +de***, le moins frquent, et que cependant je connaissais. J'aperus +un sentier qui me parut charmant; je me levai pour le suivre, +persuad qu'il me conduirait un lieu plus dlicieux encore. Je le +suivis assez long-temps: le marcher tait doux; et c'est ce qui me +faisait poursuivre, malgr la varit des dtours qui sans doute ont +fait abandonner cette route. Le terme o elle conduit est trs-dsir, +et l'on cherche y arriver le plutt possible. J'arrivai enfin au +bout de ce sentier, et je me trouvai dans une avenue superbe qui +conduisait un palais dont l'clat m'blouit. Je vis de loin une +foule innombrable qui remplissait les cours. Je crus qu'il y avait une +fte: ma conjecture tait d'autant plus fonde, que, dans ce tumulte +et cette confusion, je ne distinguai, ni n'entendis aucune marque de +joie. Quelle que ft cette fte, je voulus en avoir ma part, et je +cdai cet instinct de curiosit qui matrise presque tous les +hommes, et souvent les philosophes plus que les autres. J'eus beaucoup +de peine pntrer, me faire jour travers la foule. Des gens plus +presss que moi me poussaient, me heurtaient, me frappaient mme +presqu' dessein, et se prcipitaient pour passer les premiers: il est +vrai qu'ils se trouvaient ensuite renverss ou carts par d'autres +plus forts et plus adroits. Cet empressement gnral redoublait ma +curiosit; mais je craignais bien de ne pouvoir la satisfaire, lorsque +je me sentis enlev et comme port sur les marches du palais, par un +flot imptueux, qui me fit courir de grands risques, mais qui +m'abrgea la moiti du chemin. Je me dgageai de ce chaos et voulus +entrer pour m'asseoir. + +Le garde qui tait dans l'intrieur m'aborda, et me demanda ce que je +voulais. Hlas! rien, lui rpondis-je du ton d'un homme +fatigu.--Dans le lieu o vous tes, me dit-il, on ne croit plus +cette rponse.--Eh bien! monsieur, lui rpliquai-je, ce que je +demande, c'est un peu de repos.--Ce n'est pas non plus ce que l'on +vient chercher ici, et je doute que vous puissiez le trouver. +Cependant, asseyez-vous; mais si vous ne dsirez que la tranquillit, +n'attendez pas le retour de ma matresse.--Eh puis-je, monsieur, vous +demander qui elle est, lui dis-je trs-poliment?--Elle se nomme +Faveur.--En quoi votre matresse pourrait-elle troubler mon +repos?--Monsieur parat tranger?--Je le suis beaucoup de choses, +presque tout.--C'est de bien bonne heure, me rpliqua-t-il: et il me +regarda bien fixement. Je ne sais si ma figure lui plut; mais prenant +un air plus ouvert et plus poli: Faites-moi l'honneur de me suivre, +me dit-il; je veux vous faire voir les appartemens de ma matresse. +Je le suivis; il ouvrit une porte, et je fus bloui la vue de toutes +les merveilles qui s'offrirent mes yeux. J'avanai; et, aprs m'tre +livr ma surprise, je regardai mon guide. Tout ceci est magique, +lui dis-je.--Point du tout, me rpondit-il; tous ces chefs-d'oeuvres +sont rels, mais faux. Sortons vite, si vous voulez que l'effet ne +soit pas dtruit dans quelques instans. Je m'approchai tour tour +de la tapisserie, des meubles, des cristaux, des lustres; tout tait +faux. L'or, l'argent n'en avaient que l'apparence; les broderies +n'taient que de vaines dcoupures; les cristaux, les diamans +n'taient que des verres facettes; et la perspective du fond de +l'appartement, une perspective trompeuse, telle qu'on en voit sur nos +thtres; les coussins, les lits, les sophas sont forms de roses +amonceles la hte, et dont on a oubli d'arracher les pines. + +Eh! monsieur, dis-je mon conducteur, que faites-vous ici?--Je n'y +suis, me rpondit-il, que par hasard; j'y remplis la fonction d'un ami +absent que rien ne peut dtromper, et qui a vieilli auprs de Faveur +dans un service assez ingrat. Je vous parlerai d'elle avec une libert +qu'il ne me permet pas, et qui a pens me brouiller avec lui. Tout ce +que vous voyez ici de faux et de frivole, est l'emblme de son +caractre et de son esprit. Coquette et inconstante, elle vous +recherche et vous rebute l'instant d'aprs. Importune, c'est elle qui +pourtant fuit la premire. Dans son me comme dans son palais, tout +est jou, tout est trompeur, sa beaut, sa bont mme; mais elle a des +grces dont l'attrait est presque invincible. + + On ne sait quel enchantement + Vers elle en secret vous attire, + Et remplit l'me en un moment + D'un crdule ravissement, + Qui devient ivresse ou dlire. + Sans pouvoir se faire estimer, + Elle a su fonder son empire + Sur tous les moyens de sduire, + Hors toutefois celui d'aimer. + Aimer est pour elle impossible; + Mais elle sait le feindre, hlas! + Et c'est le charme irrsistible + Qui nous enchane sur ses pas. + Oui, dans un profil trop rapide, + Soit naf, soit tudi, + Souvent elle offre l'oeil timide + Une ressemblance perfide, + Faut-il dire? avec l'amiti. + Ce faux air, cette vaine image + Commence la sduction; + La vanit nous encourage, + Et complte l'illusion; + On se croit heureux, presque sage, + En voyant que l'opinion + Complimente votre esclavage. + Mais l'erreur dure-t-elle? Oh! non. + Bientt sur le ple horizon + Vont se ternir, et c'est dommage, + La pourpre et l'or de ce nuage + O votre imagination + Voyait briller un doux rayon; + Votre bonheur et son ouvrage, + Tout disparat; et la raison + Ne voit plus qu'un froid paysage, + Ornement de votre prison.-- + +De votre prison! m'criai-je.--Oh! monsieur, je ne veux point tre +emprisonn. Mon guide ne put s'empcher de rire de ma terreur. Fuyez +donc, me dit-il, et craignez que ma matresse ne vous voie.--Quelle +trange ide! Craignez-vous qu'elle ne me prenne pour un des objets de +son caprice?--Pourquoi non?--Mais, monsieur, d'o vient n'avez-vous +pas cette crainte pour vous-mme?--Elle m'a vu, croit me connatre: et +c'est assez pour elle. Mais vous tes pour ses yeux un objet nouveau, +il n'en faut pas davantage.--Soyez tranquille; je veux la voir, et la +verrai sans tre aperu.--Mais savez-vous qu'on se fait souvent une +peine de ne pas l'tre?--Pour moi, je ne m'intresse pas aux chagrins +de cette espce.--Vous tes un philosophe, je le vois; et ce que +j'aime encore mieux, un philosophe gai; mais, aprs tout, seriez-vous +le premier sage qui et t pris ce pige?--Non, mais je ne serais +pas non plus le premier qui s'en ft garanti.--J'entends: vous voulez +risquer l'aventure, pour avoir l'honneur attach au triomphe d'un +refus.--Peut-tre ne suis-je pas insensible cette gloire: je suis +jeune encore; il faut me pardonner ce petit amour propre.--Jeune sage, +prenez garde, me rpliqua mon guide: + + Affronter la tentation, + C'est manquer de philosophie; + La sagesse veut que l'on fuie; + Mais de la cour, hlas! fuit-on, + Sinon quand le roi vous en prie? + +J'allais rpondre, lorsque j'entendis un grand mouvement dans la salle +des gardes; et je crus, je dis mme mon conducteur que sans doute +c'tait la princesse. Il ne fit que dtourner la tte; et la sorte +de tumulte qu'il entrevit: Non, me dit-il, ce n'est que Ltitia, sa +favorite.--Peut-on vous demander quel est son genre d'esprit, sa +tournure?..--Ne le devinez-vous pas, me dit-il? Au reste, peut-tre +que non. C'est un caractre assez singulier: + + Son air est vif et smillant; + Son esprit ne plat qu'en surface; + Son me est un cristal mouvant + O tout brille, change et s'efface; + Son crdit, comme elle inconstant, + Nat, meurt, et revit par instant. + Jamais elle n'est en disgrce, + Jamais en faveur pleinement. + Mais qu'elle amuse un seul moment, + Il n'est honneur, titre, ni place, + Qu'elle n'enlve lestement. + Rien ne l'meut, ne l'embarrasse; + On la traite lgrement, + Au ton du jour elle se plie; + Dame ou soubrette, elle est ravie: + Nouvel emploi, nouveau talent, + Soit calcul, routine ou folie, + Son rle, qui monte ou descend, + Comme lui la diversifie. + Son dsir le plus permanent + N'a l'air que d'une fantaisie + Dont elle-mme rit souvent, + Dont l'insuccs serait plaisant: + Et le succs la justifie. + goste avec enjoment, + Despotique avec bonhomie, + On la voit, ou brusque ou polie, + Vous gouverner obligeamment, + Vous obliger tourdiment: + Elle est tout ou rien, par saillie, + Vous nuit, vous fte, vous oublie, + Mais toujours agrablement: + Oh! c'est une femme accomplie, + Qui nous restera srement. + +Enfin la princesse parut, suivie de son brillant cortge; je reconnus +aisment Ltitia, l'air foltre et familier dont elle aborda sa +souveraine. Faveur, tout en regardant de ct et d'autre avec des yeux +caressans qui semblaient prodiguer les promesses et ne donnaient que +des esprances, lui fit un petit signe d'amiti, peu prs pareil +celui dont on accueille un joli pagneul. Ltitia en fut ravie; le +ministre en fut jaloux; et, s'approchant de la princesse, il lui parla + l'oreille. Oui, oui, lui dit-elle sans l'avoir entendu; tout ce +qu'il vous plaira. Retirez-vous; votre temps est trop prcieux. Ce +dernier mot le charma; et il regarda tout autour de lui les nombreux +tmoins de sa gloire. Faveur traversa ensuite deux lignes composes de +femmes du plus haut rang (autant que je pus en juger), et qu'elle ne +regarda point, attendu qu'elles taient pour la plupart assez +vieilles. Ces dames n'en parurent pas surprises autant que je l'aurais +cru, ce que j'attribuai moins leur philosophie qu' l'habitude de se +voir ngliges. Tout en avanant, Faveur approchait du groupe dont je +faisais partie; ma figure n'a rien qui provoque l'attention, mais elle +lui tait inconnue: c'est sans doute ce qui m'attira ses regards. Elle +fit quelques pas pour venir vers moi. Alors la foule de ses esclaves +se spara pour me faire place. Je m'avanai, mais sans cet +empressement tourdi qui seul flatte la vanit de Faveur. Sa +coquetterie en fut redouble. Elle me dit que, dans un moment, elle +m'inviterait passer dans son cabinet; et elle se remit parcourir +la salle d'assemble. + +Aussitt la foule, qui, deux heures auparavant, avait pens +m'touffer, fut mes pieds; on me demanda mes ordres, et chacun de +ces inconnus s'efforait d'tre remarqu de moi. Un moment aprs, +Faveur me fit appeler, me fit asseoir auprs d'elle. C'est alors que +je sentis tout l'empire de sa sduction. Elle prtendit me connatre +par la renomme, me dit qu'elle voulait me fixer sa cour. Ce qu'il y +a d'inconcevable, c'est que ses discours me flattaient; mais comme +j'hsitais dans mes rponses, elle me dit: Ne jugez pas de moi sur +les bruits qu'on s'efforce de rpandre; je vaux mieux que ma +rputation. Oblige par tat d'tre la dispensatrice des grces, je +suis quelquefois condamne paratre oublier mes amis, paratre +inconstante et frivole: ce qui me fait une peine affreuse; car, dans +le fond, je suis trs-solide. Et puis les peines attaches ma place, +l'ennui qui me tourmente...--L'ennui, m'criai-je avec un air +tonn!--Eh! sans doute. Voyez cette foule importune! et les affaires! +et Tdiosus, mon ministre, qui m'assomme, qui j'accorde tout pour +m'en dfaire! Il est si ennuyeux, que je suis quelquefois tente de +lui cder l'empire; mais on m'assure que cela aurait des +inconvniens.--Ne serait-il pas plus simple, lui dis-je, de le +renvoyer?--Le renvoyer, s'cria-t-elle! cela est impossible!--Comment! +dis-je, il ne s'en irait pas? Un grand clat de rire fut la rponse +de Faveur. Mon dieu, dit-elle, que cela est plaisant! Vous tes +trs-aimable; je prvois que vous me deviendrez ncessaire? Quand vous +verrai-je? Demain, je m'imagine, n'est-ce pas?--Madame, on ne vous a +jamais fait sa cour pour une fois seulement.--Adieu, dit-elle: ne me +manquez point de parole, je compte sur vos soins. Je la saluai +respectueusement, et je me retirai par un escalier qui se trouva sur +mon chemin, et qui rendait dans les cours. Je recueillis mes esprits +au grand air. Je regrettai de n'avoir pas revu mon garde, pour jouir +ses yeux de ma victoire: tant il est vrai qu'aprs la vanit vaincue, +il reste vaincre l'amour propre, triomphe plus rare et bien plus +difficile, s'il n'est mme tout fait impossible. + +Ce fut avec un plaisir bien vif que je me vis hors de ce pays, o, +pour obtenir des grces, il faut ennuyer ou amuser, tre le digne +rival de Tdiosus ou de Ltitia, sans caractre, sans dignit, ne +sentir, ni n'inspirer soi-mme nul vritable intrt. Avec quel +empressement je gagnai ma maison! J'y tais attendu, ce qui n'arrive +personne dans le lieu d'o je sortais. Mon asile me parut plus riant, +mon jardin plus dlicieux, le sourire d'une femme aimable anim d'une +grce plus touchante. D'o naissait dans mon me ce surcrot +d'attendrissement et de bonheur? Aprs en avoir got le charme, j'en +cherchai malgr moi la cause, et je crus l'avoir trouve. + + Peut-tre la triste imposture + Des biens qu'offre la vanit, + Montre mieux la ralit + De ceux que la raison procure. + Peut-tre, ouverte au sentiment, + L'me alors, plus simple et plus pure, + S'abandonne plus aisment + Au doux besoin d'panchement + Qui nous ramne la nature. + +Adieu, mon ami: le mme intrt qui nous ramne la nature, nous +rapple aussi vers l'amiti. + + + + +LETTRES DIVERSES. + + + + +LETTRES DIVERSES. + + +LETTRE PREMIRE. + + A MADAME DE ***. + +Je me suis dout, madame, en recevant votre billet et avant de +l'ouvrir, qu'il m'arrivait malheur; et c'tait pour moi une nouveaut +d'ouvrir un billet de vous avec chagrin. Je comptais faire ce soir mon +entre dans mon nouvel tablissement d'Auteuil; mais ayant diffr de +deux jours, pour vous faire ma cour avant mon dpart, il faut bien que +je diffre de deux autres, pour que les deux premiers ne soient pas +perdus. Je crois ce sentiment-l plus honnte que celui qui fait +courir les joueurs aprs leur argent; mais, dans le fond, il est peu +prs du mme genre. + +Ce sont plusieurs de mes amis qui sont cause que je viens me cacher +quelque temps la campagne dans un mauvais temps. Croirez-vous que +c'est pour travailler, pour finir ces ptres de Ninon[35] sur +lesquelles on ne cesse de m'impatienter? N'est-il pas ridicule +d'aller vivre sagement pour crire des folies? Etre fou de sang froid +ou par rminiscence, cela n'est-il pas bizarre? Voil l'inconvnient +de dire ses amis les choses sur lesquelles on travaille. On ne m'y +reprendra plus. Etre expos finir ce que je commence, mettre de +l'ordre dans mes caprices: cela me parat un peu dur, et je n'en serai +plus la dupe. + + [35] Ces ptres ont t gares, ainsi que d'autres papiers, + la mort de l'auteur. Cette perte est probablement sans ressource; + car les recherches les plus exactes n'ont pu nous les procurer. + +Je ne vous parle plus, madame, de mon respect ni de ma tendre amiti, +qui dureront autant que moi. + + +LETTRE II. + + A ...... + +Voil donc, mon cher ami, comme vous vous conduisez, vous que je +croyais la raison, la prudence, la sagesse mme! A qui se fier, aprs +ce que je sais de vous? et sur qui compter dsormais? On vous ordonne +la plus grande modration dans l'usage de la pense; et madame M..... +m'a dit qu'elle avait reu de vous une lettre charmante et pleine +d'esprit, ce sont ces termes; je n'exagre rien, et je suis bien +loign de vous chercher des torts. Vous ne pouvez pas la rcuser non +plus. Elle vous aime, elle a de la candeur, et est mille lieues de +toute espce de mdisance, plus forte raison de calomnie. + +Une lettre charmante et pleine d'esprit! est-il possible? Quoi! c'est +vous qui vous permettez de pareils excs! On est tranquille sur votre +compte; et tout d'un coup voil une infraction de rgime qui vient +effrayer vos amis. Si madame M...... et dit simplement une lettre +charmante, je dirais: cela peut se passer, peut-tre le mal n'est-il +pas si grand qu'on le fait. Vingt fois j'ai entendu dire: c'est un +ouvrage charmant; et, la lecture, j'ai vu que rien n'tait plus +faux: mais plein d'esprit, c'est l ce qui est une faute absolument +impardonnable. Je ne vous cache pas que je me crois oblig d'en faire +avertir M. Tronchin, qui ne plaisante point dans ces cas-l, et qui +saura vous en dire son avis. De l'esprit! vous n'ignorez pas combien +la pense est nuisible l'homme; que, par cette raison, il n'y a +presque pas d'homme qui pense la vingtime partie de sa vie; que vous +mme, pour avoir pens seulement la moiti de la vtre, vous vous en +trouvez trs-mal: et voil que, non seulement vous pensez, mais mme +vous osez avoir de l'esprit. Vous savez qu'en pleine sant mme, il ne +fait pas sr de se donner cette licence; que l'esprit entrane de +grands inconvniens la ville, la cour; et c'est vous..... Je n'en +reviens pas. Bon dieu! quoi sert la philosophie? Je ne m'y connais +point; mais je souponne qu'il y a, entre penser et avoir de l'esprit, +la mme diffrence qu'il y a entre marcher et courir; et, si cela est +vrai, jugez combien vous tes coupable. + +Vous allez me rpliquer que vous avez beaucoup d'amiti pour madame +M......; qu'au moment o vous avez pris la plume pour rpondre sa +lettre, le sentiment a veill l'esprit chez vous. Je sais qu'il y en +a des exemples; que ce genre d'esprit est le meilleur, le plus rare et +le plus aimable; et que vous pouvez tre dans ce cas: mais, de bonne +foi, pensez-vous que cette excuse me rassure et me satisfasse? +D'abord, il s'agirait de savoir si M. Tronchin vous permet le +sentiment. Cela m'tonnerait beaucoup dans un mdecin aussi habile, et +qui connat si bien la nature. Je doute trs-fort qu'il vous ait rien +prononc l-dessus; et vous tes trop honnte pour le compromettre +avec la facult. On sait assez que le sentiment est presque aussi +malsain que l'esprit; et quoiqu'on soit dans l'habitude de le +contrefaire et de le jouer encore davantage, parce que la chose est +beaucoup plus facile, vous voyez que, dans le vrai, on se le permet +assez rarement. Il est donc clair, mon cher ami, que votre excuse ne +serait qu'une dfaite; et, au fond, je ne vois pas comment vous vous +en tirerez. + +La faute o vous venez de tomber d'une faon si humiliante, m'a fait +revenir sur le pass, comme il arrive en pareil cas; et je me suis +rappel que les deux dernires fois que j'ai eu le plaisir de vous +voir, il s'en fallait bien que vous ne fussiez net; et mme je me +souviens de quelques rflexions un peu vigoureuses ou piquantes qui +doivent ncessairement prendre sur la machine. J'ai song alors que +vous tiez assez mal environn; que mademoiselle Thomas, outre +son esprit, ayant encore celui qui nat du sentiment, peut +trs-frquemment redoubler chez vous les crises de ces deux facults: +ce qui ne saurait manquer de vous faire beaucoup de tort. Il ne faut +pas croire que je sois non plus sans inquitude sur M. Ducis. Ceux qui +ne connaissent que son talent tragique, ne savent quel point il est +dangereux pour vous, et de combien de faons il peut vous nuire, par +sa conversation forte, anime et attachante. Vous ne connaissez point, +je crois, madame Helvtius; je sais, du moins, que vous n'allez point +chez elle: j'en suis enchant pour vous..... + + +LETTRE III. + + A .... + + 20 Aot 1765. + +Je crois assez connatre votre me, mon cher ami, pour pouvoir vous +donner des conseils utiles votre bonheur. Garantissez-vous de tout +sentiment vif et profond. J'ai remarqu que toutes les fois que vous +tes vivement affect de quelque chose, vous tombez dans un chagrin +qui n'est point cette douce mlancolie si dlicieuse pour ceux qui +l'prouvent. De plus, les travaux rendent la gat ncessaire votre +sant. Quand un sentiment profond vous rendrait heureux, du moins +est-il certain qu'il ne vous dlasserait pas, et vous avez besoin +d'tre dlass. Ne craignez pas de perdre par l cette sensibilit +ncessaire l'homme de lettres; vous en avez reu une trop grande +dose: rien ne peut l'puiser. La lecture des excellens livres +l'entretiendra davantage, sans exposer votre me ces secousses +violentes qui l'accablent, lorsque des noeuds qui nous taient chers +viennent se briser. + +Ne donnez jamais personne aucun droit sur vous. La roideur de votre +caractre pouvant par la suite vous forcer cesser de les voir, vous +aurez l'air de l'ingratitude. Tenez tout le monde poliment une +grande distance. Prosternez-vous pour refuser. Je crois l'amiti, je +crois l'amour: cette ide est ncessaire mon bonheur: mais je +crois encore plus que la sagesse ordonne de renoncer l'esprance de +trouver une matresse et un ami capables de remplir mon coeur. Je sais +que ce que je vous dis fait frmir: mais telle est la dpravation +humaine, telles sont les raisons que j'ai de mpriser les hommes, que +je me crois tout fait excusable. + +Si quelqu'un tait naturellement ce que je vous conseille d'tre, je +le fuirais de tout mon coeur. Est-on priv de sensibilit? on inspire +un sentiment qui ressemble l'aversion; est-on trop sensible? on est +malheureux. Quel parti prendre? celui de rduire l'amour au plaisir de +satisfaire un besoin spontan, en se permettant tout au plus quelque +prfrence pour tel ou tel objet. Rduire l'amiti un sentiment de +bienveillance proportionn au mrite de chacun, c'est le parti que +prit Fontenelle, qui avait toujours les jetons la main. Vous tes n +honnte; je suis sr que vous ne pousserez pas cette dfiance trop +loin. Tout ceci se rduit dire que votre me ne doit jamais tre +insparablement attache l'me de personne, qu'il faut apprcier +tout le monde, et remplir tous les devoirs de l'honnte homme, et mme +de l'homme vertueux, d'aprs des ides justes et dtermines, plutt +que d'aprs des sentimens, qui, quoique plus dlicieux, ont toujours +quelque chose d'arbitraire. + +C'est par le travail seul que vous chapperez l'activit de cette +me qui dvore tout. Le temps que vous emplorez chez vous sera pris +sur celui que vous perdriez dans le monde, o vous vous amusez si peu; +o vous portez le sentiment toujours pnible de la supriorit de +votre me et de l'infriorit de votre fortune; o vous trouvez des +raisons de har et de mpriser les hommes, c'est--dire, de renforcer +cette mlancolie laquelle vous tes dj trop sujet, qui vous met +souvent de mauvaise humeur, et qui vous expose quelquefois vous +faire des ennemis. La retraite assurera en mme temps votre repos, +c'est--dire, votre bonheur, votre sant, votre gloire, votre fortune +et votre considration. + +Vous aurez moins d'occasions de vous permettre ces plaisirs qui, sans +dtruire la sant, affaiblissent au moins la vigueur du corps, donnent +une sorte de malaise, et dtruisent l'quilibre des passions. + +La considration de l'homme le plus clbre tient au soin qu'il a de +ne pas se prodiguer. Ayez toujours cette coquetterie dcente qui n'est +indigne de personne. Votre gloire y gagnera aussi: l'emploi de votre +temps l'augmentera ncessairement, et, par la mme raison, votre +fortune; car, croyez-moi, ne comptez jamais que sur vous. + +Il y a encore une chose que je ne saurais trop vous recommander, et +qui vous est plus difficile qu' un autre, c'est l'conomie. Je ne +vous dis pas de mettre du prix l'argent, mais de regarder l'conomie +comme un moyen d'tre toujours indpendant des hommes, condition plus +ncessaire qu'on ne croit pour conserver son honntet. + + +LETTRE IV. + + A MADAME DE S... + +Quoi, madame, vous avez eu la bont d'aller voir mon nouveau taudis! +Je vous reconnais bien l. Vous tes contente de mon logement; mais +moi, je ne le suis point: je m'y prends trop tard pour me loger prs +de la rue Louis-le-Grand. + +Madame de Grammont est partie depuis le commencement du mois. Il me +serait impossible de dsirer autre chose que ce que j'ai trouv en +elle; et nous avons fini encore mieux que nous n'avions commenc. J'ai +toutes sortes de raisons d'tre enchant de mon voyage de Barge. Il +semble qu'il devait tre la fin de toutes les contradictions que j'ai +prouves, et que toutes les circonstances se sont runies pour +dissiper ce fond de mlancolie qui se reproduisait trop souvent. Le +retour de ma sant, les bonts que j'ai prouves de tout le monde; ce +bonheur, si indpendant de tout mrite, mais si commode et si doux, +d'inspirer de l'intrt tous ceux dont je me suis occup; quelques +avantages rels et positifs, les esprances les mieux fondes et les +plus avoues par la raison la plus svre, le bonheur public et celui +de quelques personnes qui je ne suis ni inconnu ni indiffrent, le +souvenir tendre de mes anciens amis, le charme d'une amiti nouvelle +mais solide avec un des hommes les plus vertueux du royaume, plein +d'esprit, de talent et de simplicit, M. Dupaty, que vous connaissez +de rputation; une autre liaison non moins prcieuse avec une femme +aimable que j'ai trouve ici, et qui a pris pour moi tous les +sentimens d'une soeur; des gens dont je devais le plus souhaiter la +connaissance, et qui me montrent la crainte obligeante de perdre la +mienne; enfin, la runion des sentimens les plus chers et les plus +dsirables: voil ce qui fait, depuis trois mois, mon bonheur; il +semble que mon mauvais gnie ait lch prise; et je vis, depuis trois +mois, sous la baguette de la fe Bienfaisante. + +D'aprs ce dtail, vous croiriez que je vis environn de tout ce que +j'ai trouv d'aimable ici, sous un beau ciel, et dans une socit +charmante. Non, je vis sous une douche brlante, ou dans une +bouilloire cache au fond d'un cachot. Tout ce que je distinguais est +parti de Barge. Il y fait un temps excrable, et le brouillard ne +laisse point souponner que les Pyrnes soient sur ma tte. Mais je +n'en suis pas moins heureux: j'avais besoin de revenir sur les +sentimens agrables dont j'ai joui avec trop de prcipitation; je les +recueille avec une joie mle de surprise; mes ides sont faciles et +douces; tous les mouvemens de mon coeur sont des plaisirs; voil le +vrai beau temps, et le ciel est d'azur. + +Le ton de cette lettre est un peu diffrent de celles que je vous +crivais, madame, de la rue de Richelieu, et mme de quelques +conversations que je me souviens d'avoir eues avec vous, il y a cinq +ou six mois. Que voulez-vous? je vous montrais mon me alors, comme je +vous la montre aujourd'hui: L'homme est ondoyant, dit Montaigne: +j'tais de fer pour repousser le mal, je suis de cire pour recevoir le +bien. Les diffrentes philosophies sont bonnes; il ne s'agit que de +les placer propos. Znon n'avait pas tort: Epicure avait raison. Le +rgime d'un malade n'est pas celui d'un convalescent; celui d'un +convalescent n'est pas celui d'un athlte. Je me trouve bien de ma +manire d'tre actuelle; je reviendrais l'autre, s'il le fallait: +mais je tcherai d'carter ce qui pourrait la rendre ncessaire; je +n'y sais que cela. + +Madame de Tess et M. le duc d'Ayen ont pass ici quelques jours; j'ai +fort me louer de leurs bonts; je n'ai cependant point accept +l'offre de madame de Tess pour Luchon; je vous dirai pourquoi. + +Je pars d'ici vers la fin de septembre; je comptais m'en aller en +droiture Paris; je pressentais le besoin que j'aurais de revoir mes +anciens amis, car je ne veux rien perdre; mais j'ai de nouvelles +raisons de me priver encore de ce plaisir. M. de B...... a trouv +absurde que je ngligeasse l'occasion de voir M. de Choiseul; il +prtend que ma connaissance avec M. de Gr...... pourrait finir par +n'tre qu'une connaissance des eaux. C'est ce qui ne peut jamais +arriver. Il est actuellement Chanteloup; il peut s'en assurer par +lui-mme; et, entre nous, je crois qu'il ne laissera pas d'tre un peu +surpris. Quoiqu'il en soit, je dfre son conseil et celui de mes +amis qui blment mon peu d'empressement sur cela. Mais je ne serai +Chanteloup qu' la fin d'octobre. J'y resterai le temps qui +conviendra. J'tais fort tent de m'en retourner par le Languedoc, +pour voir la Provence qui est un fort beau pays. + +Voulez-vous bien, madame, prsenter mes respects M. S....... Je vous +adresserais aussi bien des complimens pour les personnes que vous +savez, si je ne craignais que quelques-unes, s'imaginant que ma lettre +contient quelques bonnes histoires des eaux, ne s'avisassent de vous +la demander; et je vous prie de vouloir bien ne pas la leur lire. + +Conservez, je vous prie, madame, votre sant, celle de M. S......, +votre bonheur commun, vos bonts pour moi; et recevez les assurances +de mon respect et de ma tendre amiti. + + +LETTRE V. + + A....... + +Vous me demandez, mon ami, si ce n'est pas une espce de singularit +qui me fait voir la littrature sous l'aspect o je la vois; s'il est +vrai que je sois dans le cas de jouir d'une fortune un peu plus +considrable que celle de la plupart des gens de lettres; et enfin +vous voulez que je vous confie, sous le sceau de l'amiti, quels sont +les moyens que j'ai employs pour arriver ce terme que vous supposez +avoir t le but de mon ambition. Voil, ce me semble, les divers +objets de votre curiosit, autant que je puis le rsumer de votre +longue lettre. Mes rponses seront simples. + +Mais je commence par vous dire que je suis presque offens de voir que +vous me supposiez un plan de conduite cet gard. Mon tour d'esprit, +mon caractre, et les circonstances, ont tout fait, sans aucune +combinaison de ma part. J'ai toujours t choqu de la ridicule et +insolente opinion, rpandue presque partout, qu'un homme de lettres +qui a quatre ou cinq mille livres de rente est au prige de la +fortune. Arriv peu prs ce terme, j'ai senti que j'avais assez +d'aisance pour vivre solitaire; et mon got m'y portait naturellement. +Mais comme le hasard a fait que ma socit est recherche par +plusieurs personnes d'une fortune beaucoup plus considrable, il est +arriv que mon aisance est devenue une vritable dtresse, par une +suite des devoirs que m'imposait la frquentation d'un monde que je +n'avais pas recherch. Je me suis trouv dans la ncessit absolue, ou +de faire de la littrature un mtier pour suppler ce qui me +manquait du ct de la fortune, ou de solliciter des grces, ou enfin +de m'enrichir tout d'un coup par une retraite subite. Les deux +premiers partis ne me convenaient pas. J'ai pris intrpidement le +dernier. On (a) beaucoup cri; on m'a trouv bizarre, extraordinaire. +Sottises que toutes ces clameurs. Vous savez que j'excelle traduire +la pense de mon prochain. Tout ce qu'on a dit ce sujet, voulait +dire: Quoi! n'est-il pas suffisamment pay de ses peines et de ses +courses par l'honneur de nous frquenter, par le plaisir de nous +amuser, par l'agrment d'tre trait par nous comme ne l'est aucun +homme de lettres? + +A cela je rponds: J'ai quarante ans. De ces petits triomphes de +vanit dont les gens de lettres sont si pris, j'en ai par-dessus la +tte. Puisque, de votre aveu, je n'ai presque rien prtendre, +trouvez bon que je me retire. Si la socit ne m'est bonne rien, il +faut que je commence tre bon pour moi-mme. Il est ridicule de +vieillir, en qualit d'acteur, dans une troupe o l'on ne peut pas +mme prtendre la demi-part. Ou je vivrai seul, occup de moi et de +mon bonheur; ou, vivant parmi vous, j'y jouirai d'une partie de +l'aisance que vous accordez des gens que vous-mmes vous ne vous +aviserez pas de me comparer. Je m'inscris en faux contre votre manire +d'envisager les hommes de ma classe. Qu'est-ce qu'un homme de lettres +selon vous, et en vrit, selon le fait tabli dans le monde? C'est un +homme qui on dit: Tu vivras pauvre, et trop heureux de voir ton nom +cit quelquefois; on t'accordera, non quelque considration relle, +mais quelques gards flatteurs pour ta vanit sur laquelle je compte, +et non pour l'amour propre qui convient un homme de sens. Tu +criras, tu feras des vers et de la prose pour lesquels tu recevras +quelques loges, beaucoup d'injures et quelques cus, en attendant que +tu puisses attraper quelques pensions de vingt-cinq louis ou de +cinquante, qu'il faudra disputer tes rivaux, en te roulant dans la +fange, comme le fait la populace aux distributions de monnaie qu'on +lui jette dans les ftes publiques. + +J'ai trouv, mon ami, que cette existence ne me convenait pas; et, +mprisant la fois la gloriole des grandeurs et la gloriole +littraire, j'ai immol l'une et l'autre l'honneur de mon caractre +et l'intrt de mon bonheur. J'ai dit tout haut: J'ai fait mes +preuves de dsintressement, et je ne solliciterai pas; j'ai trs-peu, +mais j'ai autant ou plus que quantit de gens de mrite: ainsi je ne +demande rien. Mais il faut que vous me laissiez moi-mme; il n'est +pas juste que je porte, en mme temps, le poids de la pauvret et le +poids des devoirs attachs la fortune; j'ai une sant dlicate et la +vue basse; je n'ai gagn jusqu' prsent dans le monde que des boues, +des rhumes, des fluxions et des indigestions, sans compter le risque +d'tre cras vingt fois par hiver. Il est temps que cela finisse; et, +si cela n'est pas termin telle poque, je pars. + +Voil, mon ami, ce que j'ai dit; et si vous vous tonnez que cela ait +pu produire autant d'effet, il faut savoir qu'une premire retraite de +six mois, o j'avais trouv le bonheur, a prouv invinciblement que je +n'agissais ni par humeur, ni par amour propre. Il reste vous +expliquer pourquoi on se faisait une peine de me voir prendre le parti +de la retraite. C'est, mon ami, ce que je ne puis vous dvelopper, au +moins dans le mme dtail. Mais je puis vous dire sans que vous deviez +me souponner de vanit, je puis vous dire que mes amis savent que je +suis propre plusieurs choses, hors de la sphre de la littrature. +Plusieurs d'entre eux se sont unis pour me servir: les uns n'ont +cout que leur sentiment, d'autres ont fait entrer dans leur +sentiment quelque calcul et quelque intrt; et les circonstances +tant favorables, il en est rsult la petite rvolution que vous +jugez si heureuse. + + +LETTRE VI. + + A MADAME d'ANGIVILLIERS[36]. + +Je vous rends mille grces du billet que vous avez eu la bont de +m'envoyer. Je n'ai pu en profiter. J'tais sorti, croyant que vous +n'tiez point Paris, et que l'heure de la poste de Versailles tait +passe. Je sais combien on vous sollicite pour ces billets, et je +serais fch que votre bont pour moi vous engaget des sacrifices +en ce genre. D'ailleurs, n'ayant aucune liaison avec les quatre ou +cinq personnes qui auront les quatre ou cinq premires places +vacantes, je ne suis plus dans le cas d'tre aussi empress aux +sances acadmiques; et il est juste que vous puissiez faire des +heureux pour leurs amis. Cependant, comme rien n'est sr, et que +quelqu'un des aspirans pourrait cesser de convenir l'Acadmie, je +vous prierais, madame, de permettre que je recourusse vous, au cas +que l'lection tombt sur quelqu'un de ma connaissance. En attendant, +je me borne vous solliciter pour madame la comtesse de Ronse qui +n'a jamais vu la rception, et qui serait curieuse d'en voir une. + + [36] Cette lettre, ainsi que la IXe, nous a t communique par + M. Sencier, membre de la Socit des Bibliophiles, et dont + l'obligeance gale le savoir. + +J'ai cru pouvoir aussi, madame, me charger de vous rappeler l'intrt +que M. le comte de Rochefort prend un honnte libraire dont il vous +a parl, et pour lequel il devait, avant son dpart, vous remettre un +mmoire adress M. le comte d'Angivilliers: je joins ce mmoire ma +lettre, ne voulant pas retarder, par ma faute, le bien que vous tes +toujours prte faire aux malheureux. + +J'irai quelquefois Versailles cet t, et je tenterai d'avoir +l'honneur de vous faire ma cour. J'irais dans ce dessein seul, si +j'avais l'esprance d'y russir. Mais en convenant, madame, que quatre +lieues sont peu de chose quand on a l'honneur de vous voir, je trouve +qu'elles sont longues quand on ne l'a pas eu. + + +LETTRE VII. + + A M. L'ABB ROMAN. + + 4 Mars 1784. + +C'est un voeu que j'ai fait, mon cher ami, de vous rpondre toujours +l'instant o j'aurai reu votre lettre, et je n'ai pas besoin +d'efforts pour le remplir: il m'en faudrait pour diffrer, et je ne +veux pas lutter contre moi-mme. + +Ah! mon ami, que j'ai t tonn de voir que je diffre de vous dans +la chose par laquelle je vous ressemble! Vous convenez que vous avez +pris la meilleure part, et vous ne souhaitez pas que j'obtienne un lot +pareil; vous me le dites, parce que vous le sentez. Cette raison est +sans doute trs-bonne; mais pourquoi, ou plutt comment le +sentez-vous? voil ce qui m'tonne. Quoi! cette malheureuse manie de +clbrit, qui ne fait que des malheureux, trouve encore un partisan, +un protecteur! Avez-vous oubli qu'elle exige presqu'autant de +misres, de sottises, de bassesses mme que la fortune? et quel en est +le fruit? beaucoup moindre, et surtout plus ridicule. Son effet le +plus certain est de vous apprendre jusqu'o va la mchancet humaine, +en vous rendant l'objet de la haine la plus violente et des procds +les plus affreux, de la part de ceux qui ne peuvent partager cette +fume, et qui sont jaloux de quelques misrables distinctions, presque +toujours ennuyeuses et fatigantes, surtout pour moi qui ai tout jug. + +J'ai aim la gloire, je l'avoue; mais c'tait dans un ge o +l'exprience ne m'avait point appris la vraie valeur des choses, o je +croyais qu'elle pouvait exister pure et accompagne de quelque repos, +o je pensais qu'elle tait une source de jouissances chres au coeur +et non une lutte ternelle de vanit; quand je croyais que, sans tre +un moyen de fortune, elle n'tait pas du moins un titre d'exclusion +cet gard. Le temps et la rflexion m'ont clair. Je ne suis pas de +ceux qui peuvent se proposer de la poussire et du bruit pour objet et +pour fruit de leurs travaux. Apollon ne promet qu'un nom et des +lauriers: voil ce que disait Boileau avec quinze mille livres de +rente des bienfaits du roi, qui en valaient plus de trente d' +prsent; voil ce que disait Racine, en rapportant plus d'une fois de +Versailles des bourses de mille louis. Cela ne laisse pas que de +consoler de la rivalit et de la haine des Pradon et des Boyer. Encore +ne put-il pas y tenir; et laissa-t-il, trente six ans, cette +carrire de gloire et d'infamie, qui depuis lui est devenue cent fois +plus turbulente et plus avilissante. Pour moi, qui, ds mon premier +succs, me suis attir, sans l'avoir mrit le moins du monde, la +haine d'une foule de sots et de mchans, je regarde ce mal comme un +trs-grand bonheur; il me rend moi-mme; il me donne le droit de +m'appartenir exclusivement; et, les amis les plus puissans ayant plus +d'une fois fait d'inutiles efforts pour me servir, je me suis lass +d'tre un superflu, une espce de hors d'oeuvre dans la socit; je me +suis indign d'avoir si souvent la preuve que le mrite dnu, n sans +or et sans parchemins, n'a rien de commun avec les hommes; et j'ai su +tirer de moi plus que je ne pouvais esprer d'eux. J'ai pris pour la +clbrit autant de haine que j'avais eu d'amour pour la gloire; j'ai +retir ma vie toute entire dans moi-mme; penser et sentir, a t le +dernier terme de mon existence et de mes projets. Mes amis se sont +runis inutilement pour branler ma fermet: tout ce que j'cris comme + mon insu, et pour ainsi dire malgr moi, ne sera tout au plus que +_titulus nomenque sepulcri_. + +J'ai ri de bon coeur l'endroit de votre lettre, o vous me dites que +vous m'avez cherch dans les journaux; vous m'avez paru ressembler +un tranger qui, ayant entendu parler de moi dans Paris, me +chercherait dans les tabagies et dans les tripots de jeu. J'en tais +l depuis long-temps, lorsque je fis la rencontre d'un tre dont le +pareil n'existe pas dans sa perfection relative moi, qu'il m'a +montre dans le court espace de deux ans que nous avons pass +ensemble. C'tait une femme; et il n'y avait pas d'amour, parce qu'il +ne pouvait y en avoir, puisqu'elle avait plusieurs annes de plus que +moi; mais il y avait plus et mieux que de l'amour, puisqu'il existait +une runion complte de tous les rapports d'ides, de sentimens et de +positions. Je m'arrte ici, parce que je sens que je ne pourrais +finir. Je l'ai perdue aprs six mois de sjour la campagne, dans la +plus profonde et la plus charmante solitude. Ces six mois, ou plutt +ces deux ans, ne m'ont paru qu'un instant dans ma vie. Mais le bonheur +d'tre loin de tout ce que j'ai vu sur cette scne d'opprobres qu'on +appelle littrature, et sur cette scne de folies et d'iniquits qu'on +appelle le monde, m'aurait suffi et me suffira toujours, au dfaut du +charme d'une socit douce et d'une amiti dlicieuse. L'indpendance, +la sant, le libre emploi de mon temps, l'usage, mme l'usage +fantasque de mes livres: voil ce qu'il me faut, si ce n'est point ce +qui me suffit. C'est ce qui m'enlvera ncessairement le succs que +vous avez la cruaut de souhaiter, et qui malheureusement est devenu, +depuis ma dernire lettre, encore plus vraisemblable[37]. L'ne qui ne +veut point mordre son voisin, ni en tre mordu devant un rtelier +vide, sera forc, s'il est chang en cheval bien pans devant un +rtelier plein, de faire quelques courses et de manger pour gagner +son avoine; et quand je songe qu'en se dplaant, il aura plus +d'avoine qu'il n'en pourra manger, je suis bien prs de penser qu'il +fait un march de dupe. + + [37] On proposait Chamfort une place de secrtaire des + commandemens la cour. + +Vous voyez par l, mon ami, combien je suis attach aux sentimens qui +m'appellent la retraite; et vous le verriez bien davantage, si vous +pouviez savoir, fortune mise part, combien ma position m'offre de +cts agrables, quels combats j'ai soutenir contre les amis les +plus tendres et les plus dvous, quels efforts il me faut pour +repousser ou prvenir les sacrifices qu'ils voudraient faire pour me +retenir. Quelle est donc cette invincible fiert, et mme cette duret +de coeur, qui me fait rejeter des bienfaits d'une certaine espce, +quand je conviens que je voudrais faire pour eux plus qu'ils ne +peuvent faire pour moi? Cette fiert les afflige et les offense; je +crois mme qu'ils la trouvent petite et misrable, comme mettant un +trop haut prix ce qui devrait en avoir si peu. Mon ami, je n'ai +point, je crois, les ides petites et vulgaires rpandues cet gard; +je ne suis pas non plus un monstre d'orgueil; mais j'ai t une fois +empoisonn avec de l'arsenic sucr, je ne le serai plus: _manet alt +mente repostum_. Vous me dites que vous tenez mon me dans ma premire +lettre; il en est rest quelque chose, je crois, pour la seconde. + +J'accepte, mon ami, avec un sentiment bien vif, l'offre que vous me +faites de parcourir avec moi la Provence, pour chercher l'asile qui +me convient; et je me fais d'autant plus de plaisir de l'accepter, que +je ne vous ferai pas faire un grand voyage; il faudra que votre pays +ait de grands inconvniens, si la retraite la plus proche de vous +n'est pas celle qui me convient le mieux. + +Je vous avais promis des nouvelles littraires; mais, par mon +mouvement personnel, je suis bien froid sur cet article; et j'ai +besoin, pour vous en envoyer, de songer que vous y mettez +quelqu'intrt. On joue prsent, avec un grand succs, malgr de +grandes hues sur la scne, et de grandes rclamations et indignations + Paris et Versailles, _le Mariage de Figaro_, de Beaumarchais. +C'est un ouvrage plein d'esprit, mme de comique et de talent, mais +qui n'en est pas moins monstrueux par le mlange des choses du plus +mauvais ton et de trivialits. Les loges sont retenues jusqu' la +dixime, d'autres disent jusqu' la vingtime reprsentation. Le +spectacle, sans petite pice, ne dure plus que trois heures un quart, +depuis les retranchemens qu'on y a faits. Je ne vous parle point du +_Jaloux_, du mauvais _Coriolan_ de La Harpe: les journaux se sont +chargs de cela. Un mot sur les _Danades_, opra nouveau, o Gluk a +mis la main; c'est un ouvrage de topinambous, jouer devant des +cannibales. On dit pourtant que cela n'aura qu'une douzaine de +reprsentations. + +Parlons de notre acadmie. M. de Montesquiou a eu toutes les voix; +c'est qu'on a vu que tout partage serait inutile, et il faisait +plaisir en se prsentant l'acadmie; il cartait l'abb Maury, dont +plusieurs ne veulent pas entendre parler. Mon amusement actuel est de +voir comment ils feront pour l'vincer la premire vacance qui est +trs-prochaine, si elle n'est ouverte par la mort de M. de Pompignan. +L'abb a huit ou dix voix, tout au plus; mais les autres gens de +lettres, ses rivaux, n'en ont pas beaucoup prs autant. Personne n'y +est appel d'une manire positive; prendre encore un homme de qualit, +serait le comble du mauvais got et le chef-d'oeuvre du ridicule. +Comment s'en tireront-ils? Je me divertirai des intrigues; ce sont mes +seuls jetons, je n'en ai point d'autres; j'y vais si peu, que je n'ai +pas fait la moiti d'une bourse jetons qu'on m'avait demande. + +Adieu, mon ami; je n'ai plus que le temps de vous dire encore un petit +mot de moi. Ma mre se porte merveille, et n'a d'autre incommodit +que de ne pouvoir faire usage de ses jambes; mais j'ai bien peur que +cette seule incommodit n'abrge les jours d'une personne aussi vive, +et plus impatiente, quatre-vingt-quatre ans, que je ne l'ai jamais +t. Il me semble que, si je restais en place une anne, je ne +pourrais plus vivre; et cette ide m'afflige sensiblement sur son +tat, quoiqu'on me mande d'ailleurs tout ce qui peut me rassurer. +Adieu, encore une fois; je vous aime et vous embrasse de tout mon +coeur. Il me semble que nous n'avons pas cess de nous entendre. + + +LETTRE VIII. + +AU MME. + + Paris, 5 octobre. + +Que devez-vous penser de moi, mon cher ami, et d'un si long silence? +Vous devez croire que tous les maux runis ont fondu sur ma tte. +Hlas! vous ne vous tromperiez pas beaucoup: il y a deux mois et demi +que j'ai eu le malheur de perdre ma mre; et ce n'est pas vous qui +vous tonnerez de l'effet qu'a pu faire pour moi cette affligeante +nouvelle; ce n'est pas vous qui me direz que quatre-vingt-cinq ans +taient un ge qui devait me prparer ce malheur, et que quinze ans +d'absence devaient me le faire trouver moins terrible. La raison dit +tout cela, et le sentiment paie son tribut. Je n'en dirai pas +davantage, craignant d'avoir surtout dj trop rveill chez vous le +sentiment d'une perte qui vous a rendu si long-temps malheureux et qui +ne sera de long-temps oublie. Mon second malheur est d'avoir eu, +pendant deux mois, une fivre double-tierce, suivie d'une +convalescence trs-pnible et qui n'est pas termine. Je ne sais +comment toute ma personne tait devenue un amas de bile, ce qui m'a +empch d'avoir recours au quinquina. C'est la nature qui m'a guri, +comme elle et fait avant la dcouverte du spcifique. C'est un mois +de plus qu'il m'en a cot, et un mois de peines et de souffrances, +pendant lequel il m'a t impossible d'crire. Vous mander de mes +nouvelles par une main trangre, c'est ce que je n'ai pas voulu, dans +la crainte que vous ne me crussiez mort: et d'ailleurs, je suis d'une +stupidit rare pour dicter. + +Je passe, mon ami, un autre article dont je vous ai dj touch +quelque chose. C'est le projet d'aller vous trouver en Provence. + +Quand il n'y aurait eu d'obstacle que ma maladie, il ne pouvait +s'effectuer, et ne le pourrait mme encore qu'au mois de dcembre: +encore cela ne serait-il possible que dans le cas o j'aurais un +compagnon pour aller en chaise de poste: car d'aller par les voitures +publiques dans cette saison, c'est ce qui me serait aussi difficile +qu'un plerinage dans le Sirius. Mais, mon ami, il y a d'autres +obstacles encore plus grands: ce sont ceux qui naissent de ma nouvelle +position. + +Vous avez peut-tre lu, dans les papiers publics, qu'on a obtenu pour +moi la place de secrtaire du cabinet de madame Elisabeth, soeur du +roi: cette place vaut deux mille francs; et quoiqu'elle ne +m'enrichisse pas pour ce moment-ci, puisque, dans la maison du roi, +les premires chances ne se payent qu' un terme fort recul, il +n'en est pas moins vrai que je suis li par la reconnaissance et par +l'attachement aux personnes qui ont sollicit et obtenu cette place +pour moi, tandis que j'tais clou dans mon lit depuis six semaines; +je passerais pour un tre sauvage et indomptable, un misantrope +dsespr, et je serais condamn universellement. + +Il faut vous dire, de plus, qu'indpendamment de ma nouvelle place, ma +liaison avec M. le comte de Vaudreuil est devenue telle qu'il n'y a +plus moyen de penser quitter ce pays-ci. C'est l'amiti la plus +parfaite et la plus tendre qui se puisse imaginer. Je ne saurais vous +en crire les dtails; mais je pose en fait que, hors l'Angleterre o +ces choses-l sont simples, il n'y a presque personne en Europe digne +d'entendre ce qui a pu rapprocher, par des liens si forts, un homme de +lettres isol, cherchant l'tre encore plus, et un homme de la cour, +jouissant de la plus grande fortune et mme de la plus grande faveur. +Quand je dis des liens si forts, je devrais dire si tendres et si +purs; car on voit souvent des intrts combins produire entre des +gens de lettres et des gens de la cour des liaisons trs-constantes et +trs-durables; mais il s'agit ici d'amiti, et ce mot dit tout dans +votre langue et dans la mienne. + +Voil, mon ami, quelles sont les raisons qui m'empchent d'aller vous +chercher, et qui vraisemblablement me priveront toujours du plaisir de +vous voir dans votre retraite de Provence. Il n'en fallait pas moins, +je vous assure; car, quoique, dans votre dernire lettre, vous eussiez +eu la barbarie de vouloir me retenir dans la capitale, toujours par +votre manie de me voir une plus grande fortune, il est pourtant +certain que j'aurais jur, au mois de mai dernier, de ne pas passer +l'hiver Paris. Les obstacles taient de nature pouvoir tre +vaincus, et ma fortune n'en tait pas un. Vous m'avez mand qu'il +fallait, pour vivre agrablement en Provence, avoir trois mille livres +de rente: au temps o vous me parliez, j'en avais quatre mille. Je +posais la barre ce terme, et je n'tais pas mcontent; c'est vous +qui avez voulu que j'allasse plus loin: vous voil satisfait, et il y +a parier que d'ici six mois, vous le serez infiniment davantage. +Il restera ensuite satisfaire votre autre manie, que j'aie de la +clbrit. Je ne promets pas que j'y russisse galement; mais, soit +que cette fantaisie me prenne, soit que je garde ma rpugnance pour +cette clbrit dont vous paraissez faire trop de cas, il est sr que, +tranquille sur mon avenir, je travaillerai beaucoup davantage et mme +mieux, et que j'aurai plus de titres cette clbrit, si je les +manifeste, ce que j'ignore, car je suis bien endurci dans le pch. Je +crois que vous seriez de mon bord, si, comme moi, vous veniez voir, de +suite et long-temps, notre public parisien. Au surplus, alors comme +alors: je ne suis pas d'une pice; je suis immuable quand les choses +ne changent pas, mais je suis mobile quand elles changent, et surtout +quand elles changent mon avantage. + +J'apprends que l'on a t trs-content de notre ambassadeur +Marseille, et c'est pour moi une joie trs-vive. J'espre qu'on le +sera partout, et on le serait bien davantage si on connaissait +l'habitude de ses sentimens intrieurs. C'est un de ces tres qui ont +contribu, par leurs vertus et leur commerce, me rconcilier avec +l'espce humaine. Il faut qu'il ait prvu de grandes tribulations dans +son ambassade, puisque la dernire lettre qu'il m'crit finit par ces +mots: _Ah! mon ami, quand dinerons-nous ensemble au restaurateur?_ +J'oublie de vous dire qu'il est cause que je n'ai pu rpondre votre +avant-dernire lettre, parce que j'ai pass avec lui exactement les +quatre derniers jours de son sjour Paris: et c'est l'poque o +votre lettre m'arriva. + +Adieu, mon ami; je vous aime et vous embrasse trs-tendrement. +J'espre que notre correspondance ne sera plus interrompue, et que la +suite de contre-temps qui m'ont mis en arrire, n'arrivera qu'une fois +en la vie. Donnez-moi de vos nouvelles en dtail, et ne me parlez que +de vous; je vous donne un bel exemple cet gard. Je vous avertis que +je me sais par coeur, et la fin on se lasse de soi. Adieu encore. +_Vale et ama._ + + +LETTRE IX. + + A MADAME D'ANGIVILLIERS. + +Je ne vois pas une seule raison, madame, d'avoir moins de confiance en +vos bonts cette anne que la prcdente; mais j'ai bien peur d'y +avoir recours un peu tard, et je crains que vous n'ayez dispos de +tous vos billets pour la sance publique du 25 de ce mois. Je suis +fort curieux d'entendre la lecture de l'loge du chancelier de +L'hospital; et vous tes, madame, ma seule esprance: mais ce n'est +pas une raison de dsesprer. Je vous supplie de vouloir bien me +mander s'il est possible que j'aie un billet de vous, afin que j'aie +le temps de faire encore d'un autre ct quelques tentatives qui aprs +tout seront probablement inutiles. + +Je sais que votre sant est meilleure, et que vous tes mme venue +la comdie; si vous aviez eu la bont de me le faire dire, j'aurais +profit de cette occasion pour vous faire ma cour; et cet intrt +aurait fait ce que n'a pu faire celui de voir une nouveaut qu'on joue +par une si cruelle chaleur. Je ne sais si je dois me flatter d'en tre +ddommag le jour de la saint Louis. + +Je vous prie, madame, de vouloir faire remettre M. d'Angivilliers la +lettre ci-jointe; elle contient quelques dtails sur une affaire +laquelle vos bonts pour moi vous ont intresse, et qui est termine +aussi bien qu'elle pouvait l'tre. + +Je suis avec respect, madame, et avec tous les sentimens que vous me +connaissez, etc. + + Secrtaire des commandemens du prince de Cond, + en dpit de ce qu'on en veut dire. + + Paris, 31 juillet. + + +LETTRE X. + + A L'ABB MORELLET. + + 20 juin 1785. + +Mais vraiment, monsieur, je ne sais pas pourquoi votre billet finit +par la plaisante prire de dire du bien de votre discours. Est-ce que +vous avez cru que je ne le lirais pas? Amiti part, je me serais, +pardieu! bien pass la fantaisie d'en dire le bien que j'en pense. Il +y a de si bonnes choses qu'on voudrait les ter d'un discours +acadmique, vu le malheur dont ces sortes d'ouvrages sont menacs. +J'ai bien peur que, dans le naufrage de l'arme de Xerxs, la +collection de nos harangues en huit volumes ne soit ce qui coule +d'abord fond; il ne serait pas mal d'avoir quelques allges ou +barques suivant la flotte, pour sauver quelques dbris. Quel parti +vous avez tir de ce pauvre abb Millot! Je n'en ai jamais su tant +tirer de son vivant, et je vous aurais demand votre secret. Au +surplus, vivent les morts pour tre quelque chose! + +Je sais que nombre de gens Versailles ont trouv mauvais que, dans +la rponse du marquis de Chastellux, on citt les propres termes de la +lettre o le marquis de Lansdown vous rend un si honorable tmoignage. +Aprs avoir cout ce qu'on m'a dit de noble et d'imposant sur ce beau +texte, j'ai cru, je me trompe peut-tre, mais j'ai cru que la vanit +des places ou de l'importance locale s'affligeait de voir un simple +homme de lettres, comme on dit, honor d'une telle preuve d'estime par +un grand ministre. En secret, dans une lettre bien cachete, dans +l'arrire-cabinet, cela peut se passer; la bonne heure: mais en +public! ah, monsieur l'abb, c'est une terrible affaire! O vanit! +sottise! De l'importance! Je jure Dieu que je vous causerai tt ou +tard de grands chagrins! Il ne tenait qu' moi d'en jurer sur le pome +de la Fronde; mais cela serait trop sublime: et puis d'ailleurs, on +dirait que cela est pill de Dmosthnes. Je vous rends mille actions +de grces de votre traduction de Smith, et du plaisir que l'ouvrage +m'a fait. C'est un matre livre pour vous apprendre savoir votre +compte; et si on me l'et mis dans les mains l'ge de quinze ans, je +m'imagine que je serais dans le cas de prter quelques centaines de +guines l'auteur; et ce serait de tout mon coeur, assurment. Je ne +vous le renvoie point encore, parce que je l'ai laiss la campagne, +et qu'il y a quelques chapitres bons relire et mditer. + +Adieu, monsieur l'abb; je vous salue et vous embrasse de tout mon +coeur. + + +_P.S._ J'ai remis M. de Vaudreuil un exemplaire de votre Discours, +le seul que j'eusse alors; il l'a lu avant moi, et m'en a parl de +faon prvenir mon jugement, si j'tais sujet me laisser prvenir. +Il m'a pri de vous faire tous ses remercmens; il n'est pas de ceux +que la publicit de la lettre de milord Lansdown scandalise. Il trouve +trs-bon, trs-simple, qu'on ait des talens, du mrite, mme de +l'lvation, et qu'on soit honor ces titres, ft-ce publiquement, +quand mme on ne serait par hasard ni ministre, ni ambassadeur, ni +premier commis. Il devance, de quelques annes, le moment o +l'orvitan de ces messieurs sera tout fait vent. + + +LETTRE XI. + + A M. L'ABB ROMAN. + +Je reois dans l'instant, mon ami, votre lettre crite il y a prs de +quatre mois, sans que je puisse savoir la cause de ce dlai. Quoi +qu'il en soit, elle me fait un si grand plaisir, que, prt sortir, +je reste pour vous rpondre sur le champ, et mettre moi-mme la mienne + la poste, afin de ne laisser, s'il est possible, aucun hasard contre +moi. Je ne perdrai point de temps me plaindre de ce que vous ne +m'avez point rpondu aux deux lettres que je vous ai crites, l'une, +il y a prs de deux ans, et l'autre l'anne dernire, au mois d'avril, +juste au moment o j'ai quitt Paris, dans l'ide de n'y revenir +jamais qu'en qualit de simple voyageur tout au plus. Je suppose que +vous n'avez reu aucune de ces deux lettres, et le ton de la vtre me +le persuade aisment. Le hasard qui fait que je ne reois celle-ci que +quatre mois aprs, doit me faire admettre trs-facilement une +supposition dont mon amiti s'accommode beaucoup mieux que de votre +silence. En voil assez l-dessus; les momens sont prcieux depuis que +je vous ai retrouv. Oui, mon ami, je vous remercie de votre gosme, +et je ne lui reproche que de ne s'tre pas donn encore plus de +carrire. Vous me ferez sans doute le mme reproche; mais ayant tant +de choses vous dire, comment ne pas le mriter en partie? Jamais la +vie d'un homme n'a t moins fconde en vnemens, et jamais elle n'a +t plus remplie, tant bien que mal. J'ai fait mille lieues sur une +feuille de papier; voil mon histoire depuis prs de quatre ans. Je +vous ai dj tonn en vous parlant d'un ternel adieu dit la ville +de Paris, l'anne dernire. Oui, mon ami, c'en tait fait, et j'ai +vcu six mois en province, la campagne, partag entre l'amiti, un +jardin et une bibliothque. C'est presque le seul temps de ma vie, que +je compte pour quelque chose. + +La mort seule de la compagne de ma solitude pouvait me rappeler dans +le dsert bruyant de la capitale. Je ne finirais pas si je vous +parlais de ce que j'ai perdu. C'est une source ternelle de souvenirs +tendres et douloureux. Ce n'est qu'aprs six mois que ce qu'ils ont +d'aimable a pris le dessus sur ce qu'ils ont de pnible et d'amer. Il +n'y a pas deux mois que mon me est parvenue se soulever un peu, et + soulever mon corps avec elle. C'est au mois de septembre dernier que +j'ai fait cette cruelle perte; un ami est venu m'arracher en chaise de +poste de ce sjour charmant, devenu dsormais horrible pour moi. De +l, j'ai t replong dans le genre de vie auquel j'tais enfin +parvenu me soustraire, aprs deux ans de soins et de prtendus +sacrifices qui n'en taient pas pour moi. L'amiti de M. le comte de +Vaudreuil, qui s'tait fort accrue depuis deux ans, est devenue une +vritable tendresse, et a beaucoup contribu soulager une partie de +mes peines. Il m'a forc d'accepter un logement chez lui, et a su me +le rendre aimable. Il s'occupe essentiellement de ma fortune qui, +depuis votre dpart et avant ma retraite, a chou trois fois: deux +fois par des vnemens imprvus, et la troisime par mon fait, c'est +dire, en refusant ce qui ne me convient pas, c'est dire par ma +faute, pour parler la langue commune, et non pas la vtre ni la +mienne. La fortune fera ce quelle voudra, jamais je ne lui accorderai, +dans l'ordre des biens de l'humanit, que la quatrime ou cinquime +place. Si elle exige la premire, qu'elle aille d'un autre ct, elle +ne manquera pas d'asile. + +Mon tat actuel est donc celui d'un homme qui, froidement et sans +humeur, attend un vnement qu'on lui annonce comme prochain; qui n'y +croit pas pour avoir t trop souvent tromp, et qui des souvenirs +pnibles ont t toute espce de dsirs, mme ceux qui accompagnent +l'esprance. Cette indiffrence tient la force avec laquelle je suis +dtermin ne plus attendre un seul jour, pass le terme convenu avec +moi-mme; l'ide o je suis que le succs de ce qu'on dsire pour +moi n'est pas un vritable bien; qu'il y en a de plus grands, tels que +la sant, l'indpendance absolue des hommes et de l'opinion, sous un +beau ciel, dans un beau climat; c'est le vtre ou le Languedoc. Le +terme arrt dans ma conscience, rsolution que je n'ai dite encore +personne, et que j'excuterai sans dire que c'est pour toujours, ce +terme est le 10 octobre de cette anne 1784. + +Il est certain, et croyez, mon ami, que je ne me fais pas illusion +moi-mme; il est certain que je dsire le non succs d'un vnement +prtendu heureux, dont les suites, comme ncessaires, sont de me +rengager dans une carrire pleine de misres et de dgots, de me +faire exister pour le public que je mprise presqu'autant que les gens +de lettres, leurs cabales, leurs noirceurs, leurs vanits absurdes, +etc.; de me faire ou manquer ou attendre une clbrit, qui, grce au +ton rgnant dans la littrature actuelle, n'est qu'une infamie +illustre faite pour rvolter un caractre dcent. Tels sont mes +sentimens et mes ides, qui me font passer pour un tre bizarre: tant +la vanit et la sottise ont perverti toutes les mes et tous les +esprits. On s'tonne qu'un homme, qu'on s'obstine regarder malgr +lui comme n'tant pas dnu de tout talent, ne veuille pas subir la +loi commune impose aux gens de lettres, de ressembler des nes +ruant et se mordant devant un rtelier vide, pour amuser les gens de +l'curie. Rien ne m'a mieux montr la misre de cette classe d'hommes, +et en gnral de presque tous les hommes, que l'tonnement avec lequel +on me voit garder, dans mon porte-feuille, les productions qui +m'chappent involontairement, et par un besoin naturel de mon me. +D'un autre ct, je sens bien que, si l'on fait pour moi quelque chose +d'essentiel, qui me mette dans le cas de vivre Paris avec les +commodits de la vie et de la socit, il sera bien difficile de me +soustraire la ncessit de payer un tribut qu'alors on exigera comme +une dette. C'est pour me drober cette ncessit, que je souhaite la +non russite des tentatives de mes amis. Alors, je suis libre; alors, +je m'appartiens; alors, le reste de ma vie est moi, sans que l'hydre + mille ttes puisse m'en ravir la moindre portion. De l l'incurie, +la sant et l'aisance, dans un pays o les cus de trois livres valent +six francs, et o l'on n'a que les besoins de la nature au lieu de +ceux de la vanit et de l'opinion. Jugez, mon ami, si, avec de +pareilles ides, je n'ai pas d trouver plaisante la phrase de votre +lettre, o vous me dites de vous donner quelques pages au lieu de +livrer l'impression. L'impression! si vous saviez des gens de +lettres le quart de ce que j'en sais et que j'en ai vu, vous ne me +souponneriez pas de songer elle. J'en ai une si grande aversion, +que je n'ai de repos que depuis le moment o j'ai imagin un moyen sr +de lui chapper, et de faire en sorte que ce que j'cris existe, sans +qu'il soit possible d'en faire usage, mme en me drobant tous mes +papiers. Le moyen que j'ai invent, m'en rend matre absolu jusqu'au +monument et mme par-del; car je n'ai qu' me taire: et ce que +j'aurai crit sera mort avec moi. Vous voyez, par ce fait, la profonde +impression de haine et de mpris que j'ai pour les lettres, +considres comme mtier et comme tat dans le monde. Eh bien! je les +aime plus que jamais comme culture de l'me; et elles me prennent +presque tous mes momens, depuis que j'ai retrouv mes facults, aprs +la perte irrparable que j'ai faite l't dernier: tant il est vrai +que la nature et l'habitude sont galement indomptables. Les lettres +seront un de mes plus grands plaisirs dans ma retraite; et d'avance +elles lui prtent dj des charmes. Assurment, c'est bien sans amour +de gloire, sans manie de postrit. Accordez cela, si vous pouvez; +mais soyez sr que rien n'est plus vrai. + +Adieu, mon ami, etc. + + Paris, 4 avril 1784. + + +LETTRE XII + + A M. DE VAUDREUIL. + + 13 dcembre 1788. + +Je vois que vous vous souvenez de la _Requte des filles sur le renvoi +des vques_, et que vous voudriez donner un frre ou une soeur +cette bagatelle dont vous tes le parrain; mais je vous assure qu'il +me serait impossible de faire un ouvrage plaisant sur un sujet aussi +srieux que celui dont il s'agit. Ce n'est pas le moment de prendre +les crayons de Swift ou de Rabelais, lorsque nous touchons peut-tre +des dsastres; et je pense qu'un crivain qui jetterait du ridicule +sur tous les partis, serait lapid frais communs. Je ne pourrais +donc faire qu'un ouvrage srieux; et de quoi servirait-il? S'il n'y +en a pas encore qui prsente, sous tous les points de vue, cette +intressante question, il en existe un grand nombre qui, par leur +runion, l'claircissent suffisamment. En effet, de quoi s'agit-il? +d'un procs entre vingt-quatre millions d'hommes et sept cent mille +privilgis[38]. J'entends dire que la haute noblesse forme des +ligues, pousse des cris, etc: c'est ici, je crois, qu'on peut accuser +la maladresse de la plupart des crivains qui ont mani cette +question. Que n'ont-ils dit aux grands privilgis: Vous croyez qu'on +vous attaque personnellement, qu'on veut vous attaquer; point du tout. +Une grande nation peut lever et voir au-dessus d'elle quelques +familles distingues, trois cents, quatre cents, plus ou moins; elle +peut rendre cet hommage d'antiques services, d'anciens noms, des +souvenirs; mais, en conscience, peut-elle porter sept cent mille +anoblis, qui, quant l'impt, quant l'argent, sont aux mmes droits +que les Montmorency et les plus anciens chevaliers franais? +Plaignez-vous de la fatalit qui fait marcher votre suite cette +pouvantable cohue; mais ne brlez pas la maison qui ne peut la loger. +Ne sommes-nous pas accabls, anantis, sous cette mme fatalit qui +enfin a mis en pril ce que vous appelez vos droits et vos privilges? +Ne voyez-vous pas qu'il faut ncessairement qu'un ordre de choses +aussi monstrueux soit chang, ou que nous prissions tous galement, +clerg, noblesse, tiers-tat? Je suis vraiment afflig qu'on n'ait +point dit et rpt partout cette observation. Elle et ramen les +esprits prvenus, elle et dsarm l'amour propre, elle et intress +l'orgueil aux succs de la raison, et peut-tre et-elle sauv aux +notables l'opprobre ineffaable dont ils viennent de se couvrir pure +perte. Un autre avantage de cette rflexion, c'est qu'elle et +sur-le-champ fait apprcier le moyen terme que quelques-uns proposent +ridiculement, celui d'appeler, pour le seul consentement l'impt, le +tiers-tat l'galit numrique, en ne l'admettant que pour un tiers +seulement dlibrer sur les objets de lgislation gnrale. Qui +est-ce qui me fait cette proposition? est-ce un membre de l'ancienne +chevalerie? est-ce un secrtaire du roi, du grand collge, du petit +collge, car tous ont le droit de parler ainsi? Je rponds ce +dernier.... Mais non, je ne rponds pas: vous sentez que j'aurais trop +d'avantage. Permettre un peuple de dfendre son argent, et lui ravir +le droit d'influer sur les lois qui doivent dcider de son honneur et +de sa vie, c'est une insulte, c'est une drision. Non, cela ne sera +point, cela ne saurait tre, la nation ne le souffrira pas; et, si +elle le souffre, elle mrite tous les maux dont elle est menace. + + [38] Il n'y en avait pas 100,000; mais on en croyait 700,000. + (_Note de l'auteur._) + +Mais on parle des dangers attachs la trop grande influence du +tiers-tat; on va mme jusqu' prononcer le mot de _dmocratie_. La +dmocratie! dans un pays o le peuple ne possde pas la plus petite +portion du pouvoir excutif! dans un pays o le plus mince suppt de +l'autorit ne trouve partout qu'obissance, et mme trop souvent +abjection! o la puissance royale ne vient que de rencontrer des +obstacles de la part des corps dont presque tous les membres sont +nobles ou anoblis! o le luxe le plus effrn et la plus monstrueuse +ingalit des richesses laisseront toujours d'homme homme un trop +grand intervalle! Quel pays plus libre que l'Angleterre? Et en est-il +un o la supriorit du rang soit plus marque, plus respecte, +quoique l'infrieur n'y soit pas cras impunment? Que de faux +prtextes! que d'ignorance! ou plutt que de mauvaise foi! Pourquoi ne +pas dire nettement, comme quelques-uns: Je ne veux pas payer! Je +vous conjure de ne pas juger des autres par vous-mme. Je sais que, si +vous aviez cinq ou six cent mille livres de rente en fonds de terre, +vous seriez le premier vous taxer fidlement et rigoureusement; mais +vous vous rappelez l'offre gnreuse faite par le clerg, pendant la +premire assemble des Notables, et l'indigne rclamation qu'il a +faite ensuite en faveur de ses immunits. Vous voyez le parlement +feindre d'abandonner les siennes, et l'instant d'aprs se mnager les +moyens de les conserver et mme d'accrotre son existence. Enfin, vous +savez ce qui vient de se passer, et ce qui a si bien mis en vidence +le projet formel de maintenir les privilges pcuniaires. M. de Chabot +et M. de Castries, ayant consign, dans un Mmoire, leur abandon de +ces privilges, pour ne conserver que leurs droits honorifiques, n'ont +pu trouver ni nobles, ni anoblis, qui voulussent signer aprs eux. Les +gentils-hommes bretons ne nous disent-ils pas qu'il n'est pas en leur +pouvoir de se dessaisir de leurs privilges utiles, que c'est +l'hritage de leurs enfans, que ces droits seraient rclams par eux +tt ou tard? Et c'est ainsi qu'ils intressent leur conscience faire +de l'oppression du faible le patrimoine du fort, de l'injustice la +plus rvoltante un droit sacr, enfin de la tyrannie un devoir. Je +l'ai entendu.... Et vous voulez que j'crive! Ha! je n'crirais que +pour consacrer mon mpris et mon horreur pour de pareilles maximes; je +craindrais que le sentiment de l'humanit ne remplt mon me trop +profondment, et ne m'inspirt une loquence qui enflammt les esprits +dj trop chauffs; je craindrais de faire du mal par l'excs de +l'amour du bien. Je m'effraie de l'avenir; je vois mettre aux plus +petits dtails une suite et un intrt qui m'tonnent moi-mme; on +fait des listes de ceux qui ont t pour et de ceux qui ont t contre +le peuple; on prte, on te tour tour tel ou tel propos, bon ou +mauvais, tel ou tel homme. Pour mon compte, j'ai ni hardiment un +mot attribu M. le comte d'Artois. Ce mouvement machinal chez moi, a +t l'effet de ma reconnaissance pour les marques de bont que vous +m'avez attires de sa part. On suppose que ce prince a dit un +notable, dont l'avis avait t favorable au peuple: _Est-ce que vous +voulez nous enroturer?_ Je ne crois point ce mot; mais, s'il a t +dit, le notable pouvait rpondre: Non, monseigneur; mais je veux +anoblir les Franais, en leur donnant une patrie. On ne peut anoblir +les Bourbons; mais on peut encore les illustrer, en leur donnant pour +sujets des citoyens; et c'est ce qui leur a toujours manqu. C'est +bien M. le comte d'Artois qui y est le plus intress: c'est bien lui +qui peut dire, la vue de ses enfans: _posteri, posteri, vestra res +agitur_. C'est de cette poque que tout va dpendre. J'ose affirmer +que, si les privilgis pouvaient avoir le malheur de gagner leur +procs, la nation, crase au dedans, serait, pour des sicles, aussi +mprisable au dehors qu'elle est maintenant mprise. Elle serait, +l'gard de ses voisins runis, ce que le Portugal est l'Angleterre, +une grande ferme, o ils rcolteraient, en lui faisant la loi, ses +vins, ses moissons, ses denres, etc. Si, au contraire, il arrive ce +qui doit arriver, et ce qui est presque infaillible, je ne vois que +prosprit pour la nation entire et pour ces privilgis si aveugles, +si ennemis d'eux-mmes, qui n'aperoivent pas que l'aisance du pauvre +fait partie de l'opulence du riche; pour les premiers hommes de +l'tat, qui ne voient pas qu'il n'y a de libert et de dignit +particulire que sous la sauvegarde de la libert publique et de +l'honneur national. Eh, grand Dieu! que peuvent-ils craindre pour +leurs dignits? Est-ce le tiers-tat qui les leur enlvera? Est-ce le +tiers-tat qui arrivera aux places de la cour, aux grands emplois? +Craignent-ils pour leurs fortunes? N'est-ce pas un fait avr qu'en +Angleterre, les grandes fortunes territoriales des familles illustres +ne datent que de la rvolution de 1688? C'est le fruit du rehaussement +dans la valeur des terres, effet de la libert publique et d'un +accroissement marqu dans l'industrie nationale, qui l'un et l'autre +tournent toujours en dernire analyse au profit des propritaires +terriens. Je suis si convaincu de cette double influence, que, si on +me demandait, dans la sincrit de mon coeur, quelle classe d'hommes +je crois plus profitable la rvolution qui se prpare, je rpondrais +que cette rvolution, profitable tous, l'est chacun dans la +proportion de supriorit dj existante o son rang et sa fortune +actuels le mettent sur la grande chelle sociale. J'en excepte le +clerg dont nous ne sommes pas en peine, ni vous, ni moi, et les +ministres (pour le temps, quelquefois trs-court, pendant lequel ils +sont ministres); mais on ne se dgotera pas du mtier: et puis on ne +saurait parer tout. + +Telle est ma manire de voir cette unique et inconcevable crise. J'ai +voulu vous faire ma profession de foi, afin que, si, par hasard, nos +opinions se trouvaient trop diffrentes, nous ne revinssions plus sur +cette conversation. Nos opinions ont plus d'une fois t opposes, +sans que d'ailleurs nos mes aient cess de s'entendre et de s'aimer: +c'est le principal, ou plutt c'est tout. Je me souviens, entr'autres, +qu'il y a juste deux ans dans ce moment-ci, nous emes une discussion +trs-anime sur le parti que prenait M. de Calonne, sur son projet de +subvention territoriale, infaillible, disiez-vous, s'il tait appuy, +comme il l'tait, de toute la puissance du roi. Je vous dis que le roi +y chouerait; je vous dis, en propres termes, que le roi pouvait faire +abattre la fort la plus immense; mais qu'on ne faisait pas quatre +cents lieues, pied, sur des lianes, des ronces et des pines. Ce que +l'on entreprend aujourd'hui est bien autrement difficile. Supposez (ce +qui parat impossible) que la nation soit vaincue aux prochains +tats-gnraux; je demande ce qui arrivera en 1791, l'poque o le +troisime vingtime cessera d'tre d, o les impts (depuis +l'incomptence reconnue des parlemens) exigeront le consentement +national. Croyez-vous que ces cinquante-cinq millions seront perus? +Croyez-vous mme que les autres le soient exactement? Non, non; croyez +plutt qu'on ne rduit pas vingt-trois ou vingt-quatre millions +d'hommes, dont le mcontentement ne se montre point sous la forme de +rvolte, mais sous celle de mauvaise volont. Alors, que restera-t-il + ceux qui auront favoris de si mauvaises mesures? Je vous supplie, +au nom de ma tendre amiti, de ne pas prendre cet gard une couleur +trop marquante. Je connais le fond de votre me; mais je sais comme on +s'y prendra pour vous faire pencher du ct anti-populaire. Souffrez +que j'en appelle la noble portion de cette me que j'aime, votre +sensibilit, votre humanit gnreuse. Est-il plus noble +d'appartenir une association d'hommes, quelque respectable qu'elle +puisse tre, qu' une nation entire, si long-temps avilie, et qui, en +s'levant la libert, consacrera les noms de ceux qui auront fait +des voeux pour elle, mais peut se montrer svre, mme injuste, envers +les noms de ceux qui lui auront t dfavorables? Je vous parle du +fond de ma cellule, comme je le ferais du tombeau, comme l'ami le plus +tendrement dvou, qui n'a jamais aim en vous que vous-mme, tranger + la crainte et l'esprance, indiffrent toutes les distinctions +qui sparent les hommes, parce que leur coup d'oeil n'est plus rien +pour lui. J'ai cru remplir le plus noble devoir de l'amiti, en vous +parlant avec cette franchise; puissiez-vous la prendre pour ce qu'elle +est, c'est--dire, pour l'expression et la preuve du sentiment qui +m'attache tout ce que vous avez d'aimable et d'honnte, et des +vertus que je voudrais voir apprcier par d'autres, autant qu'elles le +sont par moi-mme. + + +LETTRE XIII. + + A M. PANCKOUKE. + +Je n'ai reu, monsieur, votre billet qu'hier au matin, au moment o je +sortais pour une affaire intressante qui m'a empch d'avoir +l'honneur d'y rpondre sur-le-champ. + +Je vous dois, d'abord, des remercmens de la prfrence que vous me +donnez, en voulant m'associer des gens de lettres que j'estime et +que j'honore; mais, aprs mes remercmens, je vous prie d'agrer le +vritable regret que j'ai de ne pouvoir tre leur cooprateur. La +partie dont je serais charg, entrane avec soi des inconvniens +auxquels ils ne sont pas exposs. Je vous avoue franchement que je ne +sais pas le moyen de traiter trois fois par mois avec l'amour propre +des auteurs, acteurs et actrices des trois thtres de Paris, et +surtout de la comdie franaise. Serais-je un critique juste et +svre? me voil l'ennemi de tous les mauvais auteurs; et, malgr leur +petit nombre, ils ne laissent pas d'tre trs-dangereux. Prendrai-je +le parti de la grande indulgence? je dshonore, je dcrdite mon +jugement; et, ce qui n'est pas indiffrent pour vous, le nombre des +souscripteurs diminuera, car le public veut de la malignit. Il faut +que l'article des spectacles soit attendu, qu'il inspire de la +curiosit, de la crainte, de l'esprance, en un mot, qu'il remue les +passions, comme les ouvrages de thtre dont il rend compte. Faut-il +tout vous dire, monsieur? gardez-moi le secret: un journal sans malice +est un vaisseau de guerre dmt, qui les corsaires mme refusent le +salut. + +On peut insister et prtendre qu'il est possible d'accorder la plus +exacte politesse avec une critique svre. Outre que je crois cet +accord trs-difficile, l'amour propre des auteurs sait-il, dans ses +chagrins, vous tenir compte de vos mnagemens? On injurie, on insulte, +on calomnie le critique; et, en pareil cas, qui peut rpondre de soi? +Le sentiment de l'injustice irrite; le caractre s'aigrit; on devient +injuste, absurde soi-mme; et on finit par tomber dans un dcri, dans +un avilissement, qui quivaut une fltrissure publique et une +vritable diffamation. Nous en avons des exemples dplorables dans la +personne de M. Frron et de M. de Laharpe qui n'taient point sans +talens, l'un et l'autre, beaucoup prs. Qui sait mme s'ils +n'taient pas ns honntes? En vrit, cette destine fait frmir. Il +n'en faut pas courir les risques: il ne faut pas tenter Dieu. + +Telles sont mes raisons, monsieur; et en supposant, ce qui serait +peut-tre en moi trop d'amour propre, qu'elles ne vous satisfissent +point comme propritaire du privilge du _Mercure_, je suis bien sr +que vous les approuverez comme homme, et comme honnte homme. + + +LETTRE XIV. + + A MADAME AGASSE. + +Voici le moment o je commence soulever mon me, aprs le coup qui +vient de l'accabler. C'est ce qui m'a empch, mon aimable amie, de +rpondre votre lettre. Un autre sentiment m'a empch de courir +vous. J'ai craint, je l'avorai, j'ai craint votre prsence autant que +je la dsire; j'ai craint d'tre suffoqu en voyant, dans ces premiers +jours, la personne que mon amie aimait le plus, et dont nous parlions +le plus souvent. Le coeur sait ce qu'il lui faut. C'est de vous que +j'ai besoin maintenant: j'irai vous voir au premier jour, mais le +matin, vers les dix heures. Je ne rponds pas du premier moment; mais +je ne suffoquerai point, parce que mon coeur peut s'pancher auprs de +vous. Mais quand je songe que ce mme jour, et sans doute cette mme +heure o je serai chez vous, elle vous verrait aussi.... Je m'arrte, +et ne puis plus crire; les larmes coulent; et c'est, depuis qu'elle +n'est plus, le moment le moins malheureux. + + +LETTRE XV. + + A LA MME. + + Paris, juillet 1789. + +La veille du jour o j'ai reu votre lettre, madame, j'avais vu M. +Marmontel, et lui avais parl de celle qu'il avait reue de vous, avec +les pices justificatives attestant l'acte de vertu auquel vous vous +intressez. J'ai pris la libert d'y joindre un petit mot de reproche +sur son dfaut de galanterie. Sa rponse m'a prouv que si, en +devenant vieux, on est expos devenir paresseux, ou moins galant, on +peut du moins continuer se tenir en rgle, et mettre ses papiers +en ordre. Il m'a montr votre paquet, bien tiquet, entre ceux de vos +rivales; et il m'a dit que sa coutume tait de rpondre aprs la +dcision de l'acadmie. Je m'imagine, madame, qu'il ne manquera pas +ce devoir; mais, en tous cas, je me ferai, cet gard, le supplant +de M. Marmontel, et je deviendrai, pour vous, le secrtaire de notre +secrtaire. + +Vous ne me paraissez pas bien appitoye sur le dcs de notre ami, feu +le despotisme; et vous savez que cette mort m'a trs-peu surpris. +C'est avec bien du plaisir que je reois de votre main mon brevet de +prophte. Il vaut mieux que celui de sorcier, qui m'a t expdi par +plusieurs de mes amis. Mais les femmes sont toujours plus polies, +plus aimables que les hommes. Au reste, comme on ne scie plus les +prophtes, et qu'on ne brle plus les sorciers, je jouis, en toute +sret, des honneurs de ma prvoyance. Mais, en vrit, il ne fallait +qu'approcher du colosse pour s'apercevoir qu'il tait creux et pourri, +verniss en dehors et vermoulu en dedans. Sa chute, pour avoir t +trop soudaine, nous mettra dans l'embarras quelque temps: mais nous +nous en tirerons. + +Je voulais, ces derniers jours, aller causer avec vous, et rcapituler +les trente ans que nous venons de vivre, en trois semaines. Mais la +chaleur accablante d'hier et d'aujourd'hui m'a retenu chez moi. J'irai +me ddommager quand le thermomtre sera descendu de quelques degrs. +Il y en a un qui ne descendra pas, c'est celui de l'amiti que je vous +ai voue, l'an cinquantime du rgne de Claude-Louis XV. C'est une +fort bonne raison de ne pas douter de mon tendre et respectueux +attachement sous son successeur. + + +_P. S._ Voulez-vous bien vous charger de tous complimens pour M...., +et le prier de rendre le _Mercure_ un peu plus rpublicain: il n'y a +plus que cela qui prenne. _Item_, que la _Gazette de France_ soit +aussi hausse de plusieurs crans, dans la proportion respectueuse o +elle doit tre l'gard du _Mercure_. Ajoutez, je vous demande en +grce, qu' ce prix je lui pardonne la pudeur qui a voulu me faire +des bayonnettes, auxquelles il avait une foi trop peu philosophique. + + Mercr.... Paris, P. R. no 18. + + +LETTRE XVI. + + A LA MME. + + Paris, 1789. + +Je suis mal avec moi-mme, mon aimable amie; et j'ai besoin d'esprer +que je ne suis pas aussi mal avec vous. Pour commencer par ce qui me +peine le plus, c'est que je ne puis dner avec vous, ni mme vous voir +aujourd'hui. Je suis forc d'assister au dner de notre socit des +trente-six, o je veux prsenter deux de mes amis, pour notre grand +club, avant qu'il soit form et que le scrutin soit tabli. Je les +dsobligerais grossirement et les exposerais n'tre pas reus; et +de plus je dplais beaucoup la socit dj tablie, pour n'y avoir +pas dn depuis plusieurs vendredis, jour qui, n'tant pas acadmique, +a t demand en ma faveur par quelques amis particuliers: mais ce +n'est pas cette dernire raison qui me prive de vous voir aujourd'hui, +voil pourquoi je n'ai pas tant d'humeur contre elle. Au surplus, je +ferais mieux de garder tout fait ma chambre; car, sans tre malade, +je suis excd, ananti, et j'ai grand besoin de repos. Voil prs de +huit jours qu'il m'a t impossible de me dlivrer d'une fantaisie de +pote, vraiment potique, au moins par son acharnement. Le jour, la +nuit, le repas mme, tout s'en est ressenti: je ne croyais pas tre si +jeune. Rien, absolument rien, n'a pu faire lcher prise cette lubie. +C'est tre mordu d'un chien enrag. Le chien n'tait pas gros, mais +c'est un chien-loup, ou plutt un chien-lion, un mlange d'horrible et +de ridicule, de raison et de folie; mais o la raison ordonnait la +folie de paratre dominante. J'irai vous faire ma cour un de ces +matins, et vous prsenter votre lever mon redoutable petit bichon. +J'espre que, malgr ses dents, et non pas malgr lui, il pourra vous +amuser. Je ne me servirais pas de lui pour faire ma paix avec vous; +car je ne la ferais jamais avec moi-mme, si je n'avais pas, vingt +reprises, cart, repouss, cette persvrante folie, souveraine +matresse de mon imagination. Si je vous en demandais pardon, ce +serait vous demander pardon d'avoir eu quelques accs de fivre. +Fivre, soit: la comparaison est juste; et il ne me fallait rien moins +qu'une maladie pour m'empcher de vous envoyer bien vite ce que je +vous ai promis. + +Il est vrai de dire que je me suis bien mis quatre cinq fois au +livre de M. de Saint-Pierre, dont j'avais mille choses dire, toutes +prpares dans ma tte; et il n'est pas moins vrai que je n'ai pu les +retrouver, que rien ne venait; mais la place accouraient les ides +dont j'tais rempli: la folie tait reine dans la maison. Qu'y faire? +Cder pour redevenir le matre. La voil chasse, tout fait chasse; +et ds demain je me remets la sagesse, c'est--dire, ce qui peut +vous faire plaisir. Je vous l'enverrai tout de suite, ce qui est bien +gnreux; car je ne prtends pas diffrer le plaisir de prendre une +tasse de chocolat auprs de votre chevet. + +Adieu, mon aimable amie; vous connaissez mon respect et mon tendre +attachement. Vous chargez-vous de tous mes complimens et de tous mes +regrets auprs de M......? + + +LETTRE XVII. A LA MME. + + Paris, 15 juillet 1790. + +Bon Dieu! que j'admire votre courage, et que j'aime votre bont! Que +je vous ai dsire la place o j'tais, en face de l'autel; et tout +auprs, un asile contre les averses! Je sais o vous tiez, et vous +tiez bien mal. Dans ce moment, je vous aurais presque gronde; mais +je vous aurais aime davantage, s'il est possible. Comme il n'y aura +plus de fdration, j'espre que vous vous mnagerez, que vous +soignerez ce mieux qui (dieu merci) est arriv bien vite, dont j'irai +voir les progrs au plutt, peut-tre aujourd'hui mme, et dont je +vous remercie. + +J'aime bien encore votre nouvelle profession de foi: nous sommes +inbranlables dans notre religion. J'entends crier mes oreilles, +tandis que je vous cris: _Suppression de toutes les pensions de +France_; et je dis: Supprime tout ce que tu voudras, je ne changerai +ni de maximes, ni de sentimens. Les hommes marchaient sur leur tte, +et ils marchent sur les pieds; je suis content: ils auront toujours +des dfauts, des vices mme; mais ils n'auront que ceux de leur +nature, et non les difformits monstrueuses qui composaient un +gouvernement monstrueux. + +Adieu, mon aimable amie; conservez-vous pour vos amis. Faisons durer +tout ce qui est bon de l'ancien temps qui tait si mauvais. + + +LETTRE XVIII. + + RPONSE A UN ANONYME. + + Paris, Ier dcembre 1791. + +Il est aussi rare, monsieur, de rpondre une lettre anonyme, que +difficile de mettre l'adresse sur la rponse. Je rponds nanmoins +votre lettre, parce qu'elle exprime quelques sentimens d'un ordre que +j'ai toujours respect, et que je respecterai toujours. Je me croirais +dur envers vous, si je ne vous pardonnais, dans votre malheur, d'tre +injuste envers moi. + +Il n'y a pas tant de contradiction que vous le pensez, entre le +passage (cit dans le Mercure) d'une lettre de M. Chabanon, et _la +douleur profonde, mme accablante_, dont on l'a vu pntr, +l'affreuse nouvelle des dsastres de Saint-Domingue. Eh! pouvait-il ne +pas l'tre, dans le malheur de sa famille qu'il chrit, de plusieurs +de ses amis dignes de son attachement, d'un grand nombre de ses +concitoyens, colons, connus par leur humanit envers leurs esclaves, +enfin de sa patrie commune, la mtropole sur laquelle dfinitivement +retombera une partie de ces calamits? Le lien qui accorde des +sentimens qui vous paraissent opposs, est le secret des mes telles +que la sienne. Par malheur, le nombre n'en est pas grand; et pour le +rendre, ce lien, visible tous les yeux, il et fallut transcrire, +non quelques lignes d'un passage isol, mais la lettre mme qui +mritait d'tre imprime tout entire. Rptez-moi qu'il a pleur, +abondamment pleur, qu'il est encore plong dans la plus amre +affliction, ce n'est pas moi que vous tonnerez. M. Chabanon n'est pas +de ceux dont on accuse la duret envers autrui, par celle dont ils +sont pour eux-mmes; et je n'ai jamais connu d'homme qui, en se +sparant de soi, conservt pour les autres une sensibilit si vive, si +prompte et pourtant si durable. Je pense donc comme vous, monsieur, +qu'il n'y a personne, sans exception, qui soit plus touch que lui des +malheurs rcens, dont gmissent tous les amis de l'humanit. Mais je +crois sa douleur d'un caractre trs-diffrent que celui que vous +supposez. J'en dis peut-tre trop pour vous, monsieur, si vous ne le +connaissez pas; mais pour ceux qui le connaissent comme moi, je n'en +dis pas assez. + +Je serai court sur l'article de votre lettre qui m'est personnel. Je +me crois dispens de vous prendre pour juge de mes principes sur la +rvolution, fussiez-vous ou eussiez-vous t lgislateur; ils tiennent + un genre de sentimens qui paraissent vous tre peu connus, et des +ides qui probablement ne vous sont pas assez familires pour ne pas +vous sembler un peu chimriques. Mais, en me renfermant dans le +matriel des faits, trouvez bon que je vous demande si, dans l'nonc +le plus libre de mes opinions, je n'ai pas constamment respect les +personnes, dfr tous les souvenirs; et si, dans le cas o nul ne +s'offenserait d'une gnrosit honnte, il existe un seul individu qui +pt lgitimement se plaindre de moi. Voil sur quoi vous pourriez +prononcer, en supposant qu'il vous ft possible d'tre juste. Si cette +condition vous parat dure, supposez ce qui vous sera plus facile, que +je ne vous aie rien demand du tout. + + +LETTRE XIX. + + Paris, 17 janvier 1792. + +Je n'ai pas rpondu, mon ami, votre dernire lettre, 1 parce que je +l'ai pas pu; 2 parce que je savais que, sous trois jours, les +journaux se chargeraient de rpondre l'un de ses articles +principaux, celui qui nous occupait alors, les rassemblemens des +rfugis brabanons Lille, Douay, etc. Il y a des sicles depuis ce +moment, et tout est bien chang. Je vis avec des personnes (et ce ne +sont pas celles que vous connaissez), qui se trouvent, par une +position bizarrement favorable, trs au fait des affaires des +Pays-Bas. Toujours est-il vrai que, depuis un mois, ils m'annoncent, +quatre jours l'avance, ce qui se trouve vrifi par l'vnement. Ces +gens-l soutiennent que Lopold craint une guerre avec nous, plus que +les badauds de Paris ne la craignaient il y a deux ans. Ils prdisent +que sa rponse du 10 fvrier prochain sera telle que nous la pourrions +dsirer, dans le systme le plus pacifique; et je conois que les +mouvemens dj sensibles dans plusieurs de ses tats, et entr'autres +dans la Styrie, sont bien capables de l'inquiter. Mais supposons +qu'il veuille agir hostilement dans deux mois, que ferons-nous si, +d'ici ce temps, il parle en alli et en bon voisin? Lui +dclarerons-nous la guerre? Entrerons-nous dans le Brabant, comme un +certain parti nous en sollicite? C'est ce qui parat impossible; et, +dans la supposition mme o il lieroit sa partie avec les princes +allemands, pour nous faire au printemps prochain une guerre qu'il +rendra srement une guerre d'empire, comment forcerons-nous notre +pouvoir excutif, matre des combinaisons militaires, marcher en +Brabant, plutt qu' Lige, Trves, etc.? On rit de piti, lorsqu'on +voit, aprs deux ans et demi de rvolution, le parti patriote n'ayant +pas eu le crdit de chasser un commis de la guerre, M. Bessire, par +exemple, et des commis des affaires trangres, tels que Henin et +Renneval. Contraindra-t-il le roi agir srieusement contre son +beau-frre, avec qui se sont concerts des arrangemens djous par le +hasard plus que par la politique? C'est ce qui ne pourrait arriver +qu'aprs une crise qui compliquerait encore notre position, et la +rendrait peut-tre encore plus embarrassante. Mon ide est toujours +que tout ceci est un problme sans solution, un drame brouill et +confus, dont le dnoment tombera d'en haut comme celui des pices +d'Euripide. Ce que je sais seulement, c'est que le mouvement gnral +entravera tous les mouvemens partiels et contradictoires dont on +cherche le retarder. + +N'avez-vous pas bien ri du patriotisme qui, dans la sance du 15 de ce +mois, a saisi nos ministres et les huissiers? J'ai surtout t ravi +de l'enthousiasme de M. de Lessart, quoique celui de M. du Port ait +bien son mrite, M. du Port qui, disait la surveille: Tout ceci ne +peut pas aller; et la constitution ne marchera jamais sans une chambre +haute. + +La plupart de nos dputs, quelques meneurs et quelques intrigans, +voient que M. de Lessart tire sa fin: et c'est mme l'opinion +gnrale. Ce n'est pas la mienne; et j'ai de fortes raisons de croire +qu'il sera trs-difficile de le draciner. Peut-tre en savez-vous +autant que moi, si vous n'en savez pas plus. Quoi qu'il en soit, je +dis, qui veut l'entendre, que je ne compterai sur la sincrit des +Tuileries, que lorsque vous aurez ce ministre-l. Je m'aperois que +je ne russis pas galement auprs de tout le monde, en parlant ainsi; +cet arrangement n'est pas celui qui convient certaines gens que vous +savez, mais c'est ce qui m'importe peu. Croirez-vous qu'il y a eu une +plate intrigue pour y placer S. L.......? L'ancien rgime n'tait pas +plus impudent. S. L........ aux affaires trangres! lui qui ne sait +pas plus la gographie que M. de Lessart! Vous jugez bien qu'on +croyait le gouverner, jusqu'au moment o l'anne 1793 ouvrirait la +porte aux nobles de la minorit, les seuls hommes vraiment faits pour +les places. Il est bien heureux, pour les auteurs de cette plate +intrigue, d'avoir t siffls avant le lev de la toile; ils en +auraient t les dupes. Il les et jous tous et probablement fouls +aux pieds. Qu'et fait S. L...? Il ne manque pas d'esprit. Il a cette +activit que donne un ambitieux l'habitude du travail dans les +emplois subalternes. Il et pris la gographie de Busching, de bonnes +cartes, et parcouru les cartons et les porte-feuilles des affaires +trangres, se serait bourr la cervelle de tout ce qui pouvait y +entrer en quinze jours, leur et dit qu'il en savait plus qu'eux en +politique, et leur et du moins prouv qu'en intrigue et en audace il +tait leur matre tous. Voil l'homme; et tel est le caractre qu'il +a montr depuis qu'il est en place. Vous savez qu'ils veulent M. +Dietrich. Je sais que c'est un bon citoyen, et un homme de mrite; +mais j'ignore s'il a d'ailleurs toutes les connaissances requises. + +Adieu, mon cher ami; je vous aime et vous embrasse de tout mon coeur. +Vos fanatiques vous donnent bien du tracas dans votre dpartement. +Mais le dgot que m'inspirent ici les intrigans et les fripons +ci-devant honntes, remplit l'me d'un sentiment plus mlancolique. + +L'hommage de l'amiti votre peureuse amie. + + +LETTRE XX. + + Paris, 12 aot 1792. + +Je continue, mon ami, de me bien porter; mais je ne nglige point mon +rgime. J'ai fait, ce matin, le tour de la statue renverse de Louis +XV, de Louis XIV, la place Vendme, la place des Victoires. +C'tait mon jour de visite aux rois dtrns; et les mdecins +philosophes disent que c'est un exercice trs-salutaire. Vous serez +srement de leur avis. En tous cas, j'ai pris a sur moi. + +De la place Louis XV, j'ai pouss jusqu'au chteau des Tuileries. +C'est un spectacle dont on ne se fait pas l'ide. Le peuple +remplissait le jardin, comme il et fait celui du Prato Vienne, ou +ceux de Postdam. La foule inondait les appartemens teints du sang de +ses frres et de ses amis, et percs de coups de canon renvoys en +rponse ceux qui les avaient massacrs la surveille. Les +conversations taient analogues ces tristes objets. A la vrit, je +n'ai pas entendu prononcer le nom du roi ni celui de la reine; mais, +en revanche, on y parla beaucoup de Charles IX et de Catherine de +Mdicis. Une vieille femme y racontait plusieurs traits de l'histoire +de France. Un homme en haillons citait l'anecdote de la jatte et des +gants de la duchesse de Marlborough, comme ayant t la cause d'une +guerre: il se trompait; elle fit faire une campagne de moins. Mais je +me suis bien gard de rtablir le texte; j'aurais t pris pour un +aristocrate: d'ailleurs, la mprise tait si lgre, et l'intention du +conteur tait si bonne. + +Voulez-vous savoir de combien de sicles l'opinion a chemin depuis +deux mois? Rappelez-vous le symptme que je vous citais de la passion +franaise pour la royaut, ce que je vous prouvais par la facilit +avec laquelle les danseurs jacobins, sous mes fentres, passaient de +l'air _a ira_ l'air _vive Henri_ IV! Eh bien! cet air est proscrit; +et, au moment o je vous parle, la statue de ce roi est par terre: +rien ne m'a plus tonn dans ma vie. Je ne vous dirai plus que ceux +qui voudraient la rpublique, trouveraient sur leur chemin la +_Henriade_ et le _Lodox_ de l'universit. Non, cela n'est plus +craindre; et je suis sr mme que le _Versalicas arces_ de nos pomes +latins modernes ne protgera pas Versailles. Il ne fallait rien moins +que la cour actuelle pour oprer ce miracle; mais enfin, elle l'a +fait: gloire lui soit rendue! Je n'ai plus le moindre doute cet +gard, depuis que j'ai entendu les discours trs-peu badauds des +Parisiens autour des statues royales qui ont eu ce matin ma visite. +Pour moi, le peu de badauderie qui me reste, m'a engag lire +quelques mots crits sous un pied du cheval de Louis XV. Que +croiriez-vous que j'y ai trouv? le nom de Girardon, qui avait cach +l son immortalit. Cela ne vous parat-il pas l'emblme de la +protection intresse, accorde aux beaux-arts par un despote +orgueilleux, et en mme temps de la modeste btise d'un artiste, homme +de gnie, qui se croit honor de travailler la gloire d'un tyran? +Plus j'tudie l'homme, plus je vois que je n'y vois rien. Au reste, il +serait plaisant que Girardon se ft dit en lui-mme: La gloire de ce +roi ne durera pas, sa statue sera renverse par la postrit indigne +de son despotisme; et son cheval, en levant le pied, parlera de ma +gloire aux regardans. Cet artiste-l aurait eu une philosophie qu'on +pourrait souhaiter aux Racine et aux Boileau. + +A propos de roi, on m'a dit qu'on parlait de vous pour l'ducation du +prince royal. J'y trouve une difficult. Comment saurez-vous quel +mtier il faut faire apprendre votre lve, en cas que les Franais +ressemblent aux Parisiens? Prenez-y garde: _cette difficult vaut bien +qu'on la propose_. + +Vous tes srement bien aise que Grouvelle soit secrtaire du conseil, +et par consquent qu'un mauvais gnie ne l'ait pas plac, il y a sept +ou huit jours, comme le bruit en avait couru. Il trouvera ce mtier +bien doux, auprs de celui de prsident de section, qu'il a fait +pendant la terrible nuit d'avant hier. Un prsident de section tait, +en ce moment, un compos de commissaire de quartier, arbitre, juge de +paix, lieutenant-criminel, et un peu fossoyeur, vu que les cadavres +taient l qui attendaient ses ordres, comme il arrive quand le +pouvoir excutif force la souverainet recourir au pouvoir +rvolutionnaire. Je suis bien aise aussi que Lebrun soit aux affaires +trangres, quoique je n'aie jamais pu, pendant deux mois, obtenir de +lui une preuve de la _Gazette de France_, tandis qu'il la faisait +sous mon nom. Je n'ai pas de rancune. + +Adieu, mon cher ami; je vous aime et vous embrasse trs-tendrement: +vous voyez que, sans tre gai, je ne suis pas prcisment triste. Ce +n'est pas que le calme soit rtabli, et que le peuple n'ait, encore +cette nuit, pourchass les aristocrates, entr'autres les journalistes +de leur bord. Mais il faut savoir prendre son parti sur les +contre-temps de cette espce. C'est ce qui doit arriver chez un peuple +neuf, qui, pendant trois annes, a parl sans cesse de sa sublime +constitution, mais qui va la dtruire, et dans le vrai, n'a su +organiser encore que l'insurrection. C'est peu de chose, il est vrai; +mais cela vaut mieux que rien. + +Adieu, encore une fois; je vous espre sous huitaine, ainsi que notre +cher malade. Je ne vous ai point parl de lui, parce que je vais lui +crire. + + +LETTRE XXI. + + A LA CITOYENNE...... + + 15 Frimaire an II de la Rpublique. + +C'est un besoin pour moi, mon aimable amie, de vous crire; et je +suppose qu'en ce moment-ci vous tes dispose faire grce aux +dfauts de mon criture. Je ne croyais pas, lorsque vous dchiriez +votre linge pour mes blessures et pour m'envoyer de la charpie, que je +pourrais sitt tracer de ma main les remercmens que je vous ai +adresss du fond de mon coeur. Ils seront courts cette fois-ci, mais +ils n'en seront pas moins vifs: appliquez-leur ce qu'on dit des +prires, ce qui n'empche pas d'en faire quelquefois de longues qui +valent bien leur prix. + +On me flatte d'obtenir bientt ma libert. Je suis difficile en +esprance; mais je ne veux pas avoir pour moi-mme la cruaut de +repousser celle-ci. Je serais pourtant plus voisin de vous au +Luxembourg: mais vous ne me souhaitez pas d'tre votre voisin ce +prix. + +Adieu, mon aimable amie. Respect et tendresse; et sensibilit vos +peines que je sais. + + +LETTRE XXII. + + AU CITOYEN LAVEAU, + RDACTEUR DU JOURNAL DE LA MONTAGNE. + + Paris, le 8 septembre 1793, l'an II de + la Rpublique une et indivisible. + +L'impartialit que vous avez montre, citoyen, en rendant compte de la +dnonciation de Tobiezen-Duby, contre plusieurs citoyens attachs la +bibliothque nationale, et en insrant le lendemain dans votre journal +la note du dnonciateur, me laisse lieu d'esprer aussi que vous +voudrez bien y donner une place ma lettre. + +Un journaliste plus dur que vous a trouv qu'une lettre flagorneuse de +Tobiezen-Duby la citoyenne Roland n'tait pas pour moi une +justification suffisante: et cela est vrai; mais avant que je connusse +les chefs d'accusation, de quoi voulait-on que je me justifiasse? et +n'tait-il pas naturel de faire connatre d'abord l'accusateur et ses +motifs? C'est quoi paraissait propre la lettre de Tobiezen-Duby la +citoyenne Roland; et je vous prie d'en rendre juges, par l'impression, +les rpublicains auxquels il croit pouvoir en appeler. Le crateur de +la formule: _au ministre Roland, respect_, qui se trouve la tte des +lettres du dsintress M. Tobiezen-Duby, dposes au ministre de +l'intrieur, ne devrait pas se donner pour un rpublicain de la +premire force; et je doute que le comit puratoire des jacobins +s'accommode de cette formule. + +Je devais donc d'abord me borner faire connatre mon dnonciateur, +quand je me suis vu accus d'aristocratie. Chamfort aristocrate! Tous +ceux qui me connaissent en ont ri, et beaucoup trop ri, selon moi; car +j'tais aux Madelonettes. Aristocrate! celui chez qui l'amour de +l'galit a t constamment une passion dominante, un instinct inn, +indomptable et machinal! celui qui a mis au thtre, il y a plus de +vingt ans, la pice du _Marchand de Smyrne_, qu'on joue encore +frquemment, et dans laquelle les nobles et aristocrates de toute robe +sont mis en vente au rabais, et finalement donns pour rien! celui qui +a publi contre les acadmies un discours, lequel a devanc de deux +ans leur destruction depuis peu prononce; enfin, plusieurs autres +crits o respire cet amour de l'galit, sans laquelle la libert +politique n'est qu'une illusion, une chimre. Voil l'aristocrate de +la faon de M. Tobiezen-Duby. + +Il a mis enfin au jour ses chefs d'accusation, ce M. Duby. C'est un +tissu de calomnies atroces, de mensonges dnus mme de vraisemblance. +Croira-t-on qu'il pousse l'aveuglement de la haine jusqu' se +permettre d'articuler un fait, dont la fausset peut se dmontrer +sur-le-champ par une preuve sans rplique, une preuve matrielle? + +Aprs avoir dit que je vais rarement aux assembles de section (ce qui +est malheureusement vrai, par l'effet de mon tat maladif, +suffocations, touffemens, dans les assembles nombreuses), M. Duby +ajoute que je n'ai pourtant pas manqu de m'y trouver la nomination +d'un commandant gnral, _pour donner ma voix Raffet_. + +J'affirme que le fait est faux. J'ignore si l'on conserve ou non les +listes des votans: mais si on les conserve, je dfie qu'on y trouve +mon nom; si on ne les conserve pas, je dfie quelqu'homme que ce soit +de dire qu'il m'a vu ce jour l la section. + +Ce n'est point ici le lieu, citoyen, de confondre M. Duby sur d'autres +inculpations plus graves, et si odieuses que je me rserve contre lui +tous les moyens de droit. + +Finissons, et disons le vrai mot. Il faut une place M. Duby, +quoiqu'il vous dise le contraire dans sa note. Je rsigne la mienne +ds ce moment, dt-elle lui tre donne; mais elle ne le sera pas, et +il aura calomni pour le compte d'autrui: c'est un malheur. + +Salut et fraternit. + + +LETTRE XXIII. + + A SES CONCITOYENS, + EN RPONSE AUX CALOMNIES DE TOBIEZEN-DUBY. + +Je suis l'objet des calomnies atroces de Tobiezen-Duby. + +Quel est le citoyen qu'il ose accuser d'aristocratie? c'est un homme +chez qui l'amour de la libert et de l'galit a t la passion de sa +vie entire; connu ds long-temps par sa haine pour la noblesse, haine +qu'on reprsentait alors comme une manie blmable par son excs; qui, +dans une comdie (_le Marchand de Smyrne_) faite il y a plus de vingt +ans, et encore frquemment joue sans aucun changement, a mis les +nobles sur la scne, les a fait vendre _au rabais_, et finalement +_donner pour rien_. + +C'est un homme qui cette prtendue manie contre la noblesse a dict +les morceaux les plus vigoureux, insrs dans le livre sur l'_ordre_ +amricain de _Cincinnatus_, ouvrage publi en 1786, et qui porta les +plus rudes coups l'aristocratie franaise, dans l'opinion publique. + +Ce mme Chamfort n'a cess depuis d'envoyer divers journaux +patriotes, sans se nommer, sans chercher d'clat, tout ce qu'il a cru +utile la chose publique: aussi, la cour et l'aristocratie, qui ne +l'ignoraient pas, n'ont-elles cess de le faire dchirer dans leurs +journaux; et son nom s'est trouv, comme de raison, sur toutes les +listes de proscription de la cour et de l'aristocratie. + +Certes, ni la cour, ni l'aristocratie n'avaient tort; et si quelque +hazard particulier faisait ouvrir certains porte-feuilles o se +trouvent plusieurs de mes lettres, crites _dans toutes les poques de +la rvolution_, on y verrait que mes principes rpublicains taient +bien antrieurs la rpublique. + +Voil ce qui est connu de tous ceux qui me connaissent. + +Veut-on savoir maintenant quel est Tobiezen-Duby? son +patriotisme?..... mais ce serait une drision que d'en parler. +Lui-mme, dans sa lettre la citoyenne Roland, o il demande une +place, lui-mme date ce patriotisme du 7 juillet 1792: et cette date +est un peu trop rcente. Il faut bien qu'il reconnaisse que ce titre +est assez faible, puisqu'il s'appuie des droits que lui donne cette +place un ouvrage de son pre _sur les monnaies des barons et des +prlats de France_; puissante recommandation, en effet, pour un +patriote de sa trempe; aussi s'est-il port pour continuateur de cette +sottise aristocratique, publie par lui en 1790, appele par lui, en +1792, ouvrage _national_. Remarquez bien les dates. + +Laissons donc l le patriotisme de Tobiezen-Duby; et ne parlons plus +que de Tobiezen-Duby lui-mme: c'est bien assez. + +Mais ne l'imitons pas dans ses divagations. Je ne me permettrai de +citer contre lui que des faits appuys de pices justificatives. + +Vous tous, vrais jacobins, qui, faute de le connatre, l'avez admis +parmi vous, l'avez plac dans votre comit de correspondance, l'avez +charg d'en faire les extraits et de les lire votre tribune; vous +tous, hommes droits et purs, qui voulez que les dnonciations soient +un moyen de chtiment ou de rpression contre les aristocrates et les +tratres, mais qui ne voulez pas qu'elles soient, dans les mains des +intrigans, une arme contre les rpublicains, venez la bibliothque +nationale, vous y verrez les preuves de ce que j'avance. + +Vous verrez ce prtendu rpublicain qui donne le nom servile de +_patron_ l'un de ses collgues, lequel lui avait rendu quelques +services, par une surprise dont bientt s'est repenti le _patron_ trop +facile. + +Vous verrez le crateur de la formule: _au ministre Roland, respect_, +vous le verrez protg par Le Noir, dont il vante la _sensibilit +d'me_, auquel il voue _une reconnaissance ternelle_. + +Plac auprs de Joly, garde des estampes, Tobiezen-Duby crit Le +Noir: _M. Joly est l'homme de la bibliothque pour lequel j'ai le plus +de respect, d'gards et d'estime_; hommage rendu en 1788, qui n'a pas +empch le mme Tobiezen-Duby de solliciter, en 1792, la place de ce +mme Joly, _qui est_, dit-il, _au moment de la perdre par un juste +chtiment de son aristocratie_. + +Voil ce qu'il crit avec _vnration_ la _vertueuse_ Roland de +septembre 1792, _femme Roland_ en septembre 1793. + +Que dites-vous, citoyens! n'est ce pas l le vil caractre et la +marche tortueuse d'un intrigant de l'ancien rgime, d'un intrigant du +nouveau, tartufe de probit, tartufe de patriotisme? Je supprime ici +nombre de traits consigns dans les dpts de la bibliothque, et qui +montreront nu son caractre: jalousie, ambition, orgueil, haine pour +ses confrres bien avant la rvolution, lorsque le patriotisme +hypocrite d'un mchant ne pouvait servir de voile ses manoeuvres et + ses perfidies. + +En attendant que vous voyiez de vos yeux, que vous touchiez de vos +mains, les preuves crites de la perversit de Tobiezen-Duby, +parcourez seulement ses trois dnonciations contre la bibliothque; +car il en a fait trois. + +C'est une chose curieuse de le voir allonger, raccourcir, la liste des +dnoncs, allger le poids sur celui-ci, l'aggraver sur celui-l, +selon ce qu'il juge convenable son intrt personnel, d'aprs le +moment et les circonstances. + +Voyant sa premire dlation tombe dans le mpris, Tobiezen-Duby, le +flatteur des anciens ministres, gronde le ministre _tromp_. Pour +accrditer son absurde dnonciation, pour la faire croire pure et +dsintresse, il proteste aujourd'hui qu'il ne veut point de place. +Venez, citoyens, la bibliothque, vous assurer que, depuis cinq ans, +la vie de Tobiezen-Duby n'est qu'un tissu d'intrigues, d'abord pour +avoir une place, puis pour en avoir une meilleure, puis pour se faire +donner un logement. + +Remarquez sur-tout son impudente audace, ds que, sortant du cercle +des accusations vagues, il articule un fait prcis; par exemple, +lorsqu'il ose m'accuser d'avoir donn ma voix _Raffet_. J'ai affirm +et j'affirme encore que ce fait est faux. Je demande qu'on consulte la +liste des votans; et si cette liste n'existe pas, je dfie tout homme, +quel qu'il soit, et ft-ce Tobiezen-Duby lui-mme, d'oser dire qu'il +m'a vu ce jour-l la section. + +A cela, que rpond Tobiezen-Duby? Rien. Il redouble de fureur et de +calomnies, sans revenir sur le seul fait positif qu'il ait allgu +contre moi. Ne reconnaissez-vous pas l, citoyens, un homme qui +n'coute que sa haine, sa haine aveugle, et foule aux pieds sa +conscience? + +Comment cherche-t-il couvrir cette honte? il fait de nouveaux +efforts pour exciter contre moi les jacobins, contre moi qui, mme +avant que les socits populaires fussent mises sous l'gide de la +constitution, n'ai cess (mille tmoins existent) de dire et de +rpter: Sans les jacobins, point de libert, point de rpublique. + +Il me prtend li avec le ministre Roland, moi qui, de notorit +publique, n'ai eu avec lui que les relations ncessites par ma +place. Et cette place l'avais-je sollicite? l'avais-je dsire? y +avais-je seulement song? connaissais-je, mme de vue, le ministre +Roland? + +Il me prtend li avec la Gironde, dont je n'ai jamais vu un seul +membre que dans des rencontres rares, imprvues et fortuites. + +Ici, je porte un dfi public quelqu'homme que ce puisse tre, de +dire qu'il m'ait jamais vu chez un seul dput de la Gironde, et qu'il +ait jamais vu un seul d'entre eux chez moi. De plus, grand nombre de +personnes savent et peuvent se rappeler que mes ides ont t en +opposition absolue avec les leurs sur presque toutes les questions +importantes, comme la garde dpartementale, le jugement de Louis +Capet, l'appel au peuple et plusieurs autres. + +Observez que ces mensonges de Tobiezen-Duby, et quelques autres non +moins odieux, se produisent, comme par supplment, par surabondance, +dans sa troisime dnonciation; c'est--dire, dans le troisime accs +de sa fivre calomnieuse. + +Que penser, citoyens, de celui qui, convaincu de faux sur un fait +grave, le fait relatif Raffet, rpte hardiment ses autres +impostures, en ajoute de nouvelles non moins faciles repousser; et +dans son emportement essaye de provoquer contre moi des passions +personnelles dans les magistrats du peuple les plus estimables, les +plus estims; appelle au secours de sa haine les plus fidles +mandataires du peuple, les socits les plus patriotiques, toutes les +autorits constitues, c'est--dire, veut mettre ce qu'il y a de plus +vil et de plus odieux sous la protection de ce qu'il y a de plus +respectable? + +Mais non; les socits populaires, les autorits constitues, sont et +resteront justes, en dpit des intrigans, des calomniateurs, de +Tobiezen-Duby. Elles peuvent, il est vrai, dans la crise d'un orage +rvolutionnaire, tre surprises et trompes pour un moment; mais +bientt claires, parce qu'elles veulent l'tre, elles brisent avec +indignation le pige qu'on leur a tendu, et repoussent avec ddain le +fabricateur du pige: leur justice appelle soi la justice publique, +dont la leur est elle-mme une grande portion. Dans le court +intervalle o la calomnie voudrait sparer ces deux justices qui +doivent n'en tre qu'une, j'appelle sur moi l'une et l'autre, +j'attends leurs regards, je les dsire; et cet instant mme, tandis +que vous me lisez, rpublicains, je jouis de la certitude de les voir +se runir pour moi et confondre Tobiezen-Duby. + +Tobiezen-Duby aura donc beau faire; il restera ce qu'il est, et moi je +resterai ce que je suis: lui, vrai ou faux patriote du 7 juillet 1792, +faux rpublicain de 1793, car les intrigans et les calomniateurs sont +de faux rpublicains; moi, rvolutionnaire de fait et de notorit +publique avant la rvolution; rpublicain de principes et de coeur, +mme avant la rpublique. + +Telle est la force, tel est l'empire de ce sentiment consolateur, de +se dire soi-mme, _je vivrai, je mourrai rpublicain_, qu'une +dtention de vingt annes n'et pu l'affaiblir dans mon me; et, je le +proteste de nouveau, rien de ce qui tient, rien de ce qui tiendra la +rvolution, ne m'empchera d'appartenir du fonds du coeur, et jusqu'au +dernier soupir, la rvolution, et au complment de la rvolution, +la rpublique, la rpublique une et indivisible. + + +_P.S._ Encore un mot, citoyens; convaincu ds long-temps qu'il +importait au salut public que tous les salaris du peuple, sans +exception, fussent au-dessus du soupon mme, doctrine que je professe +depuis trois ans, j'allai, l'un des premiers jours d'aot, au comit +de surveillance de notre section (celle de 1792), sur les premiers +bruits vagues qu'on cherchait rpandre contre la bibliothque. + +L, j'ai dpos sur le bureau un crit dans lequel je demande que tous +et chacun de ses membres soient examins sur leurs actions, sur leurs +principes et leurs sentimens. Observez que cette dmarche si nette et +si franche de ma part, antrieure d'un mois notre dtention, a +probablement frapp les autorits constitues; et leur conduite +notre gard choque beaucoup Tobiezen: car il n'est pas ais +Tobiezen-Duby! il veut qu'on croye ses calomnies bien vite et pour +toujours, et que tout soit fini. + +Il en a pourtant tir un fruit; c'est de m'avoir mis dans le cas de +confirmer, par ma dmission que j'ai donne, mes principes sur _les +salaris du peuple_. On peut m'objecter sans doute que c'est avoir +beaucoup trop de respect pour les calomniateurs: soit, mais le premier +devoir d'un rpublicain est de rester fidle ses anciens principes. + +Je laisse l ses impostures qui lui appartiennent, et je cherche d'o +lui vient son audace avec de si faibles moyens personnels. Ne +trahirait-il pas lui-mme son secret, par le dbut de sa premire +denonciation imprime? _Je suis jacobin et ardent rpublicain_, +dit-il. Et aussitt, enhardi par ces deux noms qu'il usurpe, il lance, +comme d'un poste sr, tous les traits de la calomnie. Citoyens, vous +vous avez vu quel rpublicain c'tait; jugez quel jacobin ce peut +tre. + +Il a cru, le lche! que, sous l'abri de ces deux titres, il pouvait +tout se permettre; il a cru que nul n'oserait aller, derrire ces +retranchemens, lui arracher son masque et ses mprisables armes; il +s'est tromp. Lui jacobin! non, il ne l'est pas. C'est moi, qui, sans +en porter le titre, le suis en effet et de principes et d'me; moi +qui, en juillet 1791, aprs le massacre du Champ-de-Mars, entran, +malgr mon tat de maladie et de souffrance, par une force +irrsistible, courus aux jacobins, moi vingtime ou trentime.... +j'ignore le nombre, mais la salle tait alors dserte. O tait alors +Tobiezen-Duby? Etait-ce chez vous, jacobins, qu'il cherchait un +refuge? Je ne crois pas qu'il ft l. Quoi qu'il en soit, je m'y +prsentai; je fus admis parmi vous, et mme dans votre comit de +correspondance, o cet homme vient de se glisser. Il est vrai qu'aux +approches de l'hiver, ma dplorable sant, qui suspend trop souvent +mes travaux, et qui surtout m'interdit les grandes assembles, me +fora, par degrs, me priver des vtres, toujours plus brillantes et +plus nombreuses. La patrie, il est vrai, n'tait pas encore sauve; +mais l'affluence, toujours croissante parmi vous, semblait le garant +de son triomphe et du vtre; et dans le redoublement des incommodits +que la foule me cause, je n'tais plus soutenu par ce sentiment si +imprieux sur certaines mes, ce je ne sais quel attrait attach aux +prils trs-instans[39]. + + [39] Il est de fait que, de tous les lieux o l'affluence est + grande, et d'o l'on ne peut sortir sans se rendre importun, il + n'y a que les jacobins o j'aie jamais t, _et toujours_ dans + les crises violentes de l'anne 1791. Le moment que j'avais + choisi pour me prsenter, en est une preuve suffisante. + +Ce malheur, je veux dire les infirmits physiques qui m'interdisent +les grandes assembles, malheur rel pour tout vrai citoyen, +Tobiezen-Duby en profite pour me calomnier auprs des assembles de +section. Il me prte, ce sujet, un propos aussi absurde qu'infme, +digne d'un vieil et stupide aristocrate de chteau, et que, par cette +raison, je voue au mpris public, ainsi que l'homme qui a la btise de +me l'attribuer. + +J'apprends que Tobiezen-Duby, aprs avoir rempli le rle de +_perscuteur_ de la bibliothque nationale, a os, en cherchant se +justifier la tribune des jacobins, usurper le rle de _perscut_ +pour ses opinions par les citoyens qu'il a dnoncs, et tche +d'appeler sur lui l'intrt attach ce second rle. + +Bien loin de l'avoir perscut, je rponds affirmativement que son +patriotisme auquel on et applaudi, tait parfaitement ignor de ceux +qu'il a _perscuts_ vritablement. + +J'affirme de plus, qu'avant sa dnonciation, nul de ses confrres +qu'il accuse ne lui parlait et ne parlait de lui, que lui-mme ne +parlait aucun d'eux, depuis son entre la bibliothque sous Le +Noir: ce qui tait fort simple, vu la diffrence des fonctions +respectives qui ne les mettait point en rapports. + +On dfie donc Tobiezen-Duby d'articuler un seul acte de _perscution_ +de la part de ses confrres; et, quant moi, la seule perscution +qu'il puisse citer, c'est d'avoir, mon entre en place, accru ses +appointemens de 400 livres. Il est vrai que, dans sa lettre la +_vertueuse citoyenne_ Roland, il demanda la place de garde des +estampes, ou au moins une augmentation de 1200 livres avec un +logement. Son patriotisme d'aujourd'hui, si dsintress, si pur, +m'imputerait-il, par hasard, cette diffrence de 1200 400 livres? +Dans cette supposition, il aurait lui-mme tout expliqu. + +Tobiezen-Duby est donc convaincu de faux dans ce qu'il a dit aux +jacobins, comme il l'a t dans ce qu'il a dit aux autorits +constitues et ensuite au public; mais son nouveau mensonge est marqu +d'une plus rare impudence. Car enfin, le public, tmoin des faits, +tmoin de l'acharnement de ses trois dnonciations, voit clairement +que Tobiezen-Duby est le perscuteur et non le perscut. Je ne dis +donc plus, comme je l'ai fait sur quelques-unes de ses impostures: +_citoyens, venez et voyez_; je dis seulement: _ouvrez les yeux et +voyez_. + + 18e jour du 1er mois de la + rpublique franaise. + + +FIN DES LETTRES DIVERSES. + + + + +DEUX ARTICLES + +EXTRAITS + +DU JOURNAL DE PARIS. + + + + +DEUX ARTICLES + +EXTRAITS + +DU JOURNAL DE PARIS. + + + 18 mars 1795. + +ENTRETIEN + +ENTRE UN DES ACTEURS DU JOURNAL DE PARIS ET UN AMI DE + +CHAMFORT. + +Est-ce que vous ne dfendrez pas Chamfort contre Delacroix[40]? + + [40] M. Delacroix avait fait insrer, dans le Journal de Paris, + une lettre dans laquelle il parlait peu avantageusement de + Chamfort, auquel il reprochait d'avoir pris une part trop active + la rvolution. + +--Ma foi, je n'en sais rien. + +--N'tiez-vous pas de ses amis? + +--J'en tais, certainement. + +--Et vous l'abandonneriez! + +--N'a-t-il pas t _terroriste_? + +--Oui, jusqu' la menace; non, jusqu'aux actions. Il croyait +ncessaire de paratre terrible, pour viter d'tre cruel. Il s'est +arrt, quand il a vu la frocit frapper avec les armes que le +patriotisme alarm ne voulait que montrer. Le confondriez-vous avec +les hommes de sang? + +--Non; mais je ne le mettrai pas non plus au nombre des esprits sages +qui ont prvu les consquences des dclamations incendiaires, ni des +mes courageuses qui ont travaill empcher les fureurs populaires, +ni mme des mes sensibles qui en ont constamment gmi. N'est-ce pas +lorsque la terreur l'a atteint lui-mme, qu'il a cess d'applaudir au +terrorisme? + +--C'est bien avant: et il ne s'est pas born au silence; il a frapp +sur le terrorisme, ds qu'il l'a vu cruel, comme il l'avait fait sur +le despotisme dans tous les temps, et sur le modrantisme quand il l'a +cru dangereux. Ignorez-vous qu'il fut mis en arrestation pour avoir +refus Hrault-Schelles d'crire contre la libert de la presse? +N'avez-vous pas entendu citer ce mot qui lui chappa au sujet de _la +fraternit_, que les tyrans proclamaient sans cesse: Ils parlent, +dit-il, de la _fraternit_ d'tocle et de Polynice. Ce fut lui qui, +entendant dplorer l'indiffrence du public pour les chefs-d'oeuvres +de la scne tragique, l'expliqua en ces mots: La tragdie ne fait +plus d'effet depuis qu'elle court les rues. Ce fut lui qui dit de +Barrre, la naissance de son pouvoir: C'est un brave homme que ce +Barrre; il vient toujours au secours du plus fort.--C'est un ange +que votre Pache, dit-il un jour un ami de celui-ci; mais sa place, +je rendrais mes comptes. Ce furent ces discours, et cent autres que +ceux-l supposent, qui indisposrent les dcemvirs contre lui. On sait +qu'au moment de son arrestation, il fit ce qu'il put pour se tuer; +remis en libert, ses amis lui reprochrent d'avoir tent de se donner +la mort: Mes amis, rpondit-il, du moins je ne risquais pas d'tre +jet la voirie du Panthon. C'est ainsi qu'il appelait cette +spulture depuis l'apothose de Marat. Quelque temps aprs sa +dlivrance, un des amis qui lui ont ferm les yeux, Colchen le +flicitait d'tre chapp ses propres coups; Chamfort lui rpondit: +Ah! mon ami, les horreurs que je vois, me donnent tout moment +l'envie de me recommencer. Ne voyez-vous pas, dans ces paroles, les +sentimens d'une me sensible et courageuse? + +--Je me plais les reconnatre en lui; mais pourquoi donc cet +emportement de paroles, ce dbordement d'invectives et de menaces +contre les mmes castes, contre la plupart des mmes individus que +Marat et Robespierre proscrivirent depuis? + +--Vous l'avez dit: parce que Chamfort n'tait pas un esprit sage; +j'ajouterai mme qu'en politique il n'tait pas un esprit clair. Il +avait vu les abus et les vices attachs l'ancien rgime; il leur +avait jur la guerre; et il croyait ncessaire de la faire outrance, +sans prcaution, comme sans mesure: voil son erreur. + +--Mais n'y a-t-il pas eu du mauvais coeur dans sa conduite, et au +moins de cette mchancet qui se plat nuire, pour peu que la +justice y autorise; de cette mchancet qui n'est pas celle du +sclrat, mais celle de l'homme dur et violent? + +--Nullement; et ce qui le prouve, c'est qu'il a cess ses emportemens +ds qu'il a vu qu'on prenait la lettre les discours des Marat et des +Robespierre; il voulait faire peur et non faire du mal, puisqu'il +s'est arrt ds qu'il a vu qu'on faisait mal pour faire mal, et +encore pour faire peur. + +--Mais n'a-t-il pas voulu satisfaire des vues personnelles? n'est-ce +pas son intrt qui lui a conseill de flatter les partis dominans? + +--Son intrt n'a t pour rien dans sa conduite. Toujours Chamfort +s'y montra suprieur; disons plus: il en fut toujours l'ennemi. Non +seulement il s'attacha la rvolution, mais mme il poursuivit avec +passion jusques sur lui-mme tous les abus, ou ce qu'il croyait tre +les abus de l'ancien rgime. Il se dchana contre les pensions, +jusqu' ce qu'il n'et plus de pension; contre l'acadmie dont les +jetons taient devenus sa seule ressource, jusqu' ce qu'il n'y eut +plus d'acadmie; contre toutes les idoltries, toutes les servilits, +toutes les courtoisies, jusqu' ce qu'il n'existt plus un homme qui +ost se montrer empress lui plaire; contre l'opulence extrme, +jusqu' ce qu'il ne lui restt plus un ami assez riche pour le mener +en voiture ou lui donner dner. Enfin il se dchana contre la +frivolit, le bel esprit, la littrature mme, jusqu' ce que toutes +ses liaisons, occupes uniquement des intrts publics, fussent +devenues indiffrentes ses crits, ses comdies, sa +conversation. Il s'impatientait d'entendre louer son _Marchand de +Smyrne_ comme une comdie rvolutionnaire; il s'indignait mme qu'on +se crt rduit tenir compte de si faibles ressources pour servir une +si grande cause. Je ne croirai pas la rvolution, disait-il souvent +en 1791 et 1792, tant que je verrai ces carrosses et ces cabriolets +craser les passans. Voici une anecdote qui le caractrise. Le +lendemain du jour o l'assemble constituante supprima les pensions, +nous fmes lui et moi voir Marmontel la campagne. Nous le trouvmes, +et sa femme surtout, gmissant de la perte que le dcret leur faisait +prouver; et c'tait pour leurs enfans qu'ils gmissaient. Chamfort en +prit un sur ses genoux: Viens, dit-il, mon petit ami, tu vaudras +mieux que nous; quelque jour tu pleureras, en apprenant qu'il eut la +faiblesse de pleurer sur toi, dans l'ide que tu serais moins riche +que lui. Chamfort perdait lui-mme sa fortune par le dcret de la +veille.--Si Chamfort, comme on voit, ne passait rien aux autres, il +ne se passait rien non plus lui-mme. Il fut misantrope peut-tre, +mais non pas inhumain; il hassait les hommes, mais parce qu'ils ne +s'aimaient point; et le secret de son caractre est tout entier dans +ce mot qu'il rptait souvent: Tout homme qui, 40 ans, n'est pas +misantrope, n'a jamais aim les hommes. On lui a reproch d'avoir t +ingrat envers des amis qui l'avaient oblig pendant leur puissance; et +l'on s'est fond sur son ardeur poursuivre les abus dont ils +vivaient. La belle raison! La preuve que Chamfort ne fut point ingrat, +c'est qu'il resta attach ses amis dpouills d'abus, comme il +l'avait t quand ils en taient revtus. + +--A ce compte, il n'y aurait qu' admirer dans Chamfort; et ce que +vous appelez le dfaut de sagesse de son esprit, ne serait que la +facult de s'mouvoir trop vivement pour le bien et contre le mal! + +--Vous allez maintenant trop loin. La morosit de Chamfort, sa +misantropie furent des dfauts srieux; il irrita souvent des gens +qu'il aurait pu ramener; il affligea des hommes honntes par des +jugemens inconsidrs. Il provoqua sans le vouloir, il autorisa des +passions perverses, et arma des hommes atroces de maximes violentes et +de raisonnemens spcieux; et quand il avait lanc un mot piquant ou +accablant sur quelqu'homme que ce ft, il ne revenait plus sur +l'opinion qu'il en avait donne, non qu'il ft arrt par la crainte +mprisable de dprcier un mot saillant, mais plutt parce qu'il +voulait se faire craindre d'un ennemi qu'il croyait trop bless pour +ne pas tre irrconciliable; c'est ainsi qu'il resta toute sa vie le +dtracteur de Laharpe, parce qu'il l'avait t un jour; il s'obstina +soutenir que cet excellent littrateur dont il honorait d'ailleurs le +patriotisme, ne savait pas le latin, parce qu'il l'avait surpris +autrefois, je ne sais dans quelle erreur sur le sens d'un mot de +Tite-Live. Ces travers sont inexcusables; mais je ne puis pour cela +passer condamnation sur des reproches qui attaquent le fond de son +coeur. + +--Je vous entends; mais, aprs tout, quoi bon clbrer Chamfort? +Qu'a-t-il fait pour la rvolution? Il n'a pas imprim une seule ligne, +pour en hter ou en arrter la marche suivant les circonstances, non +plus que pour l'clairer. + +--Comptez-vous pour rien une foule de mots saillans, qui ont pass +mille fois dans toutes les bouches? Sa rponse des aristocrates qui, +aprs le 14 juillet 1789, se demandaient douloureusement ce que +devenait la Bastille: Messieurs, elle ne fait que dcrotre et +embellir. Ces autres paroles sur la manire de faire la guerre la +Belgique: _Guerre aux chteaux! Paix aux chaumires!_ paroles qui, +pour tre devenus l'adage du vandalisme et de la tyrannie en France, +n'en taient pas moins justes et politiques relativement des ennemis +trangers et des agresseurs cruels; cette prdiction, malheureusement +dmentie par M. Pitt, mais qui devait lui servir de leon, et +fournira l'Angleterre un ternel reproche contre lui: L'Angleterre +ne fera pas la guerre la France, elle aimera mieux sucer notre sang +que de le rpandre; enfin cette rflexion dcisive sur des projets de +loi proposs l'assemble constituante pour rprimer la licence des +crits calomnieux: Toute loi sera inutile contre la calomnie, parce +qu'elle se vend bien. Chamfort imprimait sans cesse; mais c'tait +dans l'esprit de ses amis. Il n'a rien laiss d'crit; mais il n'aura +rien dit qui ne le soit un jour. On le citera long-temps; on rptera +dans plus d'un bon livre des paroles de lui, qui sont l'abrg ou le +germe d'un bon livre.... Ne craignons pas de le dire: on n'estime pas + sa valeur le service qu'une phrase nergique peut rendre aux plus +grands intrts. Il est des vrits importantes, qui ne servent +rien, parce qu'elles sont noyes dans de volumineux crits, ou +errantes et confuses dans l'entendement; elles sont comme un mtal +prcieux en dissolution: en cet tat il n'est d'aucun usage, on ne +peut mme apprcier sa valeur. Pour le rendre utile, il faut que +l'artiste le mette en lingot, l'affine, l'essaie, et lui imprime sous +le balancier des caractres auxquels tous les yeux puissent le +reconnatre. Il en est de mme de la pense. Il faut, pour entrer dans +la circulation, qu'elle passe sous le balancier de l'homme loquent, +qu'elle y soit marque d'une empreinte ineffaable, frappante pour +tous les yeux, et garante de son aloi. Chamfort n'a cess de frapper +de ce genre de monnaie, et souvent il a frapp de la monnaie d'or; il +ne la distribuait pas lui-mme au public, mais ses amis se chargeaient +volontiers de ce soin; et certes il est rest plus de choses de lui +qui n'a rien crit, que de tant d'crits publis depuis cinq ans et +chargs de tant de mots. + +--Je me rends, citoyen; mais que puis-je faire de mieux pour la +mmoire de Chamfort que d'crire notre entretien et de le publier? y +consentez-vous? + +--Volontiers. + + M. ROEDERER. + + +VARITS. + + 12 germinal an III. + +A la bonne heure, citoyens, quelques mots fins ou nergiques, quelques +anecdotes rapidement contes, rduites dans un cadre ingnieux, voil +ce qui compose votre morceau sur Chamfort, voil ce qui plat tous +les lecteurs, et non des discussions la fois pesantes et trangles, +des disputeurs, des dissertateurs, des docteurs de quelque genre que +ce soit, de Salamanque ou de la comdie; vos deux pages valent mieux +qu'une vie en deux volumes. Quand on les a lues, vingt souvenirs +reviennent encore. Je l'ai connu, ds la jeunesse, ce Chamfort; et je +doute beaucoup qu'il ft digne d'tre _misantrope quarante ans_, si, +pour en avoir le droit, _il faut avoir aim les hommes_. Il n'aima +jamais que Chamfort: c'tait un homme habile lancer un trait +d'esprit _acr_, comme une arbalte chasse une flche. Je vais en +dire quelques mots, non par le besoin de mdire (il n'y eut pas plus +entre nous de haine que d'amiti), mais par le dsir d'tre vrai, et +de bien juger ceux qui ont t dsireux de paratre, et qui ont eu la +triste ambition d'tre craints. + +Chamfort le fut toujours; sa figure tait charmante dans la jeunesse; +le plaisir l'altra trangement, et l'humeur finit par la rendre +hideuse. Il ne montra d'abord que de la gat, et seulement un petit +germe de mchancet; mais ce germe ressemblait au plus petit des +grains qui devient un arbre: il ombragea toute sa vie. Aprs un succs +acadmique, il essaya la carrire des ngociations; il eut une +correspondance qui ne fut remarque que par des lettres outrageuses +contre l'ambassadeur qu'il avait suivi. On peut croire qu'il revint +Paris; et il dit que la politique _n'tait que du haut allemand_. Soit +qu'on eut dgot M. de Choiseul de ce caractre trop cre, soit qu'on +lui et laiss ignorer ses talens, Chamfort dsespra ou ddaigna +d'tre replac, et il se dvoua aux lettres. + +Parmi ceux qui se firent connatre dans le mme temps, je me rappelle +l'abb Delille, non moins fcond en saillies, et qui l'a bien surpass +en gloire littraire. Leur caractre modifia bien diversement leur +esprit. Delille a toujours plu comme un enfant. Chamfort sollicitait +le rire et se faisait redouter. Il reprocha un jour l'abb la +richesse de ses rimes, qu'il appelait _des sonnettes_; celui-ci le +plaignait de ne faire entendre que des grelots. + +Les bons mots de Chamfort se heurtrent bientt contre ceux de Duclos. +Le vieux matre d'escrime montra un peu d'humeur du ton libr du +jeune homme, et dit en grommelant: /* Ce n'tait pas jadis sur ce ton +ridicule.... */ + +Chamfort acheva: + + Qu'Amour dictait les vers que soupirait _Racine_. + +Cependant il s'aperut qu'il y avait profiter avec cet homme. Il +remarqua, il imita, il surpassa peut-tre ce ton de flatteur brusque, +cet art de caresser les grands avec une apparence de rudesse qui avait +valu Duclos, de la part d'un autre malin, l'pithte de _faux +sincre_. Mademoiselle Quinault, qui me l'a dit, lui donnait un autre +nom assez plaisant _don Brusquin d'Algarade_. Chamfort et mrit +cette grandesse. J'ai vu de ses fureurs. J'ai ri de l'humilit o il +tenait l'lgant Vaudreuil, son patron. Celui-ci s'occupait sans cesse + lui procurer des accs la cour; et Chamfort se rsignait +accepter de petits titres en faveur des pensions; c'est ainsi qu'il +fut secrtaire de madame Elisabeth. On l'embarrassa beaucoup, en le +voulant faire secrtaire de l'ordre du Saint-Esprit; il y avait encore +l 2000 fr. de pension gagner. Mais une espce de demi-cordon bleu +porter _en sautoir_ gtait l'affaire. Cela avait l'air subalterne; et +c'tait alors que Chamfort invoquait la religion de l'galit, qu'il +n'et jamais connue, s'il avait pu porter ce mme cordon _de l'paule +dextre la hanche gauche_. + +D'ailleurs, on lui rappela qu'il avait dit notre excellent Ducis, +qui on proposait le cordon de Saint-Michel: Que feras-tu de ce ruban? +tu ne l'auras pas plutt qu'il faudra le porter. La rvolution vint; +vous avez cont le reste. Il finit par s'enivrer de dmocratie et de +mauvais vin, et puis se tuer, se manquer, se recommencer. Je vois en +lui beaucoup de rage, et cherche _son humanit_. Il ddaignait la +fin qu'on vantt son _Marchand de Smyrne_; il regrettait srement que +son _Zangir_ eut peu dur: la _Jeune Indienne_ est une parfaite et +lgante bagatelle, dont on doit, ce me semble, l'ide Mtastase. +Son loge de Molire a t lu; mais on relit surtout celui de La +Fontaine. Je voudrais qu'on publit ses notes pleines d'esprit sur ce +pote. Mais qu'a-t-il fait de son pome commenc sur la Fronde? Quand +il l'entreprit, il tait loin des sublimits du _sans-culotisme_... +Bon soir. + + + + +LETTRES DE MIRABEAU + +A CHAMFORT. + + + + +LETTRES DE MIRABEAU + +A CHAMFORT. + + +LETTRE I. + + 4 dcembre 1783. + +Expliquez-moi, mon trs-aimable ami, si les traductions grecques et +latines de M. de Pompignan que vous desirez consulter, sont dans les +deux derniers volumes de sa nouvelle collection. Je ne les ai point +encore; mais je puis les avoir sur-le-champ. Si c'est au contraire +dans les _Mlanges de littrature_ qu'il a donns il y a deux ou trois +ans, que vous cherchez M. Saint-Grgoire, je n'ai point mes livres +ici; et ces _mediocres miscellanea_ ne sont pas sur ma trs-petite +tablette; mais je puis les avoir dans la matine. Expliquez-vous donc; +car je n'ai reu qu'hier soir en rentrant votre lettre qui pourtant +est date du 2. + +Pendant qu'on relie votre exemplaire du livre que vous voulez bien +dsirer[41], je vous annonce celui que j'avais fait entre-mler de +feuilles d'attente pour moi, et qui est en bel tat, comme vous voyez, +parce qu'il a fait sept ou huit cents lieues, et pass par bien des +mains. Ce me sera un vritable service, et dont je vous aurai une +reconnaissance ternelle et bien douce, si vous avez le courage d'en +entreprendre une censure trs-svre, soit pour le fond, soit pour la +forme. + + [41] _Des Lettres de cachet et des Prisons d'tat._ + +Quant au fond, je sais que j'ai mdit profondment le plan, et que +cependant on lui a reproch quelques dfauts d'ordre. A-t-on raison? +c'est ce que je ne veux ni ne puis dcider; mais ce que je sais +surtout, c'est que, riche en rsultats moraux comme vous l'tes en +vues profondes, en aperus nouveaux et d'un coloris qui n'est qu' +vous, vous pouvez m'enrichir infiniment, et que vous tes capable du +noble sentiment de le vouloir, 1 parce que vous m'aimez, 2 parce que +cet ouvrage n'a pas t sans quelque utilit, et qu'ainsi c'est une +bonne oeuvre que de le rendre le moins mauvais possible, 3 parce que +Marmontel n'avait pas peur qu'un modeste client le ruint. + +Quant la forme, je sais qu'il y a beaucoup d'incorrections, et +peut-tre aussi de cette obscurit, dont les crits d'un reclus ne +paraissent le plus souvent aux gens du monde, que parce qu'ils ne +lisent pas avec autant d'attention qu'il a crit. Pour vous qui savez +mditer et dilucider, composer et colorier, vous qui avez l'me et le +gnie de Tacite, avec l'esprit de Lucien et la muse de Voltaire quand +il rit et ne grimace pas; si vous voulez laisser quelques jours sur +votre pupitre mon ouvrage, mdiocre la vrit, mais non pas +mprisable, il mritera bientt d'tre plac au nombre des bons +livres. + +Je crois ds long-temps que de bons apologues seraient plus utiles que +de bons traits de morale; jugez du cas que je fais des vtres, et de +l'incroyable talent que vous a donn la nature en ce genre. Mais +parbleu, mon beau monsieur, je ne me charge la conscience d'aucun +pch dont je n'ai eu le plaisir. Ainsi, aujourd'hui, ou au plus tard +demain sans faute, j'irai entendre l'apologue qui, en bonne rgle, est + moi, puisqu'il a t fait pour moi. Bonjour, mon cher et aimable +ami. _Vale et me ama._ + + +Dupont vous portera lui-mme son Roland. Il a vu M. de C.....[42]. Il +a lui faire d'ici mercredi prochain, le rapport d'une trs-grande +affaire; et je crois qu'ils sont contens l'un de l'autre. + + [42] De Calonne. + + + +LETTRE II. + + Paris, 22 juin 1784. + +Je ne m'accoutume pas aisment l'ide d'tre rduit causer par +crit avec vous, mon ami; votre socit est si douce, votre +conversation si sduisante, et votre amiti si confiante, qu'il est +impossible qu'une correspondance en remplace le moindre charme. +L'union des mes ne veut point de rserve; les lettres en exigent. Eh! +qui pourrait exprimer ce qu'un seul regard fait entendre? Quoiqu'il en +soit, je ne suis pas l'enfant gt du sort, et je dois tre habitu +aux contrarits. Ainsi, je n'ai presque pas le droit de me plaindre +de celle-ci, dont vous ne pouvez d'ailleurs ressentir que la moiti, +puisque, dans votre belle solitude, vous avez un ami trs-aimable et +trs-cher. Or, je vous aime pour vous, quoique je jouisse de notre +amiti pour moi; ainsi je ne me permettrai pas mme de presser votre +retour. + +J'ai vu hier la difficult, et je n'en ai pas t content. D'abord, le +temps tait orageux jusqu' la tempte; et il a t impossible de se +promener au jardin. De l, tmoins, espions, humeur et rserve; +ensuite, sa conversation a eu du haut et du bas; elle n'a pas dit un +mot direct de l'homme qui nous nous intressons; mais elle a tenu +tant de propos tranges sur les gens de lettres et sur leurs dfauts +de socit, sur l'impossibilit d'en rencontrer un d'aimable, sur le +danger d'tre leur intime, que j'ai vu clairement de l'affectation +dans ce sujet de conversation, et dans la manire dont il tait +trait. L'Auvergnat[43], aprs cette longue dissertation, est venu +comme exemple, et seulement par occasion. On a dit que Voltaire +lui-mme n'avait pas eu plus d'esprit que celui-l, que la nature lui +avait donn beaucoup de grces et de sensibilit, et que l'exercice +des lettres l'avait rendu goste et caustique. J'ai dbattu l'gosme +avec un trs-grand succs; et j'ai expliqu la causticit avec assez +d'adresse, en faisant remarquer d'ailleurs (ce qui est trs-vrai) que +cette causticit, que provoquent les ridicules, les vices et les +mchans, devient toute tolrance et bont en amiti. On est convenu de +cela; mais il m'a paru qu'il y avait un parti pris d'avoir de +l'humeur, et on l'a pouss jusqu' dire qu'on n'avait vu que le petit +abb de Constantinople[44] aimable en socit, quoiqu'on le ddaignt +comme ami, ou plutt qu'on le crt incapable de l'tre. Vous +connaissez cette manire de tomber d'accord dans la discussion des +dtails, et de revenir avec opinitret l'assertion laquelle +l'interlocuteur oppose les dtails non disputs. Tel a t le systme +de dfense de la jolie disputeuse. Il est clair qu'elle avait de +l'humeur; la cause n'est pas si aise dmler. Avant-hier, j'aurais +cru sans difficult que c'tait le dpart, qui, trs-certainement, en +a beaucoup donn. Hier, cela m'a paru incertain; et comme nous n'avons +pu tre seuls un instant, il n'a pas t possible d'aller directement + la dcouverte. Les entours aussi paraissaient incommoder; ma sortie, +beaucoup plus prompte que je ne l'avais annonc, parce que j'ai vu que +la conversation ne cesserait certainement pas d'tre amphibologique, a +fch aussi. En un mot, _non liquet_; et avec ce sexe, sans tre un +sot, on saute quelquefois pour reculer. + + [43] C'est Chamfort lui-mme qui est dsign par ce sobriquet. On + sait qu'il tait n prs de Clermont, en Auvergne. + + [44] L'abb de Lille. + +Il faut que vous sachiez qu'elle avait eu par crit une scne +pouvantable. L'honorable Hibernois ne se console pas que son prcieux +rejeton ne porte pas le nom de Jean; et il voulait absolument que les +puissances ecclsiastiques et civiles intervinssent, pour lui ajouter +ce nom de mauvaise compagnie. Lady s'est permis des objections qui ont +t trs-mal reues; enfin je me suis charg de dmontrer, par un +billet, l'absurdit de cette prtention; je l'ai fait, et il a paru +que j'tais un grand poids la pauvre brutalise. Est-ce l cette +frayeur de la soumission d'amour, cette tendre inquitude tenant +l'abngation de soi? je ne le crois pas. C'est donc de la lchet? je +ne le crois pas non plus; les caractres doux et les coeurs +superstitieux en amour se laissent tyranniser long-temps; mais un +moment vient o ils brisent le joug: et c'est alors l'affaire d'un +moment et d'un mot. Au reste, ce qu'on doit en amiti, c'est surtout +la vrit; et voil pourquoi je vous rpte que j'ai t hier, +beaucoup plus qu'un autre jour, rduit conjecturer. Je ne crois pas +qu'on puisse m'chapper long-temps; et j'attends avec impatience la +lettre de notre ami, comme une preuve srieuse. Alors, comme +aujourd'hui, il peut compter sur la vrit sans rticence. Je l'estime +trop pour lui tter le pouls. Qu'il compte sur mon zle vous +suppler, et qu'il n'ait pas d'inquitude sur la foule de dtails que +je ne puis pas crire. Je n'en ai pas nglig un seul; et l'on sait, +par exemple, trs-bien que l'Auvergnat se croit guri et qu'il ne +l'est pas; qu'il s'est flicit de son voyage, et qu'il en souffre; +qu'un signe prolongera ou abrgera ce voyage; qu'en un mot, il est +vaincu, mais non pas subjugu. + +Ne vous attendez pas que je vous donne de grandes nouvelles de ce +pays, o vous avez coup sr de meilleurs correspondans que moi. +Voici cependant un lazzi que je vous fais passer, parce que je le +tiens de la premire main. Un grand abb que vous connaissez +peut-tre, frre de Sabatier de Castres, que vous connaissez srement, +tait avant-hier aux Varits amusantes, devant un trs-petit homme, +qui lui a fait la prire usite en pareil cas. Monsieur, a rpondu +l'abb, chacun est ici pour son argent, et je garde ma place.--Mais, +monsieur, je ne puis pas vous nuire, et vous me privez du +spectacle.--Monsieur, j'en suis fch, et je garde ma place.--Je vous +assure, monsieur, qu'il est de votre intrt d'tre plus +complaisant.--Comment, monsieur! que voulez-vous dire?--Que je suis +persuad qu'il vous arrivera quelque chose de dsagrable, si vous ne +dfrez pas ma prire.--Comment, monsieur! vous me menacez!--Dieu +m'en garde, monsieur! mais si vous ne me cdez pas votre place, vous +vous en repentirez.--Parbleu! voil une manire nouvelle de prier les +gens! et certes elle ne russira pas.--Monsieur, faites bien vos +rflexions; car il vous arrivera mal, si vous ne passez derrire +moi.--Monsieur, laissez moi en repos... Alors, le petit homme dit +son voisin: Voyez-vous ce grand abb? c'est l'abb Miolan.--L'abb +Miolan!--Oui, l'abb Miolan, le grand constructeur de ballons +brls.--Messieurs, voyez-vous l'abb Miolan?[45]--L'abb Miolan! +Toute la salle rpte en cho: inutile l'abb Miolan! et les +battemens de mains et les hues; et les miau, miau, miau. Le grand +abb s'enfuit, trop heureux de n'tre pas cras... Certainement le +petit homme n'tait pas bte; et le grand abb n'est pas poli. + + [45] En (ce) temps-l, on s'occupait beaucoup des ballons + nouvellement dcouverts par Montgolfier. Un physicien, nomm + l'abb Miolan, en annona un qui devait s'lever du Luxembourg. + On s'y rendit en foule; les billets d'entre cotaient six + francs: l'exprience manqua, et l'on ne rendit pas l'argent. + L'auteur s'enfuit et fit bien, car le peuple n'entendait pas + raillerie et voulait le mettre en pices. C'tait donc, peu de + jours aprs, jouer un tour sanglant un autre abb, que de + l'appeler de ce nom dans un lieu public. + +J'attends avec une impatience proportionne l'objet, la situation +et l'opinion que j'ai de l'homme et du sujet trait par un tel +homme, la traduction que vous savez. Ne la ngligez pas, je vous en +prie; vos futures moissons y sont fortement intresses. Il y a bien +loin entre savoir que des principes sont utiles, et possder l'art de +les faire adopter aux autres hommes. Cet art demande de grandes +prparations et des circonstances auxiliaires. Une impatience qui a +mme quelque chose de louable, entrane les gens de bien promulguer +les vrits qui les frappent, ds l'instant o elles s'offrent leurs +yeux, et sans avoir rflchi si elles s'y sont prsentes dans +l'enchanement le plus propre forcer le consentement de tous les +esprits. Rien ne diffre plus de l'ordre de gnration des ides, que +celui de leur perquisition. Il faut que les sciences soient dj +compltes, avant qu'on puisse faire des mthodes; il faut que les +vrits morales soient familires avant d'tre usuelles. Les langues +existaient depuis une longue suite de sicles, quand on est parvenu +rdiger les grammaires qui nous en rendent aujourd'hui l'tude plus +facile. Il faut que des livres de morale ou de politique _ex professo_ +aient cern et dchauss tel prjug, avant que la comdie puisse +l'extirper en le vouant au ridicule. + +Pour votre propre intrt, dpchez-vous donc, mon ami; mais que +diable vous parl-je de votre intrt, tandis que vous savez que le +mnage meurt de faim et spcule sur la brochure! _Vale et me ama._ + + +LETTRE III. + + Paris, 23 juin 1784. + +Je ne vous crirai pas long-temps aujourd'hui, mon ami, 1 parce que +j'ai la fivre et j'ai pass une nuit trs-agite et trs-douloureuse; +2 parce qu'ayant dmnag hier, au milieu des angoisses de la plus +cruelle pnurie, je n'ai pas t dans la maison qui ncessiterait les +relations; 3 parce que, dans le hourvaris d'un dplacement, je ne +sais o appuyer ma main, ni presque o poser ma tte. Vous voyez que +j'ai, comme M. Pinc, mes trois raisons, et qu'elles ne sont pas si +gaies. Je ne vous aurais point du tout crit, si je n'eusse pris +l'engagement de griffonner chaque jour; ce qui ne laisse pas de me +donner du remords; car ce que je vous envoie ne vaut pas srement le +port; mais ma lettre d'hier, qui tait plus substantielle, vous sera +parvenue contre-signe et paraphe. Ainsi voil compensation. + +Ecrivez-moi dsormais rue de la Roquette, maison de M. d'Hricourt, +prs celle du jardinier de la reine. A calculer les seules distances +de mes gens d'affaires, il est impossible que je reste ici. Jugez ce +que parat ce quartier aux yeux de mon amiti pour vous! J'aimerais +autant tre en Sibrie. Mais je ne prendrai aucun arrangement que je +ne sache o vous passerez l'hiver; car les mprises, en fait de +dmnagemens, sont trs-chres. + +S'il est possible, dans ce beau Rosny, que le plus dsintress des +surintendans qu'ait eu la France n'a pas ddaign de porter une +valeur de plusieurs millions, de penser l'indigence, et de former +des plans utiles pour elle, rvez quelque grande entreprise de +librairie, que vous puissiez proposer Panckouke, pour moi, et qui +m'assure la libert d'envoyer chercher dix douze fois par an douze +quinze louis; certainement, je ne serai ni aussi indiscret, ni aussi +paresseux, ni probablement aussi stupide que La Harpe. Si Panckouke +n'avait pas fait cette bte d'dition _in_-12 des Mmoires de +l'Acadmie des Inscriptions (format ridicule pour tout ouvrage +d'rudition, collection fastidieuse et presque d'aucun usage, tant +qu'il n'y aura ni ordre ni choix), je proposerais un excellent travail +sur cet amas indigeste, et tel peu prs, pour parler modestement, +que Dieu a d le faire sur le chaos. Rvez, mon ami, cela ou toute +autre chose. Les chteaux en Espagne de l'amiti valent bien ceux de +l'ambition. _Vale et me ama._ + + +LETTRE IV. + + Samedi. + +J'ai reu votre terrible paquet, mon ami; et au milieu de tout le +plaisir qu'il m'a fait, j'ai ressenti deux peines: l'une de voir que +certain attachement vous tenait plus profondment au coeur que je ne +l'avais encore cru, l'autre que vous travailliez trop et que vos yeux +et votre poitrine doivent en souffrir. Quant au premier point, ce +n'est pas que je m'en tonne, ni que j'aie de tristes pressentimens. +Je ne m'en tonne point; tout homme fier et sensible s'opinitre, +surtout quand sa raison lui dit que russir c'est travailler plus +encore pour ce qu'il aime que pour lui; et cela seul peut-tre le rend +capable de supporter la ridicule concurrence d'un comptiteur indigne. +Je n'ai point de sinistres prsages; car aussi long-temps qu'il me +sera dmontr qu'Aspasie n'est pas dpourvue de toute noblesse, de +toute dlicatesse, de toute raison (et je lui crois une assez forte +dose de tout cela), je ne pourrai pas croire la victoire de +Thersite sur Achille. Vous savez l'preuve que je crois dcisive et +mortelle pour le pauvre saint (je ne le nomme pas autrement +elle-mme). Vous avez bien marqu la nuance dans votre joli conte; +mais vous n'en avez pas assez tir de parti; en ce genre, comme en +beaucoup d'autres, prophtiser, c'est amener l'vnement. Avec tout +cela, mon ami, je vous aime trop pour ne pas craindre de voir la +moindre parcelle de votre bonheur abandonne au hasard et +l'inconstance de ce sexe. Vous avez trop de raison pour tre +trs-romanesque; vous avez l'imagination trop ardente et le coeur trop +essentiellement bon pour ne l'tre pas un peu. Aussi dout-je que +votre philosophie vous serve aussi bien pour les femmes que sur tout +autre sujet. Quant mes observations personnelles, je runis le +tmoignage unanime de toute l'antiquit, qui, je crois, a pouss +infiniment plus loin que nous la science de l'observation et la +connaissance du coeur humain. Je me sens bien fort. Or, vous savez ce +qu'ils pensaient des femmes, de ce sexe qui pourtant a eu de leur +temps des prodiges, parce que la proprit d'un miroir est de tout +rendre en surface. Je ne vous parlerai pas des invectives que, +trs-srieusement et dans toute la pompe tragique, dans la morale des +choeurs, et non dans la coupe du dialogue dramatique, Euripide, qu'on +a si plaisamment appel le Racine de la Grce, leur lanait en plein +thtre; ce qui prouve tout au moins qu'il ne heurtait pas l'opinion +universelle du temps; car vous savez comment ce mme pote fut reu, +lorsque, avec tous les palliatifs de son art, il osa faire dire +Hyppolite: Ma langue a fait serment, mon coeur ne l'a point fait. +Mais je vous prierai de lire ce que tous les moralistes de l'antiquit +en ont dit, lorsqu'ils ont daign en parler (ce qui est assez rare) et +(ce qui est bien plus fort) de vous rappeler ce que les institutions +des lgislateurs prouvent qu'ils en ont pens: je vous prrai de vous +rappeler ces propres mots d'un censeur romain (Metellus Numidicus), +qui commence ainsi une harangue solennelle en plein snat: + + Si sine uxore possemus, Quirites, esse omnes, e molesti + caremus; sed quoniam it natura tradidit, ut nec cum illis satis + commod, nec sine illis ullo modo vivi possit, saluti perpetu + potius qum voluptati consulendum[46]. + + [46] Si nous pouvions tous exister sans femmes, nous serions + dlivrs de ce sujet de chagrin; mais puisque la nature nous a + faits tels que nous ne pouvons ni vivre contens avec elles, ni + nous passer d'elles de quelque faon que ce soit, il vaut mieux + pourvoir ce qui nous est perptuellement ncessaire qu' nos + plaisirs. + +O mon ami! ces gens-l taient plus profonds que nous; et cependant +ils ne croyaient pas du tout, comme nous feignons de le croire, que +l'ducation des femmes bien dirige pt influer sur le bonheur social, +ni qu'elle pt assurer la stabilit des lgislations, comme nous +l'avons tant dit. Ils regardaient ces tres-l comme des machines +enfans et plaisir; et ce n'est assurment pas qu'ils n'eussent du +feu dans l'imagination et de la grce dans l'esprit. Qu'est-ce donc, +si ce n'est la conviction ferme et absolue que ces tres sans +caractre chappaient tout ordre, toute combinaison? + +Ce pourrait bien tre de la nourriture trop forte pour vous en cet +instant, mon ami, que cette philosophie svre; ou plutt vous rirez +de ce que le plus faible des hommes avec les femmes, celui qui les a +tant idoltres, et dont le moral, moins que le physique, s'il est +possible, ne peut se passer d'une compagne, ose vous crire avec cette +austrit. Mais ce n'est pas sur votre sentiment que j'cris: vous +savez bien que je l'ai dfendu contre vous, et que je n'aime pas que +vous l'appeliez une faiblesse; c'est une thse philosophique que je me +crois en tat de soutenir dans toute la persuasion de mon esprit et la +sincrit de mon coeur, et que j'abandonne vos mditations. + +Votre historiette est charmante; et je m'en servirai au moment convenu +entre nous, sans vouloir dcider pourtant si cette ruse pisodique +n'est pas plus ingnieuse et subtile que dcidment utile et +probablement efficace. Il y a du pour et du contre: ce que je vous +promets, c'est de rendre trs-vraisemblable la confabulation. Il sera +ncessaire pourtant, et pour agir avec quelque circonspection, que je +voie la lettre de dix pages; car un tre aussi fin, il ne faudrait +que la plus lgre discordance pour dvoiler notre complicit; et une +collusion si honnte, que le succs rendra si prcieuse celle de qui +j'ai entrepris de lever les cataractes, connue avant le dnoment, me +perdrait dans son esprit, et la piterait contre nos efforts. Au +reste, j'ai cru, comme vous, que c'tait un progrs trs-marqu que la +tolrance avec laquelle votre lettre avait t lue. + +Je sens toute la vrit de votre observation sur M. P....., mon trs +cher ami; mais j'ai l'me haute et susceptible; et comme le mot +difficile est peine connu dans la langue de mon amiti, je n'aime +pas qu'on cde autre chose qu' l'impossibilit. Or, elle tait +mille lieues de lui: d'ailleurs, je vous avoue, vous tout seul, que +j'tais en fort mauvaise disposition son gard. Madame de N.... +avait lieu d'en tre fort mcontente, et cela, sous mes yeux; elle +devait croire, ou qu'il la regardait comme une fille sans consquence +(ce qu'assurment il croit moins qu'un autre, lui qui sait son +histoire), ou qu'il ne se ferait pas le plus lger scrupule de sduire +la matresse de son ami; thorie que je sais tre la sienne, et qui, +de quelque manire qu'il la dfende ou l'excuse, me fait une vritable +horreur; et je le lui ai dclar. Nous avons eu une longue explication +sur cela, dans laquelle il a fini par me dire qu'il ne savait pas +parler, et qu'ainsi je le battrais toujours dans la conversation. Ce +mot-l mme est-il honnte? N'opposer que les sophismes de l'amour +propre aux plaintes de l'amiti et l'loquence de la morale et du +coeur, est-ce le rle d'un ami, ou mme d'un honnte homme? Ce n'est +pas, je vous le rpte, qu'en toute autre chose il ne le soit +infiniment; mais il n'est pas en moi de croire que qui ne l'est pas en +ceci puisse jamais tre un ami sr. Pour moi, j'avoue que ceci l'a mis + distance; et malheureusement, je sais que c'est m'appauvrir plus que +lui. Au reste, ne craignez rien pour notre honneur tous deux; une +amiti de plus de vingt ans ne saurait finir; et je serai toujours +plus en mesure qu'il ne faudra pour ngocier entre vous et D. P., qui +d'ailleurs est trop juste et trop adroit pour ne pas s'employer, mme +avec ferveur, dans tout ce qui pourra vous tre utile. + +Vous avez trs-bien fait de ne me demander que vingt-cinq louis; et je +trouve mme que c'est beaucoup, d'aprs le bilan de votre aimable ami. +Il ne me parat pas sage que je ne donne point de reu; car sans rver +empoisonneurs et assassins, comme mon larve d'hier, je me sens +trs-mortel; mais quant au porteur de la somme, je me conformerai aux +instructions que vous me donnez, en vous priant de recevoir une note +de ma main qui me tranquillise sur les vnemens. Veuillez me mander +aussi, si je dois le savoir vis--vis du prteur, et si l'hommage de +ma reconnaissance lui dplairait. Il me semble qu'il vous connat trop +pour douter que vous ne m'ayez nomm celui dont j'tais l'oblig; car +je le suis enfin, quoique tout soit accord votre mdiation. +Dites-moi donc ce que je dois faire et dire; car il n'est pas en moi +d'tre ingrat; mais je ne voudrais pas dplaire ni dpasser la mesure +par reconnaissance. + +Bon soir, mon trs-cher ami; travaillez, mais mnagez votre sant; +marchez, digrez, esprez et aimez-moi. + + +_P. S._ Au reste, mon ami, j'ai pens comme vous que nous pourrions un +jour, et chaque belle saison, faire de fort jolis romans ensemble: +ainsi je garde l'historiette; je garde vos lettres aussi; gardez les +miennes si vous voulez, nous les ferons copier quelque jour ensemble +et en alternant. Il se trouve dans les lettres une foule de choses +d'autant mieux dites, qu'elles le sont avec libert, qu'on ne retrouve +plus, et qu'on est fch d'avoir perdues. Eh! puis, comme monument +d'amiti, n'est-ce pas une assez douce chose? + + +LETTRE V. + +J'ai reu votre lettre du vendredi, mon cher ami, et j'ai bni votre +griffonnage mme qui m'a valu quatre pages de l'ami le plus cher, le +plus profondment estimable et le plus sympathique moi que j'aie +rencontr de ma vie. L'intrt que vous m'y montrez, et que vous avez +su rendre contagieux pour un des hommes de mrite que vous aimez et +que vous prisez le plus, a vers la consolation dans un coeur navr +par tant de cts, qu'il ne peut tre que bien souffrant, puisqu'il ne +se paralyse pas. Vritablement la persuasion intime dont je suis +pntr, que je vaux mieux que mes perscuteurs et mes ennemis, et que +dans les tres crs, rien ne vaut mieux que mon ami le plus cher, me +rendent du sommeil, du bien-tre et mme des jouissances. + +N'ayez pas peur, mon ami, que ce que vous ferez soit mal fait; il +n'est pas en vous de ne pas finir; et d'ailleurs, pour une me aussi +neuve et aussi forte que la vtre, un tel sujet est d'inspiration, +surtout lorsque l'crivain expose une thorie qui n'est presque qu' +lui seul et dont la pratique a compos et dirig sa vie. C'est +cependant une chose curieuse et remarquable que la philosophie et la +libert s'levant du sein de Paris, pour avertir le nouveau monde des +dangers de la servitude, et lui montrer de loin les fers qui menacent +sa postrit[47]. Jamais l'loquence ne dfendit une plus belle cause; +peut-tre ce sont les peuples corrompus qui seuls peuvent donner des +lumires aux peuples naissans: instruits par leurs maux, ils peuvent +enseigner du moins les viter; et la servitude mme peut tre utile +en devenant l'cole de la libert. + + [47] Ceci a rapport l'crit sur l'ordre de Cincinnatus, l'un de + ceux qui contriburent le plus la rputation de Mirabeau, et + dont les morceaux les plus brillans sont de Chamfort. + +Le hasard me met mme de vous donner un avis qui changera peut-tre +votre marche. Durufl arrive ce soir Paris avec Dameri; et j'en suis +sr, car c'est chez Vitry qu'il arrive et qu'on a demand un lit pour +lui; je saurai ds aujourd'hui sa marche par Vitry, et s'il compte +rester Paris assez long-temps pour que vous ne puissiez pas le +retrouver Rouen. Au reste, vous savez o lui adresser une lettre, si +vous voulez vous entendre avec lui. + +Je ne puis pas vous dire que je ne trouve pas trs-sens ce que vous +m'crivez sur Aspasie. Ma lettre d'hier (car voici ma 4e, et il serait +bon de numroter) vous montrera qu'il m'a paru plus indfinissable que +jamais ma dernire visite. Je n'y ai pas retourn hier, parce que +j'ai senti, avant que vous me le disiez, que, pour m'claircir si elle +s'occupait franchement de ce qui nous occupe, il fallait me rendre +plus rare et la voir venir. Mais je commence craindre qu'il n'y ait +de la lgret dans son fait; on n'est pas de cette scurit sur les +dangers de l'homme avec qui l'on vit. J'en ai t choqu; et certes, +ce n'est pas partialit pour le gentilhomme hibernois. Si la lgret +est le principal ingrdient de ce caractre, le prix en baisse +beaucoup mes yeux. Il s'agit de savoir si M. Dmocrite, puisqu'il +ne faut absolument plus l'appeler l'Auvergnat (sobriquet qui me +paraissait plaisant[48] pourtant, au moins par anti-phrase); si M. +Dmocrite, dis-je, qui connat si bien le coeur humain des femmes, ne +sera pas aussi svre que moi cet gard, attendu qu'il sait encore +mieux que le voeu bon ou mauvais de la nature est de placer l'pine +auprs de la rose, et qu' bon titre il compte davantage sur son +adresse souffler sur la rose, de manire l'panouir, jusqu' ce +qu'elle couvre l'pine. Quant pousser notre ami du ct de sa force, +plutt que de le conduire vers la pente de sa sensibilit, vous +conviendrez qu'il ne faut pousser son ami que quand on est bien sr +qu'il est en pril. Or, comme je ne suis pas du tout dcid sur le +vritable tat des choses, comme je persiste croire qu'Aspasie +pourrait beaucoup pour le bonheur de notre ami, parce qu'elle est +rellement trs-aimable, et que, si elle l'est sous un tel matre, je +vous donne penser ce qu'elle serait dirige par le plus aimable des +philosophes et celui qui connat le mieux les femmes, sans compter les +hommes, les choses et le pays. Comme surtout j'ai trs-bien prouv et +j'prouve encore que M. Dmocrite peut se croire guri et ne l'tre +pas, mais que sa blessure ne peut pas tre incurable, ni mme +difficile cicatriser, attendu qu'il sait rire, et ne sait ni +s'aveugler, ni tre aveugl, je me donne avec patience et scurit +quelques jours de plus, pour une preuve sur laquelle je ne veux pas +me tromper, puisque mon erreur pourrait nuire au bien-tre de mon ami, +soit par la privation, soit par l'illusion. Eh donc, mon trs-cher, +que l'on crive, dt-on faire cette lettre comme la scne d'un drame +dont la situation n'existe que dans l'imagination de l'inventeur; que +l'on crive, d'un style trs-tempr, mais trs-doux, qui tienne dans +une trs-grande incertitude du sentiment qui aura dict une lettre, +laquelle surtout doit pouvoir tre explique et avoue tout +vnement. Si M. Dmocrite trouve cela difficile, tant pis; mais il +peut bien croire que ce n'est pas lui qu'on s'adresserait pour chose +aise. + + [48] On sait que les Auvergnats n'ont pas une grande rputation + d'esprit. + +Quelque chose qui vous paratra plaisant, c'est que j'ai crit, il y a +quatre jours, au gentilhomme hibernois, au sujet de sa progniture mal +baptise, prcisment les mmes choses, et presque dans les mmes +termes, que vous me les crivez; et cela a trs-bien russi, non pas +seulement chez Aspasie qui en a ri comme une folle, mais la grille +de Chaillot, tant on a l'esprit aigu et bien fait. + +Somme toute, mon ami, attendez, si vous y mettez encore quelque prix. +Je vous promets que vous ne laisserez pas long-temps notre ami dans +l'incertitude: et puis, il n'est pas de ces raisonneurs profonds qui, +se trouvant en mme-temps casuistes scrupuleux, se dcident avec une +lenteur qui fait que leur rsolution ne produit aucun effet. Il creuse +fort avant; mais il est trs-leste la dtermination. Ainsi, ne vous +en dplaise, il n'y a point de pril dans la demeure. Adieu, mon ami, +je dnerai demain chez Aspasie; la mienne vous fait des coquetteries +charmantes (quoiqu'elle ne soit pas coquette), et forme des voeux +(j'ai presque dit soupirs) pour votre retour. + + +LETTRE VI. + + Paris, ce jeudi. + +J'ai lu avec un grand intrt, et je garderai prcieusement, mon bon +et cher ami, la lettre que j'ai reue de vous hier. Un rsum si +nergique de la conduite sans exemple laquelle vous a pouss la +nature, et des principes que vous vous tes faits l'appui de cet +heureux et noble instinct, est, pour une tte et une me leve, le +germe de la plus importante thorie de libert et mme d'indpendance + laquelle l'homme puisse atteindre; et pour les hommes forts, la +pratique en ce genre doit suivre de bien prs la thorie. Je ne +connais rien de plus imposant que les caractres que vous avez +esquisss en peu de mots, et rien de plus respectable qu'une vie dont +on peut se rendre un tel compte; mais j'y vois aussi la consolation +des honntes gens et la condamnation des hommes faibles. Vous tes la +preuve vivante qu'il n'est pas vrai qu'il faille plier ou briser; +qu'on peut atteindre la plus haute considration, sans un respect +superstitieux pour le monde et ses lois; qu'on peut arriver +l'indpendance philosophique et pratique, sans avoir jamais abaiss ou +comprim la fiert d'un grand sentiment ou d'une pense heureuse; +qu'on peut prendre sa place, en dpit des hommes et des choses, sans +autres mnagemens que ceux dus par l'espce humaine l'espce +humaine, par la tolrance de la vertu aux prjugs des faibles; et +que, si le sentier qu'il faut prendre pour arriver au but est plus +escarp, il est aussi de beaucoup le plus court. Grces vous soient +rendues, mon ami, pour avoir pens que j'tais digne de vous entendre! +Il est certain que la rapidit des progrs de notre amiti, qui n'a +jamais t mme stationnaire, n'a pas d vous donner mauvaise ide de +mon me, et qu'elle m'a mis bien avec moi-mme. Ce n'est pas sans +doute que je me sois lev une philosophie pratique aussi haute. +J'ai quitt trop tard mes langes et mon berceau. Les conventions +humaines m'ont trop long-temps garrott; et lorsque les liens ont t +un peu desserrs (car pour briss, ils ne le furent jamais), je me +suis trouv encore tellement chamarr des livres de l'opinion, que +les tres environnans se sont galement opposs ce que je fusse +l'homme de la nature, au moment o j'aurais conu qu'on peut rester +tel au milieu mme de la socit. D'ailleurs, j'avais t trop +passionn; j'avais donn trop de gages la fortune; et ce n'est pas +au milieu des orages qu'on peut suivre une route dtermine. Mais si +j'eusse eu le bonheur de vous connatre il y a dix ans, combien ma +marche et t plus ferme! combien de prcipices et de ravines +j'aurais vits! combien le peu que je valais se ft dvelopp! et que +de dfauts acquis j'aurais contracts de moins!... Tel que je suis, +mon ami, je ne suis point indigne de quelque estime, puisque je sais, +non pas vous aimer (car c'est chose trop facile pour tre mritoire), +mais vous apprcier, et qu' votre avis, je suis un des hommes qui +vous ait le mieux devin. J'ai beaucoup gagn dans votre commerce, j'y +gagnerai davantage: il est peu de jours, et surtout il n'est point de +circonstance un peu srieuse, o je ne me surprenne dire: Chamfort +froncerait le sourcil. Ne faisons pas, n'crivons pas cela, ou +Chamfort sera content; et alors la jouissance est double et +centuple. Ce n'est pas vous qu'il faut dire combien est douce, +consolante, encourageante, une amiti qui, devenue pense habituelle +ce point, fait voir dans la censure une loi irrfragable, et dans +l'approbation un trsor sans prix. Tel vous tes pour moi. Je ne vous +offrirai jamais un change digne de vous (si vous ne vouliez commercer +qu'avec vos semblables vous seriez bien solitaire); mais tout ce que +l'abandon d'une confiance profonde, d'un dvoment complet, d'une me +ardente, sensible et qui n'est pas sans noblesse, peut avoir +d'attachement pour un homme qui sait bien le prix des talens et des +penses, mais qui sait leur prfrer un sentiment, la seule chose +incalculable la raison mme lorsqu'elle est chauffe d'un bon +coeur: vous le trouverez en moi; et si j'ai eu le malheur de vous +connatre si tard, ce sera du moins pour toujours que nous nous serons +aims. + +J'espre, mon ami, que vous serez consol de ce que votre lettre a t +remise; car je n'en ai point t fch, quand elle me l'a lue; et +peut-tre si je l'eusse ouverte d'avance, comme vous m'en avez donn +la permission ensuite, ne l'aurai-je pas remise. L'aberration des +comtes n'est pas plus difficile calculer que le mouvement du coeur, +de l'esprit, surtout de l'amour propre des femmes. Vous remarquez que +je n'ai peut-tre fait l qu'un plonasme, au lieu d'un _crescendo_; +car plus je les vois, et plus je me persuade que l'amour propre est +peu prs l'unique clef de ce qu'on appelle leur caractre: or, le +caractre ne se compose que des habitudes de l'me et de l'esprit, +mlangs, il est vrai, des doses ingales; et j'ai beaucoup de peine + croire que le sexe, duquel les hommes tels que vous et M. Thomas +dites _il est impossible de le connatre_, ne doive toute son +impntrabilit au dfaut presque absolu de caractre. N'allez pas me +citer d'exceptions; car les exceptions, qu'encore faudrait-il +dbattre, prouvent la rgle, bien loin de la dtruire. Je dis +qu'encore faudrait-il dbattre les exceptions; et en effet, dans notre +sexe, on n'a gnralement pas une certaine force de tte, sans quelque +force de caractre; dans celui-l, voyez comme l'analogie est fautive! +Je lisais hier, dans votre recueil philosophique, un morceau sur le +bonheur de madame du Chtelet, que je ne connaissais pas, et qui vaut +d'tre connu. Il y a, dans ce morceau, des choses charmantes sur +l'amour, et notamment deux pages sur l'immutabilit de son me en +amour, qui sduiraient coup sr quiconque ne connatrait pas son +histoire. Vous la savez mieux que moi; vous savez qu'elle n'tait pas +mme tendre, et qu'elle fut trs-galante. Qu'tait-ce donc que cette +femme, qui avait infiniment plus de force de tte, et mme de +vritable esprit, que tout le reste de son sexe ensemble; et qui +traait une thorie o l'me seule semble avoir dessin cette phrase +dlicieuse: Il faut employer toutes les facults de son me jouir +de ce bonheur.... Il faut quitter la vie quand on le perd, et tre +bien sr que les annes de Nestor ne sont rien au prix d'un quart +d'heure d'une telle jouissance... Il est juste qu'un tel bonheur soit +rare; s'il tait commun, il vaudrait mieux tre homme qu'tre Dieu, +du moins tel que nous pouvons nous le reprsenter...... Qu'tait-ce +que la femme qui, trouvant et exprimant cela, n'tait qu'une femme +galante, et se donnait pour un de ces tres qui aiment tant qu'ils +aiment pour deux, que la chaleur de leur coeur supple ce qui manque +rellement leur bonheur, ou plutt pour le seul coeur qui et cette +immutabilit qui anantit le pouvoir des temps? Expliquez-moi cela, +mon ami; et souvenez-vous que cette mme femme avait mis, la place +du portrait de l'homme le plus extraordinaire de son sicle qui +semblait avoir subjugu son me, et dans une bote que cet homme lui +avait donne, le portrait d'un fat: chose aussi impossible une me +aimante, mme dtrompe ou change, qu' nous la trahison et le +parjure. + +N'allez pas croire, mon bon ami, que cet accs de svrit me vienne +d'un mcontentement, rsultat de la dernire conversation avec +Aspasie; car au fond, je n'ai t mcontent ( deux disparates prs) +que de mon incertitude. Je vous ai demand la pure vrit; et si je ne +l'ai pas fondue dans des dtails; c'est qu'une conversation serait un +volume d'criture, chose qui, pour le dire en passant, m'a donn une +assez haute ide de la strilit des romanciers en gnral; mais vous +aurez bien rempli les lacunes, peut-tre mme aurez-vous dbord; et +certainement, si vous avez vu en noir (car, au fond, ce n'est que par +excs de prudence que je n'ai pas vu en rose), mes rflexions sur les +femmes sont donc une abstraction purement philosophique, et si bien +une abstraction, que c'est la premire chose que j'oublie dans mon +commerce avec elles; en un mot, un parte de raison dont personne ne +m'a donn l'exemple un aussi haut point que vous. + +Au reste, mon mnage est fort triste aujourd'hui. Le petit chien qu'on +avait eu la faiblesse d'acheter, sans penser que tous les marchands de +chiens arrachent ces pauvres petites et frles machines leur mre +ds le premier moment, et tarissent les sources de la vie pour +rapetisser les formes (emblme trs-frappant des manipulations +politiques), ce petit chien est mort: et l'on a pleur; et l'on est +honteuse d'avoir pleur, et triste d'avoir employ de l'argent une +acquisition aussi fragile. Pour moi, je suis tolrant, mme pour cette +faiblesse, parce que cette petite bte avait vou un trs-grand +attachement mon amie, et que tout ce qui est attach attache: raison +assez forte, ce me semble, pour un homme sage de ne point s'habituer +aux animaux. Nous n'avons pas trop de sensibilit pour nos semblables; +et l'on frmit quand on pense que le plus honnte homme du monde +peut-tre pouss s'gorger avec un autre homme pour un chien. + +Bon jour, mon bon ami; je vous aime avec une extrme tendresse. Je +travaille, et cela ne vient pas mal; je vous en souhaite autant; mais +c'est une chose trs-pnible que de changer l'ordonnance de son +ouvrage sans le refaire; et je serais bien fch que cette +contrarit-l vous arrivt; car vous enverriez promener votre +besogne. _Vale et me ama._ + + +_P. S._ Je fermais ma lettre, lorsque j'ai reu un billet du +secrtaire de l'abb Royer, qui me prvient qu'il vient de remettre +son patron l'extrait de mes deux requtes en cassation, etc., et que +je pourrai voir mon rapporteur dimanche prochain midi. Vous jugez +bien que je dsirais voir le secrtaire avant que l'extrait ft livr; +mais que, pour le voir efficacement, il fallait quelques louis. +Sachez, mon ami, si cela est encore utile et par consquent +ncessaire, le comment il faut s'y prendre et le combien; et +avertissez ceux qui veulent bien prendre intrt moi, qu'il est +temps de porter les grands coups. Rponse trs-prompte ce +_post-scriptum_. + + +LETTRE VII. + + Lundi. + +Me voil bientt convaincu, mon ami, que j'ai perdu une de vos +lettres, car vous ne m'eussiez pas crit la veille; assurment, vous +m'en eussiez averti hier, et je ne vois rien qui puisse me faire +prsumer que vous ayez chang l'ordre accoutum, ains au contraire. En +consquence, j'ai recommenc mes rclamations; et puisque vous +arriverez demain, vous demanderez vous mme la poste ce qu'est +devenu votre lettre, ou vous me donnerez l'espce de billet sur lequel +ils ne badineront pas. + +Votre lettre est bien, mais seulement parce que l'on ne peut pas +trouver mal ce que vous crivez; et tout au plus ce degr qui me +faisait dire de la chanson du V. de N.: elle est ce qu'il faut, pour +ne dire pas, elle est mauvaise. Ceci est vrai de la chanson, parce que +l'homme a pass ct d'une jolie ide, ce qui en idime de talent, +s'appelle _rater_. Or, le vrai talent ne rate pas. Votre lettre vous +n'est que bien, parce qu'elle n'est que douce et tendre, et que vous +montrez toujours le vaincu, le subjugu, ce qui peut avoir deux +inconvniens; le premier, de beaucoup reculer, ou tout au moins +suspendre vos progrs; le second, d'induire en erreur la pauvre +crature, au point qu'elle fera quelque lourde sottise, dont elle ne +s'apercevra que lorsque votre patience lasse et son amour propre +humili ne lui permettront gure plus qu' vous de rtrograder. Je +vous avais donn un bien meilleur conseil: alternez, vous avais-je +dit; une lettre douce et tendre, quoique assaisonne, tel jour; une +lettre fine, vive, smillante et narquoise le jour d'aprs. Qu'elle +ne soit jamais sre de son fait. C'est l'_a b c_ en amour. C'tait +donc le tour de la lettre de dix pages; et quoique ce soit un mal +trs-rparable, c'en serait peut tre un assez grand, si vous +persvriez; et c'en est mme un ce cran, parce qu'en revenant +demain, vous n'aurez point de rponse cette dernire, de sorte que +je ne vois pas bien la transition. + +Au reste, je ne vous entretiendrai pas plus long-temps aujourd'hui de +cette syrne, comme vous l'appelez; car nous ferons demain, cet +gard, une main fond; et mon procs, ou plutt mes procs et mes +courses ne me laissent pas respirer. C'est de mercredi en huit que je +serai rapport: ainsi je n'ai pas grand temps perdre; et pour comble +de contrarit, l'incident que m'a suscit mon pre au parlement, et +qui, en termes de palais, est videmment un coup mont, me fait perdre +un temps incroyable, attendu que les gens qu'il me force voir sont +disperss aux quatre coins de Paris. Mais le plus press, c'est +l'admission de ma requte. Une seule voix, je vous le rpte, mon +cher; que votre aimable et prcieux ami s'ingnie avec sa +circonspection et son adresse ordinaires; il aura aisment devin que +M. Bignon, qui est mort, ne sigera pas; et mieux ou plutt que moi, +il saura qui a remplac M. Daguesseau. + +Vous tes bien aimable de m'avoir sacrifi Navarre; mais vous le +seriez davantage de pousser votre besogne, 1. parce que vous tes +digne de mettre la gloire rgner chez vous; 2 parce que la besogne +presse, et tellement qu'il m'a fallu entrer en explication avec +F.....[49], pour expliquer le retard. Ne vous fiez pas sur le temps +qu'il me faut moi; car si j'avais le manuscrit que M. Thomas a gard +pour y faire ses notes, tout serait refondu, attendu que les morceaux +de rapport, et mme les soudures, sont prts. Sans doute, c'est un +ouvrage nouveau; mais ce n'est pas une raison pour qu'il s'ternise, +surtout depuis qu'on en parle, car l'attente remplir est toujours +une pnible destine. Au reste, je vous avertis que je me sauve sur la +lettre; voyez si, pour la premire fois, vous voulez avoir induit en +erreur un ami. Eh! mon cher paresseux, tranquillisez-vous; je connais +mieux votre talent que vous mme, sans quoi je n'aurais pas tant de +scurit. Mais un point sur lequel je n'en saurais avoir, c'est votre +sant; et je vous interdis, de par l'amour, toute espce de travail, +si cette agitation que vous appelez la fivre, et qui n'est qu'un +mouvement nerval, sans quoi je vous en aurais parl plutt, revenait +seulement encore une fois. + + [49] Franklin. C'est toujours de l'crit sur l'ordre de + Cincinnatus qu'il s'agit. + +Je serai demain mardi, cinq heures du soir, l'htel de Vaudreuil; +nous causerons, nous nous promnerons si vos jambes ont besoin de +recouvrer du mouvement, ou nous resterons, nous prendrons des glaces +aux Tuileries, ou vous viendrez en prendre ici. En un mot, nous ferons +ce que vous voudrez: suffit que je serai _al suo commando_. + +Vous avez d'autant plus de raison de ne pas hasarder de lettres, que +le brutal a fait un tapage pouvantable sur un propos de madame de +Flahaut, qui a prtendu qu'on disait dans le monde, que La Harpe tait +le tenant chez Aspasie, depuis la maladie hibernoise. Vous noterez +qu'Aspasie a vu La Harpe une fois depuis deux mois. N'importe, le +moribond celtique a crit que ce n'tait pas assez que cela ne ft +pas, qu'il fallait encore qu'on ne le dt pas. J'ai lu cette belle +phrase, et Aspasie a un peu murmur. Mais jugez quelle tincelle +ferait une lettre vtre dans ce magasin bile. Je finis, car je n'ai +pas un moment moi; et j'en suis malheureux, je vous assure. Bon +jour, mon ami. + + +LETTRE VIII. + + Mardi. + +Mon bon ami, dans la ncessit de parler M. l'abb de Prigord, je +prends le parti de l'attendre chez lui; car ma lettre deviendrait la +mort de Turenne. Je ne sais o ceci me mnera, ni par consquent, si +je pourrai vous voir ce matin: or, cet aprs-midi, je suis oblig de +courir. M. Lefebvre d'Ammcourt ayant jug propos de me gagner hier +mon procs contre l'Ami des hommes, c'est un triste sujet de +flicitation que celui du gain d'un procs contre son pre; mais quand +on a le malheur de plaider contre lui, encore faut-il gagner ce qu'on +s'est cru le droit de disputer. Au reste, je me console d'autant +plus juste titre de cette extrmit, que c'tait mon pre qui tait +l'agresseur, et qu'il n'a jamais voulu arbitrer. Adieu, mon cher ami; + ce soir, ou demain matin. + + +LETTRE IX. + + Londres, 20 aot 1784. + +Mon dieu, mon ami, mon cher ami! que je suis inquiet! qu'il est cruel +pour moi de vous avoir quitt dans ce moment, de n'tre pas votre +garde-malade, de ne pas savoir, aussitt que ma pense, comment votre +pouls bat, et si vous souffrez, ou si vous tes soulag! Mon Henriette +a rapport tant de peines dans mon sein, en me racontant toutes celles +que votre tat lui avait faites, et tant d'attendrissement, en me +parlant de vos touchans adieux! Vous tes-l sous mes yeux, brlant, +agit, tourment, sans que je puisse dtourner un moment ma pense de +votre lit et de votre fivre. Ce n'est pas que votre tat soit +alarmant, je le sais; et s'il l'et t, tous les chevalets de la +Bastille exposs ma vue ne m'auraient pas fait partir. Mais vous +souffrez! Eh, mon dieu! n'est-ce donc rien de souffrir? c'est presque +tout, dans un passage si court et si incertain. Mon ami! vous ne +pouvez pas crire; je ne veux pas que vous criviez, moins que ce ne +soit deux lignes qui me rassurent par la vue de vos caractres: mais +suppliez M. R.... de remplir, en votre nom, cet office et ce devoir +d'ami: il ne me refusera point cette consolation; il me rendra la +justice de croire que je paierais, et de grand coeur, le mme tribut +son amiti pour vous; mais il a le bonheur de vous garder, lui! et ne +m'en doit-il pas plus de compassion et de complaisance, moi qui vous +ai quitt dans un moment si critique pour tous deux, moi qui, +peut-tre, hlas! ne vous embrasserai pas de long-temps, et qui +m'tais fait une si douce habitude de ne penser, de n'observer, de ne +sentir qu'avec vous, de n'agir que sous vos yeux, de n'avoir qu'une +me avec mon meilleur et presque mon unique ami? O mon cher et digne +Chamfort! combien les bonnes gens sont des tres d'habitude! et +combien vous avez peu de besoin de cet attrait d'habitude, pour tre +ncessaire ceux dont vous avez daign vous laisser connatre! Je +sens qu'en vous perdant, je perds une partie de mes forces. On m'a +ravi mes flches. O mon ami! recouvrez votre sant; et que votre +amiti, vos consolations, vos conseils, vos lettres versent du baume +dans mon coeur, m'apprennent supporter une situation si nouvelle, +quoique dj prouve l'honorer, l'embellir, et me rendent enfin +capable d'tre digne de tous les sentimens que vous m'avez montrs. + +C'est de cette ville souveraine, qui, btie de briques, et sans +lgance ni noblesse dans ses difices, montre la Tamise et son port +superbe, et semble dire: qu'oseriez-vous me comparer? que l'Ocan, +que les mondes apportent ici leurs tributs! c'est de cette ville que +je vous cris la hte, les yeux distraits par une foule d'objets +nouveaux, l'esprit occup de mille soins pnibles au prsent et dans +l'avenir, mais le coeur et l'imagination pleins de vous. + +Notre voyage ferait un roman; vous savez une partie des inconvniens +qui ont prcd notre dpart; vous aurez prouv sans doute Paris le +temps dont nous avons t accueillis dans la route; et vous ne vous +ferez jamais d'ide de notre passage, qu'aprs avoir essuy une +tempte. Nous avons t deux fois au moment de prir: une fois par la +seule force du vent et de la mer qui crasait notre frle paquebot; et +une fois l'entre de l'Adder, c'est--dire presque au port; en +revirant de bord, un faux coup de timon et un cable cach sous une +vague terrible nous ont mis au moment de chavirer; on avait, sur le +pont, de l'eau au-dessus du genou. Le capitaine, l'un des plus +intrpides marins de ce genre, s'est cru perdu, et ne voulait pas, +disait-il, survivre son vaisseau. Heureusement, ma pauvre amie tait +dans cet horrible tat appel mal de mer, dont l'effet moral est de +rendre insouciant de tout et sur tout, si ce n'est sur l'espoir que la +mer engloutira le supplice et le supplici. J'ai vomi le sang, moi qui +n'ai jamais t malade sur mer, et mes nerfs ne sont pas encore remis. + +Aussitt dbarqus, nous avons pris la poste dans la compagnie d'un +Irlandais que je croirais honnte homme, si je n'avais toujours pens +que c'est-l que s'arrte la toute-puissance divine; d'une Franaise +qu'il avait pris la libert d'enlever sa famille, du droit qu'a tout +Irlandais de s'approprier une riche hritire; et d'un ministre +anglais, homme doux, modr et fort instruit; nous avons pris la +poste, dis-je, et ce n'est pas par magnificence; mais tous les lgans +de l'Angleterre et la partie brillante de la cour tant +Brightemlstone, parce que le prince de Galles y prend les eaux, il n'y +a pas une seule diligence o l'on puisse trouver place. Au reste, les +postes, qui sont excellentes, et fournissent par obligation des +voitures comparables nos voitures de matre, sont peine aussi +chres qu'en France, quoique plus longues et trois fois plus +rapidement franchies. Il suit cependant de cette manire de voyager +que, malgr les talens conomiques et l'industrie hibernoise de notre +compagnon que j'ai cr marchal-gnral des logis de la caravane, +notre voyage nous a cot trois fois ce qu'il devait nous coter. Et +d'autant que le paquebot ne partait qu' trois jours de distance de +celui de notre arrive, et que les difficults pour le passeport +devenaient inquitantes, j'ai frt un navire. Si je ne craignais de +divulguer des secrets qui peuvent, dans la foule, servir quelques +honntes gens comme ils nous ont servi, je vous dmontrerais combien +ces sublimes formalits de notre inquisition, appele amiraut, sont +inutiles toute autre chose qu' faire gagner de l'argent aux +huissiers visiteurs: digne rsultat de toute lgislation +rglementaire! + +Nous avons dn Brightemlstone, avec la meilleure viande de +boucherie que j'aie mange de ma vie; et comme le seul acte de toucher +un plancher anglais brle la bourse, surtout dans le voisinage de la +cour (car l'or est la mandragore de toutes les cours), nous avons t +coucher Lewis. N'tes-vous pas scandalis qu'un bourg anglais porte +le nom d'un de nos rois? Depuis, et ds Lewis, nous avons parcouru le +plus beau pays de l'Europe, par la varit des sites et de la verdure, +la beaut et l'opulence de la campagne, la propret et l'lgance +rurale de chaque proprit. C'est un attrait pour les yeux; c'est un +charme pour l'me, qu'il est impossible d'exagrer. Les approches de +Londres sont entre autres d'une beaut champtre dont la Hollande mme +ne m'a point fourni de modles; j'y comparerais plutt quelques +valles de la Suisse; car (et cette observation trs-remarquable +saisit l'instant des yeux exercs) ce peuple dominateur est avant +tout et surtout agricole au sein de son le; et voil ce qui l'a sauv +si long-temps de ses propres dlires. Je sentais mon me fortement et +profondment saisie, en parcourant ces contres plantureuses et +prospres; et je me disais: Pourquoi donc cette motion si nouvelle? +Ces chteaux, compars aux ntres, sont des guinguettes. Plusieurs +cantons de la France, mme de ses provinces les plus mdiocres, et +toute la Normandie que je viens de traverser, sont assurment plus +beaux, de par la nature, que toutes ces campagnes. On trouve et l, +mais partout dans notre pays, de beaux difices, des ouvrages +fastueux, de grands travaux publics, de grandes traces des plus +prodigieux efforts de l'homme; et cependant ceci m'enchante bien plus +que le reste ne m'tonne. C'est que ceci est la nature amliore et +non force; c'est que ces routes troites, mais excellentes, ne me +rappellent les corvoyeurs que pour gmir sur les lieux o ils sont +connus; c'est que cette admirable culture m'annonce le respect de la +proprit; c'est que ce soin, cette proprit universelle est un +symptme parlant de bien-tre; c'est que toute cette richesse rurale +est dans la nature, et ne dcle pas l'excessive ingalit des +fortunes, source de tant de maux, comme les difices somptueux +entours de chaumires; c'est que tout me dit ici que le peuple est +quelque chose, qu'ici chaque homme a le dveloppement et le libre +exercice de ses facults, et qu'ainsi je suis dans un autre ordre de +choses. + +Et prenez garde, mon ami, que c'est si bien l la vraie cause de +l'effet sur lequel je raisonnais, qu'arriv Londres, et cette +superbe Tamise (qu'il ne faut comparer rien, parce que rien ne lui +est comparable) une fois franchie, rien ne m'a plus tonn ni mme +fait plaisir, si ce n'est les trottoirs qui faisaient tomber genoux +le bon la Condamine, et s'crier: Bni soit Dieu! voici un pays o +l'on s'occupe des gens de pied. Tout le reste m'a paru ordinaire et +presque mesquin. Je dirais volontiers comme cet apathique Italien: Ce +sont des rues droite, des rues gauche et un chemin au milieu. +Toutes les villes sont de mme, si cependant vous accordez celle-ci +l'avantage de cette admirable propret qui s'tend tout, qui +embellit tout, qui a un attrait presque gal pour l'esprit et pour +l'oeil, et des dimensions dont aucune ville ancienne ne saurait jouir: +du reste, effrayante obstruction du corps politique; cloaque infme au +moral; hommes entasss et infects de leur haleine; lutte ternelle +des corrupteurs et des corrompus, des prodigues et des misrables, de +la canaille titre et de la canaille populace. C'est mieux ou plus mal +que Paris ou que Babylone, comme vous voudrez, j'y prends peu +d'intrt. Notez pourtant que j'ai peu vu encore, et que Londres +m'offrira certainement plus que toute autre grande ville de commerce +un foyer d'activit et d'mulation qui ne peut pas ne point +intresser. Mais je vous rends compte de la premire impression qui a +toujours un grand fonds de vrit. + +Nous avons eu en voyage des gentlemen. Combien le peuple a de sens! le +sobriquet des voleurs est ici le mot gentilhomme! Ils ont observ et +tt deux ou trois fois notre petite troupe, j'tais dcid ne leur +accorder rien, parce que je suis loin d'avoir trop d'argent; j'avais +mis les dames en avant, seules dans une chaise, trois hommes dans +celle qui suivait, et un cheval. Notre ordre de bataille tait si bon +et notre contenance arme si simplement fire et ostensible, qu'ils +nous ont laiss passer. + +J'empiterais sur les droits de mon Henriette qui veut vous crire, +quand elle pourra vous remercier de votre convalescence, si je vous +parlais des Anglaises, dont l'air froid et ricanneur et les tailles +embotes et guindes n'ont pas paru lui plaire infiniment au premier +coup d'oeil: pour moi j'en appelle, et je ne renoncerai pas si +aisment ma longue passion pour les Anglaises, d'autant qu'en +voyant passer Henriette, on s'arrte et l'on dit: Oh! la belle +Anglaise! Aussi est-elle fort contente des hommes. Pour moi, je +prtends, et l'on assure que j'ai dj l'air aussi breton que Jacques +Rosbiff. + +Au reste, nos dames n'ont pas toujours t aussi bien traites; elles +ont essuy aujourd'hui un orage trs-vif: la beaut du temps les avait +invites aller pied de leur auberge leur logement, car nous +sommes dj gts et chrement gts; elles taient pares fort la +franaise, et sur-tout Henriette. On a murmur; on s'est attroup; on +nous a suivis; on a lanc un certain Aristophane de cabaret, qui s'est +mis chanter devant nous, avec les gestes les plus dmonstratifs et +les expressions les plus libres des cantiques trs-peu spirituels qui +ont fort diverti le peuple. Mon amie, accoutume aux lubies de la +canaille d'Amsterdam, riait; la Parisienne avait une vraie colre de +parisienne et regrettait les halles. Pour moi, mon flegme tait +imperturbable; mais cependant j'avais peur de me fcher et le +dnoment m'inquitait: dj plusieurs Anglais bien mis, en passant +cheval avaient distribu quelques coups de fouet au Gilles, et +s'arrtant, nous avaient suppli de ne pas prendre la populace pour la +nation; puis, ils nous donnaient des conseils que malheureusement nous +n'entendions pas. Enfin, un Franais a fendu la foule, donn de +l'argent, et fait montre d'loquence anglaise, puis nous dposant +dans une boutique, il a t nous chercher un carrosse qui a mis fin +cette scne plaisante au fond, et dont mon amie a eu la charmante +rparation que je vous ai dite au parc Saint-James, une fois qu'elle a +eu substitu un petit chapeau nos immenses panaches. + +Avec quelque prcipitation que ceci soit bauch, mon cher ami, vous +verrez que je veux me nourrir de l'espoir que vous tes en tat de me +lire, de m'entendre et presque de me rpondre. L'ide de mon ami, +malade loin de moi, m'est trop importune. + +Si par hasard votre convalescence tait prmature et htive autant +que je le dsire, ou si vous croyez pouvoir charger de la ngociation +que voici le bon abb de Laroche, vous le feriez le plutt possible, +parce que cela m'importe. Le vieillard a rpondu celle de mes +lettres dont vous m'avez paru trs-content, le billet malhonnte que +voici: + +Je vous renvoie, Monsieur, la lettre que vous m'avez confie; je +l'aurais fait plutt, si je n'tais retenu au lit par une fivre +trs-forte et un violent mal de tte: j'ai pris l'mtique; j'ai t +saign trois fois, et mes maux subsistent encore dans toute leur +vigueur. On n'est point du tout de l'avis de votre ami; on croit que +la dernire forme que vous avez donne votre ouvrage est la +meilleure, qu'il peut tre sans danger publi dans le nouveau monde; +pour celui-ci, c'est vous d'en juger, mais on aurait dsir que +vous n'eussiez fait part personne qu'on en avait connaissance; et on +m'a dclar que la trop grande communication que vous en avez faite, +ne permettait absolument plus qu'on s'en mlt. Mes rapports avec M. +Paris ne sont pas, comme vous imaginez, de simples liaisons de +socit; et je suis l'ami intime de toute la famille de sa femme. +Croyez-vous, monsieur, qu'il soit bien permis, qu'il ne soit pas mme +rprhensible de mettre, sans preuve bien vidente, dans le coeur d'un +homme mort depuis long-temps, les motifs les plus condamnables, pour, +d'aprs cette supposition, en faire la satire la plus cruelle? Je ne +suis point en ce moment en tat de discuter si le bonheur du genre +humain dpend d'une vrit qui ne peut tre solidement dmontre que +par une diatribe sur M. Duverney; mais je ne cooprerai en rien ce +qui peut affliger mes amis. Recevez, monsieur, l'assurance de mon +sincre attachement.--23 aot 1784. + +Je rpondrai, et je rpondrai honntement; mais vous voyez comme je +suis pay d'avoir raison, et surtout de ma loyale communication de +l'excellente lettre de Clavire. Mais ce n'est ni le moment, ni la +situation de se fcher. Voici ce qui presse et importe: le docteur +Price est Londres; il est ami intime de Franklin; que Franklin lui +recommande l'ouvrage, ou au moins l'auteur. Alors je tirerai parti +d'un livre utile, entrepris pour leur faire plaisir, et dont j'ai le +plus grand besoin. Ne ngligez pas cela, je vous en prie. + +Adieu, mon trs-cher ami. Donnez-moi ou faites-moi donner le plutt +possible de vos nouvelles; et aimez-moi comme il m'est impossible de +ne pas vous aimer. + + +LETTRE X. + + Londres, 13 octobre 1784. + +Je reois, mon trs-cher ami, une lettre dont l'criture a fait +palpiter mon coeur, comme celle d'une matresse lorsque j'avais vingt +ans; car la fermet du caractre et le nombre des pages m'ont appris +en un instant que vous vous portiez mieux; que vous aviez plus de +forces; que votre amiti pour moi tait la mme; que vous ressentiez +toujours le besoin de causer avec moi; enfin que j'avais recouvr la +partie la plus relle de ce qu'il m'est permis de goter de bonheur, +je veux dire, le charme et l'assurance de votre amiti. Cette rapidit +de sentiment qui, dans une seule motion, fait trouver mille +certitudes et mille jouissances, est un des plus grands dons que la +nature ait fait aux coeurs aimans; et c'est assez pour compenser tous +les maux que produit la sensibilit. Car un tre sensible jouit avec +abandon; et lorsqu'il souffre dans l'objet aim, il a encore pour se +consoler le sentiment mme qui le fait souffrir. + +Grces vous soient rendues, cher ami, de m'avoir tir de peine sur +vous et sur votre affection; non que j'en doutasse, il ne me faut que +tter mon coeur, pour tre sr du vtre. Mais il est si doux de +s'entendre rpter qu'on est aim de l'homme du monde qu'on aime, +estime et respecte le plus! Et puis, l'me a besoin d'tre soigne +comme le corps. C'est-l sans doute un des plus grands mcomptes de la +vanit humaine; mais il est trop vrai que l'amiti a besoin de +culture, et que la sant de l'esprit et du coeur est subordonne au +rgime et l'habitude. + +Le tableau que vous me faites de ce que vous avez souffert, m'a +vraiment navr, et surtout par l'ide que je n'ai pas t votre garde; +mais la rflexion soulage un peu mon imagination, en ce que la cruelle +preuve que vous venez de subir, est une dmonstration irrsistible +que vous tes un des tres les plus vivaces qui existent. Or, la +tnuit de votre charpente, la dlicatesse de vos traits, et la +douceur rsigne et mme un peu triste de votre physionomie laquelle +est calme, et que votre tte ou votre me ne sont point en mouvement, +alarmeront et induiront toujours en erreur vos amis sur votre force. +Pour moi, vous m'avez prouv, non pas tout fait qu'on ne meurt que +de btise, mais que les forces vitales sont toujours proportionnes +la trempe de l'me. Ainsi, l'axime proverbial _la lame use le +fourreau_ n'est pas vrai pour l'espce humaine. Comment son feu +intrieur ne le consume-t-il pas, se dit-on? eh! comment le +consumerait-il? c'est lui qui le fait vivre. Donnez-lui une autre me, +et sa frle existence va se dissoudre. + +Hlas, mon ami! Tacite et vous, aurez donc toujours raison! c'est un +trange compos de lgret et de perversit que l'homme, qu'il faut +cependant servir et qu'on voudrait aimer: l'homme qui calcule les +astres, qui soumet les lmens, qui dfie et combat toute la puissance +de la nature, qui peut tout except conduire lui et ses semblables, +qui a tout trouv hors la libert et la paix, qui a su donner +l'autorit, qui a su l'endurer, et qui n'a su ni la diriger ni la +seconder, qui sait ramper et ne sait pas obir, qui sait se rvolter +et ne sait pas se dfendre, qui sait aimer et ne sait pas s'attacher, +qui a tous les contraires en bien comme en mal, dans le coeur et dans +l'esprit. Votre mot est charmant. On a dit, il y a long-temps: + + Mille fois ils m'ont tout promis; + Mais le sicle en fourbes abonde, + Et je ne hais rien tant au monde + Que la plupart de mes amis. + +Mais c'est-l l'pigramme chagrine d'un homme dont l'esprit aigri +n'est jamais averti par son coeur. La vtre appartient un philosophe +qui a observ profondment, et qui donne un rsultat moral avec la +gat et l'indulgence sans lesquelles il n'est presque pas un bon +coeur. Il y a peu de dlicatesse se personnifier dans un sentiment +haineux et vil; au lieu que votre mot, qui est trop vrai, est la +saillie aimable d'un homme qui n'a pas t pris pour dupe, et qui aime +trop ses vrais amis pour ne pas rire beaucoup de ceux qui prennent ce +titre. Mais j'ai peur qu'en ce genre, comme en beaucoup d'autres, il +n'y faille pas regarder de trop prs: car on s'appauvrirait, beaucoup +plus qu'il n'est possible d'y rsoudre mme la philosophie. Bon dieu! + quels sacrilges j'ai surpris, dans ces derniers temps, les +personnes qui parlent le plus loquemment d'amiti! Je ne +m'accoutumerai jamais ces thories que la conduite dment; mais il +faut que je m'arrte, car ce que j'aurais vous dire ne peut pas +s'crire. Ce n'est pas que si j'avais vous dnoncer un fait +important, je ne sautasse le foss. Mais ce n'est point dans votre +coeur que j'ai vous blesser; et votre tte est si sage, que vous +sonderez le terrain mme sur lequel vous tes le plus habitu +marcher: et vous ferez bien. Il faut d'ailleurs, mon ami, une grande +circonspection pour les faits; le trait infme que vous m'apprenez ne +l'enseigne que trop, puisqu'une simple transposition de dates a fait, +dans la bouche d'un mchant, d'une action honnte et pure (qu'il n'a +pu savoir que par mon bandit de laquais, qui, non content de tout me +voler, piait mes actions et mes discours chaque instant de la +journe), une malignit capable de compromettre un galant homme +auquel je ne me consolerais pas de susciter, mme le plus +indirectement, une tracasserie. Eh! qui en sera l'abri, s'il n'y est +pas, lui, arm de tant de circonspection et de sagesse? Mais, outre +cette anecdote, quoiqu'il soit peu prs impossible que la poste voie +tout, je puis vous assurer que les Franais de Londres sont aussi +inspects par la police de Paris qu'en France mme. Les canailles +aventurires qui salissent ici les presses, sont les espions les plus +corrompus qui existent, et leurs complices le sont aussi; car qui dit +complice en ce genre, dit espion. La complicit est un des moyens de +l'espionnage; et les gouvernemens qui ont recours ce misrable +moyen, savent trs bien distinguer l'homme auquel il faut en vouloir. +Ils devraient savoir aussi que leurs recherches en ce genre ne +produisent rien qu'une ressource assure la canaille infecte qui se +voue cette infme profession. Au reste, il y a aussi des Anglais +vendus la police de Paris; tmoin le vil entrepreneur du _Courrier +de l'Europe_, tout aussi mprisable que le rdacteur. Celui-ci, aprs +avoir t libelliste ordurier, est devenu espion gag, aussi infme +dans ses dlations qu'il tait mprisable avant ce joli mtier. C'est +de toute cette canaille que W. a t la victime; elle craint de n'tre +pas paye si elle n'accuse pas, de sorte qu'elle accuse tort et +travers. + +Vous tes inquiet de mon sort, mon cher ami, et moi je ne suis pas +trs-rassur, surtout sur celui de mon aimable compagne. J'ai +cependant quelques projets qui apparemment me feront vivre: mais on se +trompe beaucoup sur la gnrosit des Anglais. Accoutums tout +calculer, ils calculent aussi les talens et l'amiti; la plupart de +leurs grands crivains sont, presque la lettre, morts de faim: jugez +de quiconque n'est pas de leur nation! Une des premires choses qui +frappent ici, c'est l'esprit d'ordre, de mthode, de calcul. On peut y +dire le pourquoi de chaque chose; et cela doit peser, surtout dans +l'esprit d'un Franais; mais, tous ses inconvniens, ce genre +d'esprit exclut presque ncessairement les grands mouvemens de +sensibilit; ils appartiennent ici au peuple, beaucoup trop calomni, +mme dans ce pays, o cependant il est quelque chose. En gnral, mon +ami, Clavire a raison; et j'ai t oblig de m'en convaincre, moi qui +cris contre l'aristocratie. On ne dfendra jamais bien le peuple, +quand on se laissera aller quelque dplaisir contre lui; quand les +mots de canaille, de populace, de goujat, resteront le dictionnaire du +dfenseur. Un plus profond examen de ce qui suggre ces pithtes, +agite la tte et le coeur; on voit bientt que cette populace, cette +canaille, n'est plus si nombreuse ni si vile qu'on l'imaginait. Ces +grossirets dont elle affuble les panaches, les plumets, l'air +franais, tout ce que vous voudrez, ne sont pas si grossires. Il faut +aussi faire le procs ceux qui inventent, qui portent, qui +accrditent ces purilits, titres presque uniques par lesquels on se +distingue de la canaille. Elle est bruyante, elle est incommode; mais +aux yeux et aux oreilles de qui?.... Et ces graves et silencieux +dportemens de la canaille instruite, bien vtue, s'intitulant gens +comme il faut, feront-ils mieux le bonheur de la terre? + +Il faudrait, mon ami, il faudrait qu'une tte pensante et sagace comme +la vtre vt l'Angleterre compare tout ce qu'on voit ailleurs, et +pest les dsagrmens qu'on exagre chez vous, contre les maux rels +dont il est dfendu de parler. Rien de parfait ne saurait sortir de la +main de l'homme; mais il y a du moins mauvais, et beaucoup moins +mauvais, en Angleterre que partout ailleurs, o des esclaves, les fers +aux pieds et aux mains, se moquent des dangers que courent les +voltigeurs. Il semble qu'on ait voulu consoler jusqu'ici les autres +nations, en leur parlant des dfauts de la constitution anglaise, de +ce qu'on appelle ses abus. On a fait comme ceux qui portaient leurs +gmissemens sur de lgers liens des esclaves chargs de lourdes +chanes; on abuse de ce que les premiers laissent toute la +sensibilit, tandis que les autres tent tout sentiment. Enfin, si le +mieux peut trouver place chez les Bretons, ce sera quand les autres +nations europennes seront arrives leur niveau. Le philosophe doit +donc tendre cette rvolution, avant que de dsirer l'autre. Une +meute, une sdition Londres fait plus de bien au coeur de +l'honnte homme, que toute cette imbcille subordination dont on se +vante ailleurs. Si l'on approfondissait, si l'on comparait, si l'on +cherchait les corrlatifs en politique, on ferait sur l'Angleterre et +les Anglais un ouvrage qui aurait de la signifiance: mais il ne +faudrait pas, comme l'illustre Linguet, qui, tout ainsi que +Mallebranche voyait tout en Dieu, voit tout en Linguet, rechercher les +fourchettes deux fourchons et le manque de serviettes.... Un +magistrat d'une des socits les plus libres de la terre, flicitait +l'autre jour une connaissance moi qui a quitt l'Irlande, de n'tre +plus parmi ces Hibernois qui emplument et coupent des jarrets. C'est +un bon homme parlant admirablement libert, pourvu qu'on laisse faire +la magistrature: et voil comme on est partout. Ds que le peuple +tente de se faire justice, c'est une horreur. Il faut cependant +remarquer que les premiers emplumeurs et coupeurs de jarrets, pour +cause politique, ont paru en Amrique; et que cette manie a disparu, +quoique la cause rprimante soit trs peu de chose: mais les causes +pour lesquelles il fallait emplumer, etc. etc. ont disparu. Il faut +remarquer aussi que l'art d'ter la raison, pour ensuite argumenter de +la folie, est l'art des coupables gouvernans: cela tabli, qu'importe +de dtailler les convulsions de l'infortun dont on a irrit les nerfs +par un breuvage?..... + +Mais, mon ami, voil beaucoup bavard; car il faut nous tenir dans +les gnralits. Mais je ne puis pas me refuser au plaisir de frotter +la tte la plus lectrique que j'aie jamais connue. Je ne perdrai pas +mon temps ici; et si la misre et le malheur ne font pas justice de +moi, je rpondrai peut-tre mes ennemis et mes prtendus amis +presque aussi coupables que mes ennemis, mais de la seule manire qui +me convienne dsormais, par de bons et d'utiles ouvrages, tous portant +mon nom; car, ds le premier, j'annonce que tout ce qui ne le portera +pas me sera faussement attribu, afin qu'on n'essaie pas de m'imputer +les viles anonymits qui pullulent ici. Quoiqu'il arrive, vous n'aurez +pas rougir de moi, soyez-en bien assur; mais quand vous +presserai-je contre mon coeur? C'est en vrit ce qu'il m'est +impossible de dire; cet gard, j'ose peine fixer l'avenir. + +Je vous ai dj crit, mon cher ami, sur le brillant surcrot de +fortune qui vous est arriv: j'en tais en colre, et je ne suis pas +encore trs-calme cet gard; mais je veux vous croire dguignon, +comme vous dites: c'est cependant une drision, si vous ne devez +commencer toucher que dans trois ans, moins qu'on ne vous en donne +neuf d'avance. Madame de N. vous crira le premier courrier. +Aujourd'hui, il est trop tard, et ses beaux yeux souffrent la +lumire; elle vous prie de l'aimer, et de m'crire souvent; car elle +prtend que je suis trs-mauvaise compagnie, quand vous ne m'crivez +pas. Adieu, cher et bon ami; il y a long-temps que votre conqute a +compens toutes les pertes et toutes les mprises de mon coeur. +Conservez-moi le vtre; et quoiqu'on fasse, je ne serai pas tout +fait malheureux. Choyez votre convalescence avec votre raison, et non +pas avec votre tte; caressez les muses; qu'elles vous comblent +long-temps de toutes leurs faveurs; et quand vous serez dsensorcel, +toujours vous auront-elles valu plus de jouissances que d'or, ni mme +de gloire, en juger par celle qu'il vous tait donn de mriter, et +par les seuls dispensateurs dont vous puissiez l'attendre. _Vale et me +ama._ + + +_P. S._ Plusieurs articles de votre lettre ne sont pas rpondus, parce +qu'une de mes lettres, qui a crois la vtre, l'a fait d'avance. + + +LETTRE XI. + + 10 novembre 1784. + +Je viens de recevoir votre lettre tendre et sage, mon bon et cher ami; +et j'ai prouv le double plaisir d'apprendre de vous d'heureuses +nouvelles, et de trouver, dans l'accent et l'expression de vos +craintes, une vive empreinte de votre amiti et c'est-l, sans doute, +une grande jouissance pour moi; mais la circonstance en a redoubl la +saveur. Je suis triste et malheureux; ma douce et charmante compagne +est malade, et malade de langueur; elle est son onzime accs de +fivre. Heureusement les accs sont intermittens, et laissent deux +jours de passables; mais l'extrme faiblesse, l'agacement des nerfs, +les accidens de femmes qui en ont rsult, l'ont jete dans une +situation trs fcheuse, quoique au fond, peu inquitante; d'un autre +ct, ma bourse n'avait que faire de cet chec. Toute visite de +mdecin rput (et peut-on en choisir un autre pour son amie?) cote +un louis Londres; c'est acheter cher l'inquitude. Enfin, mes +ressources sont leur terme; et non seulement je n'ai point encore +obtenu le pain de la loi, mais je n'obtiens pas mme de rponse de mes +gens d'affaires. Heureusement Target retourne incessamment Paris, et +se charge de mettre un terme cette indcision cruelle. + +On projette de me charger d'un grand ouvrage, qui m'assurerait le +ncessaire pour long-temps; mais l'entreprise en est encore fort +incertaine. Changuyon me propose aussi, de Hollande, de la besogne; +mais il faut le temps de la faire. Tout cela combin, mon ami, +dessinez le premier trait d'une situation dont votre imagination ne +saura que trop faire un tableau fort triste, mais qui pourtant n'est +pas dsespr. Le grand, le vrai mal, c'est la souffrance de mon +amie; et votre lettre en a tempr l'amertume. Jugez ce que votre +amiti est et peut pour notre bonheur. Hlas! mon ami, il n'en est +qu'un de vrai, c'est d'aimer et d'tre aim. Sans ce charme, je ne +pourrais dj plus supporter le fardeau de la vie.... Mais songeons +que j'cris de Londres, et dans le mois de novembre. Ne nous occupons +pas de ces ides. + +Je veux cependant vous dire, et seulement dans des vues littraires, +que j'ai rencontr, ce sujet, dans le Sjanus de Bergerac, imprim +en 1638, et ddi au duc d'Arpajon, o par parenthse l'on professe +tout haut l'athisme avec approbation et privilge du roi, j'y ai +trouv, dis-je, ces vers qui m'ont bien tonn: + + Et puis, mourir n'est rien, c'est achever de natre. + Un esclave hier mourut pour divertir son matre; + Au malheur de la vie on n'est point enchan, + Et l'me est dans la main du plus infortun. + +En vrit, mon ami, on ne ferait aujourd'hui rien de plus beau que ces +deux derniers vers. Il est vrai qu'on en trouve, ct, de cette +force. Terrentianus demande Sjanus s'il ne craint pas le tonnerre +des dieux; et Sjanus rpond: + + Il ne tombe jamais en hiver sur la terre; + J'aurai six mois au moins pour me moquer des dieux. + +Non, mon ami, je ne suis point enthousiaste de l'Angleterre; et j'en +sais maintenant assez pour vous dire que, si la constitution est la +meilleure connue, l'administration en est la plus mauvaise possible; +et que si l'Anglais est l'homme social le plus libre qu'il y ait sur +la terre, le peuple anglais est un des moins libres qui existent. Je +crois davantage, mon ami, je crois qu'individuellement parlant, nous +valons mieux qu'eux, et que le terroir du vin l'emporte sur celui du +charbon de terre, mme par son influence sur le moral. Sans penser, +avec M. Lauragais, que les Anglais n'aient de fruits mrs que les +pommes cuites et de poli que l'acier, je crois qu'ils n'ont pas de +quoi justifier leur orgueil froce. Mais qu'est-ce donc que la +libert, puisque le peu qui s'en trouve dans une ou deux bonnes lois, +place au premier rang un peuple si peu favoris de la nature? Que ne +peut pas une constitution, puisque celle-ci, quoique incomplte et +dfectueuse, sauve et sauvera quelque temps encore le peuple le plus +corrompu de la terre de sa propre corruption? Quelle n'est pas +l'influence d'un petit nombre de donnes favorables l'espce +humaine, puisque ce peuple ignorant, superstitieux, entt (car il est +tout cela), cupide, et trs-voisin de la foi punique, vaut mieux que +la plupart des peuples connus, parce qu'il a quelque libert civile? +Cela est admirable, mon ami, pour l'homme qui pense et qui a rflchi +sur la nature des choses, et problme insoluble par tous les autres. +Au reste, ne croyez pas que l'on connaisse ce pays; plus je vois, et +plus je m'assure qu'on ne sait ce qu'on a vu. Je vous dfie de vous +faire une ide de la ridiculit des prjugs accrdits sur +l'Angleterre, tantt calomnie, tantt exalte, avec la plus absurde +ignorance. Je fais, pour vous et pour moi, des notes qui vous seront +utiles et qui vous convaincront de ces deux choses: l'une, que le plus +lger mensonge mne les voyageurs des rsultats d'une fausset +incalculable; l'autre, qu'il est une quantit norme de choses que +nous autres, Franais, faisons en les louant, c'est--dire qui +n'existent que dans nos loges. Cette observation m'a t confirme +aujourd'hui dans un dtail peu important, mais qui vous expliquera +bien ce que je veux dire. Tout le monde a entendu parler de la fameuse +pitaphe Wren, dans la chapelle souterraine de Saint-Paul de +Londres: _Si monumentum quoeris, circumspice_; mais personne n'a dit +que ces quatre mots taient noys dans dix ou douze lignes de +trs-mauvais latin, o l'on a eu garde d'oublier l'_eques aureatus_ et +toutes les sottises imaginables. De mme, il y a, dans l'pitaphe de +Newton, _Sibi gratulentur mortales tale tantumque extitisse humani +generis decus_; cela est bien, mais prcd de onze lignes, dans +lesquelles on lit pompeusement l'_eques aureatus_, le commentaire sur +l'Apocalypse, etc. Au reste, ceci me rappelle une anecdote, prcieuse +pour ceux qui, comme vous et moi, sont l'afft du charlatanisme +humain. Voltaire a crit partout qu'il y avait Montpellier une +statue de Louis XIV, avec cette belle inscription: _A Louis XIV, +aprs sa mort_. Il n'y a ici que trois petits inconvniens, c'est que +1 l'inscription est en latin; 2 qu'elle est fort longue; 3 qu'elle +raconte tout uniment le fait comme il s'est pass, savoir que la +statue a t dcrte par la ville, pendant la vie de Louis XIV, et +pose depuis sa mort.--_Superstiti decrevre.--Ex oculis sublato +posure._ Et puis Voltaire ose dire tout propos: + + Et voil justement comme on crit l'histoire. + +Mais un fait plus important que j'ai compltement vrifi, que je vous +prie de garder pour vous, parce que j'aurai bientt occasion de +l'encadrer, mais qui est trop prcieux pour que je ne vous l'apprenne +pas, c'est celui-ci: + +Vous lisez dans le livre de l'_Esprit_, tom. II, pag. 138, la note +(dit. _in_-8, 1778): Dans ce pays (la Turquie), la magnanimit ne +triomphe point de la vengeance; on ne verra point en Turquie ce qu'on +a vu, il y a quelques annes, en Angleterre: Le prince douard +poursuivi par les troupes du roi, trouve un asyle dans la maison d'un +seigneur; ce seigneur est accus d'avoir donn retraite au prtendant. +On le cite devant les juges; il s'y prsente et leur dit: Souffrez +qu'avant de subir l'interrogatoire, je vous demande lequel d'entre +vous, si le prtendant se ft rfugi dans sa maison, et t assez +vil et assez lche pour le livrer?--A cette question le tribunal se +tait, se lve et renvoie l'accus. + +Ce fait me paraissait absurde: nul tribunal sur la terre, qui n'est +pas le souverain, n'a le droit, ni le pouvoir de juger ainsi. Enfin, +j'arrive en Angleterre; et le hasard me fait rencontrer lady +Margaret-Macdonald qui a vcu en 1763 dimbourg avec M. Macdonald of +Kingborough, le hros du roman de M. Helvtius. M. Macdonald n'tait +point un seigneur; c'tait un gentilhomme, cultivateur assez pauvre; +il demeurait dans l'le de Sky, prs du chteau de son proche parent, +le chevalier Alexandre Macdonald, propritaire en grande partie de +cette le et chef du clan Macdonald, une des tribus cossaises les +plus attaches au prtendant. Les officiers du dtachement la qute +du prtendant que l'on savait tre dans l'le de Sky, taient dans la +salle manger du chteau avec lady Margaret. Un paysan montagnard se +prsente la porte de la salle, et remet milady un billet non +cachet; elle reconnat la main du prtendant qui lui demande une +bouteille de vin, une chemise et une paire de souliers. Ce malheureux +prince, accabl de lassitude, tait alors assis sur une colline un +mille du chteau, et l'on pouvait le voir des fentres de la salle. +Lady Margaret ne se troubla point; elle prtexta quelques dtails de +famille, quitta les officiers, et courut avec le paysan montagnard +chez Macdonald of Kingborough: Si le prince entre chez vous, lui dit +Macdonald, ou si vous l'assistez en la moindre chose, vous tes +perdue, vous et votre famille. Je me charge de tout. Adieu. Il lui +prit la main et partit. + +Macdonald, avec des difficults infinies, parvint sauver le +prtendant qu'il habilla en femme, etc. Ce prince gagna les montagnes, +et se rendit heureusement bord d'un des vaisseaux que la France +avait envoys en croisire sur les ctes occidentales d'cosse, pour +faciliter son vasion. Bientt aprs, Macdonald fut arrt et mis en +prison dans le chteau d'dimbourg, o il resta quelque temps avant +qu'on lui ft son procs. Pour toute dfense, il dit ses juges: Ce +que j'ai fait pour le prince douard, je l'aurais fait pour le prince +de Galles, s'il se ft trouv dans les mmes circonstances. Le +tribunal ne se tut point, comme dit Helvtius; mais il condamna +Macdonald tre pendu. La sentence qui lui fut prononce, portait en +outre que lui, encore vivant, aurait les entrailles et le coeur +arrachs pour tre jets dans un brasier allum au pied de l'chafaud, +ensuite la tte coupe, etc. C'est le supplice ordinaire des tratres + la patrie. Macdonald ne le subit point; le duc de Cumberland +reprsenta que cette excution alinerait sans retour le clan +Macdonald. On lui fit grce par politique, et l'on se contenta de le +tenir un an prisonnier dans le chteau d'dimbourg........ Mais +combien cela est diffrent! combien cela est vrai, simple, beau, +grand! combien Macdonald et la nature perdaient au rcit d'Helvtius! +Il a su son erreur, et il a rpondu: Ma foi cela est imprim; et +cela est encore beau comme je l'ai crit. Quand ceux qui crivent la +morale, la philosophie, la politique, l'histoire, sauront-ils qu'ils +ne sont que de vils saltimbanques, lorsqu'ils ne se regardent pas +comme des magistrats! + +L'ouvrage que l'on me propose, mon cher ami, est une entreprise +considrable; il ne s'agit pas moins que de mettre et de tenir ces +messieurs au courant de toutes les ides saines d'conomie politique, +qu'ils ont traites jusqu'ici de vaine mtaphysique. L'ouvrage +paratrait en anglais et en franais; le plus ou le moins de succs +n'importerait qu' ma conscience et mon amour propre, car j'aurais +une rtribution fixe par mois: mais j'ai cru devoir leur observer que +cet ouvrage n'tant point de nature piquer la malignit, parce que +je ne dois ni ne veux parler que des choses, et encore avec +circonspection, je leur conseillais d'adopter un plan qui veillt la +curiosit. Consult sur cela, j'ai dit que le plus grand service, +selon moi, rendre aux lettres aujourd'hui, tait d'abrger, et de +guider un choix dans l'immensit des mensonges, des erreurs et des +vrits imprims; qu'en consquence, un conservateur qui donnerait en +tout genre des analyses, et non pas des extraits des bons livres; qui +tirerait, du fumier des ouvrages priodiques, les paillettes qui +peuvent y tre tombes, et qui deviendrait le dpt de morceaux +dtachs qui, par leur brivet, c'est--dire, par un de leurs plus +grands mrites mmes, sont bientt oublis et perdus, serait un +ouvrage trs-prcieux, et qui, fait avec scrupule, sans complaisance, +sans ngligence, sans prcipitation, serait peu prs sr d'un succs +d'estime moins rapide que les succs d'clat, mais durable et toujours +croissant. On dlibre sur cette ide; je la crois bonne: et si elle +l'est, faites des voeux pour qu'elle soit accepte; car elle me +vaudrait cinquante louis par mois, et c'est plus qu'il ne me faut, +mme ici. Il est vrai que ce revenu serait achet par un travail +excessif et dsagrable, en ce qu'il m'terait le temps ncessaire +pour la culture de mes propres penses; mais je le regarderais comme +un cours d'tudes finir, lorsque la fortune voudra me rendre +indpendant. Des hommes qui valaient mieux que moi, ont t condamns + des galres aussi mauvaises; et quand je me sens prt m'irriter, +je me rappelle cet apologue arabe. + +Je m'tais toujours plaint des outrages du sort et de la duret des +hommes; je n'avais point de souliers, et je manquais d'argent pour en +acheter: j'allai la mosque de Damas, je vis un homme qui n'avait +point de jambes. Je louai Dieu, et je ne me plaignis plus de manquer +de souliers. + +Si je n'avais pas une compagne de mon sort, une compagne aimable, +douce, bonne, tendre, que sa beaut aurait infailliblement rendue +riche, si ses excellentes qualits morales ne s'y taient pas +opposes; qui souffre pour elle et pour moi, en pensant que j'ignore +toujours les ressources du mois qui suit, moi dont le coeur ne fut +jamais ferm l'infortune: cet apologue me rendrait trs-philosophe. + +Dites-moi, mon ami, si une fois embarqu dans cette besogne, je puis +compter du moins sur vos indications, soit pour les anciens livres qui +mritent d'tre analyss, soit pour un choix de pices fugitives +(littraires) dont je voudrais que cet ouvrage ft le dpt, et pour +lequel je ne puis avoir un aussi bon guide que votre got exquis et +votre incorruptible conscience. Dites-moi aussi si vous croyez que je +puisse compter sur des souscripteurs en France, dites-moi surtout, +avec votre franchise et votre sagacit ordinaires, ce que vous pensez +de l'ide et du plan. + +Ce que vous me dites de votre sant et de votre genre de vie me fait +un trs-grand plaisir, mais me donne de bien vifs regrets. Combien +j'aurais vcu avec vous cet hiver! combien j'aurais pass d'heures +dlicieuses, et cultiv mon me et ma pense! car, ne vous y trompez +pas, c'est mon esprit qui acquiert ici; mon me est veuve, +philosophiquement parlant, et ma pense avorte, faute d'un ami qui +l'entende ou qui l'veille. Je combine une foule de rapports nouveaux; +et certainement il rsultera, de ces rapprochemens et de ces +combinaisons, de bonnes choses, sur-tout quand je les aurai mries +auprs de vous, dans la serre chaude de votre amiti et de vos talens. +Mais aujourd'hui je ne fais qu'amasser; je ne dispose point. Je n'ai +jamais si bien senti combien vous tiez ncessaire pour m'encourager +et me guider. Je ferai ici plusieurs bons ouvrages, un entre autres +qui sera une grande vengeance offerte l'humanit: ce sera l'histoire +d'un des plus horribles crimes du XVIIIe sicle, dont le hasard m'a +envoy les matriaux les plus curieux et les mieux dtaills; mais un +grand ouvrage de morale ou de philosophie, je ne l'entreprendrai +jamais qu'auprs de vous, qui tes la trempe de mon me et de mon +esprit. + +Allons donc, je serai content de vos amis, puisque vous le voulez; +mais qu'ils s'arrangent pour que vous ayez 12,000 livres de rente, ou +je ne rponds pas des rechtes. Bon jour, mon ami; car en voil bien +long, et ma pauvre petite se rveille; remarquez s'il vous plat, +qu'elle est trop excuse de son silence, elle vous aime de tout son +coeur et vous regrette trs-vivement. Adieu, encore une fois, je ne +vous dirai pas: si vous aimez des anecdotes caractristiques de ce +pays pour augmenter votre immense rpertoire, crivez-moi souvent, car +je vous en enverrai toujours en rponse. Mais je vous dirai: +crivez-moi souvent, car cela me console et soutient mon courage. + +_P. S._ Vous tes srement tonn de ce que les C.[50] ne circulent +pas encore; mais vous le serez plus, quand vous saurez que j'ai +traduit la suite un pamphlet du docteur Price, intitul: +_Observations on the importance of the american rvolution, and the +means of making it a benefit to the World_ (cela n'est pas excellent, +mais on m'en a beaucoup pri), et fait un discours et des notes sur +cet ouvrage, dont vous ne serez pas mcontent, pour avoir t fait +loin de vous. + + [50] Les Cincinnati, c'est--dire l'crit sur l'ordre de + Cincinnatus. + + +LETTRE XII. + + Londres, Hatton-street in Holborn, 30 dcembre 1784. + +Je ne voulais ni vous gronder, mon ami, ni interprter votre silence +d'une manire qui pt affliger mon coeur; mais j'tais inquiet de +vous: car votre constitution dbile et votre temprament ign se +conserveront long-temps l'un par l'autre; mais ils se heurteront +souvent; et la vie est bien quelque chose: mais ne pas souffrir est +beaucoup plus, du moins selon moi. Me voil rassur, jusqu' un +certain point pourtant; car je sais que vous payez cher quelques +semaines de travail forc; et je n'aime pas assez la littrature, +quoique j'en sois idoltre, pour pouvoir dsirer de l'enrichir vos +dpens, et d'autant moins que tt ou tard les trsors de votre gnie +lui arriveront. Pourquoi donc se hter, au risque de ruiner votre +sant? Mais vous m'auriez fait bien plaisir de me rcapituler la +rception de mes lettres, ou du moins de me les signaler par quelques +traits dtachs; car j'en ai quatre ou cinq au moins sans rponse; et +vous ne me parlez que de celle o je vous entretiens du conservateur. +Au reste, comme il n'y avait dans les autres aucun motif de +suppression, je suppose qu'elles sont arrives bon port. Car +j'entends bien pourquoi l'on gne la libert de la presse; en dpit +des cent mille et une raisons que j'en pourrais donner, je trouve +qu'on peut rsumer cette question dans un argument trs-court. Quel +mal y aurait-il qu'il n'y et pas tel, tel, tel, tel et tel livres? Et +cela, jusques et inclusivement la Bible, o pourtant il est dit que +toute puissance vient de Dieu, et sans gard ce que la poudre +canon, le plus utile de tous les livres ceux qui n'en veulent point, +serait encore dans le cerveau du pre ternel, si Adam ne nous et pas +transmis la facult de faire des livres? Qu'avez-vous rpondre +cela? hein! mais pourquoi gnerait-on le commerce des lettres? Il n'a +pas du tout les mmes consquences; car quel homme, moins d'tre +insens, ne sait pas qu'il crit sous les yeux vigilans de tous les +sages et gnreux gouvernemens, qui rgissent l'univers, comme ils +disent? Donc si ce n'tait pas une trs-agrable et expdiente +occasion de gagner et faire gagner beaucoup d'argent beaucoup +d'honntes gens, l'interception des lettres serait une chose fort +inutile (procd part, que pourtant tout le monde ne trouve pas +galement gai), et d'autant plus inutile qu'il n'est pas une +correspondance d'ambassadeurs qui ne se fasse par couriers. Mais le +ciel me dfende de gloser sur une si belle institution! + +Vous voil bien affairs, messieurs les distributeurs de la gloire! +que l'esprit saint vous illumine! Mais miracle pour miracle, il +devrait bien commencer par les candidats, avant de passer aux +lecteurs. Au reste, savez-vous pourquoi je parle de ceci? Vous ne +vous douteriez pas en cent mille ans que je fusse solliciteur d'une +place l'Acadmie; je le suis pourtant, ou peu prs: mais +rassurez-vous, ce n'est pas de moi, et indpendamment du bras de mer, +ce ne sera jamais de moi dont il sera question. Vous me dites qu'au +nombre des aspirans se trouve Target; je sais, mon cher ami, tout ce +qu'il y a dire contre lui; et cela se rduit ceci: Il a peu ou +point de titres littraires; cela est vrai; mais peu d'hommes, et nul +parmi les aspirans, moins que ce ne soit Garat ( qui je ne voudrais +pas nuire assurment, mais qui a son poste), n'est aussi capable d'en +avoir. Je ne sais si vous connaissez les _Lettres d'un homme un +homme_, le meilleur des crits polmiques qui parurent au temps de +Maupeou; cela est de lui. Vous devez connatre ce qu'il a crit sur la +censure. Une grande partie du morceau intitul: _Rflexions sur +l'ouvrage prcdent_, imprim la suite de l'ouvrage de Price dans +mes Cincinnati, est de lui; et cela fut jet en un instant. En un mot, +je vous suis garant qu'il a une vaste littrature, des connaissances +trs-nettes, et la tte pleine de choses et de bonnes choses. Par +exemple, non-seulement il est au courant de toutes les ides saines en +conomie politique, mais il en a redress plusieurs: non-seulement il +est au courant de toutes nos ides philosophiques, mais il a donn +plusieurs beaucoup d'nergie et d'extension. Le patriciat a reu de +lui de rudes coups de knout dans le procs des Quiessat, etc. etc. De +plus (et si nous ne traitions qu'entre nous, j'aurais commenc par +l), c'est un parfaitement honnte homme, bon, chaud, sensible, pur, +incorruptible; et l'on vous offre de plats coquins. Enfin, et ceci +passera dans votre coeur, il est mon ami particulier; il est digne +d'tre le vtre; et il m'a rendu un service important que je ne lui ai +pas mme demand, ni indiqu, avec toute sorte de chaleur et une grce +charmante. + +Je sais bien, mon ami, que tout cela, quoique trs-sonore votre me, +ne vous ferait pas faire ce que vous ne croiriez pas devoir faire; +mais, en conscience, croyez-vous devoir quelque chose en ceci? o est +le plus digne? o sont les donnes pour dterminer le plus digne? et +le plus digne ft-il l, votre voix le fera-t-elle lire? que va-t-on +vous proposer? quelques canailles titres, ou quelques bamboches +littraires. Target a fait bien mieux que de mauvais ou de mdiocres +ouvrages; il n'en a point fait; il a consacr sa vie une profession +embrasse malgr lui, et qu'il n'en a pas moins remplie avec une rare +dignit, avec un grand zle, avec tout l'clat dont l'loquence du mur +mitoyen est susceptible. L'honneur qu'on lui ferait, car enfin c'en +est un dans sa position, rare mme et par consquent assez dsirable; +l'honneur qu'on lui ferait exciterait en lui le dsir et la volont de +dployer ses forces; et le choix de l'acadmie, o d'ailleurs il faut +de tous les genres, peut nous valoir quelques bons ouvrages, au lieu +de consultations obscures ou de plaidoyers phmres; et puis, +maintenant que la peste est sur les beaux esprits, n'y a-t-il pas de +la place pour tout le monde? + +En voil bien long, mon ami; mais c'est que la chose me tient au +coeur; et vous savez si vous recevriez un refus de moi. Que Target +doive votre voix votre amiti pour moi, et je vous suis garant que +je vous aurai acquis un ami digne de ce titre par sa morale, et mme +par ses talens. + +Les miens (car il me faut bien, comme un autre, parler de mes talens) +viennent de faire un tour de force dont je ne puis rien vous dire +autre chose, sinon qu'un livre singulier et rempli de recherches aura +t fait et imprim en un mois, ici o l'on imprime la moiti moins +vite qu'en France. Or, dans cette occasion, le temps importait fort +l'affaire, et l'affaire m'importait fort moi; outre qu'elle est +grande et belle, mon conservateur est accroch, parce qu'on veut qu'un +libraire franais entre dans la moiti des frais de l'dition +franaise (vous voyez que vous vous tes trop ht de me fliciter), +de sorte que, la maladie de mon amie m'ayant ruin, j'tais aux +expdiens. Me voil sauv pour un couple de mois. Vous trouverez-l le +nom de votre hte consign avec honneur; vers le milieu du mois +prochain, cela vous parviendra. + +On nous annonce ici un grand ouvrage en trois volumes de Necker, avec +son avis sur l'administration des finances: il est, dit-on, entre les +mains de notre roi, de notre reine, de Monsieur, et sans doute de M. +le dauphin, plus de M. de Castries; 18,000 exemplaires sont prts pour +porter toute la terre la preuve que la France a perdu un bon +serviteur et que le serviteur en est bien fch. Quant moi, outre +que je sais quoi m'en tenir sur ses talens financiers, et ses +oprations ministrielles, je suis occup en ce moment d'une tude qui +ne le montre pas en beau. L'abandon qu'il a fait de sa patrie, dans un +temps o il lui tait facile de la sauver et de la mettre pour +toujours hors des dangers o elle s'est abme, est un vilain bout +d'oreille, par lequel il m'est impossible de ne pas le juger. Turgot +n'tait pas Genevois beaucoup prs; et cependant il et tenu +honneur de sauver une taupinire o on lui aurait dit que la libert +tait en danger, et il n'et pas marchand ses peines. Au reste, le +glorieux avait honte de son pre (je vous en dirai quelque jour les +dtails); cherchez l dessous, si vous pouvez, un grand homme....... +Cela n'empche pas que l'ouvrage sur les finances ne puisse tre bon, +quand on sait bien ses quatre rgles, qu'on peut conjuguer le verbe +_avoir_, et qu'on est laborieux, on est un aigle en finance. + +Bon soir, mon ami; si mon conservateur ne s'accroche pas, il y a +beaucoup parier que je retournerai en France, car je ne veux pas +mourir de faim ici, o Rousseau aurait pri de cette triste maladie, +s'il n'et eu que ses talons donner pour hypothque son boucher et + son boulanger; et en France pourtant, il est bien difficile que, moi +prsent, on me refuse du pain. Notez, je vous prie, que le parlement a +remis dlibrer sur ma demande en courant et arrrages de pension +alimentaire, aprs le compte de tutelle rendu par mon pre. Il faut +avec ces messieurs vivre par provision sans provision. Adieu, encore +une fois; crivez-moi plus souvent: donnez-moi des nouvelles des +Cincinnati que vous devez avoir depuis long-temps, et n'oubliez pas +combien le principal objet de cette lettre me tient au coeur. + + +LETTRE XIII. + +C'est M. Leveillard que je dois, mon cher ami, d'tre certain que +vous vivez, et que faible encore, vous vous portez mieux. C'est lui +que je dois de savoir les progrs si ridiculement longs de votre +fortune, qui ne font pas moins votre loge que la honte de vos amis: +mais enfin, je n'ai pas su par vous un mot de ce qui vous intresse. +Je l'ai demand enfin Leveillard qui, malade lui-mme, mais sensible + ma peine, m'a rpondu courrier par courrier, et m'a laiss le regret +de ne m'tre pas plutt adress lui. + +S'il est vrai que vous m'aimiez, mon cher Chamfort, je vous prie +d'occuper un moment votre imagination de ce que la mienne, qui ne +manque pas d'activit, a d souffrir de votre silence opinitre, que +je vous ai quatre fois suppli de rompre, ne ft-ce que par un mot de +votre laquais, si M. R..... ne voulait pas me faire le sacrifice de +quelques minutes. Je ne sais pas ce que je n'ai pas cru, et j'en tais +venu ce point que je ne permettais point ma compagne de prononcer +votre nom; j'prouvais trop d'angoisses et d'inquitudes; tous mes +efforts taient dirigs me distraire de vous. J'avais renonc vous +crire jusqu' ce que je susse votre sort. Maintenant, vous m'crirez +et je saurai les raisons de votre silence, ou vous serez +trs-importun. + +Dupont avait de trop bonnes raisons pour ne pas me rpondre; il a +perdu sa femme, l'une des plus raisonnables et des plus estimables +mres de famille que je connusse; elle avait les vertus domestiques de +tous les genres; et si ce ne sont pas les plus rares, certainement ce +sont celles qui contribuent le plus au bonheur de tout ce qui a des +rapports avec nous. D'ailleurs, Dupont, jet dans le torrent des +affaires, ayant beaucoup de par de l dans la tte, et de mobilit +dans le coeur, avait plus de besoin qu'un autre d'une compagne qui +s'occupt de son intrieur: c'est donc une perte et une trs-grande +perte qu'il vient de faire; et je dois trouver tout simple qu'il n'ait +pas eu le temps de penser mes inquitudes: mais vous qui en tiez +l'objet; vous qui saviez que je n'en manquais pas dans cette grande et +ruineuse ville, et qu'au moins me fallait-il tre tranquille sur le +sort, la sant et l'attachement de mes amis, je ne vous connais qu'un +moyen de vous faire pardonner, c'est de vous bien porter, d'tre +heureux et de me le dire. + +Je suis si fch contre vous, que je ne vous dirai pas un mot de ce +pays-ci, ni des courses que j'ai faites et qui sous peu produiront +peut-tre quelque chose; mais comme je veux croire que vous m'aimez +encore, je vous dirai un mot de nous. Notre sant est bonne; ma +compagne est ce que vous l'avez vue, belle, douce, bonne, gale, +courageuse, pntre de ce charme de la sensibilit qui fait tout +supporter, et mme les maux qu'elle produit. Pour moi, je trouve ici +pture mon activit; j'apprends, je note, je fais beaucoup de +choses; mais au milieu des marques de bienveillance et de +considration que je reois, je ne laisse pas que d'tre fort inquiet +sur l'avenir; la littrature franaise tant si trangre ici, la main +d'oeuvre si chre, et les libraires si timides, que le meilleur moyen +d'y mourir de faim, c'est d'y tre mme un bon crivain franais. Au +reste, on y imprime les Cincinnati qui me rapporteront peu de chose, +mais qui du moins ne me coteront rien, et qu'un homme de beaucoup de +talent a bien traduits, de sorte que l'dition anglaise paratra +presqu'aussitt que la franaise. Mais jugez, par ce qui se passe +cet gard, du peu de ressources qu'offre la typographie anglaise. Deux +libraires de Paris, inutiles nommer par la poste, mais dont un riche +et solide, m'ont crit pour prendre quinze cents exemplaires +cinquante sous, pourvu qu'on les leur rendt telle ville frontire; +on a grand'peine dcider le libraire anglais tirer quinze cents +l'dition franaise, et si l'ouvrage n'avait pas produit ici, sur +quelques hommes accrdits, un trs-grand effet, jamais libraire ne +l'et imprim pour son compte; les Franais accoutums au pays +conoivent peine cet effort, et je ne le conois pas moi-mme, +depuis que je sais que Emsley a refus d'imprimer le manuscrit des +_Confessions de J. J. Rousseau_, de peur que l'dition ne lui restt. + +D'un autre ct, depuis que je suis Londres, malgr mes continuelles +instances, je n'ai pas reu un mot de mes procureurs, et j'ignore +encore s'il existe en France un moyen de faire payer par un pre une +pension alimentaire son fils. + +Avec tout cela, mon ami, aimez-moi, crivez-moi, et je ne regretterai +gure en France que vous et votre socit. + +Bon jour, mon cher paresseux; que les trsors dont vous surcharge la +munificence royale ne vous fassent pas oublier vos vrais amis; les +autres sont aimables et brillans; mais voil tout; et nous, nous vous +aimons. + + +LETTRE XIV. + + Vendredi, 4 fvrier 1785. + +Mon ami, je ne vous aurais pas encore crit aujourd'hui, non pas parce +que vous tes en arrire avec moi, mais parce que je suis triste et +malheureux, entr'autres et trop nombreux sujets, de l'absence de ma +douce compagne que vous aurez embrasse avant de lire cette lettre; je +ne vous aurais pas crit, dis-je, quoique je vous doive des +remercmens pour votre conduite envers Target, si un devoir de +reconnaissance ne m'excitait pas en ce moment secouer mon spleen et + vaincre ma mlancolique paresse. + +Je ne vous ai jamais recommand personne en France, mon bon ami, pas +mme moi, parce que j'ai toujours trouv que cette discrtion tait un +devoir troit de dlicatesse et d'honntet envers un homme que son +mrite personnel et le hasard des circonstances ont mis en mesure, +mme intime, avec les grands, sans qu'il ait jamais voulu compromettre +son indpendance, trafiquer de leur amiti, mettre en un mot, en +manire quelconque, profit, sa situation; mais lorsqu'il s'agit d'un +tranger, homme de mrite, recommander au dehors, comme on ne peut +souponner en aucune faon les intentions et les motifs de celui qui +s'y intresse, comme ces sortes de dfrences hospitalires honorent +les hommes en place et peuvent leur tre utiles, comme vous ne vous +tes point interdit de conseiller des actions honntes, et que c'est +mme la seule part que vous vous soyez rserve dans les affaires de +ce monde, je peux me permettre d'tre plus hardi. Aprs cette longue +prface, voici ce dont il s'agit: + +M. William Manning, beau-frre de M. Vaughan, homme d'un trs-grand +mrite, l'un des plus vrais philantropes qu'il y ait en Europe, et +certainement l'Anglais le plus dgag des prjugs moraux qui existe, +auquel j'ai t recommand par M. Franklin, et qui m'a rendu toutes +sortes de bons offices; M. William Manning, fils d'un des plus riches +et des plus estims planteurs des les britanniques, part pour les +Antilles, appel par de trs-grandes affaires. Il dsire d'tre +recommand M. le comte de Damas la Martinique, et M. le comte +d'Arrt Tabago (je ne sais si ce nom d'Arrt est bien crit); vous +avez des relations personnelles avec la maison de Damas; et vous n'en +auriez pas, que votre immense considration, qui vous met de pair avec +tout le monde, force de vous mettre au-dessus, vous en donnerait +aisment; mais je me rappelle que vous en avez: d'ailleurs nulle +recommandation, soit en Angleterre, soit aux les, ne peut tre plus +honorable et plus efficace que celle du marquis de Vaudreuil, que +l'estime universelle de ce peuple-ci, connaisseur en hommes, doit bien +ddommager des tracasseries de cour; et personne ne peut, plus +aisment que vous, faire crire un mot de ce bord. + +Rendez-moi ce service, mon bon ami; je dis ce service, car je n'aurai +peut-tre jamais de ma vie une autre occasion de faire quelque chose +d'agrable pour l'homme de ce pays-ci qui a t le plus empress +m'tre utile, et qui ne l'aurait pas t davantage aprs une +connaissance de plusieurs annes. + +Je ne vous parlerai pas de moi, je n'en ai pas le courage; les +horribles tracasseries que j'ai essuyes depuis quelque temps, la +duret de mon pre, il faut trancher le mot, sa frocit, qui +incidente maintenant sur le pain qu'il est forc me donner, et qui +met toute son adresse et tous ses efforts pour me faire mourir de faim +(car apparemment il n'a pas encore espr de me rendre voleur de grand +chemin); le dpart rcent de mon amie qui m'a rellement mutil, et +qui me prive de la seule consolation qui me reste sur la terre, au +moment o j'ai le plus lourd fardeau porter; toutes ces +circonstances runies et l'anxit d'une situation qui n'a point +d'gale me rendraient trop amer de retracer des dtails qui vous +navreraient le coeur, et loin de me soulager, tirailleraient mes +blessures. Mon amie vous dira tout cela, mais elle sera l; et sa +physionomie anglique, sa pntrante douceur, la sduction magique qui +l'entoure et la pntre, adouciront le chagrin que vous causera +infailliblement son rcit; et moi, je vous dchirerais plutt que je +ne vous attendrirais; outre que vous ne m'entendriez pas, sans un +volume de fastidieuses explications qui me tueraient, lorsque vous +seriez au courant. Nous recommencerons causer, et vous ne ngligerez +plus la correspondance d'un ami malheureux, qui met tant de prix au +moindre souvenir de vous, et auquel il reste si peu de jouissance. + +Je n'ai certainement pas besoin de vous recommander de faire pour mon +aimable amie, et pour le succs de ses dmarches, tout ce qui sera en +vous, c'est--dire, de lui prodiguer vos consolations et vos +conseils; vous tes bon, sensible et gnreux: d'ailleurs, c'est pour +moi qu'elle travaille; mais je vous jure, mon ami, je vous jure, dans +toute la sincrit de mon me, que je ne la vaux pas, et que cette me +est d'un ordre suprieur, par la tendresse, la dlicatesse et la +bont. Si le comte d'Entraigues est Paris, avertissez-le de +l'arrive de mon amie; et comme lui est un ardent et adroit +solliciteur, concertez-vous tous deux avec lui pour qu'il travaille +mes affaires. Au reste, mon cher ami, un grand point serait de +m'obtenir sret pour rentrer en France; car il est impossible que je +vive ici, si l'on ne m'y mnage pas quelques ressources littraires, +et mon nom effarouche tous les libraires soumis la censure; mais si +je m'y soumets, moi, si je fonde mon pain sur un travail qui ne puisse +effaroucher personne, pourquoi donc le mme gouvernement qui +encourage, qui fait vivre, qui soudoie ici des insectes de l'espce la +plus vile et la plus venimeuse, ne me laisserait-il pas vivre, moi? +lui suis-je donc plus dsagrable ou plus suspect que Linguet, etc. +etc. + +Quoiqu'il en soit, mon ami, conseillez, dirigez, consolez ma pauvre +amie, et mnagez-moi la possibilit de nous retrouver tous trois. +Parlez-moi donc de vous. + +Croyez-vous qu'un choix de comdies anglaises russt en France: +c'est--dire, qu'un libraire voult l'acheter? Remarquez que c'est un +travail qui ne peut se faire qu'ici; mais je voudrais un march fixe, +afin de ne pas consumer inutilement du temps: il importerait que les +lettres fussent ici le plutt possible. + + +LETTRE XV. + + Paris, 1er janvier 1788. + +J'irai vous porter ce matin, mon cher Chamfort, les voeux d'un ami +fidle, affectueux, dvou, et qui n'aspire aux jouissances d'une +fortune indpendante que pour prouver vous et un trs-petit nombre +d'autres mortels, que si jusqu'alors il ne jouissait pas assez du +charme de leur socit, c'est qu'il ne jouissait pas de lui-mme, et +que, pour disposer de son me, de ses principes, de ses talens, il +s'tait vu oblig d'immoler son temps et ses gots personnels. + +Je passerai donc chez vous, mon ami; mais comme vous pourriez tre en +course pour les devoirs du jour, je vous prie, par ce billet, de me +prvenir si la lettre que vous destinez la consolation de M. Crutti +sera prte assez tt pour pouvoir trouver place dans le numro qui +paratra vendredi; il faudrait pour cela que je l'eusse mercredi soir +au plus tard. Ma question a pour motif, mon cher Chamfort, d'abord la +ncessit de pourvoir d'avance nos mlanges, ensuite le dsir de +faire ce que vous m'avez persuad tre quitable et dcent, assez +temps pour que la sensibilit de M. Crutti en reoive un +adoucissement, et non un double choc, ce qui arrive toujours dans les +querelles renouveles. + +Bon jour, mon trs-bon ami, L. C. D. M. + + +LETTRE XVI. + + 5 octobre 1790. + +Je suis vivement press, mon cher Chamfort, de faire excuter le joli +projet dont je vous ai parl, celui de recueillir ce que j'appelle des +vignettes littraires et philosophiques pour un catalogue raisonn: il +faut donc que je m'en occupe, et que je vous prie de vous en occuper +assez vous-mme pour vous y attacher. Il serait ncessaire, mon bon +ami, que je susse quels sont, parmi les grands noms, vos lus, vos +favoris: puis-je compter que les potes grecs et latins seront de ce +nombre? Si vous y joigniez nos grands matres franais, je serais bien +riche; et si vous aviez le courage d'aller jusqu' l'lite des auteurs +de mmoires et des moralistes, je le serais jusqu' faire envie. Un +mot sur cela, mon bon ami, comme aussi sur notre dessein de nous +runir pour nous prparer rire civiquement sur les acadmies. + +_Vale et me ama._ + + +LETTRE XVII. + + Mercredi. + +Je ne voulais vous remercier, mon ami, qu'au moment o je pourrais +vous dire quelque chose sur les infmes papiers dont on a cru payer +votre prose et vos vers, tandis qu'on les et certainement refuss +la mre de vos talens, je veux dire votre me. Le rsultat de mes +informations est qu'il faut vte et vte que vous alliez en personne +chez Camus, lequel a fait mettre dans tous les papiers publics la plus +brutale injonction, nommment aux membres de l'assemble nationale, de +s'abstenir de toute recommandation auprs du comit des pensions. Il +faut donc, mon ami, que je me rserve pour dfendre les vtres, si on +les attaque; et c'est ce que je ferai certes avec l'amiti que je vous +dois et l'nergie que vous me connaissez: mais, avant tout, allez +trouver Camus, et tenez-moi averti de son accueil. Bon jour, mon +brave ami, on va copier votre excellente Lucianide[51]: vous l'aurez +demain ou aprs-demain. + +_Vale et me ama._ + + [51] C'est--dire, votre diatribe dans le genre de Lucien: c'est + le Discours sur les acadmies. + + +FIN DES OEUVRES DE CHAMFORT. + + + + +TABLE DES MATIRES + +CONTENUES DANS LE CINQUIME VOLUME. + + + pages. + + AVIS 4 + Essai d'un Commentaire sur Racine 5 + Notes sur Esther 5 + + PTRES 83 + Sur la Vanit de la Gloire 85 + -- d'un pre son fils, sur la Naissance d'un + petit-fils 97 + -- M. *** 104 + -- M. ***, qui avait fait afficher chez son suisse + un ordre en vers, de n'ouvrir qu'au Mrite et + de refuser la porte la Fortune 109 + Fragment d'une ptre diplomatique, adresse la + coalition des princes arms contre la France 112 + + ODES 119 + La Grandeur de l'Homme 121 + Les Volcans 124 + + CONTES 129 + La Querelle du Riche et du Pauvre. Apologue 131 + La Jambe de bois et le Bras perdu 132 + Le Hros conome 133 + Le Rendez-vous inutile 136 + Le Chapelier 139 + La Marie sans Mari 140 + L'Avare borgn 140 + Fragment d'un Conte. Apologue 141 + Prologue d'un autre Conte 142 + Calcul patriotique 143 + La vraie Sagesse 144 + La Jouissance tardive 146 + Pris justifi 147 + Le Peintre d'histoire 147 + Le Calcul 148 + Le Pronom indiscret 148 + Le Calendrier des Jsuites 149 + Le Saut de la Soupente 154 + Le Linceul du Plerin 157 + L'Armement inutile 162 + L'Abbesse condamne au Chapelain 167 + Le Coq et le Chapon 169 + La Peur de la Mort 171 + La Consolation des Cocus 177 + La Fidlit toute preuve 179 + Le Connaisseur 179 + La Prude 181 + L'Illusion du Clotre 182 + + POSIES DIVERSES 185 + Les Ftes espagnoles 187 + Calypso Tlmaque. Hrode 199 + L'Homme de Lettres. Discours philosophique 205 + Bacarole imite de l'italien 213 + L'Heureux temps 215 + La Vie de Paris 216 + Imitation d'Ovide 217 + Le Paradis 218 + La Vieille de seize ans 221 + Candide 222 + La Bohmienne 223 + Sur l'lection de MM. Lemierre et de Tressan + l'Acadmie franaise 224 + Sur la Tragdie de Coriolan, par La Harpe, dont + les Comdiens franais donnrent une reprsentation + au bnfice des Pauvres, le 3 mars + 1784 224 + Le Sicle a du Caractre 224 + L'Abb de Chaulieu et le cardinal de Bernis 225 + Les Jeunes Gens du sicle 227 + Vers composs l'occasion de la fte de M. de + Vaudreuil 228 + Madrigal 231 + A M. de M***, qui m'avait envoy une tasse de + porcelaine avec un quatrain o il me recommandait + de ne pas imiter Diogne 231 + Vers M*** 232 + A Madame ***, sur une loterie 233 + A celle qui n'est plus 234 + Imit de l'Anthologie 235 + A Madame *** 235 + A Madame ***, en lui envoyant un Chien 236 + Motifs de mon Silence 236 + Imitation de Martial 236 + Autre du mme 237 + Autre du mme 237 + Moralit 238 + Epigramme 238 + Autre 239 + Sur un Mari 239 + Vers mis au bas du portrait de Mirabeau 239 + Vers mettre au bas du portrait de d'Alembert 240 + Epigramme contre La Harpe 240 + Autre contre le mme 241 + Autre contre le mme 241 + Le Roi de Danemarck, en partant de Paris 241 + A une femme qui prtendait que ses amis ne + s'occupaient pas d'elle 242 + Le Palais de la Faveur. Allgorie en vers et en + prose 242 + + LETTRES DIVERSES 253 + Lettre Ire. A madame de *** 255 + II. A .... 256 + III. A .... 259 + IV. A Madame de S*** 262 + V. A .... 266 + VI. A madame d'Angevilliers 270 + VII. A M. l'abb Roman 272 + VIII. Au mme 279 + IX. A madame d'Angevilliers 284 + X. A l'abb Morellet 285 + XI. A M. de Vaudreuil 293 + XII. A M. Panckouke 302 + XIII. A madame Agasse 304 + XIV. A la mme 305 + XV. A la mme 306 + XVI. A la mme 309 + XVII. Rponse un anonyme 310 + XVIII. 313 + XIX. 317 + XX. A la Citoyenne *** 321 + XXI. Au citoyen Laveau, rdacteur du + journal de la Montagne 322 + XXII. A ses concitoyens 325 + + DEUX ARTICLES EXTRAITS DU JOURNAL DE PARIS 337 + Entretien entre un des auteurs du journal de + Paris et un ami de Chamfort 339 + Varits 347 + + LETTRES DE MIRABEAU A CHAMFORT 351 + Lettre Ire. 353 + II. 362 + III. 368 + IV 370 + V. 374 + VI. 375 + VII. 382 + VIII. 386 + IX. 387 + X. 398 + XI. 407 + XII. 419 + XIII. 426 + XIV. 429 + XV. 434 + XVI. 435 + XVII. 436 + + +FIN DE LA TABLE DU CINQUIME ET DERNIER VOLUME. + + + + + +End of the Project Gutenberg EBook of Oeuvres Compltes de Chamfort, (Vol + 5/5), by Pierre Ren Auguis + +*** END OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK OEUVRES COMPLTES DE CHAMFORT *** + +***** This file should be named 44373-8.txt or 44373-8.zip ***** +This and all associated files of various formats will be found in: + http://www.gutenberg.org/4/4/3/7/44373/ + +Produced by Mireille Harmelin, Hlne de Mink, and the +Online Distributed Proofreading Team at http://www.pgdp.net +(This file was produced from images generously made +available by the Bibliothque nationale de France +(BnF/Gallica) at http://gallica.bnf.fr) + + +Updated editions will replace the previous one--the old editions +will be renamed. + +Creating the works from public domain print editions means that no +one owns a United States copyright in these works, so the Foundation +(and you!) can copy and distribute it in the United States without +permission and without paying copyright royalties. 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It exists +because of the efforts of hundreds of volunteers and donations from +people in all walks of life. + +Volunteers and financial support to provide volunteers with the +assistance they need are critical to reaching Project Gutenberg-tm's +goals and ensuring that the Project Gutenberg-tm collection will +remain freely available for generations to come. In 2001, the Project +Gutenberg Literary Archive Foundation was created to provide a secure +and permanent future for Project Gutenberg-tm and future generations. +To learn more about the Project Gutenberg Literary Archive Foundation +and how your efforts and donations can help, see Sections 3 and 4 +and the Foundation information page at www.gutenberg.org + + +Section 3. 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Newby + Chief Executive and Director + gbnewby@pglaf.org + +Section 4. Information about Donations to the Project Gutenberg +Literary Archive Foundation + +Project Gutenberg-tm depends upon and cannot survive without wide +spread public support and donations to carry out its mission of +increasing the number of public domain and licensed works that can be +freely distributed in machine readable form accessible by the widest +array of equipment including outdated equipment. Many small donations +($1 to $5,000) are particularly important to maintaining tax exempt +status with the IRS. + +The Foundation is committed to complying with the laws regulating +charities and charitable donations in all 50 states of the United +States. Compliance requirements are not uniform and it takes a +considerable effort, much paperwork and many fees to meet and keep up +with these requirements. We do not solicit donations in locations +where we have not received written confirmation of compliance. 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Hart was the originator of the Project Gutenberg-tm +concept of a library of electronic works that could be freely shared +with anyone. For forty years, he produced and distributed Project +Gutenberg-tm eBooks with only a loose network of volunteer support. + +Project Gutenberg-tm eBooks are often created from several printed +editions, all of which are confirmed as Public Domain in the U.S. +unless a copyright notice is included. Thus, we do not necessarily +keep eBooks in compliance with any particular paper edition. + +Most people start at our Web site which has the main PG search facility: + + www.gutenberg.org + +This Web site includes information about Project Gutenberg-tm, +including how to make donations to the Project Gutenberg Literary +Archive Foundation, how to help produce our new eBooks, and how to +subscribe to our email newsletter to hear about new eBooks. + diff --git a/old/44373-8.zip b/old/44373-8.zip Binary files differnew file mode 100644 index 0000000..a7fb2f6 --- /dev/null +++ b/old/44373-8.zip diff --git a/old/44373-h.zip b/old/44373-h.zip Binary files differnew file mode 100644 index 0000000..eab1083 --- /dev/null +++ b/old/44373-h.zip diff --git a/old/44373-h/44373-h.htm b/old/44373-h/44373-h.htm new file mode 100644 index 0000000..c5e593b --- /dev/null +++ b/old/44373-h/44373-h.htm @@ -0,0 +1,15094 @@ + <!DOCTYPE html PUBLIC "-//W3C//DTD XHTML 1.0 Strict//EN" + "http://www.w3.org/TR/xhtml1/DTD/xhtml1-strict.dtd"> + <html xmlns="http://www.w3.org/1999/xhtml" lang="fr" xml:lang="fr"> + <head> + <meta http-equiv="Content-Type" + content="text/html;charset=iso-8859-1" /> + <meta http-equiv="Content-Style-Type" content="text/css" /> + <title> + The Project Gutenberg's eBook of OEuvres Compltes de Chamfort, Tome Cinquime, by P.R. Auguis</title> + <link rel="coverpage" href="images/cover.jpg" /> + <style type="text/css"> + + h1,h2,h3 {text-align: center; + clear: both;} + + h1 {margin-top: 2em; margin-bottom: 4em;} + + h2 {margin-top: 4em; margin-bottom: 2em;} + + h3 {margin-top: 2em; font-size: 105%;} + + .normal {font-weight: normal; margin-bottom: 2em; font-size: 90%;} + .subh {page-break-before: always; text-align: center; font-weight: bold; font-size: 105%;} + + div.titlepage, + div.frontmatter + { + text-align: center; + page-break-before: always; + page-break-after: always; + } + + div.titlepage p + { + text-align: center; + font-weight: bold; + line-height: 1.3em; + } + + div.frontmatter p + { + text-align: center; + margin-top: 4em; + } + + .titlepage p + { + text-align: center; + font-weight: bold; + line-height: 1.3em; + } + + div.chapter + {page-break-before: always; margin-top: 4em; margin-bottom: 4em; text-align: center;} + + .end + { + text-align: center; + font-size: small; + margin-top: 2em; + margin-bottom: 4em; 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You may copy it, give it away or +re-use it under the terms of the Project Gutenberg License included +with this eBook or online at www.gutenberg.org + + +Title: Oeuvres Compltes de Chamfort, (Vol. 5/5) + recueillies et publies, avec une notice historique sur + la vie et les crits de l'auteur. + +Author: Pierre Ren Auguis + +Release Date: December 6, 2013 [EBook #44373] + +Language: French + +Character set encoding: ISO-8859-1 + +*** START OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK OEUVRES COMPLTES DE CHAMFORT *** + + + + +Produced by Mireille Harmelin, Hlne de Mink, and the +Online Distributed Proofreading Team at http://www.pgdp.net +(This file was produced from images generously made +available by the Bibliothque nationale de France +(BnF/Gallica) at http://gallica.bnf.fr) + + + + + + +</pre> + + +<div class="tnote"> +<p>Note sur la transcription: Les erreurs clairement introduites par le typographe ont t corriges. +L'orthographe d'origine a t conserve et n'a pas t harmonise. +Les numros des pages blanches n'ont pas t repris.</p> +<div class="covernote"> +<p>La page de couverture, cre expressment pour cette version +lectronique, a t place dans le domaine public.</p> + </div> +</div> + +<p><span class="pagenumh"><a id="Page_1"> 1</a></span></p> + +<h1><span class="large">ŒUVRES</span><br /> +<span class="medium">COMPLTES</span><br /> +DE CHAMFORT.<br /> +<span class="medium">TOME CINQUIME.</span></h1> + +<p><span class="pagenumh"><a id="Page_2"> 2</a></span></p> + +<div class="titlepage"> +<p><span class="large">ŒUVRES</span><br /> +<span class="small">COMPLTES</span><br /> +<span class="xlarge">DE CHAMFORT,</span><br /> +<span class="xs">RECUEILLIES ET PUBLIES, AVEC UNE NOTICE HISTORIQUE</span><br /> +<span class="xs">SUR LA VIE ET LES CRITS DE L'AUTEUR,</span></p> + +<p><span class="smcap">Par</span> P. R. AUGUIS.<br /> +<span class="small">TOME CINQUIME.</span></p> + +<p class="figcenter"> +<img src="images/logo.jpg" width="120" height="119" alt="logo" /></p> + +<p><span class="large">PARIS,</span> +CHEZ CHAUMEROT JEUNE, LIBRAIRE,<br /> +<span class="xs">PALAIS-ROYAL, GALERIES DE BOIS, N<sup>o</sup> 189.</span></p> + +<hr class="deco" /> +<p class="small">1825.</p> +</div> + +<p><span class="pagenumh"><a id="Page_3"> 3</a></span></p> + +<div class="frontmatter"> +<p><span class="small">DE L'IMPRIMERIE DE DAVID,</span> +<span class="small">RUE DU FAUBOURG POISSONNIRE, N<sup>o</sup> 1.</span></p> +</div> + +<p><span class="pagenum"><a id="Page_4"> 4</a></span></p> + +<h2>AVIS.</h2> + +<p>L'abondance des matriaux que nous +ont communiqus des personnes qui +avaient connu Chamfort, et qui pouvaient +donner des renseignemens prcis +sur ses travaux littraires, nous +a mis dans la ncessit d'ajouter un +cinquime volume au recueil de ses +Œuvres: nous nous plaisons croire +que les Souscripteurs trouveront dans +l'intrt des pices dont ce volume est +compos, un ample ddommagement, et +nous sauront mme quelque gr des +soins que nous avons pris de ne rien +omettre de ce que nous avons pu nous +procurer du portefeuille de Chamfort, +tomb aprs sa mort en des mains trop +discrtes.</p> + +<p><span class="pagenum"><a id="Page_5"> 5</a></span></p> + +<div class="chapter"> +<h2><span class="large">ŒUVRES</span><br /> +<span class="small">COMPLTES</span><br /> +DE CHAMFORT.</h2> + +<h3>ESSAI<br /> +<span class="normal">D'UN COMMENTAIRE SUR RACINE.</span></h3> + +<hr class="deco" /> + +<div class="special"> +<p><span class="i3">NOTES SUR ESTHER.</span><br /> +Tale tuum carmen nobis, divine pota,<br /> +Quale sopor fessis in gramine quale per stum<br /> +Dulcis aqu saliente sitim restinguere rivo.</p> + +<p><span class="i9 smcap">Virg.</span> <em>Ecl.</em> v.</p> +</div></div> + +<p>Racine n'est pas seulement du nombre de ces +auteurs que tout le monde connat; mais il est +encore du trs-petit nombre de ceux que tout le +monde sait par cœur. Qu'est-ce donc que des <em>Observations +sur Esther</em>, dira-t-on d'abord? Qui n'a +<span class="pagenum"><a id="Page_6"> 6</a></span> +pas comment Racine? Sont-ce les beauts de +cette tragdie que vous voulez faire admirer? +Fiez-vous en Racine lui-mme; le langage du +cœur est celui qui s'entend le plus facilement, et +que l'on explique le plus mal. Sont-ce ses dfauts +que vous voulez nous faire remarquer? mais il +n'y en a pas dans le style, et tout le monde sait +que le plan n'en est point parfait. Oui, sans +doute, et je conviens de toutes ces vrits. Je suis +loin de cette orgueilleuse folie de quelques auteurs +inconnus, qui viennent nous blouir tout + coup, sans mnagement pour la faiblesse de +nos yeux, de ces torrens de lumires inattendues, +en nous apprenant qu'Homre n'avait pas de gnie, +que Boileau tait un pauvre auteur, et que +Rousseau manquait d'imagination. Elancs dans +la sphre de ces Erostrates modernes, nous nous +trouvons en effet, pour quelques instans, dans une +espce d'aveuglement. C'est parce que l'obscurit +nous environne: telles ne sont point mes erreurs; +j'aime lire Racine, je le lis souvent, et je viens +rpter avec ses admirateurs: O Racine! celui-l +n'aura point d'oreilles, que ta douce mlodie n'enchantera +pas; celui-l n'aura point d'me, que tes +vers ne toucheront pas; celui-l n'aura pas d'imagination, +que la tienne n'chauffera pas! Mais o +trouver quelqu'un d'assez malheureux pour tre +priv de toutes ces facults? o donc trouver un +dtracteur de Racine?</p> + +<p>Voil ce que tout le monde a pens, ce que +<span class="pagenum"><a id="Page_7"> 7</a></span> +bien des gens ont crit, et ce que je viens crire +encore. Mes ides pourront souvent tre dj +connues, j'en conviens; je serais mme fch de +n'en avoir que de neuves sur Racine. Depuis quelque +temps, tout ce qui est neuf en littrature +(comme en bien d'autres genres), est si extravagant! +J'ai voulu seulement entrer dans le temple +o l'on adore ce dieu de l'harmonie; et ds que +j'y suis entr, ai-je pu me refuser au plaisir de +brler un grain d'encens sur son autel? D'ailleurs, +il est si doux de parler de tout ce qui nous procure +des jouissances agrables, que cette raison +seule peut me servir d'excuse.</p> + +<p>Mon intention n'est point d'analyser rigoureusement +le plan, ni d'entrer dans de grands dtails +sur toutes les parties de cet ouvrage. Tout cela a +t fait de nos jours par un auteur<a name="FNanchor_1" id="FNanchor_1" href="#Footnote_1" class="fnanchor"> [1]</a> qui, dans +cette partie, n'a plus rien laiss faire. Mes remarques +portent sur de trs-petits dfauts de +style; sur quelques vers durs, uniquement remarquables, +parce qu'ils sont dans Racine; le plus +souvent sur les divers genres de beauts qu'offre +la seule tragdie d'<cite>Esther</cite>; enfin, sur ces hardiesses +d'expressions si naturellement enchasses, +que souvent elles chappent beaucoup de lecteurs +gars au milieu d'un parterre maill des +plus belles fleurs du printemps; j'en ai cueilli +<span class="pagenum"><a id="Page_8"> 8</a></span> +quelques-unes des plus agrables. J'ai os arracher +le trs-petit nombre de celles qui me paraissaient +pouvoir blesser la vue.</p> + +<p><cite>Esther</cite> sera toujours un monument mmorable +de la force du gnie. Douze ans d'inertie devaient +sans doute faire croire que l'auteur d'<cite>Andromaque</cite> +aurait oubli ces accords magiques dont il avait +su enchanter jadis. Mais il eut peine repris la +lyre, que les sons les plus doux s'empressrent de +renatre sous ses doigts. Tel fut pour moi le prestige +de la main savante de Racine, que j'avais lu +vingt fois <cite>Esther</cite>, avant de m'apercevoir de l'odieux +de certaines parties de son rle; elle m'avait +intress ses malheurs, sa sparation d'avec +Elise, sa nation perscute; je l'admirai sur +tout, je tremblai pour elle, lorsqu'excite par les +discours de Mardoche, elle se dcide braver la +mort en allant trouver Assurus. Qui ne frmirait +au moment o ce roi prononce d'un air farouche:</p> + +<div class="poetry"><div class="stanza"> +<p>... Sans mon ordre on porte ici ses pas!</p> +<p>Quel mortel insolent vient chercher le trpas?</p> +<p>Gardes... C'est vous, Esther? quoi! sans tre attendue?</p> +</div></div> + +<p>Esther tombe entre les bras de ses femmes:</p> + +<div class="poetry"><div class="stanza"> +<p>Mes filles, soutenez votre reine perdue.</p> +<p>Je me meurs.....</p> +</div></div> + +<p>Quel spectacle! mais Assurus rpond aussitt: +<span class="pagenum"><a id="Page_9"> 9</a></span></p> + +<div class="poetry"><div class="stanza"> +<p>Esther, que craignez-vous? suis-je pas votre frre?</p> +<p>Est-ce pour vous qu'est fait un ordre si svre?</p> +<p>Vivez. Le sceptre d'or que vous tend cette main,</p> +<p>Pour vous, de ma clmence est un signe certain.</p> +</div></div> + +<p>Mais quelle sensation dlicieuse, surtout lorsqu'Esther, +revenant un peu elle-mme, rpond +par ces deux vers d'une harmonie enchanteresse!</p> + +<div class="poetry"><div class="stanza"> +<p>Quelle voix salutaire ordonne que je vive,</p> +<p>Et rappelle en mon sein mon me fugitive?</p> +</div></div> + +<p>Je sens alors que mon me est touche, mon +oreille est enchante, mes sens sont ravis; Esther +s'empare de toutes mes affections. Je n'ai pu tre +rassur par l'ide qu'une matresse peut toujours +croire la clmence de son amant, parce que j'ai +vu que cette ide n'tait entre pour rien dans la +dmarche d'Esther. D'ailleurs, elle est encore +sous mes yeux; je la vois ple, perdue, demi +morte; et je ne doute plus que, victime dvoue, +elle ne marcht en holocauste pour son dieu et sa +nation. J'pouse tous ses sentimens; sa passion +me pntre; je tremble encore pour les jours de +Mardoche; et l'impie Aman me parat alors indigne +de toute piti. Voil l'effet de la magie de +Racine, qui sentait le dfaut de son plan; mais +le prestige tombe aux yeux plus calmes de la raison; +et celui qui avait admir, dans la jeune reine, +le dangereux courage de braver les ordres d'un +despote pour sauver sa patrie, voudrait pouvoir +<span class="pagenum"><a id="Page_10"> 10</a></span> +encore admirer en elle la clmence. Je ne connais +pas de plus belles scnes dans Esther, ni qui +frappe plus vivement l'imagination, que celle-l. +Rien de si touchant que de voir ce roi si svre, +si terrible, qui, le moment d'auparavant, tenait +un langage si effrayant, prendre celui de l'amnit +et de la douceur, et s'efforcer de rassurer son esclave +tremblante. C'est dans de pareilles scnes +que l'on voit, suivant l'excellente remarque de +M. de La Harpe, combien la vrit historique +des mœurs est toujours observe par Racine<a name="FNanchor_2" id="FNanchor_2" href="#Footnote_2" class="fnanchor"> [2]</a>. +Un autre que ce grand pote et peut-tre mis:</p> + +<p class="quote">Que craignez vous, Esther? suis-je pas votre poux?</p> + +<p>Racine a mis <em>votre frre</em>; et d'un seul mot, il +nous a initis dans les mœurs trangres. Et puis +quels vers!</p> + +<div class="poetry"><div class="stanza"> +<p>Seigneur, je n'ai jamais contempl qu'avec crainte</p> +<p>L'auguste majest sur votre front empreinte.</p> +<p>Jugez combien ce front, irrit contre moi,</p> +<p>Dans mon me trouble a d jeter d'effroi.</p> +<p>Sur ce trne sacr qu'environne la foudre,</p> +<p>J'ai cru vous voir tout prt me rduire en poudre:</p> +<p>Hlas! sans frissonner, quel cœur audacieux</p> +<p>Soutiendrait les clairs qui partaient de vos yeux?</p> +<p>Ainsi du dieu vivant la colre tincelle.....</p> +</div></div> + +<p><span class="pagenum"><a id="Page_11"> 11</a></span> +Quelle majest dans cette diction! quelle suite +d'images sublimes! et combien tout le morceau +est imprgn de cette terreur profonde que devait +prouver Esther, lorsqu'elle est tombe entre les +bras de ses femmes! Nous avons t frapps de +sa frayeur; mais lorsqu'elle parle, cette frayeur +nous pntre nous-mmes. Remarquons aussi +combien il est hardi de dire un front irrit; et +comme ces belles figures de la foudre qui environne +le trne, et des clairs qui partaient des +yeux, amnent parfaitement cette comparaison +qui termine ce beau morceau:</p> + +<p class="quote">Ainsi du dieu vivant la colre tincelle...</p> + +<p>Si quelque chose peut tre mis ct de cette +belle scne, c'est le livre mme d'<cite>Esther</cite> dans la +Bible. D'un ct, on voit toute la pompe et tout +l'clat dont la posie est susceptible; de l'autre, +cette simplicit sublime, qui tonne et qui pntre +si vivement. Voyez comme Assurus est dpeint +sur son trne:</p> + +<p class="blockquote">Ingressa igitur cuncta per ordinem ostia stetit contra +regem, ubi ille residebat super solium regni sui, indutus +vestibus regiis, auroque fulgens et pretiosis lapidibus, eratque +terribilis aspectu. Cumque elevasset faciem, et ardentibus +oculis furorem pectoris indicasset, regina corruit, et +in pallorem colore mutato, lassum super ancillulam reclinavit +caput.</p> + +<p><span class="pagenum"><a id="Page_12"> 12</a></span> +Y a-t-il rien de si touchant que cette image +<i lang="la" xml:lang="la">lassum caput reclinavit</i> (reposa sa tte fatigue)? +et de plus fort que: <i lang="la" xml:lang="la">cumque ardentibus oculis +furorem pectoris indicasset?</i></p> + +<p>Enfin, le langage de Racine est-il plus doux que +cet entretien?</p> + +<div class="blockquote"> +<p>Quid habes, Esther? Ego sum frater tuus, noli metuere. +Non morieris: non enim pro te, sed pro omnibus +hc lex constituta est. Accede igitur et tange sceptrum.</p> + +<p>Cumque illa reticeret, tulit auream virgam et posuit super +collum ejus, et osculatus est eam, et ait: cur mihi non +loqueris?</p> + +<p>Qu respondit: Vidi te, Domine, quasi angelum Dei, et +conturbatum est cor meum pr timore glori tu. Vald +enim mirabilis es, Domine, et facies tua plena est gratiarum.</p> + +<p>Cumque loqueretur, rurss corruit, et pœn exanimata +est. Rex autem turbabatur, etc.</p> +</div> + +<p>Je l'avouerai, ce dialogue me plat peut-tre encore +plus que celui de Racine; il me pntre davantage; +aprs l'avoir lu, je suis plus attendri, +plus mu. Que de sentimens dans cette seule interrogation: +<i lang="la" xml:lang="la">cur mihi non loqueris?</i> et quelle image +sublime dans cette rponse d'Esther: <i lang="la" xml:lang="la">vidi te, Domine, +quasi angelum Dei, etc.</i> Disons aussi que la +haute posie n'est peut-tre pas susceptible de cette +extrme simplicit, qui fait tout le charme du +morceau que nous venons de voir; et que si Racine +est moins touchant (ce dont tout le monde pourrait +encore ne pas convenir), il le rachte bien +<span class="pagenum"><a id="Page_13"> 13</a></span> +par la force de son expression et la beaut de ses +images. D'ailleurs, il est impossible de rendre +mieux, ni plus fidlement que notre pote, toute +la premire partie de ce dialogue. Le latin dit: +<i lang="la" xml:lang="la">Quid habes, Esther? Ego sum frater tuus, noli +metuere.</i> Et Racine:</p> + +<p class="quote">Esther, que craignez-vous? suis-je pas votre frre?</p> + +<p>Et l'image de la colre de Dieu, substitue celle +de l'ange dans la bouche d'Esther, par le dveloppement +que le pote lui a donn, acquiert aussi +cette supriorit de force que toute la scne franaise +a sur l'expression nave du livre sacr. C'est +une chose digne de remarque que de voir combien +Racine, mme dans les dtails de son plan, s'est +peu cart de la <cite>Bible</cite>. Presque toutes les scnes +principales en sont tires, comme celle o Esther +adresse sa prire Dieu, celle d'Assurus que l'on +vient de voir, celle d'Assurus avec Asaph, celle +o la reine divulgue le secret de sa naissance, etc. +Ces entraves, que Racine a mises son imagination, +n'ont fait qu'ajouter sa gloire par le mrite +de la difficult vaincue, et ont donn aux +potes un modle de la manire de traiter des +sujets trs-connus.</p> + +<p>Quel dommage que le dfaut principal que nous +avons indiqu dans le caractre d'Esther, nous +empche aussi de nous livrer toute l'admiration +qu'inspire la scne o se dveloppe l'action de +<span class="pagenum"><a id="Page_14"> 14</a></span> +la pice, par la chte d'Aman! Nous sommes +fchs de voir Esther parler si loquemment, +lorsque nous voyons que, non contente de servir +son peuple, elle veut encore satisfaire son propre +ressentiment. Cependant, ce morceau pour la +diction tant un des plus beaux de cette tragdie, +je ne puis me refuser au plaisir d'en transcrire +ici quelques endroits.</p> + +<div class="poetry"><div class="stanza"> +<p>Ce Dieu, matre absolu de la terre et des cieux,</p> +<p>N'est point tel que l'erreur le figure vos yeux.</p> +<p>L'ternel est son nom, le monde est son ouvrage:</p> +<p>Il entend les soupirs de l'humble qu'on outrage,</p> +<p>Juge tous les mortels avec d'gales lois,</p> +<p>Et du haut de son trne interroge les rois.</p> +</div></div> + +<p>Ces vers sont d'une perfection o peut-tre l'on +n'atteindra jamais. On a toujours aim voir deux +grands gnies lutter ensemble dans les mmes +sujets; et ces sortes de parallles, lorsque ce n'est +point la prvention qui les a faits, ont toujours +tourn au profit du got. C'est pourquoi je rapporterai +ici quelques strophes sur Dieu, tires +d'une ode de J.-B. Rousseau.</p> + +<div class="poetry"><div class="stanza"> +<p>Les Cieux instruisent la terre</p> +<p>A rvrer leur auteur:</p> +<p>Tout ce que leur globe enserre</p> +<p>Clbre un dieu crateur.</p> +<p>Quel plus sublime cantique</p> +<p>Que ce concert magnifique</p> +<div><span class="pagenum"><a id="Page_15"> 15</a></span></div> +<p>De tous les clestes corps!</p> +<p>Quelle grandeur infinie,</p> +<p>Quelle divine harmonie</p> +<p>Rsultent de leurs accords!</p> +</div> +<div class="stanza"> +<p>De sa puissance immortelle,</p> +<p>Tout parle, tout instruit:</p> +<p>Le jour au jour la rvle;</p> +<p>La nuit l'annonce la nuit.</p> +<p>Ce grand et superbe ouvrage</p> +<p>N'est point pour l'homme un langage</p> +<p>Obscur et mystrieux;</p> +<p>Son adorable structure</p> +<p>Est la voix de la nature</p> +<p>Qui se fait entendre aux yeux.</p> +</div> +<div class="stanza"> +<p class="i9">(<span class="smcap">ODE II</span>, liv. <span class="smcap">I</span><sup>er</sup>).</p> +</div></div> + +<p>Un troisime auteur, clbre aussi, a trait le +mme sujet, et l'on a voulu le comparer aux deux +autres; c'est pourquoi j'en parle ici. Voltaire a +dit, dans sa <cite>Henriade</cite>:</p> + +<div class="poetry"><div class="stanza"> +<p>Au-del de leur cours, et loin dans cet espace,</p> +<p>O la matire nage, et que Dieu seul embrasse,</p> +<p>Sont des soleils sans nombre et des mondes sans fin;</p> +<p>Dans cet abme immense, il leur ouvre un chemin.</p> +<p>Par-del tous ces cieux, le Dieu des cieux rside.</p> +</div></div> + +<p>On sent combien ces vers sont faibles, mme le +dernier, qui est gt par le terme prosaque de +<em>par-del</em>. D'ailleurs, les <em>au-del</em>, <em>loin</em>, <em>par-del</em>, +qui disent toujours la mme chose, font un mauvais +effet, ainsi que la conjonction <em>et</em> qui commence +<span class="pagenum"><a id="Page_16"> 16</a></span> +les seconds hmistiches des trois premiers +vers; enfin, les relatifs <em>o</em>, <em>que</em> et le <em>dans</em> du +quatrime vers, embarrassent la marche, et +jettent dans ce morceau une lenteur insupportable. +Racine dit tout de suite:</p> + +<p class="quote">L'ternel est son nom, le monde est son ouvrage.</p> + +<p>Et Rousseau, non moins vte:</p> + +<div class="poetry"><div class="stanza"> +<p>De sa puissance ternelle,</p> +<p>Tout parle, tout instruit.</p> +</div></div> + +<p>Prcision, justesse, beaut d'expression, tout se +trouve dans ces vers. L'imagination, frappe de +coups prcipits, n'a pas le temps de se refroidir, +et reste tonne.</p> + +<p>On ne peut s'empcher, en parlant de descriptions +potiques de la grandeur de Dieu, +de citer les vers que Racine le fils a faits sur ce +sujet, dans son <cite>Pome sur la Grce</cite>. On y remarque +ces trois vers, qui ne sont pas indignes du nom +qu'il portait:</p> + +<div class="poetry"><div class="stanza"> +<p>Il vole sur les vents, il s'assied sur les cieux;</p> +<p>Il a dit la mer: Brise-toi sur la rive;</p> +<p>Et dans son lit troit, la mer reste captive.</p> +</div></div> + +<p>Le reste du morceau est d'une diction un peu +faible.</p> + +<p>En continuant la tirade d'Esther, que j'ai commenc +<span class="pagenum"><a id="Page_17"> 17</a></span> + citer, on trouve encore deux beaux +morceaux contre lesquels J. B. Rousseau semble +avoir voulu lutter. Je ne crois pas sortir de mon +sujet, lorsque j'en rapproche tout ce qui peut y +ressembler: c'est un moyen plus sr d'en faire +ressortir les beauts, et de les mieux apprcier. +Citons les deux auteurs.</p> + +<div class="poetry"><div class="stanza"> +<p>Mais, pour punir enfin nos matres leur tour,</p> +<p>Dieu fit choix de Cyrus avant qu'il vt le jour,</p> +<p>L'appela par son nom, le promit la terre,</p> +<p>Le fit natre, et soudain l'arma de son tonnerre,</p> +<p>Brisa les fiers remparts et les portes d'airain,</p> +<p>Mit des superbes rois la dpouille en sa main,</p> +<p>De son temple dtruit vengea sur eux l'injure.</p> +<p>Babylone paya nos pleurs avec usure.</p> +<p>Cyrus, par lui vainqueur, publia ses bienfaits,</p> +<p>Regarda notre peuple avec des yeux de paix,</p> +<p>Nous rendit et nos lois et nos ftes divines;</p> +<p>Et le temple dj sortait de ses ruines.</p> +<p>Mais, de ce roi si sage hritier insens,</p> +<p>Son fils interrompit l'ouvrage commenc,</p> +<p>Fut sourd nos douleurs. Dieu rejeta sa race,</p> +<p>Le retrancha lui-mme, et vous mit sa place.</p> +</div></div> + +<p>Tout le monde sent la beaut de ces vers. Combien +cette coupe est heureuse!</p> + +<div class="poetry"><div class="stanza"> +<p>L'appela par son nom, le promit la terre,</p> +<p>Le fit natre, et soudain, etc.</p> +</div></div> + +<p>C'est l le grand art du pote, et que Virgile +<span class="pagenum"><a id="Page_18"> 18</a></span> +possde si minemment. La monotonie, qui, je +crois, est naturelle la posie franaise en gnral, +par le peu d'inversions qu'elle peut se permettre, +et en particulier aux vers alexandrins, cause de +la rigueur avec laquelle la suspension de l'hmistiche +est observe, rend infiniment prcieuses +toutes ces tournures qui brisent les vers, sans +offenser l'oreille<a name="FNanchor_3" id="FNanchor_3" href="#Footnote_3" class="fnanchor"> [3]</a>.</p> + +<p>J. B. Rousseau, dans son <cite>Ode aux Princes +chrtiens</cite>, fait le tableau suivant:</p> + +<div class="poetry"><div class="stanza"> +<p>La Palestine enfin, aprs tant de ravages,</p> +<p>Vit fuir ses ennemis, comme on voit les nuages</p> +<p>Dans le vague des airs fuir devant l'Aquilon;</p> +<p>Et des vents du midi la dvorante haleine</p> +<p class="i4"> N'a consum qu' peine</p> +<p>Leurs ossemens blanchis dans les champs d'Ascalon.</p> +</div> +<div class="stanza"> +<p>De ses temples dtruits et cachs sous les herbes,</p> +<p>Sion vit relever ses portiques superbes,</p> +<p>De notre dlivrance auguste monument:</p> +<p>Et d'un nouveau David la valeur noble et sainte</p> +<p class="i4"> Semblait, dans leur enceinte,</p> +<p>D'un royaume ternel jeter les fondemens.</p> +</div> +<div class="stanza"> +<div><span class="pagenum"><a id="Page_19"> 19</a></span></div> +<p>Mais chez ses successeurs, la discorde insolente,</p> +<p>Allumant le flambeau d'une guerre sanglante,</p> +<p>nerva leur puissance en corrompant leurs mœurs;</p> +<p>Et le ciel irrit, ressuscitant l'audace</p> +<p class="i4"> D'une coupable race,</p> +<p>Se servit des vaincus pour punir les vainqueurs.</p> +</div></div> + +<p>Voil deux modles de narration potique. Enfin, +voyons encore ces deux matres exprimant une +mme ide; et puis nous chercherons faire un +parallle entr'eux.</p> + +<p>Esther, toujours dans le morceau que nous +avons cit, dit:</p> + +<div class="poetry"><div class="stanza"> +<p>Ciel! verra-t-on toujours, par de cruels esprits,</p> +<p>Des princes les plus doux l'oreille environne,</p> +<p>Et du bonheur public la source empoisonne, etc.</p> +</div></div> + +<p>Rousseau, dans l'<cite>Ode sur la mort du prince de +Conti</cite>, fait usage de la mme figure, en parlant +de la flatterie:</p> + +<div class="poetry"><div class="stanza"> +<p>Le pauvre est couvert de ses ruses obliques;</p> +<p>Orgueilleuse, elle suit la pourpre et les faisceaux;</p> +<p>Serpent contagieux, qui des sources publiques</p> +<p class="i4"> Empoisonne les eaux.</p> +</div></div> + +<p>Un homme vraiment touch des beauts de la +posie, ne pourra, je crois, jamais donner la +prfrence l'un des deux auteurs sur l'autre, +dans les morceaux que nous avons compars. +Tout ce que l'on peut faire, c'est, il me semble, +d'assigner le caractre propre de chacun d'eux. En +<span class="pagenum"><a id="Page_20"> 20</a></span> +gnral, on peut remarquer qu'il y a un luxe de +posie plus grand dans Rousseau, plus de hardiesse +dans son expression, une marche plus dcide. +Rien de beau comme cette comparaison:</p> + +<div class="poetry"><div class="stanza"> +<p>La Palestine enfin, aprs tant de ravages,</p> +<p>Vit fuir ses ennemis, comme on voit les nuages</p> +<p>Dans le vague des airs fuir devant l'Aquilon, etc.</p> +</div></div> + +<p>Et quelle grandeur dans cette ide!</p> + +<div class="poetry"><div class="stanza"> +<p><b>. . . .</b> Semblait dans leur enceinte,</p> +<p>D'un royaume ternel jeter les fondemens.</p> +</div></div> + +<p>Dans Racine, rgne une majest plus noble et +plus calme, une harmonie peut-tre plus mlodieuse, +plus soutenue. Quelle superbe image dans +ce seul vers!</p> + +<p class="quote">Et le temple dj sortait de ses ruines.</p> + +<p>Que rsulte-t-il de ce que nous disons? c'est +qu'en parlant des deux auteurs, nous avons caractris +presque le style propre des genres dans +lesquels ils ont crit. Esther, parlant Assurus, +est plus presse d'exposer le sujet de sa plainte, +et n'a pas le temps d'accumuler des comparaisons; +mais le pote lyrique, livr tout entier son +enthousiasme, s'abandonne tous les carts de +l'imagination, et passe d'une ide l'autre, +mesure que la ressemblance des objets qui l'environnent, +<span class="pagenum"><a id="Page_21"> 21</a></span> +avec son sujet principal, vient les offrir + son esprit. Aussi, en dveloppant les mmes +ides, Racine et Rousseau n'ont rien dans leurs +vers qui se ressemble; et c'est pourquoi tous deux +ils ont acquis la perfection.</p> + +<p>Lorsqu'on tudie beaucoup ces deux grands +crivains, on voit combien ils sont nourris de la +lecture des livres saints, ces vritables dpts de +la plus haute posie. Rien ne peut lever l'imagination +comme la lecture frquente de ces ouvrages. +Quelle beaut dans <cite>les Cantiques de Salomon</cite> +et dans les <cite>Psaumes de David</cite>! Quelle verve +brlante dans le prophte Isae! et quelle touchante +simplicit dans l'<em>Evangile</em>! L, les ides, +dans leur marche fire, n'ont pas besoin, pour +tonner, de se revtir de l'clat emprunt des +paroles, ni de l'arrangement mcanique des mots; +mais belles de leur propre beaut, elles se prsentent +toujours seules et n'en paraissent que +plus sublimes. C'est l que le style s'habitue +une concision nergique, et l'crivain resserrer +son expression proportion que son ide +s'agrandit; il n'est aucun genre de beaut dont +ces livres ne nous offrent des modles que l'on +n'a point encore gals. Rien, dans aucune langue, +est-il exprim d'une manire plus touchante que +ce verset de l'vangliste Mathieu:</p> + +<p class="blockquote"> +Vox in Ram audita est; ploratus, et ululatus multus: +Rachel plorans filios suos, et noluit consolari, quia non sunt.</p> + +<p><span class="pagenum"><a id="Page_22"> 22</a></span> +Et dans la Bible, ces mots d'un jeune prince, +qui, condamn la mort pour avoir transgress +la loi, en gotant d'un peu de miel, dit en expirant:</p> + +<p class="blockquote"> +Gustans, gustavi paululm mellis, in summitate virg, +et ecce morior.</p> + +<p>Qu'on lise la premire olympique adresse +Hiron, ou quelques-unes des belles odes d'Horace, +comme celle Drusus; y trouvera-t-on plus +de feu et de posie que dans les morceaux suivans, +tirs au hasard d'Isae:</p> + +<div class="blockquote"> +<p>Nisi Dominus exercituum reliquisset nobis semen, quasi +Sodoma fuissemus, et quasi Gomorrha, similes essemus.</p> + +<p>Audite verbum Domini, principes Sodomorum, percipite +auribus legem Dei nostri, populus Gomorrhae.</p> + +<p>Qu mihi multitudinem victimarum vestrarum, dicit +Dominus! plenus sum. Holocaust arietum et adipem pinguium +et sanguinem vitulorum, et agnorum et hircorum +nolui.</p> + +<p>Ne offeratis ultr sacrificium frustr: incensum. Abominatio +est mihi. Neomeniam et sabbatum, et festivitates +alias non feram; iniqui sunt ctus vestri.</p> + +<p>Et cum extenderitis manus vestras, avertam oculos +meos vobis; et cum multiplicaveritis orationem, non +exaudiam: manus enim vestr sanguine plen sunt.</p> + +<p>Lavamini, mundi estote, auferte malum cogitationum +vestrarum ab oculis meis: quiescite agere pervers.</p> +</div> + +<p>Quel mouvement dans toutes ces tournures: +<span class="pagenum"><a id="Page_23"> 23</a></span> +<i lang="la" xml:lang="la">Audite, quo mihi, ne offeratis, lavamini!</i> Et quel +feu dans la seconde strophe! Le prophte s'est +peine donn le temps de dire: nous serions comme +les habitans de Sodome et de Gomorrhe; qu'emport +par son indignation, ds la phrase suivante, +il les traite de princes de Sodome, de peuple de +Gomorrhe; voil la vritable marche lyrique. Enfin, +quelle image plus belle peut montrer combien +Dieu pntre profondment dans le fond de +notre me, que celle-ci: <i lang="la" xml:lang="la">Auferte malum cogitationum +vestrarum ab oculis meis</i>.</p> + +<p class="quote">loignez de mes yeux vos coupables penses.</p> + +<p>Rousseau, dans ses Odes sacres, a fait connatre +David; et tout le monde est porte de juger +combien il est rempli de traits du plus grand +sublime; c'est pourquoi je n'en citerai rien. Mais, +disons en passant, avec Klopstock<a name="FNanchor_4" id="FNanchor_4" href="#Footnote_4" class="fnanchor"> [4]</a>, ce rival +unique que l'Europe ait opposer Milton: Qu'il +ne suffit pas, pour un auteur qui travaille dans +le genre sacr, d'avoir profondment tudi la +religion, qu'il faut encore qu'elle ait form son +me de cette main ferme, que l'homme de probit +sait si bien reconnatre. Cette pense d'un +homme de gnie tranger est peut-tre la plus +grande rfutation des inculpations atroces faites +au Pindare moderne.</p> + +<p><span class="pagenum"><a id="Page_24"> 24</a></span> +On s'est plu souvent comparer Racine, comme +pote, J.-B. Rousseau. Je n'ai jamais bien dml +les motifs de ceux qui travaillaient acqurir +au premier une rputation laquelle il parat +n'avoir jamais prtendu; car on n'est pas un +lyrique, pour avoir fait quelques chœurs de tragdie; +encore moins l'est-on assez pour tre mis + ct de l'auteur des <cite>Odes la fortune</cite>, <cite>au comte +du Luc</cite>, <cite>au prince Eugne</cite>, et de vingt autres non +moins belles. J'ai vu seulement que ces parallles +avaient souvent servi de prtexte pour tcher de +rabaisser ce Rousseau, si beau dans ses ouvrages, +si ferme dans ses malheurs.</p> + +<p>Comparons, par exemple, les stances sur la +calomnie, qui se trouvent dans l'un des chœurs +<cite>d'Esther</cite>, avec l'ode de Rousseau sur le mme +sujet:</p> + +<div class="poetry"><div class="stanza"> +<p>Rois, chassez la calomnie;</p> +<p>Ses criminels attentats,</p> +<p>Des plus paisibles tats</p> +<p>Troublent l'heureuse harmonie.</p> +</div> +<div class="stanza"> +<p>Sa fureur, de sang avide,</p> +<p>Poursuit partout l'innocent.</p> +<p>Rois, prenez soin de l'absent</p> +<p>Contre sa langue homicide.</p> +</div> +<div class="stanza"> +<p>De se montrer si farouche,</p> +<p>Craignez la feinte douceur:</p> +<p>La vengeance est dans son cœur,</p> +<p>Et la piti dans sa bouche.</p> +</div> +<div class="stanza"> +<div><span class="pagenum"><a id="Page_25"> 25</a></span></div> +<p>La fraude adroite et subtile,</p> +<p>Sme de fleurs son chemin:</p> +<p>Mais sur ses pas vient enfin</p> +<p>Le repentir inutile.</p> +</div></div> + +<p>Ces vers sont certainement fort beaux. Il y a +de la force dans ceux-ci:</p> + +<div class="poetry"><div class="stanza"> +<p>Sa fureur, de sang avide,</p> +<p>Poursuit partout l'innocent, etc.</p> +</div></div> + +<p>Ainsi que dans les deux vers suivans:</p> + +<div class="poetry"><div class="stanza"> +<p>La vengeance est dans son cœur,</p> +<p>Et la piti dans sa bouche.</p> +</div></div> + +<p>quoiqu'il et fallu peut-tre tcher de renverser +les deux vers, afin de rserver le trait le plus +fort pour le dernier.</p> + +<p>Mais coutons Rousseau:</p> + +<div class="poetry"><div class="stanza"> +<p>O Dieu, qui punis les outrages</p> +<p>Que reoit l'humble vrit,</p> +<p>Venge-toi... dtruis les ouvrages</p> +<p>De ces lvres d'iniquit;</p> +<p>Et confonds cet homme parjure,</p> +<p>Dont la bouche non moins impure,</p> +<p>Publie avec lgret</p> +<p>Les mensonges que l'imposture</p> +<p>Invente avec malignit.</p> +</div> +<div class="stanza"> +<div><span class="pagenum"><a id="Page_26"> 26</a></span></div> +<p>Quel rempart, quelle autre barrire</p> +<p>Pourra dfendre l'innocent,</p> +<p>Contre la fraude meurtrire</p> +<p>De l'impie adroit et puissant!</p> +<p>Sa langue aux feintes prpare,</p> +<p>Ressemble la flche acre</p> +<p>Qui part et frappe en un moment:</p> +<p>C'est un feu lger ds l'entre,</p> +<p>Que suit un long embrsement.</p> +</div> +<div class="stanza"> +<p class="i9">(<span class="smcap">Ode XII</span>, liv. <span class="smcap">I</span><sup>er</sup>).</p> +</div></div> + +<p>Assurment, il y a bien plus de force et de posie +dans ces strophes de J.-B. Rousseau; l'expression +de <em>lvres d'iniquit</em>, est une de ces expressions +cres par le gnie. Quelle nergie dans ces +vers:</p> + +<div class="poetry"><div class="stanza"> +<p>Sa langue aux feintes prpare,</p> +<p>Ressemble la flche acre</p> +<p>Qui part et frappe en un moment.</p> +</div></div> + +<p>Et la belle image qui termine cette strophe, +est rendue avec une lgance et une concision +tonnantes.</p> + +<p>Il est bien inconcevable que M. l'abb Batteux, +pour prouver que le moelleux manquait Rousseau, +ne se soit jamais avis de comparer qu'un +morceau de celui-ci avec Racine, o c'est Racine +qui prcisment a tout l'avantage de la force, et +Rousseau celui du moelleux. C'est tre bien malheureux +dans son choix. Nous lisons, dans les +<cite>Principes de la littrature</cite>, ou <cite>Trait de la posie</cite> +<span class="pagenum"><a id="Page_27"> 27</a></span> +<em>lyrique</em><a name="FNanchor_5" id="FNanchor_5" href="#Footnote_5" class="fnanchor"> [5]</a>, qu'on compare (ce qui pour le coup +n'est ni moelleux, ni harmonieux) l'ode qui +commence par ces mots:</p> + +<p class="quote">J'ai vu mes tristes journes,</p> + +<p>qui est sans contredit celle o il y a le plus de moelleux, +avec le chœur <cite>d'Esther</cite>:</p> + +<p class="quote">Pleurons et gmissons.</p> + +<p>C'est le mme sentiment qui rgne dans l'un et +dans l'autre morceau. Il ne sera point difficile de +le sentir, il faut comprendre ce que vous voulez +dire. J'avoue que, pour moi, je n'y entends rien. +Quelle comparaison y a-t-il faire entre les paroles +d'un convalescent qui parle de son mal, et +les gmissemens d'une troupe de femmes qui sont +prs d'tre gorges, ainsi que toute leur nation? +Je n'ai jamais vu de sentimens qui se ressemblassent +moins; encore si ces femmes taient dj +sauves, le sentiment aurait au moins cette ressemblance +que, dans les deux morceaux, il serait +question d'un danger pass; mais il n'y a rien +de cela. Dans Rousseau, celui qui parle exprime +sa joie, parce qu'il n'a plus rien craindre; et +dans Racine, au contraire, ses femmes ont tout + craindre, puisqu'elles sont des victimes sur lesquelles +le couteau est lev, et qui s'attendent +<span class="pagenum"><a id="Page_28"> 28</a></span> +tout moment tre frappes. Mais enfin, puisque +M. l'abb Batteux veut qu'on compare, comparons +et mettons nos lecteurs porte de juger +sur-le-champ. Racine dit:</p> + +<div class="poetry"><div class="stanza"> +<p class="i4"> Quel carnage de toutes parts!</p> +<p>On gorge la fois les enfans, les vieillards,</p> +<p class="i6"> Et la sœur et le frre,</p> +<p class="i6"> Et la fille et la mre,</p> +<p class="i4"> Le fils dans les bras de son pre!</p> +<p>Que de corps entasss, que de membres pars,</p> +<p class="i6"> Privs de spulture,</p> +<p class="i4"> Grand Dieu! tes saints sont la pture</p> +<p class="i4"> Des tigres et des lopards!</p> +</div></div> + +<p>J'ai beau chercher dans l'Ode de Rousseau rien +qui ressemble cet endroit, je n'y trouve que les +vers suivans, qui sont remplis de cette mlancolie +douce, si naturelle au convalescent chapp +d'une grande maladie, et qui se rappelle le danger +qu'il a couru:</p> + +<div class="poetry"><div class="stanza"> +<p>J'ai vu mes tristes journes</p> +<p>Dcliner vers leur penchant;</p> +<p>Au midi de mes annes,</p> +<p>Je touchais mon couchant;</p> +<p>La mort dployant ses ailes,</p> +<p>Couvrait d'ombres ternelles</p> +<p>La clart dont je jouis;</p> +<p>Et dans cette nuit funeste,</p> +<p>Je cherchais en vain le reste</p> +<p>De mes jours vanouis.</p> +</div> +<div class="stanza"> +<p class="i9">(Ode <span class="smcap">XV</span>, liv. <span class="smcap">I</span><sup>er</sup>).</p> +</div></div> + +<p><span class="pagenum"><a id="Page_29"> 29</a></span> +Mais voyons encore plus loin, peut-tre comprendrons-nous +ce que veut dire M. l'abb Batteux. +Je trouve dans le chœur <cite>d'Esther</cite>:</p> + +<div class="poetry"><div class="stanza"> +<p class="i4"> Arme-toi, viens nous dfendre;</p> +<p>Descends tel qu'autrefois la mer te vit descendre;</p> +<p class="i2"> Que les mchans apprennent aujourd'hui</p> +<p class="i4"> A craindre ta colre;</p> +<p>Qu'ils soient comme la poudre et la paille lgre,</p> +<p class="i4"> Que le vent chasse devant lui.</p> +</div></div> + +<p>Il n'y a rien non plus de tout cela dans l'Ode de +Rousseau. J'y lis la strophe suivante, crite toujours +avec le mme moelleux, et cette mme harmonie +que la premire.</p> + +<div class="poetry"><div class="stanza"> +<p>Mais ceux qui, de sa menace,</p> +<p>Comme moi, sont rachets,</p> +<p>Annonceront leur race</p> +<p>Vos clestes vrits.</p> +<p>J'irai, Seigneur, dans vos temples,</p> +<p>Rchauffer, par mes exemples,</p> +<p>Les mortels les plus glacs;</p> +<p>Et vous offrant mon hommage,</p> +<p>Leur montrer l'unique usage</p> +<p>Des jours que vous leur laissez.</p> +</div></div> + +<p>C'est assurment tre dou d'une manire de +voir bien trange, que de trouver, dans ces morceaux, +de quoi faire un parallle, et de nous citer +ce chœur <cite>d'Esther</cite>, pour preuve de moelleux +<span class="pagenum"><a id="Page_30"> 30</a></span> +dans le style. Mais il n'y en a pas, car jamais moelleux +n'et t plus mal plac; c'tait de la force +qu'il fallait, et c'est bien ce que Racine a senti. +Aussi voyons-nous qu'autant Rousseau, dans ses +vers, est ici doux, harmonieux, touchant, autant +Racine est mle, vigoureux et ferme dans ses +descriptions. Cependant, comme on est toujours +consquent, mme dans ses erreurs, M. l'abb +Batteux finit par nous dire avec lgance: On +verra (aprs cette judicieuse comparaison faite) +que si M. Rousseau a eu un grand nombre des +parties ncessaires pour former les grands lyriques, +il y en a quelques-unes qu'il n'a pas eues, +ou qu'il n'a eues que dans un degr ordinaire.</p> + +<p>Voil assurment un morceau d'une logique et +d'une littrature bien parfaites.</p> + +<p>Mais revenons aux strophes de nos deux auteurs +<em>sur la flatterie</em>, que j'ai cites et qui sont un +peu plus susceptibles de comparaison. Conclurai-je +de ce que celles de Rousseau sont suprieures, +qu'il tait plus grand lyrique? J'avoue +que je le crois depuis long-temps; et les <cite>Cantiques</cite> +de Racine compars aux <cite>Odes sacres</cite> de Rousseau +me le prouveraient assez: mais ce n'est jamais +par les parallles de morceaux tirs des +chœurs, avec des odes, que je voudrais me dcider + porter ce jugement. Les deux auteurs sont +toujours dans des positions diffrentes; et s'ils +ont quelquefois les mmes sentimens ou les +mmes ides traiter, les personnages qu'ils ont +<span class="pagenum"><a id="Page_31"> 31</a></span> +faire parler sont bien diffrens; et par la manire +dont ils modifient leur style, ils dtruisent toute +possibilit de comparaison. Ici, par exemple, l'un +fait parler de jeunes filles, l'autre parle en son propre +nom. Il et t du dernier ridicule que leur +langage ft le mme; d'ailleurs, l'on s'exprime toujours +d'une manire plus nergique, lorsqu'on se +plaint d'un vice qui nous opprime seuls, que +quand on parle de ce vice en gnral, ou que +l'on est plusieurs ensemble victimes de ses effets. +J'en reviendrai donc dire encore qu'ils ont parfaitement +fait tous deux, mais qu'il faut bien se +garder de les comparer. Cependant, nous lisons, +dans certaine brochure de Voltaire, intitule +<cite>Eloge de Crbillon</cite>, o pourtant personne n'est +lou, except Voltaire lui-mme, que les chœurs +d'<cite>Athalie</cite> et d'<cite>Esther</cite>, sont tout ce que les Franais +ont de plus parfait dans le genre lyrique. Cela est +un peu difficile croire, quand on a lu les <cite>Odes +sacres</cite> <span class="smcap">VII</span> et <span class="smcap">VIII</span>, l'<cite>Ode au comte du Luc</cite>, celle +<cite>au prince de Vendme sur son retour de Malte</cite>, +et l'<cite>Epode</cite> de J.-B. Rousseau, qui peut seule tre +regarde comme un des plus beaux pomes de la +langue franaise. D'ailleurs, serait-il juste, si ce +mme Rousseau et laiss deux ou trois scnes de +tragdie, parfaitement crites et dialogues, que +ses admirateurs voulussent l'exalter en le mettant, +comme pote tragique, ct de Racine ou de +Voltaire? Les hommes sont bien tranges de circonscrire +volontairement le cercle de leurs plaisirs, +<span class="pagenum"><a id="Page_32"> 32</a></span> +et de pousser la cruaut jusqu' se nier eux-mmes +leurs jouissances intrieures. Nous n'avons +dj pas trop de grands hommes; et d'ailleurs, +on n'lve personne en abaissant un rival. Rconcilions +donc deux crivains que la postrit semble +avoir voulu brouiller, et qui, s'ils eussent t +contemporains, se seraient admirs et se seraient +complus dans la gloire l'un de l'autre. Racine et +Rousseau sont des modles que peut-tre on n'galera +jamais. Etudions-les; voil l'hommage que +leur doivent leurs partisans respectifs; et rappelons-nous +que le plus grand ennemi de notre lyrique, +son censeur le plus injuste, a cependant +dit de lui, dans un de ses momens o la haine +n'usurpait pas les droits de la vrit:</p> + +<div class="poetry"><div class="stanza"> +<p class="i1"> Tu vis sa muse. . . . . . . .</p> +<p>Manier d'une main savante,</p> +<p>De David la lyre imposante,</p> +<p>Et le flageolet de Marot.</p> +</div> +<div class="stanza"> +<p class="i9">(<cite>Temple du got.</cite>)</p> +</div></div> + +<p>Ce qui distingue surtout Racine et Rousseau +de tous les autres potes, c'est qu'ils ont presque +toujours cette puret de style et cette finesse de +got qui les rendent classiques, et qui font qu'on +peut se livrer sans rserve la lecture de leurs +ouvrages. Tous deux ils ont crit avec la correction +de Boileau; mais ils avaient de plus l'imagination +et la sensibilit, que celui-ci n'avait pas. En gnral +cependant, si l'on veut une ide juste de la +<span class="pagenum"><a id="Page_33"> 33</a></span> +perfection en littrature, ce sont ces trois auteurs +qu'il faut prendre, et qui, chacun dans leur genre, +sont placs la tte des autres crivains. Ce beau +triumvirat fera toujours les dlices et le dsespoir +des potes qui criront aprs eux.</p> + +<p>Puisque j'en suis au chapitre des opinions littraires, +je ne puis m'empcher de dire un mot de +cette question oiseuse, et pourtant si souvent +agite, de savoir si une <em>tragdie</em> est plus difficile + faire qu'une <em>ode</em>. Ces discussions, en gnral, +n'ont pas t agites par amour pur des lettres: +la jalousie les faisait natre, et la haine les dictait. +Pour moi qui ne suis point jaloux, et qui ne hais +personne, puisque je n'ai jamais prtendu tre +auteur, et que personne ne m'a fait de mal, je pourrais +me tromper, mais au moins je n'aurai pas +cherch me tromper moi-mme. Il me semble +donc qu'on a trop crit pour la tragdie, et pas +assez pour l'ode. En effet, ne pourrait-on pas dire +en faveur de celle-ci, que les Franais ne comptent +encore qu'un lyrique<a name="FNanchor_6" id="FNanchor_6" href="#Footnote_6" class="fnanchor"> [6]</a>, tandis qu'ils ont plusieurs +potes tragiques? Ne pourrait-on pas citer +un Lamotte, qui, avec l'esprit seulement, mais +sans talent, a pourtant laiss une tragdie que +l'on revoit encore avec plaisir, tandis que de son +norme volume d'odes, pas une ne lui a survcu? +Ne pourrait-on pas citer Voltaire, dont le recueil +<span class="pagenum"><a id="Page_34"> 34</a></span> +en ce genre est peut-tre plus mauvais encore +que celui de Lamotte? Ne pourrait-on pas dire +enfin que les Anglais n'ont que Cowley<a name="FNanchor_7" id="FNanchor_7" href="#Footnote_7" class="fnanchor"> [7]</a>, qui +mme n'est pas trs estim parmi eux, et que leurs +richesses lyriques se bornent presque la seule +ode de Dryden sur la fte d'Alexandre? Que conclure +de tout cela? que l'ode est un genre plus +difficile; non, mais que la perfection en tout l'est +infiniment. Me voil sans doute un peu loin d'<cite>Esther</cite>; +mais ayant eu Racine et Rousseau mettre +plusieurs fois en parallle, j'ai t charm qu'on +ne pt se mprendre sur mes vrais sentimens. +Je reviens mon sujet.</p> + +<p>En poursuivant nos remarques sur <cite>Esther</cite>, les +vers suivans me semblent dignes d'tre cits:</p> + +<div class="poetry"><div class="stanza"> +<p>Toi qui, d'un mme joug souffrant l'oppression,</p> +<p>M'aidais soupirer les malheurs de Sion.</p> +</div></div> + +<p><em>Aider soupirer les malheurs</em>, est une expression +infiniment potique, pour dire, <em>aider supporter +le chagrin que causent les malheurs</em>. Je +l'ai rencontre rarement dans d'autres tragdies, +et je crois qu'elle est du nombre de celles qui +s'emploient plus particulirement dans des sujets +de saintet. Il en est de mme des expressions +suivantes:</p> + +<p class="quote">Dieu tient le cœur des rois entre ses mains puissantes.</p> + +<p><span class="pagenum"><a id="Page_35"> 35</a></span> +La phrase plus ordinairement employe est +<em>tenir dans ses mains</em>, et <em>avoir entre les mains</em>; ce +qui ne signifie pas toujours la mme chose. Mais +il est des occasions, comme dans ce vers de Racine, +o l'une et l'autre manire de parler s'emploient +et sont synonymes:</p> + +<div class="poetry"><div class="stanza"> +<p>Un mot de votre bouche, en terminant mes peines,</p> +<p>Peut rendre Esther heureuse, entre toutes les reines.</p> +</div></div> + +<p>L'expression <em>entre toutes les reines</em> est une +expression emprunte de l'criture sainte, et +devrait signifier <em>seule entre toutes les reines</em>, +dans la mme acception que Racine lui donne +plus bas, lorsque Zars dit Aman:</p> + +<p class="quote">Seul entre tous les grands, par la reine invit,</p> + +<p>Mais il est visible que, dans le premier exemple, +cette expression doit signifier <em>plus heureuse que +toutes les reines</em>; car elle n'est plus en concurrence +avec personne, puisqu'elle l'a dj emport +sur toutes ses rivales; et srement elle ne veut +pas dire qu'elle dsire tre la seule heureuse de +toutes les reines: cela serait cruel. Je crois donc +l'expression de Racine peu juste dans cet endroit.</p> + +<div class="poetry"><div class="stanza"> +<p class="i5"> Un roi sage.....</p> + +<p><b>. . . . . . . . . . . . . . . . . .</b></p> +<p>Est le plus beau prsent des cieux:</p> +<p>La veuve en sa dfense espre;</p> +<p>De l'orphelin il est le pre,</p> +<span class="pagenum"><a id="Page_36"> 36</a></span> +<p>Et les larmes du juste implorant son appui,</p> +<p class="i2"> Sont prcieuses devant lui.</p> +</div></div> + +<p>Cette expression charmante, de <em>larmes prcieuses +devant lui</em>, qui parat aussi tre consacre + la posie sainte, a t employe par Rousseau. +Il a dit dans sa VI<sup>e</sup> <cite>Ode sacre</cite>:</p> + +<div class="poetry"><div class="stanza"> +<p>Mais l'humble ressent son appui (<em>du roi juste</em>),</p> +<p>Et les larmes de l'innocence</p> +<p>Sont prcieuses devant lui.</p> +</div></div> + +<p><cite>Athalie</cite>, <cite>Esther</cite> et les <cite>Odes sacres</cite> de Rousseau +sont les trsors de ces expressions sublimes +et de ces images propres au genre sacr. Je ne +toucherai pas au premier ouvrage, il y aurait trop + citer; en voici quelques exemples tirs des deux +derniers:</p> + +<div class="poetry"><div class="stanza"> +<p>Que ma bouche et mon cœur, et tout ce que je suis,</p> +<p>Rendent honneur au Dieu qui m'a donn la vie.</p> +</div></div> + +<p>Quelle expression que <em>tout ce que je suis</em>! et +quelle leon pour ceux qui parlent toujours de +mon tre, d'espace, nager dans l'espace, et tout +ce froid langage mtaphysique!</p> + +<div class="poetry"><div class="stanza"> +<p>Ministre du festin, de grce, dites-nous,</p> +<p>Quel mts ce cruel, quel vin prparez-vous?</p> +</div> +<div class="stanza"> +<p class="i4">1<sup>er</sup> ISRALITE.</p> +</div> +<div class="stanza"> +<p>Le sang de l'orphelin.</p> +</div> +<div class="stanza"> +<div><span class="pagenum"><a id="Page_37"> 37</a></span></div> +<p class="i4">2<sup>me</sup> ISRALITE.</p> +</div> +<div class="stanza"> +<p class="i9"> Les pleurs des misrables.</p> +</div> +<div class="stanza"> +<p class="i4">1<sup>er</sup> ISRALITE.</p> +</div> +<div class="stanza"> +<p>Sont ses mts les plus agrables...</p> +</div> +<div class="stanza"> +<p class="i4">2<sup>me</sup> ISRALITE.</p> +</div> +<div class="stanza"> +<p>C'est son breuvage le plus doux.</p> +</div></div> + +<p>Le calme, l'aspect de ces horreurs, serait, il +me semble, dplac dans un sujet profane; il faudrait +s'mouvoir et employer le langage de l'indignation. +Ici la tranquillit nat de l'entire confiance +dans la justice divine, et devient sublime.</p> + +<div class="poetry"><div class="stanza"> +<p class="i5"> Dieu rejeta sa race,</p> +<p>Le retrancha lui-mme, et vous mit sa place.</p> +</div></div> + +<p>Les phrases <em>rejeter sa race</em>, pour ne le plus +protger; et <em>le retrancha lui-mme</em>, pour le fit +mourir, sont de vritables conqutes pour la langue, +quoiqu'elles appartiennent particulirement +au langage sacr.</p> + +<p>C'est par une ellipse peu prs semblable +qu'Isae a dit:</p> + +<p class="blockquote"> +Dereliquerunt Dominum, blasphemaverunt sanctum +Isral, abalienati sunt retrorsum.</p> + +<p>Ils ont abandonn le Seigneur; ils ont blasphm +le saint d'Isral; ils se sont retirs.<a name="FNanchor_8" id="FNanchor_8" href="#Footnote_8" class="fnanchor"> [8]</a></p> + +<p><span class="pagenum"><a id="Page_38"> 38</a></span> +La phrase <em>ils se sont retirs</em> (abalienati sunt +retrorsum), est ici pour <em>abandonner le culte</em>.</p> + +<p>Voici maintenant quelques expressions du +mme genre, tires de J.-B. Rousseau. Je ne ferai +que les indiquer.</p> + +<div class="poetry"><div class="stanza"> +<p>L'ambitieux immodr,</p> +<p>Et des eaux du sicle altr,</p> +<p>N'ose paratre en sa prsence.</p> +</div> +<div class="stanza"> +<p class="i9">(<span class="smcap">ODE VI</span>, liv. <span class="smcap">I</span><sup>er</sup>.)</p> +</div></div> + +<div class="poetry"><div class="stanza"> +<p>De ton dieu la haine assoupie,</p> +<p>Est prte s'veiller sur toi.</p> +</div> +<div class="stanza"> +<p class="i9">(<span class="smcap">EPODE</span>, liv. <span class="smcap">I</span><sup>er</sup>.)</p> +</div></div> + +<div class="poetry"><div class="stanza"> +<p class="i2"> Tu peux de ta lumire auguste</p> +<p class="i2"> clairer les yeux du juste,</p> +<p class="i2"> Rendre sain un cœur dprav,</p> +<p class="i2"> En cdre transformer l'arbuste,</p> +<p>Et faire un vase lu d'un vase rprouv.</p> +</div> +<div class="stanza"> +<p class="i9">(<span class="smcap">PODE</span>, liv. <span class="smcap">I</span><sup>er</sup>.)</p> +</div></div> + +<p>Tout le monde sent combien cette langue est +belle et majestueuse, combien ces locutions de <em>la +colre qui s'veille sur quelqu'un</em>, <em>le vase lu chang +en un vase rprouv</em>, <em>les eaux du sicle</em>, pour dire +<em>les vices</em>; combien, dis-je, elles sont particulires +et inhrentes au genre sacr. Je ne prtends pas +dire par l qu'il soit impossible d'en employer +quelques-unes dans les sujets profanes. Depuis +quelque temps mme, rien n'est si commun que +de multiplier l'emploi et le sens des mots, en +transportant, par exemple, des termes d'arts dans +des sujets littraires. Ces sortes de nologismes +<span class="pagenum"><a id="Page_39"> 39</a></span> +enrichissent une langue, et provoquent souvent +un nouvel ordre d'ides, en prsentant l'esprit +des images nouvelles. D'ailleurs, le gnie peut +tout. Poursuivons.</p> + +<p>Ce Racine, si doux et si tendre, a souvent des +expressions et des images aussi sublimes que Corneille. +Qu'on lise les vers suivans:</p> + +<div class="poetry"><div class="stanza"> +<p>Et sur mes faibles mains, fondant leur dlivrance,</p> +<p>Il me fait d'un empire accepter l'esprance.</p> +</div></div> + +<p><em>Accepter l'esprance d'un empire</em> est une expression +elliptique de la plus grande hardiesse.</p> + +<div class="poetry"><div class="stanza"> +<p>Tu sais combien je hais leurs ftes criminelles,</p> +<p>Et que je mets au rang des profanations,</p> +<p>Leur table, leurs festins et leurs libations;</p> +<p>Que mme cette pompe o je suis condamne,</p> +<p>Ce bandeau dont il faut que je paraisse orne,</p> +<p>Dans ces jours solennels, l'orgueil ddis,</p> +<p>Seule, et dans le secret je le foule mes pieds;</p> +<p>Qu' ces vains ornemens, je prfre la cendre,</p> +<p>Et n'ai du got qu'aux pleurs que tu me vois rpandre.</p> +</div></div> + +<p>Ce morceau nous offre plusieurs remarques +faire. Commenons par admirer combien il est +hardi de dire, <em>tre condamn la pompe</em>. Le contraste +qui semble exister dans ces deux termes, +tonne d'abord; mais un moment de rflexion +nous fait bientt sentir toute la justesse et la profondeur +de l'ide; et de l nat le sublime de l'expression.</p> + +<p><span class="pagenum"><a id="Page_40"> 40</a></span> +Cependant la tirade, en gnral, n'est pas sans +quelques taches. Le second vers,</p> + +<p class="quote">Et que je mets au rang des profanations,</p> + +<p>est un peu lent, cause de <em>et que</em> qui en retarde +trop la marche.</p> + +<p class="quote">Seule, et dans le secret je le foule mes pieds.</p> + +<p>Le relatif <em>le</em>, dans ce vers, est un peu loin de +son substantif. Celui-ci,</p> + +<p class="quote">Et n'ai de got qu'aux pleurs que tu me vois rpandre,</p> + +<p>pche contre la syntaxe. On ne dit pas, <em>avoir du +got au spectacle</em>, mais <em>avoir du got pour le +spectacle</em>. D'ailleurs, <em>qu'aux pleurs que</em> est dsagrable. +Disons pourtant que, du temps de Racine, +il tait encore assez commun de dire <em>avoir du +got quelque chose</em>, comme l'on dit encore, +<em>avoir regret son argent, ses plaisirs passs</em>; +mais alors le substantif ne doit pas tre prcd +de l'article. Cette faute se rencontre souvent +dans les contemporains de Racine. Enfin, le +vers suivant mrite d'tre remarqu.</p> + +<p class="quote">Dans ces jours solennels, l'orgueil ddis.</p> + +<p>L'usage voudrait ici le mot <em>consacrs</em>, parce +qu'on dit <em>consacrer ses jours la patrie, la</em> +<span class="pagenum"><a id="Page_41"> 41</a></span> +<em>gloire</em>, et non pas <em>ddier ses jours la patrie, + la gloire</em>. Cependant je suis bien loin de donner +cette observation pour une critique; je +trouve au contraire l'expression <em>ddis</em> fort belle, +quoique latine. Quelques critiques ont blm +Malherbe d'avoir dit, dans sa belle ode Duperrier:</p> + +<div class="poetry"><div class="stanza"> +<p>Le malheur de ta fille, aux enfers descendue,</p> +<p>Par un commun trpas, etc.</p> +</div></div> + +<p>Je ne crois cependant pas que beaucoup de +potes voulussent rpter avec l'abb Batteux, +qu'il nous faut maintenant une circonlocution, +et dire <em>le trpas dont personne n'est exempt</em><a name="FNanchor_9" id="FNanchor_9" href="#Footnote_9" class="fnanchor"> [9]</a>. +C'est l, au contraire, ce qu'il ne nous faut pas; +car nous voulons, aussi bien que nos pres, des +beauts; et la circonlocution ne serait qu'une platitude. +Que l'on critique ces sortes de licences lorsqu'il +n'en rsulte aucune beaut, la svrit devient +alors justice, parce que la licence, dans +ce cas, prouve l'ignorance... de la langue ou la +faiblesse du gnie: mais lorsqu'elles servent +donner un tour plus vif l'ide, une plus grande +prcision au vers, on doit en faire la remarque +pour ceux qui tudient la langue, mais non pas +les proscrire. Quel pote, par exemple, sacrifierait + la svrit grammaticale l'expression de +<span class="pagenum"><a id="Page_42"> 42</a></span> +Maynard, dans une trs-belle Ode trop peu +connue.</p> + +<div class="poetry"><div class="stanza"> +<p class="i2"> Romps tes fers, bien qu'ils soient dors.</p> +<p class="i2"> Fuis les injustes adors,</p> +<p>Et demeure toi-mme l'exemple du sage.</p> +</div></div> + +<p>Et celle-ci, plus belle encore, de J. B. Rousseau:</p> + +<div class="poetry"><div class="stanza"> +<p>Lanant vos traits venimeux,</p> +<p>Osez, digne du tonnerre,</p> +<p>Attaquer ce que la terre</p> +<p>Eut jamais de plus fameux.</p> +</div></div> + +<p><em>Injustes adors</em>, pour des <em>hommes injustes que +l'on adore</em>; <em>demeure toi-mme</em>, pour <em>garde ton +propre caractre</em>; enfin <em>dignes du tonnerre</em>, pour +<em>mriter d'tre frapps de la foudre</em>, sont des latinismes +si l'on veut; mais avant tout, ce sont des +beauts, et ds-lors prcieuses.</p> + +<p>Racine dit:</p> + +<p class="quote">L'affreux tombeau pour jamais les dvore.</p> + +<p>Et ailleurs:</p> + +<div class="poetry"><div class="stanza"> +<p>Souvent avec prudence un outrage endur</p> +<p>Aux honneurs les plus hauts a servi de degr.</p> +</div></div> + +<p><em>Un tombeau qui dvore</em>, un <em>outrage qui sert de +degr aux honneurs</em>, sont des hardiesses non +seulement permises, mais admires.</p> + +<p class="quote">J'ai foul sous les pieds, remords, crainte, pudeur.</p> + +<p><span class="pagenum"><a id="Page_43"> 43</a></span> +Ce vers est remarquable par le rapprochement +d'une action physique sur des tres moraux. Il +n'a cependant rien qui blesse: mais il faut avoir +un got bien sr pour employer ces faons de +parler sans tomber dans le mauvais got.</p> + +<div class="poetry"><div class="stanza"> +<p>Ainsi puisse jamais, contre tes ennemis,</p> +<p>Le bruit de ta valeur te servir de barrire!</p> +</div></div> + +<p>Il est facile de voir tout ce que la pense gagne +ici par la hardiesse de l'expression, et combien +l'homme doit tre grand, quand le bruit seul de +son nom en impose ses ennemis. Ce vers en rappelle +un autre non moins beau du mme auteur:</p> + +<p class="quote">Dj de votre gloire on adorait le bruit.</p> + +<p>L'image suivante est remplie d'agrment:</p> + +<p class="quote">Il erre la merci de sa propre inconstance.</p> + +<p>Malherbe avait dit, avec assez peu d'lgance, +dans sa consolation Charite:</p> + +<div class="poetry"><div class="stanza"> +<p>Et livriez de si belles choses</p> +<p>A la merci de la douleur.</p> +</div></div> + +<p>Et dans la premire glogue de Segrais, on +trouve deux vers charmans:</p> + +<div class="poetry"><div class="stanza"> +<p>Errant la merci de ses inquitudes,</p> +<p>Sa douleur l'entranait aux noires solitudes.</p> +</div></div> + +<p><span class="pagenum"><a id="Page_44"> 44</a></span> +Les potes se rencontrent tous les jours; et il +y a grande apparence que Segrais n'a pas plus copi +Malherbe, que Racine n'a copi l'un et l'autre.</p> + +<p>Le vers suivant est d'une grande force, et renferme +le mot <em>regorger</em>, dans une acception que le +style noble admet rarement.</p> + +<div class="poetry"><div class="stanza"> +<p>On verra<b>. . . . . . . . . . . . . . . . . .</b></p> +<p><b>. . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . .</b></p> +<p>Le sang de vos sujets regorger jusqu' vous.</p> +</div></div> + +<p>La phrase est parfaitement grammaticale, le +verbe <em>regorger</em> est un verbe neutre, et se construit +aussi avec le rgime simple. Ainsi on peut +dire: <em>Ces masses de pierres jetes dans ce bassin +ont fait regorger l'eau</em><a name="FNanchor_10" id="FNanchor_10" href="#Footnote_10" class="fnanchor"> [10]</a>. Cependant le mot <em>regorger</em> +s'emploie plus souvent au figur, et alors il +exige un rgime compos. Ainsi, on dit: <em>regorger +d'or, regorger de sang</em>. En posie, on a recours +le plus souvent aux sens figurs des mots pour les +ennoblir; ici, au contraire, Racine rtablit le sens +propre d'un mot peu usit, et sait encore par-l +lui donner plus de force. C'est que Racine, outre +son gnie, avait une parfaite connaissance de sa +langue, tude trop nglige par les jeunes littrateurs.</p> + +<p>Hydaspe dit Aman:</p> + +<p class="quote">L'heureux Aman a-t-il quelques secrets ennuis?</p> + +<p><span class="pagenum"><a id="Page_45"> 45</a></span></p> + +<div class="poetry"><div class="stanza"> +<p class="i6">AMAN.</p> +</div> +<div class="stanza"> +<p>Peux-tu le demander, dans la place o je suis?</p> +</div></div> + +<p>Ce trait est profond et digne de Corneille. Cependant, +il et peut-tre fallu que le dernier hmistiche +ft plus dtach du premier pour prsenter +l'ide d'une manire plus frappante.</p> + +<p>Rien n'est plus brillant en posie que les gradations; +mais elles demandent un art extrme. Il +faut toujours observer la rgle de cette figure, qui +exige que le trait qui suit l'emporte de beaucoup +pour la force, sur celui qui le prcde, et que le +dernier enfin les efface tous. Racine nous en offre +un modle dans ces vers du rle d'Aman:</p> + +<div class="poetry"><div class="stanza"> +<p>Mardoche est coupable; et que faut-il de plus?</p> +<p>Je prvins donc contre eux l'esprit d'Assurus;</p> +<p>J'inventai des couleurs, j'armai la calomnie;</p> +<p>J'intressai sa gloire, il trembla pour sa vie.</p> +</div></div> + +<p>Quelle vivacit dans ces deux derniers vers! +quels coups redoubls! et comme ils sont bien +termins par le plus terrible: <em>il trembla pour sa +vie!</em></p> + +<p class="quote">Nulle paix pour l'impie; il la cherche, elle fuit.</p> + +<p>Ce vers vole presqu'aussi vte que la pense. +Maynard, dans l'Ode dont j'ai parl plus haut, a +un trait d'une rapidit aussi sublime. Il dit Alcippe:</p> + +<div class="poetry"><div class="stanza"> +<p>La cour mprise ton encens;</p> +<p>Ton rival monte, et tu descends.</p> +</div></div> + +<p><span class="pagenum"><a id="Page_46"> 46</a></span> +M. l'abb d'Olivet<a name="FNanchor_11" id="FNanchor_11" href="#Footnote_11" class="fnanchor"> [11]</a>, au sujet du vers de Racine, +fait une remarque de grammaire bien importante; +il dit: Je doute que le pronom relatif +<em>la</em>, puisse tre mis aprs <em>nulle paix</em>; et il s'appuie +de cette rgle de Vaugelas qu'on ne doit +pas mettre de relatif aprs un nom sans article. +Cependant il n'admet cette rgle que pour le relatif +<em>le</em>, et non pas pour le relatif <em>qui</em>. Dans la +phrase, <em>il la cherche</em>, le <em>la</em> semble en effet dire +<em>il cherche nulle paix</em>, puisque ces deux mots ne +font qu'un sens et sont insparables. Pascal, +dans ses <cite>Lettres provinciales</cite>, l'ouvrage le plus pur +de la langue franaise, a fait aussi la mme faute. +On lit dans sa <span class="smcap">VII</span><sup>e</sup> lettre (dit. 1766, vol. <em>in</em>-12, +pag. 97): Et ce n'a pas t sans raison. La voici.—Je +la sais bien, lui dis-je. Pour pouvoir dire, <em>la +voici, je la sais</em>, il aurait fallu qu'il y et <em>et ce +n'a pas t sans une bonne raison</em>, ou une phrase +quivalente, dans laquelle le substantif fut prcd +d'un article.</p> + +<p>L o l'on aime trouver surtout Racine, c'est +dans ces images gracieuses, o son imagination +fconde s'est plu embellir une expression peu +noble, enrichir d'un mot cr une ide sans +cela trop commune, enfin mtamorphoser, +pour ainsi dire tous les objets sur lesquels elle +promne ses regards. Citons-en quelques exemples.</p> + +<p><span class="pagenum"><a id="Page_47"> 47</a></span></p> + +<div class="poetry"><div class="stanza"> +<p>L'une d'un sang fameux vantait les avantages;</p> +<p>L'autre, pour se parer de superbes atours,</p> +<p>Des plus adroites mains empruntait le secours.</p> +</div></div> + +<p>Ces deux derniers vers n'avaient assurment +qu'une ide bien commune exprimer; mais +comme tout est embelli par le charme du style!</p> + +<p class="quote">Je ne trouve qu'en vous je ne sais quelle grce.</p> + +<p>Le terme de <em>je ne sais quoi</em> semblait appartenir + la familiarit de la conversation ou de la +comdie; cependant, dans le vers cit, il parat +tre plac si naturellement, que l'lgance, loin +d'en tre blesse, en contracte un air de naturel, +qui ajoute ici au mrite de l'expression, parce que +ce naturel sied merveille au langage d'un amant. +Aman dit ailleurs, d'une manire aussi heureuse:</p> + +<p class="quote">Un je ne sais quel trouble empoisonne ma joie.</p> + +<p>Tout le monde a cit ces vers o les exemples +de mots communs, ennoblis par notre pote, +sont frappans:</p> + +<p class="quote">Baiser avec respect le pav de tes temples.</p> + +<p>Et celui-ci, dans <cite>Athalie</cite>:</p> + +<p class="quote">Ai-je besoin du sang des boucs et des gnisses?</p> + +<p><span class="pagenum"><a id="Page_48"> 48</a></span> +En voici un o cette hardiesse n'a pas t heureuse.</p> + +<p>Racine fait dire une Isralite:</p> + +<p class="quote">Mes sœurs, j'entends du bruit dans la chambre prochaine.</p> + +<p>Ce vers pche par trop de familiarit. Le mot +<em>chambre</em> surtout est choquant. Mais la phrase +<em>payer avec usure</em>, qui est du nombre de celles que +l'on appelle des phrases faites, et par consquent +appartenant au langage familier, a t employe +avec beaucoup de bonheur par Racine, dans le +vers suivant:</p> + +<p class="quote">Babylone paya nos pleurs avec usure.</p> + +<p>Le vers est noble, et la phrase <em>payer avec usure</em>, +loin de paratre basse, ajoute mme l'nergie.</p> + +<p>Rien n'est plus gracieux que les images suivantes. +En parlant de jeunes filles emmenes en +captivit, <cite>Esther</cite> dit:</p> + +<div class="poetry"><div class="stanza"> +<p>Jeunes et tendres fleurs par le sort agites,</p> +<p>Sous un ciel tranger, comme moi transportes,</p> +<p>Dans un lieu spar de profanes tmoins,</p> +<p>Je mets les former mon tude et mes soins.</p> +</div></div> + +<p>Cette image nous intresse la fois, nous meut +de compassion. On ne saurait mieux peindre la +situation de jeunes filles sans soutien, jetes au +<span class="pagenum"><a id="Page_49"> 49</a></span> +milieu d'une nation qui leur est trangre.</p> + +<div class="poetry"><div class="stanza"> +<p class="i2"> Ma vie peine a commenc d'clore,</p> +<p class="i4"> Je tomberai comme une fleur</p> +<p class="i5"> Qui n'a vu qu'une aurore.</p> +<p class="i5"> Hlas! si jeune encore,</p> +<p>Par quel crime ai-je pu mriter mon malheur?</p> +</div></div> + +<p>Il est impossible de lire rien de plus parfait; +toutes ces images sont fraches, gracieuses et touchantes +dans la bouche de jeunes filles.</p> + +<p class="quote">Ma vie peine a commenc d'clore,</p> + +<p>est de l'imagination la plus aimable et la plus +riante.</p> + +<p>Aman veut demander Hydaspe quelle protection +Mardoche peut avoir la cour. Un autre +pote aurait fait de cette ide un vers qui n'et +t ni bon ni mauvais; mais Racine a dit:</p> + +<p class="quote">Sur quel roseau fragile a-t-il mis son appui?</p> + +<p>Et ailleurs, Hydaspe, pour demander Aman +qui jamais fut plus heureux que lui, dit:</p> + +<p class="quote">Eh! qui jamais du ciel eut des regards plus doux?</p> + +<p>Toujours des images! et voil ce qui distingue +particulirement la langue de Racine. Lorsqu'il a +<span class="pagenum"><a id="Page_50"> 50</a></span> +de belles ides exprimer, quelque long rcit +faire, ou des passions traiter, il est impossible, +en exceptant cependant l'amour, que d'autres +potes puissent approcher de lui, ou mme qu'ils +parviennent quelquefois l'galer; mais quand il +faut substituer une image l'ide simple, dire +une chose que tout le monde a dite, son heureuse +imagination laisse bien loin tous ses rivaux.</p> + +<p>Citons un des tableaux les plus agrables qui +se trouve dans <cite>Esther</cite>:</p> + +<div class="poetry"><div class="stanza"> +<p class="i2"> Tous ses jours paraissent charmans:</p> +<p class="i2"> L'or clate en ses vtemens;</p> +<p>Son orgueil est sans borne, ainsi que ses richesses;</p> +<p>Jamais l'air n'est troubl de ses gmissemens;</p> +<p>Il s'endort, il s'veille au son des instrumens;</p> +<p class="i2"> Son cœur nage dans la molesse.</p> +<p class="i2"> Pour comble de prosprit,</p> +<p>Il espre revivre en sa postrit;</p> +<p>Et d'enfans sa table une riante troupe</p> +<p>Semble boire avec lui la joie pleine coupe.</p> +</div></div> + +<p>Toujours cette manie du pote de donner +chaque ide l'expression et l'harmonie qui lui est +propre. Quel calme dans ce vers:</p> + +<p class="quote">Jamais l'air n'est troubl de ses gmissemens.</p> + +<p>Et cet <em>il s'endort</em> qui coupe le vers, avec quel art +il peint, par sa chte lourde, l'accablement du +sommeil! Je n'ai pas besoin d'avertir combien est +<span class="pagenum"><a id="Page_51"> 51</a></span> +belle l'image qui termine le morceau, et combien +est hardie l'expression de <em>boire la joie pleine +coupe</em>.</p> + +<p>Voyons encore Rousseau, avec son nergie et +son feu ordinaires, exprimant les mmes images:</p> + +<div class="poetry"><div class="stanza"> +<p>Cette mer d'abondance o leur me se noie,</p> +<p>Ne craint ni les cueils, ni les vents rigoureux:</p> +<p>Ils ne partagent point nos flaux douloureux;</p> +<p>Ils marchent sur les fleurs, ils nagent dans la joie;</p> +<p class="i2"> Le sort n'ose changer pour eux.</p> +</div></div> + +<p>On voit tout de suite, comme dans le premier +exemple, l'imagination cratrice et le pinceau du +grand matre; et l'on aime, aprs avoir admir +les vers de Racine cits plus haut, payer un +juste tribut d'loge ceux-ci:</p> + +<p class="quote">Cette mer d'abondance o leur me se noie,</p> + +<p>qui est magnifique, ainsi que le dernier,</p> + +<p class="quote">Le sort n'ose changer pour eux.</p> + +<p><em>Le sort qui n'ose changer</em>, est de la plus grande +force.</p> + +<p>Pourquoi si peu de potes ont-ils t dous de +cette sensibilit profonde, si ncessaire celui +qui veut traiter tour tour les douceurs et les emportemens +<span class="pagenum"><a id="Page_52"> 52</a></span> +de l'amour? Pourquoi n'a-t-on recours +le plus souvent qu'au seul Racine, quand +on parle de cette passion? Et je ne dis pas cela des +potes tragiques seulement, mais encore de presque +tous ceux qui ont crit dans les autres genres; +cependant, ils se disent tous inspirs par la sensibilit +et par l'amour. Ce moyen est si sr pour +plaire, qu'on ne pense pas l'impossibilit qu'il y +a d'en imposer au cœur. Qu'est-il arriv? c'est que +la plupart des potes ont rempli leurs ouvrages +de dfinitions de ces sentimens, et que trs-peu +les font reconnatre au langage qui leur est propre. +Ils n'en eussent pas parl ainsi, s'ils en avaient +rellement t pntrs, car ils auraient su qu'il +est certaines affections de l'me dont les dfinitions +sont aussi inutiles qu'impossibles faire, +parce qu'elles ne sont comprises de personne. +L'homme qui n'aura point connu cette passion, +ne vous entendra pas; et vous ne pourrez jamais +la rendre que faiblement celui qui l'aura prouve. +En effet, est-il rien de plus ridicule que de +vouloir dfinir l'amour, la sensibilit, la tendresse? +Leurs nuances fines et imperceptibles se +font sentir; mais elles chappent, lorsqu'on veut +les saisir; et il en sera toujours d'elles comme du +plus grand nombre des choses; on dira plutt +ce qu'elles ne sont pas que ce qu'elles sont. Un +amant a-t-il jamais cherch expliquer la passion +qui le tourmente? non, il en est incapable; les +ides, les mots, tout lui manque. Il pense celle +<span class="pagenum"><a id="Page_53"> 53</a></span> +qu'il aime; c'est l tout ce qu'il peut dire; il est +condamn renfermer sa passion au-dedans de +lui-mme, ou ne la manifester que par la joie, +la tristesse, le dpit, le chagrin, et d'autres mouvemens +semblables et passagers. L'amour n'a pas +permis que son secret ft rvl; l'homme ne le possde +qu'avec l'impossibilit de le divulguer, et il en +perd le souvenir au moment o sa passion cesse, +car ce secret n'est jamais que l'amour mme. Voil +ce que les Corneille semblent n'avoir pas senti, +lorsqu'ils ont mis dans la bouche de leurs amantes +ces maximes d'amour, si froides et si loignes de +la nature. Dans Racine au contraire, Hermione, +Roxane, ne me dbitent aucune sentence, ne +cherchent point me faire comprendre qu'elles +aiment par des dfinitions ou par des raisonnemens. +Mais je les vois tour--tour accabler leurs +amans de reproches et s'efforcer de les attendrir, +prendre la rsolution de les abandonner et les +chercher partout, vouloir bannir leur image de +leur cœur et parler sans cesse d'eux. C'est alors +que je reconnais l'amour et que je m'intresse +ceux qui l'prouvent, parce que je ne doute plus +que cette passion ne les tyrannise. Mais quel cœur +il faut avoir pour cela, et quelle irritabilit dans +l'imagination, pour tre frapp de tout et pour +pouvoir tout exprimer! Ce devait sans doute +tre une me de feu que celle d'o sont partis les +emportemens de Roxane, les reproches amers +d'Hermione, les douces plaintes de Brnice, et +<span class="pagenum"><a id="Page_54"> 54</a></span> +les fureurs de Phdre. Aussi, si quelques anciens +ont peint l'amour avec la mme force que Racine, +il n'y a ni anciens ni modernes qui puissent jamais +tre mis au-dessus de lui; il semble qu'en parlant +d'<cite>Esther</cite>, l'loge de cette partie du talent de +ce grand pote ne dt pas y trouver place. En +effet, on avait demand Racine une pice sans +amour, il le promit; mais fut-il en tat de tenir +parole? et dpendait-il de lui qu'on ne reconnt, +mme dans ce sujet sacr, la plume brlante qui +avait exprim tous les mouvemens de l'amour? +car, qu'est-ce que l'amour, si ceci n'en est point?</p> + +<div class="poetry"><div class="stanza"> +<p>Croyez-moi, chre Esther, ce sceptre, cet empire,</p> +<p>Et ces profonds respects que la terreur inspire,</p> +<p>A leur pompeux clat mlent peu de douceur,</p> +<p>Et fatiguent souvent leur triste possesseur.</p> +<p>Je ne trouve qu'en vous je ne sais quelle grce</p> +<p>Qui me charme toujours, et jamais ne me lasse.</p> +<p>De l'aimable vertu doux et puissans attraits!</p> +<p>Tout respire en Esther l'innocence et la paix;</p> +<p>Du chagrin le plus noir, elle carte les ombres,</p> +<p>Et fait des jours sereins de mes jours les plus sombres.</p> +<p>Que dis-je! sur ce trne, assis auprs de vous,</p> +<p>Des astres ennemis j'en crains moins le courroux,</p> +<p>Et crois que votre front prte mon diadme</p> +<p>Un clat qui le rend respectable aux dieux mme.</p> +<p>Osez donc me rpondre, et ne me cachez pas</p> +<p>Quel sujet important conduit ici vos pas,</p> +<p>Quel intrt, quels soins vous agitent, vous pressent.</p> +<p>Je vois qu'en m'coutant, vos yeux au ciel s'adressent.</p> +<p>Parlez: de vos dsirs le succs est certain,</p> +<p>Si ce succs dpend d'une mortelle main.</p> +</div></div> + +<p><span class="pagenum"><a id="Page_55"> 55</a></span> +Sans doute, celui qui parlait ainsi tait inspir +par l'amour. Assurus n'est content que lorsqu'il +est auprs d'<cite>Esther</cite>; il voudrait pouvoir ne la jamais +quitter: son aspect, le chagrin fait place au +plaisir; assis ct d'elle, il ne craint plus ni les +astres ennemis, ni les dieux; il est attentif ses +moindres mouvemens; il la presse, il la supplie +de lui rvler son secret. Il la voit lever les yeux +au ciel; l'inquitude s'empare de son esprit, il ne +se possde plus; et il finit par lui dire en amant +aveugle, sans savoir ce qu'elle exigera:</p> + +<div class="poetry"><div class="stanza"> +<p class="i2"> De vos dsirs le succs est certain,</p> +<p>Si ce succs dpend d'une mortelle main.</p> +</div></div> + +<p>Voil le vritable langage de la passion. Et +quelle diction! quelle nergie dans ces vers!</p> + +<div class="poetry"><div class="stanza"> +<p class="i6"> Ce sceptre et cet empire</p> +<p>A leur pompeux clat mlent peu de douceur,</p> +<p>Et fatiguent souvent leur triste possesseur.</p> +</div></div> + +<p>Et quel charme dans les deux suivans!</p> + +<div class="poetry"><div class="stanza"> +<p>Du chagrin le plus noir elle carte les ombres,</p> +<p>Et fait des jours sereins de mes jours les plus sombres.</p> +</div></div> + +<p>Rien n'est plus dans le caractre de la passion +que ces sortes de rptitions, ni plus agrable que +ces oppositions de mots, comme <em>sereins</em> et <em>sombres</em> +<span class="pagenum"><a id="Page_56"> 56</a></span> +qui se trouvent dans le mme vers. C'est l ce qui +fait la beaut de ce vers de Virgile:</p> + +<p class="quote">Te, veniente die, te, decedente, canebat.</p> + +<p>Quelques taches lgres s'aperoivent pourtant +dans ce beau morceau. Les critiques ressemblent + ceux qui examinent de grands tableaux d'histoire, +une loupe la main. Les dfauts qu'ils +aperoivent au moyen de leur vue artificielle, disparaissent +lorsqu'on examine l'ensemble du tableau, +mais n'en sont pas moins des dfauts. Au +reste, cette loupe est plus ncessaire pour Racine +que pour tout autre; et puisque nous avons tant +fait que de nous en servir, profitons-en pour dcouvrir +encore quelques petites imperfections.</p> + +<div class="poetry"><div class="stanza"> +<p>Croyez-moi, chre Esther, ce sceptre, cet empire,</p> +<p>Et ces profonds respects que la terreur inspire,</p> +<p>A leur pompeux clat mlent peu de douceur,</p> +<p>Et fatiguent souvent leur triste possesseur.</p> +</div></div> + +<p>Il y a ici une petite faute, parce que des trois +nominatifs qui rgissent la mme phrase, il y en a +un qui ne peut point la rgir. Dgageons ces vers +de la tournure potique, et nous aurons, <em>ce +sceptre, cet empire et ces profonds respects fatiguent +leur possesseur</em>. On conoit bien le <em>possesseur +d'un sceptre, d'un empire</em>, mais non pas +le <em>possesseur de respects</em>. On est <em>l'objet de profonds</em> +<span class="pagenum"><a id="Page_57"> 57</a></span> +<em>respects</em>, on n'en n'est pas le <i>possesseur</i>. Plus loin +on trouve ces vers:</p> + +<div class="poetry"><div class="stanza"> +<p>Que dis-je! sur ce trne assis auprs de vous,</p> +<p>Des astres ennemis j'en crains moins le courroux.</p> +</div></div> + +<p>Le relatif <em>en</em> signifie ici <em> cause de cela, de cette +circonstance</em>, et devrait se trouver ainsi ct de +la phrase laquelle il se rapporte, <em>assis auprs de +vous, j'en crains moins le courroux des astres ennemis</em>. +Mais tant plac immdiatement aprs <em>des +astres ennemis</em>, on est tent de rapporter cet <em>en</em> +ces <em>astres</em>: ce qui deviendrait alors une vritable +faute, au lieu que ce n'est ici qu'une petite ngligence; +d'ailleurs, je crois ce <em>en</em> trs-ncessaire, +parce qu'il revient sur l'ide principale qui occupe +Assurus, et il et t moins bien de dire:</p> + +<div class="poetry"><div class="stanza"> +<p>Que dis-je! sur ce trne assis auprs de vous,</p> +<p>Des astres ennemis je crains moins le courroux.</p> +</div></div> + +<p>Racan, dans ces belles stances Tircis, fait la +faute que semblait faire Racine; il dit:</p> + +<div class="poetry"><div class="stanza"> +<p>Et voit enfin le livre aprs toutes ses ruses,</p> +<p>Du lieu de sa retraite en faire son tombeau.</p> +</div></div> + +<p>Le <em>en</em> est ici visiblement inutile. Puisque le +substantif est exprim, le pronom ne tient la +place de rien, et par consquent est de trop.</p> + +<p>Citons encore quelques-uns de ces vers qui +<span class="pagenum"><a id="Page_58"> 58</a></span> +n'ont point t faits par Racine, mais qui se sont +trouvs faits chez lui, et qui se sont lancs du +fond de son me.</p> + +<div class="poetry"><div class="stanza"> +<p>Demain, quand le soleil ramnera le jour,</p> +<p>Contente de prir, s'il faut que je prisse,</p> +<p>J'irai pour mon pays m'offrir en sacrifice.</p> +</div></div> + +<p>Cette rptition du mot <em>prir</em> rend le second +vers doux et touchant. Les sentimens vifs et les +passions aiment en gnral revenir sur les +mmes mots, parce que l'me est toujours obsde +de la mme pense.</p> + +<p>Virgile, qui se prsente si naturellement l'esprit +lorsqu'on parle de Racine, dit dans une de +ses glogues:</p> + +<div class="poetry"><div class="stanza"> +<p>Occidet et serpens, et fallax herba veneni</p> +<p>Occidet.</p> +</div></div> + +<p>On voit ici l'esprance qui se complat dans l'ide +de voir mourir les serpens et les herbes venimeuses, +et qui rpte avec complaisance le mot +<em>mourir</em> (<span class="smcap">OCCIDET</span>).</p> + +<p>Voici quelques exemples encore du mme +genre:</p> + +<div class="poetry"><div class="stanza"> +<p class="i6"> Ma prompte obissance</p> +<p>Va d'un roi redoutable affronter la punissance.</p> +<p>C'est pour toi que je marche, accompagne mes pas</p> +<p>Devant ce fier lion qui ne te connat pas.</p> +</div></div> + +<p><span class="pagenum"><a id="Page_59"> 59</a></span> +Cette image du lion est noble, sans tre recherche, +parce qu'elle est naturelle une personne +de qui la terreur s'est empare. On la trouve +aussi dans la Bible: mais ce qui ne s'y trouve pas, +c'est cet hmistiche, <em>qui ne te connat pas</em>, dont +la simplicit est si touchante.</p> + +<p>Le dialogue de Racine offre souvent de ces rponses +d'une concision lgante, et si rare lorsqu'on +est restreint dans les bornes troites d'un +seul vers. Assurus demande Asaph:</p> + +<div class="poetry"><div class="stanza"> +<p>Quel honneur pour sa foi, quel prix a-t-il reu?</p> +</div> +<div class="stanza"> +<p class="i6">ASAPH.</p> +</div> +<div class="stanza"> +<p>On lui promit beaucoup; c'est tout ce que j'ai su.</p> +</div></div> + +<p>Et plus loin, Assurus lui demande</p> + +<div class="poetry"><div class="stanza"> +<p>Vit-il encore?</p> +</div> +<div class="stanza"> +<p class="i6">ASAPH.</p> +</div> +<div class="stanza"> +<p class="i7"> Il voit l'astre qui vous claire.</p> +</div></div> + +<p>Ce genre de beaut est peut-tre plus difficile +atteindre que beaucoup d'autres qui semblent +l'tre davantage.</p> + +<p>La rptition du mme mot dans le vers, ajoute +souvent aussi la majest et la force, comme +dans ces exemples:</p> + +<p class="quote">Descends, tel qu'autrefois la mer te vit descendre..</p> + +<p><span class="pagenum"><a id="Page_60"> 60</a></span> +Ailleurs:</p> + +<p class="quote">Et dtests partout, dtestent tout le monde.</p> + +<p>Ailleurs encore,</p> + +<div class="poetry"><div class="stanza"> +<p>Et je dois d'autant moins oublier sa vertu,</p> +<p>Qu'elle-mme s'oublie..........</p> +</div></div> + +<p>En gnral cependant, on doit tre sobre de +cette figure; mais bien employe, elle est d'un +excellent effet. Dans le premier exemple surtout:</p> + +<p>Descends, tel qu'autrefois la mer te vit descendre.</p> + +<p>Elle donne une grande majest au vers; car, +outre l'agrment de la rptition, il renferme encore +une espce de comparaison qui en augmente +la beaut. Malherbe, qui avait une critique saine +et une oreille dlicate en posie, affectionnait ces +rptitions de mots. On en trouve des exemples +frquens et quelquefois heureux dans ses posies. +En voici un tir de son <cite>Ode Louis</cite> <span class="smcap">XIII</span>:</p> + +<div class="poetry"><div class="stanza"> +<p>Donne le dernier coup la dernire tte</p> +<p class="i6"> De la rbellion.</p> +</div></div> + +<p>Et ailleurs:</p> + +<p class="quote">Est le premier essai de tes premires armes.</p> + +<p>Nous avons dit combien le style de Racine tait +toujours pur. Jamais on ne voit, dans ses ouvrages, +<span class="pagenum"><a id="Page_61"> 61</a></span> +qu'il se soit laiss blouir par le brillant +d'une figure; et s'il en emploie quelqu'une, c'est +qu'elle est dans la nature de la situation; et loin +d'tre un dfaut, elle ne peut alors tre qu'une +beaut. L'antithse, par exemple, dans ce vers +d'Assurus, n'a rien assurment qui puisse choquer. +Il dit Mardoche:</p> + +<div class="poetry"><div class="stanza"> +<p>Je te donne d'Aman les biens et la puissance:</p> +<p>Possde justement son injuste opulence.</p> +</div></div> + +<p>L'clat de l'antithse n'est point ici un faux +clat, parce qu'elle sert nous dvelopper mieux +ce que veut dire Assurus. Au lieu donc d'tre un +jeu d'esprit, les deux mots qui sont mis en opposition, +deviennent comme la mesure l'un de l'autre, +et nous donnent par-l celle de la justesse et +de la latitude de l'ide. C'est aussi ce qui fait la +beaut de cette figure, dans ces vers de Rousseau:</p> + +<div class="poetry"><div class="stanza"> +<p class="i5"> Et les soins mortels de ma vie,</p> +<p>De l'immortalit seront rcompenss.</p> +</div></div> + +<p>et ces autres vers si fameux:</p> + +<div class="poetry"><div class="stanza"> +<p>Le temps, cette image mobile</p> +<p>De l'immobile ternit.</p> +</div></div> + +<p>Dans tous ces exemples, l'antithse ajoute la +pense, ou plutt n'est que la pense mme. Remarquons +qu'<em>injuste opulence</em>, dans Racine, est +<span class="pagenum"><a id="Page_62"> 62</a></span> +encore un latinisme, mais je me garderai bien de +le critiquer.</p> + +<p>Me serait-il permis, aprs avoir puis tous +les termes de l'admiration, de prsenter maintenant +quelques critiques. J'en ai dit assez, +sans doute, pour qu'on ne puisse pas suspecter +mon enthousiasme; et d'ailleurs, le chapitre des +fautes est si court dans notre pote, et le mot de +Voltaire, qui voulait crire <em>beau, trs-beau</em>, au bas +de toutes les pages de Racine, est si vrai, que, me +bornant <cite>Esther</cite> seule, ma tche sera lgre. +Cependant si quelqu'un se plaignait encore, malgr +cela, de mes notes, je lui dirais de ne s'en +prendre qu' Racine lui-mme; car nous devenons, +en le lisant, comme ces sybarites dlicats, +qui toujours voluptueusement couchs sur des +duvets de fleurs, finissaient par se sentir blesss +d'une feuille de rose plie en deux.</p> + +<p>On a repris, avec bien de la rigueur, le grand +lyrique franais, pour avoir dit: <em>Jusques quand +honorerons-nous tes autels? rside le solide honneur +et la terrestre masse</em>. Ces observations taient +justes; mais il me semble qu'on leur a donn une +importance que d'aussi petites fautes ne pouvaient +mriter. L'injustice consiste principalement tirer +de pareilles inadvertances, qui pourtant sont +fort rares dans ce pote, des jugemens gnraux +sur le mrite de ses productions. Il n'est pas d'ouvrages +en vers o l'on ne peut recueillir beaucoup +de ces ngligences, qu'il est presqu'impossible +<span class="pagenum"><a id="Page_63"> 63</a></span> +d'viter dans un pome aussi difficile que +<em>l'ode</em> ou la <em>tragdie</em>; et pour s'en convaincre, +l'on devrait se rappeler que l'harmonieux Racine, +dans sa seule pice d'<cite>Esther</cite>, laisser chapper</p> + +<p class="quote">Cieux! l'clairerez-vous cet horrible carnage?</p> + +<p class="quote">Toute pleine du feu de tant de saints prophtes.</p> + +<p class="quote">Aux plus affreux excs son inconstance passe.</p> + +<p class="quote">Et faire son aspect que tout genou flchisse.<br /> +Sortez tous.</p> + +<div class="poetry"><div class="stanza"> +<p>D'un souffle l'Aquilon carte les nuages,</p> +<p> Et chasse au loin la foudre et les orages.</p> +<p>Un roi sage, ennemi du langage menteur, etc.</p> +</div></div> + +<p class="quote">De ma fatale erreur rpareront l'injure.</p> + +<p>Ces vers sont pour le moins aussi mauvais et +aussi durs que ceux que l'on a reprochs Rousseau. +Mais les remarque-t-on au milieu des +beauts dans lesquelles ils sont comme noys? +Tout cela donc est bien peu de chose et mrite + peine qu'on s'y arrte. Venons des observations +plus importantes: les vers suivans nous en +offrent quelques unes:</p> + +<div class="poetry"><div class="stanza"> +<p class="i4"> Tel qu'un ruisseau docile</p> +<p>Obit la main qui dtourne son cours,</p> +<p>Et laissant de ses eaux partager le secours,</p> +<p class="i4"> Va rendre un champ fertile;</p> +<div><span class="pagenum"><a id="Page_64"> 64</a></span></div> +<p>Dieu de nos volonts, arbitre souverain,</p> +<p> Le cœur des rois est ainsi dans ta main.</p> +</div></div> + +<p>Les quatre premiers vers sont parfaits, mais +la similitude est mal nonce, ou plutt il n'y a +pas de similitude du tout; car on peut bien dire: +<em>De mme que les ressorts de cette machine obissent + ma main, ainsi ces chevaux obissent la +main qui les guide</em>. Mais la phrase n'aurait aucun +sens s'il y avait: <em>ces chevaux obissent la +main qui les guide, comme ces ressorts sont dans +ma main</em>. Pour qu'il y ait similitude, il faut que +les deux objets compars soient dans les mmes +attitudes, par rapport aux choses auxquelles ils +sont lis.</p> + +<p>Or, Racine pche visiblement ici contre cette +rgle; car, dans le premier membre de sa composition, +<em>le cheval obit la main</em>; et dans le +second, <em>le cœur des rois est dans la main de Dieu</em>.</p> + +<div class="poetry"><div class="stanza"> +<p> Sur le point que la vie</p> +<p>Par mes propres sujets m'allait tre ravie.</p> +</div></div> + +<p><em>Sur le point que</em>, n'est pas franais. <em>Sur le point</em> +rgit toujours la prposition <em>de</em> suivie d'un infinitif. +Aussi on ne dit pas <em>je suis sur le point que +je vais partir, sur le point que cette dignit allait +m'tre confre</em>: mais <em>sur le point de partir, d'obtenir +cette dignit</em>. Au reste, cette phrase ne peut +aucunement trouver place ici. Il aurait fallu, <em>au +moment o la vie</em>, etc.</p> + +<p><span class="pagenum"><a id="Page_65"> 65</a></span> +Elise dit Esther:</p> + +<div class="poetry"><div class="stanza"> +<p>Au bruit de votre mort, justement plore,</p> +<p>Du reste des humains je vivais spare.</p> +</div></div> + +<p>Il me semble que <em>justement plore</em> est froid et +languissant, et qu'Elise, dans l'ivresse de la joie, +racontant ce qui s'tait pass, et d parler avec +plus de feu, et non pas motiver une douleur +que l'on conoit aisment dans une femme qui +perdait son amie. Je crois remarquer une faute + peu prs semblable dans le vers suivant, o +Assurus voyant Esther tomber entre les bras de +ses femmes, dit:</p> + +<div class="poetry"><div class="stanza"> +<p class="i2"> Dieu puissant! quelle trange pleur,</p> +<p>De son teint tout--coup efface la couleur!</p> +</div></div> + +<p>Ce mot <em>trange</em> me parat encore dplac, +parce qu'il est peu naturel. Le premier mouvement +d'Assurus doit tre de dire tout de suite, +<em>Dieu puissant! quelle pleur</em>, etc.</p> + +<div class="poetry"><div class="stanza"> +<p>Dtourne, roi puissant, dtourne tes oreilles</p> +<p class="i2"> De tout conseil barbare et mensonger.</p> +</div></div> + +<p><em>Oreilles</em> au pluriel n'est ordinairement pas du +style noble, surtout lorsqu'il vient seul et sans +tre accompagn d'une figure. Dans ces vers du +rle de Mardoche, par exemple:</p> + +<div class="poetry"><div class="stanza"> +<p>Et s'il faut que sa voix frappe en vain vos oreilles,</p> +<p>Nous n'en verrons pas moins clater ses merveilles.</p> +</div></div> + +<p><span class="pagenum"><a id="Page_66"> 66</a></span> +Ce mme mot n'a rien qui choque, parce qu'il +est prpar par l'image de la voix qui frappe. +Cependant, je crois qu'il est mieux encore, +quand il est employ au singulier, comme dans +Iphignie en Aulide:</p> + +<div class="poetry"><div class="stanza"> +<p>Oui, c'est Agamemnon, c'est ton roi qui t'veille,</p> +<p>Viens, reconnais la voix qui frappe ton oreille.</p> +</div></div> + +<p>Cette remarque devient plus pnible, lorsqu'on +parle de l'tre-suprme, et qu'on l'envisage +sous la figure humaine. Alors, si l'on veut nommer +quelque partie du corps, on ne doit presque +jamais parler qu'au singulier. Ainsi l'on dit, +<em>la main de Dieu m'a soutenu</em>, et non pas <em>les mains +de Dieu</em>: <em>le doigt de Dieu m'a guid</em>, et non pas +<em>les doigts de Dieu</em>.</p> + +<p>Cette raison semble tre fonde sur la conscience +que nous avons tous de la force de Dieu, +qui n'a pas besoin de moyens compliqus pour +excuter ses desseins, parce que cela prouverait +effort, et que tout n'est qu'un jeu pour sa puissance +infinie.</p> + +<p class="quote">Quel profane en ces lieux s'ose avancer vers nous?</p> + +<p><em>S'ose avancer</em>, pour <em>ose s'avancer</em>, serait une +faute maintenant; mais du temps de Racine, +non-seulement cela n'en tait pas une, mais cette +manire de s'exprimer tait prfre la moderne. +Il y a plus de grce, ce me semble, en cette +<span class="pagenum"><a id="Page_67"> 67</a></span> +transposition, puisque l'usage l'autorise, dit +Vaugelas dans ses Remarques<a name="FNanchor_12" id="FNanchor_12" href="#Footnote_12" class="fnanchor"> [12]</a>: C'est pourquoi +il prfre <em>je ne le veux pas faire</em>; <em>je ne veux +pas le faire</em>. Tous les bons auteurs du sicle de +Louis <span class="smcap">XIV</span> crivent presque toujours ainsi. +Pascal<a name="FNanchor_13" id="FNanchor_13" href="#Footnote_13" class="fnanchor"> [13]</a>, dans sa <span class="smcap">X</span><sup>e</sup> <cite>Lettre provinciale</cite>, dit: Je +l'entendis bien, car il m'avait dj appris de quoi +le confesseur <em>se doit contenter</em> pour juger de ce +regret. Et Bossuet de mme, dans son <cite>Discours +sur l'Histoire universelle</cite><a name="FNanchor_14" id="FNanchor_14" href="#Footnote_14" class="fnanchor"> [14]</a>: Les sens nous gouvernent +trop, et notre imagination, qui <em>se veut +mler</em> dans toutes nos penses, ne nous permet +pas toujours de nous arrter sur une lumire si +pure. Thomas Corneille ne veut pas qu'on en +fasse, comme Vaugelas, une rgle gnrale; +mais que, dans ce cas, ce soit l'oreille qui dcide. +Cependant il observe fort bien qu'il est des +occasions o l'on ne peut mettre l'un pour l'autre, +et o la construction grammaticale exige absolument +que le pronom soit auprs de l'infinitif, +comme dans cette phrase: il <em>se vint justifier</em> et +rpondre aux accusations qu'on lui avait faites. +La raison est, dit Corneille, que ces premiers +mots, il <em>se vint rpondre</em> qui est mal, parce que +le pronom <em>se</em> y est superflu, comme on y trouve +<span class="pagenum"><a id="Page_68"> 68</a></span> +il <em>se vint justifier</em> qui est bien, parce que le +pronom <em>se</em> y est gouvern par <em>justifier</em>. On connat +par l que la transposition du pronom personnel +<em>se</em> est vicieuse, et qu'il faut dire: <em>il vint +se justifier</em> et rpondre aux accusations; et auquel +cas <em>il vint</em> fait une construction correcte, et +s'accommode aussi bien avec <em>rpondre</em> qu'avec <em>se +justifier</em>. Il pourrait encore rsulter un autre inconvnient +d'loigner le pronom de l'infinitif: +c'est de changer entirement le sens par cette +transposition. Dans cette phrase, par exemple, +<em>il vit s'ouvrir la porte</em>: que l'on spare le pronom +<em>se</em> de l'infinitif, on aura <em>il se vit ouvrir</em> la porte, +ce qui veut dire toute autre chose. J'ai allong +cet article, parce que M. l'abb d'Olivet, dont +l'autorit est d'un grand poids, semble pencher +pour la plus ancienne de ces deux manires de +parler<a name="FNanchor_15" id="FNanchor_15" href="#Footnote_15" class="fnanchor"> [15]</a>, et qu'il m'a paru qu'en l'employant, on +risquait souvent de tomber dans les fautes dont +on vient de parler, principalement dans celle releve +par Corneille.</p> + +<div class="poetry"><div class="stanza"> +<p>Et veulent qu'aujourd'hui un mme coup mortel</p> +<p>Abolisse ton nom, ton peuple et ton autel.</p> +</div></div> + +<p>On dit dans un sens absolu, <em>nous sommes tous +deux abattus d'un mme coup</em>: <em>nous nous attendons +tous un mme sort</em>; <em>c'est toujours le mme</em> +<span class="pagenum"><a id="Page_69"> 69</a></span> +<em>homme</em>, et d'autres phrases semblables, o le +pronom relatif <em>mme</em>, exprimant identit de deux +choses, ne permet point que le substantif soit +suivi d'un adjectif, parce qu'il n'ajoute rien la +clart de la phrase, qui, au moyen de la comparaison +qu'elle renferme, dit tout ce que cet adjectif +pourrait dire:</p> + +<p class="quote">Esther que craignez-vous? suis-je pas votre frre?</p> + +<p><em>Suis-je pas votre frre</em>, pour <em>ne suis-je pas</em>, est +une licence que Racine s'est permise plusieurs +fois. Il a dit, dans <cite>Alexandre</cite>, d'une manire +moins heureuse:</p> + +<p class="quote">Sais-je pas que Taxile est une me incertaine?</p> + +<p>et dans les <cite>Plaideurs</cite>:</p> + +<p class="quote">Suis-je pas fils de matre?</p> + +<p>M. de Voltaire, dans ses Remarques sur le +<cite>Menteur</cite> de Corneille, dit, au sujet d'un vers o +la particule <em>ne</em> est omise devant le verbe:</p> + +<p>Cette licence n'est pas mme permise en +prose. Je le crois bien, mais cela n'est pas une +raison pour qu'elle ne le soit pas en vers. La +posie, ce me semble, a bien plus de licence que +la prose, ou plutt la prose n'en devrait avoir +aucune. Ces licences rendraient variables les +principes de la langue, si l'on se les permettait. +<span class="pagenum"><a id="Page_70"> 70</a></span> +Au reste, ma preuve contre Voltaire est ce vers +mme de Racine, dans lequel <em>suis-je pas votre +frre</em> n'est assurment pas dsagrable, et n'a +t critiqu par personne.</p> + +<p class="quote">O bont, qui m'assure autant qu'elle m'honore!</p> + +<p>Et ailleurs:</p> + +<p class="quote">En les perdant, j'ai cru vous assurer vous mme.</p> + +<p>Dans le premier exemple, le mot <em>assurer</em> doit +signifier <em>rassurer</em>, <em>faire perdre la crainte que l'on +avait</em>; et dans ce sens, on l'emploie encore, quoique +rarement. Ainsi l'on dit: <em>j'avais peur, mais cela +m'a</em> <span class="smcap">ASSUR</span>; <em>l'habitude de voir le danger</em> <span class="smcap">ASSURE</span> +<em>le soldat</em><a name="FNanchor_16" id="FNanchor_16" href="#Footnote_16" class="fnanchor"> [16]</a>. Mais dans le second vers, ce mme +mot ne saurait avoir aucun sens; car il doit signifier +visiblement, vous <em>mettre hors de tout +pril, de tout danger</em>, comme quand Assurus +dit:</p> + +<div class="poetry"><div class="stanza"> +<p>Mais plus la rcompense est grande et glorieuse,</p> +<p><b>. . . . . . . . . . .</b></p> +<p>Plus j'assure ma vie.</p> +</div></div> + +<p>Ce qui s'entend. Mais de ce qu'on peut dire, +<em>assurer la vie de quelqu'un</em>, ce n'est pas une raison +pour pouvoir dire aussi <em>assurer quelqu'un</em>, +<span class="pagenum"><a id="Page_71"> 71</a></span> +dans le mme sens, parce que, dans cette dernire +phrase, il y aurait amphibologie. Il parat +au reste que ce mot n'est plus employ dans le +sens de <em>mettre l'abri du danger</em>. En style de +commerce, on en fait encore usage; mais alors +il signifie, ou <em>garantir le prix des marchandises</em> +dont un vaisseau est charg, ou <em>payer la ranon +de l'quipage</em>, dans le cas o il serait pris par +l'ennemi. Ainsi l'on dit: <em>assurer un navire</em> +tant pour cent; <em>assurer le capitaine et les matelots</em><a name="FNanchor_17" id="FNanchor_17" href="#Footnote_17" class="fnanchor"> [17]</a>.</p> + +<div class="poetry"><div class="stanza"> +<p>Quiconque ne sait pas dvorer un affront,</p> +<p>Ni de fausses couleurs se dguiser le front.</p> +</div></div> + +<p><em>Se dguiser</em>, pris figurment, comme il l'est ici; +c'est <em>se montrer autre que l'on n'est</em>; et alors il +se met absolument, parce qu'il forme un sens +complet. Ainsi l'on dit <em>se mettre un masque sur +le visage</em>, pour <em>se dguiser</em>; il <em>se dguise</em> en +mille manires. Mais lorsqu'on veut faire suivre +ce verbe d'un rgime simple, il ne faut point le +faire prcder du pronom <em>se</em>; il et donc fallu +dire dans ce vers, ni <em>de fausses couleurs dguiser +son front</em>. Voltaire, dans la Henriade, fait la +faute inverse, il dit:</p> + +<div class="poetry"><div class="stanza"> +<p><b>. . .</b> Le hros, ce discours flatteur,</p> +<p>Sentit couvrir son front d'une noble rougeur.</p> +</div></div> + +<p><span class="pagenum"><a id="Page_72"> 72</a></span> +Ici, il et fallu le rciproque <em>se couvrir</em>, parce +qu'il y a action d'un sujet sur lui-mme, et non +pas une action extrieure, comme l'indique le +verbe actif <em>couvrir</em>.</p> + +<div class="poetry"><div class="stanza"> +<p class="i5"> Je frmis quand je voi</p> +<p>Les abmes profonds qui s'ouvrent devant moi.</p> +</div></div> + +<p>Et ailleurs,</p> + +<div class="poetry"><div class="stanza"> +<p class="i4"> Je le voi, mes sœurs, je le voi;</p> +<p>A la table d'Esther, l'insolent prs du roi</p> +<p class="i4"> A dj pris sa place.</p> +</div></div> + +<p>Racine, cause la rime, a retranch l'<i>s</i> dans +toutes ces premires personnes de l'indicatif. Il +a dit aussi, dans <cite>les Plaideurs</cite>:</p> + +<p class="quote">Oh, Messieurs, je vous tien.</p> + +<p>Ce sont de trs-petites licences permises aux +potes; celle l l'tait d'autant plus, du temps +de Racine, qu'il n'y avait pas encore trs-long-temps +qu'on mettait un <em>s</em> aux premires personnes<a name="FNanchor_18" id="FNanchor_18" href="#Footnote_18" class="fnanchor"> [18]</a>. +Cette <em>s</em> tait aussi une licence, que +les potes s'taient permise d'abord en faveur de +l'oreille, mais qui est devenue aujourd'hui une +<span class="pagenum"><a id="Page_73"> 73</a></span> +rgle que l'on enfreint rarement. Quelques modernes +ont profit de la permission de l'ajouter +ou de la retrancher. M. de Voltaire, dans sa Henriade, +ne la met pas dans le mot <em>Londre</em>, pour +la facilit de l'lision; et J.-B. Rousseau, dans +une de ses odes, dit:</p> + +<div class="poetry"><div class="stanza"> +<p>J'ai toujours refus l'encens que je te doi.</p> +</div> +<div class="stanza"> +<p class="i9">(<span class="smcap">Ode VII</span>, liv. 1<sup>er</sup>.)</p> +</div> +<div class="stanza"> +<p>On trane, on va donner en spectacle funeste,</p> +<p>De son corps tout sanglant le dplorable reste.</p> +</div></div> + +<p>Je n'avais lu, depuis long-temps, les Remarques +de M. l'abb d'Olivet sur Racine, lorsque j'achevai +mon premier brouillon de ces notes; et peut-tre +que si je me fusse rappel plutt l'ouvrage +de cet excellent littrateur, je n'aurais os entreprendre +le mien. Cependant, l'ayant relu, et +voyant que je ne m'tais rencontr qu'une seule fois +avec mon devancier dans ce qu'il dit sur <cite>Esther</cite>, +je ne pensai pas devoir supprimer mon travail. +L'endroit o nous nous sommes rencontrs, est +prcisment sur ce qui regarde ces deux vers. +J'aime mieux faire le sacrifice de ce que j'avais dit +l-dessus, pour ne pas priver le lecteur de l'excellente +remarque de l'abb d'Olivet; la voici: On +dit absolument <em>donner en spectacle</em>, comme <em>regarder +en piti</em>, et beaucoup de phrases semblables, +o le substantif, joint au verbe par la prposition +<em>en</em>, ne peut tre accompagn d'un adjectif. <em>Donner +<span class="pagenum"><a id="Page_74"> 74</a></span> +en spectacle funeste</em> est un barbarisme. Cette +remarque est si juste, que M. l'abb Desfontaines +mme en est convenu<a name="FNanchor_19" id="FNanchor_19" href="#Footnote_19" class="fnanchor"> [19]</a>.</p> + +<div class="poetry"><div class="stanza"> +<p>Que tout leur camp nombreux soit devant ses soldats,</p> +<p class="i1"> Comme d'enfans une troupe inutile;</p> +<p>Et si par un chemin il entre en tes tats,</p> +<p class="i1"> Qu'il en sorte par plus de mille.</p> +</div></div> + +<p>Les deux derniers vers sont lches et prosaques, +et le paraissent d'autant plus que toute la strophe +jusques-l est magnifique.</p> + +<p>On a pu remarquer, dans ces notes critiques +sur Racine, que nous n'avons jamais pu citer +plus de trois vers de suite qui fussent mauvais; et +certes, on serait bien embarrass de trouver chez +lui de longues tirades mal crites. En voici cependant +un exemple dans <cite>Esther</cite>; mais aussi est-ce +le seul. Zars dit Aman:</p> + +<div class="poetry"><div class="stanza"> +<p>Pourquoi juger si mal de son intention?</p> +<p>Il croit rcompenser une bonne action?</p> +<p>Ne faut-il pas, seigneur, s'tonner au contraire,</p> +<p>Qu'il en ait si long-temps diffr le salaire?</p> +<p>Du reste, il n'a rien fait que par votre conseil;</p> +<p>Vous-mme avez dict tout ce triste appareil.</p> +<p>Vous tes aprs lui le premier de l'empire.</p> +</div></div> + +<p>Ces vers ne sont que de la prose rime. Rien +<span class="pagenum"><a id="Page_75"> 75</a></span> +de moins potique que toutes ces formes de raisonnement, +<em>ne faut-il pas</em>, <em>au contraire</em>, <em>du reste</em>; +ce style serait peine soutenable dans la comdie. +Racine est habitu si fort la perfection, qu'on est +tout tonn qu'il ait pu laisser subsister de semblables +vers.</p> + +<p>Avant de terminer ce petit crit, je vais ajouter +quelques notes aux Observations de M. l'abb +d'Olivet sur Racine. Les miennes ne sont pas faites +dans l'intention de venger ce pote; car, comme l'a +dit ingnieusement M. de La Harpe, il n'avait reu +aucune offense. Je viens seulement proposer mes +doutes ceux qui les croiront assez intressans +pour mriter d'tre claircis. Je n'offre mme +toutes mes Remarques que comme de simples +doutes littraires; et si le ton affirmatif m'est +chapp quelquefois, c'est que je me suis senti +vivement mu, lorsque j'ai cru apercevoir la vrit, +et qu'alors je n'ai pu toujours rprimer la +vivacit qui entranait ma plume. Mais lorsqu'on +voudra me montrer quelqu'erreur dans mes jugemens, +je m'empresserai moi-mme les condamner, +parce que je n'ai eu pour motif que de m'clairer, +et non pas la vanit de trancher sur le +mrite des grands hommes, dont je sens toute la +supriorit.</p> + +<p>M. l'abb d'Olivet blme ce vers:</p> + +<p class="quote">Condamnez-le l'amende, ou, s'il le casse, au fouet.</p> + +<p>Il dit que c'est le seul exemple d'un <em>le</em> pronom +<span class="pagenum"><a id="Page_76"> 76</a></span> +relatif, mis aprs un verbe, et devant un mot qui +commence par une voyelle; et il finit par conclure +que Racine a senti que l'lision blessait l'oreille, +puisqu' ce vers il en a substitu un autre dans la +suite. Dans ce vers de Racine, la remarque est +juste, le double son de <em>la la</em> tant dsagrable: +mais on ne peut en faire une rgle gnrale. Je +croirais, par exemple, que cette lision n'a rien +de trs-dur dans ce beau vers de la Henriade.</p> + +<div class="poetry"><div class="stanza"> +<p>Tout souverain qu'il est instruis-le se connatre:</p> +<p>Que ce nouvel honneur va crotre son audace.</p> +</div></div> + +<p>M. l'abb d'Olivet observe ici que <em>crotre</em> est +pour <em>accrotre</em>, et passe cela comme une licence +potique. Cette remarque est trs-juste; et l'autorit +de Vaugelas, dont elle est appuye, la rend incontestable. +Il dit positivement que ce verbe est +neutre et non pas actif, et que jamais aucun de nos +auteurs en prose ne l'a fait que neutre. Vaugelas +parle de ses contemporains, comme de Coeffeteau +et d'autres; car il est certain qu'il a t actif long-temps +avant lui<a name="FNanchor_20" id="FNanchor_20" href="#Footnote_20" class="fnanchor"> [20]</a>, et que l'on s'en servait au lieu +<em>d'accrotre</em>. Ainsi l'on disait, il voulut <em>crotre</em> +son jardin<a name="FNanchor_21" id="FNanchor_21" href="#Footnote_21" class="fnanchor"> [21]</a>, son enclos. Bossuet mme, dans +son <cite>Discours sur l'Histoire universelle</cite><a name="FNanchor_22" id="FNanchor_22" href="#Footnote_22" class="fnanchor"> [22]</a>, dit encore: +<span class="pagenum"><a id="Page_77"> 77</a></span> +Saint Irne vient un peu aprs, et l'on +voit <em>crotre</em> le dnombrement qui se faisait des +glises. La rgle de Vaugelas est excellente, +aussi a-t-elle prvalu; mais je suis tent de croire +qu'au temps de Racine, elle n'tait pas encore +bien tablie. On est rarement avou par ses contemporains, +lorsqu'on prsente de nouvelles +rgles suivre; l'empire de l'habitude agit trop +puissamment sur nous; et les meilleures ides, +pour tre universellement adoptes, ont besoin +de la sanction du temps.</p> + +<div class="poetry"><div class="stanza"> +<p>Ma colre revient, et je me reconnais;</p> +<p>Immolons en parlant trois ingrats -la-fois.</p> +</div></div> + +<p>Ces vers assurment n'ont pas de rime, comme +l'a fort bien remarqu M. l'abb d'Olivet. Il est extraordinaire +que les potes en aient encore conserv +plusieurs qui ne sont que pour la vue. +Rousseau lui-mme, qui l-dessus est si strict, +fait rimer quelquefois des imparfaits avec des mots +qui se prononcent en <em>ois</em>, comme re<em>ois</em>, chi<em>nois</em>; +et Gresset nous offre ces deux vers, dont la rime +est suffisante d'aprs les rgles.</p> + +<div class="poetry"><div class="stanza"> +<p>Dans ces gracieux jours, sous mes doigts plus lgers,</p> +<p>Mon chalumeau docile enfantait de beaux airs.</p> +</div></div> + +<p>Cependant <em>lgers</em> et <em>airs</em> sont des sons absolument +diffrens l'un de l'autre; car si l'on prononait +<em>lgers</em>, en faisant sentir l'avant-dernire consonne, +<span class="pagenum"><a id="Page_78"> 78</a></span> +on tomberait dans l'inconvnient de faire +croire que cet adjectif est au fminin, et la clart +en souffrirait trop. Peut-tre faudrait-il proscrire +aussi les rimes telles que <em>madame</em> et <em>me</em>, <em>grce</em> et +<em>prface</em><a name="FNanchor_23" id="FNanchor_23" href="#Footnote_23" class="fnanchor"> [23]</a>, o l'on fait rimer une longue avec une +brve; mais la prosodie franaise, malgr l'excellent +ouvrage de M. l'abb d'Olivet, est encore +trop peu reconnue pour priver les potes d'une +licence qui leur est si commode; ils ont dj tant +d'entraves dans cette langue, qu'il faudrait, je crois, +chercher plutt les diminuer qu' les augmenter +encore.</p> + +<p>Voil tout ce que j'avais ajouter l'ouvrage +de M. d'Olivet. Ses Remarques sur Racine sont en +gnral bien faites, et d'un grammairien profond. +Je conseillerai quiconque voudra tudier +la langue franaise, de les lire avec attention, ainsi +que les ouvrages de cet auteur, qui tous sont +crits avec la plus grande puret. Il a pu se laisser +emporter quelquefois un esprit de systme; +mais comme c'est-l ce qu'un crivain communique +le plus difficilement ses lecteurs, attendu +que cet esprit est le rsultat de la mditation et +de l'enthousiasme, l'effet en est un peu prompt, +et par consquent peu dangereux. Les remarques +de dtail, plus faciles saisir, n'en instruisent +pas moins; et en rejetant les fausses consquences +<span class="pagenum"><a id="Page_79"> 79</a></span> +d'un principe trop gnralis, on peut toujours +profiter de celles qui sont solides et vraies. Peut-tre +dira-t-on qu'il est difficile de les dmler, lorsqu'elles +se trouvent ensemble. Je ne le crois pas: +la vrit a son caractre propre; et ce caractre, +c'est la clart, la simplicit. Les rayons qui s'en +chappent frappent d'une lumire clatante qui +dissipe aussitt le brouillard et l'obscurit; le +faux au contraire est ingnieux, et s'il en sort +quelques tincelles, elles blouissent; mais l'esprit, +en se consultant bien, s'aperoit toujours que le +nuage n'est pas dissip. Enfin, le faux peut quelquefois +persuader; mais le vrai seul peut convaincre.</p> + +<p>Rsumons maintenant notre opinion sur <cite>Esther</cite>. +Cette tragdie, sous le double rapport d'un +ouvrage fait par ordre, et entrepris aprs un silence +de douze ans, est un de ces phnomnes dont +les archives de la littrature ne rapportent aucun +exemple. Le dfaut capital du rle d'Esther l'empchera +toujours d'tre accueillie sur la scne. +Mais d'ailleurs toutes les parties de la tragdie y +sont parfaitement observes. Rien n'est plus grand +que le sujet, puisqu'il s'agit du sort de toute une +nation. Les dveloppemens de l'action y sont +d'autant plus admirables, que presque toutes les +scnes sont des chefs-d'œuvre<a name="FNanchor_24" id="FNanchor_24" href="#Footnote_24" class="fnanchor"> [24]</a>, et la priptie +<span class="pagenum"><a id="Page_80"> 80</a></span> +est une des plus belles qu'il y ait au thtre; car, +c'est au moment o Aman s'imagine tre au fate +des honneurs, qu'il tombe tout coup, et qu'une +nation entire, dvoue la mort, semble sortir +du tombeau pour renatre au bonheur. Et puis, +quelle diction! Racine, ayant senti lui-mme le +dfaut inhrent au sujet de son ouvrage, parat +avoir cherch le couvrir, en y rpandant avec +profusion tous les trsors de sa brillante imagination +et de sa plume harmonieuse, et par-l seul +avoir ddommag cette tragdie de ce que ses +anes avaient d'avantage sur elle.</p> + +<p>On chrit gnralement Esther avec une sorte +de prdilection; on en parle avec complaisance, +et beaucoup de gens assurent qu'on la lit plus +qu'aucune des autres tragdies de Racine. D'o +cela viendrait-il? Est-ce parce qu'elle est mieux +crite, comme quelques littrateurs le prtendent<a name="FNanchor_25" id="FNanchor_25" href="#Footnote_25" class="fnanchor"> [25]</a>, +ou parce que, ne paraissant pas sur la +scne elle offre d'avantage l'attrait de la nouveaut? +En supposant mon hypothse vraie, ce +dont je ne voudrais pas rpondre, j'avoue que je +penche croire ce dernier motif plutt qu'aucun +autre. Ce sera toujours une question insoluble +que de savoir laquelle des tragdies de Racine +l'emporte sur l'autre pour l'lgance de la diction. +L'un nommera <cite>Phdre</cite>, l'autre <cite>Athalie</cite>; un troisime +<span class="pagenum"><a id="Page_81"> 81</a></span> +<cite>Iphignie en Aulide</cite>. Tout cela me prouve +bien clairement une chose, c'est qu'elles sont +toutes la perfection du style.</p> + +<p>Pour moi, j'avoue que j'ai une tendresse particulire +pour <cite>Esther</cite>. Elle produit sur moi le +double effet de l'ode et de la tragdie en mme +temps. Outre les sentimens de piti et de crainte +qu'elle me fait prouver tour--tour, je me sens +encore en la lisant, dans une sorte d'enthousiasme +continuel. L'onction du style, les chœurs +sublimes de ces filles d'Isral, tout concourt +mon illusion. Il me semble, lorsque je prends +cette tragdie, que j'entre dans un de ces temples +antiques levs avec pompe dans Jrusalem, au +culte du trs-haut. Ds l'entre, je vois un vestibule +d'une structure superbe. J'entends, autour +de moi, une douce harmonie; la pit elle-mme +m'adresse la parole; ses accens pntrent mon +me, enchantent mes esprits; un transport divin +s'empare de tous mes sens. J'avance, et bientt +j'aperois l'intrieur du temple: sa beaut a t +par-del mon imagination; mes premiers regards +s'arrtent sur un de ces anges terrestres +qui font l'ornement du genre humain; je la contemple +avec respect, et je l'aime avec tendresse. +Mais bientt un spectacle douloureux vient m'attrister +profondment; je vois un combat entre le +mchant et le juste. La puissance est le partage +du premier; la faiblesse, la compagne de l'autre. +Dans ce danger pressant, qui s'adressera le +<span class="pagenum"><a id="Page_82"> 82</a></span> +faible? il s'adresse Dieu, et Dieu vient son +secours: il ne veut point que son troupeau soit +dvor par le loup avide; il vient au secours de +l'innocent, et l'innocent triomphe. O dlices! + transport! le juste est rcompens. La tristesse +alors s'enfuit de dessus mon front, et la joie +vient prendre sa place; car le juste a triomph. +Un concert de louanges retentit de toutes parts; +Dieu est clbr, sa puissance infinie exalte, +et le temple redevient le sjour du bonheur et de +l'allgresse. C'est au milieu de ces harmonieux +accords auxquels se mlent les voix angliques, +que s'vanouit mon illusion; et mon cœur reconnaissant +remercie le mortel fortun qui peut +procurer ses semblables d'aussi douces jouissances.</p> + +<p class="end">FIN DES NOTES SUR ESTHER.</p> + +<p><span class="pagenum"><a id="Page_83"> 83</a></span></p> + +<div class="chapter"> +<h2>PITRES.</h2> +<p><span class="pagenumh"><a id="Page_84"> 84</a></span> +<span class="pagenum"><a id="Page_85"> 85</a></span></p> +</div> + +<div class="chapter"> +<p class="subh">PITRES.</p> + +<h3 class="poetry"><span class="i8">PITRE</span><br /> +<span class="normal"><span class="i4">SUR LA VANIT DE LA GLOIRE.</span></span></h3> + +<p class="i9 quote">Tu n'vetul auriculis alienis collegis escas?</p> +</div> + +<div class="poetry"><div class="stanza"> +<p>C'en est donc fait, et ton me sensible</p> +<p>A ses vrais gots va se livrer enfin!</p> +<p>Tu suis, ami, la pente irrsistible</p> +<p>Qui des beaux arts t'applanit le chemin.</p> +<p>Tu sais trop bien qu'une plume immortelle</p> +<p>Nous a trac les dgots, les hasards,</p> +<p>Qu'en cette lice ouverte nos regards</p> +<p>Sme souvent la fortune cruelle.</p> +<p>Oui, des destins la jalouse fureur,</p> +<p>Osant mler l'absynthe l'ambroisie,</p> +<p>A poursuivi l'aimable posie,</p> +<p>Et du nectar altr la douceur.</p> +<p>Mais, cher ami, cette muse badine,</p> +<p>Vive autrefois, alors un peu chagrine,</p> +<p>Sur un fond noir dtrempa ses couleurs;</p> +<p>Et cette abeille, en volant sur les fleurs,</p> +<p>Avait senti la pointe d'une pine:</p> +<p>Pour moi, je veux, aux yeux de mon ami,</p> +<p>En badinant, combattre sa chimre;</p> +<p>Faut-il des dieux emprunter le tonnerre</p> +<p>Pour craser un si faible ennemi?</p> +<div><span class="pagenum"><a id="Page_86"> 86</a></span></div> +<p>Je t'obis. Tu m'ordonnes de croire</p> +<p>Que ton esprit, et mme ta raison,</p> +<p>N'coute ici que l'instinct de la gloire,</p> +<p>Et ne se rend qu' son noble aiguillon.</p> +<p>Des vanits de la nature humaine,</p> +<p>Dis-tu, la gloire est encor la moins vaine;</p> +<p>Et du trpas je veux sauver mon nom.</p> +<p>Quoi! ta raison, quoi! cet esprit si sage</p> +<p>Conserve encor ce prjug falot!</p> +<p>Quoi! de la mort ton tre est le partage!</p> +<p>Et tu prtends lui drober un mot!</p> +<p>Ton nom! quel est cet tonnant langage!</p> +<p>Quoi! ce dsir, vrai flau de ton ge,</p> +<p>Va tourmenter tes jours infortuns,</p> +<p>Pour illustrer ce frivole assemblage</p> +<p>De signes vains par le sort combins!</p> +<p>coute au moins ces argumens clbres</p> +<p>Qui de l'cole ont perc les tnbres.</p> +<p>Ce qui n'est rien peut-il avoir un nom?</p> +<p>Que veux-tu dire? et quelle illusion!</p> +<p>Peux-tu forcer ton me fugitive</p> +<p>A s'chapper de l'ternelle nuit?</p> +<p>Peux-tu renatre? et quand l'arbre est dtruit,</p> +<p>Pourquoi vouloir qu'une feuille y survive?</p> +<p>Quoi! du nant une ombre veut jouir!</p> +<p>Mais supposons que ces vains caractres,</p> +<p>Que le hasard a voulu runir</p> +<p>Pour distinguer, pour dsigner tes pres,</p> +<p>Vainqueurs du temps, perceront l'avenir.</p> +<p>Par quelle voie et quel canal fidle,</p> +<p>Pour te transmettre une atteinte immortelle,</p> +<p>Jusques toi pourront-ils parvenir?</p> +<div><span class="pagenum"><a id="Page_87"> 87</a></span></div> +<p>Ce grand Romain, pre de l'loquence,</p> +<p>Pre de Rome et consul orateur,</p> +<p>Dans son printemps adora cette erreur.</p> +<p>Mais la fin, rempli d'indiffrence,</p> +<p>Sur ce vain songe il composa, dit-on,</p> +<p>Un beau trait contre cette dmence,</p> +<p>Cette fureur d'terniser son nom,</p> +<p>Trait modeste, et sign Cicron.</p> +<p>Dans un crit, voyez-vous ce grand homme</p> +<p>Vanter, prner, mme assez bassement,</p> +<p>Un petit Grec, un sophiste de Rome;</p> +<p>Recommander, et trs-expressment,</p> +<p>Au vain portier du temple de Mmoire</p> +<p>De lui donner bonne place en l'histoire?</p> +<p>Le Grec le fit; mais savez-vous comment</p> +<p>La vanit se vit bien confondue?</p> +<p>La lettre reste et l'histoire est perdue.</p> +<p>Mais admirez comment, fiers d'tre fous,</p> +<p>Devant l'idole ils se prosternent tous!</p> +<p>Oui, disent-ils, ce sentiment sublime</p> +<p>Qui fait chrir et la gloire et l'estime,</p> +<p>Par la vertu fut imprim dans nous.</p> +<p>D'une grande me il est l'heureux partage;</p> +<p>Dans notre cœur il descend le premier,</p> +<p>Survit tous, disparot le dernier.</p> +<p>Il est, dit-on, <em>la chemise du sage</em>:</p> +<p>S'il est ainsi, qu'il aille donc tout nu.</p> +<p>Quoi! vous osez transformer en vertu</p> +<p>Cette folie, et tirer avantage</p> +<p>De ce dlire d'autres inconnu!</p> +<p>Et selon vous, tous ces mortels volages,</p> +<p>Pour tre fous, ne sont point assez sages!</p> +<div><span class="pagenum"><a id="Page_88"> 88</a></span></div> +<p>Je quitte, ami, ce ton de Juvnal:</p> +<p>Permets qu'au moins ma muse plus lgre</p> +<p>Ose tes yeux, sur un prisme moral,</p> +<p>Analysant un prjug fatal,</p> +<p>Dcomposer ta brillante chimre.</p> +<p>Pardonnez-moi, rare et sublime Homre,</p> +<p>L'air cavalier et le frivole ton</p> +<p>Dont j'ose ici profrer votre nom.</p> +<p>Vous savez bien que mon cœur vous rvre.</p> +<p>Ai-je oubli que Samos, Colophon,</p> +<p>Et Clazomne, et Smyrne, et l'Ionie,</p> +<p>Ont disput jadis avec chaleur</p> +<p>La gloire unique et l'immortel honneur</p> +<p>D'avoir produit un si vaste gnie?</p> +<p>Vrai crateur de l'art le plus divin,</p> +<p>J'avorais bien que, quand vous y passtes,</p> +<p>Et qu'on vous vit, aveugle plerin,</p> +<p>Brillant de gloire, un bourdon la main,</p> +<p>Du violon vainement vous racltes.</p> +<p>Chaque pays, mme l'heureux sjour</p> +<p>Qui, selon lui, vous a donn le jour,</p> +<p>Peut s'crier, pour appuyer sa thse:</p> +<p>Couvert d'honneur et charg de mal-aise,</p> +<p>Ceint de lauriers, partant manquant de pain,</p> +<p>Homre ici pensa mourir de faim;</p> +<p>Or, rponds-moi, gueux et divin Homre</p> +<p>(Car maintenant je puis te tutoyer,</p> +<p>Puisqu'il est sr qu'on a vu ta misre</p> +<p>Ramper, languir dans le double mtier</p> +<p>De mendiant, et mme de pote),</p> +<p>Quand un savant, pay pour te louer,</p> +<p>Te va prnant d'une bouche indiscrte,</p> +<div><span class="pagenum"><a id="Page_89"> 89</a></span></div> +<p>Et sans un cœur osant t'apprcier,</p> +<p>Par vanit, par coutume t'admire,</p> +<p>Et, t'ayant lu, te vante par oui-dire;</p> +<p>Son vain encens descend-il chez les morts</p> +<p>De ton esprit caresser les ressorts?</p> +<p>Et toi, brillant et fertile gnie,</p> +<p>Toi, son rival et son imitateur,</p> +<p>Ainsi que lui, fuyant de ta patrie,</p> +<p>Non pour aller, besacier, voyageur,</p> +<p>Piton modeste, et plerin pote,</p> +<p>Faire aux passans une prire honnte;</p> +<p>Mais pour donner bals, concerts et cadeaux,</p> +<p>Pice nouvelle et spectacles nouveaux,</p> +<p>O le cœur sent lorsque l'esprit s'lve;</p> +<p>Pour transporter Athnes Genve,</p> +<p>T'y consoler, dans le sein du repos,</p> +<p>Et de la haine et de l'encens des sots;</p> +<p>Je l'avorai, quand un mortel sincre,</p> +<p>De tes crits ardent admirateur,</p> +<p>Vante Arouet, il a flatt Voltaire;</p> +<p>Mais quand la mort, au gr de maint auteur,</p> +<p>De maint jaloux, surtout de maint libraire,</p> +<p>T'aura frapp de sa faux meurtrire;</p> +<p>Sous cette tombe, eh bien! parle, rponds,</p> +<p>Mortel fameux: lequel de ces deux noms,</p> +<p>Ces noms vants, Arouet ou Voltaire,</p> +<p>Dans ton sommeil, par un plus sr pouvoir,</p> +<p>Ranimera les cendres rveilles?</p> +<p>Lequel des deux saura mieux mouvoir</p> +<p>De ton cerveau les fibres branles?</p> +<p>Auquel, enfin, devons-nous envoyer</p> +<p>Ce fade encens d'un loge unanime?</p> +<div><span class="pagenum"><a id="Page_90"> 90</a></span></div> +<p>Noble fume et tribut lgitime</p> +<p>Qu' tes travaux l'univers doit payer?</p> +<p>Du sort jaloux un caprice ordinaire</p> +<p>A mon valet donna le nom d'Hector.</p> +<p>L'entendez-vous, dsœuvr tmraire,</p> +<p>Estropier, en insultant Homre,</p> +<p>Les noms sacrs d'Ulysse et de Nestor;</p> +<p>Et de Dacier, dans ses nobles emphases,</p> +<p>Faire ronfler les ternelles phrases?</p> +<p>Quand de Priam le fils infortun,</p> +<p>Le nom d'Hector, ce flau de la Grce,</p> +<p>S'en vient frapper son esprit tonn,</p> +<p>Avez-vous vu redoubler son ivresse,</p> +<p>Et sur son front, de joie enlumin,</p> +<p>tinceler sa grotesque allgresse?</p> +<p>Je sonne; il vient d'un air de dignit:</p> +<p>Et le hros, en me versant boire,</p> +<p>Plus sr que moi de vivre dans l'histoire,</p> +<p>Savoure en paix son immortalit.</p> +<p>Lorsque la mort, sans toucher sa gloire,</p> +<p>Rassemblera sous ses voiles pais</p> +<p>L'Hector de Troye avec l'Hector laquais,</p> +<p>Et qu'un des deux quittera ma livre</p> +<p>Pour endosser celle du vieux Pluton;</p> +<p>Que sais-je, moi, si son me enivre</p> +<p>Par les vapeurs dont jadis ce grand nom</p> +<p>A chatouill sa cervelle timbre,</p> +<p>Dans son erreur n'ira point partager</p> +<p>Les vains honneurs dus au rival d'Achille;</p> +<p>Si le Troyen ardent se venger,</p> +<p>Dont cet outrage chauffera la bile</p> +<p>D'un coup de poing vaillamment assn</p> +<div><span class="pagenum"><a id="Page_91"> 91</a></span></div> +<p>Tout l'instar d'Ulysse dans Homre,</p> +<p>Ne voudra point trancher en sa colre</p> +<p>Ce grand dbat, noblement termin?</p> +<p>Six Annibals ont illustr Carthage;</p> +<p>De tous jadis on vanta le courage;</p> +<p>Deux sont encor connus par leurs exploits,</p> +<p>Et de la gloire ont enrou la voix.</p> +<p>L'un, des Romains l'ennemi redoutable,</p> +<p>Pendant treize ans d'un snat perdu</p> +<p>Fut la terreur; et l'autre plus traitable,</p> +<p>Nous dit l'histoire, avait t pendu.</p> +<p>Vous, pensez-vous qu'Annibal morfondu</p> +<p>Dort part soi, rempli d'indiffrence,</p> +<p>Sur ses lauriers ou bien sur sa potence?</p> +<p>Apprenez donc que lorsqu'en vos rcits</p> +<p>Vous clbrez le fier vainqueur de Rome</p> +<p>Trop vaguement, en termes peu prcis,</p> +<p>Le cher pendu, qui croit tre un grand homme,</p> +<p>Prend pour son compte un loge indcis.</p> +<p>Quatre Platons ont honor la Grce;</p> +<p>Mais d'un surtout on clbre le nom.</p> +<p>Lorsque ma voix, pour prix de sa sagesse,</p> +<p>A dit un mot de l'immortel Platon,</p> +<p>Apprenez-moi comment, par quelle adresse,</p> +<p>Par quelle voie et quels secrets rapports,</p> +<p>Ce triste mot, dans la foule des morts,</p> +<p>Du vrai Platon peut-il trouver l'adresse?</p> +<p>Platon! Platon! voyez comme ma voix</p> +<p>Tous les Platons accourent la fois!</p> +<p>Voyez, voyez, comme chacun s'empresse!</p> +<p>Chaque Platon, prenant le nom pour soi,</p> +<p>Vole, et s'crie en cartant la presse:</p> +<div><span class="pagenum"><a id="Page_92"> 92</a></span></div> +<p>, rangez-vous; place, messieurs, c'est moi.</p> +<p>Le vrai Platon reste seul immobile:</p> +<p>Mais j'aperois venir d'un pas agile</p> +<p>Et le sophiste et le grammairien:</p> +<p>J'y suis, monsieur, que voulez-vous?—Moi! rien.</p> +<p>Chaque pays a produit son Hercule,</p> +<p>Rparateur des torts, vengeur des droits;</p> +<p>Mais un surtout, imprieux mule,</p> +<p>De ses rivaux a conquis les exploits.</p> +<p>Un seul, malgr la docte acadmie,</p> +<p>Malgr Saumaise et malgr son gnie,</p> +<p>Malgr Bardus, et Lipse, et Scaliger,</p> +<p>Fait aux savans les honneurs de l'enfer.</p> +<p>Or, qui ne croit qu'un jour, dans leur colre,</p> +<p>Pour se venger d'un odieux confrre,</p> +<p>L'gyptien, l'Africain, le Gaulois,</p> +<p>Dans l'intrt dont le nœud les rassemble,</p> +<p>Contre le Grec ne se liguent ensemble,</p> +<p>Et sur son dos ne tombent la fois?</p> +<p>Peut-tre aussi qu'un jour dans l'lyse,</p> +<p>Signant la paix, devenus bons amis,</p> +<p>Tranquillement, prs de Mgre assis,</p> +<p>Tous en commun dmlant la fuse,</p> +<p>difieront les mnes attendris.</p> +<p>Sans nul malheur la dispute appaise</p> +<p>Sur ces grands points pourra nous runir;</p> +<p>Et nous saurons quoi nous en tenir.</p> +<p>Alors chez nous la vrit reue</p> +<p>Saura fixer, distinguer pour jamais</p> +<p>Et leur pays, et leur sicle, et leurs faits,</p> +<p>Et du fuseau sparer la massue.</p> +<p>Ce n'est pas tout: par un funeste sort</p> +<div><span class="pagenum"><a id="Page_93"> 93</a></span></div> +<p>Une syllabe, une lettre clipse,</p> +<p>Par le hasard, par le temps efface,</p> +<p>Suffit souvent pour nous rendre la mort.</p> +<p>Ce Grec fougueux, l'immortel Alexandre,</p> +<p>Lequel un soir, au gr d'une catin,</p> +<p>Ivre d'amour et de gloire et de vin,</p> +<p>Mit par plaisir Perspolis en cendre:</p> +<p>Hros jaloux, de qui la vanit</p> +<p>Avait pleur sur les lauriers d'un pre</p> +<p>Dont il craignait que la postrit</p> +<p>Ne laisst plus sa tmrit</p> +<p>De grands exploits, de sottises faire;</p> +<p>A ce vengeur de son peuple outrag,</p> +<p>A ce guerrier chacun doit son suffrage.</p> +<p>Sur notre encens, sur l'ternel hommage</p> +<p>De l'univers conquis et ravag,</p> +<p>Il a des droits, puisqu'il l'a saccag:</p> +<p>Quels sont souvent les transports de sa rage,</p> +<p>Quand les honneurs qu'on lui doit accorder</p> +<p>Sont, au Mogol, prodigus Scander?</p> +<p>Faut-il convaincre un esprit indocile</p> +<p>Qu'un caractre, une lettre futile,</p> +<p>Pour tout gter, hlas! suffit trop bien!</p> +<p>Montagne est tout, et Montaigne n'est rien;</p> +<p>Si quelque jour une me charitable</p> +<p>Dans les enfers ne daigne l'informer</p> +<p>Que des Franais la langue variable</p> +<p>Dtruit son nom, voulant le rformer.</p> +<p>L'auteur charmant, et qui, l'auteur! non, l'homme,</p> +<p>Par notre encens n'est jamais chatouill,</p> +<p>Et dans l'oubli dormant d'un profond somme,</p> +<p>Par un vain bruit n'est jamais veill.</p> +<div><span class="pagenum"><a id="Page_94"> 94</a></span></div> +<p>Ah! j'ai bien peur que tromp par la rime,</p> +<p>Malgr mes soins, l'historien Dion</p> +<p>N'ose usurper cette offrande d'estime</p> +<p>Que mon cœur paie au dlicat Bion;</p> +<p>Et de leurs noms maudissant l'imposture,</p> +<p>Maints froids auteurs, maints hros oublis</p> +<p>Offrent souvent aux mnes gays,</p> +<p>D'un quiproquo la comique aventure.</p> +<p>Du mme nom cent rois ont hrit:</p> +<p>Tous ont vcu pour la postrit;</p> +<p>Tous ont voulu consacrer leur mmoire.</p> +<p>Mais vous, mortels! votre lgret,</p> +<p>Par un oubli trop funeste leur gloire,</p> +<p>En les nommant ne les dsigne point:</p> +<p>C'est donc en vain qu'ils vivent dans l'histoire.</p> +<p>Ignorez-vous qu'il faut de point en point,</p> +<p>Pour les atteindre au tnbreux empire,</p> +<p>Pour que l'loge ait sur eux son effet,</p> +<p>Fixer les temps, les lieux, marquer, dtruire</p> +<p>Leurs nom, surnom, numro, sobriquet?</p> +<p>Sans tous ces soins, le vengeur de la Prusse,</p> +<p>Le fier vainqueur de l'Allemand, du Russe,</p> +<p>Hros du sicle et clbre la fois</p> +<p>Par les combats, par la flte et les lois;</p> +<p>Lui qu'Arouet annonait la terre,</p> +<p>Et que depuis a chansonn Voltaire;</p> +<p>Ce Frdric, Dieu! quel affront cruel!</p> +<p>Peut voir un jour sa grande me avilie</p> +<p>Humer l'odeur d'un encens ternel,</p> +<p>Faut-il le dire? avec un vil mortel,</p> +<p>Un Frdric, baron de Silsie,</p> +<p>Lequel voudra, comme dans son chteau,</p> +<div><span class="pagenum"><a id="Page_95"> 95</a></span></div> +<p>Donnant aux morts un spectacle nouveau,</p> +<p>Porter partout, sur la rive infernale,</p> +<p>Et ses quartiers, et sa voix chapitrale...</p> +<p>Il est bien vrai que, pour prendre un dtour,</p> +<p>Le mot flatteur, quittant les grandes routes,</p> +<p>Descend moins vite au tnbreux sjour;</p> +<p>Que le hros, attentif aux coutes,</p> +<p>Dans son cerveau moins prompt s'branler</p> +<p>Ne peut sentir qu'une atteinte lgre.</p> +<p>Que feriez-vous? Il faut s'en consoler;</p> +<p>Et du destin quel est l'arrt svre!</p> +<p>Les plaisirs purs pour nous ne sont point faits;</p> +<p>Mme en enfer, ils sont tous imparfaits.</p> +<p>Or maintenant, qu'un censeur tmraire,</p> +<p>Un bel esprit, volage papillon,</p> +<p>Vienne fronder ce travail salutaire</p> +<p>Qui, pour changer, pour rtablir un nom,</p> +<p>Dans cette nuit apportant la lumire,</p> +<p>Va compilant de vieux compilateurs,</p> +<p>Des manuscrits et d'antiques auteurs.</p> +<p>Sans un talent, sans de si dignes veilles,</p> +<p>Tous les hros, leurs noms et leurs merveilles,</p> +<p>Les vains exploits de cent mortels fameux,</p> +<p>Vivant pour nous, seraient perdus pour eux.</p> +<p>Quel nom donner la folle imprudence</p> +<p>De ces humains qui, dans leur draison,</p> +<p>Aprs avoir avec inconsquence</p> +<p>Tout immol pour anoblir leur nom,</p> +<p>Et qui, vieillis dans leur culte frivole,</p> +<p>N'ont rien omis pour orner leur idole,</p> +<p>L'osent dtruire, et dont l'aveugle erreur</p> +<p>Y substitue un fantme imposteur,</p> +<p>De qui jamais cette gloire n'approche?</p> +<div><span class="pagenum"><a id="Page_96"> 96</a></span></div> +<p>Quoi! Du Terrail, parrain du roi Franois,</p> +<p>Ami des preux, chevalier sans reproche,</p> +<p>Au bon Bayard cde tous ses exploits!</p> +<p>Et ne crois pas qu'avec plus d'indulgence</p> +<p>Je traite encor cette autre vanit</p> +<p>Qui, des climats rapprochant la distance,</p> +<p>Entrane au loin notre esprit emport.</p> +<p>Enseigne-moi quelle est la diffrence.</p> +<p>Qu'importe enfin ta flicit</p> +<p>Que dans mille ans tes vers se fassent lire,</p> +<p>Ou que Stockholm aujourd'hui les admire?</p> +<p>Du Nord jaloux le souffle imptueux</p> +<p>Dissipera cet encens si frivole;</p> +<p>Et sa fureur ira, loin de tes yeux,</p> +<p>Le dposer dans les antres d'Eole.</p> +<p>De prs au moins, l'loge plus flatteur,</p> +<p>Voisin de toi, descendrait dans ton cœur;</p> +<p>Et le zphyr, sur son aile lgre,</p> +<p>Jusqu' tes sens daignerait apporter</p> +<p>Une vapeur, hlas! bien passagre,</p> +<p>Que tes esprits pourraient au moins goter.</p> +<p>Ah! que le sort, pour moi plein d'indulgence,</p> +<p>Sur le prsent borne son influence,</p> +<p>Et de mes jours marque chaque moment</p> +<p>Par un plaisir, ou par un sentiment:</p> +<p>De l'avenir, ami, je le dispense.</p> +<p>Je veux sentir, je veux jouir enfin:</p> +<p>Et mon esprit, dans son indiffrence,</p> +<p>D'aucun absent n'est le contemporain.</p> +<p>Pauvres humains! quelle est votre inconstance!</p> +<p>Qu'est-ce que l'homme soi-mme livr?</p> +<p>Oui, cher ami, moi de qui l'imprudence</p> +<p>Vient de traiter de fivre, de dmence,</p> +<div><span class="pagenum"><a id="Page_97"> 97</a></span></div> +<p>Ce beau dsir par les temps consacr,</p> +<p>De runir la double jouissance</p> +<p>D'un nom pourtant jamais rvr;</p> +<p>Que sais-je, hlas! si mon inconsquence,</p> +<p>Par une sotte et double vanit,</p> +<p>Ne prtend point franchir l'espace immense</p> +<p>De l'univers et de l'ternit;</p> +<p>Et si des temps perant la nuit obscure,</p> +<p>Je ne veux point aller, dans un Mercure,</p> +<p>Au bout du monde, l'immortalit?</p> +</div></div> + +<h3 class="poetry"><span class="i5">PITRE D'UN PRE A SON FILS</span>,<br /> +<span class="i2 normal"><span class="i3">SUR LA NAISSANCE D'UN PETIT-FILS.</span></span></h3> +<div class="poetry"><div class="stanza"> +<p>Il est donc n, ce fils, objet de tant de vœux!</p> +<p>Il respire! avec lui nous renaissons tous deux.</p> +<p>Mon cœur s'est rveill: cette ardeur qui m'enflamme,</p> +<p>Au jour de ta naissance a pntr ton me.</p> +<p>Je te pris dans mes bras: un serment solennel</p> +<p>Promit de t'lever dans le sein paternel.</p> +<p>Le temps, qui m'a conduit au bout de ma carrire,</p> +<p>De mes yeux par degrs pura la lumire:</p> +<p>Vainement et trop tard allumant son flambeau,</p> +<p>La raison nous claire aux portes du tombeau.</p> +<p>Ah! si l'exprience, cole du vrai sage,</p> +<p>Pouvait de nos enfans devenir l'hritage!</p> +<p>Si nos malheurs au moins n'taient perdus pour eux!</p> +<p>Un pre, en expirant, se croirait trop heureux:</p> +<span class="pagenum"><a id="Page_98"> 98</a></span> +<p>Mais il meurt tout entier; et la triste vieillesse</p> +<p>Dans la tombe avec elle emporte sa sagesse.</p> +<p>De mon vaisseau du moins que les tristes dbris,</p> +<p>pars sous les cueils, en cartent mon fils.</p> +<p>Je le vois, en mourant, s'loigner du rivage:</p> +<p>Ah! s'il arrive au port, je bnis mon naufrage.</p> +<p>Parmi tous ces mortels sur ce globe sems,</p> +<p>Les uns portent un cœur, des sens inanims;</p> +<p>Le feu des passions n'chauffe point leur me:</p> +<p>D'autres sont embrss d'une cleste flamme:</p> +<p>Mais trop souvent, hlas! sa fconde chaleur</p> +<p>Enfante les talens et non pas le bonheur;</p> +<p>Et de l'infortun dont elle est le partage,</p> +<p>Elle fait un grand homme et rarement un sage.</p> +<p>Le bonheur! mortel!... Ose te dtacher</p> +<p>D'un espoir que bientt il faudrait t'arracher:</p> +<p>Si le songe est flatteur, le rveil est funeste;</p> +<p>Fais le bonheur d'autrui, c'est le seul qui te reste.</p> +<p>Si ton fils n'a reu que des sens mousss,</p> +<p>Qu'il se trane pas lents dans les chemins tracs:</p> +<p>Sans lui frayer toi-mme une route nouvelle,</p> +<p>De tes seules vertus offre-lui le modle:</p> +<p>Mais si des passions le germe est dans son sein,</p> +<p>Veille, pre clair, sur ce dpt divin:</p> +<p>Loin de lui ces prisons o le hasard rassemble</p> +<p>Des esprits ingaux qu'on fait ramper ensemble;</p> +<p>O le vil prjug vend d'obscures erreurs,</p> +<p>Que la jeunesse achte aux dpens de ses mœurs:</p> +<p>Si ton fils ne te doit son me toute entire,</p> +<p>Tu lui donnas le jour, mais tu n'es pas son pre.</p> +<p>Le chef-d'œuvre immortel de la divinit</p> +<p>Sur la terre au hasard parat tre jet.</p> +<div><span class="pagenum"><a id="Page_99"> 99</a></span></div> +<p>L'homme nat; l'imposture assige son enfance:</p> +<p>On fatigue, on sduit sa crdule ignorance:</p> +<p>On dgrade son tre. Ah, cruels! arrtez:</p> +<p>C'est une me immortelle qui vous insultez.</p> +<p>De l'ducation l'influence suprme,</p> +<p>Subjugant dans nos cœurs la nature elle-mme,</p> +<p>Peut crer son choix, des vices, des vertus:</p> +<p>C'est du fils de Csar que Caton fit Brutus.</p> +<p>Rgne sur le hasard, affaiblis son empire:</p> +<p>L'homme peut le borner, ou mme le dtruire.</p> +<p>Que son fier ascendant soit dompt par tes soins:</p> +<p>Transforme pour ton fils les vertus en besoins.</p> +<p>O toi! fille des Cieux que l'univers adore,</p> +<p>Toi qu'il faut que l'on craigne, ou qu'il faut qu'on implore,</p> +<p>Sainte religion, dont le regard descend,</p> +<p>Du crateur l'homme, et de l'homme au nant,</p> +<p>Montre-nous cette chane adorable et cache</p> +<p>Par la main de Dieu mme son trne attache,</p> +<p>Qui, pour notre bonheur, unit la terre au ciel</p> +<p>Et balance le monde aux pieds de l'ternel.</p> +<p>Mais dj de ton fils la raison vient d'clore:</p> +<p>Sache pier, saisir l'instant de son aurore,</p> +<p>O l'homme ouvrant les yeux, frapp d'un jour nouveau,</p> +<p>S'veille, et regardant autour de son berceau,</p> +<p>tonn de penser, et fier de se connatre,</p> +<p>Ose s'interroger, s'aperoit de son tre;</p> +<p>Dvore les objets autour de lui sems,</p> +<p>Jadis morts ses yeux, maintenant anims;</p> +<p>Demande ces objets leurs rapports lui-mme,</p> +<p>Et du monde moral veut saisir le systme;</p> +<p>A de sages leons consacre ses momens;</p> +<p>De ses vertus alors pose les fondemens;</p> +<div><span class="pagenum"><a id="Page_100"> 100</a></span></div> +<p>Des vrais biens, des vrais maux, trace-lui les limites;</p> +<p>Renferme ses regards dans les bornes prescrites;</p> +<p>Qu'il sache tour tour se concentrer dans lui,</p> +<p>Etendre ses rapports vivre dans autrui;</p> +<p>Ne fais briller dans lui que des clarts utiles;</p> +<p>Il est pour les humains des vrits striles;</p> +<p>Le ciel est parsem de globes lumineux;</p> +<p>Mais un seul nous claire et suffit nos yeux.</p> +<p>Prolonge pour ton fils cet heureux temps d'ivresse,</p> +<p>Cet aimable dlire o la simple jeunesse,</p> +<p>Ignorant l'artifice et les retours cruels,</p> +<p>N'a point perdu le droit d'estimer les mortels,</p> +<p>Et gote ce bonheur si pur, si respectable,</p> +<p>De croire la vertu pour aimer son semblable.</p> +<p>Jeune homme, j'aime voir ta nave candeur</p> +<p>Chercher imprudemment nos vertus dans ton cœur,</p> +<p>Chrir une ombre vaine, adorer ton ouvrage,</p> +<p>De tes purs sentimens reproduire l'image,</p> +<p>Et se plaire crer, dans ta simplicit,</p> +<p>Un nouvel univers par toi seul habit.</p> +<p>Oui, que mon fils embrasse un fantme qu'il aime:</p> +<p>Nous croyant des vertus, il en aura lui-mme.</p> +<p>Mais voici ce moment utile ou dangereux,</p> +<p>Qui, souvent annonc par un naufrage affreux,</p> +<p>Des sens avec le cœur prparant l'alliance,</p> +<p>Donne l'homme tonn toute son existence,</p> +<p>tablit ses devoirs sur ses rapports divers,</p> +<p>Le fait vivre lui-mme et natre l'univers.</p> +<p>Ce sont les passions, dont la fatale ivresse</p> +<p>L'lve quelquefois, et trop souvent l'abaisse;</p> +<p>Mais quel que soit sur nous leur ascendant vainqueur,</p> +<p>Leur force ou leur faiblesse est toute en notre cœur.</p> +<div><span class="pagenum"><a id="Page_101"> 101</a></span></div> +<p>Indociles coursiers, ils prouvent leur guide;</p> +<p>Le faible est entran par leur lan rapide;</p> +<p>Le fort sait les dompter, les asservir au frein;</p> +<p>Pour jamais de leur matre ils connaissent la main.</p> +<p>Les coursiers du soleil, dans leur vaste carrire,</p> +<p>Rpandaient sans danger les feux et la lumire;</p> +<p>Phaton les conduit: bondissans, furieux,</p> +<p>Ils consument la terre, ils embrsent les cieux.</p> +<p>Si ton fils des vertus a reu la semence,</p> +<p>Des passions, pour lui, ne crains point l'influence;</p> +<p>De nos garemens on les accuse en vain;</p> +<p>Le germe corrupteur dormait dans notre sein:</p> +<p>De sable, de limon cet impur assemblage,</p> +<p>Rebut de l'ocan, soulev par l'orage,</p> +<p>Avant que la tempte et branl les airs,</p> +<p>Il existait dj dans le gouffre des mers.</p> +<p>Passions, c'est nous seuls et non vous qu'il faut craindre.</p> +<p>purons notre cœur sans vouloir les teindre.</p> +<p>Parmi tous ces dsirs dans notre me allums,</p> +<p>Le tyran le plus fier de nos sens enflamms,</p> +<p>C'est ce fougueux instinct fait pour nous reproduire,</p> +<p>Bienfaiteur des mortels, et prt les dtruire.</p> +<p>Qu'un seul objet, mon fils, t'enchanant sous sa loi,</p> +<p>Te drobe son sexe ananti pour toi.</p> +<p>Heureux, sans doute heureux, si la beaut qui t'aime,</p> +<p>Remplissant tout ton cœur, te rend cher toi-mme,</p> +<p>Et mle au tendre amour qu'elle a su t'inspirer,</p> +<p>Ce charme des vertus qui les fait adorer!</p> +<p>Nœuds avous du ciel, respectable hymne,</p> +<p>De mon fils tes lois soumets la destine!</p> +<p>Que par toi, de son tre tendant le lien,</p> +<p>Mon fils, pour tre heureux, soit homme et citoyen!</p> +<div><span class="pagenum"><a id="Page_102"> 102</a></span></div> +<p>Loin d'ici ces mortels, dont la folle prudence</p> +<p>Refuse leur pays le prix de leur naissance,</p> +<p>Et qui prts brler des plus coupables feux,</p> +<p>Morts pour le genre humain, pensent vivre pour eux!</p> +<p>Amiti, nœud sacr, rcompense des sages,</p> +<p>Plaisir de tous les temps, vertu de tous les ges!</p> +<p>Oui, mon fils chrira tes devoirs, tes douceurs.</p> +<p>L'astre qui nous claire eut des blasphmateurs:</p> +<p>Des monstres ont maudit sa fconde influence;</p> +<p>D'autres ont de Dieu mme abhorr l'existence,</p> +<p>Ont ha l'Eternel: amiti! qui jamais</p> +<p>A blasphm ton nom, a maudit tes bienfaits?</p> +<p>Le ciel daigne accorder au mortel magnanime</p> +<p>Une autre passion plus rare et plus sublime,</p> +<p>Aliment des vertus, me des grands desseins:</p> +<p>C'est ce noble dsir d'tre utile aux humains,</p> +<p>D'avoir des droits sur eux, de vivre en leur mmoire;</p> +<p>Le plus beau des besoins, le besoin de la gloire;</p> +<p>Imprieux instinct que des dieux bienfaiteurs,</p> +<p>Par piti pour la terre ont mis dans les grands cœurs.</p> +<p>Mais qui cherche la gloire a besoin qu'on l'claire.</p> +<p>Il en est une, hlas! criminelle ou vulgaire,</p> +<p>Que le faible poursuit, qu'encense le pervers,</p> +<p>Qui, sous diffrens noms, flau de l'univers,</p> +<p>Arme le conqurant, lui commande les crimes,</p> +<p>Dicte au sage insens de coupables maximes,</p> +<p>Aiguise le poignard, prpare le poison,</p> +<p>Pour sauver de l'oubli le fantme d'un nom;</p> +<p>Prestige d'un instant, vaine et cruelle idole,</p> +<p>Non, ce n'est point toi que le sage s'immole;</p> +<p>Ses jours, dans les travaux, ne sont point consums,</p> +<p>Pour laisser quelques pas sur le sable imprims:</p> +<p>Mais servir, clairer le genre humain qu'il aime,</p> +<div><span class="pagenum"><a id="Page_103"> 103</a></span></div> +<p>En recherchant surtout l'estime de soi-mme;</p> +<p>La mettre au plus haut prix; l'obtenir de son cœur;</p> +<p>Voil quelle est sa gloire et quelle est sa grandeur.</p> +<p>Si de ce beau dsir ton me est dvore,</p> +<p>Nourris dans toi, mon fils, cette flamme sacre,</p> +<p>Tandis que tes esprits, dans leur mle vigueur,</p> +<p>Du feu des passions reoivent leur chaleur.</p> +<p>Ah! lorsque les glaons de la froide vieillesse</p> +<p>Viennent de notre sang arrter la vtesse,</p> +<p>Lorsque nous recelons dans un dbile corps</p> +<p>Un esprit impuissant, une me sans ressorts,</p> +<p>Plus de droits sur la gloire et sur la renomme:</p> +<p>La lice de l'honneur est pour jamais ferme:</p> +<p>Et sur nos sens fltris, ainsi que sur nos cœurs,</p> +<p>L'oisive indiffrence panche ses langueurs.</p> +<p>Mon fils, sur les humains que ton me attendrie</p> +<p>Habite l'univers, mais aime sa patrie.</p> +<p>Le sage est citoyen: il respecte la fois</p> +<p>Et le trsor des mœurs, et le dpt des lois:</p> +<p>Les lois! raison sublime et morale pratique,</p> +<p>D'intrts opposs balance politique,</p> +<p>Accord n des besoins, qui, par eux ciment,</p> +<p>Des volonts de tous fit une volont.</p> +<p>Chris toujours, mon fils, cet utile esclavage,</p> +<p>Qui de la libert doit purer l'usage.</p> +<p>Entends mes derniers mots, toi, dont les soins prudens</p> +<p>Doivent de notre fils guider les premiers ans.</p> +<p>J'ai vu son doux sourire sa naissante aurore;</p> +<p>Son premier sentiment tes yeux doit clore;</p> +<p>Dans ton sein paternel il ira s'pancher;</p> +<p>Et moi, d'entre tes bras la mort va m'arracher.</p> +<p>Puisse un jour cet crit, gage de ma tendresse,</p> +<p>Cher enfant, ton cœur faire aimer ma vieillesse!</p> +<div><span class="pagenum"><a id="Page_104"> 104</a></span></div> +<p>Puisses-tu t'crier, saisi d'un doux transport:</p> +<p>Il fit des vœux pour moi dans les bras de la mort!</p> +<p>Oui, c'est toi qui, m'offrant une heureuse esprance,</p> +<p>Plus loin dans l'avenir porte mon existence:</p> +<p>Je t'apprends le secret de vivre et de jouir;</p> +<p>Ma mort t'enseignera le grand art de mourir.</p> +</div></div> + +<h3 class="poetry"><span class="i8">PITRE</span><br /> +<span class="i8 normal">A M. ***</span></h3> +<div class="poetry"><div class="stanza"> +<p><span class="small">Cologne, 19 juin 1761, crite sur les bords du Rhin.</span></p> +</div> +<div class="stanza"> +<p>Ami, des champs le spectacle flatteur</p> +<p>Vient d'animer, de rveiller mon cœur.</p> +<p>A s'attendrir ce spectacle l'invite.</p> +<p>J'ai fui la ville et l'ennui qui l'habite.</p> +<p>Hlas! au moins cach sous ces forts,</p> +<p>Il m'est permis de dtourner ma vue</p> +<p>De ces clochers, dont les hardis sommets,</p> +<p>En s'effilant, s'lancent dans la nue,</p> +<p>Et dont l'aspect me poursuit jamais.</p> +<p>N'entends-tu pas, dans ce verger paisible,</p> +<p>Ce rossignol? Son organe flexible,</p> +<p>Tendre toujours et toujours vari,</p> +<p>Chante l'amour: je parle l'amiti.</p> +<p>Oui, dans ces lieux, ami, tout la rappelle.</p> +<p>Autour de moi que la nature est belle!</p> +<p>Je vois du Rhin les flots majestueux</p> +<p>Baigner mes pieds et couler sous mes yeux.</p> +<p>De sept rochers les cmes ingales</p> +<p>Vont l'envi se perdre dans les cieux;</p> +<div><span class="pagenum"><a id="Page_105"> 105</a></span></div> +<p>Un bois touffu remplit leurs intervalles.</p> +<p>D'un doux frisson ces trembles agits,</p> +<p>De ces oiseaux la douce mlodie,</p> +<p>Portent le trouble mon me ravie;</p> +<p>Pour comble encore, mes yeux enchants</p> +<p>Ces fleurs, au loin maillant la prairie,</p> +<p>Pour me sduire talent leurs beauts.</p> +<p>Sjour touchant! que n'es-tu ma patrie?</p> +<p>N'importe, hlas! de mon cœur endormi</p> +<p>Ton doux aspect a banni la tristesse.</p> +<p>Je suis heureux dans cette courte ivresse:</p> +<p>Je suis heureux: je songe mon ami.</p> +<p>C'en est donc fait, la trompeuse fortune</p> +<p>A sur mes jours abdiqu tout pouvoir.</p> +<p>Je la bnis; sa faveur importune,</p> +<p>En aucun temps n'a fix mon espoir.</p> +<p>Il est bien vrai que, provoqu par elle,</p> +<p>J'obissais sa voix infidelle,</p> +<p>Et ton ami s'en faisait un devoir.</p> +<p>Mais elle a fait ce que mon cœur demande:</p> +<p>Sa trahison, que j'aurais d prvoir,</p> +<p>De ses faveurs est pour moi la plus grande.</p> +<p>J'avais pens, dans ma trop longue erreur,</p> +<p>Que de ses dons la fatale influence</p> +<p>Aplanissait le chemin du bonheur.</p> +<p>Mais que les Dieux ont born sa puissance!</p> +<p>Pour tre heureux il nous suffit d'un cœur.</p> +<p>Je les ai vus, ses favoris coupables,</p> +<p>En dpit d'elle, illustres misrables,</p> +<p>Fiers d'tre sots, de leur faste blouis,</p> +<p>Punis toujours de n'avoir rien faire,</p> +<p>Dans leurs miroirs mille fois reproduits,</p> +<p>Peindre partout, voir partout leur misre;</p> +<div><span class="pagenum"><a id="Page_106"> 106</a></span></div> +<p>Sur leurs sophas lchement tendus,</p> +<p>D'esprit, de corps galement perclus;</p> +<p>Du fade objet dont l'aspect les accable</p> +<p>Multiplier l'image insupportable.</p> +<p>J'ai vu Crassus, pour chapper au temps,</p> +<p>Dans sa langueur en compter les instans.</p> +<p>La montre d'or nonchalamment tire</p> +<p>Dit qu'en secret il maudit sa dure.</p> +<p>Son triste cœur voudrait, dans son ennui,</p> +<p>La dmentir, s'inscrire en faux contre elle;</p> +<p>Mais le tmoin muet et trop fidelle</p> +<p>Obstinment dpose contre lui.</p> +<p>Combien mes yeux ont surpris de bassesse</p> +<p>Sous ces dehors, sous cet clat trompeur!</p> +<p>Oui, que le ciel, punissant ma faiblesse,</p> +<p>Sur ton ami signale sa fureur,</p> +<p>Si, de mon cœur dmentant la noblesse,</p> +<p>J'osais tremper dans leur lche bonheur!</p> +<p>Que l'amiti, pour tous deux indulgente,</p> +<p>A sur nos jours panch de douceurs!</p> +<p>Avec quel art sa faveur bienfaisante</p> +<p>De nos plaisirs variait les couleurs!</p> +<p>Par la gat tantt enlumine,</p> +<p>Tantt moins vive, encor plus fortune,</p> +<p>Elle portait par degrs dans nos cœurs,</p> +<p>Aprs l'essor d'une libre saillie,</p> +<p>Ce doux sommeil, cette mlancolie,</p> +<p>Qui de l'amour imite les langueurs.</p> +<p>Souvent muets dans notre nonchalance,</p> +<p>Trop srs de nous pour craindre un seul moment</p> +<p>Qu'on ne la prt pour de l'indiffrence,</p> +<p>Nous nous taisions, et cet heureux silence</p> +<div><span class="pagenum"><a id="Page_107"> 107</a></span></div> +<p>Ne finissait que par un sentiment:</p> +<p>Temps prcieux pour mon me attendrie,</p> +<p>O mon esprit, emport loin de moi,</p> +<p>tait absent, mais absent prs de toi.</p> +<p>Plaisir du cœur, tendre mlancolie,</p> +<p>Doux antidote et baume de la vie,</p> +<p>Par quelle loi, par quel fatal destin,</p> +<p>Faut-il, hlas! que d'un peuple volage</p> +<p>L'insuffisant et strile langage</p> +<p>T'ose confondre avec ce noir chagrin,</p> +<p>Flau cruel de l'me dgrade,</p> +<p>Par les ennuis tristement obsde?</p> +<p>Souvent encor quand un diseur de riens</p> +<p>Venait troubler nos charmans entretiens,</p> +<p>Si par malheur sa bouche tmraire</p> +<p>D'un sentiment n d'une me vulgaire</p> +<p>A nos regards dvoilait la laideur,</p> +<p>Mes yeux soudain, sur ton front peu flatteur,</p> +<p>En saisissaient le dsaveu sincre.</p> +<p>Mais qu'ai-je dit? Etait-il ncessaire</p> +<p>De l'y chercher? Il tait dans mon cœur.</p> +<p>Ah! cher ami, puis-je esprer encore</p> +<p>De te revoir, de trouver dans le tien</p> +<p>Cette amiti qui tous deux nous honore,</p> +<p>Et dont l'absence a serr le lien?</p> +<p>Momens heureux, je vais vous voir renatre;</p> +<p>Et de plus prs tes destins li,</p> +<p>Auprs de toi, prenant un nouvel tre,</p> +<p>Je vais chrir les arts et l'amiti.</p> +<p>J'ignore encor ce que le sort barbare</p> +<p>Pour ton ami cache dans l'avenir;</p> +<p>Mais quels que soient les jours qu'il me prpare,</p> +<div><span class="pagenum"><a id="Page_108"> 108</a></span></div> +<p>De fermet prompt me prmunir,</p> +<p>Malgr ses coups, je veux suivre la pente</p> +<p>De ce sentier que l'honneur me prsente,</p> +<p>Et que sa main pour moi daigne aplanir.</p> +<p>Je sais trop bien que sa faveur strile</p> +<p>Ne me promet qu'une palme inutile;</p> +<p>Mais le travail, tendre consolateur,</p> +<p>M'assure au moins un abri salutaire.</p> +<p>Abri sacr, ncessaire mon cœur.</p> +<p>Oui, le travail est son propre salaire.</p> +<p>Par le malheur mon esprit abattu,</p> +<p>Se redoutant, chrissant sa faiblesse,</p> +<p>Contre lui-mme a long-temps combattu.</p> +<p>Je cde enfin l'instinct qui me presse.</p> +<p>Te souviens-tu de ce chantre de Grce!</p> +<p>Encourag par les dons sducteurs</p> +<p>Du cercle entier de ses admirateurs,</p> +<p>Oh! disait-il, partageant leur ivresse,</p> +<p>Si l'intrt pouvait les clairer;</p> +<p>Si dans mon cœur ce peuple pouvait lire;</p> +<p>De quels transports je me sens pntrer,</p> +<p>Lorsque mes doigts voltigent sur la lyre;</p> +<p>D'une faveur il croirait m'honorer,</p> +<p>En permettant mon heureux dlire</p> +<p>De s'exercer dans cet art que j'admire.</p> +</div></div> + +<p><span class="pagenum"><a id="Page_109"> 109</a></span></p> + +<h3 class="poetry"><span class="i6">PITRE</span></h3> +<p class="hanging indent2"> +A M. ***, QUI AVAIT FAIT AFFICHER CHEZ SON SUISSE UN +ORDRE EN VERS, DE N'OUVRIR QU'AU MRITE, ET DE REFUSER +LA PORTE A LA FORTUNE.</p> +<div class="poetry"><div class="stanza"> +<p>Je l'ai vu cet ordre authentique,</p> +<p>Mis en vers joliment tourns,</p> +<p>Cette consigne potique</p> +<p>Qu' votre Suisse vous donnez;</p> +<p>Mais elle est trop philosophique,</p> +<p>Ou trop peu. Quoi! vous ordonnez</p> +<p>Que l'on ferme la porte au nez</p> +<p>A la Fortune! Et pourquoi faire?</p> +<p>Est-ce humeur, faiblesse ou colre?</p> +<p>Vous avez tort; mais apprenez</p> +<p>Le dnoment de cette affaire.</p> +<p>Aprs ce refus insultant</p> +<p>Que fit la belle aventurire?</p> +<p>Surprise de ce compliment,</p> +<p>De la rebuffade impolie</p> +<p>D'un portier qui la congdie,</p> +<p>Croiriez-vous que dans cet instant</p> +<p>(Voyez un peu quelle tourdie!)</p> +<p>Elle vint chez moi brusquement?</p> +<p>Je sortais: j'ouvre....—La fortune!</p> +<p>Ne vous suis-je pas importune?</p> +<p>Le cas arrive rarement.</p> +<p>—Il arrive dans ce moment.</p> +<p>Elle m'tonna, je vous jure.</p> +<p>J'excusai le sage imprudent</p> +<span class="pagenum"><a id="Page_110"> 110</a></span> +<p>Qui brusquait ainsi la desse;</p> +<p>Il a tort d'outrer la sagesse.</p> +<p>—Vous raillez, je crois.—Nullement.</p> +<p>Il fallait au moins vous admettre,</p> +<p>En faisant des conditions....</p> +<p>—A moi!—Sans doute.—Eh bien! voyons.</p> +<p>Faites les vtres.—A la lettre</p> +<p>Vous les suivrez? Premirement,</p> +<p>Je vous dois un remercment:</p> +<p>Vous voil sans qu'on vous appelle,</p> +<p>C'est ce qu'il me faut justement.</p> +<p>—Vous me plaisez assez, dit-elle.</p> +<p>—Tant mieux.—Convenons de nos faits.</p> +<p>—Vous ne prtendrez jamais</p> +<p>A changer le fond de ma vie;</p> +<p>Vous respecterez sans aigreur</p> +<p>Mon caractre, mon humeur,</p> +<p>Et mme un peu ma fantaisie.</p> +<p>Je conserverai mes amis,</p> +<p>Vous ne m'en donnerez point d'autres:</p> +<p>A moi les miens, vous les vtres.</p> +<p>Le sentiment sera permis</p> +<p>A mon cœur n sensible et tendre;</p> +<p>De moi vous ne devrez attendre</p> +<p>Que des soins, et non des soucis;</p> +<p>Je n'en veux ni donner ni prendre.</p> +<p>Si, par l'effet de vos faveurs,</p> +<p>Je dois approcher des grandeurs,</p> +<p>Partout, la cour, la ville,</p> +<p>Je serai, rien n'est plus facile,</p> +<p>Sans orgueil, mais non sans fiert,</p> +<p>Vrai sans rudesse, sans audace,</p> +<span class="pagenum"><a id="Page_111"> 111</a></span> +<p>Et libre sans lgret.</p> +<p>Auprs de mes amis en place</p> +<p>J'aurai peu d'assiduit,</p> +<p>La rservant pour leur disgrce.</p> +<p>Permettez-vous?—Accord, passe.</p> +<p>—Avec le mrite, l'honneur,</p> +<p>Je n'entre point dans vos querelles;</p> +<p>Je veux rester leur serviteur,</p> +<p>Et les tiens pour amis fidles.</p> +<p>—Ah! nous nous brouillerons.—Tant pis</p> +<p>—Un mot encor. Toujours admis,</p> +<p>Chez moi le mrite aura place</p> +<p>Au-dessus de vos favoris:</p> +<p>C'est la sienne, quoique l'on fasse.</p> +<p>Refus net.—La dit</p> +<p>Me dit, d'un ton de bonhommie:</p> +<p>Moi, j'ai de la facilit;</p> +<p>Mais cet article du trait,</p> +<p>Par quel art, par quelle industrie,</p> +<p>Le faire signer, je vous prie,</p> +<p>A ma sœur?—Qui?—La vanit.</p> +<p>Adieu.—Soit.—La folle immortelle</p> +<p>Part et s'envole tire d'aile,</p> +<p>Me supposant de vains regrets,</p> +<p>Je le souponne; car la belle,</p> +<p>Tout en me quittant pour jamais,</p> +<p>Regardait parfois derrire elle,</p> +<p>Pour voir si je la rappelais;</p> +<p>Mais je laissai fuir l'infidelle,</p> +<p>Et mes voisins courent aprs.</p> +</div></div> + +<p><span class="pagenum"><a id="Page_112"> 112</a></span></p> + +<h3 class="poetry"><span class="i6">FRAGMENS</span></h3> +<p class="hanging indent2"><span class="normal">D'UNE PITRE DIPLOMATIQUE, ADRESSE A LA COALITION DES +PRINCES ARMS CONTRE LA FRANCE.</span></p> + +<div class="poetry"><div class="stanza"> +<p>Quoi! contre nos pamphlets hrissant vos frontires,</p> +<p>Vous formez des cordons, vous dressez des barrires;</p> +<p>Et vous pourriez, chez nous, vauriens pestifrs,</p> +<p>De l'galit sainte aptres conjurs,</p> +<p>Hasardant la vertu de vos bandes guerrires,</p> +<p>Souffrir que d'un faux jour les rayons gars,</p> +<p>Perant l'pais repli de leurs lourdes paupires,</p> +<p>Offrissent leurs yeux troubles, mal assurs,</p> +<p>De nos Franais nouveaux les faons familires!</p> +<p>Quoi! vos fiers cuirassiers qui, combattant pour vous,</p> +<p>Meurent sous vos btons en perdant vos trois sous,</p> +<p>Verront-ils exposer leur fidle innocence</p> +<p>Aux piges que leur tend notre indigne licence!</p> +<p>Rois, laissez-vous flchir, ne nous attaquez pas;</p> +<p>Plaignez plutt l'erreur de notre indpendance,</p> +<p>De cette galit, flau de nos climats.</p> +<p>Sans cesse attendrissez sur nous, sur nos misres,</p> +<p>Vos sujets chargs d'or, payant sans assignats</p> +<p>Le brigand brevet qui les trane en galres<a name="FNanchor_26" id="FNanchor_26" href="#Footnote_26" class="fnanchor"> [26]</a>,</p> +<p>Pour la mort d'un vieux cerf soustrait vos bats.</p> +<div><span class="pagenum"><a id="Page_113"> 113</a></span></div> +<p>Avant qu'on vous apprt que les hommes sont frres,</p> +<p>Funeste vrit qui peut tout perdre, hlas!</p> +<p>Nuire vos recruteurs, renchrir vos soldats,</p> +<p>Corrompre l'ouvrier en haussant les salaires,</p> +<p>Et, trompant vos sujets gars sur nos pas,</p> +<p>Leur ravir tous ces biens si chers leurs anctres,</p> +<p>Ces biens perdus pour nous, mais non pour vos tats,</p> +<p>Des moines, des geliers, des nobles et des prtres...</p> +<p><b>. . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . .</b></p> +<p>A quoi de l'art des rois on borne les leons!</p> +<p>Transplanter en Brabant les braves de Hongrie,</p> +<p>Puis contre les Hongrois armer les Brabanons,</p> +<p>Styriens Milan, Milanais en Styrie:</p> +<p>De ce profond mystre est-ce l tout le fin?</p> +<p>Combien de temps faut-il pour que le monde enfin</p> +<p>De ce royal secret dcouvre l'industrie?</p> +<p>—Mais, depuis six cents ans!—Soit: rien ne prouve mieux</p> +<p>Que, pour aller bien loin, ce systme est trop vieux.</p> +<p>Kaunitz le sentira: sa tte octognaire</p> +<p>Dira: Voici du neuf, voyons, que faut-il faire?</p> +<p>Je ne reconnais plus ce commode mtier</p> +<p>De rgir les tats pour se dsennuyer.</p> +<p>Rgner est chose grave et devient une affaire.</p> +<p><b>. . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . .</b></p> +<p>Voisins des Marquisats<a name="FNanchor_27" id="FNanchor_27" href="#Footnote_27" class="fnanchor"> [27]</a>, vous savez tous qu'en dire,</p> +<p>Frdric, expliquant ses droits rgaliens,</p> +<p>Forme, allonge, largit son nouvel apanage;</p> +<p>Fait chez vous la police et vous prendra vos biens</p> +<p>Par sage surveillance et par bon voisinage,</p> +<p>Pour vous dfendre mieux contre les Autrichiens.</p> +<p>Dj de ses <em>housards</em> une troupe impolie</p> +<div><span class="pagenum"><a id="Page_114"> 114</a></span></div> +<p>A ranonn deux fois les gens de Nuremberg.</p> +<p>—Bon! Nuremberg n'est rien: c'est de la bourgeoisie.</p> +<p>—D'accord. Mais un moment: Monsieur de Wirtemberg</p> +<p>S'attend de jour en jour la mme avanie;</p> +<p>C'est un seigneur, un duc, un prince en Franconie.</p> +<p>Que rpondre? on se tait: l'vque de Bamberg,</p> +<p>Plus confondu que vous, rassemble ses vieux titres,</p> +<p>Et du cercle alarm consulte les chapitres:</p> +<p>Publicistes, docteurs, l'escrime excits,</p> +<p>En petit <em>in-quartos</em> resserrant leur logique,</p> +<p>Prouvant, dmontrant tout, hors les points contests,</p> +<p>Font admirer de plus cet accord harmonique</p> +<p>Qui, par des mouvemens simples, bien concerts,</p> +<p>Fait marcher sans dlais ce grand corps germanique.</p> +<p>Bientt le brave Hoffmann les a tous rfuts;</p> +<p>Et par vingt rgimens que charme sa rplique,</p> +<p>Kalkreuth et Mollendorff, d'avance bien posts,</p> +<p>Assurent le succs de sa diplomatique.</p> +<p>Raguse et ses faubourgs, Luques et Saint-Martin</p> +<p>Attendent, comme on sait, avec impatience,</p> +<p>L'arrt du congrs qui doit livrer la France</p> +<p>Repentante et contrite aux chevaliers du Rhin.</p> +<p>De Mercy, de Breteuil la sagesse profonde,</p> +<p>De Rousseau, de Sieys rformant les erreurs,</p> +<p>Nous gurira des maux causs par ces penseurs,</p> +<p>Qui, malgr la police, ont clair le monde,</p> +<p>Et, sans tre honors du poste de commis,</p> +<p>Se mlent d'influer sur les lois d'un pays.</p> +<p>C'est un abus affreux: il faut qu'on le corrige;</p> +<p>La constitution le demande et l'exige.</p> +<p>Il nous faut au-dehors une rvision;</p> +<p>L'autre est insuffisante, encor qu'elle ait du bon.</p> +<span class="pagenum"><a id="Page_115"> 115</a></span> +<p>. . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . .</p> +<p>Catherine, posant un tome de Voltaire,</p> +<p>Ecrit pour condouloir aux chagrins du saint-pre.</p> +<p>Le pontife attendri, presque priv d'enfans,</p> +<p>Veut dj dans Moscou recruter des croyans;</p> +<p>Et bnissant tout bas l'auguste Catherine,</p> +<p>Adresse un doux reproche la grce divine,</p> +<p>Qui, contristant les saints, diffre trop long-temps</p> +<p>D'unir l'glise grecque l'glise latine.</p> +<p>Hlas! tout vient trop tard: faut-il qu'un si grand bien</p> +<p>Commence s'oprer quand on ne croit plus rien?</p> +</div> +<div class="stanza"> +<p>(<em>Ce qui suit s'adresse au feu roi de Sude.</em>)</p> +</div> +<div class="stanza"> +<p>Une croisade noble est œuvre mritoire,</p> +<p>Propre toucher les cœurs des nobles Sudois,</p> +<p>Utile vos sujets, commerans et bourgeois,</p> +<p>Qui, resserrant leurs fonds, vous souhaitent la gloire</p> +<p>D'Artus, de Galaor, ou d'Oger le Danois.</p> +<p>Votre abord si prochain dans la riche Neustrie,</p> +<p>Ce fief du grand Rollon promis vos exploits,</p> +<p>De vos Dalcarliens excitant l'industrie,</p> +<p>Prviendra la faillite assez commune aux rois,</p> +<p>Mais qu'on leur passe moins aujourd'hui qu'autrefois;</p> +<p>Car on se forme enfin; et du fond de l'Ukraine;</p> +<p>Avant que d'envoyer sa botte souveraine,</p> +<p>Charles, votre patron, balancerait, je crois:</p> +<p>Il craindrait qu' Stockholm on ne se dt peut-tre:</p> +<p>Essayons: Il faut voir, sous ce commode matre,</p> +<p>S'il n'et pas mieux valu, pour un peuple indign,</p> +<p>Que sur lui ds long-temps cette botte et rgn.</p> +<p>Ah! nous n'eussions pas vu dpeupler nos campagnes,</p> +<p>En brigands, en soldats, changer nos laboureurs,</p> +<p>Sous des fardeaux virils haleter leurs compagnes,</p> +<div><span class="pagenum"><a id="Page_116"> 116</a></span></div> +<p>Et leur fils consums en prcoces sueurs,</p> +<p>Jeunes, de la vieillesse accuser les langueurs.</p> +<p>Vous voyez que dj la question se pose.</p> +<p>Le texte est dangereux; prvenez-en la glose.</p> +<p>Gfle en fournit un autre; et, malgr le succs,</p> +<p>Vos tats assembls vers la zne polaire,</p> +<p>En exil, dans un camp, sous le glaive, aux arrts,</p> +<p>Ou contraints de payer, ou pays pour se taire,</p> +<p>Dans leurs foyers rendus exposeront les faits,</p> +<p>Ces faits accusateurs d'un heureux tmraire.</p> +<p>Vous les redoutez peu; j'entends Smiramis</p> +<p>Qui vous dit: Rprimons ces Franais rfractaires,</p> +<p>Prchant la libert qui gne en tout pays;</p> +<p>Mais craignons nos sujets, ils sont nos ennemis;</p> +<p>Et contre eux prtons-nous nos vaillans mercenaires.</p> +<p>Unis pour opprimer, despotes solidaires,</p> +<p>J'espre en vos trbans, comptez sur mes strlitz;</p> +<p>Marchez et triomphez: la gloire vous appelle</p> +<p>Aux combats, au congrs dans Aix dit la Chapelle:</p> +<p>Vous y parlerez trop, mais vous parlerez bien.</p> +<p>Chefs, soldats, orateurs, il ne vous manque rien.</p> +<p>Alexandre, partez pour les plaines d'Arbelle;</p> +<p>La Beauce en offre assez, et vos braves soldats</p> +<p>Qu'en Finlande la gloire a maigri sur vos pas,</p> +<p>Dans Gfle peu refaits, retrouveront en France,</p> +<p>Dans maint heureux vignoble, en pays de bombance,</p> +<p>La sant, la vigueur dont souvent mes guerriers</p> +<p>M'ont prsent l'image en m'offrant leurs lauriers.</p> +<p>Ainsi dit Catherine: et le hros habile,</p> +<p>Qui gote le trait, mais le trouve incomplet,</p> +<p>Jaloux de s'enrichir d'un article secret,</p> +<p>La flatte, lve au ciel son gnie et son style,</p> +<div><span class="pagenum"><a id="Page_117"> 117</a></span></div> +<p>Ses conqutes, ses lois, en ajoutant tout bas</p> +<p>Que, sans un fort subside, il ne partira pas.</p> +<p>Smiramis sourit, et, pour sortir de gne,</p> +<p>Mdite vingt pour cent un gros emprunt sur Gne,</p> +<p>Que par les migrs on croit dj rempli.</p> +<p>Tranquilles sur le nord, arrtons-nous ici:</p> +<p>A nos hros franais sa voix offre un asile.</p> +<p>—Ne vous y fiez pas: sa politique habile</p> +<p>Songe ses intrts plus qu' nos migrans.</p> +<p>Adroit nous ravir nos princes et nos grands,</p> +<p>Elle veut transplanter au sein de son empire</p> +<p>Le premier de nos arts, le blason qu'elle admire,</p> +<p>D'cussons, de lambels tapisser Astracan;</p> +<p>Chrin doit recruter pour embellir Cazan:</p> +<p>Tel est l'unique but de ses nobles dpenses.</p> +<p>Elle peut, il est vrai, dans ses dserts immenses,</p> +<p>En fiefs, en francs-aleux dcouper ses tats,</p> +<p>Tout brillans de comts, riches de marquisats,</p> +<p>Sans mme expatrier ni les ours, ni les rennes,</p> +<p>Deux <em>ordres</em>, dans le nord, puissances souveraines.</p> +<p>—Vous riez.... Si pourtant de ses secours aids....</p> +<p>—Cent mille arpens de neige, en un jour concds,</p> +<p>Peuvent soudain, s'il plat sa munificence,</p> +<p>Montrer chez les Kalmoucks la vritable France;</p> +<p>La cour des vrais Bourbons, le palais des Conds.</p> +<p>Princes au Kamshatka, ducs dans la Sibrie,</p> +<p>Voyez-les excitant une active industrie,</p> +<p>Encourager de l'œil les travaux roturiers</p> +<p>Qui dfrichent pour eux leur nouvelle patrie,</p> +<p>Fertile au seul aspect de ces grands chevaliers.</p> +<p>De l'Oby, de l'Irtich, les rives dlectables</p> +<p>Se peuplant de Franais prsents, prsentables,</p> +<div><span class="pagenum"><a id="Page_118"> 118</a></span></div> +<p>Verront leurs champs fconds sous de si nobles mains,</p> +<p>Etonner Ptersbourg de leur tributs lointains,</p> +<p>Et cet hommage heureux consoler Catherine</p> +<p>D'avoir des Osmanlis diffr la ruine.</p> +<p>—J'entends. Et les Sudois... Gustave? Il est bien loin:</p> +<p>Sans avoir d'assignats, sa richesse est en cuivre.</p> +<p>Ses soldats pourraient bien hsiter le suivre,</p> +<p>Et de le surveiller son snat prendra soin.</p> +<p>—Vous pourvoyez tout; je me tais, et pour cause.</p> +<p>Quel homme! il ne craint rien.—Oh! je crains quelque chose.</p> +<p>—Eh! quoi donc, s'il vous plat—D'ennuyer: serviteur.</p> +<p>—Dieu vous envoie moi quand j'aurai de l'humeur!</p> +<p>Adieu. Malgr les noms dont chez vous on vous nomme,</p> +<p>J'aime votre candeur, votre sincrit,</p> +<p>Et, pour un sclrat, je vous tiens honnte homme.</p> +<p>—Quels que soient les surnoms dont vous soyez not,</p> +<p>J'honore vos vertus et votre loyaut,</p> +<p>Comme si j'arrivais de Coblentz ou de Rome</p> +<p><b>..............</b></p> +</div></div> + +<p><span class="pagenum"><a id="Page_119"> 119</a></span></p> + +<h2>ODES.</h2> +<p><span class="pagenumh"><a id="Page_120"> 120</a></span> +<span class="pagenum"><a id="Page_121"> 121</a></span></p> + +<div class="chapter"> +<p class="subh">ODES.</p> + +<h3 class="poetry"><span class="i5">LA GRANDEUR DE L'HOMME</span>,<br /> +<span class="i11 normal">ODE.</span></h3> +</div> + +<div class="poetry"><div class="stanza"> +<p>Quand Dieu, du haut du ciel, a promen sa vue</p> +<p>Sur ces mondes divers, sems dans l'tendue,</p> +<p>Sur ces nombreux soleils, brillans de sa splendeur,</p> +<p>Il arrte les yeux sur le globe o nous sommes:</p> +<p class="i5"> Il contemple les hommes,</p> +<p>Et dans notre me enfin va chercher sa grandeur.</p> +</div> +<div class="stanza"> +<p>Apprends de lui, mortel, respecter ton tre.</p> +<p>Cet orgueil gnreux n'offense point ton matre:</p> +<p>Sentir ta dignit, c'est bnir ses faveurs;</p> +<p>Tu dois ce juste hommage sa bont suprme:</p> +<p class="i5"> C'est l'oubli de toi-mme</p> +</div> +<div class="stanza"> +<p>Qui, du sein des forfaits, fit natre tes malheurs.</p> +</div> +<div class="stanza"> +<p>Mon me se transporte aux premiers jours du monde</p> +<p>Est-ce l cette terre, aujourd'hui si fconde?</p> +<p>Qu'ai-je vu? des dserts, des rochers, des forts:</p> +<p>Ta faim demande au chne une vile pture;</p> +<p class="i5"> Une caverne obscure</p> +<p>Du roi de l'univers est le premier palais.</p> +</div> +<div class="stanza"> +<p>Tout nat, tout s'embellit sous ta main fortune:</p> +<p>Ces dserts ne sont plus, et la terre tonne</p> +<div><span class="pagenum"><a id="Page_122"> 122</a></span></div> +<p>Voit son fertile sein ombrag de moissons.</p> +<p>Dans ces vastes cits quel pouvoir invincible</p> +<p class="i5"> Dans un calme paisible</p> +<p>Des humains runis endort les passions?</p> +</div> +<div class="stanza"> +<p>Le commerce t'appelle au bout de l'hmisphre;</p> +<p>L'Ocan, sous tes pas, abaisse sa barrire;</p> +<p>L'aimant, fidle au nord, te conduit sur ses eaux;</p> +<p>Tu sais l'art d'enchaner l'Aquilon dans tes voiles;</p> +<p class="i5"> Tu lis sur les toiles</p> +<p>Les routes que le ciel prescrit tes vaisseaux.</p> +</div> +<div class="stanza"> +<p>Spars par les mers, deux continens s'unissent;</p> +<p>L'un de l'autre tonns, l'un de l'autre jouissent;</p> +<p>Tu forces la nature trahir ses secrets;</p> +<p>De la terre au soleil tu marques la distance,</p> +<p class="i5"> Et des feux qu'il te lance</p> +<p>Le prisme audacieux a divis les traits.</p> +</div> +<div class="stanza"> +<p>Tes yeux ont mesur ce ciel qui te couronne;</p> +<p>Ta main pse les airs qu'un long tube emprisonne;</p> +<p>La foudre menaante obit tes lois;</p> +<p>Un charme imprieux, une force inconnue</p> +<p class="i5"> Arrache de la nue</p> +<p>Le tonnerre indign de descendre ta voix.</p> +</div> +<div class="stanza"> +<p>O prodige plus grand! vertu que j'adore!</p> +<p>C'est par toi que nos cœurs s'ennoblissent encore:</p> +<p>Quoi! ma voix chante l'homme, et j'ai pu t'oublier!</p> +<p>Je clbre avant toi... Pardonne, beaut pure;</p> +<p class="i5"> Pardonne cette injure:</p> +<p>Inspire-moi des sons dignes de l'expier.</p> +</div> +<div class="stanza"> +<div><span class="pagenum"><a id="Page_123"> 123</a></span></div> +<p>Mes vœux sont entendus: ta main m'ouvre ton temple;</p> +<p>Je tombe vos genoux, hros que je contemple,</p> +<p>Pres, poux, amis, citoyens vertueux:</p> +<p>Votre exemple, vos noms, ornement de l'histoire,</p> +<p class="i5"> Consacrs par la gloire,</p> +<p>lvent jusqu' vous les mortels gnreux.</p> +</div> +<div class="stanza"> +<p>L, tranquille au milieu d'une foule abattue,</p> +<p>Tu me fais, Socrate, envier ta cigu;</p> +<p>L, c'est ce fier Romain, plus grand que son vainqueur;</p> +<p>C'est Caton sans courroux dchirant sa blessure:</p> +<p class="i5"> Son me libre et pure</p> +<p>S'enfuit loin des tyrans au sein de son auteur.</p> +</div> +<div class="stanza"> +<p>Quelle femme descend sous cette vote obscure?</p> +<p>Son pre dans les fers mourait sans nourriture.</p> +<p>Elle approche... tendresse! amour ingnieux!</p> +<p>De son lait.... se peut-il? oui, de son propre pre</p> +<p class="i5"> Elle devient la mre:</p> +<p>La nature trompe applaudit tous deux.</p> +</div> +<div class="stanza"> +<p>Une autre femme, hlas! prs d'un lit de tristesse,</p> +<p>Pleure un fils expirant, soutien de sa vieillesse;</p> +<p>Il lgue son ami le droit de la nourrir:</p> +<p>L'ami tombe ses pieds, et, fier de son partage,</p> +<p class="i5"> Bnit son hritage,</p> +<p>Et rend grce la main qui vient de l'enrichir.</p> +</div> +<div class="stanza"> +<p>Et si je clbrais d'une voix loquente</p> +<p>La vertu couronne et la vertu mourante,</p> +<p>Et du monde attendri les bienfaiteurs fameux,</p> +<p>Et Titus, qu' genoux tout un peuple environne,</p> +<p class="i5"> Pleurant au pied du trne</p> +<p>Le jour qu'il a perdu sans faire des heureux?</p> +</div> +<div class="stanza"> +<div><span class="pagenum"><a id="Page_124"> 124</a></span></div> +<p>Oui, j'ose le penser, ces mortels magnanimes</p> +<p>Sont honors, grand Dieu! de tes regards sublimes.</p> +<p>Tu ne ngliges pas leurs sublimes destins;</p> +<p>Tu daignes t'applaudir d'avoir form leur tre,</p> +<p class="i5"> Et ta bont peut-tre</p> +<p>Pardonne en leur faveur au reste des humains.</p> +</div></div> + +<h3 class="poetry"><span class="i4">LES VOLCANS</span>,<br /> +<span class="i8 normal">ODE.</span></h3> + +<div class="poetry"><div class="stanza"> +<p>Eclaire, chauffe mon gnie,</p> +<p>Muse de la terre et des cieux;</p> +<p>Conduis-moi, sublime Uranie,</p> +<p>Vers ces abmes pleins de feux,</p> +<p>De l'enfer soupiraux horribles,</p> +<p>Arsenaux profonds et terribles</p> +<p>O, dans un cahos ternel,</p> +<p>Des lmens la sourde guerre</p> +<p>Forme, allume, lance un tonnerre</p> +<p>Plus affreux que celui du ciel.</p> +</div> +<div class="stanza"> +<p>Quels torrens pais de fume!</p> +<p>La terre ouverte sous mes pas</p> +<p>Vomit une cendre enflamme:</p> +<p>L'antre mugit... Dieux! quels clats!</p> +<p>Des roches dans l'air lances</p> +<p>Retombent, roulent, disperses.</p> +<p>Je m'arrte glac d'effroi...</p> +<p>Un fleuve de feu, de bitume,</p> +<p>Couvre d'une bouillante cume</p> +<p>Leurs dbris pousss jusqu' moi.</p> +</div> +<div class="stanza"> +<div><span class="pagenum"><a id="Page_125"> 125</a></span></div> +<p>Monts altiers, voisins des orages,</p> +<p>Qui reclez dans votre sein</p> +<p>Les fleuves, enfans des nuages;</p> +<p>Et les rendez au genre humain,</p> +<p>C'est dans vos cavernes profondes</p> +<p>Que du feu, de l'air et des ondes</p> +<p>Fermente la sdition.</p> +<p>Au fond de cet abme immense</p> +<p>Je vois la nature en silence</p> +<p>Mditer sa destruction.</p> +</div> +<div class="stanza"> +<p>L'esclave qui brise la pierre,</p> +<p>Et qui cherche l'or dans vos flancs,</p> +<p>Sent les fondemens de la terre</p> +<p>S'branler sous ses pas tremblans.</p> +<p>Il palpite, coute, frissonne;</p> +<p>Mais le trpas en vain l'tonne,</p> +<p>La rage ranime ses sens:</p> +<p>Il pardonne au flau terrible</p> +<p>Qui va sous un dbris horrible</p> +<p>craser ses cruels tyrans.</p> +</div> +<div class="stanza"> +<p>Dieu! quelle avarice intrpide!</p> +<p>L'antre pousse un reste de feux:</p> +<p>Une foule imprudente, avide,</p> +<p>Accourt d'un pas imptueux.</p> +<p>Voyez-les d'une main tremblante,</p> +<p>Sous une lave encor fumante,</p> +<p>Chercher ces mtaux dtests,</p> +<p>Et, sur le salptre et le souffre,</p> +<p>Des ruines mme du gouffre,</p> +<p>Btir de superbes cits.</p> +</div> +<div class="stanza"> +<div><span class="pagenum"><a id="Page_126"> 126</a></span></div> +<p>Mortel, qui du sort en colre</p> +<p>Gmis d'puiser tous les coups,</p> +<p>Sans doute le ciel moins svre</p> +<p>Pouvait te voir d'un œil plus doux.</p> +<p>Mais de la nature en furie</p> +<p>Tu surpasses la barbarie;</p> +<p>De tes maux dplorable auteur,</p> +<p>C'est la rage qui les consomme,</p> +<p>Et l'homme est jamais pour l'homme</p> +<p>Le flau le plus destructeur.</p> +</div> +<div class="stanza"> +<p>Quand ce globe a craint sa ruine,</p> +<p>Quand des feux voisins des enfers</p> +<p>Grondaient de Lisbonne la Chine</p> +<p>Et soulevaient le sein des mers,</p> +<p>Les assassinats de la guerre</p> +<p>Dsolaient, saccageaient la terre;</p> +<p>Vous ensanglantiez les volcans;</p> +<p>Et vous gorgiez vos victimes</p> +<p>Sur les bords fumans des abmes</p> +<p>Qui vous engloutissaient vivans.</p> +</div> +<div class="stanza"> +<p>Eh quoi! tandis que je frissonne,</p> +<p>Vous allumez pour les combats</p> +<p>Ces volcans, effroi de Bellone,</p> +<p>Ces foudres cachs sous ses pas!</p> +<p>Contre la terre consterne</p> +<p>Quand la nature est dchane,</p> +<p>Vous l'imitez dans ses horreurs;</p> +<p>Et le plus affreux phnomne</p> +<p>Dont frmisse la race humaine</p> +<p>Sert de modle vos fureurs!</p> +</div> +<div class="stanza"> +<div><span class="pagenum"><a id="Page_127"> 127</a></span></div> +<p>Que ne puis-je, arbitre des ombres,</p> +<p>Forant les portes du trpas,</p> +<p>voquer des royaumes sombres</p> +<p>Tous les morts de tous les climats;</p> +<p>A chacun d'eux si j'osais dire:</p> +<p>Un Dieu t'ordonne de m'instruire</p> +<p>Qui t'a conduit au noir sjour?</p> +<p>Presque tous, homme impitoyable!</p> +<p>Ils rpondraient: C'est mon semblable</p> +<p>Dont la main m'a priv du jour.</p> +</div> +<div class="stanza"> +<p>Ah! jetez ces coupables armes;</p> +<p>De vous-mmes prenez piti:</p> +<p>Connaissez, prouvez les charmes</p> +<p>De l'amour et de l'amiti!</p> +<p>Que la force, que la puissance,</p> +<p>Nobles soutiens de l'innocence,</p> +<p>Ne servent plus l'opprimer.</p> +<p>cartez la guerre inhumaine,</p> +<p>Et ne vouez plus la haine</p> +<p>Le moment de vivre et d'aimer.</p> +</div></div> + +<p><span class="pagenum"><a id="Page_128"> 128</a></span> +<span class="pagenumh"><a id="Page_129"> 129</a></span></p> + +<h2>CONTES.</h2> +<p><span class="pagenumh"><a id="Page_130"> 130</a></span> +<span class="pagenum"><a id="Page_131"> 131</a></span></p> + +<div class="chapter"> +<p class="subh">CONTES.</p> + +<h3 class="poetry"><span class="i3">LA QUERELLE DU RICHE ET DU PAUVRE,</span><br /> +<span class="normal i12">APOLOGUE.</span></h3> +</div> + +<div class="poetry"><div class="stanza"> +<p>Le riche avec le pauvre a partag la terre,</p> +<p>Et vous voyez comment: l'un eut tout, l'autre rien.</p> +<p>Mais depuis ce trait qui rglait tout si bien,</p> +<p>Les pauvres ont par fois recommenc la guerre:</p> +<p>On sait qu'ils sont vaincus, sans doute pour toujours.</p> +<p>J'ai lu, dans un crit, tenu pour authentique,</p> +<p>Qu'aprs le sicle d'or, qui dura quelques jours,</p> +<p>Les vaincus, opprims sous un joug tyrannique,</p> +<p>S'adressrent au ciel: c'est-l leur seul recours.</p> +<p>Un humble dput de l'humble rpublique</p> +<p>Au souverain des dieux prsenta leur supplique.</p> +<p>La pice tait touchante, et le texte tait bon;</p> +<p>L'orateur y plaidait trs-bien les droits des hommes:</p> +<p>Elle parlait au cœur non moins qu' la raison;</p> +<p>Je ne la transcris point, vu le sicle o nous sommes.</p> +<p>Jupiter, l'ayant lue, en parut fort frapp.</p> +<p>Mes amis, leur dit-il, je me suis bien tromp:</p> +<p>C'est le destin des rois; ils n'en conviennent gures.</p> +<p>J'avais cru qu' jamais les hommes seraient frres:</p> +<p>Tout bon pre se flatte, et pense que ses fils,</p> +<p>D'un mme sang forms, seront toujours amis.</p> +<p>J'ai bti sur ce plan. J'aperois ma mprise.</p> +<p>Je m'en suis repenti souvent, quoiqu'on en dise;</p> +<div><span class="pagenum"><a id="Page_132"> 132</a></span></div> +<p>Mais, soumis des lois que je ne puis changer,</p> +<p>Je n'ai plus qu'un moyen propre vous soulager.</p> +<p>Je hais vos oppresseurs: les riches sont barbares;</p> +<p>Ils paratront souvent l'objet de mon courroux;</p> +<p>Mcontens, ennuys, prodigues, vains, bizarres,</p> +<p>Ce sont de vrais tourmens: mais le plus grand de tous,</p> +<p>C'est l'avarice; eh bien! je vais les rendre avares:</p> +<p>C'en est fait, les voil pauvres tout comme vous.</p> +<p>Ainsi fit Jupiter. Les Dieux ont leur systme.</p> +<p>Mais, soit dit sans fronder leur volont suprme,</p> +<p>Je voudrais que le ciel, moins prompt nous venger,</p> +<p>St un peu moins punir, et st mieux corriger.</p> +</div></div> + +<h3 class="poetry"><span class="i2">LA JAMBE DE BOIS ET LE BAS PERDU.</span></h3> + +<div class="poetry"><div class="stanza"> +<p class="i2"> Est-ce un conte? est-ce un apologue?</p> +<p>Vous en dciderez: voil tout mon prologue.</p> + +<p>Une dame en faveur, je vous tairai son nom,</p> +<p class="i4"> Belle encor quoiqu'un peu passe,</p> +<p>Eut, je ne sais comment, la jambe fracasse:</p> +<p>Il fallut en venir l'amputation.</p> +<p>Grand fut le dsespoir, plus grande la souffrance;</p> +<p>Mais on se tira bien de l'opration.</p> +<p>Bref, on touche au moment de la convalescence:</p> +<p>Il fallut s'habiller; une jambe d'emprunt,</p> +<p>Dans une double clisse avec art enchasse,</p> +<p class="i4"> Supplment du membre dfunt,</p> +<p class="i2"> Au lieu vacant fut promptement place:</p> +<p>L'autre jambe, la bonne, tait dj chausse.</p> +</div> +<div class="stanza"> +<div><span class="pagenum"><a id="Page_133"> 133</a></span></div> +<p>Madame de son lit descendait; mais, hlas!</p> +<p class="i4"> Admirez l'trange caprice,</p> +<p>La malade soudain veut ravoir l'autre bas.</p> +<p>On cherche, on se tracasse, il ne se trouve pas:</p> +<p>Elle de s'obstiner, soit sottise ou malice;</p> +<p class="i4"> La voil qui gronde ses gens,</p> +<p class="i4"> Maltraite poux, amis, parens,</p> +<p class="i2"> Troupe indulgente, autour du lit groupe,</p> +<p>Par piti, voyez-vous, pour la pauvre clope.</p> +<p>Jugez o l'on en fut, lorsqu'en sa draison</p> +<p class="i2"> Elle parla de quitter la maison!</p> +<p>Chez nous mme travers s'est montr tout l'heure.</p> +<p>Perdre bons marquisats fit pousser moins de cris</p> +<p>Que perdre le beau nom de monsieur le marquis:</p> +<p>Une jambe est coupe, et c'est le bas qu'on pleure.</p> +</div></div> + +<h3 class="poetry"><span class="i5">LE HROS CONOME.</span></h3> + +<div class="poetry"><div class="stanza"> +<p>Pourquoi faut-il que l'humaine faiblesse,</p> +<p>Chez les mortels que nous nommons hros,</p> +<p>Souvent se montre, et par de tels dfauts</p> +<p>Qu'en les voyant, on se dit: Pauvre espce!</p> +<p>Livrons le monde et la gazette aux sots.</p> +<p>Pourquoi de l'or l'avidit cupide</p> +<p>A-t-elle, hlas! souill plus d'un grand nom</p> +<p>Fltri, perdu Dmosthnes, Bacon;</p> +<p>Et, qui pis est, de sa rouille sordide</p> +<p>Atteint Brutus et le premier Caton?</p> +<p>La vanit me gte Cicron;</p> +<div><span class="pagenum"><a id="Page_134"> 134</a></span></div> +<p>Annibal fourbe, Agsilas perfide,</p> +<p>Luxembourg fat, et Villars fanfaron:</p> +<p>C'est grand piti: Catinat.... je mnage</p> +<p>Et ma pudeur et les mnes d'un sage.</p> +<p>Sur Marlborough je serai moins discret,</p> +<p>Car son pch n'tait pas un secret.</p> +<p>Dans l'Angleterre prise de sa gloire,</p> +<p>Sur sa lsine on faisait mainte histoire,</p> +<p>En affublant d'pigramme ou chanson</p> +<p>Ce grand rival de Mars et d'Harpagon.</p> +<p>Chez les guerriers ce mlange est trs-rare;</p> +<p>Et tout hros est plus voleur qu'avare:</p> +<p>Mais je finis, mon prologue est trop long.</p> +<p>Pour regagner sur la narration</p> +<p>Le temps perdu, courons de compagnie</p> +<p>Vite en Hollande, aux tats-gnraux,</p> +<p>O l'on reoit en grand'crmonie</p> +<p>Des allis le support, le hros,</p> +<p>Ce Marlborough, qui, repassant les flots,</p> +<p>S'en va revoir sa brillante patrie.</p> +<p>Le gnral Windsor est mand;</p> +<p>De ses emplois il est dpossd,</p> +<p>Vu que soudain, mildi, son pouse,</p> +<p>Brusque et hautaine, imprudente et jalouse,</p> +<p>Prs la reine Anne a perdu sa faveur.</p> +<p>Sur une robe une aiguire verse,</p> +<p>Mme la jatte avec dpit casse,</p> +<p>Au cœur royal ont donn de l'humeur.</p> +<p>Tout va changer: la Hollande, l'Empire</p> +<p>Baissent le ton, et la France respire.</p> +<p>La paix natra de ce grave incident,</p> +<p>Qui dans l'Europe est encor un mystre;</p> +<div><span class="pagenum"><a id="Page_135"> 135</a></span></div> +<p>Mais Marlborough, qui le sait cependant,</p> +<p>Fait son paquet, et maudit, en partant,</p> +<p>Anne, et sa femme, et la jatte, et l'aiguire;</p> +<p>Ce grand mchef, ces dbats fminins</p> +<p>Ferment pour lui le champ de la victoire.</p> +<p>Il se console l'aspect de sa gloire,</p> +<p>Surtout de l'or qu'elle verse en ses mains.</p> +<p>Le Hollandais, moins par reconnaissance</p> +<p>Que pour mter le vieux roi, dit le Grand,</p> +<p>Va cette fois corner sa finance.</p> +<p>Faire dpit cette cour de France</p> +<p>Est, comme on sait, pour messieurs d'Amsterdam,</p> +<p>Le seul plaisir qui vaille leur argent.</p> +<p>La fte s'ouvre, et le vainqueur s'avance;</p> +<p>Dieux! quel accueil! quelle munificence!</p> +<p>On lui prodigue, on tale ses yeux</p> +<p>Cent rarets de l'un et l'autre monde;</p> +<p>Mais tout s'efface l'clat radieux</p> +<p>D'un diamant le plus beau que Golconde</p> +<p>Depuis long-temps ait vu sortir du sein</p> +<p>De son argile opulente et fconde.</p> +<p>Il est trop cher pour plus d'un souverain:</p> +<p>Il est sans prix: nul Juif ne l'value.</p> +<p>Dj plac par une adroite main</p> +<p>Sur un chapeau qu'au sien on substitue,</p> +<p>Sous un panache, il brille au front du lord.</p> +<p>On applaudit sa noble contenance,</p> +<p>Son air, son geste; et l'on pouvait encor,</p> +<p>Comme on va voir, louer sa prvoyance:</p> +<p>Vers un des siens, qui du riche joyau,</p> +<p>Grands yeux ouverts, contemplait la merveille,</p> +<p>Milord s'approche, et tout bas l'oreille:</p> +<p>Songe ravoir, dit-il, mon vieux chapeau.</p> +</div></div> + +<p><span class="pagenum"><a id="Page_136"> 136</a></span></p> + +<h3 class="poetry"><span class="i3">LE RENDEZ-VOUS INUTILE.</span></h3> + +<div class="poetry"><div class="stanza"> +<p>Hier au soir on nous a fait un conte,</p> +<p>Qui me parut assez original;</p> +<p>Il faut, messieurs, que je vous le raconte;</p> +<p>Il est trs-court et surtout point moral.</p> +</div> +<div class="stanza"> +<p>Damis, gl, couple lgant, volage,</p> +<p>taient unis, mais par le sacrement;</p> +<p>L'amour jadis les unit davantage.</p> +<p>gl sensible, au sortir du couvent,</p> +<p>Avait aim son poux sans partage;</p> +<p>Quoiqu' la cour tout s'excuse son ge,</p> +<p>Damis lui-mme tait un tendre amant.</p> +<p>Mais tout coup, sans qu'on st trop comment</p> +<p>Par ton, par air, fuyant le tte tte,</p> +<p>Avec fracas courant de fte en fte,</p> +<p>Croyant surtout avoir bien du plaisir,</p> +<p>De s'adorer on n'eut plus le loisir.</p> +<p>Un mari mort, on souffre le veuvage;</p> +<p>Mais quand il vit, c'est un cruel outrage;</p> +<p>gl le sent: gl va se venger.</p> +<p>Je vois d'ici ces messieurs s'arranger,</p> +<p>Et minuter le beau brevet d'usage</p> +<p>Au bon Damis. Pour vous faire enrager,</p> +<p>Mes chers amis, gl restera sage;</p> +<p>Et du mari l'honneur est sans danger.</p> +<p>Madame, un soir, aprs la comdie,</p> +<p>Rentre chez elle: aimable compagnie,</p> +<p>Cercle brillant; on apporte un billet,</p> +<p>Elle ouvre... ciel! sottise de valet.</p> +<div><span class="pagenum"><a id="Page_137"> 137</a></span></div> +<p>gl rougit, et regarde l'adresse.</p> +<p>Or, vous saurez que le susdit poulet</p> +<p>Est pour Damis; que certaine comtesse</p> +<p>Vers le minuit rendez-vous lui donnait,</p> +<p>Et que d'un mot l'orthographe mal mise</p> +<p>Peut d'un vieux Suisse excuser la mprise.</p> +<p>La belle gl prend son parti soudain:</p> +<p>En un clin d'œil elle devient charmante;</p> +<p>Noble enjoment, gat vive et piquante</p> +<p>Sont mis en jeu: le souper fut divin;</p> +<p>Nul quolibet, des contes agrables;</p> +<p>Les gens d'esprit, les convives aimables</p> +<p>tincelaient; les sots, les ennuyeux</p> +<p>Furent bruyans, ne pouvant faire mieux.</p> +<p>Madame avait cette coquetterie</p> +<p>Qui plat, enflamme, amuse tour tour,</p> +<p>Et qui permet la galanterie</p> +<p>De ressembler quelquefois l'amour.</p> +<p>Or, devinez si chacun voulut plaire.</p> +<p>Mais savez-vous sur qui le charme opre</p> +<p>Plus puissamment? c'est sur notre mari.</p> +<p>De son bonheur avis par autrui,</p> +<p>De la tendresse il a pris le langage;</p> +<p>Malgr l'affront de paratre amoureux,</p> +<p>Un air foltre, un riant badinage,</p> +<p>Cachaient, montraient ses transports et ses feux.</p> +<p>Chacun sortit; on s'en va, bon voyage.</p> +<p>Damis est seul: voil Damis heureux;</p> +<p>Mme on prtend que, dans cette occurrence,</p> +<p>Un doux refus, une adroite dfense</p> +<p>Fit d'un poux un amant merveilleux.</p> +<p>A pareil trait on ne pouvait s'attendre;</p> +<div><span class="pagenum"><a id="Page_138"> 138</a></span></div> +<p>Mais un mari s'tonne d'tre aim:</p> +<p>On est surpris, on veut aussi surprendre;</p> +<p>L'honneur s'en mle, on se trouve anim.</p> +<p>Damis se croit vainqueur de l'aventure;</p> +<p>Baissant les yeux, sa modeste moiti</p> +<p>Prend plaisamment un air humili:</p> +<p>coutez-moi, Damis, je vous conjure;</p> +<p>Je sens, dit-elle avec timidit,</p> +<p>Qu' vous fixer je ne saurais prtendre;</p> +<p>A la raison je sens qu'il faut se rendre,</p> +<p>Et vous cder la socit.</p> +<p>Fait comme vous....—O ciel! tes-vous folle?</p> +<p>Songez-vous bien?—Oui, monsieur... Je m'immole...</p> +<p>Lisez... Eh bien! reprit-on d'un air doux,</p> +<p>Vous n'allez pas bien vite au rendez-vous?</p> +<p>—Qui? moi... J'y suis...—Le mot est bien aimable.</p> +<p>Mais songez-vous qu'une femme adorable</p> +<p>En ce moment... Ah! du moins, crivez...</p> +<p>—Ecrire! quoi!...—Je le veux, vous devez</p> +<p>Une rplique la tendre semonce.</p> +<p>Alors Damis confus, un peu troubl,</p> +<p>Je ne dois rien, dit-il; et mon Egl</p> +<p>A tout surpris, la lettre... et la rponse.</p> +</div></div> + +<p class="poetry normal">ENVOI A MADAME LA COMTESSE DE R***</p> + +<div class="poetry"><div class="stanza"> +<p>Si ce Damis, que j'ai peint si volage,</p> +<p>O R..... et t votre poux,</p> +<p>L'heureux Damis, tendre et digne de vous,</p> +<p>Jamais ailleurs n'et port son hommage.</p> +<p>Non moins heureux, si le sort et permis</p> +<p>Que vous fussiez son aimable comtesse,</p> +<p>Jamais d'gl la beaut ni l'adresse</p> +<div><span class="pagenum"><a id="Page_139"> 139</a></span></div> +<p>A ses genoux n'et ramen Damis;</p> +<p>Ou, de cder s'il et eu la faiblesse,</p> +<p>Volant chez vous, honteux de ses succs,</p> +<p>Il et si bien, dans son ardeur nouvelle,</p> +<p>Rendu justice vos charmans attraits,</p> +<p>Qu'il n'aurait pu vous paratre infidelle.</p> +</div></div> + +<h3 class="poetry"><span class="i5">LE CHAPELIER.</span></h3> + +<div class="poetry"><div class="stanza"> +<p>Un Pnitent venait purifier</p> +<p>Sa conscience aux pieds d'un Barnabite.</p> +<p>a, mon ami, votre tat?—Chapelier.</p> +<p>—Bon. Et quelle est la coulpe favorite?</p> +<p>—Voir la donzelle est mon cas familier.</p> +<p>—Souvent?—Assez.—Et quel est l'ordinaire?</p> +<p>Hem! tous les mois?—Ah! c'est trop peu, mon pre.</p> +<p>—Tous les huit jours?—Je suis plus coutumier.</p> +<p>—De deux jours l'un?—Plus encor; j'ai beau faire</p> +<p>A tous momens le plus ferme propos...</p> +<p>—Quoi! tous les jours?—Je suis un misrable.</p> +<p>—Soir et matin?—Justement.—Comment diable!</p> +<p>Et dans quel temps faites-vous des chapeaux!</p> +</div></div> + +<p><span class="pagenum"><a id="Page_140"> 140</a></span></p> + +<h3 class="poetry"><span class="i4">LA MARIE SANS MARI.</span></h3> + +<div class="poetry"><div class="stanza"> +<p>Voir marier dauphin ou fils de France,</p> +<p>C'est, je l'avoue, un vrai plaisir pour moi;</p> +<p>Car, sans compter que l'on a l'esprance</p> +<p>De ne pouvoir jamais manquer de roi,</p> +<p>Fille sans dot, Paris, au village,</p> +<p>Qui sans hymen et langui tristement,</p> +<p>Se voit payer pour prendre son amant;</p> +<p>Veuille le ciel conserver cet usage!</p> +<p>Or, vous saurez que tout nouvellement</p> +<p>Certaine Agns, dsirant mariage,</p> +<p>Chez son cur s'en alla bonnement.</p> +<p>Je viens m'inscrire.—Oh! soit. Votre nom?—Lise.</p> +<p>—Et le futur... Ma foi, Lise est bout.</p> +<p>—Parlez.—Eh! mais, dit la fille surprise,</p> +<p>Je croyais, moi, qu'on fournissait de tout.</p> +</div></div> + +<h3 class="poetry"><span class="i5">L'AVARE BORGN.</span></h3> + +<div class="poetry"><div class="stanza"> +<p>Un Harpagon, d'un œil hypothqu,</p> +<p>Gardait la chambre en mauvaise posture.</p> +<p>Grave est le cas, le globe est attaqu,</p> +<p>Lui disait-on; craignez quelqu'aventure;</p> +<p>Voyez Granjean.—Non, parbleu, je vous jure,</p> +<p>Il est habile, il doit tre bien cher;</p> +<p>Pour me gurir, il suffit d'un frater.</p> +<p>Le frater vient, entreprend cette cure,</p> +<div><span class="pagenum"><a id="Page_141"> 141</a></span></div> +<p>Le bistourise, et de son instrument</p> +<p>Lui crve l'œil, mais trs-parfaitement.</p> +<p>Harpagon crie; Esculape s'vade</p> +<p>A petit bruit le long de l'escalier,</p> +<p>Trs-inquiet de sa sotte algarade.</p> +<p>Vite on accourt aux clameurs du malade.</p> +<p>Un œil! O ciel! ah! quel aventurier!</p> +<p>Dans les deux cas, ignorance ou malice,</p> +<p>Pourvoyez-vous en rparation;</p> +<p>Un bon procs doit vous faire justice,</p> +<p>Et contre lui vous avez action.</p> +<p>Le borgne alors, d'un ton tout dbonnaire,</p> +<p>Laissez, dit-il, laissez ce pauvre haire;</p> +<p>Je sais trs-bien qu'il peut tre plaid;</p> +<p>Mais il en cote poursuivre une affaire:</p> +<p>Et puis d'ailleurs il n'a rien demand.</p> +</div></div> + +<h3 class="poetry"><span class="i4">FRAGMENT D'UN CONTE</span>,<br /> +<span class="i7 normal">PROLOGUE.</span></h3> + +<div class="poetry"><div class="stanza"> +<p>Vous croyez tous que, brodant quelquefois</p> +<p>Nouvelle en vers, ou conte, ou comdie,</p> +<p>J'aime surprendre ou sottise, ou folie,</p> +<p>Et suis charm de tout ce que je vois;</p> +<p>Que quand gl, qui veut tre la mode,</p> +<p>Suit la piste un fat suivant la cour,</p> +<p>Donne une scne, ou fait quelque bon tour,</p> +<p>Qui peut m'offrir un plaisant pisode;</p> +<p>J'en fais les feux, et que je ris d'autant.</p> +<p>Non, point du tout; j'en suis trs-mcontent.</p> +<div><span class="pagenum"><a id="Page_142"> 142</a></span></div> +<p>Bien il est vrai que l'amour m'intresse:</p> +<p>J'en suis fch, mais j'ai cette faiblesse.</p> +<p>Damis s'en moque, et me trouve pdant;</p> +<p>Clon me plaint: il fuit le sentiment,</p> +<p>Se croit un sage; et que s'il a Delphire,</p> +<p>Ne l'aimant point, on n'a rien lui dire.</p> +<p>Delphire mme est fort de cet avis:</p> +<p>C'est sans aimer qu'on trompe les maris.</p> +<p>C'est un grand mal, mais trs-grand, que les femmes</p> +<p>Aiment un peu qu'on les ait son tour;</p> +<p>Je ne dis mot; mais, s'il se peut, mesdames,</p> +<p>Dans vos boudoirs daignez placer l'Amour.</p> +<p><b>. . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . .</b></p> +</div></div> + +<h3 class="poetry"><span class="i2">PROLOGUE D'UN AUTRE CONTE.</span></h3> + +<div class="poetry"><div class="stanza"> +<p>Je fus toujours un peu rpublicain;</p> +<p>C'est un travers dans une monarchie.</p> +<p>Vous conclurez, certes, que le destin,</p> +<p>Sous Louis-Quinze a mal plac ma vie.</p> +<p>Assez long-temps j'en ai gmi tout bas.</p> +<p>On me disait: La France est ta patrie,</p> +<p>Il faut l'aimer; cela ne prenait pas.</p> +<p>Triste habitant d'une terre avilie,</p> +<p>Je consolais ma pense ennoblie,</p> +<p>En la tournant vers ces climats heureux,</p> +<p>Qui prsentaient mon cœur, mes vœux,</p> +<p>La libert, ma matresse chrie.</p> +<p>Je m'tais fait Anglais, faute de mieux.</p> +<p>Ou bien, par fois, rveur, silencieux,</p> +<p>Je saluais les monts de l'Helvtie,</p> +<div><span class="pagenum"><a id="Page_143"> 143</a></span></div> +<p>Cherchant des yeux, dans le simple Apenzel,</p> +<p>L'galit, cette fille du ciel,</p> +<p>Faite pour l'homme et par l'homme hae:</p> +<p>Pch d'orgueil que son malheur expie.</p> +<p><b>. . . . . . . . . . . . . . . . . . . .</b></p> +</div></div> + +<h3 class="poetry"><span class="i3">CALCUL PATRIOTIQUE.</span></h3> + +<div class="poetry"><div class="stanza"> +<p>Cent mille cus pour la justice!</p> +<p>Deux cents pour la religion!</p> +<p>Prtres, juges, la nation</p> +<p>Surpaie un peu votre service.</p> +<p>Mais aussi, vous craignez, dit-on,</p> +<p>Qu'habilement on ne saisisse</p> +<p>Cette attrayante occasion</p> +<p>D'oprer, par suppression</p> +<p>De maint office et bnfice,</p> +<p>Quelque bonification:</p> +<p>Et vraiment, vous avez raison,</p> +<p>Plaise au ciel qu'on y russisse!</p> +<p>Croire et plaider sont deux impts</p> +<p>Que tout peuple met sur lui-mme;</p> +<p>Aux dpens des heureux travaux</p> +<p>De Bacchus et de Triptolme;</p> +<p>Croire et plaider sont deux besoins</p> +<p>De notre mince et folle espce,</p> +<p>Que la France, dans sa dtresse,</p> +<p>Tche de satisfaire moins.</p> +<p>De nos jours la philosophie</p> +<p>A port quelqu'conomie</p> +<div><span class="pagenum"><a id="Page_144"> 144</a></span></div> +<p>Dans la dpense du chrtien.</p> +<p>Mettons de ct l'autre vie:</p> +<p>Ce qu'on perd en thologie,</p> +<p>En finance on le gagne bien.</p> +<p>L'amricaine prud'hommie</p> +<p>Croit trs-peu pour ne payer rien.</p> +<p>Que dites-vous de ce moyen?</p> +<p>Il est bien fort pour ma patrie;</p> +<p>Mais elle y viendra, je parie.</p> +<p>En attendant un si grand bien,</p> +<p>Je me console, en citoyen,</p> +<p>Des malheurs de la sacristie.</p> +<p>Courage! allons, mes chers Franais,</p> +<p>Mritez un second succs:</p> +<p>Attaquez cette autre manie:</p> +<p>mondez l'arbre des procs;</p> +<p>Et mettant de mme au rabais</p> +<p>De <em>messieurs</em> l'avare industrie:</p> +<p>conomisez sur les frais</p> +<p>De la seconde maladie,</p> +<p>Dont nous ne gurissons jamais.</p> +</div></div> + +<h3 class="poetry"><span class="i5">LA VRAIE SAGESSE.</span></h3> + +<div class="poetry"><div class="stanza"> +<p>C'est encor parmi nous un grand bien d'tre sage;</p> +<p>Il en faut convenir; mais ce bonheur si doux,</p> +<p>Chez les Grecs autrefois l'tait bien davantage:</p> +<p>Il laissait partager tous les plaisirs des fous.</p> +<p>L'ivresse de Bacchus, une plus douce ivresse,</p> +<p>Chez ce peuple charmant, moins ennuy que nous,</p> +<div><span class="pagenum"><a id="Page_145"> 145</a></span></div> +<p class="i5"> tait le prix de la sagesse.</p> +<p>Mais ne serait-ce point la sagesse en effet?</p> +<p class="i3"> Et pourquoi non? Consultons les sept sages:</p> +<p>Leur nom, sans leurs plaisirs, et pri tout fait.</p> +<p class="i5"> N'avons-nous pas oubli net</p> +<p class="i5"> Et leurs crits et leurs ouvrages?</p> +<p class="i5"> On parle encor de leur banquet.</p> +<p class="i5"> Socrate qui le remarquait,</p> +<p class="i5"> Un jour alla chez Aspasie,</p> +<p>Qui ne voulait jamais tre que son amie.</p> +<p>Il entre: elle brodait, dans ce got lgant,</p> +<p>Que la mode aujourd'hui parmi nous renouvle,</p> +<p>Car la Grce est toujours en tout notre modle.</p> +<p class="i5"> H bien! dit-il en s'approchant,</p> +<p class="i5"> Serez-vous donc toujours la mme?</p> +<p>Rien que de l'amiti! quoi! jamais rien de plus?</p> +<p>Et d'autres vœux jamais ne seront entendus!</p> +<p>Quoi! n'tre que l'ami de l'objet que l'on aime!</p> +<p>Encor si votre cœur savait, ainsi que nous,</p> +<p>Mler l'amiti des mouvemens plus doux!</p> +<p>Car toujours dans notre me un grain de convoitise</p> +<p class="i5"> Assaisonne, quoiqu'on en dise,</p> +<p>Cette pure amiti que nous avons pour vous?</p> +<p>Vous paraissez rveuse, et vos regards baisss</p> +<p class="i5"> Sur le canevas sont fixs:</p> +<p class="i5"> Parlez, daignez au moins m'apprendre</p> +<p>Pour quel heureux mortel vos mains, dans ce moment...</p> +<p>—Pour qui? dit Aspasie avec tonnement.</p> +<p>Eh! mais... en vrit... je ne puis vous comprendre;</p> +<p>C'est pour...—H bien?—Pour un de mes amis.</p> +<p>—Pour un de vos amis! Achevez de m'instruire,</p> +<p class="i5"> Dit Socrate avec un souris?</p> +<div><span class="pagenum"><a id="Page_146"> 146</a></span></div> +<p>Parlez.—Eh bien! c'est vous, puisqu'il faut vous le dire.</p> +<p class="i5"> Le philosophe, au comble de ses vœux,</p> +<p>Sentit... que sais-je, moi! ce que l'amour inspire,</p> +<p>Quand, par bonheur pour lui, le sage est amoureux.</p> +</div></div> + +<h3 class="poetry"><span class="i5">LA JOUISSANCE TARDIVE.</span></h3> + +<div class="poetry"><div class="stanza"> +<p>Je te disais: Clo, prends mes leons, prends-moi;</p> +<p>Tu ris: de nos beaux jours il n'est qu'un seul emploi;</p> +<p>Use de ton printemps: chastet, c'est vieillesse,</p> +<p>Pour les femmes surtout. Clo ne m'a point cru;</p> +<p>Les roses de son teint, hlas! ont disparu:</p> +<p>Elle connat l'erreur de sa triste sagesse.</p> +<p>Moins belle et plus sensible, au midi de ses ans,</p> +<p>Elle ressent l'injure et le bienfait du temps.</p> +<p>Elle gagne, elle perd, et compte avec son ge.</p> +<p>Plus de fte: elle fuit les vains amusemens;</p> +<p>Il lui faut des plaisirs et non des passe-temps.</p> +<p>Le passe-temps l'ennuie, un soupir la soulage;</p> +<p>Pensive, son miroir, moins entour d'amans,</p> +<p>Lui parle du pass, lui dit: C'est bien dommage!</p> +<p>Un dsir inquiet le lui dit davantage.</p> +<p>J'ai vu tomber sur moi ses regards languissans.</p> +<p>J'ignore si je plais; je vois que j'intresse:</p> +<p>Sa longue indiffrence est un poids qui l'oppresse.</p> +<p>A mes vœux ngligs elle accorde un regret,</p> +<p>Ses sens aident son cœur trahir son secret;</p> +<p>Son repentir tardif ressemble la tendresse.</p> +<p>Ma Clo, jouissons: prs de toi ranim,</p> +<p>Mon cœur, mes souvenirs te rendent ta jeunesse;</p> +<p>Donne-moi ce que j'aime, ou bien ce que j'aimai.</p> +</div></div> + +<p><span class="pagenum"><a id="Page_147"> 147</a></span></p> + +<h3 class="poetry"><span class="i3">PARIS JUSTIFI.</span></h3> + +<div class="poetry"><div class="stanza"> +<p>C'est toi, c'est ta funeste flme,</p> +<p>Disait Antnor Pris,</p> +<p>Qui va mettre en cendre Bergame,</p> +<p>Et rougir de sang ses dbris.</p> +<p>Quand de trois desses rivales,</p> +<p>L'une offre tes vœux la grandeur,</p> +<p>L'autre des palmes triomphales,</p> +<p>Et la sagesse et le bonheur:</p> +<p>C'est Vnus que tu leur prfres!</p> +<p>De ses promesses mensongres</p> +<p>Hlne est le gage imposteur!</p> +<p>La jouissance d'une belle,</p> +<p>Arbitre insens, valait-elle</p> +<p>La sagesse ou la royaut?</p> +<p>—Oui, rpond Paris irrit;</p> +<p>Croyons-en les trois immortelles,</p> +<p>Qui, dans leurs jalouses querelles,</p> +<p>Ne s'enviaient que la beaut.</p> +</div></div> + +<h3 class="poetry"><span class="i4">LE PEINTRE D'HISTOIRE.</span></h3> + +<div class="poetry"><div class="stanza"> +<p>Pour la premire fois la jeune Agns aimait,</p> +<p>Elle veut rgaler Damis de son portrait:</p> +<p>Elle grimpe au grenier d'un successeur d'Apelle,</p> +<p class="i7"> Qui, la trouvant si belle,</p> +<div><span class="pagenum"><a id="Page_148"> 148</a></span></div> +<p>Croit dans son atelier voir le sjour des dieux.</p> +<p>Son me tout entire a pass dans ses yeux.</p> +<p>Il admire, il soupire, il s'crie: Ah, la peste!</p> +<p>Qu'on va faire de vous un portrait sduisant;</p> +<p>Mais, plaignez-moi, je peins l'histoire seulement!</p> +<p>—H, mon Dieu! dit Agns, qui me peindra le reste?</p> +</div></div> + +<h3 class="poetry"><span class="i6">LE CALCUL.</span></h3> + +<div class="poetry"><div class="stanza"> +<p class="i4"> Une prtresse de l'Amour,</p> +<p class="i4"> Soupant chez Quincy, l'autre jour,</p> +<p class="i4"> Vantait d'un ton de pruderie</p> +<p class="i1"> Et sa constance et ses beaux sentimens.</p> +<p>J'ai, dit-elle, cd quelquefois dans ma vie;</p> +<p>Mais tout le monde ici peut compter mes amans.</p> +<p>—Oui, lui rpond Quincy; le calcul est facile;</p> +<p class="i4"> Qui ne sait compter jusqu' mille?</p> +</div></div> + +<h3 class="poetry"><span class="i3">LE PRONOM INDISCRET.</span></h3> + +<div class="poetry"><div class="stanza"> +<p>Sur un homme bonne fortune</p> +<p>Quelques femmes s'entretenaient,</p> +<p>Et presque toutes soutenaient</p> +<p>Que de ses matresses pas une</p> +<p>N'avait possd tout un jour</p> +<p>Son cœur, ses sens et son amour.</p> +<p>Une enfin, prenant sa dfense,</p> +<p>Dit: Je crois pouvoir, dieu merci!</p> +<div><span class="pagenum"><a id="Page_149"> 149</a></span></div> +<p>Vous clairer sur ce point-ci,</p> +<p>Sans redouter la mdisance:</p> +<p>Chacun dans Paris me connat.</p> +<p>On sait quelle est ma rpugnance</p> +<p>Pour un semblable freluquet.</p> +<p>Mais, tout fat et fripon qu'il est,</p> +<p>Je puis jurer, en conscience</p> +<p>(Et le fait est des plus certains,</p> +<p>De sa matresse je le tiens),</p> +<p>Qu'au moins une fois en sa vie,</p> +<p>Il sut aimer solidement:</p> +<p>Sa matresse tait mon amie;</p> +<p>Elle m'a tout dit franchement.</p> +<p>Un matin chez elle en entrant,</p> +<p>Moiti transport, moiti folie,</p> +<p>De cet air vif et sduisant</p> +<p>Dont il subjugua tant de femmes,</p> +<p>Entre ses bras il la saisit,</p> +<p>Et la transporta sur son lit:</p> +<p>Mmes feux consumaient leurs mes;</p> +<p>Ils prouvaient mmes dsirs;</p> +<p>Et l, dans des flots de plaisirs,</p> +<p>Trois jours entiers <em>nous</em> demeurmes.</p> +</div></div> + +<h3 class="poetry"><span class="i2">LE CALENDRIER DES JSUITES.</span></h3> + +<div class="poetry"><div class="stanza"> +<p>Fiers rejetons du fameux Loyola,</p> +<p>Dont Port-Royal a foudroy l'cole;</p> +<p>Vous que jadis sans cesse harcela</p> +<p>Le grand Pascal, tay par Nicole;</p> +<div><span class="pagenum"><a id="Page_150"> 150</a></span></div> +<p>Vous, qui, de Rome usant les arsenaux,</p> +<p>Ftes frapper du fatal anathme,</p> +<p>Pour soutenir votre lche systme,</p> +<p>Les Augustins sous le nom des Arnaud;</p> +<p>Vous, dont Quesnel, digne fils de Brule,</p> +<p>A tant de fois prouv la frule,</p> +<p>Et qui, voyant dans ses puissans crits</p> +<p>De Molina les sentimens proscrits,</p> +<p>Contre son livre, au benin Clment Onze,</p> +<p>Fites pointer le redoutable bronze;</p> +<p>Vous, qui dans Chine alliez la fois</p> +<p>Confucius et Dieu mort sur la croix,</p> +<p>Et dont le culte quivoque et commode</p> +<p>Rapporte Dieu celui d'une pagode;</p> +<p>De la morale ternels corrupteurs,</p> +<p>Qui du salut largissez la voie;</p> +<p>Et qui, guidant, par des chemins de fleurs,</p> +<p>Les pnitens que le ciel vous envoie,</p> +<p>Au champ de Dieu ne semez que l'ivraie;</p> +<p>Des grands du sicle adroits adulateurs;</p> +<p>Vils artisans de mensonge et de fourbe;</p> +<p>De qui le dos sous l'iniquit courbe;</p> +<p>Qui, dmasqus et partout reconnus,</p> +<p>tes pourtant partout les bien venus</p> +<p>(Car il n'est lieu de l'un l'autre ple</p> +<p>O, dieu merci, n'ayez le premier rle),</p> +<p>Dites-nous donc par quel puissant moyen</p> +<p>Vous trouvez l'art d'en imposer aux autres,</p> +<p>Et de coiffer la mtre des aptres</p> +<p>Chez l'infidle et le peuple chrtien?</p> +<p>Si l'on en croit vos longs martyrologes,</p> +<p>O le mensonge a trac vos loges,</p> +<div><span class="pagenum"><a id="Page_151"> 151</a></span></div> +<p>L'Inde rougit du sang de vos martyrs;</p> +<p>Sur un trpied vous rendez des oracles;</p> +<p>Et le payen, avide de miracles,</p> +<p>Les voit clore au gr de ses dsirs;</p> +<p>L'avide mort, au teint livide et blme,</p> +<p>Lche sa proie votre voix suprme;</p> +<p>Par vous le sang qu'elle a coagul,</p> +<p>Dans les vaisseaux a de nouveau coul;</p> +<p>A l'ordre seul d'un petit thaumaturge,</p> +<p>L'air de vapeurs ou se charge ou se purge;</p> +<p>Et vous avez vos commandemens</p> +<p>Le vent, la foudre et tous les lmens.</p> +<p>A ce propos, on m'a fait certain conte,</p> +<p>Mes rvrends, qu'il faut que je vous conte:</p> +<p>De vers Golgonde, o la terre en son sein,</p> +<p>De ses sablons forme la reine pierre,</p> +<p>Dont le poli rflchit la lumire</p> +<p>En cent faons, tait un jeune essain</p> +<p>D'Ignaciens, qui, dans l'me indienne,</p> +<p>Allait, Dieu sait, plantant la foi chrtienne.</p> +<p>Tous les beaux fils qu'a l'Inde sur son bord,</p> +<p>Etaient par eux catchiss d'abord;</p> +<p>Les cordeliers qu'ils avaient pour annexe,</p> +<p>De leur ct baptisaient le beau sexe.</p> +<p>Tout allait bien; et leur apostolat</p> +<p>Fructifiait, moyennant ce partage:</p> +<p>Si que de Dieu le nouvel hritage</p> +<p>Allait croissant avec beaucoup d'clat.</p> +<p>L, le dmon, qu'en figure de bronze,</p> +<p>Fait adorer l'ignorance du bonze,</p> +<p>Grces aux fils d'Ignace et de Franois,</p> +<p>Allait perdant tous les jours de ses droits.</p> +<div><span class="pagenum"><a id="Page_152"> 152</a></span></div> +<p>L'Ignacien, ces nouvelles plantes,</p> +<p>Distribuait les grces suffisantes,</p> +<p>Si largement que l'efficace l</p> +<p>Glanait aprs les fils de Loyola</p> +<p>Petitement. Quoiqu'il en soit, les drles,</p> +<p>Par maints bons tours, maintes belles paroles,</p> +<p>Passaient pour saints, se faisaient vnrer</p> +<p>Du peuple indien qu'ils savaient attirer.</p> +<p>Le bruit en vint jusqu'au roi de Golgonde;</p> +<p>Ce prince tait un vieux payen fieff,</p> +<p>Qui de son diable tait si fort coiff,</p> +<p>Qu'il n'encensait que cet esprit immonde;</p> +<p>Il voulait voir des aptres nouveaux,</p> +<p>Que de son diable on disait les rivaux.</p> +<p>Bien croyait-il entendre des oracles,</p> +<p>Et comme Hrode aller voir des miracles.</p> +<p>Nos rvrends, le crucifix en main,</p> +<p>Lui prchent Dieu mort pour le genre humain,</p> +<p>En dclamant contre le simulacre</p> +<p>De Satanas. Le roi, dont la bile acre</p> +<p>J s'chauffait leur beau plaidoyer,</p> +<p>Leur dit: Messieurs, quand aux dieux on insulte,</p> +<p>Et qu'on annonce un si singulier culte,</p> +<p>Encor faut-il de preuves l'tayer?</p> +<p>Depuis six mois la scheresse afflige</p> +<p>Tout mon royaume; et votre zle exige</p> +<p>Que de ce Dieu vous obteniez de l'eau.</p> +<p>Si dans trois jours vous n'en faites rpandre,</p> +<p>Comme imposteurs je vous ferai tous pendre;</p> +<p>Pensez-y bien. Nos frocards eurent beau</p> +<p>Reprsenter l'absolu monarque</p> +<p>Que ce serait tenter le Tout-Puissant:</p> +<p>Nous connatrons, dit-il, cette marque,</p> +<div><span class="pagenum"><a id="Page_153"> 153</a></span></div> +<p>S'il est le Dieu sur la terre agissant.</p> +<p>Force fut donc aux moines de promettre,</p> +<p>Sauf tenter l'avis du baromtre,</p> +<p>Qui, consult par eux tous les instans,</p> +<p>Ne rpondait jamais que du beau temps.</p> +<p>Tous de concert allaient plier bagage,</p> +<p>Pour le martire prouvant peu d'attraits,</p> +<p>Quand un frater qu'ils laissaient l pour gage,</p> +<p>Et qui pour eux aurait pay les frais,</p> +<p>D'un tel dpart leur demanda la cause.</p> +<p>Las! dirent-ils, le prince nous propose</p> +<p>De dcorer nos collets de la hard,</p> +<p>S'il ne pleut pas dans trois jours au plus tard.</p> +<p>—Quoi! voil tout? Allez, reprit le frre,</p> +<p>Par Loyola, patron du monastre,</p> +<p>Dites au roi que ds demain matin</p> +<p>Nous en aurons, ou j'y perds mon latin.</p> +<p>Pas ne mentait notre moderne Elie:</p> +<p>Du sein des mers un nuage lev,</p> +<p>A point nomm, de sa fconde pluie,</p> +<p>Vit du pays chaque champ abreuv.</p> +<p>Et de crier en Golgonde au miracle!</p> +<p>Et de donner le bon frre en spectacle!</p> +<p>Puis dit tout bas nos moines joyeux:</p> +<p>Mes rvrends, si j'ai tenu parole,</p> +<p>Vous le devez certaine vrole</p> +<p>Qu'exprs pour vous me conservaient les cieux.</p> +<p>Toutes les fois que l'atmosphre aride</p> +<p>Va condensant de nouvelles vapeurs,</p> +<p>L'air surcharg de l'lment humide</p> +<p>Ne manque pas de doubler mes douleurs.</p> +<p>On n'en dit mot messieurs de Golgonde,</p> +<div><span class="pagenum"><a id="Page_154"> 154</a></span></div> +<p>Dans le pays il resta constat</p> +<p>Que ce n'tait qu'un fruit de saintet,</p> +<p>Et non celui de cette peste immonde</p> +<p>Dont le pnard se trouvait infect.</p> +<p>Puisque le bien nat ainsi du dsordre,</p> +<p>Que le bon Dieu la conserve tout l'ordre!</p> +</div></div> + +<h3 class="poetry"><span class="i3">LE SAUT DE LA SOUPENTE.</span></h3> + +<div class="poetry"><div class="stanza"> +<p>Dans le lit nuptial, aprs maintes faons,</p> +<p>Au pouvoir d'un lourdaut Perrette abandonne,</p> +<p>S'attendait aux plaisirs que promet l'hymne;</p> +<p>Car, malgr l'innocence, on a certains soupons:</p> +<p class="i4"> On pleure, on crie, on se lamente</p> +<p>Au moindre mouvement que veut faire un poux;</p> +<p>Mais s'il laissait en paix reposer l'innocente,</p> +<p class="i2"> Ce serait bien autre peine entre nous.</p> +<p class="i2"> Tmoin notre pouse nouvelle,</p> +<p>Modestement tapie au bord de la ruelle,</p> +<p>Dans le ferme projet de faire le dragon,</p> +<p>Si Blaise seulement lui prenait le menton,</p> +<p class="i2"> Et qui voyant le discret personnage,</p> +<p>A l'autre bord du lit tablir son quartier,</p> +<p>Ne put tenir son fier, et le cœur plein de rage,</p> +<p class="i2"> Venait, aventurant prs du sot colier,</p> +<p>D'abord un bras, un pied, puis le corps tout entier.</p> +<p class="i4"> Point n'entendait le pauvre sire</p> +<p>Ce que voulait l'Amour et permettait l'Hymen,</p> +<p class="i4"> Ce que sa femme voulait dire,</p> +<p class="i2"> En lui serrant les genoux et la main:</p> +<div><span class="pagenum"><a id="Page_155"> 155</a></span></div> +<p>Il allait s'endormir, lorsque notre pouse</p> +<p class="i2"> Prit le parti, de crainte d'accident,</p> +<p class="i2"> De s'expliquer, sans doute en bgayant.</p> +<p>(Car enfin, femme encor doit tre embarrasse).</p> +<p>Eh bian! que ferions-nous... l... pour rire un instant?</p> +<p>Qu'en dis-tu, Blaise?—Oh oui; c'est fort bien dit, voirment.</p> +<p class="i2"> Eh bian! voyons; queu divertissement?...</p> +<p class="i2"> Un jour de noce il faut une fte complette;</p> +<p class="i2"> Allons... Et de sauter du lit de la pauvrette.</p> +<p class="i2"> O cours-tu?... Laisse-moi. Mais encore... quel sot!..</p> +<p class="i4"> —J'ons des pommes dans la soupente,</p> +<p>Tu les aimes, j'y vole, et tu seras contente:</p> +<p class="i4"> Vois-tu, j'entends demi mot.</p> +<p class="i4"> Notre bent monte l'chelle;</p> +<p>Sa femme furieuse est bientt sur ses pas,</p> +<p class="i4"> Tire d'abord l'chelle bas:</p> +<p class="i4"> Charche; nigaud; charche, dit-elle;</p> +<p class="i4"> Et puis se remet dans ses draps.</p> +<p class="i2"> Un bon vivant, sr de plaire la belle,</p> +<p class="i4"> Qui, pour se divertir un peu,</p> +<p class="i4"> S'tait cach dans la ruelle,</p> +<p class="i2"> Voyant qu'Amour lui faisait si beau jeu,</p> +<p class="i4"> Sort brusquement de sa cachette,</p> +<p class="i4"> Se glisse au lit de la fillette,</p> +<p class="i4"> Et d'un baiser vous accole Perrette;</p> +<p class="i4"> Paix, dit-il, paix! c'est Lucas;</p> +<p class="i4"> A mes transports ne te drobe pas;</p> +<p>C'est un bon compagnon, un amant qui remplace</p> +<p class="i4"> Un mari sot et tout de glace.</p> +<p>Perrette volontiers aurait fait les hauts cris;</p> +<p class="i4"> Mais elle eut veill sa mre</p> +<p>Qui couchait, voyez-vous, dans le mme taudis.</p> +<span class="pagenum"><a id="Page_156"> 156</a></span> +<p class="i2"> Le plus prudent tait donc de se taire,</p> +<p class="i2"> Et Perrette se tut. Perrette se taisant,</p> +<p>Lucas va son chemin, Lucas marche en avant;</p> +<p class="i2"> Et tandis que, bloti dans sa soupente,</p> +<p class="i2"> Ne pensant pas son malheur,</p> +<p>L'poux cherche des fruits, l'amant cueille une fleur</p> +<p>Qu'avec ravissement lui cde son amante.</p> +<p class="i4"> La bonne mre aux coutes tait:</p> +<p class="i2"> Eh mais! pas trop mal ce me semble;</p> +<p class="i2"> Blaise n'est pas si sot qu'on le contait,</p> +<p class="i4"> En besogne il va tout fin droit;</p> +<p class="i4"> Pour ma fille plus je ne tremble;</p> +<p>De ce train-l, tredame, y moudront bien ensemble.</p> +<p> —Bon, disait-elle, au plus faible soupir</p> +<p>Que l'Amour arrachait Lucas, Perrette;</p> +<p class="i4"> Au moindre bruit de la couchette.</p> +<p class="i2"> —Bon, toujours bon... queu noce! queu plaisir!</p> +<p class="i4"> Et puis, ma fille est raisonnable;</p> +<p class="i4"> Y sont fort bian sur ce ton-l,</p> +<p class="i4"> Il est pressant, elle est traitable,</p> +<p>Y ne disont plus rian... ma fi, les y voil.</p> +<p class="i2"> Bien juste au fond pensait la bonne dame;</p> +<p class="i2"> Prcisment l'affaire en tait-l.</p> +<p>Mais l'poux n'avait part ce grand opra,</p> +<p>Le bent ramassait des pommes sa femme.</p> +<p>Charg comme un mulet, enfin le bon chrtien</p> +<p class="i2"> Cherche l'chelle et ne trouve plus rien.</p> +<p>Il appelle Perrette, et puis sa belle mre;</p> +<p>Perrette ne dit mot, fait sortir son galant;</p> +<p>Mais ardente savoir tout le fond de l'affaire,</p> +<p>La bonne mre, hlas! qui croit chacun content,</p> +<p class="i2"> A son beau fils rpond en demandant:</p> +<div><span class="pagenum"><a id="Page_157"> 157</a></span></div> +<p>Quelle nouvelle... est-tu bien l, mon gendre?</p> +<p class="i4"> —Oh! palsanguienne, en vrit,</p> +<p class="i6"> J'y suis mont;</p> +<p class="i2"> Mais je ne sais comment descendre.</p> +<p class="i2"> —Eh! glisse-toi, nigaud, sur le ct.</p> +<p>—Sur le ct?... voirment, voil tout le mystre,</p> +<p>Grand merci... Pa-ta-tra, mon bent tombe terre.</p> +<p>Au bruit de cette chte, aux cris de mon lourdaut,</p> +<p class="i4"> Mre effraye, et fille en peine,</p> +<p class="i4"> Du lit bas ne font qu'un saut,</p> +<p>Et vont, sans savoir o, comme la peur les mne.</p> +<p>Une lumire enfin vient les rassembler tous,</p> +<p class="i4"> Et montre la mre tonne,</p> +<p class="i2"> Blaise tendu loin du lit d'hymne,</p> +<p>Et tomb de plus haut que ne tombe un poux.</p> +<p class="i2"> Eh mais, lui dit la mre impatiente,</p> +<p>Quel saut as-tu donc fait?..—Le saut de la soupente.</p> +<p class="i2"> La mre regarda Perrette et la comprit;</p> +<p>Femmes ont pour s'entendre un merveilleux esprit;</p> +<p class="i2"> Et l'poux seul, plus sot que d'ordinaire,</p> +<p>Froiss, raill, tromp, fut se remettre au lit,</p> +<p class="i2"> Sans rien comprendre cette affaire.</p> +</div></div> + +<h3 class="poetry"><span class="i2">LE LINCEUL DU PLERIN.</span></h3> + +<div class="poetry"><div class="stanza"> +<p>Hlne, de pleurs inonde,</p> +<p>Songeait au courageux Mainfroi,</p> +<p>Qui, dans les champs de la Jude,</p> +<p>Combattait au nom de la foi.</p> +<div><span class="pagenum"><a id="Page_158"> 158</a></span></div> +<p>Dt ma funeste impatience,</p> +<p>Disait-elle, aggraver mon sort,</p> +<p>Dieux qui m'enviez sa prsence,</p> +<p>Rendez-le moi vivant ou mort.</p> +<p>Beau manoir, opulens domaines,</p> +<p>Prsens que m'a fait son amour,</p> +<p>Cteaux rians, fertiles plaines,</p> +<p>Que j'aperois de cette tour,</p> +<p>Ne m'talez point vos richesses</p> +<p>S'il ne doit plus les partager;</p> +<p>De ses regards, de ses caresses,</p> +<p>Pouvez-vous me ddommager?</p> +<p>La nuit allait couvrir la terre.</p> +<p>Envelopp d'un noir manteau,</p> +<p>Un plerin, au front svre,</p> +<p>Aborde un page du chteau:</p> +<p>—Page, va dire ta matresse,</p> +<p>Un plerin daignez ouir;</p> +<p>De l'objet qui vous intresse</p> +<p>Il voudrait vous entretenir.</p> +<p>—Bon plerin, mon veuvage,</p> +<p>Quelle allgeance apportez-vous?</p> +<p>—J'ai vu l'Idumen rivage,</p> +<p>J'ai vu combattre votre poux.</p> +<p>—Ah! rendez la paix mon me;</p> +<p>Quand finiront tous ces combats?</p> +<p>—Votre poux le sait, noble dame,</p> +<p>Mieux que personne d'ici bas.</p> +<p>—Oh! combien de flches aigues</p> +<p>Ont d l'atteindre et le blesser!</p> +<p>—Les blessures qu'il a reues,</p> +<p>J n'est besoin de les panser.</p> +<div><span class="pagenum"><a id="Page_159"> 159</a></span></div> +<p>—Mais d'o vient, parlez-moi sans feinte,</p> +<p>Ne m'apportez-vous de sa part,</p> +<p>Ni vrai morceau de la croix sainte,</p> +<p>Ni perles fines, ni brocard?</p> +<p>—Je n'ai brocard, ni perle fine;</p> +<p>Tout ce que j'ai pour vous, hlas!</p> +<p>C'est qu'aux champs de la Palestine</p> +<p>Votre poux attend le trpas.</p> +<p>A ces mots, Hlne perdue</p> +<p>Remplit le chteau de ses cris;</p> +<p>Les pleurs ont obscurci sa vue,</p> +<p>La douleur trouble ses esprits.</p> +<p>—Oh, plerin! malheur t'advienne,</p> +<p>Pour m'avoir dit ces mots affreux!</p> +<p>Mais ne vas pas penser qu'Hlne</p> +<p>Demeure oisive dans ces lieux.</p> +<p>Dt ma funeste impatience</p> +<p>Aggraver l'horreur de mon sort,</p> +<p>Je jouirai de la prsence</p> +<p>De mon poux vivant ou mort.</p> +<p>Page chri, je t'en conjure,</p> +<p>Cherche-moi, dans tout le canton,</p> +<p>D'un plerin l'humble chaussure,</p> +<p>La robe grise et le bourdon.</p> +<p>Que ces rseaux d'or et de soie,</p> +<p>Ces franges, ces rubans, ces fleurs,</p> +<p>Tous ces atours faits pour la joie,</p> +<p>Cessent d'insulter mes pleurs.</p> +<p>Coupe ma longue chevelure,</p> +<p>Prends mon collier, prends mes bijoux,</p> +<p>Quelque fatigue que j'endure,</p> +<p>Je veux aller voir mon poux.</p> +<div><span class="pagenum"><a id="Page_160"> 160</a></span></div> +<p>Dt ma funeste impatience</p> +<p>Aggraver l'horreur de mon sort,</p> +<p>Je veux jouir de sa prsence,</p> +<p>Et l'embrasser vivant ou mort.</p> +<p>Etonn d'un amour si tendre,</p> +<p>Le plerin lui dit: Restez,</p> +<p>Restez, de grce; et pour m'entendre,</p> +<p>Calmez vos sens trop agits:</p> +<p>Porte mes adieux ma femme,</p> +<p>Me dit votre poux expirant;</p> +<p>L'instant d'aprs il rendit l'me,</p> +<p>Cet anneau d'or est mon garant.</p> +<p>—Comment, ciel! le mconnatre?</p> +<p>Il vient de moi cet anneau d'or,</p> +<p>Il n'aurait pas chang de matre,</p> +<p>Si mon poux vivait encor.</p> +<p>Mais que cette douceur dernire</p> +<p>Aggrave ou non mon triste sort:</p> +<p>Je n'ai pu fermer sa paupire;</p> +<p>Je veux le voir aprs sa mort.</p> +<p>—Abjure un projet inutile.</p> +<p>En vain ton cœur brlant d'amour</p> +<p>Presserait son cœur immobile;</p> +<p>Tu ne saurais le rendre au jour.</p> +<p>Vas, songe conserver tes charmes;</p> +<p>A ton destin rsigne toi;</p> +<p>Ne gmis plus, sche tes larmes;</p> +<p>Chacun est ici bas pour soi.</p> +<p>—Respectez ma douleur amre;</p> +<p>Cruel, ne m'opposez plus rien.</p> +<p>Duss-je accrotre ma misre,</p> +<p>J'irai voir mon unique bien.</p> +<div><span class="pagenum"><a id="Page_161"> 161</a></span></div> +<p>Aprs un moment de silence,</p> +<p>Ma fille, dit le plerin,</p> +<p>Tu peux jouir de sa prsence,</p> +<p>Sans aller au bord du Jourdain.</p> +<p>—Parle, mon ange tutlaire!</p> +<p>Fais qu'il paraisse devant moi!</p> +<p>Mon or, mes joyaux, mon douaire,</p> +<p>Toute ma fortune est toi.</p> +<p>L'tranger, fourbe autant qu'avare,</p> +<p>Un livre ouvert devant ses yeux,</p> +<p>Feint de lire un jargon barbare</p> +<p>Des secrets mans des cieux.</p> +<p>—De ton poux l'ombre fidle</p> +<p>En ces lieux erre nuitamment.</p> +<p>Mais la terreur marche avec elle;</p> +<p>Un linceul est son vtement.</p> +<p>—N'importe, exauce ma prire.</p> +<p>Ah! duss-je aggraver mon sort;</p> +<p>Je n'ai pu fermer sa paupire,</p> +<p>Je veux le voir aprs sa mort.</p> +<p>—Ce soir il promet d'apparatre</p> +<p>O sont inhums tes vassaux.</p> +<p>Cours aux pieds du souverain matre,</p> +<p>Former des vœux pour son repos.</p> +<p>Quand la nuit deviendra plus sombre,</p> +<p>Parmi ces tombeaux vas t'asseoir,</p> +<p>Et sans approcher de son ombre,</p> +<p>Qu'il te suffise de la voir.</p> +<p>Dans sa chapelle solitaire,</p> +<p>Long-temps Hlne, avec ferveur,</p> +<p>Compte les grains de son rosaire,</p> +<p>Ou s'abandonne sa douleur.</p> +<div><span class="pagenum"><a id="Page_162"> 162</a></span></div> +<p>Puis d'un fol espoir abuse,</p> +<p>Au souffle d'un vent glacial,</p> +<p>Les cheveux baigns de rose,</p> +<p>Elle arrive l'enclos fatal.</p> +<p>L'astre des nuits claire peine</p> +<p>La cime de ces vieux ormeaux;</p> +<p>On n'entend au loin dans la plaine</p> +<p>Que le bruit du vent et des eaux;</p> +<p>Et dans un coin du cimetire,</p> +<p>Hlne qui rpte encor:</p> +<p>Je n'ai pu fermer ta paupire;</p> +<p>Je viens te voir aprs ta mort.</p> +<p>A vingt pas d'elle se prsente</p> +<p>Un fantme vtu de blanc;</p> +<p>Elle pousse un cri d'pouvante,</p> +<p>Et tombe morte au mme instant.</p> +<p>Le plerin (que Dieu punisse)</p> +<p>Jette le linceul imposteur,</p> +<p>Et maudissant son avarice,</p> +<p>S'enfonce un poignard dans le cœur.</p> +</div></div> + +<h3 class="poetry"><span class="i6">L'ARMEMENT INUTILE.</span></h3> + +<div class="poetry"><div class="stanza"> +<p class="i2"> Matre Gaspard, marchand et marguillier,</p> +<p class="i2"> A cinquante ans dsirant faire souche,</p> +<p class="i4"> Prit jeune femme l'an dernier,</p> +<p>Digne en tout point de l'honneur de sa couche.</p> +<p>Gertrude tait son nom, elle avait mille attraits,</p> +<p class="i4"> Œil bien fendu, petite bouche,</p> +<p class="i4"> Les dents d'ivoire, le teint frais;</p> +<span class="pagenum"><a id="Page_163"> 163</a></span> +<p class="i2"> Gaspard ayant de la bourgeoise garde</p> +<p class="i4"> t sergent, en certain coin</p> +<p class="i6"> Conservait avec soin</p> +<p class="i2"> Sa vieille pe avec sa hallebarde;</p> +<p>Et quand il se trouvait les soirs de bonne humeur,</p> +<p class="i4"> A sa femme il racontait comme,</p> +<p class="i2"> En telle anne, il avait eu l'honneur</p> +<p class="i2"> De garder le logis de tel ou tel seigneur;</p> +<p class="i2"> Que dans son temps il tait trs-bel homme,</p> +<p class="i2"> Mais qu'il paraissait bien plus beau,</p> +<p class="i2"> Quand il avait cocarde son chapeau.</p> +<p class="i4"> Dans la ville, par aventure</p> +<p class="i4"> Revient un jeune jouvenceau,</p> +<p class="i2"> Leste, bien fait, et d'aimable figure,</p> +<p class="i2"> L'œil tendre, et pourtant un peu fier;</p> +<p class="i4"> Bref, il tait d'une tournure</p> +<p>A rchauffer les cœurs, mme au sein de l'hiver:</p> +<p class="i4"> De plus il tait militaire.</p> +<p class="i2"> Il vit Gertrude, et bientt les dsirs</p> +<p>Vont leur train; et suivant la coutume ordinaire,</p> +<p class="i4"> Par tendres regards, doux soupirs,</p> +<p class="i4"> Il fait ses efforts pour lui plaire;</p> +<p>Il fait plus: certain soir, il la trouve l'cart;</p> +<p>Il dit que, par l'amour perc de part en part,</p> +<p class="i4"> Il va mourir, si la belle ne cde,</p> +<p class="i2"> Et ne lui donne un doux et prompt remde.</p> +<p class="i2"> Avec courroux la belle entend son cas;</p> +<p class="i4"> En vain lui plat le personnage;</p> +<p class="i4"> Vertu de femme aime faire fracas;</p> +<p class="i4"> Et puis dj j'ai dit qu'elle tait sage:</p> +<p class="i4"> Allez, monsieur, n'esprez pas</p> +<p class="i2"> Qu' mon mari je fasse un tel outrage;</p> +<div><span class="pagenum"><a id="Page_164"> 164</a></span></div> +<p>Apprenez que, depuis que je suis en mnage,</p> +<p>Mon honneur n'a jamais fait le moindre faux-pas.</p> +<p class="i4"> Le drle ne perd point courage;</p> +<p class="i4"> Il sait que des femmes l'honneur</p> +<p class="i4"> Est un brouillard, une vapeur,</p> +<p class="i2"> Qui sur la mer des prjugs s'lve,</p> +<p class="i2"> Et se dissipe la chaleur</p> +<p>Des rayons de l'amour, quand cet astre se lve.</p> +<p class="i2"> Le soir Gertrude tant avec Gaspard,</p> +<p class="i4"> Fire d'avoir fait rsistance,</p> +<p class="i2"> Va lui conter l'amour de l'grillard,</p> +<p class="i2"> Comme elle a su le tancer d'importance,</p> +<p>Et que n'tant point femme faire un tel cart,</p> +<p>Elle a bien dans son cœur teint toute esprance.</p> +<p>Parbleu! rpond l'poux, c'est bien manquer d'gard,</p> +<p class="i4"> Voyez un peu l'impertinence;</p> +<p class="i4"> Vouloir de moi faire un cornard!</p> +<p class="i4"> Je veux punir son insolence.</p> +<p class="i2"> S'il revient, finement attire le gaillard:</p> +<p>Par un demi-soupir ou par un doux regard,</p> +<p>Il te faut ranimer sa tendre ptulance;</p> +<p class="i4"> S'il te demande un rendez-vous,</p> +<p class="i2"> Feins l'embarras de quelqu'un qui balance,</p> +<p class="i2"> Et dont l'amour amollit le courroux;</p> +<p>Lui mme il se viendra livrer ma vengeance;</p> +<p>Cach prs de ton lit, arm jusques aux dents,</p> +<p>Nous verrons quel point il porte l'impudence;</p> +<p class="i2"> Et je saurai, quand il en sera temps,</p> +<p class="i4"> Chtier son incontinence;</p> +<p class="i4"> Ne vas pas craindre contre-temps,</p> +<p>Par quelques privauts de blesser la dcence;</p> +<p class="i4"> Il payera cher ces doux instans.</p> +<div><span class="pagenum"><a id="Page_165"> 165</a></span></div> +<p class="i4"> Sans scrupule, laisse-le faire:</p> +<p class="i4"> L'arrter sera mon affaire.</p> +<p class="i4"> Gertrude promet d'obir.</p> +<p class="i2"> Le lendemain, press par le dsir,</p> +<p class="i2"> L'amant revient chanter sa litanie.</p> +<p>Il reoit un baiser sur la bouche chrie;</p> +<p class="i2"> On gronde peine: et sa flamme enhardie</p> +<p class="i2"> Prtend aller de faveur en faveur.</p> +<p class="i4"> On l'arrte, et sa douce amie</p> +<p>Promet le lendemain de combler son ardeur.</p> +<p class="i4"> Le soir, la docile Gertrude</p> +<p class="i2"> Ne manque pas de dire son poux</p> +<p class="i4"> L'heure et l'instant du rendez-vous.</p> +<p>Bon, dit Gaspard, surtout ne fais pas trop la prude,</p> +<p class="i2"> Quand il viendra se rendre l'atelier?</p> +<p class="i2"> —Ne craignez rien, j'y prendrai garde.</p> +<p class="i4"> Matre Gaspard monte au grenier</p> +<p class="i4"> Y prend sa vieille hallebarde,</p> +<p class="i4"> Un sabre, un casque et son cimier;</p> +<p class="i2"> Il les drouille, s'arme, la glace se mire;</p> +<p class="i2"> Il parat ses yeux un Achille, un Csar;</p> +<p>Il met flamberge au vent, pousse en l'air et s'admire.</p> +<p>Le jouvenceau, ma foi, va courir grand hasard.</p> +<p class="i2"> L'heure approchant, il va, dans la ruelle,</p> +<p>De vengeance altr, se mettre en sentinelle.</p> +<p class="i2"> Le galant vient, Gertrude se repent</p> +<p class="i4"> D'avoir, par sa coupable adresse,</p> +<p class="i4"> Conduit au pige qui l'attend</p> +<p class="i4"> Amant si plein de gentillesse;</p> +<p class="i4"> Mais trop tard vient ce repentir:</p> +<p class="i4"> Matre Gaspard est trop prs d'elle</p> +<p class="i4"> Pour qu'elle puisse l'avertir,</p> +<div><span class="pagenum"><a id="Page_166"> 166</a></span></div> +<p class="i4"> Sans s'exposer paratre infidle.</p> +<p class="i4"> Elle ne peut, dans cette extrmit,</p> +<p class="i4"> Qu'esprer en la providence</p> +<p class="i4"> Qui, mieux que l'humaine prudence,</p> +<p class="i4"> Peut nous tirer de la calamit.</p> +<p class="i2"> Le jouvenceau que le dsir embrase,</p> +<p>Trouvant que le plaisir vaut bien mieux qu'une phrase,</p> +<p class="i2"> Veut sans dlai lui prouver son ardeur.</p> +<p class="i2"> Elle rsiste autant que le veut la pudeur;</p> +<p class="i4"> Et puis enfin... enfin elle s'arrange.</p> +<p class="i4"> L'amant alors tire de ses goussets</p> +<p class="i4"> A deux coups deux bons pistolets,</p> +<p class="i4"> En lui disant: Voil, mon ange,</p> +<p class="i4"> De quoi punir les indiscrets,</p> +<p>S'ils apportaient obstacle nos plaisirs secrets.</p> +<p>Notre poux sent alors que le front lui dmange;</p> +<p class="i2"> Mais par respect pour les armes feu,</p> +<p>En enrageant il voit jusqu'au bout tout le jeu,</p> +<p class="i4"> Tremblant et respirant peine,</p> +<p>De peur qu'on n'entendt le bruit de son haleine.</p> +<p class="i2"> L'amant, combl des plaisirs les plus doux,</p> +<p class="i4"> De Gertrude louant les charmes,</p> +<p class="i2"> L'embrasse, et sort en reprenant ses armes.</p> +<p>Gaspard lchant alors la bride son courroux,</p> +<p>Apostrophe Gertrude, et lui dit: Osez-vous,</p> +<p>Aprs un tel forfait, lever sur moi la vue?</p> +<p class="i4"> —A tort vous tes mcontent,</p> +<p>Que ne l'empchiez-vous, dit Gertrude l'instant,</p> +<p>Au lieu de rester froid comme une statue?</p> +<p>—Voyant les pistolets, pouvais-je me montrer?</p> +<p>—Arm de pied en cap, quand la peur vous entrave,</p> +<p>Simple femme, comment pouvais-je tre plus brave?</p> +<span class="pagenum"><a id="Page_167"> 167</a></span> +<p class="i2"> Oui, de honte, Gaspard, vous devriez pleurer;</p> +<p class="i4"> C'est par votre rodomontade</p> +<p class="i4"> Qu'en ce jour je perds mon honneur;</p> +<p class="i2"> Sans vos ordres, jamais, ma vertu, ma pudeur,</p> +<p class="i2"> N'auraient souffert une telle incartade;</p> +<p class="i4"> Mais de pareille lchet</p> +<p class="i2"> Les tribunaux me feront bien justice;</p> +<p class="i4"> Il me faut une indemnit</p> +<p>Pour mon honneur, ou bien qu'on vous trane au supplice.</p> +<p class="i4"> Gaspard sentant qu'il avait tort,</p> +<p class="i4"> Et craignant que sa turpitude</p> +<p class="i2"> Ne transpirt par le bouillant transport</p> +<p class="i4"> Du courroux que montrait Gertrude,</p> +<p class="i4"> Pour l'appaiser se fit effort,</p> +<p>Et quitta pour jamais et sabre et hallebarde;</p> +<p class="i2"> Mais il ne put dtacher sa cocarde.</p> +</div></div> + +<h3 class="poetry"><span class="i2">L'ABBESSE CONDAMNE AU CHAPELAIN.</span></h3> + +<div class="poetry"><div class="stanza"> +<p class="i2"> Pour un procs pendant au Parlement,</p> +<p class="i4"> Vint Paris dernirement</p> +<p class="i4"> Une abbesse jeune et jolie,</p> +<p class="i4"> Qui, d'une amoureuse folie,</p> +<p class="i2"> N'avait jamais connu l'garement.</p> +<p class="i4"> Entre au couvent ds l'enfance,</p> +<p class="i4"> Elle avait pu facilement</p> +<p class="i4"> Garder sa premire innocence.</p> +<p class="i4"> Elle prit un appartement</p> +<p>Chez certaine cousine, ou marquise ou comtesse</p> +<p class="i4"> Dont le fils, chevalier charmant,</p> +<div><span class="pagenum"><a id="Page_168"> 168</a></span></div> +<p class="i4"> Joignait maint autre agrment</p> +<p class="i4"> L'esprit et la dlicatesse.</p> +<p class="i4"> Sans intrt il ne put voir</p> +<p>L'embonpoint repos de notre aimable abbesse,</p> +<p class="i4"> Dont la fracheur et la finesse</p> +<p>Auraient fait plus d'effet la cour qu'au parloir:</p> +<p class="i2"> Nez retrouss, peau blanche, fine, œil noir</p> +<p class="i4"> Rempli de feux et de tendresse,</p> +<p>De l'amour dans son cœur firent passer l'ivresse;</p> +<p>Mais ce dieu doublement signala son pouvoir.</p> +<p class="i2"> Le cavalier est beau, bien fait et leste,</p> +<p>L'air mle, le ton noble et le maintien modeste;</p> +<p class="i4"> Jamais auprs de son moutier</p> +<p class="i2"> N'avait paru si charmante figure,</p> +<p class="i4"> Sans quoi l'on pourrait parier</p> +<p class="i2"> Qu'elle n'et pas adopt la clture.</p> +<p class="i2"> Par un regard o se peint le dsir,</p> +<p class="i4"> Notre amant entame l'affaire;</p> +<p class="i4"> Aprs vient un tendre soupir,</p> +<p class="i4"> Que l'on coute sans colre:</p> +<p>Car peut-on se fcher de ce qui fait plaisir,</p> +<p>Surtout contre un cousin, quand le cousin sait plaire?</p> +<p class="i4"> Enhardi par l'impunit,</p> +<p class="i4"> L'amant ose dire qu'il aime.</p> +<p class="i2"> Je le crois bien, dit-elle, et moi de mme.</p> +<p class="i2"> Ne doit-on pas aimer sa parent?</p> +<p class="i2"> Ils taient seuls, et la tmrit</p> +<p class="i2"> Toujours se trouve o l'ardeur est extrme.</p> +<p class="i4"> L'amant avec vivacit</p> +<p class="i2"> Porte la main vers le bonheur suprme...</p> +<p class="i4"> D'une pareille libert</p> +<p class="i4"> La sensible abbesse surprise,</p> +<div><span class="pagenum"><a id="Page_169"> 169</a></span></div> +<p class="i4"> Un peu tard la vrit,</p> +<p class="i4"> Veut s'opposer l'entreprise:</p> +<p class="i4"> Ah! monsieur, quelle indignit!</p> +<p class="i4"> Vous abusez de ma bont...</p> +<p class="i2"> Discours perdus, il ne lche point prise;</p> +<p class="i2"> Il savait trop qu'en ces soins l,</p> +<p class="i2"> L'excs peut faire seul excuser l'insolence:</p> +<p class="i4"> Au comble il porta la licence,</p> +<p>Et le succs fit voir qu'il ne se trompait pas.</p> +<p class="i2"> L'pouse du seigneur, enivre, perdue,</p> +<p class="i4"> Le serre sans oser sur lui jeter la vue;</p> +<p class="i4"> Il vit, dans son tendre embarras,</p> +<p>La honte et le plaisir d'avoir t vaincue.</p> +<p>Quelques momens aprs, encore tout mue</p> +<p>O ciel! qu'ai-je prouv! lui dit-elle tout bas,</p> +<p class="i4"> A jamais vous m'avez perdue;</p> +<p class="i2"> Sans cette volupt qui m'tait inconnue,</p> +<p class="i2"> Je ne pourrai plus vivre, cher cousin;</p> +<p>Que faire mon couvent, quand j'y serai rendue,</p> +<p>Des longs sermons d'un triste chapelain!</p> +</div></div> + +<h3 class="poetry"><span class="i4">LE COQ ET LE CHAPON.</span></h3> + +<div class="poetry"><div class="stanza"> +<p>De Sparte antique on regrette le temps;</p> +<p>On a raison: alors jeune fillette</p> +<p>De son poux connaissait les talens</p> +<p>Avant qu'hymen en et fait la conqute.</p> +<p>Besoin n'tait d'un regard pntrant,</p> +<p>Pour qu'au travers d'une toffe discrte,</p> +<p>L'amour secret allt furtivement</p> +<p>D'appas cachs contrler la retraite.</p> +<p>Pour voir bondir la fleur de seize ans</p> +<div><span class="pagenum"><a id="Page_170"> 170</a></span></div> +<p>Dsirs naissans de jeune pastourette,</p> +<p>Besoin n'tait aux sincres amans</p> +<p>Du cercle troit d'une froide lorgnette;</p> +<p>Ses charmes nus brillaient dans leur printemps;</p> +<p>Nature alors parlait sans interprte;</p> +<p>Dans l'ombre alors point d'amoureux dduit;</p> +<p>Cette pudeur dont on fait tant de bruit,</p> +<p>Triste avorton d'une ardeur contrefaite,</p> +<p>Du charme obscur d'une prudente nuit</p> +<p>Ne voilait point la nature imparfaite.</p> +<p>O l'heureux temps que ce sicle tout nu!...</p> +<p>Du premier homme on suivait l'innocence;</p> +<p>L'amour plus jeune tait plus ingnu;</p> +<p>De la beaut l'impudique dcence</p> +<p>A son flambeau sans danger se montrait;</p> +<p>D'un sexe l'autre errait son inconstance;</p> +<p>Fidle ardeur jamais ne l'arrtait,</p> +<p>De sa pudeur avec grce voile,</p> +<p>La jeune vierge innocemment marchait.</p> +<p>De tant d'appas l'me peine trouble,</p> +<p>Son jeune amant prs d'elle s'approchait:</p> +<p>Ainsi qu'on vit, avant que d'une pomme</p> +<p>Elle et cueilli le pch dfendu,</p> +<p>D'Eve en sa fleur le corps pudique et nu,</p> +<p>Chaste s'asseoir auprs du premier homme.</p> +<p>Amour alors, sans flche, ni flambeau,</p> +<p>Au front n'avait cet aveugle bandeau,</p> +<p>Nuage pais dont la sombre fume</p> +<p>Ne laisse voir qu'au travers des brouillards,</p> +<p>Dont la vapeur obscurcit les regards,</p> +<p>Les traits confus de la vierge charme.</p> +<p>O l'heureux temps que ce sicle tout nu!...</p> +<div><span class="pagenum"><a id="Page_171"> 171</a></span></div> +<p>Point de surprise!... alors point de reproche!</p> +<p>Brl des feux d'un amour ingnu,</p> +<p>Jamais l'hymen ne prenait chat en poche.</p> +<p>Ce temps n'est plus. Qu'en est-il advenu?</p> +<p>Pour poux, Lise a pris le jeune Alcandre.</p> +<p>Qui l'et pens que ce bel ingnu,</p> +<p>Jeune, attentif, plein d'une ardeur si tendre,</p> +<p>A son amante et si mal rpondu?</p> +<p>Aux feux brlans d'un amour perdu,</p> +<p>Humainement Lise avait cru se rendre.</p> +<p>O sort affreux!.. cet amoureux si prompt,</p> +<p>Que pour un coq Lise avait os prendre...</p> +<p>Qu'a-t-il fait? Rien... Ce coq est un chapon.</p> +</div></div> + +<h3 class="poetry"><span class="i4">LA PEUR DE LA MORT.</span></h3> + +<div class="poetry"><div class="stanza"> +<p>Auprs d'un bois cart, solitaire,</p> +<p>Un bcheron, pauvre comme il en est,</p> +<p>Avait construit une frle chaumire,</p> +<p>O tous les soirs le bonhomme tranait</p> +<p>Son lourd fagot, sa faim et sa misre.</p> +<p>Cela soit dit sans affliger ton cœur;</p> +<p>Car mon dessein n'est tel, ami lecteur.</p> +<p>Le forestier veuf et content de l'tre,</p> +<p>N'avait qu'un fils, l'espoir de ses vieux ans:</p> +<p>C'tait Janot. Dans le rduit champtre,</p> +<p>Sous le taillis o le ciel l'a fait natre,</p> +<p>Il a dj compt quinze printemps,</p> +<p>Et voit, dit-on, le seizime paratre,</p> +<p>Plus beau pour lui que tous les prcdens.</p> +<div><span class="pagenum"><a id="Page_172"> 172</a></span></div> +<p>Trop faible encor pour porter la coigne,</p> +<p>Mais de bonne heure au travail faonne,</p> +<p>Tantt sa main donne au flexible osier,</p> +<p>En se jouant, la forme d'un panier:</p> +<p>Tantt il sme autour de son asile,</p> +<p>Non pas des fleurs, mais un lgume utile</p> +<p>Que l'apptit assaisonne au besoin,</p> +<p><b>. . . . . . . . . . . . . . . . . . . .</b></p> +<p>Et pour compagne Annette sa cousine,</p> +<p>Rose naissante; elle tait orpheline</p> +<p>Ds son enfance; et n'ayant d'autre appui</p> +<p>Que son pauvre oncle, elle vivait chez lui.</p> +<p>Tout beau, conteur, va dire un petit matre;</p> +<p>De sa beaut vous ne nous dites mot:</p> +<p>Faites la belle, ou vous n'tes qu'un sot.</p> +<p>Belle! eh qu'importe? a-t-on besoin de l'tre</p> +<p>A quatorze ans? mais Annette l'tait,</p> +<p>Sans le savoir. Ah! je n'ose le dire:</p> +<p>Une fontaine avait pu l'en instruire.</p> +<p>Sur ce point l si Janot se taisait,</p> +<p>Dans ses regards elle avait pu le lire.</p> +<p>Concluons donc qu'Annette s'en doutait,</p> +<p>C'tait beaucoup: lev sans culture,</p> +<p>Germe tomb des mains de la nature,</p> +<p>Ce couple heureux ne savait presque rien,</p> +<p>A ses penchans se livrait sans mesure.</p> +<p>Et conservant une me libre et pure</p> +<p>Faisait sans choix et le mal et le bien.</p> +<p>Un jour de ceux que le printemps ramne,</p> +<p>Qui semblait natre exprs pour les plaisirs,</p> +<p>Nos deux enfans que le destin entrane,</p> +<p>S'tant assis l'ombre d'un vieux chne,</p> +<p>Y respiraient sous l'aile du zphir.</p> +<div><span class="pagenum"><a id="Page_173"> 173</a></span></div> +<p>Mais tout--coup sa douce et frache haleine</p> +<p>Devint pour eux le souffle du dsir.</p> +<p>Ma chre Annette, hlas! dans le bocage</p> +<p>J'tais venu pour goter la fracheur,</p> +<p>Disait Janot; mais toute sa chaleur</p> +<p>Nous a suivis sous le naissant feuillage.</p> +<p>—Moi, dit Annette, ces gazons nouveaux</p> +<p>Je demandais un moment de repos;</p> +<p>Mais le sommeil a tromp mon attente;</p> +<p>Le sommeil fuit ma paupire brlante.</p> +<p>C'est pourtant l qu'hier je m'endormis:</p> +<p>Mais j'tais seule, et ta main caressante</p> +<p>N'y pressait pas ainsi ma main tremblante;</p> +<p>A mes genoux tu ne t'tais pas mis.</p> +<p>Sparons-nous pour trouver l'un et l'autre</p> +<p>Le calme heureux que nous venons chercher.</p> +<p>Pauvres enfans! quel espoir est le vtre?</p> +<p>Fuyez, un dieu saura vous rapprocher.</p> +<p>Pour un moment aux vœux de sa cousine</p> +<p>Janot sourit; mais la belle orpheline</p> +<p>Fuit lentement. L'amour vient l'arrter.</p> +<p>Du jouvenceau l'embarras n'est pas moindre;</p> +<p>S'il fait lui-mme un pas pour la quitter,</p> +<p>Il en fait deux bientt pour la rejoindre.</p> +<p>Bref, le fripon est encore ses pieds.</p> +<p>L, moins soumis, mais plus ardent, plus tendre:</p> +<p>Nous sparer! cesse de le prtendre,</p> +<p>Dit-il, les yeux de quelques pleurs mouills;</p> +<p>N'ordonne pas que je m'loigne encore;</p> +<p>Dans ce moment plein d'un trouble inconnu,</p> +<p>A tes genoux je me sens retenu</p> +<p>Par le besoin d'un plaisir que j'ignore.</p> +<div><span class="pagenum"><a id="Page_174"> 174</a></span></div> +<p>Demeure, Annette, ou bien je vais mourir.</p> +<p>—Mourir! quel mot, cria la jeune amante!</p> +<p>Quel mot affreux ct du plaisir!</p> +<p>Et quelle image, hlas! il me prsente!</p> +<p>Quand on est mort, sais-tu bien comme on est?</p> +<p>Dans cet tat j'ai vu ma pauvre mre;</p> +<p>J'tais bien jeune alors, mais le portrait</p> +<p>De mon esprit ne s'effacera gure.</p> +<p>Sans mouvement et ne respirant plus,</p> +<p>On a les pieds et les bras tendus,</p> +<p>D'un voile pais la paupire couverte,</p> +<p>Les yeux teints et la bouche entr'ouverte.</p> +<p>A ce portrait bien fait pour l'alarmer,</p> +<p>Le jeune amant s'tonne, s'inquite:</p> +<p>S'il est ainsi, dit-il, ma chre Annette,</p> +<p>Ne mourons pas, vivons pour nous aimer.</p> +<p>Dj leurs cœurs qu'avait glacs la crainte,</p> +<p>Sont ranims par les brlans dsirs.</p> +<p>Triste raison, mre de la contrainte,</p> +<p>N'approche pas de cette aimable enceinte;</p> +<p>Et toi, nature, appelle les plaisirs:</p> +<p>Mais je les vois et la fte commence.</p> +<p>Des deux cts d'abord mmes soupirs,</p> +<p>Mmes sermens d'ternelle constance.</p> +<p>Aux doux propos succde le silence;</p> +<p>Mille baisers chauffs par l'amour,</p> +<p>Sont pris, rendus et repris tour--tour;</p> +<p>Vers le bonheur ainsi Janot s'avance.</p> +<p>Les vents lgers, complices de ses feux,</p> +<p>Ont dvoil tous les charmes d'Annette;</p> +<p>L'un en jouant fait flotter ses cheveux,</p> +<p>L'autre s'envole avec sa colerette;</p> +<div><span class="pagenum"><a id="Page_175"> 175</a></span></div> +<p>Le plus hardi chatouille ses pieds nus,</p> +<p>Un peu plus haut adroitement se glisse,</p> +<p>Baise en passant l'albtre de sa cuisse,</p> +<p>Et monte enfin au temple de Vnus.</p> +<p>Janot le sut; mais le dieu de Cythre</p> +<p>Vient l'arracher ce guide incertain,</p> +<p>En lui mettant l'encensoir la main,</p> +<p>Les yeux ferms le mne au sanctuaire.</p> +<p>Arrte, arrte, peintre tmraire!</p> +<p>La volupt t'en impose la loi,</p> +<p>De ses attraits respecte le mystre.</p> +<p>Fils de Cypris, dissipe ton effroi,</p> +<p>Vas, je sais tre aveugle comme toi;</p> +<p>Et tes faveurs m'ont appris me taire.</p> +<p>Charme puissant des plaisirs dfendus,</p> +<p>De nos crayons vous n'avez rien craindre;</p> +<p>Quand on vous gote, hlas! peut-on vous peindre!</p> +<p>Peut-on vous peindre en ne vous gotant plus?</p> +<p>Dans les transports de la premire ivresse,</p> +<p>Janot sans force et non pas sans dsir,</p> +<p>Suivant de prs la trace du plaisir,</p> +<p>Le cherche encore au sein de sa matresse.</p> +<p>Annette, hlas! sur les gazons fleuris,</p> +<p>Ne rpond plus des caresses vaines,</p> +<p>Le doux poison rpandu dans ses veines</p> +<p>Tient la fois tous ses sens engourdis.</p> +<p>L'amant novice l'instant se rappelle</p> +<p>Les traits affreux dont elle a peint la mort,</p> +<p>Soulve, presse, avec un tendre effort,</p> +<p>Contre son cœur, un des bras de la belle,</p> +<p>Croit lui donner une chaleur nouvelle;</p> +<p>Le bras chappe et tombe sans ressort,</p> +<div><span class="pagenum"><a id="Page_176"> 176</a></span></div> +<p>Annette! Annette! En vain sa voix l'appelle;</p> +<p>Janot, trop sr de son malheureux sort,</p> +<p>Reste un moment immobile comme elle.</p> +<p>Tout en impose sa crdulit.</p> +<p>Les yeux fixs sur ceux de sa cousine</p> +<p>N'y trouvent plus cette flamme divine,</p> +<p>Qui tout--l'heure animait sa beaut:</p> +<p>Annette est morte! hlas! je l'ai perdue,</p> +<p>S'crie alors l'amant pouvant.</p> +<p>Triste tableau qu'elle offrait ma vue,</p> +<p>Deviez-vous tre une ralit!</p> +<p>Annette est morte, et c'est moi qui la tue.</p> +<p>Qui que tu sois dont l'immense pouvoir</p> +<p>Rend nos champs leur premire verdure,</p> +<p>Annette est morte et tu l'as d prvoir!</p> +<p>Fais la revivre ainsi que la nature!</p> +<p>En exprimant ces frivoles regrets,</p> +<p>Ces vains dsirs, de larmes il arrose</p> +<p>Le front d'Annette et ses mornes attraits,</p> +<p>Baise en tremblant sa bouche demi-close.</p> +<p>Anne s'veille! hlas! ce tendre mot</p> +<p>Est le premier que ses lvres prononcent,</p> +<p>Et le second que les soupirs annoncent</p> +<p>Plus tendre encore est celui de Janot.</p> +<p>Elle revit! Annette m'est rendue!</p> +<p>Tristes regrets, vous tes effacs;</p> +<p>Elle revit, tous mes maux sont passs.</p> +<p>Plaisirs, rentrez dans mon me perdue.</p> +<p>A ce discours Anne n'a rien compris,</p> +<p>Et sur Janot fixant un œil surpris,</p> +<p>Accompagn d'une voix ingnue,</p> +<p>Que veux-tu-dire? et quel est ce transport?</p> +<div><span class="pagenum"><a id="Page_177"> 177</a></span></div> +<p>Moi j'tais morte!—Oui, tout comme ta mre,</p> +<p>Tu ne l'es plus et je bnis mon sort.</p> +<p>—Si c'est ainsi, rpond la bocagre,</p> +<p>Que l'on arrive son heure dernire,</p> +<p>On est bien sot d'avoir peur de la mort.</p> +</div></div> + +<h3 class="poetry"><span class="i4">LA CONSOLATION DES COCUS.</span></h3> + +<div class="poetry"><div class="stanza"> +<p>D'un prambule, ami, je vous dispense,</p> +<p>Figurez-vous, au sein de la Provence,</p> +<p class="i6"> Un couvent de nonains,</p> +<p class="i2"> Bien desservi par deux Bndictins,</p> +<p>Chacun d'eux y remplit son devoir en bon prtre;</p> +<p>L'un absout les pchs; l'autre les fait commettre.</p> +<p>Ce dernier, jeune encor, vigoureux compagnon,</p> +<p class="i2"> A trs-bon droit nomm pre Tampon,</p> +<p class="i6"> Au par-dessus beau sire,</p> +<p>Etait chri surtout de la mre Alison,</p> +<p>La fabriquante en chef d'Enfans-Jsus de cire.</p> +<p>Aussi l'histoire dit, et sans peine on le croit,</p> +<p>Qu'Enfans-Jsus sortis de sa manufacture,</p> +<p>Ressemblaient Tampon toujours par quelqu'endroit,</p> +<p>Et que cet endroit-l n'tait en mignature.</p> +<p>Mais comme bon chrtien voit tout du bon ct,</p> +<p class="i6"> Il n'tait pas une seule bate</p> +<p>Qui, loin de se choquer de cette disparate,</p> +<p>N'y crt voir l'attribut de la divinit,</p> +<p>Et n'et dit volontiers son bndicit.</p> +<p>Tout allait bien enfin, quand la reconnaissance</p> +<p>Persuada, sans doute, l'amoureux Tampon,</p> +<div><span class="pagenum"><a id="Page_178"> 178</a></span></div> +<p>Que pour payer les soins de la tendre Alison,</p> +<p class="i2"> Il devait faire aussi sa ressemblance;</p> +<p>Et ds le mme soir, il bauche un poupon;</p> +<p class="i6"> Ce poupon l n'tait de cire;</p> +<p>Erg, point ne fondit: et les nones de rire;</p> +<p>J'entends celles qu'Amour tenait sous son empire,</p> +<p class="i8"> Et qui risquaient souvent</p> +<p>Dans les bras du plaisir pareil vnement.</p> +<p>Les vieilles de gronder, et cela va sans dire;</p> +<p>Elles ne faisaient plus un pch si charmant.</p> +<p>Aprs maint ris moqueur, mainte antienne fcheuse,</p> +<p>Pour la maison des champs, mre Alison partit;</p> +<p class="i8"> Et la sœur accoucheuse,</p> +<p>Layette sous le bras, aussitt la suivit.</p> +<p>En secret, tant qu'on put, l'accouchement se fit;</p> +<p>Le jardinier pourtant en apprit quelque chose;</p> +<p>Et ne pouvant garder sur ce point lettre close,</p> +<p class="i8"> Le dimanche suivant,</p> +<p>En portant le cerfeuil, le concombre, au couvent,</p> +<p class="i2"> Il en lcha deux mots la tourire,</p> +<p>Qui vous le chapitra d'une trange manire;</p> +<p>Et lui montrant un Christ, lui dit: Pauvre idiot,</p> +<p>Avec un tel poux, veux-tu qu'une recluse</p> +<p class="i8"> Puisse faire un marmot?</p> +<p class="i2"> Le rustre alors se prosterne genoux,</p> +<p>Et s'crie: Ah, bon Dieu! comme l'on vous abuse;</p> +<p>De ces bguines-l si vous tes l'poux,</p> +<p>Las! vous tes cocu tout aussi bien que nous.</p> +</div></div> + +<p><span class="pagenum"><a id="Page_179"> 179</a></span></p> + +<h3 class="poetry"><span class="i3">LA FIDLIT A TOUTE PREUVE.</span></h3> + +<div class="poetry"><div class="stanza"> +<p class="i5"> Une nymphe de l'Opra,</p> +<p class="i5"> Leste, fringante, et <i lang="la" xml:lang="la">ctera</i>,</p> +<p>Aprs avoir jou le rle d'Immortelle,</p> +<p>Craignait de se crotter pour retourner chez elle.</p> +<p class="i2"> Fort propos, un lgant marquis</p> +<p>Arrive, lorgne, admire, offre son vis--vis.</p> +<p>Fouette, cocher! L'on part, et soudain la cruelle</p> +<p class="i2"> De demander: Que fait votre main-l?</p> +<p class="i2"> —Chut... ma boucle s'accroche votre falbala.</p> +<p>—Ah, monstre! je crrai; j'y suis trs-rsolue.</p> +<p>—Enfance!—Mon honneur!—Comment vous en avez?</p> +<p>Quel affront.—quel plaisir.—Je suis... je suis... vaincue;</p> +<p>Il tait temps, ma foi; nous sommes arrivs.</p> +<p>—Mais je monte chez vous; pourquoi ces rvrences?</p> +<p>—Non, monsieur.—Entre amis, ridicule ce point?</p> +<p>—Fidle mon amant, je ne me permets point...</p> +<p class="i5"> —Quoi!—De nouvelles connaissances.</p> +</div></div> + +<h3 class="poetry"><span class="i6">LE CONNAISSEUR.</span></h3> + +<div class="poetry"><div class="stanza"> +<p>Que de sots renomms pour l'esprit, pour le got,</p> +<p>N'ont eu que des grands airs, du jargon, de l'audace!</p> +<p>C'est ainsi qu'autrefois maint courtisan surtout</p> +<p>Cachait bien peu de fond sous beaucoup de surface.</p> +<span class="pagenum"><a id="Page_180"> 180</a></span> +<p>Nous avons tous connu le clbre Milfleur,</p> +<p>N, comme ses ayeux, duc, riche et connaisseur;</p> +<p>Il devait des talens se montrer idoltre.</p> +<p>Aussi dans son palais avait-il un thtre,</p> +<p>Des bronzes, des tableaux, des mdailles en or:</p> +<p> Mais son plus cher trsor</p> +<p>tait un pavillon tapiss de gravures;</p> +<p>Il en faisait d'abord admirer les bordures,</p> +<p>Le sujet, le dessin; ensuite il s'criait:</p> +<p class="i7"> Remarquez, s'il vous plat,</p> +<p class="i5"> Que toutes sont <em>avant la lettre</em>.</p> +<p class="i7"> Or, comme il retenait,</p> +<p class="i5"> Ou bien qu'il crivait peut-tre,</p> +<p>Ce qu'en le visitant chaque amateur disait,</p> +<p class="i7"> Et qu'il le rptait;</p> +<p>Effleurant des beaux arts la surface agrable,</p> +<p>Il semblait marier la palme du savant</p> +<p class="i7"> Au bouquet sduisant</p> +<p class="i7"> Du petit matre aimable.</p> +<p>Une de nos Las, un jour, dit-on, s'y prit;</p> +<p>Et son cœur partageait l'erreur de son esprit,</p> +<p>Lorsque Milfleur voulant brusquer cette conqute,</p> +<p>crivit un billet, mais si plat, mais si bte,</p> +<p class="i7"> Que la nymphe en rougit,</p> +<p class="i7"> Et que, dans son dpit,</p> +<p class="i2"> Sur l'enveloppe elle se borne mettre;</p> +<p class="i7"> Vous n'tes plus <em>avant la lettre</em>.</p> +</div></div> + +<p><span class="pagenum"><a id="Page_181"> 181</a></span></p> + +<h3 class="poetry"><span class="i6">LA PRUDE.</span></h3> + +<div class="poetry"><div class="stanza"> +<p> Amour et pruderie</p> +<p> Eurent toujours quelque lger dbat;</p> +<p>La dame par orgueil donne tout de l'clat;</p> +<p>Puis, je ne sais comment elle fait sa partie,</p> +<p>Elle finit toujours par avoir le dessous.</p> + +<p>A propos de cela, messieurs, connaissez-vous</p> +<p class="i2"> La prude Arsino?—Qui? cette prsidente</p> +<p>Dont le cœur a quinze ans, le visage quarante?</p> +<p class="i2"> —Prcisment; veuve depuis trois mois,</p> +<p>On la voit convoler pour la troisime fois.</p> +<p class="i2"> Dorval, hier, a fait cette conqute;</p> +<p class="i8"> Il est intressant;</p> +<p class="i8"> Chez le peuple insurgent,</p> +<p class="i8"> Il abattit la tte</p> +<p class="i7"> De maint et maint forban;</p> +<p>Et troqua ses deux bras contre un double ruban.</p> +<p>Je ne vous peindrai pas la modeste grimace,</p> +<p>Qu'en prononant son <em>oui</em>, notre bgueule fit.</p> +<p>Aprs bien des faons, la voil dans son lit;</p> +<p>De ceci, de cela, je vous fais encore grce;</p> +<p>Le dsir, sous le lin, comme un zphyr lger,</p> +<p>Circule en murmurant; c'est l'heure du berger.</p> +<p>L'poux tait de feu, l'pouse rsigne</p> +<p>Ddiait ses soupirs au dieu de l'hymne,</p> +<p>Quand.... hlas!—Vous riez? Ah! plaignons-les plutt.</p> +<p>Si faudrait-il au moins qu'hymen ne fut manchot.</p> +<div><span class="pagenum"><a id="Page_182"> 182</a></span></div> +<p>Le Tantale nouveau, de la voix et du geste,</p> +<p>Appelle un prompt secours, que sa position</p> +<p>Devant tout cœur bien fait, sollicite de reste.</p> +<p>La volupt dit oui, mais la pudeur dit non.</p> +<p>On supplie, on refuse, on presse, on boude, on peste:</p> +<p>On avance en tremblant un doigt, puis deux, puis trois;</p> +<p>Enfin, notre hrone est rduite aux abois,</p> +<p>De l'humanit sainte elle coute la voix;</p> +<p>Dj son protg l'en payait par deux fois;</p> +<p>Quand par un trait nouveau de fine pruderie,</p> +<p class="i5"> La voil qui s'crie:</p> +<p>Devoir, tu l'as voulu, mais j'en jure par toi!</p> +<p>L'tera qui voudra, ce ne sera pas moi.</p> +</div></div> + +<h3 class="poetry"><span class="i5">L'ILLUSION DU CLOITRE.</span></h3> + +<div class="poetry"><div class="stanza"> +<p class="i2"> <em>Dsir de fille est un feu qui dvore,</em></p> +<p class="i2"> <em>Dsir de nonne est cent fois pis encore</em>,</p> +<p class="i7"> A dit certain auteur</p> +<p class="i7"> D'immortelle mmoire.</p> +<p>Des recluses surtout il connaissait le cœur,</p> +<p>Son enthousiasme heureux, sa brlante ferveur;</p> +<p>Et quiconque lira cette pieuse histoire,</p> +<p class="i5"> Va s'crier avec notre docteur:</p> +<p class="i2"> <em>Dsir de fille est un feu qui dvore,</em></p> +<p class="i2"> <em>Dsir de nonne est cent fois pis encore</em>.</p> +<p class="i2"> Une belle au cœur tendre, l'œil tincelant,</p> +<p>Victime de ses vœux et d'un pre tyran,</p> +<p>Gmissait, sous la guimpe, au fond d'une province.</p> +<p>Son poux lui laissait, consolateur trop mince,</p> +<p>Et de bien tristes jours et de plus tristes nuits;</p> +<p><span class="pagenum"><a id="Page_183"> 183</a></span></p> +<p>Sur son front la jonquille attestait ses ennuis.</p> +<p class="i3"> Heureusement pour notre prisonnire,</p> +<p class="i8"> Une pensionnaire</p> +<p>Qu'embellissent dj deux lustres et trois ans,</p> +<p>Doit attendre, au moutier, que deux ou trois printemps,</p> +<p>Caressant ses attraits de leur aile fleurie,</p> +<p class="i8"> Peignent en incarnat</p> +<p>Certain petit bouton encor trop dlicat,</p> +<p>L'entrouvent au dsir, l'amour, la vie.</p> +<p class="i3"> L'hymen le guette, arm de son contrat.</p> +<p>Cependant ce dieu on taillait de l'ouvrage;</p> +<p>Car, comptant chaque jour dix larcins par ses doigts,</p> +<p>La nonne lui soufflait les trois quarts de ses droits.</p> +<p>Souffler n'est pas jouer, va s'crier un sage.</p> +<p>Ne nous amusons pas ces distinctions;</p> +<p>Trop heureux le mortel qui vit d'illusions!</p> +<p class="i5"> Enfin un rel mariage</p> +<p>Vient livrer la nonnette aux ennuis du veuvage.</p> +<p class="i8"> Elle pleure, gmit;</p> +<p class="i8"> Se mord les doigts, enrage;</p> +<p class="i8"> Et puis en fille sage,</p> +<p>Elle prend l'cart son lise et lui dit:</p> +<p>Ah! du moins, jurez-moi de m'envoyer l'image</p> +<p class="i8"> Du trait toujours vainqueur,</p> +<p class="i3"> Qui doit..... Son front se couvre de rougeur...</p> +<p>Sa langue s'embarrasse.... Admirons tous la nonne;</p> +<p> Elle n'ose nommer le sduisant bijou,</p> +<p>Dont en grce, jadis, toute honnte matronne</p> +<p>Ornait publiquement l'albtre de son cou;</p> +<p>Mais on l'a devine, et son trouble s'appaise.</p> +<p>De l'emplette, Paris, on charge une Marton.</p> +<p class="i3"> Le marchand dit: Ce bijou, le veut-on</p> +<p class="i3"> A l'espagnole, ou bien la franaise?</p> +<div><span class="pagenum"><a id="Page_184"> 184</a></span></div> +<p>A l'espagnole courts, ils brillent en grosseur;</p> +<p>Minces la franaise, ils brillent en longueur.</p> +<p class="i2"> A cette question, l'acqureuse indcise</p> +<p>N'ose risquer son got, crainte d'une mprise.</p> +<p class="i2"> La bonne amie la recluse crit,</p> +<p>Et voici mot pour mot ce qu'elle rpondit:</p> +<p>S'il faut sur ton cadeau parler avec franchise,</p> +<p>C'est dans le got franais surtout qu'il me plaira;</p> +<p>Mais pour Dieu, mon enfant, dis qu'on l'espagnolise,</p> +<p class="i6"> Autant que faire se pourra.</p> +</div></div> + +<p><span class="pagenum"><a id="Page_185"> 185</a></span></p> + +<h2>POSIES DIVERSES.</h2> +<p><span class="pagenumh"><a id="Page_186"> 186</a></span> +<span class="pagenum"><a id="Page_187"> 187</a></span></p> + +<div class="chapter"> +<p class="subh">POSIES DIVERSES.</p> + +<h3 class="poetry"><span class="i4">LES FTES ESPAGNOLES</span><a name="FNanchor_28" id="FNanchor_28" href="#Footnote_28" class="fnanchor"> [28]</a>.</h3> +</div> + +<div class="poetry"><div class="stanza"> +<p>Il me souvient d'avoir pass deux mois</p> +<p>Dans un chteau de gothique structure,</p> +<p>Flanqu de tours, imposante masure</p> +<p>Dont le seigneur m'ennuyait quelquefois,</p> +<p>Ou me grondait quand je daignais l'entendre.</p> +<p>Mais curieux, il me plaisait d'apprendre</p> +<p>Mainte anecdote; il avait vu des rois,</p> +<p>Des empereurs, des princes d'Allemagne,</p> +<p>Ces cours vraiment ont de trs-bons endroits.</p> +<p>Sa favorite tait la cour d'Espagne;</p> +<p>Il la citait sans relche et partout,</p> +<p>Cherchant quelqu'un qui pour elle et du got.</p> +<p>Du roi Philippe et de la Parmesane</p> +<p>J'ai remport des traits assez plaisans,</p> +<p>Je dis pour moi, plaisans pour un profane,</p> +<p>Qui veut de loin des princes amusans.</p> +<p>Mon rabcheur trouvait son passe-temps</p> +<p>A parler d'eux, de lui, de leurs caresses.</p> +<p>Il possdait des reines, des princesses,</p> +<p>En bague, en bote, en bijoux bien monts,</p> +<p>Rois, lecteurs, en ordre tiquets;</p> +<p>Ayant garni tout un crin d'altesses,</p> +<div><span class="pagenum"><a id="Page_188"> 188</a></span></div> +<p>Prs de la tombe, pris des dignits,</p> +<p>Et raffolant surtout des majests;</p> +<p>Puis, allongeant deux tiroirs parallles,</p> +<p>Il m'talait cent joyaux radieux,</p> +<p>Luxe enterr, pompeuses bagatelles,</p> +<p>Perles, rubis, diamans prcieux,</p> +<p>Prsens des rois, et qui plus est, des belles.</p> +<p>En l'coutant, cent fois je me suis dit:</p> +<p>Les rois d'alors aimaient bien peu l'esprit.</p> +<p>N'importe: il faut, pour prix de ses nouvelles,</p> +<p>Le suivre encor Madrid, au Prado,</p> +<p>Quitte partir pour le Ben-Retiro</p> +<p>O le roi court, quand le sourcil lui fronce:</p> +<p>Et n'a-t-on pas d'ailleurs Saint-Ildephonse,</p> +<p>Lieux enchants, palais du doux printemps</p> +<p>O dans l'ennui sa majest s'enfonce</p> +<p>Tout son aise, et loin des courtisans?</p> +<p>Biller tout seul marque un certain bon sens,</p> +<p>Et montre au moins que la grandeur suprme</p> +<p>Pour s'ennuyer se suffit soi-mme.</p> +<p>De ce babil du vieil ambassadeur</p> +<p>Que j'coutais, vous en voyez la cause:</p> +<p>Il m'est rest dans l'esprit, cher lecteur,</p> +<p>Je ne sais quoi dont il faut que je cause.</p> +<p>L.... pour causer, perdre son srieux,</p> +<p>Dire un peu.... tout, sans fadeur, sans scrupule.</p> +<p>J'ai des amis aimant le ridicule,</p> +<p>Moi, .... je le peins... par amiti pour eux.</p> +<p>Vous saurez donc, sans plus de prambule,</p> +<p>Que dans Madrid, sous l'avant-dernier roi,</p> +<p>Prince pieux et vraiment catholique,</p> +<p>Mais trop souvent battu, malgr sa foi,</p> +<div><span class="pagenum"><a id="Page_189"> 189</a></span></div> +<p>Par les Anglais, maudit peuple hrtique:</p> +<p>Quand je dis lui, c'taient (vous sentez bien)</p> +<p>Ses gnraux, le roi n'en savait rien;</p> +<p>On lui sauvait tout chagrin politique;</p> +<p>C'tait plaisir de voir comme on tendait</p> +<p>Devers ce but, et comme on s'accordait</p> +<p>A tenir loin tout parleur vridique;</p> +<p>Pour lui tout seul la gazette mentait,</p> +<p>Gazette part, de plaisante fabrique,</p> +<p>Que le ministre ou la reine dictait:</p> +<p>Oh! que n'a-t-on cet exemplaire unique!</p> +<p>La cour, la chambre et le moindre valet,</p> +<p>Secondaient tous la reine et le ministre:</p> +<p>Tenant pour sr qu'un triste vnement,</p> +<p>Un grand dsastre, un revers bien sinistre,</p> +<p>Appris au roi, pouvait subitement</p> +<p>Plisser son front, obscurcir son visage,</p> +<p>D'un peu d'humeur y laisser le nuage</p> +<p>Et retarder sa chasse d'un moment,</p> +<p>Tant ce bon prince avait de sentiment!</p> +<p>Or, cette fois, le mal tant extrme,</p> +<p>Il fut rgl, d'aprs ce beau systme,</p> +<p>Qu'on donnerait ftes de grand clat,</p> +<p>Pour rparer les malheurs de l'tat.</p> +<p>Le temps pressait: zle, soins et dpense,</p> +<p>On prodigua tout, hors l'invention,</p> +<p>Pour taler avec profusion</p> +<p>Tous les plaisirs de la magnificence,</p> +<p>Un beau gala, dans sa perfection,</p> +<p>Jeu, grand couvert, la musique, la danse,</p> +<p>Feux d'artifice, illumination,</p> +<p>Tout le fracas d'une cour excde,</p> +<div><span class="pagenum"><a id="Page_190"> 190</a></span></div> +<p>Sans frais d'esprit, sans l'ombre d'une ide.</p> +<p>Pardon; j'ai tort; on se disait tout bas,</p> +<p>Que c'est vraiment un prince formidable;</p> +<p>Que les Anglais se rendront sans combats,</p> +<p>Que tous les jours la reine est plus aimable</p> +<p>Malgr les ans, on ne la conoit pas;</p> +<p>Que le ministre est un homme admirable;</p> +<p>Que les Infans sont plus beaux que le jour:</p> +<p>Bref, ce qu'on dit, ce qu'il est convenable</p> +<p>Qu'un roi vivant entende dans sa cour.</p> +<p>Le lendemain donne fte nouvelle.</p> +<p>Vous connaissez ce que l'Espagne appelle</p> +<p><em>Acte de foi</em>. La foi devait brler</p> +<p>De cent Hbreux une troupe infidelle,</p> +<p>D'infortuns triste et longue squelle</p> +<p>Qu'on dnombrait, la voyant dfiler;</p> +<p>Et puis venait un renfort d'hrtiques,</p> +<p>Seuls vrais auteurs des disgrces publiques.</p> +<p>La foi console: il faut se consoler.</p> +<p>C'est bien aussi ce que l'on se propose,</p> +<p>Quant au public; le roi, c'est autre chose:</p> +<p>Ignorant tout, rien ne peut le troubler;</p> +<p>Nul embarras, nul souci ne l'approche.</p> +<p>Content, heureux, et la gazette en poche,</p> +<p>De l'avenir irait-il se mler?</p> +<p>Vainqueur partout, terrible (on l'en assure),</p> +<p>Son cœur jouit d'une allgresse pure.</p> +<p>Environn de messieurs les Infans,</p> +<p>D'un air dvot il dit ses patentres:</p> +<p>Il faut donner l'exemple ses enfans,</p> +<p>Priant pour eux la vierge et les aptres.</p> +<p>Bien surveills par l'inquisition,</p> +<div><span class="pagenum"><a id="Page_191"> 191</a></span></div> +<p>Ils sont dresss la religion</p> +<p>Par des prlats humbles comme les ntres,</p> +<p>Mais qui, croyant ce qu'ils prchaient aux autres,</p> +<p>Avaient de plus la persuasion.</p> +<p>Des trois Infans la sournoise jeunesse</p> +<p>Montrait du got pour la contrition;</p> +<p>Le srieux de la componction</p> +<p>Tartufiait leur sombre gentillesse:</p> +<p>Un maintien gauche, en dpit de l'altesse,</p> +<p>Ce tour d'glise et cet air d'oraison,</p> +<p>Cet humble instinct qui dtruit la raison,</p> +<p>Qui plat au prtre, aussitt l'intresse</p> +<p>Et lui fait dire: Oh! celui-ci m'est bon.</p> +<p>On a voulu qu'au sortir de la messe,</p> +<p>L'an, surtout, vint l'acte de foi</p> +<p>Voir la douceur de notre sainte loi,</p> +<p>Mter ses sens, sa piti, sa faiblesse,</p> +<p>Enfin promettre l'Espagne un grand roi,</p> +<p>Qui vt toujours l'enfer autour de soi.</p> +<p>Et dans le fait, voyant des misrables</p> +<p>Prcipits dans des brasiers ardens,</p> +<p>Tordant leurs bras dchirs de leurs dents,</p> +<p>Et leurs bourreaux, des hommes, ses semblables,</p> +<p>Usurpateurs du bel emploi des diables,</p> +<p>N'est-il pas vrai que monseigneur l'Infant</p> +<p>Doit l'enfer croire plus aisment?</p> +<p>Aimable prince, combien ton enfance</p> +<p>En ce beau jour a donn l'esprance</p> +<p>Au saint office! Il dit que tt ou tard</p> +<p>Tu reprendras srement Gibraltar,</p> +<p>Qui fut ton bien, et que la Providence</p> +<p>A laiss prendre aux Anglais par hasard.</p> +<div><span class="pagenum"><a id="Page_192"> 192</a></span></div> +<p>Ce pronostic, qu'on rpand dans l'Espagne,</p> +<p>N'eut point d'accs au journal de la cour;</p> +<p>On s'y bornait louer tour tour</p> +<p>L'auguste roi, son auguste compagne,</p> +<p>Qui sont du monde et l'exemple et l'amour:</p> +<p>Puis de vanter, en phrases fanatiques,</p> +<p>Leur zle ardent contre les hrtiques,</p> +<p>Contre l'Anglais, surtout contre l'Hbreu,</p> +<p>Peuple endurci dans ses vieilles pratiques,</p> +<p>Que l'on convient venir d'assez bon lieu;</p> +<p>Mais qui, fidle ses cahiers antiques,</p> +<p>Livres chris, divins de notre aveu,</p> +<p>Meurt mchamment et pour adorer Dieu</p> +<p>Comme David, de qui les doux cantiques</p> +<p>Lui sont chants quand on le jette au feu.</p> +<p>Certes, voil de quoi mettre en colre</p> +<p>Un saint journal: puis, viennent les couplets,</p> +<p>Hymnes, chansons, redondilles, sonnets,</p> +<p>Qu'une foi vive, hypocrite ou sincre,</p> +<p>Un vain dsir, ou le talent de plaire,</p> +<p>Adresse au roi sur ses brillans succs;</p> +<p>Car tout le plan de la crmonie</p> +<p>Est un effort de son puissant gnie.</p> +<p>Pourquoi, soudain, places et carrefours</p> +<p>Vont de sa gloire occuper quelques jours</p> +<p>Les regardans: estampes et gravures,</p> +<p>Grotesque affreux, sombres caricatures,</p> +<p>O, consums dans leurs sacrs atours,</p> +<p>La tte en bas, feux et flamme rebours,</p> +<p>En noirs dmons, grimacent les figures</p> +<p>Des torturs, infligeant des tortures;</p> +<p>Dieu, qui d'en haut contemple cet enfer</p> +<div><span class="pagenum"><a id="Page_193"> 193</a></span></div> +<p>Avec amour, et bnit Lucifer;</p> +<p>Le doux Jsus; l'attrayante Marie,</p> +<p>Qui, caressant d'un sourire amical</p> +<p>Les vils suppts du monstre monacal,</p> +<p>Semble exciter leur dvote furie;</p> +<p>En bas, le roi d'un beau zle chauff,</p> +<p>La croix en main, guidant l'auto-da-f,</p> +<p>Dont le livret, lu dans chaque famille,</p> +<p>D'un jacobin vu, revu, paraph,</p> +<p>Va sur les mers, pieuse pacotille,</p> +<p>Charmer, ravir, de Cadix Manille,</p> +<p>Ses heureux saints qui prennent leur caf.</p> +<p>Vous conviendrez que maintenant l'Espagne</p> +<p>Avec honneur peut ouvrir la campagne,</p> +<p>Qu'on va tout vaincre, et que les ennemis</p> +<p>Seront bientt chasss du plat pays.</p> +<p>Soit, j'en conviens; mais un moment, de grce;</p> +<p>Rendons surtout la victoire efficace,</p> +<p>Modrons-nous, et faisons qu'aujourd'hui</p> +<p>Le roi n'ait plus une gazette lui.</p> +<p>Songeons au but de la troisime fte,</p> +<p>Que cette fois pour le peuple on apprte.</p> +<p>Que dites-vous? le peuple! Eh, oui! vraiment,</p> +<p>Dans le malheur on y pense un moment.</p> +<p>Le plus grand roi, quand la chance varie,</p> +<p>Avec le peuple est en coquetterie.</p> +<p>A son poux la reine a prudemment</p> +<p>Insinu qu'au sein de la victoire,</p> +<p>Un roi couvert des rayons de la gloire,</p> +<p>S'il est chri, parat encor plus grand.</p> +<p>Le roi, frapp, vit l'importance extrme</p> +<p>De ce conseil: Eh bien! dit-il, qu'on m'aime.</p> +<div><span class="pagenum"><a id="Page_194"> 194</a></span></div> +<p>Veillez-y bien, rglez tout promptement.</p> +<p>On obit, et le gouvernement,</p> +<p>Voyant le peuple abattu de tristesse,</p> +<p>Prit le parti d'ordonner l'allgresse,</p> +<p>De la payer. On prit l'argent; mais quoi?</p> +<p>On ne rit pas ainsi de par le roi.</p> +<p>L'auto-da-f, merveilleux en lui mme,</p> +<p>Soutient le cœur, mais ne peut rjouir:</p> +<p>Il faut chercher ailleurs ce bien suprme</p> +<p>Et s'adresser quelqu'autre plaisir.</p> +<p>Or, le plus grand, le seul par excellence,</p> +<p>Vous devinez, c'est de voir, des taureaux</p> +<p>Mis en fureur, pousss toute outrance</p> +<p>Par des guerriers, des piqueurs, des hros,</p> +<p>Gens vigoureux, bien arms, bien dispos.</p> +<p>De ces combats la sublime science</p> +<p>Chez l'Espagnol brilla dans tous les temps.</p> +<p>Sur Caldrone elle a la prfrence:</p> +<p>Elle ravit les petits et les grands,</p> +<p>La cour, la ville; et sa majest mme</p> +<p>Fait grand tat de ce talent suprme.</p> +<p>Par cent rivaux le prix est disput:</p> +<p>C'est un hommage offert la beaut.</p> +<p>L'Espagnol croit, lorsque son sang ruissle,</p> +<p>Que pour jamais sa matresse est fidle.</p> +<p>Chez nous Franais, cet argument nouveau</p> +<p>Prendrait du poids, en supposant de mme,</p> +<p>Qu'on ne peut plus, ds qu'on perce un taureau,</p> +<p>tre fidle la beaut qu'on aime.</p> +<p>Chaque pays a son raisonnement;</p> +<p>Cervelle humaine est chose singulire.</p> +<p>De ma raison votre raison diffre:</p> +<div><span class="pagenum"><a id="Page_195"> 195</a></span></div> +<p>Le cœur aussi m'tonne grandement.....</p> +<p>Mais je reviens et reprends notre affaire.</p> +<p>L'affaire allait plus que passablement:</p> +<p>L'amphithtre tait garni de belles</p> +<p>De toute espce, et mme de cruelles.</p> +<p>On avait fait le signe de la croix,</p> +<p>Et trois taureaux s'avanaient la fois.</p> +<p>Si je voulais faire ici le pote,</p> +<p>Convenez-en, lecteur, j'aurais beau jeu;</p> +<p>A qui tient-il? Mais je retiens mon feu,</p> +<p>Je vous fais grce; et ma muse discrte</p> +<p>Des lieux communs ddaigne le secours;</p> +<p>Puis, la morale a seule mes amours.</p> +<p>Or, disons donc, sans soin, sans talage,</p> +<p>Qu'un des taureaux, j'en ai parl, je crois,</p> +<p>Deux tant morts, demeur seul des trois,</p> +<p>Bless lui-mme et transport de rage,</p> +<p>Glaa d'effroi l'amphithtre entier,</p> +<p>Renversant tout, matador ou guerrier,</p> +<p>Ngre, marquis, grand d'Espagne et bouvier,</p> +<p>Arms ou non; il n'eut plus d'adversaire.</p> +<p>Thse, Alcide, aux sicles fabuleux,</p> +<p>Eussent cherch ce taureau merveilleux,</p> +<p>Pour en dcoudre: il tait leur affaire.</p> +<p>Sa majest, ne pensant pas comme eux,</p> +<p>Se blottissait dans sa loge grille,</p> +<p>Mourant de peur, la croyant branle.</p> +<p>Chacun tremblait l'exemple du roi;</p> +<p>Mais savez-vous comme, en ce dsarroi,</p> +<p>Dieu secourut cette cour si trouble?</p> +<p>Un jeune enfant, obscur, bien inconnu,</p> +<p>Vient songer qu' l'instant il a vu</p> +<div><span class="pagenum"><a id="Page_196"> 196</a></span></div> +<p>Les bœufs d'un tel, troupeau considrable,</p> +<p>Qui lentement regagnaient leur table.</p> +<p>Vite il y court, les fait sortir soudain,</p> +<p>Et les conduit, aid d'un vieux voisin,</p> +<p>Vers cet enclos o la terrible scne</p> +<p>Rpand l'horreur: les voil dans l'arne.</p> +<p>En quel moment? Quand le monstre fougueux,</p> +<p>Moins forcen, paraissait plus terrible;</p> +<p>Lorsqu'agitant, tournant sa face horrible,</p> +<p>Gonfl, fumant d'un nuage cumeux,</p> +<p>Vainqueur et seul sur l'arne sanglante,</p> +<p>Les feux pais de sa narine ardente,</p> +<p>Les feux hagards, noirs et clairs de ses yeux,</p> +<p>Redemandaient, cherchaient la guerre absente.</p> +<p>Pour ennemis il ne voit que des bœufs</p> +<p>Qui dfilaient, un par un, deux par deux,</p> +<p>En plus grand nombre; et puis la troupe entire</p> +<p>De plus en plus garnissait la carrire.</p> +<p>De leurs gros yeux la stupide langueur</p> +<p>Et de leurs pas la pesante lenteur</p> +<p>N'annonant point d'intention guerrire,</p> +<p>Le fier taureau, qu'tonne leur douceur,</p> +<p>Tout baubi d'tre sans adversaire,</p> +<p>Les tonnait d'un reste de fureur,</p> +<p>Qui peut passer entre bœufs pour humeur;</p> +<p>Et nulle part ne trouvant de colre,</p> +<p>Il s'appaisa, voyant qu'ils n'ont point peur.</p> +<p>Grce leur corne, il les crut ses semblables:</p> +<p>Comme ils beuglaient, il les crut ses gaux;</p> +<p>Et radouci dans ce commun repos,</p> +<p>Environn de voisins si traitables,</p> +<p>Il imita ces prtendus taureaux.</p> +<div><span class="pagenum"><a id="Page_197"> 197</a></span></div> +<p>Ce dnoment plut fort l'assistance,</p> +<p>Au roi surtout: l'on reprend contenance,</p> +<p>On se rassure, on rit de son effroi,</p> +<p>Que l'on niait; nul n'avait craint pour soi:</p> +<p>Un seul instant si l'me fut trouble,</p> +<p>Chacun convient que c'tait pour le roi;</p> +<p>Le roi le crut, se croyant l'assemble.</p> +<p>La peur cessant, on devint curieux.</p> +<p>Mais d'o vient donc ce grand convoi de bœufs?</p> +<p>On cherche, on tient tout le fil de l'histoire.</p> +<p>Un empress courut aprs l'enfant</p> +<p>Qui prit la fuite; il avait peur d'un grand,</p> +<p>Et se sauva de l'interrogatoire.</p> +<p>La reine en rit: chacun des courtisans</p> +<p>Voulait qu'il ft le fils d'un de ses gens,</p> +<p>Neveu du moins, tant ils aimaient la gloire.</p> +<p>Le roi laissa disputer l-dessus,</p> +<p>Indiffrent, puisqu'il ne tremblait plus.</p> +<p>Hors de pril, sa majest charme</p> +<p>Lche deux mots sur l'enfant, le voisin,</p> +<p>Billant, distrait; et ds le lendemain</p> +<p>S'en soucia comme de son arme.</p> +<p>Tandis qu'il bille et ne s'amuse pas,</p> +<p>Des battemens de mains, de grands clats,</p> +<p>Des ris joyeux partent de la commune.</p> +<p>Sa majest, que le rire importune,</p> +<p>Parat surprise, elle regarde en bas:</p> +<p>C'tait l'enfant qui, rentr de fortune,</p> +<p>Ne craignant plus, voyez-vous, d'tre pris</p> +<p>Ni prsent, curieux, s'tait mis</p> +<p>Sur un gradin, debout, prs de l'issue</p> +<p>Par o des bœufs se pousse la cohue,</p> +<p>Troupeau bnin, qu'on chasse avec des ris.</p> +<div><span class="pagenum"><a id="Page_198"> 198</a></span></div> +<p>Et des rieurs remarquez l'insolence;</p> +<p>Car vous saurez qu'en ce troupeau si doux</p> +<p>Est l'animal qui les fit trembler tous;</p> +<p>Mais de l'enfant la nave impudence</p> +<p>Fit plus d'effet encor, russit mieux.</p> +<p>En revoyant ce taureau trouble-fte,</p> +<p>Auteur du mal, si coupable ses yeux,</p> +<p>D'un gros bton, plaisamment furieux,</p> +<p>Il va frappant de la maudite bte</p> +<p>Les flancs, le dos; et le pauvre animal,</p> +<p>Doublant le pas sous l'instrument risible,</p> +<p>Va s'enfonant dans le groupe paisible,</p> +<p>Pour se sauver de ce petit brutal.</p> +<p>Vous souriez, lecteur; mais je parie</p> +<p>Que vous rvez: laissons la rverie,</p> +<p>Contentons-nous d'un simple enseignement,</p> +<p>D'un aperu: que tel est frquemment</p> +<p>Plus fort tout seul qu'avec sa confrrie.</p> +<p>Vous le sentez, hlas! pniblement,</p> +<p>Hommes de main, de tte, de gnie,</p> +<p>Vous que j'ai vus en maint gouvernement</p> +<p>(Le despotisme a bien sa prudhomie),</p> +<p>Vous que je plains, abattus tristement,</p> +<p>Marchant de front, btes de compagnie.</p> +<p>Cet art des rois, ce secret merveilleux,</p> +<p>Nous le savons; mais l'Espagne l'ignore;</p> +<p>En ces climats le ciel fait natre encore</p> +<p>Des esprits fiers et des cœurs gnreux;</p> +<p>Mais les taureaux sont entours de bœufs.</p> +<p>Chassons les bœufs, chassons le saint office,</p> +<p>Prions le ciel que la foi s'affaiblisse,</p> +<p>Limons leurs fers et dessillons leurs yeux</p> +<div><span class="pagenum"><a id="Page_199"> 199</a></span></div> +<p>Par maint crit o la vrit brille,</p> +<p>La vrit, trsor plus prcieux</p> +<p>Que du Prou l'opulente flottille;</p> +<p>Et dans Madrid menant la vrit,</p> +<p>Que suit bientt sa sœur la libert,</p> +<p>Consolidons le pacte de famille.</p> +</div></div> + +<h3 class="poetry"><span class="i5">CALYPSO A TLMAQUE,</span><br /> +<span class="normal"><span class="i9">HRODE.</span></span></h3> + +<div class="poetry"><div class="stanza"> +<p>Ainsi donc le destin, dans les murs de Salante,</p> +<p>Fixe pour un moment ta fortune flottante!</p> +<p>Tu triomphes, ingrat; et ta crdulit</p> +<p>S'est de tous tes forfaits promis l'impunit!</p> +<p>Que sais-je? en ce moment ta coupable imprudence</p> +<p>Peut-tre ose accuser ma haine d'impuissance.</p> +<p>Je veux avec le jour t'arracher ton erreur;</p> +<p>Par mon amour pass juge de ma fureur.</p> +<p>Non, tu ne verras point cette Itaque chrie,</p> +<p>Ce sjour que je hais, cette obscure patrie,</p> +<p>Pour qui ton cœur jadis, d'un vain espoir flatt,</p> +<p>Mprisa mon amour et l'immortalit.</p> +<p>Grands Dieux! si vos dcrets permettent qu'il la voie,</p> +<p>Puisse-t-il ne goter qu'une trompeuse joie!</p> +<p>Oui, tratre, qu'aussitt un nuage odieux,</p> +<p>Abusant ton espoir, la drobe tes yeux;</p> +<p>Qu' te perscuter la fortune constante,</p> +<p>Promne sur les mers ta destine errante;</p> +<div><span class="pagenum"><a id="Page_200"> 200</a></span></div> +<p>Que les vents, chapps de leurs sombres cachots,</p> +<p>De la mer contre toi soulvent tous les flots;</p> +<p>Et, pour combler mes vœux, qu'un funeste naufrage</p> +<p>M'offre ton corps mourant pouss vers mon rivage;</p> +<p>Que ta nymphe, en pleurant sur ton malheureux sort,</p> +<p>Par ses cris douloureux appelle en vain la mort!</p> +<p>Dieux? quel plaisir de voir ma rivale plaintive</p> +<p>Rappeler vainement ton ombre fugitive!</p> +<p>Mes yeux, au lieu des tiens, jouiront de ses pleurs,</p> +<p>Et ma prsence encor aigrira ses douleurs.</p> +<p>Sans me dplaire alors, de cyprs couronne,</p> +<p>Elle pourra gmir tes pieds prosterne;</p> +<p>Et je n'envrai plus ni ses gmissemens,</p> +<p>Ni ses tendres regards, ni ses embrassemens.</p> +<p>Mais je frmis, mon cœur, mon faible cœur soupire:</p> +<p>Dieux! serait-ce d'amour?... Ah! ma fureur expire!</p> +<p>Malheureuse! je l'aime et le hais tour tour.</p> +<p>Que dis-je? cette haine est un transport d'amour.</p> +<p>Tlmaque! je cde; oui, c'est ma destine;</p> +<p>Sous le joug de l'Amour ma haine est enchane;</p> +<p>N'en crois pas les transports o j'ai pu me livrer;</p> +<p>Ne crains rien: Calypso ne peut que t'adorer.</p> +<p>Grands dieux! n'exaucez pas ma funeste prire;</p> +<p>C'tait contre moi-mme armer votre colre.</p> +<p>Quand mon cœur pour l'ingrat tremble au moindre danger,</p> +<p>Hlas! que je suis loin de vouloir me venger!</p> +<p>Quelle tait ma fureur? Oui, dieux! je vous implore:</p> +<p>Mais ce n'est qu'en faveur de l'objet que j'adore;</p> +<p>Et s'il faut prouver sur lui votre pouvoir,</p> +<p>Consultez mon amour et non mon dsespoir.</p> +<p>Mais, hlas! que dis-tu; malheureuse desse?</p> +<p>Arrte; o t'emportait une indigne faiblesse?</p> +<div><span class="pagenum"><a id="Page_201"> 201</a></span></div> +<p>Songes-tu que le tratre, au mpris de ta foi,</p> +<p>Ose former des vœux qui ne sont pas pour toi?</p> +<p>Oui, tandis que pour lui, lchement suppliante,</p> +<p>Je fais des vœux... l'ingrat en fait pour son amante;</p> +<p>Et son farouche orgueil, que je n'ai pu dompter,</p> +<p>Ne se souvient de moi que pour me dtester.</p> +<p>Ah! quand tu vins tremblant, au sortir du naufrage,</p> +<p>M'offrir de tes malheurs l'attendrissante image,</p> +<p>Moi-mme je devais, prvenant tes affronts,</p> +<p>Te replonger vivant dans ces gouffres profonds,</p> +<p>Dans ces gouffres affreux que le sort te prpare,</p> +<p>Habits par la mort et voisins du Tnare.</p> +<p>Dans ton cœur ennemi, pourquoi mon faible bras</p> +<p>Hsita-t-il alors de porter le trpas?</p> +<p>Sur la tte du fils offert ma colre,</p> +<p>Ma main devait venger la trahison du pre;</p> +<p>Et ta mort, m'pargnant un fatal entretien,</p> +<p>Devait punir son crime et prvenir le tien.</p> +<p>Mon orgueil, offens des mpris d'un parjure,</p> +<p>Se croyait dsormais l'abri d'une injure:</p> +<p>Je dfiais l'Amour, auteur de tous mes maux;</p> +<p>Je jurai d'immoler au soin de mon repos</p> +<p>Tous les infortuns que leur destin funeste</p> +<p>Conduirait vers ces bords que Calypso dteste;</p> +<p>Leur sang a ciment cet horrible serment;</p> +<p>J'ai cru, dans chacun d'eux, immoler un amant;</p> +<p>Tu parus, mon courroux s'armait pour ton supplice;</p> +<p>Tu t'avances, je vois... j'aime le fils d'Ulisse:</p> +<p>A la tendre piti j'abandonne mon cœur,</p> +<p>J'y laisse entrer l'amour au lieu de la fureur.</p> +<p>Au meurtre ds long-temps ma main accoutume,</p> +<p>Ma main par un mortel se vit donc dsarme;</p> +<div><span class="pagenum"><a id="Page_202"> 202</a></span></div> +<p>Je n'osai la porter dans ton coupable flanc;</p> +<p>Sanglante, je craignis de rpandre le sang.</p> +<p>Cette divinit dont le mle courage</p> +<p>Jadis se nourrissait de meurtre et de carnage,</p> +<p>Dont la rage guidait les farouches transports,</p> +<p>Dont le bras tant de fois ensanglanta ces bords,</p> +<p>A l'aspect d'un mortel, dsarme et tremblante,</p> +<p>Soupire et n'est dj qu'une timide amante.</p> +<p>Calypso ne hait plus en ce funeste jour;</p> +<p>Le poignard la main, elle implore l'Amour.</p> +<p>Qu'aisment tu surpris ma raison gare!</p> +<p>De mon cœur imprudent je te livrai l'entre.</p> +<p>Je respectai ces jours, ces jours infortuns,</p> +<p>Des piges du trpas sans cesse environns.</p> +<p>O souvenir cruel d'une ardeur insense!</p> +<p>O pleurs! dsespoir d'une amante offense!</p> +<p>Tlmaque!... Eucharis!... Dtestables amans!</p> +<p>Malheureuse! Que faire en ces affreux momens!</p> +<p>Vous m'vitez en vain, je vole sur vos traces...</p> +<p>Mais que dis-je? Voudrais-je augmenter mes disgrces?</p> +<p>Mes yeux pourraient-ils voir leurs transports amoureux.</p> +<p>Et leurs embrassemens insulter mes feux?</p> +<p>Encor, si je pouvais, au gr de ma furie,</p> +<p>Briser le nœud cruel qui m'enchane la vie,</p> +<p>Etouffer mes douleurs dans le sein du trpas...</p> +<p>Mais je ne peux mourir... Eh bien! toi, tu mourras!</p> +<p>Oui, je veux dans ton sang plonger ma main fumante,</p> +<p>Sous les yeux, dans les bras de ton indigne amante.</p> +<p>Oui, dans ses bras sanglans, ingrat, tu vas prir:</p> +<p>Elle triomphera de t'avoir vu mourir.</p> +<p><b>. . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . .</b></p> +<p>Dieux! vengez par mes mains son infidlit;</p> +<p>Je vous pardonne alors mon immortalit.</p> +<div><span class="pagenum"><a id="Page_203"> 203</a></span></div> +<p>Non, c'est peu de la mort pour une telle offense;</p> +<p>Ah! par mon dsespoir, jugez de ma vengeance.</p> +<p>Sombre divinit des malheureux amans,</p> +<p>Cruelle Jalousie, arme tous tes serpens;</p> +<p>Allume dans mon cœur tous les feux de la rage;</p> +<p>Je le soumets toi, rgne en moi sans partage;</p> +<p>touffe de l'amour les soupirs et les vœux:</p> +<p>C'en est fait, je me livre tes plaisirs affreux;</p> +<p>Change en noire furie une timide amante;</p> +<p>Enhardis ce poignard dans ma main chancelante...</p> +<p>Que dis-je? Il n'est plus temps, il a d m'chapper.</p> +<p>Eucharis, dans tes bras, il fallait le frapper.</p> +<p>O souvenir affreux! jour fatal ma gloire,</p> +<p>O ma prsence mme ennoblit sa victoire!</p> +<p>Je courais me venger et te percer le sein;</p> +<p>Elle vit le poignard qui tombait de ma main:</p> +<p>Elle vit expirer mon impuissante rage...</p> +<p>Qu'elle va dtester ce funeste avantage!</p> +<p>Oui, sur elle je veux punir ta trahison:</p> +<p>Je veux de tes mpris lui demander raison.</p> +<p>Si tu veux adoucir le malheur qui l'accable,</p> +<p>Pour la justifier, cesse d'tre coupable;</p> +<p>Viens me rendre le cœur qu'elle m'avait ravi.</p> +<p>Ah! si du repentir le crime tait suivi,</p> +<p>Si tu venais enfin, terminant mon supplice,</p> +<p>Dans mes yeux attendris lire ton injustice;</p> +<p>Si ta bouche abjurait ta haine et ta fiert,</p> +<p>Je ne me souviendrais de ma divinit</p> +<p>Que pour rendre immortels tes feux et ma tendresse.</p> +<p>Viens dsarmer mon bras, c'est l'Amour qui t'en presse</p> +<p>Viens rgner avec moi. C'en est fait; oui, je veux</p> +<p>Que le dieu de mon cœur soit le dieu de ces lieux;</p> +<div><span class="pagenum"><a id="Page_204"> 204</a></span></div> +<p>Que du bruit de mes feux l'univers retentisse;</p> +<p>Qu' ma flicit tout l'Olympe applaudisse;</p> +<p>Qu'lev dsormais au rang des immortels,</p> +<p>Tu partages l'encens qu'on offre mes autels.</p> +<p>Sous les berceaux fleuris de ce riant bocage,</p> +<p>Dans cet Olympe enfin, le cleste breuvage</p> +<p>Nous sera prsent par la main des amours;</p> +<p>Et seuls ils fileront la trame de nos jours.</p> +<p>Ne crains point qu' leurs mains la Parque les ravisse;</p> +<p>Viens me rendre un bonheur qui jamais ne finisse;</p> +<p>Que d'ternels plaisirs scellent notre union...</p> +<p>Songe dlicieux! charmante illusion!</p> +<p>Pouvez-vous un moment occuper ma pense?</p> +<p>Ah! cessez d'abuser une amante insense;</p> +<p>Pour mon cœur malheureux les plaisirs sont-ils faits?</p> +<p>Inutiles soupirs! inutiles souhaits!</p> +<p>Aveugle Calypso! desse infortune!</p> +<p>Hlas! mon malheur je suis donc enchane!</p> +<p>Il faudra de regrets me nourrir chaque jour;</p> +<p>Je verrai tout finir, except mon amour.</p> +<p>Comment me drober au feu qui me dvore?</p> +<p>Je retrouve partout le cruel qui m'abhorre.</p> +<p>Ton image importune irrite mes ennuis:</p> +<p>Prsent, tu me fuyais; absent, tu me poursuis.</p> +<p>Peut-tre apprendras-tu ma triste destine;</p> +<p>Mais si tu sais les maux o tu m'as condamne,</p> +<p>Si du moins la piti peut encor t'attendrir,</p> +Plains-moi, surtout plains-moi de ne pouvoir mourir. +</div></div> + +<p><span class="pagenum"><a id="Page_205"> 205</a></span></p> + +<h3 class="poetry"><span class="i6">L'HOMME DE LETTRES,</span><br /> +<span class="normal"><span class="i7">DISCOURS PHILOSOPHIQUE.</span></span></h3> + +<div class="poetry"><div class="stanza"> +<p>Nobles enfans des arts, vous que la gloire enflamme,</p> +<p>Qui, soigneux d'agrandir, de fconder votre me,</p> +<p>Ajoutez en silence ses trsors divers,</p> +<p>Pour la produire un jour aux yeux de l'univers:</p> +<p>Qui d'entre vous n'aspire cet honneur suprme,</p> +<p>De servir les mortels en s'clairant soi-mme?</p> +<p>Laissez-moi contempler vos devoirs, vos destins,</p> +<p>Tous les droits que sur vous le ciel donne aux humains.</p> +<p>Ce sont vos sentimens que ma bouche rpte;</p> +<p>Ils mritaient sans doute un plus digne interprte.</p> +<p>Ah! que ne puis-je au moins, retraant leur grandeur,</p> +<p>Les peindre tous les yeux, comme ils sont dans mon cœur!</p> +<p>Quelle est de ces rivaux l'ambition sublime?</p> +<p>Dans leurs travaux heureux quel espoir les anime?</p> +<p>C'est ce noble dsir d'clairer nos esprits,</p> +<p>De porter la vertu dans nos cœurs attendris;</p> +<p>Mais ce droit n'appartient qu'au mortel qu'elle inspire:</p> +<p>Lui seul peut sur notre me exercer cet empire,</p> +<p>Lui seul dans notre sein lance des traits brlans.</p> +<p>L'cole des vertus est celle des talens;</p> +<p>Plus l'me est courageuse et plus elle est sensible;</p> +<p>L'esprit reoit de l'me une force invincible;</p> +<p>Chaque vertu nouvelle ajoute sa vigueur.</p> +<p>Courez votre ami qu'opprime le malheur;</p> +<p>Par des soins gnreux rveillez son courage,</p> +<p>Et des vertus ensuite allez tracer l'image.</p> +<div><span class="pagenum"><a id="Page_206"> 206</a></span></div> +<p>Je les vois, respirant sous vos hardis pinceaux,</p> +<p>D'un charme inexprimable animer vos tableaux.</p> +<p>Vertu, sans vous aimer, quel mortel peut vous peindre?</p> +<p>S'il en existe un seul, Dieu! qu'il est plaindre!</p> +<p>Sans cesse, en contemplant vos traits majestueux,</p> +<p>Devant son propre ouvrage il baissera les yeux;</p> +<p>En s'immortalisant, il fltrit sa mmoire,</p> +<p>Et consacre sa honte aux fastes de la gloire.</p> +<p>Mais de ces sentimens qui peut vous animer?</p> +<p>Dans votre me jamais comment les imprimer?</p> +<p>Sera-ce en les portant dans un monde frivole?</p> +<p>A d'absurdes gards il faut qu'on les immole.</p> +<p>Pourriez-vous soutenir, sans dgrader vos mœurs,</p> +<p>Le choc des prjugs, des vices, des erreurs,</p> +<p>Dont la foule en tout temps vous assige et vous presse?</p> +<p>Fuyez: qu'attendez-vous? une vaine richesse?</p> +<p>Ce vil prsent du sort serait trop achet;</p> +<p>Vos cœurs perdaient, hlas! leur sensibilit,</p> +<p>Cette austre hauteur, ce courage inflexible</p> +<p>Qui porte un jugement svre, incorruptible,</p> +<p>A l'homme, aux actions marque leur juste prix,</p> +<p>Et par la vrit subjugue les esprits.</p> +<p>Quel est ce malheureux qui d'un encens coupable</p> +<p>Fatigue lchement un mortel mprisable?</p> +<p>Ose-t-il dispenser, de ses vnrables mains,</p> +<p>Ce trsor prcieux, l'estime des humains?</p> +<p>Mes amis, jurons tous, dans ce temple o nous sommes<a name="FNanchor_29" id="FNanchor_29" href="#Footnote_29" class="fnanchor"> [29]</a>,</p> +<p>De ne point avilir l'art de parler aux hommes,</p> +<div><span class="pagenum"><a id="Page_207"> 207</a></span></div> +<p>De faire devant nous marcher la vrit,</p> +<p>De ne mentir jamais la postrit,</p> +<p>De pouvoir dire un jour cet arbitre auguste:</p> +<p>Jugez sur notre foi, votre arrt sera juste.</p> +<p>C'est alors que l'on peut, par d'utiles crits,</p> +<p>Des mortels incertains diriger les esprits.</p> +<p>Opinion, nos gots, nos mœurs, sont ton ouvrage,</p> +<p>Dieu t'a soumis le monde, et te soumet au sage;</p> +<p>Du fond de sa retraite il t'impose des lois;</p> +<p>Tu marchais au hasard; il te guide son choix;</p> +<p>Avec la vrit sa voix d'intelligence</p> +<p>Fonde, affermit, combat, renverse ta puissance.</p> +<p>Grands hommes, c'est vous d'exercer son pouvoir;</p> +<p>Notre cœur appartient qui sait l'mouvoir;</p> +<p>Vous avez de l'erreur dtruit la tyrannie:</p> +<p>L'univers a chang devant votre gnie.</p> +<p>Souvent notre insu votre me vit en nous,</p> +<p>Et la raison d'un seul est la raison de tous.</p> +<p>Laissez frmir la haine, et l'erreur, et l'envie;</p> +<p>Dtruire un prjug, c'est servir sa patrie.</p> +<p>La vrit dfend le trne et les autels,</p> +<p>Et la fille des cieux ne peut nuire aux mortels,</p> +<p>Elle mousse les traits de l'ardent fanatisme,</p> +<p>Des tyrans de l'esprit combat le despotisme;</p> +<p>Jusqu'au milieu des cours elle va quelquefois</p> +<p>Dmentir les flatteurs et dtromper les rois.</p> +<p>Mais souvent, dans un sicle o l'on craint la lumire,</p> +<p>Le gnie opprim rampe dans la poussire;</p> +<p>L'orgueil intolrant en prive l'univers;</p> +<p>On le hait, on l'accable, on lui donne des fers:</p> +<p>On dfend la pense au seul tre qui pense.</p> +<p>Vous qui des souverains partagez la puissance,</p> +<div><span class="pagenum"><a id="Page_208"> 208</a></span></div> +<p>S'il est un vrai talent, par le sort opprim,</p> +<p>Qui, faute d'un regard, languisse inanim;</p> +<p>Craignez de l'avenir la terrible sentence;</p> +<p>Mais, non: votre pays vous a jug d'avance.</p> +<p>Ah! si vous ignorez le prix des vrais talens,</p> +<p>Demandez-le ces rois dont les soins vigilans,</p> +<p>Arrachant cette plante son climat strile,</p> +<p>Feront germer ses fruits sur un sol plus fertile.</p> +<p>Mais il reste un espoir aux talens mconnus:</p> +<p>C'est de rpandre au moins l'exemple des vertus;</p> +<p>Cette gloire est certaine, et ne craint point d'outrage.</p> +<p>L'exemple des vertus est la dette du sage;</p> +<p>Ses crits sont un don fait l'humanit.</p> +<p>Que le mortel sensible, pris de leur beaut,</p> +<p>Las de voir des cœurs morts, leurs vices, leur bassesse,</p> +<p>Dans ces fiers monumens retrouvant sa noblesse,</p> +<p>Contemple avec transport les traits de sa grandeur,</p> +<p>Et cherche un doux asile auprs de votre cœur.</p> +<p>Eh bien! il faudra donc, dans cette lice immense,</p> +<p>Fatiguer, tourmenter ma pnible existence.</p> +<p>Pourquoi? pour embrasser une ombre qui s'enfuit,</p> +<p>Dsespre la fois celui qui la poursuit,</p> +<p>Celui qu'elle a tromp, celui qui la possde!</p> +<p>Cruelle illusion, qui m'chappe et m'obsde,</p> +<p>Qu' travers mille cueils il me faudra chercher,</p> +<p>Que, jusque dans mes bras, on viendra m'arracher!</p> +<p>Heureux du moins, heureux, si la haine et l'envie,</p> +<p>Complices de ma mort et bourreaux de ma vie,</p> +<p>Souffrent que sur ma cendre on sme quelques fleurs,</p> +<p>Qui croissent auprs d'elle, et naissent quand je meurs!</p> +<p>Dieu! qu'entens-je? est-ce ainsi qu'on parle de la gloire?</p> +<p>S'lever par son me, ennoblir sa mmoire,</p> +<div><span class="pagenum"><a id="Page_209"> 209</a></span></div> +<p>Crer un nom fameux triomphant de la mort,</p> +<p>Que tout cœur n sensible entend avec transport;</p> +<p>Des vertus, des talens prsenter l'assemblage</p> +<p>A nos regards charms d'une si belle image!</p> +<p>Amis, la gloire existe, et ses droits sont certains.</p> +<p>Quand Dieu cra la terre et forma les humains,</p> +<p>Il fit natre la gloire, ainsi que lui fconde,</p> +<p>Lui commanda d'instruire et d'embellir le monde,</p> +<p>De mesurer les cieux, de subjuguer les mers,</p> +<p>Et lui commit le soin d'achever l'univers.</p> +<p>Que parlez-vous ici de fleurs sur votre cendre?</p> +<p>Sont-ce les seuls tributs que vous devez attendre?</p> +<p>La gloire est-elle ingrate? et ne la vois-je pas,</p> +<p>Quand vous marchez vers elle, accourir dans vos bras?</p> +<p>Ce sentiment si prompt d'involontaire estime,</p> +<p>Qu'arrachent les talens, que leur aspect imprime,</p> +<p>Que l'or ni les grandeurs n'excitent point en nous,</p> +<p>N'est-il pas votre bien? n'est-il pas fait pour vous?</p> +<p>Rpandre avec chaleur son active pense,</p> +<p>C'est la grandeur de l'me au dehors annonce,</p> +<p>Par des signes certains offerte tous les yeux.</p> +<p>Arrachez, dchirez le voile injurieux,</p> +<p>Dont le sort veut couvrir cette empreinte divine,</p> +<p>Qui d'une me choisie atteste l'origine.</p> +<p>Il faut juger les cœurs sans peser les destins:</p> +<p>Epictte est par l'me gal aux Antonins.</p> +<p>Les beaux arts sont de tous l'immortel hritage;</p> +<p>Tous ont sur cet autel prsent leur hommage.</p> +<p>Voyez ce Richelieu, ce fier vengeur des lis,</p> +<p>Tonnant autour du trne o son matre est assis;</p> +<p>Il dispute la fois, et d'une ardeur pareille,</p> +<p>L'Alsace l'empereur, et le Cid Corneille.</p> +<div><span class="pagenum"><a id="Page_210"> 210</a></span></div> +<p>Ah! vous m'ouvrez les yeux, vous entranez mes pas.</p> +<p>Mais, quoi! tous ces cueils, ces malheurs, ces combats!</p> +<p>La haine qui se tait! la basse calomnie</p> +<p>Sans cesse repousse et sans cesse impunie!</p> +<p>L'homme vil et puissant qui, pour percer mon cœur,</p> +<p>D'une main subalterne achte la fureur!</p> +<p>Eh bien! que craignez-vous? Un bras plus redoutable</p> +<p>Vous couvre d'une gide auguste, impntrable.</p> +<p>Le jugement public: voil votre vengeur,</p> +<p>Votre ami, votre appui, votre consolateur;</p> +<p>Je le vois vous conduire au fond d'un sanctuaire,</p> +<p>Dont rien ne brisera l'invincible barrire.</p> +<p>Sous ce puissant abri, placez-vous par vos mœurs.</p> +<p>C'est l qu'on peut braver les absurdes rumeurs,</p> +<p>De l'orgueil forcen la vengeance hautaine,</p> +<p>Voir en piti la rage, et sourire la haine.</p> +<p>Ah! plutt saisissons un espoir plus heureux:</p> +<p>Il est, il est encor des mortels gnreux</p> +<p>Dont l'amiti touchante, active et courageuse</p> +<p>Dfendra hautement votre vie orageuse,</p> +<p>Soutiendra les assauts du superbe oppresseur,</p> +<p>Et sera de vos jours l'orgueil et la douceur.</p> +<p>Quel prix plus glorieux? que faut-il davantage?</p> +<p>J'embrasse avec transport ce fortun prsage;</p> +<p>Mais l'avorai-je enfin? il me faut un bonheur</p> +<p>Qui s'attache mon tre, et qui tienne mon cœur.</p> +<p>Eh! ne l'avez-vous pas? quoi donc! cette me immense</p> +<p>Qui sait trouver en soi sa plus vive existence,</p> +<p>Qui tend tous ses ressorts, qui s'agite en tous sens,</p> +<p>Qui voudrait mme en vain rprimer ses lans,</p> +<p>De ses propres plaisirs n'est-elle pas la mre?</p> +<p>Ces morts, dont la raison nous guide et nous claire,</p> +<div><span class="pagenum"><a id="Page_211"> 211</a></span></div> +<p>Ne vont-ils pas dans nous verser leurs sentimens,</p> +<p>De leurs cœurs enflamms rapides mouvemens?</p> +<p>S'emparer de leur me et l'galer peut-tre,</p> +<p>Fixer, terniser chaque instant de son tre,</p> +<p>Est-il un sort plus doux, un plaisir plus touchant?</p> +<p>Conserve-moi, grand dieu! le fortun penchant</p> +<p>Qui place dans moi seul mon bonheur, ma richesse,</p> +<p>M'arrache aux passions d'une ardente jeunesse,</p> +<p>Et trompant de mon cœur la sensibilit,</p> +<p>De ses feux sans pril nourrit l'activit.</p> +<p>Tout n'appartient-il pas au mortel n sensible?</p> +<p>Il est de l'univers possesseur invisible;</p> +<p>Il va, de tous les arts, par un heureux larcin,</p> +<p>Drober les trsors, les renferme en son sein:</p> +<p>Tout est vivant pour lui; son me active et pure</p> +<p>Existe dans chaque tre et remplit la nature,</p> +<p>Partout de son bonheur va saisir l'aliment,</p> +<p>Le dvore et s'enfuit avec un sentiment.</p> +<p>Un autre don du ciel ornera votre vie.</p> +<p>Imagination, compagne du gnie,</p> +<p>Toi, dont la main brillante et prodigue de fleurs</p> +<p>tend sur l'univers tes riantes couleurs!</p> +<p>Le gnie entour de tes heureux prestiges,</p> +<p>Sous tes yeux, ta voix enfante des prodiges.</p> +<p>Sur ton aile rapide il vole dans les cieux,</p> +<p>Embrasse d'un coup d'œil tous les temps, tous les lieux;</p> +<p>Des empires dtruits il revoit l'origine,</p> +<p>Le choc de leurs destins, leur grandeur, leur ruine;</p> +<p>Parcourt avidement tous ces tableaux divers</p> +<p>Qu'aux regards des mortels les sicles ont offerts,</p> +<p>La nature et ses jeux, ses travaux, ses caprices,</p> +<p>Miracles chapps ses mains cratrices,</p> +<div><span class="pagenum"><a id="Page_212"> 212</a></span></div> +<p>Le combat et l'accord de tous les lmens,</p> +<p>Le sillon de l'clair et la fuite des vents.</p> +<p>Voici l'instant propice; il s'agite, il s'enflamme;</p> +<p>Un nouvel univers va sortir de son me:</p> +<p>De ce monde nouveau les lmens presss</p> +<p>D'abord sont au hasard et sans ordre entasss:</p> +<p>L'imagination plane sur cet abme;</p> +<p>Le cahos fuit, tout nat, chaque germe s'anime;</p> +<p>L'esprit actif et prompt, dans un rapide lan,</p> +<p>Du monde qu'il mdite a dessin le plan;</p> +<p>Tout s'arrange: l'ide informe, languissante,</p> +<p>Appelle autour de soi l'image obissante:</p> +<p>Soudain l'image accourt, et par d'heureux accords,</p> +<p>Vient s'unir l'ide, et lui donner un corps.</p> +<p>Tous les traits sont marqus; les couleurs s'assortissent;</p> +<p>Sous de rians pinceaux les tres s'embellissent,</p> +<p>Et placs avec art, contrasts avec choix,</p> +<p>Sous l'œil du crateur se pressent la fois.</p> +<p>Il frmit, il palpite; et son me ravie</p> +<p>Sent l'ivresse sublime et l'orgueil du gnie.</p> +<p>Eh bien! avec ce sens, cet instinct merveilleux,</p> +<p>Pouvez-vous, sans rougir, vous croire malheureux?</p> +<p>Ah! bnissez plutt ce fortun partage:</p> +<p>Aux vertus jamais consacrez en l'usage.</p> +<p>Vivez pour la patrie et pour l'humanit,</p> +<p>Pour l'amiti, la gloire et la postrit;</p> +<p>De vos cœurs avec soin dfendez la noblesse;</p> +<p>D'un sentiment jaloux repoussez la bassesse:</p> +<p>Chrissons le rival qui peut nous surpasser:</p> +<p>Montrez-moi mon vainqueur, et je cours l'embrasser.</p> +<p>De la lice l'envi franchissez la barrire,</p> +<p>Et vous direz un jour, au bout de la carrire:</p> +<div><span class="pagenum"><a id="Page_213"> 213</a></span></div> +<p>Le destin m'opprimait, et moi, je l'ai vaincu;</p> +<p>J'ai senti l'existence, et mon cœur a vcu.</p> +</div></div> + +<h3 class="poetry"><span class="i6">BACAROLE</span><br /> +<span class="normal"><span class="i5">IMITE DE L'ITALIEN.</span></span></h3> +<div class="poetry"><div class="stanza"> +<p>Aux bords fleuris d'une fontaine,</p> +<p>J'ai vu, dans les bras du sommeil,</p> +<p>Des cœurs la jeune souveraine,</p> +<p>L'œil demi-clos, le teint vermeil:</p> +<p>Ah! qu'en dormant elle tait belle!</p> +<p>Que son rveil me charmera!</p> +<p>Besoin d'amour dort avec elle;</p> +<p>Avec elle il s'veillera.</p> +</div> +<div class="stanza"> +<p>Sa bouche a l'clat de la rose,</p> +<p>Qu'au premier souffle du printemps,</p> +<p>Avril respire, frache close</p> +<p>Du sein des frimats expirans:</p> +<p>Ah! qu'en dormant elle tait belle!</p> +<p>Que son rveil me charmera!</p> +<p>Besoin d'amour dort avec elle;</p> +<p>Avec elle il s'veillera.</p> +</div> +<div class="stanza"> +<p>Sur sa main sa tte appuye</p> +<p>Ressemble au lis qui mollement,</p> +<p>Sur sa tige aux vents dploye,</p> +<p>Reste pench languissamment.</p> +<div><span class="pagenum"><a id="Page_214"> 214</a></span></div> +<p>Ah! qu'en dormant elle tait belle!</p> +<p>Que son rveil me charmera!</p> +<p>Besoin d'amour dort avec elle;</p> +<p>Avec elle il s'veillera.</p> +</div> +<div class="stanza"> +<p>Et sous cette gaze mouvante</p> +<p>Que soulve un zphir malin,</p> +<p>Palpite une gorge naissante</p> +<p>Qu'envrait la fleur du matin.</p> +<p>Ah! qu'en dormant elle tait belle!</p> +<p>Que son rveil me charmera!</p> +<p>Besoin d'amour dort avec elle</p> +<p>Avec elle il s'veillera.</p> +</div> +<div class="stanza"> +<p>Sa longue et blonde chevelure,</p> +<p>Errant au caprice du vent,</p> +<p>Tantt flotte sur sa figure,</p> +<p>Et tantt sur son col descend.</p> +<p>Ah! qu'en dormant elle tait belle!</p> +<p>Que son rveil me charmera!</p> +<p>Besoin d'amour dort avec elle;</p> +<p>Avec elle il s'veillera.</p> +</div> +<div class="stanza"> +<p>Morphe, toi par qui reposent</p> +<p>Tant d'appas offerts mes yeux,</p> +<p>Permets qu'en son sein je dpose</p> +<p>L'ardeur des plus aimables feux.</p> +<p>Ah! qu'en dormant elle tait belle!</p> +<p>Que son rveil me charmera!</p> +<p>Besoin d'amour dort avec elle;</p> +<p>Avec elle il s'veillera.</p> +</div> +<div class="stanza"> +<div><span class="pagenum"><a id="Page_215"> 215</a></span></div> +<p>De nos baisers le doux change</p> +<p>Dans son cœur portera l'amour:</p> +<p>Transports charmans! divin mlange!</p> +<p>Je vous devrai mon plus beau jour.</p> +<p>Ah! qu'en dormant elle tait belle!</p> +<p>Que son rveil me charmera!</p> +<p>Besoin d'amour dort avec elle;</p> +<p>Avec elle il s'veillera.</p> +</div></div> + +<h3 class="poetry"><span class="i6">L'HEUREUX TEMPS.</span></h3> + +<div class="poetry"><div class="stanza"> +<p>Temps heureux o rgnaient Louis et Pompadour!</p> +<p>Temps heureux o chacun ne s'occupait en France</p> +<p>Que de vers, de romans, de musique, de danse,</p> +<p>Des prestiges des arts, des douceurs de l'amour!</p> +<p>Le seul soin qu'on connt tait celui de plaire;</p> +<p>On dormait deux la nuit, on riait tout le jour;</p> +<p>Varier ses plaisirs tait l'unique affaire.</p> +<p class="i6"> A midi, ds qu'on s'veillait,</p> +<p class="i6"> Pour nouvelle on se demandait</p> +<p>Quel enfant de Thalie, ou bien de Melpomne,</p> +<p>D'un chef-d'œuvre nouveau devait orner la scne;</p> +<p>Quel tableau paratrait cette anne au Salon;</p> +<p>Quel marbre s'animait sous l'art de Bouchardon;</p> +<p class="i6"> Ou quelle fille de Cythre,</p> +<p>Astre encore inconnu, lev sur l'horison,</p> +<p>Commenait du plaisir l'attrayante carrire.</p> +<p>On courait applaudir Dumesnil ou Clairon,</p> +<p>Profiler des leons que nous donnait Voltaire,</p> +<p>Voir peindre la nature grands traits par Buffon.</p> +<div><span class="pagenum"><a id="Page_216"> 216</a></span></div> +<p>Du profond Diderot l'loquence hardie</p> +<p>Traait le vaste plan de l'Encyclopdie;</p> +<p>Montesquieu nous donnait l'esprit de chaque loi;</p> +<p>Nos savans, mesurant la terre et les plantes,</p> +<p>Eclairant, calculant le retour des comtes,</p> +<p>Des peuples ignorans calmaient le vain effroi.</p> +<p>La renomme alors annonait nos conqutes;</p> +<p>Les dames couronnaient, au milieu de nos ftes,</p> +<p>Les vainqueurs de Lawfeld et ceux de Fontenoy.</p> +<p>Sur le vaisseau public, les passagers tranquilles</p> +<p>Coulaient leurs jours gament dans un heureux repos,</p> +<p>Et sans se tourmenter de soucis inutiles,</p> +<p>Sans interroger l'air, et les vents et les flots,</p> +<p class="i6"> Sans vouloir diriger la flotte,</p> +<p>Ils laissaient la manœuvre aux mains des matelots,</p> +<p class="i6"> Et le gouvernail au pilote.</p> +</div></div> + +<h3 class="poetry"><span class="i6">LA VIE DE PARIS.</span></h3> + +<div class="poetry"><div class="stanza"> +<p class="i2"> En se cherchant, il semble qu'on s'vite.</p> +<p class="i5"> On rentre chez soi trs-content,</p> +<p class="i5"> Quand un portier intelligent</p> +<p class="i2"> De part ou d'autre a sauv la visite.</p> +<p>On a beaucoup d'amis, mais c'est sans liaison;</p> +<p>Bref, le choix tant nul dans la foule indiscrte</p> +<p>Qu'on adopte sans got, qu'on quitte sans faon,</p> +<p>De visages nouveaux sans cesse on fait emplte,</p> +<p>Et c'est ce qu'on appelle ici tenir maison.</p> +<p class="i5"> On entre en scne dix-huit ans,</p> +<div><span class="pagenum"><a id="Page_217"> 217</a></span></div> +<p class="i4"> Dans le monde on se prcipite:</p> +<p>Une femme vous prend, vous promne et vous quitte.</p> +<p>Bientt mon grand enfant ses pareils dplat;</p> +<p>L'homme forme le fruit, et le vieillard le hait.</p> +<p class="i2"> Que devenir? errant l'aventure,</p> +<p class="i2"> Isol dans le tourbillon,</p> +<p>La libert du jeu lui parat la plus sre;</p> +<p class="i4"> Il s'y livre d'abord par ton;</p> +<p>Et le dsœuvrement entranant l'habitude,</p> +<p class="i4"> A trente ans vous voyez un sot</p> +<p class="i4"> Qui, pour avoir vcu trop tt,</p> +<p>Gmit dans le chagrin et la dcrpitude.</p> +</div></div> + +<h3 class="poetry"><span class="i5">IMITATION D'OVIDE.</span></h3> + +<div class="poetry"><div class="stanza"> +<p>Je ne sais point porter de chanes ternelles,</p> +<p>Et j'ose me vanter de ma lgret:</p> +<p>Quand l'univers nous offre tant de belles,</p> +<p class="i3"> Pourquoi n'aimer qu'une beaut?</p> +<p>Si je vois une fille innocente et tranquille,</p> +<p>Qui baisse ses regards sur un sein immobile,</p> +<p>Son timide embarras, sa nave candeur,</p> +<p>Sont des piges cachs qui surprennent mon cœur.</p> +<p>Si, marchant d'un air leste et la tte assure,</p> +<p>Attaquant, provoquant la jeunesse enivre,</p> +<p>Las vient paratre, elle enflamme mes sens;</p> +<p>J'ai bientt oubli ma modeste bergre,</p> +<p>Et c'est la volupt, c'est l'art que je prfre,</p> +<p>Afin de savourer des plaisirs diffrens.</p> +<div><span class="pagenum"><a id="Page_218"> 218</a></span></div> +<p>Du haut de sa grandeur, de sa tige clatante,</p> +<p>J'aime faire descendre une superbe amante;</p> +<p>Et je crois, triomphant d'elle et de ses aeux,</p> +<p>M'lever dans ses bras jusques au sein des dieux.</p> +<p>Tu n'as pas moins de droits sur mon me inconstante,</p> +<p>Toi, dont l'esprit orn rend l'entretien charmant:</p> +<p>Aux plaisirs de l'amour se borne l'ignorante,</p> +<p>Et ses soins dlicats flattent un tendre amant.</p> +<p>Que la voix de Clo me pntre et me touche!</p> +<p>Quel plaisir, quand le cœur et l'oreille sont pris,</p> +<p class="i3"> D'interprter, par un baiser surpris,</p> +<p>Les sons pleins de douceur qui sortent de sa bouche!</p> +<p class="i3"> Je ne puis voir, sans un trouble soudain,</p> +<p>Dans les bras d'une belle une harpe enlace,</p> +<p>Et mon œil suit en feu, sur la corde pince,</p> +<p>Le jeu vif et brillant d'une charmante main.</p> +<p>Les grces de Cinthie et sa taille lgre</p> +<p>M'offrent les souvenirs des nymphes de nos bois;</p> +<p>Et quand ses pas hardis l'enlvent de la terre,</p> +<p>Je voudrais, embrassant sa taille entre mes doigts,</p> +<p>La porter en triomphe aux bosquets de Cythre.</p> +<p class="i5"> Le frais matin de la beaut,</p> +<p class="i5"> Les premiers jours de sa naissance,</p> +<p class="i5"> Portent, dans mon sein agit,</p> +<p class="i5"> La plus active effervescence.</p> +<p class="i5"> Son t mme a des charmes pour moi.</p> +<p>O femmes! je ne vis que pour vous dans le monde;</p> +<p>Mais j'aime partager l'encens que je vous doi,</p> +<p>Et la brune me rend infidle la blonde:</p> +<p>Mon cœur ne brave pas un seul de vos attraits.</p> +<p>Enfin, quelque beaut que l'on cite dans Rome,</p> +<p>Que l'univers possde et l'univers renomme,</p> +<div><span class="pagenum"><a id="Page_219"> 219</a></span></div> +<p>Elle est d'abord l'objet de mes ardens souhaits;</p> +<p class="i6"> Et comme un nouvel Alexandre,</p> +<p class="i6"> Anim d'un feu tout divin,</p> +<p>Dans mon ambition, prt tout entreprendre,</p> +<p>Je voudrais conqurir le monde fminin.</p> +</div></div> + +<h3 class="poetry"><span class="i6">LE PARADIS.</span></h3> + +<div class="poetry"><div class="stanza"> +<p>L'autre monde, Zelmis, est un monde inconnu,</p> +<p> O s'gare notre pense;</p> +<p>D'y voyager sans fruit la mienne s'est lasse;</p> +<p> Pour toujours j'en suis revenu.</p> +<p> J'ai vu, dans ce pays des fables,</p> +<p>Les divers paradis qu'imagina l'erreur:</p> +<p> Il en est bien peu d'agrables;</p> +<p>Aucun n'a satisfait mon esprit et mon cœur.</p> +<p> Vous mourez, nous dit Pythagore;</p> +<p>Mais sous un autre nom vous renaissez encore,</p> +<p>Et ce globe jamais est par vous habit.</p> +<p>Crois-tu nous consoler par ce triste mensonge,</p> +<p>Philosophe imprudent et jadis trop vant?</p> +<p>Dans un nouvel ennui ta fable nous replonge.</p> +<p>Mais notre avantage on dit la vrit.</p> +<p> Celui-l mentit avec grce,</p> +<p>Qui cra l'Elyse et les eaux du Lth.</p> +<p> Mais dans cet asile enchant,</p> +<p>Pourquoi l'amour heureux n'a-t-il pas une place?</p> +<p>Aux douces volupts pourquoi l'a-t-on ferm?</p> +<p>Du calme et du repos quelquefois on se lasse;</p> +<p>On ne se lasse point d'aimer et d'tre aim.</p> +<span class="pagenum"><a id="Page_220"> 220</a></span> +<p> Le dieu de la Scandinavie,</p> +<p> Odin, pour plaire ses guerriers,</p> +<p> Leur promettait, dans l'autre vie,</p> +<p>Des armes, des combats et de nouveaux lauriers.</p> +<p>Attach ds l'enfance aux drapeaux de Bellone,</p> +<p>J'honore la valeur, d'Estaing j'applaudis;</p> +<p> Mais je pense qu'en paradis</p> +<p> On ne doit plus tuer personne.</p> +<p>Un noble espoir sduit le ngre infortun,</p> +<p>Qu'un marchand arracha des dserts de l'Afrique.</p> +<p> Courb sous un joug despotique,</p> +<p>Dans un long esclavage il languit enchan.</p> +<p>Mais quand la mort propice a fini ses misres,</p> +<p>Il revole joyeux au pays de ses pres,</p> +<p>Et cet heureux retour est suivi d'un repas.</p> +<p>Pour moi, vivant ou mort, je reste sur vos pas.</p> +<p> Non, Zelmis, aprs mon trpas,</p> +<p>Je ne chercherai point les bords qui m'ont vu natre:</p> +<p> Mon paradis ne saurait tre</p> +<p> Aux lieux o vous ne serez pas.</p> +<p> Jadis au milieu des nuages</p> +<p>L'habitant de l'Ecosse avait plac le sien.</p> +<p>Il donnait son gr le calme ou les orages;</p> +<p>Des mortels vertueux il cherchait l'entretien;</p> +<p> Entour de vapeurs brillantes,</p> +<p> Couvert d'une robe d'azur,</p> +<p>Il aimait glisser sous le ciel le plus pur,</p> +<p>Et se montrait souvent sous des formes riantes.</p> +<p> Ce passe-temps est assez doux;</p> +<p> Mais de ces sylphes, entre nous,</p> +<p> Je ne veux point grossir le nombre,</p> +<p>J'ai quelque rpugnance n'tre plus qu'une ombre;</p> +<span class="pagenum"><a id="Page_221"> 221</a></span> +<p>Une ombre est peu de chose, et les corps valent mieux;</p> +<p>Gardons-les. Mahomet eut grand soin de nous dire</p> +<p>Que, dans son paradis, on entrait avec eux.</p> +<p> Des houris c'est l'heureux empire;</p> +<p> L, les attraits sont immortels;</p> +<p> Hb n'y vieillit point; la belle Cythre,</p> +<p>D'un hommage plus doux constamment honore,</p> +<p>Y prodigue aux lus des plaisirs ternels.</p> +<p>Mais je voudrais y voir un matre que j'adore:</p> +<p>L'Amour qui donne seul un charme nos dsirs,</p> +<p>L'Amour qui donne seul de la grce aux plaisirs.</p> +<p>Pour le rendre parfait, j'y conduirais encore</p> +<p> La tranquille et pure Amiti,</p> +<p>Et d'un cœur trop sensible elle aurait la moiti.</p> +<p> Asile d'une paix profonde,</p> +<p>Ce lieu serait alors le plus beau des sjours;</p> +<p> Et ce paradis des amours,</p> +<p>Si vous vouliez, Zelmis, on l'aurait en ce monde.</p> +</div></div> + +<h3 class="poetry"><span class="i4">LA VIEILLE DE SEIZE ANS.</span></h3> + +<div class="poetry"><div class="stanza"> +<p>Lise quinze ans plut et fut peu cruelle;</p> +<p>Mais Lise, hlas! fut quitte seize ans.</p> +<p>La pauvre enfant alors, n'amusant qu'elle,</p> +<p>Crut d'tre aimable avoir pass le temps.</p> + +<p>Son miroir mme, ses yeux pleins de larmes,</p> +<p>Ne montrait plus ni beaut, ni fracheur;</p> +<p>Toute charmante, elle pleurait ses charmes</p> +<p>Et cet air simple exprimait son erreur.</p> + +<div><span class="pagenum"><a id="Page_222"> 222</a></span></div> +<p>J'avais quinze ans, quand tu me trouvais belle;</p> +<p>Un an dtruit ma beaut, ton ardeur.</p> +<p>Mon cœur, hlas! t'aime encore, infidle!</p> +<p>Mais seize ans peut-on offrir son cœur?</p> +</div> +<div class="stanza"> +<p>Tu me pressais, quel feu!.. quelle tendresse!..</p> +<p>Mais j'ai seize ans; adieu tous tes dsirs!</p> +<p>Du doux plaisir je sens encore l'ivresse;</p> +<p>Mais j'ai seize ans; adieu tous tes plaisirs!</p> +</div> +<div class="stanza"> +<p>Quoi! vingt printemps que toi-mme as vu natre,</p> +<p>A tous les yeux n'ont fait que t'embellir!</p> +<p>Moi, j'ai seize ans, je n'ose plus paratre;</p> +<p>Un an d'amour a donc pu me vieillir?</p> +</div> +<div class="stanza"> +<p>Hier Damon, qui me poursuit sans cesse,</p> +<p>M'offrait un cœur tout prt s'enflammer;</p> +<p>Allez, lui dis-je, allez la jeunesse;</p> +<p>Moi j'ai seize ans, on ne doit plus m'aimer.</p> +</div> +<div class="stanza"> +<p>Mais non, cruel, reviens ta bergre,</p> +<p>Reviens, pardonne mes seize printemps;</p> +<p>S'il faut quinze ans, perfide, pour te plaire,</p> +<p>Viens, dans tes bras j'aurai toujours quinze ans.</p> +</div></div> + +<h3 class="poetry"><span class="i5">CANDIDE.</span></h3> + +<div class="poetry"><div class="stanza"> +<p>Candide est un petit vaurien</p> +<p>Qui n'a ni pudeur ni cervelle;</p> +<p>A ses traits on reconnat bien</p> +<p>Frre cadet de la Pucelle.</p> +<p>Leur vieux papa, pour rajeunir,</p> +<p>Donnerait une belle somme;</p> +<p>Sa jeunesse va revenir,</p> +<p>Il fait des œuvres de jeune homme.</p> +<div><span class="pagenum"><a id="Page_223"> 223</a></span></div> +<p>Tout n'est pas bien: lisez l'crit,</p> +<p>La preuve en est chaque page,</p> +<p>Vous verrez mme en cet ouvrage</p> +<p>Que tout est mal comme il le dit.</p> +</div></div> + +<h3 class="poetry"><span class="i8">LA BOHMIENNE.</span></h3> + +<div class="poetry"><div class="stanza"> +<p class="i3"> Pour connatre le sort des matres des humains,</p> +<p class="i5"> Mon art ne m'est pas ncessaire;</p> +<p>C'est sur le front des rois que je lis leurs destins:</p> +<p class="i3"> L'oracle est sr, et mon art doit se taire.</p> +<p class="i5"> A l'aspect de ce jeune roi,</p> +<p>L'avenir se dvoile mes yeux sans mystre;</p> +<p>Son sort est d'tre heureux, d'tre aimable, de plaire,</p> +<p class="i3"> Et tous les cœurs l'ont prdit avant moi.</p> +<p class="i5"> Peuple, qui sa prsence est chre,</p> +<p class="i5"> En ces lieux retenez ses pas;</p> +<p class="i5"> Un roi qu'on aime et qu'on rvre</p> +<p class="i5"> A des sujets en tous climats:</p> +<p class="i5"> Il a beau parcourir la terre,</p> +<p class="i5"> Il est toujours dans ses tats<a name="FNanchor_30" id="FNanchor_30" href="#Footnote_30" class="fnanchor"> [30]</a>.</p> +</div></div> + +<div><span class="pagenum"><a id="Page_224"> 224</a></span></div> + +<h3 class="poetry hanging indent2">SUR L'LECTION DE MM. LEMIERRE ET DE TRESSAN, +A L'ACADMIE FRANAISE.</h3> + +<div class="poetry"><div class="stanza"> +<p>Honneur la double cdule</p> +<p>Du snat dont l'auguste voix</p> +<p>Couronne, par un digne choix,</p> +<p>Et le vice et le ridicule.</p> +</div></div> + +<h3 class="poetry hanging indent2">SUR LA TRAGDIE DE CORIOLAN, PAR LAHARPE, +DONT LES COMDIENS DONNRENT UNE REPRSENTATION +AU BNFICE DES PAUVRES, LE 3 +MARS 1784.</h3> + +<div class="poetry"><div class="stanza"> +<p>Pour les pauvres la comdie</p> +<p>Donne une pauvre tragdie;</p> +<p>Nous devons tous en vrit</p> +<p>Bien l'applaudir par charit.</p> +</div></div> + +<h3 class="poetry"><span class="i3">LE SICLE A DU CARACTERE.</span></h3> + +<div class="poetry"><div class="stanza"> +<p>L'histoire en a la preuve en mains,</p> +<p>C'est l'exemple qui fait les hommes.</p> +<p>Si Dieu renvoyait les Romains</p> +<p>Dans le pauvre sicle o nous sommes,</p> +<div><span class="pagenum"><a id="Page_225"> 225</a></span></div> +<p>Caton tournerait tout vent,</p> +<p>Lucrce serait une fille,</p> +<p>Messaline irait au couvent,</p> +<p>Et Brutus mme la Bastille.</p> +</div></div> + +<h3 class="poetry">L'ABB CHAULIEU ET LE CARDINAL BERNIS.</h3> + +<div class="poetry"><div class="stanza"> +<p>Chaulieu, disciple d'Epicure,</p> +<p>Et des grces heureux amant,</p> +<p>Quand tu chantais si tendrement</p> +<p>Ces vers, enfans de la nature,</p> +<p>Qui t'inspirait? le sentiment.</p> +<p>O toi, qui veux suivre ses traces,</p> +<p>Abb galant et dlicat,</p> +<p>Dont les pinceaux donnent aux grces,</p> +<p>Cet air coquet de ton tat,</p> +<p>Qui t'inspire cette finesse,</p> +<p>Ces traits choisis, cet agrment,</p> +<p>Qui voilent le raisonnement,</p> +<p>Et font badiner la tendresse?</p> +<p>Tu me rponds: le sentiment.</p> +<p>Mais viens sur la verte fougre</p> +<p>Voir foltrer cette bergre;</p> +<p>Quelle tendre simplicit!</p> +<p>Son amour lui sert de parure;</p> +<p>Il rend touchante sa beaut;</p> +<p>On la prendrait pour la nature</p> +<p>Sous les traits de la volupt.</p> +<p>Ne dis-tu pas: telle est la muse</p> +<p>De Chaulieu, cet aimable auteur;</p> +<div><span class="pagenum"><a id="Page_226"> 226</a></span></div> +<p>Il me touche, lorsqu'il m'amuse;</p> +<p>Son esprit ne parle qu'au cœur.</p> +<p>S'il tient en main sa tasse pleine,</p> +<p>Il est Bacchus, je suis Silne.</p> +<p>Lorsque sur les lvres d'Iris,</p> +<p>Il cueille ces baisers humides,</p> +<p>Dont les plaisirs vifs et perfides</p> +<p>Suspendent tous les sens surpris,</p> +<p>Et livrent les nymphes timides</p> +<p>A leurs satyres enhardis,</p> +<p>Mon me s'enivre avec elle,</p> +<p>Des torrens de sa volupt.</p> +<p>Je songe... Plus d'une beaut</p> +<p>Sait les nuits que je me rappelle.</p> +<p>S'il cesse d'tre Anacron,</p> +<p>Pour s'instruire chez Epicure,</p> +<p>Il dtruit la demeure obscure</p> +<p>O l'erreur voyait l'Achron.</p> +<p>A sa voix mon cœur se rassure,</p> +<p>Et mes plaisirs bravent Pluton.</p> +<p>Plus froid, blouis davantage;</p> +<p>Bernis, je vois dans ton ouvrage</p> +<p>Autant d'clat et moins d'appas;</p> +<p>Ton esprit obtient mon suffrage,</p> +<p>Mais mon cœur ne le donne pas.</p> +<p>Ta muse est l'adroite coquette</p> +<p>Qui sait placer un agrment,</p> +<p>Faire jouer un diamant,</p> +<p>Femme adorable, un peu caillette,</p> +<p>Toujours en habit arrang,</p> +<p>Possdant l'art de la toilette,</p> +<p>Et redoutant le nglig.</p> +</div></div> + +<p><span class="pagenum"><a id="Page_227"> 227</a></span></p> + +<h3 class="poetry"><span class="i2">LES JEUNES GENS DU SICLE.</span></h3> + +<div class="poetry"><div class="stanza"> +<p>Beauts qui fuyez la licence,</p> +<p>Evitez tous nos jeunes gens;</p> +<p>L'Amour a dsert la France</p> +<p>A l'aspect de ces grands enfans.</p> +<p>Ils ont, par leur ton, leur langage,</p> +<p>Effarouch la volupt,</p> +<p>Et gard pour tout apanage</p> +<p>L'ignorance et la nullit;</p> +<p>Malgr leur tournure fragile,</p> +<p>A courir ils passent leur temps;</p> +<p>Ils sont importuns la ville,</p> +<p>A la cour ils sont importans;</p> +<p>Dans le monde en rois ils dcident,</p> +<p>Au spectacle ils ont l'air mchant;</p> +<p>Partout leurs sottises les guident,</p> +<p>Partout le mpris les attend.</p> +<p>Pour eux les soins sont des vtilles,</p> +<p>Et l'esprit n'est qu'un lourd bon sens;</p> +<p>Ils sont gauches auprs des filles,</p> +<p>Auprs des femmes indcens.</p> +<p>Leur jargon ne pouvant s'entendre,</p> +<p>Si leur jeunesse peut tenter</p> +<p>Ceux que le besoin a fait prendre,</p> +<p>L'ennui bientt les fait quitter.</p> +<p>Sur leurs airs et sur leur figure</p> +<p>Presque tous fondent leur espoir;</p> +<p>Ils font entrer dans leur parure</p> +<p>Tout le got qu'ils pensent avoir.</p> +<div><span class="pagenum"><a id="Page_228"> 228</a></span></div> +<p>Dans le cercle de quelques belles</p> +<p>Ils vont s'tablir en vainqueurs;</p> +<p>Mais ils ont toujours auprs d'elles</p> +<p>Plus d'aisance que de faveurs.</p> +<p>De toutes leurs bonnes fortunes</p> +<p>Ils ne se prvalent jamais,</p> +<p>Leurs matresses sont si communes,</p> +<p>Que la honte les rend discrets.</p> +<p>Ils prfrent, dans leur ivresse,</p> +<p>La dbauche aux plus doux plaisirs,</p> +<p>Et gotent sans dlicatesse</p> +<p>Des jouissances sans dsirs.</p> +<p>Puissent la volupt, les grces,</p> +<p>Les expulser loin de leur cour,</p> +<p>Et favoriser en leurs places</p> +<p>La gat, l'esprit et l'amour!</p> +<p>Les dserteurs de la tendresse</p> +<p>Doivent-ils goter ses douceurs?</p> +<p>Quand ils dgradent la jeunesse,</p> +<p>En doivent-ils cueillir les fleurs?</p> +</div></div> + +<h3 class="poetry"><span class="i4">VERS COMPOSS</span><br /> +<span class="normal">A L'OCCASION DE LA FTE DE M. DE VAUDREUIL.</span></h3> + +<div class="poetry"><div class="stanza"> +<p>Du patronage il faut chanter la fte:</p> +<p>A votre tour, Saint-Joseph, aujourd'hui</p> +<p>Qu' vous louer ici chacun s'apprte!</p> +<p>Chacun de nous en vous trouve un appui.</p> +<div><span class="pagenum"><a id="Page_229"> 229</a></span></div> +<p>Celui qu'on vit jadis en Galile,</p> +<p>Benin mari, s'endormir en son lit,</p> +<p>Quand prs de lui Marie, un peu trouble,</p> +<p>Dvotement cachait le Saint-Esprit,</p> +<p>N'est point le saint qu'aujourd'hui ma voix chante;</p> +<p>J'aime l'hymen, mais je hais un mari,</p> +<p>Qui, sourd aux vœux d'une beaut touchante,</p> +<p>Dort aux transports d'un cœur qui le trahit.</p> +<p>Que l'innocent, arm de sa verloppe,</p> +<p>Joigne sans art les ais mal assortis</p> +<p>Du vieux sapin qui forme son choppe,</p> +<p>J'en suis fch: les grces et les ris,</p> +<p>Par cette fente en sa couche introduits,</p> +<p>Des doux plaisirs allumeront l'amorce;</p> +<p>Et son honneur, par le ciel compromis,</p> +<p>Piteusement reoit plus d'une entorse.</p> +<p>Quoiqu'en ce monde il soit plus d'un Joseph,</p> +<p>Au vieux patron le mien point ne ressemble;</p> +<p>De son honneur il a gard la clef;</p> +<p>Cornes au front pour lui font triste ensemble;</p> +<p>Il n'est besoin, quand l'amour veill</p> +<p>Des volupts ouvre l'ardente coupe,</p> +<p>Qu'un doux pigeon tout coup rvl</p> +<p>Entre les draps se glisse et monte en poupe;</p> +<p>Il n'est pour lui d'esprit si merveilleux,</p> +<p>Qu'il ne surpasse en exploits amoureux;</p> +<p>Prompt sans dsirs, il n'attend point qu'un autre</p> +<p>Cueille en son lieu la rose du plaisir;</p> +<p>L'amour n'a point de plus ardent aptre,</p> +<p>Et l'amiti de plus noble visir.</p> +<p>Chantons en chœur, amis, chantons la fte</p> +<p>De ce Joseph pour nous si prcieux;</p> +<div><span class="pagenum"><a id="Page_230"> 230</a></span></div> +<p>Qu' le louer chacun de nous s'apprte,</p> +<p>Qu'un gai refrain charme ce jour heureux.</p> +<p><b>. . . . . . . . . . . . . . . . . . . . .</b></p> +<p>Docile aux vœux de son cœur perdu</p> +<p>Amour pour lui fait de plus doux miracles,</p> +<p>Entre ses mains son arc toujours tendu,</p> +<p>D'un trait brlant, perce tous les obstacles;</p> +<p>Et nul oiseau par l'amour allch</p> +<p>N'est en son lit entre deux draps couch,</p> +<p>Sinon l'oiseau qui, d'une aile lgre,</p> +<p>Message au bec, court au sein des hasards,</p> +<p>De Cythre aimable messagre,</p> +<p>Porter au loin un billet doux Mars;</p> +<p>Ou bien aussi le matre de l'aurore,</p> +<p>Qui, fier des feux dont son front se dcore,</p> +<p>Avec orgueil chante, au sein de sa cour,</p> +<p>Les longs transports de son prodigue amour;</p> +<p>Ou bien l'oiseau que le bon La Fontaine</p> +<p>Met dans les mains de certaine beaut,</p> +<p>Quand tout coup, de soupons agit,</p> +<p>Auprs du lit o la belle incertaine</p> +<p>Rve l'amour dont la ralit</p> +<p>Nagure encor parfumait son haleine;</p> +<p>Mre en courroux et respirant peine,</p> +<p>Parat et voit, dans ce simple appareil</p> +<p>De deux amans que charme le sommeil,</p> +<p>Sa fille aux bras d'un superbe jeune homme,</p> +<p>Beau comme Adam avant qu'il et mang</p> +<p>Le pepin vert de la premire pomme;</p> +<p>Et prs de lui, cte cte rangs,</p> +<p>Les charmes nus de sa fille endormie,</p> +<p>Rvant d'amour, d'espoir et d'insomnie.</p> +</div></div> + +<p><span class="pagenum"><a id="Page_231"> 231</a></span></p> + +<h3 class="poetry"><span class="i5">MADRIGAL.</span></h3> + +<div class="poetry"><div class="stanza"> +<p>Elle est moi, si parfaitement toute,</p> +<p>Qu'elle et nul autre en elle n'ont plus rien,</p> +<p>Et je n'aurai moins tort d'en faire doute,</p> +<p>Qu'elle penser qu'on puisse tre plus sien.</p> +<p>Aucun ennui n'a su troubler mon bien;</p> +<p>Rien qui m'afflige et rien que je redoute;</p> +<p>Hors qu'il me peine me trop souvenir</p> +<p>D'un qui l'avait pour matresse choisie,</p> +<p>Et rien que mal n'a pu d'elle obtenir;</p> +<p>Mais mal et bien m'en doit appartenir,</p> +<p>Et du pass je suis en jalousie.</p> +</div></div> + +<h3 class="poetry"><span class="i6">A M. DE M***,</span></h3> +<p class="hanging indent2 small">Qui m'avait envoy une Tasse de porcelaine avec un quatrain, +o il me recommandait de ne pas imiter Diogne.</p> +<div class="poetry"><div class="stanza"> +On boit commodment aux sources du Permesse +<p>Dans ce brillant mail, prsent de votre main.</p> +<p class="i3"> De feu Pibrac vous prchez la sagesse,</p> +<p class="i3"> Mais vous tournez beaucoup mieux un quatrain.</p> +<p class="i5"> Votre morale trs-humaine</p> +<p>Assure vos conseils plus de succs qu'aux siens.</p> +<p>De suivre vos leons vous donnez les moyens;</p> +<p>Jamais sage avant vous n'avait pris cette peine.</p> +<div><span class="pagenum"><a id="Page_232"> 232</a></span></div> +<p class="i3"> Je ne cours point aprs la pauvret.</p> +<p>D'un cynisme orgueilleux c'est l'absurde manie;</p> +<p>Il suffit de la voir avec tranquillit:</p> +<p>La souffrir, c'est vertu; la chercher, c'est folie.</p> +<p>Ce fou de Diogne est trop sage pour moi:</p> +<p>J'aime sa fermet, son mpris pour la vie;</p> +<p>Mais son manteau perc ne m'irait point, je croi:</p> +<p>La besace est de trop, je n'ai point ce beau zle;</p> +<p>On est pauvre, on est sage, on est heureux sans elle;</p> +<p>Sans la besace enfin je prtends au bonheur.</p> +<p>Ah! plaignez-le avec moi d'une plus triste erreur;</p> +<p>Il n'avait point d'amis, ce n'est point l mon matre;</p> +<p>J'aurais fui ce beau sage. Un ami, c'est mon bien;</p> +<p>Mes vœux l'auraient cherch trop vainement peut-tre,</p> +<p>Et sa lanterne, hlas! ne m'et servi de rien.</p> +</div></div> + +<h3 class="poetry"><span class="i4">VERS A M***.</span></h3> + +<div class="poetry"><div class="stanza"> +<p>Je serai quitte dans huitaine</p> +<p>De mon dramatique dmon;</p> +<p>Et je prtends, l'autre semaine,</p> +<p>Congdier ma Melpomne,</p> +<p>Et voir ta petite maison.</p> +<p>De ta charmante Madelaine</p> +<p>La fte approche, me dit-on;</p> +<p>Embrasse pour moi sans faon</p> +<p>Cette aimable et tendre chrtienne;</p> +<p>Fais-lui, de grce, un beau sermon</p> +<p>Sur son got pour la pnitence;</p> +<div><span class="pagenum"><a id="Page_233"> 233</a></span></div> +<p>Dtourne-la de l'abstinence;</p> +<p>De la table cours dans ses bras,</p> +<p>Et mets-lui sur la conscience</p> +<p>Tous les pchs que tu pourras.</p> +<p>De ma morale un peu friponne</p> +<p>Peut-tre tu t'tonneras;</p> +<p>J'en rougis, mais il est des cas</p> +<p>O ma gravit m'abandonne:</p> +<p>Quelquefois mme je souponne</p> +<p>Qu'Aristippe vaut bien Znon,</p> +<p>Et qu'aprs tout, le vieux Caton</p> +<p>Eut moins de plaisir que Ptrone.</p> +</div></div> + +<h3 class="poetry"><span class="i5">A MADAME ***,</span><br /> +<span class="i4 normal">SUR UNE LOTERIE.</span></h3> + +<div class="poetry"><div class="stanza"> +<p>J'ose esprer quelque bonheur:</p> +<p>Votre nom, si cher mon cœur,</p> +<p>Doit tre cher la fortune.</p> +<p>Pour vaincre sa haine importune,</p> +<p>Mon nom peut-il mieux s'assortir?</p> +<p>De nos dsirs elle se joue;</p> +<p>Mais si l'Amour tournait la roue,</p> +<p>Je verrais le vtre en sortir.</p> +<p>Ah! pourquoi de la loterie</p> +<p>L'Amour n'est-il pas directeur!</p> +<p>Il saurait, adroit imposteur,</p> +<p>Par une aimable tricherie,</p> +<p>Vous soustraire l'tourderie</p> +<p>Du hasard, autre escamoteur,</p> +<span class="pagenum"><a id="Page_234"> 234</a></span> +<p>Dont on adore les caprices;</p> +<p>Des destins, par vous plus propices,</p> +<p>Je partagerais la faveur:</p> +<p>Pour tre heureux selon mon cœur,</p> +<p>Il faut l'tre sous vos auspices.</p> +</div></div> + +<h3 class="poetry"><span class="i4">A CELLE QUI N'EST PLUS.</span></h3> + +<div class="poetry"><div class="stanza"> +<p class="i4"> Dans ce moment pouvantable,</p> +<p class="i1"> O des sens fatigus, des organes rompus,</p> +<p class="i1"> La mort avec fureur dchire les tissus,</p> +<p class="i4"> Lorsqu'en cet assaut redoutable</p> +<p class="i4"> L'me, par un dernier effort,</p> +<p class="i1"> Lutte contre ses maux et dispute la mort</p> +<p class="i1"> Du corps qu'elle animait le dbris prissable;</p> +<p class="i1"> Dans ces momens affreux o l'homme est sans appui,</p> +<p class="i1"> O l'amant fuit l'amante, o l'ami fuit l'ami,</p> +<p class="i1"> Moi seul, en frmissant, j'ai forc mon courage</p> +<p class="i1"> A supporter pour toi cette effrayante image.</p> +<p class="i1"> De tes derniers combats j'ai ressenti l'horreur;</p> +<p class="i1"> Le sanglot lamentable a pass dans mon cœur;</p> +<p class="i1"> Tes yeux fixes, muets, o la mort tait peinte,</p> +<p class="i1">D'un sentiment plus doux semblaient porter l'empreinte,</p> +<p class="i1"> Ces yeux que j'avais vus par l'amour anims,</p> +<p class="i1"> Ces yeux que j'adorais, ma main les a ferms!</p> +</div></div> + +<p><span class="pagenum"><a id="Page_235"> 235</a></span></p> + +<h3 class="poetry"><span class="i4">IMIT DE L'ANTHOLOGIE.</span></h3> + +<div class="poetry"><div class="stanza"> +<p class="i3"> Vnus sortait des bras de son amant:</p> +<p class="i5"> Une agraffe de sa cuirasse</p> +<p>Au bras de la desse a laiss quelque trace.</p> +<p class="i5"> Diane vint, et mchamment,</p> +<p>Aux Dieux, par un seul mot, dcouvrit le mystre.</p> +<p class="i5"> Voyez, dit-elle avec douceur,</p> +<p class="i5"> Voyez comment un tmraire,</p> +<p>Un Diomde encor ose blesser ma sœur!</p> +</div></div> + +<h3 class="poetry"><span class="i6">A MADAME ***.</span></h3> + +<div class="poetry"><div class="stanza"> +<p>On ne vit qu' trente ans: tel est votre systme;</p> +<p>C'est celui de mon cœur depuis que je vous aime.</p> +<p>Mes plus chers souvenirs, mes momens les plus doux,</p> +<p>Me laissent le regret d'avoir vcu sans vous:</p> +<p>J'ai connu des plaisirs et j'ai perdu ma vie.</p> +<p>Elle commence vous; elle est son printemps:</p> +<p>Un sentiment de vous m'a rendu mes beaux ans.</p> +<p>Possdez jamais mon me rajeunie.</p> +<p>Vos grces, votre esprit, vos vertus, vos talens,</p> +<p class="i4"> Eterniseront mon ivresse;</p> +<p class="i4"> Elle pure mes sentimens;</p> +<p class="i4"> Et le dlire de mes sens</p> +<p class="i4"> Est approuv par la sagesse.</p> +</div></div> + +<p><span class="pagenum"><a id="Page_236"> 236</a></span></p> + +<h3 class="poetry"><span class="i6">A MADAME ***,</span><br /> +<span class="normal"><span class="i4">EN LUI ENVOYANT UN CHIEN.</span></span></h3> + +<div class="poetry"><div class="stanza"> +<p class="i3"> Vous l'aimerez; il passera sa vie</p> +<p class="i4"> A vos pieds ou sur vos genoux;</p> +<p>Prs du chevet peut-tre... Ah! je lui porte envie</p> +<p>Sur les soins d'adoucir les tourmens d'un jaloux.</p> +</div></div> + +<h3 class="poetry"><span class="i2">MOTIFS DE MON SILENCE.</span></h3> + +<div class="poetry"><div class="stanza"> +<p>Je touche au midi de mes ans,</p> +<p>Et je me dois tous mes instans</p> +<p>Pour jouir, non pour faire un livre.</p> +<p>Ami, penser, sentir, c'est vivre:</p> +<p>Ecrire, c'est perdre du temps.</p> +</div></div> + +<h3 class="poetry"><span class="i5">IMITATION DE MARTIAL.</span></h3> + +<div class="poetry"><div class="stanza"> +<p>J'ai fui loin de la ville, Ariste, et pour jamais:</p> +<p>J'ai vu votre surprise, et je vous la pardonne.</p> +<p>Quitter Rome et ses jeux, son cirque, son palais!</p> +<p>Tout Romain de nos jours, en pareil cas, s'tonne.</p> +<p>Ecoutez mes raisons; vous jugerez aprs.</p> +<p>Dans Rome, l'or payait mon troit domicile:</p> +<p>Sans frais, j'ai dans les champs agrandi mon asile.</p> +<div><span class="pagenum"><a id="Page_237"> 237</a></span></div> +<p>Une cendre conome, en mon humble foyer,</p> +<p>Rprimait la chaleur d'un ruineux brasier:</p> +<p>Ici la flamme brille, et le chne et le htre</p> +<p>Ptille impunment dans un tre champtre.</p> +<p>Chez vous, chaque pas, ma bourse dcroissait;</p> +<p>Chacun de mes besoins, vivre m'appauvrissait:</p> +<p>Du luxe de mon champ ma table est dcore;</p> +<p>De mon rustique habit j'admire la dure.</p> +<p>Pour chercher vos plaisirs et quelquefois l'ennui,</p> +<p>On me vit me contraindre et dpendre d'autrui;</p> +<p>Je dpens de moi seul pour tre heureux et sage,</p> +<p>Et j'ai fait loin des cours ma fortune au village.</p> +<p>Cultivez donc les grands: demandez-leur en vain,</p> +<p>Ce qu'en changeant de lieu vous obtenez soudain!</p> +</div></div> + +<h3 class="poetry"><span class="i6">AUTRE DU MME.</span></h3> + +<div class="poetry"><div class="stanza"> +<p>J'ai dit, belle Agla, partout et constamment,</p> +<p>Que Clon, votre ami, n'tait point votre amant;</p> +<p class="i4"> Et j'avais presque dans le monde</p> +<p class="i4"> tabli mon opinion;</p> +<p>Mais, votre mari mort, vous pousez Clon:</p> +<p class="i4"> Que voulez-vous que je rponde?</p> +</div></div> + + +<h3 class="poetry"><span class="i6">AUTRE DU MME.</span></h3> + +<div class="poetry"><div class="stanza"> +<p>Recherch par les grands, invit par les belles,</p> +<p>Vous ngligez peut-tre un peu trop l'amiti,</p> +<p class="i2"> Qui vaut mieux qu'eux, qui vaut mieux qu'elles:</p> +<p>Vous le disiez jadis, vous l'avez oubli.</p> +</div> +<div class="stanza"> +<div><span class="pagenum"><a id="Page_238"> 238</a></span></div> +<p>Adieu: jouissez bien de toute votre gloire;</p> +<p>Brillez dans les salons; russissez, plaisez,</p> +<p>Gardez-vous cependant de vous en faire accroire;</p> +<p>On ne vous aime point, Damis: vous amusez.</p> +</div></div> + +<h3 class="poetry"><span class="i4">MORALIT.</span></h3> + +<div class="poetry"><div class="stanza"> +<p>Brillante et vaine ambition,</p> +<p>Et vous, gloire, mulation,</p> +<p>Que l'on vante et qu'on difie,</p> +<p>Vous tes l'honorable nom</p> +<p>Et de l'orgueil et de l'envie:</p> +<p>Du cœur vous tes le poison,</p> +<p>Et le tourment de notre vie.</p> +</div></div> + +<h3 class="poetry"><span class="i5">PIGRAMME.</span></h3> + +<div class="poetry"><div class="stanza"> +<p>J'aimai Damis ds ma jeunesse:</p> +<p>Zle, bienfaits, soins dlicats,</p> +<p>Ont prouv pour lui ma tendresse;</p> +<p>Eh bien! Damis ne m'aime pas.</p> +<p>Il me voit; il m'crit, me loue:</p> +<p>Je me plaindrais injustement.</p> +<p>Jamais personne, je l'avoue,</p> +<p>Ne fut ingrat si dcemment.</p> +</div></div> + +<p><span class="pagenum"><a id="Page_239"> 239</a></span></p> + +<h3 class="poetry"><span class="i5">AUTRE.</span></h3> + +<div class="poetry"><div class="stanza"> +<p>Un thologien expert,</p> +<p>Clbre par le syllogisme,</p> +<p>Prtendait convertir Robert,</p> +<p>Et le gurir de l'athisme.</p> +<p>Mais voyez quoi cela sert?</p> +<p>C'est beaucoup que le bon Robert</p> +<p>Veuille se rduire au disme,</p> +<p>Encore dit-il qu'il y perd.</p> +</div></div> + +<h3 class="poetry"><span class="i6">SUR UN MARI</span>.</h3> + +<div class="poetry"><div class="stanza"> +<p>L'heureux poux! que son sort est charmant!</p> +<p>Il est tromp, si bien, si finement!</p> +<p>Il est si sr de sa tendre grie,</p> +<p>Que, si l'hymen s'engage avec serment</p> +<p>A m'accorder le mme aveuglement,</p> +<p>Sur mon honneur, demain je me marie.</p> +</div></div> + +<h3 class="poetry"><span class="i8">VERS</span><br /> +<span class="normal"><span class="i1">MIS AU BAS DU PORTRAIT DE MIRABEAU.</span></span></h3> + +<div class="poetry"><div class="stanza"> +<p>Peintre de Frdric, il a jug ses lois,</p> +<p>Et soumis l'hrosme la philosophie.</p> +<p>Chez nous, vengeur du peuple, il sert, par son gnie,</p> +<p>L'humanit, l'tat, peut-tre tous les rois.</p> +</div></div> + +<p><span class="pagenum"><a id="Page_240"> 240</a></span></p> + +<h3 class="poetry"><span class="i8">VERS</span><br /> +<span class="normal">A METTRE AU BAS DU PORTRAIT DE D'ALEMBERT.</span></h3> + +<div class="poetry"><div class="stanza"> +<p class="i5"> Je change, mon gr de visage.</p> +<p>Je deviens tour tour d'Angeville, Poisson,</p> +<p>Rimeur<a name="FNanchor_31" id="FNanchor_31" href="#Footnote_31" class="fnanchor"> [31]</a>, historien<a name="FNanchor_32" id="FNanchor_32" href="#Footnote_32" class="fnanchor"> [32]</a>, gomtre, bouffon<a name="FNanchor_33" id="FNanchor_33" href="#Footnote_33" class="fnanchor"> [33]</a>;</p> +<p class="i5"> Je contrefais mme le sage<a name="FNanchor_34" id="FNanchor_34" href="#Footnote_34" class="fnanchor"> [34]</a>.</p> +</div></div> + +<h3 class="poetry"><span class="i3">PIGRAMME CONTRE LAHARPE.</span></h3> + +<div class="poetry"><div class="stanza"> +<p>Ce cher Laharpe, il ne sigera pas,</p> +<p>Comme Gaillard, dans le fauteuil bras.</p> +<p>J'en suis fch; sa fortune tait faite.</p> +<p>—Faite! Et comment?—Cent jetons partags</p> +<p>Sur un tapis entre tant d'agrgs,</p> +<p>C'est pour chacun si modique recette!</p> +<p>Et puis on court aprs ces jetons.—Oui;</p> +<p>Mais ds l'abord on aurait du confrre</p> +<p>Vu tout l'orgueil, le fiel, le caractre:</p> +<p>Il restait seul; la bourse tait lui.</p> +</div></div> + +<p><span class="pagenum"><a id="Page_241"> 241</a></span></p> + +<h3 class="poetry"><span class="i3">AUTRE CONTRE LE MME.</span></h3> + +<div class="poetry"><div class="stanza"> +<p>Mon pauvre ami, te voil bien confus</p> +<p>De voir qu'enfin chez les quarante lus</p> +<p>Tu ne pourras jamais prendre ton somme.</p> +<p>—Confus! pourquoi? Mes talens sont connus;</p> +<p>Avec clat sans cesse on me renomme</p> +<p>Dans mon Mercure; et si je suis exclus,</p> +<p>C'est simplement, relisez les statuts,</p> +<p>C'est simplement qu'il faut tre honnte homme.</p> +</div></div> + +<h3 class="poetry"><span class="i3">AUTRE CONTRE LE MME.</span></h3> + +<div class="poetry"><div class="stanza"> +<p>Depuis un temps Laharpe a des aeux:</p> +<p>Surcrot d'orgueil. Le vitrier, son frre,</p> +<p>En est bless; moi, je suis furieux,</p> +<p>Bien moins pourtant que la limonadire.</p> +<p>Eh! mon ami, baisse les yeux sur moi:</p> +<p>Ma race est neuve, il est vrai; mais qu'y faire?</p> +<p>Dieu ne m'a point accord, comme toi,</p> +<p>Prs de trente ans pour bien choisir mon pre.</p> +</div></div> + +<h3 class="poetry"><span class="i4">LE ROI DE DANEMARCK</span><br /> +<span class="i5 normal">EN PARTANT DE PARIS.</span></h3> + +<div class="poetry"><div class="stanza"> +<p>Triste Paris, que tu m'assommes</p> +<p>De vers, de soupers, d'opras!</p> +<p>Je suis venu pour voir des hommes:</p> +<p>Rangez-vous, messieurs de Duras.</p> +</div></div> + +<p><span class="pagenum"><a id="Page_242"> 242</a></span></p> + +<h3 class="poetry"><span class="i6">A UNE FEMME</span><br /> +<span class="normal">Qui prtendait que ses amis ne s'occupaient pas d'elle.</span></h3> + +<div class="poetry"><div class="stanza"> +<p class="i2"> Tous vos amis songent vous, Hortense;</p> +<p>Plus d'un voudrait peut-tre y penser moins souvent;</p> +<p class="i2"> Mais vous devez, je crois, la prfrence</p> +<p class="i2"> A celui-l qui rve en y songeant.</p> +</div></div> + +<h3>LE PALAIS DE LA FAVEUR,<br /> +<span class="normal">ALLGORIE EN VERS ET EN PROSE.</span></h3> + +<p>J'aime, vous le savez, les promenades solitaires; +et vous, mon ami, vous aimez les rencontres +qu'elles me procurent, les rcits que je vous en +fais, les rveries mme qu'elles m'occasionnent. +Prose, vers, spars ou confondus, tout est bien +reu de vous; tout vous convient galement. Il ne +me faut rien moins que cet excs d'indulgence et +l'amiti qui en est la source, pour m'engager +vous crire ces bagatelles. coutez le rcit de ma +dernire aventure.</p> + +<p>Je m'tais assis au pied d'un arbre, dans le carrefour +de la fort de***, le moins frquent, et que +cependant je connaissais. J'aperus un sentier qui +me parut charmant; je me levai pour le suivre, +<span class="pagenum"><a id="Page_243"> 243</a></span> +persuad qu'il me conduirait un lieu plus dlicieux +encore. Je le suivis assez long-temps: le +marcher tait doux; et c'est ce qui me faisait +poursuivre, malgr la varit des dtours qui sans +doute ont fait abandonner cette route. Le terme +o elle conduit est trs-dsir, et l'on cherche y +arriver le plutt possible. J'arrivai enfin au bout +de ce sentier, et je me trouvai dans une avenue +superbe qui conduisait un palais dont l'clat +m'blouit. Je vis de loin une foule innombrable +qui remplissait les cours. Je crus qu'il y avait une +fte: ma conjecture tait d'autant plus fonde, +que, dans ce tumulte et cette confusion, je ne distinguai, +ni n'entendis aucune marque de joie. +Quelle que ft cette fte, je voulus en avoir ma +part, et je cdai cet instinct de curiosit qui +matrise presque tous les hommes, et souvent les +philosophes plus que les autres. J'eus beaucoup +de peine pntrer, me faire jour travers la +foule. Des gens plus presss que moi me poussaient, +me heurtaient, me frappaient mme presqu' +dessein, et se prcipitaient pour passer les +premiers: il est vrai qu'ils se trouvaient ensuite +renverss ou carts par d'autres plus forts et plus +adroits. Cet empressement gnral redoublait ma +curiosit; mais je craignais bien de ne pouvoir la +satisfaire, lorsque je me sentis enlev et comme +port sur les marches du palais, par un flot imptueux, +qui me fit courir de grands risques, +mais qui m'abrgea la moiti du chemin. Je me +<span class="pagenum"><a id="Page_244"> 244</a></span> +dgageai de ce chaos et voulus entrer pour m'asseoir.</p> + +<p>Le garde qui tait dans l'intrieur m'aborda, +et me demanda ce que je voulais. Hlas! rien, lui +rpondis-je du ton d'un homme fatigu.—Dans le +lieu o vous tes, me dit-il, on ne croit plus +cette rponse.—Eh bien! monsieur, lui rpliquai-je, +ce que je demande, c'est un peu de repos.—Ce +n'est pas non plus ce que l'on vient chercher +ici, et je doute que vous puissiez le trouver. Cependant, +asseyez-vous; mais si vous ne dsirez que +la tranquillit, n'attendez pas le retour de ma +matresse.—Eh puis-je, monsieur, vous demander +qui elle est, lui dis-je trs-poliment?—Elle se +nomme Faveur.—En quoi votre matresse pourrait-elle +troubler mon repos?—Monsieur parat +tranger?—Je le suis beaucoup de choses, +presque tout.—C'est de bien bonne heure, me rpliqua-t-il: +et il me regarda bien fixement. Je ne +sais si ma figure lui plut; mais prenant un air plus +ouvert et plus poli: Faites-moi l'honneur de me +suivre, me dit-il; je veux vous faire voir les appartemens +de ma matresse. Je le suivis; il ouvrit +une porte, et je fus bloui la vue de toutes les +merveilles qui s'offrirent mes yeux. J'avanai; et, +aprs m'tre livr ma surprise, je regardai mon +guide. Tout ceci est magique, lui dis-je.—Point +du tout, me rpondit-il; tous ces chefs-d'œuvres +sont rels, mais faux. Sortons vite, si vous voulez +que l'effet ne soit pas dtruit dans quelques +<span class="pagenum"><a id="Page_245"> 245</a></span> +instans. Je m'approchai tour tour de la tapisserie, +des meubles, des cristaux, des lustres; tout +tait faux. L'or, l'argent n'en avaient que l'apparence; +les broderies n'taient que de vaines dcoupures; +les cristaux, les diamans n'taient que +des verres facettes; et la perspective du fond de +l'appartement, une perspective trompeuse, telle +qu'on en voit sur nos thtres; les coussins, les +lits, les sophas sont forms de roses amonceles +la hte, et dont on a oubli d'arracher les pines.</p> + +<p>Eh! monsieur, dis-je mon conducteur, que +faites-vous ici?—Je n'y suis, me rpondit-il, que +par hasard; j'y remplis la fonction d'un ami absent +que rien ne peut dtromper, et qui a vieilli +auprs de Faveur dans un service assez ingrat. +Je vous parlerai d'elle avec une libert qu'il ne me +permet pas, et qui a pens me brouiller avec lui. +Tout ce que vous voyez ici de faux et de frivole, +est l'emblme de son caractre et de son esprit. +Coquette et inconstante, elle vous recherche et +vous rebute l'instant d'aprs. Importune, c'est +elle qui pourtant fuit la premire. Dans son me +comme dans son palais, tout est jou, tout est +trompeur, sa beaut, sa bont mme; mais elle +a des grces dont l'attrait est presque invincible.</p> + +<div class="poetry"><div class="stanza"> +<p>On ne sait quel enchantement</p> +<p>Vers elle en secret vous attire,</p> +<p>Et remplit l'me en un moment</p> +<p>D'un crdule ravissement,</p> +<div><span class="pagenum"><a id="Page_246"> 246</a></span></div> +<p>Qui devient ivresse ou dlire.</p> +<p>Sans pouvoir se faire estimer,</p> +<p>Elle a su fonder son empire</p> +<p>Sur tous les moyens de sduire,</p> +<p>Hors toutefois celui d'aimer.</p> +<p>Aimer est pour elle impossible;</p> +<p>Mais elle sait le feindre, hlas!</p> +<p>Et c'est le charme irrsistible</p> +<p>Qui nous enchane sur ses pas.</p> +<p>Oui, dans un profil trop rapide,</p> +<p>Soit naf, soit tudi,</p> +<p>Souvent elle offre l'œil timide</p> +<p>Une ressemblance perfide,</p> +<p>Faut-il dire? avec l'amiti.</p> +<p>Ce faux air, cette vaine image</p> +<p>Commence la sduction;</p> +<p>La vanit nous encourage,</p> +<p>Et complte l'illusion;</p> +<p>On se croit heureux, presque sage,</p> +<p>En voyant que l'opinion</p> +<p>Complimente votre esclavage.</p> +<p>Mais l'erreur dure-t-elle? Oh! non.</p> +<p>Bientt sur le ple horizon</p> +<p>Vont se ternir, et c'est dommage,</p> +<p>La pourpre et l'or de ce nuage</p> +<p>O votre imagination</p> +<p>Voyait briller un doux rayon;</p> +<p>Votre bonheur et son ouvrage,</p> +<p>Tout disparat; et la raison</p> +<p>Ne voit plus qu'un froid paysage,</p> +<p>Ornement de votre prison.—</p> +</div></div> + +<p>De votre prison! m'criai-je.—Oh! monsieur, +<span class="pagenum"><a id="Page_247"> 247</a></span> +je ne veux point tre emprisonn. Mon +guide ne put s'empcher de rire de ma terreur. +Fuyez donc, me dit-il, et craignez que ma matresse +ne vous voie.—Quelle trange ide! Craignez-vous +qu'elle ne me prenne pour un des objets +de son caprice?—Pourquoi non?—Mais, monsieur, +d'o vient n'avez-vous pas cette crainte pour +vous-mme?—Elle m'a vu, croit me connatre: +et c'est assez pour elle. Mais vous tes pour ses +yeux un objet nouveau, il n'en faut pas davantage.—Soyez +tranquille; je veux la voir, et la verrai +sans tre aperu.—Mais savez-vous qu'on se fait +souvent une peine de ne pas l'tre?—Pour moi, +je ne m'intresse pas aux chagrins de cette espce.—Vous +tes un philosophe, je le vois; et ce que +j'aime encore mieux, un philosophe gai; mais, +aprs tout, seriez-vous le premier sage qui et t +pris ce pige?—Non, mais je ne serais pas non +plus le premier qui s'en ft garanti.—J'entends: +vous voulez risquer l'aventure, pour avoir l'honneur +attach au triomphe d'un refus.—Peut-tre +ne suis-je pas insensible cette gloire: je suis jeune +encore; il faut me pardonner ce petit amour +propre.—Jeune sage, prenez garde, me rpliqua +mon guide:</p> + +<div class="poetry"><div class="stanza"> +<p>Affronter la tentation,</p> +<p>C'est manquer de philosophie;</p> +<p>La sagesse veut que l'on fuie;</p> +<p>Mais de la cour, hlas! fuit-on,</p> +<p>Sinon quand le roi vous en prie?</p> +</div></div> + +<p><span class="pagenum"><a id="Page_248"> 248</a></span> +J'allais rpondre, lorsque j'entendis un grand +mouvement dans la salle des gardes; et je crus, +je dis mme mon conducteur que sans doute +c'tait la princesse. Il ne fit que dtourner la tte; +et la sorte de tumulte qu'il entrevit: Non, +me dit-il, ce n'est que Ltitia, sa favorite.—Peut-on +vous demander quel est son genre d'esprit, +sa tournure?..—Ne le devinez-vous pas, +me dit-il? Au reste, peut-tre que non. C'est un +caractre assez singulier:</p> + +<div class="poetry"><div class="stanza"> +<p>Son air est vif et smillant;</p> +<p>Son esprit ne plat qu'en surface;</p> +<p>Son me est un cristal mouvant</p> +<p>O tout brille, change et s'efface;</p> +<p>Son crdit, comme elle inconstant,</p> +<p>Nat, meurt, et revit par instant.</p> +<p>Jamais elle n'est en disgrce,</p> +<p>Jamais en faveur pleinement.</p> +<p>Mais qu'elle amuse un seul moment,</p> +<p>Il n'est honneur, titre, ni place,</p> +<p>Qu'elle n'enlve lestement.</p> +<p>Rien ne l'meut, ne l'embarrasse;</p> +<p>On la traite lgrement,</p> +<p>Au ton du jour elle se plie;</p> +<p>Dame ou soubrette, elle est ravie:</p> +<p>Nouvel emploi, nouveau talent,</p> +<p>Soit calcul, routine ou folie,</p> +<p>Son rle, qui monte ou descend,</p> +<p>Comme lui la diversifie.</p> +<p>Son dsir le plus permanent</p> +<p>N'a l'air que d'une fantaisie</p> +<div><span class="pagenum"><a id="Page_249"> 249</a></span></div> +<p>Dont elle-mme rit souvent,</p> +<p>Dont l'insuccs serait plaisant:</p> +<p>Et le succs la justifie.</p> +<p>goste avec enjoment,</p> +<p>Despotique avec bonhomie,</p> +<p>On la voit, ou brusque ou polie,</p> +<p>Vous gouverner obligeamment,</p> +<p>Vous obliger tourdiment:</p> +<p>Elle est tout ou rien, par saillie,</p> +<p>Vous nuit, vous fte, vous oublie,</p> +<p>Mais toujours agrablement:</p> +<p>Oh! c'est une femme accomplie,</p> +<p>Qui nous restera srement.</p> +</div></div> + +<p>Enfin la princesse parut, suivie de son brillant +cortge; je reconnus aisment Ltitia, l'air foltre +et familier dont elle aborda sa souveraine. +Faveur, tout en regardant de ct et d'autre avec +des yeux caressans qui semblaient prodiguer les +promesses et ne donnaient que des esprances, lui +fit un petit signe d'amiti, peu prs pareil celui +dont on accueille un joli pagneul. Ltitia en fut +ravie; le ministre en fut jaloux; et, s'approchant +de la princesse, il lui parla l'oreille. Oui, oui, +lui dit-elle sans l'avoir entendu; tout ce qu'il vous +plaira. Retirez-vous; votre temps est trop prcieux. +Ce dernier mot le charma; et il regarda +tout autour de lui les nombreux tmoins de sa +gloire. Faveur traversa ensuite deux lignes composes +de femmes du plus haut rang (autant que +je pus en juger), et qu'elle ne regarda point, attendu +<span class="pagenum"><a id="Page_250"> 250</a></span> +qu'elles taient pour la plupart assez vieilles. +Ces dames n'en parurent pas surprises autant que +je l'aurais cru, ce que j'attribuai moins leur philosophie +qu' l'habitude de se voir ngliges. Tout +en avanant, Faveur approchait du groupe dont +je faisais partie; ma figure n'a rien qui provoque +l'attention, mais elle lui tait inconnue: c'est sans +doute ce qui m'attira ses regards. Elle fit quelques +pas pour venir vers moi. Alors la foule de ses esclaves +se spara pour me faire place. Je m'avanai, +mais sans cet empressement tourdi qui seul flatte +la vanit de Faveur. Sa coquetterie en fut redouble. +Elle me dit que, dans un moment, elle m'inviterait + passer dans son cabinet; et elle se remit + parcourir la salle d'assemble.</p> + +<p>Aussitt la foule, qui, deux heures auparavant, +avait pens m'touffer, fut mes pieds; on me +demanda mes ordres, et chacun de ces inconnus +s'efforait d'tre remarqu de moi. Un moment +aprs, Faveur me fit appeler, me fit asseoir auprs +d'elle. C'est alors que je sentis tout l'empire +de sa sduction. Elle prtendit me connatre par +la renomme, me dit qu'elle voulait me fixer sa +cour. Ce qu'il y a d'inconcevable, c'est que ses +discours me flattaient; mais comme j'hsitais +dans mes rponses, elle me dit: Ne jugez pas de +moi sur les bruits qu'on s'efforce de rpandre; je +vaux mieux que ma rputation. Oblige par tat +d'tre la dispensatrice des grces, je suis quelquefois +condamne paratre oublier mes amis, +<span class="pagenum"><a id="Page_251"> 251</a></span> + paratre inconstante et frivole: ce qui me fait +une peine affreuse; car, dans le fond, je suis trs-solide. +Et puis les peines attaches ma place, +l'ennui qui me tourmente...—L'ennui, m'criai-je +avec un air tonn!—Eh! sans doute. Voyez +cette foule importune! et les affaires! et Tdiosus, +mon ministre, qui m'assomme, qui j'accorde +tout pour m'en dfaire! Il est si ennuyeux, que +je suis quelquefois tente de lui cder l'empire; +mais on m'assure que cela aurait des inconvniens.—Ne +serait-il pas plus simple, lui dis-je, de +le renvoyer?—Le renvoyer, s'cria-t-elle! cela +est impossible!—Comment! dis-je, il ne s'en irait +pas? Un grand clat de rire fut la rponse de Faveur. +Mon dieu, dit-elle, que cela est plaisant! +Vous tes trs-aimable; je prvois que vous me +deviendrez ncessaire? Quand vous verrai-je? Demain, +je m'imagine, n'est-ce pas?—Madame, on ne +vous a jamais fait sa cour pour une fois seulement.—Adieu, +dit-elle: ne me manquez point de parole, +je compte sur vos soins. Je la saluai respectueusement, +et je me retirai par un escalier qui se trouva +sur mon chemin, et qui rendait dans les cours. Je +recueillis mes esprits au grand air. Je regrettai +de n'avoir pas revu mon garde, pour jouir ses +yeux de ma victoire: tant il est vrai qu'aprs la +vanit vaincue, il reste vaincre l'amour propre, +triomphe plus rare et bien plus difficile, s'il n'est +mme tout fait impossible.</p> + +<p>Ce fut avec un plaisir bien vif que je me vis +<span class="pagenum"><a id="Page_252"> 252</a></span> +hors de ce pays, o, pour obtenir des grces, il +faut ennuyer ou amuser, tre le digne rival de +Tdiosus ou de Ltitia, sans caractre, sans dignit, +ne sentir, ni n'inspirer soi-mme nul vritable +intrt. Avec quel empressement je gagnai +ma maison! J'y tais attendu, ce qui n'arrive +personne dans le lieu d'o je sortais. Mon asile me +parut plus riant, mon jardin plus dlicieux, le +sourire d'une femme aimable anim d'une grce +plus touchante. D'o naissait dans mon me ce +surcrot d'attendrissement et de bonheur? Aprs +en avoir got le charme, j'en cherchai malgr +moi la cause, et je crus l'avoir trouve.</p> + +<div class="poetry"><div class="stanza"> +<p>Peut-tre la triste imposture</p> +<p>Des biens qu'offre la vanit,</p> +<p>Montre mieux la ralit</p> +<p>De ceux que la raison procure.</p> +<p>Peut-tre, ouverte au sentiment,</p> +<p>L'me alors, plus simple et plus pure,</p> +<p>S'abandonne plus aisment</p> +<p>Au doux besoin d'panchement</p> +<p>Qui nous ramne la nature.</p> +</div></div> + +<p>Adieu, mon ami: le mme intrt qui nous ramne + la nature, nous rapple aussi vers l'amiti.</p> + +<p><span class="pagenum"><a id="Page_253"> 253</a></span></p> + +<div class="chapter"> +<h2>LETTRES DIVERSES.</h2> +<p><span class="pagenumh"><a id="Page_254"> 254</a></span> +<span class="pagenum"><a id="Page_255"> 255</a></span></p> + +<p class="subh">LETTRES DIVERSES.</p> +</div> + +<h3>LETTRE PREMIRE.<br /> +<span class="normal">A MADAME DE ***.</span></h3> + +<p>Je me suis dout, madame, en recevant votre +billet et avant de l'ouvrir, qu'il m'arrivait malheur; +et c'tait pour moi une nouveaut d'ouvrir +un billet de vous avec chagrin. Je comptais faire +ce soir mon entre dans mon nouvel tablissement +d'Auteuil; mais ayant diffr de deux jours, pour +vous faire ma cour avant mon dpart, il faut bien +que je diffre de deux autres, pour que les deux +premiers ne soient pas perdus. Je crois ce sentiment-l +plus honnte que celui qui fait courir les +joueurs aprs leur argent; mais, dans le fond, il +est peu prs du mme genre.</p> + +<p>Ce sont plusieurs de mes amis qui sont cause +que je viens me cacher quelque temps la campagne +dans un mauvais temps. Croirez-vous que +c'est pour travailler, pour finir ces ptres de Ninon<a name="FNanchor_35" id="FNanchor_35" href="#Footnote_35" class="fnanchor"> [35]</a> +sur lesquelles on ne cesse de m'impatienter? +<span class="pagenum"><a id="Page_256"> 256</a></span> +N'est-il pas ridicule d'aller vivre sagement +pour crire des folies? Etre fou de sang froid ou +par rminiscence, cela n'est-il pas bizarre? Voil +l'inconvnient de dire ses amis les choses sur +lesquelles on travaille. On ne m'y reprendra plus. +Etre expos finir ce que je commence, mettre +de l'ordre dans mes caprices: cela me parat un +peu dur, et je n'en serai plus la dupe.</p> + +<p>Je ne vous parle plus, madame, de mon respect +ni de ma tendre amiti, qui dureront autant +que moi.</p> + +<h3>LETTRE II.<br /> +<span class="normal">A ......</span></h3> + +<p>Voil donc, mon cher ami, comme vous vous +conduisez, vous que je croyais la raison, la prudence, +la sagesse mme! A qui se fier, aprs ce +que je sais de vous? et sur qui compter dsormais? +On vous ordonne la plus grande modration +dans l'usage de la pense; et madame M..... m'a +dit qu'elle avait reu de vous une lettre charmante +et pleine d'esprit, ce sont ces termes; je +n'exagre rien, et je suis bien loign de vous +chercher des torts. Vous ne pouvez pas la rcuser +non plus. Elle vous aime, elle a de la candeur, et +est mille lieues de toute espce de mdisance, + plus forte raison de calomnie.</p> + +<p><span class="pagenum"><a id="Page_257"> 257</a></span> +Une lettre charmante et pleine d'esprit! est-il +possible? Quoi! c'est vous qui vous permettez de +pareils excs! On est tranquille sur votre compte; +et tout d'un coup voil une infraction de rgime +qui vient effrayer vos amis. Si madame M...... et +dit simplement une lettre charmante, je dirais: +cela peut se passer, peut-tre le mal n'est-il pas si +grand qu'on le fait. Vingt fois j'ai entendu dire: +c'est un ouvrage charmant; et, la lecture, j'ai +vu que rien n'tait plus faux: mais plein d'esprit, +c'est l ce qui est une faute absolument impardonnable. +Je ne vous cache pas que je me crois oblig +d'en faire avertir M. Tronchin, qui ne plaisante +point dans ces cas-l, et qui saura vous en dire +son avis. De l'esprit! vous n'ignorez pas combien +la pense est nuisible l'homme; que, par cette +raison, il n'y a presque pas d'homme qui pense la +vingtime partie de sa vie; que vous mme, pour +avoir pens seulement la moiti de la vtre, vous +vous en trouvez trs-mal: et voil que, non seulement +vous pensez, mais mme vous osez +avoir de l'esprit. Vous savez qu'en pleine sant +mme, il ne fait pas sr de se donner cette licence; +que l'esprit entrane de grands inconvniens + la ville, la cour; et c'est vous..... Je n'en reviens +pas. Bon dieu! quoi sert la philosophie? +Je ne m'y connais point; mais je souponne qu'il +y a, entre penser et avoir de l'esprit, la mme +diffrence qu'il y a entre marcher et courir; et, +si cela est vrai, jugez combien vous tes coupable.</p> + +<p><span class="pagenum"><a id="Page_258"> 258</a></span> +Vous allez me rpliquer que vous avez beaucoup +d'amiti pour madame M......; qu'au moment +o vous avez pris la plume pour rpondre + sa lettre, le sentiment a veill l'esprit chez +vous. Je sais qu'il y en a des exemples; que ce +genre d'esprit est le meilleur, le plus rare et le +plus aimable; et que vous pouvez tre dans ce +cas: mais, de bonne foi, pensez-vous que cette +excuse me rassure et me satisfasse? D'abord, il s'agirait +de savoir si M. Tronchin vous permet le sentiment. +Cela m'tonnerait beaucoup dans un mdecin +aussi habile, et qui connat si bien la nature. +Je doute trs-fort qu'il vous ait rien prononc +l-dessus; et vous tes trop honnte pour +le compromettre avec la facult. On sait assez +que le sentiment est presque aussi malsain que +l'esprit; et quoiqu'on soit dans l'habitude de le +contrefaire et de le jouer encore davantage, parce +que la chose est beaucoup plus facile, vous +voyez que, dans le vrai, on se le permet assez +rarement. Il est donc clair, mon cher ami, que +votre excuse ne serait qu'une dfaite; et, au +fond, je ne vois pas comment vous vous en +tirerez.</p> + +<p>La faute o vous venez de tomber d'une faon +si humiliante, m'a fait revenir sur le pass, comme +il arrive en pareil cas; et je me suis rappel que +les deux dernires fois que j'ai eu le plaisir de vous +voir, il s'en fallait bien que vous ne fussiez net; et +mme je me souviens de quelques rflexions un +<span class="pagenum"><a id="Page_259"> 259</a></span> +peu vigoureuses ou piquantes qui doivent ncessairement +prendre sur la machine. J'ai song alors +que vous tiez assez mal environn; que mademoiselle +Thomas, outre son esprit, ayant encore celui +qui nat du sentiment, peut trs-frquemment redoubler +chez vous les crises de ces deux facults: ce +qui ne saurait manquer de vous faire beaucoup de +tort. Il ne faut pas croire que je sois non plus sans +inquitude sur M. Ducis. Ceux qui ne connaissent +que son talent tragique, ne savent quel point il +est dangereux pour vous, et de combien de faons +il peut vous nuire, par sa conversation forte, anime +et attachante. Vous ne connaissez point, je +crois, madame Helvtius; je sais, du moins, que +vous n'allez point chez elle: j'en suis enchant pour +vous.....</p> + +<h3>LETTRE III.<br /> +<span class="normal">A ....</span></h3> + +<p class="date">20 Aot 1765.</p> + +<p>Je crois assez connatre votre me, mon cher +ami, pour pouvoir vous donner des conseils utiles + votre bonheur. Garantissez-vous de tout sentiment +vif et profond. J'ai remarqu que toutes les +fois que vous tes vivement affect de quelque +chose, vous tombez dans un chagrin qui n'est point +cette douce mlancolie si dlicieuse pour ceux +qui l'prouvent. De plus, les travaux rendent la +<span class="pagenum"><a id="Page_260"> 260</a></span> +gat ncessaire votre sant. Quand un sentiment +profond vous rendrait heureux, du moins est-il certain +qu'il ne vous dlasserait pas, et vous avez besoin +d'tre dlass. Ne craignez pas de perdre par +l cette sensibilit ncessaire l'homme de lettres; +vous en avez reu une trop grande dose: rien ne +peut l'puiser. La lecture des excellens livres l'entretiendra +davantage, sans exposer votre me ces +secousses violentes qui l'accablent, lorsque des +nœuds qui nous taient chers viennent se briser.</p> + +<p>Ne donnez jamais personne aucun droit sur +vous. La roideur de votre caractre pouvant par +la suite vous forcer cesser de les voir, vous aurez +l'air de l'ingratitude. Tenez tout le monde poliment + une grande distance. Prosternez-vous +pour refuser. Je crois l'amiti, je crois l'amour: +cette ide est ncessaire mon bonheur: +mais je crois encore plus que la sagesse ordonne +de renoncer l'esprance de trouver une matresse +et un ami capables de remplir mon cœur. +Je sais que ce que je vous dis fait frmir: mais +telle est la dpravation humaine, telles sont les +raisons que j'ai de mpriser les hommes, que je +me crois tout fait excusable.</p> + +<p>Si quelqu'un tait naturellement ce que je vous +conseille d'tre, je le fuirais de tout mon cœur. +Est-on priv de sensibilit? on inspire un sentiment +qui ressemble l'aversion; est-on trop sensible? +on est malheureux. Quel parti prendre? +celui de rduire l'amour au plaisir de satisfaire +<span class="pagenum"><a id="Page_261"> 261</a></span> +un besoin spontan, en se permettant tout au +plus quelque prfrence pour tel ou tel objet. +Rduire l'amiti un sentiment de bienveillance +proportionn au mrite de chacun, c'est le parti +que prit Fontenelle, qui avait toujours les jetons + la main. Vous tes n honnte; je suis sr que +vous ne pousserez pas cette dfiance trop loin. +Tout ceci se rduit dire que votre me ne doit +jamais tre insparablement attache l'me de +personne, qu'il faut apprcier tout le monde, +et remplir tous les devoirs de l'honnte homme, +et mme de l'homme vertueux, d'aprs des ides +justes et dtermines, plutt que d'aprs des sentimens, +qui, quoique plus dlicieux, ont toujours +quelque chose d'arbitraire.</p> + +<p>C'est par le travail seul que vous chapperez + l'activit de cette me qui dvore tout. Le temps +que vous emplorez chez vous sera pris sur celui +que vous perdriez dans le monde, o vous vous +amusez si peu; o vous portez le sentiment toujours +pnible de la supriorit de votre me et de +l'infriorit de votre fortune; o vous trouvez +des raisons de har et de mpriser les hommes, +c'est--dire, de renforcer cette mlancolie laquelle +vous tes dj trop sujet, qui vous met +souvent de mauvaise humeur, et qui vous expose +quelquefois vous faire des ennemis. La +retraite assurera en mme temps votre repos, +c'est--dire, votre bonheur, votre sant, votre +gloire, votre fortune et votre considration.</p> + +<p><span class="pagenum"><a id="Page_262"> 262</a></span> +Vous aurez moins d'occasions de vous permettre +ces plaisirs qui, sans dtruire la sant, +affaiblissent au moins la vigueur du corps, donnent +une sorte de malaise, et dtruisent l'quilibre +des passions.</p> + +<p>La considration de l'homme le plus clbre +tient au soin qu'il a de ne pas se prodiguer. Ayez +toujours cette coquetterie dcente qui n'est indigne +de personne. Votre gloire y gagnera aussi: +l'emploi de votre temps l'augmentera ncessairement, +et, par la mme raison, votre fortune; +car, croyez-moi, ne comptez jamais que sur vous.</p> + +<p>Il y a encore une chose que je ne saurais trop +vous recommander, et qui vous est plus difficile +qu' un autre, c'est l'conomie. Je ne vous dis +pas de mettre du prix l'argent, mais de regarder +l'conomie comme un moyen d'tre toujours +indpendant des hommes, condition plus +ncessaire qu'on ne croit pour conserver son +honntet.</p> + +<h3>LETTRE IV.<br /> +<span class="normal">A MADAME DE S...</span></h3> + +<p>Quoi, madame, vous avez eu la bont d'aller +voir mon nouveau taudis! Je vous reconnais bien +l. Vous tes contente de mon logement; mais +moi, je ne le suis point: je m'y prends trop tard +pour me loger prs de la rue Louis-le-Grand.</p> + +<p><span class="pagenum"><a id="Page_263"> 263</a></span> +Madame de Grammont est partie depuis le +commencement du mois. Il me serait impossible +de dsirer autre chose que ce que j'ai trouv en +elle; et nous avons fini encore mieux que nous +n'avions commenc. J'ai toutes sortes de raisons +d'tre enchant de mon voyage de Barge. Il +semble qu'il devait tre la fin de toutes les contradictions +que j'ai prouves, et que toutes les circonstances +se sont runies pour dissiper ce fond +de mlancolie qui se reproduisait trop souvent. +Le retour de ma sant, les bonts que j'ai prouves +de tout le monde; ce bonheur, si indpendant +de tout mrite, mais si commode et si doux, +d'inspirer de l'intrt tous ceux dont je me suis +occup; quelques avantages rels et positifs, les +esprances les mieux fondes et les plus avoues +par la raison la plus svre, le bonheur public et +celui de quelques personnes qui je ne suis ni inconnu +ni indiffrent, le souvenir tendre de mes +anciens amis, le charme d'une amiti nouvelle +mais solide avec un des hommes les plus vertueux +du royaume, plein d'esprit, de talent et de simplicit, +M. Dupaty, que vous connaissez de rputation; +une autre liaison non moins prcieuse avec +une femme aimable que j'ai trouve ici, et qui a +pris pour moi tous les sentimens d'une sœur; des +gens dont je devais le plus souhaiter la connaissance, +et qui me montrent la crainte obligeante +de perdre la mienne; enfin, la runion des sentimens +les plus chers et les plus dsirables: voil +<span class="pagenum"><a id="Page_264"> 264</a></span> +ce qui fait, depuis trois mois, mon bonheur; +il semble que mon mauvais gnie ait lch prise; +et je vis, depuis trois mois, sous la baguette +de la fe Bienfaisante.</p> + +<p>D'aprs ce dtail, vous croiriez que je vis environn +de tout ce que j'ai trouv d'aimable ici, +sous un beau ciel, et dans une socit charmante. +Non, je vis sous une douche brlante, ou dans +une bouilloire cache au fond d'un cachot. Tout +ce que je distinguais est parti de Barge. Il y fait +un temps excrable, et le brouillard ne laisse +point souponner que les Pyrnes soient sur ma +tte. Mais je n'en suis pas moins heureux: j'avais +besoin de revenir sur les sentimens agrables dont +j'ai joui avec trop de prcipitation; je les recueille +avec une joie mle de surprise; mes ides sont +faciles et douces; tous les mouvemens de mon +cœur sont des plaisirs; voil le vrai beau temps, +et le ciel est d'azur.</p> + +<p>Le ton de cette lettre est un peu diffrent de +celles que je vous crivais, madame, de la rue de +Richelieu, et mme de quelques conversations +que je me souviens d'avoir eues avec vous, il y a +cinq ou six mois. Que voulez-vous? je vous montrais +mon me alors, comme je vous la montre +aujourd'hui: L'homme est ondoyant, dit Montaigne: +j'tais de fer pour repousser le mal, je +suis de cire pour recevoir le bien. Les diffrentes +philosophies sont bonnes; il ne s'agit que de les +placer propos. Znon n'avait pas tort: Epicure +<span class="pagenum"><a id="Page_265"> 265</a></span> +avait raison. Le rgime d'un malade n'est pas +celui d'un convalescent; celui d'un convalescent +n'est pas celui d'un athlte. Je me trouve bien +de ma manire d'tre actuelle; je reviendrais +l'autre, s'il le fallait: mais je tcherai d'carter ce +qui pourrait la rendre ncessaire; je n'y sais +que cela.</p> + +<p>Madame de Tess et M. le duc d'Ayen ont pass +ici quelques jours; j'ai fort me louer de leurs +bonts; je n'ai cependant point accept l'offre de +madame de Tess pour Luchon; je vous dirai +pourquoi.</p> + +<p>Je pars d'ici vers la fin de septembre; je comptais +m'en aller en droiture Paris; je pressentais +le besoin que j'aurais de revoir mes anciens amis, +car je ne veux rien perdre; mais j'ai de nouvelles +raisons de me priver encore de ce plaisir. M. de +B...... a trouv absurde que je ngligeasse l'occasion +de voir M. de Choiseul; il prtend que ma +connaissance avec M. de Gr...... pourrait finir par +n'tre qu'une connaissance des eaux. C'est ce qui +ne peut jamais arriver. Il est actuellement Chanteloup; +il peut s'en assurer par lui-mme; et, entre +nous, je crois qu'il ne laissera pas d'tre un peu +surpris. Quoiqu'il en soit, je dfre son conseil +et celui de mes amis qui blment mon peu d'empressement +sur cela. Mais je ne serai Chanteloup +qu' la fin d'octobre. J'y resterai le temps +qui conviendra. J'tais fort tent de m'en retourner +par le Languedoc, pour voir la Provence qui +est un fort beau pays.</p> + +<p><span class="pagenum"><a id="Page_266"> 266</a></span> +Voulez-vous bien, madame, prsenter mes +respects M. S....... Je vous adresserais aussi +bien des complimens pour les personnes que vous +savez, si je ne craignais que quelques-unes, s'imaginant +que ma lettre contient quelques bonnes +histoires des eaux, ne s'avisassent de vous la demander; +et je vous prie de vouloir bien ne pas la +leur lire.</p> + +<p>Conservez, je vous prie, madame, votre sant, +celle de M. S......, votre bonheur commun, vos +bonts pour moi; et recevez les assurances de +mon respect et de ma tendre amiti.</p> + +<h3>LETTRE V.<br /> +<span class="normal">A.......</span></h3> + +<p>Vous me demandez, mon ami, si ce n'est pas +une espce de singularit qui me fait voir la littrature +sous l'aspect o je la vois; s'il est vrai +que je sois dans le cas de jouir d'une fortune un +peu plus considrable que celle de la plupart des +gens de lettres; et enfin vous voulez que je vous +confie, sous le sceau de l'amiti, quels sont les +moyens que j'ai employs pour arriver ce terme +que vous supposez avoir t le but de mon ambition. +Voil, ce me semble, les divers objets de +votre curiosit, autant que je puis le rsumer de +votre longue lettre. Mes rponses seront simples.</p> + +<p><span class="pagenum"><a id="Page_267"> 267</a></span> +Mais je commence par vous dire que je suis +presque offens de voir que vous me supposiez +un plan de conduite cet gard. Mon tour d'esprit, +mon caractre, et les circonstances, ont tout +fait, sans aucune combinaison de ma part. J'ai +toujours t choqu de la ridicule et insolente +opinion, rpandue presque partout, qu'un +homme de lettres qui a quatre ou cinq mille +livres de rente est au prige de la fortune. Arriv + peu prs ce terme, j'ai senti que j'avais +assez d'aisance pour vivre solitaire; et mon got +m'y portait naturellement. Mais comme le hasard +a fait que ma socit est recherche par plusieurs +personnes d'une fortune beaucoup plus considrable, +il est arriv que mon aisance est devenue +une vritable dtresse, par une suite des devoirs +que m'imposait la frquentation d'un monde que +je n'avais pas recherch. Je me suis trouv dans +la ncessit absolue, ou de faire de la littrature +un mtier pour suppler ce qui me manquait du +ct de la fortune, ou de solliciter des grces, ou +enfin de m'enrichir tout d'un coup par une retraite +subite. Les deux premiers partis ne me convenaient +pas. J'ai pris intrpidement le dernier. +On (a) beaucoup cri; on m'a trouv bizarre, extraordinaire. +Sottises que toutes ces clameurs. +Vous savez que j'excelle traduire la pense de +mon prochain. Tout ce qu'on a dit ce sujet, +voulait dire: Quoi! n'est-il pas suffisamment +pay de ses peines et de ses courses par l'honneur +<span class="pagenum"><a id="Page_268"> 268</a></span> +de nous frquenter, par le plaisir de nous amuser, +par l'agrment d'tre trait par nous comme +ne l'est aucun homme de lettres?</p> + +<p>A cela je rponds: J'ai quarante ans. De ces +petits triomphes de vanit dont les gens de lettres +sont si pris, j'en ai par-dessus la tte. Puisque, +de votre aveu, je n'ai presque rien prtendre, +trouvez bon que je me retire. Si la socit ne +m'est bonne rien, il faut que je commence +tre bon pour moi-mme. Il est ridicule de vieillir, +en qualit d'acteur, dans une troupe o l'on +ne peut pas mme prtendre la demi-part. Ou +je vivrai seul, occup de moi et de mon bonheur; +ou, vivant parmi vous, j'y jouirai d'une partie +de l'aisance que vous accordez des gens que +vous-mmes vous ne vous aviserez pas de me +comparer. Je m'inscris en faux contre votre manire +d'envisager les hommes de ma classe. Qu'est-ce +qu'un homme de lettres selon vous, et en vrit, +selon le fait tabli dans le monde? C'est un +homme qui on dit: Tu vivras pauvre, et trop +heureux de voir ton nom cit quelquefois; on +t'accordera, non quelque considration relle, +mais quelques gards flatteurs pour ta vanit sur +laquelle je compte, et non pour l'amour propre +qui convient un homme de sens. Tu criras, tu +feras des vers et de la prose pour lesquels tu recevras +quelques loges, beaucoup d'injures et quelques +cus, en attendant que tu puisses attraper +quelques pensions de vingt-cinq louis ou de cinquante, +<span class="pagenum"><a id="Page_269"> 269</a></span> +qu'il faudra disputer tes rivaux, en te +roulant dans la fange, comme le fait la populace +aux distributions de monnaie qu'on lui jette dans +les ftes publiques.</p> + +<p>J'ai trouv, mon ami, que cette existence ne +me convenait pas; et, mprisant la fois la gloriole +des grandeurs et la gloriole littraire, j'ai +immol l'une et l'autre l'honneur de mon caractre +et l'intrt de mon bonheur. J'ai dit tout +haut: J'ai fait mes preuves de dsintressement, +et je ne solliciterai pas; j'ai trs-peu, mais j'ai autant +ou plus que quantit de gens de mrite: +ainsi je ne demande rien. Mais il faut que vous +me laissiez moi-mme; il n'est pas juste que je +porte, en mme temps, le poids de la pauvret +et le poids des devoirs attachs la fortune; j'ai +une sant dlicate et la vue basse; je n'ai gagn +jusqu' prsent dans le monde que des boues, +des rhumes, des fluxions et des indigestions, +sans compter le risque d'tre cras vingt fois par +hiver. Il est temps que cela finisse; et, si cela +n'est pas termin telle poque, je pars.</p> + +<p>Voil, mon ami, ce que j'ai dit; et si vous +vous tonnez que cela ait pu produire autant d'effet, +il faut savoir qu'une premire retraite de six +mois, o j'avais trouv le bonheur, a prouv invinciblement +que je n'agissais ni par humeur, ni +par amour propre. Il reste vous expliquer pourquoi +on se faisait une peine de me voir prendre le +parti de la retraite. C'est, mon ami, ce que je ne +<span class="pagenum"><a id="Page_270"> 270</a></span> +puis vous dvelopper, au moins dans le mme +dtail. Mais je puis vous dire sans que vous deviez +me souponner de vanit, je puis vous dire +que mes amis savent que je suis propre plusieurs +choses, hors de la sphre de la littrature. Plusieurs +d'entre eux se sont unis pour me servir: +les uns n'ont cout que leur sentiment, d'autres +ont fait entrer dans leur sentiment quelque calcul +et quelque intrt; et les circonstances tant +favorables, il en est rsult la petite rvolution +que vous jugez si heureuse.</p> + +<h3>LETTRE VI.<br /> +<span class="normal">A MADAME d'ANGIVILLIERS</span><a name="FNanchor_36" id="FNanchor_36" href="#Footnote_36" class="fnanchor"> [36]</a>.</h3> + +<p>Je vous rends mille grces du billet que vous +avez eu la bont de m'envoyer. Je n'ai pu en profiter. +J'tais sorti, croyant que vous n'tiez point +Paris, et que l'heure de la poste de Versailles tait +passe. Je sais combien on vous sollicite pour ces +billets, et je serais fch que votre bont pour moi +vous engaget des sacrifices en ce genre. D'ailleurs, +n'ayant aucune liaison avec les quatre ou cinq +<span class="pagenum"><a id="Page_271"> 271</a></span> +personnes qui auront les quatre ou cinq premires +places vacantes, je ne suis plus dans le cas d'tre +aussi empress aux sances acadmiques; et il +est juste que vous puissiez faire des heureux pour +leurs amis. Cependant, comme rien n'est sr, et +que quelqu'un des aspirans pourrait cesser de convenir + l'Acadmie, je vous prierais, madame, de +permettre que je recourusse vous, au cas que l'lection +tombt sur quelqu'un de ma connaissance. +En attendant, je me borne vous solliciter pour +madame la comtesse de Ronse qui n'a jamais vu +la rception, et qui serait curieuse d'en voir une.</p> + +<p>J'ai cru pouvoir aussi, madame, me charger de +vous rappeler l'intrt que M. le comte de Rochefort +prend un honnte libraire dont il vous a +parl, et pour lequel il devait, avant son dpart, +vous remettre un mmoire adress M. le comte +d'Angivilliers: je joins ce mmoire ma lettre, ne +voulant pas retarder, par ma faute, le bien que +vous tes toujours prte faire aux malheureux.</p> + +<p>J'irai quelquefois Versailles cet t, et je +tenterai d'avoir l'honneur de vous faire ma cour. +J'irais dans ce dessein seul, si j'avais l'esprance +d'y russir. Mais en convenant, madame, que +quatre lieues sont peu de chose quand on a l'honneur +de vous voir, je trouve qu'elles sont longues +quand on ne l'a pas eu.</p> + +<p><span class="pagenum"><a id="Page_272"> 272</a></span></p> + +<h3>LETTRE VII.<br /> +<span class="normal">A M. L'ABB ROMAN.</span></h3> + +<p class="date">4 Mars 1784.</p> + +<p>C'est un vœu que j'ai fait, mon cher ami, de +vous rpondre toujours l'instant o j'aurai reu +votre lettre, et je n'ai pas besoin d'efforts pour +le remplir: il m'en faudrait pour diffrer, et je +ne veux pas lutter contre moi-mme.</p> + +<p>Ah! mon ami, que j'ai t tonn de voir que +je diffre de vous dans la chose par laquelle je +vous ressemble! Vous convenez que vous avez +pris la meilleure part, et vous ne souhaitez pas +que j'obtienne un lot pareil; vous me le dites, +parce que vous le sentez. Cette raison est sans +doute trs-bonne; mais pourquoi, ou plutt +comment le sentez-vous? voil ce qui m'tonne. +Quoi! cette malheureuse manie de clbrit, qui +ne fait que des malheureux, trouve encore un +partisan, un protecteur! Avez-vous oubli qu'elle +exige presqu'autant de misres, de sottises, de +bassesses mme que la fortune? et quel en est le +fruit? beaucoup moindre, et surtout plus ridicule. +Son effet le plus certain est de vous apprendre +jusqu'o va la mchancet humaine, en +vous rendant l'objet de la haine la plus violente +et des procds les plus affreux, de la part de ceux +<span class="pagenum"><a id="Page_273"> 273</a></span> +qui ne peuvent partager cette fume, et qui sont +jaloux de quelques misrables distinctions, presque +toujours ennuyeuses et fatigantes, surtout +pour moi qui ai tout jug.</p> + +<p>J'ai aim la gloire, je l'avoue; mais c'tait dans +un ge o l'exprience ne m'avait point appris la +vraie valeur des choses, o je croyais qu'elle pouvait +exister pure et accompagne de quelque repos, +o je pensais qu'elle tait une source de +jouissances chres au cœur et non une lutte ternelle +de vanit; quand je croyais que, sans tre +un moyen de fortune, elle n'tait pas du moins +un titre d'exclusion cet gard. Le temps et la +rflexion m'ont clair. Je ne suis pas de ceux +qui peuvent se proposer de la poussire et du +bruit pour objet et pour fruit de leurs travaux. +Apollon ne promet qu'un nom et des lauriers: +voil ce que disait Boileau avec quinze mille +livres de rente des bienfaits du roi, qui en valaient +plus de trente d' prsent; voil ce que +disait Racine, en rapportant plus d'une fois de +Versailles des bourses de mille louis. Cela ne +laisse pas que de consoler de la rivalit et de la +haine des Pradon et des Boyer. Encore ne put-il +pas y tenir; et laissa-t-il, trente six ans, cette +carrire de gloire et d'infamie, qui depuis lui +est devenue cent fois plus turbulente et plus avilissante. +Pour moi, qui, ds mon premier succs, +me suis attir, sans l'avoir mrit le moins du +monde, la haine d'une foule de sots et de mchans, +<span class="pagenum"><a id="Page_274"> 274</a></span> +je regarde ce mal comme un trs-grand +bonheur; il me rend moi-mme; il me donne +le droit de m'appartenir exclusivement; et, les +amis les plus puissans ayant plus d'une fois fait +d'inutiles efforts pour me servir, je me suis lass +d'tre un superflu, une espce de hors d'œuvre +dans la socit; je me suis indign d'avoir si souvent +la preuve que le mrite dnu, n sans or +et sans parchemins, n'a rien de commun avec +les hommes; et j'ai su tirer de moi plus que je +ne pouvais esprer d'eux. J'ai pris pour la clbrit +autant de haine que j'avais eu d'amour pour +la gloire; j'ai retir ma vie toute entire dans +moi-mme; penser et sentir, a t le dernier +terme de mon existence et de mes projets. Mes +amis se sont runis inutilement pour branler +ma fermet: tout ce que j'cris comme mon +insu, et pour ainsi dire malgr moi, ne sera +tout au plus que <i lang="la" xml:lang="la">titulus nomenque sepulcri</i>.</p> + +<p>J'ai ri de bon cœur l'endroit de votre lettre, +o vous me dites que vous m'avez cherch dans +les journaux; vous m'avez paru ressembler un +tranger qui, ayant entendu parler de moi dans +Paris, me chercherait dans les tabagies et dans +les tripots de jeu. J'en tais l depuis long-temps, +lorsque je fis la rencontre d'un tre dont le pareil +n'existe pas dans sa perfection relative +moi, qu'il m'a montre dans le court espace de +deux ans que nous avons pass ensemble. C'tait +une femme; et il n'y avait pas d'amour, parce +<span class="pagenum"><a id="Page_275"> 275</a></span> +qu'il ne pouvait y en avoir, puisqu'elle avait +plusieurs annes de plus que moi; mais il y avait +plus et mieux que de l'amour, puisqu'il existait +une runion complte de tous les rapports +d'ides, de sentimens et de positions. Je m'arrte +ici, parce que je sens que je ne pourrais finir. +Je l'ai perdue aprs six mois de sjour la +campagne, dans la plus profonde et la plus charmante +solitude. Ces six mois, ou plutt ces deux +ans, ne m'ont paru qu'un instant dans ma vie. +Mais le bonheur d'tre loin de tout ce que j'ai +vu sur cette scne d'opprobres qu'on appelle +littrature, et sur cette scne de folies et d'iniquits +qu'on appelle le monde, m'aurait suffi +et me suffira toujours, au dfaut du charme d'une +socit douce et d'une amiti dlicieuse. L'indpendance, +la sant, le libre emploi de mon temps, +l'usage, mme l'usage fantasque de mes livres: +voil ce qu'il me faut, si ce n'est point ce qui +me suffit. C'est ce qui m'enlvera ncessairement +le succs que vous avez la cruaut de souhaiter, +et qui malheureusement est devenu, depuis ma +dernire lettre, encore plus vraisemblable<a name="FNanchor_37" id="FNanchor_37" href="#Footnote_37" class="fnanchor"> [37]</a>. +L'ne qui ne veut point mordre son voisin, ni en +tre mordu devant un rtelier vide, sera forc, +s'il est chang en cheval bien pans devant un +rtelier plein, de faire quelques courses et de +<span class="pagenum"><a id="Page_276"> 276</a></span> +manger pour gagner son avoine; et quand je +songe qu'en se dplaant, il aura plus d'avoine +qu'il n'en pourra manger, je suis bien prs de +penser qu'il fait un march de dupe.</p> + +<p>Vous voyez par l, mon ami, combien je suis +attach aux sentimens qui m'appellent la retraite; +et vous le verriez bien davantage, si vous +pouviez savoir, fortune mise part, combien ma +position m'offre de cts agrables, quels combats +j'ai soutenir contre les amis les plus tendres +et les plus dvous, quels efforts il me faut pour +repousser ou prvenir les sacrifices qu'ils voudraient +faire pour me retenir. Quelle est donc +cette invincible fiert, et mme cette duret de +cœur, qui me fait rejeter des bienfaits d'une certaine +espce, quand je conviens que je voudrais +faire pour eux plus qu'ils ne peuvent faire pour +moi? Cette fiert les afflige et les offense; je crois +mme qu'ils la trouvent petite et misrable, +comme mettant un trop haut prix ce qui devrait +en avoir si peu. Mon ami, je n'ai point, je crois, +les ides petites et vulgaires rpandues cet gard; +je ne suis pas non plus un monstre d'orgueil; +mais j'ai t une fois empoisonn avec de l'arsenic +sucr, je ne le serai plus: <i lang="la" xml:lang="la">manet alt mente repostum</i>. +Vous me dites que vous tenez mon me +dans ma premire lettre; il en est rest quelque +chose, je crois, pour la seconde.</p> + +<p>J'accepte, mon ami, avec un sentiment bien +vif, l'offre que vous me faites de parcourir avec +<span class="pagenum"><a id="Page_277"> 277</a></span> +moi la Provence, pour chercher l'asile qui me +convient; et je me fais d'autant plus de plaisir de +l'accepter, que je ne vous ferai pas faire un grand +voyage; il faudra que votre pays ait de grands inconvniens, +si la retraite la plus proche de vous +n'est pas celle qui me convient le mieux.</p> + +<p>Je vous avais promis des nouvelles littraires; +mais, par mon mouvement personnel, je suis +bien froid sur cet article; et j'ai besoin, pour vous +en envoyer, de songer que vous y mettez quelqu'intrt. +On joue prsent, avec un grand succs, +malgr de grandes hues sur la scne, et de +grandes rclamations et indignations Paris et +Versailles, <cite>le Mariage de Figaro</cite>, de Beaumarchais. +C'est un ouvrage plein d'esprit, mme de +comique et de talent, mais qui n'en est pas moins +monstrueux par le mlange des choses du plus +mauvais ton et de trivialits. Les loges sont retenues +jusqu' la dixime, d'autres disent jusqu' +la vingtime reprsentation. Le spectacle, sans +petite pice, ne dure plus que trois heures un +quart, depuis les retranchemens qu'on y a faits. +Je ne vous parle point du <em>Jaloux</em>, du mauvais +<cite>Coriolan</cite> de La Harpe: les journaux se sont chargs +de cela. Un mot sur les <cite>Danades</cite>, opra +nouveau, o Gluk a mis la main; c'est un ouvrage +de topinambous, jouer devant des cannibales. +On dit pourtant que cela n'aura qu'une +douzaine de reprsentations.</p> + +<p>Parlons de notre acadmie. M. de Montesquiou +<span class="pagenum"><a id="Page_278"> 278</a></span> +a eu toutes les voix; c'est qu'on a vu que tout partage +serait inutile, et il faisait plaisir en se prsentant + l'acadmie; il cartait l'abb Maury, +dont plusieurs ne veulent pas entendre parler. +Mon amusement actuel est de voir comment ils +feront pour l'vincer la premire vacance qui est +trs-prochaine, si elle n'est ouverte par la mort +de M. de Pompignan. L'abb a huit ou dix voix, +tout au plus; mais les autres gens de lettres, ses +rivaux, n'en ont pas beaucoup prs autant. Personne +n'y est appel d'une manire positive; prendre +encore un homme de qualit, serait le comble +du mauvais got et le chef-d'œuvre du ridicule. +Comment s'en tireront-ils? Je me divertirai des +intrigues; ce sont mes seuls jetons, je n'en ai point +d'autres; j'y vais si peu, que je n'ai pas fait la +moiti d'une bourse jetons qu'on m'avait demande.</p> + +<p>Adieu, mon ami; je n'ai plus que le temps de +vous dire encore un petit mot de moi. Ma mre +se porte merveille, et n'a d'autre incommodit +que de ne pouvoir faire usage de ses jambes; +mais j'ai bien peur que cette seule incommodit +n'abrge les jours d'une personne aussi vive, et +plus impatiente, quatre-vingt-quatre ans, que +je ne l'ai jamais t. Il me semble que, si je restais +en place une anne, je ne pourrais plus vivre; et +cette ide m'afflige sensiblement sur son tat, quoiqu'on +me mande d'ailleurs tout ce qui peut me +rassurer. Adieu, encore une fois; je vous aime +<span class="pagenum"><a id="Page_279"> 279</a></span> +et vous embrasse de tout mon cœur. Il me semble +que nous n'avons pas cess de nous entendre.</p> + +<h3>LETTRE VIII.<br /> +<span class="normal">AU MME.</span></h3> + +<p class="date">Paris, 5 octobre.</p> + +<p>Que devez-vous penser de moi, mon cher ami, +et d'un si long silence? Vous devez croire que +tous les maux runis ont fondu sur ma tte. Hlas! +vous ne vous tromperiez pas beaucoup: il y a +deux mois et demi que j'ai eu le malheur de perdre +ma mre; et ce n'est pas vous qui vous tonnerez +de l'effet qu'a pu faire pour moi cette affligeante +nouvelle; ce n'est pas vous qui me direz +que quatre-vingt-cinq ans taient un ge qui devait +me prparer ce malheur, et que quinze ans +d'absence devaient me le faire trouver moins terrible. +La raison dit tout cela, et le sentiment paie +son tribut. Je n'en dirai pas davantage, craignant +d'avoir surtout dj trop rveill chez vous le sentiment +d'une perte qui vous a rendu si long-temps +malheureux et qui ne sera de long-temps oublie. +Mon second malheur est d'avoir eu, pendant deux +mois, une fivre double-tierce, suivie d'une convalescence +trs-pnible et qui n'est pas termine. +Je ne sais comment toute ma personne tait devenue +<span class="pagenum"><a id="Page_280"> 280</a></span> +un amas de bile, ce qui m'a empch d'avoir +recours au quinquina. C'est la nature qui +m'a guri, comme elle et fait avant la dcouverte +du spcifique. C'est un mois de plus qu'il +m'en a cot, et un mois de peines et de souffrances, +pendant lequel il m'a t impossible d'crire. +Vous mander de mes nouvelles par une main +trangre, c'est ce que je n'ai pas voulu, dans +la crainte que vous ne me crussiez mort: et d'ailleurs, +je suis d'une stupidit rare pour dicter.</p> + +<p>Je passe, mon ami, un autre article dont je +vous ai dj touch quelque chose. C'est le projet +d'aller vous trouver en Provence.</p> + +<p>Quand il n'y aurait eu d'obstacle que ma maladie, +il ne pouvait s'effectuer, et ne le pourrait +mme encore qu'au mois de dcembre: encore +cela ne serait-il possible que dans le cas o j'aurais +un compagnon pour aller en chaise de poste: car +d'aller par les voitures publiques dans cette saison, +c'est ce qui me serait aussi difficile qu'un +plerinage dans le Sirius. Mais, mon ami, il y a +d'autres obstacles encore plus grands: ce sont +ceux qui naissent de ma nouvelle position.</p> + +<p>Vous avez peut-tre lu, dans les papiers publics, +qu'on a obtenu pour moi la place de secrtaire +du cabinet de madame Elisabeth, sœur du roi: +cette place vaut deux mille francs; et quoiqu'elle +ne m'enrichisse pas pour ce moment-ci, puisque, +dans la maison du roi, les premires chances +ne se payent qu' un terme fort recul, il n'en +<span class="pagenum"><a id="Page_281"> 281</a></span> +est pas moins vrai que je suis li par la reconnaissance +et par l'attachement aux personnes qui ont +sollicit et obtenu cette place pour moi, tandis +que j'tais clou dans mon lit depuis six semaines; +je passerais pour un tre sauvage et indomptable, +un misantrope dsespr, et je serais condamn +universellement.</p> + +<p>Il faut vous dire, de plus, qu'indpendamment +de ma nouvelle place, ma liaison avec M. le comte +de Vaudreuil est devenue telle qu'il n'y a plus +moyen de penser quitter ce pays-ci. C'est l'amiti +la plus parfaite et la plus tendre qui se puisse +imaginer. Je ne saurais vous en crire les dtails; +mais je pose en fait que, hors l'Angleterre o ces +choses-l sont simples, il n'y a presque personne +en Europe digne d'entendre ce qui a pu rapprocher, +par des liens si forts, un homme de lettres +isol, cherchant l'tre encore plus, et un homme +de la cour, jouissant de la plus grande fortune +et mme de la plus grande faveur. Quand je dis +des liens si forts, je devrais dire si tendres et si +purs; car on voit souvent des intrts combins +produire entre des gens de lettres et des gens de +la cour des liaisons trs-constantes et trs-durables; +mais il s'agit ici d'amiti, et ce mot dit tout +dans votre langue et dans la mienne.</p> + +<p>Voil, mon ami, quelles sont les raisons qui +m'empchent d'aller vous chercher, et qui vraisemblablement +me priveront toujours du plaisir +de vous voir dans votre retraite de Provence. Il +<span class="pagenum"><a id="Page_282"> 282</a></span> +n'en fallait pas moins, je vous assure; car, quoique, +dans votre dernire lettre, vous eussiez eu la +barbarie de vouloir me retenir dans la capitale, +toujours par votre manie de me voir une plus +grande fortune, il est pourtant certain que j'aurais +jur, au mois de mai dernier, de ne pas passer +l'hiver Paris. Les obstacles taient de nature +pouvoir tre vaincus, et ma fortune n'en tait pas +un. Vous m'avez mand qu'il fallait, pour vivre +agrablement en Provence, avoir trois mille livres +de rente: au temps o vous me parliez, j'en avais +quatre mille. Je posais la barre ce terme, et je +n'tais pas mcontent; c'est vous qui avez voulu +que j'allasse plus loin: vous voil satisfait, et il +y a parier que d'ici six mois, vous le serez +infiniment davantage. Il restera ensuite satisfaire +votre autre manie, que j'aie de la clbrit. Je ne +promets pas que j'y russisse galement; mais, +soit que cette fantaisie me prenne, soit que je +garde ma rpugnance pour cette clbrit dont +vous paraissez faire trop de cas, il est sr que, tranquille +sur mon avenir, je travaillerai beaucoup +davantage et mme mieux, et que j'aurai plus de +titres cette clbrit, si je les manifeste, ce que +j'ignore, car je suis bien endurci dans le pch. Je +crois que vous seriez de mon bord, si, comme moi, +vous veniez voir, de suite et long-temps, notre public +parisien. Au surplus, alors comme alors: je +ne suis pas d'une pice; je suis immuable quand +les choses ne changent pas, mais je suis mobile +<span class="pagenum"><a id="Page_283"> 283</a></span> +quand elles changent, et surtout quand elles +changent mon avantage.</p> + +<p>J'apprends que l'on a t trs-content de notre +ambassadeur Marseille, et c'est pour moi une +joie trs-vive. J'espre qu'on le sera partout, et +on le serait bien davantage si on connaissait l'habitude +de ses sentimens intrieurs. C'est un de +ces tres qui ont contribu, par leurs vertus et +leur commerce, me rconcilier avec l'espce +humaine. Il faut qu'il ait prvu de grandes tribulations +dans son ambassade, puisque la dernire +lettre qu'il m'crit finit par ces mots: <em>Ah! mon +ami, quand dinerons-nous ensemble au restaurateur?</em> +J'oublie de vous dire qu'il est cause que je +n'ai pu rpondre votre avant-dernire lettre, +parce que j'ai pass avec lui exactement les quatre +derniers jours de son sjour Paris: et c'est l'poque +o votre lettre m'arriva.</p> + +<p>Adieu, mon ami; je vous aime et vous embrasse +trs-tendrement. J'espre que notre correspondance +ne sera plus interrompue, et que la suite +de contre-temps qui m'ont mis en arrire, n'arrivera +qu'une fois en la vie. Donnez-moi de vos +nouvelles en dtail, et ne me parlez que de vous; +je vous donne un bel exemple cet gard. Je vous +avertis que je me sais par cœur, et la fin on se +lasse de soi. Adieu encore. <i lang="la" xml:lang="la">Vale et ama.</i></p> + +<p><span class="pagenum"><a id="Page_284"> 284</a></span></p> + +<h3>LETTRE IX.<br /> +<span class="normal">A MADAME D'ANGIVILLIERS.</span></h3> + +<p>Je ne vois pas une seule raison, madame, d'avoir +moins de confiance en vos bonts cette anne +que la prcdente; mais j'ai bien peur d'y avoir +recours un peu tard, et je crains que vous n'ayez +dispos de tous vos billets pour la sance publique +du 25 de ce mois. Je suis fort curieux d'entendre +la lecture de l'loge du chancelier de +L'hospital; et vous tes, madame, ma seule +esprance: mais ce n'est pas une raison de dsesprer. +Je vous supplie de vouloir bien me mander +s'il est possible que j'aie un billet de vous, afin +que j'aie le temps de faire encore d'un autre ct +quelques tentatives qui aprs tout seront probablement +inutiles.</p> + +<p>Je sais que votre sant est meilleure, et que vous +tes mme venue la comdie; si vous aviez eu la +bont de me le faire dire, j'aurais profit de cette +occasion pour vous faire ma cour; et cet intrt +aurait fait ce que n'a pu faire celui de voir une +nouveaut qu'on joue par une si cruelle chaleur. +Je ne sais si je dois me flatter d'en tre ddommag +le jour de la saint Louis.</p> + +<p>Je vous prie, madame, de vouloir faire remettre + M. d'Angivilliers la lettre ci-jointe; elle contient +<span class="pagenum"><a id="Page_285"> 285</a></span> +quelques dtails sur une affaire laquelle vos bonts +pour moi vous ont intresse, et qui est termine +aussi bien qu'elle pouvait l'tre.</p> + +<p>Je suis avec respect, madame, et avec tous les +sentimens que vous me connaissez, etc.</p> + +<p class="signature">Secrtaire des commandemens du prince de Cond,<br /> +en dpit de ce qu'on en veut dire.</p> + +<p class="date2">Paris, 31 juillet.</p> + +<h3>LETTRE X.<br /> +<span class="normal">A L'ABB MORELLET.</span></h3> + +<p class="date">20 juin 1785.</p> + +<p>Mais vraiment, monsieur, je ne sais pas pourquoi +votre billet finit par la plaisante prire de +dire du bien de votre discours. Est-ce que vous +avez cru que je ne le lirais pas? Amiti part, je +me serais, pardieu! bien pass la fantaisie d'en dire +le bien que j'en pense. Il y a de si bonnes choses +qu'on voudrait les ter d'un discours acadmique, +vu le malheur dont ces sortes d'ouvrages sont menacs. +J'ai bien peur que, dans le naufrage de l'arme +de Xerxs, la collection de nos harangues en +huit volumes ne soit ce qui coule d'abord fond; +il ne serait pas mal d'avoir quelques allges ou barques +suivant la flotte, pour sauver quelques dbris. +<span class="pagenum"><a id="Page_286"> 286</a></span> +Quel parti vous avez tir de ce pauvre abb Millot! +Je n'en ai jamais su tant tirer de son vivant, et je +vous aurais demand votre secret. Au surplus, vivent +les morts pour tre quelque chose!</p> + +<p>Je sais que nombre de gens Versailles ont trouv +mauvais que, dans la rponse du marquis de Chastellux, +on citt les propres termes de la lettre o +le marquis de Lansdown vous rend un si honorable +tmoignage. Aprs avoir cout ce qu'on m'a +dit de noble et d'imposant sur ce beau texte, j'ai +cru, je me trompe peut-tre, mais j'ai cru que la +vanit des places ou de l'importance locale s'affligeait +de voir un simple homme de lettres, comme +on dit, honor d'une telle preuve d'estime par un +grand ministre. En secret, dans une lettre bien +cachete, dans l'arrire-cabinet, cela peut se passer; + la bonne heure: mais en public! ah, monsieur +l'abb, c'est une terrible affaire! O vanit! sottise! +De l'importance! Je jure Dieu que je vous +causerai tt ou tard de grands chagrins! Il ne tenait +qu' moi d'en jurer sur le pome de la Fronde; +mais cela serait trop sublime: et puis d'ailleurs, +on dirait que cela est pill de Dmosthnes. Je vous +rends mille actions de grces de votre traduction +de Smith, et du plaisir que l'ouvrage m'a fait. C'est +un matre livre pour vous apprendre savoir votre +compte; et si on me l'et mis dans les mains + l'ge de quinze ans, je m'imagine que je serais +dans le cas de prter quelques centaines de guines + l'auteur; et ce serait de tout mon cœur, +<span class="pagenum"><a id="Page_287"> 287</a></span> +assurment. Je ne vous le renvoie point encore, +parce que je l'ai laiss la campagne, et qu'il y a +quelques chapitres bons relire et mditer.</p> + +<p>Adieu, monsieur l'abb; je vous salue et vous +embrasse de tout mon cœur.</p> + +<p class="p2"><em>P.S.</em> J'ai remis M. de Vaudreuil un exemplaire +de votre Discours, le seul que j'eusse alors; il l'a +lu avant moi, et m'en a parl de faon prvenir +mon jugement, si j'tais sujet me laisser prvenir. +Il m'a pri de vous faire tous ses remercmens; +il n'est pas de ceux que la publicit de la lettre de +milord Lansdown scandalise. Il trouve trs-bon, +trs-simple, qu'on ait des talens, du mrite, mme +de l'lvation, et qu'on soit honor ces titres, +ft-ce publiquement, quand mme on ne serait +par hasard ni ministre, ni ambassadeur, ni premier +commis. Il devance, de quelques annes, le +moment o l'orvitan de ces messieurs sera tout +fait vent.</p> + +<h3>LETTRE XI.<br /> +<span class="normal">A M. L'ABB ROMAN</span>.</h3> + +<p>Je reois dans l'instant, mon ami, votre lettre +crite il y a prs de quatre mois, sans que je +puisse savoir la cause de ce dlai. Quoi qu'il en +soit, elle me fait un si grand plaisir, que, prt +<span class="pagenum"><a id="Page_288"> 288</a></span> +sortir, je reste pour vous rpondre sur le champ, +et mettre moi-mme la mienne la poste, afin +de ne laisser, s'il est possible, aucun hasard contre +moi. Je ne perdrai point de temps me plaindre +de ce que vous ne m'avez point rpondu aux deux +lettres que je vous ai crites, l'une, il y a prs de +deux ans, et l'autre l'anne dernire, au mois d'avril, +juste au moment o j'ai quitt Paris, dans +l'ide de n'y revenir jamais qu'en qualit de simple +voyageur tout au plus. Je suppose que vous +n'avez reu aucune de ces deux lettres, et le ton +de la vtre me le persuade aisment. Le hasard +qui fait que je ne reois celle-ci que quatre mois +aprs, doit me faire admettre trs-facilement une +supposition dont mon amiti s'accommode beaucoup +mieux que de votre silence. En voil assez +l-dessus; les momens sont prcieux depuis que +je vous ai retrouv. Oui, mon ami, je vous remercie +de votre gosme, et je ne lui reproche +que de ne s'tre pas donn encore plus de carrire. +Vous me ferez sans doute le mme reproche; mais +ayant tant de choses vous dire, comment ne +pas le mriter en partie? Jamais la vie d'un homme +n'a t moins fconde en vnemens, et jamais +elle n'a t plus remplie, tant bien que mal. +J'ai fait mille lieues sur une feuille de papier; +voil mon histoire depuis prs de quatre ans. Je +vous ai dj tonn en vous parlant d'un ternel +adieu dit la ville de Paris, l'anne dernire. Oui, +mon ami, c'en tait fait, et j'ai vcu six mois en +<span class="pagenum"><a id="Page_289"> 289</a></span> +province, la campagne, partag entre l'amiti, +un jardin et une bibliothque. C'est presque le +seul temps de ma vie, que je compte pour quelque +chose.</p> + +<p>La mort seule de la compagne de ma solitude +pouvait me rappeler dans le dsert bruyant de la +capitale. Je ne finirais pas si je vous parlais de ce +que j'ai perdu. C'est une source ternelle de souvenirs +tendres et douloureux. Ce n'est qu'aprs +six mois que ce qu'ils ont d'aimable a pris le dessus +sur ce qu'ils ont de pnible et d'amer. Il n'y a +pas deux mois que mon me est parvenue se +soulever un peu, et soulever mon corps avec +elle. C'est au mois de septembre dernier que j'ai +fait cette cruelle perte; un ami est venu m'arracher +en chaise de poste de ce sjour charmant, +devenu dsormais horrible pour moi. De l, j'ai t +replong dans le genre de vie auquel j'tais enfin +parvenu me soustraire, aprs deux ans de soins +et de prtendus sacrifices qui n'en taient pas +pour moi. L'amiti de M. le comte de Vaudreuil, +qui s'tait fort accrue depuis deux ans, est devenue +une vritable tendresse, et a beaucoup contribu + soulager une partie de mes peines. Il m'a +forc d'accepter un logement chez lui, et a su me +le rendre aimable. Il s'occupe essentiellement de +ma fortune qui, depuis votre dpart et avant ma +retraite, a chou trois fois: deux fois par des vnemens +imprvus, et la troisime par mon fait, +c'est dire, en refusant ce qui ne me convient pas, +<span class="pagenum"><a id="Page_290"> 290</a></span> +c'est dire par ma faute, pour parler la langue +commune, et non pas la vtre ni la mienne. La +fortune fera ce quelle voudra, jamais je ne lui accorderai, +dans l'ordre des biens de l'humanit, que +la quatrime ou cinquime place. Si elle exige la +premire, qu'elle aille d'un autre ct, elle ne +manquera pas d'asile.</p> + +<p>Mon tat actuel est donc celui d'un homme +qui, froidement et sans humeur, attend un vnement +qu'on lui annonce comme prochain; qui +n'y croit pas pour avoir t trop souvent tromp, +et qui des souvenirs pnibles ont t toute espce +de dsirs, mme ceux qui accompagnent +l'esprance. Cette indiffrence tient la force avec +laquelle je suis dtermin ne plus attendre un +seul jour, pass le terme convenu avec moi-mme; + l'ide o je suis que le succs de ce +qu'on dsire pour moi n'est pas un vritable bien; +qu'il y en a de plus grands, tels que la sant, l'indpendance +absolue des hommes et de l'opinion, +sous un beau ciel, dans un beau climat; c'est le +vtre ou le Languedoc. Le terme arrt dans ma +conscience, rsolution que je n'ai dite encore +personne, et que j'excuterai sans dire que c'est +pour toujours, ce terme est le 10 octobre de cette +anne 1784.</p> + +<p>Il est certain, et croyez, mon ami, que je ne +me fais pas illusion moi-mme; il est certain +que je dsire le non succs d'un vnement prtendu +heureux, dont les suites, comme ncessaires, +<span class="pagenum"><a id="Page_291"> 291</a></span> +sont de me rengager dans une carrire +pleine de misres et de dgots, de me faire exister +pour le public que je mprise presqu'autant +que les gens de lettres, leurs cabales, leurs noirceurs, +leurs vanits absurdes, etc.; de me faire +ou manquer ou attendre une clbrit, qui, grce +au ton rgnant dans la littrature actuelle, n'est +qu'une infamie illustre faite pour rvolter un caractre +dcent. Tels sont mes sentimens et mes +ides, qui me font passer pour un tre bizarre: +tant la vanit et la sottise ont perverti toutes les +mes et tous les esprits. On s'tonne qu'un homme, +qu'on s'obstine regarder malgr lui comme n'tant +pas dnu de tout talent, ne veuille pas subir +la loi commune impose aux gens de lettres, de ressembler + des nes ruant et se mordant devant un +rtelier vide, pour amuser les gens de l'curie. Rien +ne m'a mieux montr la misre de cette classe +d'hommes, et en gnral de presque tous les +hommes, que l'tonnement avec lequel on me +voit garder, dans mon porte-feuille, les productions +qui m'chappent involontairement, et par un besoin +naturel de mon me. D'un autre ct, je sens +bien que, si l'on fait pour moi quelque chose d'essentiel, +qui me mette dans le cas de vivre Paris +avec les commodits de la vie et de la socit, il +sera bien difficile de me soustraire la ncessit +de payer un tribut qu'alors on exigera comme une +dette. C'est pour me drober cette ncessit, +que je souhaite la non russite des tentatives de +<span class="pagenum"><a id="Page_292"> 292</a></span> +mes amis. Alors, je suis libre; alors, je m'appartiens; +alors, le reste de ma vie est moi, sans que +l'hydre mille ttes puisse m'en ravir la moindre +portion. De l l'incurie, la sant et l'aisance, dans +un pays o les cus de trois livres valent six +francs, et o l'on n'a que les besoins de la nature +au lieu de ceux de la vanit et de l'opinion. Jugez, +mon ami, si, avec de pareilles ides, je n'ai pas d +trouver plaisante la phrase de votre lettre, o +vous me dites de vous donner quelques pages au +lieu de livrer l'impression. L'impression! si vous +saviez des gens de lettres le quart de ce que j'en +sais et que j'en ai vu, vous ne me souponneriez +pas de songer elle. J'en ai une si grande +aversion, que je n'ai de repos que depuis le moment +o j'ai imagin un moyen sr de lui chapper, +et de faire en sorte que ce que j'cris existe, +sans qu'il soit possible d'en faire usage, mme en +me drobant tous mes papiers. Le moyen que j'ai +invent, m'en rend matre absolu jusqu'au monument +et mme par-del; car je n'ai qu' me taire: +et ce que j'aurai crit sera mort avec moi. Vous +voyez, par ce fait, la profonde impression de haine +et de mpris que j'ai pour les lettres, considres +comme mtier et comme tat dans le monde. Eh +bien! je les aime plus que jamais comme culture +de l'me; et elles me prennent presque tous mes +momens, depuis que j'ai retrouv mes facults, +aprs la perte irrparable que j'ai faite l't dernier: +tant il est vrai que la nature et l'habitude +<span class="pagenum"><a id="Page_293"> 293</a></span> +sont galement indomptables. Les lettres seront +un de mes plus grands plaisirs dans ma retraite; +et d'avance elles lui prtent dj des charmes. Assurment, +c'est bien sans amour de gloire, sans +manie de postrit. Accordez cela, si vous pouvez; +mais soyez sr que rien n'est plus vrai.</p> + +<p>Adieu, mon ami, etc.</p> + +<p class="date">Paris, 4 avril 1784.</p> + +<h3>LETTRE XII<br /> +<span class="normal">A M. DE VAUDREUIL.</span></h3> + +<p class="date">13 dcembre 1788.</p> + +<p>Je vois que vous vous souvenez de la <cite>Requte +des filles sur le renvoi des vques</cite>, et que vous voudriez +donner un frre ou une sœur cette bagatelle +dont vous tes le parrain; mais je vous assure +qu'il me serait impossible de faire un ouvrage +plaisant sur un sujet aussi srieux que celui dont +il s'agit. Ce n'est pas le moment de prendre les +crayons de Swift ou de Rabelais, lorsque nous +touchons peut-tre des dsastres; et je pense +qu'un crivain qui jetterait du ridicule sur tous +les partis, serait lapid frais communs. Je ne +pourrais donc faire qu'un ouvrage srieux; et de +<span class="pagenum"><a id="Page_294"> 294</a></span> +quoi servirait-il? S'il n'y en a pas encore qui prsente, +sous tous les points de vue, cette intressante +question, il en existe un grand nombre qui, par +leur runion, l'claircissent suffisamment. En effet, +de quoi s'agit-il? d'un procs entre vingt-quatre +millions d'hommes et sept cent mille privilgis<a name="FNanchor_38" id="FNanchor_38" href="#Footnote_38" class="fnanchor"> [38]</a>. +J'entends dire que la haute noblesse forme des ligues, +pousse des cris, etc: c'est ici, je crois, qu'on +peut accuser la maladresse de la plupart des crivains +qui ont mani cette question. Que n'ont-ils +dit aux grands privilgis: Vous croyez qu'on vous +attaque personnellement, qu'on veut vous attaquer; +point du tout. Une grande nation peut lever +et voir au-dessus d'elle quelques familles distingues, +trois cents, quatre cents, plus ou moins; +elle peut rendre cet hommage d'antiques services, + d'anciens noms, des souvenirs; mais, en +conscience, peut-elle porter sept cent mille anoblis, +qui, quant l'impt, quant l'argent, sont aux +mmes droits que les Montmorency et les plus +anciens chevaliers franais? Plaignez-vous de la fatalit +qui fait marcher votre suite cette pouvantable +cohue; mais ne brlez pas la maison qui ne +peut la loger. Ne sommes-nous pas accabls, +anantis, sous cette mme fatalit qui enfin a mis en +pril ce que vous appelez vos droits et vos privilges? +Ne voyez-vous pas qu'il faut ncessairement +<span class="pagenum"><a id="Page_295"> 295</a></span> +qu'un ordre de choses aussi monstrueux soit chang, +ou que nous prissions tous galement, clerg, +noblesse, tiers-tat? Je suis vraiment afflig qu'on +n'ait point dit et rpt partout cette observation. +Elle et ramen les esprits prvenus, elle et dsarm +l'amour propre, elle et intress l'orgueil +aux succs de la raison, et peut-tre et-elle sauv +aux notables l'opprobre ineffaable dont ils viennent +de se couvrir pure perte. Un autre avantage +de cette rflexion, c'est qu'elle et sur-le-champ +fait apprcier le moyen terme que quelques-uns +proposent ridiculement, celui d'appeler, pour le +seul consentement l'impt, le tiers-tat l'galit +numrique, en ne l'admettant que pour un tiers +seulement dlibrer sur les objets de lgislation +gnrale. Qui est-ce qui me fait cette proposition? +est-ce un membre de l'ancienne chevalerie? est-ce +un secrtaire du roi, du grand collge, du petit +collge, car tous ont le droit de parler ainsi? Je +rponds ce dernier.... Mais non, je ne rponds +pas: vous sentez que j'aurais trop d'avantage. Permettre + un peuple de dfendre son argent, et lui +ravir le droit d'influer sur les lois qui doivent dcider +de son honneur et de sa vie, c'est une insulte, +c'est une drision. Non, cela ne sera point, +cela ne saurait tre, la nation ne le souffrira pas; +et, si elle le souffre, elle mrite tous les maux +dont elle est menace.</p> + +<p>Mais on parle des dangers attachs la trop +grande influence du tiers-tat; on va mme jusqu' +<span class="pagenum"><a id="Page_296"> 296</a></span> +prononcer le mot de <em>dmocratie</em>. La dmocratie! +dans un pays o le peuple ne possde pas la +plus petite portion du pouvoir excutif! dans un +pays o le plus mince suppt de l'autorit ne +trouve partout qu'obissance, et mme trop souvent +abjection! o la puissance royale ne vient +que de rencontrer des obstacles de la part des +corps dont presque tous les membres sont nobles +ou anoblis! o le luxe le plus effrn et la plus +monstrueuse ingalit des richesses laisseront toujours +d'homme homme un trop grand intervalle! +Quel pays plus libre que l'Angleterre? Et en est-il +un o la supriorit du rang soit plus marque, +plus respecte, quoique l'infrieur n'y soit pas +cras impunment? Que de faux prtextes! que +d'ignorance! ou plutt que de mauvaise foi! Pourquoi +ne pas dire nettement, comme quelques-uns: +Je ne veux pas payer! Je vous conjure de ne +pas juger des autres par vous-mme. Je sais que, si +vous aviez cinq ou six cent mille livres de rente +en fonds de terre, vous seriez le premier vous +taxer fidlement et rigoureusement; mais vous +vous rappelez l'offre gnreuse faite par le +clerg, pendant la premire assemble des Notables, +et l'indigne rclamation qu'il a faite ensuite +en faveur de ses immunits. Vous voyez le +parlement feindre d'abandonner les siennes, et +l'instant d'aprs se mnager les moyens de les conserver +et mme d'accrotre son existence. Enfin, +vous savez ce qui vient de se passer, et ce qui a +<span class="pagenum"><a id="Page_297"> 297</a></span> +si bien mis en vidence le projet formel de maintenir +les privilges pcuniaires. M. de Chabot et +M. de Castries, ayant consign, dans un Mmoire, +leur abandon de ces privilges, pour ne conserver +que leurs droits honorifiques, n'ont pu trouver +ni nobles, ni anoblis, qui voulussent signer aprs +eux. Les gentils-hommes bretons ne nous disent-ils +pas qu'il n'est pas en leur pouvoir de se dessaisir +de leurs privilges utiles, que c'est l'hritage +de leurs enfans, que ces droits seraient rclams +par eux tt ou tard? Et c'est ainsi qu'ils intressent +leur conscience faire de l'oppression du +faible le patrimoine du fort, de l'injustice la plus +rvoltante un droit sacr, enfin de la tyrannie +un devoir. Je l'ai entendu.... Et vous voulez que +j'crive! Ha! je n'crirais que pour consacrer mon +mpris et mon horreur pour de pareilles maximes; +je craindrais que le sentiment de l'humanit +ne remplt mon me trop profondment, et +ne m'inspirt une loquence qui enflammt les +esprits dj trop chauffs; je craindrais de faire +du mal par l'excs de l'amour du bien. Je m'effraie +de l'avenir; je vois mettre aux plus petits +dtails une suite et un intrt qui m'tonnent +moi-mme; on fait des listes de ceux qui ont t +pour et de ceux qui ont t contre le peuple; on +prte, on te tour tour tel ou tel propos, bon ou +mauvais, tel ou tel homme. Pour mon compte, +j'ai ni hardiment un mot attribu M. le comte +d'Artois. Ce mouvement machinal chez moi, a +<span class="pagenum"><a id="Page_298"> 298</a></span> +t l'effet de ma reconnaissance pour les marques +de bont que vous m'avez attires de sa part. On +suppose que ce prince a dit un notable, dont +l'avis avait t favorable au peuple: <em>Est-ce que +vous voulez nous enroturer?</em> Je ne crois point ce +mot; mais, s'il a t dit, le notable pouvait rpondre: +Non, monseigneur; mais je veux anoblir +les Franais, en leur donnant une patrie. On ne +peut anoblir les Bourbons; mais on peut encore +les illustrer, en leur donnant pour sujets des citoyens; +et c'est ce qui leur a toujours manqu. +C'est bien M. le comte d'Artois qui y est le plus +intress: c'est bien lui qui peut dire, la vue de +ses enfans: <i lang="la" xml:lang="la">posteri, posteri, vestra res agitur</i>. +C'est de cette poque que tout va dpendre. J'ose +affirmer que, si les privilgis pouvaient avoir le +malheur de gagner leur procs, la nation, crase +au dedans, serait, pour des sicles, aussi mprisable +au dehors qu'elle est maintenant mprise. +Elle serait, l'gard de ses voisins runis, ce que +le Portugal est l'Angleterre, une grande ferme, +o ils rcolteraient, en lui faisant la loi, ses vins, +ses moissons, ses denres, etc. Si, au contraire, +il arrive ce qui doit arriver, et ce qui est presque +infaillible, je ne vois que prosprit pour la nation +entire et pour ces privilgis si aveugles, si +ennemis d'eux-mmes, qui n'aperoivent pas que +l'aisance du pauvre fait partie de l'opulence du +riche; pour les premiers hommes de l'tat, qui +ne voient pas qu'il n'y a de libert et de dignit +<span class="pagenum"><a id="Page_299"> 299</a></span> +particulire que sous la sauvegarde de la libert +publique et de l'honneur national. Eh, grand +Dieu! que peuvent-ils craindre pour leurs dignits? +Est-ce le tiers-tat qui les leur enlvera? Est-ce le +tiers-tat qui arrivera aux places de la cour, aux +grands emplois? Craignent-ils pour leurs fortunes? +N'est-ce pas un fait avr qu'en Angleterre, les +grandes fortunes territoriales des familles illustres +ne datent que de la rvolution de 1688? C'est le +fruit du rehaussement dans la valeur des terres, +effet de la libert publique et d'un accroissement +marqu dans l'industrie nationale, qui l'un et +l'autre tournent toujours en dernire analyse au +profit des propritaires terriens. Je suis si convaincu +de cette double influence, que, si on me +demandait, dans la sincrit de mon cœur, +quelle classe d'hommes je crois plus profitable la +rvolution qui se prpare, je rpondrais que cette +rvolution, profitable tous, l'est chacun dans +la proportion de supriorit dj existante o son +rang et sa fortune actuels le mettent sur la grande +chelle sociale. J'en excepte le clerg dont nous +ne sommes pas en peine, ni vous, ni moi, et les +ministres (pour le temps, quelquefois trs-court, +pendant lequel ils sont ministres); mais on ne se +dgotera pas du mtier: et puis on ne saurait +parer tout.</p> + +<p>Telle est ma manire de voir cette unique et +inconcevable crise. J'ai voulu vous faire ma profession +de foi, afin que, si, par hasard, nos opinions +<span class="pagenum"><a id="Page_300"> 300</a></span> +se trouvaient trop diffrentes, nous ne revinssions +plus sur cette conversation. Nos opinions ont plus +d'une fois t opposes, sans que d'ailleurs nos +mes aient cess de s'entendre et de s'aimer: c'est +le principal, ou plutt c'est tout. Je me souviens, +entr'autres, qu'il y a juste deux ans dans ce moment-ci, +nous emes une discussion trs-anime +sur le parti que prenait M. de Calonne, sur son +projet de subvention territoriale, infaillible, disiez-vous, +s'il tait appuy, comme il l'tait, de +toute la puissance du roi. Je vous dis que le roi +y chouerait; je vous dis, en propres termes, +que le roi pouvait faire abattre la fort la plus +immense; mais qu'on ne faisait pas quatre cents +lieues, pied, sur des lianes, des ronces et des +pines. Ce que l'on entreprend aujourd'hui est +bien autrement difficile. Supposez (ce qui parat +impossible) que la nation soit vaincue aux prochains +tats-gnraux; je demande ce qui arrivera +en 1791, l'poque o le troisime vingtime +cessera d'tre d, o les impts (depuis l'incomptence +reconnue des parlemens) exigeront le +consentement national. Croyez-vous que ces +cinquante-cinq millions seront perus? Croyez-vous +mme que les autres le soient exactement? +Non, non; croyez plutt qu'on ne rduit pas +vingt-trois ou vingt-quatre millions d'hommes, +dont le mcontentement ne se montre point sous la +forme de rvolte, mais sous celle de mauvaise +volont. Alors, que restera-t-il ceux qui auront +<span class="pagenum"><a id="Page_301"> 301</a></span> +favoris de si mauvaises mesures? Je vous supplie, +au nom de ma tendre amiti, de ne pas +prendre cet gard une couleur trop marquante. +Je connais le fond de votre me; mais je sais +comme on s'y prendra pour vous faire pencher +du ct anti-populaire. Souffrez que j'en appelle + la noble portion de cette me que j'aime, +votre sensibilit, votre humanit gnreuse. +Est-il plus noble d'appartenir une association +d'hommes, quelque respectable qu'elle puisse +tre, qu' une nation entire, si long-temps avilie, +et qui, en s'levant la libert, consacrera +les noms de ceux qui auront fait des vœux pour +elle, mais peut se montrer svre, mme injuste, +envers les noms de ceux qui lui auront t dfavorables? +Je vous parle du fond de ma cellule, +comme je le ferais du tombeau, comme l'ami le +plus tendrement dvou, qui n'a jamais aim en +vous que vous-mme, tranger la crainte et +l'esprance, indiffrent toutes les distinctions +qui sparent les hommes, parce que leur coup +d'œil n'est plus rien pour lui. J'ai cru remplir le +plus noble devoir de l'amiti, en vous parlant +avec cette franchise; puissiez-vous la prendre +pour ce qu'elle est, c'est--dire, pour l'expression +et la preuve du sentiment qui m'attache tout +ce que vous avez d'aimable et d'honnte, et des +vertus que je voudrais voir apprcier par d'autres, +autant qu'elles le sont par moi-mme.</p> + +<p><span class="pagenum"><a id="Page_302"> 302</a></span></p> + +<h3>LETTRE XIII.<br /> +<span class="normal">A M. PANCKOUKE.</span></h3> + +<p>Je n'ai reu, monsieur, votre billet qu'hier au +matin, au moment o je sortais pour une affaire +intressante qui m'a empch d'avoir l'honneur +d'y rpondre sur-le-champ.</p> + +<p>Je vous dois, d'abord, des remercmens de la +prfrence que vous me donnez, en voulant m'associer + des gens de lettres que j'estime et que +j'honore; mais, aprs mes remercmens, je vous +prie d'agrer le vritable regret que j'ai de ne pouvoir +tre leur cooprateur. La partie dont je serais +charg, entrane avec soi des inconvniens auxquels +ils ne sont pas exposs. Je vous avoue franchement +que je ne sais pas le moyen de traiter +trois fois par mois avec l'amour propre des auteurs, +acteurs et actrices des trois thtres de Paris, et +surtout de la comdie franaise. Serais-je un critique +juste et svre? me voil l'ennemi de tous +les mauvais auteurs; et, malgr leur petit nombre, +ils ne laissent pas d'tre trs-dangereux. Prendrai-je +le parti de la grande indulgence? je dshonore, +je dcrdite mon jugement; et, ce qui n'est pas +indiffrent pour vous, le nombre des souscripteurs +diminuera, car le public veut de la malignit. Il +faut que l'article des spectacles soit attendu, qu'il +<span class="pagenum"><a id="Page_303"> 303</a></span> +inspire de la curiosit, de la crainte, de l'esprance, +en un mot, qu'il remue les passions, comme les +ouvrages de thtre dont il rend compte. Faut-il +tout vous dire, monsieur? gardez-moi le secret: +un journal sans malice est un vaisseau de guerre +dmt, qui les corsaires mme refusent le salut.</p> + +<p>On peut insister et prtendre qu'il est possible +d'accorder la plus exacte politesse avec une critique +svre. Outre que je crois cet accord trs-difficile, +l'amour propre des auteurs sait-il, dans ses chagrins, +vous tenir compte de vos mnagemens? On +injurie, on insulte, on calomnie le critique; et, en +pareil cas, qui peut rpondre de soi? Le sentiment +de l'injustice irrite; le caractre s'aigrit; on devient +injuste, absurde soi-mme; et on finit par tomber +dans un dcri, dans un avilissement, qui quivaut + une fltrissure publique et une vritable diffamation. +Nous en avons des exemples dplorables +dans la personne de M. Frron et de M. de Laharpe +qui n'taient point sans talens, l'un et l'autre, +beaucoup prs. Qui sait mme s'ils n'taient pas +ns honntes? En vrit, cette destine fait frmir. +Il n'en faut pas courir les risques: il ne faut pas +tenter Dieu.</p> + +<p>Telles sont mes raisons, monsieur; et en supposant, +ce qui serait peut-tre en moi trop d'amour +propre, qu'elles ne vous satisfissent point comme +propritaire du privilge du <cite>Mercure</cite>, je suis bien +sr que vous les approuverez comme homme, et +comme honnte homme.</p> + +<p><span class="pagenum"><a id="Page_304"> 304</a></span></p> + +<h3>LETTRE XIV.<br /> +<span class="normal">A MADAME AGASSE.</span></h3> + +<p>Voici le moment o je commence soulever +mon me, aprs le coup qui vient de l'accabler. +C'est ce qui m'a empch, mon aimable amie, de +rpondre votre lettre. Un autre sentiment m'a +empch de courir vous. J'ai craint, je l'avorai, +j'ai craint votre prsence autant que je la dsire; +j'ai craint d'tre suffoqu en voyant, dans ces premiers +jours, la personne que mon amie aimait le +plus, et dont nous parlions le plus souvent. Le +cœur sait ce qu'il lui faut. C'est de vous que j'ai +besoin maintenant: j'irai vous voir au premier +jour, mais le matin, vers les dix heures. Je ne rponds +pas du premier moment; mais je ne suffoquerai +point, parce que mon cœur peut s'pancher +auprs de vous. Mais quand je songe que ce mme +jour, et sans doute cette mme heure o je serai +chez vous, elle vous verrait aussi.... Je m'arrte, +et ne puis plus crire; les larmes coulent; et c'est, +depuis qu'elle n'est plus, le moment le moins +malheureux.</p> + +<p><span class="pagenum"><a id="Page_305"> 305</a></span></p> + +<h3>LETTRE XV.<br /> +<span class="normal">A LA MME.</span></h3> + +<p class="date">Paris, juillet 1789.</p> + +<p>La veille du jour o j'ai reu votre lettre, madame, +j'avais vu M. Marmontel, et lui avais parl +de celle qu'il avait reue de vous, avec les pices +justificatives attestant l'acte de vertu auquel vous +vous intressez. J'ai pris la libert d'y joindre un +petit mot de reproche sur son dfaut de galanterie. +Sa rponse m'a prouv que si, en devenant vieux, +on est expos devenir paresseux, ou moins galant, +on peut du moins continuer se tenir en +rgle, et mettre ses papiers en ordre. Il m'a +montr votre paquet, bien tiquet, entre ceux +de vos rivales; et il m'a dit que sa coutume tait +de rpondre aprs la dcision de l'acadmie. Je +m'imagine, madame, qu'il ne manquera pas ce +devoir; mais, en tous cas, je me ferai, cet gard, +le supplant de M. Marmontel, et je deviendrai, +pour vous, le secrtaire de notre secrtaire.</p> + +<p>Vous ne me paraissez pas bien appitoye sur le +dcs de notre ami, feu le despotisme; et vous +savez que cette mort m'a trs-peu surpris. C'est +avec bien du plaisir que je reois de votre main +mon brevet de prophte. Il vaut mieux que celui +de sorcier, qui m'a t expdi par plusieurs de +<span class="pagenum"><a id="Page_306"> 306</a></span> +mes amis. Mais les femmes sont toujours plus polies, +plus aimables que les hommes. Au reste, +comme on ne scie plus les prophtes, et qu'on ne +brle plus les sorciers, je jouis, en toute sret, +des honneurs de ma prvoyance. Mais, en vrit, +il ne fallait qu'approcher du colosse pour s'apercevoir +qu'il tait creux et pourri, verniss en dehors +et vermoulu en dedans. Sa chute, pour avoir +t trop soudaine, nous mettra dans l'embarras +quelque temps: mais nous nous en tirerons.</p> + +<p>Je voulais, ces derniers jours, aller causer avec +vous, et rcapituler les trente ans que nous venons +de vivre, en trois semaines. Mais la chaleur +accablante d'hier et d'aujourd'hui m'a retenu +chez moi. J'irai me ddommager quand le thermomtre +sera descendu de quelques degrs. +Il y en a un qui ne descendra pas, c'est celui de +l'amiti que je vous ai voue, l'an cinquantime +du rgne de Claude-Louis <span class="smcap">XV</span>. C'est une fort +bonne raison de ne pas douter de mon tendre et +respectueux attachement sous son successeur.</p> + +<p class="p2"><em>P. S.</em> Voulez-vous bien vous charger de tous +complimens pour M...., et le prier de rendre le +<cite>Mercure</cite> un peu plus rpublicain: il n'y a plus que +cela qui prenne. <i lang="la" xml:lang="la">Item</i>, que la <cite>Gazette de France</cite> +soit aussi hausse de plusieurs crans, dans la +proportion respectueuse o elle doit tre l'gard +du <cite>Mercure</cite>. Ajoutez, je vous demande en grce, +qu' ce prix je lui pardonne la pudeur qui a voulu +<span class="pagenum"><a id="Page_307"> 307</a></span> +me faire des bayonnettes, auxquelles il avait une +foi trop peu philosophique.</p> + +<p class="date">Mercr.... Paris, P. R. n<sup>o</sup> 18.</p> + +<h3>LETTRE XVI.<br /> +<span class="normal">A LA MME.</span></h3> + +<p class="date">Paris, 1789.</p> + +<p>Je suis mal avec moi-mme, mon aimable +amie; et j'ai besoin d'esprer que je ne suis pas +aussi mal avec vous. Pour commencer par ce qui +me peine le plus, c'est que je ne puis dner avec +vous, ni mme vous voir aujourd'hui. Je suis +forc d'assister au dner de notre socit des +trente-six, o je veux prsenter deux de mes amis, +pour notre grand club, avant qu'il soit form +et que le scrutin soit tabli. Je les dsobligerais +grossirement et les exposerais n'tre pas reus; +et de plus je dplais beaucoup la socit dj +tablie, pour n'y avoir pas dn depuis plusieurs +vendredis, jour qui, n'tant pas acadmique, a +t demand en ma faveur par quelques amis +particuliers: mais ce n'est pas cette dernire raison +qui me prive de vous voir aujourd'hui, voil pourquoi +je n'ai pas tant d'humeur contre elle. Au surplus, +je ferais mieux de garder tout fait ma +<span class="pagenum"><a id="Page_308"> 308</a></span> +chambre; car, sans tre malade, je suis excd, +ananti, et j'ai grand besoin de repos. Voil prs +de huit jours qu'il m'a t impossible de me dlivrer +d'une fantaisie de pote, vraiment potique, +au moins par son acharnement. Le jour, la nuit, +le repas mme, tout s'en est ressenti: je ne +croyais pas tre si jeune. Rien, absolument rien, +n'a pu faire lcher prise cette lubie. C'est tre +mordu d'un chien enrag. Le chien n'tait pas +gros, mais c'est un chien-loup, ou plutt un chien-lion, +un mlange d'horrible et de ridicule, de raison +et de folie; mais o la raison ordonnait la +folie de paratre dominante. J'irai vous faire ma +cour un de ces matins, et vous prsenter votre +lever mon redoutable petit bichon. J'espre que, +malgr ses dents, et non pas malgr lui, il pourra +vous amuser. Je ne me servirais pas de lui pour +faire ma paix avec vous; car je ne la ferais jamais +avec moi-mme, si je n'avais pas, vingt reprises, +cart, repouss, cette persvrante folie, souveraine +matresse de mon imagination. Si je vous en +demandais pardon, ce serait vous demander pardon +d'avoir eu quelques accs de fivre. Fivre, +soit: la comparaison est juste; et il ne me fallait +rien moins qu'une maladie pour m'empcher de +vous envoyer bien vite ce que je vous ai promis.</p> + +<p>Il est vrai de dire que je me suis bien mis quatre + cinq fois au livre de M. de Saint-Pierre, dont +j'avais mille choses dire, toutes prpares dans +ma tte; et il n'est pas moins vrai que je n'ai pu +<span class="pagenum"><a id="Page_309"> 309</a></span> +les retrouver, que rien ne venait; mais la place +accouraient les ides dont j'tais rempli: la folie +tait reine dans la maison. Qu'y faire? Cder +pour redevenir le matre. La voil chasse, tout + fait chasse; et ds demain je me remets la +sagesse, c'est--dire, ce qui peut vous faire plaisir. +Je vous l'enverrai tout de suite, ce qui est bien +gnreux; car je ne prtends pas diffrer le plaisir +de prendre une tasse de chocolat auprs de +votre chevet.</p> + +<p>Adieu, mon aimable amie; vous connaissez +mon respect et mon tendre attachement. Vous +chargez-vous de tous mes complimens et de tous +mes regrets auprs de M......?</p> + +<h3>LETTRE XVII.<br /> +<span class="normal">A LA MME.</span></h3> + +<p class="date">Paris, 15 juillet 1790.</p> + +<p>Bon Dieu! que j'admire votre courage, et que +j'aime votre bont! Que je vous ai dsire la place +o j'tais, en face de l'autel; et tout auprs, un +asile contre les averses! Je sais o vous tiez, et +vous tiez bien mal. Dans ce moment, je vous aurais +presque gronde; mais je vous aurais aime +<span class="pagenum"><a id="Page_310"> 310</a></span> +davantage, s'il est possible. Comme il n'y aura plus +de fdration, j'espre que vous vous mnagerez, +que vous soignerez ce mieux qui (dieu merci) est +arriv bien vite, dont j'irai voir les progrs au +plutt, peut-tre aujourd'hui mme, et dont je +vous remercie.</p> + +<p>J'aime bien encore votre nouvelle profession de +foi: nous sommes inbranlables dans notre religion. +J'entends crier mes oreilles, tandis que je +vous cris: <em>Suppression de toutes les pensions de +France</em>; et je dis: Supprime tout ce que tu voudras, +je ne changerai ni de maximes, ni de sentimens. +Les hommes marchaient sur leur tte, et +ils marchent sur les pieds; je suis content: ils auront +toujours des dfauts, des vices mme; mais +ils n'auront que ceux de leur nature, et non les +difformits monstrueuses qui composaient un +gouvernement monstrueux.</p> + +<p>Adieu, mon aimable amie; conservez-vous +pour vos amis. Faisons durer tout ce qui est bon +de l'ancien temps qui tait si mauvais.</p> + +<h3>LETTRE XVIII.<br /> +RPONSE A UN ANONYME.</h3> + +<p class="date">Paris, I<sup>er</sup> dcembre 1791.</p> + +<p>Il est aussi rare, monsieur, de rpondre une +lettre anonyme, que difficile de mettre l'adresse +<span class="pagenum"><a id="Page_311"> 311</a></span> +sur la rponse. Je rponds nanmoins votre +lettre, parce qu'elle exprime quelques sentimens +d'un ordre que j'ai toujours respect, et que je +respecterai toujours. Je me croirais dur envers +vous, si je ne vous pardonnais, dans votre malheur, +d'tre injuste envers moi.</p> + +<p>Il n'y a pas tant de contradiction que vous le +pensez, entre le passage (cit dans le Mercure) +d'une lettre de M. Chabanon, et <em>la douleur profonde, +mme accablante</em>, dont on l'a vu pntr, + l'affreuse nouvelle des dsastres de Saint-Domingue. +Eh! pouvait-il ne pas l'tre, dans le malheur +de sa famille qu'il chrit, de plusieurs de ses +amis dignes de son attachement, d'un grand nombre +de ses concitoyens, colons, connus par leur +humanit envers leurs esclaves, enfin de sa patrie +commune, la mtropole sur laquelle dfinitivement +retombera une partie de ces calamits? Le +lien qui accorde des sentimens qui vous paraissent +opposs, est le secret des mes telles que la sienne. +Par malheur, le nombre n'en est pas grand; et +pour le rendre, ce lien, visible tous les yeux, +il et fallut transcrire, non quelques lignes d'un +passage isol, mais la lettre mme qui mritait +d'tre imprime tout entire. Rptez-moi qu'il +a pleur, abondamment pleur, qu'il est encore +plong dans la plus amre affliction, ce n'est pas +moi que vous tonnerez. M. Chabanon n'est pas de +ceux dont on accuse la duret envers autrui, par +celle dont ils sont pour eux-mmes; et je n'ai jamais +<span class="pagenum"><a id="Page_312"> 312</a></span> +connu d'homme qui, en se sparant de soi, +conservt pour les autres une sensibilit si vive, +si prompte et pourtant si durable. Je pense donc +comme vous, monsieur, qu'il n'y a personne, sans +exception, qui soit plus touch que lui des malheurs +rcens, dont gmissent tous les amis de +l'humanit. Mais je crois sa douleur d'un caractre +trs-diffrent que celui que vous supposez. J'en +dis peut-tre trop pour vous, monsieur, si vous +ne le connaissez pas; mais pour ceux qui le connaissent +comme moi, je n'en dis pas assez.</p> + +<p>Je serai court sur l'article de votre lettre qui +m'est personnel. Je me crois dispens de vous +prendre pour juge de mes principes sur la rvolution, +fussiez-vous ou eussiez-vous t lgislateur; +ils tiennent un genre de sentimens qui +paraissent vous tre peu connus, et des ides +qui probablement ne vous sont pas assez familires +pour ne pas vous sembler un peu chimriques. +Mais, en me renfermant dans le matriel +des faits, trouvez bon que je vous demande si, +dans l'nonc le plus libre de mes opinions, je +n'ai pas constamment respect les personnes, dfr + tous les souvenirs; et si, dans le cas o nul +ne s'offenserait d'une gnrosit honnte, il existe +un seul individu qui pt lgitimement se plaindre +de moi. Voil sur quoi vous pourriez prononcer, +en supposant qu'il vous ft possible d'tre juste. +Si cette condition vous parat dure, supposez ce +qui vous sera plus facile, que je ne vous aie rien +demand du tout.</p> + +<p><span class="pagenum"><a id="Page_313"> 313</a></span></p> + +<h3>LETTRE XIX.</h3> + +<p class="date">Paris, 17 janvier 1792.</p> + +<p>Je n'ai pas rpondu, mon ami, votre dernire +lettre, 1<sup>o</sup> parce que je l'ai pas pu; 2<sup>o</sup> parce que je +savais que, sous trois jours, les journaux se chargeraient +de rpondre l'un de ses articles principaux, +celui qui nous occupait alors, les rassemblemens +des rfugis brabanons Lille, +Douay, etc. Il y a des sicles depuis ce moment, +et tout est bien chang. Je vis avec des personnes +(et ce ne sont pas celles que vous connaissez), +qui se trouvent, par une position bizarrement +favorable, trs au fait des affaires des Pays-Bas. +Toujours est-il vrai que, depuis un mois, ils m'annoncent, +quatre jours l'avance, ce qui se trouve +vrifi par l'vnement. Ces gens-l soutiennent +que Lopold craint une guerre avec nous, plus +que les badauds de Paris ne la craignaient il y a +deux ans. Ils prdisent que sa rponse du 10 fvrier +prochain sera telle que nous la pourrions +dsirer, dans le systme le plus pacifique; et je +conois que les mouvemens dj sensibles dans +plusieurs de ses tats, et entr'autres dans la Styrie, +sont bien capables de l'inquiter. Mais supposons +qu'il veuille agir hostilement dans deux mois, +que ferons-nous si, d'ici ce temps, il parle en +<span class="pagenum"><a id="Page_314"> 314</a></span> +alli et en bon voisin? Lui dclarerons-nous la +guerre? Entrerons-nous dans le Brabant, comme +un certain parti nous en sollicite? C'est ce qui +parat impossible; et, dans la supposition mme +o il lieroit sa partie avec les princes allemands, +pour nous faire au printemps prochain une guerre +qu'il rendra srement une guerre d'empire, comment +forcerons-nous notre pouvoir excutif, +matre des combinaisons militaires, marcher en +Brabant, plutt qu' Lige, Trves, etc.? On rit +de piti, lorsqu'on voit, aprs deux ans et demi +de rvolution, le parti patriote n'ayant pas eu le +crdit de chasser un commis de la guerre, M. Bessire, +par exemple, et des commis des affaires +trangres, tels que Henin et Renneval. Contraindra-t-il +le roi agir srieusement contre son beau-frre, +avec qui se sont concerts des arrangemens +djous par le hasard plus que par la politique? +C'est ce qui ne pourrait arriver qu'aprs une crise +qui compliquerait encore notre position, et la +rendrait peut-tre encore plus embarrassante. Mon +ide est toujours que tout ceci est un problme +sans solution, un drame brouill et confus, +dont le dnoment tombera d'en haut comme +celui des pices d'Euripide. Ce que je sais seulement, +c'est que le mouvement gnral entravera +tous les mouvemens partiels et contradictoires +dont on cherche le retarder.</p> + +<p>N'avez-vous pas bien ri du patriotisme qui, +dans la sance du 15 de ce mois, a saisi nos ministres +<span class="pagenum"><a id="Page_315"> 315</a></span> +et les huissiers? J'ai surtout t ravi de +l'enthousiasme de M. de Lessart, quoique celui de +M. du Port ait bien son mrite, M. du Port qui, +disait la surveille: Tout ceci ne peut pas aller; +et la constitution ne marchera jamais sans une +chambre haute.</p> + +<p>La plupart de nos dputs, quelques meneurs +et quelques intrigans, voient que M. de Lessart +tire sa fin: et c'est mme l'opinion gnrale. Ce +n'est pas la mienne; et j'ai de fortes raisons de +croire qu'il sera trs-difficile de le draciner. Peut-tre +en savez-vous autant que moi, si vous n'en +savez pas plus. Quoi qu'il en soit, je dis, qui +veut l'entendre, que je ne compterai sur la sincrit +des Tuileries, que lorsque vous aurez ce ministre-l. +Je m'aperois que je ne russis pas +galement auprs de tout le monde, en parlant +ainsi; cet arrangement n'est pas celui qui convient + certaines gens que vous savez, mais c'est ce qui +m'importe peu. Croirez-vous qu'il y a eu une plate +intrigue pour y placer S. L.......? L'ancien rgime +n'tait pas plus impudent. S. L........ aux affaires +trangres! lui qui ne sait pas plus la gographie +que M. de Lessart! Vous jugez bien qu'on croyait +le gouverner, jusqu'au moment o l'anne 1793 +ouvrirait la porte aux nobles de la minorit, les +seuls hommes vraiment faits pour les places. Il est +bien heureux, pour les auteurs de cette plate +intrigue, d'avoir t siffls avant le lev de la +toile; ils en auraient t les dupes. Il les et jous +<span class="pagenum"><a id="Page_316"> 316</a></span> +tous et probablement fouls aux pieds. Qu'et fait +S. L...? Il ne manque pas d'esprit. Il a cette activit +que donne un ambitieux l'habitude du travail +dans les emplois subalternes. Il et pris la gographie +de Busching, de bonnes cartes, et parcouru +les cartons et les porte-feuilles des affaires trangres, +se serait bourr la cervelle de tout ce qui +pouvait y entrer en quinze jours, leur et dit +qu'il en savait plus qu'eux en politique, et leur +et du moins prouv qu'en intrigue et en audace +il tait leur matre tous. Voil l'homme; et tel +est le caractre qu'il a montr depuis qu'il est en +place. Vous savez qu'ils veulent M. Dietrich. Je +sais que c'est un bon citoyen, et un homme de +mrite; mais j'ignore s'il a d'ailleurs toutes les +connaissances requises.</p> + +<p>Adieu, mon cher ami; je vous aime et vous +embrasse de tout mon cœur. Vos fanatiques vous +donnent bien du tracas dans votre dpartement. +Mais le dgot que m'inspirent ici les intrigans et +les fripons ci-devant honntes, remplit l'me d'un +sentiment plus mlancolique.</p> + +<p>L'hommage de l'amiti votre peureuse amie.</p> + +<p><span class="pagenum"><a id="Page_317"> 317</a></span></p> + +<h3>LETTRE XX.</h3> + +<p class="date">Paris, 12 aot 1792.</p> + +<p>Je continue, mon ami, de me bien porter; mais +je ne nglige point mon rgime. J'ai fait, ce matin, +le tour de la statue renverse de Louis <span class="smcap">XV</span>, de +Louis <span class="smcap">XIV</span>, la place Vendme, la place des Victoires. +C'tait mon jour de visite aux rois dtrns; +et les mdecins philosophes disent que c'est +un exercice trs-salutaire. Vous serez srement +de leur avis. En tous cas, j'ai pris a sur moi.</p> + +<p>De la place Louis <span class="smcap">XV</span>, j'ai pouss jusqu'au chteau +des Tuileries. C'est un spectacle dont on ne +se fait pas l'ide. Le peuple remplissait le jardin, +comme il et fait celui du Prato Vienne, ou +ceux de Postdam. La foule inondait les appartemens +teints du sang de ses frres et de ses amis, +et percs de coups de canon renvoys en rponse + ceux qui les avaient massacrs la surveille. Les +conversations taient analogues ces tristes objets. +A la vrit, je n'ai pas entendu prononcer le nom +du roi ni celui de la reine; mais, en revanche, on +y parla beaucoup de Charles <span class="smcap">IX</span> et de Catherine +de Mdicis. Une vieille femme y racontait plusieurs +traits de l'histoire de France. Un homme +en haillons citait l'anecdote de la jatte et des +<span class="pagenum"><a id="Page_318"> 318</a></span> +gants de la duchesse de Marlborough, comme +ayant t la cause d'une guerre: il se trompait; +elle fit faire une campagne de moins. Mais je me +suis bien gard de rtablir le texte; j'aurais t +pris pour un aristocrate: d'ailleurs, la mprise +tait si lgre, et l'intention du conteur tait si +bonne.</p> + +<p>Voulez-vous savoir de combien de sicles l'opinion +a chemin depuis deux mois? Rappelez-vous +le symptme que je vous citais de la passion franaise +pour la royaut, ce que je vous prouvais +par la facilit avec laquelle les danseurs jacobins, +sous mes fentres, passaient de l'air <cite>a ira</cite> l'air +<cite>vive Henri</cite> <span class="smcap">IV</span>! Eh bien! cet air est proscrit; et, +au moment o je vous parle, la statue de ce roi +est par terre: rien ne m'a plus tonn dans ma vie. +Je ne vous dirai plus que ceux qui voudraient la +rpublique, trouveraient sur leur chemin la <cite>Henriade</cite> +et le <cite>Lodox</cite> de l'universit. Non, cela n'est +plus craindre; et je suis sr mme que le <i lang="la" xml:lang="la">Versalicas +arces</i> de nos pomes latins modernes ne +protgera pas Versailles. Il ne fallait rien moins +que la cour actuelle pour oprer ce miracle; mais +enfin, elle l'a fait: gloire lui soit rendue! Je n'ai +plus le moindre doute cet gard, depuis que +j'ai entendu les discours trs-peu badauds des Parisiens +autour des statues royales qui ont eu ce +matin ma visite. Pour moi, le peu de badauderie +qui me reste, m'a engag lire quelques mots +crits sous un pied du cheval de Louis <span class="smcap">XV</span>. Que +<span class="pagenum"><a id="Page_319"> 319</a></span> +croiriez-vous que j'y ai trouv? le nom de Girardon, +qui avait cach l son immortalit. Cela +ne vous parat-il pas l'emblme de la protection +intresse, accorde aux beaux-arts par un +despote orgueilleux, et en mme temps de la +modeste btise d'un artiste, homme de gnie, +qui se croit honor de travailler la gloire d'un +tyran? Plus j'tudie l'homme, plus je vois que je +n'y vois rien. Au reste, il serait plaisant que Girardon +se ft dit en lui-mme: La gloire de ce +roi ne durera pas, sa statue sera renverse par la +postrit indigne de son despotisme; et son cheval, +en levant le pied, parlera de ma gloire aux +regardans. Cet artiste-l aurait eu une philosophie +qu'on pourrait souhaiter aux Racine et aux +Boileau.</p> + +<p>A propos de roi, on m'a dit qu'on parlait de +vous pour l'ducation du prince royal. J'y trouve +une difficult. Comment saurez-vous quel mtier +il faut faire apprendre votre lve, en cas +que les Franais ressemblent aux Parisiens? Prenez-y +garde: <em>cette difficult vaut bien qu'on la +propose</em>.</p> + +<p>Vous tes srement bien aise que Grouvelle +soit secrtaire du conseil, et par consquent +qu'un mauvais gnie ne l'ait pas plac, il y a sept +ou huit jours, comme le bruit en avait couru. Il +trouvera ce mtier bien doux, auprs de celui de +prsident de section, qu'il a fait pendant la terrible +nuit d'avant hier. Un prsident de section +<span class="pagenum"><a id="Page_320"> 320</a></span> +tait, en ce moment, un compos de commissaire +de quartier, arbitre, juge de paix, lieutenant-criminel, +et un peu fossoyeur, vu que les cadavres +taient l qui attendaient ses ordres, comme il +arrive quand le pouvoir excutif force la souverainet + recourir au pouvoir rvolutionnaire. Je +suis bien aise aussi que Lebrun soit aux affaires +trangres, quoique je n'aie jamais pu, pendant +deux mois, obtenir de lui une preuve de la <cite>Gazette +de France</cite>, tandis qu'il la faisait sous mon +nom. Je n'ai pas de rancune.</p> + +<p>Adieu, mon cher ami; je vous aime et vous +embrasse trs-tendrement: vous voyez que, sans +tre gai, je ne suis pas prcisment triste. Ce n'est +pas que le calme soit rtabli, et que le peuple +n'ait, encore cette nuit, pourchass les aristocrates, +entr'autres les journalistes de leur +bord. Mais il faut savoir prendre son parti sur +les contre-temps de cette espce. C'est ce qui +doit arriver chez un peuple neuf, qui, pendant +trois annes, a parl sans cesse de sa sublime +constitution, mais qui va la dtruire, et dans le +vrai, n'a su organiser encore que l'insurrection. +C'est peu de chose, il est vrai; mais cela vaut +mieux que rien.</p> + +<p>Adieu, encore une fois; je vous espre sous +huitaine, ainsi que notre cher malade. Je ne vous +ai point parl de lui, parce que je vais lui crire.</p> + +<p><span class="pagenum"><a id="Page_321"> 321</a></span></p> + +<h3>LETTRE XXI.<br /> +<span class="normal">A LA CITOYENNE......</span></h3> + +<p class="date">15 Frimaire an <span class="smcap">II</span> de la Rpublique.</p> + +<p>C'est un besoin pour moi, mon aimable amie, +de vous crire; et je suppose qu'en ce moment-ci +vous tes dispose faire grce aux dfauts de mon +criture. Je ne croyais pas, lorsque vous dchiriez +votre linge pour mes blessures et pour m'envoyer +de la charpie, que je pourrais sitt tracer de ma +main les remercmens que je vous ai adresss du +fond de mon cœur. Ils seront courts cette fois-ci, +mais ils n'en seront pas moins vifs: appliquez-leur +ce qu'on dit des prires, ce qui n'empche pas d'en +faire quelquefois de longues qui valent bien leur +prix.</p> + +<p>On me flatte d'obtenir bientt ma libert. Je suis +difficile en esprance; mais je ne veux pas avoir +pour moi-mme la cruaut de repousser celle-ci. +Je serais pourtant plus voisin de vous au Luxembourg: +mais vous ne me souhaitez pas d'tre votre +voisin ce prix.</p> + +<p>Adieu, mon aimable amie. Respect et tendresse; +et sensibilit vos peines que je sais.</p> + +<p><span class="pagenum"><a id="Page_322"> 322</a></span></p> + +<h3>LETTRE XXII.<br /> +<span class="normal">AU CITOYEN LAVEAU,</span><br /> +<span class="normal">RDACTEUR DU JOURNAL DE LA MONTAGNE.</span></h3> + +<p class="date">Paris, le 8 septembre 1793, l'an <span class="smcap">II</span> de<br /> +la Rpublique une et indivisible.</p> + +<p>L'impartialit que vous avez montre, citoyen, +en rendant compte de la dnonciation +de Tobiezen-Duby, contre plusieurs citoyens attachs + la bibliothque nationale, et en insrant +le lendemain dans votre journal la note du dnonciateur, +me laisse lieu d'esprer aussi que +vous voudrez bien y donner une place ma +lettre.</p> + +<p>Un journaliste plus dur que vous a trouv +qu'une lettre flagorneuse de Tobiezen-Duby +la citoyenne Roland n'tait pas pour moi une +justification suffisante: et cela est vrai; mais avant +que je connusse les chefs d'accusation, de quoi +voulait-on que je me justifiasse? et n'tait-il pas +naturel de faire connatre d'abord l'accusateur +et ses motifs? C'est quoi paraissait propre la +lettre de Tobiezen-Duby la citoyenne Roland; +et je vous prie d'en rendre juges, par l'impression, +les rpublicains auxquels il croit pouvoir +<span class="pagenum"><a id="Page_323"> 323</a></span> +en appeler. Le crateur de la formule: <em>au ministre +Roland, respect</em>, qui se trouve la tte +des lettres du dsintress M. Tobiezen-Duby, +dposes au ministre de l'intrieur, ne devrait +pas se donner pour un rpublicain de la premire +force; et je doute que le comit puratoire +des jacobins s'accommode de cette formule.</p> + +<p>Je devais donc d'abord me borner faire connatre +mon dnonciateur, quand je me suis vu +accus d'aristocratie. Chamfort aristocrate! Tous +ceux qui me connaissent en ont ri, et beaucoup +trop ri, selon moi; car j'tais aux Madelonettes. +Aristocrate! celui chez qui l'amour de l'galit +a t constamment une passion dominante, +un instinct inn, indomptable et machinal! celui +qui a mis au thtre, il y a plus de vingt ans, +la pice du <cite>Marchand de Smyrne</cite>, qu'on joue +encore frquemment, et dans laquelle les nobles +et aristocrates de toute robe sont mis en vente +au rabais, et finalement donns pour rien! celui +qui a publi contre les acadmies un discours, +lequel a devanc de deux ans leur destruction depuis +peu prononce; enfin, plusieurs autres crits +o respire cet amour de l'galit, sans laquelle la +libert politique n'est qu'une illusion, une chimre. +Voil l'aristocrate de la faon de M. Tobiezen-Duby.</p> + +<p>Il a mis enfin au jour ses chefs d'accusation, ce +M. Duby. C'est un tissu de calomnies atroces, de +mensonges dnus mme de vraisemblance. Croira-t-on +<span class="pagenum"><a id="Page_324"> 324</a></span> +qu'il pousse l'aveuglement de la haine jusqu' +se permettre d'articuler un fait, dont la fausset +peut se dmontrer sur-le-champ par une preuve +sans rplique, une preuve matrielle?</p> + +<p>Aprs avoir dit que je vais rarement aux assembles +de section (ce qui est malheureusement +vrai, par l'effet de mon tat maladif, suffocations, +touffemens, dans les assembles nombreuses), +M. Duby ajoute que je n'ai pourtant pas manqu +de m'y trouver la nomination d'un commandant +gnral, <em>pour donner ma voix Raffet</em>.</p> + +<p>J'affirme que le fait est faux. J'ignore si l'on +conserve ou non les listes des votans: mais si on +les conserve, je dfie qu'on y trouve mon nom; +si on ne les conserve pas, je dfie quelqu'homme +que ce soit de dire qu'il m'a vu ce jour l la section.</p> + +<p>Ce n'est point ici le lieu, citoyen, de confondre +M. Duby sur d'autres inculpations plus graves, et +si odieuses que je me rserve contre lui tous les +moyens de droit.</p> + +<p>Finissons, et disons le vrai mot. Il faut une +place M. Duby, quoiqu'il vous dise le contraire +dans sa note. Je rsigne la mienne ds ce moment, +dt-elle lui tre donne; mais elle ne le sera pas, +et il aura calomni pour le compte d'autrui: c'est +un malheur.</p> + +<p>Salut et fraternit.</p> + +<p><span class="pagenum"><a id="Page_325"> 325</a></span></p> + +<h3>LETTRE XXIII.<br /> +<span class="normal">A SES CONCITOYENS,</span><br /> +<span class="normal">EN RPONSE AUX CALOMNIES DE TOBIEZEN-DUBY.</span></h3> + +<p>Je suis l'objet des calomnies atroces de Tobiezen-Duby.</p> + +<p>Quel est le citoyen qu'il ose accuser d'aristocratie? +c'est un homme chez qui l'amour de la libert +et de l'galit a t la passion de sa vie entire; +connu ds long-temps par sa haine pour la noblesse, +haine qu'on reprsentait alors comme une manie +blmable par son excs; qui, dans une comdie +(<cite>le Marchand de Smyrne</cite>) faite il y a plus de vingt +ans, et encore frquemment joue sans aucun +changement, a mis les nobles sur la scne, les a +fait vendre <em>au rabais</em>, et finalement <em>donner pour +rien</em>.</p> + +<p>C'est un homme qui cette prtendue manie +contre la noblesse a dict les morceaux les plus +vigoureux, insrs dans le livre sur l'<em>ordre</em> amricain +de <cite>Cincinnatus</cite>, ouvrage publi en 1786, +et qui porta les plus rudes coups l'aristocratie +franaise, dans l'opinion publique.</p> + +<p>Ce mme Chamfort n'a cess depuis d'envoyer + divers journaux patriotes, sans se nommer, sans +chercher d'clat, tout ce qu'il a cru utile la chose +<span class="pagenum"><a id="Page_326"> 326</a></span> +publique: aussi, la cour et l'aristocratie, qui ne +l'ignoraient pas, n'ont-elles cess de le faire dchirer +dans leurs journaux; et son nom s'est trouv, +comme de raison, sur toutes les listes de proscription +de la cour et de l'aristocratie.</p> + +<p>Certes, ni la cour, ni l'aristocratie n'avaient tort; +et si quelque hazard particulier faisait ouvrir certains +porte-feuilles o se trouvent plusieurs de +mes lettres, crites <em>dans toutes les poques de la +rvolution</em>, on y verrait que mes principes rpublicains +taient bien antrieurs la rpublique.</p> + +<p>Voil ce qui est connu de tous ceux qui me +connaissent.</p> + +<p>Veut-on savoir maintenant quel est Tobiezen-Duby? +son patriotisme?..... mais ce serait une drision +que d'en parler. Lui-mme, dans sa lettre +la citoyenne Roland, o il demande une place, +lui-mme date ce patriotisme du 7 juillet 1792: +et cette date est un peu trop rcente. Il faut bien +qu'il reconnaisse que ce titre est assez faible, puisqu'il +s'appuie des droits que lui donne cette +place un ouvrage de son pre <em>sur les monnaies +des barons et des prlats de France</em>; puissante +recommandation, en effet, pour un patriote de sa +trempe; aussi s'est-il port pour continuateur de +cette sottise aristocratique, publie par lui en 1790, +appele par lui, en 1792, ouvrage <em>national</em>. Remarquez +bien les dates.</p> + +<p>Laissons donc l le patriotisme de Tobiezen-Duby; +et ne parlons plus que de Tobiezen-Duby +lui-mme: c'est bien assez.</p> + +<p><span class="pagenum"><a id="Page_327"> 327</a></span> +Mais ne l'imitons pas dans ses divagations. Je +ne me permettrai de citer contre lui que des faits +appuys de pices justificatives.</p> + +<p>Vous tous, vrais jacobins, qui, faute de le connatre, +l'avez admis parmi vous, l'avez plac dans +votre comit de correspondance, l'avez charg d'en +faire les extraits et de les lire votre tribune; vous +tous, hommes droits et purs, qui voulez que les +dnonciations soient un moyen de chtiment ou +de rpression contre les aristocrates et les tratres, +mais qui ne voulez pas qu'elles soient, dans les +mains des intrigans, une arme contre les rpublicains, +venez la bibliothque nationale, vous y +verrez les preuves de ce que j'avance.</p> + +<p>Vous verrez ce prtendu rpublicain qui donne +le nom servile de <em>patron</em> l'un de ses collgues, +lequel lui avait rendu quelques services, par une +surprise dont bientt s'est repenti le <em>patron</em> trop +facile.</p> + +<p>Vous verrez le crateur de la formule: <em>au ministre +Roland, respect</em>, vous le verrez protg par +Le Noir, dont il vante la <em>sensibilit d'me</em>, auquel +il voue <em>une reconnaissance ternelle</em>.</p> + +<p>Plac auprs de Joly, garde des estampes, Tobiezen-Duby +crit Le Noir: <em>M. Joly est l'homme de +la bibliothque pour lequel j'ai le plus de respect, +d'gards et d'estime</em>; hommage rendu en 1788, +qui n'a pas empch le mme Tobiezen-Duby de +solliciter, en 1792, la place de ce mme Joly, <em>qui +est</em>, dit-il, <em>au moment de la perdre par un juste +chtiment de son aristocratie</em>.</p> + +<p><span class="pagenum"><a id="Page_328"> 328</a></span> +Voil ce qu'il crit avec <em>vnration</em> la <em>vertueuse</em> +Roland de septembre 1792, <em>femme Roland</em> en +septembre 1793.</p> + +<p>Que dites-vous, citoyens! n'est ce pas l le vil +caractre et la marche tortueuse d'un intrigant de +l'ancien rgime, d'un intrigant du nouveau, tartufe +de probit, tartufe de patriotisme? Je supprime +ici nombre de traits consigns dans les dpts de +la bibliothque, et qui montreront nu son caractre: +jalousie, ambition, orgueil, haine pour +ses confrres bien avant la rvolution, lorsque le +patriotisme hypocrite d'un mchant ne pouvait +servir de voile ses manœuvres et ses perfidies.</p> + +<p>En attendant que vous voyiez de vos yeux, que +vous touchiez de vos mains, les preuves crites de +la perversit de Tobiezen-Duby, parcourez seulement +ses trois dnonciations contre la bibliothque; +car il en a fait trois.</p> + +<p>C'est une chose curieuse de le voir allonger, +raccourcir, la liste des dnoncs, allger le poids +sur celui-ci, l'aggraver sur celui-l, selon ce qu'il +juge convenable son intrt personnel, d'aprs +le moment et les circonstances.</p> + +<p>Voyant sa premire dlation tombe dans le +mpris, Tobiezen-Duby, le flatteur des anciens +ministres, gronde le ministre <em>tromp</em>. Pour accrditer +son absurde dnonciation, pour la faire +croire pure et dsintresse, il proteste aujourd'hui +qu'il ne veut point de place. Venez, citoyens, la +bibliothque, vous assurer que, depuis cinq ans, +<span class="pagenum"><a id="Page_329"> 329</a></span> +la vie de Tobiezen-Duby n'est qu'un tissu d'intrigues, +d'abord pour avoir une place, puis pour +en avoir une meilleure, puis pour se faire donner +un logement.</p> + +<p>Remarquez sur-tout son impudente audace, +ds que, sortant du cercle des accusations vagues, +il articule un fait prcis; par exemple, lorsqu'il +ose m'accuser d'avoir donn ma voix <em>Raffet</em>. J'ai +affirm et j'affirme encore que ce fait est faux. Je +demande qu'on consulte la liste des votans; et si +cette liste n'existe pas, je dfie tout homme, +quel qu'il soit, et ft-ce Tobiezen-Duby lui-mme, +d'oser dire qu'il m'a vu ce jour-l la +section.</p> + +<p>A cela, que rpond Tobiezen-Duby? Rien. Il +redouble de fureur et de calomnies, sans revenir +sur le seul fait positif qu'il ait allgu contre moi. +Ne reconnaissez-vous pas l, citoyens, un homme +qui n'coute que sa haine, sa haine aveugle, et +foule aux pieds sa conscience?</p> + +<p>Comment cherche-t-il couvrir cette honte? il +fait de nouveaux efforts pour exciter contre +moi les jacobins, contre moi qui, mme avant +que les socits populaires fussent mises sous +l'gide de la constitution, n'ai cess (mille tmoins +existent) de dire et de rpter: Sans +les jacobins, point de libert, point de rpublique.</p> + +<p>Il me prtend li avec le ministre Roland, moi +qui, de notorit publique, n'ai eu avec lui que +<span class="pagenum"><a id="Page_330"> 330</a></span> +les relations ncessites par ma place. Et cette +place l'avais-je sollicite? l'avais-je dsire? y +avais-je seulement song? connaissais-je, mme +de vue, le ministre Roland?</p> + +<p>Il me prtend li avec la Gironde, dont je n'ai +jamais vu un seul membre que dans des rencontres +rares, imprvues et fortuites.</p> + +<p>Ici, je porte un dfi public quelqu'homme +que ce puisse tre, de dire qu'il m'ait jamais vu +chez un seul dput de la Gironde, et qu'il ait +jamais vu un seul d'entre eux chez moi. De plus, +grand nombre de personnes savent et peuvent se +rappeler que mes ides ont t en opposition absolue +avec les leurs sur presque toutes les questions +importantes, comme la garde dpartementale, +le jugement de Louis Capet, l'appel au +peuple et plusieurs autres.</p> + +<p>Observez que ces mensonges de Tobiezen-Duby, +et quelques autres non moins odieux, se +produisent, comme par supplment, par surabondance, +dans sa troisime dnonciation; c'est--dire, +dans le troisime accs de sa fivre calomnieuse.</p> + +<p>Que penser, citoyens, de celui qui, convaincu +de faux sur un fait grave, le fait relatif Raffet, +rpte hardiment ses autres impostures, en ajoute +de nouvelles non moins faciles repousser; et +dans son emportement essaye de provoquer contre +moi des passions personnelles dans les magistrats +du peuple les plus estimables, les plus estims; +<span class="pagenum"><a id="Page_331"> 331</a></span> +appelle au secours de sa haine les plus fidles +mandataires du peuple, les socits les plus patriotiques, +toutes les autorits constitues, c'est--dire, +veut mettre ce qu'il y a de plus vil et de +plus odieux sous la protection de ce qu'il y a de +plus respectable?</p> + +<p>Mais non; les socits populaires, les autorits +constitues, sont et resteront justes, en dpit des +intrigans, des calomniateurs, de Tobiezen-Duby. +Elles peuvent, il est vrai, dans la crise d'un orage +rvolutionnaire, tre surprises et trompes pour +un moment; mais bientt claires, parce qu'elles +veulent l'tre, elles brisent avec indignation le +pige qu'on leur a tendu, et repoussent avec ddain +le fabricateur du pige: leur justice appelle + soi la justice publique, dont la leur est elle-mme +une grande portion. Dans le court intervalle +o la calomnie voudrait sparer ces deux +justices qui doivent n'en tre qu'une, j'appelle +sur moi l'une et l'autre, j'attends leurs regards, +je les dsire; et cet instant mme, tandis que +vous me lisez, rpublicains, je jouis de la certitude +de les voir se runir pour moi et confondre +Tobiezen-Duby.</p> + +<p>Tobiezen-Duby aura donc beau faire; il restera +ce qu'il est, et moi je resterai ce que je suis: lui, +vrai ou faux patriote du 7 juillet 1792, faux rpublicain +de 1793, car les intrigans et les calomniateurs +sont de faux rpublicains; moi, rvolutionnaire +de fait et de notorit publique avant la +<span class="pagenum"><a id="Page_332"> 332</a></span> +rvolution; rpublicain de principes et de cœur, +mme avant la rpublique.</p> + +<p>Telle est la force, tel est l'empire de ce sentiment +consolateur, de se dire soi-mme, <em>je +vivrai, je mourrai rpublicain</em>, qu'une dtention +de vingt annes n'et pu l'affaiblir dans mon +me; et, je le proteste de nouveau, rien de ce +qui tient, rien de ce qui tiendra la rvolution, +ne m'empchera d'appartenir du fonds du cœur, +et jusqu'au dernier soupir, la rvolution, et au +complment de la rvolution, la rpublique, + la rpublique une et indivisible.</p> + +<p class="p2"><em>P.S.</em> Encore un mot, citoyens; convaincu ds +long-temps qu'il importait au salut public que +tous les salaris du peuple, sans exception, fussent +au-dessus du soupon mme, doctrine que je professe +depuis trois ans, j'allai, l'un des premiers +jours d'aot, au comit de surveillance de notre +section (celle de 1792), sur les premiers bruits +vagues qu'on cherchait rpandre contre la bibliothque.</p> + +<p>L, j'ai dpos sur le bureau un crit dans lequel +je demande que tous et chacun de ses +membres soient examins sur leurs actions, sur +leurs principes et leurs sentimens. Observez que +cette dmarche si nette et si franche de ma part, +antrieure d'un mois notre dtention, a probablement +frapp les autorits constitues; et leur +conduite notre gard choque beaucoup Tobiezen: +<span class="pagenum"><a id="Page_333"> 333</a></span> +car il n'est pas ais Tobiezen-Duby! il veut +qu'on croye ses calomnies bien vite et pour +toujours, et que tout soit fini.</p> + +<p>Il en a pourtant tir un fruit; c'est de m'avoir +mis dans le cas de confirmer, par ma dmission +que j'ai donne, mes principes sur <em>les salaris du +peuple</em>. On peut m'objecter sans doute que c'est +avoir beaucoup trop de respect pour les calomniateurs: +soit, mais le premier devoir d'un rpublicain +est de rester fidle ses anciens principes.</p> + +<p>Je laisse l ses impostures qui lui appartiennent, +et je cherche d'o lui vient son audace avec de +si faibles moyens personnels. Ne trahirait-il pas +lui-mme son secret, par le dbut de sa premire +denonciation imprime? <em>Je suis jacobin et ardent +rpublicain</em>, dit-il. Et aussitt, enhardi par ces +deux noms qu'il usurpe, il lance, comme d'un +poste sr, tous les traits de la calomnie. Citoyens, +vous vous avez vu quel rpublicain c'tait; jugez +quel jacobin ce peut tre.</p> + +<p>Il a cru, le lche! que, sous l'abri de ces deux +titres, il pouvait tout se permettre; il a cru que +nul n'oserait aller, derrire ces retranchemens, +lui arracher son masque et ses mprisables armes; +il s'est tromp. Lui jacobin! non, il ne l'est pas. +C'est moi, qui, sans en porter le titre, le suis en +effet et de principes et d'me; moi qui, en juillet +1791, aprs le massacre du Champ-de-Mars, +entran, malgr mon tat de maladie et de souffrance, +par une force irrsistible, courus aux jacobins, +<span class="pagenum"><a id="Page_334"> 334</a></span> +moi vingtime ou trentime.... j'ignore le +nombre, mais la salle tait alors dserte. O tait +alors Tobiezen-Duby? Etait-ce chez vous, jacobins, +qu'il cherchait un refuge? Je ne crois pas +qu'il ft l. Quoi qu'il en soit, je m'y prsentai; +je fus admis parmi vous, et mme dans votre comit +de correspondance, o cet homme vient de +se glisser. Il est vrai qu'aux approches de l'hiver, +ma dplorable sant, qui suspend trop souvent +mes travaux, et qui surtout m'interdit les +grandes assembles, me fora, par degrs, me +priver des vtres, toujours plus brillantes et plus +nombreuses. La patrie, il est vrai, n'tait pas +encore sauve; mais l'affluence, toujours croissante +parmi vous, semblait le garant de son +triomphe et du vtre; et dans le redoublement +des incommodits que la foule me cause, je n'tais +plus soutenu par ce sentiment si imprieux sur +certaines mes, ce je ne sais quel attrait attach +aux prils trs-instans<a name="FNanchor_39" id="FNanchor_39" href="#Footnote_39" class="fnanchor"> [39]</a>.</p> + +<p>Ce malheur, je veux dire les infirmits physiques +qui m'interdisent les grandes assembles, +malheur rel pour tout vrai citoyen, Tobiezen-Duby +en profite pour me calomnier auprs des assembles +de section. Il me prte, ce sujet, un +<span class="pagenum"><a id="Page_335"> 335</a></span> +propos aussi absurde qu'infme, digne d'un vieil +et stupide aristocrate de chteau, et que, par cette +raison, je voue au mpris public, ainsi que +l'homme qui a la btise de me l'attribuer.</p> + +<p>J'apprends que Tobiezen-Duby, aprs avoir +rempli le rle de <em>perscuteur</em> de la bibliothque +nationale, a os, en cherchant se justifier la +tribune des jacobins, usurper le rle de <em>perscut</em> +pour ses opinions par les citoyens qu'il a dnoncs, +et tche d'appeler sur lui l'intrt attach +ce second rle.</p> + +<p>Bien loin de l'avoir perscut, je rponds affirmativement +que son patriotisme auquel on et +applaudi, tait parfaitement ignor de ceux qu'il +a <em>perscuts</em> vritablement.</p> + +<p>J'affirme de plus, qu'avant sa dnonciation, nul +de ses confrres qu'il accuse ne lui parlait et ne parlait +de lui, que lui-mme ne parlait aucun d'eux, +depuis son entre la bibliothque sous Le Noir: +ce qui tait fort simple, vu la diffrence des fonctions +respectives qui ne les mettait point en rapports.</p> + +<p>On dfie donc Tobiezen-Duby d'articuler un +seul acte de <em>perscution</em> de la part de ses confrres; +et, quant moi, la seule perscution qu'il puisse +citer, c'est d'avoir, mon entre en place, accru +ses appointemens de 400 livres. Il est vrai que, +dans sa lettre la <em>vertueuse citoyenne</em> Roland, il +demanda la place de garde des estampes, ou au +moins une augmentation de 1200 livres avec un +<span class="pagenum"><a id="Page_336"> 336</a></span> +logement. Son patriotisme d'aujourd'hui, si dsintress, +si pur, m'imputerait-il, par hasard, +cette diffrence de 1200 400 livres? Dans cette +supposition, il aurait lui-mme tout expliqu.</p> + +<p>Tobiezen-Duby est donc convaincu de faux +dans ce qu'il a dit aux jacobins, comme il l'a t +dans ce qu'il a dit aux autorits constitues et ensuite +au public; mais son nouveau mensonge est +marqu d'une plus rare impudence. Car enfin, +le public, tmoin des faits, tmoin de l'acharnement +de ses trois dnonciations, voit clairement +que Tobiezen-Duby est le perscuteur et non +le perscut. Je ne dis donc plus, comme je l'ai fait +sur quelques-unes de ses impostures: <em>citoyens, +venez et voyez</em>; je dis seulement: <em>ouvrez les yeux +et voyez</em>.</p> + +<p class="date">18<sup>e</sup> jour du 1<sup>er</sup> mois de la<br /> +rpublique franaise.</p> + +<p class="end">FIN DES LETTRES DIVERSES.</p> + +<p><span class="pagenum"><a id="Page_337"> 337</a></span></p> + +<h2><span class="xlarge">DEUX ARTICLES</span><br /> +<span class="medium">EXTRAITS</span><br /> +<span class="large">DU JOURNAL DE PARIS.</span></h2> + +<p><span class="pagenumh"><a id="Page_338"> 338</a></span> +<span class="pagenum"><a id="Page_339"> 339</a></span></p> + +<div class="chapter"> +<p class="subh"><span class="medium">DEUX ARTICLES</span><br /> +<span class="small">EXTRAITS</span><br /> +DU JOURNAL DE PARIS.</p> + +<p class="date">18 mars 1795.</p> + +<hr class="deco" /> + +<h3>ENTRETIEN<br /> +ENTRE UN DES ACTEURS DU JOURNAL DE PARIS ET UN AMI DE<br /> +CHAMFORT.</h3> +</div> + +<p>Est-ce que vous ne dfendrez pas Chamfort +contre Delacroix<a name="FNanchor_40" id="FNanchor_40" href="#Footnote_40" class="fnanchor"> [40]</a>?</p> + +<p>—Ma foi, je n'en sais rien.</p> + +<p>—N'tiez-vous pas de ses amis?</p> + +<p>—J'en tais, certainement.</p> + +<p><span class="pagenum"><a id="Page_340"> 340</a></span> +—Et vous l'abandonneriez!</p> + +<p>—N'a-t-il pas t <em>terroriste</em>?</p> + +<p>—Oui, jusqu' la menace; non, jusqu'aux actions. +Il croyait ncessaire de paratre terrible, +pour viter d'tre cruel. Il s'est arrt, quand il +a vu la frocit frapper avec les armes que le patriotisme +alarm ne voulait que montrer. Le confondriez-vous +avec les hommes de sang?</p> + +<p>—Non; mais je ne le mettrai pas non plus au +nombre des esprits sages qui ont prvu les consquences +des dclamations incendiaires, ni des mes +courageuses qui ont travaill empcher les fureurs +populaires, ni mme des mes sensibles qui +en ont constamment gmi. N'est-ce pas lorsque la +terreur l'a atteint lui-mme, qu'il a cess d'applaudir +au terrorisme?</p> + +<p>—C'est bien avant: et il ne s'est pas born au +silence; il a frapp sur le terrorisme, ds qu'il l'a +vu cruel, comme il l'avait fait sur le despotisme +dans tous les temps, et sur le modrantisme quand +il l'a cru dangereux. Ignorez-vous qu'il fut mis en +arrestation pour avoir refus Hrault-Schelles +d'crire contre la libert de la presse? N'avez-vous +pas entendu citer ce mot qui lui chappa au sujet +de <em>la fraternit</em>, que les tyrans proclamaient sans +cesse: Ils parlent, dit-il, de la <em>fraternit</em> d'tocle +et de Polynice. Ce fut lui qui, entendant dplorer +l'indiffrence du public pour les chefs-d'œuvres +de la scne tragique, l'expliqua en ces mots: La +tragdie ne fait plus d'effet depuis qu'elle court +<span class="pagenum"><a id="Page_341"> 341</a></span> +les rues. Ce fut lui qui dit de Barrre, la naissance +de son pouvoir: C'est un brave homme que +ce Barrre; il vient toujours au secours du plus +fort.—C'est un ange que votre Pache, dit-il +un jour un ami de celui-ci; mais sa place, je +rendrais mes comptes. Ce furent ces discours, +et cent autres que ceux-l supposent, qui indisposrent +les dcemvirs contre lui. On sait qu'au moment +de son arrestation, il fit ce qu'il put pour se +tuer; remis en libert, ses amis lui reprochrent +d'avoir tent de se donner la mort: Mes amis, +rpondit-il, du moins je ne risquais pas d'tre +jet la voirie du Panthon. C'est ainsi qu'il +appelait cette spulture depuis l'apothose de Marat. +Quelque temps aprs sa dlivrance, un des +amis qui lui ont ferm les yeux, Colchen le flicitait +d'tre chapp ses propres coups; Chamfort +lui rpondit: Ah! mon ami, les horreurs que je +vois, me donnent tout moment l'envie de me +recommencer. Ne voyez-vous pas, dans ces paroles, +les sentimens d'une me sensible et courageuse?</p> + +<p>—Je me plais les reconnatre en lui; mais +pourquoi donc cet emportement de paroles, ce +dbordement d'invectives et de menaces contre +les mmes castes, contre la plupart des mmes +individus que Marat et Robespierre proscrivirent +depuis?</p> + +<p>—Vous l'avez dit: parce que Chamfort n'tait +pas un esprit sage; j'ajouterai mme qu'en politique +<span class="pagenum"><a id="Page_342"> 342</a></span> +il n'tait pas un esprit clair. Il avait vu les abus +et les vices attachs l'ancien rgime; il leur avait +jur la guerre; et il croyait ncessaire de la faire + outrance, sans prcaution, comme sans mesure: +voil son erreur.</p> + +<p>—Mais n'y a-t-il pas eu du mauvais cœur dans +sa conduite, et au moins de cette mchancet qui +se plat nuire, pour peu que la justice y autorise; +de cette mchancet qui n'est pas celle du sclrat, +mais celle de l'homme dur et violent?</p> + +<p>—Nullement; et ce qui le prouve, c'est qu'il +a cess ses emportemens ds qu'il a vu qu'on prenait + la lettre les discours des Marat et des Robespierre; +il voulait faire peur et non faire du mal, +puisqu'il s'est arrt ds qu'il a vu qu'on faisait +mal pour faire mal, et encore pour faire peur.</p> + +<p>—Mais n'a-t-il pas voulu satisfaire des vues +personnelles? n'est-ce pas son intrt qui lui a conseill +de flatter les partis dominans?</p> + +<p>—Son intrt n'a t pour rien dans sa conduite. +Toujours Chamfort s'y montra suprieur; +disons plus: il en fut toujours l'ennemi. Non seulement +il s'attacha la rvolution, mais mme il +poursuivit avec passion jusques sur lui-mme tous +les abus, ou ce qu'il croyait tre les abus de l'ancien +rgime. Il se dchana contre les pensions, +jusqu' ce qu'il n'et plus de pension; contre +l'acadmie dont les jetons taient devenus sa seule +ressource, jusqu' ce qu'il n'y eut plus d'acadmie; +contre toutes les idoltries, toutes les servilits, +<span class="pagenum"><a id="Page_343"> 343</a></span> +toutes les courtoisies, jusqu' ce qu'il n'existt +plus un homme qui ost se montrer empress +lui plaire; contre l'opulence extrme, jusqu' ce +qu'il ne lui restt plus un ami assez riche pour le +mener en voiture ou lui donner dner. Enfin il +se dchana contre la frivolit, le bel esprit, la +littrature mme, jusqu' ce que toutes ses liaisons, +occupes uniquement des intrts publics, fussent +devenues indiffrentes ses crits, ses comdies, + sa conversation. Il s'impatientait d'entendre louer +son <cite>Marchand de Smyrne</cite> comme une comdie +rvolutionnaire; il s'indignait mme qu'on se crt +rduit tenir compte de si faibles ressources pour +servir une si grande cause. Je ne croirai pas la +rvolution, disait-il souvent en 1791 et 1792, +tant que je verrai ces carrosses et ces cabriolets +craser les passans. Voici une anecdote qui le +caractrise. Le lendemain du jour o l'assemble +constituante supprima les pensions, nous +fmes lui et moi voir Marmontel la campagne. +Nous le trouvmes, et sa femme surtout, gmissant +de la perte que le dcret leur faisait prouver; +et c'tait pour leurs enfans qu'ils gmissaient. +Chamfort en prit un sur ses genoux: Viens, dit-il, +mon petit ami, tu vaudras mieux que nous; +quelque jour tu pleureras, en apprenant qu'il +eut la faiblesse de pleurer sur toi, dans l'ide que +tu serais moins riche que lui. Chamfort perdait +lui-mme sa fortune par le dcret de la veille.—Si +Chamfort, comme on voit, ne passait rien +<span class="pagenum"><a id="Page_344"> 344</a></span> +aux autres, il ne se passait rien non plus lui-mme. +Il fut misantrope peut-tre, mais non pas +inhumain; il hassait les hommes, mais parce qu'ils +ne s'aimaient point; et le secret de son caractre +est tout entier dans ce mot qu'il rptait souvent: +Tout homme qui, 40 ans, n'est pas misantrope, +n'a jamais aim les hommes. On lui a reproch +d'avoir t ingrat envers des amis qui l'avaient +oblig pendant leur puissance; et l'on s'est fond +sur son ardeur poursuivre les abus dont ils vivaient. +La belle raison! La preuve que Chamfort +ne fut point ingrat, c'est qu'il resta attach ses +amis dpouills d'abus, comme il l'avait t quand +ils en taient revtus.</p> + +<p>—A ce compte, il n'y aurait qu' admirer dans +Chamfort; et ce que vous appelez le dfaut de sagesse +de son esprit, ne serait que la facult de +s'mouvoir trop vivement pour le bien et contre +le mal!</p> + +<p>—Vous allez maintenant trop loin. La morosit +de Chamfort, sa misantropie furent des dfauts +srieux; il irrita souvent des gens qu'il aurait pu +ramener; il affligea des hommes honntes par des +jugemens inconsidrs. Il provoqua sans le vouloir, +il autorisa des passions perverses, et arma des +hommes atroces de maximes violentes et de raisonnemens +spcieux; et quand il avait lanc un mot +piquant ou accablant sur quelqu'homme que ce +ft, il ne revenait plus sur l'opinion qu'il en avait +donne, non qu'il ft arrt par la crainte mprisable +<span class="pagenum"><a id="Page_345"> 345</a></span> +de dprcier un mot saillant, mais plutt +parce qu'il voulait se faire craindre d'un ennemi +qu'il croyait trop bless pour ne pas tre irrconciliable; +c'est ainsi qu'il resta toute sa vie le dtracteur +de Laharpe, parce qu'il l'avait t un jour; +il s'obstina soutenir que cet excellent littrateur +dont il honorait d'ailleurs le patriotisme, ne savait +pas le latin, parce qu'il l'avait surpris autrefois, +je ne sais dans quelle erreur sur le sens d'un mot +de Tite-Live. Ces travers sont inexcusables; mais +je ne puis pour cela passer condamnation sur des +reproches qui attaquent le fond de son cœur.</p> + +<p>—Je vous entends; mais, aprs tout, quoi +bon clbrer Chamfort? Qu'a-t-il fait pour la rvolution? +Il n'a pas imprim une seule ligne, pour +en hter ou en arrter la marche suivant les circonstances, +non plus que pour l'clairer.</p> + +<p>—Comptez-vous pour rien une foule de mots +saillans, qui ont pass mille fois dans toutes les +bouches? Sa rponse des aristocrates qui, aprs +le 14 juillet 1789, se demandaient douloureusement +ce que devenait la Bastille: Messieurs, +elle ne fait que dcrotre et embellir. Ces autres +paroles sur la manire de faire la guerre la +Belgique: <em>Guerre aux chteaux! Paix aux chaumires!</em> +paroles qui, pour tre devenus l'adage +du vandalisme et de la tyrannie en France, n'en +taient pas moins justes et politiques relativement + des ennemis trangers et des agresseurs +cruels; cette prdiction, malheureusement dmentie +<span class="pagenum"><a id="Page_346"> 346</a></span> +par M. Pitt, mais qui devait lui servir de +leon, et fournira l'Angleterre un ternel reproche +contre lui: L'Angleterre ne fera pas la +guerre la France, elle aimera mieux sucer notre +sang que de le rpandre; enfin cette rflexion +dcisive sur des projets de loi proposs l'assemble +constituante pour rprimer la licence des +crits calomnieux: Toute loi sera inutile contre +la calomnie, parce qu'elle se vend bien. Chamfort +imprimait sans cesse; mais c'tait dans l'esprit +de ses amis. Il n'a rien laiss d'crit; mais il n'aura +rien dit qui ne le soit un jour. On le citera long-temps; +on rptera dans plus d'un bon livre des +paroles de lui, qui sont l'abrg ou le germe d'un +bon livre.... Ne craignons pas de le dire: on n'estime +pas sa valeur le service qu'une phrase nergique +peut rendre aux plus grands intrts. Il est +des vrits importantes, qui ne servent rien, +parce qu'elles sont noyes dans de volumineux +crits, ou errantes et confuses dans l'entendement; +elles sont comme un mtal prcieux en dissolution: +en cet tat il n'est d'aucun usage, on ne +peut mme apprcier sa valeur. Pour le rendre +utile, il faut que l'artiste le mette en lingot, l'affine, +l'essaie, et lui imprime sous le balancier des +caractres auxquels tous les yeux puissent le reconnatre. +Il en est de mme de la pense. Il faut, +pour entrer dans la circulation, qu'elle passe sous +le balancier de l'homme loquent, qu'elle y soit +marque d'une empreinte ineffaable, frappante +<span class="pagenum"><a id="Page_347"> 347</a></span> +pour tous les yeux, et garante de son aloi. Chamfort +n'a cess de frapper de ce genre de monnaie, +et souvent il a frapp de la monnaie d'or; il ne +la distribuait pas lui-mme au public, mais ses +amis se chargeaient volontiers de ce soin; et certes +il est rest plus de choses de lui qui n'a rien crit, +que de tant d'crits publis depuis cinq ans et chargs +de tant de mots.</p> + +<p>—Je me rends, citoyen; mais que puis-je +faire de mieux pour la mmoire de Chamfort que +d'crire notre entretien et de le publier? y consentez-vous?</p> + +<p>—Volontiers.</p> + +<p class="signature"><span class="smcap">M. Rœderer.</span></p> + +<h3>VARITS.</h3> + +<p class="date">12 germinal an <span class="smcap">III</span>.</p> + +<p>A la bonne heure, citoyens, quelques mots +fins ou nergiques, quelques anecdotes rapidement +contes, rduites dans un cadre ingnieux, +voil ce qui compose votre morceau sur +Chamfort, voil ce qui plat tous les lecteurs, +et non des discussions la fois pesantes et trangles, +des disputeurs, des dissertateurs, des docteurs +de quelque genre que ce soit, de Salamanque +ou de la comdie; vos deux pages valent mieux +<span class="pagenum"><a id="Page_348"> 348</a></span> +qu'une vie en deux volumes. Quand on les a +lues, vingt souvenirs reviennent encore. Je l'ai +connu, ds la jeunesse, ce Chamfort; et je doute +beaucoup qu'il ft digne d'tre <em>misantrope quarante +ans</em>, si, pour en avoir le droit, <em>il faut avoir +aim les hommes</em>. Il n'aima jamais que Chamfort: +c'tait un homme habile lancer un trait d'esprit +<em>acr</em>, comme une arbalte chasse une flche. Je +vais en dire quelques mots, non par le besoin de +mdire (il n'y eut pas plus entre nous de haine +que d'amiti), mais par le dsir d'tre vrai, et de +bien juger ceux qui ont t dsireux de paratre, +et qui ont eu la triste ambition d'tre craints.</p> + +<p>Chamfort le fut toujours; sa figure tait charmante +dans la jeunesse; le plaisir l'altra trangement, +et l'humeur finit par la rendre hideuse. +Il ne montra d'abord que de la gat, et seulement +un petit germe de mchancet; mais ce germe +ressemblait au plus petit des grains qui devient +un arbre: il ombragea toute sa vie. Aprs un succs +acadmique, il essaya la carrire des ngociations; +il eut une correspondance qui ne fut +remarque que par des lettres outrageuses contre +l'ambassadeur qu'il avait suivi. On peut croire +qu'il revint Paris; et il dit que la politique <em>n'tait +que du haut allemand</em>. Soit qu'on eut dgot +M. de Choiseul de ce caractre trop cre, soit +qu'on lui et laiss ignorer ses talens, Chamfort +dsespra ou ddaigna d'tre replac, et il se dvoua +aux lettres.</p> + +<p><span class="pagenum"><a id="Page_349"> 349</a></span> +Parmi ceux qui se firent connatre dans le +mme temps, je me rappelle l'abb Delille, non +moins fcond en saillies, et qui l'a bien surpass +en gloire littraire. Leur caractre modifia bien +diversement leur esprit. Delille a toujours plu +comme un enfant. Chamfort sollicitait le rire et +se faisait redouter. Il reprocha un jour l'abb la +richesse de ses rimes, qu'il appelait <em>des sonnettes</em>; +celui-ci le plaignait de ne faire entendre que des +grelots.</p> + +<p>Les bons mots de Chamfort se heurtrent bientt +contre ceux de Duclos. Le vieux matre d'escrime +montra un peu d'humeur du ton libr du +jeune homme, et dit en grommelant:</p> + +<p class="quote">Ce n'tait pas jadis sur ce ton ridicule....</p> + +<p>Chamfort acheva:</p> + +<p class="quote">Qu'Amour dictait les vers que soupirait <em>Racine</em>.</p> + +<p>Cependant il s'aperut qu'il y avait profiter +avec cet homme. Il remarqua, il imita, il surpassa +peut-tre ce ton de flatteur brusque, cet art de +caresser les grands avec une apparence de rudesse +qui avait valu Duclos, de la part d'un autre malin, +l'pithte de <em>faux sincre</em>. Mademoiselle Quinault, +qui me l'a dit, lui donnait un autre nom +assez plaisant <em>don Brusquin d'Algarade</em>. Chamfort +et mrit cette grandesse. J'ai vu de ses fureurs. +J'ai ri de l'humilit o il tenait l'lgant Vaudreuil, +son patron. Celui-ci s'occupait sans cesse lui +procurer des accs la cour; et Chamfort se rsignait + accepter de petits titres en faveur des pensions; +<span class="pagenum"><a id="Page_350"> 350</a></span> +c'est ainsi qu'il fut secrtaire de madame +Elisabeth. On l'embarrassa beaucoup, en le voulant +faire secrtaire de l'ordre du Saint-Esprit; il +y avait encore l 2000 fr. de pension gagner. +Mais une espce de demi-cordon bleu porter <em>en +sautoir</em> gtait l'affaire. Cela avait l'air subalterne; +et c'tait alors que Chamfort invoquait la religion +de l'galit, qu'il n'et jamais connue, s'il avait +pu porter ce mme cordon <em>de l'paule dextre +la hanche gauche</em>.</p> + +<p>D'ailleurs, on lui rappela qu'il avait dit notre +excellent Ducis, qui on proposait le cordon de +Saint-Michel: Que feras-tu de ce ruban? tu ne +l'auras pas plutt qu'il faudra le porter. La rvolution +vint; vous avez cont le reste. Il finit +par s'enivrer de dmocratie et de mauvais vin, et +puis se tuer, se manquer, se recommencer. Je +vois en lui beaucoup de rage, et cherche <i>son humanit</i>. +Il ddaignait la fin qu'on vantt son +<cite>Marchand de Smyrne</cite>; il regrettait srement que +son <cite>Zangir</cite> eut peu dur: la <cite>Jeune Indienne</cite> est +une parfaite et lgante bagatelle, dont on doit, +ce me semble, l'ide Mtastase. Son loge de +Molire a t lu; mais on relit surtout celui de +La Fontaine. Je voudrais qu'on publit ses notes +pleines d'esprit sur ce pote. Mais qu'a-t-il fait de +son pome commenc sur la Fronde? Quand il +l'entreprit, il tait loin des sublimits du <em>sans-culotisme</em>... +Bon soir.</p> + +<p><span class="pagenum"><a id="Page_351"> 351</a></span></p> + +<h2>LETTRES DE MIRABEAU<br /> +<span class="medium">A CHAMFORT.</span></h2> + +<p><span class="pagenumh"><a id="Page_352"> 352</a></span> +<span class="pagenum"><a id="Page_353"> 353</a></span></p> + +<div class="chapter"> +<p class="subh">LETTRES DE MIRABEAU<br /> +<span class="normal">A CHAMFORT.</span></p> +</div> + +<h3>LETTRE I.</h3> + +<p class="date">4 dcembre 1783.</p> + +<p>Expliquez-moi, mon trs-aimable ami, si les +traductions grecques et latines de M. de Pompignan +que vous desirez consulter, sont dans les +deux derniers volumes de sa nouvelle collection. +Je ne les ai point encore; mais je puis les +avoir sur-le-champ. Si c'est au contraire dans les +<cite>Mlanges de littrature</cite> qu'il a donns il y a deux +ou trois ans, que vous cherchez M. Saint-Grgoire, +je n'ai point mes livres ici; et ces <em>mediocres miscellanea</em> +ne sont pas sur ma trs-petite tablette; +mais je puis les avoir dans la matine. Expliquez-vous +donc; car je n'ai reu qu'hier soir en rentrant +votre lettre qui pourtant est date du 2.</p> + +<p>Pendant qu'on relie votre exemplaire du livre +que vous voulez bien dsirer<a name="FNanchor_41" id="FNanchor_41" href="#Footnote_41" class="fnanchor"> [41]</a>, je vous annonce +<span class="pagenum"><a id="Page_354"> 354</a></span> +celui que j'avais fait entre-mler de feuilles d'attente +pour moi, et qui est en bel tat, comme +vous voyez, parce qu'il a fait sept ou huit cents +lieues, et pass par bien des mains. Ce me sera un +vritable service, et dont je vous aurai une reconnaissance +ternelle et bien douce, si vous +avez le courage d'en entreprendre une censure +trs-svre, soit pour le fond, soit pour la forme.</p> + +<p>Quant au fond, je sais que j'ai mdit profondment +le plan, et que cependant on lui a reproch +quelques dfauts d'ordre. A-t-on raison? +c'est ce que je ne veux ni ne puis dcider; mais ce +que je sais surtout, c'est que, riche en rsultats +moraux comme vous l'tes en vues profondes, +en aperus nouveaux et d'un coloris qui n'est qu' +vous, vous pouvez m'enrichir infiniment, et que +vous tes capable du noble sentiment de le vouloir, +1<sup>o</sup> parce que vous m'aimez, 2<sup>o</sup> parce que +cet ouvrage n'a pas t sans quelque utilit, et +qu'ainsi c'est une bonne œuvre que de le rendre +le moins mauvais possible, 3<sup>o</sup> parce que Marmontel +n'avait pas peur qu'un modeste client le ruint.</p> + +<p>Quant la forme, je sais qu'il y a beaucoup +d'incorrections, et peut-tre aussi de cette obscurit, +dont les crits d'un reclus ne paraissent le +plus souvent aux gens du monde, que parce qu'ils +ne lisent pas avec autant d'attention qu'il a crit. +Pour vous qui savez mditer et dilucider, composer +et colorier, vous qui avez l'me et le gnie de Tacite, +avec l'esprit de Lucien et la muse de Voltaire +<span class="pagenum"><a id="Page_355"> 355</a></span> +quand il rit et ne grimace pas; si vous voulez laisser +quelques jours sur votre pupitre mon ouvrage, +mdiocre la vrit, mais non pas mprisable, +il mritera bientt d'tre plac au nombre +des bons livres.</p> + +<p>Je crois ds long-temps que de bons apologues +seraient plus utiles que de bons traits de morale; +jugez du cas que je fais des vtres, et de l'incroyable +talent que vous a donn la nature en ce +genre. Mais parbleu, mon beau monsieur, je ne +me charge la conscience d'aucun pch dont je n'ai +eu le plaisir. Ainsi, aujourd'hui, ou au plus tard +demain sans faute, j'irai entendre l'apologue qui, +en bonne rgle, est moi, puisqu'il a t fait +pour moi. Bonjour, mon cher et aimable ami. +<i lang="la" xml:lang="la">Vale et me ama.</i></p> + + +<p>Dupont vous portera lui-mme son Roland. Il a +vu M. de C.....<a name="FNanchor_42" id="FNanchor_42" href="#Footnote_42" class="fnanchor"> [42]</a>. Il a lui faire d'ici mercredi +prochain, le rapport d'une trs-grande affaire; et +je crois qu'ils sont contens l'un de l'autre.</p> + +<p><span class="pagenum"><a id="Page_356"> 356</a></span></p> + +<h3>LETTRE II.</h3> + +<p class="date">Paris, 22 juin 1784.</p> + +<p>Je ne m'accoutume pas aisment l'ide d'tre +rduit causer par crit avec vous, mon ami; +votre socit est si douce, votre conversation si +sduisante, et votre amiti si confiante, qu'il est impossible +qu'une correspondance en remplace le +moindre charme. L'union des mes ne veut point +de rserve; les lettres en exigent. Eh! qui pourrait +exprimer ce qu'un seul regard fait entendre? Quoiqu'il +en soit, je ne suis pas l'enfant gt du sort, +et je dois tre habitu aux contrarits. Ainsi, je +n'ai presque pas le droit de me plaindre de celle-ci, +dont vous ne pouvez d'ailleurs ressentir que +la moiti, puisque, dans votre belle solitude, vous +avez un ami trs-aimable et trs-cher. Or, je vous +aime pour vous, quoique je jouisse de notre amiti +pour moi; ainsi je ne me permettrai pas mme +de presser votre retour.</p> + +<p>J'ai vu hier la difficult, et je n'en ai pas t +content. D'abord, le temps tait orageux jusqu' la +tempte; et il a t impossible de se promener au +jardin. De l, tmoins, espions, humeur et rserve; +ensuite, sa conversation a eu du haut et du bas; +elle n'a pas dit un mot direct de l'homme qui nous +nous intressons; mais elle a tenu tant de propos +<span class="pagenum"><a id="Page_357"> 357</a></span> +tranges sur les gens de lettres et sur leurs +dfauts de socit, sur l'impossibilit d'en rencontrer +un d'aimable, sur le danger d'tre leur +intime, que j'ai vu clairement de l'affectation dans +ce sujet de conversation, et dans la manire dont il +tait trait. L'Auvergnat<a name="FNanchor_43" id="FNanchor_43" href="#Footnote_43" class="fnanchor"> [43]</a>, aprs cette longue +dissertation, est venu comme exemple, et seulement +par occasion. On a dit que Voltaire lui-mme +n'avait pas eu plus d'esprit que celui-l, +que la nature lui avait donn beaucoup de grces +et de sensibilit, et que l'exercice des lettres l'avait +rendu goste et caustique. J'ai dbattu l'gosme +avec un trs-grand succs; et j'ai expliqu +la causticit avec assez d'adresse, en faisant +remarquer d'ailleurs (ce qui est trs-vrai) que +cette causticit, que provoquent les ridicules, les +vices et les mchans, devient toute tolrance et +bont en amiti. On est convenu de cela; mais +il m'a paru qu'il y avait un parti pris d'avoir de +l'humeur, et on l'a pouss jusqu' dire qu'on +n'avait vu que le petit abb de Constantinople<a name="FNanchor_44" id="FNanchor_44" href="#Footnote_44" class="fnanchor"> [44]</a> +aimable en socit, quoiqu'on le ddaignt comme +ami, ou plutt qu'on le crt incapable de l'tre. +Vous connaissez cette manire de tomber d'accord +dans la discussion des dtails, et de revenir +avec opinitret l'assertion laquelle l'interlocuteur +<span class="pagenum"><a id="Page_358"> 358</a></span> +oppose les dtails non disputs. Tel a t +le systme de dfense de la jolie disputeuse. Il est +clair qu'elle avait de l'humeur; la cause n'est pas +si aise dmler. Avant-hier, j'aurais cru sans +difficult que c'tait le dpart, qui, trs-certainement, +en a beaucoup donn. Hier, cela m'a paru +incertain; et comme nous n'avons pu tre seuls un +instant, il n'a pas t possible d'aller directement + la dcouverte. Les entours aussi paraissaient +incommoder; ma sortie, beaucoup plus prompte +que je ne l'avais annonc, parce que j'ai vu que +la conversation ne cesserait certainement pas +d'tre amphibologique, a fch aussi. En un mot, +<i lang="la" xml:lang="la">non liquet</i>; et avec ce sexe, sans tre un sot, on +saute quelquefois pour reculer.</p> + +<p>Il faut que vous sachiez qu'elle avait eu par +crit une scne pouvantable. L'honorable Hibernois +ne se console pas que son prcieux rejeton +ne porte pas le nom de Jean; et il voulait +absolument que les puissances ecclsiastiques et +civiles intervinssent, pour lui ajouter ce nom de +mauvaise compagnie. Lady s'est permis des objections +qui ont t trs-mal reues; enfin je me +suis charg de dmontrer, par un billet, l'absurdit +de cette prtention; je l'ai fait, et il a paru +que j'tais un grand poids la pauvre brutalise. +Est-ce l cette frayeur de la soumission d'amour, +cette tendre inquitude tenant l'abngation de +soi? je ne le crois pas. C'est donc de la lchet? +je ne le crois pas non plus; les caractres doux et +<span class="pagenum"><a id="Page_359"> 359</a></span> +les cœurs superstitieux en amour se laissent tyranniser +long-temps; mais un moment vient o ils +brisent le joug: et c'est alors l'affaire d'un moment +et d'un mot. Au reste, ce qu'on doit en amiti, +c'est surtout la vrit; et voil pourquoi je +vous rpte que j'ai t hier, beaucoup plus +qu'un autre jour, rduit conjecturer. Je ne crois +pas qu'on puisse m'chapper long-temps; et j'attends +avec impatience la lettre de notre ami, +comme une preuve srieuse. Alors, comme aujourd'hui, +il peut compter sur la vrit sans rticence. +Je l'estime trop pour lui tter le pouls. +Qu'il compte sur mon zle vous suppler, et +qu'il n'ait pas d'inquitude sur la foule de dtails +que je ne puis pas crire. Je n'en ai pas nglig un +seul; et l'on sait, par exemple, trs-bien que +l'Auvergnat se croit guri et qu'il ne l'est pas; +qu'il s'est flicit de son voyage, et qu'il en souffre; +qu'un signe prolongera ou abrgera ce +voyage; qu'en un mot, il est vaincu, mais non pas +subjugu.</p> + +<p>Ne vous attendez pas que je vous donne de +grandes nouvelles de ce pays, o vous avez coup +sr de meilleurs correspondans que moi. Voici +cependant un lazzi que je vous fais passer, parce +que je le tiens de la premire main. Un grand abb +que vous connaissez peut-tre, frre de Sabatier +de Castres, que vous connaissez srement, tait +avant-hier aux Varits amusantes, devant un +trs-petit homme, qui lui a fait la prire usite +<span class="pagenum"><a id="Page_360"> 360</a></span> +en pareil cas. Monsieur, a rpondu l'abb, chacun +est ici pour son argent, et je garde ma place.—Mais, +monsieur, je ne puis pas vous nuire, +et vous me privez du spectacle.—Monsieur, j'en +suis fch, et je garde ma place.—Je vous assure, +monsieur, qu'il est de votre intrt d'tre plus +complaisant.—Comment, monsieur! que voulez-vous +dire?—Que je suis persuad qu'il vous +arrivera quelque chose de dsagrable, si vous ne +dfrez pas ma prire.—Comment, monsieur! +vous me menacez!—Dieu m'en garde, monsieur! +mais si vous ne me cdez pas votre place, +vous vous en repentirez.—Parbleu! voil une +manire nouvelle de prier les gens! et certes elle +ne russira pas.—Monsieur, faites bien vos rflexions; +car il vous arrivera mal, si vous ne passez +derrire moi.—Monsieur, laissez moi en repos... +Alors, le petit homme dit son voisin: Voyez-vous +ce grand abb? c'est l'abb Miolan.—L'abb +Miolan!—Oui, l'abb Miolan, le grand constructeur +de ballons brls.—Messieurs, voyez-vous +l'abb Miolan?<a name="FNanchor_45" id="FNanchor_45" href="#Footnote_45" class="fnanchor"> [45]</a>—L'abb Miolan! Toute la salle +<span class="pagenum"><a id="Page_361"> 361</a></span> +rpte en cho: inutile l'abb Miolan! et les battemens +de mains et les hues; et les miau, miau, miau. Le +grand abb s'enfuit, trop heureux de n'tre pas +cras... Certainement le petit homme n'tait pas +bte; et le grand abb n'est pas poli.</p> + +<p>J'attends avec une impatience proportionne +l'objet, la situation et l'opinion que j'ai de +l'homme et du sujet trait par un tel homme, la +traduction que vous savez. Ne la ngligez pas, je +vous en prie; vos futures moissons y sont fortement +intresses. Il y a bien loin entre savoir que +des principes sont utiles, et possder l'art de les +faire adopter aux autres hommes. Cet art demande +de grandes prparations et des circonstances +auxiliaires. Une impatience qui a mme +quelque chose de louable, entrane les gens de +bien promulguer les vrits qui les frappent, +ds l'instant o elles s'offrent leurs yeux, et +sans avoir rflchi si elles s'y sont prsentes dans +l'enchanement le plus propre forcer le consentement +de tous les esprits. Rien ne diffre plus de +l'ordre de gnration des ides, que celui de leur +perquisition. Il faut que les sciences soient dj +compltes, avant qu'on puisse faire des mthodes; +il faut que les vrits morales soient familires +avant d'tre usuelles. Les langues existaient depuis +une longue suite de sicles, quand on est +parvenu rdiger les grammaires qui nous en +rendent aujourd'hui l'tude plus facile. Il faut que +des livres de morale ou de politique <i lang="la" xml:lang="la">ex professo</i> +<span class="pagenum"><a id="Page_362"> 362</a></span> +aient cern et dchauss tel prjug, avant que la +comdie puisse l'extirper en le vouant au ridicule.</p> + +<p>Pour votre propre intrt, dpchez-vous donc, +mon ami; mais que diable vous parl-je de votre +intrt, tandis que vous savez que le mnage +meurt de faim et spcule sur la brochure! <i lang="la" xml:lang="la">Vale +et me ama.</i></p> + +<h3>LETTRE III.</h3> + +<p class="date">Paris, 23 juin 1784.</p> + +<p>Je ne vous crirai pas long-temps aujourd'hui, +mon ami, 1<sup>o</sup> parce que j'ai la fivre et j'ai pass +une nuit trs-agite et trs-douloureuse; 2<sup>o</sup> parce +qu'ayant dmnag hier, au milieu des angoisses +de la plus cruelle pnurie, je n'ai pas t dans la +maison qui ncessiterait les relations; 3<sup>o</sup> parce +que, dans le hourvaris d'un dplacement, je ne +sais o appuyer ma main, ni presque o poser +ma tte. Vous voyez que j'ai, comme M. Pinc, +mes trois raisons, et qu'elles ne sont pas si +gaies. Je ne vous aurais point du tout crit, si je +n'eusse pris l'engagement de griffonner chaque +jour; ce qui ne laisse pas de me donner du +remords; car ce que je vous envoie ne vaut pas +srement le port; mais ma lettre d'hier, qui tait +<span class="pagenum"><a id="Page_363"> 363</a></span> +plus substantielle, vous sera parvenue contre-signe +et paraphe. Ainsi voil compensation.</p> + +<p>Ecrivez-moi dsormais rue de la Roquette, maison +de M. d'Hricourt, prs celle du jardinier de +la reine. A calculer les seules distances de mes +gens d'affaires, il est impossible que je reste ici. +Jugez ce que parat ce quartier aux yeux de mon +amiti pour vous! J'aimerais autant tre en Sibrie. +Mais je ne prendrai aucun arrangement que +je ne sache o vous passerez l'hiver; car les mprises, +en fait de dmnagemens, sont trs-chres.</p> + +<p>S'il est possible, dans ce beau Rosny, que le +plus dsintress des surintendans qu'ait eu la +France n'a pas ddaign de porter une valeur +de plusieurs millions, de penser l'indigence, et +de former des plans utiles pour elle, rvez quelque +grande entreprise de librairie, que vous +puissiez proposer Panckouke, pour moi, et qui +m'assure la libert d'envoyer chercher dix douze +fois par an douze quinze louis; certainement, +je ne serai ni aussi indiscret, ni aussi paresseux, +ni probablement aussi stupide que La Harpe. +Si Panckouke n'avait pas fait cette bte d'dition +<em>in</em>-12 des Mmoires de l'Acadmie des Inscriptions +(format ridicule pour tout ouvrage +d'rudition, collection fastidieuse et presque +d'aucun usage, tant qu'il n'y aura ni ordre ni +choix), je proposerais un excellent travail sur +cet amas indigeste, et tel peu prs, pour parler +<span class="pagenum"><a id="Page_364"> 364</a></span> +modestement, que Dieu a d le faire sur le +chaos. Rvez, mon ami, cela ou toute autre +chose. Les chteaux en Espagne de l'amiti +valent bien ceux de l'ambition. <i lang="la" xml:lang="la">Vale et me ama.</i></p> + +<h3>LETTRE IV.</h3> + +<p class="date">Samedi.</p> + +<p>J'ai reu votre terrible paquet, mon ami; et au +milieu de tout le plaisir qu'il m'a fait, j'ai ressenti +deux peines: l'une de voir que certain attachement +vous tenait plus profondment au cœur +que je ne l'avais encore cru, l'autre que vous travailliez +trop et que vos yeux et votre poitrine +doivent en souffrir. Quant au premier point, ce +n'est pas que je m'en tonne, ni que j'aie de tristes +pressentimens. Je ne m'en tonne point; tout +homme fier et sensible s'opinitre, surtout quand +sa raison lui dit que russir c'est travailler plus +encore pour ce qu'il aime que pour lui; et cela +seul peut-tre le rend capable de supporter la +ridicule concurrence d'un comptiteur indigne. +Je n'ai point de sinistres prsages; car aussi long-temps +qu'il me sera dmontr qu'Aspasie n'est +pas dpourvue de toute noblesse, de toute dlicatesse, +de toute raison (et je lui crois une assez +forte dose de tout cela), je ne pourrai pas croire +<span class="pagenum"><a id="Page_365"> 365</a></span> + la victoire de Thersite sur Achille. Vous savez +l'preuve que je crois dcisive et mortelle pour +le pauvre saint (je ne le nomme pas autrement +elle-mme). Vous avez bien marqu la nuance +dans votre joli conte; mais vous n'en avez pas +assez tir de parti; en ce genre, comme en beaucoup +d'autres, prophtiser, c'est amener l'vnement. +Avec tout cela, mon ami, je vous aime trop +pour ne pas craindre de voir la moindre parcelle +de votre bonheur abandonne au hasard et l'inconstance +de ce sexe. Vous avez trop de raison +pour tre trs-romanesque; vous avez l'imagination +trop ardente et le cœur trop essentiellement +bon pour ne l'tre pas un peu. Aussi dout-je +que votre philosophie vous serve aussi bien pour +les femmes que sur tout autre sujet. Quant mes +observations personnelles, je runis le tmoignage +unanime de toute l'antiquit, qui, je crois, a +pouss infiniment plus loin que nous la science +de l'observation et la connaissance du cœur humain. +Je me sens bien fort. Or, vous savez ce +qu'ils pensaient des femmes, de ce sexe qui pourtant +a eu de leur temps des prodiges, parce que +la proprit d'un miroir est de tout rendre en +surface. Je ne vous parlerai pas des invectives que, +trs-srieusement et dans toute la pompe tragique, +dans la morale des chœurs, et non dans la +coupe du dialogue dramatique, Euripide, qu'on +a si plaisamment appel le Racine de la Grce, +leur lanait en plein thtre; ce qui prouve tout +<span class="pagenum"><a id="Page_366"> 366</a></span> +au moins qu'il ne heurtait pas l'opinion universelle +du temps; car vous savez comment ce +mme pote fut reu, lorsque, avec tous les palliatifs +de son art, il osa faire dire Hyppolite: Ma +langue a fait serment, mon cœur ne l'a point +fait. Mais je vous prierai de lire ce que tous les +moralistes de l'antiquit en ont dit, lorsqu'ils ont +daign en parler (ce qui est assez rare) et (ce qui +est bien plus fort) de vous rappeler ce que les +institutions des lgislateurs prouvent qu'ils en ont +pens: je vous prrai de vous rappeler ces propres +mots d'un censeur romain (Metellus Numidicus), +qui commence ainsi une harangue solennelle en +plein snat:</p> + +<p class="blockquote"> +Si sine uxore possemus, Quirites, esse omnes, e molesti +caremus; sed quoniam it natura tradidit, ut nec +cum illis satis commod, nec sine illis ullo modo vivi possit, +saluti perpetu potius qum voluptati consulendum<a name="FNanchor_46" id="FNanchor_46" href="#Footnote_46" class="fnanchor"> [46]</a>.</p> + +<p>O mon ami! ces gens-l taient plus profonds +que nous; et cependant ils ne croyaient pas du +tout, comme nous feignons de le croire, que +l'ducation des femmes bien dirige pt influer sur +le bonheur social, ni qu'elle pt assurer la stabilit +<span class="pagenum"><a id="Page_367"> 367</a></span> +des lgislations, comme nous l'avons tant dit. +Ils regardaient ces tres-l comme des machines + enfans et plaisir; et ce n'est assurment pas +qu'ils n'eussent du feu dans l'imagination et de +la grce dans l'esprit. Qu'est-ce donc, si ce n'est +la conviction ferme et absolue que ces tres sans +caractre chappaient tout ordre, toute combinaison?</p> + +<p>Ce pourrait bien tre de la nourriture trop forte +pour vous en cet instant, mon ami, que cette philosophie +svre; ou plutt vous rirez de ce que le +plus faible des hommes avec les femmes, celui qui +les a tant idoltres, et dont le moral, moins que +le physique, s'il est possible, ne peut se passer +d'une compagne, ose vous crire avec cette austrit. +Mais ce n'est pas sur votre sentiment que +j'cris: vous savez bien que je l'ai dfendu contre +vous, et que je n'aime pas que vous l'appeliez une +faiblesse; c'est une thse philosophique que je me +crois en tat de soutenir dans toute la persuasion +de mon esprit et la sincrit de mon cœur, et que +j'abandonne vos mditations.</p> + +<p>Votre historiette est charmante; et je m'en +servirai au moment convenu entre nous, sans +vouloir dcider pourtant si cette ruse pisodique +n'est pas plus ingnieuse et subtile que dcidment +utile et probablement efficace. Il y a du pour +et du contre: ce que je vous promets, c'est de rendre +trs-vraisemblable la confabulation. Il sera ncessaire +pourtant, et pour agir avec quelque circonspection, +<span class="pagenum"><a id="Page_368"> 368</a></span> +que je voie la lettre de dix pages; +car un tre aussi fin, il ne faudrait que la plus +lgre discordance pour dvoiler notre complicit; +et une collusion si honnte, que le succs rendra +si prcieuse celle de qui j'ai entrepris de lever +les cataractes, connue avant le dnoment, me +perdrait dans son esprit, et la piterait contre nos +efforts. Au reste, j'ai cru, comme vous, que c'tait +un progrs trs-marqu que la tolrance avec +laquelle votre lettre avait t lue.</p> + +<p>Je sens toute la vrit de votre observation sur +M. P....., mon trs cher ami; mais j'ai l'me haute +et susceptible; et comme le mot difficile est +peine connu dans la langue de mon amiti, je +n'aime pas qu'on cde autre chose qu' l'impossibilit. +Or, elle tait mille lieues de lui: d'ailleurs, +je vous avoue, vous tout seul, que j'tais +en fort mauvaise disposition son gard. Madame +de N.... avait lieu d'en tre fort mcontente, et +cela, sous mes yeux; elle devait croire, ou qu'il +la regardait comme une fille sans consquence (ce +qu'assurment il croit moins qu'un autre, lui qui +sait son histoire), ou qu'il ne se ferait pas le plus +lger scrupule de sduire la matresse de son ami; +thorie que je sais tre la sienne, et qui, de +quelque manire qu'il la dfende ou l'excuse, me +fait une vritable horreur; et je le lui ai dclar. +Nous avons eu une longue explication sur cela, +dans laquelle il a fini par me dire qu'il ne savait +pas parler, et qu'ainsi je le battrais toujours dans +<span class="pagenum"><a id="Page_369"> 369</a></span> +la conversation. Ce mot-l mme est-il honnte? +N'opposer que les sophismes de l'amour propre +aux plaintes de l'amiti et l'loquence de la morale +et du cœur, est-ce le rle d'un ami, ou mme +d'un honnte homme? Ce n'est pas, je vous le +rpte, qu'en toute autre chose il ne le soit infiniment; +mais il n'est pas en moi de croire que qui +ne l'est pas en ceci puisse jamais tre un ami sr. +Pour moi, j'avoue que ceci l'a mis distance; et +malheureusement, je sais que c'est m'appauvrir +plus que lui. Au reste, ne craignez rien pour +notre honneur tous deux; une amiti de plus +de vingt ans ne saurait finir; et je serai toujours +plus en mesure qu'il ne faudra pour ngocier +entre vous et D. P., qui d'ailleurs est trop juste +et trop adroit pour ne pas s'employer, mme avec +ferveur, dans tout ce qui pourra vous tre utile.</p> + +<p>Vous avez trs-bien fait de ne me demander +que vingt-cinq louis; et je trouve mme que c'est +beaucoup, d'aprs le bilan de votre aimable ami. +Il ne me parat pas sage que je ne donne point de +reu; car sans rver empoisonneurs et assassins, +comme mon larve d'hier, je me sens trs-mortel; +mais quant au porteur de la somme, je me conformerai +aux instructions que vous me donnez, en +vous priant de recevoir une note de ma main qui +me tranquillise sur les vnemens. Veuillez me +mander aussi, si je dois le savoir vis--vis du prteur, +et si l'hommage de ma reconnaissance lui +dplairait. Il me semble qu'il vous connat trop +<span class="pagenum"><a id="Page_370"> 370</a></span> +pour douter que vous ne m'ayez nomm celui dont +j'tais l'oblig; car je le suis enfin, quoique tout +soit accord votre mdiation. Dites-moi donc +ce que je dois faire et dire; car il n'est pas en moi +d'tre ingrat; mais je ne voudrais pas dplaire ni +dpasser la mesure par reconnaissance.</p> + +<p>Bon soir, mon trs-cher ami; travaillez, mais +mnagez votre sant; marchez, digrez, esprez +et aimez-moi.</p> + +<p class="p2"><em>P. S.</em> Au reste, mon ami, j'ai pens comme vous +que nous pourrions un jour, et chaque belle saison, +faire de fort jolis romans ensemble: ainsi je +garde l'historiette; je garde vos lettres aussi; gardez +les miennes si vous voulez, nous les ferons +copier quelque jour ensemble et en alternant. Il +se trouve dans les lettres une foule de choses d'autant +mieux dites, qu'elles le sont avec libert, +qu'on ne retrouve plus, et qu'on est fch d'avoir +perdues. Eh! puis, comme monument d'amiti, +n'est-ce pas une assez douce chose?</p> + +<h3>LETTRE V.</h3> + +<p>J'ai reu votre lettre du vendredi, mon cher +ami, et j'ai bni votre griffonnage mme qui m'a +valu quatre pages de l'ami le plus cher, le plus +profondment estimable et le plus sympathique +<span class="pagenum"><a id="Page_371"> 371</a></span> +moi que j'aie rencontr de ma vie. L'intrt que +vous m'y montrez, et que vous avez su rendre +contagieux pour un des hommes de mrite que +vous aimez et que vous prisez le plus, a vers la +consolation dans un cœur navr par tant de cts, +qu'il ne peut tre que bien souffrant, puisqu'il +ne se paralyse pas. Vritablement la persuasion +intime dont je suis pntr, que je vaux mieux +que mes perscuteurs et mes ennemis, et que +dans les tres crs, rien ne vaut mieux que mon +ami le plus cher, me rendent du sommeil, du bien-tre +et mme des jouissances.</p> + +<p>N'ayez pas peur, mon ami, que ce que vous +ferez soit mal fait; il n'est pas en vous de ne pas +finir; et d'ailleurs, pour une me aussi neuve et +aussi forte que la vtre, un tel sujet est d'inspiration, +surtout lorsque l'crivain expose une thorie +qui n'est presque qu' lui seul et dont la pratique +a compos et dirig sa vie. C'est cependant une +chose curieuse et remarquable que la philosophie +et la libert s'levant du sein de Paris, pour +avertir le nouveau monde des dangers de la servitude, +et lui montrer de loin les fers qui menacent +sa postrit<a name="FNanchor_47" id="FNanchor_47" href="#Footnote_47" class="fnanchor"> [47]</a>. Jamais l'loquence ne dfendit une +plus belle cause; peut-tre ce sont les peuples corrompus +qui seuls peuvent donner des lumires +<span class="pagenum"><a id="Page_372"> 372</a></span> +aux peuples naissans: instruits par leurs maux, +ils peuvent enseigner du moins les viter; et la servitude +mme peut tre utile en devenant l'cole +de la libert.</p> + +<p>Le hasard me met mme de vous donner un +avis qui changera peut-tre votre marche. Durufl +arrive ce soir Paris avec Dameri; et j'en suis sr, +car c'est chez Vitry qu'il arrive et qu'on a demand +un lit pour lui; je saurai ds aujourd'hui +sa marche par Vitry, et s'il compte rester Paris +assez long-temps pour que vous ne puissiez pas le +retrouver Rouen. Au reste, vous savez o lui +adresser une lettre, si vous voulez vous entendre +avec lui.</p> + +<p>Je ne puis pas vous dire que je ne trouve pas +trs-sens ce que vous m'crivez sur Aspasie. Ma +lettre d'hier (car voici ma 4<sup>e</sup>, et il serait bon de +numroter) vous montrera qu'il m'a paru plus +indfinissable que jamais ma dernire visite. Je +n'y ai pas retourn hier, parce que j'ai senti, avant +que vous me le disiez, que, pour m'claircir si elle +s'occupait franchement de ce qui nous occupe, il +fallait me rendre plus rare et la voir venir. Mais je +commence craindre qu'il n'y ait de la lgret +dans son fait; on n'est pas de cette scurit sur +les dangers de l'homme avec qui l'on vit. J'en ai +t choqu; et certes, ce n'est pas partialit pour +le gentilhomme hibernois. Si la lgret est le principal +ingrdient de ce caractre, le prix en baisse +beaucoup mes yeux. Il s'agit de savoir si M. Dmocrite, +<span class="pagenum"><a id="Page_373"> 373</a></span> +puisqu'il ne faut absolument plus l'appeler +l'Auvergnat (sobriquet qui me paraissait +plaisant<a name="FNanchor_48" id="FNanchor_48" href="#Footnote_48" class="fnanchor"> [48]</a> pourtant, au moins par anti-phrase); +si M. Dmocrite, dis-je, qui connat si bien le +cœur humain des femmes, ne sera pas aussi svre +que moi cet gard, attendu qu'il sait encore mieux +que le vœu bon ou mauvais de la nature est de +placer l'pine auprs de la rose, et qu' bon titre +il compte davantage sur son adresse souffler sur +la rose, de manire l'panouir, jusqu' ce qu'elle +couvre l'pine. Quant pousser notre ami du ct +de sa force, plutt que de le conduire vers la pente +de sa sensibilit, vous conviendrez qu'il ne faut +pousser son ami que quand on est bien sr qu'il +est en pril. Or, comme je ne suis pas du tout dcid +sur le vritable tat des choses, comme je persiste + croire qu'Aspasie pourrait beaucoup pour +le bonheur de notre ami, parce qu'elle est rellement +trs-aimable, et que, si elle l'est sous un tel +matre, je vous donne penser ce qu'elle serait +dirige par le plus aimable des philosophes et celui +qui connat le mieux les femmes, sans compter +les hommes, les choses et le pays. Comme surtout +j'ai trs-bien prouv et j'prouve encore que +M. Dmocrite peut se croire guri et ne l'tre pas, +mais que sa blessure ne peut pas tre incurable, +<span class="pagenum"><a id="Page_374"> 374</a></span> +ni mme difficile cicatriser, attendu qu'il sait +rire, et ne sait ni s'aveugler, ni tre aveugl, je me +donne avec patience et scurit quelques jours de +plus, pour une preuve sur laquelle je ne veux pas +me tromper, puisque mon erreur pourrait nuire +au bien-tre de mon ami, soit par la privation, soit +par l'illusion. Eh donc, mon trs-cher, que l'on +crive, dt-on faire cette lettre comme la scne +d'un drame dont la situation n'existe que dans +l'imagination de l'inventeur; que l'on crive, d'un +style trs-tempr, mais trs-doux, qui tienne dans +une trs-grande incertitude du sentiment qui +aura dict une lettre, laquelle surtout doit pouvoir +tre explique et avoue tout vnement. +Si M. Dmocrite trouve cela difficile, tant pis; +mais il peut bien croire que ce n'est pas lui qu'on +s'adresserait pour chose aise.</p> + +<p>Quelque chose qui vous paratra plaisant, +c'est que j'ai crit, il y a quatre jours, au gentilhomme +hibernois, au sujet de sa progniture +mal baptise, prcisment les mmes choses, et +presque dans les mmes termes, que vous me les +crivez; et cela a trs-bien russi, non pas seulement +chez Aspasie qui en a ri comme une folle, +mais la grille de Chaillot, tant on a l'esprit aigu +et bien fait.</p> + +<p>Somme toute, mon ami, attendez, si vous y +mettez encore quelque prix. Je vous promets que +vous ne laisserez pas long-temps notre ami dans +l'incertitude: et puis, il n'est pas de ces raisonneurs +<span class="pagenum"><a id="Page_375"> 375</a></span> +profonds qui, se trouvant en mme-temps +casuistes scrupuleux, se dcident avec une lenteur +qui fait que leur rsolution ne produit aucun +effet. Il creuse fort avant; mais il est trs-leste + la dtermination. Ainsi, ne vous en dplaise, +il n'y a point de pril dans la demeure. Adieu, +mon ami, je dnerai demain chez Aspasie; la +mienne vous fait des coquetteries charmantes +(quoiqu'elle ne soit pas coquette), et forme des +vœux (j'ai presque dit soupirs) pour votre +retour.</p> + +<h3>LETTRE VI.</h3> + +<p class="date">Paris, ce jeudi.</p> + +<p>J'ai lu avec un grand intrt, et je garderai prcieusement, +mon bon et cher ami, la lettre que +j'ai reue de vous hier. Un rsum si nergique +de la conduite sans exemple laquelle vous a +pouss la nature, et des principes que vous vous +tes faits l'appui de cet heureux et noble instinct, +est, pour une tte et une me leve, le +germe de la plus importante thorie de libert et +mme d'indpendance laquelle l'homme puisse +atteindre; et pour les hommes forts, la pratique en +ce genre doit suivre de bien prs la thorie. Je ne +connais rien de plus imposant que les caractres +<span class="pagenum"><a id="Page_376"> 376</a></span> +que vous avez esquisss en peu de mots, et rien +de plus respectable qu'une vie dont on peut se +rendre un tel compte; mais j'y vois aussi la consolation +des honntes gens et la condamnation +des hommes faibles. Vous tes la preuve vivante +qu'il n'est pas vrai qu'il faille plier ou briser; +qu'on peut atteindre la plus haute considration, +sans un respect superstitieux pour le +monde et ses lois; qu'on peut arriver l'indpendance +philosophique et pratique, sans avoir jamais +abaiss ou comprim la fiert d'un grand sentiment +ou d'une pense heureuse; qu'on peut prendre sa +place, en dpit des hommes et des choses, sans +autres mnagemens que ceux dus par l'espce humaine + l'espce humaine, par la tolrance de la +vertu aux prjugs des faibles; et que, si le sentier +qu'il faut prendre pour arriver au but est plus escarp, +il est aussi de beaucoup le plus court. Grces +vous soient rendues, mon ami, pour avoir pens +que j'tais digne de vous entendre! Il est certain +que la rapidit des progrs de notre amiti, qui +n'a jamais t mme stationnaire, n'a pas d vous +donner mauvaise ide de mon me, et qu'elle m'a +mis bien avec moi-mme. Ce n'est pas sans doute +que je me sois lev une philosophie pratique +aussi haute. J'ai quitt trop tard mes langes et +mon berceau. Les conventions humaines m'ont +trop long-temps garrott; et lorsque les liens ont +t un peu desserrs (car pour briss, ils ne le +furent jamais), je me suis trouv encore tellement +<span class="pagenum"><a id="Page_377"> 377</a></span> +chamarr des livres de l'opinion, que les +tres environnans se sont galement opposs +ce que je fusse l'homme de la nature, au moment +o j'aurais conu qu'on peut rester tel au +milieu mme de la socit. D'ailleurs, j'avais t +trop passionn; j'avais donn trop de gages la +fortune; et ce n'est pas au milieu des orages +qu'on peut suivre une route dtermine. Mais si +j'eusse eu le bonheur de vous connatre il y a +dix ans, combien ma marche et t plus ferme! +combien de prcipices et de ravines j'aurais +vits! combien le peu que je valais se ft dvelopp! +et que de dfauts acquis j'aurais contracts +de moins!... Tel que je suis, mon ami, je ne suis +point indigne de quelque estime, puisque je sais, +non pas vous aimer (car c'est chose trop facile +pour tre mritoire), mais vous apprcier, et +qu' votre avis, je suis un des hommes qui vous +ait le mieux devin. J'ai beaucoup gagn dans +votre commerce, j'y gagnerai davantage: il +est peu de jours, et surtout il n'est point de circonstance +un peu srieuse, o je ne me surprenne + dire: Chamfort froncerait le sourcil. Ne faisons +pas, n'crivons pas cela, ou Chamfort sera content; +et alors la jouissance est double et centuple. +Ce n'est pas vous qu'il faut dire combien +est douce, consolante, encourageante, une amiti +qui, devenue pense habituelle ce point, fait voir +dans la censure une loi irrfragable, et dans l'approbation +un trsor sans prix. Tel vous tes pour +<span class="pagenum"><a id="Page_378"> 378</a></span> +moi. Je ne vous offrirai jamais un change digne +de vous (si vous ne vouliez commercer qu'avec +vos semblables vous seriez bien solitaire); mais +tout ce que l'abandon d'une confiance profonde, +d'un dvoment complet, d'une me ardente, +sensible et qui n'est pas sans noblesse, peut avoir +d'attachement pour un homme qui sait bien le prix +des talens et des penses, mais qui sait leur prfrer +un sentiment, la seule chose incalculable +la raison mme lorsqu'elle est chauffe d'un bon +cœur: vous le trouverez en moi; et si j'ai eu le +malheur de vous connatre si tard, ce sera du +moins pour toujours que nous nous serons aims.</p> + +<p>J'espre, mon ami, que vous serez consol de +ce que votre lettre a t remise; car je n'en ai +point t fch, quand elle me l'a lue; et peut-tre +si je l'eusse ouverte d'avance, comme vous +m'en avez donn la permission ensuite, ne l'aurai-je +pas remise. L'aberration des comtes n'est +pas plus difficile calculer que le mouvement du +cœur, de l'esprit, surtout de l'amour propre des +femmes. Vous remarquez que je n'ai peut-tre +fait l qu'un plonasme, au lieu d'un <i lang="la" xml:lang="la">crescendo</i>; +car plus je les vois, et plus je me persuade que +l'amour propre est peu prs l'unique clef de ce +qu'on appelle leur caractre: or, le caractre ne +se compose que des habitudes de l'me et de l'esprit, +mlangs, il est vrai, des doses ingales; +et j'ai beaucoup de peine croire que le sexe, duquel +les hommes tels que vous et M. Thomas +<span class="pagenum"><a id="Page_379"> 379</a></span> +dites <em>il est impossible de le connatre</em>, ne doive +toute son impntrabilit au dfaut presque absolu +de caractre. N'allez pas me citer d'exceptions; car +les exceptions, qu'encore faudrait-il dbattre, +prouvent la rgle, bien loin de la dtruire. Je dis +qu'encore faudrait-il dbattre les exceptions; et +en effet, dans notre sexe, on n'a gnralement pas +une certaine force de tte, sans quelque force de +caractre; dans celui-l, voyez comme l'analogie +est fautive! Je lisais hier, dans votre recueil philosophique, +un morceau sur le bonheur de madame +du Chtelet, que je ne connaissais pas, et qui vaut +d'tre connu. Il y a, dans ce morceau, des choses +charmantes sur l'amour, et notamment deux +pages sur l'immutabilit de son me en amour, +qui sduiraient coup sr quiconque ne connatrait +pas son histoire. Vous la savez mieux que moi; +vous savez qu'elle n'tait pas mme tendre, et +qu'elle fut trs-galante. Qu'tait-ce donc que cette +femme, qui avait infiniment plus de force de tte, +et mme de vritable esprit, que tout le reste de +son sexe ensemble; et qui traait une thorie o +l'me seule semble avoir dessin cette phrase dlicieuse: +Il faut employer toutes les facults de +son me jouir de ce bonheur.... Il faut quitter +la vie quand on le perd, et tre bien sr que les +annes de Nestor ne sont rien au prix d'un +quart d'heure d'une telle jouissance... Il est juste +qu'un tel bonheur soit rare; s'il tait commun, +il vaudrait mieux tre homme qu'tre Dieu, +<span class="pagenum"><a id="Page_380"> 380</a></span> +du moins tel que nous pouvons nous le reprsenter...... +Qu'tait-ce que la femme qui, trouvant +et exprimant cela, n'tait qu'une femme +galante, et se donnait pour un de ces tres qui +aiment tant qu'ils aiment pour deux, que la chaleur +de leur cœur supple ce qui manque rellement + leur bonheur, ou plutt pour le seul +cœur qui et cette immutabilit qui anantit le +pouvoir des temps? Expliquez-moi cela, mon +ami; et souvenez-vous que cette mme femme +avait mis, la place du portrait de l'homme le +plus extraordinaire de son sicle qui semblait +avoir subjugu son me, et dans une bote que +cet homme lui avait donne, le portrait d'un fat: +chose aussi impossible une me aimante, mme +dtrompe ou change, qu' nous la trahison et +le parjure.</p> + +<p>N'allez pas croire, mon bon ami, que cet accs +de svrit me vienne d'un mcontentement, rsultat +de la dernire conversation avec Aspasie; +car au fond, je n'ai t mcontent ( deux disparates +prs) que de mon incertitude. Je vous ai +demand la pure vrit; et si je ne l'ai pas fondue +dans des dtails; c'est qu'une conversation serait +un volume d'criture, chose qui, pour le dire en +passant, m'a donn une assez haute ide de la strilit +des romanciers en gnral; mais vous aurez +bien rempli les lacunes, peut-tre mme aurez-vous +dbord; et certainement, si vous avez +vu en noir (car, au fond, ce n'est que par excs +<span class="pagenum"><a id="Page_381"> 381</a></span> +de prudence que je n'ai pas vu en rose), mes rflexions +sur les femmes sont donc une abstraction +purement philosophique, et si bien une abstraction, +que c'est la premire chose que j'oublie dans +mon commerce avec elles; en un mot, un parte +de raison dont personne ne m'a donn l'exemple + un aussi haut point que vous.</p> + +<p>Au reste, mon mnage est fort triste aujourd'hui. +Le petit chien qu'on avait eu la faiblesse +d'acheter, sans penser que tous les marchands de +chiens arrachent ces pauvres petites et frles machines + leur mre ds le premier moment, et +tarissent les sources de la vie pour rapetisser les +formes (emblme trs-frappant des manipulations +politiques), ce petit chien est mort: et l'on a pleur; +et l'on est honteuse d'avoir pleur, et triste d'avoir +employ de l'argent une acquisition aussi +fragile. Pour moi, je suis tolrant, mme pour +cette faiblesse, parce que cette petite bte avait +vou un trs-grand attachement mon amie, et +que tout ce qui est attach attache: raison assez +forte, ce me semble, pour un homme sage de ne +point s'habituer aux animaux. Nous n'avons pas +trop de sensibilit pour nos semblables; et l'on +frmit quand on pense que le plus honnte homme +du monde peut-tre pouss s'gorger avec un +autre homme pour un chien.</p> + +<p>Bon jour, mon bon ami; je vous aime avec +une extrme tendresse. Je travaille, et cela ne +vient pas mal; je vous en souhaite autant; mais +<span class="pagenum"><a id="Page_382"> 382</a></span> +c'est une chose trs-pnible que de changer l'ordonnance +de son ouvrage sans le refaire; et je +serais bien fch que cette contrarit-l vous arrivt; +car vous enverriez promener votre besogne. +<i lang="la" xml:lang="la">Vale et me ama.</i></p> + +<p class="p2"><em>P. S.</em> Je fermais ma lettre, lorsque j'ai reu +un billet du secrtaire de l'abb Royer, qui me +prvient qu'il vient de remettre son patron +l'extrait de mes deux requtes en cassation, etc., +et que je pourrai voir mon rapporteur dimanche +prochain midi. Vous jugez bien que je dsirais +voir le secrtaire avant que l'extrait ft livr; +mais que, pour le voir efficacement, il fallait quelques +louis. Sachez, mon ami, si cela est encore +utile et par consquent ncessaire, le comment +il faut s'y prendre et le combien; et avertissez +ceux qui veulent bien prendre intrt moi, qu'il +est temps de porter les grands coups. Rponse +trs-prompte ce <i lang="la" xml:lang="la">post-scriptum</i>.</p> + +<h3>LETTRE VII.</h3> + +<p class="date">Lundi.</p> + +<p>Me voil bientt convaincu, mon ami, que j'ai +perdu une de vos lettres, car vous ne m'eussiez +pas crit la veille; assurment, vous m'en eussiez +<span class="pagenum"><a id="Page_383"> 383</a></span> +averti hier, et je ne vois rien qui puisse me +faire prsumer que vous ayez chang l'ordre +accoutum, ains au contraire. En consquence, +j'ai recommenc mes rclamations; et puisque +vous arriverez demain, vous demanderez vous +mme la poste ce qu'est devenu votre lettre, ou +vous me donnerez l'espce de billet sur lequel ils +ne badineront pas.</p> + +<p>Votre lettre est bien, mais seulement parce +que l'on ne peut pas trouver mal ce que vous +crivez; et tout au plus ce degr qui me faisait +dire de la chanson du V. de N.: elle est ce qu'il +faut, pour ne dire pas, elle est mauvaise. Ceci est +vrai de la chanson, parce que l'homme a pass +ct d'une jolie ide, ce qui en idime de talent, +s'appelle <em>rater</em>. Or, le vrai talent ne rate pas. +Votre lettre vous n'est que bien, parce qu'elle +n'est que douce et tendre, et que vous montrez +toujours le vaincu, le subjugu, ce qui peut avoir +deux inconvniens; le premier, de beaucoup reculer, +ou tout au moins suspendre vos progrs; le +second, d'induire en erreur la pauvre crature, +au point qu'elle fera quelque lourde sottise, dont +elle ne s'apercevra que lorsque votre patience +lasse et son amour propre humili ne lui permettront +gure plus qu' vous de rtrograder. Je +vous avais donn un bien meilleur conseil: alternez, +vous avais-je dit; une lettre douce et tendre, +quoique assaisonne, tel jour; une lettre fine, +vive, smillante et narquoise le jour d'aprs. +<span class="pagenum"><a id="Page_384"> 384</a></span> +Qu'elle ne soit jamais sre de son fait. C'est +l'<em>a b c</em> en amour. C'tait donc le tour de +la lettre de dix pages; et quoique ce soit un +mal trs-rparable, c'en serait peut tre un assez +grand, si vous persvriez; et c'en est mme un + ce cran, parce qu'en revenant demain, vous +n'aurez point de rponse cette dernire, de sorte +que je ne vois pas bien la transition.</p> + +<p>Au reste, je ne vous entretiendrai pas plus +long-temps aujourd'hui de cette syrne, comme +vous l'appelez; car nous ferons demain, cet +gard, une main fond; et mon procs, ou plutt +mes procs et mes courses ne me laissent pas respirer. +C'est de mercredi en huit que je serai rapport: +ainsi je n'ai pas grand temps perdre; et +pour comble de contrarit, l'incident que m'a +suscit mon pre au parlement, et qui, en termes +de palais, est videmment un coup mont, me +fait perdre un temps incroyable, attendu que les +gens qu'il me force voir sont disperss aux quatre +coins de Paris. Mais le plus press, c'est l'admission +de ma requte. Une seule voix, je vous +le rpte, mon cher; que votre aimable et prcieux +ami s'ingnie avec sa circonspection et son +adresse ordinaires; il aura aisment devin que +M. Bignon, qui est mort, ne sigera pas; et mieux +ou plutt que moi, il saura qui a remplac +M. Daguesseau.</p> + +<p>Vous tes bien aimable de m'avoir sacrifi Navarre; +mais vous le seriez davantage de pousser +<span class="pagenum"><a id="Page_385"> 385</a></span> +votre besogne, 1<sup>o</sup>. parce que vous tes digne de +mettre la gloire rgner chez vous; 2<sup>o</sup> parce que +la besogne presse, et tellement qu'il m'a fallu entrer +en explication avec F.....<a name="FNanchor_49" id="FNanchor_49" href="#Footnote_49" class="fnanchor"> [49]</a>, pour expliquer +le retard. Ne vous fiez pas sur le temps qu'il me +faut moi; car si j'avais le manuscrit que M. Thomas +a gard pour y faire ses notes, tout serait +refondu, attendu que les morceaux de rapport, +et mme les soudures, sont prts. Sans doute, +c'est un ouvrage nouveau; mais ce n'est pas une +raison pour qu'il s'ternise, surtout depuis qu'on +en parle, car l'attente remplir est toujours une +pnible destine. Au reste, je vous avertis que je +me sauve sur la lettre; voyez si, pour la premire +fois, vous voulez avoir induit en erreur un ami. +Eh! mon cher paresseux, tranquillisez-vous; je +connais mieux votre talent que vous mme, sans +quoi je n'aurais pas tant de scurit. Mais un point +sur lequel je n'en saurais avoir, c'est votre sant; +et je vous interdis, de par l'amour, toute espce +de travail, si cette agitation que vous appelez la +fivre, et qui n'est qu'un mouvement nerval, sans +quoi je vous en aurais parl plutt, revenait seulement +encore une fois.</p> + +<p>Je serai demain mardi, cinq heures du soir, +l'htel de Vaudreuil; nous causerons, nous nous promnerons +si vos jambes ont besoin de recouvrer +<span class="pagenum"><a id="Page_386"> 386</a></span> +du mouvement, ou nous resterons, nous prendrons +des glaces aux Tuileries, ou vous viendrez +en prendre ici. En un mot, nous ferons ce que +vous voudrez: suffit que je serai <i lang="it" xml:lang="it">al suo commando</i>.</p> + +<p>Vous avez d'autant plus de raison de ne pas hasarder +de lettres, que le brutal a fait un tapage +pouvantable sur un propos de madame de Flahaut, +qui a prtendu qu'on disait dans le monde, +que La Harpe tait le tenant chez Aspasie, depuis +la maladie hibernoise. Vous noterez qu'Aspasie a +vu La Harpe une fois depuis deux mois. N'importe, +le moribond celtique a crit que ce n'tait pas +assez que cela ne ft pas, qu'il fallait encore qu'on +ne le dt pas. J'ai lu cette belle phrase, et Aspasie +a un peu murmur. Mais jugez quelle tincelle +ferait une lettre vtre dans ce magasin +bile. Je finis, car je n'ai pas un moment moi; et +j'en suis malheureux, je vous assure. Bon jour, +mon ami.</p> + +<h3>LETTRE VIII.</h3> + +<p class="date">Mardi.</p> + +<p>Mon bon ami, dans la ncessit de parler +M. l'abb de Prigord, je prends le parti de l'attendre +chez lui; car ma lettre deviendrait la mort +de Turenne. Je ne sais o ceci me mnera, ni par +<span class="pagenum"><a id="Page_387"> 387</a></span> +consquent, si je pourrai vous voir ce matin: or, +cet aprs-midi, je suis oblig de courir. M. Lefebvre +d'Ammcourt ayant jug propos de me +gagner hier mon procs contre l'Ami des hommes, +c'est un triste sujet de flicitation que celui du +gain d'un procs contre son pre; mais quand on +a le malheur de plaider contre lui, encore faut-il +gagner ce qu'on s'est cru le droit de disputer. Au +reste, je me console d'autant plus juste titre de +cette extrmit, que c'tait mon pre qui tait +l'agresseur, et qu'il n'a jamais voulu arbitrer. +Adieu, mon cher ami; ce soir, ou demain +matin.</p> + +<h3>LETTRE IX.</h3> + +<p class="date">Londres, 20 aot 1784.</p> + +<p>Mon dieu, mon ami, mon cher ami! que je +suis inquiet! qu'il est cruel pour moi de vous +avoir quitt dans ce moment, de n'tre pas votre +garde-malade, de ne pas savoir, aussitt que ma +pense, comment votre pouls bat, et si vous +souffrez, ou si vous tes soulag! Mon Henriette a +rapport tant de peines dans mon sein, en me racontant +toutes celles que votre tat lui avait faites, +et tant d'attendrissement, en me parlant de vos +<span class="pagenum"><a id="Page_388"> 388</a></span> +touchans adieux! Vous tes-l sous mes yeux, +brlant, agit, tourment, sans que je puisse dtourner +un moment ma pense de votre lit et de +votre fivre. Ce n'est pas que votre tat soit alarmant, +je le sais; et s'il l'et t, tous les chevalets +de la Bastille exposs ma vue ne m'auraient pas +fait partir. Mais vous souffrez! Eh, mon dieu! +n'est-ce donc rien de souffrir? c'est presque tout, +dans un passage si court et si incertain. Mon ami! +vous ne pouvez pas crire; je ne veux pas que +vous criviez, moins que ce ne soit deux lignes +qui me rassurent par la vue de vos caractres: +mais suppliez M. R.... de remplir, en votre nom, +cet office et ce devoir d'ami: il ne me refusera +point cette consolation; il me rendra la justice +de croire que je paierais, et de grand cœur, le +mme tribut son amiti pour vous; mais il a le +bonheur de vous garder, lui! et ne m'en doit-il +pas plus de compassion et de complaisance, moi +qui vous ai quitt dans un moment si critique +pour tous deux, moi qui, peut-tre, hlas! ne +vous embrasserai pas de long-temps, et qui m'tais +fait une si douce habitude de ne penser, de n'observer, +de ne sentir qu'avec vous, de n'agir que +sous vos yeux, de n'avoir qu'une me avec mon +meilleur et presque mon unique ami? O mon cher +et digne Chamfort! combien les bonnes gens sont +des tres d'habitude! et combien vous avez peu +de besoin de cet attrait d'habitude, pour tre ncessaire + ceux dont vous avez daign vous laisser +<span class="pagenum"><a id="Page_389"> 389</a></span> +connatre! Je sens qu'en vous perdant, je perds +une partie de mes forces. On m'a ravi mes flches. +O mon ami! recouvrez votre sant; et que votre +amiti, vos consolations, vos conseils, vos lettres +versent du baume dans mon cœur, m'apprennent + supporter une situation si nouvelle, quoique +dj prouve l'honorer, l'embellir, et me rendent +enfin capable d'tre digne de tous les sentimens +que vous m'avez montrs.</p> + +<p>C'est de cette ville souveraine, qui, btie de +briques, et sans lgance ni noblesse dans ses +difices, montre la Tamise et son port superbe, +et semble dire: qu'oseriez-vous me comparer? +que l'Ocan, que les mondes apportent ici leurs +tributs! c'est de cette ville que je vous cris la +hte, les yeux distraits par une foule d'objets nouveaux, +l'esprit occup de mille soins pnibles au +prsent et dans l'avenir, mais le cœur et l'imagination +pleins de vous.</p> + +<p>Notre voyage ferait un roman; vous savez une +partie des inconvniens qui ont prcd notre dpart; +vous aurez prouv sans doute Paris le +temps dont nous avons t accueillis dans la +route; et vous ne vous ferez jamais d'ide de +notre passage, qu'aprs avoir essuy une tempte. +Nous avons t deux fois au moment de +prir: une fois par la seule force du vent et de +la mer qui crasait notre frle paquebot; et une +fois l'entre de l'Adder, c'est--dire presque au +port; en revirant de bord, un faux coup de timon +<span class="pagenum"><a id="Page_390"> 390</a></span> +et un cable cach sous une vague terrible +nous ont mis au moment de chavirer; on avait, +sur le pont, de l'eau au-dessus du genou. Le +capitaine, l'un des plus intrpides marins de ce +genre, s'est cru perdu, et ne voulait pas, disait-il, +survivre son vaisseau. Heureusement, ma +pauvre amie tait dans cet horrible tat appel +mal de mer, dont l'effet moral est de rendre insouciant +de tout et sur tout, si ce n'est sur l'espoir +que la mer engloutira le supplice et le supplici. +J'ai vomi le sang, moi qui n'ai jamais t +malade sur mer, et mes nerfs ne sont pas encore +remis.</p> + +<p>Aussitt dbarqus, nous avons pris la poste +dans la compagnie d'un Irlandais que je croirais +honnte homme, si je n'avais toujours pens que +c'est-l que s'arrte la toute-puissance divine; +d'une Franaise qu'il avait pris la libert d'enlever + sa famille, du droit qu'a tout Irlandais de s'approprier +une riche hritire; et d'un ministre anglais, +homme doux, modr et fort instruit; nous +avons pris la poste, dis-je, et ce n'est pas par magnificence; +mais tous les lgans de l'Angleterre +et la partie brillante de la cour tant Brightemlstone, +parce que le prince de Galles y prend les +eaux, il n'y a pas une seule diligence o l'on puisse +trouver place. Au reste, les postes, qui sont excellentes, +et fournissent par obligation des voitures +comparables nos voitures de matre, sont + peine aussi chres qu'en France, quoique plus +<span class="pagenum"><a id="Page_391"> 391</a></span> +longues et trois fois plus rapidement franchies. +Il suit cependant de cette manire de voyager +que, malgr les talens conomiques et l'industrie +hibernoise de notre compagnon que j'ai cr +marchal-gnral des logis de la caravane, notre +voyage nous a cot trois fois ce qu'il devait nous +coter. Et d'autant que le paquebot ne partait +qu' trois jours de distance de celui de notre arrive, +et que les difficults pour le passeport devenaient +inquitantes, j'ai frt un navire. Si je ne +craignais de divulguer des secrets qui peuvent, dans +la foule, servir quelques honntes gens comme +ils nous ont servi, je vous dmontrerais combien +ces sublimes formalits de notre inquisition, appele +amiraut, sont inutiles toute autre chose +qu' faire gagner de l'argent aux huissiers visiteurs: +digne rsultat de toute lgislation rglementaire!</p> + +<p>Nous avons dn Brightemlstone, avec la +meilleure viande de boucherie que j'aie mange +de ma vie; et comme le seul acte de toucher un +plancher anglais brle la bourse, surtout dans le +voisinage de la cour (car l'or est la mandragore +de toutes les cours), nous avons t coucher +Lewis. N'tes-vous pas scandalis qu'un bourg anglais +porte le nom d'un de nos rois? Depuis, et +ds Lewis, nous avons parcouru le plus beau pays +de l'Europe, par la varit des sites et de la verdure, +la beaut et l'opulence de la campagne, la +propret et l'lgance rurale de chaque proprit. +<span class="pagenum"><a id="Page_392"> 392</a></span> +C'est un attrait pour les yeux; c'est un charme +pour l'me, qu'il est impossible d'exagrer. Les +approches de Londres sont entre autres d'une +beaut champtre dont la Hollande mme ne m'a +point fourni de modles; j'y comparerais plutt +quelques valles de la Suisse; car (et cette observation +trs-remarquable saisit l'instant des yeux +exercs) ce peuple dominateur est avant tout et +surtout agricole au sein de son le; et voil ce qui +l'a sauv si long-temps de ses propres dlires. Je +sentais mon me fortement et profondment saisie, +en parcourant ces contres plantureuses et +prospres; et je me disais: Pourquoi donc cette +motion si nouvelle? Ces chteaux, compars aux +ntres, sont des guinguettes. Plusieurs cantons +de la France, mme de ses provinces les plus mdiocres, +et toute la Normandie que je viens de +traverser, sont assurment plus beaux, de par la +nature, que toutes ces campagnes. On trouve +et l, mais partout dans notre pays, de beaux difices, +des ouvrages fastueux, de grands travaux +publics, de grandes traces des plus prodigieux efforts +de l'homme; et cependant ceci m'enchante +bien plus que le reste ne m'tonne. C'est que ceci +est la nature amliore et non force; c'est que +ces routes troites, mais excellentes, ne me rappellent +les corvoyeurs que pour gmir sur les +lieux o ils sont connus; c'est que cette admirable +culture m'annonce le respect de la proprit; +c'est que ce soin, cette proprit universelle +<span class="pagenum"><a id="Page_393"> 393</a></span> +est un symptme parlant de bien-tre; c'est +que toute cette richesse rurale est dans la nature, +et ne dcle pas l'excessive ingalit des fortunes, +source de tant de maux, comme les difices somptueux +entours de chaumires; c'est que tout me +dit ici que le peuple est quelque chose, qu'ici +chaque homme a le dveloppement et le libre +exercice de ses facults, et qu'ainsi je suis dans +un autre ordre de choses.</p> + +<p>Et prenez garde, mon ami, que c'est si bien l +la vraie cause de l'effet sur lequel je raisonnais, +qu'arriv Londres, et cette superbe Tamise +(qu'il ne faut comparer rien, parce que rien ne +lui est comparable) une fois franchie, rien ne m'a +plus tonn ni mme fait plaisir, si ce n'est les +trottoirs qui faisaient tomber genoux le bon la +Condamine, et s'crier: Bni soit Dieu! voici un +pays o l'on s'occupe des gens de pied. Tout le +reste m'a paru ordinaire et presque mesquin. Je +dirais volontiers comme cet apathique Italien: +Ce sont des rues droite, des rues gauche et un +chemin au milieu. Toutes les villes sont de mme, +si cependant vous accordez celle-ci l'avantage de +cette admirable propret qui s'tend tout, qui +embellit tout, qui a un attrait presque gal pour +l'esprit et pour l'œil, et des dimensions dont aucune +ville ancienne ne saurait jouir: du reste, +effrayante obstruction du corps politique; cloaque +infme au moral; hommes entasss et infects +de leur haleine; lutte ternelle des corrupteurs +<span class="pagenum"><a id="Page_394"> 394</a></span> +et des corrompus, des prodigues et des misrables, +de la canaille titre et de la canaille populace. +C'est mieux ou plus mal que Paris ou que +Babylone, comme vous voudrez, j'y prends peu +d'intrt. Notez pourtant que j'ai peu vu encore, +et que Londres m'offrira certainement plus que +toute autre grande ville de commerce un foyer +d'activit et d'mulation qui ne peut pas ne point +intresser. Mais je vous rends compte de la premire +impression qui a toujours un grand fonds +de vrit.</p> + +<p>Nous avons eu en voyage des gentlemen. Combien +le peuple a de sens! le sobriquet des voleurs +est ici le mot gentilhomme! Ils ont observ et +tt deux ou trois fois notre petite troupe, j'tais +dcid ne leur accorder rien, parce que je suis +loin d'avoir trop d'argent; j'avais mis les dames +en avant, seules dans une chaise, trois hommes +dans celle qui suivait, et un cheval. Notre ordre +de bataille tait si bon et notre contenance arme +si simplement fire et ostensible, qu'ils nous ont +laiss passer.</p> + +<p>J'empiterais sur les droits de mon Henriette qui +veut vous crire, quand elle pourra vous remercier +de votre convalescence, si je vous parlais +des Anglaises, dont l'air froid et ricanneur et les +tailles embotes et guindes n'ont pas paru lui +plaire infiniment au premier coup d'œil: pour +moi j'en appelle, et je ne renoncerai pas si aisment + ma longue passion pour les Anglaises, +<span class="pagenum"><a id="Page_395"> 395</a></span> +d'autant qu'en voyant passer Henriette, on s'arrte +et l'on dit: Oh! la belle Anglaise! Aussi est-elle +fort contente des hommes. Pour moi, je prtends, +et l'on assure que j'ai dj l'air aussi breton +que Jacques Rosbiff.</p> + +<p>Au reste, nos dames n'ont pas toujours t aussi +bien traites; elles ont essuy aujourd'hui un +orage trs-vif: la beaut du temps les avait invites + aller pied de leur auberge leur logement, +car nous sommes dj gts et chrement gts; +elles taient pares fort la franaise, et sur-tout +Henriette. On a murmur; on s'est attroup; on +nous a suivis; on a lanc un certain Aristophane +de cabaret, qui s'est mis chanter devant nous, +avec les gestes les plus dmonstratifs et les expressions +les plus libres des cantiques trs-peu spirituels +qui ont fort diverti le peuple. Mon amie, +accoutume aux lubies de la canaille d'Amsterdam, +riait; la Parisienne avait une vraie colre +de parisienne et regrettait les halles. Pour moi, +mon flegme tait imperturbable; mais cependant +j'avais peur de me fcher et le dnoment m'inquitait: +dj plusieurs Anglais bien mis, en passant + cheval avaient distribu quelques coups de +fouet au Gilles, et s'arrtant, nous avaient suppli +de ne pas prendre la populace pour la nation; +puis, ils nous donnaient des conseils que malheureusement +nous n'entendions pas. Enfin, un +Franais a fendu la foule, donn de l'argent, et +fait montre d'loquence anglaise, puis nous dposant +<span class="pagenum"><a id="Page_396"> 396</a></span> +dans une boutique, il a t nous chercher +un carrosse qui a mis fin cette scne plaisante au +fond, et dont mon amie a eu la charmante rparation +que je vous ai dite au parc Saint-James, +une fois qu'elle a eu substitu un petit chapeau +nos immenses panaches.</p> + +<p>Avec quelque prcipitation que ceci soit bauch, +mon cher ami, vous verrez que je veux me nourrir +de l'espoir que vous tes en tat de me lire, de +m'entendre et presque de me rpondre. L'ide de +mon ami, malade loin de moi, m'est trop importune.</p> + +<p>Si par hasard votre convalescence tait prmature +et htive autant que je le dsire, ou si vous +croyez pouvoir charger de la ngociation que voici +le bon abb de Laroche, vous le feriez le plutt +possible, parce que cela m'importe. Le vieillard a +rpondu celle de mes lettres dont vous m'avez +paru trs-content, le billet malhonnte que voici:</p> + +<p>Je vous renvoie, Monsieur, la lettre que vous +m'avez confie; je l'aurais fait plutt, si je n'tais +retenu au lit par une fivre trs-forte et un +violent mal de tte: j'ai pris l'mtique; j'ai t +saign trois fois, et mes maux subsistent encore +dans toute leur vigueur. On n'est point du tout de +l'avis de votre ami; on croit que la dernire +forme que vous avez donne votre ouvrage +est la meilleure, qu'il peut tre sans danger +publi dans le nouveau monde; pour celui-ci, +c'est vous d'en juger, mais on aurait dsir +<span class="pagenum"><a id="Page_397"> 397</a></span> +que vous n'eussiez fait part personne qu'on +en avait connaissance; et on m'a dclar que la +trop grande communication que vous en avez +faite, ne permettait absolument plus qu'on s'en +mlt. Mes rapports avec M. Paris ne sont pas, +comme vous imaginez, de simples liaisons de +socit; et je suis l'ami intime de toute la famille +de sa femme. Croyez-vous, monsieur, qu'il soit +bien permis, qu'il ne soit pas mme rprhensible +de mettre, sans preuve bien vidente, dans le +cœur d'un homme mort depuis long-temps, les +motifs les plus condamnables, pour, d'aprs cette +supposition, en faire la satire la plus cruelle? Je +ne suis point en ce moment en tat de discuter si +le bonheur du genre humain dpend d'une vrit +qui ne peut tre solidement dmontre que par +une diatribe sur M. Duverney; mais je ne cooprerai +en rien ce qui peut affliger mes amis. +Recevez, monsieur, l'assurance de mon sincre +attachement.—23 aot 1784.</p> + +<p>Je rpondrai, et je rpondrai honntement; +mais vous voyez comme je suis pay d'avoir raison, +et surtout de ma loyale communication de l'excellente +lettre de Clavire. Mais ce n'est ni le +moment, ni la situation de se fcher. Voici ce qui +presse et importe: le docteur Price est Londres; +il est ami intime de Franklin; que Franklin lui +recommande l'ouvrage, ou au moins l'auteur. +Alors je tirerai parti d'un livre utile, entrepris +pour leur faire plaisir, et dont j'ai le plus grand +<span class="pagenum"><a id="Page_398"> 398</a></span> +besoin. Ne ngligez pas cela, je vous en prie.</p> + +<p>Adieu, mon trs-cher ami. Donnez-moi ou faites-moi +donner le plutt possible de vos nouvelles; +et aimez-moi comme il m'est impossible de ne pas +vous aimer.</p> + +<h3>LETTRE X.</h3> + +<p class="date">Londres, 13 octobre 1784.</p> + +<p>Je reois, mon trs-cher ami, une lettre dont +l'criture a fait palpiter mon cœur, comme celle +d'une matresse lorsque j'avais vingt ans; car la +fermet du caractre et le nombre des pages m'ont +appris en un instant que vous vous portiez mieux; +que vous aviez plus de forces; que votre amiti pour +moi tait la mme; que vous ressentiez toujours +le besoin de causer avec moi; enfin que j'avais +recouvr la partie la plus relle de ce qu'il m'est +permis de goter de bonheur, je veux dire, le +charme et l'assurance de votre amiti. Cette rapidit +de sentiment qui, dans une seule motion, fait +trouver mille certitudes et mille jouissances, est +un des plus grands dons que la nature ait fait aux +cœurs aimans; et c'est assez pour compenser tous +les maux que produit la sensibilit. Car un tre +sensible jouit avec abandon; et lorsqu'il souffre +dans l'objet aim, il a encore pour se consoler le +sentiment mme qui le fait souffrir.</p> + +<p><span class="pagenum"><a id="Page_399"> 399</a></span> +Grces vous soient rendues, cher ami, de m'avoir +tir de peine sur vous et sur votre affection; +non que j'en doutasse, il ne me faut que tter mon +cœur, pour tre sr du vtre. Mais il est si doux +de s'entendre rpter qu'on est aim de l'homme +du monde qu'on aime, estime et respecte le plus! +Et puis, l'me a besoin d'tre soigne comme le +corps. C'est-l sans doute un des plus grands mcomptes +de la vanit humaine; mais il est trop vrai +que l'amiti a besoin de culture, et que la sant +de l'esprit et du cœur est subordonne au rgime +et l'habitude.</p> + +<p>Le tableau que vous me faites de ce que vous +avez souffert, m'a vraiment navr, et surtout par +l'ide que je n'ai pas t votre garde; mais la rflexion +soulage un peu mon imagination, en ce +que la cruelle preuve que vous venez de subir, +est une dmonstration irrsistible que vous tes +un des tres les plus vivaces qui existent. Or, la +tnuit de votre charpente, la dlicatesse de vos +traits, et la douceur rsigne et mme un peu +triste de votre physionomie laquelle est calme, et +que votre tte ou votre me ne sont point en mouvement, +alarmeront et induiront toujours en erreur +vos amis sur votre force. Pour moi, vous +m'avez prouv, non pas tout fait qu'on ne meurt +que de btise, mais que les forces vitales sont toujours +proportionnes la trempe de l'me. Ainsi, +l'axime proverbial <em>la lame use le fourreau</em> n'est +pas vrai pour l'espce humaine. Comment son feu +<span class="pagenum"><a id="Page_400"> 400</a></span> +intrieur ne le consume-t-il pas, se dit-on? eh! comment +le consumerait-il? c'est lui qui le fait vivre. +Donnez-lui une autre me, et sa frle existence +va se dissoudre.</p> + +<p>Hlas, mon ami! Tacite et vous, aurez donc +toujours raison! c'est un trange compos de lgret +et de perversit que l'homme, qu'il faut +cependant servir et qu'on voudrait aimer: l'homme +qui calcule les astres, qui soumet les lmens, qui +dfie et combat toute la puissance de la nature, +qui peut tout except conduire lui et ses semblables, +qui a tout trouv hors la libert et la paix, +qui a su donner l'autorit, qui a su l'endurer, et +qui n'a su ni la diriger ni la seconder, qui sait +ramper et ne sait pas obir, qui sait se rvolter et +ne sait pas se dfendre, qui sait aimer et ne sait +pas s'attacher, qui a tous les contraires en bien +comme en mal, dans le cœur et dans l'esprit. +Votre mot est charmant. On a dit, il y a long-temps:</p> + +<div class="poetry"><div class="stanza"> +<p>Mille fois ils m'ont tout promis;</p> +<p>Mais le sicle en fourbes abonde,</p> +<p>Et je ne hais rien tant au monde</p> +<p>Que la plupart de mes amis.</p> +</div></div> + +<p>Mais c'est-l l'pigramme chagrine d'un homme +dont l'esprit aigri n'est jamais averti par son cœur. +La vtre appartient un philosophe qui a observ +profondment, et qui donne un rsultat moral +avec la gat et l'indulgence sans lesquelles il +<span class="pagenum"><a id="Page_401"> 401</a></span> +n'est presque pas un bon cœur. Il y a peu de dlicatesse + se personnifier dans un sentiment haineux +et vil; au lieu que votre mot, qui est trop +vrai, est la saillie aimable d'un homme qui n'a +pas t pris pour dupe, et qui aime trop ses vrais +amis pour ne pas rire beaucoup de ceux qui prennent +ce titre. Mais j'ai peur qu'en ce genre, comme +en beaucoup d'autres, il n'y faille pas regarder de +trop prs: car on s'appauvrirait, beaucoup plus +qu'il n'est possible d'y rsoudre mme la philosophie. +Bon dieu! quels sacrilges j'ai surpris, dans +ces derniers temps, les personnes qui parlent le plus +loquemment d'amiti! Je ne m'accoutumerai jamais + ces thories que la conduite dment; mais +il faut que je m'arrte, car ce que j'aurais vous +dire ne peut pas s'crire. Ce n'est pas que si j'avais + vous dnoncer un fait important, je ne sautasse +le foss. Mais ce n'est point dans votre cœur +que j'ai vous blesser; et votre tte est si sage, +que vous sonderez le terrain mme sur lequel +vous tes le plus habitu marcher: et vous ferez +bien. Il faut d'ailleurs, mon ami, une grande circonspection +pour les faits; le trait infme que vous +m'apprenez ne l'enseigne que trop, puisqu'une +simple transposition de dates a fait, dans la bouche +d'un mchant, d'une action honnte et pure +(qu'il n'a pu savoir que par mon bandit de laquais, +qui, non content de tout me voler, piait mes +actions et mes discours chaque instant de la +journe), une malignit capable de compromettre +<span class="pagenum"><a id="Page_402"> 402</a></span> +un galant homme auquel je ne me consolerais pas +de susciter, mme le plus indirectement, une tracasserie. +Eh! qui en sera l'abri, s'il n'y est pas, +lui, arm de tant de circonspection et de sagesse? +Mais, outre cette anecdote, quoiqu'il soit peu prs +impossible que la poste voie tout, je puis vous assurer +que les Franais de Londres sont aussi inspects +par la police de Paris qu'en France mme. +Les canailles aventurires qui salissent ici les +presses, sont les espions les plus corrompus qui +existent, et leurs complices le sont aussi; car qui +dit complice en ce genre, dit espion. La complicit +est un des moyens de l'espionnage; et les gouvernemens +qui ont recours ce misrable moyen, +savent trs bien distinguer l'homme auquel il faut +en vouloir. Ils devraient savoir aussi que leurs +recherches en ce genre ne produisent rien qu'une +ressource assure la canaille infecte qui se voue + cette infme profession. Au reste, il y a aussi +des Anglais vendus la police de Paris; tmoin le +vil entrepreneur du <cite>Courrier de l'Europe</cite>, tout +aussi mprisable que le rdacteur. Celui-ci, aprs +avoir t libelliste ordurier, est devenu espion +gag, aussi infme dans ses dlations qu'il tait +mprisable avant ce joli mtier. C'est de toute cette +canaille que W. a t la victime; elle craint de +n'tre pas paye si elle n'accuse pas, de sorte +qu'elle accuse tort et travers.</p> + +<p>Vous tes inquiet de mon sort, mon cher ami, et +moi je ne suis pas trs-rassur, surtout sur celui de +<span class="pagenum"><a id="Page_403"> 403</a></span> +mon aimable compagne. J'ai cependant quelques +projets qui apparemment me feront vivre: mais +on se trompe beaucoup sur la gnrosit des +Anglais. Accoutums tout calculer, ils calculent +aussi les talens et l'amiti; la plupart de leurs +grands crivains sont, presque la lettre, morts +de faim: jugez de quiconque n'est pas de leur +nation! Une des premires choses qui frappent +ici, c'est l'esprit d'ordre, de mthode, de calcul. +On peut y dire le pourquoi de chaque chose; et +cela doit peser, surtout dans l'esprit d'un Franais; +mais, tous ses inconvniens, ce genre +d'esprit exclut presque ncessairement les grands +mouvemens de sensibilit; ils appartiennent ici +au peuple, beaucoup trop calomni, mme dans +ce pays, o cependant il est quelque chose. En +gnral, mon ami, Clavire a raison; et j'ai t +oblig de m'en convaincre, moi qui cris contre +l'aristocratie. On ne dfendra jamais bien le +peuple, quand on se laissera aller quelque dplaisir +contre lui; quand les mots de canaille, de populace, +de goujat, resteront le dictionnaire du dfenseur. +Un plus profond examen de ce qui suggre +ces pithtes, agite la tte et le cœur; on voit bientt +que cette populace, cette canaille, n'est plus si +nombreuse ni si vile qu'on l'imaginait. Ces grossirets +dont elle affuble les panaches, les plumets, +l'air franais, tout ce que vous voudrez, ne sont +pas si grossires. Il faut aussi faire le procs ceux +qui inventent, qui portent, qui accrditent ces +<span class="pagenum"><a id="Page_404"> 404</a></span> +purilits, titres presque uniques par lesquels +on se distingue de la canaille. Elle est bruyante, +elle est incommode; mais aux yeux et aux oreilles +de qui?.... Et ces graves et silencieux dportemens +de la canaille instruite, bien vtue, s'intitulant +gens comme il faut, feront-ils mieux le bonheur +de la terre?</p> + +<p>Il faudrait, mon ami, il faudrait qu'une tte +pensante et sagace comme la vtre vt l'Angleterre +compare tout ce qu'on voit ailleurs, et pest les +dsagrmens qu'on exagre chez vous, contre les +maux rels dont il est dfendu de parler. Rien de +parfait ne saurait sortir de la main de l'homme; +mais il y a du moins mauvais, et beaucoup moins +mauvais, en Angleterre que partout ailleurs, o +des esclaves, les fers aux pieds et aux mains, +se moquent des dangers que courent les voltigeurs. +Il semble qu'on ait voulu consoler jusqu'ici +les autres nations, en leur parlant des dfauts de +la constitution anglaise, de ce qu'on appelle ses +abus. On a fait comme ceux qui portaient leurs +gmissemens sur de lgers liens des esclaves +chargs de lourdes chanes; on abuse de ce que +les premiers laissent toute la sensibilit, tandis +que les autres tent tout sentiment. Enfin, si le +mieux peut trouver place chez les Bretons, ce +sera quand les autres nations europennes seront +arrives leur niveau. Le philosophe doit donc +tendre cette rvolution, avant que de dsirer +l'autre. Une meute, une sdition Londres fait +<span class="pagenum"><a id="Page_405"> 405</a></span> +plus de bien au cœur de l'honnte homme, que +toute cette imbcille subordination dont on se +vante ailleurs. Si l'on approfondissait, si l'on +comparait, si l'on cherchait les corrlatifs en +politique, on ferait sur l'Angleterre et les Anglais +un ouvrage qui aurait de la signifiance: mais il +ne faudrait pas, comme l'illustre Linguet, qui, +tout ainsi que Mallebranche voyait tout en Dieu, +voit tout en Linguet, rechercher les fourchettes + deux fourchons et le manque de serviettes.... +Un magistrat d'une des socits les plus libres de +la terre, flicitait l'autre jour une connaissance +moi qui a quitt l'Irlande, de n'tre plus parmi +ces Hibernois qui emplument et coupent des jarrets. +C'est un bon homme parlant admirablement +libert, pourvu qu'on laisse faire la magistrature: +et voil comme on est partout. Ds que le peuple +tente de se faire justice, c'est une horreur. Il faut +cependant remarquer que les premiers emplumeurs +et coupeurs de jarrets, pour cause politique, +ont paru en Amrique; et que cette manie +a disparu, quoique la cause rprimante soit +trs peu de chose: mais les causes pour lesquelles +il fallait emplumer, etc. etc. ont disparu. Il faut +remarquer aussi que l'art d'ter la raison, pour +ensuite argumenter de la folie, est l'art des coupables +gouvernans: cela tabli, qu'importe de +dtailler les convulsions de l'infortun dont on a +irrit les nerfs par un breuvage?.....</p> + +<p>Mais, mon ami, voil beaucoup bavard; car +<span class="pagenum"><a id="Page_406"> 406</a></span> +il faut nous tenir dans les gnralits. Mais je ne +puis pas me refuser au plaisir de frotter la tte la +plus lectrique que j'aie jamais connue. Je ne perdrai +pas mon temps ici; et si la misre et le malheur +ne font pas justice de moi, je rpondrai +peut-tre mes ennemis et mes prtendus amis +presque aussi coupables que mes ennemis, mais +de la seule manire qui me convienne dsormais, +par de bons et d'utiles ouvrages, tous portant +mon nom; car, ds le premier, j'annonce que +tout ce qui ne le portera pas me sera faussement +attribu, afin qu'on n'essaie pas de m'imputer les +viles anonymits qui pullulent ici. Quoiqu'il arrive, +vous n'aurez pas rougir de moi, soyez-en +bien assur; mais quand vous presserai-je contre +mon cœur? C'est en vrit ce qu'il m'est impossible +de dire; cet gard, j'ose peine fixer l'avenir.</p> + +<p>Je vous ai dj crit, mon cher ami, sur le +brillant surcrot de fortune qui vous est arriv: +j'en tais en colre, et je ne suis pas encore trs-calme + cet gard; mais je veux vous croire dguignon, +comme vous dites: c'est cependant +une drision, si vous ne devez commencer toucher +que dans trois ans, moins qu'on ne vous +en donne neuf d'avance. Madame de N. vous +crira le premier courrier. Aujourd'hui, il est trop +tard, et ses beaux yeux souffrent la lumire; +elle vous prie de l'aimer, et de m'crire souvent; +car elle prtend que je suis trs-mauvaise compagnie, +<span class="pagenum"><a id="Page_407"> 407</a></span> +quand vous ne m'crivez pas. Adieu, cher +et bon ami; il y a long-temps que votre conqute +a compens toutes les pertes et toutes les mprises +de mon cœur. Conservez-moi le vtre; et +quoiqu'on fasse, je ne serai pas tout fait malheureux. +Choyez votre convalescence avec votre +raison, et non pas avec votre tte; caressez les +muses; qu'elles vous comblent long-temps de +toutes leurs faveurs; et quand vous serez dsensorcel, +toujours vous auront-elles valu plus de +jouissances que d'or, ni mme de gloire, en +juger par celle qu'il vous tait donn de mriter, +et par les seuls dispensateurs dont vous puissiez +l'attendre. <i lang="la" xml:lang="la">Vale et me ama.</i></p> + +<p class="p2"><em>P. S.</em> Plusieurs articles de votre lettre ne sont +pas rpondus, parce qu'une de mes lettres, qui a +crois la vtre, l'a fait d'avance.</p> + +<h3>LETTRE XI.</h3> + +<p class="date">10 novembre 1784.</p> + +<p>Je viens de recevoir votre lettre tendre et sage, +mon bon et cher ami; et j'ai prouv le double +plaisir d'apprendre de vous d'heureuses nouvelles, +et de trouver, dans l'accent et l'expression de +vos craintes, une vive empreinte de votre amiti +<span class="pagenum"><a id="Page_408"> 408</a></span> +et c'est-l, sans doute, une grande jouissance pour +moi; mais la circonstance en a redoubl la saveur. +Je suis triste et malheureux; ma douce et +charmante compagne est malade, et malade de +langueur; elle est son onzime accs de fivre. +Heureusement les accs sont intermittens, et laissent +deux jours de passables; mais l'extrme faiblesse, +l'agacement des nerfs, les accidens de +femmes qui en ont rsult, l'ont jete dans une +situation trs fcheuse, quoique au fond, peu +inquitante; d'un autre ct, ma bourse n'avait +que faire de cet chec. Toute visite de mdecin +rput (et peut-on en choisir un autre pour son +amie?) cote un louis Londres; c'est acheter +cher l'inquitude. Enfin, mes ressources sont +leur terme; et non seulement je n'ai point encore +obtenu le pain de la loi, mais je n'obtiens pas +mme de rponse de mes gens d'affaires. Heureusement +Target retourne incessamment Paris, et +se charge de mettre un terme cette indcision +cruelle.</p> + +<p>On projette de me charger d'un grand ouvrage, +qui m'assurerait le ncessaire pour long-temps; +mais l'entreprise en est encore fort incertaine. +Changuyon me propose aussi, de Hollande, de la +besogne; mais il faut le temps de la faire. Tout +cela combin, mon ami, dessinez le premier trait +d'une situation dont votre imagination ne saura +que trop faire un tableau fort triste, mais qui +pourtant n'est pas dsespr. Le grand, le vrai +<span class="pagenum"><a id="Page_409"> 409</a></span> +mal, c'est la souffrance de mon amie; et votre +lettre en a tempr l'amertume. Jugez ce que votre +amiti est et peut pour notre bonheur. Hlas! +mon ami, il n'en est qu'un de vrai, c'est d'aimer +et d'tre aim. Sans ce charme, je ne pourrais dj +plus supporter le fardeau de la vie.... Mais songeons +que j'cris de Londres, et dans le mois de +novembre. Ne nous occupons pas de ces ides.</p> + +<p>Je veux cependant vous dire, et seulement +dans des vues littraires, que j'ai rencontr, ce +sujet, dans le Sjanus de Bergerac, imprim en +1638, et ddi au duc d'Arpajon, o par parenthse +l'on professe tout haut l'athisme avec approbation +et privilge du roi, j'y ai trouv, dis-je, +ces vers qui m'ont bien tonn:</p> + +<div class="poetry"><div class="stanza"> +<p>Et puis, mourir n'est rien, c'est achever de natre.</p> +<p>Un esclave hier mourut pour divertir son matre;</p> +<p>Au malheur de la vie on n'est point enchan,</p> +<p>Et l'me est dans la main du plus infortun.</p> +</div></div> + +<p>En vrit, mon ami, on ne ferait aujourd'hui +rien de plus beau que ces deux derniers vers. Il +est vrai qu'on en trouve, ct, de cette force. +Terrentianus demande Sjanus s'il ne craint +pas le tonnerre des dieux; et Sjanus rpond:</p> + +<div class="poetry"><div class="stanza"> +<p>Il ne tombe jamais en hiver sur la terre;</p> +<p>J'aurai six mois au moins pour me moquer des dieux.</p> +</div></div> + +<p>Non, mon ami, je ne suis point enthousiaste +de l'Angleterre; et j'en sais maintenant assez pour +vous dire que, si la constitution est la meilleure +<span class="pagenum"><a id="Page_410"> 410</a></span> +connue, l'administration en est la plus mauvaise +possible; et que si l'Anglais est l'homme social le +plus libre qu'il y ait sur la terre, le peuple anglais +est un des moins libres qui existent. Je crois davantage, +mon ami, je crois qu'individuellement +parlant, nous valons mieux qu'eux, et que le terroir +du vin l'emporte sur celui du charbon de +terre, mme par son influence sur le moral. Sans +penser, avec M. Lauragais, que les Anglais n'aient +de fruits mrs que les pommes cuites et de poli +que l'acier, je crois qu'ils n'ont pas de quoi +justifier leur orgueil froce. Mais qu'est-ce donc +que la libert, puisque le peu qui s'en trouve +dans une ou deux bonnes lois, place au premier +rang un peuple si peu favoris de la nature? Que +ne peut pas une constitution, puisque celle-ci, +quoique incomplte et dfectueuse, sauve et sauvera +quelque temps encore le peuple le plus corrompu +de la terre de sa propre corruption? Quelle +n'est pas l'influence d'un petit nombre de donnes +favorables l'espce humaine, puisque ce peuple +ignorant, superstitieux, entt (car il est tout +cela), cupide, et trs-voisin de la foi punique, +vaut mieux que la plupart des peuples connus, +parce qu'il a quelque libert civile? Cela est admirable, +mon ami, pour l'homme qui pense et +qui a rflchi sur la nature des choses, et problme +insoluble par tous les autres. Au reste, ne +croyez pas que l'on connaisse ce pays; plus je +vois, et plus je m'assure qu'on ne sait ce qu'on +<span class="pagenum"><a id="Page_411"> 411</a></span> +a vu. Je vous dfie de vous faire une ide de la +ridiculit des prjugs accrdits sur l'Angleterre, +tantt calomnie, tantt exalte, avec la plus absurde +ignorance. Je fais, pour vous et pour moi, +des notes qui vous seront utiles et qui vous convaincront +de ces deux choses: l'une, que le plus +lger mensonge mne les voyageurs des rsultats +d'une fausset incalculable; l'autre, qu'il est une +quantit norme de choses que nous autres, Franais, +faisons en les louant, c'est--dire qui n'existent +que dans nos loges. Cette observation m'a +t confirme aujourd'hui dans un dtail peu important, +mais qui vous expliquera bien ce que je +veux dire. Tout le monde a entendu parler de la +fameuse pitaphe Wren, dans la chapelle souterraine +de Saint-Paul de Londres: <i lang="la" xml:lang="la">Si monumentum +quœris, circumspice</i>; mais personne n'a dit +que ces quatre mots taient noys dans dix ou +douze lignes de trs-mauvais latin, o l'on a eu +garde d'oublier l'<i lang="la" xml:lang="la">eques aureatus</i> et toutes les sottises +imaginables. De mme, il y a, dans l'pitaphe +de Newton, <i lang="la" xml:lang="la">Sibi gratulentur mortales tale tantumque +extitisse humani generis decus</i>; cela est bien, +mais prcd de onze lignes, dans lesquelles on lit +pompeusement l'<i lang="la" xml:lang="la">eques aureatus</i>, le commentaire +sur l'Apocalypse, etc. Au reste, ceci me rappelle +une anecdote, prcieuse pour ceux qui, comme +vous et moi, sont l'afft du charlatanisme humain. +Voltaire a crit partout qu'il y avait Montpellier +une statue de Louis <span class="smcap">XIV</span>, avec cette belle +<span class="pagenum"><a id="Page_412"> 412</a></span> +inscription: <em>A Louis XIV, aprs sa mort</em>. Il n'y a +ici que trois petits inconvniens, c'est que 1<sup>o</sup> l'inscription +est en latin; 2<sup>o</sup> qu'elle est fort longue; +3<sup>o</sup> qu'elle raconte tout uniment le fait comme il +s'est pass, savoir que la statue a t dcrte +par la ville, pendant la vie de Louis XIV, et pose +depuis sa mort.—<i lang="la" xml:lang="la">Superstiti decrevre.—Ex oculis +sublato posure.</i> Et puis Voltaire ose dire +tout propos:</p> + +<p class="quote">Et voil justement comme on crit l'histoire.</p> + +<p>Mais un fait plus important que j'ai compltement +vrifi, que je vous prie de garder pour +vous, parce que j'aurai bientt occasion de l'encadrer, +mais qui est trop prcieux pour que je ne +vous l'apprenne pas, c'est celui-ci:</p> + +<p>Vous lisez dans le livre de l'<cite>Esprit</cite>, tom. <span class="smcap">II</span>, +pag. 138, la note (dit. <em>in</em>-8<sup>o</sup>, 1778): Dans ce +pays (la Turquie), la magnanimit ne triomphe +point de la vengeance; on ne verra point en +Turquie ce qu'on a vu, il y a quelques annes, +en Angleterre: Le prince douard poursuivi +par les troupes du roi, trouve un asyle dans la +maison d'un seigneur; ce seigneur est accus d'avoir +donn retraite au prtendant. On le cite devant +les juges; il s'y prsente et leur dit: Souffrez +qu'avant de subir l'interrogatoire, je vous +demande lequel d'entre vous, si le prtendant +se ft rfugi dans sa maison, et t assez vil et +assez lche pour le livrer?—A cette question +le tribunal se tait, se lve et renvoie l'accus.</p> + +<p><span class="pagenum"><a id="Page_413"> 413</a></span> +Ce fait me paraissait absurde: nul tribunal sur +la terre, qui n'est pas le souverain, n'a le droit, +ni le pouvoir de juger ainsi. Enfin, j'arrive en +Angleterre; et le hasard me fait rencontrer lady +Margaret-Macdonald qui a vcu en 1763 dimbourg +avec M. Macdonald of Kingborough, le +hros du roman de M. Helvtius. M. Macdonald +n'tait point un seigneur; c'tait un gentilhomme, +cultivateur assez pauvre; il demeurait dans l'le +de Sky, prs du chteau de son proche parent, le +chevalier Alexandre Macdonald, propritaire en +grande partie de cette le et chef du clan Macdonald, +une des tribus cossaises les plus attaches +au prtendant. Les officiers du dtachement + la qute du prtendant que l'on savait tre dans +l'le de Sky, taient dans la salle manger du chteau +avec lady Margaret. Un paysan montagnard se +prsente la porte de la salle, et remet milady +un billet non cachet; elle reconnat la main du +prtendant qui lui demande une bouteille de vin, +une chemise et une paire de souliers. Ce malheureux +prince, accabl de lassitude, tait alors assis +sur une colline un mille du chteau, et l'on pouvait +le voir des fentres de la salle. Lady Margaret +ne se troubla point; elle prtexta quelques +dtails de famille, quitta les officiers, et courut +avec le paysan montagnard chez Macdonald of +Kingborough: Si le prince entre chez vous, lui +dit Macdonald, ou si vous l'assistez en la moindre +chose, vous tes perdue, vous et votre famille. Je +<span class="pagenum"><a id="Page_414"> 414</a></span> +me charge de tout. Adieu. Il lui prit la main et +partit.</p> + +<p>Macdonald, avec des difficults infinies, parvint + sauver le prtendant qu'il habilla en femme, etc. +Ce prince gagna les montagnes, et se rendit heureusement + bord d'un des vaisseaux que la France +avait envoys en croisire sur les ctes occidentales +d'cosse, pour faciliter son vasion. Bientt +aprs, Macdonald fut arrt et mis en prison +dans le chteau d'dimbourg, o il resta quelque +temps avant qu'on lui ft son procs. Pour toute +dfense, il dit ses juges: Ce que j'ai fait pour +le prince douard, je l'aurais fait pour le prince +de Galles, s'il se ft trouv dans les mmes circonstances. +Le tribunal ne se tut point, comme +dit Helvtius; mais il condamna Macdonald +tre pendu. La sentence qui lui fut prononce, +portait en outre que lui, encore vivant, aurait les +entrailles et le cœur arrachs pour tre jets dans +un brasier allum au pied de l'chafaud, ensuite +la tte coupe, etc. C'est le supplice ordinaire +des tratres la patrie. Macdonald ne le subit +point; le duc de Cumberland reprsenta que cette +excution alinerait sans retour le clan Macdonald. +On lui fit grce par politique, et l'on se +contenta de le tenir un an prisonnier dans le +chteau d'dimbourg........ Mais combien cela est +diffrent! combien cela est vrai, simple, beau, +grand! combien Macdonald et la nature perdaient +au rcit d'Helvtius! Il a su son erreur, et +<span class="pagenum"><a id="Page_415"> 415</a></span> +il a rpondu: Ma foi cela est imprim; et cela est +encore beau comme je l'ai crit. Quand ceux qui +crivent la morale, la philosophie, la politique, +l'histoire, sauront-ils qu'ils ne sont que de vils +saltimbanques, lorsqu'ils ne se regardent pas +comme des magistrats!</p> + +<p>L'ouvrage que l'on me propose, mon cher +ami, est une entreprise considrable; il ne s'agit +pas moins que de mettre et de tenir ces messieurs +au courant de toutes les ides saines d'conomie +politique, qu'ils ont traites jusqu'ici de vaine mtaphysique. +L'ouvrage paratrait en anglais et en +franais; le plus ou le moins de succs n'importerait +qu' ma conscience et mon amour propre, +car j'aurais une rtribution fixe par mois: mais +j'ai cru devoir leur observer que cet ouvrage n'tant +point de nature piquer la malignit, parce +que je ne dois ni ne veux parler que des choses, +et encore avec circonspection, je leur conseillais +d'adopter un plan qui veillt la curiosit. Consult +sur cela, j'ai dit que le plus grand service, selon +moi, rendre aux lettres aujourd'hui, tait d'abrger, +et de guider un choix dans l'immensit des +mensonges, des erreurs et des vrits imprims; +qu'en consquence, un conservateur qui donnerait +en tout genre des analyses, et non pas des extraits +des bons livres; qui tirerait, du fumier des +ouvrages priodiques, les paillettes qui peuvent y +tre tombes, et qui deviendrait le dpt de morceaux +dtachs qui, par leur brivet, c'est--dire, +<span class="pagenum"><a id="Page_416"> 416</a></span> +par un de leurs plus grands mrites mmes, sont +bientt oublis et perdus, serait un ouvrage trs-prcieux, +et qui, fait avec scrupule, sans complaisance, +sans ngligence, sans prcipitation, serait + peu prs sr d'un succs d'estime moins +rapide que les succs d'clat, mais durable et toujours +croissant. On dlibre sur cette ide; je la +crois bonne: et si elle l'est, faites des vœux pour +qu'elle soit accepte; car elle me vaudrait cinquante +louis par mois, et c'est plus qu'il ne me +faut, mme ici. Il est vrai que ce revenu serait +achet par un travail excessif et dsagrable, en +ce qu'il m'terait le temps ncessaire pour la culture +de mes propres penses; mais je le regarderais +comme un cours d'tudes finir, lorsque la +fortune voudra me rendre indpendant. Des hommes +qui valaient mieux que moi, ont t condamns + des galres aussi mauvaises; et quand je me +sens prt m'irriter, je me rappelle cet apologue +arabe.</p> + +<p>Je m'tais toujours plaint des outrages du sort +et de la duret des hommes; je n'avais point de +souliers, et je manquais d'argent pour en acheter: +j'allai la mosque de Damas, je vis un homme +qui n'avait point de jambes. Je louai Dieu, et je +ne me plaignis plus de manquer de souliers.</p> + +<p>Si je n'avais pas une compagne de mon sort, +une compagne aimable, douce, bonne, tendre, +que sa beaut aurait infailliblement rendue riche, +si ses excellentes qualits morales ne s'y taient +<span class="pagenum"><a id="Page_417"> 417</a></span> +pas opposes; qui souffre pour elle et pour moi, +en pensant que j'ignore toujours les ressources +du mois qui suit, moi dont le cœur ne fut jamais +ferm l'infortune: cet apologue me rendrait +trs-philosophe.</p> + +<p>Dites-moi, mon ami, si une fois embarqu +dans cette besogne, je puis compter du moins sur +vos indications, soit pour les anciens livres qui +mritent d'tre analyss, soit pour un choix de +pices fugitives (littraires) dont je voudrais que +cet ouvrage ft le dpt, et pour lequel je ne +puis avoir un aussi bon guide que votre got exquis +et votre incorruptible conscience. Dites-moi +aussi si vous croyez que je puisse compter +sur des souscripteurs en France, dites-moi surtout, +avec votre franchise et votre sagacit ordinaires, +ce que vous pensez de l'ide et du plan.</p> + +<p>Ce que vous me dites de votre sant et de votre +genre de vie me fait un trs-grand plaisir, mais +me donne de bien vifs regrets. Combien j'aurais +vcu avec vous cet hiver! combien j'aurais pass +d'heures dlicieuses, et cultiv mon me et ma +pense! car, ne vous y trompez pas, c'est mon esprit +qui acquiert ici; mon me est veuve, philosophiquement +parlant, et ma pense avorte, faute d'un +ami qui l'entende ou qui l'veille. Je combine +une foule de rapports nouveaux; et certainement +il rsultera, de ces rapprochemens et de ces combinaisons, +de bonnes choses, sur-tout quand je +<span class="pagenum"><a id="Page_418"> 418</a></span> +les aurai mries auprs de vous, dans la serre +chaude de votre amiti et de vos talens. Mais aujourd'hui +je ne fais qu'amasser; je ne dispose +point. Je n'ai jamais si bien senti combien vous +tiez ncessaire pour m'encourager et me guider. +Je ferai ici plusieurs bons ouvrages, un entre +autres qui sera une grande vengeance offerte +l'humanit: ce sera l'histoire d'un des plus horribles +crimes du <span class="smcap">XVIII</span><sup>e</sup> sicle, dont le hasard m'a +envoy les matriaux les plus curieux et les mieux +dtaills; mais un grand ouvrage de morale ou de +philosophie, je ne l'entreprendrai jamais qu'auprs +de vous, qui tes la trempe de mon me et +de mon esprit.</p> + +<p>Allons donc, je serai content de vos amis, +puisque vous le voulez; mais qu'ils s'arrangent +pour que vous ayez 12,000 livres de rente, ou +je ne rponds pas des rechtes. Bon jour, mon +ami; car en voil bien long, et ma pauvre petite +se rveille; remarquez s'il vous plat, qu'elle est +trop excuse de son silence, elle vous aime de +tout son cœur et vous regrette trs-vivement. +Adieu, encore une fois, je ne vous dirai pas: +si vous aimez des anecdotes caractristiques de ce +pays pour augmenter votre immense rpertoire, +crivez-moi souvent, car je vous en enverrai toujours +en rponse. Mais je vous dirai: crivez-moi +souvent, car cela me console et soutient mon +courage.</p> + +<p><span class="pagenum"><a id="Page_419"> 419</a></span> +<i>P. S.</i> Vous tes srement tonn de ce que les +C.<a name="FNanchor_50" id="FNanchor_50" href="#Footnote_50" class="fnanchor"> [50]</a> ne circulent pas encore; mais vous le serez +plus, quand vous saurez que j'ai traduit la suite +un pamphlet du docteur Price, intitul: <cite>Observations +on the importance of the american rvolution, +and the means of making it a benefit to the World</cite> +(cela n'est pas excellent, mais on m'en a beaucoup +pri), et fait un discours et des notes sur cet ouvrage, +dont vous ne serez pas mcontent, pour +avoir t fait loin de vous.</p> + +<h3>LETTRE XII.</h3> + +<p class="date">Londres, Hatton-street in Holborn, 30 dcembre 1784.</p> + +<p>Je ne voulais ni vous gronder, mon ami, ni +interprter votre silence d'une manire qui pt +affliger mon cœur; mais j'tais inquiet de vous: +car votre constitution dbile et votre temprament +ign se conserveront long-temps l'un par +l'autre; mais ils se heurteront souvent; et la vie +est bien quelque chose: mais ne pas souffrir est +beaucoup plus, du moins selon moi. Me voil rassur, +jusqu' un certain point pourtant; car je +sais que vous payez cher quelques semaines de +<span class="pagenum"><a id="Page_420"> 420</a></span> +travail forc; et je n'aime pas assez la littrature, +quoique j'en sois idoltre, pour pouvoir dsirer +de l'enrichir vos dpens, et d'autant moins que +tt ou tard les trsors de votre gnie lui arriveront. +Pourquoi donc se hter, au risque de ruiner +votre sant? Mais vous m'auriez fait bien plaisir +de me rcapituler la rception de mes lettres, ou +du moins de me les signaler par quelques traits +dtachs; car j'en ai quatre ou cinq au moins +sans rponse; et vous ne me parlez que de celle +o je vous entretiens du conservateur. Au reste, +comme il n'y avait dans les autres aucun motif de +suppression, je suppose qu'elles sont arrives +bon port. Car j'entends bien pourquoi l'on gne +la libert de la presse; en dpit des cent mille et +une raisons que j'en pourrais donner, je trouve +qu'on peut rsumer cette question dans un argument +trs-court. Quel mal y aurait-il qu'il n'y et +pas tel, tel, tel, tel et tel livres? Et cela, jusques +et inclusivement la Bible, o pourtant il est dit +que toute puissance vient de Dieu, et sans gard + ce que la poudre canon, le plus utile de tous +les livres ceux qui n'en veulent point, serait +encore dans le cerveau du pre ternel, si Adam +ne nous et pas transmis la facult de faire des +livres? Qu'avez-vous rpondre cela? hein! mais +pourquoi gnerait-on le commerce des lettres? Il +n'a pas du tout les mmes consquences; car quel +homme, moins d'tre insens, ne sait pas qu'il +crit sous les yeux vigilans de tous les sages et +<span class="pagenum"><a id="Page_421"> 421</a></span> +gnreux gouvernemens, qui rgissent l'univers, +comme ils disent? Donc si ce n'tait pas une trs-agrable +et expdiente occasion de gagner et faire +gagner beaucoup d'argent beaucoup d'honntes +gens, l'interception des lettres serait une chose +fort inutile (procd part, que pourtant tout le +monde ne trouve pas galement gai), et d'autant +plus inutile qu'il n'est pas une correspondance +d'ambassadeurs qui ne se fasse par couriers. Mais +le ciel me dfende de gloser sur une si belle institution!</p> + +<p>Vous voil bien affairs, messieurs les distributeurs +de la gloire! que l'esprit saint vous illumine! +Mais miracle pour miracle, il devrait bien +commencer par les candidats, avant de passer aux +lecteurs. Au reste, savez-vous pourquoi je parle +de ceci? Vous ne vous douteriez pas en cent mille +ans que je fusse solliciteur d'une place l'Acadmie; +je le suis pourtant, ou peu prs: mais rassurez-vous, +ce n'est pas de moi, et indpendamment +du bras de mer, ce ne sera jamais de moi +dont il sera question. Vous me dites qu'au nombre +des aspirans se trouve Target; je sais, mon cher +ami, tout ce qu'il y a dire contre lui; et cela se +rduit ceci: Il a peu ou point de titres littraires; +cela est vrai; mais peu d'hommes, et nul +parmi les aspirans, moins que ce ne soit Garat +( qui je ne voudrais pas nuire assurment, mais +qui a son poste), n'est aussi capable d'en avoir. +Je ne sais si vous connaissez les <cite>Lettres d'un homme +<span class="pagenum"><a id="Page_422"> 422</a></span> + un homme</cite>, le meilleur des crits polmiques +qui parurent au temps de Maupeou; cela est de lui. +Vous devez connatre ce qu'il a crit sur la censure. +Une grande partie du morceau intitul: <cite>Rflexions +sur l'ouvrage prcdent</cite>, imprim la suite de +l'ouvrage de Price dans mes Cincinnati, est de lui; +et cela fut jet en un instant. En un mot, je vous +suis garant qu'il a une vaste littrature, des connaissances +trs-nettes, et la tte pleine de choses +et de bonnes choses. Par exemple, non-seulement +il est au courant de toutes les ides saines en conomie +politique, mais il en a redress plusieurs: +non-seulement il est au courant de toutes nos ides +philosophiques, mais il a donn plusieurs beaucoup +d'nergie et d'extension. Le patriciat a reu +de lui de rudes coups de knout dans le procs des +Quiessat, etc. etc. De plus (et si nous ne traitions +qu'entre nous, j'aurais commenc par l), c'est un +parfaitement honnte homme, bon, chaud, sensible, +pur, incorruptible; et l'on vous offre de +plats coquins. Enfin, et ceci passera dans votre +cœur, il est mon ami particulier; il est digne d'tre +le vtre; et il m'a rendu un service important que +je ne lui ai pas mme demand, ni indiqu, avec +toute sorte de chaleur et une grce charmante.</p> + +<p>Je sais bien, mon ami, que tout cela, quoique +trs-sonore votre me, ne vous ferait pas faire +ce que vous ne croiriez pas devoir faire; mais, en +conscience, croyez-vous devoir quelque chose en +ceci? o est le plus digne? o sont les donnes +<span class="pagenum"><a id="Page_423"> 423</a></span> +pour dterminer le plus digne? et le plus digne +ft-il l, votre voix le fera-t-elle lire? que va-t-on +vous proposer? quelques canailles titres, ou quelques +bamboches littraires. Target a fait bien mieux +que de mauvais ou de mdiocres ouvrages; il n'en +a point fait; il a consacr sa vie une profession +embrasse malgr lui, et qu'il n'en a pas moins +remplie avec une rare dignit, avec un grand +zle, avec tout l'clat dont l'loquence du mur +mitoyen est susceptible. L'honneur qu'on lui ferait, +car enfin c'en est un dans sa position, rare mme +et par consquent assez dsirable; l'honneur qu'on +lui ferait exciterait en lui le dsir et la volont +de dployer ses forces; et le choix de l'acadmie, +o d'ailleurs il faut de tous les genres, peut nous +valoir quelques bons ouvrages, au lieu de consultations +obscures ou de plaidoyers phmres; et +puis, maintenant que la peste est sur les beaux +esprits, n'y a-t-il pas de la place pour tout le +monde?</p> + +<p>En voil bien long, mon ami; mais c'est que +la chose me tient au cœur; et vous savez si vous +recevriez un refus de moi. Que Target doive votre +voix votre amiti pour moi, et je vous suis +garant que je vous aurai acquis un ami digne de +ce titre par sa morale, et mme par ses talens.</p> + +<p>Les miens (car il me faut bien, comme un autre, +parler de mes talens) viennent de faire un tour de +force dont je ne puis rien vous dire autre chose, +sinon qu'un livre singulier et rempli de recherches +<span class="pagenum"><a id="Page_424"> 424</a></span> +aura t fait et imprim en un mois, ici o l'on +imprime la moiti moins vite qu'en France. Or, +dans cette occasion, le temps importait fort l'affaire, +et l'affaire m'importait fort moi; outre +qu'elle est grande et belle, mon conservateur est +accroch, parce qu'on veut qu'un libraire franais +entre dans la moiti des frais de l'dition franaise +(vous voyez que vous vous tes trop ht de me +fliciter), de sorte que, la maladie de mon amie +m'ayant ruin, j'tais aux expdiens. Me voil sauv +pour un couple de mois. Vous trouverez-l +le nom de votre hte consign avec honneur; vers +le milieu du mois prochain, cela vous parviendra.</p> + +<p>On nous annonce ici un grand ouvrage en trois +volumes de Necker, avec son avis sur l'administration +des finances: il est, dit-on, entre les mains +de notre roi, de notre reine, de Monsieur, et +sans doute de M. le dauphin, plus de M. de Castries; +18,000 exemplaires sont prts pour porter toute +la terre la preuve que la France a perdu un bon +serviteur et que le serviteur en est bien fch. +Quant moi, outre que je sais quoi m'en tenir +sur ses talens financiers, et ses oprations ministrielles, +je suis occup en ce moment d'une tude +qui ne le montre pas en beau. L'abandon qu'il a +fait de sa patrie, dans un temps o il lui tait facile +de la sauver et de la mettre pour toujours hors +des dangers o elle s'est abme, est un vilain bout +d'oreille, par lequel il m'est impossible de ne pas +le juger. Turgot n'tait pas Genevois beaucoup +<span class="pagenum"><a id="Page_425"> 425</a></span> +prs; et cependant il et tenu honneur de sauver +une taupinire o on lui aurait dit que la libert +tait en danger, et il n'et pas marchand ses peines. +Au reste, le glorieux avait honte de son pre (je +vous en dirai quelque jour les dtails); cherchez +l dessous, si vous pouvez, un grand homme....... +Cela n'empche pas que l'ouvrage sur les finances +ne puisse tre bon, quand on sait bien ses quatre +rgles, qu'on peut conjuguer le verbe <em>avoir</em>, et +qu'on est laborieux, on est un aigle en finance.</p> + +<p>Bon soir, mon ami; si mon conservateur ne +s'accroche pas, il y a beaucoup parier que je +retournerai en France, car je ne veux pas mourir +de faim ici, o Rousseau aurait pri de cette triste +maladie, s'il n'et eu que ses talons donner pour +hypothque son boucher et son boulanger; et +en France pourtant, il est bien difficile que, moi +prsent, on me refuse du pain. Notez, je vous prie, +que le parlement a remis dlibrer sur ma demande +en courant et arrrages de pension alimentaire, +aprs le compte de tutelle rendu par mon +pre. Il faut avec ces messieurs vivre par provision +sans provision. Adieu, encore une fois; crivez-moi +plus souvent: donnez-moi des nouvelles des Cincinnati +que vous devez avoir depuis long-temps, +et n'oubliez pas combien le principal objet de cette +lettre me tient au cœur.</p> + +<p><span class="pagenum"><a id="Page_426"> 426</a></span></p> + +<h3>LETTRE XIII.</h3> + +<p>C'est M. Leveillard que je dois, mon cher +ami, d'tre certain que vous vivez, et que faible +encore, vous vous portez mieux. C'est lui que je +dois de savoir les progrs si ridiculement longs de +votre fortune, qui ne font pas moins votre loge +que la honte de vos amis: mais enfin, je n'ai pas +su par vous un mot de ce qui vous intresse. Je l'ai +demand enfin Leveillard qui, malade lui-mme, +mais sensible ma peine, m'a rpondu courrier +par courrier, et m'a laiss le regret de ne m'tre +pas plutt adress lui.</p> + +<p>S'il est vrai que vous m'aimiez, mon cher Chamfort, +je vous prie d'occuper un moment votre +imagination de ce que la mienne, qui ne manque +pas d'activit, a d souffrir de votre silence opinitre, +que je vous ai quatre fois suppli de rompre, +ne ft-ce que par un mot de votre laquais, si +M. R..... ne voulait pas me faire le sacrifice de +quelques minutes. Je ne sais pas ce que je n'ai pas +cru, et j'en tais venu ce point que je ne permettais +point ma compagne de prononcer votre +nom; j'prouvais trop d'angoisses et d'inquitudes; +tous mes efforts taient dirigs me distraire de +vous. J'avais renonc vous crire jusqu' ce que +je susse votre sort. Maintenant, vous m'crirez et +<span class="pagenum"><a id="Page_427"> 427</a></span> +je saurai les raisons de votre silence, ou vous serez +trs-importun.</p> + +<p>Dupont avait de trop bonnes raisons pour ne +pas me rpondre; il a perdu sa femme, l'une des +plus raisonnables et des plus estimables mres de +famille que je connusse; elle avait les vertus domestiques +de tous les genres; et si ce ne sont pas +les plus rares, certainement ce sont celles qui +contribuent le plus au bonheur de tout ce qui a +des rapports avec nous. D'ailleurs, Dupont, jet +dans le torrent des affaires, ayant beaucoup de +par de l dans la tte, et de mobilit dans le cœur, +avait plus de besoin qu'un autre d'une compagne +qui s'occupt de son intrieur: c'est donc une +perte et une trs-grande perte qu'il vient de faire; +et je dois trouver tout simple qu'il n'ait pas eu le +temps de penser mes inquitudes: mais vous +qui en tiez l'objet; vous qui saviez que je n'en +manquais pas dans cette grande et ruineuse ville, +et qu'au moins me fallait-il tre tranquille sur le +sort, la sant et l'attachement de mes amis, je +ne vous connais qu'un moyen de vous faire pardonner, +c'est de vous bien porter, d'tre heureux +et de me le dire.</p> + +<p>Je suis si fch contre vous, que je ne vous dirai +pas un mot de ce pays-ci, ni des courses que +j'ai faites et qui sous peu produiront peut-tre +quelque chose; mais comme je veux croire que +vous m'aimez encore, je vous dirai un mot de +nous. Notre sant est bonne; ma compagne est ce +<span class="pagenum"><a id="Page_428"> 428</a></span> +que vous l'avez vue, belle, douce, bonne, gale, +courageuse, pntre de ce charme de la sensibilit +qui fait tout supporter, et mme les maux +qu'elle produit. Pour moi, je trouve ici pture + mon activit; j'apprends, je note, je fais beaucoup +de choses; mais au milieu des marques de +bienveillance et de considration que je reois, je +ne laisse pas que d'tre fort inquiet sur l'avenir; +la littrature franaise tant si trangre ici, la +main d'œuvre si chre, et les libraires si timides, +que le meilleur moyen d'y mourir de faim, c'est +d'y tre mme un bon crivain franais. Au reste, +on y imprime les Cincinnati qui me rapporteront +peu de chose, mais qui du moins ne me coteront +rien, et qu'un homme de beaucoup de talent +a bien traduits, de sorte que l'dition anglaise +paratra presqu'aussitt que la franaise. +Mais jugez, par ce qui se passe cet gard, du +peu de ressources qu'offre la typographie anglaise. +Deux libraires de Paris, inutiles nommer par la +poste, mais dont un riche et solide, m'ont crit +pour prendre quinze cents exemplaires cinquante +sous, pourvu qu'on les leur rendt telle +ville frontire; on a grand'peine dcider le libraire +anglais tirer quinze cents l'dition franaise, +et si l'ouvrage n'avait pas produit ici, sur +quelques hommes accrdits, un trs-grand effet, +jamais libraire ne l'et imprim pour son +compte; les Franais accoutums au pays conoivent + peine cet effort, et je ne le conois pas +<span class="pagenum"><a id="Page_429"> 429</a></span> +moi-mme, depuis que je sais que Emsley a refus +d'imprimer le manuscrit des <cite>Confessions de +J. J. Rousseau</cite>, de peur que l'dition ne lui restt.</p> + +<p>D'un autre ct, depuis que je suis Londres, +malgr mes continuelles instances, je n'ai pas reu +un mot de mes procureurs, et j'ignore encore +s'il existe en France un moyen de faire payer par +un pre une pension alimentaire son fils.</p> + +<p>Avec tout cela, mon ami, aimez-moi, crivez-moi, +et je ne regretterai gure en France que vous +et votre socit.</p> + +<p>Bon jour, mon cher paresseux; que les trsors +dont vous surcharge la munificence royale ne vous +fassent pas oublier vos vrais amis; les autres sont +aimables et brillans; mais voil tout; et nous, +nous vous aimons.</p> + +<h3>LETTRE XIV.</h3> + +<p class="date">Vendredi, 4 fvrier 1785.</p> + +<p>Mon ami, je ne vous aurais pas encore crit +aujourd'hui, non pas parce que vous tes en arrire +avec moi, mais parce que je suis triste et +malheureux, entr'autres et trop nombreux sujets, +de l'absence de ma douce compagne que vous aurez +embrasse avant de lire cette lettre; je ne +vous aurais pas crit, dis-je, quoique je vous +<span class="pagenum"><a id="Page_430"> 430</a></span> +doive des remercmens pour votre conduite envers +Target, si un devoir de reconnaissance ne +m'excitait pas en ce moment secouer mon spleen +et vaincre ma mlancolique paresse.</p> + +<p>Je ne vous ai jamais recommand personne en +France, mon bon ami, pas mme moi, parce que +j'ai toujours trouv que cette discrtion tait un +devoir troit de dlicatesse et d'honntet envers +un homme que son mrite personnel et le hasard +des circonstances ont mis en mesure, mme intime, +avec les grands, sans qu'il ait jamais +voulu compromettre son indpendance, trafiquer +de leur amiti, mettre en un mot, en manire +quelconque, profit, sa situation; mais lorsqu'il +s'agit d'un tranger, homme de mrite, recommander +au dehors, comme on ne peut souponner +en aucune faon les intentions et les motifs +de celui qui s'y intresse, comme ces sortes de +dfrences hospitalires honorent les hommes en +place et peuvent leur tre utiles, comme vous ne +vous tes point interdit de conseiller des actions +honntes, et que c'est mme la seule part que +vous vous soyez rserve dans les affaires de ce +monde, je peux me permettre d'tre plus hardi. +Aprs cette longue prface, voici ce dont il s'agit:</p> + +<p>M. William Manning, beau-frre de M. Vaughan, +homme d'un trs-grand mrite, l'un des plus +vrais philantropes qu'il y ait en Europe, et certainement +l'Anglais le plus dgag des prjugs +moraux qui existe, auquel j'ai t recommand +<span class="pagenum"><a id="Page_431"> 431</a></span> +par M. Franklin, et qui m'a rendu toutes sortes +de bons offices; M. William Manning, fils d'un +des plus riches et des plus estims planteurs des +les britanniques, part pour les Antilles, appel +par de trs-grandes affaires. Il dsire d'tre recommand + M. le comte de Damas la Martinique, +et M. le comte d'Arrt Tabago (je ne sais si +ce nom d'Arrt est bien crit); vous avez des relations +personnelles avec la maison de Damas; et +vous n'en auriez pas, que votre immense considration, +qui vous met de pair avec tout le monde, + force de vous mettre au-dessus, vous en donnerait +aisment; mais je me rappelle que vous en +avez: d'ailleurs nulle recommandation, soit en +Angleterre, soit aux les, ne peut tre plus honorable +et plus efficace que celle du marquis de +Vaudreuil, que l'estime universelle de ce peuple-ci, +connaisseur en hommes, doit bien ddommager +des tracasseries de cour; et personne ne peut, plus +aisment que vous, faire crire un mot de ce bord.</p> + +<p>Rendez-moi ce service, mon bon ami; je dis +ce service, car je n'aurai peut-tre jamais de ma +vie une autre occasion de faire quelque chose d'agrable +pour l'homme de ce pays-ci qui a t le +plus empress m'tre utile, et qui ne l'aurait +pas t davantage aprs une connaissance de plusieurs +annes.</p> + +<p>Je ne vous parlerai pas de moi, je n'en ai pas +le courage; les horribles tracasseries que j'ai essuyes +depuis quelque temps, la duret de mon +<span class="pagenum"><a id="Page_432"> 432</a></span> +pre, il faut trancher le mot, sa frocit, qui +incidente maintenant sur le pain qu'il est forc +me donner, et qui met toute son adresse et tous +ses efforts pour me faire mourir de faim (car apparemment +il n'a pas encore espr de me rendre +voleur de grand chemin); le dpart rcent de +mon amie qui m'a rellement mutil, et qui me +prive de la seule consolation qui me reste sur la +terre, au moment o j'ai le plus lourd fardeau +porter; toutes ces circonstances runies et l'anxit +d'une situation qui n'a point d'gale me +rendraient trop amer de retracer des dtails qui +vous navreraient le cœur, et loin de me soulager, +tirailleraient mes blessures. Mon amie vous dira +tout cela, mais elle sera l; et sa physionomie +anglique, sa pntrante douceur, la sduction +magique qui l'entoure et la pntre, adouciront +le chagrin que vous causera infailliblement son +rcit; et moi, je vous dchirerais plutt que +je ne vous attendrirais; outre que vous ne m'entendriez +pas, sans un volume de fastidieuses explications +qui me tueraient, lorsque vous seriez au +courant. Nous recommencerons causer, et +vous ne ngligerez plus la correspondance d'un +ami malheureux, qui met tant de prix au moindre +souvenir de vous, et auquel il reste si peu de +jouissance.</p> + +<p>Je n'ai certainement pas besoin de vous recommander +de faire pour mon aimable amie, et pour +le succs de ses dmarches, tout ce qui sera en +<span class="pagenum"><a id="Page_433"> 433</a></span> +vous, c'est--dire, de lui prodiguer vos consolations +et vos conseils; vous tes bon, sensible et +gnreux: d'ailleurs, c'est pour moi qu'elle travaille; +mais je vous jure, mon ami, je vous +jure, dans toute la sincrit de mon me, que je ne +la vaux pas, et que cette me est d'un ordre suprieur, +par la tendresse, la dlicatesse et la bont. +Si le comte d'Entraigues est Paris, avertissez-le +de l'arrive de mon amie; et comme lui est un +ardent et adroit solliciteur, concertez-vous tous +deux avec lui pour qu'il travaille mes affaires. +Au reste, mon cher ami, un grand point serait +de m'obtenir sret pour rentrer en France; car +il est impossible que je vive ici, si l'on ne m'y +mnage pas quelques ressources littraires, et +mon nom effarouche tous les libraires soumis +la censure; mais si je m'y soumets, moi, si je fonde +mon pain sur un travail qui ne puisse effaroucher +personne, pourquoi donc le mme gouvernement +qui encourage, qui fait vivre, qui soudoie ici des +insectes de l'espce la plus vile et la plus venimeuse, +ne me laisserait-il pas vivre, moi? +lui suis-je donc plus dsagrable ou plus suspect +que Linguet, etc. etc.</p> + +<p>Quoiqu'il en soit, mon ami, conseillez, dirigez, +consolez ma pauvre amie, et mnagez-moi +la possibilit de nous retrouver tous trois. Parlez-moi +donc de vous.</p> + +<p>Croyez-vous qu'un choix de comdies anglaises +russt en France: c'est--dire, qu'un libraire +<span class="pagenum"><a id="Page_434"> 434</a></span> +voult l'acheter? Remarquez que c'est un travail +qui ne peut se faire qu'ici; mais je voudrais un +march fixe, afin de ne pas consumer inutilement +du temps: il importerait que les lettres fussent +ici le plutt possible.</p> + +<h3>LETTRE XV.</h3> + +<p class="date">Paris, 1<sup>er</sup> janvier 1788.</p> + +<p>J'irai vous porter ce matin, mon cher Chamfort, +les vœux d'un ami fidle, affectueux, dvou, +et qui n'aspire aux jouissances d'une fortune +indpendante que pour prouver vous et +un trs-petit nombre d'autres mortels, que si jusqu'alors +il ne jouissait pas assez du charme de +leur socit, c'est qu'il ne jouissait pas de lui-mme, +et que, pour disposer de son me, de ses +principes, de ses talens, il s'tait vu oblig d'immoler +son temps et ses gots personnels.</p> + +<p>Je passerai donc chez vous, mon ami; mais +comme vous pourriez tre en course pour les devoirs +du jour, je vous prie, par ce billet, de me +prvenir si la lettre que vous destinez la consolation +de M. Crutti sera prte assez tt pour +pouvoir trouver place dans le numro qui paratra +vendredi; il faudrait pour cela que je l'eusse +<span class="pagenum"><a id="Page_435"> 435</a></span> +mercredi soir au plus tard. Ma question a pour +motif, mon cher Chamfort, d'abord la ncessit +de pourvoir d'avance nos mlanges, ensuite le +dsir de faire ce que vous m'avez persuad tre +quitable et dcent, assez temps pour que la +sensibilit de M. Crutti en reoive un adoucissement, +et non un double choc, ce qui arrive toujours +dans les querelles renouveles.</p> + +<p>Bon jour, mon trs-bon ami, L. C. D. M.</p> + +<h3>LETTRE XVI.</h3> + +<p class="date">5 octobre 1790.</p> + +<p>Je suis vivement press, mon cher Chamfort, +de faire excuter le joli projet dont je vous ai +parl, celui de recueillir ce que j'appelle des vignettes +littraires et philosophiques pour un catalogue +raisonn: il faut donc que je m'en occupe, +et que je vous prie de vous en occuper assez vous-mme +pour vous y attacher. Il serait ncessaire, +mon bon ami, que je susse quels sont, parmi +les grands noms, vos lus, vos favoris: puis-je +compter que les potes grecs et latins seront de +ce nombre? Si vous y joigniez nos grands matres +franais, je serais bien riche; et si vous aviez le +courage d'aller jusqu' l'lite des auteurs de mmoires +<span class="pagenum"><a id="Page_436"> 436</a></span> +et des moralistes, je le serais jusqu' faire +envie. Un mot sur cela, mon bon ami, comme +aussi sur notre dessein de nous runir pour nous +prparer rire civiquement sur les acadmies.</p> + +<p><i lang="la" xml:lang="la">Vale et me ama.</i></p> + +<h3>LETTRE XVII.</h3> + +<p class="date">Mercredi.</p> + +<p>Je ne voulais vous remercier, mon ami, qu'au +moment o je pourrais vous dire quelque chose +sur les infmes papiers dont on a cru payer votre +prose et vos vers, tandis qu'on les et certainement +refuss la mre de vos talens, je veux dire + votre me. Le rsultat de mes informations est +qu'il faut vte et vte que vous alliez en personne +chez Camus, lequel a fait mettre dans tous les +papiers publics la plus brutale injonction, nommment +aux membres de l'assemble nationale, +de s'abstenir de toute recommandation auprs +du comit des pensions. Il faut donc, mon ami, +que je me rserve pour dfendre les vtres, si on +les attaque; et c'est ce que je ferai certes avec l'amiti +que je vous dois et l'nergie que vous me +connaissez: mais, avant tout, allez trouver Camus, +et tenez-moi averti de son accueil. Bon jour, mon +<span class="pagenum"><a id="Page_437"> 437</a></span> +brave ami, on va copier votre excellente Lucianide<a name="FNanchor_51" id="FNanchor_51" href="#Footnote_51" class="fnanchor"> [51]</a>: +vous l'aurez demain ou aprs-demain.</p> + +<p><i lang="la" xml:lang="la">Vale et me ama.</i></p> + +<p class="end">FIN DES ŒUVRES DE CHAMFORT.</p> + +<div class="footnotes"><h2>NOTES:</h2> +<div class="footnote"> + +<p><a name="Footnote_1" id="Footnote_1" href="#FNanchor_1" class="label">[1]</a> M. de La Harpe, dans l'excellent <cite>Cours de Littrature</cite> qu'il a lu +au Lyce.</p> + +<p><a name="Footnote_2" id="Footnote_2" href="#FNanchor_2" class="label">[2]</a> Voyez la note 6 de l'<cite>Eloge de Racine</cite>, par M. de La Harpe.</p> + +<p><a name="Footnote_3" id="Footnote_3" href="#FNanchor_3" class="label">[3]</a> M. l'abb Delille est un des potes franais qui ont le mieux +connu cet art de varier la forme des vers alexandrins, et de se +soustraire leur marche tranante. Ses <cite>Gorgiques</cite> et son pome <cite>des +Jardins</cite> offrent des morceaux o ce genre de beaut est port son +plus haut degr de perfection. Les ouvrages de cet crivain seront +toujours du nombre de ceux que tout homme qui se destine aux +muses associera ses tudes de Racine et de J. B. Rousseau, parce +qu'il est, comme eux, un des potes les plus parfaits de la langue.</p> + +<p><a name="Footnote_4" id="Footnote_4" href="#FNanchor_4" class="label">[4]</a> Voyez son <cite>Essai sur la Posie sacre</cite>, la tte de son sublime +pome du <cite>Messie</cite>.</p> + +<p><a name="Footnote_5" id="Footnote_5" href="#FNanchor_5" class="label">[5]</a> Tom. <span class="smcap">III</span>, pag. 272.</p> + +<p><a name="Footnote_6" id="Footnote_6" href="#FNanchor_6" class="label">[6]</a> La perfection mme que l'on s'obstine refuser Rousseau, +ne serait qu'une raison de plus pour croire la difficult de ce +genre.</p> + +<p><a name="Footnote_7" id="Footnote_7" href="#FNanchor_7" class="label">[7]</a> Voyez les <cite>Leons</cite> du docteur Blair <cite>sur la Littrature</cite>, la fin +de l'article du <cite>Pome lyrique</cite>, tom. <span class="smcap">III</span>, pag. 145.</p> + +<p><a name="Footnote_8" id="Footnote_8" href="#FNanchor_8" class="label">[8]</a> Je me sers de la traduction du P. Berthier.</p> + +<p><a name="Footnote_9" id="Footnote_9" href="#FNanchor_9" class="label">[9]</a> <cite>Principes de littrature</cite>, liv. <span class="smcap">III</span>, pag. 268.</p> + +<p><a name="Footnote_10" id="Footnote_10" href="#FNanchor_10" class="label">[10]</a> <cite>Dict. de l'Acad.</cite></p> + +<p><a name="Footnote_11" id="Footnote_11" href="#FNanchor_11" class="label">[11]</a> Voyez pag. 253 de ses <cite>Remarques sur Racine</cite>, insres dans +le volume intitul, <cite>Remarques sur la langue franaise</cite>, par M. l'abb +d'Olivet; chez Barbou, dit. de 1783, vol. <em>in</em>-12.</p> + +<p><a name="Footnote_12" id="Footnote_12" href="#FNanchor_12" class="label">[12]</a> Tom. <span class="smcap">II</span>, pag. 304, dit. 1783, qui renferme les Notes de +Patru et de Corneille.</p> + +<p><a name="Footnote_13" id="Footnote_13" href="#FNanchor_13" class="label">[13]</a> Pag. 143, dit. 1766, in-12.</p> + +<p><a name="Footnote_14" id="Footnote_14" href="#FNanchor_14" class="label">[14]</a> Tom. <span class="smcap">I</span><sup>er</sup>, pag. 417. Paris, Didot, 1786.</p> + +<p><a name="Footnote_15" id="Footnote_15" href="#FNanchor_15" class="label">[15]</a> Voyez sa Remarque sur les premiers vers de la tragdie de +<cite>Bajazet</cite>.</p> + +<p><a name="Footnote_16" id="Footnote_16" href="#FNanchor_16" class="label">[16]</a> <cite>Dict. de l'Acad.</cite></p> + +<p><a name="Footnote_17" id="Footnote_17" href="#FNanchor_17" class="label">[17]</a> <cite>Dict. de l'Acad.</cite></p> + +<p><a name="Footnote_18" id="Footnote_18" href="#FNanchor_18" class="label">[18]</a> Vaugelas, dans ses <cite>Remarques sur la Langue franaise</cite>, crit +toujours les premires personnes sans <em>s</em> dans les verbes suivans: <em>je +croi</em>, <i>je reoi</i>, <em>je sai</em>, etc.</p> + +<p><a name="Footnote_19" id="Footnote_19" href="#FNanchor_19" class="label">[19]</a> Voyez le <cite>Racine veng</cite>.</p> + +<p><a name="Footnote_20" id="Footnote_20" href="#FNanchor_20" class="label">[20]</a> Voyez les <cite>Observations</cite> de Mnage <cite>sur la langue franaise</cite>; +tom. <span class="smcap">I</span><sup>er</sup>, pag. 73, 2<sup>e</sup> dit. de Barbin.</p> + +<p><a name="Footnote_21" id="Footnote_21" href="#FNanchor_21" class="label">[21]</a> <cite>Dict. de Trvoux.</cite></p> + +<p><a name="Footnote_22" id="Footnote_22" href="#FNanchor_22" class="label">[22]</a> Tom. <span class="smcap">I</span><sup>er</sup>, pag. 206.</p> + +<p><a name="Footnote_23" id="Footnote_23" href="#FNanchor_23" class="label">[23]</a> Voyez pag. 110 du <cite>Trait de la Prosodie franaise</cite> de l'abb +d'Olivet. Paris, 1736, chez Gandouin.</p> + +<p><a name="Footnote_24" id="Footnote_24" href="#FNanchor_24" class="label">[24]</a> Qu'on lise surtout la 1<sup>re</sup> et la 3<sup>e</sup> scnes du 1<sup>er</sup> acte, la 7<sup>e</sup> +du 2<sup>e</sup> et la 4<sup>e</sup> du 3<sup>e</sup>; et l'on verra s'il existe, en aucune langue, +rien de plus parfait.</p> + +<p><a name="Footnote_25" id="Footnote_25" href="#FNanchor_25" class="label">[25]</a> Entr'autres, M. Lefranc de Pompignan. Voyez sa lettre +Racine le fils.</p> + +<p><a name="Footnote_26" id="Footnote_26" href="#FNanchor_26" class="label">[26]</a> Les galres ne sont pas la punition de ce crime dans tous les tats +d'Allemagne. Les peines y sont varies. Dans quelques-uns, on attache +le coupable entre les cornes d'un cerf, avec des cordes bien enlaces +dans son bois: on le chasse ensuite dans la fort. Ce mot <em>galres</em> +n'est ici que l'indication d'un chtiment quelconque.</p> + +<p class="signature">(<em>Note de l'auteur.</em>)</p> + +<p><a name="Footnote_27" id="Footnote_27" href="#FNanchor_27" class="label">[27]</a> Anspach et Bareuth.</p> + +<p><a name="Footnote_28" id="Footnote_28" href="#FNanchor_28" class="label">[28]</a> Chamfort composa ce petit pome au commencement de 1792.</p> + +<p><a name="Footnote_29" id="Footnote_29" href="#FNanchor_29" class="label">[29]</a> L'Acadmie franaise, pour laquelle cet ouvrage a t compos +en 1765.</p> + +<p><a name="Footnote_30" id="Footnote_30" href="#FNanchor_30" class="label">[30]</a> Ces vers furent chants en prsence du roi de Danemarck, +pour lequel ils avaient t composs en 1768, pendant le sjour de +ce monarque Paris.</p> + +<p><a name="Footnote_31" id="Footnote_31" href="#FNanchor_31" class="label">[31]</a> M. d'Alembert faisait alors des vers.</p> + +<p><a name="Footnote_32" id="Footnote_32" href="#FNanchor_32" class="label">[32]</a> Les Mmoires de la reine Christine.</p> + +<p><a name="Footnote_33" id="Footnote_33" href="#FNanchor_33" class="label">[33]</a> On connat les talens de M. d'Alembert pour contrefaire.</p> + +<p><a name="Footnote_34" id="Footnote_34" href="#FNanchor_34" class="label">[34]</a> Il y a sans cesse dans les ouvrages de d'Alembert: Lesage +fait ceci ou cela.</p> + +<p><a name="Footnote_35" id="Footnote_35" href="#FNanchor_35" class="label">[35]</a> Ces ptres ont t gares, ainsi que d'autres papiers, la +mort de l'auteur. Cette perte est probablement sans ressource; car +les recherches les plus exactes n'ont pu nous les procurer.</p> + +<p><a name="Footnote_36" id="Footnote_36" href="#FNanchor_36" class="label">[36]</a> Cette lettre, ainsi que la <span class="smcap">IX</span><sup>e</sup>, nous a t communique par +M. Sencier, membre de la Socit des Bibliophiles, et dont l'obligeance +gale le savoir.</p> + +<p><a name="Footnote_37" id="Footnote_37" href="#FNanchor_37" class="label">[37]</a> On proposait Chamfort une place de secrtaire des commandemens + la cour.</p> + +<p><a name="Footnote_38" id="Footnote_38" href="#FNanchor_38" class="label">[38]</a> Il n'y en avait pas 100,000; mais on en croyait 700,000. +(<em>Note de l'auteur.</em>)</p> + +<p><a name="Footnote_39" id="Footnote_39" href="#FNanchor_39" class="label">[39]</a> Il est de fait que, de tous les lieux o l'affluence est grande, et +d'o l'on ne peut sortir sans se rendre importun, il n'y a que les jacobins +o j'aie jamais t, <em>et toujours</em> dans les crises violentes de l'anne +1791. Le moment que j'avais choisi pour me prsenter, en est +une preuve suffisante.</p> + +<p><a name="Footnote_40" id="Footnote_40" href="#FNanchor_40" class="label">[40]</a> M. Delacroix avait fait insrer, dans le Journal de Paris, +une lettre dans laquelle il parlait peu avantageusement de Chamfort, +auquel il reprochait d'avoir pris une part trop active la rvolution.</p> + +<p><a name="Footnote_41" id="Footnote_41" href="#FNanchor_41" class="label">[41]</a> <cite>Des Lettres de cachet et des Prisons d'tat.</cite></p> + +<p><a name="Footnote_42" id="Footnote_42" href="#FNanchor_42" class="label">[42]</a> De Calonne.</p> + +<p><a name="Footnote_43" id="Footnote_43" href="#FNanchor_43" class="label">[43]</a> C'est Chamfort lui-mme qui est dsign par ce sobriquet. +On sait qu'il tait n prs de Clermont, en Auvergne.</p> + +<p><a name="Footnote_44" id="Footnote_44" href="#FNanchor_44" class="label">[44]</a> L'abb de Lille.</p> + +<p><a name="Footnote_45" id="Footnote_45" href="#FNanchor_45" class="label">[45]</a> En (ce) temps-l, on s'occupait beaucoup des ballons nouvellement +dcouverts par Montgolfier. Un physicien, nomm l'abb +Miolan, en annona un qui devait s'lever du Luxembourg. On s'y +rendit en foule; les billets d'entre cotaient six francs: l'exprience +manqua, et l'on ne rendit pas l'argent. L'auteur s'enfuit et +fit bien, car le peuple n'entendait pas raillerie et voulait le mettre +en pices. C'tait donc, peu de jours aprs, jouer un tour sanglant + un autre abb, que de l'appeler de ce nom dans un lieu public.</p> + +<p><a name="Footnote_46" id="Footnote_46" href="#FNanchor_46" class="label">[46]</a> Si nous pouvions tous exister sans femmes, nous serions +dlivrs de ce sujet de chagrin; mais puisque la nature nous a faits +tels que nous ne pouvons ni vivre contens avec elles, ni nous passer +d'elles de quelque faon que ce soit, il vaut mieux pourvoir ce qui +nous est perptuellement ncessaire qu' nos plaisirs.</p> + +<p><a name="Footnote_47" id="Footnote_47" href="#FNanchor_47" class="label">[47]</a> Ceci a rapport l'crit sur l'ordre de Cincinnatus, l'un de +ceux qui contriburent le plus la rputation de Mirabeau, et dont +les morceaux les plus brillans sont de Chamfort.</p> + +<p><a name="Footnote_48" id="Footnote_48" href="#FNanchor_48" class="label">[48]</a> On sait que les Auvergnats n'ont pas une grande rputation +d'esprit.</p> + +<p><a name="Footnote_49" id="Footnote_49" href="#FNanchor_49" class="label">[49]</a> Franklin. C'est toujours de l'crit sur l'ordre de Cincinnatus +qu'il s'agit.</p> + +<p><a name="Footnote_50" id="Footnote_50" href="#FNanchor_50" class="label">[50]</a> Les Cincinnati, c'est--dire l'crit sur l'ordre de Cincinnatus.</p> + +<p><a name="Footnote_51" id="Footnote_51" href="#FNanchor_51" class="label">[51]</a> C'est--dire, votre diatribe dans le genre de Lucien: c'est +le Discours sur les acadmies.</p> + </div> +</div> + +<p><span class="pagenum"><a id="Page_438"> 438</a></span></p> + +<h2>TABLE DES MATIRES<br /> +<span class="medium">CONTENUES DANS LE CINQUIME VOLUME.</span></h2> + +<table id="toc" summary="contents"> +<tr> + <td> </td> + <td> </td> + <td class="tdr">pages.</td> +</tr> +<tr> + <th colspan="2" class="tdl"><span class="smcap">Avis</span></th> + <th class="tdr"><a href="#Page_4">4</a></th> +</tr> +<tr> + <th colspan="2" class="tdl">Essai d'un Commentaire sur Racine</th> + <th class="tdr"><a href="#Page_5">5</a></th> +</tr> +<tr> + <td colspan="2" class="tdl"><span class="i1">Notes sur Esther</span></td> + <td class="tdr"><a href="#Page_5">5</a></td> +</tr> +<tr> + <th colspan="2" class="tdl"><span class="smcap">ptres</span></th> + <th class="tdr"><a href="#Page_83">83</a></th> +</tr> +<tr> + <td colspan="2" class="tdl"><span class="i1">Sur la Vanit de la Gloire</span></td> + <td class="tdr"><a href="#Page_85">85</a></td> +</tr> +<tr> + <td colspan="2" class="tdl"><span class="i1">— d'un pre son fils, sur la Naissance d'un + petit-fils</span></td> + <td class="tdr"><a href="#Page_97">97</a></td> +</tr> +<tr> + <td colspan="2" class="tdl"><span class="i1">— M. ***</span></td> + <td class="tdr"><a href="#Page_104">104</a></td> +</tr> +<tr> + <td colspan="2" class="tdl"><span class="i1">— M. ***, qui avait fait afficher chez son suisse + un ordre en vers, de n'ouvrir qu'au Mrite et + de refuser la porte la Fortune</span></td> + <td class="tdr"><a href="#Page_109">109</a></td> +</tr> +<tr> + <th colspan="2" class="tdl">Fragment d'une ptre diplomatique, adresse la + coalition des princes arms contre la France</th> + <th class="tdr"><a href="#Page_112">112</a></th> +</tr> +<tr> + <th colspan="2" class="tdl"><span class="smcap">Odes</span></th> + <th class="tdr"><a href="#Page_119">119</a></th> +</tr> +<tr> + <td colspan="2" class="tdl">La Grandeur de l'Homme</td> + <td class="tdr"><a href="#Page_121">121</a></td> +</tr> +<tr> + <td colspan="2" class="tdl">Les Volcans</td> + <td class="tdr"><a href="#Page_124">124</a></td> +</tr> +<tr> + <th colspan="2" class="tdl"><span class="smcap">Contes</span></th> + <th class="tdr"><a href="#Page_129">129</a></th> +</tr> +<tr> + <td colspan="2" class="tdl">La Querelle du Riche et du Pauvre. Apologue</td> + <td class="tdr"><a href="#Page_131">131</a></td> +</tr> +<tr> + <td colspan="2" class="tdl">La Jambe de bois et le Bras perdu</td> + <td class="tdr"><a href="#Page_132">132</a></td> +</tr> +<tr> + <td colspan="2" class="tdl">Le Hros conome</td> + <td class="tdr"><a href="#Page_133">133</a></td> +</tr> +<tr> + <td colspan="2" class="tdl">Le Rendez-vous inutile</td> + <td class="tdr"><a href="#Page_136">136</a></td> +</tr> +<tr> + <td colspan="2" class="tdl">Le Chapelier</td> + <td class="tdr"><a href="#Page_139">139</a></td> +</tr> +<tr> + <td colspan="2" class="tdl">La Marie sans Mari</td> + <td class="tdr"><a href="#Page_140">140</a> +<span class="pagenum"><a id="Page_439"> 439</a></span></td> +</tr> +<tr> + <td colspan="2" class="tdl">L'Avare borgn</td> + <td class="tdr"><a href="#Page_140">140</a></td> +</tr> +<tr> + <td colspan="2" class="tdl">Fragment d'un Conte. Apologue</td> + <td class="tdr"><a href="#Page_141">141</a></td> +</tr> +<tr> + <td colspan="2" class="tdl">Prologue d'un autre Conte</td> + <td class="tdr"><a href="#Page_142">142</a></td> +</tr> +<tr> + <td colspan="2" class="tdl">Calcul patriotique</td> + <td class="tdr"><a href="#Page_143">143</a></td> +</tr> +<tr> + <td colspan="2" class="tdl">La vraie Sagesse</td> + <td class="tdr"><a href="#Page_144">144</a></td> +</tr> +<tr> + <td colspan="2" class="tdl">La Jouissance tardive</td> + <td class="tdr"><a href="#Page_146">146</a></td> +</tr> +<tr> + <td colspan="2" class="tdl">Pris justifi</td> + <td class="tdr"><a href="#Page_147">147</a></td> +</tr> +<tr> + <td colspan="2" class="tdl">Le Peintre d'histoire</td> + <td class="tdr"><a href="#Page_147">147</a></td> +</tr> +<tr> + <td colspan="2" class="tdl">Le Calcul</td> + <td class="tdr"><a href="#Page_148">148</a></td> +</tr> +<tr> + <td colspan="2" class="tdl">Le Pronom indiscret</td> + <td class="tdr"><a href="#Page_148">148</a></td> +</tr> +<tr> + <td colspan="2" class="tdl">Le Calendrier des Jsuites</td> + <td class="tdr"><a href="#Page_149">149</a></td> +</tr> +<tr> + <td colspan="2" class="tdl">Le Saut de la Soupente</td> + <td class="tdr"><a href="#Page_154">154</a></td> +</tr> +<tr> + <td colspan="2" class="tdl">Le Linceul du Plerin</td> + <td class="tdr"><a href="#Page_157">157</a></td> +</tr> +<tr> + <td colspan="2" class="tdl">L'Armement inutile</td> + <td class="tdr"><a href="#Page_162">162</a></td> +</tr> +<tr> + <td colspan="2" class="tdl">L'Abbesse condamne au Chapelain</td> + <td class="tdr"><a href="#Page_167">167</a></td> +</tr> +<tr> + <td colspan="2" class="tdl">Le Coq et le Chapon</td> + <td class="tdr"><a href="#Page_169">169</a></td> +</tr> +<tr> + <td colspan="2" class="tdl">La Peur de la Mort</td> + <td class="tdr"><a href="#Page_171">171</a></td> +</tr> +<tr> + <td colspan="2" class="tdl">La Consolation des Cocus</td> + <td class="tdr"><a href="#Page_177">177</a></td> +</tr> +<tr> + <td colspan="2" class="tdl">La Fidlit toute preuve</td> + <td class="tdr"><a href="#Page_179">179</a></td> +</tr> +<tr> + <td colspan="2" class="tdl">Le Connaisseur</td> + <td class="tdr"><a href="#Page_179">179</a></td> +</tr> +<tr> + <td colspan="2" class="tdl">La Prude</td> + <td class="tdr"><a href="#Page_181">181</a></td> +</tr> +<tr> + <td colspan="2" class="tdl">L'Illusion du Clotre</td> + <td class="tdr"><a href="#Page_182">182</a></td> +</tr> +<tr> + <th colspan="2" class="tdl"><span class="smcap">Posies diverses</span></th> + <td class="tdr"><a href="#Page_185">185</a></td> +</tr> +<tr> + <td colspan="2" class="tdl">Les Ftes espagnoles</td> + <td class="tdr"><a href="#Page_187">187</a></td> +</tr> +<tr> + <td colspan="2" class="tdl">Calypso Tlmaque. Hrode</td> + <td class="tdr"><a href="#Page_199">199</a></td> +</tr> +<tr> + <td colspan="2" class="tdl">L'Homme de Lettres. Discours philosophique</td> + <td class="tdr"><a href="#Page_205">205</a></td> +</tr> +<tr> + <td colspan="2" class="tdl">Bacarole imite de l'italien</td> + <td class="tdr"><a href="#Page_213">213</a></td> +</tr> +<tr> + <td colspan="2" class="tdl">L'Heureux temps</td> + <td class="tdr"><a href="#Page_215">215</a></td> +</tr> +<tr> + <td colspan="2" class="tdl">La Vie de Paris</td> + <td class="tdr"><a href="#Page_216">216</a></td> +</tr> +<tr> + <td colspan="2" class="tdl">Imitation d'Ovide</td> + <td class="tdr"><a href="#Page_217">217</a></td> +</tr> +<tr> + <td colspan="2" class="tdl">Le Paradis</td> + <td class="tdr"><a href="#Page_218">218</a></td> +</tr> +<tr> + <td colspan="2" class="tdl">La Vieille de seize ans</td> + <td class="tdr"><a href="#Page_221">221</a> + <span class="pagenum"><a id="Page_440"> 440</a></span></td> +</tr> +<tr> + <td colspan="2" class="tdl">Candide</td> + <td class="tdr"><a href="#Page_222">222</a></td> +</tr> +<tr> + <td colspan="2" class="tdl">La Bohmienne</td> + <td class="tdr"><a href="#Page_223">223</a></td> +</tr> +<tr> + <td colspan="2" class="tdl">Sur l'lection de MM. Lemierre et de Tressan +l'Acadmie franaise</td> + <td class="tdr"><a href="#Page_224">224</a></td> +</tr> +<tr> + <td colspan="2" class="tdl">Sur la Tragdie de Coriolan, par La Harpe, dont + les Comdiens franais donnrent une reprsentation + au bnfice des Pauvres, le 3 mars 1784</td> + <td class="tdr"><a href="#Page_224">224</a></td> +</tr> +<tr> + <td colspan="2" class="tdl">Le Sicle a du Caractre</td> + <td class="tdr"><a href="#Page_224">224</a></td> +</tr> +<tr> + <td colspan="2" class="tdl">L'Abb de Chaulieu et le cardinal de Bernis</td> + <td class="tdr"><a href="#Page_225">225</a></td> +</tr> +<tr> + <td colspan="2" class="tdl">Les Jeunes Gens du sicle</td> + <td class="tdr"><a href="#Page_227">227</a></td> +</tr> +<tr> + <td colspan="2" class="tdl">Vers composs l'occasion de la fte de M. de + Vaudreuil</td> + <td class="tdr"><a href="#Page_228">228</a></td> +</tr> +<tr> + <td colspan="2" class="tdl">Madrigal</td> + <td class="tdr"><a href="#Page_231">231</a></td> +</tr> +<tr> + <td colspan="2" class="tdl">A M. de M***, qui m'avait envoy une tasse de + porcelaine avec un quatrain o il me recommandait + de ne pas imiter Diogne</td> + <td class="tdr"><a href="#Page_231">231</a></td> +</tr> +<tr> + <td colspan="2" class="tdl">Vers M***</td> + <td class="tdr"><a href="#Page_232">232</a></td> +</tr> +<tr> + <td colspan="2" class="tdl">A Madame ***, sur une loterie</td> + <td class="tdr"><a href="#Page_233">233</a></td> +</tr> +<tr> + <td colspan="2" class="tdl">A celle qui n'est plus</td> + <td class="tdr"><a href="#Page_234">234</a></td> +</tr> +<tr> + <td colspan="2" class="tdl">Imit de l'Anthologie</td> + <td class="tdr"><a href="#Page_235">235</a></td> +</tr> +<tr> + <td colspan="2" class="tdl">A Madame ***</td> + <td class="tdr"><a href="#Page_235">235</a></td> +</tr> +<tr> + <td colspan="2" class="tdl">A Madame ***, en lui envoyant un Chien</td> + <td class="tdr"><a href="#Page_236">236</a></td> +</tr> +<tr> + <td colspan="2" class="tdl">Motifs de mon Silence</td> + <td class="tdr"><a href="#Page_236">236</a></td> +</tr> +<tr> + <td colspan="2" class="tdl">Imitation de Martial</td> + <td class="tdr"><a href="#Page_236">236</a></td> +</tr> +<tr> + <td colspan="2" class="tdl">Autre du mme</td> + <td class="tdr"><a href="#Page_237">237</a></td> +</tr> +<tr> + <td colspan="2" class="tdl">Autre du mme</td> + <td class="tdr"><a href="#Page_237">237</a></td> +</tr> +<tr> + <td colspan="2" class="tdl">Moralit</td> + <td class="tdr"><a href="#Page_238">238</a></td> +</tr> +<tr> + <td colspan="2" class="tdl">Epigramme</td> + <td class="tdr"><a href="#Page_238">238</a></td> +</tr> +<tr> + <td colspan="2" class="tdl">Autre</td> + <td class="tdr"><a href="#Page_239">239</a></td> +</tr> +<tr> + <td colspan="2" class="tdl">Sur un Mari</td> + <td class="tdr"><a href="#Page_239">239</a></td> +</tr> +<tr> + <td colspan="2" class="tdl">Vers mis au bas du portrait de Mirabeau</td> + <td class="tdr"><a href="#Page_239">239</a> + <span class="pagenum"><a id="Page_441"> 441</a></span></td> +</tr> +<tr> + <td colspan="2" class="tdl">Vers mettre au bas du portrait de d'Alembert</td> + <td class="tdr"><a href="#Page_240">240</a></td> +</tr> +<tr> + <td colspan="2" class="tdl">Epigramme contre La Harpe</td> + <td class="tdr"><a href="#Page_240">240</a></td> +</tr> +<tr> + <td colspan="2" class="tdl">Autre contre le mme</td> + <td class="tdr"><a href="#Page_241">241</a></td> +</tr> +<tr> + <td colspan="2" class="tdl">Autre contre le mme</td> + <td class="tdr"><a href="#Page_241">241</a></td> +</tr> +<tr> + <td colspan="2" class="tdl">Le Roi de Danemarck, en partant de Paris</td> + <td class="tdr"><a href="#Page_241">241</a></td> +</tr> +<tr> + <td colspan="2" class="tdl">A une femme qui prtendait que ses amis ne + s'occupaient pas d'elle</td> + <td class="tdr"><a href="#Page_242">242</a></td> +</tr> +<tr> + <td colspan="2" class="tdl">Le Palais de la Faveur. Allgorie en vers et en prose</td> + <td class="tdr"><a href="#Page_242">242</a></td> +</tr> +<tr> + <th colspan="2" class="tdl"><span class="smcap">Lettres diverses</span></th> + <th class="tdr"><a href="#Page_253">253</a></th> +</tr> +<tr> + <td class="tdl">Lettre I<sup>re</sup>.</td> + <td class="tdl">A madame de ***</td> + <td class="tdr"><a href="#Page_255">255</a></td> +</tr> +<tr> + <td class="tdl"><span class="i3">II.</span></td> + <td>A ....</td> + <td class="tdr"><a href="#Page_256">256</a></td> +</tr> +<tr> + <td class="tdl"><span class="i3"> III.</span></td> + <td>A ....</td> + <td class="tdr"><a href="#Page_259">259</a></td> +</tr> +<tr> + <td><span class="i3"> IV.</span></td> + <td>A Madame de S***</td> + <td class="tdr"><a href="#Page_262">262</a></td> +</tr> +<tr> + <td class="tdl"><span class="i3"> V.</span></td> + <td>A ....</td> + <td class="tdr"><a href="#Page_266">266</a></td> +</tr> +<tr> + <td class="tdl"><span class="i3"> VI.</span></td> + <td>A madame d'Angevilliers</td> + <td class="tdr"><a href="#Page_270">270</a></td> +</tr> +<tr> + <td class="tdl"><span class="i3"> VII.</span></td> + <td>A M. l'abb Roman</td> + <td class="tdr"><a href="#Page_272">272</a></td> +</tr> +<tr> + <td class="tdl"><span class="i3">VIII.</span></td> + <td>Au mme</td> + <td class="tdr"><a href="#Page_279">279</a></td> +</tr> +<tr> + <td class="tdl"><span class="i3">IX.</span></td> + <td>A madame d'Angevilliers</td> + <td class="tdr"><a href="#Page_284">284</a></td> +</tr> +<tr> + <td class="tdl"><span class="i3">X.</span></td> + <td>A l'abb Morellet</td> + <td class="tdr"><a href="#Page_285">285</a></td> +</tr> +<tr> + <td class="tdl"><span class="i3">XI.</span></td> + <td>A M. de Vaudreuil</td> + <td class="tdr"><a href="#Page_293">293</a></td> +</tr> +<tr> + <td class="tdl"><span class="i3">XII.</span></td> + <td>A M. Panckouke</td> + <td class="tdr"><a href="#Page_302">302</a></td> +</tr> +<tr> + <td class="tdl"><span class="i3">XIII.</span></td> + <td>A madame Agasse</td> + <td class="tdr"><a href="#Page_304">304</a></td> +</tr> +<tr> + <td class="tdl"><span class="i3">XIV.</span></td> + <td>A la mme</td> + <td class="tdr"><a href="#Page_305">305</a></td> +</tr> +<tr> + <td class="tdl"><span class="i3">XV.</span></td> + <td>A la mme</td> + <td class="tdr"><a href="#Page_306">306</a></td> +</tr> +<tr> + <td class="tdl"><span class="i3">XVI.</span></td> + <td>A la mme</td> + <td class="tdr"><a href="#Page_309">309</a></td> +</tr> +<tr> + <td class="tdl"><span class="i3">XVII.</span></td> + <td>Rponse un anonyme</td> + <td class="tdr"><a href="#Page_310">310</a></td> +</tr> +<tr> + <td class="tdl"><span class="i3">XVIII.</span></td> + <td> </td> + <td class="tdr"><a href="#Page_313">313</a></td> +</tr> +<tr> + <td class="tdl"><span class="i3">XIX.</span></td> + <td> </td> + <td class="tdr"><a href="#Page_317">317</a></td> +</tr> +<tr> + <td class="tdl"><span class="i3">XX.</span></td> + <td>A la Citoyenne ***</td> + <td class="tdr"><a href="#Page_321">321</a></td> +</tr> +<tr> + <td class="tdl"><span class="i3">XXI.</span></td> + <td>Au citoyen Laveau, rdacteur du journal de la Montagne</td> + <td class="tdr"><a href="#Page_322">322</a></td> +</tr> +<tr> + <td class="tdl"><span class="i3">XXII.</span></td> + <td>A ses concitoyens</td> + <td class="tdr"><a href="#Page_325">325</a> + <span class="pagenum"><a id="Page_442"> 442</a></span></td> +</tr> +<tr> + <th colspan="2" class="tdl"><span class="smcap">Deux articles extraits du journal de paris</span></th> + <th class="tdr"><a href="#Page_337">337</a></th> +</tr> +<tr> + <td colspan="2" class="tdl">Entretien entre un des auteurs du journal de + Paris et un ami de Chamfort</td> + <td class="tdr"><a href="#Page_339">339</a></td> +</tr> +<tr> + <td colspan="2" class="tdl">Varits</td> + <td class="tdr"><a href="#Page_347">347</a></td> +</tr> +<tr> + <th colspan="2" class="tdl"><span class="smcap">Lettres de Mirabeau a Chamfort</span></th> + <th class="tdr"><a href="#Page_351">351</a></th> +</tr> +<tr> + <td colspan="2" class="tdl">Lettre I<sup>re</sup>.</td> + <td class="tdr"><a href="#Page_353">353</a></td> +</tr> +<tr> + <td colspan="2" class="tdl"><span class="i3">II.</span></td> + <td class="tdr"><a href="#Page_362">362</a></td> +</tr> +<tr> + <td colspan="2" class="tdl"><span class="i3">III.</span></td> + <td class="tdr"><a href="#Page_368">368</a></td> +</tr> +<tr> + <td colspan="2" class="tdl"><span class="i3">IV.</span></td> + <td class="tdr"><a href="#Page_370">370</a></td> +</tr> +<tr> + <td colspan="2" class="tdl"><span class="i3">V.</span></td> + <td class="tdr"><a href="#Page_374">374</a></td> +</tr> +<tr> + <td colspan="2" class="tdl"><span class="i3">VI.</span></td> + <td class="tdr"><a href="#Page_375">375</a></td> +</tr> +<tr> + <td colspan="2" class="tdl"><span class="i3">VII.</span></td> + <td class="tdr"><a href="#Page_382">382</a></td> +</tr> +<tr> + <td colspan="2" class="tdl"><span class="i3">VIII.</span></td> + <td class="tdr"><a href="#Page_386">386</a></td> +</tr> +<tr> + <td colspan="2" class="tdl"><span class="i3">IX.</span></td> + <td class="tdr"><a href="#Page_387">387</a></td> +</tr> +<tr> + <td colspan="2" class="tdl"><span class="i3">X.</span></td> + <td class="tdr"><a href="#Page_398">398</a></td> +</tr> +<tr> + <td colspan="2" class="tdl"><span class="i3">XI.</span></td> + <td class="tdr"><a href="#Page_407">407</a></td> +</tr> +<tr> + <td colspan="2" class="tdl"><span class="i3">XII.</span></td> + <td class="tdr"><a href="#Page_419">419</a></td> +</tr> +<tr> + <td colspan="2" class="tdl"><span class="i3">XIII.</span></td> + <td class="tdr"><a href="#Page_426">426</a></td> +</tr> +<tr> + <td colspan="2" class="tdl"><span class="i3">XIV.</span></td> + <td class="tdr"><a href="#Page_429">429</a></td> +</tr> +<tr> + <td colspan="2" class="tdl"><span class="i3">XV.</span></td> + <td class="tdr"><a href="#Page_434">434</a></td> +</tr> +<tr> + <td colspan="2" class="tdl"><span class="i3">XVI.</span></td> + <td class="tdr"><a href="#Page_435">435</a></td> +</tr> +<tr> + <td colspan="2" class="tdl"><span class="i3">XVII.</span></td> + <td class="tdr"><a href="#Page_436">436</a></td> +</tr> +</table> + +<p class="end">FIN DE LA TABLE DU CINQUIME ET DERNIER VOLUME.</p> + + + + + + + + + +<pre> + + + + + +End of the Project Gutenberg EBook of Oeuvres Compltes de Chamfort, (Vol. +5/5), by Pierre Ren Auguis + +*** END OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK OEUVRES COMPLTES DE CHAMFORT *** + +***** This file should be named 44373-h.htm or 44373-h.zip ***** +This and all associated files of various formats will be found in: + http://www.gutenberg.org/4/4/3/7/44373/ + +Produced by Mireille Harmelin, Hlne de Mink, and the +Online Distributed Proofreading Team at http://www.pgdp.net +(This file was produced from images generously made +available by the Bibliothque nationale de France +(BnF/Gallica) at http://gallica.bnf.fr) + + +Updated editions will replace the previous one--the old editions +will be renamed. + +Creating the works from public domain print editions means that no +one owns a United States copyright in these works, so the Foundation +(and you!) can copy and distribute it in the United States without +permission and without paying copyright royalties. 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Hart was the originator of the Project Gutenberg-tm +concept of a library of electronic works that could be freely shared +with anyone. For forty years, he produced and distributed Project +Gutenberg-tm eBooks with only a loose network of volunteer support. + +Project Gutenberg-tm eBooks are often created from several printed +editions, all of which are confirmed as Public Domain in the U.S. +unless a copyright notice is included. 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