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+*** START OF THE PROJECT GUTENBERG EBOOK 44373 ***
+
+Note sur la transcription: Les erreurs clairement introduites par le
+typographe ont été corrigées. L'orthographe d'origine a été
+conservée et n'a pas été harmonisée.
+
+
+
+
+ OEUVRES
+ COMPLÈTES
+ DE CHAMFORT,
+ RECUEILLIES ET PUBLIÉES, AVEC UNE NOTICE HISTORIQUE
+ SUR LA VIE ET LES ÉCRITS DE L'AUTEUR,
+
+ PAR P. R. AUGUIS.
+
+ TOME CINQUIÈME.
+
+ [Illustration: logo]
+
+ PARIS,
+ CHEZ CHAUMEROT JEUNE, LIBRAIRE,
+ PALAIS-ROYAL, GALERIES DE BOIS, No 189.
+
+ 1825.
+
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+
+ OEUVRES
+ COMPLÈTES
+ DE CHAMFORT.
+
+ TOME CINQUIÈME.
+
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+
+
+ DE L'IMPRIMERIE DE DAVID,
+ RUE DU FAUBOURG POISSONNIÈRE, No 1.
+
+
+
+
+AVIS.
+
+
+L'abondance des matériaux que nous ont communiqués des personnes qui
+avaient connu Chamfort, et qui pouvaient donner des renseignemens
+précis sur ses travaux littéraires, nous a mis dans la nécessité
+d'ajouter un cinquième volume au recueil de ses OEuvres: nous nous
+plaisons à croire que les Souscripteurs trouveront dans l'intérêt des
+pièces dont ce volume est composé, un ample dédommagement, et nous
+sauront même quelque gré des soins que nous avons pris de ne rien
+omettre de ce que nous avons pu nous procurer du portefeuille de
+Chamfort, tombé après sa mort en des mains trop discrètes.
+
+
+
+
+OEUVRES
+
+COMPLÈTES
+
+DE CHAMFORT.
+
+
+
+
+ESSAI
+
+D'UN COMMENTAIRE SUR RACINE.
+
+NOTES SUR ESTHER.
+
+ Tale tuum carmen nobis, divine poëta,
+ Quale sopor fessis in gramine quale per æstum
+ Dulcis aquæ saliente sitim restinguere rivo.
+
+ VIRG. _Ecl._ v.
+
+
+Racine n'est pas seulement du nombre de ces auteurs que tout le monde
+connaît; mais il est encore du très-petit nombre de ceux que tout le
+monde sait par cœur. Qu'est-ce donc que des _Observations sur
+Esther_, dira-t-on d'abord? Qui n'a pas commenté Racine? Sont-ce les
+beautés de cette tragédie que vous voulez faire admirer? Fiez-vous en
+à Racine lui-même; le langage du cœur est celui qui s'entend le plus
+facilement, et que l'on explique le plus mal. Sont-ce ses défauts que
+vous voulez nous faire remarquer? mais il n'y en a pas dans le style,
+et tout le monde sait que le plan n'en est point parfait. Oui, sans
+doute, et je conviens de toutes ces vérités. Je suis loin de cette
+orgueilleuse folie de quelques auteurs inconnus, qui viennent nous
+éblouir tout à coup, sans ménagement pour la faiblesse de nos yeux, de
+ces torrens de lumières inattendues, en nous apprenant qu'Homère
+n'avait pas de génie, que Boileau était un pauvre auteur, et que
+Rousseau manquait d'imagination. Elancés dans la sphère de ces
+Erostrates modernes, nous nous trouvons en effet, pour quelques
+instans, dans une espèce d'aveuglement. C'est parce que l'obscurité
+nous environne: telles ne sont point mes erreurs; j'aime à lire
+Racine, je le lis souvent, et je viens répéter avec ses admirateurs: O
+Racine! celui-là n'aura point d'oreilles, que ta douce mélodie
+n'enchantera pas; celui-là n'aura point d'âme, que tes vers ne
+toucheront pas; celui-là n'aura pas d'imagination, que la tienne
+n'échauffera pas! Mais où trouver quelqu'un d'assez malheureux pour
+être privé de toutes ces facultés? où donc trouver un détracteur de
+Racine?
+
+Voilà ce que tout le monde a pensé, ce que bien des gens ont écrit,
+et ce que je viens écrire encore. Mes idées pourront souvent être déjà
+connues, j'en conviens; je serais même fâché de n'en avoir que de
+neuves sur Racine. Depuis quelque temps, tout ce qui est neuf en
+littérature (comme en bien d'autres genres), est si extravagant! J'ai
+voulu seulement entrer dans le temple où l'on adore ce dieu de
+l'harmonie; et dès que j'y suis entré, ai-je pu me refuser au plaisir
+de brûler un grain d'encens sur son autel? D'ailleurs, il est si doux
+de parler de tout ce qui nous procure des jouissances agréables, que
+cette raison seule peut me servir d'excuse.
+
+Mon intention n'est point d'analyser rigoureusement le plan, ni
+d'entrer dans de grands détails sur toutes les parties de cet ouvrage.
+Tout cela a été fait de nos jours par un auteur[1] qui, dans cette
+partie, n'a plus rien laissé à faire. Mes remarques portent sur de
+très-petits défauts de style; sur quelques vers durs, uniquement
+remarquables, parce qu'ils sont dans Racine; le plus souvent sur les
+divers genres de beautés qu'offre la seule tragédie d'_Esther_; enfin,
+sur ces hardiesses d'expressions si naturellement enchassées, que
+souvent elles échappent à beaucoup de lecteurs égarés au milieu d'un
+parterre émaillé des plus belles fleurs du printemps; j'en ai cueilli
+quelques-unes des plus agréables. J'ai osé arracher le très-petit
+nombre de celles qui me paraissaient pouvoir blesser la vue.
+
+ [1] M. de La Harpe, dans l'excellent _Cours de Littérature_ qu'il
+ a lu au Lycée.
+
+_Esther_ sera toujours un monument mémorable de la force du génie.
+Douze ans d'inertie devaient sans doute faire croire que l'auteur
+d'_Andromaque_ aurait oublié ces accords magiques dont il avait su
+enchanter jadis. Mais il eut à peine repris la lyre, que les sons les
+plus doux s'empressèrent de renaître sous ses doigts. Tel fut pour moi
+le prestige de la main savante de Racine, que j'avais lu vingt fois
+_Esther_, avant de m'apercevoir de l'odieux de certaines parties de
+son rôle; elle m'avait intéressé à ses malheurs, à sa séparation
+d'avec Elise, à sa nation persécutée; je l'admirai sur tout, je
+tremblai pour elle, lorsqu'excitée par les discours de Mardochée, elle
+se décide à braver la mort en allant trouver Assuérus. Qui ne
+frémirait au moment où ce roi prononce d'un air farouche:
+
+ ... Sans mon ordre on porte ici ses pas!
+ Quel mortel insolent vient chercher le trépas?
+ Gardes... C'est vous, Esther? quoi! sans être attendue?
+
+Esther tombe entre les bras de ses femmes:
+
+ Mes filles, soutenez votre reine éperdue.
+ Je me meurs.....
+
+Quel spectacle! mais Assuérus répond aussitôt:
+
+ Esther, que craignez-vous? suis-je pas votre frère?
+ Est-ce pour vous qu'est fait un ordre si sévère?
+ Vivez. Le sceptre d'or que vous tend cette main,
+ Pour vous, de ma clémence est un signe certain.
+
+Mais quelle sensation délicieuse, surtout lorsqu'Esther, revenant un
+peu à elle-même, répond par ces deux vers d'une harmonie
+enchanteresse!
+
+ Quelle voix salutaire ordonne que je vive,
+ Et rappelle en mon sein mon âme fugitive?
+
+Je sens alors que mon âme est touchée, mon oreille est enchantée, mes
+sens sont ravis; Esther s'empare de toutes mes affections. Je n'ai pu
+être rassuré par l'idée qu'une maîtresse peut toujours croire à la
+clémence de son amant, parce que j'ai vu que cette idée n'était entrée
+pour rien dans la démarche d'Esther. D'ailleurs, elle est encore sous
+mes yeux; je la vois pâle, éperdue, à demi morte; et je ne doute plus
+que, victime dévouée, elle ne marchât en holocauste pour son dieu et
+sa nation. J'épouse tous ses sentimens; sa passion me pénètre; je
+tremble encore pour les jours de Mardochée; et l'impie Aman me paraît
+alors indigne de toute pitié. Voilà l'effet de la magie de Racine, qui
+sentait le défaut de son plan; mais le prestige tombe aux yeux plus
+calmes de la raison; et celui qui avait admiré, dans la jeune reine,
+le dangereux courage de braver les ordres d'un despote pour sauver sa
+patrie, voudrait pouvoir encore admirer en elle la clémence. Je ne
+connais pas de plus belles scènes dans Esther, ni qui frappe plus
+vivement l'imagination, que celle-là. Rien de si touchant que de voir
+ce roi si sévère, si terrible, qui, le moment d'auparavant, tenait un
+langage si effrayant, prendre celui de l'aménité et de la douceur, et
+s'efforcer de rassurer son esclave tremblante. C'est dans de pareilles
+scènes que l'on voit, suivant l'excellente remarque de M. de La Harpe,
+combien la vérité historique des mœurs est toujours observée par
+Racine[2]. Un autre que ce grand poëte eût peut-être mis:
+
+ Que craignez vous, Esther? suis-je pas votre époux?
+
+Racine a mis _votre frère_; et d'un seul mot, il nous a initiés dans
+les mœurs étrangères. Et puis quels vers!
+
+ Seigneur, je n'ai jamais contemplé qu'avec crainte
+ L'auguste majesté sur votre front empreinte.
+ Jugez combien ce front, irrité contre moi,
+ Dans mon âme troublée a dû jeter d'effroi.
+ Sur ce trône sacré qu'environne la foudre,
+ J'ai cru vous voir tout prêt à me réduire en poudre:
+ Hélas! sans frissonner, quel cœur audacieux
+ Soutiendrait les éclairs qui partaient de vos yeux?
+ Ainsi du dieu vivant la colère étincelle.....
+
+Quelle majesté dans cette diction! quelle suite d'images sublimes! et
+combien tout le morceau est imprégné de cette terreur profonde que
+devait éprouver Esther, lorsqu'elle est tombée entre les bras de ses
+femmes! Nous avons été frappés de sa frayeur; mais lorsqu'elle parle,
+cette frayeur nous pénètre nous-mêmes. Remarquons aussi combien il est
+hardi de dire un front irrité; et comme ces belles figures de la
+foudre qui environne le trône, et des éclairs qui partaient des yeux,
+amènent parfaitement cette comparaison qui termine ce beau morceau:
+
+ Ainsi du dieu vivant la colère étincelle...
+
+ [2] Voyez la note 6 de l'_Eloge de Racine_, par M. de La Harpe.
+
+Si quelque chose peut être mis à côté de cette belle scène, c'est le
+livre même d'_Esther_ dans la Bible. D'un côté, on voit toute la pompe
+et tout l'éclat dont la poésie est susceptible; de l'autre, cette
+simplicité sublime, qui étonne et qui pénètre si vivement. Voyez comme
+Assuérus est dépeint sur son trône:
+
+ «Ingressa igitur cuncta per ordinem ostia stetit contra regem,
+ ubi ille residebat super solium regni sui, indutus vestibus
+ regiis, auroque fulgens et pretiosis lapidibus, eratque
+ terribilis aspectu. Cumque elevasset faciem, et ardentibus oculis
+ furorem pectoris indicasset, regina corruit, et in pallorem
+ colore mutato, lassum super ancillulam reclinavit caput.»
+
+Y a-t-il rien de si touchant que cette image _lassum caput reclinavit_
+(reposa sa tête fatiguée)? et de plus fort que: _cumque ardentibus
+oculis furorem pectoris indicasset?_
+
+Enfin, le langage de Racine est-il plus doux que cet entretien?
+
+ «Quid habes, Esther? Ego sum frater tuus, noli metuere. Non
+ morieris: non enim pro te, sed pro omnibus hæc lex constituta
+ est. Accede igitur et tange sceptrum.
+
+ Cumque illa reticeret, tulit auream virgam et posuit super collum
+ ejus, et osculatus est eam, et ait: cur mihi non loqueris?
+
+ Quæ respondit: Vidi te, Domine, quasi angelum Dei, et conturbatum
+ est cor meum præ timore gloriæ tuæ. Valdè enim mirabilis es,
+ Domine, et facies tua plena est gratiarum.
+
+ Cumque loqueretur, rursùs corruit, et pœnè exanimata est. Rex
+ autem turbabatur, etc.
+
+Je l'avouerai, ce dialogue me plaît peut-être encore plus que celui de
+Racine; il me pénètre davantage; après l'avoir lu, je suis plus
+attendri, plus ému. Que de sentimens dans cette seule interrogation:
+_cur mihi non loqueris?_ et quelle image sublime dans cette réponse
+d'Esther: _vidi te, Domine, quasi angelum Dei, etc._ Disons aussi que
+la haute poésie n'est peut-être pas susceptible de cette extrême
+simplicité, qui fait tout le charme du morceau que nous venons de
+voir; et que si Racine est moins touchant (ce dont tout le monde
+pourrait encore ne pas convenir), il le rachète bien par la force de
+son expression et la beauté de ses images. D'ailleurs, il est
+impossible de rendre mieux, ni plus fidèlement que notre poète, toute
+la première partie de ce dialogue. Le latin dit: _Quid habes, Esther?
+Ego sum frater tuus, noli metuere._ Et Racine:
+
+ Esther, que craignez-vous? suis-je pas votre frère?
+
+Et l'image de la colère de Dieu, substituée à celle de l'ange dans la
+bouche d'Esther, par le développement que le poète lui a donné,
+acquiert aussi cette supériorité de force que toute la scène française
+a sur l'expression naïve du livre sacré. C'est une chose digne de
+remarque que de voir combien Racine, même dans les détails de son
+plan, s'est peu écarté de la _Bible_. Presque toutes les scènes
+principales en sont tirées, comme celle où Esther adresse sa prière à
+Dieu, celle d'Assuérus que l'on vient de voir, celle d'Assuérus avec
+Asaph, celle où la reine divulgue le secret de sa naissance, etc. Ces
+entraves, que Racine a mises à son imagination, n'ont fait qu'ajouter
+à sa gloire par le mérite de la difficulté vaincue, et ont donné aux
+poètes un modèle de la manière de traiter des sujets très-connus.
+
+Quel dommage que le défaut principal que nous avons indiqué dans le
+caractère d'Esther, nous empêche aussi de nous livrer à toute
+l'admiration qu'inspire la scène où se développe l'action de la
+pièce, par la chûte d'Aman! Nous sommes fâchés de voir Esther parler
+si éloquemment, lorsque nous voyons que, non contente de servir son
+peuple, elle veut encore satisfaire son propre ressentiment.
+Cependant, ce morceau pour la diction étant un des plus beaux de cette
+tragédie, je ne puis me refuser au plaisir d'en transcrire ici
+quelques endroits.
+
+ Ce Dieu, maître absolu de la terre et des cieux,
+ N'est point tel que l'erreur le figure à vos yeux.
+ L'Éternel est son nom, le monde est son ouvrage:
+ Il entend les soupirs de l'humble qu'on outrage,
+ Juge tous les mortels avec d'égales lois,
+ Et du haut de son trône interroge les rois.
+
+Ces vers sont d'une perfection où peut-être l'on n'atteindra jamais.
+On a toujours aimé à voir deux grands génies lutter ensemble dans les
+mêmes sujets; et ces sortes de parallèles, lorsque ce n'est point la
+prévention qui les a faits, ont toujours tourné au profit du goût.
+C'est pourquoi je rapporterai ici quelques strophes sur Dieu, tirées
+d'une ode de J.-B. Rousseau.
+
+ Les Cieux instruisent la terre
+ A révérer leur auteur:
+ Tout ce que leur globe enserre
+ Célèbre un dieu créateur.
+ Quel plus sublime cantique
+ Que ce concert magnifique
+ De tous les célestes corps!
+ Quelle grandeur infinie,
+ Quelle divine harmonie
+ Résultent de leurs accords!
+
+ De sa puissance immortelle,
+ Tout parle, tout instruit:
+ Le jour au jour la révèle;
+ La nuit l'annonce à la nuit.
+ Ce grand et superbe ouvrage
+ N'est point pour l'homme un langage
+ Obscur et mystérieux;
+ Son adorable structure
+ Est la voix de la nature
+ Qui se fait entendre aux yeux.
+
+ (ODE II, liv. Ier).
+
+Un troisième auteur, célèbre aussi, a traité le même sujet, et l'on a
+voulu le comparer aux deux autres; c'est pourquoi j'en parle ici.
+Voltaire a dit, dans sa _Henriade_:
+
+ Au-delà de leur cours, et loin dans cet espace,
+ Où la matière nage, et que Dieu seul embrasse,
+ Sont des soleils sans nombre et des mondes sans fin;
+ Dans cet abîme immense, il leur ouvre un chemin.
+ Par-delà tous ces cieux, le Dieu des cieux réside.
+
+On sent combien ces vers sont faibles, même le dernier, qui est gâté
+par le terme prosaïque de _par-delà_. D'ailleurs, les _au-delà_,
+_loin_, _par-delà_, qui disent toujours la même chose, font un mauvais
+effet, ainsi que la conjonction _et_ qui commence les seconds
+hémistiches des trois premiers vers; enfin, les relatifs _où_, _que_
+et le _dans_ du quatrième vers, embarrassent la marche, et jettent
+dans ce morceau une lenteur insupportable. Racine dit tout de suite:
+
+ L'Éternel est son nom, le monde est son ouvrage.
+
+Et Rousseau, non moins vîte:
+
+ De sa puissance éternelle,
+ Tout parle, tout instruit.
+
+Précision, justesse, beauté d'expression, tout se trouve dans ces
+vers. L'imagination, frappée de coups précipités, n'a pas le temps de
+se refroidir, et reste étonnée.
+
+On ne peut s'empêcher, en parlant de descriptions poétiques de la
+grandeur de Dieu, de citer les vers que Racine le fils a faits sur ce
+sujet, dans son _Poème sur la Grâce_. On y remarque ces trois vers,
+qui ne sont pas indignes du nom qu'il portait:
+
+ Il vole sur les vents, il s'assied sur les cieux;
+ Il a dit à la mer: Brise-toi sur la rive;
+ Et dans son lit étroit, la mer reste captive.
+
+Le reste du morceau est d'une diction un peu faible.
+
+En continuant la tirade d'Esther, que j'ai commencé à citer, on
+trouve encore deux beaux morceaux contre lesquels J. B. Rousseau
+semble avoir voulu lutter. Je ne crois pas sortir de mon sujet,
+lorsque j'en rapproche tout ce qui peut y ressembler: c'est un moyen
+plus sûr d'en faire ressortir les beautés, et de les mieux apprécier.
+Citons les deux auteurs.
+
+ Mais, pour punir enfin nos maîtres à leur tour,
+ Dieu fit choix de Cyrus avant qu'il vît le jour,
+ L'appela par son nom, le promit à la terre,
+ Le fit naître, et soudain l'arma de son tonnerre,
+ Brisa les fiers remparts et les portes d'airain,
+ Mit des superbes rois la dépouille en sa main,
+ De son temple détruit vengea sur eux l'injure.
+ Babylone paya nos pleurs avec usure.
+ Cyrus, par lui vainqueur, publia ses bienfaits,
+ Regarda notre peuple avec des yeux de paix,
+ Nous rendit et nos lois et nos fêtes divines;
+ Et le temple déjà sortait de ses ruines.
+ Mais, de ce roi si sage héritier insensé,
+ Son fils interrompit l'ouvrage commencé,
+ Fut sourd à nos douleurs. Dieu rejeta sa race,
+ Le retrancha lui-même, et vous mit à sa place.
+
+Tout le monde sent la beauté de ces vers. Combien cette coupe est
+heureuse!
+
+ L'appela par son nom, le promit à la terre,
+ Le fit naître, et soudain, etc.
+
+C'est là le grand art du poète, et que Virgile possède si éminemment.
+La monotonie, qui, je crois, est naturelle à la poésie française en
+général, par le peu d'inversions qu'elle peut se permettre, et en
+particulier aux vers alexandrins, à cause de la rigueur avec laquelle
+la suspension de l'hémistiche est observée, rend infiniment précieuses
+toutes ces tournures qui brisent les vers, sans offenser l'oreille[3].
+
+ [3] M. l'abbé Delille est un des poètes français qui ont le
+ mieux connu cet art de varier la forme des vers alexandrins, et
+ de se soustraire à leur marche traînante. Ses _Géorgiques_ et son
+ poème _des Jardins_ offrent des morceaux où ce genre de beauté
+ est porté à son plus haut degré de perfection. Les ouvrages de
+ cet écrivain seront toujours du nombre de ceux que tout homme qui
+ se destine aux muses associera à ses études de Racine et de J. B.
+ Rousseau, parce qu'il est, comme eux, un des poètes les plus
+ parfaits de la langue.
+
+J. B. Rousseau, dans son _Ode aux Princes chrétiens_, fait le tableau
+suivant:
+
+ La Palestine enfin, après tant de ravages,
+ Vit fuir ses ennemis, comme on voit les nuages
+ Dans le vague des airs fuir devant l'Aquilon;
+ Et des vents du midi la dévorante haleine
+ N'a consumé qu'à peine
+ Leurs ossemens blanchis dans les champs d'Ascalon.
+
+ De ses temples détruits et cachés sous les herbes,
+ Sion vit relever ses portiques superbes,
+ De notre délivrance auguste monument:
+ Et d'un nouveau David la valeur noble et sainte
+ Semblait, dans leur enceinte,
+ D'un royaume éternel jeter les fondemens.
+
+ Mais chez ses successeurs, la discorde insolente,
+ Allumant le flambeau d'une guerre sanglante,
+ Énerva leur puissance en corrompant leurs mœurs;
+ Et le ciel irrité, ressuscitant l'audace
+ D'une coupable race,
+ Se servit des vaincus pour punir les vainqueurs.
+
+Voilà deux modèles de narration poétique. Enfin, voyons encore ces
+deux maîtres exprimant une même idée; et puis nous chercherons à faire
+un parallèle entr'eux.
+
+Esther, toujours dans le morceau que nous avons cité, dit:
+
+ Ciel! verra-t-on toujours, par de cruels esprits,
+ Des princes les plus doux l'oreille environnée,
+ Et du bonheur public la source empoisonnée, etc.
+
+Rousseau, dans l'_Ode sur la mort du prince de Conti_, fait usage de
+la même figure, en parlant de la flatterie:
+
+ Le pauvre est à couvert de ses ruses obliques;
+ Orgueilleuse, elle suit la pourpre et les faisceaux;
+ Serpent contagieux, qui des sources publiques
+ Empoisonne les eaux.
+
+Un homme vraiment touché des beautés de la poésie, ne pourra, je
+crois, jamais donner la préférence à l'un des deux auteurs sur
+l'autre, dans les morceaux que nous avons comparés. Tout ce que l'on
+peut faire, c'est, il me semble, d'assigner le caractère propre de
+chacun d'eux. En général, on peut remarquer qu'il y a un luxe de
+poésie plus grand dans Rousseau, plus de hardiesse dans son
+expression, une marche plus décidée. Rien de beau comme cette
+comparaison:
+
+ La Palestine enfin, après tant de ravages,
+ Vit fuir ses ennemis, comme on voit les nuages
+ Dans le vague des airs fuir devant l'Aquilon, etc.
+
+Et quelle grandeur dans cette idée!
+
+ ..... Semblait dans leur enceinte,
+ D'un royaume éternel jeter les fondemens.
+
+Dans Racine, règne une majesté plus noble et plus calme, une harmonie
+peut-être plus mélodieuse, plus soutenue. Quelle superbe image dans ce
+seul vers!
+
+ Et le temple déjà sortait de ses ruines.
+
+Que résulte-t-il de ce que nous disons? c'est qu'en parlant des deux
+auteurs, nous avons caractérisé presque le style propre des genres
+dans lesquels ils ont écrit. Esther, parlant à Assuérus, est plus
+pressée d'exposer le sujet de sa plainte, et n'a pas le temps
+d'accumuler des comparaisons; mais le poète lyrique, livré tout entier
+à son enthousiasme, s'abandonne à tous les écarts de l'imagination, et
+passe d'une idée à l'autre, à mesure que la ressemblance des objets
+qui l'environnent, avec son sujet principal, vient les offrir à son
+esprit. Aussi, en développant les mêmes idées, Racine et Rousseau
+n'ont rien dans leurs vers qui se ressemble; et c'est pourquoi tous
+deux ils ont acquis la perfection.
+
+Lorsqu'on étudie beaucoup ces deux grands écrivains, on voit combien
+ils sont nourris de la lecture des livres saints, ces véritables
+dépôts de la plus haute poésie. Rien ne peut élever l'imagination
+comme la lecture fréquente de ces ouvrages. Quelle beauté dans _les
+Cantiques de Salomon_ et dans les _Psaumes de David_! Quelle verve
+brûlante dans le prophète Isaïe! et quelle touchante simplicité dans
+l'_Evangile_! Là, les idées, dans leur marche fière, n'ont pas besoin,
+pour étonner, de se revêtir de l'éclat emprunté des paroles, ni de
+l'arrangement mécanique des mots; mais belles de leur propre beauté,
+elles se présentent toujours seules et n'en paraissent que plus
+sublimes. C'est là que le style s'habitue à une concision énergique,
+et l'écrivain à resserrer son expression à proportion que son idée
+s'agrandit; il n'est aucun genre de beauté dont ces livres ne nous
+offrent des modèles que l'on n'a point encore égalés. Rien, dans
+aucune langue, est-il exprimé d'une manière plus touchante que ce
+verset de l'évangéliste Mathieu:
+
+ «Vox in Ramâ audita est; ploratus, et ululatus multus: Rachel
+ plorans filios suos, et noluit consolari, quia non sunt.»
+
+Et dans la Bible, ces mots d'un jeune prince, qui, condamné à la mort
+pour avoir transgressé la loi, en goûtant d'un peu de miel, dit en
+expirant:
+
+ »Gustans, gustavi paululùm mellis, in summitate virgæ, et ecce
+ morior.»
+
+Qu'on lise la première olympique adressée à Hiéron, ou quelques-unes
+des belles odes d'Horace, comme celle à Drusus; y trouvera-t-on plus
+de feu et de poésie que dans les morceaux suivans, tirés au hasard
+d'Isaïe:
+
+ «Nisi Dominus exercituum reliquisset nobis semen, quasi Sodoma
+ fuissemus, et quasi Gomorrha, similes essemus.
+
+ »Audite verbum Domini, principes Sodomorum, percipite auribus
+ legem Dei nostri, populus Gomorrhae.
+
+ »Quæ mihi multitudinem victimarum vestrarum, dicit Dominus!
+ plenus sum. Holocaustæ arietum et adipem pinguium et sanguinem
+ vitulorum, et agnorum et hircorum nolui.
+
+ »Ne offeratis ultrà sacrificium frustrà: incensum. Abominatio est
+ mihi. Neomeniam et sabbatum, et festivitates alias non feram;
+ iniqui sunt cætus vestri.
+
+ »Et cum extenderitis manus vestras, avertam oculos meos à vobis;
+ et cum multiplicaveritis orationem, non exaudiam: manus enim
+ vestræ sanguine plenæ sunt.
+
+ »Lavamini, mundi estote, auferte malum cogitationum vestrarum ab
+ oculis meis: quiescite agere perversè.»
+
+Quel mouvement dans toutes ces tournures: _Audite, quo mihi, ne
+offeratis, lavamini!_ Et quel feu dans la seconde strophe! Le prophète
+s'est à peine donné le temps de dire: nous serions comme les habitans
+de Sodome et de Gomorrhe; qu'emporté par son indignation, dès la
+phrase suivante, il les traite de princes de Sodome, de peuple de
+Gomorrhe; voilà la véritable marche lyrique. Enfin, quelle image plus
+belle peut montrer combien Dieu pénètre profondément dans le fond de
+notre âme, que celle-ci: _Auferte malum cogitationum vestrarum ab
+oculis meis_.
+
+ Éloignez de mes yeux vos coupables pensées.
+
+Rousseau, dans ses Odes sacrées, a fait connaître David; et tout le
+monde est à portée de juger combien il est rempli de traits du plus
+grand sublime; c'est pourquoi je n'en citerai rien. Mais, disons en
+passant, avec Klopstock[4], ce rival unique que l'Europe ait à opposer
+à Milton: «Qu'il ne suffit pas, pour un auteur qui travaille dans le
+genre sacré, d'avoir profondément étudié la religion, qu'il faut
+encore qu'elle ait formé son âme de cette main ferme, que l'homme de
+probité sait si bien reconnaître.» Cette pensée d'un homme de génie
+étranger est peut-être la plus grande réfutation des inculpations
+atroces faites au Pindare moderne.
+
+ [4] Voyez son _Essai sur la Poésie sacrée_, à la tête de son
+ sublime poème du _Messie_.
+
+On s'est plu souvent à comparer Racine, comme poète, à J.-B. Rousseau.
+Je n'ai jamais bien démêlé les motifs de ceux qui travaillaient à
+acquérir au premier une réputation à laquelle il paraît n'avoir jamais
+prétendu; car on n'est pas un lyrique, pour avoir fait quelques
+chœurs de tragédie; encore moins l'est-on assez pour être mis à côté
+de l'auteur des _Odes à la fortune_, _au comte du Luc_, _au prince
+Eugène_, et de vingt autres non moins belles. J'ai vu seulement que
+ces parallèles avaient souvent servi de prétexte pour tâcher de
+rabaisser ce Rousseau, si beau dans ses ouvrages, si ferme dans ses
+malheurs.
+
+Comparons, par exemple, les stances sur la calomnie, qui se trouvent
+dans l'un des chœurs _d'Esther_, avec l'ode de Rousseau sur le même
+sujet:
+
+ Rois, chassez la calomnie;
+ Ses criminels attentats,
+ Des plus paisibles états
+ Troublent l'heureuse harmonie.
+
+ Sa fureur, de sang avide,
+ Poursuit partout l'innocent.
+ Rois, prenez soin de l'absent
+ Contre sa langue homicide.
+
+ De se montrer si farouche,
+ Craignez la feinte douceur:
+ La vengeance est dans son cœur,
+ Et la pitié dans sa bouche.
+
+ La fraude adroite et subtile,
+ Sème de fleurs son chemin:
+ Mais sur ses pas vient enfin
+ Le repentir inutile.
+
+Ces vers sont certainement fort beaux. Il y a de la force dans
+ceux-ci:
+
+ Sa fureur, de sang avide,
+ Poursuit partout l'innocent, etc.
+
+Ainsi que dans les deux vers suivans:
+
+ La vengeance est dans son cœur,
+ Et la pitié dans sa bouche.
+
+quoiqu'il eût fallu peut-être tâcher de renverser les deux vers, afin
+de réserver le trait le plus fort pour le dernier.
+
+Mais écoutons Rousseau:
+
+ O Dieu, qui punis les outrages
+ Que reçoit l'humble vérité,
+ Venge-toi... détruis les ouvrages
+ De ces lèvres d'iniquité;
+ Et confonds cet homme parjure,
+ Dont la bouche non moins impure,
+ Publie avec légèreté
+ Les mensonges que l'imposture
+ Invente avec malignité.
+
+ Quel rempart, quelle autre barrière
+ Pourra défendre l'innocent,
+ Contre la fraude meurtrière
+ De l'impie adroit et puissant!
+ Sa langue aux feintes préparée,
+ Ressemble à la flèche acérée
+ Qui part et frappe en un moment:
+ C'est un feu léger dès l'entrée,
+ Que suit un long embrâsement.
+
+ (ODE XII, liv. Ier).
+
+Assurément, il y a bien plus de force et de poésie dans ces strophes
+de J.-B. Rousseau; l'expression de _lèvres d'iniquité_, est une de ces
+expressions créées par le génie. Quelle énergie dans ces vers:
+
+ Sa langue aux feintes préparée,
+ Ressemble à la flèche acérée
+ Qui part et frappe en un moment.
+
+Et la belle image qui termine cette strophe, est rendue avec une
+élégance et une concision étonnantes.
+
+Il est bien inconcevable que M. l'abbé Batteux, pour prouver que le
+moelleux manquait à Rousseau, ne se soit jamais avisé de comparer
+qu'un morceau de celui-ci avec Racine, où c'est Racine qui précisément
+a tout l'avantage de la force, et Rousseau celui du moelleux. C'est
+être bien malheureux dans son choix. Nous lisons, dans les _Principes
+de la littérature_, ou _Traité de la poésie_ _lyrique_[5], qu'on
+compare (ce qui pour le coup n'est ni moelleux, ni harmonieux) l'ode
+qui commence par ces mots:
+
+ J'ai vu mes tristes journées,
+
+qui est sans contredit celle où il y a le plus de moelleux, avec le
+chœur _d'Esther_:
+
+ Pleurons et gémissons.
+
+C'est le même sentiment qui règne dans l'un et dans l'autre morceau.
+Il ne sera point difficile de le sentir, il faut comprendre ce que
+vous voulez dire. J'avoue que, pour moi, je n'y entends rien. Quelle
+comparaison y a-t-il à faire entre les paroles d'un convalescent qui
+parle de son mal, et les gémissemens d'une troupe de femmes qui sont
+près d'être égorgées, ainsi que toute leur nation? Je n'ai jamais vu
+de sentimens qui se ressemblassent moins; encore si ces femmes étaient
+déjà sauvées, le sentiment aurait au moins cette ressemblance que,
+dans les deux morceaux, il serait question d'un danger passé; mais il
+n'y a rien de cela. Dans Rousseau, celui qui parle exprime sa joie,
+parce qu'il n'a plus rien à craindre; et dans Racine, au contraire,
+ses femmes ont tout à craindre, puisqu'elles sont des victimes sur
+lesquelles le couteau est levé, et qui s'attendent à tout moment à
+être frappées. Mais enfin, puisque M. l'abbé Batteux veut qu'on
+compare, comparons et mettons nos lecteurs à portée de juger
+sur-le-champ. Racine dit:
+
+ Quel carnage de toutes parts!
+ On égorge à la fois les enfans, les vieillards,
+ Et la sœur et le frère,
+ Et la fille et la mère,
+ Le fils dans les bras de son père!
+ Que de corps entassés, que de membres épars,
+ Privés de sépulture,
+ Grand Dieu! tes saints sont la pâture
+ Des tigres et des léopards!
+
+ [5] Tom. III, pag. 272.
+
+J'ai beau chercher dans l'Ode de Rousseau rien qui ressemble à cet
+endroit, je n'y trouve que les vers suivans, qui sont remplis de cette
+mélancolie douce, si naturelle au convalescent échappé d'une grande
+maladie, et qui se rappelle le danger qu'il a couru:
+
+ J'ai vu mes tristes journées
+ Décliner vers leur penchant;
+ Au midi de mes années,
+ Je touchais à mon couchant;
+ La mort déployant ses ailes,
+ Couvrait d'ombres éternelles
+ La clarté dont je jouis;
+ Et dans cette nuit funeste,
+ Je cherchais en vain le reste
+ De mes jours évanouis.
+
+ (Ode XV, liv. Ier)
+
+Mais voyons encore plus loin, peut-être comprendrons-nous ce que veut
+dire M. l'abbé Batteux. Je trouve dans le chœur _d'Esther_:
+
+ Arme-toi, viens nous défendre;
+ Descends tel qu'autrefois la mer te vit descendre;
+ Que les méchans apprennent aujourd'hui
+ A craindre ta colère;
+ Qu'ils soient comme la poudre et la paille légère,
+ Que le vent chasse devant lui.
+
+Il n'y a rien non plus de tout cela dans l'Ode de Rousseau. J'y lis la
+strophe suivante, écrite toujours avec le même moelleux, et cette même
+harmonie que la première.
+
+ Mais ceux qui, de sa menace,
+ Comme moi, sont rachetés,
+ Annonceront à leur race
+ Vos célestes vérités.
+ J'irai, Seigneur, dans vos temples,
+ Réchauffer, par mes exemples,
+ Les mortels les plus glacés;
+ Et vous offrant mon hommage,
+ Leur montrer l'unique usage
+ Des jours que vous leur laissez.
+
+C'est assurément être doué d'une manière de voir bien étrange, que de
+trouver, dans ces morceaux, de quoi faire un parallèle, et de nous
+citer ce chœur _d'Esther_, pour preuve de moelleux dans le style.
+Mais il n'y en a pas, car jamais moelleux n'eût été plus mal placé;
+c'était de la force qu'il fallait, et c'est bien ce que Racine a
+senti. Aussi voyons-nous qu'autant Rousseau, dans ses vers, est ici
+doux, harmonieux, touchant, autant Racine est mâle, vigoureux et ferme
+dans ses descriptions. Cependant, comme on est toujours conséquent,
+même dans ses erreurs, M. l'abbé Batteux finit par nous dire avec
+élégance: «On verra (après cette judicieuse comparaison faite) que si
+M. Rousseau a eu un grand nombre des parties nécessaires pour former
+les grands lyriques, il y en a quelques-unes qu'il n'a pas eues, ou
+qu'il n'a eues que dans un degré ordinaire.»
+
+Voilà assurément un morceau d'une logique et d'une littérature bien
+parfaites.
+
+Mais revenons aux strophes de nos deux auteurs _sur la flatterie_, que
+j'ai citées et qui sont un peu plus susceptibles de comparaison.
+Conclurai-je de ce que celles de Rousseau sont supérieures, qu'il
+était plus grand lyrique? J'avoue que je le crois depuis long-temps;
+et les _Cantiques_ de Racine comparés aux _Odes sacrées_ de Rousseau
+me le prouveraient assez: mais ce n'est jamais par les parallèles de
+morceaux tirés des chœurs, avec des odes, que je voudrais me décider
+à porter ce jugement. Les deux auteurs sont toujours dans des
+positions différentes; et s'ils ont quelquefois les mêmes sentimens ou
+les mêmes idées à traiter, les personnages qu'ils ont à faire parler
+sont bien différens; et par la manière dont ils modifient leur style,
+ils détruisent toute possibilité de comparaison. Ici, par exemple,
+l'un fait parler de jeunes filles, l'autre parle en son propre nom. Il
+eût été du dernier ridicule que leur langage fût le même; d'ailleurs,
+l'on s'exprime toujours d'une manière plus énergique, lorsqu'on se
+plaint d'un vice qui nous opprime seuls, que quand on parle de ce vice
+en général, ou que l'on est plusieurs ensemble victimes de ses effets.
+J'en reviendrai donc à dire encore qu'ils ont parfaitement fait tous
+deux, mais qu'il faut bien se garder de les comparer. Cependant, nous
+lisons, dans certaine brochure de Voltaire, intitulée _Eloge de
+Crébillon_, où pourtant personne n'est loué, excepté Voltaire
+lui-même, que les chœurs d'_Athalie_ et d'_Esther_, sont tout ce que
+les Français ont de plus parfait dans le genre lyrique. Cela est un
+peu difficile à croire, quand on a lu les _Odes sacrées_ VII et VIII,
+l'_Ode au comte du Luc_, celle _au prince de Vendôme sur son retour de
+Malte_, et l'_Epode_ de J.-B. Rousseau, qui peut seule être regardée
+comme un des plus beaux poèmes de la langue française. D'ailleurs,
+serait-il juste, si ce même Rousseau eût laissé deux ou trois scènes
+de tragédie, parfaitement écrites et dialoguées, que ses admirateurs
+voulussent l'exalter en le mettant, comme poète tragique, à côté de
+Racine ou de Voltaire? Les hommes sont bien étranges de circonscrire
+volontairement le cercle de leurs plaisirs, et de pousser la cruauté
+jusqu'à se nier eux-mêmes leurs jouissances intérieures. Nous n'avons
+déjà pas trop de grands hommes; et d'ailleurs, on n'élève personne en
+abaissant un rival. Réconcilions donc deux écrivains que la postérité
+semble avoir voulu brouiller, et qui, s'ils eussent été contemporains,
+se seraient admirés et se seraient complus dans la gloire l'un de
+l'autre. Racine et Rousseau sont des modèles que peut-être on
+n'égalera jamais. Etudions-les; voilà l'hommage que leur doivent leurs
+partisans respectifs; et rappelons-nous que le plus grand ennemi de
+notre lyrique, son censeur le plus injuste, a cependant dit de lui,
+dans un de ses momens où la haine n'usurpait pas les droits de la
+vérité:
+
+ «Tu vis sa muse. . . . . . . .
+ Manier d'une main savante,
+ De David la lyre imposante,
+ Et le flageolet de Marot.»
+
+ (_Temple du goût._)
+
+Ce qui distingue surtout Racine et Rousseau de tous les autres poètes,
+c'est qu'ils ont presque toujours cette pureté de style et cette
+finesse de goût qui les rendent classiques, et qui font qu'on peut se
+livrer sans réserve à la lecture de leurs ouvrages. Tous deux ils ont
+écrit avec la correction de Boileau; mais ils avaient de plus
+l'imagination et la sensibilité, que celui-ci n'avait pas. En général
+cependant, si l'on veut une idée juste de la perfection en
+littérature, ce sont ces trois auteurs qu'il faut prendre, et qui,
+chacun dans leur genre, sont placés à la tête des autres écrivains. Ce
+beau triumvirat fera toujours les délices et le désespoir des poètes
+qui écriront après eux.
+
+Puisque j'en suis au chapitre des opinions littéraires, je ne puis
+m'empêcher de dire un mot de cette question oiseuse, et pourtant si
+souvent agitée, de savoir si une _tragédie_ est plus difficile à faire
+qu'une _ode_. Ces discussions, en général, n'ont pas été agitées par
+amour pur des lettres: la jalousie les faisait naître, et la haine les
+dictait. Pour moi qui ne suis point jaloux, et qui ne hais personne,
+puisque je n'ai jamais prétendu être auteur, et que personne ne m'a
+fait de mal, je pourrais me tromper, mais au moins je n'aurai pas
+cherché à me tromper moi-même. Il me semble donc qu'on a trop écrit
+pour la tragédie, et pas assez pour l'ode. En effet, ne pourrait-on
+pas dire en faveur de celle-ci, que les Français ne comptent encore
+qu'un lyrique[6], tandis qu'ils ont plusieurs poètes tragiques? Ne
+pourrait-on pas citer un Lamotte, qui, avec l'esprit seulement, mais
+sans talent, a pourtant laissé une tragédie que l'on revoit encore
+avec plaisir, tandis que de son énorme volume d'odes, pas une ne lui a
+survécu? Ne pourrait-on pas citer Voltaire, dont le recueil en ce
+genre est peut-être plus mauvais encore que celui de Lamotte? Ne
+pourrait-on pas dire enfin que les Anglais n'ont que Cowley[7], qui
+même n'est pas très estimé parmi eux, et que leurs richesses lyriques
+se bornent presque à la seule ode de Dryden sur la fête d'Alexandre?
+Que conclure de tout cela? que l'ode est un genre plus difficile; non,
+mais que la perfection en tout l'est infiniment. Me voilà sans doute
+un peu loin d'_Esther_; mais ayant eu Racine et Rousseau à mettre
+plusieurs fois en parallèle, j'ai été charmé qu'on ne pût se méprendre
+sur mes vrais sentimens. Je reviens à mon sujet.
+
+ [6] La perfection même que l'on s'obstine à refuser à Rousseau,
+ ne serait qu'une raison de plus pour croire à la difficulté de ce
+ genre.
+
+ [7] Voyez les _Leçons_ du docteur Blair _sur la Littérature_, à
+ la fin de l'article du _Poème lyrique_, tom. III, pag. 145.
+
+En poursuivant nos remarques sur _Esther_, les vers suivans me
+semblent dignes d'être cités:
+
+ Toi qui, d'un même joug souffrant l'oppression,
+ M'aidais à soupirer les malheurs de Sion.
+
+_Aider à soupirer les malheurs_, est une expression infiniment
+poétique, pour dire, _aider à supporter le chagrin que causent les
+malheurs_. Je l'ai rencontrée rarement dans d'autres tragédies, et je
+crois qu'elle est du nombre de celles qui s'emploient plus
+particulièrement dans des sujets de sainteté. Il en est de même des
+expressions suivantes:
+
+ Dieu tient le cœur des rois entre ses mains puissantes.
+
+La phrase plus ordinairement employée est _tenir dans ses mains_, et
+_avoir entre les mains_; ce qui ne signifie pas toujours la même
+chose. Mais il est des occasions, comme dans ce vers de Racine, où
+l'une et l'autre manière de parler s'emploient et sont synonymes:
+
+ Un mot de votre bouche, en terminant mes peines,
+ Peut rendre Esther heureuse, entre toutes les reines.
+
+L'expression _entre toutes les reines_ est une expression empruntée de
+l'écriture sainte, et devrait signifier _seule entre toutes les
+reines_, dans la même acception que Racine lui donne plus bas, lorsque
+Zarès dit à Aman:
+
+ Seul entre tous les grands, par la reine invité,
+
+Mais il est visible que, dans le premier exemple, cette expression
+doit signifier _plus heureuse que toutes les reines_; car elle n'est
+plus en concurrence avec personne, puisqu'elle l'a déjà emporté sur
+toutes ses rivales; et sûrement elle ne veut pas dire qu'elle désire
+être la seule heureuse de toutes les reines: cela serait cruel. Je
+crois donc l'expression de Racine peu juste dans cet endroit.
+
+ Un roi sage.....
+
+ . . . . . . . . . . . . . . . . . .
+ Est le plus beau présent des cieux:
+ La veuve en sa défense espère;
+ De l'orphelin il est le père,
+ Et les larmes du juste implorant son appui,
+ Sont précieuses devant lui.
+
+Cette expression charmante, de _larmes précieuses devant lui_, qui
+paraît aussi être consacrée à la poésie sainte, a été employée par
+Rousseau. Il a dit dans sa VIe _Ode sacrée_:
+
+ Mais l'humble ressent son appui (_du roi juste_),
+ Et les larmes de l'innocence
+ Sont précieuses devant lui.
+
+_Athalie_, _Esther_ et les _Odes sacrées_ de Rousseau sont les trésors
+de ces expressions sublimes et de ces images propres au genre sacré.
+Je ne toucherai pas au premier ouvrage, il y aurait trop à citer; en
+voici quelques exemples tirés des deux derniers:
+
+ Que ma bouche et mon cœur, et tout ce que je suis,
+ Rendent honneur au Dieu qui m'a donné la vie.
+
+Quelle expression que _tout ce que je suis_! et quelle leçon pour ceux
+qui parlent toujours de mon être, d'espace, nager dans l'espace, et
+tout ce froid langage métaphysique!
+
+ Ministre du festin, de grâce, dites-nous,
+ Quel mêts à ce cruel, quel vin préparez-vous?
+
+ 1er ISRAÉLITE.
+
+ Le sang de l'orphelin.
+
+ 2me ISRAÉLITE.
+
+ Les pleurs des misérables.
+
+ 1er ISRAÉLITE.
+
+ Sont ses mêts les plus agréables...
+
+ 2me ISRAÉLITE.
+
+ C'est son breuvage le plus doux.
+
+Le calme, à l'aspect de ces horreurs, serait, il me semble, déplacé
+dans un sujet profane; il faudrait s'émouvoir et employer le langage
+de l'indignation. Ici la tranquillité naît de l'entière confiance dans
+la justice divine, et devient sublime.
+
+ Dieu rejeta sa race,
+ Le retrancha lui-même, et vous mit à sa place.
+
+Les phrases _rejeter sa race_, pour ne le plus protéger; et _le
+retrancha lui-même_, pour le fit mourir, sont de véritables conquêtes
+pour la langue, quoiqu'elles appartiennent particulièrement au langage
+sacré.
+
+C'est par une ellipse à peu près semblable qu'Isaïe a dit:
+
+ »Dereliquerunt Dominum, blasphemaverunt sanctum Israël,
+ abalienati sunt retrorsum.»
+
+ Ils ont abandonné le Seigneur; ils ont blasphémé le saint
+ d'Israël; ils se sont retirés.[8]
+
+ [8] Je me sers de la traduction du P. Berthier.
+
+La phrase _ils se sont retirés_ (abalienati sunt retrorsum), est ici
+pour _abandonner le culte_.
+
+Voici maintenant quelques expressions du même genre, tirées de J.-B.
+Rousseau. Je ne ferai que les indiquer.
+
+ L'ambitieux immodéré,
+ Et des eaux du siècle altéré,
+ N'ose paraître en sa présence.
+
+ (ODE VI, liv. Ier.)
+
+ De ton dieu la haine assoupie,
+ Est prête à s'éveiller sur toi.
+
+ (EPODE, liv. Ier.)
+
+ Tu peux de ta lumière auguste
+ Éclairer les yeux du juste,
+ Rendre sain un cœur dépravé,
+ En cèdre transformer l'arbuste,
+ Et faire un vase élu d'un vase réprouvé.
+
+ (ÉPODE, liv. Ier.)
+
+Tout le monde sent combien cette langue est belle et majestueuse,
+combien ces locutions de _la colère qui s'éveille sur quelqu'un_, _le
+vase élu changé en un vase réprouvé_, _les eaux du siècle_, pour dire
+_les vices_; combien, dis-je, elles sont particulières et inhérentes
+au genre sacré. Je ne prétends pas dire par là qu'il soit impossible
+d'en employer quelques-unes dans les sujets profanes. Depuis quelque
+temps même, rien n'est si commun que de multiplier l'emploi et le sens
+des mots, en transportant, par exemple, des termes d'arts dans des
+sujets littéraires. Ces sortes de néologismes enrichissent une
+langue, et provoquent souvent un nouvel ordre d'idées, en présentant à
+l'esprit des images nouvelles. D'ailleurs, le génie peut tout.
+Poursuivons.
+
+Ce Racine, si doux et si tendre, a souvent des expressions et des
+images aussi sublimes que Corneille. Qu'on lise les vers suivans:
+
+ Et sur mes faibles mains, fondant leur délivrance,
+ Il me fait d'un empire accepter l'espérance.
+
+_Accepter l'espérance d'un empire_ est une expression elliptique de la
+plus grande hardiesse.
+
+ Tu sais combien je hais leurs fêtes criminelles,
+ Et que je mets au rang des profanations,
+ Leur table, leurs festins et leurs libations;
+ Que même cette pompe où je suis condamnée,
+ Ce bandeau dont il faut que je paraisse ornée,
+ Dans ces jours solennels, à l'orgueil dédiés,
+ Seule, et dans le secret je le foule à mes pieds;
+ Qu'à ces vains ornemens, je préfère la cendre,
+ Et n'ai du goût qu'aux pleurs que tu me vois répandre.
+
+Ce morceau nous offre plusieurs remarques à faire. Commençons par
+admirer combien il est hardi de dire, _être condamné à la pompe_. Le
+contraste qui semble exister dans ces deux termes, étonne d'abord;
+mais un moment de réflexion nous fait bientôt sentir toute la justesse
+et la profondeur de l'idée; et de là naît le sublime de l'expression.
+
+Cependant la tirade, en général, n'est pas sans quelques taches. Le
+second vers,
+
+ Et que je mets au rang des profanations,
+
+est un peu lent, à cause de _et que_ qui en retarde trop la marche.
+
+ Seule, et dans le secret je le foule à mes pieds.
+
+Le relatif _le_, dans ce vers, est un peu loin de son substantif.
+Celui-ci,
+
+ Et n'ai de goût qu'aux pleurs que tu me vois répandre,
+
+pèche contre la syntaxe. On ne dit pas, _avoir du goût au spectacle_,
+mais _avoir du goût pour le spectacle_. D'ailleurs, _qu'aux pleurs
+que_ est désagréable. Disons pourtant que, du temps de Racine, il
+était encore assez commun de dire _avoir du goût à quelque chose_,
+comme l'on dit encore, _avoir regret à son argent, à ses plaisirs
+passés_; mais alors le substantif ne doit pas être précédé de
+l'article. Cette faute se rencontre souvent dans les contemporains de
+Racine. Enfin, le vers suivant mérite d'être remarqué.
+
+ Dans ces jours solennels, à l'orgueil dédiés.
+
+L'usage voudrait ici le mot _consacrés_, parce qu'on dit _consacrer
+ses jours à la patrie, à la_ _gloire_, et non pas _dédier ses jours à
+la patrie, à la gloire_. Cependant je suis bien loin de donner cette
+observation pour une critique; je trouve au contraire l'expression
+_dédiés_ fort belle, quoique latine. Quelques critiques ont blâmé
+Malherbe d'avoir dit, dans sa belle ode à Duperrier:
+
+ Le malheur de ta fille, aux enfers descendue,
+ Par un commun trépas, etc.
+
+Je ne crois cependant pas que beaucoup de poètes voulussent répéter
+avec l'abbé Batteux, qu'il nous faut maintenant une circonlocution, et
+dire _le trépas dont personne n'est exempt_[9]. C'est là, au
+contraire, ce qu'il ne nous faut pas; car nous voulons, aussi bien que
+nos pères, des beautés; et la circonlocution ne serait qu'une
+platitude. Que l'on critique ces sortes de licences lorsqu'il n'en
+résulte aucune beauté, la sévérité devient alors justice, parce que la
+licence, dans ce cas, prouve l'ignorance... de la langue ou la
+faiblesse du génie: mais lorsqu'elles servent à donner un tour plus
+vif à l'idée, une plus grande précision au vers, on doit en faire la
+remarque pour ceux qui étudient la langue, mais non pas les proscrire.
+Quel poète, par exemple, sacrifierait à la sévérité grammaticale
+l'expression de Maynard, dans une très-belle Ode trop peu connue.
+
+ Romps tes fers, bien qu'ils soient dorés.
+ Fuis les injustes adorés,
+ Et demeure toi-même à l'exemple du sage.
+
+Et celle-ci, plus belle encore, de J. B. Rousseau:
+
+ Lançant vos traits venimeux,
+ Osez, digne du tonnerre,
+ Attaquer ce que la terre
+ Eut jamais de plus fameux.
+
+ [9] _Principes de littérature_, liv. III, pag. 268.
+
+_Injustes adorés_, pour des _hommes injustes que l'on adore_; _demeure
+toi-même_, pour _garde ton propre caractère_; enfin _dignes du
+tonnerre_, pour _mériter d'être frappés de la foudre_, sont des
+latinismes si l'on veut; mais avant tout, ce sont des beautés, et
+dès-lors précieuses.
+
+Racine dit:
+
+ L'affreux tombeau pour jamais les dévore.
+
+Et ailleurs:
+
+ Souvent avec prudence un outrage enduré
+ Aux honneurs les plus hauts a servi de degré.
+
+_Un tombeau qui dévore_, un _outrage qui sert de degré aux honneurs_,
+sont des hardiesses non seulement permises, mais admirées.
+
+ J'ai foulé sous les pieds, remords, crainte, pudeur.
+
+Ce vers est remarquable par le rapprochement d'une action physique sur
+des êtres moraux. Il n'a cependant rien qui blesse: mais il faut avoir
+un goût bien sûr pour employer ces façons de parler sans tomber dans
+le mauvais goût.
+
+ Ainsi puisse à jamais, contre tes ennemis,
+ Le bruit de ta valeur te servir de barrière!
+
+Il est facile de voir tout ce que la pensée gagne ici par la hardiesse
+de l'expression, et combien l'homme doit être grand, quand le bruit
+seul de son nom en impose à ses ennemis. Ce vers en rappelle un autre
+non moins beau du même auteur:
+
+ Déjà de votre gloire on adorait le bruit.
+
+L'image suivante est remplie d'agrément:
+
+ Il erre à la merci de sa propre inconstance.
+
+Malherbe avait dit, avec assez peu d'élégance, dans sa consolation à
+Charitée:
+
+ Et livriez de si belles choses
+ A la merci de la douleur.
+
+Et dans la première églogue de Segrais, on trouve deux vers charmans:
+
+ Errant à la merci de ses inquiétudes,
+ Sa douleur l'entraînait aux noires solitudes.
+
+Les poètes se rencontrent tous les jours; et il y a grande apparence
+que Segrais n'a pas plus copié Malherbe, que Racine n'a copié l'un et
+l'autre.
+
+Le vers suivant est d'une grande force, et renferme le mot _regorger_,
+dans une acception que le style noble admet rarement.
+
+ On verra. . . . . . . . . . . . . . . . . .
+ . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . .
+ Le sang de vos sujets regorger jusqu'à vous.
+
+La phrase est parfaitement grammaticale, le verbe _regorger_ est un
+verbe neutre, et se construit aussi avec le régime simple. Ainsi on
+peut dire: _Ces masses de pierres jetées dans ce bassin ont fait
+regorger l'eau_[10]. Cependant le mot _regorger_ s'emploie plus
+souvent au figuré, et alors il exige un régime composé. Ainsi, on dit:
+_regorger d'or, regorger de sang_. En poésie, on a recours le plus
+souvent aux sens figurés des mots pour les ennoblir; ici, au
+contraire, Racine rétablit le sens propre d'un mot peu usité, et sait
+encore par-là lui donner plus de force. C'est que Racine, outre son
+génie, avait une parfaite connaissance de sa langue, étude trop
+négligée par les jeunes littérateurs.
+
+ [10] _Dict. de l'Acad._
+
+Hydaspe dit à Aman:
+
+ L'heureux Aman a-t-il quelques secrets ennuis?
+
+ AMAN.
+
+ Peux-tu le demander, dans la place où je suis?
+
+Ce trait est profond et digne de Corneille. Cependant, il eût
+peut-être fallu que le dernier hémistiche fût plus détaché du premier
+pour présenter l'idée d'une manière plus frappante.
+
+Rien n'est plus brillant en poésie que les gradations; mais elles
+demandent un art extrême. Il faut toujours observer la règle de cette
+figure, qui exige que le trait qui suit l'emporte de beaucoup pour la
+force, sur celui qui le précède, et que le dernier enfin les efface
+tous. Racine nous en offre un modèle dans ces vers du rôle d'Aman:
+
+ Mardochée est coupable; et que faut-il de plus?
+ Je prévins donc contre eux l'esprit d'Assuérus;
+ J'inventai des couleurs, j'armai la calomnie;
+ J'intéressai sa gloire, il trembla pour sa vie.
+
+Quelle vivacité dans ces deux derniers vers! quels coups redoublés! et
+comme ils sont bien terminés par le plus terrible: _il trembla pour sa
+vie!_
+
+ Nulle paix pour l'impie; il la cherche, elle fuit.
+
+Ce vers vole presqu'aussi vîte que la pensée. Maynard, dans l'Ode dont
+j'ai parlé plus haut, a un trait d'une rapidité aussi sublime. Il dit
+à Alcippe:
+
+ La cour méprise ton encens;
+ Ton rival monte, et tu descends.
+
+M. l'abbé d'Olivet[11], au sujet du vers de Racine, fait une remarque
+de grammaire bien importante; il dit: «Je doute que le pronom relatif
+_la_, puisse être mis après _nulle paix_»; et il s'appuie de cette
+règle de Vaugelas «qu'on ne doit pas mettre de relatif après un nom
+sans article.» Cependant il n'admet cette règle que pour le relatif
+_le_, et non pas pour le relatif _qui_. Dans la phrase, _il la
+cherche_, le _la_ semble en effet dire _il cherche nulle paix_,
+puisque ces deux mots ne font qu'un sens et sont inséparables. Pascal,
+dans ses _Lettres provinciales_, l'ouvrage le plus pur de la langue
+française, a fait aussi la même faute. On lit dans sa VIIe lettre
+(édit. 1766, vol. _in_-12, pag. 97): «Et ce n'a pas été sans raison.
+La voici.--Je la sais bien, lui dis-je.» Pour pouvoir dire, _la voici,
+je la sais_, il aurait fallu qu'il y eût _et ce n'a pas été sans une
+bonne raison_, ou une phrase équivalente, dans laquelle le substantif
+fut précédé d'un article.
+
+ [11] Voyez pag. 253 de ses _Remarques sur Racine_, insérées dans
+ le volume intitulé, _Remarques sur la langue française_, par M.
+ l'abbé d'Olivet; chez Barbou, édit. de 1783, vol. _in_-12.
+
+Là où l'on aime à trouver surtout Racine, c'est dans ces images
+gracieuses, où son imagination féconde s'est plu à embellir une
+expression peu noble, à enrichir d'un mot créé une idée sans cela trop
+commune, enfin à métamorphoser, pour ainsi dire tous les objets sur
+lesquels elle promène ses regards. Citons-en quelques exemples.
+
+ L'une d'un sang fameux vantait les avantages;
+ L'autre, pour se parer de superbes atours,
+ Des plus adroites mains empruntait le secours.
+
+Ces deux derniers vers n'avaient assurément qu'une idée bien commune à
+exprimer; mais comme tout est embelli par le charme du style!
+
+ Je ne trouve qu'en vous je ne sais quelle grâce.
+
+Le terme de _je ne sais quoi_ semblait appartenir à la familiarité de
+la conversation ou de la comédie; cependant, dans le vers cité, il
+paraît être placé si naturellement, que l'élégance, loin d'en être
+blessée, en contracte un air de naturel, qui ajoute ici au mérite de
+l'expression, parce que ce naturel sied à merveille au langage d'un
+amant. Aman dit ailleurs, d'une manière aussi heureuse:
+
+ Un je ne sais quel trouble empoisonne ma joie.
+
+Tout le monde a cité ces vers où les exemples de mots communs,
+ennoblis par notre poète, sont frappans:
+
+ Baiser avec respect le pavé de tes temples.
+
+Et celui-ci, dans _Athalie_:
+
+ Ai-je besoin du sang des boucs et des génisses?
+
+En voici un où cette hardiesse n'a pas été heureuse.
+
+Racine fait dire à une Israélite:
+
+ Mes sœurs, j'entends du bruit dans la chambre prochaine.
+
+Ce vers pèche par trop de familiarité. Le mot _chambre_ surtout est
+choquant. Mais la phrase _payer avec usure_, qui est du nombre de
+celles que l'on appelle des phrases faites, et par conséquent
+appartenant au langage familier, a été employée avec beaucoup de
+bonheur par Racine, dans le vers suivant:
+
+ Babylone paya nos pleurs avec usure.
+
+Le vers est noble, et la phrase _payer avec usure_, loin de paraître
+basse, ajoute même à l'énergie.
+
+Rien n'est plus gracieux que les images suivantes. En parlant de
+jeunes filles emmenées en captivité, _Esther_ dit:
+
+ Jeunes et tendres fleurs par le sort agitées,
+ Sous un ciel étranger, comme moi transportées,
+ Dans un lieu séparé de profanes témoins,
+ Je mets à les former mon étude et mes soins.
+
+Cette image nous intéresse à la fois, nous émeut de compassion. On ne
+saurait mieux peindre la situation de jeunes filles sans soutien,
+jetées au milieu d'une nation qui leur est étrangère.
+
+ Ma vie à peine a commencé d'éclore,
+ Je tomberai comme une fleur
+ Qui n'a vu qu'une aurore.
+ Hélas! si jeune encore,
+ Par quel crime ai-je pu mériter mon malheur?
+
+Il est impossible de lire rien de plus parfait; toutes ces images sont
+fraîches, gracieuses et touchantes dans la bouche de jeunes filles.
+
+ Ma vie à peine a commencé d'éclore,
+
+est de l'imagination la plus aimable et la plus riante.
+
+Aman veut demander à Hydaspe quelle protection Mardochée peut avoir à
+la cour. Un autre poète aurait fait de cette idée un vers qui n'eût
+été ni bon ni mauvais; mais Racine a dit:
+
+ Sur quel roseau fragile a-t-il mis son appui?
+
+Et ailleurs, Hydaspe, pour demander à Aman qui jamais fut plus heureux
+que lui, dit:
+
+ Eh! qui jamais du ciel eut des regards plus doux?
+
+Toujours des images! et voilà ce qui distingue particulièrement la
+langue de Racine. Lorsqu'il a de belles idées à exprimer, quelque
+long récit à faire, ou des passions à traiter, il est impossible, en
+exceptant cependant l'amour, que d'autres poètes puissent approcher de
+lui, ou même qu'ils parviennent quelquefois à l'égaler; mais quand il
+faut substituer une image à l'idée simple, dire une chose que tout le
+monde a dite, son heureuse imagination laisse bien loin tous ses
+rivaux.
+
+Citons un des tableaux les plus agréables qui se trouve dans _Esther_:
+
+ Tous ses jours paraissent charmans:
+ L'or éclate en ses vêtemens;
+ Son orgueil est sans borne, ainsi que ses richesses;
+ Jamais l'air n'est troublé de ses gémissemens;
+ Il s'endort, il s'éveille au son des instrumens;
+ Son cœur nage dans la molesse.
+ Pour comble de prospérité,
+ Il espère revivre en sa postérité;
+ Et d'enfans à sa table une riante troupe
+ Semble boire avec lui la joie à pleine coupe.
+
+Toujours cette manie du poète de donner à chaque idée l'expression et
+l'harmonie qui lui est propre. Quel calme dans ce vers:
+
+ Jamais l'air n'est troublé de ses gémissemens.
+
+Et cet _il s'endort_ qui coupe le vers, avec quel art il peint, par sa
+chûte lourde, l'accablement du sommeil! Je n'ai pas besoin d'avertir
+combien est belle l'image qui termine le morceau, et combien est
+hardie l'expression de _boire la joie à pleine coupe_.
+
+Voyons encore Rousseau, avec son énergie et son feu ordinaires,
+exprimant les mêmes images:
+
+ Cette mer d'abondance où leur âme se noie,
+ Ne craint ni les écueils, ni les vents rigoureux:
+ Ils ne partagent point nos fléaux douloureux;
+ Ils marchent sur les fleurs, ils nagent dans la joie;
+ Le sort n'ose changer pour eux.
+
+On voit tout de suite, comme dans le premier exemple, l'imagination
+créatrice et le pinceau du grand maître; et l'on aime, après avoir
+admiré les vers de Racine cités plus haut, à payer un juste tribut
+d'éloge à ceux-ci:
+
+ Cette mer d'abondance où leur âme se noie,
+
+qui est magnifique, ainsi que le dernier,
+
+ Le sort n'ose changer pour eux.
+
+_Le sort qui n'ose changer_, est de la plus grande force.
+
+Pourquoi si peu de poètes ont-ils été doués de cette sensibilité
+profonde, si nécessaire à celui qui veut traiter tour à tour les
+douceurs et les emportemens de l'amour? Pourquoi n'a-t-on recours le
+plus souvent qu'au seul Racine, quand on parle de cette passion? Et je
+ne dis pas cela des poètes tragiques seulement, mais encore de presque
+tous ceux qui ont écrit dans les autres genres; cependant, ils se
+disent tous inspirés par la sensibilité et par l'amour. Ce moyen est
+si sûr pour plaire, qu'on ne pense pas à l'impossibilité qu'il y a
+d'en imposer au cœur. Qu'est-il arrivé? c'est que la plupart des
+poètes ont rempli leurs ouvrages de définitions de ces sentimens, et
+que très-peu les font reconnaître au langage qui leur est propre. Ils
+n'en eussent pas parlé ainsi, s'ils en avaient réellement été
+pénétrés, car ils auraient su qu'il est certaines affections de l'âme
+dont les définitions sont aussi inutiles qu'impossibles à faire, parce
+qu'elles ne sont comprises de personne. L'homme qui n'aura point connu
+cette passion, ne vous entendra pas; et vous ne pourrez jamais la
+rendre que faiblement à celui qui l'aura éprouvée. En effet, est-il
+rien de plus ridicule que de vouloir définir l'amour, la sensibilité,
+la tendresse? Leurs nuances fines et imperceptibles se font sentir;
+mais elles échappent, lorsqu'on veut les saisir; et il en sera
+toujours d'elles comme du plus grand nombre des choses; on dira plutôt
+ce qu'elles ne sont pas que ce qu'elles sont. Un amant a-t-il jamais
+cherché à expliquer la passion qui le tourmente? non, il en est
+incapable; les idées, les mots, tout lui manque. Il pense à celle
+qu'il aime; c'est là tout ce qu'il peut dire; il est condamné à
+renfermer sa passion au-dedans de lui-même, ou à ne la manifester que
+par la joie, la tristesse, le dépit, le chagrin, et d'autres mouvemens
+semblables et passagers. L'amour n'a pas permis que son secret fût
+révélé; l'homme ne le possède qu'avec l'impossibilité de le divulguer,
+et il en perd le souvenir au moment où sa passion cesse, car ce secret
+n'est jamais que l'amour même. Voilà ce que les Corneille semblent
+n'avoir pas senti, lorsqu'ils ont mis dans la bouche de leurs amantes
+ces maximes d'amour, si froides et si éloignées de la nature. Dans
+Racine au contraire, Hermione, Roxane, ne me débitent aucune sentence,
+ne cherchent point à me faire comprendre qu'elles aiment par des
+définitions ou par des raisonnemens. Mais je les vois tour-à-tour
+accabler leurs amans de reproches et s'efforcer de les attendrir,
+prendre la résolution de les abandonner et les chercher partout,
+vouloir bannir leur image de leur cœur et parler sans cesse d'eux.
+C'est alors que je reconnais l'amour et que je m'intéresse à ceux qui
+l'éprouvent, parce que je ne doute plus que cette passion ne les
+tyrannise. Mais quel cœur il faut avoir pour cela, et quelle
+irritabilité dans l'imagination, pour être frappé de tout et pour
+pouvoir tout exprimer! Ce devait sans doute être une âme de feu que
+celle d'où sont partis les emportemens de Roxane, les reproches amers
+d'Hermione, les douces plaintes de Bérénice, et les fureurs de
+Phèdre. Aussi, si quelques anciens ont peint l'amour avec la même
+force que Racine, il n'y a ni anciens ni modernes qui puissent jamais
+être mis au-dessus de lui; il semble qu'en parlant d'_Esther_, l'éloge
+de cette partie du talent de ce grand poète ne dût pas y trouver
+place. En effet, on avait demandé à Racine une pièce sans amour, il le
+promit; mais fut-il en état de tenir parole? et dépendait-il de lui
+qu'on ne reconnût, même dans ce sujet sacré, la plume brûlante qui
+avait exprimé tous les mouvemens de l'amour? car, qu'est-ce que
+l'amour, si ceci n'en est point?
+
+ Croyez-moi, chère Esther, ce sceptre, cet empire,
+ Et ces profonds respects que la terreur inspire,
+ A leur pompeux éclat mêlent peu de douceur,
+ Et fatiguent souvent leur triste possesseur.
+ Je ne trouve qu'en vous je ne sais quelle grâce
+ Qui me charme toujours, et jamais ne me lasse.
+ De l'aimable vertu doux et puissans attraits!
+ Tout respire en Esther l'innocence et la paix;
+ Du chagrin le plus noir, elle écarte les ombres,
+ Et fait des jours sereins de mes jours les plus sombres.
+ Que dis-je! sur ce trône, assis auprès de vous,
+ Des astres ennemis j'en crains moins le courroux,
+ Et crois que votre front prête à mon diadême
+ Un éclat qui le rend respectable aux dieux même.
+ Osez donc me répondre, et ne me cachez pas
+ Quel sujet important conduit ici vos pas,
+ Quel intérêt, quels soins vous agitent, vous pressent.
+ Je vois qu'en m'écoutant, vos yeux au ciel s'adressent.
+ Parlez: de vos désirs le succès est certain,
+ Si ce succès dépend d'une mortelle main.
+
+Sans doute, celui qui parlait ainsi était inspiré par l'amour.
+Assuérus n'est content que lorsqu'il est auprès d'_Esther_; il
+voudrait pouvoir ne la jamais quitter: à son aspect, le chagrin fait
+place au plaisir; assis à côté d'elle, il ne craint plus ni les astres
+ennemis, ni les dieux; il est attentif à ses moindres mouvemens; il la
+presse, il la supplie de lui révéler son secret. Il la voit lever les
+yeux au ciel; l'inquiétude s'empare de son esprit, il ne se possède
+plus; et il finit par lui dire en amant aveugle, sans savoir ce
+qu'elle exigera:
+
+ De vos désirs le succès est certain,
+ Si ce succès dépend d'une mortelle main.
+
+Voilà le véritable langage de la passion. Et quelle diction! quelle
+énergie dans ces vers!
+
+ Ce sceptre et cet empire
+ A leur pompeux éclat mêlent peu de douceur,
+ Et fatiguent souvent leur triste possesseur.
+
+Et quel charme dans les deux suivans!
+
+ Du chagrin le plus noir elle écarte les ombres,
+ Et fait des jours sereins de mes jours les plus sombres.
+
+Rien n'est plus dans le caractère de la passion que ces sortes de
+répétitions, ni plus agréable que ces oppositions de mots, comme
+_sereins_ et _sombres_ qui se trouvent dans le même vers. C'est là ce
+qui fait la beauté de ce vers de Virgile:
+
+ Te, veniente die, te, decedente, canebat.
+
+Quelques taches légères s'aperçoivent pourtant dans ce beau morceau.
+Les critiques ressemblent à ceux qui examinent de grands tableaux
+d'histoire, une loupe à la main. Les défauts qu'ils aperçoivent au
+moyen de leur vue artificielle, disparaissent lorsqu'on examine
+l'ensemble du tableau, mais n'en sont pas moins des défauts. Au reste,
+cette loupe est plus nécessaire pour Racine que pour tout autre; et
+puisque nous avons tant fait que de nous en servir, profitons-en pour
+découvrir encore quelques petites imperfections.
+
+ Croyez-moi, chère Esther, ce sceptre, cet empire,
+ Et ces profonds respects que la terreur inspire,
+ A leur pompeux éclat mêlent peu de douceur,
+ Et fatiguent souvent leur triste possesseur.
+
+Il y a ici une petite faute, parce que des trois nominatifs qui
+régissent la même phrase, il y en a un qui ne peut point la régir.
+Dégageons ces vers de la tournure poétique, et nous aurons, _ce
+sceptre, cet empire et ces profonds respects fatiguent leur
+possesseur_. On conçoit bien le _possesseur d'un sceptre, d'un
+empire_, mais non pas le _possesseur de respects_. On est _l'objet de
+profonds_ _respects_, on n'en n'est pas le _possesseur_. Plus loin on
+trouve ces vers:
+
+ Que dis-je! sur ce trône assis auprès de vous,
+ Des astres ennemis j'en crains moins le courroux.
+
+Le relatif _en_ signifie ici _à cause de cela, de cette circonstance_,
+et devrait se trouver ainsi à côté de la phrase à laquelle il se
+rapporte, _assis auprès de vous, j'en crains moins le courroux des
+astres ennemis_. Mais étant placé immédiatement après _des astres
+ennemis_, on est tenté de rapporter cet _en_ à ces _astres_: ce qui
+deviendrait alors une véritable faute, au lieu que ce n'est ici qu'une
+petite négligence; d'ailleurs, je crois ce _en_ très-nécessaire, parce
+qu'il revient sur l'idée principale qui occupe Assuérus, et il eût été
+moins bien de dire:
+
+ Que dis-je! sur ce trône assis auprès de vous,
+ Des astres ennemis je crains moins le courroux.
+
+Racan, dans ces belles stances à Tircis, fait la faute que semblait
+faire Racine; il dit:
+
+ Et voit enfin le lièvre après toutes ses ruses,
+ Du lieu de sa retraite en faire son tombeau.
+
+Le _en_ est ici visiblement inutile. Puisque le substantif est
+exprimé, le pronom ne tient la place de rien, et par conséquent est de
+trop.
+
+Citons encore quelques-uns de ces vers qui n'ont point été faits par
+Racine, mais qui se sont trouvés faits chez lui, et qui se sont
+élancés du fond de son âme.
+
+ Demain, quand le soleil ramènera le jour,
+ Contente de périr, s'il faut que je périsse,
+ J'irai pour mon pays m'offrir en sacrifice.
+
+Cette répétition du mot _périr_ rend le second vers doux et touchant.
+Les sentimens vifs et les passions aiment en général à revenir sur les
+mêmes mots, parce que l'âme est toujours obsédée de la même pensée.
+
+Virgile, qui se présente si naturellement à l'esprit lorsqu'on parle
+de Racine, dit dans une de ses églogues:
+
+ Occidet et serpens, et fallax herba veneni
+ Occidet.
+
+On voit ici l'espérance qui se complaît dans l'idée de voir mourir les
+serpens et les herbes venimeuses, et qui répète avec complaisance le
+mot _mourir_ (OCCIDET).
+
+Voici quelques exemples encore du même genre:
+
+ Ma prompte obéissance
+ Va d'un roi redoutable affronter la punissance.
+ C'est pour toi que je marche, accompagne mes pas
+ Devant ce fier lion qui ne te connaît pas.
+
+Cette image du lion est noble, sans être recherchée, parce qu'elle est
+naturelle à une personne de qui la terreur s'est emparée. On la trouve
+aussi dans la Bible: mais ce qui ne s'y trouve pas, c'est cet
+hémistiche, _qui ne te connaît pas_, dont la simplicité est si
+touchante.
+
+Le dialogue de Racine offre souvent de ces réponses d'une concision
+élégante, et si rare lorsqu'on est restreint dans les bornes étroites
+d'un seul vers. Assuérus demande à Asaph:
+
+ Quel honneur pour sa foi, quel prix a-t-il reçu?
+
+ ASAPH.
+
+ On lui promit beaucoup; c'est tout ce que j'ai su.
+
+Et plus loin, Assuérus lui demande
+
+ Vit-il encore?
+
+ ASAPH.
+
+ Il voit l'astre qui vous éclaire.
+
+Ce genre de beauté est peut-être plus difficile à atteindre que
+beaucoup d'autres qui semblent l'être davantage.
+
+La répétition du même mot dans le vers, ajoute souvent aussi à la
+majesté et à la force, comme dans ces exemples:
+
+ Descends, tel qu'autrefois la mer te vit descendre..
+
+Ailleurs:
+
+ Et détestés partout, détestent tout le monde.
+
+Ailleurs encore,
+
+ Et je dois d'autant moins oublier sa vertu,
+ Qu'elle-même s'oublie..........
+
+En général cependant, on doit être sobre de cette figure; mais bien
+employée, elle est d'un excellent effet. Dans le premier exemple
+surtout:
+
+ Descends, tel qu'autrefois la mer te vit descendre.
+
+Elle donne une grande majesté au vers; car, outre l'agrément de la
+répétition, il renferme encore une espèce de comparaison qui en
+augmente la beauté. Malherbe, qui avait une critique saine et une
+oreille délicate en poésie, affectionnait ces répétitions de mots. On
+en trouve des exemples fréquens et quelquefois heureux dans ses
+poésies. En voici un tiré de son _Ode à Louis_ XIII:
+
+ Donne le dernier coup à la dernière tête
+ De la rébellion.
+
+Et ailleurs:
+
+ Est le premier essai de tes premières armes.
+
+Nous avons dit combien le style de Racine était toujours pur. Jamais
+on ne voit, dans ses ouvrages, qu'il se soit laissé éblouir par le
+brillant d'une figure; et s'il en emploie quelqu'une, c'est qu'elle
+est dans la nature de la situation; et loin d'être un défaut, elle ne
+peut alors être qu'une beauté. L'antithèse, par exemple, dans ce vers
+d'Assuérus, n'a rien assurément qui puisse choquer. Il dit à
+Mardochée:
+
+ Je te donne d'Aman les biens et la puissance:
+ Possède justement son injuste opulence.
+
+L'éclat de l'antithèse n'est point ici un faux éclat, parce qu'elle
+sert à nous développer mieux ce que veut dire Assuérus. Au lieu donc
+d'être un jeu d'esprit, les deux mots qui sont mis en opposition,
+deviennent comme la mesure l'un de l'autre, et nous donnent par-là
+celle de la justesse et de la latitude de l'idée. C'est aussi ce qui
+fait la beauté de cette figure, dans ces vers de Rousseau:
+
+ Et les soins mortels de ma vie,
+ De l'immortalité seront récompensés.
+
+et ces autres vers si fameux:
+
+ Le temps, cette image mobile
+ De l'immobile éternité.
+
+Dans tous ces exemples, l'antithèse ajoute à la pensée, ou plutôt
+n'est que la pensée même. Remarquons qu'_injuste opulence_, dans
+Racine, est encore un latinisme, mais je me garderai bien de le
+critiquer.
+
+Me serait-il permis, après avoir épuisé tous les termes de
+l'admiration, de présenter maintenant quelques critiques. J'en ai dit
+assez, sans doute, pour qu'on ne puisse pas suspecter mon
+enthousiasme; et d'ailleurs, le chapitre des fautes est si court dans
+notre poète, et le mot de Voltaire, qui voulait écrire _beau,
+très-beau_, au bas de toutes les pages de Racine, est si vrai, que, me
+bornant à _Esther_ seule, ma tâche sera légère. Cependant si quelqu'un
+se plaignait encore, malgré cela, de mes notes, je lui dirais de ne
+s'en prendre qu'à Racine lui-même; car nous devenons, en le lisant,
+comme ces sybarites délicats, qui toujours voluptueusement couchés sur
+des duvets de fleurs, finissaient par se sentir blessés d'une feuille
+de rose pliée en deux.
+
+On a repris, avec bien de la rigueur, le grand lyrique français, pour
+avoir dit: _Jusques à quand honorerons-nous tes autels? réside le
+solide honneur et la terrestre masse_. Ces observations étaient
+justes; mais il me semble qu'on leur a donné une importance que
+d'aussi petites fautes ne pouvaient mériter. L'injustice consiste
+principalement à tirer de pareilles inadvertances, qui pourtant sont
+fort rares dans ce poète, des jugemens généraux sur le mérite de ses
+productions. Il n'est pas d'ouvrages en vers où l'on ne peut
+recueillir beaucoup de ces négligences, qu'il est presqu'impossible
+d'éviter dans un poème aussi difficile que _l'ode_ ou la _tragédie_;
+et pour s'en convaincre, l'on devrait se rappeler que l'harmonieux
+Racine, dans sa seule pièce d'_Esther_, à laisser échapper
+
+ Cieux! l'éclairerez-vous cet horrible carnage?
+
+ Toute pleine du feu de tant de saints prophètes.
+
+ Aux plus affreux excès son inconstance passe.
+
+ Et faire à son aspect que tout genou fléchisse.
+ Sortez tous.
+
+ D'un souffle l'Aquilon écarte les nuages,
+ Et chasse au loin la foudre et les orages.
+ Un roi sage, ennemi du langage menteur, etc.
+
+ De ma fatale erreur répareront l'injure.
+
+Ces vers sont pour le moins aussi mauvais et aussi durs que ceux que
+l'on a reprochés à Rousseau. Mais les remarque-t-on au milieu des
+beautés dans lesquelles ils sont comme noyés? Tout cela donc est bien
+peu de chose et mérite à peine qu'on s'y arrête. Venons à des
+observations plus importantes: les vers suivans nous en offrent
+quelques unes:
+
+ Tel qu'un ruisseau docile
+ Obéit à la main qui détourne son cours,
+ Et laissant de ses eaux partager le secours,
+ Va rendre un champ fertile;
+ Dieu de nos volontés, arbitre souverain,
+ Le cœur des rois est ainsi dans ta main.
+
+Les quatre premiers vers sont parfaits, mais la similitude est mal
+énoncée, ou plutôt il n'y a pas de similitude du tout; car on peut
+bien dire: _De même que les ressorts de cette machine obéissent à ma
+main, ainsi ces chevaux obéissent à la main qui les guide_. Mais la
+phrase n'aurait aucun sens s'il y avait: _ces chevaux obéissent à la
+main qui les guide, comme ces ressorts sont dans ma main_. Pour qu'il
+y ait similitude, il faut que les deux objets comparés soient dans les
+mêmes attitudes, par rapport aux choses auxquelles ils sont liés.
+
+Or, Racine pèche visiblement ici contre cette règle; car, dans le
+premier membre de sa composition, _le cheval obéit à la main_; et dans
+le second, _le cœur des rois est dans la main de Dieu_.
+
+ Sur le point que la vie
+ Par mes propres sujets m'allait être ravie.
+
+_Sur le point que_, n'est pas français. _Sur le point_ régit toujours
+la préposition _de_ suivie d'un infinitif. Aussi on ne dit pas _je
+suis sur le point que je vais partir, sur le point que cette dignité
+allait m'être conférée_: mais _sur le point de partir, d'obtenir cette
+dignité_. Au reste, cette phrase ne peut aucunement trouver place ici.
+Il aurait fallu, _au moment où la vie_, etc.
+
+Elise dit à Esther:
+
+ Au bruit de votre mort, justement éplorée,
+ Du reste des humains je vivais séparée.
+
+Il me semble que _justement éplorée_ est froid et languissant, et
+qu'Elise, dans l'ivresse de la joie, racontant ce qui s'était passé,
+eût dû parler avec plus de feu, et non pas motiver une douleur que
+l'on conçoit aisément dans une femme qui perdait son amie. Je crois
+remarquer une faute à peu près semblable dans le vers suivant, où
+Assuérus voyant Esther tomber entre les bras de ses femmes, dit:
+
+ Dieu puissant! quelle étrange pâleur,
+ De son teint tout-à-coup efface la couleur!
+
+Ce mot _étrange_ me paraît encore déplacé, parce qu'il est peu
+naturel. Le premier mouvement d'Assuérus doit être de dire tout de
+suite, _Dieu puissant! quelle pâleur_, etc.
+
+ Détourne, roi puissant, détourne tes oreilles
+ De tout conseil barbare et mensonger.
+
+_Oreilles_ au pluriel n'est ordinairement pas du style noble, surtout
+lorsqu'il vient seul et sans être accompagné d'une figure. Dans ces
+vers du rôle de Mardochée, par exemple:
+
+ Et s'il faut que sa voix frappe en vain vos oreilles,
+ Nous n'en verrons pas moins éclater ses merveilles.
+
+Ce même mot n'a rien qui choque, parce qu'il est préparé par l'image
+de la voix qui frappe. Cependant, je crois qu'il est mieux encore,
+quand il est employé au singulier, comme dans Iphigénie en Aulide:
+
+ Oui, c'est Agamemnon, c'est ton roi qui t'éveille,
+ Viens, reconnais la voix qui frappe ton oreille.
+
+Cette remarque devient plus pénible, lorsqu'on parle de
+l'Être-suprême, et qu'on l'envisage sous la figure humaine. Alors, si
+l'on veut nommer quelque partie du corps, on ne doit presque jamais
+parler qu'au singulier. Ainsi l'on dit, _la main de Dieu m'a soutenu_,
+et non pas _les mains de Dieu_: _le doigt de Dieu m'a guidé_, et non
+pas _les doigts de Dieu_.
+
+Cette raison semble être fondée sur la conscience que nous avons tous
+de la force de Dieu, qui n'a pas besoin de moyens compliqués pour
+exécuter ses desseins, parce que cela prouverait effort, et que tout
+n'est qu'un jeu pour sa puissance infinie.
+
+ Quel profane en ces lieux s'ose avancer vers nous?
+
+_S'ose avancer_, pour _ose s'avancer_, serait une faute maintenant;
+mais du temps de Racine, non-seulement cela n'en était pas une, mais
+cette manière de s'exprimer était préférée à la moderne. Il y a plus
+de grâce, ce me semble, en cette transposition, puisque l'usage
+l'autorise, dit Vaugelas dans ses Remarques[12]: «C'est pourquoi il
+préfère _je ne le veux pas faire_; à _je ne veux pas le faire_. Tous
+les bons auteurs du siécle de Louis XIV écrivent presque toujours
+ainsi. Pascal[13], dans sa Xe _Lettre provinciale_, dit: «Je
+l'entendis bien, car il m'avait déjà appris de quoi le confesseur _se
+doit contenter_ pour juger de ce regret.» Et Bossuet de même, dans son
+_Discours sur l'Histoire universelle_[14]: «Les sens nous gouvernent
+trop, et notre imagination, qui _se veut mêler_ dans toutes nos
+pensées, ne nous permet pas toujours de nous arrêter sur une lumière
+si pure.» Thomas Corneille ne veut pas qu'on en fasse, comme Vaugelas,
+une règle générale; mais que, dans ce cas, ce soit l'oreille qui
+décide. Cependant il observe fort bien qu'il est des occasions où l'on
+ne peut mettre l'un pour l'autre, et où la construction grammaticale
+exige absolument que le pronom soit auprès de l'infinitif, comme dans
+cette phrase: il _se vint justifier_ et répondre aux accusations qu'on
+lui avait faites. «La raison est, dit Corneille, que ces premiers
+mots, il _se vint répondre_ qui est mal, parce que le pronom _se_ y
+est superflu, comme on y trouve il _se vint justifier_ qui est bien,
+parce que le pronom _se_ y est gouverné par _justifier_. On connaît
+par là que la transposition du pronom personnel _se_ est vicieuse, et
+qu'il faut dire: _il vint se justifier_ et répondre aux accusations;
+et auquel cas _il vint_ fait une construction correcte, et s'accommode
+aussi bien avec _répondre_ qu'avec _se justifier_.» Il pourrait encore
+résulter un autre inconvénient d'éloigner le pronom de l'infinitif:
+c'est de changer entièrement le sens par cette transposition. Dans
+cette phrase, par exemple, _il vit s'ouvrir la porte_: que l'on sépare
+le pronom _se_ de l'infinitif, on aura _il se vit ouvrir_ la porte, ce
+qui veut dire toute autre chose. J'ai allongé cet article, parce que
+M. l'abbé d'Olivet, dont l'autorité est d'un grand poids, semble
+pencher pour la plus ancienne de ces deux manières de parler[15], et
+qu'il m'a paru qu'en l'employant, on risquait souvent de tomber dans
+les fautes dont on vient de parler, principalement dans celle relevée
+par Corneille.
+
+ Et veulent qu'aujourd'hui un même coup mortel
+ Abolisse ton nom, ton peuple et ton autel.
+
+ [12] Tom. II, pag. 304, édit. 1783, qui renferme les Notes de
+ Patru et de Corneille.
+
+ [13] Pag. 143, édit. 1766, in-12.
+
+ [14] Tom. Ier, pag. 417. Paris, Didot, 1786.
+
+ [15] Voyez sa Remarque sur les premiers vers de la tragédie de
+ _Bajazet_.
+
+On dit dans un sens absolu, _nous sommes tous deux abattus d'un même
+coup_: _nous nous attendons tous à un même sort_; _c'est toujours le
+même_ _homme_, et d'autres phrases semblables, où le pronom relatif
+_même_, exprimant identité de deux choses, ne permet point que le
+substantif soit suivi d'un adjectif, parce qu'il n'ajoute rien à la
+clarté de la phrase, qui, au moyen de la comparaison qu'elle renferme,
+dit tout ce que cet adjectif pourrait dire:
+
+ Esther que craignez-vous? suis-je pas votre frère?
+
+_Suis-je pas votre frère_, pour _ne suis-je pas_, est une licence que
+Racine s'est permise plusieurs fois. Il a dit, dans _Alexandre_, d'une
+manière moins heureuse:
+
+ Sais-je pas que Taxile est une âme incertaine?
+
+et dans les _Plaideurs_:
+
+ Suis-je pas fils de maître?
+
+M. de Voltaire, dans ses Remarques sur le _Menteur_ de Corneille, dit,
+au sujet d'un vers où la particule _ne_ est omise devant le verbe:
+
+«Cette licence n'est pas même permise en prose.» Je le crois bien,
+mais cela n'est pas une raison pour qu'elle ne le soit pas en vers. La
+poésie, ce me semble, a bien plus de licence que la prose, ou plutôt
+la prose n'en devrait avoir aucune. Ces licences rendraient variables
+les principes de la langue, si l'on se les permettait. Au reste, ma
+preuve contre Voltaire est ce vers même de Racine, dans lequel
+_suis-je pas votre frère_ n'est assurément pas désagréable, et n'a été
+critiqué par personne.
+
+ O bonté, qui m'assure autant qu'elle m'honore!
+
+Et ailleurs:
+
+ En les perdant, j'ai cru vous assurer vous même.
+
+Dans le premier exemple, le mot _assurer_ doit signifier _rassurer_,
+_faire perdre la crainte que l'on avait_; et dans ce sens, on
+l'emploie encore, quoique rarement. Ainsi l'on dit: _j'avais peur,
+mais cela m'a_ ASSURÉ; _l'habitude de voir le danger_ ASSURE _le
+soldat_[16]. Mais dans le second vers, ce même mot ne saurait avoir
+aucun sens; car il doit signifier visiblement, vous _mettre hors de
+tout péril, de tout danger_, comme quand Assuérus dit:
+
+ Mais plus la récompense est grande et glorieuse,
+ . . . . . . . . . . .
+ Plus j'assure ma vie.
+
+ [16] _Dict. de l'Acad._
+
+Ce qui s'entend. Mais de ce qu'on peut dire, _assurer la vie de
+quelqu'un_, ce n'est pas une raison pour pouvoir dire aussi _assurer
+quelqu'un_, dans le même sens, parce que, dans cette dernière phrase,
+il y aurait amphibologie. Il paraît au reste que ce mot n'est plus
+employé dans le sens de _mettre à l'abri du danger_. En style de
+commerce, on en fait encore usage; mais alors il signifie, ou
+_garantir le prix des marchandises_ dont un vaisseau est chargé, ou
+_payer la rançon de l'équipage_, dans le cas où il serait pris par
+l'ennemi. Ainsi l'on dit: _assurer un navire_ à tant pour cent;
+_assurer le capitaine et les matelots_[17].
+
+ Quiconque ne sait pas dévorer un affront,
+ Ni de fausses couleurs se déguiser le front.
+
+ [17] _Dict. de l'Acad._
+
+_Se déguiser_, pris figurément, comme il l'est ici; c'est _se montrer
+autre que l'on n'est_; et alors il se met absolument, parce qu'il
+forme un sens complet. Ainsi l'on dit _se mettre un masque sur le
+visage_, pour _se déguiser_; il _se déguise_ en mille manières. Mais
+lorsqu'on veut faire suivre ce verbe d'un régime simple, il ne faut
+point le faire précéder du pronom _se_; il eût donc fallu dire dans ce
+vers, ni _de fausses couleurs déguiser son front_. Voltaire, dans la
+Henriade, fait la faute inverse, il dit:
+
+ . . . Le héros, à ce discours flatteur,
+ Sentit couvrir son front d'une noble rougeur.
+
+Ici, il eût fallu le réciproque _se couvrir_, parce qu'il y a action
+d'un sujet sur lui-même, et non pas une action extérieure, comme
+l'indique le verbe actif _couvrir_.
+
+ Je frémis quand je voi
+ Les abîmes profonds qui s'ouvrent devant moi.
+
+Et ailleurs,
+
+ Je le voi, mes sœurs, je le voi;
+ A la table d'Esther, l'insolent près du roi
+ A déjà pris sa place.
+
+Racine, à cause la rime, a retranché l'_s_ dans toutes ces premières
+personnes de l'indicatif. Il a dit aussi, dans _les Plaideurs_:
+
+ Oh, Messieurs, je vous tien.
+
+Ce sont de très-petites licences permises aux poètes; celle là l'était
+d'autant plus, du temps de Racine, qu'il n'y avait pas encore
+très-long-temps qu'on mettait un _s_ aux premières personnes[18].
+Cette _s_ était aussi une licence, que les poètes s'étaient permise
+d'abord en faveur de l'oreille, mais qui est devenue aujourd'hui une
+règle que l'on enfreint rarement. Quelques modernes ont profité de la
+permission de l'ajouter ou de la retrancher. M. de Voltaire, dans sa
+Henriade, ne la met pas dans le mot _Londre_, pour la facilité de
+l'élision; et J.-B. Rousseau, dans une de ses odes, dit:
+
+ J'ai toujours refusé l'encens que je te doi.
+
+ (ODE VII, liv. 1er.)
+
+ On traîne, on va donner en spectacle funeste,
+ De son corps tout sanglant le déplorable reste.
+
+ [18] Vaugelas, dans ses _Remarques sur la Langue française_,
+ écrit toujours les premières personnes sans _s_ dans les verbes
+ suivans: _je croi_, _je reçoi_, _je sçai_, etc.
+
+Je n'avais lu, depuis long-temps, les Remarques de M. l'abbé d'Olivet
+sur Racine, lorsque j'achevai mon premier brouillon de ces notes; et
+peut-être que si je me fusse rappelé plutôt l'ouvrage de cet excellent
+littérateur, je n'aurais osé entreprendre le mien. Cependant, l'ayant
+relu, et voyant que je ne m'étais rencontré qu'une seule fois avec mon
+devancier dans ce qu'il dit sur _Esther_, je ne pensai pas devoir
+supprimer mon travail. L'endroit où nous nous sommes rencontrés, est
+précisément sur ce qui regarde ces deux vers. J'aime mieux faire le
+sacrifice de ce que j'avais dit là-dessus, pour ne pas priver le
+lecteur de l'excellente remarque de l'abbé d'Olivet; la voici: «On dit
+absolument _donner en spectacle_, comme _regarder en pitié_, et
+beaucoup de phrases semblables, où le substantif, joint au verbe par
+la préposition _en_, ne peut être accompagné d'un adjectif. _Donner
+en spectacle funeste_ est un barbarisme.» Cette remarque est si
+juste, que M. l'abbé Desfontaines même en est convenu[19].
+
+ Que tout leur camp nombreux soit devant ses soldats,
+ Comme d'enfans une troupe inutile;
+ Et si par un chemin il entre en tes états,
+ Qu'il en sorte par plus de mille.
+
+ [19] Voyez le _Racine vengé_.
+
+Les deux derniers vers sont lâches et prosaïques, et le paraissent
+d'autant plus que toute la strophe jusques-là est magnifique.
+
+On a pu remarquer, dans ces notes critiques sur Racine, que nous
+n'avons jamais pu citer plus de trois vers de suite qui fussent
+mauvais; et certes, on serait bien embarrassé de trouver chez lui de
+longues tirades mal écrites. En voici cependant un exemple dans
+_Esther_; mais aussi est-ce le seul. Zarès dit à Aman:
+
+ Pourquoi juger si mal de son intention?
+ Il croit récompenser une bonne action?
+ Ne faut-il pas, seigneur, s'étonner au contraire,
+ Qu'il en ait si long-temps différé le salaire?
+ Du reste, il n'a rien fait que par votre conseil;
+ Vous-même avez dicté tout ce triste appareil.
+ Vous êtes après lui le premier de l'empire.
+
+Ces vers ne sont que de la prose rimée. Rien de moins poétique que
+toutes ces formes de raisonnement, _ne faut-il pas_, _au contraire_,
+_du reste_; ce style serait à peine soutenable dans la comédie. Racine
+est habitué si fort à la perfection, qu'on est tout étonné qu'il ait
+pu laisser subsister de semblables vers.
+
+Avant de terminer ce petit écrit, je vais ajouter quelques notes aux
+Observations de M. l'abbé d'Olivet sur Racine. Les miennes ne sont pas
+faites dans l'intention de venger ce poète; car, comme l'a dit
+ingénieusement M. de La Harpe, il n'avait reçu aucune offense. Je
+viens seulement proposer mes doutes à ceux qui les croiront assez
+intéressans pour mériter d'être éclaircis. Je n'offre même toutes mes
+Remarques que comme de simples doutes littéraires; et si le ton
+affirmatif m'est échappé quelquefois, c'est que je me suis senti
+vivement ému, lorsque j'ai cru apercevoir la vérité, et qu'alors je
+n'ai pu toujours réprimer la vivacité qui entraînait ma plume. Mais
+lorsqu'on voudra me montrer quelqu'erreur dans mes jugemens, je
+m'empresserai moi-même à les condamner, parce que je n'ai eu pour
+motif que de m'éclairer, et non pas la vanité de trancher sur le
+mérite des grands hommes, dont je sens toute la supériorité.
+
+M. l'abbé d'Olivet blâme ce vers:
+
+ Condamnez-le à l'amende, ou, s'il le casse, au fouet.
+
+Il dit que c'est le seul exemple d'un _le_ pronom relatif, mis après
+un verbe, et devant un mot qui commence par une voyelle; et il finit
+par conclure que Racine a senti que l'élision blessait l'oreille,
+puisqu'à ce vers il en a substitué un autre dans la suite. Dans ce
+vers de Racine, la remarque est juste, le double son de _la la_ étant
+désagréable: mais on ne peut en faire une règle générale. Je croirais,
+par exemple, que cette élision n'a rien de très-dur dans ce beau vers
+de la Henriade.
+
+ Tout souverain qu'il est instruis-le à se connaître:
+ Que ce nouvel honneur va croître son audace.
+
+M. l'abbé d'Olivet observe ici que _croître_ est pour _accroître_, et
+passe cela comme une licence poétique. Cette remarque est très-juste;
+et l'autorité de Vaugelas, dont elle est appuyée, la rend
+incontestable. Il dit positivement que ce verbe est neutre et non pas
+actif, et que jamais aucun de nos auteurs en prose ne l'a fait que
+neutre. Vaugelas parle de ses contemporains, comme de Coeffeteau et
+d'autres; car il est certain qu'il a été actif long-temps avant
+lui[20], et que l'on s'en servait au lieu _d'accroître_. Ainsi l'on
+disait, il voulut _croître_ son jardin[21], son enclos. Bossuet même,
+dans son _Discours sur l'Histoire universelle_[22], dit encore:
+«Saint Irénée vient un peu après, et l'on voit _croître_ le
+dénombrement qui se faisait des églises.» La règle de Vaugelas est
+excellente, aussi a-t-elle prévalu; mais je suis tenté de croire qu'au
+temps de Racine, elle n'était pas encore bien établie. On est rarement
+avoué par ses contemporains, lorsqu'on présente de nouvelles règles à
+suivre; l'empire de l'habitude agit trop puissamment sur nous; et les
+meilleures idées, pour être universellement adoptées, ont besoin de la
+sanction du temps.
+
+ Ma colère revient, et je me reconnais;
+ Immolons en parlant trois ingrats à-la-fois.
+
+ [20] Voyez les _Observations_ de Ménage _sur la langue
+ française_; tom. Ier, pag. 73, 2e édit. de Barbin.
+
+ [21] _Dict. de Trévoux._
+
+ [22] Tom. Ier, pag. 206.
+
+Ces vers assurément n'ont pas de rime, comme l'a fort bien remarqué M.
+l'abbé d'Olivet. Il est extraordinaire que les poètes en aient encore
+conservé plusieurs qui ne sont que pour la vue. Rousseau lui-même, qui
+là-dessus est si strict, fait rimer quelquefois des imparfaits avec
+des mots qui se prononcent en _ois_, comme re_çois_, chi_nois_; et
+Gresset nous offre ces deux vers, dont la rime est suffisante d'après
+les règles.
+
+ Dans ces gracieux jours, sous mes doigts plus légers,
+ Mon chalumeau docile enfantait de beaux airs.
+
+Cependant _légers_ et _airs_ sont des sons absolument différens l'un
+de l'autre; car si l'on prononçait _légers_, en faisant sentir
+l'avant-dernière consonne, on tomberait dans l'inconvénient de faire
+croire que cet adjectif est au féminin, et la clarté en souffrirait
+trop. Peut-être faudrait-il proscrire aussi les rimes telles que
+_madame_ et _âme_, _grâce_ et _préface_[23], où l'on fait rimer une
+longue avec une brève; mais la prosodie française, malgré l'excellent
+ouvrage de M. l'abbé d'Olivet, est encore trop peu reconnue pour
+priver les poètes d'une licence qui leur est si commode; ils ont déjà
+tant d'entraves dans cette langue, qu'il faudrait, je crois, chercher
+plutôt à les diminuer qu'à les augmenter encore.
+
+ [23] Voyez pag. 110 du _Traité de la Prosodie française_ de
+ l'abbé d'Olivet. Paris, 1736, chez Gandouin.
+
+Voilà tout ce que j'avais à ajouter à l'ouvrage de M. d'Olivet. Ses
+Remarques sur Racine sont en général bien faites, et d'un grammairien
+profond. Je conseillerai à quiconque voudra étudier la langue
+française, de les lire avec attention, ainsi que les ouvrages de cet
+auteur, qui tous sont écrits avec la plus grande pureté. Il a pu se
+laisser emporter quelquefois à un esprit de systême; mais comme
+c'est-là ce qu'un écrivain communique le plus difficilement à ses
+lecteurs, attendu que cet esprit est le résultat de la méditation et
+de l'enthousiasme, l'effet en est un peu prompt, et par conséquent peu
+dangereux. Les remarques de détail, plus faciles à saisir, n'en
+instruisent pas moins; et en rejetant les fausses conséquences d'un
+principe trop généralisé, on peut toujours profiter de celles qui sont
+solides et vraies. Peut-être dira-t-on qu'il est difficile de les
+démêler, lorsqu'elles se trouvent ensemble. Je ne le crois pas: la
+vérité a son caractère propre; et ce caractère, c'est la clarté, la
+simplicité. Les rayons qui s'en échappent frappent d'une lumière
+éclatante qui dissipe aussitôt le brouillard et l'obscurité; le faux
+au contraire est ingénieux, et s'il en sort quelques étincelles, elles
+éblouissent; mais l'esprit, en se consultant bien, s'aperçoit toujours
+que le nuage n'est pas dissipé. Enfin, le faux peut quelquefois
+persuader; mais le vrai seul peut convaincre.
+
+Résumons maintenant notre opinion sur _Esther_. Cette tragédie, sous
+le double rapport d'un ouvrage fait par ordre, et entrepris après un
+silence de douze ans, est un de ces phénomènes dont les archives de la
+littérature ne rapportent aucun exemple. Le défaut capital du rôle
+d'Esther l'empêchera toujours d'être accueillie sur la scène. Mais
+d'ailleurs toutes les parties de la tragédie y sont parfaitement
+observées. Rien n'est plus grand que le sujet, puisqu'il s'agit du
+sort de toute une nation. Les développemens de l'action y sont
+d'autant plus admirables, que presque toutes les scènes sont des
+chefs-d'œuvre[24], et la péripétie est une des plus belles qu'il y
+ait au théâtre; car, c'est au moment où Aman s'imagine être au faîte
+des honneurs, qu'il tombe tout à coup, et qu'une nation entière,
+dévouée à la mort, semble sortir du tombeau pour renaître au bonheur.
+Et puis, quelle diction! Racine, ayant senti lui-même le défaut
+inhérent au sujet de son ouvrage, paraît avoir cherché à le couvrir,
+en y répandant avec profusion tous les trésors de sa brillante
+imagination et de sa plume harmonieuse, et par-là seul avoir dédommagé
+cette tragédie de ce que ses aînées avaient d'avantage sur elle.
+
+ [24] Qu'on lise surtout la 1re et la 3e scènes du 1er acte, la 7e
+ du 2e et la 4e du 3e; et l'on verra s'il existe, en aucune
+ langue, rien de plus parfait.
+
+On chérit généralement Esther avec une sorte de prédilection; on en
+parle avec complaisance, et beaucoup de gens assurent qu'on la lit
+plus qu'aucune des autres tragédies de Racine. D'où cela viendrait-il?
+Est-ce parce qu'elle est mieux écrite, comme quelques littérateurs le
+prétendent[25], ou parce que, ne paraissant pas sur la scène elle
+offre d'avantage l'attrait de la nouveauté? En supposant mon hypothèse
+vraie, ce dont je ne voudrais pas répondre, j'avoue que je penche à
+croire ce dernier motif plutôt qu'aucun autre. Ce sera toujours une
+question insoluble que de savoir laquelle des tragédies de Racine
+l'emporte sur l'autre pour l'élégance de la diction. L'un nommera
+_Phèdre_, l'autre _Athalie_; un troisième _Iphigénie en Aulide_. Tout
+cela me prouve bien clairement une chose, c'est qu'elles sont toutes
+la perfection du style.
+
+ [25] Entr'autres, M. Lefranc de Pompignan. Voyez sa lettre à
+ Racine le fils.
+
+Pour moi, j'avoue que j'ai une tendresse particulière pour _Esther_.
+Elle produit sur moi le double effet de l'ode et de la tragédie en
+même temps. Outre les sentimens de pitié et de crainte qu'elle me fait
+éprouver tour-à-tour, je me sens encore en la lisant, dans une sorte
+d'enthousiasme continuel. L'onction du style, les chœurs sublimes de
+ces filles d'Israël, tout concourt à mon illusion. Il me semble,
+lorsque je prends cette tragédie, que j'entre dans un de ces temples
+antiques élevés avec pompe dans Jérusalem, au culte du très-haut. Dès
+l'entrée, je vois un vestibule d'une structure superbe. J'entends,
+autour de moi, une douce harmonie; la piété elle-même m'adresse la
+parole; ses accens pénètrent mon âme, enchantent mes esprits; un
+transport divin s'empare de tous mes sens. J'avance, et bientôt
+j'aperçois l'intérieur du temple: sa beauté a été par-delà mon
+imagination; mes premiers regards s'arrêtent sur un de ces anges
+terrestres qui font l'ornement du genre humain; je la contemple avec
+respect, et je l'aime avec tendresse. Mais bientôt un spectacle
+douloureux vient m'attrister profondément; je vois un combat entre le
+méchant et le juste. La puissance est le partage du premier; la
+faiblesse, la compagne de l'autre. Dans ce danger pressant, à qui
+s'adressera le faible? il s'adresse à Dieu, et Dieu vient à son
+secours: il ne veut point que son troupeau soit dévoré par le loup
+avide; il vient au secours de l'innocent, et l'innocent triomphe. O
+délices! ô transport! le juste est récompensé. La tristesse alors
+s'enfuit de dessus mon front, et la joie vient prendre sa place; car
+le juste a triomphé. Un concert de louanges retentit de toutes parts;
+Dieu est célébré, sa puissance infinie exaltée, et le temple redevient
+le séjour du bonheur et de l'allégresse. C'est au milieu de ces
+harmonieux accords auxquels se mêlent les voix angéliques, que
+s'évanouit mon illusion; et mon cœur reconnaissant remercie le mortel
+fortuné qui peut procurer à ses semblables d'aussi douces jouissances.
+
+
+FIN DES NOTES SUR ESTHER.
+
+
+
+
+ÉPITRES.
+
+
+
+
+ÉPITRES.
+
+
+ÉPITRE
+
+SUR LA VANITÉ DE LA GLOIRE.
+
+ Tu n'vetulæ auriculis alienis collegis escas?
+
+ C'en est donc fait, et ton âme sensible
+ A ses vrais goûts va se livrer enfin!
+ Tu suis, ami, la pente irrésistible
+ Qui des beaux arts t'applanit le chemin.
+ Tu sais trop bien qu'une plume immortelle
+ Nous a tracé les dégoûts, les hasards,
+ Qu'en cette lice ouverte à nos regards
+ Sème souvent la fortune cruelle.
+ Oui, des destins la jalouse fureur,
+ Osant mêler l'absynthe à l'ambroisie,
+ A poursuivi l'aimable poésie,
+ Et du nectar altéré la douceur.
+ Mais, cher ami, cette muse badine,
+ Vive autrefois, alors un peu chagrine,
+ Sur un fond noir détrempa ses couleurs;
+ Et cette abeille, en volant sur les fleurs,
+ Avait senti la pointe d'une épine:
+ Pour moi, je veux, aux yeux de mon ami,
+ En badinant, combattre sa chimère;
+ Faut-il des dieux emprunter le tonnerre
+ Pour écraser un si faible ennemi?
+ Je t'obéis. Tu m'ordonnes de croire
+ Que ton esprit, et même ta raison,
+ N'écoute ici que l'instinct de la gloire,
+ Et ne se rend qu'à son noble aiguillon.
+ Des vanités de la nature humaine,
+ Dis-tu, la gloire est encor la moins vaine;
+ Et du trépas je veux sauver mon nom.
+ Quoi! ta raison, quoi! cet esprit si sage
+ Conserve encor ce préjugé falot!
+ Quoi! de la mort ton être est le partage!
+ Et tu prétends lui dérober un mot!
+ Ton nom! quel est cet étonnant langage!
+ Quoi! ce désir, vrai fléau de ton âge,
+ Va tourmenter tes jours infortunés,
+ Pour illustrer ce frivole assemblage
+ De signes vains par le sort combinés!
+ Écoute au moins ces argumens célèbres
+ Qui de l'école ont percé les ténèbres.
+ Ce qui n'est rien peut-il avoir un nom?
+ Que veux-tu dire? et quelle illusion!
+ Peux-tu forcer ton âme fugitive
+ A s'échapper de l'éternelle nuit?
+ Peux-tu renaître? et quand l'arbre est détruit,
+ Pourquoi vouloir qu'une feuille y survive?
+ Quoi! du néant une ombre veut jouir!
+ Mais supposons que ces vains caractères,
+ Que le hasard a voulu réunir
+ Pour distinguer, pour désigner tes pères,
+ Vainqueurs du temps, perceront l'avenir.
+ Par quelle voie et quel canal fidèle,
+ Pour te transmettre une atteinte immortelle,
+ Jusques à toi pourront-ils parvenir?
+ Ce grand Romain, père de l'éloquence,
+ Père de Rome et consul orateur,
+ Dans son printemps adora cette erreur.
+ Mais à la fin, rempli d'indifférence,
+ Sur ce vain songe il composa, dit-on,
+ Un beau traité contre cette démence,
+ Cette fureur d'éterniser son nom,
+ Traité modeste, et signé Cicéron.
+ Dans un écrit, voyez-vous ce grand homme
+ Vanter, prôner, même assez bassement,
+ Un petit Grec, un sophiste de Rome;
+ Recommander, et très-expressément,
+ Au vain portier du temple de Mémoire
+ De lui donner bonne place en l'histoire?
+ Le Grec le fit; mais savez-vous comment
+ La vanité se vit bien confondue?
+ La lettre reste et l'histoire est perdue.
+ Mais admirez comment, fiers d'être fous,
+ Devant l'idole ils se prosternent tous!
+ Oui, disent-ils, ce sentiment sublime
+ Qui fait chérir et la gloire et l'estime,
+ Par la vertu fut imprimé dans nous.
+ D'une grande âme il est l'heureux partage;
+ Dans notre cœur il descend le premier,
+ Survit à tous, disparoît le dernier.
+ Il est, dit-on, _la chemise du sage_:
+ S'il est ainsi, qu'il aille donc tout nu.
+ Quoi! vous osez transformer en vertu
+ Cette folie, et tirer avantage
+ De ce délire à d'autres inconnu!
+ Et selon vous, tous ces mortels volages,
+ Pour être fous, ne sont point assez sages!
+ Je quitte, ami, ce ton de Juvénal:
+ Permets qu'au moins ma muse plus légère
+ Ose à tes yeux, sur un prisme moral,
+ Analysant un préjugé fatal,
+ Décomposer ta brillante chimère.
+ Pardonnez-moi, rare et sublime Homère,
+ L'air cavalier et le frivole ton
+ Dont j'ose ici proférer votre nom.
+ Vous savez bien que mon cœur vous révère.
+ Ai-je oublié que Samos, Colophon,
+ Et Clazomène, et Smyrne, et l'Ionie,
+ Ont disputé jadis avec chaleur
+ La gloire unique et l'immortel honneur
+ D'avoir produit un si vaste génie?
+ Vrai créateur de l'art le plus divin,
+ J'avoûrais bien que, quand vous y passâtes,
+ Et qu'on vous vit, aveugle pélerin,
+ Brillant de gloire, un bourdon à la main,
+ Du violon vainement vous raclâtes.
+ Chaque pays, même l'heureux séjour
+ Qui, selon lui, vous a donné le jour,
+ Peut s'écrier, pour appuyer sa thèse:
+ Couvert d'honneur et chargé de mal-aise,
+ Ceint de lauriers, partant manquant de pain,
+ Homère ici pensa mourir de faim;
+ Or, réponds-moi, gueux et divin Homère
+ (Car maintenant je puis te tutoyer,
+ Puisqu'il est sûr qu'on a vu ta misère
+ Ramper, languir dans le double métier
+ De mendiant, et même de poète),
+ Quand un savant, payé pour te louer,
+ Te va prônant d'une bouche indiscrète,
+ Et sans un cœur osant t'apprécier,
+ Par vanité, par coutume t'admire,
+ Et, t'ayant lu, te vante par oui-dire;
+ Son vain encens descend-il chez les morts
+ De ton esprit caresser les ressorts?
+ Et toi, brillant et fertile génie,
+ Toi, son rival et son imitateur,
+ Ainsi que lui, fuyant de ta patrie,
+ Non pour aller, besacier, voyageur,
+ Piéton modeste, et pélerin poète,
+ Faire aux passans une prière honnête;
+ Mais pour donner bals, concerts et cadeaux,
+ Pièce nouvelle et spectacles nouveaux,
+ Où le cœur sent lorsque l'esprit s'élève;
+ Pour transporter Athènes à Genève,
+ T'y consoler, dans le sein du repos,
+ Et de la haine et de l'encens des sots;
+ Je l'avoûrai, quand un mortel sincère,
+ De tes écrits ardent admirateur,
+ Vante Arouet, il a flatté Voltaire;
+ Mais quand la mort, au gré de maint auteur,
+ De maint jaloux, surtout de maint libraire,
+ T'aura frappé de sa faux meurtrière;
+ Sous cette tombe, eh bien! parle, réponds,
+ Mortel fameux: lequel de ces deux noms,
+ Ces noms vantés, Arouet ou Voltaire,
+ Dans ton sommeil, par un plus sûr pouvoir,
+ Ranimera les cendres réveillées?
+ Lequel des deux saura mieux émouvoir
+ De ton cerveau les fibres ébranlées?
+ Auquel, enfin, devons-nous envoyer
+ Ce fade encens d'un éloge unanime?
+ Noble fumée et tribut légitime
+ Qu'à tes travaux l'univers doit payer?
+ Du sort jaloux un caprice ordinaire
+ A mon valet donna le nom d'Hector.
+ L'entendez-vous, désœuvré téméraire,
+ Estropier, en insultant Homère,
+ Les noms sacrés d'Ulysse et de Nestor;
+ Et de Dacier, dans ses nobles emphases,
+ Faire ronfler les éternelles phrases?
+ Quand de Priam le fils infortuné,
+ Le nom d'Hector, ce fléau de la Grèce,
+ S'en vient frapper son esprit étonné,
+ Avez-vous vu redoubler son ivresse,
+ Et sur son front, de joie enluminé,
+ Étinceler sa grotesque allégresse?
+ Je sonne; il vient d'un air de dignité:
+ Et le héros, en me versant à boire,
+ Plus sûr que moi de vivre dans l'histoire,
+ Savoure en paix son immortalité.
+ Lorsque la mort, sans toucher à sa gloire,
+ Rassemblera sous ses voiles épais
+ L'Hector de Troye avec l'Hector laquais,
+ Et qu'un des deux quittera ma livrée
+ Pour endosser celle du vieux Pluton;
+ Que sais-je, moi, si son âme enivrée
+ Par les vapeurs dont jadis ce grand nom
+ A chatouillé sa cervelle timbrée,
+ Dans son erreur n'ira point partager
+ Les vains honneurs dus au rival d'Achille;
+ Si le Troyen ardent à se venger,
+ Dont cet outrage échauffera la bile
+ D'un coup de poing vaillamment asséné
+ Tout à l'instar d'Ulysse dans Homère,
+ Ne voudra point trancher en sa colère
+ Ce grand débat, noblement terminé?
+ Six Annibals ont illustré Carthage;
+ De tous jadis on vanta le courage;
+ Deux sont encor connus par leurs exploits,
+ Et de la gloire ont enroué la voix.
+ L'un, des Romains l'ennemi redoutable,
+ Pendant treize ans d'un sénat éperdu
+ Fut la terreur; et l'autre plus traitable,
+ Nous dit l'histoire, avait été pendu.
+ Vous, pensez-vous qu'Annibal morfondu
+ Dort à part soi, rempli d'indifférence,
+ Sur ses lauriers ou bien sur sa potence?
+ Apprenez donc que lorsqu'en vos récits
+ Vous célébrez le fier vainqueur de Rome
+ Trop vaguement, en termes peu précis,
+ Le cher pendu, qui croit être un grand homme,
+ Prend pour son compte un éloge indécis.
+ Quatre Platons ont honoré la Grèce;
+ Mais d'un surtout on célèbre le nom.
+ Lorsque ma voix, pour prix de sa sagesse,
+ A dit un mot de l'immortel Platon,
+ Apprenez-moi comment, par quelle adresse,
+ Par quelle voie et quels secrets rapports,
+ Ce triste mot, dans la foule des morts,
+ Du vrai Platon peut-il trouver l'adresse?
+ Platon! Platon! voyez comme à ma voix
+ Tous les Platons accourent à la fois!
+ Voyez, voyez, comme chacun s'empresse!
+ Chaque Platon, prenant le nom pour soi,
+ Vole, et s'écrie en écartant la presse:
+ Çà, rangez-vous; place, messieurs, c'est moi.
+ Le vrai Platon reste seul immobile:
+ Mais j'aperçois venir d'un pas agile
+ Et le sophiste et le grammairien:
+ J'y suis, monsieur, que voulez-vous?--Moi! rien.
+ Chaque pays a produit son Hercule,
+ Réparateur des torts, vengeur des droits;
+ Mais un surtout, impérieux émule,
+ De ses rivaux a conquis les exploits.
+ Un seul, malgré la docte académie,
+ Malgré Saumaise et malgré son génie,
+ Malgré Bardus, et Lipse, et Scaliger,
+ Fait aux savans les honneurs de l'enfer.
+ Or, qui ne croit qu'un jour, dans leur colère,
+ Pour se venger d'un odieux confrère,
+ L'Égyptien, l'Africain, le Gaulois,
+ Dans l'intérêt dont le nœud les rassemble,
+ Contre le Grec ne se liguent ensemble,
+ Et sur son dos ne tombent à la fois?
+ Peut-être aussi qu'un jour dans l'Élysée,
+ Signant la paix, devenus bons amis,
+ Tranquillement, près de Mégère assis,
+ Tous en commun démêlant la fusée,
+ Édifieront les mânes attendris.
+ Sans nul malheur la dispute appaisée
+ Sur ces grands points pourra nous réunir;
+ Et nous saurons à quoi nous en tenir.
+ Alors chez nous la vérité reçue
+ Saura fixer, distinguer pour jamais
+ Et leur pays, et leur siècle, et leurs faits,
+ Et du fuseau séparer la massue.
+ Ce n'est pas tout: par un funeste sort
+ Une syllabe, une lettre éclipsée,
+ Par le hasard, par le temps effacée,
+ Suffit souvent pour nous rendre à la mort.
+ Ce Grec fougueux, l'immortel Alexandre,
+ Lequel un soir, au gré d'une catin,
+ Ivre d'amour et de gloire et de vin,
+ Mit par plaisir Persépolis en cendre:
+ Héros jaloux, de qui la vanité
+ Avait pleuré sur les lauriers d'un père
+ Dont il craignait que la postérité
+ Ne laissât plus à sa témérité
+ De grands exploits, de sottises à faire;
+ A ce vengeur de son peuple outragé,
+ A ce guerrier chacun doit son suffrage.
+ Sur notre encens, sur l'éternel hommage
+ De l'univers conquis et ravagé,
+ Il a des droits, puisqu'il l'a saccagé:
+ Quels sont souvent les transports de sa rage,
+ Quand les honneurs qu'on lui doit accorder
+ Sont, au Mogol, prodigués à Scander?
+ Faut-il convaincre un esprit indocile
+ Qu'un caractère, une lettre futile,
+ Pour tout gâter, hélas! suffit trop bien!
+ Montagne est tout, et Montaigne n'est rien;
+ Si quelque jour une âme charitable
+ Dans les enfers ne daigne l'informer
+ Que des Français la langue variable
+ Détruit son nom, voulant le réformer.
+ L'auteur charmant, et qui, l'auteur! non, l'homme,
+ Par notre encens n'est jamais chatouillé,
+ Et dans l'oubli dormant d'un profond somme,
+ Par un vain bruit n'est jamais éveillé.
+ Ah! j'ai bien peur que trompé par la rime,
+ Malgré mes soins, l'historien Dion
+ N'ose usurper cette offrande d'estime
+ Que mon cœur paie au délicat Bion;
+ Et de leurs noms maudissant l'imposture,
+ Maints froids auteurs, maints héros oubliés
+ Offrent souvent aux mânes égayés,
+ D'un quiproquo la comique aventure.
+ Du même nom cent rois ont hérité:
+ Tous ont vécu pour la postérité;
+ Tous ont voulu consacrer leur mémoire.
+ Mais vous, mortels! votre légèreté,
+ Par un oubli trop funeste à leur gloire,
+ En les nommant ne les désigne point:
+ C'est donc en vain qu'ils vivent dans l'histoire.
+ Ignorez-vous qu'il faut de point en point,
+ Pour les atteindre au ténébreux empire,
+ Pour que l'éloge ait sur eux son effet,
+ Fixer les temps, les lieux, marquer, détruire
+ Leurs nom, surnom, numéro, sobriquet?
+ Sans tous ces soins, le vengeur de la Prusse,
+ Le fier vainqueur de l'Allemand, du Russe,
+ Héros du siècle et célèbre à la fois
+ Par les combats, par la flûte et les lois;
+ Lui qu'Arouet annonçait à la terre,
+ Et que depuis a chansonné Voltaire;
+ Ce Frédéric, Dieu! quel affront cruel!
+ Peut voir un jour sa grande âme avilie
+ Humer l'odeur d'un encens éternel,
+ Faut-il le dire? avec un vil mortel,
+ Un Frédéric, baron de Silésie,
+ Lequel voudra, comme dans son château,
+ Donnant aux morts un spectacle nouveau,
+ Porter partout, sur la rive infernale,
+ Et ses quartiers, et sa voix chapitrale...
+ Il est bien vrai que, pour prendre un détour,
+ Le mot flatteur, quittant les grandes routes,
+ Descend moins vite au ténébreux séjour;
+ Que le héros, attentif aux écoutes,
+ Dans son cerveau moins prompt à s'ébranler
+ Ne peut sentir qu'une atteinte légère.
+ Que feriez-vous? Il faut s'en consoler;
+ Et du destin quel est l'arrêt sévère!
+ Les plaisirs purs pour nous ne sont point faits;
+ Même en enfer, ils sont tous imparfaits.
+ Or maintenant, qu'un censeur téméraire,
+ Un bel esprit, volage papillon,
+ Vienne fronder ce travail salutaire
+ Qui, pour changer, pour rétablir un nom,
+ Dans cette nuit apportant la lumière,
+ Va compilant de vieux compilateurs,
+ Des manuscrits et d'antiques auteurs.
+ Sans un talent, sans de si dignes veilles,
+ Tous les héros, leurs noms et leurs merveilles,
+ Les vains exploits de cent mortels fameux,
+ Vivant pour nous, seraient perdus pour eux.
+ Quel nom donner à la folle imprudence
+ De ces humains qui, dans leur déraison,
+ Après avoir avec inconséquence
+ Tout immolé pour anoblir leur nom,
+ Et qui, vieillis dans leur culte frivole,
+ N'ont rien omis pour orner leur idole,
+ L'osent détruire, et dont l'aveugle erreur
+ Y substitue un fantôme imposteur,
+ De qui jamais cette gloire n'approche?
+ Quoi! Du Terrail, parrain du roi François,
+ Ami des preux, chevalier sans reproche,
+ Au bon Bayard cède tous ses exploits!
+ Et ne crois pas qu'avec plus d'indulgence
+ Je traite encor cette autre vanité
+ Qui, des climats rapprochant la distance,
+ Entraîne au loin notre esprit emporté.
+ Enseigne-moi quelle est la différence.
+ Qu'importe enfin à ta félicité
+ Que dans mille ans tes vers se fassent lire,
+ Ou que Stockholm aujourd'hui les admire?
+ Du Nord jaloux le souffle impétueux
+ Dissipera cet encens si frivole;
+ Et sa fureur ira, loin de tes yeux,
+ Le déposer dans les antres d'Eole.
+ De près au moins, l'éloge plus flatteur,
+ Voisin de toi, descendrait dans ton cœur;
+ Et le zéphyr, sur son aile légère,
+ Jusqu'à tes sens daignerait apporter
+ Une vapeur, hélas! bien passagère,
+ Que tes esprits pourraient au moins goûter.
+ Ah! que le sort, pour moi plein d'indulgence,
+ Sur le présent borne son influence,
+ Et de mes jours marque chaque moment
+ Par un plaisir, ou par un sentiment:
+ De l'avenir, ami, je le dispense.
+ Je veux sentir, je veux jouir enfin:
+ Et mon esprit, dans son indifférence,
+ D'aucun absent n'est le contemporain.
+ Pauvres humains! quelle est votre inconstance!
+ Qu'est-ce que l'homme à soi-même livré?
+ Oui, cher ami, moi de qui l'imprudence
+ Vient de traiter de fièvre, de démence,
+ Ce beau désir par les temps consacré,
+ De réunir la double jouissance
+ D'un nom pourtant à jamais révéré;
+ Que sais-je, hélas! si mon inconséquence,
+ Par une sotte et double vanité,
+ Ne prétend point franchir l'espace immense
+ De l'univers et de l'éternité;
+ Et si des temps perçant la nuit obscure,
+ Je ne veux point aller, dans un Mercure,
+ Au bout du monde, à l'immortalité?
+
+
+ÉPITRE D'UN PÈRE A SON FILS,
+
+ SUR LA NAISSANCE D'UN PETIT-FILS.
+
+ Il est donc né, ce fils, objet de tant de vœux!
+ Il respire! avec lui nous renaissons tous deux.
+ Mon cœur s'est réveillé: cette ardeur qui m'enflamme,
+ Au jour de ta naissance a pénétré ton âme.
+ Je te pris dans mes bras: un serment solennel
+ Promit de t'élever dans le sein paternel.
+ Le temps, qui m'a conduit au bout de ma carrière,
+ De mes yeux par degrés épura la lumière:
+ Vainement et trop tard allumant son flambeau,
+ La raison nous éclaire aux portes du tombeau.
+ Ah! si l'expérience, école du vrai sage,
+ Pouvait de nos enfans devenir l'héritage!
+ Si nos malheurs au moins n'étaient perdus pour eux!
+ Un père, en expirant, se croirait trop heureux:
+ Mais il meurt tout entier; et la triste vieillesse
+ Dans la tombe avec elle emporte sa sagesse.
+ De mon vaisseau du moins que les tristes débris,
+ Épars sous les écueils, en écartent mon fils.
+ Je le vois, en mourant, s'éloigner du rivage:
+ Ah! s'il arrive au port, je bénis mon naufrage.
+ Parmi tous ces mortels sur ce globe semés,
+ Les uns portent un cœur, des sens inanimés;
+ Le feu des passions n'échauffe point leur âme:
+ D'autres sont embrâsés d'une céleste flamme:
+ Mais trop souvent, hélas! sa féconde chaleur
+ Enfante les talens et non pas le bonheur;
+ Et de l'infortuné dont elle est le partage,
+ Elle fait un grand homme et rarement un sage.
+ Le bonheur! ô mortel!... Ose te détacher
+ D'un espoir que bientôt il faudrait t'arracher:
+ Si le songe est flatteur, le réveil est funeste;
+ Fais le bonheur d'autrui, c'est le seul qui te reste.
+ Si ton fils n'a reçu que des sens émoussés,
+ Qu'il se traîne à pas lents dans les chemins tracés:
+ Sans lui frayer toi-même une route nouvelle,
+ De tes seules vertus offre-lui le modèle:
+ Mais si des passions le germe est dans son sein,
+ Veille, père éclairé, sur ce dépôt divin:
+ Loin de lui ces prisons où le hasard rassemble
+ Des esprits inégaux qu'on fait ramper ensemble;
+ Où le vil préjugé vend d'obscures erreurs,
+ Que la jeunesse achète aux dépens de ses mœurs:
+ Si ton fils ne te doit son âme toute entière,
+ Tu lui donnas le jour, mais tu n'es pas son père.
+ Le chef-d'œuvre immortel de la divinité
+ Sur la terre au hasard paraît être jeté.
+ L'homme naît; l'imposture assiége son enfance:
+ On fatigue, on séduit sa crédule ignorance:
+ On dégrade son être. Ah, cruels! arrêtez:
+ C'est une âme immortelle à qui vous insultez.
+ De l'éducation l'influence suprême,
+ Subjugant dans nos cœurs la nature elle-même,
+ Peut créer à son choix, des vices, des vertus:
+ C'est du fils de César que Caton fit Brutus.
+ Règne sur le hasard, affaiblis son empire:
+ L'homme peut le borner, ou même le détruire.
+ Que son fier ascendant soit dompté par tes soins:
+ Transforme pour ton fils les vertus en besoins.
+ O toi! fille des Cieux que l'univers adore,
+ Toi qu'il faut que l'on craigne, ou qu'il faut qu'on implore,
+ Sainte religion, dont le regard descend,
+ Du créateur à l'homme, et de l'homme au néant,
+ Montre-nous cette chaîne adorable et cachée
+ Par la main de Dieu même à son trône attachée,
+ Qui, pour notre bonheur, unit la terre au ciel
+ Et balance le monde aux pieds de l'Éternel.
+ Mais déjà de ton fils la raison vient d'éclore:
+ Sache épier, saisir l'instant de son aurore,
+ Où l'homme ouvrant les yeux, frappé d'un jour nouveau,
+ S'éveille, et regardant autour de son berceau,
+ Étonné de penser, et fier de se connaître,
+ Ose s'interroger, s'aperçoit de son être;
+ Dévore les objets autour de lui semés,
+ Jadis morts à ses yeux, maintenant animés;
+ Demande à ces objets leurs rapports à lui-même,
+ Et du monde moral veut saisir le système;
+ A de sages leçons consacre ses momens;
+ De ses vertus alors pose les fondemens;
+ Des vrais biens, des vrais maux, trace-lui les limites;
+ Renferme ses regards dans les bornes prescrites;
+ Qu'il sache tour à tour se concentrer dans lui,
+ Etendre ses rapports à vivre dans autrui;
+ Ne fais briller dans lui que des clartés utiles;
+ Il est pour les humains des vérités stériles;
+ Le ciel est parsemé de globes lumineux;
+ Mais un seul nous éclaire et suffit à nos yeux.
+ Prolonge pour ton fils cet heureux temps d'ivresse,
+ Cet aimable délire où la simple jeunesse,
+ Ignorant l'artifice et les retours cruels,
+ N'a point perdu le droit d'estimer les mortels,
+ Et goûte ce bonheur si pur, si respectable,
+ De croire à la vertu pour aimer son semblable.
+ Jeune homme, j'aime à voir ta naïve candeur
+ Chercher imprudemment nos vertus dans ton cœur,
+ Chérir une ombre vaine, adorer ton ouvrage,
+ De tes purs sentimens reproduire l'image,
+ Et se plaire à créer, dans ta simplicité,
+ Un nouvel univers par toi seul habité.
+ Oui, que mon fils embrasse un fantôme qu'il aime:
+ Nous croyant des vertus, il en aura lui-même.
+ Mais voici ce moment utile ou dangereux,
+ Qui, souvent annoncé par un naufrage affreux,
+ Des sens avec le cœur préparant l'alliance,
+ Donne à l'homme étonné toute son existence,
+ Établit ses devoirs sur ses rapports divers,
+ Le fait vivre à lui-même et naître à l'univers.
+ Ce sont les passions, dont la fatale ivresse
+ L'élève quelquefois, et trop souvent l'abaisse;
+ Mais quel que soit sur nous leur ascendant vainqueur,
+ Leur force ou leur faiblesse est toute en notre cœur.
+ Indociles coursiers, ils éprouvent leur guide;
+ Le faible est entraîné par leur élan rapide;
+ Le fort sait les dompter, les asservir au frein;
+ Pour jamais de leur maître ils connaissent la main.
+ Les coursiers du soleil, dans leur vaste carrière,
+ Répandaient sans danger les feux et la lumière;
+ Phaéton les conduit: bondissans, furieux,
+ Ils consument la terre, ils embrâsent les cieux.
+ Si ton fils des vertus a reçu la semence,
+ Des passions, pour lui, ne crains point l'influence;
+ De nos égaremens on les accuse en vain;
+ Le germe corrupteur dormait dans notre sein:
+ De sable, de limon cet impur assemblage,
+ Rebut de l'océan, soulevé par l'orage,
+ Avant que la tempête eût ébranlé les airs,
+ Il existait déjà dans le gouffre des mers.
+ Passions, c'est nous seuls et non vous qu'il faut craindre.
+ Épurons notre cœur sans vouloir les éteindre.
+ Parmi tous ces désirs dans notre âme allumés,
+ Le tyran le plus fier de nos sens enflammés,
+ C'est ce fougueux instinct fait pour nous reproduire,
+ Bienfaiteur des mortels, et prêt à les détruire.
+ Qu'un seul objet, mon fils, t'enchaînant sous sa loi,
+ Te dérobe à son sexe anéanti pour toi.
+ Heureux, sans doute heureux, si la beauté qui t'aime,
+ Remplissant tout ton cœur, te rend cher à toi-même,
+ Et mêle au tendre amour qu'elle a su t'inspirer,
+ Ce charme des vertus qui les fait adorer!
+ Nœuds avoués du ciel, respectable hyménée,
+ De mon fils à tes lois soumets la destinée!
+ Que par toi, de son être étendant le lien,
+ Mon fils, pour être heureux, soit homme et citoyen!
+ Loin d'ici ces mortels, dont la folle prudence
+ Refuse à leur pays le prix de leur naissance,
+ Et qui prêts à brûler des plus coupables feux,
+ Morts pour le genre humain, pensent vivre pour eux!
+ Amitié, nœud sacré, récompense des sages,
+ Plaisir de tous les temps, vertu de tous les âges!
+ Oui, mon fils chérira tes devoirs, tes douceurs.
+ L'astre qui nous éclaire eut des blasphémateurs:
+ Des monstres ont maudit sa féconde influence;
+ D'autres ont de Dieu même abhorré l'existence,
+ Ont haï l'Eternel: amitié! qui jamais
+ A blasphémé ton nom, a maudit tes bienfaits?
+ Le ciel daigne accorder au mortel magnanime
+ Une autre passion plus rare et plus sublime,
+ Aliment des vertus, âme des grands desseins:
+ C'est ce noble désir d'être utile aux humains,
+ D'avoir des droits sur eux, de vivre en leur mémoire;
+ Le plus beau des besoins, le besoin de la gloire;
+ Impérieux instinct que des dieux bienfaiteurs,
+ Par pitié pour la terre ont mis dans les grands cœurs.
+ Mais qui cherche la gloire a besoin qu'on l'éclaire.
+ Il en est une, hélas! criminelle ou vulgaire,
+ Que le faible poursuit, qu'encense le pervers,
+ Qui, sous différens noms, fléau de l'univers,
+ Arme le conquérant, lui commande les crimes,
+ Dicte au sage insensé de coupables maximes,
+ Aiguise le poignard, prépare le poison,
+ Pour sauver de l'oubli le fantôme d'un nom;
+ Prestige d'un instant, vaine et cruelle idole,
+ Non, ce n'est point à toi que le sage s'immole;
+ Ses jours, dans les travaux, ne sont point consumés,
+ Pour laisser quelques pas sur le sable imprimés:
+ Mais servir, éclairer le genre humain qu'il aime,
+ En recherchant surtout l'estime de soi-même;
+ La mettre au plus haut prix; l'obtenir de son cœur;
+ Voilà quelle est sa gloire et quelle est sa grandeur.
+ Si de ce beau désir ton âme est dévorée,
+ Nourris dans toi, mon fils, cette flamme sacrée,
+ Tandis que tes esprits, dans leur mâle vigueur,
+ Du feu des passions reçoivent leur chaleur.
+ Ah! lorsque les glaçons de la froide vieillesse
+ Viennent de notre sang arrêter la vîtesse,
+ Lorsque nous recelons dans un débile corps
+ Un esprit impuissant, une âme sans ressorts,
+ Plus de droits sur la gloire et sur la renommée:
+ La lice de l'honneur est pour jamais fermée:
+ Et sur nos sens flétris, ainsi que sur nos cœurs,
+ L'oisive indifférence épanche ses langueurs.
+ Mon fils, sur les humains que ton âme attendrie
+ Habite l'univers, mais aime sa patrie.
+ Le sage est citoyen: il respecte à la fois
+ Et le trésor des mœurs, et le dépôt des lois:
+ Les lois! raison sublime et morale pratique,
+ D'intérêts opposés balance politique,
+ Accord né des besoins, qui, par eux cimenté,
+ Des volontés de tous fit une volonté.
+ Chéris toujours, mon fils, cet utile esclavage,
+ Qui de la liberté doit épurer l'usage.
+ Entends mes derniers mots, toi, dont les soins prudens
+ Doivent de notre fils guider les premiers ans.
+ J'ai vu son doux sourire à sa naissante aurore;
+ Son premier sentiment à tes yeux doit éclore;
+ Dans ton sein paternel il ira s'épancher;
+ Et moi, d'entre tes bras la mort va m'arracher.
+ Puisse un jour cet écrit, gage de ma tendresse,
+ Cher enfant, à ton cœur faire aimer ma vieillesse!
+ Puisses-tu t'écrier, saisi d'un doux transport:
+ Il fit des vœux pour moi dans les bras de la mort!
+ Oui, c'est toi qui, m'offrant une heureuse espérance,
+ Plus loin dans l'avenir porte mon existence:
+ Je t'apprends le secret de vivre et de jouir;
+ Ma mort t'enseignera le grand art de mourir.
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+
+ÉPITRE
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+ A M. ***
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+ Cologne, 19 juin 1761, écrite sur les bords du Rhin.
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+ Ami, des champs le spectacle flatteur
+ Vient d'animer, de réveiller mon cœur.
+ A s'attendrir ce spectacle l'invite.
+ J'ai fui la ville et l'ennui qui l'habite.
+ Hélas! au moins caché sous ces forêts,
+ Il m'est permis de détourner ma vue
+ De ces clochers, dont les hardis sommets,
+ En s'effilant, s'élancent dans la nue,
+ Et dont l'aspect me poursuit à jamais.
+ N'entends-tu pas, dans ce verger paisible,
+ Ce rossignol? Son organe flexible,
+ Tendre toujours et toujours varié,
+ Chante l'amour: je parle à l'amitié.
+ Oui, dans ces lieux, ami, tout la rappelle.
+ Autour de moi que la nature est belle!
+ Je vois du Rhin les flots majestueux
+ Baigner mes pieds et couler sous mes yeux.
+ De sept rochers les cîmes inégales
+ Vont à l'envi se perdre dans les cieux;
+ Un bois touffu remplit leurs intervalles.
+ D'un doux frisson ces trembles agités,
+ De ces oiseaux la douce mélodie,
+ Portent le trouble à mon âme ravie;
+ Pour comble encore, à mes yeux enchantés
+ Ces fleurs, au loin émaillant la prairie,
+ Pour me séduire étalent leurs beautés.
+ Séjour touchant! que n'es-tu ma patrie?
+ N'importe, hélas! de mon cœur endormi
+ Ton doux aspect a banni la tristesse.
+ Je suis heureux dans cette courte ivresse:
+ Je suis heureux: je songe à mon ami.
+ C'en est donc fait, la trompeuse fortune
+ A sur mes jours abdiqué tout pouvoir.
+ Je la bénis; sa faveur importune,
+ En aucun temps n'a fixé mon espoir.
+ Il est bien vrai que, provoqué par elle,
+ J'obéissais à sa voix infidelle,
+ Et ton ami s'en faisait un devoir.
+ Mais elle a fait ce que mon cœur demande:
+ Sa trahison, que j'aurais dû prévoir,
+ De ses faveurs est pour moi la plus grande.
+ J'avais pensé, dans ma trop longue erreur,
+ Que de ses dons la fatale influence
+ Aplanissait le chemin du bonheur.
+ Mais que les Dieux ont borné sa puissance!
+ Pour être heureux il nous suffit d'un cœur.
+ Je les ai vus, ses favoris coupables,
+ En dépit d'elle, illustres misérables,
+ Fiers d'être sots, de leur faste éblouis,
+ Punis toujours de n'avoir rien à faire,
+ Dans leurs miroirs mille fois reproduits,
+ Peindre partout, voir partout leur misère;
+ Sur leurs sophas lâchement étendus,
+ D'esprit, de corps également perclus;
+ Du fade objet dont l'aspect les accable
+ Multiplier l'image insupportable.
+ J'ai vu Crassus, pour échapper au temps,
+ Dans sa langueur en compter les instans.
+ La montre d'or nonchalamment tirée
+ Dit qu'en secret il maudit sa durée.
+ Son triste cœur voudrait, dans son ennui,
+ La démentir, s'inscrire en faux contre elle;
+ Mais le témoin muet et trop fidelle
+ Obstinément dépose contre lui.
+ Combien mes yeux ont surpris de bassesse
+ Sous ces dehors, sous cet éclat trompeur!
+ Oui, que le ciel, punissant ma faiblesse,
+ Sur ton ami signale sa fureur,
+ Si, de mon cœur démentant la noblesse,
+ J'osais tremper dans leur lâche bonheur!
+ Que l'amitié, pour tous deux indulgente,
+ A sur nos jours épanché de douceurs!
+ Avec quel art sa faveur bienfaisante
+ De nos plaisirs variait les couleurs!
+ Par la gaîté tantôt enluminée,
+ Tantôt moins vive, encor plus fortunée,
+ Elle portait par degrés dans nos cœurs,
+ Après l'essor d'une libre saillie,
+ Ce doux sommeil, cette mélancolie,
+ Qui de l'amour imite les langueurs.
+ Souvent muets dans notre nonchalance,
+ Trop sûrs de nous pour craindre un seul moment
+ Qu'on ne la prît pour de l'indifférence,
+ Nous nous taisions, et cet heureux silence
+ Ne finissait que par un sentiment:
+ Temps précieux pour mon âme attendrie,
+ Où mon esprit, emporté loin de moi,
+ Était absent, mais absent près de toi.
+ Plaisir du cœur, tendre mélancolie,
+ Doux antidote et baume de la vie,
+ Par quelle loi, par quel fatal destin,
+ Faut-il, hélas! que d'un peuple volage
+ L'insuffisant et stérile langage
+ T'ose confondre avec ce noir chagrin,
+ Fléau cruel de l'âme dégradée,
+ Par les ennuis tristement obsédée?
+ Souvent encor quand un diseur de riens
+ Venait troubler nos charmans entretiens,
+ Si par malheur sa bouche téméraire
+ D'un sentiment né d'une âme vulgaire
+ A nos regards dévoilait la laideur,
+ Mes yeux soudain, sur ton front peu flatteur,
+ En saisissaient le désaveu sincère.
+ Mais qu'ai-je dit? Etait-il nécessaire
+ De l'y chercher? Il était dans mon cœur.
+ Ah! cher ami, puis-je espérer encore
+ De te revoir, de trouver dans le tien
+ Cette amitié qui tous deux nous honore,
+ Et dont l'absence a serré le lien?
+ Momens heureux, je vais vous voir renaître;
+ Et de plus près à tes destins lié,
+ Auprès de toi, prenant un nouvel être,
+ Je vais chérir les arts et l'amitié.
+ J'ignore encor ce que le sort barbare
+ Pour ton ami cache dans l'avenir;
+ Mais quels que soient les jours qu'il me prépare,
+ De fermeté prompt à me prémunir,
+ Malgré ses coups, je veux suivre la pente
+ De ce sentier que l'honneur me présente,
+ Et que sa main pour moi daigne aplanir.
+ Je sais trop bien que sa faveur stérile
+ Ne me promet qu'une palme inutile;
+ Mais le travail, tendre consolateur,
+ M'assure au moins un abri salutaire.
+ Abri sacré, nécessaire à mon cœur.
+ Oui, le travail est son propre salaire.
+ Par le malheur mon esprit abattu,
+ Se redoutant, chérissant sa faiblesse,
+ Contre lui-même a long-temps combattu.
+ Je cède enfin à l'instinct qui me presse.
+ Te souviens-tu de ce chantre de Grèce!
+ Encouragé par les dons séducteurs
+ Du cercle entier de ses admirateurs,
+ Oh! disait-il, partageant leur ivresse,
+ Si l'intérêt pouvait les éclairer;
+ Si dans mon cœur ce peuple pouvait lire;
+ De quels transports je me sens pénétrer,
+ Lorsque mes doigts voltigent sur la lyre;
+ D'une faveur il croirait m'honorer,
+ En permettant à mon heureux délire
+ De s'exercer dans cet art que j'admire.
+
+
+ÉPITRE
+
+ A M. ***, QUI AVAIT FAIT AFFICHER CHEZ SON SUISSE UN ORDRE EN
+ VERS, DE N'OUVRIR QU'AU MÉRITE, ET DE REFUSER LA PORTE A LA
+ FORTUNE.
+
+ Je l'ai vu cet ordre authentique,
+ Mis en vers joliment tournés,
+ Cette consigne poétique
+ Qu'à votre Suisse vous donnez;
+ Mais elle est trop philosophique,
+ Ou trop peu. Quoi! vous ordonnez
+ Que l'on ferme la porte au nez
+ A la Fortune! Et pourquoi faire?
+ Est-ce humeur, faiblesse ou colère?
+ Vous avez tort; mais apprenez
+ Le dénoûment de cette affaire.
+ Après ce refus insultant
+ Que fit la belle aventurière?
+ Surprise de ce compliment,
+ De la rebuffade impolie
+ D'un portier qui la congédie,
+ Croiriez-vous que dans cet instant
+ (Voyez un peu quelle étourdie!)
+ Elle vint chez moi brusquement?
+ Je sortais: j'ouvre....--La fortune!
+ Ne vous suis-je pas importune?
+ Le cas arrive rarement.
+ --Il arrive dans ce moment.
+ Elle m'étonna, je vous jure.
+ J'excusai le sage imprudent
+ Qui brusquait ainsi la déesse;
+ Il a tort d'outrer la sagesse.
+ --Vous raillez, je crois.--Nullement.
+ Il fallait au moins vous admettre,
+ En faisant des conditions....
+ --A moi!--Sans doute.--Eh bien! voyons.
+ Faites les vôtres.--A la lettre
+ Vous les suivrez? Premièrement,
+ Je vous dois un remercîment:
+ Vous voilà sans qu'on vous appelle,
+ C'est ce qu'il me faut justement.
+ --Vous me plaisez assez, dit-elle.
+ --Tant mieux.--Convenons de nos faits.
+ --Vous ne prétendrez jamais
+ A changer le fond de ma vie;
+ Vous respecterez sans aigreur
+ Mon caractère, mon humeur,
+ Et même un peu ma fantaisie.
+ Je conserverai mes amis,
+ Vous ne m'en donnerez point d'autres:
+ A moi les miens, à vous les vôtres.
+ Le sentiment sera permis
+ A mon cœur né sensible et tendre;
+ De moi vous ne devrez attendre
+ Que des soins, et non des soucis;
+ Je n'en veux ni donner ni prendre.
+ Si, par l'effet de vos faveurs,
+ Je dois approcher des grandeurs,
+ Partout, à la cour, à la ville,
+ Je serai, rien n'est plus facile,
+ Sans orgueil, mais non sans fierté,
+ Vrai sans rudesse, sans audace,
+ Et libre sans légèreté.
+ Auprès de mes amis en place
+ J'aurai peu d'assiduité,
+ La réservant pour leur disgrâce.
+ Permettez-vous?--Accordé, passe.
+ --Avec le mérite, l'honneur,
+ Je n'entre point dans vos querelles;
+ Je veux rester leur serviteur,
+ Et les tiens pour amis fidèles.
+ --Ah! nous nous brouillerons.--Tant pis
+ --Un mot encor. Toujours admis,
+ Chez moi le mérite aura place
+ Au-dessus de vos favoris:
+ C'est la sienne, quoique l'on fasse.
+ Refusé net.--La déité
+ Me dit, d'un ton de bonhommie:
+ Moi, j'ai de la facilité;
+ Mais cet article du traité,
+ Par quel art, par quelle industrie,
+ Le faire signer, je vous prie,
+ A ma sœur?--Qui?--La vanité.
+ Adieu.--Soit.--La folle immortelle
+ Part et s'envole à tire d'aile,
+ Me supposant de vains regrets,
+ Je le soupçonne; car la belle,
+ Tout en me quittant pour jamais,
+ Regardait parfois derrière elle,
+ Pour voir si je la rappelais;
+ Mais je laissai fuir l'infidelle,
+ Et mes voisins courent après.
+
+
+FRAGMENS
+
+ D'UNE ÉPITRE DIPLOMATIQUE, ADRESSÉE A LA COALITION DES PRINCES
+ ARMÉS CONTRE LA FRANCE.
+
+ Quoi! contre nos pamphlets hérissant vos frontières,
+ Vous formez des cordons, vous dressez des barrières;
+ Et vous pourriez, chez nous, vauriens pestiférés,
+ De l'égalité sainte apôtres conjurés,
+ Hasardant la vertu de vos bandes guerrières,
+ Souffrir que d'un faux jour les rayons égarés,
+ Perçant l'épais repli de leurs lourdes paupières,
+ Offrissent à leurs yeux troubles, mal assurés,
+ De nos Français nouveaux les façons familières!
+ Quoi! vos fiers cuirassiers qui, combattant pour vous,
+ Meurent sous vos bâtons en perdant vos trois sous,
+ Verront-ils exposer leur fidèle innocence
+ Aux piéges que leur tend notre indigne licence!
+ Rois, laissez-vous fléchir, ne nous attaquez pas;
+ Plaignez plutôt l'erreur de notre indépendance,
+ De cette égalité, fléau de nos climats.
+ Sans cesse attendrissez sur nous, sur nos misères,
+ Vos sujets chargés d'or, payant sans assignats
+ Le brigand breveté qui les traîne en galères[26],
+ Pour la mort d'un vieux cerf soustrait à vos ébats.
+ Avant qu'on vous apprît que les hommes sont frères,
+ Funeste vérité qui peut tout perdre, hélas!
+ Nuire à vos recruteurs, renchérir vos soldats,
+ Corrompre l'ouvrier en haussant les salaires,
+ Et, trompant vos sujets égarés sur nos pas,
+ Leur ravir tous ces biens si chers à leurs ancêtres,
+ Ces biens perdus pour nous, mais non pour vos états,
+ Des moines, des geôliers, des nobles et des prêtres...
+ . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . .
+ A quoi de l'art des rois on borne les leçons!
+ Transplanter en Brabant les braves de Hongrie,
+ Puis contre les Hongrois armer les Brabançons,
+ Styriens à Milan, Milanais en Styrie:
+ De ce profond mystère est-ce là tout le fin?
+ Combien de temps faut-il pour que le monde enfin
+ De ce royal secret découvre l'industrie?
+ --Mais, depuis six cents ans!--Soit: rien ne prouve mieux
+ Que, pour aller bien loin, ce système est trop vieux.
+ Kaunitz le sentira: sa tête octogénaire
+ Dira: Voici du neuf, voyons, que faut-il faire?
+ Je ne reconnais plus ce commode métier
+ De régir les états pour se désennuyer.
+ Régner est chose grave et devient une affaire.
+ . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . .
+ Voisins des Marquisats[27], vous savez tous qu'en dire,
+ Frédéric, expliquant ses droits régaliens,
+ Forme, allonge, élargit son nouvel apanage;
+ Fait chez vous la police et vous prendra vos biens
+ Par sage surveillance et par bon voisinage,
+ Pour vous défendre mieux contre les Autrichiens.
+ Déjà de ses _housards_ une troupe impolie
+ A rançonné deux fois les gens de Nuremberg.
+ --Bon! Nuremberg n'est rien: c'est de la bourgeoisie.
+ --D'accord. Mais un moment: Monsieur de Wirtemberg
+ S'attend de jour en jour à la même avanie;
+ C'est un seigneur, un duc, un prince en Franconie.
+ Que répondre? on se tait: l'évêque de Bamberg,
+ Plus confondu que vous, rassemble ses vieux titres,
+ Et du cercle alarmé consulte les chapitres:
+ Publicistes, docteurs, à l'escrime excités,
+ En petit _in-quartos_ resserrant leur logique,
+ Prouvant, démontrant tout, hors les points contestés,
+ Font admirer de plus cet accord harmonique
+ Qui, par des mouvemens simples, bien concertés,
+ Fait marcher sans délais ce grand corps germanique.
+ Bientôt le brave Hoffmann les a tous réfutés;
+ Et par vingt régimens que charme sa réplique,
+ Kalkreuth et Mollendorff, d'avance bien postés,
+ Assurent le succès de sa diplomatique.
+ Raguse et ses faubourgs, Luques et Saint-Martin
+ Attendent, comme on sait, avec impatience,
+ L'arrêté du congrès qui doit livrer la France
+ Repentante et contrite aux chevaliers du Rhin.
+ De Mercy, de Breteuil la sagesse profonde,
+ De Rousseau, de Sieyès réformant les erreurs,
+ Nous guérira des maux causés par ces penseurs,
+ Qui, malgré la police, ont éclairé le monde,
+ Et, sans être honorés du poste de commis,
+ Se mêlent d'influer sur les lois d'un pays.
+ C'est un abus affreux: il faut qu'on le corrige;
+ La constitution le demande et l'exige.
+ Il nous faut au-dehors une révision;
+ L'autre est insuffisante, encor qu'elle ait du bon.
+ . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . .
+ Catherine, posant un tome de Voltaire,
+ Ecrit pour condouloir aux chagrins du saint-père.
+ Le pontife attendri, presque privé d'enfans,
+ Veut déjà dans Moscou recruter des croyans;
+ Et bénissant tout bas l'auguste Catherine,
+ Adresse un doux reproche à la grâce divine,
+ Qui, contristant les saints, diffère trop long-temps
+ D'unir l'église grecque à l'église latine.
+ Hélas! tout vient trop tard: faut-il qu'un si grand bien
+ Commence à s'opérer quand on ne croit plus rien?
+ (_Ce qui suit s'adresse au feu roi de Suède._)
+ Une croisade noble est œuvre méritoire,
+ Propre à toucher les cœurs des nobles Suédois,
+ Utile à vos sujets, commerçans et bourgeois,
+ Qui, resserrant leurs fonds, vous souhaitent la gloire
+ D'Artus, de Galaor, ou d'Oger le Danois.
+ Votre abord si prochain dans la riche Neustrie,
+ Ce fief du grand Rollon promis à vos exploits,
+ De vos Dalécarliens excitant l'industrie,
+ Préviendra la faillite assez commune aux rois,
+ Mais qu'on leur passe moins aujourd'hui qu'autrefois;
+ Car on se forme enfin; et du fond de l'Ukraine;
+ Avant que d'envoyer sa botte souveraine,
+ Charles, votre patron, balancerait, je crois:
+ Il craindrait qu'à Stockholm on ne se dît peut-être:
+ «Essayons: Il faut voir, sous ce commode maître,
+ »S'il n'eût pas mieux valu, pour un peuple indigné,
+ »Que sur lui dès long-temps cette botte eût régné.
+ »Ah! nous n'eussions pas vu dépeupler nos campagnes,
+ »En brigands, en soldats, changer nos laboureurs,
+ »Sous des fardeaux virils haleter leurs compagnes,
+ »Et leur fils consumés en précoces sueurs,
+ »Jeunes, de la vieillesse accuser les langueurs.»
+ Vous voyez que déjà la question se pose.
+ Le texte est dangereux; prévenez-en la glose.
+ Gèfle en fournit un autre; et, malgré le succès,
+ Vos états assemblés vers la zône polaire,
+ En exil, dans un camp, sous le glaive, aux arrêts,
+ Ou contraints de payer, ou payés pour se taire,
+ Dans leurs foyers rendus exposeront les faits,
+ Ces faits accusateurs d'un heureux téméraire.
+ Vous les redoutez peu; j'entends Sémiramis
+ Qui vous dit: «Réprimons ces Français réfractaires,
+ »Prêchant la liberté qui gêne en tout pays;
+ »Mais craignons nos sujets, ils sont nos ennemis;
+ »Et contre eux prêtons-nous nos vaillans mercenaires.
+ »Unis pour opprimer, despotes solidaires,
+ »J'espère en vos trébans, comptez sur mes strélitz;
+ »Marchez et triomphez: la gloire vous appelle
+ »Aux combats, au congrès dans Aix dit la Chapelle:
+ »Vous y parlerez trop, mais vous parlerez bien.
+ »Chefs, soldats, orateurs, il ne vous manque rien.
+ »Alexandre, partez pour les plaines d'Arbelle;
+ »La Beauce en offre assez, et vos braves soldats
+ »Qu'en Finlande la gloire a maigri sur vos pas,
+ »Dans Gèfle peu refaits, retrouveront en France,
+ »Dans maint heureux vignoble, en pays de bombance,
+ »La santé, la vigueur dont souvent mes guerriers
+ »M'ont présenté l'image en m'offrant leurs lauriers.»
+ Ainsi dit Catherine: et le héros habile,
+ Qui goûte le traité, mais le trouve incomplet,
+ Jaloux de s'enrichir d'un article secret,
+ La flatte, élève au ciel son génie et son style,
+ Ses conquêtes, ses lois, en ajoutant tout bas
+ Que, sans un fort subside, il ne partira pas.
+ Sémiramis sourit, et, pour sortir de gêne,
+ Médite à vingt pour cent un gros emprunt sur Gêne,
+ Que par les émigrés on croit déjà rempli.
+ Tranquilles sur le nord, arrêtons-nous ici:
+ A nos héros français sa voix offre un asile.
+ --Ne vous y fiez pas: sa politique habile
+ Songe à ses intérêts plus qu'à nos émigrans.
+ Adroit à nous ravir nos princes et nos grands,
+ Elle veut transplanter au sein de son empire
+ Le premier de nos arts, le blason qu'elle admire,
+ D'écussons, de lambels tapisser Astracan;
+ Chérin doit recruter pour embellir Cazan:
+ Tel est l'unique but de ses nobles dépenses.
+ Elle peut, il est vrai, dans ses déserts immenses,
+ En fiefs, en francs-aleux découper ses états,
+ Tout brillans de comtés, riches de marquisats,
+ Sans même expatrier ni les ours, ni les rennes,
+ Deux _ordres_, dans le nord, puissances souveraines.
+ --Vous riez.... Si pourtant de ses secours aidés....
+ --Cent mille arpens de neige, en un jour concédés,
+ Peuvent soudain, s'il plaît à sa munificence,
+ Montrer chez les Kalmoucks la véritable France;
+ La cour des vrais Bourbons, le palais des Condés.
+ Princes au Kamshatka, ducs dans la Sibérie,
+ Voyez-les excitant une active industrie,
+ Encourager de l'œil les travaux roturiers
+ Qui défrichent pour eux leur nouvelle patrie,
+ Fertile au seul aspect de ces grands chevaliers.
+ De l'Oby, de l'Irtich, les rives délectables
+ Se peuplant de Français présentés, présentables,
+ Verront leurs champs féconds sous de si nobles mains,
+ Etonner Pétersbourg de leur tributs lointains,
+ Et cet hommage heureux consoler Catherine
+ D'avoir des Osmanlis différé la ruine.
+ --J'entends. Et les Suédois... Gustave? Il est bien loin:
+ Sans avoir d'assignats, sa richesse est en cuivre.
+ Ses soldats pourraient bien hésiter à le suivre,
+ Et de le surveiller son sénat prendra soin.
+ --Vous pourvoyez à tout; je me tais, et pour cause.
+ Quel homme! il ne craint rien.--Oh! je crains quelque chose.
+ --Eh! quoi donc, s'il vous plaît--D'ennuyer: serviteur.
+ --Dieu vous envoie à moi quand j'aurai de l'humeur!
+ Adieu. Malgré les noms dont chez vous on vous nomme,
+ J'aime votre candeur, votre sincérité,
+ Et, pour un scélérat, je vous tiens honnête homme.
+ --Quels que soient les surnoms dont vous soyez noté,
+ J'honore vos vertus et votre loyauté,
+ Comme si j'arrivais de Coblentz ou de Rome
+ ..............
+
+ [26] Les galères ne sont pas la punition de ce crime dans tous
+ les états d'Allemagne. Les peines y sont variées. Dans
+ quelques-uns, on attache le coupable entre les cornes d'un cerf,
+ avec des cordes bien enlacées dans son bois: on le chasse ensuite
+ dans la forêt. Ce mot _galères_ n'est ici que l'indication d'un
+ châtiment quelconque.
+
+ (_Note de l'auteur._)
+
+ [27] Anspach et Bareuth.
+
+
+
+
+ODES.
+
+
+
+
+ODES.
+
+
+LA GRANDEUR DE L'HOMME,
+
+ODE.
+
+ Quand Dieu, du haut du ciel, a promené sa vue
+ Sur ces mondes divers, semés dans l'étendue,
+ Sur ces nombreux soleils, brillans de sa splendeur,
+ Il arrête les yeux sur le globe où nous sommes:
+ Il contemple les hommes,
+ Et dans notre âme enfin va chercher sa grandeur.
+
+ Apprends de lui, mortel, à respecter ton être.
+ Cet orgueil généreux n'offense point ton maître:
+ Sentir ta dignité, c'est bénir ses faveurs;
+ Tu dois ce juste hommage à sa bonté suprême:
+ C'est l'oubli de toi-même
+ Qui, du sein des forfaits, fit naître tes malheurs.
+
+ Mon âme se transporte aux premiers jours du monde
+ Est-ce là cette terre, aujourd'hui si féconde?
+ Qu'ai-je vu? des déserts, des rochers, des forêts:
+ Ta faim demande au chêne une vile pâture;
+ Une caverne obscure
+ Du roi de l'univers est le premier palais.
+
+ Tout naît, tout s'embellit sous ta main fortunée:
+ Ces déserts ne sont plus, et la terre étonnée
+ Voit son fertile sein ombragé de moissons.
+ Dans ces vastes cités quel pouvoir invincible
+ Dans un calme paisible
+ Des humains réunis endort les passions?
+
+ Le commerce t'appelle au bout de l'hémisphère;
+ L'Océan, sous tes pas, abaisse sa barrière;
+ L'aimant, fidèle au nord, te conduit sur ses eaux;
+ Tu sais l'art d'enchaîner l'Aquilon dans tes voiles;
+ Tu lis sur les étoiles
+ Les routes que le ciel prescrit à tes vaisseaux.
+
+ Séparés par les mers, deux continens s'unissent;
+ L'un de l'autre étonnés, l'un de l'autre jouissent;
+ Tu forces la nature à trahir ses secrets;
+ De la terre au soleil tu marques la distance,
+ Et des feux qu'il te lance
+ Le prisme audacieux a divisé les traits.
+
+ Tes yeux ont mesuré ce ciel qui te couronne;
+ Ta main pèse les airs qu'un long tube emprisonne;
+ La foudre menaçante obéit à tes lois;
+ Un charme impérieux, une force inconnue
+ Arrache de la nue
+ Le tonnerre indigné de descendre à ta voix.
+
+ O prodige plus grand! ô vertu que j'adore!
+ C'est par toi que nos cœurs s'ennoblissent encore:
+ Quoi! ma voix chante l'homme, et j'ai pu t'oublier!
+ Je célèbre avant toi... Pardonne, beauté pure;
+ Pardonne cette injure:
+ Inspire-moi des sons dignes de l'expier.
+
+ Mes vœux sont entendus: ta main m'ouvre ton temple;
+ Je tombe à vos genoux, héros que je contemple,
+ Pères, époux, amis, citoyens vertueux:
+ Votre exemple, vos noms, ornement de l'histoire,
+ Consacrés par la gloire,
+ Élèvent jusqu'à vous les mortels généreux.
+
+ Là, tranquille au milieu d'une foule abattue,
+ Tu me fais, ô Socrate, envier ta ciguë;
+ Là, c'est ce fier Romain, plus grand que son vainqueur;
+ C'est Caton sans courroux déchirant sa blessure:
+ Son âme libre et pure
+ S'enfuit loin des tyrans au sein de son auteur.
+
+ Quelle femme descend sous cette voûte obscure?
+ Son père dans les fers mourait sans nourriture.
+ Elle approche... ô tendresse! amour ingénieux!
+ De son lait.... se peut-il? oui, de son propre père
+ Elle devient la mère:
+ La nature trompée applaudit à tous deux.
+
+ Une autre femme, hélas! près d'un lit de tristesse,
+ Pleure un fils expirant, soutien de sa vieillesse;
+ Il lègue à son ami le droit de la nourrir:
+ L'ami tombe à ses pieds, et, fier de son partage,
+ Bénit son héritage,
+ Et rend grâce à la main qui vient de l'enrichir.
+
+ Et si je célébrais d'une voix éloquente
+ La vertu couronnée et la vertu mourante,
+ Et du monde attendri les bienfaiteurs fameux,
+ Et Titus, qu'à genoux tout un peuple environne,
+ Pleurant au pied du trône
+ Le jour qu'il a perdu sans faire des heureux?
+
+ Oui, j'ose le penser, ces mortels magnanimes
+ Sont honorés, grand Dieu! de tes regards sublimes.
+ Tu ne négliges pas leurs sublimes destins;
+ Tu daignes t'applaudir d'avoir formé leur être,
+ Et ta bonté peut-être
+ Pardonne en leur faveur au reste des humains.
+
+
+LES VOLCANS,
+
+ODE.
+
+ Eclaire, échauffe mon génie,
+ Muse de la terre et des cieux;
+ Conduis-moi, sublime Uranie,
+ Vers ces abîmes pleins de feux,
+ De l'enfer soupiraux horribles,
+ Arsenaux profonds et terribles
+ Où, dans un cahos éternel,
+ Des élémens la sourde guerre
+ Forme, allume, lance un tonnerre
+ Plus affreux que celui du ciel.
+
+ Quels torrens épais de fumée!
+ La terre ouverte sous mes pas
+ Vomit une cendre enflammée:
+ L'antre mugit... Dieux! quels éclats!
+ Des roches dans l'air élancées
+ Retombent, roulent, dispersées.
+ Je m'arrête glacé d'effroi...
+ Un fleuve de feu, de bitume,
+ Couvre d'une bouillante écume
+ Leurs débris poussés jusqu'à moi.
+
+ Monts altiers, voisins des orages,
+ Qui recélez dans votre sein
+ Les fleuves, enfans des nuages;
+ Et les rendez au genre humain,
+ C'est dans vos cavernes profondes
+ Que du feu, de l'air et des ondes
+ Fermente la sédition.
+ Au fond de cet abîme immense
+ Je vois la nature en silence
+ Méditer sa destruction.
+
+ L'esclave qui brise la pierre,
+ Et qui cherche l'or dans vos flancs,
+ Sent les fondemens de la terre
+ S'ébranler sous ses pas tremblans.
+ Il palpite, écoute, frissonne;
+ Mais le trépas en vain l'étonne,
+ La rage ranime ses sens:
+ Il pardonne au fléau terrible
+ Qui va sous un débris horrible
+ Écraser ses cruels tyrans.
+
+ Dieu! quelle avarice intrépide!
+ L'antre pousse un reste de feux:
+ Une foule imprudente, avide,
+ Accourt d'un pas impétueux.
+ Voyez-les d'une main tremblante,
+ Sous une lave encor fumante,
+ Chercher ces métaux détestés,
+ Et, sur le salpêtre et le souffre,
+ Des ruines même du gouffre,
+ Bâtir de superbes cités.
+
+ Mortel, qui du sort en colère
+ Gémis d'épuiser tous les coups,
+ Sans doute le ciel moins sévère
+ Pouvait te voir d'un œil plus doux.
+ Mais de la nature en furie
+ Tu surpasses la barbarie;
+ De tes maux déplorable auteur,
+ C'est la rage qui les consomme,
+ Et l'homme est à jamais pour l'homme
+ Le fléau le plus destructeur.
+
+ Quand ce globe a craint sa ruine,
+ Quand des feux voisins des enfers
+ Grondaient de Lisbonne à la Chine
+ Et soulevaient le sein des mers,
+ Les assassinats de la guerre
+ Désolaient, saccageaient la terre;
+ Vous ensanglantiez les volcans;
+ Et vous égorgiez vos victimes
+ Sur les bords fumans des abîmes
+ Qui vous engloutissaient vivans.
+
+ Eh quoi! tandis que je frissonne,
+ Vous allumez pour les combats
+ Ces volcans, effroi de Bellone,
+ Ces foudres cachés sous ses pas!
+ Contre la terre consternée
+ Quand la nature est déchaînée,
+ Vous l'imitez dans ses horreurs;
+ Et le plus affreux phénomène
+ Dont frémisse la race humaine
+ Sert de modèle à vos fureurs!
+
+ Que ne puis-je, arbitre des ombres,
+ Forçant les portes du trépas,
+ Évoquer des royaumes sombres
+ Tous les morts de tous les climats;
+ A chacun d'eux si j'osais dire:
+ Un Dieu t'ordonne de m'instruire
+ Qui t'a conduit au noir séjour?
+ Presque tous, homme impitoyable!
+ Ils répondraient: C'est mon semblable
+ Dont la main m'a privé du jour.
+
+ Ah! jetez ces coupables armes;
+ De vous-mêmes prenez pitié:
+ Connaissez, éprouvez les charmes
+ De l'amour et de l'amitié!
+ Que la force, que la puissance,
+ Nobles soutiens de l'innocence,
+ Ne servent plus à l'opprimer.
+ Écartez la guerre inhumaine,
+ Et ne vouez plus à la haine
+ Le moment de vivre et d'aimer.
+
+
+
+
+CONTES.
+
+
+
+
+CONTES.
+
+
+LA QUERELLE DU RICHE ET DU PAUVRE,
+
+APOLOGUE.
+
+ Le riche avec le pauvre a partagé la terre,
+ Et vous voyez comment: l'un eut tout, l'autre rien.
+ Mais depuis ce traité qui réglait tout si bien,
+ Les pauvres ont par fois recommencé la guerre:
+ On sait qu'ils sont vaincus, sans doute pour toujours.
+ J'ai lu, dans un écrit, tenu pour authentique,
+ Qu'après le siècle d'or, qui dura quelques jours,
+ Les vaincus, opprimés sous un joug tyrannique,
+ S'adressèrent au ciel: c'est-là leur seul recours.
+ Un humble député de l'humble république
+ Au souverain des dieux présenta leur supplique.
+ La pièce était touchante, et le texte était bon;
+ L'orateur y plaidait très-bien les droits des hommes:
+ Elle parlait au cœur non moins qu'à la raison;
+ Je ne la transcris point, vu le siècle où nous sommes.
+ Jupiter, l'ayant lue, en parut fort frappé.
+ «Mes amis, leur dit-il, je me suis bien trompé:
+ C'est le destin des rois; ils n'en conviennent guères.
+ J'avais cru qu'à jamais les hommes seraient frères:
+ Tout bon père se flatte, et pense que ses fils,
+ D'un même sang formés, seront toujours amis.
+ J'ai bâti sur ce plan. J'aperçois ma méprise.
+ Je m'en suis repenti souvent, quoiqu'on en dise;
+ Mais, soumis à des lois que je ne puis changer,
+ Je n'ai plus qu'un moyen propre à vous soulager.
+ Je hais vos oppresseurs: les riches sont barbares;
+ Ils paraîtront souvent l'objet de mon courroux;
+ Mécontens, ennuyés, prodigues, vains, bizarres,
+ Ce sont de vrais tourmens: mais le plus grand de tous,
+ C'est l'avarice; eh bien! je vais les rendre avares:
+ C'en est fait, les voilà pauvres tout comme vous.»
+ Ainsi fit Jupiter. Les Dieux ont leur système.
+ Mais, soit dit sans fronder leur volonté suprême,
+ Je voudrais que le ciel, moins prompt à nous venger,
+ Sût un peu moins punir, et sût mieux corriger.
+
+
+LA JAMBE DE BOIS ET LE BAS PERDU.
+
+ Est-ce un conte? est-ce un apologue?
+ Vous en déciderez: voilà tout mon prologue.
+
+ Une dame en faveur, je vous tairai son nom,
+ Belle encor quoiqu'un peu passée,
+ Eut, je ne sais comment, la jambe fracassée:
+ Il fallut en venir à l'amputation.
+ Grand fut le désespoir, plus grande la souffrance;
+ Mais on se tira bien de l'opération.
+ Bref, on touche au moment de la convalescence:
+ Il fallut s'habiller; une jambe d'emprunt,
+ Dans une double éclisse avec art enchassée,
+ Supplément du membre défunt,
+ Au lieu vacant fut promptement placée:
+ L'autre jambe, la bonne, était déjà chaussée.
+
+ Madame de son lit descendait; mais, hélas!
+ Admirez l'étrange caprice,
+ La malade soudain veut ravoir l'autre bas.
+ On cherche, on se tracasse, il ne se trouve pas:
+ Elle de s'obstiner, soit sottise ou malice;
+ La voilà qui gronde ses gens,
+ Maltraite époux, amis, parens,
+ Troupe indulgente, autour du lit groupée,
+ Par pitié, voyez-vous, pour la pauvre éclopée.
+ Jugez où l'on en fut, lorsqu'en sa déraison
+ Elle parla de quitter la maison!
+ Chez nous même travers s'est montré tout à l'heure.
+ Perdre bons marquisats fit pousser moins de cris
+ Que perdre le beau nom de monsieur le marquis:
+ Une jambe est coupée, et c'est le bas qu'on pleure.
+
+
+LE HÉROS ÉCONOME.
+
+ Pourquoi faut-il que l'humaine faiblesse,
+ Chez les mortels que nous nommons héros,
+ Souvent se montre, et par de tels défauts
+ Qu'en les voyant, on se dit: Pauvre espèce!
+ Livrons le monde et la gazette aux sots.
+ Pourquoi de l'or l'avidité cupide
+ A-t-elle, hélas! souillé plus d'un grand nom
+ Flétri, perdu Démosthènes, Bacon;
+ Et, qui pis est, de sa rouille sordide
+ Atteint Brutus et le premier Caton?
+ La vanité me gâte Cicéron;
+ Annibal fourbe, Agésilas perfide,
+ Luxembourg fat, et Villars fanfaron:
+ C'est grand pitié: Catinat.... je ménage
+ Et ma pudeur et les mânes d'un sage.
+ Sur Marlborough je serai moins discret,
+ Car son péché n'était pas un secret.
+ Dans l'Angleterre éprise de sa gloire,
+ Sur sa lésine on faisait mainte histoire,
+ En affublant d'épigramme ou chanson
+ Ce grand rival de Mars et d'Harpagon.
+ Chez les guerriers ce mélange est très-rare;
+ Et tout héros est plus voleur qu'avare:
+ Mais je finis, mon prologue est trop long.
+ Pour regagner sur la narration
+ Le temps perdu, courons de compagnie
+ Vite en Hollande, aux états-généraux,
+ Où l'on reçoit en grand'cérémonie
+ Des alliés le support, le héros,
+ Ce Marlborough, qui, repassant les flots,
+ S'en va revoir sa brillante patrie.
+ Le général à Windsor est mandé;
+ De ses emplois il est dépossédé,
+ Vu que soudain, milédi, son épouse,
+ Brusque et hautaine, imprudente et jalouse,
+ Près la reine Anne a perdu sa faveur.
+ Sur une robe une aiguière versée,
+ Même la jatte avec dépit cassée,
+ Au cœur royal ont donné de l'humeur.
+ Tout va changer: la Hollande, l'Empire
+ Baissent le ton, et la France respire.
+ La paix naîtra de ce grave incident,
+ Qui dans l'Europe est encor un mystère;
+ Mais Marlborough, qui le sait cependant,
+ Fait son paquet, et maudit, en partant,
+ Anne, et sa femme, et la jatte, et l'aiguière;
+ Ce grand méchef, ces débats féminins
+ Ferment pour lui le champ de la victoire.
+ Il se console à l'aspect de sa gloire,
+ Surtout de l'or qu'elle verse en ses mains.
+ Le Hollandais, moins par reconnaissance
+ Que pour mâter le vieux roi, dit le Grand,
+ Va cette fois écorner sa finance.
+ Faire dépit à cette cour de France
+ Est, comme on sait, pour messieurs d'Amsterdam,
+ Le seul plaisir qui vaille leur argent.
+ La fête s'ouvre, et le vainqueur s'avance;
+ Dieux! quel accueil! quelle munificence!
+ On lui prodigue, on étale à ses yeux
+ Cent raretés de l'un et l'autre monde;
+ Mais tout s'efface à l'éclat radieux
+ D'un diamant le plus beau que Golconde
+ Depuis long-temps ait vu sortir du sein
+ De son argile opulente et féconde.
+ Il est trop cher pour plus d'un souverain:
+ Il est sans prix: nul Juif ne l'évalue.
+ Déjà placé par une adroite main
+ Sur un chapeau qu'au sien on substitue,
+ Sous un panache, il brille au front du lord.
+ On applaudit sa noble contenance,
+ Son air, son geste; et l'on pouvait encor,
+ Comme on va voir, louer sa prévoyance:
+ Vers un des siens, qui du riche joyau,
+ Grands yeux ouverts, contemplait la merveille,
+ Milord s'approche, et tout bas à l'oreille:
+ «Songe à ravoir, dit-il, mon vieux chapeau.»
+
+
+LE RENDEZ-VOUS INUTILE.
+
+ Hier au soir on nous a fait un conte,
+ Qui me parut assez original;
+ Il faut, messieurs, que je vous le raconte;
+ Il est très-court et surtout point moral.
+
+ Damis, Églé, couple élégant, volage,
+ Étaient unis, mais par le sacrement;
+ L'amour jadis les unit davantage.
+ Églé sensible, au sortir du couvent,
+ Avait aimé son époux sans partage;
+ Quoiqu'à la cour tout s'excuse à son âge,
+ Damis lui-même était un tendre amant.
+ Mais tout à coup, sans qu'on sût trop comment
+ Par ton, par air, fuyant le tête à tête,
+ Avec fracas courant de fête en fête,
+ Croyant surtout avoir bien du plaisir,
+ De s'adorer on n'eut plus le loisir.
+ Un mari mort, on souffre le veuvage;
+ Mais quand il vit, c'est un cruel outrage;
+ Églé le sent: Églé va se venger.
+ Je vois d'ici ces messieurs s'arranger,
+ Et minuter le beau brevet d'usage
+ Au bon Damis. Pour vous faire enrager,
+ Mes chers amis, Églé restera sage;
+ Et du mari l'honneur est sans danger.
+ Madame, un soir, après la comédie,
+ Rentre chez elle: aimable compagnie,
+ Cercle brillant; on apporte un billet,
+ Elle ouvre... ô ciel! sottise de valet.
+ Églé rougit, et regarde à l'adresse.
+ Or, vous saurez que le susdit poulet
+ Est pour Damis; que certaine comtesse
+ Vers le minuit rendez-vous lui donnait,
+ Et que d'un mot l'orthographe mal mise
+ Peut d'un vieux Suisse excuser la méprise.
+ La belle Églé prend son parti soudain:
+ En un clin d'œil elle devient charmante;
+ Noble enjoûment, gaîté vive et piquante
+ Sont mis en jeu: le souper fut divin;
+ Nul quolibet, des contes agréables;
+ Les gens d'esprit, les convives aimables
+ Étincelaient; les sots, les ennuyeux
+ Furent bruyans, ne pouvant faire mieux.
+ Madame avait cette coquetterie
+ Qui plaît, enflamme, amuse tour à tour,
+ Et qui permet à la galanterie
+ De ressembler quelquefois à l'amour.
+ Or, devinez si chacun voulut plaire.
+ Mais savez-vous sur qui le charme opère
+ Plus puissamment? c'est sur notre mari.
+ De son bonheur avisé par autrui,
+ De la tendresse il a pris le langage;
+ Malgré l'affront de paraître amoureux,
+ Un air folâtre, un riant badinage,
+ Cachaient, montraient ses transports et ses feux.
+ Chacun sortit; on s'en va, bon voyage.
+ Damis est seul: voilà Damis heureux;
+ Même on prétend que, dans cette occurrence,
+ Un doux refus, une adroite défense
+ Fit d'un époux un amant merveilleux.
+ A pareil trait on ne pouvait s'attendre;
+ Mais un mari s'étonne d'être aimé:
+ On est surpris, on veut aussi surprendre;
+ L'honneur s'en mêle, on se trouve animé.
+ Damis se croit vainqueur de l'aventure;
+ Baissant les yeux, sa modeste moitié
+ Prend plaisamment un air humilié:
+ «Écoutez-moi, Damis, je vous conjure;
+ Je sens, dit-elle avec timidité,
+ Qu'à vous fixer je ne saurais prétendre;
+ A la raison je sens qu'il faut se rendre,
+ Et vous céder à la société.
+ Fait comme vous....--O ciel! êtes-vous folle?
+ Songez-vous bien?--Oui, monsieur... Je m'immole...
+ Lisez... Eh bien! reprit-on d'un air doux,
+ Vous n'allez pas bien vite au rendez-vous?
+ --Qui? moi... J'y suis...--Le mot est bien aimable.
+ Mais songez-vous qu'une femme adorable
+ En ce moment... Ah! du moins, écrivez...
+ --Ecrire! quoi!...--Je le veux, vous devez
+ Une réplique à la tendre semonce.»
+ Alors Damis confus, un peu troublé,
+ «Je ne dois rien, dit-il; et mon Eglé
+ A tout surpris, la lettre... et la réponse.»
+
+
+ENVOI A MADAME LA COMTESSE DE R***
+
+ Si ce Damis, que j'ai peint si volage,
+ O R..... eût été votre époux,
+ L'heureux Damis, tendre et digne de vous,
+ Jamais ailleurs n'eût porté son hommage.
+ Non moins heureux, si le sort eût permis
+ Que vous fussiez son aimable comtesse,
+ Jamais d'Églé la beauté ni l'adresse
+ A ses genoux n'eût ramené Damis;
+ Ou, de céder s'il eût eu la faiblesse,
+ Volant chez vous, honteux de ses succès,
+ Il eût si bien, dans son ardeur nouvelle,
+ Rendu justice à vos charmans attraits,
+ Qu'il n'aurait pu vous paraître infidelle.
+
+
+LE CHAPELIER.
+
+ Un Pénitent venait purifier
+ Sa conscience aux pieds d'un Barnabite.
+ Ça, mon ami, votre état?--Chapelier.
+ --Bon. Et quelle est la coulpe favorite?
+ --Voir la donzelle est mon cas familier.
+ --Souvent?--Assez.--Et quel est l'ordinaire?
+ Hem! tous les mois?--Ah! c'est trop peu, mon père.
+ --Tous les huit jours?--Je suis plus coutumier.
+ --De deux jours l'un?--Plus encor; j'ai beau faire
+ A tous momens le plus ferme propos...
+ --Quoi! tous les jours?--Je suis un misérable.
+ --Soir et matin?--Justement.--Comment diable!
+ Et dans quel temps faites-vous des chapeaux!
+
+
+LA MARIÉE SANS MARI.
+
+ Voir marier dauphin ou fils de France,
+ C'est, je l'avoue, un vrai plaisir pour moi;
+ Car, sans compter que l'on a l'espérance
+ De ne pouvoir jamais manquer de roi,
+ Fille sans dot, à Paris, au village,
+ Qui sans hymen eût langui tristement,
+ Se voit payer pour prendre son amant;
+ Veuille le ciel conserver cet usage!
+ Or, vous saurez que tout nouvellement
+ Certaine Agnès, désirant mariage,
+ Chez son curé s'en alla bonnement.
+ «Je viens m'inscrire.--Oh! soit. Votre nom?--Lise.
+ --Et le futur...» Ma foi, Lise est à bout.
+ --«Parlez.--Eh! mais, dit la fille surprise,
+ Je croyais, moi, qu'on fournissait de tout.»
+
+
+L'AVARE ÉBORGNÉ.
+
+ Un Harpagon, d'un œil hypothéqué,
+ Gardait la chambre en mauvaise posture.
+ «Grave est le cas, le globe est attaqué,
+ Lui disait-on; craignez quelqu'aventure;
+ Voyez Granjean.--Non, parbleu, je vous jure,
+ Il est habile, il doit être bien cher;
+ Pour me guérir, il suffit d'un frater.»
+ Le frater vient, entreprend cette cure,
+ Le bistourise, et de son instrument
+ Lui crève l'œil, mais très-parfaitement.
+ Harpagon crie; Esculape s'évade
+ A petit bruit le long de l'escalier,
+ Très-inquiet de sa sotte algarade.
+ Vite on accourt aux clameurs du malade.
+ «Un œil! O ciel! ah! quel aventurier!
+ Dans les deux cas, ignorance ou malice,
+ Pourvoyez-vous en réparation;
+ Un bon procès doit vous faire justice,
+ Et contre lui vous avez action.»
+ Le borgne alors, d'un ton tout débonnaire,
+ «Laissez, dit-il, laissez ce pauvre haire;
+ Je sais très-bien qu'il peut être plaidé;
+ Mais il en coûte à poursuivre une affaire:
+ Et puis d'ailleurs il n'a rien demandé.»
+
+
+FRAGMENT D'UN CONTE,
+
+PROLOGUE.
+
+ Vous croyez tous que, brodant quelquefois
+ Nouvelle en vers, ou conte, ou comédie,
+ J'aime à surprendre ou sottise, ou folie,
+ Et suis charmé de tout ce que je vois;
+ Que quand Églé, qui veut être à la mode,
+ Suit à la piste un fat suivant la cour,
+ Donne une scène, ou fait quelque bon tour,
+ Qui peut m'offrir un plaisant épisode;
+ J'en fais les feux, et que je ris d'autant.
+ Non, point du tout; j'en suis très-mécontent.
+ Bien il est vrai que l'amour m'intéresse:
+ J'en suis fâché, mais j'ai cette faiblesse.
+ Damis s'en moque, et me trouve pédant;
+ Cléon me plaint: il fuit le sentiment,
+ Se croit un sage; et que s'il a Delphire,
+ Ne l'aimant point, on n'a rien à lui dire.
+ Delphire même est fort de cet avis:
+ C'est sans aimer qu'on trompe les maris.
+ C'est un grand mal, mais très-grand, que les femmes
+ Aiment un peu qu'on les ait à son tour;
+ Je ne dis mot; mais, s'il se peut, mesdames,
+ Dans vos boudoirs daignez placer l'Amour.
+ . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . .
+
+
+PROLOGUE D'UN AUTRE CONTE.
+
+ Je fus toujours un peu républicain;
+ C'est un travers dans une monarchie.
+ Vous conclurez, certes, que le destin,
+ Sous Louis-Quinze a mal placé ma vie.
+ Assez long-temps j'en ai gémi tout bas.
+ On me disait: La France est ta patrie,
+ Il faut l'aimer; cela ne prenait pas.
+ Triste habitant d'une terre avilie,
+ Je consolais ma pensée ennoblie,
+ En la tournant vers ces climats heureux,
+ Qui présentaient à mon cœur, à mes vœux,
+ La liberté, ma maîtresse chérie.
+ Je m'étais fait Anglais, faute de mieux.
+ Ou bien, par fois, rêveur, silencieux,
+ Je saluais les monts de l'Helvétie,
+ Cherchant des yeux, dans le simple Apenzel,
+ L'Égalité, cette fille du ciel,
+ Faite pour l'homme et par l'homme haïe:
+ Péché d'orgueil que son malheur expie.
+ . . . . . . . . . . . . . . . . . . . .
+
+
+CALCUL PATRIOTIQUE.
+
+ Cent mille écus pour la justice!
+ Deux cents pour la religion!
+ Prêtres, juges, la nation
+ Surpaie un peu votre service.
+ Mais aussi, vous craignez, dit-on,
+ Qu'habilement on ne saisisse
+ Cette attrayante occasion
+ D'opérer, par suppression
+ De maint office et bénéfice,
+ Quelque bonification:
+ Et vraiment, vous avez raison,
+ Plaise au ciel qu'on y réussisse!
+ Croire et plaider sont deux impôts
+ Que tout peuple met sur lui-même;
+ Aux dépens des heureux travaux
+ De Bacchus et de Triptolême;
+ Croire et plaider sont deux besoins
+ De notre mince et folle espèce,
+ Que la France, dans sa détresse,
+ Tâche de satisfaire à moins.
+ De nos jours la philosophie
+ A porté quelqu'économie
+ Dans la dépense du chrétien.
+ Mettons de côté l'autre vie:
+ Ce qu'on perd en théologie,
+ En finance on le gagne bien.
+ L'américaine prud'hommie
+ Croit très-peu pour ne payer rien.
+ Que dites-vous de ce moyen?
+ Il est bien fort pour ma patrie;
+ Mais elle y viendra, je parie.
+ En attendant un si grand bien,
+ Je me console, en citoyen,
+ Des malheurs de la sacristie.
+ Courage! allons, mes chers Français,
+ Méritez un second succès:
+ Attaquez cette autre manie:
+ Émondez l'arbre des procès;
+ Et mettant de même au rabais
+ De _messieurs_ l'avare industrie:
+ Économisez sur les frais
+ De la seconde maladie,
+ Dont nous ne guérissons jamais.
+
+
+LA VRAIE SAGESSE.
+
+ C'est encor parmi nous un grand bien d'être sage;
+ Il en faut convenir; mais ce bonheur si doux,
+ Chez les Grecs autrefois l'était bien davantage:
+ Il laissait partager tous les plaisirs des fous.
+ L'ivresse de Bacchus, une plus douce ivresse,
+ Chez ce peuple charmant, moins ennuyé que nous,
+ Était le prix de la sagesse.
+ Mais ne serait-ce point la sagesse en effet?
+ Et pourquoi non? Consultons les sept sages:
+ Leur nom, sans leurs plaisirs, eût péri tout à fait.
+ N'avons-nous pas oublié net
+ Et leurs écrits et leurs ouvrages?
+ On parle encor de leur banquet.
+ Socrate qui le remarquait,
+ Un jour alla chez Aspasie,
+ Qui ne voulait jamais être que son amie.
+ Il entre: elle brodait, dans ce goût élégant,
+ Que la mode aujourd'hui parmi nous renouvèle,
+ Car la Grèce est toujours en tout notre modèle.
+ «Hé bien! dit-il en s'approchant,
+ Serez-vous donc toujours la même?
+ Rien que de l'amitié! quoi! jamais rien de plus?
+ Et d'autres vœux jamais ne seront entendus!
+ Quoi! n'être que l'ami de l'objet que l'on aime!
+ Encor si votre cœur savait, ainsi que nous,
+ Mêler à l'amitié des mouvemens plus doux!
+ Car toujours dans notre âme un grain de convoitise
+ Assaisonne, quoiqu'on en dise,
+ Cette pure amitié que nous avons pour vous?
+ Vous paraissez rêveuse, et vos regards baissés
+ Sur le canevas sont fixés:
+ Parlez, daignez au moins m'apprendre
+ Pour quel heureux mortel vos mains, dans ce moment...
+ --Pour qui? dit Aspasie avec étonnement.
+ Eh! mais... en vérité... je ne puis vous comprendre;
+ C'est pour...--Hé bien?--Pour un de mes amis.
+ --Pour un de vos amis! Achevez de m'instruire,
+ Dit Socrate avec un souris?
+ Parlez.--Eh bien! c'est vous, puisqu'il faut vous le dire.»
+ Le philosophe, au comble de ses vœux,
+ Sentit... que sais-je, moi! ce que l'amour inspire,
+ Quand, par bonheur pour lui, le sage est amoureux.
+
+
+LA JOUISSANCE TARDIVE.
+
+ Je te disais: «Cloé, prends mes leçons, prends-moi;
+ Tu ris: de nos beaux jours il n'est qu'un seul emploi;
+ Use de ton printemps: chasteté, c'est vieillesse,
+ Pour les femmes surtout.» Cloé ne m'a point cru;
+ Les roses de son teint, hélas! ont disparu:
+ Elle connaît l'erreur de sa triste sagesse.
+ Moins belle et plus sensible, au midi de ses ans,
+ Elle ressent l'injure et le bienfait du temps.
+ Elle gagne, elle perd, et compte avec son âge.
+ Plus de fête: elle fuit les vains amusemens;
+ Il lui faut des plaisirs et non des passe-temps.
+ Le passe-temps l'ennuie, un soupir la soulage;
+ Pensive, son miroir, moins entouré d'amans,
+ Lui parle du passé, lui dit: «C'est bien dommage!»
+ Un désir inquiet le lui dit davantage.
+ J'ai vu tomber sur moi ses regards languissans.
+ J'ignore si je plais; je vois que j'intéresse:
+ Sa longue indifférence est un poids qui l'oppresse.
+ A mes vœux négligés elle accorde un regret,
+ Ses sens aident son cœur à trahir son secret;
+ Son repentir tardif ressemble à la tendresse.
+ «Ma Cloé, jouissons: près de toi ranimé,
+ Mon cœur, mes souvenirs te rendent ta jeunesse;
+ Donne-moi ce que j'aime, ou bien ce que j'aimai.»
+
+
+PARIS JUSTIFIÉ.
+
+ C'est toi, c'est ta funeste flâme,
+ Disait Anténor à Pâris,
+ Qui va mettre en cendre Bergame,
+ Et rougir de sang ses débris.
+ Quand de trois déesses rivales,
+ L'une offre à tes vœux la grandeur,
+ L'autre des palmes triomphales,
+ Et la sagesse et le bonheur:
+ C'est Vénus que tu leur préfères!
+ De ses promesses mensongères
+ Hélène est le gage imposteur!
+ La jouissance d'une belle,
+ Arbitre insensé, valait-elle
+ La sagesse ou la royauté?
+ --Oui, répond Paris irrité;
+ Croyons-en les trois immortelles,
+ Qui, dans leurs jalouses querelles,
+ Ne s'enviaient que la beauté.
+
+
+LE PEINTRE D'HISTOIRE.
+
+ Pour la première fois la jeune Agnès aimait,
+ Elle veut régaler Damis de son portrait:
+ Elle grimpe au grenier d'un successeur d'Apelle,
+ Qui, la trouvant si belle,
+ Croit dans son atelier voir le séjour des dieux.
+ Son âme tout entière a passé dans ses yeux.
+ Il admire, il soupire, il s'écrie: «Ah, la peste!
+ Qu'on va faire de vous un portrait séduisant;
+ Mais, plaignez-moi, je peins l'histoire seulement!
+ --Hé, mon Dieu! dit Agnès, qui me peindra le reste?
+
+
+LE CALCUL.
+
+ Une prêtresse de l'Amour,
+ Soupant chez Quincy, l'autre jour,
+ Vantait d'un ton de pruderie
+ Et sa constance et ses beaux sentimens.
+ «J'ai, dit-elle, cédé quelquefois dans ma vie;
+ Mais tout le monde ici peut compter mes amans.
+ --Oui, lui répond Quincy; le calcul est facile;
+ Qui ne sait compter jusqu'à mille?
+
+
+LE PRONOM INDISCRET.
+
+ Sur un homme à bonne fortune
+ Quelques femmes s'entretenaient,
+ Et presque toutes soutenaient
+ Que de ses maîtresses pas une
+ N'avait possédé tout un jour
+ Son cœur, ses sens et son amour.
+ Une enfin, prenant sa défense,
+ Dit: «Je crois pouvoir, dieu merci!
+ Vous éclairer sur ce point-ci,
+ Sans redouter la médisance:
+ Chacun dans Paris me connaît.
+ On sait quelle est ma répugnance
+ Pour un semblable freluquet.
+ Mais, tout fat et fripon qu'il est,
+ Je puis jurer, en conscience
+ (Et le fait est des plus certains,
+ De sa maîtresse je le tiens),
+ Qu'au moins une fois en sa vie,
+ Il sut aimer solidement:
+ Sa maîtresse était mon amie;
+ Elle m'a tout dit franchement.
+ Un matin chez elle en entrant,
+ Moitié transport, moitié folie,
+ De cet air vif et séduisant
+ Dont il subjugua tant de femmes,
+ Entre ses bras il la saisit,
+ Et la transporta sur son lit:
+ Mêmes feux consumaient leurs âmes;
+ Ils éprouvaient mêmes désirs;
+ Et là, dans des flots de plaisirs,
+ Trois jours entiers _nous_ demeurâmes.
+
+
+LE CALENDRIER DES JÉSUITES.
+
+ Fiers rejetons du fameux Loyola,
+ Dont Port-Royal a foudroyé l'école;
+ Vous que jadis sans cesse harcela
+ Le grand Pascal, étayé par Nicole;
+ Vous, qui, de Rome usant les arsenaux,
+ Fîtes frapper du fatal anathême,
+ Pour soutenir votre lâche systême,
+ Les Augustins sous le nom des Arnaud;
+ Vous, dont Quesnel, digne fils de Bérule,
+ A tant de fois éprouvé la férule,
+ Et qui, voyant dans ses puissans écrits
+ De Molina les sentimens proscrits,
+ Contre son livre, au benin Clément Onze,
+ Fites pointer le redoutable bronze;
+ Vous, qui dans Chine alliez à la fois
+ Confucius et Dieu mort sur la croix,
+ Et dont le culte équivoque et commode
+ Rapporte à Dieu celui d'une pagode;
+ De la morale éternels corrupteurs,
+ Qui du salut élargissez la voie;
+ Et qui, guidant, par des chemins de fleurs,
+ Les pénitens que le ciel vous envoie,
+ Au champ de Dieu ne semez que l'ivraie;
+ Des grands du siècle adroits adulateurs;
+ Vils artisans de mensonge et de fourbe;
+ De qui le dos sous l'iniquité courbe;
+ Qui, démasqués et partout reconnus,
+ Êtes pourtant partout les bien venus
+ (Car il n'est lieu de l'un à l'autre pôle
+ Où, dieu merci, n'ayez le premier rôle),
+ Dites-nous donc par quel puissant moyen
+ Vous trouvez l'art d'en imposer aux autres,
+ Et de coiffer la mître des apôtres
+ Chez l'infidèle et le peuple chrétien?
+ Si l'on en croit vos longs martyrologes,
+ Où le mensonge a tracé vos éloges,
+ L'Inde rougit du sang de vos martyrs;
+ Sur un trépied vous rendez des oracles;
+ Et le payen, avide de miracles,
+ Les voit éclore au gré de ses désirs;
+ L'avide mort, au teint livide et blême,
+ Lâche sa proie à votre voix suprême;
+ Par vous le sang qu'elle a coagulé,
+ Dans les vaisseaux a de nouveau coulé;
+ A l'ordre seul d'un petit thaumaturge,
+ L'air de vapeurs ou se charge ou se purge;
+ Et vous avez à vos commandemens
+ Le vent, la foudre et tous les élémens.
+ A ce propos, on m'a fait certain conte,
+ Mes révérends, qu'il faut que je vous conte:
+ De vers Golgonde, où la terre en son sein,
+ De ses sablons forme la reine pierre,
+ Dont le poli réfléchit la lumière
+ En cent façons, était un jeune essain
+ D'Ignaciens, qui, dans l'âme indienne,
+ Allait, Dieu sait, plantant la foi chrétienne.
+ Tous les beaux fils qu'a l'Inde sur son bord,
+ Etaient par eux catéchisés d'abord;
+ Les cordeliers qu'ils avaient pour annexe,
+ De leur côté baptisaient le beau sexe.
+ Tout allait bien; et leur apostolat
+ Fructifiait, moyennant ce partage:
+ Si que de Dieu le nouvel héritage
+ Allait croissant avec beaucoup d'éclat.
+ Là, le démon, qu'en figure de bronze,
+ Fait adorer l'ignorance du bonze,
+ Grâces aux fils d'Ignace et de François,
+ Allait perdant tous les jours de ses droits.
+ L'Ignacien, à ces nouvelles plantes,
+ Distribuait les grâces suffisantes,
+ Si largement que l'efficace là
+ Glanait après les fils de Loyola
+ Petitement. Quoiqu'il en soit, les drôles,
+ Par maints bons tours, maintes belles paroles,
+ Passaient pour saints, se faisaient vénérer
+ Du peuple indien qu'ils savaient attirer.
+ Le bruit en vint jusqu'au roi de Golgonde;
+ Ce prince était un vieux payen fieffé,
+ Qui de son diable était si fort coiffé,
+ Qu'il n'encensait que cet esprit immonde;
+ Il voulait voir des apôtres nouveaux,
+ Que de son diable on disait les rivaux.
+ Bien croyait-il entendre des oracles,
+ Et comme Hérode aller voir des miracles.
+ Nos révérends, le crucifix en main,
+ Lui prêchent Dieu mort pour le genre humain,
+ En déclamant contre le simulacre
+ De Satanas. Le roi, dont la bile acre
+ Jà s'échauffait à leur beau plaidoyer,
+ Leur dit: «Messieurs, quand aux dieux on insulte,
+ Et qu'on annonce un si singulier culte,
+ Encor faut-il de preuves l'étayer?
+ Depuis six mois la sécheresse afflige
+ Tout mon royaume; et votre zèle exige
+ Que de ce Dieu vous obteniez de l'eau.
+ Si dans trois jours vous n'en faites répandre,
+ Comme imposteurs je vous ferai tous pendre;
+ Pensez-y bien. «Nos frocards eurent beau
+ Représenter à l'absolu monarque
+ Que ce serait tenter le Tout-Puissant:
+ «Nous connaîtrons, dit-il, à cette marque,
+ S'il est le Dieu sur la terre agissant.»
+ Force fut donc aux moines de promettre,
+ Sauf à tenter l'avis du baromètre,
+ Qui, consulté par eux tous les instans,
+ Ne répondait jamais que du beau temps.
+ Tous de concert allaient plier bagage,
+ Pour le martire éprouvant peu d'attraits,
+ Quand un frater qu'ils laissaient là pour gage,
+ Et qui pour eux aurait payé les frais,
+ D'un tel départ leur demanda la cause.
+ «Las! dirent-ils, le prince nous propose
+ De décorer nos collets de la hard,
+ S'il ne pleut pas dans trois jours au plus tard.
+ --Quoi! voilà tout? Allez, reprit le frère,
+ Par Loyola, patron du monastère,
+ Dites au roi que dès demain matin
+ Nous en aurons, ou j'y perds mon latin.»
+ Pas ne mentait notre moderne Elie:
+ Du sein des mers un nuage élevé,
+ A point nommé, de sa féconde pluie,
+ Vit du pays chaque champ abreuvé.
+ Et de crier en Golgonde au miracle!
+ Et de donner le bon frère en spectacle!
+ Puis dit tout bas à nos moines joyeux:
+ «Mes révérends, si j'ai tenu parole,
+ Vous le devez à certaine vérole
+ Qu'exprès pour vous me conservaient les cieux.
+ Toutes les fois que l'atmosphère aride
+ Va condensant de nouvelles vapeurs,
+ L'air surchargé de l'élément humide
+ Ne manque pas de doubler mes douleurs.»
+ On n'en dit mot à messieurs de Golgonde,
+ Dans le pays il resta constaté
+ Que ce n'était qu'un fruit de sainteté,
+ Et non celui de cette peste immonde
+ Dont le pénard se trouvait infecté.
+ Puisque le bien naît ainsi du désordre,
+ Que le bon Dieu la conserve à tout l'ordre!
+
+
+LE SAUT DE LA SOUPENTE.
+
+ Dans le lit nuptial, après maintes façons,
+ Au pouvoir d'un lourdaut Perrette abandonnée,
+ S'attendait aux plaisirs que promet l'hyménée;
+ Car, malgré l'innocence, on a certains soupçons:
+ On pleure, on crie, on se lamente
+ Au moindre mouvement que veut faire un époux;
+ Mais s'il laissait en paix reposer l'innocente,
+ Ce serait bien autre peine entre nous.
+ Témoin notre épouse nouvelle,
+ Modestement tapie au bord de la ruelle,
+ Dans le ferme projet de faire le dragon,
+ Si Blaise seulement lui prenait le menton,
+ Et qui voyant le discret personnage,
+ A l'autre bord du lit établir son quartier,
+ Ne put tenir son fier, et le cœur plein de rage,
+ Venait, aventurant près du sot écolier,
+ D'abord un bras, un pied, puis le corps tout entier.
+ Point n'entendait le pauvre sire
+ Ce que voulait l'Amour et permettait l'Hymen,
+ Ce que sa femme voulait dire,
+ En lui serrant les genoux et la main:
+ Il allait s'endormir, lorsque notre épousée
+ Prit le parti, de crainte d'accident,
+ De s'expliquer, sans doute en bégayant.
+ (Car enfin, femme encor doit être embarrassée).
+ «Eh bian! que ferions-nous... là... pour rire un instant?
+ Qu'en dis-tu, Blaise?--Oh oui; c'est fort bien dit, voirment.
+ Eh bian! voyons; queu divertissement?...
+ Un jour de noce il faut une fête complette;
+ Allons...» Et de sauter du lit de la pauvrette.
+ «Où cours-tu?... Laisse-moi. Mais encore... quel sot!..
+ --J'ons des pommes dans la soupente,
+ Tu les aimes, j'y vole, et tu seras contente:
+ Vois-tu, j'entends à demi mot.»
+ Notre benêt monte à l'échelle;
+ Sa femme furieuse est bientôt sur ses pas,
+ Tire d'abord l'échelle à bas:
+ «Charche; nigaud; charche, dit-elle;»
+ Et puis se remet dans ses draps.
+ Un bon vivant, sûr de plaire à la belle,
+ Qui, pour se divertir un peu,
+ S'était caché dans la ruelle,
+ Voyant qu'Amour lui faisait si beau jeu,
+ Sort brusquement de sa cachette,
+ Se glisse au lit de la fillette,
+ Et d'un baiser vous accole Perrette;
+ «Paix, dit-il, paix! c'est Lucas;
+ A mes transports ne te dérobe pas;
+ C'est un bon compagnon, un amant qui remplace
+ Un mari sot et tout de glace.»
+ Perrette volontiers aurait fait les hauts cris;
+ Mais elle eut éveillé sa mère
+ Qui couchait, voyez-vous, dans le même taudis.
+ Le plus prudent était donc de se taire,
+ Et Perrette se tut. Perrette se taisant,
+ Lucas va son chemin, Lucas marche en avant;
+ Et tandis que, bloti dans sa soupente,
+ Ne pensant pas à son malheur,
+ L'époux cherche des fruits, l'amant cueille une fleur
+ Qu'avec ravissement lui cède son amante.
+ La bonne mère aux écoutes était:
+ «Eh mais! pas trop mal ce me semble;
+ Blaise n'est pas si sot qu'on le contait,
+ En besogne il va tout fin droit;
+ Pour ma fille plus je ne tremble;
+ De ce train-là, tredame, y moudront bien ensemble.
+ --Bon, disait-elle, au plus faible soupir
+ Que l'Amour arrachait à Lucas, à Perrette;
+ Au moindre bruit de la couchette.
+ --Bon, toujours bon... queu noce! queu plaisir!
+ Et puis, ma fille est raisonnable;
+ Y sont fort bian sur ce ton-là,
+ Il est pressant, elle est traitable,
+ Y ne disont plus rian... ma fi, les y voilà.»
+ Bien juste au fond pensait la bonne dame;
+ Précisément l'affaire en était-là.
+ Mais l'époux n'avait part à ce grand opéra,
+ Le benêt ramassait des pommes à sa femme.
+ Chargé comme un mulet, enfin le bon chrétien
+ Cherche l'échelle et ne trouve plus rien.
+ Il appelle Perrette, et puis sa belle mère;
+ Perrette ne dit mot, fait sortir son galant;
+ Mais ardente à savoir tout le fond de l'affaire,
+ La bonne mère, hélas! qui croit chacun content,
+ A son beau fils répond en demandant:
+ «Quelle nouvelle... est-tu bien là, mon gendre?
+ --Oh! palsanguienne, en vérité,
+ J'y suis monté;
+ Mais je ne sais comment descendre.
+ --Eh! glisse-toi, nigaud, sur le côté.
+ --Sur le côté?... voirment, voilà tout le mystère,
+ Grand merci... Pa-ta-tra, mon benêt tombe à terre.»
+ Au bruit de cette chûte, aux cris de mon lourdaut,
+ Mère effrayée, et fille en peine,
+ Du lit à bas ne font qu'un saut,
+ Et vont, sans savoir où, comme la peur les mène.
+ Une lumière enfin vient les rassembler tous,
+ Et montre à la mère étonnée,
+ Blaise étendu loin du lit d'hyménée,
+ Et tombé de plus haut que ne tombe un époux.
+ «Eh mais, lui dit la mère impatiente,
+ Quel saut as-tu donc fait?..--Le saut de la soupente.»
+ La mère regarda Perrette et la comprit;
+ Femmes ont pour s'entendre un merveilleux esprit;
+ Et l'époux seul, plus sot que d'ordinaire,
+ Froissé, raillé, trompé, fut se remettre au lit,
+ Sans rien comprendre à cette affaire.
+
+
+LE LINCEUL DU PÉLERIN.
+
+ Hélène, de pleurs inondée,
+ Songeait au courageux Mainfroi,
+ Qui, dans les champs de la Judée,
+ Combattait au nom de la foi.
+ «Dût ma funeste impatience,
+ Disait-elle, aggraver mon sort,
+ Dieux qui m'enviez sa présence,
+ Rendez-le moi vivant ou mort.
+ Beau manoir, opulens domaines,
+ Présens que m'a fait son amour,
+ Côteaux rians, fertiles plaines,
+ Que j'aperçois de cette tour,
+ Ne m'étalez point vos richesses
+ S'il ne doit plus les partager;
+ De ses regards, de ses caresses,
+ Pouvez-vous me dédommager?»
+ La nuit allait couvrir la terre.
+ Enveloppé d'un noir manteau,
+ Un pélerin, au front sévère,
+ Aborde un page du château:
+ --«Page, va dire à ta maîtresse,
+ Un pélerin daignez ouir;
+ De l'objet qui vous intéresse
+ Il voudrait vous entretenir.
+ --Bon pélerin, à mon veuvage,
+ Quelle allégeance apportez-vous?
+ --J'ai vu l'Iduméen rivage,
+ J'ai vu combattre votre époux.
+ --Ah! rendez la paix à mon âme;
+ Quand finiront tous ces combats?
+ --Votre époux le sait, noble dame,
+ Mieux que personne d'ici bas.
+ --Oh! combien de flèches aigues
+ Ont dû l'atteindre et le blesser!
+ --Les blessures qu'il a reçues,
+ Jà n'est besoin de les panser.
+ --Mais d'où vient, parlez-moi sans feinte,
+ Ne m'apportez-vous de sa part,
+ Ni vrai morceau de la croix sainte,
+ Ni perles fines, ni brocard?
+ --Je n'ai brocard, ni perle fine;
+ Tout ce que j'ai pour vous, hélas!
+ C'est qu'aux champs de la Palestine
+ Votre époux attend le trépas.
+ A ces mots, Hélène éperdue
+ Remplit le château de ses cris;
+ Les pleurs ont obscurci sa vue,
+ La douleur trouble ses esprits.
+ --«Oh, pélerin! malheur t'advienne,
+ Pour m'avoir dit ces mots affreux!
+ Mais ne vas pas penser qu'Hélène
+ Demeure oisive dans ces lieux.
+ Dût ma funeste impatience
+ Aggraver l'horreur de mon sort,
+ Je jouirai de la présence
+ De mon époux vivant ou mort.
+ Page chéri, je t'en conjure,
+ Cherche-moi, dans tout le canton,
+ D'un pélerin l'humble chaussure,
+ La robe grise et le bourdon.
+ Que ces réseaux d'or et de soie,
+ Ces franges, ces rubans, ces fleurs,
+ Tous ces atours faits pour la joie,
+ Cessent d'insulter à mes pleurs.
+ Coupe ma longue chevelure,
+ Prends mon collier, prends mes bijoux,
+ Quelque fatigue que j'endure,
+ Je veux aller voir mon époux.
+ Dût ma funeste impatience
+ Aggraver l'horreur de mon sort,
+ Je veux jouir de sa présence,
+ Et l'embrasser vivant ou mort.»
+ Etonné d'un amour si tendre,
+ Le pélerin lui dit: «Restez,
+ Restez, de grâce; et pour m'entendre,
+ Calmez vos sens trop agités:
+ «Porte mes adieux à ma femme,
+ «Me dit votre époux expirant;
+ «L'instant d'après il rendit l'âme,
+ «Cet anneau d'or est mon garant.
+ --«Comment, ô ciel! le méconnaître?
+ Il vient de moi cet anneau d'or,
+ Il n'aurait pas changé de maître,
+ Si mon époux vivait encor.
+ Mais que cette douceur dernière
+ Aggrave ou non mon triste sort:
+ Je n'ai pu fermer sa paupière;
+ Je veux le voir après sa mort.
+ --Abjure un projet inutile.
+ En vain ton cœur brûlant d'amour
+ Presserait son cœur immobile;
+ Tu ne saurais le rendre au jour.
+ Vas, songe à conserver tes charmes;
+ A ton destin résigne toi;
+ Ne gémis plus, séche tes larmes;
+ Chacun est ici bas pour soi.
+ --Respectez ma douleur amère;
+ Cruel, ne m'opposez plus rien.
+ Dussé-je accroître ma misère,
+ J'irai voir mon unique bien.»
+ Après un moment de silence,
+ «Ma fille, dit le pélerin,
+ Tu peux jouir de sa présence,
+ Sans aller au bord du Jourdain.
+ --Parle, ô mon ange tutélaire!
+ Fais qu'il paraisse devant moi!
+ Mon or, mes joyaux, mon douaire,
+ Toute ma fortune est à toi.»
+ L'étranger, fourbe autant qu'avare,
+ Un livre ouvert devant ses yeux,
+ Feint de lire un jargon barbare
+ Des secrets émanés des cieux.
+ --De ton époux l'ombre fidèle
+ En ces lieux erre nuitamment.
+ Mais la terreur marche avec elle;
+ Un linceul est son vêtement.
+ --N'importe, exauce ma prière.
+ Ah! dussé-je aggraver mon sort;
+ Je n'ai pu fermer sa paupière,
+ Je veux le voir après sa mort.
+ --Ce soir il promet d'apparaître
+ Où sont inhumés tes vassaux.
+ Cours aux pieds du souverain maître,
+ Former des vœux pour son repos.
+ Quand la nuit deviendra plus sombre,
+ Parmi ces tombeaux vas t'asseoir,
+ Et sans approcher de son ombre,
+ Qu'il te suffise de la voir.»
+ Dans sa chapelle solitaire,
+ Long-temps Hélène, avec ferveur,
+ Compte les grains de son rosaire,
+ Ou s'abandonne à sa douleur.
+ Puis d'un fol espoir abusée,
+ Au souffle d'un vent glacial,
+ Les cheveux baignés de rosée,
+ Elle arrive à l'enclos fatal.
+ L'astre des nuits éclaire à peine
+ La cime de ces vieux ormeaux;
+ On n'entend au loin dans la plaine
+ Que le bruit du vent et des eaux;
+ Et dans un coin du cimetière,
+ Hélène qui répète encor:
+ «Je n'ai pu fermer ta paupière;
+ Je viens te voir après ta mort.»
+ A vingt pas d'elle se présente
+ Un fantôme vêtu de blanc;
+ Elle pousse un cri d'épouvante,
+ Et tombe morte au même instant.
+ Le pélerin (que Dieu punisse)
+ Jette le linceul imposteur,
+ Et maudissant son avarice,
+ S'enfonce un poignard dans le cœur.
+
+
+L'ARMEMENT INUTILE.
+
+ Maître Gaspard, marchand et marguillier,
+ A cinquante ans désirant faire souche,
+ Prit jeune femme l'an dernier,
+ Digne en tout point de l'honneur de sa couche.
+ Gertrude était son nom, elle avait mille attraits,
+ OEil bien fendu, petite bouche,
+ Les dents d'ivoire, le teint frais;
+ Gaspard ayant de la bourgeoise garde
+ Été sergent, en certain coin
+ Conservait avec soin
+ Sa vieille épée avec sa hallebarde;
+ Et quand il se trouvait les soirs de bonne humeur,
+ A sa femme il racontait comme,
+ En telle année, il avait eu l'honneur
+ De garder le logis de tel ou tel seigneur;
+ Que dans son temps il était très-bel homme,
+ Mais qu'il paraissait bien plus beau,
+ Quand il avait cocarde à son chapeau.
+ Dans la ville, par aventure
+ Revient un jeune jouvenceau,
+ Leste, bien fait, et d'aimable figure,
+ L'œil tendre, et pourtant un peu fier;
+ Bref, il était d'une tournure
+ A réchauffer les cœurs, même au sein de l'hiver:
+ De plus il était militaire.
+ Il vit Gertrude, et bientôt les désirs
+ Vont leur train; et suivant la coutume ordinaire,
+ Par tendres regards, doux soupirs,
+ Il fait ses efforts pour lui plaire;
+ Il fait plus: certain soir, il la trouve à l'écart;
+ Il dit que, par l'amour percé de part en part,
+ Il va mourir, si la belle ne cède,
+ Et ne lui donne un doux et prompt remède.
+ Avec courroux la belle entend son cas;
+ En vain lui plaît le personnage;
+ Vertu de femme aime à faire fracas;
+ Et puis déjà j'ai dit qu'elle était sage:
+ «Allez, monsieur, n'espérez pas
+ Qu'à mon mari je fasse un tel outrage;
+ Apprenez que, depuis que je suis en ménage,
+ Mon honneur n'a jamais fait le moindre faux-pas.»
+ Le drôle ne perd point courage;
+ Il sait que des femmes l'honneur
+ Est un brouillard, une vapeur,
+ Qui sur la mer des préjugés s'élève,
+ Et se dissipe à la chaleur
+ Des rayons de l'amour, quand cet astre se lève.
+ Le soir Gertrude étant avec Gaspard,
+ Fière d'avoir fait résistance,
+ Va lui conter l'amour de l'égrillard,
+ Comme elle a su le tancer d'importance,
+ Et que n'étant point femme à faire un tel écart,
+ Elle a bien dans son cœur éteint toute espérance.
+ «Parbleu! répond l'époux, c'est bien manquer d'égard,
+ Voyez un peu l'impertinence;
+ Vouloir de moi faire un cornard!
+ Je veux punir son insolence.
+ S'il revient, finement attire le gaillard:
+ Par un demi-soupir ou par un doux regard,
+ Il te faut ranimer sa tendre pétulance;
+ S'il te demande un rendez-vous,
+ Feins l'embarras de quelqu'un qui balance,
+ Et dont l'amour amollit le courroux;
+ Lui même il se viendra livrer à ma vengeance;
+ Caché près de ton lit, armé jusques aux dents,
+ Nous verrons à quel point il porte l'impudence;
+ Et je saurai, quand il en sera temps,
+ Châtier son incontinence;
+ Ne vas pas craindre à contre-temps,
+ Par quelques privautés de blesser la décence;
+ Il payera cher ces doux instans.
+ Sans scrupule, laisse-le faire:
+ L'arrêter sera mon affaire.»
+ Gertrude promet d'obéir.
+ Le lendemain, pressé par le désir,
+ L'amant revient chanter sa litanie.
+ Il reçoit un baiser sur la bouche chérie;
+ On gronde à peine: et sa flamme enhardie
+ Prétend aller de faveur en faveur.
+ On l'arrête, et sa douce amie
+ Promet le lendemain de combler son ardeur.
+ Le soir, la docile Gertrude
+ Ne manque pas de dire à son époux
+ L'heure et l'instant du rendez-vous.
+ «Bon, dit Gaspard, surtout ne fais pas trop la prude,
+ Quand il viendra se rendre à l'atelier?
+ --Ne craignez rien, j'y prendrai garde.»
+ Maître Gaspard monte au grenier
+ Y prend sa vieille hallebarde,
+ Un sabre, un casque et son cimier;
+ Il les dérouille, s'arme, à la glace se mire;
+ Il paraît à ses yeux un Achille, un César;
+ Il met flamberge au vent, pousse en l'air et s'admire.
+ Le jouvenceau, ma foi, va courir grand hasard.
+ L'heure approchant, il va, dans la ruelle,
+ De vengeance altéré, se mettre en sentinelle.
+ Le galant vient, Gertrude se repent
+ D'avoir, par sa coupable adresse,
+ Conduit au piége qui l'attend
+ Amant si plein de gentillesse;
+ Mais trop tard vient ce repentir:
+ Maître Gaspard est trop près d'elle
+ Pour qu'elle puisse l'avertir,
+ Sans s'exposer à paraître infidèle.
+ Elle ne peut, dans cette extrémité,
+ Qu'espérer en la providence
+ Qui, mieux que l'humaine prudence,
+ Peut nous tirer de la calamité.
+ Le jouvenceau que le désir embrase,
+ Trouvant que le plaisir vaut bien mieux qu'une phrase,
+ Veut sans délai lui prouver son ardeur.
+ Elle résiste autant que le veut la pudeur;
+ Et puis enfin... enfin elle s'arrange.
+ L'amant alors tire de ses goussets
+ A deux coups deux bons pistolets,
+ En lui disant: «Voilà, mon ange,
+ De quoi punir les indiscrets,
+ S'ils apportaient obstacle à nos plaisirs secrets.»
+ Notre époux sent alors que le front lui démange;
+ Mais par respect pour les armes à feu,
+ En enrageant il voit jusqu'au bout tout le jeu,
+ Tremblant et respirant à peine,
+ De peur qu'on n'entendît le bruit de son haleine.
+ L'amant, comblé des plaisirs les plus doux,
+ De Gertrude louant les charmes,
+ L'embrasse, et sort en reprenant ses armes.
+ Gaspard lâchant alors la bride à son courroux,
+ Apostrophe Gertrude, et lui dit: «Osez-vous,
+ Après un tel forfait, lever sur moi la vue?
+ --A tort vous êtes mécontent,
+ Que ne l'empêchiez-vous, dit Gertrude à l'instant,
+ Au lieu de rester à froid comme une statue?
+ --Voyant les pistolets, pouvais-je me montrer?
+ --Armé de pied en cap, quand la peur vous entrave,
+ Simple femme, comment pouvais-je être plus brave?
+ Oui, de honte, Gaspard, vous devriez pleurer;
+ C'est par votre rodomontade
+ Qu'en ce jour je perds mon honneur;
+ Sans vos ordres, jamais, ma vertu, ma pudeur,
+ N'auraient souffert une telle incartade;
+ Mais de pareille lâcheté
+ Les tribunaux me feront bien justice;
+ Il me faut une indemnité
+ Pour mon honneur, ou bien qu'on vous traîne au supplice.»
+ Gaspard sentant qu'il avait tort,
+ Et craignant que sa turpitude
+ Ne transpirât par le bouillant transport
+ Du courroux que montrait Gertrude,
+ Pour l'appaiser se fit effort,
+ Et quitta pour jamais et sabre et hallebarde;
+ Mais il ne put détacher sa cocarde.
+
+
+L'ABBESSE CONDAMNÉE AU CHAPELAIN.
+
+ Pour un procès pendant au Parlement,
+ Vint à Paris dernièrement
+ Une abbesse jeune et jolie,
+ Qui, d'une amoureuse folie,
+ N'avait jamais connu l'égarement.
+ Entrée au couvent dès l'enfance,
+ Elle avait pu facilement
+ Garder sa première innocence.
+ Elle prit un appartement
+ Chez certaine cousine, ou marquise ou comtesse
+ Dont le fils, chevalier charmant,
+ Joignait à maint autre agrément
+ L'esprit et la délicatesse.
+ Sans intérêt il ne put voir
+ L'embonpoint reposé de notre aimable abbesse,
+ Dont la fraîcheur et la finesse
+ Auraient fait plus d'effet à la cour qu'au parloir:
+ Nez retroussé, peau blanche, fine, œil noir
+ Rempli de feux et de tendresse,
+ De l'amour dans son cœur firent passer l'ivresse;
+ Mais ce dieu doublement signala son pouvoir.
+ Le cavalier est beau, bien fait et leste,
+ L'air mâle, le ton noble et le maintien modeste;
+ Jamais auprès de son moutier
+ N'avait paru si charmante figure,
+ Sans quoi l'on pourrait parier
+ Qu'elle n'eût pas adopté la clôture.
+ Par un regard où se peint le désir,
+ Notre amant entame l'affaire;
+ Après vient un tendre soupir,
+ Que l'on écoute sans colère:
+ Car peut-on se fâcher de ce qui fait plaisir,
+ Surtout contre un cousin, quand le cousin sait plaire?
+ Enhardi par l'impunité,
+ L'amant ose dire qu'il aime.
+ «Je le crois bien, dit-elle, et moi de même.
+ Ne doit-on pas aimer sa parenté?»
+ Ils étaient seuls, et la témérité
+ Toujours se trouve où l'ardeur est extrême.
+ L'amant avec vivacité
+ Porte la main vers le bonheur suprême...
+ D'une pareille liberté
+ La sensible abbesse surprise,
+ Un peu tard à la vérité,
+ Veut s'opposer à l'entreprise:
+ «Ah! monsieur, quelle indignité!
+ Vous abusez de ma bonté...»
+ Discours perdus, il ne lâche point prise;
+ Il savait trop qu'en ces soins là,
+ L'excès peut faire seul excuser l'insolence:
+ Au comble il porta la licence,
+ Et le succès fit voir qu'il ne se trompait pas.
+ L'épouse du seigneur, enivrée, éperdue,
+ Le serre sans oser sur lui jeter la vue;
+ Il vit, dans son tendre embarras,
+ La honte et le plaisir d'avoir été vaincue.
+ Quelques momens après, encore tout émue
+ «O ciel! qu'ai-je éprouvé! lui dit-elle tout bas,
+ A jamais vous m'avez perdue;
+ Sans cette volupté qui m'était inconnue,
+ Je ne pourrai plus vivre, cher cousin;
+ Que faire à mon couvent, quand j'y serai rendue,
+ Des longs sermons d'un triste chapelain!
+
+
+LE COQ ET LE CHAPON.
+
+ De Sparte antique on regrette le temps;
+ On a raison: alors jeune fillette
+ De son époux connaissait les talens
+ Avant qu'hymen en eût fait la conquête.
+ Besoin n'était d'un regard pénétrant,
+ Pour qu'au travers d'une étoffe discrète,
+ L'amour secret allât furtivement
+ D'appas cachés contrôler la retraite.
+ Pour voir bondir à la fleur de seize ans
+ Désirs naissans de jeune pastourette,
+ Besoin n'était aux sincères amans
+ Du cercle étroit d'une froide lorgnette;
+ Ses charmes nus brillaient dans leur printemps;
+ Nature alors parlait sans interprète;
+ Dans l'ombre alors point d'amoureux déduit;
+ Cette pudeur dont on fait tant de bruit,
+ Triste avorton d'une ardeur contrefaite,
+ Du charme obscur d'une prudente nuit
+ Ne voilait point la nature imparfaite.
+ O l'heureux temps que ce siècle tout nu!...
+ Du premier homme on suivait l'innocence;
+ L'amour plus jeune était plus ingénu;
+ De la beauté l'impudique décence
+ A son flambeau sans danger se montrait;
+ D'un sexe à l'autre errait son inconstance;
+ Fidèle ardeur jamais ne l'arrêtait,
+ De sa pudeur avec grâce voilée,
+ La jeune vierge innocemment marchait.
+ De tant d'appas l'âme à peine troublée,
+ Son jeune amant près d'elle s'approchait:
+ Ainsi qu'on vit, avant que d'une pomme
+ Elle eût cueilli le péché défendu,
+ D'Eve en sa fleur le corps pudique et nu,
+ Chaste s'asseoir auprès du premier homme.
+ Amour alors, sans flèche, ni flambeau,
+ Au front n'avait cet aveugle bandeau,
+ Nuage épais dont la sombre fumée
+ Ne laisse voir qu'au travers des brouillards,
+ Dont la vapeur obscurcit les regards,
+ Les traits confus de la vierge charmée.
+ O l'heureux temps que ce siècle tout nu!...
+ Point de surprise!... alors point de reproche!
+ Brûlé des feux d'un amour ingénu,
+ Jamais l'hymen ne prenait chat en poche.
+ Ce temps n'est plus. Qu'en est-il advenu?
+ Pour époux, Lise a pris le jeune Alcandre.
+ Qui l'eût pensé que ce bel ingénu,
+ Jeune, attentif, plein d'une ardeur si tendre,
+ A son amante eût si mal répondu?
+ Aux feux brûlans d'un amour éperdu,
+ Humainement Lise avait cru se rendre.
+ O sort affreux!.. cet amoureux si prompt,
+ Que pour un coq Lise avait osé prendre...
+ Qu'a-t-il fait? Rien... Ce coq est un chapon.
+
+
+LA PEUR DE LA MORT.
+
+ Auprès d'un bois écarté, solitaire,
+ Un bûcheron, pauvre comme il en est,
+ Avait construit une frêle chaumière,
+ Où tous les soirs le bonhomme traînait
+ Son lourd fagot, sa faim et sa misère.
+ Cela soit dit sans affliger ton cœur;
+ Car mon dessein n'est tel, ami lecteur.
+ Le forestier veuf et content de l'être,
+ N'avait qu'un fils, l'espoir de ses vieux ans:
+ C'était Janot. Dans le réduit champêtre,
+ Sous le taillis où le ciel l'a fait naître,
+ Il a déjà compté quinze printemps,
+ Et voit, dit-on, le seizième paraître,
+ Plus beau pour lui que tous les précédens.
+ Trop faible encor pour porter la coignée,
+ Mais de bonne heure au travail façonnée,
+ Tantôt sa main donne au flexible osier,
+ En se jouant, la forme d'un panier:
+ Tantôt il sème autour de son asile,
+ Non pas des fleurs, mais un légume utile
+ Que l'appétit assaisonne au besoin,
+ . . . . . . . . . . . . . . . . . . . .
+ Et pour compagne Annette sa cousine,
+ Rose naissante; elle était orpheline
+ Dès son enfance; et n'ayant d'autre appui
+ Que son pauvre oncle, elle vivait chez lui.
+ Tout beau, conteur, va dire un petit maître;
+ De sa beauté vous ne nous dites mot:
+ Faites la belle, ou vous n'êtes qu'un sot.
+ Belle! eh qu'importe? a-t-on besoin de l'être
+ A quatorze ans? mais Annette l'était,
+ Sans le savoir. Ah! je n'ose le dire:
+ Une fontaine avait pu l'en instruire.
+ Sur ce point là si Janot se taisait,
+ Dans ses regards elle avait pu le lire.
+ Concluons donc qu'Annette s'en doutait,
+ C'était beaucoup: élevé sans culture,
+ Germe tombé des mains de la nature,
+ Ce couple heureux ne savait presque rien,
+ A ses penchans se livrait sans mesure.
+ Et conservant une âme libre et pure
+ Faisait sans choix et le mal et le bien.
+ Un jour de ceux que le printemps ramène,
+ Qui semblait naître exprès pour les plaisirs,
+ Nos deux enfans que le destin entraîne,
+ S'étant assis à l'ombre d'un vieux chêne,
+ Y respiraient sous l'aile du zéphir.
+ Mais tout-à-coup sa douce et fraîche haleine
+ Devint pour eux le souffle du désir.
+ «Ma chère Annette, hélas! dans le bocage
+ J'étais venu pour goûter la fraîcheur,
+ Disait Janot; mais toute sa chaleur
+ Nous a suivis sous le naissant feuillage.
+ --Moi, dit Annette, à ces gazons nouveaux
+ Je demandais un moment de repos;
+ Mais le sommeil a trompé mon attente;
+ Le sommeil fuit ma paupière brûlante.
+ C'est pourtant là qu'hier je m'endormis:
+ Mais j'étais seule, et ta main caressante
+ N'y pressait pas ainsi ma main tremblante;
+ A mes genoux tu ne t'étais pas mis.
+ Séparons-nous pour trouver l'un et l'autre
+ Le calme heureux que nous venons chercher.»
+ Pauvres enfans! quel espoir est le vôtre?
+ Fuyez, un dieu saura vous rapprocher.
+ Pour un moment aux vœux de sa cousine
+ Janot sourit; mais la belle orpheline
+ Fuit lentement. L'amour vient l'arrêter.
+ Du jouvenceau l'embarras n'est pas moindre;
+ S'il fait lui-même un pas pour la quitter,
+ Il en fait deux bientôt pour la rejoindre.
+ Bref, le fripon est encore à ses pieds.
+ Là, moins soumis, mais plus ardent, plus tendre:
+ «Nous séparer! cesse de le prétendre,
+ Dit-il, les yeux de quelques pleurs mouillés;
+ N'ordonne pas que je m'éloigne encore;
+ Dans ce moment plein d'un trouble inconnu,
+ A tes genoux je me sens retenu
+ Par le besoin d'un plaisir que j'ignore.
+ Demeure, Annette, ou bien je vais mourir.
+ --Mourir! quel mot, cria la jeune amante!
+ Quel mot affreux à côté du plaisir!
+ Et quelle image, hélas! il me présente!
+ Quand on est mort, sais-tu bien comme on est?
+ Dans cet état j'ai vu ma pauvre mère;
+ J'étais bien jeune alors, mais le portrait
+ De mon esprit ne s'effacera guère.
+ Sans mouvement et ne respirant plus,
+ On a les pieds et les bras étendus,
+ D'un voile épais la paupière couverte,
+ Les yeux éteints et la bouche entr'ouverte.»
+ A ce portrait bien fait pour l'alarmer,
+ Le jeune amant s'étonne, s'inquiète:
+ «S'il est ainsi, dit-il, ma chère Annette,
+ Ne mourons pas, vivons pour nous aimer.»
+ Déjà leurs cœurs qu'avait glacés la crainte,
+ Sont ranimés par les brûlans désirs.
+ Triste raison, mère de la contrainte,
+ N'approche pas de cette aimable enceinte;
+ Et toi, nature, appelle les plaisirs:
+ Mais je les vois et la fête commence.
+ Des deux côtés d'abord mêmes soupirs,
+ Mêmes sermens d'éternelle constance.
+ Aux doux propos succède le silence;
+ Mille baisers échauffés par l'amour,
+ Sont pris, rendus et repris tour-à-tour;
+ Vers le bonheur ainsi Janot s'avance.
+ Les vents légers, complices de ses feux,
+ Ont dévoilé tous les charmes d'Annette;
+ L'un en jouant fait flotter ses cheveux,
+ L'autre s'envole avec sa colerette;
+ Le plus hardi chatouille ses pieds nus,
+ Un peu plus haut adroitement se glisse,
+ Baise en passant l'albâtre de sa cuisse,
+ Et monte enfin au temple de Vénus.
+ Janot le sut; mais le dieu de Cythère
+ Vient l'arracher à ce guide incertain,
+ En lui mettant l'encensoir à la main,
+ Les yeux fermés le mène au sanctuaire.
+ Arrête, arrête, ô peintre téméraire!
+ La volupté t'en impose la loi,
+ De ses attraits respecte le mystère.
+ Fils de Cypris, dissipe ton effroi,
+ Vas, je sais être aveugle comme toi;
+ Et tes faveurs m'ont appris à me taire.
+ Charme puissant des plaisirs défendus,
+ De nos crayons vous n'avez rien à craindre;
+ Quand on vous goûte, hélas! peut-on vous peindre!
+ Peut-on vous peindre en ne vous goûtant plus?
+ Dans les transports de la première ivresse,
+ Janot sans force et non pas sans désir,
+ Suivant de près la trace du plaisir,
+ Le cherche encore au sein de sa maîtresse.
+ Annette, hélas! sur les gazons fleuris,
+ Ne répond plus à des caresses vaines,
+ Le doux poison répandu dans ses veines
+ Tient à la fois tous ses sens engourdis.
+ L'amant novice à l'instant se rappelle
+ Les traits affreux dont elle a peint la mort,
+ Soulève, presse, avec un tendre effort,
+ Contre son cœur, un des bras de la belle,
+ Croit lui donner une chaleur nouvelle;
+ Le bras échappe et tombe sans ressort,
+ «Annette! Annette!» En vain sa voix l'appelle;
+ Janot, trop sûr de son malheureux sort,
+ Reste un moment immobile comme elle.
+ Tout en impose à sa crédulité.
+ Les yeux fixés sur ceux de sa cousine
+ N'y trouvent plus cette flamme divine,
+ Qui tout-à-l'heure animait sa beauté:
+ «Annette est morte! hélas! je l'ai perdue,
+ S'écrie alors l'amant épouvanté.
+ Triste tableau qu'elle offrait à ma vue,
+ Deviez-vous être une réalité!
+ Annette est morte, et c'est moi qui la tue.
+ Qui que tu sois dont l'immense pouvoir
+ Rend à nos champs leur première verdure,
+ Annette est morte et tu l'as dû prévoir!
+ Fais la revivre ainsi que la nature!»
+ En exprimant ces frivoles regrets,
+ Ces vains désirs, de larmes il arrose
+ Le front d'Annette et ses mornes attraits,
+ Baise en tremblant sa bouche demi-close.
+ Anne s'éveille! hélas! ce tendre mot
+ Est le premier que ses lèvres prononcent,
+ Et le second que les soupirs annoncent
+ Plus tendre encore est celui de Janot.
+ «Elle revit! Annette m'est rendue!
+ Tristes regrets, vous êtes effacés;
+ Elle revit, tous mes maux sont passés.
+ Plaisirs, rentrez dans mon âme éperdue.»
+ A ce discours Anne n'a rien compris,
+ Et sur Janot fixant un œil surpris,
+ Accompagné d'une voix ingénue,
+ «Que veux-tu-dire? et quel est ce transport?
+ Moi j'étais morte!--Oui, tout comme ta mère,
+ Tu ne l'es plus et je bénis mon sort.
+ --Si c'est ainsi, répond la bocagère,
+ Que l'on arrive à son heure dernière,
+ On est bien sot d'avoir peur de la mort.
+
+
+LA CONSOLATION DES COCUS.
+
+ D'un préambule, ami, je vous dispense,
+ Figurez-vous, au sein de la Provence,
+ Un couvent de nonains,
+ Bien desservi par deux Bénédictins,
+ Chacun d'eux y remplit son devoir en bon prêtre;
+ L'un absout les péchés; l'autre les fait commettre.
+ Ce dernier, jeune encor, vigoureux compagnon,
+ A très-bon droit nommé père Tampon,
+ Au par-dessus beau sire,
+ Etait chéri surtout de la mère Alison,
+ La fabriquante en chef d'Enfans-Jésus de cire.
+ Aussi l'histoire dit, et sans peine on le croit,
+ Qu'Enfans-Jésus sortis de sa manufacture,
+ Ressemblaient à Tampon toujours par quelqu'endroit,
+ Et que cet endroit-là n'était en mignature.
+ Mais comme bon chrétien voit tout du bon côté,
+ Il n'était pas une seule béate
+ Qui, loin de se choquer de cette disparate,
+ N'y crût voir l'attribut de la divinité,
+ Et n'eût dit volontiers son bénédicité.
+ Tout allait bien enfin, quand la reconnaissance
+ Persuada, sans doute, à l'amoureux Tampon,
+ Que pour payer les soins de la tendre Alison,
+ Il devait faire aussi sa ressemblance;
+ Et dès le même soir, il ébauche un poupon;
+ Ce poupon là n'était de cire;
+ Ergó, point ne fondit: et les nones de rire;
+ J'entends celles qu'Amour tenait sous son empire,
+ Et qui risquaient souvent
+ Dans les bras du plaisir pareil événement.
+ Les vieilles de gronder, et cela va sans dire;
+ Elles ne faisaient plus un péché si charmant.
+ Après maint ris moqueur, mainte antienne fâcheuse,
+ Pour la maison des champs, mère Alison partit;
+ Et la sœur accoucheuse,
+ Layette sous le bras, aussitôt la suivit.
+ En secret, tant qu'on put, l'accouchement se fit;
+ Le jardinier pourtant en apprit quelque chose;
+ Et ne pouvant garder sur ce point lettre close,
+ Le dimanche suivant,
+ En portant le cerfeuil, le concombre, au couvent,
+ Il en lâcha deux mots à la tourière,
+ Qui vous le chapitra d'une étrange manière;
+ Et lui montrant un Christ, lui dit: «Pauvre idiot,
+ Avec un tel époux, veux-tu qu'une recluse
+ Puisse faire un marmot?
+ Le rustre alors se prosterne à genoux,
+ Et s'écrie: «Ah, bon Dieu! comme l'on vous abuse;
+ De ces béguines-là si vous êtes l'époux,
+ Las! vous êtes cocu tout aussi bien que nous.
+
+
+LA FIDÉLITÉ A TOUTE ÉPREUVE.
+
+ Une nymphe de l'Opéra,
+ Leste, fringante, et _cætera_,
+ Après avoir joué le rôle d'Immortelle,
+ Craignait de se crotter pour retourner chez elle.
+ Fort à propos, un élégant marquis
+ Arrive, lorgne, admire, offre son vis-à-vis.
+ Fouette, cocher! L'on part, et soudain la cruelle
+ De demander: «Que fait votre main-là?
+ --Chut... ma boucle s'accroche à votre falbala.
+ --Ah, monstre! je crîrai; j'y suis très-résolue.
+ --Enfance!--Mon honneur!--Comment vous en avez?
+ Quel affront.--quel plaisir.--Je suis... je suis... vaincue;
+ Il était temps, ma foi; nous sommes arrivés.
+ --Mais je monte chez vous; pourquoi ces révérences?
+ --Non, monsieur.--Entre amis, ridicule à ce point?
+ --Fidèle à mon amant, je ne me permets point...
+ --Quoi!--De nouvelles connaissances.
+
+
+LE CONNAISSEUR.
+
+ Que de sots renommés pour l'esprit, pour le goût,
+ N'ont eu que des grands airs, du jargon, de l'audace!
+ C'est ainsi qu'autrefois maint courtisan surtout
+ Cachait bien peu de fond sous beaucoup de surface.
+ Nous avons tous connu le célèbre Milfleur,
+ Né, comme ses ayeux, duc, riche et connaisseur;
+ Il devait des talens se montrer idolâtre.
+ Aussi dans son palais avait-il un théâtre,
+ Des bronzes, des tableaux, des médailles en or:
+ Mais son plus cher trésor
+ Était un pavillon tapissé de gravures;
+ Il en faisait d'abord admirer les bordures,
+ Le sujet, le dessin; ensuite il s'écriait:
+ «Remarquez, s'il vous plaît,
+ Que toutes sont _avant la lettre_.»
+ Or, comme il retenait,
+ Ou bien qu'il écrivait peut-être,
+ Ce qu'en le visitant chaque amateur disait,
+ Et qu'il le répétait;
+ Effleurant des beaux arts la surface agréable,
+ Il semblait marier la palme du savant
+ Au bouquet séduisant
+ Du petit maître aimable.
+ Une de nos Laïs, un jour, dit-on, s'y prit;
+ Et son cœur partageait l'erreur de son esprit,
+ Lorsque Milfleur voulant brusquer cette conquête,
+ Écrivit un billet, mais si plat, mais si bête,
+ Que la nymphe en rougit,
+ Et que, dans son dépit,
+ Sur l'enveloppe elle se borne à mettre;
+ «Vous n'êtes plus _avant la lettre_.»
+
+
+LA PRUDE.
+
+ Amour et pruderie
+ Eurent toujours quelque léger débat;
+ La dame par orgueil donne à tout de l'éclat;
+ Puis, je ne sais comment elle fait sa partie,
+ Elle finit toujours par avoir le dessous.
+
+ «A propos de cela, messieurs, connaissez-vous
+ La prude Arsinoé?--Qui? cette présidente
+ Dont le cœur a quinze ans, le visage quarante?
+ --Précisément; veuve depuis trois mois,
+ On la voit convoler pour la troisième fois.
+ Dorval, hier, a fait cette conquête;
+ Il est intéressant;
+ Chez le peuple insurgent,
+ Il abattit la tête
+ De maint et maint forban;
+ Et troqua ses deux bras contre un double ruban.
+ Je ne vous peindrai pas la modeste grimace,
+ Qu'en prononçant son _oui_, notre bégueule fit.
+ Après bien des façons, la voilà dans son lit;
+ De ceci, de cela, je vous fais encore grâce;
+ Le désir, sous le lin, comme un zéphyr léger,
+ Circule en murmurant; c'est l'heure du berger.
+ L'époux était de feu, l'épouse résignée
+ Dédiait ses soupirs au dieu de l'hyménée,
+ Quand.... hélas!--Vous riez? Ah! plaignons-les plutôt.
+ Si faudrait-il au moins qu'hymen ne fut manchot.
+ Le Tantale nouveau, de la voix et du geste,
+ Appelle un prompt secours, que sa position
+ Devant tout cœur bien fait, sollicite de reste.
+ La volupté dit oui, mais la pudeur dit non.
+ On supplie, on refuse, on presse, on boude, on peste:
+ On avance en tremblant un doigt, puis deux, puis trois;
+ Enfin, notre héroïne est réduite aux abois,
+ De l'humanité sainte elle écoute la voix;
+ Déjà son protégé l'en payait par deux fois;
+ Quand par un trait nouveau de fine pruderie,
+ La voilà qui s'écrie:
+ «Devoir, tu l'as voulu, mais j'en jure par toi!
+ L'ôtera qui voudra, ce ne sera pas moi.»
+
+
+L'ILLUSION DU CLOITRE.
+
+ _Désir de fille est un feu qui dévore,
+ Désir de nonne est cent fois pis encore_,
+ A dit certain auteur
+ D'immortelle mémoire.
+ Des recluses surtout il connaissait le cœur,
+ Son enthousiasme heureux, sa brûlante ferveur;
+ Et quiconque lira cette pieuse histoire,
+ Va s'écrier avec notre docteur:
+ _Désir de fille est un feu qui dévore,
+ Désir de nonne est cent fois pis encore_.
+ Une belle au cœur tendre, à l'œil étincelant,
+ Victime de ses vœux et d'un père tyran,
+ Gémissait, sous la guimpe, au fond d'une province.
+ Son époux lui laissait, consolateur trop mince,
+ Et de bien tristes jours et de plus tristes nuits;
+ Sur son front la jonquille attestait ses ennuis.
+ Heureusement pour notre prisonnière,
+ Une pensionnaire
+ Qu'embellissent déjà deux lustres et trois ans,
+ Doit attendre, au moutier, que deux ou trois printemps,
+ Caressant ses attraits de leur aile fleurie,
+ Peignent en incarnat
+ Certain petit bouton encor trop délicat,
+ L'entrouvent au désir, à l'amour, à la vie.
+ L'hymen le guette, armé de son contrat.
+ Cependant à ce dieu on taillait de l'ouvrage;
+ Car, comptant chaque jour dix larcins par ses doigts,
+ La nonne lui soufflait les trois quarts de ses droits.
+ Souffler n'est pas jouer, va s'écrier un sage.
+ Ne nous amusons pas à ces distinctions;
+ Trop heureux le mortel qui vit d'illusions!
+ Enfin un réel mariage
+ Vient livrer la nonnette aux ennuis du veuvage.
+ Elle pleure, gémit;
+ Se mord les doigts, enrage;
+ Et puis en fille sage,
+ Elle prend à l'écart son Élise et lui dit:
+ «Ah! du moins, jurez-moi de m'envoyer l'image
+ Du trait toujours vainqueur,
+ Qui doit..... Son front se couvre de rougeur...
+ Sa langue s'embarrasse.... Admirons tous la nonne;
+ Elle n'ose nommer le séduisant bijou,
+ Dont en grâce, jadis, toute honnête matronne
+ Ornait publiquement l'albâtre de son cou;
+ Mais on l'a devinée, et son trouble s'appaise.
+ De l'emplette, à Paris, on charge une Marton.
+ Le marchand dit: «Ce bijou, le veut-on
+ A l'espagnole, ou bien à la française?
+ A l'espagnole courts, ils brillent en grosseur;
+ Minces à la française, ils brillent en longueur.
+ A cette question, l'acquéreuse indécise
+ N'ose risquer son goût, crainte d'une méprise.
+ La bonne amie à la recluse écrit,
+ Et voici mot pour mot ce qu'elle répondit:
+ «S'il faut sur ton cadeau parler avec franchise,
+ C'est dans le goût français surtout qu'il me plaira;
+ Mais pour Dieu, mon enfant, dis qu'on l'espagnolise,
+ Autant que faire se pourra.»
+
+
+
+
+POÉSIES DIVERSES.
+
+
+
+
+POÉSIES DIVERSES.
+
+
+LES FÊTES ESPAGNOLES[28].
+
+ Il me souvient d'avoir passé deux mois
+ Dans un château de gothique structure,
+ Flanqué de tours, imposante masure
+ Dont le seigneur m'ennuyait quelquefois,
+ Ou me grondait quand je daignais l'entendre.
+ Mais curieux, il me plaisait d'apprendre
+ Mainte anecdote; il avait vu des rois,
+ Des empereurs, des princes d'Allemagne,
+ Ces cours vraiment ont de très-bons endroits.
+ Sa favorite était la cour d'Espagne;
+ Il la citait sans relâche et partout,
+ Cherchant quelqu'un qui pour elle eût du goût.
+ Du roi Philippe et de la Parmesane
+ J'ai remporté des traits assez plaisans,
+ Je dis pour moi, plaisans pour un profane,
+ Qui veut de loin des princes amusans.
+ Mon rabâcheur trouvait son passe-temps
+ A parler d'eux, de lui, de leurs caresses.
+ Il possédait des reines, des princesses,
+ En bague, en boîte, en bijoux bien montés,
+ Rois, électeurs, en ordre étiquetés;
+ Ayant garni tout un écrin d'altesses,
+ Près de la tombe, épris des dignités,
+ Et raffolant surtout des majestés;
+ Puis, allongeant deux tiroirs parallèles,
+ Il m'étalait cent joyaux radieux,
+ Luxe enterré, pompeuses bagatelles,
+ Perles, rubis, diamans précieux,
+ Présens des rois, et qui plus est, des belles.
+ En l'écoutant, cent fois je me suis dit:
+ Les rois d'alors aimaient bien peu l'esprit.
+ N'importe: il faut, pour prix de ses nouvelles,
+ Le suivre encor à Madrid, au Prado,
+ Quitte à partir pour le Ben-Retiro
+ Où le roi court, quand le sourcil lui fronce:
+ Et n'a-t-on pas d'ailleurs Saint-Ildephonse,
+ Lieux enchantés, palais du doux printemps
+ Où dans l'ennui sa majesté s'enfonce
+ Tout à son aise, et loin des courtisans?
+ Bâiller tout seul marque un certain bon sens,
+ Et montre au moins que la grandeur suprême
+ Pour s'ennuyer se suffit à soi-même.
+ De ce babil du vieil ambassadeur
+ Que j'écoutais, vous en voyez la cause:
+ Il m'est resté dans l'esprit, cher lecteur,
+ Je ne sais quoi dont il faut que je cause.
+ Là.... pour causer, perdre son sérieux,
+ Dire un peu.... tout, sans fadeur, sans scrupule.
+ J'ai des amis aimant le ridicule,
+ Moi, .... je le peins... par amitié pour eux.
+ Vous saurez donc, sans plus de préambule,
+ Que dans Madrid, sous l'avant-dernier roi,
+ Prince pieux et vraiment catholique,
+ Mais trop souvent battu, malgré sa foi,
+ Par les Anglais, maudit peuple hérétique:
+ Quand je dis lui, c'étaient (vous sentez bien)
+ Ses généraux, le roi n'en savait rien;
+ On lui sauvait tout chagrin politique;
+ C'était plaisir de voir comme on tendait
+ Devers ce but, et comme on s'accordait
+ A tenir loin tout parleur véridique;
+ Pour lui tout seul la gazette mentait,
+ Gazette à part, de plaisante fabrique,
+ Que le ministre ou la reine dictait:
+ Oh! que n'a-t-on cet exemplaire unique!
+ La cour, la chambre et le moindre valet,
+ Secondaient tous la reine et le ministre:
+ Tenant pour sûr qu'un triste événement,
+ Un grand désastre, un revers bien sinistre,
+ Appris au roi, pouvait subitement
+ Plisser son front, obscurcir son visage,
+ D'un peu d'humeur y laisser le nuage
+ Et retarder sa chasse d'un moment,
+ Tant ce bon prince avait de sentiment!
+ Or, cette fois, le mal étant extrême,
+ Il fut réglé, d'après ce beau système,
+ Qu'on donnerait fêtes de grand éclat,
+ Pour réparer les malheurs de l'état.
+ Le temps pressait: zèle, soins et dépense,
+ On prodigua tout, hors l'invention,
+ Pour étaler avec profusion
+ Tous les plaisirs de la magnificence,
+ Un beau gala, dans sa perfection,
+ Jeu, grand couvert, la musique, la danse,
+ Feux d'artifice, illumination,
+ Tout le fracas d'une cour excédée,
+ Sans frais d'esprit, sans l'ombre d'une idée.
+ Pardon; j'ai tort; on se disait tout bas,
+ Que c'est vraiment un prince formidable;
+ Que les Anglais se rendront sans combats,
+ Que tous les jours la reine est plus aimable
+ Malgré les ans, on ne la conçoit pas;
+ Que le ministre est un homme admirable;
+ Que les Infans sont plus beaux que le jour:
+ Bref, ce qu'on dit, ce qu'il est convenable
+ Qu'un roi vivant entende dans sa cour.
+ Le lendemain donne fête nouvelle.
+ Vous connaissez ce que l'Espagne appelle
+ _Acte de foi_. La foi devait brûler
+ De cent Hébreux une troupe infidelle,
+ D'infortunés triste et longue séquelle
+ Qu'on dénombrait, la voyant défiler;
+ Et puis venait un renfort d'hérétiques,
+ Seuls vrais auteurs des disgrâces publiques.
+ La foi console: il faut se consoler.
+ C'est bien aussi ce que l'on se propose,
+ Quant au public; le roi, c'est autre chose:
+ Ignorant tout, rien ne peut le troubler;
+ Nul embarras, nul souci ne l'approche.
+ Content, heureux, et la gazette en poche,
+ De l'avenir irait-il se mêler?
+ Vainqueur partout, terrible (on l'en assure),
+ Son cœur jouit d'une allégresse pure.
+ Environné de messieurs les Infans,
+ D'un air dévot il dit ses patenôtres:
+ Il faut donner l'exemple à ses enfans,
+ Priant pour eux la vierge et les apôtres.
+ Bien surveillés par l'inquisition,
+ Ils sont dressés à la religion
+ Par des prélats humbles comme les nôtres,
+ Mais qui, croyant ce qu'ils prêchaient aux autres,
+ Avaient de plus la persuasion.
+ Des trois Infans la sournoise jeunesse
+ Montrait du goût pour la contrition;
+ Le sérieux de la componction
+ Tartufiait leur sombre gentillesse:
+ Un maintien gauche, en dépit de l'altesse,
+ Ce tour d'église et cet air d'oraison,
+ Cet humble instinct qui détruit la raison,
+ Qui plaît au prêtre, aussitôt l'intéresse
+ Et lui fait dire: Oh! celui-ci m'est bon.
+ On a voulu qu'au sortir de la messe,
+ L'aîné, surtout, vint à l'acte de foi
+ Voir la douceur de notre sainte loi,
+ Mâter ses sens, sa pitié, sa faiblesse,
+ Enfin promettre à l'Espagne un grand roi,
+ Qui vît toujours l'enfer autour de soi.
+ Et dans le fait, voyant des misérables
+ Précipités dans des brasiers ardens,
+ Tordant leurs bras déchirés de leurs dents,
+ Et leurs bourreaux, des hommes, ses semblables,
+ Usurpateurs du bel emploi des diables,
+ N'est-il pas vrai que monseigneur l'Infant
+ Doit à l'enfer croire plus aisément?
+ Aimable prince, ô combien ton enfance
+ En ce beau jour a donné l'espérance
+ Au saint office! Il dit que tôt ou tard
+ Tu reprendras sûrement Gibraltar,
+ Qui fut ton bien, et que la Providence
+ A laissé prendre aux Anglais par hasard.
+ Ce pronostic, qu'on répand dans l'Espagne,
+ N'eut point d'accès au journal de la cour;
+ On s'y bornait à louer tour à tour
+ L'auguste roi, son auguste compagne,
+ Qui sont du monde et l'exemple et l'amour:
+ Puis de vanter, en phrases fanatiques,
+ Leur zèle ardent contre les hérétiques,
+ Contre l'Anglais, surtout contre l'Hébreu,
+ Peuple endurci dans ses vieilles pratiques,
+ Que l'on convient venir d'assez bon lieu;
+ Mais qui, fidèle à ses cahiers antiques,
+ Livres chéris, divins de notre aveu,
+ Meurt méchamment et pour adorer Dieu
+ Comme David, de qui les doux cantiques
+ Lui sont chantés quand on le jette au feu.
+ Certes, voilà de quoi mettre en colère
+ Un saint journal: puis, viennent les couplets,
+ Hymnes, chansons, redondilles, sonnets,
+ Qu'une foi vive, hypocrite ou sincère,
+ Un vain désir, ou le talent de plaire,
+ Adresse au roi sur ses brillans succès;
+ Car tout le plan de la cérémonie
+ Est un effort de son puissant génie.
+ Pourquoi, soudain, places et carrefours
+ Vont de sa gloire occuper quelques jours
+ Les regardans: estampes et gravures,
+ Grotesque affreux, sombres caricatures,
+ Où, consumés dans leurs sacrés atours,
+ La tête en bas, feux et flamme à rebours,
+ En noirs démons, grimacent les figures
+ Des torturés, infligeant des tortures;
+ Dieu, qui d'en haut contemple cet enfer
+ Avec amour, et bénit Lucifer;
+ Le doux Jésus; l'attrayante Marie,
+ Qui, caressant d'un sourire amical
+ Les vils suppôts du monstre monacal,
+ Semble exciter leur dévote furie;
+ En bas, le roi d'un beau zèle échauffé,
+ La croix en main, guidant l'auto-da-fé,
+ Dont le livret, lu dans chaque famille,
+ D'un jacobin vu, revu, paraphé,
+ Va sur les mers, pieuse pacotille,
+ Charmer, ravir, de Cadix à Manille,
+ Ses heureux saints qui prennent leur café.
+ Vous conviendrez que maintenant l'Espagne
+ Avec honneur peut ouvrir la campagne,
+ Qu'on va tout vaincre, et que les ennemis
+ Seront bientôt chassés du plat pays.
+ Soit, j'en conviens; mais un moment, de grâce;
+ Rendons surtout la victoire efficace,
+ Modérons-nous, et faisons qu'aujourd'hui
+ Le roi n'ait plus une gazette à lui.
+ Songeons au but de la troisième fête,
+ Que cette fois pour le peuple on apprête.
+ Que dites-vous? le peuple! Eh, oui! vraiment,
+ Dans le malheur on y pense un moment.
+ Le plus grand roi, quand la chance varie,
+ Avec le peuple est en coquetterie.
+ A son époux la reine a prudemment
+ Insinué qu'au sein de la victoire,
+ Un roi couvert des rayons de la gloire,
+ S'il est chéri, paraît encor plus grand.
+ Le roi, frappé, vit l'importance extrême
+ De ce conseil: «Eh bien! dit-il, qu'on m'aime.
+ Veillez-y bien, réglez tout promptement.»
+ On obéit, et le gouvernement,
+ Voyant le peuple abattu de tristesse,
+ Prit le parti d'ordonner l'allégresse,
+ De la payer. On prit l'argent; mais quoi?
+ On ne rit pas ainsi de par le roi.
+ L'auto-da-fé, merveilleux en lui même,
+ Soutient le cœur, mais ne peut réjouir:
+ Il faut chercher ailleurs ce bien suprême
+ Et s'adresser à quelqu'autre plaisir.
+ Or, le plus grand, le seul par excellence,
+ Vous devinez, c'est de voir, des taureaux
+ Mis en fureur, poussés à toute outrance
+ Par des guerriers, des piqueurs, des héros,
+ Gens vigoureux, bien armés, bien dispos.
+ De ces combats la sublime science
+ Chez l'Espagnol brilla dans tous les temps.
+ Sur Caldérone elle a la préférence:
+ Elle ravit les petits et les grands,
+ La cour, la ville; et sa majesté même
+ Fait grand état de ce talent suprême.
+ Par cent rivaux le prix est disputé:
+ C'est un hommage offert à la beauté.
+ L'Espagnol croit, lorsque son sang ruissèle,
+ Que pour jamais sa maîtresse est fidèle.
+ Chez nous Français, cet argument nouveau
+ Prendrait du poids, en supposant de même,
+ Qu'on ne peut plus, dès qu'on perce un taureau,
+ Être fidèle à la beauté qu'on aime.
+ Chaque pays a son raisonnement;
+ Cervelle humaine est chose singulière.
+ De ma raison votre raison diffère:
+ Le cœur aussi m'étonne grandement.....
+ Mais je reviens et reprends notre affaire.
+ L'affaire allait plus que passablement:
+ L'amphithéâtre était garni de belles
+ De toute espèce, et même de cruelles.
+ On avait fait le signe de la croix,
+ Et trois taureaux s'avançaient à la fois.
+ Si je voulais faire ici le poète,
+ Convenez-en, lecteur, j'aurais beau jeu;
+ A qui tient-il? Mais je retiens mon feu,
+ Je vous fais grâce; et ma muse discrète
+ Des lieux communs dédaigne le secours;
+ Puis, la morale a seule mes amours.
+ Or, disons donc, sans soin, sans étalage,
+ Qu'un des taureaux, j'en ai parlé, je crois,
+ Deux étant morts, demeuré seul des trois,
+ Blessé lui-même et transporté de rage,
+ Glaça d'effroi l'amphithéâtre entier,
+ Renversant tout, matador ou guerrier,
+ Nègre, marquis, grand d'Espagne et bouvier,
+ Armés ou non; il n'eut plus d'adversaire.
+ Thésée, Alcide, aux siècles fabuleux,
+ Eussent cherché ce taureau merveilleux,
+ Pour en découdre: il était leur affaire.
+ Sa majesté, ne pensant pas comme eux,
+ Se blottissait dans sa loge grillée,
+ Mourant de peur, la croyant ébranlée.
+ Chacun tremblait à l'exemple du roi;
+ Mais savez-vous comme, en ce désarroi,
+ Dieu secourut cette cour si troublée?
+ Un jeune enfant, obscur, bien inconnu,
+ Vient à songer qu'à l'instant il a vu
+ Les bœufs d'un tel, troupeau considérable,
+ Qui lentement regagnaient leur étable.
+ Vite il y court, les fait sortir soudain,
+ Et les conduit, aidé d'un vieux voisin,
+ Vers cet enclos où la terrible scène
+ Répand l'horreur: les voilà dans l'arène.
+ En quel moment? Quand le monstre fougueux,
+ Moins forcené, paraissait plus terrible;
+ Lorsqu'agitant, tournant sa face horrible,
+ Gonflé, fumant d'un nuage écumeux,
+ Vainqueur et seul sur l'arène sanglante,
+ Les feux épais de sa narine ardente,
+ Les feux hagards, noirs et clairs de ses yeux,
+ Redemandaient, cherchaient la guerre absente.
+ Pour ennemis il ne voit que des bœufs
+ Qui défilaient, un par un, deux par deux,
+ En plus grand nombre; et puis la troupe entière
+ De plus en plus garnissait la carrière.
+ De leurs gros yeux la stupide langueur
+ Et de leurs pas la pesante lenteur
+ N'annonçant point d'intention guerrière,
+ Le fier taureau, qu'étonne leur douceur,
+ Tout ébaubi d'être sans adversaire,
+ Les étonnait d'un reste de fureur,
+ Qui peut passer entre bœufs pour humeur;
+ Et nulle part ne trouvant de colère,
+ Il s'appaisa, voyant qu'ils n'ont point peur.
+ Grâce à leur corne, il les crut ses semblables:
+ Comme ils beuglaient, il les crut ses égaux;
+ Et radouci dans ce commun repos,
+ Environné de voisins si traitables,
+ Il imita ces prétendus taureaux.
+ Ce dénoûment plut fort à l'assistance,
+ Au roi surtout: l'on reprend contenance,
+ On se rassure, on rit de son effroi,
+ Que l'on niait; nul n'avait craint pour soi:
+ Un seul instant si l'âme fut troublée,
+ Chacun convient que c'était pour le roi;
+ Le roi le crut, se croyant l'assemblée.
+ La peur cessant, on devint curieux.
+ Mais d'où vient donc ce grand convoi de bœufs?
+ On cherche, on tient tout le fil de l'histoire.
+ Un empressé courut après l'enfant
+ Qui prit la fuite; il avait peur d'un grand,
+ Et se sauva de l'interrogatoire.
+ La reine en rit: chacun des courtisans
+ Voulait qu'il fût le fils d'un de ses gens,
+ Neveu du moins, tant ils aimaient la gloire.
+ Le roi laissa disputer là-dessus,
+ Indifférent, puisqu'il ne tremblait plus.
+ Hors de péril, sa majesté charmée
+ Lâche deux mots sur l'enfant, le voisin,
+ Bâillant, distrait; et dès le lendemain
+ S'en soucia comme de son armée.
+ Tandis qu'il bâille et ne s'amuse pas,
+ Des battemens de mains, de grands éclats,
+ Des ris joyeux partent de la commune.
+ Sa majesté, que le rire importune,
+ Paraît surprise, elle regarde en bas:
+ C'était l'enfant qui, rentré de fortune,
+ Ne craignant plus, voyez-vous, d'être pris
+ Ni présenté, curieux, s'était mis
+ Sur un gradin, debout, près de l'issue
+ Par où des bœufs se pousse la cohue,
+ Troupeau bénin, qu'on chasse avec des ris.
+ Et des rieurs remarquez l'insolence;
+ Car vous saurez qu'en ce troupeau si doux
+ Est l'animal qui les fit trembler tous;
+ Mais de l'enfant la naïve impudence
+ Fit plus d'effet encor, réussit mieux.
+ En revoyant ce taureau trouble-fête,
+ Auteur du mal, si coupable à ses yeux,
+ D'un gros bâton, plaisamment furieux,
+ Il va frappant de la maudite bête
+ Les flancs, le dos; et le pauvre animal,
+ Doublant le pas sous l'instrument risible,
+ Va s'enfonçant dans le groupe paisible,
+ Pour se sauver de ce petit brutal.
+ Vous souriez, lecteur; mais je parie
+ Que vous rêvez: laissons la rêverie,
+ Contentons-nous d'un simple enseignement,
+ D'un aperçu: que tel est fréquemment
+ Plus fort tout seul qu'avec sa confrérie.
+ Vous le sentez, hélas! péniblement,
+ Hommes de main, de tête, de génie,
+ Vous que j'ai vus en maint gouvernement
+ (Le despotisme a bien sa prudhomie),
+ Vous que je plains, abattus tristement,
+ Marchant de front, bêtes de compagnie.
+ Cet art des rois, ce secret merveilleux,
+ Nous le savons; mais l'Espagne l'ignore;
+ En ces climats le ciel fait naître encore
+ Des esprits fiers et des cœurs généreux;
+ Mais les taureaux sont entourés de bœufs.
+ Chassons les bœufs, chassons le saint office,
+ Prions le ciel que la foi s'affaiblisse,
+ Limons leurs fers et dessillons leurs yeux
+ Par maint écrit où la vérité brille,
+ La vérité, trésor plus précieux
+ Que du Pérou l'opulente flottille;
+ Et dans Madrid menant la vérité,
+ Que suit bientôt sa sœur la liberté,
+ Consolidons le pacte de famille.
+
+ [28] Chamfort composa ce petit poème au commencement de 1792.
+
+
+CALYPSO A TÉLÉMAQUE,
+
+HÉROÏDE.
+
+ Ainsi donc le destin, dans les murs de Salante,
+ Fixe pour un moment ta fortune flottante!
+ Tu triomphes, ingrat; et ta crédulité
+ S'est de tous tes forfaits promis l'impunité!
+ Que sais-je? en ce moment ta coupable imprudence
+ Peut-être ose accuser ma haine d'impuissance.
+ Je veux avec le jour t'arracher ton erreur;
+ Par mon amour passé juge de ma fureur.
+ Non, tu ne verras point cette Itaque chérie,
+ Ce séjour que je hais, cette obscure patrie,
+ Pour qui ton cœur jadis, d'un vain espoir flatté,
+ Méprisa mon amour et l'immortalité.
+ Grands Dieux! si vos décrets permettent qu'il la voie,
+ Puisse-t-il ne goûter qu'une trompeuse joie!
+ Oui, traître, qu'aussitôt un nuage odieux,
+ Abusant ton espoir, la dérobe à tes yeux;
+ Qu'à te persécuter la fortune constante,
+ Promène sur les mers ta destinée errante;
+ Que les vents, échappés de leurs sombres cachots,
+ De la mer contre toi soulèvent tous les flots;
+ Et, pour combler mes vœux, qu'un funeste naufrage
+ M'offre ton corps mourant poussé vers mon rivage;
+ Que ta nymphe, en pleurant sur ton malheureux sort,
+ Par ses cris douloureux appelle en vain la mort!
+ Dieux? quel plaisir de voir ma rivale plaintive
+ Rappeler vainement ton ombre fugitive!
+ Mes yeux, au lieu des tiens, jouiront de ses pleurs,
+ Et ma présence encor aigrira ses douleurs.
+ Sans me déplaire alors, de cyprès couronnée,
+ Elle pourra gémir à tes pieds prosternée;
+ Et je n'envîrai plus ni ses gémissemens,
+ Ni ses tendres regards, ni ses embrassemens.
+ Mais je frémis, mon cœur, mon faible cœur soupire:
+ Dieux! serait-ce d'amour?... Ah! ma fureur expire!
+ Malheureuse! je l'aime et le hais tour à tour.
+ Que dis-je? cette haine est un transport d'amour.
+ Télémaque! je cède; oui, c'est ma destinée;
+ Sous le joug de l'Amour ma haine est enchaînée;
+ N'en crois pas les transports où j'ai pu me livrer;
+ Ne crains rien: Calypso ne peut que t'adorer.
+ Grands dieux! n'exaucez pas ma funeste prière;
+ C'était contre moi-même armer votre colère.
+ Quand mon cœur pour l'ingrat tremble au moindre danger,
+ Hélas! que je suis loin de vouloir me venger!
+ Quelle était ma fureur? Oui, dieux! je vous implore:
+ Mais ce n'est qu'en faveur de l'objet que j'adore;
+ Et s'il faut éprouver sur lui votre pouvoir,
+ Consultez mon amour et non mon désespoir.
+ Mais, hélas! que dis-tu; malheureuse déesse?
+ Arrête; où t'emportait une indigne faiblesse?
+ Songes-tu que le traître, au mépris de ta foi,
+ Ose former des vœux qui ne sont pas pour toi?
+ Oui, tandis que pour lui, lâchement suppliante,
+ Je fais des vœux... l'ingrat en fait pour son amante;
+ Et son farouche orgueil, que je n'ai pu dompter,
+ Ne se souvient de moi que pour me détester.
+ Ah! quand tu vins tremblant, au sortir du naufrage,
+ M'offrir de tes malheurs l'attendrissante image,
+ Moi-même je devais, prévenant tes affronts,
+ Te replonger vivant dans ces gouffres profonds,
+ Dans ces gouffres affreux que le sort te prépare,
+ Habités par la mort et voisins du Ténare.
+ Dans ton cœur ennemi, pourquoi mon faible bras
+ Hésita-t-il alors de porter le trépas?
+ Sur la tête du fils offert à ma colère,
+ Ma main devait venger la trahison du père;
+ Et ta mort, m'épargnant un fatal entretien,
+ Devait punir son crime et prévenir le tien.
+ Mon orgueil, offensé des mépris d'un parjure,
+ Se croyait désormais à l'abri d'une injure:
+ Je défiais l'Amour, auteur de tous mes maux;
+ Je jurai d'immoler au soin de mon repos
+ Tous les infortunés que leur destin funeste
+ Conduirait vers ces bords que Calypso déteste;
+ Leur sang a cimenté cet horrible serment;
+ J'ai cru, dans chacun d'eux, immoler un amant;
+ Tu parus, mon courroux s'armait pour ton supplice;
+ Tu t'avances, je vois... j'aime le fils d'Ulisse:
+ A la tendre pitié j'abandonne mon cœur,
+ J'y laisse entrer l'amour au lieu de la fureur.
+ Au meurtre dès long-temps ma main accoutumée,
+ Ma main par un mortel se vit donc désarmée;
+ Je n'osai la porter dans ton coupable flanc;
+ Sanglante, je craignis de répandre le sang.
+ Cette divinité dont le mâle courage
+ Jadis se nourrissait de meurtre et de carnage,
+ Dont la rage guidait les farouches transports,
+ Dont le bras tant de fois ensanglanta ces bords,
+ A l'aspect d'un mortel, désarmée et tremblante,
+ Soupire et n'est déjà qu'une timide amante.
+ Calypso ne hait plus en ce funeste jour;
+ Le poignard à la main, elle implore l'Amour.
+ Qu'aisément tu surpris ma raison égarée!
+ De mon cœur imprudent je te livrai l'entrée.
+ Je respectai ces jours, ces jours infortunés,
+ Des piéges du trépas sans cesse environnés.
+ O souvenir cruel d'une ardeur insensée!
+ O pleurs! ô désespoir d'une amante offensée!
+ Télémaque!... Eucharis!... Détestables amans!
+ Malheureuse! Que faire en ces affreux momens!
+ Vous m'évitez en vain, je vole sur vos traces...
+ Mais que dis-je? Voudrais-je augmenter mes disgrâces?
+ Mes yeux pourraient-ils voir leurs transports amoureux.
+ Et leurs embrassemens insulter à mes feux?
+ Encor, si je pouvais, au gré de ma furie,
+ Briser le nœud cruel qui m'enchaîne à la vie,
+ Etouffer mes douleurs dans le sein du trépas...
+ Mais je ne peux mourir... Eh bien! toi, tu mourras!
+ Oui, je veux dans ton sang plonger ma main fumante,
+ Sous les yeux, dans les bras de ton indigne amante.
+ Oui, dans ses bras sanglans, ingrat, tu vas périr:
+ Elle triomphera de t'avoir vu mourir.
+ . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . .
+ Dieux! vengez par mes mains son infidélité;
+ Je vous pardonne alors mon immortalité.
+ Non, c'est peu de la mort pour une telle offense;
+ Ah! par mon désespoir, jugez de ma vengeance.
+ Sombre divinité des malheureux amans,
+ Cruelle Jalousie, arme tous tes serpens;
+ Allume dans mon cœur tous les feux de la rage;
+ Je le soumets à toi, règne en moi sans partage;
+ Étouffe de l'amour les soupirs et les vœux:
+ C'en est fait, je me livre à tes plaisirs affreux;
+ Change en noire furie une timide amante;
+ Enhardis ce poignard dans ma main chancelante...
+ Que dis-je? Il n'est plus temps, il a dû m'échapper.
+ Eucharis, dans tes bras, il fallait le frapper.
+ O souvenir affreux! jour fatal à ma gloire,
+ Où ma présence même ennoblit sa victoire!
+ Je courais me venger et te percer le sein;
+ Elle vit le poignard qui tombait de ma main:
+ Elle vit expirer mon impuissante rage...
+ Qu'elle va détester ce funeste avantage!
+ Oui, sur elle je veux punir ta trahison:
+ Je veux de tes mépris lui demander raison.
+ Si tu veux adoucir le malheur qui l'accable,
+ Pour la justifier, cesse d'être coupable;
+ Viens me rendre le cœur qu'elle m'avait ravi.
+ Ah! si du repentir le crime était suivi,
+ Si tu venais enfin, terminant mon supplice,
+ Dans mes yeux attendris lire ton injustice;
+ Si ta bouche abjurait ta haine et ta fierté,
+ Je ne me souviendrais de ma divinité
+ Que pour rendre immortels tes feux et ma tendresse.
+ Viens désarmer mon bras, c'est l'Amour qui t'en presse
+ Viens régner avec moi. C'en est fait; oui, je veux
+ Que le dieu de mon cœur soit le dieu de ces lieux;
+ Que du bruit de mes feux l'univers retentisse;
+ Qu'à ma félicité tout l'Olympe applaudisse;
+ Qu'élevé désormais au rang des immortels,
+ Tu partages l'encens qu'on offre à mes autels.
+ Sous les berceaux fleuris de ce riant bocage,
+ Dans cet Olympe enfin, le céleste breuvage
+ Nous sera présenté par la main des amours;
+ Et seuls ils fileront la trame de nos jours.
+ Ne crains point qu'à leurs mains la Parque les ravisse;
+ Viens me rendre un bonheur qui jamais ne finisse;
+ Que d'éternels plaisirs scellent notre union...
+ Songe délicieux! charmante illusion!
+ Pouvez-vous un moment occuper ma pensée?
+ Ah! cessez d'abuser une amante insensée;
+ Pour mon cœur malheureux les plaisirs sont-ils faits?
+ Inutiles soupirs! inutiles souhaits!
+ Aveugle Calypso! déesse infortunée!
+ Hélas! à mon malheur je suis donc enchaînée!
+ Il faudra de regrets me nourrir chaque jour;
+ Je verrai tout finir, excepté mon amour.
+ Comment me dérober au feu qui me dévore?
+ Je retrouve partout le cruel qui m'abhorre.
+ Ton image importune irrite mes ennuis:
+ Présent, tu me fuyais; absent, tu me poursuis.
+ Peut-être apprendras-tu ma triste destinée;
+ Mais si tu sais les maux où tu m'as condamnée,
+ Si du moins la pitié peut encor t'attendrir,
+ Plains-moi, surtout plains-moi de ne pouvoir mourir.
+
+
+L'HOMME DE LETTRES,
+
+DISCOURS PHILOSOPHIQUE.
+
+ Nobles enfans des arts, vous que la gloire enflamme,
+ Qui, soigneux d'agrandir, de féconder votre âme,
+ Ajoutez en silence à ses trésors divers,
+ Pour la produire un jour aux yeux de l'univers:
+ Qui d'entre vous n'aspire à cet honneur suprême,
+ De servir les mortels en s'éclairant soi-même?
+ Laissez-moi contempler vos devoirs, vos destins,
+ Tous les droits que sur vous le ciel donne aux humains.
+ Ce sont vos sentimens que ma bouche répète;
+ Ils méritaient sans doute un plus digne interprète.
+ Ah! que ne puis-je au moins, retraçant leur grandeur,
+ Les peindre à tous les yeux, comme ils sont dans mon cœur!
+ Quelle est de ces rivaux l'ambition sublime?
+ Dans leurs travaux heureux quel espoir les anime?
+ C'est ce noble désir d'éclairer nos esprits,
+ De porter la vertu dans nos cœurs attendris;
+ Mais ce droit n'appartient qu'au mortel qu'elle inspire:
+ Lui seul peut sur notre âme exercer cet empire,
+ Lui seul dans notre sein lance des traits brûlans.
+ L'école des vertus est celle des talens;
+ Plus l'âme est courageuse et plus elle est sensible;
+ L'esprit reçoit de l'âme une force invincible;
+ Chaque vertu nouvelle ajoute à sa vigueur.
+ Courez à votre ami qu'opprime le malheur;
+ Par des soins généreux réveillez son courage,
+ Et des vertus ensuite allez tracer l'image.
+ Je les vois, respirant sous vos hardis pinceaux,
+ D'un charme inexprimable animer vos tableaux.
+ Vertu, sans vous aimer, quel mortel peut vous peindre?
+ S'il en existe un seul, ô Dieu! qu'il est à plaindre!
+ Sans cesse, en contemplant vos traits majestueux,
+ Devant son propre ouvrage il baissera les yeux;
+ En s'immortalisant, il flétrit sa mémoire,
+ Et consacre sa honte aux fastes de la gloire.
+ Mais de ces sentimens qui peut vous animer?
+ Dans votre âme à jamais comment les imprimer?
+ Sera-ce en les portant dans un monde frivole?
+ A d'absurdes égards il faut qu'on les immole.
+ Pourriez-vous soutenir, sans dégrader vos mœurs,
+ Le choc des préjugés, des vices, des erreurs,
+ Dont la foule en tout temps vous assiége et vous presse?
+ Fuyez: qu'attendez-vous? une vaine richesse?
+ Ce vil présent du sort serait trop acheté;
+ Vos cœurs perdaient, hélas! leur sensibilité,
+ Cette austère hauteur, ce courage inflexible
+ Qui porte un jugement sévère, incorruptible,
+ A l'homme, aux actions marque leur juste prix,
+ Et par la vérité subjugue les esprits.
+ Quel est ce malheureux qui d'un encens coupable
+ Fatigue lâchement un mortel méprisable?
+ Ose-t-il dispenser, de ses vénérables mains,
+ Ce trésor précieux, l'estime des humains?
+ Mes amis, jurons tous, dans ce temple où nous sommes[29],
+ De ne point avilir l'art de parler aux hommes,
+ De faire devant nous marcher la vérité,
+ De ne mentir jamais à la postérité,
+ De pouvoir dire un jour à cet arbitre auguste:
+ Jugez sur notre foi, votre arrêt sera juste.
+ C'est alors que l'on peut, par d'utiles écrits,
+ Des mortels incertains diriger les esprits.
+ Opinion, nos goûts, nos mœurs, sont ton ouvrage,
+ Dieu t'a soumis le monde, et te soumet au sage;
+ Du fond de sa retraite il t'impose des lois;
+ Tu marchais au hasard; il te guide à son choix;
+ Avec la vérité sa voix d'intelligence
+ Fonde, affermit, combat, renverse ta puissance.
+ Grands hommes, c'est à vous d'exercer son pouvoir;
+ Notre cœur appartient à qui sait l'émouvoir;
+ Vous avez de l'erreur détruit la tyrannie:
+ L'univers a changé devant votre génie.
+ Souvent à notre insu votre âme vit en nous,
+ Et la raison d'un seul est la raison de tous.
+ Laissez frémir la haine, et l'erreur, et l'envie;
+ Détruire un préjugé, c'est servir sa patrie.
+ La vérité défend le trône et les autels,
+ Et la fille des cieux ne peut nuire aux mortels,
+ Elle émousse les traits de l'ardent fanatisme,
+ Des tyrans de l'esprit combat le despotisme;
+ Jusqu'au milieu des cours elle va quelquefois
+ Démentir les flatteurs et détromper les rois.
+ Mais souvent, dans un siècle où l'on craint la lumière,
+ Le génie opprimé rampe dans la poussière;
+ L'orgueil intolérant en prive l'univers;
+ On le hait, on l'accable, on lui donne des fers:
+ On défend la pensée au seul être qui pense.
+ Vous qui des souverains partagez la puissance,
+ S'il est un vrai talent, par le sort opprimé,
+ Qui, faute d'un regard, languisse inanimé;
+ Craignez de l'avenir la terrible sentence;
+ Mais, non: votre pays vous a jugé d'avance.
+ Ah! si vous ignorez le prix des vrais talens,
+ Demandez-le à ces rois dont les soins vigilans,
+ Arrachant cette plante à son climat stérile,
+ Feront germer ses fruits sur un sol plus fertile.
+ Mais il reste un espoir aux talens méconnus:
+ C'est de répandre au moins l'exemple des vertus;
+ Cette gloire est certaine, et ne craint point d'outrage.
+ L'exemple des vertus est la dette du sage;
+ Ses écrits sont un don fait à l'humanité.
+ Que le mortel sensible, épris de leur beauté,
+ Las de voir des cœurs morts, leurs vices, leur bassesse,
+ Dans ces fiers monumens retrouvant sa noblesse,
+ Contemple avec transport les traits de sa grandeur,
+ Et cherche un doux asile auprès de votre cœur.
+ Eh bien! il faudra donc, dans cette lice immense,
+ Fatiguer, tourmenter ma pénible existence.
+ Pourquoi? pour embrasser une ombre qui s'enfuit,
+ Désespère à la fois celui qui la poursuit,
+ Celui qu'elle a trompé, celui qui la possède!
+ Cruelle illusion, qui m'échappe et m'obsède,
+ Qu'à travers mille écueils il me faudra chercher,
+ Que, jusque dans mes bras, on viendra m'arracher!
+ Heureux du moins, heureux, si la haine et l'envie,
+ Complices de ma mort et bourreaux de ma vie,
+ Souffrent que sur ma cendre on sème quelques fleurs,
+ Qui croissent auprès d'elle, et naissent quand je meurs!
+ Dieu! qu'entens-je? est-ce ainsi qu'on parle de la gloire?
+ S'élever par son âme, ennoblir sa mémoire,
+ Créer un nom fameux triomphant de la mort,
+ Que tout cœur né sensible entend avec transport;
+ Des vertus, des talens présenter l'assemblage
+ A nos regards charmés d'une si belle image!
+ Amis, la gloire existe, et ses droits sont certains.
+ Quand Dieu créa la terre et forma les humains,
+ Il fit naître la gloire, ainsi que lui féconde,
+ Lui commanda d'instruire et d'embellir le monde,
+ De mesurer les cieux, de subjuguer les mers,
+ Et lui commit le soin d'achever l'univers.
+ Que parlez-vous ici de fleurs sur votre cendre?
+ Sont-ce les seuls tributs que vous devez attendre?
+ La gloire est-elle ingrate? et ne la vois-je pas,
+ Quand vous marchez vers elle, accourir dans vos bras?
+ Ce sentiment si prompt d'involontaire estime,
+ Qu'arrachent les talens, que leur aspect imprime,
+ Que l'or ni les grandeurs n'excitent point en nous,
+ N'est-il pas votre bien? n'est-il pas fait pour vous?
+ Répandre avec chaleur son active pensée,
+ C'est la grandeur de l'âme au dehors annoncée,
+ Par des signes certains offerte à tous les yeux.
+ Arrachez, déchirez le voile injurieux,
+ Dont le sort veut couvrir cette empreinte divine,
+ Qui d'une âme choisie atteste l'origine.
+ Il faut juger les cœurs sans peser les destins:
+ Epictète est par l'âme égal aux Antonins.
+ Les beaux arts sont de tous l'immortel héritage;
+ Tous ont sur cet autel présenté leur hommage.
+ Voyez ce Richelieu, ce fier vengeur des lis,
+ Tonnant autour du trône où son maître est assis;
+ Il dispute à la fois, et d'une ardeur pareille,
+ L'Alsace à l'empereur, et le Cid à Corneille.
+ Ah! vous m'ouvrez les yeux, vous entraînez mes pas.
+ Mais, quoi! tous ces écueils, ces malheurs, ces combats!
+ La haine qui se tait! la basse calomnie
+ Sans cesse repoussée et sans cesse impunie!
+ L'homme vil et puissant qui, pour percer mon cœur,
+ D'une main subalterne achète la fureur!
+ Eh bien! que craignez-vous? Un bras plus redoutable
+ Vous couvre d'une égide auguste, impénétrable.
+ Le jugement public: voilà votre vengeur,
+ Votre ami, votre appui, votre consolateur;
+ Je le vois vous conduire au fond d'un sanctuaire,
+ Dont rien ne brisera l'invincible barrière.
+ Sous ce puissant abri, placez-vous par vos mœurs.
+ C'est là qu'on peut braver les absurdes rumeurs,
+ De l'orgueil forcené la vengeance hautaine,
+ Voir en pitié la rage, et sourire à la haine.
+ Ah! plutôt saisissons un espoir plus heureux:
+ Il est, il est encor des mortels généreux
+ Dont l'amitié touchante, active et courageuse
+ Défendra hautement votre vie orageuse,
+ Soutiendra les assauts du superbe oppresseur,
+ Et sera de vos jours l'orgueil et la douceur.
+ Quel prix plus glorieux? que faut-il davantage?
+ J'embrasse avec transport ce fortuné présage;
+ Mais l'avoûrai-je enfin? il me faut un bonheur
+ Qui s'attache à mon être, et qui tienne à mon cœur.
+ Eh! ne l'avez-vous pas? quoi donc! cette âme immense
+ Qui sait trouver en soi sa plus vive existence,
+ Qui tend tous ses ressorts, qui s'agite en tous sens,
+ Qui voudrait même en vain réprimer ses élans,
+ De ses propres plaisirs n'est-elle pas la mère?
+ Ces morts, dont la raison nous guide et nous éclaire,
+ Ne vont-ils pas dans nous verser leurs sentimens,
+ De leurs cœurs enflammés rapides mouvemens?
+ S'emparer de leur âme et l'égaler peut-être,
+ Fixer, éterniser chaque instant de son être,
+ Est-il un sort plus doux, un plaisir plus touchant?
+ Conserve-moi, grand dieu! le fortuné penchant
+ Qui place dans moi seul mon bonheur, ma richesse,
+ M'arrache aux passions d'une ardente jeunesse,
+ Et trompant de mon cœur la sensibilité,
+ De ses feux sans péril nourrit l'activité.
+ Tout n'appartient-il pas au mortel né sensible?
+ Il est de l'univers possesseur invisible;
+ Il va, de tous les arts, par un heureux larcin,
+ Dérober les trésors, les renferme en son sein:
+ Tout est vivant pour lui; son âme active et pure
+ Existe dans chaque être et remplit la nature,
+ Partout de son bonheur va saisir l'aliment,
+ Le dévore et s'enfuit avec un sentiment.
+ Un autre don du ciel ornera votre vie.
+ Imagination, compagne du génie,
+ Toi, dont la main brillante et prodigue de fleurs
+ Étend sur l'univers tes riantes couleurs!
+ Le génie entouré de tes heureux prestiges,
+ Sous tes yeux, à ta voix enfante des prodiges.
+ Sur ton aile rapide il vole dans les cieux,
+ Embrasse d'un coup d'œil tous les temps, tous les lieux;
+ Des empires détruits il revoit l'origine,
+ Le choc de leurs destins, leur grandeur, leur ruine;
+ Parcourt avidement tous ces tableaux divers
+ Qu'aux regards des mortels les siècles ont offerts,
+ La nature et ses jeux, ses travaux, ses caprices,
+ Miracles échappés à ses mains créatrices,
+ Le combat et l'accord de tous les élémens,
+ Le sillon de l'éclair et la fuite des vents.
+ Voici l'instant propice; il s'agite, il s'enflamme;
+ Un nouvel univers va sortir de son âme:
+ De ce monde nouveau les élémens pressés
+ D'abord sont au hasard et sans ordre entassés:
+ L'imagination plane sur cet abîme;
+ Le cahos fuit, tout naît, chaque germe s'anime;
+ L'esprit actif et prompt, dans un rapide élan,
+ Du monde qu'il médite a dessiné le plan;
+ Tout s'arrange: l'idée informe, languissante,
+ Appelle autour de soi l'image obéissante:
+ Soudain l'image accourt, et par d'heureux accords,
+ Vient s'unir à l'idée, et lui donner un corps.
+ Tous les traits sont marqués; les couleurs s'assortissent;
+ Sous de rians pinceaux les êtres s'embellissent,
+ Et placés avec art, contrastés avec choix,
+ Sous l'œil du créateur se pressent à la fois.
+ Il frémit, il palpite; et son âme ravie
+ Sent l'ivresse sublime et l'orgueil du génie.
+ Eh bien! avec ce sens, cet instinct merveilleux,
+ Pouvez-vous, sans rougir, vous croire malheureux?
+ Ah! bénissez plutôt ce fortuné partage:
+ Aux vertus à jamais consacrez en l'usage.
+ Vivez pour la patrie et pour l'humanité,
+ Pour l'amitié, la gloire et la postérité;
+ De vos cœurs avec soin défendez la noblesse;
+ D'un sentiment jaloux repoussez la bassesse:
+ Chérissons le rival qui peut nous surpasser:
+ Montrez-moi mon vainqueur, et je cours l'embrasser.
+ De la lice à l'envi franchissez la barrière,
+ Et vous direz un jour, au bout de la carrière:
+ «Le destin m'opprimait, et moi, je l'ai vaincu;
+ J'ai senti l'existence, et mon cœur a vécu.»
+
+ [29] L'Académie française, pour laquelle cet ouvrage a été
+ composé en 1765.
+
+
+BACAROLE
+
+IMITÉE DE L'ITALIEN.
+
+ Aux bords fleuris d'une fontaine,
+ J'ai vu, dans les bras du sommeil,
+ Des cœurs la jeune souveraine,
+ L'œil demi-clos, le teint vermeil:
+ Ah! qu'en dormant elle était belle!
+ Que son réveil me charmera!
+ Besoin d'amour dort avec elle;
+ Avec elle il s'éveillera.
+
+ Sa bouche a l'éclat de la rose,
+ Qu'au premier souffle du printemps,
+ Avril respire, fraîche éclose
+ Du sein des frimats expirans:
+ Ah! qu'en dormant elle était belle!
+ Que son réveil me charmera!
+ Besoin d'amour dort avec elle;
+ Avec elle il s'éveillera.
+
+ Sur sa main sa tête appuyée
+ Ressemble au lis qui mollement,
+ Sur sa tige aux vents déployée,
+ Reste penché languissamment.
+ Ah! qu'en dormant elle était belle!
+ Que son réveil me charmera!
+ Besoin d'amour dort avec elle;
+ Avec elle il s'éveillera.
+
+ Et sous cette gaze mouvante
+ Que soulève un zéphir malin,
+ Palpite une gorge naissante
+ Qu'envîrait la fleur du matin.
+ Ah! qu'en dormant elle était belle!
+ Que son réveil me charmera!
+ Besoin d'amour dort avec elle
+ Avec elle il s'éveillera.
+
+ Sa longue et blonde chevelure,
+ Errant au caprice du vent,
+ Tantôt flotte sur sa figure,
+ Et tantôt sur son col descend.
+ Ah! qu'en dormant elle était belle!
+ Que son réveil me charmera!
+ Besoin d'amour dort avec elle;
+ Avec elle il s'éveillera.
+
+ Morphée, ô toi par qui reposent
+ Tant d'appas offerts à mes yeux,
+ Permets qu'en son sein je dépose
+ L'ardeur des plus aimables feux.
+ Ah! qu'en dormant elle était belle!
+ Que son réveil me charmera!
+ Besoin d'amour dort avec elle;
+ Avec elle il s'éveillera.
+
+ De nos baisers le doux échange
+ Dans son cœur portera l'amour:
+ Transports charmans! divin mélange!
+ Je vous devrai mon plus beau jour.
+ Ah! qu'en dormant elle était belle!
+ Que son réveil me charmera!
+ Besoin d'amour dort avec elle;
+ Avec elle il s'éveillera.
+
+
+L'HEUREUX TEMPS.
+
+ Temps heureux où régnaient Louis et Pompadour!
+ Temps heureux où chacun ne s'occupait en France
+ Que de vers, de romans, de musique, de danse,
+ Des prestiges des arts, des douceurs de l'amour!
+ Le seul soin qu'on connût était celui de plaire;
+ On dormait deux la nuit, on riait tout le jour;
+ Varier ses plaisirs était l'unique affaire.
+ A midi, dès qu'on s'éveillait,
+ Pour nouvelle on se demandait
+ Quel enfant de Thalie, ou bien de Melpomène,
+ D'un chef-d'œuvre nouveau devait orner la scène;
+ Quel tableau paraîtrait cette année au Salon;
+ Quel marbre s'animait sous l'art de Bouchardon;
+ Ou quelle fille de Cythère,
+ Astre encore inconnu, levé sur l'horison,
+ Commençait du plaisir l'attrayante carrière.
+ On courait applaudir Dumesnil ou Clairon,
+ Profiler des leçons que nous donnait Voltaire,
+ Voir peindre la nature à grands traits par Buffon.
+ Du profond Diderot l'éloquence hardie
+ Traçait le vaste plan de l'Encyclopédie;
+ Montesquieu nous donnait l'esprit de chaque loi;
+ Nos savans, mesurant la terre et les planètes,
+ Eclairant, calculant le retour des comètes,
+ Des peuples ignorans calmaient le vain effroi.
+ La renommée alors annonçait nos conquêtes;
+ Les dames couronnaient, au milieu de nos fêtes,
+ Les vainqueurs de Lawfeld et ceux de Fontenoy.
+ Sur le vaisseau public, les passagers tranquilles
+ Coulaient leurs jours gaîment dans un heureux repos,
+ Et sans se tourmenter de soucis inutiles,
+ Sans interroger l'air, et les vents et les flots,
+ Sans vouloir diriger la flotte,
+ Ils laissaient la manœuvre aux mains des matelots,
+ Et le gouvernail au pilote.
+
+
+LA VIE DE PARIS.
+
+ En se cherchant, il semble qu'on s'évite.
+ On rentre chez soi très-content,
+ Quand un portier intelligent
+ De part ou d'autre a sauvé la visite.
+ On a beaucoup d'amis, mais c'est sans liaison;
+ Bref, le choix étant nul dans la foule indiscrète
+ Qu'on adopte sans goût, qu'on quitte sans façon,
+ De visages nouveaux sans cesse on fait emplète,
+ Et c'est ce qu'on appelle ici tenir maison.
+ On entre en scène à dix-huit ans,
+ Dans le monde on se précipite:
+ Une femme vous prend, vous promène et vous quitte.
+ Bientôt mon grand enfant à ses pareils déplaît;
+ L'homme forme le fruit, et le vieillard le hait.
+ Que devenir? errant à l'aventure,
+ Isolé dans le tourbillon,
+ La liberté du jeu lui paraît la plus sûre;
+ Il s'y livre d'abord par ton;
+ Et le désœuvrement entraînant l'habitude,
+ A trente ans vous voyez un sot
+ Qui, pour avoir vécu trop tôt,
+ Gémit dans le chagrin et la décrépitude.
+
+
+IMITATION D'OVIDE.
+
+ Je ne sais point porter de chaînes éternelles,
+ Et j'ose me vanter de ma légèreté:
+ Quand l'univers nous offre tant de belles,
+ Pourquoi n'aimer qu'une beauté?
+ Si je vois une fille innocente et tranquille,
+ Qui baisse ses regards sur un sein immobile,
+ Son timide embarras, sa naïve candeur,
+ Sont des pièges cachés qui surprennent mon cœur.
+ Si, marchant d'un air leste et la tête assurée,
+ Attaquant, provoquant la jeunesse enivrée,
+ Laïs vient à paraître, elle enflamme mes sens;
+ J'ai bientôt oublié ma modeste bergère,
+ Et c'est la volupté, c'est l'art que je préfère,
+ Afin de savourer des plaisirs différens.
+ Du haut de sa grandeur, de sa tige éclatante,
+ J'aime à faire descendre une superbe amante;
+ Et je crois, triomphant d'elle et de ses aïeux,
+ M'élever dans ses bras jusques au sein des dieux.
+ Tu n'as pas moins de droits sur mon âme inconstante,
+ Toi, dont l'esprit orné rend l'entretien charmant:
+ Aux plaisirs de l'amour se borne l'ignorante,
+ Et ses soins délicats flattent un tendre amant.
+ Que la voix de Cloé me pénètre et me touche!
+ Quel plaisir, quand le cœur et l'oreille sont pris,
+ D'interpréter, par un baiser surpris,
+ Les sons pleins de douceur qui sortent de sa bouche!
+ Je ne puis voir, sans un trouble soudain,
+ Dans les bras d'une belle une harpe enlacée,
+ Et mon œil suit en feu, sur la corde pincée,
+ Le jeu vif et brillant d'une charmante main.
+ Les grâces de Cinthie et sa taille légère
+ M'offrent les souvenirs des nymphes de nos bois;
+ Et quand ses pas hardis l'enlèvent de la terre,
+ Je voudrais, embrassant sa taille entre mes doigts,
+ La porter en triomphe aux bosquets de Cythère.
+ Le frais matin de la beauté,
+ Les premiers jours de sa naissance,
+ Portent, dans mon sein agité,
+ La plus active effervescence.
+ Son été même a des charmes pour moi.
+ O femmes! je ne vis que pour vous dans le monde;
+ Mais j'aime à partager l'encens que je vous doi,
+ Et la brune me rend infidèle à la blonde:
+ Mon cœur ne brave pas un seul de vos attraits.
+ Enfin, quelque beauté que l'on cite dans Rome,
+ Que l'univers possède et l'univers renomme,
+ Elle est d'abord l'objet de mes ardens souhaits;
+ Et comme un nouvel Alexandre,
+ Animé d'un feu tout divin,
+ Dans mon ambition, prêt à tout entreprendre,
+ Je voudrais conquérir le monde féminin.
+
+
+LE PARADIS.
+
+ L'autre monde, Zelmis, est un monde inconnu,
+ Où s'égare notre pensée;
+ D'y voyager sans fruit la mienne s'est lassée;
+ Pour toujours j'en suis revenu.
+ J'ai vu, dans ce pays des fables,
+ Les divers paradis qu'imagina l'erreur:
+ Il en est bien peu d'agréables;
+ Aucun n'a satisfait mon esprit et mon cœur.
+ Vous mourez, nous dit Pythagore;
+ Mais sous un autre nom vous renaissez encore,
+ Et ce globe à jamais est par vous habité.
+ Crois-tu nous consoler par ce triste mensonge,
+ Philosophe imprudent et jadis trop vanté?
+ Dans un nouvel ennui ta fable nous replonge.
+ Mais à notre avantage on dit la vérité.
+ Celui-là mentit avec grâce,
+ Qui créa l'Elysée et les eaux du Léthé.
+ Mais dans cet asile enchanté,
+ Pourquoi l'amour heureux n'a-t-il pas une place?
+ Aux douces voluptés pourquoi l'a-t-on fermé?
+ Du calme et du repos quelquefois on se lasse;
+ On ne se lasse point d'aimer et d'être aimé.
+ Le dieu de la Scandinavie,
+ Odin, pour plaire à ses guerriers,
+ Leur promettait, dans l'autre vie,
+ Des armes, des combats et de nouveaux lauriers.
+ Attaché dès l'enfance aux drapeaux de Bellone,
+ J'honore la valeur, à d'Estaing j'applaudis;
+ Mais je pense qu'en paradis
+ On ne doit plus tuer personne.
+ Un noble espoir séduit le nègre infortuné,
+ Qu'un marchand arracha des déserts de l'Afrique.
+ Courbé sous un joug despotique,
+ Dans un long esclavage il languit enchaîné.
+ Mais quand la mort propice a fini ses misères,
+ Il revole joyeux au pays de ses pères,
+ Et cet heureux retour est suivi d'un repas.
+ Pour moi, vivant ou mort, je reste sur vos pas.
+ Non, Zelmis, après mon trépas,
+ Je ne chercherai point les bords qui m'ont vu naître:
+ Mon paradis ne saurait être
+ Aux lieux où vous ne serez pas.
+ Jadis au milieu des nuages
+ L'habitant de l'Ecosse avait placé le sien.
+ Il donnait à son gré le calme ou les orages;
+ Des mortels vertueux il cherchait l'entretien;
+ Entouré de vapeurs brillantes,
+ Couvert d'une robe d'azur,
+ Il aimait à glisser sous le ciel le plus pur,
+ Et se montrait souvent sous des formes riantes.
+ Ce passe-temps est assez doux;
+ Mais de ces sylphes, entre nous,
+ Je ne veux point grossir le nombre,
+ J'ai quelque répugnance à n'être plus qu'une ombre;
+ Une ombre est peu de chose, et les corps valent mieux;
+ Gardons-les. Mahomet eut grand soin de nous dire
+ Que, dans son paradis, on entrait avec eux.
+ Des houris c'est l'heureux empire;
+ Là, les attraits sont immortels;
+ Hébé n'y vieillit point; la belle Cythérée,
+ D'un hommage plus doux constamment honorée,
+ Y prodigue aux élus des plaisirs éternels.
+ Mais je voudrais y voir un maître que j'adore:
+ L'Amour qui donne seul un charme à nos désirs,
+ L'Amour qui donne seul de la grâce aux plaisirs.
+ Pour le rendre parfait, j'y conduirais encore
+ La tranquille et pure Amitié,
+ Et d'un cœur trop sensible elle aurait la moitié.
+ Asile d'une paix profonde,
+ Ce lieu serait alors le plus beau des séjours;
+ Et ce paradis des amours,
+ Si vous vouliez, Zelmis, on l'aurait en ce monde.
+
+
+LA VIEILLE DE SEIZE ANS.
+
+ Lise à quinze ans plut et fut peu cruelle;
+ Mais Lise, hélas! fut quittée à seize ans.
+ La pauvre enfant alors, n'amusant qu'elle,
+ Crut d'être aimable avoir passé le temps.
+
+ Son miroir même, à ses yeux pleins de larmes,
+ Ne montrait plus ni beauté, ni fraîcheur;
+ Toute charmante, elle pleurait ses charmes
+ Et cet air simple exprimait son erreur.
+
+ J'avais quinze ans, quand tu me trouvais belle;
+ Un an détruit ma beauté, ton ardeur.
+ Mon cœur, hélas! t'aime encore, infidèle!
+ Mais à seize ans peut-on offrir son cœur?
+
+ Tu me pressais, quel feu!.. quelle tendresse!..
+ Mais j'ai seize ans; adieu tous tes désirs!
+ Du doux plaisir je sens encore l'ivresse;
+ Mais j'ai seize ans; adieu tous tes plaisirs!
+
+ Quoi! vingt printemps que toi-même as vu naître,
+ A tous les yeux n'ont fait que t'embellir!
+ Moi, j'ai seize ans, je n'ose plus paraître;
+ Un an d'amour a donc pu me vieillir?
+
+ Hier Damon, qui me poursuit sans cesse,
+ M'offrait un cœur tout prêt à s'enflammer;
+ Allez, lui dis-je, allez à la jeunesse;
+ Moi j'ai seize ans, on ne doit plus m'aimer.
+
+ Mais non, cruel, reviens à ta bergère,
+ Reviens, pardonne à mes seize printemps;
+ S'il faut quinze ans, perfide, pour te plaire,
+ Viens, dans tes bras j'aurai toujours quinze ans.
+
+
+CANDIDE.
+
+ Candide est un petit vaurien
+ Qui n'a ni pudeur ni cervelle;
+ A ses traits on reconnaît bien
+ Frère cadet de la Pucelle.
+ Leur vieux papa, pour rajeunir,
+ Donnerait une belle somme;
+ Sa jeunesse va revenir,
+ Il fait des œuvres de jeune homme.
+ Tout n'est pas bien: lisez l'écrit,
+ La preuve en est à chaque page,
+ Vous verrez même en cet ouvrage
+ Que tout est mal comme il le dit.
+
+
+LA BOHÉMIENNE.
+
+ Pour connaître le sort des maîtres des humains,
+ Mon art ne m'est pas nécessaire;
+ C'est sur le front des rois que je lis leurs destins:
+ L'oracle est sûr, et mon art doit se taire.
+ A l'aspect de ce jeune roi,
+ L'avenir se dévoile à mes yeux sans mystère;
+ Son sort est d'être heureux, d'être aimable, de plaire,
+ Et tous les cœurs l'ont prédit avant moi.
+ Peuple, à qui sa présence est chère,
+ En ces lieux retenez ses pas;
+ Un roi qu'on aime et qu'on révère
+ A des sujets en tous climats:
+ Il a beau parcourir la terre,
+ Il est toujours dans ses états[30].
+
+ [30] Ces vers furent chantés en présence du roi de Danemarck,
+ pour lequel ils avaient été composés en 1768, pendant le séjour
+ de ce monarque à Paris.
+
+
+ SUR L'ÉLECTION DE MM. LEMIERRE ET DE TRESSAN, A L'ACADÉMIE
+ FRANÇAISE.
+
+ Honneur à la double cédule
+ Du sénat dont l'auguste voix
+ Couronne, par un digne choix,
+ Et le vice et le ridicule.
+
+
+ SUR LA TRAGÉDIE DE CORIOLAN, PAR LAHARPE, DONT LES COMÉDIENS
+ DONNÈRENT UNE REPRÉSENTATION AU BÉNÉFICE DES PAUVRES, LE 3 MARS
+ 1784.
+
+ Pour les pauvres la comédie
+ Donne une pauvre tragédie;
+ Nous devons tous en vérité
+ Bien l'applaudir par charité.
+
+
+LE SIÈCLE A DU CARACTERE.
+
+ L'histoire en a la preuve en mains,
+ C'est l'exemple qui fait les hommes.
+ Si Dieu renvoyait les Romains
+ Dans le pauvre siècle où nous sommes,
+ Caton tournerait à tout vent,
+ Lucrèce serait une fille,
+ Messaline irait au couvent,
+ Et Brutus même à la Bastille.
+
+
+L'ABBÉ CHAULIEU ET LE CARDINAL BERNIS.
+
+ Chaulieu, disciple d'Epicure,
+ Et des grâces heureux amant,
+ Quand tu chantais si tendrement
+ Ces vers, enfans de la nature,
+ Qui t'inspirait? le sentiment.
+ O toi, qui veux suivre ses traces,
+ Abbé galant et délicat,
+ Dont les pinceaux donnent aux grâces,
+ Cet air coquet de ton état,
+ Qui t'inspire cette finesse,
+ Ces traits choisis, cet agrément,
+ Qui voilent le raisonnement,
+ Et font badiner la tendresse?
+ Tu me réponds: le sentiment.
+ Mais viens sur la verte fougère
+ Voir folâtrer cette bergère;
+ Quelle tendre simplicité!
+ Son amour lui sert de parure;
+ Il rend touchante sa beauté;
+ On la prendrait pour la nature
+ Sous les traits de la volupté.
+ Ne dis-tu pas: telle est la muse
+ De Chaulieu, cet aimable auteur;
+ Il me touche, lorsqu'il m'amuse;
+ Son esprit ne parle qu'au cœur.
+ S'il tient en main sa tasse pleine,
+ Il est Bacchus, je suis Silène.
+ Lorsque sur les lèvres d'Iris,
+ Il cueille ces baisers humides,
+ Dont les plaisirs vifs et perfides
+ Suspendent tous les sens surpris,
+ Et livrent les nymphes timides
+ A leurs satyres enhardis,
+ Mon âme s'enivre avec elle,
+ Des torrens de sa volupté.
+ Je songe... Plus d'une beauté
+ Sait les nuits que je me rappelle.
+ S'il cesse d'être Anacréon,
+ Pour s'instruire chez Epicure,
+ Il détruit la demeure obscure
+ Où l'erreur voyait l'Achéron.
+ A sa voix mon cœur se rassure,
+ Et mes plaisirs bravent Pluton.
+ Plus froid, éblouis davantage;
+ Bernis, je vois dans ton ouvrage
+ Autant d'éclat et moins d'appas;
+ Ton esprit obtient mon suffrage,
+ Mais mon cœur ne le donne pas.
+ Ta muse est l'adroite coquette
+ Qui sait placer un agrément,
+ Faire jouer un diamant,
+ Femme adorable, un peu caillette,
+ Toujours en habit arrangé,
+ Possédant l'art de la toilette,
+ Et redoutant le négligé.
+
+
+LES JEUNES GENS DU SIÈCLE.
+
+ Beautés qui fuyez la licence,
+ Evitez tous nos jeunes gens;
+ L'Amour a déserté la France
+ A l'aspect de ces grands enfans.
+ Ils ont, par leur ton, leur langage,
+ Effarouché la volupté,
+ Et gardé pour tout apanage
+ L'ignorance et la nullité;
+ Malgré leur tournure fragile,
+ A courir ils passent leur temps;
+ Ils sont importuns à la ville,
+ A la cour ils sont importans;
+ Dans le monde en rois ils décident,
+ Au spectacle ils ont l'air méchant;
+ Partout leurs sottises les guident,
+ Partout le mépris les attend.
+ Pour eux les soins sont des vétilles,
+ Et l'esprit n'est qu'un lourd bon sens;
+ Ils sont gauches auprès des filles,
+ Auprès des femmes indécens.
+ Leur jargon ne pouvant s'entendre,
+ Si leur jeunesse peut tenter
+ Ceux que le besoin a fait prendre,
+ L'ennui bientôt les fait quitter.
+ Sur leurs airs et sur leur figure
+ Presque tous fondent leur espoir;
+ Ils font entrer dans leur parure
+ Tout le goût qu'ils pensent avoir.
+ Dans le cercle de quelques belles
+ Ils vont s'établir en vainqueurs;
+ Mais ils ont toujours auprès d'elles
+ Plus d'aisance que de faveurs.
+ De toutes leurs bonnes fortunes
+ Ils ne se prévalent jamais,
+ Leurs maîtresses sont si communes,
+ Que la honte les rend discrets.
+ Ils préfèrent, dans leur ivresse,
+ La débauche aux plus doux plaisirs,
+ Et goûtent sans délicatesse
+ Des jouissances sans désirs.
+ Puissent la volupté, les grâces,
+ Les expulser loin de leur cour,
+ Et favoriser en leurs places
+ La gaîté, l'esprit et l'amour!
+ Les déserteurs de la tendresse
+ Doivent-ils goûter ses douceurs?
+ Quand ils dégradent la jeunesse,
+ En doivent-ils cueillir les fleurs?
+
+
+VERS COMPOSÉS
+
+A L'OCCASION DE LA FÊTE DE M. DE VAUDREUIL.
+
+ Du patronage il faut chanter la fête:
+ A votre tour, Saint-Joseph, aujourd'hui
+ Qu'à vous louer ici chacun s'apprête!
+ Chacun de nous en vous trouve un appui.
+ Celui qu'on vit jadis en Galilée,
+ Benin mari, s'endormir en son lit,
+ Quand près de lui Marie, un peu troublée,
+ Dévotement cachait le Saint-Esprit,
+ N'est point le saint qu'aujourd'hui ma voix chante;
+ J'aime l'hymen, mais je hais un mari,
+ Qui, sourd aux vœux d'une beauté touchante,
+ Dort aux transports d'un cœur qui le trahit.
+ Que l'innocent, armé de sa verloppe,
+ Joigne sans art les ais mal assortis
+ Du vieux sapin qui forme son échoppe,
+ J'en suis fâché: les grâces et les ris,
+ Par cette fente en sa couche introduits,
+ Des doux plaisirs allumeront l'amorce;
+ Et son honneur, par le ciel compromis,
+ Piteusement reçoit plus d'une entorse.
+ Quoiqu'en ce monde il soit plus d'un Joseph,
+ Au vieux patron le mien point ne ressemble;
+ De son honneur il a gardé la clef;
+ Cornes au front pour lui font triste ensemble;
+ Il n'est besoin, quand l'amour éveillé
+ Des voluptés ouvre l'ardente coupe,
+ Qu'un doux pigeon tout à coup révélé
+ Entre les draps se glisse et monte en poupe;
+ Il n'est pour lui d'esprit si merveilleux,
+ Qu'il ne surpasse en exploits amoureux;
+ Prompt sans désirs, il n'attend point qu'un autre
+ Cueille en son lieu la rose du plaisir;
+ L'amour n'a point de plus ardent apôtre,
+ Et l'amitié de plus noble visir.
+ Chantons en chœur, amis, chantons la fête
+ De ce Joseph pour nous si précieux;
+ Qu'à le louer chacun de nous s'apprête,
+ Qu'un gai refrain charme ce jour heureux.
+ . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . .
+ Docile aux vœux de son cœur éperdu
+ Amour pour lui fait de plus doux miracles,
+ Entre ses mains son arc toujours tendu,
+ D'un trait brûlant, perce tous les obstacles;
+ Et nul oiseau par l'amour alléché
+ N'est en son lit entre deux draps couché,
+ Sinon l'oiseau qui, d'une aile légère,
+ Message au bec, court au sein des hasards,
+ De Cythérée aimable messagère,
+ Porter au loin un billet doux à Mars;
+ Ou bien aussi le maître de l'aurore,
+ Qui, fier des feux dont son front se décore,
+ Avec orgueil chante, au sein de sa cour,
+ Les longs transports de son prodigue amour;
+ Ou bien l'oiseau que le bon La Fontaine
+ Met dans les mains de certaine beauté,
+ Quand tout à coup, de soupçons agité,
+ Auprès du lit où la belle incertaine
+ Rêve l'amour dont la réalité
+ Naguère encor parfumait son haleine;
+ Mère en courroux et respirant à peine,
+ Paraît et voit, dans ce simple appareil
+ De deux amans que charme le sommeil,
+ Sa fille aux bras d'un superbe jeune homme,
+ Beau comme Adam avant qu'il eût mangé
+ Le pepin vert de la première pomme;
+ Et près de lui, côte à côte rangés,
+ Les charmes nus de sa fille endormie,
+ Rêvant d'amour, d'espoir et d'insomnie.
+
+
+MADRIGAL.
+
+ Elle est à moi, si parfaitement toute,
+ Qu'elle et nul autre en elle n'ont plus rien,
+ Et je n'aurai moins tort d'en faire doute,
+ Qu'elle à penser qu'on puisse être plus sien.
+ Aucun ennui n'a su troubler mon bien;
+ Rien qui m'afflige et rien que je redoute;
+ Hors qu'il me peine à me trop souvenir
+ D'un qui l'avait pour maîtresse choisie,
+ Et rien que mal n'a pu d'elle obtenir;
+ Mais mal et bien m'en doit appartenir,
+ Et du passé je suis en jalousie.
+
+
+A M. DE M***,
+
+ Qui m'avait envoyé une Tasse de porcelaine avec un quatrain, où
+ il me recommandait de ne pas imiter Diogène.
+
+ On boit commodément aux sources du Permesse
+ Dans ce brillant émail, présent de votre main.
+ De feu Pibrac vous prêchez la sagesse,
+ Mais vous tournez beaucoup mieux un quatrain.
+ Votre morale très-humaine
+ Assure à vos conseils plus de succès qu'aux siens.
+ De suivre vos leçons vous donnez les moyens;
+ Jamais sage avant vous n'avait pris cette peine.
+ Je ne cours point après la pauvreté.
+ D'un cynisme orgueilleux c'est l'absurde manie;
+ Il suffit de la voir avec tranquillité:
+ La souffrir, c'est vertu; la chercher, c'est folie.
+ Ce fou de Diogène est trop sage pour moi:
+ J'aime sa fermeté, son mépris pour la vie;
+ Mais son manteau percé ne m'irait point, je croi:
+ La besace est de trop, je n'ai point ce beau zèle;
+ On est pauvre, on est sage, on est heureux sans elle;
+ Sans la besace enfin je prétends au bonheur.
+ Ah! plaignez-le avec moi d'une plus triste erreur;
+ Il n'avait point d'amis, ce n'est point là mon maître;
+ J'aurais fui ce beau sage. Un ami, c'est mon bien;
+ Mes vœux l'auraient cherché trop vainement peut-être,
+ Et sa lanterne, hélas! ne m'eût servi de rien.
+
+
+VERS A M***.
+
+ Je serai quitte dans huitaine
+ De mon dramatique démon;
+ Et je prétends, l'autre semaine,
+ Congédier ma Melpomène,
+ Et voir ta petite maison.
+ De ta charmante Madelaine
+ La fête approche, me dit-on;
+ Embrasse pour moi sans façon
+ Cette aimable et tendre chrétienne;
+ Fais-lui, de grâce, un beau sermon
+ Sur son goût pour la pénitence;
+ Détourne-la de l'abstinence;
+ De la table cours dans ses bras,
+ Et mets-lui sur la conscience
+ Tous les péchés que tu pourras.
+ De ma morale un peu friponne
+ Peut-être tu t'étonneras;
+ J'en rougis, mais il est des cas
+ Où ma gravité m'abandonne:
+ Quelquefois même je soupçonne
+ Qu'Aristippe vaut bien Zénon,
+ Et qu'après tout, le vieux Caton
+ Eut moins de plaisir que Pétrone.
+
+
+A MADAME ***,
+
+SUR UNE LOTERIE.
+
+ J'ose espérer quelque bonheur:
+ Votre nom, si cher à mon cœur,
+ Doit être cher à la fortune.
+ Pour vaincre sa haine importune,
+ Mon nom peut-il mieux s'assortir?
+ De nos désirs elle se joue;
+ Mais si l'Amour tournait la roue,
+ Je verrais le vôtre en sortir.
+ Ah! pourquoi de la loterie
+ L'Amour n'est-il pas directeur!
+ Il saurait, adroit imposteur,
+ Par une aimable tricherie,
+ Vous soustraire à l'étourderie
+ Du hasard, autre escamoteur,
+ Dont on adore les caprices;
+ Des destins, par vous plus propices,
+ Je partagerais la faveur:
+ Pour être heureux selon mon cœur,
+ Il faut l'être sous vos auspices.
+
+
+A CELLE QUI N'EST PLUS.
+
+ Dans ce moment épouvantable,
+ Où des sens fatigués, des organes rompus,
+ La mort avec fureur déchire les tissus,
+ Lorsqu'en cet assaut redoutable
+ L'âme, par un dernier effort,
+ Lutte contre ses maux et dispute à la mort
+ Du corps qu'elle animait le débris périssable;
+ Dans ces momens affreux où l'homme est sans appui,
+ Où l'amant fuit l'amante, où l'ami fuit l'ami,
+ Moi seul, en frémissant, j'ai forcé mon courage
+ A supporter pour toi cette effrayante image.
+ De tes derniers combats j'ai ressenti l'horreur;
+ Le sanglot lamentable a passé dans mon cœur;
+ Tes yeux fixes, muets, où la mort était peinte,
+ D'un sentiment plus doux semblaient porter l'empreinte,
+ Ces yeux que j'avais vus par l'amour animés,
+ Ces yeux que j'adorais, ma main les a fermés!
+
+
+IMITÉ DE L'ANTHOLOGIE.
+
+ Vénus sortait des bras de son amant:
+ Une agraffe de sa cuirasse
+ Au bras de la déesse a laissé quelque trace.
+ Diane vint, et méchamment,
+ Aux Dieux, par un seul mot, découvrit le mystère.
+ Voyez, dit-elle avec douceur,
+ Voyez comment un téméraire,
+ Un Diomède encor ose blesser ma sœur!
+
+
+A MADAME ***.
+
+ On ne vit qu'à trente ans: tel est votre système;
+ C'est celui de mon cœur depuis que je vous aime.
+ Mes plus chers souvenirs, mes momens les plus doux,
+ Me laissent le regret d'avoir vécu sans vous:
+ J'ai connu des plaisirs et j'ai perdu ma vie.
+ Elle commence à vous; elle est à son printemps:
+ Un sentiment de vous m'a rendu mes beaux ans.
+ Possédez à jamais mon âme rajeunie.
+ Vos grâces, votre esprit, vos vertus, vos talens,
+ Eterniseront mon ivresse;
+ Elle épure mes sentimens;
+ Et le délire de mes sens
+ Est approuvé par la sagesse.
+
+
+A MADAME ***,
+
+EN LUI ENVOYANT UN CHIEN.
+
+ Vous l'aimerez; il passera sa vie
+ A vos pieds ou sur vos genoux;
+ Près du chevet peut-être... Ah! je lui porte envie
+ Sur les soins d'adoucir les tourmens d'un jaloux.
+
+
+MOTIFS DE MON SILENCE.
+
+ Je touche au midi de mes ans,
+ Et je me dois tous mes instans
+ Pour jouir, non pour faire un livre.
+ Ami, penser, sentir, c'est vivre:
+ Ecrire, c'est perdre du temps.
+
+
+IMITATION DE MARTIAL.
+
+ J'ai fui loin de la ville, Ariste, et pour jamais:
+ J'ai vu votre surprise, et je vous la pardonne.
+ Quitter Rome et ses jeux, son cirque, son palais!
+ Tout Romain de nos jours, en pareil cas, s'étonne.
+ Ecoutez mes raisons; vous jugerez après.
+ Dans Rome, l'or payait mon étroit domicile:
+ Sans frais, j'ai dans les champs agrandi mon asile.
+ Une cendre économe, en mon humble foyer,
+ Réprimait la chaleur d'un ruineux brasier:
+ Ici la flamme brille, et le chêne et le hêtre
+ Pétille impunément dans un âtre champêtre.
+ Chez vous, à chaque pas, ma bourse décroissait;
+ Chacun de mes besoins, vivre m'appauvrissait:
+ Du luxe de mon champ ma table est décorée;
+ De mon rustique habit j'admire la durée.
+ Pour chercher vos plaisirs et quelquefois l'ennui,
+ On me vit me contraindre et dépendre d'autrui;
+ Je dépens de moi seul pour être heureux et sage,
+ Et j'ai fait loin des cours ma fortune au village.
+ Cultivez donc les grands: demandez-leur en vain,
+ Ce qu'en changeant de lieu vous obtenez soudain!
+
+
+AUTRE DU MÊME.
+
+ J'ai dit, belle Aglaé, partout et constamment,
+ Que Cléon, votre ami, n'était point votre amant;
+ Et j'avais presque dans le monde
+ Établi mon opinion;
+ Mais, votre mari mort, vous épousez Cléon:
+ Que voulez-vous que je réponde?
+
+
+AUTRE DU MÊME.
+
+ Recherché par les grands, invité par les belles,
+ Vous négligez peut-être un peu trop l'amitié,
+ Qui vaut mieux qu'eux, qui vaut mieux qu'elles:
+ Vous le disiez jadis, vous l'avez oublié.
+
+ Adieu: jouissez bien de toute votre gloire;
+ Brillez dans les salons; réussissez, plaisez,
+ Gardez-vous cependant de vous en faire accroire;
+ On ne vous aime point, Damis: vous amusez.
+
+
+MORALITÉ.
+
+ Brillante et vaine ambition,
+ Et vous, gloire, émulation,
+ Que l'on vante et qu'on déifie,
+ Vous êtes l'honorable nom
+ Et de l'orgueil et de l'envie:
+ Du cœur vous êtes le poison,
+ Et le tourment de notre vie.
+
+
+ÉPIGRAMME.
+
+ J'aimai Damis dès ma jeunesse:
+ Zèle, bienfaits, soins délicats,
+ Ont prouvé pour lui ma tendresse;
+ Eh bien! Damis ne m'aime pas.
+ Il me voit; il m'écrit, me loue:
+ Je me plaindrais injustement.
+ Jamais personne, je l'avoue,
+ Ne fut ingrat si décemment.
+
+
+AUTRE.
+
+ Un théologien expert,
+ Célèbre par le syllogisme,
+ Prétendait convertir Robert,
+ Et le guérir de l'athéisme.
+ Mais voyez à quoi cela sert?
+ C'est beaucoup que le bon Robert
+ Veuille se réduire au déisme,
+ Encore dit-il qu'il y perd.
+
+
+SUR UN MARI.
+
+ L'heureux époux! que son sort est charmant!
+ Il est trompé, si bien, si finement!
+ Il est si sûr de sa tendre Égérie,
+ Que, si l'hymen s'engage avec serment
+ A m'accorder le même aveuglement,
+ Sur mon honneur, demain je me marie.
+
+
+VERS
+
+ MIS AU BAS DU PORTRAIT DE MIRABEAU.
+
+ Peintre de Frédéric, il a jugé ses lois,
+ Et soumis l'héroïsme à la philosophie.
+ Chez nous, vengeur du peuple, il sert, par son génie,
+ L'humanité, l'état, peut-être tous les rois.
+
+VERS
+
+ A METTRE AU BAS DU PORTRAIT DE D'ALEMBERT.
+
+ Je change, à mon gré de visage.
+ Je deviens tour à tour d'Angeville, Poisson,
+ Rimeur[31], historien[32], géomètre, bouffon[33];
+ Je contrefais même le sage[34].
+
+ [31] M. d'Alembert faisait alors des vers.
+
+ [32] Les Mémoires de la reine Christine.
+
+ [33] On connaît les talens de M. d'Alembert pour contrefaire.
+
+ [34] Il y a sans cesse dans les ouvrages de d'Alembert: Lesage
+ fait ceci ou cela.
+
+
+ÉPIGRAMME CONTRE LAHARPE.
+
+ Ce cher Laharpe, il ne siégera pas,
+ Comme Gaillard, dans le fauteuil à bras.
+ J'en suis fâché; sa fortune était faite.
+ --Faite! Et comment?--Cent jetons partagés
+ Sur un tapis entre tant d'agrégés,
+ C'est pour chacun si modique recette!
+ Et puis on court après ces jetons.--Oui;
+ Mais dès l'abord on aurait du confrère
+ Vu tout l'orgueil, le fiel, le caractère:
+ Il restait seul; la bourse était à lui.
+
+
+AUTRE CONTRE LE MÊME.
+
+ Mon pauvre ami, te voilà bien confus
+ De voir qu'enfin chez les quarante élus
+ Tu ne pourras jamais prendre ton somme.
+ --Confus! pourquoi? Mes talens sont connus;
+ Avec éclat sans cesse on me renomme
+ Dans mon Mercure; et si je suis exclus,
+ C'est simplement, relisez les statuts,
+ C'est simplement qu'il faut être honnête homme.
+
+
+AUTRE CONTRE LE MÊME.
+
+ Depuis un temps Laharpe a des aïeux:
+ Surcroît d'orgueil. Le vitrier, son frère,
+ En est blessé; moi, je suis furieux,
+ Bien moins pourtant que la limonadière.
+ Eh! mon ami, baisse les yeux sur moi:
+ Ma race est neuve, il est vrai; mais qu'y faire?
+ Dieu ne m'a point accordé, comme à toi,
+ Près de trente ans pour bien choisir mon père.
+
+
+LE ROI DE DANEMARCK
+
+EN PARTANT DE PARIS.
+
+ Triste Paris, que tu m'assommes
+ De vers, de soupers, d'opéras!
+ Je suis venu pour voir des hommes:
+ Rangez-vous, messieurs de Duras.
+
+
+A UNE FEMME
+
+ Qui prétendait que ses amis ne s'occupaient pas d'elle.
+
+ Tous vos amis songent à vous, Hortense;
+ Plus d'un voudrait peut-être y penser moins souvent;
+ Mais vous devez, je crois, la préférence
+ A celui-là qui rêve en y songeant.
+
+
+LE PALAIS DE LA FAVEUR,
+
+ALLÉGORIE EN VERS ET EN PROSE.
+
+J'aime, vous le savez, les promenades solitaires; et vous, mon ami,
+vous aimez les rencontres qu'elles me procurent, les récits que je
+vous en fais, les rêveries même qu'elles m'occasionnent. Prose, vers,
+séparés ou confondus, tout est bien reçu de vous; tout vous convient
+également. Il ne me faut rien moins que cet excès d'indulgence et
+l'amitié qui en est la source, pour m'engager à vous écrire ces
+bagatelles. Écoutez le récit de ma dernière aventure.
+
+Je m'étais assis au pied d'un arbre, dans le carrefour de la forêt
+de***, le moins fréquenté, et que cependant je connaissais. J'aperçus
+un sentier qui me parut charmant; je me levai pour le suivre,
+persuadé qu'il me conduirait à un lieu plus délicieux encore. Je le
+suivis assez long-temps: le marcher était doux; et c'est ce qui me
+faisait poursuivre, malgré la variété des détours qui sans doute ont
+fait abandonner cette route. Le terme où elle conduit est très-désiré,
+et l'on cherche à y arriver le plutôt possible. J'arrivai enfin au
+bout de ce sentier, et je me trouvai dans une avenue superbe qui
+conduisait à un palais dont l'éclat m'éblouit. Je vis de loin une
+foule innombrable qui remplissait les cours. Je crus qu'il y avait une
+fête: ma conjecture était d'autant plus fondée, que, dans ce tumulte
+et cette confusion, je ne distinguai, ni n'entendis aucune marque de
+joie. Quelle que fût cette fête, je voulus en avoir ma part, et je
+cédai à cet instinct de curiosité qui maîtrise presque tous les
+hommes, et souvent les philosophes plus que les autres. J'eus beaucoup
+de peine à pénétrer, à me faire jour à travers la foule. Des gens plus
+pressés que moi me poussaient, me heurtaient, me frappaient même
+presqu'à dessein, et se précipitaient pour passer les premiers: il est
+vrai qu'ils se trouvaient ensuite renversés ou écartés par d'autres
+plus forts et plus adroits. Cet empressement général redoublait ma
+curiosité; mais je craignais bien de ne pouvoir la satisfaire, lorsque
+je me sentis enlevé et comme porté sur les marches du palais, par un
+flot impétueux, qui me fit courir de grands risques, mais qui
+m'abrégea la moitié du chemin. Je me dégageai de ce chaos et voulus
+entrer pour m'asseoir.
+
+Le garde qui était dans l'intérieur m'aborda, et me demanda ce que je
+voulais. «Hélas! rien, lui répondis-je du ton d'un homme
+fatigué.--Dans le lieu où vous êtes, me dit-il, on ne croit plus à
+cette réponse.--Eh bien! monsieur, lui répliquai-je, ce que je
+demande, c'est un peu de repos.--Ce n'est pas non plus ce que l'on
+vient chercher ici, et je doute que vous puissiez le trouver.
+Cependant, asseyez-vous; mais si vous ne désirez que la tranquillité,
+n'attendez pas le retour de ma maîtresse.--Eh puis-je, monsieur, vous
+demander qui elle est, lui dis-je très-poliment?--Elle se nomme
+Faveur.--En quoi votre maîtresse pourrait-elle troubler mon
+repos?--Monsieur paraît étranger?--Je le suis à beaucoup de choses, à
+presque tout.--C'est de bien bonne heure, me répliqua-t-il:» et il me
+regarda bien fixement. Je ne sais si ma figure lui plut; mais prenant
+un air plus ouvert et plus poli: «Faites-moi l'honneur de me suivre,
+me dit-il; je veux vous faire voir les appartemens de ma maîtresse.»
+Je le suivis; il ouvrit une porte, et je fus ébloui à la vue de toutes
+les merveilles qui s'offrirent à mes yeux. J'avançai; et, après m'être
+livré à ma surprise, je regardai mon guide. «Tout ceci est magique,
+lui dis-je.--Point du tout, me répondit-il; tous ces chefs-d'œuvres
+sont réels, mais faux. Sortons vite, si vous voulez que l'effet ne
+soit pas détruit dans quelques instans.» Je m'approchai tour à tour
+de la tapisserie, des meubles, des cristaux, des lustres; tout était
+faux. L'or, l'argent n'en avaient que l'apparence; les broderies
+n'étaient que de vaines découpures; les cristaux, les diamans
+n'étaient que des verres à facettes; et la perspective du fond de
+l'appartement, une perspective trompeuse, telle qu'on en voit sur nos
+théâtres; les coussins, les lits, les sophas sont formés de roses
+amoncelées à la hâte, et dont on a oublié d'arracher les épines.
+
+«Eh! monsieur, dis-je à mon conducteur, que faites-vous ici?--Je n'y
+suis, me répondit-il, que par hasard; j'y remplis la fonction d'un ami
+absent que rien ne peut détromper, et qui a vieilli auprès de Faveur
+dans un service assez ingrat. Je vous parlerai d'elle avec une liberté
+qu'il ne me permet pas, et qui a pensé me brouiller avec lui. Tout ce
+que vous voyez ici de faux et de frivole, est l'emblème de son
+caractère et de son esprit. Coquette et inconstante, elle vous
+recherche et vous rebute l'instant d'après. Importune, c'est elle qui
+pourtant fuit la première. Dans son âme comme dans son palais, tout
+est joué, tout est trompeur, sa beauté, sa bonté même; mais elle a des
+grâces dont l'attrait est presque invincible.
+
+ On ne sait quel enchantement
+ Vers elle en secret vous attire,
+ Et remplit l'âme en un moment
+ D'un crédule ravissement,
+ Qui devient ivresse ou délire.
+ Sans pouvoir se faire estimer,
+ Elle a su fonder son empire
+ Sur tous les moyens de séduire,
+ Hors toutefois celui d'aimer.
+ Aimer est pour elle impossible;
+ Mais elle sait le feindre, hélas!
+ Et c'est le charme irrésistible
+ Qui nous enchaîne sur ses pas.
+ Oui, dans un profil trop rapide,
+ Soit naïf, soit étudié,
+ Souvent elle offre à l'œil timide
+ Une ressemblance perfide,
+ Faut-il dire? avec l'amitié.
+ Ce faux air, cette vaine image
+ Commence la séduction;
+ La vanité nous encourage,
+ Et complète l'illusion;
+ On se croit heureux, presque sage,
+ En voyant que l'opinion
+ Complimente votre esclavage.
+ Mais l'erreur dure-t-elle? Oh! non.
+ Bientôt sur le pâle horizon
+ Vont se ternir, et c'est dommage,
+ La pourpre et l'or de ce nuage
+ Où votre imagination
+ Voyait briller un doux rayon;
+ Votre bonheur et son ouvrage,
+ Tout disparaît; et la raison
+ Ne voit plus qu'un froid paysage,
+ Ornement de votre prison.--
+
+»De votre prison! m'écriai-je.--Oh! monsieur, je ne veux point être
+emprisonné.» Mon guide ne put s'empêcher de rire de ma terreur. «Fuyez
+donc, me dit-il, et craignez que ma maîtresse ne vous voie.--Quelle
+étrange idée! Craignez-vous qu'elle ne me prenne pour un des objets de
+son caprice?--Pourquoi non?--Mais, monsieur, d'où vient n'avez-vous
+pas cette crainte pour vous-même?--Elle m'a vu, croit me connaître: et
+c'est assez pour elle. Mais vous êtes pour ses yeux un objet nouveau,
+il n'en faut pas davantage.--Soyez tranquille; je veux la voir, et la
+verrai sans être aperçu.--Mais savez-vous qu'on se fait souvent une
+peine de ne pas l'être?--Pour moi, je ne m'intéresse pas aux chagrins
+de cette espèce.--Vous êtes un philosophe, je le vois; et ce que
+j'aime encore mieux, un philosophe gai; mais, après tout, seriez-vous
+le premier sage qui eût été pris à ce piége?--Non, mais je ne serais
+pas non plus le premier qui s'en fût garanti.--J'entends: vous voulez
+risquer l'aventure, pour avoir l'honneur attaché au triomphe d'un
+refus.--Peut-être ne suis-je pas insensible à cette gloire: je suis
+jeune encore; il faut me pardonner ce petit amour propre.--Jeune sage,
+prenez garde, me répliqua mon guide:
+
+ Affronter la tentation,
+ C'est manquer de philosophie;
+ La sagesse veut que l'on fuie;
+ Mais de la cour, hélas! fuit-on,
+ Sinon quand le roi vous en prie?»
+
+J'allais répondre, lorsque j'entendis un grand mouvement dans la salle
+des gardes; et je crus, je dis même à mon conducteur que sans doute
+c'était la princesse. Il ne fit que détourner la tête; et à la sorte
+de tumulte qu'il entrevit: «Non, me dit-il, ce n'est que Lætitia, sa
+favorite.--Peut-on vous demander quel est son genre d'esprit, sa
+tournure?..--Ne le devinez-vous pas, me dit-il? Au reste, peut-être
+que non. C'est un caractère assez singulier:
+
+ Son air est vif et sémillant;
+ Son esprit ne plaît qu'en surface;
+ Son âme est un cristal mouvant
+ Où tout brille, change et s'efface;
+ Son crédit, comme elle inconstant,
+ Naît, meurt, et revit par instant.
+ Jamais elle n'est en disgrâce,
+ Jamais en faveur pleinement.
+ Mais qu'elle amuse un seul moment,
+ Il n'est honneur, titre, ni place,
+ Qu'elle n'enlève lestement.
+ Rien ne l'émeut, ne l'embarrasse;
+ On la traite légèrement,
+ Au ton du jour elle se plie;
+ Dame ou soubrette, elle est ravie:
+ Nouvel emploi, nouveau talent,
+ Soit calcul, routine ou folie,
+ Son rôle, qui monte ou descend,
+ Comme lui la diversifie.
+ Son désir le plus permanent
+ N'a l'air que d'une fantaisie
+ Dont elle-même rit souvent,
+ Dont l'insuccès serait plaisant:
+ Et le succès la justifie.
+ Égoïste avec enjoûment,
+ Despotique avec bonhomie,
+ On la voit, ou brusque ou polie,
+ Vous gouverner obligeamment,
+ Vous obliger étourdiment:
+ Elle est tout ou rien, par saillie,
+ Vous nuit, vous fête, vous oublie,
+ Mais toujours agréablement:
+ Oh! c'est une femme accomplie,
+ Qui nous restera sûrement.
+
+Enfin la princesse parut, suivie de son brillant cortége; je reconnus
+aisément Lætitia, à l'air folâtre et familier dont elle aborda sa
+souveraine. Faveur, tout en regardant de côté et d'autre avec des yeux
+caressans qui semblaient prodiguer les promesses et ne donnaient que
+des espérances, lui fit un petit signe d'amitié, à peu près pareil à
+celui dont on accueille un joli épagneul. Lætitia en fut ravie; le
+ministre en fut jaloux; et, s'approchant de la princesse, il lui parla
+à l'oreille. «Oui, oui, lui dit-elle sans l'avoir entendu; tout ce
+qu'il vous plaira. Retirez-vous; votre temps est trop précieux.» Ce
+dernier mot le charma; et il regarda tout autour de lui les nombreux
+témoins de sa gloire. Faveur traversa ensuite deux lignes composées de
+femmes du plus haut rang (autant que je pus en juger), et qu'elle ne
+regarda point, attendu qu'elles étaient pour la plupart assez
+vieilles. Ces dames n'en parurent pas surprises autant que je l'aurais
+cru, ce que j'attribuai moins à leur philosophie qu'à l'habitude de se
+voir négligées. Tout en avançant, Faveur approchait du groupe dont je
+faisais partie; ma figure n'a rien qui provoque l'attention, mais elle
+lui était inconnue: c'est sans doute ce qui m'attira ses regards. Elle
+fit quelques pas pour venir vers moi. Alors la foule de ses esclaves
+se sépara pour me faire place. Je m'avançai, mais sans cet
+empressement étourdi qui seul flatte la vanité de Faveur. Sa
+coquetterie en fut redoublée. Elle me dit que, dans un moment, elle
+m'inviterait à passer dans son cabinet; et elle se remit à parcourir
+la salle d'assemblée.
+
+Aussitôt la foule, qui, deux heures auparavant, avait pensé
+m'étouffer, fut à mes pieds; on me demanda mes ordres, et chacun de
+ces inconnus s'efforçait d'être remarqué de moi. Un moment après,
+Faveur me fit appeler, me fit asseoir auprès d'elle. C'est alors que
+je sentis tout l'empire de sa séduction. Elle prétendit me connaître
+par la renommée, me dit qu'elle voulait me fixer à sa cour. Ce qu'il y
+a d'inconcevable, c'est que ses discours me flattaient; mais comme
+j'hésitais dans mes réponses, elle me dit: «Ne jugez pas de moi sur
+les bruits qu'on s'efforce de répandre; je vaux mieux que ma
+réputation. Obligée par état d'être la dispensatrice des grâces, je
+suis quelquefois condamnée à paraître oublier mes amis, à paraître
+inconstante et frivole: ce qui me fait une peine affreuse; car, dans
+le fond, je suis très-solide. Et puis les peines attachées à ma place,
+l'ennui qui me tourmente...--L'ennui, m'écriai-je avec un air
+étonné!--Eh! sans doute. Voyez cette foule importune! et les affaires!
+et Tædiosus, mon ministre, qui m'assomme, à qui j'accorde tout pour
+m'en défaire! Il est si ennuyeux, que je suis quelquefois tentée de
+lui céder l'empire; mais on m'assure que cela aurait des
+inconvéniens.--Ne serait-il pas plus simple, lui dis-je, de le
+renvoyer?--Le renvoyer, s'écria-t-elle! cela est impossible!--Comment!
+dis-je, il ne s'en irait pas?» Un grand éclat de rire fut la réponse
+de Faveur. «Mon dieu, dit-elle, que cela est plaisant! Vous êtes
+très-aimable; je prévois que vous me deviendrez nécessaire? Quand vous
+verrai-je? Demain, je m'imagine, n'est-ce pas?--Madame, on ne vous a
+jamais fait sa cour pour une fois seulement.--Adieu, dit-elle: ne me
+manquez point de parole, je compte sur vos soins.» Je la saluai
+respectueusement, et je me retirai par un escalier qui se trouva sur
+mon chemin, et qui rendait dans les cours. Je recueillis mes esprits
+au grand air. Je regrettai de n'avoir pas revu mon garde, pour jouir à
+ses yeux de ma victoire: tant il est vrai qu'après la vanité vaincue,
+il reste à vaincre l'amour propre, triomphe plus rare et bien plus
+difficile, s'il n'est même tout à fait impossible.
+
+Ce fut avec un plaisir bien vif que je me vis hors de ce pays, où,
+pour obtenir des grâces, il faut ennuyer ou amuser, être le digne
+rival de Tædiosus ou de Lætitia, sans caractère, sans dignité, ne
+sentir, ni n'inspirer soi-même nul véritable intérêt. Avec quel
+empressement je gagnai ma maison! J'y étais attendu, ce qui n'arrive à
+personne dans le lieu d'où je sortais. Mon asile me parut plus riant,
+mon jardin plus délicieux, le sourire d'une femme aimable animé d'une
+grâce plus touchante. D'où naissait dans mon âme ce surcroît
+d'attendrissement et de bonheur? Après en avoir goûté le charme, j'en
+cherchai malgré moi la cause, et je crus l'avoir trouvée.
+
+ Peut-être la triste imposture
+ Des biens qu'offre la vanité,
+ Montre mieux la réalité
+ De ceux que la raison procure.
+ Peut-être, ouverte au sentiment,
+ L'âme alors, plus simple et plus pure,
+ S'abandonne plus aisément
+ Au doux besoin d'épanchement
+ Qui nous ramène à la nature.
+
+Adieu, mon ami: le même intérêt qui nous ramène à la nature, nous
+rappèle aussi vers l'amitié.
+
+
+
+
+LETTRES DIVERSES.
+
+
+
+
+LETTRES DIVERSES.
+
+
+LETTRE PREMIÈRE.
+
+ A MADAME DE ***.
+
+Je me suis douté, madame, en recevant votre billet et avant de
+l'ouvrir, qu'il m'arrivait malheur; et c'était pour moi une nouveauté
+d'ouvrir un billet de vous avec chagrin. Je comptais faire ce soir mon
+entrée dans mon nouvel établissement d'Auteuil; mais ayant différé de
+deux jours, pour vous faire ma cour avant mon départ, il faut bien que
+je diffère de deux autres, pour que les deux premiers ne soient pas
+perdus. Je crois ce sentiment-là plus honnête que celui qui fait
+courir les joueurs après leur argent; mais, dans le fond, il est à peu
+près du même genre.
+
+Ce sont plusieurs de mes amis qui sont cause que je viens me cacher
+quelque temps à la campagne dans un mauvais temps. Croirez-vous que
+c'est pour travailler, pour finir ces épîtres de Ninon[35] sur
+lesquelles on ne cesse de m'impatienter? N'est-il pas ridicule
+d'aller vivre sagement pour écrire des folies? Etre fou de sang froid
+ou par réminiscence, cela n'est-il pas bizarre? Voilà l'inconvénient
+de dire à ses amis les choses sur lesquelles on travaille. On ne m'y
+reprendra plus. Etre exposé à finir ce que je commence, à mettre de
+l'ordre dans mes caprices: cela me paraît un peu dur, et je n'en serai
+plus la dupe.
+
+ [35] Ces épîtres ont été égarées, ainsi que d'autres papiers, à
+ la mort de l'auteur. Cette perte est probablement sans ressource;
+ car les recherches les plus exactes n'ont pu nous les procurer.
+
+Je ne vous parle plus, madame, de mon respect ni de ma tendre amitié,
+qui dureront autant que moi.
+
+
+LETTRE II.
+
+ A ......
+
+Voilà donc, mon cher ami, comme vous vous conduisez, vous que je
+croyais la raison, la prudence, la sagesse même! A qui se fier, après
+ce que je sais de vous? et sur qui compter désormais? On vous ordonne
+la plus grande modération dans l'usage de la pensée; et madame M.....
+m'a dit qu'elle avait reçu de vous une lettre charmante et pleine
+d'esprit, ce sont ces termes; je n'exagère rien, et je suis bien
+éloigné de vous chercher des torts. Vous ne pouvez pas la récuser non
+plus. Elle vous aime, elle a de la candeur, et est à mille lieues de
+toute espèce de médisance, à plus forte raison de calomnie.
+
+Une lettre charmante et pleine d'esprit! est-il possible? Quoi! c'est
+vous qui vous permettez de pareils excès! On est tranquille sur votre
+compte; et tout d'un coup voilà une infraction de régime qui vient
+effrayer vos amis. Si madame M...... eût dit simplement une lettre
+charmante, je dirais: cela peut se passer, peut-être le mal n'est-il
+pas si grand qu'on le fait. Vingt fois j'ai entendu dire: c'est un
+ouvrage charmant; et, à la lecture, j'ai vu que rien n'était plus
+faux: mais plein d'esprit, c'est là ce qui est une faute absolument
+impardonnable. Je ne vous cache pas que je me crois obligé d'en faire
+avertir M. Tronchin, qui ne plaisante point dans ces cas-là, et qui
+saura vous en dire son avis. De l'esprit! vous n'ignorez pas combien
+la pensée est nuisible à l'homme; que, par cette raison, il n'y a
+presque pas d'homme qui pense la vingtième partie de sa vie; que vous
+même, pour avoir pensé seulement la moitié de la vôtre, vous vous en
+trouvez très-mal: et voilà que, non seulement vous pensez, mais même
+vous osez avoir de l'esprit. Vous savez qu'en pleine santé même, il ne
+fait pas sûr de se donner cette licence; que l'esprit entraîne de
+grands inconvéniens à la ville, à la cour; et c'est vous..... Je n'en
+reviens pas. Bon dieu! à quoi sert la philosophie? Je ne m'y connais
+point; mais je soupçonne qu'il y a, entre penser et avoir de l'esprit,
+la même différence qu'il y a entre marcher et courir; et, si cela est
+vrai, jugez combien vous êtes coupable.
+
+Vous allez me répliquer que vous avez beaucoup d'amitié pour madame
+M......; qu'au moment où vous avez pris la plume pour répondre à sa
+lettre, le sentiment a éveillé l'esprit chez vous. Je sais qu'il y en
+a des exemples; que ce genre d'esprit est le meilleur, le plus rare et
+le plus aimable; et que vous pouvez être dans ce cas: mais, de bonne
+foi, pensez-vous que cette excuse me rassure et me satisfasse?
+D'abord, il s'agirait de savoir si M. Tronchin vous permet le
+sentiment. Cela m'étonnerait beaucoup dans un médecin aussi habile, et
+qui connaît si bien la nature. Je doute très-fort qu'il vous ait rien
+prononcé là-dessus; et vous êtes trop honnête pour le compromettre
+avec la faculté. On sait assez que le sentiment est presque aussi
+malsain que l'esprit; et quoiqu'on soit dans l'habitude de le
+contrefaire et de le jouer encore davantage, parce que la chose est
+beaucoup plus facile, vous voyez que, dans le vrai, on se le permet
+assez rarement. Il est donc clair, mon cher ami, que votre excuse ne
+serait qu'une défaite; et, au fond, je ne vois pas comment vous vous
+en tirerez.
+
+La faute où vous venez de tomber d'une façon si humiliante, m'a fait
+revenir sur le passé, comme il arrive en pareil cas; et je me suis
+rappelé que les deux dernières fois que j'ai eu le plaisir de vous
+voir, il s'en fallait bien que vous ne fussiez net; et même je me
+souviens de quelques réflexions un peu vigoureuses ou piquantes qui
+doivent nécessairement prendre sur la machine. J'ai songé alors que
+vous étiez assez mal environné; que mademoiselle Thomas, outre
+son esprit, ayant encore celui qui naît du sentiment, peut
+très-fréquemment redoubler chez vous les crises de ces deux facultés:
+ce qui ne saurait manquer de vous faire beaucoup de tort. Il ne faut
+pas croire que je sois non plus sans inquiétude sur M. Ducis. Ceux qui
+ne connaissent que son talent tragique, ne savent à quel point il est
+dangereux pour vous, et de combien de façons il peut vous nuire, par
+sa conversation forte, animée et attachante. Vous ne connaissez point,
+je crois, madame Helvétius; je sais, du moins, que vous n'allez point
+chez elle: j'en suis enchanté pour vous.....
+
+
+LETTRE III.
+
+ A ....
+
+ 20 Août 1765.
+
+Je crois assez connaître votre âme, mon cher ami, pour pouvoir vous
+donner des conseils utiles à votre bonheur. Garantissez-vous de tout
+sentiment vif et profond. J'ai remarqué que toutes les fois que vous
+êtes vivement affecté de quelque chose, vous tombez dans un chagrin
+qui n'est point cette douce mélancolie si délicieuse pour ceux qui
+l'éprouvent. De plus, les travaux rendent la gaîté nécessaire à votre
+santé. Quand un sentiment profond vous rendrait heureux, du moins
+est-il certain qu'il ne vous délasserait pas, et vous avez besoin
+d'être délassé. Ne craignez pas de perdre par là cette sensibilité
+nécessaire à l'homme de lettres; vous en avez reçu une trop grande
+dose: rien ne peut l'épuiser. La lecture des excellens livres
+l'entretiendra davantage, sans exposer votre âme à ces secousses
+violentes qui l'accablent, lorsque des nœuds qui nous étaient chers
+viennent à se briser.
+
+Ne donnez jamais à personne aucun droit sur vous. La roideur de votre
+caractère pouvant par la suite vous forcer à cesser de les voir, vous
+aurez l'air de l'ingratitude. Tenez tout le monde poliment à une
+grande distance. Prosternez-vous pour refuser. Je crois à l'amitié, je
+crois à l'amour: cette idée est nécessaire à mon bonheur: mais je
+crois encore plus que la sagesse ordonne de renoncer à l'espérance de
+trouver une maîtresse et un ami capables de remplir mon cœur. Je sais
+que ce que je vous dis fait frémir: mais telle est la dépravation
+humaine, telles sont les raisons que j'ai de mépriser les hommes, que
+je me crois tout à fait excusable.
+
+Si quelqu'un était naturellement ce que je vous conseille d'être, je
+le fuirais de tout mon cœur. Est-on privé de sensibilité? on inspire
+un sentiment qui ressemble à l'aversion; est-on trop sensible? on est
+malheureux. Quel parti prendre? celui de réduire l'amour au plaisir de
+satisfaire un besoin spontané, en se permettant tout au plus quelque
+préférence pour tel ou tel objet. Réduire l'amitié à un sentiment de
+bienveillance proportionné au mérite de chacun, c'est le parti que
+prit Fontenelle, qui avait toujours les jetons à la main. Vous êtes né
+honnête; je suis sûr que vous ne pousserez pas cette défiance trop
+loin. Tout ceci se réduit à dire que votre âme ne doit jamais être
+inséparablement attachée à l'âme de personne, qu'il faut apprécier
+tout le monde, et remplir tous les devoirs de l'honnête homme, et même
+de l'homme vertueux, d'après des idées justes et déterminées, plutôt
+que d'après des sentimens, qui, quoique plus délicieux, ont toujours
+quelque chose d'arbitraire.
+
+C'est par le travail seul que vous échapperez à l'activité de cette
+âme qui dévore tout. Le temps que vous emploîrez chez vous sera pris
+sur celui que vous perdriez dans le monde, où vous vous amusez si peu;
+où vous portez le sentiment toujours pénible de la supériorité de
+votre âme et de l'infériorité de votre fortune; où vous trouvez des
+raisons de haïr et de mépriser les hommes, c'est-à-dire, de renforcer
+cette mélancolie à laquelle vous êtes déjà trop sujet, qui vous met
+souvent de mauvaise humeur, et qui vous expose quelquefois à vous
+faire des ennemis. La retraite assurera en même temps votre repos,
+c'est-à-dire, votre bonheur, votre santé, votre gloire, votre fortune
+et votre considération.
+
+Vous aurez moins d'occasions de vous permettre ces plaisirs qui, sans
+détruire la santé, affaiblissent au moins la vigueur du corps, donnent
+une sorte de malaise, et détruisent l'équilibre des passions.
+
+La considération de l'homme le plus célèbre tient au soin qu'il a de
+ne pas se prodiguer. Ayez toujours cette coquetterie décente qui n'est
+indigne de personne. Votre gloire y gagnera aussi: l'emploi de votre
+temps l'augmentera nécessairement, et, par la même raison, votre
+fortune; car, croyez-moi, ne comptez jamais que sur vous.
+
+Il y a encore une chose que je ne saurais trop vous recommander, et
+qui vous est plus difficile qu'à un autre, c'est l'économie. Je ne
+vous dis pas de mettre du prix à l'argent, mais de regarder l'économie
+comme un moyen d'être toujours indépendant des hommes, condition plus
+nécessaire qu'on ne croit pour conserver son honnêteté.
+
+
+LETTRE IV.
+
+ A MADAME DE S...
+
+Quoi, madame, vous avez eu la bonté d'aller voir mon nouveau taudis!
+Je vous reconnais bien là. Vous êtes contente de mon logement; mais
+moi, je ne le suis point: je m'y prends trop tard pour me loger près
+de la rue Louis-le-Grand.
+
+Madame de Grammont est partie depuis le commencement du mois. Il me
+serait impossible de désirer autre chose que ce que j'ai trouvé en
+elle; et nous avons fini encore mieux que nous n'avions commencé. J'ai
+toutes sortes de raisons d'être enchanté de mon voyage de Barège. Il
+semble qu'il devait être la fin de toutes les contradictions que j'ai
+éprouvées, et que toutes les circonstances se sont réunies pour
+dissiper ce fond de mélancolie qui se reproduisait trop souvent. Le
+retour de ma santé, les bontés que j'ai éprouvées de tout le monde; ce
+bonheur, si indépendant de tout mérite, mais si commode et si doux,
+d'inspirer de l'intérêt à tous ceux dont je me suis occupé; quelques
+avantages réels et positifs, les espérances les mieux fondées et les
+plus avouées par la raison la plus sévère, le bonheur public et celui
+de quelques personnes à qui je ne suis ni inconnu ni indifférent, le
+souvenir tendre de mes anciens amis, le charme d'une amitié nouvelle
+mais solide avec un des hommes les plus vertueux du royaume, plein
+d'esprit, de talent et de simplicité, M. Dupaty, que vous connaissez
+de réputation; une autre liaison non moins précieuse avec une femme
+aimable que j'ai trouvée ici, et qui a pris pour moi tous les
+sentimens d'une sœur; des gens dont je devais le plus souhaiter la
+connaissance, et qui me montrent la crainte obligeante de perdre la
+mienne; enfin, la réunion des sentimens les plus chers et les plus
+désirables: voilà ce qui fait, depuis trois mois, mon bonheur; il
+semble que mon mauvais génie ait lâché prise; et je vis, depuis trois
+mois, sous la baguette de la fée Bienfaisante.
+
+D'après ce détail, vous croiriez que je vis environné de tout ce que
+j'ai trouvé d'aimable ici, sous un beau ciel, et dans une société
+charmante. Non, je vis sous une douche brûlante, ou dans une
+bouilloire cachée au fond d'un cachot. Tout ce que je distinguais est
+parti de Barège. Il y fait un temps exécrable, et le brouillard ne
+laisse point soupçonner que les Pyrénées soient sur ma tête. Mais je
+n'en suis pas moins heureux: j'avais besoin de revenir sur les
+sentimens agréables dont j'ai joui avec trop de précipitation; je les
+recueille avec une joie mêlée de surprise; mes idées sont faciles et
+douces; tous les mouvemens de mon cœur sont des plaisirs; voilà le
+vrai beau temps, et le ciel est d'azur.
+
+Le ton de cette lettre est un peu différent de celles que je vous
+écrivais, madame, de la rue de Richelieu, et même de quelques
+conversations que je me souviens d'avoir eues avec vous, il y a cinq
+ou six mois. Que voulez-vous? je vous montrais mon âme alors, comme je
+vous la montre aujourd'hui: «L'homme est ondoyant», dit Montaigne:
+j'étais de fer pour repousser le mal, je suis de cire pour recevoir le
+bien. Les différentes philosophies sont bonnes; il ne s'agit que de
+les placer à propos. Zénon n'avait pas tort: Epicure avait raison. Le
+régime d'un malade n'est pas celui d'un convalescent; celui d'un
+convalescent n'est pas celui d'un athlète. Je me trouve bien de ma
+manière d'être actuelle; je reviendrais à l'autre, s'il le fallait:
+mais je tâcherai d'écarter ce qui pourrait la rendre nécessaire; je
+n'y sais que cela.
+
+Madame de Tessé et M. le duc d'Ayen ont passé ici quelques jours; j'ai
+fort à me louer de leurs bontés; je n'ai cependant point accepté
+l'offre de madame de Tessé pour Luchon; je vous dirai pourquoi.
+
+Je pars d'ici vers la fin de septembre; je comptais m'en aller en
+droiture à Paris; je pressentais le besoin que j'aurais de revoir mes
+anciens amis, car je ne veux rien perdre; mais j'ai de nouvelles
+raisons de me priver encore de ce plaisir. M. de B...... a trouvé
+absurde que je négligeasse l'occasion de voir M. de Choiseul; il
+prétend que ma connaissance avec M. de Gr...... pourrait finir par
+n'être qu'une connaissance des eaux. C'est ce qui ne peut jamais
+arriver. Il est actuellement à Chanteloup; il peut s'en assurer par
+lui-même; et, entre nous, je crois qu'il ne laissera pas d'être un peu
+surpris. Quoiqu'il en soit, je défère à son conseil et à celui de mes
+amis qui blâment mon peu d'empressement sur cela. Mais je ne serai à
+Chanteloup qu'à la fin d'octobre. J'y resterai le temps qui
+conviendra. J'étais fort tenté de m'en retourner par le Languedoc,
+pour voir la Provence qui est un fort beau pays.
+
+Voulez-vous bien, madame, présenter mes respects à M. S....... Je vous
+adresserais aussi bien des complimens pour les personnes que vous
+savez, si je ne craignais que quelques-unes, s'imaginant que ma lettre
+contient quelques bonnes histoires des eaux, ne s'avisassent de vous
+la demander; et je vous prie de vouloir bien ne pas la leur lire.
+
+Conservez, je vous prie, madame, votre santé, celle de M. S......,
+votre bonheur commun, vos bontés pour moi; et recevez les assurances
+de mon respect et de ma tendre amitié.
+
+
+LETTRE V.
+
+ A.......
+
+Vous me demandez, mon ami, si ce n'est pas une espèce de singularité
+qui me fait voir la littérature sous l'aspect où je la vois; s'il est
+vrai que je sois dans le cas de jouir d'une fortune un peu plus
+considérable que celle de la plupart des gens de lettres; et enfin
+vous voulez que je vous confie, sous le sceau de l'amitié, quels sont
+les moyens que j'ai employés pour arriver à ce terme que vous supposez
+avoir été le but de mon ambition. Voilà, ce me semble, les divers
+objets de votre curiosité, autant que je puis le résumer de votre
+longue lettre. Mes réponses seront simples.
+
+Mais je commence par vous dire que je suis presque offensé de voir que
+vous me supposiez un plan de conduite à cet égard. Mon tour d'esprit,
+mon caractère, et les circonstances, ont tout fait, sans aucune
+combinaison de ma part. J'ai toujours été choqué de la ridicule et
+insolente opinion, répandue presque partout, qu'un homme de lettres
+qui a quatre ou cinq mille livres de rente est au périgée de la
+fortune. Arrivé à peu près à ce terme, j'ai senti que j'avais assez
+d'aisance pour vivre solitaire; et mon goût m'y portait naturellement.
+Mais comme le hasard a fait que ma société est recherchée par
+plusieurs personnes d'une fortune beaucoup plus considérable, il est
+arrivé que mon aisance est devenue une véritable détresse, par une
+suite des devoirs que m'imposait la fréquentation d'un monde que je
+n'avais pas recherché. Je me suis trouvé dans la nécessité absolue, ou
+de faire de la littérature un métier pour suppléer à ce qui me
+manquait du côté de la fortune, ou de solliciter des grâces, ou enfin
+de m'enrichir tout d'un coup par une retraite subite. Les deux
+premiers partis ne me convenaient pas. J'ai pris intrépidement le
+dernier. On (a) beaucoup crié; on m'a trouvé bizarre, extraordinaire.
+Sottises que toutes ces clameurs. Vous savez que j'excelle à traduire
+la pensée de mon prochain. Tout ce qu'on a dit à ce sujet, voulait
+dire: Quoi! n'est-il pas suffisamment payé de ses peines et de ses
+courses par l'honneur de nous fréquenter, par le plaisir de nous
+amuser, par l'agrément d'être traité par nous comme ne l'est aucun
+homme de lettres?
+
+A cela je réponds: J'ai quarante ans. De ces petits triomphes de
+vanité dont les gens de lettres sont si épris, j'en ai par-dessus la
+tête. Puisque, de votre aveu, je n'ai presque rien à prétendre,
+trouvez bon que je me retire. Si la société ne m'est bonne à rien, il
+faut que je commence à être bon pour moi-même. Il est ridicule de
+vieillir, en qualité d'acteur, dans une troupe où l'on ne peut pas
+même prétendre à la demi-part. Ou je vivrai seul, occupé de moi et de
+mon bonheur; ou, vivant parmi vous, j'y jouirai d'une partie de
+l'aisance que vous accordez à des gens que vous-mêmes vous ne vous
+aviserez pas de me comparer. Je m'inscris en faux contre votre manière
+d'envisager les hommes de ma classe. Qu'est-ce qu'un homme de lettres
+selon vous, et en vérité, selon le fait établi dans le monde? C'est un
+homme à qui on dit: Tu vivras pauvre, et trop heureux de voir ton nom
+cité quelquefois; on t'accordera, non quelque considération réelle,
+mais quelques égards flatteurs pour ta vanité sur laquelle je compte,
+et non pour l'amour propre qui convient à un homme de sens. Tu
+écriras, tu feras des vers et de la prose pour lesquels tu recevras
+quelques éloges, beaucoup d'injures et quelques écus, en attendant que
+tu puisses attraper quelques pensions de vingt-cinq louis ou de
+cinquante, qu'il faudra disputer à tes rivaux, en te roulant dans la
+fange, comme le fait la populace aux distributions de monnaie qu'on
+lui jette dans les fêtes publiques.
+
+J'ai trouvé, mon ami, que cette existence ne me convenait pas; et,
+méprisant à la fois la gloriole des grandeurs et la gloriole
+littéraire, j'ai immolé l'une et l'autre à l'honneur de mon caractère
+et à l'intérêt de mon bonheur. J'ai dit tout haut: J'ai fait mes
+preuves de désintéressement, et je ne solliciterai pas; j'ai très-peu,
+mais j'ai autant ou plus que quantité de gens de mérite: ainsi je ne
+demande rien. Mais il faut que vous me laissiez à moi-même; il n'est
+pas juste que je porte, en même temps, le poids de la pauvreté et le
+poids des devoirs attachés à la fortune; j'ai une santé délicate et la
+vue basse; je n'ai gagné jusqu'à présent dans le monde que des boues,
+des rhumes, des fluxions et des indigestions, sans compter le risque
+d'être écrasé vingt fois par hiver. Il est temps que cela finisse; et,
+si cela n'est pas terminé à telle époque, je pars.
+
+Voilà, mon ami, ce que j'ai dit; et si vous vous étonnez que cela ait
+pu produire autant d'effet, il faut savoir qu'une première retraite de
+six mois, où j'avais trouvé le bonheur, a prouvé invinciblement que je
+n'agissais ni par humeur, ni par amour propre. Il reste à vous
+expliquer pourquoi on se faisait une peine de me voir prendre le parti
+de la retraite. C'est, mon ami, ce que je ne puis vous développer, au
+moins dans le même détail. Mais je puis vous dire sans que vous deviez
+me soupçonner de vanité, je puis vous dire que mes amis savent que je
+suis propre à plusieurs choses, hors de la sphère de la littérature.
+Plusieurs d'entre eux se sont unis pour me servir: les uns n'ont
+écouté que leur sentiment, d'autres ont fait entrer dans leur
+sentiment quelque calcul et quelque intérêt; et les circonstances
+étant favorables, il en est résulté la petite révolution que vous
+jugez si heureuse.
+
+
+LETTRE VI.
+
+ A MADAME d'ANGIVILLIERS[36].
+
+Je vous rends mille grâces du billet que vous avez eu la bonté de
+m'envoyer. Je n'ai pu en profiter. J'étais sorti, croyant que vous
+n'étiez point à Paris, et que l'heure de la poste de Versailles était
+passée. Je sais combien on vous sollicite pour ces billets, et je
+serais fâché que votre bonté pour moi vous engageât à des sacrifices
+en ce genre. D'ailleurs, n'ayant aucune liaison avec les quatre ou
+cinq personnes qui auront les quatre ou cinq premières places
+vacantes, je ne suis plus dans le cas d'être aussi empressé aux
+séances académiques; et il est juste que vous puissiez faire des
+heureux pour leurs amis. Cependant, comme rien n'est sûr, et que
+quelqu'un des aspirans pourrait cesser de convenir à l'Académie, je
+vous prierais, madame, de permettre que je recourusse à vous, au cas
+que l'élection tombât sur quelqu'un de ma connaissance. En attendant,
+je me borne à vous solliciter pour madame la comtesse de Ronsée qui
+n'a jamais vu la réception, et qui serait curieuse d'en voir une.
+
+ [36] Cette lettre, ainsi que la IXe, nous a été communiquée par
+ M. Sencier, membre de la Société des Bibliophiles, et dont
+ l'obligeance égale le savoir.
+
+J'ai cru pouvoir aussi, madame, me charger de vous rappeler l'intérêt
+que M. le comte de Rochefort prend à un honnête libraire dont il vous
+a parlé, et pour lequel il devait, avant son départ, vous remettre un
+mémoire adressé à M. le comte d'Angivilliers: je joins ce mémoire à ma
+lettre, ne voulant pas retarder, par ma faute, le bien que vous êtes
+toujours prête à faire aux malheureux.
+
+J'irai quelquefois à Versailles cet été, et je tenterai d'avoir
+l'honneur de vous faire ma cour. J'irais dans ce dessein seul, si
+j'avais l'espérance d'y réussir. Mais en convenant, madame, que quatre
+lieues sont peu de chose quand on a l'honneur de vous voir, je trouve
+qu'elles sont longues quand on ne l'a pas eu.
+
+
+LETTRE VII.
+
+ A M. L'ABBÉ ROMAN.
+
+ 4 Mars 1784.
+
+C'est un vœu que j'ai fait, mon cher ami, de vous répondre toujours à
+l'instant où j'aurai reçu votre lettre, et je n'ai pas besoin
+d'efforts pour le remplir: il m'en faudrait pour différer, et je ne
+veux pas lutter contre moi-même.
+
+Ah! mon ami, que j'ai été étonné de voir que je diffère de vous dans
+la chose par laquelle je vous ressemble! Vous convenez que vous avez
+pris la meilleure part, et vous ne souhaitez pas que j'obtienne un lot
+pareil; vous me le dites, parce que vous le sentez. Cette raison est
+sans doute très-bonne; mais pourquoi, ou plutôt comment le
+sentez-vous? voilà ce qui m'étonne. Quoi! cette malheureuse manie de
+célébrité, qui ne fait que des malheureux, trouve encore un partisan,
+un protecteur! Avez-vous oublié qu'elle exige presqu'autant de
+misères, de sottises, de bassesses même que la fortune? et quel en est
+le fruit? beaucoup moindre, et surtout plus ridicule. Son effet le
+plus certain est de vous apprendre jusqu'où va la méchanceté humaine,
+en vous rendant l'objet de la haine la plus violente et des procédés
+les plus affreux, de la part de ceux qui ne peuvent partager cette
+fumée, et qui sont jaloux de quelques misérables distinctions, presque
+toujours ennuyeuses et fatigantes, surtout pour moi qui ai tout jugé.
+
+J'ai aimé la gloire, je l'avoue; mais c'était dans un âge où
+l'expérience ne m'avait point appris la vraie valeur des choses, où je
+croyais qu'elle pouvait exister pure et accompagnée de quelque repos,
+où je pensais qu'elle était une source de jouissances chères au cœur
+et non une lutte éternelle de vanité; quand je croyais que, sans être
+un moyen de fortune, elle n'était pas du moins un titre d'exclusion à
+cet égard. Le temps et la réflexion m'ont éclairé. Je ne suis pas de
+ceux qui peuvent se proposer de la poussière et du bruit pour objet et
+pour fruit de leurs travaux. Apollon ne promet qu'un nom et des
+lauriers: voilà ce que disait Boileau avec quinze mille livres de
+rente des bienfaits du roi, qui en valaient plus de trente d'à
+présent; voilà ce que disait Racine, en rapportant plus d'une fois de
+Versailles des bourses de mille louis. Cela ne laisse pas que de
+consoler de la rivalité et de la haine des Pradon et des Boyer. Encore
+ne put-il pas y tenir; et laissa-t-il, à trente six ans, cette
+carrière de gloire et d'infamie, qui depuis lui est devenue cent fois
+plus turbulente et plus avilissante. Pour moi, qui, dès mon premier
+succès, me suis attiré, sans l'avoir mérité le moins du monde, la
+haine d'une foule de sots et de méchans, je regarde ce mal comme un
+très-grand bonheur; il me rend à moi-même; il me donne le droit de
+m'appartenir exclusivement; et, les amis les plus puissans ayant plus
+d'une fois fait d'inutiles efforts pour me servir, je me suis lassé
+d'être un superflu, une espèce de hors d'œuvre dans la société; je me
+suis indigné d'avoir si souvent la preuve que le mérite dénué, né sans
+or et sans parchemins, n'a rien de commun avec les hommes; et j'ai su
+tirer de moi plus que je ne pouvais espérer d'eux. J'ai pris pour la
+célébrité autant de haine que j'avais eu d'amour pour la gloire; j'ai
+retiré ma vie toute entière dans moi-même; penser et sentir, a été le
+dernier terme de mon existence et de mes projets. Mes amis se sont
+réunis inutilement pour ébranler ma fermeté: tout ce que j'écris comme
+à mon insu, et pour ainsi dire malgré moi, ne sera tout au plus que
+_titulus nomenque sepulcri_.
+
+J'ai ri de bon cœur à l'endroit de votre lettre, où vous me dites que
+vous m'avez cherché dans les journaux; vous m'avez paru ressembler à
+un étranger qui, ayant entendu parler de moi dans Paris, me
+chercherait dans les tabagies et dans les tripots de jeu. J'en étais
+là depuis long-temps, lorsque je fis la rencontre d'un être dont le
+pareil n'existe pas dans sa perfection relative à moi, qu'il m'a
+montrée dans le court espace de deux ans que nous avons passé
+ensemble. C'était une femme; et il n'y avait pas d'amour, parce qu'il
+ne pouvait y en avoir, puisqu'elle avait plusieurs années de plus que
+moi; mais il y avait plus et mieux que de l'amour, puisqu'il existait
+une réunion complète de tous les rapports d'idées, de sentimens et de
+positions. Je m'arrête ici, parce que je sens que je ne pourrais
+finir. Je l'ai perdue après six mois de séjour à la campagne, dans la
+plus profonde et la plus charmante solitude. Ces six mois, ou plutôt
+ces deux ans, ne m'ont paru qu'un instant dans ma vie. Mais le bonheur
+d'être loin de tout ce que j'ai vu sur cette scène d'opprobres qu'on
+appelle littérature, et sur cette scène de folies et d'iniquités qu'on
+appelle le monde, m'aurait suffi et me suffira toujours, au défaut du
+charme d'une société douce et d'une amitié délicieuse. L'indépendance,
+la santé, le libre emploi de mon temps, l'usage, même l'usage
+fantasque de mes livres: voilà ce qu'il me faut, si ce n'est point ce
+qui me suffit. C'est ce qui m'enlèvera nécessairement le succès que
+vous avez la cruauté de souhaiter, et qui malheureusement est devenu,
+depuis ma dernière lettre, encore plus vraisemblable[37]. L'âne qui ne
+veut point mordre son voisin, ni en être mordu devant un râtelier
+vide, sera forcé, s'il est changé en cheval bien pansé devant un
+râtelier plein, de faire quelques courses et de manéger pour gagner
+son avoine; et quand je songe qu'en se déplaçant, il aura plus
+d'avoine qu'il n'en pourra manger, je suis bien près de penser qu'il
+fait un marché de dupe.
+
+ [37] On proposait à Chamfort une place de secrétaire des
+ commandemens à la cour.
+
+Vous voyez par là, mon ami, combien je suis attaché aux sentimens qui
+m'appellent à la retraite; et vous le verriez bien davantage, si vous
+pouviez savoir, fortune mise à part, combien ma position m'offre de
+côtés agréables, quels combats j'ai à soutenir contre les amis les
+plus tendres et les plus dévoués, quels efforts il me faut pour
+repousser ou prévenir les sacrifices qu'ils voudraient faire pour me
+retenir. Quelle est donc cette invincible fierté, et même cette dureté
+de cœur, qui me fait rejeter des bienfaits d'une certaine espèce,
+quand je conviens que je voudrais faire pour eux plus qu'ils ne
+peuvent faire pour moi? Cette fierté les afflige et les offense; je
+crois même qu'ils la trouvent petite et misérable, comme mettant un
+trop haut prix à ce qui devrait en avoir si peu. Mon ami, je n'ai
+point, je crois, les idées petites et vulgaires répandues à cet égard;
+je ne suis pas non plus un monstre d'orgueil; mais j'ai été une fois
+empoisonné avec de l'arsenic sucré, je ne le serai plus: _manet altâ
+mente repostum_. Vous me dites que vous tenez mon âme dans ma première
+lettre; il en est resté quelque chose, je crois, pour la seconde.
+
+J'accepte, mon ami, avec un sentiment bien vif, l'offre que vous me
+faites de parcourir avec moi la Provence, pour chercher l'asile qui
+me convient; et je me fais d'autant plus de plaisir de l'accepter, que
+je ne vous ferai pas faire un grand voyage; il faudra que votre pays
+ait de grands inconvéniens, si la retraite la plus proche de vous
+n'est pas celle qui me convient le mieux.
+
+Je vous avais promis des nouvelles littéraires; mais, par mon
+mouvement personnel, je suis bien froid sur cet article; et j'ai
+besoin, pour vous en envoyer, de songer que vous y mettez
+quelqu'intérêt. On joue à présent, avec un grand succès, malgré de
+grandes huées sur la scène, et de grandes réclamations et indignations
+à Paris et à Versailles, _le Mariage de Figaro_, de Beaumarchais.
+C'est un ouvrage plein d'esprit, même de comique et de talent, mais
+qui n'en est pas moins monstrueux par le mélange des choses du plus
+mauvais ton et de trivialités. Les loges sont retenues jusqu'à la
+dixième, d'autres disent jusqu'à la vingtième représentation. Le
+spectacle, sans petite pièce, ne dure plus que trois heures un quart,
+depuis les retranchemens qu'on y a faits. Je ne vous parle point du
+_Jaloux_, du mauvais _Coriolan_ de La Harpe: les journaux se sont
+chargés de cela. Un mot sur les _Danaïdes_, opéra nouveau, où Gluk a
+mis la main; c'est un ouvrage de topinambous, à jouer devant des
+cannibales. On dit pourtant que cela n'aura qu'une douzaine de
+représentations.
+
+Parlons de notre académie. M. de Montesquiou a eu toutes les voix;
+c'est qu'on a vu que tout partage serait inutile, et il faisait
+plaisir en se présentant à l'académie; il écartait l'abbé Maury, dont
+plusieurs ne veulent pas entendre parler. Mon amusement actuel est de
+voir comment ils feront pour l'évincer à la première vacance qui est
+très-prochaine, si elle n'est ouverte par la mort de M. de Pompignan.
+L'abbé a huit ou dix voix, tout au plus; mais les autres gens de
+lettres, ses rivaux, n'en ont pas à beaucoup près autant. Personne n'y
+est appelé d'une manière positive; prendre encore un homme de qualité,
+serait le comble du mauvais goût et le chef-d'œuvre du ridicule.
+Comment s'en tireront-ils? Je me divertirai des intrigues; ce sont mes
+seuls jetons, je n'en ai point d'autres; j'y vais si peu, que je n'ai
+pas fait la moitié d'une bourse à jetons qu'on m'avait demandée.
+
+Adieu, mon ami; je n'ai plus que le temps de vous dire encore un petit
+mot de moi. Ma mère se porte à merveille, et n'a d'autre incommodité
+que de ne pouvoir faire usage de ses jambes; mais j'ai bien peur que
+cette seule incommodité n'abrège les jours d'une personne aussi vive,
+et plus impatiente, à quatre-vingt-quatre ans, que je ne l'ai jamais
+été. Il me semble que, si je restais en place une année, je ne
+pourrais plus vivre; et cette idée m'afflige sensiblement sur son
+état, quoiqu'on me mande d'ailleurs tout ce qui peut me rassurer.
+Adieu, encore une fois; je vous aime et vous embrasse de tout mon
+cœur. Il me semble que nous n'avons pas cessé de nous entendre.
+
+
+LETTRE VIII.
+
+AU MÊME.
+
+ Paris, 5 octobre.
+
+Que devez-vous penser de moi, mon cher ami, et d'un si long silence?
+Vous devez croire que tous les maux réunis ont fondu sur ma tête.
+Hélas! vous ne vous tromperiez pas beaucoup: il y a deux mois et demi
+que j'ai eu le malheur de perdre ma mère; et ce n'est pas vous qui
+vous étonnerez de l'effet qu'a pu faire pour moi cette affligeante
+nouvelle; ce n'est pas vous qui me direz que quatre-vingt-cinq ans
+étaient un âge qui devait me préparer à ce malheur, et que quinze ans
+d'absence devaient me le faire trouver moins terrible. La raison dit
+tout cela, et le sentiment paie son tribut. Je n'en dirai pas
+davantage, craignant d'avoir surtout déjà trop réveillé chez vous le
+sentiment d'une perte qui vous a rendu si long-temps malheureux et qui
+ne sera de long-temps oubliée. Mon second malheur est d'avoir eu,
+pendant deux mois, une fièvre double-tierce, suivie d'une
+convalescence très-pénible et qui n'est pas terminée. Je ne sais
+comment toute ma personne était devenue un amas de bile, ce qui m'a
+empêché d'avoir recours au quinquina. C'est la nature qui m'a guéri,
+comme elle eût fait avant la découverte du spécifique. C'est un mois
+de plus qu'il m'en a coûté, et un mois de peines et de souffrances,
+pendant lequel il m'a été impossible d'écrire. Vous mander de mes
+nouvelles par une main étrangère, c'est ce que je n'ai pas voulu, dans
+la crainte que vous ne me crussiez mort: et d'ailleurs, je suis d'une
+stupidité rare pour dicter.
+
+Je passe, mon ami, à un autre article dont je vous ai déjà touché
+quelque chose. C'est le projet d'aller vous trouver en Provence.
+
+Quand il n'y aurait eu d'obstacle que ma maladie, il ne pouvait
+s'effectuer, et ne le pourrait même encore qu'au mois de décembre:
+encore cela ne serait-il possible que dans le cas où j'aurais un
+compagnon pour aller en chaise de poste: car d'aller par les voitures
+publiques dans cette saison, c'est ce qui me serait aussi difficile
+qu'un pélerinage dans le Sirius. Mais, mon ami, il y a d'autres
+obstacles encore plus grands: ce sont ceux qui naissent de ma nouvelle
+position.
+
+Vous avez peut-être lu, dans les papiers publics, qu'on a obtenu pour
+moi la place de secrétaire du cabinet de madame Elisabeth, sœur du
+roi: cette place vaut deux mille francs; et quoiqu'elle ne
+m'enrichisse pas pour ce moment-ci, puisque, dans la maison du roi,
+les premières échéances ne se payent qu'à un terme fort reculé, il
+n'en est pas moins vrai que je suis lié par la reconnaissance et par
+l'attachement aux personnes qui ont sollicité et obtenu cette place
+pour moi, tandis que j'étais cloué dans mon lit depuis six semaines;
+je passerais pour un être sauvage et indomptable, un misantrope
+désespéré, et je serais condamné universellement.
+
+Il faut vous dire, de plus, qu'indépendamment de ma nouvelle place, ma
+liaison avec M. le comte de Vaudreuil est devenue telle qu'il n'y a
+plus moyen de penser à quitter ce pays-ci. C'est l'amitié la plus
+parfaite et la plus tendre qui se puisse imaginer. Je ne saurais vous
+en écrire les détails; mais je pose en fait que, hors l'Angleterre où
+ces choses-là sont simples, il n'y a presque personne en Europe digne
+d'entendre ce qui a pu rapprocher, par des liens si forts, un homme de
+lettres isolé, cherchant à l'être encore plus, et un homme de la cour,
+jouissant de la plus grande fortune et même de la plus grande faveur.
+Quand je dis des liens si forts, je devrais dire si tendres et si
+purs; car on voit souvent des intérêts combinés produire entre des
+gens de lettres et des gens de la cour des liaisons très-constantes et
+très-durables; mais il s'agit ici d'amitié, et ce mot dit tout dans
+votre langue et dans la mienne.
+
+Voilà, mon ami, quelles sont les raisons qui m'empêchent d'aller vous
+chercher, et qui vraisemblablement me priveront toujours du plaisir de
+vous voir dans votre retraite de Provence. Il n'en fallait pas moins,
+je vous assure; car, quoique, dans votre dernière lettre, vous eussiez
+eu la barbarie de vouloir me retenir dans la capitale, toujours par
+votre manie de me voir une plus grande fortune, il est pourtant
+certain que j'aurais juré, au mois de mai dernier, de ne pas passer
+l'hiver à Paris. Les obstacles étaient de nature à pouvoir être
+vaincus, et ma fortune n'en était pas un. Vous m'avez mandé qu'il
+fallait, pour vivre agréablement en Provence, avoir trois mille livres
+de rente: au temps où vous me parliez, j'en avais quatre mille. Je
+posais la barre à ce terme, et je n'étais pas mécontent; c'est vous
+qui avez voulu que j'allasse plus loin: vous voilà satisfait, et il y
+a à parier que d'ici à six mois, vous le serez infiniment davantage.
+Il restera ensuite à satisfaire votre autre manie, que j'aie de la
+célébrité. Je ne promets pas que j'y réussisse également; mais, soit
+que cette fantaisie me prenne, soit que je garde ma répugnance pour
+cette célébrité dont vous paraissez faire trop de cas, il est sûr que,
+tranquille sur mon avenir, je travaillerai beaucoup davantage et même
+mieux, et que j'aurai plus de titres à cette célébrité, si je les
+manifeste, ce que j'ignore, car je suis bien endurci dans le péché. Je
+crois que vous seriez de mon bord, si, comme moi, vous veniez voir, de
+suite et long-temps, notre public parisien. Au surplus, alors comme
+alors: je ne suis pas d'une pièce; je suis immuable quand les choses
+ne changent pas, mais je suis mobile quand elles changent, et surtout
+quand elles changent à mon avantage.
+
+J'apprends que l'on a été très-content de notre ambassadeur à
+Marseille, et c'est pour moi une joie très-vive. J'espère qu'on le
+sera partout, et on le serait bien davantage si on connaissait
+l'habitude de ses sentimens intérieurs. C'est un de ces êtres qui ont
+contribué, par leurs vertus et leur commerce, à me réconcilier avec
+l'espèce humaine. Il faut qu'il ait prévu de grandes tribulations dans
+son ambassade, puisque la dernière lettre qu'il m'écrit finit par ces
+mots: _Ah! mon ami, quand dinerons-nous ensemble au restaurateur?_
+J'oublie de vous dire qu'il est cause que je n'ai pu répondre à votre
+avant-dernière lettre, parce que j'ai passé avec lui exactement les
+quatre derniers jours de son séjour à Paris: et c'est l'époque où
+votre lettre m'arriva.
+
+Adieu, mon ami; je vous aime et vous embrasse très-tendrement.
+J'espère que notre correspondance ne sera plus interrompue, et que la
+suite de contre-temps qui m'ont mis en arrière, n'arrivera qu'une fois
+en la vie. Donnez-moi de vos nouvelles en détail, et ne me parlez que
+de vous; je vous donne un bel exemple à cet égard. Je vous avertis que
+je me sais par cœur, et à la fin on se lasse de soi. Adieu encore.
+_Vale et ama._
+
+
+LETTRE IX.
+
+ A MADAME D'ANGIVILLIERS.
+
+Je ne vois pas une seule raison, madame, d'avoir moins de confiance en
+vos bontés cette année que la précédente; mais j'ai bien peur d'y
+avoir recours un peu tard, et je crains que vous n'ayez disposé de
+tous vos billets pour la séance publique du 25 de ce mois. Je suis
+fort curieux d'entendre la lecture de l'Éloge du chancelier de
+L'hospital; et vous êtes, madame, ma seule espérance: mais ce n'est
+pas une raison de désespérer. Je vous supplie de vouloir bien me
+mander s'il est possible que j'aie un billet de vous, afin que j'aie
+le temps de faire encore d'un autre côté quelques tentatives qui après
+tout seront probablement inutiles.
+
+Je sais que votre santé est meilleure, et que vous êtes même venue à
+la comédie; si vous aviez eu la bonté de me le faire dire, j'aurais
+profité de cette occasion pour vous faire ma cour; et cet intérêt
+aurait fait ce que n'a pu faire celui de voir une nouveauté qu'on joue
+par une si cruelle chaleur. Je ne sais si je dois me flatter d'en être
+dédommagé le jour de la saint Louis.
+
+Je vous prie, madame, de vouloir faire remettre à M. d'Angivilliers la
+lettre ci-jointe; elle contient quelques détails sur une affaire à
+laquelle vos bontés pour moi vous ont intéressée, et qui est terminée
+aussi bien qu'elle pouvait l'être.
+
+Je suis avec respect, madame, et avec tous les sentimens que vous me
+connaissez, etc.
+
+ Secrétaire des commandemens du prince de Condé,
+ en dépit de ce qu'on en veut dire.
+
+ Paris, 31 juillet.
+
+
+LETTRE X.
+
+ A L'ABBÉ MORELLET.
+
+ 20 juin 1785.
+
+Mais vraiment, monsieur, je ne sais pas pourquoi votre billet finit
+par la plaisante prière de dire du bien de votre discours. Est-ce que
+vous avez cru que je ne le lirais pas? Amitié à part, je me serais,
+pardieu! bien passé la fantaisie d'en dire le bien que j'en pense. Il
+y a de si bonnes choses qu'on voudrait les ôter d'un discours
+académique, vu le malheur dont ces sortes d'ouvrages sont menacés.
+J'ai bien peur que, dans le naufrage de l'armée de Xerxès, la
+collection de nos harangues en huit volumes ne soit ce qui coule
+d'abord à fond; il ne serait pas mal d'avoir quelques alléges ou
+barques suivant la flotte, pour sauver quelques débris. Quel parti
+vous avez tiré de ce pauvre abbé Millot! Je n'en ai jamais su tant
+tirer de son vivant, et je vous aurais demandé votre secret. Au
+surplus, vivent les morts pour être quelque chose!
+
+Je sais que nombre de gens à Versailles ont trouvé mauvais que, dans
+la réponse du marquis de Chastellux, on citât les propres termes de la
+lettre où le marquis de Lansdown vous rend un si honorable témoignage.
+Après avoir écouté ce qu'on m'a dit de noble et d'imposant sur ce beau
+texte, j'ai cru, je me trompe peut-être, mais j'ai cru que la vanité
+des places ou de l'importance locale s'affligeait de voir un simple
+homme de lettres, comme on dit, honoré d'une telle preuve d'estime par
+un grand ministre. En secret, dans une lettre bien cachetée, dans
+l'arrière-cabinet, cela peut se passer; à la bonne heure: mais en
+public! ah, monsieur l'abbé, c'est une terrible affaire! O vanité! ô
+sottise! De l'importance! Je jure Dieu que je vous causerai tôt ou
+tard de grands chagrins! Il ne tenait qu'à moi d'en jurer sur le poème
+de la Fronde; mais cela serait trop sublime: et puis d'ailleurs, on
+dirait que cela est pillé de Démosthènes. Je vous rends mille actions
+de grâces de votre traduction de Smith, et du plaisir que l'ouvrage
+m'a fait. C'est un maître livre pour vous apprendre à savoir votre
+compte; et si on me l'eût mis dans les mains à l'âge de quinze ans, je
+m'imagine que je serais dans le cas de prêter quelques centaines de
+guinées à l'auteur; et ce serait de tout mon cœur, assurément. Je ne
+vous le renvoie point encore, parce que je l'ai laissé à la campagne,
+et qu'il y a quelques chapitres bons à relire et à méditer.
+
+Adieu, monsieur l'abbé; je vous salue et vous embrasse de tout mon
+cœur.
+
+
+_P.S._ J'ai remis à M. de Vaudreuil un exemplaire de votre Discours,
+le seul que j'eusse alors; il l'a lu avant moi, et m'en a parlé de
+façon à prévenir mon jugement, si j'étais sujet à me laisser prévenir.
+Il m'a prié de vous faire tous ses remercîmens; il n'est pas de ceux
+que la publicité de la lettre de milord Lansdown scandalise. Il trouve
+très-bon, très-simple, qu'on ait des talens, du mérite, même de
+l'élévation, et qu'on soit honoré à ces titres, fût-ce publiquement,
+quand même on ne serait par hasard ni ministre, ni ambassadeur, ni
+premier commis. Il devance, de quelques années, le moment où
+l'orviétan de ces messieurs sera tout à fait éventé.
+
+
+LETTRE XI.
+
+ A M. L'ABBÉ ROMAN.
+
+Je reçois dans l'instant, mon ami, votre lettre écrite il y a près de
+quatre mois, sans que je puisse savoir la cause de ce délai. Quoi
+qu'il en soit, elle me fait un si grand plaisir, que, prêt à sortir,
+je reste pour vous répondre sur le champ, et mettre moi-même la mienne
+à la poste, afin de ne laisser, s'il est possible, aucun hasard contre
+moi. Je ne perdrai point de temps à me plaindre de ce que vous ne
+m'avez point répondu aux deux lettres que je vous ai écrites, l'une,
+il y a près de deux ans, et l'autre l'année dernière, au mois d'avril,
+juste au moment où j'ai quitté Paris, dans l'idée de n'y revenir
+jamais qu'en qualité de simple voyageur tout au plus. Je suppose que
+vous n'avez reçu aucune de ces deux lettres, et le ton de la vôtre me
+le persuade aisément. Le hasard qui fait que je ne reçois celle-ci que
+quatre mois après, doit me faire admettre très-facilement une
+supposition dont mon amitié s'accommode beaucoup mieux que de votre
+silence. En voilà assez là-dessus; les momens sont précieux depuis que
+je vous ai retrouvé. Oui, mon ami, je vous remercie de votre égoïsme,
+et je ne lui reproche que de ne s'être pas donné encore plus de
+carrière. Vous me ferez sans doute le même reproche; mais ayant tant
+de choses à vous dire, comment ne pas le mériter en partie? Jamais la
+vie d'un homme n'a été moins féconde en événemens, et jamais elle n'a
+été plus remplie, tant bien que mal. J'ai fait mille lieues sur une
+feuille de papier; voilà mon histoire depuis près de quatre ans. Je
+vous ai déjà étonné en vous parlant d'un éternel adieu dit à la ville
+de Paris, l'année dernière. Oui, mon ami, c'en était fait, et j'ai
+vécu six mois en province, à la campagne, partagé entre l'amitié, un
+jardin et une bibliothèque. C'est presque le seul temps de ma vie, que
+je compte pour quelque chose.
+
+La mort seule de la compagne de ma solitude pouvait me rappeler dans
+le désert bruyant de la capitale. Je ne finirais pas si je vous
+parlais de ce que j'ai perdu. C'est une source éternelle de souvenirs
+tendres et douloureux. Ce n'est qu'après six mois que ce qu'ils ont
+d'aimable a pris le dessus sur ce qu'ils ont de pénible et d'amer. Il
+n'y a pas deux mois que mon âme est parvenue à se soulever un peu, et
+à soulever mon corps avec elle. C'est au mois de septembre dernier que
+j'ai fait cette cruelle perte; un ami est venu m'arracher en chaise de
+poste de ce séjour charmant, devenu désormais horrible pour moi. De
+là, j'ai été replongé dans le genre de vie auquel j'étais enfin
+parvenu à me soustraire, après deux ans de soins et de prétendus
+sacrifices qui n'en étaient pas pour moi. L'amitié de M. le comte de
+Vaudreuil, qui s'était fort accrue depuis deux ans, est devenue une
+véritable tendresse, et a beaucoup contribué à soulager une partie de
+mes peines. Il m'a forcé d'accepter un logement chez lui, et a su me
+le rendre aimable. Il s'occupe essentiellement de ma fortune qui,
+depuis votre départ et avant ma retraite, a échoué trois fois: deux
+fois par des événemens imprévus, et la troisième par mon fait, c'est à
+dire, en refusant ce qui ne me convient pas, c'est à dire par ma
+faute, pour parler la langue commune, et non pas la vôtre ni la
+mienne. La fortune fera ce quelle voudra, jamais je ne lui accorderai,
+dans l'ordre des biens de l'humanité, que la quatrième ou cinquième
+place. Si elle exige la première, qu'elle aille d'un autre côté, elle
+ne manquera pas d'asile.
+
+Mon état actuel est donc celui d'un homme qui, froidement et sans
+humeur, attend un événement qu'on lui annonce comme prochain; qui n'y
+croit pas pour avoir été trop souvent trompé, et à qui des souvenirs
+pénibles ont ôté toute espèce de désirs, même ceux qui accompagnent
+l'espérance. Cette indifférence tient à la force avec laquelle je suis
+déterminé à ne plus attendre un seul jour, passé le terme convenu avec
+moi-même; à l'idée où je suis que le succès de ce qu'on désire pour
+moi n'est pas un véritable bien; qu'il y en a de plus grands, tels que
+la santé, l'indépendance absolue des hommes et de l'opinion, sous un
+beau ciel, dans un beau climat; c'est le vôtre ou le Languedoc. Le
+terme arrêté dans ma conscience, résolution que je n'ai dite encore à
+personne, et que j'exécuterai sans dire que c'est pour toujours, ce
+terme est le 10 octobre de cette année 1784.
+
+Il est certain, et croyez, mon ami, que je ne me fais pas illusion à
+moi-même; il est certain que je désire le non succès d'un événement
+prétendu heureux, dont les suites, comme nécessaires, sont de me
+rengager dans une carrière pleine de misères et de dégoûts, de me
+faire exister pour le public que je méprise presqu'autant que les gens
+de lettres, leurs cabales, leurs noirceurs, leurs vanités absurdes,
+etc.; de me faire ou manquer ou attendre une célébrité, qui, grâce au
+ton régnant dans la littérature actuelle, n'est qu'une infamie
+illustre faite pour révolter un caractère décent. Tels sont mes
+sentimens et mes idées, qui me font passer pour un être bizarre: tant
+la vanité et la sottise ont perverti toutes les âmes et tous les
+esprits. On s'étonne qu'un homme, qu'on s'obstine à regarder malgré
+lui comme n'étant pas dénué de tout talent, ne veuille pas subir la
+loi commune imposée aux gens de lettres, de ressembler à des ânes
+ruant et se mordant devant un râtelier vide, pour amuser les gens de
+l'écurie. Rien ne m'a mieux montré la misère de cette classe d'hommes,
+et en général de presque tous les hommes, que l'étonnement avec lequel
+on me voit garder, dans mon porte-feuille, les productions qui
+m'échappent involontairement, et par un besoin naturel de mon âme.
+D'un autre côté, je sens bien que, si l'on fait pour moi quelque chose
+d'essentiel, qui me mette dans le cas de vivre à Paris avec les
+commodités de la vie et de la société, il sera bien difficile de me
+soustraire à la nécessité de payer un tribut qu'alors on exigera comme
+une dette. C'est pour me dérober à cette nécessité, que je souhaite la
+non réussite des tentatives de mes amis. Alors, je suis libre; alors,
+je m'appartiens; alors, le reste de ma vie est à moi, sans que l'hydre
+à mille têtes puisse m'en ravir la moindre portion. De là l'incurie,
+la santé et l'aisance, dans un pays où les écus de trois livres valent
+six francs, et où l'on n'a que les besoins de la nature au lieu de
+ceux de la vanité et de l'opinion. Jugez, mon ami, si, avec de
+pareilles idées, je n'ai pas dû trouver plaisante la phrase de votre
+lettre, où vous me dites de vous donner quelques pages au lieu de
+livrer à l'impression. L'impression! si vous saviez des gens de
+lettres le quart de ce que j'en sais et que j'en ai vu, vous ne me
+soupçonneriez pas de songer à elle. J'en ai une si grande aversion,
+que je n'ai de repos que depuis le moment où j'ai imaginé un moyen sûr
+de lui échapper, et de faire en sorte que ce que j'écris existe, sans
+qu'il soit possible d'en faire usage, même en me dérobant tous mes
+papiers. Le moyen que j'ai inventé, m'en rend maître absolu jusqu'au
+monument et même par-delà; car je n'ai qu'à me taire: et ce que
+j'aurai écrit sera mort avec moi. Vous voyez, par ce fait, la profonde
+impression de haine et de mépris que j'ai pour les lettres,
+considérées comme métier et comme état dans le monde. Eh bien! je les
+aime plus que jamais comme culture de l'âme; et elles me prennent
+presque tous mes momens, depuis que j'ai retrouvé mes facultés, après
+la perte irréparable que j'ai faite l'été dernier: tant il est vrai
+que la nature et l'habitude sont également indomptables. Les lettres
+seront un de mes plus grands plaisirs dans ma retraite; et d'avance
+elles lui prêtent déjà des charmes. Assurément, c'est bien sans amour
+de gloire, sans manie de postérité. Accordez cela, si vous pouvez;
+mais soyez sûr que rien n'est plus vrai.
+
+Adieu, mon ami, etc.
+
+ Paris, 4 avril 1784.
+
+
+LETTRE XII
+
+ A M. DE VAUDREUIL.
+
+ 13 décembre 1788.
+
+Je vois que vous vous souvenez de la _Requête des filles sur le renvoi
+des évêques_, et que vous voudriez donner un frère ou une sœur à
+cette bagatelle dont vous êtes le parrain; mais je vous assure qu'il
+me serait impossible de faire un ouvrage plaisant sur un sujet aussi
+sérieux que celui dont il s'agit. Ce n'est pas le moment de prendre
+les crayons de Swift ou de Rabelais, lorsque nous touchons peut-être à
+des désastres; et je pense qu'un écrivain qui jetterait du ridicule
+sur tous les partis, serait lapidé à frais communs. Je ne pourrais
+donc faire qu'un ouvrage sérieux; et de quoi servirait-il? S'il n'y
+en a pas encore qui présente, sous tous les points de vue, cette
+intéressante question, il en existe un grand nombre qui, par leur
+réunion, l'éclaircissent suffisamment. En effet, de quoi s'agit-il?
+d'un procès entre vingt-quatre millions d'hommes et sept cent mille
+privilégiés[38]. J'entends dire que la haute noblesse forme des
+ligues, pousse des cris, etc: c'est ici, je crois, qu'on peut accuser
+la maladresse de la plupart des écrivains qui ont manié cette
+question. Que n'ont-ils dit aux grands privilégiés: »Vous croyez qu'on
+vous attaque personnellement, qu'on veut vous attaquer; point du tout.
+Une grande nation peut élever et voir au-dessus d'elle quelques
+familles distinguées, trois cents, quatre cents, plus ou moins; elle
+peut rendre cet hommage à d'antiques services, à d'anciens noms, à des
+souvenirs; mais, en conscience, peut-elle porter sept cent mille
+anoblis, qui, quant à l'impôt, quant à l'argent, sont aux mêmes droits
+que les Montmorency et les plus anciens chevaliers français?
+Plaignez-vous de la fatalité qui fait marcher à votre suite cette
+épouvantable cohue; mais ne brûlez pas la maison qui ne peut la loger.
+Ne sommes-nous pas accablés, anéantis, sous cette même fatalité qui
+enfin a mis en péril ce que vous appelez vos droits et vos privilèges?
+Ne voyez-vous pas qu'il faut nécessairement qu'un ordre de choses
+aussi monstrueux soit changé, ou que nous périssions tous également,
+clergé, noblesse, tiers-état?» Je suis vraiment affligé qu'on n'ait
+point dit et répété partout cette observation. Elle eût ramené les
+esprits prévenus, elle eût désarmé l'amour propre, elle eût intéressé
+l'orgueil aux succès de la raison, et peut-être eût-elle sauvé aux
+notables l'opprobre ineffaçable dont ils viennent de se couvrir à pure
+perte. Un autre avantage de cette réflexion, c'est qu'elle eût
+sur-le-champ fait apprécier le moyen terme que quelques-uns proposent
+ridiculement, celui d'appeler, pour le seul consentement à l'impôt, le
+tiers-état à l'égalité numérique, en ne l'admettant que pour un tiers
+seulement à délibérer sur les objets de législation générale. Qui
+est-ce qui me fait cette proposition? est-ce un membre de l'ancienne
+chevalerie? est-ce un secrétaire du roi, du grand collège, du petit
+collège, car tous ont le droit de parler ainsi? Je réponds à ce
+dernier.... Mais non, je ne réponds pas: vous sentez que j'aurais trop
+d'avantage. Permettre à un peuple de défendre son argent, et lui ravir
+le droit d'influer sur les lois qui doivent décider de son honneur et
+de sa vie, c'est une insulte, c'est une dérision. Non, cela ne sera
+point, cela ne saurait être, la nation ne le souffrira pas; et, si
+elle le souffre, elle mérite tous les maux dont elle est menacée.
+
+ [38] Il n'y en avait pas 100,000; mais on en croyait 700,000.
+ (_Note de l'auteur._)
+
+Mais on parle des dangers attachés à la trop grande influence du
+tiers-état; on va même jusqu'à prononcer le mot de _démocratie_. La
+démocratie! dans un pays où le peuple ne possède pas la plus petite
+portion du pouvoir exécutif! dans un pays où le plus mince suppôt de
+l'autorité ne trouve partout qu'obéissance, et même trop souvent
+abjection! où la puissance royale ne vient que de rencontrer des
+obstacles de la part des corps dont presque tous les membres sont
+nobles ou anoblis! où le luxe le plus effréné et la plus monstrueuse
+inégalité des richesses laisseront toujours d'homme à homme un trop
+grand intervalle! Quel pays plus libre que l'Angleterre? Et en est-il
+un où la supériorité du rang soit plus marquée, plus respectée,
+quoique l'inférieur n'y soit pas écrasé impunément? Que de faux
+prétextes! que d'ignorance! ou plutôt que de mauvaise foi! Pourquoi ne
+pas dire nettement, comme quelques-uns: »Je ne veux pas payer!» Je
+vous conjure de ne pas juger des autres par vous-même. Je sais que, si
+vous aviez cinq ou six cent mille livres de rente en fonds de terre,
+vous seriez le premier à vous taxer fidèlement et rigoureusement; mais
+vous vous rappelez l'offre généreuse faite par le clergé, pendant la
+première assemblée des Notables, et l'indigne réclamation qu'il a
+faite ensuite en faveur de ses immunités. Vous voyez le parlement
+feindre d'abandonner les siennes, et l'instant d'après se ménager les
+moyens de les conserver et même d'accroître son existence. Enfin, vous
+savez ce qui vient de se passer, et ce qui a si bien mis en évidence
+le projet formel de maintenir les priviléges pécuniaires. M. de Chabot
+et M. de Castries, ayant consigné, dans un Mémoire, leur abandon de
+ces priviléges, pour ne conserver que leurs droits honorifiques, n'ont
+pu trouver ni nobles, ni anoblis, qui voulussent signer après eux. Les
+gentils-hommes bretons ne nous disent-ils pas qu'il n'est pas en leur
+pouvoir de se dessaisir de leurs priviléges utiles, que c'est
+l'héritage de leurs enfans, que ces droits seraient réclamés par eux
+tôt ou tard? Et c'est ainsi qu'ils intéressent leur conscience à faire
+de l'oppression du faible le patrimoine du fort, de l'injustice la
+plus révoltante un droit sacré, enfin de la tyrannie un devoir. Je
+l'ai entendu.... Et vous voulez que j'écrive! Ha! je n'écrirais que
+pour consacrer mon mépris et mon horreur pour de pareilles maximes; je
+craindrais que le sentiment de l'humanité ne remplît mon âme trop
+profondément, et ne m'inspirât une éloquence qui enflammât les esprits
+déjà trop échauffés; je craindrais de faire du mal par l'excès de
+l'amour du bien. Je m'effraie de l'avenir; je vois mettre aux plus
+petits détails une suite et un intérêt qui m'étonnent moi-même; on
+fait des listes de ceux qui ont été pour et de ceux qui ont été contre
+le peuple; on prête, on ôte tour à tour tel ou tel propos, bon ou
+mauvais, à tel ou tel homme. Pour mon compte, j'ai nié hardiment un
+mot attribué à M. le comte d'Artois. Ce mouvement machinal chez moi, a
+été l'effet de ma reconnaissance pour les marques de bonté que vous
+m'avez attirées de sa part. On suppose que ce prince a dit à un
+notable, dont l'avis avait été favorable au peuple: _Est-ce que vous
+voulez nous enroturer?_ Je ne crois point ce mot; mais, s'il a été
+dit, le notable pouvait répondre: «Non, monseigneur; mais je veux
+anoblir les Français, en leur donnant une patrie. On ne peut anoblir
+les Bourbons; mais on peut encore les illustrer, en leur donnant pour
+sujets des citoyens; et c'est ce qui leur a toujours manqué.» C'est
+bien M. le comte d'Artois qui y est le plus intéressé: c'est bien lui
+qui peut dire, à la vue de ses enfans: _posteri, posteri, vestra res
+agitur_. C'est de cette époque que tout va dépendre. J'ose affirmer
+que, si les privilégiés pouvaient avoir le malheur de gagner leur
+procès, la nation, écrasée au dedans, serait, pour des siècles, aussi
+méprisable au dehors qu'elle est maintenant méprisée. Elle serait, à
+l'égard de ses voisins réunis, ce que le Portugal est à l'Angleterre,
+une grande ferme, où ils récolteraient, en lui faisant la loi, ses
+vins, ses moissons, ses denrées, etc. Si, au contraire, il arrive ce
+qui doit arriver, et ce qui est presque infaillible, je ne vois que
+prospérité pour la nation entière et pour ces privilégiés si aveugles,
+si ennemis d'eux-mêmes, qui n'aperçoivent pas que l'aisance du pauvre
+fait partie de l'opulence du riche; pour les premiers hommes de
+l'état, qui ne voient pas qu'il n'y a de liberté et de dignité
+particulière que sous la sauvegarde de la liberté publique et de
+l'honneur national. Eh, grand Dieu! que peuvent-ils craindre pour
+leurs dignités? Est-ce le tiers-état qui les leur enlèvera? Est-ce le
+tiers-état qui arrivera aux places de la cour, aux grands emplois?
+Craignent-ils pour leurs fortunes? N'est-ce pas un fait avéré qu'en
+Angleterre, les grandes fortunes territoriales des familles illustres
+ne datent que de la révolution de 1688? C'est le fruit du rehaussement
+dans la valeur des terres, effet de la liberté publique et d'un
+accroissement marqué dans l'industrie nationale, qui l'un et l'autre
+tournent toujours en dernière analyse au profit des propriétaires
+terriens. Je suis si convaincu de cette double influence, que, si on
+me demandait, dans la sincérité de mon cœur, à quelle classe d'hommes
+je crois plus profitable la révolution qui se prépare, je répondrais
+que cette révolution, profitable à tous, l'est à chacun dans la
+proportion de supériorité déjà existante où son rang et sa fortune
+actuels le mettent sur la grande échelle sociale. J'en excepte le
+clergé dont nous ne sommes pas en peine, ni vous, ni moi, et les
+ministres (pour le temps, quelquefois très-court, pendant lequel ils
+sont ministres); mais on ne se dégoûtera pas du métier: et puis on ne
+saurait parer à tout.
+
+Telle est ma manière de voir cette unique et inconcevable crise. J'ai
+voulu vous faire ma profession de foi, afin que, si, par hasard, nos
+opinions se trouvaient trop différentes, nous ne revinssions plus sur
+cette conversation. Nos opinions ont plus d'une fois été opposées,
+sans que d'ailleurs nos âmes aient cessé de s'entendre et de s'aimer:
+c'est le principal, ou plutôt c'est tout. Je me souviens, entr'autres,
+qu'il y a juste deux ans dans ce moment-ci, nous eûmes une discussion
+très-animée sur le parti que prenait M. de Calonne, sur son projet de
+subvention territoriale, infaillible, disiez-vous, s'il était appuyé,
+comme il l'était, de toute la puissance du roi. Je vous dis que le roi
+y échouerait; je vous dis, en propres termes, que le roi pouvait faire
+abattre la forêt la plus immense; mais qu'on ne faisait pas quatre
+cents lieues, à pied, sur des lianes, des ronces et des épines. Ce que
+l'on entreprend aujourd'hui est bien autrement difficile. Supposez (ce
+qui paraît impossible) que la nation soit vaincue aux prochains
+états-généraux; je demande ce qui arrivera en 1791, à l'époque où le
+troisième vingtième cessera d'être dû, où les impôts (depuis
+l'incompétence reconnue des parlemens) exigeront le consentement
+national. Croyez-vous que ces cinquante-cinq millions seront perçus?
+Croyez-vous même que les autres le soient exactement? Non, non; croyez
+plutôt qu'on ne réduit pas vingt-trois ou vingt-quatre millions
+d'hommes, dont le mécontentement ne se montre point sous la forme de
+révolte, mais sous celle de mauvaise volonté. Alors, que restera-t-il
+à ceux qui auront favorisé de si mauvaises mesures? Je vous supplie,
+au nom de ma tendre amitié, de ne pas prendre à cet égard une couleur
+trop marquante. Je connais le fond de votre âme; mais je sais comme on
+s'y prendra pour vous faire pencher du côté anti-populaire. Souffrez
+que j'en appelle à la noble portion de cette âme que j'aime, à votre
+sensibilité, à votre humanité généreuse. Est-il plus noble
+d'appartenir à une association d'hommes, quelque respectable qu'elle
+puisse être, qu'à une nation entière, si long-temps avilie, et qui, en
+s'élevant à la liberté, consacrera les noms de ceux qui auront fait
+des vœux pour elle, mais peut se montrer sévère, même injuste, envers
+les noms de ceux qui lui auront été défavorables? Je vous parle du
+fond de ma cellule, comme je le ferais du tombeau, comme l'ami le plus
+tendrement dévoué, qui n'a jamais aimé en vous que vous-même, étranger
+à la crainte et à l'espérance, indifférent à toutes les distinctions
+qui séparent les hommes, parce que leur coup d'œil n'est plus rien
+pour lui. J'ai cru remplir le plus noble devoir de l'amitié, en vous
+parlant avec cette franchise; puissiez-vous la prendre pour ce qu'elle
+est, c'est-à-dire, pour l'expression et la preuve du sentiment qui
+m'attache à tout ce que vous avez d'aimable et d'honnête, et à des
+vertus que je voudrais voir apprécier par d'autres, autant qu'elles le
+sont par moi-même.
+
+
+LETTRE XIII.
+
+ A M. PANCKOUKE.
+
+Je n'ai reçu, monsieur, votre billet qu'hier au matin, au moment où je
+sortais pour une affaire intéressante qui m'a empêché d'avoir
+l'honneur d'y répondre sur-le-champ.
+
+Je vous dois, d'abord, des remercîmens de la préférence que vous me
+donnez, en voulant m'associer à des gens de lettres que j'estime et
+que j'honore; mais, après mes remercîmens, je vous prie d'agréer le
+véritable regret que j'ai de ne pouvoir être leur coopérateur. La
+partie dont je serais chargé, entraîne avec soi des inconvéniens
+auxquels ils ne sont pas exposés. Je vous avoue franchement que je ne
+sais pas le moyen de traiter trois fois par mois avec l'amour propre
+des auteurs, acteurs et actrices des trois théâtres de Paris, et
+surtout de la comédie française. Serais-je un critique juste et
+sévère? me voilà l'ennemi de tous les mauvais auteurs; et, malgré leur
+petit nombre, ils ne laissent pas d'être très-dangereux. Prendrai-je
+le parti de la grande indulgence? je déshonore, je décrédite mon
+jugement; et, ce qui n'est pas indifférent pour vous, le nombre des
+souscripteurs diminuera, car le public veut de la malignité. Il faut
+que l'article des spectacles soit attendu, qu'il inspire de la
+curiosité, de la crainte, de l'espérance, en un mot, qu'il remue les
+passions, comme les ouvrages de théâtre dont il rend compte. Faut-il
+tout vous dire, monsieur? gardez-moi le secret: un journal sans malice
+est un vaisseau de guerre démâté, à qui les corsaires même refusent le
+salut.
+
+On peut insister et prétendre qu'il est possible d'accorder la plus
+exacte politesse avec une critique sévère. Outre que je crois cet
+accord très-difficile, l'amour propre des auteurs sait-il, dans ses
+chagrins, vous tenir compte de vos ménagemens? On injurie, on insulte,
+on calomnie le critique; et, en pareil cas, qui peut répondre de soi?
+Le sentiment de l'injustice irrite; le caractère s'aigrit; on devient
+injuste, absurde soi-même; et on finit par tomber dans un décri, dans
+un avilissement, qui équivaut à une flétrissure publique et à une
+véritable diffamation. Nous en avons des exemples déplorables dans la
+personne de M. Fréron et de M. de Laharpe qui n'étaient point sans
+talens, l'un et l'autre, à beaucoup près. Qui sait même s'ils
+n'étaient pas nés honnêtes? En vérité, cette destinée fait frémir. Il
+n'en faut pas courir les risques: il ne faut pas tenter Dieu.
+
+Telles sont mes raisons, monsieur; et en supposant, ce qui serait
+peut-être en moi trop d'amour propre, qu'elles ne vous satisfissent
+point comme propriétaire du privilège du _Mercure_, je suis bien sûr
+que vous les approuverez comme homme, et comme honnête homme.
+
+
+LETTRE XIV.
+
+ A MADAME AGASSE.
+
+Voici le moment où je commence à soulever mon âme, après le coup qui
+vient de l'accabler. C'est ce qui m'a empêché, mon aimable amie, de
+répondre à votre lettre. Un autre sentiment m'a empêché de courir à
+vous. J'ai craint, je l'avoûrai, j'ai craint votre présence autant que
+je la désire; j'ai craint d'être suffoqué en voyant, dans ces premiers
+jours, la personne que mon amie aimait le plus, et dont nous parlions
+le plus souvent. Le cœur sait ce qu'il lui faut. C'est de vous que
+j'ai besoin maintenant: j'irai vous voir au premier jour, mais le
+matin, vers les dix heures. Je ne réponds pas du premier moment; mais
+je ne suffoquerai point, parce que mon cœur peut s'épancher auprès de
+vous. Mais quand je songe que ce même jour, et sans doute à cette même
+heure où je serai chez vous, elle vous verrait aussi.... Je m'arrête,
+et ne puis plus écrire; les larmes coulent; et c'est, depuis qu'elle
+n'est plus, le moment le moins malheureux.
+
+
+LETTRE XV.
+
+ A LA MÊME.
+
+ Paris, juillet 1789.
+
+La veille du jour où j'ai reçu votre lettre, madame, j'avais vu M.
+Marmontel, et lui avais parlé de celle qu'il avait reçue de vous, avec
+les pièces justificatives attestant l'acte de vertu auquel vous vous
+intéressez. J'ai pris la liberté d'y joindre un petit mot de reproche
+sur son défaut de galanterie. Sa réponse m'a prouvé que si, en
+devenant vieux, on est exposé à devenir paresseux, ou moins galant, on
+peut du moins continuer à se tenir en règle, et à mettre ses papiers
+en ordre. Il m'a montré votre paquet, bien étiqueté, entre ceux de vos
+rivales; et il m'a dit que sa coutume était de répondre après la
+décision de l'académie. Je m'imagine, madame, qu'il ne manquera pas à
+ce devoir; mais, en tous cas, je me ferai, à cet égard, le suppléant
+de M. Marmontel, et je deviendrai, pour vous, le secrétaire de notre
+secrétaire.
+
+Vous ne me paraissez pas bien appitoyée sur le décès de notre ami, feu
+le despotisme; et vous savez que cette mort m'a très-peu surpris.
+C'est avec bien du plaisir que je reçois de votre main mon brevet de
+prophète. Il vaut mieux que celui de sorcier, qui m'a été expédié par
+plusieurs de mes amis. Mais les femmes sont toujours plus polies,
+plus aimables que les hommes. Au reste, comme on ne scie plus les
+prophètes, et qu'on ne brûle plus les sorciers, je jouis, en toute
+sûreté, des honneurs de ma prévoyance. Mais, en vérité, il ne fallait
+qu'approcher du colosse pour s'apercevoir qu'il était creux et pourri,
+vernissé en dehors et vermoulu en dedans. Sa chute, pour avoir été
+trop soudaine, nous mettra dans l'embarras quelque temps: mais nous
+nous en tirerons.
+
+Je voulais, ces derniers jours, aller causer avec vous, et récapituler
+les trente ans que nous venons de vivre, en trois semaines. Mais la
+chaleur accablante d'hier et d'aujourd'hui m'a retenu chez moi. J'irai
+me dédommager quand le thermomètre sera descendu de quelques degrés.
+Il y en a un qui ne descendra pas, c'est celui de l'amitié que je vous
+ai vouée, l'an cinquantième du règne de Claude-Louis XV. C'est une
+fort bonne raison de ne pas douter de mon tendre et respectueux
+attachement sous son successeur.
+
+
+_P. S._ Voulez-vous bien vous charger de tous complimens pour M....,
+et le prier de rendre le _Mercure_ un peu plus républicain: il n'y a
+plus que cela qui prenne. _Item_, que la _Gazette de France_ soit
+aussi haussée de plusieurs crans, dans la proportion respectueuse où
+elle doit être à l'égard du _Mercure_. Ajoutez, je vous demande en
+grâce, qu'à ce prix je lui pardonne la pudeur qui a voulu me faire
+des bayonnettes, auxquelles il avait une foi trop peu philosophique.
+
+ Mercr.... Paris, P. R. no 18.
+
+
+LETTRE XVI.
+
+ A LA MÊME.
+
+ Paris, 1789.
+
+Je suis mal avec moi-même, mon aimable amie; et j'ai besoin d'espérer
+que je ne suis pas aussi mal avec vous. Pour commencer par ce qui me
+peine le plus, c'est que je ne puis dîner avec vous, ni même vous voir
+aujourd'hui. Je suis forcé d'assister au dîner de notre société des
+trente-six, où je veux présenter deux de mes amis, pour notre grand
+club, avant qu'il soit formé et que le scrutin soit établi. Je les
+désobligerais grossièrement et les exposerais à n'être pas reçus; et
+de plus je déplais beaucoup à la société déjà établie, pour n'y avoir
+pas dîné depuis plusieurs vendredis, jour qui, n'étant pas académique,
+a été demandé en ma faveur par quelques amis particuliers: mais ce
+n'est pas cette dernière raison qui me prive de vous voir aujourd'hui,
+voilà pourquoi je n'ai pas tant d'humeur contre elle. Au surplus, je
+ferais mieux de garder tout à fait ma chambre; car, sans être malade,
+je suis excédé, anéanti, et j'ai grand besoin de repos. Voilà près de
+huit jours qu'il m'a été impossible de me délivrer d'une fantaisie de
+poète, vraiment poétique, au moins par son acharnement. Le jour, la
+nuit, le repas même, tout s'en est ressenti: je ne croyais pas être si
+jeune. Rien, absolument rien, n'a pu faire lâcher prise à cette lubie.
+C'est être mordu d'un chien enragé. Le chien n'était pas gros, mais
+c'est un chien-loup, ou plutôt un chien-lion, un mélange d'horrible et
+de ridicule, de raison et de folie; mais où la raison ordonnait à la
+folie de paraître dominante. J'irai vous faire ma cour un de ces
+matins, et vous présenter à votre lever mon redoutable petit bichon.
+J'espère que, malgré ses dents, et non pas malgré lui, il pourra vous
+amuser. Je ne me servirais pas de lui pour faire ma paix avec vous;
+car je ne la ferais jamais avec moi-même, si je n'avais pas, à vingt
+reprises, écarté, repoussé, cette persévérante folie, souveraine
+maîtresse de mon imagination. Si je vous en demandais pardon, ce
+serait vous demander pardon d'avoir eu quelques accès de fièvre.
+Fièvre, soit: la comparaison est juste; et il ne me fallait rien moins
+qu'une maladie pour m'empêcher de vous envoyer bien vite ce que je
+vous ai promis.
+
+Il est vrai de dire que je me suis bien mis quatre à cinq fois au
+livre de M. de Saint-Pierre, dont j'avais mille choses à dire, toutes
+préparées dans ma tête; et il n'est pas moins vrai que je n'ai pu les
+retrouver, que rien ne venait; mais à la place accouraient les idées
+dont j'étais rempli: la folie était reine dans la maison. Qu'y faire?
+Céder pour redevenir le maître. La voilà chassée, tout à fait chassée;
+et dès demain je me remets à la sagesse, c'est-à-dire, à ce qui peut
+vous faire plaisir. Je vous l'enverrai tout de suite, ce qui est bien
+généreux; car je ne prétends pas différer le plaisir de prendre une
+tasse de chocolat auprès de votre chevet.
+
+Adieu, mon aimable amie; vous connaissez mon respect et mon tendre
+attachement. Vous chargez-vous de tous mes complimens et de tous mes
+regrets auprès de M......?
+
+
+LETTRE XVII. A LA MÊME.
+
+ Paris, 15 juillet 1790.
+
+Bon Dieu! que j'admire votre courage, et que j'aime votre bonté! Que
+je vous ai désirée à la place où j'étais, en face de l'autel; et tout
+auprès, un asile contre les averses! Je sais où vous étiez, et vous
+étiez bien mal. Dans ce moment, je vous aurais presque grondée; mais
+je vous aurais aimée davantage, s'il est possible. Comme il n'y aura
+plus de fédération, j'espère que vous vous ménagerez, que vous
+soignerez ce mieux qui (dieu merci) est arrivé bien vite, dont j'irai
+voir les progrès au plutôt, peut-être aujourd'hui même, et dont je
+vous remercie.
+
+J'aime bien encore votre nouvelle profession de foi: nous sommes
+inébranlables dans notre religion. J'entends crier à mes oreilles,
+tandis que je vous écris: _Suppression de toutes les pensions de
+France_; et je dis: «Supprime tout ce que tu voudras, je ne changerai
+ni de maximes, ni de sentimens. Les hommes marchaient sur leur tête,
+et ils marchent sur les pieds; je suis content: ils auront toujours
+des défauts, des vices même; mais ils n'auront que ceux de leur
+nature, et non les difformités monstrueuses qui composaient un
+gouvernement monstrueux.»
+
+Adieu, mon aimable amie; conservez-vous pour vos amis. Faisons durer
+tout ce qui est bon de l'ancien temps qui était si mauvais.
+
+
+LETTRE XVIII.
+
+ RÉPONSE A UN ANONYME.
+
+ Paris, Ier décembre 1791.
+
+Il est aussi rare, monsieur, de répondre à une lettre anonyme, que
+difficile de mettre l'adresse sur la réponse. Je réponds néanmoins à
+votre lettre, parce qu'elle exprime quelques sentimens d'un ordre que
+j'ai toujours respecté, et que je respecterai toujours. Je me croirais
+dur envers vous, si je ne vous pardonnais, dans votre malheur, d'être
+injuste envers moi.
+
+Il n'y a pas tant de contradiction que vous le pensez, entre le
+passage (cité dans le Mercure) d'une lettre de M. Chabanon, et _la
+douleur profonde, même accablante_, dont on l'a vu pénétré, à
+l'affreuse nouvelle des désastres de Saint-Domingue. Eh! pouvait-il ne
+pas l'être, dans le malheur de sa famille qu'il chérit, de plusieurs
+de ses amis dignes de son attachement, d'un grand nombre de ses
+concitoyens, colons, connus par leur humanité envers leurs esclaves,
+enfin de sa patrie commune, la métropole sur laquelle définitivement
+retombera une partie de ces calamités? Le lien qui accorde des
+sentimens qui vous paraissent opposés, est le secret des âmes telles
+que la sienne. Par malheur, le nombre n'en est pas grand; et pour le
+rendre, ce lien, visible à tous les yeux, il eût fallut transcrire,
+non quelques lignes d'un passage isolé, mais la lettre même qui
+méritait d'être imprimée tout entière. Répétez-moi qu'il a pleuré,
+abondamment pleuré, qu'il est encore plongé dans la plus amère
+affliction, ce n'est pas moi que vous étonnerez. M. Chabanon n'est pas
+de ceux dont on accuse la dureté envers autrui, par celle dont ils
+sont pour eux-mêmes; et je n'ai jamais connu d'homme qui, en se
+séparant de soi, conservât pour les autres une sensibilité si vive, si
+prompte et pourtant si durable. Je pense donc comme vous, monsieur,
+qu'il n'y a personne, sans exception, qui soit plus touché que lui des
+malheurs récens, dont gémissent tous les amis de l'humanité. Mais je
+crois sa douleur d'un caractère très-différent que celui que vous
+supposez. J'en dis peut-être trop pour vous, monsieur, si vous ne le
+connaissez pas; mais pour ceux qui le connaissent comme moi, je n'en
+dis pas assez.
+
+Je serai court sur l'article de votre lettre qui m'est personnel. Je
+me crois dispensé de vous prendre pour juge de mes principes sur la
+révolution, fussiez-vous ou eussiez-vous été législateur; ils tiennent
+à un genre de sentimens qui paraissent vous être peu connus, et à des
+idées qui probablement ne vous sont pas assez familières pour ne pas
+vous sembler un peu chimériques. Mais, en me renfermant dans le
+matériel des faits, trouvez bon que je vous demande si, dans l'énoncé
+le plus libre de mes opinions, je n'ai pas constamment respecté les
+personnes, déféré à tous les souvenirs; et si, dans le cas où nul ne
+s'offenserait d'une générosité honnête, il existe un seul individu qui
+pût légitimement se plaindre de moi. Voilà sur quoi vous pourriez
+prononcer, en supposant qu'il vous fût possible d'être juste. Si cette
+condition vous paraît dure, supposez ce qui vous sera plus facile, que
+je ne vous aie rien demandé du tout.
+
+
+LETTRE XIX.
+
+ Paris, 17 janvier 1792.
+
+Je n'ai pas répondu, mon ami, à votre dernière lettre, 1º parce que je
+l'ai pas pu; 2º parce que je savais que, sous trois jours, les
+journaux se chargeraient de répondre à l'un de ses articles
+principaux, celui qui nous occupait alors, les rassemblemens des
+réfugiés brabançons à Lille, Douay, etc. Il y a des siècles depuis ce
+moment, et tout est bien changé. Je vis avec des personnes (et ce ne
+sont pas celles que vous connaissez), qui se trouvent, par une
+position bizarrement favorable, très au fait des affaires des
+Pays-Bas. Toujours est-il vrai que, depuis un mois, ils m'annoncent,
+quatre jours à l'avance, ce qui se trouve vérifié par l'événement. Ces
+gens-là soutiennent que Léopold craint une guerre avec nous, plus que
+les badauds de Paris ne la craignaient il y a deux ans. Ils prédisent
+que sa réponse du 10 février prochain sera telle que nous la pourrions
+désirer, dans le système le plus pacifique; et je conçois que les
+mouvemens déjà sensibles dans plusieurs de ses états, et entr'autres
+dans la Styrie, sont bien capables de l'inquiéter. Mais supposons
+qu'il veuille agir hostilement dans deux mois, que ferons-nous si,
+d'ici à ce temps, il parle en allié et en bon voisin? Lui
+déclarerons-nous la guerre? Entrerons-nous dans le Brabant, comme un
+certain parti nous en sollicite? C'est ce qui paraît impossible; et,
+dans la supposition même où il lieroit sa partie avec les princes
+allemands, pour nous faire au printemps prochain une guerre qu'il
+rendra sûrement une guerre d'empire, comment forcerons-nous notre
+pouvoir exécutif, maître des combinaisons militaires, à marcher en
+Brabant, plutôt qu'à Liége, à Trèves, etc.? On rit de pitié, lorsqu'on
+voit, après deux ans et demi de révolution, le parti patriote n'ayant
+pas eu le crédit de chasser un commis de la guerre, M. Bessière, par
+exemple, et des commis des affaires étrangères, tels que Henin et
+Renneval. Contraindra-t-il le roi à agir sérieusement contre son
+beau-frère, avec qui se sont concertés des arrangemens déjoués par le
+hasard plus que par la politique? C'est ce qui ne pourrait arriver
+qu'après une crise qui compliquerait encore notre position, et la
+rendrait peut-être encore plus embarrassante. Mon idée est toujours
+que tout ceci est un problème sans solution, un drame brouillé et
+confus, dont le dénoûment tombera d'en haut comme celui des pièces
+d'Euripide. Ce que je sais seulement, c'est que le mouvement général
+entravera tous les mouvemens partiels et contradictoires dont on
+cherche à le retarder.
+
+N'avez-vous pas bien ri du patriotisme qui, dans la séance du 15 de ce
+mois, a saisi nos ministres et les huissiers? J'ai surtout été ravi
+de l'enthousiasme de M. de Lessart, quoique celui de M. du Port ait
+bien son mérite, M. du Port qui, disait la surveille: «Tout ceci ne
+peut pas aller; et la constitution ne marchera jamais sans une chambre
+haute.»
+
+La plupart de nos députés, quelques meneurs et quelques intrigans,
+voient que M. de Lessart tire à sa fin: et c'est même l'opinion
+générale. Ce n'est pas la mienne; et j'ai de fortes raisons de croire
+qu'il sera très-difficile de le déraciner. Peut-être en savez-vous
+autant que moi, si vous n'en savez pas plus. Quoi qu'il en soit, je
+dis, à qui veut l'entendre, que je ne compterai sur la sincérité des
+Tuileries, que lorsque vous aurez ce ministère-là. Je m'aperçois que
+je ne réussis pas également auprès de tout le monde, en parlant ainsi;
+cet arrangement n'est pas celui qui convient à certaines gens que vous
+savez, mais c'est ce qui m'importe peu. Croirez-vous qu'il y a eu une
+plate intrigue pour y placer S. L.......? L'ancien régime n'était pas
+plus impudent. S. L........ aux affaires étrangères! lui qui ne sait
+pas plus la géographie que M. de Lessart! Vous jugez bien qu'on
+croyait le gouverner, jusqu'au moment où l'année 1793 ouvrirait la
+porte aux nobles de la minorité, les seuls hommes vraiment faits pour
+les places. Il est bien heureux, pour les auteurs de cette plate
+intrigue, d'avoir été sifflés avant le levé de la toile; ils en
+auraient été les dupes. Il les eût joués tous et probablement foulés
+aux pieds. Qu'eût fait S. L...? Il ne manque pas d'esprit. Il a cette
+activité que donne à un ambitieux l'habitude du travail dans les
+emplois subalternes. Il eût pris la géographie de Busching, de bonnes
+cartes, eût parcouru les cartons et les porte-feuilles des affaires
+étrangères, se serait bourré la cervelle de tout ce qui pouvait y
+entrer en quinze jours, leur eût dit qu'il en savait plus qu'eux en
+politique, et leur eût du moins prouvé qu'en intrigue et en audace il
+était leur maître à tous. Voilà l'homme; et tel est le caractère qu'il
+a montré depuis qu'il est en place. Vous savez qu'ils veulent M.
+Dietrich. Je sais que c'est un bon citoyen, et un homme de mérite;
+mais j'ignore s'il a d'ailleurs toutes les connaissances requises.
+
+Adieu, mon cher ami; je vous aime et vous embrasse de tout mon cœur.
+Vos fanatiques vous donnent bien du tracas dans votre département.
+Mais le dégoût que m'inspirent ici les intrigans et les fripons
+ci-devant honnêtes, remplit l'âme d'un sentiment plus mélancolique.
+
+L'hommage de l'amitié à votre peureuse amie.
+
+
+LETTRE XX.
+
+ Paris, 12 août 1792.
+
+Je continue, mon ami, de me bien porter; mais je ne néglige point mon
+régime. J'ai fait, ce matin, le tour de la statue renversée de Louis
+XV, de Louis XIV, à la place Vendôme, à la place des Victoires.
+C'était mon jour de visite aux rois détrônés; et les médecins
+philosophes disent que c'est un exercice très-salutaire. Vous serez
+sûrement de leur avis. En tous cas, j'ai pris ça sur moi.
+
+De la place Louis XV, j'ai poussé jusqu'au château des Tuileries.
+C'est un spectacle dont on ne se fait pas l'idée. Le peuple
+remplissait le jardin, comme il eût fait celui du Prato à Vienne, ou
+ceux de Postdam. La foule inondait les appartemens teints du sang de
+ses frères et de ses amis, et percés de coups de canon renvoyés en
+réponse à ceux qui les avaient massacrés la surveille. Les
+conversations étaient analogues à ces tristes objets. A la vérité, je
+n'ai pas entendu prononcer le nom du roi ni celui de la reine; mais,
+en revanche, on y parla beaucoup de Charles IX et de Catherine de
+Médicis. Une vieille femme y racontait plusieurs traits de l'histoire
+de France. Un homme en haillons citait l'anecdote de la jatte et des
+gants de la duchesse de Marlborough, comme ayant été la cause d'une
+guerre: il se trompait; elle fit faire une campagne de moins. Mais je
+me suis bien gardé de rétablir le texte; j'aurais été pris pour un
+aristocrate: d'ailleurs, la méprise était si légère, et l'intention du
+conteur était si bonne.
+
+Voulez-vous savoir de combien de siècles l'opinion a cheminé depuis
+deux mois? Rappelez-vous le symptôme que je vous citais de la passion
+française pour la royauté, ce que je vous prouvais par la facilité
+avec laquelle les danseurs jacobins, sous mes fenêtres, passaient de
+l'air _ça ira_ à l'air _vive Henri_ IV! Eh bien! cet air est proscrit;
+et, au moment où je vous parle, la statue de ce roi est par terre:
+rien ne m'a plus étonné dans ma vie. Je ne vous dirai plus que ceux
+qui voudraient la république, trouveraient sur leur chemin la
+_Henriade_ et le _Lodoïx_ de l'université. Non, cela n'est plus à
+craindre; et je suis sûr même que le _Versalicas arces_ de nos poèmes
+latins modernes ne protégera pas Versailles. Il ne fallait rien moins
+que la cour actuelle pour opérer ce miracle; mais enfin, elle l'a
+fait: gloire lui soit rendue! Je n'ai plus le moindre doute à cet
+égard, depuis que j'ai entendu les discours très-peu badauds des
+Parisiens autour des statues royales qui ont eu ce matin ma visite.
+Pour moi, le peu de badauderie qui me reste, m'a engagé à lire
+quelques mots écrits sous un pied du cheval de Louis XV. Que
+croiriez-vous que j'y ai trouvé? le nom de Girardon, qui avait caché
+là son immortalité. Cela ne vous paraît-il pas l'emblème de la
+protection intéressée, accordée aux beaux-arts par un despote
+orgueilleux, et en même temps de la modeste bêtise d'un artiste, homme
+de génie, qui se croit honoré de travailler à la gloire d'un tyran?
+Plus j'étudie l'homme, plus je vois que je n'y vois rien. Au reste, il
+serait plaisant que Girardon se fût dit en lui-même: «La gloire de ce
+roi ne durera pas, sa statue sera renversée par la postérité indignée
+de son despotisme; et son cheval, en levant le pied, parlera de ma
+gloire aux regardans.» Cet artiste-là aurait eu une philosophie qu'on
+pourrait souhaiter aux Racine et aux Boileau.
+
+A propos de roi, on m'a dit qu'on parlait de vous pour l'éducation du
+prince royal. J'y trouve une difficulté. Comment saurez-vous quel
+métier il faut faire apprendre à votre élève, en cas que les Français
+ressemblent aux Parisiens? Prenez-y garde: _cette difficulté vaut bien
+qu'on la propose_.
+
+Vous êtes sûrement bien aise que Grouvelle soit secrétaire du conseil,
+et par conséquent qu'un mauvais génie ne l'ait pas placé, il y a sept
+ou huit jours, comme le bruit en avait couru. Il trouvera ce métier
+bien doux, auprès de celui de président de section, qu'il a fait
+pendant la terrible nuit d'avant hier. Un président de section était,
+en ce moment, un composé de commissaire de quartier, arbitre, juge de
+paix, lieutenant-criminel, et un peu fossoyeur, vu que les cadavres
+étaient là qui attendaient ses ordres, comme il arrive quand le
+pouvoir exécutif force la souveraineté à recourir au pouvoir
+révolutionnaire. Je suis bien aise aussi que Lebrun soit aux affaires
+étrangères, quoique je n'aie jamais pu, pendant deux mois, obtenir de
+lui une épreuve de la _Gazette de France_, tandis qu'il la faisait
+sous mon nom. Je n'ai pas de rancune.
+
+Adieu, mon cher ami; je vous aime et vous embrasse très-tendrement:
+vous voyez que, sans être gai, je ne suis pas précisément triste. Ce
+n'est pas que le calme soit rétabli, et que le peuple n'ait, encore
+cette nuit, pourchassé les aristocrates, entr'autres les journalistes
+de leur bord. Mais il faut savoir prendre son parti sur les
+contre-temps de cette espèce. C'est ce qui doit arriver chez un peuple
+neuf, qui, pendant trois années, a parlé sans cesse de sa sublime
+constitution, mais qui va la détruire, et dans le vrai, n'a su
+organiser encore que l'insurrection. C'est peu de chose, il est vrai;
+mais cela vaut mieux que rien.
+
+Adieu, encore une fois; je vous espère sous huitaine, ainsi que notre
+cher malade. Je ne vous ai point parlé de lui, parce que je vais lui
+écrire.
+
+
+LETTRE XXI.
+
+ A LA CITOYENNE......
+
+ 15 Frimaire an II de la République.
+
+C'est un besoin pour moi, mon aimable amie, de vous écrire; et je
+suppose qu'en ce moment-ci vous êtes disposée à faire grâce aux
+défauts de mon écriture. Je ne croyais pas, lorsque vous déchiriez
+votre linge pour mes blessures et pour m'envoyer de la charpie, que je
+pourrais sitôt tracer de ma main les remercîmens que je vous ai
+adressés du fond de mon cœur. Ils seront courts cette fois-ci, mais
+ils n'en seront pas moins vifs: appliquez-leur ce qu'on dit des
+prières, ce qui n'empêche pas d'en faire quelquefois de longues qui
+valent bien leur prix.
+
+On me flatte d'obtenir bientôt ma liberté. Je suis difficile en
+espérance; mais je ne veux pas avoir pour moi-même la cruauté de
+repousser celle-ci. Je serais pourtant plus voisin de vous au
+Luxembourg: mais vous ne me souhaitez pas d'être votre voisin à ce
+prix.
+
+Adieu, mon aimable amie. Respect et tendresse; et sensibilité à vos
+peines que je sais.
+
+
+LETTRE XXII.
+
+ AU CITOYEN LAVEAU,
+ RÉDACTEUR DU JOURNAL DE LA MONTAGNE.
+
+ Paris, le 8 septembre 1793, l'an II de
+ la République une et indivisible.
+
+L'impartialité que vous avez montrée, citoyen, en rendant compte de la
+dénonciation de Tobiezen-Duby, contre plusieurs citoyens attachés à la
+bibliothèque nationale, et en insérant le lendemain dans votre journal
+la note du dénonciateur, me laisse lieu d'espérer aussi que vous
+voudrez bien y donner une place à ma lettre.
+
+Un journaliste plus dur que vous a trouvé qu'une lettre flagorneuse de
+Tobiezen-Duby à la citoyenne Roland n'était pas pour moi une
+justification suffisante: et cela est vrai; mais avant que je connusse
+les chefs d'accusation, de quoi voulait-on que je me justifiasse? et
+n'était-il pas naturel de faire connaître d'abord l'accusateur et ses
+motifs? C'est à quoi paraissait propre la lettre de Tobiezen-Duby à la
+citoyenne Roland; et je vous prie d'en rendre juges, par l'impression,
+les républicains auxquels il croit pouvoir en appeler. Le créateur de
+la formule: _au ministre Roland, respect_, qui se trouve à la tête des
+lettres du désintéressé M. Tobiezen-Duby, déposées au ministère de
+l'intérieur, ne devrait pas se donner pour un républicain de la
+première force; et je doute que le comité épuratoire des jacobins
+s'accommode de cette formule.
+
+Je devais donc d'abord me borner à faire connaître mon dénonciateur,
+quand je me suis vu accusé d'aristocratie. Chamfort aristocrate! Tous
+ceux qui me connaissent en ont ri, et beaucoup trop ri, selon moi; car
+j'étais aux Madelonettes. Aristocrate! celui chez qui l'amour de
+l'égalité a été constamment une passion dominante, un instinct inné,
+indomptable et machinal! celui qui a mis au théâtre, il y a plus de
+vingt ans, la pièce du _Marchand de Smyrne_, qu'on joue encore
+fréquemment, et dans laquelle les nobles et aristocrates de toute robe
+sont mis en vente au rabais, et finalement donnés pour rien! celui qui
+a publié contre les académies un discours, lequel a devancé de deux
+ans leur destruction depuis peu prononcée; enfin, plusieurs autres
+écrits où respire cet amour de l'égalité, sans laquelle la liberté
+politique n'est qu'une illusion, une chimère. Voilà l'aristocrate de
+la façon de M. Tobiezen-Duby.
+
+Il a mis enfin au jour ses chefs d'accusation, ce M. Duby. C'est un
+tissu de calomnies atroces, de mensonges dénués même de vraisemblance.
+Croira-t-on qu'il pousse l'aveuglement de la haine jusqu'à se
+permettre d'articuler un fait, dont la fausseté peut se démontrer
+sur-le-champ par une preuve sans réplique, une preuve matérielle?
+
+Après avoir dit que je vais rarement aux assemblées de section (ce qui
+est malheureusement vrai, par l'effet de mon état maladif,
+suffocations, étouffemens, dans les assemblées nombreuses), M. Duby
+ajoute que je n'ai pourtant pas manqué de m'y trouver à la nomination
+d'un commandant général, _pour donner ma voix à Raffet_.
+
+J'affirme que le fait est faux. J'ignore si l'on conserve ou non les
+listes des votans: mais si on les conserve, je défie qu'on y trouve
+mon nom; si on ne les conserve pas, je défie quelqu'homme que ce soit
+de dire qu'il m'a vu ce jour là à la section.
+
+Ce n'est point ici le lieu, citoyen, de confondre M. Duby sur d'autres
+inculpations plus graves, et si odieuses que je me réserve contre lui
+tous les moyens de droit.
+
+Finissons, et disons le vrai mot. Il faut une place à M. Duby,
+quoiqu'il vous dise le contraire dans sa note. Je résigne la mienne
+dès ce moment, dût-elle lui être donnée; mais elle ne le sera pas, et
+il aura calomnié pour le compte d'autrui: c'est un malheur.
+
+Salut et fraternité.
+
+
+LETTRE XXIII.
+
+ A SES CONCITOYENS,
+ EN RÉPONSE AUX CALOMNIES DE TOBIEZEN-DUBY.
+
+Je suis l'objet des calomnies atroces de Tobiezen-Duby.
+
+Quel est le citoyen qu'il ose accuser d'aristocratie? c'est un homme
+chez qui l'amour de la liberté et de l'égalité a été la passion de sa
+vie entière; connu dès long-temps par sa haine pour la noblesse, haine
+qu'on représentait alors comme une manie blâmable par son excès; qui,
+dans une comédie (_le Marchand de Smyrne_) faite il y a plus de vingt
+ans, et encore fréquemment jouée sans aucun changement, a mis les
+nobles sur la scène, les a fait vendre _au rabais_, et finalement
+_donner pour rien_.
+
+C'est un homme à qui cette prétendue manie contre la noblesse a dicté
+les morceaux les plus vigoureux, insérés dans le livre sur l'_ordre_
+américain de _Cincinnatus_, ouvrage publié en 1786, et qui porta les
+plus rudes coups à l'aristocratie française, dans l'opinion publique.
+
+Ce même Chamfort n'a cessé depuis d'envoyer à divers journaux
+patriotes, sans se nommer, sans chercher d'éclat, tout ce qu'il a cru
+utile à la chose publique: aussi, la cour et l'aristocratie, qui ne
+l'ignoraient pas, n'ont-elles cessé de le faire déchirer dans leurs
+journaux; et son nom s'est trouvé, comme de raison, sur toutes les
+listes de proscription de la cour et de l'aristocratie.
+
+Certes, ni la cour, ni l'aristocratie n'avaient tort; et si quelque
+hazard particulier faisait ouvrir certains porte-feuilles où se
+trouvent plusieurs de mes lettres, écrites _dans toutes les époques de
+la révolution_, on y verrait que mes principes républicains étaient
+bien antérieurs à la république.
+
+Voilà ce qui est connu de tous ceux qui me connaissent.
+
+Veut-on savoir maintenant quel est Tobiezen-Duby? son
+patriotisme?..... mais ce serait une dérision que d'en parler.
+Lui-même, dans sa lettre à la citoyenne Roland, où il demande une
+place, lui-même date ce patriotisme du 7 juillet 1792: et cette date
+est un peu trop récente. Il faut bien qu'il reconnaisse que ce titre
+est assez faible, puisqu'il s'appuie des droits que lui donne à cette
+place un ouvrage de son père _sur les monnaies des barons et des
+prélats de France_; puissante recommandation, en effet, pour un
+patriote de sa trempe; aussi s'est-il porté pour continuateur de cette
+sottise aristocratique, publiée par lui en 1790, appelée par lui, en
+1792, ouvrage _national_. Remarquez bien les dates.
+
+Laissons donc là le patriotisme de Tobiezen-Duby; et ne parlons plus
+que de Tobiezen-Duby lui-même: c'est bien assez.
+
+Mais ne l'imitons pas dans ses divagations. Je ne me permettrai de
+citer contre lui que des faits appuyés de pièces justificatives.
+
+Vous tous, vrais jacobins, qui, faute de le connaître, l'avez admis
+parmi vous, l'avez placé dans votre comité de correspondance, l'avez
+chargé d'en faire les extraits et de les lire à votre tribune; vous
+tous, hommes droits et purs, qui voulez que les dénonciations soient
+un moyen de châtiment ou de répression contre les aristocrates et les
+traîtres, mais qui ne voulez pas qu'elles soient, dans les mains des
+intrigans, une arme contre les républicains, venez à la bibliothèque
+nationale, vous y verrez les preuves de ce que j'avance.
+
+Vous verrez ce prétendu républicain qui donne le nom servile de
+_patron_ à l'un de ses collègues, lequel lui avait rendu quelques
+services, par une surprise dont bientôt s'est repenti le _patron_ trop
+facile.
+
+Vous verrez le créateur de la formule: _au ministre Roland, respect_,
+vous le verrez protégé par Le Noir, dont il vante la _sensibilité
+d'âme_, auquel il voue _une reconnaissance éternelle_.
+
+Placé auprès de Joly, garde des estampes, Tobiezen-Duby écrit à Le
+Noir: _M. Joly est l'homme de la bibliothèque pour lequel j'ai le plus
+de respect, d'égards et d'estime_; hommage rendu en 1788, qui n'a pas
+empêché le même Tobiezen-Duby de solliciter, en 1792, la place de ce
+même Joly, _qui est_, dit-il, _au moment de la perdre par un juste
+châtiment de son aristocratie_.
+
+Voilà ce qu'il écrit avec _vénération_ à la _vertueuse_ Roland de
+septembre 1792, _femme Roland_ en septembre 1793.
+
+Que dites-vous, citoyens! n'est ce pas là le vil caractère et la
+marche tortueuse d'un intrigant de l'ancien régime, d'un intrigant du
+nouveau, tartufe de probité, tartufe de patriotisme? Je supprime ici
+nombre de traits consignés dans les dépôts de la bibliothèque, et qui
+montreront à nu son caractère: jalousie, ambition, orgueil, haine pour
+ses confrères bien avant la révolution, lorsque le patriotisme
+hypocrite d'un méchant ne pouvait servir de voile à ses manœuvres et
+à ses perfidies.
+
+En attendant que vous voyiez de vos yeux, que vous touchiez de vos
+mains, les preuves écrites de la perversité de Tobiezen-Duby,
+parcourez seulement ses trois dénonciations contre la bibliothèque;
+car il en a fait trois.
+
+C'est une chose curieuse de le voir allonger, raccourcir, la liste des
+dénoncés, alléger le poids sur celui-ci, l'aggraver sur celui-là,
+selon ce qu'il juge convenable à son intérêt personnel, d'après le
+moment et les circonstances.
+
+Voyant sa première délation tombée dans le mépris, Tobiezen-Duby, le
+flatteur des anciens ministres, gronde le ministre _trompé_. Pour
+accréditer son absurde dénonciation, pour la faire croire pure et
+désintéressée, il proteste aujourd'hui qu'il ne veut point de place.
+Venez, citoyens, à la bibliothèque, vous assurer que, depuis cinq ans,
+la vie de Tobiezen-Duby n'est qu'un tissu d'intrigues, d'abord pour
+avoir une place, puis pour en avoir une meilleure, puis pour se faire
+donner un logement.
+
+Remarquez sur-tout son impudente audace, dès que, sortant du cercle
+des accusations vagues, il articule un fait précis; par exemple,
+lorsqu'il ose m'accuser d'avoir donné ma voix à _Raffet_. J'ai affirmé
+et j'affirme encore que ce fait est faux. Je demande qu'on consulte la
+liste des votans; et si cette liste n'existe pas, je défie tout homme,
+quel qu'il soit, et fût-ce Tobiezen-Duby lui-même, d'oser dire qu'il
+m'a vu ce jour-là à la section.
+
+A cela, que répond Tobiezen-Duby? Rien. Il redouble de fureur et de
+calomnies, sans revenir sur le seul fait positif qu'il ait allégué
+contre moi. Ne reconnaissez-vous pas là, citoyens, un homme qui
+n'écoute que sa haine, sa haine aveugle, et foule aux pieds sa
+conscience?
+
+Comment cherche-t-il à couvrir cette honte? il fait de nouveaux
+efforts pour exciter contre moi les jacobins, contre moi qui, même
+avant que les sociétés populaires fussent mises sous l'égide de la
+constitution, n'ai cessé (mille témoins existent) de dire et de
+répéter: «Sans les jacobins, point de liberté, point de république.»
+
+Il me prétend lié avec le ministre Roland, moi qui, de notoriété
+publique, n'ai eu avec lui que les relations nécessitées par ma
+place. Et cette place l'avais-je sollicitée? l'avais-je désirée? y
+avais-je seulement songé? connaissais-je, même de vue, le ministre
+Roland?
+
+Il me prétend lié avec la Gironde, dont je n'ai jamais vu un seul
+membre que dans des rencontres rares, imprévues et fortuites.
+
+Ici, je porte un défi public à quelqu'homme que ce puisse être, de
+dire qu'il m'ait jamais vu chez un seul député de la Gironde, et qu'il
+ait jamais vu un seul d'entre eux chez moi. De plus, grand nombre de
+personnes savent et peuvent se rappeler que mes idées ont été en
+opposition absolue avec les leurs sur presque toutes les questions
+importantes, comme la garde départementale, le jugement de Louis
+Capet, l'appel au peuple et plusieurs autres.
+
+Observez que ces mensonges de Tobiezen-Duby, et quelques autres non
+moins odieux, se produisent, comme par supplément, par surabondance,
+dans sa troisième dénonciation; c'est-à-dire, dans le troisième accès
+de sa fièvre calomnieuse.
+
+Que penser, citoyens, de celui qui, convaincu de faux sur un fait
+grave, le fait relatif à Raffet, répète hardiment ses autres
+impostures, en ajoute de nouvelles non moins faciles à repousser; et
+dans son emportement essaye de provoquer contre moi des passions
+personnelles dans les magistrats du peuple les plus estimables, les
+plus estimés; appelle au secours de sa haine les plus fidèles
+mandataires du peuple, les sociétés les plus patriotiques, toutes les
+autorités constituées, c'est-à-dire, veut mettre ce qu'il y a de plus
+vil et de plus odieux sous la protection de ce qu'il y a de plus
+respectable?
+
+Mais non; les sociétés populaires, les autorités constituées, sont et
+resteront justes, en dépit des intrigans, des calomniateurs, de
+Tobiezen-Duby. Elles peuvent, il est vrai, dans la crise d'un orage
+révolutionnaire, être surprises et trompées pour un moment; mais
+bientôt éclairées, parce qu'elles veulent l'être, elles brisent avec
+indignation le piége qu'on leur a tendu, et repoussent avec dédain le
+fabricateur du piége: leur justice appelle à soi la justice publique,
+dont la leur est elle-même une grande portion. Dans le court
+intervalle où la calomnie voudrait séparer ces deux justices qui
+doivent n'en être qu'une, j'appelle sur moi l'une et l'autre,
+j'attends leurs regards, je les désire; et à cet instant même, tandis
+que vous me lisez, républicains, je jouis de la certitude de les voir
+se réunir pour moi et confondre Tobiezen-Duby.
+
+Tobiezen-Duby aura donc beau faire; il restera ce qu'il est, et moi je
+resterai ce que je suis: lui, vrai ou faux patriote du 7 juillet 1792,
+faux républicain de 1793, car les intrigans et les calomniateurs sont
+de faux républicains; moi, révolutionnaire de fait et de notoriété
+publique avant la révolution; républicain de principes et de cœur,
+même avant la république.
+
+Telle est la force, tel est l'empire de ce sentiment consolateur, de
+se dire à soi-même, _je vivrai, je mourrai républicain_, qu'une
+détention de vingt années n'eût pu l'affaiblir dans mon âme; et, je le
+proteste de nouveau, rien de ce qui tient, rien de ce qui tiendra à la
+révolution, ne m'empêchera d'appartenir du fonds du cœur, et jusqu'au
+dernier soupir, à la révolution, et au complément de la révolution, à
+la république, à la république une et indivisible.
+
+
+_P.S._ Encore un mot, citoyens; convaincu dès long-temps qu'il
+importait au salut public que tous les salariés du peuple, sans
+exception, fussent au-dessus du soupçon même, doctrine que je professe
+depuis trois ans, j'allai, l'un des premiers jours d'août, au comité
+de surveillance de notre section (celle de 1792), sur les premiers
+bruits vagues qu'on cherchait à répandre contre la bibliothèque.
+
+Là, j'ai déposé sur le bureau un écrit dans lequel je demande que tous
+et chacun de ses membres soient examinés sur leurs actions, sur leurs
+principes et leurs sentimens. Observez que cette démarche si nette et
+si franche de ma part, antérieure d'un mois à notre détention, a
+probablement frappé les autorités constituées; et leur conduite à
+notre égard choque beaucoup Tobiezen: car il n'est pas aisé
+Tobiezen-Duby! il veut qu'on croye à ses calomnies bien vite et pour
+toujours, et que tout soit fini.
+
+Il en a pourtant tiré un fruit; c'est de m'avoir mis dans le cas de
+confirmer, par ma démission que j'ai donnée, mes principes sur _les
+salariés du peuple_. On peut m'objecter sans doute que c'est avoir
+beaucoup trop de respect pour les calomniateurs: soit, mais le premier
+devoir d'un républicain est de rester fidèle à ses anciens principes.
+
+Je laisse là ses impostures qui lui appartiennent, et je cherche d'où
+lui vient son audace avec de si faibles moyens personnels. Ne
+trahirait-il pas lui-même son secret, par le début de sa première
+denonciation imprimée? _Je suis jacobin et ardent républicain_,
+dit-il. Et aussitôt, enhardi par ces deux noms qu'il usurpe, il lance,
+comme d'un poste sûr, tous les traits de la calomnie. Citoyens, vous
+vous avez vu quel républicain c'était; jugez quel jacobin ce peut
+être.
+
+Il a cru, le lâche! que, sous l'abri de ces deux titres, il pouvait
+tout se permettre; il a cru que nul n'oserait aller, derrière ces
+retranchemens, lui arracher son masque et ses méprisables armes; il
+s'est trompé. Lui jacobin! non, il ne l'est pas. C'est moi, qui, sans
+en porter le titre, le suis en effet et de principes et d'âme; moi
+qui, en juillet 1791, après le massacre du Champ-de-Mars, entraîné,
+malgré mon état de maladie et de souffrance, par une force
+irrésistible, courus aux jacobins, moi vingtième ou trentième....
+j'ignore le nombre, mais la salle était alors déserte. Où était alors
+Tobiezen-Duby? Etait-ce chez vous, jacobins, qu'il cherchait un
+refuge? Je ne crois pas qu'il fût là. Quoi qu'il en soit, je m'y
+présentai; je fus admis parmi vous, et même dans votre comité de
+correspondance, où cet homme vient de se glisser. Il est vrai qu'aux
+approches de l'hiver, ma déplorable santé, qui suspend trop souvent
+mes travaux, et qui surtout m'interdit les grandes assemblées, me
+força, par degrés, à me priver des vôtres, toujours plus brillantes et
+plus nombreuses. La patrie, il est vrai, n'était pas encore sauvée;
+mais l'affluence, toujours croissante parmi vous, semblait le garant
+de son triomphe et du vôtre; et dans le redoublement des incommodités
+que la foule me cause, je n'étais plus soutenu par ce sentiment si
+impérieux sur certaines âmes, ce je ne sais quel attrait attaché aux
+périls très-instans[39].
+
+ [39] Il est de fait que, de tous les lieux où l'affluence est
+ grande, et d'où l'on ne peut sortir sans se rendre importun, il
+ n'y a que les jacobins où j'aie jamais été, _et toujours_ dans
+ les crises violentes de l'année 1791. Le moment que j'avais
+ choisi pour me présenter, en est une preuve suffisante.
+
+Ce malheur, je veux dire les infirmités physiques qui m'interdisent
+les grandes assemblées, malheur réel pour tout vrai citoyen,
+Tobiezen-Duby en profite pour me calomnier auprès des assemblées de
+section. Il me prête, à ce sujet, un propos aussi absurde qu'infâme,
+digne d'un vieil et stupide aristocrate de château, et que, par cette
+raison, je voue au mépris public, ainsi que l'homme qui a la bêtise de
+me l'attribuer.
+
+J'apprends que Tobiezen-Duby, après avoir rempli le rôle de
+_persécuteur_ de la bibliothèque nationale, a osé, en cherchant à se
+justifier à la tribune des jacobins, usurper le rôle de _persécuté_
+pour ses opinions par les citoyens qu'il a dénoncés, et tâche
+d'appeler sur lui l'intérêt attaché à ce second rôle.
+
+Bien loin de l'avoir persécuté, je réponds affirmativement que son
+patriotisme auquel on eût applaudi, était parfaitement ignoré de ceux
+qu'il a _persécutés_ véritablement.
+
+J'affirme de plus, qu'avant sa dénonciation, nul de ses confrères
+qu'il accuse ne lui parlait et ne parlait de lui, que lui-même ne
+parlait à aucun d'eux, depuis son entrée à la bibliothèque sous Le
+Noir: ce qui était fort simple, vu la différence des fonctions
+respectives qui ne les mettait point en rapports.
+
+On défie donc Tobiezen-Duby d'articuler un seul acte de _persécution_
+de la part de ses confrères; et, quant à moi, la seule persécution
+qu'il puisse citer, c'est d'avoir, à mon entrée en place, accru ses
+appointemens de 400 livres. Il est vrai que, dans sa lettre à la
+_vertueuse citoyenne_ Roland, il demanda la place de garde des
+estampes, ou au moins une augmentation de 1200 livres avec un
+logement. Son patriotisme d'aujourd'hui, si désintéressé, si pur,
+m'imputerait-il, par hasard, cette différence de 1200 à 400 livres?
+Dans cette supposition, il aurait lui-même tout expliqué.
+
+Tobiezen-Duby est donc convaincu de faux dans ce qu'il a dit aux
+jacobins, comme il l'a été dans ce qu'il a dit aux autorités
+constituées et ensuite au public; mais son nouveau mensonge est marqué
+d'une plus rare impudence. Car enfin, le public, témoin des faits,
+témoin de l'acharnement de ses trois dénonciations, voit clairement
+que Tobiezen-Duby est le persécuteur et non le persécuté. Je ne dis
+donc plus, comme je l'ai fait sur quelques-unes de ses impostures:
+_citoyens, venez et voyez_; je dis seulement: _ouvrez les yeux et
+voyez_.
+
+ 18e jour du 1er mois de la
+ république française.
+
+
+FIN DES LETTRES DIVERSES.
+
+
+
+
+DEUX ARTICLES
+
+EXTRAITS
+
+DU JOURNAL DE PARIS.
+
+
+
+
+DEUX ARTICLES
+
+EXTRAITS
+
+DU JOURNAL DE PARIS.
+
+
+ 18 mars 1795.
+
+ENTRETIEN
+
+ENTRE UN DES ACTEURS DU JOURNAL DE PARIS ET UN AMI DE
+
+CHAMFORT.
+
+Est-ce que vous ne défendrez pas Chamfort contre Delacroix[40]?
+
+ [40] M. Delacroix avait fait insérer, dans le Journal de Paris,
+ une lettre dans laquelle il parlait peu avantageusement de
+ Chamfort, auquel il reprochait d'avoir pris une part trop active
+ à la révolution.
+
+--Ma foi, je n'en sais rien.
+
+--N'étiez-vous pas de ses amis?
+
+--J'en étais, certainement.
+
+--Et vous l'abandonneriez!
+
+--N'a-t-il pas été _terroriste_?
+
+--Oui, jusqu'à la menace; non, jusqu'aux actions. Il croyait
+nécessaire de paraître terrible, pour éviter d'être cruel. Il s'est
+arrêté, quand il a vu la férocité frapper avec les armes que le
+patriotisme alarmé ne voulait que montrer. Le confondriez-vous avec
+les hommes de sang?
+
+--Non; mais je ne le mettrai pas non plus au nombre des esprits sages
+qui ont prévu les conséquences des déclamations incendiaires, ni des
+âmes courageuses qui ont travaillé à empêcher les fureurs populaires,
+ni même des âmes sensibles qui en ont constamment gémi. N'est-ce pas
+lorsque la terreur l'a atteint lui-même, qu'il a cessé d'applaudir au
+terrorisme?
+
+--C'est bien avant: et il ne s'est pas borné au silence; il a frappé
+sur le terrorisme, dès qu'il l'a vu cruel, comme il l'avait fait sur
+le despotisme dans tous les temps, et sur le modérantisme quand il l'a
+cru dangereux. Ignorez-vous qu'il fut mis en arrestation pour avoir
+refusé à Hérault-Séchelles d'écrire contre la liberté de la presse?
+N'avez-vous pas entendu citer ce mot qui lui échappa au sujet de _la
+fraternité_, que les tyrans proclamaient sans cesse: «Ils parlent,
+dit-il, de la _fraternité_ d'Étéocle et de Polynice.» Ce fut lui qui,
+entendant déplorer l'indifférence du public pour les chefs-d'œuvres
+de la scène tragique, l'expliqua en ces mots: «La tragédie ne fait
+plus d'effet depuis qu'elle court les rues.» Ce fut lui qui dit de
+Barrère, à la naissance de son pouvoir: «C'est un brave homme que ce
+Barrère; il vient toujours au secours du plus fort.»--«C'est un ange
+que votre Pache, dit-il un jour à un ami de celui-ci; mais à sa place,
+je rendrais mes comptes.» Ce furent ces discours, et cent autres que
+ceux-là supposent, qui indisposèrent les décemvirs contre lui. On sait
+qu'au moment de son arrestation, il fit ce qu'il put pour se tuer;
+remis en liberté, ses amis lui reprochèrent d'avoir tenté de se donner
+la mort: «Mes amis, répondit-il, du moins je ne risquais pas d'être
+jeté à la voirie du Panthéon.» C'est ainsi qu'il appelait cette
+sépulture depuis l'apothéose de Marat. Quelque temps après sa
+délivrance, un des amis qui lui ont fermé les yeux, Colchen le
+félicitait d'être échappé à ses propres coups; Chamfort lui répondit:
+«Ah! mon ami, les horreurs que je vois, me donnent à tout moment
+l'envie de me recommencer.» Ne voyez-vous pas, dans ces paroles, les
+sentimens d'une âme sensible et courageuse?
+
+--Je me plais à les reconnaître en lui; mais pourquoi donc cet
+emportement de paroles, ce débordement d'invectives et de menaces
+contre les mêmes castes, contre la plupart des mêmes individus que
+Marat et Robespierre proscrivirent depuis?
+
+--Vous l'avez dit: parce que Chamfort n'était pas un esprit sage;
+j'ajouterai même qu'en politique il n'était pas un esprit éclairé. Il
+avait vu les abus et les vices attachés à l'ancien régime; il leur
+avait juré la guerre; et il croyait nécessaire de la faire à outrance,
+sans précaution, comme sans mesure: voilà son erreur.
+
+--Mais n'y a-t-il pas eu du mauvais cœur dans sa conduite, et au
+moins de cette méchanceté qui se plaît à nuire, pour peu que la
+justice y autorise; de cette méchanceté qui n'est pas celle du
+scélérat, mais celle de l'homme dur et violent?
+
+--Nullement; et ce qui le prouve, c'est qu'il a cessé ses emportemens
+dès qu'il a vu qu'on prenait à la lettre les discours des Marat et des
+Robespierre; il voulait faire peur et non faire du mal, puisqu'il
+s'est arrêté dès qu'il a vu qu'on faisait mal pour faire mal, et
+encore pour faire peur.
+
+--Mais n'a-t-il pas voulu satisfaire des vues personnelles? n'est-ce
+pas son intérêt qui lui a conseillé de flatter les partis dominans?
+
+--Son intérêt n'a été pour rien dans sa conduite. Toujours Chamfort
+s'y montra supérieur; disons plus: il en fut toujours l'ennemi. Non
+seulement il s'attacha à la révolution, mais même il poursuivit avec
+passion jusques sur lui-même tous les abus, ou ce qu'il croyait être
+les abus de l'ancien régime. Il se déchaîna contre les pensions,
+jusqu'à ce qu'il n'eût plus de pension; contre l'académie dont les
+jetons étaient devenus sa seule ressource, jusqu'à ce qu'il n'y eut
+plus d'académie; contre toutes les idolâtries, toutes les servilités,
+toutes les courtoisies, jusqu'à ce qu'il n'existât plus un homme qui
+osât se montrer empressé à lui plaire; contre l'opulence extrême,
+jusqu'à ce qu'il ne lui restât plus un ami assez riche pour le mener
+en voiture ou lui donner à dîner. Enfin il se déchaîna contre la
+frivolité, le bel esprit, la littérature même, jusqu'à ce que toutes
+ses liaisons, occupées uniquement des intérêts publics, fussent
+devenues indifférentes à ses écrits, à ses comédies, à sa
+conversation. Il s'impatientait d'entendre louer son _Marchand de
+Smyrne_ comme une comédie révolutionnaire; il s'indignait même qu'on
+se crût réduit à tenir compte de si faibles ressources pour servir une
+si grande cause. «Je ne croirai pas à la révolution, disait-il souvent
+en 1791 et 1792, tant que je verrai ces carrosses et ces cabriolets
+écraser les passans.» Voici une anecdote qui le caractérise. Le
+lendemain du jour où l'assemblée constituante supprima les pensions,
+nous fûmes lui et moi voir Marmontel à la campagne. Nous le trouvâmes,
+et sa femme surtout, gémissant de la perte que le décret leur faisait
+éprouver; et c'était pour leurs enfans qu'ils gémissaient. Chamfort en
+prit un sur ses genoux: «Viens, dit-il, mon petit ami, tu vaudras
+mieux que nous; quelque jour tu pleureras, en apprenant qu'il eut la
+faiblesse de pleurer sur toi, dans l'idée que tu serais moins riche
+que lui.» Chamfort perdait lui-même sa fortune par le décret de la
+veille.--Si Chamfort, comme on voit, ne passait rien aux autres, il
+ne se passait rien non plus à lui-même. Il fut misantrope peut-être,
+mais non pas inhumain; il haïssait les hommes, mais parce qu'ils ne
+s'aimaient point; et le secret de son caractère est tout entier dans
+ce mot qu'il répétait souvent: «Tout homme qui, à 40 ans, n'est pas
+misantrope, n'a jamais aimé les hommes.» On lui a reproché d'avoir été
+ingrat envers des amis qui l'avaient obligé pendant leur puissance; et
+l'on s'est fondé sur son ardeur à poursuivre les abus dont ils
+vivaient. La belle raison! La preuve que Chamfort ne fut point ingrat,
+c'est qu'il resta attaché à ses amis dépouillés d'abus, comme il
+l'avait été quand ils en étaient revêtus.
+
+--A ce compte, il n'y aurait qu'à admirer dans Chamfort; et ce que
+vous appelez le défaut de sagesse de son esprit, ne serait que la
+faculté de s'émouvoir trop vivement pour le bien et contre le mal!
+
+--Vous allez maintenant trop loin. La morosité de Chamfort, sa
+misantropie furent des défauts sérieux; il irrita souvent des gens
+qu'il aurait pu ramener; il affligea des hommes honnêtes par des
+jugemens inconsidérés. Il provoqua sans le vouloir, il autorisa des
+passions perverses, et arma des hommes atroces de maximes violentes et
+de raisonnemens spécieux; et quand il avait lancé un mot piquant ou
+accablant sur quelqu'homme que ce fût, il ne revenait plus sur
+l'opinion qu'il en avait donnée, non qu'il fût arrêté par la crainte
+méprisable de déprécier un mot saillant, mais plutôt parce qu'il
+voulait se faire craindre d'un ennemi qu'il croyait trop blessé pour
+ne pas être irréconciliable; c'est ainsi qu'il resta toute sa vie le
+détracteur de Laharpe, parce qu'il l'avait été un jour; il s'obstina à
+soutenir que cet excellent littérateur dont il honorait d'ailleurs le
+patriotisme, ne savait pas le latin, parce qu'il l'avait surpris
+autrefois, je ne sais dans quelle erreur sur le sens d'un mot de
+Tite-Live. Ces travers sont inexcusables; mais je ne puis pour cela
+passer condamnation sur des reproches qui attaquent le fond de son
+cœur.
+
+--Je vous entends; mais, après tout, à quoi bon célébrer Chamfort?
+Qu'a-t-il fait pour la révolution? Il n'a pas imprimé une seule ligne,
+pour en hâter ou en arrêter la marche suivant les circonstances, non
+plus que pour l'éclairer.
+
+--Comptez-vous pour rien une foule de mots saillans, qui ont passé
+mille fois dans toutes les bouches? Sa réponse à des aristocrates qui,
+après le 14 juillet 1789, se demandaient douloureusement ce que
+devenait la Bastille: «Messieurs, elle ne fait que décroître et
+embellir.» Ces autres paroles sur la manière de faire la guerre à la
+Belgique: «_Guerre aux châteaux! Paix aux chaumières!_» paroles qui,
+pour être devenus l'adage du vandalisme et de la tyrannie en France,
+n'en étaient pas moins justes et politiques relativement à des ennemis
+étrangers et des agresseurs cruels; cette prédiction, malheureusement
+démentie par M. Pitt, mais qui devait lui servir de leçon, et
+fournira à l'Angleterre un éternel reproche contre lui: «L'Angleterre
+ne fera pas la guerre à la France, elle aimera mieux sucer notre sang
+que de le répandre»; enfin cette réflexion décisive sur des projets de
+loi proposés à l'assemblée constituante pour réprimer la licence des
+écrits calomnieux: «Toute loi sera inutile contre la calomnie, parce
+qu'elle se vend bien.» Chamfort imprimait sans cesse; mais c'était
+dans l'esprit de ses amis. Il n'a rien laissé d'écrit; mais il n'aura
+rien dit qui ne le soit un jour. On le citera long-temps; on répétera
+dans plus d'un bon livre des paroles de lui, qui sont l'abrégé ou le
+germe d'un bon livre.... Ne craignons pas de le dire: on n'estime pas
+à sa valeur le service qu'une phrase énergique peut rendre aux plus
+grands intérêts. Il est des vérités importantes, qui ne servent à
+rien, parce qu'elles sont noyées dans de volumineux écrits, ou
+errantes et confuses dans l'entendement; elles sont comme un métal
+précieux en dissolution: en cet état il n'est d'aucun usage, on ne
+peut même apprécier sa valeur. Pour le rendre utile, il faut que
+l'artiste le mette en lingot, l'affine, l'essaie, et lui imprime sous
+le balancier des caractères auxquels tous les yeux puissent le
+reconnaître. Il en est de même de la pensée. Il faut, pour entrer dans
+la circulation, qu'elle passe sous le balancier de l'homme éloquent,
+qu'elle y soit marquée d'une empreinte ineffaçable, frappante pour
+tous les yeux, et garante de son aloi. Chamfort n'a cessé de frapper
+de ce genre de monnaie, et souvent il a frappé de la monnaie d'or; il
+ne la distribuait pas lui-même au public, mais ses amis se chargeaient
+volontiers de ce soin; et certes il est resté plus de choses de lui
+qui n'a rien écrit, que de tant d'écrits publiés depuis cinq ans et
+chargés de tant de mots.
+
+--Je me rends, citoyen; mais que puis-je faire de mieux pour la
+mémoire de Chamfort que d'écrire notre entretien et de le publier? y
+consentez-vous?
+
+--Volontiers.
+
+ M. ROEDERER.
+
+
+VARIÉTÉS.
+
+ 12 germinal an III.
+
+A la bonne heure, citoyens, quelques mots fins ou énergiques, quelques
+anecdotes rapidement contées, réduites dans un cadre ingénieux, voilà
+ce qui compose votre morceau sur Chamfort, voilà ce qui plaît à tous
+les lecteurs, et non des discussions à la fois pesantes et étranglées,
+des disputeurs, des dissertateurs, des docteurs de quelque genre que
+ce soit, de Salamanque ou de la comédie; vos deux pages valent mieux
+qu'une vie en deux volumes. Quand on les a lues, vingt souvenirs
+reviennent encore. Je l'ai connu, dès la jeunesse, ce Chamfort; et je
+doute beaucoup qu'il fût digne d'être _misantrope à quarante ans_, si,
+pour en avoir le droit, _il faut avoir aimé les hommes_. Il n'aima
+jamais que Chamfort: c'était un homme habile à lancer un trait
+d'esprit _acéré_, comme une arbalète chasse une flèche. Je vais en
+dire quelques mots, non par le besoin de médire (il n'y eut pas plus
+entre nous de haine que d'amitié), mais par le désir d'être vrai, et
+de bien juger ceux qui ont été désireux de paraître, et qui ont eu la
+triste ambition d'être craints.
+
+Chamfort le fut toujours; sa figure était charmante dans la jeunesse;
+le plaisir l'altéra étrangement, et l'humeur finit par la rendre
+hideuse. Il ne montra d'abord que de la gaîté, et seulement un petit
+germe de méchanceté; mais ce germe ressemblait au plus petit des
+grains qui devient un arbre: il ombragea toute sa vie. Après un succès
+académique, il essaya la carrière des négociations; il eut une
+correspondance qui ne fut remarquée que par des lettres outrageuses
+contre l'ambassadeur qu'il avait suivi. On peut croire qu'il revint à
+Paris; et il dit que la politique _n'était que du haut allemand_. Soit
+qu'on eut dégoûté M. de Choiseul de ce caractère trop âcre, soit qu'on
+lui eût laissé ignorer ses talens, Chamfort désespéra ou dédaigna
+d'être replacé, et il se dévoua aux lettres.
+
+Parmi ceux qui se firent connaître dans le même temps, je me rappelle
+l'abbé Delille, non moins fécond en saillies, et qui l'a bien surpassé
+en gloire littéraire. Leur caractère modifia bien diversement leur
+esprit. Delille a toujours plu comme un enfant. Chamfort sollicitait
+le rire et se faisait redouter. Il reprocha un jour à l'abbé la
+richesse de ses rimes, qu'il appelait _des sonnettes_; celui-ci le
+plaignait de ne faire entendre que des grelots.
+
+Les bons mots de Chamfort se heurtèrent bientôt contre ceux de Duclos.
+Le vieux maître d'escrime montra un peu d'humeur du ton libéré du
+jeune homme, et dit en grommelant: /* Ce n'était pas jadis sur ce ton
+ridicule.... */
+
+Chamfort acheva:
+
+ Qu'Amour dictait les vers que soupirait _Racine_.
+
+Cependant il s'aperçut qu'il y avait à profiter avec cet homme. Il
+remarqua, il imita, il surpassa peut-être ce ton de flatteur brusque,
+cet art de caresser les grands avec une apparence de rudesse qui avait
+valu à Duclos, de la part d'un autre malin, l'épithète de _faux
+sincère_. Mademoiselle Quinault, qui me l'a dit, lui donnait un autre
+nom assez plaisant _don Brusquin d'Algarade_. Chamfort eût mérité
+cette grandesse. J'ai vu de ses fureurs. J'ai ri de l'humilité où il
+tenait l'élégant Vaudreuil, son patron. Celui-ci s'occupait sans cesse
+à lui procurer des accès à la cour; et Chamfort se résignait à
+accepter de petits titres en faveur des pensions; c'est ainsi qu'il
+fut secrétaire de madame Elisabeth. On l'embarrassa beaucoup, en le
+voulant faire secrétaire de l'ordre du Saint-Esprit; il y avait encore
+là 2000 fr. de pension à gagner. Mais une espèce de demi-cordon bleu à
+porter _en sautoir_ gâtait l'affaire. Cela avait l'air subalterne; et
+c'était alors que Chamfort invoquait la religion de l'égalité, qu'il
+n'eût jamais connue, s'il avait pu porter ce même cordon _de l'épaule
+dextre à la hanche gauche_.
+
+D'ailleurs, on lui rappela qu'il avait dit à notre excellent Ducis, à
+qui on proposait le cordon de Saint-Michel: «Que feras-tu de ce ruban?
+tu ne l'auras pas plutôt qu'il faudra le porter.» La révolution vint;
+vous avez conté le reste. Il finit par s'enivrer de démocratie et de
+mauvais vin, et puis se tuer, se manquer, se recommencer. Je vois en
+lui beaucoup de rage, et cherche _son humanité_. Il dédaignait à la
+fin qu'on vantât son _Marchand de Smyrne_; il regrettait sûrement que
+son _Zéangir_ eut peu duré: la _Jeune Indienne_ est une parfaite et
+élégante bagatelle, dont on doit, ce me semble, l'idée à Métastase.
+Son éloge de Molière a été lu; mais on relit surtout celui de La
+Fontaine. Je voudrais qu'on publiât ses notes pleines d'esprit sur ce
+poète. Mais qu'a-t-il fait de son poème commencé sur la Fronde? Quand
+il l'entreprit, il était loin des sublimités du _sans-culotisme_...
+Bon soir.
+
+
+
+
+LETTRES DE MIRABEAU
+
+A CHAMFORT.
+
+
+
+
+LETTRES DE MIRABEAU
+
+A CHAMFORT.
+
+
+LETTRE I.
+
+ 4 décembre 1783.
+
+Expliquez-moi, mon très-aimable ami, si les traductions grecques et
+latines de M. de Pompignan que vous desirez consulter, sont dans les
+deux derniers volumes de sa nouvelle collection. Je ne les ai point
+encore; mais je puis les avoir sur-le-champ. Si c'est au contraire
+dans les _Mélanges de littérature_ qu'il a donnés il y a deux ou trois
+ans, que vous cherchez M. Saint-Grégoire, je n'ai point mes livres
+ici; et ces _mediocres miscellanea_ ne sont pas sur ma très-petite
+tablette; mais je puis les avoir dans la matinée. Expliquez-vous donc;
+car je n'ai reçu qu'hier soir en rentrant votre lettre qui pourtant
+est datée du 2.
+
+Pendant qu'on relie votre exemplaire du livre que vous voulez bien
+désirer[41], je vous annonce celui que j'avais fait entre-mêler de
+feuilles d'attente pour moi, et qui est en bel état, comme vous voyez,
+parce qu'il a fait sept ou huit cents lieues, et passé par bien des
+mains. Ce me sera un véritable service, et dont je vous aurai une
+reconnaissance éternelle et bien douce, si vous avez le courage d'en
+entreprendre une censure très-sévère, soit pour le fond, soit pour la
+forme.
+
+ [41] _Des Lettres de cachet et des Prisons d'état._
+
+Quant au fond, je sais que j'ai médité profondément le plan, et que
+cependant on lui a reproché quelques défauts d'ordre. A-t-on raison?
+c'est ce que je ne veux ni ne puis décider; mais ce que je sais
+surtout, c'est que, riche en résultats moraux comme vous l'êtes en
+vues profondes, en aperçus nouveaux et d'un coloris qui n'est qu'à
+vous, vous pouvez m'enrichir infiniment, et que vous êtes capable du
+noble sentiment de le vouloir, 1º parce que vous m'aimez, 2º parce que
+cet ouvrage n'a pas été sans quelque utilité, et qu'ainsi c'est une
+bonne œuvre que de le rendre le moins mauvais possible, 3º parce que
+Marmontel n'avait pas peur qu'un modeste client le ruinât.
+
+Quant à la forme, je sais qu'il y a beaucoup d'incorrections, et
+peut-être aussi de cette obscurité, dont les écrits d'un reclus ne
+paraissent le plus souvent aux gens du monde, que parce qu'ils ne
+lisent pas avec autant d'attention qu'il a écrit. Pour vous qui savez
+méditer et dilucider, composer et colorier, vous qui avez l'âme et le
+génie de Tacite, avec l'esprit de Lucien et la muse de Voltaire quand
+il rit et ne grimace pas; si vous voulez laisser quelques jours sur
+votre pupitre mon ouvrage, médiocre à la vérité, mais non pas
+méprisable, il méritera bientôt d'être placé au nombre des bons
+livres.
+
+Je crois dès long-temps que de bons apologues seraient plus utiles que
+de bons traités de morale; jugez du cas que je fais des vôtres, et de
+l'incroyable talent que vous a donné la nature en ce genre. Mais
+parbleu, mon beau monsieur, je ne me charge la conscience d'aucun
+péché dont je n'ai eu le plaisir. Ainsi, aujourd'hui, ou au plus tard
+demain sans faute, j'irai entendre l'apologue qui, en bonne règle, est
+à moi, puisqu'il a été fait pour moi. Bonjour, mon cher et aimable
+ami. _Vale et me ama._
+
+
+Dupont vous portera lui-même son Roland. Il a vu M. de C.....[42]. Il
+a à lui faire d'ici à mercredi prochain, le rapport d'une très-grande
+affaire; et je crois qu'ils sont contens l'un de l'autre.
+
+ [42] De Calonne.
+
+
+
+LETTRE II.
+
+ Paris, 22 juin 1784.
+
+Je ne m'accoutume pas aisément à l'idée d'être réduit à causer par
+écrit avec vous, mon ami; votre société est si douce, votre
+conversation si séduisante, et votre amitié si confiante, qu'il est
+impossible qu'une correspondance en remplace le moindre charme.
+L'union des âmes ne veut point de réserve; les lettres en exigent. Eh!
+qui pourrait exprimer ce qu'un seul regard fait entendre? Quoiqu'il en
+soit, je ne suis pas l'enfant gâté du sort, et je dois être habitué
+aux contrariétés. Ainsi, je n'ai presque pas le droit de me plaindre
+de celle-ci, dont vous ne pouvez d'ailleurs ressentir que la moitié,
+puisque, dans votre belle solitude, vous avez un ami très-aimable et
+très-cher. Or, je vous aime pour vous, quoique je jouisse de notre
+amitié pour moi; ainsi je ne me permettrai pas même de presser votre
+retour.
+
+J'ai vu hier la difficulté, et je n'en ai pas été content. D'abord, le
+temps était orageux jusqu'à la tempête; et il a été impossible de se
+promener au jardin. De là, témoins, espions, humeur et réserve;
+ensuite, sa conversation a eu du haut et du bas; elle n'a pas dit un
+mot direct de l'homme à qui nous nous intéressons; mais elle a tenu
+tant de propos étranges sur les gens de lettres et sur leurs défauts
+de société, sur l'impossibilité d'en rencontrer un d'aimable, sur le
+danger d'être leur intime, que j'ai vu clairement de l'affectation
+dans ce sujet de conversation, et dans la manière dont il était
+traité. L'Auvergnat[43], après cette longue dissertation, est venu
+comme exemple, et seulement par occasion. On a dit que Voltaire
+lui-même n'avait pas eu plus d'esprit que celui-là, que la nature lui
+avait donné beaucoup de grâces et de sensibilité, et que l'exercice
+des lettres l'avait rendu égoïste et caustique. J'ai débattu l'égoïsme
+avec un très-grand succès; et j'ai expliqué la causticité avec assez
+d'adresse, en faisant remarquer d'ailleurs (ce qui est très-vrai) que
+cette causticité, que provoquent les ridicules, les vices et les
+méchans, devient toute tolérance et bonté en amitié. On est convenu de
+cela; mais il m'a paru qu'il y avait un parti pris d'avoir de
+l'humeur, et on l'a poussé jusqu'à dire qu'on n'avait vu que le petit
+abbé de Constantinople[44] aimable en société, quoiqu'on le dédaignât
+comme ami, ou plutôt qu'on le crût incapable de l'être. Vous
+connaissez cette manière de tomber d'accord dans la discussion des
+détails, et de revenir avec opiniâtreté à l'assertion à laquelle
+l'interlocuteur oppose les détails non disputés. Tel a été le système
+de défense de la jolie disputeuse. Il est clair qu'elle avait de
+l'humeur; la cause n'est pas si aisée à démêler. Avant-hier, j'aurais
+cru sans difficulté que c'était le départ, qui, très-certainement, en
+a beaucoup donné. Hier, cela m'a paru incertain; et comme nous n'avons
+pu être seuls un instant, il n'a pas été possible d'aller directement
+à la découverte. Les entours aussi paraissaient incommoder; ma sortie,
+beaucoup plus prompte que je ne l'avais annoncé, parce que j'ai vu que
+la conversation ne cesserait certainement pas d'être amphibologique, a
+fâché aussi. En un mot, _non liquet_; et avec ce sexe, sans être un
+sot, on saute quelquefois pour reculer.
+
+ [43] C'est Chamfort lui-même qui est désigné par ce sobriquet. On
+ sait qu'il était né près de Clermont, en Auvergne.
+
+ [44] L'abbé de Lille.
+
+Il faut que vous sachiez qu'elle avait eu par écrit une scène
+épouvantable. L'honorable Hibernois ne se console pas que son précieux
+rejeton ne porte pas le nom de Jean; et il voulait absolument que les
+puissances ecclésiastiques et civiles intervinssent, pour lui ajouter
+ce nom de mauvaise compagnie. Lady s'est permis des objections qui ont
+été très-mal reçues; enfin je me suis chargé de démontrer, par un
+billet, l'absurdité de cette prétention; je l'ai fait, et il a paru
+que j'ôtais un grand poids à la pauvre brutalisée. Est-ce là cette
+frayeur de la soumission d'amour, cette tendre inquiétude tenant à
+l'abnégation de soi? je ne le crois pas. C'est donc de la lâcheté? je
+ne le crois pas non plus; les caractères doux et les cœurs
+superstitieux en amour se laissent tyranniser long-temps; mais un
+moment vient où ils brisent le joug: et c'est alors l'affaire d'un
+moment et d'un mot. Au reste, ce qu'on doit en amitié, c'est surtout
+la vérité; et voilà pourquoi je vous répète que j'ai été hier,
+beaucoup plus qu'un autre jour, réduit à conjecturer. Je ne crois pas
+qu'on puisse m'échapper long-temps; et j'attends avec impatience la
+lettre de notre ami, comme une épreuve sérieuse. Alors, comme
+aujourd'hui, il peut compter sur la vérité sans réticence. Je l'estime
+trop pour lui tâter le pouls. Qu'il compte sur mon zèle à vous
+suppléer, et qu'il n'ait pas d'inquiétude sur la foule de détails que
+je ne puis pas écrire. Je n'en ai pas négligé un seul; et l'on sait,
+par exemple, très-bien que l'Auvergnat se croit guéri et qu'il ne
+l'est pas; qu'il s'est félicité de son voyage, et qu'il en souffre;
+qu'un signe prolongera ou abrégera ce voyage; qu'en un mot, il est
+vaincu, mais non pas subjugué.
+
+Ne vous attendez pas que je vous donne de grandes nouvelles de ce
+pays, où vous avez à coup sûr de meilleurs correspondans que moi.
+Voici cependant un lazzi que je vous fais passer, parce que je le
+tiens de la première main. Un grand abbé que vous connaissez
+peut-être, frère de Sabatier de Castres, que vous connaissez sûrement,
+était avant-hier aux Variétés amusantes, devant un très-petit homme,
+qui lui a fait la prière usitée en pareil cas. «Monsieur, a répondu
+l'abbé, chacun est ici pour son argent, et je garde ma place.--Mais,
+monsieur, je ne puis pas vous nuire, et vous me privez du
+spectacle.--Monsieur, j'en suis fâché, et je garde ma place.--Je vous
+assure, monsieur, qu'il est de votre intérêt d'être plus
+complaisant.--Comment, monsieur! que voulez-vous dire?--Que je suis
+persuadé qu'il vous arrivera quelque chose de désagréable, si vous ne
+déférez pas à ma prière.--Comment, monsieur! vous me menacez!--Dieu
+m'en garde, monsieur! mais si vous ne me cédez pas votre place, vous
+vous en repentirez.--Parbleu! voilà une manière nouvelle de prier les
+gens! et certes elle ne réussira pas.--Monsieur, faites bien vos
+réflexions; car il vous arrivera mal, si vous ne passez derrière
+moi.--Monsieur, laissez moi en repos...» Alors, le petit homme dit à
+son voisin: «Voyez-vous ce grand abbé? c'est l'abbé Miolan.--L'abbé
+Miolan!--Oui, l'abbé Miolan, le grand constructeur de ballons
+brûlés.--Messieurs, voyez-vous l'abbé Miolan?[45]--L'abbé Miolan!»
+Toute la salle répète en écho: »inutile l'abbé Miolan!» et les
+battemens de mains et les huées; et les miau, miau, miau. Le grand
+abbé s'enfuit, trop heureux de n'être pas écrasé... Certainement le
+petit homme n'était pas bête; et le grand abbé n'est pas poli.
+
+ [45] En (ce) temps-là, on s'occupait beaucoup des ballons
+ nouvellement découverts par Montgolfier. Un physicien, nommé
+ l'abbé Miolan, en annonça un qui devait s'élever du Luxembourg.
+ On s'y rendit en foule; les billets d'entrée coûtaient six
+ francs: l'expérience manqua, et l'on ne rendit pas l'argent.
+ L'auteur s'enfuit et fit bien, car le peuple n'entendait pas
+ raillerie et voulait le mettre en pièces. C'était donc, peu de
+ jours après, jouer un tour sanglant à un autre abbé, que de
+ l'appeler de ce nom dans un lieu public.
+
+J'attends avec une impatience proportionnée à l'objet, à la situation
+et à l'opinion que j'ai de l'homme et du sujet traité par un tel
+homme, la traduction que vous savez. Ne la négligez pas, je vous en
+prie; vos futures moissons y sont fortement intéressées. Il y a bien
+loin entre savoir que des principes sont utiles, et posséder l'art de
+les faire adopter aux autres hommes. Cet art demande de grandes
+préparations et des circonstances auxiliaires. Une impatience qui a
+même quelque chose de louable, entraîne les gens de bien à promulguer
+les vérités qui les frappent, dès l'instant où elles s'offrent à leurs
+yeux, et sans avoir réfléchi si elles s'y sont présentées dans
+l'enchaînement le plus propre à forcer le consentement de tous les
+esprits. Rien ne diffère plus de l'ordre de génération des idées, que
+celui de leur perquisition. Il faut que les sciences soient déjà
+complètes, avant qu'on puisse faire des méthodes; il faut que les
+vérités morales soient familières avant d'être usuelles. Les langues
+existaient depuis une longue suite de siècles, quand on est parvenu à
+rédiger les grammaires qui nous en rendent aujourd'hui l'étude plus
+facile. Il faut que des livres de morale ou de politique _ex professo_
+aient cerné et déchaussé tel préjugé, avant que la comédie puisse
+l'extirper en le vouant au ridicule.
+
+Pour votre propre intérêt, dépêchez-vous donc, mon ami; mais que
+diable vous parlé-je de votre intérêt, tandis que vous savez que le
+ménage meurt de faim et spécule sur la brochure! _Vale et me ama._
+
+
+LETTRE III.
+
+ Paris, 23 juin 1784.
+
+Je ne vous écrirai pas long-temps aujourd'hui, mon ami, 1º parce que
+j'ai la fièvre et j'ai passé une nuit très-agitée et très-douloureuse;
+2º parce qu'ayant déménagé hier, au milieu des angoisses de la plus
+cruelle pénurie, je n'ai pas été dans la maison qui nécessiterait les
+relations; 3º parce que, dans le hourvaris d'un déplacement, je ne
+sais où appuyer ma main, ni presque où poser ma tête. Vous voyez que
+j'ai, comme M. Pincé, mes trois raisons, et qu'elles ne sont pas si
+gaies. Je ne vous aurais point du tout écrit, si je n'eusse pris
+l'engagement de griffonner chaque jour; ce qui ne laisse pas de me
+donner du remords; car ce que je vous envoie ne vaut pas sûrement le
+port; mais ma lettre d'hier, qui était plus substantielle, vous sera
+parvenue contre-signée et paraphée. Ainsi voilà compensation.
+
+Ecrivez-moi désormais rue de la Roquette, maison de M. d'Héricourt,
+près celle du jardinier de la reine. A calculer les seules distances
+de mes gens d'affaires, il est impossible que je reste ici. Jugez ce
+que paraît ce quartier aux yeux de mon amitié pour vous! J'aimerais
+autant être en Sibérie. Mais je ne prendrai aucun arrangement que je
+ne sache où vous passerez l'hiver; car les méprises, en fait de
+déménagemens, sont très-chères.
+
+S'il est possible, dans ce beau Rosny, que le plus désintéressé des
+surintendans qu'ait eu la France n'a pas dédaigné de porter à une
+valeur de plusieurs millions, de penser à l'indigence, et de former
+des plans utiles pour elle, rêvez à quelque grande entreprise de
+librairie, que vous puissiez proposer à Panckouke, pour moi, et qui
+m'assure la liberté d'envoyer chercher dix à douze fois par an douze à
+quinze louis; certainement, je ne serai ni aussi indiscret, ni aussi
+paresseux, ni probablement aussi stupide que La Harpe. Si Panckouke
+n'avait pas fait cette bête d'édition _in_-12 des Mémoires de
+l'Académie des Inscriptions (format ridicule pour tout ouvrage
+d'érudition, collection fastidieuse et presque d'aucun usage, tant
+qu'il n'y aura ni ordre ni choix), je proposerais un excellent travail
+sur cet amas indigeste, et tel à peu près, pour parler modestement,
+que Dieu a dû le faire sur le chaos. Rêvez, mon ami, à cela ou à toute
+autre chose. Les châteaux en Espagne de l'amitié valent bien ceux de
+l'ambition. _Vale et me ama._
+
+
+LETTRE IV.
+
+ Samedi.
+
+J'ai reçu votre terrible paquet, mon ami; et au milieu de tout le
+plaisir qu'il m'a fait, j'ai ressenti deux peines: l'une de voir que
+certain attachement vous tenait plus profondément au cœur que je ne
+l'avais encore cru, l'autre que vous travailliez trop et que vos yeux
+et votre poitrine doivent en souffrir. Quant au premier point, ce
+n'est pas que je m'en étonne, ni que j'aie de tristes pressentimens.
+Je ne m'en étonne point; tout homme fier et sensible s'opiniâtre,
+surtout quand sa raison lui dit que réussir c'est travailler plus
+encore pour ce qu'il aime que pour lui; et cela seul peut-être le rend
+capable de supporter la ridicule concurrence d'un compétiteur indigne.
+Je n'ai point de sinistres présages; car aussi long-temps qu'il me
+sera démontré qu'Aspasie n'est pas dépourvue de toute noblesse, de
+toute délicatesse, de toute raison (et je lui crois une assez forte
+dose de tout cela), je ne pourrai pas croire à la victoire de
+Thersite sur Achille. Vous savez l'épreuve que je crois décisive et
+mortelle pour le pauvre saint (je ne le nomme pas autrement à
+elle-même). Vous avez bien marqué la nuance dans votre joli conte;
+mais vous n'en avez pas assez tiré de parti; en ce genre, comme en
+beaucoup d'autres, prophétiser, c'est amener l'événement. Avec tout
+cela, mon ami, je vous aime trop pour ne pas craindre de voir la
+moindre parcelle de votre bonheur abandonnée au hasard et à
+l'inconstance de ce sexe. Vous avez trop de raison pour être
+très-romanesque; vous avez l'imagination trop ardente et le cœur trop
+essentiellement bon pour ne l'être pas un peu. Aussi douté-je que
+votre philosophie vous serve aussi bien pour les femmes que sur tout
+autre sujet. Quant à mes observations personnelles, je réunis le
+témoignage unanime de toute l'antiquité, qui, je crois, a poussé
+infiniment plus loin que nous la science de l'observation et la
+connaissance du cœur humain. Je me sens bien fort. Or, vous savez ce
+qu'ils pensaient des femmes, de ce sexe qui pourtant a eu de leur
+temps des prodiges, parce que la propriété d'un miroir est de tout
+rendre en surface. Je ne vous parlerai pas des invectives que,
+très-sérieusement et dans toute la pompe tragique, dans la morale des
+chœurs, et non dans la coupe du dialogue dramatique, Euripide, qu'on
+a si plaisamment appelé le Racine de la Grèce, leur lançait en plein
+théâtre; ce qui prouve tout au moins qu'il ne heurtait pas l'opinion
+universelle du temps; car vous savez comment ce même poète fut reçu,
+lorsque, avec tous les palliatifs de son art, il osa faire dire à
+Hyppolite: «Ma langue a fait serment, mon cœur ne l'a point fait.»
+Mais je vous prierai de lire ce que tous les moralistes de l'antiquité
+en ont dit, lorsqu'ils ont daigné en parler (ce qui est assez rare) et
+(ce qui est bien plus fort) de vous rappeler ce que les institutions
+des législateurs prouvent qu'ils en ont pensé: je vous prîrai de vous
+rappeler ces propres mots d'un censeur romain (Metellus Numidicus),
+qui commence ainsi une harangue solennelle en plein sénat:
+
+ Si sine uxore possemus, Quirites, esse omnes, eâ molestiâ
+ caremus; sed quoniam ità natura tradidit, ut nec cum illis satis
+ commodè, nec sine illis ullo modo vivi possit, saluti perpetuæ
+ potius quàm voluptati consulendum[46].
+
+ [46] Si nous pouvions tous exister sans femmes, nous serions
+ délivrés de ce sujet de chagrin; mais puisque la nature nous a
+ faits tels que nous ne pouvons ni vivre contens avec elles, ni
+ nous passer d'elles de quelque façon que ce soit, il vaut mieux
+ pourvoir à ce qui nous est perpétuellement nécessaire qu'à nos
+ plaisirs.
+
+O mon ami! ces gens-là étaient plus profonds que nous; et cependant
+ils ne croyaient pas du tout, comme nous feignons de le croire, que
+l'éducation des femmes bien dirigée pût influer sur le bonheur social,
+ni qu'elle pût assurer la stabilité des législations, comme nous
+l'avons tant dit. «Ils regardaient ces êtres-là comme des machines à
+enfans et à plaisir; et ce n'est assurément pas qu'ils n'eussent du
+feu dans l'imagination et de la grâce dans l'esprit.» Qu'est-ce donc,
+si ce n'est la conviction ferme et absolue que ces êtres sans
+caractère échappaient à tout ordre, à toute combinaison?
+
+Ce pourrait bien être de la nourriture trop forte pour vous en cet
+instant, mon ami, que cette philosophie sévère; ou plutôt vous rirez
+de ce que le plus faible des hommes avec les femmes, celui qui les a
+tant idolâtrées, et dont le moral, moins que le physique, s'il est
+possible, ne peut se passer d'une compagne, ose vous écrire avec cette
+austérité. Mais ce n'est pas sur votre sentiment que j'écris: vous
+savez bien que je l'ai défendu contre vous, et que je n'aime pas que
+vous l'appeliez une faiblesse; c'est une thèse philosophique que je me
+crois en état de soutenir dans toute la persuasion de mon esprit et la
+sincérité de mon cœur, et que j'abandonne à vos méditations.
+
+Votre historiette est charmante; et je m'en servirai au moment convenu
+entre nous, sans vouloir décider pourtant si cette ruse épisodique
+n'est pas plus ingénieuse et subtile que décidément utile et
+probablement efficace. Il y a du pour et du contre: ce que je vous
+promets, c'est de rendre très-vraisemblable la confabulation. Il sera
+nécessaire pourtant, et pour agir avec quelque circonspection, que je
+voie la lettre de dix pages; car à un être aussi fin, il ne faudrait
+que la plus légère discordance pour dévoiler notre complicité; et une
+collusion si honnête, que le succès rendra si précieuse à celle de qui
+j'ai entrepris de lever les cataractes, connue avant le dénoûment, me
+perdrait dans son esprit, et la piéterait contre nos efforts. Au
+reste, j'ai cru, comme vous, que c'était un progrès très-marqué que la
+tolérance avec laquelle votre lettre avait été lue.
+
+Je sens toute la vérité de votre observation sur M. P....., mon très
+cher ami; mais j'ai l'âme haute et susceptible; et comme le mot
+difficile est à peine connu dans la langue de mon amitié, je n'aime
+pas qu'on cède à autre chose qu'à l'impossibilité. Or, elle était à
+mille lieues de lui: d'ailleurs, je vous avoue, à vous tout seul, que
+j'étais en fort mauvaise disposition à son égard. Madame de N....
+avait lieu d'en être fort mécontente, et cela, sous mes yeux; elle
+devait croire, ou qu'il la regardait comme une fille sans conséquence
+(ce qu'assurément il croit moins qu'un autre, lui qui sait son
+histoire), ou qu'il ne se ferait pas le plus léger scrupule de séduire
+la maîtresse de son ami; théorie que je sais être la sienne, et qui,
+de quelque manière qu'il la défende ou l'excuse, me fait une véritable
+horreur; et je le lui ai déclaré. Nous avons eu une longue explication
+sur cela, dans laquelle il a fini par me dire qu'il ne savait pas
+parler, et qu'ainsi je le battrais toujours dans la conversation. Ce
+mot-là même est-il honnête? N'opposer que les sophismes de l'amour
+propre aux plaintes de l'amitié et à l'éloquence de la morale et du
+cœur, est-ce le rôle d'un ami, ou même d'un honnête homme? Ce n'est
+pas, je vous le répète, qu'en toute autre chose il ne le soit
+infiniment; mais il n'est pas en moi de croire que qui ne l'est pas en
+ceci puisse jamais être un ami sûr. Pour moi, j'avoue que ceci l'a mis
+à distance; et malheureusement, je sais que c'est m'appauvrir plus que
+lui. Au reste, ne craignez rien pour notre honneur à tous deux; une
+amitié de plus de vingt ans ne saurait finir; et je serai toujours
+plus en mesure qu'il ne faudra pour négocier entre vous et D. P., qui
+d'ailleurs est trop juste et trop adroit pour ne pas s'employer, même
+avec ferveur, dans tout ce qui pourra vous être utile.
+
+Vous avez très-bien fait de ne me demander que vingt-cinq louis; et je
+trouve même que c'est beaucoup, d'après le bilan de votre aimable ami.
+Il ne me paraît pas sage que je ne donne point de reçu; car sans rêver
+empoisonneurs et assassins, comme mon larve d'hier, je me sens
+très-mortel; mais quant au porteur de la somme, je me conformerai aux
+instructions que vous me donnez, en vous priant de recevoir une note
+de ma main qui me tranquillise sur les événemens. Veuillez me mander
+aussi, si je dois le savoir vis-à-vis du prêteur, et si l'hommage de
+ma reconnaissance lui déplairait. Il me semble qu'il vous connaît trop
+pour douter que vous ne m'ayez nommé celui dont j'étais l'obligé; car
+je le suis enfin, quoique tout soit accordé à votre médiation.
+Dites-moi donc ce que je dois faire et dire; car il n'est pas en moi
+d'être ingrat; mais je ne voudrais pas déplaire ni dépasser la mesure
+par reconnaissance.
+
+Bon soir, mon très-cher ami; travaillez, mais ménagez votre santé;
+marchez, digérez, espérez et aimez-moi.
+
+
+_P. S._ Au reste, mon ami, j'ai pensé comme vous que nous pourrions un
+jour, et à chaque belle saison, faire de fort jolis romans ensemble:
+ainsi je garde l'historiette; je garde vos lettres aussi; gardez les
+miennes si vous voulez, nous les ferons copier quelque jour ensemble
+et en alternant. Il se trouve dans les lettres une foule de choses
+d'autant mieux dites, qu'elles le sont avec liberté, qu'on ne retrouve
+plus, et qu'on est fâché d'avoir perdues. Eh! puis, comme monument
+d'amitié, n'est-ce pas une assez douce chose?
+
+
+LETTRE V.
+
+J'ai reçu votre lettre du vendredi, mon cher ami, et j'ai béni votre
+griffonnage même qui m'a valu quatre pages de l'ami le plus cher, le
+plus profondément estimable et le plus sympathique à moi que j'aie
+rencontré de ma vie. L'intérêt que vous m'y montrez, et que vous avez
+su rendre contagieux pour un des hommes de mérite que vous aimez et
+que vous prisez le plus, a versé la consolation dans un cœur navré
+par tant de côtés, qu'il ne peut être que bien souffrant, puisqu'il ne
+se paralyse pas. Véritablement la persuasion intime dont je suis
+pénétré, que je vaux mieux que mes persécuteurs et mes ennemis, et que
+dans les êtres créés, rien ne vaut mieux que mon ami le plus cher, me
+rendent du sommeil, du bien-être et même des jouissances.
+
+N'ayez pas peur, mon ami, que ce que vous ferez soit mal fait; il
+n'est pas en vous de ne pas finir; et d'ailleurs, pour une âme aussi
+neuve et aussi forte que la vôtre, un tel sujet est d'inspiration,
+surtout lorsque l'écrivain expose une théorie qui n'est presque qu'à
+lui seul et dont la pratique a composé et dirigé sa vie. C'est
+cependant une chose curieuse et remarquable que la philosophie et la
+liberté s'élevant du sein de Paris, pour avertir le nouveau monde des
+dangers de la servitude, et lui montrer de loin les fers qui menacent
+sa postérité[47]. Jamais l'éloquence ne défendit une plus belle cause;
+peut-être ce sont les peuples corrompus qui seuls peuvent donner des
+lumières aux peuples naissans: instruits par leurs maux, ils peuvent
+enseigner du moins à les éviter; et la servitude même peut être utile
+en devenant l'école de la liberté.
+
+ [47] Ceci a rapport à l'écrit sur l'ordre de Cincinnatus, l'un de
+ ceux qui contribuèrent le plus à la réputation de Mirabeau, et
+ dont les morceaux les plus brillans sont de Chamfort.
+
+Le hasard me met à même de vous donner un avis qui changera peut-être
+votre marche. Duruflé arrive ce soir à Paris avec Dameri; et j'en suis
+sûr, car c'est chez Vitry qu'il arrive et qu'on a demandé un lit pour
+lui; je saurai dès aujourd'hui sa marche par Vitry, et s'il compte
+rester à Paris assez long-temps pour que vous ne puissiez pas le
+retrouver à Rouen. Au reste, vous savez où lui adresser une lettre, si
+vous voulez vous entendre avec lui.
+
+Je ne puis pas vous dire que je ne trouve pas très-sensé ce que vous
+m'écrivez sur Aspasie. Ma lettre d'hier (car voici ma 4e, et il serait
+bon de numéroter) vous montrera qu'il m'a paru plus indéfinissable que
+jamais à ma dernière visite. Je n'y ai pas retourné hier, parce que
+j'ai senti, avant que vous me le disiez, que, pour m'éclaircir si elle
+s'occupait franchement de ce qui nous occupe, il fallait me rendre
+plus rare et la voir venir. Mais je commence à craindre qu'il n'y ait
+de la légèreté dans son fait; on n'est pas de cette sécurité sur les
+dangers de l'homme avec qui l'on vit. J'en ai été choqué; et certes,
+ce n'est pas partialité pour le gentilhomme hibernois. Si la légéreté
+est le principal ingrédient de ce caractère, le prix en baisse
+beaucoup à mes yeux. Il s'agit de savoir si M. Démocrite, puisqu'il
+ne faut absolument plus l'appeler l'Auvergnat (sobriquet qui me
+paraissait plaisant[48] pourtant, au moins par anti-phrase); si M.
+Démocrite, dis-je, qui connaît si bien le cœur humain des femmes, ne
+sera pas aussi sévère que moi à cet égard, attendu qu'il sait encore
+mieux que le vœu bon ou mauvais de la nature est de placer l'épine
+auprès de la rose, et qu'à bon titre il compte davantage sur son
+adresse à souffler sur la rose, de manière à l'épanouir, jusqu'à ce
+qu'elle couvre l'épine. Quant à pousser notre ami du côté de sa force,
+plutôt que de le conduire vers la pente de sa sensibilité, vous
+conviendrez qu'il ne faut pousser son ami que quand on est bien sûr
+qu'il est en péril. Or, comme je ne suis pas du tout décidé sur le
+véritable état des choses, comme je persiste à croire qu'Aspasie
+pourrait beaucoup pour le bonheur de notre ami, parce qu'elle est
+réellement très-aimable, et que, si elle l'est sous un tel maître, je
+vous donne à penser ce qu'elle serait dirigée par le plus aimable des
+philosophes et celui qui connaît le mieux les femmes, sans compter les
+hommes, les choses et le pays. Comme surtout j'ai très-bien éprouvé et
+j'éprouve encore que M. Démocrite peut se croire guéri et ne l'être
+pas, mais que sa blessure ne peut pas être incurable, ni même
+difficile à cicatriser, attendu qu'il sait rire, et ne sait ni
+s'aveugler, ni être aveuglé, je me donne avec patience et sécurité
+quelques jours de plus, pour une épreuve sur laquelle je ne veux pas
+me tromper, puisque mon erreur pourrait nuire au bien-être de mon ami,
+soit par la privation, soit par l'illusion. Eh donc, mon très-cher,
+que l'on écrive, dût-on faire cette lettre comme la scène d'un drame
+dont la situation n'existe que dans l'imagination de l'inventeur; que
+l'on écrive, d'un style très-tempéré, mais très-doux, qui tienne dans
+une très-grande incertitude du sentiment qui aura dicté une lettre,
+laquelle surtout doit pouvoir être expliquée et avouée à tout
+événement. Si M. Démocrite trouve cela difficile, tant pis; mais il
+peut bien croire que ce n'est pas à lui qu'on s'adresserait pour chose
+aisée.
+
+ [48] On sait que les Auvergnats n'ont pas une grande réputation
+ d'esprit.
+
+Quelque chose qui vous paraîtra plaisant, c'est que j'ai écrit, il y a
+quatre jours, au gentilhomme hibernois, au sujet de sa progéniture mal
+baptisée, précisément les mêmes choses, et presque dans les mêmes
+termes, que vous me les écrivez; et cela a très-bien réussi, non pas
+seulement chez Aspasie qui en a ri comme une folle, mais à la grille
+de Chaillot, tant on a l'esprit aigu et bien fait.
+
+Somme toute, mon ami, attendez, si vous y mettez encore quelque prix.
+Je vous promets que vous ne laisserez pas long-temps notre ami dans
+l'incertitude: et puis, il n'est pas de ces raisonneurs profonds qui,
+se trouvant en même-temps casuistes scrupuleux, se décident avec une
+lenteur qui fait que leur résolution ne produit aucun effet. Il creuse
+fort avant; mais il est très-leste à la détermination. Ainsi, ne vous
+en déplaise, il n'y a point de péril dans la demeure. Adieu, mon ami,
+je dînerai demain chez Aspasie; la mienne vous fait des coquetteries
+charmantes (quoiqu'elle ne soit pas coquette), et forme des vœux
+(j'ai presque dit soupirs) pour votre retour.
+
+
+LETTRE VI.
+
+ Paris, ce jeudi.
+
+J'ai lu avec un grand intérêt, et je garderai précieusement, mon bon
+et cher ami, la lettre que j'ai reçue de vous hier. Un résumé si
+énergique de la conduite sans exemple à laquelle vous a poussé la
+nature, et des principes que vous vous êtes faits à l'appui de cet
+heureux et noble instinct, est, pour une tête et une âme élevée, le
+germe de la plus importante théorie de liberté et même d'indépendance
+à laquelle l'homme puisse atteindre; et pour les hommes forts, la
+pratique en ce genre doit suivre de bien près la théorie. Je ne
+connais rien de plus imposant que les caractères que vous avez
+esquissés en peu de mots, et rien de plus respectable qu'une vie dont
+on peut se rendre un tel compte; mais j'y vois aussi la consolation
+des honnêtes gens et la condamnation des hommes faibles. Vous êtes la
+preuve vivante qu'il n'est pas vrai qu'il faille plier ou briser;
+qu'on peut atteindre à la plus haute considération, sans un respect
+superstitieux pour le monde et ses lois; qu'on peut arriver à
+l'indépendance philosophique et pratique, sans avoir jamais abaissé ou
+comprimé la fierté d'un grand sentiment ou d'une pensée heureuse;
+qu'on peut prendre sa place, en dépit des hommes et des choses, sans
+autres ménagemens que ceux dus par l'espèce humaine à l'espèce
+humaine, par la tolérance de la vertu aux préjugés des faibles; et
+que, si le sentier qu'il faut prendre pour arriver au but est plus
+escarpé, il est aussi de beaucoup le plus court. Grâces vous soient
+rendues, mon ami, pour avoir pensé que j'étais digne de vous entendre!
+Il est certain que la rapidité des progrès de notre amitié, qui n'a
+jamais été même stationnaire, n'a pas dû vous donner mauvaise idée de
+mon âme, et qu'elle m'a mis bien avec moi-même. Ce n'est pas sans
+doute que je me sois élevé à une philosophie pratique aussi haute.
+J'ai quitté trop tard mes langes et mon berceau. Les conventions
+humaines m'ont trop long-temps garrotté; et lorsque les liens ont été
+un peu desserrés (car pour brisés, ils ne le furent jamais), je me
+suis trouvé encore tellement chamarré des livrées de l'opinion, que
+les êtres environnans se sont également opposés à ce que je fusse
+l'homme de la nature, au moment où j'aurais conçu qu'on peut rester
+tel au milieu même de la société. D'ailleurs, j'avais été trop
+passionné; j'avais donné trop de gages à la fortune; et ce n'est pas
+au milieu des orages qu'on peut suivre une route déterminée. Mais si
+j'eusse eu le bonheur de vous connaître il y a dix ans, combien ma
+marche eût été plus ferme! combien de précipices et de ravines
+j'aurais évités! combien le peu que je valais se fût développé! et que
+de défauts acquis j'aurais contractés de moins!... Tel que je suis,
+mon ami, je ne suis point indigne de quelque estime, puisque je sais,
+non pas vous aimer (car c'est chose trop facile pour être méritoire),
+mais vous apprécier, et qu'à votre avis, je suis un des hommes qui
+vous ait le mieux deviné. J'ai beaucoup gagné dans votre commerce, j'y
+gagnerai davantage: il est peu de jours, et surtout il n'est point de
+circonstance un peu sérieuse, où je ne me surprenne à dire: «Chamfort
+froncerait le sourcil. Ne faisons pas, n'écrivons pas cela, ou
+Chamfort sera content;» et alors la jouissance est doublée et
+centuplée. Ce n'est pas à vous qu'il faut dire combien est douce,
+consolante, encourageante, une amitié qui, devenue pensée habituelle à
+ce point, fait voir dans la censure une loi irréfragable, et dans
+l'approbation un trésor sans prix. Tel vous êtes pour moi. Je ne vous
+offrirai jamais un échange digne de vous (si vous ne vouliez commercer
+qu'avec vos semblables vous seriez bien solitaire); mais tout ce que
+l'abandon d'une confiance profonde, d'un dévoûment complet, d'une âme
+ardente, sensible et qui n'est pas sans noblesse, peut avoir
+d'attachement pour un homme qui sait bien le prix des talens et des
+pensées, mais qui sait leur préférer un sentiment, la seule chose
+incalculable à la raison même lorsqu'elle est échauffée d'un bon
+cœur: vous le trouverez en moi; et si j'ai eu le malheur de vous
+connaître si tard, ce sera du moins pour toujours que nous nous serons
+aimés.
+
+J'espère, mon ami, que vous serez consolé de ce que votre lettre a été
+remise; car je n'en ai point été fâché, quand elle me l'a lue; et
+peut-être si je l'eusse ouverte d'avance, comme vous m'en avez donné
+la permission ensuite, ne l'aurai-je pas remise. L'aberration des
+comètes n'est pas plus difficile à calculer que le mouvement du cœur,
+de l'esprit, surtout de l'amour propre des femmes. Vous remarquez que
+je n'ai peut-être fait là qu'un pléonasme, au lieu d'un _crescendo_;
+car plus je les vois, et plus je me persuade que l'amour propre est à
+peu près l'unique clef de ce qu'on appelle leur caractère: or, le
+caractère ne se compose que des habitudes de l'âme et de l'esprit,
+mélangés, il est vrai, à des doses inégales; et j'ai beaucoup de peine
+à croire que le sexe, duquel les hommes tels que vous et M. Thomas
+dites _il est impossible de le connaître_, ne doive toute son
+impénétrabilité au défaut presque absolu de caractère. N'allez pas me
+citer d'exceptions; car les exceptions, qu'encore faudrait-il
+débattre, prouvent la règle, bien loin de la détruire. Je dis
+qu'encore faudrait-il débattre les exceptions; et en effet, dans notre
+sexe, on n'a généralement pas une certaine force de tête, sans quelque
+force de caractère; dans celui-là, voyez comme l'analogie est fautive!
+Je lisais hier, dans votre recueil philosophique, un morceau sur le
+bonheur de madame du Châtelet, que je ne connaissais pas, et qui vaut
+d'être connu. Il y a, dans ce morceau, des choses charmantes sur
+l'amour, et notamment deux pages sur l'immutabilité de son âme en
+amour, qui séduiraient à coup sûr quiconque ne connaîtrait pas son
+histoire. Vous la savez mieux que moi; vous savez qu'elle n'était pas
+même tendre, et qu'elle fut très-galante. Qu'était-ce donc que cette
+femme, qui avait infiniment plus de force de tête, et même de
+véritable esprit, que tout le reste de son sexe ensemble; et qui
+traçait une théorie où l'âme seule semble avoir dessiné cette phrase
+délicieuse: «Il faut employer toutes les facultés de son âme à jouir
+de ce bonheur.... Il faut quitter la vie quand on le perd, et être
+bien sûr que les années de Nestor ne sont rien au prix d'un quart
+d'heure d'une telle jouissance... Il est juste qu'un tel bonheur soit
+rare; s'il était commun, il vaudrait mieux être homme qu'être Dieu,
+du moins tel que nous pouvons nous le représenter.»..... Qu'était-ce
+que la femme qui, trouvant et exprimant cela, n'était qu'une femme
+galante, et se donnait pour un de ces êtres qui aiment tant qu'ils
+aiment pour deux, que la chaleur de leur cœur supplée à ce qui manque
+réellement à leur bonheur, ou plutôt pour le seul cœur qui eût cette
+immutabilité qui anéantit le pouvoir des temps? Expliquez-moi cela,
+mon ami; et souvenez-vous que cette même femme avait mis, à la place
+du portrait de l'homme le plus extraordinaire de son siècle qui
+semblait avoir subjugué son âme, et dans une boîte que cet homme lui
+avait donnée, le portrait d'un fat: chose aussi impossible à une âme
+aimante, même détrompée ou changée, qu'à nous la trahison et le
+parjure.
+
+N'allez pas croire, mon bon ami, que cet accès de sévérité me vienne
+d'un mécontentement, résultat de la dernière conversation avec
+Aspasie; car au fond, je n'ai été mécontent (à deux disparates près)
+que de mon incertitude. Je vous ai demandé la pure vérité; et si je ne
+l'ai pas fondue dans des détails; c'est qu'une conversation serait un
+volume d'écriture, chose qui, pour le dire en passant, m'a donné une
+assez haute idée de la stérilité des romanciers en général; mais vous
+aurez bien rempli les lacunes, peut-être même aurez-vous débordé; et
+certainement, si vous avez vu en noir (car, au fond, ce n'est que par
+excès de prudence que je n'ai pas vu en rose), mes réflexions sur les
+femmes sont donc une abstraction purement philosophique, et si bien
+une abstraction, que c'est la première chose que j'oublie dans mon
+commerce avec elles; en un mot, un à parte de raison dont personne ne
+m'a donné l'exemple à un aussi haut point que vous.
+
+Au reste, mon ménage est fort triste aujourd'hui. Le petit chien qu'on
+avait eu la faiblesse d'acheter, sans penser que tous les marchands de
+chiens arrachent ces pauvres petites et frêles machines à leur mère
+dès le premier moment, et tarissent les sources de la vie pour
+rapetisser les formes (emblème très-frappant des manipulations
+politiques), ce petit chien est mort: et l'on a pleuré; et l'on est
+honteuse d'avoir pleuré, et triste d'avoir employé de l'argent à une
+acquisition aussi fragile. Pour moi, je suis tolérant, même pour cette
+faiblesse, parce que cette petite bête avait voué un très-grand
+attachement à mon amie, et que tout ce qui est attaché attache: raison
+assez forte, ce me semble, pour un homme sage de ne point s'habituer
+aux animaux. Nous n'avons pas trop de sensibilité pour nos semblables;
+et l'on frémit quand on pense que le plus honnête homme du monde
+peut-être poussé à s'égorger avec un autre homme pour un chien.
+
+Bon jour, mon bon ami; je vous aime avec une extrême tendresse. Je
+travaille, et cela ne vient pas mal; je vous en souhaite autant; mais
+c'est une chose très-pénible que de changer l'ordonnance de son
+ouvrage sans le refaire; et je serais bien fâché que cette
+contrariété-là vous arrivât; car vous enverriez promener votre
+besogne. _Vale et me ama._
+
+
+_P. S._ Je fermais ma lettre, lorsque j'ai reçu un billet du
+secrétaire de l'abbé Royer, qui me prévient qu'il vient de remettre à
+son patron l'extrait de mes deux requêtes en cassation, etc., et que
+je pourrai voir mon rapporteur dimanche prochain à midi. Vous jugez
+bien que je désirais voir le secrétaire avant que l'extrait fût livré;
+mais que, pour le voir efficacement, il fallait quelques louis.
+Sachez, mon ami, si cela est encore utile et par conséquent
+nécessaire, le comment il faut s'y prendre et le combien; et
+avertissez ceux qui veulent bien prendre intérêt à moi, qu'il est
+temps de porter les grands coups. Réponse très-prompte à ce
+_post-scriptum_.
+
+
+LETTRE VII.
+
+ Lundi.
+
+Me voilà bientôt convaincu, mon ami, que j'ai perdu une de vos
+lettres, car vous ne m'eussiez pas écrit la veille; assurément, vous
+m'en eussiez averti hier, et je ne vois rien qui puisse me faire
+présumer que vous ayez changé l'ordre accoutumé, ains au contraire. En
+conséquence, j'ai recommencé mes réclamations; et puisque vous
+arriverez demain, vous demanderez vous même à la poste ce qu'est
+devenu votre lettre, ou vous me donnerez l'espèce de billet sur lequel
+ils ne badineront pas.
+
+Votre lettre est bien, mais seulement parce que l'on ne peut pas
+trouver mal ce que vous écrivez; et tout au plus à ce degré qui me
+faisait dire de la chanson du V. de N.: elle est ce qu'il faut, pour
+ne dire pas, elle est mauvaise. Ceci est vrai de la chanson, parce que
+l'homme a passé à côté d'une jolie idée, ce qui en idiôme de talent,
+s'appelle _rater_. Or, le vrai talent ne rate pas. Votre lettre à vous
+n'est que bien, parce qu'elle n'est que douce et tendre, et que vous
+montrez toujours le vaincu, le subjugué, ce qui peut avoir deux
+inconvéniens; le premier, de beaucoup reculer, ou tout au moins
+suspendre vos progrès; le second, d'induire en erreur la pauvre
+créature, au point qu'elle fera quelque lourde sottise, dont elle ne
+s'apercevra que lorsque votre patience lassée et son amour propre
+humilié ne lui permettront guère plus qu'à vous de rétrograder. Je
+vous avais donné un bien meilleur conseil: alternez, vous avais-je
+dit; une lettre douce et tendre, quoique assaisonnée, tel jour; une
+lettre fine, vive, sémillante et narquoise le jour d'après. Qu'elle
+ne soit jamais sûre de son fait. C'est l'_a b c_ en amour. C'était
+donc le tour de la lettre de dix pages; et quoique ce soit un mal
+très-réparable, c'en serait peut être un assez grand, si vous
+persévériez; et c'en est même un à ce cran, parce qu'en revenant
+demain, vous n'aurez point de réponse à cette dernière, de sorte que
+je ne vois pas bien la transition.
+
+Au reste, je ne vous entretiendrai pas plus long-temps aujourd'hui de
+cette syrène, comme vous l'appelez; car nous ferons demain, à cet
+égard, une main à fond; et mon procès, ou plutôt mes procès et mes
+courses ne me laissent pas respirer. C'est de mercredi en huit que je
+serai rapporté: ainsi je n'ai pas grand temps à perdre; et pour comble
+de contrariété, l'incident que m'a suscité mon père au parlement, et
+qui, en termes de palais, est évidemment un coup monté, me fait perdre
+un temps incroyable, attendu que les gens qu'il me force à voir sont
+dispersés aux quatre coins de Paris. Mais le plus pressé, c'est
+l'admission de ma requête. Une seule voix, je vous le répète, mon
+cher; que votre aimable et précieux ami s'ingénie avec sa
+circonspection et son adresse ordinaires; il aura aisément deviné que
+M. Bignon, qui est mort, ne siégera pas; et mieux ou plutôt que moi,
+il saura qui a remplacé M. Daguesseau.
+
+Vous êtes bien aimable de m'avoir sacrifié Navarre; mais vous le
+seriez davantage de pousser votre besogne, 1º. parce que vous êtes
+digne de mettre la gloire à régner chez vous; 2º parce que la besogne
+presse, et tellement qu'il m'a fallu entrer en explication avec
+F.....[49], pour expliquer le retard. Ne vous fiez pas sur le temps
+qu'il me faut à moi; car si j'avais le manuscrit que M. Thomas a gardé
+pour y faire ses notes, tout serait refondu, attendu que les morceaux
+de rapport, et même les soudures, sont prêts. Sans doute, c'est un
+ouvrage nouveau; mais ce n'est pas une raison pour qu'il s'éternise,
+surtout depuis qu'on en parle, car l'attente à remplir est toujours
+une pénible destinée. Au reste, je vous avertis que je me sauve sur la
+lettre; voyez si, pour la première fois, vous voulez avoir induit en
+erreur un ami. Eh! mon cher paresseux, tranquillisez-vous; je connais
+mieux votre talent que vous même, sans quoi je n'aurais pas tant de
+sécurité. Mais un point sur lequel je n'en saurais avoir, c'est votre
+santé; et je vous interdis, de par l'amour, toute espèce de travail,
+si cette agitation que vous appelez la fièvre, et qui n'est qu'un
+mouvement nerval, sans quoi je vous en aurais parlé plutôt, revenait
+seulement encore une fois.
+
+ [49] Franklin. C'est toujours de l'écrit sur l'ordre de
+ Cincinnatus qu'il s'agit.
+
+Je serai demain mardi, à cinq heures du soir, à l'hôtel de Vaudreuil;
+nous causerons, nous nous promènerons si vos jambes ont besoin de
+recouvrer du mouvement, ou nous resterons, nous prendrons des glaces
+aux Tuileries, ou vous viendrez en prendre ici. En un mot, nous ferons
+ce que vous voudrez: suffit que je serai _al suo commando_.
+
+Vous avez d'autant plus de raison de ne pas hasarder de lettres, que
+le brutal a fait un tapage épouvantable sur un propos de madame de
+Flahaut, qui a prétendu qu'on disait dans le monde, que La Harpe était
+le tenant chez Aspasie, depuis la maladie hibernoise. Vous noterez
+qu'Aspasie a vu La Harpe une fois depuis deux mois. N'importe, le
+moribond celtique a écrit que ce n'était pas assez que cela ne fût
+pas, qu'il fallait encore qu'on ne le dît pas. J'ai lu cette belle
+phrase, et Aspasie a un peu murmuré. Mais jugez quelle étincelle
+ferait une lettre vôtre dans ce magasin à bile. Je finis, car je n'ai
+pas un moment à moi; et j'en suis malheureux, je vous assure. Bon
+jour, mon ami.
+
+
+LETTRE VIII.
+
+ Mardi.
+
+Mon bon ami, dans la nécessité de parler à M. l'abbé de Périgord, je
+prends le parti de l'attendre chez lui; car ma lettre deviendrait la
+mort de Turenne. Je ne sais où ceci me mènera, ni par conséquent, si
+je pourrai vous voir ce matin: or, cet après-midi, je suis obligé de
+courir. M. Lefebvre d'Ammécourt ayant jugé à propos de me gagner hier
+mon procès contre l'Ami des hommes, c'est un triste sujet de
+félicitation que celui du gain d'un procès contre son père; mais quand
+on a le malheur de plaider contre lui, encore faut-il gagner ce qu'on
+s'est cru le droit de disputer. Au reste, je me console à d'autant
+plus juste titre de cette extrémité, que c'était mon père qui était
+l'agresseur, et qu'il n'a jamais voulu arbitrer. Adieu, mon cher ami;
+à ce soir, ou à demain matin.
+
+
+LETTRE IX.
+
+ Londres, 20 août 1784.
+
+Mon dieu, mon ami, mon cher ami! que je suis inquiet! qu'il est cruel
+pour moi de vous avoir quitté dans ce moment, de n'être pas votre
+garde-malade, de ne pas savoir, aussitôt que ma pensée, comment votre
+pouls bat, et si vous souffrez, ou si vous êtes soulagé! Mon Henriette
+a rapporté tant de peines dans mon sein, en me racontant toutes celles
+que votre état lui avait faites, et tant d'attendrissement, en me
+parlant de vos touchans adieux! Vous êtes-là sous mes yeux, brûlant,
+agité, tourmenté, sans que je puisse détourner un moment ma pensée de
+votre lit et de votre fièvre. Ce n'est pas que votre état soit
+alarmant, je le sais; et s'il l'eût été, tous les chevalets de la
+Bastille exposés à ma vue ne m'auraient pas fait partir. Mais vous
+souffrez! Eh, mon dieu! n'est-ce donc rien de souffrir? c'est presque
+tout, dans un passage si court et si incertain. Mon ami! vous ne
+pouvez pas écrire; je ne veux pas que vous écriviez, à moins que ce ne
+soit deux lignes qui me rassurent par la vue de vos caractères: mais
+suppliez M. R.... de remplir, en votre nom, cet office et ce devoir
+d'ami: il ne me refusera point cette consolation; il me rendra la
+justice de croire que je paierais, et de grand cœur, le même tribut à
+son amitié pour vous; mais il a le bonheur de vous garder, lui! et ne
+m'en doit-il pas plus de compassion et de complaisance, à moi qui vous
+ai quitté dans un moment si critique pour tous deux, à moi qui,
+peut-être, hélas! ne vous embrasserai pas de long-temps, et qui
+m'étais fait une si douce habitude de ne penser, de n'observer, de ne
+sentir qu'avec vous, de n'agir que sous vos yeux, de n'avoir qu'une
+âme avec mon meilleur et presque mon unique ami? O mon cher et digne
+Chamfort! combien les bonnes gens sont des êtres d'habitude! et
+combien vous avez peu de besoin de cet attrait d'habitude, pour être
+nécessaire à ceux dont vous avez daigné vous laisser connaître! Je
+sens qu'en vous perdant, je perds une partie de mes forces. On m'a
+ravi mes flèches. O mon ami! recouvrez votre santé; et que votre
+amitié, vos consolations, vos conseils, vos lettres versent du baume
+dans mon cœur, m'apprennent à supporter une situation si nouvelle,
+quoique déjà éprouvée à l'honorer, à l'embellir, et me rendent enfin
+capable d'être digne de tous les sentimens que vous m'avez montrés.
+
+C'est de cette ville souveraine, qui, bâtie de briques, et sans
+élégance ni noblesse dans ses édifices, montre la Tamise et son port
+superbe, et semble dire: «qu'oseriez-vous me comparer? que l'Océan,
+que les mondes apportent ici leurs tributs!» c'est de cette ville que
+je vous écris à la hâte, les yeux distraits par une foule d'objets
+nouveaux, l'esprit occupé de mille soins pénibles au présent et dans
+l'avenir, mais le cœur et l'imagination pleins de vous.
+
+Notre voyage ferait un roman; vous savez une partie des inconvéniens
+qui ont précédé notre départ; vous aurez éprouvé sans doute à Paris le
+temps dont nous avons été accueillis dans la route; et vous ne vous
+ferez jamais d'idée de notre passage, qu'après avoir essuyé une
+tempête. Nous avons été deux fois au moment de périr: une fois par la
+seule force du vent et de la mer qui écrasait notre frêle paquebot; et
+une fois à l'entrée de l'Adder, c'est-à-dire presque au port; en
+revirant de bord, un faux coup de timon et un cable caché sous une
+vague terrible nous ont mis au moment de chavirer; on avait, sur le
+pont, de l'eau au-dessus du genou. Le capitaine, l'un des plus
+intrépides marins de ce genre, s'est cru perdu, et ne voulait pas,
+disait-il, survivre à son vaisseau. Heureusement, ma pauvre amie était
+dans cet horrible état appelé mal de mer, dont l'effet moral est de
+rendre insouciant de tout et sur tout, si ce n'est sur l'espoir que la
+mer engloutira le supplice et le supplicié. J'ai vomi le sang, moi qui
+n'ai jamais été malade sur mer, et mes nerfs ne sont pas encore remis.
+
+Aussitôt débarqués, nous avons pris la poste dans la compagnie d'un
+Irlandais que je croirais honnête homme, si je n'avais toujours pensé
+que c'est-là que s'arrête la toute-puissance divine; d'une Française
+qu'il avait pris la liberté d'enlever à sa famille, du droit qu'a tout
+Irlandais de s'approprier une riche héritière; et d'un ministre
+anglais, homme doux, modéré et fort instruit; nous avons pris la
+poste, dis-je, et ce n'est pas par magnificence; mais tous les élégans
+de l'Angleterre et la partie brillante de la cour étant à
+Brightemlstone, parce que le prince de Galles y prend les eaux, il n'y
+a pas une seule diligence où l'on puisse trouver place. Au reste, les
+postes, qui sont excellentes, et fournissent par obligation des
+voitures comparables à nos voitures de maître, sont à peine aussi
+chères qu'en France, quoique plus longues et trois fois plus
+rapidement franchies. Il suit cependant de cette manière de voyager
+que, malgré les talens économiques et l'industrie hibernoise de notre
+compagnon que j'ai créé maréchal-général des logis de la caravane,
+notre voyage nous a coûté trois fois ce qu'il devait nous coûter. Et
+d'autant que le paquebot ne partait qu'à trois jours de distance de
+celui de notre arrivée, et que les difficultés pour le passeport
+devenaient inquiétantes, j'ai frêté un navire. Si je ne craignais de
+divulguer des secrets qui peuvent, dans la foule, servir à quelques
+honnêtes gens comme ils nous ont servi, je vous démontrerais combien
+ces sublimes formalités de notre inquisition, appelée amirauté, sont
+inutiles à toute autre chose qu'à faire gagner de l'argent aux
+huissiers visiteurs: digne résultat de toute législation
+réglementaire!
+
+Nous avons dîné à Brightemlstone, avec la meilleure viande de
+boucherie que j'aie mangée de ma vie; et comme le seul acte de toucher
+un plancher anglais brûle la bourse, surtout dans le voisinage de la
+cour (car l'or est la mandragore de toutes les cours), nous avons été
+coucher à Lewis. N'êtes-vous pas scandalisé qu'un bourg anglais porte
+le nom d'un de nos rois? Depuis, et dès Lewis, nous avons parcouru le
+plus beau pays de l'Europe, par la variété des sites et de la verdure,
+la beauté et l'opulence de la campagne, la propreté et l'élégance
+rurale de chaque propriété. C'est un attrait pour les yeux; c'est un
+charme pour l'âme, qu'il est impossible d'exagérer. Les approches de
+Londres sont entre autres d'une beauté champêtre dont la Hollande même
+ne m'a point fourni de modèles; j'y comparerais plutôt quelques
+vallées de la Suisse; car (et cette observation très-remarquable
+saisit à l'instant des yeux exercés) ce peuple dominateur est avant
+tout et surtout agricole au sein de son île; et voilà ce qui l'a sauvé
+si long-temps de ses propres délires. Je sentais mon âme fortement et
+profondément saisie, en parcourant ces contrées plantureuses et
+prospères; et je me disais: Pourquoi donc cette émotion si nouvelle?
+Ces châteaux, comparés aux nôtres, sont des guinguettes. Plusieurs
+cantons de la France, même de ses provinces les plus médiocres, et
+toute la Normandie que je viens de traverser, sont assurément plus
+beaux, de par la nature, que toutes ces campagnes. On trouve çà et là,
+mais partout dans notre pays, de beaux édifices, des ouvrages
+fastueux, de grands travaux publics, de grandes traces des plus
+prodigieux efforts de l'homme; et cependant ceci m'enchante bien plus
+que le reste ne m'étonne. C'est que ceci est la nature améliorée et
+non forcée; c'est que ces routes étroites, mais excellentes, ne me
+rappellent les corvoyeurs que pour gémir sur les lieux où ils sont
+connus; c'est que cette admirable culture m'annonce le respect de la
+propriété; c'est que ce soin, cette propriété universelle est un
+symptôme parlant de bien-être; c'est que toute cette richesse rurale
+est dans la nature, et ne décèle pas l'excessive inégalité des
+fortunes, source de tant de maux, comme les édifices somptueux
+entourés de chaumières; c'est que tout me dit ici que le peuple est
+quelque chose, qu'ici chaque homme a le développement et le libre
+exercice de ses facultés, et qu'ainsi je suis dans un autre ordre de
+choses.
+
+Et prenez garde, mon ami, que c'est si bien là la vraie cause de
+l'effet sur lequel je raisonnais, qu'arrivé à Londres, et cette
+superbe Tamise (qu'il ne faut comparer à rien, parce que rien ne lui
+est comparable) une fois franchie, rien ne m'a plus étonné ni même
+fait plaisir, si ce n'est les trottoirs qui faisaient tomber à genoux
+le bon la Condamine, et s'écrier: «Béni soit Dieu! voici un pays où
+l'on s'occupe des gens de pied.» Tout le reste m'a paru ordinaire et
+presque mesquin. Je dirais volontiers comme cet apathique Italien: «Ce
+sont des rues à droite, des rues à gauche et un chemin au milieu.»
+Toutes les villes sont de même, si cependant vous accordez à celle-ci
+l'avantage de cette admirable propreté qui s'étend à tout, qui
+embellit tout, qui a un attrait presque égal pour l'esprit et pour
+l'œil, et des dimensions dont aucune ville ancienne ne saurait jouir:
+du reste, effrayante obstruction du corps politique; cloaque infâme au
+moral; hommes entassés et infectés de leur haleine; lutte éternelle
+des corrupteurs et des corrompus, des prodigues et des misérables, de
+la canaille titrée et de la canaille populace. C'est mieux ou plus mal
+que Paris ou que Babylone, comme vous voudrez, j'y prends peu
+d'intérêt. Notez pourtant que j'ai peu vu encore, et que Londres
+m'offrira certainement plus que toute autre grande ville de commerce
+un foyer d'activité et d'émulation qui ne peut pas ne point
+intéresser. Mais je vous rends compte de la première impression qui a
+toujours un grand fonds de vérité.
+
+Nous avons eu en voyage des gentlemen. Combien le peuple a de sens! le
+sobriquet des voleurs est ici le mot gentilhomme! Ils ont observé et
+tâté deux ou trois fois notre petite troupe, j'étais décidé à ne leur
+accorder rien, parce que je suis loin d'avoir trop d'argent; j'avais
+mis les dames en avant, seules dans une chaise, trois hommes dans
+celle qui suivait, et un cheval. Notre ordre de bataille était si bon
+et notre contenance armée si simplement fière et ostensible, qu'ils
+nous ont laissé passer.
+
+J'empiéterais sur les droits de mon Henriette qui veut vous écrire,
+quand elle pourra vous remercier de votre convalescence, si je vous
+parlais des Anglaises, dont l'air froid et ricanneur et les tailles
+emboîtées et guindées n'ont pas paru lui plaire infiniment au premier
+coup d'œil: pour moi j'en appelle, et je ne renoncerai pas si
+aisément à ma longue passion pour les Anglaises, d'autant qu'en
+voyant passer Henriette, on s'arrête et l'on dit: «Oh! la belle
+Anglaise!» Aussi est-elle fort contente des hommes. Pour moi, je
+prétends, et l'on assure que j'ai déjà l'air aussi breton que Jacques
+Rosbiff.
+
+Au reste, nos dames n'ont pas toujours été aussi bien traitées; elles
+ont essuyé aujourd'hui un orage très-vif: la beauté du temps les avait
+invitées à aller à pied de leur auberge à leur logement, car nous
+sommes déjà gîtés et chèrement gîtés; elles étaient parées fort à la
+française, et sur-tout Henriette. On a murmuré; on s'est attroupé; on
+nous a suivis; on a lancé un certain Aristophane de cabaret, qui s'est
+mis à chanter devant nous, avec les gestes les plus démonstratifs et
+les expressions les plus libres des cantiques très-peu spirituels qui
+ont fort diverti le peuple. Mon amie, accoutumée aux lubies de la
+canaille d'Amsterdam, riait; la Parisienne avait une vraie colère de
+parisienne et regrettait les halles. Pour moi, mon flegme était
+imperturbable; mais cependant j'avais peur de me fâcher et le
+dénoûment m'inquiétait: déjà plusieurs Anglais bien mis, en passant à
+cheval avaient distribué quelques coups de fouet au Gilles, et
+s'arrêtant, nous avaient supplié de ne pas prendre la populace pour la
+nation; puis, ils nous donnaient des conseils que malheureusement nous
+n'entendions pas. Enfin, un Français a fendu la foule, donné de
+l'argent, et fait montre d'éloquence anglaise, puis nous déposant
+dans une boutique, il a été nous chercher un carrosse qui a mis fin à
+cette scène plaisante au fond, et dont mon amie a eu la charmante
+réparation que je vous ai dite au parc Saint-James, une fois qu'elle a
+eu substitué un petit chapeau à nos immenses panaches.
+
+Avec quelque précipitation que ceci soit ébauché, mon cher ami, vous
+verrez que je veux me nourrir de l'espoir que vous êtes en état de me
+lire, de m'entendre et presque de me répondre. L'idée de mon ami,
+malade loin de moi, m'est trop importune.
+
+Si par hasard votre convalescence était prématurée et hâtive autant
+que je le désire, ou si vous croyez pouvoir charger de la négociation
+que voici le bon abbé de Laroche, vous le feriez le plutôt possible,
+parce que cela m'importe. Le vieillard a répondu à celle de mes
+lettres dont vous m'avez paru très-content, le billet malhonnête que
+voici:
+
+«Je vous renvoie, Monsieur, la lettre que vous m'avez confiée; je
+l'aurais fait plutôt, si je n'étais retenu au lit par une fièvre
+très-forte et un violent mal de tête: j'ai pris l'émétique; j'ai été
+saigné trois fois, et mes maux subsistent encore dans toute leur
+vigueur. On n'est point du tout de l'avis de votre ami; on croit que
+la dernière forme que vous avez donnée à votre ouvrage est la
+meilleure, qu'il peut être sans danger publié dans le nouveau monde;
+pour celui-ci, c'est à vous d'en juger, mais on aurait désiré que
+vous n'eussiez fait part à personne qu'on en avait connaissance; et on
+m'a déclaré que la trop grande communication que vous en avez faite,
+ne permettait absolument plus qu'on s'en mêlât. Mes rapports avec M.
+Paris ne sont pas, comme vous imaginez, de simples liaisons de
+société; et je suis l'ami intime de toute la famille de sa femme.
+Croyez-vous, monsieur, qu'il soit bien permis, qu'il ne soit pas même
+répréhensible de mettre, sans preuve bien évidente, dans le cœur d'un
+homme mort depuis long-temps, les motifs les plus condamnables, pour,
+d'après cette supposition, en faire la satire la plus cruelle? Je ne
+suis point en ce moment en état de discuter si le bonheur du genre
+humain dépend d'une vérité qui ne peut être solidement démontrée que
+par une diatribe sur M. Duverney; mais je ne coopérerai en rien à ce
+qui peut affliger mes amis. Recevez, monsieur, l'assurance de mon
+sincère attachement.--23 août 1784.»
+
+Je répondrai, et je répondrai honnêtement; mais vous voyez comme je
+suis payé d'avoir raison, et surtout de ma loyale communication de
+l'excellente lettre de Clavière. Mais ce n'est ni le moment, ni la
+situation de se fâcher. Voici ce qui presse et importe: le docteur
+Price est à Londres; il est ami intime de Franklin; que Franklin lui
+recommande l'ouvrage, ou au moins l'auteur. Alors je tirerai parti
+d'un livre utile, entrepris pour leur faire plaisir, et dont j'ai le
+plus grand besoin. Ne négligez pas cela, je vous en prie.
+
+Adieu, mon très-cher ami. Donnez-moi ou faites-moi donner le plutôt
+possible de vos nouvelles; et aimez-moi comme il m'est impossible de
+ne pas vous aimer.
+
+
+LETTRE X.
+
+ Londres, 13 octobre 1784.
+
+Je reçois, mon très-cher ami, une lettre dont l'écriture a fait
+palpiter mon cœur, comme celle d'une maîtresse lorsque j'avais vingt
+ans; car la fermeté du caractère et le nombre des pages m'ont appris
+en un instant que vous vous portiez mieux; que vous aviez plus de
+forces; que votre amitié pour moi était la même; que vous ressentiez
+toujours le besoin de causer avec moi; enfin que j'avais recouvré la
+partie la plus réelle de ce qu'il m'est permis de goûter de bonheur,
+je veux dire, le charme et l'assurance de votre amitié. Cette rapidité
+de sentiment qui, dans une seule émotion, fait trouver mille
+certitudes et mille jouissances, est un des plus grands dons que la
+nature ait fait aux cœurs aimans; et c'est assez pour compenser tous
+les maux que produit la sensibilité. Car un être sensible jouit avec
+abandon; et lorsqu'il souffre dans l'objet aimé, il a encore pour se
+consoler le sentiment même qui le fait souffrir.
+
+Grâces vous soient rendues, cher ami, de m'avoir tiré de peine sur
+vous et sur votre affection; non que j'en doutasse, il ne me faut que
+tâter mon cœur, pour être sûr du vôtre. Mais il est si doux de
+s'entendre répéter qu'on est aimé de l'homme du monde qu'on aime,
+estime et respecte le plus! Et puis, l'âme a besoin d'être soignée
+comme le corps. C'est-là sans doute un des plus grands mécomptes de la
+vanité humaine; mais il est trop vrai que l'amitié a besoin de
+culture, et que la santé de l'esprit et du cœur est subordonnée au
+régime et à l'habitude.
+
+Le tableau que vous me faites de ce que vous avez souffert, m'a
+vraiment navré, et surtout par l'idée que je n'ai pas été votre garde;
+mais la réflexion soulage un peu mon imagination, en ce que la cruelle
+épreuve que vous venez de subir, est une démonstration irrésistible
+que vous êtes un des êtres les plus vivaces qui existent. Or, la
+ténuité de votre charpente, la délicatesse de vos traits, et la
+douceur résignée et même un peu triste de votre physionomie laquelle
+est calme, et que votre tête ou votre âme ne sont point en mouvement,
+alarmeront et induiront toujours en erreur vos amis sur votre force.
+Pour moi, vous m'avez prouvé, non pas tout à fait qu'on ne meurt que
+de bêtise, mais que les forces vitales sont toujours proportionnées à
+la trempe de l'âme. Ainsi, l'axiôme proverbial _la lame use le
+fourreau_ n'est pas vrai pour l'espèce humaine. Comment son feu
+intérieur ne le consume-t-il pas, se dit-on? eh! comment le
+consumerait-il? c'est lui qui le fait vivre. Donnez-lui une autre âme,
+et sa frêle existence va se dissoudre.
+
+Hélas, mon ami! Tacite et vous, aurez donc toujours raison! c'est un
+étrange composé de légèreté et de perversité que l'homme, qu'il faut
+cependant servir et qu'on voudrait aimer: l'homme qui calcule les
+astres, qui soumet les élémens, qui défie et combat toute la puissance
+de la nature, qui peut tout excepté conduire lui et ses semblables,
+qui a tout trouvé hors la liberté et la paix, qui a su donner
+l'autorité, qui a su l'endurer, et qui n'a su ni la diriger ni la
+seconder, qui sait ramper et ne sait pas obéir, qui sait se révolter
+et ne sait pas se défendre, qui sait aimer et ne sait pas s'attacher,
+qui a tous les contraires en bien comme en mal, dans le cœur et dans
+l'esprit. Votre mot est charmant. On a dit, il y a long-temps:
+
+ Mille fois ils m'ont tout promis;
+ Mais le siècle en fourbes abonde,
+ Et je ne hais rien tant au monde
+ Que la plupart de mes amis.
+
+Mais c'est-là l'épigramme chagrine d'un homme dont l'esprit aigri
+n'est jamais averti par son cœur. La vôtre appartient à un philosophe
+qui a observé profondément, et qui donne un résultat moral avec la
+gaîté et l'indulgence sans lesquelles il n'est presque pas un bon
+cœur. Il y a peu de délicatesse à se personnifier dans un sentiment
+haineux et vil; au lieu que votre mot, qui est trop vrai, est la
+saillie aimable d'un homme qui n'a pas été pris pour dupe, et qui aime
+trop ses vrais amis pour ne pas rire beaucoup de ceux qui prennent ce
+titre. Mais j'ai peur qu'en ce genre, comme en beaucoup d'autres, il
+n'y faille pas regarder de trop près: car on s'appauvrirait, beaucoup
+plus qu'il n'est possible d'y résoudre même la philosophie. Bon dieu!
+à quels sacrilèges j'ai surpris, dans ces derniers temps, les
+personnes qui parlent le plus éloquemment d'amitié! Je ne
+m'accoutumerai jamais à ces théories que la conduite dément; mais il
+faut que je m'arrête, car ce que j'aurais à vous dire ne peut pas
+s'écrire. Ce n'est pas que si j'avais à vous dénoncer un fait
+important, je ne sautasse le fossé. Mais ce n'est point dans votre
+cœur que j'ai à vous blesser; et votre tête est si sage, que vous
+sonderez le terrain même sur lequel vous êtes le plus habitué à
+marcher: et vous ferez bien. Il faut d'ailleurs, mon ami, une grande
+circonspection pour les faits; le trait infâme que vous m'apprenez ne
+l'enseigne que trop, puisqu'une simple transposition de dates a fait,
+dans la bouche d'un méchant, d'une action honnête et pure (qu'il n'a
+pu savoir que par mon bandit de laquais, qui, non content de tout me
+voler, épiait mes actions et mes discours à chaque instant de la
+journée), une malignité capable de compromettre un galant homme
+auquel je ne me consolerais pas de susciter, même le plus
+indirectement, une tracasserie. Eh! qui en sera à l'abri, s'il n'y est
+pas, lui, armé de tant de circonspection et de sagesse? Mais, outre
+cette anecdote, quoiqu'il soit à peu près impossible que la poste voie
+tout, je puis vous assurer que les Français de Londres sont aussi
+inspectés par la police de Paris qu'en France même. Les canailles
+aventurières qui salissent ici les presses, sont les espions les plus
+corrompus qui existent, et leurs complices le sont aussi; car qui dit
+complice en ce genre, dit espion. La complicité est un des moyens de
+l'espionnage; et les gouvernemens qui ont recours à ce misérable
+moyen, savent très bien distinguer l'homme auquel il faut en vouloir.
+Ils devraient savoir aussi que leurs recherches en ce genre ne
+produisent rien qu'une ressource assurée à la canaille infecte qui se
+voue à cette infâme profession. Au reste, il y a aussi des Anglais
+vendus à la police de Paris; témoin le vil entrepreneur du _Courrier
+de l'Europe_, tout aussi méprisable que le rédacteur. Celui-ci, après
+avoir été libelliste ordurier, est devenu espion gagé, aussi infâme
+dans ses délations qu'il était méprisable avant ce joli métier. C'est
+de toute cette canaille que W. a été la victime; elle craint de n'être
+pas payée si elle n'accuse pas, de sorte qu'elle accuse à tort et à
+travers.
+
+Vous êtes inquiet de mon sort, mon cher ami, et moi je ne suis pas
+très-rassuré, surtout sur celui de mon aimable compagne. J'ai
+cependant quelques projets qui apparemment me feront vivre: mais on se
+trompe beaucoup sur la générosité des Anglais. Accoutumés à tout
+calculer, ils calculent aussi les talens et l'amitié; la plupart de
+leurs grands écrivains sont, presque à la lettre, morts de faim: jugez
+de quiconque n'est pas de leur nation! Une des premières choses qui
+frappent ici, c'est l'esprit d'ordre, de méthode, de calcul. On peut y
+dire le pourquoi de chaque chose; et cela doit peser, surtout dans
+l'esprit d'un Français; mais, à tous ses inconvéniens, ce genre
+d'esprit exclut presque nécessairement les grands mouvemens de
+sensibilité; ils appartiennent ici au peuple, beaucoup trop calomnié,
+même dans ce pays, où cependant il est quelque chose. En général, mon
+ami, Clavière a raison; et j'ai été obligé de m'en convaincre, moi qui
+écris contre l'aristocratie. On ne défendra jamais bien le peuple,
+quand on se laissera aller à quelque déplaisir contre lui; quand les
+mots de canaille, de populace, de goujat, resteront le dictionnaire du
+défenseur. Un plus profond examen de ce qui suggère ces épithètes,
+agite la tête et le cœur; on voit bientôt que cette populace, cette
+canaille, n'est plus si nombreuse ni si vile qu'on l'imaginait. Ces
+grossièretés dont elle affuble les panaches, les plumets, l'air
+français, tout ce que vous voudrez, ne sont pas si grossières. Il faut
+aussi faire le procès à ceux qui inventent, qui portent, qui
+accréditent ces puérilités, titres presque uniques par lesquels on se
+distingue de la canaille. Elle est bruyante, elle est incommode; mais
+aux yeux et aux oreilles de qui?.... Et ces graves et silencieux
+déportemens de la canaille instruite, bien vêtue, s'intitulant gens
+comme il faut, feront-ils mieux le bonheur de la terre?
+
+Il faudrait, mon ami, il faudrait qu'une tête pensante et sagace comme
+la vôtre vît l'Angleterre comparée à tout ce qu'on voit ailleurs, et
+pesât les désagrémens qu'on exagère chez vous, contre les maux réels
+dont il est défendu de parler. Rien de parfait ne saurait sortir de la
+main de l'homme; mais il y a du moins mauvais, et beaucoup moins
+mauvais, en Angleterre que partout ailleurs, où des esclaves, les fers
+aux pieds et aux mains, se moquent des dangers que courent les
+voltigeurs. Il semble qu'on ait voulu consoler jusqu'ici les autres
+nations, en leur parlant des défauts de la constitution anglaise, de
+ce qu'on appelle ses abus. On a fait comme ceux qui portaient leurs
+gémissemens sur de légers liens à des esclaves chargés de lourdes
+chaînes; on abuse de ce que les premiers laissent toute la
+sensibilité, tandis que les autres ôtent tout sentiment. Enfin, si le
+mieux peut trouver place chez les Bretons, ce sera quand les autres
+nations européennes seront arrivées à leur niveau. Le philosophe doit
+donc tendre à cette révolution, avant que de désirer l'autre. Une
+émeute, une sédition à Londres fait plus de bien au cœur de
+l'honnête homme, que toute cette imbécille subordination dont on se
+vante ailleurs. Si l'on approfondissait, si l'on comparait, si l'on
+cherchait les corrélatifs en politique, on ferait sur l'Angleterre et
+les Anglais un ouvrage qui aurait de la signifiance: mais il ne
+faudrait pas, comme l'illustre Linguet, qui, tout ainsi que
+Mallebranche voyait tout en Dieu, voit tout en Linguet, rechercher les
+fourchettes à deux fourchons et le manque de serviettes.... Un
+magistrat d'une des sociétés les plus libres de la terre, félicitait
+l'autre jour une connaissance à moi qui a quitté l'Irlande, de n'être
+plus parmi ces Hibernois qui emplument et coupent des jarrets. C'est
+un bon homme parlant admirablement liberté, pourvu qu'on laisse faire
+la magistrature: et voilà comme on est partout. Dès que le peuple
+tente de se faire justice, c'est une horreur. Il faut cependant
+remarquer que les premiers emplumeurs et coupeurs de jarrets, pour
+cause politique, ont paru en Amérique; et que cette manie a disparu,
+quoique la cause réprimante soit très peu de chose: mais les causes
+pour lesquelles il fallait emplumer, etc. etc. ont disparu. Il faut
+remarquer aussi que l'art d'ôter la raison, pour ensuite argumenter de
+la folie, est l'art des coupables gouvernans: cela établi, qu'importe
+de détailler les convulsions de l'infortuné dont on a irrité les nerfs
+par un breuvage?.....
+
+Mais, mon ami, voilà beaucoup bavardé; car il faut nous tenir dans
+les généralités. Mais je ne puis pas me refuser au plaisir de frotter
+la tête la plus électrique que j'aie jamais connue. Je ne perdrai pas
+mon temps ici; et si la misère et le malheur ne font pas justice de
+moi, je répondrai peut-être à mes ennemis et à mes prétendus amis
+presque aussi coupables que mes ennemis, mais de la seule manière qui
+me convienne désormais, par de bons et d'utiles ouvrages, tous portant
+mon nom; car, dès le premier, j'annonce que tout ce qui ne le portera
+pas me sera faussement attribué, afin qu'on n'essaie pas de m'imputer
+les viles anonymités qui pullulent ici. Quoiqu'il arrive, vous n'aurez
+pas à rougir de moi, soyez-en bien assuré; mais quand vous
+presserai-je contre mon cœur? C'est en vérité ce qu'il m'est
+impossible de dire; à cet égard, j'ose à peine fixer l'avenir.
+
+Je vous ai déjà écrit, mon cher ami, sur le brillant surcroît de
+fortune qui vous est arrivé: j'en étais en colère, et je ne suis pas
+encore très-calme à cet égard; mais je veux vous croire déguignoné,
+comme vous dites: c'est cependant une dérision, si vous ne devez
+commencer à toucher que dans trois ans, à moins qu'on ne vous en donne
+neuf d'avance. Madame de N. vous écrira le premier courrier.
+Aujourd'hui, il est trop tard, et ses beaux yeux souffrent à la
+lumière; elle vous prie de l'aimer, et de m'écrire souvent; car elle
+prétend que je suis très-mauvaise compagnie, quand vous ne m'écrivez
+pas. Adieu, cher et bon ami; il y a long-temps que votre conquête a
+compensé toutes les pertes et toutes les méprises de mon cœur.
+Conservez-moi le vôtre; et quoiqu'on fasse, je ne serai pas tout à
+fait malheureux. Choyez votre convalescence avec votre raison, et non
+pas avec votre tête; caressez les muses; qu'elles vous comblent
+long-temps de toutes leurs faveurs; et quand vous serez désensorcelé,
+toujours vous auront-elles valu plus de jouissances que d'or, ni même
+de gloire, à en juger par celle qu'il vous était donné de mériter, et
+par les seuls dispensateurs dont vous puissiez l'attendre. _Vale et me
+ama._
+
+
+_P. S._ Plusieurs articles de votre lettre ne sont pas répondus, parce
+qu'une de mes lettres, qui a croisé la vôtre, l'a fait d'avance.
+
+
+LETTRE XI.
+
+ 10 novembre 1784.
+
+Je viens de recevoir votre lettre tendre et sage, mon bon et cher ami;
+et j'ai éprouvé le double plaisir d'apprendre de vous d'heureuses
+nouvelles, et de trouver, dans l'accent et l'expression de vos
+craintes, une vive empreinte de votre amitié et c'est-là, sans doute,
+une grande jouissance pour moi; mais la circonstance en a redoublé la
+saveur. Je suis triste et malheureux; ma douce et charmante compagne
+est malade, et malade de langueur; elle est à son onzième accès de
+fièvre. Heureusement les accès sont intermittens, et laissent deux
+jours de passables; mais l'extrême faiblesse, l'agacement des nerfs,
+les accidens de femmes qui en ont résulté, l'ont jetée dans une
+situation très fâcheuse, quoique au fond, peu inquiétante; d'un autre
+côté, ma bourse n'avait que faire de cet échec. Toute visite de
+médecin réputé (et peut-on en choisir un autre pour son amie?) coûte
+un louis à Londres; c'est acheter cher l'inquiétude. Enfin, mes
+ressources sont à leur terme; et non seulement je n'ai point encore
+obtenu le pain de la loi, mais je n'obtiens pas même de réponse de mes
+gens d'affaires. Heureusement Target retourne incessamment à Paris, et
+se charge de mettre un terme à cette indécision cruelle.
+
+On projette de me charger d'un grand ouvrage, qui m'assurerait le
+nécessaire pour long-temps; mais l'entreprise en est encore fort
+incertaine. Changuyon me propose aussi, de Hollande, de la besogne;
+mais il faut le temps de la faire. Tout cela combiné, mon ami,
+dessinez le premier trait d'une situation dont votre imagination ne
+saura que trop faire un tableau fort triste, mais qui pourtant n'est
+pas désespéré. Le grand, le vrai mal, c'est la souffrance de mon
+amie; et votre lettre en a tempéré l'amertume. Jugez ce que votre
+amitié est et peut pour notre bonheur. Hélas! mon ami, il n'en est
+qu'un de vrai, c'est d'aimer et d'être aimé. Sans ce charme, je ne
+pourrais déjà plus supporter le fardeau de la vie.... Mais songeons
+que j'écris de Londres, et dans le mois de novembre. Ne nous occupons
+pas de ces idées.
+
+Je veux cependant vous dire, et seulement dans des vues littéraires,
+que j'ai rencontré, à ce sujet, dans le Séjanus de Bergerac, imprimé
+en 1638, et dédié au duc d'Arpajon, où par parenthèse l'on professe
+tout haut l'athéisme avec approbation et privilége du roi, j'y ai
+trouvé, dis-je, ces vers qui m'ont bien étonné:
+
+ Et puis, mourir n'est rien, c'est achever de naître.
+ Un esclave hier mourut pour divertir son maître;
+ Au malheur de la vie on n'est point enchaîné,
+ Et l'âme est dans la main du plus infortuné.
+
+En vérité, mon ami, on ne ferait aujourd'hui rien de plus beau que ces
+deux derniers vers. Il est vrai qu'on en trouve, à côté, de cette
+force. Terrentianus demande à Séjanus s'il ne craint pas le tonnerre
+des dieux; et Séjanus répond:
+
+ Il ne tombe jamais en hiver sur la terre;
+ J'aurai six mois au moins pour me moquer des dieux.
+
+Non, mon ami, je ne suis point enthousiaste de l'Angleterre; et j'en
+sais maintenant assez pour vous dire que, si la constitution est la
+meilleure connue, l'administration en est la plus mauvaise possible;
+et que si l'Anglais est l'homme social le plus libre qu'il y ait sur
+la terre, le peuple anglais est un des moins libres qui existent. Je
+crois davantage, mon ami, je crois qu'individuellement parlant, nous
+valons mieux qu'eux, et que le terroir du vin l'emporte sur celui du
+charbon de terre, même par son influence sur le moral. Sans penser,
+avec M. Lauragais, que les Anglais n'aient de fruits mûrs que les
+pommes cuites et de poli que l'acier, je crois qu'ils n'ont pas de
+quoi justifier leur orgueil féroce. Mais qu'est-ce donc que la
+liberté, puisque le peu qui s'en trouve dans une ou deux bonnes lois,
+place au premier rang un peuple si peu favorisé de la nature? Que ne
+peut pas une constitution, puisque celle-ci, quoique incomplète et
+défectueuse, sauve et sauvera quelque temps encore le peuple le plus
+corrompu de la terre de sa propre corruption? Quelle n'est pas
+l'influence d'un petit nombre de données favorables à l'espèce
+humaine, puisque ce peuple ignorant, superstitieux, entêté (car il est
+tout cela), cupide, et très-voisin de la foi punique, vaut mieux que
+la plupart des peuples connus, parce qu'il a quelque liberté civile?
+Cela est admirable, mon ami, pour l'homme qui pense et qui a réfléchi
+sur la nature des choses, et problème insoluble par tous les autres.
+Au reste, ne croyez pas que l'on connaisse ce pays; plus je vois, et
+plus je m'assure qu'on ne sait ce qu'on a vu. Je vous défie de vous
+faire une idée de la ridiculité des préjugés accrédités sur
+l'Angleterre, tantôt calomniée, tantôt exaltée, avec la plus absurde
+ignorance. Je fais, pour vous et pour moi, des notes qui vous seront
+utiles et qui vous convaincront de ces deux choses: l'une, que le plus
+léger mensonge mène les voyageurs à des résultats d'une fausseté
+incalculable; l'autre, qu'il est une quantité énorme de choses que
+nous autres, Français, faisons en les louant, c'est-à-dire qui
+n'existent que dans nos éloges. Cette observation m'a été confirmée
+aujourd'hui dans un détail peu important, mais qui vous expliquera
+bien ce que je veux dire. Tout le monde a entendu parler de la fameuse
+épitaphe à Wren, dans la chapelle souterraine de Saint-Paul de
+Londres: _Si monumentum quœris, circumspice_; mais personne n'a dit
+que ces quatre mots étaient noyés dans dix ou douze lignes de
+très-mauvais latin, où l'on a eu garde d'oublier l'_eques aureatus_ et
+toutes les sottises imaginables. De même, il y a, dans l'épitaphe de
+Newton, _Sibi gratulentur mortales tale tantumque extitisse humani
+generis decus_; cela est bien, mais précédé de onze lignes, dans
+lesquelles on lit pompeusement l'_eques aureatus_, le commentaire sur
+l'Apocalypse, etc. Au reste, ceci me rappelle une anecdote, précieuse
+pour ceux qui, comme vous et moi, sont à l'affût du charlatanisme
+humain. Voltaire a écrit partout qu'il y avait à Montpellier une
+statue de Louis XIV, avec cette belle inscription: _A Louis XIV,
+après sa mort_. Il n'y a ici que trois petits inconvéniens, c'est que
+1º l'inscription est en latin; 2º qu'elle est fort longue; 3º qu'elle
+raconte tout uniment le fait comme il s'est passé, à savoir que la
+statue a été décrétée par la ville, pendant la vie de Louis XIV, et
+posée depuis sa mort.--_Superstiti decrevère.--Ex oculis sublato
+posuère._ Et puis Voltaire ose dire à tout propos:
+
+ Et voilà justement comme on écrit l'histoire.
+
+Mais un fait plus important que j'ai complètement vérifié, que je vous
+prie de garder pour vous, parce que j'aurai bientôt occasion de
+l'encadrer, mais qui est trop précieux pour que je ne vous l'apprenne
+pas, c'est celui-ci:
+
+Vous lisez dans le livre de l'_Esprit_, tom. II, pag. 138, à la note
+(édit. _in_-8º, 1778): «Dans ce pays (la Turquie), la magnanimité ne
+triomphe point de la vengeance; on ne verra point en Turquie ce qu'on
+a vu, il y a quelques années, en Angleterre: Le prince Édouard
+poursuivi par les troupes du roi, trouve un asyle dans la maison d'un
+seigneur; ce seigneur est accusé d'avoir donné retraite au prétendant.
+On le cite devant les juges; il s'y présente et leur dit: Souffrez
+qu'avant de subir l'interrogatoire, je vous demande lequel d'entre
+vous, si le prétendant se fût réfugié dans sa maison, eût été assez
+vil et assez lâche pour le livrer?--A cette question le tribunal se
+tait, se lève et renvoie l'accusé.»
+
+Ce fait me paraissait absurde: nul tribunal sur la terre, qui n'est
+pas le souverain, n'a le droit, ni le pouvoir de juger ainsi. Enfin,
+j'arrive en Angleterre; et le hasard me fait rencontrer lady
+Margaret-Macdonald qui a vécu en 1763 à Édimbourg avec M. Macdonald of
+Kingborough, le héros du roman de M. Helvétius. M. Macdonald n'était
+point un seigneur; c'était un gentilhomme, cultivateur assez pauvre;
+il demeurait dans l'île de Sky, près du château de son proche parent,
+le chevalier Alexandre Macdonald, propriétaire en grande partie de
+cette île et chef du clan Macdonald, une des tribus écossaises les
+plus attachées au prétendant. Les officiers du détachement à la quête
+du prétendant que l'on savait être dans l'île de Sky, étaient dans la
+salle à manger du château avec lady Margaret. Un paysan montagnard se
+présente à la porte de la salle, et remet à milady un billet non
+cacheté; elle reconnaît la main du prétendant qui lui demande une
+bouteille de vin, une chemise et une paire de souliers. Ce malheureux
+prince, accablé de lassitude, était alors assis sur une colline à un
+mille du château, et l'on pouvait le voir des fenêtres de la salle.
+Lady Margaret ne se troubla point; elle prétexta quelques détails de
+famille, quitta les officiers, et courut avec le paysan montagnard
+chez Macdonald of Kingborough: «Si le prince entre chez vous, lui dit
+Macdonald, ou si vous l'assistez en la moindre chose, vous êtes
+perdue, vous et votre famille. Je me charge de tout. Adieu.» Il lui
+prit la main et partit.
+
+Macdonald, avec des difficultés infinies, parvint à sauver le
+prétendant qu'il habilla en femme, etc. Ce prince gagna les montagnes,
+et se rendit heureusement à bord d'un des vaisseaux que la France
+avait envoyés en croisière sur les côtes occidentales d'Écosse, pour
+faciliter son évasion. Bientôt après, Macdonald fut arrêté et mis en
+prison dans le château d'Édimbourg, où il resta quelque temps avant
+qu'on lui fît son procès. Pour toute défense, il dit à ses juges: »Ce
+que j'ai fait pour le prince Édouard, je l'aurais fait pour le prince
+de Galles, s'il se fût trouvé dans les mêmes circonstances.» Le
+tribunal ne se tut point, comme dit Helvétius; mais il condamna
+Macdonald à être pendu. La sentence qui lui fut prononcée, portait en
+outre que lui, encore vivant, aurait les entrailles et le cœur
+arrachés pour être jetés dans un brasier allumé au pied de l'échafaud,
+ensuite la tête coupée, etc. C'est le supplice ordinaire des traîtres
+à la patrie. Macdonald ne le subit point; le duc de Cumberland
+représenta que cette exécution aliénerait sans retour le clan
+Macdonald. On lui fit grâce par politique, et l'on se contenta de le
+tenir un an prisonnier dans le château d'Édimbourg........ Mais
+combien cela est différent! combien cela est vrai, simple, beau,
+grand! combien Macdonald et la nature perdaient au récit d'Helvétius!
+Il a su son erreur, et il a répondu: «Ma foi cela est imprimé; et
+cela est encore beau comme je l'ai écrit.» Quand ceux qui écrivent la
+morale, la philosophie, la politique, l'histoire, sauront-ils qu'ils
+ne sont que de vils saltimbanques, lorsqu'ils ne se regardent pas
+comme des magistrats!
+
+L'ouvrage que l'on me propose, mon cher ami, est une entreprise
+considérable; il ne s'agit pas moins que de mettre et de tenir ces
+messieurs au courant de toutes les idées saines d'économie politique,
+qu'ils ont traitées jusqu'ici de vaine métaphysique. L'ouvrage
+paraîtrait en anglais et en français; le plus ou le moins de succès
+n'importerait qu'à ma conscience et à mon amour propre, car j'aurais
+une rétribution fixe par mois: mais j'ai cru devoir leur observer que
+cet ouvrage n'étant point de nature à piquer la malignité, parce que
+je ne dois ni ne veux parler que des choses, et encore avec
+circonspection, je leur conseillais d'adopter un plan qui éveillât la
+curiosité. Consulté sur cela, j'ai dit que le plus grand service,
+selon moi, à rendre aux lettres aujourd'hui, était d'abréger, et de
+guider un choix dans l'immensité des mensonges, des erreurs et des
+vérités imprimés; qu'en conséquence, un conservateur qui donnerait en
+tout genre des analyses, et non pas des extraits des bons livres; qui
+tirerait, du fumier des ouvrages périodiques, les paillettes qui
+peuvent y être tombées, et qui deviendrait le dépôt de morceaux
+détachés qui, par leur brièveté, c'est-à-dire, par un de leurs plus
+grands mérites mêmes, sont bientôt oubliés et perdus, serait un
+ouvrage très-précieux, et qui, fait avec scrupule, sans complaisance,
+sans négligence, sans précipitation, serait à peu près sûr d'un succès
+d'estime moins rapide que les succès d'éclat, mais durable et toujours
+croissant. On délibère sur cette idée; je la crois bonne: et si elle
+l'est, faites des vœux pour qu'elle soit acceptée; car elle me
+vaudrait cinquante louis par mois, et c'est plus qu'il ne me faut,
+même ici. Il est vrai que ce revenu serait acheté par un travail
+excessif et désagréable, en ce qu'il m'ôterait le temps nécessaire
+pour la culture de mes propres pensées; mais je le regarderais comme
+un cours d'études à finir, lorsque la fortune voudra me rendre
+indépendant. Des hommes qui valaient mieux que moi, ont été condamnés
+à des galères aussi mauvaises; et quand je me sens prêt à m'irriter,
+je me rappelle cet apologue arabe.
+
+Je m'étais toujours plaint des outrages du sort et de la dureté des
+hommes; je n'avais point de souliers, et je manquais d'argent pour en
+acheter: j'allai à la mosquée de Damas, je vis un homme qui n'avait
+point de jambes. Je louai Dieu, et je ne me plaignis plus de manquer
+de souliers.
+
+Si je n'avais pas une compagne de mon sort, une compagne aimable,
+douce, bonne, tendre, que sa beauté aurait infailliblement rendue
+riche, si ses excellentes qualités morales ne s'y étaient pas
+opposées; qui souffre pour elle et pour moi, en pensant que j'ignore
+toujours les ressources du mois qui suit, moi dont le cœur ne fut
+jamais fermé à l'infortune: cet apologue me rendrait très-philosophe.
+
+Dites-moi, mon ami, si une fois embarqué dans cette besogne, je puis
+compter du moins sur vos indications, soit pour les anciens livres qui
+méritent d'être analysés, soit pour un choix de pièces fugitives
+(littéraires) dont je voudrais que cet ouvrage fût le dépôt, et pour
+lequel je ne puis avoir un aussi bon guide que votre goût exquis et
+votre incorruptible conscience. Dites-moi aussi si vous croyez que je
+puisse compter sur des souscripteurs en France, dites-moi surtout,
+avec votre franchise et votre sagacité ordinaires, ce que vous pensez
+de l'idée et du plan.
+
+Ce que vous me dites de votre santé et de votre genre de vie me fait
+un très-grand plaisir, mais me donne de bien vifs regrets. Combien
+j'aurais vécu avec vous cet hiver! combien j'aurais passé d'heures
+délicieuses, et cultivé mon âme et ma pensée! car, ne vous y trompez
+pas, c'est mon esprit qui acquiert ici; mon âme est veuve,
+philosophiquement parlant, et ma pensée avorte, faute d'un ami qui
+l'entende ou qui l'éveille. Je combine une foule de rapports nouveaux;
+et certainement il résultera, de ces rapprochemens et de ces
+combinaisons, de bonnes choses, sur-tout quand je les aurai mûries
+auprès de vous, dans la serre chaude de votre amitié et de vos talens.
+Mais aujourd'hui je ne fais qu'amasser; je ne dispose point. Je n'ai
+jamais si bien senti combien vous étiez nécessaire pour m'encourager
+et me guider. Je ferai ici plusieurs bons ouvrages, un entre autres
+qui sera une grande vengeance offerte à l'humanité: ce sera l'histoire
+d'un des plus horribles crimes du XVIIIe siècle, dont le hasard m'a
+envoyé les matériaux les plus curieux et les mieux détaillés; mais un
+grand ouvrage de morale ou de philosophie, je ne l'entreprendrai
+jamais qu'auprès de vous, qui êtes la trempe de mon âme et de mon
+esprit.
+
+Allons donc, je serai content de vos amis, puisque vous le voulez;
+mais qu'ils s'arrangent pour que vous ayez 12,000 livres de rente, ou
+je ne réponds pas des rechûtes. Bon jour, mon ami; car en voilà bien
+long, et ma pauvre petite se réveille; remarquez s'il vous plaît,
+qu'elle est trop excusée de son silence, elle vous aime de tout son
+cœur et vous regrette très-vivement. Adieu, encore une fois, je ne
+vous dirai pas: si vous aimez des anecdotes caractéristiques de ce
+pays pour augmenter votre immense répertoire, écrivez-moi souvent, car
+je vous en enverrai toujours en réponse. Mais je vous dirai:
+écrivez-moi souvent, car cela me console et soutient mon courage.
+
+_P. S._ Vous êtes sûrement étonné de ce que les C.[50] ne circulent
+pas encore; mais vous le serez plus, quand vous saurez que j'ai
+traduit à la suite un pamphlet du docteur Price, intitulé:
+_Observations on the importance of the american révolution, and the
+means of making it a benefit to the World_ (cela n'est pas excellent,
+mais on m'en a beaucoup prié), et fait un discours et des notes sur
+cet ouvrage, dont vous ne serez pas mécontent, pour avoir été fait
+loin de vous.
+
+ [50] Les Cincinnati, c'est-à-dire l'écrit sur l'ordre de
+ Cincinnatus.
+
+
+LETTRE XII.
+
+ Londres, Hatton-street in Holborn, 30 décembre 1784.
+
+Je ne voulais ni vous gronder, mon ami, ni interpréter votre silence
+d'une manière qui pût affliger mon cœur; mais j'étais inquiet de
+vous: car votre constitution débile et votre tempérament igné se
+conserveront long-temps l'un par l'autre; mais ils se heurteront
+souvent; et la vie est bien quelque chose: mais ne pas souffrir est
+beaucoup plus, du moins selon moi. Me voilà rassuré, jusqu'à un
+certain point pourtant; car je sais que vous payez cher quelques
+semaines de travail forcé; et je n'aime pas assez la littérature,
+quoique j'en sois idolâtre, pour pouvoir désirer de l'enrichir à vos
+dépens, et d'autant moins que tôt ou tard les trésors de votre génie
+lui arriveront. Pourquoi donc se hâter, au risque de ruiner votre
+santé? Mais vous m'auriez fait bien plaisir de me récapituler la
+réception de mes lettres, ou du moins de me les signaler par quelques
+traits détachés; car j'en ai quatre ou cinq au moins sans réponse; et
+vous ne me parlez que de celle où je vous entretiens du conservateur.
+Au reste, comme il n'y avait dans les autres aucun motif de
+suppression, je suppose qu'elles sont arrivées à bon port. Car
+j'entends bien pourquoi l'on gêne la liberté de la presse; en dépit
+des cent mille et une raisons que j'en pourrais donner, je trouve
+qu'on peut résumer cette question dans un argument très-court. Quel
+mal y aurait-il qu'il n'y eût pas tel, tel, tel, tel et tel livres? Et
+cela, jusques et inclusivement la Bible, où pourtant il est dit que
+toute puissance vient de Dieu, et sans égard à ce que la poudre à
+canon, le plus utile de tous les livres à ceux qui n'en veulent point,
+serait encore dans le cerveau du père éternel, si Adam ne nous eût pas
+transmis la faculté de faire des livres? Qu'avez-vous à répondre à
+cela? hein! mais pourquoi gênerait-on le commerce des lettres? Il n'a
+pas du tout les mêmes conséquences; car quel homme, à moins d'être
+insensé, ne sait pas qu'il écrit sous les yeux vigilans de tous les
+sages et généreux gouvernemens, qui régissent l'univers, comme ils
+disent? Donc si ce n'était pas une très-agréable et expédiente
+occasion de gagner et faire gagner beaucoup d'argent à beaucoup
+d'honnêtes gens, l'interception des lettres serait une chose fort
+inutile (procédé à part, que pourtant tout le monde ne trouve pas
+également gai), et d'autant plus inutile qu'il n'est pas une
+correspondance d'ambassadeurs qui ne se fasse par couriers. Mais le
+ciel me défende de gloser sur une si belle institution!
+
+Vous voilà bien affairés, messieurs les distributeurs de la gloire!
+que l'esprit saint vous illumine! Mais miracle pour miracle, il
+devrait bien commencer par les candidats, avant de passer aux
+électeurs. Au reste, savez-vous pourquoi je parle de ceci? Vous ne
+vous douteriez pas en cent mille ans que je fusse solliciteur d'une
+place à l'Académie; je le suis pourtant, ou à peu près: mais
+rassurez-vous, ce n'est pas de moi, et indépendamment du bras de mer,
+ce ne sera jamais de moi dont il sera question. Vous me dites qu'au
+nombre des aspirans se trouve Target; je sais, mon cher ami, tout ce
+qu'il y a à dire contre lui; et cela se réduit à ceci: Il a peu ou
+point de titres littéraires; cela est vrai; mais peu d'hommes, et nul
+parmi les aspirans, à moins que ce ne soit Garat (à qui je ne voudrais
+pas nuire assurément, mais qui a son poste), n'est aussi capable d'en
+avoir. Je ne sais si vous connaissez les _Lettres d'un homme à un
+homme_, le meilleur des écrits polémiques qui parurent au temps de
+Maupeou; cela est de lui. Vous devez connaître ce qu'il a écrit sur la
+censure. Une grande partie du morceau intitulé: _Réflexions sur
+l'ouvrage précédent_, imprimé à la suite de l'ouvrage de Price dans
+mes Cincinnati, est de lui; et cela fut jeté en un instant. En un mot,
+je vous suis garant qu'il a une vaste littérature, des connaissances
+très-nettes, et la tête pleine de choses et de bonnes choses. Par
+exemple, non-seulement il est au courant de toutes les idées saines en
+économie politique, mais il en a redressé plusieurs: non-seulement il
+est au courant de toutes nos idées philosophiques, mais il a donné à
+plusieurs beaucoup d'énergie et d'extension. Le patriciat a reçu de
+lui de rudes coups de knout dans le procès des Quiessat, etc. etc. De
+plus (et si nous ne traitions qu'entre nous, j'aurais commencé par
+là), c'est un parfaitement honnête homme, bon, chaud, sensible, pur,
+incorruptible; et l'on vous offre de plats coquins. Enfin, et ceci
+passera dans votre cœur, il est mon ami particulier; il est digne
+d'être le vôtre; et il m'a rendu un service important que je ne lui ai
+pas même demandé, ni indiqué, avec toute sorte de chaleur et une grâce
+charmante.
+
+Je sais bien, mon ami, que tout cela, quoique très-sonore à votre âme,
+ne vous ferait pas faire ce que vous ne croiriez pas devoir faire;
+mais, en conscience, croyez-vous devoir quelque chose en ceci? où est
+le plus digne? où sont les données pour déterminer le plus digne? et
+le plus digne fût-il là, votre voix le fera-t-elle élire? que va-t-on
+vous proposer? quelques canailles titrées, ou quelques bamboches
+littéraires. Target a fait bien mieux que de mauvais ou de médiocres
+ouvrages; il n'en a point fait; il a consacré sa vie à une profession
+embrassée malgré lui, et qu'il n'en a pas moins remplie avec une rare
+dignité, avec un grand zèle, avec tout l'éclat dont l'éloquence du mur
+mitoyen est susceptible. L'honneur qu'on lui ferait, car enfin c'en
+est un dans sa position, rare même et par conséquent assez désirable;
+l'honneur qu'on lui ferait exciterait en lui le désir et la volonté de
+déployer ses forces; et le choix de l'académie, où d'ailleurs il faut
+de tous les genres, peut nous valoir quelques bons ouvrages, au lieu
+de consultations obscures ou de plaidoyers éphémères; et puis,
+maintenant que la peste est sur les beaux esprits, n'y a-t-il pas de
+la place pour tout le monde?
+
+En voilà bien long, mon ami; mais c'est que la chose me tient au
+cœur; et vous savez si vous recevriez un refus de moi. Que Target
+doive votre voix à votre amitié pour moi, et je vous suis garant que
+je vous aurai acquis un ami digne de ce titre par sa morale, et même
+par ses talens.
+
+Les miens (car il me faut bien, comme un autre, parler de mes talens)
+viennent de faire un tour de force dont je ne puis rien vous dire
+autre chose, sinon qu'un livre singulier et rempli de recherches aura
+été fait et imprimé en un mois, ici où l'on imprime la moitié moins
+vite qu'en France. Or, dans cette occasion, le temps importait fort à
+l'affaire, et l'affaire m'importait fort à moi; outre qu'elle est
+grande et belle, mon conservateur est accroché, parce qu'on veut qu'un
+libraire français entre dans la moitié des frais de l'édition
+française (vous voyez que vous vous êtes trop hâté de me féliciter),
+de sorte que, la maladie de mon amie m'ayant ruiné, j'étais aux
+expédiens. Me voilà sauvé pour un couple de mois. Vous trouverez-là le
+nom de votre hôte consigné avec honneur; vers le milieu du mois
+prochain, cela vous parviendra.
+
+On nous annonce ici un grand ouvrage en trois volumes de Necker, avec
+son avis sur l'administration des finances: il est, dit-on, entre les
+mains de notre roi, de notre reine, de Monsieur, et sans doute de M.
+le dauphin, plus de M. de Castries; 18,000 exemplaires sont prêts pour
+porter à toute la terre la preuve que la France a perdu un bon
+serviteur et que le serviteur en est bien fâché. Quant à moi, outre
+que je sais à quoi m'en tenir sur ses talens financiers, et ses
+opérations ministérielles, je suis occupé en ce moment d'une étude qui
+ne le montre pas en beau. L'abandon qu'il a fait de sa patrie, dans un
+temps où il lui était facile de la sauver et de la mettre pour
+toujours hors des dangers où elle s'est abîmée, est un vilain bout
+d'oreille, par lequel il m'est impossible de ne pas le juger. Turgot
+n'était pas Genevois à beaucoup près; et cependant il eût tenu à
+honneur de sauver une taupinière où on lui aurait dit que la liberté
+était en danger, et il n'eût pas marchandé ses peines. Au reste, le
+glorieux avait honte de son père (je vous en dirai quelque jour les
+détails); cherchez là dessous, si vous pouvez, un grand homme.......
+Cela n'empêche pas que l'ouvrage sur les finances ne puisse être bon,
+quand on sait bien ses quatre règles, qu'on peut conjuguer le verbe
+_avoir_, et qu'on est laborieux, on est un aigle en finance.
+
+Bon soir, mon ami; si mon conservateur ne s'accroche pas, il y a
+beaucoup à parier que je retournerai en France, car je ne veux pas
+mourir de faim ici, où Rousseau aurait péri de cette triste maladie,
+s'il n'eût eu que ses talons à donner pour hypothèque à son boucher et
+à son boulanger; et en France pourtant, il est bien difficile que, moi
+présent, on me refuse du pain. Notez, je vous prie, que le parlement a
+remis à délibérer sur ma demande en courant et arrérages de pension
+alimentaire, après le compte de tutelle rendu par mon père. Il faut
+avec ces messieurs vivre par provision sans provision. Adieu, encore
+une fois; écrivez-moi plus souvent: donnez-moi des nouvelles des
+Cincinnati que vous devez avoir depuis long-temps, et n'oubliez pas
+combien le principal objet de cette lettre me tient au cœur.
+
+
+LETTRE XIII.
+
+C'est à M. Leveillard que je dois, mon cher ami, d'être certain que
+vous vivez, et que faible encore, vous vous portez mieux. C'est à lui
+que je dois de savoir les progrès si ridiculement longs de votre
+fortune, qui ne font pas moins votre éloge que la honte de vos amis:
+mais enfin, je n'ai pas su par vous un mot de ce qui vous intéresse.
+Je l'ai demandé enfin à Leveillard qui, malade lui-même, mais sensible
+à ma peine, m'a répondu courrier par courrier, et m'a laissé le regret
+de ne m'être pas plutôt adressé à lui.
+
+S'il est vrai que vous m'aimiez, mon cher Chamfort, je vous prie
+d'occuper un moment votre imagination de ce que la mienne, qui ne
+manque pas d'activité, a dû souffrir de votre silence opiniâtre, que
+je vous ai quatre fois supplié de rompre, ne fÛt-ce que par un mot de
+votre laquais, si M. R..... ne voulait pas me faire le sacrifice de
+quelques minutes. Je ne sais pas ce que je n'ai pas cru, et j'en étais
+venu à ce point que je ne permettais point à ma compagne de prononcer
+votre nom; j'éprouvais trop d'angoisses et d'inquiétudes; tous mes
+efforts étaient dirigés à me distraire de vous. J'avais renoncé à vous
+écrire jusqu'à ce que je susse votre sort. Maintenant, vous m'écrirez
+et je saurai les raisons de votre silence, ou vous serez
+très-importuné.
+
+Dupont avait de trop bonnes raisons pour ne pas me répondre; il a
+perdu sa femme, l'une des plus raisonnables et des plus estimables
+mères de famille que je connusse; elle avait les vertus domestiques de
+tous les genres; et si ce ne sont pas les plus rares, certainement ce
+sont celles qui contribuent le plus au bonheur de tout ce qui a des
+rapports avec nous. D'ailleurs, Dupont, jeté dans le torrent des
+affaires, ayant beaucoup de par de là dans la tête, et de mobilité
+dans le cœur, avait plus de besoin qu'un autre d'une compagne qui
+s'occupât de son intérieur: c'est donc une perte et une très-grande
+perte qu'il vient de faire; et je dois trouver tout simple qu'il n'ait
+pas eu le temps de penser à mes inquiétudes: mais vous qui en étiez
+l'objet; vous qui saviez que je n'en manquais pas dans cette grande et
+ruineuse ville, et qu'au moins me fallait-il être tranquille sur le
+sort, la santé et l'attachement de mes amis, je ne vous connais qu'un
+moyen de vous faire pardonner, c'est de vous bien porter, d'être
+heureux et de me le dire.
+
+Je suis si fâché contre vous, que je ne vous dirai pas un mot de ce
+pays-ci, ni des courses que j'ai faites et qui sous peu produiront
+peut-être quelque chose; mais comme je veux croire que vous m'aimez
+encore, je vous dirai un mot de nous. Notre santé est bonne; ma
+compagne est ce que vous l'avez vue, belle, douce, bonne, égale,
+courageuse, pénétrée de ce charme de la sensibilité qui fait tout
+supporter, et même les maux qu'elle produit. Pour moi, je trouve ici
+pâture à mon activité; j'apprends, je note, je fais beaucoup de
+choses; mais au milieu des marques de bienveillance et de
+considération que je reçois, je ne laisse pas que d'être fort inquiet
+sur l'avenir; la littérature française étant si étrangère ici, la main
+d'œuvre si chère, et les libraires si timides, que le meilleur moyen
+d'y mourir de faim, c'est d'y être même un bon écrivain français. Au
+reste, on y imprime les Cincinnati qui me rapporteront peu de chose,
+mais qui du moins ne me coûteront rien, et qu'un homme de beaucoup de
+talent a bien traduits, de sorte que l'édition anglaise paraîtra
+presqu'aussitôt que la française. Mais jugez, par ce qui se passe à
+cet égard, du peu de ressources qu'offre la typographie anglaise. Deux
+libraires de Paris, inutiles à nommer par la poste, mais dont un riche
+et solide, m'ont écrit pour prendre quinze cents exemplaires à
+cinquante sous, pourvu qu'on les leur rendît à telle ville frontière;
+on a grand'peine à décider le libraire anglais à tirer à quinze cents
+l'édition française, et si l'ouvrage n'avait pas produit ici, sur
+quelques hommes accrédités, un très-grand effet, jamais libraire ne
+l'eût imprimé pour son compte; les Français accoutumés au pays
+conçoivent à peine cet effort, et je ne le conçois pas moi-même,
+depuis que je sais que Emsley a refusé d'imprimer le manuscrit des
+_Confessions de J. J. Rousseau_, de peur que l'édition ne lui restât.
+
+D'un autre côté, depuis que je suis à Londres, malgré mes continuelles
+instances, je n'ai pas reçu un mot de mes procureurs, et j'ignore
+encore s'il existe en France un moyen de faire payer par un père une
+pension alimentaire à son fils.
+
+Avec tout cela, mon ami, aimez-moi, écrivez-moi, et je ne regretterai
+guère en France que vous et votre société.
+
+Bon jour, mon cher paresseux; que les trésors dont vous surcharge la
+munificence royale ne vous fassent pas oublier vos vrais amis; les
+autres sont aimables et brillans; mais voilà tout; et nous, nous vous
+aimons.
+
+
+LETTRE XIV.
+
+ Vendredi, 4 février 1785.
+
+Mon ami, je ne vous aurais pas encore écrit aujourd'hui, non pas parce
+que vous êtes en arrière avec moi, mais parce que je suis triste et
+malheureux, entr'autres et trop nombreux sujets, de l'absence de ma
+douce compagne que vous aurez embrassée avant de lire cette lettre; je
+ne vous aurais pas écrit, dis-je, quoique je vous doive des
+remercîmens pour votre conduite envers Target, si un devoir de
+reconnaissance ne m'excitait pas en ce moment à secouer mon spleen et
+à vaincre ma mélancolique paresse.
+
+Je ne vous ai jamais recommandé personne en France, mon bon ami, pas
+même moi, parce que j'ai toujours trouvé que cette discrétion était un
+devoir étroit de délicatesse et d'honnêteté envers un homme que son
+mérite personnel et le hasard des circonstances ont mis en mesure,
+même intime, avec les grands, sans qu'il ait jamais voulu compromettre
+son indépendance, trafiquer de leur amitié, mettre en un mot, en
+manière quelconque, à profit, sa situation; mais lorsqu'il s'agit d'un
+étranger, homme de mérite, à recommander au dehors, comme on ne peut
+soupçonner en aucune façon les intentions et les motifs de celui qui
+s'y intéresse, comme ces sortes de déférences hospitalières honorent
+les hommes en place et peuvent leur être utiles, comme vous ne vous
+êtes point interdit de conseiller des actions honnêtes, et que c'est
+même la seule part que vous vous soyez réservée dans les affaires de
+ce monde, je peux me permettre d'être plus hardi. Après cette longue
+préface, voici ce dont il s'agit:
+
+M. William Manning, beau-frère de M. Vaughan, homme d'un très-grand
+mérite, l'un des plus vrais philantropes qu'il y ait en Europe, et
+certainement l'Anglais le plus dégagé des préjugés moraux qui existe,
+auquel j'ai été recommandé par M. Franklin, et qui m'a rendu toutes
+sortes de bons offices; M. William Manning, fils d'un des plus riches
+et des plus estimés planteurs des îles britanniques, part pour les
+Antilles, appelé par de très-grandes affaires. Il désire d'être
+recommandé à M. le comte de Damas à la Martinique, et à M. le comte
+d'Arrôt à Tabago (je ne sais si ce nom d'Arrôt est bien écrit); vous
+avez des relations personnelles avec la maison de Damas; et vous n'en
+auriez pas, que votre immense considération, qui vous met de pair avec
+tout le monde, à force de vous mettre au-dessus, vous en donnerait
+aisément; mais je me rappelle que vous en avez: d'ailleurs nulle
+recommandation, soit en Angleterre, soit aux îles, ne peut être plus
+honorable et plus efficace que celle du marquis de Vaudreuil, que
+l'estime universelle de ce peuple-ci, connaisseur en hommes, doit bien
+dédommager des tracasseries de cour; et personne ne peut, plus
+aisément que vous, faire écrire un mot de ce bord.
+
+Rendez-moi ce service, mon bon ami; je dis ce service, car je n'aurai
+peut-être jamais de ma vie une autre occasion de faire quelque chose
+d'agréable pour l'homme de ce pays-ci qui a été le plus empressé à
+m'être utile, et qui ne l'aurait pas été davantage après une
+connaissance de plusieurs années.
+
+Je ne vous parlerai pas de moi, je n'en ai pas le courage; les
+horribles tracasseries que j'ai essuyées depuis quelque temps, la
+dureté de mon père, il faut trancher le mot, sa férocité, qui
+incidente maintenant sur le pain qu'il est forcé à me donner, et qui
+met toute son adresse et tous ses efforts pour me faire mourir de faim
+(car apparemment il n'a pas encore espéré de me rendre voleur de grand
+chemin); le départ récent de mon amie qui m'a réellement mutilé, et
+qui me prive de la seule consolation qui me reste sur la terre, au
+moment où j'ai le plus lourd fardeau à porter; toutes ces
+circonstances réunies et l'anxiété d'une situation qui n'a point
+d'égale me rendraient trop amer de retracer des détails qui vous
+navreraient le cœur, et loin de me soulager, tirailleraient mes
+blessures. Mon amie vous dira tout cela, mais elle sera là; et sa
+physionomie angélique, sa pénétrante douceur, la séduction magique qui
+l'entoure et la pénètre, adouciront le chagrin que vous causera
+infailliblement son récit; et moi, je vous déchirerais plutôt que je
+ne vous attendrirais; outre que vous ne m'entendriez pas, sans un
+volume de fastidieuses explications qui me tueraient, lorsque vous
+seriez au courant. Nous recommencerons à causer, et vous ne négligerez
+plus la correspondance d'un ami malheureux, qui met tant de prix au
+moindre souvenir de vous, et auquel il reste si peu de jouissance.
+
+Je n'ai certainement pas besoin de vous recommander de faire pour mon
+aimable amie, et pour le succès de ses démarches, tout ce qui sera en
+vous, c'est-à-dire, de lui prodiguer vos consolations et vos
+conseils; vous êtes bon, sensible et généreux: d'ailleurs, c'est pour
+moi qu'elle travaille; mais je vous jure, mon ami, je vous jure, dans
+toute la sincérité de mon âme, que je ne la vaux pas, et que cette âme
+est d'un ordre supérieur, par la tendresse, la délicatesse et la
+bonté. Si le comte d'Entraigues est à Paris, avertissez-le de
+l'arrivée de mon amie; et comme lui est un ardent et adroit
+solliciteur, concertez-vous tous deux avec lui pour qu'il travaille à
+mes affaires. Au reste, mon cher ami, un grand point serait de
+m'obtenir sûreté pour rentrer en France; car il est impossible que je
+vive ici, si l'on ne m'y ménage pas quelques ressources littéraires,
+et mon nom effarouche tous les libraires soumis à la censure; mais si
+je m'y soumets, moi, si je fonde mon pain sur un travail qui ne puisse
+effaroucher personne, pourquoi donc le même gouvernement qui
+encourage, qui fait vivre, qui soudoie ici des insectes de l'espèce la
+plus vile et la plus venimeuse, ne me laisserait-il pas vivre, moi?
+lui suis-je donc plus désagréable ou plus suspect que Linguet, etc.
+etc.
+
+Quoiqu'il en soit, mon ami, conseillez, dirigez, consolez ma pauvre
+amie, et ménagez-moi la possibilité de nous retrouver tous trois.
+Parlez-moi donc de vous.
+
+Croyez-vous qu'un choix de comédies anglaises réussît en France:
+c'est-à-dire, qu'un libraire voulût l'acheter? Remarquez que c'est un
+travail qui ne peut se faire qu'ici; mais je voudrais un marché fixe,
+afin de ne pas consumer inutilement du temps: il importerait que les
+lettres fussent ici le plutôt possible.
+
+
+LETTRE XV.
+
+ Paris, 1er janvier 1788.
+
+J'irai vous porter ce matin, mon cher Chamfort, les vœux d'un ami
+fidèle, affectueux, dévoué, et qui n'aspire aux jouissances d'une
+fortune indépendante que pour prouver à vous et à un très-petit nombre
+d'autres mortels, que si jusqu'alors il ne jouissait pas assez du
+charme de leur société, c'est qu'il ne jouissait pas de lui-même, et
+que, pour disposer de son âme, de ses principes, de ses talens, il
+s'était vu obligé d'immoler son temps et ses goûts personnels.
+
+Je passerai donc chez vous, mon ami; mais comme vous pourriez être en
+course pour les devoirs du jour, je vous prie, par ce billet, de me
+prévenir si la lettre que vous destinez à la consolation de M. Cérutti
+sera prête assez tôt pour pouvoir trouver place dans le numéro qui
+paraîtra vendredi; il faudrait pour cela que je l'eusse mercredi soir
+au plus tard. Ma question a pour motif, mon cher Chamfort, d'abord la
+nécessité de pourvoir d'avance à nos mélanges, ensuite le désir de
+faire ce que vous m'avez persuadé être équitable et décent, assez à
+temps pour que la sensibilité de M. Cérutti en reçoive un
+adoucissement, et non un double choc, ce qui arrive toujours dans les
+querelles renouvelées.
+
+Bon jour, mon très-bon ami, L. C. D. M.
+
+
+LETTRE XVI.
+
+ 5 octobre 1790.
+
+Je suis vivement pressé, mon cher Chamfort, de faire exécuter le joli
+projet dont je vous ai parlé, celui de recueillir ce que j'appelle des
+vignettes littéraires et philosophiques pour un catalogue raisonné: il
+faut donc que je m'en occupe, et que je vous prie de vous en occuper
+assez vous-même pour vous y attacher. Il serait nécessaire, mon bon
+ami, que je susse quels sont, parmi les grands noms, vos élus, vos
+favoris: puis-je compter que les poètes grecs et latins seront de ce
+nombre? Si vous y joigniez nos grands maîtres français, je serais bien
+riche; et si vous aviez le courage d'aller jusqu'à l'élite des auteurs
+de mémoires et des moralistes, je le serais jusqu'à faire envie. Un
+mot sur cela, mon bon ami, comme aussi sur notre dessein de nous
+réunir pour nous préparer à rire civiquement sur les académies.
+
+_Vale et me ama._
+
+
+LETTRE XVII.
+
+ Mercredi.
+
+Je ne voulais vous remercier, mon ami, qu'au moment où je pourrais
+vous dire quelque chose sur les infâmes papiers dont on a cru payer
+votre prose et vos vers, tandis qu'on les eût certainement refusés à
+la mère de vos talens, je veux dire à votre âme. Le résultat de mes
+informations est qu'il faut vîte et vîte que vous alliez en personne
+chez Camus, lequel a fait mettre dans tous les papiers publics la plus
+brutale injonction, nommément aux membres de l'assemblée nationale, de
+s'abstenir de toute recommandation auprès du comité des pensions. Il
+faut donc, mon ami, que je me réserve pour défendre les vôtres, si on
+les attaque; et c'est ce que je ferai certes avec l'amitié que je vous
+dois et l'énergie que vous me connaissez: mais, avant tout, allez
+trouver Camus, et tenez-moi averti de son accueil. Bon jour, mon
+brave ami, on va copier votre excellente Lucianide[51]: vous l'aurez
+demain ou après-demain.
+
+_Vale et me ama._
+
+ [51] C'est-à-dire, votre diatribe dans le genre de Lucien: c'est
+ le Discours sur les académies.
+
+
+FIN DES OEUVRES DE CHAMFORT.
+
+
+
+
+TABLE DES MATIÈRES
+
+CONTENUES DANS LE CINQUIÈME VOLUME.
+
+
+ pages.
+
+ AVIS 4
+ Essai d'un Commentaire sur Racine 5
+ Notes sur Esther 5
+
+ ÉPÎTRES 83
+ Sur la Vanité de la Gloire 85
+ -- d'un père à son fils, sur la Naissance d'un
+ petit-fils 97
+ -- à M. *** 104
+ -- à M. ***, qui avait fait afficher chez son suisse
+ un ordre en vers, de n'ouvrir qu'au Mérite et
+ de refuser la porte à la Fortune 109
+ Fragment d'une Épître diplomatique, adressée à la
+ coalition des princes armés contre la France 112
+
+ ODES 119
+ La Grandeur de l'Homme 121
+ Les Volcans 124
+
+ CONTES 129
+ La Querelle du Riche et du Pauvre. Apologue 131
+ La Jambe de bois et le Bras perdu 132
+ Le Héros économe 133
+ Le Rendez-vous inutile 136
+ Le Chapelier 139
+ La Mariée sans Mari 140
+ L'Avare éborgné 140
+ Fragment d'un Conte. Apologue 141
+ Prologue d'un autre Conte 142
+ Calcul patriotique 143
+ La vraie Sagesse 144
+ La Jouissance tardive 146
+ Pâris justifié 147
+ Le Peintre d'histoire 147
+ Le Calcul 148
+ Le Pronom indiscret 148
+ Le Calendrier des Jésuites 149
+ Le Saut de la Soupente 154
+ Le Linceul du Pélerin 157
+ L'Armement inutile 162
+ L'Abbesse condamnée au Chapelain 167
+ Le Coq et le Chapon 169
+ La Peur de la Mort 171
+ La Consolation des Cocus 177
+ La Fidélité à toute épreuve 179
+ Le Connaisseur 179
+ La Prude 181
+ L'Illusion du Cloître 182
+
+ POÉSIES DIVERSES 185
+ Les Fêtes espagnoles 187
+ Calypso à Télémaque. Héroïde 199
+ L'Homme de Lettres. Discours philosophique 205
+ Bacarole imitée de l'italien 213
+ L'Heureux temps 215
+ La Vie de Paris 216
+ Imitation d'Ovide 217
+ Le Paradis 218
+ La Vieille de seize ans 221
+ Candide 222
+ La Bohémienne 223
+ Sur l'Élection de MM. Lemierre et de Tressan à
+ l'Académie française 224
+ Sur la Tragédie de Coriolan, par La Harpe, dont
+ les Comédiens français donnèrent une représentation
+ au bénéfice des Pauvres, le 3 mars
+ 1784 224
+ Le Siècle a du Caractère 224
+ L'Abbé de Chaulieu et le cardinal de Bernis 225
+ Les Jeunes Gens du siècle 227
+ Vers composés à l'occasion de la fête de M. de
+ Vaudreuil 228
+ Madrigal 231
+ A M. de M***, qui m'avait envoyé une tasse de
+ porcelaine avec un quatrain où il me recommandait
+ de ne pas imiter Diogène 231
+ Vers à M*** 232
+ A Madame ***, sur une loterie 233
+ A celle qui n'est plus 234
+ Imité de l'Anthologie 235
+ A Madame *** 235
+ A Madame ***, en lui envoyant un Chien 236
+ Motifs de mon Silence 236
+ Imitation de Martial 236
+ Autre du même 237
+ Autre du même 237
+ Moralité 238
+ Epigramme 238
+ Autre 239
+ Sur un Mari 239
+ Vers mis au bas du portrait de Mirabeau 239
+ Vers à mettre au bas du portrait de d'Alembert 240
+ Epigramme contre La Harpe 240
+ Autre contre le même 241
+ Autre contre le même 241
+ Le Roi de Danemarck, en partant de Paris 241
+ A une femme qui prétendait que ses amis ne
+ s'occupaient pas d'elle 242
+ Le Palais de la Faveur. Allégorie en vers et en
+ prose 242
+
+ LETTRES DIVERSES 253
+ Lettre Ire. A madame de *** 255
+ II. A .... 256
+ III. A .... 259
+ IV. A Madame de S*** 262
+ V. A .... 266
+ VI. A madame d'Angevilliers 270
+ VII. A M. l'abbé Roman 272
+ VIII. Au même 279
+ IX. A madame d'Angevilliers 284
+ X. A l'abbé Morellet 285
+ XI. A M. de Vaudreuil 293
+ XII. A M. Panckouke 302
+ XIII. A madame Agasse 304
+ XIV. A la même 305
+ XV. A la même 306
+ XVI. A la même 309
+ XVII. Réponse à un anonyme 310
+ XVIII. 313
+ XIX. 317
+ XX. A la Citoyenne *** 321
+ XXI. Au citoyen Laveau, rédacteur du
+ journal de la Montagne 322
+ XXII. A ses concitoyens 325
+
+ DEUX ARTICLES EXTRAITS DU JOURNAL DE PARIS 337
+ Entretien entre un des auteurs du journal de
+ Paris et un ami de Chamfort 339
+ Variétés 347
+
+ LETTRES DE MIRABEAU A CHAMFORT 351
+ Lettre Ire. 353
+ II. 362
+ III. 368
+ IV 370
+ V. 374
+ VI. 375
+ VII. 382
+ VIII. 386
+ IX. 387
+ X. 398
+ XI. 407
+ XII. 419
+ XIII. 426
+ XIV. 429
+ XV. 434
+ XVI. 435
+ XVII. 436
+
+
+FIN DE LA TABLE DU CINQUIÈME ET DERNIER VOLUME.
+
+
+
+
+
+End of the Project Gutenberg EBook of Oeuvres Complètes de Chamfort, (Vol
+ 5/5), by Pierre René Auguis
+
+*** END OF THE PROJECT GUTENBERG EBOOK 44373 ***
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+<p>Note sur la transcription: Les erreurs clairement introduites par le typographe ont été corrigées.
+L'orthographe d'origine a été conservée et n'a pas été harmonisée.
+Les numéros des pages blanches n'ont pas été repris.</p>
+<div class="covernote">
+<p>La page de couverture, créée expressément pour cette version
+électronique, a été placée dans le domaine public.</p>
+ </div>
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+<p><span class="pagenumh"><a id="Page_1"> 1</a></span></p>
+
+<h1><span class="large">&OElig;UVRES</span><br />
+<span class="medium">COMPLÈTES</span><br />
+DE CHAMFORT.<br />
+<span class="medium">TOME CINQUIÈME.</span></h1>
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+<p><span class="pagenumh"><a id="Page_2"> 2</a></span></p>
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+<p><span class="large">&OElig;UVRES</span><br />
+<span class="small">COMPLÈTES</span><br />
+<span class="xlarge">DE CHAMFORT,</span><br />
+<span class="xs">RECUEILLIES ET PUBLIÉES, AVEC UNE NOTICE HISTORIQUE</span><br />
+<span class="xs">SUR LA VIE ET LES ÉCRITS DE L'AUTEUR,</span></p>
+
+<p><span class="smcap">Par</span> P. R. AUGUIS.<br />
+<span class="small">TOME CINQUIÈME.</span></p>
+
+<p class="figcenter">
+<img src="images/logo.jpg" width="120" height="119" alt="logo" /></p>
+
+<p><span class="large">PARIS,</span>
+CHEZ CHAUMEROT JEUNE, LIBRAIRE,<br />
+<span class="xs">PALAIS-ROYAL, GALERIES DE BOIS, N<sup>o</sup> 189.</span></p>
+
+<hr class="deco" />
+<p class="small">1825.</p>
+</div>
+
+<p><span class="pagenumh"><a id="Page_3"> 3</a></span></p>
+
+<div class="frontmatter">
+<p><span class="small">DE L'IMPRIMERIE DE DAVID,</span>
+<span class="small">RUE DU FAUBOURG POISSONNIÈRE, N<sup>o</sup> 1.</span></p>
+</div>
+
+<p><span class="pagenum"><a id="Page_4"> 4</a></span></p>
+
+<h2>AVIS.</h2>
+
+<p>L'abondance des matériaux que nous
+ont communiqués des personnes qui
+avaient connu Chamfort, et qui pouvaient
+donner des renseignemens précis
+sur ses travaux littéraires, nous
+a mis dans la nécessité d'ajouter un
+cinquième volume au recueil de ses
+&OElig;uvres: nous nous plaisons à croire
+que les Souscripteurs trouveront dans
+l'intérêt des pièces dont ce volume est
+composé, un ample dédommagement, et
+nous sauront même quelque gré des
+soins que nous avons pris de ne rien
+omettre de ce que nous avons pu nous
+procurer du portefeuille de Chamfort,
+tombé après sa mort en des mains trop
+discrètes.</p>
+
+<p><span class="pagenum"><a id="Page_5"> 5</a></span></p>
+
+<div class="chapter">
+<h2><span class="large">&OElig;UVRES</span><br />
+<span class="small">COMPLÈTES</span><br />
+DE CHAMFORT.</h2>
+
+<h3>ESSAI<br />
+<span class="normal">D'UN COMMENTAIRE SUR RACINE.</span></h3>
+
+<hr class="deco" />
+
+<div class="special">
+<p><span class="i3">NOTES SUR ESTHER.</span><br />
+Tale tuum carmen nobis, divine poëta,<br />
+Quale sopor fessis in gramine quale per æstum<br />
+Dulcis aquæ saliente sitim restinguere rivo.</p>
+
+<p><span class="i9 smcap">Virg.</span> <em>Ecl.</em> v.</p>
+</div></div>
+
+<p>Racine n'est pas seulement du nombre de ces
+auteurs que tout le monde connaît; mais il est
+encore du très-petit nombre de ceux que tout le
+monde sait par c&oelig;ur. Qu'est-ce donc que des <em>Observations
+sur Esther</em>, dira-t-on d'abord? Qui n'a
+<span class="pagenum"><a id="Page_6"> 6</a></span>
+pas commenté Racine? Sont-ce les beautés de
+cette tragédie que vous voulez faire admirer?
+Fiez-vous en à Racine lui-même; le langage du
+c&oelig;ur est celui qui s'entend le plus facilement, et
+que l'on explique le plus mal. Sont-ce ses défauts
+que vous voulez nous faire remarquer? mais il
+n'y en a pas dans le style, et tout le monde sait
+que le plan n'en est point parfait. Oui, sans
+doute, et je conviens de toutes ces vérités. Je suis
+loin de cette orgueilleuse folie de quelques auteurs
+inconnus, qui viennent nous éblouir tout
+à coup, sans ménagement pour la faiblesse de
+nos yeux, de ces torrens de lumières inattendues,
+en nous apprenant qu'Homère n'avait pas de génie,
+que Boileau était un pauvre auteur, et que
+Rousseau manquait d'imagination. Elancés dans
+la sphère de ces Erostrates modernes, nous nous
+trouvons en effet, pour quelques instans, dans une
+espèce d'aveuglement. C'est parce que l'obscurité
+nous environne: telles ne sont point mes erreurs;
+j'aime à lire Racine, je le lis souvent, et je viens
+répéter avec ses admirateurs: O Racine! celui-là
+n'aura point d'oreilles, que ta douce mélodie n'enchantera
+pas; celui-là n'aura point d'âme, que tes
+vers ne toucheront pas; celui-là n'aura pas d'imagination,
+que la tienne n'échauffera pas! Mais où
+trouver quelqu'un d'assez malheureux pour être
+privé de toutes ces facultés? où donc trouver un
+détracteur de Racine?</p>
+
+<p>Voilà ce que tout le monde a pensé, ce que
+<span class="pagenum"><a id="Page_7"> 7</a></span>
+bien des gens ont écrit, et ce que je viens écrire
+encore. Mes idées pourront souvent être déjà
+connues, j'en conviens; je serais même fâché de
+n'en avoir que de neuves sur Racine. Depuis quelque
+temps, tout ce qui est neuf en littérature
+(comme en bien d'autres genres), est si extravagant!
+J'ai voulu seulement entrer dans le temple
+où l'on adore ce dieu de l'harmonie; et dès que
+j'y suis entré, ai-je pu me refuser au plaisir de
+brûler un grain d'encens sur son autel? D'ailleurs,
+il est si doux de parler de tout ce qui nous procure
+des jouissances agréables, que cette raison
+seule peut me servir d'excuse.</p>
+
+<p>Mon intention n'est point d'analyser rigoureusement
+le plan, ni d'entrer dans de grands détails
+sur toutes les parties de cet ouvrage. Tout cela a
+été fait de nos jours par un auteur<a name="FNanchor_1" id="FNanchor_1" href="#Footnote_1" class="fnanchor">&nbsp;[1]</a> qui, dans
+cette partie, n'a plus rien laissé à faire. Mes remarques
+portent sur de très-petits défauts de
+style; sur quelques vers durs, uniquement remarquables,
+parce qu'ils sont dans Racine; le plus
+souvent sur les divers genres de beautés qu'offre
+la seule tragédie d'<cite>Esther</cite>; enfin, sur ces hardiesses
+d'expressions si naturellement enchassées,
+que souvent elles échappent à beaucoup de lecteurs
+égarés au milieu d'un parterre émaillé des
+plus belles fleurs du printemps; j'en ai cueilli
+<span class="pagenum"><a id="Page_8"> 8</a></span>
+quelques-unes des plus agréables. J'ai osé arracher
+le très-petit nombre de celles qui me paraissaient
+pouvoir blesser la vue.</p>
+
+<p><cite>Esther</cite> sera toujours un monument mémorable
+de la force du génie. Douze ans d'inertie devaient
+sans doute faire croire que l'auteur d'<cite>Andromaque</cite>
+aurait oublié ces accords magiques dont il avait
+su enchanter jadis. Mais il eut à peine repris la
+lyre, que les sons les plus doux s'empressèrent de
+renaître sous ses doigts. Tel fut pour moi le prestige
+de la main savante de Racine, que j'avais lu
+vingt fois <cite>Esther</cite>, avant de m'apercevoir de l'odieux
+de certaines parties de son rôle; elle m'avait
+intéressé à ses malheurs, à sa séparation d'avec
+Elise, à sa nation persécutée; je l'admirai sur
+tout, je tremblai pour elle, lorsqu'excitée par les
+discours de Mardochée, elle se décide à braver la
+mort en allant trouver Assuérus. Qui ne frémirait
+au moment où ce roi prononce d'un air farouche:</p>
+
+<div class="poetry"><div class="stanza">
+<p>... Sans mon ordre on porte ici ses pas!</p>
+<p>Quel mortel insolent vient chercher le trépas?</p>
+<p>Gardes... C'est vous, Esther? quoi! sans être attendue?</p>
+</div></div>
+
+<p>Esther tombe entre les bras de ses femmes:</p>
+
+<div class="poetry"><div class="stanza">
+<p>Mes filles, soutenez votre reine éperdue.</p>
+<p>Je me meurs.....</p>
+</div></div>
+
+<p>Quel spectacle! mais Assuérus répond aussitôt:
+<span class="pagenum"><a id="Page_9"> 9</a></span></p>
+
+<div class="poetry"><div class="stanza">
+<p>Esther, que craignez-vous? suis-je pas votre frère?</p>
+<p>Est-ce pour vous qu'est fait un ordre si sévère?</p>
+<p>Vivez. Le sceptre d'or que vous tend cette main,</p>
+<p>Pour vous, de ma clémence est un signe certain.</p>
+</div></div>
+
+<p>Mais quelle sensation délicieuse, surtout lorsqu'Esther,
+revenant un peu à elle-même, répond
+par ces deux vers d'une harmonie enchanteresse!</p>
+
+<div class="poetry"><div class="stanza">
+<p>Quelle voix salutaire ordonne que je vive,</p>
+<p>Et rappelle en mon sein mon âme fugitive?</p>
+</div></div>
+
+<p>Je sens alors que mon âme est touchée, mon
+oreille est enchantée, mes sens sont ravis; Esther
+s'empare de toutes mes affections. Je n'ai pu être
+rassuré par l'idée qu'une maîtresse peut toujours
+croire à la clémence de son amant, parce que j'ai
+vu que cette idée n'était entrée pour rien dans la
+démarche d'Esther. D'ailleurs, elle est encore
+sous mes yeux; je la vois pâle, éperdue, à demi
+morte; et je ne doute plus que, victime dévouée,
+elle ne marchât en holocauste pour son dieu et sa
+nation. J'épouse tous ses sentimens; sa passion
+me pénètre; je tremble encore pour les jours de
+Mardochée; et l'impie Aman me paraît alors indigne
+de toute pitié. Voilà l'effet de la magie de
+Racine, qui sentait le défaut de son plan; mais
+le prestige tombe aux yeux plus calmes de la raison;
+et celui qui avait admiré, dans la jeune reine,
+le dangereux courage de braver les ordres d'un
+despote pour sauver sa patrie, voudrait pouvoir
+<span class="pagenum"><a id="Page_10"> 10</a></span>
+encore admirer en elle la clémence. Je ne connais
+pas de plus belles scènes dans Esther, ni qui
+frappe plus vivement l'imagination, que celle-là.
+Rien de si touchant que de voir ce roi si sévère,
+si terrible, qui, le moment d'auparavant, tenait
+un langage si effrayant, prendre celui de l'aménité
+et de la douceur, et s'efforcer de rassurer son esclave
+tremblante. C'est dans de pareilles scènes
+que l'on voit, suivant l'excellente remarque de
+M. de La Harpe, combien la vérité historique
+des m&oelig;urs est toujours observée par Racine<a name="FNanchor_2" id="FNanchor_2" href="#Footnote_2" class="fnanchor">&nbsp;[2]</a>.
+Un autre que ce grand poëte eût peut-être mis:</p>
+
+<p class="quote">Que craignez vous, Esther? suis-je pas votre époux?</p>
+
+<p>Racine a mis <em>votre frère</em>; et d'un seul mot, il
+nous a initiés dans les m&oelig;urs étrangères. Et puis
+quels vers!</p>
+
+<div class="poetry"><div class="stanza">
+<p>Seigneur, je n'ai jamais contemplé qu'avec crainte</p>
+<p>L'auguste majesté sur votre front empreinte.</p>
+<p>Jugez combien ce front, irrité contre moi,</p>
+<p>Dans mon âme troublée a dû jeter d'effroi.</p>
+<p>Sur ce trône sacré qu'environne la foudre,</p>
+<p>J'ai cru vous voir tout prêt à me réduire en poudre:</p>
+<p>Hélas! sans frissonner, quel c&oelig;ur audacieux</p>
+<p>Soutiendrait les éclairs qui partaient de vos yeux?</p>
+<p>Ainsi du dieu vivant la colère étincelle.....</p>
+</div></div>
+
+<p><span class="pagenum"><a id="Page_11"> 11</a></span>
+Quelle majesté dans cette diction! quelle suite
+d'images sublimes! et combien tout le morceau
+est imprégné de cette terreur profonde que devait
+éprouver Esther, lorsqu'elle est tombée entre les
+bras de ses femmes! Nous avons été frappés de
+sa frayeur; mais lorsqu'elle parle, cette frayeur
+nous pénètre nous-mêmes. Remarquons aussi
+combien il est hardi de dire un front irrité; et
+comme ces belles figures de la foudre qui environne
+le trône, et des éclairs qui partaient des
+yeux, amènent parfaitement cette comparaison
+qui termine ce beau morceau:</p>
+
+<p class="quote">Ainsi du dieu vivant la colère étincelle...</p>
+
+<p>Si quelque chose peut être mis à côté de cette
+belle scène, c'est le livre même d'<cite>Esther</cite> dans la
+Bible. D'un côté, on voit toute la pompe et tout
+l'éclat dont la poésie est susceptible; de l'autre,
+cette simplicité sublime, qui étonne et qui pénètre
+si vivement. Voyez comme Assuérus est dépeint
+sur son trône:</p>
+
+<p class="blockquote">«Ingressa igitur cuncta per ordinem ostia stetit contra
+regem, ubi ille residebat super solium regni sui, indutus
+vestibus regiis, auroque fulgens et pretiosis lapidibus, eratque
+terribilis aspectu. Cumque elevasset faciem, et ardentibus
+oculis furorem pectoris indicasset, regina corruit, et
+in pallorem colore mutato, lassum super ancillulam reclinavit
+caput.»</p>
+
+<p><span class="pagenum"><a id="Page_12"> 12</a></span>
+Y a-t-il rien de si touchant que cette image
+<i lang="la" xml:lang="la">lassum caput reclinavit</i> (reposa sa tête fatiguée)?
+et de plus fort que: <i lang="la" xml:lang="la">cumque ardentibus oculis
+furorem pectoris indicasset?</i></p>
+
+<p>Enfin, le langage de Racine est-il plus doux que
+cet entretien?</p>
+
+<div class="blockquote">
+<p>«Quid habes, Esther? Ego sum frater tuus, noli metuere.
+Non morieris: non enim pro te, sed pro omnibus
+hæc lex constituta est. Accede igitur et tange sceptrum.</p>
+
+<p>Cumque illa reticeret, tulit auream virgam et posuit super
+collum ejus, et osculatus est eam, et ait: cur mihi non
+loqueris?</p>
+
+<p>Quæ respondit: Vidi te, Domine, quasi angelum Dei, et
+conturbatum est cor meum præ timore gloriæ tuæ. Valdè
+enim mirabilis es, Domine, et facies tua plena est gratiarum.</p>
+
+<p>Cumque loqueretur, rursùs corruit, et p&oelig;nè exanimata
+est. Rex autem turbabatur, etc.</p>
+</div>
+
+<p>Je l'avouerai, ce dialogue me plaît peut-être encore
+plus que celui de Racine; il me pénètre davantage;
+après l'avoir lu, je suis plus attendri,
+plus ému. Que de sentimens dans cette seule interrogation:
+<i lang="la" xml:lang="la">cur mihi non loqueris?</i> et quelle image
+sublime dans cette réponse d'Esther: <i lang="la" xml:lang="la">vidi te, Domine,
+quasi angelum Dei, etc.</i> Disons aussi que la
+haute poésie n'est peut-être pas susceptible de cette
+extrême simplicité, qui fait tout le charme du
+morceau que nous venons de voir; et que si Racine
+est moins touchant (ce dont tout le monde pourrait
+encore ne pas convenir), il le rachète bien
+<span class="pagenum"><a id="Page_13"> 13</a></span>
+par la force de son expression et la beauté de ses
+images. D'ailleurs, il est impossible de rendre
+mieux, ni plus fidèlement que notre poète, toute
+la première partie de ce dialogue. Le latin dit:
+<i lang="la" xml:lang="la">Quid habes, Esther? Ego sum frater tuus, noli
+metuere.</i> Et Racine:</p>
+
+<p class="quote">Esther, que craignez-vous? suis-je pas votre frère?</p>
+
+<p>Et l'image de la colère de Dieu, substituée à celle
+de l'ange dans la bouche d'Esther, par le développement
+que le poète lui a donné, acquiert aussi
+cette supériorité de force que toute la scène française
+a sur l'expression naïve du livre sacré. C'est
+une chose digne de remarque que de voir combien
+Racine, même dans les détails de son plan, s'est
+peu écarté de la <cite>Bible</cite>. Presque toutes les scènes
+principales en sont tirées, comme celle où Esther
+adresse sa prière à Dieu, celle d'Assuérus que l'on
+vient de voir, celle d'Assuérus avec Asaph, celle
+où la reine divulgue le secret de sa naissance, etc.
+Ces entraves, que Racine a mises à son imagination,
+n'ont fait qu'ajouter à sa gloire par le mérite
+de la difficulté vaincue, et ont donné aux
+poètes un modèle de la manière de traiter des
+sujets très-connus.</p>
+
+<p>Quel dommage que le défaut principal que nous
+avons indiqué dans le caractère d'Esther, nous
+empêche aussi de nous livrer à toute l'admiration
+qu'inspire la scène où se développe l'action de
+<span class="pagenum"><a id="Page_14"> 14</a></span>
+la pièce, par la chûte d'Aman! Nous sommes
+fâchés de voir Esther parler si éloquemment,
+lorsque nous voyons que, non contente de servir
+son peuple, elle veut encore satisfaire son propre
+ressentiment. Cependant, ce morceau pour la
+diction étant un des plus beaux de cette tragédie,
+je ne puis me refuser au plaisir d'en transcrire
+ici quelques endroits.</p>
+
+<div class="poetry"><div class="stanza">
+<p>Ce Dieu, maître absolu de la terre et des cieux,</p>
+<p>N'est point tel que l'erreur le figure à vos yeux.</p>
+<p>L'Éternel est son nom, le monde est son ouvrage:</p>
+<p>Il entend les soupirs de l'humble qu'on outrage,</p>
+<p>Juge tous les mortels avec d'égales lois,</p>
+<p>Et du haut de son trône interroge les rois.</p>
+</div></div>
+
+<p>Ces vers sont d'une perfection où peut-être l'on
+n'atteindra jamais. On a toujours aimé à voir deux
+grands génies lutter ensemble dans les mêmes
+sujets; et ces sortes de parallèles, lorsque ce n'est
+point la prévention qui les a faits, ont toujours
+tourné au profit du goût. C'est pourquoi je rapporterai
+ici quelques strophes sur Dieu, tirées
+d'une ode de J.-B. Rousseau.</p>
+
+<div class="poetry"><div class="stanza">
+<p>Les Cieux instruisent la terre</p>
+<p>A révérer leur auteur:</p>
+<p>Tout ce que leur globe enserre</p>
+<p>Célèbre un dieu créateur.</p>
+<p>Quel plus sublime cantique</p>
+<p>Que ce concert magnifique</p>
+<div><span class="pagenum"><a id="Page_15"> 15</a></span></div>
+<p>De tous les célestes corps!</p>
+<p>Quelle grandeur infinie,</p>
+<p>Quelle divine harmonie</p>
+<p>Résultent de leurs accords!</p>
+</div>
+<div class="stanza">
+<p>De sa puissance immortelle,</p>
+<p>Tout parle, tout instruit:</p>
+<p>Le jour au jour la révèle;</p>
+<p>La nuit l'annonce à la nuit.</p>
+<p>Ce grand et superbe ouvrage</p>
+<p>N'est point pour l'homme un langage</p>
+<p>Obscur et mystérieux;</p>
+<p>Son adorable structure</p>
+<p>Est la voix de la nature</p>
+<p>Qui se fait entendre aux yeux.</p>
+</div>
+<div class="stanza">
+<p class="i9">(<span class="smcap">ODE II</span>, liv. <span class="smcap">I</span><sup>er</sup>).</p>
+</div></div>
+
+<p>Un troisième auteur, célèbre aussi, a traité le
+même sujet, et l'on a voulu le comparer aux deux
+autres; c'est pourquoi j'en parle ici. Voltaire a
+dit, dans sa <cite>Henriade</cite>:</p>
+
+<div class="poetry"><div class="stanza">
+<p>Au-delà de leur cours, et loin dans cet espace,</p>
+<p>Où la matière nage, et que Dieu seul embrasse,</p>
+<p>Sont des soleils sans nombre et des mondes sans fin;</p>
+<p>Dans cet abîme immense, il leur ouvre un chemin.</p>
+<p>Par-delà tous ces cieux, le Dieu des cieux réside.</p>
+</div></div>
+
+<p>On sent combien ces vers sont faibles, même le
+dernier, qui est gâté par le terme prosaïque de
+<em>par-delà</em>. D'ailleurs, les <em>au-delà</em>, <em>loin</em>, <em>par-delà</em>,
+qui disent toujours la même chose, font un mauvais
+effet, ainsi que la conjonction <em>et</em> qui commence
+<span class="pagenum"><a id="Page_16"> 16</a></span>
+les seconds hémistiches des trois premiers
+vers; enfin, les relatifs <em>où</em>, <em>que</em> et le <em>dans</em> du
+quatrième vers, embarrassent la marche, et
+jettent dans ce morceau une lenteur insupportable.
+Racine dit tout de suite:</p>
+
+<p class="quote">L'Éternel est son nom, le monde est son ouvrage.</p>
+
+<p>Et Rousseau, non moins vîte:</p>
+
+<div class="poetry"><div class="stanza">
+<p>De sa puissance éternelle,</p>
+<p>Tout parle, tout instruit.</p>
+</div></div>
+
+<p>Précision, justesse, beauté d'expression, tout se
+trouve dans ces vers. L'imagination, frappée de
+coups précipités, n'a pas le temps de se refroidir,
+et reste étonnée.</p>
+
+<p>On ne peut s'empêcher, en parlant de descriptions
+poétiques de la grandeur de Dieu,
+de citer les vers que Racine le fils a faits sur ce
+sujet, dans son <cite>Poème sur la Grâce</cite>. On y remarque
+ces trois vers, qui ne sont pas indignes du nom
+qu'il portait:</p>
+
+<div class="poetry"><div class="stanza">
+<p>Il vole sur les vents, il s'assied sur les cieux;</p>
+<p>Il a dit à la mer: Brise-toi sur la rive;</p>
+<p>Et dans son lit étroit, la mer reste captive.</p>
+</div></div>
+
+<p>Le reste du morceau est d'une diction un peu
+faible.</p>
+
+<p>En continuant la tirade d'Esther, que j'ai commencé
+<span class="pagenum"><a id="Page_17"> 17</a></span>
+à citer, on trouve encore deux beaux
+morceaux contre lesquels J. B. Rousseau semble
+avoir voulu lutter. Je ne crois pas sortir de mon
+sujet, lorsque j'en rapproche tout ce qui peut y
+ressembler: c'est un moyen plus sûr d'en faire
+ressortir les beautés, et de les mieux apprécier.
+Citons les deux auteurs.</p>
+
+<div class="poetry"><div class="stanza">
+<p>Mais, pour punir enfin nos maîtres à leur tour,</p>
+<p>Dieu fit choix de Cyrus avant qu'il vît le jour,</p>
+<p>L'appela par son nom, le promit à la terre,</p>
+<p>Le fit naître, et soudain l'arma de son tonnerre,</p>
+<p>Brisa les fiers remparts et les portes d'airain,</p>
+<p>Mit des superbes rois la dépouille en sa main,</p>
+<p>De son temple détruit vengea sur eux l'injure.</p>
+<p>Babylone paya nos pleurs avec usure.</p>
+<p>Cyrus, par lui vainqueur, publia ses bienfaits,</p>
+<p>Regarda notre peuple avec des yeux de paix,</p>
+<p>Nous rendit et nos lois et nos fêtes divines;</p>
+<p>Et le temple déjà sortait de ses ruines.</p>
+<p>Mais, de ce roi si sage héritier insensé,</p>
+<p>Son fils interrompit l'ouvrage commencé,</p>
+<p>Fut sourd à nos douleurs. Dieu rejeta sa race,</p>
+<p>Le retrancha lui-même, et vous mit à sa place.</p>
+</div></div>
+
+<p>Tout le monde sent la beauté de ces vers. Combien
+cette coupe est heureuse!</p>
+
+<div class="poetry"><div class="stanza">
+<p>L'appela par son nom, le promit à la terre,</p>
+<p>Le fit naître, et soudain, etc.</p>
+</div></div>
+
+<p>C'est là le grand art du poète, et que Virgile
+<span class="pagenum"><a id="Page_18"> 18</a></span>
+possède si éminemment. La monotonie, qui, je
+crois, est naturelle à la poésie française en général,
+par le peu d'inversions qu'elle peut se permettre,
+et en particulier aux vers alexandrins, à cause de
+la rigueur avec laquelle la suspension de l'hémistiche
+est observée, rend infiniment précieuses
+toutes ces tournures qui brisent les vers, sans
+offenser l'oreille<a name="FNanchor_3" id="FNanchor_3" href="#Footnote_3" class="fnanchor">&nbsp;[3]</a>.</p>
+
+<p>J. B. Rousseau, dans son <cite>Ode aux Princes
+chrétiens</cite>, fait le tableau suivant:</p>
+
+<div class="poetry"><div class="stanza">
+<p>La Palestine enfin, après tant de ravages,</p>
+<p>Vit fuir ses ennemis, comme on voit les nuages</p>
+<p>Dans le vague des airs fuir devant l'Aquilon;</p>
+<p>Et des vents du midi la dévorante haleine</p>
+<p class="i4"> N'a consumé qu'à peine</p>
+<p>Leurs ossemens blanchis dans les champs d'Ascalon.</p>
+</div>
+<div class="stanza">
+<p>De ses temples détruits et cachés sous les herbes,</p>
+<p>Sion vit relever ses portiques superbes,</p>
+<p>De notre délivrance auguste monument:</p>
+<p>Et d'un nouveau David la valeur noble et sainte</p>
+<p class="i4"> Semblait, dans leur enceinte,</p>
+<p>D'un royaume éternel jeter les fondemens.</p>
+</div>
+<div class="stanza">
+<div><span class="pagenum"><a id="Page_19"> 19</a></span></div>
+<p>Mais chez ses successeurs, la discorde insolente,</p>
+<p>Allumant le flambeau d'une guerre sanglante,</p>
+<p>Énerva leur puissance en corrompant leurs m&oelig;urs;</p>
+<p>Et le ciel irrité, ressuscitant l'audace</p>
+<p class="i4"> D'une coupable race,</p>
+<p>Se servit des vaincus pour punir les vainqueurs.</p>
+</div></div>
+
+<p>Voilà deux modèles de narration poétique. Enfin,
+voyons encore ces deux maîtres exprimant une
+même idée; et puis nous chercherons à faire un
+parallèle entr'eux.</p>
+
+<p>Esther, toujours dans le morceau que nous
+avons cité, dit:</p>
+
+<div class="poetry"><div class="stanza">
+<p>Ciel! verra-t-on toujours, par de cruels esprits,</p>
+<p>Des princes les plus doux l'oreille environnée,</p>
+<p>Et du bonheur public la source empoisonnée, etc.</p>
+</div></div>
+
+<p>Rousseau, dans l'<cite>Ode sur la mort du prince de
+Conti</cite>, fait usage de la même figure, en parlant
+de la flatterie:</p>
+
+<div class="poetry"><div class="stanza">
+<p>Le pauvre est à couvert de ses ruses obliques;</p>
+<p>Orgueilleuse, elle suit la pourpre et les faisceaux;</p>
+<p>Serpent contagieux, qui des sources publiques</p>
+<p class="i4"> Empoisonne les eaux.</p>
+</div></div>
+
+<p>Un homme vraiment touché des beautés de la
+poésie, ne pourra, je crois, jamais donner la
+préférence à l'un des deux auteurs sur l'autre,
+dans les morceaux que nous avons comparés.
+Tout ce que l'on peut faire, c'est, il me semble,
+d'assigner le caractère propre de chacun d'eux. En
+<span class="pagenum"><a id="Page_20"> 20</a></span>
+général, on peut remarquer qu'il y a un luxe de
+poésie plus grand dans Rousseau, plus de hardiesse
+dans son expression, une marche plus décidée.
+Rien de beau comme cette comparaison:</p>
+
+<div class="poetry"><div class="stanza">
+<p>La Palestine enfin, après tant de ravages,</p>
+<p>Vit fuir ses ennemis, comme on voit les nuages</p>
+<p>Dans le vague des airs fuir devant l'Aquilon, etc.</p>
+</div></div>
+
+<p>Et quelle grandeur dans cette idée!</p>
+
+<div class="poetry"><div class="stanza">
+<p><b>. . . .</b> Semblait dans leur enceinte,</p>
+<p>D'un royaume éternel jeter les fondemens.</p>
+</div></div>
+
+<p>Dans Racine, règne une majesté plus noble et
+plus calme, une harmonie peut-être plus mélodieuse,
+plus soutenue. Quelle superbe image dans
+ce seul vers!</p>
+
+<p class="quote">Et le temple déjà sortait de ses ruines.</p>
+
+<p>Que résulte-t-il de ce que nous disons? c'est
+qu'en parlant des deux auteurs, nous avons caractérisé
+presque le style propre des genres dans
+lesquels ils ont écrit. Esther, parlant à Assuérus,
+est plus pressée d'exposer le sujet de sa plainte,
+et n'a pas le temps d'accumuler des comparaisons;
+mais le poète lyrique, livré tout entier à son
+enthousiasme, s'abandonne à tous les écarts de
+l'imagination, et passe d'une idée à l'autre, à
+mesure que la ressemblance des objets qui l'environnent,
+<span class="pagenum"><a id="Page_21"> 21</a></span>
+avec son sujet principal, vient les offrir
+à son esprit. Aussi, en développant les mêmes
+idées, Racine et Rousseau n'ont rien dans leurs
+vers qui se ressemble; et c'est pourquoi tous deux
+ils ont acquis la perfection.</p>
+
+<p>Lorsqu'on étudie beaucoup ces deux grands
+écrivains, on voit combien ils sont nourris de la
+lecture des livres saints, ces véritables dépôts de
+la plus haute poésie. Rien ne peut élever l'imagination
+comme la lecture fréquente de ces ouvrages.
+Quelle beauté dans <cite>les Cantiques de Salomon</cite>
+et dans les <cite>Psaumes de David</cite>! Quelle verve
+brûlante dans le prophète Isaïe! et quelle touchante
+simplicité dans l'<em>Evangile</em>! Là, les idées,
+dans leur marche fière, n'ont pas besoin, pour
+étonner, de se revêtir de l'éclat emprunté des
+paroles, ni de l'arrangement mécanique des mots;
+mais belles de leur propre beauté, elles se présentent
+toujours seules et n'en paraissent que
+plus sublimes. C'est là que le style s'habitue à
+une concision énergique, et l'écrivain à resserrer
+son expression à proportion que son idée
+s'agrandit; il n'est aucun genre de beauté dont
+ces livres ne nous offrent des modèles que l'on
+n'a point encore égalés. Rien, dans aucune langue,
+est-il exprimé d'une manière plus touchante que
+ce verset de l'évangéliste Mathieu:</p>
+
+<p class="blockquote">
+«Vox in Ramâ audita est; ploratus, et ululatus multus:
+Rachel plorans filios suos, et noluit consolari, quia non sunt.»</p>
+
+<p><span class="pagenum"><a id="Page_22"> 22</a></span>
+Et dans la Bible, ces mots d'un jeune prince,
+qui, condamné à la mort pour avoir transgressé
+la loi, en goûtant d'un peu de miel, dit en expirant:</p>
+
+<p class="blockquote">
+»Gustans, gustavi paululùm mellis, in summitate virgæ,
+et ecce morior.»</p>
+
+<p>Qu'on lise la première olympique adressée à
+Hiéron, ou quelques-unes des belles odes d'Horace,
+comme celle à Drusus; y trouvera-t-on plus
+de feu et de poésie que dans les morceaux suivans,
+tirés au hasard d'Isaïe:</p>
+
+<div class="blockquote">
+<p>«Nisi Dominus exercituum reliquisset nobis semen, quasi
+Sodoma fuissemus, et quasi Gomorrha, similes essemus.</p>
+
+<p>»Audite verbum Domini, principes Sodomorum, percipite
+auribus legem Dei nostri, populus Gomorrhae.</p>
+
+<p>»Quæ mihi multitudinem victimarum vestrarum, dicit
+Dominus! plenus sum. Holocaustæ arietum et adipem pinguium
+et sanguinem vitulorum, et agnorum et hircorum
+nolui.</p>
+
+<p>»Ne offeratis ultrà sacrificium frustrà: incensum. Abominatio
+est mihi. Neomeniam et sabbatum, et festivitates
+alias non feram; iniqui sunt cætus vestri.</p>
+
+<p>»Et cum extenderitis manus vestras, avertam oculos
+meos à vobis; et cum multiplicaveritis orationem, non
+exaudiam: manus enim vestræ sanguine plenæ sunt.</p>
+
+<p>»Lavamini, mundi estote, auferte malum cogitationum
+vestrarum ab oculis meis: quiescite agere perversè.»</p>
+</div>
+
+<p>Quel mouvement dans toutes ces tournures:
+<span class="pagenum"><a id="Page_23"> 23</a></span>
+<i lang="la" xml:lang="la">Audite, quo mihi, ne offeratis, lavamini!</i> Et quel
+feu dans la seconde strophe! Le prophète s'est à
+peine donné le temps de dire: nous serions comme
+les habitans de Sodome et de Gomorrhe; qu'emporté
+par son indignation, dès la phrase suivante,
+il les traite de princes de Sodome, de peuple de
+Gomorrhe; voilà la véritable marche lyrique. Enfin,
+quelle image plus belle peut montrer combien
+Dieu pénètre profondément dans le fond de
+notre âme, que celle-ci: <i lang="la" xml:lang="la">Auferte malum cogitationum
+vestrarum ab oculis meis</i>.</p>
+
+<p class="quote">Éloignez de mes yeux vos coupables pensées.</p>
+
+<p>Rousseau, dans ses Odes sacrées, a fait connaître
+David; et tout le monde est à portée de juger
+combien il est rempli de traits du plus grand
+sublime; c'est pourquoi je n'en citerai rien. Mais,
+disons en passant, avec Klopstock<a name="FNanchor_4" id="FNanchor_4" href="#Footnote_4" class="fnanchor">&nbsp;[4]</a>, ce rival
+unique que l'Europe ait à opposer à Milton: «Qu'il
+ne suffit pas, pour un auteur qui travaille dans
+le genre sacré, d'avoir profondément étudié la
+religion, qu'il faut encore qu'elle ait formé son
+âme de cette main ferme, que l'homme de probité
+sait si bien reconnaître.» Cette pensée d'un
+homme de génie étranger est peut-être la plus
+grande réfutation des inculpations atroces faites
+au Pindare moderne.</p>
+
+<p><span class="pagenum"><a id="Page_24"> 24</a></span>
+On s'est plu souvent à comparer Racine, comme
+poète, à J.-B. Rousseau. Je n'ai jamais bien démêlé
+les motifs de ceux qui travaillaient à acquérir
+au premier une réputation à laquelle il paraît
+n'avoir jamais prétendu; car on n'est pas un
+lyrique, pour avoir fait quelques ch&oelig;urs de tragédie;
+encore moins l'est-on assez pour être mis
+à côté de l'auteur des <cite>Odes à la fortune</cite>, <cite>au comte
+du Luc</cite>, <cite>au prince Eugène</cite>, et de vingt autres non
+moins belles. J'ai vu seulement que ces parallèles
+avaient souvent servi de prétexte pour tâcher de
+rabaisser ce Rousseau, si beau dans ses ouvrages,
+si ferme dans ses malheurs.</p>
+
+<p>Comparons, par exemple, les stances sur la
+calomnie, qui se trouvent dans l'un des ch&oelig;urs
+<cite>d'Esther</cite>, avec l'ode de Rousseau sur le même
+sujet:</p>
+
+<div class="poetry"><div class="stanza">
+<p>Rois, chassez la calomnie;</p>
+<p>Ses criminels attentats,</p>
+<p>Des plus paisibles états</p>
+<p>Troublent l'heureuse harmonie.</p>
+</div>
+<div class="stanza">
+<p>Sa fureur, de sang avide,</p>
+<p>Poursuit partout l'innocent.</p>
+<p>Rois, prenez soin de l'absent</p>
+<p>Contre sa langue homicide.</p>
+</div>
+<div class="stanza">
+<p>De se montrer si farouche,</p>
+<p>Craignez la feinte douceur:</p>
+<p>La vengeance est dans son c&oelig;ur,</p>
+<p>Et la pitié dans sa bouche.</p>
+</div>
+<div class="stanza">
+<div><span class="pagenum"><a id="Page_25"> 25</a></span></div>
+<p>La fraude adroite et subtile,</p>
+<p>Sème de fleurs son chemin:</p>
+<p>Mais sur ses pas vient enfin</p>
+<p>Le repentir inutile.</p>
+</div></div>
+
+<p>Ces vers sont certainement fort beaux. Il y a
+de la force dans ceux-ci:</p>
+
+<div class="poetry"><div class="stanza">
+<p>Sa fureur, de sang avide,</p>
+<p>Poursuit partout l'innocent, etc.</p>
+</div></div>
+
+<p>Ainsi que dans les deux vers suivans:</p>
+
+<div class="poetry"><div class="stanza">
+<p>La vengeance est dans son c&oelig;ur,</p>
+<p>Et la pitié dans sa bouche.</p>
+</div></div>
+
+<p>quoiqu'il eût fallu peut-être tâcher de renverser
+les deux vers, afin de réserver le trait le plus
+fort pour le dernier.</p>
+
+<p>Mais écoutons Rousseau:</p>
+
+<div class="poetry"><div class="stanza">
+<p>O Dieu, qui punis les outrages</p>
+<p>Que reçoit l'humble vérité,</p>
+<p>Venge-toi... détruis les ouvrages</p>
+<p>De ces lèvres d'iniquité;</p>
+<p>Et confonds cet homme parjure,</p>
+<p>Dont la bouche non moins impure,</p>
+<p>Publie avec légèreté</p>
+<p>Les mensonges que l'imposture</p>
+<p>Invente avec malignité.</p>
+</div>
+<div class="stanza">
+<div><span class="pagenum"><a id="Page_26"> 26</a></span></div>
+<p>Quel rempart, quelle autre barrière</p>
+<p>Pourra défendre l'innocent,</p>
+<p>Contre la fraude meurtrière</p>
+<p>De l'impie adroit et puissant!</p>
+<p>Sa langue aux feintes préparée,</p>
+<p>Ressemble à la flèche acérée</p>
+<p>Qui part et frappe en un moment:</p>
+<p>C'est un feu léger dès l'entrée,</p>
+<p>Que suit un long embrâsement.</p>
+</div>
+<div class="stanza">
+<p class="i9">(<span class="smcap">Ode XII</span>, liv. <span class="smcap">I</span><sup>er</sup>).</p>
+</div></div>
+
+<p>Assurément, il y a bien plus de force et de poésie
+dans ces strophes de J.-B. Rousseau; l'expression
+de <em>lèvres d'iniquité</em>, est une de ces expressions
+créées par le génie. Quelle énergie dans ces
+vers:</p>
+
+<div class="poetry"><div class="stanza">
+<p>Sa langue aux feintes préparée,</p>
+<p>Ressemble à la flèche acérée</p>
+<p>Qui part et frappe en un moment.</p>
+</div></div>
+
+<p>Et la belle image qui termine cette strophe,
+est rendue avec une élégance et une concision
+étonnantes.</p>
+
+<p>Il est bien inconcevable que M. l'abbé Batteux,
+pour prouver que le moelleux manquait à Rousseau,
+ne se soit jamais avisé de comparer qu'un
+morceau de celui-ci avec Racine, où c'est Racine
+qui précisément a tout l'avantage de la force, et
+Rousseau celui du moelleux. C'est être bien malheureux
+dans son choix. Nous lisons, dans les
+<cite>Principes de la littérature</cite>, ou <cite>Traité de la poésie</cite>
+<span class="pagenum"><a id="Page_27"> 27</a></span>
+<em>lyrique</em><a name="FNanchor_5" id="FNanchor_5" href="#Footnote_5" class="fnanchor">&nbsp;[5]</a>, qu'on compare (ce qui pour le coup
+n'est ni moelleux, ni harmonieux) l'ode qui
+commence par ces mots:</p>
+
+<p class="quote">J'ai vu mes tristes journées,</p>
+
+<p>qui est sans contredit celle où il y a le plus de moelleux,
+avec le ch&oelig;ur <cite>d'Esther</cite>:</p>
+
+<p class="quote">Pleurons et gémissons.</p>
+
+<p>C'est le même sentiment qui règne dans l'un et
+dans l'autre morceau. Il ne sera point difficile de
+le sentir, il faut comprendre ce que vous voulez
+dire. J'avoue que, pour moi, je n'y entends rien.
+Quelle comparaison y a-t-il à faire entre les paroles
+d'un convalescent qui parle de son mal, et
+les gémissemens d'une troupe de femmes qui sont
+près d'être égorgées, ainsi que toute leur nation?
+Je n'ai jamais vu de sentimens qui se ressemblassent
+moins; encore si ces femmes étaient déjà
+sauvées, le sentiment aurait au moins cette ressemblance
+que, dans les deux morceaux, il serait
+question d'un danger passé; mais il n'y a rien
+de cela. Dans Rousseau, celui qui parle exprime
+sa joie, parce qu'il n'a plus rien à craindre; et
+dans Racine, au contraire, ses femmes ont tout
+à craindre, puisqu'elles sont des victimes sur lesquelles
+le couteau est levé, et qui s'attendent à
+<span class="pagenum"><a id="Page_28"> 28</a></span>
+tout moment à être frappées. Mais enfin, puisque
+M. l'abbé Batteux veut qu'on compare, comparons
+et mettons nos lecteurs à portée de juger
+sur-le-champ. Racine dit:</p>
+
+<div class="poetry"><div class="stanza">
+<p class="i4"> Quel carnage de toutes parts!</p>
+<p>On égorge à la fois les enfans, les vieillards,</p>
+<p class="i6"> Et la s&oelig;ur et le frère,</p>
+<p class="i6"> Et la fille et la mère,</p>
+<p class="i4"> Le fils dans les bras de son père!</p>
+<p>Que de corps entassés, que de membres épars,</p>
+<p class="i6"> Privés de sépulture,</p>
+<p class="i4"> Grand Dieu! tes saints sont la pâture</p>
+<p class="i4"> Des tigres et des léopards!</p>
+</div></div>
+
+<p>J'ai beau chercher dans l'Ode de Rousseau rien
+qui ressemble à cet endroit, je n'y trouve que les
+vers suivans, qui sont remplis de cette mélancolie
+douce, si naturelle au convalescent échappé
+d'une grande maladie, et qui se rappelle le danger
+qu'il a couru:</p>
+
+<div class="poetry"><div class="stanza">
+<p>J'ai vu mes tristes journées</p>
+<p>Décliner vers leur penchant;</p>
+<p>Au midi de mes années,</p>
+<p>Je touchais à mon couchant;</p>
+<p>La mort déployant ses ailes,</p>
+<p>Couvrait d'ombres éternelles</p>
+<p>La clarté dont je jouis;</p>
+<p>Et dans cette nuit funeste,</p>
+<p>Je cherchais en vain le reste</p>
+<p>De mes jours évanouis.</p>
+</div>
+<div class="stanza">
+<p class="i9">(Ode <span class="smcap">XV</span>, liv. <span class="smcap">I</span><sup>er</sup>).</p>
+</div></div>
+
+<p><span class="pagenum"><a id="Page_29"> 29</a></span>
+Mais voyons encore plus loin, peut-être comprendrons-nous
+ce que veut dire M. l'abbé Batteux.
+Je trouve dans le ch&oelig;ur <cite>d'Esther</cite>:</p>
+
+<div class="poetry"><div class="stanza">
+<p class="i4"> Arme-toi, viens nous défendre;</p>
+<p>Descends tel qu'autrefois la mer te vit descendre;</p>
+<p class="i2"> Que les méchans apprennent aujourd'hui</p>
+<p class="i4"> A craindre ta colère;</p>
+<p>Qu'ils soient comme la poudre et la paille légère,</p>
+<p class="i4"> Que le vent chasse devant lui.</p>
+</div></div>
+
+<p>Il n'y a rien non plus de tout cela dans l'Ode de
+Rousseau. J'y lis la strophe suivante, écrite toujours
+avec le même moelleux, et cette même harmonie
+que la première.</p>
+
+<div class="poetry"><div class="stanza">
+<p>Mais ceux qui, de sa menace,</p>
+<p>Comme moi, sont rachetés,</p>
+<p>Annonceront à leur race</p>
+<p>Vos célestes vérités.</p>
+<p>J'irai, Seigneur, dans vos temples,</p>
+<p>Réchauffer, par mes exemples,</p>
+<p>Les mortels les plus glacés;</p>
+<p>Et vous offrant mon hommage,</p>
+<p>Leur montrer l'unique usage</p>
+<p>Des jours que vous leur laissez.</p>
+</div></div>
+
+<p>C'est assurément être doué d'une manière de
+voir bien étrange, que de trouver, dans ces morceaux,
+de quoi faire un parallèle, et de nous citer
+ce ch&oelig;ur <cite>d'Esther</cite>, pour preuve de moelleux
+<span class="pagenum"><a id="Page_30"> 30</a></span>
+dans le style. Mais il n'y en a pas, car jamais moelleux
+n'eût été plus mal placé; c'était de la force
+qu'il fallait, et c'est bien ce que Racine a senti.
+Aussi voyons-nous qu'autant Rousseau, dans ses
+vers, est ici doux, harmonieux, touchant, autant
+Racine est mâle, vigoureux et ferme dans ses
+descriptions. Cependant, comme on est toujours
+conséquent, même dans ses erreurs, M. l'abbé
+Batteux finit par nous dire avec élégance: «On
+verra (après cette judicieuse comparaison faite)
+que si M. Rousseau a eu un grand nombre des
+parties nécessaires pour former les grands lyriques,
+il y en a quelques-unes qu'il n'a pas eues,
+ou qu'il n'a eues que dans un degré ordinaire.»</p>
+
+<p>Voilà assurément un morceau d'une logique et
+d'une littérature bien parfaites.</p>
+
+<p>Mais revenons aux strophes de nos deux auteurs
+<em>sur la flatterie</em>, que j'ai citées et qui sont un
+peu plus susceptibles de comparaison. Conclurai-je
+de ce que celles de Rousseau sont supérieures,
+qu'il était plus grand lyrique? J'avoue
+que je le crois depuis long-temps; et les <cite>Cantiques</cite>
+de Racine comparés aux <cite>Odes sacrées</cite> de Rousseau
+me le prouveraient assez: mais ce n'est jamais
+par les parallèles de morceaux tirés des
+ch&oelig;urs, avec des odes, que je voudrais me décider
+à porter ce jugement. Les deux auteurs sont
+toujours dans des positions différentes; et s'ils
+ont quelquefois les mêmes sentimens ou les
+mêmes idées à traiter, les personnages qu'ils ont à
+<span class="pagenum"><a id="Page_31"> 31</a></span>
+faire parler sont bien différens; et par la manière
+dont ils modifient leur style, ils détruisent toute
+possibilité de comparaison. Ici, par exemple, l'un
+fait parler de jeunes filles, l'autre parle en son propre
+nom. Il eût été du dernier ridicule que leur
+langage fût le même; d'ailleurs, l'on s'exprime toujours
+d'une manière plus énergique, lorsqu'on se
+plaint d'un vice qui nous opprime seuls, que
+quand on parle de ce vice en général, ou que
+l'on est plusieurs ensemble victimes de ses effets.
+J'en reviendrai donc à dire encore qu'ils ont parfaitement
+fait tous deux, mais qu'il faut bien se
+garder de les comparer. Cependant, nous lisons,
+dans certaine brochure de Voltaire, intitulée
+<cite>Eloge de Crébillon</cite>, où pourtant personne n'est
+loué, excepté Voltaire lui-même, que les ch&oelig;urs
+d'<cite>Athalie</cite> et d'<cite>Esther</cite>, sont tout ce que les Français
+ont de plus parfait dans le genre lyrique. Cela est
+un peu difficile à croire, quand on a lu les <cite>Odes
+sacrées</cite> <span class="smcap">VII</span> et <span class="smcap">VIII</span>, l'<cite>Ode au comte du Luc</cite>, celle
+<cite>au prince de Vendôme sur son retour de Malte</cite>,
+et l'<cite>Epode</cite> de J.-B. Rousseau, qui peut seule être
+regardée comme un des plus beaux poèmes de la
+langue française. D'ailleurs, serait-il juste, si ce
+même Rousseau eût laissé deux ou trois scènes de
+tragédie, parfaitement écrites et dialoguées, que
+ses admirateurs voulussent l'exalter en le mettant,
+comme poète tragique, à côté de Racine ou de
+Voltaire? Les hommes sont bien étranges de circonscrire
+volontairement le cercle de leurs plaisirs,
+<span class="pagenum"><a id="Page_32"> 32</a></span>
+et de pousser la cruauté jusqu'à se nier eux-mêmes
+leurs jouissances intérieures. Nous n'avons
+déjà pas trop de grands hommes; et d'ailleurs,
+on n'élève personne en abaissant un rival. Réconcilions
+donc deux écrivains que la postérité semble
+avoir voulu brouiller, et qui, s'ils eussent été
+contemporains, se seraient admirés et se seraient
+complus dans la gloire l'un de l'autre. Racine et
+Rousseau sont des modèles que peut-être on n'égalera
+jamais. Etudions-les; voilà l'hommage que
+leur doivent leurs partisans respectifs; et rappelons-nous
+que le plus grand ennemi de notre lyrique,
+son censeur le plus injuste, a cependant
+dit de lui, dans un de ses momens où la haine
+n'usurpait pas les droits de la vérité:</p>
+
+<div class="poetry"><div class="stanza">
+<p class="i1"> «Tu vis sa muse. . . . . . . .</p>
+<p>Manier d'une main savante,</p>
+<p>De David la lyre imposante,</p>
+<p>Et le flageolet de Marot.»</p>
+</div>
+<div class="stanza">
+<p class="i9">(<cite>Temple du goût.</cite>)</p>
+</div></div>
+
+<p>Ce qui distingue surtout Racine et Rousseau
+de tous les autres poètes, c'est qu'ils ont presque
+toujours cette pureté de style et cette finesse de
+goût qui les rendent classiques, et qui font qu'on
+peut se livrer sans réserve à la lecture de leurs
+ouvrages. Tous deux ils ont écrit avec la correction
+de Boileau; mais ils avaient de plus l'imagination
+et la sensibilité, que celui-ci n'avait pas. En général
+cependant, si l'on veut une idée juste de la
+<span class="pagenum"><a id="Page_33"> 33</a></span>
+perfection en littérature, ce sont ces trois auteurs
+qu'il faut prendre, et qui, chacun dans leur genre,
+sont placés à la tête des autres écrivains. Ce beau
+triumvirat fera toujours les délices et le désespoir
+des poètes qui écriront après eux.</p>
+
+<p>Puisque j'en suis au chapitre des opinions littéraires,
+je ne puis m'empêcher de dire un mot de
+cette question oiseuse, et pourtant si souvent
+agitée, de savoir si une <em>tragédie</em> est plus difficile
+à faire qu'une <em>ode</em>. Ces discussions, en général,
+n'ont pas été agitées par amour pur des lettres:
+la jalousie les faisait naître, et la haine les dictait.
+Pour moi qui ne suis point jaloux, et qui ne hais
+personne, puisque je n'ai jamais prétendu être
+auteur, et que personne ne m'a fait de mal, je pourrais
+me tromper, mais au moins je n'aurai pas
+cherché à me tromper moi-même. Il me semble
+donc qu'on a trop écrit pour la tragédie, et pas
+assez pour l'ode. En effet, ne pourrait-on pas dire
+en faveur de celle-ci, que les Français ne comptent
+encore qu'un lyrique<a name="FNanchor_6" id="FNanchor_6" href="#Footnote_6" class="fnanchor">&nbsp;[6]</a>, tandis qu'ils ont plusieurs
+poètes tragiques? Ne pourrait-on pas citer
+un Lamotte, qui, avec l'esprit seulement, mais
+sans talent, a pourtant laissé une tragédie que
+l'on revoit encore avec plaisir, tandis que de son
+énorme volume d'odes, pas une ne lui a survécu?
+Ne pourrait-on pas citer Voltaire, dont le recueil
+<span class="pagenum"><a id="Page_34"> 34</a></span>
+en ce genre est peut-être plus mauvais encore
+que celui de Lamotte? Ne pourrait-on pas dire
+enfin que les Anglais n'ont que Cowley<a name="FNanchor_7" id="FNanchor_7" href="#Footnote_7" class="fnanchor">&nbsp;[7]</a>, qui
+même n'est pas très estimé parmi eux, et que leurs
+richesses lyriques se bornent presque à la seule
+ode de Dryden sur la fête d'Alexandre? Que conclure
+de tout cela? que l'ode est un genre plus
+difficile; non, mais que la perfection en tout l'est
+infiniment. Me voilà sans doute un peu loin d'<cite>Esther</cite>;
+mais ayant eu Racine et Rousseau à mettre
+plusieurs fois en parallèle, j'ai été charmé qu'on
+ne pût se méprendre sur mes vrais sentimens.
+Je reviens à mon sujet.</p>
+
+<p>En poursuivant nos remarques sur <cite>Esther</cite>, les
+vers suivans me semblent dignes d'être cités:</p>
+
+<div class="poetry"><div class="stanza">
+<p>Toi qui, d'un même joug souffrant l'oppression,</p>
+<p>M'aidais à soupirer les malheurs de Sion.</p>
+</div></div>
+
+<p><em>Aider à soupirer les malheurs</em>, est une expression
+infiniment poétique, pour dire, <em>aider à supporter
+le chagrin que causent les malheurs</em>. Je
+l'ai rencontrée rarement dans d'autres tragédies,
+et je crois qu'elle est du nombre de celles qui
+s'emploient plus particulièrement dans des sujets
+de sainteté. Il en est de même des expressions
+suivantes:</p>
+
+<p class="quote">Dieu tient le c&oelig;ur des rois entre ses mains puissantes.</p>
+
+<p><span class="pagenum"><a id="Page_35"> 35</a></span>
+La phrase plus ordinairement employée est
+<em>tenir dans ses mains</em>, et <em>avoir entre les mains</em>; ce
+qui ne signifie pas toujours la même chose. Mais
+il est des occasions, comme dans ce vers de Racine,
+où l'une et l'autre manière de parler s'emploient
+et sont synonymes:</p>
+
+<div class="poetry"><div class="stanza">
+<p>Un mot de votre bouche, en terminant mes peines,</p>
+<p>Peut rendre Esther heureuse, entre toutes les reines.</p>
+</div></div>
+
+<p>L'expression <em>entre toutes les reines</em> est une
+expression empruntée de l'écriture sainte, et
+devrait signifier <em>seule entre toutes les reines</em>,
+dans la même acception que Racine lui donne
+plus bas, lorsque Zarès dit à Aman:</p>
+
+<p class="quote">Seul entre tous les grands, par la reine invité,</p>
+
+<p>Mais il est visible que, dans le premier exemple,
+cette expression doit signifier <em>plus heureuse que
+toutes les reines</em>; car elle n'est plus en concurrence
+avec personne, puisqu'elle l'a déjà emporté
+sur toutes ses rivales; et sûrement elle ne veut
+pas dire qu'elle désire être la seule heureuse de
+toutes les reines: cela serait cruel. Je crois donc
+l'expression de Racine peu juste dans cet endroit.</p>
+
+<div class="poetry"><div class="stanza">
+<p class="i5"> Un roi sage.....</p>
+
+<p><b>. . . . . . . . . . . . . . . . . .</b></p>
+<p>Est le plus beau présent des cieux:</p>
+<p>La veuve en sa défense espère;</p>
+<p>De l'orphelin il est le père,</p>
+<span class="pagenum"><a id="Page_36"> 36</a></span>
+<p>Et les larmes du juste implorant son appui,</p>
+<p class="i2"> Sont précieuses devant lui.</p>
+</div></div>
+
+<p>Cette expression charmante, de <em>larmes précieuses
+devant lui</em>, qui paraît aussi être consacrée
+à la poésie sainte, a été employée par Rousseau.
+Il a dit dans sa VI<sup>e</sup> <cite>Ode sacrée</cite>:</p>
+
+<div class="poetry"><div class="stanza">
+<p>Mais l'humble ressent son appui (<em>du roi juste</em>),</p>
+<p>Et les larmes de l'innocence</p>
+<p>Sont précieuses devant lui.</p>
+</div></div>
+
+<p><cite>Athalie</cite>, <cite>Esther</cite> et les <cite>Odes sacrées</cite> de Rousseau
+sont les trésors de ces expressions sublimes
+et de ces images propres au genre sacré. Je ne
+toucherai pas au premier ouvrage, il y aurait trop
+à citer; en voici quelques exemples tirés des deux
+derniers:</p>
+
+<div class="poetry"><div class="stanza">
+<p>Que ma bouche et mon c&oelig;ur, et tout ce que je suis,</p>
+<p>Rendent honneur au Dieu qui m'a donné la vie.</p>
+</div></div>
+
+<p>Quelle expression que <em>tout ce que je suis</em>! et
+quelle leçon pour ceux qui parlent toujours de
+mon être, d'espace, nager dans l'espace, et tout
+ce froid langage métaphysique!</p>
+
+<div class="poetry"><div class="stanza">
+<p>Ministre du festin, de grâce, dites-nous,</p>
+<p>Quel mêts à ce cruel, quel vin préparez-vous?</p>
+</div>
+<div class="stanza">
+<p class="i4">1<sup>er</sup> ISRAÉLITE.</p>
+</div>
+<div class="stanza">
+<p>Le sang de l'orphelin.</p>
+</div>
+<div class="stanza">
+<div><span class="pagenum"><a id="Page_37"> 37</a></span></div>
+<p class="i4">2<sup>me</sup> ISRAÉLITE.</p>
+</div>
+<div class="stanza">
+<p class="i9"> Les pleurs des misérables.</p>
+</div>
+<div class="stanza">
+<p class="i4">1<sup>er</sup> ISRAÉLITE.</p>
+</div>
+<div class="stanza">
+<p>Sont ses mêts les plus agréables...</p>
+</div>
+<div class="stanza">
+<p class="i4">2<sup>me</sup> ISRAÉLITE.</p>
+</div>
+<div class="stanza">
+<p>C'est son breuvage le plus doux.</p>
+</div></div>
+
+<p>Le calme, à l'aspect de ces horreurs, serait, il
+me semble, déplacé dans un sujet profane; il faudrait
+s'émouvoir et employer le langage de l'indignation.
+Ici la tranquillité naît de l'entière confiance
+dans la justice divine, et devient sublime.</p>
+
+<div class="poetry"><div class="stanza">
+<p class="i5"> Dieu rejeta sa race,</p>
+<p>Le retrancha lui-même, et vous mit à sa place.</p>
+</div></div>
+
+<p>Les phrases <em>rejeter sa race</em>, pour ne le plus
+protéger; et <em>le retrancha lui-même</em>, pour le fit
+mourir, sont de véritables conquêtes pour la langue,
+quoiqu'elles appartiennent particulièrement
+au langage sacré.</p>
+
+<p>C'est par une ellipse à peu près semblable
+qu'Isaïe a dit:</p>
+
+<p class="blockquote">
+»Dereliquerunt Dominum, blasphemaverunt sanctum
+Israël, abalienati sunt retrorsum.»</p>
+
+<p>Ils ont abandonné le Seigneur; ils ont blasphémé
+le saint d'Israël; ils se sont retirés.<a name="FNanchor_8" id="FNanchor_8" href="#Footnote_8" class="fnanchor">&nbsp;[8]</a></p>
+
+<p><span class="pagenum"><a id="Page_38"> 38</a></span>
+La phrase <em>ils se sont retirés</em> (abalienati sunt
+retrorsum), est ici pour <em>abandonner le culte</em>.</p>
+
+<p>Voici maintenant quelques expressions du
+même genre, tirées de J.-B. Rousseau. Je ne ferai
+que les indiquer.</p>
+
+<div class="poetry"><div class="stanza">
+<p>L'ambitieux immodéré,</p>
+<p>Et des eaux du siècle altéré,</p>
+<p>N'ose paraître en sa présence.</p>
+</div>
+<div class="stanza">
+<p class="i9">(<span class="smcap">ODE VI</span>, liv. <span class="smcap">I</span><sup>er</sup>.)</p>
+</div></div>
+
+<div class="poetry"><div class="stanza">
+<p>De ton dieu la haine assoupie,</p>
+<p>Est prête à s'éveiller sur toi.</p>
+</div>
+<div class="stanza">
+<p class="i9">(<span class="smcap">EPODE</span>, liv. <span class="smcap">I</span><sup>er</sup>.)</p>
+</div></div>
+
+<div class="poetry"><div class="stanza">
+<p class="i2"> Tu peux de ta lumière auguste</p>
+<p class="i2"> Éclairer les yeux du juste,</p>
+<p class="i2"> Rendre sain un c&oelig;ur dépravé,</p>
+<p class="i2"> En cèdre transformer l'arbuste,</p>
+<p>Et faire un vase élu d'un vase réprouvé.</p>
+</div>
+<div class="stanza">
+<p class="i9">(<span class="smcap">ÉPODE</span>, liv. <span class="smcap">I</span><sup>er</sup>.)</p>
+</div></div>
+
+<p>Tout le monde sent combien cette langue est
+belle et majestueuse, combien ces locutions de <em>la
+colère qui s'éveille sur quelqu'un</em>, <em>le vase élu changé
+en un vase réprouvé</em>, <em>les eaux du siècle</em>, pour dire
+<em>les vices</em>; combien, dis-je, elles sont particulières
+et inhérentes au genre sacré. Je ne prétends pas
+dire par là qu'il soit impossible d'en employer
+quelques-unes dans les sujets profanes. Depuis
+quelque temps même, rien n'est si commun que
+de multiplier l'emploi et le sens des mots, en
+transportant, par exemple, des termes d'arts dans
+des sujets littéraires. Ces sortes de néologismes
+<span class="pagenum"><a id="Page_39"> 39</a></span>
+enrichissent une langue, et provoquent souvent
+un nouvel ordre d'idées, en présentant à l'esprit
+des images nouvelles. D'ailleurs, le génie peut
+tout. Poursuivons.</p>
+
+<p>Ce Racine, si doux et si tendre, a souvent des
+expressions et des images aussi sublimes que Corneille.
+Qu'on lise les vers suivans:</p>
+
+<div class="poetry"><div class="stanza">
+<p>Et sur mes faibles mains, fondant leur délivrance,</p>
+<p>Il me fait d'un empire accepter l'espérance.</p>
+</div></div>
+
+<p><em>Accepter l'espérance d'un empire</em> est une expression
+elliptique de la plus grande hardiesse.</p>
+
+<div class="poetry"><div class="stanza">
+<p>Tu sais combien je hais leurs fêtes criminelles,</p>
+<p>Et que je mets au rang des profanations,</p>
+<p>Leur table, leurs festins et leurs libations;</p>
+<p>Que même cette pompe où je suis condamnée,</p>
+<p>Ce bandeau dont il faut que je paraisse ornée,</p>
+<p>Dans ces jours solennels, à l'orgueil dédiés,</p>
+<p>Seule, et dans le secret je le foule à mes pieds;</p>
+<p>Qu'à ces vains ornemens, je préfère la cendre,</p>
+<p>Et n'ai du goût qu'aux pleurs que tu me vois répandre.</p>
+</div></div>
+
+<p>Ce morceau nous offre plusieurs remarques à
+faire. Commençons par admirer combien il est
+hardi de dire, <em>être condamné à la pompe</em>. Le contraste
+qui semble exister dans ces deux termes,
+étonne d'abord; mais un moment de réflexion
+nous fait bientôt sentir toute la justesse et la profondeur
+de l'idée; et de là naît le sublime de l'expression.</p>
+
+<p><span class="pagenum"><a id="Page_40"> 40</a></span>
+Cependant la tirade, en général, n'est pas sans
+quelques taches. Le second vers,</p>
+
+<p class="quote">Et que je mets au rang des profanations,</p>
+
+<p>est un peu lent, à cause de <em>et que</em> qui en retarde
+trop la marche.</p>
+
+<p class="quote">Seule, et dans le secret je le foule à mes pieds.</p>
+
+<p>Le relatif <em>le</em>, dans ce vers, est un peu loin de
+son substantif. Celui-ci,</p>
+
+<p class="quote">Et n'ai de goût qu'aux pleurs que tu me vois répandre,</p>
+
+<p>pèche contre la syntaxe. On ne dit pas, <em>avoir du
+goût au spectacle</em>, mais <em>avoir du goût pour le
+spectacle</em>. D'ailleurs, <em>qu'aux pleurs que</em> est désagréable.
+Disons pourtant que, du temps de Racine,
+il était encore assez commun de dire <em>avoir du
+goût à quelque chose</em>, comme l'on dit encore,
+<em>avoir regret à son argent, à ses plaisirs passés</em>;
+mais alors le substantif ne doit pas être précédé
+de l'article. Cette faute se rencontre souvent
+dans les contemporains de Racine. Enfin, le
+vers suivant mérite d'être remarqué.</p>
+
+<p class="quote">Dans ces jours solennels, à l'orgueil dédiés.</p>
+
+<p>L'usage voudrait ici le mot <em>consacrés</em>, parce
+qu'on dit <em>consacrer ses jours à la patrie, à la</em>
+<span class="pagenum"><a id="Page_41"> 41</a></span>
+<em>gloire</em>, et non pas <em>dédier ses jours à la patrie,
+à la gloire</em>. Cependant je suis bien loin de donner
+cette observation pour une critique; je
+trouve au contraire l'expression <em>dédiés</em> fort belle,
+quoique latine. Quelques critiques ont blâmé
+Malherbe d'avoir dit, dans sa belle ode à Duperrier:</p>
+
+<div class="poetry"><div class="stanza">
+<p>Le malheur de ta fille, aux enfers descendue,</p>
+<p>Par un commun trépas, etc.</p>
+</div></div>
+
+<p>Je ne crois cependant pas que beaucoup de
+poètes voulussent répéter avec l'abbé Batteux,
+qu'il nous faut maintenant une circonlocution,
+et dire <em>le trépas dont personne n'est exempt</em><a name="FNanchor_9" id="FNanchor_9" href="#Footnote_9" class="fnanchor">&nbsp;[9]</a>.
+C'est là, au contraire, ce qu'il ne nous faut pas;
+car nous voulons, aussi bien que nos pères, des
+beautés; et la circonlocution ne serait qu'une platitude.
+Que l'on critique ces sortes de licences lorsqu'il
+n'en résulte aucune beauté, la sévérité devient
+alors justice, parce que la licence, dans
+ce cas, prouve l'ignorance... de la langue ou la
+faiblesse du génie: mais lorsqu'elles servent à
+donner un tour plus vif à l'idée, une plus grande
+précision au vers, on doit en faire la remarque
+pour ceux qui étudient la langue, mais non pas
+les proscrire. Quel poète, par exemple, sacrifierait
+à la sévérité grammaticale l'expression de
+<span class="pagenum"><a id="Page_42"> 42</a></span>
+Maynard, dans une très-belle Ode trop peu
+connue.</p>
+
+<div class="poetry"><div class="stanza">
+<p class="i2"> Romps tes fers, bien qu'ils soient dorés.</p>
+<p class="i2"> Fuis les injustes adorés,</p>
+<p>Et demeure toi-même à l'exemple du sage.</p>
+</div></div>
+
+<p>Et celle-ci, plus belle encore, de J. B. Rousseau:</p>
+
+<div class="poetry"><div class="stanza">
+<p>Lançant vos traits venimeux,</p>
+<p>Osez, digne du tonnerre,</p>
+<p>Attaquer ce que la terre</p>
+<p>Eut jamais de plus fameux.</p>
+</div></div>
+
+<p><em>Injustes adorés</em>, pour des <em>hommes injustes que
+l'on adore</em>; <em>demeure toi-même</em>, pour <em>garde ton
+propre caractère</em>; enfin <em>dignes du tonnerre</em>, pour
+<em>mériter d'être frappés de la foudre</em>, sont des latinismes
+si l'on veut; mais avant tout, ce sont des
+beautés, et dès-lors précieuses.</p>
+
+<p>Racine dit:</p>
+
+<p class="quote">L'affreux tombeau pour jamais les dévore.</p>
+
+<p>Et ailleurs:</p>
+
+<div class="poetry"><div class="stanza">
+<p>Souvent avec prudence un outrage enduré</p>
+<p>Aux honneurs les plus hauts a servi de degré.</p>
+</div></div>
+
+<p><em>Un tombeau qui dévore</em>, un <em>outrage qui sert de
+degré aux honneurs</em>, sont des hardiesses non
+seulement permises, mais admirées.</p>
+
+<p class="quote">J'ai foulé sous les pieds, remords, crainte, pudeur.</p>
+
+<p><span class="pagenum"><a id="Page_43"> 43</a></span>
+Ce vers est remarquable par le rapprochement
+d'une action physique sur des êtres moraux. Il
+n'a cependant rien qui blesse: mais il faut avoir
+un goût bien sûr pour employer ces façons de
+parler sans tomber dans le mauvais goût.</p>
+
+<div class="poetry"><div class="stanza">
+<p>Ainsi puisse à jamais, contre tes ennemis,</p>
+<p>Le bruit de ta valeur te servir de barrière!</p>
+</div></div>
+
+<p>Il est facile de voir tout ce que la pensée gagne
+ici par la hardiesse de l'expression, et combien
+l'homme doit être grand, quand le bruit seul de
+son nom en impose à ses ennemis. Ce vers en rappelle
+un autre non moins beau du même auteur:</p>
+
+<p class="quote">Déjà de votre gloire on adorait le bruit.</p>
+
+<p>L'image suivante est remplie d'agrément:</p>
+
+<p class="quote">Il erre à la merci de sa propre inconstance.</p>
+
+<p>Malherbe avait dit, avec assez peu d'élégance,
+dans sa consolation à Charitée:</p>
+
+<div class="poetry"><div class="stanza">
+<p>Et livriez de si belles choses</p>
+<p>A la merci de la douleur.</p>
+</div></div>
+
+<p>Et dans la première églogue de Segrais, on
+trouve deux vers charmans:</p>
+
+<div class="poetry"><div class="stanza">
+<p>Errant à la merci de ses inquiétudes,</p>
+<p>Sa douleur l'entraînait aux noires solitudes.</p>
+</div></div>
+
+<p><span class="pagenum"><a id="Page_44"> 44</a></span>
+Les poètes se rencontrent tous les jours; et il
+y a grande apparence que Segrais n'a pas plus copié
+Malherbe, que Racine n'a copié l'un et l'autre.</p>
+
+<p>Le vers suivant est d'une grande force, et renferme
+le mot <em>regorger</em>, dans une acception que le
+style noble admet rarement.</p>
+
+<div class="poetry"><div class="stanza">
+<p>On verra<b>. . . . . . . . . . . . . . . . . .</b></p>
+<p><b>. . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . .</b></p>
+<p>Le sang de vos sujets regorger jusqu'à vous.</p>
+</div></div>
+
+<p>La phrase est parfaitement grammaticale, le
+verbe <em>regorger</em> est un verbe neutre, et se construit
+aussi avec le régime simple. Ainsi on peut
+dire: <em>Ces masses de pierres jetées dans ce bassin
+ont fait regorger l'eau</em><a name="FNanchor_10" id="FNanchor_10" href="#Footnote_10" class="fnanchor">&nbsp;[10]</a>. Cependant le mot <em>regorger</em>
+s'emploie plus souvent au figuré, et alors il
+exige un régime composé. Ainsi, on dit: <em>regorger
+d'or, regorger de sang</em>. En poésie, on a recours
+le plus souvent aux sens figurés des mots pour les
+ennoblir; ici, au contraire, Racine rétablit le sens
+propre d'un mot peu usité, et sait encore par-là
+lui donner plus de force. C'est que Racine, outre
+son génie, avait une parfaite connaissance de sa
+langue, étude trop négligée par les jeunes littérateurs.</p>
+
+<p>Hydaspe dit à Aman:</p>
+
+<p class="quote">L'heureux Aman a-t-il quelques secrets ennuis?</p>
+
+<p><span class="pagenum"><a id="Page_45"> 45</a></span></p>
+
+<div class="poetry"><div class="stanza">
+<p class="i6">AMAN.</p>
+</div>
+<div class="stanza">
+<p>Peux-tu le demander, dans la place où je suis?</p>
+</div></div>
+
+<p>Ce trait est profond et digne de Corneille. Cependant,
+il eût peut-être fallu que le dernier hémistiche
+fût plus détaché du premier pour présenter
+l'idée d'une manière plus frappante.</p>
+
+<p>Rien n'est plus brillant en poésie que les gradations;
+mais elles demandent un art extrême. Il
+faut toujours observer la règle de cette figure, qui
+exige que le trait qui suit l'emporte de beaucoup
+pour la force, sur celui qui le précède, et que le
+dernier enfin les efface tous. Racine nous en offre
+un modèle dans ces vers du rôle d'Aman:</p>
+
+<div class="poetry"><div class="stanza">
+<p>Mardochée est coupable; et que faut-il de plus?</p>
+<p>Je prévins donc contre eux l'esprit d'Assuérus;</p>
+<p>J'inventai des couleurs, j'armai la calomnie;</p>
+<p>J'intéressai sa gloire, il trembla pour sa vie.</p>
+</div></div>
+
+<p>Quelle vivacité dans ces deux derniers vers!
+quels coups redoublés! et comme ils sont bien
+terminés par le plus terrible: <em>il trembla pour sa
+vie!</em></p>
+
+<p class="quote">Nulle paix pour l'impie; il la cherche, elle fuit.</p>
+
+<p>Ce vers vole presqu'aussi vîte que la pensée.
+Maynard, dans l'Ode dont j'ai parlé plus haut, a
+un trait d'une rapidité aussi sublime. Il dit à Alcippe:</p>
+
+<div class="poetry"><div class="stanza">
+<p>La cour méprise ton encens;</p>
+<p>Ton rival monte, et tu descends.</p>
+</div></div>
+
+<p><span class="pagenum"><a id="Page_46"> 46</a></span>
+M. l'abbé d'Olivet<a name="FNanchor_11" id="FNanchor_11" href="#Footnote_11" class="fnanchor">&nbsp;[11]</a>, au sujet du vers de Racine,
+fait une remarque de grammaire bien importante;
+il dit: «Je doute que le pronom relatif
+<em>la</em>, puisse être mis après <em>nulle paix</em>»; et il s'appuie
+de cette règle de Vaugelas «qu'on ne doit
+pas mettre de relatif après un nom sans article.»
+Cependant il n'admet cette règle que pour le relatif
+<em>le</em>, et non pas pour le relatif <em>qui</em>. Dans la
+phrase, <em>il la cherche</em>, le <em>la</em> semble en effet dire
+<em>il cherche nulle paix</em>, puisque ces deux mots ne
+font qu'un sens et sont inséparables. Pascal,
+dans ses <cite>Lettres provinciales</cite>, l'ouvrage le plus pur
+de la langue française, a fait aussi la même faute.
+On lit dans sa <span class="smcap">VII</span><sup>e</sup> lettre (édit. 1766, vol. <em>in</em>-12,
+pag. 97): «Et ce n'a pas été sans raison. La voici.&mdash;Je
+la sais bien, lui dis-je.» Pour pouvoir dire, <em>la
+voici, je la sais</em>, il aurait fallu qu'il y eût <em>et ce
+n'a pas été sans une bonne raison</em>, ou une phrase
+équivalente, dans laquelle le substantif fut précédé
+d'un article.</p>
+
+<p>Là où l'on aime à trouver surtout Racine, c'est
+dans ces images gracieuses, où son imagination
+féconde s'est plu à embellir une expression peu
+noble, à enrichir d'un mot créé une idée sans
+cela trop commune, enfin à métamorphoser,
+pour ainsi dire tous les objets sur lesquels elle
+promène ses regards. Citons-en quelques exemples.</p>
+
+<p><span class="pagenum"><a id="Page_47"> 47</a></span></p>
+
+<div class="poetry"><div class="stanza">
+<p>L'une d'un sang fameux vantait les avantages;</p>
+<p>L'autre, pour se parer de superbes atours,</p>
+<p>Des plus adroites mains empruntait le secours.</p>
+</div></div>
+
+<p>Ces deux derniers vers n'avaient assurément
+qu'une idée bien commune à exprimer; mais
+comme tout est embelli par le charme du style!</p>
+
+<p class="quote">Je ne trouve qu'en vous je ne sais quelle grâce.</p>
+
+<p>Le terme de <em>je ne sais quoi</em> semblait appartenir
+à la familiarité de la conversation ou de la
+comédie; cependant, dans le vers cité, il paraît
+être placé si naturellement, que l'élégance, loin
+d'en être blessée, en contracte un air de naturel,
+qui ajoute ici au mérite de l'expression, parce que
+ce naturel sied à merveille au langage d'un amant.
+Aman dit ailleurs, d'une manière aussi heureuse:</p>
+
+<p class="quote">Un je ne sais quel trouble empoisonne ma joie.</p>
+
+<p>Tout le monde a cité ces vers où les exemples
+de mots communs, ennoblis par notre poète,
+sont frappans:</p>
+
+<p class="quote">Baiser avec respect le pavé de tes temples.</p>
+
+<p>Et celui-ci, dans <cite>Athalie</cite>:</p>
+
+<p class="quote">Ai-je besoin du sang des boucs et des génisses?</p>
+
+<p><span class="pagenum"><a id="Page_48"> 48</a></span>
+En voici un où cette hardiesse n'a pas été heureuse.</p>
+
+<p>Racine fait dire à une Israélite:</p>
+
+<p class="quote">Mes s&oelig;urs, j'entends du bruit dans la chambre prochaine.</p>
+
+<p>Ce vers pèche par trop de familiarité. Le mot
+<em>chambre</em> surtout est choquant. Mais la phrase
+<em>payer avec usure</em>, qui est du nombre de celles que
+l'on appelle des phrases faites, et par conséquent
+appartenant au langage familier, a été employée
+avec beaucoup de bonheur par Racine, dans le
+vers suivant:</p>
+
+<p class="quote">Babylone paya nos pleurs avec usure.</p>
+
+<p>Le vers est noble, et la phrase <em>payer avec usure</em>,
+loin de paraître basse, ajoute même à l'énergie.</p>
+
+<p>Rien n'est plus gracieux que les images suivantes.
+En parlant de jeunes filles emmenées en
+captivité, <cite>Esther</cite> dit:</p>
+
+<div class="poetry"><div class="stanza">
+<p>Jeunes et tendres fleurs par le sort agitées,</p>
+<p>Sous un ciel étranger, comme moi transportées,</p>
+<p>Dans un lieu séparé de profanes témoins,</p>
+<p>Je mets à les former mon étude et mes soins.</p>
+</div></div>
+
+<p>Cette image nous intéresse à la fois, nous émeut
+de compassion. On ne saurait mieux peindre la
+situation de jeunes filles sans soutien, jetées au
+<span class="pagenum"><a id="Page_49"> 49</a></span>
+milieu d'une nation qui leur est étrangère.</p>
+
+<div class="poetry"><div class="stanza">
+<p class="i2"> Ma vie à peine a commencé d'éclore,</p>
+<p class="i4"> Je tomberai comme une fleur</p>
+<p class="i5"> Qui n'a vu qu'une aurore.</p>
+<p class="i5"> Hélas! si jeune encore,</p>
+<p>Par quel crime ai-je pu mériter mon malheur?</p>
+</div></div>
+
+<p>Il est impossible de lire rien de plus parfait;
+toutes ces images sont fraîches, gracieuses et touchantes
+dans la bouche de jeunes filles.</p>
+
+<p class="quote">Ma vie à peine a commencé d'éclore,</p>
+
+<p>est de l'imagination la plus aimable et la plus
+riante.</p>
+
+<p>Aman veut demander à Hydaspe quelle protection
+Mardochée peut avoir à la cour. Un autre
+poète aurait fait de cette idée un vers qui n'eût
+été ni bon ni mauvais; mais Racine a dit:</p>
+
+<p class="quote">Sur quel roseau fragile a-t-il mis son appui?</p>
+
+<p>Et ailleurs, Hydaspe, pour demander à Aman
+qui jamais fut plus heureux que lui, dit:</p>
+
+<p class="quote">Eh! qui jamais du ciel eut des regards plus doux?</p>
+
+<p>Toujours des images! et voilà ce qui distingue
+particulièrement la langue de Racine. Lorsqu'il a
+<span class="pagenum"><a id="Page_50"> 50</a></span>
+de belles idées à exprimer, quelque long récit à
+faire, ou des passions à traiter, il est impossible,
+en exceptant cependant l'amour, que d'autres
+poètes puissent approcher de lui, ou même qu'ils
+parviennent quelquefois à l'égaler; mais quand il
+faut substituer une image à l'idée simple, dire
+une chose que tout le monde a dite, son heureuse
+imagination laisse bien loin tous ses rivaux.</p>
+
+<p>Citons un des tableaux les plus agréables qui
+se trouve dans <cite>Esther</cite>:</p>
+
+<div class="poetry"><div class="stanza">
+<p class="i2"> Tous ses jours paraissent charmans:</p>
+<p class="i2"> L'or éclate en ses vêtemens;</p>
+<p>Son orgueil est sans borne, ainsi que ses richesses;</p>
+<p>Jamais l'air n'est troublé de ses gémissemens;</p>
+<p>Il s'endort, il s'éveille au son des instrumens;</p>
+<p class="i2"> Son c&oelig;ur nage dans la molesse.</p>
+<p class="i2"> Pour comble de prospérité,</p>
+<p>Il espère revivre en sa postérité;</p>
+<p>Et d'enfans à sa table une riante troupe</p>
+<p>Semble boire avec lui la joie à pleine coupe.</p>
+</div></div>
+
+<p>Toujours cette manie du poète de donner à
+chaque idée l'expression et l'harmonie qui lui est
+propre. Quel calme dans ce vers:</p>
+
+<p class="quote">Jamais l'air n'est troublé de ses gémissemens.</p>
+
+<p>Et cet <em>il s'endort</em> qui coupe le vers, avec quel art
+il peint, par sa chûte lourde, l'accablement du
+sommeil! Je n'ai pas besoin d'avertir combien est
+<span class="pagenum"><a id="Page_51"> 51</a></span>
+belle l'image qui termine le morceau, et combien
+est hardie l'expression de <em>boire la joie à pleine
+coupe</em>.</p>
+
+<p>Voyons encore Rousseau, avec son énergie et
+son feu ordinaires, exprimant les mêmes images:</p>
+
+<div class="poetry"><div class="stanza">
+<p>Cette mer d'abondance où leur âme se noie,</p>
+<p>Ne craint ni les écueils, ni les vents rigoureux:</p>
+<p>Ils ne partagent point nos fléaux douloureux;</p>
+<p>Ils marchent sur les fleurs, ils nagent dans la joie;</p>
+<p class="i2"> Le sort n'ose changer pour eux.</p>
+</div></div>
+
+<p>On voit tout de suite, comme dans le premier
+exemple, l'imagination créatrice et le pinceau du
+grand maître; et l'on aime, après avoir admiré
+les vers de Racine cités plus haut, à payer un
+juste tribut d'éloge à ceux-ci:</p>
+
+<p class="quote">Cette mer d'abondance où leur âme se noie,</p>
+
+<p>qui est magnifique, ainsi que le dernier,</p>
+
+<p class="quote">Le sort n'ose changer pour eux.</p>
+
+<p><em>Le sort qui n'ose changer</em>, est de la plus grande
+force.</p>
+
+<p>Pourquoi si peu de poètes ont-ils été doués de
+cette sensibilité profonde, si nécessaire à celui
+qui veut traiter tour à tour les douceurs et les emportemens
+<span class="pagenum"><a id="Page_52"> 52</a></span>
+de l'amour? Pourquoi n'a-t-on recours
+le plus souvent qu'au seul Racine, quand
+on parle de cette passion? Et je ne dis pas cela des
+poètes tragiques seulement, mais encore de presque
+tous ceux qui ont écrit dans les autres genres;
+cependant, ils se disent tous inspirés par la sensibilité
+et par l'amour. Ce moyen est si sûr pour
+plaire, qu'on ne pense pas à l'impossibilité qu'il y
+a d'en imposer au c&oelig;ur. Qu'est-il arrivé? c'est que
+la plupart des poètes ont rempli leurs ouvrages
+de définitions de ces sentimens, et que très-peu
+les font reconnaître au langage qui leur est propre.
+Ils n'en eussent pas parlé ainsi, s'ils en avaient
+réellement été pénétrés, car ils auraient su qu'il
+est certaines affections de l'âme dont les définitions
+sont aussi inutiles qu'impossibles à faire,
+parce qu'elles ne sont comprises de personne.
+L'homme qui n'aura point connu cette passion,
+ne vous entendra pas; et vous ne pourrez jamais
+la rendre que faiblement à celui qui l'aura éprouvée.
+En effet, est-il rien de plus ridicule que de
+vouloir définir l'amour, la sensibilité, la tendresse?
+Leurs nuances fines et imperceptibles se
+font sentir; mais elles échappent, lorsqu'on veut
+les saisir; et il en sera toujours d'elles comme du
+plus grand nombre des choses; on dira plutôt
+ce qu'elles ne sont pas que ce qu'elles sont. Un
+amant a-t-il jamais cherché à expliquer la passion
+qui le tourmente? non, il en est incapable; les
+idées, les mots, tout lui manque. Il pense à celle
+<span class="pagenum"><a id="Page_53"> 53</a></span>
+qu'il aime; c'est là tout ce qu'il peut dire; il est
+condamné à renfermer sa passion au-dedans de
+lui-même, ou à ne la manifester que par la joie,
+la tristesse, le dépit, le chagrin, et d'autres mouvemens
+semblables et passagers. L'amour n'a pas
+permis que son secret fût révélé; l'homme ne le possède
+qu'avec l'impossibilité de le divulguer, et il en
+perd le souvenir au moment où sa passion cesse,
+car ce secret n'est jamais que l'amour même. Voilà
+ce que les Corneille semblent n'avoir pas senti,
+lorsqu'ils ont mis dans la bouche de leurs amantes
+ces maximes d'amour, si froides et si éloignées de
+la nature. Dans Racine au contraire, Hermione,
+Roxane, ne me débitent aucune sentence, ne
+cherchent point à me faire comprendre qu'elles
+aiment par des définitions ou par des raisonnemens.
+Mais je les vois tour-à-tour accabler leurs
+amans de reproches et s'efforcer de les attendrir,
+prendre la résolution de les abandonner et les
+chercher partout, vouloir bannir leur image de
+leur c&oelig;ur et parler sans cesse d'eux. C'est alors
+que je reconnais l'amour et que je m'intéresse à
+ceux qui l'éprouvent, parce que je ne doute plus
+que cette passion ne les tyrannise. Mais quel c&oelig;ur
+il faut avoir pour cela, et quelle irritabilité dans
+l'imagination, pour être frappé de tout et pour
+pouvoir tout exprimer! Ce devait sans doute
+être une âme de feu que celle d'où sont partis les
+emportemens de Roxane, les reproches amers
+d'Hermione, les douces plaintes de Bérénice, et
+<span class="pagenum"><a id="Page_54"> 54</a></span>
+les fureurs de Phèdre. Aussi, si quelques anciens
+ont peint l'amour avec la même force que Racine,
+il n'y a ni anciens ni modernes qui puissent jamais
+être mis au-dessus de lui; il semble qu'en parlant
+d'<cite>Esther</cite>, l'éloge de cette partie du talent de
+ce grand poète ne dût pas y trouver place. En
+effet, on avait demandé à Racine une pièce sans
+amour, il le promit; mais fut-il en état de tenir
+parole? et dépendait-il de lui qu'on ne reconnût,
+même dans ce sujet sacré, la plume brûlante qui
+avait exprimé tous les mouvemens de l'amour?
+car, qu'est-ce que l'amour, si ceci n'en est point?</p>
+
+<div class="poetry"><div class="stanza">
+<p>Croyez-moi, chère Esther, ce sceptre, cet empire,</p>
+<p>Et ces profonds respects que la terreur inspire,</p>
+<p>A leur pompeux éclat mêlent peu de douceur,</p>
+<p>Et fatiguent souvent leur triste possesseur.</p>
+<p>Je ne trouve qu'en vous je ne sais quelle grâce</p>
+<p>Qui me charme toujours, et jamais ne me lasse.</p>
+<p>De l'aimable vertu doux et puissans attraits!</p>
+<p>Tout respire en Esther l'innocence et la paix;</p>
+<p>Du chagrin le plus noir, elle écarte les ombres,</p>
+<p>Et fait des jours sereins de mes jours les plus sombres.</p>
+<p>Que dis-je! sur ce trône, assis auprès de vous,</p>
+<p>Des astres ennemis j'en crains moins le courroux,</p>
+<p>Et crois que votre front prête à mon diadême</p>
+<p>Un éclat qui le rend respectable aux dieux même.</p>
+<p>Osez donc me répondre, et ne me cachez pas</p>
+<p>Quel sujet important conduit ici vos pas,</p>
+<p>Quel intérêt, quels soins vous agitent, vous pressent.</p>
+<p>Je vois qu'en m'écoutant, vos yeux au ciel s'adressent.</p>
+<p>Parlez: de vos désirs le succès est certain,</p>
+<p>Si ce succès dépend d'une mortelle main.</p>
+</div></div>
+
+<p><span class="pagenum"><a id="Page_55"> 55</a></span>
+Sans doute, celui qui parlait ainsi était inspiré
+par l'amour. Assuérus n'est content que lorsqu'il
+est auprès d'<cite>Esther</cite>; il voudrait pouvoir ne la jamais
+quitter: à son aspect, le chagrin fait place au
+plaisir; assis à côté d'elle, il ne craint plus ni les
+astres ennemis, ni les dieux; il est attentif à ses
+moindres mouvemens; il la presse, il la supplie
+de lui révéler son secret. Il la voit lever les yeux
+au ciel; l'inquiétude s'empare de son esprit, il ne
+se possède plus; et il finit par lui dire en amant
+aveugle, sans savoir ce qu'elle exigera:</p>
+
+<div class="poetry"><div class="stanza">
+<p class="i2"> De vos désirs le succès est certain,</p>
+<p>Si ce succès dépend d'une mortelle main.</p>
+</div></div>
+
+<p>Voilà le véritable langage de la passion. Et
+quelle diction! quelle énergie dans ces vers!</p>
+
+<div class="poetry"><div class="stanza">
+<p class="i6"> Ce sceptre et cet empire</p>
+<p>A leur pompeux éclat mêlent peu de douceur,</p>
+<p>Et fatiguent souvent leur triste possesseur.</p>
+</div></div>
+
+<p>Et quel charme dans les deux suivans!</p>
+
+<div class="poetry"><div class="stanza">
+<p>Du chagrin le plus noir elle écarte les ombres,</p>
+<p>Et fait des jours sereins de mes jours les plus sombres.</p>
+</div></div>
+
+<p>Rien n'est plus dans le caractère de la passion
+que ces sortes de répétitions, ni plus agréable que
+ces oppositions de mots, comme <em>sereins</em> et <em>sombres</em>
+<span class="pagenum"><a id="Page_56"> 56</a></span>
+qui se trouvent dans le même vers. C'est là ce qui
+fait la beauté de ce vers de Virgile:</p>
+
+<p class="quote">Te, veniente die, te, decedente, canebat.</p>
+
+<p>Quelques taches légères s'aperçoivent pourtant
+dans ce beau morceau. Les critiques ressemblent
+à ceux qui examinent de grands tableaux d'histoire,
+une loupe à la main. Les défauts qu'ils
+aperçoivent au moyen de leur vue artificielle, disparaissent
+lorsqu'on examine l'ensemble du tableau,
+mais n'en sont pas moins des défauts. Au
+reste, cette loupe est plus nécessaire pour Racine
+que pour tout autre; et puisque nous avons tant
+fait que de nous en servir, profitons-en pour découvrir
+encore quelques petites imperfections.</p>
+
+<div class="poetry"><div class="stanza">
+<p>Croyez-moi, chère Esther, ce sceptre, cet empire,</p>
+<p>Et ces profonds respects que la terreur inspire,</p>
+<p>A leur pompeux éclat mêlent peu de douceur,</p>
+<p>Et fatiguent souvent leur triste possesseur.</p>
+</div></div>
+
+<p>Il y a ici une petite faute, parce que des trois
+nominatifs qui régissent la même phrase, il y en a
+un qui ne peut point la régir. Dégageons ces vers
+de la tournure poétique, et nous aurons, <em>ce
+sceptre, cet empire et ces profonds respects fatiguent
+leur possesseur</em>. On conçoit bien le <em>possesseur
+d'un sceptre, d'un empire</em>, mais non pas
+le <em>possesseur de respects</em>. On est <em>l'objet de profonds</em>
+<span class="pagenum"><a id="Page_57"> 57</a></span>
+<em>respects</em>, on n'en n'est pas le <i>possesseur</i>. Plus loin
+on trouve ces vers:</p>
+
+<div class="poetry"><div class="stanza">
+<p>Que dis-je! sur ce trône assis auprès de vous,</p>
+<p>Des astres ennemis j'en crains moins le courroux.</p>
+</div></div>
+
+<p>Le relatif <em>en</em> signifie ici <em>à cause de cela, de cette
+circonstance</em>, et devrait se trouver ainsi à côté de
+la phrase à laquelle il se rapporte, <em>assis auprès de
+vous, j'en crains moins le courroux des astres ennemis</em>.
+Mais étant placé immédiatement après <em>des
+astres ennemis</em>, on est tenté de rapporter cet <em>en</em> à
+ces <em>astres</em>: ce qui deviendrait alors une véritable
+faute, au lieu que ce n'est ici qu'une petite négligence;
+d'ailleurs, je crois ce <em>en</em> très-nécessaire,
+parce qu'il revient sur l'idée principale qui occupe
+Assuérus, et il eût été moins bien de dire:</p>
+
+<div class="poetry"><div class="stanza">
+<p>Que dis-je! sur ce trône assis auprès de vous,</p>
+<p>Des astres ennemis je crains moins le courroux.</p>
+</div></div>
+
+<p>Racan, dans ces belles stances à Tircis, fait la
+faute que semblait faire Racine; il dit:</p>
+
+<div class="poetry"><div class="stanza">
+<p>Et voit enfin le lièvre après toutes ses ruses,</p>
+<p>Du lieu de sa retraite en faire son tombeau.</p>
+</div></div>
+
+<p>Le <em>en</em> est ici visiblement inutile. Puisque le
+substantif est exprimé, le pronom ne tient la
+place de rien, et par conséquent est de trop.</p>
+
+<p>Citons encore quelques-uns de ces vers qui
+<span class="pagenum"><a id="Page_58"> 58</a></span>
+n'ont point été faits par Racine, mais qui se sont
+trouvés faits chez lui, et qui se sont élancés du
+fond de son âme.</p>
+
+<div class="poetry"><div class="stanza">
+<p>Demain, quand le soleil ramènera le jour,</p>
+<p>Contente de périr, s'il faut que je périsse,</p>
+<p>J'irai pour mon pays m'offrir en sacrifice.</p>
+</div></div>
+
+<p>Cette répétition du mot <em>périr</em> rend le second
+vers doux et touchant. Les sentimens vifs et les
+passions aiment en général à revenir sur les
+mêmes mots, parce que l'âme est toujours obsédée
+de la même pensée.</p>
+
+<p>Virgile, qui se présente si naturellement à l'esprit
+lorsqu'on parle de Racine, dit dans une de
+ses églogues:</p>
+
+<div class="poetry"><div class="stanza">
+<p>Occidet et serpens, et fallax herba veneni</p>
+<p>Occidet.</p>
+</div></div>
+
+<p>On voit ici l'espérance qui se complaît dans l'idée
+de voir mourir les serpens et les herbes venimeuses,
+et qui répète avec complaisance le mot
+<em>mourir</em> (<span class="smcap">OCCIDET</span>).</p>
+
+<p>Voici quelques exemples encore du même
+genre:</p>
+
+<div class="poetry"><div class="stanza">
+<p class="i6"> Ma prompte obéissance</p>
+<p>Va d'un roi redoutable affronter la punissance.</p>
+<p>C'est pour toi que je marche, accompagne mes pas</p>
+<p>Devant ce fier lion qui ne te connaît pas.</p>
+</div></div>
+
+<p><span class="pagenum"><a id="Page_59"> 59</a></span>
+Cette image du lion est noble, sans être recherchée,
+parce qu'elle est naturelle à une personne
+de qui la terreur s'est emparée. On la trouve
+aussi dans la Bible: mais ce qui ne s'y trouve pas,
+c'est cet hémistiche, <em>qui ne te connaît pas</em>, dont
+la simplicité est si touchante.</p>
+
+<p>Le dialogue de Racine offre souvent de ces réponses
+d'une concision élégante, et si rare lorsqu'on
+est restreint dans les bornes étroites d'un
+seul vers. Assuérus demande à Asaph:</p>
+
+<div class="poetry"><div class="stanza">
+<p>Quel honneur pour sa foi, quel prix a-t-il reçu?</p>
+</div>
+<div class="stanza">
+<p class="i6">ASAPH.</p>
+</div>
+<div class="stanza">
+<p>On lui promit beaucoup; c'est tout ce que j'ai su.</p>
+</div></div>
+
+<p>Et plus loin, Assuérus lui demande</p>
+
+<div class="poetry"><div class="stanza">
+<p>Vit-il encore?</p>
+</div>
+<div class="stanza">
+<p class="i6">ASAPH.</p>
+</div>
+<div class="stanza">
+<p class="i7"> Il voit l'astre qui vous éclaire.</p>
+</div></div>
+
+<p>Ce genre de beauté est peut-être plus difficile à
+atteindre que beaucoup d'autres qui semblent
+l'être davantage.</p>
+
+<p>La répétition du même mot dans le vers, ajoute
+souvent aussi à la majesté et à la force, comme
+dans ces exemples:</p>
+
+<p class="quote">Descends, tel qu'autrefois la mer te vit descendre..</p>
+
+<p><span class="pagenum"><a id="Page_60"> 60</a></span>
+Ailleurs:</p>
+
+<p class="quote">Et détestés partout, détestent tout le monde.</p>
+
+<p>Ailleurs encore,</p>
+
+<div class="poetry"><div class="stanza">
+<p>Et je dois d'autant moins oublier sa vertu,</p>
+<p>Qu'elle-même s'oublie..........</p>
+</div></div>
+
+<p>En général cependant, on doit être sobre de
+cette figure; mais bien employée, elle est d'un
+excellent effet. Dans le premier exemple surtout:</p>
+
+<p>Descends, tel qu'autrefois la mer te vit descendre.</p>
+
+<p>Elle donne une grande majesté au vers; car,
+outre l'agrément de la répétition, il renferme encore
+une espèce de comparaison qui en augmente
+la beauté. Malherbe, qui avait une critique saine
+et une oreille délicate en poésie, affectionnait ces
+répétitions de mots. On en trouve des exemples
+fréquens et quelquefois heureux dans ses poésies.
+En voici un tiré de son <cite>Ode à Louis</cite> <span class="smcap">XIII</span>:</p>
+
+<div class="poetry"><div class="stanza">
+<p>Donne le dernier coup à la dernière tête</p>
+<p class="i6"> De la rébellion.</p>
+</div></div>
+
+<p>Et ailleurs:</p>
+
+<p class="quote">Est le premier essai de tes premières armes.</p>
+
+<p>Nous avons dit combien le style de Racine était
+toujours pur. Jamais on ne voit, dans ses ouvrages,
+<span class="pagenum"><a id="Page_61"> 61</a></span>
+qu'il se soit laissé éblouir par le brillant
+d'une figure; et s'il en emploie quelqu'une, c'est
+qu'elle est dans la nature de la situation; et loin
+d'être un défaut, elle ne peut alors être qu'une
+beauté. L'antithèse, par exemple, dans ce vers
+d'Assuérus, n'a rien assurément qui puisse choquer.
+Il dit à Mardochée:</p>
+
+<div class="poetry"><div class="stanza">
+<p>Je te donne d'Aman les biens et la puissance:</p>
+<p>Possède justement son injuste opulence.</p>
+</div></div>
+
+<p>L'éclat de l'antithèse n'est point ici un faux
+éclat, parce qu'elle sert à nous développer mieux
+ce que veut dire Assuérus. Au lieu donc d'être un
+jeu d'esprit, les deux mots qui sont mis en opposition,
+deviennent comme la mesure l'un de l'autre,
+et nous donnent par-là celle de la justesse et
+de la latitude de l'idée. C'est aussi ce qui fait la
+beauté de cette figure, dans ces vers de Rousseau:</p>
+
+<div class="poetry"><div class="stanza">
+<p class="i5"> Et les soins mortels de ma vie,</p>
+<p>De l'immortalité seront récompensés.</p>
+</div></div>
+
+<p>et ces autres vers si fameux:</p>
+
+<div class="poetry"><div class="stanza">
+<p>Le temps, cette image mobile</p>
+<p>De l'immobile éternité.</p>
+</div></div>
+
+<p>Dans tous ces exemples, l'antithèse ajoute à la
+pensée, ou plutôt n'est que la pensée même. Remarquons
+qu'<em>injuste opulence</em>, dans Racine, est
+<span class="pagenum"><a id="Page_62"> 62</a></span>
+encore un latinisme, mais je me garderai bien de
+le critiquer.</p>
+
+<p>Me serait-il permis, après avoir épuisé tous
+les termes de l'admiration, de présenter maintenant
+quelques critiques. J'en ai dit assez,
+sans doute, pour qu'on ne puisse pas suspecter
+mon enthousiasme; et d'ailleurs, le chapitre des
+fautes est si court dans notre poète, et le mot de
+Voltaire, qui voulait écrire <em>beau, très-beau</em>, au bas
+de toutes les pages de Racine, est si vrai, que, me
+bornant à <cite>Esther</cite> seule, ma tâche sera légère.
+Cependant si quelqu'un se plaignait encore, malgré
+cela, de mes notes, je lui dirais de ne s'en
+prendre qu'à Racine lui-même; car nous devenons,
+en le lisant, comme ces sybarites délicats,
+qui toujours voluptueusement couchés sur des
+duvets de fleurs, finissaient par se sentir blessés
+d'une feuille de rose pliée en deux.</p>
+
+<p>On a repris, avec bien de la rigueur, le grand
+lyrique français, pour avoir dit: <em>Jusques à quand
+honorerons-nous tes autels? réside le solide honneur
+et la terrestre masse</em>. Ces observations étaient
+justes; mais il me semble qu'on leur a donné une
+importance que d'aussi petites fautes ne pouvaient
+mériter. L'injustice consiste principalement à tirer
+de pareilles inadvertances, qui pourtant sont
+fort rares dans ce poète, des jugemens généraux
+sur le mérite de ses productions. Il n'est pas d'ouvrages
+en vers où l'on ne peut recueillir beaucoup
+de ces négligences, qu'il est presqu'impossible
+<span class="pagenum"><a id="Page_63"> 63</a></span>
+d'éviter dans un poème aussi difficile que
+<em>l'ode</em> ou la <em>tragédie</em>; et pour s'en convaincre,
+l'on devrait se rappeler que l'harmonieux Racine,
+dans sa seule pièce d'<cite>Esther</cite>, à laisser échapper</p>
+
+<p class="quote">Cieux! l'éclairerez-vous cet horrible carnage?</p>
+
+<p class="quote">Toute pleine du feu de tant de saints prophètes.</p>
+
+<p class="quote">Aux plus affreux excès son inconstance passe.</p>
+
+<p class="quote">Et faire à son aspect que tout genou fléchisse.<br />
+Sortez tous.</p>
+
+<div class="poetry"><div class="stanza">
+<p>D'un souffle l'Aquilon écarte les nuages,</p>
+<p> Et chasse au loin la foudre et les orages.</p>
+<p>Un roi sage, ennemi du langage menteur, etc.</p>
+</div></div>
+
+<p class="quote">De ma fatale erreur répareront l'injure.</p>
+
+<p>Ces vers sont pour le moins aussi mauvais et
+aussi durs que ceux que l'on a reprochés à Rousseau.
+Mais les remarque-t-on au milieu des
+beautés dans lesquelles ils sont comme noyés?
+Tout cela donc est bien peu de chose et mérite
+à peine qu'on s'y arrête. Venons à des observations
+plus importantes: les vers suivans nous en
+offrent quelques unes:</p>
+
+<div class="poetry"><div class="stanza">
+<p class="i4"> Tel qu'un ruisseau docile</p>
+<p>Obéit à la main qui détourne son cours,</p>
+<p>Et laissant de ses eaux partager le secours,</p>
+<p class="i4"> Va rendre un champ fertile;</p>
+<div><span class="pagenum"><a id="Page_64"> 64</a></span></div>
+<p>Dieu de nos volontés, arbitre souverain,</p>
+<p> Le c&oelig;ur des rois est ainsi dans ta main.</p>
+</div></div>
+
+<p>Les quatre premiers vers sont parfaits, mais
+la similitude est mal énoncée, ou plutôt il n'y a
+pas de similitude du tout; car on peut bien dire:
+<em>De même que les ressorts de cette machine obéissent
+à ma main, ainsi ces chevaux obéissent à la
+main qui les guide</em>. Mais la phrase n'aurait aucun
+sens s'il y avait: <em>ces chevaux obéissent à la
+main qui les guide, comme ces ressorts sont dans
+ma main</em>. Pour qu'il y ait similitude, il faut que
+les deux objets comparés soient dans les mêmes
+attitudes, par rapport aux choses auxquelles ils
+sont liés.</p>
+
+<p>Or, Racine pèche visiblement ici contre cette
+règle; car, dans le premier membre de sa composition,
+<em>le cheval obéit à la main</em>; et dans le
+second, <em>le c&oelig;ur des rois est dans la main de Dieu</em>.</p>
+
+<div class="poetry"><div class="stanza">
+<p> Sur le point que la vie</p>
+<p>Par mes propres sujets m'allait être ravie.</p>
+</div></div>
+
+<p><em>Sur le point que</em>, n'est pas français. <em>Sur le point</em>
+régit toujours la préposition <em>de</em> suivie d'un infinitif.
+Aussi on ne dit pas <em>je suis sur le point que
+je vais partir, sur le point que cette dignité allait
+m'être conférée</em>: mais <em>sur le point de partir, d'obtenir
+cette dignité</em>. Au reste, cette phrase ne peut
+aucunement trouver place ici. Il aurait fallu, <em>au
+moment où la vie</em>, etc.</p>
+
+<p><span class="pagenum"><a id="Page_65"> 65</a></span>
+Elise dit à Esther:</p>
+
+<div class="poetry"><div class="stanza">
+<p>Au bruit de votre mort, justement éplorée,</p>
+<p>Du reste des humains je vivais séparée.</p>
+</div></div>
+
+<p>Il me semble que <em>justement éplorée</em> est froid et
+languissant, et qu'Elise, dans l'ivresse de la joie,
+racontant ce qui s'était passé, eût dû parler avec
+plus de feu, et non pas motiver une douleur
+que l'on conçoit aisément dans une femme qui
+perdait son amie. Je crois remarquer une faute
+à peu près semblable dans le vers suivant, où
+Assuérus voyant Esther tomber entre les bras de
+ses femmes, dit:</p>
+
+<div class="poetry"><div class="stanza">
+<p class="i2"> Dieu puissant! quelle étrange pâleur,</p>
+<p>De son teint tout-à-coup efface la couleur!</p>
+</div></div>
+
+<p>Ce mot <em>étrange</em> me paraît encore déplacé,
+parce qu'il est peu naturel. Le premier mouvement
+d'Assuérus doit être de dire tout de suite,
+<em>Dieu puissant! quelle pâleur</em>, etc.</p>
+
+<div class="poetry"><div class="stanza">
+<p>Détourne, roi puissant, détourne tes oreilles</p>
+<p class="i2"> De tout conseil barbare et mensonger.</p>
+</div></div>
+
+<p><em>Oreilles</em> au pluriel n'est ordinairement pas du
+style noble, surtout lorsqu'il vient seul et sans
+être accompagné d'une figure. Dans ces vers du
+rôle de Mardochée, par exemple:</p>
+
+<div class="poetry"><div class="stanza">
+<p>Et s'il faut que sa voix frappe en vain vos oreilles,</p>
+<p>Nous n'en verrons pas moins éclater ses merveilles.</p>
+</div></div>
+
+<p><span class="pagenum"><a id="Page_66"> 66</a></span>
+Ce même mot n'a rien qui choque, parce qu'il
+est préparé par l'image de la voix qui frappe.
+Cependant, je crois qu'il est mieux encore,
+quand il est employé au singulier, comme dans
+Iphigénie en Aulide:</p>
+
+<div class="poetry"><div class="stanza">
+<p>Oui, c'est Agamemnon, c'est ton roi qui t'éveille,</p>
+<p>Viens, reconnais la voix qui frappe ton oreille.</p>
+</div></div>
+
+<p>Cette remarque devient plus pénible, lorsqu'on
+parle de l'Être-suprême, et qu'on l'envisage
+sous la figure humaine. Alors, si l'on veut nommer
+quelque partie du corps, on ne doit presque
+jamais parler qu'au singulier. Ainsi l'on dit,
+<em>la main de Dieu m'a soutenu</em>, et non pas <em>les mains
+de Dieu</em>: <em>le doigt de Dieu m'a guidé</em>, et non pas
+<em>les doigts de Dieu</em>.</p>
+
+<p>Cette raison semble être fondée sur la conscience
+que nous avons tous de la force de Dieu,
+qui n'a pas besoin de moyens compliqués pour
+exécuter ses desseins, parce que cela prouverait
+effort, et que tout n'est qu'un jeu pour sa puissance
+infinie.</p>
+
+<p class="quote">Quel profane en ces lieux s'ose avancer vers nous?</p>
+
+<p><em>S'ose avancer</em>, pour <em>ose s'avancer</em>, serait une
+faute maintenant; mais du temps de Racine,
+non-seulement cela n'en était pas une, mais cette
+manière de s'exprimer était préférée à la moderne.
+Il y a plus de grâce, ce me semble, en cette
+<span class="pagenum"><a id="Page_67"> 67</a></span>
+transposition, puisque l'usage l'autorise, dit
+Vaugelas dans ses Remarques<a name="FNanchor_12" id="FNanchor_12" href="#Footnote_12" class="fnanchor">&nbsp;[12]</a>: «C'est pourquoi
+il préfère <em>je ne le veux pas faire</em>; à <em>je ne veux
+pas le faire</em>. Tous les bons auteurs du siécle de
+Louis <span class="smcap">XIV</span> écrivent presque toujours ainsi.
+Pascal<a name="FNanchor_13" id="FNanchor_13" href="#Footnote_13" class="fnanchor">&nbsp;[13]</a>, dans sa <span class="smcap">X</span><sup>e</sup> <cite>Lettre provinciale</cite>, dit: «Je
+l'entendis bien, car il m'avait déjà appris de quoi
+le confesseur <em>se doit contenter</em> pour juger de ce
+regret.» Et Bossuet de même, dans son <cite>Discours
+sur l'Histoire universelle</cite><a name="FNanchor_14" id="FNanchor_14" href="#Footnote_14" class="fnanchor">&nbsp;[14]</a>: «Les sens nous gouvernent
+trop, et notre imagination, qui <em>se veut
+mêler</em> dans toutes nos pensées, ne nous permet
+pas toujours de nous arrêter sur une lumière si
+pure.» Thomas Corneille ne veut pas qu'on en
+fasse, comme Vaugelas, une règle générale;
+mais que, dans ce cas, ce soit l'oreille qui décide.
+Cependant il observe fort bien qu'il est des
+occasions où l'on ne peut mettre l'un pour l'autre,
+et où la construction grammaticale exige absolument
+que le pronom soit auprès de l'infinitif,
+comme dans cette phrase: il <em>se vint justifier</em> et
+répondre aux accusations qu'on lui avait faites.
+«La raison est, dit Corneille, que ces premiers
+mots, il <em>se vint répondre</em> qui est mal, parce que
+le pronom <em>se</em> y est superflu, comme on y trouve
+<span class="pagenum"><a id="Page_68"> 68</a></span>
+il <em>se vint justifier</em> qui est bien, parce que le
+pronom <em>se</em> y est gouverné par <em>justifier</em>. On connaît
+par là que la transposition du pronom personnel
+<em>se</em> est vicieuse, et qu'il faut dire: <em>il vint
+se justifier</em> et répondre aux accusations; et auquel
+cas <em>il vint</em> fait une construction correcte, et
+s'accommode aussi bien avec <em>répondre</em> qu'avec <em>se
+justifier</em>.» Il pourrait encore résulter un autre inconvénient
+d'éloigner le pronom de l'infinitif:
+c'est de changer entièrement le sens par cette
+transposition. Dans cette phrase, par exemple,
+<em>il vit s'ouvrir la porte</em>: que l'on sépare le pronom
+<em>se</em> de l'infinitif, on aura <em>il se vit ouvrir</em> la porte,
+ce qui veut dire toute autre chose. J'ai allongé
+cet article, parce que M. l'abbé d'Olivet, dont
+l'autorité est d'un grand poids, semble pencher
+pour la plus ancienne de ces deux manières de
+parler<a name="FNanchor_15" id="FNanchor_15" href="#Footnote_15" class="fnanchor">&nbsp;[15]</a>, et qu'il m'a paru qu'en l'employant, on
+risquait souvent de tomber dans les fautes dont
+on vient de parler, principalement dans celle relevée
+par Corneille.</p>
+
+<div class="poetry"><div class="stanza">
+<p>Et veulent qu'aujourd'hui un même coup mortel</p>
+<p>Abolisse ton nom, ton peuple et ton autel.</p>
+</div></div>
+
+<p>On dit dans un sens absolu, <em>nous sommes tous
+deux abattus d'un même coup</em>: <em>nous nous attendons
+tous à un même sort</em>; <em>c'est toujours le même</em>
+<span class="pagenum"><a id="Page_69"> 69</a></span>
+<em>homme</em>, et d'autres phrases semblables, où le
+pronom relatif <em>même</em>, exprimant identité de deux
+choses, ne permet point que le substantif soit
+suivi d'un adjectif, parce qu'il n'ajoute rien à la
+clarté de la phrase, qui, au moyen de la comparaison
+qu'elle renferme, dit tout ce que cet adjectif
+pourrait dire:</p>
+
+<p class="quote">Esther que craignez-vous? suis-je pas votre frère?</p>
+
+<p><em>Suis-je pas votre frère</em>, pour <em>ne suis-je pas</em>, est
+une licence que Racine s'est permise plusieurs
+fois. Il a dit, dans <cite>Alexandre</cite>, d'une manière
+moins heureuse:</p>
+
+<p class="quote">Sais-je pas que Taxile est une âme incertaine?</p>
+
+<p>et dans les <cite>Plaideurs</cite>:</p>
+
+<p class="quote">Suis-je pas fils de maître?</p>
+
+<p>M. de Voltaire, dans ses Remarques sur le
+<cite>Menteur</cite> de Corneille, dit, au sujet d'un vers où
+la particule <em>ne</em> est omise devant le verbe:</p>
+
+<p>«Cette licence n'est pas même permise en
+prose.» Je le crois bien, mais cela n'est pas une
+raison pour qu'elle ne le soit pas en vers. La
+poésie, ce me semble, a bien plus de licence que
+la prose, ou plutôt la prose n'en devrait avoir
+aucune. Ces licences rendraient variables les
+principes de la langue, si l'on se les permettait.
+<span class="pagenum"><a id="Page_70"> 70</a></span>
+Au reste, ma preuve contre Voltaire est ce vers
+même de Racine, dans lequel <em>suis-je pas votre
+frère</em> n'est assurément pas désagréable, et n'a
+été critiqué par personne.</p>
+
+<p class="quote">O bonté, qui m'assure autant qu'elle m'honore!</p>
+
+<p>Et ailleurs:</p>
+
+<p class="quote">En les perdant, j'ai cru vous assurer vous même.</p>
+
+<p>Dans le premier exemple, le mot <em>assurer</em> doit
+signifier <em>rassurer</em>, <em>faire perdre la crainte que l'on
+avait</em>; et dans ce sens, on l'emploie encore, quoique
+rarement. Ainsi l'on dit: <em>j'avais peur, mais cela
+m'a</em> <span class="smcap">ASSURÉ</span>; <em>l'habitude de voir le danger</em> <span class="smcap">ASSURE</span>
+<em>le soldat</em><a name="FNanchor_16" id="FNanchor_16" href="#Footnote_16" class="fnanchor">&nbsp;[16]</a>. Mais dans le second vers, ce même
+mot ne saurait avoir aucun sens; car il doit signifier
+visiblement, vous <em>mettre hors de tout
+péril, de tout danger</em>, comme quand Assuérus
+dit:</p>
+
+<div class="poetry"><div class="stanza">
+<p>Mais plus la récompense est grande et glorieuse,</p>
+<p><b>. . . . . . . . . . .</b></p>
+<p>Plus j'assure ma vie.</p>
+</div></div>
+
+<p>Ce qui s'entend. Mais de ce qu'on peut dire,
+<em>assurer la vie de quelqu'un</em>, ce n'est pas une raison
+pour pouvoir dire aussi <em>assurer quelqu'un</em>,
+<span class="pagenum"><a id="Page_71"> 71</a></span>
+dans le même sens, parce que, dans cette dernière
+phrase, il y aurait amphibologie. Il paraît
+au reste que ce mot n'est plus employé dans le
+sens de <em>mettre à l'abri du danger</em>. En style de
+commerce, on en fait encore usage; mais alors
+il signifie, ou <em>garantir le prix des marchandises</em>
+dont un vaisseau est chargé, ou <em>payer la rançon
+de l'équipage</em>, dans le cas où il serait pris par
+l'ennemi. Ainsi l'on dit: <em>assurer un navire</em> à
+tant pour cent; <em>assurer le capitaine et les matelots</em><a name="FNanchor_17" id="FNanchor_17" href="#Footnote_17" class="fnanchor">&nbsp;[17]</a>.</p>
+
+<div class="poetry"><div class="stanza">
+<p>Quiconque ne sait pas dévorer un affront,</p>
+<p>Ni de fausses couleurs se déguiser le front.</p>
+</div></div>
+
+<p><em>Se déguiser</em>, pris figurément, comme il l'est ici;
+c'est <em>se montrer autre que l'on n'est</em>; et alors il
+se met absolument, parce qu'il forme un sens
+complet. Ainsi l'on dit <em>se mettre un masque sur
+le visage</em>, pour <em>se déguiser</em>; il <em>se déguise</em> en
+mille manières. Mais lorsqu'on veut faire suivre
+ce verbe d'un régime simple, il ne faut point le
+faire précéder du pronom <em>se</em>; il eût donc fallu
+dire dans ce vers, ni <em>de fausses couleurs déguiser
+son front</em>. Voltaire, dans la Henriade, fait la
+faute inverse, il dit:</p>
+
+<div class="poetry"><div class="stanza">
+<p><b>. . .</b> Le héros, à ce discours flatteur,</p>
+<p>Sentit couvrir son front d'une noble rougeur.</p>
+</div></div>
+
+<p><span class="pagenum"><a id="Page_72"> 72</a></span>
+Ici, il eût fallu le réciproque <em>se couvrir</em>, parce
+qu'il y a action d'un sujet sur lui-même, et non
+pas une action extérieure, comme l'indique le
+verbe actif <em>couvrir</em>.</p>
+
+<div class="poetry"><div class="stanza">
+<p class="i5"> Je frémis quand je voi</p>
+<p>Les abîmes profonds qui s'ouvrent devant moi.</p>
+</div></div>
+
+<p>Et ailleurs,</p>
+
+<div class="poetry"><div class="stanza">
+<p class="i4"> Je le voi, mes s&oelig;urs, je le voi;</p>
+<p>A la table d'Esther, l'insolent près du roi</p>
+<p class="i4"> A déjà pris sa place.</p>
+</div></div>
+
+<p>Racine, à cause la rime, a retranché l'<i>s</i> dans
+toutes ces premières personnes de l'indicatif. Il
+a dit aussi, dans <cite>les Plaideurs</cite>:</p>
+
+<p class="quote">Oh, Messieurs, je vous tien.</p>
+
+<p>Ce sont de très-petites licences permises aux
+poètes; celle là l'était d'autant plus, du temps
+de Racine, qu'il n'y avait pas encore très-long-temps
+qu'on mettait un <em>s</em> aux premières personnes<a name="FNanchor_18" id="FNanchor_18" href="#Footnote_18" class="fnanchor">&nbsp;[18]</a>.
+Cette <em>s</em> était aussi une licence, que
+les poètes s'étaient permise d'abord en faveur de
+l'oreille, mais qui est devenue aujourd'hui une
+<span class="pagenum"><a id="Page_73"> 73</a></span>
+règle que l'on enfreint rarement. Quelques modernes
+ont profité de la permission de l'ajouter
+ou de la retrancher. M. de Voltaire, dans sa Henriade,
+ne la met pas dans le mot <em>Londre</em>, pour
+la facilité de l'élision; et J.-B. Rousseau, dans
+une de ses odes, dit:</p>
+
+<div class="poetry"><div class="stanza">
+<p>J'ai toujours refusé l'encens que je te doi.</p>
+</div>
+<div class="stanza">
+<p class="i9">(<span class="smcap">Ode VII</span>, liv. 1<sup>er</sup>.)</p>
+</div>
+<div class="stanza">
+<p>On traîne, on va donner en spectacle funeste,</p>
+<p>De son corps tout sanglant le déplorable reste.</p>
+</div></div>
+
+<p>Je n'avais lu, depuis long-temps, les Remarques
+de M. l'abbé d'Olivet sur Racine, lorsque j'achevai
+mon premier brouillon de ces notes; et peut-être
+que si je me fusse rappelé plutôt l'ouvrage
+de cet excellent littérateur, je n'aurais osé entreprendre
+le mien. Cependant, l'ayant relu, et
+voyant que je ne m'étais rencontré qu'une seule fois
+avec mon devancier dans ce qu'il dit sur <cite>Esther</cite>,
+je ne pensai pas devoir supprimer mon travail.
+L'endroit où nous nous sommes rencontrés, est
+précisément sur ce qui regarde ces deux vers.
+J'aime mieux faire le sacrifice de ce que j'avais dit
+là-dessus, pour ne pas priver le lecteur de l'excellente
+remarque de l'abbé d'Olivet; la voici: «On
+dit absolument <em>donner en spectacle</em>, comme <em>regarder
+en pitié</em>, et beaucoup de phrases semblables,
+où le substantif, joint au verbe par la préposition
+<em>en</em>, ne peut être accompagné d'un adjectif. <em>Donner
+<span class="pagenum"><a id="Page_74"> 74</a></span>
+en spectacle funeste</em> est un barbarisme.» Cette
+remarque est si juste, que M. l'abbé Desfontaines
+même en est convenu<a name="FNanchor_19" id="FNanchor_19" href="#Footnote_19" class="fnanchor">&nbsp;[19]</a>.</p>
+
+<div class="poetry"><div class="stanza">
+<p>Que tout leur camp nombreux soit devant ses soldats,</p>
+<p class="i1"> Comme d'enfans une troupe inutile;</p>
+<p>Et si par un chemin il entre en tes états,</p>
+<p class="i1"> Qu'il en sorte par plus de mille.</p>
+</div></div>
+
+<p>Les deux derniers vers sont lâches et prosaïques,
+et le paraissent d'autant plus que toute la strophe
+jusques-là est magnifique.</p>
+
+<p>On a pu remarquer, dans ces notes critiques
+sur Racine, que nous n'avons jamais pu citer
+plus de trois vers de suite qui fussent mauvais; et
+certes, on serait bien embarrassé de trouver chez
+lui de longues tirades mal écrites. En voici cependant
+un exemple dans <cite>Esther</cite>; mais aussi est-ce
+le seul. Zarès dit à Aman:</p>
+
+<div class="poetry"><div class="stanza">
+<p>Pourquoi juger si mal de son intention?</p>
+<p>Il croit récompenser une bonne action?</p>
+<p>Ne faut-il pas, seigneur, s'étonner au contraire,</p>
+<p>Qu'il en ait si long-temps différé le salaire?</p>
+<p>Du reste, il n'a rien fait que par votre conseil;</p>
+<p>Vous-même avez dicté tout ce triste appareil.</p>
+<p>Vous êtes après lui le premier de l'empire.</p>
+</div></div>
+
+<p>Ces vers ne sont que de la prose rimée. Rien
+<span class="pagenum"><a id="Page_75"> 75</a></span>
+de moins poétique que toutes ces formes de raisonnement,
+<em>ne faut-il pas</em>, <em>au contraire</em>, <em>du reste</em>;
+ce style serait à peine soutenable dans la comédie.
+Racine est habitué si fort à la perfection, qu'on est
+tout étonné qu'il ait pu laisser subsister de semblables
+vers.</p>
+
+<p>Avant de terminer ce petit écrit, je vais ajouter
+quelques notes aux Observations de M. l'abbé
+d'Olivet sur Racine. Les miennes ne sont pas faites
+dans l'intention de venger ce poète; car, comme l'a
+dit ingénieusement M. de La Harpe, il n'avait reçu
+aucune offense. Je viens seulement proposer mes
+doutes à ceux qui les croiront assez intéressans
+pour mériter d'être éclaircis. Je n'offre même
+toutes mes Remarques que comme de simples
+doutes littéraires; et si le ton affirmatif m'est
+échappé quelquefois, c'est que je me suis senti
+vivement ému, lorsque j'ai cru apercevoir la vérité,
+et qu'alors je n'ai pu toujours réprimer la
+vivacité qui entraînait ma plume. Mais lorsqu'on
+voudra me montrer quelqu'erreur dans mes jugemens,
+je m'empresserai moi-même à les condamner,
+parce que je n'ai eu pour motif que de m'éclairer,
+et non pas la vanité de trancher sur le
+mérite des grands hommes, dont je sens toute la
+supériorité.</p>
+
+<p>M. l'abbé d'Olivet blâme ce vers:</p>
+
+<p class="quote">Condamnez-le à l'amende, ou, s'il le casse, au fouet.</p>
+
+<p>Il dit que c'est le seul exemple d'un <em>le</em> pronom
+<span class="pagenum"><a id="Page_76"> 76</a></span>
+relatif, mis après un verbe, et devant un mot qui
+commence par une voyelle; et il finit par conclure
+que Racine a senti que l'élision blessait l'oreille,
+puisqu'à ce vers il en a substitué un autre dans la
+suite. Dans ce vers de Racine, la remarque est
+juste, le double son de <em>la la</em> étant désagréable:
+mais on ne peut en faire une règle générale. Je
+croirais, par exemple, que cette élision n'a rien
+de très-dur dans ce beau vers de la Henriade.</p>
+
+<div class="poetry"><div class="stanza">
+<p>Tout souverain qu'il est instruis-le à se connaître:</p>
+<p>Que ce nouvel honneur va croître son audace.</p>
+</div></div>
+
+<p>M. l'abbé d'Olivet observe ici que <em>croître</em> est
+pour <em>accroître</em>, et passe cela comme une licence
+poétique. Cette remarque est très-juste; et l'autorité
+de Vaugelas, dont elle est appuyée, la rend incontestable.
+Il dit positivement que ce verbe est
+neutre et non pas actif, et que jamais aucun de nos
+auteurs en prose ne l'a fait que neutre. Vaugelas
+parle de ses contemporains, comme de Coeffeteau
+et d'autres; car il est certain qu'il a été actif long-temps
+avant lui<a name="FNanchor_20" id="FNanchor_20" href="#Footnote_20" class="fnanchor">&nbsp;[20]</a>, et que l'on s'en servait au lieu
+<em>d'accroître</em>. Ainsi l'on disait, il voulut <em>croître</em>
+son jardin<a name="FNanchor_21" id="FNanchor_21" href="#Footnote_21" class="fnanchor">&nbsp;[21]</a>, son enclos. Bossuet même, dans
+son <cite>Discours sur l'Histoire universelle</cite><a name="FNanchor_22" id="FNanchor_22" href="#Footnote_22" class="fnanchor">&nbsp;[22]</a>, dit encore:
+<span class="pagenum"><a id="Page_77"> 77</a></span>
+«Saint Irénée vient un peu après, et l'on
+voit <em>croître</em> le dénombrement qui se faisait des
+églises.» La règle de Vaugelas est excellente,
+aussi a-t-elle prévalu; mais je suis tenté de croire
+qu'au temps de Racine, elle n'était pas encore
+bien établie. On est rarement avoué par ses contemporains,
+lorsqu'on présente de nouvelles
+règles à suivre; l'empire de l'habitude agit trop
+puissamment sur nous; et les meilleures idées,
+pour être universellement adoptées, ont besoin
+de la sanction du temps.</p>
+
+<div class="poetry"><div class="stanza">
+<p>Ma colère revient, et je me reconnais;</p>
+<p>Immolons en parlant trois ingrats à-la-fois.</p>
+</div></div>
+
+<p>Ces vers assurément n'ont pas de rime, comme
+l'a fort bien remarqué M. l'abbé d'Olivet. Il est extraordinaire
+que les poètes en aient encore conservé
+plusieurs qui ne sont que pour la vue.
+Rousseau lui-même, qui là-dessus est si strict,
+fait rimer quelquefois des imparfaits avec des mots
+qui se prononcent en <em>ois</em>, comme re<em>çois</em>, chi<em>nois</em>;
+et Gresset nous offre ces deux vers, dont la rime
+est suffisante d'après les règles.</p>
+
+<div class="poetry"><div class="stanza">
+<p>Dans ces gracieux jours, sous mes doigts plus légers,</p>
+<p>Mon chalumeau docile enfantait de beaux airs.</p>
+</div></div>
+
+<p>Cependant <em>légers</em> et <em>airs</em> sont des sons absolument
+différens l'un de l'autre; car si l'on prononçait
+<em>légers</em>, en faisant sentir l'avant-dernière consonne,
+<span class="pagenum"><a id="Page_78"> 78</a></span>
+on tomberait dans l'inconvénient de faire
+croire que cet adjectif est au féminin, et la clarté
+en souffrirait trop. Peut-être faudrait-il proscrire
+aussi les rimes telles que <em>madame</em> et <em>âme</em>, <em>grâce</em> et
+<em>préface</em><a name="FNanchor_23" id="FNanchor_23" href="#Footnote_23" class="fnanchor">&nbsp;[23]</a>, où l'on fait rimer une longue avec une
+brève; mais la prosodie française, malgré l'excellent
+ouvrage de M. l'abbé d'Olivet, est encore
+trop peu reconnue pour priver les poètes d'une
+licence qui leur est si commode; ils ont déjà tant
+d'entraves dans cette langue, qu'il faudrait, je crois,
+chercher plutôt à les diminuer qu'à les augmenter
+encore.</p>
+
+<p>Voilà tout ce que j'avais à ajouter à l'ouvrage
+de M. d'Olivet. Ses Remarques sur Racine sont en
+général bien faites, et d'un grammairien profond.
+Je conseillerai à quiconque voudra étudier
+la langue française, de les lire avec attention, ainsi
+que les ouvrages de cet auteur, qui tous sont
+écrits avec la plus grande pureté. Il a pu se laisser
+emporter quelquefois à un esprit de systême;
+mais comme c'est-là ce qu'un écrivain communique
+le plus difficilement à ses lecteurs, attendu
+que cet esprit est le résultat de la méditation et
+de l'enthousiasme, l'effet en est un peu prompt,
+et par conséquent peu dangereux. Les remarques
+de détail, plus faciles à saisir, n'en instruisent
+pas moins; et en rejetant les fausses conséquences
+<span class="pagenum"><a id="Page_79"> 79</a></span>
+d'un principe trop généralisé, on peut toujours
+profiter de celles qui sont solides et vraies. Peut-être
+dira-t-on qu'il est difficile de les démêler, lorsqu'elles
+se trouvent ensemble. Je ne le crois pas:
+la vérité a son caractère propre; et ce caractère,
+c'est la clarté, la simplicité. Les rayons qui s'en
+échappent frappent d'une lumière éclatante qui
+dissipe aussitôt le brouillard et l'obscurité; le
+faux au contraire est ingénieux, et s'il en sort
+quelques étincelles, elles éblouissent; mais l'esprit,
+en se consultant bien, s'aperçoit toujours que le
+nuage n'est pas dissipé. Enfin, le faux peut quelquefois
+persuader; mais le vrai seul peut convaincre.</p>
+
+<p>Résumons maintenant notre opinion sur <cite>Esther</cite>.
+Cette tragédie, sous le double rapport d'un
+ouvrage fait par ordre, et entrepris après un silence
+de douze ans, est un de ces phénomènes dont
+les archives de la littérature ne rapportent aucun
+exemple. Le défaut capital du rôle d'Esther l'empêchera
+toujours d'être accueillie sur la scène.
+Mais d'ailleurs toutes les parties de la tragédie y
+sont parfaitement observées. Rien n'est plus grand
+que le sujet, puisqu'il s'agit du sort de toute une
+nation. Les développemens de l'action y sont
+d'autant plus admirables, que presque toutes les
+scènes sont des chefs-d'&oelig;uvre<a name="FNanchor_24" id="FNanchor_24" href="#Footnote_24" class="fnanchor">&nbsp;[24]</a>, et la péripétie
+<span class="pagenum"><a id="Page_80"> 80</a></span>
+est une des plus belles qu'il y ait au théâtre; car,
+c'est au moment où Aman s'imagine être au faîte
+des honneurs, qu'il tombe tout à coup, et qu'une
+nation entière, dévouée à la mort, semble sortir
+du tombeau pour renaître au bonheur. Et puis,
+quelle diction! Racine, ayant senti lui-même le
+défaut inhérent au sujet de son ouvrage, paraît
+avoir cherché à le couvrir, en y répandant avec
+profusion tous les trésors de sa brillante imagination
+et de sa plume harmonieuse, et par-là seul
+avoir dédommagé cette tragédie de ce que ses
+aînées avaient d'avantage sur elle.</p>
+
+<p>On chérit généralement Esther avec une sorte
+de prédilection; on en parle avec complaisance,
+et beaucoup de gens assurent qu'on la lit plus
+qu'aucune des autres tragédies de Racine. D'où
+cela viendrait-il? Est-ce parce qu'elle est mieux
+écrite, comme quelques littérateurs le prétendent<a name="FNanchor_25" id="FNanchor_25" href="#Footnote_25" class="fnanchor">&nbsp;[25]</a>,
+ou parce que, ne paraissant pas sur la
+scène elle offre d'avantage l'attrait de la nouveauté?
+En supposant mon hypothèse vraie, ce
+dont je ne voudrais pas répondre, j'avoue que je
+penche à croire ce dernier motif plutôt qu'aucun
+autre. Ce sera toujours une question insoluble
+que de savoir laquelle des tragédies de Racine
+l'emporte sur l'autre pour l'élégance de la diction.
+L'un nommera <cite>Phèdre</cite>, l'autre <cite>Athalie</cite>; un troisième
+<span class="pagenum"><a id="Page_81"> 81</a></span>
+<cite>Iphigénie en Aulide</cite>. Tout cela me prouve
+bien clairement une chose, c'est qu'elles sont
+toutes la perfection du style.</p>
+
+<p>Pour moi, j'avoue que j'ai une tendresse particulière
+pour <cite>Esther</cite>. Elle produit sur moi le
+double effet de l'ode et de la tragédie en même
+temps. Outre les sentimens de pitié et de crainte
+qu'elle me fait éprouver tour-à-tour, je me sens
+encore en la lisant, dans une sorte d'enthousiasme
+continuel. L'onction du style, les ch&oelig;urs
+sublimes de ces filles d'Israël, tout concourt à
+mon illusion. Il me semble, lorsque je prends
+cette tragédie, que j'entre dans un de ces temples
+antiques élevés avec pompe dans Jérusalem, au
+culte du très-haut. Dès l'entrée, je vois un vestibule
+d'une structure superbe. J'entends, autour
+de moi, une douce harmonie; la piété elle-même
+m'adresse la parole; ses accens pénètrent mon
+âme, enchantent mes esprits; un transport divin
+s'empare de tous mes sens. J'avance, et bientôt
+j'aperçois l'intérieur du temple: sa beauté a été
+par-delà mon imagination; mes premiers regards
+s'arrêtent sur un de ces anges terrestres
+qui font l'ornement du genre humain; je la contemple
+avec respect, et je l'aime avec tendresse.
+Mais bientôt un spectacle douloureux vient m'attrister
+profondément; je vois un combat entre le
+méchant et le juste. La puissance est le partage
+du premier; la faiblesse, la compagne de l'autre.
+Dans ce danger pressant, à qui s'adressera le
+<span class="pagenum"><a id="Page_82"> 82</a></span>
+faible? il s'adresse à Dieu, et Dieu vient à son
+secours: il ne veut point que son troupeau soit
+dévoré par le loup avide; il vient au secours de
+l'innocent, et l'innocent triomphe. O délices!
+ô transport! le juste est récompensé. La tristesse
+alors s'enfuit de dessus mon front, et la joie
+vient prendre sa place; car le juste a triomphé.
+Un concert de louanges retentit de toutes parts;
+Dieu est célébré, sa puissance infinie exaltée,
+et le temple redevient le séjour du bonheur et de
+l'allégresse. C'est au milieu de ces harmonieux
+accords auxquels se mêlent les voix angéliques,
+que s'évanouit mon illusion; et mon c&oelig;ur reconnaissant
+remercie le mortel fortuné qui peut
+procurer à ses semblables d'aussi douces jouissances.</p>
+
+<p class="end">FIN DES NOTES SUR ESTHER.</p>
+
+<p><span class="pagenum"><a id="Page_83"> 83</a></span></p>
+
+<div class="chapter">
+<h2>ÉPITRES.</h2>
+<p><span class="pagenumh"><a id="Page_84"> 84</a></span>
+<span class="pagenum"><a id="Page_85"> 85</a></span></p>
+</div>
+
+<div class="chapter">
+<p class="subh">ÉPITRES.</p>
+
+<h3 class="poetry"><span class="i8">ÉPITRE</span><br />
+<span class="normal"><span class="i4">SUR LA VANITÉ DE LA GLOIRE.</span></span></h3>
+
+<p class="i9 quote">Tu n'vetulæ auriculis alienis collegis escas?</p>
+</div>
+
+<div class="poetry"><div class="stanza">
+<p>C'en est donc fait, et ton âme sensible</p>
+<p>A ses vrais goûts va se livrer enfin!</p>
+<p>Tu suis, ami, la pente irrésistible</p>
+<p>Qui des beaux arts t'applanit le chemin.</p>
+<p>Tu sais trop bien qu'une plume immortelle</p>
+<p>Nous a tracé les dégoûts, les hasards,</p>
+<p>Qu'en cette lice ouverte à nos regards</p>
+<p>Sème souvent la fortune cruelle.</p>
+<p>Oui, des destins la jalouse fureur,</p>
+<p>Osant mêler l'absynthe à l'ambroisie,</p>
+<p>A poursuivi l'aimable poésie,</p>
+<p>Et du nectar altéré la douceur.</p>
+<p>Mais, cher ami, cette muse badine,</p>
+<p>Vive autrefois, alors un peu chagrine,</p>
+<p>Sur un fond noir détrempa ses couleurs;</p>
+<p>Et cette abeille, en volant sur les fleurs,</p>
+<p>Avait senti la pointe d'une épine:</p>
+<p>Pour moi, je veux, aux yeux de mon ami,</p>
+<p>En badinant, combattre sa chimère;</p>
+<p>Faut-il des dieux emprunter le tonnerre</p>
+<p>Pour écraser un si faible ennemi?</p>
+<div><span class="pagenum"><a id="Page_86"> 86</a></span></div>
+<p>Je t'obéis. Tu m'ordonnes de croire</p>
+<p>Que ton esprit, et même ta raison,</p>
+<p>N'écoute ici que l'instinct de la gloire,</p>
+<p>Et ne se rend qu'à son noble aiguillon.</p>
+<p>Des vanités de la nature humaine,</p>
+<p>Dis-tu, la gloire est encor la moins vaine;</p>
+<p>Et du trépas je veux sauver mon nom.</p>
+<p>Quoi! ta raison, quoi! cet esprit si sage</p>
+<p>Conserve encor ce préjugé falot!</p>
+<p>Quoi! de la mort ton être est le partage!</p>
+<p>Et tu prétends lui dérober un mot!</p>
+<p>Ton nom! quel est cet étonnant langage!</p>
+<p>Quoi! ce désir, vrai fléau de ton âge,</p>
+<p>Va tourmenter tes jours infortunés,</p>
+<p>Pour illustrer ce frivole assemblage</p>
+<p>De signes vains par le sort combinés!</p>
+<p>Écoute au moins ces argumens célèbres</p>
+<p>Qui de l'école ont percé les ténèbres.</p>
+<p>Ce qui n'est rien peut-il avoir un nom?</p>
+<p>Que veux-tu dire? et quelle illusion!</p>
+<p>Peux-tu forcer ton âme fugitive</p>
+<p>A s'échapper de l'éternelle nuit?</p>
+<p>Peux-tu renaître? et quand l'arbre est détruit,</p>
+<p>Pourquoi vouloir qu'une feuille y survive?</p>
+<p>Quoi! du néant une ombre veut jouir!</p>
+<p>Mais supposons que ces vains caractères,</p>
+<p>Que le hasard a voulu réunir</p>
+<p>Pour distinguer, pour désigner tes pères,</p>
+<p>Vainqueurs du temps, perceront l'avenir.</p>
+<p>Par quelle voie et quel canal fidèle,</p>
+<p>Pour te transmettre une atteinte immortelle,</p>
+<p>Jusques à toi pourront-ils parvenir?</p>
+<div><span class="pagenum"><a id="Page_87"> 87</a></span></div>
+<p>Ce grand Romain, père de l'éloquence,</p>
+<p>Père de Rome et consul orateur,</p>
+<p>Dans son printemps adora cette erreur.</p>
+<p>Mais à la fin, rempli d'indifférence,</p>
+<p>Sur ce vain songe il composa, dit-on,</p>
+<p>Un beau traité contre cette démence,</p>
+<p>Cette fureur d'éterniser son nom,</p>
+<p>Traité modeste, et signé Cicéron.</p>
+<p>Dans un écrit, voyez-vous ce grand homme</p>
+<p>Vanter, prôner, même assez bassement,</p>
+<p>Un petit Grec, un sophiste de Rome;</p>
+<p>Recommander, et très-expressément,</p>
+<p>Au vain portier du temple de Mémoire</p>
+<p>De lui donner bonne place en l'histoire?</p>
+<p>Le Grec le fit; mais savez-vous comment</p>
+<p>La vanité se vit bien confondue?</p>
+<p>La lettre reste et l'histoire est perdue.</p>
+<p>Mais admirez comment, fiers d'être fous,</p>
+<p>Devant l'idole ils se prosternent tous!</p>
+<p>Oui, disent-ils, ce sentiment sublime</p>
+<p>Qui fait chérir et la gloire et l'estime,</p>
+<p>Par la vertu fut imprimé dans nous.</p>
+<p>D'une grande âme il est l'heureux partage;</p>
+<p>Dans notre c&oelig;ur il descend le premier,</p>
+<p>Survit à tous, disparoît le dernier.</p>
+<p>Il est, dit-on, <em>la chemise du sage</em>:</p>
+<p>S'il est ainsi, qu'il aille donc tout nu.</p>
+<p>Quoi! vous osez transformer en vertu</p>
+<p>Cette folie, et tirer avantage</p>
+<p>De ce délire à d'autres inconnu!</p>
+<p>Et selon vous, tous ces mortels volages,</p>
+<p>Pour être fous, ne sont point assez sages!</p>
+<div><span class="pagenum"><a id="Page_88"> 88</a></span></div>
+<p>Je quitte, ami, ce ton de Juvénal:</p>
+<p>Permets qu'au moins ma muse plus légère</p>
+<p>Ose à tes yeux, sur un prisme moral,</p>
+<p>Analysant un préjugé fatal,</p>
+<p>Décomposer ta brillante chimère.</p>
+<p>Pardonnez-moi, rare et sublime Homère,</p>
+<p>L'air cavalier et le frivole ton</p>
+<p>Dont j'ose ici proférer votre nom.</p>
+<p>Vous savez bien que mon c&oelig;ur vous révère.</p>
+<p>Ai-je oublié que Samos, Colophon,</p>
+<p>Et Clazomène, et Smyrne, et l'Ionie,</p>
+<p>Ont disputé jadis avec chaleur</p>
+<p>La gloire unique et l'immortel honneur</p>
+<p>D'avoir produit un si vaste génie?</p>
+<p>Vrai créateur de l'art le plus divin,</p>
+<p>J'avoûrais bien que, quand vous y passâtes,</p>
+<p>Et qu'on vous vit, aveugle pélerin,</p>
+<p>Brillant de gloire, un bourdon à la main,</p>
+<p>Du violon vainement vous raclâtes.</p>
+<p>Chaque pays, même l'heureux séjour</p>
+<p>Qui, selon lui, vous a donné le jour,</p>
+<p>Peut s'écrier, pour appuyer sa thèse:</p>
+<p>Couvert d'honneur et chargé de mal-aise,</p>
+<p>Ceint de lauriers, partant manquant de pain,</p>
+<p>Homère ici pensa mourir de faim;</p>
+<p>Or, réponds-moi, gueux et divin Homère</p>
+<p>(Car maintenant je puis te tutoyer,</p>
+<p>Puisqu'il est sûr qu'on a vu ta misère</p>
+<p>Ramper, languir dans le double métier</p>
+<p>De mendiant, et même de poète),</p>
+<p>Quand un savant, payé pour te louer,</p>
+<p>Te va prônant d'une bouche indiscrète,</p>
+<div><span class="pagenum"><a id="Page_89"> 89</a></span></div>
+<p>Et sans un c&oelig;ur osant t'apprécier,</p>
+<p>Par vanité, par coutume t'admire,</p>
+<p>Et, t'ayant lu, te vante par oui-dire;</p>
+<p>Son vain encens descend-il chez les morts</p>
+<p>De ton esprit caresser les ressorts?</p>
+<p>Et toi, brillant et fertile génie,</p>
+<p>Toi, son rival et son imitateur,</p>
+<p>Ainsi que lui, fuyant de ta patrie,</p>
+<p>Non pour aller, besacier, voyageur,</p>
+<p>Piéton modeste, et pélerin poète,</p>
+<p>Faire aux passans une prière honnête;</p>
+<p>Mais pour donner bals, concerts et cadeaux,</p>
+<p>Pièce nouvelle et spectacles nouveaux,</p>
+<p>Où le c&oelig;ur sent lorsque l'esprit s'élève;</p>
+<p>Pour transporter Athènes à Genève,</p>
+<p>T'y consoler, dans le sein du repos,</p>
+<p>Et de la haine et de l'encens des sots;</p>
+<p>Je l'avoûrai, quand un mortel sincère,</p>
+<p>De tes écrits ardent admirateur,</p>
+<p>Vante Arouet, il a flatté Voltaire;</p>
+<p>Mais quand la mort, au gré de maint auteur,</p>
+<p>De maint jaloux, surtout de maint libraire,</p>
+<p>T'aura frappé de sa faux meurtrière;</p>
+<p>Sous cette tombe, eh bien! parle, réponds,</p>
+<p>Mortel fameux: lequel de ces deux noms,</p>
+<p>Ces noms vantés, Arouet ou Voltaire,</p>
+<p>Dans ton sommeil, par un plus sûr pouvoir,</p>
+<p>Ranimera les cendres réveillées?</p>
+<p>Lequel des deux saura mieux émouvoir</p>
+<p>De ton cerveau les fibres ébranlées?</p>
+<p>Auquel, enfin, devons-nous envoyer</p>
+<p>Ce fade encens d'un éloge unanime?</p>
+<div><span class="pagenum"><a id="Page_90"> 90</a></span></div>
+<p>Noble fumée et tribut légitime</p>
+<p>Qu'à tes travaux l'univers doit payer?</p>
+<p>Du sort jaloux un caprice ordinaire</p>
+<p>A mon valet donna le nom d'Hector.</p>
+<p>L'entendez-vous, dés&oelig;uvré téméraire,</p>
+<p>Estropier, en insultant Homère,</p>
+<p>Les noms sacrés d'Ulysse et de Nestor;</p>
+<p>Et de Dacier, dans ses nobles emphases,</p>
+<p>Faire ronfler les éternelles phrases?</p>
+<p>Quand de Priam le fils infortuné,</p>
+<p>Le nom d'Hector, ce fléau de la Grèce,</p>
+<p>S'en vient frapper son esprit étonné,</p>
+<p>Avez-vous vu redoubler son ivresse,</p>
+<p>Et sur son front, de joie enluminé,</p>
+<p>Étinceler sa grotesque allégresse?</p>
+<p>Je sonne; il vient d'un air de dignité:</p>
+<p>Et le héros, en me versant à boire,</p>
+<p>Plus sûr que moi de vivre dans l'histoire,</p>
+<p>Savoure en paix son immortalité.</p>
+<p>Lorsque la mort, sans toucher à sa gloire,</p>
+<p>Rassemblera sous ses voiles épais</p>
+<p>L'Hector de Troye avec l'Hector laquais,</p>
+<p>Et qu'un des deux quittera ma livrée</p>
+<p>Pour endosser celle du vieux Pluton;</p>
+<p>Que sais-je, moi, si son âme enivrée</p>
+<p>Par les vapeurs dont jadis ce grand nom</p>
+<p>A chatouillé sa cervelle timbrée,</p>
+<p>Dans son erreur n'ira point partager</p>
+<p>Les vains honneurs dus au rival d'Achille;</p>
+<p>Si le Troyen ardent à se venger,</p>
+<p>Dont cet outrage échauffera la bile</p>
+<p>D'un coup de poing vaillamment asséné</p>
+<div><span class="pagenum"><a id="Page_91"> 91</a></span></div>
+<p>Tout à l'instar d'Ulysse dans Homère,</p>
+<p>Ne voudra point trancher en sa colère</p>
+<p>Ce grand débat, noblement terminé?</p>
+<p>Six Annibals ont illustré Carthage;</p>
+<p>De tous jadis on vanta le courage;</p>
+<p>Deux sont encor connus par leurs exploits,</p>
+<p>Et de la gloire ont enroué la voix.</p>
+<p>L'un, des Romains l'ennemi redoutable,</p>
+<p>Pendant treize ans d'un sénat éperdu</p>
+<p>Fut la terreur; et l'autre plus traitable,</p>
+<p>Nous dit l'histoire, avait été pendu.</p>
+<p>Vous, pensez-vous qu'Annibal morfondu</p>
+<p>Dort à part soi, rempli d'indifférence,</p>
+<p>Sur ses lauriers ou bien sur sa potence?</p>
+<p>Apprenez donc que lorsqu'en vos récits</p>
+<p>Vous célébrez le fier vainqueur de Rome</p>
+<p>Trop vaguement, en termes peu précis,</p>
+<p>Le cher pendu, qui croit être un grand homme,</p>
+<p>Prend pour son compte un éloge indécis.</p>
+<p>Quatre Platons ont honoré la Grèce;</p>
+<p>Mais d'un surtout on célèbre le nom.</p>
+<p>Lorsque ma voix, pour prix de sa sagesse,</p>
+<p>A dit un mot de l'immortel Platon,</p>
+<p>Apprenez-moi comment, par quelle adresse,</p>
+<p>Par quelle voie et quels secrets rapports,</p>
+<p>Ce triste mot, dans la foule des morts,</p>
+<p>Du vrai Platon peut-il trouver l'adresse?</p>
+<p>Platon! Platon! voyez comme à ma voix</p>
+<p>Tous les Platons accourent à la fois!</p>
+<p>Voyez, voyez, comme chacun s'empresse!</p>
+<p>Chaque Platon, prenant le nom pour soi,</p>
+<p>Vole, et s'écrie en écartant la presse:</p>
+<div><span class="pagenum"><a id="Page_92"> 92</a></span></div>
+<p>Çà, rangez-vous; place, messieurs, c'est moi.</p>
+<p>Le vrai Platon reste seul immobile:</p>
+<p>Mais j'aperçois venir d'un pas agile</p>
+<p>Et le sophiste et le grammairien:</p>
+<p>J'y suis, monsieur, que voulez-vous?&mdash;Moi! rien.</p>
+<p>Chaque pays a produit son Hercule,</p>
+<p>Réparateur des torts, vengeur des droits;</p>
+<p>Mais un surtout, impérieux émule,</p>
+<p>De ses rivaux a conquis les exploits.</p>
+<p>Un seul, malgré la docte académie,</p>
+<p>Malgré Saumaise et malgré son génie,</p>
+<p>Malgré Bardus, et Lipse, et Scaliger,</p>
+<p>Fait aux savans les honneurs de l'enfer.</p>
+<p>Or, qui ne croit qu'un jour, dans leur colère,</p>
+<p>Pour se venger d'un odieux confrère,</p>
+<p>L'Égyptien, l'Africain, le Gaulois,</p>
+<p>Dans l'intérêt dont le n&oelig;ud les rassemble,</p>
+<p>Contre le Grec ne se liguent ensemble,</p>
+<p>Et sur son dos ne tombent à la fois?</p>
+<p>Peut-être aussi qu'un jour dans l'Élysée,</p>
+<p>Signant la paix, devenus bons amis,</p>
+<p>Tranquillement, près de Mégère assis,</p>
+<p>Tous en commun démêlant la fusée,</p>
+<p>Édifieront les mânes attendris.</p>
+<p>Sans nul malheur la dispute appaisée</p>
+<p>Sur ces grands points pourra nous réunir;</p>
+<p>Et nous saurons à quoi nous en tenir.</p>
+<p>Alors chez nous la vérité reçue</p>
+<p>Saura fixer, distinguer pour jamais</p>
+<p>Et leur pays, et leur siècle, et leurs faits,</p>
+<p>Et du fuseau séparer la massue.</p>
+<p>Ce n'est pas tout: par un funeste sort</p>
+<div><span class="pagenum"><a id="Page_93"> 93</a></span></div>
+<p>Une syllabe, une lettre éclipsée,</p>
+<p>Par le hasard, par le temps effacée,</p>
+<p>Suffit souvent pour nous rendre à la mort.</p>
+<p>Ce Grec fougueux, l'immortel Alexandre,</p>
+<p>Lequel un soir, au gré d'une catin,</p>
+<p>Ivre d'amour et de gloire et de vin,</p>
+<p>Mit par plaisir Persépolis en cendre:</p>
+<p>Héros jaloux, de qui la vanité</p>
+<p>Avait pleuré sur les lauriers d'un père</p>
+<p>Dont il craignait que la postérité</p>
+<p>Ne laissât plus à sa témérité</p>
+<p>De grands exploits, de sottises à faire;</p>
+<p>A ce vengeur de son peuple outragé,</p>
+<p>A ce guerrier chacun doit son suffrage.</p>
+<p>Sur notre encens, sur l'éternel hommage</p>
+<p>De l'univers conquis et ravagé,</p>
+<p>Il a des droits, puisqu'il l'a saccagé:</p>
+<p>Quels sont souvent les transports de sa rage,</p>
+<p>Quand les honneurs qu'on lui doit accorder</p>
+<p>Sont, au Mogol, prodigués à Scander?</p>
+<p>Faut-il convaincre un esprit indocile</p>
+<p>Qu'un caractère, une lettre futile,</p>
+<p>Pour tout gâter, hélas! suffit trop bien!</p>
+<p>Montagne est tout, et Montaigne n'est rien;</p>
+<p>Si quelque jour une âme charitable</p>
+<p>Dans les enfers ne daigne l'informer</p>
+<p>Que des Français la langue variable</p>
+<p>Détruit son nom, voulant le réformer.</p>
+<p>L'auteur charmant, et qui, l'auteur! non, l'homme,</p>
+<p>Par notre encens n'est jamais chatouillé,</p>
+<p>Et dans l'oubli dormant d'un profond somme,</p>
+<p>Par un vain bruit n'est jamais éveillé.</p>
+<div><span class="pagenum"><a id="Page_94"> 94</a></span></div>
+<p>Ah! j'ai bien peur que trompé par la rime,</p>
+<p>Malgré mes soins, l'historien Dion</p>
+<p>N'ose usurper cette offrande d'estime</p>
+<p>Que mon c&oelig;ur paie au délicat Bion;</p>
+<p>Et de leurs noms maudissant l'imposture,</p>
+<p>Maints froids auteurs, maints héros oubliés</p>
+<p>Offrent souvent aux mânes égayés,</p>
+<p>D'un quiproquo la comique aventure.</p>
+<p>Du même nom cent rois ont hérité:</p>
+<p>Tous ont vécu pour la postérité;</p>
+<p>Tous ont voulu consacrer leur mémoire.</p>
+<p>Mais vous, mortels! votre légèreté,</p>
+<p>Par un oubli trop funeste à leur gloire,</p>
+<p>En les nommant ne les désigne point:</p>
+<p>C'est donc en vain qu'ils vivent dans l'histoire.</p>
+<p>Ignorez-vous qu'il faut de point en point,</p>
+<p>Pour les atteindre au ténébreux empire,</p>
+<p>Pour que l'éloge ait sur eux son effet,</p>
+<p>Fixer les temps, les lieux, marquer, détruire</p>
+<p>Leurs nom, surnom, numéro, sobriquet?</p>
+<p>Sans tous ces soins, le vengeur de la Prusse,</p>
+<p>Le fier vainqueur de l'Allemand, du Russe,</p>
+<p>Héros du siècle et célèbre à la fois</p>
+<p>Par les combats, par la flûte et les lois;</p>
+<p>Lui qu'Arouet annonçait à la terre,</p>
+<p>Et que depuis a chansonné Voltaire;</p>
+<p>Ce Frédéric, Dieu! quel affront cruel!</p>
+<p>Peut voir un jour sa grande âme avilie</p>
+<p>Humer l'odeur d'un encens éternel,</p>
+<p>Faut-il le dire? avec un vil mortel,</p>
+<p>Un Frédéric, baron de Silésie,</p>
+<p>Lequel voudra, comme dans son château,</p>
+<div><span class="pagenum"><a id="Page_95"> 95</a></span></div>
+<p>Donnant aux morts un spectacle nouveau,</p>
+<p>Porter partout, sur la rive infernale,</p>
+<p>Et ses quartiers, et sa voix chapitrale...</p>
+<p>Il est bien vrai que, pour prendre un détour,</p>
+<p>Le mot flatteur, quittant les grandes routes,</p>
+<p>Descend moins vite au ténébreux séjour;</p>
+<p>Que le héros, attentif aux écoutes,</p>
+<p>Dans son cerveau moins prompt à s'ébranler</p>
+<p>Ne peut sentir qu'une atteinte légère.</p>
+<p>Que feriez-vous? Il faut s'en consoler;</p>
+<p>Et du destin quel est l'arrêt sévère!</p>
+<p>Les plaisirs purs pour nous ne sont point faits;</p>
+<p>Même en enfer, ils sont tous imparfaits.</p>
+<p>Or maintenant, qu'un censeur téméraire,</p>
+<p>Un bel esprit, volage papillon,</p>
+<p>Vienne fronder ce travail salutaire</p>
+<p>Qui, pour changer, pour rétablir un nom,</p>
+<p>Dans cette nuit apportant la lumière,</p>
+<p>Va compilant de vieux compilateurs,</p>
+<p>Des manuscrits et d'antiques auteurs.</p>
+<p>Sans un talent, sans de si dignes veilles,</p>
+<p>Tous les héros, leurs noms et leurs merveilles,</p>
+<p>Les vains exploits de cent mortels fameux,</p>
+<p>Vivant pour nous, seraient perdus pour eux.</p>
+<p>Quel nom donner à la folle imprudence</p>
+<p>De ces humains qui, dans leur déraison,</p>
+<p>Après avoir avec inconséquence</p>
+<p>Tout immolé pour anoblir leur nom,</p>
+<p>Et qui, vieillis dans leur culte frivole,</p>
+<p>N'ont rien omis pour orner leur idole,</p>
+<p>L'osent détruire, et dont l'aveugle erreur</p>
+<p>Y substitue un fantôme imposteur,</p>
+<p>De qui jamais cette gloire n'approche?</p>
+<div><span class="pagenum"><a id="Page_96"> 96</a></span></div>
+<p>Quoi! Du Terrail, parrain du roi François,</p>
+<p>Ami des preux, chevalier sans reproche,</p>
+<p>Au bon Bayard cède tous ses exploits!</p>
+<p>Et ne crois pas qu'avec plus d'indulgence</p>
+<p>Je traite encor cette autre vanité</p>
+<p>Qui, des climats rapprochant la distance,</p>
+<p>Entraîne au loin notre esprit emporté.</p>
+<p>Enseigne-moi quelle est la différence.</p>
+<p>Qu'importe enfin à ta félicité</p>
+<p>Que dans mille ans tes vers se fassent lire,</p>
+<p>Ou que Stockholm aujourd'hui les admire?</p>
+<p>Du Nord jaloux le souffle impétueux</p>
+<p>Dissipera cet encens si frivole;</p>
+<p>Et sa fureur ira, loin de tes yeux,</p>
+<p>Le déposer dans les antres d'Eole.</p>
+<p>De près au moins, l'éloge plus flatteur,</p>
+<p>Voisin de toi, descendrait dans ton c&oelig;ur;</p>
+<p>Et le zéphyr, sur son aile légère,</p>
+<p>Jusqu'à tes sens daignerait apporter</p>
+<p>Une vapeur, hélas! bien passagère,</p>
+<p>Que tes esprits pourraient au moins goûter.</p>
+<p>Ah! que le sort, pour moi plein d'indulgence,</p>
+<p>Sur le présent borne son influence,</p>
+<p>Et de mes jours marque chaque moment</p>
+<p>Par un plaisir, ou par un sentiment:</p>
+<p>De l'avenir, ami, je le dispense.</p>
+<p>Je veux sentir, je veux jouir enfin:</p>
+<p>Et mon esprit, dans son indifférence,</p>
+<p>D'aucun absent n'est le contemporain.</p>
+<p>Pauvres humains! quelle est votre inconstance!</p>
+<p>Qu'est-ce que l'homme à soi-même livré?</p>
+<p>Oui, cher ami, moi de qui l'imprudence</p>
+<p>Vient de traiter de fièvre, de démence,</p>
+<div><span class="pagenum"><a id="Page_97"> 97</a></span></div>
+<p>Ce beau désir par les temps consacré,</p>
+<p>De réunir la double jouissance</p>
+<p>D'un nom pourtant à jamais révéré;</p>
+<p>Que sais-je, hélas! si mon inconséquence,</p>
+<p>Par une sotte et double vanité,</p>
+<p>Ne prétend point franchir l'espace immense</p>
+<p>De l'univers et de l'éternité;</p>
+<p>Et si des temps perçant la nuit obscure,</p>
+<p>Je ne veux point aller, dans un Mercure,</p>
+<p>Au bout du monde, à l'immortalité?</p>
+</div></div>
+
+<h3 class="poetry"><span class="i5">ÉPITRE D'UN PÈRE A SON FILS</span>,<br />
+<span class="i2 normal"><span class="i3">SUR LA NAISSANCE D'UN PETIT-FILS.</span></span></h3>
+<div class="poetry"><div class="stanza">
+<p>Il est donc né, ce fils, objet de tant de v&oelig;ux!</p>
+<p>Il respire! avec lui nous renaissons tous deux.</p>
+<p>Mon c&oelig;ur s'est réveillé: cette ardeur qui m'enflamme,</p>
+<p>Au jour de ta naissance a pénétré ton âme.</p>
+<p>Je te pris dans mes bras: un serment solennel</p>
+<p>Promit de t'élever dans le sein paternel.</p>
+<p>Le temps, qui m'a conduit au bout de ma carrière,</p>
+<p>De mes yeux par degrés épura la lumière:</p>
+<p>Vainement et trop tard allumant son flambeau,</p>
+<p>La raison nous éclaire aux portes du tombeau.</p>
+<p>Ah! si l'expérience, école du vrai sage,</p>
+<p>Pouvait de nos enfans devenir l'héritage!</p>
+<p>Si nos malheurs au moins n'étaient perdus pour eux!</p>
+<p>Un père, en expirant, se croirait trop heureux:</p>
+<span class="pagenum"><a id="Page_98"> 98</a></span>
+<p>Mais il meurt tout entier; et la triste vieillesse</p>
+<p>Dans la tombe avec elle emporte sa sagesse.</p>
+<p>De mon vaisseau du moins que les tristes débris,</p>
+<p>Épars sous les écueils, en écartent mon fils.</p>
+<p>Je le vois, en mourant, s'éloigner du rivage:</p>
+<p>Ah! s'il arrive au port, je bénis mon naufrage.</p>
+<p>Parmi tous ces mortels sur ce globe semés,</p>
+<p>Les uns portent un c&oelig;ur, des sens inanimés;</p>
+<p>Le feu des passions n'échauffe point leur âme:</p>
+<p>D'autres sont embrâsés d'une céleste flamme:</p>
+<p>Mais trop souvent, hélas! sa féconde chaleur</p>
+<p>Enfante les talens et non pas le bonheur;</p>
+<p>Et de l'infortuné dont elle est le partage,</p>
+<p>Elle fait un grand homme et rarement un sage.</p>
+<p>Le bonheur! ô mortel!... Ose te détacher</p>
+<p>D'un espoir que bientôt il faudrait t'arracher:</p>
+<p>Si le songe est flatteur, le réveil est funeste;</p>
+<p>Fais le bonheur d'autrui, c'est le seul qui te reste.</p>
+<p>Si ton fils n'a reçu que des sens émoussés,</p>
+<p>Qu'il se traîne à pas lents dans les chemins tracés:</p>
+<p>Sans lui frayer toi-même une route nouvelle,</p>
+<p>De tes seules vertus offre-lui le modèle:</p>
+<p>Mais si des passions le germe est dans son sein,</p>
+<p>Veille, père éclairé, sur ce dépôt divin:</p>
+<p>Loin de lui ces prisons où le hasard rassemble</p>
+<p>Des esprits inégaux qu'on fait ramper ensemble;</p>
+<p>Où le vil préjugé vend d'obscures erreurs,</p>
+<p>Que la jeunesse achète aux dépens de ses m&oelig;urs:</p>
+<p>Si ton fils ne te doit son âme toute entière,</p>
+<p>Tu lui donnas le jour, mais tu n'es pas son père.</p>
+<p>Le chef-d'&oelig;uvre immortel de la divinité</p>
+<p>Sur la terre au hasard paraît être jeté.</p>
+<div><span class="pagenum"><a id="Page_99"> 99</a></span></div>
+<p>L'homme naît; l'imposture assiége son enfance:</p>
+<p>On fatigue, on séduit sa crédule ignorance:</p>
+<p>On dégrade son être. Ah, cruels! arrêtez:</p>
+<p>C'est une âme immortelle à qui vous insultez.</p>
+<p>De l'éducation l'influence suprême,</p>
+<p>Subjugant dans nos c&oelig;urs la nature elle-même,</p>
+<p>Peut créer à son choix, des vices, des vertus:</p>
+<p>C'est du fils de César que Caton fit Brutus.</p>
+<p>Règne sur le hasard, affaiblis son empire:</p>
+<p>L'homme peut le borner, ou même le détruire.</p>
+<p>Que son fier ascendant soit dompté par tes soins:</p>
+<p>Transforme pour ton fils les vertus en besoins.</p>
+<p>O toi! fille des Cieux que l'univers adore,</p>
+<p>Toi qu'il faut que l'on craigne, ou qu'il faut qu'on implore,</p>
+<p>Sainte religion, dont le regard descend,</p>
+<p>Du créateur à l'homme, et de l'homme au néant,</p>
+<p>Montre-nous cette chaîne adorable et cachée</p>
+<p>Par la main de Dieu même à son trône attachée,</p>
+<p>Qui, pour notre bonheur, unit la terre au ciel</p>
+<p>Et balance le monde aux pieds de l'Éternel.</p>
+<p>Mais déjà de ton fils la raison vient d'éclore:</p>
+<p>Sache épier, saisir l'instant de son aurore,</p>
+<p>Où l'homme ouvrant les yeux, frappé d'un jour nouveau,</p>
+<p>S'éveille, et regardant autour de son berceau,</p>
+<p>Étonné de penser, et fier de se connaître,</p>
+<p>Ose s'interroger, s'aperçoit de son être;</p>
+<p>Dévore les objets autour de lui semés,</p>
+<p>Jadis morts à ses yeux, maintenant animés;</p>
+<p>Demande à ces objets leurs rapports à lui-même,</p>
+<p>Et du monde moral veut saisir le système;</p>
+<p>A de sages leçons consacre ses momens;</p>
+<p>De ses vertus alors pose les fondemens;</p>
+<div><span class="pagenum"><a id="Page_100"> 100</a></span></div>
+<p>Des vrais biens, des vrais maux, trace-lui les limites;</p>
+<p>Renferme ses regards dans les bornes prescrites;</p>
+<p>Qu'il sache tour à tour se concentrer dans lui,</p>
+<p>Etendre ses rapports à vivre dans autrui;</p>
+<p>Ne fais briller dans lui que des clartés utiles;</p>
+<p>Il est pour les humains des vérités stériles;</p>
+<p>Le ciel est parsemé de globes lumineux;</p>
+<p>Mais un seul nous éclaire et suffit à nos yeux.</p>
+<p>Prolonge pour ton fils cet heureux temps d'ivresse,</p>
+<p>Cet aimable délire où la simple jeunesse,</p>
+<p>Ignorant l'artifice et les retours cruels,</p>
+<p>N'a point perdu le droit d'estimer les mortels,</p>
+<p>Et goûte ce bonheur si pur, si respectable,</p>
+<p>De croire à la vertu pour aimer son semblable.</p>
+<p>Jeune homme, j'aime à voir ta naïve candeur</p>
+<p>Chercher imprudemment nos vertus dans ton c&oelig;ur,</p>
+<p>Chérir une ombre vaine, adorer ton ouvrage,</p>
+<p>De tes purs sentimens reproduire l'image,</p>
+<p>Et se plaire à créer, dans ta simplicité,</p>
+<p>Un nouvel univers par toi seul habité.</p>
+<p>Oui, que mon fils embrasse un fantôme qu'il aime:</p>
+<p>Nous croyant des vertus, il en aura lui-même.</p>
+<p>Mais voici ce moment utile ou dangereux,</p>
+<p>Qui, souvent annoncé par un naufrage affreux,</p>
+<p>Des sens avec le c&oelig;ur préparant l'alliance,</p>
+<p>Donne à l'homme étonné toute son existence,</p>
+<p>Établit ses devoirs sur ses rapports divers,</p>
+<p>Le fait vivre à lui-même et naître à l'univers.</p>
+<p>Ce sont les passions, dont la fatale ivresse</p>
+<p>L'élève quelquefois, et trop souvent l'abaisse;</p>
+<p>Mais quel que soit sur nous leur ascendant vainqueur,</p>
+<p>Leur force ou leur faiblesse est toute en notre c&oelig;ur.</p>
+<div><span class="pagenum"><a id="Page_101"> 101</a></span></div>
+<p>Indociles coursiers, ils éprouvent leur guide;</p>
+<p>Le faible est entraîné par leur élan rapide;</p>
+<p>Le fort sait les dompter, les asservir au frein;</p>
+<p>Pour jamais de leur maître ils connaissent la main.</p>
+<p>Les coursiers du soleil, dans leur vaste carrière,</p>
+<p>Répandaient sans danger les feux et la lumière;</p>
+<p>Phaéton les conduit: bondissans, furieux,</p>
+<p>Ils consument la terre, ils embrâsent les cieux.</p>
+<p>Si ton fils des vertus a reçu la semence,</p>
+<p>Des passions, pour lui, ne crains point l'influence;</p>
+<p>De nos égaremens on les accuse en vain;</p>
+<p>Le germe corrupteur dormait dans notre sein:</p>
+<p>De sable, de limon cet impur assemblage,</p>
+<p>Rebut de l'océan, soulevé par l'orage,</p>
+<p>Avant que la tempête eût ébranlé les airs,</p>
+<p>Il existait déjà dans le gouffre des mers.</p>
+<p>Passions, c'est nous seuls et non vous qu'il faut craindre.</p>
+<p>Épurons notre c&oelig;ur sans vouloir les éteindre.</p>
+<p>Parmi tous ces désirs dans notre âme allumés,</p>
+<p>Le tyran le plus fier de nos sens enflammés,</p>
+<p>C'est ce fougueux instinct fait pour nous reproduire,</p>
+<p>Bienfaiteur des mortels, et prêt à les détruire.</p>
+<p>Qu'un seul objet, mon fils, t'enchaînant sous sa loi,</p>
+<p>Te dérobe à son sexe anéanti pour toi.</p>
+<p>Heureux, sans doute heureux, si la beauté qui t'aime,</p>
+<p>Remplissant tout ton c&oelig;ur, te rend cher à toi-même,</p>
+<p>Et mêle au tendre amour qu'elle a su t'inspirer,</p>
+<p>Ce charme des vertus qui les fait adorer!</p>
+<p>N&oelig;uds avoués du ciel, respectable hyménée,</p>
+<p>De mon fils à tes lois soumets la destinée!</p>
+<p>Que par toi, de son être étendant le lien,</p>
+<p>Mon fils, pour être heureux, soit homme et citoyen!</p>
+<div><span class="pagenum"><a id="Page_102"> 102</a></span></div>
+<p>Loin d'ici ces mortels, dont la folle prudence</p>
+<p>Refuse à leur pays le prix de leur naissance,</p>
+<p>Et qui prêts à brûler des plus coupables feux,</p>
+<p>Morts pour le genre humain, pensent vivre pour eux!</p>
+<p>Amitié, n&oelig;ud sacré, récompense des sages,</p>
+<p>Plaisir de tous les temps, vertu de tous les âges!</p>
+<p>Oui, mon fils chérira tes devoirs, tes douceurs.</p>
+<p>L'astre qui nous éclaire eut des blasphémateurs:</p>
+<p>Des monstres ont maudit sa féconde influence;</p>
+<p>D'autres ont de Dieu même abhorré l'existence,</p>
+<p>Ont haï l'Eternel: amitié! qui jamais</p>
+<p>A blasphémé ton nom, a maudit tes bienfaits?</p>
+<p>Le ciel daigne accorder au mortel magnanime</p>
+<p>Une autre passion plus rare et plus sublime,</p>
+<p>Aliment des vertus, âme des grands desseins:</p>
+<p>C'est ce noble désir d'être utile aux humains,</p>
+<p>D'avoir des droits sur eux, de vivre en leur mémoire;</p>
+<p>Le plus beau des besoins, le besoin de la gloire;</p>
+<p>Impérieux instinct que des dieux bienfaiteurs,</p>
+<p>Par pitié pour la terre ont mis dans les grands c&oelig;urs.</p>
+<p>Mais qui cherche la gloire a besoin qu'on l'éclaire.</p>
+<p>Il en est une, hélas! criminelle ou vulgaire,</p>
+<p>Que le faible poursuit, qu'encense le pervers,</p>
+<p>Qui, sous différens noms, fléau de l'univers,</p>
+<p>Arme le conquérant, lui commande les crimes,</p>
+<p>Dicte au sage insensé de coupables maximes,</p>
+<p>Aiguise le poignard, prépare le poison,</p>
+<p>Pour sauver de l'oubli le fantôme d'un nom;</p>
+<p>Prestige d'un instant, vaine et cruelle idole,</p>
+<p>Non, ce n'est point à toi que le sage s'immole;</p>
+<p>Ses jours, dans les travaux, ne sont point consumés,</p>
+<p>Pour laisser quelques pas sur le sable imprimés:</p>
+<p>Mais servir, éclairer le genre humain qu'il aime,</p>
+<div><span class="pagenum"><a id="Page_103"> 103</a></span></div>
+<p>En recherchant surtout l'estime de soi-même;</p>
+<p>La mettre au plus haut prix; l'obtenir de son c&oelig;ur;</p>
+<p>Voilà quelle est sa gloire et quelle est sa grandeur.</p>
+<p>Si de ce beau désir ton âme est dévorée,</p>
+<p>Nourris dans toi, mon fils, cette flamme sacrée,</p>
+<p>Tandis que tes esprits, dans leur mâle vigueur,</p>
+<p>Du feu des passions reçoivent leur chaleur.</p>
+<p>Ah! lorsque les glaçons de la froide vieillesse</p>
+<p>Viennent de notre sang arrêter la vîtesse,</p>
+<p>Lorsque nous recelons dans un débile corps</p>
+<p>Un esprit impuissant, une âme sans ressorts,</p>
+<p>Plus de droits sur la gloire et sur la renommée:</p>
+<p>La lice de l'honneur est pour jamais fermée:</p>
+<p>Et sur nos sens flétris, ainsi que sur nos c&oelig;urs,</p>
+<p>L'oisive indifférence épanche ses langueurs.</p>
+<p>Mon fils, sur les humains que ton âme attendrie</p>
+<p>Habite l'univers, mais aime sa patrie.</p>
+<p>Le sage est citoyen: il respecte à la fois</p>
+<p>Et le trésor des m&oelig;urs, et le dépôt des lois:</p>
+<p>Les lois! raison sublime et morale pratique,</p>
+<p>D'intérêts opposés balance politique,</p>
+<p>Accord né des besoins, qui, par eux cimenté,</p>
+<p>Des volontés de tous fit une volonté.</p>
+<p>Chéris toujours, mon fils, cet utile esclavage,</p>
+<p>Qui de la liberté doit épurer l'usage.</p>
+<p>Entends mes derniers mots, toi, dont les soins prudens</p>
+<p>Doivent de notre fils guider les premiers ans.</p>
+<p>J'ai vu son doux sourire à sa naissante aurore;</p>
+<p>Son premier sentiment à tes yeux doit éclore;</p>
+<p>Dans ton sein paternel il ira s'épancher;</p>
+<p>Et moi, d'entre tes bras la mort va m'arracher.</p>
+<p>Puisse un jour cet écrit, gage de ma tendresse,</p>
+<p>Cher enfant, à ton c&oelig;ur faire aimer ma vieillesse!</p>
+<div><span class="pagenum"><a id="Page_104"> 104</a></span></div>
+<p>Puisses-tu t'écrier, saisi d'un doux transport:</p>
+<p>Il fit des v&oelig;ux pour moi dans les bras de la mort!</p>
+<p>Oui, c'est toi qui, m'offrant une heureuse espérance,</p>
+<p>Plus loin dans l'avenir porte mon existence:</p>
+<p>Je t'apprends le secret de vivre et de jouir;</p>
+<p>Ma mort t'enseignera le grand art de mourir.</p>
+</div></div>
+
+<h3 class="poetry"><span class="i8">ÉPITRE</span><br />
+<span class="i8 normal">A M. ***</span></h3>
+<div class="poetry"><div class="stanza">
+<p><span class="small">Cologne, 19 juin 1761, écrite sur les bords du Rhin.</span></p>
+</div>
+<div class="stanza">
+<p>Ami, des champs le spectacle flatteur</p>
+<p>Vient d'animer, de réveiller mon c&oelig;ur.</p>
+<p>A s'attendrir ce spectacle l'invite.</p>
+<p>J'ai fui la ville et l'ennui qui l'habite.</p>
+<p>Hélas! au moins caché sous ces forêts,</p>
+<p>Il m'est permis de détourner ma vue</p>
+<p>De ces clochers, dont les hardis sommets,</p>
+<p>En s'effilant, s'élancent dans la nue,</p>
+<p>Et dont l'aspect me poursuit à jamais.</p>
+<p>N'entends-tu pas, dans ce verger paisible,</p>
+<p>Ce rossignol? Son organe flexible,</p>
+<p>Tendre toujours et toujours varié,</p>
+<p>Chante l'amour: je parle à l'amitié.</p>
+<p>Oui, dans ces lieux, ami, tout la rappelle.</p>
+<p>Autour de moi que la nature est belle!</p>
+<p>Je vois du Rhin les flots majestueux</p>
+<p>Baigner mes pieds et couler sous mes yeux.</p>
+<p>De sept rochers les cîmes inégales</p>
+<p>Vont à l'envi se perdre dans les cieux;</p>
+<div><span class="pagenum"><a id="Page_105"> 105</a></span></div>
+<p>Un bois touffu remplit leurs intervalles.</p>
+<p>D'un doux frisson ces trembles agités,</p>
+<p>De ces oiseaux la douce mélodie,</p>
+<p>Portent le trouble à mon âme ravie;</p>
+<p>Pour comble encore, à mes yeux enchantés</p>
+<p>Ces fleurs, au loin émaillant la prairie,</p>
+<p>Pour me séduire étalent leurs beautés.</p>
+<p>Séjour touchant! que n'es-tu ma patrie?</p>
+<p>N'importe, hélas! de mon c&oelig;ur endormi</p>
+<p>Ton doux aspect a banni la tristesse.</p>
+<p>Je suis heureux dans cette courte ivresse:</p>
+<p>Je suis heureux: je songe à mon ami.</p>
+<p>C'en est donc fait, la trompeuse fortune</p>
+<p>A sur mes jours abdiqué tout pouvoir.</p>
+<p>Je la bénis; sa faveur importune,</p>
+<p>En aucun temps n'a fixé mon espoir.</p>
+<p>Il est bien vrai que, provoqué par elle,</p>
+<p>J'obéissais à sa voix infidelle,</p>
+<p>Et ton ami s'en faisait un devoir.</p>
+<p>Mais elle a fait ce que mon c&oelig;ur demande:</p>
+<p>Sa trahison, que j'aurais dû prévoir,</p>
+<p>De ses faveurs est pour moi la plus grande.</p>
+<p>J'avais pensé, dans ma trop longue erreur,</p>
+<p>Que de ses dons la fatale influence</p>
+<p>Aplanissait le chemin du bonheur.</p>
+<p>Mais que les Dieux ont borné sa puissance!</p>
+<p>Pour être heureux il nous suffit d'un c&oelig;ur.</p>
+<p>Je les ai vus, ses favoris coupables,</p>
+<p>En dépit d'elle, illustres misérables,</p>
+<p>Fiers d'être sots, de leur faste éblouis,</p>
+<p>Punis toujours de n'avoir rien à faire,</p>
+<p>Dans leurs miroirs mille fois reproduits,</p>
+<p>Peindre partout, voir partout leur misère;</p>
+<div><span class="pagenum"><a id="Page_106"> 106</a></span></div>
+<p>Sur leurs sophas lâchement étendus,</p>
+<p>D'esprit, de corps également perclus;</p>
+<p>Du fade objet dont l'aspect les accable</p>
+<p>Multiplier l'image insupportable.</p>
+<p>J'ai vu Crassus, pour échapper au temps,</p>
+<p>Dans sa langueur en compter les instans.</p>
+<p>La montre d'or nonchalamment tirée</p>
+<p>Dit qu'en secret il maudit sa durée.</p>
+<p>Son triste c&oelig;ur voudrait, dans son ennui,</p>
+<p>La démentir, s'inscrire en faux contre elle;</p>
+<p>Mais le témoin muet et trop fidelle</p>
+<p>Obstinément dépose contre lui.</p>
+<p>Combien mes yeux ont surpris de bassesse</p>
+<p>Sous ces dehors, sous cet éclat trompeur!</p>
+<p>Oui, que le ciel, punissant ma faiblesse,</p>
+<p>Sur ton ami signale sa fureur,</p>
+<p>Si, de mon c&oelig;ur démentant la noblesse,</p>
+<p>J'osais tremper dans leur lâche bonheur!</p>
+<p>Que l'amitié, pour tous deux indulgente,</p>
+<p>A sur nos jours épanché de douceurs!</p>
+<p>Avec quel art sa faveur bienfaisante</p>
+<p>De nos plaisirs variait les couleurs!</p>
+<p>Par la gaîté tantôt enluminée,</p>
+<p>Tantôt moins vive, encor plus fortunée,</p>
+<p>Elle portait par degrés dans nos c&oelig;urs,</p>
+<p>Après l'essor d'une libre saillie,</p>
+<p>Ce doux sommeil, cette mélancolie,</p>
+<p>Qui de l'amour imite les langueurs.</p>
+<p>Souvent muets dans notre nonchalance,</p>
+<p>Trop sûrs de nous pour craindre un seul moment</p>
+<p>Qu'on ne la prît pour de l'indifférence,</p>
+<p>Nous nous taisions, et cet heureux silence</p>
+<div><span class="pagenum"><a id="Page_107"> 107</a></span></div>
+<p>Ne finissait que par un sentiment:</p>
+<p>Temps précieux pour mon âme attendrie,</p>
+<p>Où mon esprit, emporté loin de moi,</p>
+<p>Était absent, mais absent près de toi.</p>
+<p>Plaisir du c&oelig;ur, tendre mélancolie,</p>
+<p>Doux antidote et baume de la vie,</p>
+<p>Par quelle loi, par quel fatal destin,</p>
+<p>Faut-il, hélas! que d'un peuple volage</p>
+<p>L'insuffisant et stérile langage</p>
+<p>T'ose confondre avec ce noir chagrin,</p>
+<p>Fléau cruel de l'âme dégradée,</p>
+<p>Par les ennuis tristement obsédée?</p>
+<p>Souvent encor quand un diseur de riens</p>
+<p>Venait troubler nos charmans entretiens,</p>
+<p>Si par malheur sa bouche téméraire</p>
+<p>D'un sentiment né d'une âme vulgaire</p>
+<p>A nos regards dévoilait la laideur,</p>
+<p>Mes yeux soudain, sur ton front peu flatteur,</p>
+<p>En saisissaient le désaveu sincère.</p>
+<p>Mais qu'ai-je dit? Etait-il nécessaire</p>
+<p>De l'y chercher? Il était dans mon c&oelig;ur.</p>
+<p>Ah! cher ami, puis-je espérer encore</p>
+<p>De te revoir, de trouver dans le tien</p>
+<p>Cette amitié qui tous deux nous honore,</p>
+<p>Et dont l'absence a serré le lien?</p>
+<p>Momens heureux, je vais vous voir renaître;</p>
+<p>Et de plus près à tes destins lié,</p>
+<p>Auprès de toi, prenant un nouvel être,</p>
+<p>Je vais chérir les arts et l'amitié.</p>
+<p>J'ignore encor ce que le sort barbare</p>
+<p>Pour ton ami cache dans l'avenir;</p>
+<p>Mais quels que soient les jours qu'il me prépare,</p>
+<div><span class="pagenum"><a id="Page_108"> 108</a></span></div>
+<p>De fermeté prompt à me prémunir,</p>
+<p>Malgré ses coups, je veux suivre la pente</p>
+<p>De ce sentier que l'honneur me présente,</p>
+<p>Et que sa main pour moi daigne aplanir.</p>
+<p>Je sais trop bien que sa faveur stérile</p>
+<p>Ne me promet qu'une palme inutile;</p>
+<p>Mais le travail, tendre consolateur,</p>
+<p>M'assure au moins un abri salutaire.</p>
+<p>Abri sacré, nécessaire à mon c&oelig;ur.</p>
+<p>Oui, le travail est son propre salaire.</p>
+<p>Par le malheur mon esprit abattu,</p>
+<p>Se redoutant, chérissant sa faiblesse,</p>
+<p>Contre lui-même a long-temps combattu.</p>
+<p>Je cède enfin à l'instinct qui me presse.</p>
+<p>Te souviens-tu de ce chantre de Grèce!</p>
+<p>Encouragé par les dons séducteurs</p>
+<p>Du cercle entier de ses admirateurs,</p>
+<p>Oh! disait-il, partageant leur ivresse,</p>
+<p>Si l'intérêt pouvait les éclairer;</p>
+<p>Si dans mon c&oelig;ur ce peuple pouvait lire;</p>
+<p>De quels transports je me sens pénétrer,</p>
+<p>Lorsque mes doigts voltigent sur la lyre;</p>
+<p>D'une faveur il croirait m'honorer,</p>
+<p>En permettant à mon heureux délire</p>
+<p>De s'exercer dans cet art que j'admire.</p>
+</div></div>
+
+<p><span class="pagenum"><a id="Page_109"> 109</a></span></p>
+
+<h3 class="poetry"><span class="i6">ÉPITRE</span></h3>
+<p class="hanging indent2">
+A M. ***, QUI AVAIT FAIT AFFICHER CHEZ SON SUISSE UN
+ORDRE EN VERS, DE N'OUVRIR QU'AU MÉRITE, ET DE REFUSER
+LA PORTE A LA FORTUNE.</p>
+<div class="poetry"><div class="stanza">
+<p>Je l'ai vu cet ordre authentique,</p>
+<p>Mis en vers joliment tournés,</p>
+<p>Cette consigne poétique</p>
+<p>Qu'à votre Suisse vous donnez;</p>
+<p>Mais elle est trop philosophique,</p>
+<p>Ou trop peu. Quoi! vous ordonnez</p>
+<p>Que l'on ferme la porte au nez</p>
+<p>A la Fortune! Et pourquoi faire?</p>
+<p>Est-ce humeur, faiblesse ou colère?</p>
+<p>Vous avez tort; mais apprenez</p>
+<p>Le dénoûment de cette affaire.</p>
+<p>Après ce refus insultant</p>
+<p>Que fit la belle aventurière?</p>
+<p>Surprise de ce compliment,</p>
+<p>De la rebuffade impolie</p>
+<p>D'un portier qui la congédie,</p>
+<p>Croiriez-vous que dans cet instant</p>
+<p>(Voyez un peu quelle étourdie!)</p>
+<p>Elle vint chez moi brusquement?</p>
+<p>Je sortais: j'ouvre....&mdash;La fortune!</p>
+<p>Ne vous suis-je pas importune?</p>
+<p>Le cas arrive rarement.</p>
+<p>&mdash;Il arrive dans ce moment.</p>
+<p>Elle m'étonna, je vous jure.</p>
+<p>J'excusai le sage imprudent</p>
+<span class="pagenum"><a id="Page_110"> 110</a></span>
+<p>Qui brusquait ainsi la déesse;</p>
+<p>Il a tort d'outrer la sagesse.</p>
+<p>&mdash;Vous raillez, je crois.&mdash;Nullement.</p>
+<p>Il fallait au moins vous admettre,</p>
+<p>En faisant des conditions....</p>
+<p>&mdash;A moi!&mdash;Sans doute.&mdash;Eh bien! voyons.</p>
+<p>Faites les vôtres.&mdash;A la lettre</p>
+<p>Vous les suivrez? Premièrement,</p>
+<p>Je vous dois un remercîment:</p>
+<p>Vous voilà sans qu'on vous appelle,</p>
+<p>C'est ce qu'il me faut justement.</p>
+<p>&mdash;Vous me plaisez assez, dit-elle.</p>
+<p>&mdash;Tant mieux.&mdash;Convenons de nos faits.</p>
+<p>&mdash;Vous ne prétendrez jamais</p>
+<p>A changer le fond de ma vie;</p>
+<p>Vous respecterez sans aigreur</p>
+<p>Mon caractère, mon humeur,</p>
+<p>Et même un peu ma fantaisie.</p>
+<p>Je conserverai mes amis,</p>
+<p>Vous ne m'en donnerez point d'autres:</p>
+<p>A moi les miens, à vous les vôtres.</p>
+<p>Le sentiment sera permis</p>
+<p>A mon c&oelig;ur né sensible et tendre;</p>
+<p>De moi vous ne devrez attendre</p>
+<p>Que des soins, et non des soucis;</p>
+<p>Je n'en veux ni donner ni prendre.</p>
+<p>Si, par l'effet de vos faveurs,</p>
+<p>Je dois approcher des grandeurs,</p>
+<p>Partout, à la cour, à la ville,</p>
+<p>Je serai, rien n'est plus facile,</p>
+<p>Sans orgueil, mais non sans fierté,</p>
+<p>Vrai sans rudesse, sans audace,</p>
+<span class="pagenum"><a id="Page_111"> 111</a></span>
+<p>Et libre sans légèreté.</p>
+<p>Auprès de mes amis en place</p>
+<p>J'aurai peu d'assiduité,</p>
+<p>La réservant pour leur disgrâce.</p>
+<p>Permettez-vous?&mdash;Accordé, passe.</p>
+<p>&mdash;Avec le mérite, l'honneur,</p>
+<p>Je n'entre point dans vos querelles;</p>
+<p>Je veux rester leur serviteur,</p>
+<p>Et les tiens pour amis fidèles.</p>
+<p>&mdash;Ah! nous nous brouillerons.&mdash;Tant pis</p>
+<p>&mdash;Un mot encor. Toujours admis,</p>
+<p>Chez moi le mérite aura place</p>
+<p>Au-dessus de vos favoris:</p>
+<p>C'est la sienne, quoique l'on fasse.</p>
+<p>Refusé net.&mdash;La déité</p>
+<p>Me dit, d'un ton de bonhommie:</p>
+<p>Moi, j'ai de la facilité;</p>
+<p>Mais cet article du traité,</p>
+<p>Par quel art, par quelle industrie,</p>
+<p>Le faire signer, je vous prie,</p>
+<p>A ma s&oelig;ur?&mdash;Qui?&mdash;La vanité.</p>
+<p>Adieu.&mdash;Soit.&mdash;La folle immortelle</p>
+<p>Part et s'envole à tire d'aile,</p>
+<p>Me supposant de vains regrets,</p>
+<p>Je le soupçonne; car la belle,</p>
+<p>Tout en me quittant pour jamais,</p>
+<p>Regardait parfois derrière elle,</p>
+<p>Pour voir si je la rappelais;</p>
+<p>Mais je laissai fuir l'infidelle,</p>
+<p>Et mes voisins courent après.</p>
+</div></div>
+
+<p><span class="pagenum"><a id="Page_112"> 112</a></span></p>
+
+<h3 class="poetry"><span class="i6">FRAGMENS</span></h3>
+<p class="hanging indent2"><span class="normal">D'UNE ÉPITRE DIPLOMATIQUE, ADRESSÉE A LA COALITION DES
+PRINCES ARMÉS CONTRE LA FRANCE.</span></p>
+
+<div class="poetry"><div class="stanza">
+<p>Quoi! contre nos pamphlets hérissant vos frontières,</p>
+<p>Vous formez des cordons, vous dressez des barrières;</p>
+<p>Et vous pourriez, chez nous, vauriens pestiférés,</p>
+<p>De l'égalité sainte apôtres conjurés,</p>
+<p>Hasardant la vertu de vos bandes guerrières,</p>
+<p>Souffrir que d'un faux jour les rayons égarés,</p>
+<p>Perçant l'épais repli de leurs lourdes paupières,</p>
+<p>Offrissent à leurs yeux troubles, mal assurés,</p>
+<p>De nos Français nouveaux les façons familières!</p>
+<p>Quoi! vos fiers cuirassiers qui, combattant pour vous,</p>
+<p>Meurent sous vos bâtons en perdant vos trois sous,</p>
+<p>Verront-ils exposer leur fidèle innocence</p>
+<p>Aux piéges que leur tend notre indigne licence!</p>
+<p>Rois, laissez-vous fléchir, ne nous attaquez pas;</p>
+<p>Plaignez plutôt l'erreur de notre indépendance,</p>
+<p>De cette égalité, fléau de nos climats.</p>
+<p>Sans cesse attendrissez sur nous, sur nos misères,</p>
+<p>Vos sujets chargés d'or, payant sans assignats</p>
+<p>Le brigand breveté qui les traîne en galères<a name="FNanchor_26" id="FNanchor_26" href="#Footnote_26" class="fnanchor">&nbsp;[26]</a>,</p>
+<p>Pour la mort d'un vieux cerf soustrait à vos ébats.</p>
+<div><span class="pagenum"><a id="Page_113"> 113</a></span></div>
+<p>Avant qu'on vous apprît que les hommes sont frères,</p>
+<p>Funeste vérité qui peut tout perdre, hélas!</p>
+<p>Nuire à vos recruteurs, renchérir vos soldats,</p>
+<p>Corrompre l'ouvrier en haussant les salaires,</p>
+<p>Et, trompant vos sujets égarés sur nos pas,</p>
+<p>Leur ravir tous ces biens si chers à leurs ancêtres,</p>
+<p>Ces biens perdus pour nous, mais non pour vos états,</p>
+<p>Des moines, des geôliers, des nobles et des prêtres...</p>
+<p><b>. . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . .</b></p>
+<p>A quoi de l'art des rois on borne les leçons!</p>
+<p>Transplanter en Brabant les braves de Hongrie,</p>
+<p>Puis contre les Hongrois armer les Brabançons,</p>
+<p>Styriens à Milan, Milanais en Styrie:</p>
+<p>De ce profond mystère est-ce là tout le fin?</p>
+<p>Combien de temps faut-il pour que le monde enfin</p>
+<p>De ce royal secret découvre l'industrie?</p>
+<p>&mdash;Mais, depuis six cents ans!&mdash;Soit: rien ne prouve mieux</p>
+<p>Que, pour aller bien loin, ce système est trop vieux.</p>
+<p>Kaunitz le sentira: sa tête octogénaire</p>
+<p>Dira: Voici du neuf, voyons, que faut-il faire?</p>
+<p>Je ne reconnais plus ce commode métier</p>
+<p>De régir les états pour se désennuyer.</p>
+<p>Régner est chose grave et devient une affaire.</p>
+<p><b>. . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . .</b></p>
+<p>Voisins des Marquisats<a name="FNanchor_27" id="FNanchor_27" href="#Footnote_27" class="fnanchor">&nbsp;[27]</a>, vous savez tous qu'en dire,</p>
+<p>Frédéric, expliquant ses droits régaliens,</p>
+<p>Forme, allonge, élargit son nouvel apanage;</p>
+<p>Fait chez vous la police et vous prendra vos biens</p>
+<p>Par sage surveillance et par bon voisinage,</p>
+<p>Pour vous défendre mieux contre les Autrichiens.</p>
+<p>Déjà de ses <em>housards</em> une troupe impolie</p>
+<div><span class="pagenum"><a id="Page_114"> 114</a></span></div>
+<p>A rançonné deux fois les gens de Nuremberg.</p>
+<p>&mdash;Bon! Nuremberg n'est rien: c'est de la bourgeoisie.</p>
+<p>&mdash;D'accord. Mais un moment: Monsieur de Wirtemberg</p>
+<p>S'attend de jour en jour à la même avanie;</p>
+<p>C'est un seigneur, un duc, un prince en Franconie.</p>
+<p>Que répondre? on se tait: l'évêque de Bamberg,</p>
+<p>Plus confondu que vous, rassemble ses vieux titres,</p>
+<p>Et du cercle alarmé consulte les chapitres:</p>
+<p>Publicistes, docteurs, à l'escrime excités,</p>
+<p>En petit <em>in-quartos</em> resserrant leur logique,</p>
+<p>Prouvant, démontrant tout, hors les points contestés,</p>
+<p>Font admirer de plus cet accord harmonique</p>
+<p>Qui, par des mouvemens simples, bien concertés,</p>
+<p>Fait marcher sans délais ce grand corps germanique.</p>
+<p>Bientôt le brave Hoffmann les a tous réfutés;</p>
+<p>Et par vingt régimens que charme sa réplique,</p>
+<p>Kalkreuth et Mollendorff, d'avance bien postés,</p>
+<p>Assurent le succès de sa diplomatique.</p>
+<p>Raguse et ses faubourgs, Luques et Saint-Martin</p>
+<p>Attendent, comme on sait, avec impatience,</p>
+<p>L'arrêté du congrès qui doit livrer la France</p>
+<p>Repentante et contrite aux chevaliers du Rhin.</p>
+<p>De Mercy, de Breteuil la sagesse profonde,</p>
+<p>De Rousseau, de Sieyès réformant les erreurs,</p>
+<p>Nous guérira des maux causés par ces penseurs,</p>
+<p>Qui, malgré la police, ont éclairé le monde,</p>
+<p>Et, sans être honorés du poste de commis,</p>
+<p>Se mêlent d'influer sur les lois d'un pays.</p>
+<p>C'est un abus affreux: il faut qu'on le corrige;</p>
+<p>La constitution le demande et l'exige.</p>
+<p>Il nous faut au-dehors une révision;</p>
+<p>L'autre est insuffisante, encor qu'elle ait du bon.</p>
+<span class="pagenum"><a id="Page_115"> 115</a></span>
+<p>. . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . .</p>
+<p>Catherine, posant un tome de Voltaire,</p>
+<p>Ecrit pour condouloir aux chagrins du saint-père.</p>
+<p>Le pontife attendri, presque privé d'enfans,</p>
+<p>Veut déjà dans Moscou recruter des croyans;</p>
+<p>Et bénissant tout bas l'auguste Catherine,</p>
+<p>Adresse un doux reproche à la grâce divine,</p>
+<p>Qui, contristant les saints, diffère trop long-temps</p>
+<p>D'unir l'église grecque à l'église latine.</p>
+<p>Hélas! tout vient trop tard: faut-il qu'un si grand bien</p>
+<p>Commence à s'opérer quand on ne croit plus rien?</p>
+</div>
+<div class="stanza">
+<p>(<em>Ce qui suit s'adresse au feu roi de Suède.</em>)</p>
+</div>
+<div class="stanza">
+<p>Une croisade noble est &oelig;uvre méritoire,</p>
+<p>Propre à toucher les c&oelig;urs des nobles Suédois,</p>
+<p>Utile à vos sujets, commerçans et bourgeois,</p>
+<p>Qui, resserrant leurs fonds, vous souhaitent la gloire</p>
+<p>D'Artus, de Galaor, ou d'Oger le Danois.</p>
+<p>Votre abord si prochain dans la riche Neustrie,</p>
+<p>Ce fief du grand Rollon promis à vos exploits,</p>
+<p>De vos Dalécarliens excitant l'industrie,</p>
+<p>Préviendra la faillite assez commune aux rois,</p>
+<p>Mais qu'on leur passe moins aujourd'hui qu'autrefois;</p>
+<p>Car on se forme enfin; et du fond de l'Ukraine;</p>
+<p>Avant que d'envoyer sa botte souveraine,</p>
+<p>Charles, votre patron, balancerait, je crois:</p>
+<p>Il craindrait qu'à Stockholm on ne se dît peut-être:</p>
+<p>«Essayons: Il faut voir, sous ce commode maître,</p>
+<p>»S'il n'eût pas mieux valu, pour un peuple indigné,</p>
+<p>»Que sur lui dès long-temps cette botte eût régné.</p>
+<p>»Ah! nous n'eussions pas vu dépeupler nos campagnes,</p>
+<p>»En brigands, en soldats, changer nos laboureurs,</p>
+<p>»Sous des fardeaux virils haleter leurs compagnes,</p>
+<div><span class="pagenum"><a id="Page_116"> 116</a></span></div>
+<p>»Et leur fils consumés en précoces sueurs,</p>
+<p>»Jeunes, de la vieillesse accuser les langueurs.»</p>
+<p>Vous voyez que déjà la question se pose.</p>
+<p>Le texte est dangereux; prévenez-en la glose.</p>
+<p>Gèfle en fournit un autre; et, malgré le succès,</p>
+<p>Vos états assemblés vers la zône polaire,</p>
+<p>En exil, dans un camp, sous le glaive, aux arrêts,</p>
+<p>Ou contraints de payer, ou payés pour se taire,</p>
+<p>Dans leurs foyers rendus exposeront les faits,</p>
+<p>Ces faits accusateurs d'un heureux téméraire.</p>
+<p>Vous les redoutez peu; j'entends Sémiramis</p>
+<p>Qui vous dit: «Réprimons ces Français réfractaires,</p>
+<p>»Prêchant la liberté qui gêne en tout pays;</p>
+<p>»Mais craignons nos sujets, ils sont nos ennemis;</p>
+<p>»Et contre eux prêtons-nous nos vaillans mercenaires.</p>
+<p>»Unis pour opprimer, despotes solidaires,</p>
+<p>»J'espère en vos trébans, comptez sur mes strélitz;</p>
+<p>»Marchez et triomphez: la gloire vous appelle</p>
+<p>»Aux combats, au congrès dans Aix dit la Chapelle:</p>
+<p>»Vous y parlerez trop, mais vous parlerez bien.</p>
+<p>»Chefs, soldats, orateurs, il ne vous manque rien.</p>
+<p>»Alexandre, partez pour les plaines d'Arbelle;</p>
+<p>»La Beauce en offre assez, et vos braves soldats</p>
+<p>»Qu'en Finlande la gloire a maigri sur vos pas,</p>
+<p>»Dans Gèfle peu refaits, retrouveront en France,</p>
+<p>»Dans maint heureux vignoble, en pays de bombance,</p>
+<p>»La santé, la vigueur dont souvent mes guerriers</p>
+<p>»M'ont présenté l'image en m'offrant leurs lauriers.»</p>
+<p>Ainsi dit Catherine: et le héros habile,</p>
+<p>Qui goûte le traité, mais le trouve incomplet,</p>
+<p>Jaloux de s'enrichir d'un article secret,</p>
+<p>La flatte, élève au ciel son génie et son style,</p>
+<div><span class="pagenum"><a id="Page_117"> 117</a></span></div>
+<p>Ses conquêtes, ses lois, en ajoutant tout bas</p>
+<p>Que, sans un fort subside, il ne partira pas.</p>
+<p>Sémiramis sourit, et, pour sortir de gêne,</p>
+<p>Médite à vingt pour cent un gros emprunt sur Gêne,</p>
+<p>Que par les émigrés on croit déjà rempli.</p>
+<p>Tranquilles sur le nord, arrêtons-nous ici:</p>
+<p>A nos héros français sa voix offre un asile.</p>
+<p>&mdash;Ne vous y fiez pas: sa politique habile</p>
+<p>Songe à ses intérêts plus qu'à nos émigrans.</p>
+<p>Adroit à nous ravir nos princes et nos grands,</p>
+<p>Elle veut transplanter au sein de son empire</p>
+<p>Le premier de nos arts, le blason qu'elle admire,</p>
+<p>D'écussons, de lambels tapisser Astracan;</p>
+<p>Chérin doit recruter pour embellir Cazan:</p>
+<p>Tel est l'unique but de ses nobles dépenses.</p>
+<p>Elle peut, il est vrai, dans ses déserts immenses,</p>
+<p>En fiefs, en francs-aleux découper ses états,</p>
+<p>Tout brillans de comtés, riches de marquisats,</p>
+<p>Sans même expatrier ni les ours, ni les rennes,</p>
+<p>Deux <em>ordres</em>, dans le nord, puissances souveraines.</p>
+<p>&mdash;Vous riez.... Si pourtant de ses secours aidés....</p>
+<p>&mdash;Cent mille arpens de neige, en un jour concédés,</p>
+<p>Peuvent soudain, s'il plaît à sa munificence,</p>
+<p>Montrer chez les Kalmoucks la véritable France;</p>
+<p>La cour des vrais Bourbons, le palais des Condés.</p>
+<p>Princes au Kamshatka, ducs dans la Sibérie,</p>
+<p>Voyez-les excitant une active industrie,</p>
+<p>Encourager de l'&oelig;il les travaux roturiers</p>
+<p>Qui défrichent pour eux leur nouvelle patrie,</p>
+<p>Fertile au seul aspect de ces grands chevaliers.</p>
+<p>De l'Oby, de l'Irtich, les rives délectables</p>
+<p>Se peuplant de Français présentés, présentables,</p>
+<div><span class="pagenum"><a id="Page_118"> 118</a></span></div>
+<p>Verront leurs champs féconds sous de si nobles mains,</p>
+<p>Etonner Pétersbourg de leur tributs lointains,</p>
+<p>Et cet hommage heureux consoler Catherine</p>
+<p>D'avoir des Osmanlis différé la ruine.</p>
+<p>&mdash;J'entends. Et les Suédois... Gustave? Il est bien loin:</p>
+<p>Sans avoir d'assignats, sa richesse est en cuivre.</p>
+<p>Ses soldats pourraient bien hésiter à le suivre,</p>
+<p>Et de le surveiller son sénat prendra soin.</p>
+<p>&mdash;Vous pourvoyez à tout; je me tais, et pour cause.</p>
+<p>Quel homme! il ne craint rien.&mdash;Oh! je crains quelque chose.</p>
+<p>&mdash;Eh! quoi donc, s'il vous plaît&mdash;D'ennuyer: serviteur.</p>
+<p>&mdash;Dieu vous envoie à moi quand j'aurai de l'humeur!</p>
+<p>Adieu. Malgré les noms dont chez vous on vous nomme,</p>
+<p>J'aime votre candeur, votre sincérité,</p>
+<p>Et, pour un scélérat, je vous tiens honnête homme.</p>
+<p>&mdash;Quels que soient les surnoms dont vous soyez noté,</p>
+<p>J'honore vos vertus et votre loyauté,</p>
+<p>Comme si j'arrivais de Coblentz ou de Rome</p>
+<p><b>..............</b></p>
+</div></div>
+
+<p><span class="pagenum"><a id="Page_119"> 119</a></span></p>
+
+<h2>ODES.</h2>
+<p><span class="pagenumh"><a id="Page_120"> 120</a></span>
+<span class="pagenum"><a id="Page_121"> 121</a></span></p>
+
+<div class="chapter">
+<p class="subh">ODES.</p>
+
+<h3 class="poetry"><span class="i5">LA GRANDEUR DE L'HOMME</span>,<br />
+<span class="i11 normal">ODE.</span></h3>
+</div>
+
+<div class="poetry"><div class="stanza">
+<p>Quand Dieu, du haut du ciel, a promené sa vue</p>
+<p>Sur ces mondes divers, semés dans l'étendue,</p>
+<p>Sur ces nombreux soleils, brillans de sa splendeur,</p>
+<p>Il arrête les yeux sur le globe où nous sommes:</p>
+<p class="i5"> Il contemple les hommes,</p>
+<p>Et dans notre âme enfin va chercher sa grandeur.</p>
+</div>
+<div class="stanza">
+<p>Apprends de lui, mortel, à respecter ton être.</p>
+<p>Cet orgueil généreux n'offense point ton maître:</p>
+<p>Sentir ta dignité, c'est bénir ses faveurs;</p>
+<p>Tu dois ce juste hommage à sa bonté suprême:</p>
+<p class="i5"> C'est l'oubli de toi-même</p>
+</div>
+<div class="stanza">
+<p>Qui, du sein des forfaits, fit naître tes malheurs.</p>
+</div>
+<div class="stanza">
+<p>Mon âme se transporte aux premiers jours du monde</p>
+<p>Est-ce là cette terre, aujourd'hui si féconde?</p>
+<p>Qu'ai-je vu? des déserts, des rochers, des forêts:</p>
+<p>Ta faim demande au chêne une vile pâture;</p>
+<p class="i5"> Une caverne obscure</p>
+<p>Du roi de l'univers est le premier palais.</p>
+</div>
+<div class="stanza">
+<p>Tout naît, tout s'embellit sous ta main fortunée:</p>
+<p>Ces déserts ne sont plus, et la terre étonnée</p>
+<div><span class="pagenum"><a id="Page_122"> 122</a></span></div>
+<p>Voit son fertile sein ombragé de moissons.</p>
+<p>Dans ces vastes cités quel pouvoir invincible</p>
+<p class="i5"> Dans un calme paisible</p>
+<p>Des humains réunis endort les passions?</p>
+</div>
+<div class="stanza">
+<p>Le commerce t'appelle au bout de l'hémisphère;</p>
+<p>L'Océan, sous tes pas, abaisse sa barrière;</p>
+<p>L'aimant, fidèle au nord, te conduit sur ses eaux;</p>
+<p>Tu sais l'art d'enchaîner l'Aquilon dans tes voiles;</p>
+<p class="i5"> Tu lis sur les étoiles</p>
+<p>Les routes que le ciel prescrit à tes vaisseaux.</p>
+</div>
+<div class="stanza">
+<p>Séparés par les mers, deux continens s'unissent;</p>
+<p>L'un de l'autre étonnés, l'un de l'autre jouissent;</p>
+<p>Tu forces la nature à trahir ses secrets;</p>
+<p>De la terre au soleil tu marques la distance,</p>
+<p class="i5"> Et des feux qu'il te lance</p>
+<p>Le prisme audacieux a divisé les traits.</p>
+</div>
+<div class="stanza">
+<p>Tes yeux ont mesuré ce ciel qui te couronne;</p>
+<p>Ta main pèse les airs qu'un long tube emprisonne;</p>
+<p>La foudre menaçante obéit à tes lois;</p>
+<p>Un charme impérieux, une force inconnue</p>
+<p class="i5"> Arrache de la nue</p>
+<p>Le tonnerre indigné de descendre à ta voix.</p>
+</div>
+<div class="stanza">
+<p>O prodige plus grand! ô vertu que j'adore!</p>
+<p>C'est par toi que nos c&oelig;urs s'ennoblissent encore:</p>
+<p>Quoi! ma voix chante l'homme, et j'ai pu t'oublier!</p>
+<p>Je célèbre avant toi... Pardonne, beauté pure;</p>
+<p class="i5"> Pardonne cette injure:</p>
+<p>Inspire-moi des sons dignes de l'expier.</p>
+</div>
+<div class="stanza">
+<div><span class="pagenum"><a id="Page_123"> 123</a></span></div>
+<p>Mes v&oelig;ux sont entendus: ta main m'ouvre ton temple;</p>
+<p>Je tombe à vos genoux, héros que je contemple,</p>
+<p>Pères, époux, amis, citoyens vertueux:</p>
+<p>Votre exemple, vos noms, ornement de l'histoire,</p>
+<p class="i5"> Consacrés par la gloire,</p>
+<p>Élèvent jusqu'à vous les mortels généreux.</p>
+</div>
+<div class="stanza">
+<p>Là, tranquille au milieu d'une foule abattue,</p>
+<p>Tu me fais, ô Socrate, envier ta ciguë;</p>
+<p>Là, c'est ce fier Romain, plus grand que son vainqueur;</p>
+<p>C'est Caton sans courroux déchirant sa blessure:</p>
+<p class="i5"> Son âme libre et pure</p>
+<p>S'enfuit loin des tyrans au sein de son auteur.</p>
+</div>
+<div class="stanza">
+<p>Quelle femme descend sous cette voûte obscure?</p>
+<p>Son père dans les fers mourait sans nourriture.</p>
+<p>Elle approche... ô tendresse! amour ingénieux!</p>
+<p>De son lait.... se peut-il? oui, de son propre père</p>
+<p class="i5"> Elle devient la mère:</p>
+<p>La nature trompée applaudit à tous deux.</p>
+</div>
+<div class="stanza">
+<p>Une autre femme, hélas! près d'un lit de tristesse,</p>
+<p>Pleure un fils expirant, soutien de sa vieillesse;</p>
+<p>Il lègue à son ami le droit de la nourrir:</p>
+<p>L'ami tombe à ses pieds, et, fier de son partage,</p>
+<p class="i5"> Bénit son héritage,</p>
+<p>Et rend grâce à la main qui vient de l'enrichir.</p>
+</div>
+<div class="stanza">
+<p>Et si je célébrais d'une voix éloquente</p>
+<p>La vertu couronnée et la vertu mourante,</p>
+<p>Et du monde attendri les bienfaiteurs fameux,</p>
+<p>Et Titus, qu'à genoux tout un peuple environne,</p>
+<p class="i5"> Pleurant au pied du trône</p>
+<p>Le jour qu'il a perdu sans faire des heureux?</p>
+</div>
+<div class="stanza">
+<div><span class="pagenum"><a id="Page_124"> 124</a></span></div>
+<p>Oui, j'ose le penser, ces mortels magnanimes</p>
+<p>Sont honorés, grand Dieu! de tes regards sublimes.</p>
+<p>Tu ne négliges pas leurs sublimes destins;</p>
+<p>Tu daignes t'applaudir d'avoir formé leur être,</p>
+<p class="i5"> Et ta bonté peut-être</p>
+<p>Pardonne en leur faveur au reste des humains.</p>
+</div></div>
+
+<h3 class="poetry"><span class="i4">LES VOLCANS</span>,<br />
+<span class="i8 normal">ODE.</span></h3>
+
+<div class="poetry"><div class="stanza">
+<p>Eclaire, échauffe mon génie,</p>
+<p>Muse de la terre et des cieux;</p>
+<p>Conduis-moi, sublime Uranie,</p>
+<p>Vers ces abîmes pleins de feux,</p>
+<p>De l'enfer soupiraux horribles,</p>
+<p>Arsenaux profonds et terribles</p>
+<p>Où, dans un cahos éternel,</p>
+<p>Des élémens la sourde guerre</p>
+<p>Forme, allume, lance un tonnerre</p>
+<p>Plus affreux que celui du ciel.</p>
+</div>
+<div class="stanza">
+<p>Quels torrens épais de fumée!</p>
+<p>La terre ouverte sous mes pas</p>
+<p>Vomit une cendre enflammée:</p>
+<p>L'antre mugit... Dieux! quels éclats!</p>
+<p>Des roches dans l'air élancées</p>
+<p>Retombent, roulent, dispersées.</p>
+<p>Je m'arrête glacé d'effroi...</p>
+<p>Un fleuve de feu, de bitume,</p>
+<p>Couvre d'une bouillante écume</p>
+<p>Leurs débris poussés jusqu'à moi.</p>
+</div>
+<div class="stanza">
+<div><span class="pagenum"><a id="Page_125"> 125</a></span></div>
+<p>Monts altiers, voisins des orages,</p>
+<p>Qui recélez dans votre sein</p>
+<p>Les fleuves, enfans des nuages;</p>
+<p>Et les rendez au genre humain,</p>
+<p>C'est dans vos cavernes profondes</p>
+<p>Que du feu, de l'air et des ondes</p>
+<p>Fermente la sédition.</p>
+<p>Au fond de cet abîme immense</p>
+<p>Je vois la nature en silence</p>
+<p>Méditer sa destruction.</p>
+</div>
+<div class="stanza">
+<p>L'esclave qui brise la pierre,</p>
+<p>Et qui cherche l'or dans vos flancs,</p>
+<p>Sent les fondemens de la terre</p>
+<p>S'ébranler sous ses pas tremblans.</p>
+<p>Il palpite, écoute, frissonne;</p>
+<p>Mais le trépas en vain l'étonne,</p>
+<p>La rage ranime ses sens:</p>
+<p>Il pardonne au fléau terrible</p>
+<p>Qui va sous un débris horrible</p>
+<p>Écraser ses cruels tyrans.</p>
+</div>
+<div class="stanza">
+<p>Dieu! quelle avarice intrépide!</p>
+<p>L'antre pousse un reste de feux:</p>
+<p>Une foule imprudente, avide,</p>
+<p>Accourt d'un pas impétueux.</p>
+<p>Voyez-les d'une main tremblante,</p>
+<p>Sous une lave encor fumante,</p>
+<p>Chercher ces métaux détestés,</p>
+<p>Et, sur le salpêtre et le souffre,</p>
+<p>Des ruines même du gouffre,</p>
+<p>Bâtir de superbes cités.</p>
+</div>
+<div class="stanza">
+<div><span class="pagenum"><a id="Page_126"> 126</a></span></div>
+<p>Mortel, qui du sort en colère</p>
+<p>Gémis d'épuiser tous les coups,</p>
+<p>Sans doute le ciel moins sévère</p>
+<p>Pouvait te voir d'un &oelig;il plus doux.</p>
+<p>Mais de la nature en furie</p>
+<p>Tu surpasses la barbarie;</p>
+<p>De tes maux déplorable auteur,</p>
+<p>C'est la rage qui les consomme,</p>
+<p>Et l'homme est à jamais pour l'homme</p>
+<p>Le fléau le plus destructeur.</p>
+</div>
+<div class="stanza">
+<p>Quand ce globe a craint sa ruine,</p>
+<p>Quand des feux voisins des enfers</p>
+<p>Grondaient de Lisbonne à la Chine</p>
+<p>Et soulevaient le sein des mers,</p>
+<p>Les assassinats de la guerre</p>
+<p>Désolaient, saccageaient la terre;</p>
+<p>Vous ensanglantiez les volcans;</p>
+<p>Et vous égorgiez vos victimes</p>
+<p>Sur les bords fumans des abîmes</p>
+<p>Qui vous engloutissaient vivans.</p>
+</div>
+<div class="stanza">
+<p>Eh quoi! tandis que je frissonne,</p>
+<p>Vous allumez pour les combats</p>
+<p>Ces volcans, effroi de Bellone,</p>
+<p>Ces foudres cachés sous ses pas!</p>
+<p>Contre la terre consternée</p>
+<p>Quand la nature est déchaînée,</p>
+<p>Vous l'imitez dans ses horreurs;</p>
+<p>Et le plus affreux phénomène</p>
+<p>Dont frémisse la race humaine</p>
+<p>Sert de modèle à vos fureurs!</p>
+</div>
+<div class="stanza">
+<div><span class="pagenum"><a id="Page_127"> 127</a></span></div>
+<p>Que ne puis-je, arbitre des ombres,</p>
+<p>Forçant les portes du trépas,</p>
+<p>Évoquer des royaumes sombres</p>
+<p>Tous les morts de tous les climats;</p>
+<p>A chacun d'eux si j'osais dire:</p>
+<p>Un Dieu t'ordonne de m'instruire</p>
+<p>Qui t'a conduit au noir séjour?</p>
+<p>Presque tous, homme impitoyable!</p>
+<p>Ils répondraient: C'est mon semblable</p>
+<p>Dont la main m'a privé du jour.</p>
+</div>
+<div class="stanza">
+<p>Ah! jetez ces coupables armes;</p>
+<p>De vous-mêmes prenez pitié:</p>
+<p>Connaissez, éprouvez les charmes</p>
+<p>De l'amour et de l'amitié!</p>
+<p>Que la force, que la puissance,</p>
+<p>Nobles soutiens de l'innocence,</p>
+<p>Ne servent plus à l'opprimer.</p>
+<p>Écartez la guerre inhumaine,</p>
+<p>Et ne vouez plus à la haine</p>
+<p>Le moment de vivre et d'aimer.</p>
+</div></div>
+
+<p><span class="pagenum"><a id="Page_128"> 128</a></span>
+<span class="pagenumh"><a id="Page_129"> 129</a></span></p>
+
+<h2>CONTES.</h2>
+<p><span class="pagenumh"><a id="Page_130"> 130</a></span>
+<span class="pagenum"><a id="Page_131"> 131</a></span></p>
+
+<div class="chapter">
+<p class="subh">CONTES.</p>
+
+<h3 class="poetry"><span class="i3">LA QUERELLE DU RICHE ET DU PAUVRE,</span><br />
+<span class="normal i12">APOLOGUE.</span></h3>
+</div>
+
+<div class="poetry"><div class="stanza">
+<p>Le riche avec le pauvre a partagé la terre,</p>
+<p>Et vous voyez comment: l'un eut tout, l'autre rien.</p>
+<p>Mais depuis ce traité qui réglait tout si bien,</p>
+<p>Les pauvres ont par fois recommencé la guerre:</p>
+<p>On sait qu'ils sont vaincus, sans doute pour toujours.</p>
+<p>J'ai lu, dans un écrit, tenu pour authentique,</p>
+<p>Qu'après le siècle d'or, qui dura quelques jours,</p>
+<p>Les vaincus, opprimés sous un joug tyrannique,</p>
+<p>S'adressèrent au ciel: c'est-là leur seul recours.</p>
+<p>Un humble député de l'humble république</p>
+<p>Au souverain des dieux présenta leur supplique.</p>
+<p>La pièce était touchante, et le texte était bon;</p>
+<p>L'orateur y plaidait très-bien les droits des hommes:</p>
+<p>Elle parlait au c&oelig;ur non moins qu'à la raison;</p>
+<p>Je ne la transcris point, vu le siècle où nous sommes.</p>
+<p>Jupiter, l'ayant lue, en parut fort frappé.</p>
+<p>«Mes amis, leur dit-il, je me suis bien trompé:</p>
+<p>C'est le destin des rois; ils n'en conviennent guères.</p>
+<p>J'avais cru qu'à jamais les hommes seraient frères:</p>
+<p>Tout bon père se flatte, et pense que ses fils,</p>
+<p>D'un même sang formés, seront toujours amis.</p>
+<p>J'ai bâti sur ce plan. J'aperçois ma méprise.</p>
+<p>Je m'en suis repenti souvent, quoiqu'on en dise;</p>
+<div><span class="pagenum"><a id="Page_132"> 132</a></span></div>
+<p>Mais, soumis à des lois que je ne puis changer,</p>
+<p>Je n'ai plus qu'un moyen propre à vous soulager.</p>
+<p>Je hais vos oppresseurs: les riches sont barbares;</p>
+<p>Ils paraîtront souvent l'objet de mon courroux;</p>
+<p>Mécontens, ennuyés, prodigues, vains, bizarres,</p>
+<p>Ce sont de vrais tourmens: mais le plus grand de tous,</p>
+<p>C'est l'avarice; eh bien! je vais les rendre avares:</p>
+<p>C'en est fait, les voilà pauvres tout comme vous.»</p>
+<p>Ainsi fit Jupiter. Les Dieux ont leur système.</p>
+<p>Mais, soit dit sans fronder leur volonté suprême,</p>
+<p>Je voudrais que le ciel, moins prompt à nous venger,</p>
+<p>Sût un peu moins punir, et sût mieux corriger.</p>
+</div></div>
+
+<h3 class="poetry"><span class="i2">LA JAMBE DE BOIS ET LE BAS PERDU.</span></h3>
+
+<div class="poetry"><div class="stanza">
+<p class="i2"> Est-ce un conte? est-ce un apologue?</p>
+<p>Vous en déciderez: voilà tout mon prologue.</p>
+
+<p>Une dame en faveur, je vous tairai son nom,</p>
+<p class="i4"> Belle encor quoiqu'un peu passée,</p>
+<p>Eut, je ne sais comment, la jambe fracassée:</p>
+<p>Il fallut en venir à l'amputation.</p>
+<p>Grand fut le désespoir, plus grande la souffrance;</p>
+<p>Mais on se tira bien de l'opération.</p>
+<p>Bref, on touche au moment de la convalescence:</p>
+<p>Il fallut s'habiller; une jambe d'emprunt,</p>
+<p>Dans une double éclisse avec art enchassée,</p>
+<p class="i4"> Supplément du membre défunt,</p>
+<p class="i2"> Au lieu vacant fut promptement placée:</p>
+<p>L'autre jambe, la bonne, était déjà chaussée.</p>
+</div>
+<div class="stanza">
+<div><span class="pagenum"><a id="Page_133"> 133</a></span></div>
+<p>Madame de son lit descendait; mais, hélas!</p>
+<p class="i4"> Admirez l'étrange caprice,</p>
+<p>La malade soudain veut ravoir l'autre bas.</p>
+<p>On cherche, on se tracasse, il ne se trouve pas:</p>
+<p>Elle de s'obstiner, soit sottise ou malice;</p>
+<p class="i4"> La voilà qui gronde ses gens,</p>
+<p class="i4"> Maltraite époux, amis, parens,</p>
+<p class="i2"> Troupe indulgente, autour du lit groupée,</p>
+<p>Par pitié, voyez-vous, pour la pauvre éclopée.</p>
+<p>Jugez où l'on en fut, lorsqu'en sa déraison</p>
+<p class="i2"> Elle parla de quitter la maison!</p>
+<p>Chez nous même travers s'est montré tout à l'heure.</p>
+<p>Perdre bons marquisats fit pousser moins de cris</p>
+<p>Que perdre le beau nom de monsieur le marquis:</p>
+<p>Une jambe est coupée, et c'est le bas qu'on pleure.</p>
+</div></div>
+
+<h3 class="poetry"><span class="i5">LE HÉROS ÉCONOME.</span></h3>
+
+<div class="poetry"><div class="stanza">
+<p>Pourquoi faut-il que l'humaine faiblesse,</p>
+<p>Chez les mortels que nous nommons héros,</p>
+<p>Souvent se montre, et par de tels défauts</p>
+<p>Qu'en les voyant, on se dit: Pauvre espèce!</p>
+<p>Livrons le monde et la gazette aux sots.</p>
+<p>Pourquoi de l'or l'avidité cupide</p>
+<p>A-t-elle, hélas! souillé plus d'un grand nom</p>
+<p>Flétri, perdu Démosthènes, Bacon;</p>
+<p>Et, qui pis est, de sa rouille sordide</p>
+<p>Atteint Brutus et le premier Caton?</p>
+<p>La vanité me gâte Cicéron;</p>
+<div><span class="pagenum"><a id="Page_134"> 134</a></span></div>
+<p>Annibal fourbe, Agésilas perfide,</p>
+<p>Luxembourg fat, et Villars fanfaron:</p>
+<p>C'est grand pitié: Catinat.... je ménage</p>
+<p>Et ma pudeur et les mânes d'un sage.</p>
+<p>Sur Marlborough je serai moins discret,</p>
+<p>Car son péché n'était pas un secret.</p>
+<p>Dans l'Angleterre éprise de sa gloire,</p>
+<p>Sur sa lésine on faisait mainte histoire,</p>
+<p>En affublant d'épigramme ou chanson</p>
+<p>Ce grand rival de Mars et d'Harpagon.</p>
+<p>Chez les guerriers ce mélange est très-rare;</p>
+<p>Et tout héros est plus voleur qu'avare:</p>
+<p>Mais je finis, mon prologue est trop long.</p>
+<p>Pour regagner sur la narration</p>
+<p>Le temps perdu, courons de compagnie</p>
+<p>Vite en Hollande, aux états-généraux,</p>
+<p>Où l'on reçoit en grand'cérémonie</p>
+<p>Des alliés le support, le héros,</p>
+<p>Ce Marlborough, qui, repassant les flots,</p>
+<p>S'en va revoir sa brillante patrie.</p>
+<p>Le général à Windsor est mandé;</p>
+<p>De ses emplois il est dépossédé,</p>
+<p>Vu que soudain, milédi, son épouse,</p>
+<p>Brusque et hautaine, imprudente et jalouse,</p>
+<p>Près la reine Anne a perdu sa faveur.</p>
+<p>Sur une robe une aiguière versée,</p>
+<p>Même la jatte avec dépit cassée,</p>
+<p>Au c&oelig;ur royal ont donné de l'humeur.</p>
+<p>Tout va changer: la Hollande, l'Empire</p>
+<p>Baissent le ton, et la France respire.</p>
+<p>La paix naîtra de ce grave incident,</p>
+<p>Qui dans l'Europe est encor un mystère;</p>
+<div><span class="pagenum"><a id="Page_135"> 135</a></span></div>
+<p>Mais Marlborough, qui le sait cependant,</p>
+<p>Fait son paquet, et maudit, en partant,</p>
+<p>Anne, et sa femme, et la jatte, et l'aiguière;</p>
+<p>Ce grand méchef, ces débats féminins</p>
+<p>Ferment pour lui le champ de la victoire.</p>
+<p>Il se console à l'aspect de sa gloire,</p>
+<p>Surtout de l'or qu'elle verse en ses mains.</p>
+<p>Le Hollandais, moins par reconnaissance</p>
+<p>Que pour mâter le vieux roi, dit le Grand,</p>
+<p>Va cette fois écorner sa finance.</p>
+<p>Faire dépit à cette cour de France</p>
+<p>Est, comme on sait, pour messieurs d'Amsterdam,</p>
+<p>Le seul plaisir qui vaille leur argent.</p>
+<p>La fête s'ouvre, et le vainqueur s'avance;</p>
+<p>Dieux! quel accueil! quelle munificence!</p>
+<p>On lui prodigue, on étale à ses yeux</p>
+<p>Cent raretés de l'un et l'autre monde;</p>
+<p>Mais tout s'efface à l'éclat radieux</p>
+<p>D'un diamant le plus beau que Golconde</p>
+<p>Depuis long-temps ait vu sortir du sein</p>
+<p>De son argile opulente et féconde.</p>
+<p>Il est trop cher pour plus d'un souverain:</p>
+<p>Il est sans prix: nul Juif ne l'évalue.</p>
+<p>Déjà placé par une adroite main</p>
+<p>Sur un chapeau qu'au sien on substitue,</p>
+<p>Sous un panache, il brille au front du lord.</p>
+<p>On applaudit sa noble contenance,</p>
+<p>Son air, son geste; et l'on pouvait encor,</p>
+<p>Comme on va voir, louer sa prévoyance:</p>
+<p>Vers un des siens, qui du riche joyau,</p>
+<p>Grands yeux ouverts, contemplait la merveille,</p>
+<p>Milord s'approche, et tout bas à l'oreille:</p>
+<p>«Songe à ravoir, dit-il, mon vieux chapeau.»</p>
+</div></div>
+
+<p><span class="pagenum"><a id="Page_136"> 136</a></span></p>
+
+<h3 class="poetry"><span class="i3">LE RENDEZ-VOUS INUTILE.</span></h3>
+
+<div class="poetry"><div class="stanza">
+<p>Hier au soir on nous a fait un conte,</p>
+<p>Qui me parut assez original;</p>
+<p>Il faut, messieurs, que je vous le raconte;</p>
+<p>Il est très-court et surtout point moral.</p>
+</div>
+<div class="stanza">
+<p>Damis, Églé, couple élégant, volage,</p>
+<p>Étaient unis, mais par le sacrement;</p>
+<p>L'amour jadis les unit davantage.</p>
+<p>Églé sensible, au sortir du couvent,</p>
+<p>Avait aimé son époux sans partage;</p>
+<p>Quoiqu'à la cour tout s'excuse à son âge,</p>
+<p>Damis lui-même était un tendre amant.</p>
+<p>Mais tout à coup, sans qu'on sût trop comment</p>
+<p>Par ton, par air, fuyant le tête à tête,</p>
+<p>Avec fracas courant de fête en fête,</p>
+<p>Croyant surtout avoir bien du plaisir,</p>
+<p>De s'adorer on n'eut plus le loisir.</p>
+<p>Un mari mort, on souffre le veuvage;</p>
+<p>Mais quand il vit, c'est un cruel outrage;</p>
+<p>Églé le sent: Églé va se venger.</p>
+<p>Je vois d'ici ces messieurs s'arranger,</p>
+<p>Et minuter le beau brevet d'usage</p>
+<p>Au bon Damis. Pour vous faire enrager,</p>
+<p>Mes chers amis, Églé restera sage;</p>
+<p>Et du mari l'honneur est sans danger.</p>
+<p>Madame, un soir, après la comédie,</p>
+<p>Rentre chez elle: aimable compagnie,</p>
+<p>Cercle brillant; on apporte un billet,</p>
+<p>Elle ouvre... ô ciel! sottise de valet.</p>
+<div><span class="pagenum"><a id="Page_137"> 137</a></span></div>
+<p>Églé rougit, et regarde à l'adresse.</p>
+<p>Or, vous saurez que le susdit poulet</p>
+<p>Est pour Damis; que certaine comtesse</p>
+<p>Vers le minuit rendez-vous lui donnait,</p>
+<p>Et que d'un mot l'orthographe mal mise</p>
+<p>Peut d'un vieux Suisse excuser la méprise.</p>
+<p>La belle Églé prend son parti soudain:</p>
+<p>En un clin d'&oelig;il elle devient charmante;</p>
+<p>Noble enjoûment, gaîté vive et piquante</p>
+<p>Sont mis en jeu: le souper fut divin;</p>
+<p>Nul quolibet, des contes agréables;</p>
+<p>Les gens d'esprit, les convives aimables</p>
+<p>Étincelaient; les sots, les ennuyeux</p>
+<p>Furent bruyans, ne pouvant faire mieux.</p>
+<p>Madame avait cette coquetterie</p>
+<p>Qui plaît, enflamme, amuse tour à tour,</p>
+<p>Et qui permet à la galanterie</p>
+<p>De ressembler quelquefois à l'amour.</p>
+<p>Or, devinez si chacun voulut plaire.</p>
+<p>Mais savez-vous sur qui le charme opère</p>
+<p>Plus puissamment? c'est sur notre mari.</p>
+<p>De son bonheur avisé par autrui,</p>
+<p>De la tendresse il a pris le langage;</p>
+<p>Malgré l'affront de paraître amoureux,</p>
+<p>Un air folâtre, un riant badinage,</p>
+<p>Cachaient, montraient ses transports et ses feux.</p>
+<p>Chacun sortit; on s'en va, bon voyage.</p>
+<p>Damis est seul: voilà Damis heureux;</p>
+<p>Même on prétend que, dans cette occurrence,</p>
+<p>Un doux refus, une adroite défense</p>
+<p>Fit d'un époux un amant merveilleux.</p>
+<p>A pareil trait on ne pouvait s'attendre;</p>
+<div><span class="pagenum"><a id="Page_138"> 138</a></span></div>
+<p>Mais un mari s'étonne d'être aimé:</p>
+<p>On est surpris, on veut aussi surprendre;</p>
+<p>L'honneur s'en mêle, on se trouve animé.</p>
+<p>Damis se croit vainqueur de l'aventure;</p>
+<p>Baissant les yeux, sa modeste moitié</p>
+<p>Prend plaisamment un air humilié:</p>
+<p>«Écoutez-moi, Damis, je vous conjure;</p>
+<p>Je sens, dit-elle avec timidité,</p>
+<p>Qu'à vous fixer je ne saurais prétendre;</p>
+<p>A la raison je sens qu'il faut se rendre,</p>
+<p>Et vous céder à la société.</p>
+<p>Fait comme vous....&mdash;O ciel! êtes-vous folle?</p>
+<p>Songez-vous bien?&mdash;Oui, monsieur... Je m'immole...</p>
+<p>Lisez... Eh bien! reprit-on d'un air doux,</p>
+<p>Vous n'allez pas bien vite au rendez-vous?</p>
+<p>&mdash;Qui? moi... J'y suis...&mdash;Le mot est bien aimable.</p>
+<p>Mais songez-vous qu'une femme adorable</p>
+<p>En ce moment... Ah! du moins, écrivez...</p>
+<p>&mdash;Ecrire! quoi!...&mdash;Je le veux, vous devez</p>
+<p>Une réplique à la tendre semonce.»</p>
+<p>Alors Damis confus, un peu troublé,</p>
+<p>«Je ne dois rien, dit-il; et mon Eglé</p>
+<p>A tout surpris, la lettre... et la réponse.»</p>
+</div></div>
+
+<p class="poetry normal">ENVOI A MADAME LA COMTESSE DE R***</p>
+
+<div class="poetry"><div class="stanza">
+<p>Si ce Damis, que j'ai peint si volage,</p>
+<p>O R..... eût été votre époux,</p>
+<p>L'heureux Damis, tendre et digne de vous,</p>
+<p>Jamais ailleurs n'eût porté son hommage.</p>
+<p>Non moins heureux, si le sort eût permis</p>
+<p>Que vous fussiez son aimable comtesse,</p>
+<p>Jamais d'Églé la beauté ni l'adresse</p>
+<div><span class="pagenum"><a id="Page_139"> 139</a></span></div>
+<p>A ses genoux n'eût ramené Damis;</p>
+<p>Ou, de céder s'il eût eu la faiblesse,</p>
+<p>Volant chez vous, honteux de ses succès,</p>
+<p>Il eût si bien, dans son ardeur nouvelle,</p>
+<p>Rendu justice à vos charmans attraits,</p>
+<p>Qu'il n'aurait pu vous paraître infidelle.</p>
+</div></div>
+
+<h3 class="poetry"><span class="i5">LE CHAPELIER.</span></h3>
+
+<div class="poetry"><div class="stanza">
+<p>Un Pénitent venait purifier</p>
+<p>Sa conscience aux pieds d'un Barnabite.</p>
+<p>Ça, mon ami, votre état?&mdash;Chapelier.</p>
+<p>&mdash;Bon. Et quelle est la coulpe favorite?</p>
+<p>&mdash;Voir la donzelle est mon cas familier.</p>
+<p>&mdash;Souvent?&mdash;Assez.&mdash;Et quel est l'ordinaire?</p>
+<p>Hem! tous les mois?&mdash;Ah! c'est trop peu, mon père.</p>
+<p>&mdash;Tous les huit jours?&mdash;Je suis plus coutumier.</p>
+<p>&mdash;De deux jours l'un?&mdash;Plus encor; j'ai beau faire</p>
+<p>A tous momens le plus ferme propos...</p>
+<p>&mdash;Quoi! tous les jours?&mdash;Je suis un misérable.</p>
+<p>&mdash;Soir et matin?&mdash;Justement.&mdash;Comment diable!</p>
+<p>Et dans quel temps faites-vous des chapeaux!</p>
+</div></div>
+
+<p><span class="pagenum"><a id="Page_140"> 140</a></span></p>
+
+<h3 class="poetry"><span class="i4">LA MARIÉE SANS MARI.</span></h3>
+
+<div class="poetry"><div class="stanza">
+<p>Voir marier dauphin ou fils de France,</p>
+<p>C'est, je l'avoue, un vrai plaisir pour moi;</p>
+<p>Car, sans compter que l'on a l'espérance</p>
+<p>De ne pouvoir jamais manquer de roi,</p>
+<p>Fille sans dot, à Paris, au village,</p>
+<p>Qui sans hymen eût langui tristement,</p>
+<p>Se voit payer pour prendre son amant;</p>
+<p>Veuille le ciel conserver cet usage!</p>
+<p>Or, vous saurez que tout nouvellement</p>
+<p>Certaine Agnès, désirant mariage,</p>
+<p>Chez son curé s'en alla bonnement.</p>
+<p>«Je viens m'inscrire.&mdash;Oh! soit. Votre nom?&mdash;Lise.</p>
+<p>&mdash;Et le futur...» Ma foi, Lise est à bout.</p>
+<p>&mdash;«Parlez.&mdash;Eh! mais, dit la fille surprise,</p>
+<p>Je croyais, moi, qu'on fournissait de tout.»</p>
+</div></div>
+
+<h3 class="poetry"><span class="i5">L'AVARE ÉBORGNÉ.</span></h3>
+
+<div class="poetry"><div class="stanza">
+<p>Un Harpagon, d'un &oelig;il hypothéqué,</p>
+<p>Gardait la chambre en mauvaise posture.</p>
+<p>«Grave est le cas, le globe est attaqué,</p>
+<p>Lui disait-on; craignez quelqu'aventure;</p>
+<p>Voyez Granjean.&mdash;Non, parbleu, je vous jure,</p>
+<p>Il est habile, il doit être bien cher;</p>
+<p>Pour me guérir, il suffit d'un frater.»</p>
+<p>Le frater vient, entreprend cette cure,</p>
+<div><span class="pagenum"><a id="Page_141"> 141</a></span></div>
+<p>Le bistourise, et de son instrument</p>
+<p>Lui crève l'&oelig;il, mais très-parfaitement.</p>
+<p>Harpagon crie; Esculape s'évade</p>
+<p>A petit bruit le long de l'escalier,</p>
+<p>Très-inquiet de sa sotte algarade.</p>
+<p>Vite on accourt aux clameurs du malade.</p>
+<p>«Un &oelig;il! O ciel! ah! quel aventurier!</p>
+<p>Dans les deux cas, ignorance ou malice,</p>
+<p>Pourvoyez-vous en réparation;</p>
+<p>Un bon procès doit vous faire justice,</p>
+<p>Et contre lui vous avez action.»</p>
+<p>Le borgne alors, d'un ton tout débonnaire,</p>
+<p>«Laissez, dit-il, laissez ce pauvre haire;</p>
+<p>Je sais très-bien qu'il peut être plaidé;</p>
+<p>Mais il en coûte à poursuivre une affaire:</p>
+<p>Et puis d'ailleurs il n'a rien demandé.»</p>
+</div></div>
+
+<h3 class="poetry"><span class="i4">FRAGMENT D'UN CONTE</span>,<br />
+<span class="i7 normal">PROLOGUE.</span></h3>
+
+<div class="poetry"><div class="stanza">
+<p>Vous croyez tous que, brodant quelquefois</p>
+<p>Nouvelle en vers, ou conte, ou comédie,</p>
+<p>J'aime à surprendre ou sottise, ou folie,</p>
+<p>Et suis charmé de tout ce que je vois;</p>
+<p>Que quand Églé, qui veut être à la mode,</p>
+<p>Suit à la piste un fat suivant la cour,</p>
+<p>Donne une scène, ou fait quelque bon tour,</p>
+<p>Qui peut m'offrir un plaisant épisode;</p>
+<p>J'en fais les feux, et que je ris d'autant.</p>
+<p>Non, point du tout; j'en suis très-mécontent.</p>
+<div><span class="pagenum"><a id="Page_142"> 142</a></span></div>
+<p>Bien il est vrai que l'amour m'intéresse:</p>
+<p>J'en suis fâché, mais j'ai cette faiblesse.</p>
+<p>Damis s'en moque, et me trouve pédant;</p>
+<p>Cléon me plaint: il fuit le sentiment,</p>
+<p>Se croit un sage; et que s'il a Delphire,</p>
+<p>Ne l'aimant point, on n'a rien à lui dire.</p>
+<p>Delphire même est fort de cet avis:</p>
+<p>C'est sans aimer qu'on trompe les maris.</p>
+<p>C'est un grand mal, mais très-grand, que les femmes</p>
+<p>Aiment un peu qu'on les ait à son tour;</p>
+<p>Je ne dis mot; mais, s'il se peut, mesdames,</p>
+<p>Dans vos boudoirs daignez placer l'Amour.</p>
+<p><b>. . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . .</b></p>
+</div></div>
+
+<h3 class="poetry"><span class="i2">PROLOGUE D'UN AUTRE CONTE.</span></h3>
+
+<div class="poetry"><div class="stanza">
+<p>Je fus toujours un peu républicain;</p>
+<p>C'est un travers dans une monarchie.</p>
+<p>Vous conclurez, certes, que le destin,</p>
+<p>Sous Louis-Quinze a mal placé ma vie.</p>
+<p>Assez long-temps j'en ai gémi tout bas.</p>
+<p>On me disait: La France est ta patrie,</p>
+<p>Il faut l'aimer; cela ne prenait pas.</p>
+<p>Triste habitant d'une terre avilie,</p>
+<p>Je consolais ma pensée ennoblie,</p>
+<p>En la tournant vers ces climats heureux,</p>
+<p>Qui présentaient à mon c&oelig;ur, à mes v&oelig;ux,</p>
+<p>La liberté, ma maîtresse chérie.</p>
+<p>Je m'étais fait Anglais, faute de mieux.</p>
+<p>Ou bien, par fois, rêveur, silencieux,</p>
+<p>Je saluais les monts de l'Helvétie,</p>
+<div><span class="pagenum"><a id="Page_143"> 143</a></span></div>
+<p>Cherchant des yeux, dans le simple Apenzel,</p>
+<p>L'Égalité, cette fille du ciel,</p>
+<p>Faite pour l'homme et par l'homme haïe:</p>
+<p>Péché d'orgueil que son malheur expie.</p>
+<p><b>. . . . . . . . . . . . . . . . . . . .</b></p>
+</div></div>
+
+<h3 class="poetry"><span class="i3">CALCUL PATRIOTIQUE.</span></h3>
+
+<div class="poetry"><div class="stanza">
+<p>Cent mille écus pour la justice!</p>
+<p>Deux cents pour la religion!</p>
+<p>Prêtres, juges, la nation</p>
+<p>Surpaie un peu votre service.</p>
+<p>Mais aussi, vous craignez, dit-on,</p>
+<p>Qu'habilement on ne saisisse</p>
+<p>Cette attrayante occasion</p>
+<p>D'opérer, par suppression</p>
+<p>De maint office et bénéfice,</p>
+<p>Quelque bonification:</p>
+<p>Et vraiment, vous avez raison,</p>
+<p>Plaise au ciel qu'on y réussisse!</p>
+<p>Croire et plaider sont deux impôts</p>
+<p>Que tout peuple met sur lui-même;</p>
+<p>Aux dépens des heureux travaux</p>
+<p>De Bacchus et de Triptolême;</p>
+<p>Croire et plaider sont deux besoins</p>
+<p>De notre mince et folle espèce,</p>
+<p>Que la France, dans sa détresse,</p>
+<p>Tâche de satisfaire à moins.</p>
+<p>De nos jours la philosophie</p>
+<p>A porté quelqu'économie</p>
+<div><span class="pagenum"><a id="Page_144"> 144</a></span></div>
+<p>Dans la dépense du chrétien.</p>
+<p>Mettons de côté l'autre vie:</p>
+<p>Ce qu'on perd en théologie,</p>
+<p>En finance on le gagne bien.</p>
+<p>L'américaine prud'hommie</p>
+<p>Croit très-peu pour ne payer rien.</p>
+<p>Que dites-vous de ce moyen?</p>
+<p>Il est bien fort pour ma patrie;</p>
+<p>Mais elle y viendra, je parie.</p>
+<p>En attendant un si grand bien,</p>
+<p>Je me console, en citoyen,</p>
+<p>Des malheurs de la sacristie.</p>
+<p>Courage! allons, mes chers Français,</p>
+<p>Méritez un second succès:</p>
+<p>Attaquez cette autre manie:</p>
+<p>Émondez l'arbre des procès;</p>
+<p>Et mettant de même au rabais</p>
+<p>De <em>messieurs</em> l'avare industrie:</p>
+<p>Économisez sur les frais</p>
+<p>De la seconde maladie,</p>
+<p>Dont nous ne guérissons jamais.</p>
+</div></div>
+
+<h3 class="poetry"><span class="i5">LA VRAIE SAGESSE.</span></h3>
+
+<div class="poetry"><div class="stanza">
+<p>C'est encor parmi nous un grand bien d'être sage;</p>
+<p>Il en faut convenir; mais ce bonheur si doux,</p>
+<p>Chez les Grecs autrefois l'était bien davantage:</p>
+<p>Il laissait partager tous les plaisirs des fous.</p>
+<p>L'ivresse de Bacchus, une plus douce ivresse,</p>
+<p>Chez ce peuple charmant, moins ennuyé que nous,</p>
+<div><span class="pagenum"><a id="Page_145"> 145</a></span></div>
+<p class="i5"> Était le prix de la sagesse.</p>
+<p>Mais ne serait-ce point la sagesse en effet?</p>
+<p class="i3"> Et pourquoi non? Consultons les sept sages:</p>
+<p>Leur nom, sans leurs plaisirs, eût péri tout à fait.</p>
+<p class="i5"> N'avons-nous pas oublié net</p>
+<p class="i5"> Et leurs écrits et leurs ouvrages?</p>
+<p class="i5"> On parle encor de leur banquet.</p>
+<p class="i5"> Socrate qui le remarquait,</p>
+<p class="i5"> Un jour alla chez Aspasie,</p>
+<p>Qui ne voulait jamais être que son amie.</p>
+<p>Il entre: elle brodait, dans ce goût élégant,</p>
+<p>Que la mode aujourd'hui parmi nous renouvèle,</p>
+<p>Car la Grèce est toujours en tout notre modèle.</p>
+<p class="i5"> «Hé bien! dit-il en s'approchant,</p>
+<p class="i5"> Serez-vous donc toujours la même?</p>
+<p>Rien que de l'amitié! quoi! jamais rien de plus?</p>
+<p>Et d'autres v&oelig;ux jamais ne seront entendus!</p>
+<p>Quoi! n'être que l'ami de l'objet que l'on aime!</p>
+<p>Encor si votre c&oelig;ur savait, ainsi que nous,</p>
+<p>Mêler à l'amitié des mouvemens plus doux!</p>
+<p>Car toujours dans notre âme un grain de convoitise</p>
+<p class="i5"> Assaisonne, quoiqu'on en dise,</p>
+<p>Cette pure amitié que nous avons pour vous?</p>
+<p>Vous paraissez rêveuse, et vos regards baissés</p>
+<p class="i5"> Sur le canevas sont fixés:</p>
+<p class="i5"> Parlez, daignez au moins m'apprendre</p>
+<p>Pour quel heureux mortel vos mains, dans ce moment...</p>
+<p>&mdash;Pour qui? dit Aspasie avec étonnement.</p>
+<p>Eh! mais... en vérité... je ne puis vous comprendre;</p>
+<p>C'est pour...&mdash;Hé bien?&mdash;Pour un de mes amis.</p>
+<p>&mdash;Pour un de vos amis! Achevez de m'instruire,</p>
+<p class="i5"> Dit Socrate avec un souris?</p>
+<div><span class="pagenum"><a id="Page_146"> 146</a></span></div>
+<p>Parlez.&mdash;Eh bien! c'est vous, puisqu'il faut vous le dire.»</p>
+<p class="i5"> Le philosophe, au comble de ses v&oelig;ux,</p>
+<p>Sentit... que sais-je, moi! ce que l'amour inspire,</p>
+<p>Quand, par bonheur pour lui, le sage est amoureux.</p>
+</div></div>
+
+<h3 class="poetry"><span class="i5">LA JOUISSANCE TARDIVE.</span></h3>
+
+<div class="poetry"><div class="stanza">
+<p>Je te disais: «Cloé, prends mes leçons, prends-moi;</p>
+<p>Tu ris: de nos beaux jours il n'est qu'un seul emploi;</p>
+<p>Use de ton printemps: chasteté, c'est vieillesse,</p>
+<p>Pour les femmes surtout.» Cloé ne m'a point cru;</p>
+<p>Les roses de son teint, hélas! ont disparu:</p>
+<p>Elle connaît l'erreur de sa triste sagesse.</p>
+<p>Moins belle et plus sensible, au midi de ses ans,</p>
+<p>Elle ressent l'injure et le bienfait du temps.</p>
+<p>Elle gagne, elle perd, et compte avec son âge.</p>
+<p>Plus de fête: elle fuit les vains amusemens;</p>
+<p>Il lui faut des plaisirs et non des passe-temps.</p>
+<p>Le passe-temps l'ennuie, un soupir la soulage;</p>
+<p>Pensive, son miroir, moins entouré d'amans,</p>
+<p>Lui parle du passé, lui dit: «C'est bien dommage!»</p>
+<p>Un désir inquiet le lui dit davantage.</p>
+<p>J'ai vu tomber sur moi ses regards languissans.</p>
+<p>J'ignore si je plais; je vois que j'intéresse:</p>
+<p>Sa longue indifférence est un poids qui l'oppresse.</p>
+<p>A mes v&oelig;ux négligés elle accorde un regret,</p>
+<p>Ses sens aident son c&oelig;ur à trahir son secret;</p>
+<p>Son repentir tardif ressemble à la tendresse.</p>
+<p>«Ma Cloé, jouissons: près de toi ranimé,</p>
+<p>Mon c&oelig;ur, mes souvenirs te rendent ta jeunesse;</p>
+<p>Donne-moi ce que j'aime, ou bien ce que j'aimai.»</p>
+</div></div>
+
+<p><span class="pagenum"><a id="Page_147"> 147</a></span></p>
+
+<h3 class="poetry"><span class="i3">PARIS JUSTIFIÉ.</span></h3>
+
+<div class="poetry"><div class="stanza">
+<p>C'est toi, c'est ta funeste flâme,</p>
+<p>Disait Anténor à Pâris,</p>
+<p>Qui va mettre en cendre Bergame,</p>
+<p>Et rougir de sang ses débris.</p>
+<p>Quand de trois déesses rivales,</p>
+<p>L'une offre à tes v&oelig;ux la grandeur,</p>
+<p>L'autre des palmes triomphales,</p>
+<p>Et la sagesse et le bonheur:</p>
+<p>C'est Vénus que tu leur préfères!</p>
+<p>De ses promesses mensongères</p>
+<p>Hélène est le gage imposteur!</p>
+<p>La jouissance d'une belle,</p>
+<p>Arbitre insensé, valait-elle</p>
+<p>La sagesse ou la royauté?</p>
+<p>&mdash;Oui, répond Paris irrité;</p>
+<p>Croyons-en les trois immortelles,</p>
+<p>Qui, dans leurs jalouses querelles,</p>
+<p>Ne s'enviaient que la beauté.</p>
+</div></div>
+
+<h3 class="poetry"><span class="i4">LE PEINTRE D'HISTOIRE.</span></h3>
+
+<div class="poetry"><div class="stanza">
+<p>Pour la première fois la jeune Agnès aimait,</p>
+<p>Elle veut régaler Damis de son portrait:</p>
+<p>Elle grimpe au grenier d'un successeur d'Apelle,</p>
+<p class="i7"> Qui, la trouvant si belle,</p>
+<div><span class="pagenum"><a id="Page_148"> 148</a></span></div>
+<p>Croit dans son atelier voir le séjour des dieux.</p>
+<p>Son âme tout entière a passé dans ses yeux.</p>
+<p>Il admire, il soupire, il s'écrie: «Ah, la peste!</p>
+<p>Qu'on va faire de vous un portrait séduisant;</p>
+<p>Mais, plaignez-moi, je peins l'histoire seulement!</p>
+<p>&mdash;Hé, mon Dieu! dit Agnès, qui me peindra le reste?</p>
+</div></div>
+
+<h3 class="poetry"><span class="i6">LE CALCUL.</span></h3>
+
+<div class="poetry"><div class="stanza">
+<p class="i4"> Une prêtresse de l'Amour,</p>
+<p class="i4"> Soupant chez Quincy, l'autre jour,</p>
+<p class="i4"> Vantait d'un ton de pruderie</p>
+<p class="i1"> Et sa constance et ses beaux sentimens.</p>
+<p>«J'ai, dit-elle, cédé quelquefois dans ma vie;</p>
+<p>Mais tout le monde ici peut compter mes amans.</p>
+<p>&mdash;Oui, lui répond Quincy; le calcul est facile;</p>
+<p class="i4"> Qui ne sait compter jusqu'à mille?</p>
+</div></div>
+
+<h3 class="poetry"><span class="i3">LE PRONOM INDISCRET.</span></h3>
+
+<div class="poetry"><div class="stanza">
+<p>Sur un homme à bonne fortune</p>
+<p>Quelques femmes s'entretenaient,</p>
+<p>Et presque toutes soutenaient</p>
+<p>Que de ses maîtresses pas une</p>
+<p>N'avait possédé tout un jour</p>
+<p>Son c&oelig;ur, ses sens et son amour.</p>
+<p>Une enfin, prenant sa défense,</p>
+<p>Dit: «Je crois pouvoir, dieu merci!</p>
+<div><span class="pagenum"><a id="Page_149"> 149</a></span></div>
+<p>Vous éclairer sur ce point-ci,</p>
+<p>Sans redouter la médisance:</p>
+<p>Chacun dans Paris me connaît.</p>
+<p>On sait quelle est ma répugnance</p>
+<p>Pour un semblable freluquet.</p>
+<p>Mais, tout fat et fripon qu'il est,</p>
+<p>Je puis jurer, en conscience</p>
+<p>(Et le fait est des plus certains,</p>
+<p>De sa maîtresse je le tiens),</p>
+<p>Qu'au moins une fois en sa vie,</p>
+<p>Il sut aimer solidement:</p>
+<p>Sa maîtresse était mon amie;</p>
+<p>Elle m'a tout dit franchement.</p>
+<p>Un matin chez elle en entrant,</p>
+<p>Moitié transport, moitié folie,</p>
+<p>De cet air vif et séduisant</p>
+<p>Dont il subjugua tant de femmes,</p>
+<p>Entre ses bras il la saisit,</p>
+<p>Et la transporta sur son lit:</p>
+<p>Mêmes feux consumaient leurs âmes;</p>
+<p>Ils éprouvaient mêmes désirs;</p>
+<p>Et là, dans des flots de plaisirs,</p>
+<p>Trois jours entiers <em>nous</em> demeurâmes.</p>
+</div></div>
+
+<h3 class="poetry"><span class="i2">LE CALENDRIER DES JÉSUITES.</span></h3>
+
+<div class="poetry"><div class="stanza">
+<p>Fiers rejetons du fameux Loyola,</p>
+<p>Dont Port-Royal a foudroyé l'école;</p>
+<p>Vous que jadis sans cesse harcela</p>
+<p>Le grand Pascal, étayé par Nicole;</p>
+<div><span class="pagenum"><a id="Page_150"> 150</a></span></div>
+<p>Vous, qui, de Rome usant les arsenaux,</p>
+<p>Fîtes frapper du fatal anathême,</p>
+<p>Pour soutenir votre lâche systême,</p>
+<p>Les Augustins sous le nom des Arnaud;</p>
+<p>Vous, dont Quesnel, digne fils de Bérule,</p>
+<p>A tant de fois éprouvé la férule,</p>
+<p>Et qui, voyant dans ses puissans écrits</p>
+<p>De Molina les sentimens proscrits,</p>
+<p>Contre son livre, au benin Clément Onze,</p>
+<p>Fites pointer le redoutable bronze;</p>
+<p>Vous, qui dans Chine alliez à la fois</p>
+<p>Confucius et Dieu mort sur la croix,</p>
+<p>Et dont le culte équivoque et commode</p>
+<p>Rapporte à Dieu celui d'une pagode;</p>
+<p>De la morale éternels corrupteurs,</p>
+<p>Qui du salut élargissez la voie;</p>
+<p>Et qui, guidant, par des chemins de fleurs,</p>
+<p>Les pénitens que le ciel vous envoie,</p>
+<p>Au champ de Dieu ne semez que l'ivraie;</p>
+<p>Des grands du siècle adroits adulateurs;</p>
+<p>Vils artisans de mensonge et de fourbe;</p>
+<p>De qui le dos sous l'iniquité courbe;</p>
+<p>Qui, démasqués et partout reconnus,</p>
+<p>Êtes pourtant partout les bien venus</p>
+<p>(Car il n'est lieu de l'un à l'autre pôle</p>
+<p>Où, dieu merci, n'ayez le premier rôle),</p>
+<p>Dites-nous donc par quel puissant moyen</p>
+<p>Vous trouvez l'art d'en imposer aux autres,</p>
+<p>Et de coiffer la mître des apôtres</p>
+<p>Chez l'infidèle et le peuple chrétien?</p>
+<p>Si l'on en croit vos longs martyrologes,</p>
+<p>Où le mensonge a tracé vos éloges,</p>
+<div><span class="pagenum"><a id="Page_151"> 151</a></span></div>
+<p>L'Inde rougit du sang de vos martyrs;</p>
+<p>Sur un trépied vous rendez des oracles;</p>
+<p>Et le payen, avide de miracles,</p>
+<p>Les voit éclore au gré de ses désirs;</p>
+<p>L'avide mort, au teint livide et blême,</p>
+<p>Lâche sa proie à votre voix suprême;</p>
+<p>Par vous le sang qu'elle a coagulé,</p>
+<p>Dans les vaisseaux a de nouveau coulé;</p>
+<p>A l'ordre seul d'un petit thaumaturge,</p>
+<p>L'air de vapeurs ou se charge ou se purge;</p>
+<p>Et vous avez à vos commandemens</p>
+<p>Le vent, la foudre et tous les élémens.</p>
+<p>A ce propos, on m'a fait certain conte,</p>
+<p>Mes révérends, qu'il faut que je vous conte:</p>
+<p>De vers Golgonde, où la terre en son sein,</p>
+<p>De ses sablons forme la reine pierre,</p>
+<p>Dont le poli réfléchit la lumière</p>
+<p>En cent façons, était un jeune essain</p>
+<p>D'Ignaciens, qui, dans l'âme indienne,</p>
+<p>Allait, Dieu sait, plantant la foi chrétienne.</p>
+<p>Tous les beaux fils qu'a l'Inde sur son bord,</p>
+<p>Etaient par eux catéchisés d'abord;</p>
+<p>Les cordeliers qu'ils avaient pour annexe,</p>
+<p>De leur côté baptisaient le beau sexe.</p>
+<p>Tout allait bien; et leur apostolat</p>
+<p>Fructifiait, moyennant ce partage:</p>
+<p>Si que de Dieu le nouvel héritage</p>
+<p>Allait croissant avec beaucoup d'éclat.</p>
+<p>Là, le démon, qu'en figure de bronze,</p>
+<p>Fait adorer l'ignorance du bonze,</p>
+<p>Grâces aux fils d'Ignace et de François,</p>
+<p>Allait perdant tous les jours de ses droits.</p>
+<div><span class="pagenum"><a id="Page_152"> 152</a></span></div>
+<p>L'Ignacien, à ces nouvelles plantes,</p>
+<p>Distribuait les grâces suffisantes,</p>
+<p>Si largement que l'efficace là</p>
+<p>Glanait après les fils de Loyola</p>
+<p>Petitement. Quoiqu'il en soit, les drôles,</p>
+<p>Par maints bons tours, maintes belles paroles,</p>
+<p>Passaient pour saints, se faisaient vénérer</p>
+<p>Du peuple indien qu'ils savaient attirer.</p>
+<p>Le bruit en vint jusqu'au roi de Golgonde;</p>
+<p>Ce prince était un vieux payen fieffé,</p>
+<p>Qui de son diable était si fort coiffé,</p>
+<p>Qu'il n'encensait que cet esprit immonde;</p>
+<p>Il voulait voir des apôtres nouveaux,</p>
+<p>Que de son diable on disait les rivaux.</p>
+<p>Bien croyait-il entendre des oracles,</p>
+<p>Et comme Hérode aller voir des miracles.</p>
+<p>Nos révérends, le crucifix en main,</p>
+<p>Lui prêchent Dieu mort pour le genre humain,</p>
+<p>En déclamant contre le simulacre</p>
+<p>De Satanas. Le roi, dont la bile acre</p>
+<p>Jà s'échauffait à leur beau plaidoyer,</p>
+<p>Leur dit: «Messieurs, quand aux dieux on insulte,</p>
+<p>Et qu'on annonce un si singulier culte,</p>
+<p>Encor faut-il de preuves l'étayer?</p>
+<p>Depuis six mois la sécheresse afflige</p>
+<p>Tout mon royaume; et votre zèle exige</p>
+<p>Que de ce Dieu vous obteniez de l'eau.</p>
+<p>Si dans trois jours vous n'en faites répandre,</p>
+<p>Comme imposteurs je vous ferai tous pendre;</p>
+<p>Pensez-y bien. «Nos frocards eurent beau</p>
+<p>Représenter à l'absolu monarque</p>
+<p>Que ce serait tenter le Tout-Puissant:</p>
+<p>«Nous connaîtrons, dit-il, à cette marque,</p>
+<div><span class="pagenum"><a id="Page_153"> 153</a></span></div>
+<p>S'il est le Dieu sur la terre agissant.»</p>
+<p>Force fut donc aux moines de promettre,</p>
+<p>Sauf à tenter l'avis du baromètre,</p>
+<p>Qui, consulté par eux tous les instans,</p>
+<p>Ne répondait jamais que du beau temps.</p>
+<p>Tous de concert allaient plier bagage,</p>
+<p>Pour le martire éprouvant peu d'attraits,</p>
+<p>Quand un frater qu'ils laissaient là pour gage,</p>
+<p>Et qui pour eux aurait payé les frais,</p>
+<p>D'un tel départ leur demanda la cause.</p>
+<p>«Las! dirent-ils, le prince nous propose</p>
+<p>De décorer nos collets de la hard,</p>
+<p>S'il ne pleut pas dans trois jours au plus tard.</p>
+<p>&mdash;Quoi! voilà tout? Allez, reprit le frère,</p>
+<p>Par Loyola, patron du monastère,</p>
+<p>Dites au roi que dès demain matin</p>
+<p>Nous en aurons, ou j'y perds mon latin.»</p>
+<p>Pas ne mentait notre moderne Elie:</p>
+<p>Du sein des mers un nuage élevé,</p>
+<p>A point nommé, de sa féconde pluie,</p>
+<p>Vit du pays chaque champ abreuvé.</p>
+<p>Et de crier en Golgonde au miracle!</p>
+<p>Et de donner le bon frère en spectacle!</p>
+<p>Puis dit tout bas à nos moines joyeux:</p>
+<p>«Mes révérends, si j'ai tenu parole,</p>
+<p>Vous le devez à certaine vérole</p>
+<p>Qu'exprès pour vous me conservaient les cieux.</p>
+<p>Toutes les fois que l'atmosphère aride</p>
+<p>Va condensant de nouvelles vapeurs,</p>
+<p>L'air surchargé de l'élément humide</p>
+<p>Ne manque pas de doubler mes douleurs.»</p>
+<p>On n'en dit mot à messieurs de Golgonde,</p>
+<div><span class="pagenum"><a id="Page_154"> 154</a></span></div>
+<p>Dans le pays il resta constaté</p>
+<p>Que ce n'était qu'un fruit de sainteté,</p>
+<p>Et non celui de cette peste immonde</p>
+<p>Dont le pénard se trouvait infecté.</p>
+<p>Puisque le bien naît ainsi du désordre,</p>
+<p>Que le bon Dieu la conserve à tout l'ordre!</p>
+</div></div>
+
+<h3 class="poetry"><span class="i3">LE SAUT DE LA SOUPENTE.</span></h3>
+
+<div class="poetry"><div class="stanza">
+<p>Dans le lit nuptial, après maintes façons,</p>
+<p>Au pouvoir d'un lourdaut Perrette abandonnée,</p>
+<p>S'attendait aux plaisirs que promet l'hyménée;</p>
+<p>Car, malgré l'innocence, on a certains soupçons:</p>
+<p class="i4"> On pleure, on crie, on se lamente</p>
+<p>Au moindre mouvement que veut faire un époux;</p>
+<p>Mais s'il laissait en paix reposer l'innocente,</p>
+<p class="i2"> Ce serait bien autre peine entre nous.</p>
+<p class="i2"> Témoin notre épouse nouvelle,</p>
+<p>Modestement tapie au bord de la ruelle,</p>
+<p>Dans le ferme projet de faire le dragon,</p>
+<p>Si Blaise seulement lui prenait le menton,</p>
+<p class="i2"> Et qui voyant le discret personnage,</p>
+<p>A l'autre bord du lit établir son quartier,</p>
+<p>Ne put tenir son fier, et le c&oelig;ur plein de rage,</p>
+<p class="i2"> Venait, aventurant près du sot écolier,</p>
+<p>D'abord un bras, un pied, puis le corps tout entier.</p>
+<p class="i4"> Point n'entendait le pauvre sire</p>
+<p>Ce que voulait l'Amour et permettait l'Hymen,</p>
+<p class="i4"> Ce que sa femme voulait dire,</p>
+<p class="i2"> En lui serrant les genoux et la main:</p>
+<div><span class="pagenum"><a id="Page_155"> 155</a></span></div>
+<p>Il allait s'endormir, lorsque notre épousée</p>
+<p class="i2"> Prit le parti, de crainte d'accident,</p>
+<p class="i2"> De s'expliquer, sans doute en bégayant.</p>
+<p>(Car enfin, femme encor doit être embarrassée).</p>
+<p>«Eh bian! que ferions-nous... là... pour rire un instant?</p>
+<p>Qu'en dis-tu, Blaise?&mdash;Oh oui; c'est fort bien dit, voirment.</p>
+<p class="i2"> Eh bian! voyons; queu divertissement?...</p>
+<p class="i2"> Un jour de noce il faut une fête complette;</p>
+<p class="i2"> Allons...» Et de sauter du lit de la pauvrette.</p>
+<p class="i2"> «Où cours-tu?... Laisse-moi. Mais encore... quel sot!..</p>
+<p class="i4"> &mdash;J'ons des pommes dans la soupente,</p>
+<p>Tu les aimes, j'y vole, et tu seras contente:</p>
+<p class="i4"> Vois-tu, j'entends à demi mot.»</p>
+<p class="i4"> Notre benêt monte à l'échelle;</p>
+<p>Sa femme furieuse est bientôt sur ses pas,</p>
+<p class="i4"> Tire d'abord l'échelle à bas:</p>
+<p class="i4"> «Charche; nigaud; charche, dit-elle;»</p>
+<p class="i4"> Et puis se remet dans ses draps.</p>
+<p class="i2"> Un bon vivant, sûr de plaire à la belle,</p>
+<p class="i4"> Qui, pour se divertir un peu,</p>
+<p class="i4"> S'était caché dans la ruelle,</p>
+<p class="i2"> Voyant qu'Amour lui faisait si beau jeu,</p>
+<p class="i4"> Sort brusquement de sa cachette,</p>
+<p class="i4"> Se glisse au lit de la fillette,</p>
+<p class="i4"> Et d'un baiser vous accole Perrette;</p>
+<p class="i4"> «Paix, dit-il, paix! c'est Lucas;</p>
+<p class="i4"> A mes transports ne te dérobe pas;</p>
+<p>C'est un bon compagnon, un amant qui remplace</p>
+<p class="i4"> Un mari sot et tout de glace.»</p>
+<p>Perrette volontiers aurait fait les hauts cris;</p>
+<p class="i4"> Mais elle eut éveillé sa mère</p>
+<p>Qui couchait, voyez-vous, dans le même taudis.</p>
+<span class="pagenum"><a id="Page_156"> 156</a></span>
+<p class="i2"> Le plus prudent était donc de se taire,</p>
+<p class="i2"> Et Perrette se tut. Perrette se taisant,</p>
+<p>Lucas va son chemin, Lucas marche en avant;</p>
+<p class="i2"> Et tandis que, bloti dans sa soupente,</p>
+<p class="i2"> Ne pensant pas à son malheur,</p>
+<p>L'époux cherche des fruits, l'amant cueille une fleur</p>
+<p>Qu'avec ravissement lui cède son amante.</p>
+<p class="i4"> La bonne mère aux écoutes était:</p>
+<p class="i2"> «Eh mais! pas trop mal ce me semble;</p>
+<p class="i2"> Blaise n'est pas si sot qu'on le contait,</p>
+<p class="i4"> En besogne il va tout fin droit;</p>
+<p class="i4"> Pour ma fille plus je ne tremble;</p>
+<p>De ce train-là, tredame, y moudront bien ensemble.</p>
+<p> &mdash;Bon, disait-elle, au plus faible soupir</p>
+<p>Que l'Amour arrachait à Lucas, à Perrette;</p>
+<p class="i4"> Au moindre bruit de la couchette.</p>
+<p class="i2"> &mdash;Bon, toujours bon... queu noce! queu plaisir!</p>
+<p class="i4"> Et puis, ma fille est raisonnable;</p>
+<p class="i4"> Y sont fort bian sur ce ton-là,</p>
+<p class="i4"> Il est pressant, elle est traitable,</p>
+<p>Y ne disont plus rian... ma fi, les y voilà.»</p>
+<p class="i2"> Bien juste au fond pensait la bonne dame;</p>
+<p class="i2"> Précisément l'affaire en était-là.</p>
+<p>Mais l'époux n'avait part à ce grand opéra,</p>
+<p>Le benêt ramassait des pommes à sa femme.</p>
+<p>Chargé comme un mulet, enfin le bon chrétien</p>
+<p class="i2"> Cherche l'échelle et ne trouve plus rien.</p>
+<p>Il appelle Perrette, et puis sa belle mère;</p>
+<p>Perrette ne dit mot, fait sortir son galant;</p>
+<p>Mais ardente à savoir tout le fond de l'affaire,</p>
+<p>La bonne mère, hélas! qui croit chacun content,</p>
+<p class="i2"> A son beau fils répond en demandant:</p>
+<div><span class="pagenum"><a id="Page_157"> 157</a></span></div>
+<p>«Quelle nouvelle... est-tu bien là, mon gendre?</p>
+<p class="i4"> &mdash;Oh! palsanguienne, en vérité,</p>
+<p class="i6"> J'y suis monté;</p>
+<p class="i2"> Mais je ne sais comment descendre.</p>
+<p class="i2"> &mdash;Eh! glisse-toi, nigaud, sur le côté.</p>
+<p>&mdash;Sur le côté?... voirment, voilà tout le mystère,</p>
+<p>Grand merci... Pa-ta-tra, mon benêt tombe à terre.»</p>
+<p>Au bruit de cette chûte, aux cris de mon lourdaut,</p>
+<p class="i4"> Mère effrayée, et fille en peine,</p>
+<p class="i4"> Du lit à bas ne font qu'un saut,</p>
+<p>Et vont, sans savoir où, comme la peur les mène.</p>
+<p>Une lumière enfin vient les rassembler tous,</p>
+<p class="i4"> Et montre à la mère étonnée,</p>
+<p class="i2"> Blaise étendu loin du lit d'hyménée,</p>
+<p>Et tombé de plus haut que ne tombe un époux.</p>
+<p class="i2"> «Eh mais, lui dit la mère impatiente,</p>
+<p>Quel saut as-tu donc fait?..&mdash;Le saut de la soupente.»</p>
+<p class="i2"> La mère regarda Perrette et la comprit;</p>
+<p>Femmes ont pour s'entendre un merveilleux esprit;</p>
+<p class="i2"> Et l'époux seul, plus sot que d'ordinaire,</p>
+<p>Froissé, raillé, trompé, fut se remettre au lit,</p>
+<p class="i2"> Sans rien comprendre à cette affaire.</p>
+</div></div>
+
+<h3 class="poetry"><span class="i2">LE LINCEUL DU PÉLERIN.</span></h3>
+
+<div class="poetry"><div class="stanza">
+<p>Hélène, de pleurs inondée,</p>
+<p>Songeait au courageux Mainfroi,</p>
+<p>Qui, dans les champs de la Judée,</p>
+<p>Combattait au nom de la foi.</p>
+<div><span class="pagenum"><a id="Page_158"> 158</a></span></div>
+<p>«Dût ma funeste impatience,</p>
+<p>Disait-elle, aggraver mon sort,</p>
+<p>Dieux qui m'enviez sa présence,</p>
+<p>Rendez-le moi vivant ou mort.</p>
+<p>Beau manoir, opulens domaines,</p>
+<p>Présens que m'a fait son amour,</p>
+<p>Côteaux rians, fertiles plaines,</p>
+<p>Que j'aperçois de cette tour,</p>
+<p>Ne m'étalez point vos richesses</p>
+<p>S'il ne doit plus les partager;</p>
+<p>De ses regards, de ses caresses,</p>
+<p>Pouvez-vous me dédommager?»</p>
+<p>La nuit allait couvrir la terre.</p>
+<p>Enveloppé d'un noir manteau,</p>
+<p>Un pélerin, au front sévère,</p>
+<p>Aborde un page du château:</p>
+<p>&mdash;«Page, va dire à ta maîtresse,</p>
+<p>Un pélerin daignez ouir;</p>
+<p>De l'objet qui vous intéresse</p>
+<p>Il voudrait vous entretenir.</p>
+<p>&mdash;Bon pélerin, à mon veuvage,</p>
+<p>Quelle allégeance apportez-vous?</p>
+<p>&mdash;J'ai vu l'Iduméen rivage,</p>
+<p>J'ai vu combattre votre époux.</p>
+<p>&mdash;Ah! rendez la paix à mon âme;</p>
+<p>Quand finiront tous ces combats?</p>
+<p>&mdash;Votre époux le sait, noble dame,</p>
+<p>Mieux que personne d'ici bas.</p>
+<p>&mdash;Oh! combien de flèches aigues</p>
+<p>Ont dû l'atteindre et le blesser!</p>
+<p>&mdash;Les blessures qu'il a reçues,</p>
+<p>Jà n'est besoin de les panser.</p>
+<div><span class="pagenum"><a id="Page_159"> 159</a></span></div>
+<p>&mdash;Mais d'où vient, parlez-moi sans feinte,</p>
+<p>Ne m'apportez-vous de sa part,</p>
+<p>Ni vrai morceau de la croix sainte,</p>
+<p>Ni perles fines, ni brocard?</p>
+<p>&mdash;Je n'ai brocard, ni perle fine;</p>
+<p>Tout ce que j'ai pour vous, hélas!</p>
+<p>C'est qu'aux champs de la Palestine</p>
+<p>Votre époux attend le trépas.</p>
+<p>A ces mots, Hélène éperdue</p>
+<p>Remplit le château de ses cris;</p>
+<p>Les pleurs ont obscurci sa vue,</p>
+<p>La douleur trouble ses esprits.</p>
+<p>&mdash;«Oh, pélerin! malheur t'advienne,</p>
+<p>Pour m'avoir dit ces mots affreux!</p>
+<p>Mais ne vas pas penser qu'Hélène</p>
+<p>Demeure oisive dans ces lieux.</p>
+<p>Dût ma funeste impatience</p>
+<p>Aggraver l'horreur de mon sort,</p>
+<p>Je jouirai de la présence</p>
+<p>De mon époux vivant ou mort.</p>
+<p>Page chéri, je t'en conjure,</p>
+<p>Cherche-moi, dans tout le canton,</p>
+<p>D'un pélerin l'humble chaussure,</p>
+<p>La robe grise et le bourdon.</p>
+<p>Que ces réseaux d'or et de soie,</p>
+<p>Ces franges, ces rubans, ces fleurs,</p>
+<p>Tous ces atours faits pour la joie,</p>
+<p>Cessent d'insulter à mes pleurs.</p>
+<p>Coupe ma longue chevelure,</p>
+<p>Prends mon collier, prends mes bijoux,</p>
+<p>Quelque fatigue que j'endure,</p>
+<p>Je veux aller voir mon époux.</p>
+<div><span class="pagenum"><a id="Page_160"> 160</a></span></div>
+<p>Dût ma funeste impatience</p>
+<p>Aggraver l'horreur de mon sort,</p>
+<p>Je veux jouir de sa présence,</p>
+<p>Et l'embrasser vivant ou mort.»</p>
+<p>Etonné d'un amour si tendre,</p>
+<p>Le pélerin lui dit: «Restez,</p>
+<p>Restez, de grâce; et pour m'entendre,</p>
+<p>Calmez vos sens trop agités:</p>
+<p>«Porte mes adieux à ma femme,</p>
+<p>«Me dit votre époux expirant;</p>
+<p>«L'instant d'après il rendit l'âme,</p>
+<p>«Cet anneau d'or est mon garant.</p>
+<p>&mdash;«Comment, ô ciel! le méconnaître?</p>
+<p>Il vient de moi cet anneau d'or,</p>
+<p>Il n'aurait pas changé de maître,</p>
+<p>Si mon époux vivait encor.</p>
+<p>Mais que cette douceur dernière</p>
+<p>Aggrave ou non mon triste sort:</p>
+<p>Je n'ai pu fermer sa paupière;</p>
+<p>Je veux le voir après sa mort.</p>
+<p>&mdash;Abjure un projet inutile.</p>
+<p>En vain ton c&oelig;ur brûlant d'amour</p>
+<p>Presserait son c&oelig;ur immobile;</p>
+<p>Tu ne saurais le rendre au jour.</p>
+<p>Vas, songe à conserver tes charmes;</p>
+<p>A ton destin résigne toi;</p>
+<p>Ne gémis plus, séche tes larmes;</p>
+<p>Chacun est ici bas pour soi.</p>
+<p>&mdash;Respectez ma douleur amère;</p>
+<p>Cruel, ne m'opposez plus rien.</p>
+<p>Dussé-je accroître ma misère,</p>
+<p>J'irai voir mon unique bien.»</p>
+<div><span class="pagenum"><a id="Page_161"> 161</a></span></div>
+<p>Après un moment de silence,</p>
+<p>«Ma fille, dit le pélerin,</p>
+<p>Tu peux jouir de sa présence,</p>
+<p>Sans aller au bord du Jourdain.</p>
+<p>&mdash;Parle, ô mon ange tutélaire!</p>
+<p>Fais qu'il paraisse devant moi!</p>
+<p>Mon or, mes joyaux, mon douaire,</p>
+<p>Toute ma fortune est à toi.»</p>
+<p>L'étranger, fourbe autant qu'avare,</p>
+<p>Un livre ouvert devant ses yeux,</p>
+<p>Feint de lire un jargon barbare</p>
+<p>Des secrets émanés des cieux.</p>
+<p>&mdash;De ton époux l'ombre fidèle</p>
+<p>En ces lieux erre nuitamment.</p>
+<p>Mais la terreur marche avec elle;</p>
+<p>Un linceul est son vêtement.</p>
+<p>&mdash;N'importe, exauce ma prière.</p>
+<p>Ah! dussé-je aggraver mon sort;</p>
+<p>Je n'ai pu fermer sa paupière,</p>
+<p>Je veux le voir après sa mort.</p>
+<p>&mdash;Ce soir il promet d'apparaître</p>
+<p>Où sont inhumés tes vassaux.</p>
+<p>Cours aux pieds du souverain maître,</p>
+<p>Former des v&oelig;ux pour son repos.</p>
+<p>Quand la nuit deviendra plus sombre,</p>
+<p>Parmi ces tombeaux vas t'asseoir,</p>
+<p>Et sans approcher de son ombre,</p>
+<p>Qu'il te suffise de la voir.»</p>
+<p>Dans sa chapelle solitaire,</p>
+<p>Long-temps Hélène, avec ferveur,</p>
+<p>Compte les grains de son rosaire,</p>
+<p>Ou s'abandonne à sa douleur.</p>
+<div><span class="pagenum"><a id="Page_162"> 162</a></span></div>
+<p>Puis d'un fol espoir abusée,</p>
+<p>Au souffle d'un vent glacial,</p>
+<p>Les cheveux baignés de rosée,</p>
+<p>Elle arrive à l'enclos fatal.</p>
+<p>L'astre des nuits éclaire à peine</p>
+<p>La cime de ces vieux ormeaux;</p>
+<p>On n'entend au loin dans la plaine</p>
+<p>Que le bruit du vent et des eaux;</p>
+<p>Et dans un coin du cimetière,</p>
+<p>Hélène qui répète encor:</p>
+<p>«Je n'ai pu fermer ta paupière;</p>
+<p>Je viens te voir après ta mort.»</p>
+<p>A vingt pas d'elle se présente</p>
+<p>Un fantôme vêtu de blanc;</p>
+<p>Elle pousse un cri d'épouvante,</p>
+<p>Et tombe morte au même instant.</p>
+<p>Le pélerin (que Dieu punisse)</p>
+<p>Jette le linceul imposteur,</p>
+<p>Et maudissant son avarice,</p>
+<p>S'enfonce un poignard dans le c&oelig;ur.</p>
+</div></div>
+
+<h3 class="poetry"><span class="i6">L'ARMEMENT INUTILE.</span></h3>
+
+<div class="poetry"><div class="stanza">
+<p class="i2"> Maître Gaspard, marchand et marguillier,</p>
+<p class="i2"> A cinquante ans désirant faire souche,</p>
+<p class="i4"> Prit jeune femme l'an dernier,</p>
+<p>Digne en tout point de l'honneur de sa couche.</p>
+<p>Gertrude était son nom, elle avait mille attraits,</p>
+<p class="i4"> &OElig;il bien fendu, petite bouche,</p>
+<p class="i4"> Les dents d'ivoire, le teint frais;</p>
+<span class="pagenum"><a id="Page_163"> 163</a></span>
+<p class="i2"> Gaspard ayant de la bourgeoise garde</p>
+<p class="i4"> Été sergent, en certain coin</p>
+<p class="i6"> Conservait avec soin</p>
+<p class="i2"> Sa vieille épée avec sa hallebarde;</p>
+<p>Et quand il se trouvait les soirs de bonne humeur,</p>
+<p class="i4"> A sa femme il racontait comme,</p>
+<p class="i2"> En telle année, il avait eu l'honneur</p>
+<p class="i2"> De garder le logis de tel ou tel seigneur;</p>
+<p class="i2"> Que dans son temps il était très-bel homme,</p>
+<p class="i2"> Mais qu'il paraissait bien plus beau,</p>
+<p class="i2"> Quand il avait cocarde à son chapeau.</p>
+<p class="i4"> Dans la ville, par aventure</p>
+<p class="i4"> Revient un jeune jouvenceau,</p>
+<p class="i2"> Leste, bien fait, et d'aimable figure,</p>
+<p class="i2"> L'&oelig;il tendre, et pourtant un peu fier;</p>
+<p class="i4"> Bref, il était d'une tournure</p>
+<p>A réchauffer les c&oelig;urs, même au sein de l'hiver:</p>
+<p class="i4"> De plus il était militaire.</p>
+<p class="i2"> Il vit Gertrude, et bientôt les désirs</p>
+<p>Vont leur train; et suivant la coutume ordinaire,</p>
+<p class="i4"> Par tendres regards, doux soupirs,</p>
+<p class="i4"> Il fait ses efforts pour lui plaire;</p>
+<p>Il fait plus: certain soir, il la trouve à l'écart;</p>
+<p>Il dit que, par l'amour percé de part en part,</p>
+<p class="i4"> Il va mourir, si la belle ne cède,</p>
+<p class="i2"> Et ne lui donne un doux et prompt remède.</p>
+<p class="i2"> Avec courroux la belle entend son cas;</p>
+<p class="i4"> En vain lui plaît le personnage;</p>
+<p class="i4"> Vertu de femme aime à faire fracas;</p>
+<p class="i4"> Et puis déjà j'ai dit qu'elle était sage:</p>
+<p class="i4"> «Allez, monsieur, n'espérez pas</p>
+<p class="i2"> Qu'à mon mari je fasse un tel outrage;</p>
+<div><span class="pagenum"><a id="Page_164"> 164</a></span></div>
+<p>Apprenez que, depuis que je suis en ménage,</p>
+<p>Mon honneur n'a jamais fait le moindre faux-pas.»</p>
+<p class="i4"> Le drôle ne perd point courage;</p>
+<p class="i4"> Il sait que des femmes l'honneur</p>
+<p class="i4"> Est un brouillard, une vapeur,</p>
+<p class="i2"> Qui sur la mer des préjugés s'élève,</p>
+<p class="i2"> Et se dissipe à la chaleur</p>
+<p>Des rayons de l'amour, quand cet astre se lève.</p>
+<p class="i2"> Le soir Gertrude étant avec Gaspard,</p>
+<p class="i4"> Fière d'avoir fait résistance,</p>
+<p class="i2"> Va lui conter l'amour de l'égrillard,</p>
+<p class="i2"> Comme elle a su le tancer d'importance,</p>
+<p>Et que n'étant point femme à faire un tel écart,</p>
+<p>Elle a bien dans son c&oelig;ur éteint toute espérance.</p>
+<p>«Parbleu! répond l'époux, c'est bien manquer d'égard,</p>
+<p class="i4"> Voyez un peu l'impertinence;</p>
+<p class="i4"> Vouloir de moi faire un cornard!</p>
+<p class="i4"> Je veux punir son insolence.</p>
+<p class="i2"> S'il revient, finement attire le gaillard:</p>
+<p>Par un demi-soupir ou par un doux regard,</p>
+<p>Il te faut ranimer sa tendre pétulance;</p>
+<p class="i4"> S'il te demande un rendez-vous,</p>
+<p class="i2"> Feins l'embarras de quelqu'un qui balance,</p>
+<p class="i2"> Et dont l'amour amollit le courroux;</p>
+<p>Lui même il se viendra livrer à ma vengeance;</p>
+<p>Caché près de ton lit, armé jusques aux dents,</p>
+<p>Nous verrons à quel point il porte l'impudence;</p>
+<p class="i2"> Et je saurai, quand il en sera temps,</p>
+<p class="i4"> Châtier son incontinence;</p>
+<p class="i4"> Ne vas pas craindre à contre-temps,</p>
+<p>Par quelques privautés de blesser la décence;</p>
+<p class="i4"> Il payera cher ces doux instans.</p>
+<div><span class="pagenum"><a id="Page_165"> 165</a></span></div>
+<p class="i4"> Sans scrupule, laisse-le faire:</p>
+<p class="i4"> L'arrêter sera mon affaire.»</p>
+<p class="i4"> Gertrude promet d'obéir.</p>
+<p class="i2"> Le lendemain, pressé par le désir,</p>
+<p class="i2"> L'amant revient chanter sa litanie.</p>
+<p>Il reçoit un baiser sur la bouche chérie;</p>
+<p class="i2"> On gronde à peine: et sa flamme enhardie</p>
+<p class="i2"> Prétend aller de faveur en faveur.</p>
+<p class="i4"> On l'arrête, et sa douce amie</p>
+<p>Promet le lendemain de combler son ardeur.</p>
+<p class="i4"> Le soir, la docile Gertrude</p>
+<p class="i2"> Ne manque pas de dire à son époux</p>
+<p class="i4"> L'heure et l'instant du rendez-vous.</p>
+<p>«Bon, dit Gaspard, surtout ne fais pas trop la prude,</p>
+<p class="i2"> Quand il viendra se rendre à l'atelier?</p>
+<p class="i2"> &mdash;Ne craignez rien, j'y prendrai garde.»</p>
+<p class="i4"> Maître Gaspard monte au grenier</p>
+<p class="i4"> Y prend sa vieille hallebarde,</p>
+<p class="i4"> Un sabre, un casque et son cimier;</p>
+<p class="i2"> Il les dérouille, s'arme, à la glace se mire;</p>
+<p class="i2"> Il paraît à ses yeux un Achille, un César;</p>
+<p>Il met flamberge au vent, pousse en l'air et s'admire.</p>
+<p>Le jouvenceau, ma foi, va courir grand hasard.</p>
+<p class="i2"> L'heure approchant, il va, dans la ruelle,</p>
+<p>De vengeance altéré, se mettre en sentinelle.</p>
+<p class="i2"> Le galant vient, Gertrude se repent</p>
+<p class="i4"> D'avoir, par sa coupable adresse,</p>
+<p class="i4"> Conduit au piége qui l'attend</p>
+<p class="i4"> Amant si plein de gentillesse;</p>
+<p class="i4"> Mais trop tard vient ce repentir:</p>
+<p class="i4"> Maître Gaspard est trop près d'elle</p>
+<p class="i4"> Pour qu'elle puisse l'avertir,</p>
+<div><span class="pagenum"><a id="Page_166"> 166</a></span></div>
+<p class="i4"> Sans s'exposer à paraître infidèle.</p>
+<p class="i4"> Elle ne peut, dans cette extrémité,</p>
+<p class="i4"> Qu'espérer en la providence</p>
+<p class="i4"> Qui, mieux que l'humaine prudence,</p>
+<p class="i4"> Peut nous tirer de la calamité.</p>
+<p class="i2"> Le jouvenceau que le désir embrase,</p>
+<p>Trouvant que le plaisir vaut bien mieux qu'une phrase,</p>
+<p class="i2"> Veut sans délai lui prouver son ardeur.</p>
+<p class="i2"> Elle résiste autant que le veut la pudeur;</p>
+<p class="i4"> Et puis enfin... enfin elle s'arrange.</p>
+<p class="i4"> L'amant alors tire de ses goussets</p>
+<p class="i4"> A deux coups deux bons pistolets,</p>
+<p class="i4"> En lui disant: «Voilà, mon ange,</p>
+<p class="i4"> De quoi punir les indiscrets,</p>
+<p>S'ils apportaient obstacle à nos plaisirs secrets.»</p>
+<p>Notre époux sent alors que le front lui démange;</p>
+<p class="i2"> Mais par respect pour les armes à feu,</p>
+<p>En enrageant il voit jusqu'au bout tout le jeu,</p>
+<p class="i4"> Tremblant et respirant à peine,</p>
+<p>De peur qu'on n'entendît le bruit de son haleine.</p>
+<p class="i2"> L'amant, comblé des plaisirs les plus doux,</p>
+<p class="i4"> De Gertrude louant les charmes,</p>
+<p class="i2"> L'embrasse, et sort en reprenant ses armes.</p>
+<p>Gaspard lâchant alors la bride à son courroux,</p>
+<p>Apostrophe Gertrude, et lui dit: «Osez-vous,</p>
+<p>Après un tel forfait, lever sur moi la vue?</p>
+<p class="i4"> &mdash;A tort vous êtes mécontent,</p>
+<p>Que ne l'empêchiez-vous, dit Gertrude à l'instant,</p>
+<p>Au lieu de rester à froid comme une statue?</p>
+<p>&mdash;Voyant les pistolets, pouvais-je me montrer?</p>
+<p>&mdash;Armé de pied en cap, quand la peur vous entrave,</p>
+<p>Simple femme, comment pouvais-je être plus brave?</p>
+<span class="pagenum"><a id="Page_167"> 167</a></span>
+<p class="i2"> Oui, de honte, Gaspard, vous devriez pleurer;</p>
+<p class="i4"> C'est par votre rodomontade</p>
+<p class="i4"> Qu'en ce jour je perds mon honneur;</p>
+<p class="i2"> Sans vos ordres, jamais, ma vertu, ma pudeur,</p>
+<p class="i2"> N'auraient souffert une telle incartade;</p>
+<p class="i4"> Mais de pareille lâcheté</p>
+<p class="i2"> Les tribunaux me feront bien justice;</p>
+<p class="i4"> Il me faut une indemnité</p>
+<p>Pour mon honneur, ou bien qu'on vous traîne au supplice.»</p>
+<p class="i4"> Gaspard sentant qu'il avait tort,</p>
+<p class="i4"> Et craignant que sa turpitude</p>
+<p class="i2"> Ne transpirât par le bouillant transport</p>
+<p class="i4"> Du courroux que montrait Gertrude,</p>
+<p class="i4"> Pour l'appaiser se fit effort,</p>
+<p>Et quitta pour jamais et sabre et hallebarde;</p>
+<p class="i2"> Mais il ne put détacher sa cocarde.</p>
+</div></div>
+
+<h3 class="poetry"><span class="i2">L'ABBESSE CONDAMNÉE AU CHAPELAIN.</span></h3>
+
+<div class="poetry"><div class="stanza">
+<p class="i2"> Pour un procès pendant au Parlement,</p>
+<p class="i4"> Vint à Paris dernièrement</p>
+<p class="i4"> Une abbesse jeune et jolie,</p>
+<p class="i4"> Qui, d'une amoureuse folie,</p>
+<p class="i2"> N'avait jamais connu l'égarement.</p>
+<p class="i4"> Entrée au couvent dès l'enfance,</p>
+<p class="i4"> Elle avait pu facilement</p>
+<p class="i4"> Garder sa première innocence.</p>
+<p class="i4"> Elle prit un appartement</p>
+<p>Chez certaine cousine, ou marquise ou comtesse</p>
+<p class="i4"> Dont le fils, chevalier charmant,</p>
+<div><span class="pagenum"><a id="Page_168"> 168</a></span></div>
+<p class="i4"> Joignait à maint autre agrément</p>
+<p class="i4"> L'esprit et la délicatesse.</p>
+<p class="i4"> Sans intérêt il ne put voir</p>
+<p>L'embonpoint reposé de notre aimable abbesse,</p>
+<p class="i4"> Dont la fraîcheur et la finesse</p>
+<p>Auraient fait plus d'effet à la cour qu'au parloir:</p>
+<p class="i2"> Nez retroussé, peau blanche, fine, &oelig;il noir</p>
+<p class="i4"> Rempli de feux et de tendresse,</p>
+<p>De l'amour dans son c&oelig;ur firent passer l'ivresse;</p>
+<p>Mais ce dieu doublement signala son pouvoir.</p>
+<p class="i2"> Le cavalier est beau, bien fait et leste,</p>
+<p>L'air mâle, le ton noble et le maintien modeste;</p>
+<p class="i4"> Jamais auprès de son moutier</p>
+<p class="i2"> N'avait paru si charmante figure,</p>
+<p class="i4"> Sans quoi l'on pourrait parier</p>
+<p class="i2"> Qu'elle n'eût pas adopté la clôture.</p>
+<p class="i2"> Par un regard où se peint le désir,</p>
+<p class="i4"> Notre amant entame l'affaire;</p>
+<p class="i4"> Après vient un tendre soupir,</p>
+<p class="i4"> Que l'on écoute sans colère:</p>
+<p>Car peut-on se fâcher de ce qui fait plaisir,</p>
+<p>Surtout contre un cousin, quand le cousin sait plaire?</p>
+<p class="i4"> Enhardi par l'impunité,</p>
+<p class="i4"> L'amant ose dire qu'il aime.</p>
+<p class="i2"> «Je le crois bien, dit-elle, et moi de même.</p>
+<p class="i2"> Ne doit-on pas aimer sa parenté?»</p>
+<p class="i2"> Ils étaient seuls, et la témérité</p>
+<p class="i2"> Toujours se trouve où l'ardeur est extrême.</p>
+<p class="i4"> L'amant avec vivacité</p>
+<p class="i2"> Porte la main vers le bonheur suprême...</p>
+<p class="i4"> D'une pareille liberté</p>
+<p class="i4"> La sensible abbesse surprise,</p>
+<div><span class="pagenum"><a id="Page_169"> 169</a></span></div>
+<p class="i4"> Un peu tard à la vérité,</p>
+<p class="i4"> Veut s'opposer à l'entreprise:</p>
+<p class="i4"> «Ah! monsieur, quelle indignité!</p>
+<p class="i4"> Vous abusez de ma bonté...»</p>
+<p class="i2"> Discours perdus, il ne lâche point prise;</p>
+<p class="i2"> Il savait trop qu'en ces soins là,</p>
+<p class="i2"> L'excès peut faire seul excuser l'insolence:</p>
+<p class="i4"> Au comble il porta la licence,</p>
+<p>Et le succès fit voir qu'il ne se trompait pas.</p>
+<p class="i2"> L'épouse du seigneur, enivrée, éperdue,</p>
+<p class="i4"> Le serre sans oser sur lui jeter la vue;</p>
+<p class="i4"> Il vit, dans son tendre embarras,</p>
+<p>La honte et le plaisir d'avoir été vaincue.</p>
+<p>Quelques momens après, encore tout émue</p>
+<p>«O ciel! qu'ai-je éprouvé! lui dit-elle tout bas,</p>
+<p class="i4"> A jamais vous m'avez perdue;</p>
+<p class="i2"> Sans cette volupté qui m'était inconnue,</p>
+<p class="i2"> Je ne pourrai plus vivre, cher cousin;</p>
+<p>Que faire à mon couvent, quand j'y serai rendue,</p>
+<p>Des longs sermons d'un triste chapelain!</p>
+</div></div>
+
+<h3 class="poetry"><span class="i4">LE COQ ET LE CHAPON.</span></h3>
+
+<div class="poetry"><div class="stanza">
+<p>De Sparte antique on regrette le temps;</p>
+<p>On a raison: alors jeune fillette</p>
+<p>De son époux connaissait les talens</p>
+<p>Avant qu'hymen en eût fait la conquête.</p>
+<p>Besoin n'était d'un regard pénétrant,</p>
+<p>Pour qu'au travers d'une étoffe discrète,</p>
+<p>L'amour secret allât furtivement</p>
+<p>D'appas cachés contrôler la retraite.</p>
+<p>Pour voir bondir à la fleur de seize ans</p>
+<div><span class="pagenum"><a id="Page_170"> 170</a></span></div>
+<p>Désirs naissans de jeune pastourette,</p>
+<p>Besoin n'était aux sincères amans</p>
+<p>Du cercle étroit d'une froide lorgnette;</p>
+<p>Ses charmes nus brillaient dans leur printemps;</p>
+<p>Nature alors parlait sans interprète;</p>
+<p>Dans l'ombre alors point d'amoureux déduit;</p>
+<p>Cette pudeur dont on fait tant de bruit,</p>
+<p>Triste avorton d'une ardeur contrefaite,</p>
+<p>Du charme obscur d'une prudente nuit</p>
+<p>Ne voilait point la nature imparfaite.</p>
+<p>O l'heureux temps que ce siècle tout nu!...</p>
+<p>Du premier homme on suivait l'innocence;</p>
+<p>L'amour plus jeune était plus ingénu;</p>
+<p>De la beauté l'impudique décence</p>
+<p>A son flambeau sans danger se montrait;</p>
+<p>D'un sexe à l'autre errait son inconstance;</p>
+<p>Fidèle ardeur jamais ne l'arrêtait,</p>
+<p>De sa pudeur avec grâce voilée,</p>
+<p>La jeune vierge innocemment marchait.</p>
+<p>De tant d'appas l'âme à peine troublée,</p>
+<p>Son jeune amant près d'elle s'approchait:</p>
+<p>Ainsi qu'on vit, avant que d'une pomme</p>
+<p>Elle eût cueilli le péché défendu,</p>
+<p>D'Eve en sa fleur le corps pudique et nu,</p>
+<p>Chaste s'asseoir auprès du premier homme.</p>
+<p>Amour alors, sans flèche, ni flambeau,</p>
+<p>Au front n'avait cet aveugle bandeau,</p>
+<p>Nuage épais dont la sombre fumée</p>
+<p>Ne laisse voir qu'au travers des brouillards,</p>
+<p>Dont la vapeur obscurcit les regards,</p>
+<p>Les traits confus de la vierge charmée.</p>
+<p>O l'heureux temps que ce siècle tout nu!...</p>
+<div><span class="pagenum"><a id="Page_171"> 171</a></span></div>
+<p>Point de surprise!... alors point de reproche!</p>
+<p>Brûlé des feux d'un amour ingénu,</p>
+<p>Jamais l'hymen ne prenait chat en poche.</p>
+<p>Ce temps n'est plus. Qu'en est-il advenu?</p>
+<p>Pour époux, Lise a pris le jeune Alcandre.</p>
+<p>Qui l'eût pensé que ce bel ingénu,</p>
+<p>Jeune, attentif, plein d'une ardeur si tendre,</p>
+<p>A son amante eût si mal répondu?</p>
+<p>Aux feux brûlans d'un amour éperdu,</p>
+<p>Humainement Lise avait cru se rendre.</p>
+<p>O sort affreux!.. cet amoureux si prompt,</p>
+<p>Que pour un coq Lise avait osé prendre...</p>
+<p>Qu'a-t-il fait? Rien... Ce coq est un chapon.</p>
+</div></div>
+
+<h3 class="poetry"><span class="i4">LA PEUR DE LA MORT.</span></h3>
+
+<div class="poetry"><div class="stanza">
+<p>Auprès d'un bois écarté, solitaire,</p>
+<p>Un bûcheron, pauvre comme il en est,</p>
+<p>Avait construit une frêle chaumière,</p>
+<p>Où tous les soirs le bonhomme traînait</p>
+<p>Son lourd fagot, sa faim et sa misère.</p>
+<p>Cela soit dit sans affliger ton c&oelig;ur;</p>
+<p>Car mon dessein n'est tel, ami lecteur.</p>
+<p>Le forestier veuf et content de l'être,</p>
+<p>N'avait qu'un fils, l'espoir de ses vieux ans:</p>
+<p>C'était Janot. Dans le réduit champêtre,</p>
+<p>Sous le taillis où le ciel l'a fait naître,</p>
+<p>Il a déjà compté quinze printemps,</p>
+<p>Et voit, dit-on, le seizième paraître,</p>
+<p>Plus beau pour lui que tous les précédens.</p>
+<div><span class="pagenum"><a id="Page_172"> 172</a></span></div>
+<p>Trop faible encor pour porter la coignée,</p>
+<p>Mais de bonne heure au travail façonnée,</p>
+<p>Tantôt sa main donne au flexible osier,</p>
+<p>En se jouant, la forme d'un panier:</p>
+<p>Tantôt il sème autour de son asile,</p>
+<p>Non pas des fleurs, mais un légume utile</p>
+<p>Que l'appétit assaisonne au besoin,</p>
+<p><b>. . . . . . . . . . . . . . . . . . . .</b></p>
+<p>Et pour compagne Annette sa cousine,</p>
+<p>Rose naissante; elle était orpheline</p>
+<p>Dès son enfance; et n'ayant d'autre appui</p>
+<p>Que son pauvre oncle, elle vivait chez lui.</p>
+<p>Tout beau, conteur, va dire un petit maître;</p>
+<p>De sa beauté vous ne nous dites mot:</p>
+<p>Faites la belle, ou vous n'êtes qu'un sot.</p>
+<p>Belle! eh qu'importe? a-t-on besoin de l'être</p>
+<p>A quatorze ans? mais Annette l'était,</p>
+<p>Sans le savoir. Ah! je n'ose le dire:</p>
+<p>Une fontaine avait pu l'en instruire.</p>
+<p>Sur ce point là si Janot se taisait,</p>
+<p>Dans ses regards elle avait pu le lire.</p>
+<p>Concluons donc qu'Annette s'en doutait,</p>
+<p>C'était beaucoup: élevé sans culture,</p>
+<p>Germe tombé des mains de la nature,</p>
+<p>Ce couple heureux ne savait presque rien,</p>
+<p>A ses penchans se livrait sans mesure.</p>
+<p>Et conservant une âme libre et pure</p>
+<p>Faisait sans choix et le mal et le bien.</p>
+<p>Un jour de ceux que le printemps ramène,</p>
+<p>Qui semblait naître exprès pour les plaisirs,</p>
+<p>Nos deux enfans que le destin entraîne,</p>
+<p>S'étant assis à l'ombre d'un vieux chêne,</p>
+<p>Y respiraient sous l'aile du zéphir.</p>
+<div><span class="pagenum"><a id="Page_173"> 173</a></span></div>
+<p>Mais tout-à-coup sa douce et fraîche haleine</p>
+<p>Devint pour eux le souffle du désir.</p>
+<p>«Ma chère Annette, hélas! dans le bocage</p>
+<p>J'étais venu pour goûter la fraîcheur,</p>
+<p>Disait Janot; mais toute sa chaleur</p>
+<p>Nous a suivis sous le naissant feuillage.</p>
+<p>&mdash;Moi, dit Annette, à ces gazons nouveaux</p>
+<p>Je demandais un moment de repos;</p>
+<p>Mais le sommeil a trompé mon attente;</p>
+<p>Le sommeil fuit ma paupière brûlante.</p>
+<p>C'est pourtant là qu'hier je m'endormis:</p>
+<p>Mais j'étais seule, et ta main caressante</p>
+<p>N'y pressait pas ainsi ma main tremblante;</p>
+<p>A mes genoux tu ne t'étais pas mis.</p>
+<p>Séparons-nous pour trouver l'un et l'autre</p>
+<p>Le calme heureux que nous venons chercher.»</p>
+<p>Pauvres enfans! quel espoir est le vôtre?</p>
+<p>Fuyez, un dieu saura vous rapprocher.</p>
+<p>Pour un moment aux v&oelig;ux de sa cousine</p>
+<p>Janot sourit; mais la belle orpheline</p>
+<p>Fuit lentement. L'amour vient l'arrêter.</p>
+<p>Du jouvenceau l'embarras n'est pas moindre;</p>
+<p>S'il fait lui-même un pas pour la quitter,</p>
+<p>Il en fait deux bientôt pour la rejoindre.</p>
+<p>Bref, le fripon est encore à ses pieds.</p>
+<p>Là, moins soumis, mais plus ardent, plus tendre:</p>
+<p>«Nous séparer! cesse de le prétendre,</p>
+<p>Dit-il, les yeux de quelques pleurs mouillés;</p>
+<p>N'ordonne pas que je m'éloigne encore;</p>
+<p>Dans ce moment plein d'un trouble inconnu,</p>
+<p>A tes genoux je me sens retenu</p>
+<p>Par le besoin d'un plaisir que j'ignore.</p>
+<div><span class="pagenum"><a id="Page_174"> 174</a></span></div>
+<p>Demeure, Annette, ou bien je vais mourir.</p>
+<p>&mdash;Mourir! quel mot, cria la jeune amante!</p>
+<p>Quel mot affreux à côté du plaisir!</p>
+<p>Et quelle image, hélas! il me présente!</p>
+<p>Quand on est mort, sais-tu bien comme on est?</p>
+<p>Dans cet état j'ai vu ma pauvre mère;</p>
+<p>J'étais bien jeune alors, mais le portrait</p>
+<p>De mon esprit ne s'effacera guère.</p>
+<p>Sans mouvement et ne respirant plus,</p>
+<p>On a les pieds et les bras étendus,</p>
+<p>D'un voile épais la paupière couverte,</p>
+<p>Les yeux éteints et la bouche entr'ouverte.»</p>
+<p>A ce portrait bien fait pour l'alarmer,</p>
+<p>Le jeune amant s'étonne, s'inquiète:</p>
+<p>«S'il est ainsi, dit-il, ma chère Annette,</p>
+<p>Ne mourons pas, vivons pour nous aimer.»</p>
+<p>Déjà leurs c&oelig;urs qu'avait glacés la crainte,</p>
+<p>Sont ranimés par les brûlans désirs.</p>
+<p>Triste raison, mère de la contrainte,</p>
+<p>N'approche pas de cette aimable enceinte;</p>
+<p>Et toi, nature, appelle les plaisirs:</p>
+<p>Mais je les vois et la fête commence.</p>
+<p>Des deux côtés d'abord mêmes soupirs,</p>
+<p>Mêmes sermens d'éternelle constance.</p>
+<p>Aux doux propos succède le silence;</p>
+<p>Mille baisers échauffés par l'amour,</p>
+<p>Sont pris, rendus et repris tour-à-tour;</p>
+<p>Vers le bonheur ainsi Janot s'avance.</p>
+<p>Les vents légers, complices de ses feux,</p>
+<p>Ont dévoilé tous les charmes d'Annette;</p>
+<p>L'un en jouant fait flotter ses cheveux,</p>
+<p>L'autre s'envole avec sa colerette;</p>
+<div><span class="pagenum"><a id="Page_175"> 175</a></span></div>
+<p>Le plus hardi chatouille ses pieds nus,</p>
+<p>Un peu plus haut adroitement se glisse,</p>
+<p>Baise en passant l'albâtre de sa cuisse,</p>
+<p>Et monte enfin au temple de Vénus.</p>
+<p>Janot le sut; mais le dieu de Cythère</p>
+<p>Vient l'arracher à ce guide incertain,</p>
+<p>En lui mettant l'encensoir à la main,</p>
+<p>Les yeux fermés le mène au sanctuaire.</p>
+<p>Arrête, arrête, ô peintre téméraire!</p>
+<p>La volupté t'en impose la loi,</p>
+<p>De ses attraits respecte le mystère.</p>
+<p>Fils de Cypris, dissipe ton effroi,</p>
+<p>Vas, je sais être aveugle comme toi;</p>
+<p>Et tes faveurs m'ont appris à me taire.</p>
+<p>Charme puissant des plaisirs défendus,</p>
+<p>De nos crayons vous n'avez rien à craindre;</p>
+<p>Quand on vous goûte, hélas! peut-on vous peindre!</p>
+<p>Peut-on vous peindre en ne vous goûtant plus?</p>
+<p>Dans les transports de la première ivresse,</p>
+<p>Janot sans force et non pas sans désir,</p>
+<p>Suivant de près la trace du plaisir,</p>
+<p>Le cherche encore au sein de sa maîtresse.</p>
+<p>Annette, hélas! sur les gazons fleuris,</p>
+<p>Ne répond plus à des caresses vaines,</p>
+<p>Le doux poison répandu dans ses veines</p>
+<p>Tient à la fois tous ses sens engourdis.</p>
+<p>L'amant novice à l'instant se rappelle</p>
+<p>Les traits affreux dont elle a peint la mort,</p>
+<p>Soulève, presse, avec un tendre effort,</p>
+<p>Contre son c&oelig;ur, un des bras de la belle,</p>
+<p>Croit lui donner une chaleur nouvelle;</p>
+<p>Le bras échappe et tombe sans ressort,</p>
+<div><span class="pagenum"><a id="Page_176"> 176</a></span></div>
+<p>«Annette! Annette!» En vain sa voix l'appelle;</p>
+<p>Janot, trop sûr de son malheureux sort,</p>
+<p>Reste un moment immobile comme elle.</p>
+<p>Tout en impose à sa crédulité.</p>
+<p>Les yeux fixés sur ceux de sa cousine</p>
+<p>N'y trouvent plus cette flamme divine,</p>
+<p>Qui tout-à-l'heure animait sa beauté:</p>
+<p>«Annette est morte! hélas! je l'ai perdue,</p>
+<p>S'écrie alors l'amant épouvanté.</p>
+<p>Triste tableau qu'elle offrait à ma vue,</p>
+<p>Deviez-vous être une réalité!</p>
+<p>Annette est morte, et c'est moi qui la tue.</p>
+<p>Qui que tu sois dont l'immense pouvoir</p>
+<p>Rend à nos champs leur première verdure,</p>
+<p>Annette est morte et tu l'as dû prévoir!</p>
+<p>Fais la revivre ainsi que la nature!»</p>
+<p>En exprimant ces frivoles regrets,</p>
+<p>Ces vains désirs, de larmes il arrose</p>
+<p>Le front d'Annette et ses mornes attraits,</p>
+<p>Baise en tremblant sa bouche demi-close.</p>
+<p>Anne s'éveille! hélas! ce tendre mot</p>
+<p>Est le premier que ses lèvres prononcent,</p>
+<p>Et le second que les soupirs annoncent</p>
+<p>Plus tendre encore est celui de Janot.</p>
+<p>«Elle revit! Annette m'est rendue!</p>
+<p>Tristes regrets, vous êtes effacés;</p>
+<p>Elle revit, tous mes maux sont passés.</p>
+<p>Plaisirs, rentrez dans mon âme éperdue.»</p>
+<p>A ce discours Anne n'a rien compris,</p>
+<p>Et sur Janot fixant un &oelig;il surpris,</p>
+<p>Accompagné d'une voix ingénue,</p>
+<p>«Que veux-tu-dire? et quel est ce transport?</p>
+<div><span class="pagenum"><a id="Page_177"> 177</a></span></div>
+<p>Moi j'étais morte!&mdash;Oui, tout comme ta mère,</p>
+<p>Tu ne l'es plus et je bénis mon sort.</p>
+<p>&mdash;Si c'est ainsi, répond la bocagère,</p>
+<p>Que l'on arrive à son heure dernière,</p>
+<p>On est bien sot d'avoir peur de la mort.</p>
+</div></div>
+
+<h3 class="poetry"><span class="i4">LA CONSOLATION DES COCUS.</span></h3>
+
+<div class="poetry"><div class="stanza">
+<p>D'un préambule, ami, je vous dispense,</p>
+<p>Figurez-vous, au sein de la Provence,</p>
+<p class="i6"> Un couvent de nonains,</p>
+<p class="i2"> Bien desservi par deux Bénédictins,</p>
+<p>Chacun d'eux y remplit son devoir en bon prêtre;</p>
+<p>L'un absout les péchés; l'autre les fait commettre.</p>
+<p>Ce dernier, jeune encor, vigoureux compagnon,</p>
+<p class="i2"> A très-bon droit nommé père Tampon,</p>
+<p class="i6"> Au par-dessus beau sire,</p>
+<p>Etait chéri surtout de la mère Alison,</p>
+<p>La fabriquante en chef d'Enfans-Jésus de cire.</p>
+<p>Aussi l'histoire dit, et sans peine on le croit,</p>
+<p>Qu'Enfans-Jésus sortis de sa manufacture,</p>
+<p>Ressemblaient à Tampon toujours par quelqu'endroit,</p>
+<p>Et que cet endroit-là n'était en mignature.</p>
+<p>Mais comme bon chrétien voit tout du bon côté,</p>
+<p class="i6"> Il n'était pas une seule béate</p>
+<p>Qui, loin de se choquer de cette disparate,</p>
+<p>N'y crût voir l'attribut de la divinité,</p>
+<p>Et n'eût dit volontiers son bénédicité.</p>
+<p>Tout allait bien enfin, quand la reconnaissance</p>
+<p>Persuada, sans doute, à l'amoureux Tampon,</p>
+<div><span class="pagenum"><a id="Page_178"> 178</a></span></div>
+<p>Que pour payer les soins de la tendre Alison,</p>
+<p class="i2"> Il devait faire aussi sa ressemblance;</p>
+<p>Et dès le même soir, il ébauche un poupon;</p>
+<p class="i6"> Ce poupon là n'était de cire;</p>
+<p>Ergó, point ne fondit: et les nones de rire;</p>
+<p>J'entends celles qu'Amour tenait sous son empire,</p>
+<p class="i8"> Et qui risquaient souvent</p>
+<p>Dans les bras du plaisir pareil événement.</p>
+<p>Les vieilles de gronder, et cela va sans dire;</p>
+<p>Elles ne faisaient plus un péché si charmant.</p>
+<p>Après maint ris moqueur, mainte antienne fâcheuse,</p>
+<p>Pour la maison des champs, mère Alison partit;</p>
+<p class="i8"> Et la s&oelig;ur accoucheuse,</p>
+<p>Layette sous le bras, aussitôt la suivit.</p>
+<p>En secret, tant qu'on put, l'accouchement se fit;</p>
+<p>Le jardinier pourtant en apprit quelque chose;</p>
+<p>Et ne pouvant garder sur ce point lettre close,</p>
+<p class="i8"> Le dimanche suivant,</p>
+<p>En portant le cerfeuil, le concombre, au couvent,</p>
+<p class="i2"> Il en lâcha deux mots à la tourière,</p>
+<p>Qui vous le chapitra d'une étrange manière;</p>
+<p>Et lui montrant un Christ, lui dit: «Pauvre idiot,</p>
+<p>Avec un tel époux, veux-tu qu'une recluse</p>
+<p class="i8"> Puisse faire un marmot?</p>
+<p class="i2"> Le rustre alors se prosterne à genoux,</p>
+<p>Et s'écrie: «Ah, bon Dieu! comme l'on vous abuse;</p>
+<p>De ces béguines-là si vous êtes l'époux,</p>
+<p>Las! vous êtes cocu tout aussi bien que nous.</p>
+</div></div>
+
+<p><span class="pagenum"><a id="Page_179"> 179</a></span></p>
+
+<h3 class="poetry"><span class="i3">LA FIDÉLITÉ A TOUTE ÉPREUVE.</span></h3>
+
+<div class="poetry"><div class="stanza">
+<p class="i5"> Une nymphe de l'Opéra,</p>
+<p class="i5"> Leste, fringante, et <i lang="la" xml:lang="la">cætera</i>,</p>
+<p>Après avoir joué le rôle d'Immortelle,</p>
+<p>Craignait de se crotter pour retourner chez elle.</p>
+<p class="i2"> Fort à propos, un élégant marquis</p>
+<p>Arrive, lorgne, admire, offre son vis-à-vis.</p>
+<p>Fouette, cocher! L'on part, et soudain la cruelle</p>
+<p class="i2"> De demander: «Que fait votre main-là?</p>
+<p class="i2"> &mdash;Chut... ma boucle s'accroche à votre falbala.</p>
+<p>&mdash;Ah, monstre! je crîrai; j'y suis très-résolue.</p>
+<p>&mdash;Enfance!&mdash;Mon honneur!&mdash;Comment vous en avez?</p>
+<p>Quel affront.&mdash;quel plaisir.&mdash;Je suis... je suis... vaincue;</p>
+<p>Il était temps, ma foi; nous sommes arrivés.</p>
+<p>&mdash;Mais je monte chez vous; pourquoi ces révérences?</p>
+<p>&mdash;Non, monsieur.&mdash;Entre amis, ridicule à ce point?</p>
+<p>&mdash;Fidèle à mon amant, je ne me permets point...</p>
+<p class="i5"> &mdash;Quoi!&mdash;De nouvelles connaissances.</p>
+</div></div>
+
+<h3 class="poetry"><span class="i6">LE CONNAISSEUR.</span></h3>
+
+<div class="poetry"><div class="stanza">
+<p>Que de sots renommés pour l'esprit, pour le goût,</p>
+<p>N'ont eu que des grands airs, du jargon, de l'audace!</p>
+<p>C'est ainsi qu'autrefois maint courtisan surtout</p>
+<p>Cachait bien peu de fond sous beaucoup de surface.</p>
+<span class="pagenum"><a id="Page_180"> 180</a></span>
+<p>Nous avons tous connu le célèbre Milfleur,</p>
+<p>Né, comme ses ayeux, duc, riche et connaisseur;</p>
+<p>Il devait des talens se montrer idolâtre.</p>
+<p>Aussi dans son palais avait-il un théâtre,</p>
+<p>Des bronzes, des tableaux, des médailles en or:</p>
+<p> Mais son plus cher trésor</p>
+<p>Était un pavillon tapissé de gravures;</p>
+<p>Il en faisait d'abord admirer les bordures,</p>
+<p>Le sujet, le dessin; ensuite il s'écriait:</p>
+<p class="i7"> «Remarquez, s'il vous plaît,</p>
+<p class="i5"> Que toutes sont <em>avant la lettre</em>.»</p>
+<p class="i7"> Or, comme il retenait,</p>
+<p class="i5"> Ou bien qu'il écrivait peut-être,</p>
+<p>Ce qu'en le visitant chaque amateur disait,</p>
+<p class="i7"> Et qu'il le répétait;</p>
+<p>Effleurant des beaux arts la surface agréable,</p>
+<p>Il semblait marier la palme du savant</p>
+<p class="i7"> Au bouquet séduisant</p>
+<p class="i7"> Du petit maître aimable.</p>
+<p>Une de nos Laïs, un jour, dit-on, s'y prit;</p>
+<p>Et son c&oelig;ur partageait l'erreur de son esprit,</p>
+<p>Lorsque Milfleur voulant brusquer cette conquête,</p>
+<p>Écrivit un billet, mais si plat, mais si bête,</p>
+<p class="i7"> Que la nymphe en rougit,</p>
+<p class="i7"> Et que, dans son dépit,</p>
+<p class="i2"> Sur l'enveloppe elle se borne à mettre;</p>
+<p class="i7"> «Vous n'êtes plus <em>avant la lettre</em>.»</p>
+</div></div>
+
+<p><span class="pagenum"><a id="Page_181"> 181</a></span></p>
+
+<h3 class="poetry"><span class="i6">LA PRUDE.</span></h3>
+
+<div class="poetry"><div class="stanza">
+<p> Amour et pruderie</p>
+<p> Eurent toujours quelque léger débat;</p>
+<p>La dame par orgueil donne à tout de l'éclat;</p>
+<p>Puis, je ne sais comment elle fait sa partie,</p>
+<p>Elle finit toujours par avoir le dessous.</p>
+
+<p>«A propos de cela, messieurs, connaissez-vous</p>
+<p class="i2"> La prude Arsinoé?&mdash;Qui? cette présidente</p>
+<p>Dont le c&oelig;ur a quinze ans, le visage quarante?</p>
+<p class="i2"> &mdash;Précisément; veuve depuis trois mois,</p>
+<p>On la voit convoler pour la troisième fois.</p>
+<p class="i2"> Dorval, hier, a fait cette conquête;</p>
+<p class="i8"> Il est intéressant;</p>
+<p class="i8"> Chez le peuple insurgent,</p>
+<p class="i8"> Il abattit la tête</p>
+<p class="i7"> De maint et maint forban;</p>
+<p>Et troqua ses deux bras contre un double ruban.</p>
+<p>Je ne vous peindrai pas la modeste grimace,</p>
+<p>Qu'en prononçant son <em>oui</em>, notre bégueule fit.</p>
+<p>Après bien des façons, la voilà dans son lit;</p>
+<p>De ceci, de cela, je vous fais encore grâce;</p>
+<p>Le désir, sous le lin, comme un zéphyr léger,</p>
+<p>Circule en murmurant; c'est l'heure du berger.</p>
+<p>L'époux était de feu, l'épouse résignée</p>
+<p>Dédiait ses soupirs au dieu de l'hyménée,</p>
+<p>Quand.... hélas!&mdash;Vous riez? Ah! plaignons-les plutôt.</p>
+<p>Si faudrait-il au moins qu'hymen ne fut manchot.</p>
+<div><span class="pagenum"><a id="Page_182"> 182</a></span></div>
+<p>Le Tantale nouveau, de la voix et du geste,</p>
+<p>Appelle un prompt secours, que sa position</p>
+<p>Devant tout c&oelig;ur bien fait, sollicite de reste.</p>
+<p>La volupté dit oui, mais la pudeur dit non.</p>
+<p>On supplie, on refuse, on presse, on boude, on peste:</p>
+<p>On avance en tremblant un doigt, puis deux, puis trois;</p>
+<p>Enfin, notre héroïne est réduite aux abois,</p>
+<p>De l'humanité sainte elle écoute la voix;</p>
+<p>Déjà son protégé l'en payait par deux fois;</p>
+<p>Quand par un trait nouveau de fine pruderie,</p>
+<p class="i5"> La voilà qui s'écrie:</p>
+<p>«Devoir, tu l'as voulu, mais j'en jure par toi!</p>
+<p>L'ôtera qui voudra, ce ne sera pas moi.»</p>
+</div></div>
+
+<h3 class="poetry"><span class="i5">L'ILLUSION DU CLOITRE.</span></h3>
+
+<div class="poetry"><div class="stanza">
+<p class="i2"> <em>Désir de fille est un feu qui dévore,</em></p>
+<p class="i2"> <em>Désir de nonne est cent fois pis encore</em>,</p>
+<p class="i7"> A dit certain auteur</p>
+<p class="i7"> D'immortelle mémoire.</p>
+<p>Des recluses surtout il connaissait le c&oelig;ur,</p>
+<p>Son enthousiasme heureux, sa brûlante ferveur;</p>
+<p>Et quiconque lira cette pieuse histoire,</p>
+<p class="i5"> Va s'écrier avec notre docteur:</p>
+<p class="i2"> <em>Désir de fille est un feu qui dévore,</em></p>
+<p class="i2"> <em>Désir de nonne est cent fois pis encore</em>.</p>
+<p class="i2"> Une belle au c&oelig;ur tendre, à l'&oelig;il étincelant,</p>
+<p>Victime de ses v&oelig;ux et d'un père tyran,</p>
+<p>Gémissait, sous la guimpe, au fond d'une province.</p>
+<p>Son époux lui laissait, consolateur trop mince,</p>
+<p>Et de bien tristes jours et de plus tristes nuits;</p>
+<p><span class="pagenum"><a id="Page_183"> 183</a></span></p>
+<p>Sur son front la jonquille attestait ses ennuis.</p>
+<p class="i3"> Heureusement pour notre prisonnière,</p>
+<p class="i8"> Une pensionnaire</p>
+<p>Qu'embellissent déjà deux lustres et trois ans,</p>
+<p>Doit attendre, au moutier, que deux ou trois printemps,</p>
+<p>Caressant ses attraits de leur aile fleurie,</p>
+<p class="i8"> Peignent en incarnat</p>
+<p>Certain petit bouton encor trop délicat,</p>
+<p>L'entrouvent au désir, à l'amour, à la vie.</p>
+<p class="i3"> L'hymen le guette, armé de son contrat.</p>
+<p>Cependant à ce dieu on taillait de l'ouvrage;</p>
+<p>Car, comptant chaque jour dix larcins par ses doigts,</p>
+<p>La nonne lui soufflait les trois quarts de ses droits.</p>
+<p>Souffler n'est pas jouer, va s'écrier un sage.</p>
+<p>Ne nous amusons pas à ces distinctions;</p>
+<p>Trop heureux le mortel qui vit d'illusions!</p>
+<p class="i5"> Enfin un réel mariage</p>
+<p>Vient livrer la nonnette aux ennuis du veuvage.</p>
+<p class="i8"> Elle pleure, gémit;</p>
+<p class="i8"> Se mord les doigts, enrage;</p>
+<p class="i8"> Et puis en fille sage,</p>
+<p>Elle prend à l'écart son Élise et lui dit:</p>
+<p>«Ah! du moins, jurez-moi de m'envoyer l'image</p>
+<p class="i8"> Du trait toujours vainqueur,</p>
+<p class="i3"> Qui doit..... Son front se couvre de rougeur...</p>
+<p>Sa langue s'embarrasse.... Admirons tous la nonne;</p>
+<p> Elle n'ose nommer le séduisant bijou,</p>
+<p>Dont en grâce, jadis, toute honnête matronne</p>
+<p>Ornait publiquement l'albâtre de son cou;</p>
+<p>Mais on l'a devinée, et son trouble s'appaise.</p>
+<p>De l'emplette, à Paris, on charge une Marton.</p>
+<p class="i3"> Le marchand dit: «Ce bijou, le veut-on</p>
+<p class="i3"> A l'espagnole, ou bien à la française?</p>
+<div><span class="pagenum"><a id="Page_184"> 184</a></span></div>
+<p>A l'espagnole courts, ils brillent en grosseur;</p>
+<p>Minces à la française, ils brillent en longueur.</p>
+<p class="i2"> A cette question, l'acquéreuse indécise</p>
+<p>N'ose risquer son goût, crainte d'une méprise.</p>
+<p class="i2"> La bonne amie à la recluse écrit,</p>
+<p>Et voici mot pour mot ce qu'elle répondit:</p>
+<p>«S'il faut sur ton cadeau parler avec franchise,</p>
+<p>C'est dans le goût français surtout qu'il me plaira;</p>
+<p>Mais pour Dieu, mon enfant, dis qu'on l'espagnolise,</p>
+<p class="i6"> Autant que faire se pourra.»</p>
+</div></div>
+
+<p><span class="pagenum"><a id="Page_185"> 185</a></span></p>
+
+<h2>POÉSIES DIVERSES.</h2>
+<p><span class="pagenumh"><a id="Page_186"> 186</a></span>
+<span class="pagenum"><a id="Page_187"> 187</a></span></p>
+
+<div class="chapter">
+<p class="subh">POÉSIES DIVERSES.</p>
+
+<h3 class="poetry"><span class="i4">LES FÊTES ESPAGNOLES</span><a name="FNanchor_28" id="FNanchor_28" href="#Footnote_28" class="fnanchor">&nbsp;[28]</a>.</h3>
+</div>
+
+<div class="poetry"><div class="stanza">
+<p>Il me souvient d'avoir passé deux mois</p>
+<p>Dans un château de gothique structure,</p>
+<p>Flanqué de tours, imposante masure</p>
+<p>Dont le seigneur m'ennuyait quelquefois,</p>
+<p>Ou me grondait quand je daignais l'entendre.</p>
+<p>Mais curieux, il me plaisait d'apprendre</p>
+<p>Mainte anecdote; il avait vu des rois,</p>
+<p>Des empereurs, des princes d'Allemagne,</p>
+<p>Ces cours vraiment ont de très-bons endroits.</p>
+<p>Sa favorite était la cour d'Espagne;</p>
+<p>Il la citait sans relâche et partout,</p>
+<p>Cherchant quelqu'un qui pour elle eût du goût.</p>
+<p>Du roi Philippe et de la Parmesane</p>
+<p>J'ai remporté des traits assez plaisans,</p>
+<p>Je dis pour moi, plaisans pour un profane,</p>
+<p>Qui veut de loin des princes amusans.</p>
+<p>Mon rabâcheur trouvait son passe-temps</p>
+<p>A parler d'eux, de lui, de leurs caresses.</p>
+<p>Il possédait des reines, des princesses,</p>
+<p>En bague, en boîte, en bijoux bien montés,</p>
+<p>Rois, électeurs, en ordre étiquetés;</p>
+<p>Ayant garni tout un écrin d'altesses,</p>
+<div><span class="pagenum"><a id="Page_188"> 188</a></span></div>
+<p>Près de la tombe, épris des dignités,</p>
+<p>Et raffolant surtout des majestés;</p>
+<p>Puis, allongeant deux tiroirs parallèles,</p>
+<p>Il m'étalait cent joyaux radieux,</p>
+<p>Luxe enterré, pompeuses bagatelles,</p>
+<p>Perles, rubis, diamans précieux,</p>
+<p>Présens des rois, et qui plus est, des belles.</p>
+<p>En l'écoutant, cent fois je me suis dit:</p>
+<p>Les rois d'alors aimaient bien peu l'esprit.</p>
+<p>N'importe: il faut, pour prix de ses nouvelles,</p>
+<p>Le suivre encor à Madrid, au Prado,</p>
+<p>Quitte à partir pour le Ben-Retiro</p>
+<p>Où le roi court, quand le sourcil lui fronce:</p>
+<p>Et n'a-t-on pas d'ailleurs Saint-Ildephonse,</p>
+<p>Lieux enchantés, palais du doux printemps</p>
+<p>Où dans l'ennui sa majesté s'enfonce</p>
+<p>Tout à son aise, et loin des courtisans?</p>
+<p>Bâiller tout seul marque un certain bon sens,</p>
+<p>Et montre au moins que la grandeur suprême</p>
+<p>Pour s'ennuyer se suffit à soi-même.</p>
+<p>De ce babil du vieil ambassadeur</p>
+<p>Que j'écoutais, vous en voyez la cause:</p>
+<p>Il m'est resté dans l'esprit, cher lecteur,</p>
+<p>Je ne sais quoi dont il faut que je cause.</p>
+<p>Là.... pour causer, perdre son sérieux,</p>
+<p>Dire un peu.... tout, sans fadeur, sans scrupule.</p>
+<p>J'ai des amis aimant le ridicule,</p>
+<p>Moi, .... je le peins... par amitié pour eux.</p>
+<p>Vous saurez donc, sans plus de préambule,</p>
+<p>Que dans Madrid, sous l'avant-dernier roi,</p>
+<p>Prince pieux et vraiment catholique,</p>
+<p>Mais trop souvent battu, malgré sa foi,</p>
+<div><span class="pagenum"><a id="Page_189"> 189</a></span></div>
+<p>Par les Anglais, maudit peuple hérétique:</p>
+<p>Quand je dis lui, c'étaient (vous sentez bien)</p>
+<p>Ses généraux, le roi n'en savait rien;</p>
+<p>On lui sauvait tout chagrin politique;</p>
+<p>C'était plaisir de voir comme on tendait</p>
+<p>Devers ce but, et comme on s'accordait</p>
+<p>A tenir loin tout parleur véridique;</p>
+<p>Pour lui tout seul la gazette mentait,</p>
+<p>Gazette à part, de plaisante fabrique,</p>
+<p>Que le ministre ou la reine dictait:</p>
+<p>Oh! que n'a-t-on cet exemplaire unique!</p>
+<p>La cour, la chambre et le moindre valet,</p>
+<p>Secondaient tous la reine et le ministre:</p>
+<p>Tenant pour sûr qu'un triste événement,</p>
+<p>Un grand désastre, un revers bien sinistre,</p>
+<p>Appris au roi, pouvait subitement</p>
+<p>Plisser son front, obscurcir son visage,</p>
+<p>D'un peu d'humeur y laisser le nuage</p>
+<p>Et retarder sa chasse d'un moment,</p>
+<p>Tant ce bon prince avait de sentiment!</p>
+<p>Or, cette fois, le mal étant extrême,</p>
+<p>Il fut réglé, d'après ce beau système,</p>
+<p>Qu'on donnerait fêtes de grand éclat,</p>
+<p>Pour réparer les malheurs de l'état.</p>
+<p>Le temps pressait: zèle, soins et dépense,</p>
+<p>On prodigua tout, hors l'invention,</p>
+<p>Pour étaler avec profusion</p>
+<p>Tous les plaisirs de la magnificence,</p>
+<p>Un beau gala, dans sa perfection,</p>
+<p>Jeu, grand couvert, la musique, la danse,</p>
+<p>Feux d'artifice, illumination,</p>
+<p>Tout le fracas d'une cour excédée,</p>
+<div><span class="pagenum"><a id="Page_190"> 190</a></span></div>
+<p>Sans frais d'esprit, sans l'ombre d'une idée.</p>
+<p>Pardon; j'ai tort; on se disait tout bas,</p>
+<p>Que c'est vraiment un prince formidable;</p>
+<p>Que les Anglais se rendront sans combats,</p>
+<p>Que tous les jours la reine est plus aimable</p>
+<p>Malgré les ans, on ne la conçoit pas;</p>
+<p>Que le ministre est un homme admirable;</p>
+<p>Que les Infans sont plus beaux que le jour:</p>
+<p>Bref, ce qu'on dit, ce qu'il est convenable</p>
+<p>Qu'un roi vivant entende dans sa cour.</p>
+<p>Le lendemain donne fête nouvelle.</p>
+<p>Vous connaissez ce que l'Espagne appelle</p>
+<p><em>Acte de foi</em>. La foi devait brûler</p>
+<p>De cent Hébreux une troupe infidelle,</p>
+<p>D'infortunés triste et longue séquelle</p>
+<p>Qu'on dénombrait, la voyant défiler;</p>
+<p>Et puis venait un renfort d'hérétiques,</p>
+<p>Seuls vrais auteurs des disgrâces publiques.</p>
+<p>La foi console: il faut se consoler.</p>
+<p>C'est bien aussi ce que l'on se propose,</p>
+<p>Quant au public; le roi, c'est autre chose:</p>
+<p>Ignorant tout, rien ne peut le troubler;</p>
+<p>Nul embarras, nul souci ne l'approche.</p>
+<p>Content, heureux, et la gazette en poche,</p>
+<p>De l'avenir irait-il se mêler?</p>
+<p>Vainqueur partout, terrible (on l'en assure),</p>
+<p>Son c&oelig;ur jouit d'une allégresse pure.</p>
+<p>Environné de messieurs les Infans,</p>
+<p>D'un air dévot il dit ses patenôtres:</p>
+<p>Il faut donner l'exemple à ses enfans,</p>
+<p>Priant pour eux la vierge et les apôtres.</p>
+<p>Bien surveillés par l'inquisition,</p>
+<div><span class="pagenum"><a id="Page_191"> 191</a></span></div>
+<p>Ils sont dressés à la religion</p>
+<p>Par des prélats humbles comme les nôtres,</p>
+<p>Mais qui, croyant ce qu'ils prêchaient aux autres,</p>
+<p>Avaient de plus la persuasion.</p>
+<p>Des trois Infans la sournoise jeunesse</p>
+<p>Montrait du goût pour la contrition;</p>
+<p>Le sérieux de la componction</p>
+<p>Tartufiait leur sombre gentillesse:</p>
+<p>Un maintien gauche, en dépit de l'altesse,</p>
+<p>Ce tour d'église et cet air d'oraison,</p>
+<p>Cet humble instinct qui détruit la raison,</p>
+<p>Qui plaît au prêtre, aussitôt l'intéresse</p>
+<p>Et lui fait dire: Oh! celui-ci m'est bon.</p>
+<p>On a voulu qu'au sortir de la messe,</p>
+<p>L'aîné, surtout, vint à l'acte de foi</p>
+<p>Voir la douceur de notre sainte loi,</p>
+<p>Mâter ses sens, sa pitié, sa faiblesse,</p>
+<p>Enfin promettre à l'Espagne un grand roi,</p>
+<p>Qui vît toujours l'enfer autour de soi.</p>
+<p>Et dans le fait, voyant des misérables</p>
+<p>Précipités dans des brasiers ardens,</p>
+<p>Tordant leurs bras déchirés de leurs dents,</p>
+<p>Et leurs bourreaux, des hommes, ses semblables,</p>
+<p>Usurpateurs du bel emploi des diables,</p>
+<p>N'est-il pas vrai que monseigneur l'Infant</p>
+<p>Doit à l'enfer croire plus aisément?</p>
+<p>Aimable prince, ô combien ton enfance</p>
+<p>En ce beau jour a donné l'espérance</p>
+<p>Au saint office! Il dit que tôt ou tard</p>
+<p>Tu reprendras sûrement Gibraltar,</p>
+<p>Qui fut ton bien, et que la Providence</p>
+<p>A laissé prendre aux Anglais par hasard.</p>
+<div><span class="pagenum"><a id="Page_192"> 192</a></span></div>
+<p>Ce pronostic, qu'on répand dans l'Espagne,</p>
+<p>N'eut point d'accès au journal de la cour;</p>
+<p>On s'y bornait à louer tour à tour</p>
+<p>L'auguste roi, son auguste compagne,</p>
+<p>Qui sont du monde et l'exemple et l'amour:</p>
+<p>Puis de vanter, en phrases fanatiques,</p>
+<p>Leur zèle ardent contre les hérétiques,</p>
+<p>Contre l'Anglais, surtout contre l'Hébreu,</p>
+<p>Peuple endurci dans ses vieilles pratiques,</p>
+<p>Que l'on convient venir d'assez bon lieu;</p>
+<p>Mais qui, fidèle à ses cahiers antiques,</p>
+<p>Livres chéris, divins de notre aveu,</p>
+<p>Meurt méchamment et pour adorer Dieu</p>
+<p>Comme David, de qui les doux cantiques</p>
+<p>Lui sont chantés quand on le jette au feu.</p>
+<p>Certes, voilà de quoi mettre en colère</p>
+<p>Un saint journal: puis, viennent les couplets,</p>
+<p>Hymnes, chansons, redondilles, sonnets,</p>
+<p>Qu'une foi vive, hypocrite ou sincère,</p>
+<p>Un vain désir, ou le talent de plaire,</p>
+<p>Adresse au roi sur ses brillans succès;</p>
+<p>Car tout le plan de la cérémonie</p>
+<p>Est un effort de son puissant génie.</p>
+<p>Pourquoi, soudain, places et carrefours</p>
+<p>Vont de sa gloire occuper quelques jours</p>
+<p>Les regardans: estampes et gravures,</p>
+<p>Grotesque affreux, sombres caricatures,</p>
+<p>Où, consumés dans leurs sacrés atours,</p>
+<p>La tête en bas, feux et flamme à rebours,</p>
+<p>En noirs démons, grimacent les figures</p>
+<p>Des torturés, infligeant des tortures;</p>
+<p>Dieu, qui d'en haut contemple cet enfer</p>
+<div><span class="pagenum"><a id="Page_193"> 193</a></span></div>
+<p>Avec amour, et bénit Lucifer;</p>
+<p>Le doux Jésus; l'attrayante Marie,</p>
+<p>Qui, caressant d'un sourire amical</p>
+<p>Les vils suppôts du monstre monacal,</p>
+<p>Semble exciter leur dévote furie;</p>
+<p>En bas, le roi d'un beau zèle échauffé,</p>
+<p>La croix en main, guidant l'auto-da-fé,</p>
+<p>Dont le livret, lu dans chaque famille,</p>
+<p>D'un jacobin vu, revu, paraphé,</p>
+<p>Va sur les mers, pieuse pacotille,</p>
+<p>Charmer, ravir, de Cadix à Manille,</p>
+<p>Ses heureux saints qui prennent leur café.</p>
+<p>Vous conviendrez que maintenant l'Espagne</p>
+<p>Avec honneur peut ouvrir la campagne,</p>
+<p>Qu'on va tout vaincre, et que les ennemis</p>
+<p>Seront bientôt chassés du plat pays.</p>
+<p>Soit, j'en conviens; mais un moment, de grâce;</p>
+<p>Rendons surtout la victoire efficace,</p>
+<p>Modérons-nous, et faisons qu'aujourd'hui</p>
+<p>Le roi n'ait plus une gazette à lui.</p>
+<p>Songeons au but de la troisième fête,</p>
+<p>Que cette fois pour le peuple on apprête.</p>
+<p>Que dites-vous? le peuple! Eh, oui! vraiment,</p>
+<p>Dans le malheur on y pense un moment.</p>
+<p>Le plus grand roi, quand la chance varie,</p>
+<p>Avec le peuple est en coquetterie.</p>
+<p>A son époux la reine a prudemment</p>
+<p>Insinué qu'au sein de la victoire,</p>
+<p>Un roi couvert des rayons de la gloire,</p>
+<p>S'il est chéri, paraît encor plus grand.</p>
+<p>Le roi, frappé, vit l'importance extrême</p>
+<p>De ce conseil: «Eh bien! dit-il, qu'on m'aime.</p>
+<div><span class="pagenum"><a id="Page_194"> 194</a></span></div>
+<p>Veillez-y bien, réglez tout promptement.»</p>
+<p>On obéit, et le gouvernement,</p>
+<p>Voyant le peuple abattu de tristesse,</p>
+<p>Prit le parti d'ordonner l'allégresse,</p>
+<p>De la payer. On prit l'argent; mais quoi?</p>
+<p>On ne rit pas ainsi de par le roi.</p>
+<p>L'auto-da-fé, merveilleux en lui même,</p>
+<p>Soutient le c&oelig;ur, mais ne peut réjouir:</p>
+<p>Il faut chercher ailleurs ce bien suprême</p>
+<p>Et s'adresser à quelqu'autre plaisir.</p>
+<p>Or, le plus grand, le seul par excellence,</p>
+<p>Vous devinez, c'est de voir, des taureaux</p>
+<p>Mis en fureur, poussés à toute outrance</p>
+<p>Par des guerriers, des piqueurs, des héros,</p>
+<p>Gens vigoureux, bien armés, bien dispos.</p>
+<p>De ces combats la sublime science</p>
+<p>Chez l'Espagnol brilla dans tous les temps.</p>
+<p>Sur Caldérone elle a la préférence:</p>
+<p>Elle ravit les petits et les grands,</p>
+<p>La cour, la ville; et sa majesté même</p>
+<p>Fait grand état de ce talent suprême.</p>
+<p>Par cent rivaux le prix est disputé:</p>
+<p>C'est un hommage offert à la beauté.</p>
+<p>L'Espagnol croit, lorsque son sang ruissèle,</p>
+<p>Que pour jamais sa maîtresse est fidèle.</p>
+<p>Chez nous Français, cet argument nouveau</p>
+<p>Prendrait du poids, en supposant de même,</p>
+<p>Qu'on ne peut plus, dès qu'on perce un taureau,</p>
+<p>Être fidèle à la beauté qu'on aime.</p>
+<p>Chaque pays a son raisonnement;</p>
+<p>Cervelle humaine est chose singulière.</p>
+<p>De ma raison votre raison diffère:</p>
+<div><span class="pagenum"><a id="Page_195"> 195</a></span></div>
+<p>Le c&oelig;ur aussi m'étonne grandement.....</p>
+<p>Mais je reviens et reprends notre affaire.</p>
+<p>L'affaire allait plus que passablement:</p>
+<p>L'amphithéâtre était garni de belles</p>
+<p>De toute espèce, et même de cruelles.</p>
+<p>On avait fait le signe de la croix,</p>
+<p>Et trois taureaux s'avançaient à la fois.</p>
+<p>Si je voulais faire ici le poète,</p>
+<p>Convenez-en, lecteur, j'aurais beau jeu;</p>
+<p>A qui tient-il? Mais je retiens mon feu,</p>
+<p>Je vous fais grâce; et ma muse discrète</p>
+<p>Des lieux communs dédaigne le secours;</p>
+<p>Puis, la morale a seule mes amours.</p>
+<p>Or, disons donc, sans soin, sans étalage,</p>
+<p>Qu'un des taureaux, j'en ai parlé, je crois,</p>
+<p>Deux étant morts, demeuré seul des trois,</p>
+<p>Blessé lui-même et transporté de rage,</p>
+<p>Glaça d'effroi l'amphithéâtre entier,</p>
+<p>Renversant tout, matador ou guerrier,</p>
+<p>Nègre, marquis, grand d'Espagne et bouvier,</p>
+<p>Armés ou non; il n'eut plus d'adversaire.</p>
+<p>Thésée, Alcide, aux siècles fabuleux,</p>
+<p>Eussent cherché ce taureau merveilleux,</p>
+<p>Pour en découdre: il était leur affaire.</p>
+<p>Sa majesté, ne pensant pas comme eux,</p>
+<p>Se blottissait dans sa loge grillée,</p>
+<p>Mourant de peur, la croyant ébranlée.</p>
+<p>Chacun tremblait à l'exemple du roi;</p>
+<p>Mais savez-vous comme, en ce désarroi,</p>
+<p>Dieu secourut cette cour si troublée?</p>
+<p>Un jeune enfant, obscur, bien inconnu,</p>
+<p>Vient à songer qu'à l'instant il a vu</p>
+<div><span class="pagenum"><a id="Page_196"> 196</a></span></div>
+<p>Les b&oelig;ufs d'un tel, troupeau considérable,</p>
+<p>Qui lentement regagnaient leur étable.</p>
+<p>Vite il y court, les fait sortir soudain,</p>
+<p>Et les conduit, aidé d'un vieux voisin,</p>
+<p>Vers cet enclos où la terrible scène</p>
+<p>Répand l'horreur: les voilà dans l'arène.</p>
+<p>En quel moment? Quand le monstre fougueux,</p>
+<p>Moins forcené, paraissait plus terrible;</p>
+<p>Lorsqu'agitant, tournant sa face horrible,</p>
+<p>Gonflé, fumant d'un nuage écumeux,</p>
+<p>Vainqueur et seul sur l'arène sanglante,</p>
+<p>Les feux épais de sa narine ardente,</p>
+<p>Les feux hagards, noirs et clairs de ses yeux,</p>
+<p>Redemandaient, cherchaient la guerre absente.</p>
+<p>Pour ennemis il ne voit que des b&oelig;ufs</p>
+<p>Qui défilaient, un par un, deux par deux,</p>
+<p>En plus grand nombre; et puis la troupe entière</p>
+<p>De plus en plus garnissait la carrière.</p>
+<p>De leurs gros yeux la stupide langueur</p>
+<p>Et de leurs pas la pesante lenteur</p>
+<p>N'annonçant point d'intention guerrière,</p>
+<p>Le fier taureau, qu'étonne leur douceur,</p>
+<p>Tout ébaubi d'être sans adversaire,</p>
+<p>Les étonnait d'un reste de fureur,</p>
+<p>Qui peut passer entre b&oelig;ufs pour humeur;</p>
+<p>Et nulle part ne trouvant de colère,</p>
+<p>Il s'appaisa, voyant qu'ils n'ont point peur.</p>
+<p>Grâce à leur corne, il les crut ses semblables:</p>
+<p>Comme ils beuglaient, il les crut ses égaux;</p>
+<p>Et radouci dans ce commun repos,</p>
+<p>Environné de voisins si traitables,</p>
+<p>Il imita ces prétendus taureaux.</p>
+<div><span class="pagenum"><a id="Page_197"> 197</a></span></div>
+<p>Ce dénoûment plut fort à l'assistance,</p>
+<p>Au roi surtout: l'on reprend contenance,</p>
+<p>On se rassure, on rit de son effroi,</p>
+<p>Que l'on niait; nul n'avait craint pour soi:</p>
+<p>Un seul instant si l'âme fut troublée,</p>
+<p>Chacun convient que c'était pour le roi;</p>
+<p>Le roi le crut, se croyant l'assemblée.</p>
+<p>La peur cessant, on devint curieux.</p>
+<p>Mais d'où vient donc ce grand convoi de b&oelig;ufs?</p>
+<p>On cherche, on tient tout le fil de l'histoire.</p>
+<p>Un empressé courut après l'enfant</p>
+<p>Qui prit la fuite; il avait peur d'un grand,</p>
+<p>Et se sauva de l'interrogatoire.</p>
+<p>La reine en rit: chacun des courtisans</p>
+<p>Voulait qu'il fût le fils d'un de ses gens,</p>
+<p>Neveu du moins, tant ils aimaient la gloire.</p>
+<p>Le roi laissa disputer là-dessus,</p>
+<p>Indifférent, puisqu'il ne tremblait plus.</p>
+<p>Hors de péril, sa majesté charmée</p>
+<p>Lâche deux mots sur l'enfant, le voisin,</p>
+<p>Bâillant, distrait; et dès le lendemain</p>
+<p>S'en soucia comme de son armée.</p>
+<p>Tandis qu'il bâille et ne s'amuse pas,</p>
+<p>Des battemens de mains, de grands éclats,</p>
+<p>Des ris joyeux partent de la commune.</p>
+<p>Sa majesté, que le rire importune,</p>
+<p>Paraît surprise, elle regarde en bas:</p>
+<p>C'était l'enfant qui, rentré de fortune,</p>
+<p>Ne craignant plus, voyez-vous, d'être pris</p>
+<p>Ni présenté, curieux, s'était mis</p>
+<p>Sur un gradin, debout, près de l'issue</p>
+<p>Par où des b&oelig;ufs se pousse la cohue,</p>
+<p>Troupeau bénin, qu'on chasse avec des ris.</p>
+<div><span class="pagenum"><a id="Page_198"> 198</a></span></div>
+<p>Et des rieurs remarquez l'insolence;</p>
+<p>Car vous saurez qu'en ce troupeau si doux</p>
+<p>Est l'animal qui les fit trembler tous;</p>
+<p>Mais de l'enfant la naïve impudence</p>
+<p>Fit plus d'effet encor, réussit mieux.</p>
+<p>En revoyant ce taureau trouble-fête,</p>
+<p>Auteur du mal, si coupable à ses yeux,</p>
+<p>D'un gros bâton, plaisamment furieux,</p>
+<p>Il va frappant de la maudite bête</p>
+<p>Les flancs, le dos; et le pauvre animal,</p>
+<p>Doublant le pas sous l'instrument risible,</p>
+<p>Va s'enfonçant dans le groupe paisible,</p>
+<p>Pour se sauver de ce petit brutal.</p>
+<p>Vous souriez, lecteur; mais je parie</p>
+<p>Que vous rêvez: laissons la rêverie,</p>
+<p>Contentons-nous d'un simple enseignement,</p>
+<p>D'un aperçu: que tel est fréquemment</p>
+<p>Plus fort tout seul qu'avec sa confrérie.</p>
+<p>Vous le sentez, hélas! péniblement,</p>
+<p>Hommes de main, de tête, de génie,</p>
+<p>Vous que j'ai vus en maint gouvernement</p>
+<p>(Le despotisme a bien sa prudhomie),</p>
+<p>Vous que je plains, abattus tristement,</p>
+<p>Marchant de front, bêtes de compagnie.</p>
+<p>Cet art des rois, ce secret merveilleux,</p>
+<p>Nous le savons; mais l'Espagne l'ignore;</p>
+<p>En ces climats le ciel fait naître encore</p>
+<p>Des esprits fiers et des c&oelig;urs généreux;</p>
+<p>Mais les taureaux sont entourés de b&oelig;ufs.</p>
+<p>Chassons les b&oelig;ufs, chassons le saint office,</p>
+<p>Prions le ciel que la foi s'affaiblisse,</p>
+<p>Limons leurs fers et dessillons leurs yeux</p>
+<div><span class="pagenum"><a id="Page_199"> 199</a></span></div>
+<p>Par maint écrit où la vérité brille,</p>
+<p>La vérité, trésor plus précieux</p>
+<p>Que du Pérou l'opulente flottille;</p>
+<p>Et dans Madrid menant la vérité,</p>
+<p>Que suit bientôt sa s&oelig;ur la liberté,</p>
+<p>Consolidons le pacte de famille.</p>
+</div></div>
+
+<h3 class="poetry"><span class="i5">CALYPSO A TÉLÉMAQUE,</span><br />
+<span class="normal"><span class="i9">HÉROÏDE.</span></span></h3>
+
+<div class="poetry"><div class="stanza">
+<p>Ainsi donc le destin, dans les murs de Salante,</p>
+<p>Fixe pour un moment ta fortune flottante!</p>
+<p>Tu triomphes, ingrat; et ta crédulité</p>
+<p>S'est de tous tes forfaits promis l'impunité!</p>
+<p>Que sais-je? en ce moment ta coupable imprudence</p>
+<p>Peut-être ose accuser ma haine d'impuissance.</p>
+<p>Je veux avec le jour t'arracher ton erreur;</p>
+<p>Par mon amour passé juge de ma fureur.</p>
+<p>Non, tu ne verras point cette Itaque chérie,</p>
+<p>Ce séjour que je hais, cette obscure patrie,</p>
+<p>Pour qui ton c&oelig;ur jadis, d'un vain espoir flatté,</p>
+<p>Méprisa mon amour et l'immortalité.</p>
+<p>Grands Dieux! si vos décrets permettent qu'il la voie,</p>
+<p>Puisse-t-il ne goûter qu'une trompeuse joie!</p>
+<p>Oui, traître, qu'aussitôt un nuage odieux,</p>
+<p>Abusant ton espoir, la dérobe à tes yeux;</p>
+<p>Qu'à te persécuter la fortune constante,</p>
+<p>Promène sur les mers ta destinée errante;</p>
+<div><span class="pagenum"><a id="Page_200"> 200</a></span></div>
+<p>Que les vents, échappés de leurs sombres cachots,</p>
+<p>De la mer contre toi soulèvent tous les flots;</p>
+<p>Et, pour combler mes v&oelig;ux, qu'un funeste naufrage</p>
+<p>M'offre ton corps mourant poussé vers mon rivage;</p>
+<p>Que ta nymphe, en pleurant sur ton malheureux sort,</p>
+<p>Par ses cris douloureux appelle en vain la mort!</p>
+<p>Dieux? quel plaisir de voir ma rivale plaintive</p>
+<p>Rappeler vainement ton ombre fugitive!</p>
+<p>Mes yeux, au lieu des tiens, jouiront de ses pleurs,</p>
+<p>Et ma présence encor aigrira ses douleurs.</p>
+<p>Sans me déplaire alors, de cyprès couronnée,</p>
+<p>Elle pourra gémir à tes pieds prosternée;</p>
+<p>Et je n'envîrai plus ni ses gémissemens,</p>
+<p>Ni ses tendres regards, ni ses embrassemens.</p>
+<p>Mais je frémis, mon c&oelig;ur, mon faible c&oelig;ur soupire:</p>
+<p>Dieux! serait-ce d'amour?... Ah! ma fureur expire!</p>
+<p>Malheureuse! je l'aime et le hais tour à tour.</p>
+<p>Que dis-je? cette haine est un transport d'amour.</p>
+<p>Télémaque! je cède; oui, c'est ma destinée;</p>
+<p>Sous le joug de l'Amour ma haine est enchaînée;</p>
+<p>N'en crois pas les transports où j'ai pu me livrer;</p>
+<p>Ne crains rien: Calypso ne peut que t'adorer.</p>
+<p>Grands dieux! n'exaucez pas ma funeste prière;</p>
+<p>C'était contre moi-même armer votre colère.</p>
+<p>Quand mon c&oelig;ur pour l'ingrat tremble au moindre danger,</p>
+<p>Hélas! que je suis loin de vouloir me venger!</p>
+<p>Quelle était ma fureur? Oui, dieux! je vous implore:</p>
+<p>Mais ce n'est qu'en faveur de l'objet que j'adore;</p>
+<p>Et s'il faut éprouver sur lui votre pouvoir,</p>
+<p>Consultez mon amour et non mon désespoir.</p>
+<p>Mais, hélas! que dis-tu; malheureuse déesse?</p>
+<p>Arrête; où t'emportait une indigne faiblesse?</p>
+<div><span class="pagenum"><a id="Page_201"> 201</a></span></div>
+<p>Songes-tu que le traître, au mépris de ta foi,</p>
+<p>Ose former des v&oelig;ux qui ne sont pas pour toi?</p>
+<p>Oui, tandis que pour lui, lâchement suppliante,</p>
+<p>Je fais des v&oelig;ux... l'ingrat en fait pour son amante;</p>
+<p>Et son farouche orgueil, que je n'ai pu dompter,</p>
+<p>Ne se souvient de moi que pour me détester.</p>
+<p>Ah! quand tu vins tremblant, au sortir du naufrage,</p>
+<p>M'offrir de tes malheurs l'attendrissante image,</p>
+<p>Moi-même je devais, prévenant tes affronts,</p>
+<p>Te replonger vivant dans ces gouffres profonds,</p>
+<p>Dans ces gouffres affreux que le sort te prépare,</p>
+<p>Habités par la mort et voisins du Ténare.</p>
+<p>Dans ton c&oelig;ur ennemi, pourquoi mon faible bras</p>
+<p>Hésita-t-il alors de porter le trépas?</p>
+<p>Sur la tête du fils offert à ma colère,</p>
+<p>Ma main devait venger la trahison du père;</p>
+<p>Et ta mort, m'épargnant un fatal entretien,</p>
+<p>Devait punir son crime et prévenir le tien.</p>
+<p>Mon orgueil, offensé des mépris d'un parjure,</p>
+<p>Se croyait désormais à l'abri d'une injure:</p>
+<p>Je défiais l'Amour, auteur de tous mes maux;</p>
+<p>Je jurai d'immoler au soin de mon repos</p>
+<p>Tous les infortunés que leur destin funeste</p>
+<p>Conduirait vers ces bords que Calypso déteste;</p>
+<p>Leur sang a cimenté cet horrible serment;</p>
+<p>J'ai cru, dans chacun d'eux, immoler un amant;</p>
+<p>Tu parus, mon courroux s'armait pour ton supplice;</p>
+<p>Tu t'avances, je vois... j'aime le fils d'Ulisse:</p>
+<p>A la tendre pitié j'abandonne mon c&oelig;ur,</p>
+<p>J'y laisse entrer l'amour au lieu de la fureur.</p>
+<p>Au meurtre dès long-temps ma main accoutumée,</p>
+<p>Ma main par un mortel se vit donc désarmée;</p>
+<div><span class="pagenum"><a id="Page_202"> 202</a></span></div>
+<p>Je n'osai la porter dans ton coupable flanc;</p>
+<p>Sanglante, je craignis de répandre le sang.</p>
+<p>Cette divinité dont le mâle courage</p>
+<p>Jadis se nourrissait de meurtre et de carnage,</p>
+<p>Dont la rage guidait les farouches transports,</p>
+<p>Dont le bras tant de fois ensanglanta ces bords,</p>
+<p>A l'aspect d'un mortel, désarmée et tremblante,</p>
+<p>Soupire et n'est déjà qu'une timide amante.</p>
+<p>Calypso ne hait plus en ce funeste jour;</p>
+<p>Le poignard à la main, elle implore l'Amour.</p>
+<p>Qu'aisément tu surpris ma raison égarée!</p>
+<p>De mon c&oelig;ur imprudent je te livrai l'entrée.</p>
+<p>Je respectai ces jours, ces jours infortunés,</p>
+<p>Des piéges du trépas sans cesse environnés.</p>
+<p>O souvenir cruel d'une ardeur insensée!</p>
+<p>O pleurs! ô désespoir d'une amante offensée!</p>
+<p>Télémaque!... Eucharis!... Détestables amans!</p>
+<p>Malheureuse! Que faire en ces affreux momens!</p>
+<p>Vous m'évitez en vain, je vole sur vos traces...</p>
+<p>Mais que dis-je? Voudrais-je augmenter mes disgrâces?</p>
+<p>Mes yeux pourraient-ils voir leurs transports amoureux.</p>
+<p>Et leurs embrassemens insulter à mes feux?</p>
+<p>Encor, si je pouvais, au gré de ma furie,</p>
+<p>Briser le n&oelig;ud cruel qui m'enchaîne à la vie,</p>
+<p>Etouffer mes douleurs dans le sein du trépas...</p>
+<p>Mais je ne peux mourir... Eh bien! toi, tu mourras!</p>
+<p>Oui, je veux dans ton sang plonger ma main fumante,</p>
+<p>Sous les yeux, dans les bras de ton indigne amante.</p>
+<p>Oui, dans ses bras sanglans, ingrat, tu vas périr:</p>
+<p>Elle triomphera de t'avoir vu mourir.</p>
+<p><b>. . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . .</b></p>
+<p>Dieux! vengez par mes mains son infidélité;</p>
+<p>Je vous pardonne alors mon immortalité.</p>
+<div><span class="pagenum"><a id="Page_203"> 203</a></span></div>
+<p>Non, c'est peu de la mort pour une telle offense;</p>
+<p>Ah! par mon désespoir, jugez de ma vengeance.</p>
+<p>Sombre divinité des malheureux amans,</p>
+<p>Cruelle Jalousie, arme tous tes serpens;</p>
+<p>Allume dans mon c&oelig;ur tous les feux de la rage;</p>
+<p>Je le soumets à toi, règne en moi sans partage;</p>
+<p>Étouffe de l'amour les soupirs et les v&oelig;ux:</p>
+<p>C'en est fait, je me livre à tes plaisirs affreux;</p>
+<p>Change en noire furie une timide amante;</p>
+<p>Enhardis ce poignard dans ma main chancelante...</p>
+<p>Que dis-je? Il n'est plus temps, il a dû m'échapper.</p>
+<p>Eucharis, dans tes bras, il fallait le frapper.</p>
+<p>O souvenir affreux! jour fatal à ma gloire,</p>
+<p>Où ma présence même ennoblit sa victoire!</p>
+<p>Je courais me venger et te percer le sein;</p>
+<p>Elle vit le poignard qui tombait de ma main:</p>
+<p>Elle vit expirer mon impuissante rage...</p>
+<p>Qu'elle va détester ce funeste avantage!</p>
+<p>Oui, sur elle je veux punir ta trahison:</p>
+<p>Je veux de tes mépris lui demander raison.</p>
+<p>Si tu veux adoucir le malheur qui l'accable,</p>
+<p>Pour la justifier, cesse d'être coupable;</p>
+<p>Viens me rendre le c&oelig;ur qu'elle m'avait ravi.</p>
+<p>Ah! si du repentir le crime était suivi,</p>
+<p>Si tu venais enfin, terminant mon supplice,</p>
+<p>Dans mes yeux attendris lire ton injustice;</p>
+<p>Si ta bouche abjurait ta haine et ta fierté,</p>
+<p>Je ne me souviendrais de ma divinité</p>
+<p>Que pour rendre immortels tes feux et ma tendresse.</p>
+<p>Viens désarmer mon bras, c'est l'Amour qui t'en presse</p>
+<p>Viens régner avec moi. C'en est fait; oui, je veux</p>
+<p>Que le dieu de mon c&oelig;ur soit le dieu de ces lieux;</p>
+<div><span class="pagenum"><a id="Page_204"> 204</a></span></div>
+<p>Que du bruit de mes feux l'univers retentisse;</p>
+<p>Qu'à ma félicité tout l'Olympe applaudisse;</p>
+<p>Qu'élevé désormais au rang des immortels,</p>
+<p>Tu partages l'encens qu'on offre à mes autels.</p>
+<p>Sous les berceaux fleuris de ce riant bocage,</p>
+<p>Dans cet Olympe enfin, le céleste breuvage</p>
+<p>Nous sera présenté par la main des amours;</p>
+<p>Et seuls ils fileront la trame de nos jours.</p>
+<p>Ne crains point qu'à leurs mains la Parque les ravisse;</p>
+<p>Viens me rendre un bonheur qui jamais ne finisse;</p>
+<p>Que d'éternels plaisirs scellent notre union...</p>
+<p>Songe délicieux! charmante illusion!</p>
+<p>Pouvez-vous un moment occuper ma pensée?</p>
+<p>Ah! cessez d'abuser une amante insensée;</p>
+<p>Pour mon c&oelig;ur malheureux les plaisirs sont-ils faits?</p>
+<p>Inutiles soupirs! inutiles souhaits!</p>
+<p>Aveugle Calypso! déesse infortunée!</p>
+<p>Hélas! à mon malheur je suis donc enchaînée!</p>
+<p>Il faudra de regrets me nourrir chaque jour;</p>
+<p>Je verrai tout finir, excepté mon amour.</p>
+<p>Comment me dérober au feu qui me dévore?</p>
+<p>Je retrouve partout le cruel qui m'abhorre.</p>
+<p>Ton image importune irrite mes ennuis:</p>
+<p>Présent, tu me fuyais; absent, tu me poursuis.</p>
+<p>Peut-être apprendras-tu ma triste destinée;</p>
+<p>Mais si tu sais les maux où tu m'as condamnée,</p>
+<p>Si du moins la pitié peut encor t'attendrir,</p>
+Plains-moi, surtout plains-moi de ne pouvoir mourir.
+</div></div>
+
+<p><span class="pagenum"><a id="Page_205"> 205</a></span></p>
+
+<h3 class="poetry"><span class="i6">L'HOMME DE LETTRES,</span><br />
+<span class="normal"><span class="i7">DISCOURS PHILOSOPHIQUE.</span></span></h3>
+
+<div class="poetry"><div class="stanza">
+<p>Nobles enfans des arts, vous que la gloire enflamme,</p>
+<p>Qui, soigneux d'agrandir, de féconder votre âme,</p>
+<p>Ajoutez en silence à ses trésors divers,</p>
+<p>Pour la produire un jour aux yeux de l'univers:</p>
+<p>Qui d'entre vous n'aspire à cet honneur suprême,</p>
+<p>De servir les mortels en s'éclairant soi-même?</p>
+<p>Laissez-moi contempler vos devoirs, vos destins,</p>
+<p>Tous les droits que sur vous le ciel donne aux humains.</p>
+<p>Ce sont vos sentimens que ma bouche répète;</p>
+<p>Ils méritaient sans doute un plus digne interprète.</p>
+<p>Ah! que ne puis-je au moins, retraçant leur grandeur,</p>
+<p>Les peindre à tous les yeux, comme ils sont dans mon c&oelig;ur!</p>
+<p>Quelle est de ces rivaux l'ambition sublime?</p>
+<p>Dans leurs travaux heureux quel espoir les anime?</p>
+<p>C'est ce noble désir d'éclairer nos esprits,</p>
+<p>De porter la vertu dans nos c&oelig;urs attendris;</p>
+<p>Mais ce droit n'appartient qu'au mortel qu'elle inspire:</p>
+<p>Lui seul peut sur notre âme exercer cet empire,</p>
+<p>Lui seul dans notre sein lance des traits brûlans.</p>
+<p>L'école des vertus est celle des talens;</p>
+<p>Plus l'âme est courageuse et plus elle est sensible;</p>
+<p>L'esprit reçoit de l'âme une force invincible;</p>
+<p>Chaque vertu nouvelle ajoute à sa vigueur.</p>
+<p>Courez à votre ami qu'opprime le malheur;</p>
+<p>Par des soins généreux réveillez son courage,</p>
+<p>Et des vertus ensuite allez tracer l'image.</p>
+<div><span class="pagenum"><a id="Page_206"> 206</a></span></div>
+<p>Je les vois, respirant sous vos hardis pinceaux,</p>
+<p>D'un charme inexprimable animer vos tableaux.</p>
+<p>Vertu, sans vous aimer, quel mortel peut vous peindre?</p>
+<p>S'il en existe un seul, ô Dieu! qu'il est à plaindre!</p>
+<p>Sans cesse, en contemplant vos traits majestueux,</p>
+<p>Devant son propre ouvrage il baissera les yeux;</p>
+<p>En s'immortalisant, il flétrit sa mémoire,</p>
+<p>Et consacre sa honte aux fastes de la gloire.</p>
+<p>Mais de ces sentimens qui peut vous animer?</p>
+<p>Dans votre âme à jamais comment les imprimer?</p>
+<p>Sera-ce en les portant dans un monde frivole?</p>
+<p>A d'absurdes égards il faut qu'on les immole.</p>
+<p>Pourriez-vous soutenir, sans dégrader vos m&oelig;urs,</p>
+<p>Le choc des préjugés, des vices, des erreurs,</p>
+<p>Dont la foule en tout temps vous assiége et vous presse?</p>
+<p>Fuyez: qu'attendez-vous? une vaine richesse?</p>
+<p>Ce vil présent du sort serait trop acheté;</p>
+<p>Vos c&oelig;urs perdaient, hélas! leur sensibilité,</p>
+<p>Cette austère hauteur, ce courage inflexible</p>
+<p>Qui porte un jugement sévère, incorruptible,</p>
+<p>A l'homme, aux actions marque leur juste prix,</p>
+<p>Et par la vérité subjugue les esprits.</p>
+<p>Quel est ce malheureux qui d'un encens coupable</p>
+<p>Fatigue lâchement un mortel méprisable?</p>
+<p>Ose-t-il dispenser, de ses vénérables mains,</p>
+<p>Ce trésor précieux, l'estime des humains?</p>
+<p>Mes amis, jurons tous, dans ce temple où nous sommes<a name="FNanchor_29" id="FNanchor_29" href="#Footnote_29" class="fnanchor">&nbsp;[29]</a>,</p>
+<p>De ne point avilir l'art de parler aux hommes,</p>
+<div><span class="pagenum"><a id="Page_207"> 207</a></span></div>
+<p>De faire devant nous marcher la vérité,</p>
+<p>De ne mentir jamais à la postérité,</p>
+<p>De pouvoir dire un jour à cet arbitre auguste:</p>
+<p>Jugez sur notre foi, votre arrêt sera juste.</p>
+<p>C'est alors que l'on peut, par d'utiles écrits,</p>
+<p>Des mortels incertains diriger les esprits.</p>
+<p>Opinion, nos goûts, nos m&oelig;urs, sont ton ouvrage,</p>
+<p>Dieu t'a soumis le monde, et te soumet au sage;</p>
+<p>Du fond de sa retraite il t'impose des lois;</p>
+<p>Tu marchais au hasard; il te guide à son choix;</p>
+<p>Avec la vérité sa voix d'intelligence</p>
+<p>Fonde, affermit, combat, renverse ta puissance.</p>
+<p>Grands hommes, c'est à vous d'exercer son pouvoir;</p>
+<p>Notre c&oelig;ur appartient à qui sait l'émouvoir;</p>
+<p>Vous avez de l'erreur détruit la tyrannie:</p>
+<p>L'univers a changé devant votre génie.</p>
+<p>Souvent à notre insu votre âme vit en nous,</p>
+<p>Et la raison d'un seul est la raison de tous.</p>
+<p>Laissez frémir la haine, et l'erreur, et l'envie;</p>
+<p>Détruire un préjugé, c'est servir sa patrie.</p>
+<p>La vérité défend le trône et les autels,</p>
+<p>Et la fille des cieux ne peut nuire aux mortels,</p>
+<p>Elle émousse les traits de l'ardent fanatisme,</p>
+<p>Des tyrans de l'esprit combat le despotisme;</p>
+<p>Jusqu'au milieu des cours elle va quelquefois</p>
+<p>Démentir les flatteurs et détromper les rois.</p>
+<p>Mais souvent, dans un siècle où l'on craint la lumière,</p>
+<p>Le génie opprimé rampe dans la poussière;</p>
+<p>L'orgueil intolérant en prive l'univers;</p>
+<p>On le hait, on l'accable, on lui donne des fers:</p>
+<p>On défend la pensée au seul être qui pense.</p>
+<p>Vous qui des souverains partagez la puissance,</p>
+<div><span class="pagenum"><a id="Page_208"> 208</a></span></div>
+<p>S'il est un vrai talent, par le sort opprimé,</p>
+<p>Qui, faute d'un regard, languisse inanimé;</p>
+<p>Craignez de l'avenir la terrible sentence;</p>
+<p>Mais, non: votre pays vous a jugé d'avance.</p>
+<p>Ah! si vous ignorez le prix des vrais talens,</p>
+<p>Demandez-le à ces rois dont les soins vigilans,</p>
+<p>Arrachant cette plante à son climat stérile,</p>
+<p>Feront germer ses fruits sur un sol plus fertile.</p>
+<p>Mais il reste un espoir aux talens méconnus:</p>
+<p>C'est de répandre au moins l'exemple des vertus;</p>
+<p>Cette gloire est certaine, et ne craint point d'outrage.</p>
+<p>L'exemple des vertus est la dette du sage;</p>
+<p>Ses écrits sont un don fait à l'humanité.</p>
+<p>Que le mortel sensible, épris de leur beauté,</p>
+<p>Las de voir des c&oelig;urs morts, leurs vices, leur bassesse,</p>
+<p>Dans ces fiers monumens retrouvant sa noblesse,</p>
+<p>Contemple avec transport les traits de sa grandeur,</p>
+<p>Et cherche un doux asile auprès de votre c&oelig;ur.</p>
+<p>Eh bien! il faudra donc, dans cette lice immense,</p>
+<p>Fatiguer, tourmenter ma pénible existence.</p>
+<p>Pourquoi? pour embrasser une ombre qui s'enfuit,</p>
+<p>Désespère à la fois celui qui la poursuit,</p>
+<p>Celui qu'elle a trompé, celui qui la possède!</p>
+<p>Cruelle illusion, qui m'échappe et m'obsède,</p>
+<p>Qu'à travers mille écueils il me faudra chercher,</p>
+<p>Que, jusque dans mes bras, on viendra m'arracher!</p>
+<p>Heureux du moins, heureux, si la haine et l'envie,</p>
+<p>Complices de ma mort et bourreaux de ma vie,</p>
+<p>Souffrent que sur ma cendre on sème quelques fleurs,</p>
+<p>Qui croissent auprès d'elle, et naissent quand je meurs!</p>
+<p>Dieu! qu'entens-je? est-ce ainsi qu'on parle de la gloire?</p>
+<p>S'élever par son âme, ennoblir sa mémoire,</p>
+<div><span class="pagenum"><a id="Page_209"> 209</a></span></div>
+<p>Créer un nom fameux triomphant de la mort,</p>
+<p>Que tout c&oelig;ur né sensible entend avec transport;</p>
+<p>Des vertus, des talens présenter l'assemblage</p>
+<p>A nos regards charmés d'une si belle image!</p>
+<p>Amis, la gloire existe, et ses droits sont certains.</p>
+<p>Quand Dieu créa la terre et forma les humains,</p>
+<p>Il fit naître la gloire, ainsi que lui féconde,</p>
+<p>Lui commanda d'instruire et d'embellir le monde,</p>
+<p>De mesurer les cieux, de subjuguer les mers,</p>
+<p>Et lui commit le soin d'achever l'univers.</p>
+<p>Que parlez-vous ici de fleurs sur votre cendre?</p>
+<p>Sont-ce les seuls tributs que vous devez attendre?</p>
+<p>La gloire est-elle ingrate? et ne la vois-je pas,</p>
+<p>Quand vous marchez vers elle, accourir dans vos bras?</p>
+<p>Ce sentiment si prompt d'involontaire estime,</p>
+<p>Qu'arrachent les talens, que leur aspect imprime,</p>
+<p>Que l'or ni les grandeurs n'excitent point en nous,</p>
+<p>N'est-il pas votre bien? n'est-il pas fait pour vous?</p>
+<p>Répandre avec chaleur son active pensée,</p>
+<p>C'est la grandeur de l'âme au dehors annoncée,</p>
+<p>Par des signes certains offerte à tous les yeux.</p>
+<p>Arrachez, déchirez le voile injurieux,</p>
+<p>Dont le sort veut couvrir cette empreinte divine,</p>
+<p>Qui d'une âme choisie atteste l'origine.</p>
+<p>Il faut juger les c&oelig;urs sans peser les destins:</p>
+<p>Epictète est par l'âme égal aux Antonins.</p>
+<p>Les beaux arts sont de tous l'immortel héritage;</p>
+<p>Tous ont sur cet autel présenté leur hommage.</p>
+<p>Voyez ce Richelieu, ce fier vengeur des lis,</p>
+<p>Tonnant autour du trône où son maître est assis;</p>
+<p>Il dispute à la fois, et d'une ardeur pareille,</p>
+<p>L'Alsace à l'empereur, et le Cid à Corneille.</p>
+<div><span class="pagenum"><a id="Page_210"> 210</a></span></div>
+<p>Ah! vous m'ouvrez les yeux, vous entraînez mes pas.</p>
+<p>Mais, quoi! tous ces écueils, ces malheurs, ces combats!</p>
+<p>La haine qui se tait! la basse calomnie</p>
+<p>Sans cesse repoussée et sans cesse impunie!</p>
+<p>L'homme vil et puissant qui, pour percer mon c&oelig;ur,</p>
+<p>D'une main subalterne achète la fureur!</p>
+<p>Eh bien! que craignez-vous? Un bras plus redoutable</p>
+<p>Vous couvre d'une égide auguste, impénétrable.</p>
+<p>Le jugement public: voilà votre vengeur,</p>
+<p>Votre ami, votre appui, votre consolateur;</p>
+<p>Je le vois vous conduire au fond d'un sanctuaire,</p>
+<p>Dont rien ne brisera l'invincible barrière.</p>
+<p>Sous ce puissant abri, placez-vous par vos m&oelig;urs.</p>
+<p>C'est là qu'on peut braver les absurdes rumeurs,</p>
+<p>De l'orgueil forcené la vengeance hautaine,</p>
+<p>Voir en pitié la rage, et sourire à la haine.</p>
+<p>Ah! plutôt saisissons un espoir plus heureux:</p>
+<p>Il est, il est encor des mortels généreux</p>
+<p>Dont l'amitié touchante, active et courageuse</p>
+<p>Défendra hautement votre vie orageuse,</p>
+<p>Soutiendra les assauts du superbe oppresseur,</p>
+<p>Et sera de vos jours l'orgueil et la douceur.</p>
+<p>Quel prix plus glorieux? que faut-il davantage?</p>
+<p>J'embrasse avec transport ce fortuné présage;</p>
+<p>Mais l'avoûrai-je enfin? il me faut un bonheur</p>
+<p>Qui s'attache à mon être, et qui tienne à mon c&oelig;ur.</p>
+<p>Eh! ne l'avez-vous pas? quoi donc! cette âme immense</p>
+<p>Qui sait trouver en soi sa plus vive existence,</p>
+<p>Qui tend tous ses ressorts, qui s'agite en tous sens,</p>
+<p>Qui voudrait même en vain réprimer ses élans,</p>
+<p>De ses propres plaisirs n'est-elle pas la mère?</p>
+<p>Ces morts, dont la raison nous guide et nous éclaire,</p>
+<div><span class="pagenum"><a id="Page_211"> 211</a></span></div>
+<p>Ne vont-ils pas dans nous verser leurs sentimens,</p>
+<p>De leurs c&oelig;urs enflammés rapides mouvemens?</p>
+<p>S'emparer de leur âme et l'égaler peut-être,</p>
+<p>Fixer, éterniser chaque instant de son être,</p>
+<p>Est-il un sort plus doux, un plaisir plus touchant?</p>
+<p>Conserve-moi, grand dieu! le fortuné penchant</p>
+<p>Qui place dans moi seul mon bonheur, ma richesse,</p>
+<p>M'arrache aux passions d'une ardente jeunesse,</p>
+<p>Et trompant de mon c&oelig;ur la sensibilité,</p>
+<p>De ses feux sans péril nourrit l'activité.</p>
+<p>Tout n'appartient-il pas au mortel né sensible?</p>
+<p>Il est de l'univers possesseur invisible;</p>
+<p>Il va, de tous les arts, par un heureux larcin,</p>
+<p>Dérober les trésors, les renferme en son sein:</p>
+<p>Tout est vivant pour lui; son âme active et pure</p>
+<p>Existe dans chaque être et remplit la nature,</p>
+<p>Partout de son bonheur va saisir l'aliment,</p>
+<p>Le dévore et s'enfuit avec un sentiment.</p>
+<p>Un autre don du ciel ornera votre vie.</p>
+<p>Imagination, compagne du génie,</p>
+<p>Toi, dont la main brillante et prodigue de fleurs</p>
+<p>Étend sur l'univers tes riantes couleurs!</p>
+<p>Le génie entouré de tes heureux prestiges,</p>
+<p>Sous tes yeux, à ta voix enfante des prodiges.</p>
+<p>Sur ton aile rapide il vole dans les cieux,</p>
+<p>Embrasse d'un coup d'&oelig;il tous les temps, tous les lieux;</p>
+<p>Des empires détruits il revoit l'origine,</p>
+<p>Le choc de leurs destins, leur grandeur, leur ruine;</p>
+<p>Parcourt avidement tous ces tableaux divers</p>
+<p>Qu'aux regards des mortels les siècles ont offerts,</p>
+<p>La nature et ses jeux, ses travaux, ses caprices,</p>
+<p>Miracles échappés à ses mains créatrices,</p>
+<div><span class="pagenum"><a id="Page_212"> 212</a></span></div>
+<p>Le combat et l'accord de tous les élémens,</p>
+<p>Le sillon de l'éclair et la fuite des vents.</p>
+<p>Voici l'instant propice; il s'agite, il s'enflamme;</p>
+<p>Un nouvel univers va sortir de son âme:</p>
+<p>De ce monde nouveau les élémens pressés</p>
+<p>D'abord sont au hasard et sans ordre entassés:</p>
+<p>L'imagination plane sur cet abîme;</p>
+<p>Le cahos fuit, tout naît, chaque germe s'anime;</p>
+<p>L'esprit actif et prompt, dans un rapide élan,</p>
+<p>Du monde qu'il médite a dessiné le plan;</p>
+<p>Tout s'arrange: l'idée informe, languissante,</p>
+<p>Appelle autour de soi l'image obéissante:</p>
+<p>Soudain l'image accourt, et par d'heureux accords,</p>
+<p>Vient s'unir à l'idée, et lui donner un corps.</p>
+<p>Tous les traits sont marqués; les couleurs s'assortissent;</p>
+<p>Sous de rians pinceaux les êtres s'embellissent,</p>
+<p>Et placés avec art, contrastés avec choix,</p>
+<p>Sous l'&oelig;il du créateur se pressent à la fois.</p>
+<p>Il frémit, il palpite; et son âme ravie</p>
+<p>Sent l'ivresse sublime et l'orgueil du génie.</p>
+<p>Eh bien! avec ce sens, cet instinct merveilleux,</p>
+<p>Pouvez-vous, sans rougir, vous croire malheureux?</p>
+<p>Ah! bénissez plutôt ce fortuné partage:</p>
+<p>Aux vertus à jamais consacrez en l'usage.</p>
+<p>Vivez pour la patrie et pour l'humanité,</p>
+<p>Pour l'amitié, la gloire et la postérité;</p>
+<p>De vos c&oelig;urs avec soin défendez la noblesse;</p>
+<p>D'un sentiment jaloux repoussez la bassesse:</p>
+<p>Chérissons le rival qui peut nous surpasser:</p>
+<p>Montrez-moi mon vainqueur, et je cours l'embrasser.</p>
+<p>De la lice à l'envi franchissez la barrière,</p>
+<p>Et vous direz un jour, au bout de la carrière:</p>
+<div><span class="pagenum"><a id="Page_213"> 213</a></span></div>
+<p>«Le destin m'opprimait, et moi, je l'ai vaincu;</p>
+<p>J'ai senti l'existence, et mon c&oelig;ur a vécu.»</p>
+</div></div>
+
+<h3 class="poetry"><span class="i6">BACAROLE</span><br />
+<span class="normal"><span class="i5">IMITÉE DE L'ITALIEN.</span></span></h3>
+<div class="poetry"><div class="stanza">
+<p>Aux bords fleuris d'une fontaine,</p>
+<p>J'ai vu, dans les bras du sommeil,</p>
+<p>Des c&oelig;urs la jeune souveraine,</p>
+<p>L'&oelig;il demi-clos, le teint vermeil:</p>
+<p>Ah! qu'en dormant elle était belle!</p>
+<p>Que son réveil me charmera!</p>
+<p>Besoin d'amour dort avec elle;</p>
+<p>Avec elle il s'éveillera.</p>
+</div>
+<div class="stanza">
+<p>Sa bouche a l'éclat de la rose,</p>
+<p>Qu'au premier souffle du printemps,</p>
+<p>Avril respire, fraîche éclose</p>
+<p>Du sein des frimats expirans:</p>
+<p>Ah! qu'en dormant elle était belle!</p>
+<p>Que son réveil me charmera!</p>
+<p>Besoin d'amour dort avec elle;</p>
+<p>Avec elle il s'éveillera.</p>
+</div>
+<div class="stanza">
+<p>Sur sa main sa tête appuyée</p>
+<p>Ressemble au lis qui mollement,</p>
+<p>Sur sa tige aux vents déployée,</p>
+<p>Reste penché languissamment.</p>
+<div><span class="pagenum"><a id="Page_214"> 214</a></span></div>
+<p>Ah! qu'en dormant elle était belle!</p>
+<p>Que son réveil me charmera!</p>
+<p>Besoin d'amour dort avec elle;</p>
+<p>Avec elle il s'éveillera.</p>
+</div>
+<div class="stanza">
+<p>Et sous cette gaze mouvante</p>
+<p>Que soulève un zéphir malin,</p>
+<p>Palpite une gorge naissante</p>
+<p>Qu'envîrait la fleur du matin.</p>
+<p>Ah! qu'en dormant elle était belle!</p>
+<p>Que son réveil me charmera!</p>
+<p>Besoin d'amour dort avec elle</p>
+<p>Avec elle il s'éveillera.</p>
+</div>
+<div class="stanza">
+<p>Sa longue et blonde chevelure,</p>
+<p>Errant au caprice du vent,</p>
+<p>Tantôt flotte sur sa figure,</p>
+<p>Et tantôt sur son col descend.</p>
+<p>Ah! qu'en dormant elle était belle!</p>
+<p>Que son réveil me charmera!</p>
+<p>Besoin d'amour dort avec elle;</p>
+<p>Avec elle il s'éveillera.</p>
+</div>
+<div class="stanza">
+<p>Morphée, ô toi par qui reposent</p>
+<p>Tant d'appas offerts à mes yeux,</p>
+<p>Permets qu'en son sein je dépose</p>
+<p>L'ardeur des plus aimables feux.</p>
+<p>Ah! qu'en dormant elle était belle!</p>
+<p>Que son réveil me charmera!</p>
+<p>Besoin d'amour dort avec elle;</p>
+<p>Avec elle il s'éveillera.</p>
+</div>
+<div class="stanza">
+<div><span class="pagenum"><a id="Page_215"> 215</a></span></div>
+<p>De nos baisers le doux échange</p>
+<p>Dans son c&oelig;ur portera l'amour:</p>
+<p>Transports charmans! divin mélange!</p>
+<p>Je vous devrai mon plus beau jour.</p>
+<p>Ah! qu'en dormant elle était belle!</p>
+<p>Que son réveil me charmera!</p>
+<p>Besoin d'amour dort avec elle;</p>
+<p>Avec elle il s'éveillera.</p>
+</div></div>
+
+<h3 class="poetry"><span class="i6">L'HEUREUX TEMPS.</span></h3>
+
+<div class="poetry"><div class="stanza">
+<p>Temps heureux où régnaient Louis et Pompadour!</p>
+<p>Temps heureux où chacun ne s'occupait en France</p>
+<p>Que de vers, de romans, de musique, de danse,</p>
+<p>Des prestiges des arts, des douceurs de l'amour!</p>
+<p>Le seul soin qu'on connût était celui de plaire;</p>
+<p>On dormait deux la nuit, on riait tout le jour;</p>
+<p>Varier ses plaisirs était l'unique affaire.</p>
+<p class="i6"> A midi, dès qu'on s'éveillait,</p>
+<p class="i6"> Pour nouvelle on se demandait</p>
+<p>Quel enfant de Thalie, ou bien de Melpomène,</p>
+<p>D'un chef-d'&oelig;uvre nouveau devait orner la scène;</p>
+<p>Quel tableau paraîtrait cette année au Salon;</p>
+<p>Quel marbre s'animait sous l'art de Bouchardon;</p>
+<p class="i6"> Ou quelle fille de Cythère,</p>
+<p>Astre encore inconnu, levé sur l'horison,</p>
+<p>Commençait du plaisir l'attrayante carrière.</p>
+<p>On courait applaudir Dumesnil ou Clairon,</p>
+<p>Profiler des leçons que nous donnait Voltaire,</p>
+<p>Voir peindre la nature à grands traits par Buffon.</p>
+<div><span class="pagenum"><a id="Page_216"> 216</a></span></div>
+<p>Du profond Diderot l'éloquence hardie</p>
+<p>Traçait le vaste plan de l'Encyclopédie;</p>
+<p>Montesquieu nous donnait l'esprit de chaque loi;</p>
+<p>Nos savans, mesurant la terre et les planètes,</p>
+<p>Eclairant, calculant le retour des comètes,</p>
+<p>Des peuples ignorans calmaient le vain effroi.</p>
+<p>La renommée alors annonçait nos conquêtes;</p>
+<p>Les dames couronnaient, au milieu de nos fêtes,</p>
+<p>Les vainqueurs de Lawfeld et ceux de Fontenoy.</p>
+<p>Sur le vaisseau public, les passagers tranquilles</p>
+<p>Coulaient leurs jours gaîment dans un heureux repos,</p>
+<p>Et sans se tourmenter de soucis inutiles,</p>
+<p>Sans interroger l'air, et les vents et les flots,</p>
+<p class="i6"> Sans vouloir diriger la flotte,</p>
+<p>Ils laissaient la man&oelig;uvre aux mains des matelots,</p>
+<p class="i6"> Et le gouvernail au pilote.</p>
+</div></div>
+
+<h3 class="poetry"><span class="i6">LA VIE DE PARIS.</span></h3>
+
+<div class="poetry"><div class="stanza">
+<p class="i2"> En se cherchant, il semble qu'on s'évite.</p>
+<p class="i5"> On rentre chez soi très-content,</p>
+<p class="i5"> Quand un portier intelligent</p>
+<p class="i2"> De part ou d'autre a sauvé la visite.</p>
+<p>On a beaucoup d'amis, mais c'est sans liaison;</p>
+<p>Bref, le choix étant nul dans la foule indiscrète</p>
+<p>Qu'on adopte sans goût, qu'on quitte sans façon,</p>
+<p>De visages nouveaux sans cesse on fait emplète,</p>
+<p>Et c'est ce qu'on appelle ici tenir maison.</p>
+<p class="i5"> On entre en scène à dix-huit ans,</p>
+<div><span class="pagenum"><a id="Page_217"> 217</a></span></div>
+<p class="i4"> Dans le monde on se précipite:</p>
+<p>Une femme vous prend, vous promène et vous quitte.</p>
+<p>Bientôt mon grand enfant à ses pareils déplaît;</p>
+<p>L'homme forme le fruit, et le vieillard le hait.</p>
+<p class="i2"> Que devenir? errant à l'aventure,</p>
+<p class="i2"> Isolé dans le tourbillon,</p>
+<p>La liberté du jeu lui paraît la plus sûre;</p>
+<p class="i4"> Il s'y livre d'abord par ton;</p>
+<p>Et le dés&oelig;uvrement entraînant l'habitude,</p>
+<p class="i4"> A trente ans vous voyez un sot</p>
+<p class="i4"> Qui, pour avoir vécu trop tôt,</p>
+<p>Gémit dans le chagrin et la décrépitude.</p>
+</div></div>
+
+<h3 class="poetry"><span class="i5">IMITATION D'OVIDE.</span></h3>
+
+<div class="poetry"><div class="stanza">
+<p>Je ne sais point porter de chaînes éternelles,</p>
+<p>Et j'ose me vanter de ma légèreté:</p>
+<p>Quand l'univers nous offre tant de belles,</p>
+<p class="i3"> Pourquoi n'aimer qu'une beauté?</p>
+<p>Si je vois une fille innocente et tranquille,</p>
+<p>Qui baisse ses regards sur un sein immobile,</p>
+<p>Son timide embarras, sa naïve candeur,</p>
+<p>Sont des pièges cachés qui surprennent mon c&oelig;ur.</p>
+<p>Si, marchant d'un air leste et la tête assurée,</p>
+<p>Attaquant, provoquant la jeunesse enivrée,</p>
+<p>Laïs vient à paraître, elle enflamme mes sens;</p>
+<p>J'ai bientôt oublié ma modeste bergère,</p>
+<p>Et c'est la volupté, c'est l'art que je préfère,</p>
+<p>Afin de savourer des plaisirs différens.</p>
+<div><span class="pagenum"><a id="Page_218"> 218</a></span></div>
+<p>Du haut de sa grandeur, de sa tige éclatante,</p>
+<p>J'aime à faire descendre une superbe amante;</p>
+<p>Et je crois, triomphant d'elle et de ses aïeux,</p>
+<p>M'élever dans ses bras jusques au sein des dieux.</p>
+<p>Tu n'as pas moins de droits sur mon âme inconstante,</p>
+<p>Toi, dont l'esprit orné rend l'entretien charmant:</p>
+<p>Aux plaisirs de l'amour se borne l'ignorante,</p>
+<p>Et ses soins délicats flattent un tendre amant.</p>
+<p>Que la voix de Cloé me pénètre et me touche!</p>
+<p>Quel plaisir, quand le c&oelig;ur et l'oreille sont pris,</p>
+<p class="i3"> D'interpréter, par un baiser surpris,</p>
+<p>Les sons pleins de douceur qui sortent de sa bouche!</p>
+<p class="i3"> Je ne puis voir, sans un trouble soudain,</p>
+<p>Dans les bras d'une belle une harpe enlacée,</p>
+<p>Et mon &oelig;il suit en feu, sur la corde pincée,</p>
+<p>Le jeu vif et brillant d'une charmante main.</p>
+<p>Les grâces de Cinthie et sa taille légère</p>
+<p>M'offrent les souvenirs des nymphes de nos bois;</p>
+<p>Et quand ses pas hardis l'enlèvent de la terre,</p>
+<p>Je voudrais, embrassant sa taille entre mes doigts,</p>
+<p>La porter en triomphe aux bosquets de Cythère.</p>
+<p class="i5"> Le frais matin de la beauté,</p>
+<p class="i5"> Les premiers jours de sa naissance,</p>
+<p class="i5"> Portent, dans mon sein agité,</p>
+<p class="i5"> La plus active effervescence.</p>
+<p class="i5"> Son été même a des charmes pour moi.</p>
+<p>O femmes! je ne vis que pour vous dans le monde;</p>
+<p>Mais j'aime à partager l'encens que je vous doi,</p>
+<p>Et la brune me rend infidèle à la blonde:</p>
+<p>Mon c&oelig;ur ne brave pas un seul de vos attraits.</p>
+<p>Enfin, quelque beauté que l'on cite dans Rome,</p>
+<p>Que l'univers possède et l'univers renomme,</p>
+<div><span class="pagenum"><a id="Page_219"> 219</a></span></div>
+<p>Elle est d'abord l'objet de mes ardens souhaits;</p>
+<p class="i6"> Et comme un nouvel Alexandre,</p>
+<p class="i6"> Animé d'un feu tout divin,</p>
+<p>Dans mon ambition, prêt à tout entreprendre,</p>
+<p>Je voudrais conquérir le monde féminin.</p>
+</div></div>
+
+<h3 class="poetry"><span class="i6">LE PARADIS.</span></h3>
+
+<div class="poetry"><div class="stanza">
+<p>L'autre monde, Zelmis, est un monde inconnu,</p>
+<p> Où s'égare notre pensée;</p>
+<p>D'y voyager sans fruit la mienne s'est lassée;</p>
+<p> Pour toujours j'en suis revenu.</p>
+<p> J'ai vu, dans ce pays des fables,</p>
+<p>Les divers paradis qu'imagina l'erreur:</p>
+<p> Il en est bien peu d'agréables;</p>
+<p>Aucun n'a satisfait mon esprit et mon c&oelig;ur.</p>
+<p> Vous mourez, nous dit Pythagore;</p>
+<p>Mais sous un autre nom vous renaissez encore,</p>
+<p>Et ce globe à jamais est par vous habité.</p>
+<p>Crois-tu nous consoler par ce triste mensonge,</p>
+<p>Philosophe imprudent et jadis trop vanté?</p>
+<p>Dans un nouvel ennui ta fable nous replonge.</p>
+<p>Mais à notre avantage on dit la vérité.</p>
+<p> Celui-là mentit avec grâce,</p>
+<p>Qui créa l'Elysée et les eaux du Léthé.</p>
+<p> Mais dans cet asile enchanté,</p>
+<p>Pourquoi l'amour heureux n'a-t-il pas une place?</p>
+<p>Aux douces voluptés pourquoi l'a-t-on fermé?</p>
+<p>Du calme et du repos quelquefois on se lasse;</p>
+<p>On ne se lasse point d'aimer et d'être aimé.</p>
+<span class="pagenum"><a id="Page_220"> 220</a></span>
+<p> Le dieu de la Scandinavie,</p>
+<p> Odin, pour plaire à ses guerriers,</p>
+<p> Leur promettait, dans l'autre vie,</p>
+<p>Des armes, des combats et de nouveaux lauriers.</p>
+<p>Attaché dès l'enfance aux drapeaux de Bellone,</p>
+<p>J'honore la valeur, à d'Estaing j'applaudis;</p>
+<p> Mais je pense qu'en paradis</p>
+<p> On ne doit plus tuer personne.</p>
+<p>Un noble espoir séduit le nègre infortuné,</p>
+<p>Qu'un marchand arracha des déserts de l'Afrique.</p>
+<p> Courbé sous un joug despotique,</p>
+<p>Dans un long esclavage il languit enchaîné.</p>
+<p>Mais quand la mort propice a fini ses misères,</p>
+<p>Il revole joyeux au pays de ses pères,</p>
+<p>Et cet heureux retour est suivi d'un repas.</p>
+<p>Pour moi, vivant ou mort, je reste sur vos pas.</p>
+<p> Non, Zelmis, après mon trépas,</p>
+<p>Je ne chercherai point les bords qui m'ont vu naître:</p>
+<p> Mon paradis ne saurait être</p>
+<p> Aux lieux où vous ne serez pas.</p>
+<p> Jadis au milieu des nuages</p>
+<p>L'habitant de l'Ecosse avait placé le sien.</p>
+<p>Il donnait à son gré le calme ou les orages;</p>
+<p>Des mortels vertueux il cherchait l'entretien;</p>
+<p> Entouré de vapeurs brillantes,</p>
+<p> Couvert d'une robe d'azur,</p>
+<p>Il aimait à glisser sous le ciel le plus pur,</p>
+<p>Et se montrait souvent sous des formes riantes.</p>
+<p> Ce passe-temps est assez doux;</p>
+<p> Mais de ces sylphes, entre nous,</p>
+<p> Je ne veux point grossir le nombre,</p>
+<p>J'ai quelque répugnance à n'être plus qu'une ombre;</p>
+<span class="pagenum"><a id="Page_221"> 221</a></span>
+<p>Une ombre est peu de chose, et les corps valent mieux;</p>
+<p>Gardons-les. Mahomet eut grand soin de nous dire</p>
+<p>Que, dans son paradis, on entrait avec eux.</p>
+<p> Des houris c'est l'heureux empire;</p>
+<p> Là, les attraits sont immortels;</p>
+<p> Hébé n'y vieillit point; la belle Cythérée,</p>
+<p>D'un hommage plus doux constamment honorée,</p>
+<p>Y prodigue aux élus des plaisirs éternels.</p>
+<p>Mais je voudrais y voir un maître que j'adore:</p>
+<p>L'Amour qui donne seul un charme à nos désirs,</p>
+<p>L'Amour qui donne seul de la grâce aux plaisirs.</p>
+<p>Pour le rendre parfait, j'y conduirais encore</p>
+<p> La tranquille et pure Amitié,</p>
+<p>Et d'un c&oelig;ur trop sensible elle aurait la moitié.</p>
+<p> Asile d'une paix profonde,</p>
+<p>Ce lieu serait alors le plus beau des séjours;</p>
+<p> Et ce paradis des amours,</p>
+<p>Si vous vouliez, Zelmis, on l'aurait en ce monde.</p>
+</div></div>
+
+<h3 class="poetry"><span class="i4">LA VIEILLE DE SEIZE ANS.</span></h3>
+
+<div class="poetry"><div class="stanza">
+<p>Lise à quinze ans plut et fut peu cruelle;</p>
+<p>Mais Lise, hélas! fut quittée à seize ans.</p>
+<p>La pauvre enfant alors, n'amusant qu'elle,</p>
+<p>Crut d'être aimable avoir passé le temps.</p>
+
+<p>Son miroir même, à ses yeux pleins de larmes,</p>
+<p>Ne montrait plus ni beauté, ni fraîcheur;</p>
+<p>Toute charmante, elle pleurait ses charmes</p>
+<p>Et cet air simple exprimait son erreur.</p>
+
+<div><span class="pagenum"><a id="Page_222"> 222</a></span></div>
+<p>J'avais quinze ans, quand tu me trouvais belle;</p>
+<p>Un an détruit ma beauté, ton ardeur.</p>
+<p>Mon c&oelig;ur, hélas! t'aime encore, infidèle!</p>
+<p>Mais à seize ans peut-on offrir son c&oelig;ur?</p>
+</div>
+<div class="stanza">
+<p>Tu me pressais, quel feu!.. quelle tendresse!..</p>
+<p>Mais j'ai seize ans; adieu tous tes désirs!</p>
+<p>Du doux plaisir je sens encore l'ivresse;</p>
+<p>Mais j'ai seize ans; adieu tous tes plaisirs!</p>
+</div>
+<div class="stanza">
+<p>Quoi! vingt printemps que toi-même as vu naître,</p>
+<p>A tous les yeux n'ont fait que t'embellir!</p>
+<p>Moi, j'ai seize ans, je n'ose plus paraître;</p>
+<p>Un an d'amour a donc pu me vieillir?</p>
+</div>
+<div class="stanza">
+<p>Hier Damon, qui me poursuit sans cesse,</p>
+<p>M'offrait un c&oelig;ur tout prêt à s'enflammer;</p>
+<p>Allez, lui dis-je, allez à la jeunesse;</p>
+<p>Moi j'ai seize ans, on ne doit plus m'aimer.</p>
+</div>
+<div class="stanza">
+<p>Mais non, cruel, reviens à ta bergère,</p>
+<p>Reviens, pardonne à mes seize printemps;</p>
+<p>S'il faut quinze ans, perfide, pour te plaire,</p>
+<p>Viens, dans tes bras j'aurai toujours quinze ans.</p>
+</div></div>
+
+<h3 class="poetry"><span class="i5">CANDIDE.</span></h3>
+
+<div class="poetry"><div class="stanza">
+<p>Candide est un petit vaurien</p>
+<p>Qui n'a ni pudeur ni cervelle;</p>
+<p>A ses traits on reconnaît bien</p>
+<p>Frère cadet de la Pucelle.</p>
+<p>Leur vieux papa, pour rajeunir,</p>
+<p>Donnerait une belle somme;</p>
+<p>Sa jeunesse va revenir,</p>
+<p>Il fait des &oelig;uvres de jeune homme.</p>
+<div><span class="pagenum"><a id="Page_223"> 223</a></span></div>
+<p>Tout n'est pas bien: lisez l'écrit,</p>
+<p>La preuve en est à chaque page,</p>
+<p>Vous verrez même en cet ouvrage</p>
+<p>Que tout est mal comme il le dit.</p>
+</div></div>
+
+<h3 class="poetry"><span class="i8">LA BOHÉMIENNE.</span></h3>
+
+<div class="poetry"><div class="stanza">
+<p class="i3"> Pour connaître le sort des maîtres des humains,</p>
+<p class="i5"> Mon art ne m'est pas nécessaire;</p>
+<p>C'est sur le front des rois que je lis leurs destins:</p>
+<p class="i3"> L'oracle est sûr, et mon art doit se taire.</p>
+<p class="i5"> A l'aspect de ce jeune roi,</p>
+<p>L'avenir se dévoile à mes yeux sans mystère;</p>
+<p>Son sort est d'être heureux, d'être aimable, de plaire,</p>
+<p class="i3"> Et tous les c&oelig;urs l'ont prédit avant moi.</p>
+<p class="i5"> Peuple, à qui sa présence est chère,</p>
+<p class="i5"> En ces lieux retenez ses pas;</p>
+<p class="i5"> Un roi qu'on aime et qu'on révère</p>
+<p class="i5"> A des sujets en tous climats:</p>
+<p class="i5"> Il a beau parcourir la terre,</p>
+<p class="i5"> Il est toujours dans ses états<a name="FNanchor_30" id="FNanchor_30" href="#Footnote_30" class="fnanchor">&nbsp;[30]</a>.</p>
+</div></div>
+
+<div><span class="pagenum"><a id="Page_224"> 224</a></span></div>
+
+<h3 class="poetry hanging indent2">SUR L'ÉLECTION DE MM. LEMIERRE ET DE TRESSAN,
+A L'ACADÉMIE FRANÇAISE.</h3>
+
+<div class="poetry"><div class="stanza">
+<p>Honneur à la double cédule</p>
+<p>Du sénat dont l'auguste voix</p>
+<p>Couronne, par un digne choix,</p>
+<p>Et le vice et le ridicule.</p>
+</div></div>
+
+<h3 class="poetry hanging indent2">SUR LA TRAGÉDIE DE CORIOLAN, PAR LAHARPE,
+DONT LES COMÉDIENS DONNÈRENT UNE REPRÉSENTATION
+AU BÉNÉFICE DES PAUVRES, LE 3
+MARS 1784.</h3>
+
+<div class="poetry"><div class="stanza">
+<p>Pour les pauvres la comédie</p>
+<p>Donne une pauvre tragédie;</p>
+<p>Nous devons tous en vérité</p>
+<p>Bien l'applaudir par charité.</p>
+</div></div>
+
+<h3 class="poetry"><span class="i3">LE SIÈCLE A DU CARACTERE.</span></h3>
+
+<div class="poetry"><div class="stanza">
+<p>L'histoire en a la preuve en mains,</p>
+<p>C'est l'exemple qui fait les hommes.</p>
+<p>Si Dieu renvoyait les Romains</p>
+<p>Dans le pauvre siècle où nous sommes,</p>
+<div><span class="pagenum"><a id="Page_225"> 225</a></span></div>
+<p>Caton tournerait à tout vent,</p>
+<p>Lucrèce serait une fille,</p>
+<p>Messaline irait au couvent,</p>
+<p>Et Brutus même à la Bastille.</p>
+</div></div>
+
+<h3 class="poetry">L'ABBÉ CHAULIEU ET LE CARDINAL BERNIS.</h3>
+
+<div class="poetry"><div class="stanza">
+<p>Chaulieu, disciple d'Epicure,</p>
+<p>Et des grâces heureux amant,</p>
+<p>Quand tu chantais si tendrement</p>
+<p>Ces vers, enfans de la nature,</p>
+<p>Qui t'inspirait? le sentiment.</p>
+<p>O toi, qui veux suivre ses traces,</p>
+<p>Abbé galant et délicat,</p>
+<p>Dont les pinceaux donnent aux grâces,</p>
+<p>Cet air coquet de ton état,</p>
+<p>Qui t'inspire cette finesse,</p>
+<p>Ces traits choisis, cet agrément,</p>
+<p>Qui voilent le raisonnement,</p>
+<p>Et font badiner la tendresse?</p>
+<p>Tu me réponds: le sentiment.</p>
+<p>Mais viens sur la verte fougère</p>
+<p>Voir folâtrer cette bergère;</p>
+<p>Quelle tendre simplicité!</p>
+<p>Son amour lui sert de parure;</p>
+<p>Il rend touchante sa beauté;</p>
+<p>On la prendrait pour la nature</p>
+<p>Sous les traits de la volupté.</p>
+<p>Ne dis-tu pas: telle est la muse</p>
+<p>De Chaulieu, cet aimable auteur;</p>
+<div><span class="pagenum"><a id="Page_226"> 226</a></span></div>
+<p>Il me touche, lorsqu'il m'amuse;</p>
+<p>Son esprit ne parle qu'au c&oelig;ur.</p>
+<p>S'il tient en main sa tasse pleine,</p>
+<p>Il est Bacchus, je suis Silène.</p>
+<p>Lorsque sur les lèvres d'Iris,</p>
+<p>Il cueille ces baisers humides,</p>
+<p>Dont les plaisirs vifs et perfides</p>
+<p>Suspendent tous les sens surpris,</p>
+<p>Et livrent les nymphes timides</p>
+<p>A leurs satyres enhardis,</p>
+<p>Mon âme s'enivre avec elle,</p>
+<p>Des torrens de sa volupté.</p>
+<p>Je songe... Plus d'une beauté</p>
+<p>Sait les nuits que je me rappelle.</p>
+<p>S'il cesse d'être Anacréon,</p>
+<p>Pour s'instruire chez Epicure,</p>
+<p>Il détruit la demeure obscure</p>
+<p>Où l'erreur voyait l'Achéron.</p>
+<p>A sa voix mon c&oelig;ur se rassure,</p>
+<p>Et mes plaisirs bravent Pluton.</p>
+<p>Plus froid, éblouis davantage;</p>
+<p>Bernis, je vois dans ton ouvrage</p>
+<p>Autant d'éclat et moins d'appas;</p>
+<p>Ton esprit obtient mon suffrage,</p>
+<p>Mais mon c&oelig;ur ne le donne pas.</p>
+<p>Ta muse est l'adroite coquette</p>
+<p>Qui sait placer un agrément,</p>
+<p>Faire jouer un diamant,</p>
+<p>Femme adorable, un peu caillette,</p>
+<p>Toujours en habit arrangé,</p>
+<p>Possédant l'art de la toilette,</p>
+<p>Et redoutant le négligé.</p>
+</div></div>
+
+<p><span class="pagenum"><a id="Page_227"> 227</a></span></p>
+
+<h3 class="poetry"><span class="i2">LES JEUNES GENS DU SIÈCLE.</span></h3>
+
+<div class="poetry"><div class="stanza">
+<p>Beautés qui fuyez la licence,</p>
+<p>Evitez tous nos jeunes gens;</p>
+<p>L'Amour a déserté la France</p>
+<p>A l'aspect de ces grands enfans.</p>
+<p>Ils ont, par leur ton, leur langage,</p>
+<p>Effarouché la volupté,</p>
+<p>Et gardé pour tout apanage</p>
+<p>L'ignorance et la nullité;</p>
+<p>Malgré leur tournure fragile,</p>
+<p>A courir ils passent leur temps;</p>
+<p>Ils sont importuns à la ville,</p>
+<p>A la cour ils sont importans;</p>
+<p>Dans le monde en rois ils décident,</p>
+<p>Au spectacle ils ont l'air méchant;</p>
+<p>Partout leurs sottises les guident,</p>
+<p>Partout le mépris les attend.</p>
+<p>Pour eux les soins sont des vétilles,</p>
+<p>Et l'esprit n'est qu'un lourd bon sens;</p>
+<p>Ils sont gauches auprès des filles,</p>
+<p>Auprès des femmes indécens.</p>
+<p>Leur jargon ne pouvant s'entendre,</p>
+<p>Si leur jeunesse peut tenter</p>
+<p>Ceux que le besoin a fait prendre,</p>
+<p>L'ennui bientôt les fait quitter.</p>
+<p>Sur leurs airs et sur leur figure</p>
+<p>Presque tous fondent leur espoir;</p>
+<p>Ils font entrer dans leur parure</p>
+<p>Tout le goût qu'ils pensent avoir.</p>
+<div><span class="pagenum"><a id="Page_228"> 228</a></span></div>
+<p>Dans le cercle de quelques belles</p>
+<p>Ils vont s'établir en vainqueurs;</p>
+<p>Mais ils ont toujours auprès d'elles</p>
+<p>Plus d'aisance que de faveurs.</p>
+<p>De toutes leurs bonnes fortunes</p>
+<p>Ils ne se prévalent jamais,</p>
+<p>Leurs maîtresses sont si communes,</p>
+<p>Que la honte les rend discrets.</p>
+<p>Ils préfèrent, dans leur ivresse,</p>
+<p>La débauche aux plus doux plaisirs,</p>
+<p>Et goûtent sans délicatesse</p>
+<p>Des jouissances sans désirs.</p>
+<p>Puissent la volupté, les grâces,</p>
+<p>Les expulser loin de leur cour,</p>
+<p>Et favoriser en leurs places</p>
+<p>La gaîté, l'esprit et l'amour!</p>
+<p>Les déserteurs de la tendresse</p>
+<p>Doivent-ils goûter ses douceurs?</p>
+<p>Quand ils dégradent la jeunesse,</p>
+<p>En doivent-ils cueillir les fleurs?</p>
+</div></div>
+
+<h3 class="poetry"><span class="i4">VERS COMPOSÉS</span><br />
+<span class="normal">A L'OCCASION DE LA FÊTE DE M. DE VAUDREUIL.</span></h3>
+
+<div class="poetry"><div class="stanza">
+<p>Du patronage il faut chanter la fête:</p>
+<p>A votre tour, Saint-Joseph, aujourd'hui</p>
+<p>Qu'à vous louer ici chacun s'apprête!</p>
+<p>Chacun de nous en vous trouve un appui.</p>
+<div><span class="pagenum"><a id="Page_229"> 229</a></span></div>
+<p>Celui qu'on vit jadis en Galilée,</p>
+<p>Benin mari, s'endormir en son lit,</p>
+<p>Quand près de lui Marie, un peu troublée,</p>
+<p>Dévotement cachait le Saint-Esprit,</p>
+<p>N'est point le saint qu'aujourd'hui ma voix chante;</p>
+<p>J'aime l'hymen, mais je hais un mari,</p>
+<p>Qui, sourd aux v&oelig;ux d'une beauté touchante,</p>
+<p>Dort aux transports d'un c&oelig;ur qui le trahit.</p>
+<p>Que l'innocent, armé de sa verloppe,</p>
+<p>Joigne sans art les ais mal assortis</p>
+<p>Du vieux sapin qui forme son échoppe,</p>
+<p>J'en suis fâché: les grâces et les ris,</p>
+<p>Par cette fente en sa couche introduits,</p>
+<p>Des doux plaisirs allumeront l'amorce;</p>
+<p>Et son honneur, par le ciel compromis,</p>
+<p>Piteusement reçoit plus d'une entorse.</p>
+<p>Quoiqu'en ce monde il soit plus d'un Joseph,</p>
+<p>Au vieux patron le mien point ne ressemble;</p>
+<p>De son honneur il a gardé la clef;</p>
+<p>Cornes au front pour lui font triste ensemble;</p>
+<p>Il n'est besoin, quand l'amour éveillé</p>
+<p>Des voluptés ouvre l'ardente coupe,</p>
+<p>Qu'un doux pigeon tout à coup révélé</p>
+<p>Entre les draps se glisse et monte en poupe;</p>
+<p>Il n'est pour lui d'esprit si merveilleux,</p>
+<p>Qu'il ne surpasse en exploits amoureux;</p>
+<p>Prompt sans désirs, il n'attend point qu'un autre</p>
+<p>Cueille en son lieu la rose du plaisir;</p>
+<p>L'amour n'a point de plus ardent apôtre,</p>
+<p>Et l'amitié de plus noble visir.</p>
+<p>Chantons en ch&oelig;ur, amis, chantons la fête</p>
+<p>De ce Joseph pour nous si précieux;</p>
+<div><span class="pagenum"><a id="Page_230"> 230</a></span></div>
+<p>Qu'à le louer chacun de nous s'apprête,</p>
+<p>Qu'un gai refrain charme ce jour heureux.</p>
+<p><b>. . . . . . . . . . . . . . . . . . . . .</b></p>
+<p>Docile aux v&oelig;ux de son c&oelig;ur éperdu</p>
+<p>Amour pour lui fait de plus doux miracles,</p>
+<p>Entre ses mains son arc toujours tendu,</p>
+<p>D'un trait brûlant, perce tous les obstacles;</p>
+<p>Et nul oiseau par l'amour alléché</p>
+<p>N'est en son lit entre deux draps couché,</p>
+<p>Sinon l'oiseau qui, d'une aile légère,</p>
+<p>Message au bec, court au sein des hasards,</p>
+<p>De Cythérée aimable messagère,</p>
+<p>Porter au loin un billet doux à Mars;</p>
+<p>Ou bien aussi le maître de l'aurore,</p>
+<p>Qui, fier des feux dont son front se décore,</p>
+<p>Avec orgueil chante, au sein de sa cour,</p>
+<p>Les longs transports de son prodigue amour;</p>
+<p>Ou bien l'oiseau que le bon La Fontaine</p>
+<p>Met dans les mains de certaine beauté,</p>
+<p>Quand tout à coup, de soupçons agité,</p>
+<p>Auprès du lit où la belle incertaine</p>
+<p>Rêve l'amour dont la réalité</p>
+<p>Naguère encor parfumait son haleine;</p>
+<p>Mère en courroux et respirant à peine,</p>
+<p>Paraît et voit, dans ce simple appareil</p>
+<p>De deux amans que charme le sommeil,</p>
+<p>Sa fille aux bras d'un superbe jeune homme,</p>
+<p>Beau comme Adam avant qu'il eût mangé</p>
+<p>Le pepin vert de la première pomme;</p>
+<p>Et près de lui, côte à côte rangés,</p>
+<p>Les charmes nus de sa fille endormie,</p>
+<p>Rêvant d'amour, d'espoir et d'insomnie.</p>
+</div></div>
+
+<p><span class="pagenum"><a id="Page_231"> 231</a></span></p>
+
+<h3 class="poetry"><span class="i5">MADRIGAL.</span></h3>
+
+<div class="poetry"><div class="stanza">
+<p>Elle est à moi, si parfaitement toute,</p>
+<p>Qu'elle et nul autre en elle n'ont plus rien,</p>
+<p>Et je n'aurai moins tort d'en faire doute,</p>
+<p>Qu'elle à penser qu'on puisse être plus sien.</p>
+<p>Aucun ennui n'a su troubler mon bien;</p>
+<p>Rien qui m'afflige et rien que je redoute;</p>
+<p>Hors qu'il me peine à me trop souvenir</p>
+<p>D'un qui l'avait pour maîtresse choisie,</p>
+<p>Et rien que mal n'a pu d'elle obtenir;</p>
+<p>Mais mal et bien m'en doit appartenir,</p>
+<p>Et du passé je suis en jalousie.</p>
+</div></div>
+
+<h3 class="poetry"><span class="i6">A M. DE M***,</span></h3>
+<p class="hanging indent2 small">Qui m'avait envoyé une Tasse de porcelaine avec un quatrain,
+où il me recommandait de ne pas imiter Diogène.</p>
+<div class="poetry"><div class="stanza">
+On boit commodément aux sources du Permesse
+<p>Dans ce brillant émail, présent de votre main.</p>
+<p class="i3"> De feu Pibrac vous prêchez la sagesse,</p>
+<p class="i3"> Mais vous tournez beaucoup mieux un quatrain.</p>
+<p class="i5"> Votre morale très-humaine</p>
+<p>Assure à vos conseils plus de succès qu'aux siens.</p>
+<p>De suivre vos leçons vous donnez les moyens;</p>
+<p>Jamais sage avant vous n'avait pris cette peine.</p>
+<div><span class="pagenum"><a id="Page_232"> 232</a></span></div>
+<p class="i3"> Je ne cours point après la pauvreté.</p>
+<p>D'un cynisme orgueilleux c'est l'absurde manie;</p>
+<p>Il suffit de la voir avec tranquillité:</p>
+<p>La souffrir, c'est vertu; la chercher, c'est folie.</p>
+<p>Ce fou de Diogène est trop sage pour moi:</p>
+<p>J'aime sa fermeté, son mépris pour la vie;</p>
+<p>Mais son manteau percé ne m'irait point, je croi:</p>
+<p>La besace est de trop, je n'ai point ce beau zèle;</p>
+<p>On est pauvre, on est sage, on est heureux sans elle;</p>
+<p>Sans la besace enfin je prétends au bonheur.</p>
+<p>Ah! plaignez-le avec moi d'une plus triste erreur;</p>
+<p>Il n'avait point d'amis, ce n'est point là mon maître;</p>
+<p>J'aurais fui ce beau sage. Un ami, c'est mon bien;</p>
+<p>Mes v&oelig;ux l'auraient cherché trop vainement peut-être,</p>
+<p>Et sa lanterne, hélas! ne m'eût servi de rien.</p>
+</div></div>
+
+<h3 class="poetry"><span class="i4">VERS A M***.</span></h3>
+
+<div class="poetry"><div class="stanza">
+<p>Je serai quitte dans huitaine</p>
+<p>De mon dramatique démon;</p>
+<p>Et je prétends, l'autre semaine,</p>
+<p>Congédier ma Melpomène,</p>
+<p>Et voir ta petite maison.</p>
+<p>De ta charmante Madelaine</p>
+<p>La fête approche, me dit-on;</p>
+<p>Embrasse pour moi sans façon</p>
+<p>Cette aimable et tendre chrétienne;</p>
+<p>Fais-lui, de grâce, un beau sermon</p>
+<p>Sur son goût pour la pénitence;</p>
+<div><span class="pagenum"><a id="Page_233"> 233</a></span></div>
+<p>Détourne-la de l'abstinence;</p>
+<p>De la table cours dans ses bras,</p>
+<p>Et mets-lui sur la conscience</p>
+<p>Tous les péchés que tu pourras.</p>
+<p>De ma morale un peu friponne</p>
+<p>Peut-être tu t'étonneras;</p>
+<p>J'en rougis, mais il est des cas</p>
+<p>Où ma gravité m'abandonne:</p>
+<p>Quelquefois même je soupçonne</p>
+<p>Qu'Aristippe vaut bien Zénon,</p>
+<p>Et qu'après tout, le vieux Caton</p>
+<p>Eut moins de plaisir que Pétrone.</p>
+</div></div>
+
+<h3 class="poetry"><span class="i5">A MADAME ***,</span><br />
+<span class="i4 normal">SUR UNE LOTERIE.</span></h3>
+
+<div class="poetry"><div class="stanza">
+<p>J'ose espérer quelque bonheur:</p>
+<p>Votre nom, si cher à mon c&oelig;ur,</p>
+<p>Doit être cher à la fortune.</p>
+<p>Pour vaincre sa haine importune,</p>
+<p>Mon nom peut-il mieux s'assortir?</p>
+<p>De nos désirs elle se joue;</p>
+<p>Mais si l'Amour tournait la roue,</p>
+<p>Je verrais le vôtre en sortir.</p>
+<p>Ah! pourquoi de la loterie</p>
+<p>L'Amour n'est-il pas directeur!</p>
+<p>Il saurait, adroit imposteur,</p>
+<p>Par une aimable tricherie,</p>
+<p>Vous soustraire à l'étourderie</p>
+<p>Du hasard, autre escamoteur,</p>
+<span class="pagenum"><a id="Page_234"> 234</a></span>
+<p>Dont on adore les caprices;</p>
+<p>Des destins, par vous plus propices,</p>
+<p>Je partagerais la faveur:</p>
+<p>Pour être heureux selon mon c&oelig;ur,</p>
+<p>Il faut l'être sous vos auspices.</p>
+</div></div>
+
+<h3 class="poetry"><span class="i4">A CELLE QUI N'EST PLUS.</span></h3>
+
+<div class="poetry"><div class="stanza">
+<p class="i4"> Dans ce moment épouvantable,</p>
+<p class="i1"> Où des sens fatigués, des organes rompus,</p>
+<p class="i1"> La mort avec fureur déchire les tissus,</p>
+<p class="i4"> Lorsqu'en cet assaut redoutable</p>
+<p class="i4"> L'âme, par un dernier effort,</p>
+<p class="i1"> Lutte contre ses maux et dispute à la mort</p>
+<p class="i1"> Du corps qu'elle animait le débris périssable;</p>
+<p class="i1"> Dans ces momens affreux où l'homme est sans appui,</p>
+<p class="i1"> Où l'amant fuit l'amante, où l'ami fuit l'ami,</p>
+<p class="i1"> Moi seul, en frémissant, j'ai forcé mon courage</p>
+<p class="i1"> A supporter pour toi cette effrayante image.</p>
+<p class="i1"> De tes derniers combats j'ai ressenti l'horreur;</p>
+<p class="i1"> Le sanglot lamentable a passé dans mon c&oelig;ur;</p>
+<p class="i1"> Tes yeux fixes, muets, où la mort était peinte,</p>
+<p class="i1">D'un sentiment plus doux semblaient porter l'empreinte,</p>
+<p class="i1"> Ces yeux que j'avais vus par l'amour animés,</p>
+<p class="i1"> Ces yeux que j'adorais, ma main les a fermés!</p>
+</div></div>
+
+<p><span class="pagenum"><a id="Page_235"> 235</a></span></p>
+
+<h3 class="poetry"><span class="i4">IMITÉ DE L'ANTHOLOGIE.</span></h3>
+
+<div class="poetry"><div class="stanza">
+<p class="i3"> Vénus sortait des bras de son amant:</p>
+<p class="i5"> Une agraffe de sa cuirasse</p>
+<p>Au bras de la déesse a laissé quelque trace.</p>
+<p class="i5"> Diane vint, et méchamment,</p>
+<p>Aux Dieux, par un seul mot, découvrit le mystère.</p>
+<p class="i5"> Voyez, dit-elle avec douceur,</p>
+<p class="i5"> Voyez comment un téméraire,</p>
+<p>Un Diomède encor ose blesser ma s&oelig;ur!</p>
+</div></div>
+
+<h3 class="poetry"><span class="i6">A MADAME ***.</span></h3>
+
+<div class="poetry"><div class="stanza">
+<p>On ne vit qu'à trente ans: tel est votre système;</p>
+<p>C'est celui de mon c&oelig;ur depuis que je vous aime.</p>
+<p>Mes plus chers souvenirs, mes momens les plus doux,</p>
+<p>Me laissent le regret d'avoir vécu sans vous:</p>
+<p>J'ai connu des plaisirs et j'ai perdu ma vie.</p>
+<p>Elle commence à vous; elle est à son printemps:</p>
+<p>Un sentiment de vous m'a rendu mes beaux ans.</p>
+<p>Possédez à jamais mon âme rajeunie.</p>
+<p>Vos grâces, votre esprit, vos vertus, vos talens,</p>
+<p class="i4"> Eterniseront mon ivresse;</p>
+<p class="i4"> Elle épure mes sentimens;</p>
+<p class="i4"> Et le délire de mes sens</p>
+<p class="i4"> Est approuvé par la sagesse.</p>
+</div></div>
+
+<p><span class="pagenum"><a id="Page_236"> 236</a></span></p>
+
+<h3 class="poetry"><span class="i6">A MADAME ***,</span><br />
+<span class="normal"><span class="i4">EN LUI ENVOYANT UN CHIEN.</span></span></h3>
+
+<div class="poetry"><div class="stanza">
+<p class="i3"> Vous l'aimerez; il passera sa vie</p>
+<p class="i4"> A vos pieds ou sur vos genoux;</p>
+<p>Près du chevet peut-être... Ah! je lui porte envie</p>
+<p>Sur les soins d'adoucir les tourmens d'un jaloux.</p>
+</div></div>
+
+<h3 class="poetry"><span class="i2">MOTIFS DE MON SILENCE.</span></h3>
+
+<div class="poetry"><div class="stanza">
+<p>Je touche au midi de mes ans,</p>
+<p>Et je me dois tous mes instans</p>
+<p>Pour jouir, non pour faire un livre.</p>
+<p>Ami, penser, sentir, c'est vivre:</p>
+<p>Ecrire, c'est perdre du temps.</p>
+</div></div>
+
+<h3 class="poetry"><span class="i5">IMITATION DE MARTIAL.</span></h3>
+
+<div class="poetry"><div class="stanza">
+<p>J'ai fui loin de la ville, Ariste, et pour jamais:</p>
+<p>J'ai vu votre surprise, et je vous la pardonne.</p>
+<p>Quitter Rome et ses jeux, son cirque, son palais!</p>
+<p>Tout Romain de nos jours, en pareil cas, s'étonne.</p>
+<p>Ecoutez mes raisons; vous jugerez après.</p>
+<p>Dans Rome, l'or payait mon étroit domicile:</p>
+<p>Sans frais, j'ai dans les champs agrandi mon asile.</p>
+<div><span class="pagenum"><a id="Page_237"> 237</a></span></div>
+<p>Une cendre économe, en mon humble foyer,</p>
+<p>Réprimait la chaleur d'un ruineux brasier:</p>
+<p>Ici la flamme brille, et le chêne et le hêtre</p>
+<p>Pétille impunément dans un âtre champêtre.</p>
+<p>Chez vous, à chaque pas, ma bourse décroissait;</p>
+<p>Chacun de mes besoins, vivre m'appauvrissait:</p>
+<p>Du luxe de mon champ ma table est décorée;</p>
+<p>De mon rustique habit j'admire la durée.</p>
+<p>Pour chercher vos plaisirs et quelquefois l'ennui,</p>
+<p>On me vit me contraindre et dépendre d'autrui;</p>
+<p>Je dépens de moi seul pour être heureux et sage,</p>
+<p>Et j'ai fait loin des cours ma fortune au village.</p>
+<p>Cultivez donc les grands: demandez-leur en vain,</p>
+<p>Ce qu'en changeant de lieu vous obtenez soudain!</p>
+</div></div>
+
+<h3 class="poetry"><span class="i6">AUTRE DU MÊME.</span></h3>
+
+<div class="poetry"><div class="stanza">
+<p>J'ai dit, belle Aglaé, partout et constamment,</p>
+<p>Que Cléon, votre ami, n'était point votre amant;</p>
+<p class="i4"> Et j'avais presque dans le monde</p>
+<p class="i4"> Établi mon opinion;</p>
+<p>Mais, votre mari mort, vous épousez Cléon:</p>
+<p class="i4"> Que voulez-vous que je réponde?</p>
+</div></div>
+
+
+<h3 class="poetry"><span class="i6">AUTRE DU MÊME.</span></h3>
+
+<div class="poetry"><div class="stanza">
+<p>Recherché par les grands, invité par les belles,</p>
+<p>Vous négligez peut-être un peu trop l'amitié,</p>
+<p class="i2"> Qui vaut mieux qu'eux, qui vaut mieux qu'elles:</p>
+<p>Vous le disiez jadis, vous l'avez oublié.</p>
+</div>
+<div class="stanza">
+<div><span class="pagenum"><a id="Page_238"> 238</a></span></div>
+<p>Adieu: jouissez bien de toute votre gloire;</p>
+<p>Brillez dans les salons; réussissez, plaisez,</p>
+<p>Gardez-vous cependant de vous en faire accroire;</p>
+<p>On ne vous aime point, Damis: vous amusez.</p>
+</div></div>
+
+<h3 class="poetry"><span class="i4">MORALITÉ.</span></h3>
+
+<div class="poetry"><div class="stanza">
+<p>Brillante et vaine ambition,</p>
+<p>Et vous, gloire, émulation,</p>
+<p>Que l'on vante et qu'on déifie,</p>
+<p>Vous êtes l'honorable nom</p>
+<p>Et de l'orgueil et de l'envie:</p>
+<p>Du c&oelig;ur vous êtes le poison,</p>
+<p>Et le tourment de notre vie.</p>
+</div></div>
+
+<h3 class="poetry"><span class="i5">ÉPIGRAMME.</span></h3>
+
+<div class="poetry"><div class="stanza">
+<p>J'aimai Damis dès ma jeunesse:</p>
+<p>Zèle, bienfaits, soins délicats,</p>
+<p>Ont prouvé pour lui ma tendresse;</p>
+<p>Eh bien! Damis ne m'aime pas.</p>
+<p>Il me voit; il m'écrit, me loue:</p>
+<p>Je me plaindrais injustement.</p>
+<p>Jamais personne, je l'avoue,</p>
+<p>Ne fut ingrat si décemment.</p>
+</div></div>
+
+<p><span class="pagenum"><a id="Page_239"> 239</a></span></p>
+
+<h3 class="poetry"><span class="i5">AUTRE.</span></h3>
+
+<div class="poetry"><div class="stanza">
+<p>Un théologien expert,</p>
+<p>Célèbre par le syllogisme,</p>
+<p>Prétendait convertir Robert,</p>
+<p>Et le guérir de l'athéisme.</p>
+<p>Mais voyez à quoi cela sert?</p>
+<p>C'est beaucoup que le bon Robert</p>
+<p>Veuille se réduire au déisme,</p>
+<p>Encore dit-il qu'il y perd.</p>
+</div></div>
+
+<h3 class="poetry"><span class="i6">SUR UN MARI</span>.</h3>
+
+<div class="poetry"><div class="stanza">
+<p>L'heureux époux! que son sort est charmant!</p>
+<p>Il est trompé, si bien, si finement!</p>
+<p>Il est si sûr de sa tendre Égérie,</p>
+<p>Que, si l'hymen s'engage avec serment</p>
+<p>A m'accorder le même aveuglement,</p>
+<p>Sur mon honneur, demain je me marie.</p>
+</div></div>
+
+<h3 class="poetry"><span class="i8">VERS</span><br />
+<span class="normal"><span class="i1">MIS AU BAS DU PORTRAIT DE MIRABEAU.</span></span></h3>
+
+<div class="poetry"><div class="stanza">
+<p>Peintre de Frédéric, il a jugé ses lois,</p>
+<p>Et soumis l'héroïsme à la philosophie.</p>
+<p>Chez nous, vengeur du peuple, il sert, par son génie,</p>
+<p>L'humanité, l'état, peut-être tous les rois.</p>
+</div></div>
+
+<p><span class="pagenum"><a id="Page_240"> 240</a></span></p>
+
+<h3 class="poetry"><span class="i8">VERS</span><br />
+<span class="normal">A METTRE AU BAS DU PORTRAIT DE D'ALEMBERT.</span></h3>
+
+<div class="poetry"><div class="stanza">
+<p class="i5"> Je change, à mon gré de visage.</p>
+<p>Je deviens tour à tour d'Angeville, Poisson,</p>
+<p>Rimeur<a name="FNanchor_31" id="FNanchor_31" href="#Footnote_31" class="fnanchor">&nbsp;[31]</a>, historien<a name="FNanchor_32" id="FNanchor_32" href="#Footnote_32" class="fnanchor">&nbsp;[32]</a>, géomètre, bouffon<a name="FNanchor_33" id="FNanchor_33" href="#Footnote_33" class="fnanchor">&nbsp;[33]</a>;</p>
+<p class="i5"> Je contrefais même le sage<a name="FNanchor_34" id="FNanchor_34" href="#Footnote_34" class="fnanchor">&nbsp;[34]</a>.</p>
+</div></div>
+
+<h3 class="poetry"><span class="i3">ÉPIGRAMME CONTRE LAHARPE.</span></h3>
+
+<div class="poetry"><div class="stanza">
+<p>Ce cher Laharpe, il ne siégera pas,</p>
+<p>Comme Gaillard, dans le fauteuil à bras.</p>
+<p>J'en suis fâché; sa fortune était faite.</p>
+<p>&mdash;Faite! Et comment?&mdash;Cent jetons partagés</p>
+<p>Sur un tapis entre tant d'agrégés,</p>
+<p>C'est pour chacun si modique recette!</p>
+<p>Et puis on court après ces jetons.&mdash;Oui;</p>
+<p>Mais dès l'abord on aurait du confrère</p>
+<p>Vu tout l'orgueil, le fiel, le caractère:</p>
+<p>Il restait seul; la bourse était à lui.</p>
+</div></div>
+
+<p><span class="pagenum"><a id="Page_241"> 241</a></span></p>
+
+<h3 class="poetry"><span class="i3">AUTRE CONTRE LE MÊME.</span></h3>
+
+<div class="poetry"><div class="stanza">
+<p>Mon pauvre ami, te voilà bien confus</p>
+<p>De voir qu'enfin chez les quarante élus</p>
+<p>Tu ne pourras jamais prendre ton somme.</p>
+<p>&mdash;Confus! pourquoi? Mes talens sont connus;</p>
+<p>Avec éclat sans cesse on me renomme</p>
+<p>Dans mon Mercure; et si je suis exclus,</p>
+<p>C'est simplement, relisez les statuts,</p>
+<p>C'est simplement qu'il faut être honnête homme.</p>
+</div></div>
+
+<h3 class="poetry"><span class="i3">AUTRE CONTRE LE MÊME.</span></h3>
+
+<div class="poetry"><div class="stanza">
+<p>Depuis un temps Laharpe a des aïeux:</p>
+<p>Surcroît d'orgueil. Le vitrier, son frère,</p>
+<p>En est blessé; moi, je suis furieux,</p>
+<p>Bien moins pourtant que la limonadière.</p>
+<p>Eh! mon ami, baisse les yeux sur moi:</p>
+<p>Ma race est neuve, il est vrai; mais qu'y faire?</p>
+<p>Dieu ne m'a point accordé, comme à toi,</p>
+<p>Près de trente ans pour bien choisir mon père.</p>
+</div></div>
+
+<h3 class="poetry"><span class="i4">LE ROI DE DANEMARCK</span><br />
+<span class="i5 normal">EN PARTANT DE PARIS.</span></h3>
+
+<div class="poetry"><div class="stanza">
+<p>Triste Paris, que tu m'assommes</p>
+<p>De vers, de soupers, d'opéras!</p>
+<p>Je suis venu pour voir des hommes:</p>
+<p>Rangez-vous, messieurs de Duras.</p>
+</div></div>
+
+<p><span class="pagenum"><a id="Page_242"> 242</a></span></p>
+
+<h3 class="poetry"><span class="i6">A UNE FEMME</span><br />
+<span class="normal">Qui prétendait que ses amis ne s'occupaient pas d'elle.</span></h3>
+
+<div class="poetry"><div class="stanza">
+<p class="i2"> Tous vos amis songent à vous, Hortense;</p>
+<p>Plus d'un voudrait peut-être y penser moins souvent;</p>
+<p class="i2"> Mais vous devez, je crois, la préférence</p>
+<p class="i2"> A celui-là qui rêve en y songeant.</p>
+</div></div>
+
+<h3>LE PALAIS DE LA FAVEUR,<br />
+<span class="normal">ALLÉGORIE EN VERS ET EN PROSE.</span></h3>
+
+<p>J'aime, vous le savez, les promenades solitaires;
+et vous, mon ami, vous aimez les rencontres
+qu'elles me procurent, les récits que je vous en
+fais, les rêveries même qu'elles m'occasionnent.
+Prose, vers, séparés ou confondus, tout est bien
+reçu de vous; tout vous convient également. Il ne
+me faut rien moins que cet excès d'indulgence et
+l'amitié qui en est la source, pour m'engager à
+vous écrire ces bagatelles. Écoutez le récit de ma
+dernière aventure.</p>
+
+<p>Je m'étais assis au pied d'un arbre, dans le carrefour
+de la forêt de***, le moins fréquenté, et que
+cependant je connaissais. J'aperçus un sentier qui
+me parut charmant; je me levai pour le suivre,
+<span class="pagenum"><a id="Page_243"> 243</a></span>
+persuadé qu'il me conduirait à un lieu plus délicieux
+encore. Je le suivis assez long-temps: le
+marcher était doux; et c'est ce qui me faisait
+poursuivre, malgré la variété des détours qui sans
+doute ont fait abandonner cette route. Le terme
+où elle conduit est très-désiré, et l'on cherche à y
+arriver le plutôt possible. J'arrivai enfin au bout
+de ce sentier, et je me trouvai dans une avenue
+superbe qui conduisait à un palais dont l'éclat
+m'éblouit. Je vis de loin une foule innombrable
+qui remplissait les cours. Je crus qu'il y avait une
+fête: ma conjecture était d'autant plus fondée,
+que, dans ce tumulte et cette confusion, je ne distinguai,
+ni n'entendis aucune marque de joie.
+Quelle que fût cette fête, je voulus en avoir ma
+part, et je cédai à cet instinct de curiosité qui
+maîtrise presque tous les hommes, et souvent les
+philosophes plus que les autres. J'eus beaucoup
+de peine à pénétrer, à me faire jour à travers la
+foule. Des gens plus pressés que moi me poussaient,
+me heurtaient, me frappaient même presqu'à
+dessein, et se précipitaient pour passer les
+premiers: il est vrai qu'ils se trouvaient ensuite
+renversés ou écartés par d'autres plus forts et plus
+adroits. Cet empressement général redoublait ma
+curiosité; mais je craignais bien de ne pouvoir la
+satisfaire, lorsque je me sentis enlevé et comme
+porté sur les marches du palais, par un flot impétueux,
+qui me fit courir de grands risques,
+mais qui m'abrégea la moitié du chemin. Je me
+<span class="pagenum"><a id="Page_244"> 244</a></span>
+dégageai de ce chaos et voulus entrer pour m'asseoir.</p>
+
+<p>Le garde qui était dans l'intérieur m'aborda,
+et me demanda ce que je voulais. «Hélas! rien, lui
+répondis-je du ton d'un homme fatigué.&mdash;Dans le
+lieu où vous êtes, me dit-il, on ne croit plus à
+cette réponse.&mdash;Eh bien! monsieur, lui répliquai-je,
+ce que je demande, c'est un peu de repos.&mdash;Ce
+n'est pas non plus ce que l'on vient chercher
+ici, et je doute que vous puissiez le trouver. Cependant,
+asseyez-vous; mais si vous ne désirez que
+la tranquillité, n'attendez pas le retour de ma
+maîtresse.&mdash;Eh puis-je, monsieur, vous demander
+qui elle est, lui dis-je très-poliment?&mdash;Elle se
+nomme Faveur.&mdash;En quoi votre maîtresse pourrait-elle
+troubler mon repos?&mdash;Monsieur paraît
+étranger?&mdash;Je le suis à beaucoup de choses, à
+presque tout.&mdash;C'est de bien bonne heure, me répliqua-t-il:»
+et il me regarda bien fixement. Je ne
+sais si ma figure lui plut; mais prenant un air plus
+ouvert et plus poli: «Faites-moi l'honneur de me
+suivre, me dit-il; je veux vous faire voir les appartemens
+de ma maîtresse.» Je le suivis; il ouvrit
+une porte, et je fus ébloui à la vue de toutes les
+merveilles qui s'offrirent à mes yeux. J'avançai; et,
+après m'être livré à ma surprise, je regardai mon
+guide. «Tout ceci est magique, lui dis-je.&mdash;Point
+du tout, me répondit-il; tous ces chefs-d'&oelig;uvres
+sont réels, mais faux. Sortons vite, si vous voulez
+que l'effet ne soit pas détruit dans quelques
+<span class="pagenum"><a id="Page_245"> 245</a></span>
+instans.» Je m'approchai tour à tour de la tapisserie,
+des meubles, des cristaux, des lustres; tout
+était faux. L'or, l'argent n'en avaient que l'apparence;
+les broderies n'étaient que de vaines découpures;
+les cristaux, les diamans n'étaient que
+des verres à facettes; et la perspective du fond de
+l'appartement, une perspective trompeuse, telle
+qu'on en voit sur nos théâtres; les coussins, les
+lits, les sophas sont formés de roses amoncelées à
+la hâte, et dont on a oublié d'arracher les épines.</p>
+
+<p>«Eh! monsieur, dis-je à mon conducteur, que
+faites-vous ici?&mdash;Je n'y suis, me répondit-il, que
+par hasard; j'y remplis la fonction d'un ami absent
+que rien ne peut détromper, et qui a vieilli
+auprès de Faveur dans un service assez ingrat.
+Je vous parlerai d'elle avec une liberté qu'il ne me
+permet pas, et qui a pensé me brouiller avec lui.
+Tout ce que vous voyez ici de faux et de frivole,
+est l'emblème de son caractère et de son esprit.
+Coquette et inconstante, elle vous recherche et
+vous rebute l'instant d'après. Importune, c'est
+elle qui pourtant fuit la première. Dans son âme
+comme dans son palais, tout est joué, tout est
+trompeur, sa beauté, sa bonté même; mais elle
+a des grâces dont l'attrait est presque invincible.</p>
+
+<div class="poetry"><div class="stanza">
+<p>On ne sait quel enchantement</p>
+<p>Vers elle en secret vous attire,</p>
+<p>Et remplit l'âme en un moment</p>
+<p>D'un crédule ravissement,</p>
+<div><span class="pagenum"><a id="Page_246"> 246</a></span></div>
+<p>Qui devient ivresse ou délire.</p>
+<p>Sans pouvoir se faire estimer,</p>
+<p>Elle a su fonder son empire</p>
+<p>Sur tous les moyens de séduire,</p>
+<p>Hors toutefois celui d'aimer.</p>
+<p>Aimer est pour elle impossible;</p>
+<p>Mais elle sait le feindre, hélas!</p>
+<p>Et c'est le charme irrésistible</p>
+<p>Qui nous enchaîne sur ses pas.</p>
+<p>Oui, dans un profil trop rapide,</p>
+<p>Soit naïf, soit étudié,</p>
+<p>Souvent elle offre à l'&oelig;il timide</p>
+<p>Une ressemblance perfide,</p>
+<p>Faut-il dire? avec l'amitié.</p>
+<p>Ce faux air, cette vaine image</p>
+<p>Commence la séduction;</p>
+<p>La vanité nous encourage,</p>
+<p>Et complète l'illusion;</p>
+<p>On se croit heureux, presque sage,</p>
+<p>En voyant que l'opinion</p>
+<p>Complimente votre esclavage.</p>
+<p>Mais l'erreur dure-t-elle? Oh! non.</p>
+<p>Bientôt sur le pâle horizon</p>
+<p>Vont se ternir, et c'est dommage,</p>
+<p>La pourpre et l'or de ce nuage</p>
+<p>Où votre imagination</p>
+<p>Voyait briller un doux rayon;</p>
+<p>Votre bonheur et son ouvrage,</p>
+<p>Tout disparaît; et la raison</p>
+<p>Ne voit plus qu'un froid paysage,</p>
+<p>Ornement de votre prison.&mdash;</p>
+</div></div>
+
+<p>»De votre prison! m'écriai-je.&mdash;Oh! monsieur,
+<span class="pagenum"><a id="Page_247"> 247</a></span>
+je ne veux point être emprisonné.» Mon
+guide ne put s'empêcher de rire de ma terreur.
+«Fuyez donc, me dit-il, et craignez que ma maîtresse
+ne vous voie.&mdash;Quelle étrange idée! Craignez-vous
+qu'elle ne me prenne pour un des objets
+de son caprice?&mdash;Pourquoi non?&mdash;Mais, monsieur,
+d'où vient n'avez-vous pas cette crainte pour
+vous-même?&mdash;Elle m'a vu, croit me connaître:
+et c'est assez pour elle. Mais vous êtes pour ses
+yeux un objet nouveau, il n'en faut pas davantage.&mdash;Soyez
+tranquille; je veux la voir, et la verrai
+sans être aperçu.&mdash;Mais savez-vous qu'on se fait
+souvent une peine de ne pas l'être?&mdash;Pour moi,
+je ne m'intéresse pas aux chagrins de cette espèce.&mdash;Vous
+êtes un philosophe, je le vois; et ce que
+j'aime encore mieux, un philosophe gai; mais,
+après tout, seriez-vous le premier sage qui eût été
+pris à ce piége?&mdash;Non, mais je ne serais pas non
+plus le premier qui s'en fût garanti.&mdash;J'entends:
+vous voulez risquer l'aventure, pour avoir l'honneur
+attaché au triomphe d'un refus.&mdash;Peut-être
+ne suis-je pas insensible à cette gloire: je suis jeune
+encore; il faut me pardonner ce petit amour
+propre.&mdash;Jeune sage, prenez garde, me répliqua
+mon guide:</p>
+
+<div class="poetry"><div class="stanza">
+<p>Affronter la tentation,</p>
+<p>C'est manquer de philosophie;</p>
+<p>La sagesse veut que l'on fuie;</p>
+<p>Mais de la cour, hélas! fuit-on,</p>
+<p>Sinon quand le roi vous en prie?»</p>
+</div></div>
+
+<p><span class="pagenum"><a id="Page_248"> 248</a></span>
+J'allais répondre, lorsque j'entendis un grand
+mouvement dans la salle des gardes; et je crus,
+je dis même à mon conducteur que sans doute
+c'était la princesse. Il ne fit que détourner la tête;
+et à la sorte de tumulte qu'il entrevit: «Non,
+me dit-il, ce n'est que Lætitia, sa favorite.&mdash;Peut-on
+vous demander quel est son genre d'esprit,
+sa tournure?..&mdash;Ne le devinez-vous pas,
+me dit-il? Au reste, peut-être que non. C'est un
+caractère assez singulier:</p>
+
+<div class="poetry"><div class="stanza">
+<p>Son air est vif et sémillant;</p>
+<p>Son esprit ne plaît qu'en surface;</p>
+<p>Son âme est un cristal mouvant</p>
+<p>Où tout brille, change et s'efface;</p>
+<p>Son crédit, comme elle inconstant,</p>
+<p>Naît, meurt, et revit par instant.</p>
+<p>Jamais elle n'est en disgrâce,</p>
+<p>Jamais en faveur pleinement.</p>
+<p>Mais qu'elle amuse un seul moment,</p>
+<p>Il n'est honneur, titre, ni place,</p>
+<p>Qu'elle n'enlève lestement.</p>
+<p>Rien ne l'émeut, ne l'embarrasse;</p>
+<p>On la traite légèrement,</p>
+<p>Au ton du jour elle se plie;</p>
+<p>Dame ou soubrette, elle est ravie:</p>
+<p>Nouvel emploi, nouveau talent,</p>
+<p>Soit calcul, routine ou folie,</p>
+<p>Son rôle, qui monte ou descend,</p>
+<p>Comme lui la diversifie.</p>
+<p>Son désir le plus permanent</p>
+<p>N'a l'air que d'une fantaisie</p>
+<div><span class="pagenum"><a id="Page_249"> 249</a></span></div>
+<p>Dont elle-même rit souvent,</p>
+<p>Dont l'insuccès serait plaisant:</p>
+<p>Et le succès la justifie.</p>
+<p>Égoïste avec enjoûment,</p>
+<p>Despotique avec bonhomie,</p>
+<p>On la voit, ou brusque ou polie,</p>
+<p>Vous gouverner obligeamment,</p>
+<p>Vous obliger étourdiment:</p>
+<p>Elle est tout ou rien, par saillie,</p>
+<p>Vous nuit, vous fête, vous oublie,</p>
+<p>Mais toujours agréablement:</p>
+<p>Oh! c'est une femme accomplie,</p>
+<p>Qui nous restera sûrement.</p>
+</div></div>
+
+<p>Enfin la princesse parut, suivie de son brillant
+cortége; je reconnus aisément Lætitia, à l'air folâtre
+et familier dont elle aborda sa souveraine.
+Faveur, tout en regardant de côté et d'autre avec
+des yeux caressans qui semblaient prodiguer les
+promesses et ne donnaient que des espérances, lui
+fit un petit signe d'amitié, à peu près pareil à celui
+dont on accueille un joli épagneul. Lætitia en fut
+ravie; le ministre en fut jaloux; et, s'approchant
+de la princesse, il lui parla à l'oreille. «Oui, oui,
+lui dit-elle sans l'avoir entendu; tout ce qu'il vous
+plaira. Retirez-vous; votre temps est trop précieux.»
+Ce dernier mot le charma; et il regarda
+tout autour de lui les nombreux témoins de sa
+gloire. Faveur traversa ensuite deux lignes composées
+de femmes du plus haut rang (autant que
+je pus en juger), et qu'elle ne regarda point, attendu
+<span class="pagenum"><a id="Page_250"> 250</a></span>
+qu'elles étaient pour la plupart assez vieilles.
+Ces dames n'en parurent pas surprises autant que
+je l'aurais cru, ce que j'attribuai moins à leur philosophie
+qu'à l'habitude de se voir négligées. Tout
+en avançant, Faveur approchait du groupe dont
+je faisais partie; ma figure n'a rien qui provoque
+l'attention, mais elle lui était inconnue: c'est sans
+doute ce qui m'attira ses regards. Elle fit quelques
+pas pour venir vers moi. Alors la foule de ses esclaves
+se sépara pour me faire place. Je m'avançai,
+mais sans cet empressement étourdi qui seul flatte
+la vanité de Faveur. Sa coquetterie en fut redoublée.
+Elle me dit que, dans un moment, elle m'inviterait
+à passer dans son cabinet; et elle se remit
+à parcourir la salle d'assemblée.</p>
+
+<p>Aussitôt la foule, qui, deux heures auparavant,
+avait pensé m'étouffer, fut à mes pieds; on me
+demanda mes ordres, et chacun de ces inconnus
+s'efforçait d'être remarqué de moi. Un moment
+après, Faveur me fit appeler, me fit asseoir auprès
+d'elle. C'est alors que je sentis tout l'empire
+de sa séduction. Elle prétendit me connaître par
+la renommée, me dit qu'elle voulait me fixer à sa
+cour. Ce qu'il y a d'inconcevable, c'est que ses
+discours me flattaient; mais comme j'hésitais
+dans mes réponses, elle me dit: «Ne jugez pas de
+moi sur les bruits qu'on s'efforce de répandre; je
+vaux mieux que ma réputation. Obligée par état
+d'être la dispensatrice des grâces, je suis quelquefois
+condamnée à paraître oublier mes amis,
+<span class="pagenum"><a id="Page_251"> 251</a></span>
+à paraître inconstante et frivole: ce qui me fait
+une peine affreuse; car, dans le fond, je suis très-solide.
+Et puis les peines attachées à ma place,
+l'ennui qui me tourmente...&mdash;L'ennui, m'écriai-je
+avec un air étonné!&mdash;Eh! sans doute. Voyez
+cette foule importune! et les affaires! et Tædiosus,
+mon ministre, qui m'assomme, à qui j'accorde
+tout pour m'en défaire! Il est si ennuyeux, que
+je suis quelquefois tentée de lui céder l'empire;
+mais on m'assure que cela aurait des inconvéniens.&mdash;Ne
+serait-il pas plus simple, lui dis-je, de
+le renvoyer?&mdash;Le renvoyer, s'écria-t-elle! cela
+est impossible!&mdash;Comment! dis-je, il ne s'en irait
+pas?» Un grand éclat de rire fut la réponse de Faveur.
+«Mon dieu, dit-elle, que cela est plaisant!
+Vous êtes très-aimable; je prévois que vous me
+deviendrez nécessaire? Quand vous verrai-je? Demain,
+je m'imagine, n'est-ce pas?&mdash;Madame, on ne
+vous a jamais fait sa cour pour une fois seulement.&mdash;Adieu,
+dit-elle: ne me manquez point de parole,
+je compte sur vos soins.» Je la saluai respectueusement,
+et je me retirai par un escalier qui se trouva
+sur mon chemin, et qui rendait dans les cours. Je
+recueillis mes esprits au grand air. Je regrettai
+de n'avoir pas revu mon garde, pour jouir à ses
+yeux de ma victoire: tant il est vrai qu'après la
+vanité vaincue, il reste à vaincre l'amour propre,
+triomphe plus rare et bien plus difficile, s'il n'est
+même tout à fait impossible.</p>
+
+<p>Ce fut avec un plaisir bien vif que je me vis
+<span class="pagenum"><a id="Page_252"> 252</a></span>
+hors de ce pays, où, pour obtenir des grâces, il
+faut ennuyer ou amuser, être le digne rival de
+Tædiosus ou de Lætitia, sans caractère, sans dignité,
+ne sentir, ni n'inspirer soi-même nul véritable
+intérêt. Avec quel empressement je gagnai
+ma maison! J'y étais attendu, ce qui n'arrive à
+personne dans le lieu d'où je sortais. Mon asile me
+parut plus riant, mon jardin plus délicieux, le
+sourire d'une femme aimable animé d'une grâce
+plus touchante. D'où naissait dans mon âme ce
+surcroît d'attendrissement et de bonheur? Après
+en avoir goûté le charme, j'en cherchai malgré
+moi la cause, et je crus l'avoir trouvée.</p>
+
+<div class="poetry"><div class="stanza">
+<p>Peut-être la triste imposture</p>
+<p>Des biens qu'offre la vanité,</p>
+<p>Montre mieux la réalité</p>
+<p>De ceux que la raison procure.</p>
+<p>Peut-être, ouverte au sentiment,</p>
+<p>L'âme alors, plus simple et plus pure,</p>
+<p>S'abandonne plus aisément</p>
+<p>Au doux besoin d'épanchement</p>
+<p>Qui nous ramène à la nature.</p>
+</div></div>
+
+<p>Adieu, mon ami: le même intérêt qui nous ramène
+à la nature, nous rappèle aussi vers l'amitié.</p>
+
+<p><span class="pagenum"><a id="Page_253"> 253</a></span></p>
+
+<div class="chapter">
+<h2>LETTRES DIVERSES.</h2>
+<p><span class="pagenumh"><a id="Page_254"> 254</a></span>
+<span class="pagenum"><a id="Page_255"> 255</a></span></p>
+
+<p class="subh">LETTRES DIVERSES.</p>
+</div>
+
+<h3>LETTRE PREMIÈRE.<br />
+<span class="normal">A MADAME DE ***.</span></h3>
+
+<p>Je me suis douté, madame, en recevant votre
+billet et avant de l'ouvrir, qu'il m'arrivait malheur;
+et c'était pour moi une nouveauté d'ouvrir
+un billet de vous avec chagrin. Je comptais faire
+ce soir mon entrée dans mon nouvel établissement
+d'Auteuil; mais ayant différé de deux jours, pour
+vous faire ma cour avant mon départ, il faut bien
+que je diffère de deux autres, pour que les deux
+premiers ne soient pas perdus. Je crois ce sentiment-là
+plus honnête que celui qui fait courir les
+joueurs après leur argent; mais, dans le fond, il
+est à peu près du même genre.</p>
+
+<p>Ce sont plusieurs de mes amis qui sont cause
+que je viens me cacher quelque temps à la campagne
+dans un mauvais temps. Croirez-vous que
+c'est pour travailler, pour finir ces épîtres de Ninon<a name="FNanchor_35" id="FNanchor_35" href="#Footnote_35" class="fnanchor">&nbsp;[35]</a>
+sur lesquelles on ne cesse de m'impatienter?
+<span class="pagenum"><a id="Page_256"> 256</a></span>
+N'est-il pas ridicule d'aller vivre sagement
+pour écrire des folies? Etre fou de sang froid ou
+par réminiscence, cela n'est-il pas bizarre? Voilà
+l'inconvénient de dire à ses amis les choses sur
+lesquelles on travaille. On ne m'y reprendra plus.
+Etre exposé à finir ce que je commence, à mettre
+de l'ordre dans mes caprices: cela me paraît un
+peu dur, et je n'en serai plus la dupe.</p>
+
+<p>Je ne vous parle plus, madame, de mon respect
+ni de ma tendre amitié, qui dureront autant
+que moi.</p>
+
+<h3>LETTRE II.<br />
+<span class="normal">A ......</span></h3>
+
+<p>Voilà donc, mon cher ami, comme vous vous
+conduisez, vous que je croyais la raison, la prudence,
+la sagesse même! A qui se fier, après ce
+que je sais de vous? et sur qui compter désormais?
+On vous ordonne la plus grande modération
+dans l'usage de la pensée; et madame M..... m'a
+dit qu'elle avait reçu de vous une lettre charmante
+et pleine d'esprit, ce sont ces termes; je
+n'exagère rien, et je suis bien éloigné de vous
+chercher des torts. Vous ne pouvez pas la récuser
+non plus. Elle vous aime, elle a de la candeur, et
+est à mille lieues de toute espèce de médisance,
+à plus forte raison de calomnie.</p>
+
+<p><span class="pagenum"><a id="Page_257"> 257</a></span>
+Une lettre charmante et pleine d'esprit! est-il
+possible? Quoi! c'est vous qui vous permettez de
+pareils excès! On est tranquille sur votre compte;
+et tout d'un coup voilà une infraction de régime
+qui vient effrayer vos amis. Si madame M...... eût
+dit simplement une lettre charmante, je dirais:
+cela peut se passer, peut-être le mal n'est-il pas si
+grand qu'on le fait. Vingt fois j'ai entendu dire:
+c'est un ouvrage charmant; et, à la lecture, j'ai
+vu que rien n'était plus faux: mais plein d'esprit,
+c'est là ce qui est une faute absolument impardonnable.
+Je ne vous cache pas que je me crois obligé
+d'en faire avertir M. Tronchin, qui ne plaisante
+point dans ces cas-là, et qui saura vous en dire
+son avis. De l'esprit! vous n'ignorez pas combien
+la pensée est nuisible à l'homme; que, par cette
+raison, il n'y a presque pas d'homme qui pense la
+vingtième partie de sa vie; que vous même, pour
+avoir pensé seulement la moitié de la vôtre, vous
+vous en trouvez très-mal: et voilà que, non seulement
+vous pensez, mais même vous osez
+avoir de l'esprit. Vous savez qu'en pleine santé
+même, il ne fait pas sûr de se donner cette licence;
+que l'esprit entraîne de grands inconvéniens
+à la ville, à la cour; et c'est vous..... Je n'en reviens
+pas. Bon dieu! à quoi sert la philosophie?
+Je ne m'y connais point; mais je soupçonne qu'il
+y a, entre penser et avoir de l'esprit, la même
+différence qu'il y a entre marcher et courir; et,
+si cela est vrai, jugez combien vous êtes coupable.</p>
+
+<p><span class="pagenum"><a id="Page_258"> 258</a></span>
+Vous allez me répliquer que vous avez beaucoup
+d'amitié pour madame M......; qu'au moment
+où vous avez pris la plume pour répondre
+à sa lettre, le sentiment a éveillé l'esprit chez
+vous. Je sais qu'il y en a des exemples; que ce
+genre d'esprit est le meilleur, le plus rare et le
+plus aimable; et que vous pouvez être dans ce
+cas: mais, de bonne foi, pensez-vous que cette
+excuse me rassure et me satisfasse? D'abord, il s'agirait
+de savoir si M. Tronchin vous permet le sentiment.
+Cela m'étonnerait beaucoup dans un médecin
+aussi habile, et qui connaît si bien la nature.
+Je doute très-fort qu'il vous ait rien prononcé
+là-dessus; et vous êtes trop honnête pour
+le compromettre avec la faculté. On sait assez
+que le sentiment est presque aussi malsain que
+l'esprit; et quoiqu'on soit dans l'habitude de le
+contrefaire et de le jouer encore davantage, parce
+que la chose est beaucoup plus facile, vous
+voyez que, dans le vrai, on se le permet assez
+rarement. Il est donc clair, mon cher ami, que
+votre excuse ne serait qu'une défaite; et, au
+fond, je ne vois pas comment vous vous en
+tirerez.</p>
+
+<p>La faute où vous venez de tomber d'une façon
+si humiliante, m'a fait revenir sur le passé, comme
+il arrive en pareil cas; et je me suis rappelé que
+les deux dernières fois que j'ai eu le plaisir de vous
+voir, il s'en fallait bien que vous ne fussiez net; et
+même je me souviens de quelques réflexions un
+<span class="pagenum"><a id="Page_259"> 259</a></span>
+peu vigoureuses ou piquantes qui doivent nécessairement
+prendre sur la machine. J'ai songé alors
+que vous étiez assez mal environné; que mademoiselle
+Thomas, outre son esprit, ayant encore celui
+qui naît du sentiment, peut très-fréquemment redoubler
+chez vous les crises de ces deux facultés: ce
+qui ne saurait manquer de vous faire beaucoup de
+tort. Il ne faut pas croire que je sois non plus sans
+inquiétude sur M. Ducis. Ceux qui ne connaissent
+que son talent tragique, ne savent à quel point il
+est dangereux pour vous, et de combien de façons
+il peut vous nuire, par sa conversation forte, animée
+et attachante. Vous ne connaissez point, je
+crois, madame Helvétius; je sais, du moins, que
+vous n'allez point chez elle: j'en suis enchanté pour
+vous.....</p>
+
+<h3>LETTRE III.<br />
+<span class="normal">A ....</span></h3>
+
+<p class="date">20 Août 1765.</p>
+
+<p>Je crois assez connaître votre âme, mon cher
+ami, pour pouvoir vous donner des conseils utiles
+à votre bonheur. Garantissez-vous de tout sentiment
+vif et profond. J'ai remarqué que toutes les
+fois que vous êtes vivement affecté de quelque
+chose, vous tombez dans un chagrin qui n'est point
+cette douce mélancolie si délicieuse pour ceux
+qui l'éprouvent. De plus, les travaux rendent la
+<span class="pagenum"><a id="Page_260"> 260</a></span>
+gaîté nécessaire à votre santé. Quand un sentiment
+profond vous rendrait heureux, du moins est-il certain
+qu'il ne vous délasserait pas, et vous avez besoin
+d'être délassé. Ne craignez pas de perdre par
+là cette sensibilité nécessaire à l'homme de lettres;
+vous en avez reçu une trop grande dose: rien ne
+peut l'épuiser. La lecture des excellens livres l'entretiendra
+davantage, sans exposer votre âme à ces
+secousses violentes qui l'accablent, lorsque des
+n&oelig;uds qui nous étaient chers viennent à se briser.</p>
+
+<p>Ne donnez jamais à personne aucun droit sur
+vous. La roideur de votre caractère pouvant par
+la suite vous forcer à cesser de les voir, vous aurez
+l'air de l'ingratitude. Tenez tout le monde poliment
+à une grande distance. Prosternez-vous
+pour refuser. Je crois à l'amitié, je crois à l'amour:
+cette idée est nécessaire à mon bonheur:
+mais je crois encore plus que la sagesse ordonne
+de renoncer à l'espérance de trouver une maîtresse
+et un ami capables de remplir mon c&oelig;ur.
+Je sais que ce que je vous dis fait frémir: mais
+telle est la dépravation humaine, telles sont les
+raisons que j'ai de mépriser les hommes, que je
+me crois tout à fait excusable.</p>
+
+<p>Si quelqu'un était naturellement ce que je vous
+conseille d'être, je le fuirais de tout mon c&oelig;ur.
+Est-on privé de sensibilité? on inspire un sentiment
+qui ressemble à l'aversion; est-on trop sensible?
+on est malheureux. Quel parti prendre?
+celui de réduire l'amour au plaisir de satisfaire
+<span class="pagenum"><a id="Page_261"> 261</a></span>
+un besoin spontané, en se permettant tout au
+plus quelque préférence pour tel ou tel objet.
+Réduire l'amitié à un sentiment de bienveillance
+proportionné au mérite de chacun, c'est le parti
+que prit Fontenelle, qui avait toujours les jetons
+à la main. Vous êtes né honnête; je suis sûr que
+vous ne pousserez pas cette défiance trop loin.
+Tout ceci se réduit à dire que votre âme ne doit
+jamais être inséparablement attachée à l'âme de
+personne, qu'il faut apprécier tout le monde,
+et remplir tous les devoirs de l'honnête homme,
+et même de l'homme vertueux, d'après des idées
+justes et déterminées, plutôt que d'après des sentimens,
+qui, quoique plus délicieux, ont toujours
+quelque chose d'arbitraire.</p>
+
+<p>C'est par le travail seul que vous échapperez
+à l'activité de cette âme qui dévore tout. Le temps
+que vous emploîrez chez vous sera pris sur celui
+que vous perdriez dans le monde, où vous vous
+amusez si peu; où vous portez le sentiment toujours
+pénible de la supériorité de votre âme et de
+l'infériorité de votre fortune; où vous trouvez
+des raisons de haïr et de mépriser les hommes,
+c'est-à-dire, de renforcer cette mélancolie à laquelle
+vous êtes déjà trop sujet, qui vous met
+souvent de mauvaise humeur, et qui vous expose
+quelquefois à vous faire des ennemis. La
+retraite assurera en même temps votre repos,
+c'est-à-dire, votre bonheur, votre santé, votre
+gloire, votre fortune et votre considération.</p>
+
+<p><span class="pagenum"><a id="Page_262"> 262</a></span>
+Vous aurez moins d'occasions de vous permettre
+ces plaisirs qui, sans détruire la santé,
+affaiblissent au moins la vigueur du corps, donnent
+une sorte de malaise, et détruisent l'équilibre
+des passions.</p>
+
+<p>La considération de l'homme le plus célèbre
+tient au soin qu'il a de ne pas se prodiguer. Ayez
+toujours cette coquetterie décente qui n'est indigne
+de personne. Votre gloire y gagnera aussi:
+l'emploi de votre temps l'augmentera nécessairement,
+et, par la même raison, votre fortune;
+car, croyez-moi, ne comptez jamais que sur vous.</p>
+
+<p>Il y a encore une chose que je ne saurais trop
+vous recommander, et qui vous est plus difficile
+qu'à un autre, c'est l'économie. Je ne vous dis
+pas de mettre du prix à l'argent, mais de regarder
+l'économie comme un moyen d'être toujours
+indépendant des hommes, condition plus
+nécessaire qu'on ne croit pour conserver son
+honnêteté.</p>
+
+<h3>LETTRE IV.<br />
+<span class="normal">A MADAME DE S...</span></h3>
+
+<p>Quoi, madame, vous avez eu la bonté d'aller
+voir mon nouveau taudis! Je vous reconnais bien
+là. Vous êtes contente de mon logement; mais
+moi, je ne le suis point: je m'y prends trop tard
+pour me loger près de la rue Louis-le-Grand.</p>
+
+<p><span class="pagenum"><a id="Page_263"> 263</a></span>
+Madame de Grammont est partie depuis le
+commencement du mois. Il me serait impossible
+de désirer autre chose que ce que j'ai trouvé en
+elle; et nous avons fini encore mieux que nous
+n'avions commencé. J'ai toutes sortes de raisons
+d'être enchanté de mon voyage de Barège. Il
+semble qu'il devait être la fin de toutes les contradictions
+que j'ai éprouvées, et que toutes les circonstances
+se sont réunies pour dissiper ce fond
+de mélancolie qui se reproduisait trop souvent.
+Le retour de ma santé, les bontés que j'ai éprouvées
+de tout le monde; ce bonheur, si indépendant
+de tout mérite, mais si commode et si doux,
+d'inspirer de l'intérêt à tous ceux dont je me suis
+occupé; quelques avantages réels et positifs, les
+espérances les mieux fondées et les plus avouées
+par la raison la plus sévère, le bonheur public et
+celui de quelques personnes à qui je ne suis ni inconnu
+ni indifférent, le souvenir tendre de mes
+anciens amis, le charme d'une amitié nouvelle
+mais solide avec un des hommes les plus vertueux
+du royaume, plein d'esprit, de talent et de simplicité,
+M. Dupaty, que vous connaissez de réputation;
+une autre liaison non moins précieuse avec
+une femme aimable que j'ai trouvée ici, et qui a
+pris pour moi tous les sentimens d'une s&oelig;ur; des
+gens dont je devais le plus souhaiter la connaissance,
+et qui me montrent la crainte obligeante
+de perdre la mienne; enfin, la réunion des sentimens
+les plus chers et les plus désirables: voilà
+<span class="pagenum"><a id="Page_264"> 264</a></span>
+ce qui fait, depuis trois mois, mon bonheur;
+il semble que mon mauvais génie ait lâché prise;
+et je vis, depuis trois mois, sous la baguette
+de la fée Bienfaisante.</p>
+
+<p>D'après ce détail, vous croiriez que je vis environné
+de tout ce que j'ai trouvé d'aimable ici,
+sous un beau ciel, et dans une société charmante.
+Non, je vis sous une douche brûlante, ou dans
+une bouilloire cachée au fond d'un cachot. Tout
+ce que je distinguais est parti de Barège. Il y fait
+un temps exécrable, et le brouillard ne laisse
+point soupçonner que les Pyrénées soient sur ma
+tête. Mais je n'en suis pas moins heureux: j'avais
+besoin de revenir sur les sentimens agréables dont
+j'ai joui avec trop de précipitation; je les recueille
+avec une joie mêlée de surprise; mes idées sont
+faciles et douces; tous les mouvemens de mon
+c&oelig;ur sont des plaisirs; voilà le vrai beau temps,
+et le ciel est d'azur.</p>
+
+<p>Le ton de cette lettre est un peu différent de
+celles que je vous écrivais, madame, de la rue de
+Richelieu, et même de quelques conversations
+que je me souviens d'avoir eues avec vous, il y a
+cinq ou six mois. Que voulez-vous? je vous montrais
+mon âme alors, comme je vous la montre
+aujourd'hui: «L'homme est ondoyant», dit Montaigne:
+j'étais de fer pour repousser le mal, je
+suis de cire pour recevoir le bien. Les différentes
+philosophies sont bonnes; il ne s'agit que de les
+placer à propos. Zénon n'avait pas tort: Epicure
+<span class="pagenum"><a id="Page_265"> 265</a></span>
+avait raison. Le régime d'un malade n'est pas
+celui d'un convalescent; celui d'un convalescent
+n'est pas celui d'un athlète. Je me trouve bien
+de ma manière d'être actuelle; je reviendrais à
+l'autre, s'il le fallait: mais je tâcherai d'écarter ce
+qui pourrait la rendre nécessaire; je n'y sais
+que cela.</p>
+
+<p>Madame de Tessé et M. le duc d'Ayen ont passé
+ici quelques jours; j'ai fort à me louer de leurs
+bontés; je n'ai cependant point accepté l'offre de
+madame de Tessé pour Luchon; je vous dirai
+pourquoi.</p>
+
+<p>Je pars d'ici vers la fin de septembre; je comptais
+m'en aller en droiture à Paris; je pressentais
+le besoin que j'aurais de revoir mes anciens amis,
+car je ne veux rien perdre; mais j'ai de nouvelles
+raisons de me priver encore de ce plaisir. M. de
+B...... a trouvé absurde que je négligeasse l'occasion
+de voir M. de Choiseul; il prétend que ma
+connaissance avec M. de Gr...... pourrait finir par
+n'être qu'une connaissance des eaux. C'est ce qui
+ne peut jamais arriver. Il est actuellement à Chanteloup;
+il peut s'en assurer par lui-même; et, entre
+nous, je crois qu'il ne laissera pas d'être un peu
+surpris. Quoiqu'il en soit, je défère à son conseil
+et à celui de mes amis qui blâment mon peu d'empressement
+sur cela. Mais je ne serai à Chanteloup
+qu'à la fin d'octobre. J'y resterai le temps
+qui conviendra. J'étais fort tenté de m'en retourner
+par le Languedoc, pour voir la Provence qui
+est un fort beau pays.</p>
+
+<p><span class="pagenum"><a id="Page_266"> 266</a></span>
+Voulez-vous bien, madame, présenter mes
+respects à M. S....... Je vous adresserais aussi
+bien des complimens pour les personnes que vous
+savez, si je ne craignais que quelques-unes, s'imaginant
+que ma lettre contient quelques bonnes
+histoires des eaux, ne s'avisassent de vous la demander;
+et je vous prie de vouloir bien ne pas la
+leur lire.</p>
+
+<p>Conservez, je vous prie, madame, votre santé,
+celle de M. S......, votre bonheur commun, vos
+bontés pour moi; et recevez les assurances de
+mon respect et de ma tendre amitié.</p>
+
+<h3>LETTRE V.<br />
+<span class="normal">A.......</span></h3>
+
+<p>Vous me demandez, mon ami, si ce n'est pas
+une espèce de singularité qui me fait voir la littérature
+sous l'aspect où je la vois; s'il est vrai
+que je sois dans le cas de jouir d'une fortune un
+peu plus considérable que celle de la plupart des
+gens de lettres; et enfin vous voulez que je vous
+confie, sous le sceau de l'amitié, quels sont les
+moyens que j'ai employés pour arriver à ce terme
+que vous supposez avoir été le but de mon ambition.
+Voilà, ce me semble, les divers objets de
+votre curiosité, autant que je puis le résumer de
+votre longue lettre. Mes réponses seront simples.</p>
+
+<p><span class="pagenum"><a id="Page_267"> 267</a></span>
+Mais je commence par vous dire que je suis
+presque offensé de voir que vous me supposiez
+un plan de conduite à cet égard. Mon tour d'esprit,
+mon caractère, et les circonstances, ont tout
+fait, sans aucune combinaison de ma part. J'ai
+toujours été choqué de la ridicule et insolente
+opinion, répandue presque partout, qu'un
+homme de lettres qui a quatre ou cinq mille
+livres de rente est au périgée de la fortune. Arrivé
+à peu près à ce terme, j'ai senti que j'avais
+assez d'aisance pour vivre solitaire; et mon goût
+m'y portait naturellement. Mais comme le hasard
+a fait que ma société est recherchée par plusieurs
+personnes d'une fortune beaucoup plus considérable,
+il est arrivé que mon aisance est devenue
+une véritable détresse, par une suite des devoirs
+que m'imposait la fréquentation d'un monde que
+je n'avais pas recherché. Je me suis trouvé dans
+la nécessité absolue, ou de faire de la littérature
+un métier pour suppléer à ce qui me manquait du
+côté de la fortune, ou de solliciter des grâces, ou
+enfin de m'enrichir tout d'un coup par une retraite
+subite. Les deux premiers partis ne me convenaient
+pas. J'ai pris intrépidement le dernier.
+On (a) beaucoup crié; on m'a trouvé bizarre, extraordinaire.
+Sottises que toutes ces clameurs.
+Vous savez que j'excelle à traduire la pensée de
+mon prochain. Tout ce qu'on a dit à ce sujet,
+voulait dire: Quoi! n'est-il pas suffisamment
+payé de ses peines et de ses courses par l'honneur
+<span class="pagenum"><a id="Page_268"> 268</a></span>
+de nous fréquenter, par le plaisir de nous amuser,
+par l'agrément d'être traité par nous comme
+ne l'est aucun homme de lettres?</p>
+
+<p>A cela je réponds: J'ai quarante ans. De ces
+petits triomphes de vanité dont les gens de lettres
+sont si épris, j'en ai par-dessus la tête. Puisque,
+de votre aveu, je n'ai presque rien à prétendre,
+trouvez bon que je me retire. Si la société ne
+m'est bonne à rien, il faut que je commence à
+être bon pour moi-même. Il est ridicule de vieillir,
+en qualité d'acteur, dans une troupe où l'on
+ne peut pas même prétendre à la demi-part. Ou
+je vivrai seul, occupé de moi et de mon bonheur;
+ou, vivant parmi vous, j'y jouirai d'une partie
+de l'aisance que vous accordez à des gens que
+vous-mêmes vous ne vous aviserez pas de me
+comparer. Je m'inscris en faux contre votre manière
+d'envisager les hommes de ma classe. Qu'est-ce
+qu'un homme de lettres selon vous, et en vérité,
+selon le fait établi dans le monde? C'est un
+homme à qui on dit: Tu vivras pauvre, et trop
+heureux de voir ton nom cité quelquefois; on
+t'accordera, non quelque considération réelle,
+mais quelques égards flatteurs pour ta vanité sur
+laquelle je compte, et non pour l'amour propre
+qui convient à un homme de sens. Tu écriras, tu
+feras des vers et de la prose pour lesquels tu recevras
+quelques éloges, beaucoup d'injures et quelques
+écus, en attendant que tu puisses attraper
+quelques pensions de vingt-cinq louis ou de cinquante,
+<span class="pagenum"><a id="Page_269"> 269</a></span>
+qu'il faudra disputer à tes rivaux, en te
+roulant dans la fange, comme le fait la populace
+aux distributions de monnaie qu'on lui jette dans
+les fêtes publiques.</p>
+
+<p>J'ai trouvé, mon ami, que cette existence ne
+me convenait pas; et, méprisant à la fois la gloriole
+des grandeurs et la gloriole littéraire, j'ai
+immolé l'une et l'autre à l'honneur de mon caractère
+et à l'intérêt de mon bonheur. J'ai dit tout
+haut: J'ai fait mes preuves de désintéressement,
+et je ne solliciterai pas; j'ai très-peu, mais j'ai autant
+ou plus que quantité de gens de mérite:
+ainsi je ne demande rien. Mais il faut que vous
+me laissiez à moi-même; il n'est pas juste que je
+porte, en même temps, le poids de la pauvreté
+et le poids des devoirs attachés à la fortune; j'ai
+une santé délicate et la vue basse; je n'ai gagné
+jusqu'à présent dans le monde que des boues,
+des rhumes, des fluxions et des indigestions,
+sans compter le risque d'être écrasé vingt fois par
+hiver. Il est temps que cela finisse; et, si cela
+n'est pas terminé à telle époque, je pars.</p>
+
+<p>Voilà, mon ami, ce que j'ai dit; et si vous
+vous étonnez que cela ait pu produire autant d'effet,
+il faut savoir qu'une première retraite de six
+mois, où j'avais trouvé le bonheur, a prouvé invinciblement
+que je n'agissais ni par humeur, ni
+par amour propre. Il reste à vous expliquer pourquoi
+on se faisait une peine de me voir prendre le
+parti de la retraite. C'est, mon ami, ce que je ne
+<span class="pagenum"><a id="Page_270"> 270</a></span>
+puis vous développer, au moins dans le même
+détail. Mais je puis vous dire sans que vous deviez
+me soupçonner de vanité, je puis vous dire
+que mes amis savent que je suis propre à plusieurs
+choses, hors de la sphère de la littérature. Plusieurs
+d'entre eux se sont unis pour me servir:
+les uns n'ont écouté que leur sentiment, d'autres
+ont fait entrer dans leur sentiment quelque calcul
+et quelque intérêt; et les circonstances étant
+favorables, il en est résulté la petite révolution
+que vous jugez si heureuse.</p>
+
+<h3>LETTRE VI.<br />
+<span class="normal">A MADAME d'ANGIVILLIERS</span><a name="FNanchor_36" id="FNanchor_36" href="#Footnote_36" class="fnanchor">&nbsp;[36]</a>.</h3>
+
+<p>Je vous rends mille grâces du billet que vous
+avez eu la bonté de m'envoyer. Je n'ai pu en profiter.
+J'étais sorti, croyant que vous n'étiez point à
+Paris, et que l'heure de la poste de Versailles était
+passée. Je sais combien on vous sollicite pour ces
+billets, et je serais fâché que votre bonté pour moi
+vous engageât à des sacrifices en ce genre. D'ailleurs,
+n'ayant aucune liaison avec les quatre ou cinq
+<span class="pagenum"><a id="Page_271"> 271</a></span>
+personnes qui auront les quatre ou cinq premières
+places vacantes, je ne suis plus dans le cas d'être
+aussi empressé aux séances académiques; et il
+est juste que vous puissiez faire des heureux pour
+leurs amis. Cependant, comme rien n'est sûr, et
+que quelqu'un des aspirans pourrait cesser de convenir
+à l'Académie, je vous prierais, madame, de
+permettre que je recourusse à vous, au cas que l'élection
+tombât sur quelqu'un de ma connaissance.
+En attendant, je me borne à vous solliciter pour
+madame la comtesse de Ronsée qui n'a jamais vu
+la réception, et qui serait curieuse d'en voir une.</p>
+
+<p>J'ai cru pouvoir aussi, madame, me charger de
+vous rappeler l'intérêt que M. le comte de Rochefort
+prend à un honnête libraire dont il vous a
+parlé, et pour lequel il devait, avant son départ,
+vous remettre un mémoire adressé à M. le comte
+d'Angivilliers: je joins ce mémoire à ma lettre, ne
+voulant pas retarder, par ma faute, le bien que
+vous êtes toujours prête à faire aux malheureux.</p>
+
+<p>J'irai quelquefois à Versailles cet été, et je
+tenterai d'avoir l'honneur de vous faire ma cour.
+J'irais dans ce dessein seul, si j'avais l'espérance
+d'y réussir. Mais en convenant, madame, que
+quatre lieues sont peu de chose quand on a l'honneur
+de vous voir, je trouve qu'elles sont longues
+quand on ne l'a pas eu.</p>
+
+<p><span class="pagenum"><a id="Page_272"> 272</a></span></p>
+
+<h3>LETTRE VII.<br />
+<span class="normal">A M. L'ABBÉ ROMAN.</span></h3>
+
+<p class="date">4 Mars 1784.</p>
+
+<p>C'est un v&oelig;u que j'ai fait, mon cher ami, de
+vous répondre toujours à l'instant où j'aurai reçu
+votre lettre, et je n'ai pas besoin d'efforts pour
+le remplir: il m'en faudrait pour différer, et je
+ne veux pas lutter contre moi-même.</p>
+
+<p>Ah! mon ami, que j'ai été étonné de voir que
+je diffère de vous dans la chose par laquelle je
+vous ressemble! Vous convenez que vous avez
+pris la meilleure part, et vous ne souhaitez pas
+que j'obtienne un lot pareil; vous me le dites,
+parce que vous le sentez. Cette raison est sans
+doute très-bonne; mais pourquoi, ou plutôt
+comment le sentez-vous? voilà ce qui m'étonne.
+Quoi! cette malheureuse manie de célébrité, qui
+ne fait que des malheureux, trouve encore un
+partisan, un protecteur! Avez-vous oublié qu'elle
+exige presqu'autant de misères, de sottises, de
+bassesses même que la fortune? et quel en est le
+fruit? beaucoup moindre, et surtout plus ridicule.
+Son effet le plus certain est de vous apprendre
+jusqu'où va la méchanceté humaine, en
+vous rendant l'objet de la haine la plus violente
+et des procédés les plus affreux, de la part de ceux
+<span class="pagenum"><a id="Page_273"> 273</a></span>
+qui ne peuvent partager cette fumée, et qui sont
+jaloux de quelques misérables distinctions, presque
+toujours ennuyeuses et fatigantes, surtout
+pour moi qui ai tout jugé.</p>
+
+<p>J'ai aimé la gloire, je l'avoue; mais c'était dans
+un âge où l'expérience ne m'avait point appris la
+vraie valeur des choses, où je croyais qu'elle pouvait
+exister pure et accompagnée de quelque repos,
+où je pensais qu'elle était une source de
+jouissances chères au c&oelig;ur et non une lutte éternelle
+de vanité; quand je croyais que, sans être
+un moyen de fortune, elle n'était pas du moins
+un titre d'exclusion à cet égard. Le temps et la
+réflexion m'ont éclairé. Je ne suis pas de ceux
+qui peuvent se proposer de la poussière et du
+bruit pour objet et pour fruit de leurs travaux.
+Apollon ne promet qu'un nom et des lauriers:
+voilà ce que disait Boileau avec quinze mille
+livres de rente des bienfaits du roi, qui en valaient
+plus de trente d'à présent; voilà ce que
+disait Racine, en rapportant plus d'une fois de
+Versailles des bourses de mille louis. Cela ne
+laisse pas que de consoler de la rivalité et de la
+haine des Pradon et des Boyer. Encore ne put-il
+pas y tenir; et laissa-t-il, à trente six ans, cette
+carrière de gloire et d'infamie, qui depuis lui
+est devenue cent fois plus turbulente et plus avilissante.
+Pour moi, qui, dès mon premier succès,
+me suis attiré, sans l'avoir mérité le moins du
+monde, la haine d'une foule de sots et de méchans,
+<span class="pagenum"><a id="Page_274"> 274</a></span>
+je regarde ce mal comme un très-grand
+bonheur; il me rend à moi-même; il me donne
+le droit de m'appartenir exclusivement; et, les
+amis les plus puissans ayant plus d'une fois fait
+d'inutiles efforts pour me servir, je me suis lassé
+d'être un superflu, une espèce de hors d'&oelig;uvre
+dans la société; je me suis indigné d'avoir si souvent
+la preuve que le mérite dénué, né sans or
+et sans parchemins, n'a rien de commun avec
+les hommes; et j'ai su tirer de moi plus que je
+ne pouvais espérer d'eux. J'ai pris pour la célébrité
+autant de haine que j'avais eu d'amour pour
+la gloire; j'ai retiré ma vie toute entière dans
+moi-même; penser et sentir, a été le dernier
+terme de mon existence et de mes projets. Mes
+amis se sont réunis inutilement pour ébranler
+ma fermeté: tout ce que j'écris comme à mon
+insu, et pour ainsi dire malgré moi, ne sera
+tout au plus que <i lang="la" xml:lang="la">titulus nomenque sepulcri</i>.</p>
+
+<p>J'ai ri de bon c&oelig;ur à l'endroit de votre lettre,
+où vous me dites que vous m'avez cherché dans
+les journaux; vous m'avez paru ressembler à un
+étranger qui, ayant entendu parler de moi dans
+Paris, me chercherait dans les tabagies et dans
+les tripots de jeu. J'en étais là depuis long-temps,
+lorsque je fis la rencontre d'un être dont le pareil
+n'existe pas dans sa perfection relative à
+moi, qu'il m'a montrée dans le court espace de
+deux ans que nous avons passé ensemble. C'était
+une femme; et il n'y avait pas d'amour, parce
+<span class="pagenum"><a id="Page_275"> 275</a></span>
+qu'il ne pouvait y en avoir, puisqu'elle avait
+plusieurs années de plus que moi; mais il y avait
+plus et mieux que de l'amour, puisqu'il existait
+une réunion complète de tous les rapports
+d'idées, de sentimens et de positions. Je m'arrête
+ici, parce que je sens que je ne pourrais finir.
+Je l'ai perdue après six mois de séjour à la
+campagne, dans la plus profonde et la plus charmante
+solitude. Ces six mois, ou plutôt ces deux
+ans, ne m'ont paru qu'un instant dans ma vie.
+Mais le bonheur d'être loin de tout ce que j'ai
+vu sur cette scène d'opprobres qu'on appelle
+littérature, et sur cette scène de folies et d'iniquités
+qu'on appelle le monde, m'aurait suffi
+et me suffira toujours, au défaut du charme d'une
+société douce et d'une amitié délicieuse. L'indépendance,
+la santé, le libre emploi de mon temps,
+l'usage, même l'usage fantasque de mes livres:
+voilà ce qu'il me faut, si ce n'est point ce qui
+me suffit. C'est ce qui m'enlèvera nécessairement
+le succès que vous avez la cruauté de souhaiter,
+et qui malheureusement est devenu, depuis ma
+dernière lettre, encore plus vraisemblable<a name="FNanchor_37" id="FNanchor_37" href="#Footnote_37" class="fnanchor">&nbsp;[37]</a>.
+L'âne qui ne veut point mordre son voisin, ni en
+être mordu devant un râtelier vide, sera forcé,
+s'il est changé en cheval bien pansé devant un
+râtelier plein, de faire quelques courses et de
+<span class="pagenum"><a id="Page_276"> 276</a></span>
+manéger pour gagner son avoine; et quand je
+songe qu'en se déplaçant, il aura plus d'avoine
+qu'il n'en pourra manger, je suis bien près de
+penser qu'il fait un marché de dupe.</p>
+
+<p>Vous voyez par là, mon ami, combien je suis
+attaché aux sentimens qui m'appellent à la retraite;
+et vous le verriez bien davantage, si vous
+pouviez savoir, fortune mise à part, combien ma
+position m'offre de côtés agréables, quels combats
+j'ai à soutenir contre les amis les plus tendres
+et les plus dévoués, quels efforts il me faut pour
+repousser ou prévenir les sacrifices qu'ils voudraient
+faire pour me retenir. Quelle est donc
+cette invincible fierté, et même cette dureté de
+c&oelig;ur, qui me fait rejeter des bienfaits d'une certaine
+espèce, quand je conviens que je voudrais
+faire pour eux plus qu'ils ne peuvent faire pour
+moi? Cette fierté les afflige et les offense; je crois
+même qu'ils la trouvent petite et misérable,
+comme mettant un trop haut prix à ce qui devrait
+en avoir si peu. Mon ami, je n'ai point, je crois,
+les idées petites et vulgaires répandues à cet égard;
+je ne suis pas non plus un monstre d'orgueil;
+mais j'ai été une fois empoisonné avec de l'arsenic
+sucré, je ne le serai plus: <i lang="la" xml:lang="la">manet altâ mente repostum</i>.
+Vous me dites que vous tenez mon âme
+dans ma première lettre; il en est resté quelque
+chose, je crois, pour la seconde.</p>
+
+<p>J'accepte, mon ami, avec un sentiment bien
+vif, l'offre que vous me faites de parcourir avec
+<span class="pagenum"><a id="Page_277"> 277</a></span>
+moi la Provence, pour chercher l'asile qui me
+convient; et je me fais d'autant plus de plaisir de
+l'accepter, que je ne vous ferai pas faire un grand
+voyage; il faudra que votre pays ait de grands inconvéniens,
+si la retraite la plus proche de vous
+n'est pas celle qui me convient le mieux.</p>
+
+<p>Je vous avais promis des nouvelles littéraires;
+mais, par mon mouvement personnel, je suis
+bien froid sur cet article; et j'ai besoin, pour vous
+en envoyer, de songer que vous y mettez quelqu'intérêt.
+On joue à présent, avec un grand succès,
+malgré de grandes huées sur la scène, et de
+grandes réclamations et indignations à Paris et à
+Versailles, <cite>le Mariage de Figaro</cite>, de Beaumarchais.
+C'est un ouvrage plein d'esprit, même de
+comique et de talent, mais qui n'en est pas moins
+monstrueux par le mélange des choses du plus
+mauvais ton et de trivialités. Les loges sont retenues
+jusqu'à la dixième, d'autres disent jusqu'à
+la vingtième représentation. Le spectacle, sans
+petite pièce, ne dure plus que trois heures un
+quart, depuis les retranchemens qu'on y a faits.
+Je ne vous parle point du <em>Jaloux</em>, du mauvais
+<cite>Coriolan</cite> de La Harpe: les journaux se sont chargés
+de cela. Un mot sur les <cite>Danaïdes</cite>, opéra
+nouveau, où Gluk a mis la main; c'est un ouvrage
+de topinambous, à jouer devant des cannibales.
+On dit pourtant que cela n'aura qu'une
+douzaine de représentations.</p>
+
+<p>Parlons de notre académie. M. de Montesquiou
+<span class="pagenum"><a id="Page_278"> 278</a></span>
+a eu toutes les voix; c'est qu'on a vu que tout partage
+serait inutile, et il faisait plaisir en se présentant
+à l'académie; il écartait l'abbé Maury,
+dont plusieurs ne veulent pas entendre parler.
+Mon amusement actuel est de voir comment ils
+feront pour l'évincer à la première vacance qui est
+très-prochaine, si elle n'est ouverte par la mort
+de M. de Pompignan. L'abbé a huit ou dix voix,
+tout au plus; mais les autres gens de lettres, ses
+rivaux, n'en ont pas à beaucoup près autant. Personne
+n'y est appelé d'une manière positive; prendre
+encore un homme de qualité, serait le comble
+du mauvais goût et le chef-d'&oelig;uvre du ridicule.
+Comment s'en tireront-ils? Je me divertirai des
+intrigues; ce sont mes seuls jetons, je n'en ai point
+d'autres; j'y vais si peu, que je n'ai pas fait la
+moitié d'une bourse à jetons qu'on m'avait demandée.</p>
+
+<p>Adieu, mon ami; je n'ai plus que le temps de
+vous dire encore un petit mot de moi. Ma mère
+se porte à merveille, et n'a d'autre incommodité
+que de ne pouvoir faire usage de ses jambes;
+mais j'ai bien peur que cette seule incommodité
+n'abrège les jours d'une personne aussi vive, et
+plus impatiente, à quatre-vingt-quatre ans, que
+je ne l'ai jamais été. Il me semble que, si je restais
+en place une année, je ne pourrais plus vivre; et
+cette idée m'afflige sensiblement sur son état, quoiqu'on
+me mande d'ailleurs tout ce qui peut me
+rassurer. Adieu, encore une fois; je vous aime
+<span class="pagenum"><a id="Page_279"> 279</a></span>
+et vous embrasse de tout mon c&oelig;ur. Il me semble
+que nous n'avons pas cessé de nous entendre.</p>
+
+<h3>LETTRE VIII.<br />
+<span class="normal">AU MÊME.</span></h3>
+
+<p class="date">Paris, 5 octobre.</p>
+
+<p>Que devez-vous penser de moi, mon cher ami,
+et d'un si long silence? Vous devez croire que
+tous les maux réunis ont fondu sur ma tête. Hélas!
+vous ne vous tromperiez pas beaucoup: il y a
+deux mois et demi que j'ai eu le malheur de perdre
+ma mère; et ce n'est pas vous qui vous étonnerez
+de l'effet qu'a pu faire pour moi cette affligeante
+nouvelle; ce n'est pas vous qui me direz
+que quatre-vingt-cinq ans étaient un âge qui devait
+me préparer à ce malheur, et que quinze ans
+d'absence devaient me le faire trouver moins terrible.
+La raison dit tout cela, et le sentiment paie
+son tribut. Je n'en dirai pas davantage, craignant
+d'avoir surtout déjà trop réveillé chez vous le sentiment
+d'une perte qui vous a rendu si long-temps
+malheureux et qui ne sera de long-temps oubliée.
+Mon second malheur est d'avoir eu, pendant deux
+mois, une fièvre double-tierce, suivie d'une convalescence
+très-pénible et qui n'est pas terminée.
+Je ne sais comment toute ma personne était devenue
+<span class="pagenum"><a id="Page_280"> 280</a></span>
+un amas de bile, ce qui m'a empêché d'avoir
+recours au quinquina. C'est la nature qui
+m'a guéri, comme elle eût fait avant la découverte
+du spécifique. C'est un mois de plus qu'il
+m'en a coûté, et un mois de peines et de souffrances,
+pendant lequel il m'a été impossible d'écrire.
+Vous mander de mes nouvelles par une main
+étrangère, c'est ce que je n'ai pas voulu, dans
+la crainte que vous ne me crussiez mort: et d'ailleurs,
+je suis d'une stupidité rare pour dicter.</p>
+
+<p>Je passe, mon ami, à un autre article dont je
+vous ai déjà touché quelque chose. C'est le projet
+d'aller vous trouver en Provence.</p>
+
+<p>Quand il n'y aurait eu d'obstacle que ma maladie,
+il ne pouvait s'effectuer, et ne le pourrait
+même encore qu'au mois de décembre: encore
+cela ne serait-il possible que dans le cas où j'aurais
+un compagnon pour aller en chaise de poste: car
+d'aller par les voitures publiques dans cette saison,
+c'est ce qui me serait aussi difficile qu'un
+pélerinage dans le Sirius. Mais, mon ami, il y a
+d'autres obstacles encore plus grands: ce sont
+ceux qui naissent de ma nouvelle position.</p>
+
+<p>Vous avez peut-être lu, dans les papiers publics,
+qu'on a obtenu pour moi la place de secrétaire
+du cabinet de madame Elisabeth, s&oelig;ur du roi:
+cette place vaut deux mille francs; et quoiqu'elle
+ne m'enrichisse pas pour ce moment-ci, puisque,
+dans la maison du roi, les premières échéances
+ne se payent qu'à un terme fort reculé, il n'en
+<span class="pagenum"><a id="Page_281"> 281</a></span>
+est pas moins vrai que je suis lié par la reconnaissance
+et par l'attachement aux personnes qui ont
+sollicité et obtenu cette place pour moi, tandis
+que j'étais cloué dans mon lit depuis six semaines;
+je passerais pour un être sauvage et indomptable,
+un misantrope désespéré, et je serais condamné
+universellement.</p>
+
+<p>Il faut vous dire, de plus, qu'indépendamment
+de ma nouvelle place, ma liaison avec M. le comte
+de Vaudreuil est devenue telle qu'il n'y a plus
+moyen de penser à quitter ce pays-ci. C'est l'amitié
+la plus parfaite et la plus tendre qui se puisse
+imaginer. Je ne saurais vous en écrire les détails;
+mais je pose en fait que, hors l'Angleterre où ces
+choses-là sont simples, il n'y a presque personne
+en Europe digne d'entendre ce qui a pu rapprocher,
+par des liens si forts, un homme de lettres
+isolé, cherchant à l'être encore plus, et un homme
+de la cour, jouissant de la plus grande fortune
+et même de la plus grande faveur. Quand je dis
+des liens si forts, je devrais dire si tendres et si
+purs; car on voit souvent des intérêts combinés
+produire entre des gens de lettres et des gens de
+la cour des liaisons très-constantes et très-durables;
+mais il s'agit ici d'amitié, et ce mot dit tout
+dans votre langue et dans la mienne.</p>
+
+<p>Voilà, mon ami, quelles sont les raisons qui
+m'empêchent d'aller vous chercher, et qui vraisemblablement
+me priveront toujours du plaisir
+de vous voir dans votre retraite de Provence. Il
+<span class="pagenum"><a id="Page_282"> 282</a></span>
+n'en fallait pas moins, je vous assure; car, quoique,
+dans votre dernière lettre, vous eussiez eu la
+barbarie de vouloir me retenir dans la capitale,
+toujours par votre manie de me voir une plus
+grande fortune, il est pourtant certain que j'aurais
+juré, au mois de mai dernier, de ne pas passer
+l'hiver à Paris. Les obstacles étaient de nature à
+pouvoir être vaincus, et ma fortune n'en était pas
+un. Vous m'avez mandé qu'il fallait, pour vivre
+agréablement en Provence, avoir trois mille livres
+de rente: au temps où vous me parliez, j'en avais
+quatre mille. Je posais la barre à ce terme, et je
+n'étais pas mécontent; c'est vous qui avez voulu
+que j'allasse plus loin: vous voilà satisfait, et il
+y a à parier que d'ici à six mois, vous le serez
+infiniment davantage. Il restera ensuite à satisfaire
+votre autre manie, que j'aie de la célébrité. Je ne
+promets pas que j'y réussisse également; mais,
+soit que cette fantaisie me prenne, soit que je
+garde ma répugnance pour cette célébrité dont
+vous paraissez faire trop de cas, il est sûr que, tranquille
+sur mon avenir, je travaillerai beaucoup
+davantage et même mieux, et que j'aurai plus de
+titres à cette célébrité, si je les manifeste, ce que
+j'ignore, car je suis bien endurci dans le péché. Je
+crois que vous seriez de mon bord, si, comme moi,
+vous veniez voir, de suite et long-temps, notre public
+parisien. Au surplus, alors comme alors: je
+ne suis pas d'une pièce; je suis immuable quand
+les choses ne changent pas, mais je suis mobile
+<span class="pagenum"><a id="Page_283"> 283</a></span>
+quand elles changent, et surtout quand elles
+changent à mon avantage.</p>
+
+<p>J'apprends que l'on a été très-content de notre
+ambassadeur à Marseille, et c'est pour moi une
+joie très-vive. J'espère qu'on le sera partout, et
+on le serait bien davantage si on connaissait l'habitude
+de ses sentimens intérieurs. C'est un de
+ces êtres qui ont contribué, par leurs vertus et
+leur commerce, à me réconcilier avec l'espèce
+humaine. Il faut qu'il ait prévu de grandes tribulations
+dans son ambassade, puisque la dernière
+lettre qu'il m'écrit finit par ces mots: <em>Ah! mon
+ami, quand dinerons-nous ensemble au restaurateur?</em>
+J'oublie de vous dire qu'il est cause que je
+n'ai pu répondre à votre avant-dernière lettre,
+parce que j'ai passé avec lui exactement les quatre
+derniers jours de son séjour à Paris: et c'est l'époque
+où votre lettre m'arriva.</p>
+
+<p>Adieu, mon ami; je vous aime et vous embrasse
+très-tendrement. J'espère que notre correspondance
+ne sera plus interrompue, et que la suite
+de contre-temps qui m'ont mis en arrière, n'arrivera
+qu'une fois en la vie. Donnez-moi de vos
+nouvelles en détail, et ne me parlez que de vous;
+je vous donne un bel exemple à cet égard. Je vous
+avertis que je me sais par c&oelig;ur, et à la fin on se
+lasse de soi. Adieu encore. <i lang="la" xml:lang="la">Vale et ama.</i></p>
+
+<p><span class="pagenum"><a id="Page_284"> 284</a></span></p>
+
+<h3>LETTRE IX.<br />
+<span class="normal">A MADAME D'ANGIVILLIERS.</span></h3>
+
+<p>Je ne vois pas une seule raison, madame, d'avoir
+moins de confiance en vos bontés cette année
+que la précédente; mais j'ai bien peur d'y avoir
+recours un peu tard, et je crains que vous n'ayez
+disposé de tous vos billets pour la séance publique
+du 25 de ce mois. Je suis fort curieux d'entendre
+la lecture de l'Éloge du chancelier de
+L'hospital; et vous êtes, madame, ma seule
+espérance: mais ce n'est pas une raison de désespérer.
+Je vous supplie de vouloir bien me mander
+s'il est possible que j'aie un billet de vous, afin
+que j'aie le temps de faire encore d'un autre côté
+quelques tentatives qui après tout seront probablement
+inutiles.</p>
+
+<p>Je sais que votre santé est meilleure, et que vous
+êtes même venue à la comédie; si vous aviez eu la
+bonté de me le faire dire, j'aurais profité de cette
+occasion pour vous faire ma cour; et cet intérêt
+aurait fait ce que n'a pu faire celui de voir une
+nouveauté qu'on joue par une si cruelle chaleur.
+Je ne sais si je dois me flatter d'en être dédommagé
+le jour de la saint Louis.</p>
+
+<p>Je vous prie, madame, de vouloir faire remettre
+à M. d'Angivilliers la lettre ci-jointe; elle contient
+<span class="pagenum"><a id="Page_285"> 285</a></span>
+quelques détails sur une affaire à laquelle vos bontés
+pour moi vous ont intéressée, et qui est terminée
+aussi bien qu'elle pouvait l'être.</p>
+
+<p>Je suis avec respect, madame, et avec tous les
+sentimens que vous me connaissez, etc.</p>
+
+<p class="signature">Secrétaire des commandemens du prince de Condé,<br />
+en dépit de ce qu'on en veut dire.</p>
+
+<p class="date2">Paris, 31 juillet.</p>
+
+<h3>LETTRE X.<br />
+<span class="normal">A L'ABBÉ MORELLET.</span></h3>
+
+<p class="date">20 juin 1785.</p>
+
+<p>Mais vraiment, monsieur, je ne sais pas pourquoi
+votre billet finit par la plaisante prière de
+dire du bien de votre discours. Est-ce que vous
+avez cru que je ne le lirais pas? Amitié à part, je
+me serais, pardieu! bien passé la fantaisie d'en dire
+le bien que j'en pense. Il y a de si bonnes choses
+qu'on voudrait les ôter d'un discours académique,
+vu le malheur dont ces sortes d'ouvrages sont menacés.
+J'ai bien peur que, dans le naufrage de l'armée
+de Xerxès, la collection de nos harangues en
+huit volumes ne soit ce qui coule d'abord à fond;
+il ne serait pas mal d'avoir quelques alléges ou barques
+suivant la flotte, pour sauver quelques débris.
+<span class="pagenum"><a id="Page_286"> 286</a></span>
+Quel parti vous avez tiré de ce pauvre abbé Millot!
+Je n'en ai jamais su tant tirer de son vivant, et je
+vous aurais demandé votre secret. Au surplus, vivent
+les morts pour être quelque chose!</p>
+
+<p>Je sais que nombre de gens à Versailles ont trouvé
+mauvais que, dans la réponse du marquis de Chastellux,
+on citât les propres termes de la lettre où
+le marquis de Lansdown vous rend un si honorable
+témoignage. Après avoir écouté ce qu'on m'a
+dit de noble et d'imposant sur ce beau texte, j'ai
+cru, je me trompe peut-être, mais j'ai cru que la
+vanité des places ou de l'importance locale s'affligeait
+de voir un simple homme de lettres, comme
+on dit, honoré d'une telle preuve d'estime par un
+grand ministre. En secret, dans une lettre bien
+cachetée, dans l'arrière-cabinet, cela peut se passer;
+à la bonne heure: mais en public! ah, monsieur
+l'abbé, c'est une terrible affaire! O vanité! ô sottise!
+De l'importance! Je jure Dieu que je vous
+causerai tôt ou tard de grands chagrins! Il ne tenait
+qu'à moi d'en jurer sur le poème de la Fronde;
+mais cela serait trop sublime: et puis d'ailleurs,
+on dirait que cela est pillé de Démosthènes. Je vous
+rends mille actions de grâces de votre traduction
+de Smith, et du plaisir que l'ouvrage m'a fait. C'est
+un maître livre pour vous apprendre à savoir votre
+compte; et si on me l'eût mis dans les mains
+à l'âge de quinze ans, je m'imagine que je serais
+dans le cas de prêter quelques centaines de guinées
+à l'auteur; et ce serait de tout mon c&oelig;ur,
+<span class="pagenum"><a id="Page_287"> 287</a></span>
+assurément. Je ne vous le renvoie point encore,
+parce que je l'ai laissé à la campagne, et qu'il y a
+quelques chapitres bons à relire et à méditer.</p>
+
+<p>Adieu, monsieur l'abbé; je vous salue et vous
+embrasse de tout mon c&oelig;ur.</p>
+
+<p class="p2"><em>P.S.</em> J'ai remis à M. de Vaudreuil un exemplaire
+de votre Discours, le seul que j'eusse alors; il l'a
+lu avant moi, et m'en a parlé de façon à prévenir
+mon jugement, si j'étais sujet à me laisser prévenir.
+Il m'a prié de vous faire tous ses remercîmens;
+il n'est pas de ceux que la publicité de la lettre de
+milord Lansdown scandalise. Il trouve très-bon,
+très-simple, qu'on ait des talens, du mérite, même
+de l'élévation, et qu'on soit honoré à ces titres,
+fût-ce publiquement, quand même on ne serait
+par hasard ni ministre, ni ambassadeur, ni premier
+commis. Il devance, de quelques années, le
+moment où l'orviétan de ces messieurs sera tout à
+fait éventé.</p>
+
+<h3>LETTRE XI.<br />
+<span class="normal">A M. L'ABBÉ ROMAN</span>.</h3>
+
+<p>Je reçois dans l'instant, mon ami, votre lettre
+écrite il y a près de quatre mois, sans que je
+puisse savoir la cause de ce délai. Quoi qu'il en
+soit, elle me fait un si grand plaisir, que, prêt à
+<span class="pagenum"><a id="Page_288"> 288</a></span>
+sortir, je reste pour vous répondre sur le champ,
+et mettre moi-même la mienne à la poste, afin
+de ne laisser, s'il est possible, aucun hasard contre
+moi. Je ne perdrai point de temps à me plaindre
+de ce que vous ne m'avez point répondu aux deux
+lettres que je vous ai écrites, l'une, il y a près de
+deux ans, et l'autre l'année dernière, au mois d'avril,
+juste au moment où j'ai quitté Paris, dans
+l'idée de n'y revenir jamais qu'en qualité de simple
+voyageur tout au plus. Je suppose que vous
+n'avez reçu aucune de ces deux lettres, et le ton
+de la vôtre me le persuade aisément. Le hasard
+qui fait que je ne reçois celle-ci que quatre mois
+après, doit me faire admettre très-facilement une
+supposition dont mon amitié s'accommode beaucoup
+mieux que de votre silence. En voilà assez
+là-dessus; les momens sont précieux depuis que
+je vous ai retrouvé. Oui, mon ami, je vous remercie
+de votre égoïsme, et je ne lui reproche
+que de ne s'être pas donné encore plus de carrière.
+Vous me ferez sans doute le même reproche; mais
+ayant tant de choses à vous dire, comment ne
+pas le mériter en partie? Jamais la vie d'un homme
+n'a été moins féconde en événemens, et jamais
+elle n'a été plus remplie, tant bien que mal.
+J'ai fait mille lieues sur une feuille de papier;
+voilà mon histoire depuis près de quatre ans. Je
+vous ai déjà étonné en vous parlant d'un éternel
+adieu dit à la ville de Paris, l'année dernière. Oui,
+mon ami, c'en était fait, et j'ai vécu six mois en
+<span class="pagenum"><a id="Page_289"> 289</a></span>
+province, à la campagne, partagé entre l'amitié,
+un jardin et une bibliothèque. C'est presque le
+seul temps de ma vie, que je compte pour quelque
+chose.</p>
+
+<p>La mort seule de la compagne de ma solitude
+pouvait me rappeler dans le désert bruyant de la
+capitale. Je ne finirais pas si je vous parlais de ce
+que j'ai perdu. C'est une source éternelle de souvenirs
+tendres et douloureux. Ce n'est qu'après
+six mois que ce qu'ils ont d'aimable a pris le dessus
+sur ce qu'ils ont de pénible et d'amer. Il n'y a
+pas deux mois que mon âme est parvenue à se
+soulever un peu, et à soulever mon corps avec
+elle. C'est au mois de septembre dernier que j'ai
+fait cette cruelle perte; un ami est venu m'arracher
+en chaise de poste de ce séjour charmant,
+devenu désormais horrible pour moi. De là, j'ai été
+replongé dans le genre de vie auquel j'étais enfin
+parvenu à me soustraire, après deux ans de soins
+et de prétendus sacrifices qui n'en étaient pas
+pour moi. L'amitié de M. le comte de Vaudreuil,
+qui s'était fort accrue depuis deux ans, est devenue
+une véritable tendresse, et a beaucoup contribué
+à soulager une partie de mes peines. Il m'a
+forcé d'accepter un logement chez lui, et a su me
+le rendre aimable. Il s'occupe essentiellement de
+ma fortune qui, depuis votre départ et avant ma
+retraite, a échoué trois fois: deux fois par des événemens
+imprévus, et la troisième par mon fait,
+c'est à dire, en refusant ce qui ne me convient pas,
+<span class="pagenum"><a id="Page_290"> 290</a></span>
+c'est à dire par ma faute, pour parler la langue
+commune, et non pas la vôtre ni la mienne. La
+fortune fera ce quelle voudra, jamais je ne lui accorderai,
+dans l'ordre des biens de l'humanité, que
+la quatrième ou cinquième place. Si elle exige la
+première, qu'elle aille d'un autre côté, elle ne
+manquera pas d'asile.</p>
+
+<p>Mon état actuel est donc celui d'un homme
+qui, froidement et sans humeur, attend un événement
+qu'on lui annonce comme prochain; qui
+n'y croit pas pour avoir été trop souvent trompé,
+et à qui des souvenirs pénibles ont ôté toute espèce
+de désirs, même ceux qui accompagnent
+l'espérance. Cette indifférence tient à la force avec
+laquelle je suis déterminé à ne plus attendre un
+seul jour, passé le terme convenu avec moi-même;
+à l'idée où je suis que le succès de ce
+qu'on désire pour moi n'est pas un véritable bien;
+qu'il y en a de plus grands, tels que la santé, l'indépendance
+absolue des hommes et de l'opinion,
+sous un beau ciel, dans un beau climat; c'est le
+vôtre ou le Languedoc. Le terme arrêté dans ma
+conscience, résolution que je n'ai dite encore à
+personne, et que j'exécuterai sans dire que c'est
+pour toujours, ce terme est le 10 octobre de cette
+année 1784.</p>
+
+<p>Il est certain, et croyez, mon ami, que je ne
+me fais pas illusion à moi-même; il est certain
+que je désire le non succès d'un événement prétendu
+heureux, dont les suites, comme nécessaires,
+<span class="pagenum"><a id="Page_291"> 291</a></span>
+sont de me rengager dans une carrière
+pleine de misères et de dégoûts, de me faire exister
+pour le public que je méprise presqu'autant
+que les gens de lettres, leurs cabales, leurs noirceurs,
+leurs vanités absurdes, etc.; de me faire
+ou manquer ou attendre une célébrité, qui, grâce
+au ton régnant dans la littérature actuelle, n'est
+qu'une infamie illustre faite pour révolter un caractère
+décent. Tels sont mes sentimens et mes
+idées, qui me font passer pour un être bizarre:
+tant la vanité et la sottise ont perverti toutes les
+âmes et tous les esprits. On s'étonne qu'un homme,
+qu'on s'obstine à regarder malgré lui comme n'étant
+pas dénué de tout talent, ne veuille pas subir
+la loi commune imposée aux gens de lettres, de ressembler
+à des ânes ruant et se mordant devant un
+râtelier vide, pour amuser les gens de l'écurie. Rien
+ne m'a mieux montré la misère de cette classe
+d'hommes, et en général de presque tous les
+hommes, que l'étonnement avec lequel on me
+voit garder, dans mon porte-feuille, les productions
+qui m'échappent involontairement, et par un besoin
+naturel de mon âme. D'un autre côté, je sens
+bien que, si l'on fait pour moi quelque chose d'essentiel,
+qui me mette dans le cas de vivre à Paris
+avec les commodités de la vie et de la société, il
+sera bien difficile de me soustraire à la nécessité
+de payer un tribut qu'alors on exigera comme une
+dette. C'est pour me dérober à cette nécessité,
+que je souhaite la non réussite des tentatives de
+<span class="pagenum"><a id="Page_292"> 292</a></span>
+mes amis. Alors, je suis libre; alors, je m'appartiens;
+alors, le reste de ma vie est à moi, sans que
+l'hydre à mille têtes puisse m'en ravir la moindre
+portion. De là l'incurie, la santé et l'aisance, dans
+un pays où les écus de trois livres valent six
+francs, et où l'on n'a que les besoins de la nature
+au lieu de ceux de la vanité et de l'opinion. Jugez,
+mon ami, si, avec de pareilles idées, je n'ai pas dû
+trouver plaisante la phrase de votre lettre, où
+vous me dites de vous donner quelques pages au
+lieu de livrer à l'impression. L'impression! si vous
+saviez des gens de lettres le quart de ce que j'en
+sais et que j'en ai vu, vous ne me soupçonneriez
+pas de songer à elle. J'en ai une si grande
+aversion, que je n'ai de repos que depuis le moment
+où j'ai imaginé un moyen sûr de lui échapper,
+et de faire en sorte que ce que j'écris existe,
+sans qu'il soit possible d'en faire usage, même en
+me dérobant tous mes papiers. Le moyen que j'ai
+inventé, m'en rend maître absolu jusqu'au monument
+et même par-delà; car je n'ai qu'à me taire:
+et ce que j'aurai écrit sera mort avec moi. Vous
+voyez, par ce fait, la profonde impression de haine
+et de mépris que j'ai pour les lettres, considérées
+comme métier et comme état dans le monde. Eh
+bien! je les aime plus que jamais comme culture
+de l'âme; et elles me prennent presque tous mes
+momens, depuis que j'ai retrouvé mes facultés,
+après la perte irréparable que j'ai faite l'été dernier:
+tant il est vrai que la nature et l'habitude
+<span class="pagenum"><a id="Page_293"> 293</a></span>
+sont également indomptables. Les lettres seront
+un de mes plus grands plaisirs dans ma retraite;
+et d'avance elles lui prêtent déjà des charmes. Assurément,
+c'est bien sans amour de gloire, sans
+manie de postérité. Accordez cela, si vous pouvez;
+mais soyez sûr que rien n'est plus vrai.</p>
+
+<p>Adieu, mon ami, etc.</p>
+
+<p class="date">Paris, 4 avril 1784.</p>
+
+<h3>LETTRE XII<br />
+<span class="normal">A M. DE VAUDREUIL.</span></h3>
+
+<p class="date">13 décembre 1788.</p>
+
+<p>Je vois que vous vous souvenez de la <cite>Requête
+des filles sur le renvoi des évêques</cite>, et que vous voudriez
+donner un frère ou une s&oelig;ur à cette bagatelle
+dont vous êtes le parrain; mais je vous assure
+qu'il me serait impossible de faire un ouvrage
+plaisant sur un sujet aussi sérieux que celui dont
+il s'agit. Ce n'est pas le moment de prendre les
+crayons de Swift ou de Rabelais, lorsque nous
+touchons peut-être à des désastres; et je pense
+qu'un écrivain qui jetterait du ridicule sur tous
+les partis, serait lapidé à frais communs. Je ne
+pourrais donc faire qu'un ouvrage sérieux; et de
+<span class="pagenum"><a id="Page_294"> 294</a></span>
+quoi servirait-il? S'il n'y en a pas encore qui présente,
+sous tous les points de vue, cette intéressante
+question, il en existe un grand nombre qui, par
+leur réunion, l'éclaircissent suffisamment. En effet,
+de quoi s'agit-il? d'un procès entre vingt-quatre
+millions d'hommes et sept cent mille privilégiés<a name="FNanchor_38" id="FNanchor_38" href="#Footnote_38" class="fnanchor">&nbsp;[38]</a>.
+J'entends dire que la haute noblesse forme des ligues,
+pousse des cris, etc: c'est ici, je crois, qu'on
+peut accuser la maladresse de la plupart des écrivains
+qui ont manié cette question. Que n'ont-ils
+dit aux grands privilégiés: »Vous croyez qu'on vous
+attaque personnellement, qu'on veut vous attaquer;
+point du tout. Une grande nation peut élever
+et voir au-dessus d'elle quelques familles distinguées,
+trois cents, quatre cents, plus ou moins;
+elle peut rendre cet hommage à d'antiques services,
+à d'anciens noms, à des souvenirs; mais, en
+conscience, peut-elle porter sept cent mille anoblis,
+qui, quant à l'impôt, quant à l'argent, sont aux
+mêmes droits que les Montmorency et les plus
+anciens chevaliers français? Plaignez-vous de la fatalité
+qui fait marcher à votre suite cette épouvantable
+cohue; mais ne brûlez pas la maison qui ne
+peut la loger. Ne sommes-nous pas accablés,
+anéantis, sous cette même fatalité qui enfin a mis en
+péril ce que vous appelez vos droits et vos privilèges?
+Ne voyez-vous pas qu'il faut nécessairement
+<span class="pagenum"><a id="Page_295"> 295</a></span>
+qu'un ordre de choses aussi monstrueux soit changé,
+ou que nous périssions tous également, clergé,
+noblesse, tiers-état?» Je suis vraiment affligé qu'on
+n'ait point dit et répété partout cette observation.
+Elle eût ramené les esprits prévenus, elle eût désarmé
+l'amour propre, elle eût intéressé l'orgueil
+aux succès de la raison, et peut-être eût-elle sauvé
+aux notables l'opprobre ineffaçable dont ils viennent
+de se couvrir à pure perte. Un autre avantage
+de cette réflexion, c'est qu'elle eût sur-le-champ
+fait apprécier le moyen terme que quelques-uns
+proposent ridiculement, celui d'appeler, pour le
+seul consentement à l'impôt, le tiers-état à l'égalité
+numérique, en ne l'admettant que pour un tiers
+seulement à délibérer sur les objets de législation
+générale. Qui est-ce qui me fait cette proposition?
+est-ce un membre de l'ancienne chevalerie? est-ce
+un secrétaire du roi, du grand collège, du petit
+collège, car tous ont le droit de parler ainsi? Je
+réponds à ce dernier.... Mais non, je ne réponds
+pas: vous sentez que j'aurais trop d'avantage. Permettre
+à un peuple de défendre son argent, et lui
+ravir le droit d'influer sur les lois qui doivent décider
+de son honneur et de sa vie, c'est une insulte,
+c'est une dérision. Non, cela ne sera point,
+cela ne saurait être, la nation ne le souffrira pas;
+et, si elle le souffre, elle mérite tous les maux
+dont elle est menacée.</p>
+
+<p>Mais on parle des dangers attachés à la trop
+grande influence du tiers-état; on va même jusqu'à
+<span class="pagenum"><a id="Page_296"> 296</a></span>
+prononcer le mot de <em>démocratie</em>. La démocratie!
+dans un pays où le peuple ne possède pas la
+plus petite portion du pouvoir exécutif! dans un
+pays où le plus mince suppôt de l'autorité ne
+trouve partout qu'obéissance, et même trop souvent
+abjection! où la puissance royale ne vient
+que de rencontrer des obstacles de la part des
+corps dont presque tous les membres sont nobles
+ou anoblis! où le luxe le plus effréné et la plus
+monstrueuse inégalité des richesses laisseront toujours
+d'homme à homme un trop grand intervalle!
+Quel pays plus libre que l'Angleterre? Et en est-il
+un où la supériorité du rang soit plus marquée,
+plus respectée, quoique l'inférieur n'y soit pas
+écrasé impunément? Que de faux prétextes! que
+d'ignorance! ou plutôt que de mauvaise foi! Pourquoi
+ne pas dire nettement, comme quelques-uns:
+»Je ne veux pas payer!» Je vous conjure de ne
+pas juger des autres par vous-même. Je sais que, si
+vous aviez cinq ou six cent mille livres de rente
+en fonds de terre, vous seriez le premier à vous
+taxer fidèlement et rigoureusement; mais vous
+vous rappelez l'offre généreuse faite par le
+clergé, pendant la première assemblée des Notables,
+et l'indigne réclamation qu'il a faite ensuite
+en faveur de ses immunités. Vous voyez le
+parlement feindre d'abandonner les siennes, et
+l'instant d'après se ménager les moyens de les conserver
+et même d'accroître son existence. Enfin,
+vous savez ce qui vient de se passer, et ce qui a
+<span class="pagenum"><a id="Page_297"> 297</a></span>
+si bien mis en évidence le projet formel de maintenir
+les priviléges pécuniaires. M. de Chabot et
+M. de Castries, ayant consigné, dans un Mémoire,
+leur abandon de ces priviléges, pour ne conserver
+que leurs droits honorifiques, n'ont pu trouver
+ni nobles, ni anoblis, qui voulussent signer après
+eux. Les gentils-hommes bretons ne nous disent-ils
+pas qu'il n'est pas en leur pouvoir de se dessaisir
+de leurs priviléges utiles, que c'est l'héritage
+de leurs enfans, que ces droits seraient réclamés
+par eux tôt ou tard? Et c'est ainsi qu'ils intéressent
+leur conscience à faire de l'oppression du
+faible le patrimoine du fort, de l'injustice la plus
+révoltante un droit sacré, enfin de la tyrannie
+un devoir. Je l'ai entendu.... Et vous voulez que
+j'écrive! Ha! je n'écrirais que pour consacrer mon
+mépris et mon horreur pour de pareilles maximes;
+je craindrais que le sentiment de l'humanité
+ne remplît mon âme trop profondément, et
+ne m'inspirât une éloquence qui enflammât les
+esprits déjà trop échauffés; je craindrais de faire
+du mal par l'excès de l'amour du bien. Je m'effraie
+de l'avenir; je vois mettre aux plus petits
+détails une suite et un intérêt qui m'étonnent
+moi-même; on fait des listes de ceux qui ont été
+pour et de ceux qui ont été contre le peuple; on
+prête, on ôte tour à tour tel ou tel propos, bon ou
+mauvais, à tel ou tel homme. Pour mon compte,
+j'ai nié hardiment un mot attribué à M. le comte
+d'Artois. Ce mouvement machinal chez moi, a
+<span class="pagenum"><a id="Page_298"> 298</a></span>
+été l'effet de ma reconnaissance pour les marques
+de bonté que vous m'avez attirées de sa part. On
+suppose que ce prince a dit à un notable, dont
+l'avis avait été favorable au peuple: <em>Est-ce que
+vous voulez nous enroturer?</em> Je ne crois point ce
+mot; mais, s'il a été dit, le notable pouvait répondre:
+«Non, monseigneur; mais je veux anoblir
+les Français, en leur donnant une patrie. On ne
+peut anoblir les Bourbons; mais on peut encore
+les illustrer, en leur donnant pour sujets des citoyens;
+et c'est ce qui leur a toujours manqué.»
+C'est bien M. le comte d'Artois qui y est le plus
+intéressé: c'est bien lui qui peut dire, à la vue de
+ses enfans: <i lang="la" xml:lang="la">posteri, posteri, vestra res agitur</i>.
+C'est de cette époque que tout va dépendre. J'ose
+affirmer que, si les privilégiés pouvaient avoir le
+malheur de gagner leur procès, la nation, écrasée
+au dedans, serait, pour des siècles, aussi méprisable
+au dehors qu'elle est maintenant méprisée.
+Elle serait, à l'égard de ses voisins réunis, ce que
+le Portugal est à l'Angleterre, une grande ferme,
+où ils récolteraient, en lui faisant la loi, ses vins,
+ses moissons, ses denrées, etc. Si, au contraire,
+il arrive ce qui doit arriver, et ce qui est presque
+infaillible, je ne vois que prospérité pour la nation
+entière et pour ces privilégiés si aveugles, si
+ennemis d'eux-mêmes, qui n'aperçoivent pas que
+l'aisance du pauvre fait partie de l'opulence du
+riche; pour les premiers hommes de l'état, qui
+ne voient pas qu'il n'y a de liberté et de dignité
+<span class="pagenum"><a id="Page_299"> 299</a></span>
+particulière que sous la sauvegarde de la liberté
+publique et de l'honneur national. Eh, grand
+Dieu! que peuvent-ils craindre pour leurs dignités?
+Est-ce le tiers-état qui les leur enlèvera? Est-ce le
+tiers-état qui arrivera aux places de la cour, aux
+grands emplois? Craignent-ils pour leurs fortunes?
+N'est-ce pas un fait avéré qu'en Angleterre, les
+grandes fortunes territoriales des familles illustres
+ne datent que de la révolution de 1688? C'est le
+fruit du rehaussement dans la valeur des terres,
+effet de la liberté publique et d'un accroissement
+marqué dans l'industrie nationale, qui l'un et
+l'autre tournent toujours en dernière analyse au
+profit des propriétaires terriens. Je suis si convaincu
+de cette double influence, que, si on me
+demandait, dans la sincérité de mon c&oelig;ur, à
+quelle classe d'hommes je crois plus profitable la
+révolution qui se prépare, je répondrais que cette
+révolution, profitable à tous, l'est à chacun dans
+la proportion de supériorité déjà existante où son
+rang et sa fortune actuels le mettent sur la grande
+échelle sociale. J'en excepte le clergé dont nous
+ne sommes pas en peine, ni vous, ni moi, et les
+ministres (pour le temps, quelquefois très-court,
+pendant lequel ils sont ministres); mais on ne se
+dégoûtera pas du métier: et puis on ne saurait
+parer à tout.</p>
+
+<p>Telle est ma manière de voir cette unique et
+inconcevable crise. J'ai voulu vous faire ma profession
+de foi, afin que, si, par hasard, nos opinions
+<span class="pagenum"><a id="Page_300"> 300</a></span>
+se trouvaient trop différentes, nous ne revinssions
+plus sur cette conversation. Nos opinions ont plus
+d'une fois été opposées, sans que d'ailleurs nos
+âmes aient cessé de s'entendre et de s'aimer: c'est
+le principal, ou plutôt c'est tout. Je me souviens,
+entr'autres, qu'il y a juste deux ans dans ce moment-ci,
+nous eûmes une discussion très-animée
+sur le parti que prenait M. de Calonne, sur son
+projet de subvention territoriale, infaillible, disiez-vous,
+s'il était appuyé, comme il l'était, de
+toute la puissance du roi. Je vous dis que le roi
+y échouerait; je vous dis, en propres termes,
+que le roi pouvait faire abattre la forêt la plus
+immense; mais qu'on ne faisait pas quatre cents
+lieues, à pied, sur des lianes, des ronces et des
+épines. Ce que l'on entreprend aujourd'hui est
+bien autrement difficile. Supposez (ce qui paraît
+impossible) que la nation soit vaincue aux prochains
+états-généraux; je demande ce qui arrivera
+en 1791, à l'époque où le troisième vingtième
+cessera d'être dû, où les impôts (depuis l'incompétence
+reconnue des parlemens) exigeront le
+consentement national. Croyez-vous que ces
+cinquante-cinq millions seront perçus? Croyez-vous
+même que les autres le soient exactement?
+Non, non; croyez plutôt qu'on ne réduit pas
+vingt-trois ou vingt-quatre millions d'hommes,
+dont le mécontentement ne se montre point sous la
+forme de révolte, mais sous celle de mauvaise
+volonté. Alors, que restera-t-il à ceux qui auront
+<span class="pagenum"><a id="Page_301"> 301</a></span>
+favorisé de si mauvaises mesures? Je vous supplie,
+au nom de ma tendre amitié, de ne pas
+prendre à cet égard une couleur trop marquante.
+Je connais le fond de votre âme; mais je sais
+comme on s'y prendra pour vous faire pencher
+du côté anti-populaire. Souffrez que j'en appelle
+à la noble portion de cette âme que j'aime, à
+votre sensibilité, à votre humanité généreuse.
+Est-il plus noble d'appartenir à une association
+d'hommes, quelque respectable qu'elle puisse
+être, qu'à une nation entière, si long-temps avilie,
+et qui, en s'élevant à la liberté, consacrera
+les noms de ceux qui auront fait des v&oelig;ux pour
+elle, mais peut se montrer sévère, même injuste,
+envers les noms de ceux qui lui auront été défavorables?
+Je vous parle du fond de ma cellule,
+comme je le ferais du tombeau, comme l'ami le
+plus tendrement dévoué, qui n'a jamais aimé en
+vous que vous-même, étranger à la crainte et à
+l'espérance, indifférent à toutes les distinctions
+qui séparent les hommes, parce que leur coup
+d'&oelig;il n'est plus rien pour lui. J'ai cru remplir le
+plus noble devoir de l'amitié, en vous parlant
+avec cette franchise; puissiez-vous la prendre
+pour ce qu'elle est, c'est-à-dire, pour l'expression
+et la preuve du sentiment qui m'attache à tout
+ce que vous avez d'aimable et d'honnête, et à des
+vertus que je voudrais voir apprécier par d'autres,
+autant qu'elles le sont par moi-même.</p>
+
+<p><span class="pagenum"><a id="Page_302"> 302</a></span></p>
+
+<h3>LETTRE XIII.<br />
+<span class="normal">A M. PANCKOUKE.</span></h3>
+
+<p>Je n'ai reçu, monsieur, votre billet qu'hier au
+matin, au moment où je sortais pour une affaire
+intéressante qui m'a empêché d'avoir l'honneur
+d'y répondre sur-le-champ.</p>
+
+<p>Je vous dois, d'abord, des remercîmens de la
+préférence que vous me donnez, en voulant m'associer
+à des gens de lettres que j'estime et que
+j'honore; mais, après mes remercîmens, je vous
+prie d'agréer le véritable regret que j'ai de ne pouvoir
+être leur coopérateur. La partie dont je serais
+chargé, entraîne avec soi des inconvéniens auxquels
+ils ne sont pas exposés. Je vous avoue franchement
+que je ne sais pas le moyen de traiter
+trois fois par mois avec l'amour propre des auteurs,
+acteurs et actrices des trois théâtres de Paris, et
+surtout de la comédie française. Serais-je un critique
+juste et sévère? me voilà l'ennemi de tous
+les mauvais auteurs; et, malgré leur petit nombre,
+ils ne laissent pas d'être très-dangereux. Prendrai-je
+le parti de la grande indulgence? je déshonore,
+je décrédite mon jugement; et, ce qui n'est pas
+indifférent pour vous, le nombre des souscripteurs
+diminuera, car le public veut de la malignité. Il
+faut que l'article des spectacles soit attendu, qu'il
+<span class="pagenum"><a id="Page_303"> 303</a></span>
+inspire de la curiosité, de la crainte, de l'espérance,
+en un mot, qu'il remue les passions, comme les
+ouvrages de théâtre dont il rend compte. Faut-il
+tout vous dire, monsieur? gardez-moi le secret:
+un journal sans malice est un vaisseau de guerre
+démâté, à qui les corsaires même refusent le salut.</p>
+
+<p>On peut insister et prétendre qu'il est possible
+d'accorder la plus exacte politesse avec une critique
+sévère. Outre que je crois cet accord très-difficile,
+l'amour propre des auteurs sait-il, dans ses chagrins,
+vous tenir compte de vos ménagemens? On
+injurie, on insulte, on calomnie le critique; et, en
+pareil cas, qui peut répondre de soi? Le sentiment
+de l'injustice irrite; le caractère s'aigrit; on devient
+injuste, absurde soi-même; et on finit par tomber
+dans un décri, dans un avilissement, qui équivaut
+à une flétrissure publique et à une véritable diffamation.
+Nous en avons des exemples déplorables
+dans la personne de M. Fréron et de M. de Laharpe
+qui n'étaient point sans talens, l'un et l'autre, à
+beaucoup près. Qui sait même s'ils n'étaient pas
+nés honnêtes? En vérité, cette destinée fait frémir.
+Il n'en faut pas courir les risques: il ne faut pas
+tenter Dieu.</p>
+
+<p>Telles sont mes raisons, monsieur; et en supposant,
+ce qui serait peut-être en moi trop d'amour
+propre, qu'elles ne vous satisfissent point comme
+propriétaire du privilège du <cite>Mercure</cite>, je suis bien
+sûr que vous les approuverez comme homme, et
+comme honnête homme.</p>
+
+<p><span class="pagenum"><a id="Page_304"> 304</a></span></p>
+
+<h3>LETTRE XIV.<br />
+<span class="normal">A MADAME AGASSE.</span></h3>
+
+<p>Voici le moment où je commence à soulever
+mon âme, après le coup qui vient de l'accabler.
+C'est ce qui m'a empêché, mon aimable amie, de
+répondre à votre lettre. Un autre sentiment m'a
+empêché de courir à vous. J'ai craint, je l'avoûrai,
+j'ai craint votre présence autant que je la désire;
+j'ai craint d'être suffoqué en voyant, dans ces premiers
+jours, la personne que mon amie aimait le
+plus, et dont nous parlions le plus souvent. Le
+c&oelig;ur sait ce qu'il lui faut. C'est de vous que j'ai
+besoin maintenant: j'irai vous voir au premier
+jour, mais le matin, vers les dix heures. Je ne réponds
+pas du premier moment; mais je ne suffoquerai
+point, parce que mon c&oelig;ur peut s'épancher
+auprès de vous. Mais quand je songe que ce même
+jour, et sans doute à cette même heure où je serai
+chez vous, elle vous verrait aussi.... Je m'arrête,
+et ne puis plus écrire; les larmes coulent; et c'est,
+depuis qu'elle n'est plus, le moment le moins
+malheureux.</p>
+
+<p><span class="pagenum"><a id="Page_305"> 305</a></span></p>
+
+<h3>LETTRE XV.<br />
+<span class="normal">A LA MÊME.</span></h3>
+
+<p class="date">Paris, juillet 1789.</p>
+
+<p>La veille du jour où j'ai reçu votre lettre, madame,
+j'avais vu M. Marmontel, et lui avais parlé
+de celle qu'il avait reçue de vous, avec les pièces
+justificatives attestant l'acte de vertu auquel vous
+vous intéressez. J'ai pris la liberté d'y joindre un
+petit mot de reproche sur son défaut de galanterie.
+Sa réponse m'a prouvé que si, en devenant vieux,
+on est exposé à devenir paresseux, ou moins galant,
+on peut du moins continuer à se tenir en
+règle, et à mettre ses papiers en ordre. Il m'a
+montré votre paquet, bien étiqueté, entre ceux
+de vos rivales; et il m'a dit que sa coutume était
+de répondre après la décision de l'académie. Je
+m'imagine, madame, qu'il ne manquera pas à ce
+devoir; mais, en tous cas, je me ferai, à cet égard,
+le suppléant de M. Marmontel, et je deviendrai,
+pour vous, le secrétaire de notre secrétaire.</p>
+
+<p>Vous ne me paraissez pas bien appitoyée sur le
+décès de notre ami, feu le despotisme; et vous
+savez que cette mort m'a très-peu surpris. C'est
+avec bien du plaisir que je reçois de votre main
+mon brevet de prophète. Il vaut mieux que celui
+de sorcier, qui m'a été expédié par plusieurs de
+<span class="pagenum"><a id="Page_306"> 306</a></span>
+mes amis. Mais les femmes sont toujours plus polies,
+plus aimables que les hommes. Au reste,
+comme on ne scie plus les prophètes, et qu'on ne
+brûle plus les sorciers, je jouis, en toute sûreté,
+des honneurs de ma prévoyance. Mais, en vérité,
+il ne fallait qu'approcher du colosse pour s'apercevoir
+qu'il était creux et pourri, vernissé en dehors
+et vermoulu en dedans. Sa chute, pour avoir
+été trop soudaine, nous mettra dans l'embarras
+quelque temps: mais nous nous en tirerons.</p>
+
+<p>Je voulais, ces derniers jours, aller causer avec
+vous, et récapituler les trente ans que nous venons
+de vivre, en trois semaines. Mais la chaleur
+accablante d'hier et d'aujourd'hui m'a retenu
+chez moi. J'irai me dédommager quand le thermomètre
+sera descendu de quelques degrés.
+Il y en a un qui ne descendra pas, c'est celui de
+l'amitié que je vous ai vouée, l'an cinquantième
+du règne de Claude-Louis <span class="smcap">XV</span>. C'est une fort
+bonne raison de ne pas douter de mon tendre et
+respectueux attachement sous son successeur.</p>
+
+<p class="p2"><em>P. S.</em> Voulez-vous bien vous charger de tous
+complimens pour M...., et le prier de rendre le
+<cite>Mercure</cite> un peu plus républicain: il n'y a plus que
+cela qui prenne. <i lang="la" xml:lang="la">Item</i>, que la <cite>Gazette de France</cite>
+soit aussi haussée de plusieurs crans, dans la
+proportion respectueuse où elle doit être à l'égard
+du <cite>Mercure</cite>. Ajoutez, je vous demande en grâce,
+qu'à ce prix je lui pardonne la pudeur qui a voulu
+<span class="pagenum"><a id="Page_307"> 307</a></span>
+me faire des bayonnettes, auxquelles il avait une
+foi trop peu philosophique.</p>
+
+<p class="date">Mercr.... Paris, P. R. n<sup>o</sup> 18.</p>
+
+<h3>LETTRE XVI.<br />
+<span class="normal">A LA MÊME.</span></h3>
+
+<p class="date">Paris, 1789.</p>
+
+<p>Je suis mal avec moi-même, mon aimable
+amie; et j'ai besoin d'espérer que je ne suis pas
+aussi mal avec vous. Pour commencer par ce qui
+me peine le plus, c'est que je ne puis dîner avec
+vous, ni même vous voir aujourd'hui. Je suis
+forcé d'assister au dîner de notre société des
+trente-six, où je veux présenter deux de mes amis,
+pour notre grand club, avant qu'il soit formé
+et que le scrutin soit établi. Je les désobligerais
+grossièrement et les exposerais à n'être pas reçus;
+et de plus je déplais beaucoup à la société déjà
+établie, pour n'y avoir pas dîné depuis plusieurs
+vendredis, jour qui, n'étant pas académique, a
+été demandé en ma faveur par quelques amis
+particuliers: mais ce n'est pas cette dernière raison
+qui me prive de vous voir aujourd'hui, voilà pourquoi
+je n'ai pas tant d'humeur contre elle. Au surplus,
+je ferais mieux de garder tout à fait ma
+<span class="pagenum"><a id="Page_308"> 308</a></span>
+chambre; car, sans être malade, je suis excédé,
+anéanti, et j'ai grand besoin de repos. Voilà près
+de huit jours qu'il m'a été impossible de me délivrer
+d'une fantaisie de poète, vraiment poétique,
+au moins par son acharnement. Le jour, la nuit,
+le repas même, tout s'en est ressenti: je ne
+croyais pas être si jeune. Rien, absolument rien,
+n'a pu faire lâcher prise à cette lubie. C'est être
+mordu d'un chien enragé. Le chien n'était pas
+gros, mais c'est un chien-loup, ou plutôt un chien-lion,
+un mélange d'horrible et de ridicule, de raison
+et de folie; mais où la raison ordonnait à la
+folie de paraître dominante. J'irai vous faire ma
+cour un de ces matins, et vous présenter à votre
+lever mon redoutable petit bichon. J'espère que,
+malgré ses dents, et non pas malgré lui, il pourra
+vous amuser. Je ne me servirais pas de lui pour
+faire ma paix avec vous; car je ne la ferais jamais
+avec moi-même, si je n'avais pas, à vingt reprises,
+écarté, repoussé, cette persévérante folie, souveraine
+maîtresse de mon imagination. Si je vous en
+demandais pardon, ce serait vous demander pardon
+d'avoir eu quelques accès de fièvre. Fièvre,
+soit: la comparaison est juste; et il ne me fallait
+rien moins qu'une maladie pour m'empêcher de
+vous envoyer bien vite ce que je vous ai promis.</p>
+
+<p>Il est vrai de dire que je me suis bien mis quatre
+à cinq fois au livre de M. de Saint-Pierre, dont
+j'avais mille choses à dire, toutes préparées dans
+ma tête; et il n'est pas moins vrai que je n'ai pu
+<span class="pagenum"><a id="Page_309"> 309</a></span>
+les retrouver, que rien ne venait; mais à la place
+accouraient les idées dont j'étais rempli: la folie
+était reine dans la maison. Qu'y faire? Céder
+pour redevenir le maître. La voilà chassée, tout
+à fait chassée; et dès demain je me remets à la
+sagesse, c'est-à-dire, à ce qui peut vous faire plaisir.
+Je vous l'enverrai tout de suite, ce qui est bien
+généreux; car je ne prétends pas différer le plaisir
+de prendre une tasse de chocolat auprès de
+votre chevet.</p>
+
+<p>Adieu, mon aimable amie; vous connaissez
+mon respect et mon tendre attachement. Vous
+chargez-vous de tous mes complimens et de tous
+mes regrets auprès de M......?</p>
+
+<h3>LETTRE XVII.<br />
+<span class="normal">A LA MÊME.</span></h3>
+
+<p class="date">Paris, 15 juillet 1790.</p>
+
+<p>Bon Dieu! que j'admire votre courage, et que
+j'aime votre bonté! Que je vous ai désirée à la place
+où j'étais, en face de l'autel; et tout auprès, un
+asile contre les averses! Je sais où vous étiez, et
+vous étiez bien mal. Dans ce moment, je vous aurais
+presque grondée; mais je vous aurais aimée
+<span class="pagenum"><a id="Page_310"> 310</a></span>
+davantage, s'il est possible. Comme il n'y aura plus
+de fédération, j'espère que vous vous ménagerez,
+que vous soignerez ce mieux qui (dieu merci) est
+arrivé bien vite, dont j'irai voir les progrès au
+plutôt, peut-être aujourd'hui même, et dont je
+vous remercie.</p>
+
+<p>J'aime bien encore votre nouvelle profession de
+foi: nous sommes inébranlables dans notre religion.
+J'entends crier à mes oreilles, tandis que je
+vous écris: <em>Suppression de toutes les pensions de
+France</em>; et je dis: «Supprime tout ce que tu voudras,
+je ne changerai ni de maximes, ni de sentimens.
+Les hommes marchaient sur leur tête, et
+ils marchent sur les pieds; je suis content: ils auront
+toujours des défauts, des vices même; mais
+ils n'auront que ceux de leur nature, et non les
+difformités monstrueuses qui composaient un
+gouvernement monstrueux.»</p>
+
+<p>Adieu, mon aimable amie; conservez-vous
+pour vos amis. Faisons durer tout ce qui est bon
+de l'ancien temps qui était si mauvais.</p>
+
+<h3>LETTRE XVIII.<br />
+RÉPONSE A UN ANONYME.</h3>
+
+<p class="date">Paris, I<sup>er</sup> décembre 1791.</p>
+
+<p>Il est aussi rare, monsieur, de répondre à une
+lettre anonyme, que difficile de mettre l'adresse
+<span class="pagenum"><a id="Page_311"> 311</a></span>
+sur la réponse. Je réponds néanmoins à votre
+lettre, parce qu'elle exprime quelques sentimens
+d'un ordre que j'ai toujours respecté, et que je
+respecterai toujours. Je me croirais dur envers
+vous, si je ne vous pardonnais, dans votre malheur,
+d'être injuste envers moi.</p>
+
+<p>Il n'y a pas tant de contradiction que vous le
+pensez, entre le passage (cité dans le Mercure)
+d'une lettre de M. Chabanon, et <em>la douleur profonde,
+même accablante</em>, dont on l'a vu pénétré,
+à l'affreuse nouvelle des désastres de Saint-Domingue.
+Eh! pouvait-il ne pas l'être, dans le malheur
+de sa famille qu'il chérit, de plusieurs de ses
+amis dignes de son attachement, d'un grand nombre
+de ses concitoyens, colons, connus par leur
+humanité envers leurs esclaves, enfin de sa patrie
+commune, la métropole sur laquelle définitivement
+retombera une partie de ces calamités? Le
+lien qui accorde des sentimens qui vous paraissent
+opposés, est le secret des âmes telles que la sienne.
+Par malheur, le nombre n'en est pas grand; et
+pour le rendre, ce lien, visible à tous les yeux,
+il eût fallut transcrire, non quelques lignes d'un
+passage isolé, mais la lettre même qui méritait
+d'être imprimée tout entière. Répétez-moi qu'il
+a pleuré, abondamment pleuré, qu'il est encore
+plongé dans la plus amère affliction, ce n'est pas
+moi que vous étonnerez. M. Chabanon n'est pas de
+ceux dont on accuse la dureté envers autrui, par
+celle dont ils sont pour eux-mêmes; et je n'ai jamais
+<span class="pagenum"><a id="Page_312"> 312</a></span>
+connu d'homme qui, en se séparant de soi,
+conservât pour les autres une sensibilité si vive,
+si prompte et pourtant si durable. Je pense donc
+comme vous, monsieur, qu'il n'y a personne, sans
+exception, qui soit plus touché que lui des malheurs
+récens, dont gémissent tous les amis de
+l'humanité. Mais je crois sa douleur d'un caractère
+très-différent que celui que vous supposez. J'en
+dis peut-être trop pour vous, monsieur, si vous
+ne le connaissez pas; mais pour ceux qui le connaissent
+comme moi, je n'en dis pas assez.</p>
+
+<p>Je serai court sur l'article de votre lettre qui
+m'est personnel. Je me crois dispensé de vous
+prendre pour juge de mes principes sur la révolution,
+fussiez-vous ou eussiez-vous été législateur;
+ils tiennent à un genre de sentimens qui
+paraissent vous être peu connus, et à des idées
+qui probablement ne vous sont pas assez familières
+pour ne pas vous sembler un peu chimériques.
+Mais, en me renfermant dans le matériel
+des faits, trouvez bon que je vous demande si,
+dans l'énoncé le plus libre de mes opinions, je
+n'ai pas constamment respecté les personnes, déféré
+à tous les souvenirs; et si, dans le cas où nul
+ne s'offenserait d'une générosité honnête, il existe
+un seul individu qui pût légitimement se plaindre
+de moi. Voilà sur quoi vous pourriez prononcer,
+en supposant qu'il vous fût possible d'être juste.
+Si cette condition vous paraît dure, supposez ce
+qui vous sera plus facile, que je ne vous aie rien
+demandé du tout.</p>
+
+<p><span class="pagenum"><a id="Page_313"> 313</a></span></p>
+
+<h3>LETTRE XIX.</h3>
+
+<p class="date">Paris, 17 janvier 1792.</p>
+
+<p>Je n'ai pas répondu, mon ami, à votre dernière
+lettre, 1<sup>o</sup> parce que je l'ai pas pu; 2<sup>o</sup> parce que je
+savais que, sous trois jours, les journaux se chargeraient
+de répondre à l'un de ses articles principaux,
+celui qui nous occupait alors, les rassemblemens
+des réfugiés brabançons à Lille,
+Douay, etc. Il y a des siècles depuis ce moment,
+et tout est bien changé. Je vis avec des personnes
+(et ce ne sont pas celles que vous connaissez),
+qui se trouvent, par une position bizarrement
+favorable, très au fait des affaires des Pays-Bas.
+Toujours est-il vrai que, depuis un mois, ils m'annoncent,
+quatre jours à l'avance, ce qui se trouve
+vérifié par l'événement. Ces gens-là soutiennent
+que Léopold craint une guerre avec nous, plus
+que les badauds de Paris ne la craignaient il y a
+deux ans. Ils prédisent que sa réponse du 10 février
+prochain sera telle que nous la pourrions
+désirer, dans le système le plus pacifique; et je
+conçois que les mouvemens déjà sensibles dans
+plusieurs de ses états, et entr'autres dans la Styrie,
+sont bien capables de l'inquiéter. Mais supposons
+qu'il veuille agir hostilement dans deux mois,
+que ferons-nous si, d'ici à ce temps, il parle en
+<span class="pagenum"><a id="Page_314"> 314</a></span>
+allié et en bon voisin? Lui déclarerons-nous la
+guerre? Entrerons-nous dans le Brabant, comme
+un certain parti nous en sollicite? C'est ce qui
+paraît impossible; et, dans la supposition même
+où il lieroit sa partie avec les princes allemands,
+pour nous faire au printemps prochain une guerre
+qu'il rendra sûrement une guerre d'empire, comment
+forcerons-nous notre pouvoir exécutif,
+maître des combinaisons militaires, à marcher en
+Brabant, plutôt qu'à Liége, à Trèves, etc.? On rit
+de pitié, lorsqu'on voit, après deux ans et demi
+de révolution, le parti patriote n'ayant pas eu le
+crédit de chasser un commis de la guerre, M. Bessière,
+par exemple, et des commis des affaires
+étrangères, tels que Henin et Renneval. Contraindra-t-il
+le roi à agir sérieusement contre son beau-frère,
+avec qui se sont concertés des arrangemens
+déjoués par le hasard plus que par la politique?
+C'est ce qui ne pourrait arriver qu'après une crise
+qui compliquerait encore notre position, et la
+rendrait peut-être encore plus embarrassante. Mon
+idée est toujours que tout ceci est un problème
+sans solution, un drame brouillé et confus,
+dont le dénoûment tombera d'en haut comme
+celui des pièces d'Euripide. Ce que je sais seulement,
+c'est que le mouvement général entravera
+tous les mouvemens partiels et contradictoires
+dont on cherche à le retarder.</p>
+
+<p>N'avez-vous pas bien ri du patriotisme qui,
+dans la séance du 15 de ce mois, a saisi nos ministres
+<span class="pagenum"><a id="Page_315"> 315</a></span>
+et les huissiers? J'ai surtout été ravi de
+l'enthousiasme de M. de Lessart, quoique celui de
+M. du Port ait bien son mérite, M. du Port qui,
+disait la surveille: «Tout ceci ne peut pas aller;
+et la constitution ne marchera jamais sans une
+chambre haute.»</p>
+
+<p>La plupart de nos députés, quelques meneurs
+et quelques intrigans, voient que M. de Lessart
+tire à sa fin: et c'est même l'opinion générale. Ce
+n'est pas la mienne; et j'ai de fortes raisons de
+croire qu'il sera très-difficile de le déraciner. Peut-être
+en savez-vous autant que moi, si vous n'en
+savez pas plus. Quoi qu'il en soit, je dis, à qui
+veut l'entendre, que je ne compterai sur la sincérité
+des Tuileries, que lorsque vous aurez ce ministère-là.
+Je m'aperçois que je ne réussis pas
+également auprès de tout le monde, en parlant
+ainsi; cet arrangement n'est pas celui qui convient
+à certaines gens que vous savez, mais c'est ce qui
+m'importe peu. Croirez-vous qu'il y a eu une plate
+intrigue pour y placer S. L.......? L'ancien régime
+n'était pas plus impudent. S. L........ aux affaires
+étrangères! lui qui ne sait pas plus la géographie
+que M. de Lessart! Vous jugez bien qu'on croyait
+le gouverner, jusqu'au moment où l'année 1793
+ouvrirait la porte aux nobles de la minorité, les
+seuls hommes vraiment faits pour les places. Il est
+bien heureux, pour les auteurs de cette plate
+intrigue, d'avoir été sifflés avant le levé de la
+toile; ils en auraient été les dupes. Il les eût joués
+<span class="pagenum"><a id="Page_316"> 316</a></span>
+tous et probablement foulés aux pieds. Qu'eût fait
+S. L...? Il ne manque pas d'esprit. Il a cette activité
+que donne à un ambitieux l'habitude du travail
+dans les emplois subalternes. Il eût pris la géographie
+de Busching, de bonnes cartes, eût parcouru
+les cartons et les porte-feuilles des affaires étrangères,
+se serait bourré la cervelle de tout ce qui
+pouvait y entrer en quinze jours, leur eût dit
+qu'il en savait plus qu'eux en politique, et leur
+eût du moins prouvé qu'en intrigue et en audace
+il était leur maître à tous. Voilà l'homme; et tel
+est le caractère qu'il a montré depuis qu'il est en
+place. Vous savez qu'ils veulent M. Dietrich. Je
+sais que c'est un bon citoyen, et un homme de
+mérite; mais j'ignore s'il a d'ailleurs toutes les
+connaissances requises.</p>
+
+<p>Adieu, mon cher ami; je vous aime et vous
+embrasse de tout mon c&oelig;ur. Vos fanatiques vous
+donnent bien du tracas dans votre département.
+Mais le dégoût que m'inspirent ici les intrigans et
+les fripons ci-devant honnêtes, remplit l'âme d'un
+sentiment plus mélancolique.</p>
+
+<p>L'hommage de l'amitié à votre peureuse amie.</p>
+
+<p><span class="pagenum"><a id="Page_317"> 317</a></span></p>
+
+<h3>LETTRE XX.</h3>
+
+<p class="date">Paris, 12 août 1792.</p>
+
+<p>Je continue, mon ami, de me bien porter; mais
+je ne néglige point mon régime. J'ai fait, ce matin,
+le tour de la statue renversée de Louis <span class="smcap">XV</span>, de
+Louis <span class="smcap">XIV</span>, à la place Vendôme, à la place des Victoires.
+C'était mon jour de visite aux rois détrônés;
+et les médecins philosophes disent que c'est
+un exercice très-salutaire. Vous serez sûrement
+de leur avis. En tous cas, j'ai pris ça sur moi.</p>
+
+<p>De la place Louis <span class="smcap">XV</span>, j'ai poussé jusqu'au château
+des Tuileries. C'est un spectacle dont on ne
+se fait pas l'idée. Le peuple remplissait le jardin,
+comme il eût fait celui du Prato à Vienne, ou
+ceux de Postdam. La foule inondait les appartemens
+teints du sang de ses frères et de ses amis,
+et percés de coups de canon renvoyés en réponse
+à ceux qui les avaient massacrés la surveille. Les
+conversations étaient analogues à ces tristes objets.
+A la vérité, je n'ai pas entendu prononcer le nom
+du roi ni celui de la reine; mais, en revanche, on
+y parla beaucoup de Charles <span class="smcap">IX</span> et de Catherine
+de Médicis. Une vieille femme y racontait plusieurs
+traits de l'histoire de France. Un homme
+en haillons citait l'anecdote de la jatte et des
+<span class="pagenum"><a id="Page_318"> 318</a></span>
+gants de la duchesse de Marlborough, comme
+ayant été la cause d'une guerre: il se trompait;
+elle fit faire une campagne de moins. Mais je me
+suis bien gardé de rétablir le texte; j'aurais été
+pris pour un aristocrate: d'ailleurs, la méprise
+était si légère, et l'intention du conteur était si
+bonne.</p>
+
+<p>Voulez-vous savoir de combien de siècles l'opinion
+a cheminé depuis deux mois? Rappelez-vous
+le symptôme que je vous citais de la passion française
+pour la royauté, ce que je vous prouvais
+par la facilité avec laquelle les danseurs jacobins,
+sous mes fenêtres, passaient de l'air <cite>ça ira</cite> à l'air
+<cite>vive Henri</cite> <span class="smcap">IV</span>! Eh bien! cet air est proscrit; et,
+au moment où je vous parle, la statue de ce roi
+est par terre: rien ne m'a plus étonné dans ma vie.
+Je ne vous dirai plus que ceux qui voudraient la
+république, trouveraient sur leur chemin la <cite>Henriade</cite>
+et le <cite>Lodoïx</cite> de l'université. Non, cela n'est
+plus à craindre; et je suis sûr même que le <i lang="la" xml:lang="la">Versalicas
+arces</i> de nos poèmes latins modernes ne
+protégera pas Versailles. Il ne fallait rien moins
+que la cour actuelle pour opérer ce miracle; mais
+enfin, elle l'a fait: gloire lui soit rendue! Je n'ai
+plus le moindre doute à cet égard, depuis que
+j'ai entendu les discours très-peu badauds des Parisiens
+autour des statues royales qui ont eu ce
+matin ma visite. Pour moi, le peu de badauderie
+qui me reste, m'a engagé à lire quelques mots
+écrits sous un pied du cheval de Louis <span class="smcap">XV</span>. Que
+<span class="pagenum"><a id="Page_319"> 319</a></span>
+croiriez-vous que j'y ai trouvé? le nom de Girardon,
+qui avait caché là son immortalité. Cela
+ne vous paraît-il pas l'emblème de la protection
+intéressée, accordée aux beaux-arts par un
+despote orgueilleux, et en même temps de la
+modeste bêtise d'un artiste, homme de génie,
+qui se croit honoré de travailler à la gloire d'un
+tyran? Plus j'étudie l'homme, plus je vois que je
+n'y vois rien. Au reste, il serait plaisant que Girardon
+se fût dit en lui-même: «La gloire de ce
+roi ne durera pas, sa statue sera renversée par la
+postérité indignée de son despotisme; et son cheval,
+en levant le pied, parlera de ma gloire aux
+regardans.» Cet artiste-là aurait eu une philosophie
+qu'on pourrait souhaiter aux Racine et aux
+Boileau.</p>
+
+<p>A propos de roi, on m'a dit qu'on parlait de
+vous pour l'éducation du prince royal. J'y trouve
+une difficulté. Comment saurez-vous quel métier
+il faut faire apprendre à votre élève, en cas
+que les Français ressemblent aux Parisiens? Prenez-y
+garde: <em>cette difficulté vaut bien qu'on la
+propose</em>.</p>
+
+<p>Vous êtes sûrement bien aise que Grouvelle
+soit secrétaire du conseil, et par conséquent
+qu'un mauvais génie ne l'ait pas placé, il y a sept
+ou huit jours, comme le bruit en avait couru. Il
+trouvera ce métier bien doux, auprès de celui de
+président de section, qu'il a fait pendant la terrible
+nuit d'avant hier. Un président de section
+<span class="pagenum"><a id="Page_320"> 320</a></span>
+était, en ce moment, un composé de commissaire
+de quartier, arbitre, juge de paix, lieutenant-criminel,
+et un peu fossoyeur, vu que les cadavres
+étaient là qui attendaient ses ordres, comme il
+arrive quand le pouvoir exécutif force la souveraineté
+à recourir au pouvoir révolutionnaire. Je
+suis bien aise aussi que Lebrun soit aux affaires
+étrangères, quoique je n'aie jamais pu, pendant
+deux mois, obtenir de lui une épreuve de la <cite>Gazette
+de France</cite>, tandis qu'il la faisait sous mon
+nom. Je n'ai pas de rancune.</p>
+
+<p>Adieu, mon cher ami; je vous aime et vous
+embrasse très-tendrement: vous voyez que, sans
+être gai, je ne suis pas précisément triste. Ce n'est
+pas que le calme soit rétabli, et que le peuple
+n'ait, encore cette nuit, pourchassé les aristocrates,
+entr'autres les journalistes de leur
+bord. Mais il faut savoir prendre son parti sur
+les contre-temps de cette espèce. C'est ce qui
+doit arriver chez un peuple neuf, qui, pendant
+trois années, a parlé sans cesse de sa sublime
+constitution, mais qui va la détruire, et dans le
+vrai, n'a su organiser encore que l'insurrection.
+C'est peu de chose, il est vrai; mais cela vaut
+mieux que rien.</p>
+
+<p>Adieu, encore une fois; je vous espère sous
+huitaine, ainsi que notre cher malade. Je ne vous
+ai point parlé de lui, parce que je vais lui écrire.</p>
+
+<p><span class="pagenum"><a id="Page_321"> 321</a></span></p>
+
+<h3>LETTRE XXI.<br />
+<span class="normal">A LA CITOYENNE......</span></h3>
+
+<p class="date">15 Frimaire an <span class="smcap">II</span> de la République.</p>
+
+<p>C'est un besoin pour moi, mon aimable amie,
+de vous écrire; et je suppose qu'en ce moment-ci
+vous êtes disposée à faire grâce aux défauts de mon
+écriture. Je ne croyais pas, lorsque vous déchiriez
+votre linge pour mes blessures et pour m'envoyer
+de la charpie, que je pourrais sitôt tracer de ma
+main les remercîmens que je vous ai adressés du
+fond de mon c&oelig;ur. Ils seront courts cette fois-ci,
+mais ils n'en seront pas moins vifs: appliquez-leur
+ce qu'on dit des prières, ce qui n'empêche pas d'en
+faire quelquefois de longues qui valent bien leur
+prix.</p>
+
+<p>On me flatte d'obtenir bientôt ma liberté. Je suis
+difficile en espérance; mais je ne veux pas avoir
+pour moi-même la cruauté de repousser celle-ci.
+Je serais pourtant plus voisin de vous au Luxembourg:
+mais vous ne me souhaitez pas d'être votre
+voisin à ce prix.</p>
+
+<p>Adieu, mon aimable amie. Respect et tendresse;
+et sensibilité à vos peines que je sais.</p>
+
+<p><span class="pagenum"><a id="Page_322"> 322</a></span></p>
+
+<h3>LETTRE XXII.<br />
+<span class="normal">AU CITOYEN LAVEAU,</span><br />
+<span class="normal">RÉDACTEUR DU JOURNAL DE LA MONTAGNE.</span></h3>
+
+<p class="date">Paris, le 8 septembre 1793, l'an <span class="smcap">II</span> de<br />
+la République une et indivisible.</p>
+
+<p>L'impartialité que vous avez montrée, citoyen,
+en rendant compte de la dénonciation
+de Tobiezen-Duby, contre plusieurs citoyens attachés
+à la bibliothèque nationale, et en insérant
+le lendemain dans votre journal la note du dénonciateur,
+me laisse lieu d'espérer aussi que
+vous voudrez bien y donner une place à ma
+lettre.</p>
+
+<p>Un journaliste plus dur que vous a trouvé
+qu'une lettre flagorneuse de Tobiezen-Duby à
+la citoyenne Roland n'était pas pour moi une
+justification suffisante: et cela est vrai; mais avant
+que je connusse les chefs d'accusation, de quoi
+voulait-on que je me justifiasse? et n'était-il pas
+naturel de faire connaître d'abord l'accusateur
+et ses motifs? C'est à quoi paraissait propre la
+lettre de Tobiezen-Duby à la citoyenne Roland;
+et je vous prie d'en rendre juges, par l'impression,
+les républicains auxquels il croit pouvoir
+<span class="pagenum"><a id="Page_323"> 323</a></span>
+en appeler. Le créateur de la formule: <em>au ministre
+Roland, respect</em>, qui se trouve à la tête
+des lettres du désintéressé M. Tobiezen-Duby,
+déposées au ministère de l'intérieur, ne devrait
+pas se donner pour un républicain de la première
+force; et je doute que le comité épuratoire
+des jacobins s'accommode de cette formule.</p>
+
+<p>Je devais donc d'abord me borner à faire connaître
+mon dénonciateur, quand je me suis vu
+accusé d'aristocratie. Chamfort aristocrate! Tous
+ceux qui me connaissent en ont ri, et beaucoup
+trop ri, selon moi; car j'étais aux Madelonettes.
+Aristocrate! celui chez qui l'amour de l'égalité
+a été constamment une passion dominante,
+un instinct inné, indomptable et machinal! celui
+qui a mis au théâtre, il y a plus de vingt ans,
+la pièce du <cite>Marchand de Smyrne</cite>, qu'on joue
+encore fréquemment, et dans laquelle les nobles
+et aristocrates de toute robe sont mis en vente
+au rabais, et finalement donnés pour rien! celui
+qui a publié contre les académies un discours,
+lequel a devancé de deux ans leur destruction depuis
+peu prononcée; enfin, plusieurs autres écrits
+où respire cet amour de l'égalité, sans laquelle la
+liberté politique n'est qu'une illusion, une chimère.
+Voilà l'aristocrate de la façon de M. Tobiezen-Duby.</p>
+
+<p>Il a mis enfin au jour ses chefs d'accusation, ce
+M. Duby. C'est un tissu de calomnies atroces, de
+mensonges dénués même de vraisemblance. Croira-t-on
+<span class="pagenum"><a id="Page_324"> 324</a></span>
+qu'il pousse l'aveuglement de la haine jusqu'à
+se permettre d'articuler un fait, dont la fausseté
+peut se démontrer sur-le-champ par une preuve
+sans réplique, une preuve matérielle?</p>
+
+<p>Après avoir dit que je vais rarement aux assemblées
+de section (ce qui est malheureusement
+vrai, par l'effet de mon état maladif, suffocations,
+étouffemens, dans les assemblées nombreuses),
+M. Duby ajoute que je n'ai pourtant pas manqué
+de m'y trouver à la nomination d'un commandant
+général, <em>pour donner ma voix à Raffet</em>.</p>
+
+<p>J'affirme que le fait est faux. J'ignore si l'on
+conserve ou non les listes des votans: mais si on
+les conserve, je défie qu'on y trouve mon nom;
+si on ne les conserve pas, je défie quelqu'homme
+que ce soit de dire qu'il m'a vu ce jour là à la section.</p>
+
+<p>Ce n'est point ici le lieu, citoyen, de confondre
+M. Duby sur d'autres inculpations plus graves, et
+si odieuses que je me réserve contre lui tous les
+moyens de droit.</p>
+
+<p>Finissons, et disons le vrai mot. Il faut une
+place à M. Duby, quoiqu'il vous dise le contraire
+dans sa note. Je résigne la mienne dès ce moment,
+dût-elle lui être donnée; mais elle ne le sera pas,
+et il aura calomnié pour le compte d'autrui: c'est
+un malheur.</p>
+
+<p>Salut et fraternité.</p>
+
+<p><span class="pagenum"><a id="Page_325"> 325</a></span></p>
+
+<h3>LETTRE XXIII.<br />
+<span class="normal">A SES CONCITOYENS,</span><br />
+<span class="normal">EN RÉPONSE AUX CALOMNIES DE TOBIEZEN-DUBY.</span></h3>
+
+<p>Je suis l'objet des calomnies atroces de Tobiezen-Duby.</p>
+
+<p>Quel est le citoyen qu'il ose accuser d'aristocratie?
+c'est un homme chez qui l'amour de la liberté
+et de l'égalité a été la passion de sa vie entière;
+connu dès long-temps par sa haine pour la noblesse,
+haine qu'on représentait alors comme une manie
+blâmable par son excès; qui, dans une comédie
+(<cite>le Marchand de Smyrne</cite>) faite il y a plus de vingt
+ans, et encore fréquemment jouée sans aucun
+changement, a mis les nobles sur la scène, les a
+fait vendre <em>au rabais</em>, et finalement <em>donner pour
+rien</em>.</p>
+
+<p>C'est un homme à qui cette prétendue manie
+contre la noblesse a dicté les morceaux les plus
+vigoureux, insérés dans le livre sur l'<em>ordre</em> américain
+de <cite>Cincinnatus</cite>, ouvrage publié en 1786,
+et qui porta les plus rudes coups à l'aristocratie
+française, dans l'opinion publique.</p>
+
+<p>Ce même Chamfort n'a cessé depuis d'envoyer
+à divers journaux patriotes, sans se nommer, sans
+chercher d'éclat, tout ce qu'il a cru utile à la chose
+<span class="pagenum"><a id="Page_326"> 326</a></span>
+publique: aussi, la cour et l'aristocratie, qui ne
+l'ignoraient pas, n'ont-elles cessé de le faire déchirer
+dans leurs journaux; et son nom s'est trouvé,
+comme de raison, sur toutes les listes de proscription
+de la cour et de l'aristocratie.</p>
+
+<p>Certes, ni la cour, ni l'aristocratie n'avaient tort;
+et si quelque hazard particulier faisait ouvrir certains
+porte-feuilles où se trouvent plusieurs de
+mes lettres, écrites <em>dans toutes les époques de la
+révolution</em>, on y verrait que mes principes républicains
+étaient bien antérieurs à la république.</p>
+
+<p>Voilà ce qui est connu de tous ceux qui me
+connaissent.</p>
+
+<p>Veut-on savoir maintenant quel est Tobiezen-Duby?
+son patriotisme?..... mais ce serait une dérision
+que d'en parler. Lui-même, dans sa lettre à
+la citoyenne Roland, où il demande une place,
+lui-même date ce patriotisme du 7 juillet 1792:
+et cette date est un peu trop récente. Il faut bien
+qu'il reconnaisse que ce titre est assez faible, puisqu'il
+s'appuie des droits que lui donne à cette
+place un ouvrage de son père <em>sur les monnaies
+des barons et des prélats de France</em>; puissante
+recommandation, en effet, pour un patriote de sa
+trempe; aussi s'est-il porté pour continuateur de
+cette sottise aristocratique, publiée par lui en 1790,
+appelée par lui, en 1792, ouvrage <em>national</em>. Remarquez
+bien les dates.</p>
+
+<p>Laissons donc là le patriotisme de Tobiezen-Duby;
+et ne parlons plus que de Tobiezen-Duby
+lui-même: c'est bien assez.</p>
+
+<p><span class="pagenum"><a id="Page_327"> 327</a></span>
+Mais ne l'imitons pas dans ses divagations. Je
+ne me permettrai de citer contre lui que des faits
+appuyés de pièces justificatives.</p>
+
+<p>Vous tous, vrais jacobins, qui, faute de le connaître,
+l'avez admis parmi vous, l'avez placé dans
+votre comité de correspondance, l'avez chargé d'en
+faire les extraits et de les lire à votre tribune; vous
+tous, hommes droits et purs, qui voulez que les
+dénonciations soient un moyen de châtiment ou
+de répression contre les aristocrates et les traîtres,
+mais qui ne voulez pas qu'elles soient, dans les
+mains des intrigans, une arme contre les républicains,
+venez à la bibliothèque nationale, vous y
+verrez les preuves de ce que j'avance.</p>
+
+<p>Vous verrez ce prétendu républicain qui donne
+le nom servile de <em>patron</em> à l'un de ses collègues,
+lequel lui avait rendu quelques services, par une
+surprise dont bientôt s'est repenti le <em>patron</em> trop
+facile.</p>
+
+<p>Vous verrez le créateur de la formule: <em>au ministre
+Roland, respect</em>, vous le verrez protégé par
+Le Noir, dont il vante la <em>sensibilité d'âme</em>, auquel
+il voue <em>une reconnaissance éternelle</em>.</p>
+
+<p>Placé auprès de Joly, garde des estampes, Tobiezen-Duby
+écrit à Le Noir: <em>M. Joly est l'homme de
+la bibliothèque pour lequel j'ai le plus de respect,
+d'égards et d'estime</em>; hommage rendu en 1788,
+qui n'a pas empêché le même Tobiezen-Duby de
+solliciter, en 1792, la place de ce même Joly, <em>qui
+est</em>, dit-il, <em>au moment de la perdre par un juste
+châtiment de son aristocratie</em>.</p>
+
+<p><span class="pagenum"><a id="Page_328"> 328</a></span>
+Voilà ce qu'il écrit avec <em>vénération</em> à la <em>vertueuse</em>
+Roland de septembre 1792, <em>femme Roland</em> en
+septembre 1793.</p>
+
+<p>Que dites-vous, citoyens! n'est ce pas là le vil
+caractère et la marche tortueuse d'un intrigant de
+l'ancien régime, d'un intrigant du nouveau, tartufe
+de probité, tartufe de patriotisme? Je supprime
+ici nombre de traits consignés dans les dépôts de
+la bibliothèque, et qui montreront à nu son caractère:
+jalousie, ambition, orgueil, haine pour
+ses confrères bien avant la révolution, lorsque le
+patriotisme hypocrite d'un méchant ne pouvait
+servir de voile à ses man&oelig;uvres et à ses perfidies.</p>
+
+<p>En attendant que vous voyiez de vos yeux, que
+vous touchiez de vos mains, les preuves écrites de
+la perversité de Tobiezen-Duby, parcourez seulement
+ses trois dénonciations contre la bibliothèque;
+car il en a fait trois.</p>
+
+<p>C'est une chose curieuse de le voir allonger,
+raccourcir, la liste des dénoncés, alléger le poids
+sur celui-ci, l'aggraver sur celui-là, selon ce qu'il
+juge convenable à son intérêt personnel, d'après
+le moment et les circonstances.</p>
+
+<p>Voyant sa première délation tombée dans le
+mépris, Tobiezen-Duby, le flatteur des anciens
+ministres, gronde le ministre <em>trompé</em>. Pour accréditer
+son absurde dénonciation, pour la faire
+croire pure et désintéressée, il proteste aujourd'hui
+qu'il ne veut point de place. Venez, citoyens, à la
+bibliothèque, vous assurer que, depuis cinq ans,
+<span class="pagenum"><a id="Page_329"> 329</a></span>
+la vie de Tobiezen-Duby n'est qu'un tissu d'intrigues,
+d'abord pour avoir une place, puis pour
+en avoir une meilleure, puis pour se faire donner
+un logement.</p>
+
+<p>Remarquez sur-tout son impudente audace,
+dès que, sortant du cercle des accusations vagues,
+il articule un fait précis; par exemple, lorsqu'il
+ose m'accuser d'avoir donné ma voix à <em>Raffet</em>. J'ai
+affirmé et j'affirme encore que ce fait est faux. Je
+demande qu'on consulte la liste des votans; et si
+cette liste n'existe pas, je défie tout homme,
+quel qu'il soit, et fût-ce Tobiezen-Duby lui-même,
+d'oser dire qu'il m'a vu ce jour-là à la
+section.</p>
+
+<p>A cela, que répond Tobiezen-Duby? Rien. Il
+redouble de fureur et de calomnies, sans revenir
+sur le seul fait positif qu'il ait allégué contre moi.
+Ne reconnaissez-vous pas là, citoyens, un homme
+qui n'écoute que sa haine, sa haine aveugle, et
+foule aux pieds sa conscience?</p>
+
+<p>Comment cherche-t-il à couvrir cette honte? il
+fait de nouveaux efforts pour exciter contre
+moi les jacobins, contre moi qui, même avant
+que les sociétés populaires fussent mises sous
+l'égide de la constitution, n'ai cessé (mille témoins
+existent) de dire et de répéter: «Sans
+les jacobins, point de liberté, point de république.»</p>
+
+<p>Il me prétend lié avec le ministre Roland, moi
+qui, de notoriété publique, n'ai eu avec lui que
+<span class="pagenum"><a id="Page_330"> 330</a></span>
+les relations nécessitées par ma place. Et cette
+place l'avais-je sollicitée? l'avais-je désirée? y
+avais-je seulement songé? connaissais-je, même
+de vue, le ministre Roland?</p>
+
+<p>Il me prétend lié avec la Gironde, dont je n'ai
+jamais vu un seul membre que dans des rencontres
+rares, imprévues et fortuites.</p>
+
+<p>Ici, je porte un défi public à quelqu'homme
+que ce puisse être, de dire qu'il m'ait jamais vu
+chez un seul député de la Gironde, et qu'il ait
+jamais vu un seul d'entre eux chez moi. De plus,
+grand nombre de personnes savent et peuvent se
+rappeler que mes idées ont été en opposition absolue
+avec les leurs sur presque toutes les questions
+importantes, comme la garde départementale,
+le jugement de Louis Capet, l'appel au
+peuple et plusieurs autres.</p>
+
+<p>Observez que ces mensonges de Tobiezen-Duby,
+et quelques autres non moins odieux, se
+produisent, comme par supplément, par surabondance,
+dans sa troisième dénonciation; c'est-à-dire,
+dans le troisième accès de sa fièvre calomnieuse.</p>
+
+<p>Que penser, citoyens, de celui qui, convaincu
+de faux sur un fait grave, le fait relatif à Raffet,
+répète hardiment ses autres impostures, en ajoute
+de nouvelles non moins faciles à repousser; et
+dans son emportement essaye de provoquer contre
+moi des passions personnelles dans les magistrats
+du peuple les plus estimables, les plus estimés;
+<span class="pagenum"><a id="Page_331"> 331</a></span>
+appelle au secours de sa haine les plus fidèles
+mandataires du peuple, les sociétés les plus patriotiques,
+toutes les autorités constituées, c'est-à-dire,
+veut mettre ce qu'il y a de plus vil et de
+plus odieux sous la protection de ce qu'il y a de
+plus respectable?</p>
+
+<p>Mais non; les sociétés populaires, les autorités
+constituées, sont et resteront justes, en dépit des
+intrigans, des calomniateurs, de Tobiezen-Duby.
+Elles peuvent, il est vrai, dans la crise d'un orage
+révolutionnaire, être surprises et trompées pour
+un moment; mais bientôt éclairées, parce qu'elles
+veulent l'être, elles brisent avec indignation le
+piége qu'on leur a tendu, et repoussent avec dédain
+le fabricateur du piége: leur justice appelle
+à soi la justice publique, dont la leur est elle-même
+une grande portion. Dans le court intervalle
+où la calomnie voudrait séparer ces deux
+justices qui doivent n'en être qu'une, j'appelle
+sur moi l'une et l'autre, j'attends leurs regards,
+je les désire; et à cet instant même, tandis que
+vous me lisez, républicains, je jouis de la certitude
+de les voir se réunir pour moi et confondre
+Tobiezen-Duby.</p>
+
+<p>Tobiezen-Duby aura donc beau faire; il restera
+ce qu'il est, et moi je resterai ce que je suis: lui,
+vrai ou faux patriote du 7 juillet 1792, faux républicain
+de 1793, car les intrigans et les calomniateurs
+sont de faux républicains; moi, révolutionnaire
+de fait et de notoriété publique avant la
+<span class="pagenum"><a id="Page_332"> 332</a></span>
+révolution; républicain de principes et de c&oelig;ur,
+même avant la république.</p>
+
+<p>Telle est la force, tel est l'empire de ce sentiment
+consolateur, de se dire à soi-même, <em>je
+vivrai, je mourrai républicain</em>, qu'une détention
+de vingt années n'eût pu l'affaiblir dans mon
+âme; et, je le proteste de nouveau, rien de ce
+qui tient, rien de ce qui tiendra à la révolution,
+ne m'empêchera d'appartenir du fonds du c&oelig;ur,
+et jusqu'au dernier soupir, à la révolution, et au
+complément de la révolution, à la république,
+à la république une et indivisible.</p>
+
+<p class="p2"><em>P.S.</em> Encore un mot, citoyens; convaincu dès
+long-temps qu'il importait au salut public que
+tous les salariés du peuple, sans exception, fussent
+au-dessus du soupçon même, doctrine que je professe
+depuis trois ans, j'allai, l'un des premiers
+jours d'août, au comité de surveillance de notre
+section (celle de 1792), sur les premiers bruits
+vagues qu'on cherchait à répandre contre la bibliothèque.</p>
+
+<p>Là, j'ai déposé sur le bureau un écrit dans lequel
+je demande que tous et chacun de ses
+membres soient examinés sur leurs actions, sur
+leurs principes et leurs sentimens. Observez que
+cette démarche si nette et si franche de ma part,
+antérieure d'un mois à notre détention, a probablement
+frappé les autorités constituées; et leur
+conduite à notre égard choque beaucoup Tobiezen:
+<span class="pagenum"><a id="Page_333"> 333</a></span>
+car il n'est pas aisé Tobiezen-Duby! il veut
+qu'on croye à ses calomnies bien vite et pour
+toujours, et que tout soit fini.</p>
+
+<p>Il en a pourtant tiré un fruit; c'est de m'avoir
+mis dans le cas de confirmer, par ma démission
+que j'ai donnée, mes principes sur <em>les salariés du
+peuple</em>. On peut m'objecter sans doute que c'est
+avoir beaucoup trop de respect pour les calomniateurs:
+soit, mais le premier devoir d'un républicain
+est de rester fidèle à ses anciens principes.</p>
+
+<p>Je laisse là ses impostures qui lui appartiennent,
+et je cherche d'où lui vient son audace avec de
+si faibles moyens personnels. Ne trahirait-il pas
+lui-même son secret, par le début de sa première
+denonciation imprimée? <em>Je suis jacobin et ardent
+républicain</em>, dit-il. Et aussitôt, enhardi par ces
+deux noms qu'il usurpe, il lance, comme d'un
+poste sûr, tous les traits de la calomnie. Citoyens,
+vous vous avez vu quel républicain c'était; jugez
+quel jacobin ce peut être.</p>
+
+<p>Il a cru, le lâche! que, sous l'abri de ces deux
+titres, il pouvait tout se permettre; il a cru que
+nul n'oserait aller, derrière ces retranchemens,
+lui arracher son masque et ses méprisables armes;
+il s'est trompé. Lui jacobin! non, il ne l'est pas.
+C'est moi, qui, sans en porter le titre, le suis en
+effet et de principes et d'âme; moi qui, en juillet
+1791, après le massacre du Champ-de-Mars,
+entraîné, malgré mon état de maladie et de souffrance,
+par une force irrésistible, courus aux jacobins,
+<span class="pagenum"><a id="Page_334"> 334</a></span>
+moi vingtième ou trentième.... j'ignore le
+nombre, mais la salle était alors déserte. Où était
+alors Tobiezen-Duby? Etait-ce chez vous, jacobins,
+qu'il cherchait un refuge? Je ne crois pas
+qu'il fût là. Quoi qu'il en soit, je m'y présentai;
+je fus admis parmi vous, et même dans votre comité
+de correspondance, où cet homme vient de
+se glisser. Il est vrai qu'aux approches de l'hiver,
+ma déplorable santé, qui suspend trop souvent
+mes travaux, et qui surtout m'interdit les
+grandes assemblées, me força, par degrés, à me
+priver des vôtres, toujours plus brillantes et plus
+nombreuses. La patrie, il est vrai, n'était pas
+encore sauvée; mais l'affluence, toujours croissante
+parmi vous, semblait le garant de son
+triomphe et du vôtre; et dans le redoublement
+des incommodités que la foule me cause, je n'étais
+plus soutenu par ce sentiment si impérieux sur
+certaines âmes, ce je ne sais quel attrait attaché
+aux périls très-instans<a name="FNanchor_39" id="FNanchor_39" href="#Footnote_39" class="fnanchor">&nbsp;[39]</a>.</p>
+
+<p>Ce malheur, je veux dire les infirmités physiques
+qui m'interdisent les grandes assemblées,
+malheur réel pour tout vrai citoyen, Tobiezen-Duby
+en profite pour me calomnier auprès des assemblées
+de section. Il me prête, à ce sujet, un
+<span class="pagenum"><a id="Page_335"> 335</a></span>
+propos aussi absurde qu'infâme, digne d'un vieil
+et stupide aristocrate de château, et que, par cette
+raison, je voue au mépris public, ainsi que
+l'homme qui a la bêtise de me l'attribuer.</p>
+
+<p>J'apprends que Tobiezen-Duby, après avoir
+rempli le rôle de <em>persécuteur</em> de la bibliothèque
+nationale, a osé, en cherchant à se justifier à la
+tribune des jacobins, usurper le rôle de <em>persécuté</em>
+pour ses opinions par les citoyens qu'il a dénoncés,
+et tâche d'appeler sur lui l'intérêt attaché à
+ce second rôle.</p>
+
+<p>Bien loin de l'avoir persécuté, je réponds affirmativement
+que son patriotisme auquel on eût
+applaudi, était parfaitement ignoré de ceux qu'il
+a <em>persécutés</em> véritablement.</p>
+
+<p>J'affirme de plus, qu'avant sa dénonciation, nul
+de ses confrères qu'il accuse ne lui parlait et ne parlait
+de lui, que lui-même ne parlait à aucun d'eux,
+depuis son entrée à la bibliothèque sous Le Noir:
+ce qui était fort simple, vu la différence des fonctions
+respectives qui ne les mettait point en rapports.</p>
+
+<p>On défie donc Tobiezen-Duby d'articuler un
+seul acte de <em>persécution</em> de la part de ses confrères;
+et, quant à moi, la seule persécution qu'il puisse
+citer, c'est d'avoir, à mon entrée en place, accru
+ses appointemens de 400 livres. Il est vrai que,
+dans sa lettre à la <em>vertueuse citoyenne</em> Roland, il
+demanda la place de garde des estampes, ou au
+moins une augmentation de 1200 livres avec un
+<span class="pagenum"><a id="Page_336"> 336</a></span>
+logement. Son patriotisme d'aujourd'hui, si désintéressé,
+si pur, m'imputerait-il, par hasard,
+cette différence de 1200 à 400 livres? Dans cette
+supposition, il aurait lui-même tout expliqué.</p>
+
+<p>Tobiezen-Duby est donc convaincu de faux
+dans ce qu'il a dit aux jacobins, comme il l'a été
+dans ce qu'il a dit aux autorités constituées et ensuite
+au public; mais son nouveau mensonge est
+marqué d'une plus rare impudence. Car enfin,
+le public, témoin des faits, témoin de l'acharnement
+de ses trois dénonciations, voit clairement
+que Tobiezen-Duby est le persécuteur et non
+le persécuté. Je ne dis donc plus, comme je l'ai fait
+sur quelques-unes de ses impostures: <em>citoyens,
+venez et voyez</em>; je dis seulement: <em>ouvrez les yeux
+et voyez</em>.</p>
+
+<p class="date">18<sup>e</sup> jour du 1<sup>er</sup> mois de la<br />
+république française.</p>
+
+<p class="end">FIN DES LETTRES DIVERSES.</p>
+
+<p><span class="pagenum"><a id="Page_337"> 337</a></span></p>
+
+<h2><span class="xlarge">DEUX ARTICLES</span><br />
+<span class="medium">EXTRAITS</span><br />
+<span class="large">DU JOURNAL DE PARIS.</span></h2>
+
+<p><span class="pagenumh"><a id="Page_338"> 338</a></span>
+<span class="pagenum"><a id="Page_339"> 339</a></span></p>
+
+<div class="chapter">
+<p class="subh"><span class="medium">DEUX ARTICLES</span><br />
+<span class="small">EXTRAITS</span><br />
+DU JOURNAL DE PARIS.</p>
+
+<p class="date">18 mars 1795.</p>
+
+<hr class="deco" />
+
+<h3>ENTRETIEN<br />
+ENTRE UN DES ACTEURS DU JOURNAL DE PARIS ET UN AMI DE<br />
+CHAMFORT.</h3>
+</div>
+
+<p>Est-ce que vous ne défendrez pas Chamfort
+contre Delacroix<a name="FNanchor_40" id="FNanchor_40" href="#Footnote_40" class="fnanchor">&nbsp;[40]</a>?</p>
+
+<p>&mdash;Ma foi, je n'en sais rien.</p>
+
+<p>&mdash;N'étiez-vous pas de ses amis?</p>
+
+<p>&mdash;J'en étais, certainement.</p>
+
+<p><span class="pagenum"><a id="Page_340"> 340</a></span>
+&mdash;Et vous l'abandonneriez!</p>
+
+<p>&mdash;N'a-t-il pas été <em>terroriste</em>?</p>
+
+<p>&mdash;Oui, jusqu'à la menace; non, jusqu'aux actions.
+Il croyait nécessaire de paraître terrible,
+pour éviter d'être cruel. Il s'est arrêté, quand il
+a vu la férocité frapper avec les armes que le patriotisme
+alarmé ne voulait que montrer. Le confondriez-vous
+avec les hommes de sang?</p>
+
+<p>&mdash;Non; mais je ne le mettrai pas non plus au
+nombre des esprits sages qui ont prévu les conséquences
+des déclamations incendiaires, ni des âmes
+courageuses qui ont travaillé à empêcher les fureurs
+populaires, ni même des âmes sensibles qui
+en ont constamment gémi. N'est-ce pas lorsque la
+terreur l'a atteint lui-même, qu'il a cessé d'applaudir
+au terrorisme?</p>
+
+<p>&mdash;C'est bien avant: et il ne s'est pas borné au
+silence; il a frappé sur le terrorisme, dès qu'il l'a
+vu cruel, comme il l'avait fait sur le despotisme
+dans tous les temps, et sur le modérantisme quand
+il l'a cru dangereux. Ignorez-vous qu'il fut mis en
+arrestation pour avoir refusé à Hérault-Séchelles
+d'écrire contre la liberté de la presse? N'avez-vous
+pas entendu citer ce mot qui lui échappa au sujet
+de <em>la fraternité</em>, que les tyrans proclamaient sans
+cesse: «Ils parlent, dit-il, de la <em>fraternité</em> d'Étéocle
+et de Polynice.» Ce fut lui qui, entendant déplorer
+l'indifférence du public pour les chefs-d'&oelig;uvres
+de la scène tragique, l'expliqua en ces mots: «La
+tragédie ne fait plus d'effet depuis qu'elle court
+<span class="pagenum"><a id="Page_341"> 341</a></span>
+les rues.» Ce fut lui qui dit de Barrère, à la naissance
+de son pouvoir: «C'est un brave homme que
+ce Barrère; il vient toujours au secours du plus
+fort.»&mdash;«C'est un ange que votre Pache, dit-il
+un jour à un ami de celui-ci; mais à sa place, je
+rendrais mes comptes.» Ce furent ces discours,
+et cent autres que ceux-là supposent, qui indisposèrent
+les décemvirs contre lui. On sait qu'au moment
+de son arrestation, il fit ce qu'il put pour se
+tuer; remis en liberté, ses amis lui reprochèrent
+d'avoir tenté de se donner la mort: «Mes amis,
+répondit-il, du moins je ne risquais pas d'être
+jeté à la voirie du Panthéon.» C'est ainsi qu'il
+appelait cette sépulture depuis l'apothéose de Marat.
+Quelque temps après sa délivrance, un des
+amis qui lui ont fermé les yeux, Colchen le félicitait
+d'être échappé à ses propres coups; Chamfort
+lui répondit: «Ah! mon ami, les horreurs que je
+vois, me donnent à tout moment l'envie de me
+recommencer.» Ne voyez-vous pas, dans ces paroles,
+les sentimens d'une âme sensible et courageuse?</p>
+
+<p>&mdash;Je me plais à les reconnaître en lui; mais
+pourquoi donc cet emportement de paroles, ce
+débordement d'invectives et de menaces contre
+les mêmes castes, contre la plupart des mêmes
+individus que Marat et Robespierre proscrivirent
+depuis?</p>
+
+<p>&mdash;Vous l'avez dit: parce que Chamfort n'était
+pas un esprit sage; j'ajouterai même qu'en politique
+<span class="pagenum"><a id="Page_342"> 342</a></span>
+il n'était pas un esprit éclairé. Il avait vu les abus
+et les vices attachés à l'ancien régime; il leur avait
+juré la guerre; et il croyait nécessaire de la faire
+à outrance, sans précaution, comme sans mesure:
+voilà son erreur.</p>
+
+<p>&mdash;Mais n'y a-t-il pas eu du mauvais c&oelig;ur dans
+sa conduite, et au moins de cette méchanceté qui
+se plaît à nuire, pour peu que la justice y autorise;
+de cette méchanceté qui n'est pas celle du scélérat,
+mais celle de l'homme dur et violent?</p>
+
+<p>&mdash;Nullement; et ce qui le prouve, c'est qu'il
+a cessé ses emportemens dès qu'il a vu qu'on prenait
+à la lettre les discours des Marat et des Robespierre;
+il voulait faire peur et non faire du mal,
+puisqu'il s'est arrêté dès qu'il a vu qu'on faisait
+mal pour faire mal, et encore pour faire peur.</p>
+
+<p>&mdash;Mais n'a-t-il pas voulu satisfaire des vues
+personnelles? n'est-ce pas son intérêt qui lui a conseillé
+de flatter les partis dominans?</p>
+
+<p>&mdash;Son intérêt n'a été pour rien dans sa conduite.
+Toujours Chamfort s'y montra supérieur;
+disons plus: il en fut toujours l'ennemi. Non seulement
+il s'attacha à la révolution, mais même il
+poursuivit avec passion jusques sur lui-même tous
+les abus, ou ce qu'il croyait être les abus de l'ancien
+régime. Il se déchaîna contre les pensions,
+jusqu'à ce qu'il n'eût plus de pension; contre
+l'académie dont les jetons étaient devenus sa seule
+ressource, jusqu'à ce qu'il n'y eut plus d'académie;
+contre toutes les idolâtries, toutes les servilités,
+<span class="pagenum"><a id="Page_343"> 343</a></span>
+toutes les courtoisies, jusqu'à ce qu'il n'existât
+plus un homme qui osât se montrer empressé à
+lui plaire; contre l'opulence extrême, jusqu'à ce
+qu'il ne lui restât plus un ami assez riche pour le
+mener en voiture ou lui donner à dîner. Enfin il
+se déchaîna contre la frivolité, le bel esprit, la
+littérature même, jusqu'à ce que toutes ses liaisons,
+occupées uniquement des intérêts publics, fussent
+devenues indifférentes à ses écrits, à ses comédies,
+à sa conversation. Il s'impatientait d'entendre louer
+son <cite>Marchand de Smyrne</cite> comme une comédie
+révolutionnaire; il s'indignait même qu'on se crût
+réduit à tenir compte de si faibles ressources pour
+servir une si grande cause. «Je ne croirai pas à la
+révolution, disait-il souvent en 1791 et 1792,
+tant que je verrai ces carrosses et ces cabriolets
+écraser les passans.» Voici une anecdote qui le
+caractérise. Le lendemain du jour où l'assemblée
+constituante supprima les pensions, nous
+fûmes lui et moi voir Marmontel à la campagne.
+Nous le trouvâmes, et sa femme surtout, gémissant
+de la perte que le décret leur faisait éprouver;
+et c'était pour leurs enfans qu'ils gémissaient.
+Chamfort en prit un sur ses genoux: «Viens, dit-il,
+mon petit ami, tu vaudras mieux que nous;
+quelque jour tu pleureras, en apprenant qu'il
+eut la faiblesse de pleurer sur toi, dans l'idée que
+tu serais moins riche que lui.» Chamfort perdait
+lui-même sa fortune par le décret de la veille.&mdash;Si
+Chamfort, comme on voit, ne passait rien
+<span class="pagenum"><a id="Page_344"> 344</a></span>
+aux autres, il ne se passait rien non plus à lui-même.
+Il fut misantrope peut-être, mais non pas
+inhumain; il haïssait les hommes, mais parce qu'ils
+ne s'aimaient point; et le secret de son caractère
+est tout entier dans ce mot qu'il répétait souvent:
+«Tout homme qui, à 40 ans, n'est pas misantrope,
+n'a jamais aimé les hommes.» On lui a reproché
+d'avoir été ingrat envers des amis qui l'avaient
+obligé pendant leur puissance; et l'on s'est fondé
+sur son ardeur à poursuivre les abus dont ils vivaient.
+La belle raison! La preuve que Chamfort
+ne fut point ingrat, c'est qu'il resta attaché à ses
+amis dépouillés d'abus, comme il l'avait été quand
+ils en étaient revêtus.</p>
+
+<p>&mdash;A ce compte, il n'y aurait qu'à admirer dans
+Chamfort; et ce que vous appelez le défaut de sagesse
+de son esprit, ne serait que la faculté de
+s'émouvoir trop vivement pour le bien et contre
+le mal!</p>
+
+<p>&mdash;Vous allez maintenant trop loin. La morosité
+de Chamfort, sa misantropie furent des défauts
+sérieux; il irrita souvent des gens qu'il aurait pu
+ramener; il affligea des hommes honnêtes par des
+jugemens inconsidérés. Il provoqua sans le vouloir,
+il autorisa des passions perverses, et arma des
+hommes atroces de maximes violentes et de raisonnemens
+spécieux; et quand il avait lancé un mot
+piquant ou accablant sur quelqu'homme que ce
+fût, il ne revenait plus sur l'opinion qu'il en avait
+donnée, non qu'il fût arrêté par la crainte méprisable
+<span class="pagenum"><a id="Page_345"> 345</a></span>
+de déprécier un mot saillant, mais plutôt
+parce qu'il voulait se faire craindre d'un ennemi
+qu'il croyait trop blessé pour ne pas être irréconciliable;
+c'est ainsi qu'il resta toute sa vie le détracteur
+de Laharpe, parce qu'il l'avait été un jour;
+il s'obstina à soutenir que cet excellent littérateur
+dont il honorait d'ailleurs le patriotisme, ne savait
+pas le latin, parce qu'il l'avait surpris autrefois,
+je ne sais dans quelle erreur sur le sens d'un mot
+de Tite-Live. Ces travers sont inexcusables; mais
+je ne puis pour cela passer condamnation sur des
+reproches qui attaquent le fond de son c&oelig;ur.</p>
+
+<p>&mdash;Je vous entends; mais, après tout, à quoi
+bon célébrer Chamfort? Qu'a-t-il fait pour la révolution?
+Il n'a pas imprimé une seule ligne, pour
+en hâter ou en arrêter la marche suivant les circonstances,
+non plus que pour l'éclairer.</p>
+
+<p>&mdash;Comptez-vous pour rien une foule de mots
+saillans, qui ont passé mille fois dans toutes les
+bouches? Sa réponse à des aristocrates qui, après
+le 14 juillet 1789, se demandaient douloureusement
+ce que devenait la Bastille: «Messieurs,
+elle ne fait que décroître et embellir.» Ces autres
+paroles sur la manière de faire la guerre à la
+Belgique: «<em>Guerre aux châteaux! Paix aux chaumières!</em>»
+paroles qui, pour être devenus l'adage
+du vandalisme et de la tyrannie en France, n'en
+étaient pas moins justes et politiques relativement
+à des ennemis étrangers et des agresseurs
+cruels; cette prédiction, malheureusement démentie
+<span class="pagenum"><a id="Page_346"> 346</a></span>
+par M. Pitt, mais qui devait lui servir de
+leçon, et fournira à l'Angleterre un éternel reproche
+contre lui: «L'Angleterre ne fera pas la
+guerre à la France, elle aimera mieux sucer notre
+sang que de le répandre»; enfin cette réflexion
+décisive sur des projets de loi proposés à l'assemblée
+constituante pour réprimer la licence des
+écrits calomnieux: «Toute loi sera inutile contre
+la calomnie, parce qu'elle se vend bien.» Chamfort
+imprimait sans cesse; mais c'était dans l'esprit
+de ses amis. Il n'a rien laissé d'écrit; mais il n'aura
+rien dit qui ne le soit un jour. On le citera long-temps;
+on répétera dans plus d'un bon livre des
+paroles de lui, qui sont l'abrégé ou le germe d'un
+bon livre.... Ne craignons pas de le dire: on n'estime
+pas à sa valeur le service qu'une phrase énergique
+peut rendre aux plus grands intérêts. Il est
+des vérités importantes, qui ne servent à rien,
+parce qu'elles sont noyées dans de volumineux
+écrits, ou errantes et confuses dans l'entendement;
+elles sont comme un métal précieux en dissolution:
+en cet état il n'est d'aucun usage, on ne
+peut même apprécier sa valeur. Pour le rendre
+utile, il faut que l'artiste le mette en lingot, l'affine,
+l'essaie, et lui imprime sous le balancier des
+caractères auxquels tous les yeux puissent le reconnaître.
+Il en est de même de la pensée. Il faut,
+pour entrer dans la circulation, qu'elle passe sous
+le balancier de l'homme éloquent, qu'elle y soit
+marquée d'une empreinte ineffaçable, frappante
+<span class="pagenum"><a id="Page_347"> 347</a></span>
+pour tous les yeux, et garante de son aloi. Chamfort
+n'a cessé de frapper de ce genre de monnaie,
+et souvent il a frappé de la monnaie d'or; il ne
+la distribuait pas lui-même au public, mais ses
+amis se chargeaient volontiers de ce soin; et certes
+il est resté plus de choses de lui qui n'a rien écrit,
+que de tant d'écrits publiés depuis cinq ans et chargés
+de tant de mots.</p>
+
+<p>&mdash;Je me rends, citoyen; mais que puis-je
+faire de mieux pour la mémoire de Chamfort que
+d'écrire notre entretien et de le publier? y consentez-vous?</p>
+
+<p>&mdash;Volontiers.</p>
+
+<p class="signature"><span class="smcap">M. R&oelig;derer.</span></p>
+
+<h3>VARIÉTÉS.</h3>
+
+<p class="date">12 germinal an <span class="smcap">III</span>.</p>
+
+<p>A la bonne heure, citoyens, quelques mots
+fins ou énergiques, quelques anecdotes rapidement
+contées, réduites dans un cadre ingénieux,
+voilà ce qui compose votre morceau sur
+Chamfort, voilà ce qui plaît à tous les lecteurs,
+et non des discussions à la fois pesantes et étranglées,
+des disputeurs, des dissertateurs, des docteurs
+de quelque genre que ce soit, de Salamanque
+ou de la comédie; vos deux pages valent mieux
+<span class="pagenum"><a id="Page_348"> 348</a></span>
+qu'une vie en deux volumes. Quand on les a
+lues, vingt souvenirs reviennent encore. Je l'ai
+connu, dès la jeunesse, ce Chamfort; et je doute
+beaucoup qu'il fût digne d'être <em>misantrope à quarante
+ans</em>, si, pour en avoir le droit, <em>il faut avoir
+aimé les hommes</em>. Il n'aima jamais que Chamfort:
+c'était un homme habile à lancer un trait d'esprit
+<em>acéré</em>, comme une arbalète chasse une flèche. Je
+vais en dire quelques mots, non par le besoin de
+médire (il n'y eut pas plus entre nous de haine
+que d'amitié), mais par le désir d'être vrai, et de
+bien juger ceux qui ont été désireux de paraître,
+et qui ont eu la triste ambition d'être craints.</p>
+
+<p>Chamfort le fut toujours; sa figure était charmante
+dans la jeunesse; le plaisir l'altéra étrangement,
+et l'humeur finit par la rendre hideuse.
+Il ne montra d'abord que de la gaîté, et seulement
+un petit germe de méchanceté; mais ce germe
+ressemblait au plus petit des grains qui devient
+un arbre: il ombragea toute sa vie. Après un succès
+académique, il essaya la carrière des négociations;
+il eut une correspondance qui ne fut
+remarquée que par des lettres outrageuses contre
+l'ambassadeur qu'il avait suivi. On peut croire
+qu'il revint à Paris; et il dit que la politique <em>n'était
+que du haut allemand</em>. Soit qu'on eut dégoûté
+M. de Choiseul de ce caractère trop âcre, soit
+qu'on lui eût laissé ignorer ses talens, Chamfort
+désespéra ou dédaigna d'être replacé, et il se dévoua
+aux lettres.</p>
+
+<p><span class="pagenum"><a id="Page_349"> 349</a></span>
+Parmi ceux qui se firent connaître dans le
+même temps, je me rappelle l'abbé Delille, non
+moins fécond en saillies, et qui l'a bien surpassé
+en gloire littéraire. Leur caractère modifia bien
+diversement leur esprit. Delille a toujours plu
+comme un enfant. Chamfort sollicitait le rire et
+se faisait redouter. Il reprocha un jour à l'abbé la
+richesse de ses rimes, qu'il appelait <em>des sonnettes</em>;
+celui-ci le plaignait de ne faire entendre que des
+grelots.</p>
+
+<p>Les bons mots de Chamfort se heurtèrent bientôt
+contre ceux de Duclos. Le vieux maître d'escrime
+montra un peu d'humeur du ton libéré du
+jeune homme, et dit en grommelant:</p>
+
+<p class="quote">Ce n'était pas jadis sur ce ton ridicule....</p>
+
+<p>Chamfort acheva:</p>
+
+<p class="quote">Qu'Amour dictait les vers que soupirait <em>Racine</em>.</p>
+
+<p>Cependant il s'aperçut qu'il y avait à profiter
+avec cet homme. Il remarqua, il imita, il surpassa
+peut-être ce ton de flatteur brusque, cet art de
+caresser les grands avec une apparence de rudesse
+qui avait valu à Duclos, de la part d'un autre malin,
+l'épithète de <em>faux sincère</em>. Mademoiselle Quinault,
+qui me l'a dit, lui donnait un autre nom
+assez plaisant <em>don Brusquin d'Algarade</em>. Chamfort
+eût mérité cette grandesse. J'ai vu de ses fureurs.
+J'ai ri de l'humilité où il tenait l'élégant Vaudreuil,
+son patron. Celui-ci s'occupait sans cesse à lui
+procurer des accès à la cour; et Chamfort se résignait
+à accepter de petits titres en faveur des pensions;
+<span class="pagenum"><a id="Page_350"> 350</a></span>
+c'est ainsi qu'il fut secrétaire de madame
+Elisabeth. On l'embarrassa beaucoup, en le voulant
+faire secrétaire de l'ordre du Saint-Esprit; il
+y avait encore là 2000 fr. de pension à gagner.
+Mais une espèce de demi-cordon bleu à porter <em>en
+sautoir</em> gâtait l'affaire. Cela avait l'air subalterne;
+et c'était alors que Chamfort invoquait la religion
+de l'égalité, qu'il n'eût jamais connue, s'il avait
+pu porter ce même cordon <em>de l'épaule dextre à
+la hanche gauche</em>.</p>
+
+<p>D'ailleurs, on lui rappela qu'il avait dit à notre
+excellent Ducis, à qui on proposait le cordon de
+Saint-Michel: «Que feras-tu de ce ruban? tu ne
+l'auras pas plutôt qu'il faudra le porter.» La révolution
+vint; vous avez conté le reste. Il finit
+par s'enivrer de démocratie et de mauvais vin, et
+puis se tuer, se manquer, se recommencer. Je
+vois en lui beaucoup de rage, et cherche <i>son humanité</i>.
+Il dédaignait à la fin qu'on vantât son
+<cite>Marchand de Smyrne</cite>; il regrettait sûrement que
+son <cite>Zéangir</cite> eut peu duré: la <cite>Jeune Indienne</cite> est
+une parfaite et élégante bagatelle, dont on doit,
+ce me semble, l'idée à Métastase. Son éloge de
+Molière a été lu; mais on relit surtout celui de
+La Fontaine. Je voudrais qu'on publiât ses notes
+pleines d'esprit sur ce poète. Mais qu'a-t-il fait de
+son poème commencé sur la Fronde? Quand il
+l'entreprit, il était loin des sublimités du <em>sans-culotisme</em>...
+Bon soir.</p>
+
+<p><span class="pagenum"><a id="Page_351"> 351</a></span></p>
+
+<h2>LETTRES DE MIRABEAU<br />
+<span class="medium">A CHAMFORT.</span></h2>
+
+<p><span class="pagenumh"><a id="Page_352"> 352</a></span>
+<span class="pagenum"><a id="Page_353"> 353</a></span></p>
+
+<div class="chapter">
+<p class="subh">LETTRES DE MIRABEAU<br />
+<span class="normal">A CHAMFORT.</span></p>
+</div>
+
+<h3>LETTRE I.</h3>
+
+<p class="date">4 décembre 1783.</p>
+
+<p>Expliquez-moi, mon très-aimable ami, si les
+traductions grecques et latines de M. de Pompignan
+que vous desirez consulter, sont dans les
+deux derniers volumes de sa nouvelle collection.
+Je ne les ai point encore; mais je puis les
+avoir sur-le-champ. Si c'est au contraire dans les
+<cite>Mélanges de littérature</cite> qu'il a donnés il y a deux
+ou trois ans, que vous cherchez M. Saint-Grégoire,
+je n'ai point mes livres ici; et ces <em>mediocres miscellanea</em>
+ne sont pas sur ma très-petite tablette;
+mais je puis les avoir dans la matinée. Expliquez-vous
+donc; car je n'ai reçu qu'hier soir en rentrant
+votre lettre qui pourtant est datée du 2.</p>
+
+<p>Pendant qu'on relie votre exemplaire du livre
+que vous voulez bien désirer<a name="FNanchor_41" id="FNanchor_41" href="#Footnote_41" class="fnanchor">&nbsp;[41]</a>, je vous annonce
+<span class="pagenum"><a id="Page_354"> 354</a></span>
+celui que j'avais fait entre-mêler de feuilles d'attente
+pour moi, et qui est en bel état, comme
+vous voyez, parce qu'il a fait sept ou huit cents
+lieues, et passé par bien des mains. Ce me sera un
+véritable service, et dont je vous aurai une reconnaissance
+éternelle et bien douce, si vous
+avez le courage d'en entreprendre une censure
+très-sévère, soit pour le fond, soit pour la forme.</p>
+
+<p>Quant au fond, je sais que j'ai médité profondément
+le plan, et que cependant on lui a reproché
+quelques défauts d'ordre. A-t-on raison?
+c'est ce que je ne veux ni ne puis décider; mais ce
+que je sais surtout, c'est que, riche en résultats
+moraux comme vous l'êtes en vues profondes,
+en aperçus nouveaux et d'un coloris qui n'est qu'à
+vous, vous pouvez m'enrichir infiniment, et que
+vous êtes capable du noble sentiment de le vouloir,
+1<sup>o</sup> parce que vous m'aimez, 2<sup>o</sup> parce que
+cet ouvrage n'a pas été sans quelque utilité, et
+qu'ainsi c'est une bonne &oelig;uvre que de le rendre
+le moins mauvais possible, 3<sup>o</sup> parce que Marmontel
+n'avait pas peur qu'un modeste client le ruinât.</p>
+
+<p>Quant à la forme, je sais qu'il y a beaucoup
+d'incorrections, et peut-être aussi de cette obscurité,
+dont les écrits d'un reclus ne paraissent le
+plus souvent aux gens du monde, que parce qu'ils
+ne lisent pas avec autant d'attention qu'il a écrit.
+Pour vous qui savez méditer et dilucider, composer
+et colorier, vous qui avez l'âme et le génie de Tacite,
+avec l'esprit de Lucien et la muse de Voltaire
+<span class="pagenum"><a id="Page_355"> 355</a></span>
+quand il rit et ne grimace pas; si vous voulez laisser
+quelques jours sur votre pupitre mon ouvrage,
+médiocre à la vérité, mais non pas méprisable,
+il méritera bientôt d'être placé au nombre
+des bons livres.</p>
+
+<p>Je crois dès long-temps que de bons apologues
+seraient plus utiles que de bons traités de morale;
+jugez du cas que je fais des vôtres, et de l'incroyable
+talent que vous a donné la nature en ce
+genre. Mais parbleu, mon beau monsieur, je ne
+me charge la conscience d'aucun péché dont je n'ai
+eu le plaisir. Ainsi, aujourd'hui, ou au plus tard
+demain sans faute, j'irai entendre l'apologue qui,
+en bonne règle, est à moi, puisqu'il a été fait
+pour moi. Bonjour, mon cher et aimable ami.
+<i lang="la" xml:lang="la">Vale et me ama.</i></p>
+
+
+<p>Dupont vous portera lui-même son Roland. Il a
+vu M. de C.....<a name="FNanchor_42" id="FNanchor_42" href="#Footnote_42" class="fnanchor">&nbsp;[42]</a>. Il a à lui faire d'ici à mercredi
+prochain, le rapport d'une très-grande affaire; et
+je crois qu'ils sont contens l'un de l'autre.</p>
+
+<p><span class="pagenum"><a id="Page_356"> 356</a></span></p>
+
+<h3>LETTRE II.</h3>
+
+<p class="date">Paris, 22 juin 1784.</p>
+
+<p>Je ne m'accoutume pas aisément à l'idée d'être
+réduit à causer par écrit avec vous, mon ami;
+votre société est si douce, votre conversation si
+séduisante, et votre amitié si confiante, qu'il est impossible
+qu'une correspondance en remplace le
+moindre charme. L'union des âmes ne veut point
+de réserve; les lettres en exigent. Eh! qui pourrait
+exprimer ce qu'un seul regard fait entendre? Quoiqu'il
+en soit, je ne suis pas l'enfant gâté du sort,
+et je dois être habitué aux contrariétés. Ainsi, je
+n'ai presque pas le droit de me plaindre de celle-ci,
+dont vous ne pouvez d'ailleurs ressentir que
+la moitié, puisque, dans votre belle solitude, vous
+avez un ami très-aimable et très-cher. Or, je vous
+aime pour vous, quoique je jouisse de notre amitié
+pour moi; ainsi je ne me permettrai pas même
+de presser votre retour.</p>
+
+<p>J'ai vu hier la difficulté, et je n'en ai pas été
+content. D'abord, le temps était orageux jusqu'à la
+tempête; et il a été impossible de se promener au
+jardin. De là, témoins, espions, humeur et réserve;
+ensuite, sa conversation a eu du haut et du bas;
+elle n'a pas dit un mot direct de l'homme à qui nous
+nous intéressons; mais elle a tenu tant de propos
+<span class="pagenum"><a id="Page_357"> 357</a></span>
+étranges sur les gens de lettres et sur leurs
+défauts de société, sur l'impossibilité d'en rencontrer
+un d'aimable, sur le danger d'être leur
+intime, que j'ai vu clairement de l'affectation dans
+ce sujet de conversation, et dans la manière dont il
+était traité. L'Auvergnat<a name="FNanchor_43" id="FNanchor_43" href="#Footnote_43" class="fnanchor">&nbsp;[43]</a>, après cette longue
+dissertation, est venu comme exemple, et seulement
+par occasion. On a dit que Voltaire lui-même
+n'avait pas eu plus d'esprit que celui-là,
+que la nature lui avait donné beaucoup de grâces
+et de sensibilité, et que l'exercice des lettres l'avait
+rendu égoïste et caustique. J'ai débattu l'égoïsme
+avec un très-grand succès; et j'ai expliqué
+la causticité avec assez d'adresse, en faisant
+remarquer d'ailleurs (ce qui est très-vrai) que
+cette causticité, que provoquent les ridicules, les
+vices et les méchans, devient toute tolérance et
+bonté en amitié. On est convenu de cela; mais
+il m'a paru qu'il y avait un parti pris d'avoir de
+l'humeur, et on l'a poussé jusqu'à dire qu'on
+n'avait vu que le petit abbé de Constantinople<a name="FNanchor_44" id="FNanchor_44" href="#Footnote_44" class="fnanchor">&nbsp;[44]</a>
+aimable en société, quoiqu'on le dédaignât comme
+ami, ou plutôt qu'on le crût incapable de l'être.
+Vous connaissez cette manière de tomber d'accord
+dans la discussion des détails, et de revenir
+avec opiniâtreté à l'assertion à laquelle l'interlocuteur
+<span class="pagenum"><a id="Page_358"> 358</a></span>
+oppose les détails non disputés. Tel a été
+le système de défense de la jolie disputeuse. Il est
+clair qu'elle avait de l'humeur; la cause n'est pas
+si aisée à démêler. Avant-hier, j'aurais cru sans
+difficulté que c'était le départ, qui, très-certainement,
+en a beaucoup donné. Hier, cela m'a paru
+incertain; et comme nous n'avons pu être seuls un
+instant, il n'a pas été possible d'aller directement
+à la découverte. Les entours aussi paraissaient
+incommoder; ma sortie, beaucoup plus prompte
+que je ne l'avais annoncé, parce que j'ai vu que
+la conversation ne cesserait certainement pas
+d'être amphibologique, a fâché aussi. En un mot,
+<i lang="la" xml:lang="la">non liquet</i>; et avec ce sexe, sans être un sot, on
+saute quelquefois pour reculer.</p>
+
+<p>Il faut que vous sachiez qu'elle avait eu par
+écrit une scène épouvantable. L'honorable Hibernois
+ne se console pas que son précieux rejeton
+ne porte pas le nom de Jean; et il voulait
+absolument que les puissances ecclésiastiques et
+civiles intervinssent, pour lui ajouter ce nom de
+mauvaise compagnie. Lady s'est permis des objections
+qui ont été très-mal reçues; enfin je me
+suis chargé de démontrer, par un billet, l'absurdité
+de cette prétention; je l'ai fait, et il a paru
+que j'ôtais un grand poids à la pauvre brutalisée.
+Est-ce là cette frayeur de la soumission d'amour,
+cette tendre inquiétude tenant à l'abnégation de
+soi? je ne le crois pas. C'est donc de la lâcheté?
+je ne le crois pas non plus; les caractères doux et
+<span class="pagenum"><a id="Page_359"> 359</a></span>
+les c&oelig;urs superstitieux en amour se laissent tyranniser
+long-temps; mais un moment vient où ils
+brisent le joug: et c'est alors l'affaire d'un moment
+et d'un mot. Au reste, ce qu'on doit en amitié,
+c'est surtout la vérité; et voilà pourquoi je
+vous répète que j'ai été hier, beaucoup plus
+qu'un autre jour, réduit à conjecturer. Je ne crois
+pas qu'on puisse m'échapper long-temps; et j'attends
+avec impatience la lettre de notre ami,
+comme une épreuve sérieuse. Alors, comme aujourd'hui,
+il peut compter sur la vérité sans réticence.
+Je l'estime trop pour lui tâter le pouls.
+Qu'il compte sur mon zèle à vous suppléer, et
+qu'il n'ait pas d'inquiétude sur la foule de détails
+que je ne puis pas écrire. Je n'en ai pas négligé un
+seul; et l'on sait, par exemple, très-bien que
+l'Auvergnat se croit guéri et qu'il ne l'est pas;
+qu'il s'est félicité de son voyage, et qu'il en souffre;
+qu'un signe prolongera ou abrégera ce
+voyage; qu'en un mot, il est vaincu, mais non pas
+subjugué.</p>
+
+<p>Ne vous attendez pas que je vous donne de
+grandes nouvelles de ce pays, où vous avez à coup
+sûr de meilleurs correspondans que moi. Voici
+cependant un lazzi que je vous fais passer, parce
+que je le tiens de la première main. Un grand abbé
+que vous connaissez peut-être, frère de Sabatier
+de Castres, que vous connaissez sûrement, était
+avant-hier aux Variétés amusantes, devant un
+très-petit homme, qui lui a fait la prière usitée
+<span class="pagenum"><a id="Page_360"> 360</a></span>
+en pareil cas. «Monsieur, a répondu l'abbé, chacun
+est ici pour son argent, et je garde ma place.&mdash;Mais,
+monsieur, je ne puis pas vous nuire,
+et vous me privez du spectacle.&mdash;Monsieur, j'en
+suis fâché, et je garde ma place.&mdash;Je vous assure,
+monsieur, qu'il est de votre intérêt d'être plus
+complaisant.&mdash;Comment, monsieur! que voulez-vous
+dire?&mdash;Que je suis persuadé qu'il vous
+arrivera quelque chose de désagréable, si vous ne
+déférez pas à ma prière.&mdash;Comment, monsieur!
+vous me menacez!&mdash;Dieu m'en garde, monsieur!
+mais si vous ne me cédez pas votre place,
+vous vous en repentirez.&mdash;Parbleu! voilà une
+manière nouvelle de prier les gens! et certes elle
+ne réussira pas.&mdash;Monsieur, faites bien vos réflexions;
+car il vous arrivera mal, si vous ne passez
+derrière moi.&mdash;Monsieur, laissez moi en repos...»
+Alors, le petit homme dit à son voisin: «Voyez-vous
+ce grand abbé? c'est l'abbé Miolan.&mdash;L'abbé
+Miolan!&mdash;Oui, l'abbé Miolan, le grand constructeur
+de ballons brûlés.&mdash;Messieurs, voyez-vous
+l'abbé Miolan?<a name="FNanchor_45" id="FNanchor_45" href="#Footnote_45" class="fnanchor">&nbsp;[45]</a>&mdash;L'abbé Miolan!» Toute la salle
+<span class="pagenum"><a id="Page_361"> 361</a></span>
+répète en écho: »inutile l'abbé Miolan!» et les battemens
+de mains et les huées; et les miau, miau, miau. Le
+grand abbé s'enfuit, trop heureux de n'être pas
+écrasé... Certainement le petit homme n'était pas
+bête; et le grand abbé n'est pas poli.</p>
+
+<p>J'attends avec une impatience proportionnée à
+l'objet, à la situation et à l'opinion que j'ai de
+l'homme et du sujet traité par un tel homme, la
+traduction que vous savez. Ne la négligez pas, je
+vous en prie; vos futures moissons y sont fortement
+intéressées. Il y a bien loin entre savoir que
+des principes sont utiles, et posséder l'art de les
+faire adopter aux autres hommes. Cet art demande
+de grandes préparations et des circonstances
+auxiliaires. Une impatience qui a même
+quelque chose de louable, entraîne les gens de
+bien à promulguer les vérités qui les frappent,
+dès l'instant où elles s'offrent à leurs yeux, et
+sans avoir réfléchi si elles s'y sont présentées dans
+l'enchaînement le plus propre à forcer le consentement
+de tous les esprits. Rien ne diffère plus de
+l'ordre de génération des idées, que celui de leur
+perquisition. Il faut que les sciences soient déjà
+complètes, avant qu'on puisse faire des méthodes;
+il faut que les vérités morales soient familières
+avant d'être usuelles. Les langues existaient depuis
+une longue suite de siècles, quand on est
+parvenu à rédiger les grammaires qui nous en
+rendent aujourd'hui l'étude plus facile. Il faut que
+des livres de morale ou de politique <i lang="la" xml:lang="la">ex professo</i>
+<span class="pagenum"><a id="Page_362"> 362</a></span>
+aient cerné et déchaussé tel préjugé, avant que la
+comédie puisse l'extirper en le vouant au ridicule.</p>
+
+<p>Pour votre propre intérêt, dépêchez-vous donc,
+mon ami; mais que diable vous parlé-je de votre
+intérêt, tandis que vous savez que le ménage
+meurt de faim et spécule sur la brochure! <i lang="la" xml:lang="la">Vale
+et me ama.</i></p>
+
+<h3>LETTRE III.</h3>
+
+<p class="date">Paris, 23 juin 1784.</p>
+
+<p>Je ne vous écrirai pas long-temps aujourd'hui,
+mon ami, 1<sup>o</sup> parce que j'ai la fièvre et j'ai passé
+une nuit très-agitée et très-douloureuse; 2<sup>o</sup> parce
+qu'ayant déménagé hier, au milieu des angoisses
+de la plus cruelle pénurie, je n'ai pas été dans la
+maison qui nécessiterait les relations; 3<sup>o</sup> parce
+que, dans le hourvaris d'un déplacement, je ne
+sais où appuyer ma main, ni presque où poser
+ma tête. Vous voyez que j'ai, comme M. Pincé,
+mes trois raisons, et qu'elles ne sont pas si
+gaies. Je ne vous aurais point du tout écrit, si je
+n'eusse pris l'engagement de griffonner chaque
+jour; ce qui ne laisse pas de me donner du
+remords; car ce que je vous envoie ne vaut pas
+sûrement le port; mais ma lettre d'hier, qui était
+<span class="pagenum"><a id="Page_363"> 363</a></span>
+plus substantielle, vous sera parvenue contre-signée
+et paraphée. Ainsi voilà compensation.</p>
+
+<p>Ecrivez-moi désormais rue de la Roquette, maison
+de M. d'Héricourt, près celle du jardinier de
+la reine. A calculer les seules distances de mes
+gens d'affaires, il est impossible que je reste ici.
+Jugez ce que paraît ce quartier aux yeux de mon
+amitié pour vous! J'aimerais autant être en Sibérie.
+Mais je ne prendrai aucun arrangement que
+je ne sache où vous passerez l'hiver; car les méprises,
+en fait de déménagemens, sont très-chères.</p>
+
+<p>S'il est possible, dans ce beau Rosny, que le
+plus désintéressé des surintendans qu'ait eu la
+France n'a pas dédaigné de porter à une valeur
+de plusieurs millions, de penser à l'indigence, et
+de former des plans utiles pour elle, rêvez à quelque
+grande entreprise de librairie, que vous
+puissiez proposer à Panckouke, pour moi, et qui
+m'assure la liberté d'envoyer chercher dix à douze
+fois par an douze à quinze louis; certainement,
+je ne serai ni aussi indiscret, ni aussi paresseux,
+ni probablement aussi stupide que La Harpe.
+Si Panckouke n'avait pas fait cette bête d'édition
+<em>in</em>-12 des Mémoires de l'Académie des Inscriptions
+(format ridicule pour tout ouvrage
+d'érudition, collection fastidieuse et presque
+d'aucun usage, tant qu'il n'y aura ni ordre ni
+choix), je proposerais un excellent travail sur
+cet amas indigeste, et tel à peu près, pour parler
+<span class="pagenum"><a id="Page_364"> 364</a></span>
+modestement, que Dieu a dû le faire sur le
+chaos. Rêvez, mon ami, à cela ou à toute autre
+chose. Les châteaux en Espagne de l'amitié
+valent bien ceux de l'ambition. <i lang="la" xml:lang="la">Vale et me ama.</i></p>
+
+<h3>LETTRE IV.</h3>
+
+<p class="date">Samedi.</p>
+
+<p>J'ai reçu votre terrible paquet, mon ami; et au
+milieu de tout le plaisir qu'il m'a fait, j'ai ressenti
+deux peines: l'une de voir que certain attachement
+vous tenait plus profondément au c&oelig;ur
+que je ne l'avais encore cru, l'autre que vous travailliez
+trop et que vos yeux et votre poitrine
+doivent en souffrir. Quant au premier point, ce
+n'est pas que je m'en étonne, ni que j'aie de tristes
+pressentimens. Je ne m'en étonne point; tout
+homme fier et sensible s'opiniâtre, surtout quand
+sa raison lui dit que réussir c'est travailler plus
+encore pour ce qu'il aime que pour lui; et cela
+seul peut-être le rend capable de supporter la
+ridicule concurrence d'un compétiteur indigne.
+Je n'ai point de sinistres présages; car aussi long-temps
+qu'il me sera démontré qu'Aspasie n'est
+pas dépourvue de toute noblesse, de toute délicatesse,
+de toute raison (et je lui crois une assez
+forte dose de tout cela), je ne pourrai pas croire
+<span class="pagenum"><a id="Page_365"> 365</a></span>
+à la victoire de Thersite sur Achille. Vous savez
+l'épreuve que je crois décisive et mortelle pour
+le pauvre saint (je ne le nomme pas autrement à
+elle-même). Vous avez bien marqué la nuance
+dans votre joli conte; mais vous n'en avez pas
+assez tiré de parti; en ce genre, comme en beaucoup
+d'autres, prophétiser, c'est amener l'événement.
+Avec tout cela, mon ami, je vous aime trop
+pour ne pas craindre de voir la moindre parcelle
+de votre bonheur abandonnée au hasard et à l'inconstance
+de ce sexe. Vous avez trop de raison
+pour être très-romanesque; vous avez l'imagination
+trop ardente et le c&oelig;ur trop essentiellement
+bon pour ne l'être pas un peu. Aussi douté-je
+que votre philosophie vous serve aussi bien pour
+les femmes que sur tout autre sujet. Quant à mes
+observations personnelles, je réunis le témoignage
+unanime de toute l'antiquité, qui, je crois, a
+poussé infiniment plus loin que nous la science
+de l'observation et la connaissance du c&oelig;ur humain.
+Je me sens bien fort. Or, vous savez ce
+qu'ils pensaient des femmes, de ce sexe qui pourtant
+a eu de leur temps des prodiges, parce que
+la propriété d'un miroir est de tout rendre en
+surface. Je ne vous parlerai pas des invectives que,
+très-sérieusement et dans toute la pompe tragique,
+dans la morale des ch&oelig;urs, et non dans la
+coupe du dialogue dramatique, Euripide, qu'on
+a si plaisamment appelé le Racine de la Grèce,
+leur lançait en plein théâtre; ce qui prouve tout
+<span class="pagenum"><a id="Page_366"> 366</a></span>
+au moins qu'il ne heurtait pas l'opinion universelle
+du temps; car vous savez comment ce
+même poète fut reçu, lorsque, avec tous les palliatifs
+de son art, il osa faire dire à Hyppolite: «Ma
+langue a fait serment, mon c&oelig;ur ne l'a point
+fait.» Mais je vous prierai de lire ce que tous les
+moralistes de l'antiquité en ont dit, lorsqu'ils ont
+daigné en parler (ce qui est assez rare) et (ce qui
+est bien plus fort) de vous rappeler ce que les
+institutions des législateurs prouvent qu'ils en ont
+pensé: je vous prîrai de vous rappeler ces propres
+mots d'un censeur romain (Metellus Numidicus),
+qui commence ainsi une harangue solennelle en
+plein sénat:</p>
+
+<p class="blockquote">
+Si sine uxore possemus, Quirites, esse omnes, eâ molestiâ
+caremus; sed quoniam ità natura tradidit, ut nec
+cum illis satis commodè, nec sine illis ullo modo vivi possit,
+saluti perpetuæ potius quàm voluptati consulendum<a name="FNanchor_46" id="FNanchor_46" href="#Footnote_46" class="fnanchor">&nbsp;[46]</a>.</p>
+
+<p>O mon ami! ces gens-là étaient plus profonds
+que nous; et cependant ils ne croyaient pas du
+tout, comme nous feignons de le croire, que
+l'éducation des femmes bien dirigée pût influer sur
+le bonheur social, ni qu'elle pût assurer la stabilité
+<span class="pagenum"><a id="Page_367"> 367</a></span>
+des législations, comme nous l'avons tant dit.
+«Ils regardaient ces êtres-là comme des machines
+à enfans et à plaisir; et ce n'est assurément pas
+qu'ils n'eussent du feu dans l'imagination et de
+la grâce dans l'esprit.» Qu'est-ce donc, si ce n'est
+la conviction ferme et absolue que ces êtres sans
+caractère échappaient à tout ordre, à toute combinaison?</p>
+
+<p>Ce pourrait bien être de la nourriture trop forte
+pour vous en cet instant, mon ami, que cette philosophie
+sévère; ou plutôt vous rirez de ce que le
+plus faible des hommes avec les femmes, celui qui
+les a tant idolâtrées, et dont le moral, moins que
+le physique, s'il est possible, ne peut se passer
+d'une compagne, ose vous écrire avec cette austérité.
+Mais ce n'est pas sur votre sentiment que
+j'écris: vous savez bien que je l'ai défendu contre
+vous, et que je n'aime pas que vous l'appeliez une
+faiblesse; c'est une thèse philosophique que je me
+crois en état de soutenir dans toute la persuasion
+de mon esprit et la sincérité de mon c&oelig;ur, et que
+j'abandonne à vos méditations.</p>
+
+<p>Votre historiette est charmante; et je m'en
+servirai au moment convenu entre nous, sans
+vouloir décider pourtant si cette ruse épisodique
+n'est pas plus ingénieuse et subtile que décidément
+utile et probablement efficace. Il y a du pour
+et du contre: ce que je vous promets, c'est de rendre
+très-vraisemblable la confabulation. Il sera nécessaire
+pourtant, et pour agir avec quelque circonspection,
+<span class="pagenum"><a id="Page_368"> 368</a></span>
+que je voie la lettre de dix pages;
+car à un être aussi fin, il ne faudrait que la plus
+légère discordance pour dévoiler notre complicité;
+et une collusion si honnête, que le succès rendra
+si précieuse à celle de qui j'ai entrepris de lever
+les cataractes, connue avant le dénoûment, me
+perdrait dans son esprit, et la piéterait contre nos
+efforts. Au reste, j'ai cru, comme vous, que c'était
+un progrès très-marqué que la tolérance avec
+laquelle votre lettre avait été lue.</p>
+
+<p>Je sens toute la vérité de votre observation sur
+M. P....., mon très cher ami; mais j'ai l'âme haute
+et susceptible; et comme le mot difficile est à
+peine connu dans la langue de mon amitié, je
+n'aime pas qu'on cède à autre chose qu'à l'impossibilité.
+Or, elle était à mille lieues de lui: d'ailleurs,
+je vous avoue, à vous tout seul, que j'étais
+en fort mauvaise disposition à son égard. Madame
+de N.... avait lieu d'en être fort mécontente, et
+cela, sous mes yeux; elle devait croire, ou qu'il
+la regardait comme une fille sans conséquence (ce
+qu'assurément il croit moins qu'un autre, lui qui
+sait son histoire), ou qu'il ne se ferait pas le plus
+léger scrupule de séduire la maîtresse de son ami;
+théorie que je sais être la sienne, et qui, de
+quelque manière qu'il la défende ou l'excuse, me
+fait une véritable horreur; et je le lui ai déclaré.
+Nous avons eu une longue explication sur cela,
+dans laquelle il a fini par me dire qu'il ne savait
+pas parler, et qu'ainsi je le battrais toujours dans
+<span class="pagenum"><a id="Page_369"> 369</a></span>
+la conversation. Ce mot-là même est-il honnête?
+N'opposer que les sophismes de l'amour propre
+aux plaintes de l'amitié et à l'éloquence de la morale
+et du c&oelig;ur, est-ce le rôle d'un ami, ou même
+d'un honnête homme? Ce n'est pas, je vous le
+répète, qu'en toute autre chose il ne le soit infiniment;
+mais il n'est pas en moi de croire que qui
+ne l'est pas en ceci puisse jamais être un ami sûr.
+Pour moi, j'avoue que ceci l'a mis à distance; et
+malheureusement, je sais que c'est m'appauvrir
+plus que lui. Au reste, ne craignez rien pour
+notre honneur à tous deux; une amitié de plus
+de vingt ans ne saurait finir; et je serai toujours
+plus en mesure qu'il ne faudra pour négocier
+entre vous et D. P., qui d'ailleurs est trop juste
+et trop adroit pour ne pas s'employer, même avec
+ferveur, dans tout ce qui pourra vous être utile.</p>
+
+<p>Vous avez très-bien fait de ne me demander
+que vingt-cinq louis; et je trouve même que c'est
+beaucoup, d'après le bilan de votre aimable ami.
+Il ne me paraît pas sage que je ne donne point de
+reçu; car sans rêver empoisonneurs et assassins,
+comme mon larve d'hier, je me sens très-mortel;
+mais quant au porteur de la somme, je me conformerai
+aux instructions que vous me donnez, en
+vous priant de recevoir une note de ma main qui
+me tranquillise sur les événemens. Veuillez me
+mander aussi, si je dois le savoir vis-à-vis du prêteur,
+et si l'hommage de ma reconnaissance lui
+déplairait. Il me semble qu'il vous connaît trop
+<span class="pagenum"><a id="Page_370"> 370</a></span>
+pour douter que vous ne m'ayez nommé celui dont
+j'étais l'obligé; car je le suis enfin, quoique tout
+soit accordé à votre médiation. Dites-moi donc
+ce que je dois faire et dire; car il n'est pas en moi
+d'être ingrat; mais je ne voudrais pas déplaire ni
+dépasser la mesure par reconnaissance.</p>
+
+<p>Bon soir, mon très-cher ami; travaillez, mais
+ménagez votre santé; marchez, digérez, espérez
+et aimez-moi.</p>
+
+<p class="p2"><em>P. S.</em> Au reste, mon ami, j'ai pensé comme vous
+que nous pourrions un jour, et à chaque belle saison,
+faire de fort jolis romans ensemble: ainsi je
+garde l'historiette; je garde vos lettres aussi; gardez
+les miennes si vous voulez, nous les ferons
+copier quelque jour ensemble et en alternant. Il
+se trouve dans les lettres une foule de choses d'autant
+mieux dites, qu'elles le sont avec liberté,
+qu'on ne retrouve plus, et qu'on est fâché d'avoir
+perdues. Eh! puis, comme monument d'amitié,
+n'est-ce pas une assez douce chose?</p>
+
+<h3>LETTRE V.</h3>
+
+<p>J'ai reçu votre lettre du vendredi, mon cher
+ami, et j'ai béni votre griffonnage même qui m'a
+valu quatre pages de l'ami le plus cher, le plus
+profondément estimable et le plus sympathique à
+<span class="pagenum"><a id="Page_371"> 371</a></span>
+moi que j'aie rencontré de ma vie. L'intérêt que
+vous m'y montrez, et que vous avez su rendre
+contagieux pour un des hommes de mérite que
+vous aimez et que vous prisez le plus, a versé la
+consolation dans un c&oelig;ur navré par tant de côtés,
+qu'il ne peut être que bien souffrant, puisqu'il
+ne se paralyse pas. Véritablement la persuasion
+intime dont je suis pénétré, que je vaux mieux
+que mes persécuteurs et mes ennemis, et que
+dans les êtres créés, rien ne vaut mieux que mon
+ami le plus cher, me rendent du sommeil, du bien-être
+et même des jouissances.</p>
+
+<p>N'ayez pas peur, mon ami, que ce que vous
+ferez soit mal fait; il n'est pas en vous de ne pas
+finir; et d'ailleurs, pour une âme aussi neuve et
+aussi forte que la vôtre, un tel sujet est d'inspiration,
+surtout lorsque l'écrivain expose une théorie
+qui n'est presque qu'à lui seul et dont la pratique
+a composé et dirigé sa vie. C'est cependant une
+chose curieuse et remarquable que la philosophie
+et la liberté s'élevant du sein de Paris, pour
+avertir le nouveau monde des dangers de la servitude,
+et lui montrer de loin les fers qui menacent
+sa postérité<a name="FNanchor_47" id="FNanchor_47" href="#Footnote_47" class="fnanchor">&nbsp;[47]</a>. Jamais l'éloquence ne défendit une
+plus belle cause; peut-être ce sont les peuples corrompus
+qui seuls peuvent donner des lumières
+<span class="pagenum"><a id="Page_372"> 372</a></span>
+aux peuples naissans: instruits par leurs maux,
+ils peuvent enseigner du moins à les éviter; et la servitude
+même peut être utile en devenant l'école
+de la liberté.</p>
+
+<p>Le hasard me met à même de vous donner un
+avis qui changera peut-être votre marche. Duruflé
+arrive ce soir à Paris avec Dameri; et j'en suis sûr,
+car c'est chez Vitry qu'il arrive et qu'on a demandé
+un lit pour lui; je saurai dès aujourd'hui
+sa marche par Vitry, et s'il compte rester à Paris
+assez long-temps pour que vous ne puissiez pas le
+retrouver à Rouen. Au reste, vous savez où lui
+adresser une lettre, si vous voulez vous entendre
+avec lui.</p>
+
+<p>Je ne puis pas vous dire que je ne trouve pas
+très-sensé ce que vous m'écrivez sur Aspasie. Ma
+lettre d'hier (car voici ma 4<sup>e</sup>, et il serait bon de
+numéroter) vous montrera qu'il m'a paru plus
+indéfinissable que jamais à ma dernière visite. Je
+n'y ai pas retourné hier, parce que j'ai senti, avant
+que vous me le disiez, que, pour m'éclaircir si elle
+s'occupait franchement de ce qui nous occupe, il
+fallait me rendre plus rare et la voir venir. Mais je
+commence à craindre qu'il n'y ait de la légèreté
+dans son fait; on n'est pas de cette sécurité sur
+les dangers de l'homme avec qui l'on vit. J'en ai
+été choqué; et certes, ce n'est pas partialité pour
+le gentilhomme hibernois. Si la légéreté est le principal
+ingrédient de ce caractère, le prix en baisse
+beaucoup à mes yeux. Il s'agit de savoir si M. Démocrite,
+<span class="pagenum"><a id="Page_373"> 373</a></span>
+puisqu'il ne faut absolument plus l'appeler
+l'Auvergnat (sobriquet qui me paraissait
+plaisant<a name="FNanchor_48" id="FNanchor_48" href="#Footnote_48" class="fnanchor">&nbsp;[48]</a> pourtant, au moins par anti-phrase);
+si M. Démocrite, dis-je, qui connaît si bien le
+c&oelig;ur humain des femmes, ne sera pas aussi sévère
+que moi à cet égard, attendu qu'il sait encore mieux
+que le v&oelig;u bon ou mauvais de la nature est de
+placer l'épine auprès de la rose, et qu'à bon titre
+il compte davantage sur son adresse à souffler sur
+la rose, de manière à l'épanouir, jusqu'à ce qu'elle
+couvre l'épine. Quant à pousser notre ami du côté
+de sa force, plutôt que de le conduire vers la pente
+de sa sensibilité, vous conviendrez qu'il ne faut
+pousser son ami que quand on est bien sûr qu'il
+est en péril. Or, comme je ne suis pas du tout décidé
+sur le véritable état des choses, comme je persiste
+à croire qu'Aspasie pourrait beaucoup pour
+le bonheur de notre ami, parce qu'elle est réellement
+très-aimable, et que, si elle l'est sous un tel
+maître, je vous donne à penser ce qu'elle serait
+dirigée par le plus aimable des philosophes et celui
+qui connaît le mieux les femmes, sans compter
+les hommes, les choses et le pays. Comme surtout
+j'ai très-bien éprouvé et j'éprouve encore que
+M. Démocrite peut se croire guéri et ne l'être pas,
+mais que sa blessure ne peut pas être incurable,
+<span class="pagenum"><a id="Page_374"> 374</a></span>
+ni même difficile à cicatriser, attendu qu'il sait
+rire, et ne sait ni s'aveugler, ni être aveuglé, je me
+donne avec patience et sécurité quelques jours de
+plus, pour une épreuve sur laquelle je ne veux pas
+me tromper, puisque mon erreur pourrait nuire
+au bien-être de mon ami, soit par la privation, soit
+par l'illusion. Eh donc, mon très-cher, que l'on
+écrive, dût-on faire cette lettre comme la scène
+d'un drame dont la situation n'existe que dans
+l'imagination de l'inventeur; que l'on écrive, d'un
+style très-tempéré, mais très-doux, qui tienne dans
+une très-grande incertitude du sentiment qui
+aura dicté une lettre, laquelle surtout doit pouvoir
+être expliquée et avouée à tout événement.
+Si M. Démocrite trouve cela difficile, tant pis;
+mais il peut bien croire que ce n'est pas à lui qu'on
+s'adresserait pour chose aisée.</p>
+
+<p>Quelque chose qui vous paraîtra plaisant,
+c'est que j'ai écrit, il y a quatre jours, au gentilhomme
+hibernois, au sujet de sa progéniture
+mal baptisée, précisément les mêmes choses, et
+presque dans les mêmes termes, que vous me les
+écrivez; et cela a très-bien réussi, non pas seulement
+chez Aspasie qui en a ri comme une folle,
+mais à la grille de Chaillot, tant on a l'esprit aigu
+et bien fait.</p>
+
+<p>Somme toute, mon ami, attendez, si vous y
+mettez encore quelque prix. Je vous promets que
+vous ne laisserez pas long-temps notre ami dans
+l'incertitude: et puis, il n'est pas de ces raisonneurs
+<span class="pagenum"><a id="Page_375"> 375</a></span>
+profonds qui, se trouvant en même-temps
+casuistes scrupuleux, se décident avec une lenteur
+qui fait que leur résolution ne produit aucun
+effet. Il creuse fort avant; mais il est très-leste
+à la détermination. Ainsi, ne vous en déplaise,
+il n'y a point de péril dans la demeure. Adieu,
+mon ami, je dînerai demain chez Aspasie; la
+mienne vous fait des coquetteries charmantes
+(quoiqu'elle ne soit pas coquette), et forme des
+v&oelig;ux (j'ai presque dit soupirs) pour votre
+retour.</p>
+
+<h3>LETTRE VI.</h3>
+
+<p class="date">Paris, ce jeudi.</p>
+
+<p>J'ai lu avec un grand intérêt, et je garderai précieusement,
+mon bon et cher ami, la lettre que
+j'ai reçue de vous hier. Un résumé si énergique
+de la conduite sans exemple à laquelle vous a
+poussé la nature, et des principes que vous vous
+êtes faits à l'appui de cet heureux et noble instinct,
+est, pour une tête et une âme élevée, le
+germe de la plus importante théorie de liberté et
+même d'indépendance à laquelle l'homme puisse
+atteindre; et pour les hommes forts, la pratique en
+ce genre doit suivre de bien près la théorie. Je ne
+connais rien de plus imposant que les caractères
+<span class="pagenum"><a id="Page_376"> 376</a></span>
+que vous avez esquissés en peu de mots, et rien
+de plus respectable qu'une vie dont on peut se
+rendre un tel compte; mais j'y vois aussi la consolation
+des honnêtes gens et la condamnation
+des hommes faibles. Vous êtes la preuve vivante
+qu'il n'est pas vrai qu'il faille plier ou briser;
+qu'on peut atteindre à la plus haute considération,
+sans un respect superstitieux pour le
+monde et ses lois; qu'on peut arriver à l'indépendance
+philosophique et pratique, sans avoir jamais
+abaissé ou comprimé la fierté d'un grand sentiment
+ou d'une pensée heureuse; qu'on peut prendre sa
+place, en dépit des hommes et des choses, sans
+autres ménagemens que ceux dus par l'espèce humaine
+à l'espèce humaine, par la tolérance de la
+vertu aux préjugés des faibles; et que, si le sentier
+qu'il faut prendre pour arriver au but est plus escarpé,
+il est aussi de beaucoup le plus court. Grâces
+vous soient rendues, mon ami, pour avoir pensé
+que j'étais digne de vous entendre! Il est certain
+que la rapidité des progrès de notre amitié, qui
+n'a jamais été même stationnaire, n'a pas dû vous
+donner mauvaise idée de mon âme, et qu'elle m'a
+mis bien avec moi-même. Ce n'est pas sans doute
+que je me sois élevé à une philosophie pratique
+aussi haute. J'ai quitté trop tard mes langes et
+mon berceau. Les conventions humaines m'ont
+trop long-temps garrotté; et lorsque les liens ont
+été un peu desserrés (car pour brisés, ils ne le
+furent jamais), je me suis trouvé encore tellement
+<span class="pagenum"><a id="Page_377"> 377</a></span>
+chamarré des livrées de l'opinion, que les
+êtres environnans se sont également opposés à
+ce que je fusse l'homme de la nature, au moment
+où j'aurais conçu qu'on peut rester tel au
+milieu même de la société. D'ailleurs, j'avais été
+trop passionné; j'avais donné trop de gages à la
+fortune; et ce n'est pas au milieu des orages
+qu'on peut suivre une route déterminée. Mais si
+j'eusse eu le bonheur de vous connaître il y a
+dix ans, combien ma marche eût été plus ferme!
+combien de précipices et de ravines j'aurais
+évités! combien le peu que je valais se fût développé!
+et que de défauts acquis j'aurais contractés
+de moins!... Tel que je suis, mon ami, je ne suis
+point indigne de quelque estime, puisque je sais,
+non pas vous aimer (car c'est chose trop facile
+pour être méritoire), mais vous apprécier, et
+qu'à votre avis, je suis un des hommes qui vous
+ait le mieux deviné. J'ai beaucoup gagné dans
+votre commerce, j'y gagnerai davantage: il
+est peu de jours, et surtout il n'est point de circonstance
+un peu sérieuse, où je ne me surprenne
+à dire: «Chamfort froncerait le sourcil. Ne faisons
+pas, n'écrivons pas cela, ou Chamfort sera content;»
+et alors la jouissance est doublée et centuplée.
+Ce n'est pas à vous qu'il faut dire combien
+est douce, consolante, encourageante, une amitié
+qui, devenue pensée habituelle à ce point, fait voir
+dans la censure une loi irréfragable, et dans l'approbation
+un trésor sans prix. Tel vous êtes pour
+<span class="pagenum"><a id="Page_378"> 378</a></span>
+moi. Je ne vous offrirai jamais un échange digne
+de vous (si vous ne vouliez commercer qu'avec
+vos semblables vous seriez bien solitaire); mais
+tout ce que l'abandon d'une confiance profonde,
+d'un dévoûment complet, d'une âme ardente,
+sensible et qui n'est pas sans noblesse, peut avoir
+d'attachement pour un homme qui sait bien le prix
+des talens et des pensées, mais qui sait leur préférer
+un sentiment, la seule chose incalculable à
+la raison même lorsqu'elle est échauffée d'un bon
+c&oelig;ur: vous le trouverez en moi; et si j'ai eu le
+malheur de vous connaître si tard, ce sera du
+moins pour toujours que nous nous serons aimés.</p>
+
+<p>J'espère, mon ami, que vous serez consolé de
+ce que votre lettre a été remise; car je n'en ai
+point été fâché, quand elle me l'a lue; et peut-être
+si je l'eusse ouverte d'avance, comme vous
+m'en avez donné la permission ensuite, ne l'aurai-je
+pas remise. L'aberration des comètes n'est
+pas plus difficile à calculer que le mouvement du
+c&oelig;ur, de l'esprit, surtout de l'amour propre des
+femmes. Vous remarquez que je n'ai peut-être
+fait là qu'un pléonasme, au lieu d'un <i lang="la" xml:lang="la">crescendo</i>;
+car plus je les vois, et plus je me persuade que
+l'amour propre est à peu près l'unique clef de ce
+qu'on appelle leur caractère: or, le caractère ne
+se compose que des habitudes de l'âme et de l'esprit,
+mélangés, il est vrai, à des doses inégales;
+et j'ai beaucoup de peine à croire que le sexe, duquel
+les hommes tels que vous et M. Thomas
+<span class="pagenum"><a id="Page_379"> 379</a></span>
+dites <em>il est impossible de le connaître</em>, ne doive
+toute son impénétrabilité au défaut presque absolu
+de caractère. N'allez pas me citer d'exceptions; car
+les exceptions, qu'encore faudrait-il débattre,
+prouvent la règle, bien loin de la détruire. Je dis
+qu'encore faudrait-il débattre les exceptions; et
+en effet, dans notre sexe, on n'a généralement pas
+une certaine force de tête, sans quelque force de
+caractère; dans celui-là, voyez comme l'analogie
+est fautive! Je lisais hier, dans votre recueil philosophique,
+un morceau sur le bonheur de madame
+du Châtelet, que je ne connaissais pas, et qui vaut
+d'être connu. Il y a, dans ce morceau, des choses
+charmantes sur l'amour, et notamment deux
+pages sur l'immutabilité de son âme en amour,
+qui séduiraient à coup sûr quiconque ne connaîtrait
+pas son histoire. Vous la savez mieux que moi;
+vous savez qu'elle n'était pas même tendre, et
+qu'elle fut très-galante. Qu'était-ce donc que cette
+femme, qui avait infiniment plus de force de tête,
+et même de véritable esprit, que tout le reste de
+son sexe ensemble; et qui traçait une théorie où
+l'âme seule semble avoir dessiné cette phrase délicieuse:
+«Il faut employer toutes les facultés de
+son âme à jouir de ce bonheur.... Il faut quitter
+la vie quand on le perd, et être bien sûr que les
+années de Nestor ne sont rien au prix d'un
+quart d'heure d'une telle jouissance... Il est juste
+qu'un tel bonheur soit rare; s'il était commun,
+il vaudrait mieux être homme qu'être Dieu,
+<span class="pagenum"><a id="Page_380"> 380</a></span>
+du moins tel que nous pouvons nous le représenter.».....
+Qu'était-ce que la femme qui, trouvant
+et exprimant cela, n'était qu'une femme
+galante, et se donnait pour un de ces êtres qui
+aiment tant qu'ils aiment pour deux, que la chaleur
+de leur c&oelig;ur supplée à ce qui manque réellement
+à leur bonheur, ou plutôt pour le seul
+c&oelig;ur qui eût cette immutabilité qui anéantit le
+pouvoir des temps? Expliquez-moi cela, mon
+ami; et souvenez-vous que cette même femme
+avait mis, à la place du portrait de l'homme le
+plus extraordinaire de son siècle qui semblait
+avoir subjugué son âme, et dans une boîte que
+cet homme lui avait donnée, le portrait d'un fat:
+chose aussi impossible à une âme aimante, même
+détrompée ou changée, qu'à nous la trahison et
+le parjure.</p>
+
+<p>N'allez pas croire, mon bon ami, que cet accès
+de sévérité me vienne d'un mécontentement, résultat
+de la dernière conversation avec Aspasie;
+car au fond, je n'ai été mécontent (à deux disparates
+près) que de mon incertitude. Je vous ai
+demandé la pure vérité; et si je ne l'ai pas fondue
+dans des détails; c'est qu'une conversation serait
+un volume d'écriture, chose qui, pour le dire en
+passant, m'a donné une assez haute idée de la stérilité
+des romanciers en général; mais vous aurez
+bien rempli les lacunes, peut-être même aurez-vous
+débordé; et certainement, si vous avez
+vu en noir (car, au fond, ce n'est que par excès
+<span class="pagenum"><a id="Page_381"> 381</a></span>
+de prudence que je n'ai pas vu en rose), mes réflexions
+sur les femmes sont donc une abstraction
+purement philosophique, et si bien une abstraction,
+que c'est la première chose que j'oublie dans
+mon commerce avec elles; en un mot, un à parte
+de raison dont personne ne m'a donné l'exemple
+à un aussi haut point que vous.</p>
+
+<p>Au reste, mon ménage est fort triste aujourd'hui.
+Le petit chien qu'on avait eu la faiblesse
+d'acheter, sans penser que tous les marchands de
+chiens arrachent ces pauvres petites et frêles machines
+à leur mère dès le premier moment, et
+tarissent les sources de la vie pour rapetisser les
+formes (emblème très-frappant des manipulations
+politiques), ce petit chien est mort: et l'on a pleuré;
+et l'on est honteuse d'avoir pleuré, et triste d'avoir
+employé de l'argent à une acquisition aussi
+fragile. Pour moi, je suis tolérant, même pour
+cette faiblesse, parce que cette petite bête avait
+voué un très-grand attachement à mon amie, et
+que tout ce qui est attaché attache: raison assez
+forte, ce me semble, pour un homme sage de ne
+point s'habituer aux animaux. Nous n'avons pas
+trop de sensibilité pour nos semblables; et l'on
+frémit quand on pense que le plus honnête homme
+du monde peut-être poussé à s'égorger avec un
+autre homme pour un chien.</p>
+
+<p>Bon jour, mon bon ami; je vous aime avec
+une extrême tendresse. Je travaille, et cela ne
+vient pas mal; je vous en souhaite autant; mais
+<span class="pagenum"><a id="Page_382"> 382</a></span>
+c'est une chose très-pénible que de changer l'ordonnance
+de son ouvrage sans le refaire; et je
+serais bien fâché que cette contrariété-là vous arrivât;
+car vous enverriez promener votre besogne.
+<i lang="la" xml:lang="la">Vale et me ama.</i></p>
+
+<p class="p2"><em>P. S.</em> Je fermais ma lettre, lorsque j'ai reçu
+un billet du secrétaire de l'abbé Royer, qui me
+prévient qu'il vient de remettre à son patron
+l'extrait de mes deux requêtes en cassation, etc.,
+et que je pourrai voir mon rapporteur dimanche
+prochain à midi. Vous jugez bien que je désirais
+voir le secrétaire avant que l'extrait fût livré;
+mais que, pour le voir efficacement, il fallait quelques
+louis. Sachez, mon ami, si cela est encore
+utile et par conséquent nécessaire, le comment
+il faut s'y prendre et le combien; et avertissez
+ceux qui veulent bien prendre intérêt à moi, qu'il
+est temps de porter les grands coups. Réponse
+très-prompte à ce <i lang="la" xml:lang="la">post-scriptum</i>.</p>
+
+<h3>LETTRE VII.</h3>
+
+<p class="date">Lundi.</p>
+
+<p>Me voilà bientôt convaincu, mon ami, que j'ai
+perdu une de vos lettres, car vous ne m'eussiez
+pas écrit la veille; assurément, vous m'en eussiez
+<span class="pagenum"><a id="Page_383"> 383</a></span>
+averti hier, et je ne vois rien qui puisse me
+faire présumer que vous ayez changé l'ordre
+accoutumé, ains au contraire. En conséquence,
+j'ai recommencé mes réclamations; et puisque
+vous arriverez demain, vous demanderez vous
+même à la poste ce qu'est devenu votre lettre, ou
+vous me donnerez l'espèce de billet sur lequel ils
+ne badineront pas.</p>
+
+<p>Votre lettre est bien, mais seulement parce
+que l'on ne peut pas trouver mal ce que vous
+écrivez; et tout au plus à ce degré qui me faisait
+dire de la chanson du V. de N.: elle est ce qu'il
+faut, pour ne dire pas, elle est mauvaise. Ceci est
+vrai de la chanson, parce que l'homme a passé à
+côté d'une jolie idée, ce qui en idiôme de talent,
+s'appelle <em>rater</em>. Or, le vrai talent ne rate pas.
+Votre lettre à vous n'est que bien, parce qu'elle
+n'est que douce et tendre, et que vous montrez
+toujours le vaincu, le subjugué, ce qui peut avoir
+deux inconvéniens; le premier, de beaucoup reculer,
+ou tout au moins suspendre vos progrès; le
+second, d'induire en erreur la pauvre créature,
+au point qu'elle fera quelque lourde sottise, dont
+elle ne s'apercevra que lorsque votre patience
+lassée et son amour propre humilié ne lui permettront
+guère plus qu'à vous de rétrograder. Je
+vous avais donné un bien meilleur conseil: alternez,
+vous avais-je dit; une lettre douce et tendre,
+quoique assaisonnée, tel jour; une lettre fine,
+vive, sémillante et narquoise le jour d'après.
+<span class="pagenum"><a id="Page_384"> 384</a></span>
+Qu'elle ne soit jamais sûre de son fait. C'est
+l'<em>a b c</em> en amour. C'était donc le tour de
+la lettre de dix pages; et quoique ce soit un
+mal très-réparable, c'en serait peut être un assez
+grand, si vous persévériez; et c'en est même un
+à ce cran, parce qu'en revenant demain, vous
+n'aurez point de réponse à cette dernière, de sorte
+que je ne vois pas bien la transition.</p>
+
+<p>Au reste, je ne vous entretiendrai pas plus
+long-temps aujourd'hui de cette syrène, comme
+vous l'appelez; car nous ferons demain, à cet
+égard, une main à fond; et mon procès, ou plutôt
+mes procès et mes courses ne me laissent pas respirer.
+C'est de mercredi en huit que je serai rapporté:
+ainsi je n'ai pas grand temps à perdre; et
+pour comble de contrariété, l'incident que m'a
+suscité mon père au parlement, et qui, en termes
+de palais, est évidemment un coup monté, me
+fait perdre un temps incroyable, attendu que les
+gens qu'il me force à voir sont dispersés aux quatre
+coins de Paris. Mais le plus pressé, c'est l'admission
+de ma requête. Une seule voix, je vous
+le répète, mon cher; que votre aimable et précieux
+ami s'ingénie avec sa circonspection et son
+adresse ordinaires; il aura aisément deviné que
+M. Bignon, qui est mort, ne siégera pas; et mieux
+ou plutôt que moi, il saura qui a remplacé
+M. Daguesseau.</p>
+
+<p>Vous êtes bien aimable de m'avoir sacrifié Navarre;
+mais vous le seriez davantage de pousser
+<span class="pagenum"><a id="Page_385"> 385</a></span>
+votre besogne, 1<sup>o</sup>. parce que vous êtes digne de
+mettre la gloire à régner chez vous; 2<sup>o</sup> parce que
+la besogne presse, et tellement qu'il m'a fallu entrer
+en explication avec F.....<a name="FNanchor_49" id="FNanchor_49" href="#Footnote_49" class="fnanchor">&nbsp;[49]</a>, pour expliquer
+le retard. Ne vous fiez pas sur le temps qu'il me
+faut à moi; car si j'avais le manuscrit que M. Thomas
+a gardé pour y faire ses notes, tout serait
+refondu, attendu que les morceaux de rapport,
+et même les soudures, sont prêts. Sans doute,
+c'est un ouvrage nouveau; mais ce n'est pas une
+raison pour qu'il s'éternise, surtout depuis qu'on
+en parle, car l'attente à remplir est toujours une
+pénible destinée. Au reste, je vous avertis que je
+me sauve sur la lettre; voyez si, pour la première
+fois, vous voulez avoir induit en erreur un ami.
+Eh! mon cher paresseux, tranquillisez-vous; je
+connais mieux votre talent que vous même, sans
+quoi je n'aurais pas tant de sécurité. Mais un point
+sur lequel je n'en saurais avoir, c'est votre santé;
+et je vous interdis, de par l'amour, toute espèce
+de travail, si cette agitation que vous appelez la
+fièvre, et qui n'est qu'un mouvement nerval, sans
+quoi je vous en aurais parlé plutôt, revenait seulement
+encore une fois.</p>
+
+<p>Je serai demain mardi, à cinq heures du soir, à
+l'hôtel de Vaudreuil; nous causerons, nous nous promènerons
+si vos jambes ont besoin de recouvrer
+<span class="pagenum"><a id="Page_386"> 386</a></span>
+du mouvement, ou nous resterons, nous prendrons
+des glaces aux Tuileries, ou vous viendrez
+en prendre ici. En un mot, nous ferons ce que
+vous voudrez: suffit que je serai <i lang="it" xml:lang="it">al suo commando</i>.</p>
+
+<p>Vous avez d'autant plus de raison de ne pas hasarder
+de lettres, que le brutal a fait un tapage
+épouvantable sur un propos de madame de Flahaut,
+qui a prétendu qu'on disait dans le monde,
+que La Harpe était le tenant chez Aspasie, depuis
+la maladie hibernoise. Vous noterez qu'Aspasie a
+vu La Harpe une fois depuis deux mois. N'importe,
+le moribond celtique a écrit que ce n'était pas
+assez que cela ne fût pas, qu'il fallait encore qu'on
+ne le dît pas. J'ai lu cette belle phrase, et Aspasie
+a un peu murmuré. Mais jugez quelle étincelle
+ferait une lettre vôtre dans ce magasin à
+bile. Je finis, car je n'ai pas un moment à moi; et
+j'en suis malheureux, je vous assure. Bon jour,
+mon ami.</p>
+
+<h3>LETTRE VIII.</h3>
+
+<p class="date">Mardi.</p>
+
+<p>Mon bon ami, dans la nécessité de parler à
+M. l'abbé de Périgord, je prends le parti de l'attendre
+chez lui; car ma lettre deviendrait la mort
+de Turenne. Je ne sais où ceci me mènera, ni par
+<span class="pagenum"><a id="Page_387"> 387</a></span>
+conséquent, si je pourrai vous voir ce matin: or,
+cet après-midi, je suis obligé de courir. M. Lefebvre
+d'Ammécourt ayant jugé à propos de me
+gagner hier mon procès contre l'Ami des hommes,
+c'est un triste sujet de félicitation que celui du
+gain d'un procès contre son père; mais quand on
+a le malheur de plaider contre lui, encore faut-il
+gagner ce qu'on s'est cru le droit de disputer. Au
+reste, je me console à d'autant plus juste titre de
+cette extrémité, que c'était mon père qui était
+l'agresseur, et qu'il n'a jamais voulu arbitrer.
+Adieu, mon cher ami; à ce soir, ou à demain
+matin.</p>
+
+<h3>LETTRE IX.</h3>
+
+<p class="date">Londres, 20 août 1784.</p>
+
+<p>Mon dieu, mon ami, mon cher ami! que je
+suis inquiet! qu'il est cruel pour moi de vous
+avoir quitté dans ce moment, de n'être pas votre
+garde-malade, de ne pas savoir, aussitôt que ma
+pensée, comment votre pouls bat, et si vous
+souffrez, ou si vous êtes soulagé! Mon Henriette a
+rapporté tant de peines dans mon sein, en me racontant
+toutes celles que votre état lui avait faites,
+et tant d'attendrissement, en me parlant de vos
+<span class="pagenum"><a id="Page_388"> 388</a></span>
+touchans adieux! Vous êtes-là sous mes yeux,
+brûlant, agité, tourmenté, sans que je puisse détourner
+un moment ma pensée de votre lit et de
+votre fièvre. Ce n'est pas que votre état soit alarmant,
+je le sais; et s'il l'eût été, tous les chevalets
+de la Bastille exposés à ma vue ne m'auraient pas
+fait partir. Mais vous souffrez! Eh, mon dieu!
+n'est-ce donc rien de souffrir? c'est presque tout,
+dans un passage si court et si incertain. Mon ami!
+vous ne pouvez pas écrire; je ne veux pas que
+vous écriviez, à moins que ce ne soit deux lignes
+qui me rassurent par la vue de vos caractères:
+mais suppliez M. R.... de remplir, en votre nom,
+cet office et ce devoir d'ami: il ne me refusera
+point cette consolation; il me rendra la justice
+de croire que je paierais, et de grand c&oelig;ur, le
+même tribut à son amitié pour vous; mais il a le
+bonheur de vous garder, lui! et ne m'en doit-il
+pas plus de compassion et de complaisance, à moi
+qui vous ai quitté dans un moment si critique
+pour tous deux, à moi qui, peut-être, hélas! ne
+vous embrasserai pas de long-temps, et qui m'étais
+fait une si douce habitude de ne penser, de n'observer,
+de ne sentir qu'avec vous, de n'agir que
+sous vos yeux, de n'avoir qu'une âme avec mon
+meilleur et presque mon unique ami? O mon cher
+et digne Chamfort! combien les bonnes gens sont
+des êtres d'habitude! et combien vous avez peu
+de besoin de cet attrait d'habitude, pour être nécessaire
+à ceux dont vous avez daigné vous laisser
+<span class="pagenum"><a id="Page_389"> 389</a></span>
+connaître! Je sens qu'en vous perdant, je perds
+une partie de mes forces. On m'a ravi mes flèches.
+O mon ami! recouvrez votre santé; et que votre
+amitié, vos consolations, vos conseils, vos lettres
+versent du baume dans mon c&oelig;ur, m'apprennent
+à supporter une situation si nouvelle, quoique
+déjà éprouvée à l'honorer, à l'embellir, et me rendent
+enfin capable d'être digne de tous les sentimens
+que vous m'avez montrés.</p>
+
+<p>C'est de cette ville souveraine, qui, bâtie de
+briques, et sans élégance ni noblesse dans ses
+édifices, montre la Tamise et son port superbe,
+et semble dire: «qu'oseriez-vous me comparer?
+que l'Océan, que les mondes apportent ici leurs
+tributs!» c'est de cette ville que je vous écris à la
+hâte, les yeux distraits par une foule d'objets nouveaux,
+l'esprit occupé de mille soins pénibles au
+présent et dans l'avenir, mais le c&oelig;ur et l'imagination
+pleins de vous.</p>
+
+<p>Notre voyage ferait un roman; vous savez une
+partie des inconvéniens qui ont précédé notre départ;
+vous aurez éprouvé sans doute à Paris le
+temps dont nous avons été accueillis dans la
+route; et vous ne vous ferez jamais d'idée de
+notre passage, qu'après avoir essuyé une tempête.
+Nous avons été deux fois au moment de
+périr: une fois par la seule force du vent et de
+la mer qui écrasait notre frêle paquebot; et une
+fois à l'entrée de l'Adder, c'est-à-dire presque au
+port; en revirant de bord, un faux coup de timon
+<span class="pagenum"><a id="Page_390"> 390</a></span>
+et un cable caché sous une vague terrible
+nous ont mis au moment de chavirer; on avait,
+sur le pont, de l'eau au-dessus du genou. Le
+capitaine, l'un des plus intrépides marins de ce
+genre, s'est cru perdu, et ne voulait pas, disait-il,
+survivre à son vaisseau. Heureusement, ma
+pauvre amie était dans cet horrible état appelé
+mal de mer, dont l'effet moral est de rendre insouciant
+de tout et sur tout, si ce n'est sur l'espoir
+que la mer engloutira le supplice et le supplicié.
+J'ai vomi le sang, moi qui n'ai jamais été
+malade sur mer, et mes nerfs ne sont pas encore
+remis.</p>
+
+<p>Aussitôt débarqués, nous avons pris la poste
+dans la compagnie d'un Irlandais que je croirais
+honnête homme, si je n'avais toujours pensé que
+c'est-là que s'arrête la toute-puissance divine;
+d'une Française qu'il avait pris la liberté d'enlever
+à sa famille, du droit qu'a tout Irlandais de s'approprier
+une riche héritière; et d'un ministre anglais,
+homme doux, modéré et fort instruit; nous
+avons pris la poste, dis-je, et ce n'est pas par magnificence;
+mais tous les élégans de l'Angleterre
+et la partie brillante de la cour étant à Brightemlstone,
+parce que le prince de Galles y prend les
+eaux, il n'y a pas une seule diligence où l'on puisse
+trouver place. Au reste, les postes, qui sont excellentes,
+et fournissent par obligation des voitures
+comparables à nos voitures de maître, sont
+à peine aussi chères qu'en France, quoique plus
+<span class="pagenum"><a id="Page_391"> 391</a></span>
+longues et trois fois plus rapidement franchies.
+Il suit cependant de cette manière de voyager
+que, malgré les talens économiques et l'industrie
+hibernoise de notre compagnon que j'ai créé
+maréchal-général des logis de la caravane, notre
+voyage nous a coûté trois fois ce qu'il devait nous
+coûter. Et d'autant que le paquebot ne partait
+qu'à trois jours de distance de celui de notre arrivée,
+et que les difficultés pour le passeport devenaient
+inquiétantes, j'ai frêté un navire. Si je ne
+craignais de divulguer des secrets qui peuvent, dans
+la foule, servir à quelques honnêtes gens comme
+ils nous ont servi, je vous démontrerais combien
+ces sublimes formalités de notre inquisition, appelée
+amirauté, sont inutiles à toute autre chose
+qu'à faire gagner de l'argent aux huissiers visiteurs:
+digne résultat de toute législation réglementaire!</p>
+
+<p>Nous avons dîné à Brightemlstone, avec la
+meilleure viande de boucherie que j'aie mangée
+de ma vie; et comme le seul acte de toucher un
+plancher anglais brûle la bourse, surtout dans le
+voisinage de la cour (car l'or est la mandragore
+de toutes les cours), nous avons été coucher à
+Lewis. N'êtes-vous pas scandalisé qu'un bourg anglais
+porte le nom d'un de nos rois? Depuis, et
+dès Lewis, nous avons parcouru le plus beau pays
+de l'Europe, par la variété des sites et de la verdure,
+la beauté et l'opulence de la campagne, la
+propreté et l'élégance rurale de chaque propriété.
+<span class="pagenum"><a id="Page_392"> 392</a></span>
+C'est un attrait pour les yeux; c'est un charme
+pour l'âme, qu'il est impossible d'exagérer. Les
+approches de Londres sont entre autres d'une
+beauté champêtre dont la Hollande même ne m'a
+point fourni de modèles; j'y comparerais plutôt
+quelques vallées de la Suisse; car (et cette observation
+très-remarquable saisit à l'instant des yeux
+exercés) ce peuple dominateur est avant tout et
+surtout agricole au sein de son île; et voilà ce qui
+l'a sauvé si long-temps de ses propres délires. Je
+sentais mon âme fortement et profondément saisie,
+en parcourant ces contrées plantureuses et
+prospères; et je me disais: Pourquoi donc cette
+émotion si nouvelle? Ces châteaux, comparés aux
+nôtres, sont des guinguettes. Plusieurs cantons
+de la France, même de ses provinces les plus médiocres,
+et toute la Normandie que je viens de
+traverser, sont assurément plus beaux, de par la
+nature, que toutes ces campagnes. On trouve çà
+et là, mais partout dans notre pays, de beaux édifices,
+des ouvrages fastueux, de grands travaux
+publics, de grandes traces des plus prodigieux efforts
+de l'homme; et cependant ceci m'enchante
+bien plus que le reste ne m'étonne. C'est que ceci
+est la nature améliorée et non forcée; c'est que
+ces routes étroites, mais excellentes, ne me rappellent
+les corvoyeurs que pour gémir sur les
+lieux où ils sont connus; c'est que cette admirable
+culture m'annonce le respect de la propriété;
+c'est que ce soin, cette propriété universelle
+<span class="pagenum"><a id="Page_393"> 393</a></span>
+est un symptôme parlant de bien-être; c'est
+que toute cette richesse rurale est dans la nature,
+et ne décèle pas l'excessive inégalité des fortunes,
+source de tant de maux, comme les édifices somptueux
+entourés de chaumières; c'est que tout me
+dit ici que le peuple est quelque chose, qu'ici
+chaque homme a le développement et le libre
+exercice de ses facultés, et qu'ainsi je suis dans
+un autre ordre de choses.</p>
+
+<p>Et prenez garde, mon ami, que c'est si bien là
+la vraie cause de l'effet sur lequel je raisonnais,
+qu'arrivé à Londres, et cette superbe Tamise
+(qu'il ne faut comparer à rien, parce que rien ne
+lui est comparable) une fois franchie, rien ne m'a
+plus étonné ni même fait plaisir, si ce n'est les
+trottoirs qui faisaient tomber à genoux le bon la
+Condamine, et s'écrier: «Béni soit Dieu! voici un
+pays où l'on s'occupe des gens de pied.» Tout le
+reste m'a paru ordinaire et presque mesquin. Je
+dirais volontiers comme cet apathique Italien:
+«Ce sont des rues à droite, des rues à gauche et un
+chemin au milieu.» Toutes les villes sont de même,
+si cependant vous accordez à celle-ci l'avantage de
+cette admirable propreté qui s'étend à tout, qui
+embellit tout, qui a un attrait presque égal pour
+l'esprit et pour l'&oelig;il, et des dimensions dont aucune
+ville ancienne ne saurait jouir: du reste,
+effrayante obstruction du corps politique; cloaque
+infâme au moral; hommes entassés et infectés
+de leur haleine; lutte éternelle des corrupteurs
+<span class="pagenum"><a id="Page_394"> 394</a></span>
+et des corrompus, des prodigues et des misérables,
+de la canaille titrée et de la canaille populace.
+C'est mieux ou plus mal que Paris ou que
+Babylone, comme vous voudrez, j'y prends peu
+d'intérêt. Notez pourtant que j'ai peu vu encore,
+et que Londres m'offrira certainement plus que
+toute autre grande ville de commerce un foyer
+d'activité et d'émulation qui ne peut pas ne point
+intéresser. Mais je vous rends compte de la première
+impression qui a toujours un grand fonds
+de vérité.</p>
+
+<p>Nous avons eu en voyage des gentlemen. Combien
+le peuple a de sens! le sobriquet des voleurs
+est ici le mot gentilhomme! Ils ont observé et
+tâté deux ou trois fois notre petite troupe, j'étais
+décidé à ne leur accorder rien, parce que je suis
+loin d'avoir trop d'argent; j'avais mis les dames
+en avant, seules dans une chaise, trois hommes
+dans celle qui suivait, et un cheval. Notre ordre
+de bataille était si bon et notre contenance armée
+si simplement fière et ostensible, qu'ils nous ont
+laissé passer.</p>
+
+<p>J'empiéterais sur les droits de mon Henriette qui
+veut vous écrire, quand elle pourra vous remercier
+de votre convalescence, si je vous parlais
+des Anglaises, dont l'air froid et ricanneur et les
+tailles emboîtées et guindées n'ont pas paru lui
+plaire infiniment au premier coup d'&oelig;il: pour
+moi j'en appelle, et je ne renoncerai pas si aisément
+à ma longue passion pour les Anglaises,
+<span class="pagenum"><a id="Page_395"> 395</a></span>
+d'autant qu'en voyant passer Henriette, on s'arrête
+et l'on dit: «Oh! la belle Anglaise!» Aussi est-elle
+fort contente des hommes. Pour moi, je prétends,
+et l'on assure que j'ai déjà l'air aussi breton
+que Jacques Rosbiff.</p>
+
+<p>Au reste, nos dames n'ont pas toujours été aussi
+bien traitées; elles ont essuyé aujourd'hui un
+orage très-vif: la beauté du temps les avait invitées
+à aller à pied de leur auberge à leur logement,
+car nous sommes déjà gîtés et chèrement gîtés;
+elles étaient parées fort à la française, et sur-tout
+Henriette. On a murmuré; on s'est attroupé; on
+nous a suivis; on a lancé un certain Aristophane
+de cabaret, qui s'est mis à chanter devant nous,
+avec les gestes les plus démonstratifs et les expressions
+les plus libres des cantiques très-peu spirituels
+qui ont fort diverti le peuple. Mon amie,
+accoutumée aux lubies de la canaille d'Amsterdam,
+riait; la Parisienne avait une vraie colère
+de parisienne et regrettait les halles. Pour moi,
+mon flegme était imperturbable; mais cependant
+j'avais peur de me fâcher et le dénoûment m'inquiétait:
+déjà plusieurs Anglais bien mis, en passant
+à cheval avaient distribué quelques coups de
+fouet au Gilles, et s'arrêtant, nous avaient supplié
+de ne pas prendre la populace pour la nation;
+puis, ils nous donnaient des conseils que malheureusement
+nous n'entendions pas. Enfin, un
+Français a fendu la foule, donné de l'argent, et
+fait montre d'éloquence anglaise, puis nous déposant
+<span class="pagenum"><a id="Page_396"> 396</a></span>
+dans une boutique, il a été nous chercher
+un carrosse qui a mis fin à cette scène plaisante au
+fond, et dont mon amie a eu la charmante réparation
+que je vous ai dite au parc Saint-James,
+une fois qu'elle a eu substitué un petit chapeau à
+nos immenses panaches.</p>
+
+<p>Avec quelque précipitation que ceci soit ébauché,
+mon cher ami, vous verrez que je veux me nourrir
+de l'espoir que vous êtes en état de me lire, de
+m'entendre et presque de me répondre. L'idée de
+mon ami, malade loin de moi, m'est trop importune.</p>
+
+<p>Si par hasard votre convalescence était prématurée
+et hâtive autant que je le désire, ou si vous
+croyez pouvoir charger de la négociation que voici
+le bon abbé de Laroche, vous le feriez le plutôt
+possible, parce que cela m'importe. Le vieillard a
+répondu à celle de mes lettres dont vous m'avez
+paru très-content, le billet malhonnête que voici:</p>
+
+<p>«Je vous renvoie, Monsieur, la lettre que vous
+m'avez confiée; je l'aurais fait plutôt, si je n'étais
+retenu au lit par une fièvre très-forte et un
+violent mal de tête: j'ai pris l'émétique; j'ai été
+saigné trois fois, et mes maux subsistent encore
+dans toute leur vigueur. On n'est point du tout de
+l'avis de votre ami; on croit que la dernière
+forme que vous avez donnée à votre ouvrage
+est la meilleure, qu'il peut être sans danger
+publié dans le nouveau monde; pour celui-ci,
+c'est à vous d'en juger, mais on aurait désiré
+<span class="pagenum"><a id="Page_397"> 397</a></span>
+que vous n'eussiez fait part à personne qu'on
+en avait connaissance; et on m'a déclaré que la
+trop grande communication que vous en avez
+faite, ne permettait absolument plus qu'on s'en
+mêlât. Mes rapports avec M. Paris ne sont pas,
+comme vous imaginez, de simples liaisons de
+société; et je suis l'ami intime de toute la famille
+de sa femme. Croyez-vous, monsieur, qu'il soit
+bien permis, qu'il ne soit pas même répréhensible
+de mettre, sans preuve bien évidente, dans le
+c&oelig;ur d'un homme mort depuis long-temps, les
+motifs les plus condamnables, pour, d'après cette
+supposition, en faire la satire la plus cruelle? Je
+ne suis point en ce moment en état de discuter si
+le bonheur du genre humain dépend d'une vérité
+qui ne peut être solidement démontrée que par
+une diatribe sur M. Duverney; mais je ne coopérerai
+en rien à ce qui peut affliger mes amis.
+Recevez, monsieur, l'assurance de mon sincère
+attachement.&mdash;23 août 1784.»</p>
+
+<p>Je répondrai, et je répondrai honnêtement;
+mais vous voyez comme je suis payé d'avoir raison,
+et surtout de ma loyale communication de l'excellente
+lettre de Clavière. Mais ce n'est ni le
+moment, ni la situation de se fâcher. Voici ce qui
+presse et importe: le docteur Price est à Londres;
+il est ami intime de Franklin; que Franklin lui
+recommande l'ouvrage, ou au moins l'auteur.
+Alors je tirerai parti d'un livre utile, entrepris
+pour leur faire plaisir, et dont j'ai le plus grand
+<span class="pagenum"><a id="Page_398"> 398</a></span>
+besoin. Ne négligez pas cela, je vous en prie.</p>
+
+<p>Adieu, mon très-cher ami. Donnez-moi ou faites-moi
+donner le plutôt possible de vos nouvelles;
+et aimez-moi comme il m'est impossible de ne pas
+vous aimer.</p>
+
+<h3>LETTRE X.</h3>
+
+<p class="date">Londres, 13 octobre 1784.</p>
+
+<p>Je reçois, mon très-cher ami, une lettre dont
+l'écriture a fait palpiter mon c&oelig;ur, comme celle
+d'une maîtresse lorsque j'avais vingt ans; car la
+fermeté du caractère et le nombre des pages m'ont
+appris en un instant que vous vous portiez mieux;
+que vous aviez plus de forces; que votre amitié pour
+moi était la même; que vous ressentiez toujours
+le besoin de causer avec moi; enfin que j'avais
+recouvré la partie la plus réelle de ce qu'il m'est
+permis de goûter de bonheur, je veux dire, le
+charme et l'assurance de votre amitié. Cette rapidité
+de sentiment qui, dans une seule émotion, fait
+trouver mille certitudes et mille jouissances, est
+un des plus grands dons que la nature ait fait aux
+c&oelig;urs aimans; et c'est assez pour compenser tous
+les maux que produit la sensibilité. Car un être
+sensible jouit avec abandon; et lorsqu'il souffre
+dans l'objet aimé, il a encore pour se consoler le
+sentiment même qui le fait souffrir.</p>
+
+<p><span class="pagenum"><a id="Page_399"> 399</a></span>
+Grâces vous soient rendues, cher ami, de m'avoir
+tiré de peine sur vous et sur votre affection;
+non que j'en doutasse, il ne me faut que tâter mon
+c&oelig;ur, pour être sûr du vôtre. Mais il est si doux
+de s'entendre répéter qu'on est aimé de l'homme
+du monde qu'on aime, estime et respecte le plus!
+Et puis, l'âme a besoin d'être soignée comme le
+corps. C'est-là sans doute un des plus grands mécomptes
+de la vanité humaine; mais il est trop vrai
+que l'amitié a besoin de culture, et que la santé
+de l'esprit et du c&oelig;ur est subordonnée au régime
+et à l'habitude.</p>
+
+<p>Le tableau que vous me faites de ce que vous
+avez souffert, m'a vraiment navré, et surtout par
+l'idée que je n'ai pas été votre garde; mais la réflexion
+soulage un peu mon imagination, en ce
+que la cruelle épreuve que vous venez de subir,
+est une démonstration irrésistible que vous êtes
+un des êtres les plus vivaces qui existent. Or, la
+ténuité de votre charpente, la délicatesse de vos
+traits, et la douceur résignée et même un peu
+triste de votre physionomie laquelle est calme, et
+que votre tête ou votre âme ne sont point en mouvement,
+alarmeront et induiront toujours en erreur
+vos amis sur votre force. Pour moi, vous
+m'avez prouvé, non pas tout à fait qu'on ne meurt
+que de bêtise, mais que les forces vitales sont toujours
+proportionnées à la trempe de l'âme. Ainsi,
+l'axiôme proverbial <em>la lame use le fourreau</em> n'est
+pas vrai pour l'espèce humaine. Comment son feu
+<span class="pagenum"><a id="Page_400"> 400</a></span>
+intérieur ne le consume-t-il pas, se dit-on? eh! comment
+le consumerait-il? c'est lui qui le fait vivre.
+Donnez-lui une autre âme, et sa frêle existence
+va se dissoudre.</p>
+
+<p>Hélas, mon ami! Tacite et vous, aurez donc
+toujours raison! c'est un étrange composé de légèreté
+et de perversité que l'homme, qu'il faut
+cependant servir et qu'on voudrait aimer: l'homme
+qui calcule les astres, qui soumet les élémens, qui
+défie et combat toute la puissance de la nature,
+qui peut tout excepté conduire lui et ses semblables,
+qui a tout trouvé hors la liberté et la paix,
+qui a su donner l'autorité, qui a su l'endurer, et
+qui n'a su ni la diriger ni la seconder, qui sait
+ramper et ne sait pas obéir, qui sait se révolter et
+ne sait pas se défendre, qui sait aimer et ne sait
+pas s'attacher, qui a tous les contraires en bien
+comme en mal, dans le c&oelig;ur et dans l'esprit.
+Votre mot est charmant. On a dit, il y a long-temps:</p>
+
+<div class="poetry"><div class="stanza">
+<p>Mille fois ils m'ont tout promis;</p>
+<p>Mais le siècle en fourbes abonde,</p>
+<p>Et je ne hais rien tant au monde</p>
+<p>Que la plupart de mes amis.</p>
+</div></div>
+
+<p>Mais c'est-là l'épigramme chagrine d'un homme
+dont l'esprit aigri n'est jamais averti par son c&oelig;ur.
+La vôtre appartient à un philosophe qui a observé
+profondément, et qui donne un résultat moral
+avec la gaîté et l'indulgence sans lesquelles il
+<span class="pagenum"><a id="Page_401"> 401</a></span>
+n'est presque pas un bon c&oelig;ur. Il y a peu de délicatesse
+à se personnifier dans un sentiment haineux
+et vil; au lieu que votre mot, qui est trop
+vrai, est la saillie aimable d'un homme qui n'a
+pas été pris pour dupe, et qui aime trop ses vrais
+amis pour ne pas rire beaucoup de ceux qui prennent
+ce titre. Mais j'ai peur qu'en ce genre, comme
+en beaucoup d'autres, il n'y faille pas regarder de
+trop près: car on s'appauvrirait, beaucoup plus
+qu'il n'est possible d'y résoudre même la philosophie.
+Bon dieu! à quels sacrilèges j'ai surpris, dans
+ces derniers temps, les personnes qui parlent le plus
+éloquemment d'amitié! Je ne m'accoutumerai jamais
+à ces théories que la conduite dément; mais
+il faut que je m'arrête, car ce que j'aurais à vous
+dire ne peut pas s'écrire. Ce n'est pas que si j'avais
+à vous dénoncer un fait important, je ne sautasse
+le fossé. Mais ce n'est point dans votre c&oelig;ur
+que j'ai à vous blesser; et votre tête est si sage,
+que vous sonderez le terrain même sur lequel
+vous êtes le plus habitué à marcher: et vous ferez
+bien. Il faut d'ailleurs, mon ami, une grande circonspection
+pour les faits; le trait infâme que vous
+m'apprenez ne l'enseigne que trop, puisqu'une
+simple transposition de dates a fait, dans la bouche
+d'un méchant, d'une action honnête et pure
+(qu'il n'a pu savoir que par mon bandit de laquais,
+qui, non content de tout me voler, épiait mes
+actions et mes discours à chaque instant de la
+journée), une malignité capable de compromettre
+<span class="pagenum"><a id="Page_402"> 402</a></span>
+un galant homme auquel je ne me consolerais pas
+de susciter, même le plus indirectement, une tracasserie.
+Eh! qui en sera à l'abri, s'il n'y est pas,
+lui, armé de tant de circonspection et de sagesse?
+Mais, outre cette anecdote, quoiqu'il soit à peu près
+impossible que la poste voie tout, je puis vous assurer
+que les Français de Londres sont aussi inspectés
+par la police de Paris qu'en France même.
+Les canailles aventurières qui salissent ici les
+presses, sont les espions les plus corrompus qui
+existent, et leurs complices le sont aussi; car qui
+dit complice en ce genre, dit espion. La complicité
+est un des moyens de l'espionnage; et les gouvernemens
+qui ont recours à ce misérable moyen,
+savent très bien distinguer l'homme auquel il faut
+en vouloir. Ils devraient savoir aussi que leurs
+recherches en ce genre ne produisent rien qu'une
+ressource assurée à la canaille infecte qui se voue
+à cette infâme profession. Au reste, il y a aussi
+des Anglais vendus à la police de Paris; témoin le
+vil entrepreneur du <cite>Courrier de l'Europe</cite>, tout
+aussi méprisable que le rédacteur. Celui-ci, après
+avoir été libelliste ordurier, est devenu espion
+gagé, aussi infâme dans ses délations qu'il était
+méprisable avant ce joli métier. C'est de toute cette
+canaille que W. a été la victime; elle craint de
+n'être pas payée si elle n'accuse pas, de sorte
+qu'elle accuse à tort et à travers.</p>
+
+<p>Vous êtes inquiet de mon sort, mon cher ami, et
+moi je ne suis pas très-rassuré, surtout sur celui de
+<span class="pagenum"><a id="Page_403"> 403</a></span>
+mon aimable compagne. J'ai cependant quelques
+projets qui apparemment me feront vivre: mais
+on se trompe beaucoup sur la générosité des
+Anglais. Accoutumés à tout calculer, ils calculent
+aussi les talens et l'amitié; la plupart de leurs
+grands écrivains sont, presque à la lettre, morts
+de faim: jugez de quiconque n'est pas de leur
+nation! Une des premières choses qui frappent
+ici, c'est l'esprit d'ordre, de méthode, de calcul.
+On peut y dire le pourquoi de chaque chose; et
+cela doit peser, surtout dans l'esprit d'un Français;
+mais, à tous ses inconvéniens, ce genre
+d'esprit exclut presque nécessairement les grands
+mouvemens de sensibilité; ils appartiennent ici
+au peuple, beaucoup trop calomnié, même dans
+ce pays, où cependant il est quelque chose. En
+général, mon ami, Clavière a raison; et j'ai été
+obligé de m'en convaincre, moi qui écris contre
+l'aristocratie. On ne défendra jamais bien le
+peuple, quand on se laissera aller à quelque déplaisir
+contre lui; quand les mots de canaille, de populace,
+de goujat, resteront le dictionnaire du défenseur.
+Un plus profond examen de ce qui suggère
+ces épithètes, agite la tête et le c&oelig;ur; on voit bientôt
+que cette populace, cette canaille, n'est plus si
+nombreuse ni si vile qu'on l'imaginait. Ces grossièretés
+dont elle affuble les panaches, les plumets,
+l'air français, tout ce que vous voudrez, ne sont
+pas si grossières. Il faut aussi faire le procès à ceux
+qui inventent, qui portent, qui accréditent ces
+<span class="pagenum"><a id="Page_404"> 404</a></span>
+puérilités, titres presque uniques par lesquels
+on se distingue de la canaille. Elle est bruyante,
+elle est incommode; mais aux yeux et aux oreilles
+de qui?.... Et ces graves et silencieux déportemens
+de la canaille instruite, bien vêtue, s'intitulant
+gens comme il faut, feront-ils mieux le bonheur
+de la terre?</p>
+
+<p>Il faudrait, mon ami, il faudrait qu'une tête
+pensante et sagace comme la vôtre vît l'Angleterre
+comparée à tout ce qu'on voit ailleurs, et pesât les
+désagrémens qu'on exagère chez vous, contre les
+maux réels dont il est défendu de parler. Rien de
+parfait ne saurait sortir de la main de l'homme;
+mais il y a du moins mauvais, et beaucoup moins
+mauvais, en Angleterre que partout ailleurs, où
+des esclaves, les fers aux pieds et aux mains,
+se moquent des dangers que courent les voltigeurs.
+Il semble qu'on ait voulu consoler jusqu'ici
+les autres nations, en leur parlant des défauts de
+la constitution anglaise, de ce qu'on appelle ses
+abus. On a fait comme ceux qui portaient leurs
+gémissemens sur de légers liens à des esclaves
+chargés de lourdes chaînes; on abuse de ce que
+les premiers laissent toute la sensibilité, tandis
+que les autres ôtent tout sentiment. Enfin, si le
+mieux peut trouver place chez les Bretons, ce
+sera quand les autres nations européennes seront
+arrivées à leur niveau. Le philosophe doit donc
+tendre à cette révolution, avant que de désirer
+l'autre. Une émeute, une sédition à Londres fait
+<span class="pagenum"><a id="Page_405"> 405</a></span>
+plus de bien au c&oelig;ur de l'honnête homme, que
+toute cette imbécille subordination dont on se
+vante ailleurs. Si l'on approfondissait, si l'on
+comparait, si l'on cherchait les corrélatifs en
+politique, on ferait sur l'Angleterre et les Anglais
+un ouvrage qui aurait de la signifiance: mais il
+ne faudrait pas, comme l'illustre Linguet, qui,
+tout ainsi que Mallebranche voyait tout en Dieu,
+voit tout en Linguet, rechercher les fourchettes
+à deux fourchons et le manque de serviettes....
+Un magistrat d'une des sociétés les plus libres de
+la terre, félicitait l'autre jour une connaissance à
+moi qui a quitté l'Irlande, de n'être plus parmi
+ces Hibernois qui emplument et coupent des jarrets.
+C'est un bon homme parlant admirablement
+liberté, pourvu qu'on laisse faire la magistrature:
+et voilà comme on est partout. Dès que le peuple
+tente de se faire justice, c'est une horreur. Il faut
+cependant remarquer que les premiers emplumeurs
+et coupeurs de jarrets, pour cause politique,
+ont paru en Amérique; et que cette manie
+a disparu, quoique la cause réprimante soit
+très peu de chose: mais les causes pour lesquelles
+il fallait emplumer, etc. etc. ont disparu. Il faut
+remarquer aussi que l'art d'ôter la raison, pour
+ensuite argumenter de la folie, est l'art des coupables
+gouvernans: cela établi, qu'importe de
+détailler les convulsions de l'infortuné dont on a
+irrité les nerfs par un breuvage?.....</p>
+
+<p>Mais, mon ami, voilà beaucoup bavardé; car
+<span class="pagenum"><a id="Page_406"> 406</a></span>
+il faut nous tenir dans les généralités. Mais je ne
+puis pas me refuser au plaisir de frotter la tête la
+plus électrique que j'aie jamais connue. Je ne perdrai
+pas mon temps ici; et si la misère et le malheur
+ne font pas justice de moi, je répondrai
+peut-être à mes ennemis et à mes prétendus amis
+presque aussi coupables que mes ennemis, mais
+de la seule manière qui me convienne désormais,
+par de bons et d'utiles ouvrages, tous portant
+mon nom; car, dès le premier, j'annonce que
+tout ce qui ne le portera pas me sera faussement
+attribué, afin qu'on n'essaie pas de m'imputer les
+viles anonymités qui pullulent ici. Quoiqu'il arrive,
+vous n'aurez pas à rougir de moi, soyez-en
+bien assuré; mais quand vous presserai-je contre
+mon c&oelig;ur? C'est en vérité ce qu'il m'est impossible
+de dire; à cet égard, j'ose à peine fixer l'avenir.</p>
+
+<p>Je vous ai déjà écrit, mon cher ami, sur le
+brillant surcroît de fortune qui vous est arrivé:
+j'en étais en colère, et je ne suis pas encore très-calme
+à cet égard; mais je veux vous croire déguignoné,
+comme vous dites: c'est cependant
+une dérision, si vous ne devez commencer à toucher
+que dans trois ans, à moins qu'on ne vous
+en donne neuf d'avance. Madame de N. vous
+écrira le premier courrier. Aujourd'hui, il est trop
+tard, et ses beaux yeux souffrent à la lumière;
+elle vous prie de l'aimer, et de m'écrire souvent;
+car elle prétend que je suis très-mauvaise compagnie,
+<span class="pagenum"><a id="Page_407"> 407</a></span>
+quand vous ne m'écrivez pas. Adieu, cher
+et bon ami; il y a long-temps que votre conquête
+a compensé toutes les pertes et toutes les méprises
+de mon c&oelig;ur. Conservez-moi le vôtre; et
+quoiqu'on fasse, je ne serai pas tout à fait malheureux.
+Choyez votre convalescence avec votre
+raison, et non pas avec votre tête; caressez les
+muses; qu'elles vous comblent long-temps de
+toutes leurs faveurs; et quand vous serez désensorcelé,
+toujours vous auront-elles valu plus de
+jouissances que d'or, ni même de gloire, à en
+juger par celle qu'il vous était donné de mériter,
+et par les seuls dispensateurs dont vous puissiez
+l'attendre. <i lang="la" xml:lang="la">Vale et me ama.</i></p>
+
+<p class="p2"><em>P. S.</em> Plusieurs articles de votre lettre ne sont
+pas répondus, parce qu'une de mes lettres, qui a
+croisé la vôtre, l'a fait d'avance.</p>
+
+<h3>LETTRE XI.</h3>
+
+<p class="date">10 novembre 1784.</p>
+
+<p>Je viens de recevoir votre lettre tendre et sage,
+mon bon et cher ami; et j'ai éprouvé le double
+plaisir d'apprendre de vous d'heureuses nouvelles,
+et de trouver, dans l'accent et l'expression de
+vos craintes, une vive empreinte de votre amitié
+<span class="pagenum"><a id="Page_408"> 408</a></span>
+et c'est-là, sans doute, une grande jouissance pour
+moi; mais la circonstance en a redoublé la saveur.
+Je suis triste et malheureux; ma douce et
+charmante compagne est malade, et malade de
+langueur; elle est à son onzième accès de fièvre.
+Heureusement les accès sont intermittens, et laissent
+deux jours de passables; mais l'extrême faiblesse,
+l'agacement des nerfs, les accidens de
+femmes qui en ont résulté, l'ont jetée dans une
+situation très fâcheuse, quoique au fond, peu
+inquiétante; d'un autre côté, ma bourse n'avait
+que faire de cet échec. Toute visite de médecin
+réputé (et peut-on en choisir un autre pour son
+amie?) coûte un louis à Londres; c'est acheter
+cher l'inquiétude. Enfin, mes ressources sont à
+leur terme; et non seulement je n'ai point encore
+obtenu le pain de la loi, mais je n'obtiens pas
+même de réponse de mes gens d'affaires. Heureusement
+Target retourne incessamment à Paris, et
+se charge de mettre un terme à cette indécision
+cruelle.</p>
+
+<p>On projette de me charger d'un grand ouvrage,
+qui m'assurerait le nécessaire pour long-temps;
+mais l'entreprise en est encore fort incertaine.
+Changuyon me propose aussi, de Hollande, de la
+besogne; mais il faut le temps de la faire. Tout
+cela combiné, mon ami, dessinez le premier trait
+d'une situation dont votre imagination ne saura
+que trop faire un tableau fort triste, mais qui
+pourtant n'est pas désespéré. Le grand, le vrai
+<span class="pagenum"><a id="Page_409"> 409</a></span>
+mal, c'est la souffrance de mon amie; et votre
+lettre en a tempéré l'amertume. Jugez ce que votre
+amitié est et peut pour notre bonheur. Hélas!
+mon ami, il n'en est qu'un de vrai, c'est d'aimer
+et d'être aimé. Sans ce charme, je ne pourrais déjà
+plus supporter le fardeau de la vie.... Mais songeons
+que j'écris de Londres, et dans le mois de
+novembre. Ne nous occupons pas de ces idées.</p>
+
+<p>Je veux cependant vous dire, et seulement
+dans des vues littéraires, que j'ai rencontré, à ce
+sujet, dans le Séjanus de Bergerac, imprimé en
+1638, et dédié au duc d'Arpajon, où par parenthèse
+l'on professe tout haut l'athéisme avec approbation
+et privilége du roi, j'y ai trouvé, dis-je,
+ces vers qui m'ont bien étonné:</p>
+
+<div class="poetry"><div class="stanza">
+<p>Et puis, mourir n'est rien, c'est achever de naître.</p>
+<p>Un esclave hier mourut pour divertir son maître;</p>
+<p>Au malheur de la vie on n'est point enchaîné,</p>
+<p>Et l'âme est dans la main du plus infortuné.</p>
+</div></div>
+
+<p>En vérité, mon ami, on ne ferait aujourd'hui
+rien de plus beau que ces deux derniers vers. Il
+est vrai qu'on en trouve, à côté, de cette force.
+Terrentianus demande à Séjanus s'il ne craint
+pas le tonnerre des dieux; et Séjanus répond:</p>
+
+<div class="poetry"><div class="stanza">
+<p>Il ne tombe jamais en hiver sur la terre;</p>
+<p>J'aurai six mois au moins pour me moquer des dieux.</p>
+</div></div>
+
+<p>Non, mon ami, je ne suis point enthousiaste
+de l'Angleterre; et j'en sais maintenant assez pour
+vous dire que, si la constitution est la meilleure
+<span class="pagenum"><a id="Page_410"> 410</a></span>
+connue, l'administration en est la plus mauvaise
+possible; et que si l'Anglais est l'homme social le
+plus libre qu'il y ait sur la terre, le peuple anglais
+est un des moins libres qui existent. Je crois davantage,
+mon ami, je crois qu'individuellement
+parlant, nous valons mieux qu'eux, et que le terroir
+du vin l'emporte sur celui du charbon de
+terre, même par son influence sur le moral. Sans
+penser, avec M. Lauragais, que les Anglais n'aient
+de fruits mûrs que les pommes cuites et de poli
+que l'acier, je crois qu'ils n'ont pas de quoi
+justifier leur orgueil féroce. Mais qu'est-ce donc
+que la liberté, puisque le peu qui s'en trouve
+dans une ou deux bonnes lois, place au premier
+rang un peuple si peu favorisé de la nature? Que
+ne peut pas une constitution, puisque celle-ci,
+quoique incomplète et défectueuse, sauve et sauvera
+quelque temps encore le peuple le plus corrompu
+de la terre de sa propre corruption? Quelle
+n'est pas l'influence d'un petit nombre de données
+favorables à l'espèce humaine, puisque ce peuple
+ignorant, superstitieux, entêté (car il est tout
+cela), cupide, et très-voisin de la foi punique,
+vaut mieux que la plupart des peuples connus,
+parce qu'il a quelque liberté civile? Cela est admirable,
+mon ami, pour l'homme qui pense et
+qui a réfléchi sur la nature des choses, et problème
+insoluble par tous les autres. Au reste, ne
+croyez pas que l'on connaisse ce pays; plus je
+vois, et plus je m'assure qu'on ne sait ce qu'on
+<span class="pagenum"><a id="Page_411"> 411</a></span>
+a vu. Je vous défie de vous faire une idée de la
+ridiculité des préjugés accrédités sur l'Angleterre,
+tantôt calomniée, tantôt exaltée, avec la plus absurde
+ignorance. Je fais, pour vous et pour moi,
+des notes qui vous seront utiles et qui vous convaincront
+de ces deux choses: l'une, que le plus
+léger mensonge mène les voyageurs à des résultats
+d'une fausseté incalculable; l'autre, qu'il est une
+quantité énorme de choses que nous autres, Français,
+faisons en les louant, c'est-à-dire qui n'existent
+que dans nos éloges. Cette observation m'a
+été confirmée aujourd'hui dans un détail peu important,
+mais qui vous expliquera bien ce que je
+veux dire. Tout le monde a entendu parler de la
+fameuse épitaphe à Wren, dans la chapelle souterraine
+de Saint-Paul de Londres: <i lang="la" xml:lang="la">Si monumentum
+qu&oelig;ris, circumspice</i>; mais personne n'a dit
+que ces quatre mots étaient noyés dans dix ou
+douze lignes de très-mauvais latin, où l'on a eu
+garde d'oublier l'<i lang="la" xml:lang="la">eques aureatus</i> et toutes les sottises
+imaginables. De même, il y a, dans l'épitaphe
+de Newton, <i lang="la" xml:lang="la">Sibi gratulentur mortales tale tantumque
+extitisse humani generis decus</i>; cela est bien,
+mais précédé de onze lignes, dans lesquelles on lit
+pompeusement l'<i lang="la" xml:lang="la">eques aureatus</i>, le commentaire
+sur l'Apocalypse, etc. Au reste, ceci me rappelle
+une anecdote, précieuse pour ceux qui, comme
+vous et moi, sont à l'affût du charlatanisme humain.
+Voltaire a écrit partout qu'il y avait à Montpellier
+une statue de Louis <span class="smcap">XIV</span>, avec cette belle
+<span class="pagenum"><a id="Page_412"> 412</a></span>
+inscription: <em>A Louis XIV, après sa mort</em>. Il n'y a
+ici que trois petits inconvéniens, c'est que 1<sup>o</sup> l'inscription
+est en latin; 2<sup>o</sup> qu'elle est fort longue;
+3<sup>o</sup> qu'elle raconte tout uniment le fait comme il
+s'est passé, à savoir que la statue a été décrétée
+par la ville, pendant la vie de Louis XIV, et posée
+depuis sa mort.&mdash;<i lang="la" xml:lang="la">Superstiti decrevère.&mdash;Ex oculis
+sublato posuère.</i> Et puis Voltaire ose dire à
+tout propos:</p>
+
+<p class="quote">Et voilà justement comme on écrit l'histoire.</p>
+
+<p>Mais un fait plus important que j'ai complètement
+vérifié, que je vous prie de garder pour
+vous, parce que j'aurai bientôt occasion de l'encadrer,
+mais qui est trop précieux pour que je ne
+vous l'apprenne pas, c'est celui-ci:</p>
+
+<p>Vous lisez dans le livre de l'<cite>Esprit</cite>, tom. <span class="smcap">II</span>,
+pag. 138, à la note (édit. <em>in</em>-8<sup>o</sup>, 1778): «Dans ce
+pays (la Turquie), la magnanimité ne triomphe
+point de la vengeance; on ne verra point en
+Turquie ce qu'on a vu, il y a quelques années,
+en Angleterre: Le prince Édouard poursuivi
+par les troupes du roi, trouve un asyle dans la
+maison d'un seigneur; ce seigneur est accusé d'avoir
+donné retraite au prétendant. On le cite devant
+les juges; il s'y présente et leur dit: Souffrez
+qu'avant de subir l'interrogatoire, je vous
+demande lequel d'entre vous, si le prétendant
+se fût réfugié dans sa maison, eût été assez vil et
+assez lâche pour le livrer?&mdash;A cette question
+le tribunal se tait, se lève et renvoie l'accusé.»</p>
+
+<p><span class="pagenum"><a id="Page_413"> 413</a></span>
+Ce fait me paraissait absurde: nul tribunal sur
+la terre, qui n'est pas le souverain, n'a le droit,
+ni le pouvoir de juger ainsi. Enfin, j'arrive en
+Angleterre; et le hasard me fait rencontrer lady
+Margaret-Macdonald qui a vécu en 1763 à Édimbourg
+avec M. Macdonald of Kingborough, le
+héros du roman de M. Helvétius. M. Macdonald
+n'était point un seigneur; c'était un gentilhomme,
+cultivateur assez pauvre; il demeurait dans l'île
+de Sky, près du château de son proche parent, le
+chevalier Alexandre Macdonald, propriétaire en
+grande partie de cette île et chef du clan Macdonald,
+une des tribus écossaises les plus attachées
+au prétendant. Les officiers du détachement
+à la quête du prétendant que l'on savait être dans
+l'île de Sky, étaient dans la salle à manger du château
+avec lady Margaret. Un paysan montagnard se
+présente à la porte de la salle, et remet à milady
+un billet non cacheté; elle reconnaît la main du
+prétendant qui lui demande une bouteille de vin,
+une chemise et une paire de souliers. Ce malheureux
+prince, accablé de lassitude, était alors assis
+sur une colline à un mille du château, et l'on pouvait
+le voir des fenêtres de la salle. Lady Margaret
+ne se troubla point; elle prétexta quelques
+détails de famille, quitta les officiers, et courut
+avec le paysan montagnard chez Macdonald of
+Kingborough: «Si le prince entre chez vous, lui
+dit Macdonald, ou si vous l'assistez en la moindre
+chose, vous êtes perdue, vous et votre famille. Je
+<span class="pagenum"><a id="Page_414"> 414</a></span>
+me charge de tout. Adieu.» Il lui prit la main et
+partit.</p>
+
+<p>Macdonald, avec des difficultés infinies, parvint
+à sauver le prétendant qu'il habilla en femme, etc.
+Ce prince gagna les montagnes, et se rendit heureusement
+à bord d'un des vaisseaux que la France
+avait envoyés en croisière sur les côtes occidentales
+d'Écosse, pour faciliter son évasion. Bientôt
+après, Macdonald fut arrêté et mis en prison
+dans le château d'Édimbourg, où il resta quelque
+temps avant qu'on lui fît son procès. Pour toute
+défense, il dit à ses juges: »Ce que j'ai fait pour
+le prince Édouard, je l'aurais fait pour le prince
+de Galles, s'il se fût trouvé dans les mêmes circonstances.»
+Le tribunal ne se tut point, comme
+dit Helvétius; mais il condamna Macdonald à
+être pendu. La sentence qui lui fut prononcée,
+portait en outre que lui, encore vivant, aurait les
+entrailles et le c&oelig;ur arrachés pour être jetés dans
+un brasier allumé au pied de l'échafaud, ensuite
+la tête coupée, etc. C'est le supplice ordinaire
+des traîtres à la patrie. Macdonald ne le subit
+point; le duc de Cumberland représenta que cette
+exécution aliénerait sans retour le clan Macdonald.
+On lui fit grâce par politique, et l'on se
+contenta de le tenir un an prisonnier dans le
+château d'Édimbourg........ Mais combien cela est
+différent! combien cela est vrai, simple, beau,
+grand! combien Macdonald et la nature perdaient
+au récit d'Helvétius! Il a su son erreur, et
+<span class="pagenum"><a id="Page_415"> 415</a></span>
+il a répondu: «Ma foi cela est imprimé; et cela est
+encore beau comme je l'ai écrit.» Quand ceux qui
+écrivent la morale, la philosophie, la politique,
+l'histoire, sauront-ils qu'ils ne sont que de vils
+saltimbanques, lorsqu'ils ne se regardent pas
+comme des magistrats!</p>
+
+<p>L'ouvrage que l'on me propose, mon cher
+ami, est une entreprise considérable; il ne s'agit
+pas moins que de mettre et de tenir ces messieurs
+au courant de toutes les idées saines d'économie
+politique, qu'ils ont traitées jusqu'ici de vaine métaphysique.
+L'ouvrage paraîtrait en anglais et en
+français; le plus ou le moins de succès n'importerait
+qu'à ma conscience et à mon amour propre,
+car j'aurais une rétribution fixe par mois: mais
+j'ai cru devoir leur observer que cet ouvrage n'étant
+point de nature à piquer la malignité, parce
+que je ne dois ni ne veux parler que des choses,
+et encore avec circonspection, je leur conseillais
+d'adopter un plan qui éveillât la curiosité. Consulté
+sur cela, j'ai dit que le plus grand service, selon
+moi, à rendre aux lettres aujourd'hui, était d'abréger,
+et de guider un choix dans l'immensité des
+mensonges, des erreurs et des vérités imprimés;
+qu'en conséquence, un conservateur qui donnerait
+en tout genre des analyses, et non pas des extraits
+des bons livres; qui tirerait, du fumier des
+ouvrages périodiques, les paillettes qui peuvent y
+être tombées, et qui deviendrait le dépôt de morceaux
+détachés qui, par leur brièveté, c'est-à-dire,
+<span class="pagenum"><a id="Page_416"> 416</a></span>
+par un de leurs plus grands mérites mêmes, sont
+bientôt oubliés et perdus, serait un ouvrage très-précieux,
+et qui, fait avec scrupule, sans complaisance,
+sans négligence, sans précipitation, serait
+à peu près sûr d'un succès d'estime moins
+rapide que les succès d'éclat, mais durable et toujours
+croissant. On délibère sur cette idée; je la
+crois bonne: et si elle l'est, faites des v&oelig;ux pour
+qu'elle soit acceptée; car elle me vaudrait cinquante
+louis par mois, et c'est plus qu'il ne me
+faut, même ici. Il est vrai que ce revenu serait
+acheté par un travail excessif et désagréable, en
+ce qu'il m'ôterait le temps nécessaire pour la culture
+de mes propres pensées; mais je le regarderais
+comme un cours d'études à finir, lorsque la
+fortune voudra me rendre indépendant. Des hommes
+qui valaient mieux que moi, ont été condamnés
+à des galères aussi mauvaises; et quand je me
+sens prêt à m'irriter, je me rappelle cet apologue
+arabe.</p>
+
+<p>Je m'étais toujours plaint des outrages du sort
+et de la dureté des hommes; je n'avais point de
+souliers, et je manquais d'argent pour en acheter:
+j'allai à la mosquée de Damas, je vis un homme
+qui n'avait point de jambes. Je louai Dieu, et je
+ne me plaignis plus de manquer de souliers.</p>
+
+<p>Si je n'avais pas une compagne de mon sort,
+une compagne aimable, douce, bonne, tendre,
+que sa beauté aurait infailliblement rendue riche,
+si ses excellentes qualités morales ne s'y étaient
+<span class="pagenum"><a id="Page_417"> 417</a></span>
+pas opposées; qui souffre pour elle et pour moi,
+en pensant que j'ignore toujours les ressources
+du mois qui suit, moi dont le c&oelig;ur ne fut jamais
+fermé à l'infortune: cet apologue me rendrait
+très-philosophe.</p>
+
+<p>Dites-moi, mon ami, si une fois embarqué
+dans cette besogne, je puis compter du moins sur
+vos indications, soit pour les anciens livres qui
+méritent d'être analysés, soit pour un choix de
+pièces fugitives (littéraires) dont je voudrais que
+cet ouvrage fût le dépôt, et pour lequel je ne
+puis avoir un aussi bon guide que votre goût exquis
+et votre incorruptible conscience. Dites-moi
+aussi si vous croyez que je puisse compter
+sur des souscripteurs en France, dites-moi surtout,
+avec votre franchise et votre sagacité ordinaires,
+ce que vous pensez de l'idée et du plan.</p>
+
+<p>Ce que vous me dites de votre santé et de votre
+genre de vie me fait un très-grand plaisir, mais
+me donne de bien vifs regrets. Combien j'aurais
+vécu avec vous cet hiver! combien j'aurais passé
+d'heures délicieuses, et cultivé mon âme et ma
+pensée! car, ne vous y trompez pas, c'est mon esprit
+qui acquiert ici; mon âme est veuve, philosophiquement
+parlant, et ma pensée avorte, faute d'un
+ami qui l'entende ou qui l'éveille. Je combine
+une foule de rapports nouveaux; et certainement
+il résultera, de ces rapprochemens et de ces combinaisons,
+de bonnes choses, sur-tout quand je
+<span class="pagenum"><a id="Page_418"> 418</a></span>
+les aurai mûries auprès de vous, dans la serre
+chaude de votre amitié et de vos talens. Mais aujourd'hui
+je ne fais qu'amasser; je ne dispose
+point. Je n'ai jamais si bien senti combien vous
+étiez nécessaire pour m'encourager et me guider.
+Je ferai ici plusieurs bons ouvrages, un entre
+autres qui sera une grande vengeance offerte à
+l'humanité: ce sera l'histoire d'un des plus horribles
+crimes du <span class="smcap">XVIII</span><sup>e</sup> siècle, dont le hasard m'a
+envoyé les matériaux les plus curieux et les mieux
+détaillés; mais un grand ouvrage de morale ou de
+philosophie, je ne l'entreprendrai jamais qu'auprès
+de vous, qui êtes la trempe de mon âme et
+de mon esprit.</p>
+
+<p>Allons donc, je serai content de vos amis,
+puisque vous le voulez; mais qu'ils s'arrangent
+pour que vous ayez 12,000 livres de rente, ou
+je ne réponds pas des rechûtes. Bon jour, mon
+ami; car en voilà bien long, et ma pauvre petite
+se réveille; remarquez s'il vous plaît, qu'elle est
+trop excusée de son silence, elle vous aime de
+tout son c&oelig;ur et vous regrette très-vivement.
+Adieu, encore une fois, je ne vous dirai pas:
+si vous aimez des anecdotes caractéristiques de ce
+pays pour augmenter votre immense répertoire,
+écrivez-moi souvent, car je vous en enverrai toujours
+en réponse. Mais je vous dirai: écrivez-moi
+souvent, car cela me console et soutient mon
+courage.</p>
+
+<p><span class="pagenum"><a id="Page_419"> 419</a></span>
+<i>P. S.</i> Vous êtes sûrement étonné de ce que les
+C.<a name="FNanchor_50" id="FNanchor_50" href="#Footnote_50" class="fnanchor">&nbsp;[50]</a> ne circulent pas encore; mais vous le serez
+plus, quand vous saurez que j'ai traduit à la suite
+un pamphlet du docteur Price, intitulé: <cite>Observations
+on the importance of the american révolution,
+and the means of making it a benefit to the World</cite>
+(cela n'est pas excellent, mais on m'en a beaucoup
+prié), et fait un discours et des notes sur cet ouvrage,
+dont vous ne serez pas mécontent, pour
+avoir été fait loin de vous.</p>
+
+<h3>LETTRE XII.</h3>
+
+<p class="date">Londres, Hatton-street in Holborn, 30 décembre 1784.</p>
+
+<p>Je ne voulais ni vous gronder, mon ami, ni
+interpréter votre silence d'une manière qui pût
+affliger mon c&oelig;ur; mais j'étais inquiet de vous:
+car votre constitution débile et votre tempérament
+igné se conserveront long-temps l'un par
+l'autre; mais ils se heurteront souvent; et la vie
+est bien quelque chose: mais ne pas souffrir est
+beaucoup plus, du moins selon moi. Me voilà rassuré,
+jusqu'à un certain point pourtant; car je
+sais que vous payez cher quelques semaines de
+<span class="pagenum"><a id="Page_420"> 420</a></span>
+travail forcé; et je n'aime pas assez la littérature,
+quoique j'en sois idolâtre, pour pouvoir désirer
+de l'enrichir à vos dépens, et d'autant moins que
+tôt ou tard les trésors de votre génie lui arriveront.
+Pourquoi donc se hâter, au risque de ruiner
+votre santé? Mais vous m'auriez fait bien plaisir
+de me récapituler la réception de mes lettres, ou
+du moins de me les signaler par quelques traits
+détachés; car j'en ai quatre ou cinq au moins
+sans réponse; et vous ne me parlez que de celle
+où je vous entretiens du conservateur. Au reste,
+comme il n'y avait dans les autres aucun motif de
+suppression, je suppose qu'elles sont arrivées à
+bon port. Car j'entends bien pourquoi l'on gêne
+la liberté de la presse; en dépit des cent mille et
+une raisons que j'en pourrais donner, je trouve
+qu'on peut résumer cette question dans un argument
+très-court. Quel mal y aurait-il qu'il n'y eût
+pas tel, tel, tel, tel et tel livres? Et cela, jusques
+et inclusivement la Bible, où pourtant il est dit
+que toute puissance vient de Dieu, et sans égard
+à ce que la poudre à canon, le plus utile de tous
+les livres à ceux qui n'en veulent point, serait
+encore dans le cerveau du père éternel, si Adam
+ne nous eût pas transmis la faculté de faire des
+livres? Qu'avez-vous à répondre à cela? hein! mais
+pourquoi gênerait-on le commerce des lettres? Il
+n'a pas du tout les mêmes conséquences; car quel
+homme, à moins d'être insensé, ne sait pas qu'il
+écrit sous les yeux vigilans de tous les sages et
+<span class="pagenum"><a id="Page_421"> 421</a></span>
+généreux gouvernemens, qui régissent l'univers,
+comme ils disent? Donc si ce n'était pas une très-agréable
+et expédiente occasion de gagner et faire
+gagner beaucoup d'argent à beaucoup d'honnêtes
+gens, l'interception des lettres serait une chose
+fort inutile (procédé à part, que pourtant tout le
+monde ne trouve pas également gai), et d'autant
+plus inutile qu'il n'est pas une correspondance
+d'ambassadeurs qui ne se fasse par couriers. Mais
+le ciel me défende de gloser sur une si belle institution!</p>
+
+<p>Vous voilà bien affairés, messieurs les distributeurs
+de la gloire! que l'esprit saint vous illumine!
+Mais miracle pour miracle, il devrait bien
+commencer par les candidats, avant de passer aux
+électeurs. Au reste, savez-vous pourquoi je parle
+de ceci? Vous ne vous douteriez pas en cent mille
+ans que je fusse solliciteur d'une place à l'Académie;
+je le suis pourtant, ou à peu près: mais rassurez-vous,
+ce n'est pas de moi, et indépendamment
+du bras de mer, ce ne sera jamais de moi
+dont il sera question. Vous me dites qu'au nombre
+des aspirans se trouve Target; je sais, mon cher
+ami, tout ce qu'il y a à dire contre lui; et cela se
+réduit à ceci: Il a peu ou point de titres littéraires;
+cela est vrai; mais peu d'hommes, et nul
+parmi les aspirans, à moins que ce ne soit Garat
+(à qui je ne voudrais pas nuire assurément, mais
+qui a son poste), n'est aussi capable d'en avoir.
+Je ne sais si vous connaissez les <cite>Lettres d'un homme
+<span class="pagenum"><a id="Page_422"> 422</a></span>
+à un homme</cite>, le meilleur des écrits polémiques
+qui parurent au temps de Maupeou; cela est de lui.
+Vous devez connaître ce qu'il a écrit sur la censure.
+Une grande partie du morceau intitulé: <cite>Réflexions
+sur l'ouvrage précédent</cite>, imprimé à la suite de
+l'ouvrage de Price dans mes Cincinnati, est de lui;
+et cela fut jeté en un instant. En un mot, je vous
+suis garant qu'il a une vaste littérature, des connaissances
+très-nettes, et la tête pleine de choses
+et de bonnes choses. Par exemple, non-seulement
+il est au courant de toutes les idées saines en économie
+politique, mais il en a redressé plusieurs:
+non-seulement il est au courant de toutes nos idées
+philosophiques, mais il a donné à plusieurs beaucoup
+d'énergie et d'extension. Le patriciat a reçu
+de lui de rudes coups de knout dans le procès des
+Quiessat, etc. etc. De plus (et si nous ne traitions
+qu'entre nous, j'aurais commencé par là), c'est un
+parfaitement honnête homme, bon, chaud, sensible,
+pur, incorruptible; et l'on vous offre de
+plats coquins. Enfin, et ceci passera dans votre
+c&oelig;ur, il est mon ami particulier; il est digne d'être
+le vôtre; et il m'a rendu un service important que
+je ne lui ai pas même demandé, ni indiqué, avec
+toute sorte de chaleur et une grâce charmante.</p>
+
+<p>Je sais bien, mon ami, que tout cela, quoique
+très-sonore à votre âme, ne vous ferait pas faire
+ce que vous ne croiriez pas devoir faire; mais, en
+conscience, croyez-vous devoir quelque chose en
+ceci? où est le plus digne? où sont les données
+<span class="pagenum"><a id="Page_423"> 423</a></span>
+pour déterminer le plus digne? et le plus digne
+fût-il là, votre voix le fera-t-elle élire? que va-t-on
+vous proposer? quelques canailles titrées, ou quelques
+bamboches littéraires. Target a fait bien mieux
+que de mauvais ou de médiocres ouvrages; il n'en
+a point fait; il a consacré sa vie à une profession
+embrassée malgré lui, et qu'il n'en a pas moins
+remplie avec une rare dignité, avec un grand
+zèle, avec tout l'éclat dont l'éloquence du mur
+mitoyen est susceptible. L'honneur qu'on lui ferait,
+car enfin c'en est un dans sa position, rare même
+et par conséquent assez désirable; l'honneur qu'on
+lui ferait exciterait en lui le désir et la volonté
+de déployer ses forces; et le choix de l'académie,
+où d'ailleurs il faut de tous les genres, peut nous
+valoir quelques bons ouvrages, au lieu de consultations
+obscures ou de plaidoyers éphémères; et
+puis, maintenant que la peste est sur les beaux
+esprits, n'y a-t-il pas de la place pour tout le
+monde?</p>
+
+<p>En voilà bien long, mon ami; mais c'est que
+la chose me tient au c&oelig;ur; et vous savez si vous
+recevriez un refus de moi. Que Target doive votre
+voix à votre amitié pour moi, et je vous suis
+garant que je vous aurai acquis un ami digne de
+ce titre par sa morale, et même par ses talens.</p>
+
+<p>Les miens (car il me faut bien, comme un autre,
+parler de mes talens) viennent de faire un tour de
+force dont je ne puis rien vous dire autre chose,
+sinon qu'un livre singulier et rempli de recherches
+<span class="pagenum"><a id="Page_424"> 424</a></span>
+aura été fait et imprimé en un mois, ici où l'on
+imprime la moitié moins vite qu'en France. Or,
+dans cette occasion, le temps importait fort à l'affaire,
+et l'affaire m'importait fort à moi; outre
+qu'elle est grande et belle, mon conservateur est
+accroché, parce qu'on veut qu'un libraire français
+entre dans la moitié des frais de l'édition française
+(vous voyez que vous vous êtes trop hâté de me
+féliciter), de sorte que, la maladie de mon amie
+m'ayant ruiné, j'étais aux expédiens. Me voilà sauvé
+pour un couple de mois. Vous trouverez-là
+le nom de votre hôte consigné avec honneur; vers
+le milieu du mois prochain, cela vous parviendra.</p>
+
+<p>On nous annonce ici un grand ouvrage en trois
+volumes de Necker, avec son avis sur l'administration
+des finances: il est, dit-on, entre les mains
+de notre roi, de notre reine, de Monsieur, et
+sans doute de M. le dauphin, plus de M. de Castries;
+18,000 exemplaires sont prêts pour porter à toute
+la terre la preuve que la France a perdu un bon
+serviteur et que le serviteur en est bien fâché.
+Quant à moi, outre que je sais à quoi m'en tenir
+sur ses talens financiers, et ses opérations ministérielles,
+je suis occupé en ce moment d'une étude
+qui ne le montre pas en beau. L'abandon qu'il a
+fait de sa patrie, dans un temps où il lui était facile
+de la sauver et de la mettre pour toujours hors
+des dangers où elle s'est abîmée, est un vilain bout
+d'oreille, par lequel il m'est impossible de ne pas
+le juger. Turgot n'était pas Genevois à beaucoup
+<span class="pagenum"><a id="Page_425"> 425</a></span>
+près; et cependant il eût tenu à honneur de sauver
+une taupinière où on lui aurait dit que la liberté
+était en danger, et il n'eût pas marchandé ses peines.
+Au reste, le glorieux avait honte de son père (je
+vous en dirai quelque jour les détails); cherchez
+là dessous, si vous pouvez, un grand homme.......
+Cela n'empêche pas que l'ouvrage sur les finances
+ne puisse être bon, quand on sait bien ses quatre
+règles, qu'on peut conjuguer le verbe <em>avoir</em>, et
+qu'on est laborieux, on est un aigle en finance.</p>
+
+<p>Bon soir, mon ami; si mon conservateur ne
+s'accroche pas, il y a beaucoup à parier que je
+retournerai en France, car je ne veux pas mourir
+de faim ici, où Rousseau aurait péri de cette triste
+maladie, s'il n'eût eu que ses talons à donner pour
+hypothèque à son boucher et à son boulanger; et
+en France pourtant, il est bien difficile que, moi
+présent, on me refuse du pain. Notez, je vous prie,
+que le parlement a remis à délibérer sur ma demande
+en courant et arrérages de pension alimentaire,
+après le compte de tutelle rendu par mon
+père. Il faut avec ces messieurs vivre par provision
+sans provision. Adieu, encore une fois; écrivez-moi
+plus souvent: donnez-moi des nouvelles des Cincinnati
+que vous devez avoir depuis long-temps,
+et n'oubliez pas combien le principal objet de cette
+lettre me tient au c&oelig;ur.</p>
+
+<p><span class="pagenum"><a id="Page_426"> 426</a></span></p>
+
+<h3>LETTRE XIII.</h3>
+
+<p>C'est à M. Leveillard que je dois, mon cher
+ami, d'être certain que vous vivez, et que faible
+encore, vous vous portez mieux. C'est à lui que je
+dois de savoir les progrès si ridiculement longs de
+votre fortune, qui ne font pas moins votre éloge
+que la honte de vos amis: mais enfin, je n'ai pas
+su par vous un mot de ce qui vous intéresse. Je l'ai
+demandé enfin à Leveillard qui, malade lui-même,
+mais sensible à ma peine, m'a répondu courrier
+par courrier, et m'a laissé le regret de ne m'être
+pas plutôt adressé à lui.</p>
+
+<p>S'il est vrai que vous m'aimiez, mon cher Chamfort,
+je vous prie d'occuper un moment votre
+imagination de ce que la mienne, qui ne manque
+pas d'activité, a dû souffrir de votre silence opiniâtre,
+que je vous ai quatre fois supplié de rompre,
+ne fÛt-ce que par un mot de votre laquais, si
+M. R..... ne voulait pas me faire le sacrifice de
+quelques minutes. Je ne sais pas ce que je n'ai pas
+cru, et j'en étais venu à ce point que je ne permettais
+point à ma compagne de prononcer votre
+nom; j'éprouvais trop d'angoisses et d'inquiétudes;
+tous mes efforts étaient dirigés à me distraire de
+vous. J'avais renoncé à vous écrire jusqu'à ce que
+je susse votre sort. Maintenant, vous m'écrirez et
+<span class="pagenum"><a id="Page_427"> 427</a></span>
+je saurai les raisons de votre silence, ou vous serez
+très-importuné.</p>
+
+<p>Dupont avait de trop bonnes raisons pour ne
+pas me répondre; il a perdu sa femme, l'une des
+plus raisonnables et des plus estimables mères de
+famille que je connusse; elle avait les vertus domestiques
+de tous les genres; et si ce ne sont pas
+les plus rares, certainement ce sont celles qui
+contribuent le plus au bonheur de tout ce qui a
+des rapports avec nous. D'ailleurs, Dupont, jeté
+dans le torrent des affaires, ayant beaucoup de
+par de là dans la tête, et de mobilité dans le c&oelig;ur,
+avait plus de besoin qu'un autre d'une compagne
+qui s'occupât de son intérieur: c'est donc une
+perte et une très-grande perte qu'il vient de faire;
+et je dois trouver tout simple qu'il n'ait pas eu le
+temps de penser à mes inquiétudes: mais vous
+qui en étiez l'objet; vous qui saviez que je n'en
+manquais pas dans cette grande et ruineuse ville,
+et qu'au moins me fallait-il être tranquille sur le
+sort, la santé et l'attachement de mes amis, je
+ne vous connais qu'un moyen de vous faire pardonner,
+c'est de vous bien porter, d'être heureux
+et de me le dire.</p>
+
+<p>Je suis si fâché contre vous, que je ne vous dirai
+pas un mot de ce pays-ci, ni des courses que
+j'ai faites et qui sous peu produiront peut-être
+quelque chose; mais comme je veux croire que
+vous m'aimez encore, je vous dirai un mot de
+nous. Notre santé est bonne; ma compagne est ce
+<span class="pagenum"><a id="Page_428"> 428</a></span>
+que vous l'avez vue, belle, douce, bonne, égale,
+courageuse, pénétrée de ce charme de la sensibilité
+qui fait tout supporter, et même les maux
+qu'elle produit. Pour moi, je trouve ici pâture
+à mon activité; j'apprends, je note, je fais beaucoup
+de choses; mais au milieu des marques de
+bienveillance et de considération que je reçois, je
+ne laisse pas que d'être fort inquiet sur l'avenir;
+la littérature française étant si étrangère ici, la
+main d'&oelig;uvre si chère, et les libraires si timides,
+que le meilleur moyen d'y mourir de faim, c'est
+d'y être même un bon écrivain français. Au reste,
+on y imprime les Cincinnati qui me rapporteront
+peu de chose, mais qui du moins ne me coûteront
+rien, et qu'un homme de beaucoup de talent
+a bien traduits, de sorte que l'édition anglaise
+paraîtra presqu'aussitôt que la française.
+Mais jugez, par ce qui se passe à cet égard, du
+peu de ressources qu'offre la typographie anglaise.
+Deux libraires de Paris, inutiles à nommer par la
+poste, mais dont un riche et solide, m'ont écrit
+pour prendre quinze cents exemplaires à cinquante
+sous, pourvu qu'on les leur rendît à telle
+ville frontière; on a grand'peine à décider le libraire
+anglais à tirer à quinze cents l'édition française,
+et si l'ouvrage n'avait pas produit ici, sur
+quelques hommes accrédités, un très-grand effet,
+jamais libraire ne l'eût imprimé pour son
+compte; les Français accoutumés au pays conçoivent
+à peine cet effort, et je ne le conçois pas
+<span class="pagenum"><a id="Page_429"> 429</a></span>
+moi-même, depuis que je sais que Emsley a refusé
+d'imprimer le manuscrit des <cite>Confessions de
+J. J. Rousseau</cite>, de peur que l'édition ne lui restât.</p>
+
+<p>D'un autre côté, depuis que je suis à Londres,
+malgré mes continuelles instances, je n'ai pas reçu
+un mot de mes procureurs, et j'ignore encore
+s'il existe en France un moyen de faire payer par
+un père une pension alimentaire à son fils.</p>
+
+<p>Avec tout cela, mon ami, aimez-moi, écrivez-moi,
+et je ne regretterai guère en France que vous
+et votre société.</p>
+
+<p>Bon jour, mon cher paresseux; que les trésors
+dont vous surcharge la munificence royale ne vous
+fassent pas oublier vos vrais amis; les autres sont
+aimables et brillans; mais voilà tout; et nous,
+nous vous aimons.</p>
+
+<h3>LETTRE XIV.</h3>
+
+<p class="date">Vendredi, 4 février 1785.</p>
+
+<p>Mon ami, je ne vous aurais pas encore écrit
+aujourd'hui, non pas parce que vous êtes en arrière
+avec moi, mais parce que je suis triste et
+malheureux, entr'autres et trop nombreux sujets,
+de l'absence de ma douce compagne que vous aurez
+embrassée avant de lire cette lettre; je ne
+vous aurais pas écrit, dis-je, quoique je vous
+<span class="pagenum"><a id="Page_430"> 430</a></span>
+doive des remercîmens pour votre conduite envers
+Target, si un devoir de reconnaissance ne
+m'excitait pas en ce moment à secouer mon spleen
+et à vaincre ma mélancolique paresse.</p>
+
+<p>Je ne vous ai jamais recommandé personne en
+France, mon bon ami, pas même moi, parce que
+j'ai toujours trouvé que cette discrétion était un
+devoir étroit de délicatesse et d'honnêteté envers
+un homme que son mérite personnel et le hasard
+des circonstances ont mis en mesure, même intime,
+avec les grands, sans qu'il ait jamais
+voulu compromettre son indépendance, trafiquer
+de leur amitié, mettre en un mot, en manière
+quelconque, à profit, sa situation; mais lorsqu'il
+s'agit d'un étranger, homme de mérite, à recommander
+au dehors, comme on ne peut soupçonner
+en aucune façon les intentions et les motifs
+de celui qui s'y intéresse, comme ces sortes de
+déférences hospitalières honorent les hommes en
+place et peuvent leur être utiles, comme vous ne
+vous êtes point interdit de conseiller des actions
+honnêtes, et que c'est même la seule part que
+vous vous soyez réservée dans les affaires de ce
+monde, je peux me permettre d'être plus hardi.
+Après cette longue préface, voici ce dont il s'agit:</p>
+
+<p>M. William Manning, beau-frère de M. Vaughan,
+homme d'un très-grand mérite, l'un des plus
+vrais philantropes qu'il y ait en Europe, et certainement
+l'Anglais le plus dégagé des préjugés
+moraux qui existe, auquel j'ai été recommandé
+<span class="pagenum"><a id="Page_431"> 431</a></span>
+par M. Franklin, et qui m'a rendu toutes sortes
+de bons offices; M. William Manning, fils d'un
+des plus riches et des plus estimés planteurs des
+îles britanniques, part pour les Antilles, appelé
+par de très-grandes affaires. Il désire d'être recommandé
+à M. le comte de Damas à la Martinique,
+et à M. le comte d'Arrôt à Tabago (je ne sais si
+ce nom d'Arrôt est bien écrit); vous avez des relations
+personnelles avec la maison de Damas; et
+vous n'en auriez pas, que votre immense considération,
+qui vous met de pair avec tout le monde,
+à force de vous mettre au-dessus, vous en donnerait
+aisément; mais je me rappelle que vous en
+avez: d'ailleurs nulle recommandation, soit en
+Angleterre, soit aux îles, ne peut être plus honorable
+et plus efficace que celle du marquis de
+Vaudreuil, que l'estime universelle de ce peuple-ci,
+connaisseur en hommes, doit bien dédommager
+des tracasseries de cour; et personne ne peut, plus
+aisément que vous, faire écrire un mot de ce bord.</p>
+
+<p>Rendez-moi ce service, mon bon ami; je dis
+ce service, car je n'aurai peut-être jamais de ma
+vie une autre occasion de faire quelque chose d'agréable
+pour l'homme de ce pays-ci qui a été le
+plus empressé à m'être utile, et qui ne l'aurait
+pas été davantage après une connaissance de plusieurs
+années.</p>
+
+<p>Je ne vous parlerai pas de moi, je n'en ai pas
+le courage; les horribles tracasseries que j'ai essuyées
+depuis quelque temps, la dureté de mon
+<span class="pagenum"><a id="Page_432"> 432</a></span>
+père, il faut trancher le mot, sa férocité, qui
+incidente maintenant sur le pain qu'il est forcé à
+me donner, et qui met toute son adresse et tous
+ses efforts pour me faire mourir de faim (car apparemment
+il n'a pas encore espéré de me rendre
+voleur de grand chemin); le départ récent de
+mon amie qui m'a réellement mutilé, et qui me
+prive de la seule consolation qui me reste sur la
+terre, au moment où j'ai le plus lourd fardeau à
+porter; toutes ces circonstances réunies et l'anxiété
+d'une situation qui n'a point d'égale me
+rendraient trop amer de retracer des détails qui
+vous navreraient le c&oelig;ur, et loin de me soulager,
+tirailleraient mes blessures. Mon amie vous dira
+tout cela, mais elle sera là; et sa physionomie
+angélique, sa pénétrante douceur, la séduction
+magique qui l'entoure et la pénètre, adouciront
+le chagrin que vous causera infailliblement son
+récit; et moi, je vous déchirerais plutôt que
+je ne vous attendrirais; outre que vous ne m'entendriez
+pas, sans un volume de fastidieuses explications
+qui me tueraient, lorsque vous seriez au
+courant. Nous recommencerons à causer, et
+vous ne négligerez plus la correspondance d'un
+ami malheureux, qui met tant de prix au moindre
+souvenir de vous, et auquel il reste si peu de
+jouissance.</p>
+
+<p>Je n'ai certainement pas besoin de vous recommander
+de faire pour mon aimable amie, et pour
+le succès de ses démarches, tout ce qui sera en
+<span class="pagenum"><a id="Page_433"> 433</a></span>
+vous, c'est-à-dire, de lui prodiguer vos consolations
+et vos conseils; vous êtes bon, sensible et
+généreux: d'ailleurs, c'est pour moi qu'elle travaille;
+mais je vous jure, mon ami, je vous
+jure, dans toute la sincérité de mon âme, que je ne
+la vaux pas, et que cette âme est d'un ordre supérieur,
+par la tendresse, la délicatesse et la bonté.
+Si le comte d'Entraigues est à Paris, avertissez-le
+de l'arrivée de mon amie; et comme lui est un
+ardent et adroit solliciteur, concertez-vous tous
+deux avec lui pour qu'il travaille à mes affaires.
+Au reste, mon cher ami, un grand point serait
+de m'obtenir sûreté pour rentrer en France; car
+il est impossible que je vive ici, si l'on ne m'y
+ménage pas quelques ressources littéraires, et
+mon nom effarouche tous les libraires soumis à
+la censure; mais si je m'y soumets, moi, si je fonde
+mon pain sur un travail qui ne puisse effaroucher
+personne, pourquoi donc le même gouvernement
+qui encourage, qui fait vivre, qui soudoie ici des
+insectes de l'espèce la plus vile et la plus venimeuse,
+ne me laisserait-il pas vivre, moi?
+lui suis-je donc plus désagréable ou plus suspect
+que Linguet, etc. etc.</p>
+
+<p>Quoiqu'il en soit, mon ami, conseillez, dirigez,
+consolez ma pauvre amie, et ménagez-moi
+la possibilité de nous retrouver tous trois. Parlez-moi
+donc de vous.</p>
+
+<p>Croyez-vous qu'un choix de comédies anglaises
+réussît en France: c'est-à-dire, qu'un libraire
+<span class="pagenum"><a id="Page_434"> 434</a></span>
+voulût l'acheter? Remarquez que c'est un travail
+qui ne peut se faire qu'ici; mais je voudrais un
+marché fixe, afin de ne pas consumer inutilement
+du temps: il importerait que les lettres fussent
+ici le plutôt possible.</p>
+
+<h3>LETTRE XV.</h3>
+
+<p class="date">Paris, 1<sup>er</sup> janvier 1788.</p>
+
+<p>J'irai vous porter ce matin, mon cher Chamfort,
+les v&oelig;ux d'un ami fidèle, affectueux, dévoué,
+et qui n'aspire aux jouissances d'une fortune
+indépendante que pour prouver à vous et à
+un très-petit nombre d'autres mortels, que si jusqu'alors
+il ne jouissait pas assez du charme de
+leur société, c'est qu'il ne jouissait pas de lui-même,
+et que, pour disposer de son âme, de ses
+principes, de ses talens, il s'était vu obligé d'immoler
+son temps et ses goûts personnels.</p>
+
+<p>Je passerai donc chez vous, mon ami; mais
+comme vous pourriez être en course pour les devoirs
+du jour, je vous prie, par ce billet, de me
+prévenir si la lettre que vous destinez à la consolation
+de M. Cérutti sera prête assez tôt pour
+pouvoir trouver place dans le numéro qui paraîtra
+vendredi; il faudrait pour cela que je l'eusse
+<span class="pagenum"><a id="Page_435"> 435</a></span>
+mercredi soir au plus tard. Ma question a pour
+motif, mon cher Chamfort, d'abord la nécessité
+de pourvoir d'avance à nos mélanges, ensuite le
+désir de faire ce que vous m'avez persuadé être
+équitable et décent, assez à temps pour que la
+sensibilité de M. Cérutti en reçoive un adoucissement,
+et non un double choc, ce qui arrive toujours
+dans les querelles renouvelées.</p>
+
+<p>Bon jour, mon très-bon ami, L. C. D. M.</p>
+
+<h3>LETTRE XVI.</h3>
+
+<p class="date">5 octobre 1790.</p>
+
+<p>Je suis vivement pressé, mon cher Chamfort,
+de faire exécuter le joli projet dont je vous ai
+parlé, celui de recueillir ce que j'appelle des vignettes
+littéraires et philosophiques pour un catalogue
+raisonné: il faut donc que je m'en occupe,
+et que je vous prie de vous en occuper assez vous-même
+pour vous y attacher. Il serait nécessaire,
+mon bon ami, que je susse quels sont, parmi
+les grands noms, vos élus, vos favoris: puis-je
+compter que les poètes grecs et latins seront de
+ce nombre? Si vous y joigniez nos grands maîtres
+français, je serais bien riche; et si vous aviez le
+courage d'aller jusqu'à l'élite des auteurs de mémoires
+<span class="pagenum"><a id="Page_436"> 436</a></span>
+et des moralistes, je le serais jusqu'à faire
+envie. Un mot sur cela, mon bon ami, comme
+aussi sur notre dessein de nous réunir pour nous
+préparer à rire civiquement sur les académies.</p>
+
+<p><i lang="la" xml:lang="la">Vale et me ama.</i></p>
+
+<h3>LETTRE XVII.</h3>
+
+<p class="date">Mercredi.</p>
+
+<p>Je ne voulais vous remercier, mon ami, qu'au
+moment où je pourrais vous dire quelque chose
+sur les infâmes papiers dont on a cru payer votre
+prose et vos vers, tandis qu'on les eût certainement
+refusés à la mère de vos talens, je veux dire
+à votre âme. Le résultat de mes informations est
+qu'il faut vîte et vîte que vous alliez en personne
+chez Camus, lequel a fait mettre dans tous les
+papiers publics la plus brutale injonction, nommément
+aux membres de l'assemblée nationale,
+de s'abstenir de toute recommandation auprès
+du comité des pensions. Il faut donc, mon ami,
+que je me réserve pour défendre les vôtres, si on
+les attaque; et c'est ce que je ferai certes avec l'amitié
+que je vous dois et l'énergie que vous me
+connaissez: mais, avant tout, allez trouver Camus,
+et tenez-moi averti de son accueil. Bon jour, mon
+<span class="pagenum"><a id="Page_437"> 437</a></span>
+brave ami, on va copier votre excellente Lucianide<a name="FNanchor_51" id="FNanchor_51" href="#Footnote_51" class="fnanchor">&nbsp;[51]</a>:
+vous l'aurez demain ou après-demain.</p>
+
+<p><i lang="la" xml:lang="la">Vale et me ama.</i></p>
+
+<p class="end">FIN DES &OElig;UVRES DE CHAMFORT.</p>
+
+<div class="footnotes"><h2>NOTES:</h2>
+<div class="footnote">
+
+<p><a name="Footnote_1" id="Footnote_1" href="#FNanchor_1" class="label">[1]</a> M. de La Harpe, dans l'excellent <cite>Cours de Littérature</cite> qu'il a lu
+au Lycée.</p>
+
+<p><a name="Footnote_2" id="Footnote_2" href="#FNanchor_2" class="label">[2]</a> Voyez la note 6 de l'<cite>Eloge de Racine</cite>, par M. de La Harpe.</p>
+
+<p><a name="Footnote_3" id="Footnote_3" href="#FNanchor_3" class="label">[3]</a> M. l'abbé Delille est un des poètes français qui ont le mieux
+connu cet art de varier la forme des vers alexandrins, et de se
+soustraire à leur marche traînante. Ses <cite>Géorgiques</cite> et son poème <cite>des
+Jardins</cite> offrent des morceaux où ce genre de beauté est porté à son
+plus haut degré de perfection. Les ouvrages de cet écrivain seront
+toujours du nombre de ceux que tout homme qui se destine aux
+muses associera à ses études de Racine et de J. B. Rousseau, parce
+qu'il est, comme eux, un des poètes les plus parfaits de la langue.</p>
+
+<p><a name="Footnote_4" id="Footnote_4" href="#FNanchor_4" class="label">[4]</a> Voyez son <cite>Essai sur la Poésie sacrée</cite>, à la tête de son sublime
+poème du <cite>Messie</cite>.</p>
+
+<p><a name="Footnote_5" id="Footnote_5" href="#FNanchor_5" class="label">[5]</a> Tom. <span class="smcap">III</span>, pag. 272.</p>
+
+<p><a name="Footnote_6" id="Footnote_6" href="#FNanchor_6" class="label">[6]</a> La perfection même que l'on s'obstine à refuser à Rousseau,
+ne serait qu'une raison de plus pour croire à la difficulté de ce
+genre.</p>
+
+<p><a name="Footnote_7" id="Footnote_7" href="#FNanchor_7" class="label">[7]</a> Voyez les <cite>Leçons</cite> du docteur Blair <cite>sur la Littérature</cite>, à la fin
+de l'article du <cite>Poème lyrique</cite>, tom. <span class="smcap">III</span>, pag. 145.</p>
+
+<p><a name="Footnote_8" id="Footnote_8" href="#FNanchor_8" class="label">[8]</a> Je me sers de la traduction du P. Berthier.</p>
+
+<p><a name="Footnote_9" id="Footnote_9" href="#FNanchor_9" class="label">[9]</a> <cite>Principes de littérature</cite>, liv. <span class="smcap">III</span>, pag. 268.</p>
+
+<p><a name="Footnote_10" id="Footnote_10" href="#FNanchor_10" class="label">[10]</a> <cite>Dict. de l'Acad.</cite></p>
+
+<p><a name="Footnote_11" id="Footnote_11" href="#FNanchor_11" class="label">[11]</a> Voyez pag. 253 de ses <cite>Remarques sur Racine</cite>, insérées dans
+le volume intitulé, <cite>Remarques sur la langue française</cite>, par M. l'abbé
+d'Olivet; chez Barbou, édit. de 1783, vol. <em>in</em>-12.</p>
+
+<p><a name="Footnote_12" id="Footnote_12" href="#FNanchor_12" class="label">[12]</a> Tom. <span class="smcap">II</span>, pag. 304, édit. 1783, qui renferme les Notes de
+Patru et de Corneille.</p>
+
+<p><a name="Footnote_13" id="Footnote_13" href="#FNanchor_13" class="label">[13]</a> Pag. 143, édit. 1766, in-12.</p>
+
+<p><a name="Footnote_14" id="Footnote_14" href="#FNanchor_14" class="label">[14]</a> Tom. <span class="smcap">I</span><sup>er</sup>, pag. 417. Paris, Didot, 1786.</p>
+
+<p><a name="Footnote_15" id="Footnote_15" href="#FNanchor_15" class="label">[15]</a> Voyez sa Remarque sur les premiers vers de la tragédie de
+<cite>Bajazet</cite>.</p>
+
+<p><a name="Footnote_16" id="Footnote_16" href="#FNanchor_16" class="label">[16]</a> <cite>Dict. de l'Acad.</cite></p>
+
+<p><a name="Footnote_17" id="Footnote_17" href="#FNanchor_17" class="label">[17]</a> <cite>Dict. de l'Acad.</cite></p>
+
+<p><a name="Footnote_18" id="Footnote_18" href="#FNanchor_18" class="label">[18]</a> Vaugelas, dans ses <cite>Remarques sur la Langue française</cite>, écrit
+toujours les premières personnes sans <em>s</em> dans les verbes suivans: <em>je
+croi</em>, <i>je reçoi</i>, <em>je sçai</em>, etc.</p>
+
+<p><a name="Footnote_19" id="Footnote_19" href="#FNanchor_19" class="label">[19]</a> Voyez le <cite>Racine vengé</cite>.</p>
+
+<p><a name="Footnote_20" id="Footnote_20" href="#FNanchor_20" class="label">[20]</a> Voyez les <cite>Observations</cite> de Ménage <cite>sur la langue française</cite>;
+tom. <span class="smcap">I</span><sup>er</sup>, pag. 73, 2<sup>e</sup> édit. de Barbin.</p>
+
+<p><a name="Footnote_21" id="Footnote_21" href="#FNanchor_21" class="label">[21]</a> <cite>Dict. de Trévoux.</cite></p>
+
+<p><a name="Footnote_22" id="Footnote_22" href="#FNanchor_22" class="label">[22]</a> Tom. <span class="smcap">I</span><sup>er</sup>, pag. 206.</p>
+
+<p><a name="Footnote_23" id="Footnote_23" href="#FNanchor_23" class="label">[23]</a> Voyez pag. 110 du <cite>Traité de la Prosodie française</cite> de l'abbé
+d'Olivet. Paris, 1736, chez Gandouin.</p>
+
+<p><a name="Footnote_24" id="Footnote_24" href="#FNanchor_24" class="label">[24]</a> Qu'on lise surtout la 1<sup>re</sup> et la 3<sup>e</sup> scènes du 1<sup>er</sup> acte, la 7<sup>e</sup>
+du 2<sup>e</sup> et la 4<sup>e</sup> du 3<sup>e</sup>; et l'on verra s'il existe, en aucune langue,
+rien de plus parfait.</p>
+
+<p><a name="Footnote_25" id="Footnote_25" href="#FNanchor_25" class="label">[25]</a> Entr'autres, M. Lefranc de Pompignan. Voyez sa lettre à
+Racine le fils.</p>
+
+<p><a name="Footnote_26" id="Footnote_26" href="#FNanchor_26" class="label">[26]</a> Les galères ne sont pas la punition de ce crime dans tous les états
+d'Allemagne. Les peines y sont variées. Dans quelques-uns, on attache
+le coupable entre les cornes d'un cerf, avec des cordes bien enlacées
+dans son bois: on le chasse ensuite dans la forêt. Ce mot <em>galères</em>
+n'est ici que l'indication d'un châtiment quelconque.</p>
+
+<p class="signature">(<em>Note de l'auteur.</em>)</p>
+
+<p><a name="Footnote_27" id="Footnote_27" href="#FNanchor_27" class="label">[27]</a> Anspach et Bareuth.</p>
+
+<p><a name="Footnote_28" id="Footnote_28" href="#FNanchor_28" class="label">[28]</a> Chamfort composa ce petit poème au commencement de 1792.</p>
+
+<p><a name="Footnote_29" id="Footnote_29" href="#FNanchor_29" class="label">[29]</a> L'Académie française, pour laquelle cet ouvrage a été composé
+en 1765.</p>
+
+<p><a name="Footnote_30" id="Footnote_30" href="#FNanchor_30" class="label">[30]</a> Ces vers furent chantés en présence du roi de Danemarck,
+pour lequel ils avaient été composés en 1768, pendant le séjour de
+ce monarque à Paris.</p>
+
+<p><a name="Footnote_31" id="Footnote_31" href="#FNanchor_31" class="label">[31]</a> M. d'Alembert faisait alors des vers.</p>
+
+<p><a name="Footnote_32" id="Footnote_32" href="#FNanchor_32" class="label">[32]</a> Les Mémoires de la reine Christine.</p>
+
+<p><a name="Footnote_33" id="Footnote_33" href="#FNanchor_33" class="label">[33]</a> On connaît les talens de M. d'Alembert pour contrefaire.</p>
+
+<p><a name="Footnote_34" id="Footnote_34" href="#FNanchor_34" class="label">[34]</a> Il y a sans cesse dans les ouvrages de d'Alembert: Lesage
+fait ceci ou cela.</p>
+
+<p><a name="Footnote_35" id="Footnote_35" href="#FNanchor_35" class="label">[35]</a> Ces épîtres ont été égarées, ainsi que d'autres papiers, à la
+mort de l'auteur. Cette perte est probablement sans ressource; car
+les recherches les plus exactes n'ont pu nous les procurer.</p>
+
+<p><a name="Footnote_36" id="Footnote_36" href="#FNanchor_36" class="label">[36]</a> Cette lettre, ainsi que la <span class="smcap">IX</span><sup>e</sup>, nous a été communiquée par
+M. Sencier, membre de la Société des Bibliophiles, et dont l'obligeance
+égale le savoir.</p>
+
+<p><a name="Footnote_37" id="Footnote_37" href="#FNanchor_37" class="label">[37]</a> On proposait à Chamfort une place de secrétaire des commandemens
+à la cour.</p>
+
+<p><a name="Footnote_38" id="Footnote_38" href="#FNanchor_38" class="label">[38]</a> Il n'y en avait pas 100,000; mais on en croyait 700,000.
+(<em>Note de l'auteur.</em>)</p>
+
+<p><a name="Footnote_39" id="Footnote_39" href="#FNanchor_39" class="label">[39]</a> Il est de fait que, de tous les lieux où l'affluence est grande, et
+d'où l'on ne peut sortir sans se rendre importun, il n'y a que les jacobins
+où j'aie jamais été, <em>et toujours</em> dans les crises violentes de l'année
+1791. Le moment que j'avais choisi pour me présenter, en est
+une preuve suffisante.</p>
+
+<p><a name="Footnote_40" id="Footnote_40" href="#FNanchor_40" class="label">[40]</a> M. Delacroix avait fait insérer, dans le Journal de Paris,
+une lettre dans laquelle il parlait peu avantageusement de Chamfort,
+auquel il reprochait d'avoir pris une part trop active à la révolution.</p>
+
+<p><a name="Footnote_41" id="Footnote_41" href="#FNanchor_41" class="label">[41]</a> <cite>Des Lettres de cachet et des Prisons d'état.</cite></p>
+
+<p><a name="Footnote_42" id="Footnote_42" href="#FNanchor_42" class="label">[42]</a> De Calonne.</p>
+
+<p><a name="Footnote_43" id="Footnote_43" href="#FNanchor_43" class="label">[43]</a> C'est Chamfort lui-même qui est désigné par ce sobriquet.
+On sait qu'il était né près de Clermont, en Auvergne.</p>
+
+<p><a name="Footnote_44" id="Footnote_44" href="#FNanchor_44" class="label">[44]</a> L'abbé de Lille.</p>
+
+<p><a name="Footnote_45" id="Footnote_45" href="#FNanchor_45" class="label">[45]</a> En (ce) temps-là, on s'occupait beaucoup des ballons nouvellement
+découverts par Montgolfier. Un physicien, nommé l'abbé
+Miolan, en annonça un qui devait s'élever du Luxembourg. On s'y
+rendit en foule; les billets d'entrée coûtaient six francs: l'expérience
+manqua, et l'on ne rendit pas l'argent. L'auteur s'enfuit et
+fit bien, car le peuple n'entendait pas raillerie et voulait le mettre
+en pièces. C'était donc, peu de jours après, jouer un tour sanglant
+à un autre abbé, que de l'appeler de ce nom dans un lieu public.</p>
+
+<p><a name="Footnote_46" id="Footnote_46" href="#FNanchor_46" class="label">[46]</a> Si nous pouvions tous exister sans femmes, nous serions
+délivrés de ce sujet de chagrin; mais puisque la nature nous a faits
+tels que nous ne pouvons ni vivre contens avec elles, ni nous passer
+d'elles de quelque façon que ce soit, il vaut mieux pourvoir à ce qui
+nous est perpétuellement nécessaire qu'à nos plaisirs.</p>
+
+<p><a name="Footnote_47" id="Footnote_47" href="#FNanchor_47" class="label">[47]</a> Ceci a rapport à l'écrit sur l'ordre de Cincinnatus, l'un de
+ceux qui contribuèrent le plus à la réputation de Mirabeau, et dont
+les morceaux les plus brillans sont de Chamfort.</p>
+
+<p><a name="Footnote_48" id="Footnote_48" href="#FNanchor_48" class="label">[48]</a> On sait que les Auvergnats n'ont pas une grande réputation
+d'esprit.</p>
+
+<p><a name="Footnote_49" id="Footnote_49" href="#FNanchor_49" class="label">[49]</a> Franklin. C'est toujours de l'écrit sur l'ordre de Cincinnatus
+qu'il s'agit.</p>
+
+<p><a name="Footnote_50" id="Footnote_50" href="#FNanchor_50" class="label">[50]</a> Les Cincinnati, c'est-à-dire l'écrit sur l'ordre de Cincinnatus.</p>
+
+<p><a name="Footnote_51" id="Footnote_51" href="#FNanchor_51" class="label">[51]</a> C'est-à-dire, votre diatribe dans le genre de Lucien: c'est
+le Discours sur les académies.</p>
+ </div>
+</div>
+
+<p><span class="pagenum"><a id="Page_438"> 438</a></span></p>
+
+<h2>TABLE DES MATIÈRES<br />
+<span class="medium">CONTENUES DANS LE CINQUIÈME VOLUME.</span></h2>
+
+<table id="toc" summary="contents">
+<tr>
+ <td>&nbsp;</td>
+ <td>&nbsp;</td>
+ <td class="tdr">pages.</td>
+</tr>
+<tr>
+ <th colspan="2" class="tdl"><span class="smcap">Avis</span></th>
+ <th class="tdr"><a href="#Page_4">4</a></th>
+</tr>
+<tr>
+ <th colspan="2" class="tdl">Essai d'un Commentaire sur Racine</th>
+ <th class="tdr"><a href="#Page_5">5</a></th>
+</tr>
+<tr>
+ <td colspan="2" class="tdl"><span class="i1">Notes sur Esther</span></td>
+ <td class="tdr"><a href="#Page_5">5</a></td>
+</tr>
+<tr>
+ <th colspan="2" class="tdl"><span class="smcap">Épîtres</span></th>
+ <th class="tdr"><a href="#Page_83">83</a></th>
+</tr>
+<tr>
+ <td colspan="2" class="tdl"><span class="i1">Sur la Vanité de la Gloire</span></td>
+ <td class="tdr"><a href="#Page_85">85</a></td>
+</tr>
+<tr>
+ <td colspan="2" class="tdl"><span class="i1">&mdash; d'un père à son fils, sur la Naissance d'un
+ petit-fils</span></td>
+ <td class="tdr"><a href="#Page_97">97</a></td>
+</tr>
+<tr>
+ <td colspan="2" class="tdl"><span class="i1">&mdash; à M. ***</span></td>
+ <td class="tdr"><a href="#Page_104">104</a></td>
+</tr>
+<tr>
+ <td colspan="2" class="tdl"><span class="i1">&mdash; à M. ***, qui avait fait afficher chez son suisse
+ un ordre en vers, de n'ouvrir qu'au Mérite et
+ de refuser la porte à la Fortune</span></td>
+ <td class="tdr"><a href="#Page_109">109</a></td>
+</tr>
+<tr>
+ <th colspan="2" class="tdl">Fragment d'une Épître diplomatique, adressée à la
+ coalition des princes armés contre la France</th>
+ <th class="tdr"><a href="#Page_112">112</a></th>
+</tr>
+<tr>
+ <th colspan="2" class="tdl"><span class="smcap">Odes</span></th>
+ <th class="tdr"><a href="#Page_119">119</a></th>
+</tr>
+<tr>
+ <td colspan="2" class="tdl">La Grandeur de l'Homme</td>
+ <td class="tdr"><a href="#Page_121">121</a></td>
+</tr>
+<tr>
+ <td colspan="2" class="tdl">Les Volcans</td>
+ <td class="tdr"><a href="#Page_124">124</a></td>
+</tr>
+<tr>
+ <th colspan="2" class="tdl"><span class="smcap">Contes</span></th>
+ <th class="tdr"><a href="#Page_129">129</a></th>
+</tr>
+<tr>
+ <td colspan="2" class="tdl">La Querelle du Riche et du Pauvre. Apologue</td>
+ <td class="tdr"><a href="#Page_131">131</a></td>
+</tr>
+<tr>
+ <td colspan="2" class="tdl">La Jambe de bois et le Bras perdu</td>
+ <td class="tdr"><a href="#Page_132">132</a></td>
+</tr>
+<tr>
+ <td colspan="2" class="tdl">Le Héros économe</td>
+ <td class="tdr"><a href="#Page_133">133</a></td>
+</tr>
+<tr>
+ <td colspan="2" class="tdl">Le Rendez-vous inutile</td>
+ <td class="tdr"><a href="#Page_136">136</a></td>
+</tr>
+<tr>
+ <td colspan="2" class="tdl">Le Chapelier</td>
+ <td class="tdr"><a href="#Page_139">139</a></td>
+</tr>
+<tr>
+ <td colspan="2" class="tdl">La Mariée sans Mari</td>
+ <td class="tdr"><a href="#Page_140">140</a>
+<span class="pagenum"><a id="Page_439"> 439</a></span></td>
+</tr>
+<tr>
+ <td colspan="2" class="tdl">L'Avare éborgné</td>
+ <td class="tdr"><a href="#Page_140">140</a></td>
+</tr>
+<tr>
+ <td colspan="2" class="tdl">Fragment d'un Conte. Apologue</td>
+ <td class="tdr"><a href="#Page_141">141</a></td>
+</tr>
+<tr>
+ <td colspan="2" class="tdl">Prologue d'un autre Conte</td>
+ <td class="tdr"><a href="#Page_142">142</a></td>
+</tr>
+<tr>
+ <td colspan="2" class="tdl">Calcul patriotique</td>
+ <td class="tdr"><a href="#Page_143">143</a></td>
+</tr>
+<tr>
+ <td colspan="2" class="tdl">La vraie Sagesse</td>
+ <td class="tdr"><a href="#Page_144">144</a></td>
+</tr>
+<tr>
+ <td colspan="2" class="tdl">La Jouissance tardive</td>
+ <td class="tdr"><a href="#Page_146">146</a></td>
+</tr>
+<tr>
+ <td colspan="2" class="tdl">Pâris justifié</td>
+ <td class="tdr"><a href="#Page_147">147</a></td>
+</tr>
+<tr>
+ <td colspan="2" class="tdl">Le Peintre d'histoire</td>
+ <td class="tdr"><a href="#Page_147">147</a></td>
+</tr>
+<tr>
+ <td colspan="2" class="tdl">Le Calcul</td>
+ <td class="tdr"><a href="#Page_148">148</a></td>
+</tr>
+<tr>
+ <td colspan="2" class="tdl">Le Pronom indiscret</td>
+ <td class="tdr"><a href="#Page_148">148</a></td>
+</tr>
+<tr>
+ <td colspan="2" class="tdl">Le Calendrier des Jésuites</td>
+ <td class="tdr"><a href="#Page_149">149</a></td>
+</tr>
+<tr>
+ <td colspan="2" class="tdl">Le Saut de la Soupente</td>
+ <td class="tdr"><a href="#Page_154">154</a></td>
+</tr>
+<tr>
+ <td colspan="2" class="tdl">Le Linceul du Pélerin</td>
+ <td class="tdr"><a href="#Page_157">157</a></td>
+</tr>
+<tr>
+ <td colspan="2" class="tdl">L'Armement inutile</td>
+ <td class="tdr"><a href="#Page_162">162</a></td>
+</tr>
+<tr>
+ <td colspan="2" class="tdl">L'Abbesse condamnée au Chapelain</td>
+ <td class="tdr"><a href="#Page_167">167</a></td>
+</tr>
+<tr>
+ <td colspan="2" class="tdl">Le Coq et le Chapon</td>
+ <td class="tdr"><a href="#Page_169">169</a></td>
+</tr>
+<tr>
+ <td colspan="2" class="tdl">La Peur de la Mort</td>
+ <td class="tdr"><a href="#Page_171">171</a></td>
+</tr>
+<tr>
+ <td colspan="2" class="tdl">La Consolation des Cocus</td>
+ <td class="tdr"><a href="#Page_177">177</a></td>
+</tr>
+<tr>
+ <td colspan="2" class="tdl">La Fidélité à toute épreuve</td>
+ <td class="tdr"><a href="#Page_179">179</a></td>
+</tr>
+<tr>
+ <td colspan="2" class="tdl">Le Connaisseur</td>
+ <td class="tdr"><a href="#Page_179">179</a></td>
+</tr>
+<tr>
+ <td colspan="2" class="tdl">La Prude</td>
+ <td class="tdr"><a href="#Page_181">181</a></td>
+</tr>
+<tr>
+ <td colspan="2" class="tdl">L'Illusion du Cloître</td>
+ <td class="tdr"><a href="#Page_182">182</a></td>
+</tr>
+<tr>
+ <th colspan="2" class="tdl"><span class="smcap">Poésies diverses</span></th>
+ <td class="tdr"><a href="#Page_185">185</a></td>
+</tr>
+<tr>
+ <td colspan="2" class="tdl">Les Fêtes espagnoles</td>
+ <td class="tdr"><a href="#Page_187">187</a></td>
+</tr>
+<tr>
+ <td colspan="2" class="tdl">Calypso à Télémaque. Héroïde</td>
+ <td class="tdr"><a href="#Page_199">199</a></td>
+</tr>
+<tr>
+ <td colspan="2" class="tdl">L'Homme de Lettres. Discours philosophique</td>
+ <td class="tdr"><a href="#Page_205">205</a></td>
+</tr>
+<tr>
+ <td colspan="2" class="tdl">Bacarole imitée de l'italien</td>
+ <td class="tdr"><a href="#Page_213">213</a></td>
+</tr>
+<tr>
+ <td colspan="2" class="tdl">L'Heureux temps</td>
+ <td class="tdr"><a href="#Page_215">215</a></td>
+</tr>
+<tr>
+ <td colspan="2" class="tdl">La Vie de Paris</td>
+ <td class="tdr"><a href="#Page_216">216</a></td>
+</tr>
+<tr>
+ <td colspan="2" class="tdl">Imitation d'Ovide</td>
+ <td class="tdr"><a href="#Page_217">217</a></td>
+</tr>
+<tr>
+ <td colspan="2" class="tdl">Le Paradis</td>
+ <td class="tdr"><a href="#Page_218">218</a></td>
+</tr>
+<tr>
+ <td colspan="2" class="tdl">La Vieille de seize ans</td>
+ <td class="tdr"><a href="#Page_221">221</a>
+ <span class="pagenum"><a id="Page_440"> 440</a></span></td>
+</tr>
+<tr>
+ <td colspan="2" class="tdl">Candide</td>
+ <td class="tdr"><a href="#Page_222">222</a></td>
+</tr>
+<tr>
+ <td colspan="2" class="tdl">La Bohémienne</td>
+ <td class="tdr"><a href="#Page_223">223</a></td>
+</tr>
+<tr>
+ <td colspan="2" class="tdl">Sur l'Élection de MM. Lemierre et de Tressan à
+l'Académie française</td>
+ <td class="tdr"><a href="#Page_224">224</a></td>
+</tr>
+<tr>
+ <td colspan="2" class="tdl">Sur la Tragédie de Coriolan, par La Harpe, dont
+ les Comédiens français donnèrent une représentation
+ au bénéfice des Pauvres, le 3 mars 1784</td>
+ <td class="tdr"><a href="#Page_224">224</a></td>
+</tr>
+<tr>
+ <td colspan="2" class="tdl">Le Siècle a du Caractère</td>
+ <td class="tdr"><a href="#Page_224">224</a></td>
+</tr>
+<tr>
+ <td colspan="2" class="tdl">L'Abbé de Chaulieu et le cardinal de Bernis</td>
+ <td class="tdr"><a href="#Page_225">225</a></td>
+</tr>
+<tr>
+ <td colspan="2" class="tdl">Les Jeunes Gens du siècle</td>
+ <td class="tdr"><a href="#Page_227">227</a></td>
+</tr>
+<tr>
+ <td colspan="2" class="tdl">Vers composés à l'occasion de la fête de M. de
+ Vaudreuil</td>
+ <td class="tdr"><a href="#Page_228">228</a></td>
+</tr>
+<tr>
+ <td colspan="2" class="tdl">Madrigal</td>
+ <td class="tdr"><a href="#Page_231">231</a></td>
+</tr>
+<tr>
+ <td colspan="2" class="tdl">A M. de M***, qui m'avait envoyé une tasse de
+ porcelaine avec un quatrain où il me recommandait
+ de ne pas imiter Diogène</td>
+ <td class="tdr"><a href="#Page_231">231</a></td>
+</tr>
+<tr>
+ <td colspan="2" class="tdl">Vers à M***</td>
+ <td class="tdr"><a href="#Page_232">232</a></td>
+</tr>
+<tr>
+ <td colspan="2" class="tdl">A Madame ***, sur une loterie</td>
+ <td class="tdr"><a href="#Page_233">233</a></td>
+</tr>
+<tr>
+ <td colspan="2" class="tdl">A celle qui n'est plus</td>
+ <td class="tdr"><a href="#Page_234">234</a></td>
+</tr>
+<tr>
+ <td colspan="2" class="tdl">Imité de l'Anthologie</td>
+ <td class="tdr"><a href="#Page_235">235</a></td>
+</tr>
+<tr>
+ <td colspan="2" class="tdl">A Madame ***</td>
+ <td class="tdr"><a href="#Page_235">235</a></td>
+</tr>
+<tr>
+ <td colspan="2" class="tdl">A Madame ***, en lui envoyant un Chien</td>
+ <td class="tdr"><a href="#Page_236">236</a></td>
+</tr>
+<tr>
+ <td colspan="2" class="tdl">Motifs de mon Silence</td>
+ <td class="tdr"><a href="#Page_236">236</a></td>
+</tr>
+<tr>
+ <td colspan="2" class="tdl">Imitation de Martial</td>
+ <td class="tdr"><a href="#Page_236">236</a></td>
+</tr>
+<tr>
+ <td colspan="2" class="tdl">Autre du même</td>
+ <td class="tdr"><a href="#Page_237">237</a></td>
+</tr>
+<tr>
+ <td colspan="2" class="tdl">Autre du même</td>
+ <td class="tdr"><a href="#Page_237">237</a></td>
+</tr>
+<tr>
+ <td colspan="2" class="tdl">Moralité</td>
+ <td class="tdr"><a href="#Page_238">238</a></td>
+</tr>
+<tr>
+ <td colspan="2" class="tdl">Epigramme</td>
+ <td class="tdr"><a href="#Page_238">238</a></td>
+</tr>
+<tr>
+ <td colspan="2" class="tdl">Autre</td>
+ <td class="tdr"><a href="#Page_239">239</a></td>
+</tr>
+<tr>
+ <td colspan="2" class="tdl">Sur un Mari</td>
+ <td class="tdr"><a href="#Page_239">239</a></td>
+</tr>
+<tr>
+ <td colspan="2" class="tdl">Vers mis au bas du portrait de Mirabeau</td>
+ <td class="tdr"><a href="#Page_239">239</a>
+ <span class="pagenum"><a id="Page_441"> 441</a></span></td>
+</tr>
+<tr>
+ <td colspan="2" class="tdl">Vers à mettre au bas du portrait de d'Alembert</td>
+ <td class="tdr"><a href="#Page_240">240</a></td>
+</tr>
+<tr>
+ <td colspan="2" class="tdl">Epigramme contre La Harpe</td>
+ <td class="tdr"><a href="#Page_240">240</a></td>
+</tr>
+<tr>
+ <td colspan="2" class="tdl">Autre contre le même</td>
+ <td class="tdr"><a href="#Page_241">241</a></td>
+</tr>
+<tr>
+ <td colspan="2" class="tdl">Autre contre le même</td>
+ <td class="tdr"><a href="#Page_241">241</a></td>
+</tr>
+<tr>
+ <td colspan="2" class="tdl">Le Roi de Danemarck, en partant de Paris</td>
+ <td class="tdr"><a href="#Page_241">241</a></td>
+</tr>
+<tr>
+ <td colspan="2" class="tdl">A une femme qui prétendait que ses amis ne
+ s'occupaient pas d'elle</td>
+ <td class="tdr"><a href="#Page_242">242</a></td>
+</tr>
+<tr>
+ <td colspan="2" class="tdl">Le Palais de la Faveur. Allégorie en vers et en prose</td>
+ <td class="tdr"><a href="#Page_242">242</a></td>
+</tr>
+<tr>
+ <th colspan="2" class="tdl"><span class="smcap">Lettres diverses</span></th>
+ <th class="tdr"><a href="#Page_253">253</a></th>
+</tr>
+<tr>
+ <td class="tdl">Lettre &nbsp;I<sup>re</sup>.</td>
+ <td class="tdl">A madame de ***</td>
+ <td class="tdr"><a href="#Page_255">255</a></td>
+</tr>
+<tr>
+ <td class="tdl"><span class="i3">II.</span></td>
+ <td>A ....</td>
+ <td class="tdr"><a href="#Page_256">256</a></td>
+</tr>
+<tr>
+ <td class="tdl"><span class="i3"> III.</span></td>
+ <td>A ....</td>
+ <td class="tdr"><a href="#Page_259">259</a></td>
+</tr>
+<tr>
+ <td><span class="i3"> IV.</span></td>
+ <td>A Madame de S***</td>
+ <td class="tdr"><a href="#Page_262">262</a></td>
+</tr>
+<tr>
+ <td class="tdl"><span class="i3"> V.</span></td>
+ <td>A ....</td>
+ <td class="tdr"><a href="#Page_266">266</a></td>
+</tr>
+<tr>
+ <td class="tdl"><span class="i3"> VI.</span></td>
+ <td>A madame d'Angevilliers</td>
+ <td class="tdr"><a href="#Page_270">270</a></td>
+</tr>
+<tr>
+ <td class="tdl"><span class="i3"> VII.</span></td>
+ <td>A M. l'abbé Roman</td>
+ <td class="tdr"><a href="#Page_272">272</a></td>
+</tr>
+<tr>
+ <td class="tdl"><span class="i3">VIII.</span></td>
+ <td>Au même</td>
+ <td class="tdr"><a href="#Page_279">279</a></td>
+</tr>
+<tr>
+ <td class="tdl"><span class="i3">IX.</span></td>
+ <td>A madame d'Angevilliers</td>
+ <td class="tdr"><a href="#Page_284">284</a></td>
+</tr>
+<tr>
+ <td class="tdl"><span class="i3">X.</span></td>
+ <td>A l'abbé Morellet</td>
+ <td class="tdr"><a href="#Page_285">285</a></td>
+</tr>
+<tr>
+ <td class="tdl"><span class="i3">XI.</span></td>
+ <td>A M. de Vaudreuil</td>
+ <td class="tdr"><a href="#Page_293">293</a></td>
+</tr>
+<tr>
+ <td class="tdl"><span class="i3">XII.</span></td>
+ <td>A M. Panckouke</td>
+ <td class="tdr"><a href="#Page_302">302</a></td>
+</tr>
+<tr>
+ <td class="tdl"><span class="i3">XIII.</span></td>
+ <td>A madame Agasse</td>
+ <td class="tdr"><a href="#Page_304">304</a></td>
+</tr>
+<tr>
+ <td class="tdl"><span class="i3">XIV.</span></td>
+ <td>A la même</td>
+ <td class="tdr"><a href="#Page_305">305</a></td>
+</tr>
+<tr>
+ <td class="tdl"><span class="i3">XV.</span></td>
+ <td>A la même</td>
+ <td class="tdr"><a href="#Page_306">306</a></td>
+</tr>
+<tr>
+ <td class="tdl"><span class="i3">XVI.</span></td>
+ <td>A la même</td>
+ <td class="tdr"><a href="#Page_309">309</a></td>
+</tr>
+<tr>
+ <td class="tdl"><span class="i3">XVII.</span></td>
+ <td>Réponse à un anonyme</td>
+ <td class="tdr"><a href="#Page_310">310</a></td>
+</tr>
+<tr>
+ <td class="tdl"><span class="i3">XVIII.</span></td>
+ <td>&nbsp;</td>
+ <td class="tdr"><a href="#Page_313">313</a></td>
+</tr>
+<tr>
+ <td class="tdl"><span class="i3">XIX.</span></td>
+ <td>&nbsp;</td>
+ <td class="tdr"><a href="#Page_317">317</a></td>
+</tr>
+<tr>
+ <td class="tdl"><span class="i3">XX.</span></td>
+ <td>A la Citoyenne ***</td>
+ <td class="tdr"><a href="#Page_321">321</a></td>
+</tr>
+<tr>
+ <td class="tdl"><span class="i3">XXI.</span></td>
+ <td>Au citoyen Laveau, rédacteur du journal de la Montagne</td>
+ <td class="tdr"><a href="#Page_322">322</a></td>
+</tr>
+<tr>
+ <td class="tdl"><span class="i3">XXII.</span></td>
+ <td>A ses concitoyens</td>
+ <td class="tdr"><a href="#Page_325">325</a>
+ <span class="pagenum"><a id="Page_442"> 442</a></span></td>
+</tr>
+<tr>
+ <th colspan="2" class="tdl"><span class="smcap">Deux articles extraits du journal de paris</span></th>
+ <th class="tdr"><a href="#Page_337">337</a></th>
+</tr>
+<tr>
+ <td colspan="2" class="tdl">Entretien entre un des auteurs du journal de
+ Paris et un ami de Chamfort</td>
+ <td class="tdr"><a href="#Page_339">339</a></td>
+</tr>
+<tr>
+ <td colspan="2" class="tdl">Variétés</td>
+ <td class="tdr"><a href="#Page_347">347</a></td>
+</tr>
+<tr>
+ <th colspan="2" class="tdl"><span class="smcap">Lettres de Mirabeau a Chamfort</span></th>
+ <th class="tdr"><a href="#Page_351">351</a></th>
+</tr>
+<tr>
+ <td colspan="2" class="tdl">Lettre I<sup>re</sup>.</td>
+ <td class="tdr"><a href="#Page_353">353</a></td>
+</tr>
+<tr>
+ <td colspan="2" class="tdl"><span class="i3">II.</span></td>
+ <td class="tdr"><a href="#Page_362">362</a></td>
+</tr>
+<tr>
+ <td colspan="2" class="tdl"><span class="i3">III.</span></td>
+ <td class="tdr"><a href="#Page_368">368</a></td>
+</tr>
+<tr>
+ <td colspan="2" class="tdl"><span class="i3">IV.</span></td>
+ <td class="tdr"><a href="#Page_370">370</a></td>
+</tr>
+<tr>
+ <td colspan="2" class="tdl"><span class="i3">V.</span></td>
+ <td class="tdr"><a href="#Page_374">374</a></td>
+</tr>
+<tr>
+ <td colspan="2" class="tdl"><span class="i3">VI.</span></td>
+ <td class="tdr"><a href="#Page_375">375</a></td>
+</tr>
+<tr>
+ <td colspan="2" class="tdl"><span class="i3">VII.</span></td>
+ <td class="tdr"><a href="#Page_382">382</a></td>
+</tr>
+<tr>
+ <td colspan="2" class="tdl"><span class="i3">VIII.</span></td>
+ <td class="tdr"><a href="#Page_386">386</a></td>
+</tr>
+<tr>
+ <td colspan="2" class="tdl"><span class="i3">IX.</span></td>
+ <td class="tdr"><a href="#Page_387">387</a></td>
+</tr>
+<tr>
+ <td colspan="2" class="tdl"><span class="i3">X.</span></td>
+ <td class="tdr"><a href="#Page_398">398</a></td>
+</tr>
+<tr>
+ <td colspan="2" class="tdl"><span class="i3">XI.</span></td>
+ <td class="tdr"><a href="#Page_407">407</a></td>
+</tr>
+<tr>
+ <td colspan="2" class="tdl"><span class="i3">XII.</span></td>
+ <td class="tdr"><a href="#Page_419">419</a></td>
+</tr>
+<tr>
+ <td colspan="2" class="tdl"><span class="i3">XIII.</span></td>
+ <td class="tdr"><a href="#Page_426">426</a></td>
+</tr>
+<tr>
+ <td colspan="2" class="tdl"><span class="i3">XIV.</span></td>
+ <td class="tdr"><a href="#Page_429">429</a></td>
+</tr>
+<tr>
+ <td colspan="2" class="tdl"><span class="i3">XV.</span></td>
+ <td class="tdr"><a href="#Page_434">434</a></td>
+</tr>
+<tr>
+ <td colspan="2" class="tdl"><span class="i3">XVI.</span></td>
+ <td class="tdr"><a href="#Page_435">435</a></td>
+</tr>
+<tr>
+ <td colspan="2" class="tdl"><span class="i3">XVII.</span></td>
+ <td class="tdr"><a href="#Page_436">436</a></td>
+</tr>
+</table>
+
+<p class="end">FIN DE LA TABLE DU CINQUIÈME ET DERNIER VOLUME.</p>
+
+<div>*** END OF THE PROJECT GUTENBERG EBOOK 44373 ***</div>
+</body>
+</html>
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+The Project Gutenberg EBook of Oeuvres Complètes de Chamfort, (Vol. 5/5), by
+Pierre René Auguis
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+Title: Oeuvres Complètes de Chamfort, (Vol. 5/5)
+ recueillies et publiées, avec une notice historique sur
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+Author: Pierre René Auguis
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+ COMPLÈTES
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+ RECUEILLIES ET PUBLIÉES, AVEC UNE NOTICE HISTORIQUE
+ SUR LA VIE ET LES ÉCRITS DE L'AUTEUR,
+
+ PAR P. R. AUGUIS.
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+ TOME CINQUIÈME.
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+ PARIS,
+ CHEZ CHAUMEROT JEUNE, LIBRAIRE,
+ PALAIS-ROYAL, GALERIES DE BOIS, No 189.
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+ 1825.
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+ OEUVRES
+ COMPLÈTES
+ DE CHAMFORT.
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+ TOME CINQUIÈME.
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+
+
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+ DE L'IMPRIMERIE DE DAVID,
+ RUE DU FAUBOURG POISSONNIÈRE, No 1.
+
+
+
+
+AVIS.
+
+
+L'abondance des matériaux que nous ont communiqués des personnes qui
+avaient connu Chamfort, et qui pouvaient donner des renseignemens
+précis sur ses travaux littéraires, nous a mis dans la nécessité
+d'ajouter un cinquième volume au recueil de ses OEuvres: nous nous
+plaisons à croire que les Souscripteurs trouveront dans l'intérêt des
+pièces dont ce volume est composé, un ample dédommagement, et nous
+sauront même quelque gré des soins que nous avons pris de ne rien
+omettre de ce que nous avons pu nous procurer du portefeuille de
+Chamfort, tombé après sa mort en des mains trop discrètes.
+
+
+
+
+OEUVRES
+
+COMPLÈTES
+
+DE CHAMFORT.
+
+
+
+
+ESSAI
+
+D'UN COMMENTAIRE SUR RACINE.
+
+NOTES SUR ESTHER.
+
+ Tale tuum carmen nobis, divine poëta,
+ Quale sopor fessis in gramine quale per æstum
+ Dulcis aquæ saliente sitim restinguere rivo.
+
+ VIRG. _Ecl._ v.
+
+
+Racine n'est pas seulement du nombre de ces auteurs que tout le monde
+connaît; mais il est encore du très-petit nombre de ceux que tout le
+monde sait par cœur. Qu'est-ce donc que des _Observations sur
+Esther_, dira-t-on d'abord? Qui n'a pas commenté Racine? Sont-ce les
+beautés de cette tragédie que vous voulez faire admirer? Fiez-vous en
+à Racine lui-même; le langage du cœur est celui qui s'entend le plus
+facilement, et que l'on explique le plus mal. Sont-ce ses défauts que
+vous voulez nous faire remarquer? mais il n'y en a pas dans le style,
+et tout le monde sait que le plan n'en est point parfait. Oui, sans
+doute, et je conviens de toutes ces vérités. Je suis loin de cette
+orgueilleuse folie de quelques auteurs inconnus, qui viennent nous
+éblouir tout à coup, sans ménagement pour la faiblesse de nos yeux, de
+ces torrens de lumières inattendues, en nous apprenant qu'Homère
+n'avait pas de génie, que Boileau était un pauvre auteur, et que
+Rousseau manquait d'imagination. Elancés dans la sphère de ces
+Erostrates modernes, nous nous trouvons en effet, pour quelques
+instans, dans une espèce d'aveuglement. C'est parce que l'obscurité
+nous environne: telles ne sont point mes erreurs; j'aime à lire
+Racine, je le lis souvent, et je viens répéter avec ses admirateurs: O
+Racine! celui-là n'aura point d'oreilles, que ta douce mélodie
+n'enchantera pas; celui-là n'aura point d'âme, que tes vers ne
+toucheront pas; celui-là n'aura pas d'imagination, que la tienne
+n'échauffera pas! Mais où trouver quelqu'un d'assez malheureux pour
+être privé de toutes ces facultés? où donc trouver un détracteur de
+Racine?
+
+Voilà ce que tout le monde a pensé, ce que bien des gens ont écrit,
+et ce que je viens écrire encore. Mes idées pourront souvent être déjà
+connues, j'en conviens; je serais même fâché de n'en avoir que de
+neuves sur Racine. Depuis quelque temps, tout ce qui est neuf en
+littérature (comme en bien d'autres genres), est si extravagant! J'ai
+voulu seulement entrer dans le temple où l'on adore ce dieu de
+l'harmonie; et dès que j'y suis entré, ai-je pu me refuser au plaisir
+de brûler un grain d'encens sur son autel? D'ailleurs, il est si doux
+de parler de tout ce qui nous procure des jouissances agréables, que
+cette raison seule peut me servir d'excuse.
+
+Mon intention n'est point d'analyser rigoureusement le plan, ni
+d'entrer dans de grands détails sur toutes les parties de cet ouvrage.
+Tout cela a été fait de nos jours par un auteur[1] qui, dans cette
+partie, n'a plus rien laissé à faire. Mes remarques portent sur de
+très-petits défauts de style; sur quelques vers durs, uniquement
+remarquables, parce qu'ils sont dans Racine; le plus souvent sur les
+divers genres de beautés qu'offre la seule tragédie d'_Esther_; enfin,
+sur ces hardiesses d'expressions si naturellement enchassées, que
+souvent elles échappent à beaucoup de lecteurs égarés au milieu d'un
+parterre émaillé des plus belles fleurs du printemps; j'en ai cueilli
+quelques-unes des plus agréables. J'ai osé arracher le très-petit
+nombre de celles qui me paraissaient pouvoir blesser la vue.
+
+ [1] M. de La Harpe, dans l'excellent _Cours de Littérature_ qu'il
+ a lu au Lycée.
+
+_Esther_ sera toujours un monument mémorable de la force du génie.
+Douze ans d'inertie devaient sans doute faire croire que l'auteur
+d'_Andromaque_ aurait oublié ces accords magiques dont il avait su
+enchanter jadis. Mais il eut à peine repris la lyre, que les sons les
+plus doux s'empressèrent de renaître sous ses doigts. Tel fut pour moi
+le prestige de la main savante de Racine, que j'avais lu vingt fois
+_Esther_, avant de m'apercevoir de l'odieux de certaines parties de
+son rôle; elle m'avait intéressé à ses malheurs, à sa séparation
+d'avec Elise, à sa nation persécutée; je l'admirai sur tout, je
+tremblai pour elle, lorsqu'excitée par les discours de Mardochée, elle
+se décide à braver la mort en allant trouver Assuérus. Qui ne
+frémirait au moment où ce roi prononce d'un air farouche:
+
+ ... Sans mon ordre on porte ici ses pas!
+ Quel mortel insolent vient chercher le trépas?
+ Gardes... C'est vous, Esther? quoi! sans être attendue?
+
+Esther tombe entre les bras de ses femmes:
+
+ Mes filles, soutenez votre reine éperdue.
+ Je me meurs.....
+
+Quel spectacle! mais Assuérus répond aussitôt:
+
+ Esther, que craignez-vous? suis-je pas votre frère?
+ Est-ce pour vous qu'est fait un ordre si sévère?
+ Vivez. Le sceptre d'or que vous tend cette main,
+ Pour vous, de ma clémence est un signe certain.
+
+Mais quelle sensation délicieuse, surtout lorsqu'Esther, revenant un
+peu à elle-même, répond par ces deux vers d'une harmonie
+enchanteresse!
+
+ Quelle voix salutaire ordonne que je vive,
+ Et rappelle en mon sein mon âme fugitive?
+
+Je sens alors que mon âme est touchée, mon oreille est enchantée, mes
+sens sont ravis; Esther s'empare de toutes mes affections. Je n'ai pu
+être rassuré par l'idée qu'une maîtresse peut toujours croire à la
+clémence de son amant, parce que j'ai vu que cette idée n'était entrée
+pour rien dans la démarche d'Esther. D'ailleurs, elle est encore sous
+mes yeux; je la vois pâle, éperdue, à demi morte; et je ne doute plus
+que, victime dévouée, elle ne marchât en holocauste pour son dieu et
+sa nation. J'épouse tous ses sentimens; sa passion me pénètre; je
+tremble encore pour les jours de Mardochée; et l'impie Aman me paraît
+alors indigne de toute pitié. Voilà l'effet de la magie de Racine, qui
+sentait le défaut de son plan; mais le prestige tombe aux yeux plus
+calmes de la raison; et celui qui avait admiré, dans la jeune reine,
+le dangereux courage de braver les ordres d'un despote pour sauver sa
+patrie, voudrait pouvoir encore admirer en elle la clémence. Je ne
+connais pas de plus belles scènes dans Esther, ni qui frappe plus
+vivement l'imagination, que celle-là. Rien de si touchant que de voir
+ce roi si sévère, si terrible, qui, le moment d'auparavant, tenait un
+langage si effrayant, prendre celui de l'aménité et de la douceur, et
+s'efforcer de rassurer son esclave tremblante. C'est dans de pareilles
+scènes que l'on voit, suivant l'excellente remarque de M. de La Harpe,
+combien la vérité historique des mœurs est toujours observée par
+Racine[2]. Un autre que ce grand poëte eût peut-être mis:
+
+ Que craignez vous, Esther? suis-je pas votre époux?
+
+Racine a mis _votre frère_; et d'un seul mot, il nous a initiés dans
+les mœurs étrangères. Et puis quels vers!
+
+ Seigneur, je n'ai jamais contemplé qu'avec crainte
+ L'auguste majesté sur votre front empreinte.
+ Jugez combien ce front, irrité contre moi,
+ Dans mon âme troublée a dû jeter d'effroi.
+ Sur ce trône sacré qu'environne la foudre,
+ J'ai cru vous voir tout prêt à me réduire en poudre:
+ Hélas! sans frissonner, quel cœur audacieux
+ Soutiendrait les éclairs qui partaient de vos yeux?
+ Ainsi du dieu vivant la colère étincelle.....
+
+Quelle majesté dans cette diction! quelle suite d'images sublimes! et
+combien tout le morceau est imprégné de cette terreur profonde que
+devait éprouver Esther, lorsqu'elle est tombée entre les bras de ses
+femmes! Nous avons été frappés de sa frayeur; mais lorsqu'elle parle,
+cette frayeur nous pénètre nous-mêmes. Remarquons aussi combien il est
+hardi de dire un front irrité; et comme ces belles figures de la
+foudre qui environne le trône, et des éclairs qui partaient des yeux,
+amènent parfaitement cette comparaison qui termine ce beau morceau:
+
+ Ainsi du dieu vivant la colère étincelle...
+
+ [2] Voyez la note 6 de l'_Eloge de Racine_, par M. de La Harpe.
+
+Si quelque chose peut être mis à côté de cette belle scène, c'est le
+livre même d'_Esther_ dans la Bible. D'un côté, on voit toute la pompe
+et tout l'éclat dont la poésie est susceptible; de l'autre, cette
+simplicité sublime, qui étonne et qui pénètre si vivement. Voyez comme
+Assuérus est dépeint sur son trône:
+
+ «Ingressa igitur cuncta per ordinem ostia stetit contra regem,
+ ubi ille residebat super solium regni sui, indutus vestibus
+ regiis, auroque fulgens et pretiosis lapidibus, eratque
+ terribilis aspectu. Cumque elevasset faciem, et ardentibus oculis
+ furorem pectoris indicasset, regina corruit, et in pallorem
+ colore mutato, lassum super ancillulam reclinavit caput.»
+
+Y a-t-il rien de si touchant que cette image _lassum caput reclinavit_
+(reposa sa tête fatiguée)? et de plus fort que: _cumque ardentibus
+oculis furorem pectoris indicasset?_
+
+Enfin, le langage de Racine est-il plus doux que cet entretien?
+
+ «Quid habes, Esther? Ego sum frater tuus, noli metuere. Non
+ morieris: non enim pro te, sed pro omnibus hæc lex constituta
+ est. Accede igitur et tange sceptrum.
+
+ Cumque illa reticeret, tulit auream virgam et posuit super collum
+ ejus, et osculatus est eam, et ait: cur mihi non loqueris?
+
+ Quæ respondit: Vidi te, Domine, quasi angelum Dei, et conturbatum
+ est cor meum præ timore gloriæ tuæ. Valdè enim mirabilis es,
+ Domine, et facies tua plena est gratiarum.
+
+ Cumque loqueretur, rursùs corruit, et pœnè exanimata est. Rex
+ autem turbabatur, etc.
+
+Je l'avouerai, ce dialogue me plaît peut-être encore plus que celui de
+Racine; il me pénètre davantage; après l'avoir lu, je suis plus
+attendri, plus ému. Que de sentimens dans cette seule interrogation:
+_cur mihi non loqueris?_ et quelle image sublime dans cette réponse
+d'Esther: _vidi te, Domine, quasi angelum Dei, etc._ Disons aussi que
+la haute poésie n'est peut-être pas susceptible de cette extrême
+simplicité, qui fait tout le charme du morceau que nous venons de
+voir; et que si Racine est moins touchant (ce dont tout le monde
+pourrait encore ne pas convenir), il le rachète bien par la force de
+son expression et la beauté de ses images. D'ailleurs, il est
+impossible de rendre mieux, ni plus fidèlement que notre poète, toute
+la première partie de ce dialogue. Le latin dit: _Quid habes, Esther?
+Ego sum frater tuus, noli metuere._ Et Racine:
+
+ Esther, que craignez-vous? suis-je pas votre frère?
+
+Et l'image de la colère de Dieu, substituée à celle de l'ange dans la
+bouche d'Esther, par le développement que le poète lui a donné,
+acquiert aussi cette supériorité de force que toute la scène française
+a sur l'expression naïve du livre sacré. C'est une chose digne de
+remarque que de voir combien Racine, même dans les détails de son
+plan, s'est peu écarté de la _Bible_. Presque toutes les scènes
+principales en sont tirées, comme celle où Esther adresse sa prière à
+Dieu, celle d'Assuérus que l'on vient de voir, celle d'Assuérus avec
+Asaph, celle où la reine divulgue le secret de sa naissance, etc. Ces
+entraves, que Racine a mises à son imagination, n'ont fait qu'ajouter
+à sa gloire par le mérite de la difficulté vaincue, et ont donné aux
+poètes un modèle de la manière de traiter des sujets très-connus.
+
+Quel dommage que le défaut principal que nous avons indiqué dans le
+caractère d'Esther, nous empêche aussi de nous livrer à toute
+l'admiration qu'inspire la scène où se développe l'action de la
+pièce, par la chûte d'Aman! Nous sommes fâchés de voir Esther parler
+si éloquemment, lorsque nous voyons que, non contente de servir son
+peuple, elle veut encore satisfaire son propre ressentiment.
+Cependant, ce morceau pour la diction étant un des plus beaux de cette
+tragédie, je ne puis me refuser au plaisir d'en transcrire ici
+quelques endroits.
+
+ Ce Dieu, maître absolu de la terre et des cieux,
+ N'est point tel que l'erreur le figure à vos yeux.
+ L'Éternel est son nom, le monde est son ouvrage:
+ Il entend les soupirs de l'humble qu'on outrage,
+ Juge tous les mortels avec d'égales lois,
+ Et du haut de son trône interroge les rois.
+
+Ces vers sont d'une perfection où peut-être l'on n'atteindra jamais.
+On a toujours aimé à voir deux grands génies lutter ensemble dans les
+mêmes sujets; et ces sortes de parallèles, lorsque ce n'est point la
+prévention qui les a faits, ont toujours tourné au profit du goût.
+C'est pourquoi je rapporterai ici quelques strophes sur Dieu, tirées
+d'une ode de J.-B. Rousseau.
+
+ Les Cieux instruisent la terre
+ A révérer leur auteur:
+ Tout ce que leur globe enserre
+ Célèbre un dieu créateur.
+ Quel plus sublime cantique
+ Que ce concert magnifique
+ De tous les célestes corps!
+ Quelle grandeur infinie,
+ Quelle divine harmonie
+ Résultent de leurs accords!
+
+ De sa puissance immortelle,
+ Tout parle, tout instruit:
+ Le jour au jour la révèle;
+ La nuit l'annonce à la nuit.
+ Ce grand et superbe ouvrage
+ N'est point pour l'homme un langage
+ Obscur et mystérieux;
+ Son adorable structure
+ Est la voix de la nature
+ Qui se fait entendre aux yeux.
+
+ (ODE II, liv. Ier).
+
+Un troisième auteur, célèbre aussi, a traité le même sujet, et l'on a
+voulu le comparer aux deux autres; c'est pourquoi j'en parle ici.
+Voltaire a dit, dans sa _Henriade_:
+
+ Au-delà de leur cours, et loin dans cet espace,
+ Où la matière nage, et que Dieu seul embrasse,
+ Sont des soleils sans nombre et des mondes sans fin;
+ Dans cet abîme immense, il leur ouvre un chemin.
+ Par-delà tous ces cieux, le Dieu des cieux réside.
+
+On sent combien ces vers sont faibles, même le dernier, qui est gâté
+par le terme prosaïque de _par-delà_. D'ailleurs, les _au-delà_,
+_loin_, _par-delà_, qui disent toujours la même chose, font un mauvais
+effet, ainsi que la conjonction _et_ qui commence les seconds
+hémistiches des trois premiers vers; enfin, les relatifs _où_, _que_
+et le _dans_ du quatrième vers, embarrassent la marche, et jettent
+dans ce morceau une lenteur insupportable. Racine dit tout de suite:
+
+ L'Éternel est son nom, le monde est son ouvrage.
+
+Et Rousseau, non moins vîte:
+
+ De sa puissance éternelle,
+ Tout parle, tout instruit.
+
+Précision, justesse, beauté d'expression, tout se trouve dans ces
+vers. L'imagination, frappée de coups précipités, n'a pas le temps de
+se refroidir, et reste étonnée.
+
+On ne peut s'empêcher, en parlant de descriptions poétiques de la
+grandeur de Dieu, de citer les vers que Racine le fils a faits sur ce
+sujet, dans son _Poème sur la Grâce_. On y remarque ces trois vers,
+qui ne sont pas indignes du nom qu'il portait:
+
+ Il vole sur les vents, il s'assied sur les cieux;
+ Il a dit à la mer: Brise-toi sur la rive;
+ Et dans son lit étroit, la mer reste captive.
+
+Le reste du morceau est d'une diction un peu faible.
+
+En continuant la tirade d'Esther, que j'ai commencé à citer, on
+trouve encore deux beaux morceaux contre lesquels J. B. Rousseau
+semble avoir voulu lutter. Je ne crois pas sortir de mon sujet,
+lorsque j'en rapproche tout ce qui peut y ressembler: c'est un moyen
+plus sûr d'en faire ressortir les beautés, et de les mieux apprécier.
+Citons les deux auteurs.
+
+ Mais, pour punir enfin nos maîtres à leur tour,
+ Dieu fit choix de Cyrus avant qu'il vît le jour,
+ L'appela par son nom, le promit à la terre,
+ Le fit naître, et soudain l'arma de son tonnerre,
+ Brisa les fiers remparts et les portes d'airain,
+ Mit des superbes rois la dépouille en sa main,
+ De son temple détruit vengea sur eux l'injure.
+ Babylone paya nos pleurs avec usure.
+ Cyrus, par lui vainqueur, publia ses bienfaits,
+ Regarda notre peuple avec des yeux de paix,
+ Nous rendit et nos lois et nos fêtes divines;
+ Et le temple déjà sortait de ses ruines.
+ Mais, de ce roi si sage héritier insensé,
+ Son fils interrompit l'ouvrage commencé,
+ Fut sourd à nos douleurs. Dieu rejeta sa race,
+ Le retrancha lui-même, et vous mit à sa place.
+
+Tout le monde sent la beauté de ces vers. Combien cette coupe est
+heureuse!
+
+ L'appela par son nom, le promit à la terre,
+ Le fit naître, et soudain, etc.
+
+C'est là le grand art du poète, et que Virgile possède si éminemment.
+La monotonie, qui, je crois, est naturelle à la poésie française en
+général, par le peu d'inversions qu'elle peut se permettre, et en
+particulier aux vers alexandrins, à cause de la rigueur avec laquelle
+la suspension de l'hémistiche est observée, rend infiniment précieuses
+toutes ces tournures qui brisent les vers, sans offenser l'oreille[3].
+
+ [3] M. l'abbé Delille est un des poètes français qui ont le
+ mieux connu cet art de varier la forme des vers alexandrins, et
+ de se soustraire à leur marche traînante. Ses _Géorgiques_ et son
+ poème _des Jardins_ offrent des morceaux où ce genre de beauté
+ est porté à son plus haut degré de perfection. Les ouvrages de
+ cet écrivain seront toujours du nombre de ceux que tout homme qui
+ se destine aux muses associera à ses études de Racine et de J. B.
+ Rousseau, parce qu'il est, comme eux, un des poètes les plus
+ parfaits de la langue.
+
+J. B. Rousseau, dans son _Ode aux Princes chrétiens_, fait le tableau
+suivant:
+
+ La Palestine enfin, après tant de ravages,
+ Vit fuir ses ennemis, comme on voit les nuages
+ Dans le vague des airs fuir devant l'Aquilon;
+ Et des vents du midi la dévorante haleine
+ N'a consumé qu'à peine
+ Leurs ossemens blanchis dans les champs d'Ascalon.
+
+ De ses temples détruits et cachés sous les herbes,
+ Sion vit relever ses portiques superbes,
+ De notre délivrance auguste monument:
+ Et d'un nouveau David la valeur noble et sainte
+ Semblait, dans leur enceinte,
+ D'un royaume éternel jeter les fondemens.
+
+ Mais chez ses successeurs, la discorde insolente,
+ Allumant le flambeau d'une guerre sanglante,
+ Énerva leur puissance en corrompant leurs mœurs;
+ Et le ciel irrité, ressuscitant l'audace
+ D'une coupable race,
+ Se servit des vaincus pour punir les vainqueurs.
+
+Voilà deux modèles de narration poétique. Enfin, voyons encore ces
+deux maîtres exprimant une même idée; et puis nous chercherons à faire
+un parallèle entr'eux.
+
+Esther, toujours dans le morceau que nous avons cité, dit:
+
+ Ciel! verra-t-on toujours, par de cruels esprits,
+ Des princes les plus doux l'oreille environnée,
+ Et du bonheur public la source empoisonnée, etc.
+
+Rousseau, dans l'_Ode sur la mort du prince de Conti_, fait usage de
+la même figure, en parlant de la flatterie:
+
+ Le pauvre est à couvert de ses ruses obliques;
+ Orgueilleuse, elle suit la pourpre et les faisceaux;
+ Serpent contagieux, qui des sources publiques
+ Empoisonne les eaux.
+
+Un homme vraiment touché des beautés de la poésie, ne pourra, je
+crois, jamais donner la préférence à l'un des deux auteurs sur
+l'autre, dans les morceaux que nous avons comparés. Tout ce que l'on
+peut faire, c'est, il me semble, d'assigner le caractère propre de
+chacun d'eux. En général, on peut remarquer qu'il y a un luxe de
+poésie plus grand dans Rousseau, plus de hardiesse dans son
+expression, une marche plus décidée. Rien de beau comme cette
+comparaison:
+
+ La Palestine enfin, après tant de ravages,
+ Vit fuir ses ennemis, comme on voit les nuages
+ Dans le vague des airs fuir devant l'Aquilon, etc.
+
+Et quelle grandeur dans cette idée!
+
+ ..... Semblait dans leur enceinte,
+ D'un royaume éternel jeter les fondemens.
+
+Dans Racine, règne une majesté plus noble et plus calme, une harmonie
+peut-être plus mélodieuse, plus soutenue. Quelle superbe image dans ce
+seul vers!
+
+ Et le temple déjà sortait de ses ruines.
+
+Que résulte-t-il de ce que nous disons? c'est qu'en parlant des deux
+auteurs, nous avons caractérisé presque le style propre des genres
+dans lesquels ils ont écrit. Esther, parlant à Assuérus, est plus
+pressée d'exposer le sujet de sa plainte, et n'a pas le temps
+d'accumuler des comparaisons; mais le poète lyrique, livré tout entier
+à son enthousiasme, s'abandonne à tous les écarts de l'imagination, et
+passe d'une idée à l'autre, à mesure que la ressemblance des objets
+qui l'environnent, avec son sujet principal, vient les offrir à son
+esprit. Aussi, en développant les mêmes idées, Racine et Rousseau
+n'ont rien dans leurs vers qui se ressemble; et c'est pourquoi tous
+deux ils ont acquis la perfection.
+
+Lorsqu'on étudie beaucoup ces deux grands écrivains, on voit combien
+ils sont nourris de la lecture des livres saints, ces véritables
+dépôts de la plus haute poésie. Rien ne peut élever l'imagination
+comme la lecture fréquente de ces ouvrages. Quelle beauté dans _les
+Cantiques de Salomon_ et dans les _Psaumes de David_! Quelle verve
+brûlante dans le prophète Isaïe! et quelle touchante simplicité dans
+l'_Evangile_! Là, les idées, dans leur marche fière, n'ont pas besoin,
+pour étonner, de se revêtir de l'éclat emprunté des paroles, ni de
+l'arrangement mécanique des mots; mais belles de leur propre beauté,
+elles se présentent toujours seules et n'en paraissent que plus
+sublimes. C'est là que le style s'habitue à une concision énergique,
+et l'écrivain à resserrer son expression à proportion que son idée
+s'agrandit; il n'est aucun genre de beauté dont ces livres ne nous
+offrent des modèles que l'on n'a point encore égalés. Rien, dans
+aucune langue, est-il exprimé d'une manière plus touchante que ce
+verset de l'évangéliste Mathieu:
+
+ «Vox in Ramâ audita est; ploratus, et ululatus multus: Rachel
+ plorans filios suos, et noluit consolari, quia non sunt.»
+
+Et dans la Bible, ces mots d'un jeune prince, qui, condamné à la mort
+pour avoir transgressé la loi, en goûtant d'un peu de miel, dit en
+expirant:
+
+ »Gustans, gustavi paululùm mellis, in summitate virgæ, et ecce
+ morior.»
+
+Qu'on lise la première olympique adressée à Hiéron, ou quelques-unes
+des belles odes d'Horace, comme celle à Drusus; y trouvera-t-on plus
+de feu et de poésie que dans les morceaux suivans, tirés au hasard
+d'Isaïe:
+
+ «Nisi Dominus exercituum reliquisset nobis semen, quasi Sodoma
+ fuissemus, et quasi Gomorrha, similes essemus.
+
+ »Audite verbum Domini, principes Sodomorum, percipite auribus
+ legem Dei nostri, populus Gomorrhae.
+
+ »Quæ mihi multitudinem victimarum vestrarum, dicit Dominus!
+ plenus sum. Holocaustæ arietum et adipem pinguium et sanguinem
+ vitulorum, et agnorum et hircorum nolui.
+
+ »Ne offeratis ultrà sacrificium frustrà: incensum. Abominatio est
+ mihi. Neomeniam et sabbatum, et festivitates alias non feram;
+ iniqui sunt cætus vestri.
+
+ »Et cum extenderitis manus vestras, avertam oculos meos à vobis;
+ et cum multiplicaveritis orationem, non exaudiam: manus enim
+ vestræ sanguine plenæ sunt.
+
+ »Lavamini, mundi estote, auferte malum cogitationum vestrarum ab
+ oculis meis: quiescite agere perversè.»
+
+Quel mouvement dans toutes ces tournures: _Audite, quo mihi, ne
+offeratis, lavamini!_ Et quel feu dans la seconde strophe! Le prophète
+s'est à peine donné le temps de dire: nous serions comme les habitans
+de Sodome et de Gomorrhe; qu'emporté par son indignation, dès la
+phrase suivante, il les traite de princes de Sodome, de peuple de
+Gomorrhe; voilà la véritable marche lyrique. Enfin, quelle image plus
+belle peut montrer combien Dieu pénètre profondément dans le fond de
+notre âme, que celle-ci: _Auferte malum cogitationum vestrarum ab
+oculis meis_.
+
+ Éloignez de mes yeux vos coupables pensées.
+
+Rousseau, dans ses Odes sacrées, a fait connaître David; et tout le
+monde est à portée de juger combien il est rempli de traits du plus
+grand sublime; c'est pourquoi je n'en citerai rien. Mais, disons en
+passant, avec Klopstock[4], ce rival unique que l'Europe ait à opposer
+à Milton: «Qu'il ne suffit pas, pour un auteur qui travaille dans le
+genre sacré, d'avoir profondément étudié la religion, qu'il faut
+encore qu'elle ait formé son âme de cette main ferme, que l'homme de
+probité sait si bien reconnaître.» Cette pensée d'un homme de génie
+étranger est peut-être la plus grande réfutation des inculpations
+atroces faites au Pindare moderne.
+
+ [4] Voyez son _Essai sur la Poésie sacrée_, à la tête de son
+ sublime poème du _Messie_.
+
+On s'est plu souvent à comparer Racine, comme poète, à J.-B. Rousseau.
+Je n'ai jamais bien démêlé les motifs de ceux qui travaillaient à
+acquérir au premier une réputation à laquelle il paraît n'avoir jamais
+prétendu; car on n'est pas un lyrique, pour avoir fait quelques
+chœurs de tragédie; encore moins l'est-on assez pour être mis à côté
+de l'auteur des _Odes à la fortune_, _au comte du Luc_, _au prince
+Eugène_, et de vingt autres non moins belles. J'ai vu seulement que
+ces parallèles avaient souvent servi de prétexte pour tâcher de
+rabaisser ce Rousseau, si beau dans ses ouvrages, si ferme dans ses
+malheurs.
+
+Comparons, par exemple, les stances sur la calomnie, qui se trouvent
+dans l'un des chœurs _d'Esther_, avec l'ode de Rousseau sur le même
+sujet:
+
+ Rois, chassez la calomnie;
+ Ses criminels attentats,
+ Des plus paisibles états
+ Troublent l'heureuse harmonie.
+
+ Sa fureur, de sang avide,
+ Poursuit partout l'innocent.
+ Rois, prenez soin de l'absent
+ Contre sa langue homicide.
+
+ De se montrer si farouche,
+ Craignez la feinte douceur:
+ La vengeance est dans son cœur,
+ Et la pitié dans sa bouche.
+
+ La fraude adroite et subtile,
+ Sème de fleurs son chemin:
+ Mais sur ses pas vient enfin
+ Le repentir inutile.
+
+Ces vers sont certainement fort beaux. Il y a de la force dans
+ceux-ci:
+
+ Sa fureur, de sang avide,
+ Poursuit partout l'innocent, etc.
+
+Ainsi que dans les deux vers suivans:
+
+ La vengeance est dans son cœur,
+ Et la pitié dans sa bouche.
+
+quoiqu'il eût fallu peut-être tâcher de renverser les deux vers, afin
+de réserver le trait le plus fort pour le dernier.
+
+Mais écoutons Rousseau:
+
+ O Dieu, qui punis les outrages
+ Que reçoit l'humble vérité,
+ Venge-toi... détruis les ouvrages
+ De ces lèvres d'iniquité;
+ Et confonds cet homme parjure,
+ Dont la bouche non moins impure,
+ Publie avec légèreté
+ Les mensonges que l'imposture
+ Invente avec malignité.
+
+ Quel rempart, quelle autre barrière
+ Pourra défendre l'innocent,
+ Contre la fraude meurtrière
+ De l'impie adroit et puissant!
+ Sa langue aux feintes préparée,
+ Ressemble à la flèche acérée
+ Qui part et frappe en un moment:
+ C'est un feu léger dès l'entrée,
+ Que suit un long embrâsement.
+
+ (ODE XII, liv. Ier).
+
+Assurément, il y a bien plus de force et de poésie dans ces strophes
+de J.-B. Rousseau; l'expression de _lèvres d'iniquité_, est une de ces
+expressions créées par le génie. Quelle énergie dans ces vers:
+
+ Sa langue aux feintes préparée,
+ Ressemble à la flèche acérée
+ Qui part et frappe en un moment.
+
+Et la belle image qui termine cette strophe, est rendue avec une
+élégance et une concision étonnantes.
+
+Il est bien inconcevable que M. l'abbé Batteux, pour prouver que le
+moelleux manquait à Rousseau, ne se soit jamais avisé de comparer
+qu'un morceau de celui-ci avec Racine, où c'est Racine qui précisément
+a tout l'avantage de la force, et Rousseau celui du moelleux. C'est
+être bien malheureux dans son choix. Nous lisons, dans les _Principes
+de la littérature_, ou _Traité de la poésie_ _lyrique_[5], qu'on
+compare (ce qui pour le coup n'est ni moelleux, ni harmonieux) l'ode
+qui commence par ces mots:
+
+ J'ai vu mes tristes journées,
+
+qui est sans contredit celle où il y a le plus de moelleux, avec le
+chœur _d'Esther_:
+
+ Pleurons et gémissons.
+
+C'est le même sentiment qui règne dans l'un et dans l'autre morceau.
+Il ne sera point difficile de le sentir, il faut comprendre ce que
+vous voulez dire. J'avoue que, pour moi, je n'y entends rien. Quelle
+comparaison y a-t-il à faire entre les paroles d'un convalescent qui
+parle de son mal, et les gémissemens d'une troupe de femmes qui sont
+près d'être égorgées, ainsi que toute leur nation? Je n'ai jamais vu
+de sentimens qui se ressemblassent moins; encore si ces femmes étaient
+déjà sauvées, le sentiment aurait au moins cette ressemblance que,
+dans les deux morceaux, il serait question d'un danger passé; mais il
+n'y a rien de cela. Dans Rousseau, celui qui parle exprime sa joie,
+parce qu'il n'a plus rien à craindre; et dans Racine, au contraire,
+ses femmes ont tout à craindre, puisqu'elles sont des victimes sur
+lesquelles le couteau est levé, et qui s'attendent à tout moment à
+être frappées. Mais enfin, puisque M. l'abbé Batteux veut qu'on
+compare, comparons et mettons nos lecteurs à portée de juger
+sur-le-champ. Racine dit:
+
+ Quel carnage de toutes parts!
+ On égorge à la fois les enfans, les vieillards,
+ Et la sœur et le frère,
+ Et la fille et la mère,
+ Le fils dans les bras de son père!
+ Que de corps entassés, que de membres épars,
+ Privés de sépulture,
+ Grand Dieu! tes saints sont la pâture
+ Des tigres et des léopards!
+
+ [5] Tom. III, pag. 272.
+
+J'ai beau chercher dans l'Ode de Rousseau rien qui ressemble à cet
+endroit, je n'y trouve que les vers suivans, qui sont remplis de cette
+mélancolie douce, si naturelle au convalescent échappé d'une grande
+maladie, et qui se rappelle le danger qu'il a couru:
+
+ J'ai vu mes tristes journées
+ Décliner vers leur penchant;
+ Au midi de mes années,
+ Je touchais à mon couchant;
+ La mort déployant ses ailes,
+ Couvrait d'ombres éternelles
+ La clarté dont je jouis;
+ Et dans cette nuit funeste,
+ Je cherchais en vain le reste
+ De mes jours évanouis.
+
+ (Ode XV, liv. Ier)
+
+Mais voyons encore plus loin, peut-être comprendrons-nous ce que veut
+dire M. l'abbé Batteux. Je trouve dans le chœur _d'Esther_:
+
+ Arme-toi, viens nous défendre;
+ Descends tel qu'autrefois la mer te vit descendre;
+ Que les méchans apprennent aujourd'hui
+ A craindre ta colère;
+ Qu'ils soient comme la poudre et la paille légère,
+ Que le vent chasse devant lui.
+
+Il n'y a rien non plus de tout cela dans l'Ode de Rousseau. J'y lis la
+strophe suivante, écrite toujours avec le même moelleux, et cette même
+harmonie que la première.
+
+ Mais ceux qui, de sa menace,
+ Comme moi, sont rachetés,
+ Annonceront à leur race
+ Vos célestes vérités.
+ J'irai, Seigneur, dans vos temples,
+ Réchauffer, par mes exemples,
+ Les mortels les plus glacés;
+ Et vous offrant mon hommage,
+ Leur montrer l'unique usage
+ Des jours que vous leur laissez.
+
+C'est assurément être doué d'une manière de voir bien étrange, que de
+trouver, dans ces morceaux, de quoi faire un parallèle, et de nous
+citer ce chœur _d'Esther_, pour preuve de moelleux dans le style.
+Mais il n'y en a pas, car jamais moelleux n'eût été plus mal placé;
+c'était de la force qu'il fallait, et c'est bien ce que Racine a
+senti. Aussi voyons-nous qu'autant Rousseau, dans ses vers, est ici
+doux, harmonieux, touchant, autant Racine est mâle, vigoureux et ferme
+dans ses descriptions. Cependant, comme on est toujours conséquent,
+même dans ses erreurs, M. l'abbé Batteux finit par nous dire avec
+élégance: «On verra (après cette judicieuse comparaison faite) que si
+M. Rousseau a eu un grand nombre des parties nécessaires pour former
+les grands lyriques, il y en a quelques-unes qu'il n'a pas eues, ou
+qu'il n'a eues que dans un degré ordinaire.»
+
+Voilà assurément un morceau d'une logique et d'une littérature bien
+parfaites.
+
+Mais revenons aux strophes de nos deux auteurs _sur la flatterie_, que
+j'ai citées et qui sont un peu plus susceptibles de comparaison.
+Conclurai-je de ce que celles de Rousseau sont supérieures, qu'il
+était plus grand lyrique? J'avoue que je le crois depuis long-temps;
+et les _Cantiques_ de Racine comparés aux _Odes sacrées_ de Rousseau
+me le prouveraient assez: mais ce n'est jamais par les parallèles de
+morceaux tirés des chœurs, avec des odes, que je voudrais me décider
+à porter ce jugement. Les deux auteurs sont toujours dans des
+positions différentes; et s'ils ont quelquefois les mêmes sentimens ou
+les mêmes idées à traiter, les personnages qu'ils ont à faire parler
+sont bien différens; et par la manière dont ils modifient leur style,
+ils détruisent toute possibilité de comparaison. Ici, par exemple,
+l'un fait parler de jeunes filles, l'autre parle en son propre nom. Il
+eût été du dernier ridicule que leur langage fût le même; d'ailleurs,
+l'on s'exprime toujours d'une manière plus énergique, lorsqu'on se
+plaint d'un vice qui nous opprime seuls, que quand on parle de ce vice
+en général, ou que l'on est plusieurs ensemble victimes de ses effets.
+J'en reviendrai donc à dire encore qu'ils ont parfaitement fait tous
+deux, mais qu'il faut bien se garder de les comparer. Cependant, nous
+lisons, dans certaine brochure de Voltaire, intitulée _Eloge de
+Crébillon_, où pourtant personne n'est loué, excepté Voltaire
+lui-même, que les chœurs d'_Athalie_ et d'_Esther_, sont tout ce que
+les Français ont de plus parfait dans le genre lyrique. Cela est un
+peu difficile à croire, quand on a lu les _Odes sacrées_ VII et VIII,
+l'_Ode au comte du Luc_, celle _au prince de Vendôme sur son retour de
+Malte_, et l'_Epode_ de J.-B. Rousseau, qui peut seule être regardée
+comme un des plus beaux poèmes de la langue française. D'ailleurs,
+serait-il juste, si ce même Rousseau eût laissé deux ou trois scènes
+de tragédie, parfaitement écrites et dialoguées, que ses admirateurs
+voulussent l'exalter en le mettant, comme poète tragique, à côté de
+Racine ou de Voltaire? Les hommes sont bien étranges de circonscrire
+volontairement le cercle de leurs plaisirs, et de pousser la cruauté
+jusqu'à se nier eux-mêmes leurs jouissances intérieures. Nous n'avons
+déjà pas trop de grands hommes; et d'ailleurs, on n'élève personne en
+abaissant un rival. Réconcilions donc deux écrivains que la postérité
+semble avoir voulu brouiller, et qui, s'ils eussent été contemporains,
+se seraient admirés et se seraient complus dans la gloire l'un de
+l'autre. Racine et Rousseau sont des modèles que peut-être on
+n'égalera jamais. Etudions-les; voilà l'hommage que leur doivent leurs
+partisans respectifs; et rappelons-nous que le plus grand ennemi de
+notre lyrique, son censeur le plus injuste, a cependant dit de lui,
+dans un de ses momens où la haine n'usurpait pas les droits de la
+vérité:
+
+ «Tu vis sa muse. . . . . . . .
+ Manier d'une main savante,
+ De David la lyre imposante,
+ Et le flageolet de Marot.»
+
+ (_Temple du goût._)
+
+Ce qui distingue surtout Racine et Rousseau de tous les autres poètes,
+c'est qu'ils ont presque toujours cette pureté de style et cette
+finesse de goût qui les rendent classiques, et qui font qu'on peut se
+livrer sans réserve à la lecture de leurs ouvrages. Tous deux ils ont
+écrit avec la correction de Boileau; mais ils avaient de plus
+l'imagination et la sensibilité, que celui-ci n'avait pas. En général
+cependant, si l'on veut une idée juste de la perfection en
+littérature, ce sont ces trois auteurs qu'il faut prendre, et qui,
+chacun dans leur genre, sont placés à la tête des autres écrivains. Ce
+beau triumvirat fera toujours les délices et le désespoir des poètes
+qui écriront après eux.
+
+Puisque j'en suis au chapitre des opinions littéraires, je ne puis
+m'empêcher de dire un mot de cette question oiseuse, et pourtant si
+souvent agitée, de savoir si une _tragédie_ est plus difficile à faire
+qu'une _ode_. Ces discussions, en général, n'ont pas été agitées par
+amour pur des lettres: la jalousie les faisait naître, et la haine les
+dictait. Pour moi qui ne suis point jaloux, et qui ne hais personne,
+puisque je n'ai jamais prétendu être auteur, et que personne ne m'a
+fait de mal, je pourrais me tromper, mais au moins je n'aurai pas
+cherché à me tromper moi-même. Il me semble donc qu'on a trop écrit
+pour la tragédie, et pas assez pour l'ode. En effet, ne pourrait-on
+pas dire en faveur de celle-ci, que les Français ne comptent encore
+qu'un lyrique[6], tandis qu'ils ont plusieurs poètes tragiques? Ne
+pourrait-on pas citer un Lamotte, qui, avec l'esprit seulement, mais
+sans talent, a pourtant laissé une tragédie que l'on revoit encore
+avec plaisir, tandis que de son énorme volume d'odes, pas une ne lui a
+survécu? Ne pourrait-on pas citer Voltaire, dont le recueil en ce
+genre est peut-être plus mauvais encore que celui de Lamotte? Ne
+pourrait-on pas dire enfin que les Anglais n'ont que Cowley[7], qui
+même n'est pas très estimé parmi eux, et que leurs richesses lyriques
+se bornent presque à la seule ode de Dryden sur la fête d'Alexandre?
+Que conclure de tout cela? que l'ode est un genre plus difficile; non,
+mais que la perfection en tout l'est infiniment. Me voilà sans doute
+un peu loin d'_Esther_; mais ayant eu Racine et Rousseau à mettre
+plusieurs fois en parallèle, j'ai été charmé qu'on ne pût se méprendre
+sur mes vrais sentimens. Je reviens à mon sujet.
+
+ [6] La perfection même que l'on s'obstine à refuser à Rousseau,
+ ne serait qu'une raison de plus pour croire à la difficulté de ce
+ genre.
+
+ [7] Voyez les _Leçons_ du docteur Blair _sur la Littérature_, à
+ la fin de l'article du _Poème lyrique_, tom. III, pag. 145.
+
+En poursuivant nos remarques sur _Esther_, les vers suivans me
+semblent dignes d'être cités:
+
+ Toi qui, d'un même joug souffrant l'oppression,
+ M'aidais à soupirer les malheurs de Sion.
+
+_Aider à soupirer les malheurs_, est une expression infiniment
+poétique, pour dire, _aider à supporter le chagrin que causent les
+malheurs_. Je l'ai rencontrée rarement dans d'autres tragédies, et je
+crois qu'elle est du nombre de celles qui s'emploient plus
+particulièrement dans des sujets de sainteté. Il en est de même des
+expressions suivantes:
+
+ Dieu tient le cœur des rois entre ses mains puissantes.
+
+La phrase plus ordinairement employée est _tenir dans ses mains_, et
+_avoir entre les mains_; ce qui ne signifie pas toujours la même
+chose. Mais il est des occasions, comme dans ce vers de Racine, où
+l'une et l'autre manière de parler s'emploient et sont synonymes:
+
+ Un mot de votre bouche, en terminant mes peines,
+ Peut rendre Esther heureuse, entre toutes les reines.
+
+L'expression _entre toutes les reines_ est une expression empruntée de
+l'écriture sainte, et devrait signifier _seule entre toutes les
+reines_, dans la même acception que Racine lui donne plus bas, lorsque
+Zarès dit à Aman:
+
+ Seul entre tous les grands, par la reine invité,
+
+Mais il est visible que, dans le premier exemple, cette expression
+doit signifier _plus heureuse que toutes les reines_; car elle n'est
+plus en concurrence avec personne, puisqu'elle l'a déjà emporté sur
+toutes ses rivales; et sûrement elle ne veut pas dire qu'elle désire
+être la seule heureuse de toutes les reines: cela serait cruel. Je
+crois donc l'expression de Racine peu juste dans cet endroit.
+
+ Un roi sage.....
+
+ . . . . . . . . . . . . . . . . . .
+ Est le plus beau présent des cieux:
+ La veuve en sa défense espère;
+ De l'orphelin il est le père,
+ Et les larmes du juste implorant son appui,
+ Sont précieuses devant lui.
+
+Cette expression charmante, de _larmes précieuses devant lui_, qui
+paraît aussi être consacrée à la poésie sainte, a été employée par
+Rousseau. Il a dit dans sa VIe _Ode sacrée_:
+
+ Mais l'humble ressent son appui (_du roi juste_),
+ Et les larmes de l'innocence
+ Sont précieuses devant lui.
+
+_Athalie_, _Esther_ et les _Odes sacrées_ de Rousseau sont les trésors
+de ces expressions sublimes et de ces images propres au genre sacré.
+Je ne toucherai pas au premier ouvrage, il y aurait trop à citer; en
+voici quelques exemples tirés des deux derniers:
+
+ Que ma bouche et mon cœur, et tout ce que je suis,
+ Rendent honneur au Dieu qui m'a donné la vie.
+
+Quelle expression que _tout ce que je suis_! et quelle leçon pour ceux
+qui parlent toujours de mon être, d'espace, nager dans l'espace, et
+tout ce froid langage métaphysique!
+
+ Ministre du festin, de grâce, dites-nous,
+ Quel mêts à ce cruel, quel vin préparez-vous?
+
+ 1er ISRAÉLITE.
+
+ Le sang de l'orphelin.
+
+ 2me ISRAÉLITE.
+
+ Les pleurs des misérables.
+
+ 1er ISRAÉLITE.
+
+ Sont ses mêts les plus agréables...
+
+ 2me ISRAÉLITE.
+
+ C'est son breuvage le plus doux.
+
+Le calme, à l'aspect de ces horreurs, serait, il me semble, déplacé
+dans un sujet profane; il faudrait s'émouvoir et employer le langage
+de l'indignation. Ici la tranquillité naît de l'entière confiance dans
+la justice divine, et devient sublime.
+
+ Dieu rejeta sa race,
+ Le retrancha lui-même, et vous mit à sa place.
+
+Les phrases _rejeter sa race_, pour ne le plus protéger; et _le
+retrancha lui-même_, pour le fit mourir, sont de véritables conquêtes
+pour la langue, quoiqu'elles appartiennent particulièrement au langage
+sacré.
+
+C'est par une ellipse à peu près semblable qu'Isaïe a dit:
+
+ »Dereliquerunt Dominum, blasphemaverunt sanctum Israël,
+ abalienati sunt retrorsum.»
+
+ Ils ont abandonné le Seigneur; ils ont blasphémé le saint
+ d'Israël; ils se sont retirés.[8]
+
+ [8] Je me sers de la traduction du P. Berthier.
+
+La phrase _ils se sont retirés_ (abalienati sunt retrorsum), est ici
+pour _abandonner le culte_.
+
+Voici maintenant quelques expressions du même genre, tirées de J.-B.
+Rousseau. Je ne ferai que les indiquer.
+
+ L'ambitieux immodéré,
+ Et des eaux du siècle altéré,
+ N'ose paraître en sa présence.
+
+ (ODE VI, liv. Ier.)
+
+ De ton dieu la haine assoupie,
+ Est prête à s'éveiller sur toi.
+
+ (EPODE, liv. Ier.)
+
+ Tu peux de ta lumière auguste
+ Éclairer les yeux du juste,
+ Rendre sain un cœur dépravé,
+ En cèdre transformer l'arbuste,
+ Et faire un vase élu d'un vase réprouvé.
+
+ (ÉPODE, liv. Ier.)
+
+Tout le monde sent combien cette langue est belle et majestueuse,
+combien ces locutions de _la colère qui s'éveille sur quelqu'un_, _le
+vase élu changé en un vase réprouvé_, _les eaux du siècle_, pour dire
+_les vices_; combien, dis-je, elles sont particulières et inhérentes
+au genre sacré. Je ne prétends pas dire par là qu'il soit impossible
+d'en employer quelques-unes dans les sujets profanes. Depuis quelque
+temps même, rien n'est si commun que de multiplier l'emploi et le sens
+des mots, en transportant, par exemple, des termes d'arts dans des
+sujets littéraires. Ces sortes de néologismes enrichissent une
+langue, et provoquent souvent un nouvel ordre d'idées, en présentant à
+l'esprit des images nouvelles. D'ailleurs, le génie peut tout.
+Poursuivons.
+
+Ce Racine, si doux et si tendre, a souvent des expressions et des
+images aussi sublimes que Corneille. Qu'on lise les vers suivans:
+
+ Et sur mes faibles mains, fondant leur délivrance,
+ Il me fait d'un empire accepter l'espérance.
+
+_Accepter l'espérance d'un empire_ est une expression elliptique de la
+plus grande hardiesse.
+
+ Tu sais combien je hais leurs fêtes criminelles,
+ Et que je mets au rang des profanations,
+ Leur table, leurs festins et leurs libations;
+ Que même cette pompe où je suis condamnée,
+ Ce bandeau dont il faut que je paraisse ornée,
+ Dans ces jours solennels, à l'orgueil dédiés,
+ Seule, et dans le secret je le foule à mes pieds;
+ Qu'à ces vains ornemens, je préfère la cendre,
+ Et n'ai du goût qu'aux pleurs que tu me vois répandre.
+
+Ce morceau nous offre plusieurs remarques à faire. Commençons par
+admirer combien il est hardi de dire, _être condamné à la pompe_. Le
+contraste qui semble exister dans ces deux termes, étonne d'abord;
+mais un moment de réflexion nous fait bientôt sentir toute la justesse
+et la profondeur de l'idée; et de là naît le sublime de l'expression.
+
+Cependant la tirade, en général, n'est pas sans quelques taches. Le
+second vers,
+
+ Et que je mets au rang des profanations,
+
+est un peu lent, à cause de _et que_ qui en retarde trop la marche.
+
+ Seule, et dans le secret je le foule à mes pieds.
+
+Le relatif _le_, dans ce vers, est un peu loin de son substantif.
+Celui-ci,
+
+ Et n'ai de goût qu'aux pleurs que tu me vois répandre,
+
+pèche contre la syntaxe. On ne dit pas, _avoir du goût au spectacle_,
+mais _avoir du goût pour le spectacle_. D'ailleurs, _qu'aux pleurs
+que_ est désagréable. Disons pourtant que, du temps de Racine, il
+était encore assez commun de dire _avoir du goût à quelque chose_,
+comme l'on dit encore, _avoir regret à son argent, à ses plaisirs
+passés_; mais alors le substantif ne doit pas être précédé de
+l'article. Cette faute se rencontre souvent dans les contemporains de
+Racine. Enfin, le vers suivant mérite d'être remarqué.
+
+ Dans ces jours solennels, à l'orgueil dédiés.
+
+L'usage voudrait ici le mot _consacrés_, parce qu'on dit _consacrer
+ses jours à la patrie, à la_ _gloire_, et non pas _dédier ses jours à
+la patrie, à la gloire_. Cependant je suis bien loin de donner cette
+observation pour une critique; je trouve au contraire l'expression
+_dédiés_ fort belle, quoique latine. Quelques critiques ont blâmé
+Malherbe d'avoir dit, dans sa belle ode à Duperrier:
+
+ Le malheur de ta fille, aux enfers descendue,
+ Par un commun trépas, etc.
+
+Je ne crois cependant pas que beaucoup de poètes voulussent répéter
+avec l'abbé Batteux, qu'il nous faut maintenant une circonlocution, et
+dire _le trépas dont personne n'est exempt_[9]. C'est là, au
+contraire, ce qu'il ne nous faut pas; car nous voulons, aussi bien que
+nos pères, des beautés; et la circonlocution ne serait qu'une
+platitude. Que l'on critique ces sortes de licences lorsqu'il n'en
+résulte aucune beauté, la sévérité devient alors justice, parce que la
+licence, dans ce cas, prouve l'ignorance... de la langue ou la
+faiblesse du génie: mais lorsqu'elles servent à donner un tour plus
+vif à l'idée, une plus grande précision au vers, on doit en faire la
+remarque pour ceux qui étudient la langue, mais non pas les proscrire.
+Quel poète, par exemple, sacrifierait à la sévérité grammaticale
+l'expression de Maynard, dans une très-belle Ode trop peu connue.
+
+ Romps tes fers, bien qu'ils soient dorés.
+ Fuis les injustes adorés,
+ Et demeure toi-même à l'exemple du sage.
+
+Et celle-ci, plus belle encore, de J. B. Rousseau:
+
+ Lançant vos traits venimeux,
+ Osez, digne du tonnerre,
+ Attaquer ce que la terre
+ Eut jamais de plus fameux.
+
+ [9] _Principes de littérature_, liv. III, pag. 268.
+
+_Injustes adorés_, pour des _hommes injustes que l'on adore_; _demeure
+toi-même_, pour _garde ton propre caractère_; enfin _dignes du
+tonnerre_, pour _mériter d'être frappés de la foudre_, sont des
+latinismes si l'on veut; mais avant tout, ce sont des beautés, et
+dès-lors précieuses.
+
+Racine dit:
+
+ L'affreux tombeau pour jamais les dévore.
+
+Et ailleurs:
+
+ Souvent avec prudence un outrage enduré
+ Aux honneurs les plus hauts a servi de degré.
+
+_Un tombeau qui dévore_, un _outrage qui sert de degré aux honneurs_,
+sont des hardiesses non seulement permises, mais admirées.
+
+ J'ai foulé sous les pieds, remords, crainte, pudeur.
+
+Ce vers est remarquable par le rapprochement d'une action physique sur
+des êtres moraux. Il n'a cependant rien qui blesse: mais il faut avoir
+un goût bien sûr pour employer ces façons de parler sans tomber dans
+le mauvais goût.
+
+ Ainsi puisse à jamais, contre tes ennemis,
+ Le bruit de ta valeur te servir de barrière!
+
+Il est facile de voir tout ce que la pensée gagne ici par la hardiesse
+de l'expression, et combien l'homme doit être grand, quand le bruit
+seul de son nom en impose à ses ennemis. Ce vers en rappelle un autre
+non moins beau du même auteur:
+
+ Déjà de votre gloire on adorait le bruit.
+
+L'image suivante est remplie d'agrément:
+
+ Il erre à la merci de sa propre inconstance.
+
+Malherbe avait dit, avec assez peu d'élégance, dans sa consolation à
+Charitée:
+
+ Et livriez de si belles choses
+ A la merci de la douleur.
+
+Et dans la première églogue de Segrais, on trouve deux vers charmans:
+
+ Errant à la merci de ses inquiétudes,
+ Sa douleur l'entraînait aux noires solitudes.
+
+Les poètes se rencontrent tous les jours; et il y a grande apparence
+que Segrais n'a pas plus copié Malherbe, que Racine n'a copié l'un et
+l'autre.
+
+Le vers suivant est d'une grande force, et renferme le mot _regorger_,
+dans une acception que le style noble admet rarement.
+
+ On verra. . . . . . . . . . . . . . . . . .
+ . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . .
+ Le sang de vos sujets regorger jusqu'à vous.
+
+La phrase est parfaitement grammaticale, le verbe _regorger_ est un
+verbe neutre, et se construit aussi avec le régime simple. Ainsi on
+peut dire: _Ces masses de pierres jetées dans ce bassin ont fait
+regorger l'eau_[10]. Cependant le mot _regorger_ s'emploie plus
+souvent au figuré, et alors il exige un régime composé. Ainsi, on dit:
+_regorger d'or, regorger de sang_. En poésie, on a recours le plus
+souvent aux sens figurés des mots pour les ennoblir; ici, au
+contraire, Racine rétablit le sens propre d'un mot peu usité, et sait
+encore par-là lui donner plus de force. C'est que Racine, outre son
+génie, avait une parfaite connaissance de sa langue, étude trop
+négligée par les jeunes littérateurs.
+
+ [10] _Dict. de l'Acad._
+
+Hydaspe dit à Aman:
+
+ L'heureux Aman a-t-il quelques secrets ennuis?
+
+ AMAN.
+
+ Peux-tu le demander, dans la place où je suis?
+
+Ce trait est profond et digne de Corneille. Cependant, il eût
+peut-être fallu que le dernier hémistiche fût plus détaché du premier
+pour présenter l'idée d'une manière plus frappante.
+
+Rien n'est plus brillant en poésie que les gradations; mais elles
+demandent un art extrême. Il faut toujours observer la règle de cette
+figure, qui exige que le trait qui suit l'emporte de beaucoup pour la
+force, sur celui qui le précède, et que le dernier enfin les efface
+tous. Racine nous en offre un modèle dans ces vers du rôle d'Aman:
+
+ Mardochée est coupable; et que faut-il de plus?
+ Je prévins donc contre eux l'esprit d'Assuérus;
+ J'inventai des couleurs, j'armai la calomnie;
+ J'intéressai sa gloire, il trembla pour sa vie.
+
+Quelle vivacité dans ces deux derniers vers! quels coups redoublés! et
+comme ils sont bien terminés par le plus terrible: _il trembla pour sa
+vie!_
+
+ Nulle paix pour l'impie; il la cherche, elle fuit.
+
+Ce vers vole presqu'aussi vîte que la pensée. Maynard, dans l'Ode dont
+j'ai parlé plus haut, a un trait d'une rapidité aussi sublime. Il dit
+à Alcippe:
+
+ La cour méprise ton encens;
+ Ton rival monte, et tu descends.
+
+M. l'abbé d'Olivet[11], au sujet du vers de Racine, fait une remarque
+de grammaire bien importante; il dit: «Je doute que le pronom relatif
+_la_, puisse être mis après _nulle paix_»; et il s'appuie de cette
+règle de Vaugelas «qu'on ne doit pas mettre de relatif après un nom
+sans article.» Cependant il n'admet cette règle que pour le relatif
+_le_, et non pas pour le relatif _qui_. Dans la phrase, _il la
+cherche_, le _la_ semble en effet dire _il cherche nulle paix_,
+puisque ces deux mots ne font qu'un sens et sont inséparables. Pascal,
+dans ses _Lettres provinciales_, l'ouvrage le plus pur de la langue
+française, a fait aussi la même faute. On lit dans sa VIIe lettre
+(édit. 1766, vol. _in_-12, pag. 97): «Et ce n'a pas été sans raison.
+La voici.--Je la sais bien, lui dis-je.» Pour pouvoir dire, _la voici,
+je la sais_, il aurait fallu qu'il y eût _et ce n'a pas été sans une
+bonne raison_, ou une phrase équivalente, dans laquelle le substantif
+fut précédé d'un article.
+
+ [11] Voyez pag. 253 de ses _Remarques sur Racine_, insérées dans
+ le volume intitulé, _Remarques sur la langue française_, par M.
+ l'abbé d'Olivet; chez Barbou, édit. de 1783, vol. _in_-12.
+
+Là où l'on aime à trouver surtout Racine, c'est dans ces images
+gracieuses, où son imagination féconde s'est plu à embellir une
+expression peu noble, à enrichir d'un mot créé une idée sans cela trop
+commune, enfin à métamorphoser, pour ainsi dire tous les objets sur
+lesquels elle promène ses regards. Citons-en quelques exemples.
+
+ L'une d'un sang fameux vantait les avantages;
+ L'autre, pour se parer de superbes atours,
+ Des plus adroites mains empruntait le secours.
+
+Ces deux derniers vers n'avaient assurément qu'une idée bien commune à
+exprimer; mais comme tout est embelli par le charme du style!
+
+ Je ne trouve qu'en vous je ne sais quelle grâce.
+
+Le terme de _je ne sais quoi_ semblait appartenir à la familiarité de
+la conversation ou de la comédie; cependant, dans le vers cité, il
+paraît être placé si naturellement, que l'élégance, loin d'en être
+blessée, en contracte un air de naturel, qui ajoute ici au mérite de
+l'expression, parce que ce naturel sied à merveille au langage d'un
+amant. Aman dit ailleurs, d'une manière aussi heureuse:
+
+ Un je ne sais quel trouble empoisonne ma joie.
+
+Tout le monde a cité ces vers où les exemples de mots communs,
+ennoblis par notre poète, sont frappans:
+
+ Baiser avec respect le pavé de tes temples.
+
+Et celui-ci, dans _Athalie_:
+
+ Ai-je besoin du sang des boucs et des génisses?
+
+En voici un où cette hardiesse n'a pas été heureuse.
+
+Racine fait dire à une Israélite:
+
+ Mes sœurs, j'entends du bruit dans la chambre prochaine.
+
+Ce vers pèche par trop de familiarité. Le mot _chambre_ surtout est
+choquant. Mais la phrase _payer avec usure_, qui est du nombre de
+celles que l'on appelle des phrases faites, et par conséquent
+appartenant au langage familier, a été employée avec beaucoup de
+bonheur par Racine, dans le vers suivant:
+
+ Babylone paya nos pleurs avec usure.
+
+Le vers est noble, et la phrase _payer avec usure_, loin de paraître
+basse, ajoute même à l'énergie.
+
+Rien n'est plus gracieux que les images suivantes. En parlant de
+jeunes filles emmenées en captivité, _Esther_ dit:
+
+ Jeunes et tendres fleurs par le sort agitées,
+ Sous un ciel étranger, comme moi transportées,
+ Dans un lieu séparé de profanes témoins,
+ Je mets à les former mon étude et mes soins.
+
+Cette image nous intéresse à la fois, nous émeut de compassion. On ne
+saurait mieux peindre la situation de jeunes filles sans soutien,
+jetées au milieu d'une nation qui leur est étrangère.
+
+ Ma vie à peine a commencé d'éclore,
+ Je tomberai comme une fleur
+ Qui n'a vu qu'une aurore.
+ Hélas! si jeune encore,
+ Par quel crime ai-je pu mériter mon malheur?
+
+Il est impossible de lire rien de plus parfait; toutes ces images sont
+fraîches, gracieuses et touchantes dans la bouche de jeunes filles.
+
+ Ma vie à peine a commencé d'éclore,
+
+est de l'imagination la plus aimable et la plus riante.
+
+Aman veut demander à Hydaspe quelle protection Mardochée peut avoir à
+la cour. Un autre poète aurait fait de cette idée un vers qui n'eût
+été ni bon ni mauvais; mais Racine a dit:
+
+ Sur quel roseau fragile a-t-il mis son appui?
+
+Et ailleurs, Hydaspe, pour demander à Aman qui jamais fut plus heureux
+que lui, dit:
+
+ Eh! qui jamais du ciel eut des regards plus doux?
+
+Toujours des images! et voilà ce qui distingue particulièrement la
+langue de Racine. Lorsqu'il a de belles idées à exprimer, quelque
+long récit à faire, ou des passions à traiter, il est impossible, en
+exceptant cependant l'amour, que d'autres poètes puissent approcher de
+lui, ou même qu'ils parviennent quelquefois à l'égaler; mais quand il
+faut substituer une image à l'idée simple, dire une chose que tout le
+monde a dite, son heureuse imagination laisse bien loin tous ses
+rivaux.
+
+Citons un des tableaux les plus agréables qui se trouve dans _Esther_:
+
+ Tous ses jours paraissent charmans:
+ L'or éclate en ses vêtemens;
+ Son orgueil est sans borne, ainsi que ses richesses;
+ Jamais l'air n'est troublé de ses gémissemens;
+ Il s'endort, il s'éveille au son des instrumens;
+ Son cœur nage dans la molesse.
+ Pour comble de prospérité,
+ Il espère revivre en sa postérité;
+ Et d'enfans à sa table une riante troupe
+ Semble boire avec lui la joie à pleine coupe.
+
+Toujours cette manie du poète de donner à chaque idée l'expression et
+l'harmonie qui lui est propre. Quel calme dans ce vers:
+
+ Jamais l'air n'est troublé de ses gémissemens.
+
+Et cet _il s'endort_ qui coupe le vers, avec quel art il peint, par sa
+chûte lourde, l'accablement du sommeil! Je n'ai pas besoin d'avertir
+combien est belle l'image qui termine le morceau, et combien est
+hardie l'expression de _boire la joie à pleine coupe_.
+
+Voyons encore Rousseau, avec son énergie et son feu ordinaires,
+exprimant les mêmes images:
+
+ Cette mer d'abondance où leur âme se noie,
+ Ne craint ni les écueils, ni les vents rigoureux:
+ Ils ne partagent point nos fléaux douloureux;
+ Ils marchent sur les fleurs, ils nagent dans la joie;
+ Le sort n'ose changer pour eux.
+
+On voit tout de suite, comme dans le premier exemple, l'imagination
+créatrice et le pinceau du grand maître; et l'on aime, après avoir
+admiré les vers de Racine cités plus haut, à payer un juste tribut
+d'éloge à ceux-ci:
+
+ Cette mer d'abondance où leur âme se noie,
+
+qui est magnifique, ainsi que le dernier,
+
+ Le sort n'ose changer pour eux.
+
+_Le sort qui n'ose changer_, est de la plus grande force.
+
+Pourquoi si peu de poètes ont-ils été doués de cette sensibilité
+profonde, si nécessaire à celui qui veut traiter tour à tour les
+douceurs et les emportemens de l'amour? Pourquoi n'a-t-on recours le
+plus souvent qu'au seul Racine, quand on parle de cette passion? Et je
+ne dis pas cela des poètes tragiques seulement, mais encore de presque
+tous ceux qui ont écrit dans les autres genres; cependant, ils se
+disent tous inspirés par la sensibilité et par l'amour. Ce moyen est
+si sûr pour plaire, qu'on ne pense pas à l'impossibilité qu'il y a
+d'en imposer au cœur. Qu'est-il arrivé? c'est que la plupart des
+poètes ont rempli leurs ouvrages de définitions de ces sentimens, et
+que très-peu les font reconnaître au langage qui leur est propre. Ils
+n'en eussent pas parlé ainsi, s'ils en avaient réellement été
+pénétrés, car ils auraient su qu'il est certaines affections de l'âme
+dont les définitions sont aussi inutiles qu'impossibles à faire, parce
+qu'elles ne sont comprises de personne. L'homme qui n'aura point connu
+cette passion, ne vous entendra pas; et vous ne pourrez jamais la
+rendre que faiblement à celui qui l'aura éprouvée. En effet, est-il
+rien de plus ridicule que de vouloir définir l'amour, la sensibilité,
+la tendresse? Leurs nuances fines et imperceptibles se font sentir;
+mais elles échappent, lorsqu'on veut les saisir; et il en sera
+toujours d'elles comme du plus grand nombre des choses; on dira plutôt
+ce qu'elles ne sont pas que ce qu'elles sont. Un amant a-t-il jamais
+cherché à expliquer la passion qui le tourmente? non, il en est
+incapable; les idées, les mots, tout lui manque. Il pense à celle
+qu'il aime; c'est là tout ce qu'il peut dire; il est condamné à
+renfermer sa passion au-dedans de lui-même, ou à ne la manifester que
+par la joie, la tristesse, le dépit, le chagrin, et d'autres mouvemens
+semblables et passagers. L'amour n'a pas permis que son secret fût
+révélé; l'homme ne le possède qu'avec l'impossibilité de le divulguer,
+et il en perd le souvenir au moment où sa passion cesse, car ce secret
+n'est jamais que l'amour même. Voilà ce que les Corneille semblent
+n'avoir pas senti, lorsqu'ils ont mis dans la bouche de leurs amantes
+ces maximes d'amour, si froides et si éloignées de la nature. Dans
+Racine au contraire, Hermione, Roxane, ne me débitent aucune sentence,
+ne cherchent point à me faire comprendre qu'elles aiment par des
+définitions ou par des raisonnemens. Mais je les vois tour-à-tour
+accabler leurs amans de reproches et s'efforcer de les attendrir,
+prendre la résolution de les abandonner et les chercher partout,
+vouloir bannir leur image de leur cœur et parler sans cesse d'eux.
+C'est alors que je reconnais l'amour et que je m'intéresse à ceux qui
+l'éprouvent, parce que je ne doute plus que cette passion ne les
+tyrannise. Mais quel cœur il faut avoir pour cela, et quelle
+irritabilité dans l'imagination, pour être frappé de tout et pour
+pouvoir tout exprimer! Ce devait sans doute être une âme de feu que
+celle d'où sont partis les emportemens de Roxane, les reproches amers
+d'Hermione, les douces plaintes de Bérénice, et les fureurs de
+Phèdre. Aussi, si quelques anciens ont peint l'amour avec la même
+force que Racine, il n'y a ni anciens ni modernes qui puissent jamais
+être mis au-dessus de lui; il semble qu'en parlant d'_Esther_, l'éloge
+de cette partie du talent de ce grand poète ne dût pas y trouver
+place. En effet, on avait demandé à Racine une pièce sans amour, il le
+promit; mais fut-il en état de tenir parole? et dépendait-il de lui
+qu'on ne reconnût, même dans ce sujet sacré, la plume brûlante qui
+avait exprimé tous les mouvemens de l'amour? car, qu'est-ce que
+l'amour, si ceci n'en est point?
+
+ Croyez-moi, chère Esther, ce sceptre, cet empire,
+ Et ces profonds respects que la terreur inspire,
+ A leur pompeux éclat mêlent peu de douceur,
+ Et fatiguent souvent leur triste possesseur.
+ Je ne trouve qu'en vous je ne sais quelle grâce
+ Qui me charme toujours, et jamais ne me lasse.
+ De l'aimable vertu doux et puissans attraits!
+ Tout respire en Esther l'innocence et la paix;
+ Du chagrin le plus noir, elle écarte les ombres,
+ Et fait des jours sereins de mes jours les plus sombres.
+ Que dis-je! sur ce trône, assis auprès de vous,
+ Des astres ennemis j'en crains moins le courroux,
+ Et crois que votre front prête à mon diadême
+ Un éclat qui le rend respectable aux dieux même.
+ Osez donc me répondre, et ne me cachez pas
+ Quel sujet important conduit ici vos pas,
+ Quel intérêt, quels soins vous agitent, vous pressent.
+ Je vois qu'en m'écoutant, vos yeux au ciel s'adressent.
+ Parlez: de vos désirs le succès est certain,
+ Si ce succès dépend d'une mortelle main.
+
+Sans doute, celui qui parlait ainsi était inspiré par l'amour.
+Assuérus n'est content que lorsqu'il est auprès d'_Esther_; il
+voudrait pouvoir ne la jamais quitter: à son aspect, le chagrin fait
+place au plaisir; assis à côté d'elle, il ne craint plus ni les astres
+ennemis, ni les dieux; il est attentif à ses moindres mouvemens; il la
+presse, il la supplie de lui révéler son secret. Il la voit lever les
+yeux au ciel; l'inquiétude s'empare de son esprit, il ne se possède
+plus; et il finit par lui dire en amant aveugle, sans savoir ce
+qu'elle exigera:
+
+ De vos désirs le succès est certain,
+ Si ce succès dépend d'une mortelle main.
+
+Voilà le véritable langage de la passion. Et quelle diction! quelle
+énergie dans ces vers!
+
+ Ce sceptre et cet empire
+ A leur pompeux éclat mêlent peu de douceur,
+ Et fatiguent souvent leur triste possesseur.
+
+Et quel charme dans les deux suivans!
+
+ Du chagrin le plus noir elle écarte les ombres,
+ Et fait des jours sereins de mes jours les plus sombres.
+
+Rien n'est plus dans le caractère de la passion que ces sortes de
+répétitions, ni plus agréable que ces oppositions de mots, comme
+_sereins_ et _sombres_ qui se trouvent dans le même vers. C'est là ce
+qui fait la beauté de ce vers de Virgile:
+
+ Te, veniente die, te, decedente, canebat.
+
+Quelques taches légères s'aperçoivent pourtant dans ce beau morceau.
+Les critiques ressemblent à ceux qui examinent de grands tableaux
+d'histoire, une loupe à la main. Les défauts qu'ils aperçoivent au
+moyen de leur vue artificielle, disparaissent lorsqu'on examine
+l'ensemble du tableau, mais n'en sont pas moins des défauts. Au reste,
+cette loupe est plus nécessaire pour Racine que pour tout autre; et
+puisque nous avons tant fait que de nous en servir, profitons-en pour
+découvrir encore quelques petites imperfections.
+
+ Croyez-moi, chère Esther, ce sceptre, cet empire,
+ Et ces profonds respects que la terreur inspire,
+ A leur pompeux éclat mêlent peu de douceur,
+ Et fatiguent souvent leur triste possesseur.
+
+Il y a ici une petite faute, parce que des trois nominatifs qui
+régissent la même phrase, il y en a un qui ne peut point la régir.
+Dégageons ces vers de la tournure poétique, et nous aurons, _ce
+sceptre, cet empire et ces profonds respects fatiguent leur
+possesseur_. On conçoit bien le _possesseur d'un sceptre, d'un
+empire_, mais non pas le _possesseur de respects_. On est _l'objet de
+profonds_ _respects_, on n'en n'est pas le _possesseur_. Plus loin on
+trouve ces vers:
+
+ Que dis-je! sur ce trône assis auprès de vous,
+ Des astres ennemis j'en crains moins le courroux.
+
+Le relatif _en_ signifie ici _à cause de cela, de cette circonstance_,
+et devrait se trouver ainsi à côté de la phrase à laquelle il se
+rapporte, _assis auprès de vous, j'en crains moins le courroux des
+astres ennemis_. Mais étant placé immédiatement après _des astres
+ennemis_, on est tenté de rapporter cet _en_ à ces _astres_: ce qui
+deviendrait alors une véritable faute, au lieu que ce n'est ici qu'une
+petite négligence; d'ailleurs, je crois ce _en_ très-nécessaire, parce
+qu'il revient sur l'idée principale qui occupe Assuérus, et il eût été
+moins bien de dire:
+
+ Que dis-je! sur ce trône assis auprès de vous,
+ Des astres ennemis je crains moins le courroux.
+
+Racan, dans ces belles stances à Tircis, fait la faute que semblait
+faire Racine; il dit:
+
+ Et voit enfin le lièvre après toutes ses ruses,
+ Du lieu de sa retraite en faire son tombeau.
+
+Le _en_ est ici visiblement inutile. Puisque le substantif est
+exprimé, le pronom ne tient la place de rien, et par conséquent est de
+trop.
+
+Citons encore quelques-uns de ces vers qui n'ont point été faits par
+Racine, mais qui se sont trouvés faits chez lui, et qui se sont
+élancés du fond de son âme.
+
+ Demain, quand le soleil ramènera le jour,
+ Contente de périr, s'il faut que je périsse,
+ J'irai pour mon pays m'offrir en sacrifice.
+
+Cette répétition du mot _périr_ rend le second vers doux et touchant.
+Les sentimens vifs et les passions aiment en général à revenir sur les
+mêmes mots, parce que l'âme est toujours obsédée de la même pensée.
+
+Virgile, qui se présente si naturellement à l'esprit lorsqu'on parle
+de Racine, dit dans une de ses églogues:
+
+ Occidet et serpens, et fallax herba veneni
+ Occidet.
+
+On voit ici l'espérance qui se complaît dans l'idée de voir mourir les
+serpens et les herbes venimeuses, et qui répète avec complaisance le
+mot _mourir_ (OCCIDET).
+
+Voici quelques exemples encore du même genre:
+
+ Ma prompte obéissance
+ Va d'un roi redoutable affronter la punissance.
+ C'est pour toi que je marche, accompagne mes pas
+ Devant ce fier lion qui ne te connaît pas.
+
+Cette image du lion est noble, sans être recherchée, parce qu'elle est
+naturelle à une personne de qui la terreur s'est emparée. On la trouve
+aussi dans la Bible: mais ce qui ne s'y trouve pas, c'est cet
+hémistiche, _qui ne te connaît pas_, dont la simplicité est si
+touchante.
+
+Le dialogue de Racine offre souvent de ces réponses d'une concision
+élégante, et si rare lorsqu'on est restreint dans les bornes étroites
+d'un seul vers. Assuérus demande à Asaph:
+
+ Quel honneur pour sa foi, quel prix a-t-il reçu?
+
+ ASAPH.
+
+ On lui promit beaucoup; c'est tout ce que j'ai su.
+
+Et plus loin, Assuérus lui demande
+
+ Vit-il encore?
+
+ ASAPH.
+
+ Il voit l'astre qui vous éclaire.
+
+Ce genre de beauté est peut-être plus difficile à atteindre que
+beaucoup d'autres qui semblent l'être davantage.
+
+La répétition du même mot dans le vers, ajoute souvent aussi à la
+majesté et à la force, comme dans ces exemples:
+
+ Descends, tel qu'autrefois la mer te vit descendre..
+
+Ailleurs:
+
+ Et détestés partout, détestent tout le monde.
+
+Ailleurs encore,
+
+ Et je dois d'autant moins oublier sa vertu,
+ Qu'elle-même s'oublie..........
+
+En général cependant, on doit être sobre de cette figure; mais bien
+employée, elle est d'un excellent effet. Dans le premier exemple
+surtout:
+
+ Descends, tel qu'autrefois la mer te vit descendre.
+
+Elle donne une grande majesté au vers; car, outre l'agrément de la
+répétition, il renferme encore une espèce de comparaison qui en
+augmente la beauté. Malherbe, qui avait une critique saine et une
+oreille délicate en poésie, affectionnait ces répétitions de mots. On
+en trouve des exemples fréquens et quelquefois heureux dans ses
+poésies. En voici un tiré de son _Ode à Louis_ XIII:
+
+ Donne le dernier coup à la dernière tête
+ De la rébellion.
+
+Et ailleurs:
+
+ Est le premier essai de tes premières armes.
+
+Nous avons dit combien le style de Racine était toujours pur. Jamais
+on ne voit, dans ses ouvrages, qu'il se soit laissé éblouir par le
+brillant d'une figure; et s'il en emploie quelqu'une, c'est qu'elle
+est dans la nature de la situation; et loin d'être un défaut, elle ne
+peut alors être qu'une beauté. L'antithèse, par exemple, dans ce vers
+d'Assuérus, n'a rien assurément qui puisse choquer. Il dit à
+Mardochée:
+
+ Je te donne d'Aman les biens et la puissance:
+ Possède justement son injuste opulence.
+
+L'éclat de l'antithèse n'est point ici un faux éclat, parce qu'elle
+sert à nous développer mieux ce que veut dire Assuérus. Au lieu donc
+d'être un jeu d'esprit, les deux mots qui sont mis en opposition,
+deviennent comme la mesure l'un de l'autre, et nous donnent par-là
+celle de la justesse et de la latitude de l'idée. C'est aussi ce qui
+fait la beauté de cette figure, dans ces vers de Rousseau:
+
+ Et les soins mortels de ma vie,
+ De l'immortalité seront récompensés.
+
+et ces autres vers si fameux:
+
+ Le temps, cette image mobile
+ De l'immobile éternité.
+
+Dans tous ces exemples, l'antithèse ajoute à la pensée, ou plutôt
+n'est que la pensée même. Remarquons qu'_injuste opulence_, dans
+Racine, est encore un latinisme, mais je me garderai bien de le
+critiquer.
+
+Me serait-il permis, après avoir épuisé tous les termes de
+l'admiration, de présenter maintenant quelques critiques. J'en ai dit
+assez, sans doute, pour qu'on ne puisse pas suspecter mon
+enthousiasme; et d'ailleurs, le chapitre des fautes est si court dans
+notre poète, et le mot de Voltaire, qui voulait écrire _beau,
+très-beau_, au bas de toutes les pages de Racine, est si vrai, que, me
+bornant à _Esther_ seule, ma tâche sera légère. Cependant si quelqu'un
+se plaignait encore, malgré cela, de mes notes, je lui dirais de ne
+s'en prendre qu'à Racine lui-même; car nous devenons, en le lisant,
+comme ces sybarites délicats, qui toujours voluptueusement couchés sur
+des duvets de fleurs, finissaient par se sentir blessés d'une feuille
+de rose pliée en deux.
+
+On a repris, avec bien de la rigueur, le grand lyrique français, pour
+avoir dit: _Jusques à quand honorerons-nous tes autels? réside le
+solide honneur et la terrestre masse_. Ces observations étaient
+justes; mais il me semble qu'on leur a donné une importance que
+d'aussi petites fautes ne pouvaient mériter. L'injustice consiste
+principalement à tirer de pareilles inadvertances, qui pourtant sont
+fort rares dans ce poète, des jugemens généraux sur le mérite de ses
+productions. Il n'est pas d'ouvrages en vers où l'on ne peut
+recueillir beaucoup de ces négligences, qu'il est presqu'impossible
+d'éviter dans un poème aussi difficile que _l'ode_ ou la _tragédie_;
+et pour s'en convaincre, l'on devrait se rappeler que l'harmonieux
+Racine, dans sa seule pièce d'_Esther_, à laisser échapper
+
+ Cieux! l'éclairerez-vous cet horrible carnage?
+
+ Toute pleine du feu de tant de saints prophètes.
+
+ Aux plus affreux excès son inconstance passe.
+
+ Et faire à son aspect que tout genou fléchisse.
+ Sortez tous.
+
+ D'un souffle l'Aquilon écarte les nuages,
+ Et chasse au loin la foudre et les orages.
+ Un roi sage, ennemi du langage menteur, etc.
+
+ De ma fatale erreur répareront l'injure.
+
+Ces vers sont pour le moins aussi mauvais et aussi durs que ceux que
+l'on a reprochés à Rousseau. Mais les remarque-t-on au milieu des
+beautés dans lesquelles ils sont comme noyés? Tout cela donc est bien
+peu de chose et mérite à peine qu'on s'y arrête. Venons à des
+observations plus importantes: les vers suivans nous en offrent
+quelques unes:
+
+ Tel qu'un ruisseau docile
+ Obéit à la main qui détourne son cours,
+ Et laissant de ses eaux partager le secours,
+ Va rendre un champ fertile;
+ Dieu de nos volontés, arbitre souverain,
+ Le cœur des rois est ainsi dans ta main.
+
+Les quatre premiers vers sont parfaits, mais la similitude est mal
+énoncée, ou plutôt il n'y a pas de similitude du tout; car on peut
+bien dire: _De même que les ressorts de cette machine obéissent à ma
+main, ainsi ces chevaux obéissent à la main qui les guide_. Mais la
+phrase n'aurait aucun sens s'il y avait: _ces chevaux obéissent à la
+main qui les guide, comme ces ressorts sont dans ma main_. Pour qu'il
+y ait similitude, il faut que les deux objets comparés soient dans les
+mêmes attitudes, par rapport aux choses auxquelles ils sont liés.
+
+Or, Racine pèche visiblement ici contre cette règle; car, dans le
+premier membre de sa composition, _le cheval obéit à la main_; et dans
+le second, _le cœur des rois est dans la main de Dieu_.
+
+ Sur le point que la vie
+ Par mes propres sujets m'allait être ravie.
+
+_Sur le point que_, n'est pas français. _Sur le point_ régit toujours
+la préposition _de_ suivie d'un infinitif. Aussi on ne dit pas _je
+suis sur le point que je vais partir, sur le point que cette dignité
+allait m'être conférée_: mais _sur le point de partir, d'obtenir cette
+dignité_. Au reste, cette phrase ne peut aucunement trouver place ici.
+Il aurait fallu, _au moment où la vie_, etc.
+
+Elise dit à Esther:
+
+ Au bruit de votre mort, justement éplorée,
+ Du reste des humains je vivais séparée.
+
+Il me semble que _justement éplorée_ est froid et languissant, et
+qu'Elise, dans l'ivresse de la joie, racontant ce qui s'était passé,
+eût dû parler avec plus de feu, et non pas motiver une douleur que
+l'on conçoit aisément dans une femme qui perdait son amie. Je crois
+remarquer une faute à peu près semblable dans le vers suivant, où
+Assuérus voyant Esther tomber entre les bras de ses femmes, dit:
+
+ Dieu puissant! quelle étrange pâleur,
+ De son teint tout-à-coup efface la couleur!
+
+Ce mot _étrange_ me paraît encore déplacé, parce qu'il est peu
+naturel. Le premier mouvement d'Assuérus doit être de dire tout de
+suite, _Dieu puissant! quelle pâleur_, etc.
+
+ Détourne, roi puissant, détourne tes oreilles
+ De tout conseil barbare et mensonger.
+
+_Oreilles_ au pluriel n'est ordinairement pas du style noble, surtout
+lorsqu'il vient seul et sans être accompagné d'une figure. Dans ces
+vers du rôle de Mardochée, par exemple:
+
+ Et s'il faut que sa voix frappe en vain vos oreilles,
+ Nous n'en verrons pas moins éclater ses merveilles.
+
+Ce même mot n'a rien qui choque, parce qu'il est préparé par l'image
+de la voix qui frappe. Cependant, je crois qu'il est mieux encore,
+quand il est employé au singulier, comme dans Iphigénie en Aulide:
+
+ Oui, c'est Agamemnon, c'est ton roi qui t'éveille,
+ Viens, reconnais la voix qui frappe ton oreille.
+
+Cette remarque devient plus pénible, lorsqu'on parle de
+l'Être-suprême, et qu'on l'envisage sous la figure humaine. Alors, si
+l'on veut nommer quelque partie du corps, on ne doit presque jamais
+parler qu'au singulier. Ainsi l'on dit, _la main de Dieu m'a soutenu_,
+et non pas _les mains de Dieu_: _le doigt de Dieu m'a guidé_, et non
+pas _les doigts de Dieu_.
+
+Cette raison semble être fondée sur la conscience que nous avons tous
+de la force de Dieu, qui n'a pas besoin de moyens compliqués pour
+exécuter ses desseins, parce que cela prouverait effort, et que tout
+n'est qu'un jeu pour sa puissance infinie.
+
+ Quel profane en ces lieux s'ose avancer vers nous?
+
+_S'ose avancer_, pour _ose s'avancer_, serait une faute maintenant;
+mais du temps de Racine, non-seulement cela n'en était pas une, mais
+cette manière de s'exprimer était préférée à la moderne. Il y a plus
+de grâce, ce me semble, en cette transposition, puisque l'usage
+l'autorise, dit Vaugelas dans ses Remarques[12]: «C'est pourquoi il
+préfère _je ne le veux pas faire_; à _je ne veux pas le faire_. Tous
+les bons auteurs du siécle de Louis XIV écrivent presque toujours
+ainsi. Pascal[13], dans sa Xe _Lettre provinciale_, dit: «Je
+l'entendis bien, car il m'avait déjà appris de quoi le confesseur _se
+doit contenter_ pour juger de ce regret.» Et Bossuet de même, dans son
+_Discours sur l'Histoire universelle_[14]: «Les sens nous gouvernent
+trop, et notre imagination, qui _se veut mêler_ dans toutes nos
+pensées, ne nous permet pas toujours de nous arrêter sur une lumière
+si pure.» Thomas Corneille ne veut pas qu'on en fasse, comme Vaugelas,
+une règle générale; mais que, dans ce cas, ce soit l'oreille qui
+décide. Cependant il observe fort bien qu'il est des occasions où l'on
+ne peut mettre l'un pour l'autre, et où la construction grammaticale
+exige absolument que le pronom soit auprès de l'infinitif, comme dans
+cette phrase: il _se vint justifier_ et répondre aux accusations qu'on
+lui avait faites. «La raison est, dit Corneille, que ces premiers
+mots, il _se vint répondre_ qui est mal, parce que le pronom _se_ y
+est superflu, comme on y trouve il _se vint justifier_ qui est bien,
+parce que le pronom _se_ y est gouverné par _justifier_. On connaît
+par là que la transposition du pronom personnel _se_ est vicieuse, et
+qu'il faut dire: _il vint se justifier_ et répondre aux accusations;
+et auquel cas _il vint_ fait une construction correcte, et s'accommode
+aussi bien avec _répondre_ qu'avec _se justifier_.» Il pourrait encore
+résulter un autre inconvénient d'éloigner le pronom de l'infinitif:
+c'est de changer entièrement le sens par cette transposition. Dans
+cette phrase, par exemple, _il vit s'ouvrir la porte_: que l'on sépare
+le pronom _se_ de l'infinitif, on aura _il se vit ouvrir_ la porte, ce
+qui veut dire toute autre chose. J'ai allongé cet article, parce que
+M. l'abbé d'Olivet, dont l'autorité est d'un grand poids, semble
+pencher pour la plus ancienne de ces deux manières de parler[15], et
+qu'il m'a paru qu'en l'employant, on risquait souvent de tomber dans
+les fautes dont on vient de parler, principalement dans celle relevée
+par Corneille.
+
+ Et veulent qu'aujourd'hui un même coup mortel
+ Abolisse ton nom, ton peuple et ton autel.
+
+ [12] Tom. II, pag. 304, édit. 1783, qui renferme les Notes de
+ Patru et de Corneille.
+
+ [13] Pag. 143, édit. 1766, in-12.
+
+ [14] Tom. Ier, pag. 417. Paris, Didot, 1786.
+
+ [15] Voyez sa Remarque sur les premiers vers de la tragédie de
+ _Bajazet_.
+
+On dit dans un sens absolu, _nous sommes tous deux abattus d'un même
+coup_: _nous nous attendons tous à un même sort_; _c'est toujours le
+même_ _homme_, et d'autres phrases semblables, où le pronom relatif
+_même_, exprimant identité de deux choses, ne permet point que le
+substantif soit suivi d'un adjectif, parce qu'il n'ajoute rien à la
+clarté de la phrase, qui, au moyen de la comparaison qu'elle renferme,
+dit tout ce que cet adjectif pourrait dire:
+
+ Esther que craignez-vous? suis-je pas votre frère?
+
+_Suis-je pas votre frère_, pour _ne suis-je pas_, est une licence que
+Racine s'est permise plusieurs fois. Il a dit, dans _Alexandre_, d'une
+manière moins heureuse:
+
+ Sais-je pas que Taxile est une âme incertaine?
+
+et dans les _Plaideurs_:
+
+ Suis-je pas fils de maître?
+
+M. de Voltaire, dans ses Remarques sur le _Menteur_ de Corneille, dit,
+au sujet d'un vers où la particule _ne_ est omise devant le verbe:
+
+«Cette licence n'est pas même permise en prose.» Je le crois bien,
+mais cela n'est pas une raison pour qu'elle ne le soit pas en vers. La
+poésie, ce me semble, a bien plus de licence que la prose, ou plutôt
+la prose n'en devrait avoir aucune. Ces licences rendraient variables
+les principes de la langue, si l'on se les permettait. Au reste, ma
+preuve contre Voltaire est ce vers même de Racine, dans lequel
+_suis-je pas votre frère_ n'est assurément pas désagréable, et n'a été
+critiqué par personne.
+
+ O bonté, qui m'assure autant qu'elle m'honore!
+
+Et ailleurs:
+
+ En les perdant, j'ai cru vous assurer vous même.
+
+Dans le premier exemple, le mot _assurer_ doit signifier _rassurer_,
+_faire perdre la crainte que l'on avait_; et dans ce sens, on
+l'emploie encore, quoique rarement. Ainsi l'on dit: _j'avais peur,
+mais cela m'a_ ASSURÉ; _l'habitude de voir le danger_ ASSURE _le
+soldat_[16]. Mais dans le second vers, ce même mot ne saurait avoir
+aucun sens; car il doit signifier visiblement, vous _mettre hors de
+tout péril, de tout danger_, comme quand Assuérus dit:
+
+ Mais plus la récompense est grande et glorieuse,
+ . . . . . . . . . . .
+ Plus j'assure ma vie.
+
+ [16] _Dict. de l'Acad._
+
+Ce qui s'entend. Mais de ce qu'on peut dire, _assurer la vie de
+quelqu'un_, ce n'est pas une raison pour pouvoir dire aussi _assurer
+quelqu'un_, dans le même sens, parce que, dans cette dernière phrase,
+il y aurait amphibologie. Il paraît au reste que ce mot n'est plus
+employé dans le sens de _mettre à l'abri du danger_. En style de
+commerce, on en fait encore usage; mais alors il signifie, ou
+_garantir le prix des marchandises_ dont un vaisseau est chargé, ou
+_payer la rançon de l'équipage_, dans le cas où il serait pris par
+l'ennemi. Ainsi l'on dit: _assurer un navire_ à tant pour cent;
+_assurer le capitaine et les matelots_[17].
+
+ Quiconque ne sait pas dévorer un affront,
+ Ni de fausses couleurs se déguiser le front.
+
+ [17] _Dict. de l'Acad._
+
+_Se déguiser_, pris figurément, comme il l'est ici; c'est _se montrer
+autre que l'on n'est_; et alors il se met absolument, parce qu'il
+forme un sens complet. Ainsi l'on dit _se mettre un masque sur le
+visage_, pour _se déguiser_; il _se déguise_ en mille manières. Mais
+lorsqu'on veut faire suivre ce verbe d'un régime simple, il ne faut
+point le faire précéder du pronom _se_; il eût donc fallu dire dans ce
+vers, ni _de fausses couleurs déguiser son front_. Voltaire, dans la
+Henriade, fait la faute inverse, il dit:
+
+ . . . Le héros, à ce discours flatteur,
+ Sentit couvrir son front d'une noble rougeur.
+
+Ici, il eût fallu le réciproque _se couvrir_, parce qu'il y a action
+d'un sujet sur lui-même, et non pas une action extérieure, comme
+l'indique le verbe actif _couvrir_.
+
+ Je frémis quand je voi
+ Les abîmes profonds qui s'ouvrent devant moi.
+
+Et ailleurs,
+
+ Je le voi, mes sœurs, je le voi;
+ A la table d'Esther, l'insolent près du roi
+ A déjà pris sa place.
+
+Racine, à cause la rime, a retranché l'_s_ dans toutes ces premières
+personnes de l'indicatif. Il a dit aussi, dans _les Plaideurs_:
+
+ Oh, Messieurs, je vous tien.
+
+Ce sont de très-petites licences permises aux poètes; celle là l'était
+d'autant plus, du temps de Racine, qu'il n'y avait pas encore
+très-long-temps qu'on mettait un _s_ aux premières personnes[18].
+Cette _s_ était aussi une licence, que les poètes s'étaient permise
+d'abord en faveur de l'oreille, mais qui est devenue aujourd'hui une
+règle que l'on enfreint rarement. Quelques modernes ont profité de la
+permission de l'ajouter ou de la retrancher. M. de Voltaire, dans sa
+Henriade, ne la met pas dans le mot _Londre_, pour la facilité de
+l'élision; et J.-B. Rousseau, dans une de ses odes, dit:
+
+ J'ai toujours refusé l'encens que je te doi.
+
+ (ODE VII, liv. 1er.)
+
+ On traîne, on va donner en spectacle funeste,
+ De son corps tout sanglant le déplorable reste.
+
+ [18] Vaugelas, dans ses _Remarques sur la Langue française_,
+ écrit toujours les premières personnes sans _s_ dans les verbes
+ suivans: _je croi_, _je reçoi_, _je sçai_, etc.
+
+Je n'avais lu, depuis long-temps, les Remarques de M. l'abbé d'Olivet
+sur Racine, lorsque j'achevai mon premier brouillon de ces notes; et
+peut-être que si je me fusse rappelé plutôt l'ouvrage de cet excellent
+littérateur, je n'aurais osé entreprendre le mien. Cependant, l'ayant
+relu, et voyant que je ne m'étais rencontré qu'une seule fois avec mon
+devancier dans ce qu'il dit sur _Esther_, je ne pensai pas devoir
+supprimer mon travail. L'endroit où nous nous sommes rencontrés, est
+précisément sur ce qui regarde ces deux vers. J'aime mieux faire le
+sacrifice de ce que j'avais dit là-dessus, pour ne pas priver le
+lecteur de l'excellente remarque de l'abbé d'Olivet; la voici: «On dit
+absolument _donner en spectacle_, comme _regarder en pitié_, et
+beaucoup de phrases semblables, où le substantif, joint au verbe par
+la préposition _en_, ne peut être accompagné d'un adjectif. _Donner
+en spectacle funeste_ est un barbarisme.» Cette remarque est si
+juste, que M. l'abbé Desfontaines même en est convenu[19].
+
+ Que tout leur camp nombreux soit devant ses soldats,
+ Comme d'enfans une troupe inutile;
+ Et si par un chemin il entre en tes états,
+ Qu'il en sorte par plus de mille.
+
+ [19] Voyez le _Racine vengé_.
+
+Les deux derniers vers sont lâches et prosaïques, et le paraissent
+d'autant plus que toute la strophe jusques-là est magnifique.
+
+On a pu remarquer, dans ces notes critiques sur Racine, que nous
+n'avons jamais pu citer plus de trois vers de suite qui fussent
+mauvais; et certes, on serait bien embarrassé de trouver chez lui de
+longues tirades mal écrites. En voici cependant un exemple dans
+_Esther_; mais aussi est-ce le seul. Zarès dit à Aman:
+
+ Pourquoi juger si mal de son intention?
+ Il croit récompenser une bonne action?
+ Ne faut-il pas, seigneur, s'étonner au contraire,
+ Qu'il en ait si long-temps différé le salaire?
+ Du reste, il n'a rien fait que par votre conseil;
+ Vous-même avez dicté tout ce triste appareil.
+ Vous êtes après lui le premier de l'empire.
+
+Ces vers ne sont que de la prose rimée. Rien de moins poétique que
+toutes ces formes de raisonnement, _ne faut-il pas_, _au contraire_,
+_du reste_; ce style serait à peine soutenable dans la comédie. Racine
+est habitué si fort à la perfection, qu'on est tout étonné qu'il ait
+pu laisser subsister de semblables vers.
+
+Avant de terminer ce petit écrit, je vais ajouter quelques notes aux
+Observations de M. l'abbé d'Olivet sur Racine. Les miennes ne sont pas
+faites dans l'intention de venger ce poète; car, comme l'a dit
+ingénieusement M. de La Harpe, il n'avait reçu aucune offense. Je
+viens seulement proposer mes doutes à ceux qui les croiront assez
+intéressans pour mériter d'être éclaircis. Je n'offre même toutes mes
+Remarques que comme de simples doutes littéraires; et si le ton
+affirmatif m'est échappé quelquefois, c'est que je me suis senti
+vivement ému, lorsque j'ai cru apercevoir la vérité, et qu'alors je
+n'ai pu toujours réprimer la vivacité qui entraînait ma plume. Mais
+lorsqu'on voudra me montrer quelqu'erreur dans mes jugemens, je
+m'empresserai moi-même à les condamner, parce que je n'ai eu pour
+motif que de m'éclairer, et non pas la vanité de trancher sur le
+mérite des grands hommes, dont je sens toute la supériorité.
+
+M. l'abbé d'Olivet blâme ce vers:
+
+ Condamnez-le à l'amende, ou, s'il le casse, au fouet.
+
+Il dit que c'est le seul exemple d'un _le_ pronom relatif, mis après
+un verbe, et devant un mot qui commence par une voyelle; et il finit
+par conclure que Racine a senti que l'élision blessait l'oreille,
+puisqu'à ce vers il en a substitué un autre dans la suite. Dans ce
+vers de Racine, la remarque est juste, le double son de _la la_ étant
+désagréable: mais on ne peut en faire une règle générale. Je croirais,
+par exemple, que cette élision n'a rien de très-dur dans ce beau vers
+de la Henriade.
+
+ Tout souverain qu'il est instruis-le à se connaître:
+ Que ce nouvel honneur va croître son audace.
+
+M. l'abbé d'Olivet observe ici que _croître_ est pour _accroître_, et
+passe cela comme une licence poétique. Cette remarque est très-juste;
+et l'autorité de Vaugelas, dont elle est appuyée, la rend
+incontestable. Il dit positivement que ce verbe est neutre et non pas
+actif, et que jamais aucun de nos auteurs en prose ne l'a fait que
+neutre. Vaugelas parle de ses contemporains, comme de Coeffeteau et
+d'autres; car il est certain qu'il a été actif long-temps avant
+lui[20], et que l'on s'en servait au lieu _d'accroître_. Ainsi l'on
+disait, il voulut _croître_ son jardin[21], son enclos. Bossuet même,
+dans son _Discours sur l'Histoire universelle_[22], dit encore:
+«Saint Irénée vient un peu après, et l'on voit _croître_ le
+dénombrement qui se faisait des églises.» La règle de Vaugelas est
+excellente, aussi a-t-elle prévalu; mais je suis tenté de croire qu'au
+temps de Racine, elle n'était pas encore bien établie. On est rarement
+avoué par ses contemporains, lorsqu'on présente de nouvelles règles à
+suivre; l'empire de l'habitude agit trop puissamment sur nous; et les
+meilleures idées, pour être universellement adoptées, ont besoin de la
+sanction du temps.
+
+ Ma colère revient, et je me reconnais;
+ Immolons en parlant trois ingrats à-la-fois.
+
+ [20] Voyez les _Observations_ de Ménage _sur la langue
+ française_; tom. Ier, pag. 73, 2e édit. de Barbin.
+
+ [21] _Dict. de Trévoux._
+
+ [22] Tom. Ier, pag. 206.
+
+Ces vers assurément n'ont pas de rime, comme l'a fort bien remarqué M.
+l'abbé d'Olivet. Il est extraordinaire que les poètes en aient encore
+conservé plusieurs qui ne sont que pour la vue. Rousseau lui-même, qui
+là-dessus est si strict, fait rimer quelquefois des imparfaits avec
+des mots qui se prononcent en _ois_, comme re_çois_, chi_nois_; et
+Gresset nous offre ces deux vers, dont la rime est suffisante d'après
+les règles.
+
+ Dans ces gracieux jours, sous mes doigts plus légers,
+ Mon chalumeau docile enfantait de beaux airs.
+
+Cependant _légers_ et _airs_ sont des sons absolument différens l'un
+de l'autre; car si l'on prononçait _légers_, en faisant sentir
+l'avant-dernière consonne, on tomberait dans l'inconvénient de faire
+croire que cet adjectif est au féminin, et la clarté en souffrirait
+trop. Peut-être faudrait-il proscrire aussi les rimes telles que
+_madame_ et _âme_, _grâce_ et _préface_[23], où l'on fait rimer une
+longue avec une brève; mais la prosodie française, malgré l'excellent
+ouvrage de M. l'abbé d'Olivet, est encore trop peu reconnue pour
+priver les poètes d'une licence qui leur est si commode; ils ont déjà
+tant d'entraves dans cette langue, qu'il faudrait, je crois, chercher
+plutôt à les diminuer qu'à les augmenter encore.
+
+ [23] Voyez pag. 110 du _Traité de la Prosodie française_ de
+ l'abbé d'Olivet. Paris, 1736, chez Gandouin.
+
+Voilà tout ce que j'avais à ajouter à l'ouvrage de M. d'Olivet. Ses
+Remarques sur Racine sont en général bien faites, et d'un grammairien
+profond. Je conseillerai à quiconque voudra étudier la langue
+française, de les lire avec attention, ainsi que les ouvrages de cet
+auteur, qui tous sont écrits avec la plus grande pureté. Il a pu se
+laisser emporter quelquefois à un esprit de systême; mais comme
+c'est-là ce qu'un écrivain communique le plus difficilement à ses
+lecteurs, attendu que cet esprit est le résultat de la méditation et
+de l'enthousiasme, l'effet en est un peu prompt, et par conséquent peu
+dangereux. Les remarques de détail, plus faciles à saisir, n'en
+instruisent pas moins; et en rejetant les fausses conséquences d'un
+principe trop généralisé, on peut toujours profiter de celles qui sont
+solides et vraies. Peut-être dira-t-on qu'il est difficile de les
+démêler, lorsqu'elles se trouvent ensemble. Je ne le crois pas: la
+vérité a son caractère propre; et ce caractère, c'est la clarté, la
+simplicité. Les rayons qui s'en échappent frappent d'une lumière
+éclatante qui dissipe aussitôt le brouillard et l'obscurité; le faux
+au contraire est ingénieux, et s'il en sort quelques étincelles, elles
+éblouissent; mais l'esprit, en se consultant bien, s'aperçoit toujours
+que le nuage n'est pas dissipé. Enfin, le faux peut quelquefois
+persuader; mais le vrai seul peut convaincre.
+
+Résumons maintenant notre opinion sur _Esther_. Cette tragédie, sous
+le double rapport d'un ouvrage fait par ordre, et entrepris après un
+silence de douze ans, est un de ces phénomènes dont les archives de la
+littérature ne rapportent aucun exemple. Le défaut capital du rôle
+d'Esther l'empêchera toujours d'être accueillie sur la scène. Mais
+d'ailleurs toutes les parties de la tragédie y sont parfaitement
+observées. Rien n'est plus grand que le sujet, puisqu'il s'agit du
+sort de toute une nation. Les développemens de l'action y sont
+d'autant plus admirables, que presque toutes les scènes sont des
+chefs-d'œuvre[24], et la péripétie est une des plus belles qu'il y
+ait au théâtre; car, c'est au moment où Aman s'imagine être au faîte
+des honneurs, qu'il tombe tout à coup, et qu'une nation entière,
+dévouée à la mort, semble sortir du tombeau pour renaître au bonheur.
+Et puis, quelle diction! Racine, ayant senti lui-même le défaut
+inhérent au sujet de son ouvrage, paraît avoir cherché à le couvrir,
+en y répandant avec profusion tous les trésors de sa brillante
+imagination et de sa plume harmonieuse, et par-là seul avoir dédommagé
+cette tragédie de ce que ses aînées avaient d'avantage sur elle.
+
+ [24] Qu'on lise surtout la 1re et la 3e scènes du 1er acte, la 7e
+ du 2e et la 4e du 3e; et l'on verra s'il existe, en aucune
+ langue, rien de plus parfait.
+
+On chérit généralement Esther avec une sorte de prédilection; on en
+parle avec complaisance, et beaucoup de gens assurent qu'on la lit
+plus qu'aucune des autres tragédies de Racine. D'où cela viendrait-il?
+Est-ce parce qu'elle est mieux écrite, comme quelques littérateurs le
+prétendent[25], ou parce que, ne paraissant pas sur la scène elle
+offre d'avantage l'attrait de la nouveauté? En supposant mon hypothèse
+vraie, ce dont je ne voudrais pas répondre, j'avoue que je penche à
+croire ce dernier motif plutôt qu'aucun autre. Ce sera toujours une
+question insoluble que de savoir laquelle des tragédies de Racine
+l'emporte sur l'autre pour l'élégance de la diction. L'un nommera
+_Phèdre_, l'autre _Athalie_; un troisième _Iphigénie en Aulide_. Tout
+cela me prouve bien clairement une chose, c'est qu'elles sont toutes
+la perfection du style.
+
+ [25] Entr'autres, M. Lefranc de Pompignan. Voyez sa lettre à
+ Racine le fils.
+
+Pour moi, j'avoue que j'ai une tendresse particulière pour _Esther_.
+Elle produit sur moi le double effet de l'ode et de la tragédie en
+même temps. Outre les sentimens de pitié et de crainte qu'elle me fait
+éprouver tour-à-tour, je me sens encore en la lisant, dans une sorte
+d'enthousiasme continuel. L'onction du style, les chœurs sublimes de
+ces filles d'Israël, tout concourt à mon illusion. Il me semble,
+lorsque je prends cette tragédie, que j'entre dans un de ces temples
+antiques élevés avec pompe dans Jérusalem, au culte du très-haut. Dès
+l'entrée, je vois un vestibule d'une structure superbe. J'entends,
+autour de moi, une douce harmonie; la piété elle-même m'adresse la
+parole; ses accens pénètrent mon âme, enchantent mes esprits; un
+transport divin s'empare de tous mes sens. J'avance, et bientôt
+j'aperçois l'intérieur du temple: sa beauté a été par-delà mon
+imagination; mes premiers regards s'arrêtent sur un de ces anges
+terrestres qui font l'ornement du genre humain; je la contemple avec
+respect, et je l'aime avec tendresse. Mais bientôt un spectacle
+douloureux vient m'attrister profondément; je vois un combat entre le
+méchant et le juste. La puissance est le partage du premier; la
+faiblesse, la compagne de l'autre. Dans ce danger pressant, à qui
+s'adressera le faible? il s'adresse à Dieu, et Dieu vient à son
+secours: il ne veut point que son troupeau soit dévoré par le loup
+avide; il vient au secours de l'innocent, et l'innocent triomphe. O
+délices! ô transport! le juste est récompensé. La tristesse alors
+s'enfuit de dessus mon front, et la joie vient prendre sa place; car
+le juste a triomphé. Un concert de louanges retentit de toutes parts;
+Dieu est célébré, sa puissance infinie exaltée, et le temple redevient
+le séjour du bonheur et de l'allégresse. C'est au milieu de ces
+harmonieux accords auxquels se mêlent les voix angéliques, que
+s'évanouit mon illusion; et mon cœur reconnaissant remercie le mortel
+fortuné qui peut procurer à ses semblables d'aussi douces jouissances.
+
+
+FIN DES NOTES SUR ESTHER.
+
+
+
+
+ÉPITRES.
+
+
+
+
+ÉPITRES.
+
+
+ÉPITRE
+
+SUR LA VANITÉ DE LA GLOIRE.
+
+ Tu n'vetulæ auriculis alienis collegis escas?
+
+ C'en est donc fait, et ton âme sensible
+ A ses vrais goûts va se livrer enfin!
+ Tu suis, ami, la pente irrésistible
+ Qui des beaux arts t'applanit le chemin.
+ Tu sais trop bien qu'une plume immortelle
+ Nous a tracé les dégoûts, les hasards,
+ Qu'en cette lice ouverte à nos regards
+ Sème souvent la fortune cruelle.
+ Oui, des destins la jalouse fureur,
+ Osant mêler l'absynthe à l'ambroisie,
+ A poursuivi l'aimable poésie,
+ Et du nectar altéré la douceur.
+ Mais, cher ami, cette muse badine,
+ Vive autrefois, alors un peu chagrine,
+ Sur un fond noir détrempa ses couleurs;
+ Et cette abeille, en volant sur les fleurs,
+ Avait senti la pointe d'une épine:
+ Pour moi, je veux, aux yeux de mon ami,
+ En badinant, combattre sa chimère;
+ Faut-il des dieux emprunter le tonnerre
+ Pour écraser un si faible ennemi?
+ Je t'obéis. Tu m'ordonnes de croire
+ Que ton esprit, et même ta raison,
+ N'écoute ici que l'instinct de la gloire,
+ Et ne se rend qu'à son noble aiguillon.
+ Des vanités de la nature humaine,
+ Dis-tu, la gloire est encor la moins vaine;
+ Et du trépas je veux sauver mon nom.
+ Quoi! ta raison, quoi! cet esprit si sage
+ Conserve encor ce préjugé falot!
+ Quoi! de la mort ton être est le partage!
+ Et tu prétends lui dérober un mot!
+ Ton nom! quel est cet étonnant langage!
+ Quoi! ce désir, vrai fléau de ton âge,
+ Va tourmenter tes jours infortunés,
+ Pour illustrer ce frivole assemblage
+ De signes vains par le sort combinés!
+ Écoute au moins ces argumens célèbres
+ Qui de l'école ont percé les ténèbres.
+ Ce qui n'est rien peut-il avoir un nom?
+ Que veux-tu dire? et quelle illusion!
+ Peux-tu forcer ton âme fugitive
+ A s'échapper de l'éternelle nuit?
+ Peux-tu renaître? et quand l'arbre est détruit,
+ Pourquoi vouloir qu'une feuille y survive?
+ Quoi! du néant une ombre veut jouir!
+ Mais supposons que ces vains caractères,
+ Que le hasard a voulu réunir
+ Pour distinguer, pour désigner tes pères,
+ Vainqueurs du temps, perceront l'avenir.
+ Par quelle voie et quel canal fidèle,
+ Pour te transmettre une atteinte immortelle,
+ Jusques à toi pourront-ils parvenir?
+ Ce grand Romain, père de l'éloquence,
+ Père de Rome et consul orateur,
+ Dans son printemps adora cette erreur.
+ Mais à la fin, rempli d'indifférence,
+ Sur ce vain songe il composa, dit-on,
+ Un beau traité contre cette démence,
+ Cette fureur d'éterniser son nom,
+ Traité modeste, et signé Cicéron.
+ Dans un écrit, voyez-vous ce grand homme
+ Vanter, prôner, même assez bassement,
+ Un petit Grec, un sophiste de Rome;
+ Recommander, et très-expressément,
+ Au vain portier du temple de Mémoire
+ De lui donner bonne place en l'histoire?
+ Le Grec le fit; mais savez-vous comment
+ La vanité se vit bien confondue?
+ La lettre reste et l'histoire est perdue.
+ Mais admirez comment, fiers d'être fous,
+ Devant l'idole ils se prosternent tous!
+ Oui, disent-ils, ce sentiment sublime
+ Qui fait chérir et la gloire et l'estime,
+ Par la vertu fut imprimé dans nous.
+ D'une grande âme il est l'heureux partage;
+ Dans notre cœur il descend le premier,
+ Survit à tous, disparoît le dernier.
+ Il est, dit-on, _la chemise du sage_:
+ S'il est ainsi, qu'il aille donc tout nu.
+ Quoi! vous osez transformer en vertu
+ Cette folie, et tirer avantage
+ De ce délire à d'autres inconnu!
+ Et selon vous, tous ces mortels volages,
+ Pour être fous, ne sont point assez sages!
+ Je quitte, ami, ce ton de Juvénal:
+ Permets qu'au moins ma muse plus légère
+ Ose à tes yeux, sur un prisme moral,
+ Analysant un préjugé fatal,
+ Décomposer ta brillante chimère.
+ Pardonnez-moi, rare et sublime Homère,
+ L'air cavalier et le frivole ton
+ Dont j'ose ici proférer votre nom.
+ Vous savez bien que mon cœur vous révère.
+ Ai-je oublié que Samos, Colophon,
+ Et Clazomène, et Smyrne, et l'Ionie,
+ Ont disputé jadis avec chaleur
+ La gloire unique et l'immortel honneur
+ D'avoir produit un si vaste génie?
+ Vrai créateur de l'art le plus divin,
+ J'avoûrais bien que, quand vous y passâtes,
+ Et qu'on vous vit, aveugle pélerin,
+ Brillant de gloire, un bourdon à la main,
+ Du violon vainement vous raclâtes.
+ Chaque pays, même l'heureux séjour
+ Qui, selon lui, vous a donné le jour,
+ Peut s'écrier, pour appuyer sa thèse:
+ Couvert d'honneur et chargé de mal-aise,
+ Ceint de lauriers, partant manquant de pain,
+ Homère ici pensa mourir de faim;
+ Or, réponds-moi, gueux et divin Homère
+ (Car maintenant je puis te tutoyer,
+ Puisqu'il est sûr qu'on a vu ta misère
+ Ramper, languir dans le double métier
+ De mendiant, et même de poète),
+ Quand un savant, payé pour te louer,
+ Te va prônant d'une bouche indiscrète,
+ Et sans un cœur osant t'apprécier,
+ Par vanité, par coutume t'admire,
+ Et, t'ayant lu, te vante par oui-dire;
+ Son vain encens descend-il chez les morts
+ De ton esprit caresser les ressorts?
+ Et toi, brillant et fertile génie,
+ Toi, son rival et son imitateur,
+ Ainsi que lui, fuyant de ta patrie,
+ Non pour aller, besacier, voyageur,
+ Piéton modeste, et pélerin poète,
+ Faire aux passans une prière honnête;
+ Mais pour donner bals, concerts et cadeaux,
+ Pièce nouvelle et spectacles nouveaux,
+ Où le cœur sent lorsque l'esprit s'élève;
+ Pour transporter Athènes à Genève,
+ T'y consoler, dans le sein du repos,
+ Et de la haine et de l'encens des sots;
+ Je l'avoûrai, quand un mortel sincère,
+ De tes écrits ardent admirateur,
+ Vante Arouet, il a flatté Voltaire;
+ Mais quand la mort, au gré de maint auteur,
+ De maint jaloux, surtout de maint libraire,
+ T'aura frappé de sa faux meurtrière;
+ Sous cette tombe, eh bien! parle, réponds,
+ Mortel fameux: lequel de ces deux noms,
+ Ces noms vantés, Arouet ou Voltaire,
+ Dans ton sommeil, par un plus sûr pouvoir,
+ Ranimera les cendres réveillées?
+ Lequel des deux saura mieux émouvoir
+ De ton cerveau les fibres ébranlées?
+ Auquel, enfin, devons-nous envoyer
+ Ce fade encens d'un éloge unanime?
+ Noble fumée et tribut légitime
+ Qu'à tes travaux l'univers doit payer?
+ Du sort jaloux un caprice ordinaire
+ A mon valet donna le nom d'Hector.
+ L'entendez-vous, désœuvré téméraire,
+ Estropier, en insultant Homère,
+ Les noms sacrés d'Ulysse et de Nestor;
+ Et de Dacier, dans ses nobles emphases,
+ Faire ronfler les éternelles phrases?
+ Quand de Priam le fils infortuné,
+ Le nom d'Hector, ce fléau de la Grèce,
+ S'en vient frapper son esprit étonné,
+ Avez-vous vu redoubler son ivresse,
+ Et sur son front, de joie enluminé,
+ Étinceler sa grotesque allégresse?
+ Je sonne; il vient d'un air de dignité:
+ Et le héros, en me versant à boire,
+ Plus sûr que moi de vivre dans l'histoire,
+ Savoure en paix son immortalité.
+ Lorsque la mort, sans toucher à sa gloire,
+ Rassemblera sous ses voiles épais
+ L'Hector de Troye avec l'Hector laquais,
+ Et qu'un des deux quittera ma livrée
+ Pour endosser celle du vieux Pluton;
+ Que sais-je, moi, si son âme enivrée
+ Par les vapeurs dont jadis ce grand nom
+ A chatouillé sa cervelle timbrée,
+ Dans son erreur n'ira point partager
+ Les vains honneurs dus au rival d'Achille;
+ Si le Troyen ardent à se venger,
+ Dont cet outrage échauffera la bile
+ D'un coup de poing vaillamment asséné
+ Tout à l'instar d'Ulysse dans Homère,
+ Ne voudra point trancher en sa colère
+ Ce grand débat, noblement terminé?
+ Six Annibals ont illustré Carthage;
+ De tous jadis on vanta le courage;
+ Deux sont encor connus par leurs exploits,
+ Et de la gloire ont enroué la voix.
+ L'un, des Romains l'ennemi redoutable,
+ Pendant treize ans d'un sénat éperdu
+ Fut la terreur; et l'autre plus traitable,
+ Nous dit l'histoire, avait été pendu.
+ Vous, pensez-vous qu'Annibal morfondu
+ Dort à part soi, rempli d'indifférence,
+ Sur ses lauriers ou bien sur sa potence?
+ Apprenez donc que lorsqu'en vos récits
+ Vous célébrez le fier vainqueur de Rome
+ Trop vaguement, en termes peu précis,
+ Le cher pendu, qui croit être un grand homme,
+ Prend pour son compte un éloge indécis.
+ Quatre Platons ont honoré la Grèce;
+ Mais d'un surtout on célèbre le nom.
+ Lorsque ma voix, pour prix de sa sagesse,
+ A dit un mot de l'immortel Platon,
+ Apprenez-moi comment, par quelle adresse,
+ Par quelle voie et quels secrets rapports,
+ Ce triste mot, dans la foule des morts,
+ Du vrai Platon peut-il trouver l'adresse?
+ Platon! Platon! voyez comme à ma voix
+ Tous les Platons accourent à la fois!
+ Voyez, voyez, comme chacun s'empresse!
+ Chaque Platon, prenant le nom pour soi,
+ Vole, et s'écrie en écartant la presse:
+ Çà, rangez-vous; place, messieurs, c'est moi.
+ Le vrai Platon reste seul immobile:
+ Mais j'aperçois venir d'un pas agile
+ Et le sophiste et le grammairien:
+ J'y suis, monsieur, que voulez-vous?--Moi! rien.
+ Chaque pays a produit son Hercule,
+ Réparateur des torts, vengeur des droits;
+ Mais un surtout, impérieux émule,
+ De ses rivaux a conquis les exploits.
+ Un seul, malgré la docte académie,
+ Malgré Saumaise et malgré son génie,
+ Malgré Bardus, et Lipse, et Scaliger,
+ Fait aux savans les honneurs de l'enfer.
+ Or, qui ne croit qu'un jour, dans leur colère,
+ Pour se venger d'un odieux confrère,
+ L'Égyptien, l'Africain, le Gaulois,
+ Dans l'intérêt dont le nœud les rassemble,
+ Contre le Grec ne se liguent ensemble,
+ Et sur son dos ne tombent à la fois?
+ Peut-être aussi qu'un jour dans l'Élysée,
+ Signant la paix, devenus bons amis,
+ Tranquillement, près de Mégère assis,
+ Tous en commun démêlant la fusée,
+ Édifieront les mânes attendris.
+ Sans nul malheur la dispute appaisée
+ Sur ces grands points pourra nous réunir;
+ Et nous saurons à quoi nous en tenir.
+ Alors chez nous la vérité reçue
+ Saura fixer, distinguer pour jamais
+ Et leur pays, et leur siècle, et leurs faits,
+ Et du fuseau séparer la massue.
+ Ce n'est pas tout: par un funeste sort
+ Une syllabe, une lettre éclipsée,
+ Par le hasard, par le temps effacée,
+ Suffit souvent pour nous rendre à la mort.
+ Ce Grec fougueux, l'immortel Alexandre,
+ Lequel un soir, au gré d'une catin,
+ Ivre d'amour et de gloire et de vin,
+ Mit par plaisir Persépolis en cendre:
+ Héros jaloux, de qui la vanité
+ Avait pleuré sur les lauriers d'un père
+ Dont il craignait que la postérité
+ Ne laissât plus à sa témérité
+ De grands exploits, de sottises à faire;
+ A ce vengeur de son peuple outragé,
+ A ce guerrier chacun doit son suffrage.
+ Sur notre encens, sur l'éternel hommage
+ De l'univers conquis et ravagé,
+ Il a des droits, puisqu'il l'a saccagé:
+ Quels sont souvent les transports de sa rage,
+ Quand les honneurs qu'on lui doit accorder
+ Sont, au Mogol, prodigués à Scander?
+ Faut-il convaincre un esprit indocile
+ Qu'un caractère, une lettre futile,
+ Pour tout gâter, hélas! suffit trop bien!
+ Montagne est tout, et Montaigne n'est rien;
+ Si quelque jour une âme charitable
+ Dans les enfers ne daigne l'informer
+ Que des Français la langue variable
+ Détruit son nom, voulant le réformer.
+ L'auteur charmant, et qui, l'auteur! non, l'homme,
+ Par notre encens n'est jamais chatouillé,
+ Et dans l'oubli dormant d'un profond somme,
+ Par un vain bruit n'est jamais éveillé.
+ Ah! j'ai bien peur que trompé par la rime,
+ Malgré mes soins, l'historien Dion
+ N'ose usurper cette offrande d'estime
+ Que mon cœur paie au délicat Bion;
+ Et de leurs noms maudissant l'imposture,
+ Maints froids auteurs, maints héros oubliés
+ Offrent souvent aux mânes égayés,
+ D'un quiproquo la comique aventure.
+ Du même nom cent rois ont hérité:
+ Tous ont vécu pour la postérité;
+ Tous ont voulu consacrer leur mémoire.
+ Mais vous, mortels! votre légèreté,
+ Par un oubli trop funeste à leur gloire,
+ En les nommant ne les désigne point:
+ C'est donc en vain qu'ils vivent dans l'histoire.
+ Ignorez-vous qu'il faut de point en point,
+ Pour les atteindre au ténébreux empire,
+ Pour que l'éloge ait sur eux son effet,
+ Fixer les temps, les lieux, marquer, détruire
+ Leurs nom, surnom, numéro, sobriquet?
+ Sans tous ces soins, le vengeur de la Prusse,
+ Le fier vainqueur de l'Allemand, du Russe,
+ Héros du siècle et célèbre à la fois
+ Par les combats, par la flûte et les lois;
+ Lui qu'Arouet annonçait à la terre,
+ Et que depuis a chansonné Voltaire;
+ Ce Frédéric, Dieu! quel affront cruel!
+ Peut voir un jour sa grande âme avilie
+ Humer l'odeur d'un encens éternel,
+ Faut-il le dire? avec un vil mortel,
+ Un Frédéric, baron de Silésie,
+ Lequel voudra, comme dans son château,
+ Donnant aux morts un spectacle nouveau,
+ Porter partout, sur la rive infernale,
+ Et ses quartiers, et sa voix chapitrale...
+ Il est bien vrai que, pour prendre un détour,
+ Le mot flatteur, quittant les grandes routes,
+ Descend moins vite au ténébreux séjour;
+ Que le héros, attentif aux écoutes,
+ Dans son cerveau moins prompt à s'ébranler
+ Ne peut sentir qu'une atteinte légère.
+ Que feriez-vous? Il faut s'en consoler;
+ Et du destin quel est l'arrêt sévère!
+ Les plaisirs purs pour nous ne sont point faits;
+ Même en enfer, ils sont tous imparfaits.
+ Or maintenant, qu'un censeur téméraire,
+ Un bel esprit, volage papillon,
+ Vienne fronder ce travail salutaire
+ Qui, pour changer, pour rétablir un nom,
+ Dans cette nuit apportant la lumière,
+ Va compilant de vieux compilateurs,
+ Des manuscrits et d'antiques auteurs.
+ Sans un talent, sans de si dignes veilles,
+ Tous les héros, leurs noms et leurs merveilles,
+ Les vains exploits de cent mortels fameux,
+ Vivant pour nous, seraient perdus pour eux.
+ Quel nom donner à la folle imprudence
+ De ces humains qui, dans leur déraison,
+ Après avoir avec inconséquence
+ Tout immolé pour anoblir leur nom,
+ Et qui, vieillis dans leur culte frivole,
+ N'ont rien omis pour orner leur idole,
+ L'osent détruire, et dont l'aveugle erreur
+ Y substitue un fantôme imposteur,
+ De qui jamais cette gloire n'approche?
+ Quoi! Du Terrail, parrain du roi François,
+ Ami des preux, chevalier sans reproche,
+ Au bon Bayard cède tous ses exploits!
+ Et ne crois pas qu'avec plus d'indulgence
+ Je traite encor cette autre vanité
+ Qui, des climats rapprochant la distance,
+ Entraîne au loin notre esprit emporté.
+ Enseigne-moi quelle est la différence.
+ Qu'importe enfin à ta félicité
+ Que dans mille ans tes vers se fassent lire,
+ Ou que Stockholm aujourd'hui les admire?
+ Du Nord jaloux le souffle impétueux
+ Dissipera cet encens si frivole;
+ Et sa fureur ira, loin de tes yeux,
+ Le déposer dans les antres d'Eole.
+ De près au moins, l'éloge plus flatteur,
+ Voisin de toi, descendrait dans ton cœur;
+ Et le zéphyr, sur son aile légère,
+ Jusqu'à tes sens daignerait apporter
+ Une vapeur, hélas! bien passagère,
+ Que tes esprits pourraient au moins goûter.
+ Ah! que le sort, pour moi plein d'indulgence,
+ Sur le présent borne son influence,
+ Et de mes jours marque chaque moment
+ Par un plaisir, ou par un sentiment:
+ De l'avenir, ami, je le dispense.
+ Je veux sentir, je veux jouir enfin:
+ Et mon esprit, dans son indifférence,
+ D'aucun absent n'est le contemporain.
+ Pauvres humains! quelle est votre inconstance!
+ Qu'est-ce que l'homme à soi-même livré?
+ Oui, cher ami, moi de qui l'imprudence
+ Vient de traiter de fièvre, de démence,
+ Ce beau désir par les temps consacré,
+ De réunir la double jouissance
+ D'un nom pourtant à jamais révéré;
+ Que sais-je, hélas! si mon inconséquence,
+ Par une sotte et double vanité,
+ Ne prétend point franchir l'espace immense
+ De l'univers et de l'éternité;
+ Et si des temps perçant la nuit obscure,
+ Je ne veux point aller, dans un Mercure,
+ Au bout du monde, à l'immortalité?
+
+
+ÉPITRE D'UN PÈRE A SON FILS,
+
+ SUR LA NAISSANCE D'UN PETIT-FILS.
+
+ Il est donc né, ce fils, objet de tant de vœux!
+ Il respire! avec lui nous renaissons tous deux.
+ Mon cœur s'est réveillé: cette ardeur qui m'enflamme,
+ Au jour de ta naissance a pénétré ton âme.
+ Je te pris dans mes bras: un serment solennel
+ Promit de t'élever dans le sein paternel.
+ Le temps, qui m'a conduit au bout de ma carrière,
+ De mes yeux par degrés épura la lumière:
+ Vainement et trop tard allumant son flambeau,
+ La raison nous éclaire aux portes du tombeau.
+ Ah! si l'expérience, école du vrai sage,
+ Pouvait de nos enfans devenir l'héritage!
+ Si nos malheurs au moins n'étaient perdus pour eux!
+ Un père, en expirant, se croirait trop heureux:
+ Mais il meurt tout entier; et la triste vieillesse
+ Dans la tombe avec elle emporte sa sagesse.
+ De mon vaisseau du moins que les tristes débris,
+ Épars sous les écueils, en écartent mon fils.
+ Je le vois, en mourant, s'éloigner du rivage:
+ Ah! s'il arrive au port, je bénis mon naufrage.
+ Parmi tous ces mortels sur ce globe semés,
+ Les uns portent un cœur, des sens inanimés;
+ Le feu des passions n'échauffe point leur âme:
+ D'autres sont embrâsés d'une céleste flamme:
+ Mais trop souvent, hélas! sa féconde chaleur
+ Enfante les talens et non pas le bonheur;
+ Et de l'infortuné dont elle est le partage,
+ Elle fait un grand homme et rarement un sage.
+ Le bonheur! ô mortel!... Ose te détacher
+ D'un espoir que bientôt il faudrait t'arracher:
+ Si le songe est flatteur, le réveil est funeste;
+ Fais le bonheur d'autrui, c'est le seul qui te reste.
+ Si ton fils n'a reçu que des sens émoussés,
+ Qu'il se traîne à pas lents dans les chemins tracés:
+ Sans lui frayer toi-même une route nouvelle,
+ De tes seules vertus offre-lui le modèle:
+ Mais si des passions le germe est dans son sein,
+ Veille, père éclairé, sur ce dépôt divin:
+ Loin de lui ces prisons où le hasard rassemble
+ Des esprits inégaux qu'on fait ramper ensemble;
+ Où le vil préjugé vend d'obscures erreurs,
+ Que la jeunesse achète aux dépens de ses mœurs:
+ Si ton fils ne te doit son âme toute entière,
+ Tu lui donnas le jour, mais tu n'es pas son père.
+ Le chef-d'œuvre immortel de la divinité
+ Sur la terre au hasard paraît être jeté.
+ L'homme naît; l'imposture assiége son enfance:
+ On fatigue, on séduit sa crédule ignorance:
+ On dégrade son être. Ah, cruels! arrêtez:
+ C'est une âme immortelle à qui vous insultez.
+ De l'éducation l'influence suprême,
+ Subjugant dans nos cœurs la nature elle-même,
+ Peut créer à son choix, des vices, des vertus:
+ C'est du fils de César que Caton fit Brutus.
+ Règne sur le hasard, affaiblis son empire:
+ L'homme peut le borner, ou même le détruire.
+ Que son fier ascendant soit dompté par tes soins:
+ Transforme pour ton fils les vertus en besoins.
+ O toi! fille des Cieux que l'univers adore,
+ Toi qu'il faut que l'on craigne, ou qu'il faut qu'on implore,
+ Sainte religion, dont le regard descend,
+ Du créateur à l'homme, et de l'homme au néant,
+ Montre-nous cette chaîne adorable et cachée
+ Par la main de Dieu même à son trône attachée,
+ Qui, pour notre bonheur, unit la terre au ciel
+ Et balance le monde aux pieds de l'Éternel.
+ Mais déjà de ton fils la raison vient d'éclore:
+ Sache épier, saisir l'instant de son aurore,
+ Où l'homme ouvrant les yeux, frappé d'un jour nouveau,
+ S'éveille, et regardant autour de son berceau,
+ Étonné de penser, et fier de se connaître,
+ Ose s'interroger, s'aperçoit de son être;
+ Dévore les objets autour de lui semés,
+ Jadis morts à ses yeux, maintenant animés;
+ Demande à ces objets leurs rapports à lui-même,
+ Et du monde moral veut saisir le système;
+ A de sages leçons consacre ses momens;
+ De ses vertus alors pose les fondemens;
+ Des vrais biens, des vrais maux, trace-lui les limites;
+ Renferme ses regards dans les bornes prescrites;
+ Qu'il sache tour à tour se concentrer dans lui,
+ Etendre ses rapports à vivre dans autrui;
+ Ne fais briller dans lui que des clartés utiles;
+ Il est pour les humains des vérités stériles;
+ Le ciel est parsemé de globes lumineux;
+ Mais un seul nous éclaire et suffit à nos yeux.
+ Prolonge pour ton fils cet heureux temps d'ivresse,
+ Cet aimable délire où la simple jeunesse,
+ Ignorant l'artifice et les retours cruels,
+ N'a point perdu le droit d'estimer les mortels,
+ Et goûte ce bonheur si pur, si respectable,
+ De croire à la vertu pour aimer son semblable.
+ Jeune homme, j'aime à voir ta naïve candeur
+ Chercher imprudemment nos vertus dans ton cœur,
+ Chérir une ombre vaine, adorer ton ouvrage,
+ De tes purs sentimens reproduire l'image,
+ Et se plaire à créer, dans ta simplicité,
+ Un nouvel univers par toi seul habité.
+ Oui, que mon fils embrasse un fantôme qu'il aime:
+ Nous croyant des vertus, il en aura lui-même.
+ Mais voici ce moment utile ou dangereux,
+ Qui, souvent annoncé par un naufrage affreux,
+ Des sens avec le cœur préparant l'alliance,
+ Donne à l'homme étonné toute son existence,
+ Établit ses devoirs sur ses rapports divers,
+ Le fait vivre à lui-même et naître à l'univers.
+ Ce sont les passions, dont la fatale ivresse
+ L'élève quelquefois, et trop souvent l'abaisse;
+ Mais quel que soit sur nous leur ascendant vainqueur,
+ Leur force ou leur faiblesse est toute en notre cœur.
+ Indociles coursiers, ils éprouvent leur guide;
+ Le faible est entraîné par leur élan rapide;
+ Le fort sait les dompter, les asservir au frein;
+ Pour jamais de leur maître ils connaissent la main.
+ Les coursiers du soleil, dans leur vaste carrière,
+ Répandaient sans danger les feux et la lumière;
+ Phaéton les conduit: bondissans, furieux,
+ Ils consument la terre, ils embrâsent les cieux.
+ Si ton fils des vertus a reçu la semence,
+ Des passions, pour lui, ne crains point l'influence;
+ De nos égaremens on les accuse en vain;
+ Le germe corrupteur dormait dans notre sein:
+ De sable, de limon cet impur assemblage,
+ Rebut de l'océan, soulevé par l'orage,
+ Avant que la tempête eût ébranlé les airs,
+ Il existait déjà dans le gouffre des mers.
+ Passions, c'est nous seuls et non vous qu'il faut craindre.
+ Épurons notre cœur sans vouloir les éteindre.
+ Parmi tous ces désirs dans notre âme allumés,
+ Le tyran le plus fier de nos sens enflammés,
+ C'est ce fougueux instinct fait pour nous reproduire,
+ Bienfaiteur des mortels, et prêt à les détruire.
+ Qu'un seul objet, mon fils, t'enchaînant sous sa loi,
+ Te dérobe à son sexe anéanti pour toi.
+ Heureux, sans doute heureux, si la beauté qui t'aime,
+ Remplissant tout ton cœur, te rend cher à toi-même,
+ Et mêle au tendre amour qu'elle a su t'inspirer,
+ Ce charme des vertus qui les fait adorer!
+ Nœuds avoués du ciel, respectable hyménée,
+ De mon fils à tes lois soumets la destinée!
+ Que par toi, de son être étendant le lien,
+ Mon fils, pour être heureux, soit homme et citoyen!
+ Loin d'ici ces mortels, dont la folle prudence
+ Refuse à leur pays le prix de leur naissance,
+ Et qui prêts à brûler des plus coupables feux,
+ Morts pour le genre humain, pensent vivre pour eux!
+ Amitié, nœud sacré, récompense des sages,
+ Plaisir de tous les temps, vertu de tous les âges!
+ Oui, mon fils chérira tes devoirs, tes douceurs.
+ L'astre qui nous éclaire eut des blasphémateurs:
+ Des monstres ont maudit sa féconde influence;
+ D'autres ont de Dieu même abhorré l'existence,
+ Ont haï l'Eternel: amitié! qui jamais
+ A blasphémé ton nom, a maudit tes bienfaits?
+ Le ciel daigne accorder au mortel magnanime
+ Une autre passion plus rare et plus sublime,
+ Aliment des vertus, âme des grands desseins:
+ C'est ce noble désir d'être utile aux humains,
+ D'avoir des droits sur eux, de vivre en leur mémoire;
+ Le plus beau des besoins, le besoin de la gloire;
+ Impérieux instinct que des dieux bienfaiteurs,
+ Par pitié pour la terre ont mis dans les grands cœurs.
+ Mais qui cherche la gloire a besoin qu'on l'éclaire.
+ Il en est une, hélas! criminelle ou vulgaire,
+ Que le faible poursuit, qu'encense le pervers,
+ Qui, sous différens noms, fléau de l'univers,
+ Arme le conquérant, lui commande les crimes,
+ Dicte au sage insensé de coupables maximes,
+ Aiguise le poignard, prépare le poison,
+ Pour sauver de l'oubli le fantôme d'un nom;
+ Prestige d'un instant, vaine et cruelle idole,
+ Non, ce n'est point à toi que le sage s'immole;
+ Ses jours, dans les travaux, ne sont point consumés,
+ Pour laisser quelques pas sur le sable imprimés:
+ Mais servir, éclairer le genre humain qu'il aime,
+ En recherchant surtout l'estime de soi-même;
+ La mettre au plus haut prix; l'obtenir de son cœur;
+ Voilà quelle est sa gloire et quelle est sa grandeur.
+ Si de ce beau désir ton âme est dévorée,
+ Nourris dans toi, mon fils, cette flamme sacrée,
+ Tandis que tes esprits, dans leur mâle vigueur,
+ Du feu des passions reçoivent leur chaleur.
+ Ah! lorsque les glaçons de la froide vieillesse
+ Viennent de notre sang arrêter la vîtesse,
+ Lorsque nous recelons dans un débile corps
+ Un esprit impuissant, une âme sans ressorts,
+ Plus de droits sur la gloire et sur la renommée:
+ La lice de l'honneur est pour jamais fermée:
+ Et sur nos sens flétris, ainsi que sur nos cœurs,
+ L'oisive indifférence épanche ses langueurs.
+ Mon fils, sur les humains que ton âme attendrie
+ Habite l'univers, mais aime sa patrie.
+ Le sage est citoyen: il respecte à la fois
+ Et le trésor des mœurs, et le dépôt des lois:
+ Les lois! raison sublime et morale pratique,
+ D'intérêts opposés balance politique,
+ Accord né des besoins, qui, par eux cimenté,
+ Des volontés de tous fit une volonté.
+ Chéris toujours, mon fils, cet utile esclavage,
+ Qui de la liberté doit épurer l'usage.
+ Entends mes derniers mots, toi, dont les soins prudens
+ Doivent de notre fils guider les premiers ans.
+ J'ai vu son doux sourire à sa naissante aurore;
+ Son premier sentiment à tes yeux doit éclore;
+ Dans ton sein paternel il ira s'épancher;
+ Et moi, d'entre tes bras la mort va m'arracher.
+ Puisse un jour cet écrit, gage de ma tendresse,
+ Cher enfant, à ton cœur faire aimer ma vieillesse!
+ Puisses-tu t'écrier, saisi d'un doux transport:
+ Il fit des vœux pour moi dans les bras de la mort!
+ Oui, c'est toi qui, m'offrant une heureuse espérance,
+ Plus loin dans l'avenir porte mon existence:
+ Je t'apprends le secret de vivre et de jouir;
+ Ma mort t'enseignera le grand art de mourir.
+
+
+ÉPITRE
+
+ A M. ***
+
+ Cologne, 19 juin 1761, écrite sur les bords du Rhin.
+
+ Ami, des champs le spectacle flatteur
+ Vient d'animer, de réveiller mon cœur.
+ A s'attendrir ce spectacle l'invite.
+ J'ai fui la ville et l'ennui qui l'habite.
+ Hélas! au moins caché sous ces forêts,
+ Il m'est permis de détourner ma vue
+ De ces clochers, dont les hardis sommets,
+ En s'effilant, s'élancent dans la nue,
+ Et dont l'aspect me poursuit à jamais.
+ N'entends-tu pas, dans ce verger paisible,
+ Ce rossignol? Son organe flexible,
+ Tendre toujours et toujours varié,
+ Chante l'amour: je parle à l'amitié.
+ Oui, dans ces lieux, ami, tout la rappelle.
+ Autour de moi que la nature est belle!
+ Je vois du Rhin les flots majestueux
+ Baigner mes pieds et couler sous mes yeux.
+ De sept rochers les cîmes inégales
+ Vont à l'envi se perdre dans les cieux;
+ Un bois touffu remplit leurs intervalles.
+ D'un doux frisson ces trembles agités,
+ De ces oiseaux la douce mélodie,
+ Portent le trouble à mon âme ravie;
+ Pour comble encore, à mes yeux enchantés
+ Ces fleurs, au loin émaillant la prairie,
+ Pour me séduire étalent leurs beautés.
+ Séjour touchant! que n'es-tu ma patrie?
+ N'importe, hélas! de mon cœur endormi
+ Ton doux aspect a banni la tristesse.
+ Je suis heureux dans cette courte ivresse:
+ Je suis heureux: je songe à mon ami.
+ C'en est donc fait, la trompeuse fortune
+ A sur mes jours abdiqué tout pouvoir.
+ Je la bénis; sa faveur importune,
+ En aucun temps n'a fixé mon espoir.
+ Il est bien vrai que, provoqué par elle,
+ J'obéissais à sa voix infidelle,
+ Et ton ami s'en faisait un devoir.
+ Mais elle a fait ce que mon cœur demande:
+ Sa trahison, que j'aurais dû prévoir,
+ De ses faveurs est pour moi la plus grande.
+ J'avais pensé, dans ma trop longue erreur,
+ Que de ses dons la fatale influence
+ Aplanissait le chemin du bonheur.
+ Mais que les Dieux ont borné sa puissance!
+ Pour être heureux il nous suffit d'un cœur.
+ Je les ai vus, ses favoris coupables,
+ En dépit d'elle, illustres misérables,
+ Fiers d'être sots, de leur faste éblouis,
+ Punis toujours de n'avoir rien à faire,
+ Dans leurs miroirs mille fois reproduits,
+ Peindre partout, voir partout leur misère;
+ Sur leurs sophas lâchement étendus,
+ D'esprit, de corps également perclus;
+ Du fade objet dont l'aspect les accable
+ Multiplier l'image insupportable.
+ J'ai vu Crassus, pour échapper au temps,
+ Dans sa langueur en compter les instans.
+ La montre d'or nonchalamment tirée
+ Dit qu'en secret il maudit sa durée.
+ Son triste cœur voudrait, dans son ennui,
+ La démentir, s'inscrire en faux contre elle;
+ Mais le témoin muet et trop fidelle
+ Obstinément dépose contre lui.
+ Combien mes yeux ont surpris de bassesse
+ Sous ces dehors, sous cet éclat trompeur!
+ Oui, que le ciel, punissant ma faiblesse,
+ Sur ton ami signale sa fureur,
+ Si, de mon cœur démentant la noblesse,
+ J'osais tremper dans leur lâche bonheur!
+ Que l'amitié, pour tous deux indulgente,
+ A sur nos jours épanché de douceurs!
+ Avec quel art sa faveur bienfaisante
+ De nos plaisirs variait les couleurs!
+ Par la gaîté tantôt enluminée,
+ Tantôt moins vive, encor plus fortunée,
+ Elle portait par degrés dans nos cœurs,
+ Après l'essor d'une libre saillie,
+ Ce doux sommeil, cette mélancolie,
+ Qui de l'amour imite les langueurs.
+ Souvent muets dans notre nonchalance,
+ Trop sûrs de nous pour craindre un seul moment
+ Qu'on ne la prît pour de l'indifférence,
+ Nous nous taisions, et cet heureux silence
+ Ne finissait que par un sentiment:
+ Temps précieux pour mon âme attendrie,
+ Où mon esprit, emporté loin de moi,
+ Était absent, mais absent près de toi.
+ Plaisir du cœur, tendre mélancolie,
+ Doux antidote et baume de la vie,
+ Par quelle loi, par quel fatal destin,
+ Faut-il, hélas! que d'un peuple volage
+ L'insuffisant et stérile langage
+ T'ose confondre avec ce noir chagrin,
+ Fléau cruel de l'âme dégradée,
+ Par les ennuis tristement obsédée?
+ Souvent encor quand un diseur de riens
+ Venait troubler nos charmans entretiens,
+ Si par malheur sa bouche téméraire
+ D'un sentiment né d'une âme vulgaire
+ A nos regards dévoilait la laideur,
+ Mes yeux soudain, sur ton front peu flatteur,
+ En saisissaient le désaveu sincère.
+ Mais qu'ai-je dit? Etait-il nécessaire
+ De l'y chercher? Il était dans mon cœur.
+ Ah! cher ami, puis-je espérer encore
+ De te revoir, de trouver dans le tien
+ Cette amitié qui tous deux nous honore,
+ Et dont l'absence a serré le lien?
+ Momens heureux, je vais vous voir renaître;
+ Et de plus près à tes destins lié,
+ Auprès de toi, prenant un nouvel être,
+ Je vais chérir les arts et l'amitié.
+ J'ignore encor ce que le sort barbare
+ Pour ton ami cache dans l'avenir;
+ Mais quels que soient les jours qu'il me prépare,
+ De fermeté prompt à me prémunir,
+ Malgré ses coups, je veux suivre la pente
+ De ce sentier que l'honneur me présente,
+ Et que sa main pour moi daigne aplanir.
+ Je sais trop bien que sa faveur stérile
+ Ne me promet qu'une palme inutile;
+ Mais le travail, tendre consolateur,
+ M'assure au moins un abri salutaire.
+ Abri sacré, nécessaire à mon cœur.
+ Oui, le travail est son propre salaire.
+ Par le malheur mon esprit abattu,
+ Se redoutant, chérissant sa faiblesse,
+ Contre lui-même a long-temps combattu.
+ Je cède enfin à l'instinct qui me presse.
+ Te souviens-tu de ce chantre de Grèce!
+ Encouragé par les dons séducteurs
+ Du cercle entier de ses admirateurs,
+ Oh! disait-il, partageant leur ivresse,
+ Si l'intérêt pouvait les éclairer;
+ Si dans mon cœur ce peuple pouvait lire;
+ De quels transports je me sens pénétrer,
+ Lorsque mes doigts voltigent sur la lyre;
+ D'une faveur il croirait m'honorer,
+ En permettant à mon heureux délire
+ De s'exercer dans cet art que j'admire.
+
+
+ÉPITRE
+
+ A M. ***, QUI AVAIT FAIT AFFICHER CHEZ SON SUISSE UN ORDRE EN
+ VERS, DE N'OUVRIR QU'AU MÉRITE, ET DE REFUSER LA PORTE A LA
+ FORTUNE.
+
+ Je l'ai vu cet ordre authentique,
+ Mis en vers joliment tournés,
+ Cette consigne poétique
+ Qu'à votre Suisse vous donnez;
+ Mais elle est trop philosophique,
+ Ou trop peu. Quoi! vous ordonnez
+ Que l'on ferme la porte au nez
+ A la Fortune! Et pourquoi faire?
+ Est-ce humeur, faiblesse ou colère?
+ Vous avez tort; mais apprenez
+ Le dénoûment de cette affaire.
+ Après ce refus insultant
+ Que fit la belle aventurière?
+ Surprise de ce compliment,
+ De la rebuffade impolie
+ D'un portier qui la congédie,
+ Croiriez-vous que dans cet instant
+ (Voyez un peu quelle étourdie!)
+ Elle vint chez moi brusquement?
+ Je sortais: j'ouvre....--La fortune!
+ Ne vous suis-je pas importune?
+ Le cas arrive rarement.
+ --Il arrive dans ce moment.
+ Elle m'étonna, je vous jure.
+ J'excusai le sage imprudent
+ Qui brusquait ainsi la déesse;
+ Il a tort d'outrer la sagesse.
+ --Vous raillez, je crois.--Nullement.
+ Il fallait au moins vous admettre,
+ En faisant des conditions....
+ --A moi!--Sans doute.--Eh bien! voyons.
+ Faites les vôtres.--A la lettre
+ Vous les suivrez? Premièrement,
+ Je vous dois un remercîment:
+ Vous voilà sans qu'on vous appelle,
+ C'est ce qu'il me faut justement.
+ --Vous me plaisez assez, dit-elle.
+ --Tant mieux.--Convenons de nos faits.
+ --Vous ne prétendrez jamais
+ A changer le fond de ma vie;
+ Vous respecterez sans aigreur
+ Mon caractère, mon humeur,
+ Et même un peu ma fantaisie.
+ Je conserverai mes amis,
+ Vous ne m'en donnerez point d'autres:
+ A moi les miens, à vous les vôtres.
+ Le sentiment sera permis
+ A mon cœur né sensible et tendre;
+ De moi vous ne devrez attendre
+ Que des soins, et non des soucis;
+ Je n'en veux ni donner ni prendre.
+ Si, par l'effet de vos faveurs,
+ Je dois approcher des grandeurs,
+ Partout, à la cour, à la ville,
+ Je serai, rien n'est plus facile,
+ Sans orgueil, mais non sans fierté,
+ Vrai sans rudesse, sans audace,
+ Et libre sans légèreté.
+ Auprès de mes amis en place
+ J'aurai peu d'assiduité,
+ La réservant pour leur disgrâce.
+ Permettez-vous?--Accordé, passe.
+ --Avec le mérite, l'honneur,
+ Je n'entre point dans vos querelles;
+ Je veux rester leur serviteur,
+ Et les tiens pour amis fidèles.
+ --Ah! nous nous brouillerons.--Tant pis
+ --Un mot encor. Toujours admis,
+ Chez moi le mérite aura place
+ Au-dessus de vos favoris:
+ C'est la sienne, quoique l'on fasse.
+ Refusé net.--La déité
+ Me dit, d'un ton de bonhommie:
+ Moi, j'ai de la facilité;
+ Mais cet article du traité,
+ Par quel art, par quelle industrie,
+ Le faire signer, je vous prie,
+ A ma sœur?--Qui?--La vanité.
+ Adieu.--Soit.--La folle immortelle
+ Part et s'envole à tire d'aile,
+ Me supposant de vains regrets,
+ Je le soupçonne; car la belle,
+ Tout en me quittant pour jamais,
+ Regardait parfois derrière elle,
+ Pour voir si je la rappelais;
+ Mais je laissai fuir l'infidelle,
+ Et mes voisins courent après.
+
+
+FRAGMENS
+
+ D'UNE ÉPITRE DIPLOMATIQUE, ADRESSÉE A LA COALITION DES PRINCES
+ ARMÉS CONTRE LA FRANCE.
+
+ Quoi! contre nos pamphlets hérissant vos frontières,
+ Vous formez des cordons, vous dressez des barrières;
+ Et vous pourriez, chez nous, vauriens pestiférés,
+ De l'égalité sainte apôtres conjurés,
+ Hasardant la vertu de vos bandes guerrières,
+ Souffrir que d'un faux jour les rayons égarés,
+ Perçant l'épais repli de leurs lourdes paupières,
+ Offrissent à leurs yeux troubles, mal assurés,
+ De nos Français nouveaux les façons familières!
+ Quoi! vos fiers cuirassiers qui, combattant pour vous,
+ Meurent sous vos bâtons en perdant vos trois sous,
+ Verront-ils exposer leur fidèle innocence
+ Aux piéges que leur tend notre indigne licence!
+ Rois, laissez-vous fléchir, ne nous attaquez pas;
+ Plaignez plutôt l'erreur de notre indépendance,
+ De cette égalité, fléau de nos climats.
+ Sans cesse attendrissez sur nous, sur nos misères,
+ Vos sujets chargés d'or, payant sans assignats
+ Le brigand breveté qui les traîne en galères[26],
+ Pour la mort d'un vieux cerf soustrait à vos ébats.
+ Avant qu'on vous apprît que les hommes sont frères,
+ Funeste vérité qui peut tout perdre, hélas!
+ Nuire à vos recruteurs, renchérir vos soldats,
+ Corrompre l'ouvrier en haussant les salaires,
+ Et, trompant vos sujets égarés sur nos pas,
+ Leur ravir tous ces biens si chers à leurs ancêtres,
+ Ces biens perdus pour nous, mais non pour vos états,
+ Des moines, des geôliers, des nobles et des prêtres...
+ . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . .
+ A quoi de l'art des rois on borne les leçons!
+ Transplanter en Brabant les braves de Hongrie,
+ Puis contre les Hongrois armer les Brabançons,
+ Styriens à Milan, Milanais en Styrie:
+ De ce profond mystère est-ce là tout le fin?
+ Combien de temps faut-il pour que le monde enfin
+ De ce royal secret découvre l'industrie?
+ --Mais, depuis six cents ans!--Soit: rien ne prouve mieux
+ Que, pour aller bien loin, ce système est trop vieux.
+ Kaunitz le sentira: sa tête octogénaire
+ Dira: Voici du neuf, voyons, que faut-il faire?
+ Je ne reconnais plus ce commode métier
+ De régir les états pour se désennuyer.
+ Régner est chose grave et devient une affaire.
+ . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . .
+ Voisins des Marquisats[27], vous savez tous qu'en dire,
+ Frédéric, expliquant ses droits régaliens,
+ Forme, allonge, élargit son nouvel apanage;
+ Fait chez vous la police et vous prendra vos biens
+ Par sage surveillance et par bon voisinage,
+ Pour vous défendre mieux contre les Autrichiens.
+ Déjà de ses _housards_ une troupe impolie
+ A rançonné deux fois les gens de Nuremberg.
+ --Bon! Nuremberg n'est rien: c'est de la bourgeoisie.
+ --D'accord. Mais un moment: Monsieur de Wirtemberg
+ S'attend de jour en jour à la même avanie;
+ C'est un seigneur, un duc, un prince en Franconie.
+ Que répondre? on se tait: l'évêque de Bamberg,
+ Plus confondu que vous, rassemble ses vieux titres,
+ Et du cercle alarmé consulte les chapitres:
+ Publicistes, docteurs, à l'escrime excités,
+ En petit _in-quartos_ resserrant leur logique,
+ Prouvant, démontrant tout, hors les points contestés,
+ Font admirer de plus cet accord harmonique
+ Qui, par des mouvemens simples, bien concertés,
+ Fait marcher sans délais ce grand corps germanique.
+ Bientôt le brave Hoffmann les a tous réfutés;
+ Et par vingt régimens que charme sa réplique,
+ Kalkreuth et Mollendorff, d'avance bien postés,
+ Assurent le succès de sa diplomatique.
+ Raguse et ses faubourgs, Luques et Saint-Martin
+ Attendent, comme on sait, avec impatience,
+ L'arrêté du congrès qui doit livrer la France
+ Repentante et contrite aux chevaliers du Rhin.
+ De Mercy, de Breteuil la sagesse profonde,
+ De Rousseau, de Sieyès réformant les erreurs,
+ Nous guérira des maux causés par ces penseurs,
+ Qui, malgré la police, ont éclairé le monde,
+ Et, sans être honorés du poste de commis,
+ Se mêlent d'influer sur les lois d'un pays.
+ C'est un abus affreux: il faut qu'on le corrige;
+ La constitution le demande et l'exige.
+ Il nous faut au-dehors une révision;
+ L'autre est insuffisante, encor qu'elle ait du bon.
+ . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . .
+ Catherine, posant un tome de Voltaire,
+ Ecrit pour condouloir aux chagrins du saint-père.
+ Le pontife attendri, presque privé d'enfans,
+ Veut déjà dans Moscou recruter des croyans;
+ Et bénissant tout bas l'auguste Catherine,
+ Adresse un doux reproche à la grâce divine,
+ Qui, contristant les saints, diffère trop long-temps
+ D'unir l'église grecque à l'église latine.
+ Hélas! tout vient trop tard: faut-il qu'un si grand bien
+ Commence à s'opérer quand on ne croit plus rien?
+ (_Ce qui suit s'adresse au feu roi de Suède._)
+ Une croisade noble est œuvre méritoire,
+ Propre à toucher les cœurs des nobles Suédois,
+ Utile à vos sujets, commerçans et bourgeois,
+ Qui, resserrant leurs fonds, vous souhaitent la gloire
+ D'Artus, de Galaor, ou d'Oger le Danois.
+ Votre abord si prochain dans la riche Neustrie,
+ Ce fief du grand Rollon promis à vos exploits,
+ De vos Dalécarliens excitant l'industrie,
+ Préviendra la faillite assez commune aux rois,
+ Mais qu'on leur passe moins aujourd'hui qu'autrefois;
+ Car on se forme enfin; et du fond de l'Ukraine;
+ Avant que d'envoyer sa botte souveraine,
+ Charles, votre patron, balancerait, je crois:
+ Il craindrait qu'à Stockholm on ne se dît peut-être:
+ «Essayons: Il faut voir, sous ce commode maître,
+ »S'il n'eût pas mieux valu, pour un peuple indigné,
+ »Que sur lui dès long-temps cette botte eût régné.
+ »Ah! nous n'eussions pas vu dépeupler nos campagnes,
+ »En brigands, en soldats, changer nos laboureurs,
+ »Sous des fardeaux virils haleter leurs compagnes,
+ »Et leur fils consumés en précoces sueurs,
+ »Jeunes, de la vieillesse accuser les langueurs.»
+ Vous voyez que déjà la question se pose.
+ Le texte est dangereux; prévenez-en la glose.
+ Gèfle en fournit un autre; et, malgré le succès,
+ Vos états assemblés vers la zône polaire,
+ En exil, dans un camp, sous le glaive, aux arrêts,
+ Ou contraints de payer, ou payés pour se taire,
+ Dans leurs foyers rendus exposeront les faits,
+ Ces faits accusateurs d'un heureux téméraire.
+ Vous les redoutez peu; j'entends Sémiramis
+ Qui vous dit: «Réprimons ces Français réfractaires,
+ »Prêchant la liberté qui gêne en tout pays;
+ »Mais craignons nos sujets, ils sont nos ennemis;
+ »Et contre eux prêtons-nous nos vaillans mercenaires.
+ »Unis pour opprimer, despotes solidaires,
+ »J'espère en vos trébans, comptez sur mes strélitz;
+ »Marchez et triomphez: la gloire vous appelle
+ »Aux combats, au congrès dans Aix dit la Chapelle:
+ »Vous y parlerez trop, mais vous parlerez bien.
+ »Chefs, soldats, orateurs, il ne vous manque rien.
+ »Alexandre, partez pour les plaines d'Arbelle;
+ »La Beauce en offre assez, et vos braves soldats
+ »Qu'en Finlande la gloire a maigri sur vos pas,
+ »Dans Gèfle peu refaits, retrouveront en France,
+ »Dans maint heureux vignoble, en pays de bombance,
+ »La santé, la vigueur dont souvent mes guerriers
+ »M'ont présenté l'image en m'offrant leurs lauriers.»
+ Ainsi dit Catherine: et le héros habile,
+ Qui goûte le traité, mais le trouve incomplet,
+ Jaloux de s'enrichir d'un article secret,
+ La flatte, élève au ciel son génie et son style,
+ Ses conquêtes, ses lois, en ajoutant tout bas
+ Que, sans un fort subside, il ne partira pas.
+ Sémiramis sourit, et, pour sortir de gêne,
+ Médite à vingt pour cent un gros emprunt sur Gêne,
+ Que par les émigrés on croit déjà rempli.
+ Tranquilles sur le nord, arrêtons-nous ici:
+ A nos héros français sa voix offre un asile.
+ --Ne vous y fiez pas: sa politique habile
+ Songe à ses intérêts plus qu'à nos émigrans.
+ Adroit à nous ravir nos princes et nos grands,
+ Elle veut transplanter au sein de son empire
+ Le premier de nos arts, le blason qu'elle admire,
+ D'écussons, de lambels tapisser Astracan;
+ Chérin doit recruter pour embellir Cazan:
+ Tel est l'unique but de ses nobles dépenses.
+ Elle peut, il est vrai, dans ses déserts immenses,
+ En fiefs, en francs-aleux découper ses états,
+ Tout brillans de comtés, riches de marquisats,
+ Sans même expatrier ni les ours, ni les rennes,
+ Deux _ordres_, dans le nord, puissances souveraines.
+ --Vous riez.... Si pourtant de ses secours aidés....
+ --Cent mille arpens de neige, en un jour concédés,
+ Peuvent soudain, s'il plaît à sa munificence,
+ Montrer chez les Kalmoucks la véritable France;
+ La cour des vrais Bourbons, le palais des Condés.
+ Princes au Kamshatka, ducs dans la Sibérie,
+ Voyez-les excitant une active industrie,
+ Encourager de l'œil les travaux roturiers
+ Qui défrichent pour eux leur nouvelle patrie,
+ Fertile au seul aspect de ces grands chevaliers.
+ De l'Oby, de l'Irtich, les rives délectables
+ Se peuplant de Français présentés, présentables,
+ Verront leurs champs féconds sous de si nobles mains,
+ Etonner Pétersbourg de leur tributs lointains,
+ Et cet hommage heureux consoler Catherine
+ D'avoir des Osmanlis différé la ruine.
+ --J'entends. Et les Suédois... Gustave? Il est bien loin:
+ Sans avoir d'assignats, sa richesse est en cuivre.
+ Ses soldats pourraient bien hésiter à le suivre,
+ Et de le surveiller son sénat prendra soin.
+ --Vous pourvoyez à tout; je me tais, et pour cause.
+ Quel homme! il ne craint rien.--Oh! je crains quelque chose.
+ --Eh! quoi donc, s'il vous plaît--D'ennuyer: serviteur.
+ --Dieu vous envoie à moi quand j'aurai de l'humeur!
+ Adieu. Malgré les noms dont chez vous on vous nomme,
+ J'aime votre candeur, votre sincérité,
+ Et, pour un scélérat, je vous tiens honnête homme.
+ --Quels que soient les surnoms dont vous soyez noté,
+ J'honore vos vertus et votre loyauté,
+ Comme si j'arrivais de Coblentz ou de Rome
+ ..............
+
+ [26] Les galères ne sont pas la punition de ce crime dans tous
+ les états d'Allemagne. Les peines y sont variées. Dans
+ quelques-uns, on attache le coupable entre les cornes d'un cerf,
+ avec des cordes bien enlacées dans son bois: on le chasse ensuite
+ dans la forêt. Ce mot _galères_ n'est ici que l'indication d'un
+ châtiment quelconque.
+
+ (_Note de l'auteur._)
+
+ [27] Anspach et Bareuth.
+
+
+
+
+ODES.
+
+
+
+
+ODES.
+
+
+LA GRANDEUR DE L'HOMME,
+
+ODE.
+
+ Quand Dieu, du haut du ciel, a promené sa vue
+ Sur ces mondes divers, semés dans l'étendue,
+ Sur ces nombreux soleils, brillans de sa splendeur,
+ Il arrête les yeux sur le globe où nous sommes:
+ Il contemple les hommes,
+ Et dans notre âme enfin va chercher sa grandeur.
+
+ Apprends de lui, mortel, à respecter ton être.
+ Cet orgueil généreux n'offense point ton maître:
+ Sentir ta dignité, c'est bénir ses faveurs;
+ Tu dois ce juste hommage à sa bonté suprême:
+ C'est l'oubli de toi-même
+ Qui, du sein des forfaits, fit naître tes malheurs.
+
+ Mon âme se transporte aux premiers jours du monde
+ Est-ce là cette terre, aujourd'hui si féconde?
+ Qu'ai-je vu? des déserts, des rochers, des forêts:
+ Ta faim demande au chêne une vile pâture;
+ Une caverne obscure
+ Du roi de l'univers est le premier palais.
+
+ Tout naît, tout s'embellit sous ta main fortunée:
+ Ces déserts ne sont plus, et la terre étonnée
+ Voit son fertile sein ombragé de moissons.
+ Dans ces vastes cités quel pouvoir invincible
+ Dans un calme paisible
+ Des humains réunis endort les passions?
+
+ Le commerce t'appelle au bout de l'hémisphère;
+ L'Océan, sous tes pas, abaisse sa barrière;
+ L'aimant, fidèle au nord, te conduit sur ses eaux;
+ Tu sais l'art d'enchaîner l'Aquilon dans tes voiles;
+ Tu lis sur les étoiles
+ Les routes que le ciel prescrit à tes vaisseaux.
+
+ Séparés par les mers, deux continens s'unissent;
+ L'un de l'autre étonnés, l'un de l'autre jouissent;
+ Tu forces la nature à trahir ses secrets;
+ De la terre au soleil tu marques la distance,
+ Et des feux qu'il te lance
+ Le prisme audacieux a divisé les traits.
+
+ Tes yeux ont mesuré ce ciel qui te couronne;
+ Ta main pèse les airs qu'un long tube emprisonne;
+ La foudre menaçante obéit à tes lois;
+ Un charme impérieux, une force inconnue
+ Arrache de la nue
+ Le tonnerre indigné de descendre à ta voix.
+
+ O prodige plus grand! ô vertu que j'adore!
+ C'est par toi que nos cœurs s'ennoblissent encore:
+ Quoi! ma voix chante l'homme, et j'ai pu t'oublier!
+ Je célèbre avant toi... Pardonne, beauté pure;
+ Pardonne cette injure:
+ Inspire-moi des sons dignes de l'expier.
+
+ Mes vœux sont entendus: ta main m'ouvre ton temple;
+ Je tombe à vos genoux, héros que je contemple,
+ Pères, époux, amis, citoyens vertueux:
+ Votre exemple, vos noms, ornement de l'histoire,
+ Consacrés par la gloire,
+ Élèvent jusqu'à vous les mortels généreux.
+
+ Là, tranquille au milieu d'une foule abattue,
+ Tu me fais, ô Socrate, envier ta ciguë;
+ Là, c'est ce fier Romain, plus grand que son vainqueur;
+ C'est Caton sans courroux déchirant sa blessure:
+ Son âme libre et pure
+ S'enfuit loin des tyrans au sein de son auteur.
+
+ Quelle femme descend sous cette voûte obscure?
+ Son père dans les fers mourait sans nourriture.
+ Elle approche... ô tendresse! amour ingénieux!
+ De son lait.... se peut-il? oui, de son propre père
+ Elle devient la mère:
+ La nature trompée applaudit à tous deux.
+
+ Une autre femme, hélas! près d'un lit de tristesse,
+ Pleure un fils expirant, soutien de sa vieillesse;
+ Il lègue à son ami le droit de la nourrir:
+ L'ami tombe à ses pieds, et, fier de son partage,
+ Bénit son héritage,
+ Et rend grâce à la main qui vient de l'enrichir.
+
+ Et si je célébrais d'une voix éloquente
+ La vertu couronnée et la vertu mourante,
+ Et du monde attendri les bienfaiteurs fameux,
+ Et Titus, qu'à genoux tout un peuple environne,
+ Pleurant au pied du trône
+ Le jour qu'il a perdu sans faire des heureux?
+
+ Oui, j'ose le penser, ces mortels magnanimes
+ Sont honorés, grand Dieu! de tes regards sublimes.
+ Tu ne négliges pas leurs sublimes destins;
+ Tu daignes t'applaudir d'avoir formé leur être,
+ Et ta bonté peut-être
+ Pardonne en leur faveur au reste des humains.
+
+
+LES VOLCANS,
+
+ODE.
+
+ Eclaire, échauffe mon génie,
+ Muse de la terre et des cieux;
+ Conduis-moi, sublime Uranie,
+ Vers ces abîmes pleins de feux,
+ De l'enfer soupiraux horribles,
+ Arsenaux profonds et terribles
+ Où, dans un cahos éternel,
+ Des élémens la sourde guerre
+ Forme, allume, lance un tonnerre
+ Plus affreux que celui du ciel.
+
+ Quels torrens épais de fumée!
+ La terre ouverte sous mes pas
+ Vomit une cendre enflammée:
+ L'antre mugit... Dieux! quels éclats!
+ Des roches dans l'air élancées
+ Retombent, roulent, dispersées.
+ Je m'arrête glacé d'effroi...
+ Un fleuve de feu, de bitume,
+ Couvre d'une bouillante écume
+ Leurs débris poussés jusqu'à moi.
+
+ Monts altiers, voisins des orages,
+ Qui recélez dans votre sein
+ Les fleuves, enfans des nuages;
+ Et les rendez au genre humain,
+ C'est dans vos cavernes profondes
+ Que du feu, de l'air et des ondes
+ Fermente la sédition.
+ Au fond de cet abîme immense
+ Je vois la nature en silence
+ Méditer sa destruction.
+
+ L'esclave qui brise la pierre,
+ Et qui cherche l'or dans vos flancs,
+ Sent les fondemens de la terre
+ S'ébranler sous ses pas tremblans.
+ Il palpite, écoute, frissonne;
+ Mais le trépas en vain l'étonne,
+ La rage ranime ses sens:
+ Il pardonne au fléau terrible
+ Qui va sous un débris horrible
+ Écraser ses cruels tyrans.
+
+ Dieu! quelle avarice intrépide!
+ L'antre pousse un reste de feux:
+ Une foule imprudente, avide,
+ Accourt d'un pas impétueux.
+ Voyez-les d'une main tremblante,
+ Sous une lave encor fumante,
+ Chercher ces métaux détestés,
+ Et, sur le salpêtre et le souffre,
+ Des ruines même du gouffre,
+ Bâtir de superbes cités.
+
+ Mortel, qui du sort en colère
+ Gémis d'épuiser tous les coups,
+ Sans doute le ciel moins sévère
+ Pouvait te voir d'un œil plus doux.
+ Mais de la nature en furie
+ Tu surpasses la barbarie;
+ De tes maux déplorable auteur,
+ C'est la rage qui les consomme,
+ Et l'homme est à jamais pour l'homme
+ Le fléau le plus destructeur.
+
+ Quand ce globe a craint sa ruine,
+ Quand des feux voisins des enfers
+ Grondaient de Lisbonne à la Chine
+ Et soulevaient le sein des mers,
+ Les assassinats de la guerre
+ Désolaient, saccageaient la terre;
+ Vous ensanglantiez les volcans;
+ Et vous égorgiez vos victimes
+ Sur les bords fumans des abîmes
+ Qui vous engloutissaient vivans.
+
+ Eh quoi! tandis que je frissonne,
+ Vous allumez pour les combats
+ Ces volcans, effroi de Bellone,
+ Ces foudres cachés sous ses pas!
+ Contre la terre consternée
+ Quand la nature est déchaînée,
+ Vous l'imitez dans ses horreurs;
+ Et le plus affreux phénomène
+ Dont frémisse la race humaine
+ Sert de modèle à vos fureurs!
+
+ Que ne puis-je, arbitre des ombres,
+ Forçant les portes du trépas,
+ Évoquer des royaumes sombres
+ Tous les morts de tous les climats;
+ A chacun d'eux si j'osais dire:
+ Un Dieu t'ordonne de m'instruire
+ Qui t'a conduit au noir séjour?
+ Presque tous, homme impitoyable!
+ Ils répondraient: C'est mon semblable
+ Dont la main m'a privé du jour.
+
+ Ah! jetez ces coupables armes;
+ De vous-mêmes prenez pitié:
+ Connaissez, éprouvez les charmes
+ De l'amour et de l'amitié!
+ Que la force, que la puissance,
+ Nobles soutiens de l'innocence,
+ Ne servent plus à l'opprimer.
+ Écartez la guerre inhumaine,
+ Et ne vouez plus à la haine
+ Le moment de vivre et d'aimer.
+
+
+
+
+CONTES.
+
+
+
+
+CONTES.
+
+
+LA QUERELLE DU RICHE ET DU PAUVRE,
+
+APOLOGUE.
+
+ Le riche avec le pauvre a partagé la terre,
+ Et vous voyez comment: l'un eut tout, l'autre rien.
+ Mais depuis ce traité qui réglait tout si bien,
+ Les pauvres ont par fois recommencé la guerre:
+ On sait qu'ils sont vaincus, sans doute pour toujours.
+ J'ai lu, dans un écrit, tenu pour authentique,
+ Qu'après le siècle d'or, qui dura quelques jours,
+ Les vaincus, opprimés sous un joug tyrannique,
+ S'adressèrent au ciel: c'est-là leur seul recours.
+ Un humble député de l'humble république
+ Au souverain des dieux présenta leur supplique.
+ La pièce était touchante, et le texte était bon;
+ L'orateur y plaidait très-bien les droits des hommes:
+ Elle parlait au cœur non moins qu'à la raison;
+ Je ne la transcris point, vu le siècle où nous sommes.
+ Jupiter, l'ayant lue, en parut fort frappé.
+ «Mes amis, leur dit-il, je me suis bien trompé:
+ C'est le destin des rois; ils n'en conviennent guères.
+ J'avais cru qu'à jamais les hommes seraient frères:
+ Tout bon père se flatte, et pense que ses fils,
+ D'un même sang formés, seront toujours amis.
+ J'ai bâti sur ce plan. J'aperçois ma méprise.
+ Je m'en suis repenti souvent, quoiqu'on en dise;
+ Mais, soumis à des lois que je ne puis changer,
+ Je n'ai plus qu'un moyen propre à vous soulager.
+ Je hais vos oppresseurs: les riches sont barbares;
+ Ils paraîtront souvent l'objet de mon courroux;
+ Mécontens, ennuyés, prodigues, vains, bizarres,
+ Ce sont de vrais tourmens: mais le plus grand de tous,
+ C'est l'avarice; eh bien! je vais les rendre avares:
+ C'en est fait, les voilà pauvres tout comme vous.»
+ Ainsi fit Jupiter. Les Dieux ont leur système.
+ Mais, soit dit sans fronder leur volonté suprême,
+ Je voudrais que le ciel, moins prompt à nous venger,
+ Sût un peu moins punir, et sût mieux corriger.
+
+
+LA JAMBE DE BOIS ET LE BAS PERDU.
+
+ Est-ce un conte? est-ce un apologue?
+ Vous en déciderez: voilà tout mon prologue.
+
+ Une dame en faveur, je vous tairai son nom,
+ Belle encor quoiqu'un peu passée,
+ Eut, je ne sais comment, la jambe fracassée:
+ Il fallut en venir à l'amputation.
+ Grand fut le désespoir, plus grande la souffrance;
+ Mais on se tira bien de l'opération.
+ Bref, on touche au moment de la convalescence:
+ Il fallut s'habiller; une jambe d'emprunt,
+ Dans une double éclisse avec art enchassée,
+ Supplément du membre défunt,
+ Au lieu vacant fut promptement placée:
+ L'autre jambe, la bonne, était déjà chaussée.
+
+ Madame de son lit descendait; mais, hélas!
+ Admirez l'étrange caprice,
+ La malade soudain veut ravoir l'autre bas.
+ On cherche, on se tracasse, il ne se trouve pas:
+ Elle de s'obstiner, soit sottise ou malice;
+ La voilà qui gronde ses gens,
+ Maltraite époux, amis, parens,
+ Troupe indulgente, autour du lit groupée,
+ Par pitié, voyez-vous, pour la pauvre éclopée.
+ Jugez où l'on en fut, lorsqu'en sa déraison
+ Elle parla de quitter la maison!
+ Chez nous même travers s'est montré tout à l'heure.
+ Perdre bons marquisats fit pousser moins de cris
+ Que perdre le beau nom de monsieur le marquis:
+ Une jambe est coupée, et c'est le bas qu'on pleure.
+
+
+LE HÉROS ÉCONOME.
+
+ Pourquoi faut-il que l'humaine faiblesse,
+ Chez les mortels que nous nommons héros,
+ Souvent se montre, et par de tels défauts
+ Qu'en les voyant, on se dit: Pauvre espèce!
+ Livrons le monde et la gazette aux sots.
+ Pourquoi de l'or l'avidité cupide
+ A-t-elle, hélas! souillé plus d'un grand nom
+ Flétri, perdu Démosthènes, Bacon;
+ Et, qui pis est, de sa rouille sordide
+ Atteint Brutus et le premier Caton?
+ La vanité me gâte Cicéron;
+ Annibal fourbe, Agésilas perfide,
+ Luxembourg fat, et Villars fanfaron:
+ C'est grand pitié: Catinat.... je ménage
+ Et ma pudeur et les mânes d'un sage.
+ Sur Marlborough je serai moins discret,
+ Car son péché n'était pas un secret.
+ Dans l'Angleterre éprise de sa gloire,
+ Sur sa lésine on faisait mainte histoire,
+ En affublant d'épigramme ou chanson
+ Ce grand rival de Mars et d'Harpagon.
+ Chez les guerriers ce mélange est très-rare;
+ Et tout héros est plus voleur qu'avare:
+ Mais je finis, mon prologue est trop long.
+ Pour regagner sur la narration
+ Le temps perdu, courons de compagnie
+ Vite en Hollande, aux états-généraux,
+ Où l'on reçoit en grand'cérémonie
+ Des alliés le support, le héros,
+ Ce Marlborough, qui, repassant les flots,
+ S'en va revoir sa brillante patrie.
+ Le général à Windsor est mandé;
+ De ses emplois il est dépossédé,
+ Vu que soudain, milédi, son épouse,
+ Brusque et hautaine, imprudente et jalouse,
+ Près la reine Anne a perdu sa faveur.
+ Sur une robe une aiguière versée,
+ Même la jatte avec dépit cassée,
+ Au cœur royal ont donné de l'humeur.
+ Tout va changer: la Hollande, l'Empire
+ Baissent le ton, et la France respire.
+ La paix naîtra de ce grave incident,
+ Qui dans l'Europe est encor un mystère;
+ Mais Marlborough, qui le sait cependant,
+ Fait son paquet, et maudit, en partant,
+ Anne, et sa femme, et la jatte, et l'aiguière;
+ Ce grand méchef, ces débats féminins
+ Ferment pour lui le champ de la victoire.
+ Il se console à l'aspect de sa gloire,
+ Surtout de l'or qu'elle verse en ses mains.
+ Le Hollandais, moins par reconnaissance
+ Que pour mâter le vieux roi, dit le Grand,
+ Va cette fois écorner sa finance.
+ Faire dépit à cette cour de France
+ Est, comme on sait, pour messieurs d'Amsterdam,
+ Le seul plaisir qui vaille leur argent.
+ La fête s'ouvre, et le vainqueur s'avance;
+ Dieux! quel accueil! quelle munificence!
+ On lui prodigue, on étale à ses yeux
+ Cent raretés de l'un et l'autre monde;
+ Mais tout s'efface à l'éclat radieux
+ D'un diamant le plus beau que Golconde
+ Depuis long-temps ait vu sortir du sein
+ De son argile opulente et féconde.
+ Il est trop cher pour plus d'un souverain:
+ Il est sans prix: nul Juif ne l'évalue.
+ Déjà placé par une adroite main
+ Sur un chapeau qu'au sien on substitue,
+ Sous un panache, il brille au front du lord.
+ On applaudit sa noble contenance,
+ Son air, son geste; et l'on pouvait encor,
+ Comme on va voir, louer sa prévoyance:
+ Vers un des siens, qui du riche joyau,
+ Grands yeux ouverts, contemplait la merveille,
+ Milord s'approche, et tout bas à l'oreille:
+ «Songe à ravoir, dit-il, mon vieux chapeau.»
+
+
+LE RENDEZ-VOUS INUTILE.
+
+ Hier au soir on nous a fait un conte,
+ Qui me parut assez original;
+ Il faut, messieurs, que je vous le raconte;
+ Il est très-court et surtout point moral.
+
+ Damis, Églé, couple élégant, volage,
+ Étaient unis, mais par le sacrement;
+ L'amour jadis les unit davantage.
+ Églé sensible, au sortir du couvent,
+ Avait aimé son époux sans partage;
+ Quoiqu'à la cour tout s'excuse à son âge,
+ Damis lui-même était un tendre amant.
+ Mais tout à coup, sans qu'on sût trop comment
+ Par ton, par air, fuyant le tête à tête,
+ Avec fracas courant de fête en fête,
+ Croyant surtout avoir bien du plaisir,
+ De s'adorer on n'eut plus le loisir.
+ Un mari mort, on souffre le veuvage;
+ Mais quand il vit, c'est un cruel outrage;
+ Églé le sent: Églé va se venger.
+ Je vois d'ici ces messieurs s'arranger,
+ Et minuter le beau brevet d'usage
+ Au bon Damis. Pour vous faire enrager,
+ Mes chers amis, Églé restera sage;
+ Et du mari l'honneur est sans danger.
+ Madame, un soir, après la comédie,
+ Rentre chez elle: aimable compagnie,
+ Cercle brillant; on apporte un billet,
+ Elle ouvre... ô ciel! sottise de valet.
+ Églé rougit, et regarde à l'adresse.
+ Or, vous saurez que le susdit poulet
+ Est pour Damis; que certaine comtesse
+ Vers le minuit rendez-vous lui donnait,
+ Et que d'un mot l'orthographe mal mise
+ Peut d'un vieux Suisse excuser la méprise.
+ La belle Églé prend son parti soudain:
+ En un clin d'œil elle devient charmante;
+ Noble enjoûment, gaîté vive et piquante
+ Sont mis en jeu: le souper fut divin;
+ Nul quolibet, des contes agréables;
+ Les gens d'esprit, les convives aimables
+ Étincelaient; les sots, les ennuyeux
+ Furent bruyans, ne pouvant faire mieux.
+ Madame avait cette coquetterie
+ Qui plaît, enflamme, amuse tour à tour,
+ Et qui permet à la galanterie
+ De ressembler quelquefois à l'amour.
+ Or, devinez si chacun voulut plaire.
+ Mais savez-vous sur qui le charme opère
+ Plus puissamment? c'est sur notre mari.
+ De son bonheur avisé par autrui,
+ De la tendresse il a pris le langage;
+ Malgré l'affront de paraître amoureux,
+ Un air folâtre, un riant badinage,
+ Cachaient, montraient ses transports et ses feux.
+ Chacun sortit; on s'en va, bon voyage.
+ Damis est seul: voilà Damis heureux;
+ Même on prétend que, dans cette occurrence,
+ Un doux refus, une adroite défense
+ Fit d'un époux un amant merveilleux.
+ A pareil trait on ne pouvait s'attendre;
+ Mais un mari s'étonne d'être aimé:
+ On est surpris, on veut aussi surprendre;
+ L'honneur s'en mêle, on se trouve animé.
+ Damis se croit vainqueur de l'aventure;
+ Baissant les yeux, sa modeste moitié
+ Prend plaisamment un air humilié:
+ «Écoutez-moi, Damis, je vous conjure;
+ Je sens, dit-elle avec timidité,
+ Qu'à vous fixer je ne saurais prétendre;
+ A la raison je sens qu'il faut se rendre,
+ Et vous céder à la société.
+ Fait comme vous....--O ciel! êtes-vous folle?
+ Songez-vous bien?--Oui, monsieur... Je m'immole...
+ Lisez... Eh bien! reprit-on d'un air doux,
+ Vous n'allez pas bien vite au rendez-vous?
+ --Qui? moi... J'y suis...--Le mot est bien aimable.
+ Mais songez-vous qu'une femme adorable
+ En ce moment... Ah! du moins, écrivez...
+ --Ecrire! quoi!...--Je le veux, vous devez
+ Une réplique à la tendre semonce.»
+ Alors Damis confus, un peu troublé,
+ «Je ne dois rien, dit-il; et mon Eglé
+ A tout surpris, la lettre... et la réponse.»
+
+
+ENVOI A MADAME LA COMTESSE DE R***
+
+ Si ce Damis, que j'ai peint si volage,
+ O R..... eût été votre époux,
+ L'heureux Damis, tendre et digne de vous,
+ Jamais ailleurs n'eût porté son hommage.
+ Non moins heureux, si le sort eût permis
+ Que vous fussiez son aimable comtesse,
+ Jamais d'Églé la beauté ni l'adresse
+ A ses genoux n'eût ramené Damis;
+ Ou, de céder s'il eût eu la faiblesse,
+ Volant chez vous, honteux de ses succès,
+ Il eût si bien, dans son ardeur nouvelle,
+ Rendu justice à vos charmans attraits,
+ Qu'il n'aurait pu vous paraître infidelle.
+
+
+LE CHAPELIER.
+
+ Un Pénitent venait purifier
+ Sa conscience aux pieds d'un Barnabite.
+ Ça, mon ami, votre état?--Chapelier.
+ --Bon. Et quelle est la coulpe favorite?
+ --Voir la donzelle est mon cas familier.
+ --Souvent?--Assez.--Et quel est l'ordinaire?
+ Hem! tous les mois?--Ah! c'est trop peu, mon père.
+ --Tous les huit jours?--Je suis plus coutumier.
+ --De deux jours l'un?--Plus encor; j'ai beau faire
+ A tous momens le plus ferme propos...
+ --Quoi! tous les jours?--Je suis un misérable.
+ --Soir et matin?--Justement.--Comment diable!
+ Et dans quel temps faites-vous des chapeaux!
+
+
+LA MARIÉE SANS MARI.
+
+ Voir marier dauphin ou fils de France,
+ C'est, je l'avoue, un vrai plaisir pour moi;
+ Car, sans compter que l'on a l'espérance
+ De ne pouvoir jamais manquer de roi,
+ Fille sans dot, à Paris, au village,
+ Qui sans hymen eût langui tristement,
+ Se voit payer pour prendre son amant;
+ Veuille le ciel conserver cet usage!
+ Or, vous saurez que tout nouvellement
+ Certaine Agnès, désirant mariage,
+ Chez son curé s'en alla bonnement.
+ «Je viens m'inscrire.--Oh! soit. Votre nom?--Lise.
+ --Et le futur...» Ma foi, Lise est à bout.
+ --«Parlez.--Eh! mais, dit la fille surprise,
+ Je croyais, moi, qu'on fournissait de tout.»
+
+
+L'AVARE ÉBORGNÉ.
+
+ Un Harpagon, d'un œil hypothéqué,
+ Gardait la chambre en mauvaise posture.
+ «Grave est le cas, le globe est attaqué,
+ Lui disait-on; craignez quelqu'aventure;
+ Voyez Granjean.--Non, parbleu, je vous jure,
+ Il est habile, il doit être bien cher;
+ Pour me guérir, il suffit d'un frater.»
+ Le frater vient, entreprend cette cure,
+ Le bistourise, et de son instrument
+ Lui crève l'œil, mais très-parfaitement.
+ Harpagon crie; Esculape s'évade
+ A petit bruit le long de l'escalier,
+ Très-inquiet de sa sotte algarade.
+ Vite on accourt aux clameurs du malade.
+ «Un œil! O ciel! ah! quel aventurier!
+ Dans les deux cas, ignorance ou malice,
+ Pourvoyez-vous en réparation;
+ Un bon procès doit vous faire justice,
+ Et contre lui vous avez action.»
+ Le borgne alors, d'un ton tout débonnaire,
+ «Laissez, dit-il, laissez ce pauvre haire;
+ Je sais très-bien qu'il peut être plaidé;
+ Mais il en coûte à poursuivre une affaire:
+ Et puis d'ailleurs il n'a rien demandé.»
+
+
+FRAGMENT D'UN CONTE,
+
+PROLOGUE.
+
+ Vous croyez tous que, brodant quelquefois
+ Nouvelle en vers, ou conte, ou comédie,
+ J'aime à surprendre ou sottise, ou folie,
+ Et suis charmé de tout ce que je vois;
+ Que quand Églé, qui veut être à la mode,
+ Suit à la piste un fat suivant la cour,
+ Donne une scène, ou fait quelque bon tour,
+ Qui peut m'offrir un plaisant épisode;
+ J'en fais les feux, et que je ris d'autant.
+ Non, point du tout; j'en suis très-mécontent.
+ Bien il est vrai que l'amour m'intéresse:
+ J'en suis fâché, mais j'ai cette faiblesse.
+ Damis s'en moque, et me trouve pédant;
+ Cléon me plaint: il fuit le sentiment,
+ Se croit un sage; et que s'il a Delphire,
+ Ne l'aimant point, on n'a rien à lui dire.
+ Delphire même est fort de cet avis:
+ C'est sans aimer qu'on trompe les maris.
+ C'est un grand mal, mais très-grand, que les femmes
+ Aiment un peu qu'on les ait à son tour;
+ Je ne dis mot; mais, s'il se peut, mesdames,
+ Dans vos boudoirs daignez placer l'Amour.
+ . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . .
+
+
+PROLOGUE D'UN AUTRE CONTE.
+
+ Je fus toujours un peu républicain;
+ C'est un travers dans une monarchie.
+ Vous conclurez, certes, que le destin,
+ Sous Louis-Quinze a mal placé ma vie.
+ Assez long-temps j'en ai gémi tout bas.
+ On me disait: La France est ta patrie,
+ Il faut l'aimer; cela ne prenait pas.
+ Triste habitant d'une terre avilie,
+ Je consolais ma pensée ennoblie,
+ En la tournant vers ces climats heureux,
+ Qui présentaient à mon cœur, à mes vœux,
+ La liberté, ma maîtresse chérie.
+ Je m'étais fait Anglais, faute de mieux.
+ Ou bien, par fois, rêveur, silencieux,
+ Je saluais les monts de l'Helvétie,
+ Cherchant des yeux, dans le simple Apenzel,
+ L'Égalité, cette fille du ciel,
+ Faite pour l'homme et par l'homme haïe:
+ Péché d'orgueil que son malheur expie.
+ . . . . . . . . . . . . . . . . . . . .
+
+
+CALCUL PATRIOTIQUE.
+
+ Cent mille écus pour la justice!
+ Deux cents pour la religion!
+ Prêtres, juges, la nation
+ Surpaie un peu votre service.
+ Mais aussi, vous craignez, dit-on,
+ Qu'habilement on ne saisisse
+ Cette attrayante occasion
+ D'opérer, par suppression
+ De maint office et bénéfice,
+ Quelque bonification:
+ Et vraiment, vous avez raison,
+ Plaise au ciel qu'on y réussisse!
+ Croire et plaider sont deux impôts
+ Que tout peuple met sur lui-même;
+ Aux dépens des heureux travaux
+ De Bacchus et de Triptolême;
+ Croire et plaider sont deux besoins
+ De notre mince et folle espèce,
+ Que la France, dans sa détresse,
+ Tâche de satisfaire à moins.
+ De nos jours la philosophie
+ A porté quelqu'économie
+ Dans la dépense du chrétien.
+ Mettons de côté l'autre vie:
+ Ce qu'on perd en théologie,
+ En finance on le gagne bien.
+ L'américaine prud'hommie
+ Croit très-peu pour ne payer rien.
+ Que dites-vous de ce moyen?
+ Il est bien fort pour ma patrie;
+ Mais elle y viendra, je parie.
+ En attendant un si grand bien,
+ Je me console, en citoyen,
+ Des malheurs de la sacristie.
+ Courage! allons, mes chers Français,
+ Méritez un second succès:
+ Attaquez cette autre manie:
+ Émondez l'arbre des procès;
+ Et mettant de même au rabais
+ De _messieurs_ l'avare industrie:
+ Économisez sur les frais
+ De la seconde maladie,
+ Dont nous ne guérissons jamais.
+
+
+LA VRAIE SAGESSE.
+
+ C'est encor parmi nous un grand bien d'être sage;
+ Il en faut convenir; mais ce bonheur si doux,
+ Chez les Grecs autrefois l'était bien davantage:
+ Il laissait partager tous les plaisirs des fous.
+ L'ivresse de Bacchus, une plus douce ivresse,
+ Chez ce peuple charmant, moins ennuyé que nous,
+ Était le prix de la sagesse.
+ Mais ne serait-ce point la sagesse en effet?
+ Et pourquoi non? Consultons les sept sages:
+ Leur nom, sans leurs plaisirs, eût péri tout à fait.
+ N'avons-nous pas oublié net
+ Et leurs écrits et leurs ouvrages?
+ On parle encor de leur banquet.
+ Socrate qui le remarquait,
+ Un jour alla chez Aspasie,
+ Qui ne voulait jamais être que son amie.
+ Il entre: elle brodait, dans ce goût élégant,
+ Que la mode aujourd'hui parmi nous renouvèle,
+ Car la Grèce est toujours en tout notre modèle.
+ «Hé bien! dit-il en s'approchant,
+ Serez-vous donc toujours la même?
+ Rien que de l'amitié! quoi! jamais rien de plus?
+ Et d'autres vœux jamais ne seront entendus!
+ Quoi! n'être que l'ami de l'objet que l'on aime!
+ Encor si votre cœur savait, ainsi que nous,
+ Mêler à l'amitié des mouvemens plus doux!
+ Car toujours dans notre âme un grain de convoitise
+ Assaisonne, quoiqu'on en dise,
+ Cette pure amitié que nous avons pour vous?
+ Vous paraissez rêveuse, et vos regards baissés
+ Sur le canevas sont fixés:
+ Parlez, daignez au moins m'apprendre
+ Pour quel heureux mortel vos mains, dans ce moment...
+ --Pour qui? dit Aspasie avec étonnement.
+ Eh! mais... en vérité... je ne puis vous comprendre;
+ C'est pour...--Hé bien?--Pour un de mes amis.
+ --Pour un de vos amis! Achevez de m'instruire,
+ Dit Socrate avec un souris?
+ Parlez.--Eh bien! c'est vous, puisqu'il faut vous le dire.»
+ Le philosophe, au comble de ses vœux,
+ Sentit... que sais-je, moi! ce que l'amour inspire,
+ Quand, par bonheur pour lui, le sage est amoureux.
+
+
+LA JOUISSANCE TARDIVE.
+
+ Je te disais: «Cloé, prends mes leçons, prends-moi;
+ Tu ris: de nos beaux jours il n'est qu'un seul emploi;
+ Use de ton printemps: chasteté, c'est vieillesse,
+ Pour les femmes surtout.» Cloé ne m'a point cru;
+ Les roses de son teint, hélas! ont disparu:
+ Elle connaît l'erreur de sa triste sagesse.
+ Moins belle et plus sensible, au midi de ses ans,
+ Elle ressent l'injure et le bienfait du temps.
+ Elle gagne, elle perd, et compte avec son âge.
+ Plus de fête: elle fuit les vains amusemens;
+ Il lui faut des plaisirs et non des passe-temps.
+ Le passe-temps l'ennuie, un soupir la soulage;
+ Pensive, son miroir, moins entouré d'amans,
+ Lui parle du passé, lui dit: «C'est bien dommage!»
+ Un désir inquiet le lui dit davantage.
+ J'ai vu tomber sur moi ses regards languissans.
+ J'ignore si je plais; je vois que j'intéresse:
+ Sa longue indifférence est un poids qui l'oppresse.
+ A mes vœux négligés elle accorde un regret,
+ Ses sens aident son cœur à trahir son secret;
+ Son repentir tardif ressemble à la tendresse.
+ «Ma Cloé, jouissons: près de toi ranimé,
+ Mon cœur, mes souvenirs te rendent ta jeunesse;
+ Donne-moi ce que j'aime, ou bien ce que j'aimai.»
+
+
+PARIS JUSTIFIÉ.
+
+ C'est toi, c'est ta funeste flâme,
+ Disait Anténor à Pâris,
+ Qui va mettre en cendre Bergame,
+ Et rougir de sang ses débris.
+ Quand de trois déesses rivales,
+ L'une offre à tes vœux la grandeur,
+ L'autre des palmes triomphales,
+ Et la sagesse et le bonheur:
+ C'est Vénus que tu leur préfères!
+ De ses promesses mensongères
+ Hélène est le gage imposteur!
+ La jouissance d'une belle,
+ Arbitre insensé, valait-elle
+ La sagesse ou la royauté?
+ --Oui, répond Paris irrité;
+ Croyons-en les trois immortelles,
+ Qui, dans leurs jalouses querelles,
+ Ne s'enviaient que la beauté.
+
+
+LE PEINTRE D'HISTOIRE.
+
+ Pour la première fois la jeune Agnès aimait,
+ Elle veut régaler Damis de son portrait:
+ Elle grimpe au grenier d'un successeur d'Apelle,
+ Qui, la trouvant si belle,
+ Croit dans son atelier voir le séjour des dieux.
+ Son âme tout entière a passé dans ses yeux.
+ Il admire, il soupire, il s'écrie: «Ah, la peste!
+ Qu'on va faire de vous un portrait séduisant;
+ Mais, plaignez-moi, je peins l'histoire seulement!
+ --Hé, mon Dieu! dit Agnès, qui me peindra le reste?
+
+
+LE CALCUL.
+
+ Une prêtresse de l'Amour,
+ Soupant chez Quincy, l'autre jour,
+ Vantait d'un ton de pruderie
+ Et sa constance et ses beaux sentimens.
+ «J'ai, dit-elle, cédé quelquefois dans ma vie;
+ Mais tout le monde ici peut compter mes amans.
+ --Oui, lui répond Quincy; le calcul est facile;
+ Qui ne sait compter jusqu'à mille?
+
+
+LE PRONOM INDISCRET.
+
+ Sur un homme à bonne fortune
+ Quelques femmes s'entretenaient,
+ Et presque toutes soutenaient
+ Que de ses maîtresses pas une
+ N'avait possédé tout un jour
+ Son cœur, ses sens et son amour.
+ Une enfin, prenant sa défense,
+ Dit: «Je crois pouvoir, dieu merci!
+ Vous éclairer sur ce point-ci,
+ Sans redouter la médisance:
+ Chacun dans Paris me connaît.
+ On sait quelle est ma répugnance
+ Pour un semblable freluquet.
+ Mais, tout fat et fripon qu'il est,
+ Je puis jurer, en conscience
+ (Et le fait est des plus certains,
+ De sa maîtresse je le tiens),
+ Qu'au moins une fois en sa vie,
+ Il sut aimer solidement:
+ Sa maîtresse était mon amie;
+ Elle m'a tout dit franchement.
+ Un matin chez elle en entrant,
+ Moitié transport, moitié folie,
+ De cet air vif et séduisant
+ Dont il subjugua tant de femmes,
+ Entre ses bras il la saisit,
+ Et la transporta sur son lit:
+ Mêmes feux consumaient leurs âmes;
+ Ils éprouvaient mêmes désirs;
+ Et là, dans des flots de plaisirs,
+ Trois jours entiers _nous_ demeurâmes.
+
+
+LE CALENDRIER DES JÉSUITES.
+
+ Fiers rejetons du fameux Loyola,
+ Dont Port-Royal a foudroyé l'école;
+ Vous que jadis sans cesse harcela
+ Le grand Pascal, étayé par Nicole;
+ Vous, qui, de Rome usant les arsenaux,
+ Fîtes frapper du fatal anathême,
+ Pour soutenir votre lâche systême,
+ Les Augustins sous le nom des Arnaud;
+ Vous, dont Quesnel, digne fils de Bérule,
+ A tant de fois éprouvé la férule,
+ Et qui, voyant dans ses puissans écrits
+ De Molina les sentimens proscrits,
+ Contre son livre, au benin Clément Onze,
+ Fites pointer le redoutable bronze;
+ Vous, qui dans Chine alliez à la fois
+ Confucius et Dieu mort sur la croix,
+ Et dont le culte équivoque et commode
+ Rapporte à Dieu celui d'une pagode;
+ De la morale éternels corrupteurs,
+ Qui du salut élargissez la voie;
+ Et qui, guidant, par des chemins de fleurs,
+ Les pénitens que le ciel vous envoie,
+ Au champ de Dieu ne semez que l'ivraie;
+ Des grands du siècle adroits adulateurs;
+ Vils artisans de mensonge et de fourbe;
+ De qui le dos sous l'iniquité courbe;
+ Qui, démasqués et partout reconnus,
+ Êtes pourtant partout les bien venus
+ (Car il n'est lieu de l'un à l'autre pôle
+ Où, dieu merci, n'ayez le premier rôle),
+ Dites-nous donc par quel puissant moyen
+ Vous trouvez l'art d'en imposer aux autres,
+ Et de coiffer la mître des apôtres
+ Chez l'infidèle et le peuple chrétien?
+ Si l'on en croit vos longs martyrologes,
+ Où le mensonge a tracé vos éloges,
+ L'Inde rougit du sang de vos martyrs;
+ Sur un trépied vous rendez des oracles;
+ Et le payen, avide de miracles,
+ Les voit éclore au gré de ses désirs;
+ L'avide mort, au teint livide et blême,
+ Lâche sa proie à votre voix suprême;
+ Par vous le sang qu'elle a coagulé,
+ Dans les vaisseaux a de nouveau coulé;
+ A l'ordre seul d'un petit thaumaturge,
+ L'air de vapeurs ou se charge ou se purge;
+ Et vous avez à vos commandemens
+ Le vent, la foudre et tous les élémens.
+ A ce propos, on m'a fait certain conte,
+ Mes révérends, qu'il faut que je vous conte:
+ De vers Golgonde, où la terre en son sein,
+ De ses sablons forme la reine pierre,
+ Dont le poli réfléchit la lumière
+ En cent façons, était un jeune essain
+ D'Ignaciens, qui, dans l'âme indienne,
+ Allait, Dieu sait, plantant la foi chrétienne.
+ Tous les beaux fils qu'a l'Inde sur son bord,
+ Etaient par eux catéchisés d'abord;
+ Les cordeliers qu'ils avaient pour annexe,
+ De leur côté baptisaient le beau sexe.
+ Tout allait bien; et leur apostolat
+ Fructifiait, moyennant ce partage:
+ Si que de Dieu le nouvel héritage
+ Allait croissant avec beaucoup d'éclat.
+ Là, le démon, qu'en figure de bronze,
+ Fait adorer l'ignorance du bonze,
+ Grâces aux fils d'Ignace et de François,
+ Allait perdant tous les jours de ses droits.
+ L'Ignacien, à ces nouvelles plantes,
+ Distribuait les grâces suffisantes,
+ Si largement que l'efficace là
+ Glanait après les fils de Loyola
+ Petitement. Quoiqu'il en soit, les drôles,
+ Par maints bons tours, maintes belles paroles,
+ Passaient pour saints, se faisaient vénérer
+ Du peuple indien qu'ils savaient attirer.
+ Le bruit en vint jusqu'au roi de Golgonde;
+ Ce prince était un vieux payen fieffé,
+ Qui de son diable était si fort coiffé,
+ Qu'il n'encensait que cet esprit immonde;
+ Il voulait voir des apôtres nouveaux,
+ Que de son diable on disait les rivaux.
+ Bien croyait-il entendre des oracles,
+ Et comme Hérode aller voir des miracles.
+ Nos révérends, le crucifix en main,
+ Lui prêchent Dieu mort pour le genre humain,
+ En déclamant contre le simulacre
+ De Satanas. Le roi, dont la bile acre
+ Jà s'échauffait à leur beau plaidoyer,
+ Leur dit: «Messieurs, quand aux dieux on insulte,
+ Et qu'on annonce un si singulier culte,
+ Encor faut-il de preuves l'étayer?
+ Depuis six mois la sécheresse afflige
+ Tout mon royaume; et votre zèle exige
+ Que de ce Dieu vous obteniez de l'eau.
+ Si dans trois jours vous n'en faites répandre,
+ Comme imposteurs je vous ferai tous pendre;
+ Pensez-y bien. «Nos frocards eurent beau
+ Représenter à l'absolu monarque
+ Que ce serait tenter le Tout-Puissant:
+ «Nous connaîtrons, dit-il, à cette marque,
+ S'il est le Dieu sur la terre agissant.»
+ Force fut donc aux moines de promettre,
+ Sauf à tenter l'avis du baromètre,
+ Qui, consulté par eux tous les instans,
+ Ne répondait jamais que du beau temps.
+ Tous de concert allaient plier bagage,
+ Pour le martire éprouvant peu d'attraits,
+ Quand un frater qu'ils laissaient là pour gage,
+ Et qui pour eux aurait payé les frais,
+ D'un tel départ leur demanda la cause.
+ «Las! dirent-ils, le prince nous propose
+ De décorer nos collets de la hard,
+ S'il ne pleut pas dans trois jours au plus tard.
+ --Quoi! voilà tout? Allez, reprit le frère,
+ Par Loyola, patron du monastère,
+ Dites au roi que dès demain matin
+ Nous en aurons, ou j'y perds mon latin.»
+ Pas ne mentait notre moderne Elie:
+ Du sein des mers un nuage élevé,
+ A point nommé, de sa féconde pluie,
+ Vit du pays chaque champ abreuvé.
+ Et de crier en Golgonde au miracle!
+ Et de donner le bon frère en spectacle!
+ Puis dit tout bas à nos moines joyeux:
+ «Mes révérends, si j'ai tenu parole,
+ Vous le devez à certaine vérole
+ Qu'exprès pour vous me conservaient les cieux.
+ Toutes les fois que l'atmosphère aride
+ Va condensant de nouvelles vapeurs,
+ L'air surchargé de l'élément humide
+ Ne manque pas de doubler mes douleurs.»
+ On n'en dit mot à messieurs de Golgonde,
+ Dans le pays il resta constaté
+ Que ce n'était qu'un fruit de sainteté,
+ Et non celui de cette peste immonde
+ Dont le pénard se trouvait infecté.
+ Puisque le bien naît ainsi du désordre,
+ Que le bon Dieu la conserve à tout l'ordre!
+
+
+LE SAUT DE LA SOUPENTE.
+
+ Dans le lit nuptial, après maintes façons,
+ Au pouvoir d'un lourdaut Perrette abandonnée,
+ S'attendait aux plaisirs que promet l'hyménée;
+ Car, malgré l'innocence, on a certains soupçons:
+ On pleure, on crie, on se lamente
+ Au moindre mouvement que veut faire un époux;
+ Mais s'il laissait en paix reposer l'innocente,
+ Ce serait bien autre peine entre nous.
+ Témoin notre épouse nouvelle,
+ Modestement tapie au bord de la ruelle,
+ Dans le ferme projet de faire le dragon,
+ Si Blaise seulement lui prenait le menton,
+ Et qui voyant le discret personnage,
+ A l'autre bord du lit établir son quartier,
+ Ne put tenir son fier, et le cœur plein de rage,
+ Venait, aventurant près du sot écolier,
+ D'abord un bras, un pied, puis le corps tout entier.
+ Point n'entendait le pauvre sire
+ Ce que voulait l'Amour et permettait l'Hymen,
+ Ce que sa femme voulait dire,
+ En lui serrant les genoux et la main:
+ Il allait s'endormir, lorsque notre épousée
+ Prit le parti, de crainte d'accident,
+ De s'expliquer, sans doute en bégayant.
+ (Car enfin, femme encor doit être embarrassée).
+ «Eh bian! que ferions-nous... là... pour rire un instant?
+ Qu'en dis-tu, Blaise?--Oh oui; c'est fort bien dit, voirment.
+ Eh bian! voyons; queu divertissement?...
+ Un jour de noce il faut une fête complette;
+ Allons...» Et de sauter du lit de la pauvrette.
+ «Où cours-tu?... Laisse-moi. Mais encore... quel sot!..
+ --J'ons des pommes dans la soupente,
+ Tu les aimes, j'y vole, et tu seras contente:
+ Vois-tu, j'entends à demi mot.»
+ Notre benêt monte à l'échelle;
+ Sa femme furieuse est bientôt sur ses pas,
+ Tire d'abord l'échelle à bas:
+ «Charche; nigaud; charche, dit-elle;»
+ Et puis se remet dans ses draps.
+ Un bon vivant, sûr de plaire à la belle,
+ Qui, pour se divertir un peu,
+ S'était caché dans la ruelle,
+ Voyant qu'Amour lui faisait si beau jeu,
+ Sort brusquement de sa cachette,
+ Se glisse au lit de la fillette,
+ Et d'un baiser vous accole Perrette;
+ «Paix, dit-il, paix! c'est Lucas;
+ A mes transports ne te dérobe pas;
+ C'est un bon compagnon, un amant qui remplace
+ Un mari sot et tout de glace.»
+ Perrette volontiers aurait fait les hauts cris;
+ Mais elle eut éveillé sa mère
+ Qui couchait, voyez-vous, dans le même taudis.
+ Le plus prudent était donc de se taire,
+ Et Perrette se tut. Perrette se taisant,
+ Lucas va son chemin, Lucas marche en avant;
+ Et tandis que, bloti dans sa soupente,
+ Ne pensant pas à son malheur,
+ L'époux cherche des fruits, l'amant cueille une fleur
+ Qu'avec ravissement lui cède son amante.
+ La bonne mère aux écoutes était:
+ «Eh mais! pas trop mal ce me semble;
+ Blaise n'est pas si sot qu'on le contait,
+ En besogne il va tout fin droit;
+ Pour ma fille plus je ne tremble;
+ De ce train-là, tredame, y moudront bien ensemble.
+ --Bon, disait-elle, au plus faible soupir
+ Que l'Amour arrachait à Lucas, à Perrette;
+ Au moindre bruit de la couchette.
+ --Bon, toujours bon... queu noce! queu plaisir!
+ Et puis, ma fille est raisonnable;
+ Y sont fort bian sur ce ton-là,
+ Il est pressant, elle est traitable,
+ Y ne disont plus rian... ma fi, les y voilà.»
+ Bien juste au fond pensait la bonne dame;
+ Précisément l'affaire en était-là.
+ Mais l'époux n'avait part à ce grand opéra,
+ Le benêt ramassait des pommes à sa femme.
+ Chargé comme un mulet, enfin le bon chrétien
+ Cherche l'échelle et ne trouve plus rien.
+ Il appelle Perrette, et puis sa belle mère;
+ Perrette ne dit mot, fait sortir son galant;
+ Mais ardente à savoir tout le fond de l'affaire,
+ La bonne mère, hélas! qui croit chacun content,
+ A son beau fils répond en demandant:
+ «Quelle nouvelle... est-tu bien là, mon gendre?
+ --Oh! palsanguienne, en vérité,
+ J'y suis monté;
+ Mais je ne sais comment descendre.
+ --Eh! glisse-toi, nigaud, sur le côté.
+ --Sur le côté?... voirment, voilà tout le mystère,
+ Grand merci... Pa-ta-tra, mon benêt tombe à terre.»
+ Au bruit de cette chûte, aux cris de mon lourdaut,
+ Mère effrayée, et fille en peine,
+ Du lit à bas ne font qu'un saut,
+ Et vont, sans savoir où, comme la peur les mène.
+ Une lumière enfin vient les rassembler tous,
+ Et montre à la mère étonnée,
+ Blaise étendu loin du lit d'hyménée,
+ Et tombé de plus haut que ne tombe un époux.
+ «Eh mais, lui dit la mère impatiente,
+ Quel saut as-tu donc fait?..--Le saut de la soupente.»
+ La mère regarda Perrette et la comprit;
+ Femmes ont pour s'entendre un merveilleux esprit;
+ Et l'époux seul, plus sot que d'ordinaire,
+ Froissé, raillé, trompé, fut se remettre au lit,
+ Sans rien comprendre à cette affaire.
+
+
+LE LINCEUL DU PÉLERIN.
+
+ Hélène, de pleurs inondée,
+ Songeait au courageux Mainfroi,
+ Qui, dans les champs de la Judée,
+ Combattait au nom de la foi.
+ «Dût ma funeste impatience,
+ Disait-elle, aggraver mon sort,
+ Dieux qui m'enviez sa présence,
+ Rendez-le moi vivant ou mort.
+ Beau manoir, opulens domaines,
+ Présens que m'a fait son amour,
+ Côteaux rians, fertiles plaines,
+ Que j'aperçois de cette tour,
+ Ne m'étalez point vos richesses
+ S'il ne doit plus les partager;
+ De ses regards, de ses caresses,
+ Pouvez-vous me dédommager?»
+ La nuit allait couvrir la terre.
+ Enveloppé d'un noir manteau,
+ Un pélerin, au front sévère,
+ Aborde un page du château:
+ --«Page, va dire à ta maîtresse,
+ Un pélerin daignez ouir;
+ De l'objet qui vous intéresse
+ Il voudrait vous entretenir.
+ --Bon pélerin, à mon veuvage,
+ Quelle allégeance apportez-vous?
+ --J'ai vu l'Iduméen rivage,
+ J'ai vu combattre votre époux.
+ --Ah! rendez la paix à mon âme;
+ Quand finiront tous ces combats?
+ --Votre époux le sait, noble dame,
+ Mieux que personne d'ici bas.
+ --Oh! combien de flèches aigues
+ Ont dû l'atteindre et le blesser!
+ --Les blessures qu'il a reçues,
+ Jà n'est besoin de les panser.
+ --Mais d'où vient, parlez-moi sans feinte,
+ Ne m'apportez-vous de sa part,
+ Ni vrai morceau de la croix sainte,
+ Ni perles fines, ni brocard?
+ --Je n'ai brocard, ni perle fine;
+ Tout ce que j'ai pour vous, hélas!
+ C'est qu'aux champs de la Palestine
+ Votre époux attend le trépas.
+ A ces mots, Hélène éperdue
+ Remplit le château de ses cris;
+ Les pleurs ont obscurci sa vue,
+ La douleur trouble ses esprits.
+ --«Oh, pélerin! malheur t'advienne,
+ Pour m'avoir dit ces mots affreux!
+ Mais ne vas pas penser qu'Hélène
+ Demeure oisive dans ces lieux.
+ Dût ma funeste impatience
+ Aggraver l'horreur de mon sort,
+ Je jouirai de la présence
+ De mon époux vivant ou mort.
+ Page chéri, je t'en conjure,
+ Cherche-moi, dans tout le canton,
+ D'un pélerin l'humble chaussure,
+ La robe grise et le bourdon.
+ Que ces réseaux d'or et de soie,
+ Ces franges, ces rubans, ces fleurs,
+ Tous ces atours faits pour la joie,
+ Cessent d'insulter à mes pleurs.
+ Coupe ma longue chevelure,
+ Prends mon collier, prends mes bijoux,
+ Quelque fatigue que j'endure,
+ Je veux aller voir mon époux.
+ Dût ma funeste impatience
+ Aggraver l'horreur de mon sort,
+ Je veux jouir de sa présence,
+ Et l'embrasser vivant ou mort.»
+ Etonné d'un amour si tendre,
+ Le pélerin lui dit: «Restez,
+ Restez, de grâce; et pour m'entendre,
+ Calmez vos sens trop agités:
+ «Porte mes adieux à ma femme,
+ «Me dit votre époux expirant;
+ «L'instant d'après il rendit l'âme,
+ «Cet anneau d'or est mon garant.
+ --«Comment, ô ciel! le méconnaître?
+ Il vient de moi cet anneau d'or,
+ Il n'aurait pas changé de maître,
+ Si mon époux vivait encor.
+ Mais que cette douceur dernière
+ Aggrave ou non mon triste sort:
+ Je n'ai pu fermer sa paupière;
+ Je veux le voir après sa mort.
+ --Abjure un projet inutile.
+ En vain ton cœur brûlant d'amour
+ Presserait son cœur immobile;
+ Tu ne saurais le rendre au jour.
+ Vas, songe à conserver tes charmes;
+ A ton destin résigne toi;
+ Ne gémis plus, séche tes larmes;
+ Chacun est ici bas pour soi.
+ --Respectez ma douleur amère;
+ Cruel, ne m'opposez plus rien.
+ Dussé-je accroître ma misère,
+ J'irai voir mon unique bien.»
+ Après un moment de silence,
+ «Ma fille, dit le pélerin,
+ Tu peux jouir de sa présence,
+ Sans aller au bord du Jourdain.
+ --Parle, ô mon ange tutélaire!
+ Fais qu'il paraisse devant moi!
+ Mon or, mes joyaux, mon douaire,
+ Toute ma fortune est à toi.»
+ L'étranger, fourbe autant qu'avare,
+ Un livre ouvert devant ses yeux,
+ Feint de lire un jargon barbare
+ Des secrets émanés des cieux.
+ --De ton époux l'ombre fidèle
+ En ces lieux erre nuitamment.
+ Mais la terreur marche avec elle;
+ Un linceul est son vêtement.
+ --N'importe, exauce ma prière.
+ Ah! dussé-je aggraver mon sort;
+ Je n'ai pu fermer sa paupière,
+ Je veux le voir après sa mort.
+ --Ce soir il promet d'apparaître
+ Où sont inhumés tes vassaux.
+ Cours aux pieds du souverain maître,
+ Former des vœux pour son repos.
+ Quand la nuit deviendra plus sombre,
+ Parmi ces tombeaux vas t'asseoir,
+ Et sans approcher de son ombre,
+ Qu'il te suffise de la voir.»
+ Dans sa chapelle solitaire,
+ Long-temps Hélène, avec ferveur,
+ Compte les grains de son rosaire,
+ Ou s'abandonne à sa douleur.
+ Puis d'un fol espoir abusée,
+ Au souffle d'un vent glacial,
+ Les cheveux baignés de rosée,
+ Elle arrive à l'enclos fatal.
+ L'astre des nuits éclaire à peine
+ La cime de ces vieux ormeaux;
+ On n'entend au loin dans la plaine
+ Que le bruit du vent et des eaux;
+ Et dans un coin du cimetière,
+ Hélène qui répète encor:
+ «Je n'ai pu fermer ta paupière;
+ Je viens te voir après ta mort.»
+ A vingt pas d'elle se présente
+ Un fantôme vêtu de blanc;
+ Elle pousse un cri d'épouvante,
+ Et tombe morte au même instant.
+ Le pélerin (que Dieu punisse)
+ Jette le linceul imposteur,
+ Et maudissant son avarice,
+ S'enfonce un poignard dans le cœur.
+
+
+L'ARMEMENT INUTILE.
+
+ Maître Gaspard, marchand et marguillier,
+ A cinquante ans désirant faire souche,
+ Prit jeune femme l'an dernier,
+ Digne en tout point de l'honneur de sa couche.
+ Gertrude était son nom, elle avait mille attraits,
+ OEil bien fendu, petite bouche,
+ Les dents d'ivoire, le teint frais;
+ Gaspard ayant de la bourgeoise garde
+ Été sergent, en certain coin
+ Conservait avec soin
+ Sa vieille épée avec sa hallebarde;
+ Et quand il se trouvait les soirs de bonne humeur,
+ A sa femme il racontait comme,
+ En telle année, il avait eu l'honneur
+ De garder le logis de tel ou tel seigneur;
+ Que dans son temps il était très-bel homme,
+ Mais qu'il paraissait bien plus beau,
+ Quand il avait cocarde à son chapeau.
+ Dans la ville, par aventure
+ Revient un jeune jouvenceau,
+ Leste, bien fait, et d'aimable figure,
+ L'œil tendre, et pourtant un peu fier;
+ Bref, il était d'une tournure
+ A réchauffer les cœurs, même au sein de l'hiver:
+ De plus il était militaire.
+ Il vit Gertrude, et bientôt les désirs
+ Vont leur train; et suivant la coutume ordinaire,
+ Par tendres regards, doux soupirs,
+ Il fait ses efforts pour lui plaire;
+ Il fait plus: certain soir, il la trouve à l'écart;
+ Il dit que, par l'amour percé de part en part,
+ Il va mourir, si la belle ne cède,
+ Et ne lui donne un doux et prompt remède.
+ Avec courroux la belle entend son cas;
+ En vain lui plaît le personnage;
+ Vertu de femme aime à faire fracas;
+ Et puis déjà j'ai dit qu'elle était sage:
+ «Allez, monsieur, n'espérez pas
+ Qu'à mon mari je fasse un tel outrage;
+ Apprenez que, depuis que je suis en ménage,
+ Mon honneur n'a jamais fait le moindre faux-pas.»
+ Le drôle ne perd point courage;
+ Il sait que des femmes l'honneur
+ Est un brouillard, une vapeur,
+ Qui sur la mer des préjugés s'élève,
+ Et se dissipe à la chaleur
+ Des rayons de l'amour, quand cet astre se lève.
+ Le soir Gertrude étant avec Gaspard,
+ Fière d'avoir fait résistance,
+ Va lui conter l'amour de l'égrillard,
+ Comme elle a su le tancer d'importance,
+ Et que n'étant point femme à faire un tel écart,
+ Elle a bien dans son cœur éteint toute espérance.
+ «Parbleu! répond l'époux, c'est bien manquer d'égard,
+ Voyez un peu l'impertinence;
+ Vouloir de moi faire un cornard!
+ Je veux punir son insolence.
+ S'il revient, finement attire le gaillard:
+ Par un demi-soupir ou par un doux regard,
+ Il te faut ranimer sa tendre pétulance;
+ S'il te demande un rendez-vous,
+ Feins l'embarras de quelqu'un qui balance,
+ Et dont l'amour amollit le courroux;
+ Lui même il se viendra livrer à ma vengeance;
+ Caché près de ton lit, armé jusques aux dents,
+ Nous verrons à quel point il porte l'impudence;
+ Et je saurai, quand il en sera temps,
+ Châtier son incontinence;
+ Ne vas pas craindre à contre-temps,
+ Par quelques privautés de blesser la décence;
+ Il payera cher ces doux instans.
+ Sans scrupule, laisse-le faire:
+ L'arrêter sera mon affaire.»
+ Gertrude promet d'obéir.
+ Le lendemain, pressé par le désir,
+ L'amant revient chanter sa litanie.
+ Il reçoit un baiser sur la bouche chérie;
+ On gronde à peine: et sa flamme enhardie
+ Prétend aller de faveur en faveur.
+ On l'arrête, et sa douce amie
+ Promet le lendemain de combler son ardeur.
+ Le soir, la docile Gertrude
+ Ne manque pas de dire à son époux
+ L'heure et l'instant du rendez-vous.
+ «Bon, dit Gaspard, surtout ne fais pas trop la prude,
+ Quand il viendra se rendre à l'atelier?
+ --Ne craignez rien, j'y prendrai garde.»
+ Maître Gaspard monte au grenier
+ Y prend sa vieille hallebarde,
+ Un sabre, un casque et son cimier;
+ Il les dérouille, s'arme, à la glace se mire;
+ Il paraît à ses yeux un Achille, un César;
+ Il met flamberge au vent, pousse en l'air et s'admire.
+ Le jouvenceau, ma foi, va courir grand hasard.
+ L'heure approchant, il va, dans la ruelle,
+ De vengeance altéré, se mettre en sentinelle.
+ Le galant vient, Gertrude se repent
+ D'avoir, par sa coupable adresse,
+ Conduit au piége qui l'attend
+ Amant si plein de gentillesse;
+ Mais trop tard vient ce repentir:
+ Maître Gaspard est trop près d'elle
+ Pour qu'elle puisse l'avertir,
+ Sans s'exposer à paraître infidèle.
+ Elle ne peut, dans cette extrémité,
+ Qu'espérer en la providence
+ Qui, mieux que l'humaine prudence,
+ Peut nous tirer de la calamité.
+ Le jouvenceau que le désir embrase,
+ Trouvant que le plaisir vaut bien mieux qu'une phrase,
+ Veut sans délai lui prouver son ardeur.
+ Elle résiste autant que le veut la pudeur;
+ Et puis enfin... enfin elle s'arrange.
+ L'amant alors tire de ses goussets
+ A deux coups deux bons pistolets,
+ En lui disant: «Voilà, mon ange,
+ De quoi punir les indiscrets,
+ S'ils apportaient obstacle à nos plaisirs secrets.»
+ Notre époux sent alors que le front lui démange;
+ Mais par respect pour les armes à feu,
+ En enrageant il voit jusqu'au bout tout le jeu,
+ Tremblant et respirant à peine,
+ De peur qu'on n'entendît le bruit de son haleine.
+ L'amant, comblé des plaisirs les plus doux,
+ De Gertrude louant les charmes,
+ L'embrasse, et sort en reprenant ses armes.
+ Gaspard lâchant alors la bride à son courroux,
+ Apostrophe Gertrude, et lui dit: «Osez-vous,
+ Après un tel forfait, lever sur moi la vue?
+ --A tort vous êtes mécontent,
+ Que ne l'empêchiez-vous, dit Gertrude à l'instant,
+ Au lieu de rester à froid comme une statue?
+ --Voyant les pistolets, pouvais-je me montrer?
+ --Armé de pied en cap, quand la peur vous entrave,
+ Simple femme, comment pouvais-je être plus brave?
+ Oui, de honte, Gaspard, vous devriez pleurer;
+ C'est par votre rodomontade
+ Qu'en ce jour je perds mon honneur;
+ Sans vos ordres, jamais, ma vertu, ma pudeur,
+ N'auraient souffert une telle incartade;
+ Mais de pareille lâcheté
+ Les tribunaux me feront bien justice;
+ Il me faut une indemnité
+ Pour mon honneur, ou bien qu'on vous traîne au supplice.»
+ Gaspard sentant qu'il avait tort,
+ Et craignant que sa turpitude
+ Ne transpirât par le bouillant transport
+ Du courroux que montrait Gertrude,
+ Pour l'appaiser se fit effort,
+ Et quitta pour jamais et sabre et hallebarde;
+ Mais il ne put détacher sa cocarde.
+
+
+L'ABBESSE CONDAMNÉE AU CHAPELAIN.
+
+ Pour un procès pendant au Parlement,
+ Vint à Paris dernièrement
+ Une abbesse jeune et jolie,
+ Qui, d'une amoureuse folie,
+ N'avait jamais connu l'égarement.
+ Entrée au couvent dès l'enfance,
+ Elle avait pu facilement
+ Garder sa première innocence.
+ Elle prit un appartement
+ Chez certaine cousine, ou marquise ou comtesse
+ Dont le fils, chevalier charmant,
+ Joignait à maint autre agrément
+ L'esprit et la délicatesse.
+ Sans intérêt il ne put voir
+ L'embonpoint reposé de notre aimable abbesse,
+ Dont la fraîcheur et la finesse
+ Auraient fait plus d'effet à la cour qu'au parloir:
+ Nez retroussé, peau blanche, fine, œil noir
+ Rempli de feux et de tendresse,
+ De l'amour dans son cœur firent passer l'ivresse;
+ Mais ce dieu doublement signala son pouvoir.
+ Le cavalier est beau, bien fait et leste,
+ L'air mâle, le ton noble et le maintien modeste;
+ Jamais auprès de son moutier
+ N'avait paru si charmante figure,
+ Sans quoi l'on pourrait parier
+ Qu'elle n'eût pas adopté la clôture.
+ Par un regard où se peint le désir,
+ Notre amant entame l'affaire;
+ Après vient un tendre soupir,
+ Que l'on écoute sans colère:
+ Car peut-on se fâcher de ce qui fait plaisir,
+ Surtout contre un cousin, quand le cousin sait plaire?
+ Enhardi par l'impunité,
+ L'amant ose dire qu'il aime.
+ «Je le crois bien, dit-elle, et moi de même.
+ Ne doit-on pas aimer sa parenté?»
+ Ils étaient seuls, et la témérité
+ Toujours se trouve où l'ardeur est extrême.
+ L'amant avec vivacité
+ Porte la main vers le bonheur suprême...
+ D'une pareille liberté
+ La sensible abbesse surprise,
+ Un peu tard à la vérité,
+ Veut s'opposer à l'entreprise:
+ «Ah! monsieur, quelle indignité!
+ Vous abusez de ma bonté...»
+ Discours perdus, il ne lâche point prise;
+ Il savait trop qu'en ces soins là,
+ L'excès peut faire seul excuser l'insolence:
+ Au comble il porta la licence,
+ Et le succès fit voir qu'il ne se trompait pas.
+ L'épouse du seigneur, enivrée, éperdue,
+ Le serre sans oser sur lui jeter la vue;
+ Il vit, dans son tendre embarras,
+ La honte et le plaisir d'avoir été vaincue.
+ Quelques momens après, encore tout émue
+ «O ciel! qu'ai-je éprouvé! lui dit-elle tout bas,
+ A jamais vous m'avez perdue;
+ Sans cette volupté qui m'était inconnue,
+ Je ne pourrai plus vivre, cher cousin;
+ Que faire à mon couvent, quand j'y serai rendue,
+ Des longs sermons d'un triste chapelain!
+
+
+LE COQ ET LE CHAPON.
+
+ De Sparte antique on regrette le temps;
+ On a raison: alors jeune fillette
+ De son époux connaissait les talens
+ Avant qu'hymen en eût fait la conquête.
+ Besoin n'était d'un regard pénétrant,
+ Pour qu'au travers d'une étoffe discrète,
+ L'amour secret allât furtivement
+ D'appas cachés contrôler la retraite.
+ Pour voir bondir à la fleur de seize ans
+ Désirs naissans de jeune pastourette,
+ Besoin n'était aux sincères amans
+ Du cercle étroit d'une froide lorgnette;
+ Ses charmes nus brillaient dans leur printemps;
+ Nature alors parlait sans interprète;
+ Dans l'ombre alors point d'amoureux déduit;
+ Cette pudeur dont on fait tant de bruit,
+ Triste avorton d'une ardeur contrefaite,
+ Du charme obscur d'une prudente nuit
+ Ne voilait point la nature imparfaite.
+ O l'heureux temps que ce siècle tout nu!...
+ Du premier homme on suivait l'innocence;
+ L'amour plus jeune était plus ingénu;
+ De la beauté l'impudique décence
+ A son flambeau sans danger se montrait;
+ D'un sexe à l'autre errait son inconstance;
+ Fidèle ardeur jamais ne l'arrêtait,
+ De sa pudeur avec grâce voilée,
+ La jeune vierge innocemment marchait.
+ De tant d'appas l'âme à peine troublée,
+ Son jeune amant près d'elle s'approchait:
+ Ainsi qu'on vit, avant que d'une pomme
+ Elle eût cueilli le péché défendu,
+ D'Eve en sa fleur le corps pudique et nu,
+ Chaste s'asseoir auprès du premier homme.
+ Amour alors, sans flèche, ni flambeau,
+ Au front n'avait cet aveugle bandeau,
+ Nuage épais dont la sombre fumée
+ Ne laisse voir qu'au travers des brouillards,
+ Dont la vapeur obscurcit les regards,
+ Les traits confus de la vierge charmée.
+ O l'heureux temps que ce siècle tout nu!...
+ Point de surprise!... alors point de reproche!
+ Brûlé des feux d'un amour ingénu,
+ Jamais l'hymen ne prenait chat en poche.
+ Ce temps n'est plus. Qu'en est-il advenu?
+ Pour époux, Lise a pris le jeune Alcandre.
+ Qui l'eût pensé que ce bel ingénu,
+ Jeune, attentif, plein d'une ardeur si tendre,
+ A son amante eût si mal répondu?
+ Aux feux brûlans d'un amour éperdu,
+ Humainement Lise avait cru se rendre.
+ O sort affreux!.. cet amoureux si prompt,
+ Que pour un coq Lise avait osé prendre...
+ Qu'a-t-il fait? Rien... Ce coq est un chapon.
+
+
+LA PEUR DE LA MORT.
+
+ Auprès d'un bois écarté, solitaire,
+ Un bûcheron, pauvre comme il en est,
+ Avait construit une frêle chaumière,
+ Où tous les soirs le bonhomme traînait
+ Son lourd fagot, sa faim et sa misère.
+ Cela soit dit sans affliger ton cœur;
+ Car mon dessein n'est tel, ami lecteur.
+ Le forestier veuf et content de l'être,
+ N'avait qu'un fils, l'espoir de ses vieux ans:
+ C'était Janot. Dans le réduit champêtre,
+ Sous le taillis où le ciel l'a fait naître,
+ Il a déjà compté quinze printemps,
+ Et voit, dit-on, le seizième paraître,
+ Plus beau pour lui que tous les précédens.
+ Trop faible encor pour porter la coignée,
+ Mais de bonne heure au travail façonnée,
+ Tantôt sa main donne au flexible osier,
+ En se jouant, la forme d'un panier:
+ Tantôt il sème autour de son asile,
+ Non pas des fleurs, mais un légume utile
+ Que l'appétit assaisonne au besoin,
+ . . . . . . . . . . . . . . . . . . . .
+ Et pour compagne Annette sa cousine,
+ Rose naissante; elle était orpheline
+ Dès son enfance; et n'ayant d'autre appui
+ Que son pauvre oncle, elle vivait chez lui.
+ Tout beau, conteur, va dire un petit maître;
+ De sa beauté vous ne nous dites mot:
+ Faites la belle, ou vous n'êtes qu'un sot.
+ Belle! eh qu'importe? a-t-on besoin de l'être
+ A quatorze ans? mais Annette l'était,
+ Sans le savoir. Ah! je n'ose le dire:
+ Une fontaine avait pu l'en instruire.
+ Sur ce point là si Janot se taisait,
+ Dans ses regards elle avait pu le lire.
+ Concluons donc qu'Annette s'en doutait,
+ C'était beaucoup: élevé sans culture,
+ Germe tombé des mains de la nature,
+ Ce couple heureux ne savait presque rien,
+ A ses penchans se livrait sans mesure.
+ Et conservant une âme libre et pure
+ Faisait sans choix et le mal et le bien.
+ Un jour de ceux que le printemps ramène,
+ Qui semblait naître exprès pour les plaisirs,
+ Nos deux enfans que le destin entraîne,
+ S'étant assis à l'ombre d'un vieux chêne,
+ Y respiraient sous l'aile du zéphir.
+ Mais tout-à-coup sa douce et fraîche haleine
+ Devint pour eux le souffle du désir.
+ «Ma chère Annette, hélas! dans le bocage
+ J'étais venu pour goûter la fraîcheur,
+ Disait Janot; mais toute sa chaleur
+ Nous a suivis sous le naissant feuillage.
+ --Moi, dit Annette, à ces gazons nouveaux
+ Je demandais un moment de repos;
+ Mais le sommeil a trompé mon attente;
+ Le sommeil fuit ma paupière brûlante.
+ C'est pourtant là qu'hier je m'endormis:
+ Mais j'étais seule, et ta main caressante
+ N'y pressait pas ainsi ma main tremblante;
+ A mes genoux tu ne t'étais pas mis.
+ Séparons-nous pour trouver l'un et l'autre
+ Le calme heureux que nous venons chercher.»
+ Pauvres enfans! quel espoir est le vôtre?
+ Fuyez, un dieu saura vous rapprocher.
+ Pour un moment aux vœux de sa cousine
+ Janot sourit; mais la belle orpheline
+ Fuit lentement. L'amour vient l'arrêter.
+ Du jouvenceau l'embarras n'est pas moindre;
+ S'il fait lui-même un pas pour la quitter,
+ Il en fait deux bientôt pour la rejoindre.
+ Bref, le fripon est encore à ses pieds.
+ Là, moins soumis, mais plus ardent, plus tendre:
+ «Nous séparer! cesse de le prétendre,
+ Dit-il, les yeux de quelques pleurs mouillés;
+ N'ordonne pas que je m'éloigne encore;
+ Dans ce moment plein d'un trouble inconnu,
+ A tes genoux je me sens retenu
+ Par le besoin d'un plaisir que j'ignore.
+ Demeure, Annette, ou bien je vais mourir.
+ --Mourir! quel mot, cria la jeune amante!
+ Quel mot affreux à côté du plaisir!
+ Et quelle image, hélas! il me présente!
+ Quand on est mort, sais-tu bien comme on est?
+ Dans cet état j'ai vu ma pauvre mère;
+ J'étais bien jeune alors, mais le portrait
+ De mon esprit ne s'effacera guère.
+ Sans mouvement et ne respirant plus,
+ On a les pieds et les bras étendus,
+ D'un voile épais la paupière couverte,
+ Les yeux éteints et la bouche entr'ouverte.»
+ A ce portrait bien fait pour l'alarmer,
+ Le jeune amant s'étonne, s'inquiète:
+ «S'il est ainsi, dit-il, ma chère Annette,
+ Ne mourons pas, vivons pour nous aimer.»
+ Déjà leurs cœurs qu'avait glacés la crainte,
+ Sont ranimés par les brûlans désirs.
+ Triste raison, mère de la contrainte,
+ N'approche pas de cette aimable enceinte;
+ Et toi, nature, appelle les plaisirs:
+ Mais je les vois et la fête commence.
+ Des deux côtés d'abord mêmes soupirs,
+ Mêmes sermens d'éternelle constance.
+ Aux doux propos succède le silence;
+ Mille baisers échauffés par l'amour,
+ Sont pris, rendus et repris tour-à-tour;
+ Vers le bonheur ainsi Janot s'avance.
+ Les vents légers, complices de ses feux,
+ Ont dévoilé tous les charmes d'Annette;
+ L'un en jouant fait flotter ses cheveux,
+ L'autre s'envole avec sa colerette;
+ Le plus hardi chatouille ses pieds nus,
+ Un peu plus haut adroitement se glisse,
+ Baise en passant l'albâtre de sa cuisse,
+ Et monte enfin au temple de Vénus.
+ Janot le sut; mais le dieu de Cythère
+ Vient l'arracher à ce guide incertain,
+ En lui mettant l'encensoir à la main,
+ Les yeux fermés le mène au sanctuaire.
+ Arrête, arrête, ô peintre téméraire!
+ La volupté t'en impose la loi,
+ De ses attraits respecte le mystère.
+ Fils de Cypris, dissipe ton effroi,
+ Vas, je sais être aveugle comme toi;
+ Et tes faveurs m'ont appris à me taire.
+ Charme puissant des plaisirs défendus,
+ De nos crayons vous n'avez rien à craindre;
+ Quand on vous goûte, hélas! peut-on vous peindre!
+ Peut-on vous peindre en ne vous goûtant plus?
+ Dans les transports de la première ivresse,
+ Janot sans force et non pas sans désir,
+ Suivant de près la trace du plaisir,
+ Le cherche encore au sein de sa maîtresse.
+ Annette, hélas! sur les gazons fleuris,
+ Ne répond plus à des caresses vaines,
+ Le doux poison répandu dans ses veines
+ Tient à la fois tous ses sens engourdis.
+ L'amant novice à l'instant se rappelle
+ Les traits affreux dont elle a peint la mort,
+ Soulève, presse, avec un tendre effort,
+ Contre son cœur, un des bras de la belle,
+ Croit lui donner une chaleur nouvelle;
+ Le bras échappe et tombe sans ressort,
+ «Annette! Annette!» En vain sa voix l'appelle;
+ Janot, trop sûr de son malheureux sort,
+ Reste un moment immobile comme elle.
+ Tout en impose à sa crédulité.
+ Les yeux fixés sur ceux de sa cousine
+ N'y trouvent plus cette flamme divine,
+ Qui tout-à-l'heure animait sa beauté:
+ «Annette est morte! hélas! je l'ai perdue,
+ S'écrie alors l'amant épouvanté.
+ Triste tableau qu'elle offrait à ma vue,
+ Deviez-vous être une réalité!
+ Annette est morte, et c'est moi qui la tue.
+ Qui que tu sois dont l'immense pouvoir
+ Rend à nos champs leur première verdure,
+ Annette est morte et tu l'as dû prévoir!
+ Fais la revivre ainsi que la nature!»
+ En exprimant ces frivoles regrets,
+ Ces vains désirs, de larmes il arrose
+ Le front d'Annette et ses mornes attraits,
+ Baise en tremblant sa bouche demi-close.
+ Anne s'éveille! hélas! ce tendre mot
+ Est le premier que ses lèvres prononcent,
+ Et le second que les soupirs annoncent
+ Plus tendre encore est celui de Janot.
+ «Elle revit! Annette m'est rendue!
+ Tristes regrets, vous êtes effacés;
+ Elle revit, tous mes maux sont passés.
+ Plaisirs, rentrez dans mon âme éperdue.»
+ A ce discours Anne n'a rien compris,
+ Et sur Janot fixant un œil surpris,
+ Accompagné d'une voix ingénue,
+ «Que veux-tu-dire? et quel est ce transport?
+ Moi j'étais morte!--Oui, tout comme ta mère,
+ Tu ne l'es plus et je bénis mon sort.
+ --Si c'est ainsi, répond la bocagère,
+ Que l'on arrive à son heure dernière,
+ On est bien sot d'avoir peur de la mort.
+
+
+LA CONSOLATION DES COCUS.
+
+ D'un préambule, ami, je vous dispense,
+ Figurez-vous, au sein de la Provence,
+ Un couvent de nonains,
+ Bien desservi par deux Bénédictins,
+ Chacun d'eux y remplit son devoir en bon prêtre;
+ L'un absout les péchés; l'autre les fait commettre.
+ Ce dernier, jeune encor, vigoureux compagnon,
+ A très-bon droit nommé père Tampon,
+ Au par-dessus beau sire,
+ Etait chéri surtout de la mère Alison,
+ La fabriquante en chef d'Enfans-Jésus de cire.
+ Aussi l'histoire dit, et sans peine on le croit,
+ Qu'Enfans-Jésus sortis de sa manufacture,
+ Ressemblaient à Tampon toujours par quelqu'endroit,
+ Et que cet endroit-là n'était en mignature.
+ Mais comme bon chrétien voit tout du bon côté,
+ Il n'était pas une seule béate
+ Qui, loin de se choquer de cette disparate,
+ N'y crût voir l'attribut de la divinité,
+ Et n'eût dit volontiers son bénédicité.
+ Tout allait bien enfin, quand la reconnaissance
+ Persuada, sans doute, à l'amoureux Tampon,
+ Que pour payer les soins de la tendre Alison,
+ Il devait faire aussi sa ressemblance;
+ Et dès le même soir, il ébauche un poupon;
+ Ce poupon là n'était de cire;
+ Ergó, point ne fondit: et les nones de rire;
+ J'entends celles qu'Amour tenait sous son empire,
+ Et qui risquaient souvent
+ Dans les bras du plaisir pareil événement.
+ Les vieilles de gronder, et cela va sans dire;
+ Elles ne faisaient plus un péché si charmant.
+ Après maint ris moqueur, mainte antienne fâcheuse,
+ Pour la maison des champs, mère Alison partit;
+ Et la sœur accoucheuse,
+ Layette sous le bras, aussitôt la suivit.
+ En secret, tant qu'on put, l'accouchement se fit;
+ Le jardinier pourtant en apprit quelque chose;
+ Et ne pouvant garder sur ce point lettre close,
+ Le dimanche suivant,
+ En portant le cerfeuil, le concombre, au couvent,
+ Il en lâcha deux mots à la tourière,
+ Qui vous le chapitra d'une étrange manière;
+ Et lui montrant un Christ, lui dit: «Pauvre idiot,
+ Avec un tel époux, veux-tu qu'une recluse
+ Puisse faire un marmot?
+ Le rustre alors se prosterne à genoux,
+ Et s'écrie: «Ah, bon Dieu! comme l'on vous abuse;
+ De ces béguines-là si vous êtes l'époux,
+ Las! vous êtes cocu tout aussi bien que nous.
+
+
+LA FIDÉLITÉ A TOUTE ÉPREUVE.
+
+ Une nymphe de l'Opéra,
+ Leste, fringante, et _cætera_,
+ Après avoir joué le rôle d'Immortelle,
+ Craignait de se crotter pour retourner chez elle.
+ Fort à propos, un élégant marquis
+ Arrive, lorgne, admire, offre son vis-à-vis.
+ Fouette, cocher! L'on part, et soudain la cruelle
+ De demander: «Que fait votre main-là?
+ --Chut... ma boucle s'accroche à votre falbala.
+ --Ah, monstre! je crîrai; j'y suis très-résolue.
+ --Enfance!--Mon honneur!--Comment vous en avez?
+ Quel affront.--quel plaisir.--Je suis... je suis... vaincue;
+ Il était temps, ma foi; nous sommes arrivés.
+ --Mais je monte chez vous; pourquoi ces révérences?
+ --Non, monsieur.--Entre amis, ridicule à ce point?
+ --Fidèle à mon amant, je ne me permets point...
+ --Quoi!--De nouvelles connaissances.
+
+
+LE CONNAISSEUR.
+
+ Que de sots renommés pour l'esprit, pour le goût,
+ N'ont eu que des grands airs, du jargon, de l'audace!
+ C'est ainsi qu'autrefois maint courtisan surtout
+ Cachait bien peu de fond sous beaucoup de surface.
+ Nous avons tous connu le célèbre Milfleur,
+ Né, comme ses ayeux, duc, riche et connaisseur;
+ Il devait des talens se montrer idolâtre.
+ Aussi dans son palais avait-il un théâtre,
+ Des bronzes, des tableaux, des médailles en or:
+ Mais son plus cher trésor
+ Était un pavillon tapissé de gravures;
+ Il en faisait d'abord admirer les bordures,
+ Le sujet, le dessin; ensuite il s'écriait:
+ «Remarquez, s'il vous plaît,
+ Que toutes sont _avant la lettre_.»
+ Or, comme il retenait,
+ Ou bien qu'il écrivait peut-être,
+ Ce qu'en le visitant chaque amateur disait,
+ Et qu'il le répétait;
+ Effleurant des beaux arts la surface agréable,
+ Il semblait marier la palme du savant
+ Au bouquet séduisant
+ Du petit maître aimable.
+ Une de nos Laïs, un jour, dit-on, s'y prit;
+ Et son cœur partageait l'erreur de son esprit,
+ Lorsque Milfleur voulant brusquer cette conquête,
+ Écrivit un billet, mais si plat, mais si bête,
+ Que la nymphe en rougit,
+ Et que, dans son dépit,
+ Sur l'enveloppe elle se borne à mettre;
+ «Vous n'êtes plus _avant la lettre_.»
+
+
+LA PRUDE.
+
+ Amour et pruderie
+ Eurent toujours quelque léger débat;
+ La dame par orgueil donne à tout de l'éclat;
+ Puis, je ne sais comment elle fait sa partie,
+ Elle finit toujours par avoir le dessous.
+
+ «A propos de cela, messieurs, connaissez-vous
+ La prude Arsinoé?--Qui? cette présidente
+ Dont le cœur a quinze ans, le visage quarante?
+ --Précisément; veuve depuis trois mois,
+ On la voit convoler pour la troisième fois.
+ Dorval, hier, a fait cette conquête;
+ Il est intéressant;
+ Chez le peuple insurgent,
+ Il abattit la tête
+ De maint et maint forban;
+ Et troqua ses deux bras contre un double ruban.
+ Je ne vous peindrai pas la modeste grimace,
+ Qu'en prononçant son _oui_, notre bégueule fit.
+ Après bien des façons, la voilà dans son lit;
+ De ceci, de cela, je vous fais encore grâce;
+ Le désir, sous le lin, comme un zéphyr léger,
+ Circule en murmurant; c'est l'heure du berger.
+ L'époux était de feu, l'épouse résignée
+ Dédiait ses soupirs au dieu de l'hyménée,
+ Quand.... hélas!--Vous riez? Ah! plaignons-les plutôt.
+ Si faudrait-il au moins qu'hymen ne fut manchot.
+ Le Tantale nouveau, de la voix et du geste,
+ Appelle un prompt secours, que sa position
+ Devant tout cœur bien fait, sollicite de reste.
+ La volupté dit oui, mais la pudeur dit non.
+ On supplie, on refuse, on presse, on boude, on peste:
+ On avance en tremblant un doigt, puis deux, puis trois;
+ Enfin, notre héroïne est réduite aux abois,
+ De l'humanité sainte elle écoute la voix;
+ Déjà son protégé l'en payait par deux fois;
+ Quand par un trait nouveau de fine pruderie,
+ La voilà qui s'écrie:
+ «Devoir, tu l'as voulu, mais j'en jure par toi!
+ L'ôtera qui voudra, ce ne sera pas moi.»
+
+
+L'ILLUSION DU CLOITRE.
+
+ _Désir de fille est un feu qui dévore,
+ Désir de nonne est cent fois pis encore_,
+ A dit certain auteur
+ D'immortelle mémoire.
+ Des recluses surtout il connaissait le cœur,
+ Son enthousiasme heureux, sa brûlante ferveur;
+ Et quiconque lira cette pieuse histoire,
+ Va s'écrier avec notre docteur:
+ _Désir de fille est un feu qui dévore,
+ Désir de nonne est cent fois pis encore_.
+ Une belle au cœur tendre, à l'œil étincelant,
+ Victime de ses vœux et d'un père tyran,
+ Gémissait, sous la guimpe, au fond d'une province.
+ Son époux lui laissait, consolateur trop mince,
+ Et de bien tristes jours et de plus tristes nuits;
+ Sur son front la jonquille attestait ses ennuis.
+ Heureusement pour notre prisonnière,
+ Une pensionnaire
+ Qu'embellissent déjà deux lustres et trois ans,
+ Doit attendre, au moutier, que deux ou trois printemps,
+ Caressant ses attraits de leur aile fleurie,
+ Peignent en incarnat
+ Certain petit bouton encor trop délicat,
+ L'entrouvent au désir, à l'amour, à la vie.
+ L'hymen le guette, armé de son contrat.
+ Cependant à ce dieu on taillait de l'ouvrage;
+ Car, comptant chaque jour dix larcins par ses doigts,
+ La nonne lui soufflait les trois quarts de ses droits.
+ Souffler n'est pas jouer, va s'écrier un sage.
+ Ne nous amusons pas à ces distinctions;
+ Trop heureux le mortel qui vit d'illusions!
+ Enfin un réel mariage
+ Vient livrer la nonnette aux ennuis du veuvage.
+ Elle pleure, gémit;
+ Se mord les doigts, enrage;
+ Et puis en fille sage,
+ Elle prend à l'écart son Élise et lui dit:
+ «Ah! du moins, jurez-moi de m'envoyer l'image
+ Du trait toujours vainqueur,
+ Qui doit..... Son front se couvre de rougeur...
+ Sa langue s'embarrasse.... Admirons tous la nonne;
+ Elle n'ose nommer le séduisant bijou,
+ Dont en grâce, jadis, toute honnête matronne
+ Ornait publiquement l'albâtre de son cou;
+ Mais on l'a devinée, et son trouble s'appaise.
+ De l'emplette, à Paris, on charge une Marton.
+ Le marchand dit: «Ce bijou, le veut-on
+ A l'espagnole, ou bien à la française?
+ A l'espagnole courts, ils brillent en grosseur;
+ Minces à la française, ils brillent en longueur.
+ A cette question, l'acquéreuse indécise
+ N'ose risquer son goût, crainte d'une méprise.
+ La bonne amie à la recluse écrit,
+ Et voici mot pour mot ce qu'elle répondit:
+ «S'il faut sur ton cadeau parler avec franchise,
+ C'est dans le goût français surtout qu'il me plaira;
+ Mais pour Dieu, mon enfant, dis qu'on l'espagnolise,
+ Autant que faire se pourra.»
+
+
+
+
+POÉSIES DIVERSES.
+
+
+
+
+POÉSIES DIVERSES.
+
+
+LES FÊTES ESPAGNOLES[28].
+
+ Il me souvient d'avoir passé deux mois
+ Dans un château de gothique structure,
+ Flanqué de tours, imposante masure
+ Dont le seigneur m'ennuyait quelquefois,
+ Ou me grondait quand je daignais l'entendre.
+ Mais curieux, il me plaisait d'apprendre
+ Mainte anecdote; il avait vu des rois,
+ Des empereurs, des princes d'Allemagne,
+ Ces cours vraiment ont de très-bons endroits.
+ Sa favorite était la cour d'Espagne;
+ Il la citait sans relâche et partout,
+ Cherchant quelqu'un qui pour elle eût du goût.
+ Du roi Philippe et de la Parmesane
+ J'ai remporté des traits assez plaisans,
+ Je dis pour moi, plaisans pour un profane,
+ Qui veut de loin des princes amusans.
+ Mon rabâcheur trouvait son passe-temps
+ A parler d'eux, de lui, de leurs caresses.
+ Il possédait des reines, des princesses,
+ En bague, en boîte, en bijoux bien montés,
+ Rois, électeurs, en ordre étiquetés;
+ Ayant garni tout un écrin d'altesses,
+ Près de la tombe, épris des dignités,
+ Et raffolant surtout des majestés;
+ Puis, allongeant deux tiroirs parallèles,
+ Il m'étalait cent joyaux radieux,
+ Luxe enterré, pompeuses bagatelles,
+ Perles, rubis, diamans précieux,
+ Présens des rois, et qui plus est, des belles.
+ En l'écoutant, cent fois je me suis dit:
+ Les rois d'alors aimaient bien peu l'esprit.
+ N'importe: il faut, pour prix de ses nouvelles,
+ Le suivre encor à Madrid, au Prado,
+ Quitte à partir pour le Ben-Retiro
+ Où le roi court, quand le sourcil lui fronce:
+ Et n'a-t-on pas d'ailleurs Saint-Ildephonse,
+ Lieux enchantés, palais du doux printemps
+ Où dans l'ennui sa majesté s'enfonce
+ Tout à son aise, et loin des courtisans?
+ Bâiller tout seul marque un certain bon sens,
+ Et montre au moins que la grandeur suprême
+ Pour s'ennuyer se suffit à soi-même.
+ De ce babil du vieil ambassadeur
+ Que j'écoutais, vous en voyez la cause:
+ Il m'est resté dans l'esprit, cher lecteur,
+ Je ne sais quoi dont il faut que je cause.
+ Là.... pour causer, perdre son sérieux,
+ Dire un peu.... tout, sans fadeur, sans scrupule.
+ J'ai des amis aimant le ridicule,
+ Moi, .... je le peins... par amitié pour eux.
+ Vous saurez donc, sans plus de préambule,
+ Que dans Madrid, sous l'avant-dernier roi,
+ Prince pieux et vraiment catholique,
+ Mais trop souvent battu, malgré sa foi,
+ Par les Anglais, maudit peuple hérétique:
+ Quand je dis lui, c'étaient (vous sentez bien)
+ Ses généraux, le roi n'en savait rien;
+ On lui sauvait tout chagrin politique;
+ C'était plaisir de voir comme on tendait
+ Devers ce but, et comme on s'accordait
+ A tenir loin tout parleur véridique;
+ Pour lui tout seul la gazette mentait,
+ Gazette à part, de plaisante fabrique,
+ Que le ministre ou la reine dictait:
+ Oh! que n'a-t-on cet exemplaire unique!
+ La cour, la chambre et le moindre valet,
+ Secondaient tous la reine et le ministre:
+ Tenant pour sûr qu'un triste événement,
+ Un grand désastre, un revers bien sinistre,
+ Appris au roi, pouvait subitement
+ Plisser son front, obscurcir son visage,
+ D'un peu d'humeur y laisser le nuage
+ Et retarder sa chasse d'un moment,
+ Tant ce bon prince avait de sentiment!
+ Or, cette fois, le mal étant extrême,
+ Il fut réglé, d'après ce beau système,
+ Qu'on donnerait fêtes de grand éclat,
+ Pour réparer les malheurs de l'état.
+ Le temps pressait: zèle, soins et dépense,
+ On prodigua tout, hors l'invention,
+ Pour étaler avec profusion
+ Tous les plaisirs de la magnificence,
+ Un beau gala, dans sa perfection,
+ Jeu, grand couvert, la musique, la danse,
+ Feux d'artifice, illumination,
+ Tout le fracas d'une cour excédée,
+ Sans frais d'esprit, sans l'ombre d'une idée.
+ Pardon; j'ai tort; on se disait tout bas,
+ Que c'est vraiment un prince formidable;
+ Que les Anglais se rendront sans combats,
+ Que tous les jours la reine est plus aimable
+ Malgré les ans, on ne la conçoit pas;
+ Que le ministre est un homme admirable;
+ Que les Infans sont plus beaux que le jour:
+ Bref, ce qu'on dit, ce qu'il est convenable
+ Qu'un roi vivant entende dans sa cour.
+ Le lendemain donne fête nouvelle.
+ Vous connaissez ce que l'Espagne appelle
+ _Acte de foi_. La foi devait brûler
+ De cent Hébreux une troupe infidelle,
+ D'infortunés triste et longue séquelle
+ Qu'on dénombrait, la voyant défiler;
+ Et puis venait un renfort d'hérétiques,
+ Seuls vrais auteurs des disgrâces publiques.
+ La foi console: il faut se consoler.
+ C'est bien aussi ce que l'on se propose,
+ Quant au public; le roi, c'est autre chose:
+ Ignorant tout, rien ne peut le troubler;
+ Nul embarras, nul souci ne l'approche.
+ Content, heureux, et la gazette en poche,
+ De l'avenir irait-il se mêler?
+ Vainqueur partout, terrible (on l'en assure),
+ Son cœur jouit d'une allégresse pure.
+ Environné de messieurs les Infans,
+ D'un air dévot il dit ses patenôtres:
+ Il faut donner l'exemple à ses enfans,
+ Priant pour eux la vierge et les apôtres.
+ Bien surveillés par l'inquisition,
+ Ils sont dressés à la religion
+ Par des prélats humbles comme les nôtres,
+ Mais qui, croyant ce qu'ils prêchaient aux autres,
+ Avaient de plus la persuasion.
+ Des trois Infans la sournoise jeunesse
+ Montrait du goût pour la contrition;
+ Le sérieux de la componction
+ Tartufiait leur sombre gentillesse:
+ Un maintien gauche, en dépit de l'altesse,
+ Ce tour d'église et cet air d'oraison,
+ Cet humble instinct qui détruit la raison,
+ Qui plaît au prêtre, aussitôt l'intéresse
+ Et lui fait dire: Oh! celui-ci m'est bon.
+ On a voulu qu'au sortir de la messe,
+ L'aîné, surtout, vint à l'acte de foi
+ Voir la douceur de notre sainte loi,
+ Mâter ses sens, sa pitié, sa faiblesse,
+ Enfin promettre à l'Espagne un grand roi,
+ Qui vît toujours l'enfer autour de soi.
+ Et dans le fait, voyant des misérables
+ Précipités dans des brasiers ardens,
+ Tordant leurs bras déchirés de leurs dents,
+ Et leurs bourreaux, des hommes, ses semblables,
+ Usurpateurs du bel emploi des diables,
+ N'est-il pas vrai que monseigneur l'Infant
+ Doit à l'enfer croire plus aisément?
+ Aimable prince, ô combien ton enfance
+ En ce beau jour a donné l'espérance
+ Au saint office! Il dit que tôt ou tard
+ Tu reprendras sûrement Gibraltar,
+ Qui fut ton bien, et que la Providence
+ A laissé prendre aux Anglais par hasard.
+ Ce pronostic, qu'on répand dans l'Espagne,
+ N'eut point d'accès au journal de la cour;
+ On s'y bornait à louer tour à tour
+ L'auguste roi, son auguste compagne,
+ Qui sont du monde et l'exemple et l'amour:
+ Puis de vanter, en phrases fanatiques,
+ Leur zèle ardent contre les hérétiques,
+ Contre l'Anglais, surtout contre l'Hébreu,
+ Peuple endurci dans ses vieilles pratiques,
+ Que l'on convient venir d'assez bon lieu;
+ Mais qui, fidèle à ses cahiers antiques,
+ Livres chéris, divins de notre aveu,
+ Meurt méchamment et pour adorer Dieu
+ Comme David, de qui les doux cantiques
+ Lui sont chantés quand on le jette au feu.
+ Certes, voilà de quoi mettre en colère
+ Un saint journal: puis, viennent les couplets,
+ Hymnes, chansons, redondilles, sonnets,
+ Qu'une foi vive, hypocrite ou sincère,
+ Un vain désir, ou le talent de plaire,
+ Adresse au roi sur ses brillans succès;
+ Car tout le plan de la cérémonie
+ Est un effort de son puissant génie.
+ Pourquoi, soudain, places et carrefours
+ Vont de sa gloire occuper quelques jours
+ Les regardans: estampes et gravures,
+ Grotesque affreux, sombres caricatures,
+ Où, consumés dans leurs sacrés atours,
+ La tête en bas, feux et flamme à rebours,
+ En noirs démons, grimacent les figures
+ Des torturés, infligeant des tortures;
+ Dieu, qui d'en haut contemple cet enfer
+ Avec amour, et bénit Lucifer;
+ Le doux Jésus; l'attrayante Marie,
+ Qui, caressant d'un sourire amical
+ Les vils suppôts du monstre monacal,
+ Semble exciter leur dévote furie;
+ En bas, le roi d'un beau zèle échauffé,
+ La croix en main, guidant l'auto-da-fé,
+ Dont le livret, lu dans chaque famille,
+ D'un jacobin vu, revu, paraphé,
+ Va sur les mers, pieuse pacotille,
+ Charmer, ravir, de Cadix à Manille,
+ Ses heureux saints qui prennent leur café.
+ Vous conviendrez que maintenant l'Espagne
+ Avec honneur peut ouvrir la campagne,
+ Qu'on va tout vaincre, et que les ennemis
+ Seront bientôt chassés du plat pays.
+ Soit, j'en conviens; mais un moment, de grâce;
+ Rendons surtout la victoire efficace,
+ Modérons-nous, et faisons qu'aujourd'hui
+ Le roi n'ait plus une gazette à lui.
+ Songeons au but de la troisième fête,
+ Que cette fois pour le peuple on apprête.
+ Que dites-vous? le peuple! Eh, oui! vraiment,
+ Dans le malheur on y pense un moment.
+ Le plus grand roi, quand la chance varie,
+ Avec le peuple est en coquetterie.
+ A son époux la reine a prudemment
+ Insinué qu'au sein de la victoire,
+ Un roi couvert des rayons de la gloire,
+ S'il est chéri, paraît encor plus grand.
+ Le roi, frappé, vit l'importance extrême
+ De ce conseil: «Eh bien! dit-il, qu'on m'aime.
+ Veillez-y bien, réglez tout promptement.»
+ On obéit, et le gouvernement,
+ Voyant le peuple abattu de tristesse,
+ Prit le parti d'ordonner l'allégresse,
+ De la payer. On prit l'argent; mais quoi?
+ On ne rit pas ainsi de par le roi.
+ L'auto-da-fé, merveilleux en lui même,
+ Soutient le cœur, mais ne peut réjouir:
+ Il faut chercher ailleurs ce bien suprême
+ Et s'adresser à quelqu'autre plaisir.
+ Or, le plus grand, le seul par excellence,
+ Vous devinez, c'est de voir, des taureaux
+ Mis en fureur, poussés à toute outrance
+ Par des guerriers, des piqueurs, des héros,
+ Gens vigoureux, bien armés, bien dispos.
+ De ces combats la sublime science
+ Chez l'Espagnol brilla dans tous les temps.
+ Sur Caldérone elle a la préférence:
+ Elle ravit les petits et les grands,
+ La cour, la ville; et sa majesté même
+ Fait grand état de ce talent suprême.
+ Par cent rivaux le prix est disputé:
+ C'est un hommage offert à la beauté.
+ L'Espagnol croit, lorsque son sang ruissèle,
+ Que pour jamais sa maîtresse est fidèle.
+ Chez nous Français, cet argument nouveau
+ Prendrait du poids, en supposant de même,
+ Qu'on ne peut plus, dès qu'on perce un taureau,
+ Être fidèle à la beauté qu'on aime.
+ Chaque pays a son raisonnement;
+ Cervelle humaine est chose singulière.
+ De ma raison votre raison diffère:
+ Le cœur aussi m'étonne grandement.....
+ Mais je reviens et reprends notre affaire.
+ L'affaire allait plus que passablement:
+ L'amphithéâtre était garni de belles
+ De toute espèce, et même de cruelles.
+ On avait fait le signe de la croix,
+ Et trois taureaux s'avançaient à la fois.
+ Si je voulais faire ici le poète,
+ Convenez-en, lecteur, j'aurais beau jeu;
+ A qui tient-il? Mais je retiens mon feu,
+ Je vous fais grâce; et ma muse discrète
+ Des lieux communs dédaigne le secours;
+ Puis, la morale a seule mes amours.
+ Or, disons donc, sans soin, sans étalage,
+ Qu'un des taureaux, j'en ai parlé, je crois,
+ Deux étant morts, demeuré seul des trois,
+ Blessé lui-même et transporté de rage,
+ Glaça d'effroi l'amphithéâtre entier,
+ Renversant tout, matador ou guerrier,
+ Nègre, marquis, grand d'Espagne et bouvier,
+ Armés ou non; il n'eut plus d'adversaire.
+ Thésée, Alcide, aux siècles fabuleux,
+ Eussent cherché ce taureau merveilleux,
+ Pour en découdre: il était leur affaire.
+ Sa majesté, ne pensant pas comme eux,
+ Se blottissait dans sa loge grillée,
+ Mourant de peur, la croyant ébranlée.
+ Chacun tremblait à l'exemple du roi;
+ Mais savez-vous comme, en ce désarroi,
+ Dieu secourut cette cour si troublée?
+ Un jeune enfant, obscur, bien inconnu,
+ Vient à songer qu'à l'instant il a vu
+ Les bœufs d'un tel, troupeau considérable,
+ Qui lentement regagnaient leur étable.
+ Vite il y court, les fait sortir soudain,
+ Et les conduit, aidé d'un vieux voisin,
+ Vers cet enclos où la terrible scène
+ Répand l'horreur: les voilà dans l'arène.
+ En quel moment? Quand le monstre fougueux,
+ Moins forcené, paraissait plus terrible;
+ Lorsqu'agitant, tournant sa face horrible,
+ Gonflé, fumant d'un nuage écumeux,
+ Vainqueur et seul sur l'arène sanglante,
+ Les feux épais de sa narine ardente,
+ Les feux hagards, noirs et clairs de ses yeux,
+ Redemandaient, cherchaient la guerre absente.
+ Pour ennemis il ne voit que des bœufs
+ Qui défilaient, un par un, deux par deux,
+ En plus grand nombre; et puis la troupe entière
+ De plus en plus garnissait la carrière.
+ De leurs gros yeux la stupide langueur
+ Et de leurs pas la pesante lenteur
+ N'annonçant point d'intention guerrière,
+ Le fier taureau, qu'étonne leur douceur,
+ Tout ébaubi d'être sans adversaire,
+ Les étonnait d'un reste de fureur,
+ Qui peut passer entre bœufs pour humeur;
+ Et nulle part ne trouvant de colère,
+ Il s'appaisa, voyant qu'ils n'ont point peur.
+ Grâce à leur corne, il les crut ses semblables:
+ Comme ils beuglaient, il les crut ses égaux;
+ Et radouci dans ce commun repos,
+ Environné de voisins si traitables,
+ Il imita ces prétendus taureaux.
+ Ce dénoûment plut fort à l'assistance,
+ Au roi surtout: l'on reprend contenance,
+ On se rassure, on rit de son effroi,
+ Que l'on niait; nul n'avait craint pour soi:
+ Un seul instant si l'âme fut troublée,
+ Chacun convient que c'était pour le roi;
+ Le roi le crut, se croyant l'assemblée.
+ La peur cessant, on devint curieux.
+ Mais d'où vient donc ce grand convoi de bœufs?
+ On cherche, on tient tout le fil de l'histoire.
+ Un empressé courut après l'enfant
+ Qui prit la fuite; il avait peur d'un grand,
+ Et se sauva de l'interrogatoire.
+ La reine en rit: chacun des courtisans
+ Voulait qu'il fût le fils d'un de ses gens,
+ Neveu du moins, tant ils aimaient la gloire.
+ Le roi laissa disputer là-dessus,
+ Indifférent, puisqu'il ne tremblait plus.
+ Hors de péril, sa majesté charmée
+ Lâche deux mots sur l'enfant, le voisin,
+ Bâillant, distrait; et dès le lendemain
+ S'en soucia comme de son armée.
+ Tandis qu'il bâille et ne s'amuse pas,
+ Des battemens de mains, de grands éclats,
+ Des ris joyeux partent de la commune.
+ Sa majesté, que le rire importune,
+ Paraît surprise, elle regarde en bas:
+ C'était l'enfant qui, rentré de fortune,
+ Ne craignant plus, voyez-vous, d'être pris
+ Ni présenté, curieux, s'était mis
+ Sur un gradin, debout, près de l'issue
+ Par où des bœufs se pousse la cohue,
+ Troupeau bénin, qu'on chasse avec des ris.
+ Et des rieurs remarquez l'insolence;
+ Car vous saurez qu'en ce troupeau si doux
+ Est l'animal qui les fit trembler tous;
+ Mais de l'enfant la naïve impudence
+ Fit plus d'effet encor, réussit mieux.
+ En revoyant ce taureau trouble-fête,
+ Auteur du mal, si coupable à ses yeux,
+ D'un gros bâton, plaisamment furieux,
+ Il va frappant de la maudite bête
+ Les flancs, le dos; et le pauvre animal,
+ Doublant le pas sous l'instrument risible,
+ Va s'enfonçant dans le groupe paisible,
+ Pour se sauver de ce petit brutal.
+ Vous souriez, lecteur; mais je parie
+ Que vous rêvez: laissons la rêverie,
+ Contentons-nous d'un simple enseignement,
+ D'un aperçu: que tel est fréquemment
+ Plus fort tout seul qu'avec sa confrérie.
+ Vous le sentez, hélas! péniblement,
+ Hommes de main, de tête, de génie,
+ Vous que j'ai vus en maint gouvernement
+ (Le despotisme a bien sa prudhomie),
+ Vous que je plains, abattus tristement,
+ Marchant de front, bêtes de compagnie.
+ Cet art des rois, ce secret merveilleux,
+ Nous le savons; mais l'Espagne l'ignore;
+ En ces climats le ciel fait naître encore
+ Des esprits fiers et des cœurs généreux;
+ Mais les taureaux sont entourés de bœufs.
+ Chassons les bœufs, chassons le saint office,
+ Prions le ciel que la foi s'affaiblisse,
+ Limons leurs fers et dessillons leurs yeux
+ Par maint écrit où la vérité brille,
+ La vérité, trésor plus précieux
+ Que du Pérou l'opulente flottille;
+ Et dans Madrid menant la vérité,
+ Que suit bientôt sa sœur la liberté,
+ Consolidons le pacte de famille.
+
+ [28] Chamfort composa ce petit poème au commencement de 1792.
+
+
+CALYPSO A TÉLÉMAQUE,
+
+HÉROÏDE.
+
+ Ainsi donc le destin, dans les murs de Salante,
+ Fixe pour un moment ta fortune flottante!
+ Tu triomphes, ingrat; et ta crédulité
+ S'est de tous tes forfaits promis l'impunité!
+ Que sais-je? en ce moment ta coupable imprudence
+ Peut-être ose accuser ma haine d'impuissance.
+ Je veux avec le jour t'arracher ton erreur;
+ Par mon amour passé juge de ma fureur.
+ Non, tu ne verras point cette Itaque chérie,
+ Ce séjour que je hais, cette obscure patrie,
+ Pour qui ton cœur jadis, d'un vain espoir flatté,
+ Méprisa mon amour et l'immortalité.
+ Grands Dieux! si vos décrets permettent qu'il la voie,
+ Puisse-t-il ne goûter qu'une trompeuse joie!
+ Oui, traître, qu'aussitôt un nuage odieux,
+ Abusant ton espoir, la dérobe à tes yeux;
+ Qu'à te persécuter la fortune constante,
+ Promène sur les mers ta destinée errante;
+ Que les vents, échappés de leurs sombres cachots,
+ De la mer contre toi soulèvent tous les flots;
+ Et, pour combler mes vœux, qu'un funeste naufrage
+ M'offre ton corps mourant poussé vers mon rivage;
+ Que ta nymphe, en pleurant sur ton malheureux sort,
+ Par ses cris douloureux appelle en vain la mort!
+ Dieux? quel plaisir de voir ma rivale plaintive
+ Rappeler vainement ton ombre fugitive!
+ Mes yeux, au lieu des tiens, jouiront de ses pleurs,
+ Et ma présence encor aigrira ses douleurs.
+ Sans me déplaire alors, de cyprès couronnée,
+ Elle pourra gémir à tes pieds prosternée;
+ Et je n'envîrai plus ni ses gémissemens,
+ Ni ses tendres regards, ni ses embrassemens.
+ Mais je frémis, mon cœur, mon faible cœur soupire:
+ Dieux! serait-ce d'amour?... Ah! ma fureur expire!
+ Malheureuse! je l'aime et le hais tour à tour.
+ Que dis-je? cette haine est un transport d'amour.
+ Télémaque! je cède; oui, c'est ma destinée;
+ Sous le joug de l'Amour ma haine est enchaînée;
+ N'en crois pas les transports où j'ai pu me livrer;
+ Ne crains rien: Calypso ne peut que t'adorer.
+ Grands dieux! n'exaucez pas ma funeste prière;
+ C'était contre moi-même armer votre colère.
+ Quand mon cœur pour l'ingrat tremble au moindre danger,
+ Hélas! que je suis loin de vouloir me venger!
+ Quelle était ma fureur? Oui, dieux! je vous implore:
+ Mais ce n'est qu'en faveur de l'objet que j'adore;
+ Et s'il faut éprouver sur lui votre pouvoir,
+ Consultez mon amour et non mon désespoir.
+ Mais, hélas! que dis-tu; malheureuse déesse?
+ Arrête; où t'emportait une indigne faiblesse?
+ Songes-tu que le traître, au mépris de ta foi,
+ Ose former des vœux qui ne sont pas pour toi?
+ Oui, tandis que pour lui, lâchement suppliante,
+ Je fais des vœux... l'ingrat en fait pour son amante;
+ Et son farouche orgueil, que je n'ai pu dompter,
+ Ne se souvient de moi que pour me détester.
+ Ah! quand tu vins tremblant, au sortir du naufrage,
+ M'offrir de tes malheurs l'attendrissante image,
+ Moi-même je devais, prévenant tes affronts,
+ Te replonger vivant dans ces gouffres profonds,
+ Dans ces gouffres affreux que le sort te prépare,
+ Habités par la mort et voisins du Ténare.
+ Dans ton cœur ennemi, pourquoi mon faible bras
+ Hésita-t-il alors de porter le trépas?
+ Sur la tête du fils offert à ma colère,
+ Ma main devait venger la trahison du père;
+ Et ta mort, m'épargnant un fatal entretien,
+ Devait punir son crime et prévenir le tien.
+ Mon orgueil, offensé des mépris d'un parjure,
+ Se croyait désormais à l'abri d'une injure:
+ Je défiais l'Amour, auteur de tous mes maux;
+ Je jurai d'immoler au soin de mon repos
+ Tous les infortunés que leur destin funeste
+ Conduirait vers ces bords que Calypso déteste;
+ Leur sang a cimenté cet horrible serment;
+ J'ai cru, dans chacun d'eux, immoler un amant;
+ Tu parus, mon courroux s'armait pour ton supplice;
+ Tu t'avances, je vois... j'aime le fils d'Ulisse:
+ A la tendre pitié j'abandonne mon cœur,
+ J'y laisse entrer l'amour au lieu de la fureur.
+ Au meurtre dès long-temps ma main accoutumée,
+ Ma main par un mortel se vit donc désarmée;
+ Je n'osai la porter dans ton coupable flanc;
+ Sanglante, je craignis de répandre le sang.
+ Cette divinité dont le mâle courage
+ Jadis se nourrissait de meurtre et de carnage,
+ Dont la rage guidait les farouches transports,
+ Dont le bras tant de fois ensanglanta ces bords,
+ A l'aspect d'un mortel, désarmée et tremblante,
+ Soupire et n'est déjà qu'une timide amante.
+ Calypso ne hait plus en ce funeste jour;
+ Le poignard à la main, elle implore l'Amour.
+ Qu'aisément tu surpris ma raison égarée!
+ De mon cœur imprudent je te livrai l'entrée.
+ Je respectai ces jours, ces jours infortunés,
+ Des piéges du trépas sans cesse environnés.
+ O souvenir cruel d'une ardeur insensée!
+ O pleurs! ô désespoir d'une amante offensée!
+ Télémaque!... Eucharis!... Détestables amans!
+ Malheureuse! Que faire en ces affreux momens!
+ Vous m'évitez en vain, je vole sur vos traces...
+ Mais que dis-je? Voudrais-je augmenter mes disgrâces?
+ Mes yeux pourraient-ils voir leurs transports amoureux.
+ Et leurs embrassemens insulter à mes feux?
+ Encor, si je pouvais, au gré de ma furie,
+ Briser le nœud cruel qui m'enchaîne à la vie,
+ Etouffer mes douleurs dans le sein du trépas...
+ Mais je ne peux mourir... Eh bien! toi, tu mourras!
+ Oui, je veux dans ton sang plonger ma main fumante,
+ Sous les yeux, dans les bras de ton indigne amante.
+ Oui, dans ses bras sanglans, ingrat, tu vas périr:
+ Elle triomphera de t'avoir vu mourir.
+ . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . .
+ Dieux! vengez par mes mains son infidélité;
+ Je vous pardonne alors mon immortalité.
+ Non, c'est peu de la mort pour une telle offense;
+ Ah! par mon désespoir, jugez de ma vengeance.
+ Sombre divinité des malheureux amans,
+ Cruelle Jalousie, arme tous tes serpens;
+ Allume dans mon cœur tous les feux de la rage;
+ Je le soumets à toi, règne en moi sans partage;
+ Étouffe de l'amour les soupirs et les vœux:
+ C'en est fait, je me livre à tes plaisirs affreux;
+ Change en noire furie une timide amante;
+ Enhardis ce poignard dans ma main chancelante...
+ Que dis-je? Il n'est plus temps, il a dû m'échapper.
+ Eucharis, dans tes bras, il fallait le frapper.
+ O souvenir affreux! jour fatal à ma gloire,
+ Où ma présence même ennoblit sa victoire!
+ Je courais me venger et te percer le sein;
+ Elle vit le poignard qui tombait de ma main:
+ Elle vit expirer mon impuissante rage...
+ Qu'elle va détester ce funeste avantage!
+ Oui, sur elle je veux punir ta trahison:
+ Je veux de tes mépris lui demander raison.
+ Si tu veux adoucir le malheur qui l'accable,
+ Pour la justifier, cesse d'être coupable;
+ Viens me rendre le cœur qu'elle m'avait ravi.
+ Ah! si du repentir le crime était suivi,
+ Si tu venais enfin, terminant mon supplice,
+ Dans mes yeux attendris lire ton injustice;
+ Si ta bouche abjurait ta haine et ta fierté,
+ Je ne me souviendrais de ma divinité
+ Que pour rendre immortels tes feux et ma tendresse.
+ Viens désarmer mon bras, c'est l'Amour qui t'en presse
+ Viens régner avec moi. C'en est fait; oui, je veux
+ Que le dieu de mon cœur soit le dieu de ces lieux;
+ Que du bruit de mes feux l'univers retentisse;
+ Qu'à ma félicité tout l'Olympe applaudisse;
+ Qu'élevé désormais au rang des immortels,
+ Tu partages l'encens qu'on offre à mes autels.
+ Sous les berceaux fleuris de ce riant bocage,
+ Dans cet Olympe enfin, le céleste breuvage
+ Nous sera présenté par la main des amours;
+ Et seuls ils fileront la trame de nos jours.
+ Ne crains point qu'à leurs mains la Parque les ravisse;
+ Viens me rendre un bonheur qui jamais ne finisse;
+ Que d'éternels plaisirs scellent notre union...
+ Songe délicieux! charmante illusion!
+ Pouvez-vous un moment occuper ma pensée?
+ Ah! cessez d'abuser une amante insensée;
+ Pour mon cœur malheureux les plaisirs sont-ils faits?
+ Inutiles soupirs! inutiles souhaits!
+ Aveugle Calypso! déesse infortunée!
+ Hélas! à mon malheur je suis donc enchaînée!
+ Il faudra de regrets me nourrir chaque jour;
+ Je verrai tout finir, excepté mon amour.
+ Comment me dérober au feu qui me dévore?
+ Je retrouve partout le cruel qui m'abhorre.
+ Ton image importune irrite mes ennuis:
+ Présent, tu me fuyais; absent, tu me poursuis.
+ Peut-être apprendras-tu ma triste destinée;
+ Mais si tu sais les maux où tu m'as condamnée,
+ Si du moins la pitié peut encor t'attendrir,
+ Plains-moi, surtout plains-moi de ne pouvoir mourir.
+
+
+L'HOMME DE LETTRES,
+
+DISCOURS PHILOSOPHIQUE.
+
+ Nobles enfans des arts, vous que la gloire enflamme,
+ Qui, soigneux d'agrandir, de féconder votre âme,
+ Ajoutez en silence à ses trésors divers,
+ Pour la produire un jour aux yeux de l'univers:
+ Qui d'entre vous n'aspire à cet honneur suprême,
+ De servir les mortels en s'éclairant soi-même?
+ Laissez-moi contempler vos devoirs, vos destins,
+ Tous les droits que sur vous le ciel donne aux humains.
+ Ce sont vos sentimens que ma bouche répète;
+ Ils méritaient sans doute un plus digne interprète.
+ Ah! que ne puis-je au moins, retraçant leur grandeur,
+ Les peindre à tous les yeux, comme ils sont dans mon cœur!
+ Quelle est de ces rivaux l'ambition sublime?
+ Dans leurs travaux heureux quel espoir les anime?
+ C'est ce noble désir d'éclairer nos esprits,
+ De porter la vertu dans nos cœurs attendris;
+ Mais ce droit n'appartient qu'au mortel qu'elle inspire:
+ Lui seul peut sur notre âme exercer cet empire,
+ Lui seul dans notre sein lance des traits brûlans.
+ L'école des vertus est celle des talens;
+ Plus l'âme est courageuse et plus elle est sensible;
+ L'esprit reçoit de l'âme une force invincible;
+ Chaque vertu nouvelle ajoute à sa vigueur.
+ Courez à votre ami qu'opprime le malheur;
+ Par des soins généreux réveillez son courage,
+ Et des vertus ensuite allez tracer l'image.
+ Je les vois, respirant sous vos hardis pinceaux,
+ D'un charme inexprimable animer vos tableaux.
+ Vertu, sans vous aimer, quel mortel peut vous peindre?
+ S'il en existe un seul, ô Dieu! qu'il est à plaindre!
+ Sans cesse, en contemplant vos traits majestueux,
+ Devant son propre ouvrage il baissera les yeux;
+ En s'immortalisant, il flétrit sa mémoire,
+ Et consacre sa honte aux fastes de la gloire.
+ Mais de ces sentimens qui peut vous animer?
+ Dans votre âme à jamais comment les imprimer?
+ Sera-ce en les portant dans un monde frivole?
+ A d'absurdes égards il faut qu'on les immole.
+ Pourriez-vous soutenir, sans dégrader vos mœurs,
+ Le choc des préjugés, des vices, des erreurs,
+ Dont la foule en tout temps vous assiége et vous presse?
+ Fuyez: qu'attendez-vous? une vaine richesse?
+ Ce vil présent du sort serait trop acheté;
+ Vos cœurs perdaient, hélas! leur sensibilité,
+ Cette austère hauteur, ce courage inflexible
+ Qui porte un jugement sévère, incorruptible,
+ A l'homme, aux actions marque leur juste prix,
+ Et par la vérité subjugue les esprits.
+ Quel est ce malheureux qui d'un encens coupable
+ Fatigue lâchement un mortel méprisable?
+ Ose-t-il dispenser, de ses vénérables mains,
+ Ce trésor précieux, l'estime des humains?
+ Mes amis, jurons tous, dans ce temple où nous sommes[29],
+ De ne point avilir l'art de parler aux hommes,
+ De faire devant nous marcher la vérité,
+ De ne mentir jamais à la postérité,
+ De pouvoir dire un jour à cet arbitre auguste:
+ Jugez sur notre foi, votre arrêt sera juste.
+ C'est alors que l'on peut, par d'utiles écrits,
+ Des mortels incertains diriger les esprits.
+ Opinion, nos goûts, nos mœurs, sont ton ouvrage,
+ Dieu t'a soumis le monde, et te soumet au sage;
+ Du fond de sa retraite il t'impose des lois;
+ Tu marchais au hasard; il te guide à son choix;
+ Avec la vérité sa voix d'intelligence
+ Fonde, affermit, combat, renverse ta puissance.
+ Grands hommes, c'est à vous d'exercer son pouvoir;
+ Notre cœur appartient à qui sait l'émouvoir;
+ Vous avez de l'erreur détruit la tyrannie:
+ L'univers a changé devant votre génie.
+ Souvent à notre insu votre âme vit en nous,
+ Et la raison d'un seul est la raison de tous.
+ Laissez frémir la haine, et l'erreur, et l'envie;
+ Détruire un préjugé, c'est servir sa patrie.
+ La vérité défend le trône et les autels,
+ Et la fille des cieux ne peut nuire aux mortels,
+ Elle émousse les traits de l'ardent fanatisme,
+ Des tyrans de l'esprit combat le despotisme;
+ Jusqu'au milieu des cours elle va quelquefois
+ Démentir les flatteurs et détromper les rois.
+ Mais souvent, dans un siècle où l'on craint la lumière,
+ Le génie opprimé rampe dans la poussière;
+ L'orgueil intolérant en prive l'univers;
+ On le hait, on l'accable, on lui donne des fers:
+ On défend la pensée au seul être qui pense.
+ Vous qui des souverains partagez la puissance,
+ S'il est un vrai talent, par le sort opprimé,
+ Qui, faute d'un regard, languisse inanimé;
+ Craignez de l'avenir la terrible sentence;
+ Mais, non: votre pays vous a jugé d'avance.
+ Ah! si vous ignorez le prix des vrais talens,
+ Demandez-le à ces rois dont les soins vigilans,
+ Arrachant cette plante à son climat stérile,
+ Feront germer ses fruits sur un sol plus fertile.
+ Mais il reste un espoir aux talens méconnus:
+ C'est de répandre au moins l'exemple des vertus;
+ Cette gloire est certaine, et ne craint point d'outrage.
+ L'exemple des vertus est la dette du sage;
+ Ses écrits sont un don fait à l'humanité.
+ Que le mortel sensible, épris de leur beauté,
+ Las de voir des cœurs morts, leurs vices, leur bassesse,
+ Dans ces fiers monumens retrouvant sa noblesse,
+ Contemple avec transport les traits de sa grandeur,
+ Et cherche un doux asile auprès de votre cœur.
+ Eh bien! il faudra donc, dans cette lice immense,
+ Fatiguer, tourmenter ma pénible existence.
+ Pourquoi? pour embrasser une ombre qui s'enfuit,
+ Désespère à la fois celui qui la poursuit,
+ Celui qu'elle a trompé, celui qui la possède!
+ Cruelle illusion, qui m'échappe et m'obsède,
+ Qu'à travers mille écueils il me faudra chercher,
+ Que, jusque dans mes bras, on viendra m'arracher!
+ Heureux du moins, heureux, si la haine et l'envie,
+ Complices de ma mort et bourreaux de ma vie,
+ Souffrent que sur ma cendre on sème quelques fleurs,
+ Qui croissent auprès d'elle, et naissent quand je meurs!
+ Dieu! qu'entens-je? est-ce ainsi qu'on parle de la gloire?
+ S'élever par son âme, ennoblir sa mémoire,
+ Créer un nom fameux triomphant de la mort,
+ Que tout cœur né sensible entend avec transport;
+ Des vertus, des talens présenter l'assemblage
+ A nos regards charmés d'une si belle image!
+ Amis, la gloire existe, et ses droits sont certains.
+ Quand Dieu créa la terre et forma les humains,
+ Il fit naître la gloire, ainsi que lui féconde,
+ Lui commanda d'instruire et d'embellir le monde,
+ De mesurer les cieux, de subjuguer les mers,
+ Et lui commit le soin d'achever l'univers.
+ Que parlez-vous ici de fleurs sur votre cendre?
+ Sont-ce les seuls tributs que vous devez attendre?
+ La gloire est-elle ingrate? et ne la vois-je pas,
+ Quand vous marchez vers elle, accourir dans vos bras?
+ Ce sentiment si prompt d'involontaire estime,
+ Qu'arrachent les talens, que leur aspect imprime,
+ Que l'or ni les grandeurs n'excitent point en nous,
+ N'est-il pas votre bien? n'est-il pas fait pour vous?
+ Répandre avec chaleur son active pensée,
+ C'est la grandeur de l'âme au dehors annoncée,
+ Par des signes certains offerte à tous les yeux.
+ Arrachez, déchirez le voile injurieux,
+ Dont le sort veut couvrir cette empreinte divine,
+ Qui d'une âme choisie atteste l'origine.
+ Il faut juger les cœurs sans peser les destins:
+ Epictète est par l'âme égal aux Antonins.
+ Les beaux arts sont de tous l'immortel héritage;
+ Tous ont sur cet autel présenté leur hommage.
+ Voyez ce Richelieu, ce fier vengeur des lis,
+ Tonnant autour du trône où son maître est assis;
+ Il dispute à la fois, et d'une ardeur pareille,
+ L'Alsace à l'empereur, et le Cid à Corneille.
+ Ah! vous m'ouvrez les yeux, vous entraînez mes pas.
+ Mais, quoi! tous ces écueils, ces malheurs, ces combats!
+ La haine qui se tait! la basse calomnie
+ Sans cesse repoussée et sans cesse impunie!
+ L'homme vil et puissant qui, pour percer mon cœur,
+ D'une main subalterne achète la fureur!
+ Eh bien! que craignez-vous? Un bras plus redoutable
+ Vous couvre d'une égide auguste, impénétrable.
+ Le jugement public: voilà votre vengeur,
+ Votre ami, votre appui, votre consolateur;
+ Je le vois vous conduire au fond d'un sanctuaire,
+ Dont rien ne brisera l'invincible barrière.
+ Sous ce puissant abri, placez-vous par vos mœurs.
+ C'est là qu'on peut braver les absurdes rumeurs,
+ De l'orgueil forcené la vengeance hautaine,
+ Voir en pitié la rage, et sourire à la haine.
+ Ah! plutôt saisissons un espoir plus heureux:
+ Il est, il est encor des mortels généreux
+ Dont l'amitié touchante, active et courageuse
+ Défendra hautement votre vie orageuse,
+ Soutiendra les assauts du superbe oppresseur,
+ Et sera de vos jours l'orgueil et la douceur.
+ Quel prix plus glorieux? que faut-il davantage?
+ J'embrasse avec transport ce fortuné présage;
+ Mais l'avoûrai-je enfin? il me faut un bonheur
+ Qui s'attache à mon être, et qui tienne à mon cœur.
+ Eh! ne l'avez-vous pas? quoi donc! cette âme immense
+ Qui sait trouver en soi sa plus vive existence,
+ Qui tend tous ses ressorts, qui s'agite en tous sens,
+ Qui voudrait même en vain réprimer ses élans,
+ De ses propres plaisirs n'est-elle pas la mère?
+ Ces morts, dont la raison nous guide et nous éclaire,
+ Ne vont-ils pas dans nous verser leurs sentimens,
+ De leurs cœurs enflammés rapides mouvemens?
+ S'emparer de leur âme et l'égaler peut-être,
+ Fixer, éterniser chaque instant de son être,
+ Est-il un sort plus doux, un plaisir plus touchant?
+ Conserve-moi, grand dieu! le fortuné penchant
+ Qui place dans moi seul mon bonheur, ma richesse,
+ M'arrache aux passions d'une ardente jeunesse,
+ Et trompant de mon cœur la sensibilité,
+ De ses feux sans péril nourrit l'activité.
+ Tout n'appartient-il pas au mortel né sensible?
+ Il est de l'univers possesseur invisible;
+ Il va, de tous les arts, par un heureux larcin,
+ Dérober les trésors, les renferme en son sein:
+ Tout est vivant pour lui; son âme active et pure
+ Existe dans chaque être et remplit la nature,
+ Partout de son bonheur va saisir l'aliment,
+ Le dévore et s'enfuit avec un sentiment.
+ Un autre don du ciel ornera votre vie.
+ Imagination, compagne du génie,
+ Toi, dont la main brillante et prodigue de fleurs
+ Étend sur l'univers tes riantes couleurs!
+ Le génie entouré de tes heureux prestiges,
+ Sous tes yeux, à ta voix enfante des prodiges.
+ Sur ton aile rapide il vole dans les cieux,
+ Embrasse d'un coup d'œil tous les temps, tous les lieux;
+ Des empires détruits il revoit l'origine,
+ Le choc de leurs destins, leur grandeur, leur ruine;
+ Parcourt avidement tous ces tableaux divers
+ Qu'aux regards des mortels les siècles ont offerts,
+ La nature et ses jeux, ses travaux, ses caprices,
+ Miracles échappés à ses mains créatrices,
+ Le combat et l'accord de tous les élémens,
+ Le sillon de l'éclair et la fuite des vents.
+ Voici l'instant propice; il s'agite, il s'enflamme;
+ Un nouvel univers va sortir de son âme:
+ De ce monde nouveau les élémens pressés
+ D'abord sont au hasard et sans ordre entassés:
+ L'imagination plane sur cet abîme;
+ Le cahos fuit, tout naît, chaque germe s'anime;
+ L'esprit actif et prompt, dans un rapide élan,
+ Du monde qu'il médite a dessiné le plan;
+ Tout s'arrange: l'idée informe, languissante,
+ Appelle autour de soi l'image obéissante:
+ Soudain l'image accourt, et par d'heureux accords,
+ Vient s'unir à l'idée, et lui donner un corps.
+ Tous les traits sont marqués; les couleurs s'assortissent;
+ Sous de rians pinceaux les êtres s'embellissent,
+ Et placés avec art, contrastés avec choix,
+ Sous l'œil du créateur se pressent à la fois.
+ Il frémit, il palpite; et son âme ravie
+ Sent l'ivresse sublime et l'orgueil du génie.
+ Eh bien! avec ce sens, cet instinct merveilleux,
+ Pouvez-vous, sans rougir, vous croire malheureux?
+ Ah! bénissez plutôt ce fortuné partage:
+ Aux vertus à jamais consacrez en l'usage.
+ Vivez pour la patrie et pour l'humanité,
+ Pour l'amitié, la gloire et la postérité;
+ De vos cœurs avec soin défendez la noblesse;
+ D'un sentiment jaloux repoussez la bassesse:
+ Chérissons le rival qui peut nous surpasser:
+ Montrez-moi mon vainqueur, et je cours l'embrasser.
+ De la lice à l'envi franchissez la barrière,
+ Et vous direz un jour, au bout de la carrière:
+ «Le destin m'opprimait, et moi, je l'ai vaincu;
+ J'ai senti l'existence, et mon cœur a vécu.»
+
+ [29] L'Académie française, pour laquelle cet ouvrage a été
+ composé en 1765.
+
+
+BACAROLE
+
+IMITÉE DE L'ITALIEN.
+
+ Aux bords fleuris d'une fontaine,
+ J'ai vu, dans les bras du sommeil,
+ Des cœurs la jeune souveraine,
+ L'œil demi-clos, le teint vermeil:
+ Ah! qu'en dormant elle était belle!
+ Que son réveil me charmera!
+ Besoin d'amour dort avec elle;
+ Avec elle il s'éveillera.
+
+ Sa bouche a l'éclat de la rose,
+ Qu'au premier souffle du printemps,
+ Avril respire, fraîche éclose
+ Du sein des frimats expirans:
+ Ah! qu'en dormant elle était belle!
+ Que son réveil me charmera!
+ Besoin d'amour dort avec elle;
+ Avec elle il s'éveillera.
+
+ Sur sa main sa tête appuyée
+ Ressemble au lis qui mollement,
+ Sur sa tige aux vents déployée,
+ Reste penché languissamment.
+ Ah! qu'en dormant elle était belle!
+ Que son réveil me charmera!
+ Besoin d'amour dort avec elle;
+ Avec elle il s'éveillera.
+
+ Et sous cette gaze mouvante
+ Que soulève un zéphir malin,
+ Palpite une gorge naissante
+ Qu'envîrait la fleur du matin.
+ Ah! qu'en dormant elle était belle!
+ Que son réveil me charmera!
+ Besoin d'amour dort avec elle
+ Avec elle il s'éveillera.
+
+ Sa longue et blonde chevelure,
+ Errant au caprice du vent,
+ Tantôt flotte sur sa figure,
+ Et tantôt sur son col descend.
+ Ah! qu'en dormant elle était belle!
+ Que son réveil me charmera!
+ Besoin d'amour dort avec elle;
+ Avec elle il s'éveillera.
+
+ Morphée, ô toi par qui reposent
+ Tant d'appas offerts à mes yeux,
+ Permets qu'en son sein je dépose
+ L'ardeur des plus aimables feux.
+ Ah! qu'en dormant elle était belle!
+ Que son réveil me charmera!
+ Besoin d'amour dort avec elle;
+ Avec elle il s'éveillera.
+
+ De nos baisers le doux échange
+ Dans son cœur portera l'amour:
+ Transports charmans! divin mélange!
+ Je vous devrai mon plus beau jour.
+ Ah! qu'en dormant elle était belle!
+ Que son réveil me charmera!
+ Besoin d'amour dort avec elle;
+ Avec elle il s'éveillera.
+
+
+L'HEUREUX TEMPS.
+
+ Temps heureux où régnaient Louis et Pompadour!
+ Temps heureux où chacun ne s'occupait en France
+ Que de vers, de romans, de musique, de danse,
+ Des prestiges des arts, des douceurs de l'amour!
+ Le seul soin qu'on connût était celui de plaire;
+ On dormait deux la nuit, on riait tout le jour;
+ Varier ses plaisirs était l'unique affaire.
+ A midi, dès qu'on s'éveillait,
+ Pour nouvelle on se demandait
+ Quel enfant de Thalie, ou bien de Melpomène,
+ D'un chef-d'œuvre nouveau devait orner la scène;
+ Quel tableau paraîtrait cette année au Salon;
+ Quel marbre s'animait sous l'art de Bouchardon;
+ Ou quelle fille de Cythère,
+ Astre encore inconnu, levé sur l'horison,
+ Commençait du plaisir l'attrayante carrière.
+ On courait applaudir Dumesnil ou Clairon,
+ Profiler des leçons que nous donnait Voltaire,
+ Voir peindre la nature à grands traits par Buffon.
+ Du profond Diderot l'éloquence hardie
+ Traçait le vaste plan de l'Encyclopédie;
+ Montesquieu nous donnait l'esprit de chaque loi;
+ Nos savans, mesurant la terre et les planètes,
+ Eclairant, calculant le retour des comètes,
+ Des peuples ignorans calmaient le vain effroi.
+ La renommée alors annonçait nos conquêtes;
+ Les dames couronnaient, au milieu de nos fêtes,
+ Les vainqueurs de Lawfeld et ceux de Fontenoy.
+ Sur le vaisseau public, les passagers tranquilles
+ Coulaient leurs jours gaîment dans un heureux repos,
+ Et sans se tourmenter de soucis inutiles,
+ Sans interroger l'air, et les vents et les flots,
+ Sans vouloir diriger la flotte,
+ Ils laissaient la manœuvre aux mains des matelots,
+ Et le gouvernail au pilote.
+
+
+LA VIE DE PARIS.
+
+ En se cherchant, il semble qu'on s'évite.
+ On rentre chez soi très-content,
+ Quand un portier intelligent
+ De part ou d'autre a sauvé la visite.
+ On a beaucoup d'amis, mais c'est sans liaison;
+ Bref, le choix étant nul dans la foule indiscrète
+ Qu'on adopte sans goût, qu'on quitte sans façon,
+ De visages nouveaux sans cesse on fait emplète,
+ Et c'est ce qu'on appelle ici tenir maison.
+ On entre en scène à dix-huit ans,
+ Dans le monde on se précipite:
+ Une femme vous prend, vous promène et vous quitte.
+ Bientôt mon grand enfant à ses pareils déplaît;
+ L'homme forme le fruit, et le vieillard le hait.
+ Que devenir? errant à l'aventure,
+ Isolé dans le tourbillon,
+ La liberté du jeu lui paraît la plus sûre;
+ Il s'y livre d'abord par ton;
+ Et le désœuvrement entraînant l'habitude,
+ A trente ans vous voyez un sot
+ Qui, pour avoir vécu trop tôt,
+ Gémit dans le chagrin et la décrépitude.
+
+
+IMITATION D'OVIDE.
+
+ Je ne sais point porter de chaînes éternelles,
+ Et j'ose me vanter de ma légèreté:
+ Quand l'univers nous offre tant de belles,
+ Pourquoi n'aimer qu'une beauté?
+ Si je vois une fille innocente et tranquille,
+ Qui baisse ses regards sur un sein immobile,
+ Son timide embarras, sa naïve candeur,
+ Sont des pièges cachés qui surprennent mon cœur.
+ Si, marchant d'un air leste et la tête assurée,
+ Attaquant, provoquant la jeunesse enivrée,
+ Laïs vient à paraître, elle enflamme mes sens;
+ J'ai bientôt oublié ma modeste bergère,
+ Et c'est la volupté, c'est l'art que je préfère,
+ Afin de savourer des plaisirs différens.
+ Du haut de sa grandeur, de sa tige éclatante,
+ J'aime à faire descendre une superbe amante;
+ Et je crois, triomphant d'elle et de ses aïeux,
+ M'élever dans ses bras jusques au sein des dieux.
+ Tu n'as pas moins de droits sur mon âme inconstante,
+ Toi, dont l'esprit orné rend l'entretien charmant:
+ Aux plaisirs de l'amour se borne l'ignorante,
+ Et ses soins délicats flattent un tendre amant.
+ Que la voix de Cloé me pénètre et me touche!
+ Quel plaisir, quand le cœur et l'oreille sont pris,
+ D'interpréter, par un baiser surpris,
+ Les sons pleins de douceur qui sortent de sa bouche!
+ Je ne puis voir, sans un trouble soudain,
+ Dans les bras d'une belle une harpe enlacée,
+ Et mon œil suit en feu, sur la corde pincée,
+ Le jeu vif et brillant d'une charmante main.
+ Les grâces de Cinthie et sa taille légère
+ M'offrent les souvenirs des nymphes de nos bois;
+ Et quand ses pas hardis l'enlèvent de la terre,
+ Je voudrais, embrassant sa taille entre mes doigts,
+ La porter en triomphe aux bosquets de Cythère.
+ Le frais matin de la beauté,
+ Les premiers jours de sa naissance,
+ Portent, dans mon sein agité,
+ La plus active effervescence.
+ Son été même a des charmes pour moi.
+ O femmes! je ne vis que pour vous dans le monde;
+ Mais j'aime à partager l'encens que je vous doi,
+ Et la brune me rend infidèle à la blonde:
+ Mon cœur ne brave pas un seul de vos attraits.
+ Enfin, quelque beauté que l'on cite dans Rome,
+ Que l'univers possède et l'univers renomme,
+ Elle est d'abord l'objet de mes ardens souhaits;
+ Et comme un nouvel Alexandre,
+ Animé d'un feu tout divin,
+ Dans mon ambition, prêt à tout entreprendre,
+ Je voudrais conquérir le monde féminin.
+
+
+LE PARADIS.
+
+ L'autre monde, Zelmis, est un monde inconnu,
+ Où s'égare notre pensée;
+ D'y voyager sans fruit la mienne s'est lassée;
+ Pour toujours j'en suis revenu.
+ J'ai vu, dans ce pays des fables,
+ Les divers paradis qu'imagina l'erreur:
+ Il en est bien peu d'agréables;
+ Aucun n'a satisfait mon esprit et mon cœur.
+ Vous mourez, nous dit Pythagore;
+ Mais sous un autre nom vous renaissez encore,
+ Et ce globe à jamais est par vous habité.
+ Crois-tu nous consoler par ce triste mensonge,
+ Philosophe imprudent et jadis trop vanté?
+ Dans un nouvel ennui ta fable nous replonge.
+ Mais à notre avantage on dit la vérité.
+ Celui-là mentit avec grâce,
+ Qui créa l'Elysée et les eaux du Léthé.
+ Mais dans cet asile enchanté,
+ Pourquoi l'amour heureux n'a-t-il pas une place?
+ Aux douces voluptés pourquoi l'a-t-on fermé?
+ Du calme et du repos quelquefois on se lasse;
+ On ne se lasse point d'aimer et d'être aimé.
+ Le dieu de la Scandinavie,
+ Odin, pour plaire à ses guerriers,
+ Leur promettait, dans l'autre vie,
+ Des armes, des combats et de nouveaux lauriers.
+ Attaché dès l'enfance aux drapeaux de Bellone,
+ J'honore la valeur, à d'Estaing j'applaudis;
+ Mais je pense qu'en paradis
+ On ne doit plus tuer personne.
+ Un noble espoir séduit le nègre infortuné,
+ Qu'un marchand arracha des déserts de l'Afrique.
+ Courbé sous un joug despotique,
+ Dans un long esclavage il languit enchaîné.
+ Mais quand la mort propice a fini ses misères,
+ Il revole joyeux au pays de ses pères,
+ Et cet heureux retour est suivi d'un repas.
+ Pour moi, vivant ou mort, je reste sur vos pas.
+ Non, Zelmis, après mon trépas,
+ Je ne chercherai point les bords qui m'ont vu naître:
+ Mon paradis ne saurait être
+ Aux lieux où vous ne serez pas.
+ Jadis au milieu des nuages
+ L'habitant de l'Ecosse avait placé le sien.
+ Il donnait à son gré le calme ou les orages;
+ Des mortels vertueux il cherchait l'entretien;
+ Entouré de vapeurs brillantes,
+ Couvert d'une robe d'azur,
+ Il aimait à glisser sous le ciel le plus pur,
+ Et se montrait souvent sous des formes riantes.
+ Ce passe-temps est assez doux;
+ Mais de ces sylphes, entre nous,
+ Je ne veux point grossir le nombre,
+ J'ai quelque répugnance à n'être plus qu'une ombre;
+ Une ombre est peu de chose, et les corps valent mieux;
+ Gardons-les. Mahomet eut grand soin de nous dire
+ Que, dans son paradis, on entrait avec eux.
+ Des houris c'est l'heureux empire;
+ Là, les attraits sont immortels;
+ Hébé n'y vieillit point; la belle Cythérée,
+ D'un hommage plus doux constamment honorée,
+ Y prodigue aux élus des plaisirs éternels.
+ Mais je voudrais y voir un maître que j'adore:
+ L'Amour qui donne seul un charme à nos désirs,
+ L'Amour qui donne seul de la grâce aux plaisirs.
+ Pour le rendre parfait, j'y conduirais encore
+ La tranquille et pure Amitié,
+ Et d'un cœur trop sensible elle aurait la moitié.
+ Asile d'une paix profonde,
+ Ce lieu serait alors le plus beau des séjours;
+ Et ce paradis des amours,
+ Si vous vouliez, Zelmis, on l'aurait en ce monde.
+
+
+LA VIEILLE DE SEIZE ANS.
+
+ Lise à quinze ans plut et fut peu cruelle;
+ Mais Lise, hélas! fut quittée à seize ans.
+ La pauvre enfant alors, n'amusant qu'elle,
+ Crut d'être aimable avoir passé le temps.
+
+ Son miroir même, à ses yeux pleins de larmes,
+ Ne montrait plus ni beauté, ni fraîcheur;
+ Toute charmante, elle pleurait ses charmes
+ Et cet air simple exprimait son erreur.
+
+ J'avais quinze ans, quand tu me trouvais belle;
+ Un an détruit ma beauté, ton ardeur.
+ Mon cœur, hélas! t'aime encore, infidèle!
+ Mais à seize ans peut-on offrir son cœur?
+
+ Tu me pressais, quel feu!.. quelle tendresse!..
+ Mais j'ai seize ans; adieu tous tes désirs!
+ Du doux plaisir je sens encore l'ivresse;
+ Mais j'ai seize ans; adieu tous tes plaisirs!
+
+ Quoi! vingt printemps que toi-même as vu naître,
+ A tous les yeux n'ont fait que t'embellir!
+ Moi, j'ai seize ans, je n'ose plus paraître;
+ Un an d'amour a donc pu me vieillir?
+
+ Hier Damon, qui me poursuit sans cesse,
+ M'offrait un cœur tout prêt à s'enflammer;
+ Allez, lui dis-je, allez à la jeunesse;
+ Moi j'ai seize ans, on ne doit plus m'aimer.
+
+ Mais non, cruel, reviens à ta bergère,
+ Reviens, pardonne à mes seize printemps;
+ S'il faut quinze ans, perfide, pour te plaire,
+ Viens, dans tes bras j'aurai toujours quinze ans.
+
+
+CANDIDE.
+
+ Candide est un petit vaurien
+ Qui n'a ni pudeur ni cervelle;
+ A ses traits on reconnaît bien
+ Frère cadet de la Pucelle.
+ Leur vieux papa, pour rajeunir,
+ Donnerait une belle somme;
+ Sa jeunesse va revenir,
+ Il fait des œuvres de jeune homme.
+ Tout n'est pas bien: lisez l'écrit,
+ La preuve en est à chaque page,
+ Vous verrez même en cet ouvrage
+ Que tout est mal comme il le dit.
+
+
+LA BOHÉMIENNE.
+
+ Pour connaître le sort des maîtres des humains,
+ Mon art ne m'est pas nécessaire;
+ C'est sur le front des rois que je lis leurs destins:
+ L'oracle est sûr, et mon art doit se taire.
+ A l'aspect de ce jeune roi,
+ L'avenir se dévoile à mes yeux sans mystère;
+ Son sort est d'être heureux, d'être aimable, de plaire,
+ Et tous les cœurs l'ont prédit avant moi.
+ Peuple, à qui sa présence est chère,
+ En ces lieux retenez ses pas;
+ Un roi qu'on aime et qu'on révère
+ A des sujets en tous climats:
+ Il a beau parcourir la terre,
+ Il est toujours dans ses états[30].
+
+ [30] Ces vers furent chantés en présence du roi de Danemarck,
+ pour lequel ils avaient été composés en 1768, pendant le séjour
+ de ce monarque à Paris.
+
+
+ SUR L'ÉLECTION DE MM. LEMIERRE ET DE TRESSAN, A L'ACADÉMIE
+ FRANÇAISE.
+
+ Honneur à la double cédule
+ Du sénat dont l'auguste voix
+ Couronne, par un digne choix,
+ Et le vice et le ridicule.
+
+
+ SUR LA TRAGÉDIE DE CORIOLAN, PAR LAHARPE, DONT LES COMÉDIENS
+ DONNÈRENT UNE REPRÉSENTATION AU BÉNÉFICE DES PAUVRES, LE 3 MARS
+ 1784.
+
+ Pour les pauvres la comédie
+ Donne une pauvre tragédie;
+ Nous devons tous en vérité
+ Bien l'applaudir par charité.
+
+
+LE SIÈCLE A DU CARACTERE.
+
+ L'histoire en a la preuve en mains,
+ C'est l'exemple qui fait les hommes.
+ Si Dieu renvoyait les Romains
+ Dans le pauvre siècle où nous sommes,
+ Caton tournerait à tout vent,
+ Lucrèce serait une fille,
+ Messaline irait au couvent,
+ Et Brutus même à la Bastille.
+
+
+L'ABBÉ CHAULIEU ET LE CARDINAL BERNIS.
+
+ Chaulieu, disciple d'Epicure,
+ Et des grâces heureux amant,
+ Quand tu chantais si tendrement
+ Ces vers, enfans de la nature,
+ Qui t'inspirait? le sentiment.
+ O toi, qui veux suivre ses traces,
+ Abbé galant et délicat,
+ Dont les pinceaux donnent aux grâces,
+ Cet air coquet de ton état,
+ Qui t'inspire cette finesse,
+ Ces traits choisis, cet agrément,
+ Qui voilent le raisonnement,
+ Et font badiner la tendresse?
+ Tu me réponds: le sentiment.
+ Mais viens sur la verte fougère
+ Voir folâtrer cette bergère;
+ Quelle tendre simplicité!
+ Son amour lui sert de parure;
+ Il rend touchante sa beauté;
+ On la prendrait pour la nature
+ Sous les traits de la volupté.
+ Ne dis-tu pas: telle est la muse
+ De Chaulieu, cet aimable auteur;
+ Il me touche, lorsqu'il m'amuse;
+ Son esprit ne parle qu'au cœur.
+ S'il tient en main sa tasse pleine,
+ Il est Bacchus, je suis Silène.
+ Lorsque sur les lèvres d'Iris,
+ Il cueille ces baisers humides,
+ Dont les plaisirs vifs et perfides
+ Suspendent tous les sens surpris,
+ Et livrent les nymphes timides
+ A leurs satyres enhardis,
+ Mon âme s'enivre avec elle,
+ Des torrens de sa volupté.
+ Je songe... Plus d'une beauté
+ Sait les nuits que je me rappelle.
+ S'il cesse d'être Anacréon,
+ Pour s'instruire chez Epicure,
+ Il détruit la demeure obscure
+ Où l'erreur voyait l'Achéron.
+ A sa voix mon cœur se rassure,
+ Et mes plaisirs bravent Pluton.
+ Plus froid, éblouis davantage;
+ Bernis, je vois dans ton ouvrage
+ Autant d'éclat et moins d'appas;
+ Ton esprit obtient mon suffrage,
+ Mais mon cœur ne le donne pas.
+ Ta muse est l'adroite coquette
+ Qui sait placer un agrément,
+ Faire jouer un diamant,
+ Femme adorable, un peu caillette,
+ Toujours en habit arrangé,
+ Possédant l'art de la toilette,
+ Et redoutant le négligé.
+
+
+LES JEUNES GENS DU SIÈCLE.
+
+ Beautés qui fuyez la licence,
+ Evitez tous nos jeunes gens;
+ L'Amour a déserté la France
+ A l'aspect de ces grands enfans.
+ Ils ont, par leur ton, leur langage,
+ Effarouché la volupté,
+ Et gardé pour tout apanage
+ L'ignorance et la nullité;
+ Malgré leur tournure fragile,
+ A courir ils passent leur temps;
+ Ils sont importuns à la ville,
+ A la cour ils sont importans;
+ Dans le monde en rois ils décident,
+ Au spectacle ils ont l'air méchant;
+ Partout leurs sottises les guident,
+ Partout le mépris les attend.
+ Pour eux les soins sont des vétilles,
+ Et l'esprit n'est qu'un lourd bon sens;
+ Ils sont gauches auprès des filles,
+ Auprès des femmes indécens.
+ Leur jargon ne pouvant s'entendre,
+ Si leur jeunesse peut tenter
+ Ceux que le besoin a fait prendre,
+ L'ennui bientôt les fait quitter.
+ Sur leurs airs et sur leur figure
+ Presque tous fondent leur espoir;
+ Ils font entrer dans leur parure
+ Tout le goût qu'ils pensent avoir.
+ Dans le cercle de quelques belles
+ Ils vont s'établir en vainqueurs;
+ Mais ils ont toujours auprès d'elles
+ Plus d'aisance que de faveurs.
+ De toutes leurs bonnes fortunes
+ Ils ne se prévalent jamais,
+ Leurs maîtresses sont si communes,
+ Que la honte les rend discrets.
+ Ils préfèrent, dans leur ivresse,
+ La débauche aux plus doux plaisirs,
+ Et goûtent sans délicatesse
+ Des jouissances sans désirs.
+ Puissent la volupté, les grâces,
+ Les expulser loin de leur cour,
+ Et favoriser en leurs places
+ La gaîté, l'esprit et l'amour!
+ Les déserteurs de la tendresse
+ Doivent-ils goûter ses douceurs?
+ Quand ils dégradent la jeunesse,
+ En doivent-ils cueillir les fleurs?
+
+
+VERS COMPOSÉS
+
+A L'OCCASION DE LA FÊTE DE M. DE VAUDREUIL.
+
+ Du patronage il faut chanter la fête:
+ A votre tour, Saint-Joseph, aujourd'hui
+ Qu'à vous louer ici chacun s'apprête!
+ Chacun de nous en vous trouve un appui.
+ Celui qu'on vit jadis en Galilée,
+ Benin mari, s'endormir en son lit,
+ Quand près de lui Marie, un peu troublée,
+ Dévotement cachait le Saint-Esprit,
+ N'est point le saint qu'aujourd'hui ma voix chante;
+ J'aime l'hymen, mais je hais un mari,
+ Qui, sourd aux vœux d'une beauté touchante,
+ Dort aux transports d'un cœur qui le trahit.
+ Que l'innocent, armé de sa verloppe,
+ Joigne sans art les ais mal assortis
+ Du vieux sapin qui forme son échoppe,
+ J'en suis fâché: les grâces et les ris,
+ Par cette fente en sa couche introduits,
+ Des doux plaisirs allumeront l'amorce;
+ Et son honneur, par le ciel compromis,
+ Piteusement reçoit plus d'une entorse.
+ Quoiqu'en ce monde il soit plus d'un Joseph,
+ Au vieux patron le mien point ne ressemble;
+ De son honneur il a gardé la clef;
+ Cornes au front pour lui font triste ensemble;
+ Il n'est besoin, quand l'amour éveillé
+ Des voluptés ouvre l'ardente coupe,
+ Qu'un doux pigeon tout à coup révélé
+ Entre les draps se glisse et monte en poupe;
+ Il n'est pour lui d'esprit si merveilleux,
+ Qu'il ne surpasse en exploits amoureux;
+ Prompt sans désirs, il n'attend point qu'un autre
+ Cueille en son lieu la rose du plaisir;
+ L'amour n'a point de plus ardent apôtre,
+ Et l'amitié de plus noble visir.
+ Chantons en chœur, amis, chantons la fête
+ De ce Joseph pour nous si précieux;
+ Qu'à le louer chacun de nous s'apprête,
+ Qu'un gai refrain charme ce jour heureux.
+ . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . .
+ Docile aux vœux de son cœur éperdu
+ Amour pour lui fait de plus doux miracles,
+ Entre ses mains son arc toujours tendu,
+ D'un trait brûlant, perce tous les obstacles;
+ Et nul oiseau par l'amour alléché
+ N'est en son lit entre deux draps couché,
+ Sinon l'oiseau qui, d'une aile légère,
+ Message au bec, court au sein des hasards,
+ De Cythérée aimable messagère,
+ Porter au loin un billet doux à Mars;
+ Ou bien aussi le maître de l'aurore,
+ Qui, fier des feux dont son front se décore,
+ Avec orgueil chante, au sein de sa cour,
+ Les longs transports de son prodigue amour;
+ Ou bien l'oiseau que le bon La Fontaine
+ Met dans les mains de certaine beauté,
+ Quand tout à coup, de soupçons agité,
+ Auprès du lit où la belle incertaine
+ Rêve l'amour dont la réalité
+ Naguère encor parfumait son haleine;
+ Mère en courroux et respirant à peine,
+ Paraît et voit, dans ce simple appareil
+ De deux amans que charme le sommeil,
+ Sa fille aux bras d'un superbe jeune homme,
+ Beau comme Adam avant qu'il eût mangé
+ Le pepin vert de la première pomme;
+ Et près de lui, côte à côte rangés,
+ Les charmes nus de sa fille endormie,
+ Rêvant d'amour, d'espoir et d'insomnie.
+
+
+MADRIGAL.
+
+ Elle est à moi, si parfaitement toute,
+ Qu'elle et nul autre en elle n'ont plus rien,
+ Et je n'aurai moins tort d'en faire doute,
+ Qu'elle à penser qu'on puisse être plus sien.
+ Aucun ennui n'a su troubler mon bien;
+ Rien qui m'afflige et rien que je redoute;
+ Hors qu'il me peine à me trop souvenir
+ D'un qui l'avait pour maîtresse choisie,
+ Et rien que mal n'a pu d'elle obtenir;
+ Mais mal et bien m'en doit appartenir,
+ Et du passé je suis en jalousie.
+
+
+A M. DE M***,
+
+ Qui m'avait envoyé une Tasse de porcelaine avec un quatrain, où
+ il me recommandait de ne pas imiter Diogène.
+
+ On boit commodément aux sources du Permesse
+ Dans ce brillant émail, présent de votre main.
+ De feu Pibrac vous prêchez la sagesse,
+ Mais vous tournez beaucoup mieux un quatrain.
+ Votre morale très-humaine
+ Assure à vos conseils plus de succès qu'aux siens.
+ De suivre vos leçons vous donnez les moyens;
+ Jamais sage avant vous n'avait pris cette peine.
+ Je ne cours point après la pauvreté.
+ D'un cynisme orgueilleux c'est l'absurde manie;
+ Il suffit de la voir avec tranquillité:
+ La souffrir, c'est vertu; la chercher, c'est folie.
+ Ce fou de Diogène est trop sage pour moi:
+ J'aime sa fermeté, son mépris pour la vie;
+ Mais son manteau percé ne m'irait point, je croi:
+ La besace est de trop, je n'ai point ce beau zèle;
+ On est pauvre, on est sage, on est heureux sans elle;
+ Sans la besace enfin je prétends au bonheur.
+ Ah! plaignez-le avec moi d'une plus triste erreur;
+ Il n'avait point d'amis, ce n'est point là mon maître;
+ J'aurais fui ce beau sage. Un ami, c'est mon bien;
+ Mes vœux l'auraient cherché trop vainement peut-être,
+ Et sa lanterne, hélas! ne m'eût servi de rien.
+
+
+VERS A M***.
+
+ Je serai quitte dans huitaine
+ De mon dramatique démon;
+ Et je prétends, l'autre semaine,
+ Congédier ma Melpomène,
+ Et voir ta petite maison.
+ De ta charmante Madelaine
+ La fête approche, me dit-on;
+ Embrasse pour moi sans façon
+ Cette aimable et tendre chrétienne;
+ Fais-lui, de grâce, un beau sermon
+ Sur son goût pour la pénitence;
+ Détourne-la de l'abstinence;
+ De la table cours dans ses bras,
+ Et mets-lui sur la conscience
+ Tous les péchés que tu pourras.
+ De ma morale un peu friponne
+ Peut-être tu t'étonneras;
+ J'en rougis, mais il est des cas
+ Où ma gravité m'abandonne:
+ Quelquefois même je soupçonne
+ Qu'Aristippe vaut bien Zénon,
+ Et qu'après tout, le vieux Caton
+ Eut moins de plaisir que Pétrone.
+
+
+A MADAME ***,
+
+SUR UNE LOTERIE.
+
+ J'ose espérer quelque bonheur:
+ Votre nom, si cher à mon cœur,
+ Doit être cher à la fortune.
+ Pour vaincre sa haine importune,
+ Mon nom peut-il mieux s'assortir?
+ De nos désirs elle se joue;
+ Mais si l'Amour tournait la roue,
+ Je verrais le vôtre en sortir.
+ Ah! pourquoi de la loterie
+ L'Amour n'est-il pas directeur!
+ Il saurait, adroit imposteur,
+ Par une aimable tricherie,
+ Vous soustraire à l'étourderie
+ Du hasard, autre escamoteur,
+ Dont on adore les caprices;
+ Des destins, par vous plus propices,
+ Je partagerais la faveur:
+ Pour être heureux selon mon cœur,
+ Il faut l'être sous vos auspices.
+
+
+A CELLE QUI N'EST PLUS.
+
+ Dans ce moment épouvantable,
+ Où des sens fatigués, des organes rompus,
+ La mort avec fureur déchire les tissus,
+ Lorsqu'en cet assaut redoutable
+ L'âme, par un dernier effort,
+ Lutte contre ses maux et dispute à la mort
+ Du corps qu'elle animait le débris périssable;
+ Dans ces momens affreux où l'homme est sans appui,
+ Où l'amant fuit l'amante, où l'ami fuit l'ami,
+ Moi seul, en frémissant, j'ai forcé mon courage
+ A supporter pour toi cette effrayante image.
+ De tes derniers combats j'ai ressenti l'horreur;
+ Le sanglot lamentable a passé dans mon cœur;
+ Tes yeux fixes, muets, où la mort était peinte,
+ D'un sentiment plus doux semblaient porter l'empreinte,
+ Ces yeux que j'avais vus par l'amour animés,
+ Ces yeux que j'adorais, ma main les a fermés!
+
+
+IMITÉ DE L'ANTHOLOGIE.
+
+ Vénus sortait des bras de son amant:
+ Une agraffe de sa cuirasse
+ Au bras de la déesse a laissé quelque trace.
+ Diane vint, et méchamment,
+ Aux Dieux, par un seul mot, découvrit le mystère.
+ Voyez, dit-elle avec douceur,
+ Voyez comment un téméraire,
+ Un Diomède encor ose blesser ma sœur!
+
+
+A MADAME ***.
+
+ On ne vit qu'à trente ans: tel est votre système;
+ C'est celui de mon cœur depuis que je vous aime.
+ Mes plus chers souvenirs, mes momens les plus doux,
+ Me laissent le regret d'avoir vécu sans vous:
+ J'ai connu des plaisirs et j'ai perdu ma vie.
+ Elle commence à vous; elle est à son printemps:
+ Un sentiment de vous m'a rendu mes beaux ans.
+ Possédez à jamais mon âme rajeunie.
+ Vos grâces, votre esprit, vos vertus, vos talens,
+ Eterniseront mon ivresse;
+ Elle épure mes sentimens;
+ Et le délire de mes sens
+ Est approuvé par la sagesse.
+
+
+A MADAME ***,
+
+EN LUI ENVOYANT UN CHIEN.
+
+ Vous l'aimerez; il passera sa vie
+ A vos pieds ou sur vos genoux;
+ Près du chevet peut-être... Ah! je lui porte envie
+ Sur les soins d'adoucir les tourmens d'un jaloux.
+
+
+MOTIFS DE MON SILENCE.
+
+ Je touche au midi de mes ans,
+ Et je me dois tous mes instans
+ Pour jouir, non pour faire un livre.
+ Ami, penser, sentir, c'est vivre:
+ Ecrire, c'est perdre du temps.
+
+
+IMITATION DE MARTIAL.
+
+ J'ai fui loin de la ville, Ariste, et pour jamais:
+ J'ai vu votre surprise, et je vous la pardonne.
+ Quitter Rome et ses jeux, son cirque, son palais!
+ Tout Romain de nos jours, en pareil cas, s'étonne.
+ Ecoutez mes raisons; vous jugerez après.
+ Dans Rome, l'or payait mon étroit domicile:
+ Sans frais, j'ai dans les champs agrandi mon asile.
+ Une cendre économe, en mon humble foyer,
+ Réprimait la chaleur d'un ruineux brasier:
+ Ici la flamme brille, et le chêne et le hêtre
+ Pétille impunément dans un âtre champêtre.
+ Chez vous, à chaque pas, ma bourse décroissait;
+ Chacun de mes besoins, vivre m'appauvrissait:
+ Du luxe de mon champ ma table est décorée;
+ De mon rustique habit j'admire la durée.
+ Pour chercher vos plaisirs et quelquefois l'ennui,
+ On me vit me contraindre et dépendre d'autrui;
+ Je dépens de moi seul pour être heureux et sage,
+ Et j'ai fait loin des cours ma fortune au village.
+ Cultivez donc les grands: demandez-leur en vain,
+ Ce qu'en changeant de lieu vous obtenez soudain!
+
+
+AUTRE DU MÊME.
+
+ J'ai dit, belle Aglaé, partout et constamment,
+ Que Cléon, votre ami, n'était point votre amant;
+ Et j'avais presque dans le monde
+ Établi mon opinion;
+ Mais, votre mari mort, vous épousez Cléon:
+ Que voulez-vous que je réponde?
+
+
+AUTRE DU MÊME.
+
+ Recherché par les grands, invité par les belles,
+ Vous négligez peut-être un peu trop l'amitié,
+ Qui vaut mieux qu'eux, qui vaut mieux qu'elles:
+ Vous le disiez jadis, vous l'avez oublié.
+
+ Adieu: jouissez bien de toute votre gloire;
+ Brillez dans les salons; réussissez, plaisez,
+ Gardez-vous cependant de vous en faire accroire;
+ On ne vous aime point, Damis: vous amusez.
+
+
+MORALITÉ.
+
+ Brillante et vaine ambition,
+ Et vous, gloire, émulation,
+ Que l'on vante et qu'on déifie,
+ Vous êtes l'honorable nom
+ Et de l'orgueil et de l'envie:
+ Du cœur vous êtes le poison,
+ Et le tourment de notre vie.
+
+
+ÉPIGRAMME.
+
+ J'aimai Damis dès ma jeunesse:
+ Zèle, bienfaits, soins délicats,
+ Ont prouvé pour lui ma tendresse;
+ Eh bien! Damis ne m'aime pas.
+ Il me voit; il m'écrit, me loue:
+ Je me plaindrais injustement.
+ Jamais personne, je l'avoue,
+ Ne fut ingrat si décemment.
+
+
+AUTRE.
+
+ Un théologien expert,
+ Célèbre par le syllogisme,
+ Prétendait convertir Robert,
+ Et le guérir de l'athéisme.
+ Mais voyez à quoi cela sert?
+ C'est beaucoup que le bon Robert
+ Veuille se réduire au déisme,
+ Encore dit-il qu'il y perd.
+
+
+SUR UN MARI.
+
+ L'heureux époux! que son sort est charmant!
+ Il est trompé, si bien, si finement!
+ Il est si sûr de sa tendre Égérie,
+ Que, si l'hymen s'engage avec serment
+ A m'accorder le même aveuglement,
+ Sur mon honneur, demain je me marie.
+
+
+VERS
+
+ MIS AU BAS DU PORTRAIT DE MIRABEAU.
+
+ Peintre de Frédéric, il a jugé ses lois,
+ Et soumis l'héroïsme à la philosophie.
+ Chez nous, vengeur du peuple, il sert, par son génie,
+ L'humanité, l'état, peut-être tous les rois.
+
+VERS
+
+ A METTRE AU BAS DU PORTRAIT DE D'ALEMBERT.
+
+ Je change, à mon gré de visage.
+ Je deviens tour à tour d'Angeville, Poisson,
+ Rimeur[31], historien[32], géomètre, bouffon[33];
+ Je contrefais même le sage[34].
+
+ [31] M. d'Alembert faisait alors des vers.
+
+ [32] Les Mémoires de la reine Christine.
+
+ [33] On connaît les talens de M. d'Alembert pour contrefaire.
+
+ [34] Il y a sans cesse dans les ouvrages de d'Alembert: Lesage
+ fait ceci ou cela.
+
+
+ÉPIGRAMME CONTRE LAHARPE.
+
+ Ce cher Laharpe, il ne siégera pas,
+ Comme Gaillard, dans le fauteuil à bras.
+ J'en suis fâché; sa fortune était faite.
+ --Faite! Et comment?--Cent jetons partagés
+ Sur un tapis entre tant d'agrégés,
+ C'est pour chacun si modique recette!
+ Et puis on court après ces jetons.--Oui;
+ Mais dès l'abord on aurait du confrère
+ Vu tout l'orgueil, le fiel, le caractère:
+ Il restait seul; la bourse était à lui.
+
+
+AUTRE CONTRE LE MÊME.
+
+ Mon pauvre ami, te voilà bien confus
+ De voir qu'enfin chez les quarante élus
+ Tu ne pourras jamais prendre ton somme.
+ --Confus! pourquoi? Mes talens sont connus;
+ Avec éclat sans cesse on me renomme
+ Dans mon Mercure; et si je suis exclus,
+ C'est simplement, relisez les statuts,
+ C'est simplement qu'il faut être honnête homme.
+
+
+AUTRE CONTRE LE MÊME.
+
+ Depuis un temps Laharpe a des aïeux:
+ Surcroît d'orgueil. Le vitrier, son frère,
+ En est blessé; moi, je suis furieux,
+ Bien moins pourtant que la limonadière.
+ Eh! mon ami, baisse les yeux sur moi:
+ Ma race est neuve, il est vrai; mais qu'y faire?
+ Dieu ne m'a point accordé, comme à toi,
+ Près de trente ans pour bien choisir mon père.
+
+
+LE ROI DE DANEMARCK
+
+EN PARTANT DE PARIS.
+
+ Triste Paris, que tu m'assommes
+ De vers, de soupers, d'opéras!
+ Je suis venu pour voir des hommes:
+ Rangez-vous, messieurs de Duras.
+
+
+A UNE FEMME
+
+ Qui prétendait que ses amis ne s'occupaient pas d'elle.
+
+ Tous vos amis songent à vous, Hortense;
+ Plus d'un voudrait peut-être y penser moins souvent;
+ Mais vous devez, je crois, la préférence
+ A celui-là qui rêve en y songeant.
+
+
+LE PALAIS DE LA FAVEUR,
+
+ALLÉGORIE EN VERS ET EN PROSE.
+
+J'aime, vous le savez, les promenades solitaires; et vous, mon ami,
+vous aimez les rencontres qu'elles me procurent, les récits que je
+vous en fais, les rêveries même qu'elles m'occasionnent. Prose, vers,
+séparés ou confondus, tout est bien reçu de vous; tout vous convient
+également. Il ne me faut rien moins que cet excès d'indulgence et
+l'amitié qui en est la source, pour m'engager à vous écrire ces
+bagatelles. Écoutez le récit de ma dernière aventure.
+
+Je m'étais assis au pied d'un arbre, dans le carrefour de la forêt
+de***, le moins fréquenté, et que cependant je connaissais. J'aperçus
+un sentier qui me parut charmant; je me levai pour le suivre,
+persuadé qu'il me conduirait à un lieu plus délicieux encore. Je le
+suivis assez long-temps: le marcher était doux; et c'est ce qui me
+faisait poursuivre, malgré la variété des détours qui sans doute ont
+fait abandonner cette route. Le terme où elle conduit est très-désiré,
+et l'on cherche à y arriver le plutôt possible. J'arrivai enfin au
+bout de ce sentier, et je me trouvai dans une avenue superbe qui
+conduisait à un palais dont l'éclat m'éblouit. Je vis de loin une
+foule innombrable qui remplissait les cours. Je crus qu'il y avait une
+fête: ma conjecture était d'autant plus fondée, que, dans ce tumulte
+et cette confusion, je ne distinguai, ni n'entendis aucune marque de
+joie. Quelle que fût cette fête, je voulus en avoir ma part, et je
+cédai à cet instinct de curiosité qui maîtrise presque tous les
+hommes, et souvent les philosophes plus que les autres. J'eus beaucoup
+de peine à pénétrer, à me faire jour à travers la foule. Des gens plus
+pressés que moi me poussaient, me heurtaient, me frappaient même
+presqu'à dessein, et se précipitaient pour passer les premiers: il est
+vrai qu'ils se trouvaient ensuite renversés ou écartés par d'autres
+plus forts et plus adroits. Cet empressement général redoublait ma
+curiosité; mais je craignais bien de ne pouvoir la satisfaire, lorsque
+je me sentis enlevé et comme porté sur les marches du palais, par un
+flot impétueux, qui me fit courir de grands risques, mais qui
+m'abrégea la moitié du chemin. Je me dégageai de ce chaos et voulus
+entrer pour m'asseoir.
+
+Le garde qui était dans l'intérieur m'aborda, et me demanda ce que je
+voulais. «Hélas! rien, lui répondis-je du ton d'un homme
+fatigué.--Dans le lieu où vous êtes, me dit-il, on ne croit plus à
+cette réponse.--Eh bien! monsieur, lui répliquai-je, ce que je
+demande, c'est un peu de repos.--Ce n'est pas non plus ce que l'on
+vient chercher ici, et je doute que vous puissiez le trouver.
+Cependant, asseyez-vous; mais si vous ne désirez que la tranquillité,
+n'attendez pas le retour de ma maîtresse.--Eh puis-je, monsieur, vous
+demander qui elle est, lui dis-je très-poliment?--Elle se nomme
+Faveur.--En quoi votre maîtresse pourrait-elle troubler mon
+repos?--Monsieur paraît étranger?--Je le suis à beaucoup de choses, à
+presque tout.--C'est de bien bonne heure, me répliqua-t-il:» et il me
+regarda bien fixement. Je ne sais si ma figure lui plut; mais prenant
+un air plus ouvert et plus poli: «Faites-moi l'honneur de me suivre,
+me dit-il; je veux vous faire voir les appartemens de ma maîtresse.»
+Je le suivis; il ouvrit une porte, et je fus ébloui à la vue de toutes
+les merveilles qui s'offrirent à mes yeux. J'avançai; et, après m'être
+livré à ma surprise, je regardai mon guide. «Tout ceci est magique,
+lui dis-je.--Point du tout, me répondit-il; tous ces chefs-d'œuvres
+sont réels, mais faux. Sortons vite, si vous voulez que l'effet ne
+soit pas détruit dans quelques instans.» Je m'approchai tour à tour
+de la tapisserie, des meubles, des cristaux, des lustres; tout était
+faux. L'or, l'argent n'en avaient que l'apparence; les broderies
+n'étaient que de vaines découpures; les cristaux, les diamans
+n'étaient que des verres à facettes; et la perspective du fond de
+l'appartement, une perspective trompeuse, telle qu'on en voit sur nos
+théâtres; les coussins, les lits, les sophas sont formés de roses
+amoncelées à la hâte, et dont on a oublié d'arracher les épines.
+
+«Eh! monsieur, dis-je à mon conducteur, que faites-vous ici?--Je n'y
+suis, me répondit-il, que par hasard; j'y remplis la fonction d'un ami
+absent que rien ne peut détromper, et qui a vieilli auprès de Faveur
+dans un service assez ingrat. Je vous parlerai d'elle avec une liberté
+qu'il ne me permet pas, et qui a pensé me brouiller avec lui. Tout ce
+que vous voyez ici de faux et de frivole, est l'emblème de son
+caractère et de son esprit. Coquette et inconstante, elle vous
+recherche et vous rebute l'instant d'après. Importune, c'est elle qui
+pourtant fuit la première. Dans son âme comme dans son palais, tout
+est joué, tout est trompeur, sa beauté, sa bonté même; mais elle a des
+grâces dont l'attrait est presque invincible.
+
+ On ne sait quel enchantement
+ Vers elle en secret vous attire,
+ Et remplit l'âme en un moment
+ D'un crédule ravissement,
+ Qui devient ivresse ou délire.
+ Sans pouvoir se faire estimer,
+ Elle a su fonder son empire
+ Sur tous les moyens de séduire,
+ Hors toutefois celui d'aimer.
+ Aimer est pour elle impossible;
+ Mais elle sait le feindre, hélas!
+ Et c'est le charme irrésistible
+ Qui nous enchaîne sur ses pas.
+ Oui, dans un profil trop rapide,
+ Soit naïf, soit étudié,
+ Souvent elle offre à l'œil timide
+ Une ressemblance perfide,
+ Faut-il dire? avec l'amitié.
+ Ce faux air, cette vaine image
+ Commence la séduction;
+ La vanité nous encourage,
+ Et complète l'illusion;
+ On se croit heureux, presque sage,
+ En voyant que l'opinion
+ Complimente votre esclavage.
+ Mais l'erreur dure-t-elle? Oh! non.
+ Bientôt sur le pâle horizon
+ Vont se ternir, et c'est dommage,
+ La pourpre et l'or de ce nuage
+ Où votre imagination
+ Voyait briller un doux rayon;
+ Votre bonheur et son ouvrage,
+ Tout disparaît; et la raison
+ Ne voit plus qu'un froid paysage,
+ Ornement de votre prison.--
+
+»De votre prison! m'écriai-je.--Oh! monsieur, je ne veux point être
+emprisonné.» Mon guide ne put s'empêcher de rire de ma terreur. «Fuyez
+donc, me dit-il, et craignez que ma maîtresse ne vous voie.--Quelle
+étrange idée! Craignez-vous qu'elle ne me prenne pour un des objets de
+son caprice?--Pourquoi non?--Mais, monsieur, d'où vient n'avez-vous
+pas cette crainte pour vous-même?--Elle m'a vu, croit me connaître: et
+c'est assez pour elle. Mais vous êtes pour ses yeux un objet nouveau,
+il n'en faut pas davantage.--Soyez tranquille; je veux la voir, et la
+verrai sans être aperçu.--Mais savez-vous qu'on se fait souvent une
+peine de ne pas l'être?--Pour moi, je ne m'intéresse pas aux chagrins
+de cette espèce.--Vous êtes un philosophe, je le vois; et ce que
+j'aime encore mieux, un philosophe gai; mais, après tout, seriez-vous
+le premier sage qui eût été pris à ce piége?--Non, mais je ne serais
+pas non plus le premier qui s'en fût garanti.--J'entends: vous voulez
+risquer l'aventure, pour avoir l'honneur attaché au triomphe d'un
+refus.--Peut-être ne suis-je pas insensible à cette gloire: je suis
+jeune encore; il faut me pardonner ce petit amour propre.--Jeune sage,
+prenez garde, me répliqua mon guide:
+
+ Affronter la tentation,
+ C'est manquer de philosophie;
+ La sagesse veut que l'on fuie;
+ Mais de la cour, hélas! fuit-on,
+ Sinon quand le roi vous en prie?»
+
+J'allais répondre, lorsque j'entendis un grand mouvement dans la salle
+des gardes; et je crus, je dis même à mon conducteur que sans doute
+c'était la princesse. Il ne fit que détourner la tête; et à la sorte
+de tumulte qu'il entrevit: «Non, me dit-il, ce n'est que Lætitia, sa
+favorite.--Peut-on vous demander quel est son genre d'esprit, sa
+tournure?..--Ne le devinez-vous pas, me dit-il? Au reste, peut-être
+que non. C'est un caractère assez singulier:
+
+ Son air est vif et sémillant;
+ Son esprit ne plaît qu'en surface;
+ Son âme est un cristal mouvant
+ Où tout brille, change et s'efface;
+ Son crédit, comme elle inconstant,
+ Naît, meurt, et revit par instant.
+ Jamais elle n'est en disgrâce,
+ Jamais en faveur pleinement.
+ Mais qu'elle amuse un seul moment,
+ Il n'est honneur, titre, ni place,
+ Qu'elle n'enlève lestement.
+ Rien ne l'émeut, ne l'embarrasse;
+ On la traite légèrement,
+ Au ton du jour elle se plie;
+ Dame ou soubrette, elle est ravie:
+ Nouvel emploi, nouveau talent,
+ Soit calcul, routine ou folie,
+ Son rôle, qui monte ou descend,
+ Comme lui la diversifie.
+ Son désir le plus permanent
+ N'a l'air que d'une fantaisie
+ Dont elle-même rit souvent,
+ Dont l'insuccès serait plaisant:
+ Et le succès la justifie.
+ Égoïste avec enjoûment,
+ Despotique avec bonhomie,
+ On la voit, ou brusque ou polie,
+ Vous gouverner obligeamment,
+ Vous obliger étourdiment:
+ Elle est tout ou rien, par saillie,
+ Vous nuit, vous fête, vous oublie,
+ Mais toujours agréablement:
+ Oh! c'est une femme accomplie,
+ Qui nous restera sûrement.
+
+Enfin la princesse parut, suivie de son brillant cortége; je reconnus
+aisément Lætitia, à l'air folâtre et familier dont elle aborda sa
+souveraine. Faveur, tout en regardant de côté et d'autre avec des yeux
+caressans qui semblaient prodiguer les promesses et ne donnaient que
+des espérances, lui fit un petit signe d'amitié, à peu près pareil à
+celui dont on accueille un joli épagneul. Lætitia en fut ravie; le
+ministre en fut jaloux; et, s'approchant de la princesse, il lui parla
+à l'oreille. «Oui, oui, lui dit-elle sans l'avoir entendu; tout ce
+qu'il vous plaira. Retirez-vous; votre temps est trop précieux.» Ce
+dernier mot le charma; et il regarda tout autour de lui les nombreux
+témoins de sa gloire. Faveur traversa ensuite deux lignes composées de
+femmes du plus haut rang (autant que je pus en juger), et qu'elle ne
+regarda point, attendu qu'elles étaient pour la plupart assez
+vieilles. Ces dames n'en parurent pas surprises autant que je l'aurais
+cru, ce que j'attribuai moins à leur philosophie qu'à l'habitude de se
+voir négligées. Tout en avançant, Faveur approchait du groupe dont je
+faisais partie; ma figure n'a rien qui provoque l'attention, mais elle
+lui était inconnue: c'est sans doute ce qui m'attira ses regards. Elle
+fit quelques pas pour venir vers moi. Alors la foule de ses esclaves
+se sépara pour me faire place. Je m'avançai, mais sans cet
+empressement étourdi qui seul flatte la vanité de Faveur. Sa
+coquetterie en fut redoublée. Elle me dit que, dans un moment, elle
+m'inviterait à passer dans son cabinet; et elle se remit à parcourir
+la salle d'assemblée.
+
+Aussitôt la foule, qui, deux heures auparavant, avait pensé
+m'étouffer, fut à mes pieds; on me demanda mes ordres, et chacun de
+ces inconnus s'efforçait d'être remarqué de moi. Un moment après,
+Faveur me fit appeler, me fit asseoir auprès d'elle. C'est alors que
+je sentis tout l'empire de sa séduction. Elle prétendit me connaître
+par la renommée, me dit qu'elle voulait me fixer à sa cour. Ce qu'il y
+a d'inconcevable, c'est que ses discours me flattaient; mais comme
+j'hésitais dans mes réponses, elle me dit: «Ne jugez pas de moi sur
+les bruits qu'on s'efforce de répandre; je vaux mieux que ma
+réputation. Obligée par état d'être la dispensatrice des grâces, je
+suis quelquefois condamnée à paraître oublier mes amis, à paraître
+inconstante et frivole: ce qui me fait une peine affreuse; car, dans
+le fond, je suis très-solide. Et puis les peines attachées à ma place,
+l'ennui qui me tourmente...--L'ennui, m'écriai-je avec un air
+étonné!--Eh! sans doute. Voyez cette foule importune! et les affaires!
+et Tædiosus, mon ministre, qui m'assomme, à qui j'accorde tout pour
+m'en défaire! Il est si ennuyeux, que je suis quelquefois tentée de
+lui céder l'empire; mais on m'assure que cela aurait des
+inconvéniens.--Ne serait-il pas plus simple, lui dis-je, de le
+renvoyer?--Le renvoyer, s'écria-t-elle! cela est impossible!--Comment!
+dis-je, il ne s'en irait pas?» Un grand éclat de rire fut la réponse
+de Faveur. «Mon dieu, dit-elle, que cela est plaisant! Vous êtes
+très-aimable; je prévois que vous me deviendrez nécessaire? Quand vous
+verrai-je? Demain, je m'imagine, n'est-ce pas?--Madame, on ne vous a
+jamais fait sa cour pour une fois seulement.--Adieu, dit-elle: ne me
+manquez point de parole, je compte sur vos soins.» Je la saluai
+respectueusement, et je me retirai par un escalier qui se trouva sur
+mon chemin, et qui rendait dans les cours. Je recueillis mes esprits
+au grand air. Je regrettai de n'avoir pas revu mon garde, pour jouir à
+ses yeux de ma victoire: tant il est vrai qu'après la vanité vaincue,
+il reste à vaincre l'amour propre, triomphe plus rare et bien plus
+difficile, s'il n'est même tout à fait impossible.
+
+Ce fut avec un plaisir bien vif que je me vis hors de ce pays, où,
+pour obtenir des grâces, il faut ennuyer ou amuser, être le digne
+rival de Tædiosus ou de Lætitia, sans caractère, sans dignité, ne
+sentir, ni n'inspirer soi-même nul véritable intérêt. Avec quel
+empressement je gagnai ma maison! J'y étais attendu, ce qui n'arrive à
+personne dans le lieu d'où je sortais. Mon asile me parut plus riant,
+mon jardin plus délicieux, le sourire d'une femme aimable animé d'une
+grâce plus touchante. D'où naissait dans mon âme ce surcroît
+d'attendrissement et de bonheur? Après en avoir goûté le charme, j'en
+cherchai malgré moi la cause, et je crus l'avoir trouvée.
+
+ Peut-être la triste imposture
+ Des biens qu'offre la vanité,
+ Montre mieux la réalité
+ De ceux que la raison procure.
+ Peut-être, ouverte au sentiment,
+ L'âme alors, plus simple et plus pure,
+ S'abandonne plus aisément
+ Au doux besoin d'épanchement
+ Qui nous ramène à la nature.
+
+Adieu, mon ami: le même intérêt qui nous ramène à la nature, nous
+rappèle aussi vers l'amitié.
+
+
+
+
+LETTRES DIVERSES.
+
+
+
+
+LETTRES DIVERSES.
+
+
+LETTRE PREMIÈRE.
+
+ A MADAME DE ***.
+
+Je me suis douté, madame, en recevant votre billet et avant de
+l'ouvrir, qu'il m'arrivait malheur; et c'était pour moi une nouveauté
+d'ouvrir un billet de vous avec chagrin. Je comptais faire ce soir mon
+entrée dans mon nouvel établissement d'Auteuil; mais ayant différé de
+deux jours, pour vous faire ma cour avant mon départ, il faut bien que
+je diffère de deux autres, pour que les deux premiers ne soient pas
+perdus. Je crois ce sentiment-là plus honnête que celui qui fait
+courir les joueurs après leur argent; mais, dans le fond, il est à peu
+près du même genre.
+
+Ce sont plusieurs de mes amis qui sont cause que je viens me cacher
+quelque temps à la campagne dans un mauvais temps. Croirez-vous que
+c'est pour travailler, pour finir ces épîtres de Ninon[35] sur
+lesquelles on ne cesse de m'impatienter? N'est-il pas ridicule
+d'aller vivre sagement pour écrire des folies? Etre fou de sang froid
+ou par réminiscence, cela n'est-il pas bizarre? Voilà l'inconvénient
+de dire à ses amis les choses sur lesquelles on travaille. On ne m'y
+reprendra plus. Etre exposé à finir ce que je commence, à mettre de
+l'ordre dans mes caprices: cela me paraît un peu dur, et je n'en serai
+plus la dupe.
+
+ [35] Ces épîtres ont été égarées, ainsi que d'autres papiers, à
+ la mort de l'auteur. Cette perte est probablement sans ressource;
+ car les recherches les plus exactes n'ont pu nous les procurer.
+
+Je ne vous parle plus, madame, de mon respect ni de ma tendre amitié,
+qui dureront autant que moi.
+
+
+LETTRE II.
+
+ A ......
+
+Voilà donc, mon cher ami, comme vous vous conduisez, vous que je
+croyais la raison, la prudence, la sagesse même! A qui se fier, après
+ce que je sais de vous? et sur qui compter désormais? On vous ordonne
+la plus grande modération dans l'usage de la pensée; et madame M.....
+m'a dit qu'elle avait reçu de vous une lettre charmante et pleine
+d'esprit, ce sont ces termes; je n'exagère rien, et je suis bien
+éloigné de vous chercher des torts. Vous ne pouvez pas la récuser non
+plus. Elle vous aime, elle a de la candeur, et est à mille lieues de
+toute espèce de médisance, à plus forte raison de calomnie.
+
+Une lettre charmante et pleine d'esprit! est-il possible? Quoi! c'est
+vous qui vous permettez de pareils excès! On est tranquille sur votre
+compte; et tout d'un coup voilà une infraction de régime qui vient
+effrayer vos amis. Si madame M...... eût dit simplement une lettre
+charmante, je dirais: cela peut se passer, peut-être le mal n'est-il
+pas si grand qu'on le fait. Vingt fois j'ai entendu dire: c'est un
+ouvrage charmant; et, à la lecture, j'ai vu que rien n'était plus
+faux: mais plein d'esprit, c'est là ce qui est une faute absolument
+impardonnable. Je ne vous cache pas que je me crois obligé d'en faire
+avertir M. Tronchin, qui ne plaisante point dans ces cas-là, et qui
+saura vous en dire son avis. De l'esprit! vous n'ignorez pas combien
+la pensée est nuisible à l'homme; que, par cette raison, il n'y a
+presque pas d'homme qui pense la vingtième partie de sa vie; que vous
+même, pour avoir pensé seulement la moitié de la vôtre, vous vous en
+trouvez très-mal: et voilà que, non seulement vous pensez, mais même
+vous osez avoir de l'esprit. Vous savez qu'en pleine santé même, il ne
+fait pas sûr de se donner cette licence; que l'esprit entraîne de
+grands inconvéniens à la ville, à la cour; et c'est vous..... Je n'en
+reviens pas. Bon dieu! à quoi sert la philosophie? Je ne m'y connais
+point; mais je soupçonne qu'il y a, entre penser et avoir de l'esprit,
+la même différence qu'il y a entre marcher et courir; et, si cela est
+vrai, jugez combien vous êtes coupable.
+
+Vous allez me répliquer que vous avez beaucoup d'amitié pour madame
+M......; qu'au moment où vous avez pris la plume pour répondre à sa
+lettre, le sentiment a éveillé l'esprit chez vous. Je sais qu'il y en
+a des exemples; que ce genre d'esprit est le meilleur, le plus rare et
+le plus aimable; et que vous pouvez être dans ce cas: mais, de bonne
+foi, pensez-vous que cette excuse me rassure et me satisfasse?
+D'abord, il s'agirait de savoir si M. Tronchin vous permet le
+sentiment. Cela m'étonnerait beaucoup dans un médecin aussi habile, et
+qui connaît si bien la nature. Je doute très-fort qu'il vous ait rien
+prononcé là-dessus; et vous êtes trop honnête pour le compromettre
+avec la faculté. On sait assez que le sentiment est presque aussi
+malsain que l'esprit; et quoiqu'on soit dans l'habitude de le
+contrefaire et de le jouer encore davantage, parce que la chose est
+beaucoup plus facile, vous voyez que, dans le vrai, on se le permet
+assez rarement. Il est donc clair, mon cher ami, que votre excuse ne
+serait qu'une défaite; et, au fond, je ne vois pas comment vous vous
+en tirerez.
+
+La faute où vous venez de tomber d'une façon si humiliante, m'a fait
+revenir sur le passé, comme il arrive en pareil cas; et je me suis
+rappelé que les deux dernières fois que j'ai eu le plaisir de vous
+voir, il s'en fallait bien que vous ne fussiez net; et même je me
+souviens de quelques réflexions un peu vigoureuses ou piquantes qui
+doivent nécessairement prendre sur la machine. J'ai songé alors que
+vous étiez assez mal environné; que mademoiselle Thomas, outre
+son esprit, ayant encore celui qui naît du sentiment, peut
+très-fréquemment redoubler chez vous les crises de ces deux facultés:
+ce qui ne saurait manquer de vous faire beaucoup de tort. Il ne faut
+pas croire que je sois non plus sans inquiétude sur M. Ducis. Ceux qui
+ne connaissent que son talent tragique, ne savent à quel point il est
+dangereux pour vous, et de combien de façons il peut vous nuire, par
+sa conversation forte, animée et attachante. Vous ne connaissez point,
+je crois, madame Helvétius; je sais, du moins, que vous n'allez point
+chez elle: j'en suis enchanté pour vous.....
+
+
+LETTRE III.
+
+ A ....
+
+ 20 Août 1765.
+
+Je crois assez connaître votre âme, mon cher ami, pour pouvoir vous
+donner des conseils utiles à votre bonheur. Garantissez-vous de tout
+sentiment vif et profond. J'ai remarqué que toutes les fois que vous
+êtes vivement affecté de quelque chose, vous tombez dans un chagrin
+qui n'est point cette douce mélancolie si délicieuse pour ceux qui
+l'éprouvent. De plus, les travaux rendent la gaîté nécessaire à votre
+santé. Quand un sentiment profond vous rendrait heureux, du moins
+est-il certain qu'il ne vous délasserait pas, et vous avez besoin
+d'être délassé. Ne craignez pas de perdre par là cette sensibilité
+nécessaire à l'homme de lettres; vous en avez reçu une trop grande
+dose: rien ne peut l'épuiser. La lecture des excellens livres
+l'entretiendra davantage, sans exposer votre âme à ces secousses
+violentes qui l'accablent, lorsque des nœuds qui nous étaient chers
+viennent à se briser.
+
+Ne donnez jamais à personne aucun droit sur vous. La roideur de votre
+caractère pouvant par la suite vous forcer à cesser de les voir, vous
+aurez l'air de l'ingratitude. Tenez tout le monde poliment à une
+grande distance. Prosternez-vous pour refuser. Je crois à l'amitié, je
+crois à l'amour: cette idée est nécessaire à mon bonheur: mais je
+crois encore plus que la sagesse ordonne de renoncer à l'espérance de
+trouver une maîtresse et un ami capables de remplir mon cœur. Je sais
+que ce que je vous dis fait frémir: mais telle est la dépravation
+humaine, telles sont les raisons que j'ai de mépriser les hommes, que
+je me crois tout à fait excusable.
+
+Si quelqu'un était naturellement ce que je vous conseille d'être, je
+le fuirais de tout mon cœur. Est-on privé de sensibilité? on inspire
+un sentiment qui ressemble à l'aversion; est-on trop sensible? on est
+malheureux. Quel parti prendre? celui de réduire l'amour au plaisir de
+satisfaire un besoin spontané, en se permettant tout au plus quelque
+préférence pour tel ou tel objet. Réduire l'amitié à un sentiment de
+bienveillance proportionné au mérite de chacun, c'est le parti que
+prit Fontenelle, qui avait toujours les jetons à la main. Vous êtes né
+honnête; je suis sûr que vous ne pousserez pas cette défiance trop
+loin. Tout ceci se réduit à dire que votre âme ne doit jamais être
+inséparablement attachée à l'âme de personne, qu'il faut apprécier
+tout le monde, et remplir tous les devoirs de l'honnête homme, et même
+de l'homme vertueux, d'après des idées justes et déterminées, plutôt
+que d'après des sentimens, qui, quoique plus délicieux, ont toujours
+quelque chose d'arbitraire.
+
+C'est par le travail seul que vous échapperez à l'activité de cette
+âme qui dévore tout. Le temps que vous emploîrez chez vous sera pris
+sur celui que vous perdriez dans le monde, où vous vous amusez si peu;
+où vous portez le sentiment toujours pénible de la supériorité de
+votre âme et de l'infériorité de votre fortune; où vous trouvez des
+raisons de haïr et de mépriser les hommes, c'est-à-dire, de renforcer
+cette mélancolie à laquelle vous êtes déjà trop sujet, qui vous met
+souvent de mauvaise humeur, et qui vous expose quelquefois à vous
+faire des ennemis. La retraite assurera en même temps votre repos,
+c'est-à-dire, votre bonheur, votre santé, votre gloire, votre fortune
+et votre considération.
+
+Vous aurez moins d'occasions de vous permettre ces plaisirs qui, sans
+détruire la santé, affaiblissent au moins la vigueur du corps, donnent
+une sorte de malaise, et détruisent l'équilibre des passions.
+
+La considération de l'homme le plus célèbre tient au soin qu'il a de
+ne pas se prodiguer. Ayez toujours cette coquetterie décente qui n'est
+indigne de personne. Votre gloire y gagnera aussi: l'emploi de votre
+temps l'augmentera nécessairement, et, par la même raison, votre
+fortune; car, croyez-moi, ne comptez jamais que sur vous.
+
+Il y a encore une chose que je ne saurais trop vous recommander, et
+qui vous est plus difficile qu'à un autre, c'est l'économie. Je ne
+vous dis pas de mettre du prix à l'argent, mais de regarder l'économie
+comme un moyen d'être toujours indépendant des hommes, condition plus
+nécessaire qu'on ne croit pour conserver son honnêteté.
+
+
+LETTRE IV.
+
+ A MADAME DE S...
+
+Quoi, madame, vous avez eu la bonté d'aller voir mon nouveau taudis!
+Je vous reconnais bien là. Vous êtes contente de mon logement; mais
+moi, je ne le suis point: je m'y prends trop tard pour me loger près
+de la rue Louis-le-Grand.
+
+Madame de Grammont est partie depuis le commencement du mois. Il me
+serait impossible de désirer autre chose que ce que j'ai trouvé en
+elle; et nous avons fini encore mieux que nous n'avions commencé. J'ai
+toutes sortes de raisons d'être enchanté de mon voyage de Barège. Il
+semble qu'il devait être la fin de toutes les contradictions que j'ai
+éprouvées, et que toutes les circonstances se sont réunies pour
+dissiper ce fond de mélancolie qui se reproduisait trop souvent. Le
+retour de ma santé, les bontés que j'ai éprouvées de tout le monde; ce
+bonheur, si indépendant de tout mérite, mais si commode et si doux,
+d'inspirer de l'intérêt à tous ceux dont je me suis occupé; quelques
+avantages réels et positifs, les espérances les mieux fondées et les
+plus avouées par la raison la plus sévère, le bonheur public et celui
+de quelques personnes à qui je ne suis ni inconnu ni indifférent, le
+souvenir tendre de mes anciens amis, le charme d'une amitié nouvelle
+mais solide avec un des hommes les plus vertueux du royaume, plein
+d'esprit, de talent et de simplicité, M. Dupaty, que vous connaissez
+de réputation; une autre liaison non moins précieuse avec une femme
+aimable que j'ai trouvée ici, et qui a pris pour moi tous les
+sentimens d'une sœur; des gens dont je devais le plus souhaiter la
+connaissance, et qui me montrent la crainte obligeante de perdre la
+mienne; enfin, la réunion des sentimens les plus chers et les plus
+désirables: voilà ce qui fait, depuis trois mois, mon bonheur; il
+semble que mon mauvais génie ait lâché prise; et je vis, depuis trois
+mois, sous la baguette de la fée Bienfaisante.
+
+D'après ce détail, vous croiriez que je vis environné de tout ce que
+j'ai trouvé d'aimable ici, sous un beau ciel, et dans une société
+charmante. Non, je vis sous une douche brûlante, ou dans une
+bouilloire cachée au fond d'un cachot. Tout ce que je distinguais est
+parti de Barège. Il y fait un temps exécrable, et le brouillard ne
+laisse point soupçonner que les Pyrénées soient sur ma tête. Mais je
+n'en suis pas moins heureux: j'avais besoin de revenir sur les
+sentimens agréables dont j'ai joui avec trop de précipitation; je les
+recueille avec une joie mêlée de surprise; mes idées sont faciles et
+douces; tous les mouvemens de mon cœur sont des plaisirs; voilà le
+vrai beau temps, et le ciel est d'azur.
+
+Le ton de cette lettre est un peu différent de celles que je vous
+écrivais, madame, de la rue de Richelieu, et même de quelques
+conversations que je me souviens d'avoir eues avec vous, il y a cinq
+ou six mois. Que voulez-vous? je vous montrais mon âme alors, comme je
+vous la montre aujourd'hui: «L'homme est ondoyant», dit Montaigne:
+j'étais de fer pour repousser le mal, je suis de cire pour recevoir le
+bien. Les différentes philosophies sont bonnes; il ne s'agit que de
+les placer à propos. Zénon n'avait pas tort: Epicure avait raison. Le
+régime d'un malade n'est pas celui d'un convalescent; celui d'un
+convalescent n'est pas celui d'un athlète. Je me trouve bien de ma
+manière d'être actuelle; je reviendrais à l'autre, s'il le fallait:
+mais je tâcherai d'écarter ce qui pourrait la rendre nécessaire; je
+n'y sais que cela.
+
+Madame de Tessé et M. le duc d'Ayen ont passé ici quelques jours; j'ai
+fort à me louer de leurs bontés; je n'ai cependant point accepté
+l'offre de madame de Tessé pour Luchon; je vous dirai pourquoi.
+
+Je pars d'ici vers la fin de septembre; je comptais m'en aller en
+droiture à Paris; je pressentais le besoin que j'aurais de revoir mes
+anciens amis, car je ne veux rien perdre; mais j'ai de nouvelles
+raisons de me priver encore de ce plaisir. M. de B...... a trouvé
+absurde que je négligeasse l'occasion de voir M. de Choiseul; il
+prétend que ma connaissance avec M. de Gr...... pourrait finir par
+n'être qu'une connaissance des eaux. C'est ce qui ne peut jamais
+arriver. Il est actuellement à Chanteloup; il peut s'en assurer par
+lui-même; et, entre nous, je crois qu'il ne laissera pas d'être un peu
+surpris. Quoiqu'il en soit, je défère à son conseil et à celui de mes
+amis qui blâment mon peu d'empressement sur cela. Mais je ne serai à
+Chanteloup qu'à la fin d'octobre. J'y resterai le temps qui
+conviendra. J'étais fort tenté de m'en retourner par le Languedoc,
+pour voir la Provence qui est un fort beau pays.
+
+Voulez-vous bien, madame, présenter mes respects à M. S....... Je vous
+adresserais aussi bien des complimens pour les personnes que vous
+savez, si je ne craignais que quelques-unes, s'imaginant que ma lettre
+contient quelques bonnes histoires des eaux, ne s'avisassent de vous
+la demander; et je vous prie de vouloir bien ne pas la leur lire.
+
+Conservez, je vous prie, madame, votre santé, celle de M. S......,
+votre bonheur commun, vos bontés pour moi; et recevez les assurances
+de mon respect et de ma tendre amitié.
+
+
+LETTRE V.
+
+ A.......
+
+Vous me demandez, mon ami, si ce n'est pas une espèce de singularité
+qui me fait voir la littérature sous l'aspect où je la vois; s'il est
+vrai que je sois dans le cas de jouir d'une fortune un peu plus
+considérable que celle de la plupart des gens de lettres; et enfin
+vous voulez que je vous confie, sous le sceau de l'amitié, quels sont
+les moyens que j'ai employés pour arriver à ce terme que vous supposez
+avoir été le but de mon ambition. Voilà, ce me semble, les divers
+objets de votre curiosité, autant que je puis le résumer de votre
+longue lettre. Mes réponses seront simples.
+
+Mais je commence par vous dire que je suis presque offensé de voir que
+vous me supposiez un plan de conduite à cet égard. Mon tour d'esprit,
+mon caractère, et les circonstances, ont tout fait, sans aucune
+combinaison de ma part. J'ai toujours été choqué de la ridicule et
+insolente opinion, répandue presque partout, qu'un homme de lettres
+qui a quatre ou cinq mille livres de rente est au périgée de la
+fortune. Arrivé à peu près à ce terme, j'ai senti que j'avais assez
+d'aisance pour vivre solitaire; et mon goût m'y portait naturellement.
+Mais comme le hasard a fait que ma société est recherchée par
+plusieurs personnes d'une fortune beaucoup plus considérable, il est
+arrivé que mon aisance est devenue une véritable détresse, par une
+suite des devoirs que m'imposait la fréquentation d'un monde que je
+n'avais pas recherché. Je me suis trouvé dans la nécessité absolue, ou
+de faire de la littérature un métier pour suppléer à ce qui me
+manquait du côté de la fortune, ou de solliciter des grâces, ou enfin
+de m'enrichir tout d'un coup par une retraite subite. Les deux
+premiers partis ne me convenaient pas. J'ai pris intrépidement le
+dernier. On (a) beaucoup crié; on m'a trouvé bizarre, extraordinaire.
+Sottises que toutes ces clameurs. Vous savez que j'excelle à traduire
+la pensée de mon prochain. Tout ce qu'on a dit à ce sujet, voulait
+dire: Quoi! n'est-il pas suffisamment payé de ses peines et de ses
+courses par l'honneur de nous fréquenter, par le plaisir de nous
+amuser, par l'agrément d'être traité par nous comme ne l'est aucun
+homme de lettres?
+
+A cela je réponds: J'ai quarante ans. De ces petits triomphes de
+vanité dont les gens de lettres sont si épris, j'en ai par-dessus la
+tête. Puisque, de votre aveu, je n'ai presque rien à prétendre,
+trouvez bon que je me retire. Si la société ne m'est bonne à rien, il
+faut que je commence à être bon pour moi-même. Il est ridicule de
+vieillir, en qualité d'acteur, dans une troupe où l'on ne peut pas
+même prétendre à la demi-part. Ou je vivrai seul, occupé de moi et de
+mon bonheur; ou, vivant parmi vous, j'y jouirai d'une partie de
+l'aisance que vous accordez à des gens que vous-mêmes vous ne vous
+aviserez pas de me comparer. Je m'inscris en faux contre votre manière
+d'envisager les hommes de ma classe. Qu'est-ce qu'un homme de lettres
+selon vous, et en vérité, selon le fait établi dans le monde? C'est un
+homme à qui on dit: Tu vivras pauvre, et trop heureux de voir ton nom
+cité quelquefois; on t'accordera, non quelque considération réelle,
+mais quelques égards flatteurs pour ta vanité sur laquelle je compte,
+et non pour l'amour propre qui convient à un homme de sens. Tu
+écriras, tu feras des vers et de la prose pour lesquels tu recevras
+quelques éloges, beaucoup d'injures et quelques écus, en attendant que
+tu puisses attraper quelques pensions de vingt-cinq louis ou de
+cinquante, qu'il faudra disputer à tes rivaux, en te roulant dans la
+fange, comme le fait la populace aux distributions de monnaie qu'on
+lui jette dans les fêtes publiques.
+
+J'ai trouvé, mon ami, que cette existence ne me convenait pas; et,
+méprisant à la fois la gloriole des grandeurs et la gloriole
+littéraire, j'ai immolé l'une et l'autre à l'honneur de mon caractère
+et à l'intérêt de mon bonheur. J'ai dit tout haut: J'ai fait mes
+preuves de désintéressement, et je ne solliciterai pas; j'ai très-peu,
+mais j'ai autant ou plus que quantité de gens de mérite: ainsi je ne
+demande rien. Mais il faut que vous me laissiez à moi-même; il n'est
+pas juste que je porte, en même temps, le poids de la pauvreté et le
+poids des devoirs attachés à la fortune; j'ai une santé délicate et la
+vue basse; je n'ai gagné jusqu'à présent dans le monde que des boues,
+des rhumes, des fluxions et des indigestions, sans compter le risque
+d'être écrasé vingt fois par hiver. Il est temps que cela finisse; et,
+si cela n'est pas terminé à telle époque, je pars.
+
+Voilà, mon ami, ce que j'ai dit; et si vous vous étonnez que cela ait
+pu produire autant d'effet, il faut savoir qu'une première retraite de
+six mois, où j'avais trouvé le bonheur, a prouvé invinciblement que je
+n'agissais ni par humeur, ni par amour propre. Il reste à vous
+expliquer pourquoi on se faisait une peine de me voir prendre le parti
+de la retraite. C'est, mon ami, ce que je ne puis vous développer, au
+moins dans le même détail. Mais je puis vous dire sans que vous deviez
+me soupçonner de vanité, je puis vous dire que mes amis savent que je
+suis propre à plusieurs choses, hors de la sphère de la littérature.
+Plusieurs d'entre eux se sont unis pour me servir: les uns n'ont
+écouté que leur sentiment, d'autres ont fait entrer dans leur
+sentiment quelque calcul et quelque intérêt; et les circonstances
+étant favorables, il en est résulté la petite révolution que vous
+jugez si heureuse.
+
+
+LETTRE VI.
+
+ A MADAME d'ANGIVILLIERS[36].
+
+Je vous rends mille grâces du billet que vous avez eu la bonté de
+m'envoyer. Je n'ai pu en profiter. J'étais sorti, croyant que vous
+n'étiez point à Paris, et que l'heure de la poste de Versailles était
+passée. Je sais combien on vous sollicite pour ces billets, et je
+serais fâché que votre bonté pour moi vous engageât à des sacrifices
+en ce genre. D'ailleurs, n'ayant aucune liaison avec les quatre ou
+cinq personnes qui auront les quatre ou cinq premières places
+vacantes, je ne suis plus dans le cas d'être aussi empressé aux
+séances académiques; et il est juste que vous puissiez faire des
+heureux pour leurs amis. Cependant, comme rien n'est sûr, et que
+quelqu'un des aspirans pourrait cesser de convenir à l'Académie, je
+vous prierais, madame, de permettre que je recourusse à vous, au cas
+que l'élection tombât sur quelqu'un de ma connaissance. En attendant,
+je me borne à vous solliciter pour madame la comtesse de Ronsée qui
+n'a jamais vu la réception, et qui serait curieuse d'en voir une.
+
+ [36] Cette lettre, ainsi que la IXe, nous a été communiquée par
+ M. Sencier, membre de la Société des Bibliophiles, et dont
+ l'obligeance égale le savoir.
+
+J'ai cru pouvoir aussi, madame, me charger de vous rappeler l'intérêt
+que M. le comte de Rochefort prend à un honnête libraire dont il vous
+a parlé, et pour lequel il devait, avant son départ, vous remettre un
+mémoire adressé à M. le comte d'Angivilliers: je joins ce mémoire à ma
+lettre, ne voulant pas retarder, par ma faute, le bien que vous êtes
+toujours prête à faire aux malheureux.
+
+J'irai quelquefois à Versailles cet été, et je tenterai d'avoir
+l'honneur de vous faire ma cour. J'irais dans ce dessein seul, si
+j'avais l'espérance d'y réussir. Mais en convenant, madame, que quatre
+lieues sont peu de chose quand on a l'honneur de vous voir, je trouve
+qu'elles sont longues quand on ne l'a pas eu.
+
+
+LETTRE VII.
+
+ A M. L'ABBÉ ROMAN.
+
+ 4 Mars 1784.
+
+C'est un vœu que j'ai fait, mon cher ami, de vous répondre toujours à
+l'instant où j'aurai reçu votre lettre, et je n'ai pas besoin
+d'efforts pour le remplir: il m'en faudrait pour différer, et je ne
+veux pas lutter contre moi-même.
+
+Ah! mon ami, que j'ai été étonné de voir que je diffère de vous dans
+la chose par laquelle je vous ressemble! Vous convenez que vous avez
+pris la meilleure part, et vous ne souhaitez pas que j'obtienne un lot
+pareil; vous me le dites, parce que vous le sentez. Cette raison est
+sans doute très-bonne; mais pourquoi, ou plutôt comment le
+sentez-vous? voilà ce qui m'étonne. Quoi! cette malheureuse manie de
+célébrité, qui ne fait que des malheureux, trouve encore un partisan,
+un protecteur! Avez-vous oublié qu'elle exige presqu'autant de
+misères, de sottises, de bassesses même que la fortune? et quel en est
+le fruit? beaucoup moindre, et surtout plus ridicule. Son effet le
+plus certain est de vous apprendre jusqu'où va la méchanceté humaine,
+en vous rendant l'objet de la haine la plus violente et des procédés
+les plus affreux, de la part de ceux qui ne peuvent partager cette
+fumée, et qui sont jaloux de quelques misérables distinctions, presque
+toujours ennuyeuses et fatigantes, surtout pour moi qui ai tout jugé.
+
+J'ai aimé la gloire, je l'avoue; mais c'était dans un âge où
+l'expérience ne m'avait point appris la vraie valeur des choses, où je
+croyais qu'elle pouvait exister pure et accompagnée de quelque repos,
+où je pensais qu'elle était une source de jouissances chères au cœur
+et non une lutte éternelle de vanité; quand je croyais que, sans être
+un moyen de fortune, elle n'était pas du moins un titre d'exclusion à
+cet égard. Le temps et la réflexion m'ont éclairé. Je ne suis pas de
+ceux qui peuvent se proposer de la poussière et du bruit pour objet et
+pour fruit de leurs travaux. Apollon ne promet qu'un nom et des
+lauriers: voilà ce que disait Boileau avec quinze mille livres de
+rente des bienfaits du roi, qui en valaient plus de trente d'à
+présent; voilà ce que disait Racine, en rapportant plus d'une fois de
+Versailles des bourses de mille louis. Cela ne laisse pas que de
+consoler de la rivalité et de la haine des Pradon et des Boyer. Encore
+ne put-il pas y tenir; et laissa-t-il, à trente six ans, cette
+carrière de gloire et d'infamie, qui depuis lui est devenue cent fois
+plus turbulente et plus avilissante. Pour moi, qui, dès mon premier
+succès, me suis attiré, sans l'avoir mérité le moins du monde, la
+haine d'une foule de sots et de méchans, je regarde ce mal comme un
+très-grand bonheur; il me rend à moi-même; il me donne le droit de
+m'appartenir exclusivement; et, les amis les plus puissans ayant plus
+d'une fois fait d'inutiles efforts pour me servir, je me suis lassé
+d'être un superflu, une espèce de hors d'œuvre dans la société; je me
+suis indigné d'avoir si souvent la preuve que le mérite dénué, né sans
+or et sans parchemins, n'a rien de commun avec les hommes; et j'ai su
+tirer de moi plus que je ne pouvais espérer d'eux. J'ai pris pour la
+célébrité autant de haine que j'avais eu d'amour pour la gloire; j'ai
+retiré ma vie toute entière dans moi-même; penser et sentir, a été le
+dernier terme de mon existence et de mes projets. Mes amis se sont
+réunis inutilement pour ébranler ma fermeté: tout ce que j'écris comme
+à mon insu, et pour ainsi dire malgré moi, ne sera tout au plus que
+_titulus nomenque sepulcri_.
+
+J'ai ri de bon cœur à l'endroit de votre lettre, où vous me dites que
+vous m'avez cherché dans les journaux; vous m'avez paru ressembler à
+un étranger qui, ayant entendu parler de moi dans Paris, me
+chercherait dans les tabagies et dans les tripots de jeu. J'en étais
+là depuis long-temps, lorsque je fis la rencontre d'un être dont le
+pareil n'existe pas dans sa perfection relative à moi, qu'il m'a
+montrée dans le court espace de deux ans que nous avons passé
+ensemble. C'était une femme; et il n'y avait pas d'amour, parce qu'il
+ne pouvait y en avoir, puisqu'elle avait plusieurs années de plus que
+moi; mais il y avait plus et mieux que de l'amour, puisqu'il existait
+une réunion complète de tous les rapports d'idées, de sentimens et de
+positions. Je m'arrête ici, parce que je sens que je ne pourrais
+finir. Je l'ai perdue après six mois de séjour à la campagne, dans la
+plus profonde et la plus charmante solitude. Ces six mois, ou plutôt
+ces deux ans, ne m'ont paru qu'un instant dans ma vie. Mais le bonheur
+d'être loin de tout ce que j'ai vu sur cette scène d'opprobres qu'on
+appelle littérature, et sur cette scène de folies et d'iniquités qu'on
+appelle le monde, m'aurait suffi et me suffira toujours, au défaut du
+charme d'une société douce et d'une amitié délicieuse. L'indépendance,
+la santé, le libre emploi de mon temps, l'usage, même l'usage
+fantasque de mes livres: voilà ce qu'il me faut, si ce n'est point ce
+qui me suffit. C'est ce qui m'enlèvera nécessairement le succès que
+vous avez la cruauté de souhaiter, et qui malheureusement est devenu,
+depuis ma dernière lettre, encore plus vraisemblable[37]. L'âne qui ne
+veut point mordre son voisin, ni en être mordu devant un râtelier
+vide, sera forcé, s'il est changé en cheval bien pansé devant un
+râtelier plein, de faire quelques courses et de manéger pour gagner
+son avoine; et quand je songe qu'en se déplaçant, il aura plus
+d'avoine qu'il n'en pourra manger, je suis bien près de penser qu'il
+fait un marché de dupe.
+
+ [37] On proposait à Chamfort une place de secrétaire des
+ commandemens à la cour.
+
+Vous voyez par là, mon ami, combien je suis attaché aux sentimens qui
+m'appellent à la retraite; et vous le verriez bien davantage, si vous
+pouviez savoir, fortune mise à part, combien ma position m'offre de
+côtés agréables, quels combats j'ai à soutenir contre les amis les
+plus tendres et les plus dévoués, quels efforts il me faut pour
+repousser ou prévenir les sacrifices qu'ils voudraient faire pour me
+retenir. Quelle est donc cette invincible fierté, et même cette dureté
+de cœur, qui me fait rejeter des bienfaits d'une certaine espèce,
+quand je conviens que je voudrais faire pour eux plus qu'ils ne
+peuvent faire pour moi? Cette fierté les afflige et les offense; je
+crois même qu'ils la trouvent petite et misérable, comme mettant un
+trop haut prix à ce qui devrait en avoir si peu. Mon ami, je n'ai
+point, je crois, les idées petites et vulgaires répandues à cet égard;
+je ne suis pas non plus un monstre d'orgueil; mais j'ai été une fois
+empoisonné avec de l'arsenic sucré, je ne le serai plus: _manet altâ
+mente repostum_. Vous me dites que vous tenez mon âme dans ma première
+lettre; il en est resté quelque chose, je crois, pour la seconde.
+
+J'accepte, mon ami, avec un sentiment bien vif, l'offre que vous me
+faites de parcourir avec moi la Provence, pour chercher l'asile qui
+me convient; et je me fais d'autant plus de plaisir de l'accepter, que
+je ne vous ferai pas faire un grand voyage; il faudra que votre pays
+ait de grands inconvéniens, si la retraite la plus proche de vous
+n'est pas celle qui me convient le mieux.
+
+Je vous avais promis des nouvelles littéraires; mais, par mon
+mouvement personnel, je suis bien froid sur cet article; et j'ai
+besoin, pour vous en envoyer, de songer que vous y mettez
+quelqu'intérêt. On joue à présent, avec un grand succès, malgré de
+grandes huées sur la scène, et de grandes réclamations et indignations
+à Paris et à Versailles, _le Mariage de Figaro_, de Beaumarchais.
+C'est un ouvrage plein d'esprit, même de comique et de talent, mais
+qui n'en est pas moins monstrueux par le mélange des choses du plus
+mauvais ton et de trivialités. Les loges sont retenues jusqu'à la
+dixième, d'autres disent jusqu'à la vingtième représentation. Le
+spectacle, sans petite pièce, ne dure plus que trois heures un quart,
+depuis les retranchemens qu'on y a faits. Je ne vous parle point du
+_Jaloux_, du mauvais _Coriolan_ de La Harpe: les journaux se sont
+chargés de cela. Un mot sur les _Danaïdes_, opéra nouveau, où Gluk a
+mis la main; c'est un ouvrage de topinambous, à jouer devant des
+cannibales. On dit pourtant que cela n'aura qu'une douzaine de
+représentations.
+
+Parlons de notre académie. M. de Montesquiou a eu toutes les voix;
+c'est qu'on a vu que tout partage serait inutile, et il faisait
+plaisir en se présentant à l'académie; il écartait l'abbé Maury, dont
+plusieurs ne veulent pas entendre parler. Mon amusement actuel est de
+voir comment ils feront pour l'évincer à la première vacance qui est
+très-prochaine, si elle n'est ouverte par la mort de M. de Pompignan.
+L'abbé a huit ou dix voix, tout au plus; mais les autres gens de
+lettres, ses rivaux, n'en ont pas à beaucoup près autant. Personne n'y
+est appelé d'une manière positive; prendre encore un homme de qualité,
+serait le comble du mauvais goût et le chef-d'œuvre du ridicule.
+Comment s'en tireront-ils? Je me divertirai des intrigues; ce sont mes
+seuls jetons, je n'en ai point d'autres; j'y vais si peu, que je n'ai
+pas fait la moitié d'une bourse à jetons qu'on m'avait demandée.
+
+Adieu, mon ami; je n'ai plus que le temps de vous dire encore un petit
+mot de moi. Ma mère se porte à merveille, et n'a d'autre incommodité
+que de ne pouvoir faire usage de ses jambes; mais j'ai bien peur que
+cette seule incommodité n'abrège les jours d'une personne aussi vive,
+et plus impatiente, à quatre-vingt-quatre ans, que je ne l'ai jamais
+été. Il me semble que, si je restais en place une année, je ne
+pourrais plus vivre; et cette idée m'afflige sensiblement sur son
+état, quoiqu'on me mande d'ailleurs tout ce qui peut me rassurer.
+Adieu, encore une fois; je vous aime et vous embrasse de tout mon
+cœur. Il me semble que nous n'avons pas cessé de nous entendre.
+
+
+LETTRE VIII.
+
+AU MÊME.
+
+ Paris, 5 octobre.
+
+Que devez-vous penser de moi, mon cher ami, et d'un si long silence?
+Vous devez croire que tous les maux réunis ont fondu sur ma tête.
+Hélas! vous ne vous tromperiez pas beaucoup: il y a deux mois et demi
+que j'ai eu le malheur de perdre ma mère; et ce n'est pas vous qui
+vous étonnerez de l'effet qu'a pu faire pour moi cette affligeante
+nouvelle; ce n'est pas vous qui me direz que quatre-vingt-cinq ans
+étaient un âge qui devait me préparer à ce malheur, et que quinze ans
+d'absence devaient me le faire trouver moins terrible. La raison dit
+tout cela, et le sentiment paie son tribut. Je n'en dirai pas
+davantage, craignant d'avoir surtout déjà trop réveillé chez vous le
+sentiment d'une perte qui vous a rendu si long-temps malheureux et qui
+ne sera de long-temps oubliée. Mon second malheur est d'avoir eu,
+pendant deux mois, une fièvre double-tierce, suivie d'une
+convalescence très-pénible et qui n'est pas terminée. Je ne sais
+comment toute ma personne était devenue un amas de bile, ce qui m'a
+empêché d'avoir recours au quinquina. C'est la nature qui m'a guéri,
+comme elle eût fait avant la découverte du spécifique. C'est un mois
+de plus qu'il m'en a coûté, et un mois de peines et de souffrances,
+pendant lequel il m'a été impossible d'écrire. Vous mander de mes
+nouvelles par une main étrangère, c'est ce que je n'ai pas voulu, dans
+la crainte que vous ne me crussiez mort: et d'ailleurs, je suis d'une
+stupidité rare pour dicter.
+
+Je passe, mon ami, à un autre article dont je vous ai déjà touché
+quelque chose. C'est le projet d'aller vous trouver en Provence.
+
+Quand il n'y aurait eu d'obstacle que ma maladie, il ne pouvait
+s'effectuer, et ne le pourrait même encore qu'au mois de décembre:
+encore cela ne serait-il possible que dans le cas où j'aurais un
+compagnon pour aller en chaise de poste: car d'aller par les voitures
+publiques dans cette saison, c'est ce qui me serait aussi difficile
+qu'un pélerinage dans le Sirius. Mais, mon ami, il y a d'autres
+obstacles encore plus grands: ce sont ceux qui naissent de ma nouvelle
+position.
+
+Vous avez peut-être lu, dans les papiers publics, qu'on a obtenu pour
+moi la place de secrétaire du cabinet de madame Elisabeth, sœur du
+roi: cette place vaut deux mille francs; et quoiqu'elle ne
+m'enrichisse pas pour ce moment-ci, puisque, dans la maison du roi,
+les premières échéances ne se payent qu'à un terme fort reculé, il
+n'en est pas moins vrai que je suis lié par la reconnaissance et par
+l'attachement aux personnes qui ont sollicité et obtenu cette place
+pour moi, tandis que j'étais cloué dans mon lit depuis six semaines;
+je passerais pour un être sauvage et indomptable, un misantrope
+désespéré, et je serais condamné universellement.
+
+Il faut vous dire, de plus, qu'indépendamment de ma nouvelle place, ma
+liaison avec M. le comte de Vaudreuil est devenue telle qu'il n'y a
+plus moyen de penser à quitter ce pays-ci. C'est l'amitié la plus
+parfaite et la plus tendre qui se puisse imaginer. Je ne saurais vous
+en écrire les détails; mais je pose en fait que, hors l'Angleterre où
+ces choses-là sont simples, il n'y a presque personne en Europe digne
+d'entendre ce qui a pu rapprocher, par des liens si forts, un homme de
+lettres isolé, cherchant à l'être encore plus, et un homme de la cour,
+jouissant de la plus grande fortune et même de la plus grande faveur.
+Quand je dis des liens si forts, je devrais dire si tendres et si
+purs; car on voit souvent des intérêts combinés produire entre des
+gens de lettres et des gens de la cour des liaisons très-constantes et
+très-durables; mais il s'agit ici d'amitié, et ce mot dit tout dans
+votre langue et dans la mienne.
+
+Voilà, mon ami, quelles sont les raisons qui m'empêchent d'aller vous
+chercher, et qui vraisemblablement me priveront toujours du plaisir de
+vous voir dans votre retraite de Provence. Il n'en fallait pas moins,
+je vous assure; car, quoique, dans votre dernière lettre, vous eussiez
+eu la barbarie de vouloir me retenir dans la capitale, toujours par
+votre manie de me voir une plus grande fortune, il est pourtant
+certain que j'aurais juré, au mois de mai dernier, de ne pas passer
+l'hiver à Paris. Les obstacles étaient de nature à pouvoir être
+vaincus, et ma fortune n'en était pas un. Vous m'avez mandé qu'il
+fallait, pour vivre agréablement en Provence, avoir trois mille livres
+de rente: au temps où vous me parliez, j'en avais quatre mille. Je
+posais la barre à ce terme, et je n'étais pas mécontent; c'est vous
+qui avez voulu que j'allasse plus loin: vous voilà satisfait, et il y
+a à parier que d'ici à six mois, vous le serez infiniment davantage.
+Il restera ensuite à satisfaire votre autre manie, que j'aie de la
+célébrité. Je ne promets pas que j'y réussisse également; mais, soit
+que cette fantaisie me prenne, soit que je garde ma répugnance pour
+cette célébrité dont vous paraissez faire trop de cas, il est sûr que,
+tranquille sur mon avenir, je travaillerai beaucoup davantage et même
+mieux, et que j'aurai plus de titres à cette célébrité, si je les
+manifeste, ce que j'ignore, car je suis bien endurci dans le péché. Je
+crois que vous seriez de mon bord, si, comme moi, vous veniez voir, de
+suite et long-temps, notre public parisien. Au surplus, alors comme
+alors: je ne suis pas d'une pièce; je suis immuable quand les choses
+ne changent pas, mais je suis mobile quand elles changent, et surtout
+quand elles changent à mon avantage.
+
+J'apprends que l'on a été très-content de notre ambassadeur à
+Marseille, et c'est pour moi une joie très-vive. J'espère qu'on le
+sera partout, et on le serait bien davantage si on connaissait
+l'habitude de ses sentimens intérieurs. C'est un de ces êtres qui ont
+contribué, par leurs vertus et leur commerce, à me réconcilier avec
+l'espèce humaine. Il faut qu'il ait prévu de grandes tribulations dans
+son ambassade, puisque la dernière lettre qu'il m'écrit finit par ces
+mots: _Ah! mon ami, quand dinerons-nous ensemble au restaurateur?_
+J'oublie de vous dire qu'il est cause que je n'ai pu répondre à votre
+avant-dernière lettre, parce que j'ai passé avec lui exactement les
+quatre derniers jours de son séjour à Paris: et c'est l'époque où
+votre lettre m'arriva.
+
+Adieu, mon ami; je vous aime et vous embrasse très-tendrement.
+J'espère que notre correspondance ne sera plus interrompue, et que la
+suite de contre-temps qui m'ont mis en arrière, n'arrivera qu'une fois
+en la vie. Donnez-moi de vos nouvelles en détail, et ne me parlez que
+de vous; je vous donne un bel exemple à cet égard. Je vous avertis que
+je me sais par cœur, et à la fin on se lasse de soi. Adieu encore.
+_Vale et ama._
+
+
+LETTRE IX.
+
+ A MADAME D'ANGIVILLIERS.
+
+Je ne vois pas une seule raison, madame, d'avoir moins de confiance en
+vos bontés cette année que la précédente; mais j'ai bien peur d'y
+avoir recours un peu tard, et je crains que vous n'ayez disposé de
+tous vos billets pour la séance publique du 25 de ce mois. Je suis
+fort curieux d'entendre la lecture de l'Éloge du chancelier de
+L'hospital; et vous êtes, madame, ma seule espérance: mais ce n'est
+pas une raison de désespérer. Je vous supplie de vouloir bien me
+mander s'il est possible que j'aie un billet de vous, afin que j'aie
+le temps de faire encore d'un autre côté quelques tentatives qui après
+tout seront probablement inutiles.
+
+Je sais que votre santé est meilleure, et que vous êtes même venue à
+la comédie; si vous aviez eu la bonté de me le faire dire, j'aurais
+profité de cette occasion pour vous faire ma cour; et cet intérêt
+aurait fait ce que n'a pu faire celui de voir une nouveauté qu'on joue
+par une si cruelle chaleur. Je ne sais si je dois me flatter d'en être
+dédommagé le jour de la saint Louis.
+
+Je vous prie, madame, de vouloir faire remettre à M. d'Angivilliers la
+lettre ci-jointe; elle contient quelques détails sur une affaire à
+laquelle vos bontés pour moi vous ont intéressée, et qui est terminée
+aussi bien qu'elle pouvait l'être.
+
+Je suis avec respect, madame, et avec tous les sentimens que vous me
+connaissez, etc.
+
+ Secrétaire des commandemens du prince de Condé,
+ en dépit de ce qu'on en veut dire.
+
+ Paris, 31 juillet.
+
+
+LETTRE X.
+
+ A L'ABBÉ MORELLET.
+
+ 20 juin 1785.
+
+Mais vraiment, monsieur, je ne sais pas pourquoi votre billet finit
+par la plaisante prière de dire du bien de votre discours. Est-ce que
+vous avez cru que je ne le lirais pas? Amitié à part, je me serais,
+pardieu! bien passé la fantaisie d'en dire le bien que j'en pense. Il
+y a de si bonnes choses qu'on voudrait les ôter d'un discours
+académique, vu le malheur dont ces sortes d'ouvrages sont menacés.
+J'ai bien peur que, dans le naufrage de l'armée de Xerxès, la
+collection de nos harangues en huit volumes ne soit ce qui coule
+d'abord à fond; il ne serait pas mal d'avoir quelques alléges ou
+barques suivant la flotte, pour sauver quelques débris. Quel parti
+vous avez tiré de ce pauvre abbé Millot! Je n'en ai jamais su tant
+tirer de son vivant, et je vous aurais demandé votre secret. Au
+surplus, vivent les morts pour être quelque chose!
+
+Je sais que nombre de gens à Versailles ont trouvé mauvais que, dans
+la réponse du marquis de Chastellux, on citât les propres termes de la
+lettre où le marquis de Lansdown vous rend un si honorable témoignage.
+Après avoir écouté ce qu'on m'a dit de noble et d'imposant sur ce beau
+texte, j'ai cru, je me trompe peut-être, mais j'ai cru que la vanité
+des places ou de l'importance locale s'affligeait de voir un simple
+homme de lettres, comme on dit, honoré d'une telle preuve d'estime par
+un grand ministre. En secret, dans une lettre bien cachetée, dans
+l'arrière-cabinet, cela peut se passer; à la bonne heure: mais en
+public! ah, monsieur l'abbé, c'est une terrible affaire! O vanité! ô
+sottise! De l'importance! Je jure Dieu que je vous causerai tôt ou
+tard de grands chagrins! Il ne tenait qu'à moi d'en jurer sur le poème
+de la Fronde; mais cela serait trop sublime: et puis d'ailleurs, on
+dirait que cela est pillé de Démosthènes. Je vous rends mille actions
+de grâces de votre traduction de Smith, et du plaisir que l'ouvrage
+m'a fait. C'est un maître livre pour vous apprendre à savoir votre
+compte; et si on me l'eût mis dans les mains à l'âge de quinze ans, je
+m'imagine que je serais dans le cas de prêter quelques centaines de
+guinées à l'auteur; et ce serait de tout mon cœur, assurément. Je ne
+vous le renvoie point encore, parce que je l'ai laissé à la campagne,
+et qu'il y a quelques chapitres bons à relire et à méditer.
+
+Adieu, monsieur l'abbé; je vous salue et vous embrasse de tout mon
+cœur.
+
+
+_P.S._ J'ai remis à M. de Vaudreuil un exemplaire de votre Discours,
+le seul que j'eusse alors; il l'a lu avant moi, et m'en a parlé de
+façon à prévenir mon jugement, si j'étais sujet à me laisser prévenir.
+Il m'a prié de vous faire tous ses remercîmens; il n'est pas de ceux
+que la publicité de la lettre de milord Lansdown scandalise. Il trouve
+très-bon, très-simple, qu'on ait des talens, du mérite, même de
+l'élévation, et qu'on soit honoré à ces titres, fût-ce publiquement,
+quand même on ne serait par hasard ni ministre, ni ambassadeur, ni
+premier commis. Il devance, de quelques années, le moment où
+l'orviétan de ces messieurs sera tout à fait éventé.
+
+
+LETTRE XI.
+
+ A M. L'ABBÉ ROMAN.
+
+Je reçois dans l'instant, mon ami, votre lettre écrite il y a près de
+quatre mois, sans que je puisse savoir la cause de ce délai. Quoi
+qu'il en soit, elle me fait un si grand plaisir, que, prêt à sortir,
+je reste pour vous répondre sur le champ, et mettre moi-même la mienne
+à la poste, afin de ne laisser, s'il est possible, aucun hasard contre
+moi. Je ne perdrai point de temps à me plaindre de ce que vous ne
+m'avez point répondu aux deux lettres que je vous ai écrites, l'une,
+il y a près de deux ans, et l'autre l'année dernière, au mois d'avril,
+juste au moment où j'ai quitté Paris, dans l'idée de n'y revenir
+jamais qu'en qualité de simple voyageur tout au plus. Je suppose que
+vous n'avez reçu aucune de ces deux lettres, et le ton de la vôtre me
+le persuade aisément. Le hasard qui fait que je ne reçois celle-ci que
+quatre mois après, doit me faire admettre très-facilement une
+supposition dont mon amitié s'accommode beaucoup mieux que de votre
+silence. En voilà assez là-dessus; les momens sont précieux depuis que
+je vous ai retrouvé. Oui, mon ami, je vous remercie de votre égoïsme,
+et je ne lui reproche que de ne s'être pas donné encore plus de
+carrière. Vous me ferez sans doute le même reproche; mais ayant tant
+de choses à vous dire, comment ne pas le mériter en partie? Jamais la
+vie d'un homme n'a été moins féconde en événemens, et jamais elle n'a
+été plus remplie, tant bien que mal. J'ai fait mille lieues sur une
+feuille de papier; voilà mon histoire depuis près de quatre ans. Je
+vous ai déjà étonné en vous parlant d'un éternel adieu dit à la ville
+de Paris, l'année dernière. Oui, mon ami, c'en était fait, et j'ai
+vécu six mois en province, à la campagne, partagé entre l'amitié, un
+jardin et une bibliothèque. C'est presque le seul temps de ma vie, que
+je compte pour quelque chose.
+
+La mort seule de la compagne de ma solitude pouvait me rappeler dans
+le désert bruyant de la capitale. Je ne finirais pas si je vous
+parlais de ce que j'ai perdu. C'est une source éternelle de souvenirs
+tendres et douloureux. Ce n'est qu'après six mois que ce qu'ils ont
+d'aimable a pris le dessus sur ce qu'ils ont de pénible et d'amer. Il
+n'y a pas deux mois que mon âme est parvenue à se soulever un peu, et
+à soulever mon corps avec elle. C'est au mois de septembre dernier que
+j'ai fait cette cruelle perte; un ami est venu m'arracher en chaise de
+poste de ce séjour charmant, devenu désormais horrible pour moi. De
+là, j'ai été replongé dans le genre de vie auquel j'étais enfin
+parvenu à me soustraire, après deux ans de soins et de prétendus
+sacrifices qui n'en étaient pas pour moi. L'amitié de M. le comte de
+Vaudreuil, qui s'était fort accrue depuis deux ans, est devenue une
+véritable tendresse, et a beaucoup contribué à soulager une partie de
+mes peines. Il m'a forcé d'accepter un logement chez lui, et a su me
+le rendre aimable. Il s'occupe essentiellement de ma fortune qui,
+depuis votre départ et avant ma retraite, a échoué trois fois: deux
+fois par des événemens imprévus, et la troisième par mon fait, c'est à
+dire, en refusant ce qui ne me convient pas, c'est à dire par ma
+faute, pour parler la langue commune, et non pas la vôtre ni la
+mienne. La fortune fera ce quelle voudra, jamais je ne lui accorderai,
+dans l'ordre des biens de l'humanité, que la quatrième ou cinquième
+place. Si elle exige la première, qu'elle aille d'un autre côté, elle
+ne manquera pas d'asile.
+
+Mon état actuel est donc celui d'un homme qui, froidement et sans
+humeur, attend un événement qu'on lui annonce comme prochain; qui n'y
+croit pas pour avoir été trop souvent trompé, et à qui des souvenirs
+pénibles ont ôté toute espèce de désirs, même ceux qui accompagnent
+l'espérance. Cette indifférence tient à la force avec laquelle je suis
+déterminé à ne plus attendre un seul jour, passé le terme convenu avec
+moi-même; à l'idée où je suis que le succès de ce qu'on désire pour
+moi n'est pas un véritable bien; qu'il y en a de plus grands, tels que
+la santé, l'indépendance absolue des hommes et de l'opinion, sous un
+beau ciel, dans un beau climat; c'est le vôtre ou le Languedoc. Le
+terme arrêté dans ma conscience, résolution que je n'ai dite encore à
+personne, et que j'exécuterai sans dire que c'est pour toujours, ce
+terme est le 10 octobre de cette année 1784.
+
+Il est certain, et croyez, mon ami, que je ne me fais pas illusion à
+moi-même; il est certain que je désire le non succès d'un événement
+prétendu heureux, dont les suites, comme nécessaires, sont de me
+rengager dans une carrière pleine de misères et de dégoûts, de me
+faire exister pour le public que je méprise presqu'autant que les gens
+de lettres, leurs cabales, leurs noirceurs, leurs vanités absurdes,
+etc.; de me faire ou manquer ou attendre une célébrité, qui, grâce au
+ton régnant dans la littérature actuelle, n'est qu'une infamie
+illustre faite pour révolter un caractère décent. Tels sont mes
+sentimens et mes idées, qui me font passer pour un être bizarre: tant
+la vanité et la sottise ont perverti toutes les âmes et tous les
+esprits. On s'étonne qu'un homme, qu'on s'obstine à regarder malgré
+lui comme n'étant pas dénué de tout talent, ne veuille pas subir la
+loi commune imposée aux gens de lettres, de ressembler à des ânes
+ruant et se mordant devant un râtelier vide, pour amuser les gens de
+l'écurie. Rien ne m'a mieux montré la misère de cette classe d'hommes,
+et en général de presque tous les hommes, que l'étonnement avec lequel
+on me voit garder, dans mon porte-feuille, les productions qui
+m'échappent involontairement, et par un besoin naturel de mon âme.
+D'un autre côté, je sens bien que, si l'on fait pour moi quelque chose
+d'essentiel, qui me mette dans le cas de vivre à Paris avec les
+commodités de la vie et de la société, il sera bien difficile de me
+soustraire à la nécessité de payer un tribut qu'alors on exigera comme
+une dette. C'est pour me dérober à cette nécessité, que je souhaite la
+non réussite des tentatives de mes amis. Alors, je suis libre; alors,
+je m'appartiens; alors, le reste de ma vie est à moi, sans que l'hydre
+à mille têtes puisse m'en ravir la moindre portion. De là l'incurie,
+la santé et l'aisance, dans un pays où les écus de trois livres valent
+six francs, et où l'on n'a que les besoins de la nature au lieu de
+ceux de la vanité et de l'opinion. Jugez, mon ami, si, avec de
+pareilles idées, je n'ai pas dû trouver plaisante la phrase de votre
+lettre, où vous me dites de vous donner quelques pages au lieu de
+livrer à l'impression. L'impression! si vous saviez des gens de
+lettres le quart de ce que j'en sais et que j'en ai vu, vous ne me
+soupçonneriez pas de songer à elle. J'en ai une si grande aversion,
+que je n'ai de repos que depuis le moment où j'ai imaginé un moyen sûr
+de lui échapper, et de faire en sorte que ce que j'écris existe, sans
+qu'il soit possible d'en faire usage, même en me dérobant tous mes
+papiers. Le moyen que j'ai inventé, m'en rend maître absolu jusqu'au
+monument et même par-delà; car je n'ai qu'à me taire: et ce que
+j'aurai écrit sera mort avec moi. Vous voyez, par ce fait, la profonde
+impression de haine et de mépris que j'ai pour les lettres,
+considérées comme métier et comme état dans le monde. Eh bien! je les
+aime plus que jamais comme culture de l'âme; et elles me prennent
+presque tous mes momens, depuis que j'ai retrouvé mes facultés, après
+la perte irréparable que j'ai faite l'été dernier: tant il est vrai
+que la nature et l'habitude sont également indomptables. Les lettres
+seront un de mes plus grands plaisirs dans ma retraite; et d'avance
+elles lui prêtent déjà des charmes. Assurément, c'est bien sans amour
+de gloire, sans manie de postérité. Accordez cela, si vous pouvez;
+mais soyez sûr que rien n'est plus vrai.
+
+Adieu, mon ami, etc.
+
+ Paris, 4 avril 1784.
+
+
+LETTRE XII
+
+ A M. DE VAUDREUIL.
+
+ 13 décembre 1788.
+
+Je vois que vous vous souvenez de la _Requête des filles sur le renvoi
+des évêques_, et que vous voudriez donner un frère ou une sœur à
+cette bagatelle dont vous êtes le parrain; mais je vous assure qu'il
+me serait impossible de faire un ouvrage plaisant sur un sujet aussi
+sérieux que celui dont il s'agit. Ce n'est pas le moment de prendre
+les crayons de Swift ou de Rabelais, lorsque nous touchons peut-être à
+des désastres; et je pense qu'un écrivain qui jetterait du ridicule
+sur tous les partis, serait lapidé à frais communs. Je ne pourrais
+donc faire qu'un ouvrage sérieux; et de quoi servirait-il? S'il n'y
+en a pas encore qui présente, sous tous les points de vue, cette
+intéressante question, il en existe un grand nombre qui, par leur
+réunion, l'éclaircissent suffisamment. En effet, de quoi s'agit-il?
+d'un procès entre vingt-quatre millions d'hommes et sept cent mille
+privilégiés[38]. J'entends dire que la haute noblesse forme des
+ligues, pousse des cris, etc: c'est ici, je crois, qu'on peut accuser
+la maladresse de la plupart des écrivains qui ont manié cette
+question. Que n'ont-ils dit aux grands privilégiés: »Vous croyez qu'on
+vous attaque personnellement, qu'on veut vous attaquer; point du tout.
+Une grande nation peut élever et voir au-dessus d'elle quelques
+familles distinguées, trois cents, quatre cents, plus ou moins; elle
+peut rendre cet hommage à d'antiques services, à d'anciens noms, à des
+souvenirs; mais, en conscience, peut-elle porter sept cent mille
+anoblis, qui, quant à l'impôt, quant à l'argent, sont aux mêmes droits
+que les Montmorency et les plus anciens chevaliers français?
+Plaignez-vous de la fatalité qui fait marcher à votre suite cette
+épouvantable cohue; mais ne brûlez pas la maison qui ne peut la loger.
+Ne sommes-nous pas accablés, anéantis, sous cette même fatalité qui
+enfin a mis en péril ce que vous appelez vos droits et vos privilèges?
+Ne voyez-vous pas qu'il faut nécessairement qu'un ordre de choses
+aussi monstrueux soit changé, ou que nous périssions tous également,
+clergé, noblesse, tiers-état?» Je suis vraiment affligé qu'on n'ait
+point dit et répété partout cette observation. Elle eût ramené les
+esprits prévenus, elle eût désarmé l'amour propre, elle eût intéressé
+l'orgueil aux succès de la raison, et peut-être eût-elle sauvé aux
+notables l'opprobre ineffaçable dont ils viennent de se couvrir à pure
+perte. Un autre avantage de cette réflexion, c'est qu'elle eût
+sur-le-champ fait apprécier le moyen terme que quelques-uns proposent
+ridiculement, celui d'appeler, pour le seul consentement à l'impôt, le
+tiers-état à l'égalité numérique, en ne l'admettant que pour un tiers
+seulement à délibérer sur les objets de législation générale. Qui
+est-ce qui me fait cette proposition? est-ce un membre de l'ancienne
+chevalerie? est-ce un secrétaire du roi, du grand collège, du petit
+collège, car tous ont le droit de parler ainsi? Je réponds à ce
+dernier.... Mais non, je ne réponds pas: vous sentez que j'aurais trop
+d'avantage. Permettre à un peuple de défendre son argent, et lui ravir
+le droit d'influer sur les lois qui doivent décider de son honneur et
+de sa vie, c'est une insulte, c'est une dérision. Non, cela ne sera
+point, cela ne saurait être, la nation ne le souffrira pas; et, si
+elle le souffre, elle mérite tous les maux dont elle est menacée.
+
+ [38] Il n'y en avait pas 100,000; mais on en croyait 700,000.
+ (_Note de l'auteur._)
+
+Mais on parle des dangers attachés à la trop grande influence du
+tiers-état; on va même jusqu'à prononcer le mot de _démocratie_. La
+démocratie! dans un pays où le peuple ne possède pas la plus petite
+portion du pouvoir exécutif! dans un pays où le plus mince suppôt de
+l'autorité ne trouve partout qu'obéissance, et même trop souvent
+abjection! où la puissance royale ne vient que de rencontrer des
+obstacles de la part des corps dont presque tous les membres sont
+nobles ou anoblis! où le luxe le plus effréné et la plus monstrueuse
+inégalité des richesses laisseront toujours d'homme à homme un trop
+grand intervalle! Quel pays plus libre que l'Angleterre? Et en est-il
+un où la supériorité du rang soit plus marquée, plus respectée,
+quoique l'inférieur n'y soit pas écrasé impunément? Que de faux
+prétextes! que d'ignorance! ou plutôt que de mauvaise foi! Pourquoi ne
+pas dire nettement, comme quelques-uns: »Je ne veux pas payer!» Je
+vous conjure de ne pas juger des autres par vous-même. Je sais que, si
+vous aviez cinq ou six cent mille livres de rente en fonds de terre,
+vous seriez le premier à vous taxer fidèlement et rigoureusement; mais
+vous vous rappelez l'offre généreuse faite par le clergé, pendant la
+première assemblée des Notables, et l'indigne réclamation qu'il a
+faite ensuite en faveur de ses immunités. Vous voyez le parlement
+feindre d'abandonner les siennes, et l'instant d'après se ménager les
+moyens de les conserver et même d'accroître son existence. Enfin, vous
+savez ce qui vient de se passer, et ce qui a si bien mis en évidence
+le projet formel de maintenir les priviléges pécuniaires. M. de Chabot
+et M. de Castries, ayant consigné, dans un Mémoire, leur abandon de
+ces priviléges, pour ne conserver que leurs droits honorifiques, n'ont
+pu trouver ni nobles, ni anoblis, qui voulussent signer après eux. Les
+gentils-hommes bretons ne nous disent-ils pas qu'il n'est pas en leur
+pouvoir de se dessaisir de leurs priviléges utiles, que c'est
+l'héritage de leurs enfans, que ces droits seraient réclamés par eux
+tôt ou tard? Et c'est ainsi qu'ils intéressent leur conscience à faire
+de l'oppression du faible le patrimoine du fort, de l'injustice la
+plus révoltante un droit sacré, enfin de la tyrannie un devoir. Je
+l'ai entendu.... Et vous voulez que j'écrive! Ha! je n'écrirais que
+pour consacrer mon mépris et mon horreur pour de pareilles maximes; je
+craindrais que le sentiment de l'humanité ne remplît mon âme trop
+profondément, et ne m'inspirât une éloquence qui enflammât les esprits
+déjà trop échauffés; je craindrais de faire du mal par l'excès de
+l'amour du bien. Je m'effraie de l'avenir; je vois mettre aux plus
+petits détails une suite et un intérêt qui m'étonnent moi-même; on
+fait des listes de ceux qui ont été pour et de ceux qui ont été contre
+le peuple; on prête, on ôte tour à tour tel ou tel propos, bon ou
+mauvais, à tel ou tel homme. Pour mon compte, j'ai nié hardiment un
+mot attribué à M. le comte d'Artois. Ce mouvement machinal chez moi, a
+été l'effet de ma reconnaissance pour les marques de bonté que vous
+m'avez attirées de sa part. On suppose que ce prince a dit à un
+notable, dont l'avis avait été favorable au peuple: _Est-ce que vous
+voulez nous enroturer?_ Je ne crois point ce mot; mais, s'il a été
+dit, le notable pouvait répondre: «Non, monseigneur; mais je veux
+anoblir les Français, en leur donnant une patrie. On ne peut anoblir
+les Bourbons; mais on peut encore les illustrer, en leur donnant pour
+sujets des citoyens; et c'est ce qui leur a toujours manqué.» C'est
+bien M. le comte d'Artois qui y est le plus intéressé: c'est bien lui
+qui peut dire, à la vue de ses enfans: _posteri, posteri, vestra res
+agitur_. C'est de cette époque que tout va dépendre. J'ose affirmer
+que, si les privilégiés pouvaient avoir le malheur de gagner leur
+procès, la nation, écrasée au dedans, serait, pour des siècles, aussi
+méprisable au dehors qu'elle est maintenant méprisée. Elle serait, à
+l'égard de ses voisins réunis, ce que le Portugal est à l'Angleterre,
+une grande ferme, où ils récolteraient, en lui faisant la loi, ses
+vins, ses moissons, ses denrées, etc. Si, au contraire, il arrive ce
+qui doit arriver, et ce qui est presque infaillible, je ne vois que
+prospérité pour la nation entière et pour ces privilégiés si aveugles,
+si ennemis d'eux-mêmes, qui n'aperçoivent pas que l'aisance du pauvre
+fait partie de l'opulence du riche; pour les premiers hommes de
+l'état, qui ne voient pas qu'il n'y a de liberté et de dignité
+particulière que sous la sauvegarde de la liberté publique et de
+l'honneur national. Eh, grand Dieu! que peuvent-ils craindre pour
+leurs dignités? Est-ce le tiers-état qui les leur enlèvera? Est-ce le
+tiers-état qui arrivera aux places de la cour, aux grands emplois?
+Craignent-ils pour leurs fortunes? N'est-ce pas un fait avéré qu'en
+Angleterre, les grandes fortunes territoriales des familles illustres
+ne datent que de la révolution de 1688? C'est le fruit du rehaussement
+dans la valeur des terres, effet de la liberté publique et d'un
+accroissement marqué dans l'industrie nationale, qui l'un et l'autre
+tournent toujours en dernière analyse au profit des propriétaires
+terriens. Je suis si convaincu de cette double influence, que, si on
+me demandait, dans la sincérité de mon cœur, à quelle classe d'hommes
+je crois plus profitable la révolution qui se prépare, je répondrais
+que cette révolution, profitable à tous, l'est à chacun dans la
+proportion de supériorité déjà existante où son rang et sa fortune
+actuels le mettent sur la grande échelle sociale. J'en excepte le
+clergé dont nous ne sommes pas en peine, ni vous, ni moi, et les
+ministres (pour le temps, quelquefois très-court, pendant lequel ils
+sont ministres); mais on ne se dégoûtera pas du métier: et puis on ne
+saurait parer à tout.
+
+Telle est ma manière de voir cette unique et inconcevable crise. J'ai
+voulu vous faire ma profession de foi, afin que, si, par hasard, nos
+opinions se trouvaient trop différentes, nous ne revinssions plus sur
+cette conversation. Nos opinions ont plus d'une fois été opposées,
+sans que d'ailleurs nos âmes aient cessé de s'entendre et de s'aimer:
+c'est le principal, ou plutôt c'est tout. Je me souviens, entr'autres,
+qu'il y a juste deux ans dans ce moment-ci, nous eûmes une discussion
+très-animée sur le parti que prenait M. de Calonne, sur son projet de
+subvention territoriale, infaillible, disiez-vous, s'il était appuyé,
+comme il l'était, de toute la puissance du roi. Je vous dis que le roi
+y échouerait; je vous dis, en propres termes, que le roi pouvait faire
+abattre la forêt la plus immense; mais qu'on ne faisait pas quatre
+cents lieues, à pied, sur des lianes, des ronces et des épines. Ce que
+l'on entreprend aujourd'hui est bien autrement difficile. Supposez (ce
+qui paraît impossible) que la nation soit vaincue aux prochains
+états-généraux; je demande ce qui arrivera en 1791, à l'époque où le
+troisième vingtième cessera d'être dû, où les impôts (depuis
+l'incompétence reconnue des parlemens) exigeront le consentement
+national. Croyez-vous que ces cinquante-cinq millions seront perçus?
+Croyez-vous même que les autres le soient exactement? Non, non; croyez
+plutôt qu'on ne réduit pas vingt-trois ou vingt-quatre millions
+d'hommes, dont le mécontentement ne se montre point sous la forme de
+révolte, mais sous celle de mauvaise volonté. Alors, que restera-t-il
+à ceux qui auront favorisé de si mauvaises mesures? Je vous supplie,
+au nom de ma tendre amitié, de ne pas prendre à cet égard une couleur
+trop marquante. Je connais le fond de votre âme; mais je sais comme on
+s'y prendra pour vous faire pencher du côté anti-populaire. Souffrez
+que j'en appelle à la noble portion de cette âme que j'aime, à votre
+sensibilité, à votre humanité généreuse. Est-il plus noble
+d'appartenir à une association d'hommes, quelque respectable qu'elle
+puisse être, qu'à une nation entière, si long-temps avilie, et qui, en
+s'élevant à la liberté, consacrera les noms de ceux qui auront fait
+des vœux pour elle, mais peut se montrer sévère, même injuste, envers
+les noms de ceux qui lui auront été défavorables? Je vous parle du
+fond de ma cellule, comme je le ferais du tombeau, comme l'ami le plus
+tendrement dévoué, qui n'a jamais aimé en vous que vous-même, étranger
+à la crainte et à l'espérance, indifférent à toutes les distinctions
+qui séparent les hommes, parce que leur coup d'œil n'est plus rien
+pour lui. J'ai cru remplir le plus noble devoir de l'amitié, en vous
+parlant avec cette franchise; puissiez-vous la prendre pour ce qu'elle
+est, c'est-à-dire, pour l'expression et la preuve du sentiment qui
+m'attache à tout ce que vous avez d'aimable et d'honnête, et à des
+vertus que je voudrais voir apprécier par d'autres, autant qu'elles le
+sont par moi-même.
+
+
+LETTRE XIII.
+
+ A M. PANCKOUKE.
+
+Je n'ai reçu, monsieur, votre billet qu'hier au matin, au moment où je
+sortais pour une affaire intéressante qui m'a empêché d'avoir
+l'honneur d'y répondre sur-le-champ.
+
+Je vous dois, d'abord, des remercîmens de la préférence que vous me
+donnez, en voulant m'associer à des gens de lettres que j'estime et
+que j'honore; mais, après mes remercîmens, je vous prie d'agréer le
+véritable regret que j'ai de ne pouvoir être leur coopérateur. La
+partie dont je serais chargé, entraîne avec soi des inconvéniens
+auxquels ils ne sont pas exposés. Je vous avoue franchement que je ne
+sais pas le moyen de traiter trois fois par mois avec l'amour propre
+des auteurs, acteurs et actrices des trois théâtres de Paris, et
+surtout de la comédie française. Serais-je un critique juste et
+sévère? me voilà l'ennemi de tous les mauvais auteurs; et, malgré leur
+petit nombre, ils ne laissent pas d'être très-dangereux. Prendrai-je
+le parti de la grande indulgence? je déshonore, je décrédite mon
+jugement; et, ce qui n'est pas indifférent pour vous, le nombre des
+souscripteurs diminuera, car le public veut de la malignité. Il faut
+que l'article des spectacles soit attendu, qu'il inspire de la
+curiosité, de la crainte, de l'espérance, en un mot, qu'il remue les
+passions, comme les ouvrages de théâtre dont il rend compte. Faut-il
+tout vous dire, monsieur? gardez-moi le secret: un journal sans malice
+est un vaisseau de guerre démâté, à qui les corsaires même refusent le
+salut.
+
+On peut insister et prétendre qu'il est possible d'accorder la plus
+exacte politesse avec une critique sévère. Outre que je crois cet
+accord très-difficile, l'amour propre des auteurs sait-il, dans ses
+chagrins, vous tenir compte de vos ménagemens? On injurie, on insulte,
+on calomnie le critique; et, en pareil cas, qui peut répondre de soi?
+Le sentiment de l'injustice irrite; le caractère s'aigrit; on devient
+injuste, absurde soi-même; et on finit par tomber dans un décri, dans
+un avilissement, qui équivaut à une flétrissure publique et à une
+véritable diffamation. Nous en avons des exemples déplorables dans la
+personne de M. Fréron et de M. de Laharpe qui n'étaient point sans
+talens, l'un et l'autre, à beaucoup près. Qui sait même s'ils
+n'étaient pas nés honnêtes? En vérité, cette destinée fait frémir. Il
+n'en faut pas courir les risques: il ne faut pas tenter Dieu.
+
+Telles sont mes raisons, monsieur; et en supposant, ce qui serait
+peut-être en moi trop d'amour propre, qu'elles ne vous satisfissent
+point comme propriétaire du privilège du _Mercure_, je suis bien sûr
+que vous les approuverez comme homme, et comme honnête homme.
+
+
+LETTRE XIV.
+
+ A MADAME AGASSE.
+
+Voici le moment où je commence à soulever mon âme, après le coup qui
+vient de l'accabler. C'est ce qui m'a empêché, mon aimable amie, de
+répondre à votre lettre. Un autre sentiment m'a empêché de courir à
+vous. J'ai craint, je l'avoûrai, j'ai craint votre présence autant que
+je la désire; j'ai craint d'être suffoqué en voyant, dans ces premiers
+jours, la personne que mon amie aimait le plus, et dont nous parlions
+le plus souvent. Le cœur sait ce qu'il lui faut. C'est de vous que
+j'ai besoin maintenant: j'irai vous voir au premier jour, mais le
+matin, vers les dix heures. Je ne réponds pas du premier moment; mais
+je ne suffoquerai point, parce que mon cœur peut s'épancher auprès de
+vous. Mais quand je songe que ce même jour, et sans doute à cette même
+heure où je serai chez vous, elle vous verrait aussi.... Je m'arrête,
+et ne puis plus écrire; les larmes coulent; et c'est, depuis qu'elle
+n'est plus, le moment le moins malheureux.
+
+
+LETTRE XV.
+
+ A LA MÊME.
+
+ Paris, juillet 1789.
+
+La veille du jour où j'ai reçu votre lettre, madame, j'avais vu M.
+Marmontel, et lui avais parlé de celle qu'il avait reçue de vous, avec
+les pièces justificatives attestant l'acte de vertu auquel vous vous
+intéressez. J'ai pris la liberté d'y joindre un petit mot de reproche
+sur son défaut de galanterie. Sa réponse m'a prouvé que si, en
+devenant vieux, on est exposé à devenir paresseux, ou moins galant, on
+peut du moins continuer à se tenir en règle, et à mettre ses papiers
+en ordre. Il m'a montré votre paquet, bien étiqueté, entre ceux de vos
+rivales; et il m'a dit que sa coutume était de répondre après la
+décision de l'académie. Je m'imagine, madame, qu'il ne manquera pas à
+ce devoir; mais, en tous cas, je me ferai, à cet égard, le suppléant
+de M. Marmontel, et je deviendrai, pour vous, le secrétaire de notre
+secrétaire.
+
+Vous ne me paraissez pas bien appitoyée sur le décès de notre ami, feu
+le despotisme; et vous savez que cette mort m'a très-peu surpris.
+C'est avec bien du plaisir que je reçois de votre main mon brevet de
+prophète. Il vaut mieux que celui de sorcier, qui m'a été expédié par
+plusieurs de mes amis. Mais les femmes sont toujours plus polies,
+plus aimables que les hommes. Au reste, comme on ne scie plus les
+prophètes, et qu'on ne brûle plus les sorciers, je jouis, en toute
+sûreté, des honneurs de ma prévoyance. Mais, en vérité, il ne fallait
+qu'approcher du colosse pour s'apercevoir qu'il était creux et pourri,
+vernissé en dehors et vermoulu en dedans. Sa chute, pour avoir été
+trop soudaine, nous mettra dans l'embarras quelque temps: mais nous
+nous en tirerons.
+
+Je voulais, ces derniers jours, aller causer avec vous, et récapituler
+les trente ans que nous venons de vivre, en trois semaines. Mais la
+chaleur accablante d'hier et d'aujourd'hui m'a retenu chez moi. J'irai
+me dédommager quand le thermomètre sera descendu de quelques degrés.
+Il y en a un qui ne descendra pas, c'est celui de l'amitié que je vous
+ai vouée, l'an cinquantième du règne de Claude-Louis XV. C'est une
+fort bonne raison de ne pas douter de mon tendre et respectueux
+attachement sous son successeur.
+
+
+_P. S._ Voulez-vous bien vous charger de tous complimens pour M....,
+et le prier de rendre le _Mercure_ un peu plus républicain: il n'y a
+plus que cela qui prenne. _Item_, que la _Gazette de France_ soit
+aussi haussée de plusieurs crans, dans la proportion respectueuse où
+elle doit être à l'égard du _Mercure_. Ajoutez, je vous demande en
+grâce, qu'à ce prix je lui pardonne la pudeur qui a voulu me faire
+des bayonnettes, auxquelles il avait une foi trop peu philosophique.
+
+ Mercr.... Paris, P. R. no 18.
+
+
+LETTRE XVI.
+
+ A LA MÊME.
+
+ Paris, 1789.
+
+Je suis mal avec moi-même, mon aimable amie; et j'ai besoin d'espérer
+que je ne suis pas aussi mal avec vous. Pour commencer par ce qui me
+peine le plus, c'est que je ne puis dîner avec vous, ni même vous voir
+aujourd'hui. Je suis forcé d'assister au dîner de notre société des
+trente-six, où je veux présenter deux de mes amis, pour notre grand
+club, avant qu'il soit formé et que le scrutin soit établi. Je les
+désobligerais grossièrement et les exposerais à n'être pas reçus; et
+de plus je déplais beaucoup à la société déjà établie, pour n'y avoir
+pas dîné depuis plusieurs vendredis, jour qui, n'étant pas académique,
+a été demandé en ma faveur par quelques amis particuliers: mais ce
+n'est pas cette dernière raison qui me prive de vous voir aujourd'hui,
+voilà pourquoi je n'ai pas tant d'humeur contre elle. Au surplus, je
+ferais mieux de garder tout à fait ma chambre; car, sans être malade,
+je suis excédé, anéanti, et j'ai grand besoin de repos. Voilà près de
+huit jours qu'il m'a été impossible de me délivrer d'une fantaisie de
+poète, vraiment poétique, au moins par son acharnement. Le jour, la
+nuit, le repas même, tout s'en est ressenti: je ne croyais pas être si
+jeune. Rien, absolument rien, n'a pu faire lâcher prise à cette lubie.
+C'est être mordu d'un chien enragé. Le chien n'était pas gros, mais
+c'est un chien-loup, ou plutôt un chien-lion, un mélange d'horrible et
+de ridicule, de raison et de folie; mais où la raison ordonnait à la
+folie de paraître dominante. J'irai vous faire ma cour un de ces
+matins, et vous présenter à votre lever mon redoutable petit bichon.
+J'espère que, malgré ses dents, et non pas malgré lui, il pourra vous
+amuser. Je ne me servirais pas de lui pour faire ma paix avec vous;
+car je ne la ferais jamais avec moi-même, si je n'avais pas, à vingt
+reprises, écarté, repoussé, cette persévérante folie, souveraine
+maîtresse de mon imagination. Si je vous en demandais pardon, ce
+serait vous demander pardon d'avoir eu quelques accès de fièvre.
+Fièvre, soit: la comparaison est juste; et il ne me fallait rien moins
+qu'une maladie pour m'empêcher de vous envoyer bien vite ce que je
+vous ai promis.
+
+Il est vrai de dire que je me suis bien mis quatre à cinq fois au
+livre de M. de Saint-Pierre, dont j'avais mille choses à dire, toutes
+préparées dans ma tête; et il n'est pas moins vrai que je n'ai pu les
+retrouver, que rien ne venait; mais à la place accouraient les idées
+dont j'étais rempli: la folie était reine dans la maison. Qu'y faire?
+Céder pour redevenir le maître. La voilà chassée, tout à fait chassée;
+et dès demain je me remets à la sagesse, c'est-à-dire, à ce qui peut
+vous faire plaisir. Je vous l'enverrai tout de suite, ce qui est bien
+généreux; car je ne prétends pas différer le plaisir de prendre une
+tasse de chocolat auprès de votre chevet.
+
+Adieu, mon aimable amie; vous connaissez mon respect et mon tendre
+attachement. Vous chargez-vous de tous mes complimens et de tous mes
+regrets auprès de M......?
+
+
+LETTRE XVII. A LA MÊME.
+
+ Paris, 15 juillet 1790.
+
+Bon Dieu! que j'admire votre courage, et que j'aime votre bonté! Que
+je vous ai désirée à la place où j'étais, en face de l'autel; et tout
+auprès, un asile contre les averses! Je sais où vous étiez, et vous
+étiez bien mal. Dans ce moment, je vous aurais presque grondée; mais
+je vous aurais aimée davantage, s'il est possible. Comme il n'y aura
+plus de fédération, j'espère que vous vous ménagerez, que vous
+soignerez ce mieux qui (dieu merci) est arrivé bien vite, dont j'irai
+voir les progrès au plutôt, peut-être aujourd'hui même, et dont je
+vous remercie.
+
+J'aime bien encore votre nouvelle profession de foi: nous sommes
+inébranlables dans notre religion. J'entends crier à mes oreilles,
+tandis que je vous écris: _Suppression de toutes les pensions de
+France_; et je dis: «Supprime tout ce que tu voudras, je ne changerai
+ni de maximes, ni de sentimens. Les hommes marchaient sur leur tête,
+et ils marchent sur les pieds; je suis content: ils auront toujours
+des défauts, des vices même; mais ils n'auront que ceux de leur
+nature, et non les difformités monstrueuses qui composaient un
+gouvernement monstrueux.»
+
+Adieu, mon aimable amie; conservez-vous pour vos amis. Faisons durer
+tout ce qui est bon de l'ancien temps qui était si mauvais.
+
+
+LETTRE XVIII.
+
+ RÉPONSE A UN ANONYME.
+
+ Paris, Ier décembre 1791.
+
+Il est aussi rare, monsieur, de répondre à une lettre anonyme, que
+difficile de mettre l'adresse sur la réponse. Je réponds néanmoins à
+votre lettre, parce qu'elle exprime quelques sentimens d'un ordre que
+j'ai toujours respecté, et que je respecterai toujours. Je me croirais
+dur envers vous, si je ne vous pardonnais, dans votre malheur, d'être
+injuste envers moi.
+
+Il n'y a pas tant de contradiction que vous le pensez, entre le
+passage (cité dans le Mercure) d'une lettre de M. Chabanon, et _la
+douleur profonde, même accablante_, dont on l'a vu pénétré, à
+l'affreuse nouvelle des désastres de Saint-Domingue. Eh! pouvait-il ne
+pas l'être, dans le malheur de sa famille qu'il chérit, de plusieurs
+de ses amis dignes de son attachement, d'un grand nombre de ses
+concitoyens, colons, connus par leur humanité envers leurs esclaves,
+enfin de sa patrie commune, la métropole sur laquelle définitivement
+retombera une partie de ces calamités? Le lien qui accorde des
+sentimens qui vous paraissent opposés, est le secret des âmes telles
+que la sienne. Par malheur, le nombre n'en est pas grand; et pour le
+rendre, ce lien, visible à tous les yeux, il eût fallut transcrire,
+non quelques lignes d'un passage isolé, mais la lettre même qui
+méritait d'être imprimée tout entière. Répétez-moi qu'il a pleuré,
+abondamment pleuré, qu'il est encore plongé dans la plus amère
+affliction, ce n'est pas moi que vous étonnerez. M. Chabanon n'est pas
+de ceux dont on accuse la dureté envers autrui, par celle dont ils
+sont pour eux-mêmes; et je n'ai jamais connu d'homme qui, en se
+séparant de soi, conservât pour les autres une sensibilité si vive, si
+prompte et pourtant si durable. Je pense donc comme vous, monsieur,
+qu'il n'y a personne, sans exception, qui soit plus touché que lui des
+malheurs récens, dont gémissent tous les amis de l'humanité. Mais je
+crois sa douleur d'un caractère très-différent que celui que vous
+supposez. J'en dis peut-être trop pour vous, monsieur, si vous ne le
+connaissez pas; mais pour ceux qui le connaissent comme moi, je n'en
+dis pas assez.
+
+Je serai court sur l'article de votre lettre qui m'est personnel. Je
+me crois dispensé de vous prendre pour juge de mes principes sur la
+révolution, fussiez-vous ou eussiez-vous été législateur; ils tiennent
+à un genre de sentimens qui paraissent vous être peu connus, et à des
+idées qui probablement ne vous sont pas assez familières pour ne pas
+vous sembler un peu chimériques. Mais, en me renfermant dans le
+matériel des faits, trouvez bon que je vous demande si, dans l'énoncé
+le plus libre de mes opinions, je n'ai pas constamment respecté les
+personnes, déféré à tous les souvenirs; et si, dans le cas où nul ne
+s'offenserait d'une générosité honnête, il existe un seul individu qui
+pût légitimement se plaindre de moi. Voilà sur quoi vous pourriez
+prononcer, en supposant qu'il vous fût possible d'être juste. Si cette
+condition vous paraît dure, supposez ce qui vous sera plus facile, que
+je ne vous aie rien demandé du tout.
+
+
+LETTRE XIX.
+
+ Paris, 17 janvier 1792.
+
+Je n'ai pas répondu, mon ami, à votre dernière lettre, 1º parce que je
+l'ai pas pu; 2º parce que je savais que, sous trois jours, les
+journaux se chargeraient de répondre à l'un de ses articles
+principaux, celui qui nous occupait alors, les rassemblemens des
+réfugiés brabançons à Lille, Douay, etc. Il y a des siècles depuis ce
+moment, et tout est bien changé. Je vis avec des personnes (et ce ne
+sont pas celles que vous connaissez), qui se trouvent, par une
+position bizarrement favorable, très au fait des affaires des
+Pays-Bas. Toujours est-il vrai que, depuis un mois, ils m'annoncent,
+quatre jours à l'avance, ce qui se trouve vérifié par l'événement. Ces
+gens-là soutiennent que Léopold craint une guerre avec nous, plus que
+les badauds de Paris ne la craignaient il y a deux ans. Ils prédisent
+que sa réponse du 10 février prochain sera telle que nous la pourrions
+désirer, dans le système le plus pacifique; et je conçois que les
+mouvemens déjà sensibles dans plusieurs de ses états, et entr'autres
+dans la Styrie, sont bien capables de l'inquiéter. Mais supposons
+qu'il veuille agir hostilement dans deux mois, que ferons-nous si,
+d'ici à ce temps, il parle en allié et en bon voisin? Lui
+déclarerons-nous la guerre? Entrerons-nous dans le Brabant, comme un
+certain parti nous en sollicite? C'est ce qui paraît impossible; et,
+dans la supposition même où il lieroit sa partie avec les princes
+allemands, pour nous faire au printemps prochain une guerre qu'il
+rendra sûrement une guerre d'empire, comment forcerons-nous notre
+pouvoir exécutif, maître des combinaisons militaires, à marcher en
+Brabant, plutôt qu'à Liége, à Trèves, etc.? On rit de pitié, lorsqu'on
+voit, après deux ans et demi de révolution, le parti patriote n'ayant
+pas eu le crédit de chasser un commis de la guerre, M. Bessière, par
+exemple, et des commis des affaires étrangères, tels que Henin et
+Renneval. Contraindra-t-il le roi à agir sérieusement contre son
+beau-frère, avec qui se sont concertés des arrangemens déjoués par le
+hasard plus que par la politique? C'est ce qui ne pourrait arriver
+qu'après une crise qui compliquerait encore notre position, et la
+rendrait peut-être encore plus embarrassante. Mon idée est toujours
+que tout ceci est un problème sans solution, un drame brouillé et
+confus, dont le dénoûment tombera d'en haut comme celui des pièces
+d'Euripide. Ce que je sais seulement, c'est que le mouvement général
+entravera tous les mouvemens partiels et contradictoires dont on
+cherche à le retarder.
+
+N'avez-vous pas bien ri du patriotisme qui, dans la séance du 15 de ce
+mois, a saisi nos ministres et les huissiers? J'ai surtout été ravi
+de l'enthousiasme de M. de Lessart, quoique celui de M. du Port ait
+bien son mérite, M. du Port qui, disait la surveille: «Tout ceci ne
+peut pas aller; et la constitution ne marchera jamais sans une chambre
+haute.»
+
+La plupart de nos députés, quelques meneurs et quelques intrigans,
+voient que M. de Lessart tire à sa fin: et c'est même l'opinion
+générale. Ce n'est pas la mienne; et j'ai de fortes raisons de croire
+qu'il sera très-difficile de le déraciner. Peut-être en savez-vous
+autant que moi, si vous n'en savez pas plus. Quoi qu'il en soit, je
+dis, à qui veut l'entendre, que je ne compterai sur la sincérité des
+Tuileries, que lorsque vous aurez ce ministère-là. Je m'aperçois que
+je ne réussis pas également auprès de tout le monde, en parlant ainsi;
+cet arrangement n'est pas celui qui convient à certaines gens que vous
+savez, mais c'est ce qui m'importe peu. Croirez-vous qu'il y a eu une
+plate intrigue pour y placer S. L.......? L'ancien régime n'était pas
+plus impudent. S. L........ aux affaires étrangères! lui qui ne sait
+pas plus la géographie que M. de Lessart! Vous jugez bien qu'on
+croyait le gouverner, jusqu'au moment où l'année 1793 ouvrirait la
+porte aux nobles de la minorité, les seuls hommes vraiment faits pour
+les places. Il est bien heureux, pour les auteurs de cette plate
+intrigue, d'avoir été sifflés avant le levé de la toile; ils en
+auraient été les dupes. Il les eût joués tous et probablement foulés
+aux pieds. Qu'eût fait S. L...? Il ne manque pas d'esprit. Il a cette
+activité que donne à un ambitieux l'habitude du travail dans les
+emplois subalternes. Il eût pris la géographie de Busching, de bonnes
+cartes, eût parcouru les cartons et les porte-feuilles des affaires
+étrangères, se serait bourré la cervelle de tout ce qui pouvait y
+entrer en quinze jours, leur eût dit qu'il en savait plus qu'eux en
+politique, et leur eût du moins prouvé qu'en intrigue et en audace il
+était leur maître à tous. Voilà l'homme; et tel est le caractère qu'il
+a montré depuis qu'il est en place. Vous savez qu'ils veulent M.
+Dietrich. Je sais que c'est un bon citoyen, et un homme de mérite;
+mais j'ignore s'il a d'ailleurs toutes les connaissances requises.
+
+Adieu, mon cher ami; je vous aime et vous embrasse de tout mon cœur.
+Vos fanatiques vous donnent bien du tracas dans votre département.
+Mais le dégoût que m'inspirent ici les intrigans et les fripons
+ci-devant honnêtes, remplit l'âme d'un sentiment plus mélancolique.
+
+L'hommage de l'amitié à votre peureuse amie.
+
+
+LETTRE XX.
+
+ Paris, 12 août 1792.
+
+Je continue, mon ami, de me bien porter; mais je ne néglige point mon
+régime. J'ai fait, ce matin, le tour de la statue renversée de Louis
+XV, de Louis XIV, à la place Vendôme, à la place des Victoires.
+C'était mon jour de visite aux rois détrônés; et les médecins
+philosophes disent que c'est un exercice très-salutaire. Vous serez
+sûrement de leur avis. En tous cas, j'ai pris ça sur moi.
+
+De la place Louis XV, j'ai poussé jusqu'au château des Tuileries.
+C'est un spectacle dont on ne se fait pas l'idée. Le peuple
+remplissait le jardin, comme il eût fait celui du Prato à Vienne, ou
+ceux de Postdam. La foule inondait les appartemens teints du sang de
+ses frères et de ses amis, et percés de coups de canon renvoyés en
+réponse à ceux qui les avaient massacrés la surveille. Les
+conversations étaient analogues à ces tristes objets. A la vérité, je
+n'ai pas entendu prononcer le nom du roi ni celui de la reine; mais,
+en revanche, on y parla beaucoup de Charles IX et de Catherine de
+Médicis. Une vieille femme y racontait plusieurs traits de l'histoire
+de France. Un homme en haillons citait l'anecdote de la jatte et des
+gants de la duchesse de Marlborough, comme ayant été la cause d'une
+guerre: il se trompait; elle fit faire une campagne de moins. Mais je
+me suis bien gardé de rétablir le texte; j'aurais été pris pour un
+aristocrate: d'ailleurs, la méprise était si légère, et l'intention du
+conteur était si bonne.
+
+Voulez-vous savoir de combien de siècles l'opinion a cheminé depuis
+deux mois? Rappelez-vous le symptôme que je vous citais de la passion
+française pour la royauté, ce que je vous prouvais par la facilité
+avec laquelle les danseurs jacobins, sous mes fenêtres, passaient de
+l'air _ça ira_ à l'air _vive Henri_ IV! Eh bien! cet air est proscrit;
+et, au moment où je vous parle, la statue de ce roi est par terre:
+rien ne m'a plus étonné dans ma vie. Je ne vous dirai plus que ceux
+qui voudraient la république, trouveraient sur leur chemin la
+_Henriade_ et le _Lodoïx_ de l'université. Non, cela n'est plus à
+craindre; et je suis sûr même que le _Versalicas arces_ de nos poèmes
+latins modernes ne protégera pas Versailles. Il ne fallait rien moins
+que la cour actuelle pour opérer ce miracle; mais enfin, elle l'a
+fait: gloire lui soit rendue! Je n'ai plus le moindre doute à cet
+égard, depuis que j'ai entendu les discours très-peu badauds des
+Parisiens autour des statues royales qui ont eu ce matin ma visite.
+Pour moi, le peu de badauderie qui me reste, m'a engagé à lire
+quelques mots écrits sous un pied du cheval de Louis XV. Que
+croiriez-vous que j'y ai trouvé? le nom de Girardon, qui avait caché
+là son immortalité. Cela ne vous paraît-il pas l'emblème de la
+protection intéressée, accordée aux beaux-arts par un despote
+orgueilleux, et en même temps de la modeste bêtise d'un artiste, homme
+de génie, qui se croit honoré de travailler à la gloire d'un tyran?
+Plus j'étudie l'homme, plus je vois que je n'y vois rien. Au reste, il
+serait plaisant que Girardon se fût dit en lui-même: «La gloire de ce
+roi ne durera pas, sa statue sera renversée par la postérité indignée
+de son despotisme; et son cheval, en levant le pied, parlera de ma
+gloire aux regardans.» Cet artiste-là aurait eu une philosophie qu'on
+pourrait souhaiter aux Racine et aux Boileau.
+
+A propos de roi, on m'a dit qu'on parlait de vous pour l'éducation du
+prince royal. J'y trouve une difficulté. Comment saurez-vous quel
+métier il faut faire apprendre à votre élève, en cas que les Français
+ressemblent aux Parisiens? Prenez-y garde: _cette difficulté vaut bien
+qu'on la propose_.
+
+Vous êtes sûrement bien aise que Grouvelle soit secrétaire du conseil,
+et par conséquent qu'un mauvais génie ne l'ait pas placé, il y a sept
+ou huit jours, comme le bruit en avait couru. Il trouvera ce métier
+bien doux, auprès de celui de président de section, qu'il a fait
+pendant la terrible nuit d'avant hier. Un président de section était,
+en ce moment, un composé de commissaire de quartier, arbitre, juge de
+paix, lieutenant-criminel, et un peu fossoyeur, vu que les cadavres
+étaient là qui attendaient ses ordres, comme il arrive quand le
+pouvoir exécutif force la souveraineté à recourir au pouvoir
+révolutionnaire. Je suis bien aise aussi que Lebrun soit aux affaires
+étrangères, quoique je n'aie jamais pu, pendant deux mois, obtenir de
+lui une épreuve de la _Gazette de France_, tandis qu'il la faisait
+sous mon nom. Je n'ai pas de rancune.
+
+Adieu, mon cher ami; je vous aime et vous embrasse très-tendrement:
+vous voyez que, sans être gai, je ne suis pas précisément triste. Ce
+n'est pas que le calme soit rétabli, et que le peuple n'ait, encore
+cette nuit, pourchassé les aristocrates, entr'autres les journalistes
+de leur bord. Mais il faut savoir prendre son parti sur les
+contre-temps de cette espèce. C'est ce qui doit arriver chez un peuple
+neuf, qui, pendant trois années, a parlé sans cesse de sa sublime
+constitution, mais qui va la détruire, et dans le vrai, n'a su
+organiser encore que l'insurrection. C'est peu de chose, il est vrai;
+mais cela vaut mieux que rien.
+
+Adieu, encore une fois; je vous espère sous huitaine, ainsi que notre
+cher malade. Je ne vous ai point parlé de lui, parce que je vais lui
+écrire.
+
+
+LETTRE XXI.
+
+ A LA CITOYENNE......
+
+ 15 Frimaire an II de la République.
+
+C'est un besoin pour moi, mon aimable amie, de vous écrire; et je
+suppose qu'en ce moment-ci vous êtes disposée à faire grâce aux
+défauts de mon écriture. Je ne croyais pas, lorsque vous déchiriez
+votre linge pour mes blessures et pour m'envoyer de la charpie, que je
+pourrais sitôt tracer de ma main les remercîmens que je vous ai
+adressés du fond de mon cœur. Ils seront courts cette fois-ci, mais
+ils n'en seront pas moins vifs: appliquez-leur ce qu'on dit des
+prières, ce qui n'empêche pas d'en faire quelquefois de longues qui
+valent bien leur prix.
+
+On me flatte d'obtenir bientôt ma liberté. Je suis difficile en
+espérance; mais je ne veux pas avoir pour moi-même la cruauté de
+repousser celle-ci. Je serais pourtant plus voisin de vous au
+Luxembourg: mais vous ne me souhaitez pas d'être votre voisin à ce
+prix.
+
+Adieu, mon aimable amie. Respect et tendresse; et sensibilité à vos
+peines que je sais.
+
+
+LETTRE XXII.
+
+ AU CITOYEN LAVEAU,
+ RÉDACTEUR DU JOURNAL DE LA MONTAGNE.
+
+ Paris, le 8 septembre 1793, l'an II de
+ la République une et indivisible.
+
+L'impartialité que vous avez montrée, citoyen, en rendant compte de la
+dénonciation de Tobiezen-Duby, contre plusieurs citoyens attachés à la
+bibliothèque nationale, et en insérant le lendemain dans votre journal
+la note du dénonciateur, me laisse lieu d'espérer aussi que vous
+voudrez bien y donner une place à ma lettre.
+
+Un journaliste plus dur que vous a trouvé qu'une lettre flagorneuse de
+Tobiezen-Duby à la citoyenne Roland n'était pas pour moi une
+justification suffisante: et cela est vrai; mais avant que je connusse
+les chefs d'accusation, de quoi voulait-on que je me justifiasse? et
+n'était-il pas naturel de faire connaître d'abord l'accusateur et ses
+motifs? C'est à quoi paraissait propre la lettre de Tobiezen-Duby à la
+citoyenne Roland; et je vous prie d'en rendre juges, par l'impression,
+les républicains auxquels il croit pouvoir en appeler. Le créateur de
+la formule: _au ministre Roland, respect_, qui se trouve à la tête des
+lettres du désintéressé M. Tobiezen-Duby, déposées au ministère de
+l'intérieur, ne devrait pas se donner pour un républicain de la
+première force; et je doute que le comité épuratoire des jacobins
+s'accommode de cette formule.
+
+Je devais donc d'abord me borner à faire connaître mon dénonciateur,
+quand je me suis vu accusé d'aristocratie. Chamfort aristocrate! Tous
+ceux qui me connaissent en ont ri, et beaucoup trop ri, selon moi; car
+j'étais aux Madelonettes. Aristocrate! celui chez qui l'amour de
+l'égalité a été constamment une passion dominante, un instinct inné,
+indomptable et machinal! celui qui a mis au théâtre, il y a plus de
+vingt ans, la pièce du _Marchand de Smyrne_, qu'on joue encore
+fréquemment, et dans laquelle les nobles et aristocrates de toute robe
+sont mis en vente au rabais, et finalement donnés pour rien! celui qui
+a publié contre les académies un discours, lequel a devancé de deux
+ans leur destruction depuis peu prononcée; enfin, plusieurs autres
+écrits où respire cet amour de l'égalité, sans laquelle la liberté
+politique n'est qu'une illusion, une chimère. Voilà l'aristocrate de
+la façon de M. Tobiezen-Duby.
+
+Il a mis enfin au jour ses chefs d'accusation, ce M. Duby. C'est un
+tissu de calomnies atroces, de mensonges dénués même de vraisemblance.
+Croira-t-on qu'il pousse l'aveuglement de la haine jusqu'à se
+permettre d'articuler un fait, dont la fausseté peut se démontrer
+sur-le-champ par une preuve sans réplique, une preuve matérielle?
+
+Après avoir dit que je vais rarement aux assemblées de section (ce qui
+est malheureusement vrai, par l'effet de mon état maladif,
+suffocations, étouffemens, dans les assemblées nombreuses), M. Duby
+ajoute que je n'ai pourtant pas manqué de m'y trouver à la nomination
+d'un commandant général, _pour donner ma voix à Raffet_.
+
+J'affirme que le fait est faux. J'ignore si l'on conserve ou non les
+listes des votans: mais si on les conserve, je défie qu'on y trouve
+mon nom; si on ne les conserve pas, je défie quelqu'homme que ce soit
+de dire qu'il m'a vu ce jour là à la section.
+
+Ce n'est point ici le lieu, citoyen, de confondre M. Duby sur d'autres
+inculpations plus graves, et si odieuses que je me réserve contre lui
+tous les moyens de droit.
+
+Finissons, et disons le vrai mot. Il faut une place à M. Duby,
+quoiqu'il vous dise le contraire dans sa note. Je résigne la mienne
+dès ce moment, dût-elle lui être donnée; mais elle ne le sera pas, et
+il aura calomnié pour le compte d'autrui: c'est un malheur.
+
+Salut et fraternité.
+
+
+LETTRE XXIII.
+
+ A SES CONCITOYENS,
+ EN RÉPONSE AUX CALOMNIES DE TOBIEZEN-DUBY.
+
+Je suis l'objet des calomnies atroces de Tobiezen-Duby.
+
+Quel est le citoyen qu'il ose accuser d'aristocratie? c'est un homme
+chez qui l'amour de la liberté et de l'égalité a été la passion de sa
+vie entière; connu dès long-temps par sa haine pour la noblesse, haine
+qu'on représentait alors comme une manie blâmable par son excès; qui,
+dans une comédie (_le Marchand de Smyrne_) faite il y a plus de vingt
+ans, et encore fréquemment jouée sans aucun changement, a mis les
+nobles sur la scène, les a fait vendre _au rabais_, et finalement
+_donner pour rien_.
+
+C'est un homme à qui cette prétendue manie contre la noblesse a dicté
+les morceaux les plus vigoureux, insérés dans le livre sur l'_ordre_
+américain de _Cincinnatus_, ouvrage publié en 1786, et qui porta les
+plus rudes coups à l'aristocratie française, dans l'opinion publique.
+
+Ce même Chamfort n'a cessé depuis d'envoyer à divers journaux
+patriotes, sans se nommer, sans chercher d'éclat, tout ce qu'il a cru
+utile à la chose publique: aussi, la cour et l'aristocratie, qui ne
+l'ignoraient pas, n'ont-elles cessé de le faire déchirer dans leurs
+journaux; et son nom s'est trouvé, comme de raison, sur toutes les
+listes de proscription de la cour et de l'aristocratie.
+
+Certes, ni la cour, ni l'aristocratie n'avaient tort; et si quelque
+hazard particulier faisait ouvrir certains porte-feuilles où se
+trouvent plusieurs de mes lettres, écrites _dans toutes les époques de
+la révolution_, on y verrait que mes principes républicains étaient
+bien antérieurs à la république.
+
+Voilà ce qui est connu de tous ceux qui me connaissent.
+
+Veut-on savoir maintenant quel est Tobiezen-Duby? son
+patriotisme?..... mais ce serait une dérision que d'en parler.
+Lui-même, dans sa lettre à la citoyenne Roland, où il demande une
+place, lui-même date ce patriotisme du 7 juillet 1792: et cette date
+est un peu trop récente. Il faut bien qu'il reconnaisse que ce titre
+est assez faible, puisqu'il s'appuie des droits que lui donne à cette
+place un ouvrage de son père _sur les monnaies des barons et des
+prélats de France_; puissante recommandation, en effet, pour un
+patriote de sa trempe; aussi s'est-il porté pour continuateur de cette
+sottise aristocratique, publiée par lui en 1790, appelée par lui, en
+1792, ouvrage _national_. Remarquez bien les dates.
+
+Laissons donc là le patriotisme de Tobiezen-Duby; et ne parlons plus
+que de Tobiezen-Duby lui-même: c'est bien assez.
+
+Mais ne l'imitons pas dans ses divagations. Je ne me permettrai de
+citer contre lui que des faits appuyés de pièces justificatives.
+
+Vous tous, vrais jacobins, qui, faute de le connaître, l'avez admis
+parmi vous, l'avez placé dans votre comité de correspondance, l'avez
+chargé d'en faire les extraits et de les lire à votre tribune; vous
+tous, hommes droits et purs, qui voulez que les dénonciations soient
+un moyen de châtiment ou de répression contre les aristocrates et les
+traîtres, mais qui ne voulez pas qu'elles soient, dans les mains des
+intrigans, une arme contre les républicains, venez à la bibliothèque
+nationale, vous y verrez les preuves de ce que j'avance.
+
+Vous verrez ce prétendu républicain qui donne le nom servile de
+_patron_ à l'un de ses collègues, lequel lui avait rendu quelques
+services, par une surprise dont bientôt s'est repenti le _patron_ trop
+facile.
+
+Vous verrez le créateur de la formule: _au ministre Roland, respect_,
+vous le verrez protégé par Le Noir, dont il vante la _sensibilité
+d'âme_, auquel il voue _une reconnaissance éternelle_.
+
+Placé auprès de Joly, garde des estampes, Tobiezen-Duby écrit à Le
+Noir: _M. Joly est l'homme de la bibliothèque pour lequel j'ai le plus
+de respect, d'égards et d'estime_; hommage rendu en 1788, qui n'a pas
+empêché le même Tobiezen-Duby de solliciter, en 1792, la place de ce
+même Joly, _qui est_, dit-il, _au moment de la perdre par un juste
+châtiment de son aristocratie_.
+
+Voilà ce qu'il écrit avec _vénération_ à la _vertueuse_ Roland de
+septembre 1792, _femme Roland_ en septembre 1793.
+
+Que dites-vous, citoyens! n'est ce pas là le vil caractère et la
+marche tortueuse d'un intrigant de l'ancien régime, d'un intrigant du
+nouveau, tartufe de probité, tartufe de patriotisme? Je supprime ici
+nombre de traits consignés dans les dépôts de la bibliothèque, et qui
+montreront à nu son caractère: jalousie, ambition, orgueil, haine pour
+ses confrères bien avant la révolution, lorsque le patriotisme
+hypocrite d'un méchant ne pouvait servir de voile à ses manœuvres et
+à ses perfidies.
+
+En attendant que vous voyiez de vos yeux, que vous touchiez de vos
+mains, les preuves écrites de la perversité de Tobiezen-Duby,
+parcourez seulement ses trois dénonciations contre la bibliothèque;
+car il en a fait trois.
+
+C'est une chose curieuse de le voir allonger, raccourcir, la liste des
+dénoncés, alléger le poids sur celui-ci, l'aggraver sur celui-là,
+selon ce qu'il juge convenable à son intérêt personnel, d'après le
+moment et les circonstances.
+
+Voyant sa première délation tombée dans le mépris, Tobiezen-Duby, le
+flatteur des anciens ministres, gronde le ministre _trompé_. Pour
+accréditer son absurde dénonciation, pour la faire croire pure et
+désintéressée, il proteste aujourd'hui qu'il ne veut point de place.
+Venez, citoyens, à la bibliothèque, vous assurer que, depuis cinq ans,
+la vie de Tobiezen-Duby n'est qu'un tissu d'intrigues, d'abord pour
+avoir une place, puis pour en avoir une meilleure, puis pour se faire
+donner un logement.
+
+Remarquez sur-tout son impudente audace, dès que, sortant du cercle
+des accusations vagues, il articule un fait précis; par exemple,
+lorsqu'il ose m'accuser d'avoir donné ma voix à _Raffet_. J'ai affirmé
+et j'affirme encore que ce fait est faux. Je demande qu'on consulte la
+liste des votans; et si cette liste n'existe pas, je défie tout homme,
+quel qu'il soit, et fût-ce Tobiezen-Duby lui-même, d'oser dire qu'il
+m'a vu ce jour-là à la section.
+
+A cela, que répond Tobiezen-Duby? Rien. Il redouble de fureur et de
+calomnies, sans revenir sur le seul fait positif qu'il ait allégué
+contre moi. Ne reconnaissez-vous pas là, citoyens, un homme qui
+n'écoute que sa haine, sa haine aveugle, et foule aux pieds sa
+conscience?
+
+Comment cherche-t-il à couvrir cette honte? il fait de nouveaux
+efforts pour exciter contre moi les jacobins, contre moi qui, même
+avant que les sociétés populaires fussent mises sous l'égide de la
+constitution, n'ai cessé (mille témoins existent) de dire et de
+répéter: «Sans les jacobins, point de liberté, point de république.»
+
+Il me prétend lié avec le ministre Roland, moi qui, de notoriété
+publique, n'ai eu avec lui que les relations nécessitées par ma
+place. Et cette place l'avais-je sollicitée? l'avais-je désirée? y
+avais-je seulement songé? connaissais-je, même de vue, le ministre
+Roland?
+
+Il me prétend lié avec la Gironde, dont je n'ai jamais vu un seul
+membre que dans des rencontres rares, imprévues et fortuites.
+
+Ici, je porte un défi public à quelqu'homme que ce puisse être, de
+dire qu'il m'ait jamais vu chez un seul député de la Gironde, et qu'il
+ait jamais vu un seul d'entre eux chez moi. De plus, grand nombre de
+personnes savent et peuvent se rappeler que mes idées ont été en
+opposition absolue avec les leurs sur presque toutes les questions
+importantes, comme la garde départementale, le jugement de Louis
+Capet, l'appel au peuple et plusieurs autres.
+
+Observez que ces mensonges de Tobiezen-Duby, et quelques autres non
+moins odieux, se produisent, comme par supplément, par surabondance,
+dans sa troisième dénonciation; c'est-à-dire, dans le troisième accès
+de sa fièvre calomnieuse.
+
+Que penser, citoyens, de celui qui, convaincu de faux sur un fait
+grave, le fait relatif à Raffet, répète hardiment ses autres
+impostures, en ajoute de nouvelles non moins faciles à repousser; et
+dans son emportement essaye de provoquer contre moi des passions
+personnelles dans les magistrats du peuple les plus estimables, les
+plus estimés; appelle au secours de sa haine les plus fidèles
+mandataires du peuple, les sociétés les plus patriotiques, toutes les
+autorités constituées, c'est-à-dire, veut mettre ce qu'il y a de plus
+vil et de plus odieux sous la protection de ce qu'il y a de plus
+respectable?
+
+Mais non; les sociétés populaires, les autorités constituées, sont et
+resteront justes, en dépit des intrigans, des calomniateurs, de
+Tobiezen-Duby. Elles peuvent, il est vrai, dans la crise d'un orage
+révolutionnaire, être surprises et trompées pour un moment; mais
+bientôt éclairées, parce qu'elles veulent l'être, elles brisent avec
+indignation le piége qu'on leur a tendu, et repoussent avec dédain le
+fabricateur du piége: leur justice appelle à soi la justice publique,
+dont la leur est elle-même une grande portion. Dans le court
+intervalle où la calomnie voudrait séparer ces deux justices qui
+doivent n'en être qu'une, j'appelle sur moi l'une et l'autre,
+j'attends leurs regards, je les désire; et à cet instant même, tandis
+que vous me lisez, républicains, je jouis de la certitude de les voir
+se réunir pour moi et confondre Tobiezen-Duby.
+
+Tobiezen-Duby aura donc beau faire; il restera ce qu'il est, et moi je
+resterai ce que je suis: lui, vrai ou faux patriote du 7 juillet 1792,
+faux républicain de 1793, car les intrigans et les calomniateurs sont
+de faux républicains; moi, révolutionnaire de fait et de notoriété
+publique avant la révolution; républicain de principes et de cœur,
+même avant la république.
+
+Telle est la force, tel est l'empire de ce sentiment consolateur, de
+se dire à soi-même, _je vivrai, je mourrai républicain_, qu'une
+détention de vingt années n'eût pu l'affaiblir dans mon âme; et, je le
+proteste de nouveau, rien de ce qui tient, rien de ce qui tiendra à la
+révolution, ne m'empêchera d'appartenir du fonds du cœur, et jusqu'au
+dernier soupir, à la révolution, et au complément de la révolution, à
+la république, à la république une et indivisible.
+
+
+_P.S._ Encore un mot, citoyens; convaincu dès long-temps qu'il
+importait au salut public que tous les salariés du peuple, sans
+exception, fussent au-dessus du soupçon même, doctrine que je professe
+depuis trois ans, j'allai, l'un des premiers jours d'août, au comité
+de surveillance de notre section (celle de 1792), sur les premiers
+bruits vagues qu'on cherchait à répandre contre la bibliothèque.
+
+Là, j'ai déposé sur le bureau un écrit dans lequel je demande que tous
+et chacun de ses membres soient examinés sur leurs actions, sur leurs
+principes et leurs sentimens. Observez que cette démarche si nette et
+si franche de ma part, antérieure d'un mois à notre détention, a
+probablement frappé les autorités constituées; et leur conduite à
+notre égard choque beaucoup Tobiezen: car il n'est pas aisé
+Tobiezen-Duby! il veut qu'on croye à ses calomnies bien vite et pour
+toujours, et que tout soit fini.
+
+Il en a pourtant tiré un fruit; c'est de m'avoir mis dans le cas de
+confirmer, par ma démission que j'ai donnée, mes principes sur _les
+salariés du peuple_. On peut m'objecter sans doute que c'est avoir
+beaucoup trop de respect pour les calomniateurs: soit, mais le premier
+devoir d'un républicain est de rester fidèle à ses anciens principes.
+
+Je laisse là ses impostures qui lui appartiennent, et je cherche d'où
+lui vient son audace avec de si faibles moyens personnels. Ne
+trahirait-il pas lui-même son secret, par le début de sa première
+denonciation imprimée? _Je suis jacobin et ardent républicain_,
+dit-il. Et aussitôt, enhardi par ces deux noms qu'il usurpe, il lance,
+comme d'un poste sûr, tous les traits de la calomnie. Citoyens, vous
+vous avez vu quel républicain c'était; jugez quel jacobin ce peut
+être.
+
+Il a cru, le lâche! que, sous l'abri de ces deux titres, il pouvait
+tout se permettre; il a cru que nul n'oserait aller, derrière ces
+retranchemens, lui arracher son masque et ses méprisables armes; il
+s'est trompé. Lui jacobin! non, il ne l'est pas. C'est moi, qui, sans
+en porter le titre, le suis en effet et de principes et d'âme; moi
+qui, en juillet 1791, après le massacre du Champ-de-Mars, entraîné,
+malgré mon état de maladie et de souffrance, par une force
+irrésistible, courus aux jacobins, moi vingtième ou trentième....
+j'ignore le nombre, mais la salle était alors déserte. Où était alors
+Tobiezen-Duby? Etait-ce chez vous, jacobins, qu'il cherchait un
+refuge? Je ne crois pas qu'il fût là. Quoi qu'il en soit, je m'y
+présentai; je fus admis parmi vous, et même dans votre comité de
+correspondance, où cet homme vient de se glisser. Il est vrai qu'aux
+approches de l'hiver, ma déplorable santé, qui suspend trop souvent
+mes travaux, et qui surtout m'interdit les grandes assemblées, me
+força, par degrés, à me priver des vôtres, toujours plus brillantes et
+plus nombreuses. La patrie, il est vrai, n'était pas encore sauvée;
+mais l'affluence, toujours croissante parmi vous, semblait le garant
+de son triomphe et du vôtre; et dans le redoublement des incommodités
+que la foule me cause, je n'étais plus soutenu par ce sentiment si
+impérieux sur certaines âmes, ce je ne sais quel attrait attaché aux
+périls très-instans[39].
+
+ [39] Il est de fait que, de tous les lieux où l'affluence est
+ grande, et d'où l'on ne peut sortir sans se rendre importun, il
+ n'y a que les jacobins où j'aie jamais été, _et toujours_ dans
+ les crises violentes de l'année 1791. Le moment que j'avais
+ choisi pour me présenter, en est une preuve suffisante.
+
+Ce malheur, je veux dire les infirmités physiques qui m'interdisent
+les grandes assemblées, malheur réel pour tout vrai citoyen,
+Tobiezen-Duby en profite pour me calomnier auprès des assemblées de
+section. Il me prête, à ce sujet, un propos aussi absurde qu'infâme,
+digne d'un vieil et stupide aristocrate de château, et que, par cette
+raison, je voue au mépris public, ainsi que l'homme qui a la bêtise de
+me l'attribuer.
+
+J'apprends que Tobiezen-Duby, après avoir rempli le rôle de
+_persécuteur_ de la bibliothèque nationale, a osé, en cherchant à se
+justifier à la tribune des jacobins, usurper le rôle de _persécuté_
+pour ses opinions par les citoyens qu'il a dénoncés, et tâche
+d'appeler sur lui l'intérêt attaché à ce second rôle.
+
+Bien loin de l'avoir persécuté, je réponds affirmativement que son
+patriotisme auquel on eût applaudi, était parfaitement ignoré de ceux
+qu'il a _persécutés_ véritablement.
+
+J'affirme de plus, qu'avant sa dénonciation, nul de ses confrères
+qu'il accuse ne lui parlait et ne parlait de lui, que lui-même ne
+parlait à aucun d'eux, depuis son entrée à la bibliothèque sous Le
+Noir: ce qui était fort simple, vu la différence des fonctions
+respectives qui ne les mettait point en rapports.
+
+On défie donc Tobiezen-Duby d'articuler un seul acte de _persécution_
+de la part de ses confrères; et, quant à moi, la seule persécution
+qu'il puisse citer, c'est d'avoir, à mon entrée en place, accru ses
+appointemens de 400 livres. Il est vrai que, dans sa lettre à la
+_vertueuse citoyenne_ Roland, il demanda la place de garde des
+estampes, ou au moins une augmentation de 1200 livres avec un
+logement. Son patriotisme d'aujourd'hui, si désintéressé, si pur,
+m'imputerait-il, par hasard, cette différence de 1200 à 400 livres?
+Dans cette supposition, il aurait lui-même tout expliqué.
+
+Tobiezen-Duby est donc convaincu de faux dans ce qu'il a dit aux
+jacobins, comme il l'a été dans ce qu'il a dit aux autorités
+constituées et ensuite au public; mais son nouveau mensonge est marqué
+d'une plus rare impudence. Car enfin, le public, témoin des faits,
+témoin de l'acharnement de ses trois dénonciations, voit clairement
+que Tobiezen-Duby est le persécuteur et non le persécuté. Je ne dis
+donc plus, comme je l'ai fait sur quelques-unes de ses impostures:
+_citoyens, venez et voyez_; je dis seulement: _ouvrez les yeux et
+voyez_.
+
+ 18e jour du 1er mois de la
+ république française.
+
+
+FIN DES LETTRES DIVERSES.
+
+
+
+
+DEUX ARTICLES
+
+EXTRAITS
+
+DU JOURNAL DE PARIS.
+
+
+
+
+DEUX ARTICLES
+
+EXTRAITS
+
+DU JOURNAL DE PARIS.
+
+
+ 18 mars 1795.
+
+ENTRETIEN
+
+ENTRE UN DES ACTEURS DU JOURNAL DE PARIS ET UN AMI DE
+
+CHAMFORT.
+
+Est-ce que vous ne défendrez pas Chamfort contre Delacroix[40]?
+
+ [40] M. Delacroix avait fait insérer, dans le Journal de Paris,
+ une lettre dans laquelle il parlait peu avantageusement de
+ Chamfort, auquel il reprochait d'avoir pris une part trop active
+ à la révolution.
+
+--Ma foi, je n'en sais rien.
+
+--N'étiez-vous pas de ses amis?
+
+--J'en étais, certainement.
+
+--Et vous l'abandonneriez!
+
+--N'a-t-il pas été _terroriste_?
+
+--Oui, jusqu'à la menace; non, jusqu'aux actions. Il croyait
+nécessaire de paraître terrible, pour éviter d'être cruel. Il s'est
+arrêté, quand il a vu la férocité frapper avec les armes que le
+patriotisme alarmé ne voulait que montrer. Le confondriez-vous avec
+les hommes de sang?
+
+--Non; mais je ne le mettrai pas non plus au nombre des esprits sages
+qui ont prévu les conséquences des déclamations incendiaires, ni des
+âmes courageuses qui ont travaillé à empêcher les fureurs populaires,
+ni même des âmes sensibles qui en ont constamment gémi. N'est-ce pas
+lorsque la terreur l'a atteint lui-même, qu'il a cessé d'applaudir au
+terrorisme?
+
+--C'est bien avant: et il ne s'est pas borné au silence; il a frappé
+sur le terrorisme, dès qu'il l'a vu cruel, comme il l'avait fait sur
+le despotisme dans tous les temps, et sur le modérantisme quand il l'a
+cru dangereux. Ignorez-vous qu'il fut mis en arrestation pour avoir
+refusé à Hérault-Séchelles d'écrire contre la liberté de la presse?
+N'avez-vous pas entendu citer ce mot qui lui échappa au sujet de _la
+fraternité_, que les tyrans proclamaient sans cesse: «Ils parlent,
+dit-il, de la _fraternité_ d'Étéocle et de Polynice.» Ce fut lui qui,
+entendant déplorer l'indifférence du public pour les chefs-d'œuvres
+de la scène tragique, l'expliqua en ces mots: «La tragédie ne fait
+plus d'effet depuis qu'elle court les rues.» Ce fut lui qui dit de
+Barrère, à la naissance de son pouvoir: «C'est un brave homme que ce
+Barrère; il vient toujours au secours du plus fort.»--«C'est un ange
+que votre Pache, dit-il un jour à un ami de celui-ci; mais à sa place,
+je rendrais mes comptes.» Ce furent ces discours, et cent autres que
+ceux-là supposent, qui indisposèrent les décemvirs contre lui. On sait
+qu'au moment de son arrestation, il fit ce qu'il put pour se tuer;
+remis en liberté, ses amis lui reprochèrent d'avoir tenté de se donner
+la mort: «Mes amis, répondit-il, du moins je ne risquais pas d'être
+jeté à la voirie du Panthéon.» C'est ainsi qu'il appelait cette
+sépulture depuis l'apothéose de Marat. Quelque temps après sa
+délivrance, un des amis qui lui ont fermé les yeux, Colchen le
+félicitait d'être échappé à ses propres coups; Chamfort lui répondit:
+«Ah! mon ami, les horreurs que je vois, me donnent à tout moment
+l'envie de me recommencer.» Ne voyez-vous pas, dans ces paroles, les
+sentimens d'une âme sensible et courageuse?
+
+--Je me plais à les reconnaître en lui; mais pourquoi donc cet
+emportement de paroles, ce débordement d'invectives et de menaces
+contre les mêmes castes, contre la plupart des mêmes individus que
+Marat et Robespierre proscrivirent depuis?
+
+--Vous l'avez dit: parce que Chamfort n'était pas un esprit sage;
+j'ajouterai même qu'en politique il n'était pas un esprit éclairé. Il
+avait vu les abus et les vices attachés à l'ancien régime; il leur
+avait juré la guerre; et il croyait nécessaire de la faire à outrance,
+sans précaution, comme sans mesure: voilà son erreur.
+
+--Mais n'y a-t-il pas eu du mauvais cœur dans sa conduite, et au
+moins de cette méchanceté qui se plaît à nuire, pour peu que la
+justice y autorise; de cette méchanceté qui n'est pas celle du
+scélérat, mais celle de l'homme dur et violent?
+
+--Nullement; et ce qui le prouve, c'est qu'il a cessé ses emportemens
+dès qu'il a vu qu'on prenait à la lettre les discours des Marat et des
+Robespierre; il voulait faire peur et non faire du mal, puisqu'il
+s'est arrêté dès qu'il a vu qu'on faisait mal pour faire mal, et
+encore pour faire peur.
+
+--Mais n'a-t-il pas voulu satisfaire des vues personnelles? n'est-ce
+pas son intérêt qui lui a conseillé de flatter les partis dominans?
+
+--Son intérêt n'a été pour rien dans sa conduite. Toujours Chamfort
+s'y montra supérieur; disons plus: il en fut toujours l'ennemi. Non
+seulement il s'attacha à la révolution, mais même il poursuivit avec
+passion jusques sur lui-même tous les abus, ou ce qu'il croyait être
+les abus de l'ancien régime. Il se déchaîna contre les pensions,
+jusqu'à ce qu'il n'eût plus de pension; contre l'académie dont les
+jetons étaient devenus sa seule ressource, jusqu'à ce qu'il n'y eut
+plus d'académie; contre toutes les idolâtries, toutes les servilités,
+toutes les courtoisies, jusqu'à ce qu'il n'existât plus un homme qui
+osât se montrer empressé à lui plaire; contre l'opulence extrême,
+jusqu'à ce qu'il ne lui restât plus un ami assez riche pour le mener
+en voiture ou lui donner à dîner. Enfin il se déchaîna contre la
+frivolité, le bel esprit, la littérature même, jusqu'à ce que toutes
+ses liaisons, occupées uniquement des intérêts publics, fussent
+devenues indifférentes à ses écrits, à ses comédies, à sa
+conversation. Il s'impatientait d'entendre louer son _Marchand de
+Smyrne_ comme une comédie révolutionnaire; il s'indignait même qu'on
+se crût réduit à tenir compte de si faibles ressources pour servir une
+si grande cause. «Je ne croirai pas à la révolution, disait-il souvent
+en 1791 et 1792, tant que je verrai ces carrosses et ces cabriolets
+écraser les passans.» Voici une anecdote qui le caractérise. Le
+lendemain du jour où l'assemblée constituante supprima les pensions,
+nous fûmes lui et moi voir Marmontel à la campagne. Nous le trouvâmes,
+et sa femme surtout, gémissant de la perte que le décret leur faisait
+éprouver; et c'était pour leurs enfans qu'ils gémissaient. Chamfort en
+prit un sur ses genoux: «Viens, dit-il, mon petit ami, tu vaudras
+mieux que nous; quelque jour tu pleureras, en apprenant qu'il eut la
+faiblesse de pleurer sur toi, dans l'idée que tu serais moins riche
+que lui.» Chamfort perdait lui-même sa fortune par le décret de la
+veille.--Si Chamfort, comme on voit, ne passait rien aux autres, il
+ne se passait rien non plus à lui-même. Il fut misantrope peut-être,
+mais non pas inhumain; il haïssait les hommes, mais parce qu'ils ne
+s'aimaient point; et le secret de son caractère est tout entier dans
+ce mot qu'il répétait souvent: «Tout homme qui, à 40 ans, n'est pas
+misantrope, n'a jamais aimé les hommes.» On lui a reproché d'avoir été
+ingrat envers des amis qui l'avaient obligé pendant leur puissance; et
+l'on s'est fondé sur son ardeur à poursuivre les abus dont ils
+vivaient. La belle raison! La preuve que Chamfort ne fut point ingrat,
+c'est qu'il resta attaché à ses amis dépouillés d'abus, comme il
+l'avait été quand ils en étaient revêtus.
+
+--A ce compte, il n'y aurait qu'à admirer dans Chamfort; et ce que
+vous appelez le défaut de sagesse de son esprit, ne serait que la
+faculté de s'émouvoir trop vivement pour le bien et contre le mal!
+
+--Vous allez maintenant trop loin. La morosité de Chamfort, sa
+misantropie furent des défauts sérieux; il irrita souvent des gens
+qu'il aurait pu ramener; il affligea des hommes honnêtes par des
+jugemens inconsidérés. Il provoqua sans le vouloir, il autorisa des
+passions perverses, et arma des hommes atroces de maximes violentes et
+de raisonnemens spécieux; et quand il avait lancé un mot piquant ou
+accablant sur quelqu'homme que ce fût, il ne revenait plus sur
+l'opinion qu'il en avait donnée, non qu'il fût arrêté par la crainte
+méprisable de déprécier un mot saillant, mais plutôt parce qu'il
+voulait se faire craindre d'un ennemi qu'il croyait trop blessé pour
+ne pas être irréconciliable; c'est ainsi qu'il resta toute sa vie le
+détracteur de Laharpe, parce qu'il l'avait été un jour; il s'obstina à
+soutenir que cet excellent littérateur dont il honorait d'ailleurs le
+patriotisme, ne savait pas le latin, parce qu'il l'avait surpris
+autrefois, je ne sais dans quelle erreur sur le sens d'un mot de
+Tite-Live. Ces travers sont inexcusables; mais je ne puis pour cela
+passer condamnation sur des reproches qui attaquent le fond de son
+cœur.
+
+--Je vous entends; mais, après tout, à quoi bon célébrer Chamfort?
+Qu'a-t-il fait pour la révolution? Il n'a pas imprimé une seule ligne,
+pour en hâter ou en arrêter la marche suivant les circonstances, non
+plus que pour l'éclairer.
+
+--Comptez-vous pour rien une foule de mots saillans, qui ont passé
+mille fois dans toutes les bouches? Sa réponse à des aristocrates qui,
+après le 14 juillet 1789, se demandaient douloureusement ce que
+devenait la Bastille: «Messieurs, elle ne fait que décroître et
+embellir.» Ces autres paroles sur la manière de faire la guerre à la
+Belgique: «_Guerre aux châteaux! Paix aux chaumières!_» paroles qui,
+pour être devenus l'adage du vandalisme et de la tyrannie en France,
+n'en étaient pas moins justes et politiques relativement à des ennemis
+étrangers et des agresseurs cruels; cette prédiction, malheureusement
+démentie par M. Pitt, mais qui devait lui servir de leçon, et
+fournira à l'Angleterre un éternel reproche contre lui: «L'Angleterre
+ne fera pas la guerre à la France, elle aimera mieux sucer notre sang
+que de le répandre»; enfin cette réflexion décisive sur des projets de
+loi proposés à l'assemblée constituante pour réprimer la licence des
+écrits calomnieux: «Toute loi sera inutile contre la calomnie, parce
+qu'elle se vend bien.» Chamfort imprimait sans cesse; mais c'était
+dans l'esprit de ses amis. Il n'a rien laissé d'écrit; mais il n'aura
+rien dit qui ne le soit un jour. On le citera long-temps; on répétera
+dans plus d'un bon livre des paroles de lui, qui sont l'abrégé ou le
+germe d'un bon livre.... Ne craignons pas de le dire: on n'estime pas
+à sa valeur le service qu'une phrase énergique peut rendre aux plus
+grands intérêts. Il est des vérités importantes, qui ne servent à
+rien, parce qu'elles sont noyées dans de volumineux écrits, ou
+errantes et confuses dans l'entendement; elles sont comme un métal
+précieux en dissolution: en cet état il n'est d'aucun usage, on ne
+peut même apprécier sa valeur. Pour le rendre utile, il faut que
+l'artiste le mette en lingot, l'affine, l'essaie, et lui imprime sous
+le balancier des caractères auxquels tous les yeux puissent le
+reconnaître. Il en est de même de la pensée. Il faut, pour entrer dans
+la circulation, qu'elle passe sous le balancier de l'homme éloquent,
+qu'elle y soit marquée d'une empreinte ineffaçable, frappante pour
+tous les yeux, et garante de son aloi. Chamfort n'a cessé de frapper
+de ce genre de monnaie, et souvent il a frappé de la monnaie d'or; il
+ne la distribuait pas lui-même au public, mais ses amis se chargeaient
+volontiers de ce soin; et certes il est resté plus de choses de lui
+qui n'a rien écrit, que de tant d'écrits publiés depuis cinq ans et
+chargés de tant de mots.
+
+--Je me rends, citoyen; mais que puis-je faire de mieux pour la
+mémoire de Chamfort que d'écrire notre entretien et de le publier? y
+consentez-vous?
+
+--Volontiers.
+
+ M. ROEDERER.
+
+
+VARIÉTÉS.
+
+ 12 germinal an III.
+
+A la bonne heure, citoyens, quelques mots fins ou énergiques, quelques
+anecdotes rapidement contées, réduites dans un cadre ingénieux, voilà
+ce qui compose votre morceau sur Chamfort, voilà ce qui plaît à tous
+les lecteurs, et non des discussions à la fois pesantes et étranglées,
+des disputeurs, des dissertateurs, des docteurs de quelque genre que
+ce soit, de Salamanque ou de la comédie; vos deux pages valent mieux
+qu'une vie en deux volumes. Quand on les a lues, vingt souvenirs
+reviennent encore. Je l'ai connu, dès la jeunesse, ce Chamfort; et je
+doute beaucoup qu'il fût digne d'être _misantrope à quarante ans_, si,
+pour en avoir le droit, _il faut avoir aimé les hommes_. Il n'aima
+jamais que Chamfort: c'était un homme habile à lancer un trait
+d'esprit _acéré_, comme une arbalète chasse une flèche. Je vais en
+dire quelques mots, non par le besoin de médire (il n'y eut pas plus
+entre nous de haine que d'amitié), mais par le désir d'être vrai, et
+de bien juger ceux qui ont été désireux de paraître, et qui ont eu la
+triste ambition d'être craints.
+
+Chamfort le fut toujours; sa figure était charmante dans la jeunesse;
+le plaisir l'altéra étrangement, et l'humeur finit par la rendre
+hideuse. Il ne montra d'abord que de la gaîté, et seulement un petit
+germe de méchanceté; mais ce germe ressemblait au plus petit des
+grains qui devient un arbre: il ombragea toute sa vie. Après un succès
+académique, il essaya la carrière des négociations; il eut une
+correspondance qui ne fut remarquée que par des lettres outrageuses
+contre l'ambassadeur qu'il avait suivi. On peut croire qu'il revint à
+Paris; et il dit que la politique _n'était que du haut allemand_. Soit
+qu'on eut dégoûté M. de Choiseul de ce caractère trop âcre, soit qu'on
+lui eût laissé ignorer ses talens, Chamfort désespéra ou dédaigna
+d'être replacé, et il se dévoua aux lettres.
+
+Parmi ceux qui se firent connaître dans le même temps, je me rappelle
+l'abbé Delille, non moins fécond en saillies, et qui l'a bien surpassé
+en gloire littéraire. Leur caractère modifia bien diversement leur
+esprit. Delille a toujours plu comme un enfant. Chamfort sollicitait
+le rire et se faisait redouter. Il reprocha un jour à l'abbé la
+richesse de ses rimes, qu'il appelait _des sonnettes_; celui-ci le
+plaignait de ne faire entendre que des grelots.
+
+Les bons mots de Chamfort se heurtèrent bientôt contre ceux de Duclos.
+Le vieux maître d'escrime montra un peu d'humeur du ton libéré du
+jeune homme, et dit en grommelant: /* Ce n'était pas jadis sur ce ton
+ridicule.... */
+
+Chamfort acheva:
+
+ Qu'Amour dictait les vers que soupirait _Racine_.
+
+Cependant il s'aperçut qu'il y avait à profiter avec cet homme. Il
+remarqua, il imita, il surpassa peut-être ce ton de flatteur brusque,
+cet art de caresser les grands avec une apparence de rudesse qui avait
+valu à Duclos, de la part d'un autre malin, l'épithète de _faux
+sincère_. Mademoiselle Quinault, qui me l'a dit, lui donnait un autre
+nom assez plaisant _don Brusquin d'Algarade_. Chamfort eût mérité
+cette grandesse. J'ai vu de ses fureurs. J'ai ri de l'humilité où il
+tenait l'élégant Vaudreuil, son patron. Celui-ci s'occupait sans cesse
+à lui procurer des accès à la cour; et Chamfort se résignait à
+accepter de petits titres en faveur des pensions; c'est ainsi qu'il
+fut secrétaire de madame Elisabeth. On l'embarrassa beaucoup, en le
+voulant faire secrétaire de l'ordre du Saint-Esprit; il y avait encore
+là 2000 fr. de pension à gagner. Mais une espèce de demi-cordon bleu à
+porter _en sautoir_ gâtait l'affaire. Cela avait l'air subalterne; et
+c'était alors que Chamfort invoquait la religion de l'égalité, qu'il
+n'eût jamais connue, s'il avait pu porter ce même cordon _de l'épaule
+dextre à la hanche gauche_.
+
+D'ailleurs, on lui rappela qu'il avait dit à notre excellent Ducis, à
+qui on proposait le cordon de Saint-Michel: «Que feras-tu de ce ruban?
+tu ne l'auras pas plutôt qu'il faudra le porter.» La révolution vint;
+vous avez conté le reste. Il finit par s'enivrer de démocratie et de
+mauvais vin, et puis se tuer, se manquer, se recommencer. Je vois en
+lui beaucoup de rage, et cherche _son humanité_. Il dédaignait à la
+fin qu'on vantât son _Marchand de Smyrne_; il regrettait sûrement que
+son _Zéangir_ eut peu duré: la _Jeune Indienne_ est une parfaite et
+élégante bagatelle, dont on doit, ce me semble, l'idée à Métastase.
+Son éloge de Molière a été lu; mais on relit surtout celui de La
+Fontaine. Je voudrais qu'on publiât ses notes pleines d'esprit sur ce
+poète. Mais qu'a-t-il fait de son poème commencé sur la Fronde? Quand
+il l'entreprit, il était loin des sublimités du _sans-culotisme_...
+Bon soir.
+
+
+
+
+LETTRES DE MIRABEAU
+
+A CHAMFORT.
+
+
+
+
+LETTRES DE MIRABEAU
+
+A CHAMFORT.
+
+
+LETTRE I.
+
+ 4 décembre 1783.
+
+Expliquez-moi, mon très-aimable ami, si les traductions grecques et
+latines de M. de Pompignan que vous desirez consulter, sont dans les
+deux derniers volumes de sa nouvelle collection. Je ne les ai point
+encore; mais je puis les avoir sur-le-champ. Si c'est au contraire
+dans les _Mélanges de littérature_ qu'il a donnés il y a deux ou trois
+ans, que vous cherchez M. Saint-Grégoire, je n'ai point mes livres
+ici; et ces _mediocres miscellanea_ ne sont pas sur ma très-petite
+tablette; mais je puis les avoir dans la matinée. Expliquez-vous donc;
+car je n'ai reçu qu'hier soir en rentrant votre lettre qui pourtant
+est datée du 2.
+
+Pendant qu'on relie votre exemplaire du livre que vous voulez bien
+désirer[41], je vous annonce celui que j'avais fait entre-mêler de
+feuilles d'attente pour moi, et qui est en bel état, comme vous voyez,
+parce qu'il a fait sept ou huit cents lieues, et passé par bien des
+mains. Ce me sera un véritable service, et dont je vous aurai une
+reconnaissance éternelle et bien douce, si vous avez le courage d'en
+entreprendre une censure très-sévère, soit pour le fond, soit pour la
+forme.
+
+ [41] _Des Lettres de cachet et des Prisons d'état._
+
+Quant au fond, je sais que j'ai médité profondément le plan, et que
+cependant on lui a reproché quelques défauts d'ordre. A-t-on raison?
+c'est ce que je ne veux ni ne puis décider; mais ce que je sais
+surtout, c'est que, riche en résultats moraux comme vous l'êtes en
+vues profondes, en aperçus nouveaux et d'un coloris qui n'est qu'à
+vous, vous pouvez m'enrichir infiniment, et que vous êtes capable du
+noble sentiment de le vouloir, 1º parce que vous m'aimez, 2º parce que
+cet ouvrage n'a pas été sans quelque utilité, et qu'ainsi c'est une
+bonne œuvre que de le rendre le moins mauvais possible, 3º parce que
+Marmontel n'avait pas peur qu'un modeste client le ruinât.
+
+Quant à la forme, je sais qu'il y a beaucoup d'incorrections, et
+peut-être aussi de cette obscurité, dont les écrits d'un reclus ne
+paraissent le plus souvent aux gens du monde, que parce qu'ils ne
+lisent pas avec autant d'attention qu'il a écrit. Pour vous qui savez
+méditer et dilucider, composer et colorier, vous qui avez l'âme et le
+génie de Tacite, avec l'esprit de Lucien et la muse de Voltaire quand
+il rit et ne grimace pas; si vous voulez laisser quelques jours sur
+votre pupitre mon ouvrage, médiocre à la vérité, mais non pas
+méprisable, il méritera bientôt d'être placé au nombre des bons
+livres.
+
+Je crois dès long-temps que de bons apologues seraient plus utiles que
+de bons traités de morale; jugez du cas que je fais des vôtres, et de
+l'incroyable talent que vous a donné la nature en ce genre. Mais
+parbleu, mon beau monsieur, je ne me charge la conscience d'aucun
+péché dont je n'ai eu le plaisir. Ainsi, aujourd'hui, ou au plus tard
+demain sans faute, j'irai entendre l'apologue qui, en bonne règle, est
+à moi, puisqu'il a été fait pour moi. Bonjour, mon cher et aimable
+ami. _Vale et me ama._
+
+
+Dupont vous portera lui-même son Roland. Il a vu M. de C.....[42]. Il
+a à lui faire d'ici à mercredi prochain, le rapport d'une très-grande
+affaire; et je crois qu'ils sont contens l'un de l'autre.
+
+ [42] De Calonne.
+
+
+
+LETTRE II.
+
+ Paris, 22 juin 1784.
+
+Je ne m'accoutume pas aisément à l'idée d'être réduit à causer par
+écrit avec vous, mon ami; votre société est si douce, votre
+conversation si séduisante, et votre amitié si confiante, qu'il est
+impossible qu'une correspondance en remplace le moindre charme.
+L'union des âmes ne veut point de réserve; les lettres en exigent. Eh!
+qui pourrait exprimer ce qu'un seul regard fait entendre? Quoiqu'il en
+soit, je ne suis pas l'enfant gâté du sort, et je dois être habitué
+aux contrariétés. Ainsi, je n'ai presque pas le droit de me plaindre
+de celle-ci, dont vous ne pouvez d'ailleurs ressentir que la moitié,
+puisque, dans votre belle solitude, vous avez un ami très-aimable et
+très-cher. Or, je vous aime pour vous, quoique je jouisse de notre
+amitié pour moi; ainsi je ne me permettrai pas même de presser votre
+retour.
+
+J'ai vu hier la difficulté, et je n'en ai pas été content. D'abord, le
+temps était orageux jusqu'à la tempête; et il a été impossible de se
+promener au jardin. De là, témoins, espions, humeur et réserve;
+ensuite, sa conversation a eu du haut et du bas; elle n'a pas dit un
+mot direct de l'homme à qui nous nous intéressons; mais elle a tenu
+tant de propos étranges sur les gens de lettres et sur leurs défauts
+de société, sur l'impossibilité d'en rencontrer un d'aimable, sur le
+danger d'être leur intime, que j'ai vu clairement de l'affectation
+dans ce sujet de conversation, et dans la manière dont il était
+traité. L'Auvergnat[43], après cette longue dissertation, est venu
+comme exemple, et seulement par occasion. On a dit que Voltaire
+lui-même n'avait pas eu plus d'esprit que celui-là, que la nature lui
+avait donné beaucoup de grâces et de sensibilité, et que l'exercice
+des lettres l'avait rendu égoïste et caustique. J'ai débattu l'égoïsme
+avec un très-grand succès; et j'ai expliqué la causticité avec assez
+d'adresse, en faisant remarquer d'ailleurs (ce qui est très-vrai) que
+cette causticité, que provoquent les ridicules, les vices et les
+méchans, devient toute tolérance et bonté en amitié. On est convenu de
+cela; mais il m'a paru qu'il y avait un parti pris d'avoir de
+l'humeur, et on l'a poussé jusqu'à dire qu'on n'avait vu que le petit
+abbé de Constantinople[44] aimable en société, quoiqu'on le dédaignât
+comme ami, ou plutôt qu'on le crût incapable de l'être. Vous
+connaissez cette manière de tomber d'accord dans la discussion des
+détails, et de revenir avec opiniâtreté à l'assertion à laquelle
+l'interlocuteur oppose les détails non disputés. Tel a été le système
+de défense de la jolie disputeuse. Il est clair qu'elle avait de
+l'humeur; la cause n'est pas si aisée à démêler. Avant-hier, j'aurais
+cru sans difficulté que c'était le départ, qui, très-certainement, en
+a beaucoup donné. Hier, cela m'a paru incertain; et comme nous n'avons
+pu être seuls un instant, il n'a pas été possible d'aller directement
+à la découverte. Les entours aussi paraissaient incommoder; ma sortie,
+beaucoup plus prompte que je ne l'avais annoncé, parce que j'ai vu que
+la conversation ne cesserait certainement pas d'être amphibologique, a
+fâché aussi. En un mot, _non liquet_; et avec ce sexe, sans être un
+sot, on saute quelquefois pour reculer.
+
+ [43] C'est Chamfort lui-même qui est désigné par ce sobriquet. On
+ sait qu'il était né près de Clermont, en Auvergne.
+
+ [44] L'abbé de Lille.
+
+Il faut que vous sachiez qu'elle avait eu par écrit une scène
+épouvantable. L'honorable Hibernois ne se console pas que son précieux
+rejeton ne porte pas le nom de Jean; et il voulait absolument que les
+puissances ecclésiastiques et civiles intervinssent, pour lui ajouter
+ce nom de mauvaise compagnie. Lady s'est permis des objections qui ont
+été très-mal reçues; enfin je me suis chargé de démontrer, par un
+billet, l'absurdité de cette prétention; je l'ai fait, et il a paru
+que j'ôtais un grand poids à la pauvre brutalisée. Est-ce là cette
+frayeur de la soumission d'amour, cette tendre inquiétude tenant à
+l'abnégation de soi? je ne le crois pas. C'est donc de la lâcheté? je
+ne le crois pas non plus; les caractères doux et les cœurs
+superstitieux en amour se laissent tyranniser long-temps; mais un
+moment vient où ils brisent le joug: et c'est alors l'affaire d'un
+moment et d'un mot. Au reste, ce qu'on doit en amitié, c'est surtout
+la vérité; et voilà pourquoi je vous répète que j'ai été hier,
+beaucoup plus qu'un autre jour, réduit à conjecturer. Je ne crois pas
+qu'on puisse m'échapper long-temps; et j'attends avec impatience la
+lettre de notre ami, comme une épreuve sérieuse. Alors, comme
+aujourd'hui, il peut compter sur la vérité sans réticence. Je l'estime
+trop pour lui tâter le pouls. Qu'il compte sur mon zèle à vous
+suppléer, et qu'il n'ait pas d'inquiétude sur la foule de détails que
+je ne puis pas écrire. Je n'en ai pas négligé un seul; et l'on sait,
+par exemple, très-bien que l'Auvergnat se croit guéri et qu'il ne
+l'est pas; qu'il s'est félicité de son voyage, et qu'il en souffre;
+qu'un signe prolongera ou abrégera ce voyage; qu'en un mot, il est
+vaincu, mais non pas subjugué.
+
+Ne vous attendez pas que je vous donne de grandes nouvelles de ce
+pays, où vous avez à coup sûr de meilleurs correspondans que moi.
+Voici cependant un lazzi que je vous fais passer, parce que je le
+tiens de la première main. Un grand abbé que vous connaissez
+peut-être, frère de Sabatier de Castres, que vous connaissez sûrement,
+était avant-hier aux Variétés amusantes, devant un très-petit homme,
+qui lui a fait la prière usitée en pareil cas. «Monsieur, a répondu
+l'abbé, chacun est ici pour son argent, et je garde ma place.--Mais,
+monsieur, je ne puis pas vous nuire, et vous me privez du
+spectacle.--Monsieur, j'en suis fâché, et je garde ma place.--Je vous
+assure, monsieur, qu'il est de votre intérêt d'être plus
+complaisant.--Comment, monsieur! que voulez-vous dire?--Que je suis
+persuadé qu'il vous arrivera quelque chose de désagréable, si vous ne
+déférez pas à ma prière.--Comment, monsieur! vous me menacez!--Dieu
+m'en garde, monsieur! mais si vous ne me cédez pas votre place, vous
+vous en repentirez.--Parbleu! voilà une manière nouvelle de prier les
+gens! et certes elle ne réussira pas.--Monsieur, faites bien vos
+réflexions; car il vous arrivera mal, si vous ne passez derrière
+moi.--Monsieur, laissez moi en repos...» Alors, le petit homme dit à
+son voisin: «Voyez-vous ce grand abbé? c'est l'abbé Miolan.--L'abbé
+Miolan!--Oui, l'abbé Miolan, le grand constructeur de ballons
+brûlés.--Messieurs, voyez-vous l'abbé Miolan?[45]--L'abbé Miolan!»
+Toute la salle répète en écho: »inutile l'abbé Miolan!» et les
+battemens de mains et les huées; et les miau, miau, miau. Le grand
+abbé s'enfuit, trop heureux de n'être pas écrasé... Certainement le
+petit homme n'était pas bête; et le grand abbé n'est pas poli.
+
+ [45] En (ce) temps-là, on s'occupait beaucoup des ballons
+ nouvellement découverts par Montgolfier. Un physicien, nommé
+ l'abbé Miolan, en annonça un qui devait s'élever du Luxembourg.
+ On s'y rendit en foule; les billets d'entrée coûtaient six
+ francs: l'expérience manqua, et l'on ne rendit pas l'argent.
+ L'auteur s'enfuit et fit bien, car le peuple n'entendait pas
+ raillerie et voulait le mettre en pièces. C'était donc, peu de
+ jours après, jouer un tour sanglant à un autre abbé, que de
+ l'appeler de ce nom dans un lieu public.
+
+J'attends avec une impatience proportionnée à l'objet, à la situation
+et à l'opinion que j'ai de l'homme et du sujet traité par un tel
+homme, la traduction que vous savez. Ne la négligez pas, je vous en
+prie; vos futures moissons y sont fortement intéressées. Il y a bien
+loin entre savoir que des principes sont utiles, et posséder l'art de
+les faire adopter aux autres hommes. Cet art demande de grandes
+préparations et des circonstances auxiliaires. Une impatience qui a
+même quelque chose de louable, entraîne les gens de bien à promulguer
+les vérités qui les frappent, dès l'instant où elles s'offrent à leurs
+yeux, et sans avoir réfléchi si elles s'y sont présentées dans
+l'enchaînement le plus propre à forcer le consentement de tous les
+esprits. Rien ne diffère plus de l'ordre de génération des idées, que
+celui de leur perquisition. Il faut que les sciences soient déjà
+complètes, avant qu'on puisse faire des méthodes; il faut que les
+vérités morales soient familières avant d'être usuelles. Les langues
+existaient depuis une longue suite de siècles, quand on est parvenu à
+rédiger les grammaires qui nous en rendent aujourd'hui l'étude plus
+facile. Il faut que des livres de morale ou de politique _ex professo_
+aient cerné et déchaussé tel préjugé, avant que la comédie puisse
+l'extirper en le vouant au ridicule.
+
+Pour votre propre intérêt, dépêchez-vous donc, mon ami; mais que
+diable vous parlé-je de votre intérêt, tandis que vous savez que le
+ménage meurt de faim et spécule sur la brochure! _Vale et me ama._
+
+
+LETTRE III.
+
+ Paris, 23 juin 1784.
+
+Je ne vous écrirai pas long-temps aujourd'hui, mon ami, 1º parce que
+j'ai la fièvre et j'ai passé une nuit très-agitée et très-douloureuse;
+2º parce qu'ayant déménagé hier, au milieu des angoisses de la plus
+cruelle pénurie, je n'ai pas été dans la maison qui nécessiterait les
+relations; 3º parce que, dans le hourvaris d'un déplacement, je ne
+sais où appuyer ma main, ni presque où poser ma tête. Vous voyez que
+j'ai, comme M. Pincé, mes trois raisons, et qu'elles ne sont pas si
+gaies. Je ne vous aurais point du tout écrit, si je n'eusse pris
+l'engagement de griffonner chaque jour; ce qui ne laisse pas de me
+donner du remords; car ce que je vous envoie ne vaut pas sûrement le
+port; mais ma lettre d'hier, qui était plus substantielle, vous sera
+parvenue contre-signée et paraphée. Ainsi voilà compensation.
+
+Ecrivez-moi désormais rue de la Roquette, maison de M. d'Héricourt,
+près celle du jardinier de la reine. A calculer les seules distances
+de mes gens d'affaires, il est impossible que je reste ici. Jugez ce
+que paraît ce quartier aux yeux de mon amitié pour vous! J'aimerais
+autant être en Sibérie. Mais je ne prendrai aucun arrangement que je
+ne sache où vous passerez l'hiver; car les méprises, en fait de
+déménagemens, sont très-chères.
+
+S'il est possible, dans ce beau Rosny, que le plus désintéressé des
+surintendans qu'ait eu la France n'a pas dédaigné de porter à une
+valeur de plusieurs millions, de penser à l'indigence, et de former
+des plans utiles pour elle, rêvez à quelque grande entreprise de
+librairie, que vous puissiez proposer à Panckouke, pour moi, et qui
+m'assure la liberté d'envoyer chercher dix à douze fois par an douze à
+quinze louis; certainement, je ne serai ni aussi indiscret, ni aussi
+paresseux, ni probablement aussi stupide que La Harpe. Si Panckouke
+n'avait pas fait cette bête d'édition _in_-12 des Mémoires de
+l'Académie des Inscriptions (format ridicule pour tout ouvrage
+d'érudition, collection fastidieuse et presque d'aucun usage, tant
+qu'il n'y aura ni ordre ni choix), je proposerais un excellent travail
+sur cet amas indigeste, et tel à peu près, pour parler modestement,
+que Dieu a dû le faire sur le chaos. Rêvez, mon ami, à cela ou à toute
+autre chose. Les châteaux en Espagne de l'amitié valent bien ceux de
+l'ambition. _Vale et me ama._
+
+
+LETTRE IV.
+
+ Samedi.
+
+J'ai reçu votre terrible paquet, mon ami; et au milieu de tout le
+plaisir qu'il m'a fait, j'ai ressenti deux peines: l'une de voir que
+certain attachement vous tenait plus profondément au cœur que je ne
+l'avais encore cru, l'autre que vous travailliez trop et que vos yeux
+et votre poitrine doivent en souffrir. Quant au premier point, ce
+n'est pas que je m'en étonne, ni que j'aie de tristes pressentimens.
+Je ne m'en étonne point; tout homme fier et sensible s'opiniâtre,
+surtout quand sa raison lui dit que réussir c'est travailler plus
+encore pour ce qu'il aime que pour lui; et cela seul peut-être le rend
+capable de supporter la ridicule concurrence d'un compétiteur indigne.
+Je n'ai point de sinistres présages; car aussi long-temps qu'il me
+sera démontré qu'Aspasie n'est pas dépourvue de toute noblesse, de
+toute délicatesse, de toute raison (et je lui crois une assez forte
+dose de tout cela), je ne pourrai pas croire à la victoire de
+Thersite sur Achille. Vous savez l'épreuve que je crois décisive et
+mortelle pour le pauvre saint (je ne le nomme pas autrement à
+elle-même). Vous avez bien marqué la nuance dans votre joli conte;
+mais vous n'en avez pas assez tiré de parti; en ce genre, comme en
+beaucoup d'autres, prophétiser, c'est amener l'événement. Avec tout
+cela, mon ami, je vous aime trop pour ne pas craindre de voir la
+moindre parcelle de votre bonheur abandonnée au hasard et à
+l'inconstance de ce sexe. Vous avez trop de raison pour être
+très-romanesque; vous avez l'imagination trop ardente et le cœur trop
+essentiellement bon pour ne l'être pas un peu. Aussi douté-je que
+votre philosophie vous serve aussi bien pour les femmes que sur tout
+autre sujet. Quant à mes observations personnelles, je réunis le
+témoignage unanime de toute l'antiquité, qui, je crois, a poussé
+infiniment plus loin que nous la science de l'observation et la
+connaissance du cœur humain. Je me sens bien fort. Or, vous savez ce
+qu'ils pensaient des femmes, de ce sexe qui pourtant a eu de leur
+temps des prodiges, parce que la propriété d'un miroir est de tout
+rendre en surface. Je ne vous parlerai pas des invectives que,
+très-sérieusement et dans toute la pompe tragique, dans la morale des
+chœurs, et non dans la coupe du dialogue dramatique, Euripide, qu'on
+a si plaisamment appelé le Racine de la Grèce, leur lançait en plein
+théâtre; ce qui prouve tout au moins qu'il ne heurtait pas l'opinion
+universelle du temps; car vous savez comment ce même poète fut reçu,
+lorsque, avec tous les palliatifs de son art, il osa faire dire à
+Hyppolite: «Ma langue a fait serment, mon cœur ne l'a point fait.»
+Mais je vous prierai de lire ce que tous les moralistes de l'antiquité
+en ont dit, lorsqu'ils ont daigné en parler (ce qui est assez rare) et
+(ce qui est bien plus fort) de vous rappeler ce que les institutions
+des législateurs prouvent qu'ils en ont pensé: je vous prîrai de vous
+rappeler ces propres mots d'un censeur romain (Metellus Numidicus),
+qui commence ainsi une harangue solennelle en plein sénat:
+
+ Si sine uxore possemus, Quirites, esse omnes, eâ molestiâ
+ caremus; sed quoniam ità natura tradidit, ut nec cum illis satis
+ commodè, nec sine illis ullo modo vivi possit, saluti perpetuæ
+ potius quàm voluptati consulendum[46].
+
+ [46] Si nous pouvions tous exister sans femmes, nous serions
+ délivrés de ce sujet de chagrin; mais puisque la nature nous a
+ faits tels que nous ne pouvons ni vivre contens avec elles, ni
+ nous passer d'elles de quelque façon que ce soit, il vaut mieux
+ pourvoir à ce qui nous est perpétuellement nécessaire qu'à nos
+ plaisirs.
+
+O mon ami! ces gens-là étaient plus profonds que nous; et cependant
+ils ne croyaient pas du tout, comme nous feignons de le croire, que
+l'éducation des femmes bien dirigée pût influer sur le bonheur social,
+ni qu'elle pût assurer la stabilité des législations, comme nous
+l'avons tant dit. «Ils regardaient ces êtres-là comme des machines à
+enfans et à plaisir; et ce n'est assurément pas qu'ils n'eussent du
+feu dans l'imagination et de la grâce dans l'esprit.» Qu'est-ce donc,
+si ce n'est la conviction ferme et absolue que ces êtres sans
+caractère échappaient à tout ordre, à toute combinaison?
+
+Ce pourrait bien être de la nourriture trop forte pour vous en cet
+instant, mon ami, que cette philosophie sévère; ou plutôt vous rirez
+de ce que le plus faible des hommes avec les femmes, celui qui les a
+tant idolâtrées, et dont le moral, moins que le physique, s'il est
+possible, ne peut se passer d'une compagne, ose vous écrire avec cette
+austérité. Mais ce n'est pas sur votre sentiment que j'écris: vous
+savez bien que je l'ai défendu contre vous, et que je n'aime pas que
+vous l'appeliez une faiblesse; c'est une thèse philosophique que je me
+crois en état de soutenir dans toute la persuasion de mon esprit et la
+sincérité de mon cœur, et que j'abandonne à vos méditations.
+
+Votre historiette est charmante; et je m'en servirai au moment convenu
+entre nous, sans vouloir décider pourtant si cette ruse épisodique
+n'est pas plus ingénieuse et subtile que décidément utile et
+probablement efficace. Il y a du pour et du contre: ce que je vous
+promets, c'est de rendre très-vraisemblable la confabulation. Il sera
+nécessaire pourtant, et pour agir avec quelque circonspection, que je
+voie la lettre de dix pages; car à un être aussi fin, il ne faudrait
+que la plus légère discordance pour dévoiler notre complicité; et une
+collusion si honnête, que le succès rendra si précieuse à celle de qui
+j'ai entrepris de lever les cataractes, connue avant le dénoûment, me
+perdrait dans son esprit, et la piéterait contre nos efforts. Au
+reste, j'ai cru, comme vous, que c'était un progrès très-marqué que la
+tolérance avec laquelle votre lettre avait été lue.
+
+Je sens toute la vérité de votre observation sur M. P....., mon très
+cher ami; mais j'ai l'âme haute et susceptible; et comme le mot
+difficile est à peine connu dans la langue de mon amitié, je n'aime
+pas qu'on cède à autre chose qu'à l'impossibilité. Or, elle était à
+mille lieues de lui: d'ailleurs, je vous avoue, à vous tout seul, que
+j'étais en fort mauvaise disposition à son égard. Madame de N....
+avait lieu d'en être fort mécontente, et cela, sous mes yeux; elle
+devait croire, ou qu'il la regardait comme une fille sans conséquence
+(ce qu'assurément il croit moins qu'un autre, lui qui sait son
+histoire), ou qu'il ne se ferait pas le plus léger scrupule de séduire
+la maîtresse de son ami; théorie que je sais être la sienne, et qui,
+de quelque manière qu'il la défende ou l'excuse, me fait une véritable
+horreur; et je le lui ai déclaré. Nous avons eu une longue explication
+sur cela, dans laquelle il a fini par me dire qu'il ne savait pas
+parler, et qu'ainsi je le battrais toujours dans la conversation. Ce
+mot-là même est-il honnête? N'opposer que les sophismes de l'amour
+propre aux plaintes de l'amitié et à l'éloquence de la morale et du
+cœur, est-ce le rôle d'un ami, ou même d'un honnête homme? Ce n'est
+pas, je vous le répète, qu'en toute autre chose il ne le soit
+infiniment; mais il n'est pas en moi de croire que qui ne l'est pas en
+ceci puisse jamais être un ami sûr. Pour moi, j'avoue que ceci l'a mis
+à distance; et malheureusement, je sais que c'est m'appauvrir plus que
+lui. Au reste, ne craignez rien pour notre honneur à tous deux; une
+amitié de plus de vingt ans ne saurait finir; et je serai toujours
+plus en mesure qu'il ne faudra pour négocier entre vous et D. P., qui
+d'ailleurs est trop juste et trop adroit pour ne pas s'employer, même
+avec ferveur, dans tout ce qui pourra vous être utile.
+
+Vous avez très-bien fait de ne me demander que vingt-cinq louis; et je
+trouve même que c'est beaucoup, d'après le bilan de votre aimable ami.
+Il ne me paraît pas sage que je ne donne point de reçu; car sans rêver
+empoisonneurs et assassins, comme mon larve d'hier, je me sens
+très-mortel; mais quant au porteur de la somme, je me conformerai aux
+instructions que vous me donnez, en vous priant de recevoir une note
+de ma main qui me tranquillise sur les événemens. Veuillez me mander
+aussi, si je dois le savoir vis-à-vis du prêteur, et si l'hommage de
+ma reconnaissance lui déplairait. Il me semble qu'il vous connaît trop
+pour douter que vous ne m'ayez nommé celui dont j'étais l'obligé; car
+je le suis enfin, quoique tout soit accordé à votre médiation.
+Dites-moi donc ce que je dois faire et dire; car il n'est pas en moi
+d'être ingrat; mais je ne voudrais pas déplaire ni dépasser la mesure
+par reconnaissance.
+
+Bon soir, mon très-cher ami; travaillez, mais ménagez votre santé;
+marchez, digérez, espérez et aimez-moi.
+
+
+_P. S._ Au reste, mon ami, j'ai pensé comme vous que nous pourrions un
+jour, et à chaque belle saison, faire de fort jolis romans ensemble:
+ainsi je garde l'historiette; je garde vos lettres aussi; gardez les
+miennes si vous voulez, nous les ferons copier quelque jour ensemble
+et en alternant. Il se trouve dans les lettres une foule de choses
+d'autant mieux dites, qu'elles le sont avec liberté, qu'on ne retrouve
+plus, et qu'on est fâché d'avoir perdues. Eh! puis, comme monument
+d'amitié, n'est-ce pas une assez douce chose?
+
+
+LETTRE V.
+
+J'ai reçu votre lettre du vendredi, mon cher ami, et j'ai béni votre
+griffonnage même qui m'a valu quatre pages de l'ami le plus cher, le
+plus profondément estimable et le plus sympathique à moi que j'aie
+rencontré de ma vie. L'intérêt que vous m'y montrez, et que vous avez
+su rendre contagieux pour un des hommes de mérite que vous aimez et
+que vous prisez le plus, a versé la consolation dans un cœur navré
+par tant de côtés, qu'il ne peut être que bien souffrant, puisqu'il ne
+se paralyse pas. Véritablement la persuasion intime dont je suis
+pénétré, que je vaux mieux que mes persécuteurs et mes ennemis, et que
+dans les êtres créés, rien ne vaut mieux que mon ami le plus cher, me
+rendent du sommeil, du bien-être et même des jouissances.
+
+N'ayez pas peur, mon ami, que ce que vous ferez soit mal fait; il
+n'est pas en vous de ne pas finir; et d'ailleurs, pour une âme aussi
+neuve et aussi forte que la vôtre, un tel sujet est d'inspiration,
+surtout lorsque l'écrivain expose une théorie qui n'est presque qu'à
+lui seul et dont la pratique a composé et dirigé sa vie. C'est
+cependant une chose curieuse et remarquable que la philosophie et la
+liberté s'élevant du sein de Paris, pour avertir le nouveau monde des
+dangers de la servitude, et lui montrer de loin les fers qui menacent
+sa postérité[47]. Jamais l'éloquence ne défendit une plus belle cause;
+peut-être ce sont les peuples corrompus qui seuls peuvent donner des
+lumières aux peuples naissans: instruits par leurs maux, ils peuvent
+enseigner du moins à les éviter; et la servitude même peut être utile
+en devenant l'école de la liberté.
+
+ [47] Ceci a rapport à l'écrit sur l'ordre de Cincinnatus, l'un de
+ ceux qui contribuèrent le plus à la réputation de Mirabeau, et
+ dont les morceaux les plus brillans sont de Chamfort.
+
+Le hasard me met à même de vous donner un avis qui changera peut-être
+votre marche. Duruflé arrive ce soir à Paris avec Dameri; et j'en suis
+sûr, car c'est chez Vitry qu'il arrive et qu'on a demandé un lit pour
+lui; je saurai dès aujourd'hui sa marche par Vitry, et s'il compte
+rester à Paris assez long-temps pour que vous ne puissiez pas le
+retrouver à Rouen. Au reste, vous savez où lui adresser une lettre, si
+vous voulez vous entendre avec lui.
+
+Je ne puis pas vous dire que je ne trouve pas très-sensé ce que vous
+m'écrivez sur Aspasie. Ma lettre d'hier (car voici ma 4e, et il serait
+bon de numéroter) vous montrera qu'il m'a paru plus indéfinissable que
+jamais à ma dernière visite. Je n'y ai pas retourné hier, parce que
+j'ai senti, avant que vous me le disiez, que, pour m'éclaircir si elle
+s'occupait franchement de ce qui nous occupe, il fallait me rendre
+plus rare et la voir venir. Mais je commence à craindre qu'il n'y ait
+de la légèreté dans son fait; on n'est pas de cette sécurité sur les
+dangers de l'homme avec qui l'on vit. J'en ai été choqué; et certes,
+ce n'est pas partialité pour le gentilhomme hibernois. Si la légéreté
+est le principal ingrédient de ce caractère, le prix en baisse
+beaucoup à mes yeux. Il s'agit de savoir si M. Démocrite, puisqu'il
+ne faut absolument plus l'appeler l'Auvergnat (sobriquet qui me
+paraissait plaisant[48] pourtant, au moins par anti-phrase); si M.
+Démocrite, dis-je, qui connaît si bien le cœur humain des femmes, ne
+sera pas aussi sévère que moi à cet égard, attendu qu'il sait encore
+mieux que le vœu bon ou mauvais de la nature est de placer l'épine
+auprès de la rose, et qu'à bon titre il compte davantage sur son
+adresse à souffler sur la rose, de manière à l'épanouir, jusqu'à ce
+qu'elle couvre l'épine. Quant à pousser notre ami du côté de sa force,
+plutôt que de le conduire vers la pente de sa sensibilité, vous
+conviendrez qu'il ne faut pousser son ami que quand on est bien sûr
+qu'il est en péril. Or, comme je ne suis pas du tout décidé sur le
+véritable état des choses, comme je persiste à croire qu'Aspasie
+pourrait beaucoup pour le bonheur de notre ami, parce qu'elle est
+réellement très-aimable, et que, si elle l'est sous un tel maître, je
+vous donne à penser ce qu'elle serait dirigée par le plus aimable des
+philosophes et celui qui connaît le mieux les femmes, sans compter les
+hommes, les choses et le pays. Comme surtout j'ai très-bien éprouvé et
+j'éprouve encore que M. Démocrite peut se croire guéri et ne l'être
+pas, mais que sa blessure ne peut pas être incurable, ni même
+difficile à cicatriser, attendu qu'il sait rire, et ne sait ni
+s'aveugler, ni être aveuglé, je me donne avec patience et sécurité
+quelques jours de plus, pour une épreuve sur laquelle je ne veux pas
+me tromper, puisque mon erreur pourrait nuire au bien-être de mon ami,
+soit par la privation, soit par l'illusion. Eh donc, mon très-cher,
+que l'on écrive, dût-on faire cette lettre comme la scène d'un drame
+dont la situation n'existe que dans l'imagination de l'inventeur; que
+l'on écrive, d'un style très-tempéré, mais très-doux, qui tienne dans
+une très-grande incertitude du sentiment qui aura dicté une lettre,
+laquelle surtout doit pouvoir être expliquée et avouée à tout
+événement. Si M. Démocrite trouve cela difficile, tant pis; mais il
+peut bien croire que ce n'est pas à lui qu'on s'adresserait pour chose
+aisée.
+
+ [48] On sait que les Auvergnats n'ont pas une grande réputation
+ d'esprit.
+
+Quelque chose qui vous paraîtra plaisant, c'est que j'ai écrit, il y a
+quatre jours, au gentilhomme hibernois, au sujet de sa progéniture mal
+baptisée, précisément les mêmes choses, et presque dans les mêmes
+termes, que vous me les écrivez; et cela a très-bien réussi, non pas
+seulement chez Aspasie qui en a ri comme une folle, mais à la grille
+de Chaillot, tant on a l'esprit aigu et bien fait.
+
+Somme toute, mon ami, attendez, si vous y mettez encore quelque prix.
+Je vous promets que vous ne laisserez pas long-temps notre ami dans
+l'incertitude: et puis, il n'est pas de ces raisonneurs profonds qui,
+se trouvant en même-temps casuistes scrupuleux, se décident avec une
+lenteur qui fait que leur résolution ne produit aucun effet. Il creuse
+fort avant; mais il est très-leste à la détermination. Ainsi, ne vous
+en déplaise, il n'y a point de péril dans la demeure. Adieu, mon ami,
+je dînerai demain chez Aspasie; la mienne vous fait des coquetteries
+charmantes (quoiqu'elle ne soit pas coquette), et forme des vœux
+(j'ai presque dit soupirs) pour votre retour.
+
+
+LETTRE VI.
+
+ Paris, ce jeudi.
+
+J'ai lu avec un grand intérêt, et je garderai précieusement, mon bon
+et cher ami, la lettre que j'ai reçue de vous hier. Un résumé si
+énergique de la conduite sans exemple à laquelle vous a poussé la
+nature, et des principes que vous vous êtes faits à l'appui de cet
+heureux et noble instinct, est, pour une tête et une âme élevée, le
+germe de la plus importante théorie de liberté et même d'indépendance
+à laquelle l'homme puisse atteindre; et pour les hommes forts, la
+pratique en ce genre doit suivre de bien près la théorie. Je ne
+connais rien de plus imposant que les caractères que vous avez
+esquissés en peu de mots, et rien de plus respectable qu'une vie dont
+on peut se rendre un tel compte; mais j'y vois aussi la consolation
+des honnêtes gens et la condamnation des hommes faibles. Vous êtes la
+preuve vivante qu'il n'est pas vrai qu'il faille plier ou briser;
+qu'on peut atteindre à la plus haute considération, sans un respect
+superstitieux pour le monde et ses lois; qu'on peut arriver à
+l'indépendance philosophique et pratique, sans avoir jamais abaissé ou
+comprimé la fierté d'un grand sentiment ou d'une pensée heureuse;
+qu'on peut prendre sa place, en dépit des hommes et des choses, sans
+autres ménagemens que ceux dus par l'espèce humaine à l'espèce
+humaine, par la tolérance de la vertu aux préjugés des faibles; et
+que, si le sentier qu'il faut prendre pour arriver au but est plus
+escarpé, il est aussi de beaucoup le plus court. Grâces vous soient
+rendues, mon ami, pour avoir pensé que j'étais digne de vous entendre!
+Il est certain que la rapidité des progrès de notre amitié, qui n'a
+jamais été même stationnaire, n'a pas dû vous donner mauvaise idée de
+mon âme, et qu'elle m'a mis bien avec moi-même. Ce n'est pas sans
+doute que je me sois élevé à une philosophie pratique aussi haute.
+J'ai quitté trop tard mes langes et mon berceau. Les conventions
+humaines m'ont trop long-temps garrotté; et lorsque les liens ont été
+un peu desserrés (car pour brisés, ils ne le furent jamais), je me
+suis trouvé encore tellement chamarré des livrées de l'opinion, que
+les êtres environnans se sont également opposés à ce que je fusse
+l'homme de la nature, au moment où j'aurais conçu qu'on peut rester
+tel au milieu même de la société. D'ailleurs, j'avais été trop
+passionné; j'avais donné trop de gages à la fortune; et ce n'est pas
+au milieu des orages qu'on peut suivre une route déterminée. Mais si
+j'eusse eu le bonheur de vous connaître il y a dix ans, combien ma
+marche eût été plus ferme! combien de précipices et de ravines
+j'aurais évités! combien le peu que je valais se fût développé! et que
+de défauts acquis j'aurais contractés de moins!... Tel que je suis,
+mon ami, je ne suis point indigne de quelque estime, puisque je sais,
+non pas vous aimer (car c'est chose trop facile pour être méritoire),
+mais vous apprécier, et qu'à votre avis, je suis un des hommes qui
+vous ait le mieux deviné. J'ai beaucoup gagné dans votre commerce, j'y
+gagnerai davantage: il est peu de jours, et surtout il n'est point de
+circonstance un peu sérieuse, où je ne me surprenne à dire: «Chamfort
+froncerait le sourcil. Ne faisons pas, n'écrivons pas cela, ou
+Chamfort sera content;» et alors la jouissance est doublée et
+centuplée. Ce n'est pas à vous qu'il faut dire combien est douce,
+consolante, encourageante, une amitié qui, devenue pensée habituelle à
+ce point, fait voir dans la censure une loi irréfragable, et dans
+l'approbation un trésor sans prix. Tel vous êtes pour moi. Je ne vous
+offrirai jamais un échange digne de vous (si vous ne vouliez commercer
+qu'avec vos semblables vous seriez bien solitaire); mais tout ce que
+l'abandon d'une confiance profonde, d'un dévoûment complet, d'une âme
+ardente, sensible et qui n'est pas sans noblesse, peut avoir
+d'attachement pour un homme qui sait bien le prix des talens et des
+pensées, mais qui sait leur préférer un sentiment, la seule chose
+incalculable à la raison même lorsqu'elle est échauffée d'un bon
+cœur: vous le trouverez en moi; et si j'ai eu le malheur de vous
+connaître si tard, ce sera du moins pour toujours que nous nous serons
+aimés.
+
+J'espère, mon ami, que vous serez consolé de ce que votre lettre a été
+remise; car je n'en ai point été fâché, quand elle me l'a lue; et
+peut-être si je l'eusse ouverte d'avance, comme vous m'en avez donné
+la permission ensuite, ne l'aurai-je pas remise. L'aberration des
+comètes n'est pas plus difficile à calculer que le mouvement du cœur,
+de l'esprit, surtout de l'amour propre des femmes. Vous remarquez que
+je n'ai peut-être fait là qu'un pléonasme, au lieu d'un _crescendo_;
+car plus je les vois, et plus je me persuade que l'amour propre est à
+peu près l'unique clef de ce qu'on appelle leur caractère: or, le
+caractère ne se compose que des habitudes de l'âme et de l'esprit,
+mélangés, il est vrai, à des doses inégales; et j'ai beaucoup de peine
+à croire que le sexe, duquel les hommes tels que vous et M. Thomas
+dites _il est impossible de le connaître_, ne doive toute son
+impénétrabilité au défaut presque absolu de caractère. N'allez pas me
+citer d'exceptions; car les exceptions, qu'encore faudrait-il
+débattre, prouvent la règle, bien loin de la détruire. Je dis
+qu'encore faudrait-il débattre les exceptions; et en effet, dans notre
+sexe, on n'a généralement pas une certaine force de tête, sans quelque
+force de caractère; dans celui-là, voyez comme l'analogie est fautive!
+Je lisais hier, dans votre recueil philosophique, un morceau sur le
+bonheur de madame du Châtelet, que je ne connaissais pas, et qui vaut
+d'être connu. Il y a, dans ce morceau, des choses charmantes sur
+l'amour, et notamment deux pages sur l'immutabilité de son âme en
+amour, qui séduiraient à coup sûr quiconque ne connaîtrait pas son
+histoire. Vous la savez mieux que moi; vous savez qu'elle n'était pas
+même tendre, et qu'elle fut très-galante. Qu'était-ce donc que cette
+femme, qui avait infiniment plus de force de tête, et même de
+véritable esprit, que tout le reste de son sexe ensemble; et qui
+traçait une théorie où l'âme seule semble avoir dessiné cette phrase
+délicieuse: «Il faut employer toutes les facultés de son âme à jouir
+de ce bonheur.... Il faut quitter la vie quand on le perd, et être
+bien sûr que les années de Nestor ne sont rien au prix d'un quart
+d'heure d'une telle jouissance... Il est juste qu'un tel bonheur soit
+rare; s'il était commun, il vaudrait mieux être homme qu'être Dieu,
+du moins tel que nous pouvons nous le représenter.»..... Qu'était-ce
+que la femme qui, trouvant et exprimant cela, n'était qu'une femme
+galante, et se donnait pour un de ces êtres qui aiment tant qu'ils
+aiment pour deux, que la chaleur de leur cœur supplée à ce qui manque
+réellement à leur bonheur, ou plutôt pour le seul cœur qui eût cette
+immutabilité qui anéantit le pouvoir des temps? Expliquez-moi cela,
+mon ami; et souvenez-vous que cette même femme avait mis, à la place
+du portrait de l'homme le plus extraordinaire de son siècle qui
+semblait avoir subjugué son âme, et dans une boîte que cet homme lui
+avait donnée, le portrait d'un fat: chose aussi impossible à une âme
+aimante, même détrompée ou changée, qu'à nous la trahison et le
+parjure.
+
+N'allez pas croire, mon bon ami, que cet accès de sévérité me vienne
+d'un mécontentement, résultat de la dernière conversation avec
+Aspasie; car au fond, je n'ai été mécontent (à deux disparates près)
+que de mon incertitude. Je vous ai demandé la pure vérité; et si je ne
+l'ai pas fondue dans des détails; c'est qu'une conversation serait un
+volume d'écriture, chose qui, pour le dire en passant, m'a donné une
+assez haute idée de la stérilité des romanciers en général; mais vous
+aurez bien rempli les lacunes, peut-être même aurez-vous débordé; et
+certainement, si vous avez vu en noir (car, au fond, ce n'est que par
+excès de prudence que je n'ai pas vu en rose), mes réflexions sur les
+femmes sont donc une abstraction purement philosophique, et si bien
+une abstraction, que c'est la première chose que j'oublie dans mon
+commerce avec elles; en un mot, un à parte de raison dont personne ne
+m'a donné l'exemple à un aussi haut point que vous.
+
+Au reste, mon ménage est fort triste aujourd'hui. Le petit chien qu'on
+avait eu la faiblesse d'acheter, sans penser que tous les marchands de
+chiens arrachent ces pauvres petites et frêles machines à leur mère
+dès le premier moment, et tarissent les sources de la vie pour
+rapetisser les formes (emblème très-frappant des manipulations
+politiques), ce petit chien est mort: et l'on a pleuré; et l'on est
+honteuse d'avoir pleuré, et triste d'avoir employé de l'argent à une
+acquisition aussi fragile. Pour moi, je suis tolérant, même pour cette
+faiblesse, parce que cette petite bête avait voué un très-grand
+attachement à mon amie, et que tout ce qui est attaché attache: raison
+assez forte, ce me semble, pour un homme sage de ne point s'habituer
+aux animaux. Nous n'avons pas trop de sensibilité pour nos semblables;
+et l'on frémit quand on pense que le plus honnête homme du monde
+peut-être poussé à s'égorger avec un autre homme pour un chien.
+
+Bon jour, mon bon ami; je vous aime avec une extrême tendresse. Je
+travaille, et cela ne vient pas mal; je vous en souhaite autant; mais
+c'est une chose très-pénible que de changer l'ordonnance de son
+ouvrage sans le refaire; et je serais bien fâché que cette
+contrariété-là vous arrivât; car vous enverriez promener votre
+besogne. _Vale et me ama._
+
+
+_P. S._ Je fermais ma lettre, lorsque j'ai reçu un billet du
+secrétaire de l'abbé Royer, qui me prévient qu'il vient de remettre à
+son patron l'extrait de mes deux requêtes en cassation, etc., et que
+je pourrai voir mon rapporteur dimanche prochain à midi. Vous jugez
+bien que je désirais voir le secrétaire avant que l'extrait fût livré;
+mais que, pour le voir efficacement, il fallait quelques louis.
+Sachez, mon ami, si cela est encore utile et par conséquent
+nécessaire, le comment il faut s'y prendre et le combien; et
+avertissez ceux qui veulent bien prendre intérêt à moi, qu'il est
+temps de porter les grands coups. Réponse très-prompte à ce
+_post-scriptum_.
+
+
+LETTRE VII.
+
+ Lundi.
+
+Me voilà bientôt convaincu, mon ami, que j'ai perdu une de vos
+lettres, car vous ne m'eussiez pas écrit la veille; assurément, vous
+m'en eussiez averti hier, et je ne vois rien qui puisse me faire
+présumer que vous ayez changé l'ordre accoutumé, ains au contraire. En
+conséquence, j'ai recommencé mes réclamations; et puisque vous
+arriverez demain, vous demanderez vous même à la poste ce qu'est
+devenu votre lettre, ou vous me donnerez l'espèce de billet sur lequel
+ils ne badineront pas.
+
+Votre lettre est bien, mais seulement parce que l'on ne peut pas
+trouver mal ce que vous écrivez; et tout au plus à ce degré qui me
+faisait dire de la chanson du V. de N.: elle est ce qu'il faut, pour
+ne dire pas, elle est mauvaise. Ceci est vrai de la chanson, parce que
+l'homme a passé à côté d'une jolie idée, ce qui en idiôme de talent,
+s'appelle _rater_. Or, le vrai talent ne rate pas. Votre lettre à vous
+n'est que bien, parce qu'elle n'est que douce et tendre, et que vous
+montrez toujours le vaincu, le subjugué, ce qui peut avoir deux
+inconvéniens; le premier, de beaucoup reculer, ou tout au moins
+suspendre vos progrès; le second, d'induire en erreur la pauvre
+créature, au point qu'elle fera quelque lourde sottise, dont elle ne
+s'apercevra que lorsque votre patience lassée et son amour propre
+humilié ne lui permettront guère plus qu'à vous de rétrograder. Je
+vous avais donné un bien meilleur conseil: alternez, vous avais-je
+dit; une lettre douce et tendre, quoique assaisonnée, tel jour; une
+lettre fine, vive, sémillante et narquoise le jour d'après. Qu'elle
+ne soit jamais sûre de son fait. C'est l'_a b c_ en amour. C'était
+donc le tour de la lettre de dix pages; et quoique ce soit un mal
+très-réparable, c'en serait peut être un assez grand, si vous
+persévériez; et c'en est même un à ce cran, parce qu'en revenant
+demain, vous n'aurez point de réponse à cette dernière, de sorte que
+je ne vois pas bien la transition.
+
+Au reste, je ne vous entretiendrai pas plus long-temps aujourd'hui de
+cette syrène, comme vous l'appelez; car nous ferons demain, à cet
+égard, une main à fond; et mon procès, ou plutôt mes procès et mes
+courses ne me laissent pas respirer. C'est de mercredi en huit que je
+serai rapporté: ainsi je n'ai pas grand temps à perdre; et pour comble
+de contrariété, l'incident que m'a suscité mon père au parlement, et
+qui, en termes de palais, est évidemment un coup monté, me fait perdre
+un temps incroyable, attendu que les gens qu'il me force à voir sont
+dispersés aux quatre coins de Paris. Mais le plus pressé, c'est
+l'admission de ma requête. Une seule voix, je vous le répète, mon
+cher; que votre aimable et précieux ami s'ingénie avec sa
+circonspection et son adresse ordinaires; il aura aisément deviné que
+M. Bignon, qui est mort, ne siégera pas; et mieux ou plutôt que moi,
+il saura qui a remplacé M. Daguesseau.
+
+Vous êtes bien aimable de m'avoir sacrifié Navarre; mais vous le
+seriez davantage de pousser votre besogne, 1º. parce que vous êtes
+digne de mettre la gloire à régner chez vous; 2º parce que la besogne
+presse, et tellement qu'il m'a fallu entrer en explication avec
+F.....[49], pour expliquer le retard. Ne vous fiez pas sur le temps
+qu'il me faut à moi; car si j'avais le manuscrit que M. Thomas a gardé
+pour y faire ses notes, tout serait refondu, attendu que les morceaux
+de rapport, et même les soudures, sont prêts. Sans doute, c'est un
+ouvrage nouveau; mais ce n'est pas une raison pour qu'il s'éternise,
+surtout depuis qu'on en parle, car l'attente à remplir est toujours
+une pénible destinée. Au reste, je vous avertis que je me sauve sur la
+lettre; voyez si, pour la première fois, vous voulez avoir induit en
+erreur un ami. Eh! mon cher paresseux, tranquillisez-vous; je connais
+mieux votre talent que vous même, sans quoi je n'aurais pas tant de
+sécurité. Mais un point sur lequel je n'en saurais avoir, c'est votre
+santé; et je vous interdis, de par l'amour, toute espèce de travail,
+si cette agitation que vous appelez la fièvre, et qui n'est qu'un
+mouvement nerval, sans quoi je vous en aurais parlé plutôt, revenait
+seulement encore une fois.
+
+ [49] Franklin. C'est toujours de l'écrit sur l'ordre de
+ Cincinnatus qu'il s'agit.
+
+Je serai demain mardi, à cinq heures du soir, à l'hôtel de Vaudreuil;
+nous causerons, nous nous promènerons si vos jambes ont besoin de
+recouvrer du mouvement, ou nous resterons, nous prendrons des glaces
+aux Tuileries, ou vous viendrez en prendre ici. En un mot, nous ferons
+ce que vous voudrez: suffit que je serai _al suo commando_.
+
+Vous avez d'autant plus de raison de ne pas hasarder de lettres, que
+le brutal a fait un tapage épouvantable sur un propos de madame de
+Flahaut, qui a prétendu qu'on disait dans le monde, que La Harpe était
+le tenant chez Aspasie, depuis la maladie hibernoise. Vous noterez
+qu'Aspasie a vu La Harpe une fois depuis deux mois. N'importe, le
+moribond celtique a écrit que ce n'était pas assez que cela ne fût
+pas, qu'il fallait encore qu'on ne le dît pas. J'ai lu cette belle
+phrase, et Aspasie a un peu murmuré. Mais jugez quelle étincelle
+ferait une lettre vôtre dans ce magasin à bile. Je finis, car je n'ai
+pas un moment à moi; et j'en suis malheureux, je vous assure. Bon
+jour, mon ami.
+
+
+LETTRE VIII.
+
+ Mardi.
+
+Mon bon ami, dans la nécessité de parler à M. l'abbé de Périgord, je
+prends le parti de l'attendre chez lui; car ma lettre deviendrait la
+mort de Turenne. Je ne sais où ceci me mènera, ni par conséquent, si
+je pourrai vous voir ce matin: or, cet après-midi, je suis obligé de
+courir. M. Lefebvre d'Ammécourt ayant jugé à propos de me gagner hier
+mon procès contre l'Ami des hommes, c'est un triste sujet de
+félicitation que celui du gain d'un procès contre son père; mais quand
+on a le malheur de plaider contre lui, encore faut-il gagner ce qu'on
+s'est cru le droit de disputer. Au reste, je me console à d'autant
+plus juste titre de cette extrémité, que c'était mon père qui était
+l'agresseur, et qu'il n'a jamais voulu arbitrer. Adieu, mon cher ami;
+à ce soir, ou à demain matin.
+
+
+LETTRE IX.
+
+ Londres, 20 août 1784.
+
+Mon dieu, mon ami, mon cher ami! que je suis inquiet! qu'il est cruel
+pour moi de vous avoir quitté dans ce moment, de n'être pas votre
+garde-malade, de ne pas savoir, aussitôt que ma pensée, comment votre
+pouls bat, et si vous souffrez, ou si vous êtes soulagé! Mon Henriette
+a rapporté tant de peines dans mon sein, en me racontant toutes celles
+que votre état lui avait faites, et tant d'attendrissement, en me
+parlant de vos touchans adieux! Vous êtes-là sous mes yeux, brûlant,
+agité, tourmenté, sans que je puisse détourner un moment ma pensée de
+votre lit et de votre fièvre. Ce n'est pas que votre état soit
+alarmant, je le sais; et s'il l'eût été, tous les chevalets de la
+Bastille exposés à ma vue ne m'auraient pas fait partir. Mais vous
+souffrez! Eh, mon dieu! n'est-ce donc rien de souffrir? c'est presque
+tout, dans un passage si court et si incertain. Mon ami! vous ne
+pouvez pas écrire; je ne veux pas que vous écriviez, à moins que ce ne
+soit deux lignes qui me rassurent par la vue de vos caractères: mais
+suppliez M. R.... de remplir, en votre nom, cet office et ce devoir
+d'ami: il ne me refusera point cette consolation; il me rendra la
+justice de croire que je paierais, et de grand cœur, le même tribut à
+son amitié pour vous; mais il a le bonheur de vous garder, lui! et ne
+m'en doit-il pas plus de compassion et de complaisance, à moi qui vous
+ai quitté dans un moment si critique pour tous deux, à moi qui,
+peut-être, hélas! ne vous embrasserai pas de long-temps, et qui
+m'étais fait une si douce habitude de ne penser, de n'observer, de ne
+sentir qu'avec vous, de n'agir que sous vos yeux, de n'avoir qu'une
+âme avec mon meilleur et presque mon unique ami? O mon cher et digne
+Chamfort! combien les bonnes gens sont des êtres d'habitude! et
+combien vous avez peu de besoin de cet attrait d'habitude, pour être
+nécessaire à ceux dont vous avez daigné vous laisser connaître! Je
+sens qu'en vous perdant, je perds une partie de mes forces. On m'a
+ravi mes flèches. O mon ami! recouvrez votre santé; et que votre
+amitié, vos consolations, vos conseils, vos lettres versent du baume
+dans mon cœur, m'apprennent à supporter une situation si nouvelle,
+quoique déjà éprouvée à l'honorer, à l'embellir, et me rendent enfin
+capable d'être digne de tous les sentimens que vous m'avez montrés.
+
+C'est de cette ville souveraine, qui, bâtie de briques, et sans
+élégance ni noblesse dans ses édifices, montre la Tamise et son port
+superbe, et semble dire: «qu'oseriez-vous me comparer? que l'Océan,
+que les mondes apportent ici leurs tributs!» c'est de cette ville que
+je vous écris à la hâte, les yeux distraits par une foule d'objets
+nouveaux, l'esprit occupé de mille soins pénibles au présent et dans
+l'avenir, mais le cœur et l'imagination pleins de vous.
+
+Notre voyage ferait un roman; vous savez une partie des inconvéniens
+qui ont précédé notre départ; vous aurez éprouvé sans doute à Paris le
+temps dont nous avons été accueillis dans la route; et vous ne vous
+ferez jamais d'idée de notre passage, qu'après avoir essuyé une
+tempête. Nous avons été deux fois au moment de périr: une fois par la
+seule force du vent et de la mer qui écrasait notre frêle paquebot; et
+une fois à l'entrée de l'Adder, c'est-à-dire presque au port; en
+revirant de bord, un faux coup de timon et un cable caché sous une
+vague terrible nous ont mis au moment de chavirer; on avait, sur le
+pont, de l'eau au-dessus du genou. Le capitaine, l'un des plus
+intrépides marins de ce genre, s'est cru perdu, et ne voulait pas,
+disait-il, survivre à son vaisseau. Heureusement, ma pauvre amie était
+dans cet horrible état appelé mal de mer, dont l'effet moral est de
+rendre insouciant de tout et sur tout, si ce n'est sur l'espoir que la
+mer engloutira le supplice et le supplicié. J'ai vomi le sang, moi qui
+n'ai jamais été malade sur mer, et mes nerfs ne sont pas encore remis.
+
+Aussitôt débarqués, nous avons pris la poste dans la compagnie d'un
+Irlandais que je croirais honnête homme, si je n'avais toujours pensé
+que c'est-là que s'arrête la toute-puissance divine; d'une Française
+qu'il avait pris la liberté d'enlever à sa famille, du droit qu'a tout
+Irlandais de s'approprier une riche héritière; et d'un ministre
+anglais, homme doux, modéré et fort instruit; nous avons pris la
+poste, dis-je, et ce n'est pas par magnificence; mais tous les élégans
+de l'Angleterre et la partie brillante de la cour étant à
+Brightemlstone, parce que le prince de Galles y prend les eaux, il n'y
+a pas une seule diligence où l'on puisse trouver place. Au reste, les
+postes, qui sont excellentes, et fournissent par obligation des
+voitures comparables à nos voitures de maître, sont à peine aussi
+chères qu'en France, quoique plus longues et trois fois plus
+rapidement franchies. Il suit cependant de cette manière de voyager
+que, malgré les talens économiques et l'industrie hibernoise de notre
+compagnon que j'ai créé maréchal-général des logis de la caravane,
+notre voyage nous a coûté trois fois ce qu'il devait nous coûter. Et
+d'autant que le paquebot ne partait qu'à trois jours de distance de
+celui de notre arrivée, et que les difficultés pour le passeport
+devenaient inquiétantes, j'ai frêté un navire. Si je ne craignais de
+divulguer des secrets qui peuvent, dans la foule, servir à quelques
+honnêtes gens comme ils nous ont servi, je vous démontrerais combien
+ces sublimes formalités de notre inquisition, appelée amirauté, sont
+inutiles à toute autre chose qu'à faire gagner de l'argent aux
+huissiers visiteurs: digne résultat de toute législation
+réglementaire!
+
+Nous avons dîné à Brightemlstone, avec la meilleure viande de
+boucherie que j'aie mangée de ma vie; et comme le seul acte de toucher
+un plancher anglais brûle la bourse, surtout dans le voisinage de la
+cour (car l'or est la mandragore de toutes les cours), nous avons été
+coucher à Lewis. N'êtes-vous pas scandalisé qu'un bourg anglais porte
+le nom d'un de nos rois? Depuis, et dès Lewis, nous avons parcouru le
+plus beau pays de l'Europe, par la variété des sites et de la verdure,
+la beauté et l'opulence de la campagne, la propreté et l'élégance
+rurale de chaque propriété. C'est un attrait pour les yeux; c'est un
+charme pour l'âme, qu'il est impossible d'exagérer. Les approches de
+Londres sont entre autres d'une beauté champêtre dont la Hollande même
+ne m'a point fourni de modèles; j'y comparerais plutôt quelques
+vallées de la Suisse; car (et cette observation très-remarquable
+saisit à l'instant des yeux exercés) ce peuple dominateur est avant
+tout et surtout agricole au sein de son île; et voilà ce qui l'a sauvé
+si long-temps de ses propres délires. Je sentais mon âme fortement et
+profondément saisie, en parcourant ces contrées plantureuses et
+prospères; et je me disais: Pourquoi donc cette émotion si nouvelle?
+Ces châteaux, comparés aux nôtres, sont des guinguettes. Plusieurs
+cantons de la France, même de ses provinces les plus médiocres, et
+toute la Normandie que je viens de traverser, sont assurément plus
+beaux, de par la nature, que toutes ces campagnes. On trouve çà et là,
+mais partout dans notre pays, de beaux édifices, des ouvrages
+fastueux, de grands travaux publics, de grandes traces des plus
+prodigieux efforts de l'homme; et cependant ceci m'enchante bien plus
+que le reste ne m'étonne. C'est que ceci est la nature améliorée et
+non forcée; c'est que ces routes étroites, mais excellentes, ne me
+rappellent les corvoyeurs que pour gémir sur les lieux où ils sont
+connus; c'est que cette admirable culture m'annonce le respect de la
+propriété; c'est que ce soin, cette propriété universelle est un
+symptôme parlant de bien-être; c'est que toute cette richesse rurale
+est dans la nature, et ne décèle pas l'excessive inégalité des
+fortunes, source de tant de maux, comme les édifices somptueux
+entourés de chaumières; c'est que tout me dit ici que le peuple est
+quelque chose, qu'ici chaque homme a le développement et le libre
+exercice de ses facultés, et qu'ainsi je suis dans un autre ordre de
+choses.
+
+Et prenez garde, mon ami, que c'est si bien là la vraie cause de
+l'effet sur lequel je raisonnais, qu'arrivé à Londres, et cette
+superbe Tamise (qu'il ne faut comparer à rien, parce que rien ne lui
+est comparable) une fois franchie, rien ne m'a plus étonné ni même
+fait plaisir, si ce n'est les trottoirs qui faisaient tomber à genoux
+le bon la Condamine, et s'écrier: «Béni soit Dieu! voici un pays où
+l'on s'occupe des gens de pied.» Tout le reste m'a paru ordinaire et
+presque mesquin. Je dirais volontiers comme cet apathique Italien: «Ce
+sont des rues à droite, des rues à gauche et un chemin au milieu.»
+Toutes les villes sont de même, si cependant vous accordez à celle-ci
+l'avantage de cette admirable propreté qui s'étend à tout, qui
+embellit tout, qui a un attrait presque égal pour l'esprit et pour
+l'œil, et des dimensions dont aucune ville ancienne ne saurait jouir:
+du reste, effrayante obstruction du corps politique; cloaque infâme au
+moral; hommes entassés et infectés de leur haleine; lutte éternelle
+des corrupteurs et des corrompus, des prodigues et des misérables, de
+la canaille titrée et de la canaille populace. C'est mieux ou plus mal
+que Paris ou que Babylone, comme vous voudrez, j'y prends peu
+d'intérêt. Notez pourtant que j'ai peu vu encore, et que Londres
+m'offrira certainement plus que toute autre grande ville de commerce
+un foyer d'activité et d'émulation qui ne peut pas ne point
+intéresser. Mais je vous rends compte de la première impression qui a
+toujours un grand fonds de vérité.
+
+Nous avons eu en voyage des gentlemen. Combien le peuple a de sens! le
+sobriquet des voleurs est ici le mot gentilhomme! Ils ont observé et
+tâté deux ou trois fois notre petite troupe, j'étais décidé à ne leur
+accorder rien, parce que je suis loin d'avoir trop d'argent; j'avais
+mis les dames en avant, seules dans une chaise, trois hommes dans
+celle qui suivait, et un cheval. Notre ordre de bataille était si bon
+et notre contenance armée si simplement fière et ostensible, qu'ils
+nous ont laissé passer.
+
+J'empiéterais sur les droits de mon Henriette qui veut vous écrire,
+quand elle pourra vous remercier de votre convalescence, si je vous
+parlais des Anglaises, dont l'air froid et ricanneur et les tailles
+emboîtées et guindées n'ont pas paru lui plaire infiniment au premier
+coup d'œil: pour moi j'en appelle, et je ne renoncerai pas si
+aisément à ma longue passion pour les Anglaises, d'autant qu'en
+voyant passer Henriette, on s'arrête et l'on dit: «Oh! la belle
+Anglaise!» Aussi est-elle fort contente des hommes. Pour moi, je
+prétends, et l'on assure que j'ai déjà l'air aussi breton que Jacques
+Rosbiff.
+
+Au reste, nos dames n'ont pas toujours été aussi bien traitées; elles
+ont essuyé aujourd'hui un orage très-vif: la beauté du temps les avait
+invitées à aller à pied de leur auberge à leur logement, car nous
+sommes déjà gîtés et chèrement gîtés; elles étaient parées fort à la
+française, et sur-tout Henriette. On a murmuré; on s'est attroupé; on
+nous a suivis; on a lancé un certain Aristophane de cabaret, qui s'est
+mis à chanter devant nous, avec les gestes les plus démonstratifs et
+les expressions les plus libres des cantiques très-peu spirituels qui
+ont fort diverti le peuple. Mon amie, accoutumée aux lubies de la
+canaille d'Amsterdam, riait; la Parisienne avait une vraie colère de
+parisienne et regrettait les halles. Pour moi, mon flegme était
+imperturbable; mais cependant j'avais peur de me fâcher et le
+dénoûment m'inquiétait: déjà plusieurs Anglais bien mis, en passant à
+cheval avaient distribué quelques coups de fouet au Gilles, et
+s'arrêtant, nous avaient supplié de ne pas prendre la populace pour la
+nation; puis, ils nous donnaient des conseils que malheureusement nous
+n'entendions pas. Enfin, un Français a fendu la foule, donné de
+l'argent, et fait montre d'éloquence anglaise, puis nous déposant
+dans une boutique, il a été nous chercher un carrosse qui a mis fin à
+cette scène plaisante au fond, et dont mon amie a eu la charmante
+réparation que je vous ai dite au parc Saint-James, une fois qu'elle a
+eu substitué un petit chapeau à nos immenses panaches.
+
+Avec quelque précipitation que ceci soit ébauché, mon cher ami, vous
+verrez que je veux me nourrir de l'espoir que vous êtes en état de me
+lire, de m'entendre et presque de me répondre. L'idée de mon ami,
+malade loin de moi, m'est trop importune.
+
+Si par hasard votre convalescence était prématurée et hâtive autant
+que je le désire, ou si vous croyez pouvoir charger de la négociation
+que voici le bon abbé de Laroche, vous le feriez le plutôt possible,
+parce que cela m'importe. Le vieillard a répondu à celle de mes
+lettres dont vous m'avez paru très-content, le billet malhonnête que
+voici:
+
+«Je vous renvoie, Monsieur, la lettre que vous m'avez confiée; je
+l'aurais fait plutôt, si je n'étais retenu au lit par une fièvre
+très-forte et un violent mal de tête: j'ai pris l'émétique; j'ai été
+saigné trois fois, et mes maux subsistent encore dans toute leur
+vigueur. On n'est point du tout de l'avis de votre ami; on croit que
+la dernière forme que vous avez donnée à votre ouvrage est la
+meilleure, qu'il peut être sans danger publié dans le nouveau monde;
+pour celui-ci, c'est à vous d'en juger, mais on aurait désiré que
+vous n'eussiez fait part à personne qu'on en avait connaissance; et on
+m'a déclaré que la trop grande communication que vous en avez faite,
+ne permettait absolument plus qu'on s'en mêlât. Mes rapports avec M.
+Paris ne sont pas, comme vous imaginez, de simples liaisons de
+société; et je suis l'ami intime de toute la famille de sa femme.
+Croyez-vous, monsieur, qu'il soit bien permis, qu'il ne soit pas même
+répréhensible de mettre, sans preuve bien évidente, dans le cœur d'un
+homme mort depuis long-temps, les motifs les plus condamnables, pour,
+d'après cette supposition, en faire la satire la plus cruelle? Je ne
+suis point en ce moment en état de discuter si le bonheur du genre
+humain dépend d'une vérité qui ne peut être solidement démontrée que
+par une diatribe sur M. Duverney; mais je ne coopérerai en rien à ce
+qui peut affliger mes amis. Recevez, monsieur, l'assurance de mon
+sincère attachement.--23 août 1784.»
+
+Je répondrai, et je répondrai honnêtement; mais vous voyez comme je
+suis payé d'avoir raison, et surtout de ma loyale communication de
+l'excellente lettre de Clavière. Mais ce n'est ni le moment, ni la
+situation de se fâcher. Voici ce qui presse et importe: le docteur
+Price est à Londres; il est ami intime de Franklin; que Franklin lui
+recommande l'ouvrage, ou au moins l'auteur. Alors je tirerai parti
+d'un livre utile, entrepris pour leur faire plaisir, et dont j'ai le
+plus grand besoin. Ne négligez pas cela, je vous en prie.
+
+Adieu, mon très-cher ami. Donnez-moi ou faites-moi donner le plutôt
+possible de vos nouvelles; et aimez-moi comme il m'est impossible de
+ne pas vous aimer.
+
+
+LETTRE X.
+
+ Londres, 13 octobre 1784.
+
+Je reçois, mon très-cher ami, une lettre dont l'écriture a fait
+palpiter mon cœur, comme celle d'une maîtresse lorsque j'avais vingt
+ans; car la fermeté du caractère et le nombre des pages m'ont appris
+en un instant que vous vous portiez mieux; que vous aviez plus de
+forces; que votre amitié pour moi était la même; que vous ressentiez
+toujours le besoin de causer avec moi; enfin que j'avais recouvré la
+partie la plus réelle de ce qu'il m'est permis de goûter de bonheur,
+je veux dire, le charme et l'assurance de votre amitié. Cette rapidité
+de sentiment qui, dans une seule émotion, fait trouver mille
+certitudes et mille jouissances, est un des plus grands dons que la
+nature ait fait aux cœurs aimans; et c'est assez pour compenser tous
+les maux que produit la sensibilité. Car un être sensible jouit avec
+abandon; et lorsqu'il souffre dans l'objet aimé, il a encore pour se
+consoler le sentiment même qui le fait souffrir.
+
+Grâces vous soient rendues, cher ami, de m'avoir tiré de peine sur
+vous et sur votre affection; non que j'en doutasse, il ne me faut que
+tâter mon cœur, pour être sûr du vôtre. Mais il est si doux de
+s'entendre répéter qu'on est aimé de l'homme du monde qu'on aime,
+estime et respecte le plus! Et puis, l'âme a besoin d'être soignée
+comme le corps. C'est-là sans doute un des plus grands mécomptes de la
+vanité humaine; mais il est trop vrai que l'amitié a besoin de
+culture, et que la santé de l'esprit et du cœur est subordonnée au
+régime et à l'habitude.
+
+Le tableau que vous me faites de ce que vous avez souffert, m'a
+vraiment navré, et surtout par l'idée que je n'ai pas été votre garde;
+mais la réflexion soulage un peu mon imagination, en ce que la cruelle
+épreuve que vous venez de subir, est une démonstration irrésistible
+que vous êtes un des êtres les plus vivaces qui existent. Or, la
+ténuité de votre charpente, la délicatesse de vos traits, et la
+douceur résignée et même un peu triste de votre physionomie laquelle
+est calme, et que votre tête ou votre âme ne sont point en mouvement,
+alarmeront et induiront toujours en erreur vos amis sur votre force.
+Pour moi, vous m'avez prouvé, non pas tout à fait qu'on ne meurt que
+de bêtise, mais que les forces vitales sont toujours proportionnées à
+la trempe de l'âme. Ainsi, l'axiôme proverbial _la lame use le
+fourreau_ n'est pas vrai pour l'espèce humaine. Comment son feu
+intérieur ne le consume-t-il pas, se dit-on? eh! comment le
+consumerait-il? c'est lui qui le fait vivre. Donnez-lui une autre âme,
+et sa frêle existence va se dissoudre.
+
+Hélas, mon ami! Tacite et vous, aurez donc toujours raison! c'est un
+étrange composé de légèreté et de perversité que l'homme, qu'il faut
+cependant servir et qu'on voudrait aimer: l'homme qui calcule les
+astres, qui soumet les élémens, qui défie et combat toute la puissance
+de la nature, qui peut tout excepté conduire lui et ses semblables,
+qui a tout trouvé hors la liberté et la paix, qui a su donner
+l'autorité, qui a su l'endurer, et qui n'a su ni la diriger ni la
+seconder, qui sait ramper et ne sait pas obéir, qui sait se révolter
+et ne sait pas se défendre, qui sait aimer et ne sait pas s'attacher,
+qui a tous les contraires en bien comme en mal, dans le cœur et dans
+l'esprit. Votre mot est charmant. On a dit, il y a long-temps:
+
+ Mille fois ils m'ont tout promis;
+ Mais le siècle en fourbes abonde,
+ Et je ne hais rien tant au monde
+ Que la plupart de mes amis.
+
+Mais c'est-là l'épigramme chagrine d'un homme dont l'esprit aigri
+n'est jamais averti par son cœur. La vôtre appartient à un philosophe
+qui a observé profondément, et qui donne un résultat moral avec la
+gaîté et l'indulgence sans lesquelles il n'est presque pas un bon
+cœur. Il y a peu de délicatesse à se personnifier dans un sentiment
+haineux et vil; au lieu que votre mot, qui est trop vrai, est la
+saillie aimable d'un homme qui n'a pas été pris pour dupe, et qui aime
+trop ses vrais amis pour ne pas rire beaucoup de ceux qui prennent ce
+titre. Mais j'ai peur qu'en ce genre, comme en beaucoup d'autres, il
+n'y faille pas regarder de trop près: car on s'appauvrirait, beaucoup
+plus qu'il n'est possible d'y résoudre même la philosophie. Bon dieu!
+à quels sacrilèges j'ai surpris, dans ces derniers temps, les
+personnes qui parlent le plus éloquemment d'amitié! Je ne
+m'accoutumerai jamais à ces théories que la conduite dément; mais il
+faut que je m'arrête, car ce que j'aurais à vous dire ne peut pas
+s'écrire. Ce n'est pas que si j'avais à vous dénoncer un fait
+important, je ne sautasse le fossé. Mais ce n'est point dans votre
+cœur que j'ai à vous blesser; et votre tête est si sage, que vous
+sonderez le terrain même sur lequel vous êtes le plus habitué à
+marcher: et vous ferez bien. Il faut d'ailleurs, mon ami, une grande
+circonspection pour les faits; le trait infâme que vous m'apprenez ne
+l'enseigne que trop, puisqu'une simple transposition de dates a fait,
+dans la bouche d'un méchant, d'une action honnête et pure (qu'il n'a
+pu savoir que par mon bandit de laquais, qui, non content de tout me
+voler, épiait mes actions et mes discours à chaque instant de la
+journée), une malignité capable de compromettre un galant homme
+auquel je ne me consolerais pas de susciter, même le plus
+indirectement, une tracasserie. Eh! qui en sera à l'abri, s'il n'y est
+pas, lui, armé de tant de circonspection et de sagesse? Mais, outre
+cette anecdote, quoiqu'il soit à peu près impossible que la poste voie
+tout, je puis vous assurer que les Français de Londres sont aussi
+inspectés par la police de Paris qu'en France même. Les canailles
+aventurières qui salissent ici les presses, sont les espions les plus
+corrompus qui existent, et leurs complices le sont aussi; car qui dit
+complice en ce genre, dit espion. La complicité est un des moyens de
+l'espionnage; et les gouvernemens qui ont recours à ce misérable
+moyen, savent très bien distinguer l'homme auquel il faut en vouloir.
+Ils devraient savoir aussi que leurs recherches en ce genre ne
+produisent rien qu'une ressource assurée à la canaille infecte qui se
+voue à cette infâme profession. Au reste, il y a aussi des Anglais
+vendus à la police de Paris; témoin le vil entrepreneur du _Courrier
+de l'Europe_, tout aussi méprisable que le rédacteur. Celui-ci, après
+avoir été libelliste ordurier, est devenu espion gagé, aussi infâme
+dans ses délations qu'il était méprisable avant ce joli métier. C'est
+de toute cette canaille que W. a été la victime; elle craint de n'être
+pas payée si elle n'accuse pas, de sorte qu'elle accuse à tort et à
+travers.
+
+Vous êtes inquiet de mon sort, mon cher ami, et moi je ne suis pas
+très-rassuré, surtout sur celui de mon aimable compagne. J'ai
+cependant quelques projets qui apparemment me feront vivre: mais on se
+trompe beaucoup sur la générosité des Anglais. Accoutumés à tout
+calculer, ils calculent aussi les talens et l'amitié; la plupart de
+leurs grands écrivains sont, presque à la lettre, morts de faim: jugez
+de quiconque n'est pas de leur nation! Une des premières choses qui
+frappent ici, c'est l'esprit d'ordre, de méthode, de calcul. On peut y
+dire le pourquoi de chaque chose; et cela doit peser, surtout dans
+l'esprit d'un Français; mais, à tous ses inconvéniens, ce genre
+d'esprit exclut presque nécessairement les grands mouvemens de
+sensibilité; ils appartiennent ici au peuple, beaucoup trop calomnié,
+même dans ce pays, où cependant il est quelque chose. En général, mon
+ami, Clavière a raison; et j'ai été obligé de m'en convaincre, moi qui
+écris contre l'aristocratie. On ne défendra jamais bien le peuple,
+quand on se laissera aller à quelque déplaisir contre lui; quand les
+mots de canaille, de populace, de goujat, resteront le dictionnaire du
+défenseur. Un plus profond examen de ce qui suggère ces épithètes,
+agite la tête et le cœur; on voit bientôt que cette populace, cette
+canaille, n'est plus si nombreuse ni si vile qu'on l'imaginait. Ces
+grossièretés dont elle affuble les panaches, les plumets, l'air
+français, tout ce que vous voudrez, ne sont pas si grossières. Il faut
+aussi faire le procès à ceux qui inventent, qui portent, qui
+accréditent ces puérilités, titres presque uniques par lesquels on se
+distingue de la canaille. Elle est bruyante, elle est incommode; mais
+aux yeux et aux oreilles de qui?.... Et ces graves et silencieux
+déportemens de la canaille instruite, bien vêtue, s'intitulant gens
+comme il faut, feront-ils mieux le bonheur de la terre?
+
+Il faudrait, mon ami, il faudrait qu'une tête pensante et sagace comme
+la vôtre vît l'Angleterre comparée à tout ce qu'on voit ailleurs, et
+pesât les désagrémens qu'on exagère chez vous, contre les maux réels
+dont il est défendu de parler. Rien de parfait ne saurait sortir de la
+main de l'homme; mais il y a du moins mauvais, et beaucoup moins
+mauvais, en Angleterre que partout ailleurs, où des esclaves, les fers
+aux pieds et aux mains, se moquent des dangers que courent les
+voltigeurs. Il semble qu'on ait voulu consoler jusqu'ici les autres
+nations, en leur parlant des défauts de la constitution anglaise, de
+ce qu'on appelle ses abus. On a fait comme ceux qui portaient leurs
+gémissemens sur de légers liens à des esclaves chargés de lourdes
+chaînes; on abuse de ce que les premiers laissent toute la
+sensibilité, tandis que les autres ôtent tout sentiment. Enfin, si le
+mieux peut trouver place chez les Bretons, ce sera quand les autres
+nations européennes seront arrivées à leur niveau. Le philosophe doit
+donc tendre à cette révolution, avant que de désirer l'autre. Une
+émeute, une sédition à Londres fait plus de bien au cœur de
+l'honnête homme, que toute cette imbécille subordination dont on se
+vante ailleurs. Si l'on approfondissait, si l'on comparait, si l'on
+cherchait les corrélatifs en politique, on ferait sur l'Angleterre et
+les Anglais un ouvrage qui aurait de la signifiance: mais il ne
+faudrait pas, comme l'illustre Linguet, qui, tout ainsi que
+Mallebranche voyait tout en Dieu, voit tout en Linguet, rechercher les
+fourchettes à deux fourchons et le manque de serviettes.... Un
+magistrat d'une des sociétés les plus libres de la terre, félicitait
+l'autre jour une connaissance à moi qui a quitté l'Irlande, de n'être
+plus parmi ces Hibernois qui emplument et coupent des jarrets. C'est
+un bon homme parlant admirablement liberté, pourvu qu'on laisse faire
+la magistrature: et voilà comme on est partout. Dès que le peuple
+tente de se faire justice, c'est une horreur. Il faut cependant
+remarquer que les premiers emplumeurs et coupeurs de jarrets, pour
+cause politique, ont paru en Amérique; et que cette manie a disparu,
+quoique la cause réprimante soit très peu de chose: mais les causes
+pour lesquelles il fallait emplumer, etc. etc. ont disparu. Il faut
+remarquer aussi que l'art d'ôter la raison, pour ensuite argumenter de
+la folie, est l'art des coupables gouvernans: cela établi, qu'importe
+de détailler les convulsions de l'infortuné dont on a irrité les nerfs
+par un breuvage?.....
+
+Mais, mon ami, voilà beaucoup bavardé; car il faut nous tenir dans
+les généralités. Mais je ne puis pas me refuser au plaisir de frotter
+la tête la plus électrique que j'aie jamais connue. Je ne perdrai pas
+mon temps ici; et si la misère et le malheur ne font pas justice de
+moi, je répondrai peut-être à mes ennemis et à mes prétendus amis
+presque aussi coupables que mes ennemis, mais de la seule manière qui
+me convienne désormais, par de bons et d'utiles ouvrages, tous portant
+mon nom; car, dès le premier, j'annonce que tout ce qui ne le portera
+pas me sera faussement attribué, afin qu'on n'essaie pas de m'imputer
+les viles anonymités qui pullulent ici. Quoiqu'il arrive, vous n'aurez
+pas à rougir de moi, soyez-en bien assuré; mais quand vous
+presserai-je contre mon cœur? C'est en vérité ce qu'il m'est
+impossible de dire; à cet égard, j'ose à peine fixer l'avenir.
+
+Je vous ai déjà écrit, mon cher ami, sur le brillant surcroît de
+fortune qui vous est arrivé: j'en étais en colère, et je ne suis pas
+encore très-calme à cet égard; mais je veux vous croire déguignoné,
+comme vous dites: c'est cependant une dérision, si vous ne devez
+commencer à toucher que dans trois ans, à moins qu'on ne vous en donne
+neuf d'avance. Madame de N. vous écrira le premier courrier.
+Aujourd'hui, il est trop tard, et ses beaux yeux souffrent à la
+lumière; elle vous prie de l'aimer, et de m'écrire souvent; car elle
+prétend que je suis très-mauvaise compagnie, quand vous ne m'écrivez
+pas. Adieu, cher et bon ami; il y a long-temps que votre conquête a
+compensé toutes les pertes et toutes les méprises de mon cœur.
+Conservez-moi le vôtre; et quoiqu'on fasse, je ne serai pas tout à
+fait malheureux. Choyez votre convalescence avec votre raison, et non
+pas avec votre tête; caressez les muses; qu'elles vous comblent
+long-temps de toutes leurs faveurs; et quand vous serez désensorcelé,
+toujours vous auront-elles valu plus de jouissances que d'or, ni même
+de gloire, à en juger par celle qu'il vous était donné de mériter, et
+par les seuls dispensateurs dont vous puissiez l'attendre. _Vale et me
+ama._
+
+
+_P. S._ Plusieurs articles de votre lettre ne sont pas répondus, parce
+qu'une de mes lettres, qui a croisé la vôtre, l'a fait d'avance.
+
+
+LETTRE XI.
+
+ 10 novembre 1784.
+
+Je viens de recevoir votre lettre tendre et sage, mon bon et cher ami;
+et j'ai éprouvé le double plaisir d'apprendre de vous d'heureuses
+nouvelles, et de trouver, dans l'accent et l'expression de vos
+craintes, une vive empreinte de votre amitié et c'est-là, sans doute,
+une grande jouissance pour moi; mais la circonstance en a redoublé la
+saveur. Je suis triste et malheureux; ma douce et charmante compagne
+est malade, et malade de langueur; elle est à son onzième accès de
+fièvre. Heureusement les accès sont intermittens, et laissent deux
+jours de passables; mais l'extrême faiblesse, l'agacement des nerfs,
+les accidens de femmes qui en ont résulté, l'ont jetée dans une
+situation très fâcheuse, quoique au fond, peu inquiétante; d'un autre
+côté, ma bourse n'avait que faire de cet échec. Toute visite de
+médecin réputé (et peut-on en choisir un autre pour son amie?) coûte
+un louis à Londres; c'est acheter cher l'inquiétude. Enfin, mes
+ressources sont à leur terme; et non seulement je n'ai point encore
+obtenu le pain de la loi, mais je n'obtiens pas même de réponse de mes
+gens d'affaires. Heureusement Target retourne incessamment à Paris, et
+se charge de mettre un terme à cette indécision cruelle.
+
+On projette de me charger d'un grand ouvrage, qui m'assurerait le
+nécessaire pour long-temps; mais l'entreprise en est encore fort
+incertaine. Changuyon me propose aussi, de Hollande, de la besogne;
+mais il faut le temps de la faire. Tout cela combiné, mon ami,
+dessinez le premier trait d'une situation dont votre imagination ne
+saura que trop faire un tableau fort triste, mais qui pourtant n'est
+pas désespéré. Le grand, le vrai mal, c'est la souffrance de mon
+amie; et votre lettre en a tempéré l'amertume. Jugez ce que votre
+amitié est et peut pour notre bonheur. Hélas! mon ami, il n'en est
+qu'un de vrai, c'est d'aimer et d'être aimé. Sans ce charme, je ne
+pourrais déjà plus supporter le fardeau de la vie.... Mais songeons
+que j'écris de Londres, et dans le mois de novembre. Ne nous occupons
+pas de ces idées.
+
+Je veux cependant vous dire, et seulement dans des vues littéraires,
+que j'ai rencontré, à ce sujet, dans le Séjanus de Bergerac, imprimé
+en 1638, et dédié au duc d'Arpajon, où par parenthèse l'on professe
+tout haut l'athéisme avec approbation et privilége du roi, j'y ai
+trouvé, dis-je, ces vers qui m'ont bien étonné:
+
+ Et puis, mourir n'est rien, c'est achever de naître.
+ Un esclave hier mourut pour divertir son maître;
+ Au malheur de la vie on n'est point enchaîné,
+ Et l'âme est dans la main du plus infortuné.
+
+En vérité, mon ami, on ne ferait aujourd'hui rien de plus beau que ces
+deux derniers vers. Il est vrai qu'on en trouve, à côté, de cette
+force. Terrentianus demande à Séjanus s'il ne craint pas le tonnerre
+des dieux; et Séjanus répond:
+
+ Il ne tombe jamais en hiver sur la terre;
+ J'aurai six mois au moins pour me moquer des dieux.
+
+Non, mon ami, je ne suis point enthousiaste de l'Angleterre; et j'en
+sais maintenant assez pour vous dire que, si la constitution est la
+meilleure connue, l'administration en est la plus mauvaise possible;
+et que si l'Anglais est l'homme social le plus libre qu'il y ait sur
+la terre, le peuple anglais est un des moins libres qui existent. Je
+crois davantage, mon ami, je crois qu'individuellement parlant, nous
+valons mieux qu'eux, et que le terroir du vin l'emporte sur celui du
+charbon de terre, même par son influence sur le moral. Sans penser,
+avec M. Lauragais, que les Anglais n'aient de fruits mûrs que les
+pommes cuites et de poli que l'acier, je crois qu'ils n'ont pas de
+quoi justifier leur orgueil féroce. Mais qu'est-ce donc que la
+liberté, puisque le peu qui s'en trouve dans une ou deux bonnes lois,
+place au premier rang un peuple si peu favorisé de la nature? Que ne
+peut pas une constitution, puisque celle-ci, quoique incomplète et
+défectueuse, sauve et sauvera quelque temps encore le peuple le plus
+corrompu de la terre de sa propre corruption? Quelle n'est pas
+l'influence d'un petit nombre de données favorables à l'espèce
+humaine, puisque ce peuple ignorant, superstitieux, entêté (car il est
+tout cela), cupide, et très-voisin de la foi punique, vaut mieux que
+la plupart des peuples connus, parce qu'il a quelque liberté civile?
+Cela est admirable, mon ami, pour l'homme qui pense et qui a réfléchi
+sur la nature des choses, et problème insoluble par tous les autres.
+Au reste, ne croyez pas que l'on connaisse ce pays; plus je vois, et
+plus je m'assure qu'on ne sait ce qu'on a vu. Je vous défie de vous
+faire une idée de la ridiculité des préjugés accrédités sur
+l'Angleterre, tantôt calomniée, tantôt exaltée, avec la plus absurde
+ignorance. Je fais, pour vous et pour moi, des notes qui vous seront
+utiles et qui vous convaincront de ces deux choses: l'une, que le plus
+léger mensonge mène les voyageurs à des résultats d'une fausseté
+incalculable; l'autre, qu'il est une quantité énorme de choses que
+nous autres, Français, faisons en les louant, c'est-à-dire qui
+n'existent que dans nos éloges. Cette observation m'a été confirmée
+aujourd'hui dans un détail peu important, mais qui vous expliquera
+bien ce que je veux dire. Tout le monde a entendu parler de la fameuse
+épitaphe à Wren, dans la chapelle souterraine de Saint-Paul de
+Londres: _Si monumentum quœris, circumspice_; mais personne n'a dit
+que ces quatre mots étaient noyés dans dix ou douze lignes de
+très-mauvais latin, où l'on a eu garde d'oublier l'_eques aureatus_ et
+toutes les sottises imaginables. De même, il y a, dans l'épitaphe de
+Newton, _Sibi gratulentur mortales tale tantumque extitisse humani
+generis decus_; cela est bien, mais précédé de onze lignes, dans
+lesquelles on lit pompeusement l'_eques aureatus_, le commentaire sur
+l'Apocalypse, etc. Au reste, ceci me rappelle une anecdote, précieuse
+pour ceux qui, comme vous et moi, sont à l'affût du charlatanisme
+humain. Voltaire a écrit partout qu'il y avait à Montpellier une
+statue de Louis XIV, avec cette belle inscription: _A Louis XIV,
+après sa mort_. Il n'y a ici que trois petits inconvéniens, c'est que
+1º l'inscription est en latin; 2º qu'elle est fort longue; 3º qu'elle
+raconte tout uniment le fait comme il s'est passé, à savoir que la
+statue a été décrétée par la ville, pendant la vie de Louis XIV, et
+posée depuis sa mort.--_Superstiti decrevère.--Ex oculis sublato
+posuère._ Et puis Voltaire ose dire à tout propos:
+
+ Et voilà justement comme on écrit l'histoire.
+
+Mais un fait plus important que j'ai complètement vérifié, que je vous
+prie de garder pour vous, parce que j'aurai bientôt occasion de
+l'encadrer, mais qui est trop précieux pour que je ne vous l'apprenne
+pas, c'est celui-ci:
+
+Vous lisez dans le livre de l'_Esprit_, tom. II, pag. 138, à la note
+(édit. _in_-8º, 1778): «Dans ce pays (la Turquie), la magnanimité ne
+triomphe point de la vengeance; on ne verra point en Turquie ce qu'on
+a vu, il y a quelques années, en Angleterre: Le prince Édouard
+poursuivi par les troupes du roi, trouve un asyle dans la maison d'un
+seigneur; ce seigneur est accusé d'avoir donné retraite au prétendant.
+On le cite devant les juges; il s'y présente et leur dit: Souffrez
+qu'avant de subir l'interrogatoire, je vous demande lequel d'entre
+vous, si le prétendant se fût réfugié dans sa maison, eût été assez
+vil et assez lâche pour le livrer?--A cette question le tribunal se
+tait, se lève et renvoie l'accusé.»
+
+Ce fait me paraissait absurde: nul tribunal sur la terre, qui n'est
+pas le souverain, n'a le droit, ni le pouvoir de juger ainsi. Enfin,
+j'arrive en Angleterre; et le hasard me fait rencontrer lady
+Margaret-Macdonald qui a vécu en 1763 à Édimbourg avec M. Macdonald of
+Kingborough, le héros du roman de M. Helvétius. M. Macdonald n'était
+point un seigneur; c'était un gentilhomme, cultivateur assez pauvre;
+il demeurait dans l'île de Sky, près du château de son proche parent,
+le chevalier Alexandre Macdonald, propriétaire en grande partie de
+cette île et chef du clan Macdonald, une des tribus écossaises les
+plus attachées au prétendant. Les officiers du détachement à la quête
+du prétendant que l'on savait être dans l'île de Sky, étaient dans la
+salle à manger du château avec lady Margaret. Un paysan montagnard se
+présente à la porte de la salle, et remet à milady un billet non
+cacheté; elle reconnaît la main du prétendant qui lui demande une
+bouteille de vin, une chemise et une paire de souliers. Ce malheureux
+prince, accablé de lassitude, était alors assis sur une colline à un
+mille du château, et l'on pouvait le voir des fenêtres de la salle.
+Lady Margaret ne se troubla point; elle prétexta quelques détails de
+famille, quitta les officiers, et courut avec le paysan montagnard
+chez Macdonald of Kingborough: «Si le prince entre chez vous, lui dit
+Macdonald, ou si vous l'assistez en la moindre chose, vous êtes
+perdue, vous et votre famille. Je me charge de tout. Adieu.» Il lui
+prit la main et partit.
+
+Macdonald, avec des difficultés infinies, parvint à sauver le
+prétendant qu'il habilla en femme, etc. Ce prince gagna les montagnes,
+et se rendit heureusement à bord d'un des vaisseaux que la France
+avait envoyés en croisière sur les côtes occidentales d'Écosse, pour
+faciliter son évasion. Bientôt après, Macdonald fut arrêté et mis en
+prison dans le château d'Édimbourg, où il resta quelque temps avant
+qu'on lui fît son procès. Pour toute défense, il dit à ses juges: »Ce
+que j'ai fait pour le prince Édouard, je l'aurais fait pour le prince
+de Galles, s'il se fût trouvé dans les mêmes circonstances.» Le
+tribunal ne se tut point, comme dit Helvétius; mais il condamna
+Macdonald à être pendu. La sentence qui lui fut prononcée, portait en
+outre que lui, encore vivant, aurait les entrailles et le cœur
+arrachés pour être jetés dans un brasier allumé au pied de l'échafaud,
+ensuite la tête coupée, etc. C'est le supplice ordinaire des traîtres
+à la patrie. Macdonald ne le subit point; le duc de Cumberland
+représenta que cette exécution aliénerait sans retour le clan
+Macdonald. On lui fit grâce par politique, et l'on se contenta de le
+tenir un an prisonnier dans le château d'Édimbourg........ Mais
+combien cela est différent! combien cela est vrai, simple, beau,
+grand! combien Macdonald et la nature perdaient au récit d'Helvétius!
+Il a su son erreur, et il a répondu: «Ma foi cela est imprimé; et
+cela est encore beau comme je l'ai écrit.» Quand ceux qui écrivent la
+morale, la philosophie, la politique, l'histoire, sauront-ils qu'ils
+ne sont que de vils saltimbanques, lorsqu'ils ne se regardent pas
+comme des magistrats!
+
+L'ouvrage que l'on me propose, mon cher ami, est une entreprise
+considérable; il ne s'agit pas moins que de mettre et de tenir ces
+messieurs au courant de toutes les idées saines d'économie politique,
+qu'ils ont traitées jusqu'ici de vaine métaphysique. L'ouvrage
+paraîtrait en anglais et en français; le plus ou le moins de succès
+n'importerait qu'à ma conscience et à mon amour propre, car j'aurais
+une rétribution fixe par mois: mais j'ai cru devoir leur observer que
+cet ouvrage n'étant point de nature à piquer la malignité, parce que
+je ne dois ni ne veux parler que des choses, et encore avec
+circonspection, je leur conseillais d'adopter un plan qui éveillât la
+curiosité. Consulté sur cela, j'ai dit que le plus grand service,
+selon moi, à rendre aux lettres aujourd'hui, était d'abréger, et de
+guider un choix dans l'immensité des mensonges, des erreurs et des
+vérités imprimés; qu'en conséquence, un conservateur qui donnerait en
+tout genre des analyses, et non pas des extraits des bons livres; qui
+tirerait, du fumier des ouvrages périodiques, les paillettes qui
+peuvent y être tombées, et qui deviendrait le dépôt de morceaux
+détachés qui, par leur brièveté, c'est-à-dire, par un de leurs plus
+grands mérites mêmes, sont bientôt oubliés et perdus, serait un
+ouvrage très-précieux, et qui, fait avec scrupule, sans complaisance,
+sans négligence, sans précipitation, serait à peu près sûr d'un succès
+d'estime moins rapide que les succès d'éclat, mais durable et toujours
+croissant. On délibère sur cette idée; je la crois bonne: et si elle
+l'est, faites des vœux pour qu'elle soit acceptée; car elle me
+vaudrait cinquante louis par mois, et c'est plus qu'il ne me faut,
+même ici. Il est vrai que ce revenu serait acheté par un travail
+excessif et désagréable, en ce qu'il m'ôterait le temps nécessaire
+pour la culture de mes propres pensées; mais je le regarderais comme
+un cours d'études à finir, lorsque la fortune voudra me rendre
+indépendant. Des hommes qui valaient mieux que moi, ont été condamnés
+à des galères aussi mauvaises; et quand je me sens prêt à m'irriter,
+je me rappelle cet apologue arabe.
+
+Je m'étais toujours plaint des outrages du sort et de la dureté des
+hommes; je n'avais point de souliers, et je manquais d'argent pour en
+acheter: j'allai à la mosquée de Damas, je vis un homme qui n'avait
+point de jambes. Je louai Dieu, et je ne me plaignis plus de manquer
+de souliers.
+
+Si je n'avais pas une compagne de mon sort, une compagne aimable,
+douce, bonne, tendre, que sa beauté aurait infailliblement rendue
+riche, si ses excellentes qualités morales ne s'y étaient pas
+opposées; qui souffre pour elle et pour moi, en pensant que j'ignore
+toujours les ressources du mois qui suit, moi dont le cœur ne fut
+jamais fermé à l'infortune: cet apologue me rendrait très-philosophe.
+
+Dites-moi, mon ami, si une fois embarqué dans cette besogne, je puis
+compter du moins sur vos indications, soit pour les anciens livres qui
+méritent d'être analysés, soit pour un choix de pièces fugitives
+(littéraires) dont je voudrais que cet ouvrage fût le dépôt, et pour
+lequel je ne puis avoir un aussi bon guide que votre goût exquis et
+votre incorruptible conscience. Dites-moi aussi si vous croyez que je
+puisse compter sur des souscripteurs en France, dites-moi surtout,
+avec votre franchise et votre sagacité ordinaires, ce que vous pensez
+de l'idée et du plan.
+
+Ce que vous me dites de votre santé et de votre genre de vie me fait
+un très-grand plaisir, mais me donne de bien vifs regrets. Combien
+j'aurais vécu avec vous cet hiver! combien j'aurais passé d'heures
+délicieuses, et cultivé mon âme et ma pensée! car, ne vous y trompez
+pas, c'est mon esprit qui acquiert ici; mon âme est veuve,
+philosophiquement parlant, et ma pensée avorte, faute d'un ami qui
+l'entende ou qui l'éveille. Je combine une foule de rapports nouveaux;
+et certainement il résultera, de ces rapprochemens et de ces
+combinaisons, de bonnes choses, sur-tout quand je les aurai mûries
+auprès de vous, dans la serre chaude de votre amitié et de vos talens.
+Mais aujourd'hui je ne fais qu'amasser; je ne dispose point. Je n'ai
+jamais si bien senti combien vous étiez nécessaire pour m'encourager
+et me guider. Je ferai ici plusieurs bons ouvrages, un entre autres
+qui sera une grande vengeance offerte à l'humanité: ce sera l'histoire
+d'un des plus horribles crimes du XVIIIe siècle, dont le hasard m'a
+envoyé les matériaux les plus curieux et les mieux détaillés; mais un
+grand ouvrage de morale ou de philosophie, je ne l'entreprendrai
+jamais qu'auprès de vous, qui êtes la trempe de mon âme et de mon
+esprit.
+
+Allons donc, je serai content de vos amis, puisque vous le voulez;
+mais qu'ils s'arrangent pour que vous ayez 12,000 livres de rente, ou
+je ne réponds pas des rechûtes. Bon jour, mon ami; car en voilà bien
+long, et ma pauvre petite se réveille; remarquez s'il vous plaît,
+qu'elle est trop excusée de son silence, elle vous aime de tout son
+cœur et vous regrette très-vivement. Adieu, encore une fois, je ne
+vous dirai pas: si vous aimez des anecdotes caractéristiques de ce
+pays pour augmenter votre immense répertoire, écrivez-moi souvent, car
+je vous en enverrai toujours en réponse. Mais je vous dirai:
+écrivez-moi souvent, car cela me console et soutient mon courage.
+
+_P. S._ Vous êtes sûrement étonné de ce que les C.[50] ne circulent
+pas encore; mais vous le serez plus, quand vous saurez que j'ai
+traduit à la suite un pamphlet du docteur Price, intitulé:
+_Observations on the importance of the american révolution, and the
+means of making it a benefit to the World_ (cela n'est pas excellent,
+mais on m'en a beaucoup prié), et fait un discours et des notes sur
+cet ouvrage, dont vous ne serez pas mécontent, pour avoir été fait
+loin de vous.
+
+ [50] Les Cincinnati, c'est-à-dire l'écrit sur l'ordre de
+ Cincinnatus.
+
+
+LETTRE XII.
+
+ Londres, Hatton-street in Holborn, 30 décembre 1784.
+
+Je ne voulais ni vous gronder, mon ami, ni interpréter votre silence
+d'une manière qui pût affliger mon cœur; mais j'étais inquiet de
+vous: car votre constitution débile et votre tempérament igné se
+conserveront long-temps l'un par l'autre; mais ils se heurteront
+souvent; et la vie est bien quelque chose: mais ne pas souffrir est
+beaucoup plus, du moins selon moi. Me voilà rassuré, jusqu'à un
+certain point pourtant; car je sais que vous payez cher quelques
+semaines de travail forcé; et je n'aime pas assez la littérature,
+quoique j'en sois idolâtre, pour pouvoir désirer de l'enrichir à vos
+dépens, et d'autant moins que tôt ou tard les trésors de votre génie
+lui arriveront. Pourquoi donc se hâter, au risque de ruiner votre
+santé? Mais vous m'auriez fait bien plaisir de me récapituler la
+réception de mes lettres, ou du moins de me les signaler par quelques
+traits détachés; car j'en ai quatre ou cinq au moins sans réponse; et
+vous ne me parlez que de celle où je vous entretiens du conservateur.
+Au reste, comme il n'y avait dans les autres aucun motif de
+suppression, je suppose qu'elles sont arrivées à bon port. Car
+j'entends bien pourquoi l'on gêne la liberté de la presse; en dépit
+des cent mille et une raisons que j'en pourrais donner, je trouve
+qu'on peut résumer cette question dans un argument très-court. Quel
+mal y aurait-il qu'il n'y eût pas tel, tel, tel, tel et tel livres? Et
+cela, jusques et inclusivement la Bible, où pourtant il est dit que
+toute puissance vient de Dieu, et sans égard à ce que la poudre à
+canon, le plus utile de tous les livres à ceux qui n'en veulent point,
+serait encore dans le cerveau du père éternel, si Adam ne nous eût pas
+transmis la faculté de faire des livres? Qu'avez-vous à répondre à
+cela? hein! mais pourquoi gênerait-on le commerce des lettres? Il n'a
+pas du tout les mêmes conséquences; car quel homme, à moins d'être
+insensé, ne sait pas qu'il écrit sous les yeux vigilans de tous les
+sages et généreux gouvernemens, qui régissent l'univers, comme ils
+disent? Donc si ce n'était pas une très-agréable et expédiente
+occasion de gagner et faire gagner beaucoup d'argent à beaucoup
+d'honnêtes gens, l'interception des lettres serait une chose fort
+inutile (procédé à part, que pourtant tout le monde ne trouve pas
+également gai), et d'autant plus inutile qu'il n'est pas une
+correspondance d'ambassadeurs qui ne se fasse par couriers. Mais le
+ciel me défende de gloser sur une si belle institution!
+
+Vous voilà bien affairés, messieurs les distributeurs de la gloire!
+que l'esprit saint vous illumine! Mais miracle pour miracle, il
+devrait bien commencer par les candidats, avant de passer aux
+électeurs. Au reste, savez-vous pourquoi je parle de ceci? Vous ne
+vous douteriez pas en cent mille ans que je fusse solliciteur d'une
+place à l'Académie; je le suis pourtant, ou à peu près: mais
+rassurez-vous, ce n'est pas de moi, et indépendamment du bras de mer,
+ce ne sera jamais de moi dont il sera question. Vous me dites qu'au
+nombre des aspirans se trouve Target; je sais, mon cher ami, tout ce
+qu'il y a à dire contre lui; et cela se réduit à ceci: Il a peu ou
+point de titres littéraires; cela est vrai; mais peu d'hommes, et nul
+parmi les aspirans, à moins que ce ne soit Garat (à qui je ne voudrais
+pas nuire assurément, mais qui a son poste), n'est aussi capable d'en
+avoir. Je ne sais si vous connaissez les _Lettres d'un homme à un
+homme_, le meilleur des écrits polémiques qui parurent au temps de
+Maupeou; cela est de lui. Vous devez connaître ce qu'il a écrit sur la
+censure. Une grande partie du morceau intitulé: _Réflexions sur
+l'ouvrage précédent_, imprimé à la suite de l'ouvrage de Price dans
+mes Cincinnati, est de lui; et cela fut jeté en un instant. En un mot,
+je vous suis garant qu'il a une vaste littérature, des connaissances
+très-nettes, et la tête pleine de choses et de bonnes choses. Par
+exemple, non-seulement il est au courant de toutes les idées saines en
+économie politique, mais il en a redressé plusieurs: non-seulement il
+est au courant de toutes nos idées philosophiques, mais il a donné à
+plusieurs beaucoup d'énergie et d'extension. Le patriciat a reçu de
+lui de rudes coups de knout dans le procès des Quiessat, etc. etc. De
+plus (et si nous ne traitions qu'entre nous, j'aurais commencé par
+là), c'est un parfaitement honnête homme, bon, chaud, sensible, pur,
+incorruptible; et l'on vous offre de plats coquins. Enfin, et ceci
+passera dans votre cœur, il est mon ami particulier; il est digne
+d'être le vôtre; et il m'a rendu un service important que je ne lui ai
+pas même demandé, ni indiqué, avec toute sorte de chaleur et une grâce
+charmante.
+
+Je sais bien, mon ami, que tout cela, quoique très-sonore à votre âme,
+ne vous ferait pas faire ce que vous ne croiriez pas devoir faire;
+mais, en conscience, croyez-vous devoir quelque chose en ceci? où est
+le plus digne? où sont les données pour déterminer le plus digne? et
+le plus digne fût-il là, votre voix le fera-t-elle élire? que va-t-on
+vous proposer? quelques canailles titrées, ou quelques bamboches
+littéraires. Target a fait bien mieux que de mauvais ou de médiocres
+ouvrages; il n'en a point fait; il a consacré sa vie à une profession
+embrassée malgré lui, et qu'il n'en a pas moins remplie avec une rare
+dignité, avec un grand zèle, avec tout l'éclat dont l'éloquence du mur
+mitoyen est susceptible. L'honneur qu'on lui ferait, car enfin c'en
+est un dans sa position, rare même et par conséquent assez désirable;
+l'honneur qu'on lui ferait exciterait en lui le désir et la volonté de
+déployer ses forces; et le choix de l'académie, où d'ailleurs il faut
+de tous les genres, peut nous valoir quelques bons ouvrages, au lieu
+de consultations obscures ou de plaidoyers éphémères; et puis,
+maintenant que la peste est sur les beaux esprits, n'y a-t-il pas de
+la place pour tout le monde?
+
+En voilà bien long, mon ami; mais c'est que la chose me tient au
+cœur; et vous savez si vous recevriez un refus de moi. Que Target
+doive votre voix à votre amitié pour moi, et je vous suis garant que
+je vous aurai acquis un ami digne de ce titre par sa morale, et même
+par ses talens.
+
+Les miens (car il me faut bien, comme un autre, parler de mes talens)
+viennent de faire un tour de force dont je ne puis rien vous dire
+autre chose, sinon qu'un livre singulier et rempli de recherches aura
+été fait et imprimé en un mois, ici où l'on imprime la moitié moins
+vite qu'en France. Or, dans cette occasion, le temps importait fort à
+l'affaire, et l'affaire m'importait fort à moi; outre qu'elle est
+grande et belle, mon conservateur est accroché, parce qu'on veut qu'un
+libraire français entre dans la moitié des frais de l'édition
+française (vous voyez que vous vous êtes trop hâté de me féliciter),
+de sorte que, la maladie de mon amie m'ayant ruiné, j'étais aux
+expédiens. Me voilà sauvé pour un couple de mois. Vous trouverez-là le
+nom de votre hôte consigné avec honneur; vers le milieu du mois
+prochain, cela vous parviendra.
+
+On nous annonce ici un grand ouvrage en trois volumes de Necker, avec
+son avis sur l'administration des finances: il est, dit-on, entre les
+mains de notre roi, de notre reine, de Monsieur, et sans doute de M.
+le dauphin, plus de M. de Castries; 18,000 exemplaires sont prêts pour
+porter à toute la terre la preuve que la France a perdu un bon
+serviteur et que le serviteur en est bien fâché. Quant à moi, outre
+que je sais à quoi m'en tenir sur ses talens financiers, et ses
+opérations ministérielles, je suis occupé en ce moment d'une étude qui
+ne le montre pas en beau. L'abandon qu'il a fait de sa patrie, dans un
+temps où il lui était facile de la sauver et de la mettre pour
+toujours hors des dangers où elle s'est abîmée, est un vilain bout
+d'oreille, par lequel il m'est impossible de ne pas le juger. Turgot
+n'était pas Genevois à beaucoup près; et cependant il eût tenu à
+honneur de sauver une taupinière où on lui aurait dit que la liberté
+était en danger, et il n'eût pas marchandé ses peines. Au reste, le
+glorieux avait honte de son père (je vous en dirai quelque jour les
+détails); cherchez là dessous, si vous pouvez, un grand homme.......
+Cela n'empêche pas que l'ouvrage sur les finances ne puisse être bon,
+quand on sait bien ses quatre règles, qu'on peut conjuguer le verbe
+_avoir_, et qu'on est laborieux, on est un aigle en finance.
+
+Bon soir, mon ami; si mon conservateur ne s'accroche pas, il y a
+beaucoup à parier que je retournerai en France, car je ne veux pas
+mourir de faim ici, où Rousseau aurait péri de cette triste maladie,
+s'il n'eût eu que ses talons à donner pour hypothèque à son boucher et
+à son boulanger; et en France pourtant, il est bien difficile que, moi
+présent, on me refuse du pain. Notez, je vous prie, que le parlement a
+remis à délibérer sur ma demande en courant et arrérages de pension
+alimentaire, après le compte de tutelle rendu par mon père. Il faut
+avec ces messieurs vivre par provision sans provision. Adieu, encore
+une fois; écrivez-moi plus souvent: donnez-moi des nouvelles des
+Cincinnati que vous devez avoir depuis long-temps, et n'oubliez pas
+combien le principal objet de cette lettre me tient au cœur.
+
+
+LETTRE XIII.
+
+C'est à M. Leveillard que je dois, mon cher ami, d'être certain que
+vous vivez, et que faible encore, vous vous portez mieux. C'est à lui
+que je dois de savoir les progrès si ridiculement longs de votre
+fortune, qui ne font pas moins votre éloge que la honte de vos amis:
+mais enfin, je n'ai pas su par vous un mot de ce qui vous intéresse.
+Je l'ai demandé enfin à Leveillard qui, malade lui-même, mais sensible
+à ma peine, m'a répondu courrier par courrier, et m'a laissé le regret
+de ne m'être pas plutôt adressé à lui.
+
+S'il est vrai que vous m'aimiez, mon cher Chamfort, je vous prie
+d'occuper un moment votre imagination de ce que la mienne, qui ne
+manque pas d'activité, a dû souffrir de votre silence opiniâtre, que
+je vous ai quatre fois supplié de rompre, ne fÛt-ce que par un mot de
+votre laquais, si M. R..... ne voulait pas me faire le sacrifice de
+quelques minutes. Je ne sais pas ce que je n'ai pas cru, et j'en étais
+venu à ce point que je ne permettais point à ma compagne de prononcer
+votre nom; j'éprouvais trop d'angoisses et d'inquiétudes; tous mes
+efforts étaient dirigés à me distraire de vous. J'avais renoncé à vous
+écrire jusqu'à ce que je susse votre sort. Maintenant, vous m'écrirez
+et je saurai les raisons de votre silence, ou vous serez
+très-importuné.
+
+Dupont avait de trop bonnes raisons pour ne pas me répondre; il a
+perdu sa femme, l'une des plus raisonnables et des plus estimables
+mères de famille que je connusse; elle avait les vertus domestiques de
+tous les genres; et si ce ne sont pas les plus rares, certainement ce
+sont celles qui contribuent le plus au bonheur de tout ce qui a des
+rapports avec nous. D'ailleurs, Dupont, jeté dans le torrent des
+affaires, ayant beaucoup de par de là dans la tête, et de mobilité
+dans le cœur, avait plus de besoin qu'un autre d'une compagne qui
+s'occupât de son intérieur: c'est donc une perte et une très-grande
+perte qu'il vient de faire; et je dois trouver tout simple qu'il n'ait
+pas eu le temps de penser à mes inquiétudes: mais vous qui en étiez
+l'objet; vous qui saviez que je n'en manquais pas dans cette grande et
+ruineuse ville, et qu'au moins me fallait-il être tranquille sur le
+sort, la santé et l'attachement de mes amis, je ne vous connais qu'un
+moyen de vous faire pardonner, c'est de vous bien porter, d'être
+heureux et de me le dire.
+
+Je suis si fâché contre vous, que je ne vous dirai pas un mot de ce
+pays-ci, ni des courses que j'ai faites et qui sous peu produiront
+peut-être quelque chose; mais comme je veux croire que vous m'aimez
+encore, je vous dirai un mot de nous. Notre santé est bonne; ma
+compagne est ce que vous l'avez vue, belle, douce, bonne, égale,
+courageuse, pénétrée de ce charme de la sensibilité qui fait tout
+supporter, et même les maux qu'elle produit. Pour moi, je trouve ici
+pâture à mon activité; j'apprends, je note, je fais beaucoup de
+choses; mais au milieu des marques de bienveillance et de
+considération que je reçois, je ne laisse pas que d'être fort inquiet
+sur l'avenir; la littérature française étant si étrangère ici, la main
+d'œuvre si chère, et les libraires si timides, que le meilleur moyen
+d'y mourir de faim, c'est d'y être même un bon écrivain français. Au
+reste, on y imprime les Cincinnati qui me rapporteront peu de chose,
+mais qui du moins ne me coûteront rien, et qu'un homme de beaucoup de
+talent a bien traduits, de sorte que l'édition anglaise paraîtra
+presqu'aussitôt que la française. Mais jugez, par ce qui se passe à
+cet égard, du peu de ressources qu'offre la typographie anglaise. Deux
+libraires de Paris, inutiles à nommer par la poste, mais dont un riche
+et solide, m'ont écrit pour prendre quinze cents exemplaires à
+cinquante sous, pourvu qu'on les leur rendît à telle ville frontière;
+on a grand'peine à décider le libraire anglais à tirer à quinze cents
+l'édition française, et si l'ouvrage n'avait pas produit ici, sur
+quelques hommes accrédités, un très-grand effet, jamais libraire ne
+l'eût imprimé pour son compte; les Français accoutumés au pays
+conçoivent à peine cet effort, et je ne le conçois pas moi-même,
+depuis que je sais que Emsley a refusé d'imprimer le manuscrit des
+_Confessions de J. J. Rousseau_, de peur que l'édition ne lui restât.
+
+D'un autre côté, depuis que je suis à Londres, malgré mes continuelles
+instances, je n'ai pas reçu un mot de mes procureurs, et j'ignore
+encore s'il existe en France un moyen de faire payer par un père une
+pension alimentaire à son fils.
+
+Avec tout cela, mon ami, aimez-moi, écrivez-moi, et je ne regretterai
+guère en France que vous et votre société.
+
+Bon jour, mon cher paresseux; que les trésors dont vous surcharge la
+munificence royale ne vous fassent pas oublier vos vrais amis; les
+autres sont aimables et brillans; mais voilà tout; et nous, nous vous
+aimons.
+
+
+LETTRE XIV.
+
+ Vendredi, 4 février 1785.
+
+Mon ami, je ne vous aurais pas encore écrit aujourd'hui, non pas parce
+que vous êtes en arrière avec moi, mais parce que je suis triste et
+malheureux, entr'autres et trop nombreux sujets, de l'absence de ma
+douce compagne que vous aurez embrassée avant de lire cette lettre; je
+ne vous aurais pas écrit, dis-je, quoique je vous doive des
+remercîmens pour votre conduite envers Target, si un devoir de
+reconnaissance ne m'excitait pas en ce moment à secouer mon spleen et
+à vaincre ma mélancolique paresse.
+
+Je ne vous ai jamais recommandé personne en France, mon bon ami, pas
+même moi, parce que j'ai toujours trouvé que cette discrétion était un
+devoir étroit de délicatesse et d'honnêteté envers un homme que son
+mérite personnel et le hasard des circonstances ont mis en mesure,
+même intime, avec les grands, sans qu'il ait jamais voulu compromettre
+son indépendance, trafiquer de leur amitié, mettre en un mot, en
+manière quelconque, à profit, sa situation; mais lorsqu'il s'agit d'un
+étranger, homme de mérite, à recommander au dehors, comme on ne peut
+soupçonner en aucune façon les intentions et les motifs de celui qui
+s'y intéresse, comme ces sortes de déférences hospitalières honorent
+les hommes en place et peuvent leur être utiles, comme vous ne vous
+êtes point interdit de conseiller des actions honnêtes, et que c'est
+même la seule part que vous vous soyez réservée dans les affaires de
+ce monde, je peux me permettre d'être plus hardi. Après cette longue
+préface, voici ce dont il s'agit:
+
+M. William Manning, beau-frère de M. Vaughan, homme d'un très-grand
+mérite, l'un des plus vrais philantropes qu'il y ait en Europe, et
+certainement l'Anglais le plus dégagé des préjugés moraux qui existe,
+auquel j'ai été recommandé par M. Franklin, et qui m'a rendu toutes
+sortes de bons offices; M. William Manning, fils d'un des plus riches
+et des plus estimés planteurs des îles britanniques, part pour les
+Antilles, appelé par de très-grandes affaires. Il désire d'être
+recommandé à M. le comte de Damas à la Martinique, et à M. le comte
+d'Arrôt à Tabago (je ne sais si ce nom d'Arrôt est bien écrit); vous
+avez des relations personnelles avec la maison de Damas; et vous n'en
+auriez pas, que votre immense considération, qui vous met de pair avec
+tout le monde, à force de vous mettre au-dessus, vous en donnerait
+aisément; mais je me rappelle que vous en avez: d'ailleurs nulle
+recommandation, soit en Angleterre, soit aux îles, ne peut être plus
+honorable et plus efficace que celle du marquis de Vaudreuil, que
+l'estime universelle de ce peuple-ci, connaisseur en hommes, doit bien
+dédommager des tracasseries de cour; et personne ne peut, plus
+aisément que vous, faire écrire un mot de ce bord.
+
+Rendez-moi ce service, mon bon ami; je dis ce service, car je n'aurai
+peut-être jamais de ma vie une autre occasion de faire quelque chose
+d'agréable pour l'homme de ce pays-ci qui a été le plus empressé à
+m'être utile, et qui ne l'aurait pas été davantage après une
+connaissance de plusieurs années.
+
+Je ne vous parlerai pas de moi, je n'en ai pas le courage; les
+horribles tracasseries que j'ai essuyées depuis quelque temps, la
+dureté de mon père, il faut trancher le mot, sa férocité, qui
+incidente maintenant sur le pain qu'il est forcé à me donner, et qui
+met toute son adresse et tous ses efforts pour me faire mourir de faim
+(car apparemment il n'a pas encore espéré de me rendre voleur de grand
+chemin); le départ récent de mon amie qui m'a réellement mutilé, et
+qui me prive de la seule consolation qui me reste sur la terre, au
+moment où j'ai le plus lourd fardeau à porter; toutes ces
+circonstances réunies et l'anxiété d'une situation qui n'a point
+d'égale me rendraient trop amer de retracer des détails qui vous
+navreraient le cœur, et loin de me soulager, tirailleraient mes
+blessures. Mon amie vous dira tout cela, mais elle sera là; et sa
+physionomie angélique, sa pénétrante douceur, la séduction magique qui
+l'entoure et la pénètre, adouciront le chagrin que vous causera
+infailliblement son récit; et moi, je vous déchirerais plutôt que je
+ne vous attendrirais; outre que vous ne m'entendriez pas, sans un
+volume de fastidieuses explications qui me tueraient, lorsque vous
+seriez au courant. Nous recommencerons à causer, et vous ne négligerez
+plus la correspondance d'un ami malheureux, qui met tant de prix au
+moindre souvenir de vous, et auquel il reste si peu de jouissance.
+
+Je n'ai certainement pas besoin de vous recommander de faire pour mon
+aimable amie, et pour le succès de ses démarches, tout ce qui sera en
+vous, c'est-à-dire, de lui prodiguer vos consolations et vos
+conseils; vous êtes bon, sensible et généreux: d'ailleurs, c'est pour
+moi qu'elle travaille; mais je vous jure, mon ami, je vous jure, dans
+toute la sincérité de mon âme, que je ne la vaux pas, et que cette âme
+est d'un ordre supérieur, par la tendresse, la délicatesse et la
+bonté. Si le comte d'Entraigues est à Paris, avertissez-le de
+l'arrivée de mon amie; et comme lui est un ardent et adroit
+solliciteur, concertez-vous tous deux avec lui pour qu'il travaille à
+mes affaires. Au reste, mon cher ami, un grand point serait de
+m'obtenir sûreté pour rentrer en France; car il est impossible que je
+vive ici, si l'on ne m'y ménage pas quelques ressources littéraires,
+et mon nom effarouche tous les libraires soumis à la censure; mais si
+je m'y soumets, moi, si je fonde mon pain sur un travail qui ne puisse
+effaroucher personne, pourquoi donc le même gouvernement qui
+encourage, qui fait vivre, qui soudoie ici des insectes de l'espèce la
+plus vile et la plus venimeuse, ne me laisserait-il pas vivre, moi?
+lui suis-je donc plus désagréable ou plus suspect que Linguet, etc.
+etc.
+
+Quoiqu'il en soit, mon ami, conseillez, dirigez, consolez ma pauvre
+amie, et ménagez-moi la possibilité de nous retrouver tous trois.
+Parlez-moi donc de vous.
+
+Croyez-vous qu'un choix de comédies anglaises réussît en France:
+c'est-à-dire, qu'un libraire voulût l'acheter? Remarquez que c'est un
+travail qui ne peut se faire qu'ici; mais je voudrais un marché fixe,
+afin de ne pas consumer inutilement du temps: il importerait que les
+lettres fussent ici le plutôt possible.
+
+
+LETTRE XV.
+
+ Paris, 1er janvier 1788.
+
+J'irai vous porter ce matin, mon cher Chamfort, les vœux d'un ami
+fidèle, affectueux, dévoué, et qui n'aspire aux jouissances d'une
+fortune indépendante que pour prouver à vous et à un très-petit nombre
+d'autres mortels, que si jusqu'alors il ne jouissait pas assez du
+charme de leur société, c'est qu'il ne jouissait pas de lui-même, et
+que, pour disposer de son âme, de ses principes, de ses talens, il
+s'était vu obligé d'immoler son temps et ses goûts personnels.
+
+Je passerai donc chez vous, mon ami; mais comme vous pourriez être en
+course pour les devoirs du jour, je vous prie, par ce billet, de me
+prévenir si la lettre que vous destinez à la consolation de M. Cérutti
+sera prête assez tôt pour pouvoir trouver place dans le numéro qui
+paraîtra vendredi; il faudrait pour cela que je l'eusse mercredi soir
+au plus tard. Ma question a pour motif, mon cher Chamfort, d'abord la
+nécessité de pourvoir d'avance à nos mélanges, ensuite le désir de
+faire ce que vous m'avez persuadé être équitable et décent, assez à
+temps pour que la sensibilité de M. Cérutti en reçoive un
+adoucissement, et non un double choc, ce qui arrive toujours dans les
+querelles renouvelées.
+
+Bon jour, mon très-bon ami, L. C. D. M.
+
+
+LETTRE XVI.
+
+ 5 octobre 1790.
+
+Je suis vivement pressé, mon cher Chamfort, de faire exécuter le joli
+projet dont je vous ai parlé, celui de recueillir ce que j'appelle des
+vignettes littéraires et philosophiques pour un catalogue raisonné: il
+faut donc que je m'en occupe, et que je vous prie de vous en occuper
+assez vous-même pour vous y attacher. Il serait nécessaire, mon bon
+ami, que je susse quels sont, parmi les grands noms, vos élus, vos
+favoris: puis-je compter que les poètes grecs et latins seront de ce
+nombre? Si vous y joigniez nos grands maîtres français, je serais bien
+riche; et si vous aviez le courage d'aller jusqu'à l'élite des auteurs
+de mémoires et des moralistes, je le serais jusqu'à faire envie. Un
+mot sur cela, mon bon ami, comme aussi sur notre dessein de nous
+réunir pour nous préparer à rire civiquement sur les académies.
+
+_Vale et me ama._
+
+
+LETTRE XVII.
+
+ Mercredi.
+
+Je ne voulais vous remercier, mon ami, qu'au moment où je pourrais
+vous dire quelque chose sur les infâmes papiers dont on a cru payer
+votre prose et vos vers, tandis qu'on les eût certainement refusés à
+la mère de vos talens, je veux dire à votre âme. Le résultat de mes
+informations est qu'il faut vîte et vîte que vous alliez en personne
+chez Camus, lequel a fait mettre dans tous les papiers publics la plus
+brutale injonction, nommément aux membres de l'assemblée nationale, de
+s'abstenir de toute recommandation auprès du comité des pensions. Il
+faut donc, mon ami, que je me réserve pour défendre les vôtres, si on
+les attaque; et c'est ce que je ferai certes avec l'amitié que je vous
+dois et l'énergie que vous me connaissez: mais, avant tout, allez
+trouver Camus, et tenez-moi averti de son accueil. Bon jour, mon
+brave ami, on va copier votre excellente Lucianide[51]: vous l'aurez
+demain ou après-demain.
+
+_Vale et me ama._
+
+ [51] C'est-à-dire, votre diatribe dans le genre de Lucien: c'est
+ le Discours sur les académies.
+
+
+FIN DES OEUVRES DE CHAMFORT.
+
+
+
+
+TABLE DES MATIÈRES
+
+CONTENUES DANS LE CINQUIÈME VOLUME.
+
+
+ pages.
+
+ AVIS 4
+ Essai d'un Commentaire sur Racine 5
+ Notes sur Esther 5
+
+ ÉPÎTRES 83
+ Sur la Vanité de la Gloire 85
+ -- d'un père à son fils, sur la Naissance d'un
+ petit-fils 97
+ -- à M. *** 104
+ -- à M. ***, qui avait fait afficher chez son suisse
+ un ordre en vers, de n'ouvrir qu'au Mérite et
+ de refuser la porte à la Fortune 109
+ Fragment d'une Épître diplomatique, adressée à la
+ coalition des princes armés contre la France 112
+
+ ODES 119
+ La Grandeur de l'Homme 121
+ Les Volcans 124
+
+ CONTES 129
+ La Querelle du Riche et du Pauvre. Apologue 131
+ La Jambe de bois et le Bras perdu 132
+ Le Héros économe 133
+ Le Rendez-vous inutile 136
+ Le Chapelier 139
+ La Mariée sans Mari 140
+ L'Avare éborgné 140
+ Fragment d'un Conte. Apologue 141
+ Prologue d'un autre Conte 142
+ Calcul patriotique 143
+ La vraie Sagesse 144
+ La Jouissance tardive 146
+ Pâris justifié 147
+ Le Peintre d'histoire 147
+ Le Calcul 148
+ Le Pronom indiscret 148
+ Le Calendrier des Jésuites 149
+ Le Saut de la Soupente 154
+ Le Linceul du Pélerin 157
+ L'Armement inutile 162
+ L'Abbesse condamnée au Chapelain 167
+ Le Coq et le Chapon 169
+ La Peur de la Mort 171
+ La Consolation des Cocus 177
+ La Fidélité à toute épreuve 179
+ Le Connaisseur 179
+ La Prude 181
+ L'Illusion du Cloître 182
+
+ POÉSIES DIVERSES 185
+ Les Fêtes espagnoles 187
+ Calypso à Télémaque. Héroïde 199
+ L'Homme de Lettres. Discours philosophique 205
+ Bacarole imitée de l'italien 213
+ L'Heureux temps 215
+ La Vie de Paris 216
+ Imitation d'Ovide 217
+ Le Paradis 218
+ La Vieille de seize ans 221
+ Candide 222
+ La Bohémienne 223
+ Sur l'Élection de MM. Lemierre et de Tressan à
+ l'Académie française 224
+ Sur la Tragédie de Coriolan, par La Harpe, dont
+ les Comédiens français donnèrent une représentation
+ au bénéfice des Pauvres, le 3 mars
+ 1784 224
+ Le Siècle a du Caractère 224
+ L'Abbé de Chaulieu et le cardinal de Bernis 225
+ Les Jeunes Gens du siècle 227
+ Vers composés à l'occasion de la fête de M. de
+ Vaudreuil 228
+ Madrigal 231
+ A M. de M***, qui m'avait envoyé une tasse de
+ porcelaine avec un quatrain où il me recommandait
+ de ne pas imiter Diogène 231
+ Vers à M*** 232
+ A Madame ***, sur une loterie 233
+ A celle qui n'est plus 234
+ Imité de l'Anthologie 235
+ A Madame *** 235
+ A Madame ***, en lui envoyant un Chien 236
+ Motifs de mon Silence 236
+ Imitation de Martial 236
+ Autre du même 237
+ Autre du même 237
+ Moralité 238
+ Epigramme 238
+ Autre 239
+ Sur un Mari 239
+ Vers mis au bas du portrait de Mirabeau 239
+ Vers à mettre au bas du portrait de d'Alembert 240
+ Epigramme contre La Harpe 240
+ Autre contre le même 241
+ Autre contre le même 241
+ Le Roi de Danemarck, en partant de Paris 241
+ A une femme qui prétendait que ses amis ne
+ s'occupaient pas d'elle 242
+ Le Palais de la Faveur. Allégorie en vers et en
+ prose 242
+
+ LETTRES DIVERSES 253
+ Lettre Ire. A madame de *** 255
+ II. A .... 256
+ III. A .... 259
+ IV. A Madame de S*** 262
+ V. A .... 266
+ VI. A madame d'Angevilliers 270
+ VII. A M. l'abbé Roman 272
+ VIII. Au même 279
+ IX. A madame d'Angevilliers 284
+ X. A l'abbé Morellet 285
+ XI. A M. de Vaudreuil 293
+ XII. A M. Panckouke 302
+ XIII. A madame Agasse 304
+ XIV. A la même 305
+ XV. A la même 306
+ XVI. A la même 309
+ XVII. Réponse à un anonyme 310
+ XVIII. 313
+ XIX. 317
+ XX. A la Citoyenne *** 321
+ XXI. Au citoyen Laveau, rédacteur du
+ journal de la Montagne 322
+ XXII. A ses concitoyens 325
+
+ DEUX ARTICLES EXTRAITS DU JOURNAL DE PARIS 337
+ Entretien entre un des auteurs du journal de
+ Paris et un ami de Chamfort 339
+ Variétés 347
+
+ LETTRES DE MIRABEAU A CHAMFORT 351
+ Lettre Ire. 353
+ II. 362
+ III. 368
+ IV 370
+ V. 374
+ VI. 375
+ VII. 382
+ VIII. 386
+ IX. 387
+ X. 398
+ XI. 407
+ XII. 419
+ XIII. 426
+ XIV. 429
+ XV. 434
+ XVI. 435
+ XVII. 436
+
+
+FIN DE LA TABLE DU CINQUIÈME ET DERNIER VOLUME.
+
+
+
+
+
+End of the Project Gutenberg EBook of Oeuvres Complètes de Chamfort, (Vol
+ 5/5), by Pierre René Auguis
+
+*** END OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK OEUVRES COMPLÈTES DE CHAMFORT ***
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+The Project Gutenberg EBook of Oeuvres Compltes de Chamfort, (Vol. 5/5), by
+Pierre Ren Auguis
+
+This eBook is for the use of anyone anywhere at no cost and with
+almost no restrictions whatsoever. You may copy it, give it away or
+re-use it under the terms of the Project Gutenberg License included
+with this eBook or online at www.gutenberg.org
+
+
+Title: Oeuvres Compltes de Chamfort, (Vol. 5/5)
+ recueillies et publies, avec une notice historique sur
+ la vie et les crits de l'auteur.
+
+Author: Pierre Ren Auguis
+
+Release Date: December 6, 2013 [EBook #44373]
+
+Language: French
+
+Character set encoding: ISO-8859-1
+
+*** START OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK OEUVRES COMPLTES DE CHAMFORT ***
+
+
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+Produced by Mireille Harmelin, Hlne de Mink, and the
+Online Distributed Proofreading Team at http://www.pgdp.net
+(This file was produced from images generously made
+available by the Bibliothque nationale de France
+(BnF/Gallica) at http://gallica.bnf.fr)
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+Note sur la transcription: Les erreurs clairement introduites par le
+typographe ont t corriges. L'orthographe d'origine a t
+conserve et n'a pas t harmonise.
+
+
+
+
+ OEUVRES
+ COMPLTES
+ DE CHAMFORT,
+ RECUEILLIES ET PUBLIES, AVEC UNE NOTICE HISTORIQUE
+ SUR LA VIE ET LES CRITS DE L'AUTEUR,
+
+ PAR P. R. AUGUIS.
+
+ TOME CINQUIME.
+
+ [Illustration: logo]
+
+ PARIS,
+ CHEZ CHAUMEROT JEUNE, LIBRAIRE,
+ PALAIS-ROYAL, GALERIES DE BOIS, No 189.
+
+ 1825.
+
+
+
+
+ OEUVRES
+ COMPLTES
+ DE CHAMFORT.
+
+ TOME CINQUIME.
+
+
+
+
+ DE L'IMPRIMERIE DE DAVID,
+ RUE DU FAUBOURG POISSONNIRE, No 1.
+
+
+
+
+AVIS.
+
+
+L'abondance des matriaux que nous ont communiqus des personnes qui
+avaient connu Chamfort, et qui pouvaient donner des renseignemens
+prcis sur ses travaux littraires, nous a mis dans la ncessit
+d'ajouter un cinquime volume au recueil de ses OEuvres: nous nous
+plaisons croire que les Souscripteurs trouveront dans l'intrt des
+pices dont ce volume est compos, un ample ddommagement, et nous
+sauront mme quelque gr des soins que nous avons pris de ne rien
+omettre de ce que nous avons pu nous procurer du portefeuille de
+Chamfort, tomb aprs sa mort en des mains trop discrtes.
+
+
+
+
+OEUVRES
+
+COMPLTES
+
+DE CHAMFORT.
+
+
+
+
+ESSAI
+
+D'UN COMMENTAIRE SUR RACINE.
+
+NOTES SUR ESTHER.
+
+ Tale tuum carmen nobis, divine pota,
+ Quale sopor fessis in gramine quale per stum
+ Dulcis aqu saliente sitim restinguere rivo.
+
+ VIRG. _Ecl._ v.
+
+
+Racine n'est pas seulement du nombre de ces auteurs que tout le monde
+connat; mais il est encore du trs-petit nombre de ceux que tout le
+monde sait par coeur. Qu'est-ce donc que des _Observations sur
+Esther_, dira-t-on d'abord? Qui n'a pas comment Racine? Sont-ce les
+beauts de cette tragdie que vous voulez faire admirer? Fiez-vous en
+ Racine lui-mme; le langage du coeur est celui qui s'entend le plus
+facilement, et que l'on explique le plus mal. Sont-ce ses dfauts que
+vous voulez nous faire remarquer? mais il n'y en a pas dans le style,
+et tout le monde sait que le plan n'en est point parfait. Oui, sans
+doute, et je conviens de toutes ces vrits. Je suis loin de cette
+orgueilleuse folie de quelques auteurs inconnus, qui viennent nous
+blouir tout coup, sans mnagement pour la faiblesse de nos yeux, de
+ces torrens de lumires inattendues, en nous apprenant qu'Homre
+n'avait pas de gnie, que Boileau tait un pauvre auteur, et que
+Rousseau manquait d'imagination. Elancs dans la sphre de ces
+Erostrates modernes, nous nous trouvons en effet, pour quelques
+instans, dans une espce d'aveuglement. C'est parce que l'obscurit
+nous environne: telles ne sont point mes erreurs; j'aime lire
+Racine, je le lis souvent, et je viens rpter avec ses admirateurs: O
+Racine! celui-l n'aura point d'oreilles, que ta douce mlodie
+n'enchantera pas; celui-l n'aura point d'me, que tes vers ne
+toucheront pas; celui-l n'aura pas d'imagination, que la tienne
+n'chauffera pas! Mais o trouver quelqu'un d'assez malheureux pour
+tre priv de toutes ces facults? o donc trouver un dtracteur de
+Racine?
+
+Voil ce que tout le monde a pens, ce que bien des gens ont crit,
+et ce que je viens crire encore. Mes ides pourront souvent tre dj
+connues, j'en conviens; je serais mme fch de n'en avoir que de
+neuves sur Racine. Depuis quelque temps, tout ce qui est neuf en
+littrature (comme en bien d'autres genres), est si extravagant! J'ai
+voulu seulement entrer dans le temple o l'on adore ce dieu de
+l'harmonie; et ds que j'y suis entr, ai-je pu me refuser au plaisir
+de brler un grain d'encens sur son autel? D'ailleurs, il est si doux
+de parler de tout ce qui nous procure des jouissances agrables, que
+cette raison seule peut me servir d'excuse.
+
+Mon intention n'est point d'analyser rigoureusement le plan, ni
+d'entrer dans de grands dtails sur toutes les parties de cet ouvrage.
+Tout cela a t fait de nos jours par un auteur[1] qui, dans cette
+partie, n'a plus rien laiss faire. Mes remarques portent sur de
+trs-petits dfauts de style; sur quelques vers durs, uniquement
+remarquables, parce qu'ils sont dans Racine; le plus souvent sur les
+divers genres de beauts qu'offre la seule tragdie d'_Esther_; enfin,
+sur ces hardiesses d'expressions si naturellement enchasses, que
+souvent elles chappent beaucoup de lecteurs gars au milieu d'un
+parterre maill des plus belles fleurs du printemps; j'en ai cueilli
+quelques-unes des plus agrables. J'ai os arracher le trs-petit
+nombre de celles qui me paraissaient pouvoir blesser la vue.
+
+ [1] M. de La Harpe, dans l'excellent _Cours de Littrature_ qu'il
+ a lu au Lyce.
+
+_Esther_ sera toujours un monument mmorable de la force du gnie.
+Douze ans d'inertie devaient sans doute faire croire que l'auteur
+d'_Andromaque_ aurait oubli ces accords magiques dont il avait su
+enchanter jadis. Mais il eut peine repris la lyre, que les sons les
+plus doux s'empressrent de renatre sous ses doigts. Tel fut pour moi
+le prestige de la main savante de Racine, que j'avais lu vingt fois
+_Esther_, avant de m'apercevoir de l'odieux de certaines parties de
+son rle; elle m'avait intress ses malheurs, sa sparation
+d'avec Elise, sa nation perscute; je l'admirai sur tout, je
+tremblai pour elle, lorsqu'excite par les discours de Mardoche, elle
+se dcide braver la mort en allant trouver Assurus. Qui ne
+frmirait au moment o ce roi prononce d'un air farouche:
+
+ ... Sans mon ordre on porte ici ses pas!
+ Quel mortel insolent vient chercher le trpas?
+ Gardes... C'est vous, Esther? quoi! sans tre attendue?
+
+Esther tombe entre les bras de ses femmes:
+
+ Mes filles, soutenez votre reine perdue.
+ Je me meurs.....
+
+Quel spectacle! mais Assurus rpond aussitt:
+
+ Esther, que craignez-vous? suis-je pas votre frre?
+ Est-ce pour vous qu'est fait un ordre si svre?
+ Vivez. Le sceptre d'or que vous tend cette main,
+ Pour vous, de ma clmence est un signe certain.
+
+Mais quelle sensation dlicieuse, surtout lorsqu'Esther, revenant un
+peu elle-mme, rpond par ces deux vers d'une harmonie
+enchanteresse!
+
+ Quelle voix salutaire ordonne que je vive,
+ Et rappelle en mon sein mon me fugitive?
+
+Je sens alors que mon me est touche, mon oreille est enchante, mes
+sens sont ravis; Esther s'empare de toutes mes affections. Je n'ai pu
+tre rassur par l'ide qu'une matresse peut toujours croire la
+clmence de son amant, parce que j'ai vu que cette ide n'tait entre
+pour rien dans la dmarche d'Esther. D'ailleurs, elle est encore sous
+mes yeux; je la vois ple, perdue, demi morte; et je ne doute plus
+que, victime dvoue, elle ne marcht en holocauste pour son dieu et
+sa nation. J'pouse tous ses sentimens; sa passion me pntre; je
+tremble encore pour les jours de Mardoche; et l'impie Aman me parat
+alors indigne de toute piti. Voil l'effet de la magie de Racine, qui
+sentait le dfaut de son plan; mais le prestige tombe aux yeux plus
+calmes de la raison; et celui qui avait admir, dans la jeune reine,
+le dangereux courage de braver les ordres d'un despote pour sauver sa
+patrie, voudrait pouvoir encore admirer en elle la clmence. Je ne
+connais pas de plus belles scnes dans Esther, ni qui frappe plus
+vivement l'imagination, que celle-l. Rien de si touchant que de voir
+ce roi si svre, si terrible, qui, le moment d'auparavant, tenait un
+langage si effrayant, prendre celui de l'amnit et de la douceur, et
+s'efforcer de rassurer son esclave tremblante. C'est dans de pareilles
+scnes que l'on voit, suivant l'excellente remarque de M. de La Harpe,
+combien la vrit historique des moeurs est toujours observe par
+Racine[2]. Un autre que ce grand pote et peut-tre mis:
+
+ Que craignez vous, Esther? suis-je pas votre poux?
+
+Racine a mis _votre frre_; et d'un seul mot, il nous a initis dans
+les moeurs trangres. Et puis quels vers!
+
+ Seigneur, je n'ai jamais contempl qu'avec crainte
+ L'auguste majest sur votre front empreinte.
+ Jugez combien ce front, irrit contre moi,
+ Dans mon me trouble a d jeter d'effroi.
+ Sur ce trne sacr qu'environne la foudre,
+ J'ai cru vous voir tout prt me rduire en poudre:
+ Hlas! sans frissonner, quel coeur audacieux
+ Soutiendrait les clairs qui partaient de vos yeux?
+ Ainsi du dieu vivant la colre tincelle.....
+
+Quelle majest dans cette diction! quelle suite d'images sublimes! et
+combien tout le morceau est imprgn de cette terreur profonde que
+devait prouver Esther, lorsqu'elle est tombe entre les bras de ses
+femmes! Nous avons t frapps de sa frayeur; mais lorsqu'elle parle,
+cette frayeur nous pntre nous-mmes. Remarquons aussi combien il est
+hardi de dire un front irrit; et comme ces belles figures de la
+foudre qui environne le trne, et des clairs qui partaient des yeux,
+amnent parfaitement cette comparaison qui termine ce beau morceau:
+
+ Ainsi du dieu vivant la colre tincelle...
+
+ [2] Voyez la note 6 de l'_Eloge de Racine_, par M. de La Harpe.
+
+Si quelque chose peut tre mis ct de cette belle scne, c'est le
+livre mme d'_Esther_ dans la Bible. D'un ct, on voit toute la pompe
+et tout l'clat dont la posie est susceptible; de l'autre, cette
+simplicit sublime, qui tonne et qui pntre si vivement. Voyez comme
+Assurus est dpeint sur son trne:
+
+ Ingressa igitur cuncta per ordinem ostia stetit contra regem,
+ ubi ille residebat super solium regni sui, indutus vestibus
+ regiis, auroque fulgens et pretiosis lapidibus, eratque
+ terribilis aspectu. Cumque elevasset faciem, et ardentibus oculis
+ furorem pectoris indicasset, regina corruit, et in pallorem
+ colore mutato, lassum super ancillulam reclinavit caput.
+
+Y a-t-il rien de si touchant que cette image _lassum caput reclinavit_
+(reposa sa tte fatigue)? et de plus fort que: _cumque ardentibus
+oculis furorem pectoris indicasset?_
+
+Enfin, le langage de Racine est-il plus doux que cet entretien?
+
+ Quid habes, Esther? Ego sum frater tuus, noli metuere. Non
+ morieris: non enim pro te, sed pro omnibus hc lex constituta
+ est. Accede igitur et tange sceptrum.
+
+ Cumque illa reticeret, tulit auream virgam et posuit super collum
+ ejus, et osculatus est eam, et ait: cur mihi non loqueris?
+
+ Qu respondit: Vidi te, Domine, quasi angelum Dei, et conturbatum
+ est cor meum pr timore glori tu. Vald enim mirabilis es,
+ Domine, et facies tua plena est gratiarum.
+
+ Cumque loqueretur, rurss corruit, et poen exanimata est. Rex
+ autem turbabatur, etc.
+
+Je l'avouerai, ce dialogue me plat peut-tre encore plus que celui de
+Racine; il me pntre davantage; aprs l'avoir lu, je suis plus
+attendri, plus mu. Que de sentimens dans cette seule interrogation:
+_cur mihi non loqueris?_ et quelle image sublime dans cette rponse
+d'Esther: _vidi te, Domine, quasi angelum Dei, etc._ Disons aussi que
+la haute posie n'est peut-tre pas susceptible de cette extrme
+simplicit, qui fait tout le charme du morceau que nous venons de
+voir; et que si Racine est moins touchant (ce dont tout le monde
+pourrait encore ne pas convenir), il le rachte bien par la force de
+son expression et la beaut de ses images. D'ailleurs, il est
+impossible de rendre mieux, ni plus fidlement que notre pote, toute
+la premire partie de ce dialogue. Le latin dit: _Quid habes, Esther?
+Ego sum frater tuus, noli metuere._ Et Racine:
+
+ Esther, que craignez-vous? suis-je pas votre frre?
+
+Et l'image de la colre de Dieu, substitue celle de l'ange dans la
+bouche d'Esther, par le dveloppement que le pote lui a donn,
+acquiert aussi cette supriorit de force que toute la scne franaise
+a sur l'expression nave du livre sacr. C'est une chose digne de
+remarque que de voir combien Racine, mme dans les dtails de son
+plan, s'est peu cart de la _Bible_. Presque toutes les scnes
+principales en sont tires, comme celle o Esther adresse sa prire
+Dieu, celle d'Assurus que l'on vient de voir, celle d'Assurus avec
+Asaph, celle o la reine divulgue le secret de sa naissance, etc. Ces
+entraves, que Racine a mises son imagination, n'ont fait qu'ajouter
+ sa gloire par le mrite de la difficult vaincue, et ont donn aux
+potes un modle de la manire de traiter des sujets trs-connus.
+
+Quel dommage que le dfaut principal que nous avons indiqu dans le
+caractre d'Esther, nous empche aussi de nous livrer toute
+l'admiration qu'inspire la scne o se dveloppe l'action de la
+pice, par la chte d'Aman! Nous sommes fchs de voir Esther parler
+si loquemment, lorsque nous voyons que, non contente de servir son
+peuple, elle veut encore satisfaire son propre ressentiment.
+Cependant, ce morceau pour la diction tant un des plus beaux de cette
+tragdie, je ne puis me refuser au plaisir d'en transcrire ici
+quelques endroits.
+
+ Ce Dieu, matre absolu de la terre et des cieux,
+ N'est point tel que l'erreur le figure vos yeux.
+ L'ternel est son nom, le monde est son ouvrage:
+ Il entend les soupirs de l'humble qu'on outrage,
+ Juge tous les mortels avec d'gales lois,
+ Et du haut de son trne interroge les rois.
+
+Ces vers sont d'une perfection o peut-tre l'on n'atteindra jamais.
+On a toujours aim voir deux grands gnies lutter ensemble dans les
+mmes sujets; et ces sortes de parallles, lorsque ce n'est point la
+prvention qui les a faits, ont toujours tourn au profit du got.
+C'est pourquoi je rapporterai ici quelques strophes sur Dieu, tires
+d'une ode de J.-B. Rousseau.
+
+ Les Cieux instruisent la terre
+ A rvrer leur auteur:
+ Tout ce que leur globe enserre
+ Clbre un dieu crateur.
+ Quel plus sublime cantique
+ Que ce concert magnifique
+ De tous les clestes corps!
+ Quelle grandeur infinie,
+ Quelle divine harmonie
+ Rsultent de leurs accords!
+
+ De sa puissance immortelle,
+ Tout parle, tout instruit:
+ Le jour au jour la rvle;
+ La nuit l'annonce la nuit.
+ Ce grand et superbe ouvrage
+ N'est point pour l'homme un langage
+ Obscur et mystrieux;
+ Son adorable structure
+ Est la voix de la nature
+ Qui se fait entendre aux yeux.
+
+ (ODE II, liv. Ier).
+
+Un troisime auteur, clbre aussi, a trait le mme sujet, et l'on a
+voulu le comparer aux deux autres; c'est pourquoi j'en parle ici.
+Voltaire a dit, dans sa _Henriade_:
+
+ Au-del de leur cours, et loin dans cet espace,
+ O la matire nage, et que Dieu seul embrasse,
+ Sont des soleils sans nombre et des mondes sans fin;
+ Dans cet abme immense, il leur ouvre un chemin.
+ Par-del tous ces cieux, le Dieu des cieux rside.
+
+On sent combien ces vers sont faibles, mme le dernier, qui est gt
+par le terme prosaque de _par-del_. D'ailleurs, les _au-del_,
+_loin_, _par-del_, qui disent toujours la mme chose, font un mauvais
+effet, ainsi que la conjonction _et_ qui commence les seconds
+hmistiches des trois premiers vers; enfin, les relatifs _o_, _que_
+et le _dans_ du quatrime vers, embarrassent la marche, et jettent
+dans ce morceau une lenteur insupportable. Racine dit tout de suite:
+
+ L'ternel est son nom, le monde est son ouvrage.
+
+Et Rousseau, non moins vte:
+
+ De sa puissance ternelle,
+ Tout parle, tout instruit.
+
+Prcision, justesse, beaut d'expression, tout se trouve dans ces
+vers. L'imagination, frappe de coups prcipits, n'a pas le temps de
+se refroidir, et reste tonne.
+
+On ne peut s'empcher, en parlant de descriptions potiques de la
+grandeur de Dieu, de citer les vers que Racine le fils a faits sur ce
+sujet, dans son _Pome sur la Grce_. On y remarque ces trois vers,
+qui ne sont pas indignes du nom qu'il portait:
+
+ Il vole sur les vents, il s'assied sur les cieux;
+ Il a dit la mer: Brise-toi sur la rive;
+ Et dans son lit troit, la mer reste captive.
+
+Le reste du morceau est d'une diction un peu faible.
+
+En continuant la tirade d'Esther, que j'ai commenc citer, on
+trouve encore deux beaux morceaux contre lesquels J. B. Rousseau
+semble avoir voulu lutter. Je ne crois pas sortir de mon sujet,
+lorsque j'en rapproche tout ce qui peut y ressembler: c'est un moyen
+plus sr d'en faire ressortir les beauts, et de les mieux apprcier.
+Citons les deux auteurs.
+
+ Mais, pour punir enfin nos matres leur tour,
+ Dieu fit choix de Cyrus avant qu'il vt le jour,
+ L'appela par son nom, le promit la terre,
+ Le fit natre, et soudain l'arma de son tonnerre,
+ Brisa les fiers remparts et les portes d'airain,
+ Mit des superbes rois la dpouille en sa main,
+ De son temple dtruit vengea sur eux l'injure.
+ Babylone paya nos pleurs avec usure.
+ Cyrus, par lui vainqueur, publia ses bienfaits,
+ Regarda notre peuple avec des yeux de paix,
+ Nous rendit et nos lois et nos ftes divines;
+ Et le temple dj sortait de ses ruines.
+ Mais, de ce roi si sage hritier insens,
+ Son fils interrompit l'ouvrage commenc,
+ Fut sourd nos douleurs. Dieu rejeta sa race,
+ Le retrancha lui-mme, et vous mit sa place.
+
+Tout le monde sent la beaut de ces vers. Combien cette coupe est
+heureuse!
+
+ L'appela par son nom, le promit la terre,
+ Le fit natre, et soudain, etc.
+
+C'est l le grand art du pote, et que Virgile possde si minemment.
+La monotonie, qui, je crois, est naturelle la posie franaise en
+gnral, par le peu d'inversions qu'elle peut se permettre, et en
+particulier aux vers alexandrins, cause de la rigueur avec laquelle
+la suspension de l'hmistiche est observe, rend infiniment prcieuses
+toutes ces tournures qui brisent les vers, sans offenser l'oreille[3].
+
+ [3] M. l'abb Delille est un des potes franais qui ont le
+ mieux connu cet art de varier la forme des vers alexandrins, et
+ de se soustraire leur marche tranante. Ses _Gorgiques_ et son
+ pome _des Jardins_ offrent des morceaux o ce genre de beaut
+ est port son plus haut degr de perfection. Les ouvrages de
+ cet crivain seront toujours du nombre de ceux que tout homme qui
+ se destine aux muses associera ses tudes de Racine et de J. B.
+ Rousseau, parce qu'il est, comme eux, un des potes les plus
+ parfaits de la langue.
+
+J. B. Rousseau, dans son _Ode aux Princes chrtiens_, fait le tableau
+suivant:
+
+ La Palestine enfin, aprs tant de ravages,
+ Vit fuir ses ennemis, comme on voit les nuages
+ Dans le vague des airs fuir devant l'Aquilon;
+ Et des vents du midi la dvorante haleine
+ N'a consum qu' peine
+ Leurs ossemens blanchis dans les champs d'Ascalon.
+
+ De ses temples dtruits et cachs sous les herbes,
+ Sion vit relever ses portiques superbes,
+ De notre dlivrance auguste monument:
+ Et d'un nouveau David la valeur noble et sainte
+ Semblait, dans leur enceinte,
+ D'un royaume ternel jeter les fondemens.
+
+ Mais chez ses successeurs, la discorde insolente,
+ Allumant le flambeau d'une guerre sanglante,
+ nerva leur puissance en corrompant leurs moeurs;
+ Et le ciel irrit, ressuscitant l'audace
+ D'une coupable race,
+ Se servit des vaincus pour punir les vainqueurs.
+
+Voil deux modles de narration potique. Enfin, voyons encore ces
+deux matres exprimant une mme ide; et puis nous chercherons faire
+un parallle entr'eux.
+
+Esther, toujours dans le morceau que nous avons cit, dit:
+
+ Ciel! verra-t-on toujours, par de cruels esprits,
+ Des princes les plus doux l'oreille environne,
+ Et du bonheur public la source empoisonne, etc.
+
+Rousseau, dans l'_Ode sur la mort du prince de Conti_, fait usage de
+la mme figure, en parlant de la flatterie:
+
+ Le pauvre est couvert de ses ruses obliques;
+ Orgueilleuse, elle suit la pourpre et les faisceaux;
+ Serpent contagieux, qui des sources publiques
+ Empoisonne les eaux.
+
+Un homme vraiment touch des beauts de la posie, ne pourra, je
+crois, jamais donner la prfrence l'un des deux auteurs sur
+l'autre, dans les morceaux que nous avons compars. Tout ce que l'on
+peut faire, c'est, il me semble, d'assigner le caractre propre de
+chacun d'eux. En gnral, on peut remarquer qu'il y a un luxe de
+posie plus grand dans Rousseau, plus de hardiesse dans son
+expression, une marche plus dcide. Rien de beau comme cette
+comparaison:
+
+ La Palestine enfin, aprs tant de ravages,
+ Vit fuir ses ennemis, comme on voit les nuages
+ Dans le vague des airs fuir devant l'Aquilon, etc.
+
+Et quelle grandeur dans cette ide!
+
+ ..... Semblait dans leur enceinte,
+ D'un royaume ternel jeter les fondemens.
+
+Dans Racine, rgne une majest plus noble et plus calme, une harmonie
+peut-tre plus mlodieuse, plus soutenue. Quelle superbe image dans ce
+seul vers!
+
+ Et le temple dj sortait de ses ruines.
+
+Que rsulte-t-il de ce que nous disons? c'est qu'en parlant des deux
+auteurs, nous avons caractris presque le style propre des genres
+dans lesquels ils ont crit. Esther, parlant Assurus, est plus
+presse d'exposer le sujet de sa plainte, et n'a pas le temps
+d'accumuler des comparaisons; mais le pote lyrique, livr tout entier
+ son enthousiasme, s'abandonne tous les carts de l'imagination, et
+passe d'une ide l'autre, mesure que la ressemblance des objets
+qui l'environnent, avec son sujet principal, vient les offrir son
+esprit. Aussi, en dveloppant les mmes ides, Racine et Rousseau
+n'ont rien dans leurs vers qui se ressemble; et c'est pourquoi tous
+deux ils ont acquis la perfection.
+
+Lorsqu'on tudie beaucoup ces deux grands crivains, on voit combien
+ils sont nourris de la lecture des livres saints, ces vritables
+dpts de la plus haute posie. Rien ne peut lever l'imagination
+comme la lecture frquente de ces ouvrages. Quelle beaut dans _les
+Cantiques de Salomon_ et dans les _Psaumes de David_! Quelle verve
+brlante dans le prophte Isae! et quelle touchante simplicit dans
+l'_Evangile_! L, les ides, dans leur marche fire, n'ont pas besoin,
+pour tonner, de se revtir de l'clat emprunt des paroles, ni de
+l'arrangement mcanique des mots; mais belles de leur propre beaut,
+elles se prsentent toujours seules et n'en paraissent que plus
+sublimes. C'est l que le style s'habitue une concision nergique,
+et l'crivain resserrer son expression proportion que son ide
+s'agrandit; il n'est aucun genre de beaut dont ces livres ne nous
+offrent des modles que l'on n'a point encore gals. Rien, dans
+aucune langue, est-il exprim d'une manire plus touchante que ce
+verset de l'vangliste Mathieu:
+
+ Vox in Ram audita est; ploratus, et ululatus multus: Rachel
+ plorans filios suos, et noluit consolari, quia non sunt.
+
+Et dans la Bible, ces mots d'un jeune prince, qui, condamn la mort
+pour avoir transgress la loi, en gotant d'un peu de miel, dit en
+expirant:
+
+ Gustans, gustavi paululm mellis, in summitate virg, et ecce
+ morior.
+
+Qu'on lise la premire olympique adresse Hiron, ou quelques-unes
+des belles odes d'Horace, comme celle Drusus; y trouvera-t-on plus
+de feu et de posie que dans les morceaux suivans, tirs au hasard
+d'Isae:
+
+ Nisi Dominus exercituum reliquisset nobis semen, quasi Sodoma
+ fuissemus, et quasi Gomorrha, similes essemus.
+
+ Audite verbum Domini, principes Sodomorum, percipite auribus
+ legem Dei nostri, populus Gomorrhae.
+
+ Qu mihi multitudinem victimarum vestrarum, dicit Dominus!
+ plenus sum. Holocaust arietum et adipem pinguium et sanguinem
+ vitulorum, et agnorum et hircorum nolui.
+
+ Ne offeratis ultr sacrificium frustr: incensum. Abominatio est
+ mihi. Neomeniam et sabbatum, et festivitates alias non feram;
+ iniqui sunt ctus vestri.
+
+ Et cum extenderitis manus vestras, avertam oculos meos vobis;
+ et cum multiplicaveritis orationem, non exaudiam: manus enim
+ vestr sanguine plen sunt.
+
+ Lavamini, mundi estote, auferte malum cogitationum vestrarum ab
+ oculis meis: quiescite agere pervers.
+
+Quel mouvement dans toutes ces tournures: _Audite, quo mihi, ne
+offeratis, lavamini!_ Et quel feu dans la seconde strophe! Le prophte
+s'est peine donn le temps de dire: nous serions comme les habitans
+de Sodome et de Gomorrhe; qu'emport par son indignation, ds la
+phrase suivante, il les traite de princes de Sodome, de peuple de
+Gomorrhe; voil la vritable marche lyrique. Enfin, quelle image plus
+belle peut montrer combien Dieu pntre profondment dans le fond de
+notre me, que celle-ci: _Auferte malum cogitationum vestrarum ab
+oculis meis_.
+
+ loignez de mes yeux vos coupables penses.
+
+Rousseau, dans ses Odes sacres, a fait connatre David; et tout le
+monde est porte de juger combien il est rempli de traits du plus
+grand sublime; c'est pourquoi je n'en citerai rien. Mais, disons en
+passant, avec Klopstock[4], ce rival unique que l'Europe ait opposer
+ Milton: Qu'il ne suffit pas, pour un auteur qui travaille dans le
+genre sacr, d'avoir profondment tudi la religion, qu'il faut
+encore qu'elle ait form son me de cette main ferme, que l'homme de
+probit sait si bien reconnatre. Cette pense d'un homme de gnie
+tranger est peut-tre la plus grande rfutation des inculpations
+atroces faites au Pindare moderne.
+
+ [4] Voyez son _Essai sur la Posie sacre_, la tte de son
+ sublime pome du _Messie_.
+
+On s'est plu souvent comparer Racine, comme pote, J.-B. Rousseau.
+Je n'ai jamais bien dml les motifs de ceux qui travaillaient
+acqurir au premier une rputation laquelle il parat n'avoir jamais
+prtendu; car on n'est pas un lyrique, pour avoir fait quelques
+choeurs de tragdie; encore moins l'est-on assez pour tre mis ct
+de l'auteur des _Odes la fortune_, _au comte du Luc_, _au prince
+Eugne_, et de vingt autres non moins belles. J'ai vu seulement que
+ces parallles avaient souvent servi de prtexte pour tcher de
+rabaisser ce Rousseau, si beau dans ses ouvrages, si ferme dans ses
+malheurs.
+
+Comparons, par exemple, les stances sur la calomnie, qui se trouvent
+dans l'un des choeurs _d'Esther_, avec l'ode de Rousseau sur le mme
+sujet:
+
+ Rois, chassez la calomnie;
+ Ses criminels attentats,
+ Des plus paisibles tats
+ Troublent l'heureuse harmonie.
+
+ Sa fureur, de sang avide,
+ Poursuit partout l'innocent.
+ Rois, prenez soin de l'absent
+ Contre sa langue homicide.
+
+ De se montrer si farouche,
+ Craignez la feinte douceur:
+ La vengeance est dans son coeur,
+ Et la piti dans sa bouche.
+
+ La fraude adroite et subtile,
+ Sme de fleurs son chemin:
+ Mais sur ses pas vient enfin
+ Le repentir inutile.
+
+Ces vers sont certainement fort beaux. Il y a de la force dans
+ceux-ci:
+
+ Sa fureur, de sang avide,
+ Poursuit partout l'innocent, etc.
+
+Ainsi que dans les deux vers suivans:
+
+ La vengeance est dans son coeur,
+ Et la piti dans sa bouche.
+
+quoiqu'il et fallu peut-tre tcher de renverser les deux vers, afin
+de rserver le trait le plus fort pour le dernier.
+
+Mais coutons Rousseau:
+
+ O Dieu, qui punis les outrages
+ Que reoit l'humble vrit,
+ Venge-toi... dtruis les ouvrages
+ De ces lvres d'iniquit;
+ Et confonds cet homme parjure,
+ Dont la bouche non moins impure,
+ Publie avec lgret
+ Les mensonges que l'imposture
+ Invente avec malignit.
+
+ Quel rempart, quelle autre barrire
+ Pourra dfendre l'innocent,
+ Contre la fraude meurtrire
+ De l'impie adroit et puissant!
+ Sa langue aux feintes prpare,
+ Ressemble la flche acre
+ Qui part et frappe en un moment:
+ C'est un feu lger ds l'entre,
+ Que suit un long embrsement.
+
+ (ODE XII, liv. Ier).
+
+Assurment, il y a bien plus de force et de posie dans ces strophes
+de J.-B. Rousseau; l'expression de _lvres d'iniquit_, est une de ces
+expressions cres par le gnie. Quelle nergie dans ces vers:
+
+ Sa langue aux feintes prpare,
+ Ressemble la flche acre
+ Qui part et frappe en un moment.
+
+Et la belle image qui termine cette strophe, est rendue avec une
+lgance et une concision tonnantes.
+
+Il est bien inconcevable que M. l'abb Batteux, pour prouver que le
+moelleux manquait Rousseau, ne se soit jamais avis de comparer
+qu'un morceau de celui-ci avec Racine, o c'est Racine qui prcisment
+a tout l'avantage de la force, et Rousseau celui du moelleux. C'est
+tre bien malheureux dans son choix. Nous lisons, dans les _Principes
+de la littrature_, ou _Trait de la posie_ _lyrique_[5], qu'on
+compare (ce qui pour le coup n'est ni moelleux, ni harmonieux) l'ode
+qui commence par ces mots:
+
+ J'ai vu mes tristes journes,
+
+qui est sans contredit celle o il y a le plus de moelleux, avec le
+choeur _d'Esther_:
+
+ Pleurons et gmissons.
+
+C'est le mme sentiment qui rgne dans l'un et dans l'autre morceau.
+Il ne sera point difficile de le sentir, il faut comprendre ce que
+vous voulez dire. J'avoue que, pour moi, je n'y entends rien. Quelle
+comparaison y a-t-il faire entre les paroles d'un convalescent qui
+parle de son mal, et les gmissemens d'une troupe de femmes qui sont
+prs d'tre gorges, ainsi que toute leur nation? Je n'ai jamais vu
+de sentimens qui se ressemblassent moins; encore si ces femmes taient
+dj sauves, le sentiment aurait au moins cette ressemblance que,
+dans les deux morceaux, il serait question d'un danger pass; mais il
+n'y a rien de cela. Dans Rousseau, celui qui parle exprime sa joie,
+parce qu'il n'a plus rien craindre; et dans Racine, au contraire,
+ses femmes ont tout craindre, puisqu'elles sont des victimes sur
+lesquelles le couteau est lev, et qui s'attendent tout moment
+tre frappes. Mais enfin, puisque M. l'abb Batteux veut qu'on
+compare, comparons et mettons nos lecteurs porte de juger
+sur-le-champ. Racine dit:
+
+ Quel carnage de toutes parts!
+ On gorge la fois les enfans, les vieillards,
+ Et la soeur et le frre,
+ Et la fille et la mre,
+ Le fils dans les bras de son pre!
+ Que de corps entasss, que de membres pars,
+ Privs de spulture,
+ Grand Dieu! tes saints sont la pture
+ Des tigres et des lopards!
+
+ [5] Tom. III, pag. 272.
+
+J'ai beau chercher dans l'Ode de Rousseau rien qui ressemble cet
+endroit, je n'y trouve que les vers suivans, qui sont remplis de cette
+mlancolie douce, si naturelle au convalescent chapp d'une grande
+maladie, et qui se rappelle le danger qu'il a couru:
+
+ J'ai vu mes tristes journes
+ Dcliner vers leur penchant;
+ Au midi de mes annes,
+ Je touchais mon couchant;
+ La mort dployant ses ailes,
+ Couvrait d'ombres ternelles
+ La clart dont je jouis;
+ Et dans cette nuit funeste,
+ Je cherchais en vain le reste
+ De mes jours vanouis.
+
+ (Ode XV, liv. Ier)
+
+Mais voyons encore plus loin, peut-tre comprendrons-nous ce que veut
+dire M. l'abb Batteux. Je trouve dans le choeur _d'Esther_:
+
+ Arme-toi, viens nous dfendre;
+ Descends tel qu'autrefois la mer te vit descendre;
+ Que les mchans apprennent aujourd'hui
+ A craindre ta colre;
+ Qu'ils soient comme la poudre et la paille lgre,
+ Que le vent chasse devant lui.
+
+Il n'y a rien non plus de tout cela dans l'Ode de Rousseau. J'y lis la
+strophe suivante, crite toujours avec le mme moelleux, et cette mme
+harmonie que la premire.
+
+ Mais ceux qui, de sa menace,
+ Comme moi, sont rachets,
+ Annonceront leur race
+ Vos clestes vrits.
+ J'irai, Seigneur, dans vos temples,
+ Rchauffer, par mes exemples,
+ Les mortels les plus glacs;
+ Et vous offrant mon hommage,
+ Leur montrer l'unique usage
+ Des jours que vous leur laissez.
+
+C'est assurment tre dou d'une manire de voir bien trange, que de
+trouver, dans ces morceaux, de quoi faire un parallle, et de nous
+citer ce choeur _d'Esther_, pour preuve de moelleux dans le style.
+Mais il n'y en a pas, car jamais moelleux n'et t plus mal plac;
+c'tait de la force qu'il fallait, et c'est bien ce que Racine a
+senti. Aussi voyons-nous qu'autant Rousseau, dans ses vers, est ici
+doux, harmonieux, touchant, autant Racine est mle, vigoureux et ferme
+dans ses descriptions. Cependant, comme on est toujours consquent,
+mme dans ses erreurs, M. l'abb Batteux finit par nous dire avec
+lgance: On verra (aprs cette judicieuse comparaison faite) que si
+M. Rousseau a eu un grand nombre des parties ncessaires pour former
+les grands lyriques, il y en a quelques-unes qu'il n'a pas eues, ou
+qu'il n'a eues que dans un degr ordinaire.
+
+Voil assurment un morceau d'une logique et d'une littrature bien
+parfaites.
+
+Mais revenons aux strophes de nos deux auteurs _sur la flatterie_, que
+j'ai cites et qui sont un peu plus susceptibles de comparaison.
+Conclurai-je de ce que celles de Rousseau sont suprieures, qu'il
+tait plus grand lyrique? J'avoue que je le crois depuis long-temps;
+et les _Cantiques_ de Racine compars aux _Odes sacres_ de Rousseau
+me le prouveraient assez: mais ce n'est jamais par les parallles de
+morceaux tirs des choeurs, avec des odes, que je voudrais me dcider
+ porter ce jugement. Les deux auteurs sont toujours dans des
+positions diffrentes; et s'ils ont quelquefois les mmes sentimens ou
+les mmes ides traiter, les personnages qu'ils ont faire parler
+sont bien diffrens; et par la manire dont ils modifient leur style,
+ils dtruisent toute possibilit de comparaison. Ici, par exemple,
+l'un fait parler de jeunes filles, l'autre parle en son propre nom. Il
+et t du dernier ridicule que leur langage ft le mme; d'ailleurs,
+l'on s'exprime toujours d'une manire plus nergique, lorsqu'on se
+plaint d'un vice qui nous opprime seuls, que quand on parle de ce vice
+en gnral, ou que l'on est plusieurs ensemble victimes de ses effets.
+J'en reviendrai donc dire encore qu'ils ont parfaitement fait tous
+deux, mais qu'il faut bien se garder de les comparer. Cependant, nous
+lisons, dans certaine brochure de Voltaire, intitule _Eloge de
+Crbillon_, o pourtant personne n'est lou, except Voltaire
+lui-mme, que les choeurs d'_Athalie_ et d'_Esther_, sont tout ce que
+les Franais ont de plus parfait dans le genre lyrique. Cela est un
+peu difficile croire, quand on a lu les _Odes sacres_ VII et VIII,
+l'_Ode au comte du Luc_, celle _au prince de Vendme sur son retour de
+Malte_, et l'_Epode_ de J.-B. Rousseau, qui peut seule tre regarde
+comme un des plus beaux pomes de la langue franaise. D'ailleurs,
+serait-il juste, si ce mme Rousseau et laiss deux ou trois scnes
+de tragdie, parfaitement crites et dialogues, que ses admirateurs
+voulussent l'exalter en le mettant, comme pote tragique, ct de
+Racine ou de Voltaire? Les hommes sont bien tranges de circonscrire
+volontairement le cercle de leurs plaisirs, et de pousser la cruaut
+jusqu' se nier eux-mmes leurs jouissances intrieures. Nous n'avons
+dj pas trop de grands hommes; et d'ailleurs, on n'lve personne en
+abaissant un rival. Rconcilions donc deux crivains que la postrit
+semble avoir voulu brouiller, et qui, s'ils eussent t contemporains,
+se seraient admirs et se seraient complus dans la gloire l'un de
+l'autre. Racine et Rousseau sont des modles que peut-tre on
+n'galera jamais. Etudions-les; voil l'hommage que leur doivent leurs
+partisans respectifs; et rappelons-nous que le plus grand ennemi de
+notre lyrique, son censeur le plus injuste, a cependant dit de lui,
+dans un de ses momens o la haine n'usurpait pas les droits de la
+vrit:
+
+ Tu vis sa muse. . . . . . . .
+ Manier d'une main savante,
+ De David la lyre imposante,
+ Et le flageolet de Marot.
+
+ (_Temple du got._)
+
+Ce qui distingue surtout Racine et Rousseau de tous les autres potes,
+c'est qu'ils ont presque toujours cette puret de style et cette
+finesse de got qui les rendent classiques, et qui font qu'on peut se
+livrer sans rserve la lecture de leurs ouvrages. Tous deux ils ont
+crit avec la correction de Boileau; mais ils avaient de plus
+l'imagination et la sensibilit, que celui-ci n'avait pas. En gnral
+cependant, si l'on veut une ide juste de la perfection en
+littrature, ce sont ces trois auteurs qu'il faut prendre, et qui,
+chacun dans leur genre, sont placs la tte des autres crivains. Ce
+beau triumvirat fera toujours les dlices et le dsespoir des potes
+qui criront aprs eux.
+
+Puisque j'en suis au chapitre des opinions littraires, je ne puis
+m'empcher de dire un mot de cette question oiseuse, et pourtant si
+souvent agite, de savoir si une _tragdie_ est plus difficile faire
+qu'une _ode_. Ces discussions, en gnral, n'ont pas t agites par
+amour pur des lettres: la jalousie les faisait natre, et la haine les
+dictait. Pour moi qui ne suis point jaloux, et qui ne hais personne,
+puisque je n'ai jamais prtendu tre auteur, et que personne ne m'a
+fait de mal, je pourrais me tromper, mais au moins je n'aurai pas
+cherch me tromper moi-mme. Il me semble donc qu'on a trop crit
+pour la tragdie, et pas assez pour l'ode. En effet, ne pourrait-on
+pas dire en faveur de celle-ci, que les Franais ne comptent encore
+qu'un lyrique[6], tandis qu'ils ont plusieurs potes tragiques? Ne
+pourrait-on pas citer un Lamotte, qui, avec l'esprit seulement, mais
+sans talent, a pourtant laiss une tragdie que l'on revoit encore
+avec plaisir, tandis que de son norme volume d'odes, pas une ne lui a
+survcu? Ne pourrait-on pas citer Voltaire, dont le recueil en ce
+genre est peut-tre plus mauvais encore que celui de Lamotte? Ne
+pourrait-on pas dire enfin que les Anglais n'ont que Cowley[7], qui
+mme n'est pas trs estim parmi eux, et que leurs richesses lyriques
+se bornent presque la seule ode de Dryden sur la fte d'Alexandre?
+Que conclure de tout cela? que l'ode est un genre plus difficile; non,
+mais que la perfection en tout l'est infiniment. Me voil sans doute
+un peu loin d'_Esther_; mais ayant eu Racine et Rousseau mettre
+plusieurs fois en parallle, j'ai t charm qu'on ne pt se mprendre
+sur mes vrais sentimens. Je reviens mon sujet.
+
+ [6] La perfection mme que l'on s'obstine refuser Rousseau,
+ ne serait qu'une raison de plus pour croire la difficult de ce
+ genre.
+
+ [7] Voyez les _Leons_ du docteur Blair _sur la Littrature_,
+ la fin de l'article du _Pome lyrique_, tom. III, pag. 145.
+
+En poursuivant nos remarques sur _Esther_, les vers suivans me
+semblent dignes d'tre cits:
+
+ Toi qui, d'un mme joug souffrant l'oppression,
+ M'aidais soupirer les malheurs de Sion.
+
+_Aider soupirer les malheurs_, est une expression infiniment
+potique, pour dire, _aider supporter le chagrin que causent les
+malheurs_. Je l'ai rencontre rarement dans d'autres tragdies, et je
+crois qu'elle est du nombre de celles qui s'emploient plus
+particulirement dans des sujets de saintet. Il en est de mme des
+expressions suivantes:
+
+ Dieu tient le coeur des rois entre ses mains puissantes.
+
+La phrase plus ordinairement employe est _tenir dans ses mains_, et
+_avoir entre les mains_; ce qui ne signifie pas toujours la mme
+chose. Mais il est des occasions, comme dans ce vers de Racine, o
+l'une et l'autre manire de parler s'emploient et sont synonymes:
+
+ Un mot de votre bouche, en terminant mes peines,
+ Peut rendre Esther heureuse, entre toutes les reines.
+
+L'expression _entre toutes les reines_ est une expression emprunte de
+l'criture sainte, et devrait signifier _seule entre toutes les
+reines_, dans la mme acception que Racine lui donne plus bas, lorsque
+Zars dit Aman:
+
+ Seul entre tous les grands, par la reine invit,
+
+Mais il est visible que, dans le premier exemple, cette expression
+doit signifier _plus heureuse que toutes les reines_; car elle n'est
+plus en concurrence avec personne, puisqu'elle l'a dj emport sur
+toutes ses rivales; et srement elle ne veut pas dire qu'elle dsire
+tre la seule heureuse de toutes les reines: cela serait cruel. Je
+crois donc l'expression de Racine peu juste dans cet endroit.
+
+ Un roi sage.....
+
+ . . . . . . . . . . . . . . . . . .
+ Est le plus beau prsent des cieux:
+ La veuve en sa dfense espre;
+ De l'orphelin il est le pre,
+ Et les larmes du juste implorant son appui,
+ Sont prcieuses devant lui.
+
+Cette expression charmante, de _larmes prcieuses devant lui_, qui
+parat aussi tre consacre la posie sainte, a t employe par
+Rousseau. Il a dit dans sa VIe _Ode sacre_:
+
+ Mais l'humble ressent son appui (_du roi juste_),
+ Et les larmes de l'innocence
+ Sont prcieuses devant lui.
+
+_Athalie_, _Esther_ et les _Odes sacres_ de Rousseau sont les trsors
+de ces expressions sublimes et de ces images propres au genre sacr.
+Je ne toucherai pas au premier ouvrage, il y aurait trop citer; en
+voici quelques exemples tirs des deux derniers:
+
+ Que ma bouche et mon coeur, et tout ce que je suis,
+ Rendent honneur au Dieu qui m'a donn la vie.
+
+Quelle expression que _tout ce que je suis_! et quelle leon pour ceux
+qui parlent toujours de mon tre, d'espace, nager dans l'espace, et
+tout ce froid langage mtaphysique!
+
+ Ministre du festin, de grce, dites-nous,
+ Quel mts ce cruel, quel vin prparez-vous?
+
+ 1er ISRALITE.
+
+ Le sang de l'orphelin.
+
+ 2me ISRALITE.
+
+ Les pleurs des misrables.
+
+ 1er ISRALITE.
+
+ Sont ses mts les plus agrables...
+
+ 2me ISRALITE.
+
+ C'est son breuvage le plus doux.
+
+Le calme, l'aspect de ces horreurs, serait, il me semble, dplac
+dans un sujet profane; il faudrait s'mouvoir et employer le langage
+de l'indignation. Ici la tranquillit nat de l'entire confiance dans
+la justice divine, et devient sublime.
+
+ Dieu rejeta sa race,
+ Le retrancha lui-mme, et vous mit sa place.
+
+Les phrases _rejeter sa race_, pour ne le plus protger; et _le
+retrancha lui-mme_, pour le fit mourir, sont de vritables conqutes
+pour la langue, quoiqu'elles appartiennent particulirement au langage
+sacr.
+
+C'est par une ellipse peu prs semblable qu'Isae a dit:
+
+ Dereliquerunt Dominum, blasphemaverunt sanctum Isral,
+ abalienati sunt retrorsum.
+
+ Ils ont abandonn le Seigneur; ils ont blasphm le saint
+ d'Isral; ils se sont retirs.[8]
+
+ [8] Je me sers de la traduction du P. Berthier.
+
+La phrase _ils se sont retirs_ (abalienati sunt retrorsum), est ici
+pour _abandonner le culte_.
+
+Voici maintenant quelques expressions du mme genre, tires de J.-B.
+Rousseau. Je ne ferai que les indiquer.
+
+ L'ambitieux immodr,
+ Et des eaux du sicle altr,
+ N'ose paratre en sa prsence.
+
+ (ODE VI, liv. Ier.)
+
+ De ton dieu la haine assoupie,
+ Est prte s'veiller sur toi.
+
+ (EPODE, liv. Ier.)
+
+ Tu peux de ta lumire auguste
+ clairer les yeux du juste,
+ Rendre sain un coeur dprav,
+ En cdre transformer l'arbuste,
+ Et faire un vase lu d'un vase rprouv.
+
+ (PODE, liv. Ier.)
+
+Tout le monde sent combien cette langue est belle et majestueuse,
+combien ces locutions de _la colre qui s'veille sur quelqu'un_, _le
+vase lu chang en un vase rprouv_, _les eaux du sicle_, pour dire
+_les vices_; combien, dis-je, elles sont particulires et inhrentes
+au genre sacr. Je ne prtends pas dire par l qu'il soit impossible
+d'en employer quelques-unes dans les sujets profanes. Depuis quelque
+temps mme, rien n'est si commun que de multiplier l'emploi et le sens
+des mots, en transportant, par exemple, des termes d'arts dans des
+sujets littraires. Ces sortes de nologismes enrichissent une
+langue, et provoquent souvent un nouvel ordre d'ides, en prsentant
+l'esprit des images nouvelles. D'ailleurs, le gnie peut tout.
+Poursuivons.
+
+Ce Racine, si doux et si tendre, a souvent des expressions et des
+images aussi sublimes que Corneille. Qu'on lise les vers suivans:
+
+ Et sur mes faibles mains, fondant leur dlivrance,
+ Il me fait d'un empire accepter l'esprance.
+
+_Accepter l'esprance d'un empire_ est une expression elliptique de la
+plus grande hardiesse.
+
+ Tu sais combien je hais leurs ftes criminelles,
+ Et que je mets au rang des profanations,
+ Leur table, leurs festins et leurs libations;
+ Que mme cette pompe o je suis condamne,
+ Ce bandeau dont il faut que je paraisse orne,
+ Dans ces jours solennels, l'orgueil ddis,
+ Seule, et dans le secret je le foule mes pieds;
+ Qu' ces vains ornemens, je prfre la cendre,
+ Et n'ai du got qu'aux pleurs que tu me vois rpandre.
+
+Ce morceau nous offre plusieurs remarques faire. Commenons par
+admirer combien il est hardi de dire, _tre condamn la pompe_. Le
+contraste qui semble exister dans ces deux termes, tonne d'abord;
+mais un moment de rflexion nous fait bientt sentir toute la justesse
+et la profondeur de l'ide; et de l nat le sublime de l'expression.
+
+Cependant la tirade, en gnral, n'est pas sans quelques taches. Le
+second vers,
+
+ Et que je mets au rang des profanations,
+
+est un peu lent, cause de _et que_ qui en retarde trop la marche.
+
+ Seule, et dans le secret je le foule mes pieds.
+
+Le relatif _le_, dans ce vers, est un peu loin de son substantif.
+Celui-ci,
+
+ Et n'ai de got qu'aux pleurs que tu me vois rpandre,
+
+pche contre la syntaxe. On ne dit pas, _avoir du got au spectacle_,
+mais _avoir du got pour le spectacle_. D'ailleurs, _qu'aux pleurs
+que_ est dsagrable. Disons pourtant que, du temps de Racine, il
+tait encore assez commun de dire _avoir du got quelque chose_,
+comme l'on dit encore, _avoir regret son argent, ses plaisirs
+passs_; mais alors le substantif ne doit pas tre prcd de
+l'article. Cette faute se rencontre souvent dans les contemporains de
+Racine. Enfin, le vers suivant mrite d'tre remarqu.
+
+ Dans ces jours solennels, l'orgueil ddis.
+
+L'usage voudrait ici le mot _consacrs_, parce qu'on dit _consacrer
+ses jours la patrie, la_ _gloire_, et non pas _ddier ses jours
+la patrie, la gloire_. Cependant je suis bien loin de donner cette
+observation pour une critique; je trouve au contraire l'expression
+_ddis_ fort belle, quoique latine. Quelques critiques ont blm
+Malherbe d'avoir dit, dans sa belle ode Duperrier:
+
+ Le malheur de ta fille, aux enfers descendue,
+ Par un commun trpas, etc.
+
+Je ne crois cependant pas que beaucoup de potes voulussent rpter
+avec l'abb Batteux, qu'il nous faut maintenant une circonlocution, et
+dire _le trpas dont personne n'est exempt_[9]. C'est l, au
+contraire, ce qu'il ne nous faut pas; car nous voulons, aussi bien que
+nos pres, des beauts; et la circonlocution ne serait qu'une
+platitude. Que l'on critique ces sortes de licences lorsqu'il n'en
+rsulte aucune beaut, la svrit devient alors justice, parce que la
+licence, dans ce cas, prouve l'ignorance... de la langue ou la
+faiblesse du gnie: mais lorsqu'elles servent donner un tour plus
+vif l'ide, une plus grande prcision au vers, on doit en faire la
+remarque pour ceux qui tudient la langue, mais non pas les proscrire.
+Quel pote, par exemple, sacrifierait la svrit grammaticale
+l'expression de Maynard, dans une trs-belle Ode trop peu connue.
+
+ Romps tes fers, bien qu'ils soient dors.
+ Fuis les injustes adors,
+ Et demeure toi-mme l'exemple du sage.
+
+Et celle-ci, plus belle encore, de J. B. Rousseau:
+
+ Lanant vos traits venimeux,
+ Osez, digne du tonnerre,
+ Attaquer ce que la terre
+ Eut jamais de plus fameux.
+
+ [9] _Principes de littrature_, liv. III, pag. 268.
+
+_Injustes adors_, pour des _hommes injustes que l'on adore_; _demeure
+toi-mme_, pour _garde ton propre caractre_; enfin _dignes du
+tonnerre_, pour _mriter d'tre frapps de la foudre_, sont des
+latinismes si l'on veut; mais avant tout, ce sont des beauts, et
+ds-lors prcieuses.
+
+Racine dit:
+
+ L'affreux tombeau pour jamais les dvore.
+
+Et ailleurs:
+
+ Souvent avec prudence un outrage endur
+ Aux honneurs les plus hauts a servi de degr.
+
+_Un tombeau qui dvore_, un _outrage qui sert de degr aux honneurs_,
+sont des hardiesses non seulement permises, mais admires.
+
+ J'ai foul sous les pieds, remords, crainte, pudeur.
+
+Ce vers est remarquable par le rapprochement d'une action physique sur
+des tres moraux. Il n'a cependant rien qui blesse: mais il faut avoir
+un got bien sr pour employer ces faons de parler sans tomber dans
+le mauvais got.
+
+ Ainsi puisse jamais, contre tes ennemis,
+ Le bruit de ta valeur te servir de barrire!
+
+Il est facile de voir tout ce que la pense gagne ici par la hardiesse
+de l'expression, et combien l'homme doit tre grand, quand le bruit
+seul de son nom en impose ses ennemis. Ce vers en rappelle un autre
+non moins beau du mme auteur:
+
+ Dj de votre gloire on adorait le bruit.
+
+L'image suivante est remplie d'agrment:
+
+ Il erre la merci de sa propre inconstance.
+
+Malherbe avait dit, avec assez peu d'lgance, dans sa consolation
+Charite:
+
+ Et livriez de si belles choses
+ A la merci de la douleur.
+
+Et dans la premire glogue de Segrais, on trouve deux vers charmans:
+
+ Errant la merci de ses inquitudes,
+ Sa douleur l'entranait aux noires solitudes.
+
+Les potes se rencontrent tous les jours; et il y a grande apparence
+que Segrais n'a pas plus copi Malherbe, que Racine n'a copi l'un et
+l'autre.
+
+Le vers suivant est d'une grande force, et renferme le mot _regorger_,
+dans une acception que le style noble admet rarement.
+
+ On verra. . . . . . . . . . . . . . . . . .
+ . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . .
+ Le sang de vos sujets regorger jusqu' vous.
+
+La phrase est parfaitement grammaticale, le verbe _regorger_ est un
+verbe neutre, et se construit aussi avec le rgime simple. Ainsi on
+peut dire: _Ces masses de pierres jetes dans ce bassin ont fait
+regorger l'eau_[10]. Cependant le mot _regorger_ s'emploie plus
+souvent au figur, et alors il exige un rgime compos. Ainsi, on dit:
+_regorger d'or, regorger de sang_. En posie, on a recours le plus
+souvent aux sens figurs des mots pour les ennoblir; ici, au
+contraire, Racine rtablit le sens propre d'un mot peu usit, et sait
+encore par-l lui donner plus de force. C'est que Racine, outre son
+gnie, avait une parfaite connaissance de sa langue, tude trop
+nglige par les jeunes littrateurs.
+
+ [10] _Dict. de l'Acad._
+
+Hydaspe dit Aman:
+
+ L'heureux Aman a-t-il quelques secrets ennuis?
+
+ AMAN.
+
+ Peux-tu le demander, dans la place o je suis?
+
+Ce trait est profond et digne de Corneille. Cependant, il et
+peut-tre fallu que le dernier hmistiche ft plus dtach du premier
+pour prsenter l'ide d'une manire plus frappante.
+
+Rien n'est plus brillant en posie que les gradations; mais elles
+demandent un art extrme. Il faut toujours observer la rgle de cette
+figure, qui exige que le trait qui suit l'emporte de beaucoup pour la
+force, sur celui qui le prcde, et que le dernier enfin les efface
+tous. Racine nous en offre un modle dans ces vers du rle d'Aman:
+
+ Mardoche est coupable; et que faut-il de plus?
+ Je prvins donc contre eux l'esprit d'Assurus;
+ J'inventai des couleurs, j'armai la calomnie;
+ J'intressai sa gloire, il trembla pour sa vie.
+
+Quelle vivacit dans ces deux derniers vers! quels coups redoubls! et
+comme ils sont bien termins par le plus terrible: _il trembla pour sa
+vie!_
+
+ Nulle paix pour l'impie; il la cherche, elle fuit.
+
+Ce vers vole presqu'aussi vte que la pense. Maynard, dans l'Ode dont
+j'ai parl plus haut, a un trait d'une rapidit aussi sublime. Il dit
+ Alcippe:
+
+ La cour mprise ton encens;
+ Ton rival monte, et tu descends.
+
+M. l'abb d'Olivet[11], au sujet du vers de Racine, fait une remarque
+de grammaire bien importante; il dit: Je doute que le pronom relatif
+_la_, puisse tre mis aprs _nulle paix_; et il s'appuie de cette
+rgle de Vaugelas qu'on ne doit pas mettre de relatif aprs un nom
+sans article. Cependant il n'admet cette rgle que pour le relatif
+_le_, et non pas pour le relatif _qui_. Dans la phrase, _il la
+cherche_, le _la_ semble en effet dire _il cherche nulle paix_,
+puisque ces deux mots ne font qu'un sens et sont insparables. Pascal,
+dans ses _Lettres provinciales_, l'ouvrage le plus pur de la langue
+franaise, a fait aussi la mme faute. On lit dans sa VIIe lettre
+(dit. 1766, vol. _in_-12, pag. 97): Et ce n'a pas t sans raison.
+La voici.--Je la sais bien, lui dis-je. Pour pouvoir dire, _la voici,
+je la sais_, il aurait fallu qu'il y et _et ce n'a pas t sans une
+bonne raison_, ou une phrase quivalente, dans laquelle le substantif
+fut prcd d'un article.
+
+ [11] Voyez pag. 253 de ses _Remarques sur Racine_, insres dans
+ le volume intitul, _Remarques sur la langue franaise_, par M.
+ l'abb d'Olivet; chez Barbou, dit. de 1783, vol. _in_-12.
+
+L o l'on aime trouver surtout Racine, c'est dans ces images
+gracieuses, o son imagination fconde s'est plu embellir une
+expression peu noble, enrichir d'un mot cr une ide sans cela trop
+commune, enfin mtamorphoser, pour ainsi dire tous les objets sur
+lesquels elle promne ses regards. Citons-en quelques exemples.
+
+ L'une d'un sang fameux vantait les avantages;
+ L'autre, pour se parer de superbes atours,
+ Des plus adroites mains empruntait le secours.
+
+Ces deux derniers vers n'avaient assurment qu'une ide bien commune
+exprimer; mais comme tout est embelli par le charme du style!
+
+ Je ne trouve qu'en vous je ne sais quelle grce.
+
+Le terme de _je ne sais quoi_ semblait appartenir la familiarit de
+la conversation ou de la comdie; cependant, dans le vers cit, il
+parat tre plac si naturellement, que l'lgance, loin d'en tre
+blesse, en contracte un air de naturel, qui ajoute ici au mrite de
+l'expression, parce que ce naturel sied merveille au langage d'un
+amant. Aman dit ailleurs, d'une manire aussi heureuse:
+
+ Un je ne sais quel trouble empoisonne ma joie.
+
+Tout le monde a cit ces vers o les exemples de mots communs,
+ennoblis par notre pote, sont frappans:
+
+ Baiser avec respect le pav de tes temples.
+
+Et celui-ci, dans _Athalie_:
+
+ Ai-je besoin du sang des boucs et des gnisses?
+
+En voici un o cette hardiesse n'a pas t heureuse.
+
+Racine fait dire une Isralite:
+
+ Mes soeurs, j'entends du bruit dans la chambre prochaine.
+
+Ce vers pche par trop de familiarit. Le mot _chambre_ surtout est
+choquant. Mais la phrase _payer avec usure_, qui est du nombre de
+celles que l'on appelle des phrases faites, et par consquent
+appartenant au langage familier, a t employe avec beaucoup de
+bonheur par Racine, dans le vers suivant:
+
+ Babylone paya nos pleurs avec usure.
+
+Le vers est noble, et la phrase _payer avec usure_, loin de paratre
+basse, ajoute mme l'nergie.
+
+Rien n'est plus gracieux que les images suivantes. En parlant de
+jeunes filles emmenes en captivit, _Esther_ dit:
+
+ Jeunes et tendres fleurs par le sort agites,
+ Sous un ciel tranger, comme moi transportes,
+ Dans un lieu spar de profanes tmoins,
+ Je mets les former mon tude et mes soins.
+
+Cette image nous intresse la fois, nous meut de compassion. On ne
+saurait mieux peindre la situation de jeunes filles sans soutien,
+jetes au milieu d'une nation qui leur est trangre.
+
+ Ma vie peine a commenc d'clore,
+ Je tomberai comme une fleur
+ Qui n'a vu qu'une aurore.
+ Hlas! si jeune encore,
+ Par quel crime ai-je pu mriter mon malheur?
+
+Il est impossible de lire rien de plus parfait; toutes ces images sont
+fraches, gracieuses et touchantes dans la bouche de jeunes filles.
+
+ Ma vie peine a commenc d'clore,
+
+est de l'imagination la plus aimable et la plus riante.
+
+Aman veut demander Hydaspe quelle protection Mardoche peut avoir
+la cour. Un autre pote aurait fait de cette ide un vers qui n'et
+t ni bon ni mauvais; mais Racine a dit:
+
+ Sur quel roseau fragile a-t-il mis son appui?
+
+Et ailleurs, Hydaspe, pour demander Aman qui jamais fut plus heureux
+que lui, dit:
+
+ Eh! qui jamais du ciel eut des regards plus doux?
+
+Toujours des images! et voil ce qui distingue particulirement la
+langue de Racine. Lorsqu'il a de belles ides exprimer, quelque
+long rcit faire, ou des passions traiter, il est impossible, en
+exceptant cependant l'amour, que d'autres potes puissent approcher de
+lui, ou mme qu'ils parviennent quelquefois l'galer; mais quand il
+faut substituer une image l'ide simple, dire une chose que tout le
+monde a dite, son heureuse imagination laisse bien loin tous ses
+rivaux.
+
+Citons un des tableaux les plus agrables qui se trouve dans _Esther_:
+
+ Tous ses jours paraissent charmans:
+ L'or clate en ses vtemens;
+ Son orgueil est sans borne, ainsi que ses richesses;
+ Jamais l'air n'est troubl de ses gmissemens;
+ Il s'endort, il s'veille au son des instrumens;
+ Son coeur nage dans la molesse.
+ Pour comble de prosprit,
+ Il espre revivre en sa postrit;
+ Et d'enfans sa table une riante troupe
+ Semble boire avec lui la joie pleine coupe.
+
+Toujours cette manie du pote de donner chaque ide l'expression et
+l'harmonie qui lui est propre. Quel calme dans ce vers:
+
+ Jamais l'air n'est troubl de ses gmissemens.
+
+Et cet _il s'endort_ qui coupe le vers, avec quel art il peint, par sa
+chte lourde, l'accablement du sommeil! Je n'ai pas besoin d'avertir
+combien est belle l'image qui termine le morceau, et combien est
+hardie l'expression de _boire la joie pleine coupe_.
+
+Voyons encore Rousseau, avec son nergie et son feu ordinaires,
+exprimant les mmes images:
+
+ Cette mer d'abondance o leur me se noie,
+ Ne craint ni les cueils, ni les vents rigoureux:
+ Ils ne partagent point nos flaux douloureux;
+ Ils marchent sur les fleurs, ils nagent dans la joie;
+ Le sort n'ose changer pour eux.
+
+On voit tout de suite, comme dans le premier exemple, l'imagination
+cratrice et le pinceau du grand matre; et l'on aime, aprs avoir
+admir les vers de Racine cits plus haut, payer un juste tribut
+d'loge ceux-ci:
+
+ Cette mer d'abondance o leur me se noie,
+
+qui est magnifique, ainsi que le dernier,
+
+ Le sort n'ose changer pour eux.
+
+_Le sort qui n'ose changer_, est de la plus grande force.
+
+Pourquoi si peu de potes ont-ils t dous de cette sensibilit
+profonde, si ncessaire celui qui veut traiter tour tour les
+douceurs et les emportemens de l'amour? Pourquoi n'a-t-on recours le
+plus souvent qu'au seul Racine, quand on parle de cette passion? Et je
+ne dis pas cela des potes tragiques seulement, mais encore de presque
+tous ceux qui ont crit dans les autres genres; cependant, ils se
+disent tous inspirs par la sensibilit et par l'amour. Ce moyen est
+si sr pour plaire, qu'on ne pense pas l'impossibilit qu'il y a
+d'en imposer au coeur. Qu'est-il arriv? c'est que la plupart des
+potes ont rempli leurs ouvrages de dfinitions de ces sentimens, et
+que trs-peu les font reconnatre au langage qui leur est propre. Ils
+n'en eussent pas parl ainsi, s'ils en avaient rellement t
+pntrs, car ils auraient su qu'il est certaines affections de l'me
+dont les dfinitions sont aussi inutiles qu'impossibles faire, parce
+qu'elles ne sont comprises de personne. L'homme qui n'aura point connu
+cette passion, ne vous entendra pas; et vous ne pourrez jamais la
+rendre que faiblement celui qui l'aura prouve. En effet, est-il
+rien de plus ridicule que de vouloir dfinir l'amour, la sensibilit,
+la tendresse? Leurs nuances fines et imperceptibles se font sentir;
+mais elles chappent, lorsqu'on veut les saisir; et il en sera
+toujours d'elles comme du plus grand nombre des choses; on dira plutt
+ce qu'elles ne sont pas que ce qu'elles sont. Un amant a-t-il jamais
+cherch expliquer la passion qui le tourmente? non, il en est
+incapable; les ides, les mots, tout lui manque. Il pense celle
+qu'il aime; c'est l tout ce qu'il peut dire; il est condamn
+renfermer sa passion au-dedans de lui-mme, ou ne la manifester que
+par la joie, la tristesse, le dpit, le chagrin, et d'autres mouvemens
+semblables et passagers. L'amour n'a pas permis que son secret ft
+rvl; l'homme ne le possde qu'avec l'impossibilit de le divulguer,
+et il en perd le souvenir au moment o sa passion cesse, car ce secret
+n'est jamais que l'amour mme. Voil ce que les Corneille semblent
+n'avoir pas senti, lorsqu'ils ont mis dans la bouche de leurs amantes
+ces maximes d'amour, si froides et si loignes de la nature. Dans
+Racine au contraire, Hermione, Roxane, ne me dbitent aucune sentence,
+ne cherchent point me faire comprendre qu'elles aiment par des
+dfinitions ou par des raisonnemens. Mais je les vois tour--tour
+accabler leurs amans de reproches et s'efforcer de les attendrir,
+prendre la rsolution de les abandonner et les chercher partout,
+vouloir bannir leur image de leur coeur et parler sans cesse d'eux.
+C'est alors que je reconnais l'amour et que je m'intresse ceux qui
+l'prouvent, parce que je ne doute plus que cette passion ne les
+tyrannise. Mais quel coeur il faut avoir pour cela, et quelle
+irritabilit dans l'imagination, pour tre frapp de tout et pour
+pouvoir tout exprimer! Ce devait sans doute tre une me de feu que
+celle d'o sont partis les emportemens de Roxane, les reproches amers
+d'Hermione, les douces plaintes de Brnice, et les fureurs de
+Phdre. Aussi, si quelques anciens ont peint l'amour avec la mme
+force que Racine, il n'y a ni anciens ni modernes qui puissent jamais
+tre mis au-dessus de lui; il semble qu'en parlant d'_Esther_, l'loge
+de cette partie du talent de ce grand pote ne dt pas y trouver
+place. En effet, on avait demand Racine une pice sans amour, il le
+promit; mais fut-il en tat de tenir parole? et dpendait-il de lui
+qu'on ne reconnt, mme dans ce sujet sacr, la plume brlante qui
+avait exprim tous les mouvemens de l'amour? car, qu'est-ce que
+l'amour, si ceci n'en est point?
+
+ Croyez-moi, chre Esther, ce sceptre, cet empire,
+ Et ces profonds respects que la terreur inspire,
+ A leur pompeux clat mlent peu de douceur,
+ Et fatiguent souvent leur triste possesseur.
+ Je ne trouve qu'en vous je ne sais quelle grce
+ Qui me charme toujours, et jamais ne me lasse.
+ De l'aimable vertu doux et puissans attraits!
+ Tout respire en Esther l'innocence et la paix;
+ Du chagrin le plus noir, elle carte les ombres,
+ Et fait des jours sereins de mes jours les plus sombres.
+ Que dis-je! sur ce trne, assis auprs de vous,
+ Des astres ennemis j'en crains moins le courroux,
+ Et crois que votre front prte mon diadme
+ Un clat qui le rend respectable aux dieux mme.
+ Osez donc me rpondre, et ne me cachez pas
+ Quel sujet important conduit ici vos pas,
+ Quel intrt, quels soins vous agitent, vous pressent.
+ Je vois qu'en m'coutant, vos yeux au ciel s'adressent.
+ Parlez: de vos dsirs le succs est certain,
+ Si ce succs dpend d'une mortelle main.
+
+Sans doute, celui qui parlait ainsi tait inspir par l'amour.
+Assurus n'est content que lorsqu'il est auprs d'_Esther_; il
+voudrait pouvoir ne la jamais quitter: son aspect, le chagrin fait
+place au plaisir; assis ct d'elle, il ne craint plus ni les astres
+ennemis, ni les dieux; il est attentif ses moindres mouvemens; il la
+presse, il la supplie de lui rvler son secret. Il la voit lever les
+yeux au ciel; l'inquitude s'empare de son esprit, il ne se possde
+plus; et il finit par lui dire en amant aveugle, sans savoir ce
+qu'elle exigera:
+
+ De vos dsirs le succs est certain,
+ Si ce succs dpend d'une mortelle main.
+
+Voil le vritable langage de la passion. Et quelle diction! quelle
+nergie dans ces vers!
+
+ Ce sceptre et cet empire
+ A leur pompeux clat mlent peu de douceur,
+ Et fatiguent souvent leur triste possesseur.
+
+Et quel charme dans les deux suivans!
+
+ Du chagrin le plus noir elle carte les ombres,
+ Et fait des jours sereins de mes jours les plus sombres.
+
+Rien n'est plus dans le caractre de la passion que ces sortes de
+rptitions, ni plus agrable que ces oppositions de mots, comme
+_sereins_ et _sombres_ qui se trouvent dans le mme vers. C'est l ce
+qui fait la beaut de ce vers de Virgile:
+
+ Te, veniente die, te, decedente, canebat.
+
+Quelques taches lgres s'aperoivent pourtant dans ce beau morceau.
+Les critiques ressemblent ceux qui examinent de grands tableaux
+d'histoire, une loupe la main. Les dfauts qu'ils aperoivent au
+moyen de leur vue artificielle, disparaissent lorsqu'on examine
+l'ensemble du tableau, mais n'en sont pas moins des dfauts. Au reste,
+cette loupe est plus ncessaire pour Racine que pour tout autre; et
+puisque nous avons tant fait que de nous en servir, profitons-en pour
+dcouvrir encore quelques petites imperfections.
+
+ Croyez-moi, chre Esther, ce sceptre, cet empire,
+ Et ces profonds respects que la terreur inspire,
+ A leur pompeux clat mlent peu de douceur,
+ Et fatiguent souvent leur triste possesseur.
+
+Il y a ici une petite faute, parce que des trois nominatifs qui
+rgissent la mme phrase, il y en a un qui ne peut point la rgir.
+Dgageons ces vers de la tournure potique, et nous aurons, _ce
+sceptre, cet empire et ces profonds respects fatiguent leur
+possesseur_. On conoit bien le _possesseur d'un sceptre, d'un
+empire_, mais non pas le _possesseur de respects_. On est _l'objet de
+profonds_ _respects_, on n'en n'est pas le _possesseur_. Plus loin on
+trouve ces vers:
+
+ Que dis-je! sur ce trne assis auprs de vous,
+ Des astres ennemis j'en crains moins le courroux.
+
+Le relatif _en_ signifie ici _ cause de cela, de cette circonstance_,
+et devrait se trouver ainsi ct de la phrase laquelle il se
+rapporte, _assis auprs de vous, j'en crains moins le courroux des
+astres ennemis_. Mais tant plac immdiatement aprs _des astres
+ennemis_, on est tent de rapporter cet _en_ ces _astres_: ce qui
+deviendrait alors une vritable faute, au lieu que ce n'est ici qu'une
+petite ngligence; d'ailleurs, je crois ce _en_ trs-ncessaire, parce
+qu'il revient sur l'ide principale qui occupe Assurus, et il et t
+moins bien de dire:
+
+ Que dis-je! sur ce trne assis auprs de vous,
+ Des astres ennemis je crains moins le courroux.
+
+Racan, dans ces belles stances Tircis, fait la faute que semblait
+faire Racine; il dit:
+
+ Et voit enfin le livre aprs toutes ses ruses,
+ Du lieu de sa retraite en faire son tombeau.
+
+Le _en_ est ici visiblement inutile. Puisque le substantif est
+exprim, le pronom ne tient la place de rien, et par consquent est de
+trop.
+
+Citons encore quelques-uns de ces vers qui n'ont point t faits par
+Racine, mais qui se sont trouvs faits chez lui, et qui se sont
+lancs du fond de son me.
+
+ Demain, quand le soleil ramnera le jour,
+ Contente de prir, s'il faut que je prisse,
+ J'irai pour mon pays m'offrir en sacrifice.
+
+Cette rptition du mot _prir_ rend le second vers doux et touchant.
+Les sentimens vifs et les passions aiment en gnral revenir sur les
+mmes mots, parce que l'me est toujours obsde de la mme pense.
+
+Virgile, qui se prsente si naturellement l'esprit lorsqu'on parle
+de Racine, dit dans une de ses glogues:
+
+ Occidet et serpens, et fallax herba veneni
+ Occidet.
+
+On voit ici l'esprance qui se complat dans l'ide de voir mourir les
+serpens et les herbes venimeuses, et qui rpte avec complaisance le
+mot _mourir_ (OCCIDET).
+
+Voici quelques exemples encore du mme genre:
+
+ Ma prompte obissance
+ Va d'un roi redoutable affronter la punissance.
+ C'est pour toi que je marche, accompagne mes pas
+ Devant ce fier lion qui ne te connat pas.
+
+Cette image du lion est noble, sans tre recherche, parce qu'elle est
+naturelle une personne de qui la terreur s'est empare. On la trouve
+aussi dans la Bible: mais ce qui ne s'y trouve pas, c'est cet
+hmistiche, _qui ne te connat pas_, dont la simplicit est si
+touchante.
+
+Le dialogue de Racine offre souvent de ces rponses d'une concision
+lgante, et si rare lorsqu'on est restreint dans les bornes troites
+d'un seul vers. Assurus demande Asaph:
+
+ Quel honneur pour sa foi, quel prix a-t-il reu?
+
+ ASAPH.
+
+ On lui promit beaucoup; c'est tout ce que j'ai su.
+
+Et plus loin, Assurus lui demande
+
+ Vit-il encore?
+
+ ASAPH.
+
+ Il voit l'astre qui vous claire.
+
+Ce genre de beaut est peut-tre plus difficile atteindre que
+beaucoup d'autres qui semblent l'tre davantage.
+
+La rptition du mme mot dans le vers, ajoute souvent aussi la
+majest et la force, comme dans ces exemples:
+
+ Descends, tel qu'autrefois la mer te vit descendre..
+
+Ailleurs:
+
+ Et dtests partout, dtestent tout le monde.
+
+Ailleurs encore,
+
+ Et je dois d'autant moins oublier sa vertu,
+ Qu'elle-mme s'oublie..........
+
+En gnral cependant, on doit tre sobre de cette figure; mais bien
+employe, elle est d'un excellent effet. Dans le premier exemple
+surtout:
+
+ Descends, tel qu'autrefois la mer te vit descendre.
+
+Elle donne une grande majest au vers; car, outre l'agrment de la
+rptition, il renferme encore une espce de comparaison qui en
+augmente la beaut. Malherbe, qui avait une critique saine et une
+oreille dlicate en posie, affectionnait ces rptitions de mots. On
+en trouve des exemples frquens et quelquefois heureux dans ses
+posies. En voici un tir de son _Ode Louis_ XIII:
+
+ Donne le dernier coup la dernire tte
+ De la rbellion.
+
+Et ailleurs:
+
+ Est le premier essai de tes premires armes.
+
+Nous avons dit combien le style de Racine tait toujours pur. Jamais
+on ne voit, dans ses ouvrages, qu'il se soit laiss blouir par le
+brillant d'une figure; et s'il en emploie quelqu'une, c'est qu'elle
+est dans la nature de la situation; et loin d'tre un dfaut, elle ne
+peut alors tre qu'une beaut. L'antithse, par exemple, dans ce vers
+d'Assurus, n'a rien assurment qui puisse choquer. Il dit
+Mardoche:
+
+ Je te donne d'Aman les biens et la puissance:
+ Possde justement son injuste opulence.
+
+L'clat de l'antithse n'est point ici un faux clat, parce qu'elle
+sert nous dvelopper mieux ce que veut dire Assurus. Au lieu donc
+d'tre un jeu d'esprit, les deux mots qui sont mis en opposition,
+deviennent comme la mesure l'un de l'autre, et nous donnent par-l
+celle de la justesse et de la latitude de l'ide. C'est aussi ce qui
+fait la beaut de cette figure, dans ces vers de Rousseau:
+
+ Et les soins mortels de ma vie,
+ De l'immortalit seront rcompenss.
+
+et ces autres vers si fameux:
+
+ Le temps, cette image mobile
+ De l'immobile ternit.
+
+Dans tous ces exemples, l'antithse ajoute la pense, ou plutt
+n'est que la pense mme. Remarquons qu'_injuste opulence_, dans
+Racine, est encore un latinisme, mais je me garderai bien de le
+critiquer.
+
+Me serait-il permis, aprs avoir puis tous les termes de
+l'admiration, de prsenter maintenant quelques critiques. J'en ai dit
+assez, sans doute, pour qu'on ne puisse pas suspecter mon
+enthousiasme; et d'ailleurs, le chapitre des fautes est si court dans
+notre pote, et le mot de Voltaire, qui voulait crire _beau,
+trs-beau_, au bas de toutes les pages de Racine, est si vrai, que, me
+bornant _Esther_ seule, ma tche sera lgre. Cependant si quelqu'un
+se plaignait encore, malgr cela, de mes notes, je lui dirais de ne
+s'en prendre qu' Racine lui-mme; car nous devenons, en le lisant,
+comme ces sybarites dlicats, qui toujours voluptueusement couchs sur
+des duvets de fleurs, finissaient par se sentir blesss d'une feuille
+de rose plie en deux.
+
+On a repris, avec bien de la rigueur, le grand lyrique franais, pour
+avoir dit: _Jusques quand honorerons-nous tes autels? rside le
+solide honneur et la terrestre masse_. Ces observations taient
+justes; mais il me semble qu'on leur a donn une importance que
+d'aussi petites fautes ne pouvaient mriter. L'injustice consiste
+principalement tirer de pareilles inadvertances, qui pourtant sont
+fort rares dans ce pote, des jugemens gnraux sur le mrite de ses
+productions. Il n'est pas d'ouvrages en vers o l'on ne peut
+recueillir beaucoup de ces ngligences, qu'il est presqu'impossible
+d'viter dans un pome aussi difficile que _l'ode_ ou la _tragdie_;
+et pour s'en convaincre, l'on devrait se rappeler que l'harmonieux
+Racine, dans sa seule pice d'_Esther_, laisser chapper
+
+ Cieux! l'clairerez-vous cet horrible carnage?
+
+ Toute pleine du feu de tant de saints prophtes.
+
+ Aux plus affreux excs son inconstance passe.
+
+ Et faire son aspect que tout genou flchisse.
+ Sortez tous.
+
+ D'un souffle l'Aquilon carte les nuages,
+ Et chasse au loin la foudre et les orages.
+ Un roi sage, ennemi du langage menteur, etc.
+
+ De ma fatale erreur rpareront l'injure.
+
+Ces vers sont pour le moins aussi mauvais et aussi durs que ceux que
+l'on a reprochs Rousseau. Mais les remarque-t-on au milieu des
+beauts dans lesquelles ils sont comme noys? Tout cela donc est bien
+peu de chose et mrite peine qu'on s'y arrte. Venons des
+observations plus importantes: les vers suivans nous en offrent
+quelques unes:
+
+ Tel qu'un ruisseau docile
+ Obit la main qui dtourne son cours,
+ Et laissant de ses eaux partager le secours,
+ Va rendre un champ fertile;
+ Dieu de nos volonts, arbitre souverain,
+ Le coeur des rois est ainsi dans ta main.
+
+Les quatre premiers vers sont parfaits, mais la similitude est mal
+nonce, ou plutt il n'y a pas de similitude du tout; car on peut
+bien dire: _De mme que les ressorts de cette machine obissent ma
+main, ainsi ces chevaux obissent la main qui les guide_. Mais la
+phrase n'aurait aucun sens s'il y avait: _ces chevaux obissent la
+main qui les guide, comme ces ressorts sont dans ma main_. Pour qu'il
+y ait similitude, il faut que les deux objets compars soient dans les
+mmes attitudes, par rapport aux choses auxquelles ils sont lis.
+
+Or, Racine pche visiblement ici contre cette rgle; car, dans le
+premier membre de sa composition, _le cheval obit la main_; et dans
+le second, _le coeur des rois est dans la main de Dieu_.
+
+ Sur le point que la vie
+ Par mes propres sujets m'allait tre ravie.
+
+_Sur le point que_, n'est pas franais. _Sur le point_ rgit toujours
+la prposition _de_ suivie d'un infinitif. Aussi on ne dit pas _je
+suis sur le point que je vais partir, sur le point que cette dignit
+allait m'tre confre_: mais _sur le point de partir, d'obtenir cette
+dignit_. Au reste, cette phrase ne peut aucunement trouver place ici.
+Il aurait fallu, _au moment o la vie_, etc.
+
+Elise dit Esther:
+
+ Au bruit de votre mort, justement plore,
+ Du reste des humains je vivais spare.
+
+Il me semble que _justement plore_ est froid et languissant, et
+qu'Elise, dans l'ivresse de la joie, racontant ce qui s'tait pass,
+et d parler avec plus de feu, et non pas motiver une douleur que
+l'on conoit aisment dans une femme qui perdait son amie. Je crois
+remarquer une faute peu prs semblable dans le vers suivant, o
+Assurus voyant Esther tomber entre les bras de ses femmes, dit:
+
+ Dieu puissant! quelle trange pleur,
+ De son teint tout--coup efface la couleur!
+
+Ce mot _trange_ me parat encore dplac, parce qu'il est peu
+naturel. Le premier mouvement d'Assurus doit tre de dire tout de
+suite, _Dieu puissant! quelle pleur_, etc.
+
+ Dtourne, roi puissant, dtourne tes oreilles
+ De tout conseil barbare et mensonger.
+
+_Oreilles_ au pluriel n'est ordinairement pas du style noble, surtout
+lorsqu'il vient seul et sans tre accompagn d'une figure. Dans ces
+vers du rle de Mardoche, par exemple:
+
+ Et s'il faut que sa voix frappe en vain vos oreilles,
+ Nous n'en verrons pas moins clater ses merveilles.
+
+Ce mme mot n'a rien qui choque, parce qu'il est prpar par l'image
+de la voix qui frappe. Cependant, je crois qu'il est mieux encore,
+quand il est employ au singulier, comme dans Iphignie en Aulide:
+
+ Oui, c'est Agamemnon, c'est ton roi qui t'veille,
+ Viens, reconnais la voix qui frappe ton oreille.
+
+Cette remarque devient plus pnible, lorsqu'on parle de
+l'tre-suprme, et qu'on l'envisage sous la figure humaine. Alors, si
+l'on veut nommer quelque partie du corps, on ne doit presque jamais
+parler qu'au singulier. Ainsi l'on dit, _la main de Dieu m'a soutenu_,
+et non pas _les mains de Dieu_: _le doigt de Dieu m'a guid_, et non
+pas _les doigts de Dieu_.
+
+Cette raison semble tre fonde sur la conscience que nous avons tous
+de la force de Dieu, qui n'a pas besoin de moyens compliqus pour
+excuter ses desseins, parce que cela prouverait effort, et que tout
+n'est qu'un jeu pour sa puissance infinie.
+
+ Quel profane en ces lieux s'ose avancer vers nous?
+
+_S'ose avancer_, pour _ose s'avancer_, serait une faute maintenant;
+mais du temps de Racine, non-seulement cela n'en tait pas une, mais
+cette manire de s'exprimer tait prfre la moderne. Il y a plus
+de grce, ce me semble, en cette transposition, puisque l'usage
+l'autorise, dit Vaugelas dans ses Remarques[12]: C'est pourquoi il
+prfre _je ne le veux pas faire_; _je ne veux pas le faire_. Tous
+les bons auteurs du sicle de Louis XIV crivent presque toujours
+ainsi. Pascal[13], dans sa Xe _Lettre provinciale_, dit: Je
+l'entendis bien, car il m'avait dj appris de quoi le confesseur _se
+doit contenter_ pour juger de ce regret. Et Bossuet de mme, dans son
+_Discours sur l'Histoire universelle_[14]: Les sens nous gouvernent
+trop, et notre imagination, qui _se veut mler_ dans toutes nos
+penses, ne nous permet pas toujours de nous arrter sur une lumire
+si pure. Thomas Corneille ne veut pas qu'on en fasse, comme Vaugelas,
+une rgle gnrale; mais que, dans ce cas, ce soit l'oreille qui
+dcide. Cependant il observe fort bien qu'il est des occasions o l'on
+ne peut mettre l'un pour l'autre, et o la construction grammaticale
+exige absolument que le pronom soit auprs de l'infinitif, comme dans
+cette phrase: il _se vint justifier_ et rpondre aux accusations qu'on
+lui avait faites. La raison est, dit Corneille, que ces premiers
+mots, il _se vint rpondre_ qui est mal, parce que le pronom _se_ y
+est superflu, comme on y trouve il _se vint justifier_ qui est bien,
+parce que le pronom _se_ y est gouvern par _justifier_. On connat
+par l que la transposition du pronom personnel _se_ est vicieuse, et
+qu'il faut dire: _il vint se justifier_ et rpondre aux accusations;
+et auquel cas _il vint_ fait une construction correcte, et s'accommode
+aussi bien avec _rpondre_ qu'avec _se justifier_. Il pourrait encore
+rsulter un autre inconvnient d'loigner le pronom de l'infinitif:
+c'est de changer entirement le sens par cette transposition. Dans
+cette phrase, par exemple, _il vit s'ouvrir la porte_: que l'on spare
+le pronom _se_ de l'infinitif, on aura _il se vit ouvrir_ la porte, ce
+qui veut dire toute autre chose. J'ai allong cet article, parce que
+M. l'abb d'Olivet, dont l'autorit est d'un grand poids, semble
+pencher pour la plus ancienne de ces deux manires de parler[15], et
+qu'il m'a paru qu'en l'employant, on risquait souvent de tomber dans
+les fautes dont on vient de parler, principalement dans celle releve
+par Corneille.
+
+ Et veulent qu'aujourd'hui un mme coup mortel
+ Abolisse ton nom, ton peuple et ton autel.
+
+ [12] Tom. II, pag. 304, dit. 1783, qui renferme les Notes de
+ Patru et de Corneille.
+
+ [13] Pag. 143, dit. 1766, in-12.
+
+ [14] Tom. Ier, pag. 417. Paris, Didot, 1786.
+
+ [15] Voyez sa Remarque sur les premiers vers de la tragdie de
+ _Bajazet_.
+
+On dit dans un sens absolu, _nous sommes tous deux abattus d'un mme
+coup_: _nous nous attendons tous un mme sort_; _c'est toujours le
+mme_ _homme_, et d'autres phrases semblables, o le pronom relatif
+_mme_, exprimant identit de deux choses, ne permet point que le
+substantif soit suivi d'un adjectif, parce qu'il n'ajoute rien la
+clart de la phrase, qui, au moyen de la comparaison qu'elle renferme,
+dit tout ce que cet adjectif pourrait dire:
+
+ Esther que craignez-vous? suis-je pas votre frre?
+
+_Suis-je pas votre frre_, pour _ne suis-je pas_, est une licence que
+Racine s'est permise plusieurs fois. Il a dit, dans _Alexandre_, d'une
+manire moins heureuse:
+
+ Sais-je pas que Taxile est une me incertaine?
+
+et dans les _Plaideurs_:
+
+ Suis-je pas fils de matre?
+
+M. de Voltaire, dans ses Remarques sur le _Menteur_ de Corneille, dit,
+au sujet d'un vers o la particule _ne_ est omise devant le verbe:
+
+Cette licence n'est pas mme permise en prose. Je le crois bien,
+mais cela n'est pas une raison pour qu'elle ne le soit pas en vers. La
+posie, ce me semble, a bien plus de licence que la prose, ou plutt
+la prose n'en devrait avoir aucune. Ces licences rendraient variables
+les principes de la langue, si l'on se les permettait. Au reste, ma
+preuve contre Voltaire est ce vers mme de Racine, dans lequel
+_suis-je pas votre frre_ n'est assurment pas dsagrable, et n'a t
+critiqu par personne.
+
+ O bont, qui m'assure autant qu'elle m'honore!
+
+Et ailleurs:
+
+ En les perdant, j'ai cru vous assurer vous mme.
+
+Dans le premier exemple, le mot _assurer_ doit signifier _rassurer_,
+_faire perdre la crainte que l'on avait_; et dans ce sens, on
+l'emploie encore, quoique rarement. Ainsi l'on dit: _j'avais peur,
+mais cela m'a_ ASSUR; _l'habitude de voir le danger_ ASSURE _le
+soldat_[16]. Mais dans le second vers, ce mme mot ne saurait avoir
+aucun sens; car il doit signifier visiblement, vous _mettre hors de
+tout pril, de tout danger_, comme quand Assurus dit:
+
+ Mais plus la rcompense est grande et glorieuse,
+ . . . . . . . . . . .
+ Plus j'assure ma vie.
+
+ [16] _Dict. de l'Acad._
+
+Ce qui s'entend. Mais de ce qu'on peut dire, _assurer la vie de
+quelqu'un_, ce n'est pas une raison pour pouvoir dire aussi _assurer
+quelqu'un_, dans le mme sens, parce que, dans cette dernire phrase,
+il y aurait amphibologie. Il parat au reste que ce mot n'est plus
+employ dans le sens de _mettre l'abri du danger_. En style de
+commerce, on en fait encore usage; mais alors il signifie, ou
+_garantir le prix des marchandises_ dont un vaisseau est charg, ou
+_payer la ranon de l'quipage_, dans le cas o il serait pris par
+l'ennemi. Ainsi l'on dit: _assurer un navire_ tant pour cent;
+_assurer le capitaine et les matelots_[17].
+
+ Quiconque ne sait pas dvorer un affront,
+ Ni de fausses couleurs se dguiser le front.
+
+ [17] _Dict. de l'Acad._
+
+_Se dguiser_, pris figurment, comme il l'est ici; c'est _se montrer
+autre que l'on n'est_; et alors il se met absolument, parce qu'il
+forme un sens complet. Ainsi l'on dit _se mettre un masque sur le
+visage_, pour _se dguiser_; il _se dguise_ en mille manires. Mais
+lorsqu'on veut faire suivre ce verbe d'un rgime simple, il ne faut
+point le faire prcder du pronom _se_; il et donc fallu dire dans ce
+vers, ni _de fausses couleurs dguiser son front_. Voltaire, dans la
+Henriade, fait la faute inverse, il dit:
+
+ . . . Le hros, ce discours flatteur,
+ Sentit couvrir son front d'une noble rougeur.
+
+Ici, il et fallu le rciproque _se couvrir_, parce qu'il y a action
+d'un sujet sur lui-mme, et non pas une action extrieure, comme
+l'indique le verbe actif _couvrir_.
+
+ Je frmis quand je voi
+ Les abmes profonds qui s'ouvrent devant moi.
+
+Et ailleurs,
+
+ Je le voi, mes soeurs, je le voi;
+ A la table d'Esther, l'insolent prs du roi
+ A dj pris sa place.
+
+Racine, cause la rime, a retranch l'_s_ dans toutes ces premires
+personnes de l'indicatif. Il a dit aussi, dans _les Plaideurs_:
+
+ Oh, Messieurs, je vous tien.
+
+Ce sont de trs-petites licences permises aux potes; celle l l'tait
+d'autant plus, du temps de Racine, qu'il n'y avait pas encore
+trs-long-temps qu'on mettait un _s_ aux premires personnes[18].
+Cette _s_ tait aussi une licence, que les potes s'taient permise
+d'abord en faveur de l'oreille, mais qui est devenue aujourd'hui une
+rgle que l'on enfreint rarement. Quelques modernes ont profit de la
+permission de l'ajouter ou de la retrancher. M. de Voltaire, dans sa
+Henriade, ne la met pas dans le mot _Londre_, pour la facilit de
+l'lision; et J.-B. Rousseau, dans une de ses odes, dit:
+
+ J'ai toujours refus l'encens que je te doi.
+
+ (ODE VII, liv. 1er.)
+
+ On trane, on va donner en spectacle funeste,
+ De son corps tout sanglant le dplorable reste.
+
+ [18] Vaugelas, dans ses _Remarques sur la Langue franaise_,
+ crit toujours les premires personnes sans _s_ dans les verbes
+ suivans: _je croi_, _je reoi_, _je sai_, etc.
+
+Je n'avais lu, depuis long-temps, les Remarques de M. l'abb d'Olivet
+sur Racine, lorsque j'achevai mon premier brouillon de ces notes; et
+peut-tre que si je me fusse rappel plutt l'ouvrage de cet excellent
+littrateur, je n'aurais os entreprendre le mien. Cependant, l'ayant
+relu, et voyant que je ne m'tais rencontr qu'une seule fois avec mon
+devancier dans ce qu'il dit sur _Esther_, je ne pensai pas devoir
+supprimer mon travail. L'endroit o nous nous sommes rencontrs, est
+prcisment sur ce qui regarde ces deux vers. J'aime mieux faire le
+sacrifice de ce que j'avais dit l-dessus, pour ne pas priver le
+lecteur de l'excellente remarque de l'abb d'Olivet; la voici: On dit
+absolument _donner en spectacle_, comme _regarder en piti_, et
+beaucoup de phrases semblables, o le substantif, joint au verbe par
+la prposition _en_, ne peut tre accompagn d'un adjectif. _Donner
+en spectacle funeste_ est un barbarisme. Cette remarque est si
+juste, que M. l'abb Desfontaines mme en est convenu[19].
+
+ Que tout leur camp nombreux soit devant ses soldats,
+ Comme d'enfans une troupe inutile;
+ Et si par un chemin il entre en tes tats,
+ Qu'il en sorte par plus de mille.
+
+ [19] Voyez le _Racine veng_.
+
+Les deux derniers vers sont lches et prosaques, et le paraissent
+d'autant plus que toute la strophe jusques-l est magnifique.
+
+On a pu remarquer, dans ces notes critiques sur Racine, que nous
+n'avons jamais pu citer plus de trois vers de suite qui fussent
+mauvais; et certes, on serait bien embarrass de trouver chez lui de
+longues tirades mal crites. En voici cependant un exemple dans
+_Esther_; mais aussi est-ce le seul. Zars dit Aman:
+
+ Pourquoi juger si mal de son intention?
+ Il croit rcompenser une bonne action?
+ Ne faut-il pas, seigneur, s'tonner au contraire,
+ Qu'il en ait si long-temps diffr le salaire?
+ Du reste, il n'a rien fait que par votre conseil;
+ Vous-mme avez dict tout ce triste appareil.
+ Vous tes aprs lui le premier de l'empire.
+
+Ces vers ne sont que de la prose rime. Rien de moins potique que
+toutes ces formes de raisonnement, _ne faut-il pas_, _au contraire_,
+_du reste_; ce style serait peine soutenable dans la comdie. Racine
+est habitu si fort la perfection, qu'on est tout tonn qu'il ait
+pu laisser subsister de semblables vers.
+
+Avant de terminer ce petit crit, je vais ajouter quelques notes aux
+Observations de M. l'abb d'Olivet sur Racine. Les miennes ne sont pas
+faites dans l'intention de venger ce pote; car, comme l'a dit
+ingnieusement M. de La Harpe, il n'avait reu aucune offense. Je
+viens seulement proposer mes doutes ceux qui les croiront assez
+intressans pour mriter d'tre claircis. Je n'offre mme toutes mes
+Remarques que comme de simples doutes littraires; et si le ton
+affirmatif m'est chapp quelquefois, c'est que je me suis senti
+vivement mu, lorsque j'ai cru apercevoir la vrit, et qu'alors je
+n'ai pu toujours rprimer la vivacit qui entranait ma plume. Mais
+lorsqu'on voudra me montrer quelqu'erreur dans mes jugemens, je
+m'empresserai moi-mme les condamner, parce que je n'ai eu pour
+motif que de m'clairer, et non pas la vanit de trancher sur le
+mrite des grands hommes, dont je sens toute la supriorit.
+
+M. l'abb d'Olivet blme ce vers:
+
+ Condamnez-le l'amende, ou, s'il le casse, au fouet.
+
+Il dit que c'est le seul exemple d'un _le_ pronom relatif, mis aprs
+un verbe, et devant un mot qui commence par une voyelle; et il finit
+par conclure que Racine a senti que l'lision blessait l'oreille,
+puisqu' ce vers il en a substitu un autre dans la suite. Dans ce
+vers de Racine, la remarque est juste, le double son de _la la_ tant
+dsagrable: mais on ne peut en faire une rgle gnrale. Je croirais,
+par exemple, que cette lision n'a rien de trs-dur dans ce beau vers
+de la Henriade.
+
+ Tout souverain qu'il est instruis-le se connatre:
+ Que ce nouvel honneur va crotre son audace.
+
+M. l'abb d'Olivet observe ici que _crotre_ est pour _accrotre_, et
+passe cela comme une licence potique. Cette remarque est trs-juste;
+et l'autorit de Vaugelas, dont elle est appuye, la rend
+incontestable. Il dit positivement que ce verbe est neutre et non pas
+actif, et que jamais aucun de nos auteurs en prose ne l'a fait que
+neutre. Vaugelas parle de ses contemporains, comme de Coeffeteau et
+d'autres; car il est certain qu'il a t actif long-temps avant
+lui[20], et que l'on s'en servait au lieu _d'accrotre_. Ainsi l'on
+disait, il voulut _crotre_ son jardin[21], son enclos. Bossuet mme,
+dans son _Discours sur l'Histoire universelle_[22], dit encore:
+Saint Irne vient un peu aprs, et l'on voit _crotre_ le
+dnombrement qui se faisait des glises. La rgle de Vaugelas est
+excellente, aussi a-t-elle prvalu; mais je suis tent de croire qu'au
+temps de Racine, elle n'tait pas encore bien tablie. On est rarement
+avou par ses contemporains, lorsqu'on prsente de nouvelles rgles
+suivre; l'empire de l'habitude agit trop puissamment sur nous; et les
+meilleures ides, pour tre universellement adoptes, ont besoin de la
+sanction du temps.
+
+ Ma colre revient, et je me reconnais;
+ Immolons en parlant trois ingrats -la-fois.
+
+ [20] Voyez les _Observations_ de Mnage _sur la langue
+ franaise_; tom. Ier, pag. 73, 2e dit. de Barbin.
+
+ [21] _Dict. de Trvoux._
+
+ [22] Tom. Ier, pag. 206.
+
+Ces vers assurment n'ont pas de rime, comme l'a fort bien remarqu M.
+l'abb d'Olivet. Il est extraordinaire que les potes en aient encore
+conserv plusieurs qui ne sont que pour la vue. Rousseau lui-mme, qui
+l-dessus est si strict, fait rimer quelquefois des imparfaits avec
+des mots qui se prononcent en _ois_, comme re_ois_, chi_nois_; et
+Gresset nous offre ces deux vers, dont la rime est suffisante d'aprs
+les rgles.
+
+ Dans ces gracieux jours, sous mes doigts plus lgers,
+ Mon chalumeau docile enfantait de beaux airs.
+
+Cependant _lgers_ et _airs_ sont des sons absolument diffrens l'un
+de l'autre; car si l'on prononait _lgers_, en faisant sentir
+l'avant-dernire consonne, on tomberait dans l'inconvnient de faire
+croire que cet adjectif est au fminin, et la clart en souffrirait
+trop. Peut-tre faudrait-il proscrire aussi les rimes telles que
+_madame_ et _me_, _grce_ et _prface_[23], o l'on fait rimer une
+longue avec une brve; mais la prosodie franaise, malgr l'excellent
+ouvrage de M. l'abb d'Olivet, est encore trop peu reconnue pour
+priver les potes d'une licence qui leur est si commode; ils ont dj
+tant d'entraves dans cette langue, qu'il faudrait, je crois, chercher
+plutt les diminuer qu' les augmenter encore.
+
+ [23] Voyez pag. 110 du _Trait de la Prosodie franaise_ de
+ l'abb d'Olivet. Paris, 1736, chez Gandouin.
+
+Voil tout ce que j'avais ajouter l'ouvrage de M. d'Olivet. Ses
+Remarques sur Racine sont en gnral bien faites, et d'un grammairien
+profond. Je conseillerai quiconque voudra tudier la langue
+franaise, de les lire avec attention, ainsi que les ouvrages de cet
+auteur, qui tous sont crits avec la plus grande puret. Il a pu se
+laisser emporter quelquefois un esprit de systme; mais comme
+c'est-l ce qu'un crivain communique le plus difficilement ses
+lecteurs, attendu que cet esprit est le rsultat de la mditation et
+de l'enthousiasme, l'effet en est un peu prompt, et par consquent peu
+dangereux. Les remarques de dtail, plus faciles saisir, n'en
+instruisent pas moins; et en rejetant les fausses consquences d'un
+principe trop gnralis, on peut toujours profiter de celles qui sont
+solides et vraies. Peut-tre dira-t-on qu'il est difficile de les
+dmler, lorsqu'elles se trouvent ensemble. Je ne le crois pas: la
+vrit a son caractre propre; et ce caractre, c'est la clart, la
+simplicit. Les rayons qui s'en chappent frappent d'une lumire
+clatante qui dissipe aussitt le brouillard et l'obscurit; le faux
+au contraire est ingnieux, et s'il en sort quelques tincelles, elles
+blouissent; mais l'esprit, en se consultant bien, s'aperoit toujours
+que le nuage n'est pas dissip. Enfin, le faux peut quelquefois
+persuader; mais le vrai seul peut convaincre.
+
+Rsumons maintenant notre opinion sur _Esther_. Cette tragdie, sous
+le double rapport d'un ouvrage fait par ordre, et entrepris aprs un
+silence de douze ans, est un de ces phnomnes dont les archives de la
+littrature ne rapportent aucun exemple. Le dfaut capital du rle
+d'Esther l'empchera toujours d'tre accueillie sur la scne. Mais
+d'ailleurs toutes les parties de la tragdie y sont parfaitement
+observes. Rien n'est plus grand que le sujet, puisqu'il s'agit du
+sort de toute une nation. Les dveloppemens de l'action y sont
+d'autant plus admirables, que presque toutes les scnes sont des
+chefs-d'oeuvre[24], et la priptie est une des plus belles qu'il y
+ait au thtre; car, c'est au moment o Aman s'imagine tre au fate
+des honneurs, qu'il tombe tout coup, et qu'une nation entire,
+dvoue la mort, semble sortir du tombeau pour renatre au bonheur.
+Et puis, quelle diction! Racine, ayant senti lui-mme le dfaut
+inhrent au sujet de son ouvrage, parat avoir cherch le couvrir,
+en y rpandant avec profusion tous les trsors de sa brillante
+imagination et de sa plume harmonieuse, et par-l seul avoir ddommag
+cette tragdie de ce que ses anes avaient d'avantage sur elle.
+
+ [24] Qu'on lise surtout la 1re et la 3e scnes du 1er acte, la 7e
+ du 2e et la 4e du 3e; et l'on verra s'il existe, en aucune
+ langue, rien de plus parfait.
+
+On chrit gnralement Esther avec une sorte de prdilection; on en
+parle avec complaisance, et beaucoup de gens assurent qu'on la lit
+plus qu'aucune des autres tragdies de Racine. D'o cela viendrait-il?
+Est-ce parce qu'elle est mieux crite, comme quelques littrateurs le
+prtendent[25], ou parce que, ne paraissant pas sur la scne elle
+offre d'avantage l'attrait de la nouveaut? En supposant mon hypothse
+vraie, ce dont je ne voudrais pas rpondre, j'avoue que je penche
+croire ce dernier motif plutt qu'aucun autre. Ce sera toujours une
+question insoluble que de savoir laquelle des tragdies de Racine
+l'emporte sur l'autre pour l'lgance de la diction. L'un nommera
+_Phdre_, l'autre _Athalie_; un troisime _Iphignie en Aulide_. Tout
+cela me prouve bien clairement une chose, c'est qu'elles sont toutes
+la perfection du style.
+
+ [25] Entr'autres, M. Lefranc de Pompignan. Voyez sa lettre
+ Racine le fils.
+
+Pour moi, j'avoue que j'ai une tendresse particulire pour _Esther_.
+Elle produit sur moi le double effet de l'ode et de la tragdie en
+mme temps. Outre les sentimens de piti et de crainte qu'elle me fait
+prouver tour--tour, je me sens encore en la lisant, dans une sorte
+d'enthousiasme continuel. L'onction du style, les choeurs sublimes de
+ces filles d'Isral, tout concourt mon illusion. Il me semble,
+lorsque je prends cette tragdie, que j'entre dans un de ces temples
+antiques levs avec pompe dans Jrusalem, au culte du trs-haut. Ds
+l'entre, je vois un vestibule d'une structure superbe. J'entends,
+autour de moi, une douce harmonie; la pit elle-mme m'adresse la
+parole; ses accens pntrent mon me, enchantent mes esprits; un
+transport divin s'empare de tous mes sens. J'avance, et bientt
+j'aperois l'intrieur du temple: sa beaut a t par-del mon
+imagination; mes premiers regards s'arrtent sur un de ces anges
+terrestres qui font l'ornement du genre humain; je la contemple avec
+respect, et je l'aime avec tendresse. Mais bientt un spectacle
+douloureux vient m'attrister profondment; je vois un combat entre le
+mchant et le juste. La puissance est le partage du premier; la
+faiblesse, la compagne de l'autre. Dans ce danger pressant, qui
+s'adressera le faible? il s'adresse Dieu, et Dieu vient son
+secours: il ne veut point que son troupeau soit dvor par le loup
+avide; il vient au secours de l'innocent, et l'innocent triomphe. O
+dlices! transport! le juste est rcompens. La tristesse alors
+s'enfuit de dessus mon front, et la joie vient prendre sa place; car
+le juste a triomph. Un concert de louanges retentit de toutes parts;
+Dieu est clbr, sa puissance infinie exalte, et le temple redevient
+le sjour du bonheur et de l'allgresse. C'est au milieu de ces
+harmonieux accords auxquels se mlent les voix angliques, que
+s'vanouit mon illusion; et mon coeur reconnaissant remercie le mortel
+fortun qui peut procurer ses semblables d'aussi douces jouissances.
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+FIN DES NOTES SUR ESTHER.
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+PITRES.
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+PITRES.
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+PITRE
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+SUR LA VANIT DE LA GLOIRE.
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+ Tu n'vetul auriculis alienis collegis escas?
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+ C'en est donc fait, et ton me sensible
+ A ses vrais gots va se livrer enfin!
+ Tu suis, ami, la pente irrsistible
+ Qui des beaux arts t'applanit le chemin.
+ Tu sais trop bien qu'une plume immortelle
+ Nous a trac les dgots, les hasards,
+ Qu'en cette lice ouverte nos regards
+ Sme souvent la fortune cruelle.
+ Oui, des destins la jalouse fureur,
+ Osant mler l'absynthe l'ambroisie,
+ A poursuivi l'aimable posie,
+ Et du nectar altr la douceur.
+ Mais, cher ami, cette muse badine,
+ Vive autrefois, alors un peu chagrine,
+ Sur un fond noir dtrempa ses couleurs;
+ Et cette abeille, en volant sur les fleurs,
+ Avait senti la pointe d'une pine:
+ Pour moi, je veux, aux yeux de mon ami,
+ En badinant, combattre sa chimre;
+ Faut-il des dieux emprunter le tonnerre
+ Pour craser un si faible ennemi?
+ Je t'obis. Tu m'ordonnes de croire
+ Que ton esprit, et mme ta raison,
+ N'coute ici que l'instinct de la gloire,
+ Et ne se rend qu' son noble aiguillon.
+ Des vanits de la nature humaine,
+ Dis-tu, la gloire est encor la moins vaine;
+ Et du trpas je veux sauver mon nom.
+ Quoi! ta raison, quoi! cet esprit si sage
+ Conserve encor ce prjug falot!
+ Quoi! de la mort ton tre est le partage!
+ Et tu prtends lui drober un mot!
+ Ton nom! quel est cet tonnant langage!
+ Quoi! ce dsir, vrai flau de ton ge,
+ Va tourmenter tes jours infortuns,
+ Pour illustrer ce frivole assemblage
+ De signes vains par le sort combins!
+ coute au moins ces argumens clbres
+ Qui de l'cole ont perc les tnbres.
+ Ce qui n'est rien peut-il avoir un nom?
+ Que veux-tu dire? et quelle illusion!
+ Peux-tu forcer ton me fugitive
+ A s'chapper de l'ternelle nuit?
+ Peux-tu renatre? et quand l'arbre est dtruit,
+ Pourquoi vouloir qu'une feuille y survive?
+ Quoi! du nant une ombre veut jouir!
+ Mais supposons que ces vains caractres,
+ Que le hasard a voulu runir
+ Pour distinguer, pour dsigner tes pres,
+ Vainqueurs du temps, perceront l'avenir.
+ Par quelle voie et quel canal fidle,
+ Pour te transmettre une atteinte immortelle,
+ Jusques toi pourront-ils parvenir?
+ Ce grand Romain, pre de l'loquence,
+ Pre de Rome et consul orateur,
+ Dans son printemps adora cette erreur.
+ Mais la fin, rempli d'indiffrence,
+ Sur ce vain songe il composa, dit-on,
+ Un beau trait contre cette dmence,
+ Cette fureur d'terniser son nom,
+ Trait modeste, et sign Cicron.
+ Dans un crit, voyez-vous ce grand homme
+ Vanter, prner, mme assez bassement,
+ Un petit Grec, un sophiste de Rome;
+ Recommander, et trs-expressment,
+ Au vain portier du temple de Mmoire
+ De lui donner bonne place en l'histoire?
+ Le Grec le fit; mais savez-vous comment
+ La vanit se vit bien confondue?
+ La lettre reste et l'histoire est perdue.
+ Mais admirez comment, fiers d'tre fous,
+ Devant l'idole ils se prosternent tous!
+ Oui, disent-ils, ce sentiment sublime
+ Qui fait chrir et la gloire et l'estime,
+ Par la vertu fut imprim dans nous.
+ D'une grande me il est l'heureux partage;
+ Dans notre coeur il descend le premier,
+ Survit tous, disparot le dernier.
+ Il est, dit-on, _la chemise du sage_:
+ S'il est ainsi, qu'il aille donc tout nu.
+ Quoi! vous osez transformer en vertu
+ Cette folie, et tirer avantage
+ De ce dlire d'autres inconnu!
+ Et selon vous, tous ces mortels volages,
+ Pour tre fous, ne sont point assez sages!
+ Je quitte, ami, ce ton de Juvnal:
+ Permets qu'au moins ma muse plus lgre
+ Ose tes yeux, sur un prisme moral,
+ Analysant un prjug fatal,
+ Dcomposer ta brillante chimre.
+ Pardonnez-moi, rare et sublime Homre,
+ L'air cavalier et le frivole ton
+ Dont j'ose ici profrer votre nom.
+ Vous savez bien que mon coeur vous rvre.
+ Ai-je oubli que Samos, Colophon,
+ Et Clazomne, et Smyrne, et l'Ionie,
+ Ont disput jadis avec chaleur
+ La gloire unique et l'immortel honneur
+ D'avoir produit un si vaste gnie?
+ Vrai crateur de l'art le plus divin,
+ J'avorais bien que, quand vous y passtes,
+ Et qu'on vous vit, aveugle plerin,
+ Brillant de gloire, un bourdon la main,
+ Du violon vainement vous racltes.
+ Chaque pays, mme l'heureux sjour
+ Qui, selon lui, vous a donn le jour,
+ Peut s'crier, pour appuyer sa thse:
+ Couvert d'honneur et charg de mal-aise,
+ Ceint de lauriers, partant manquant de pain,
+ Homre ici pensa mourir de faim;
+ Or, rponds-moi, gueux et divin Homre
+ (Car maintenant je puis te tutoyer,
+ Puisqu'il est sr qu'on a vu ta misre
+ Ramper, languir dans le double mtier
+ De mendiant, et mme de pote),
+ Quand un savant, pay pour te louer,
+ Te va prnant d'une bouche indiscrte,
+ Et sans un coeur osant t'apprcier,
+ Par vanit, par coutume t'admire,
+ Et, t'ayant lu, te vante par oui-dire;
+ Son vain encens descend-il chez les morts
+ De ton esprit caresser les ressorts?
+ Et toi, brillant et fertile gnie,
+ Toi, son rival et son imitateur,
+ Ainsi que lui, fuyant de ta patrie,
+ Non pour aller, besacier, voyageur,
+ Piton modeste, et plerin pote,
+ Faire aux passans une prire honnte;
+ Mais pour donner bals, concerts et cadeaux,
+ Pice nouvelle et spectacles nouveaux,
+ O le coeur sent lorsque l'esprit s'lve;
+ Pour transporter Athnes Genve,
+ T'y consoler, dans le sein du repos,
+ Et de la haine et de l'encens des sots;
+ Je l'avorai, quand un mortel sincre,
+ De tes crits ardent admirateur,
+ Vante Arouet, il a flatt Voltaire;
+ Mais quand la mort, au gr de maint auteur,
+ De maint jaloux, surtout de maint libraire,
+ T'aura frapp de sa faux meurtrire;
+ Sous cette tombe, eh bien! parle, rponds,
+ Mortel fameux: lequel de ces deux noms,
+ Ces noms vants, Arouet ou Voltaire,
+ Dans ton sommeil, par un plus sr pouvoir,
+ Ranimera les cendres rveilles?
+ Lequel des deux saura mieux mouvoir
+ De ton cerveau les fibres branles?
+ Auquel, enfin, devons-nous envoyer
+ Ce fade encens d'un loge unanime?
+ Noble fume et tribut lgitime
+ Qu' tes travaux l'univers doit payer?
+ Du sort jaloux un caprice ordinaire
+ A mon valet donna le nom d'Hector.
+ L'entendez-vous, dsoeuvr tmraire,
+ Estropier, en insultant Homre,
+ Les noms sacrs d'Ulysse et de Nestor;
+ Et de Dacier, dans ses nobles emphases,
+ Faire ronfler les ternelles phrases?
+ Quand de Priam le fils infortun,
+ Le nom d'Hector, ce flau de la Grce,
+ S'en vient frapper son esprit tonn,
+ Avez-vous vu redoubler son ivresse,
+ Et sur son front, de joie enlumin,
+ tinceler sa grotesque allgresse?
+ Je sonne; il vient d'un air de dignit:
+ Et le hros, en me versant boire,
+ Plus sr que moi de vivre dans l'histoire,
+ Savoure en paix son immortalit.
+ Lorsque la mort, sans toucher sa gloire,
+ Rassemblera sous ses voiles pais
+ L'Hector de Troye avec l'Hector laquais,
+ Et qu'un des deux quittera ma livre
+ Pour endosser celle du vieux Pluton;
+ Que sais-je, moi, si son me enivre
+ Par les vapeurs dont jadis ce grand nom
+ A chatouill sa cervelle timbre,
+ Dans son erreur n'ira point partager
+ Les vains honneurs dus au rival d'Achille;
+ Si le Troyen ardent se venger,
+ Dont cet outrage chauffera la bile
+ D'un coup de poing vaillamment assn
+ Tout l'instar d'Ulysse dans Homre,
+ Ne voudra point trancher en sa colre
+ Ce grand dbat, noblement termin?
+ Six Annibals ont illustr Carthage;
+ De tous jadis on vanta le courage;
+ Deux sont encor connus par leurs exploits,
+ Et de la gloire ont enrou la voix.
+ L'un, des Romains l'ennemi redoutable,
+ Pendant treize ans d'un snat perdu
+ Fut la terreur; et l'autre plus traitable,
+ Nous dit l'histoire, avait t pendu.
+ Vous, pensez-vous qu'Annibal morfondu
+ Dort part soi, rempli d'indiffrence,
+ Sur ses lauriers ou bien sur sa potence?
+ Apprenez donc que lorsqu'en vos rcits
+ Vous clbrez le fier vainqueur de Rome
+ Trop vaguement, en termes peu prcis,
+ Le cher pendu, qui croit tre un grand homme,
+ Prend pour son compte un loge indcis.
+ Quatre Platons ont honor la Grce;
+ Mais d'un surtout on clbre le nom.
+ Lorsque ma voix, pour prix de sa sagesse,
+ A dit un mot de l'immortel Platon,
+ Apprenez-moi comment, par quelle adresse,
+ Par quelle voie et quels secrets rapports,
+ Ce triste mot, dans la foule des morts,
+ Du vrai Platon peut-il trouver l'adresse?
+ Platon! Platon! voyez comme ma voix
+ Tous les Platons accourent la fois!
+ Voyez, voyez, comme chacun s'empresse!
+ Chaque Platon, prenant le nom pour soi,
+ Vole, et s'crie en cartant la presse:
+ , rangez-vous; place, messieurs, c'est moi.
+ Le vrai Platon reste seul immobile:
+ Mais j'aperois venir d'un pas agile
+ Et le sophiste et le grammairien:
+ J'y suis, monsieur, que voulez-vous?--Moi! rien.
+ Chaque pays a produit son Hercule,
+ Rparateur des torts, vengeur des droits;
+ Mais un surtout, imprieux mule,
+ De ses rivaux a conquis les exploits.
+ Un seul, malgr la docte acadmie,
+ Malgr Saumaise et malgr son gnie,
+ Malgr Bardus, et Lipse, et Scaliger,
+ Fait aux savans les honneurs de l'enfer.
+ Or, qui ne croit qu'un jour, dans leur colre,
+ Pour se venger d'un odieux confrre,
+ L'gyptien, l'Africain, le Gaulois,
+ Dans l'intrt dont le noeud les rassemble,
+ Contre le Grec ne se liguent ensemble,
+ Et sur son dos ne tombent la fois?
+ Peut-tre aussi qu'un jour dans l'lyse,
+ Signant la paix, devenus bons amis,
+ Tranquillement, prs de Mgre assis,
+ Tous en commun dmlant la fuse,
+ difieront les mnes attendris.
+ Sans nul malheur la dispute appaise
+ Sur ces grands points pourra nous runir;
+ Et nous saurons quoi nous en tenir.
+ Alors chez nous la vrit reue
+ Saura fixer, distinguer pour jamais
+ Et leur pays, et leur sicle, et leurs faits,
+ Et du fuseau sparer la massue.
+ Ce n'est pas tout: par un funeste sort
+ Une syllabe, une lettre clipse,
+ Par le hasard, par le temps efface,
+ Suffit souvent pour nous rendre la mort.
+ Ce Grec fougueux, l'immortel Alexandre,
+ Lequel un soir, au gr d'une catin,
+ Ivre d'amour et de gloire et de vin,
+ Mit par plaisir Perspolis en cendre:
+ Hros jaloux, de qui la vanit
+ Avait pleur sur les lauriers d'un pre
+ Dont il craignait que la postrit
+ Ne laisst plus sa tmrit
+ De grands exploits, de sottises faire;
+ A ce vengeur de son peuple outrag,
+ A ce guerrier chacun doit son suffrage.
+ Sur notre encens, sur l'ternel hommage
+ De l'univers conquis et ravag,
+ Il a des droits, puisqu'il l'a saccag:
+ Quels sont souvent les transports de sa rage,
+ Quand les honneurs qu'on lui doit accorder
+ Sont, au Mogol, prodigus Scander?
+ Faut-il convaincre un esprit indocile
+ Qu'un caractre, une lettre futile,
+ Pour tout gter, hlas! suffit trop bien!
+ Montagne est tout, et Montaigne n'est rien;
+ Si quelque jour une me charitable
+ Dans les enfers ne daigne l'informer
+ Que des Franais la langue variable
+ Dtruit son nom, voulant le rformer.
+ L'auteur charmant, et qui, l'auteur! non, l'homme,
+ Par notre encens n'est jamais chatouill,
+ Et dans l'oubli dormant d'un profond somme,
+ Par un vain bruit n'est jamais veill.
+ Ah! j'ai bien peur que tromp par la rime,
+ Malgr mes soins, l'historien Dion
+ N'ose usurper cette offrande d'estime
+ Que mon coeur paie au dlicat Bion;
+ Et de leurs noms maudissant l'imposture,
+ Maints froids auteurs, maints hros oublis
+ Offrent souvent aux mnes gays,
+ D'un quiproquo la comique aventure.
+ Du mme nom cent rois ont hrit:
+ Tous ont vcu pour la postrit;
+ Tous ont voulu consacrer leur mmoire.
+ Mais vous, mortels! votre lgret,
+ Par un oubli trop funeste leur gloire,
+ En les nommant ne les dsigne point:
+ C'est donc en vain qu'ils vivent dans l'histoire.
+ Ignorez-vous qu'il faut de point en point,
+ Pour les atteindre au tnbreux empire,
+ Pour que l'loge ait sur eux son effet,
+ Fixer les temps, les lieux, marquer, dtruire
+ Leurs nom, surnom, numro, sobriquet?
+ Sans tous ces soins, le vengeur de la Prusse,
+ Le fier vainqueur de l'Allemand, du Russe,
+ Hros du sicle et clbre la fois
+ Par les combats, par la flte et les lois;
+ Lui qu'Arouet annonait la terre,
+ Et que depuis a chansonn Voltaire;
+ Ce Frdric, Dieu! quel affront cruel!
+ Peut voir un jour sa grande me avilie
+ Humer l'odeur d'un encens ternel,
+ Faut-il le dire? avec un vil mortel,
+ Un Frdric, baron de Silsie,
+ Lequel voudra, comme dans son chteau,
+ Donnant aux morts un spectacle nouveau,
+ Porter partout, sur la rive infernale,
+ Et ses quartiers, et sa voix chapitrale...
+ Il est bien vrai que, pour prendre un dtour,
+ Le mot flatteur, quittant les grandes routes,
+ Descend moins vite au tnbreux sjour;
+ Que le hros, attentif aux coutes,
+ Dans son cerveau moins prompt s'branler
+ Ne peut sentir qu'une atteinte lgre.
+ Que feriez-vous? Il faut s'en consoler;
+ Et du destin quel est l'arrt svre!
+ Les plaisirs purs pour nous ne sont point faits;
+ Mme en enfer, ils sont tous imparfaits.
+ Or maintenant, qu'un censeur tmraire,
+ Un bel esprit, volage papillon,
+ Vienne fronder ce travail salutaire
+ Qui, pour changer, pour rtablir un nom,
+ Dans cette nuit apportant la lumire,
+ Va compilant de vieux compilateurs,
+ Des manuscrits et d'antiques auteurs.
+ Sans un talent, sans de si dignes veilles,
+ Tous les hros, leurs noms et leurs merveilles,
+ Les vains exploits de cent mortels fameux,
+ Vivant pour nous, seraient perdus pour eux.
+ Quel nom donner la folle imprudence
+ De ces humains qui, dans leur draison,
+ Aprs avoir avec inconsquence
+ Tout immol pour anoblir leur nom,
+ Et qui, vieillis dans leur culte frivole,
+ N'ont rien omis pour orner leur idole,
+ L'osent dtruire, et dont l'aveugle erreur
+ Y substitue un fantme imposteur,
+ De qui jamais cette gloire n'approche?
+ Quoi! Du Terrail, parrain du roi Franois,
+ Ami des preux, chevalier sans reproche,
+ Au bon Bayard cde tous ses exploits!
+ Et ne crois pas qu'avec plus d'indulgence
+ Je traite encor cette autre vanit
+ Qui, des climats rapprochant la distance,
+ Entrane au loin notre esprit emport.
+ Enseigne-moi quelle est la diffrence.
+ Qu'importe enfin ta flicit
+ Que dans mille ans tes vers se fassent lire,
+ Ou que Stockholm aujourd'hui les admire?
+ Du Nord jaloux le souffle imptueux
+ Dissipera cet encens si frivole;
+ Et sa fureur ira, loin de tes yeux,
+ Le dposer dans les antres d'Eole.
+ De prs au moins, l'loge plus flatteur,
+ Voisin de toi, descendrait dans ton coeur;
+ Et le zphyr, sur son aile lgre,
+ Jusqu' tes sens daignerait apporter
+ Une vapeur, hlas! bien passagre,
+ Que tes esprits pourraient au moins goter.
+ Ah! que le sort, pour moi plein d'indulgence,
+ Sur le prsent borne son influence,
+ Et de mes jours marque chaque moment
+ Par un plaisir, ou par un sentiment:
+ De l'avenir, ami, je le dispense.
+ Je veux sentir, je veux jouir enfin:
+ Et mon esprit, dans son indiffrence,
+ D'aucun absent n'est le contemporain.
+ Pauvres humains! quelle est votre inconstance!
+ Qu'est-ce que l'homme soi-mme livr?
+ Oui, cher ami, moi de qui l'imprudence
+ Vient de traiter de fivre, de dmence,
+ Ce beau dsir par les temps consacr,
+ De runir la double jouissance
+ D'un nom pourtant jamais rvr;
+ Que sais-je, hlas! si mon inconsquence,
+ Par une sotte et double vanit,
+ Ne prtend point franchir l'espace immense
+ De l'univers et de l'ternit;
+ Et si des temps perant la nuit obscure,
+ Je ne veux point aller, dans un Mercure,
+ Au bout du monde, l'immortalit?
+
+
+PITRE D'UN PRE A SON FILS,
+
+ SUR LA NAISSANCE D'UN PETIT-FILS.
+
+ Il est donc n, ce fils, objet de tant de voeux!
+ Il respire! avec lui nous renaissons tous deux.
+ Mon coeur s'est rveill: cette ardeur qui m'enflamme,
+ Au jour de ta naissance a pntr ton me.
+ Je te pris dans mes bras: un serment solennel
+ Promit de t'lever dans le sein paternel.
+ Le temps, qui m'a conduit au bout de ma carrire,
+ De mes yeux par degrs pura la lumire:
+ Vainement et trop tard allumant son flambeau,
+ La raison nous claire aux portes du tombeau.
+ Ah! si l'exprience, cole du vrai sage,
+ Pouvait de nos enfans devenir l'hritage!
+ Si nos malheurs au moins n'taient perdus pour eux!
+ Un pre, en expirant, se croirait trop heureux:
+ Mais il meurt tout entier; et la triste vieillesse
+ Dans la tombe avec elle emporte sa sagesse.
+ De mon vaisseau du moins que les tristes dbris,
+ pars sous les cueils, en cartent mon fils.
+ Je le vois, en mourant, s'loigner du rivage:
+ Ah! s'il arrive au port, je bnis mon naufrage.
+ Parmi tous ces mortels sur ce globe sems,
+ Les uns portent un coeur, des sens inanims;
+ Le feu des passions n'chauffe point leur me:
+ D'autres sont embrss d'une cleste flamme:
+ Mais trop souvent, hlas! sa fconde chaleur
+ Enfante les talens et non pas le bonheur;
+ Et de l'infortun dont elle est le partage,
+ Elle fait un grand homme et rarement un sage.
+ Le bonheur! mortel!... Ose te dtacher
+ D'un espoir que bientt il faudrait t'arracher:
+ Si le songe est flatteur, le rveil est funeste;
+ Fais le bonheur d'autrui, c'est le seul qui te reste.
+ Si ton fils n'a reu que des sens mousss,
+ Qu'il se trane pas lents dans les chemins tracs:
+ Sans lui frayer toi-mme une route nouvelle,
+ De tes seules vertus offre-lui le modle:
+ Mais si des passions le germe est dans son sein,
+ Veille, pre clair, sur ce dpt divin:
+ Loin de lui ces prisons o le hasard rassemble
+ Des esprits ingaux qu'on fait ramper ensemble;
+ O le vil prjug vend d'obscures erreurs,
+ Que la jeunesse achte aux dpens de ses moeurs:
+ Si ton fils ne te doit son me toute entire,
+ Tu lui donnas le jour, mais tu n'es pas son pre.
+ Le chef-d'oeuvre immortel de la divinit
+ Sur la terre au hasard parat tre jet.
+ L'homme nat; l'imposture assige son enfance:
+ On fatigue, on sduit sa crdule ignorance:
+ On dgrade son tre. Ah, cruels! arrtez:
+ C'est une me immortelle qui vous insultez.
+ De l'ducation l'influence suprme,
+ Subjugant dans nos coeurs la nature elle-mme,
+ Peut crer son choix, des vices, des vertus:
+ C'est du fils de Csar que Caton fit Brutus.
+ Rgne sur le hasard, affaiblis son empire:
+ L'homme peut le borner, ou mme le dtruire.
+ Que son fier ascendant soit dompt par tes soins:
+ Transforme pour ton fils les vertus en besoins.
+ O toi! fille des Cieux que l'univers adore,
+ Toi qu'il faut que l'on craigne, ou qu'il faut qu'on implore,
+ Sainte religion, dont le regard descend,
+ Du crateur l'homme, et de l'homme au nant,
+ Montre-nous cette chane adorable et cache
+ Par la main de Dieu mme son trne attache,
+ Qui, pour notre bonheur, unit la terre au ciel
+ Et balance le monde aux pieds de l'ternel.
+ Mais dj de ton fils la raison vient d'clore:
+ Sache pier, saisir l'instant de son aurore,
+ O l'homme ouvrant les yeux, frapp d'un jour nouveau,
+ S'veille, et regardant autour de son berceau,
+ tonn de penser, et fier de se connatre,
+ Ose s'interroger, s'aperoit de son tre;
+ Dvore les objets autour de lui sems,
+ Jadis morts ses yeux, maintenant anims;
+ Demande ces objets leurs rapports lui-mme,
+ Et du monde moral veut saisir le systme;
+ A de sages leons consacre ses momens;
+ De ses vertus alors pose les fondemens;
+ Des vrais biens, des vrais maux, trace-lui les limites;
+ Renferme ses regards dans les bornes prescrites;
+ Qu'il sache tour tour se concentrer dans lui,
+ Etendre ses rapports vivre dans autrui;
+ Ne fais briller dans lui que des clarts utiles;
+ Il est pour les humains des vrits striles;
+ Le ciel est parsem de globes lumineux;
+ Mais un seul nous claire et suffit nos yeux.
+ Prolonge pour ton fils cet heureux temps d'ivresse,
+ Cet aimable dlire o la simple jeunesse,
+ Ignorant l'artifice et les retours cruels,
+ N'a point perdu le droit d'estimer les mortels,
+ Et gote ce bonheur si pur, si respectable,
+ De croire la vertu pour aimer son semblable.
+ Jeune homme, j'aime voir ta nave candeur
+ Chercher imprudemment nos vertus dans ton coeur,
+ Chrir une ombre vaine, adorer ton ouvrage,
+ De tes purs sentimens reproduire l'image,
+ Et se plaire crer, dans ta simplicit,
+ Un nouvel univers par toi seul habit.
+ Oui, que mon fils embrasse un fantme qu'il aime:
+ Nous croyant des vertus, il en aura lui-mme.
+ Mais voici ce moment utile ou dangereux,
+ Qui, souvent annonc par un naufrage affreux,
+ Des sens avec le coeur prparant l'alliance,
+ Donne l'homme tonn toute son existence,
+ tablit ses devoirs sur ses rapports divers,
+ Le fait vivre lui-mme et natre l'univers.
+ Ce sont les passions, dont la fatale ivresse
+ L'lve quelquefois, et trop souvent l'abaisse;
+ Mais quel que soit sur nous leur ascendant vainqueur,
+ Leur force ou leur faiblesse est toute en notre coeur.
+ Indociles coursiers, ils prouvent leur guide;
+ Le faible est entran par leur lan rapide;
+ Le fort sait les dompter, les asservir au frein;
+ Pour jamais de leur matre ils connaissent la main.
+ Les coursiers du soleil, dans leur vaste carrire,
+ Rpandaient sans danger les feux et la lumire;
+ Phaton les conduit: bondissans, furieux,
+ Ils consument la terre, ils embrsent les cieux.
+ Si ton fils des vertus a reu la semence,
+ Des passions, pour lui, ne crains point l'influence;
+ De nos garemens on les accuse en vain;
+ Le germe corrupteur dormait dans notre sein:
+ De sable, de limon cet impur assemblage,
+ Rebut de l'ocan, soulev par l'orage,
+ Avant que la tempte et branl les airs,
+ Il existait dj dans le gouffre des mers.
+ Passions, c'est nous seuls et non vous qu'il faut craindre.
+ purons notre coeur sans vouloir les teindre.
+ Parmi tous ces dsirs dans notre me allums,
+ Le tyran le plus fier de nos sens enflamms,
+ C'est ce fougueux instinct fait pour nous reproduire,
+ Bienfaiteur des mortels, et prt les dtruire.
+ Qu'un seul objet, mon fils, t'enchanant sous sa loi,
+ Te drobe son sexe ananti pour toi.
+ Heureux, sans doute heureux, si la beaut qui t'aime,
+ Remplissant tout ton coeur, te rend cher toi-mme,
+ Et mle au tendre amour qu'elle a su t'inspirer,
+ Ce charme des vertus qui les fait adorer!
+ Noeuds avous du ciel, respectable hymne,
+ De mon fils tes lois soumets la destine!
+ Que par toi, de son tre tendant le lien,
+ Mon fils, pour tre heureux, soit homme et citoyen!
+ Loin d'ici ces mortels, dont la folle prudence
+ Refuse leur pays le prix de leur naissance,
+ Et qui prts brler des plus coupables feux,
+ Morts pour le genre humain, pensent vivre pour eux!
+ Amiti, noeud sacr, rcompense des sages,
+ Plaisir de tous les temps, vertu de tous les ges!
+ Oui, mon fils chrira tes devoirs, tes douceurs.
+ L'astre qui nous claire eut des blasphmateurs:
+ Des monstres ont maudit sa fconde influence;
+ D'autres ont de Dieu mme abhorr l'existence,
+ Ont ha l'Eternel: amiti! qui jamais
+ A blasphm ton nom, a maudit tes bienfaits?
+ Le ciel daigne accorder au mortel magnanime
+ Une autre passion plus rare et plus sublime,
+ Aliment des vertus, me des grands desseins:
+ C'est ce noble dsir d'tre utile aux humains,
+ D'avoir des droits sur eux, de vivre en leur mmoire;
+ Le plus beau des besoins, le besoin de la gloire;
+ Imprieux instinct que des dieux bienfaiteurs,
+ Par piti pour la terre ont mis dans les grands coeurs.
+ Mais qui cherche la gloire a besoin qu'on l'claire.
+ Il en est une, hlas! criminelle ou vulgaire,
+ Que le faible poursuit, qu'encense le pervers,
+ Qui, sous diffrens noms, flau de l'univers,
+ Arme le conqurant, lui commande les crimes,
+ Dicte au sage insens de coupables maximes,
+ Aiguise le poignard, prpare le poison,
+ Pour sauver de l'oubli le fantme d'un nom;
+ Prestige d'un instant, vaine et cruelle idole,
+ Non, ce n'est point toi que le sage s'immole;
+ Ses jours, dans les travaux, ne sont point consums,
+ Pour laisser quelques pas sur le sable imprims:
+ Mais servir, clairer le genre humain qu'il aime,
+ En recherchant surtout l'estime de soi-mme;
+ La mettre au plus haut prix; l'obtenir de son coeur;
+ Voil quelle est sa gloire et quelle est sa grandeur.
+ Si de ce beau dsir ton me est dvore,
+ Nourris dans toi, mon fils, cette flamme sacre,
+ Tandis que tes esprits, dans leur mle vigueur,
+ Du feu des passions reoivent leur chaleur.
+ Ah! lorsque les glaons de la froide vieillesse
+ Viennent de notre sang arrter la vtesse,
+ Lorsque nous recelons dans un dbile corps
+ Un esprit impuissant, une me sans ressorts,
+ Plus de droits sur la gloire et sur la renomme:
+ La lice de l'honneur est pour jamais ferme:
+ Et sur nos sens fltris, ainsi que sur nos coeurs,
+ L'oisive indiffrence panche ses langueurs.
+ Mon fils, sur les humains que ton me attendrie
+ Habite l'univers, mais aime sa patrie.
+ Le sage est citoyen: il respecte la fois
+ Et le trsor des moeurs, et le dpt des lois:
+ Les lois! raison sublime et morale pratique,
+ D'intrts opposs balance politique,
+ Accord n des besoins, qui, par eux ciment,
+ Des volonts de tous fit une volont.
+ Chris toujours, mon fils, cet utile esclavage,
+ Qui de la libert doit purer l'usage.
+ Entends mes derniers mots, toi, dont les soins prudens
+ Doivent de notre fils guider les premiers ans.
+ J'ai vu son doux sourire sa naissante aurore;
+ Son premier sentiment tes yeux doit clore;
+ Dans ton sein paternel il ira s'pancher;
+ Et moi, d'entre tes bras la mort va m'arracher.
+ Puisse un jour cet crit, gage de ma tendresse,
+ Cher enfant, ton coeur faire aimer ma vieillesse!
+ Puisses-tu t'crier, saisi d'un doux transport:
+ Il fit des voeux pour moi dans les bras de la mort!
+ Oui, c'est toi qui, m'offrant une heureuse esprance,
+ Plus loin dans l'avenir porte mon existence:
+ Je t'apprends le secret de vivre et de jouir;
+ Ma mort t'enseignera le grand art de mourir.
+
+
+PITRE
+
+ A M. ***
+
+ Cologne, 19 juin 1761, crite sur les bords du Rhin.
+
+ Ami, des champs le spectacle flatteur
+ Vient d'animer, de rveiller mon coeur.
+ A s'attendrir ce spectacle l'invite.
+ J'ai fui la ville et l'ennui qui l'habite.
+ Hlas! au moins cach sous ces forts,
+ Il m'est permis de dtourner ma vue
+ De ces clochers, dont les hardis sommets,
+ En s'effilant, s'lancent dans la nue,
+ Et dont l'aspect me poursuit jamais.
+ N'entends-tu pas, dans ce verger paisible,
+ Ce rossignol? Son organe flexible,
+ Tendre toujours et toujours vari,
+ Chante l'amour: je parle l'amiti.
+ Oui, dans ces lieux, ami, tout la rappelle.
+ Autour de moi que la nature est belle!
+ Je vois du Rhin les flots majestueux
+ Baigner mes pieds et couler sous mes yeux.
+ De sept rochers les cmes ingales
+ Vont l'envi se perdre dans les cieux;
+ Un bois touffu remplit leurs intervalles.
+ D'un doux frisson ces trembles agits,
+ De ces oiseaux la douce mlodie,
+ Portent le trouble mon me ravie;
+ Pour comble encore, mes yeux enchants
+ Ces fleurs, au loin maillant la prairie,
+ Pour me sduire talent leurs beauts.
+ Sjour touchant! que n'es-tu ma patrie?
+ N'importe, hlas! de mon coeur endormi
+ Ton doux aspect a banni la tristesse.
+ Je suis heureux dans cette courte ivresse:
+ Je suis heureux: je songe mon ami.
+ C'en est donc fait, la trompeuse fortune
+ A sur mes jours abdiqu tout pouvoir.
+ Je la bnis; sa faveur importune,
+ En aucun temps n'a fix mon espoir.
+ Il est bien vrai que, provoqu par elle,
+ J'obissais sa voix infidelle,
+ Et ton ami s'en faisait un devoir.
+ Mais elle a fait ce que mon coeur demande:
+ Sa trahison, que j'aurais d prvoir,
+ De ses faveurs est pour moi la plus grande.
+ J'avais pens, dans ma trop longue erreur,
+ Que de ses dons la fatale influence
+ Aplanissait le chemin du bonheur.
+ Mais que les Dieux ont born sa puissance!
+ Pour tre heureux il nous suffit d'un coeur.
+ Je les ai vus, ses favoris coupables,
+ En dpit d'elle, illustres misrables,
+ Fiers d'tre sots, de leur faste blouis,
+ Punis toujours de n'avoir rien faire,
+ Dans leurs miroirs mille fois reproduits,
+ Peindre partout, voir partout leur misre;
+ Sur leurs sophas lchement tendus,
+ D'esprit, de corps galement perclus;
+ Du fade objet dont l'aspect les accable
+ Multiplier l'image insupportable.
+ J'ai vu Crassus, pour chapper au temps,
+ Dans sa langueur en compter les instans.
+ La montre d'or nonchalamment tire
+ Dit qu'en secret il maudit sa dure.
+ Son triste coeur voudrait, dans son ennui,
+ La dmentir, s'inscrire en faux contre elle;
+ Mais le tmoin muet et trop fidelle
+ Obstinment dpose contre lui.
+ Combien mes yeux ont surpris de bassesse
+ Sous ces dehors, sous cet clat trompeur!
+ Oui, que le ciel, punissant ma faiblesse,
+ Sur ton ami signale sa fureur,
+ Si, de mon coeur dmentant la noblesse,
+ J'osais tremper dans leur lche bonheur!
+ Que l'amiti, pour tous deux indulgente,
+ A sur nos jours panch de douceurs!
+ Avec quel art sa faveur bienfaisante
+ De nos plaisirs variait les couleurs!
+ Par la gat tantt enlumine,
+ Tantt moins vive, encor plus fortune,
+ Elle portait par degrs dans nos coeurs,
+ Aprs l'essor d'une libre saillie,
+ Ce doux sommeil, cette mlancolie,
+ Qui de l'amour imite les langueurs.
+ Souvent muets dans notre nonchalance,
+ Trop srs de nous pour craindre un seul moment
+ Qu'on ne la prt pour de l'indiffrence,
+ Nous nous taisions, et cet heureux silence
+ Ne finissait que par un sentiment:
+ Temps prcieux pour mon me attendrie,
+ O mon esprit, emport loin de moi,
+ tait absent, mais absent prs de toi.
+ Plaisir du coeur, tendre mlancolie,
+ Doux antidote et baume de la vie,
+ Par quelle loi, par quel fatal destin,
+ Faut-il, hlas! que d'un peuple volage
+ L'insuffisant et strile langage
+ T'ose confondre avec ce noir chagrin,
+ Flau cruel de l'me dgrade,
+ Par les ennuis tristement obsde?
+ Souvent encor quand un diseur de riens
+ Venait troubler nos charmans entretiens,
+ Si par malheur sa bouche tmraire
+ D'un sentiment n d'une me vulgaire
+ A nos regards dvoilait la laideur,
+ Mes yeux soudain, sur ton front peu flatteur,
+ En saisissaient le dsaveu sincre.
+ Mais qu'ai-je dit? Etait-il ncessaire
+ De l'y chercher? Il tait dans mon coeur.
+ Ah! cher ami, puis-je esprer encore
+ De te revoir, de trouver dans le tien
+ Cette amiti qui tous deux nous honore,
+ Et dont l'absence a serr le lien?
+ Momens heureux, je vais vous voir renatre;
+ Et de plus prs tes destins li,
+ Auprs de toi, prenant un nouvel tre,
+ Je vais chrir les arts et l'amiti.
+ J'ignore encor ce que le sort barbare
+ Pour ton ami cache dans l'avenir;
+ Mais quels que soient les jours qu'il me prpare,
+ De fermet prompt me prmunir,
+ Malgr ses coups, je veux suivre la pente
+ De ce sentier que l'honneur me prsente,
+ Et que sa main pour moi daigne aplanir.
+ Je sais trop bien que sa faveur strile
+ Ne me promet qu'une palme inutile;
+ Mais le travail, tendre consolateur,
+ M'assure au moins un abri salutaire.
+ Abri sacr, ncessaire mon coeur.
+ Oui, le travail est son propre salaire.
+ Par le malheur mon esprit abattu,
+ Se redoutant, chrissant sa faiblesse,
+ Contre lui-mme a long-temps combattu.
+ Je cde enfin l'instinct qui me presse.
+ Te souviens-tu de ce chantre de Grce!
+ Encourag par les dons sducteurs
+ Du cercle entier de ses admirateurs,
+ Oh! disait-il, partageant leur ivresse,
+ Si l'intrt pouvait les clairer;
+ Si dans mon coeur ce peuple pouvait lire;
+ De quels transports je me sens pntrer,
+ Lorsque mes doigts voltigent sur la lyre;
+ D'une faveur il croirait m'honorer,
+ En permettant mon heureux dlire
+ De s'exercer dans cet art que j'admire.
+
+
+PITRE
+
+ A M. ***, QUI AVAIT FAIT AFFICHER CHEZ SON SUISSE UN ORDRE EN
+ VERS, DE N'OUVRIR QU'AU MRITE, ET DE REFUSER LA PORTE A LA
+ FORTUNE.
+
+ Je l'ai vu cet ordre authentique,
+ Mis en vers joliment tourns,
+ Cette consigne potique
+ Qu' votre Suisse vous donnez;
+ Mais elle est trop philosophique,
+ Ou trop peu. Quoi! vous ordonnez
+ Que l'on ferme la porte au nez
+ A la Fortune! Et pourquoi faire?
+ Est-ce humeur, faiblesse ou colre?
+ Vous avez tort; mais apprenez
+ Le dnoment de cette affaire.
+ Aprs ce refus insultant
+ Que fit la belle aventurire?
+ Surprise de ce compliment,
+ De la rebuffade impolie
+ D'un portier qui la congdie,
+ Croiriez-vous que dans cet instant
+ (Voyez un peu quelle tourdie!)
+ Elle vint chez moi brusquement?
+ Je sortais: j'ouvre....--La fortune!
+ Ne vous suis-je pas importune?
+ Le cas arrive rarement.
+ --Il arrive dans ce moment.
+ Elle m'tonna, je vous jure.
+ J'excusai le sage imprudent
+ Qui brusquait ainsi la desse;
+ Il a tort d'outrer la sagesse.
+ --Vous raillez, je crois.--Nullement.
+ Il fallait au moins vous admettre,
+ En faisant des conditions....
+ --A moi!--Sans doute.--Eh bien! voyons.
+ Faites les vtres.--A la lettre
+ Vous les suivrez? Premirement,
+ Je vous dois un remercment:
+ Vous voil sans qu'on vous appelle,
+ C'est ce qu'il me faut justement.
+ --Vous me plaisez assez, dit-elle.
+ --Tant mieux.--Convenons de nos faits.
+ --Vous ne prtendrez jamais
+ A changer le fond de ma vie;
+ Vous respecterez sans aigreur
+ Mon caractre, mon humeur,
+ Et mme un peu ma fantaisie.
+ Je conserverai mes amis,
+ Vous ne m'en donnerez point d'autres:
+ A moi les miens, vous les vtres.
+ Le sentiment sera permis
+ A mon coeur n sensible et tendre;
+ De moi vous ne devrez attendre
+ Que des soins, et non des soucis;
+ Je n'en veux ni donner ni prendre.
+ Si, par l'effet de vos faveurs,
+ Je dois approcher des grandeurs,
+ Partout, la cour, la ville,
+ Je serai, rien n'est plus facile,
+ Sans orgueil, mais non sans fiert,
+ Vrai sans rudesse, sans audace,
+ Et libre sans lgret.
+ Auprs de mes amis en place
+ J'aurai peu d'assiduit,
+ La rservant pour leur disgrce.
+ Permettez-vous?--Accord, passe.
+ --Avec le mrite, l'honneur,
+ Je n'entre point dans vos querelles;
+ Je veux rester leur serviteur,
+ Et les tiens pour amis fidles.
+ --Ah! nous nous brouillerons.--Tant pis
+ --Un mot encor. Toujours admis,
+ Chez moi le mrite aura place
+ Au-dessus de vos favoris:
+ C'est la sienne, quoique l'on fasse.
+ Refus net.--La dit
+ Me dit, d'un ton de bonhommie:
+ Moi, j'ai de la facilit;
+ Mais cet article du trait,
+ Par quel art, par quelle industrie,
+ Le faire signer, je vous prie,
+ A ma soeur?--Qui?--La vanit.
+ Adieu.--Soit.--La folle immortelle
+ Part et s'envole tire d'aile,
+ Me supposant de vains regrets,
+ Je le souponne; car la belle,
+ Tout en me quittant pour jamais,
+ Regardait parfois derrire elle,
+ Pour voir si je la rappelais;
+ Mais je laissai fuir l'infidelle,
+ Et mes voisins courent aprs.
+
+
+FRAGMENS
+
+ D'UNE PITRE DIPLOMATIQUE, ADRESSE A LA COALITION DES PRINCES
+ ARMS CONTRE LA FRANCE.
+
+ Quoi! contre nos pamphlets hrissant vos frontires,
+ Vous formez des cordons, vous dressez des barrires;
+ Et vous pourriez, chez nous, vauriens pestifrs,
+ De l'galit sainte aptres conjurs,
+ Hasardant la vertu de vos bandes guerrires,
+ Souffrir que d'un faux jour les rayons gars,
+ Perant l'pais repli de leurs lourdes paupires,
+ Offrissent leurs yeux troubles, mal assurs,
+ De nos Franais nouveaux les faons familires!
+ Quoi! vos fiers cuirassiers qui, combattant pour vous,
+ Meurent sous vos btons en perdant vos trois sous,
+ Verront-ils exposer leur fidle innocence
+ Aux piges que leur tend notre indigne licence!
+ Rois, laissez-vous flchir, ne nous attaquez pas;
+ Plaignez plutt l'erreur de notre indpendance,
+ De cette galit, flau de nos climats.
+ Sans cesse attendrissez sur nous, sur nos misres,
+ Vos sujets chargs d'or, payant sans assignats
+ Le brigand brevet qui les trane en galres[26],
+ Pour la mort d'un vieux cerf soustrait vos bats.
+ Avant qu'on vous apprt que les hommes sont frres,
+ Funeste vrit qui peut tout perdre, hlas!
+ Nuire vos recruteurs, renchrir vos soldats,
+ Corrompre l'ouvrier en haussant les salaires,
+ Et, trompant vos sujets gars sur nos pas,
+ Leur ravir tous ces biens si chers leurs anctres,
+ Ces biens perdus pour nous, mais non pour vos tats,
+ Des moines, des geliers, des nobles et des prtres...
+ . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . .
+ A quoi de l'art des rois on borne les leons!
+ Transplanter en Brabant les braves de Hongrie,
+ Puis contre les Hongrois armer les Brabanons,
+ Styriens Milan, Milanais en Styrie:
+ De ce profond mystre est-ce l tout le fin?
+ Combien de temps faut-il pour que le monde enfin
+ De ce royal secret dcouvre l'industrie?
+ --Mais, depuis six cents ans!--Soit: rien ne prouve mieux
+ Que, pour aller bien loin, ce systme est trop vieux.
+ Kaunitz le sentira: sa tte octognaire
+ Dira: Voici du neuf, voyons, que faut-il faire?
+ Je ne reconnais plus ce commode mtier
+ De rgir les tats pour se dsennuyer.
+ Rgner est chose grave et devient une affaire.
+ . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . .
+ Voisins des Marquisats[27], vous savez tous qu'en dire,
+ Frdric, expliquant ses droits rgaliens,
+ Forme, allonge, largit son nouvel apanage;
+ Fait chez vous la police et vous prendra vos biens
+ Par sage surveillance et par bon voisinage,
+ Pour vous dfendre mieux contre les Autrichiens.
+ Dj de ses _housards_ une troupe impolie
+ A ranonn deux fois les gens de Nuremberg.
+ --Bon! Nuremberg n'est rien: c'est de la bourgeoisie.
+ --D'accord. Mais un moment: Monsieur de Wirtemberg
+ S'attend de jour en jour la mme avanie;
+ C'est un seigneur, un duc, un prince en Franconie.
+ Que rpondre? on se tait: l'vque de Bamberg,
+ Plus confondu que vous, rassemble ses vieux titres,
+ Et du cercle alarm consulte les chapitres:
+ Publicistes, docteurs, l'escrime excits,
+ En petit _in-quartos_ resserrant leur logique,
+ Prouvant, dmontrant tout, hors les points contests,
+ Font admirer de plus cet accord harmonique
+ Qui, par des mouvemens simples, bien concerts,
+ Fait marcher sans dlais ce grand corps germanique.
+ Bientt le brave Hoffmann les a tous rfuts;
+ Et par vingt rgimens que charme sa rplique,
+ Kalkreuth et Mollendorff, d'avance bien posts,
+ Assurent le succs de sa diplomatique.
+ Raguse et ses faubourgs, Luques et Saint-Martin
+ Attendent, comme on sait, avec impatience,
+ L'arrt du congrs qui doit livrer la France
+ Repentante et contrite aux chevaliers du Rhin.
+ De Mercy, de Breteuil la sagesse profonde,
+ De Rousseau, de Sieys rformant les erreurs,
+ Nous gurira des maux causs par ces penseurs,
+ Qui, malgr la police, ont clair le monde,
+ Et, sans tre honors du poste de commis,
+ Se mlent d'influer sur les lois d'un pays.
+ C'est un abus affreux: il faut qu'on le corrige;
+ La constitution le demande et l'exige.
+ Il nous faut au-dehors une rvision;
+ L'autre est insuffisante, encor qu'elle ait du bon.
+ . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . .
+ Catherine, posant un tome de Voltaire,
+ Ecrit pour condouloir aux chagrins du saint-pre.
+ Le pontife attendri, presque priv d'enfans,
+ Veut dj dans Moscou recruter des croyans;
+ Et bnissant tout bas l'auguste Catherine,
+ Adresse un doux reproche la grce divine,
+ Qui, contristant les saints, diffre trop long-temps
+ D'unir l'glise grecque l'glise latine.
+ Hlas! tout vient trop tard: faut-il qu'un si grand bien
+ Commence s'oprer quand on ne croit plus rien?
+ (_Ce qui suit s'adresse au feu roi de Sude._)
+ Une croisade noble est oeuvre mritoire,
+ Propre toucher les coeurs des nobles Sudois,
+ Utile vos sujets, commerans et bourgeois,
+ Qui, resserrant leurs fonds, vous souhaitent la gloire
+ D'Artus, de Galaor, ou d'Oger le Danois.
+ Votre abord si prochain dans la riche Neustrie,
+ Ce fief du grand Rollon promis vos exploits,
+ De vos Dalcarliens excitant l'industrie,
+ Prviendra la faillite assez commune aux rois,
+ Mais qu'on leur passe moins aujourd'hui qu'autrefois;
+ Car on se forme enfin; et du fond de l'Ukraine;
+ Avant que d'envoyer sa botte souveraine,
+ Charles, votre patron, balancerait, je crois:
+ Il craindrait qu' Stockholm on ne se dt peut-tre:
+ Essayons: Il faut voir, sous ce commode matre,
+ S'il n'et pas mieux valu, pour un peuple indign,
+ Que sur lui ds long-temps cette botte et rgn.
+ Ah! nous n'eussions pas vu dpeupler nos campagnes,
+ En brigands, en soldats, changer nos laboureurs,
+ Sous des fardeaux virils haleter leurs compagnes,
+ Et leur fils consums en prcoces sueurs,
+ Jeunes, de la vieillesse accuser les langueurs.
+ Vous voyez que dj la question se pose.
+ Le texte est dangereux; prvenez-en la glose.
+ Gfle en fournit un autre; et, malgr le succs,
+ Vos tats assembls vers la zne polaire,
+ En exil, dans un camp, sous le glaive, aux arrts,
+ Ou contraints de payer, ou pays pour se taire,
+ Dans leurs foyers rendus exposeront les faits,
+ Ces faits accusateurs d'un heureux tmraire.
+ Vous les redoutez peu; j'entends Smiramis
+ Qui vous dit: Rprimons ces Franais rfractaires,
+ Prchant la libert qui gne en tout pays;
+ Mais craignons nos sujets, ils sont nos ennemis;
+ Et contre eux prtons-nous nos vaillans mercenaires.
+ Unis pour opprimer, despotes solidaires,
+ J'espre en vos trbans, comptez sur mes strlitz;
+ Marchez et triomphez: la gloire vous appelle
+ Aux combats, au congrs dans Aix dit la Chapelle:
+ Vous y parlerez trop, mais vous parlerez bien.
+ Chefs, soldats, orateurs, il ne vous manque rien.
+ Alexandre, partez pour les plaines d'Arbelle;
+ La Beauce en offre assez, et vos braves soldats
+ Qu'en Finlande la gloire a maigri sur vos pas,
+ Dans Gfle peu refaits, retrouveront en France,
+ Dans maint heureux vignoble, en pays de bombance,
+ La sant, la vigueur dont souvent mes guerriers
+ M'ont prsent l'image en m'offrant leurs lauriers.
+ Ainsi dit Catherine: et le hros habile,
+ Qui gote le trait, mais le trouve incomplet,
+ Jaloux de s'enrichir d'un article secret,
+ La flatte, lve au ciel son gnie et son style,
+ Ses conqutes, ses lois, en ajoutant tout bas
+ Que, sans un fort subside, il ne partira pas.
+ Smiramis sourit, et, pour sortir de gne,
+ Mdite vingt pour cent un gros emprunt sur Gne,
+ Que par les migrs on croit dj rempli.
+ Tranquilles sur le nord, arrtons-nous ici:
+ A nos hros franais sa voix offre un asile.
+ --Ne vous y fiez pas: sa politique habile
+ Songe ses intrts plus qu' nos migrans.
+ Adroit nous ravir nos princes et nos grands,
+ Elle veut transplanter au sein de son empire
+ Le premier de nos arts, le blason qu'elle admire,
+ D'cussons, de lambels tapisser Astracan;
+ Chrin doit recruter pour embellir Cazan:
+ Tel est l'unique but de ses nobles dpenses.
+ Elle peut, il est vrai, dans ses dserts immenses,
+ En fiefs, en francs-aleux dcouper ses tats,
+ Tout brillans de comts, riches de marquisats,
+ Sans mme expatrier ni les ours, ni les rennes,
+ Deux _ordres_, dans le nord, puissances souveraines.
+ --Vous riez.... Si pourtant de ses secours aids....
+ --Cent mille arpens de neige, en un jour concds,
+ Peuvent soudain, s'il plat sa munificence,
+ Montrer chez les Kalmoucks la vritable France;
+ La cour des vrais Bourbons, le palais des Conds.
+ Princes au Kamshatka, ducs dans la Sibrie,
+ Voyez-les excitant une active industrie,
+ Encourager de l'oeil les travaux roturiers
+ Qui dfrichent pour eux leur nouvelle patrie,
+ Fertile au seul aspect de ces grands chevaliers.
+ De l'Oby, de l'Irtich, les rives dlectables
+ Se peuplant de Franais prsents, prsentables,
+ Verront leurs champs fconds sous de si nobles mains,
+ Etonner Ptersbourg de leur tributs lointains,
+ Et cet hommage heureux consoler Catherine
+ D'avoir des Osmanlis diffr la ruine.
+ --J'entends. Et les Sudois... Gustave? Il est bien loin:
+ Sans avoir d'assignats, sa richesse est en cuivre.
+ Ses soldats pourraient bien hsiter le suivre,
+ Et de le surveiller son snat prendra soin.
+ --Vous pourvoyez tout; je me tais, et pour cause.
+ Quel homme! il ne craint rien.--Oh! je crains quelque chose.
+ --Eh! quoi donc, s'il vous plat--D'ennuyer: serviteur.
+ --Dieu vous envoie moi quand j'aurai de l'humeur!
+ Adieu. Malgr les noms dont chez vous on vous nomme,
+ J'aime votre candeur, votre sincrit,
+ Et, pour un sclrat, je vous tiens honnte homme.
+ --Quels que soient les surnoms dont vous soyez not,
+ J'honore vos vertus et votre loyaut,
+ Comme si j'arrivais de Coblentz ou de Rome
+ ..............
+
+ [26] Les galres ne sont pas la punition de ce crime dans tous
+ les tats d'Allemagne. Les peines y sont varies. Dans
+ quelques-uns, on attache le coupable entre les cornes d'un cerf,
+ avec des cordes bien enlaces dans son bois: on le chasse ensuite
+ dans la fort. Ce mot _galres_ n'est ici que l'indication d'un
+ chtiment quelconque.
+
+ (_Note de l'auteur._)
+
+ [27] Anspach et Bareuth.
+
+
+
+
+ODES.
+
+
+
+
+ODES.
+
+
+LA GRANDEUR DE L'HOMME,
+
+ODE.
+
+ Quand Dieu, du haut du ciel, a promen sa vue
+ Sur ces mondes divers, sems dans l'tendue,
+ Sur ces nombreux soleils, brillans de sa splendeur,
+ Il arrte les yeux sur le globe o nous sommes:
+ Il contemple les hommes,
+ Et dans notre me enfin va chercher sa grandeur.
+
+ Apprends de lui, mortel, respecter ton tre.
+ Cet orgueil gnreux n'offense point ton matre:
+ Sentir ta dignit, c'est bnir ses faveurs;
+ Tu dois ce juste hommage sa bont suprme:
+ C'est l'oubli de toi-mme
+ Qui, du sein des forfaits, fit natre tes malheurs.
+
+ Mon me se transporte aux premiers jours du monde
+ Est-ce l cette terre, aujourd'hui si fconde?
+ Qu'ai-je vu? des dserts, des rochers, des forts:
+ Ta faim demande au chne une vile pture;
+ Une caverne obscure
+ Du roi de l'univers est le premier palais.
+
+ Tout nat, tout s'embellit sous ta main fortune:
+ Ces dserts ne sont plus, et la terre tonne
+ Voit son fertile sein ombrag de moissons.
+ Dans ces vastes cits quel pouvoir invincible
+ Dans un calme paisible
+ Des humains runis endort les passions?
+
+ Le commerce t'appelle au bout de l'hmisphre;
+ L'Ocan, sous tes pas, abaisse sa barrire;
+ L'aimant, fidle au nord, te conduit sur ses eaux;
+ Tu sais l'art d'enchaner l'Aquilon dans tes voiles;
+ Tu lis sur les toiles
+ Les routes que le ciel prescrit tes vaisseaux.
+
+ Spars par les mers, deux continens s'unissent;
+ L'un de l'autre tonns, l'un de l'autre jouissent;
+ Tu forces la nature trahir ses secrets;
+ De la terre au soleil tu marques la distance,
+ Et des feux qu'il te lance
+ Le prisme audacieux a divis les traits.
+
+ Tes yeux ont mesur ce ciel qui te couronne;
+ Ta main pse les airs qu'un long tube emprisonne;
+ La foudre menaante obit tes lois;
+ Un charme imprieux, une force inconnue
+ Arrache de la nue
+ Le tonnerre indign de descendre ta voix.
+
+ O prodige plus grand! vertu que j'adore!
+ C'est par toi que nos coeurs s'ennoblissent encore:
+ Quoi! ma voix chante l'homme, et j'ai pu t'oublier!
+ Je clbre avant toi... Pardonne, beaut pure;
+ Pardonne cette injure:
+ Inspire-moi des sons dignes de l'expier.
+
+ Mes voeux sont entendus: ta main m'ouvre ton temple;
+ Je tombe vos genoux, hros que je contemple,
+ Pres, poux, amis, citoyens vertueux:
+ Votre exemple, vos noms, ornement de l'histoire,
+ Consacrs par la gloire,
+ lvent jusqu' vous les mortels gnreux.
+
+ L, tranquille au milieu d'une foule abattue,
+ Tu me fais, Socrate, envier ta cigu;
+ L, c'est ce fier Romain, plus grand que son vainqueur;
+ C'est Caton sans courroux dchirant sa blessure:
+ Son me libre et pure
+ S'enfuit loin des tyrans au sein de son auteur.
+
+ Quelle femme descend sous cette vote obscure?
+ Son pre dans les fers mourait sans nourriture.
+ Elle approche... tendresse! amour ingnieux!
+ De son lait.... se peut-il? oui, de son propre pre
+ Elle devient la mre:
+ La nature trompe applaudit tous deux.
+
+ Une autre femme, hlas! prs d'un lit de tristesse,
+ Pleure un fils expirant, soutien de sa vieillesse;
+ Il lgue son ami le droit de la nourrir:
+ L'ami tombe ses pieds, et, fier de son partage,
+ Bnit son hritage,
+ Et rend grce la main qui vient de l'enrichir.
+
+ Et si je clbrais d'une voix loquente
+ La vertu couronne et la vertu mourante,
+ Et du monde attendri les bienfaiteurs fameux,
+ Et Titus, qu' genoux tout un peuple environne,
+ Pleurant au pied du trne
+ Le jour qu'il a perdu sans faire des heureux?
+
+ Oui, j'ose le penser, ces mortels magnanimes
+ Sont honors, grand Dieu! de tes regards sublimes.
+ Tu ne ngliges pas leurs sublimes destins;
+ Tu daignes t'applaudir d'avoir form leur tre,
+ Et ta bont peut-tre
+ Pardonne en leur faveur au reste des humains.
+
+
+LES VOLCANS,
+
+ODE.
+
+ Eclaire, chauffe mon gnie,
+ Muse de la terre et des cieux;
+ Conduis-moi, sublime Uranie,
+ Vers ces abmes pleins de feux,
+ De l'enfer soupiraux horribles,
+ Arsenaux profonds et terribles
+ O, dans un cahos ternel,
+ Des lmens la sourde guerre
+ Forme, allume, lance un tonnerre
+ Plus affreux que celui du ciel.
+
+ Quels torrens pais de fume!
+ La terre ouverte sous mes pas
+ Vomit une cendre enflamme:
+ L'antre mugit... Dieux! quels clats!
+ Des roches dans l'air lances
+ Retombent, roulent, disperses.
+ Je m'arrte glac d'effroi...
+ Un fleuve de feu, de bitume,
+ Couvre d'une bouillante cume
+ Leurs dbris pousss jusqu' moi.
+
+ Monts altiers, voisins des orages,
+ Qui reclez dans votre sein
+ Les fleuves, enfans des nuages;
+ Et les rendez au genre humain,
+ C'est dans vos cavernes profondes
+ Que du feu, de l'air et des ondes
+ Fermente la sdition.
+ Au fond de cet abme immense
+ Je vois la nature en silence
+ Mditer sa destruction.
+
+ L'esclave qui brise la pierre,
+ Et qui cherche l'or dans vos flancs,
+ Sent les fondemens de la terre
+ S'branler sous ses pas tremblans.
+ Il palpite, coute, frissonne;
+ Mais le trpas en vain l'tonne,
+ La rage ranime ses sens:
+ Il pardonne au flau terrible
+ Qui va sous un dbris horrible
+ craser ses cruels tyrans.
+
+ Dieu! quelle avarice intrpide!
+ L'antre pousse un reste de feux:
+ Une foule imprudente, avide,
+ Accourt d'un pas imptueux.
+ Voyez-les d'une main tremblante,
+ Sous une lave encor fumante,
+ Chercher ces mtaux dtests,
+ Et, sur le salptre et le souffre,
+ Des ruines mme du gouffre,
+ Btir de superbes cits.
+
+ Mortel, qui du sort en colre
+ Gmis d'puiser tous les coups,
+ Sans doute le ciel moins svre
+ Pouvait te voir d'un oeil plus doux.
+ Mais de la nature en furie
+ Tu surpasses la barbarie;
+ De tes maux dplorable auteur,
+ C'est la rage qui les consomme,
+ Et l'homme est jamais pour l'homme
+ Le flau le plus destructeur.
+
+ Quand ce globe a craint sa ruine,
+ Quand des feux voisins des enfers
+ Grondaient de Lisbonne la Chine
+ Et soulevaient le sein des mers,
+ Les assassinats de la guerre
+ Dsolaient, saccageaient la terre;
+ Vous ensanglantiez les volcans;
+ Et vous gorgiez vos victimes
+ Sur les bords fumans des abmes
+ Qui vous engloutissaient vivans.
+
+ Eh quoi! tandis que je frissonne,
+ Vous allumez pour les combats
+ Ces volcans, effroi de Bellone,
+ Ces foudres cachs sous ses pas!
+ Contre la terre consterne
+ Quand la nature est dchane,
+ Vous l'imitez dans ses horreurs;
+ Et le plus affreux phnomne
+ Dont frmisse la race humaine
+ Sert de modle vos fureurs!
+
+ Que ne puis-je, arbitre des ombres,
+ Forant les portes du trpas,
+ voquer des royaumes sombres
+ Tous les morts de tous les climats;
+ A chacun d'eux si j'osais dire:
+ Un Dieu t'ordonne de m'instruire
+ Qui t'a conduit au noir sjour?
+ Presque tous, homme impitoyable!
+ Ils rpondraient: C'est mon semblable
+ Dont la main m'a priv du jour.
+
+ Ah! jetez ces coupables armes;
+ De vous-mmes prenez piti:
+ Connaissez, prouvez les charmes
+ De l'amour et de l'amiti!
+ Que la force, que la puissance,
+ Nobles soutiens de l'innocence,
+ Ne servent plus l'opprimer.
+ cartez la guerre inhumaine,
+ Et ne vouez plus la haine
+ Le moment de vivre et d'aimer.
+
+
+
+
+CONTES.
+
+
+
+
+CONTES.
+
+
+LA QUERELLE DU RICHE ET DU PAUVRE,
+
+APOLOGUE.
+
+ Le riche avec le pauvre a partag la terre,
+ Et vous voyez comment: l'un eut tout, l'autre rien.
+ Mais depuis ce trait qui rglait tout si bien,
+ Les pauvres ont par fois recommenc la guerre:
+ On sait qu'ils sont vaincus, sans doute pour toujours.
+ J'ai lu, dans un crit, tenu pour authentique,
+ Qu'aprs le sicle d'or, qui dura quelques jours,
+ Les vaincus, opprims sous un joug tyrannique,
+ S'adressrent au ciel: c'est-l leur seul recours.
+ Un humble dput de l'humble rpublique
+ Au souverain des dieux prsenta leur supplique.
+ La pice tait touchante, et le texte tait bon;
+ L'orateur y plaidait trs-bien les droits des hommes:
+ Elle parlait au coeur non moins qu' la raison;
+ Je ne la transcris point, vu le sicle o nous sommes.
+ Jupiter, l'ayant lue, en parut fort frapp.
+ Mes amis, leur dit-il, je me suis bien tromp:
+ C'est le destin des rois; ils n'en conviennent gures.
+ J'avais cru qu' jamais les hommes seraient frres:
+ Tout bon pre se flatte, et pense que ses fils,
+ D'un mme sang forms, seront toujours amis.
+ J'ai bti sur ce plan. J'aperois ma mprise.
+ Je m'en suis repenti souvent, quoiqu'on en dise;
+ Mais, soumis des lois que je ne puis changer,
+ Je n'ai plus qu'un moyen propre vous soulager.
+ Je hais vos oppresseurs: les riches sont barbares;
+ Ils paratront souvent l'objet de mon courroux;
+ Mcontens, ennuys, prodigues, vains, bizarres,
+ Ce sont de vrais tourmens: mais le plus grand de tous,
+ C'est l'avarice; eh bien! je vais les rendre avares:
+ C'en est fait, les voil pauvres tout comme vous.
+ Ainsi fit Jupiter. Les Dieux ont leur systme.
+ Mais, soit dit sans fronder leur volont suprme,
+ Je voudrais que le ciel, moins prompt nous venger,
+ St un peu moins punir, et st mieux corriger.
+
+
+LA JAMBE DE BOIS ET LE BAS PERDU.
+
+ Est-ce un conte? est-ce un apologue?
+ Vous en dciderez: voil tout mon prologue.
+
+ Une dame en faveur, je vous tairai son nom,
+ Belle encor quoiqu'un peu passe,
+ Eut, je ne sais comment, la jambe fracasse:
+ Il fallut en venir l'amputation.
+ Grand fut le dsespoir, plus grande la souffrance;
+ Mais on se tira bien de l'opration.
+ Bref, on touche au moment de la convalescence:
+ Il fallut s'habiller; une jambe d'emprunt,
+ Dans une double clisse avec art enchasse,
+ Supplment du membre dfunt,
+ Au lieu vacant fut promptement place:
+ L'autre jambe, la bonne, tait dj chausse.
+
+ Madame de son lit descendait; mais, hlas!
+ Admirez l'trange caprice,
+ La malade soudain veut ravoir l'autre bas.
+ On cherche, on se tracasse, il ne se trouve pas:
+ Elle de s'obstiner, soit sottise ou malice;
+ La voil qui gronde ses gens,
+ Maltraite poux, amis, parens,
+ Troupe indulgente, autour du lit groupe,
+ Par piti, voyez-vous, pour la pauvre clope.
+ Jugez o l'on en fut, lorsqu'en sa draison
+ Elle parla de quitter la maison!
+ Chez nous mme travers s'est montr tout l'heure.
+ Perdre bons marquisats fit pousser moins de cris
+ Que perdre le beau nom de monsieur le marquis:
+ Une jambe est coupe, et c'est le bas qu'on pleure.
+
+
+LE HROS CONOME.
+
+ Pourquoi faut-il que l'humaine faiblesse,
+ Chez les mortels que nous nommons hros,
+ Souvent se montre, et par de tels dfauts
+ Qu'en les voyant, on se dit: Pauvre espce!
+ Livrons le monde et la gazette aux sots.
+ Pourquoi de l'or l'avidit cupide
+ A-t-elle, hlas! souill plus d'un grand nom
+ Fltri, perdu Dmosthnes, Bacon;
+ Et, qui pis est, de sa rouille sordide
+ Atteint Brutus et le premier Caton?
+ La vanit me gte Cicron;
+ Annibal fourbe, Agsilas perfide,
+ Luxembourg fat, et Villars fanfaron:
+ C'est grand piti: Catinat.... je mnage
+ Et ma pudeur et les mnes d'un sage.
+ Sur Marlborough je serai moins discret,
+ Car son pch n'tait pas un secret.
+ Dans l'Angleterre prise de sa gloire,
+ Sur sa lsine on faisait mainte histoire,
+ En affublant d'pigramme ou chanson
+ Ce grand rival de Mars et d'Harpagon.
+ Chez les guerriers ce mlange est trs-rare;
+ Et tout hros est plus voleur qu'avare:
+ Mais je finis, mon prologue est trop long.
+ Pour regagner sur la narration
+ Le temps perdu, courons de compagnie
+ Vite en Hollande, aux tats-gnraux,
+ O l'on reoit en grand'crmonie
+ Des allis le support, le hros,
+ Ce Marlborough, qui, repassant les flots,
+ S'en va revoir sa brillante patrie.
+ Le gnral Windsor est mand;
+ De ses emplois il est dpossd,
+ Vu que soudain, mildi, son pouse,
+ Brusque et hautaine, imprudente et jalouse,
+ Prs la reine Anne a perdu sa faveur.
+ Sur une robe une aiguire verse,
+ Mme la jatte avec dpit casse,
+ Au coeur royal ont donn de l'humeur.
+ Tout va changer: la Hollande, l'Empire
+ Baissent le ton, et la France respire.
+ La paix natra de ce grave incident,
+ Qui dans l'Europe est encor un mystre;
+ Mais Marlborough, qui le sait cependant,
+ Fait son paquet, et maudit, en partant,
+ Anne, et sa femme, et la jatte, et l'aiguire;
+ Ce grand mchef, ces dbats fminins
+ Ferment pour lui le champ de la victoire.
+ Il se console l'aspect de sa gloire,
+ Surtout de l'or qu'elle verse en ses mains.
+ Le Hollandais, moins par reconnaissance
+ Que pour mter le vieux roi, dit le Grand,
+ Va cette fois corner sa finance.
+ Faire dpit cette cour de France
+ Est, comme on sait, pour messieurs d'Amsterdam,
+ Le seul plaisir qui vaille leur argent.
+ La fte s'ouvre, et le vainqueur s'avance;
+ Dieux! quel accueil! quelle munificence!
+ On lui prodigue, on tale ses yeux
+ Cent rarets de l'un et l'autre monde;
+ Mais tout s'efface l'clat radieux
+ D'un diamant le plus beau que Golconde
+ Depuis long-temps ait vu sortir du sein
+ De son argile opulente et fconde.
+ Il est trop cher pour plus d'un souverain:
+ Il est sans prix: nul Juif ne l'value.
+ Dj plac par une adroite main
+ Sur un chapeau qu'au sien on substitue,
+ Sous un panache, il brille au front du lord.
+ On applaudit sa noble contenance,
+ Son air, son geste; et l'on pouvait encor,
+ Comme on va voir, louer sa prvoyance:
+ Vers un des siens, qui du riche joyau,
+ Grands yeux ouverts, contemplait la merveille,
+ Milord s'approche, et tout bas l'oreille:
+ Songe ravoir, dit-il, mon vieux chapeau.
+
+
+LE RENDEZ-VOUS INUTILE.
+
+ Hier au soir on nous a fait un conte,
+ Qui me parut assez original;
+ Il faut, messieurs, que je vous le raconte;
+ Il est trs-court et surtout point moral.
+
+ Damis, gl, couple lgant, volage,
+ taient unis, mais par le sacrement;
+ L'amour jadis les unit davantage.
+ gl sensible, au sortir du couvent,
+ Avait aim son poux sans partage;
+ Quoiqu' la cour tout s'excuse son ge,
+ Damis lui-mme tait un tendre amant.
+ Mais tout coup, sans qu'on st trop comment
+ Par ton, par air, fuyant le tte tte,
+ Avec fracas courant de fte en fte,
+ Croyant surtout avoir bien du plaisir,
+ De s'adorer on n'eut plus le loisir.
+ Un mari mort, on souffre le veuvage;
+ Mais quand il vit, c'est un cruel outrage;
+ gl le sent: gl va se venger.
+ Je vois d'ici ces messieurs s'arranger,
+ Et minuter le beau brevet d'usage
+ Au bon Damis. Pour vous faire enrager,
+ Mes chers amis, gl restera sage;
+ Et du mari l'honneur est sans danger.
+ Madame, un soir, aprs la comdie,
+ Rentre chez elle: aimable compagnie,
+ Cercle brillant; on apporte un billet,
+ Elle ouvre... ciel! sottise de valet.
+ gl rougit, et regarde l'adresse.
+ Or, vous saurez que le susdit poulet
+ Est pour Damis; que certaine comtesse
+ Vers le minuit rendez-vous lui donnait,
+ Et que d'un mot l'orthographe mal mise
+ Peut d'un vieux Suisse excuser la mprise.
+ La belle gl prend son parti soudain:
+ En un clin d'oeil elle devient charmante;
+ Noble enjoment, gat vive et piquante
+ Sont mis en jeu: le souper fut divin;
+ Nul quolibet, des contes agrables;
+ Les gens d'esprit, les convives aimables
+ tincelaient; les sots, les ennuyeux
+ Furent bruyans, ne pouvant faire mieux.
+ Madame avait cette coquetterie
+ Qui plat, enflamme, amuse tour tour,
+ Et qui permet la galanterie
+ De ressembler quelquefois l'amour.
+ Or, devinez si chacun voulut plaire.
+ Mais savez-vous sur qui le charme opre
+ Plus puissamment? c'est sur notre mari.
+ De son bonheur avis par autrui,
+ De la tendresse il a pris le langage;
+ Malgr l'affront de paratre amoureux,
+ Un air foltre, un riant badinage,
+ Cachaient, montraient ses transports et ses feux.
+ Chacun sortit; on s'en va, bon voyage.
+ Damis est seul: voil Damis heureux;
+ Mme on prtend que, dans cette occurrence,
+ Un doux refus, une adroite dfense
+ Fit d'un poux un amant merveilleux.
+ A pareil trait on ne pouvait s'attendre;
+ Mais un mari s'tonne d'tre aim:
+ On est surpris, on veut aussi surprendre;
+ L'honneur s'en mle, on se trouve anim.
+ Damis se croit vainqueur de l'aventure;
+ Baissant les yeux, sa modeste moiti
+ Prend plaisamment un air humili:
+ coutez-moi, Damis, je vous conjure;
+ Je sens, dit-elle avec timidit,
+ Qu' vous fixer je ne saurais prtendre;
+ A la raison je sens qu'il faut se rendre,
+ Et vous cder la socit.
+ Fait comme vous....--O ciel! tes-vous folle?
+ Songez-vous bien?--Oui, monsieur... Je m'immole...
+ Lisez... Eh bien! reprit-on d'un air doux,
+ Vous n'allez pas bien vite au rendez-vous?
+ --Qui? moi... J'y suis...--Le mot est bien aimable.
+ Mais songez-vous qu'une femme adorable
+ En ce moment... Ah! du moins, crivez...
+ --Ecrire! quoi!...--Je le veux, vous devez
+ Une rplique la tendre semonce.
+ Alors Damis confus, un peu troubl,
+ Je ne dois rien, dit-il; et mon Egl
+ A tout surpris, la lettre... et la rponse.
+
+
+ENVOI A MADAME LA COMTESSE DE R***
+
+ Si ce Damis, que j'ai peint si volage,
+ O R..... et t votre poux,
+ L'heureux Damis, tendre et digne de vous,
+ Jamais ailleurs n'et port son hommage.
+ Non moins heureux, si le sort et permis
+ Que vous fussiez son aimable comtesse,
+ Jamais d'gl la beaut ni l'adresse
+ A ses genoux n'et ramen Damis;
+ Ou, de cder s'il et eu la faiblesse,
+ Volant chez vous, honteux de ses succs,
+ Il et si bien, dans son ardeur nouvelle,
+ Rendu justice vos charmans attraits,
+ Qu'il n'aurait pu vous paratre infidelle.
+
+
+LE CHAPELIER.
+
+ Un Pnitent venait purifier
+ Sa conscience aux pieds d'un Barnabite.
+ a, mon ami, votre tat?--Chapelier.
+ --Bon. Et quelle est la coulpe favorite?
+ --Voir la donzelle est mon cas familier.
+ --Souvent?--Assez.--Et quel est l'ordinaire?
+ Hem! tous les mois?--Ah! c'est trop peu, mon pre.
+ --Tous les huit jours?--Je suis plus coutumier.
+ --De deux jours l'un?--Plus encor; j'ai beau faire
+ A tous momens le plus ferme propos...
+ --Quoi! tous les jours?--Je suis un misrable.
+ --Soir et matin?--Justement.--Comment diable!
+ Et dans quel temps faites-vous des chapeaux!
+
+
+LA MARIE SANS MARI.
+
+ Voir marier dauphin ou fils de France,
+ C'est, je l'avoue, un vrai plaisir pour moi;
+ Car, sans compter que l'on a l'esprance
+ De ne pouvoir jamais manquer de roi,
+ Fille sans dot, Paris, au village,
+ Qui sans hymen et langui tristement,
+ Se voit payer pour prendre son amant;
+ Veuille le ciel conserver cet usage!
+ Or, vous saurez que tout nouvellement
+ Certaine Agns, dsirant mariage,
+ Chez son cur s'en alla bonnement.
+ Je viens m'inscrire.--Oh! soit. Votre nom?--Lise.
+ --Et le futur... Ma foi, Lise est bout.
+ --Parlez.--Eh! mais, dit la fille surprise,
+ Je croyais, moi, qu'on fournissait de tout.
+
+
+L'AVARE BORGN.
+
+ Un Harpagon, d'un oeil hypothqu,
+ Gardait la chambre en mauvaise posture.
+ Grave est le cas, le globe est attaqu,
+ Lui disait-on; craignez quelqu'aventure;
+ Voyez Granjean.--Non, parbleu, je vous jure,
+ Il est habile, il doit tre bien cher;
+ Pour me gurir, il suffit d'un frater.
+ Le frater vient, entreprend cette cure,
+ Le bistourise, et de son instrument
+ Lui crve l'oeil, mais trs-parfaitement.
+ Harpagon crie; Esculape s'vade
+ A petit bruit le long de l'escalier,
+ Trs-inquiet de sa sotte algarade.
+ Vite on accourt aux clameurs du malade.
+ Un oeil! O ciel! ah! quel aventurier!
+ Dans les deux cas, ignorance ou malice,
+ Pourvoyez-vous en rparation;
+ Un bon procs doit vous faire justice,
+ Et contre lui vous avez action.
+ Le borgne alors, d'un ton tout dbonnaire,
+ Laissez, dit-il, laissez ce pauvre haire;
+ Je sais trs-bien qu'il peut tre plaid;
+ Mais il en cote poursuivre une affaire:
+ Et puis d'ailleurs il n'a rien demand.
+
+
+FRAGMENT D'UN CONTE,
+
+PROLOGUE.
+
+ Vous croyez tous que, brodant quelquefois
+ Nouvelle en vers, ou conte, ou comdie,
+ J'aime surprendre ou sottise, ou folie,
+ Et suis charm de tout ce que je vois;
+ Que quand gl, qui veut tre la mode,
+ Suit la piste un fat suivant la cour,
+ Donne une scne, ou fait quelque bon tour,
+ Qui peut m'offrir un plaisant pisode;
+ J'en fais les feux, et que je ris d'autant.
+ Non, point du tout; j'en suis trs-mcontent.
+ Bien il est vrai que l'amour m'intresse:
+ J'en suis fch, mais j'ai cette faiblesse.
+ Damis s'en moque, et me trouve pdant;
+ Clon me plaint: il fuit le sentiment,
+ Se croit un sage; et que s'il a Delphire,
+ Ne l'aimant point, on n'a rien lui dire.
+ Delphire mme est fort de cet avis:
+ C'est sans aimer qu'on trompe les maris.
+ C'est un grand mal, mais trs-grand, que les femmes
+ Aiment un peu qu'on les ait son tour;
+ Je ne dis mot; mais, s'il se peut, mesdames,
+ Dans vos boudoirs daignez placer l'Amour.
+ . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . .
+
+
+PROLOGUE D'UN AUTRE CONTE.
+
+ Je fus toujours un peu rpublicain;
+ C'est un travers dans une monarchie.
+ Vous conclurez, certes, que le destin,
+ Sous Louis-Quinze a mal plac ma vie.
+ Assez long-temps j'en ai gmi tout bas.
+ On me disait: La France est ta patrie,
+ Il faut l'aimer; cela ne prenait pas.
+ Triste habitant d'une terre avilie,
+ Je consolais ma pense ennoblie,
+ En la tournant vers ces climats heureux,
+ Qui prsentaient mon coeur, mes voeux,
+ La libert, ma matresse chrie.
+ Je m'tais fait Anglais, faute de mieux.
+ Ou bien, par fois, rveur, silencieux,
+ Je saluais les monts de l'Helvtie,
+ Cherchant des yeux, dans le simple Apenzel,
+ L'galit, cette fille du ciel,
+ Faite pour l'homme et par l'homme hae:
+ Pch d'orgueil que son malheur expie.
+ . . . . . . . . . . . . . . . . . . . .
+
+
+CALCUL PATRIOTIQUE.
+
+ Cent mille cus pour la justice!
+ Deux cents pour la religion!
+ Prtres, juges, la nation
+ Surpaie un peu votre service.
+ Mais aussi, vous craignez, dit-on,
+ Qu'habilement on ne saisisse
+ Cette attrayante occasion
+ D'oprer, par suppression
+ De maint office et bnfice,
+ Quelque bonification:
+ Et vraiment, vous avez raison,
+ Plaise au ciel qu'on y russisse!
+ Croire et plaider sont deux impts
+ Que tout peuple met sur lui-mme;
+ Aux dpens des heureux travaux
+ De Bacchus et de Triptolme;
+ Croire et plaider sont deux besoins
+ De notre mince et folle espce,
+ Que la France, dans sa dtresse,
+ Tche de satisfaire moins.
+ De nos jours la philosophie
+ A port quelqu'conomie
+ Dans la dpense du chrtien.
+ Mettons de ct l'autre vie:
+ Ce qu'on perd en thologie,
+ En finance on le gagne bien.
+ L'amricaine prud'hommie
+ Croit trs-peu pour ne payer rien.
+ Que dites-vous de ce moyen?
+ Il est bien fort pour ma patrie;
+ Mais elle y viendra, je parie.
+ En attendant un si grand bien,
+ Je me console, en citoyen,
+ Des malheurs de la sacristie.
+ Courage! allons, mes chers Franais,
+ Mritez un second succs:
+ Attaquez cette autre manie:
+ mondez l'arbre des procs;
+ Et mettant de mme au rabais
+ De _messieurs_ l'avare industrie:
+ conomisez sur les frais
+ De la seconde maladie,
+ Dont nous ne gurissons jamais.
+
+
+LA VRAIE SAGESSE.
+
+ C'est encor parmi nous un grand bien d'tre sage;
+ Il en faut convenir; mais ce bonheur si doux,
+ Chez les Grecs autrefois l'tait bien davantage:
+ Il laissait partager tous les plaisirs des fous.
+ L'ivresse de Bacchus, une plus douce ivresse,
+ Chez ce peuple charmant, moins ennuy que nous,
+ tait le prix de la sagesse.
+ Mais ne serait-ce point la sagesse en effet?
+ Et pourquoi non? Consultons les sept sages:
+ Leur nom, sans leurs plaisirs, et pri tout fait.
+ N'avons-nous pas oubli net
+ Et leurs crits et leurs ouvrages?
+ On parle encor de leur banquet.
+ Socrate qui le remarquait,
+ Un jour alla chez Aspasie,
+ Qui ne voulait jamais tre que son amie.
+ Il entre: elle brodait, dans ce got lgant,
+ Que la mode aujourd'hui parmi nous renouvle,
+ Car la Grce est toujours en tout notre modle.
+ H bien! dit-il en s'approchant,
+ Serez-vous donc toujours la mme?
+ Rien que de l'amiti! quoi! jamais rien de plus?
+ Et d'autres voeux jamais ne seront entendus!
+ Quoi! n'tre que l'ami de l'objet que l'on aime!
+ Encor si votre coeur savait, ainsi que nous,
+ Mler l'amiti des mouvemens plus doux!
+ Car toujours dans notre me un grain de convoitise
+ Assaisonne, quoiqu'on en dise,
+ Cette pure amiti que nous avons pour vous?
+ Vous paraissez rveuse, et vos regards baisss
+ Sur le canevas sont fixs:
+ Parlez, daignez au moins m'apprendre
+ Pour quel heureux mortel vos mains, dans ce moment...
+ --Pour qui? dit Aspasie avec tonnement.
+ Eh! mais... en vrit... je ne puis vous comprendre;
+ C'est pour...--H bien?--Pour un de mes amis.
+ --Pour un de vos amis! Achevez de m'instruire,
+ Dit Socrate avec un souris?
+ Parlez.--Eh bien! c'est vous, puisqu'il faut vous le dire.
+ Le philosophe, au comble de ses voeux,
+ Sentit... que sais-je, moi! ce que l'amour inspire,
+ Quand, par bonheur pour lui, le sage est amoureux.
+
+
+LA JOUISSANCE TARDIVE.
+
+ Je te disais: Clo, prends mes leons, prends-moi;
+ Tu ris: de nos beaux jours il n'est qu'un seul emploi;
+ Use de ton printemps: chastet, c'est vieillesse,
+ Pour les femmes surtout. Clo ne m'a point cru;
+ Les roses de son teint, hlas! ont disparu:
+ Elle connat l'erreur de sa triste sagesse.
+ Moins belle et plus sensible, au midi de ses ans,
+ Elle ressent l'injure et le bienfait du temps.
+ Elle gagne, elle perd, et compte avec son ge.
+ Plus de fte: elle fuit les vains amusemens;
+ Il lui faut des plaisirs et non des passe-temps.
+ Le passe-temps l'ennuie, un soupir la soulage;
+ Pensive, son miroir, moins entour d'amans,
+ Lui parle du pass, lui dit: C'est bien dommage!
+ Un dsir inquiet le lui dit davantage.
+ J'ai vu tomber sur moi ses regards languissans.
+ J'ignore si je plais; je vois que j'intresse:
+ Sa longue indiffrence est un poids qui l'oppresse.
+ A mes voeux ngligs elle accorde un regret,
+ Ses sens aident son coeur trahir son secret;
+ Son repentir tardif ressemble la tendresse.
+ Ma Clo, jouissons: prs de toi ranim,
+ Mon coeur, mes souvenirs te rendent ta jeunesse;
+ Donne-moi ce que j'aime, ou bien ce que j'aimai.
+
+
+PARIS JUSTIFI.
+
+ C'est toi, c'est ta funeste flme,
+ Disait Antnor Pris,
+ Qui va mettre en cendre Bergame,
+ Et rougir de sang ses dbris.
+ Quand de trois desses rivales,
+ L'une offre tes voeux la grandeur,
+ L'autre des palmes triomphales,
+ Et la sagesse et le bonheur:
+ C'est Vnus que tu leur prfres!
+ De ses promesses mensongres
+ Hlne est le gage imposteur!
+ La jouissance d'une belle,
+ Arbitre insens, valait-elle
+ La sagesse ou la royaut?
+ --Oui, rpond Paris irrit;
+ Croyons-en les trois immortelles,
+ Qui, dans leurs jalouses querelles,
+ Ne s'enviaient que la beaut.
+
+
+LE PEINTRE D'HISTOIRE.
+
+ Pour la premire fois la jeune Agns aimait,
+ Elle veut rgaler Damis de son portrait:
+ Elle grimpe au grenier d'un successeur d'Apelle,
+ Qui, la trouvant si belle,
+ Croit dans son atelier voir le sjour des dieux.
+ Son me tout entire a pass dans ses yeux.
+ Il admire, il soupire, il s'crie: Ah, la peste!
+ Qu'on va faire de vous un portrait sduisant;
+ Mais, plaignez-moi, je peins l'histoire seulement!
+ --H, mon Dieu! dit Agns, qui me peindra le reste?
+
+
+LE CALCUL.
+
+ Une prtresse de l'Amour,
+ Soupant chez Quincy, l'autre jour,
+ Vantait d'un ton de pruderie
+ Et sa constance et ses beaux sentimens.
+ J'ai, dit-elle, cd quelquefois dans ma vie;
+ Mais tout le monde ici peut compter mes amans.
+ --Oui, lui rpond Quincy; le calcul est facile;
+ Qui ne sait compter jusqu' mille?
+
+
+LE PRONOM INDISCRET.
+
+ Sur un homme bonne fortune
+ Quelques femmes s'entretenaient,
+ Et presque toutes soutenaient
+ Que de ses matresses pas une
+ N'avait possd tout un jour
+ Son coeur, ses sens et son amour.
+ Une enfin, prenant sa dfense,
+ Dit: Je crois pouvoir, dieu merci!
+ Vous clairer sur ce point-ci,
+ Sans redouter la mdisance:
+ Chacun dans Paris me connat.
+ On sait quelle est ma rpugnance
+ Pour un semblable freluquet.
+ Mais, tout fat et fripon qu'il est,
+ Je puis jurer, en conscience
+ (Et le fait est des plus certains,
+ De sa matresse je le tiens),
+ Qu'au moins une fois en sa vie,
+ Il sut aimer solidement:
+ Sa matresse tait mon amie;
+ Elle m'a tout dit franchement.
+ Un matin chez elle en entrant,
+ Moiti transport, moiti folie,
+ De cet air vif et sduisant
+ Dont il subjugua tant de femmes,
+ Entre ses bras il la saisit,
+ Et la transporta sur son lit:
+ Mmes feux consumaient leurs mes;
+ Ils prouvaient mmes dsirs;
+ Et l, dans des flots de plaisirs,
+ Trois jours entiers _nous_ demeurmes.
+
+
+LE CALENDRIER DES JSUITES.
+
+ Fiers rejetons du fameux Loyola,
+ Dont Port-Royal a foudroy l'cole;
+ Vous que jadis sans cesse harcela
+ Le grand Pascal, tay par Nicole;
+ Vous, qui, de Rome usant les arsenaux,
+ Ftes frapper du fatal anathme,
+ Pour soutenir votre lche systme,
+ Les Augustins sous le nom des Arnaud;
+ Vous, dont Quesnel, digne fils de Brule,
+ A tant de fois prouv la frule,
+ Et qui, voyant dans ses puissans crits
+ De Molina les sentimens proscrits,
+ Contre son livre, au benin Clment Onze,
+ Fites pointer le redoutable bronze;
+ Vous, qui dans Chine alliez la fois
+ Confucius et Dieu mort sur la croix,
+ Et dont le culte quivoque et commode
+ Rapporte Dieu celui d'une pagode;
+ De la morale ternels corrupteurs,
+ Qui du salut largissez la voie;
+ Et qui, guidant, par des chemins de fleurs,
+ Les pnitens que le ciel vous envoie,
+ Au champ de Dieu ne semez que l'ivraie;
+ Des grands du sicle adroits adulateurs;
+ Vils artisans de mensonge et de fourbe;
+ De qui le dos sous l'iniquit courbe;
+ Qui, dmasqus et partout reconnus,
+ tes pourtant partout les bien venus
+ (Car il n'est lieu de l'un l'autre ple
+ O, dieu merci, n'ayez le premier rle),
+ Dites-nous donc par quel puissant moyen
+ Vous trouvez l'art d'en imposer aux autres,
+ Et de coiffer la mtre des aptres
+ Chez l'infidle et le peuple chrtien?
+ Si l'on en croit vos longs martyrologes,
+ O le mensonge a trac vos loges,
+ L'Inde rougit du sang de vos martyrs;
+ Sur un trpied vous rendez des oracles;
+ Et le payen, avide de miracles,
+ Les voit clore au gr de ses dsirs;
+ L'avide mort, au teint livide et blme,
+ Lche sa proie votre voix suprme;
+ Par vous le sang qu'elle a coagul,
+ Dans les vaisseaux a de nouveau coul;
+ A l'ordre seul d'un petit thaumaturge,
+ L'air de vapeurs ou se charge ou se purge;
+ Et vous avez vos commandemens
+ Le vent, la foudre et tous les lmens.
+ A ce propos, on m'a fait certain conte,
+ Mes rvrends, qu'il faut que je vous conte:
+ De vers Golgonde, o la terre en son sein,
+ De ses sablons forme la reine pierre,
+ Dont le poli rflchit la lumire
+ En cent faons, tait un jeune essain
+ D'Ignaciens, qui, dans l'me indienne,
+ Allait, Dieu sait, plantant la foi chrtienne.
+ Tous les beaux fils qu'a l'Inde sur son bord,
+ Etaient par eux catchiss d'abord;
+ Les cordeliers qu'ils avaient pour annexe,
+ De leur ct baptisaient le beau sexe.
+ Tout allait bien; et leur apostolat
+ Fructifiait, moyennant ce partage:
+ Si que de Dieu le nouvel hritage
+ Allait croissant avec beaucoup d'clat.
+ L, le dmon, qu'en figure de bronze,
+ Fait adorer l'ignorance du bonze,
+ Grces aux fils d'Ignace et de Franois,
+ Allait perdant tous les jours de ses droits.
+ L'Ignacien, ces nouvelles plantes,
+ Distribuait les grces suffisantes,
+ Si largement que l'efficace l
+ Glanait aprs les fils de Loyola
+ Petitement. Quoiqu'il en soit, les drles,
+ Par maints bons tours, maintes belles paroles,
+ Passaient pour saints, se faisaient vnrer
+ Du peuple indien qu'ils savaient attirer.
+ Le bruit en vint jusqu'au roi de Golgonde;
+ Ce prince tait un vieux payen fieff,
+ Qui de son diable tait si fort coiff,
+ Qu'il n'encensait que cet esprit immonde;
+ Il voulait voir des aptres nouveaux,
+ Que de son diable on disait les rivaux.
+ Bien croyait-il entendre des oracles,
+ Et comme Hrode aller voir des miracles.
+ Nos rvrends, le crucifix en main,
+ Lui prchent Dieu mort pour le genre humain,
+ En dclamant contre le simulacre
+ De Satanas. Le roi, dont la bile acre
+ J s'chauffait leur beau plaidoyer,
+ Leur dit: Messieurs, quand aux dieux on insulte,
+ Et qu'on annonce un si singulier culte,
+ Encor faut-il de preuves l'tayer?
+ Depuis six mois la scheresse afflige
+ Tout mon royaume; et votre zle exige
+ Que de ce Dieu vous obteniez de l'eau.
+ Si dans trois jours vous n'en faites rpandre,
+ Comme imposteurs je vous ferai tous pendre;
+ Pensez-y bien. Nos frocards eurent beau
+ Reprsenter l'absolu monarque
+ Que ce serait tenter le Tout-Puissant:
+ Nous connatrons, dit-il, cette marque,
+ S'il est le Dieu sur la terre agissant.
+ Force fut donc aux moines de promettre,
+ Sauf tenter l'avis du baromtre,
+ Qui, consult par eux tous les instans,
+ Ne rpondait jamais que du beau temps.
+ Tous de concert allaient plier bagage,
+ Pour le martire prouvant peu d'attraits,
+ Quand un frater qu'ils laissaient l pour gage,
+ Et qui pour eux aurait pay les frais,
+ D'un tel dpart leur demanda la cause.
+ Las! dirent-ils, le prince nous propose
+ De dcorer nos collets de la hard,
+ S'il ne pleut pas dans trois jours au plus tard.
+ --Quoi! voil tout? Allez, reprit le frre,
+ Par Loyola, patron du monastre,
+ Dites au roi que ds demain matin
+ Nous en aurons, ou j'y perds mon latin.
+ Pas ne mentait notre moderne Elie:
+ Du sein des mers un nuage lev,
+ A point nomm, de sa fconde pluie,
+ Vit du pays chaque champ abreuv.
+ Et de crier en Golgonde au miracle!
+ Et de donner le bon frre en spectacle!
+ Puis dit tout bas nos moines joyeux:
+ Mes rvrends, si j'ai tenu parole,
+ Vous le devez certaine vrole
+ Qu'exprs pour vous me conservaient les cieux.
+ Toutes les fois que l'atmosphre aride
+ Va condensant de nouvelles vapeurs,
+ L'air surcharg de l'lment humide
+ Ne manque pas de doubler mes douleurs.
+ On n'en dit mot messieurs de Golgonde,
+ Dans le pays il resta constat
+ Que ce n'tait qu'un fruit de saintet,
+ Et non celui de cette peste immonde
+ Dont le pnard se trouvait infect.
+ Puisque le bien nat ainsi du dsordre,
+ Que le bon Dieu la conserve tout l'ordre!
+
+
+LE SAUT DE LA SOUPENTE.
+
+ Dans le lit nuptial, aprs maintes faons,
+ Au pouvoir d'un lourdaut Perrette abandonne,
+ S'attendait aux plaisirs que promet l'hymne;
+ Car, malgr l'innocence, on a certains soupons:
+ On pleure, on crie, on se lamente
+ Au moindre mouvement que veut faire un poux;
+ Mais s'il laissait en paix reposer l'innocente,
+ Ce serait bien autre peine entre nous.
+ Tmoin notre pouse nouvelle,
+ Modestement tapie au bord de la ruelle,
+ Dans le ferme projet de faire le dragon,
+ Si Blaise seulement lui prenait le menton,
+ Et qui voyant le discret personnage,
+ A l'autre bord du lit tablir son quartier,
+ Ne put tenir son fier, et le coeur plein de rage,
+ Venait, aventurant prs du sot colier,
+ D'abord un bras, un pied, puis le corps tout entier.
+ Point n'entendait le pauvre sire
+ Ce que voulait l'Amour et permettait l'Hymen,
+ Ce que sa femme voulait dire,
+ En lui serrant les genoux et la main:
+ Il allait s'endormir, lorsque notre pouse
+ Prit le parti, de crainte d'accident,
+ De s'expliquer, sans doute en bgayant.
+ (Car enfin, femme encor doit tre embarrasse).
+ Eh bian! que ferions-nous... l... pour rire un instant?
+ Qu'en dis-tu, Blaise?--Oh oui; c'est fort bien dit, voirment.
+ Eh bian! voyons; queu divertissement?...
+ Un jour de noce il faut une fte complette;
+ Allons... Et de sauter du lit de la pauvrette.
+ O cours-tu?... Laisse-moi. Mais encore... quel sot!..
+ --J'ons des pommes dans la soupente,
+ Tu les aimes, j'y vole, et tu seras contente:
+ Vois-tu, j'entends demi mot.
+ Notre bent monte l'chelle;
+ Sa femme furieuse est bientt sur ses pas,
+ Tire d'abord l'chelle bas:
+ Charche; nigaud; charche, dit-elle;
+ Et puis se remet dans ses draps.
+ Un bon vivant, sr de plaire la belle,
+ Qui, pour se divertir un peu,
+ S'tait cach dans la ruelle,
+ Voyant qu'Amour lui faisait si beau jeu,
+ Sort brusquement de sa cachette,
+ Se glisse au lit de la fillette,
+ Et d'un baiser vous accole Perrette;
+ Paix, dit-il, paix! c'est Lucas;
+ A mes transports ne te drobe pas;
+ C'est un bon compagnon, un amant qui remplace
+ Un mari sot et tout de glace.
+ Perrette volontiers aurait fait les hauts cris;
+ Mais elle eut veill sa mre
+ Qui couchait, voyez-vous, dans le mme taudis.
+ Le plus prudent tait donc de se taire,
+ Et Perrette se tut. Perrette se taisant,
+ Lucas va son chemin, Lucas marche en avant;
+ Et tandis que, bloti dans sa soupente,
+ Ne pensant pas son malheur,
+ L'poux cherche des fruits, l'amant cueille une fleur
+ Qu'avec ravissement lui cde son amante.
+ La bonne mre aux coutes tait:
+ Eh mais! pas trop mal ce me semble;
+ Blaise n'est pas si sot qu'on le contait,
+ En besogne il va tout fin droit;
+ Pour ma fille plus je ne tremble;
+ De ce train-l, tredame, y moudront bien ensemble.
+ --Bon, disait-elle, au plus faible soupir
+ Que l'Amour arrachait Lucas, Perrette;
+ Au moindre bruit de la couchette.
+ --Bon, toujours bon... queu noce! queu plaisir!
+ Et puis, ma fille est raisonnable;
+ Y sont fort bian sur ce ton-l,
+ Il est pressant, elle est traitable,
+ Y ne disont plus rian... ma fi, les y voil.
+ Bien juste au fond pensait la bonne dame;
+ Prcisment l'affaire en tait-l.
+ Mais l'poux n'avait part ce grand opra,
+ Le bent ramassait des pommes sa femme.
+ Charg comme un mulet, enfin le bon chrtien
+ Cherche l'chelle et ne trouve plus rien.
+ Il appelle Perrette, et puis sa belle mre;
+ Perrette ne dit mot, fait sortir son galant;
+ Mais ardente savoir tout le fond de l'affaire,
+ La bonne mre, hlas! qui croit chacun content,
+ A son beau fils rpond en demandant:
+ Quelle nouvelle... est-tu bien l, mon gendre?
+ --Oh! palsanguienne, en vrit,
+ J'y suis mont;
+ Mais je ne sais comment descendre.
+ --Eh! glisse-toi, nigaud, sur le ct.
+ --Sur le ct?... voirment, voil tout le mystre,
+ Grand merci... Pa-ta-tra, mon bent tombe terre.
+ Au bruit de cette chte, aux cris de mon lourdaut,
+ Mre effraye, et fille en peine,
+ Du lit bas ne font qu'un saut,
+ Et vont, sans savoir o, comme la peur les mne.
+ Une lumire enfin vient les rassembler tous,
+ Et montre la mre tonne,
+ Blaise tendu loin du lit d'hymne,
+ Et tomb de plus haut que ne tombe un poux.
+ Eh mais, lui dit la mre impatiente,
+ Quel saut as-tu donc fait?..--Le saut de la soupente.
+ La mre regarda Perrette et la comprit;
+ Femmes ont pour s'entendre un merveilleux esprit;
+ Et l'poux seul, plus sot que d'ordinaire,
+ Froiss, raill, tromp, fut se remettre au lit,
+ Sans rien comprendre cette affaire.
+
+
+LE LINCEUL DU PLERIN.
+
+ Hlne, de pleurs inonde,
+ Songeait au courageux Mainfroi,
+ Qui, dans les champs de la Jude,
+ Combattait au nom de la foi.
+ Dt ma funeste impatience,
+ Disait-elle, aggraver mon sort,
+ Dieux qui m'enviez sa prsence,
+ Rendez-le moi vivant ou mort.
+ Beau manoir, opulens domaines,
+ Prsens que m'a fait son amour,
+ Cteaux rians, fertiles plaines,
+ Que j'aperois de cette tour,
+ Ne m'talez point vos richesses
+ S'il ne doit plus les partager;
+ De ses regards, de ses caresses,
+ Pouvez-vous me ddommager?
+ La nuit allait couvrir la terre.
+ Envelopp d'un noir manteau,
+ Un plerin, au front svre,
+ Aborde un page du chteau:
+ --Page, va dire ta matresse,
+ Un plerin daignez ouir;
+ De l'objet qui vous intresse
+ Il voudrait vous entretenir.
+ --Bon plerin, mon veuvage,
+ Quelle allgeance apportez-vous?
+ --J'ai vu l'Idumen rivage,
+ J'ai vu combattre votre poux.
+ --Ah! rendez la paix mon me;
+ Quand finiront tous ces combats?
+ --Votre poux le sait, noble dame,
+ Mieux que personne d'ici bas.
+ --Oh! combien de flches aigues
+ Ont d l'atteindre et le blesser!
+ --Les blessures qu'il a reues,
+ J n'est besoin de les panser.
+ --Mais d'o vient, parlez-moi sans feinte,
+ Ne m'apportez-vous de sa part,
+ Ni vrai morceau de la croix sainte,
+ Ni perles fines, ni brocard?
+ --Je n'ai brocard, ni perle fine;
+ Tout ce que j'ai pour vous, hlas!
+ C'est qu'aux champs de la Palestine
+ Votre poux attend le trpas.
+ A ces mots, Hlne perdue
+ Remplit le chteau de ses cris;
+ Les pleurs ont obscurci sa vue,
+ La douleur trouble ses esprits.
+ --Oh, plerin! malheur t'advienne,
+ Pour m'avoir dit ces mots affreux!
+ Mais ne vas pas penser qu'Hlne
+ Demeure oisive dans ces lieux.
+ Dt ma funeste impatience
+ Aggraver l'horreur de mon sort,
+ Je jouirai de la prsence
+ De mon poux vivant ou mort.
+ Page chri, je t'en conjure,
+ Cherche-moi, dans tout le canton,
+ D'un plerin l'humble chaussure,
+ La robe grise et le bourdon.
+ Que ces rseaux d'or et de soie,
+ Ces franges, ces rubans, ces fleurs,
+ Tous ces atours faits pour la joie,
+ Cessent d'insulter mes pleurs.
+ Coupe ma longue chevelure,
+ Prends mon collier, prends mes bijoux,
+ Quelque fatigue que j'endure,
+ Je veux aller voir mon poux.
+ Dt ma funeste impatience
+ Aggraver l'horreur de mon sort,
+ Je veux jouir de sa prsence,
+ Et l'embrasser vivant ou mort.
+ Etonn d'un amour si tendre,
+ Le plerin lui dit: Restez,
+ Restez, de grce; et pour m'entendre,
+ Calmez vos sens trop agits:
+ Porte mes adieux ma femme,
+ Me dit votre poux expirant;
+ L'instant d'aprs il rendit l'me,
+ Cet anneau d'or est mon garant.
+ --Comment, ciel! le mconnatre?
+ Il vient de moi cet anneau d'or,
+ Il n'aurait pas chang de matre,
+ Si mon poux vivait encor.
+ Mais que cette douceur dernire
+ Aggrave ou non mon triste sort:
+ Je n'ai pu fermer sa paupire;
+ Je veux le voir aprs sa mort.
+ --Abjure un projet inutile.
+ En vain ton coeur brlant d'amour
+ Presserait son coeur immobile;
+ Tu ne saurais le rendre au jour.
+ Vas, songe conserver tes charmes;
+ A ton destin rsigne toi;
+ Ne gmis plus, sche tes larmes;
+ Chacun est ici bas pour soi.
+ --Respectez ma douleur amre;
+ Cruel, ne m'opposez plus rien.
+ Duss-je accrotre ma misre,
+ J'irai voir mon unique bien.
+ Aprs un moment de silence,
+ Ma fille, dit le plerin,
+ Tu peux jouir de sa prsence,
+ Sans aller au bord du Jourdain.
+ --Parle, mon ange tutlaire!
+ Fais qu'il paraisse devant moi!
+ Mon or, mes joyaux, mon douaire,
+ Toute ma fortune est toi.
+ L'tranger, fourbe autant qu'avare,
+ Un livre ouvert devant ses yeux,
+ Feint de lire un jargon barbare
+ Des secrets mans des cieux.
+ --De ton poux l'ombre fidle
+ En ces lieux erre nuitamment.
+ Mais la terreur marche avec elle;
+ Un linceul est son vtement.
+ --N'importe, exauce ma prire.
+ Ah! duss-je aggraver mon sort;
+ Je n'ai pu fermer sa paupire,
+ Je veux le voir aprs sa mort.
+ --Ce soir il promet d'apparatre
+ O sont inhums tes vassaux.
+ Cours aux pieds du souverain matre,
+ Former des voeux pour son repos.
+ Quand la nuit deviendra plus sombre,
+ Parmi ces tombeaux vas t'asseoir,
+ Et sans approcher de son ombre,
+ Qu'il te suffise de la voir.
+ Dans sa chapelle solitaire,
+ Long-temps Hlne, avec ferveur,
+ Compte les grains de son rosaire,
+ Ou s'abandonne sa douleur.
+ Puis d'un fol espoir abuse,
+ Au souffle d'un vent glacial,
+ Les cheveux baigns de rose,
+ Elle arrive l'enclos fatal.
+ L'astre des nuits claire peine
+ La cime de ces vieux ormeaux;
+ On n'entend au loin dans la plaine
+ Que le bruit du vent et des eaux;
+ Et dans un coin du cimetire,
+ Hlne qui rpte encor:
+ Je n'ai pu fermer ta paupire;
+ Je viens te voir aprs ta mort.
+ A vingt pas d'elle se prsente
+ Un fantme vtu de blanc;
+ Elle pousse un cri d'pouvante,
+ Et tombe morte au mme instant.
+ Le plerin (que Dieu punisse)
+ Jette le linceul imposteur,
+ Et maudissant son avarice,
+ S'enfonce un poignard dans le coeur.
+
+
+L'ARMEMENT INUTILE.
+
+ Matre Gaspard, marchand et marguillier,
+ A cinquante ans dsirant faire souche,
+ Prit jeune femme l'an dernier,
+ Digne en tout point de l'honneur de sa couche.
+ Gertrude tait son nom, elle avait mille attraits,
+ OEil bien fendu, petite bouche,
+ Les dents d'ivoire, le teint frais;
+ Gaspard ayant de la bourgeoise garde
+ t sergent, en certain coin
+ Conservait avec soin
+ Sa vieille pe avec sa hallebarde;
+ Et quand il se trouvait les soirs de bonne humeur,
+ A sa femme il racontait comme,
+ En telle anne, il avait eu l'honneur
+ De garder le logis de tel ou tel seigneur;
+ Que dans son temps il tait trs-bel homme,
+ Mais qu'il paraissait bien plus beau,
+ Quand il avait cocarde son chapeau.
+ Dans la ville, par aventure
+ Revient un jeune jouvenceau,
+ Leste, bien fait, et d'aimable figure,
+ L'oeil tendre, et pourtant un peu fier;
+ Bref, il tait d'une tournure
+ A rchauffer les coeurs, mme au sein de l'hiver:
+ De plus il tait militaire.
+ Il vit Gertrude, et bientt les dsirs
+ Vont leur train; et suivant la coutume ordinaire,
+ Par tendres regards, doux soupirs,
+ Il fait ses efforts pour lui plaire;
+ Il fait plus: certain soir, il la trouve l'cart;
+ Il dit que, par l'amour perc de part en part,
+ Il va mourir, si la belle ne cde,
+ Et ne lui donne un doux et prompt remde.
+ Avec courroux la belle entend son cas;
+ En vain lui plat le personnage;
+ Vertu de femme aime faire fracas;
+ Et puis dj j'ai dit qu'elle tait sage:
+ Allez, monsieur, n'esprez pas
+ Qu' mon mari je fasse un tel outrage;
+ Apprenez que, depuis que je suis en mnage,
+ Mon honneur n'a jamais fait le moindre faux-pas.
+ Le drle ne perd point courage;
+ Il sait que des femmes l'honneur
+ Est un brouillard, une vapeur,
+ Qui sur la mer des prjugs s'lve,
+ Et se dissipe la chaleur
+ Des rayons de l'amour, quand cet astre se lve.
+ Le soir Gertrude tant avec Gaspard,
+ Fire d'avoir fait rsistance,
+ Va lui conter l'amour de l'grillard,
+ Comme elle a su le tancer d'importance,
+ Et que n'tant point femme faire un tel cart,
+ Elle a bien dans son coeur teint toute esprance.
+ Parbleu! rpond l'poux, c'est bien manquer d'gard,
+ Voyez un peu l'impertinence;
+ Vouloir de moi faire un cornard!
+ Je veux punir son insolence.
+ S'il revient, finement attire le gaillard:
+ Par un demi-soupir ou par un doux regard,
+ Il te faut ranimer sa tendre ptulance;
+ S'il te demande un rendez-vous,
+ Feins l'embarras de quelqu'un qui balance,
+ Et dont l'amour amollit le courroux;
+ Lui mme il se viendra livrer ma vengeance;
+ Cach prs de ton lit, arm jusques aux dents,
+ Nous verrons quel point il porte l'impudence;
+ Et je saurai, quand il en sera temps,
+ Chtier son incontinence;
+ Ne vas pas craindre contre-temps,
+ Par quelques privauts de blesser la dcence;
+ Il payera cher ces doux instans.
+ Sans scrupule, laisse-le faire:
+ L'arrter sera mon affaire.
+ Gertrude promet d'obir.
+ Le lendemain, press par le dsir,
+ L'amant revient chanter sa litanie.
+ Il reoit un baiser sur la bouche chrie;
+ On gronde peine: et sa flamme enhardie
+ Prtend aller de faveur en faveur.
+ On l'arrte, et sa douce amie
+ Promet le lendemain de combler son ardeur.
+ Le soir, la docile Gertrude
+ Ne manque pas de dire son poux
+ L'heure et l'instant du rendez-vous.
+ Bon, dit Gaspard, surtout ne fais pas trop la prude,
+ Quand il viendra se rendre l'atelier?
+ --Ne craignez rien, j'y prendrai garde.
+ Matre Gaspard monte au grenier
+ Y prend sa vieille hallebarde,
+ Un sabre, un casque et son cimier;
+ Il les drouille, s'arme, la glace se mire;
+ Il parat ses yeux un Achille, un Csar;
+ Il met flamberge au vent, pousse en l'air et s'admire.
+ Le jouvenceau, ma foi, va courir grand hasard.
+ L'heure approchant, il va, dans la ruelle,
+ De vengeance altr, se mettre en sentinelle.
+ Le galant vient, Gertrude se repent
+ D'avoir, par sa coupable adresse,
+ Conduit au pige qui l'attend
+ Amant si plein de gentillesse;
+ Mais trop tard vient ce repentir:
+ Matre Gaspard est trop prs d'elle
+ Pour qu'elle puisse l'avertir,
+ Sans s'exposer paratre infidle.
+ Elle ne peut, dans cette extrmit,
+ Qu'esprer en la providence
+ Qui, mieux que l'humaine prudence,
+ Peut nous tirer de la calamit.
+ Le jouvenceau que le dsir embrase,
+ Trouvant que le plaisir vaut bien mieux qu'une phrase,
+ Veut sans dlai lui prouver son ardeur.
+ Elle rsiste autant que le veut la pudeur;
+ Et puis enfin... enfin elle s'arrange.
+ L'amant alors tire de ses goussets
+ A deux coups deux bons pistolets,
+ En lui disant: Voil, mon ange,
+ De quoi punir les indiscrets,
+ S'ils apportaient obstacle nos plaisirs secrets.
+ Notre poux sent alors que le front lui dmange;
+ Mais par respect pour les armes feu,
+ En enrageant il voit jusqu'au bout tout le jeu,
+ Tremblant et respirant peine,
+ De peur qu'on n'entendt le bruit de son haleine.
+ L'amant, combl des plaisirs les plus doux,
+ De Gertrude louant les charmes,
+ L'embrasse, et sort en reprenant ses armes.
+ Gaspard lchant alors la bride son courroux,
+ Apostrophe Gertrude, et lui dit: Osez-vous,
+ Aprs un tel forfait, lever sur moi la vue?
+ --A tort vous tes mcontent,
+ Que ne l'empchiez-vous, dit Gertrude l'instant,
+ Au lieu de rester froid comme une statue?
+ --Voyant les pistolets, pouvais-je me montrer?
+ --Arm de pied en cap, quand la peur vous entrave,
+ Simple femme, comment pouvais-je tre plus brave?
+ Oui, de honte, Gaspard, vous devriez pleurer;
+ C'est par votre rodomontade
+ Qu'en ce jour je perds mon honneur;
+ Sans vos ordres, jamais, ma vertu, ma pudeur,
+ N'auraient souffert une telle incartade;
+ Mais de pareille lchet
+ Les tribunaux me feront bien justice;
+ Il me faut une indemnit
+ Pour mon honneur, ou bien qu'on vous trane au supplice.
+ Gaspard sentant qu'il avait tort,
+ Et craignant que sa turpitude
+ Ne transpirt par le bouillant transport
+ Du courroux que montrait Gertrude,
+ Pour l'appaiser se fit effort,
+ Et quitta pour jamais et sabre et hallebarde;
+ Mais il ne put dtacher sa cocarde.
+
+
+L'ABBESSE CONDAMNE AU CHAPELAIN.
+
+ Pour un procs pendant au Parlement,
+ Vint Paris dernirement
+ Une abbesse jeune et jolie,
+ Qui, d'une amoureuse folie,
+ N'avait jamais connu l'garement.
+ Entre au couvent ds l'enfance,
+ Elle avait pu facilement
+ Garder sa premire innocence.
+ Elle prit un appartement
+ Chez certaine cousine, ou marquise ou comtesse
+ Dont le fils, chevalier charmant,
+ Joignait maint autre agrment
+ L'esprit et la dlicatesse.
+ Sans intrt il ne put voir
+ L'embonpoint repos de notre aimable abbesse,
+ Dont la fracheur et la finesse
+ Auraient fait plus d'effet la cour qu'au parloir:
+ Nez retrouss, peau blanche, fine, oeil noir
+ Rempli de feux et de tendresse,
+ De l'amour dans son coeur firent passer l'ivresse;
+ Mais ce dieu doublement signala son pouvoir.
+ Le cavalier est beau, bien fait et leste,
+ L'air mle, le ton noble et le maintien modeste;
+ Jamais auprs de son moutier
+ N'avait paru si charmante figure,
+ Sans quoi l'on pourrait parier
+ Qu'elle n'et pas adopt la clture.
+ Par un regard o se peint le dsir,
+ Notre amant entame l'affaire;
+ Aprs vient un tendre soupir,
+ Que l'on coute sans colre:
+ Car peut-on se fcher de ce qui fait plaisir,
+ Surtout contre un cousin, quand le cousin sait plaire?
+ Enhardi par l'impunit,
+ L'amant ose dire qu'il aime.
+ Je le crois bien, dit-elle, et moi de mme.
+ Ne doit-on pas aimer sa parent?
+ Ils taient seuls, et la tmrit
+ Toujours se trouve o l'ardeur est extrme.
+ L'amant avec vivacit
+ Porte la main vers le bonheur suprme...
+ D'une pareille libert
+ La sensible abbesse surprise,
+ Un peu tard la vrit,
+ Veut s'opposer l'entreprise:
+ Ah! monsieur, quelle indignit!
+ Vous abusez de ma bont...
+ Discours perdus, il ne lche point prise;
+ Il savait trop qu'en ces soins l,
+ L'excs peut faire seul excuser l'insolence:
+ Au comble il porta la licence,
+ Et le succs fit voir qu'il ne se trompait pas.
+ L'pouse du seigneur, enivre, perdue,
+ Le serre sans oser sur lui jeter la vue;
+ Il vit, dans son tendre embarras,
+ La honte et le plaisir d'avoir t vaincue.
+ Quelques momens aprs, encore tout mue
+ O ciel! qu'ai-je prouv! lui dit-elle tout bas,
+ A jamais vous m'avez perdue;
+ Sans cette volupt qui m'tait inconnue,
+ Je ne pourrai plus vivre, cher cousin;
+ Que faire mon couvent, quand j'y serai rendue,
+ Des longs sermons d'un triste chapelain!
+
+
+LE COQ ET LE CHAPON.
+
+ De Sparte antique on regrette le temps;
+ On a raison: alors jeune fillette
+ De son poux connaissait les talens
+ Avant qu'hymen en et fait la conqute.
+ Besoin n'tait d'un regard pntrant,
+ Pour qu'au travers d'une toffe discrte,
+ L'amour secret allt furtivement
+ D'appas cachs contrler la retraite.
+ Pour voir bondir la fleur de seize ans
+ Dsirs naissans de jeune pastourette,
+ Besoin n'tait aux sincres amans
+ Du cercle troit d'une froide lorgnette;
+ Ses charmes nus brillaient dans leur printemps;
+ Nature alors parlait sans interprte;
+ Dans l'ombre alors point d'amoureux dduit;
+ Cette pudeur dont on fait tant de bruit,
+ Triste avorton d'une ardeur contrefaite,
+ Du charme obscur d'une prudente nuit
+ Ne voilait point la nature imparfaite.
+ O l'heureux temps que ce sicle tout nu!...
+ Du premier homme on suivait l'innocence;
+ L'amour plus jeune tait plus ingnu;
+ De la beaut l'impudique dcence
+ A son flambeau sans danger se montrait;
+ D'un sexe l'autre errait son inconstance;
+ Fidle ardeur jamais ne l'arrtait,
+ De sa pudeur avec grce voile,
+ La jeune vierge innocemment marchait.
+ De tant d'appas l'me peine trouble,
+ Son jeune amant prs d'elle s'approchait:
+ Ainsi qu'on vit, avant que d'une pomme
+ Elle et cueilli le pch dfendu,
+ D'Eve en sa fleur le corps pudique et nu,
+ Chaste s'asseoir auprs du premier homme.
+ Amour alors, sans flche, ni flambeau,
+ Au front n'avait cet aveugle bandeau,
+ Nuage pais dont la sombre fume
+ Ne laisse voir qu'au travers des brouillards,
+ Dont la vapeur obscurcit les regards,
+ Les traits confus de la vierge charme.
+ O l'heureux temps que ce sicle tout nu!...
+ Point de surprise!... alors point de reproche!
+ Brl des feux d'un amour ingnu,
+ Jamais l'hymen ne prenait chat en poche.
+ Ce temps n'est plus. Qu'en est-il advenu?
+ Pour poux, Lise a pris le jeune Alcandre.
+ Qui l'et pens que ce bel ingnu,
+ Jeune, attentif, plein d'une ardeur si tendre,
+ A son amante et si mal rpondu?
+ Aux feux brlans d'un amour perdu,
+ Humainement Lise avait cru se rendre.
+ O sort affreux!.. cet amoureux si prompt,
+ Que pour un coq Lise avait os prendre...
+ Qu'a-t-il fait? Rien... Ce coq est un chapon.
+
+
+LA PEUR DE LA MORT.
+
+ Auprs d'un bois cart, solitaire,
+ Un bcheron, pauvre comme il en est,
+ Avait construit une frle chaumire,
+ O tous les soirs le bonhomme tranait
+ Son lourd fagot, sa faim et sa misre.
+ Cela soit dit sans affliger ton coeur;
+ Car mon dessein n'est tel, ami lecteur.
+ Le forestier veuf et content de l'tre,
+ N'avait qu'un fils, l'espoir de ses vieux ans:
+ C'tait Janot. Dans le rduit champtre,
+ Sous le taillis o le ciel l'a fait natre,
+ Il a dj compt quinze printemps,
+ Et voit, dit-on, le seizime paratre,
+ Plus beau pour lui que tous les prcdens.
+ Trop faible encor pour porter la coigne,
+ Mais de bonne heure au travail faonne,
+ Tantt sa main donne au flexible osier,
+ En se jouant, la forme d'un panier:
+ Tantt il sme autour de son asile,
+ Non pas des fleurs, mais un lgume utile
+ Que l'apptit assaisonne au besoin,
+ . . . . . . . . . . . . . . . . . . . .
+ Et pour compagne Annette sa cousine,
+ Rose naissante; elle tait orpheline
+ Ds son enfance; et n'ayant d'autre appui
+ Que son pauvre oncle, elle vivait chez lui.
+ Tout beau, conteur, va dire un petit matre;
+ De sa beaut vous ne nous dites mot:
+ Faites la belle, ou vous n'tes qu'un sot.
+ Belle! eh qu'importe? a-t-on besoin de l'tre
+ A quatorze ans? mais Annette l'tait,
+ Sans le savoir. Ah! je n'ose le dire:
+ Une fontaine avait pu l'en instruire.
+ Sur ce point l si Janot se taisait,
+ Dans ses regards elle avait pu le lire.
+ Concluons donc qu'Annette s'en doutait,
+ C'tait beaucoup: lev sans culture,
+ Germe tomb des mains de la nature,
+ Ce couple heureux ne savait presque rien,
+ A ses penchans se livrait sans mesure.
+ Et conservant une me libre et pure
+ Faisait sans choix et le mal et le bien.
+ Un jour de ceux que le printemps ramne,
+ Qui semblait natre exprs pour les plaisirs,
+ Nos deux enfans que le destin entrane,
+ S'tant assis l'ombre d'un vieux chne,
+ Y respiraient sous l'aile du zphir.
+ Mais tout--coup sa douce et frache haleine
+ Devint pour eux le souffle du dsir.
+ Ma chre Annette, hlas! dans le bocage
+ J'tais venu pour goter la fracheur,
+ Disait Janot; mais toute sa chaleur
+ Nous a suivis sous le naissant feuillage.
+ --Moi, dit Annette, ces gazons nouveaux
+ Je demandais un moment de repos;
+ Mais le sommeil a tromp mon attente;
+ Le sommeil fuit ma paupire brlante.
+ C'est pourtant l qu'hier je m'endormis:
+ Mais j'tais seule, et ta main caressante
+ N'y pressait pas ainsi ma main tremblante;
+ A mes genoux tu ne t'tais pas mis.
+ Sparons-nous pour trouver l'un et l'autre
+ Le calme heureux que nous venons chercher.
+ Pauvres enfans! quel espoir est le vtre?
+ Fuyez, un dieu saura vous rapprocher.
+ Pour un moment aux voeux de sa cousine
+ Janot sourit; mais la belle orpheline
+ Fuit lentement. L'amour vient l'arrter.
+ Du jouvenceau l'embarras n'est pas moindre;
+ S'il fait lui-mme un pas pour la quitter,
+ Il en fait deux bientt pour la rejoindre.
+ Bref, le fripon est encore ses pieds.
+ L, moins soumis, mais plus ardent, plus tendre:
+ Nous sparer! cesse de le prtendre,
+ Dit-il, les yeux de quelques pleurs mouills;
+ N'ordonne pas que je m'loigne encore;
+ Dans ce moment plein d'un trouble inconnu,
+ A tes genoux je me sens retenu
+ Par le besoin d'un plaisir que j'ignore.
+ Demeure, Annette, ou bien je vais mourir.
+ --Mourir! quel mot, cria la jeune amante!
+ Quel mot affreux ct du plaisir!
+ Et quelle image, hlas! il me prsente!
+ Quand on est mort, sais-tu bien comme on est?
+ Dans cet tat j'ai vu ma pauvre mre;
+ J'tais bien jeune alors, mais le portrait
+ De mon esprit ne s'effacera gure.
+ Sans mouvement et ne respirant plus,
+ On a les pieds et les bras tendus,
+ D'un voile pais la paupire couverte,
+ Les yeux teints et la bouche entr'ouverte.
+ A ce portrait bien fait pour l'alarmer,
+ Le jeune amant s'tonne, s'inquite:
+ S'il est ainsi, dit-il, ma chre Annette,
+ Ne mourons pas, vivons pour nous aimer.
+ Dj leurs coeurs qu'avait glacs la crainte,
+ Sont ranims par les brlans dsirs.
+ Triste raison, mre de la contrainte,
+ N'approche pas de cette aimable enceinte;
+ Et toi, nature, appelle les plaisirs:
+ Mais je les vois et la fte commence.
+ Des deux cts d'abord mmes soupirs,
+ Mmes sermens d'ternelle constance.
+ Aux doux propos succde le silence;
+ Mille baisers chauffs par l'amour,
+ Sont pris, rendus et repris tour--tour;
+ Vers le bonheur ainsi Janot s'avance.
+ Les vents lgers, complices de ses feux,
+ Ont dvoil tous les charmes d'Annette;
+ L'un en jouant fait flotter ses cheveux,
+ L'autre s'envole avec sa colerette;
+ Le plus hardi chatouille ses pieds nus,
+ Un peu plus haut adroitement se glisse,
+ Baise en passant l'albtre de sa cuisse,
+ Et monte enfin au temple de Vnus.
+ Janot le sut; mais le dieu de Cythre
+ Vient l'arracher ce guide incertain,
+ En lui mettant l'encensoir la main,
+ Les yeux ferms le mne au sanctuaire.
+ Arrte, arrte, peintre tmraire!
+ La volupt t'en impose la loi,
+ De ses attraits respecte le mystre.
+ Fils de Cypris, dissipe ton effroi,
+ Vas, je sais tre aveugle comme toi;
+ Et tes faveurs m'ont appris me taire.
+ Charme puissant des plaisirs dfendus,
+ De nos crayons vous n'avez rien craindre;
+ Quand on vous gote, hlas! peut-on vous peindre!
+ Peut-on vous peindre en ne vous gotant plus?
+ Dans les transports de la premire ivresse,
+ Janot sans force et non pas sans dsir,
+ Suivant de prs la trace du plaisir,
+ Le cherche encore au sein de sa matresse.
+ Annette, hlas! sur les gazons fleuris,
+ Ne rpond plus des caresses vaines,
+ Le doux poison rpandu dans ses veines
+ Tient la fois tous ses sens engourdis.
+ L'amant novice l'instant se rappelle
+ Les traits affreux dont elle a peint la mort,
+ Soulve, presse, avec un tendre effort,
+ Contre son coeur, un des bras de la belle,
+ Croit lui donner une chaleur nouvelle;
+ Le bras chappe et tombe sans ressort,
+ Annette! Annette! En vain sa voix l'appelle;
+ Janot, trop sr de son malheureux sort,
+ Reste un moment immobile comme elle.
+ Tout en impose sa crdulit.
+ Les yeux fixs sur ceux de sa cousine
+ N'y trouvent plus cette flamme divine,
+ Qui tout--l'heure animait sa beaut:
+ Annette est morte! hlas! je l'ai perdue,
+ S'crie alors l'amant pouvant.
+ Triste tableau qu'elle offrait ma vue,
+ Deviez-vous tre une ralit!
+ Annette est morte, et c'est moi qui la tue.
+ Qui que tu sois dont l'immense pouvoir
+ Rend nos champs leur premire verdure,
+ Annette est morte et tu l'as d prvoir!
+ Fais la revivre ainsi que la nature!
+ En exprimant ces frivoles regrets,
+ Ces vains dsirs, de larmes il arrose
+ Le front d'Annette et ses mornes attraits,
+ Baise en tremblant sa bouche demi-close.
+ Anne s'veille! hlas! ce tendre mot
+ Est le premier que ses lvres prononcent,
+ Et le second que les soupirs annoncent
+ Plus tendre encore est celui de Janot.
+ Elle revit! Annette m'est rendue!
+ Tristes regrets, vous tes effacs;
+ Elle revit, tous mes maux sont passs.
+ Plaisirs, rentrez dans mon me perdue.
+ A ce discours Anne n'a rien compris,
+ Et sur Janot fixant un oeil surpris,
+ Accompagn d'une voix ingnue,
+ Que veux-tu-dire? et quel est ce transport?
+ Moi j'tais morte!--Oui, tout comme ta mre,
+ Tu ne l'es plus et je bnis mon sort.
+ --Si c'est ainsi, rpond la bocagre,
+ Que l'on arrive son heure dernire,
+ On est bien sot d'avoir peur de la mort.
+
+
+LA CONSOLATION DES COCUS.
+
+ D'un prambule, ami, je vous dispense,
+ Figurez-vous, au sein de la Provence,
+ Un couvent de nonains,
+ Bien desservi par deux Bndictins,
+ Chacun d'eux y remplit son devoir en bon prtre;
+ L'un absout les pchs; l'autre les fait commettre.
+ Ce dernier, jeune encor, vigoureux compagnon,
+ A trs-bon droit nomm pre Tampon,
+ Au par-dessus beau sire,
+ Etait chri surtout de la mre Alison,
+ La fabriquante en chef d'Enfans-Jsus de cire.
+ Aussi l'histoire dit, et sans peine on le croit,
+ Qu'Enfans-Jsus sortis de sa manufacture,
+ Ressemblaient Tampon toujours par quelqu'endroit,
+ Et que cet endroit-l n'tait en mignature.
+ Mais comme bon chrtien voit tout du bon ct,
+ Il n'tait pas une seule bate
+ Qui, loin de se choquer de cette disparate,
+ N'y crt voir l'attribut de la divinit,
+ Et n'et dit volontiers son bndicit.
+ Tout allait bien enfin, quand la reconnaissance
+ Persuada, sans doute, l'amoureux Tampon,
+ Que pour payer les soins de la tendre Alison,
+ Il devait faire aussi sa ressemblance;
+ Et ds le mme soir, il bauche un poupon;
+ Ce poupon l n'tait de cire;
+ Erg, point ne fondit: et les nones de rire;
+ J'entends celles qu'Amour tenait sous son empire,
+ Et qui risquaient souvent
+ Dans les bras du plaisir pareil vnement.
+ Les vieilles de gronder, et cela va sans dire;
+ Elles ne faisaient plus un pch si charmant.
+ Aprs maint ris moqueur, mainte antienne fcheuse,
+ Pour la maison des champs, mre Alison partit;
+ Et la soeur accoucheuse,
+ Layette sous le bras, aussitt la suivit.
+ En secret, tant qu'on put, l'accouchement se fit;
+ Le jardinier pourtant en apprit quelque chose;
+ Et ne pouvant garder sur ce point lettre close,
+ Le dimanche suivant,
+ En portant le cerfeuil, le concombre, au couvent,
+ Il en lcha deux mots la tourire,
+ Qui vous le chapitra d'une trange manire;
+ Et lui montrant un Christ, lui dit: Pauvre idiot,
+ Avec un tel poux, veux-tu qu'une recluse
+ Puisse faire un marmot?
+ Le rustre alors se prosterne genoux,
+ Et s'crie: Ah, bon Dieu! comme l'on vous abuse;
+ De ces bguines-l si vous tes l'poux,
+ Las! vous tes cocu tout aussi bien que nous.
+
+
+LA FIDLIT A TOUTE PREUVE.
+
+ Une nymphe de l'Opra,
+ Leste, fringante, et _ctera_,
+ Aprs avoir jou le rle d'Immortelle,
+ Craignait de se crotter pour retourner chez elle.
+ Fort propos, un lgant marquis
+ Arrive, lorgne, admire, offre son vis--vis.
+ Fouette, cocher! L'on part, et soudain la cruelle
+ De demander: Que fait votre main-l?
+ --Chut... ma boucle s'accroche votre falbala.
+ --Ah, monstre! je crrai; j'y suis trs-rsolue.
+ --Enfance!--Mon honneur!--Comment vous en avez?
+ Quel affront.--quel plaisir.--Je suis... je suis... vaincue;
+ Il tait temps, ma foi; nous sommes arrivs.
+ --Mais je monte chez vous; pourquoi ces rvrences?
+ --Non, monsieur.--Entre amis, ridicule ce point?
+ --Fidle mon amant, je ne me permets point...
+ --Quoi!--De nouvelles connaissances.
+
+
+LE CONNAISSEUR.
+
+ Que de sots renomms pour l'esprit, pour le got,
+ N'ont eu que des grands airs, du jargon, de l'audace!
+ C'est ainsi qu'autrefois maint courtisan surtout
+ Cachait bien peu de fond sous beaucoup de surface.
+ Nous avons tous connu le clbre Milfleur,
+ N, comme ses ayeux, duc, riche et connaisseur;
+ Il devait des talens se montrer idoltre.
+ Aussi dans son palais avait-il un thtre,
+ Des bronzes, des tableaux, des mdailles en or:
+ Mais son plus cher trsor
+ tait un pavillon tapiss de gravures;
+ Il en faisait d'abord admirer les bordures,
+ Le sujet, le dessin; ensuite il s'criait:
+ Remarquez, s'il vous plat,
+ Que toutes sont _avant la lettre_.
+ Or, comme il retenait,
+ Ou bien qu'il crivait peut-tre,
+ Ce qu'en le visitant chaque amateur disait,
+ Et qu'il le rptait;
+ Effleurant des beaux arts la surface agrable,
+ Il semblait marier la palme du savant
+ Au bouquet sduisant
+ Du petit matre aimable.
+ Une de nos Las, un jour, dit-on, s'y prit;
+ Et son coeur partageait l'erreur de son esprit,
+ Lorsque Milfleur voulant brusquer cette conqute,
+ crivit un billet, mais si plat, mais si bte,
+ Que la nymphe en rougit,
+ Et que, dans son dpit,
+ Sur l'enveloppe elle se borne mettre;
+ Vous n'tes plus _avant la lettre_.
+
+
+LA PRUDE.
+
+ Amour et pruderie
+ Eurent toujours quelque lger dbat;
+ La dame par orgueil donne tout de l'clat;
+ Puis, je ne sais comment elle fait sa partie,
+ Elle finit toujours par avoir le dessous.
+
+ A propos de cela, messieurs, connaissez-vous
+ La prude Arsino?--Qui? cette prsidente
+ Dont le coeur a quinze ans, le visage quarante?
+ --Prcisment; veuve depuis trois mois,
+ On la voit convoler pour la troisime fois.
+ Dorval, hier, a fait cette conqute;
+ Il est intressant;
+ Chez le peuple insurgent,
+ Il abattit la tte
+ De maint et maint forban;
+ Et troqua ses deux bras contre un double ruban.
+ Je ne vous peindrai pas la modeste grimace,
+ Qu'en prononant son _oui_, notre bgueule fit.
+ Aprs bien des faons, la voil dans son lit;
+ De ceci, de cela, je vous fais encore grce;
+ Le dsir, sous le lin, comme un zphyr lger,
+ Circule en murmurant; c'est l'heure du berger.
+ L'poux tait de feu, l'pouse rsigne
+ Ddiait ses soupirs au dieu de l'hymne,
+ Quand.... hlas!--Vous riez? Ah! plaignons-les plutt.
+ Si faudrait-il au moins qu'hymen ne fut manchot.
+ Le Tantale nouveau, de la voix et du geste,
+ Appelle un prompt secours, que sa position
+ Devant tout coeur bien fait, sollicite de reste.
+ La volupt dit oui, mais la pudeur dit non.
+ On supplie, on refuse, on presse, on boude, on peste:
+ On avance en tremblant un doigt, puis deux, puis trois;
+ Enfin, notre hrone est rduite aux abois,
+ De l'humanit sainte elle coute la voix;
+ Dj son protg l'en payait par deux fois;
+ Quand par un trait nouveau de fine pruderie,
+ La voil qui s'crie:
+ Devoir, tu l'as voulu, mais j'en jure par toi!
+ L'tera qui voudra, ce ne sera pas moi.
+
+
+L'ILLUSION DU CLOITRE.
+
+ _Dsir de fille est un feu qui dvore,
+ Dsir de nonne est cent fois pis encore_,
+ A dit certain auteur
+ D'immortelle mmoire.
+ Des recluses surtout il connaissait le coeur,
+ Son enthousiasme heureux, sa brlante ferveur;
+ Et quiconque lira cette pieuse histoire,
+ Va s'crier avec notre docteur:
+ _Dsir de fille est un feu qui dvore,
+ Dsir de nonne est cent fois pis encore_.
+ Une belle au coeur tendre, l'oeil tincelant,
+ Victime de ses voeux et d'un pre tyran,
+ Gmissait, sous la guimpe, au fond d'une province.
+ Son poux lui laissait, consolateur trop mince,
+ Et de bien tristes jours et de plus tristes nuits;
+ Sur son front la jonquille attestait ses ennuis.
+ Heureusement pour notre prisonnire,
+ Une pensionnaire
+ Qu'embellissent dj deux lustres et trois ans,
+ Doit attendre, au moutier, que deux ou trois printemps,
+ Caressant ses attraits de leur aile fleurie,
+ Peignent en incarnat
+ Certain petit bouton encor trop dlicat,
+ L'entrouvent au dsir, l'amour, la vie.
+ L'hymen le guette, arm de son contrat.
+ Cependant ce dieu on taillait de l'ouvrage;
+ Car, comptant chaque jour dix larcins par ses doigts,
+ La nonne lui soufflait les trois quarts de ses droits.
+ Souffler n'est pas jouer, va s'crier un sage.
+ Ne nous amusons pas ces distinctions;
+ Trop heureux le mortel qui vit d'illusions!
+ Enfin un rel mariage
+ Vient livrer la nonnette aux ennuis du veuvage.
+ Elle pleure, gmit;
+ Se mord les doigts, enrage;
+ Et puis en fille sage,
+ Elle prend l'cart son lise et lui dit:
+ Ah! du moins, jurez-moi de m'envoyer l'image
+ Du trait toujours vainqueur,
+ Qui doit..... Son front se couvre de rougeur...
+ Sa langue s'embarrasse.... Admirons tous la nonne;
+ Elle n'ose nommer le sduisant bijou,
+ Dont en grce, jadis, toute honnte matronne
+ Ornait publiquement l'albtre de son cou;
+ Mais on l'a devine, et son trouble s'appaise.
+ De l'emplette, Paris, on charge une Marton.
+ Le marchand dit: Ce bijou, le veut-on
+ A l'espagnole, ou bien la franaise?
+ A l'espagnole courts, ils brillent en grosseur;
+ Minces la franaise, ils brillent en longueur.
+ A cette question, l'acqureuse indcise
+ N'ose risquer son got, crainte d'une mprise.
+ La bonne amie la recluse crit,
+ Et voici mot pour mot ce qu'elle rpondit:
+ S'il faut sur ton cadeau parler avec franchise,
+ C'est dans le got franais surtout qu'il me plaira;
+ Mais pour Dieu, mon enfant, dis qu'on l'espagnolise,
+ Autant que faire se pourra.
+
+
+
+
+POSIES DIVERSES.
+
+
+
+
+POSIES DIVERSES.
+
+
+LES FTES ESPAGNOLES[28].
+
+ Il me souvient d'avoir pass deux mois
+ Dans un chteau de gothique structure,
+ Flanqu de tours, imposante masure
+ Dont le seigneur m'ennuyait quelquefois,
+ Ou me grondait quand je daignais l'entendre.
+ Mais curieux, il me plaisait d'apprendre
+ Mainte anecdote; il avait vu des rois,
+ Des empereurs, des princes d'Allemagne,
+ Ces cours vraiment ont de trs-bons endroits.
+ Sa favorite tait la cour d'Espagne;
+ Il la citait sans relche et partout,
+ Cherchant quelqu'un qui pour elle et du got.
+ Du roi Philippe et de la Parmesane
+ J'ai remport des traits assez plaisans,
+ Je dis pour moi, plaisans pour un profane,
+ Qui veut de loin des princes amusans.
+ Mon rabcheur trouvait son passe-temps
+ A parler d'eux, de lui, de leurs caresses.
+ Il possdait des reines, des princesses,
+ En bague, en bote, en bijoux bien monts,
+ Rois, lecteurs, en ordre tiquets;
+ Ayant garni tout un crin d'altesses,
+ Prs de la tombe, pris des dignits,
+ Et raffolant surtout des majests;
+ Puis, allongeant deux tiroirs parallles,
+ Il m'talait cent joyaux radieux,
+ Luxe enterr, pompeuses bagatelles,
+ Perles, rubis, diamans prcieux,
+ Prsens des rois, et qui plus est, des belles.
+ En l'coutant, cent fois je me suis dit:
+ Les rois d'alors aimaient bien peu l'esprit.
+ N'importe: il faut, pour prix de ses nouvelles,
+ Le suivre encor Madrid, au Prado,
+ Quitte partir pour le Ben-Retiro
+ O le roi court, quand le sourcil lui fronce:
+ Et n'a-t-on pas d'ailleurs Saint-Ildephonse,
+ Lieux enchants, palais du doux printemps
+ O dans l'ennui sa majest s'enfonce
+ Tout son aise, et loin des courtisans?
+ Biller tout seul marque un certain bon sens,
+ Et montre au moins que la grandeur suprme
+ Pour s'ennuyer se suffit soi-mme.
+ De ce babil du vieil ambassadeur
+ Que j'coutais, vous en voyez la cause:
+ Il m'est rest dans l'esprit, cher lecteur,
+ Je ne sais quoi dont il faut que je cause.
+ L.... pour causer, perdre son srieux,
+ Dire un peu.... tout, sans fadeur, sans scrupule.
+ J'ai des amis aimant le ridicule,
+ Moi, .... je le peins... par amiti pour eux.
+ Vous saurez donc, sans plus de prambule,
+ Que dans Madrid, sous l'avant-dernier roi,
+ Prince pieux et vraiment catholique,
+ Mais trop souvent battu, malgr sa foi,
+ Par les Anglais, maudit peuple hrtique:
+ Quand je dis lui, c'taient (vous sentez bien)
+ Ses gnraux, le roi n'en savait rien;
+ On lui sauvait tout chagrin politique;
+ C'tait plaisir de voir comme on tendait
+ Devers ce but, et comme on s'accordait
+ A tenir loin tout parleur vridique;
+ Pour lui tout seul la gazette mentait,
+ Gazette part, de plaisante fabrique,
+ Que le ministre ou la reine dictait:
+ Oh! que n'a-t-on cet exemplaire unique!
+ La cour, la chambre et le moindre valet,
+ Secondaient tous la reine et le ministre:
+ Tenant pour sr qu'un triste vnement,
+ Un grand dsastre, un revers bien sinistre,
+ Appris au roi, pouvait subitement
+ Plisser son front, obscurcir son visage,
+ D'un peu d'humeur y laisser le nuage
+ Et retarder sa chasse d'un moment,
+ Tant ce bon prince avait de sentiment!
+ Or, cette fois, le mal tant extrme,
+ Il fut rgl, d'aprs ce beau systme,
+ Qu'on donnerait ftes de grand clat,
+ Pour rparer les malheurs de l'tat.
+ Le temps pressait: zle, soins et dpense,
+ On prodigua tout, hors l'invention,
+ Pour taler avec profusion
+ Tous les plaisirs de la magnificence,
+ Un beau gala, dans sa perfection,
+ Jeu, grand couvert, la musique, la danse,
+ Feux d'artifice, illumination,
+ Tout le fracas d'une cour excde,
+ Sans frais d'esprit, sans l'ombre d'une ide.
+ Pardon; j'ai tort; on se disait tout bas,
+ Que c'est vraiment un prince formidable;
+ Que les Anglais se rendront sans combats,
+ Que tous les jours la reine est plus aimable
+ Malgr les ans, on ne la conoit pas;
+ Que le ministre est un homme admirable;
+ Que les Infans sont plus beaux que le jour:
+ Bref, ce qu'on dit, ce qu'il est convenable
+ Qu'un roi vivant entende dans sa cour.
+ Le lendemain donne fte nouvelle.
+ Vous connaissez ce que l'Espagne appelle
+ _Acte de foi_. La foi devait brler
+ De cent Hbreux une troupe infidelle,
+ D'infortuns triste et longue squelle
+ Qu'on dnombrait, la voyant dfiler;
+ Et puis venait un renfort d'hrtiques,
+ Seuls vrais auteurs des disgrces publiques.
+ La foi console: il faut se consoler.
+ C'est bien aussi ce que l'on se propose,
+ Quant au public; le roi, c'est autre chose:
+ Ignorant tout, rien ne peut le troubler;
+ Nul embarras, nul souci ne l'approche.
+ Content, heureux, et la gazette en poche,
+ De l'avenir irait-il se mler?
+ Vainqueur partout, terrible (on l'en assure),
+ Son coeur jouit d'une allgresse pure.
+ Environn de messieurs les Infans,
+ D'un air dvot il dit ses patentres:
+ Il faut donner l'exemple ses enfans,
+ Priant pour eux la vierge et les aptres.
+ Bien surveills par l'inquisition,
+ Ils sont dresss la religion
+ Par des prlats humbles comme les ntres,
+ Mais qui, croyant ce qu'ils prchaient aux autres,
+ Avaient de plus la persuasion.
+ Des trois Infans la sournoise jeunesse
+ Montrait du got pour la contrition;
+ Le srieux de la componction
+ Tartufiait leur sombre gentillesse:
+ Un maintien gauche, en dpit de l'altesse,
+ Ce tour d'glise et cet air d'oraison,
+ Cet humble instinct qui dtruit la raison,
+ Qui plat au prtre, aussitt l'intresse
+ Et lui fait dire: Oh! celui-ci m'est bon.
+ On a voulu qu'au sortir de la messe,
+ L'an, surtout, vint l'acte de foi
+ Voir la douceur de notre sainte loi,
+ Mter ses sens, sa piti, sa faiblesse,
+ Enfin promettre l'Espagne un grand roi,
+ Qui vt toujours l'enfer autour de soi.
+ Et dans le fait, voyant des misrables
+ Prcipits dans des brasiers ardens,
+ Tordant leurs bras dchirs de leurs dents,
+ Et leurs bourreaux, des hommes, ses semblables,
+ Usurpateurs du bel emploi des diables,
+ N'est-il pas vrai que monseigneur l'Infant
+ Doit l'enfer croire plus aisment?
+ Aimable prince, combien ton enfance
+ En ce beau jour a donn l'esprance
+ Au saint office! Il dit que tt ou tard
+ Tu reprendras srement Gibraltar,
+ Qui fut ton bien, et que la Providence
+ A laiss prendre aux Anglais par hasard.
+ Ce pronostic, qu'on rpand dans l'Espagne,
+ N'eut point d'accs au journal de la cour;
+ On s'y bornait louer tour tour
+ L'auguste roi, son auguste compagne,
+ Qui sont du monde et l'exemple et l'amour:
+ Puis de vanter, en phrases fanatiques,
+ Leur zle ardent contre les hrtiques,
+ Contre l'Anglais, surtout contre l'Hbreu,
+ Peuple endurci dans ses vieilles pratiques,
+ Que l'on convient venir d'assez bon lieu;
+ Mais qui, fidle ses cahiers antiques,
+ Livres chris, divins de notre aveu,
+ Meurt mchamment et pour adorer Dieu
+ Comme David, de qui les doux cantiques
+ Lui sont chants quand on le jette au feu.
+ Certes, voil de quoi mettre en colre
+ Un saint journal: puis, viennent les couplets,
+ Hymnes, chansons, redondilles, sonnets,
+ Qu'une foi vive, hypocrite ou sincre,
+ Un vain dsir, ou le talent de plaire,
+ Adresse au roi sur ses brillans succs;
+ Car tout le plan de la crmonie
+ Est un effort de son puissant gnie.
+ Pourquoi, soudain, places et carrefours
+ Vont de sa gloire occuper quelques jours
+ Les regardans: estampes et gravures,
+ Grotesque affreux, sombres caricatures,
+ O, consums dans leurs sacrs atours,
+ La tte en bas, feux et flamme rebours,
+ En noirs dmons, grimacent les figures
+ Des torturs, infligeant des tortures;
+ Dieu, qui d'en haut contemple cet enfer
+ Avec amour, et bnit Lucifer;
+ Le doux Jsus; l'attrayante Marie,
+ Qui, caressant d'un sourire amical
+ Les vils suppts du monstre monacal,
+ Semble exciter leur dvote furie;
+ En bas, le roi d'un beau zle chauff,
+ La croix en main, guidant l'auto-da-f,
+ Dont le livret, lu dans chaque famille,
+ D'un jacobin vu, revu, paraph,
+ Va sur les mers, pieuse pacotille,
+ Charmer, ravir, de Cadix Manille,
+ Ses heureux saints qui prennent leur caf.
+ Vous conviendrez que maintenant l'Espagne
+ Avec honneur peut ouvrir la campagne,
+ Qu'on va tout vaincre, et que les ennemis
+ Seront bientt chasss du plat pays.
+ Soit, j'en conviens; mais un moment, de grce;
+ Rendons surtout la victoire efficace,
+ Modrons-nous, et faisons qu'aujourd'hui
+ Le roi n'ait plus une gazette lui.
+ Songeons au but de la troisime fte,
+ Que cette fois pour le peuple on apprte.
+ Que dites-vous? le peuple! Eh, oui! vraiment,
+ Dans le malheur on y pense un moment.
+ Le plus grand roi, quand la chance varie,
+ Avec le peuple est en coquetterie.
+ A son poux la reine a prudemment
+ Insinu qu'au sein de la victoire,
+ Un roi couvert des rayons de la gloire,
+ S'il est chri, parat encor plus grand.
+ Le roi, frapp, vit l'importance extrme
+ De ce conseil: Eh bien! dit-il, qu'on m'aime.
+ Veillez-y bien, rglez tout promptement.
+ On obit, et le gouvernement,
+ Voyant le peuple abattu de tristesse,
+ Prit le parti d'ordonner l'allgresse,
+ De la payer. On prit l'argent; mais quoi?
+ On ne rit pas ainsi de par le roi.
+ L'auto-da-f, merveilleux en lui mme,
+ Soutient le coeur, mais ne peut rjouir:
+ Il faut chercher ailleurs ce bien suprme
+ Et s'adresser quelqu'autre plaisir.
+ Or, le plus grand, le seul par excellence,
+ Vous devinez, c'est de voir, des taureaux
+ Mis en fureur, pousss toute outrance
+ Par des guerriers, des piqueurs, des hros,
+ Gens vigoureux, bien arms, bien dispos.
+ De ces combats la sublime science
+ Chez l'Espagnol brilla dans tous les temps.
+ Sur Caldrone elle a la prfrence:
+ Elle ravit les petits et les grands,
+ La cour, la ville; et sa majest mme
+ Fait grand tat de ce talent suprme.
+ Par cent rivaux le prix est disput:
+ C'est un hommage offert la beaut.
+ L'Espagnol croit, lorsque son sang ruissle,
+ Que pour jamais sa matresse est fidle.
+ Chez nous Franais, cet argument nouveau
+ Prendrait du poids, en supposant de mme,
+ Qu'on ne peut plus, ds qu'on perce un taureau,
+ tre fidle la beaut qu'on aime.
+ Chaque pays a son raisonnement;
+ Cervelle humaine est chose singulire.
+ De ma raison votre raison diffre:
+ Le coeur aussi m'tonne grandement.....
+ Mais je reviens et reprends notre affaire.
+ L'affaire allait plus que passablement:
+ L'amphithtre tait garni de belles
+ De toute espce, et mme de cruelles.
+ On avait fait le signe de la croix,
+ Et trois taureaux s'avanaient la fois.
+ Si je voulais faire ici le pote,
+ Convenez-en, lecteur, j'aurais beau jeu;
+ A qui tient-il? Mais je retiens mon feu,
+ Je vous fais grce; et ma muse discrte
+ Des lieux communs ddaigne le secours;
+ Puis, la morale a seule mes amours.
+ Or, disons donc, sans soin, sans talage,
+ Qu'un des taureaux, j'en ai parl, je crois,
+ Deux tant morts, demeur seul des trois,
+ Bless lui-mme et transport de rage,
+ Glaa d'effroi l'amphithtre entier,
+ Renversant tout, matador ou guerrier,
+ Ngre, marquis, grand d'Espagne et bouvier,
+ Arms ou non; il n'eut plus d'adversaire.
+ Thse, Alcide, aux sicles fabuleux,
+ Eussent cherch ce taureau merveilleux,
+ Pour en dcoudre: il tait leur affaire.
+ Sa majest, ne pensant pas comme eux,
+ Se blottissait dans sa loge grille,
+ Mourant de peur, la croyant branle.
+ Chacun tremblait l'exemple du roi;
+ Mais savez-vous comme, en ce dsarroi,
+ Dieu secourut cette cour si trouble?
+ Un jeune enfant, obscur, bien inconnu,
+ Vient songer qu' l'instant il a vu
+ Les boeufs d'un tel, troupeau considrable,
+ Qui lentement regagnaient leur table.
+ Vite il y court, les fait sortir soudain,
+ Et les conduit, aid d'un vieux voisin,
+ Vers cet enclos o la terrible scne
+ Rpand l'horreur: les voil dans l'arne.
+ En quel moment? Quand le monstre fougueux,
+ Moins forcen, paraissait plus terrible;
+ Lorsqu'agitant, tournant sa face horrible,
+ Gonfl, fumant d'un nuage cumeux,
+ Vainqueur et seul sur l'arne sanglante,
+ Les feux pais de sa narine ardente,
+ Les feux hagards, noirs et clairs de ses yeux,
+ Redemandaient, cherchaient la guerre absente.
+ Pour ennemis il ne voit que des boeufs
+ Qui dfilaient, un par un, deux par deux,
+ En plus grand nombre; et puis la troupe entire
+ De plus en plus garnissait la carrire.
+ De leurs gros yeux la stupide langueur
+ Et de leurs pas la pesante lenteur
+ N'annonant point d'intention guerrire,
+ Le fier taureau, qu'tonne leur douceur,
+ Tout baubi d'tre sans adversaire,
+ Les tonnait d'un reste de fureur,
+ Qui peut passer entre boeufs pour humeur;
+ Et nulle part ne trouvant de colre,
+ Il s'appaisa, voyant qu'ils n'ont point peur.
+ Grce leur corne, il les crut ses semblables:
+ Comme ils beuglaient, il les crut ses gaux;
+ Et radouci dans ce commun repos,
+ Environn de voisins si traitables,
+ Il imita ces prtendus taureaux.
+ Ce dnoment plut fort l'assistance,
+ Au roi surtout: l'on reprend contenance,
+ On se rassure, on rit de son effroi,
+ Que l'on niait; nul n'avait craint pour soi:
+ Un seul instant si l'me fut trouble,
+ Chacun convient que c'tait pour le roi;
+ Le roi le crut, se croyant l'assemble.
+ La peur cessant, on devint curieux.
+ Mais d'o vient donc ce grand convoi de boeufs?
+ On cherche, on tient tout le fil de l'histoire.
+ Un empress courut aprs l'enfant
+ Qui prit la fuite; il avait peur d'un grand,
+ Et se sauva de l'interrogatoire.
+ La reine en rit: chacun des courtisans
+ Voulait qu'il ft le fils d'un de ses gens,
+ Neveu du moins, tant ils aimaient la gloire.
+ Le roi laissa disputer l-dessus,
+ Indiffrent, puisqu'il ne tremblait plus.
+ Hors de pril, sa majest charme
+ Lche deux mots sur l'enfant, le voisin,
+ Billant, distrait; et ds le lendemain
+ S'en soucia comme de son arme.
+ Tandis qu'il bille et ne s'amuse pas,
+ Des battemens de mains, de grands clats,
+ Des ris joyeux partent de la commune.
+ Sa majest, que le rire importune,
+ Parat surprise, elle regarde en bas:
+ C'tait l'enfant qui, rentr de fortune,
+ Ne craignant plus, voyez-vous, d'tre pris
+ Ni prsent, curieux, s'tait mis
+ Sur un gradin, debout, prs de l'issue
+ Par o des boeufs se pousse la cohue,
+ Troupeau bnin, qu'on chasse avec des ris.
+ Et des rieurs remarquez l'insolence;
+ Car vous saurez qu'en ce troupeau si doux
+ Est l'animal qui les fit trembler tous;
+ Mais de l'enfant la nave impudence
+ Fit plus d'effet encor, russit mieux.
+ En revoyant ce taureau trouble-fte,
+ Auteur du mal, si coupable ses yeux,
+ D'un gros bton, plaisamment furieux,
+ Il va frappant de la maudite bte
+ Les flancs, le dos; et le pauvre animal,
+ Doublant le pas sous l'instrument risible,
+ Va s'enfonant dans le groupe paisible,
+ Pour se sauver de ce petit brutal.
+ Vous souriez, lecteur; mais je parie
+ Que vous rvez: laissons la rverie,
+ Contentons-nous d'un simple enseignement,
+ D'un aperu: que tel est frquemment
+ Plus fort tout seul qu'avec sa confrrie.
+ Vous le sentez, hlas! pniblement,
+ Hommes de main, de tte, de gnie,
+ Vous que j'ai vus en maint gouvernement
+ (Le despotisme a bien sa prudhomie),
+ Vous que je plains, abattus tristement,
+ Marchant de front, btes de compagnie.
+ Cet art des rois, ce secret merveilleux,
+ Nous le savons; mais l'Espagne l'ignore;
+ En ces climats le ciel fait natre encore
+ Des esprits fiers et des coeurs gnreux;
+ Mais les taureaux sont entours de boeufs.
+ Chassons les boeufs, chassons le saint office,
+ Prions le ciel que la foi s'affaiblisse,
+ Limons leurs fers et dessillons leurs yeux
+ Par maint crit o la vrit brille,
+ La vrit, trsor plus prcieux
+ Que du Prou l'opulente flottille;
+ Et dans Madrid menant la vrit,
+ Que suit bientt sa soeur la libert,
+ Consolidons le pacte de famille.
+
+ [28] Chamfort composa ce petit pome au commencement de 1792.
+
+
+CALYPSO A TLMAQUE,
+
+HRODE.
+
+ Ainsi donc le destin, dans les murs de Salante,
+ Fixe pour un moment ta fortune flottante!
+ Tu triomphes, ingrat; et ta crdulit
+ S'est de tous tes forfaits promis l'impunit!
+ Que sais-je? en ce moment ta coupable imprudence
+ Peut-tre ose accuser ma haine d'impuissance.
+ Je veux avec le jour t'arracher ton erreur;
+ Par mon amour pass juge de ma fureur.
+ Non, tu ne verras point cette Itaque chrie,
+ Ce sjour que je hais, cette obscure patrie,
+ Pour qui ton coeur jadis, d'un vain espoir flatt,
+ Mprisa mon amour et l'immortalit.
+ Grands Dieux! si vos dcrets permettent qu'il la voie,
+ Puisse-t-il ne goter qu'une trompeuse joie!
+ Oui, tratre, qu'aussitt un nuage odieux,
+ Abusant ton espoir, la drobe tes yeux;
+ Qu' te perscuter la fortune constante,
+ Promne sur les mers ta destine errante;
+ Que les vents, chapps de leurs sombres cachots,
+ De la mer contre toi soulvent tous les flots;
+ Et, pour combler mes voeux, qu'un funeste naufrage
+ M'offre ton corps mourant pouss vers mon rivage;
+ Que ta nymphe, en pleurant sur ton malheureux sort,
+ Par ses cris douloureux appelle en vain la mort!
+ Dieux? quel plaisir de voir ma rivale plaintive
+ Rappeler vainement ton ombre fugitive!
+ Mes yeux, au lieu des tiens, jouiront de ses pleurs,
+ Et ma prsence encor aigrira ses douleurs.
+ Sans me dplaire alors, de cyprs couronne,
+ Elle pourra gmir tes pieds prosterne;
+ Et je n'envrai plus ni ses gmissemens,
+ Ni ses tendres regards, ni ses embrassemens.
+ Mais je frmis, mon coeur, mon faible coeur soupire:
+ Dieux! serait-ce d'amour?... Ah! ma fureur expire!
+ Malheureuse! je l'aime et le hais tour tour.
+ Que dis-je? cette haine est un transport d'amour.
+ Tlmaque! je cde; oui, c'est ma destine;
+ Sous le joug de l'Amour ma haine est enchane;
+ N'en crois pas les transports o j'ai pu me livrer;
+ Ne crains rien: Calypso ne peut que t'adorer.
+ Grands dieux! n'exaucez pas ma funeste prire;
+ C'tait contre moi-mme armer votre colre.
+ Quand mon coeur pour l'ingrat tremble au moindre danger,
+ Hlas! que je suis loin de vouloir me venger!
+ Quelle tait ma fureur? Oui, dieux! je vous implore:
+ Mais ce n'est qu'en faveur de l'objet que j'adore;
+ Et s'il faut prouver sur lui votre pouvoir,
+ Consultez mon amour et non mon dsespoir.
+ Mais, hlas! que dis-tu; malheureuse desse?
+ Arrte; o t'emportait une indigne faiblesse?
+ Songes-tu que le tratre, au mpris de ta foi,
+ Ose former des voeux qui ne sont pas pour toi?
+ Oui, tandis que pour lui, lchement suppliante,
+ Je fais des voeux... l'ingrat en fait pour son amante;
+ Et son farouche orgueil, que je n'ai pu dompter,
+ Ne se souvient de moi que pour me dtester.
+ Ah! quand tu vins tremblant, au sortir du naufrage,
+ M'offrir de tes malheurs l'attendrissante image,
+ Moi-mme je devais, prvenant tes affronts,
+ Te replonger vivant dans ces gouffres profonds,
+ Dans ces gouffres affreux que le sort te prpare,
+ Habits par la mort et voisins du Tnare.
+ Dans ton coeur ennemi, pourquoi mon faible bras
+ Hsita-t-il alors de porter le trpas?
+ Sur la tte du fils offert ma colre,
+ Ma main devait venger la trahison du pre;
+ Et ta mort, m'pargnant un fatal entretien,
+ Devait punir son crime et prvenir le tien.
+ Mon orgueil, offens des mpris d'un parjure,
+ Se croyait dsormais l'abri d'une injure:
+ Je dfiais l'Amour, auteur de tous mes maux;
+ Je jurai d'immoler au soin de mon repos
+ Tous les infortuns que leur destin funeste
+ Conduirait vers ces bords que Calypso dteste;
+ Leur sang a ciment cet horrible serment;
+ J'ai cru, dans chacun d'eux, immoler un amant;
+ Tu parus, mon courroux s'armait pour ton supplice;
+ Tu t'avances, je vois... j'aime le fils d'Ulisse:
+ A la tendre piti j'abandonne mon coeur,
+ J'y laisse entrer l'amour au lieu de la fureur.
+ Au meurtre ds long-temps ma main accoutume,
+ Ma main par un mortel se vit donc dsarme;
+ Je n'osai la porter dans ton coupable flanc;
+ Sanglante, je craignis de rpandre le sang.
+ Cette divinit dont le mle courage
+ Jadis se nourrissait de meurtre et de carnage,
+ Dont la rage guidait les farouches transports,
+ Dont le bras tant de fois ensanglanta ces bords,
+ A l'aspect d'un mortel, dsarme et tremblante,
+ Soupire et n'est dj qu'une timide amante.
+ Calypso ne hait plus en ce funeste jour;
+ Le poignard la main, elle implore l'Amour.
+ Qu'aisment tu surpris ma raison gare!
+ De mon coeur imprudent je te livrai l'entre.
+ Je respectai ces jours, ces jours infortuns,
+ Des piges du trpas sans cesse environns.
+ O souvenir cruel d'une ardeur insense!
+ O pleurs! dsespoir d'une amante offense!
+ Tlmaque!... Eucharis!... Dtestables amans!
+ Malheureuse! Que faire en ces affreux momens!
+ Vous m'vitez en vain, je vole sur vos traces...
+ Mais que dis-je? Voudrais-je augmenter mes disgrces?
+ Mes yeux pourraient-ils voir leurs transports amoureux.
+ Et leurs embrassemens insulter mes feux?
+ Encor, si je pouvais, au gr de ma furie,
+ Briser le noeud cruel qui m'enchane la vie,
+ Etouffer mes douleurs dans le sein du trpas...
+ Mais je ne peux mourir... Eh bien! toi, tu mourras!
+ Oui, je veux dans ton sang plonger ma main fumante,
+ Sous les yeux, dans les bras de ton indigne amante.
+ Oui, dans ses bras sanglans, ingrat, tu vas prir:
+ Elle triomphera de t'avoir vu mourir.
+ . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . .
+ Dieux! vengez par mes mains son infidlit;
+ Je vous pardonne alors mon immortalit.
+ Non, c'est peu de la mort pour une telle offense;
+ Ah! par mon dsespoir, jugez de ma vengeance.
+ Sombre divinit des malheureux amans,
+ Cruelle Jalousie, arme tous tes serpens;
+ Allume dans mon coeur tous les feux de la rage;
+ Je le soumets toi, rgne en moi sans partage;
+ touffe de l'amour les soupirs et les voeux:
+ C'en est fait, je me livre tes plaisirs affreux;
+ Change en noire furie une timide amante;
+ Enhardis ce poignard dans ma main chancelante...
+ Que dis-je? Il n'est plus temps, il a d m'chapper.
+ Eucharis, dans tes bras, il fallait le frapper.
+ O souvenir affreux! jour fatal ma gloire,
+ O ma prsence mme ennoblit sa victoire!
+ Je courais me venger et te percer le sein;
+ Elle vit le poignard qui tombait de ma main:
+ Elle vit expirer mon impuissante rage...
+ Qu'elle va dtester ce funeste avantage!
+ Oui, sur elle je veux punir ta trahison:
+ Je veux de tes mpris lui demander raison.
+ Si tu veux adoucir le malheur qui l'accable,
+ Pour la justifier, cesse d'tre coupable;
+ Viens me rendre le coeur qu'elle m'avait ravi.
+ Ah! si du repentir le crime tait suivi,
+ Si tu venais enfin, terminant mon supplice,
+ Dans mes yeux attendris lire ton injustice;
+ Si ta bouche abjurait ta haine et ta fiert,
+ Je ne me souviendrais de ma divinit
+ Que pour rendre immortels tes feux et ma tendresse.
+ Viens dsarmer mon bras, c'est l'Amour qui t'en presse
+ Viens rgner avec moi. C'en est fait; oui, je veux
+ Que le dieu de mon coeur soit le dieu de ces lieux;
+ Que du bruit de mes feux l'univers retentisse;
+ Qu' ma flicit tout l'Olympe applaudisse;
+ Qu'lev dsormais au rang des immortels,
+ Tu partages l'encens qu'on offre mes autels.
+ Sous les berceaux fleuris de ce riant bocage,
+ Dans cet Olympe enfin, le cleste breuvage
+ Nous sera prsent par la main des amours;
+ Et seuls ils fileront la trame de nos jours.
+ Ne crains point qu' leurs mains la Parque les ravisse;
+ Viens me rendre un bonheur qui jamais ne finisse;
+ Que d'ternels plaisirs scellent notre union...
+ Songe dlicieux! charmante illusion!
+ Pouvez-vous un moment occuper ma pense?
+ Ah! cessez d'abuser une amante insense;
+ Pour mon coeur malheureux les plaisirs sont-ils faits?
+ Inutiles soupirs! inutiles souhaits!
+ Aveugle Calypso! desse infortune!
+ Hlas! mon malheur je suis donc enchane!
+ Il faudra de regrets me nourrir chaque jour;
+ Je verrai tout finir, except mon amour.
+ Comment me drober au feu qui me dvore?
+ Je retrouve partout le cruel qui m'abhorre.
+ Ton image importune irrite mes ennuis:
+ Prsent, tu me fuyais; absent, tu me poursuis.
+ Peut-tre apprendras-tu ma triste destine;
+ Mais si tu sais les maux o tu m'as condamne,
+ Si du moins la piti peut encor t'attendrir,
+ Plains-moi, surtout plains-moi de ne pouvoir mourir.
+
+
+L'HOMME DE LETTRES,
+
+DISCOURS PHILOSOPHIQUE.
+
+ Nobles enfans des arts, vous que la gloire enflamme,
+ Qui, soigneux d'agrandir, de fconder votre me,
+ Ajoutez en silence ses trsors divers,
+ Pour la produire un jour aux yeux de l'univers:
+ Qui d'entre vous n'aspire cet honneur suprme,
+ De servir les mortels en s'clairant soi-mme?
+ Laissez-moi contempler vos devoirs, vos destins,
+ Tous les droits que sur vous le ciel donne aux humains.
+ Ce sont vos sentimens que ma bouche rpte;
+ Ils mritaient sans doute un plus digne interprte.
+ Ah! que ne puis-je au moins, retraant leur grandeur,
+ Les peindre tous les yeux, comme ils sont dans mon coeur!
+ Quelle est de ces rivaux l'ambition sublime?
+ Dans leurs travaux heureux quel espoir les anime?
+ C'est ce noble dsir d'clairer nos esprits,
+ De porter la vertu dans nos coeurs attendris;
+ Mais ce droit n'appartient qu'au mortel qu'elle inspire:
+ Lui seul peut sur notre me exercer cet empire,
+ Lui seul dans notre sein lance des traits brlans.
+ L'cole des vertus est celle des talens;
+ Plus l'me est courageuse et plus elle est sensible;
+ L'esprit reoit de l'me une force invincible;
+ Chaque vertu nouvelle ajoute sa vigueur.
+ Courez votre ami qu'opprime le malheur;
+ Par des soins gnreux rveillez son courage,
+ Et des vertus ensuite allez tracer l'image.
+ Je les vois, respirant sous vos hardis pinceaux,
+ D'un charme inexprimable animer vos tableaux.
+ Vertu, sans vous aimer, quel mortel peut vous peindre?
+ S'il en existe un seul, Dieu! qu'il est plaindre!
+ Sans cesse, en contemplant vos traits majestueux,
+ Devant son propre ouvrage il baissera les yeux;
+ En s'immortalisant, il fltrit sa mmoire,
+ Et consacre sa honte aux fastes de la gloire.
+ Mais de ces sentimens qui peut vous animer?
+ Dans votre me jamais comment les imprimer?
+ Sera-ce en les portant dans un monde frivole?
+ A d'absurdes gards il faut qu'on les immole.
+ Pourriez-vous soutenir, sans dgrader vos moeurs,
+ Le choc des prjugs, des vices, des erreurs,
+ Dont la foule en tout temps vous assige et vous presse?
+ Fuyez: qu'attendez-vous? une vaine richesse?
+ Ce vil prsent du sort serait trop achet;
+ Vos coeurs perdaient, hlas! leur sensibilit,
+ Cette austre hauteur, ce courage inflexible
+ Qui porte un jugement svre, incorruptible,
+ A l'homme, aux actions marque leur juste prix,
+ Et par la vrit subjugue les esprits.
+ Quel est ce malheureux qui d'un encens coupable
+ Fatigue lchement un mortel mprisable?
+ Ose-t-il dispenser, de ses vnrables mains,
+ Ce trsor prcieux, l'estime des humains?
+ Mes amis, jurons tous, dans ce temple o nous sommes[29],
+ De ne point avilir l'art de parler aux hommes,
+ De faire devant nous marcher la vrit,
+ De ne mentir jamais la postrit,
+ De pouvoir dire un jour cet arbitre auguste:
+ Jugez sur notre foi, votre arrt sera juste.
+ C'est alors que l'on peut, par d'utiles crits,
+ Des mortels incertains diriger les esprits.
+ Opinion, nos gots, nos moeurs, sont ton ouvrage,
+ Dieu t'a soumis le monde, et te soumet au sage;
+ Du fond de sa retraite il t'impose des lois;
+ Tu marchais au hasard; il te guide son choix;
+ Avec la vrit sa voix d'intelligence
+ Fonde, affermit, combat, renverse ta puissance.
+ Grands hommes, c'est vous d'exercer son pouvoir;
+ Notre coeur appartient qui sait l'mouvoir;
+ Vous avez de l'erreur dtruit la tyrannie:
+ L'univers a chang devant votre gnie.
+ Souvent notre insu votre me vit en nous,
+ Et la raison d'un seul est la raison de tous.
+ Laissez frmir la haine, et l'erreur, et l'envie;
+ Dtruire un prjug, c'est servir sa patrie.
+ La vrit dfend le trne et les autels,
+ Et la fille des cieux ne peut nuire aux mortels,
+ Elle mousse les traits de l'ardent fanatisme,
+ Des tyrans de l'esprit combat le despotisme;
+ Jusqu'au milieu des cours elle va quelquefois
+ Dmentir les flatteurs et dtromper les rois.
+ Mais souvent, dans un sicle o l'on craint la lumire,
+ Le gnie opprim rampe dans la poussire;
+ L'orgueil intolrant en prive l'univers;
+ On le hait, on l'accable, on lui donne des fers:
+ On dfend la pense au seul tre qui pense.
+ Vous qui des souverains partagez la puissance,
+ S'il est un vrai talent, par le sort opprim,
+ Qui, faute d'un regard, languisse inanim;
+ Craignez de l'avenir la terrible sentence;
+ Mais, non: votre pays vous a jug d'avance.
+ Ah! si vous ignorez le prix des vrais talens,
+ Demandez-le ces rois dont les soins vigilans,
+ Arrachant cette plante son climat strile,
+ Feront germer ses fruits sur un sol plus fertile.
+ Mais il reste un espoir aux talens mconnus:
+ C'est de rpandre au moins l'exemple des vertus;
+ Cette gloire est certaine, et ne craint point d'outrage.
+ L'exemple des vertus est la dette du sage;
+ Ses crits sont un don fait l'humanit.
+ Que le mortel sensible, pris de leur beaut,
+ Las de voir des coeurs morts, leurs vices, leur bassesse,
+ Dans ces fiers monumens retrouvant sa noblesse,
+ Contemple avec transport les traits de sa grandeur,
+ Et cherche un doux asile auprs de votre coeur.
+ Eh bien! il faudra donc, dans cette lice immense,
+ Fatiguer, tourmenter ma pnible existence.
+ Pourquoi? pour embrasser une ombre qui s'enfuit,
+ Dsespre la fois celui qui la poursuit,
+ Celui qu'elle a tromp, celui qui la possde!
+ Cruelle illusion, qui m'chappe et m'obsde,
+ Qu' travers mille cueils il me faudra chercher,
+ Que, jusque dans mes bras, on viendra m'arracher!
+ Heureux du moins, heureux, si la haine et l'envie,
+ Complices de ma mort et bourreaux de ma vie,
+ Souffrent que sur ma cendre on sme quelques fleurs,
+ Qui croissent auprs d'elle, et naissent quand je meurs!
+ Dieu! qu'entens-je? est-ce ainsi qu'on parle de la gloire?
+ S'lever par son me, ennoblir sa mmoire,
+ Crer un nom fameux triomphant de la mort,
+ Que tout coeur n sensible entend avec transport;
+ Des vertus, des talens prsenter l'assemblage
+ A nos regards charms d'une si belle image!
+ Amis, la gloire existe, et ses droits sont certains.
+ Quand Dieu cra la terre et forma les humains,
+ Il fit natre la gloire, ainsi que lui fconde,
+ Lui commanda d'instruire et d'embellir le monde,
+ De mesurer les cieux, de subjuguer les mers,
+ Et lui commit le soin d'achever l'univers.
+ Que parlez-vous ici de fleurs sur votre cendre?
+ Sont-ce les seuls tributs que vous devez attendre?
+ La gloire est-elle ingrate? et ne la vois-je pas,
+ Quand vous marchez vers elle, accourir dans vos bras?
+ Ce sentiment si prompt d'involontaire estime,
+ Qu'arrachent les talens, que leur aspect imprime,
+ Que l'or ni les grandeurs n'excitent point en nous,
+ N'est-il pas votre bien? n'est-il pas fait pour vous?
+ Rpandre avec chaleur son active pense,
+ C'est la grandeur de l'me au dehors annonce,
+ Par des signes certains offerte tous les yeux.
+ Arrachez, dchirez le voile injurieux,
+ Dont le sort veut couvrir cette empreinte divine,
+ Qui d'une me choisie atteste l'origine.
+ Il faut juger les coeurs sans peser les destins:
+ Epictte est par l'me gal aux Antonins.
+ Les beaux arts sont de tous l'immortel hritage;
+ Tous ont sur cet autel prsent leur hommage.
+ Voyez ce Richelieu, ce fier vengeur des lis,
+ Tonnant autour du trne o son matre est assis;
+ Il dispute la fois, et d'une ardeur pareille,
+ L'Alsace l'empereur, et le Cid Corneille.
+ Ah! vous m'ouvrez les yeux, vous entranez mes pas.
+ Mais, quoi! tous ces cueils, ces malheurs, ces combats!
+ La haine qui se tait! la basse calomnie
+ Sans cesse repousse et sans cesse impunie!
+ L'homme vil et puissant qui, pour percer mon coeur,
+ D'une main subalterne achte la fureur!
+ Eh bien! que craignez-vous? Un bras plus redoutable
+ Vous couvre d'une gide auguste, impntrable.
+ Le jugement public: voil votre vengeur,
+ Votre ami, votre appui, votre consolateur;
+ Je le vois vous conduire au fond d'un sanctuaire,
+ Dont rien ne brisera l'invincible barrire.
+ Sous ce puissant abri, placez-vous par vos moeurs.
+ C'est l qu'on peut braver les absurdes rumeurs,
+ De l'orgueil forcen la vengeance hautaine,
+ Voir en piti la rage, et sourire la haine.
+ Ah! plutt saisissons un espoir plus heureux:
+ Il est, il est encor des mortels gnreux
+ Dont l'amiti touchante, active et courageuse
+ Dfendra hautement votre vie orageuse,
+ Soutiendra les assauts du superbe oppresseur,
+ Et sera de vos jours l'orgueil et la douceur.
+ Quel prix plus glorieux? que faut-il davantage?
+ J'embrasse avec transport ce fortun prsage;
+ Mais l'avorai-je enfin? il me faut un bonheur
+ Qui s'attache mon tre, et qui tienne mon coeur.
+ Eh! ne l'avez-vous pas? quoi donc! cette me immense
+ Qui sait trouver en soi sa plus vive existence,
+ Qui tend tous ses ressorts, qui s'agite en tous sens,
+ Qui voudrait mme en vain rprimer ses lans,
+ De ses propres plaisirs n'est-elle pas la mre?
+ Ces morts, dont la raison nous guide et nous claire,
+ Ne vont-ils pas dans nous verser leurs sentimens,
+ De leurs coeurs enflamms rapides mouvemens?
+ S'emparer de leur me et l'galer peut-tre,
+ Fixer, terniser chaque instant de son tre,
+ Est-il un sort plus doux, un plaisir plus touchant?
+ Conserve-moi, grand dieu! le fortun penchant
+ Qui place dans moi seul mon bonheur, ma richesse,
+ M'arrache aux passions d'une ardente jeunesse,
+ Et trompant de mon coeur la sensibilit,
+ De ses feux sans pril nourrit l'activit.
+ Tout n'appartient-il pas au mortel n sensible?
+ Il est de l'univers possesseur invisible;
+ Il va, de tous les arts, par un heureux larcin,
+ Drober les trsors, les renferme en son sein:
+ Tout est vivant pour lui; son me active et pure
+ Existe dans chaque tre et remplit la nature,
+ Partout de son bonheur va saisir l'aliment,
+ Le dvore et s'enfuit avec un sentiment.
+ Un autre don du ciel ornera votre vie.
+ Imagination, compagne du gnie,
+ Toi, dont la main brillante et prodigue de fleurs
+ tend sur l'univers tes riantes couleurs!
+ Le gnie entour de tes heureux prestiges,
+ Sous tes yeux, ta voix enfante des prodiges.
+ Sur ton aile rapide il vole dans les cieux,
+ Embrasse d'un coup d'oeil tous les temps, tous les lieux;
+ Des empires dtruits il revoit l'origine,
+ Le choc de leurs destins, leur grandeur, leur ruine;
+ Parcourt avidement tous ces tableaux divers
+ Qu'aux regards des mortels les sicles ont offerts,
+ La nature et ses jeux, ses travaux, ses caprices,
+ Miracles chapps ses mains cratrices,
+ Le combat et l'accord de tous les lmens,
+ Le sillon de l'clair et la fuite des vents.
+ Voici l'instant propice; il s'agite, il s'enflamme;
+ Un nouvel univers va sortir de son me:
+ De ce monde nouveau les lmens presss
+ D'abord sont au hasard et sans ordre entasss:
+ L'imagination plane sur cet abme;
+ Le cahos fuit, tout nat, chaque germe s'anime;
+ L'esprit actif et prompt, dans un rapide lan,
+ Du monde qu'il mdite a dessin le plan;
+ Tout s'arrange: l'ide informe, languissante,
+ Appelle autour de soi l'image obissante:
+ Soudain l'image accourt, et par d'heureux accords,
+ Vient s'unir l'ide, et lui donner un corps.
+ Tous les traits sont marqus; les couleurs s'assortissent;
+ Sous de rians pinceaux les tres s'embellissent,
+ Et placs avec art, contrasts avec choix,
+ Sous l'oeil du crateur se pressent la fois.
+ Il frmit, il palpite; et son me ravie
+ Sent l'ivresse sublime et l'orgueil du gnie.
+ Eh bien! avec ce sens, cet instinct merveilleux,
+ Pouvez-vous, sans rougir, vous croire malheureux?
+ Ah! bnissez plutt ce fortun partage:
+ Aux vertus jamais consacrez en l'usage.
+ Vivez pour la patrie et pour l'humanit,
+ Pour l'amiti, la gloire et la postrit;
+ De vos coeurs avec soin dfendez la noblesse;
+ D'un sentiment jaloux repoussez la bassesse:
+ Chrissons le rival qui peut nous surpasser:
+ Montrez-moi mon vainqueur, et je cours l'embrasser.
+ De la lice l'envi franchissez la barrire,
+ Et vous direz un jour, au bout de la carrire:
+ Le destin m'opprimait, et moi, je l'ai vaincu;
+ J'ai senti l'existence, et mon coeur a vcu.
+
+ [29] L'Acadmie franaise, pour laquelle cet ouvrage a t
+ compos en 1765.
+
+
+BACAROLE
+
+IMITE DE L'ITALIEN.
+
+ Aux bords fleuris d'une fontaine,
+ J'ai vu, dans les bras du sommeil,
+ Des coeurs la jeune souveraine,
+ L'oeil demi-clos, le teint vermeil:
+ Ah! qu'en dormant elle tait belle!
+ Que son rveil me charmera!
+ Besoin d'amour dort avec elle;
+ Avec elle il s'veillera.
+
+ Sa bouche a l'clat de la rose,
+ Qu'au premier souffle du printemps,
+ Avril respire, frache close
+ Du sein des frimats expirans:
+ Ah! qu'en dormant elle tait belle!
+ Que son rveil me charmera!
+ Besoin d'amour dort avec elle;
+ Avec elle il s'veillera.
+
+ Sur sa main sa tte appuye
+ Ressemble au lis qui mollement,
+ Sur sa tige aux vents dploye,
+ Reste pench languissamment.
+ Ah! qu'en dormant elle tait belle!
+ Que son rveil me charmera!
+ Besoin d'amour dort avec elle;
+ Avec elle il s'veillera.
+
+ Et sous cette gaze mouvante
+ Que soulve un zphir malin,
+ Palpite une gorge naissante
+ Qu'envrait la fleur du matin.
+ Ah! qu'en dormant elle tait belle!
+ Que son rveil me charmera!
+ Besoin d'amour dort avec elle
+ Avec elle il s'veillera.
+
+ Sa longue et blonde chevelure,
+ Errant au caprice du vent,
+ Tantt flotte sur sa figure,
+ Et tantt sur son col descend.
+ Ah! qu'en dormant elle tait belle!
+ Que son rveil me charmera!
+ Besoin d'amour dort avec elle;
+ Avec elle il s'veillera.
+
+ Morphe, toi par qui reposent
+ Tant d'appas offerts mes yeux,
+ Permets qu'en son sein je dpose
+ L'ardeur des plus aimables feux.
+ Ah! qu'en dormant elle tait belle!
+ Que son rveil me charmera!
+ Besoin d'amour dort avec elle;
+ Avec elle il s'veillera.
+
+ De nos baisers le doux change
+ Dans son coeur portera l'amour:
+ Transports charmans! divin mlange!
+ Je vous devrai mon plus beau jour.
+ Ah! qu'en dormant elle tait belle!
+ Que son rveil me charmera!
+ Besoin d'amour dort avec elle;
+ Avec elle il s'veillera.
+
+
+L'HEUREUX TEMPS.
+
+ Temps heureux o rgnaient Louis et Pompadour!
+ Temps heureux o chacun ne s'occupait en France
+ Que de vers, de romans, de musique, de danse,
+ Des prestiges des arts, des douceurs de l'amour!
+ Le seul soin qu'on connt tait celui de plaire;
+ On dormait deux la nuit, on riait tout le jour;
+ Varier ses plaisirs tait l'unique affaire.
+ A midi, ds qu'on s'veillait,
+ Pour nouvelle on se demandait
+ Quel enfant de Thalie, ou bien de Melpomne,
+ D'un chef-d'oeuvre nouveau devait orner la scne;
+ Quel tableau paratrait cette anne au Salon;
+ Quel marbre s'animait sous l'art de Bouchardon;
+ Ou quelle fille de Cythre,
+ Astre encore inconnu, lev sur l'horison,
+ Commenait du plaisir l'attrayante carrire.
+ On courait applaudir Dumesnil ou Clairon,
+ Profiler des leons que nous donnait Voltaire,
+ Voir peindre la nature grands traits par Buffon.
+ Du profond Diderot l'loquence hardie
+ Traait le vaste plan de l'Encyclopdie;
+ Montesquieu nous donnait l'esprit de chaque loi;
+ Nos savans, mesurant la terre et les plantes,
+ Eclairant, calculant le retour des comtes,
+ Des peuples ignorans calmaient le vain effroi.
+ La renomme alors annonait nos conqutes;
+ Les dames couronnaient, au milieu de nos ftes,
+ Les vainqueurs de Lawfeld et ceux de Fontenoy.
+ Sur le vaisseau public, les passagers tranquilles
+ Coulaient leurs jours gament dans un heureux repos,
+ Et sans se tourmenter de soucis inutiles,
+ Sans interroger l'air, et les vents et les flots,
+ Sans vouloir diriger la flotte,
+ Ils laissaient la manoeuvre aux mains des matelots,
+ Et le gouvernail au pilote.
+
+
+LA VIE DE PARIS.
+
+ En se cherchant, il semble qu'on s'vite.
+ On rentre chez soi trs-content,
+ Quand un portier intelligent
+ De part ou d'autre a sauv la visite.
+ On a beaucoup d'amis, mais c'est sans liaison;
+ Bref, le choix tant nul dans la foule indiscrte
+ Qu'on adopte sans got, qu'on quitte sans faon,
+ De visages nouveaux sans cesse on fait emplte,
+ Et c'est ce qu'on appelle ici tenir maison.
+ On entre en scne dix-huit ans,
+ Dans le monde on se prcipite:
+ Une femme vous prend, vous promne et vous quitte.
+ Bientt mon grand enfant ses pareils dplat;
+ L'homme forme le fruit, et le vieillard le hait.
+ Que devenir? errant l'aventure,
+ Isol dans le tourbillon,
+ La libert du jeu lui parat la plus sre;
+ Il s'y livre d'abord par ton;
+ Et le dsoeuvrement entranant l'habitude,
+ A trente ans vous voyez un sot
+ Qui, pour avoir vcu trop tt,
+ Gmit dans le chagrin et la dcrpitude.
+
+
+IMITATION D'OVIDE.
+
+ Je ne sais point porter de chanes ternelles,
+ Et j'ose me vanter de ma lgret:
+ Quand l'univers nous offre tant de belles,
+ Pourquoi n'aimer qu'une beaut?
+ Si je vois une fille innocente et tranquille,
+ Qui baisse ses regards sur un sein immobile,
+ Son timide embarras, sa nave candeur,
+ Sont des piges cachs qui surprennent mon coeur.
+ Si, marchant d'un air leste et la tte assure,
+ Attaquant, provoquant la jeunesse enivre,
+ Las vient paratre, elle enflamme mes sens;
+ J'ai bientt oubli ma modeste bergre,
+ Et c'est la volupt, c'est l'art que je prfre,
+ Afin de savourer des plaisirs diffrens.
+ Du haut de sa grandeur, de sa tige clatante,
+ J'aime faire descendre une superbe amante;
+ Et je crois, triomphant d'elle et de ses aeux,
+ M'lever dans ses bras jusques au sein des dieux.
+ Tu n'as pas moins de droits sur mon me inconstante,
+ Toi, dont l'esprit orn rend l'entretien charmant:
+ Aux plaisirs de l'amour se borne l'ignorante,
+ Et ses soins dlicats flattent un tendre amant.
+ Que la voix de Clo me pntre et me touche!
+ Quel plaisir, quand le coeur et l'oreille sont pris,
+ D'interprter, par un baiser surpris,
+ Les sons pleins de douceur qui sortent de sa bouche!
+ Je ne puis voir, sans un trouble soudain,
+ Dans les bras d'une belle une harpe enlace,
+ Et mon oeil suit en feu, sur la corde pince,
+ Le jeu vif et brillant d'une charmante main.
+ Les grces de Cinthie et sa taille lgre
+ M'offrent les souvenirs des nymphes de nos bois;
+ Et quand ses pas hardis l'enlvent de la terre,
+ Je voudrais, embrassant sa taille entre mes doigts,
+ La porter en triomphe aux bosquets de Cythre.
+ Le frais matin de la beaut,
+ Les premiers jours de sa naissance,
+ Portent, dans mon sein agit,
+ La plus active effervescence.
+ Son t mme a des charmes pour moi.
+ O femmes! je ne vis que pour vous dans le monde;
+ Mais j'aime partager l'encens que je vous doi,
+ Et la brune me rend infidle la blonde:
+ Mon coeur ne brave pas un seul de vos attraits.
+ Enfin, quelque beaut que l'on cite dans Rome,
+ Que l'univers possde et l'univers renomme,
+ Elle est d'abord l'objet de mes ardens souhaits;
+ Et comme un nouvel Alexandre,
+ Anim d'un feu tout divin,
+ Dans mon ambition, prt tout entreprendre,
+ Je voudrais conqurir le monde fminin.
+
+
+LE PARADIS.
+
+ L'autre monde, Zelmis, est un monde inconnu,
+ O s'gare notre pense;
+ D'y voyager sans fruit la mienne s'est lasse;
+ Pour toujours j'en suis revenu.
+ J'ai vu, dans ce pays des fables,
+ Les divers paradis qu'imagina l'erreur:
+ Il en est bien peu d'agrables;
+ Aucun n'a satisfait mon esprit et mon coeur.
+ Vous mourez, nous dit Pythagore;
+ Mais sous un autre nom vous renaissez encore,
+ Et ce globe jamais est par vous habit.
+ Crois-tu nous consoler par ce triste mensonge,
+ Philosophe imprudent et jadis trop vant?
+ Dans un nouvel ennui ta fable nous replonge.
+ Mais notre avantage on dit la vrit.
+ Celui-l mentit avec grce,
+ Qui cra l'Elyse et les eaux du Lth.
+ Mais dans cet asile enchant,
+ Pourquoi l'amour heureux n'a-t-il pas une place?
+ Aux douces volupts pourquoi l'a-t-on ferm?
+ Du calme et du repos quelquefois on se lasse;
+ On ne se lasse point d'aimer et d'tre aim.
+ Le dieu de la Scandinavie,
+ Odin, pour plaire ses guerriers,
+ Leur promettait, dans l'autre vie,
+ Des armes, des combats et de nouveaux lauriers.
+ Attach ds l'enfance aux drapeaux de Bellone,
+ J'honore la valeur, d'Estaing j'applaudis;
+ Mais je pense qu'en paradis
+ On ne doit plus tuer personne.
+ Un noble espoir sduit le ngre infortun,
+ Qu'un marchand arracha des dserts de l'Afrique.
+ Courb sous un joug despotique,
+ Dans un long esclavage il languit enchan.
+ Mais quand la mort propice a fini ses misres,
+ Il revole joyeux au pays de ses pres,
+ Et cet heureux retour est suivi d'un repas.
+ Pour moi, vivant ou mort, je reste sur vos pas.
+ Non, Zelmis, aprs mon trpas,
+ Je ne chercherai point les bords qui m'ont vu natre:
+ Mon paradis ne saurait tre
+ Aux lieux o vous ne serez pas.
+ Jadis au milieu des nuages
+ L'habitant de l'Ecosse avait plac le sien.
+ Il donnait son gr le calme ou les orages;
+ Des mortels vertueux il cherchait l'entretien;
+ Entour de vapeurs brillantes,
+ Couvert d'une robe d'azur,
+ Il aimait glisser sous le ciel le plus pur,
+ Et se montrait souvent sous des formes riantes.
+ Ce passe-temps est assez doux;
+ Mais de ces sylphes, entre nous,
+ Je ne veux point grossir le nombre,
+ J'ai quelque rpugnance n'tre plus qu'une ombre;
+ Une ombre est peu de chose, et les corps valent mieux;
+ Gardons-les. Mahomet eut grand soin de nous dire
+ Que, dans son paradis, on entrait avec eux.
+ Des houris c'est l'heureux empire;
+ L, les attraits sont immortels;
+ Hb n'y vieillit point; la belle Cythre,
+ D'un hommage plus doux constamment honore,
+ Y prodigue aux lus des plaisirs ternels.
+ Mais je voudrais y voir un matre que j'adore:
+ L'Amour qui donne seul un charme nos dsirs,
+ L'Amour qui donne seul de la grce aux plaisirs.
+ Pour le rendre parfait, j'y conduirais encore
+ La tranquille et pure Amiti,
+ Et d'un coeur trop sensible elle aurait la moiti.
+ Asile d'une paix profonde,
+ Ce lieu serait alors le plus beau des sjours;
+ Et ce paradis des amours,
+ Si vous vouliez, Zelmis, on l'aurait en ce monde.
+
+
+LA VIEILLE DE SEIZE ANS.
+
+ Lise quinze ans plut et fut peu cruelle;
+ Mais Lise, hlas! fut quitte seize ans.
+ La pauvre enfant alors, n'amusant qu'elle,
+ Crut d'tre aimable avoir pass le temps.
+
+ Son miroir mme, ses yeux pleins de larmes,
+ Ne montrait plus ni beaut, ni fracheur;
+ Toute charmante, elle pleurait ses charmes
+ Et cet air simple exprimait son erreur.
+
+ J'avais quinze ans, quand tu me trouvais belle;
+ Un an dtruit ma beaut, ton ardeur.
+ Mon coeur, hlas! t'aime encore, infidle!
+ Mais seize ans peut-on offrir son coeur?
+
+ Tu me pressais, quel feu!.. quelle tendresse!..
+ Mais j'ai seize ans; adieu tous tes dsirs!
+ Du doux plaisir je sens encore l'ivresse;
+ Mais j'ai seize ans; adieu tous tes plaisirs!
+
+ Quoi! vingt printemps que toi-mme as vu natre,
+ A tous les yeux n'ont fait que t'embellir!
+ Moi, j'ai seize ans, je n'ose plus paratre;
+ Un an d'amour a donc pu me vieillir?
+
+ Hier Damon, qui me poursuit sans cesse,
+ M'offrait un coeur tout prt s'enflammer;
+ Allez, lui dis-je, allez la jeunesse;
+ Moi j'ai seize ans, on ne doit plus m'aimer.
+
+ Mais non, cruel, reviens ta bergre,
+ Reviens, pardonne mes seize printemps;
+ S'il faut quinze ans, perfide, pour te plaire,
+ Viens, dans tes bras j'aurai toujours quinze ans.
+
+
+CANDIDE.
+
+ Candide est un petit vaurien
+ Qui n'a ni pudeur ni cervelle;
+ A ses traits on reconnat bien
+ Frre cadet de la Pucelle.
+ Leur vieux papa, pour rajeunir,
+ Donnerait une belle somme;
+ Sa jeunesse va revenir,
+ Il fait des oeuvres de jeune homme.
+ Tout n'est pas bien: lisez l'crit,
+ La preuve en est chaque page,
+ Vous verrez mme en cet ouvrage
+ Que tout est mal comme il le dit.
+
+
+LA BOHMIENNE.
+
+ Pour connatre le sort des matres des humains,
+ Mon art ne m'est pas ncessaire;
+ C'est sur le front des rois que je lis leurs destins:
+ L'oracle est sr, et mon art doit se taire.
+ A l'aspect de ce jeune roi,
+ L'avenir se dvoile mes yeux sans mystre;
+ Son sort est d'tre heureux, d'tre aimable, de plaire,
+ Et tous les coeurs l'ont prdit avant moi.
+ Peuple, qui sa prsence est chre,
+ En ces lieux retenez ses pas;
+ Un roi qu'on aime et qu'on rvre
+ A des sujets en tous climats:
+ Il a beau parcourir la terre,
+ Il est toujours dans ses tats[30].
+
+ [30] Ces vers furent chants en prsence du roi de Danemarck,
+ pour lequel ils avaient t composs en 1768, pendant le sjour
+ de ce monarque Paris.
+
+
+ SUR L'LECTION DE MM. LEMIERRE ET DE TRESSAN, A L'ACADMIE
+ FRANAISE.
+
+ Honneur la double cdule
+ Du snat dont l'auguste voix
+ Couronne, par un digne choix,
+ Et le vice et le ridicule.
+
+
+ SUR LA TRAGDIE DE CORIOLAN, PAR LAHARPE, DONT LES COMDIENS
+ DONNRENT UNE REPRSENTATION AU BNFICE DES PAUVRES, LE 3 MARS
+ 1784.
+
+ Pour les pauvres la comdie
+ Donne une pauvre tragdie;
+ Nous devons tous en vrit
+ Bien l'applaudir par charit.
+
+
+LE SICLE A DU CARACTERE.
+
+ L'histoire en a la preuve en mains,
+ C'est l'exemple qui fait les hommes.
+ Si Dieu renvoyait les Romains
+ Dans le pauvre sicle o nous sommes,
+ Caton tournerait tout vent,
+ Lucrce serait une fille,
+ Messaline irait au couvent,
+ Et Brutus mme la Bastille.
+
+
+L'ABB CHAULIEU ET LE CARDINAL BERNIS.
+
+ Chaulieu, disciple d'Epicure,
+ Et des grces heureux amant,
+ Quand tu chantais si tendrement
+ Ces vers, enfans de la nature,
+ Qui t'inspirait? le sentiment.
+ O toi, qui veux suivre ses traces,
+ Abb galant et dlicat,
+ Dont les pinceaux donnent aux grces,
+ Cet air coquet de ton tat,
+ Qui t'inspire cette finesse,
+ Ces traits choisis, cet agrment,
+ Qui voilent le raisonnement,
+ Et font badiner la tendresse?
+ Tu me rponds: le sentiment.
+ Mais viens sur la verte fougre
+ Voir foltrer cette bergre;
+ Quelle tendre simplicit!
+ Son amour lui sert de parure;
+ Il rend touchante sa beaut;
+ On la prendrait pour la nature
+ Sous les traits de la volupt.
+ Ne dis-tu pas: telle est la muse
+ De Chaulieu, cet aimable auteur;
+ Il me touche, lorsqu'il m'amuse;
+ Son esprit ne parle qu'au coeur.
+ S'il tient en main sa tasse pleine,
+ Il est Bacchus, je suis Silne.
+ Lorsque sur les lvres d'Iris,
+ Il cueille ces baisers humides,
+ Dont les plaisirs vifs et perfides
+ Suspendent tous les sens surpris,
+ Et livrent les nymphes timides
+ A leurs satyres enhardis,
+ Mon me s'enivre avec elle,
+ Des torrens de sa volupt.
+ Je songe... Plus d'une beaut
+ Sait les nuits que je me rappelle.
+ S'il cesse d'tre Anacron,
+ Pour s'instruire chez Epicure,
+ Il dtruit la demeure obscure
+ O l'erreur voyait l'Achron.
+ A sa voix mon coeur se rassure,
+ Et mes plaisirs bravent Pluton.
+ Plus froid, blouis davantage;
+ Bernis, je vois dans ton ouvrage
+ Autant d'clat et moins d'appas;
+ Ton esprit obtient mon suffrage,
+ Mais mon coeur ne le donne pas.
+ Ta muse est l'adroite coquette
+ Qui sait placer un agrment,
+ Faire jouer un diamant,
+ Femme adorable, un peu caillette,
+ Toujours en habit arrang,
+ Possdant l'art de la toilette,
+ Et redoutant le nglig.
+
+
+LES JEUNES GENS DU SICLE.
+
+ Beauts qui fuyez la licence,
+ Evitez tous nos jeunes gens;
+ L'Amour a dsert la France
+ A l'aspect de ces grands enfans.
+ Ils ont, par leur ton, leur langage,
+ Effarouch la volupt,
+ Et gard pour tout apanage
+ L'ignorance et la nullit;
+ Malgr leur tournure fragile,
+ A courir ils passent leur temps;
+ Ils sont importuns la ville,
+ A la cour ils sont importans;
+ Dans le monde en rois ils dcident,
+ Au spectacle ils ont l'air mchant;
+ Partout leurs sottises les guident,
+ Partout le mpris les attend.
+ Pour eux les soins sont des vtilles,
+ Et l'esprit n'est qu'un lourd bon sens;
+ Ils sont gauches auprs des filles,
+ Auprs des femmes indcens.
+ Leur jargon ne pouvant s'entendre,
+ Si leur jeunesse peut tenter
+ Ceux que le besoin a fait prendre,
+ L'ennui bientt les fait quitter.
+ Sur leurs airs et sur leur figure
+ Presque tous fondent leur espoir;
+ Ils font entrer dans leur parure
+ Tout le got qu'ils pensent avoir.
+ Dans le cercle de quelques belles
+ Ils vont s'tablir en vainqueurs;
+ Mais ils ont toujours auprs d'elles
+ Plus d'aisance que de faveurs.
+ De toutes leurs bonnes fortunes
+ Ils ne se prvalent jamais,
+ Leurs matresses sont si communes,
+ Que la honte les rend discrets.
+ Ils prfrent, dans leur ivresse,
+ La dbauche aux plus doux plaisirs,
+ Et gotent sans dlicatesse
+ Des jouissances sans dsirs.
+ Puissent la volupt, les grces,
+ Les expulser loin de leur cour,
+ Et favoriser en leurs places
+ La gat, l'esprit et l'amour!
+ Les dserteurs de la tendresse
+ Doivent-ils goter ses douceurs?
+ Quand ils dgradent la jeunesse,
+ En doivent-ils cueillir les fleurs?
+
+
+VERS COMPOSS
+
+A L'OCCASION DE LA FTE DE M. DE VAUDREUIL.
+
+ Du patronage il faut chanter la fte:
+ A votre tour, Saint-Joseph, aujourd'hui
+ Qu' vous louer ici chacun s'apprte!
+ Chacun de nous en vous trouve un appui.
+ Celui qu'on vit jadis en Galile,
+ Benin mari, s'endormir en son lit,
+ Quand prs de lui Marie, un peu trouble,
+ Dvotement cachait le Saint-Esprit,
+ N'est point le saint qu'aujourd'hui ma voix chante;
+ J'aime l'hymen, mais je hais un mari,
+ Qui, sourd aux voeux d'une beaut touchante,
+ Dort aux transports d'un coeur qui le trahit.
+ Que l'innocent, arm de sa verloppe,
+ Joigne sans art les ais mal assortis
+ Du vieux sapin qui forme son choppe,
+ J'en suis fch: les grces et les ris,
+ Par cette fente en sa couche introduits,
+ Des doux plaisirs allumeront l'amorce;
+ Et son honneur, par le ciel compromis,
+ Piteusement reoit plus d'une entorse.
+ Quoiqu'en ce monde il soit plus d'un Joseph,
+ Au vieux patron le mien point ne ressemble;
+ De son honneur il a gard la clef;
+ Cornes au front pour lui font triste ensemble;
+ Il n'est besoin, quand l'amour veill
+ Des volupts ouvre l'ardente coupe,
+ Qu'un doux pigeon tout coup rvl
+ Entre les draps se glisse et monte en poupe;
+ Il n'est pour lui d'esprit si merveilleux,
+ Qu'il ne surpasse en exploits amoureux;
+ Prompt sans dsirs, il n'attend point qu'un autre
+ Cueille en son lieu la rose du plaisir;
+ L'amour n'a point de plus ardent aptre,
+ Et l'amiti de plus noble visir.
+ Chantons en choeur, amis, chantons la fte
+ De ce Joseph pour nous si prcieux;
+ Qu' le louer chacun de nous s'apprte,
+ Qu'un gai refrain charme ce jour heureux.
+ . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . .
+ Docile aux voeux de son coeur perdu
+ Amour pour lui fait de plus doux miracles,
+ Entre ses mains son arc toujours tendu,
+ D'un trait brlant, perce tous les obstacles;
+ Et nul oiseau par l'amour allch
+ N'est en son lit entre deux draps couch,
+ Sinon l'oiseau qui, d'une aile lgre,
+ Message au bec, court au sein des hasards,
+ De Cythre aimable messagre,
+ Porter au loin un billet doux Mars;
+ Ou bien aussi le matre de l'aurore,
+ Qui, fier des feux dont son front se dcore,
+ Avec orgueil chante, au sein de sa cour,
+ Les longs transports de son prodigue amour;
+ Ou bien l'oiseau que le bon La Fontaine
+ Met dans les mains de certaine beaut,
+ Quand tout coup, de soupons agit,
+ Auprs du lit o la belle incertaine
+ Rve l'amour dont la ralit
+ Nagure encor parfumait son haleine;
+ Mre en courroux et respirant peine,
+ Parat et voit, dans ce simple appareil
+ De deux amans que charme le sommeil,
+ Sa fille aux bras d'un superbe jeune homme,
+ Beau comme Adam avant qu'il et mang
+ Le pepin vert de la premire pomme;
+ Et prs de lui, cte cte rangs,
+ Les charmes nus de sa fille endormie,
+ Rvant d'amour, d'espoir et d'insomnie.
+
+
+MADRIGAL.
+
+ Elle est moi, si parfaitement toute,
+ Qu'elle et nul autre en elle n'ont plus rien,
+ Et je n'aurai moins tort d'en faire doute,
+ Qu'elle penser qu'on puisse tre plus sien.
+ Aucun ennui n'a su troubler mon bien;
+ Rien qui m'afflige et rien que je redoute;
+ Hors qu'il me peine me trop souvenir
+ D'un qui l'avait pour matresse choisie,
+ Et rien que mal n'a pu d'elle obtenir;
+ Mais mal et bien m'en doit appartenir,
+ Et du pass je suis en jalousie.
+
+
+A M. DE M***,
+
+ Qui m'avait envoy une Tasse de porcelaine avec un quatrain, o
+ il me recommandait de ne pas imiter Diogne.
+
+ On boit commodment aux sources du Permesse
+ Dans ce brillant mail, prsent de votre main.
+ De feu Pibrac vous prchez la sagesse,
+ Mais vous tournez beaucoup mieux un quatrain.
+ Votre morale trs-humaine
+ Assure vos conseils plus de succs qu'aux siens.
+ De suivre vos leons vous donnez les moyens;
+ Jamais sage avant vous n'avait pris cette peine.
+ Je ne cours point aprs la pauvret.
+ D'un cynisme orgueilleux c'est l'absurde manie;
+ Il suffit de la voir avec tranquillit:
+ La souffrir, c'est vertu; la chercher, c'est folie.
+ Ce fou de Diogne est trop sage pour moi:
+ J'aime sa fermet, son mpris pour la vie;
+ Mais son manteau perc ne m'irait point, je croi:
+ La besace est de trop, je n'ai point ce beau zle;
+ On est pauvre, on est sage, on est heureux sans elle;
+ Sans la besace enfin je prtends au bonheur.
+ Ah! plaignez-le avec moi d'une plus triste erreur;
+ Il n'avait point d'amis, ce n'est point l mon matre;
+ J'aurais fui ce beau sage. Un ami, c'est mon bien;
+ Mes voeux l'auraient cherch trop vainement peut-tre,
+ Et sa lanterne, hlas! ne m'et servi de rien.
+
+
+VERS A M***.
+
+ Je serai quitte dans huitaine
+ De mon dramatique dmon;
+ Et je prtends, l'autre semaine,
+ Congdier ma Melpomne,
+ Et voir ta petite maison.
+ De ta charmante Madelaine
+ La fte approche, me dit-on;
+ Embrasse pour moi sans faon
+ Cette aimable et tendre chrtienne;
+ Fais-lui, de grce, un beau sermon
+ Sur son got pour la pnitence;
+ Dtourne-la de l'abstinence;
+ De la table cours dans ses bras,
+ Et mets-lui sur la conscience
+ Tous les pchs que tu pourras.
+ De ma morale un peu friponne
+ Peut-tre tu t'tonneras;
+ J'en rougis, mais il est des cas
+ O ma gravit m'abandonne:
+ Quelquefois mme je souponne
+ Qu'Aristippe vaut bien Znon,
+ Et qu'aprs tout, le vieux Caton
+ Eut moins de plaisir que Ptrone.
+
+
+A MADAME ***,
+
+SUR UNE LOTERIE.
+
+ J'ose esprer quelque bonheur:
+ Votre nom, si cher mon coeur,
+ Doit tre cher la fortune.
+ Pour vaincre sa haine importune,
+ Mon nom peut-il mieux s'assortir?
+ De nos dsirs elle se joue;
+ Mais si l'Amour tournait la roue,
+ Je verrais le vtre en sortir.
+ Ah! pourquoi de la loterie
+ L'Amour n'est-il pas directeur!
+ Il saurait, adroit imposteur,
+ Par une aimable tricherie,
+ Vous soustraire l'tourderie
+ Du hasard, autre escamoteur,
+ Dont on adore les caprices;
+ Des destins, par vous plus propices,
+ Je partagerais la faveur:
+ Pour tre heureux selon mon coeur,
+ Il faut l'tre sous vos auspices.
+
+
+A CELLE QUI N'EST PLUS.
+
+ Dans ce moment pouvantable,
+ O des sens fatigus, des organes rompus,
+ La mort avec fureur dchire les tissus,
+ Lorsqu'en cet assaut redoutable
+ L'me, par un dernier effort,
+ Lutte contre ses maux et dispute la mort
+ Du corps qu'elle animait le dbris prissable;
+ Dans ces momens affreux o l'homme est sans appui,
+ O l'amant fuit l'amante, o l'ami fuit l'ami,
+ Moi seul, en frmissant, j'ai forc mon courage
+ A supporter pour toi cette effrayante image.
+ De tes derniers combats j'ai ressenti l'horreur;
+ Le sanglot lamentable a pass dans mon coeur;
+ Tes yeux fixes, muets, o la mort tait peinte,
+ D'un sentiment plus doux semblaient porter l'empreinte,
+ Ces yeux que j'avais vus par l'amour anims,
+ Ces yeux que j'adorais, ma main les a ferms!
+
+
+IMIT DE L'ANTHOLOGIE.
+
+ Vnus sortait des bras de son amant:
+ Une agraffe de sa cuirasse
+ Au bras de la desse a laiss quelque trace.
+ Diane vint, et mchamment,
+ Aux Dieux, par un seul mot, dcouvrit le mystre.
+ Voyez, dit-elle avec douceur,
+ Voyez comment un tmraire,
+ Un Diomde encor ose blesser ma soeur!
+
+
+A MADAME ***.
+
+ On ne vit qu' trente ans: tel est votre systme;
+ C'est celui de mon coeur depuis que je vous aime.
+ Mes plus chers souvenirs, mes momens les plus doux,
+ Me laissent le regret d'avoir vcu sans vous:
+ J'ai connu des plaisirs et j'ai perdu ma vie.
+ Elle commence vous; elle est son printemps:
+ Un sentiment de vous m'a rendu mes beaux ans.
+ Possdez jamais mon me rajeunie.
+ Vos grces, votre esprit, vos vertus, vos talens,
+ Eterniseront mon ivresse;
+ Elle pure mes sentimens;
+ Et le dlire de mes sens
+ Est approuv par la sagesse.
+
+
+A MADAME ***,
+
+EN LUI ENVOYANT UN CHIEN.
+
+ Vous l'aimerez; il passera sa vie
+ A vos pieds ou sur vos genoux;
+ Prs du chevet peut-tre... Ah! je lui porte envie
+ Sur les soins d'adoucir les tourmens d'un jaloux.
+
+
+MOTIFS DE MON SILENCE.
+
+ Je touche au midi de mes ans,
+ Et je me dois tous mes instans
+ Pour jouir, non pour faire un livre.
+ Ami, penser, sentir, c'est vivre:
+ Ecrire, c'est perdre du temps.
+
+
+IMITATION DE MARTIAL.
+
+ J'ai fui loin de la ville, Ariste, et pour jamais:
+ J'ai vu votre surprise, et je vous la pardonne.
+ Quitter Rome et ses jeux, son cirque, son palais!
+ Tout Romain de nos jours, en pareil cas, s'tonne.
+ Ecoutez mes raisons; vous jugerez aprs.
+ Dans Rome, l'or payait mon troit domicile:
+ Sans frais, j'ai dans les champs agrandi mon asile.
+ Une cendre conome, en mon humble foyer,
+ Rprimait la chaleur d'un ruineux brasier:
+ Ici la flamme brille, et le chne et le htre
+ Ptille impunment dans un tre champtre.
+ Chez vous, chaque pas, ma bourse dcroissait;
+ Chacun de mes besoins, vivre m'appauvrissait:
+ Du luxe de mon champ ma table est dcore;
+ De mon rustique habit j'admire la dure.
+ Pour chercher vos plaisirs et quelquefois l'ennui,
+ On me vit me contraindre et dpendre d'autrui;
+ Je dpens de moi seul pour tre heureux et sage,
+ Et j'ai fait loin des cours ma fortune au village.
+ Cultivez donc les grands: demandez-leur en vain,
+ Ce qu'en changeant de lieu vous obtenez soudain!
+
+
+AUTRE DU MME.
+
+ J'ai dit, belle Agla, partout et constamment,
+ Que Clon, votre ami, n'tait point votre amant;
+ Et j'avais presque dans le monde
+ tabli mon opinion;
+ Mais, votre mari mort, vous pousez Clon:
+ Que voulez-vous que je rponde?
+
+
+AUTRE DU MME.
+
+ Recherch par les grands, invit par les belles,
+ Vous ngligez peut-tre un peu trop l'amiti,
+ Qui vaut mieux qu'eux, qui vaut mieux qu'elles:
+ Vous le disiez jadis, vous l'avez oubli.
+
+ Adieu: jouissez bien de toute votre gloire;
+ Brillez dans les salons; russissez, plaisez,
+ Gardez-vous cependant de vous en faire accroire;
+ On ne vous aime point, Damis: vous amusez.
+
+
+MORALIT.
+
+ Brillante et vaine ambition,
+ Et vous, gloire, mulation,
+ Que l'on vante et qu'on difie,
+ Vous tes l'honorable nom
+ Et de l'orgueil et de l'envie:
+ Du coeur vous tes le poison,
+ Et le tourment de notre vie.
+
+
+PIGRAMME.
+
+ J'aimai Damis ds ma jeunesse:
+ Zle, bienfaits, soins dlicats,
+ Ont prouv pour lui ma tendresse;
+ Eh bien! Damis ne m'aime pas.
+ Il me voit; il m'crit, me loue:
+ Je me plaindrais injustement.
+ Jamais personne, je l'avoue,
+ Ne fut ingrat si dcemment.
+
+
+AUTRE.
+
+ Un thologien expert,
+ Clbre par le syllogisme,
+ Prtendait convertir Robert,
+ Et le gurir de l'athisme.
+ Mais voyez quoi cela sert?
+ C'est beaucoup que le bon Robert
+ Veuille se rduire au disme,
+ Encore dit-il qu'il y perd.
+
+
+SUR UN MARI.
+
+ L'heureux poux! que son sort est charmant!
+ Il est tromp, si bien, si finement!
+ Il est si sr de sa tendre grie,
+ Que, si l'hymen s'engage avec serment
+ A m'accorder le mme aveuglement,
+ Sur mon honneur, demain je me marie.
+
+
+VERS
+
+ MIS AU BAS DU PORTRAIT DE MIRABEAU.
+
+ Peintre de Frdric, il a jug ses lois,
+ Et soumis l'hrosme la philosophie.
+ Chez nous, vengeur du peuple, il sert, par son gnie,
+ L'humanit, l'tat, peut-tre tous les rois.
+
+VERS
+
+ A METTRE AU BAS DU PORTRAIT DE D'ALEMBERT.
+
+ Je change, mon gr de visage.
+ Je deviens tour tour d'Angeville, Poisson,
+ Rimeur[31], historien[32], gomtre, bouffon[33];
+ Je contrefais mme le sage[34].
+
+ [31] M. d'Alembert faisait alors des vers.
+
+ [32] Les Mmoires de la reine Christine.
+
+ [33] On connat les talens de M. d'Alembert pour contrefaire.
+
+ [34] Il y a sans cesse dans les ouvrages de d'Alembert: Lesage
+ fait ceci ou cela.
+
+
+PIGRAMME CONTRE LAHARPE.
+
+ Ce cher Laharpe, il ne sigera pas,
+ Comme Gaillard, dans le fauteuil bras.
+ J'en suis fch; sa fortune tait faite.
+ --Faite! Et comment?--Cent jetons partags
+ Sur un tapis entre tant d'agrgs,
+ C'est pour chacun si modique recette!
+ Et puis on court aprs ces jetons.--Oui;
+ Mais ds l'abord on aurait du confrre
+ Vu tout l'orgueil, le fiel, le caractre:
+ Il restait seul; la bourse tait lui.
+
+
+AUTRE CONTRE LE MME.
+
+ Mon pauvre ami, te voil bien confus
+ De voir qu'enfin chez les quarante lus
+ Tu ne pourras jamais prendre ton somme.
+ --Confus! pourquoi? Mes talens sont connus;
+ Avec clat sans cesse on me renomme
+ Dans mon Mercure; et si je suis exclus,
+ C'est simplement, relisez les statuts,
+ C'est simplement qu'il faut tre honnte homme.
+
+
+AUTRE CONTRE LE MME.
+
+ Depuis un temps Laharpe a des aeux:
+ Surcrot d'orgueil. Le vitrier, son frre,
+ En est bless; moi, je suis furieux,
+ Bien moins pourtant que la limonadire.
+ Eh! mon ami, baisse les yeux sur moi:
+ Ma race est neuve, il est vrai; mais qu'y faire?
+ Dieu ne m'a point accord, comme toi,
+ Prs de trente ans pour bien choisir mon pre.
+
+
+LE ROI DE DANEMARCK
+
+EN PARTANT DE PARIS.
+
+ Triste Paris, que tu m'assommes
+ De vers, de soupers, d'opras!
+ Je suis venu pour voir des hommes:
+ Rangez-vous, messieurs de Duras.
+
+
+A UNE FEMME
+
+ Qui prtendait que ses amis ne s'occupaient pas d'elle.
+
+ Tous vos amis songent vous, Hortense;
+ Plus d'un voudrait peut-tre y penser moins souvent;
+ Mais vous devez, je crois, la prfrence
+ A celui-l qui rve en y songeant.
+
+
+LE PALAIS DE LA FAVEUR,
+
+ALLGORIE EN VERS ET EN PROSE.
+
+J'aime, vous le savez, les promenades solitaires; et vous, mon ami,
+vous aimez les rencontres qu'elles me procurent, les rcits que je
+vous en fais, les rveries mme qu'elles m'occasionnent. Prose, vers,
+spars ou confondus, tout est bien reu de vous; tout vous convient
+galement. Il ne me faut rien moins que cet excs d'indulgence et
+l'amiti qui en est la source, pour m'engager vous crire ces
+bagatelles. coutez le rcit de ma dernire aventure.
+
+Je m'tais assis au pied d'un arbre, dans le carrefour de la fort
+de***, le moins frquent, et que cependant je connaissais. J'aperus
+un sentier qui me parut charmant; je me levai pour le suivre,
+persuad qu'il me conduirait un lieu plus dlicieux encore. Je le
+suivis assez long-temps: le marcher tait doux; et c'est ce qui me
+faisait poursuivre, malgr la varit des dtours qui sans doute ont
+fait abandonner cette route. Le terme o elle conduit est trs-dsir,
+et l'on cherche y arriver le plutt possible. J'arrivai enfin au
+bout de ce sentier, et je me trouvai dans une avenue superbe qui
+conduisait un palais dont l'clat m'blouit. Je vis de loin une
+foule innombrable qui remplissait les cours. Je crus qu'il y avait une
+fte: ma conjecture tait d'autant plus fonde, que, dans ce tumulte
+et cette confusion, je ne distinguai, ni n'entendis aucune marque de
+joie. Quelle que ft cette fte, je voulus en avoir ma part, et je
+cdai cet instinct de curiosit qui matrise presque tous les
+hommes, et souvent les philosophes plus que les autres. J'eus beaucoup
+de peine pntrer, me faire jour travers la foule. Des gens plus
+presss que moi me poussaient, me heurtaient, me frappaient mme
+presqu' dessein, et se prcipitaient pour passer les premiers: il est
+vrai qu'ils se trouvaient ensuite renverss ou carts par d'autres
+plus forts et plus adroits. Cet empressement gnral redoublait ma
+curiosit; mais je craignais bien de ne pouvoir la satisfaire, lorsque
+je me sentis enlev et comme port sur les marches du palais, par un
+flot imptueux, qui me fit courir de grands risques, mais qui
+m'abrgea la moiti du chemin. Je me dgageai de ce chaos et voulus
+entrer pour m'asseoir.
+
+Le garde qui tait dans l'intrieur m'aborda, et me demanda ce que je
+voulais. Hlas! rien, lui rpondis-je du ton d'un homme
+fatigu.--Dans le lieu o vous tes, me dit-il, on ne croit plus
+cette rponse.--Eh bien! monsieur, lui rpliquai-je, ce que je
+demande, c'est un peu de repos.--Ce n'est pas non plus ce que l'on
+vient chercher ici, et je doute que vous puissiez le trouver.
+Cependant, asseyez-vous; mais si vous ne dsirez que la tranquillit,
+n'attendez pas le retour de ma matresse.--Eh puis-je, monsieur, vous
+demander qui elle est, lui dis-je trs-poliment?--Elle se nomme
+Faveur.--En quoi votre matresse pourrait-elle troubler mon
+repos?--Monsieur parat tranger?--Je le suis beaucoup de choses,
+presque tout.--C'est de bien bonne heure, me rpliqua-t-il: et il me
+regarda bien fixement. Je ne sais si ma figure lui plut; mais prenant
+un air plus ouvert et plus poli: Faites-moi l'honneur de me suivre,
+me dit-il; je veux vous faire voir les appartemens de ma matresse.
+Je le suivis; il ouvrit une porte, et je fus bloui la vue de toutes
+les merveilles qui s'offrirent mes yeux. J'avanai; et, aprs m'tre
+livr ma surprise, je regardai mon guide. Tout ceci est magique,
+lui dis-je.--Point du tout, me rpondit-il; tous ces chefs-d'oeuvres
+sont rels, mais faux. Sortons vite, si vous voulez que l'effet ne
+soit pas dtruit dans quelques instans. Je m'approchai tour tour
+de la tapisserie, des meubles, des cristaux, des lustres; tout tait
+faux. L'or, l'argent n'en avaient que l'apparence; les broderies
+n'taient que de vaines dcoupures; les cristaux, les diamans
+n'taient que des verres facettes; et la perspective du fond de
+l'appartement, une perspective trompeuse, telle qu'on en voit sur nos
+thtres; les coussins, les lits, les sophas sont forms de roses
+amonceles la hte, et dont on a oubli d'arracher les pines.
+
+Eh! monsieur, dis-je mon conducteur, que faites-vous ici?--Je n'y
+suis, me rpondit-il, que par hasard; j'y remplis la fonction d'un ami
+absent que rien ne peut dtromper, et qui a vieilli auprs de Faveur
+dans un service assez ingrat. Je vous parlerai d'elle avec une libert
+qu'il ne me permet pas, et qui a pens me brouiller avec lui. Tout ce
+que vous voyez ici de faux et de frivole, est l'emblme de son
+caractre et de son esprit. Coquette et inconstante, elle vous
+recherche et vous rebute l'instant d'aprs. Importune, c'est elle qui
+pourtant fuit la premire. Dans son me comme dans son palais, tout
+est jou, tout est trompeur, sa beaut, sa bont mme; mais elle a des
+grces dont l'attrait est presque invincible.
+
+ On ne sait quel enchantement
+ Vers elle en secret vous attire,
+ Et remplit l'me en un moment
+ D'un crdule ravissement,
+ Qui devient ivresse ou dlire.
+ Sans pouvoir se faire estimer,
+ Elle a su fonder son empire
+ Sur tous les moyens de sduire,
+ Hors toutefois celui d'aimer.
+ Aimer est pour elle impossible;
+ Mais elle sait le feindre, hlas!
+ Et c'est le charme irrsistible
+ Qui nous enchane sur ses pas.
+ Oui, dans un profil trop rapide,
+ Soit naf, soit tudi,
+ Souvent elle offre l'oeil timide
+ Une ressemblance perfide,
+ Faut-il dire? avec l'amiti.
+ Ce faux air, cette vaine image
+ Commence la sduction;
+ La vanit nous encourage,
+ Et complte l'illusion;
+ On se croit heureux, presque sage,
+ En voyant que l'opinion
+ Complimente votre esclavage.
+ Mais l'erreur dure-t-elle? Oh! non.
+ Bientt sur le ple horizon
+ Vont se ternir, et c'est dommage,
+ La pourpre et l'or de ce nuage
+ O votre imagination
+ Voyait briller un doux rayon;
+ Votre bonheur et son ouvrage,
+ Tout disparat; et la raison
+ Ne voit plus qu'un froid paysage,
+ Ornement de votre prison.--
+
+De votre prison! m'criai-je.--Oh! monsieur, je ne veux point tre
+emprisonn. Mon guide ne put s'empcher de rire de ma terreur. Fuyez
+donc, me dit-il, et craignez que ma matresse ne vous voie.--Quelle
+trange ide! Craignez-vous qu'elle ne me prenne pour un des objets de
+son caprice?--Pourquoi non?--Mais, monsieur, d'o vient n'avez-vous
+pas cette crainte pour vous-mme?--Elle m'a vu, croit me connatre: et
+c'est assez pour elle. Mais vous tes pour ses yeux un objet nouveau,
+il n'en faut pas davantage.--Soyez tranquille; je veux la voir, et la
+verrai sans tre aperu.--Mais savez-vous qu'on se fait souvent une
+peine de ne pas l'tre?--Pour moi, je ne m'intresse pas aux chagrins
+de cette espce.--Vous tes un philosophe, je le vois; et ce que
+j'aime encore mieux, un philosophe gai; mais, aprs tout, seriez-vous
+le premier sage qui et t pris ce pige?--Non, mais je ne serais
+pas non plus le premier qui s'en ft garanti.--J'entends: vous voulez
+risquer l'aventure, pour avoir l'honneur attach au triomphe d'un
+refus.--Peut-tre ne suis-je pas insensible cette gloire: je suis
+jeune encore; il faut me pardonner ce petit amour propre.--Jeune sage,
+prenez garde, me rpliqua mon guide:
+
+ Affronter la tentation,
+ C'est manquer de philosophie;
+ La sagesse veut que l'on fuie;
+ Mais de la cour, hlas! fuit-on,
+ Sinon quand le roi vous en prie?
+
+J'allais rpondre, lorsque j'entendis un grand mouvement dans la salle
+des gardes; et je crus, je dis mme mon conducteur que sans doute
+c'tait la princesse. Il ne fit que dtourner la tte; et la sorte
+de tumulte qu'il entrevit: Non, me dit-il, ce n'est que Ltitia, sa
+favorite.--Peut-on vous demander quel est son genre d'esprit, sa
+tournure?..--Ne le devinez-vous pas, me dit-il? Au reste, peut-tre
+que non. C'est un caractre assez singulier:
+
+ Son air est vif et smillant;
+ Son esprit ne plat qu'en surface;
+ Son me est un cristal mouvant
+ O tout brille, change et s'efface;
+ Son crdit, comme elle inconstant,
+ Nat, meurt, et revit par instant.
+ Jamais elle n'est en disgrce,
+ Jamais en faveur pleinement.
+ Mais qu'elle amuse un seul moment,
+ Il n'est honneur, titre, ni place,
+ Qu'elle n'enlve lestement.
+ Rien ne l'meut, ne l'embarrasse;
+ On la traite lgrement,
+ Au ton du jour elle se plie;
+ Dame ou soubrette, elle est ravie:
+ Nouvel emploi, nouveau talent,
+ Soit calcul, routine ou folie,
+ Son rle, qui monte ou descend,
+ Comme lui la diversifie.
+ Son dsir le plus permanent
+ N'a l'air que d'une fantaisie
+ Dont elle-mme rit souvent,
+ Dont l'insuccs serait plaisant:
+ Et le succs la justifie.
+ goste avec enjoment,
+ Despotique avec bonhomie,
+ On la voit, ou brusque ou polie,
+ Vous gouverner obligeamment,
+ Vous obliger tourdiment:
+ Elle est tout ou rien, par saillie,
+ Vous nuit, vous fte, vous oublie,
+ Mais toujours agrablement:
+ Oh! c'est une femme accomplie,
+ Qui nous restera srement.
+
+Enfin la princesse parut, suivie de son brillant cortge; je reconnus
+aisment Ltitia, l'air foltre et familier dont elle aborda sa
+souveraine. Faveur, tout en regardant de ct et d'autre avec des yeux
+caressans qui semblaient prodiguer les promesses et ne donnaient que
+des esprances, lui fit un petit signe d'amiti, peu prs pareil
+celui dont on accueille un joli pagneul. Ltitia en fut ravie; le
+ministre en fut jaloux; et, s'approchant de la princesse, il lui parla
+ l'oreille. Oui, oui, lui dit-elle sans l'avoir entendu; tout ce
+qu'il vous plaira. Retirez-vous; votre temps est trop prcieux. Ce
+dernier mot le charma; et il regarda tout autour de lui les nombreux
+tmoins de sa gloire. Faveur traversa ensuite deux lignes composes de
+femmes du plus haut rang (autant que je pus en juger), et qu'elle ne
+regarda point, attendu qu'elles taient pour la plupart assez
+vieilles. Ces dames n'en parurent pas surprises autant que je l'aurais
+cru, ce que j'attribuai moins leur philosophie qu' l'habitude de se
+voir ngliges. Tout en avanant, Faveur approchait du groupe dont je
+faisais partie; ma figure n'a rien qui provoque l'attention, mais elle
+lui tait inconnue: c'est sans doute ce qui m'attira ses regards. Elle
+fit quelques pas pour venir vers moi. Alors la foule de ses esclaves
+se spara pour me faire place. Je m'avanai, mais sans cet
+empressement tourdi qui seul flatte la vanit de Faveur. Sa
+coquetterie en fut redouble. Elle me dit que, dans un moment, elle
+m'inviterait passer dans son cabinet; et elle se remit parcourir
+la salle d'assemble.
+
+Aussitt la foule, qui, deux heures auparavant, avait pens
+m'touffer, fut mes pieds; on me demanda mes ordres, et chacun de
+ces inconnus s'efforait d'tre remarqu de moi. Un moment aprs,
+Faveur me fit appeler, me fit asseoir auprs d'elle. C'est alors que
+je sentis tout l'empire de sa sduction. Elle prtendit me connatre
+par la renomme, me dit qu'elle voulait me fixer sa cour. Ce qu'il y
+a d'inconcevable, c'est que ses discours me flattaient; mais comme
+j'hsitais dans mes rponses, elle me dit: Ne jugez pas de moi sur
+les bruits qu'on s'efforce de rpandre; je vaux mieux que ma
+rputation. Oblige par tat d'tre la dispensatrice des grces, je
+suis quelquefois condamne paratre oublier mes amis, paratre
+inconstante et frivole: ce qui me fait une peine affreuse; car, dans
+le fond, je suis trs-solide. Et puis les peines attaches ma place,
+l'ennui qui me tourmente...--L'ennui, m'criai-je avec un air
+tonn!--Eh! sans doute. Voyez cette foule importune! et les affaires!
+et Tdiosus, mon ministre, qui m'assomme, qui j'accorde tout pour
+m'en dfaire! Il est si ennuyeux, que je suis quelquefois tente de
+lui cder l'empire; mais on m'assure que cela aurait des
+inconvniens.--Ne serait-il pas plus simple, lui dis-je, de le
+renvoyer?--Le renvoyer, s'cria-t-elle! cela est impossible!--Comment!
+dis-je, il ne s'en irait pas? Un grand clat de rire fut la rponse
+de Faveur. Mon dieu, dit-elle, que cela est plaisant! Vous tes
+trs-aimable; je prvois que vous me deviendrez ncessaire? Quand vous
+verrai-je? Demain, je m'imagine, n'est-ce pas?--Madame, on ne vous a
+jamais fait sa cour pour une fois seulement.--Adieu, dit-elle: ne me
+manquez point de parole, je compte sur vos soins. Je la saluai
+respectueusement, et je me retirai par un escalier qui se trouva sur
+mon chemin, et qui rendait dans les cours. Je recueillis mes esprits
+au grand air. Je regrettai de n'avoir pas revu mon garde, pour jouir
+ses yeux de ma victoire: tant il est vrai qu'aprs la vanit vaincue,
+il reste vaincre l'amour propre, triomphe plus rare et bien plus
+difficile, s'il n'est mme tout fait impossible.
+
+Ce fut avec un plaisir bien vif que je me vis hors de ce pays, o,
+pour obtenir des grces, il faut ennuyer ou amuser, tre le digne
+rival de Tdiosus ou de Ltitia, sans caractre, sans dignit, ne
+sentir, ni n'inspirer soi-mme nul vritable intrt. Avec quel
+empressement je gagnai ma maison! J'y tais attendu, ce qui n'arrive
+personne dans le lieu d'o je sortais. Mon asile me parut plus riant,
+mon jardin plus dlicieux, le sourire d'une femme aimable anim d'une
+grce plus touchante. D'o naissait dans mon me ce surcrot
+d'attendrissement et de bonheur? Aprs en avoir got le charme, j'en
+cherchai malgr moi la cause, et je crus l'avoir trouve.
+
+ Peut-tre la triste imposture
+ Des biens qu'offre la vanit,
+ Montre mieux la ralit
+ De ceux que la raison procure.
+ Peut-tre, ouverte au sentiment,
+ L'me alors, plus simple et plus pure,
+ S'abandonne plus aisment
+ Au doux besoin d'panchement
+ Qui nous ramne la nature.
+
+Adieu, mon ami: le mme intrt qui nous ramne la nature, nous
+rapple aussi vers l'amiti.
+
+
+
+
+LETTRES DIVERSES.
+
+
+
+
+LETTRES DIVERSES.
+
+
+LETTRE PREMIRE.
+
+ A MADAME DE ***.
+
+Je me suis dout, madame, en recevant votre billet et avant de
+l'ouvrir, qu'il m'arrivait malheur; et c'tait pour moi une nouveaut
+d'ouvrir un billet de vous avec chagrin. Je comptais faire ce soir mon
+entre dans mon nouvel tablissement d'Auteuil; mais ayant diffr de
+deux jours, pour vous faire ma cour avant mon dpart, il faut bien que
+je diffre de deux autres, pour que les deux premiers ne soient pas
+perdus. Je crois ce sentiment-l plus honnte que celui qui fait
+courir les joueurs aprs leur argent; mais, dans le fond, il est peu
+prs du mme genre.
+
+Ce sont plusieurs de mes amis qui sont cause que je viens me cacher
+quelque temps la campagne dans un mauvais temps. Croirez-vous que
+c'est pour travailler, pour finir ces ptres de Ninon[35] sur
+lesquelles on ne cesse de m'impatienter? N'est-il pas ridicule
+d'aller vivre sagement pour crire des folies? Etre fou de sang froid
+ou par rminiscence, cela n'est-il pas bizarre? Voil l'inconvnient
+de dire ses amis les choses sur lesquelles on travaille. On ne m'y
+reprendra plus. Etre expos finir ce que je commence, mettre de
+l'ordre dans mes caprices: cela me parat un peu dur, et je n'en serai
+plus la dupe.
+
+ [35] Ces ptres ont t gares, ainsi que d'autres papiers,
+ la mort de l'auteur. Cette perte est probablement sans ressource;
+ car les recherches les plus exactes n'ont pu nous les procurer.
+
+Je ne vous parle plus, madame, de mon respect ni de ma tendre amiti,
+qui dureront autant que moi.
+
+
+LETTRE II.
+
+ A ......
+
+Voil donc, mon cher ami, comme vous vous conduisez, vous que je
+croyais la raison, la prudence, la sagesse mme! A qui se fier, aprs
+ce que je sais de vous? et sur qui compter dsormais? On vous ordonne
+la plus grande modration dans l'usage de la pense; et madame M.....
+m'a dit qu'elle avait reu de vous une lettre charmante et pleine
+d'esprit, ce sont ces termes; je n'exagre rien, et je suis bien
+loign de vous chercher des torts. Vous ne pouvez pas la rcuser non
+plus. Elle vous aime, elle a de la candeur, et est mille lieues de
+toute espce de mdisance, plus forte raison de calomnie.
+
+Une lettre charmante et pleine d'esprit! est-il possible? Quoi! c'est
+vous qui vous permettez de pareils excs! On est tranquille sur votre
+compte; et tout d'un coup voil une infraction de rgime qui vient
+effrayer vos amis. Si madame M...... et dit simplement une lettre
+charmante, je dirais: cela peut se passer, peut-tre le mal n'est-il
+pas si grand qu'on le fait. Vingt fois j'ai entendu dire: c'est un
+ouvrage charmant; et, la lecture, j'ai vu que rien n'tait plus
+faux: mais plein d'esprit, c'est l ce qui est une faute absolument
+impardonnable. Je ne vous cache pas que je me crois oblig d'en faire
+avertir M. Tronchin, qui ne plaisante point dans ces cas-l, et qui
+saura vous en dire son avis. De l'esprit! vous n'ignorez pas combien
+la pense est nuisible l'homme; que, par cette raison, il n'y a
+presque pas d'homme qui pense la vingtime partie de sa vie; que vous
+mme, pour avoir pens seulement la moiti de la vtre, vous vous en
+trouvez trs-mal: et voil que, non seulement vous pensez, mais mme
+vous osez avoir de l'esprit. Vous savez qu'en pleine sant mme, il ne
+fait pas sr de se donner cette licence; que l'esprit entrane de
+grands inconvniens la ville, la cour; et c'est vous..... Je n'en
+reviens pas. Bon dieu! quoi sert la philosophie? Je ne m'y connais
+point; mais je souponne qu'il y a, entre penser et avoir de l'esprit,
+la mme diffrence qu'il y a entre marcher et courir; et, si cela est
+vrai, jugez combien vous tes coupable.
+
+Vous allez me rpliquer que vous avez beaucoup d'amiti pour madame
+M......; qu'au moment o vous avez pris la plume pour rpondre sa
+lettre, le sentiment a veill l'esprit chez vous. Je sais qu'il y en
+a des exemples; que ce genre d'esprit est le meilleur, le plus rare et
+le plus aimable; et que vous pouvez tre dans ce cas: mais, de bonne
+foi, pensez-vous que cette excuse me rassure et me satisfasse?
+D'abord, il s'agirait de savoir si M. Tronchin vous permet le
+sentiment. Cela m'tonnerait beaucoup dans un mdecin aussi habile, et
+qui connat si bien la nature. Je doute trs-fort qu'il vous ait rien
+prononc l-dessus; et vous tes trop honnte pour le compromettre
+avec la facult. On sait assez que le sentiment est presque aussi
+malsain que l'esprit; et quoiqu'on soit dans l'habitude de le
+contrefaire et de le jouer encore davantage, parce que la chose est
+beaucoup plus facile, vous voyez que, dans le vrai, on se le permet
+assez rarement. Il est donc clair, mon cher ami, que votre excuse ne
+serait qu'une dfaite; et, au fond, je ne vois pas comment vous vous
+en tirerez.
+
+La faute o vous venez de tomber d'une faon si humiliante, m'a fait
+revenir sur le pass, comme il arrive en pareil cas; et je me suis
+rappel que les deux dernires fois que j'ai eu le plaisir de vous
+voir, il s'en fallait bien que vous ne fussiez net; et mme je me
+souviens de quelques rflexions un peu vigoureuses ou piquantes qui
+doivent ncessairement prendre sur la machine. J'ai song alors que
+vous tiez assez mal environn; que mademoiselle Thomas, outre
+son esprit, ayant encore celui qui nat du sentiment, peut
+trs-frquemment redoubler chez vous les crises de ces deux facults:
+ce qui ne saurait manquer de vous faire beaucoup de tort. Il ne faut
+pas croire que je sois non plus sans inquitude sur M. Ducis. Ceux qui
+ne connaissent que son talent tragique, ne savent quel point il est
+dangereux pour vous, et de combien de faons il peut vous nuire, par
+sa conversation forte, anime et attachante. Vous ne connaissez point,
+je crois, madame Helvtius; je sais, du moins, que vous n'allez point
+chez elle: j'en suis enchant pour vous.....
+
+
+LETTRE III.
+
+ A ....
+
+ 20 Aot 1765.
+
+Je crois assez connatre votre me, mon cher ami, pour pouvoir vous
+donner des conseils utiles votre bonheur. Garantissez-vous de tout
+sentiment vif et profond. J'ai remarqu que toutes les fois que vous
+tes vivement affect de quelque chose, vous tombez dans un chagrin
+qui n'est point cette douce mlancolie si dlicieuse pour ceux qui
+l'prouvent. De plus, les travaux rendent la gat ncessaire votre
+sant. Quand un sentiment profond vous rendrait heureux, du moins
+est-il certain qu'il ne vous dlasserait pas, et vous avez besoin
+d'tre dlass. Ne craignez pas de perdre par l cette sensibilit
+ncessaire l'homme de lettres; vous en avez reu une trop grande
+dose: rien ne peut l'puiser. La lecture des excellens livres
+l'entretiendra davantage, sans exposer votre me ces secousses
+violentes qui l'accablent, lorsque des noeuds qui nous taient chers
+viennent se briser.
+
+Ne donnez jamais personne aucun droit sur vous. La roideur de votre
+caractre pouvant par la suite vous forcer cesser de les voir, vous
+aurez l'air de l'ingratitude. Tenez tout le monde poliment une
+grande distance. Prosternez-vous pour refuser. Je crois l'amiti, je
+crois l'amour: cette ide est ncessaire mon bonheur: mais je
+crois encore plus que la sagesse ordonne de renoncer l'esprance de
+trouver une matresse et un ami capables de remplir mon coeur. Je sais
+que ce que je vous dis fait frmir: mais telle est la dpravation
+humaine, telles sont les raisons que j'ai de mpriser les hommes, que
+je me crois tout fait excusable.
+
+Si quelqu'un tait naturellement ce que je vous conseille d'tre, je
+le fuirais de tout mon coeur. Est-on priv de sensibilit? on inspire
+un sentiment qui ressemble l'aversion; est-on trop sensible? on est
+malheureux. Quel parti prendre? celui de rduire l'amour au plaisir de
+satisfaire un besoin spontan, en se permettant tout au plus quelque
+prfrence pour tel ou tel objet. Rduire l'amiti un sentiment de
+bienveillance proportionn au mrite de chacun, c'est le parti que
+prit Fontenelle, qui avait toujours les jetons la main. Vous tes n
+honnte; je suis sr que vous ne pousserez pas cette dfiance trop
+loin. Tout ceci se rduit dire que votre me ne doit jamais tre
+insparablement attache l'me de personne, qu'il faut apprcier
+tout le monde, et remplir tous les devoirs de l'honnte homme, et mme
+de l'homme vertueux, d'aprs des ides justes et dtermines, plutt
+que d'aprs des sentimens, qui, quoique plus dlicieux, ont toujours
+quelque chose d'arbitraire.
+
+C'est par le travail seul que vous chapperez l'activit de cette
+me qui dvore tout. Le temps que vous emplorez chez vous sera pris
+sur celui que vous perdriez dans le monde, o vous vous amusez si peu;
+o vous portez le sentiment toujours pnible de la supriorit de
+votre me et de l'infriorit de votre fortune; o vous trouvez des
+raisons de har et de mpriser les hommes, c'est--dire, de renforcer
+cette mlancolie laquelle vous tes dj trop sujet, qui vous met
+souvent de mauvaise humeur, et qui vous expose quelquefois vous
+faire des ennemis. La retraite assurera en mme temps votre repos,
+c'est--dire, votre bonheur, votre sant, votre gloire, votre fortune
+et votre considration.
+
+Vous aurez moins d'occasions de vous permettre ces plaisirs qui, sans
+dtruire la sant, affaiblissent au moins la vigueur du corps, donnent
+une sorte de malaise, et dtruisent l'quilibre des passions.
+
+La considration de l'homme le plus clbre tient au soin qu'il a de
+ne pas se prodiguer. Ayez toujours cette coquetterie dcente qui n'est
+indigne de personne. Votre gloire y gagnera aussi: l'emploi de votre
+temps l'augmentera ncessairement, et, par la mme raison, votre
+fortune; car, croyez-moi, ne comptez jamais que sur vous.
+
+Il y a encore une chose que je ne saurais trop vous recommander, et
+qui vous est plus difficile qu' un autre, c'est l'conomie. Je ne
+vous dis pas de mettre du prix l'argent, mais de regarder l'conomie
+comme un moyen d'tre toujours indpendant des hommes, condition plus
+ncessaire qu'on ne croit pour conserver son honntet.
+
+
+LETTRE IV.
+
+ A MADAME DE S...
+
+Quoi, madame, vous avez eu la bont d'aller voir mon nouveau taudis!
+Je vous reconnais bien l. Vous tes contente de mon logement; mais
+moi, je ne le suis point: je m'y prends trop tard pour me loger prs
+de la rue Louis-le-Grand.
+
+Madame de Grammont est partie depuis le commencement du mois. Il me
+serait impossible de dsirer autre chose que ce que j'ai trouv en
+elle; et nous avons fini encore mieux que nous n'avions commenc. J'ai
+toutes sortes de raisons d'tre enchant de mon voyage de Barge. Il
+semble qu'il devait tre la fin de toutes les contradictions que j'ai
+prouves, et que toutes les circonstances se sont runies pour
+dissiper ce fond de mlancolie qui se reproduisait trop souvent. Le
+retour de ma sant, les bonts que j'ai prouves de tout le monde; ce
+bonheur, si indpendant de tout mrite, mais si commode et si doux,
+d'inspirer de l'intrt tous ceux dont je me suis occup; quelques
+avantages rels et positifs, les esprances les mieux fondes et les
+plus avoues par la raison la plus svre, le bonheur public et celui
+de quelques personnes qui je ne suis ni inconnu ni indiffrent, le
+souvenir tendre de mes anciens amis, le charme d'une amiti nouvelle
+mais solide avec un des hommes les plus vertueux du royaume, plein
+d'esprit, de talent et de simplicit, M. Dupaty, que vous connaissez
+de rputation; une autre liaison non moins prcieuse avec une femme
+aimable que j'ai trouve ici, et qui a pris pour moi tous les
+sentimens d'une soeur; des gens dont je devais le plus souhaiter la
+connaissance, et qui me montrent la crainte obligeante de perdre la
+mienne; enfin, la runion des sentimens les plus chers et les plus
+dsirables: voil ce qui fait, depuis trois mois, mon bonheur; il
+semble que mon mauvais gnie ait lch prise; et je vis, depuis trois
+mois, sous la baguette de la fe Bienfaisante.
+
+D'aprs ce dtail, vous croiriez que je vis environn de tout ce que
+j'ai trouv d'aimable ici, sous un beau ciel, et dans une socit
+charmante. Non, je vis sous une douche brlante, ou dans une
+bouilloire cache au fond d'un cachot. Tout ce que je distinguais est
+parti de Barge. Il y fait un temps excrable, et le brouillard ne
+laisse point souponner que les Pyrnes soient sur ma tte. Mais je
+n'en suis pas moins heureux: j'avais besoin de revenir sur les
+sentimens agrables dont j'ai joui avec trop de prcipitation; je les
+recueille avec une joie mle de surprise; mes ides sont faciles et
+douces; tous les mouvemens de mon coeur sont des plaisirs; voil le
+vrai beau temps, et le ciel est d'azur.
+
+Le ton de cette lettre est un peu diffrent de celles que je vous
+crivais, madame, de la rue de Richelieu, et mme de quelques
+conversations que je me souviens d'avoir eues avec vous, il y a cinq
+ou six mois. Que voulez-vous? je vous montrais mon me alors, comme je
+vous la montre aujourd'hui: L'homme est ondoyant, dit Montaigne:
+j'tais de fer pour repousser le mal, je suis de cire pour recevoir le
+bien. Les diffrentes philosophies sont bonnes; il ne s'agit que de
+les placer propos. Znon n'avait pas tort: Epicure avait raison. Le
+rgime d'un malade n'est pas celui d'un convalescent; celui d'un
+convalescent n'est pas celui d'un athlte. Je me trouve bien de ma
+manire d'tre actuelle; je reviendrais l'autre, s'il le fallait:
+mais je tcherai d'carter ce qui pourrait la rendre ncessaire; je
+n'y sais que cela.
+
+Madame de Tess et M. le duc d'Ayen ont pass ici quelques jours; j'ai
+fort me louer de leurs bonts; je n'ai cependant point accept
+l'offre de madame de Tess pour Luchon; je vous dirai pourquoi.
+
+Je pars d'ici vers la fin de septembre; je comptais m'en aller en
+droiture Paris; je pressentais le besoin que j'aurais de revoir mes
+anciens amis, car je ne veux rien perdre; mais j'ai de nouvelles
+raisons de me priver encore de ce plaisir. M. de B...... a trouv
+absurde que je ngligeasse l'occasion de voir M. de Choiseul; il
+prtend que ma connaissance avec M. de Gr...... pourrait finir par
+n'tre qu'une connaissance des eaux. C'est ce qui ne peut jamais
+arriver. Il est actuellement Chanteloup; il peut s'en assurer par
+lui-mme; et, entre nous, je crois qu'il ne laissera pas d'tre un peu
+surpris. Quoiqu'il en soit, je dfre son conseil et celui de mes
+amis qui blment mon peu d'empressement sur cela. Mais je ne serai
+Chanteloup qu' la fin d'octobre. J'y resterai le temps qui
+conviendra. J'tais fort tent de m'en retourner par le Languedoc,
+pour voir la Provence qui est un fort beau pays.
+
+Voulez-vous bien, madame, prsenter mes respects M. S....... Je vous
+adresserais aussi bien des complimens pour les personnes que vous
+savez, si je ne craignais que quelques-unes, s'imaginant que ma lettre
+contient quelques bonnes histoires des eaux, ne s'avisassent de vous
+la demander; et je vous prie de vouloir bien ne pas la leur lire.
+
+Conservez, je vous prie, madame, votre sant, celle de M. S......,
+votre bonheur commun, vos bonts pour moi; et recevez les assurances
+de mon respect et de ma tendre amiti.
+
+
+LETTRE V.
+
+ A.......
+
+Vous me demandez, mon ami, si ce n'est pas une espce de singularit
+qui me fait voir la littrature sous l'aspect o je la vois; s'il est
+vrai que je sois dans le cas de jouir d'une fortune un peu plus
+considrable que celle de la plupart des gens de lettres; et enfin
+vous voulez que je vous confie, sous le sceau de l'amiti, quels sont
+les moyens que j'ai employs pour arriver ce terme que vous supposez
+avoir t le but de mon ambition. Voil, ce me semble, les divers
+objets de votre curiosit, autant que je puis le rsumer de votre
+longue lettre. Mes rponses seront simples.
+
+Mais je commence par vous dire que je suis presque offens de voir que
+vous me supposiez un plan de conduite cet gard. Mon tour d'esprit,
+mon caractre, et les circonstances, ont tout fait, sans aucune
+combinaison de ma part. J'ai toujours t choqu de la ridicule et
+insolente opinion, rpandue presque partout, qu'un homme de lettres
+qui a quatre ou cinq mille livres de rente est au prige de la
+fortune. Arriv peu prs ce terme, j'ai senti que j'avais assez
+d'aisance pour vivre solitaire; et mon got m'y portait naturellement.
+Mais comme le hasard a fait que ma socit est recherche par
+plusieurs personnes d'une fortune beaucoup plus considrable, il est
+arriv que mon aisance est devenue une vritable dtresse, par une
+suite des devoirs que m'imposait la frquentation d'un monde que je
+n'avais pas recherch. Je me suis trouv dans la ncessit absolue, ou
+de faire de la littrature un mtier pour suppler ce qui me
+manquait du ct de la fortune, ou de solliciter des grces, ou enfin
+de m'enrichir tout d'un coup par une retraite subite. Les deux
+premiers partis ne me convenaient pas. J'ai pris intrpidement le
+dernier. On (a) beaucoup cri; on m'a trouv bizarre, extraordinaire.
+Sottises que toutes ces clameurs. Vous savez que j'excelle traduire
+la pense de mon prochain. Tout ce qu'on a dit ce sujet, voulait
+dire: Quoi! n'est-il pas suffisamment pay de ses peines et de ses
+courses par l'honneur de nous frquenter, par le plaisir de nous
+amuser, par l'agrment d'tre trait par nous comme ne l'est aucun
+homme de lettres?
+
+A cela je rponds: J'ai quarante ans. De ces petits triomphes de
+vanit dont les gens de lettres sont si pris, j'en ai par-dessus la
+tte. Puisque, de votre aveu, je n'ai presque rien prtendre,
+trouvez bon que je me retire. Si la socit ne m'est bonne rien, il
+faut que je commence tre bon pour moi-mme. Il est ridicule de
+vieillir, en qualit d'acteur, dans une troupe o l'on ne peut pas
+mme prtendre la demi-part. Ou je vivrai seul, occup de moi et de
+mon bonheur; ou, vivant parmi vous, j'y jouirai d'une partie de
+l'aisance que vous accordez des gens que vous-mmes vous ne vous
+aviserez pas de me comparer. Je m'inscris en faux contre votre manire
+d'envisager les hommes de ma classe. Qu'est-ce qu'un homme de lettres
+selon vous, et en vrit, selon le fait tabli dans le monde? C'est un
+homme qui on dit: Tu vivras pauvre, et trop heureux de voir ton nom
+cit quelquefois; on t'accordera, non quelque considration relle,
+mais quelques gards flatteurs pour ta vanit sur laquelle je compte,
+et non pour l'amour propre qui convient un homme de sens. Tu
+criras, tu feras des vers et de la prose pour lesquels tu recevras
+quelques loges, beaucoup d'injures et quelques cus, en attendant que
+tu puisses attraper quelques pensions de vingt-cinq louis ou de
+cinquante, qu'il faudra disputer tes rivaux, en te roulant dans la
+fange, comme le fait la populace aux distributions de monnaie qu'on
+lui jette dans les ftes publiques.
+
+J'ai trouv, mon ami, que cette existence ne me convenait pas; et,
+mprisant la fois la gloriole des grandeurs et la gloriole
+littraire, j'ai immol l'une et l'autre l'honneur de mon caractre
+et l'intrt de mon bonheur. J'ai dit tout haut: J'ai fait mes
+preuves de dsintressement, et je ne solliciterai pas; j'ai trs-peu,
+mais j'ai autant ou plus que quantit de gens de mrite: ainsi je ne
+demande rien. Mais il faut que vous me laissiez moi-mme; il n'est
+pas juste que je porte, en mme temps, le poids de la pauvret et le
+poids des devoirs attachs la fortune; j'ai une sant dlicate et la
+vue basse; je n'ai gagn jusqu' prsent dans le monde que des boues,
+des rhumes, des fluxions et des indigestions, sans compter le risque
+d'tre cras vingt fois par hiver. Il est temps que cela finisse; et,
+si cela n'est pas termin telle poque, je pars.
+
+Voil, mon ami, ce que j'ai dit; et si vous vous tonnez que cela ait
+pu produire autant d'effet, il faut savoir qu'une premire retraite de
+six mois, o j'avais trouv le bonheur, a prouv invinciblement que je
+n'agissais ni par humeur, ni par amour propre. Il reste vous
+expliquer pourquoi on se faisait une peine de me voir prendre le parti
+de la retraite. C'est, mon ami, ce que je ne puis vous dvelopper, au
+moins dans le mme dtail. Mais je puis vous dire sans que vous deviez
+me souponner de vanit, je puis vous dire que mes amis savent que je
+suis propre plusieurs choses, hors de la sphre de la littrature.
+Plusieurs d'entre eux se sont unis pour me servir: les uns n'ont
+cout que leur sentiment, d'autres ont fait entrer dans leur
+sentiment quelque calcul et quelque intrt; et les circonstances
+tant favorables, il en est rsult la petite rvolution que vous
+jugez si heureuse.
+
+
+LETTRE VI.
+
+ A MADAME d'ANGIVILLIERS[36].
+
+Je vous rends mille grces du billet que vous avez eu la bont de
+m'envoyer. Je n'ai pu en profiter. J'tais sorti, croyant que vous
+n'tiez point Paris, et que l'heure de la poste de Versailles tait
+passe. Je sais combien on vous sollicite pour ces billets, et je
+serais fch que votre bont pour moi vous engaget des sacrifices
+en ce genre. D'ailleurs, n'ayant aucune liaison avec les quatre ou
+cinq personnes qui auront les quatre ou cinq premires places
+vacantes, je ne suis plus dans le cas d'tre aussi empress aux
+sances acadmiques; et il est juste que vous puissiez faire des
+heureux pour leurs amis. Cependant, comme rien n'est sr, et que
+quelqu'un des aspirans pourrait cesser de convenir l'Acadmie, je
+vous prierais, madame, de permettre que je recourusse vous, au cas
+que l'lection tombt sur quelqu'un de ma connaissance. En attendant,
+je me borne vous solliciter pour madame la comtesse de Ronse qui
+n'a jamais vu la rception, et qui serait curieuse d'en voir une.
+
+ [36] Cette lettre, ainsi que la IXe, nous a t communique par
+ M. Sencier, membre de la Socit des Bibliophiles, et dont
+ l'obligeance gale le savoir.
+
+J'ai cru pouvoir aussi, madame, me charger de vous rappeler l'intrt
+que M. le comte de Rochefort prend un honnte libraire dont il vous
+a parl, et pour lequel il devait, avant son dpart, vous remettre un
+mmoire adress M. le comte d'Angivilliers: je joins ce mmoire ma
+lettre, ne voulant pas retarder, par ma faute, le bien que vous tes
+toujours prte faire aux malheureux.
+
+J'irai quelquefois Versailles cet t, et je tenterai d'avoir
+l'honneur de vous faire ma cour. J'irais dans ce dessein seul, si
+j'avais l'esprance d'y russir. Mais en convenant, madame, que quatre
+lieues sont peu de chose quand on a l'honneur de vous voir, je trouve
+qu'elles sont longues quand on ne l'a pas eu.
+
+
+LETTRE VII.
+
+ A M. L'ABB ROMAN.
+
+ 4 Mars 1784.
+
+C'est un voeu que j'ai fait, mon cher ami, de vous rpondre toujours
+l'instant o j'aurai reu votre lettre, et je n'ai pas besoin
+d'efforts pour le remplir: il m'en faudrait pour diffrer, et je ne
+veux pas lutter contre moi-mme.
+
+Ah! mon ami, que j'ai t tonn de voir que je diffre de vous dans
+la chose par laquelle je vous ressemble! Vous convenez que vous avez
+pris la meilleure part, et vous ne souhaitez pas que j'obtienne un lot
+pareil; vous me le dites, parce que vous le sentez. Cette raison est
+sans doute trs-bonne; mais pourquoi, ou plutt comment le
+sentez-vous? voil ce qui m'tonne. Quoi! cette malheureuse manie de
+clbrit, qui ne fait que des malheureux, trouve encore un partisan,
+un protecteur! Avez-vous oubli qu'elle exige presqu'autant de
+misres, de sottises, de bassesses mme que la fortune? et quel en est
+le fruit? beaucoup moindre, et surtout plus ridicule. Son effet le
+plus certain est de vous apprendre jusqu'o va la mchancet humaine,
+en vous rendant l'objet de la haine la plus violente et des procds
+les plus affreux, de la part de ceux qui ne peuvent partager cette
+fume, et qui sont jaloux de quelques misrables distinctions, presque
+toujours ennuyeuses et fatigantes, surtout pour moi qui ai tout jug.
+
+J'ai aim la gloire, je l'avoue; mais c'tait dans un ge o
+l'exprience ne m'avait point appris la vraie valeur des choses, o je
+croyais qu'elle pouvait exister pure et accompagne de quelque repos,
+o je pensais qu'elle tait une source de jouissances chres au coeur
+et non une lutte ternelle de vanit; quand je croyais que, sans tre
+un moyen de fortune, elle n'tait pas du moins un titre d'exclusion
+cet gard. Le temps et la rflexion m'ont clair. Je ne suis pas de
+ceux qui peuvent se proposer de la poussire et du bruit pour objet et
+pour fruit de leurs travaux. Apollon ne promet qu'un nom et des
+lauriers: voil ce que disait Boileau avec quinze mille livres de
+rente des bienfaits du roi, qui en valaient plus de trente d'
+prsent; voil ce que disait Racine, en rapportant plus d'une fois de
+Versailles des bourses de mille louis. Cela ne laisse pas que de
+consoler de la rivalit et de la haine des Pradon et des Boyer. Encore
+ne put-il pas y tenir; et laissa-t-il, trente six ans, cette
+carrire de gloire et d'infamie, qui depuis lui est devenue cent fois
+plus turbulente et plus avilissante. Pour moi, qui, ds mon premier
+succs, me suis attir, sans l'avoir mrit le moins du monde, la
+haine d'une foule de sots et de mchans, je regarde ce mal comme un
+trs-grand bonheur; il me rend moi-mme; il me donne le droit de
+m'appartenir exclusivement; et, les amis les plus puissans ayant plus
+d'une fois fait d'inutiles efforts pour me servir, je me suis lass
+d'tre un superflu, une espce de hors d'oeuvre dans la socit; je me
+suis indign d'avoir si souvent la preuve que le mrite dnu, n sans
+or et sans parchemins, n'a rien de commun avec les hommes; et j'ai su
+tirer de moi plus que je ne pouvais esprer d'eux. J'ai pris pour la
+clbrit autant de haine que j'avais eu d'amour pour la gloire; j'ai
+retir ma vie toute entire dans moi-mme; penser et sentir, a t le
+dernier terme de mon existence et de mes projets. Mes amis se sont
+runis inutilement pour branler ma fermet: tout ce que j'cris comme
+ mon insu, et pour ainsi dire malgr moi, ne sera tout au plus que
+_titulus nomenque sepulcri_.
+
+J'ai ri de bon coeur l'endroit de votre lettre, o vous me dites que
+vous m'avez cherch dans les journaux; vous m'avez paru ressembler
+un tranger qui, ayant entendu parler de moi dans Paris, me
+chercherait dans les tabagies et dans les tripots de jeu. J'en tais
+l depuis long-temps, lorsque je fis la rencontre d'un tre dont le
+pareil n'existe pas dans sa perfection relative moi, qu'il m'a
+montre dans le court espace de deux ans que nous avons pass
+ensemble. C'tait une femme; et il n'y avait pas d'amour, parce qu'il
+ne pouvait y en avoir, puisqu'elle avait plusieurs annes de plus que
+moi; mais il y avait plus et mieux que de l'amour, puisqu'il existait
+une runion complte de tous les rapports d'ides, de sentimens et de
+positions. Je m'arrte ici, parce que je sens que je ne pourrais
+finir. Je l'ai perdue aprs six mois de sjour la campagne, dans la
+plus profonde et la plus charmante solitude. Ces six mois, ou plutt
+ces deux ans, ne m'ont paru qu'un instant dans ma vie. Mais le bonheur
+d'tre loin de tout ce que j'ai vu sur cette scne d'opprobres qu'on
+appelle littrature, et sur cette scne de folies et d'iniquits qu'on
+appelle le monde, m'aurait suffi et me suffira toujours, au dfaut du
+charme d'une socit douce et d'une amiti dlicieuse. L'indpendance,
+la sant, le libre emploi de mon temps, l'usage, mme l'usage
+fantasque de mes livres: voil ce qu'il me faut, si ce n'est point ce
+qui me suffit. C'est ce qui m'enlvera ncessairement le succs que
+vous avez la cruaut de souhaiter, et qui malheureusement est devenu,
+depuis ma dernire lettre, encore plus vraisemblable[37]. L'ne qui ne
+veut point mordre son voisin, ni en tre mordu devant un rtelier
+vide, sera forc, s'il est chang en cheval bien pans devant un
+rtelier plein, de faire quelques courses et de manger pour gagner
+son avoine; et quand je songe qu'en se dplaant, il aura plus
+d'avoine qu'il n'en pourra manger, je suis bien prs de penser qu'il
+fait un march de dupe.
+
+ [37] On proposait Chamfort une place de secrtaire des
+ commandemens la cour.
+
+Vous voyez par l, mon ami, combien je suis attach aux sentimens qui
+m'appellent la retraite; et vous le verriez bien davantage, si vous
+pouviez savoir, fortune mise part, combien ma position m'offre de
+cts agrables, quels combats j'ai soutenir contre les amis les
+plus tendres et les plus dvous, quels efforts il me faut pour
+repousser ou prvenir les sacrifices qu'ils voudraient faire pour me
+retenir. Quelle est donc cette invincible fiert, et mme cette duret
+de coeur, qui me fait rejeter des bienfaits d'une certaine espce,
+quand je conviens que je voudrais faire pour eux plus qu'ils ne
+peuvent faire pour moi? Cette fiert les afflige et les offense; je
+crois mme qu'ils la trouvent petite et misrable, comme mettant un
+trop haut prix ce qui devrait en avoir si peu. Mon ami, je n'ai
+point, je crois, les ides petites et vulgaires rpandues cet gard;
+je ne suis pas non plus un monstre d'orgueil; mais j'ai t une fois
+empoisonn avec de l'arsenic sucr, je ne le serai plus: _manet alt
+mente repostum_. Vous me dites que vous tenez mon me dans ma premire
+lettre; il en est rest quelque chose, je crois, pour la seconde.
+
+J'accepte, mon ami, avec un sentiment bien vif, l'offre que vous me
+faites de parcourir avec moi la Provence, pour chercher l'asile qui
+me convient; et je me fais d'autant plus de plaisir de l'accepter, que
+je ne vous ferai pas faire un grand voyage; il faudra que votre pays
+ait de grands inconvniens, si la retraite la plus proche de vous
+n'est pas celle qui me convient le mieux.
+
+Je vous avais promis des nouvelles littraires; mais, par mon
+mouvement personnel, je suis bien froid sur cet article; et j'ai
+besoin, pour vous en envoyer, de songer que vous y mettez
+quelqu'intrt. On joue prsent, avec un grand succs, malgr de
+grandes hues sur la scne, et de grandes rclamations et indignations
+ Paris et Versailles, _le Mariage de Figaro_, de Beaumarchais.
+C'est un ouvrage plein d'esprit, mme de comique et de talent, mais
+qui n'en est pas moins monstrueux par le mlange des choses du plus
+mauvais ton et de trivialits. Les loges sont retenues jusqu' la
+dixime, d'autres disent jusqu' la vingtime reprsentation. Le
+spectacle, sans petite pice, ne dure plus que trois heures un quart,
+depuis les retranchemens qu'on y a faits. Je ne vous parle point du
+_Jaloux_, du mauvais _Coriolan_ de La Harpe: les journaux se sont
+chargs de cela. Un mot sur les _Danades_, opra nouveau, o Gluk a
+mis la main; c'est un ouvrage de topinambous, jouer devant des
+cannibales. On dit pourtant que cela n'aura qu'une douzaine de
+reprsentations.
+
+Parlons de notre acadmie. M. de Montesquiou a eu toutes les voix;
+c'est qu'on a vu que tout partage serait inutile, et il faisait
+plaisir en se prsentant l'acadmie; il cartait l'abb Maury, dont
+plusieurs ne veulent pas entendre parler. Mon amusement actuel est de
+voir comment ils feront pour l'vincer la premire vacance qui est
+trs-prochaine, si elle n'est ouverte par la mort de M. de Pompignan.
+L'abb a huit ou dix voix, tout au plus; mais les autres gens de
+lettres, ses rivaux, n'en ont pas beaucoup prs autant. Personne n'y
+est appel d'une manire positive; prendre encore un homme de qualit,
+serait le comble du mauvais got et le chef-d'oeuvre du ridicule.
+Comment s'en tireront-ils? Je me divertirai des intrigues; ce sont mes
+seuls jetons, je n'en ai point d'autres; j'y vais si peu, que je n'ai
+pas fait la moiti d'une bourse jetons qu'on m'avait demande.
+
+Adieu, mon ami; je n'ai plus que le temps de vous dire encore un petit
+mot de moi. Ma mre se porte merveille, et n'a d'autre incommodit
+que de ne pouvoir faire usage de ses jambes; mais j'ai bien peur que
+cette seule incommodit n'abrge les jours d'une personne aussi vive,
+et plus impatiente, quatre-vingt-quatre ans, que je ne l'ai jamais
+t. Il me semble que, si je restais en place une anne, je ne
+pourrais plus vivre; et cette ide m'afflige sensiblement sur son
+tat, quoiqu'on me mande d'ailleurs tout ce qui peut me rassurer.
+Adieu, encore une fois; je vous aime et vous embrasse de tout mon
+coeur. Il me semble que nous n'avons pas cess de nous entendre.
+
+
+LETTRE VIII.
+
+AU MME.
+
+ Paris, 5 octobre.
+
+Que devez-vous penser de moi, mon cher ami, et d'un si long silence?
+Vous devez croire que tous les maux runis ont fondu sur ma tte.
+Hlas! vous ne vous tromperiez pas beaucoup: il y a deux mois et demi
+que j'ai eu le malheur de perdre ma mre; et ce n'est pas vous qui
+vous tonnerez de l'effet qu'a pu faire pour moi cette affligeante
+nouvelle; ce n'est pas vous qui me direz que quatre-vingt-cinq ans
+taient un ge qui devait me prparer ce malheur, et que quinze ans
+d'absence devaient me le faire trouver moins terrible. La raison dit
+tout cela, et le sentiment paie son tribut. Je n'en dirai pas
+davantage, craignant d'avoir surtout dj trop rveill chez vous le
+sentiment d'une perte qui vous a rendu si long-temps malheureux et qui
+ne sera de long-temps oublie. Mon second malheur est d'avoir eu,
+pendant deux mois, une fivre double-tierce, suivie d'une
+convalescence trs-pnible et qui n'est pas termine. Je ne sais
+comment toute ma personne tait devenue un amas de bile, ce qui m'a
+empch d'avoir recours au quinquina. C'est la nature qui m'a guri,
+comme elle et fait avant la dcouverte du spcifique. C'est un mois
+de plus qu'il m'en a cot, et un mois de peines et de souffrances,
+pendant lequel il m'a t impossible d'crire. Vous mander de mes
+nouvelles par une main trangre, c'est ce que je n'ai pas voulu, dans
+la crainte que vous ne me crussiez mort: et d'ailleurs, je suis d'une
+stupidit rare pour dicter.
+
+Je passe, mon ami, un autre article dont je vous ai dj touch
+quelque chose. C'est le projet d'aller vous trouver en Provence.
+
+Quand il n'y aurait eu d'obstacle que ma maladie, il ne pouvait
+s'effectuer, et ne le pourrait mme encore qu'au mois de dcembre:
+encore cela ne serait-il possible que dans le cas o j'aurais un
+compagnon pour aller en chaise de poste: car d'aller par les voitures
+publiques dans cette saison, c'est ce qui me serait aussi difficile
+qu'un plerinage dans le Sirius. Mais, mon ami, il y a d'autres
+obstacles encore plus grands: ce sont ceux qui naissent de ma nouvelle
+position.
+
+Vous avez peut-tre lu, dans les papiers publics, qu'on a obtenu pour
+moi la place de secrtaire du cabinet de madame Elisabeth, soeur du
+roi: cette place vaut deux mille francs; et quoiqu'elle ne
+m'enrichisse pas pour ce moment-ci, puisque, dans la maison du roi,
+les premires chances ne se payent qu' un terme fort recul, il
+n'en est pas moins vrai que je suis li par la reconnaissance et par
+l'attachement aux personnes qui ont sollicit et obtenu cette place
+pour moi, tandis que j'tais clou dans mon lit depuis six semaines;
+je passerais pour un tre sauvage et indomptable, un misantrope
+dsespr, et je serais condamn universellement.
+
+Il faut vous dire, de plus, qu'indpendamment de ma nouvelle place, ma
+liaison avec M. le comte de Vaudreuil est devenue telle qu'il n'y a
+plus moyen de penser quitter ce pays-ci. C'est l'amiti la plus
+parfaite et la plus tendre qui se puisse imaginer. Je ne saurais vous
+en crire les dtails; mais je pose en fait que, hors l'Angleterre o
+ces choses-l sont simples, il n'y a presque personne en Europe digne
+d'entendre ce qui a pu rapprocher, par des liens si forts, un homme de
+lettres isol, cherchant l'tre encore plus, et un homme de la cour,
+jouissant de la plus grande fortune et mme de la plus grande faveur.
+Quand je dis des liens si forts, je devrais dire si tendres et si
+purs; car on voit souvent des intrts combins produire entre des
+gens de lettres et des gens de la cour des liaisons trs-constantes et
+trs-durables; mais il s'agit ici d'amiti, et ce mot dit tout dans
+votre langue et dans la mienne.
+
+Voil, mon ami, quelles sont les raisons qui m'empchent d'aller vous
+chercher, et qui vraisemblablement me priveront toujours du plaisir de
+vous voir dans votre retraite de Provence. Il n'en fallait pas moins,
+je vous assure; car, quoique, dans votre dernire lettre, vous eussiez
+eu la barbarie de vouloir me retenir dans la capitale, toujours par
+votre manie de me voir une plus grande fortune, il est pourtant
+certain que j'aurais jur, au mois de mai dernier, de ne pas passer
+l'hiver Paris. Les obstacles taient de nature pouvoir tre
+vaincus, et ma fortune n'en tait pas un. Vous m'avez mand qu'il
+fallait, pour vivre agrablement en Provence, avoir trois mille livres
+de rente: au temps o vous me parliez, j'en avais quatre mille. Je
+posais la barre ce terme, et je n'tais pas mcontent; c'est vous
+qui avez voulu que j'allasse plus loin: vous voil satisfait, et il y
+a parier que d'ici six mois, vous le serez infiniment davantage.
+Il restera ensuite satisfaire votre autre manie, que j'aie de la
+clbrit. Je ne promets pas que j'y russisse galement; mais, soit
+que cette fantaisie me prenne, soit que je garde ma rpugnance pour
+cette clbrit dont vous paraissez faire trop de cas, il est sr que,
+tranquille sur mon avenir, je travaillerai beaucoup davantage et mme
+mieux, et que j'aurai plus de titres cette clbrit, si je les
+manifeste, ce que j'ignore, car je suis bien endurci dans le pch. Je
+crois que vous seriez de mon bord, si, comme moi, vous veniez voir, de
+suite et long-temps, notre public parisien. Au surplus, alors comme
+alors: je ne suis pas d'une pice; je suis immuable quand les choses
+ne changent pas, mais je suis mobile quand elles changent, et surtout
+quand elles changent mon avantage.
+
+J'apprends que l'on a t trs-content de notre ambassadeur
+Marseille, et c'est pour moi une joie trs-vive. J'espre qu'on le
+sera partout, et on le serait bien davantage si on connaissait
+l'habitude de ses sentimens intrieurs. C'est un de ces tres qui ont
+contribu, par leurs vertus et leur commerce, me rconcilier avec
+l'espce humaine. Il faut qu'il ait prvu de grandes tribulations dans
+son ambassade, puisque la dernire lettre qu'il m'crit finit par ces
+mots: _Ah! mon ami, quand dinerons-nous ensemble au restaurateur?_
+J'oublie de vous dire qu'il est cause que je n'ai pu rpondre votre
+avant-dernire lettre, parce que j'ai pass avec lui exactement les
+quatre derniers jours de son sjour Paris: et c'est l'poque o
+votre lettre m'arriva.
+
+Adieu, mon ami; je vous aime et vous embrasse trs-tendrement.
+J'espre que notre correspondance ne sera plus interrompue, et que la
+suite de contre-temps qui m'ont mis en arrire, n'arrivera qu'une fois
+en la vie. Donnez-moi de vos nouvelles en dtail, et ne me parlez que
+de vous; je vous donne un bel exemple cet gard. Je vous avertis que
+je me sais par coeur, et la fin on se lasse de soi. Adieu encore.
+_Vale et ama._
+
+
+LETTRE IX.
+
+ A MADAME D'ANGIVILLIERS.
+
+Je ne vois pas une seule raison, madame, d'avoir moins de confiance en
+vos bonts cette anne que la prcdente; mais j'ai bien peur d'y
+avoir recours un peu tard, et je crains que vous n'ayez dispos de
+tous vos billets pour la sance publique du 25 de ce mois. Je suis
+fort curieux d'entendre la lecture de l'loge du chancelier de
+L'hospital; et vous tes, madame, ma seule esprance: mais ce n'est
+pas une raison de dsesprer. Je vous supplie de vouloir bien me
+mander s'il est possible que j'aie un billet de vous, afin que j'aie
+le temps de faire encore d'un autre ct quelques tentatives qui aprs
+tout seront probablement inutiles.
+
+Je sais que votre sant est meilleure, et que vous tes mme venue
+la comdie; si vous aviez eu la bont de me le faire dire, j'aurais
+profit de cette occasion pour vous faire ma cour; et cet intrt
+aurait fait ce que n'a pu faire celui de voir une nouveaut qu'on joue
+par une si cruelle chaleur. Je ne sais si je dois me flatter d'en tre
+ddommag le jour de la saint Louis.
+
+Je vous prie, madame, de vouloir faire remettre M. d'Angivilliers la
+lettre ci-jointe; elle contient quelques dtails sur une affaire
+laquelle vos bonts pour moi vous ont intresse, et qui est termine
+aussi bien qu'elle pouvait l'tre.
+
+Je suis avec respect, madame, et avec tous les sentimens que vous me
+connaissez, etc.
+
+ Secrtaire des commandemens du prince de Cond,
+ en dpit de ce qu'on en veut dire.
+
+ Paris, 31 juillet.
+
+
+LETTRE X.
+
+ A L'ABB MORELLET.
+
+ 20 juin 1785.
+
+Mais vraiment, monsieur, je ne sais pas pourquoi votre billet finit
+par la plaisante prire de dire du bien de votre discours. Est-ce que
+vous avez cru que je ne le lirais pas? Amiti part, je me serais,
+pardieu! bien pass la fantaisie d'en dire le bien que j'en pense. Il
+y a de si bonnes choses qu'on voudrait les ter d'un discours
+acadmique, vu le malheur dont ces sortes d'ouvrages sont menacs.
+J'ai bien peur que, dans le naufrage de l'arme de Xerxs, la
+collection de nos harangues en huit volumes ne soit ce qui coule
+d'abord fond; il ne serait pas mal d'avoir quelques allges ou
+barques suivant la flotte, pour sauver quelques dbris. Quel parti
+vous avez tir de ce pauvre abb Millot! Je n'en ai jamais su tant
+tirer de son vivant, et je vous aurais demand votre secret. Au
+surplus, vivent les morts pour tre quelque chose!
+
+Je sais que nombre de gens Versailles ont trouv mauvais que, dans
+la rponse du marquis de Chastellux, on citt les propres termes de la
+lettre o le marquis de Lansdown vous rend un si honorable tmoignage.
+Aprs avoir cout ce qu'on m'a dit de noble et d'imposant sur ce beau
+texte, j'ai cru, je me trompe peut-tre, mais j'ai cru que la vanit
+des places ou de l'importance locale s'affligeait de voir un simple
+homme de lettres, comme on dit, honor d'une telle preuve d'estime par
+un grand ministre. En secret, dans une lettre bien cachete, dans
+l'arrire-cabinet, cela peut se passer; la bonne heure: mais en
+public! ah, monsieur l'abb, c'est une terrible affaire! O vanit!
+sottise! De l'importance! Je jure Dieu que je vous causerai tt ou
+tard de grands chagrins! Il ne tenait qu' moi d'en jurer sur le pome
+de la Fronde; mais cela serait trop sublime: et puis d'ailleurs, on
+dirait que cela est pill de Dmosthnes. Je vous rends mille actions
+de grces de votre traduction de Smith, et du plaisir que l'ouvrage
+m'a fait. C'est un matre livre pour vous apprendre savoir votre
+compte; et si on me l'et mis dans les mains l'ge de quinze ans, je
+m'imagine que je serais dans le cas de prter quelques centaines de
+guines l'auteur; et ce serait de tout mon coeur, assurment. Je ne
+vous le renvoie point encore, parce que je l'ai laiss la campagne,
+et qu'il y a quelques chapitres bons relire et mditer.
+
+Adieu, monsieur l'abb; je vous salue et vous embrasse de tout mon
+coeur.
+
+
+_P.S._ J'ai remis M. de Vaudreuil un exemplaire de votre Discours,
+le seul que j'eusse alors; il l'a lu avant moi, et m'en a parl de
+faon prvenir mon jugement, si j'tais sujet me laisser prvenir.
+Il m'a pri de vous faire tous ses remercmens; il n'est pas de ceux
+que la publicit de la lettre de milord Lansdown scandalise. Il trouve
+trs-bon, trs-simple, qu'on ait des talens, du mrite, mme de
+l'lvation, et qu'on soit honor ces titres, ft-ce publiquement,
+quand mme on ne serait par hasard ni ministre, ni ambassadeur, ni
+premier commis. Il devance, de quelques annes, le moment o
+l'orvitan de ces messieurs sera tout fait vent.
+
+
+LETTRE XI.
+
+ A M. L'ABB ROMAN.
+
+Je reois dans l'instant, mon ami, votre lettre crite il y a prs de
+quatre mois, sans que je puisse savoir la cause de ce dlai. Quoi
+qu'il en soit, elle me fait un si grand plaisir, que, prt sortir,
+je reste pour vous rpondre sur le champ, et mettre moi-mme la mienne
+ la poste, afin de ne laisser, s'il est possible, aucun hasard contre
+moi. Je ne perdrai point de temps me plaindre de ce que vous ne
+m'avez point rpondu aux deux lettres que je vous ai crites, l'une,
+il y a prs de deux ans, et l'autre l'anne dernire, au mois d'avril,
+juste au moment o j'ai quitt Paris, dans l'ide de n'y revenir
+jamais qu'en qualit de simple voyageur tout au plus. Je suppose que
+vous n'avez reu aucune de ces deux lettres, et le ton de la vtre me
+le persuade aisment. Le hasard qui fait que je ne reois celle-ci que
+quatre mois aprs, doit me faire admettre trs-facilement une
+supposition dont mon amiti s'accommode beaucoup mieux que de votre
+silence. En voil assez l-dessus; les momens sont prcieux depuis que
+je vous ai retrouv. Oui, mon ami, je vous remercie de votre gosme,
+et je ne lui reproche que de ne s'tre pas donn encore plus de
+carrire. Vous me ferez sans doute le mme reproche; mais ayant tant
+de choses vous dire, comment ne pas le mriter en partie? Jamais la
+vie d'un homme n'a t moins fconde en vnemens, et jamais elle n'a
+t plus remplie, tant bien que mal. J'ai fait mille lieues sur une
+feuille de papier; voil mon histoire depuis prs de quatre ans. Je
+vous ai dj tonn en vous parlant d'un ternel adieu dit la ville
+de Paris, l'anne dernire. Oui, mon ami, c'en tait fait, et j'ai
+vcu six mois en province, la campagne, partag entre l'amiti, un
+jardin et une bibliothque. C'est presque le seul temps de ma vie, que
+je compte pour quelque chose.
+
+La mort seule de la compagne de ma solitude pouvait me rappeler dans
+le dsert bruyant de la capitale. Je ne finirais pas si je vous
+parlais de ce que j'ai perdu. C'est une source ternelle de souvenirs
+tendres et douloureux. Ce n'est qu'aprs six mois que ce qu'ils ont
+d'aimable a pris le dessus sur ce qu'ils ont de pnible et d'amer. Il
+n'y a pas deux mois que mon me est parvenue se soulever un peu, et
+ soulever mon corps avec elle. C'est au mois de septembre dernier que
+j'ai fait cette cruelle perte; un ami est venu m'arracher en chaise de
+poste de ce sjour charmant, devenu dsormais horrible pour moi. De
+l, j'ai t replong dans le genre de vie auquel j'tais enfin
+parvenu me soustraire, aprs deux ans de soins et de prtendus
+sacrifices qui n'en taient pas pour moi. L'amiti de M. le comte de
+Vaudreuil, qui s'tait fort accrue depuis deux ans, est devenue une
+vritable tendresse, et a beaucoup contribu soulager une partie de
+mes peines. Il m'a forc d'accepter un logement chez lui, et a su me
+le rendre aimable. Il s'occupe essentiellement de ma fortune qui,
+depuis votre dpart et avant ma retraite, a chou trois fois: deux
+fois par des vnemens imprvus, et la troisime par mon fait, c'est
+dire, en refusant ce qui ne me convient pas, c'est dire par ma
+faute, pour parler la langue commune, et non pas la vtre ni la
+mienne. La fortune fera ce quelle voudra, jamais je ne lui accorderai,
+dans l'ordre des biens de l'humanit, que la quatrime ou cinquime
+place. Si elle exige la premire, qu'elle aille d'un autre ct, elle
+ne manquera pas d'asile.
+
+Mon tat actuel est donc celui d'un homme qui, froidement et sans
+humeur, attend un vnement qu'on lui annonce comme prochain; qui n'y
+croit pas pour avoir t trop souvent tromp, et qui des souvenirs
+pnibles ont t toute espce de dsirs, mme ceux qui accompagnent
+l'esprance. Cette indiffrence tient la force avec laquelle je suis
+dtermin ne plus attendre un seul jour, pass le terme convenu avec
+moi-mme; l'ide o je suis que le succs de ce qu'on dsire pour
+moi n'est pas un vritable bien; qu'il y en a de plus grands, tels que
+la sant, l'indpendance absolue des hommes et de l'opinion, sous un
+beau ciel, dans un beau climat; c'est le vtre ou le Languedoc. Le
+terme arrt dans ma conscience, rsolution que je n'ai dite encore
+personne, et que j'excuterai sans dire que c'est pour toujours, ce
+terme est le 10 octobre de cette anne 1784.
+
+Il est certain, et croyez, mon ami, que je ne me fais pas illusion
+moi-mme; il est certain que je dsire le non succs d'un vnement
+prtendu heureux, dont les suites, comme ncessaires, sont de me
+rengager dans une carrire pleine de misres et de dgots, de me
+faire exister pour le public que je mprise presqu'autant que les gens
+de lettres, leurs cabales, leurs noirceurs, leurs vanits absurdes,
+etc.; de me faire ou manquer ou attendre une clbrit, qui, grce au
+ton rgnant dans la littrature actuelle, n'est qu'une infamie
+illustre faite pour rvolter un caractre dcent. Tels sont mes
+sentimens et mes ides, qui me font passer pour un tre bizarre: tant
+la vanit et la sottise ont perverti toutes les mes et tous les
+esprits. On s'tonne qu'un homme, qu'on s'obstine regarder malgr
+lui comme n'tant pas dnu de tout talent, ne veuille pas subir la
+loi commune impose aux gens de lettres, de ressembler des nes
+ruant et se mordant devant un rtelier vide, pour amuser les gens de
+l'curie. Rien ne m'a mieux montr la misre de cette classe d'hommes,
+et en gnral de presque tous les hommes, que l'tonnement avec lequel
+on me voit garder, dans mon porte-feuille, les productions qui
+m'chappent involontairement, et par un besoin naturel de mon me.
+D'un autre ct, je sens bien que, si l'on fait pour moi quelque chose
+d'essentiel, qui me mette dans le cas de vivre Paris avec les
+commodits de la vie et de la socit, il sera bien difficile de me
+soustraire la ncessit de payer un tribut qu'alors on exigera comme
+une dette. C'est pour me drober cette ncessit, que je souhaite la
+non russite des tentatives de mes amis. Alors, je suis libre; alors,
+je m'appartiens; alors, le reste de ma vie est moi, sans que l'hydre
+ mille ttes puisse m'en ravir la moindre portion. De l l'incurie,
+la sant et l'aisance, dans un pays o les cus de trois livres valent
+six francs, et o l'on n'a que les besoins de la nature au lieu de
+ceux de la vanit et de l'opinion. Jugez, mon ami, si, avec de
+pareilles ides, je n'ai pas d trouver plaisante la phrase de votre
+lettre, o vous me dites de vous donner quelques pages au lieu de
+livrer l'impression. L'impression! si vous saviez des gens de
+lettres le quart de ce que j'en sais et que j'en ai vu, vous ne me
+souponneriez pas de songer elle. J'en ai une si grande aversion,
+que je n'ai de repos que depuis le moment o j'ai imagin un moyen sr
+de lui chapper, et de faire en sorte que ce que j'cris existe, sans
+qu'il soit possible d'en faire usage, mme en me drobant tous mes
+papiers. Le moyen que j'ai invent, m'en rend matre absolu jusqu'au
+monument et mme par-del; car je n'ai qu' me taire: et ce que
+j'aurai crit sera mort avec moi. Vous voyez, par ce fait, la profonde
+impression de haine et de mpris que j'ai pour les lettres,
+considres comme mtier et comme tat dans le monde. Eh bien! je les
+aime plus que jamais comme culture de l'me; et elles me prennent
+presque tous mes momens, depuis que j'ai retrouv mes facults, aprs
+la perte irrparable que j'ai faite l't dernier: tant il est vrai
+que la nature et l'habitude sont galement indomptables. Les lettres
+seront un de mes plus grands plaisirs dans ma retraite; et d'avance
+elles lui prtent dj des charmes. Assurment, c'est bien sans amour
+de gloire, sans manie de postrit. Accordez cela, si vous pouvez;
+mais soyez sr que rien n'est plus vrai.
+
+Adieu, mon ami, etc.
+
+ Paris, 4 avril 1784.
+
+
+LETTRE XII
+
+ A M. DE VAUDREUIL.
+
+ 13 dcembre 1788.
+
+Je vois que vous vous souvenez de la _Requte des filles sur le renvoi
+des vques_, et que vous voudriez donner un frre ou une soeur
+cette bagatelle dont vous tes le parrain; mais je vous assure qu'il
+me serait impossible de faire un ouvrage plaisant sur un sujet aussi
+srieux que celui dont il s'agit. Ce n'est pas le moment de prendre
+les crayons de Swift ou de Rabelais, lorsque nous touchons peut-tre
+des dsastres; et je pense qu'un crivain qui jetterait du ridicule
+sur tous les partis, serait lapid frais communs. Je ne pourrais
+donc faire qu'un ouvrage srieux; et de quoi servirait-il? S'il n'y
+en a pas encore qui prsente, sous tous les points de vue, cette
+intressante question, il en existe un grand nombre qui, par leur
+runion, l'claircissent suffisamment. En effet, de quoi s'agit-il?
+d'un procs entre vingt-quatre millions d'hommes et sept cent mille
+privilgis[38]. J'entends dire que la haute noblesse forme des
+ligues, pousse des cris, etc: c'est ici, je crois, qu'on peut accuser
+la maladresse de la plupart des crivains qui ont mani cette
+question. Que n'ont-ils dit aux grands privilgis: Vous croyez qu'on
+vous attaque personnellement, qu'on veut vous attaquer; point du tout.
+Une grande nation peut lever et voir au-dessus d'elle quelques
+familles distingues, trois cents, quatre cents, plus ou moins; elle
+peut rendre cet hommage d'antiques services, d'anciens noms, des
+souvenirs; mais, en conscience, peut-elle porter sept cent mille
+anoblis, qui, quant l'impt, quant l'argent, sont aux mmes droits
+que les Montmorency et les plus anciens chevaliers franais?
+Plaignez-vous de la fatalit qui fait marcher votre suite cette
+pouvantable cohue; mais ne brlez pas la maison qui ne peut la loger.
+Ne sommes-nous pas accabls, anantis, sous cette mme fatalit qui
+enfin a mis en pril ce que vous appelez vos droits et vos privilges?
+Ne voyez-vous pas qu'il faut ncessairement qu'un ordre de choses
+aussi monstrueux soit chang, ou que nous prissions tous galement,
+clerg, noblesse, tiers-tat? Je suis vraiment afflig qu'on n'ait
+point dit et rpt partout cette observation. Elle et ramen les
+esprits prvenus, elle et dsarm l'amour propre, elle et intress
+l'orgueil aux succs de la raison, et peut-tre et-elle sauv aux
+notables l'opprobre ineffaable dont ils viennent de se couvrir pure
+perte. Un autre avantage de cette rflexion, c'est qu'elle et
+sur-le-champ fait apprcier le moyen terme que quelques-uns proposent
+ridiculement, celui d'appeler, pour le seul consentement l'impt, le
+tiers-tat l'galit numrique, en ne l'admettant que pour un tiers
+seulement dlibrer sur les objets de lgislation gnrale. Qui
+est-ce qui me fait cette proposition? est-ce un membre de l'ancienne
+chevalerie? est-ce un secrtaire du roi, du grand collge, du petit
+collge, car tous ont le droit de parler ainsi? Je rponds ce
+dernier.... Mais non, je ne rponds pas: vous sentez que j'aurais trop
+d'avantage. Permettre un peuple de dfendre son argent, et lui ravir
+le droit d'influer sur les lois qui doivent dcider de son honneur et
+de sa vie, c'est une insulte, c'est une drision. Non, cela ne sera
+point, cela ne saurait tre, la nation ne le souffrira pas; et, si
+elle le souffre, elle mrite tous les maux dont elle est menace.
+
+ [38] Il n'y en avait pas 100,000; mais on en croyait 700,000.
+ (_Note de l'auteur._)
+
+Mais on parle des dangers attachs la trop grande influence du
+tiers-tat; on va mme jusqu' prononcer le mot de _dmocratie_. La
+dmocratie! dans un pays o le peuple ne possde pas la plus petite
+portion du pouvoir excutif! dans un pays o le plus mince suppt de
+l'autorit ne trouve partout qu'obissance, et mme trop souvent
+abjection! o la puissance royale ne vient que de rencontrer des
+obstacles de la part des corps dont presque tous les membres sont
+nobles ou anoblis! o le luxe le plus effrn et la plus monstrueuse
+ingalit des richesses laisseront toujours d'homme homme un trop
+grand intervalle! Quel pays plus libre que l'Angleterre? Et en est-il
+un o la supriorit du rang soit plus marque, plus respecte,
+quoique l'infrieur n'y soit pas cras impunment? Que de faux
+prtextes! que d'ignorance! ou plutt que de mauvaise foi! Pourquoi ne
+pas dire nettement, comme quelques-uns: Je ne veux pas payer! Je
+vous conjure de ne pas juger des autres par vous-mme. Je sais que, si
+vous aviez cinq ou six cent mille livres de rente en fonds de terre,
+vous seriez le premier vous taxer fidlement et rigoureusement; mais
+vous vous rappelez l'offre gnreuse faite par le clerg, pendant la
+premire assemble des Notables, et l'indigne rclamation qu'il a
+faite ensuite en faveur de ses immunits. Vous voyez le parlement
+feindre d'abandonner les siennes, et l'instant d'aprs se mnager les
+moyens de les conserver et mme d'accrotre son existence. Enfin, vous
+savez ce qui vient de se passer, et ce qui a si bien mis en vidence
+le projet formel de maintenir les privilges pcuniaires. M. de Chabot
+et M. de Castries, ayant consign, dans un Mmoire, leur abandon de
+ces privilges, pour ne conserver que leurs droits honorifiques, n'ont
+pu trouver ni nobles, ni anoblis, qui voulussent signer aprs eux. Les
+gentils-hommes bretons ne nous disent-ils pas qu'il n'est pas en leur
+pouvoir de se dessaisir de leurs privilges utiles, que c'est
+l'hritage de leurs enfans, que ces droits seraient rclams par eux
+tt ou tard? Et c'est ainsi qu'ils intressent leur conscience faire
+de l'oppression du faible le patrimoine du fort, de l'injustice la
+plus rvoltante un droit sacr, enfin de la tyrannie un devoir. Je
+l'ai entendu.... Et vous voulez que j'crive! Ha! je n'crirais que
+pour consacrer mon mpris et mon horreur pour de pareilles maximes; je
+craindrais que le sentiment de l'humanit ne remplt mon me trop
+profondment, et ne m'inspirt une loquence qui enflammt les esprits
+dj trop chauffs; je craindrais de faire du mal par l'excs de
+l'amour du bien. Je m'effraie de l'avenir; je vois mettre aux plus
+petits dtails une suite et un intrt qui m'tonnent moi-mme; on
+fait des listes de ceux qui ont t pour et de ceux qui ont t contre
+le peuple; on prte, on te tour tour tel ou tel propos, bon ou
+mauvais, tel ou tel homme. Pour mon compte, j'ai ni hardiment un
+mot attribu M. le comte d'Artois. Ce mouvement machinal chez moi, a
+t l'effet de ma reconnaissance pour les marques de bont que vous
+m'avez attires de sa part. On suppose que ce prince a dit un
+notable, dont l'avis avait t favorable au peuple: _Est-ce que vous
+voulez nous enroturer?_ Je ne crois point ce mot; mais, s'il a t
+dit, le notable pouvait rpondre: Non, monseigneur; mais je veux
+anoblir les Franais, en leur donnant une patrie. On ne peut anoblir
+les Bourbons; mais on peut encore les illustrer, en leur donnant pour
+sujets des citoyens; et c'est ce qui leur a toujours manqu. C'est
+bien M. le comte d'Artois qui y est le plus intress: c'est bien lui
+qui peut dire, la vue de ses enfans: _posteri, posteri, vestra res
+agitur_. C'est de cette poque que tout va dpendre. J'ose affirmer
+que, si les privilgis pouvaient avoir le malheur de gagner leur
+procs, la nation, crase au dedans, serait, pour des sicles, aussi
+mprisable au dehors qu'elle est maintenant mprise. Elle serait,
+l'gard de ses voisins runis, ce que le Portugal est l'Angleterre,
+une grande ferme, o ils rcolteraient, en lui faisant la loi, ses
+vins, ses moissons, ses denres, etc. Si, au contraire, il arrive ce
+qui doit arriver, et ce qui est presque infaillible, je ne vois que
+prosprit pour la nation entire et pour ces privilgis si aveugles,
+si ennemis d'eux-mmes, qui n'aperoivent pas que l'aisance du pauvre
+fait partie de l'opulence du riche; pour les premiers hommes de
+l'tat, qui ne voient pas qu'il n'y a de libert et de dignit
+particulire que sous la sauvegarde de la libert publique et de
+l'honneur national. Eh, grand Dieu! que peuvent-ils craindre pour
+leurs dignits? Est-ce le tiers-tat qui les leur enlvera? Est-ce le
+tiers-tat qui arrivera aux places de la cour, aux grands emplois?
+Craignent-ils pour leurs fortunes? N'est-ce pas un fait avr qu'en
+Angleterre, les grandes fortunes territoriales des familles illustres
+ne datent que de la rvolution de 1688? C'est le fruit du rehaussement
+dans la valeur des terres, effet de la libert publique et d'un
+accroissement marqu dans l'industrie nationale, qui l'un et l'autre
+tournent toujours en dernire analyse au profit des propritaires
+terriens. Je suis si convaincu de cette double influence, que, si on
+me demandait, dans la sincrit de mon coeur, quelle classe d'hommes
+je crois plus profitable la rvolution qui se prpare, je rpondrais
+que cette rvolution, profitable tous, l'est chacun dans la
+proportion de supriorit dj existante o son rang et sa fortune
+actuels le mettent sur la grande chelle sociale. J'en excepte le
+clerg dont nous ne sommes pas en peine, ni vous, ni moi, et les
+ministres (pour le temps, quelquefois trs-court, pendant lequel ils
+sont ministres); mais on ne se dgotera pas du mtier: et puis on ne
+saurait parer tout.
+
+Telle est ma manire de voir cette unique et inconcevable crise. J'ai
+voulu vous faire ma profession de foi, afin que, si, par hasard, nos
+opinions se trouvaient trop diffrentes, nous ne revinssions plus sur
+cette conversation. Nos opinions ont plus d'une fois t opposes,
+sans que d'ailleurs nos mes aient cess de s'entendre et de s'aimer:
+c'est le principal, ou plutt c'est tout. Je me souviens, entr'autres,
+qu'il y a juste deux ans dans ce moment-ci, nous emes une discussion
+trs-anime sur le parti que prenait M. de Calonne, sur son projet de
+subvention territoriale, infaillible, disiez-vous, s'il tait appuy,
+comme il l'tait, de toute la puissance du roi. Je vous dis que le roi
+y chouerait; je vous dis, en propres termes, que le roi pouvait faire
+abattre la fort la plus immense; mais qu'on ne faisait pas quatre
+cents lieues, pied, sur des lianes, des ronces et des pines. Ce que
+l'on entreprend aujourd'hui est bien autrement difficile. Supposez (ce
+qui parat impossible) que la nation soit vaincue aux prochains
+tats-gnraux; je demande ce qui arrivera en 1791, l'poque o le
+troisime vingtime cessera d'tre d, o les impts (depuis
+l'incomptence reconnue des parlemens) exigeront le consentement
+national. Croyez-vous que ces cinquante-cinq millions seront perus?
+Croyez-vous mme que les autres le soient exactement? Non, non; croyez
+plutt qu'on ne rduit pas vingt-trois ou vingt-quatre millions
+d'hommes, dont le mcontentement ne se montre point sous la forme de
+rvolte, mais sous celle de mauvaise volont. Alors, que restera-t-il
+ ceux qui auront favoris de si mauvaises mesures? Je vous supplie,
+au nom de ma tendre amiti, de ne pas prendre cet gard une couleur
+trop marquante. Je connais le fond de votre me; mais je sais comme on
+s'y prendra pour vous faire pencher du ct anti-populaire. Souffrez
+que j'en appelle la noble portion de cette me que j'aime, votre
+sensibilit, votre humanit gnreuse. Est-il plus noble
+d'appartenir une association d'hommes, quelque respectable qu'elle
+puisse tre, qu' une nation entire, si long-temps avilie, et qui, en
+s'levant la libert, consacrera les noms de ceux qui auront fait
+des voeux pour elle, mais peut se montrer svre, mme injuste, envers
+les noms de ceux qui lui auront t dfavorables? Je vous parle du
+fond de ma cellule, comme je le ferais du tombeau, comme l'ami le plus
+tendrement dvou, qui n'a jamais aim en vous que vous-mme, tranger
+ la crainte et l'esprance, indiffrent toutes les distinctions
+qui sparent les hommes, parce que leur coup d'oeil n'est plus rien
+pour lui. J'ai cru remplir le plus noble devoir de l'amiti, en vous
+parlant avec cette franchise; puissiez-vous la prendre pour ce qu'elle
+est, c'est--dire, pour l'expression et la preuve du sentiment qui
+m'attache tout ce que vous avez d'aimable et d'honnte, et des
+vertus que je voudrais voir apprcier par d'autres, autant qu'elles le
+sont par moi-mme.
+
+
+LETTRE XIII.
+
+ A M. PANCKOUKE.
+
+Je n'ai reu, monsieur, votre billet qu'hier au matin, au moment o je
+sortais pour une affaire intressante qui m'a empch d'avoir
+l'honneur d'y rpondre sur-le-champ.
+
+Je vous dois, d'abord, des remercmens de la prfrence que vous me
+donnez, en voulant m'associer des gens de lettres que j'estime et
+que j'honore; mais, aprs mes remercmens, je vous prie d'agrer le
+vritable regret que j'ai de ne pouvoir tre leur cooprateur. La
+partie dont je serais charg, entrane avec soi des inconvniens
+auxquels ils ne sont pas exposs. Je vous avoue franchement que je ne
+sais pas le moyen de traiter trois fois par mois avec l'amour propre
+des auteurs, acteurs et actrices des trois thtres de Paris, et
+surtout de la comdie franaise. Serais-je un critique juste et
+svre? me voil l'ennemi de tous les mauvais auteurs; et, malgr leur
+petit nombre, ils ne laissent pas d'tre trs-dangereux. Prendrai-je
+le parti de la grande indulgence? je dshonore, je dcrdite mon
+jugement; et, ce qui n'est pas indiffrent pour vous, le nombre des
+souscripteurs diminuera, car le public veut de la malignit. Il faut
+que l'article des spectacles soit attendu, qu'il inspire de la
+curiosit, de la crainte, de l'esprance, en un mot, qu'il remue les
+passions, comme les ouvrages de thtre dont il rend compte. Faut-il
+tout vous dire, monsieur? gardez-moi le secret: un journal sans malice
+est un vaisseau de guerre dmt, qui les corsaires mme refusent le
+salut.
+
+On peut insister et prtendre qu'il est possible d'accorder la plus
+exacte politesse avec une critique svre. Outre que je crois cet
+accord trs-difficile, l'amour propre des auteurs sait-il, dans ses
+chagrins, vous tenir compte de vos mnagemens? On injurie, on insulte,
+on calomnie le critique; et, en pareil cas, qui peut rpondre de soi?
+Le sentiment de l'injustice irrite; le caractre s'aigrit; on devient
+injuste, absurde soi-mme; et on finit par tomber dans un dcri, dans
+un avilissement, qui quivaut une fltrissure publique et une
+vritable diffamation. Nous en avons des exemples dplorables dans la
+personne de M. Frron et de M. de Laharpe qui n'taient point sans
+talens, l'un et l'autre, beaucoup prs. Qui sait mme s'ils
+n'taient pas ns honntes? En vrit, cette destine fait frmir. Il
+n'en faut pas courir les risques: il ne faut pas tenter Dieu.
+
+Telles sont mes raisons, monsieur; et en supposant, ce qui serait
+peut-tre en moi trop d'amour propre, qu'elles ne vous satisfissent
+point comme propritaire du privilge du _Mercure_, je suis bien sr
+que vous les approuverez comme homme, et comme honnte homme.
+
+
+LETTRE XIV.
+
+ A MADAME AGASSE.
+
+Voici le moment o je commence soulever mon me, aprs le coup qui
+vient de l'accabler. C'est ce qui m'a empch, mon aimable amie, de
+rpondre votre lettre. Un autre sentiment m'a empch de courir
+vous. J'ai craint, je l'avorai, j'ai craint votre prsence autant que
+je la dsire; j'ai craint d'tre suffoqu en voyant, dans ces premiers
+jours, la personne que mon amie aimait le plus, et dont nous parlions
+le plus souvent. Le coeur sait ce qu'il lui faut. C'est de vous que
+j'ai besoin maintenant: j'irai vous voir au premier jour, mais le
+matin, vers les dix heures. Je ne rponds pas du premier moment; mais
+je ne suffoquerai point, parce que mon coeur peut s'pancher auprs de
+vous. Mais quand je songe que ce mme jour, et sans doute cette mme
+heure o je serai chez vous, elle vous verrait aussi.... Je m'arrte,
+et ne puis plus crire; les larmes coulent; et c'est, depuis qu'elle
+n'est plus, le moment le moins malheureux.
+
+
+LETTRE XV.
+
+ A LA MME.
+
+ Paris, juillet 1789.
+
+La veille du jour o j'ai reu votre lettre, madame, j'avais vu M.
+Marmontel, et lui avais parl de celle qu'il avait reue de vous, avec
+les pices justificatives attestant l'acte de vertu auquel vous vous
+intressez. J'ai pris la libert d'y joindre un petit mot de reproche
+sur son dfaut de galanterie. Sa rponse m'a prouv que si, en
+devenant vieux, on est expos devenir paresseux, ou moins galant, on
+peut du moins continuer se tenir en rgle, et mettre ses papiers
+en ordre. Il m'a montr votre paquet, bien tiquet, entre ceux de vos
+rivales; et il m'a dit que sa coutume tait de rpondre aprs la
+dcision de l'acadmie. Je m'imagine, madame, qu'il ne manquera pas
+ce devoir; mais, en tous cas, je me ferai, cet gard, le supplant
+de M. Marmontel, et je deviendrai, pour vous, le secrtaire de notre
+secrtaire.
+
+Vous ne me paraissez pas bien appitoye sur le dcs de notre ami, feu
+le despotisme; et vous savez que cette mort m'a trs-peu surpris.
+C'est avec bien du plaisir que je reois de votre main mon brevet de
+prophte. Il vaut mieux que celui de sorcier, qui m'a t expdi par
+plusieurs de mes amis. Mais les femmes sont toujours plus polies,
+plus aimables que les hommes. Au reste, comme on ne scie plus les
+prophtes, et qu'on ne brle plus les sorciers, je jouis, en toute
+sret, des honneurs de ma prvoyance. Mais, en vrit, il ne fallait
+qu'approcher du colosse pour s'apercevoir qu'il tait creux et pourri,
+verniss en dehors et vermoulu en dedans. Sa chute, pour avoir t
+trop soudaine, nous mettra dans l'embarras quelque temps: mais nous
+nous en tirerons.
+
+Je voulais, ces derniers jours, aller causer avec vous, et rcapituler
+les trente ans que nous venons de vivre, en trois semaines. Mais la
+chaleur accablante d'hier et d'aujourd'hui m'a retenu chez moi. J'irai
+me ddommager quand le thermomtre sera descendu de quelques degrs.
+Il y en a un qui ne descendra pas, c'est celui de l'amiti que je vous
+ai voue, l'an cinquantime du rgne de Claude-Louis XV. C'est une
+fort bonne raison de ne pas douter de mon tendre et respectueux
+attachement sous son successeur.
+
+
+_P. S._ Voulez-vous bien vous charger de tous complimens pour M....,
+et le prier de rendre le _Mercure_ un peu plus rpublicain: il n'y a
+plus que cela qui prenne. _Item_, que la _Gazette de France_ soit
+aussi hausse de plusieurs crans, dans la proportion respectueuse o
+elle doit tre l'gard du _Mercure_. Ajoutez, je vous demande en
+grce, qu' ce prix je lui pardonne la pudeur qui a voulu me faire
+des bayonnettes, auxquelles il avait une foi trop peu philosophique.
+
+ Mercr.... Paris, P. R. no 18.
+
+
+LETTRE XVI.
+
+ A LA MME.
+
+ Paris, 1789.
+
+Je suis mal avec moi-mme, mon aimable amie; et j'ai besoin d'esprer
+que je ne suis pas aussi mal avec vous. Pour commencer par ce qui me
+peine le plus, c'est que je ne puis dner avec vous, ni mme vous voir
+aujourd'hui. Je suis forc d'assister au dner de notre socit des
+trente-six, o je veux prsenter deux de mes amis, pour notre grand
+club, avant qu'il soit form et que le scrutin soit tabli. Je les
+dsobligerais grossirement et les exposerais n'tre pas reus; et
+de plus je dplais beaucoup la socit dj tablie, pour n'y avoir
+pas dn depuis plusieurs vendredis, jour qui, n'tant pas acadmique,
+a t demand en ma faveur par quelques amis particuliers: mais ce
+n'est pas cette dernire raison qui me prive de vous voir aujourd'hui,
+voil pourquoi je n'ai pas tant d'humeur contre elle. Au surplus, je
+ferais mieux de garder tout fait ma chambre; car, sans tre malade,
+je suis excd, ananti, et j'ai grand besoin de repos. Voil prs de
+huit jours qu'il m'a t impossible de me dlivrer d'une fantaisie de
+pote, vraiment potique, au moins par son acharnement. Le jour, la
+nuit, le repas mme, tout s'en est ressenti: je ne croyais pas tre si
+jeune. Rien, absolument rien, n'a pu faire lcher prise cette lubie.
+C'est tre mordu d'un chien enrag. Le chien n'tait pas gros, mais
+c'est un chien-loup, ou plutt un chien-lion, un mlange d'horrible et
+de ridicule, de raison et de folie; mais o la raison ordonnait la
+folie de paratre dominante. J'irai vous faire ma cour un de ces
+matins, et vous prsenter votre lever mon redoutable petit bichon.
+J'espre que, malgr ses dents, et non pas malgr lui, il pourra vous
+amuser. Je ne me servirais pas de lui pour faire ma paix avec vous;
+car je ne la ferais jamais avec moi-mme, si je n'avais pas, vingt
+reprises, cart, repouss, cette persvrante folie, souveraine
+matresse de mon imagination. Si je vous en demandais pardon, ce
+serait vous demander pardon d'avoir eu quelques accs de fivre.
+Fivre, soit: la comparaison est juste; et il ne me fallait rien moins
+qu'une maladie pour m'empcher de vous envoyer bien vite ce que je
+vous ai promis.
+
+Il est vrai de dire que je me suis bien mis quatre cinq fois au
+livre de M. de Saint-Pierre, dont j'avais mille choses dire, toutes
+prpares dans ma tte; et il n'est pas moins vrai que je n'ai pu les
+retrouver, que rien ne venait; mais la place accouraient les ides
+dont j'tais rempli: la folie tait reine dans la maison. Qu'y faire?
+Cder pour redevenir le matre. La voil chasse, tout fait chasse;
+et ds demain je me remets la sagesse, c'est--dire, ce qui peut
+vous faire plaisir. Je vous l'enverrai tout de suite, ce qui est bien
+gnreux; car je ne prtends pas diffrer le plaisir de prendre une
+tasse de chocolat auprs de votre chevet.
+
+Adieu, mon aimable amie; vous connaissez mon respect et mon tendre
+attachement. Vous chargez-vous de tous mes complimens et de tous mes
+regrets auprs de M......?
+
+
+LETTRE XVII. A LA MME.
+
+ Paris, 15 juillet 1790.
+
+Bon Dieu! que j'admire votre courage, et que j'aime votre bont! Que
+je vous ai dsire la place o j'tais, en face de l'autel; et tout
+auprs, un asile contre les averses! Je sais o vous tiez, et vous
+tiez bien mal. Dans ce moment, je vous aurais presque gronde; mais
+je vous aurais aime davantage, s'il est possible. Comme il n'y aura
+plus de fdration, j'espre que vous vous mnagerez, que vous
+soignerez ce mieux qui (dieu merci) est arriv bien vite, dont j'irai
+voir les progrs au plutt, peut-tre aujourd'hui mme, et dont je
+vous remercie.
+
+J'aime bien encore votre nouvelle profession de foi: nous sommes
+inbranlables dans notre religion. J'entends crier mes oreilles,
+tandis que je vous cris: _Suppression de toutes les pensions de
+France_; et je dis: Supprime tout ce que tu voudras, je ne changerai
+ni de maximes, ni de sentimens. Les hommes marchaient sur leur tte,
+et ils marchent sur les pieds; je suis content: ils auront toujours
+des dfauts, des vices mme; mais ils n'auront que ceux de leur
+nature, et non les difformits monstrueuses qui composaient un
+gouvernement monstrueux.
+
+Adieu, mon aimable amie; conservez-vous pour vos amis. Faisons durer
+tout ce qui est bon de l'ancien temps qui tait si mauvais.
+
+
+LETTRE XVIII.
+
+ RPONSE A UN ANONYME.
+
+ Paris, Ier dcembre 1791.
+
+Il est aussi rare, monsieur, de rpondre une lettre anonyme, que
+difficile de mettre l'adresse sur la rponse. Je rponds nanmoins
+votre lettre, parce qu'elle exprime quelques sentimens d'un ordre que
+j'ai toujours respect, et que je respecterai toujours. Je me croirais
+dur envers vous, si je ne vous pardonnais, dans votre malheur, d'tre
+injuste envers moi.
+
+Il n'y a pas tant de contradiction que vous le pensez, entre le
+passage (cit dans le Mercure) d'une lettre de M. Chabanon, et _la
+douleur profonde, mme accablante_, dont on l'a vu pntr,
+l'affreuse nouvelle des dsastres de Saint-Domingue. Eh! pouvait-il ne
+pas l'tre, dans le malheur de sa famille qu'il chrit, de plusieurs
+de ses amis dignes de son attachement, d'un grand nombre de ses
+concitoyens, colons, connus par leur humanit envers leurs esclaves,
+enfin de sa patrie commune, la mtropole sur laquelle dfinitivement
+retombera une partie de ces calamits? Le lien qui accorde des
+sentimens qui vous paraissent opposs, est le secret des mes telles
+que la sienne. Par malheur, le nombre n'en est pas grand; et pour le
+rendre, ce lien, visible tous les yeux, il et fallut transcrire,
+non quelques lignes d'un passage isol, mais la lettre mme qui
+mritait d'tre imprime tout entire. Rptez-moi qu'il a pleur,
+abondamment pleur, qu'il est encore plong dans la plus amre
+affliction, ce n'est pas moi que vous tonnerez. M. Chabanon n'est pas
+de ceux dont on accuse la duret envers autrui, par celle dont ils
+sont pour eux-mmes; et je n'ai jamais connu d'homme qui, en se
+sparant de soi, conservt pour les autres une sensibilit si vive, si
+prompte et pourtant si durable. Je pense donc comme vous, monsieur,
+qu'il n'y a personne, sans exception, qui soit plus touch que lui des
+malheurs rcens, dont gmissent tous les amis de l'humanit. Mais je
+crois sa douleur d'un caractre trs-diffrent que celui que vous
+supposez. J'en dis peut-tre trop pour vous, monsieur, si vous ne le
+connaissez pas; mais pour ceux qui le connaissent comme moi, je n'en
+dis pas assez.
+
+Je serai court sur l'article de votre lettre qui m'est personnel. Je
+me crois dispens de vous prendre pour juge de mes principes sur la
+rvolution, fussiez-vous ou eussiez-vous t lgislateur; ils tiennent
+ un genre de sentimens qui paraissent vous tre peu connus, et des
+ides qui probablement ne vous sont pas assez familires pour ne pas
+vous sembler un peu chimriques. Mais, en me renfermant dans le
+matriel des faits, trouvez bon que je vous demande si, dans l'nonc
+le plus libre de mes opinions, je n'ai pas constamment respect les
+personnes, dfr tous les souvenirs; et si, dans le cas o nul ne
+s'offenserait d'une gnrosit honnte, il existe un seul individu qui
+pt lgitimement se plaindre de moi. Voil sur quoi vous pourriez
+prononcer, en supposant qu'il vous ft possible d'tre juste. Si cette
+condition vous parat dure, supposez ce qui vous sera plus facile, que
+je ne vous aie rien demand du tout.
+
+
+LETTRE XIX.
+
+ Paris, 17 janvier 1792.
+
+Je n'ai pas rpondu, mon ami, votre dernire lettre, 1 parce que je
+l'ai pas pu; 2 parce que je savais que, sous trois jours, les
+journaux se chargeraient de rpondre l'un de ses articles
+principaux, celui qui nous occupait alors, les rassemblemens des
+rfugis brabanons Lille, Douay, etc. Il y a des sicles depuis ce
+moment, et tout est bien chang. Je vis avec des personnes (et ce ne
+sont pas celles que vous connaissez), qui se trouvent, par une
+position bizarrement favorable, trs au fait des affaires des
+Pays-Bas. Toujours est-il vrai que, depuis un mois, ils m'annoncent,
+quatre jours l'avance, ce qui se trouve vrifi par l'vnement. Ces
+gens-l soutiennent que Lopold craint une guerre avec nous, plus que
+les badauds de Paris ne la craignaient il y a deux ans. Ils prdisent
+que sa rponse du 10 fvrier prochain sera telle que nous la pourrions
+dsirer, dans le systme le plus pacifique; et je conois que les
+mouvemens dj sensibles dans plusieurs de ses tats, et entr'autres
+dans la Styrie, sont bien capables de l'inquiter. Mais supposons
+qu'il veuille agir hostilement dans deux mois, que ferons-nous si,
+d'ici ce temps, il parle en alli et en bon voisin? Lui
+dclarerons-nous la guerre? Entrerons-nous dans le Brabant, comme un
+certain parti nous en sollicite? C'est ce qui parat impossible; et,
+dans la supposition mme o il lieroit sa partie avec les princes
+allemands, pour nous faire au printemps prochain une guerre qu'il
+rendra srement une guerre d'empire, comment forcerons-nous notre
+pouvoir excutif, matre des combinaisons militaires, marcher en
+Brabant, plutt qu' Lige, Trves, etc.? On rit de piti, lorsqu'on
+voit, aprs deux ans et demi de rvolution, le parti patriote n'ayant
+pas eu le crdit de chasser un commis de la guerre, M. Bessire, par
+exemple, et des commis des affaires trangres, tels que Henin et
+Renneval. Contraindra-t-il le roi agir srieusement contre son
+beau-frre, avec qui se sont concerts des arrangemens djous par le
+hasard plus que par la politique? C'est ce qui ne pourrait arriver
+qu'aprs une crise qui compliquerait encore notre position, et la
+rendrait peut-tre encore plus embarrassante. Mon ide est toujours
+que tout ceci est un problme sans solution, un drame brouill et
+confus, dont le dnoment tombera d'en haut comme celui des pices
+d'Euripide. Ce que je sais seulement, c'est que le mouvement gnral
+entravera tous les mouvemens partiels et contradictoires dont on
+cherche le retarder.
+
+N'avez-vous pas bien ri du patriotisme qui, dans la sance du 15 de ce
+mois, a saisi nos ministres et les huissiers? J'ai surtout t ravi
+de l'enthousiasme de M. de Lessart, quoique celui de M. du Port ait
+bien son mrite, M. du Port qui, disait la surveille: Tout ceci ne
+peut pas aller; et la constitution ne marchera jamais sans une chambre
+haute.
+
+La plupart de nos dputs, quelques meneurs et quelques intrigans,
+voient que M. de Lessart tire sa fin: et c'est mme l'opinion
+gnrale. Ce n'est pas la mienne; et j'ai de fortes raisons de croire
+qu'il sera trs-difficile de le draciner. Peut-tre en savez-vous
+autant que moi, si vous n'en savez pas plus. Quoi qu'il en soit, je
+dis, qui veut l'entendre, que je ne compterai sur la sincrit des
+Tuileries, que lorsque vous aurez ce ministre-l. Je m'aperois que
+je ne russis pas galement auprs de tout le monde, en parlant ainsi;
+cet arrangement n'est pas celui qui convient certaines gens que vous
+savez, mais c'est ce qui m'importe peu. Croirez-vous qu'il y a eu une
+plate intrigue pour y placer S. L.......? L'ancien rgime n'tait pas
+plus impudent. S. L........ aux affaires trangres! lui qui ne sait
+pas plus la gographie que M. de Lessart! Vous jugez bien qu'on
+croyait le gouverner, jusqu'au moment o l'anne 1793 ouvrirait la
+porte aux nobles de la minorit, les seuls hommes vraiment faits pour
+les places. Il est bien heureux, pour les auteurs de cette plate
+intrigue, d'avoir t siffls avant le lev de la toile; ils en
+auraient t les dupes. Il les et jous tous et probablement fouls
+aux pieds. Qu'et fait S. L...? Il ne manque pas d'esprit. Il a cette
+activit que donne un ambitieux l'habitude du travail dans les
+emplois subalternes. Il et pris la gographie de Busching, de bonnes
+cartes, et parcouru les cartons et les porte-feuilles des affaires
+trangres, se serait bourr la cervelle de tout ce qui pouvait y
+entrer en quinze jours, leur et dit qu'il en savait plus qu'eux en
+politique, et leur et du moins prouv qu'en intrigue et en audace il
+tait leur matre tous. Voil l'homme; et tel est le caractre qu'il
+a montr depuis qu'il est en place. Vous savez qu'ils veulent M.
+Dietrich. Je sais que c'est un bon citoyen, et un homme de mrite;
+mais j'ignore s'il a d'ailleurs toutes les connaissances requises.
+
+Adieu, mon cher ami; je vous aime et vous embrasse de tout mon coeur.
+Vos fanatiques vous donnent bien du tracas dans votre dpartement.
+Mais le dgot que m'inspirent ici les intrigans et les fripons
+ci-devant honntes, remplit l'me d'un sentiment plus mlancolique.
+
+L'hommage de l'amiti votre peureuse amie.
+
+
+LETTRE XX.
+
+ Paris, 12 aot 1792.
+
+Je continue, mon ami, de me bien porter; mais je ne nglige point mon
+rgime. J'ai fait, ce matin, le tour de la statue renverse de Louis
+XV, de Louis XIV, la place Vendme, la place des Victoires.
+C'tait mon jour de visite aux rois dtrns; et les mdecins
+philosophes disent que c'est un exercice trs-salutaire. Vous serez
+srement de leur avis. En tous cas, j'ai pris a sur moi.
+
+De la place Louis XV, j'ai pouss jusqu'au chteau des Tuileries.
+C'est un spectacle dont on ne se fait pas l'ide. Le peuple
+remplissait le jardin, comme il et fait celui du Prato Vienne, ou
+ceux de Postdam. La foule inondait les appartemens teints du sang de
+ses frres et de ses amis, et percs de coups de canon renvoys en
+rponse ceux qui les avaient massacrs la surveille. Les
+conversations taient analogues ces tristes objets. A la vrit, je
+n'ai pas entendu prononcer le nom du roi ni celui de la reine; mais,
+en revanche, on y parla beaucoup de Charles IX et de Catherine de
+Mdicis. Une vieille femme y racontait plusieurs traits de l'histoire
+de France. Un homme en haillons citait l'anecdote de la jatte et des
+gants de la duchesse de Marlborough, comme ayant t la cause d'une
+guerre: il se trompait; elle fit faire une campagne de moins. Mais je
+me suis bien gard de rtablir le texte; j'aurais t pris pour un
+aristocrate: d'ailleurs, la mprise tait si lgre, et l'intention du
+conteur tait si bonne.
+
+Voulez-vous savoir de combien de sicles l'opinion a chemin depuis
+deux mois? Rappelez-vous le symptme que je vous citais de la passion
+franaise pour la royaut, ce que je vous prouvais par la facilit
+avec laquelle les danseurs jacobins, sous mes fentres, passaient de
+l'air _a ira_ l'air _vive Henri_ IV! Eh bien! cet air est proscrit;
+et, au moment o je vous parle, la statue de ce roi est par terre:
+rien ne m'a plus tonn dans ma vie. Je ne vous dirai plus que ceux
+qui voudraient la rpublique, trouveraient sur leur chemin la
+_Henriade_ et le _Lodox_ de l'universit. Non, cela n'est plus
+craindre; et je suis sr mme que le _Versalicas arces_ de nos pomes
+latins modernes ne protgera pas Versailles. Il ne fallait rien moins
+que la cour actuelle pour oprer ce miracle; mais enfin, elle l'a
+fait: gloire lui soit rendue! Je n'ai plus le moindre doute cet
+gard, depuis que j'ai entendu les discours trs-peu badauds des
+Parisiens autour des statues royales qui ont eu ce matin ma visite.
+Pour moi, le peu de badauderie qui me reste, m'a engag lire
+quelques mots crits sous un pied du cheval de Louis XV. Que
+croiriez-vous que j'y ai trouv? le nom de Girardon, qui avait cach
+l son immortalit. Cela ne vous parat-il pas l'emblme de la
+protection intresse, accorde aux beaux-arts par un despote
+orgueilleux, et en mme temps de la modeste btise d'un artiste, homme
+de gnie, qui se croit honor de travailler la gloire d'un tyran?
+Plus j'tudie l'homme, plus je vois que je n'y vois rien. Au reste, il
+serait plaisant que Girardon se ft dit en lui-mme: La gloire de ce
+roi ne durera pas, sa statue sera renverse par la postrit indigne
+de son despotisme; et son cheval, en levant le pied, parlera de ma
+gloire aux regardans. Cet artiste-l aurait eu une philosophie qu'on
+pourrait souhaiter aux Racine et aux Boileau.
+
+A propos de roi, on m'a dit qu'on parlait de vous pour l'ducation du
+prince royal. J'y trouve une difficult. Comment saurez-vous quel
+mtier il faut faire apprendre votre lve, en cas que les Franais
+ressemblent aux Parisiens? Prenez-y garde: _cette difficult vaut bien
+qu'on la propose_.
+
+Vous tes srement bien aise que Grouvelle soit secrtaire du conseil,
+et par consquent qu'un mauvais gnie ne l'ait pas plac, il y a sept
+ou huit jours, comme le bruit en avait couru. Il trouvera ce mtier
+bien doux, auprs de celui de prsident de section, qu'il a fait
+pendant la terrible nuit d'avant hier. Un prsident de section tait,
+en ce moment, un compos de commissaire de quartier, arbitre, juge de
+paix, lieutenant-criminel, et un peu fossoyeur, vu que les cadavres
+taient l qui attendaient ses ordres, comme il arrive quand le
+pouvoir excutif force la souverainet recourir au pouvoir
+rvolutionnaire. Je suis bien aise aussi que Lebrun soit aux affaires
+trangres, quoique je n'aie jamais pu, pendant deux mois, obtenir de
+lui une preuve de la _Gazette de France_, tandis qu'il la faisait
+sous mon nom. Je n'ai pas de rancune.
+
+Adieu, mon cher ami; je vous aime et vous embrasse trs-tendrement:
+vous voyez que, sans tre gai, je ne suis pas prcisment triste. Ce
+n'est pas que le calme soit rtabli, et que le peuple n'ait, encore
+cette nuit, pourchass les aristocrates, entr'autres les journalistes
+de leur bord. Mais il faut savoir prendre son parti sur les
+contre-temps de cette espce. C'est ce qui doit arriver chez un peuple
+neuf, qui, pendant trois annes, a parl sans cesse de sa sublime
+constitution, mais qui va la dtruire, et dans le vrai, n'a su
+organiser encore que l'insurrection. C'est peu de chose, il est vrai;
+mais cela vaut mieux que rien.
+
+Adieu, encore une fois; je vous espre sous huitaine, ainsi que notre
+cher malade. Je ne vous ai point parl de lui, parce que je vais lui
+crire.
+
+
+LETTRE XXI.
+
+ A LA CITOYENNE......
+
+ 15 Frimaire an II de la Rpublique.
+
+C'est un besoin pour moi, mon aimable amie, de vous crire; et je
+suppose qu'en ce moment-ci vous tes dispose faire grce aux
+dfauts de mon criture. Je ne croyais pas, lorsque vous dchiriez
+votre linge pour mes blessures et pour m'envoyer de la charpie, que je
+pourrais sitt tracer de ma main les remercmens que je vous ai
+adresss du fond de mon coeur. Ils seront courts cette fois-ci, mais
+ils n'en seront pas moins vifs: appliquez-leur ce qu'on dit des
+prires, ce qui n'empche pas d'en faire quelquefois de longues qui
+valent bien leur prix.
+
+On me flatte d'obtenir bientt ma libert. Je suis difficile en
+esprance; mais je ne veux pas avoir pour moi-mme la cruaut de
+repousser celle-ci. Je serais pourtant plus voisin de vous au
+Luxembourg: mais vous ne me souhaitez pas d'tre votre voisin ce
+prix.
+
+Adieu, mon aimable amie. Respect et tendresse; et sensibilit vos
+peines que je sais.
+
+
+LETTRE XXII.
+
+ AU CITOYEN LAVEAU,
+ RDACTEUR DU JOURNAL DE LA MONTAGNE.
+
+ Paris, le 8 septembre 1793, l'an II de
+ la Rpublique une et indivisible.
+
+L'impartialit que vous avez montre, citoyen, en rendant compte de la
+dnonciation de Tobiezen-Duby, contre plusieurs citoyens attachs la
+bibliothque nationale, et en insrant le lendemain dans votre journal
+la note du dnonciateur, me laisse lieu d'esprer aussi que vous
+voudrez bien y donner une place ma lettre.
+
+Un journaliste plus dur que vous a trouv qu'une lettre flagorneuse de
+Tobiezen-Duby la citoyenne Roland n'tait pas pour moi une
+justification suffisante: et cela est vrai; mais avant que je connusse
+les chefs d'accusation, de quoi voulait-on que je me justifiasse? et
+n'tait-il pas naturel de faire connatre d'abord l'accusateur et ses
+motifs? C'est quoi paraissait propre la lettre de Tobiezen-Duby la
+citoyenne Roland; et je vous prie d'en rendre juges, par l'impression,
+les rpublicains auxquels il croit pouvoir en appeler. Le crateur de
+la formule: _au ministre Roland, respect_, qui se trouve la tte des
+lettres du dsintress M. Tobiezen-Duby, dposes au ministre de
+l'intrieur, ne devrait pas se donner pour un rpublicain de la
+premire force; et je doute que le comit puratoire des jacobins
+s'accommode de cette formule.
+
+Je devais donc d'abord me borner faire connatre mon dnonciateur,
+quand je me suis vu accus d'aristocratie. Chamfort aristocrate! Tous
+ceux qui me connaissent en ont ri, et beaucoup trop ri, selon moi; car
+j'tais aux Madelonettes. Aristocrate! celui chez qui l'amour de
+l'galit a t constamment une passion dominante, un instinct inn,
+indomptable et machinal! celui qui a mis au thtre, il y a plus de
+vingt ans, la pice du _Marchand de Smyrne_, qu'on joue encore
+frquemment, et dans laquelle les nobles et aristocrates de toute robe
+sont mis en vente au rabais, et finalement donns pour rien! celui qui
+a publi contre les acadmies un discours, lequel a devanc de deux
+ans leur destruction depuis peu prononce; enfin, plusieurs autres
+crits o respire cet amour de l'galit, sans laquelle la libert
+politique n'est qu'une illusion, une chimre. Voil l'aristocrate de
+la faon de M. Tobiezen-Duby.
+
+Il a mis enfin au jour ses chefs d'accusation, ce M. Duby. C'est un
+tissu de calomnies atroces, de mensonges dnus mme de vraisemblance.
+Croira-t-on qu'il pousse l'aveuglement de la haine jusqu' se
+permettre d'articuler un fait, dont la fausset peut se dmontrer
+sur-le-champ par une preuve sans rplique, une preuve matrielle?
+
+Aprs avoir dit que je vais rarement aux assembles de section (ce qui
+est malheureusement vrai, par l'effet de mon tat maladif,
+suffocations, touffemens, dans les assembles nombreuses), M. Duby
+ajoute que je n'ai pourtant pas manqu de m'y trouver la nomination
+d'un commandant gnral, _pour donner ma voix Raffet_.
+
+J'affirme que le fait est faux. J'ignore si l'on conserve ou non les
+listes des votans: mais si on les conserve, je dfie qu'on y trouve
+mon nom; si on ne les conserve pas, je dfie quelqu'homme que ce soit
+de dire qu'il m'a vu ce jour l la section.
+
+Ce n'est point ici le lieu, citoyen, de confondre M. Duby sur d'autres
+inculpations plus graves, et si odieuses que je me rserve contre lui
+tous les moyens de droit.
+
+Finissons, et disons le vrai mot. Il faut une place M. Duby,
+quoiqu'il vous dise le contraire dans sa note. Je rsigne la mienne
+ds ce moment, dt-elle lui tre donne; mais elle ne le sera pas, et
+il aura calomni pour le compte d'autrui: c'est un malheur.
+
+Salut et fraternit.
+
+
+LETTRE XXIII.
+
+ A SES CONCITOYENS,
+ EN RPONSE AUX CALOMNIES DE TOBIEZEN-DUBY.
+
+Je suis l'objet des calomnies atroces de Tobiezen-Duby.
+
+Quel est le citoyen qu'il ose accuser d'aristocratie? c'est un homme
+chez qui l'amour de la libert et de l'galit a t la passion de sa
+vie entire; connu ds long-temps par sa haine pour la noblesse, haine
+qu'on reprsentait alors comme une manie blmable par son excs; qui,
+dans une comdie (_le Marchand de Smyrne_) faite il y a plus de vingt
+ans, et encore frquemment joue sans aucun changement, a mis les
+nobles sur la scne, les a fait vendre _au rabais_, et finalement
+_donner pour rien_.
+
+C'est un homme qui cette prtendue manie contre la noblesse a dict
+les morceaux les plus vigoureux, insrs dans le livre sur l'_ordre_
+amricain de _Cincinnatus_, ouvrage publi en 1786, et qui porta les
+plus rudes coups l'aristocratie franaise, dans l'opinion publique.
+
+Ce mme Chamfort n'a cess depuis d'envoyer divers journaux
+patriotes, sans se nommer, sans chercher d'clat, tout ce qu'il a cru
+utile la chose publique: aussi, la cour et l'aristocratie, qui ne
+l'ignoraient pas, n'ont-elles cess de le faire dchirer dans leurs
+journaux; et son nom s'est trouv, comme de raison, sur toutes les
+listes de proscription de la cour et de l'aristocratie.
+
+Certes, ni la cour, ni l'aristocratie n'avaient tort; et si quelque
+hazard particulier faisait ouvrir certains porte-feuilles o se
+trouvent plusieurs de mes lettres, crites _dans toutes les poques de
+la rvolution_, on y verrait que mes principes rpublicains taient
+bien antrieurs la rpublique.
+
+Voil ce qui est connu de tous ceux qui me connaissent.
+
+Veut-on savoir maintenant quel est Tobiezen-Duby? son
+patriotisme?..... mais ce serait une drision que d'en parler.
+Lui-mme, dans sa lettre la citoyenne Roland, o il demande une
+place, lui-mme date ce patriotisme du 7 juillet 1792: et cette date
+est un peu trop rcente. Il faut bien qu'il reconnaisse que ce titre
+est assez faible, puisqu'il s'appuie des droits que lui donne cette
+place un ouvrage de son pre _sur les monnaies des barons et des
+prlats de France_; puissante recommandation, en effet, pour un
+patriote de sa trempe; aussi s'est-il port pour continuateur de cette
+sottise aristocratique, publie par lui en 1790, appele par lui, en
+1792, ouvrage _national_. Remarquez bien les dates.
+
+Laissons donc l le patriotisme de Tobiezen-Duby; et ne parlons plus
+que de Tobiezen-Duby lui-mme: c'est bien assez.
+
+Mais ne l'imitons pas dans ses divagations. Je ne me permettrai de
+citer contre lui que des faits appuys de pices justificatives.
+
+Vous tous, vrais jacobins, qui, faute de le connatre, l'avez admis
+parmi vous, l'avez plac dans votre comit de correspondance, l'avez
+charg d'en faire les extraits et de les lire votre tribune; vous
+tous, hommes droits et purs, qui voulez que les dnonciations soient
+un moyen de chtiment ou de rpression contre les aristocrates et les
+tratres, mais qui ne voulez pas qu'elles soient, dans les mains des
+intrigans, une arme contre les rpublicains, venez la bibliothque
+nationale, vous y verrez les preuves de ce que j'avance.
+
+Vous verrez ce prtendu rpublicain qui donne le nom servile de
+_patron_ l'un de ses collgues, lequel lui avait rendu quelques
+services, par une surprise dont bientt s'est repenti le _patron_ trop
+facile.
+
+Vous verrez le crateur de la formule: _au ministre Roland, respect_,
+vous le verrez protg par Le Noir, dont il vante la _sensibilit
+d'me_, auquel il voue _une reconnaissance ternelle_.
+
+Plac auprs de Joly, garde des estampes, Tobiezen-Duby crit Le
+Noir: _M. Joly est l'homme de la bibliothque pour lequel j'ai le plus
+de respect, d'gards et d'estime_; hommage rendu en 1788, qui n'a pas
+empch le mme Tobiezen-Duby de solliciter, en 1792, la place de ce
+mme Joly, _qui est_, dit-il, _au moment de la perdre par un juste
+chtiment de son aristocratie_.
+
+Voil ce qu'il crit avec _vnration_ la _vertueuse_ Roland de
+septembre 1792, _femme Roland_ en septembre 1793.
+
+Que dites-vous, citoyens! n'est ce pas l le vil caractre et la
+marche tortueuse d'un intrigant de l'ancien rgime, d'un intrigant du
+nouveau, tartufe de probit, tartufe de patriotisme? Je supprime ici
+nombre de traits consigns dans les dpts de la bibliothque, et qui
+montreront nu son caractre: jalousie, ambition, orgueil, haine pour
+ses confrres bien avant la rvolution, lorsque le patriotisme
+hypocrite d'un mchant ne pouvait servir de voile ses manoeuvres et
+ ses perfidies.
+
+En attendant que vous voyiez de vos yeux, que vous touchiez de vos
+mains, les preuves crites de la perversit de Tobiezen-Duby,
+parcourez seulement ses trois dnonciations contre la bibliothque;
+car il en a fait trois.
+
+C'est une chose curieuse de le voir allonger, raccourcir, la liste des
+dnoncs, allger le poids sur celui-ci, l'aggraver sur celui-l,
+selon ce qu'il juge convenable son intrt personnel, d'aprs le
+moment et les circonstances.
+
+Voyant sa premire dlation tombe dans le mpris, Tobiezen-Duby, le
+flatteur des anciens ministres, gronde le ministre _tromp_. Pour
+accrditer son absurde dnonciation, pour la faire croire pure et
+dsintresse, il proteste aujourd'hui qu'il ne veut point de place.
+Venez, citoyens, la bibliothque, vous assurer que, depuis cinq ans,
+la vie de Tobiezen-Duby n'est qu'un tissu d'intrigues, d'abord pour
+avoir une place, puis pour en avoir une meilleure, puis pour se faire
+donner un logement.
+
+Remarquez sur-tout son impudente audace, ds que, sortant du cercle
+des accusations vagues, il articule un fait prcis; par exemple,
+lorsqu'il ose m'accuser d'avoir donn ma voix _Raffet_. J'ai affirm
+et j'affirme encore que ce fait est faux. Je demande qu'on consulte la
+liste des votans; et si cette liste n'existe pas, je dfie tout homme,
+quel qu'il soit, et ft-ce Tobiezen-Duby lui-mme, d'oser dire qu'il
+m'a vu ce jour-l la section.
+
+A cela, que rpond Tobiezen-Duby? Rien. Il redouble de fureur et de
+calomnies, sans revenir sur le seul fait positif qu'il ait allgu
+contre moi. Ne reconnaissez-vous pas l, citoyens, un homme qui
+n'coute que sa haine, sa haine aveugle, et foule aux pieds sa
+conscience?
+
+Comment cherche-t-il couvrir cette honte? il fait de nouveaux
+efforts pour exciter contre moi les jacobins, contre moi qui, mme
+avant que les socits populaires fussent mises sous l'gide de la
+constitution, n'ai cess (mille tmoins existent) de dire et de
+rpter: Sans les jacobins, point de libert, point de rpublique.
+
+Il me prtend li avec le ministre Roland, moi qui, de notorit
+publique, n'ai eu avec lui que les relations ncessites par ma
+place. Et cette place l'avais-je sollicite? l'avais-je dsire? y
+avais-je seulement song? connaissais-je, mme de vue, le ministre
+Roland?
+
+Il me prtend li avec la Gironde, dont je n'ai jamais vu un seul
+membre que dans des rencontres rares, imprvues et fortuites.
+
+Ici, je porte un dfi public quelqu'homme que ce puisse tre, de
+dire qu'il m'ait jamais vu chez un seul dput de la Gironde, et qu'il
+ait jamais vu un seul d'entre eux chez moi. De plus, grand nombre de
+personnes savent et peuvent se rappeler que mes ides ont t en
+opposition absolue avec les leurs sur presque toutes les questions
+importantes, comme la garde dpartementale, le jugement de Louis
+Capet, l'appel au peuple et plusieurs autres.
+
+Observez que ces mensonges de Tobiezen-Duby, et quelques autres non
+moins odieux, se produisent, comme par supplment, par surabondance,
+dans sa troisime dnonciation; c'est--dire, dans le troisime accs
+de sa fivre calomnieuse.
+
+Que penser, citoyens, de celui qui, convaincu de faux sur un fait
+grave, le fait relatif Raffet, rpte hardiment ses autres
+impostures, en ajoute de nouvelles non moins faciles repousser; et
+dans son emportement essaye de provoquer contre moi des passions
+personnelles dans les magistrats du peuple les plus estimables, les
+plus estims; appelle au secours de sa haine les plus fidles
+mandataires du peuple, les socits les plus patriotiques, toutes les
+autorits constitues, c'est--dire, veut mettre ce qu'il y a de plus
+vil et de plus odieux sous la protection de ce qu'il y a de plus
+respectable?
+
+Mais non; les socits populaires, les autorits constitues, sont et
+resteront justes, en dpit des intrigans, des calomniateurs, de
+Tobiezen-Duby. Elles peuvent, il est vrai, dans la crise d'un orage
+rvolutionnaire, tre surprises et trompes pour un moment; mais
+bientt claires, parce qu'elles veulent l'tre, elles brisent avec
+indignation le pige qu'on leur a tendu, et repoussent avec ddain le
+fabricateur du pige: leur justice appelle soi la justice publique,
+dont la leur est elle-mme une grande portion. Dans le court
+intervalle o la calomnie voudrait sparer ces deux justices qui
+doivent n'en tre qu'une, j'appelle sur moi l'une et l'autre,
+j'attends leurs regards, je les dsire; et cet instant mme, tandis
+que vous me lisez, rpublicains, je jouis de la certitude de les voir
+se runir pour moi et confondre Tobiezen-Duby.
+
+Tobiezen-Duby aura donc beau faire; il restera ce qu'il est, et moi je
+resterai ce que je suis: lui, vrai ou faux patriote du 7 juillet 1792,
+faux rpublicain de 1793, car les intrigans et les calomniateurs sont
+de faux rpublicains; moi, rvolutionnaire de fait et de notorit
+publique avant la rvolution; rpublicain de principes et de coeur,
+mme avant la rpublique.
+
+Telle est la force, tel est l'empire de ce sentiment consolateur, de
+se dire soi-mme, _je vivrai, je mourrai rpublicain_, qu'une
+dtention de vingt annes n'et pu l'affaiblir dans mon me; et, je le
+proteste de nouveau, rien de ce qui tient, rien de ce qui tiendra la
+rvolution, ne m'empchera d'appartenir du fonds du coeur, et jusqu'au
+dernier soupir, la rvolution, et au complment de la rvolution,
+la rpublique, la rpublique une et indivisible.
+
+
+_P.S._ Encore un mot, citoyens; convaincu ds long-temps qu'il
+importait au salut public que tous les salaris du peuple, sans
+exception, fussent au-dessus du soupon mme, doctrine que je professe
+depuis trois ans, j'allai, l'un des premiers jours d'aot, au comit
+de surveillance de notre section (celle de 1792), sur les premiers
+bruits vagues qu'on cherchait rpandre contre la bibliothque.
+
+L, j'ai dpos sur le bureau un crit dans lequel je demande que tous
+et chacun de ses membres soient examins sur leurs actions, sur leurs
+principes et leurs sentimens. Observez que cette dmarche si nette et
+si franche de ma part, antrieure d'un mois notre dtention, a
+probablement frapp les autorits constitues; et leur conduite
+notre gard choque beaucoup Tobiezen: car il n'est pas ais
+Tobiezen-Duby! il veut qu'on croye ses calomnies bien vite et pour
+toujours, et que tout soit fini.
+
+Il en a pourtant tir un fruit; c'est de m'avoir mis dans le cas de
+confirmer, par ma dmission que j'ai donne, mes principes sur _les
+salaris du peuple_. On peut m'objecter sans doute que c'est avoir
+beaucoup trop de respect pour les calomniateurs: soit, mais le premier
+devoir d'un rpublicain est de rester fidle ses anciens principes.
+
+Je laisse l ses impostures qui lui appartiennent, et je cherche d'o
+lui vient son audace avec de si faibles moyens personnels. Ne
+trahirait-il pas lui-mme son secret, par le dbut de sa premire
+denonciation imprime? _Je suis jacobin et ardent rpublicain_,
+dit-il. Et aussitt, enhardi par ces deux noms qu'il usurpe, il lance,
+comme d'un poste sr, tous les traits de la calomnie. Citoyens, vous
+vous avez vu quel rpublicain c'tait; jugez quel jacobin ce peut
+tre.
+
+Il a cru, le lche! que, sous l'abri de ces deux titres, il pouvait
+tout se permettre; il a cru que nul n'oserait aller, derrire ces
+retranchemens, lui arracher son masque et ses mprisables armes; il
+s'est tromp. Lui jacobin! non, il ne l'est pas. C'est moi, qui, sans
+en porter le titre, le suis en effet et de principes et d'me; moi
+qui, en juillet 1791, aprs le massacre du Champ-de-Mars, entran,
+malgr mon tat de maladie et de souffrance, par une force
+irrsistible, courus aux jacobins, moi vingtime ou trentime....
+j'ignore le nombre, mais la salle tait alors dserte. O tait alors
+Tobiezen-Duby? Etait-ce chez vous, jacobins, qu'il cherchait un
+refuge? Je ne crois pas qu'il ft l. Quoi qu'il en soit, je m'y
+prsentai; je fus admis parmi vous, et mme dans votre comit de
+correspondance, o cet homme vient de se glisser. Il est vrai qu'aux
+approches de l'hiver, ma dplorable sant, qui suspend trop souvent
+mes travaux, et qui surtout m'interdit les grandes assembles, me
+fora, par degrs, me priver des vtres, toujours plus brillantes et
+plus nombreuses. La patrie, il est vrai, n'tait pas encore sauve;
+mais l'affluence, toujours croissante parmi vous, semblait le garant
+de son triomphe et du vtre; et dans le redoublement des incommodits
+que la foule me cause, je n'tais plus soutenu par ce sentiment si
+imprieux sur certaines mes, ce je ne sais quel attrait attach aux
+prils trs-instans[39].
+
+ [39] Il est de fait que, de tous les lieux o l'affluence est
+ grande, et d'o l'on ne peut sortir sans se rendre importun, il
+ n'y a que les jacobins o j'aie jamais t, _et toujours_ dans
+ les crises violentes de l'anne 1791. Le moment que j'avais
+ choisi pour me prsenter, en est une preuve suffisante.
+
+Ce malheur, je veux dire les infirmits physiques qui m'interdisent
+les grandes assembles, malheur rel pour tout vrai citoyen,
+Tobiezen-Duby en profite pour me calomnier auprs des assembles de
+section. Il me prte, ce sujet, un propos aussi absurde qu'infme,
+digne d'un vieil et stupide aristocrate de chteau, et que, par cette
+raison, je voue au mpris public, ainsi que l'homme qui a la btise de
+me l'attribuer.
+
+J'apprends que Tobiezen-Duby, aprs avoir rempli le rle de
+_perscuteur_ de la bibliothque nationale, a os, en cherchant se
+justifier la tribune des jacobins, usurper le rle de _perscut_
+pour ses opinions par les citoyens qu'il a dnoncs, et tche
+d'appeler sur lui l'intrt attach ce second rle.
+
+Bien loin de l'avoir perscut, je rponds affirmativement que son
+patriotisme auquel on et applaudi, tait parfaitement ignor de ceux
+qu'il a _perscuts_ vritablement.
+
+J'affirme de plus, qu'avant sa dnonciation, nul de ses confrres
+qu'il accuse ne lui parlait et ne parlait de lui, que lui-mme ne
+parlait aucun d'eux, depuis son entre la bibliothque sous Le
+Noir: ce qui tait fort simple, vu la diffrence des fonctions
+respectives qui ne les mettait point en rapports.
+
+On dfie donc Tobiezen-Duby d'articuler un seul acte de _perscution_
+de la part de ses confrres; et, quant moi, la seule perscution
+qu'il puisse citer, c'est d'avoir, mon entre en place, accru ses
+appointemens de 400 livres. Il est vrai que, dans sa lettre la
+_vertueuse citoyenne_ Roland, il demanda la place de garde des
+estampes, ou au moins une augmentation de 1200 livres avec un
+logement. Son patriotisme d'aujourd'hui, si dsintress, si pur,
+m'imputerait-il, par hasard, cette diffrence de 1200 400 livres?
+Dans cette supposition, il aurait lui-mme tout expliqu.
+
+Tobiezen-Duby est donc convaincu de faux dans ce qu'il a dit aux
+jacobins, comme il l'a t dans ce qu'il a dit aux autorits
+constitues et ensuite au public; mais son nouveau mensonge est marqu
+d'une plus rare impudence. Car enfin, le public, tmoin des faits,
+tmoin de l'acharnement de ses trois dnonciations, voit clairement
+que Tobiezen-Duby est le perscuteur et non le perscut. Je ne dis
+donc plus, comme je l'ai fait sur quelques-unes de ses impostures:
+_citoyens, venez et voyez_; je dis seulement: _ouvrez les yeux et
+voyez_.
+
+ 18e jour du 1er mois de la
+ rpublique franaise.
+
+
+FIN DES LETTRES DIVERSES.
+
+
+
+
+DEUX ARTICLES
+
+EXTRAITS
+
+DU JOURNAL DE PARIS.
+
+
+
+
+DEUX ARTICLES
+
+EXTRAITS
+
+DU JOURNAL DE PARIS.
+
+
+ 18 mars 1795.
+
+ENTRETIEN
+
+ENTRE UN DES ACTEURS DU JOURNAL DE PARIS ET UN AMI DE
+
+CHAMFORT.
+
+Est-ce que vous ne dfendrez pas Chamfort contre Delacroix[40]?
+
+ [40] M. Delacroix avait fait insrer, dans le Journal de Paris,
+ une lettre dans laquelle il parlait peu avantageusement de
+ Chamfort, auquel il reprochait d'avoir pris une part trop active
+ la rvolution.
+
+--Ma foi, je n'en sais rien.
+
+--N'tiez-vous pas de ses amis?
+
+--J'en tais, certainement.
+
+--Et vous l'abandonneriez!
+
+--N'a-t-il pas t _terroriste_?
+
+--Oui, jusqu' la menace; non, jusqu'aux actions. Il croyait
+ncessaire de paratre terrible, pour viter d'tre cruel. Il s'est
+arrt, quand il a vu la frocit frapper avec les armes que le
+patriotisme alarm ne voulait que montrer. Le confondriez-vous avec
+les hommes de sang?
+
+--Non; mais je ne le mettrai pas non plus au nombre des esprits sages
+qui ont prvu les consquences des dclamations incendiaires, ni des
+mes courageuses qui ont travaill empcher les fureurs populaires,
+ni mme des mes sensibles qui en ont constamment gmi. N'est-ce pas
+lorsque la terreur l'a atteint lui-mme, qu'il a cess d'applaudir au
+terrorisme?
+
+--C'est bien avant: et il ne s'est pas born au silence; il a frapp
+sur le terrorisme, ds qu'il l'a vu cruel, comme il l'avait fait sur
+le despotisme dans tous les temps, et sur le modrantisme quand il l'a
+cru dangereux. Ignorez-vous qu'il fut mis en arrestation pour avoir
+refus Hrault-Schelles d'crire contre la libert de la presse?
+N'avez-vous pas entendu citer ce mot qui lui chappa au sujet de _la
+fraternit_, que les tyrans proclamaient sans cesse: Ils parlent,
+dit-il, de la _fraternit_ d'tocle et de Polynice. Ce fut lui qui,
+entendant dplorer l'indiffrence du public pour les chefs-d'oeuvres
+de la scne tragique, l'expliqua en ces mots: La tragdie ne fait
+plus d'effet depuis qu'elle court les rues. Ce fut lui qui dit de
+Barrre, la naissance de son pouvoir: C'est un brave homme que ce
+Barrre; il vient toujours au secours du plus fort.--C'est un ange
+que votre Pache, dit-il un jour un ami de celui-ci; mais sa place,
+je rendrais mes comptes. Ce furent ces discours, et cent autres que
+ceux-l supposent, qui indisposrent les dcemvirs contre lui. On sait
+qu'au moment de son arrestation, il fit ce qu'il put pour se tuer;
+remis en libert, ses amis lui reprochrent d'avoir tent de se donner
+la mort: Mes amis, rpondit-il, du moins je ne risquais pas d'tre
+jet la voirie du Panthon. C'est ainsi qu'il appelait cette
+spulture depuis l'apothose de Marat. Quelque temps aprs sa
+dlivrance, un des amis qui lui ont ferm les yeux, Colchen le
+flicitait d'tre chapp ses propres coups; Chamfort lui rpondit:
+Ah! mon ami, les horreurs que je vois, me donnent tout moment
+l'envie de me recommencer. Ne voyez-vous pas, dans ces paroles, les
+sentimens d'une me sensible et courageuse?
+
+--Je me plais les reconnatre en lui; mais pourquoi donc cet
+emportement de paroles, ce dbordement d'invectives et de menaces
+contre les mmes castes, contre la plupart des mmes individus que
+Marat et Robespierre proscrivirent depuis?
+
+--Vous l'avez dit: parce que Chamfort n'tait pas un esprit sage;
+j'ajouterai mme qu'en politique il n'tait pas un esprit clair. Il
+avait vu les abus et les vices attachs l'ancien rgime; il leur
+avait jur la guerre; et il croyait ncessaire de la faire outrance,
+sans prcaution, comme sans mesure: voil son erreur.
+
+--Mais n'y a-t-il pas eu du mauvais coeur dans sa conduite, et au
+moins de cette mchancet qui se plat nuire, pour peu que la
+justice y autorise; de cette mchancet qui n'est pas celle du
+sclrat, mais celle de l'homme dur et violent?
+
+--Nullement; et ce qui le prouve, c'est qu'il a cess ses emportemens
+ds qu'il a vu qu'on prenait la lettre les discours des Marat et des
+Robespierre; il voulait faire peur et non faire du mal, puisqu'il
+s'est arrt ds qu'il a vu qu'on faisait mal pour faire mal, et
+encore pour faire peur.
+
+--Mais n'a-t-il pas voulu satisfaire des vues personnelles? n'est-ce
+pas son intrt qui lui a conseill de flatter les partis dominans?
+
+--Son intrt n'a t pour rien dans sa conduite. Toujours Chamfort
+s'y montra suprieur; disons plus: il en fut toujours l'ennemi. Non
+seulement il s'attacha la rvolution, mais mme il poursuivit avec
+passion jusques sur lui-mme tous les abus, ou ce qu'il croyait tre
+les abus de l'ancien rgime. Il se dchana contre les pensions,
+jusqu' ce qu'il n'et plus de pension; contre l'acadmie dont les
+jetons taient devenus sa seule ressource, jusqu' ce qu'il n'y eut
+plus d'acadmie; contre toutes les idoltries, toutes les servilits,
+toutes les courtoisies, jusqu' ce qu'il n'existt plus un homme qui
+ost se montrer empress lui plaire; contre l'opulence extrme,
+jusqu' ce qu'il ne lui restt plus un ami assez riche pour le mener
+en voiture ou lui donner dner. Enfin il se dchana contre la
+frivolit, le bel esprit, la littrature mme, jusqu' ce que toutes
+ses liaisons, occupes uniquement des intrts publics, fussent
+devenues indiffrentes ses crits, ses comdies, sa
+conversation. Il s'impatientait d'entendre louer son _Marchand de
+Smyrne_ comme une comdie rvolutionnaire; il s'indignait mme qu'on
+se crt rduit tenir compte de si faibles ressources pour servir une
+si grande cause. Je ne croirai pas la rvolution, disait-il souvent
+en 1791 et 1792, tant que je verrai ces carrosses et ces cabriolets
+craser les passans. Voici une anecdote qui le caractrise. Le
+lendemain du jour o l'assemble constituante supprima les pensions,
+nous fmes lui et moi voir Marmontel la campagne. Nous le trouvmes,
+et sa femme surtout, gmissant de la perte que le dcret leur faisait
+prouver; et c'tait pour leurs enfans qu'ils gmissaient. Chamfort en
+prit un sur ses genoux: Viens, dit-il, mon petit ami, tu vaudras
+mieux que nous; quelque jour tu pleureras, en apprenant qu'il eut la
+faiblesse de pleurer sur toi, dans l'ide que tu serais moins riche
+que lui. Chamfort perdait lui-mme sa fortune par le dcret de la
+veille.--Si Chamfort, comme on voit, ne passait rien aux autres, il
+ne se passait rien non plus lui-mme. Il fut misantrope peut-tre,
+mais non pas inhumain; il hassait les hommes, mais parce qu'ils ne
+s'aimaient point; et le secret de son caractre est tout entier dans
+ce mot qu'il rptait souvent: Tout homme qui, 40 ans, n'est pas
+misantrope, n'a jamais aim les hommes. On lui a reproch d'avoir t
+ingrat envers des amis qui l'avaient oblig pendant leur puissance; et
+l'on s'est fond sur son ardeur poursuivre les abus dont ils
+vivaient. La belle raison! La preuve que Chamfort ne fut point ingrat,
+c'est qu'il resta attach ses amis dpouills d'abus, comme il
+l'avait t quand ils en taient revtus.
+
+--A ce compte, il n'y aurait qu' admirer dans Chamfort; et ce que
+vous appelez le dfaut de sagesse de son esprit, ne serait que la
+facult de s'mouvoir trop vivement pour le bien et contre le mal!
+
+--Vous allez maintenant trop loin. La morosit de Chamfort, sa
+misantropie furent des dfauts srieux; il irrita souvent des gens
+qu'il aurait pu ramener; il affligea des hommes honntes par des
+jugemens inconsidrs. Il provoqua sans le vouloir, il autorisa des
+passions perverses, et arma des hommes atroces de maximes violentes et
+de raisonnemens spcieux; et quand il avait lanc un mot piquant ou
+accablant sur quelqu'homme que ce ft, il ne revenait plus sur
+l'opinion qu'il en avait donne, non qu'il ft arrt par la crainte
+mprisable de dprcier un mot saillant, mais plutt parce qu'il
+voulait se faire craindre d'un ennemi qu'il croyait trop bless pour
+ne pas tre irrconciliable; c'est ainsi qu'il resta toute sa vie le
+dtracteur de Laharpe, parce qu'il l'avait t un jour; il s'obstina
+soutenir que cet excellent littrateur dont il honorait d'ailleurs le
+patriotisme, ne savait pas le latin, parce qu'il l'avait surpris
+autrefois, je ne sais dans quelle erreur sur le sens d'un mot de
+Tite-Live. Ces travers sont inexcusables; mais je ne puis pour cela
+passer condamnation sur des reproches qui attaquent le fond de son
+coeur.
+
+--Je vous entends; mais, aprs tout, quoi bon clbrer Chamfort?
+Qu'a-t-il fait pour la rvolution? Il n'a pas imprim une seule ligne,
+pour en hter ou en arrter la marche suivant les circonstances, non
+plus que pour l'clairer.
+
+--Comptez-vous pour rien une foule de mots saillans, qui ont pass
+mille fois dans toutes les bouches? Sa rponse des aristocrates qui,
+aprs le 14 juillet 1789, se demandaient douloureusement ce que
+devenait la Bastille: Messieurs, elle ne fait que dcrotre et
+embellir. Ces autres paroles sur la manire de faire la guerre la
+Belgique: _Guerre aux chteaux! Paix aux chaumires!_ paroles qui,
+pour tre devenus l'adage du vandalisme et de la tyrannie en France,
+n'en taient pas moins justes et politiques relativement des ennemis
+trangers et des agresseurs cruels; cette prdiction, malheureusement
+dmentie par M. Pitt, mais qui devait lui servir de leon, et
+fournira l'Angleterre un ternel reproche contre lui: L'Angleterre
+ne fera pas la guerre la France, elle aimera mieux sucer notre sang
+que de le rpandre; enfin cette rflexion dcisive sur des projets de
+loi proposs l'assemble constituante pour rprimer la licence des
+crits calomnieux: Toute loi sera inutile contre la calomnie, parce
+qu'elle se vend bien. Chamfort imprimait sans cesse; mais c'tait
+dans l'esprit de ses amis. Il n'a rien laiss d'crit; mais il n'aura
+rien dit qui ne le soit un jour. On le citera long-temps; on rptera
+dans plus d'un bon livre des paroles de lui, qui sont l'abrg ou le
+germe d'un bon livre.... Ne craignons pas de le dire: on n'estime pas
+ sa valeur le service qu'une phrase nergique peut rendre aux plus
+grands intrts. Il est des vrits importantes, qui ne servent
+rien, parce qu'elles sont noyes dans de volumineux crits, ou
+errantes et confuses dans l'entendement; elles sont comme un mtal
+prcieux en dissolution: en cet tat il n'est d'aucun usage, on ne
+peut mme apprcier sa valeur. Pour le rendre utile, il faut que
+l'artiste le mette en lingot, l'affine, l'essaie, et lui imprime sous
+le balancier des caractres auxquels tous les yeux puissent le
+reconnatre. Il en est de mme de la pense. Il faut, pour entrer dans
+la circulation, qu'elle passe sous le balancier de l'homme loquent,
+qu'elle y soit marque d'une empreinte ineffaable, frappante pour
+tous les yeux, et garante de son aloi. Chamfort n'a cess de frapper
+de ce genre de monnaie, et souvent il a frapp de la monnaie d'or; il
+ne la distribuait pas lui-mme au public, mais ses amis se chargeaient
+volontiers de ce soin; et certes il est rest plus de choses de lui
+qui n'a rien crit, que de tant d'crits publis depuis cinq ans et
+chargs de tant de mots.
+
+--Je me rends, citoyen; mais que puis-je faire de mieux pour la
+mmoire de Chamfort que d'crire notre entretien et de le publier? y
+consentez-vous?
+
+--Volontiers.
+
+ M. ROEDERER.
+
+
+VARITS.
+
+ 12 germinal an III.
+
+A la bonne heure, citoyens, quelques mots fins ou nergiques, quelques
+anecdotes rapidement contes, rduites dans un cadre ingnieux, voil
+ce qui compose votre morceau sur Chamfort, voil ce qui plat tous
+les lecteurs, et non des discussions la fois pesantes et trangles,
+des disputeurs, des dissertateurs, des docteurs de quelque genre que
+ce soit, de Salamanque ou de la comdie; vos deux pages valent mieux
+qu'une vie en deux volumes. Quand on les a lues, vingt souvenirs
+reviennent encore. Je l'ai connu, ds la jeunesse, ce Chamfort; et je
+doute beaucoup qu'il ft digne d'tre _misantrope quarante ans_, si,
+pour en avoir le droit, _il faut avoir aim les hommes_. Il n'aima
+jamais que Chamfort: c'tait un homme habile lancer un trait
+d'esprit _acr_, comme une arbalte chasse une flche. Je vais en
+dire quelques mots, non par le besoin de mdire (il n'y eut pas plus
+entre nous de haine que d'amiti), mais par le dsir d'tre vrai, et
+de bien juger ceux qui ont t dsireux de paratre, et qui ont eu la
+triste ambition d'tre craints.
+
+Chamfort le fut toujours; sa figure tait charmante dans la jeunesse;
+le plaisir l'altra trangement, et l'humeur finit par la rendre
+hideuse. Il ne montra d'abord que de la gat, et seulement un petit
+germe de mchancet; mais ce germe ressemblait au plus petit des
+grains qui devient un arbre: il ombragea toute sa vie. Aprs un succs
+acadmique, il essaya la carrire des ngociations; il eut une
+correspondance qui ne fut remarque que par des lettres outrageuses
+contre l'ambassadeur qu'il avait suivi. On peut croire qu'il revint
+Paris; et il dit que la politique _n'tait que du haut allemand_. Soit
+qu'on eut dgot M. de Choiseul de ce caractre trop cre, soit qu'on
+lui et laiss ignorer ses talens, Chamfort dsespra ou ddaigna
+d'tre replac, et il se dvoua aux lettres.
+
+Parmi ceux qui se firent connatre dans le mme temps, je me rappelle
+l'abb Delille, non moins fcond en saillies, et qui l'a bien surpass
+en gloire littraire. Leur caractre modifia bien diversement leur
+esprit. Delille a toujours plu comme un enfant. Chamfort sollicitait
+le rire et se faisait redouter. Il reprocha un jour l'abb la
+richesse de ses rimes, qu'il appelait _des sonnettes_; celui-ci le
+plaignait de ne faire entendre que des grelots.
+
+Les bons mots de Chamfort se heurtrent bientt contre ceux de Duclos.
+Le vieux matre d'escrime montra un peu d'humeur du ton libr du
+jeune homme, et dit en grommelant: /* Ce n'tait pas jadis sur ce ton
+ridicule.... */
+
+Chamfort acheva:
+
+ Qu'Amour dictait les vers que soupirait _Racine_.
+
+Cependant il s'aperut qu'il y avait profiter avec cet homme. Il
+remarqua, il imita, il surpassa peut-tre ce ton de flatteur brusque,
+cet art de caresser les grands avec une apparence de rudesse qui avait
+valu Duclos, de la part d'un autre malin, l'pithte de _faux
+sincre_. Mademoiselle Quinault, qui me l'a dit, lui donnait un autre
+nom assez plaisant _don Brusquin d'Algarade_. Chamfort et mrit
+cette grandesse. J'ai vu de ses fureurs. J'ai ri de l'humilit o il
+tenait l'lgant Vaudreuil, son patron. Celui-ci s'occupait sans cesse
+ lui procurer des accs la cour; et Chamfort se rsignait
+accepter de petits titres en faveur des pensions; c'est ainsi qu'il
+fut secrtaire de madame Elisabeth. On l'embarrassa beaucoup, en le
+voulant faire secrtaire de l'ordre du Saint-Esprit; il y avait encore
+l 2000 fr. de pension gagner. Mais une espce de demi-cordon bleu
+porter _en sautoir_ gtait l'affaire. Cela avait l'air subalterne; et
+c'tait alors que Chamfort invoquait la religion de l'galit, qu'il
+n'et jamais connue, s'il avait pu porter ce mme cordon _de l'paule
+dextre la hanche gauche_.
+
+D'ailleurs, on lui rappela qu'il avait dit notre excellent Ducis,
+qui on proposait le cordon de Saint-Michel: Que feras-tu de ce ruban?
+tu ne l'auras pas plutt qu'il faudra le porter. La rvolution vint;
+vous avez cont le reste. Il finit par s'enivrer de dmocratie et de
+mauvais vin, et puis se tuer, se manquer, se recommencer. Je vois en
+lui beaucoup de rage, et cherche _son humanit_. Il ddaignait la
+fin qu'on vantt son _Marchand de Smyrne_; il regrettait srement que
+son _Zangir_ eut peu dur: la _Jeune Indienne_ est une parfaite et
+lgante bagatelle, dont on doit, ce me semble, l'ide Mtastase.
+Son loge de Molire a t lu; mais on relit surtout celui de La
+Fontaine. Je voudrais qu'on publit ses notes pleines d'esprit sur ce
+pote. Mais qu'a-t-il fait de son pome commenc sur la Fronde? Quand
+il l'entreprit, il tait loin des sublimits du _sans-culotisme_...
+Bon soir.
+
+
+
+
+LETTRES DE MIRABEAU
+
+A CHAMFORT.
+
+
+
+
+LETTRES DE MIRABEAU
+
+A CHAMFORT.
+
+
+LETTRE I.
+
+ 4 dcembre 1783.
+
+Expliquez-moi, mon trs-aimable ami, si les traductions grecques et
+latines de M. de Pompignan que vous desirez consulter, sont dans les
+deux derniers volumes de sa nouvelle collection. Je ne les ai point
+encore; mais je puis les avoir sur-le-champ. Si c'est au contraire
+dans les _Mlanges de littrature_ qu'il a donns il y a deux ou trois
+ans, que vous cherchez M. Saint-Grgoire, je n'ai point mes livres
+ici; et ces _mediocres miscellanea_ ne sont pas sur ma trs-petite
+tablette; mais je puis les avoir dans la matine. Expliquez-vous donc;
+car je n'ai reu qu'hier soir en rentrant votre lettre qui pourtant
+est date du 2.
+
+Pendant qu'on relie votre exemplaire du livre que vous voulez bien
+dsirer[41], je vous annonce celui que j'avais fait entre-mler de
+feuilles d'attente pour moi, et qui est en bel tat, comme vous voyez,
+parce qu'il a fait sept ou huit cents lieues, et pass par bien des
+mains. Ce me sera un vritable service, et dont je vous aurai une
+reconnaissance ternelle et bien douce, si vous avez le courage d'en
+entreprendre une censure trs-svre, soit pour le fond, soit pour la
+forme.
+
+ [41] _Des Lettres de cachet et des Prisons d'tat._
+
+Quant au fond, je sais que j'ai mdit profondment le plan, et que
+cependant on lui a reproch quelques dfauts d'ordre. A-t-on raison?
+c'est ce que je ne veux ni ne puis dcider; mais ce que je sais
+surtout, c'est que, riche en rsultats moraux comme vous l'tes en
+vues profondes, en aperus nouveaux et d'un coloris qui n'est qu'
+vous, vous pouvez m'enrichir infiniment, et que vous tes capable du
+noble sentiment de le vouloir, 1 parce que vous m'aimez, 2 parce que
+cet ouvrage n'a pas t sans quelque utilit, et qu'ainsi c'est une
+bonne oeuvre que de le rendre le moins mauvais possible, 3 parce que
+Marmontel n'avait pas peur qu'un modeste client le ruint.
+
+Quant la forme, je sais qu'il y a beaucoup d'incorrections, et
+peut-tre aussi de cette obscurit, dont les crits d'un reclus ne
+paraissent le plus souvent aux gens du monde, que parce qu'ils ne
+lisent pas avec autant d'attention qu'il a crit. Pour vous qui savez
+mditer et dilucider, composer et colorier, vous qui avez l'me et le
+gnie de Tacite, avec l'esprit de Lucien et la muse de Voltaire quand
+il rit et ne grimace pas; si vous voulez laisser quelques jours sur
+votre pupitre mon ouvrage, mdiocre la vrit, mais non pas
+mprisable, il mritera bientt d'tre plac au nombre des bons
+livres.
+
+Je crois ds long-temps que de bons apologues seraient plus utiles que
+de bons traits de morale; jugez du cas que je fais des vtres, et de
+l'incroyable talent que vous a donn la nature en ce genre. Mais
+parbleu, mon beau monsieur, je ne me charge la conscience d'aucun
+pch dont je n'ai eu le plaisir. Ainsi, aujourd'hui, ou au plus tard
+demain sans faute, j'irai entendre l'apologue qui, en bonne rgle, est
+ moi, puisqu'il a t fait pour moi. Bonjour, mon cher et aimable
+ami. _Vale et me ama._
+
+
+Dupont vous portera lui-mme son Roland. Il a vu M. de C.....[42]. Il
+a lui faire d'ici mercredi prochain, le rapport d'une trs-grande
+affaire; et je crois qu'ils sont contens l'un de l'autre.
+
+ [42] De Calonne.
+
+
+
+LETTRE II.
+
+ Paris, 22 juin 1784.
+
+Je ne m'accoutume pas aisment l'ide d'tre rduit causer par
+crit avec vous, mon ami; votre socit est si douce, votre
+conversation si sduisante, et votre amiti si confiante, qu'il est
+impossible qu'une correspondance en remplace le moindre charme.
+L'union des mes ne veut point de rserve; les lettres en exigent. Eh!
+qui pourrait exprimer ce qu'un seul regard fait entendre? Quoiqu'il en
+soit, je ne suis pas l'enfant gt du sort, et je dois tre habitu
+aux contrarits. Ainsi, je n'ai presque pas le droit de me plaindre
+de celle-ci, dont vous ne pouvez d'ailleurs ressentir que la moiti,
+puisque, dans votre belle solitude, vous avez un ami trs-aimable et
+trs-cher. Or, je vous aime pour vous, quoique je jouisse de notre
+amiti pour moi; ainsi je ne me permettrai pas mme de presser votre
+retour.
+
+J'ai vu hier la difficult, et je n'en ai pas t content. D'abord, le
+temps tait orageux jusqu' la tempte; et il a t impossible de se
+promener au jardin. De l, tmoins, espions, humeur et rserve;
+ensuite, sa conversation a eu du haut et du bas; elle n'a pas dit un
+mot direct de l'homme qui nous nous intressons; mais elle a tenu
+tant de propos tranges sur les gens de lettres et sur leurs dfauts
+de socit, sur l'impossibilit d'en rencontrer un d'aimable, sur le
+danger d'tre leur intime, que j'ai vu clairement de l'affectation
+dans ce sujet de conversation, et dans la manire dont il tait
+trait. L'Auvergnat[43], aprs cette longue dissertation, est venu
+comme exemple, et seulement par occasion. On a dit que Voltaire
+lui-mme n'avait pas eu plus d'esprit que celui-l, que la nature lui
+avait donn beaucoup de grces et de sensibilit, et que l'exercice
+des lettres l'avait rendu goste et caustique. J'ai dbattu l'gosme
+avec un trs-grand succs; et j'ai expliqu la causticit avec assez
+d'adresse, en faisant remarquer d'ailleurs (ce qui est trs-vrai) que
+cette causticit, que provoquent les ridicules, les vices et les
+mchans, devient toute tolrance et bont en amiti. On est convenu de
+cela; mais il m'a paru qu'il y avait un parti pris d'avoir de
+l'humeur, et on l'a pouss jusqu' dire qu'on n'avait vu que le petit
+abb de Constantinople[44] aimable en socit, quoiqu'on le ddaignt
+comme ami, ou plutt qu'on le crt incapable de l'tre. Vous
+connaissez cette manire de tomber d'accord dans la discussion des
+dtails, et de revenir avec opinitret l'assertion laquelle
+l'interlocuteur oppose les dtails non disputs. Tel a t le systme
+de dfense de la jolie disputeuse. Il est clair qu'elle avait de
+l'humeur; la cause n'est pas si aise dmler. Avant-hier, j'aurais
+cru sans difficult que c'tait le dpart, qui, trs-certainement, en
+a beaucoup donn. Hier, cela m'a paru incertain; et comme nous n'avons
+pu tre seuls un instant, il n'a pas t possible d'aller directement
+ la dcouverte. Les entours aussi paraissaient incommoder; ma sortie,
+beaucoup plus prompte que je ne l'avais annonc, parce que j'ai vu que
+la conversation ne cesserait certainement pas d'tre amphibologique, a
+fch aussi. En un mot, _non liquet_; et avec ce sexe, sans tre un
+sot, on saute quelquefois pour reculer.
+
+ [43] C'est Chamfort lui-mme qui est dsign par ce sobriquet. On
+ sait qu'il tait n prs de Clermont, en Auvergne.
+
+ [44] L'abb de Lille.
+
+Il faut que vous sachiez qu'elle avait eu par crit une scne
+pouvantable. L'honorable Hibernois ne se console pas que son prcieux
+rejeton ne porte pas le nom de Jean; et il voulait absolument que les
+puissances ecclsiastiques et civiles intervinssent, pour lui ajouter
+ce nom de mauvaise compagnie. Lady s'est permis des objections qui ont
+t trs-mal reues; enfin je me suis charg de dmontrer, par un
+billet, l'absurdit de cette prtention; je l'ai fait, et il a paru
+que j'tais un grand poids la pauvre brutalise. Est-ce l cette
+frayeur de la soumission d'amour, cette tendre inquitude tenant
+l'abngation de soi? je ne le crois pas. C'est donc de la lchet? je
+ne le crois pas non plus; les caractres doux et les coeurs
+superstitieux en amour se laissent tyranniser long-temps; mais un
+moment vient o ils brisent le joug: et c'est alors l'affaire d'un
+moment et d'un mot. Au reste, ce qu'on doit en amiti, c'est surtout
+la vrit; et voil pourquoi je vous rpte que j'ai t hier,
+beaucoup plus qu'un autre jour, rduit conjecturer. Je ne crois pas
+qu'on puisse m'chapper long-temps; et j'attends avec impatience la
+lettre de notre ami, comme une preuve srieuse. Alors, comme
+aujourd'hui, il peut compter sur la vrit sans rticence. Je l'estime
+trop pour lui tter le pouls. Qu'il compte sur mon zle vous
+suppler, et qu'il n'ait pas d'inquitude sur la foule de dtails que
+je ne puis pas crire. Je n'en ai pas nglig un seul; et l'on sait,
+par exemple, trs-bien que l'Auvergnat se croit guri et qu'il ne
+l'est pas; qu'il s'est flicit de son voyage, et qu'il en souffre;
+qu'un signe prolongera ou abrgera ce voyage; qu'en un mot, il est
+vaincu, mais non pas subjugu.
+
+Ne vous attendez pas que je vous donne de grandes nouvelles de ce
+pays, o vous avez coup sr de meilleurs correspondans que moi.
+Voici cependant un lazzi que je vous fais passer, parce que je le
+tiens de la premire main. Un grand abb que vous connaissez
+peut-tre, frre de Sabatier de Castres, que vous connaissez srement,
+tait avant-hier aux Varits amusantes, devant un trs-petit homme,
+qui lui a fait la prire usite en pareil cas. Monsieur, a rpondu
+l'abb, chacun est ici pour son argent, et je garde ma place.--Mais,
+monsieur, je ne puis pas vous nuire, et vous me privez du
+spectacle.--Monsieur, j'en suis fch, et je garde ma place.--Je vous
+assure, monsieur, qu'il est de votre intrt d'tre plus
+complaisant.--Comment, monsieur! que voulez-vous dire?--Que je suis
+persuad qu'il vous arrivera quelque chose de dsagrable, si vous ne
+dfrez pas ma prire.--Comment, monsieur! vous me menacez!--Dieu
+m'en garde, monsieur! mais si vous ne me cdez pas votre place, vous
+vous en repentirez.--Parbleu! voil une manire nouvelle de prier les
+gens! et certes elle ne russira pas.--Monsieur, faites bien vos
+rflexions; car il vous arrivera mal, si vous ne passez derrire
+moi.--Monsieur, laissez moi en repos... Alors, le petit homme dit
+son voisin: Voyez-vous ce grand abb? c'est l'abb Miolan.--L'abb
+Miolan!--Oui, l'abb Miolan, le grand constructeur de ballons
+brls.--Messieurs, voyez-vous l'abb Miolan?[45]--L'abb Miolan!
+Toute la salle rpte en cho: inutile l'abb Miolan! et les
+battemens de mains et les hues; et les miau, miau, miau. Le grand
+abb s'enfuit, trop heureux de n'tre pas cras... Certainement le
+petit homme n'tait pas bte; et le grand abb n'est pas poli.
+
+ [45] En (ce) temps-l, on s'occupait beaucoup des ballons
+ nouvellement dcouverts par Montgolfier. Un physicien, nomm
+ l'abb Miolan, en annona un qui devait s'lever du Luxembourg.
+ On s'y rendit en foule; les billets d'entre cotaient six
+ francs: l'exprience manqua, et l'on ne rendit pas l'argent.
+ L'auteur s'enfuit et fit bien, car le peuple n'entendait pas
+ raillerie et voulait le mettre en pices. C'tait donc, peu de
+ jours aprs, jouer un tour sanglant un autre abb, que de
+ l'appeler de ce nom dans un lieu public.
+
+J'attends avec une impatience proportionne l'objet, la situation
+et l'opinion que j'ai de l'homme et du sujet trait par un tel
+homme, la traduction que vous savez. Ne la ngligez pas, je vous en
+prie; vos futures moissons y sont fortement intresses. Il y a bien
+loin entre savoir que des principes sont utiles, et possder l'art de
+les faire adopter aux autres hommes. Cet art demande de grandes
+prparations et des circonstances auxiliaires. Une impatience qui a
+mme quelque chose de louable, entrane les gens de bien promulguer
+les vrits qui les frappent, ds l'instant o elles s'offrent leurs
+yeux, et sans avoir rflchi si elles s'y sont prsentes dans
+l'enchanement le plus propre forcer le consentement de tous les
+esprits. Rien ne diffre plus de l'ordre de gnration des ides, que
+celui de leur perquisition. Il faut que les sciences soient dj
+compltes, avant qu'on puisse faire des mthodes; il faut que les
+vrits morales soient familires avant d'tre usuelles. Les langues
+existaient depuis une longue suite de sicles, quand on est parvenu
+rdiger les grammaires qui nous en rendent aujourd'hui l'tude plus
+facile. Il faut que des livres de morale ou de politique _ex professo_
+aient cern et dchauss tel prjug, avant que la comdie puisse
+l'extirper en le vouant au ridicule.
+
+Pour votre propre intrt, dpchez-vous donc, mon ami; mais que
+diable vous parl-je de votre intrt, tandis que vous savez que le
+mnage meurt de faim et spcule sur la brochure! _Vale et me ama._
+
+
+LETTRE III.
+
+ Paris, 23 juin 1784.
+
+Je ne vous crirai pas long-temps aujourd'hui, mon ami, 1 parce que
+j'ai la fivre et j'ai pass une nuit trs-agite et trs-douloureuse;
+2 parce qu'ayant dmnag hier, au milieu des angoisses de la plus
+cruelle pnurie, je n'ai pas t dans la maison qui ncessiterait les
+relations; 3 parce que, dans le hourvaris d'un dplacement, je ne
+sais o appuyer ma main, ni presque o poser ma tte. Vous voyez que
+j'ai, comme M. Pinc, mes trois raisons, et qu'elles ne sont pas si
+gaies. Je ne vous aurais point du tout crit, si je n'eusse pris
+l'engagement de griffonner chaque jour; ce qui ne laisse pas de me
+donner du remords; car ce que je vous envoie ne vaut pas srement le
+port; mais ma lettre d'hier, qui tait plus substantielle, vous sera
+parvenue contre-signe et paraphe. Ainsi voil compensation.
+
+Ecrivez-moi dsormais rue de la Roquette, maison de M. d'Hricourt,
+prs celle du jardinier de la reine. A calculer les seules distances
+de mes gens d'affaires, il est impossible que je reste ici. Jugez ce
+que parat ce quartier aux yeux de mon amiti pour vous! J'aimerais
+autant tre en Sibrie. Mais je ne prendrai aucun arrangement que je
+ne sache o vous passerez l'hiver; car les mprises, en fait de
+dmnagemens, sont trs-chres.
+
+S'il est possible, dans ce beau Rosny, que le plus dsintress des
+surintendans qu'ait eu la France n'a pas ddaign de porter une
+valeur de plusieurs millions, de penser l'indigence, et de former
+des plans utiles pour elle, rvez quelque grande entreprise de
+librairie, que vous puissiez proposer Panckouke, pour moi, et qui
+m'assure la libert d'envoyer chercher dix douze fois par an douze
+quinze louis; certainement, je ne serai ni aussi indiscret, ni aussi
+paresseux, ni probablement aussi stupide que La Harpe. Si Panckouke
+n'avait pas fait cette bte d'dition _in_-12 des Mmoires de
+l'Acadmie des Inscriptions (format ridicule pour tout ouvrage
+d'rudition, collection fastidieuse et presque d'aucun usage, tant
+qu'il n'y aura ni ordre ni choix), je proposerais un excellent travail
+sur cet amas indigeste, et tel peu prs, pour parler modestement,
+que Dieu a d le faire sur le chaos. Rvez, mon ami, cela ou toute
+autre chose. Les chteaux en Espagne de l'amiti valent bien ceux de
+l'ambition. _Vale et me ama._
+
+
+LETTRE IV.
+
+ Samedi.
+
+J'ai reu votre terrible paquet, mon ami; et au milieu de tout le
+plaisir qu'il m'a fait, j'ai ressenti deux peines: l'une de voir que
+certain attachement vous tenait plus profondment au coeur que je ne
+l'avais encore cru, l'autre que vous travailliez trop et que vos yeux
+et votre poitrine doivent en souffrir. Quant au premier point, ce
+n'est pas que je m'en tonne, ni que j'aie de tristes pressentimens.
+Je ne m'en tonne point; tout homme fier et sensible s'opinitre,
+surtout quand sa raison lui dit que russir c'est travailler plus
+encore pour ce qu'il aime que pour lui; et cela seul peut-tre le rend
+capable de supporter la ridicule concurrence d'un comptiteur indigne.
+Je n'ai point de sinistres prsages; car aussi long-temps qu'il me
+sera dmontr qu'Aspasie n'est pas dpourvue de toute noblesse, de
+toute dlicatesse, de toute raison (et je lui crois une assez forte
+dose de tout cela), je ne pourrai pas croire la victoire de
+Thersite sur Achille. Vous savez l'preuve que je crois dcisive et
+mortelle pour le pauvre saint (je ne le nomme pas autrement
+elle-mme). Vous avez bien marqu la nuance dans votre joli conte;
+mais vous n'en avez pas assez tir de parti; en ce genre, comme en
+beaucoup d'autres, prophtiser, c'est amener l'vnement. Avec tout
+cela, mon ami, je vous aime trop pour ne pas craindre de voir la
+moindre parcelle de votre bonheur abandonne au hasard et
+l'inconstance de ce sexe. Vous avez trop de raison pour tre
+trs-romanesque; vous avez l'imagination trop ardente et le coeur trop
+essentiellement bon pour ne l'tre pas un peu. Aussi dout-je que
+votre philosophie vous serve aussi bien pour les femmes que sur tout
+autre sujet. Quant mes observations personnelles, je runis le
+tmoignage unanime de toute l'antiquit, qui, je crois, a pouss
+infiniment plus loin que nous la science de l'observation et la
+connaissance du coeur humain. Je me sens bien fort. Or, vous savez ce
+qu'ils pensaient des femmes, de ce sexe qui pourtant a eu de leur
+temps des prodiges, parce que la proprit d'un miroir est de tout
+rendre en surface. Je ne vous parlerai pas des invectives que,
+trs-srieusement et dans toute la pompe tragique, dans la morale des
+choeurs, et non dans la coupe du dialogue dramatique, Euripide, qu'on
+a si plaisamment appel le Racine de la Grce, leur lanait en plein
+thtre; ce qui prouve tout au moins qu'il ne heurtait pas l'opinion
+universelle du temps; car vous savez comment ce mme pote fut reu,
+lorsque, avec tous les palliatifs de son art, il osa faire dire
+Hyppolite: Ma langue a fait serment, mon coeur ne l'a point fait.
+Mais je vous prierai de lire ce que tous les moralistes de l'antiquit
+en ont dit, lorsqu'ils ont daign en parler (ce qui est assez rare) et
+(ce qui est bien plus fort) de vous rappeler ce que les institutions
+des lgislateurs prouvent qu'ils en ont pens: je vous prrai de vous
+rappeler ces propres mots d'un censeur romain (Metellus Numidicus),
+qui commence ainsi une harangue solennelle en plein snat:
+
+ Si sine uxore possemus, Quirites, esse omnes, e molesti
+ caremus; sed quoniam it natura tradidit, ut nec cum illis satis
+ commod, nec sine illis ullo modo vivi possit, saluti perpetu
+ potius qum voluptati consulendum[46].
+
+ [46] Si nous pouvions tous exister sans femmes, nous serions
+ dlivrs de ce sujet de chagrin; mais puisque la nature nous a
+ faits tels que nous ne pouvons ni vivre contens avec elles, ni
+ nous passer d'elles de quelque faon que ce soit, il vaut mieux
+ pourvoir ce qui nous est perptuellement ncessaire qu' nos
+ plaisirs.
+
+O mon ami! ces gens-l taient plus profonds que nous; et cependant
+ils ne croyaient pas du tout, comme nous feignons de le croire, que
+l'ducation des femmes bien dirige pt influer sur le bonheur social,
+ni qu'elle pt assurer la stabilit des lgislations, comme nous
+l'avons tant dit. Ils regardaient ces tres-l comme des machines
+enfans et plaisir; et ce n'est assurment pas qu'ils n'eussent du
+feu dans l'imagination et de la grce dans l'esprit. Qu'est-ce donc,
+si ce n'est la conviction ferme et absolue que ces tres sans
+caractre chappaient tout ordre, toute combinaison?
+
+Ce pourrait bien tre de la nourriture trop forte pour vous en cet
+instant, mon ami, que cette philosophie svre; ou plutt vous rirez
+de ce que le plus faible des hommes avec les femmes, celui qui les a
+tant idoltres, et dont le moral, moins que le physique, s'il est
+possible, ne peut se passer d'une compagne, ose vous crire avec cette
+austrit. Mais ce n'est pas sur votre sentiment que j'cris: vous
+savez bien que je l'ai dfendu contre vous, et que je n'aime pas que
+vous l'appeliez une faiblesse; c'est une thse philosophique que je me
+crois en tat de soutenir dans toute la persuasion de mon esprit et la
+sincrit de mon coeur, et que j'abandonne vos mditations.
+
+Votre historiette est charmante; et je m'en servirai au moment convenu
+entre nous, sans vouloir dcider pourtant si cette ruse pisodique
+n'est pas plus ingnieuse et subtile que dcidment utile et
+probablement efficace. Il y a du pour et du contre: ce que je vous
+promets, c'est de rendre trs-vraisemblable la confabulation. Il sera
+ncessaire pourtant, et pour agir avec quelque circonspection, que je
+voie la lettre de dix pages; car un tre aussi fin, il ne faudrait
+que la plus lgre discordance pour dvoiler notre complicit; et une
+collusion si honnte, que le succs rendra si prcieuse celle de qui
+j'ai entrepris de lever les cataractes, connue avant le dnoment, me
+perdrait dans son esprit, et la piterait contre nos efforts. Au
+reste, j'ai cru, comme vous, que c'tait un progrs trs-marqu que la
+tolrance avec laquelle votre lettre avait t lue.
+
+Je sens toute la vrit de votre observation sur M. P....., mon trs
+cher ami; mais j'ai l'me haute et susceptible; et comme le mot
+difficile est peine connu dans la langue de mon amiti, je n'aime
+pas qu'on cde autre chose qu' l'impossibilit. Or, elle tait
+mille lieues de lui: d'ailleurs, je vous avoue, vous tout seul, que
+j'tais en fort mauvaise disposition son gard. Madame de N....
+avait lieu d'en tre fort mcontente, et cela, sous mes yeux; elle
+devait croire, ou qu'il la regardait comme une fille sans consquence
+(ce qu'assurment il croit moins qu'un autre, lui qui sait son
+histoire), ou qu'il ne se ferait pas le plus lger scrupule de sduire
+la matresse de son ami; thorie que je sais tre la sienne, et qui,
+de quelque manire qu'il la dfende ou l'excuse, me fait une vritable
+horreur; et je le lui ai dclar. Nous avons eu une longue explication
+sur cela, dans laquelle il a fini par me dire qu'il ne savait pas
+parler, et qu'ainsi je le battrais toujours dans la conversation. Ce
+mot-l mme est-il honnte? N'opposer que les sophismes de l'amour
+propre aux plaintes de l'amiti et l'loquence de la morale et du
+coeur, est-ce le rle d'un ami, ou mme d'un honnte homme? Ce n'est
+pas, je vous le rpte, qu'en toute autre chose il ne le soit
+infiniment; mais il n'est pas en moi de croire que qui ne l'est pas en
+ceci puisse jamais tre un ami sr. Pour moi, j'avoue que ceci l'a mis
+ distance; et malheureusement, je sais que c'est m'appauvrir plus que
+lui. Au reste, ne craignez rien pour notre honneur tous deux; une
+amiti de plus de vingt ans ne saurait finir; et je serai toujours
+plus en mesure qu'il ne faudra pour ngocier entre vous et D. P., qui
+d'ailleurs est trop juste et trop adroit pour ne pas s'employer, mme
+avec ferveur, dans tout ce qui pourra vous tre utile.
+
+Vous avez trs-bien fait de ne me demander que vingt-cinq louis; et je
+trouve mme que c'est beaucoup, d'aprs le bilan de votre aimable ami.
+Il ne me parat pas sage que je ne donne point de reu; car sans rver
+empoisonneurs et assassins, comme mon larve d'hier, je me sens
+trs-mortel; mais quant au porteur de la somme, je me conformerai aux
+instructions que vous me donnez, en vous priant de recevoir une note
+de ma main qui me tranquillise sur les vnemens. Veuillez me mander
+aussi, si je dois le savoir vis--vis du prteur, et si l'hommage de
+ma reconnaissance lui dplairait. Il me semble qu'il vous connat trop
+pour douter que vous ne m'ayez nomm celui dont j'tais l'oblig; car
+je le suis enfin, quoique tout soit accord votre mdiation.
+Dites-moi donc ce que je dois faire et dire; car il n'est pas en moi
+d'tre ingrat; mais je ne voudrais pas dplaire ni dpasser la mesure
+par reconnaissance.
+
+Bon soir, mon trs-cher ami; travaillez, mais mnagez votre sant;
+marchez, digrez, esprez et aimez-moi.
+
+
+_P. S._ Au reste, mon ami, j'ai pens comme vous que nous pourrions un
+jour, et chaque belle saison, faire de fort jolis romans ensemble:
+ainsi je garde l'historiette; je garde vos lettres aussi; gardez les
+miennes si vous voulez, nous les ferons copier quelque jour ensemble
+et en alternant. Il se trouve dans les lettres une foule de choses
+d'autant mieux dites, qu'elles le sont avec libert, qu'on ne retrouve
+plus, et qu'on est fch d'avoir perdues. Eh! puis, comme monument
+d'amiti, n'est-ce pas une assez douce chose?
+
+
+LETTRE V.
+
+J'ai reu votre lettre du vendredi, mon cher ami, et j'ai bni votre
+griffonnage mme qui m'a valu quatre pages de l'ami le plus cher, le
+plus profondment estimable et le plus sympathique moi que j'aie
+rencontr de ma vie. L'intrt que vous m'y montrez, et que vous avez
+su rendre contagieux pour un des hommes de mrite que vous aimez et
+que vous prisez le plus, a vers la consolation dans un coeur navr
+par tant de cts, qu'il ne peut tre que bien souffrant, puisqu'il ne
+se paralyse pas. Vritablement la persuasion intime dont je suis
+pntr, que je vaux mieux que mes perscuteurs et mes ennemis, et que
+dans les tres crs, rien ne vaut mieux que mon ami le plus cher, me
+rendent du sommeil, du bien-tre et mme des jouissances.
+
+N'ayez pas peur, mon ami, que ce que vous ferez soit mal fait; il
+n'est pas en vous de ne pas finir; et d'ailleurs, pour une me aussi
+neuve et aussi forte que la vtre, un tel sujet est d'inspiration,
+surtout lorsque l'crivain expose une thorie qui n'est presque qu'
+lui seul et dont la pratique a compos et dirig sa vie. C'est
+cependant une chose curieuse et remarquable que la philosophie et la
+libert s'levant du sein de Paris, pour avertir le nouveau monde des
+dangers de la servitude, et lui montrer de loin les fers qui menacent
+sa postrit[47]. Jamais l'loquence ne dfendit une plus belle cause;
+peut-tre ce sont les peuples corrompus qui seuls peuvent donner des
+lumires aux peuples naissans: instruits par leurs maux, ils peuvent
+enseigner du moins les viter; et la servitude mme peut tre utile
+en devenant l'cole de la libert.
+
+ [47] Ceci a rapport l'crit sur l'ordre de Cincinnatus, l'un de
+ ceux qui contriburent le plus la rputation de Mirabeau, et
+ dont les morceaux les plus brillans sont de Chamfort.
+
+Le hasard me met mme de vous donner un avis qui changera peut-tre
+votre marche. Durufl arrive ce soir Paris avec Dameri; et j'en suis
+sr, car c'est chez Vitry qu'il arrive et qu'on a demand un lit pour
+lui; je saurai ds aujourd'hui sa marche par Vitry, et s'il compte
+rester Paris assez long-temps pour que vous ne puissiez pas le
+retrouver Rouen. Au reste, vous savez o lui adresser une lettre, si
+vous voulez vous entendre avec lui.
+
+Je ne puis pas vous dire que je ne trouve pas trs-sens ce que vous
+m'crivez sur Aspasie. Ma lettre d'hier (car voici ma 4e, et il serait
+bon de numroter) vous montrera qu'il m'a paru plus indfinissable que
+jamais ma dernire visite. Je n'y ai pas retourn hier, parce que
+j'ai senti, avant que vous me le disiez, que, pour m'claircir si elle
+s'occupait franchement de ce qui nous occupe, il fallait me rendre
+plus rare et la voir venir. Mais je commence craindre qu'il n'y ait
+de la lgret dans son fait; on n'est pas de cette scurit sur les
+dangers de l'homme avec qui l'on vit. J'en ai t choqu; et certes,
+ce n'est pas partialit pour le gentilhomme hibernois. Si la lgret
+est le principal ingrdient de ce caractre, le prix en baisse
+beaucoup mes yeux. Il s'agit de savoir si M. Dmocrite, puisqu'il
+ne faut absolument plus l'appeler l'Auvergnat (sobriquet qui me
+paraissait plaisant[48] pourtant, au moins par anti-phrase); si M.
+Dmocrite, dis-je, qui connat si bien le coeur humain des femmes, ne
+sera pas aussi svre que moi cet gard, attendu qu'il sait encore
+mieux que le voeu bon ou mauvais de la nature est de placer l'pine
+auprs de la rose, et qu' bon titre il compte davantage sur son
+adresse souffler sur la rose, de manire l'panouir, jusqu' ce
+qu'elle couvre l'pine. Quant pousser notre ami du ct de sa force,
+plutt que de le conduire vers la pente de sa sensibilit, vous
+conviendrez qu'il ne faut pousser son ami que quand on est bien sr
+qu'il est en pril. Or, comme je ne suis pas du tout dcid sur le
+vritable tat des choses, comme je persiste croire qu'Aspasie
+pourrait beaucoup pour le bonheur de notre ami, parce qu'elle est
+rellement trs-aimable, et que, si elle l'est sous un tel matre, je
+vous donne penser ce qu'elle serait dirige par le plus aimable des
+philosophes et celui qui connat le mieux les femmes, sans compter les
+hommes, les choses et le pays. Comme surtout j'ai trs-bien prouv et
+j'prouve encore que M. Dmocrite peut se croire guri et ne l'tre
+pas, mais que sa blessure ne peut pas tre incurable, ni mme
+difficile cicatriser, attendu qu'il sait rire, et ne sait ni
+s'aveugler, ni tre aveugl, je me donne avec patience et scurit
+quelques jours de plus, pour une preuve sur laquelle je ne veux pas
+me tromper, puisque mon erreur pourrait nuire au bien-tre de mon ami,
+soit par la privation, soit par l'illusion. Eh donc, mon trs-cher,
+que l'on crive, dt-on faire cette lettre comme la scne d'un drame
+dont la situation n'existe que dans l'imagination de l'inventeur; que
+l'on crive, d'un style trs-tempr, mais trs-doux, qui tienne dans
+une trs-grande incertitude du sentiment qui aura dict une lettre,
+laquelle surtout doit pouvoir tre explique et avoue tout
+vnement. Si M. Dmocrite trouve cela difficile, tant pis; mais il
+peut bien croire que ce n'est pas lui qu'on s'adresserait pour chose
+aise.
+
+ [48] On sait que les Auvergnats n'ont pas une grande rputation
+ d'esprit.
+
+Quelque chose qui vous paratra plaisant, c'est que j'ai crit, il y a
+quatre jours, au gentilhomme hibernois, au sujet de sa progniture mal
+baptise, prcisment les mmes choses, et presque dans les mmes
+termes, que vous me les crivez; et cela a trs-bien russi, non pas
+seulement chez Aspasie qui en a ri comme une folle, mais la grille
+de Chaillot, tant on a l'esprit aigu et bien fait.
+
+Somme toute, mon ami, attendez, si vous y mettez encore quelque prix.
+Je vous promets que vous ne laisserez pas long-temps notre ami dans
+l'incertitude: et puis, il n'est pas de ces raisonneurs profonds qui,
+se trouvant en mme-temps casuistes scrupuleux, se dcident avec une
+lenteur qui fait que leur rsolution ne produit aucun effet. Il creuse
+fort avant; mais il est trs-leste la dtermination. Ainsi, ne vous
+en dplaise, il n'y a point de pril dans la demeure. Adieu, mon ami,
+je dnerai demain chez Aspasie; la mienne vous fait des coquetteries
+charmantes (quoiqu'elle ne soit pas coquette), et forme des voeux
+(j'ai presque dit soupirs) pour votre retour.
+
+
+LETTRE VI.
+
+ Paris, ce jeudi.
+
+J'ai lu avec un grand intrt, et je garderai prcieusement, mon bon
+et cher ami, la lettre que j'ai reue de vous hier. Un rsum si
+nergique de la conduite sans exemple laquelle vous a pouss la
+nature, et des principes que vous vous tes faits l'appui de cet
+heureux et noble instinct, est, pour une tte et une me leve, le
+germe de la plus importante thorie de libert et mme d'indpendance
+ laquelle l'homme puisse atteindre; et pour les hommes forts, la
+pratique en ce genre doit suivre de bien prs la thorie. Je ne
+connais rien de plus imposant que les caractres que vous avez
+esquisss en peu de mots, et rien de plus respectable qu'une vie dont
+on peut se rendre un tel compte; mais j'y vois aussi la consolation
+des honntes gens et la condamnation des hommes faibles. Vous tes la
+preuve vivante qu'il n'est pas vrai qu'il faille plier ou briser;
+qu'on peut atteindre la plus haute considration, sans un respect
+superstitieux pour le monde et ses lois; qu'on peut arriver
+l'indpendance philosophique et pratique, sans avoir jamais abaiss ou
+comprim la fiert d'un grand sentiment ou d'une pense heureuse;
+qu'on peut prendre sa place, en dpit des hommes et des choses, sans
+autres mnagemens que ceux dus par l'espce humaine l'espce
+humaine, par la tolrance de la vertu aux prjugs des faibles; et
+que, si le sentier qu'il faut prendre pour arriver au but est plus
+escarp, il est aussi de beaucoup le plus court. Grces vous soient
+rendues, mon ami, pour avoir pens que j'tais digne de vous entendre!
+Il est certain que la rapidit des progrs de notre amiti, qui n'a
+jamais t mme stationnaire, n'a pas d vous donner mauvaise ide de
+mon me, et qu'elle m'a mis bien avec moi-mme. Ce n'est pas sans
+doute que je me sois lev une philosophie pratique aussi haute.
+J'ai quitt trop tard mes langes et mon berceau. Les conventions
+humaines m'ont trop long-temps garrott; et lorsque les liens ont t
+un peu desserrs (car pour briss, ils ne le furent jamais), je me
+suis trouv encore tellement chamarr des livres de l'opinion, que
+les tres environnans se sont galement opposs ce que je fusse
+l'homme de la nature, au moment o j'aurais conu qu'on peut rester
+tel au milieu mme de la socit. D'ailleurs, j'avais t trop
+passionn; j'avais donn trop de gages la fortune; et ce n'est pas
+au milieu des orages qu'on peut suivre une route dtermine. Mais si
+j'eusse eu le bonheur de vous connatre il y a dix ans, combien ma
+marche et t plus ferme! combien de prcipices et de ravines
+j'aurais vits! combien le peu que je valais se ft dvelopp! et que
+de dfauts acquis j'aurais contracts de moins!... Tel que je suis,
+mon ami, je ne suis point indigne de quelque estime, puisque je sais,
+non pas vous aimer (car c'est chose trop facile pour tre mritoire),
+mais vous apprcier, et qu' votre avis, je suis un des hommes qui
+vous ait le mieux devin. J'ai beaucoup gagn dans votre commerce, j'y
+gagnerai davantage: il est peu de jours, et surtout il n'est point de
+circonstance un peu srieuse, o je ne me surprenne dire: Chamfort
+froncerait le sourcil. Ne faisons pas, n'crivons pas cela, ou
+Chamfort sera content; et alors la jouissance est double et
+centuple. Ce n'est pas vous qu'il faut dire combien est douce,
+consolante, encourageante, une amiti qui, devenue pense habituelle
+ce point, fait voir dans la censure une loi irrfragable, et dans
+l'approbation un trsor sans prix. Tel vous tes pour moi. Je ne vous
+offrirai jamais un change digne de vous (si vous ne vouliez commercer
+qu'avec vos semblables vous seriez bien solitaire); mais tout ce que
+l'abandon d'une confiance profonde, d'un dvoment complet, d'une me
+ardente, sensible et qui n'est pas sans noblesse, peut avoir
+d'attachement pour un homme qui sait bien le prix des talens et des
+penses, mais qui sait leur prfrer un sentiment, la seule chose
+incalculable la raison mme lorsqu'elle est chauffe d'un bon
+coeur: vous le trouverez en moi; et si j'ai eu le malheur de vous
+connatre si tard, ce sera du moins pour toujours que nous nous serons
+aims.
+
+J'espre, mon ami, que vous serez consol de ce que votre lettre a t
+remise; car je n'en ai point t fch, quand elle me l'a lue; et
+peut-tre si je l'eusse ouverte d'avance, comme vous m'en avez donn
+la permission ensuite, ne l'aurai-je pas remise. L'aberration des
+comtes n'est pas plus difficile calculer que le mouvement du coeur,
+de l'esprit, surtout de l'amour propre des femmes. Vous remarquez que
+je n'ai peut-tre fait l qu'un plonasme, au lieu d'un _crescendo_;
+car plus je les vois, et plus je me persuade que l'amour propre est
+peu prs l'unique clef de ce qu'on appelle leur caractre: or, le
+caractre ne se compose que des habitudes de l'me et de l'esprit,
+mlangs, il est vrai, des doses ingales; et j'ai beaucoup de peine
+ croire que le sexe, duquel les hommes tels que vous et M. Thomas
+dites _il est impossible de le connatre_, ne doive toute son
+impntrabilit au dfaut presque absolu de caractre. N'allez pas me
+citer d'exceptions; car les exceptions, qu'encore faudrait-il
+dbattre, prouvent la rgle, bien loin de la dtruire. Je dis
+qu'encore faudrait-il dbattre les exceptions; et en effet, dans notre
+sexe, on n'a gnralement pas une certaine force de tte, sans quelque
+force de caractre; dans celui-l, voyez comme l'analogie est fautive!
+Je lisais hier, dans votre recueil philosophique, un morceau sur le
+bonheur de madame du Chtelet, que je ne connaissais pas, et qui vaut
+d'tre connu. Il y a, dans ce morceau, des choses charmantes sur
+l'amour, et notamment deux pages sur l'immutabilit de son me en
+amour, qui sduiraient coup sr quiconque ne connatrait pas son
+histoire. Vous la savez mieux que moi; vous savez qu'elle n'tait pas
+mme tendre, et qu'elle fut trs-galante. Qu'tait-ce donc que cette
+femme, qui avait infiniment plus de force de tte, et mme de
+vritable esprit, que tout le reste de son sexe ensemble; et qui
+traait une thorie o l'me seule semble avoir dessin cette phrase
+dlicieuse: Il faut employer toutes les facults de son me jouir
+de ce bonheur.... Il faut quitter la vie quand on le perd, et tre
+bien sr que les annes de Nestor ne sont rien au prix d'un quart
+d'heure d'une telle jouissance... Il est juste qu'un tel bonheur soit
+rare; s'il tait commun, il vaudrait mieux tre homme qu'tre Dieu,
+du moins tel que nous pouvons nous le reprsenter...... Qu'tait-ce
+que la femme qui, trouvant et exprimant cela, n'tait qu'une femme
+galante, et se donnait pour un de ces tres qui aiment tant qu'ils
+aiment pour deux, que la chaleur de leur coeur supple ce qui manque
+rellement leur bonheur, ou plutt pour le seul coeur qui et cette
+immutabilit qui anantit le pouvoir des temps? Expliquez-moi cela,
+mon ami; et souvenez-vous que cette mme femme avait mis, la place
+du portrait de l'homme le plus extraordinaire de son sicle qui
+semblait avoir subjugu son me, et dans une bote que cet homme lui
+avait donne, le portrait d'un fat: chose aussi impossible une me
+aimante, mme dtrompe ou change, qu' nous la trahison et le
+parjure.
+
+N'allez pas croire, mon bon ami, que cet accs de svrit me vienne
+d'un mcontentement, rsultat de la dernire conversation avec
+Aspasie; car au fond, je n'ai t mcontent ( deux disparates prs)
+que de mon incertitude. Je vous ai demand la pure vrit; et si je ne
+l'ai pas fondue dans des dtails; c'est qu'une conversation serait un
+volume d'criture, chose qui, pour le dire en passant, m'a donn une
+assez haute ide de la strilit des romanciers en gnral; mais vous
+aurez bien rempli les lacunes, peut-tre mme aurez-vous dbord; et
+certainement, si vous avez vu en noir (car, au fond, ce n'est que par
+excs de prudence que je n'ai pas vu en rose), mes rflexions sur les
+femmes sont donc une abstraction purement philosophique, et si bien
+une abstraction, que c'est la premire chose que j'oublie dans mon
+commerce avec elles; en un mot, un parte de raison dont personne ne
+m'a donn l'exemple un aussi haut point que vous.
+
+Au reste, mon mnage est fort triste aujourd'hui. Le petit chien qu'on
+avait eu la faiblesse d'acheter, sans penser que tous les marchands de
+chiens arrachent ces pauvres petites et frles machines leur mre
+ds le premier moment, et tarissent les sources de la vie pour
+rapetisser les formes (emblme trs-frappant des manipulations
+politiques), ce petit chien est mort: et l'on a pleur; et l'on est
+honteuse d'avoir pleur, et triste d'avoir employ de l'argent une
+acquisition aussi fragile. Pour moi, je suis tolrant, mme pour cette
+faiblesse, parce que cette petite bte avait vou un trs-grand
+attachement mon amie, et que tout ce qui est attach attache: raison
+assez forte, ce me semble, pour un homme sage de ne point s'habituer
+aux animaux. Nous n'avons pas trop de sensibilit pour nos semblables;
+et l'on frmit quand on pense que le plus honnte homme du monde
+peut-tre pouss s'gorger avec un autre homme pour un chien.
+
+Bon jour, mon bon ami; je vous aime avec une extrme tendresse. Je
+travaille, et cela ne vient pas mal; je vous en souhaite autant; mais
+c'est une chose trs-pnible que de changer l'ordonnance de son
+ouvrage sans le refaire; et je serais bien fch que cette
+contrarit-l vous arrivt; car vous enverriez promener votre
+besogne. _Vale et me ama._
+
+
+_P. S._ Je fermais ma lettre, lorsque j'ai reu un billet du
+secrtaire de l'abb Royer, qui me prvient qu'il vient de remettre
+son patron l'extrait de mes deux requtes en cassation, etc., et que
+je pourrai voir mon rapporteur dimanche prochain midi. Vous jugez
+bien que je dsirais voir le secrtaire avant que l'extrait ft livr;
+mais que, pour le voir efficacement, il fallait quelques louis.
+Sachez, mon ami, si cela est encore utile et par consquent
+ncessaire, le comment il faut s'y prendre et le combien; et
+avertissez ceux qui veulent bien prendre intrt moi, qu'il est
+temps de porter les grands coups. Rponse trs-prompte ce
+_post-scriptum_.
+
+
+LETTRE VII.
+
+ Lundi.
+
+Me voil bientt convaincu, mon ami, que j'ai perdu une de vos
+lettres, car vous ne m'eussiez pas crit la veille; assurment, vous
+m'en eussiez averti hier, et je ne vois rien qui puisse me faire
+prsumer que vous ayez chang l'ordre accoutum, ains au contraire. En
+consquence, j'ai recommenc mes rclamations; et puisque vous
+arriverez demain, vous demanderez vous mme la poste ce qu'est
+devenu votre lettre, ou vous me donnerez l'espce de billet sur lequel
+ils ne badineront pas.
+
+Votre lettre est bien, mais seulement parce que l'on ne peut pas
+trouver mal ce que vous crivez; et tout au plus ce degr qui me
+faisait dire de la chanson du V. de N.: elle est ce qu'il faut, pour
+ne dire pas, elle est mauvaise. Ceci est vrai de la chanson, parce que
+l'homme a pass ct d'une jolie ide, ce qui en idime de talent,
+s'appelle _rater_. Or, le vrai talent ne rate pas. Votre lettre vous
+n'est que bien, parce qu'elle n'est que douce et tendre, et que vous
+montrez toujours le vaincu, le subjugu, ce qui peut avoir deux
+inconvniens; le premier, de beaucoup reculer, ou tout au moins
+suspendre vos progrs; le second, d'induire en erreur la pauvre
+crature, au point qu'elle fera quelque lourde sottise, dont elle ne
+s'apercevra que lorsque votre patience lasse et son amour propre
+humili ne lui permettront gure plus qu' vous de rtrograder. Je
+vous avais donn un bien meilleur conseil: alternez, vous avais-je
+dit; une lettre douce et tendre, quoique assaisonne, tel jour; une
+lettre fine, vive, smillante et narquoise le jour d'aprs. Qu'elle
+ne soit jamais sre de son fait. C'est l'_a b c_ en amour. C'tait
+donc le tour de la lettre de dix pages; et quoique ce soit un mal
+trs-rparable, c'en serait peut tre un assez grand, si vous
+persvriez; et c'en est mme un ce cran, parce qu'en revenant
+demain, vous n'aurez point de rponse cette dernire, de sorte que
+je ne vois pas bien la transition.
+
+Au reste, je ne vous entretiendrai pas plus long-temps aujourd'hui de
+cette syrne, comme vous l'appelez; car nous ferons demain, cet
+gard, une main fond; et mon procs, ou plutt mes procs et mes
+courses ne me laissent pas respirer. C'est de mercredi en huit que je
+serai rapport: ainsi je n'ai pas grand temps perdre; et pour comble
+de contrarit, l'incident que m'a suscit mon pre au parlement, et
+qui, en termes de palais, est videmment un coup mont, me fait perdre
+un temps incroyable, attendu que les gens qu'il me force voir sont
+disperss aux quatre coins de Paris. Mais le plus press, c'est
+l'admission de ma requte. Une seule voix, je vous le rpte, mon
+cher; que votre aimable et prcieux ami s'ingnie avec sa
+circonspection et son adresse ordinaires; il aura aisment devin que
+M. Bignon, qui est mort, ne sigera pas; et mieux ou plutt que moi,
+il saura qui a remplac M. Daguesseau.
+
+Vous tes bien aimable de m'avoir sacrifi Navarre; mais vous le
+seriez davantage de pousser votre besogne, 1. parce que vous tes
+digne de mettre la gloire rgner chez vous; 2 parce que la besogne
+presse, et tellement qu'il m'a fallu entrer en explication avec
+F.....[49], pour expliquer le retard. Ne vous fiez pas sur le temps
+qu'il me faut moi; car si j'avais le manuscrit que M. Thomas a gard
+pour y faire ses notes, tout serait refondu, attendu que les morceaux
+de rapport, et mme les soudures, sont prts. Sans doute, c'est un
+ouvrage nouveau; mais ce n'est pas une raison pour qu'il s'ternise,
+surtout depuis qu'on en parle, car l'attente remplir est toujours
+une pnible destine. Au reste, je vous avertis que je me sauve sur la
+lettre; voyez si, pour la premire fois, vous voulez avoir induit en
+erreur un ami. Eh! mon cher paresseux, tranquillisez-vous; je connais
+mieux votre talent que vous mme, sans quoi je n'aurais pas tant de
+scurit. Mais un point sur lequel je n'en saurais avoir, c'est votre
+sant; et je vous interdis, de par l'amour, toute espce de travail,
+si cette agitation que vous appelez la fivre, et qui n'est qu'un
+mouvement nerval, sans quoi je vous en aurais parl plutt, revenait
+seulement encore une fois.
+
+ [49] Franklin. C'est toujours de l'crit sur l'ordre de
+ Cincinnatus qu'il s'agit.
+
+Je serai demain mardi, cinq heures du soir, l'htel de Vaudreuil;
+nous causerons, nous nous promnerons si vos jambes ont besoin de
+recouvrer du mouvement, ou nous resterons, nous prendrons des glaces
+aux Tuileries, ou vous viendrez en prendre ici. En un mot, nous ferons
+ce que vous voudrez: suffit que je serai _al suo commando_.
+
+Vous avez d'autant plus de raison de ne pas hasarder de lettres, que
+le brutal a fait un tapage pouvantable sur un propos de madame de
+Flahaut, qui a prtendu qu'on disait dans le monde, que La Harpe tait
+le tenant chez Aspasie, depuis la maladie hibernoise. Vous noterez
+qu'Aspasie a vu La Harpe une fois depuis deux mois. N'importe, le
+moribond celtique a crit que ce n'tait pas assez que cela ne ft
+pas, qu'il fallait encore qu'on ne le dt pas. J'ai lu cette belle
+phrase, et Aspasie a un peu murmur. Mais jugez quelle tincelle
+ferait une lettre vtre dans ce magasin bile. Je finis, car je n'ai
+pas un moment moi; et j'en suis malheureux, je vous assure. Bon
+jour, mon ami.
+
+
+LETTRE VIII.
+
+ Mardi.
+
+Mon bon ami, dans la ncessit de parler M. l'abb de Prigord, je
+prends le parti de l'attendre chez lui; car ma lettre deviendrait la
+mort de Turenne. Je ne sais o ceci me mnera, ni par consquent, si
+je pourrai vous voir ce matin: or, cet aprs-midi, je suis oblig de
+courir. M. Lefebvre d'Ammcourt ayant jug propos de me gagner hier
+mon procs contre l'Ami des hommes, c'est un triste sujet de
+flicitation que celui du gain d'un procs contre son pre; mais quand
+on a le malheur de plaider contre lui, encore faut-il gagner ce qu'on
+s'est cru le droit de disputer. Au reste, je me console d'autant
+plus juste titre de cette extrmit, que c'tait mon pre qui tait
+l'agresseur, et qu'il n'a jamais voulu arbitrer. Adieu, mon cher ami;
+ ce soir, ou demain matin.
+
+
+LETTRE IX.
+
+ Londres, 20 aot 1784.
+
+Mon dieu, mon ami, mon cher ami! que je suis inquiet! qu'il est cruel
+pour moi de vous avoir quitt dans ce moment, de n'tre pas votre
+garde-malade, de ne pas savoir, aussitt que ma pense, comment votre
+pouls bat, et si vous souffrez, ou si vous tes soulag! Mon Henriette
+a rapport tant de peines dans mon sein, en me racontant toutes celles
+que votre tat lui avait faites, et tant d'attendrissement, en me
+parlant de vos touchans adieux! Vous tes-l sous mes yeux, brlant,
+agit, tourment, sans que je puisse dtourner un moment ma pense de
+votre lit et de votre fivre. Ce n'est pas que votre tat soit
+alarmant, je le sais; et s'il l'et t, tous les chevalets de la
+Bastille exposs ma vue ne m'auraient pas fait partir. Mais vous
+souffrez! Eh, mon dieu! n'est-ce donc rien de souffrir? c'est presque
+tout, dans un passage si court et si incertain. Mon ami! vous ne
+pouvez pas crire; je ne veux pas que vous criviez, moins que ce ne
+soit deux lignes qui me rassurent par la vue de vos caractres: mais
+suppliez M. R.... de remplir, en votre nom, cet office et ce devoir
+d'ami: il ne me refusera point cette consolation; il me rendra la
+justice de croire que je paierais, et de grand coeur, le mme tribut
+son amiti pour vous; mais il a le bonheur de vous garder, lui! et ne
+m'en doit-il pas plus de compassion et de complaisance, moi qui vous
+ai quitt dans un moment si critique pour tous deux, moi qui,
+peut-tre, hlas! ne vous embrasserai pas de long-temps, et qui
+m'tais fait une si douce habitude de ne penser, de n'observer, de ne
+sentir qu'avec vous, de n'agir que sous vos yeux, de n'avoir qu'une
+me avec mon meilleur et presque mon unique ami? O mon cher et digne
+Chamfort! combien les bonnes gens sont des tres d'habitude! et
+combien vous avez peu de besoin de cet attrait d'habitude, pour tre
+ncessaire ceux dont vous avez daign vous laisser connatre! Je
+sens qu'en vous perdant, je perds une partie de mes forces. On m'a
+ravi mes flches. O mon ami! recouvrez votre sant; et que votre
+amiti, vos consolations, vos conseils, vos lettres versent du baume
+dans mon coeur, m'apprennent supporter une situation si nouvelle,
+quoique dj prouve l'honorer, l'embellir, et me rendent enfin
+capable d'tre digne de tous les sentimens que vous m'avez montrs.
+
+C'est de cette ville souveraine, qui, btie de briques, et sans
+lgance ni noblesse dans ses difices, montre la Tamise et son port
+superbe, et semble dire: qu'oseriez-vous me comparer? que l'Ocan,
+que les mondes apportent ici leurs tributs! c'est de cette ville que
+je vous cris la hte, les yeux distraits par une foule d'objets
+nouveaux, l'esprit occup de mille soins pnibles au prsent et dans
+l'avenir, mais le coeur et l'imagination pleins de vous.
+
+Notre voyage ferait un roman; vous savez une partie des inconvniens
+qui ont prcd notre dpart; vous aurez prouv sans doute Paris le
+temps dont nous avons t accueillis dans la route; et vous ne vous
+ferez jamais d'ide de notre passage, qu'aprs avoir essuy une
+tempte. Nous avons t deux fois au moment de prir: une fois par la
+seule force du vent et de la mer qui crasait notre frle paquebot; et
+une fois l'entre de l'Adder, c'est--dire presque au port; en
+revirant de bord, un faux coup de timon et un cable cach sous une
+vague terrible nous ont mis au moment de chavirer; on avait, sur le
+pont, de l'eau au-dessus du genou. Le capitaine, l'un des plus
+intrpides marins de ce genre, s'est cru perdu, et ne voulait pas,
+disait-il, survivre son vaisseau. Heureusement, ma pauvre amie tait
+dans cet horrible tat appel mal de mer, dont l'effet moral est de
+rendre insouciant de tout et sur tout, si ce n'est sur l'espoir que la
+mer engloutira le supplice et le supplici. J'ai vomi le sang, moi qui
+n'ai jamais t malade sur mer, et mes nerfs ne sont pas encore remis.
+
+Aussitt dbarqus, nous avons pris la poste dans la compagnie d'un
+Irlandais que je croirais honnte homme, si je n'avais toujours pens
+que c'est-l que s'arrte la toute-puissance divine; d'une Franaise
+qu'il avait pris la libert d'enlever sa famille, du droit qu'a tout
+Irlandais de s'approprier une riche hritire; et d'un ministre
+anglais, homme doux, modr et fort instruit; nous avons pris la
+poste, dis-je, et ce n'est pas par magnificence; mais tous les lgans
+de l'Angleterre et la partie brillante de la cour tant
+Brightemlstone, parce que le prince de Galles y prend les eaux, il n'y
+a pas une seule diligence o l'on puisse trouver place. Au reste, les
+postes, qui sont excellentes, et fournissent par obligation des
+voitures comparables nos voitures de matre, sont peine aussi
+chres qu'en France, quoique plus longues et trois fois plus
+rapidement franchies. Il suit cependant de cette manire de voyager
+que, malgr les talens conomiques et l'industrie hibernoise de notre
+compagnon que j'ai cr marchal-gnral des logis de la caravane,
+notre voyage nous a cot trois fois ce qu'il devait nous coter. Et
+d'autant que le paquebot ne partait qu' trois jours de distance de
+celui de notre arrive, et que les difficults pour le passeport
+devenaient inquitantes, j'ai frt un navire. Si je ne craignais de
+divulguer des secrets qui peuvent, dans la foule, servir quelques
+honntes gens comme ils nous ont servi, je vous dmontrerais combien
+ces sublimes formalits de notre inquisition, appele amiraut, sont
+inutiles toute autre chose qu' faire gagner de l'argent aux
+huissiers visiteurs: digne rsultat de toute lgislation
+rglementaire!
+
+Nous avons dn Brightemlstone, avec la meilleure viande de
+boucherie que j'aie mange de ma vie; et comme le seul acte de toucher
+un plancher anglais brle la bourse, surtout dans le voisinage de la
+cour (car l'or est la mandragore de toutes les cours), nous avons t
+coucher Lewis. N'tes-vous pas scandalis qu'un bourg anglais porte
+le nom d'un de nos rois? Depuis, et ds Lewis, nous avons parcouru le
+plus beau pays de l'Europe, par la varit des sites et de la verdure,
+la beaut et l'opulence de la campagne, la propret et l'lgance
+rurale de chaque proprit. C'est un attrait pour les yeux; c'est un
+charme pour l'me, qu'il est impossible d'exagrer. Les approches de
+Londres sont entre autres d'une beaut champtre dont la Hollande mme
+ne m'a point fourni de modles; j'y comparerais plutt quelques
+valles de la Suisse; car (et cette observation trs-remarquable
+saisit l'instant des yeux exercs) ce peuple dominateur est avant
+tout et surtout agricole au sein de son le; et voil ce qui l'a sauv
+si long-temps de ses propres dlires. Je sentais mon me fortement et
+profondment saisie, en parcourant ces contres plantureuses et
+prospres; et je me disais: Pourquoi donc cette motion si nouvelle?
+Ces chteaux, compars aux ntres, sont des guinguettes. Plusieurs
+cantons de la France, mme de ses provinces les plus mdiocres, et
+toute la Normandie que je viens de traverser, sont assurment plus
+beaux, de par la nature, que toutes ces campagnes. On trouve et l,
+mais partout dans notre pays, de beaux difices, des ouvrages
+fastueux, de grands travaux publics, de grandes traces des plus
+prodigieux efforts de l'homme; et cependant ceci m'enchante bien plus
+que le reste ne m'tonne. C'est que ceci est la nature amliore et
+non force; c'est que ces routes troites, mais excellentes, ne me
+rappellent les corvoyeurs que pour gmir sur les lieux o ils sont
+connus; c'est que cette admirable culture m'annonce le respect de la
+proprit; c'est que ce soin, cette proprit universelle est un
+symptme parlant de bien-tre; c'est que toute cette richesse rurale
+est dans la nature, et ne dcle pas l'excessive ingalit des
+fortunes, source de tant de maux, comme les difices somptueux
+entours de chaumires; c'est que tout me dit ici que le peuple est
+quelque chose, qu'ici chaque homme a le dveloppement et le libre
+exercice de ses facults, et qu'ainsi je suis dans un autre ordre de
+choses.
+
+Et prenez garde, mon ami, que c'est si bien l la vraie cause de
+l'effet sur lequel je raisonnais, qu'arriv Londres, et cette
+superbe Tamise (qu'il ne faut comparer rien, parce que rien ne lui
+est comparable) une fois franchie, rien ne m'a plus tonn ni mme
+fait plaisir, si ce n'est les trottoirs qui faisaient tomber genoux
+le bon la Condamine, et s'crier: Bni soit Dieu! voici un pays o
+l'on s'occupe des gens de pied. Tout le reste m'a paru ordinaire et
+presque mesquin. Je dirais volontiers comme cet apathique Italien: Ce
+sont des rues droite, des rues gauche et un chemin au milieu.
+Toutes les villes sont de mme, si cependant vous accordez celle-ci
+l'avantage de cette admirable propret qui s'tend tout, qui
+embellit tout, qui a un attrait presque gal pour l'esprit et pour
+l'oeil, et des dimensions dont aucune ville ancienne ne saurait jouir:
+du reste, effrayante obstruction du corps politique; cloaque infme au
+moral; hommes entasss et infects de leur haleine; lutte ternelle
+des corrupteurs et des corrompus, des prodigues et des misrables, de
+la canaille titre et de la canaille populace. C'est mieux ou plus mal
+que Paris ou que Babylone, comme vous voudrez, j'y prends peu
+d'intrt. Notez pourtant que j'ai peu vu encore, et que Londres
+m'offrira certainement plus que toute autre grande ville de commerce
+un foyer d'activit et d'mulation qui ne peut pas ne point
+intresser. Mais je vous rends compte de la premire impression qui a
+toujours un grand fonds de vrit.
+
+Nous avons eu en voyage des gentlemen. Combien le peuple a de sens! le
+sobriquet des voleurs est ici le mot gentilhomme! Ils ont observ et
+tt deux ou trois fois notre petite troupe, j'tais dcid ne leur
+accorder rien, parce que je suis loin d'avoir trop d'argent; j'avais
+mis les dames en avant, seules dans une chaise, trois hommes dans
+celle qui suivait, et un cheval. Notre ordre de bataille tait si bon
+et notre contenance arme si simplement fire et ostensible, qu'ils
+nous ont laiss passer.
+
+J'empiterais sur les droits de mon Henriette qui veut vous crire,
+quand elle pourra vous remercier de votre convalescence, si je vous
+parlais des Anglaises, dont l'air froid et ricanneur et les tailles
+embotes et guindes n'ont pas paru lui plaire infiniment au premier
+coup d'oeil: pour moi j'en appelle, et je ne renoncerai pas si
+aisment ma longue passion pour les Anglaises, d'autant qu'en
+voyant passer Henriette, on s'arrte et l'on dit: Oh! la belle
+Anglaise! Aussi est-elle fort contente des hommes. Pour moi, je
+prtends, et l'on assure que j'ai dj l'air aussi breton que Jacques
+Rosbiff.
+
+Au reste, nos dames n'ont pas toujours t aussi bien traites; elles
+ont essuy aujourd'hui un orage trs-vif: la beaut du temps les avait
+invites aller pied de leur auberge leur logement, car nous
+sommes dj gts et chrement gts; elles taient pares fort la
+franaise, et sur-tout Henriette. On a murmur; on s'est attroup; on
+nous a suivis; on a lanc un certain Aristophane de cabaret, qui s'est
+mis chanter devant nous, avec les gestes les plus dmonstratifs et
+les expressions les plus libres des cantiques trs-peu spirituels qui
+ont fort diverti le peuple. Mon amie, accoutume aux lubies de la
+canaille d'Amsterdam, riait; la Parisienne avait une vraie colre de
+parisienne et regrettait les halles. Pour moi, mon flegme tait
+imperturbable; mais cependant j'avais peur de me fcher et le
+dnoment m'inquitait: dj plusieurs Anglais bien mis, en passant
+cheval avaient distribu quelques coups de fouet au Gilles, et
+s'arrtant, nous avaient suppli de ne pas prendre la populace pour la
+nation; puis, ils nous donnaient des conseils que malheureusement nous
+n'entendions pas. Enfin, un Franais a fendu la foule, donn de
+l'argent, et fait montre d'loquence anglaise, puis nous dposant
+dans une boutique, il a t nous chercher un carrosse qui a mis fin
+cette scne plaisante au fond, et dont mon amie a eu la charmante
+rparation que je vous ai dite au parc Saint-James, une fois qu'elle a
+eu substitu un petit chapeau nos immenses panaches.
+
+Avec quelque prcipitation que ceci soit bauch, mon cher ami, vous
+verrez que je veux me nourrir de l'espoir que vous tes en tat de me
+lire, de m'entendre et presque de me rpondre. L'ide de mon ami,
+malade loin de moi, m'est trop importune.
+
+Si par hasard votre convalescence tait prmature et htive autant
+que je le dsire, ou si vous croyez pouvoir charger de la ngociation
+que voici le bon abb de Laroche, vous le feriez le plutt possible,
+parce que cela m'importe. Le vieillard a rpondu celle de mes
+lettres dont vous m'avez paru trs-content, le billet malhonnte que
+voici:
+
+Je vous renvoie, Monsieur, la lettre que vous m'avez confie; je
+l'aurais fait plutt, si je n'tais retenu au lit par une fivre
+trs-forte et un violent mal de tte: j'ai pris l'mtique; j'ai t
+saign trois fois, et mes maux subsistent encore dans toute leur
+vigueur. On n'est point du tout de l'avis de votre ami; on croit que
+la dernire forme que vous avez donne votre ouvrage est la
+meilleure, qu'il peut tre sans danger publi dans le nouveau monde;
+pour celui-ci, c'est vous d'en juger, mais on aurait dsir que
+vous n'eussiez fait part personne qu'on en avait connaissance; et on
+m'a dclar que la trop grande communication que vous en avez faite,
+ne permettait absolument plus qu'on s'en mlt. Mes rapports avec M.
+Paris ne sont pas, comme vous imaginez, de simples liaisons de
+socit; et je suis l'ami intime de toute la famille de sa femme.
+Croyez-vous, monsieur, qu'il soit bien permis, qu'il ne soit pas mme
+rprhensible de mettre, sans preuve bien vidente, dans le coeur d'un
+homme mort depuis long-temps, les motifs les plus condamnables, pour,
+d'aprs cette supposition, en faire la satire la plus cruelle? Je ne
+suis point en ce moment en tat de discuter si le bonheur du genre
+humain dpend d'une vrit qui ne peut tre solidement dmontre que
+par une diatribe sur M. Duverney; mais je ne cooprerai en rien ce
+qui peut affliger mes amis. Recevez, monsieur, l'assurance de mon
+sincre attachement.--23 aot 1784.
+
+Je rpondrai, et je rpondrai honntement; mais vous voyez comme je
+suis pay d'avoir raison, et surtout de ma loyale communication de
+l'excellente lettre de Clavire. Mais ce n'est ni le moment, ni la
+situation de se fcher. Voici ce qui presse et importe: le docteur
+Price est Londres; il est ami intime de Franklin; que Franklin lui
+recommande l'ouvrage, ou au moins l'auteur. Alors je tirerai parti
+d'un livre utile, entrepris pour leur faire plaisir, et dont j'ai le
+plus grand besoin. Ne ngligez pas cela, je vous en prie.
+
+Adieu, mon trs-cher ami. Donnez-moi ou faites-moi donner le plutt
+possible de vos nouvelles; et aimez-moi comme il m'est impossible de
+ne pas vous aimer.
+
+
+LETTRE X.
+
+ Londres, 13 octobre 1784.
+
+Je reois, mon trs-cher ami, une lettre dont l'criture a fait
+palpiter mon coeur, comme celle d'une matresse lorsque j'avais vingt
+ans; car la fermet du caractre et le nombre des pages m'ont appris
+en un instant que vous vous portiez mieux; que vous aviez plus de
+forces; que votre amiti pour moi tait la mme; que vous ressentiez
+toujours le besoin de causer avec moi; enfin que j'avais recouvr la
+partie la plus relle de ce qu'il m'est permis de goter de bonheur,
+je veux dire, le charme et l'assurance de votre amiti. Cette rapidit
+de sentiment qui, dans une seule motion, fait trouver mille
+certitudes et mille jouissances, est un des plus grands dons que la
+nature ait fait aux coeurs aimans; et c'est assez pour compenser tous
+les maux que produit la sensibilit. Car un tre sensible jouit avec
+abandon; et lorsqu'il souffre dans l'objet aim, il a encore pour se
+consoler le sentiment mme qui le fait souffrir.
+
+Grces vous soient rendues, cher ami, de m'avoir tir de peine sur
+vous et sur votre affection; non que j'en doutasse, il ne me faut que
+tter mon coeur, pour tre sr du vtre. Mais il est si doux de
+s'entendre rpter qu'on est aim de l'homme du monde qu'on aime,
+estime et respecte le plus! Et puis, l'me a besoin d'tre soigne
+comme le corps. C'est-l sans doute un des plus grands mcomptes de la
+vanit humaine; mais il est trop vrai que l'amiti a besoin de
+culture, et que la sant de l'esprit et du coeur est subordonne au
+rgime et l'habitude.
+
+Le tableau que vous me faites de ce que vous avez souffert, m'a
+vraiment navr, et surtout par l'ide que je n'ai pas t votre garde;
+mais la rflexion soulage un peu mon imagination, en ce que la cruelle
+preuve que vous venez de subir, est une dmonstration irrsistible
+que vous tes un des tres les plus vivaces qui existent. Or, la
+tnuit de votre charpente, la dlicatesse de vos traits, et la
+douceur rsigne et mme un peu triste de votre physionomie laquelle
+est calme, et que votre tte ou votre me ne sont point en mouvement,
+alarmeront et induiront toujours en erreur vos amis sur votre force.
+Pour moi, vous m'avez prouv, non pas tout fait qu'on ne meurt que
+de btise, mais que les forces vitales sont toujours proportionnes
+la trempe de l'me. Ainsi, l'axime proverbial _la lame use le
+fourreau_ n'est pas vrai pour l'espce humaine. Comment son feu
+intrieur ne le consume-t-il pas, se dit-on? eh! comment le
+consumerait-il? c'est lui qui le fait vivre. Donnez-lui une autre me,
+et sa frle existence va se dissoudre.
+
+Hlas, mon ami! Tacite et vous, aurez donc toujours raison! c'est un
+trange compos de lgret et de perversit que l'homme, qu'il faut
+cependant servir et qu'on voudrait aimer: l'homme qui calcule les
+astres, qui soumet les lmens, qui dfie et combat toute la puissance
+de la nature, qui peut tout except conduire lui et ses semblables,
+qui a tout trouv hors la libert et la paix, qui a su donner
+l'autorit, qui a su l'endurer, et qui n'a su ni la diriger ni la
+seconder, qui sait ramper et ne sait pas obir, qui sait se rvolter
+et ne sait pas se dfendre, qui sait aimer et ne sait pas s'attacher,
+qui a tous les contraires en bien comme en mal, dans le coeur et dans
+l'esprit. Votre mot est charmant. On a dit, il y a long-temps:
+
+ Mille fois ils m'ont tout promis;
+ Mais le sicle en fourbes abonde,
+ Et je ne hais rien tant au monde
+ Que la plupart de mes amis.
+
+Mais c'est-l l'pigramme chagrine d'un homme dont l'esprit aigri
+n'est jamais averti par son coeur. La vtre appartient un philosophe
+qui a observ profondment, et qui donne un rsultat moral avec la
+gat et l'indulgence sans lesquelles il n'est presque pas un bon
+coeur. Il y a peu de dlicatesse se personnifier dans un sentiment
+haineux et vil; au lieu que votre mot, qui est trop vrai, est la
+saillie aimable d'un homme qui n'a pas t pris pour dupe, et qui aime
+trop ses vrais amis pour ne pas rire beaucoup de ceux qui prennent ce
+titre. Mais j'ai peur qu'en ce genre, comme en beaucoup d'autres, il
+n'y faille pas regarder de trop prs: car on s'appauvrirait, beaucoup
+plus qu'il n'est possible d'y rsoudre mme la philosophie. Bon dieu!
+ quels sacrilges j'ai surpris, dans ces derniers temps, les
+personnes qui parlent le plus loquemment d'amiti! Je ne
+m'accoutumerai jamais ces thories que la conduite dment; mais il
+faut que je m'arrte, car ce que j'aurais vous dire ne peut pas
+s'crire. Ce n'est pas que si j'avais vous dnoncer un fait
+important, je ne sautasse le foss. Mais ce n'est point dans votre
+coeur que j'ai vous blesser; et votre tte est si sage, que vous
+sonderez le terrain mme sur lequel vous tes le plus habitu
+marcher: et vous ferez bien. Il faut d'ailleurs, mon ami, une grande
+circonspection pour les faits; le trait infme que vous m'apprenez ne
+l'enseigne que trop, puisqu'une simple transposition de dates a fait,
+dans la bouche d'un mchant, d'une action honnte et pure (qu'il n'a
+pu savoir que par mon bandit de laquais, qui, non content de tout me
+voler, piait mes actions et mes discours chaque instant de la
+journe), une malignit capable de compromettre un galant homme
+auquel je ne me consolerais pas de susciter, mme le plus
+indirectement, une tracasserie. Eh! qui en sera l'abri, s'il n'y est
+pas, lui, arm de tant de circonspection et de sagesse? Mais, outre
+cette anecdote, quoiqu'il soit peu prs impossible que la poste voie
+tout, je puis vous assurer que les Franais de Londres sont aussi
+inspects par la police de Paris qu'en France mme. Les canailles
+aventurires qui salissent ici les presses, sont les espions les plus
+corrompus qui existent, et leurs complices le sont aussi; car qui dit
+complice en ce genre, dit espion. La complicit est un des moyens de
+l'espionnage; et les gouvernemens qui ont recours ce misrable
+moyen, savent trs bien distinguer l'homme auquel il faut en vouloir.
+Ils devraient savoir aussi que leurs recherches en ce genre ne
+produisent rien qu'une ressource assure la canaille infecte qui se
+voue cette infme profession. Au reste, il y a aussi des Anglais
+vendus la police de Paris; tmoin le vil entrepreneur du _Courrier
+de l'Europe_, tout aussi mprisable que le rdacteur. Celui-ci, aprs
+avoir t libelliste ordurier, est devenu espion gag, aussi infme
+dans ses dlations qu'il tait mprisable avant ce joli mtier. C'est
+de toute cette canaille que W. a t la victime; elle craint de n'tre
+pas paye si elle n'accuse pas, de sorte qu'elle accuse tort et
+travers.
+
+Vous tes inquiet de mon sort, mon cher ami, et moi je ne suis pas
+trs-rassur, surtout sur celui de mon aimable compagne. J'ai
+cependant quelques projets qui apparemment me feront vivre: mais on se
+trompe beaucoup sur la gnrosit des Anglais. Accoutums tout
+calculer, ils calculent aussi les talens et l'amiti; la plupart de
+leurs grands crivains sont, presque la lettre, morts de faim: jugez
+de quiconque n'est pas de leur nation! Une des premires choses qui
+frappent ici, c'est l'esprit d'ordre, de mthode, de calcul. On peut y
+dire le pourquoi de chaque chose; et cela doit peser, surtout dans
+l'esprit d'un Franais; mais, tous ses inconvniens, ce genre
+d'esprit exclut presque ncessairement les grands mouvemens de
+sensibilit; ils appartiennent ici au peuple, beaucoup trop calomni,
+mme dans ce pays, o cependant il est quelque chose. En gnral, mon
+ami, Clavire a raison; et j'ai t oblig de m'en convaincre, moi qui
+cris contre l'aristocratie. On ne dfendra jamais bien le peuple,
+quand on se laissera aller quelque dplaisir contre lui; quand les
+mots de canaille, de populace, de goujat, resteront le dictionnaire du
+dfenseur. Un plus profond examen de ce qui suggre ces pithtes,
+agite la tte et le coeur; on voit bientt que cette populace, cette
+canaille, n'est plus si nombreuse ni si vile qu'on l'imaginait. Ces
+grossirets dont elle affuble les panaches, les plumets, l'air
+franais, tout ce que vous voudrez, ne sont pas si grossires. Il faut
+aussi faire le procs ceux qui inventent, qui portent, qui
+accrditent ces purilits, titres presque uniques par lesquels on se
+distingue de la canaille. Elle est bruyante, elle est incommode; mais
+aux yeux et aux oreilles de qui?.... Et ces graves et silencieux
+dportemens de la canaille instruite, bien vtue, s'intitulant gens
+comme il faut, feront-ils mieux le bonheur de la terre?
+
+Il faudrait, mon ami, il faudrait qu'une tte pensante et sagace comme
+la vtre vt l'Angleterre compare tout ce qu'on voit ailleurs, et
+pest les dsagrmens qu'on exagre chez vous, contre les maux rels
+dont il est dfendu de parler. Rien de parfait ne saurait sortir de la
+main de l'homme; mais il y a du moins mauvais, et beaucoup moins
+mauvais, en Angleterre que partout ailleurs, o des esclaves, les fers
+aux pieds et aux mains, se moquent des dangers que courent les
+voltigeurs. Il semble qu'on ait voulu consoler jusqu'ici les autres
+nations, en leur parlant des dfauts de la constitution anglaise, de
+ce qu'on appelle ses abus. On a fait comme ceux qui portaient leurs
+gmissemens sur de lgers liens des esclaves chargs de lourdes
+chanes; on abuse de ce que les premiers laissent toute la
+sensibilit, tandis que les autres tent tout sentiment. Enfin, si le
+mieux peut trouver place chez les Bretons, ce sera quand les autres
+nations europennes seront arrives leur niveau. Le philosophe doit
+donc tendre cette rvolution, avant que de dsirer l'autre. Une
+meute, une sdition Londres fait plus de bien au coeur de
+l'honnte homme, que toute cette imbcille subordination dont on se
+vante ailleurs. Si l'on approfondissait, si l'on comparait, si l'on
+cherchait les corrlatifs en politique, on ferait sur l'Angleterre et
+les Anglais un ouvrage qui aurait de la signifiance: mais il ne
+faudrait pas, comme l'illustre Linguet, qui, tout ainsi que
+Mallebranche voyait tout en Dieu, voit tout en Linguet, rechercher les
+fourchettes deux fourchons et le manque de serviettes.... Un
+magistrat d'une des socits les plus libres de la terre, flicitait
+l'autre jour une connaissance moi qui a quitt l'Irlande, de n'tre
+plus parmi ces Hibernois qui emplument et coupent des jarrets. C'est
+un bon homme parlant admirablement libert, pourvu qu'on laisse faire
+la magistrature: et voil comme on est partout. Ds que le peuple
+tente de se faire justice, c'est une horreur. Il faut cependant
+remarquer que les premiers emplumeurs et coupeurs de jarrets, pour
+cause politique, ont paru en Amrique; et que cette manie a disparu,
+quoique la cause rprimante soit trs peu de chose: mais les causes
+pour lesquelles il fallait emplumer, etc. etc. ont disparu. Il faut
+remarquer aussi que l'art d'ter la raison, pour ensuite argumenter de
+la folie, est l'art des coupables gouvernans: cela tabli, qu'importe
+de dtailler les convulsions de l'infortun dont on a irrit les nerfs
+par un breuvage?.....
+
+Mais, mon ami, voil beaucoup bavard; car il faut nous tenir dans
+les gnralits. Mais je ne puis pas me refuser au plaisir de frotter
+la tte la plus lectrique que j'aie jamais connue. Je ne perdrai pas
+mon temps ici; et si la misre et le malheur ne font pas justice de
+moi, je rpondrai peut-tre mes ennemis et mes prtendus amis
+presque aussi coupables que mes ennemis, mais de la seule manire qui
+me convienne dsormais, par de bons et d'utiles ouvrages, tous portant
+mon nom; car, ds le premier, j'annonce que tout ce qui ne le portera
+pas me sera faussement attribu, afin qu'on n'essaie pas de m'imputer
+les viles anonymits qui pullulent ici. Quoiqu'il arrive, vous n'aurez
+pas rougir de moi, soyez-en bien assur; mais quand vous
+presserai-je contre mon coeur? C'est en vrit ce qu'il m'est
+impossible de dire; cet gard, j'ose peine fixer l'avenir.
+
+Je vous ai dj crit, mon cher ami, sur le brillant surcrot de
+fortune qui vous est arriv: j'en tais en colre, et je ne suis pas
+encore trs-calme cet gard; mais je veux vous croire dguignon,
+comme vous dites: c'est cependant une drision, si vous ne devez
+commencer toucher que dans trois ans, moins qu'on ne vous en donne
+neuf d'avance. Madame de N. vous crira le premier courrier.
+Aujourd'hui, il est trop tard, et ses beaux yeux souffrent la
+lumire; elle vous prie de l'aimer, et de m'crire souvent; car elle
+prtend que je suis trs-mauvaise compagnie, quand vous ne m'crivez
+pas. Adieu, cher et bon ami; il y a long-temps que votre conqute a
+compens toutes les pertes et toutes les mprises de mon coeur.
+Conservez-moi le vtre; et quoiqu'on fasse, je ne serai pas tout
+fait malheureux. Choyez votre convalescence avec votre raison, et non
+pas avec votre tte; caressez les muses; qu'elles vous comblent
+long-temps de toutes leurs faveurs; et quand vous serez dsensorcel,
+toujours vous auront-elles valu plus de jouissances que d'or, ni mme
+de gloire, en juger par celle qu'il vous tait donn de mriter, et
+par les seuls dispensateurs dont vous puissiez l'attendre. _Vale et me
+ama._
+
+
+_P. S._ Plusieurs articles de votre lettre ne sont pas rpondus, parce
+qu'une de mes lettres, qui a crois la vtre, l'a fait d'avance.
+
+
+LETTRE XI.
+
+ 10 novembre 1784.
+
+Je viens de recevoir votre lettre tendre et sage, mon bon et cher ami;
+et j'ai prouv le double plaisir d'apprendre de vous d'heureuses
+nouvelles, et de trouver, dans l'accent et l'expression de vos
+craintes, une vive empreinte de votre amiti et c'est-l, sans doute,
+une grande jouissance pour moi; mais la circonstance en a redoubl la
+saveur. Je suis triste et malheureux; ma douce et charmante compagne
+est malade, et malade de langueur; elle est son onzime accs de
+fivre. Heureusement les accs sont intermittens, et laissent deux
+jours de passables; mais l'extrme faiblesse, l'agacement des nerfs,
+les accidens de femmes qui en ont rsult, l'ont jete dans une
+situation trs fcheuse, quoique au fond, peu inquitante; d'un autre
+ct, ma bourse n'avait que faire de cet chec. Toute visite de
+mdecin rput (et peut-on en choisir un autre pour son amie?) cote
+un louis Londres; c'est acheter cher l'inquitude. Enfin, mes
+ressources sont leur terme; et non seulement je n'ai point encore
+obtenu le pain de la loi, mais je n'obtiens pas mme de rponse de mes
+gens d'affaires. Heureusement Target retourne incessamment Paris, et
+se charge de mettre un terme cette indcision cruelle.
+
+On projette de me charger d'un grand ouvrage, qui m'assurerait le
+ncessaire pour long-temps; mais l'entreprise en est encore fort
+incertaine. Changuyon me propose aussi, de Hollande, de la besogne;
+mais il faut le temps de la faire. Tout cela combin, mon ami,
+dessinez le premier trait d'une situation dont votre imagination ne
+saura que trop faire un tableau fort triste, mais qui pourtant n'est
+pas dsespr. Le grand, le vrai mal, c'est la souffrance de mon
+amie; et votre lettre en a tempr l'amertume. Jugez ce que votre
+amiti est et peut pour notre bonheur. Hlas! mon ami, il n'en est
+qu'un de vrai, c'est d'aimer et d'tre aim. Sans ce charme, je ne
+pourrais dj plus supporter le fardeau de la vie.... Mais songeons
+que j'cris de Londres, et dans le mois de novembre. Ne nous occupons
+pas de ces ides.
+
+Je veux cependant vous dire, et seulement dans des vues littraires,
+que j'ai rencontr, ce sujet, dans le Sjanus de Bergerac, imprim
+en 1638, et ddi au duc d'Arpajon, o par parenthse l'on professe
+tout haut l'athisme avec approbation et privilge du roi, j'y ai
+trouv, dis-je, ces vers qui m'ont bien tonn:
+
+ Et puis, mourir n'est rien, c'est achever de natre.
+ Un esclave hier mourut pour divertir son matre;
+ Au malheur de la vie on n'est point enchan,
+ Et l'me est dans la main du plus infortun.
+
+En vrit, mon ami, on ne ferait aujourd'hui rien de plus beau que ces
+deux derniers vers. Il est vrai qu'on en trouve, ct, de cette
+force. Terrentianus demande Sjanus s'il ne craint pas le tonnerre
+des dieux; et Sjanus rpond:
+
+ Il ne tombe jamais en hiver sur la terre;
+ J'aurai six mois au moins pour me moquer des dieux.
+
+Non, mon ami, je ne suis point enthousiaste de l'Angleterre; et j'en
+sais maintenant assez pour vous dire que, si la constitution est la
+meilleure connue, l'administration en est la plus mauvaise possible;
+et que si l'Anglais est l'homme social le plus libre qu'il y ait sur
+la terre, le peuple anglais est un des moins libres qui existent. Je
+crois davantage, mon ami, je crois qu'individuellement parlant, nous
+valons mieux qu'eux, et que le terroir du vin l'emporte sur celui du
+charbon de terre, mme par son influence sur le moral. Sans penser,
+avec M. Lauragais, que les Anglais n'aient de fruits mrs que les
+pommes cuites et de poli que l'acier, je crois qu'ils n'ont pas de
+quoi justifier leur orgueil froce. Mais qu'est-ce donc que la
+libert, puisque le peu qui s'en trouve dans une ou deux bonnes lois,
+place au premier rang un peuple si peu favoris de la nature? Que ne
+peut pas une constitution, puisque celle-ci, quoique incomplte et
+dfectueuse, sauve et sauvera quelque temps encore le peuple le plus
+corrompu de la terre de sa propre corruption? Quelle n'est pas
+l'influence d'un petit nombre de donnes favorables l'espce
+humaine, puisque ce peuple ignorant, superstitieux, entt (car il est
+tout cela), cupide, et trs-voisin de la foi punique, vaut mieux que
+la plupart des peuples connus, parce qu'il a quelque libert civile?
+Cela est admirable, mon ami, pour l'homme qui pense et qui a rflchi
+sur la nature des choses, et problme insoluble par tous les autres.
+Au reste, ne croyez pas que l'on connaisse ce pays; plus je vois, et
+plus je m'assure qu'on ne sait ce qu'on a vu. Je vous dfie de vous
+faire une ide de la ridiculit des prjugs accrdits sur
+l'Angleterre, tantt calomnie, tantt exalte, avec la plus absurde
+ignorance. Je fais, pour vous et pour moi, des notes qui vous seront
+utiles et qui vous convaincront de ces deux choses: l'une, que le plus
+lger mensonge mne les voyageurs des rsultats d'une fausset
+incalculable; l'autre, qu'il est une quantit norme de choses que
+nous autres, Franais, faisons en les louant, c'est--dire qui
+n'existent que dans nos loges. Cette observation m'a t confirme
+aujourd'hui dans un dtail peu important, mais qui vous expliquera
+bien ce que je veux dire. Tout le monde a entendu parler de la fameuse
+pitaphe Wren, dans la chapelle souterraine de Saint-Paul de
+Londres: _Si monumentum quoeris, circumspice_; mais personne n'a dit
+que ces quatre mots taient noys dans dix ou douze lignes de
+trs-mauvais latin, o l'on a eu garde d'oublier l'_eques aureatus_ et
+toutes les sottises imaginables. De mme, il y a, dans l'pitaphe de
+Newton, _Sibi gratulentur mortales tale tantumque extitisse humani
+generis decus_; cela est bien, mais prcd de onze lignes, dans
+lesquelles on lit pompeusement l'_eques aureatus_, le commentaire sur
+l'Apocalypse, etc. Au reste, ceci me rappelle une anecdote, prcieuse
+pour ceux qui, comme vous et moi, sont l'afft du charlatanisme
+humain. Voltaire a crit partout qu'il y avait Montpellier une
+statue de Louis XIV, avec cette belle inscription: _A Louis XIV,
+aprs sa mort_. Il n'y a ici que trois petits inconvniens, c'est que
+1 l'inscription est en latin; 2 qu'elle est fort longue; 3 qu'elle
+raconte tout uniment le fait comme il s'est pass, savoir que la
+statue a t dcrte par la ville, pendant la vie de Louis XIV, et
+pose depuis sa mort.--_Superstiti decrevre.--Ex oculis sublato
+posure._ Et puis Voltaire ose dire tout propos:
+
+ Et voil justement comme on crit l'histoire.
+
+Mais un fait plus important que j'ai compltement vrifi, que je vous
+prie de garder pour vous, parce que j'aurai bientt occasion de
+l'encadrer, mais qui est trop prcieux pour que je ne vous l'apprenne
+pas, c'est celui-ci:
+
+Vous lisez dans le livre de l'_Esprit_, tom. II, pag. 138, la note
+(dit. _in_-8, 1778): Dans ce pays (la Turquie), la magnanimit ne
+triomphe point de la vengeance; on ne verra point en Turquie ce qu'on
+a vu, il y a quelques annes, en Angleterre: Le prince douard
+poursuivi par les troupes du roi, trouve un asyle dans la maison d'un
+seigneur; ce seigneur est accus d'avoir donn retraite au prtendant.
+On le cite devant les juges; il s'y prsente et leur dit: Souffrez
+qu'avant de subir l'interrogatoire, je vous demande lequel d'entre
+vous, si le prtendant se ft rfugi dans sa maison, et t assez
+vil et assez lche pour le livrer?--A cette question le tribunal se
+tait, se lve et renvoie l'accus.
+
+Ce fait me paraissait absurde: nul tribunal sur la terre, qui n'est
+pas le souverain, n'a le droit, ni le pouvoir de juger ainsi. Enfin,
+j'arrive en Angleterre; et le hasard me fait rencontrer lady
+Margaret-Macdonald qui a vcu en 1763 dimbourg avec M. Macdonald of
+Kingborough, le hros du roman de M. Helvtius. M. Macdonald n'tait
+point un seigneur; c'tait un gentilhomme, cultivateur assez pauvre;
+il demeurait dans l'le de Sky, prs du chteau de son proche parent,
+le chevalier Alexandre Macdonald, propritaire en grande partie de
+cette le et chef du clan Macdonald, une des tribus cossaises les
+plus attaches au prtendant. Les officiers du dtachement la qute
+du prtendant que l'on savait tre dans l'le de Sky, taient dans la
+salle manger du chteau avec lady Margaret. Un paysan montagnard se
+prsente la porte de la salle, et remet milady un billet non
+cachet; elle reconnat la main du prtendant qui lui demande une
+bouteille de vin, une chemise et une paire de souliers. Ce malheureux
+prince, accabl de lassitude, tait alors assis sur une colline un
+mille du chteau, et l'on pouvait le voir des fentres de la salle.
+Lady Margaret ne se troubla point; elle prtexta quelques dtails de
+famille, quitta les officiers, et courut avec le paysan montagnard
+chez Macdonald of Kingborough: Si le prince entre chez vous, lui dit
+Macdonald, ou si vous l'assistez en la moindre chose, vous tes
+perdue, vous et votre famille. Je me charge de tout. Adieu. Il lui
+prit la main et partit.
+
+Macdonald, avec des difficults infinies, parvint sauver le
+prtendant qu'il habilla en femme, etc. Ce prince gagna les montagnes,
+et se rendit heureusement bord d'un des vaisseaux que la France
+avait envoys en croisire sur les ctes occidentales d'cosse, pour
+faciliter son vasion. Bientt aprs, Macdonald fut arrt et mis en
+prison dans le chteau d'dimbourg, o il resta quelque temps avant
+qu'on lui ft son procs. Pour toute dfense, il dit ses juges: Ce
+que j'ai fait pour le prince douard, je l'aurais fait pour le prince
+de Galles, s'il se ft trouv dans les mmes circonstances. Le
+tribunal ne se tut point, comme dit Helvtius; mais il condamna
+Macdonald tre pendu. La sentence qui lui fut prononce, portait en
+outre que lui, encore vivant, aurait les entrailles et le coeur
+arrachs pour tre jets dans un brasier allum au pied de l'chafaud,
+ensuite la tte coupe, etc. C'est le supplice ordinaire des tratres
+ la patrie. Macdonald ne le subit point; le duc de Cumberland
+reprsenta que cette excution alinerait sans retour le clan
+Macdonald. On lui fit grce par politique, et l'on se contenta de le
+tenir un an prisonnier dans le chteau d'dimbourg........ Mais
+combien cela est diffrent! combien cela est vrai, simple, beau,
+grand! combien Macdonald et la nature perdaient au rcit d'Helvtius!
+Il a su son erreur, et il a rpondu: Ma foi cela est imprim; et
+cela est encore beau comme je l'ai crit. Quand ceux qui crivent la
+morale, la philosophie, la politique, l'histoire, sauront-ils qu'ils
+ne sont que de vils saltimbanques, lorsqu'ils ne se regardent pas
+comme des magistrats!
+
+L'ouvrage que l'on me propose, mon cher ami, est une entreprise
+considrable; il ne s'agit pas moins que de mettre et de tenir ces
+messieurs au courant de toutes les ides saines d'conomie politique,
+qu'ils ont traites jusqu'ici de vaine mtaphysique. L'ouvrage
+paratrait en anglais et en franais; le plus ou le moins de succs
+n'importerait qu' ma conscience et mon amour propre, car j'aurais
+une rtribution fixe par mois: mais j'ai cru devoir leur observer que
+cet ouvrage n'tant point de nature piquer la malignit, parce que
+je ne dois ni ne veux parler que des choses, et encore avec
+circonspection, je leur conseillais d'adopter un plan qui veillt la
+curiosit. Consult sur cela, j'ai dit que le plus grand service,
+selon moi, rendre aux lettres aujourd'hui, tait d'abrger, et de
+guider un choix dans l'immensit des mensonges, des erreurs et des
+vrits imprims; qu'en consquence, un conservateur qui donnerait en
+tout genre des analyses, et non pas des extraits des bons livres; qui
+tirerait, du fumier des ouvrages priodiques, les paillettes qui
+peuvent y tre tombes, et qui deviendrait le dpt de morceaux
+dtachs qui, par leur brivet, c'est--dire, par un de leurs plus
+grands mrites mmes, sont bientt oublis et perdus, serait un
+ouvrage trs-prcieux, et qui, fait avec scrupule, sans complaisance,
+sans ngligence, sans prcipitation, serait peu prs sr d'un succs
+d'estime moins rapide que les succs d'clat, mais durable et toujours
+croissant. On dlibre sur cette ide; je la crois bonne: et si elle
+l'est, faites des voeux pour qu'elle soit accepte; car elle me
+vaudrait cinquante louis par mois, et c'est plus qu'il ne me faut,
+mme ici. Il est vrai que ce revenu serait achet par un travail
+excessif et dsagrable, en ce qu'il m'terait le temps ncessaire
+pour la culture de mes propres penses; mais je le regarderais comme
+un cours d'tudes finir, lorsque la fortune voudra me rendre
+indpendant. Des hommes qui valaient mieux que moi, ont t condamns
+ des galres aussi mauvaises; et quand je me sens prt m'irriter,
+je me rappelle cet apologue arabe.
+
+Je m'tais toujours plaint des outrages du sort et de la duret des
+hommes; je n'avais point de souliers, et je manquais d'argent pour en
+acheter: j'allai la mosque de Damas, je vis un homme qui n'avait
+point de jambes. Je louai Dieu, et je ne me plaignis plus de manquer
+de souliers.
+
+Si je n'avais pas une compagne de mon sort, une compagne aimable,
+douce, bonne, tendre, que sa beaut aurait infailliblement rendue
+riche, si ses excellentes qualits morales ne s'y taient pas
+opposes; qui souffre pour elle et pour moi, en pensant que j'ignore
+toujours les ressources du mois qui suit, moi dont le coeur ne fut
+jamais ferm l'infortune: cet apologue me rendrait trs-philosophe.
+
+Dites-moi, mon ami, si une fois embarqu dans cette besogne, je puis
+compter du moins sur vos indications, soit pour les anciens livres qui
+mritent d'tre analyss, soit pour un choix de pices fugitives
+(littraires) dont je voudrais que cet ouvrage ft le dpt, et pour
+lequel je ne puis avoir un aussi bon guide que votre got exquis et
+votre incorruptible conscience. Dites-moi aussi si vous croyez que je
+puisse compter sur des souscripteurs en France, dites-moi surtout,
+avec votre franchise et votre sagacit ordinaires, ce que vous pensez
+de l'ide et du plan.
+
+Ce que vous me dites de votre sant et de votre genre de vie me fait
+un trs-grand plaisir, mais me donne de bien vifs regrets. Combien
+j'aurais vcu avec vous cet hiver! combien j'aurais pass d'heures
+dlicieuses, et cultiv mon me et ma pense! car, ne vous y trompez
+pas, c'est mon esprit qui acquiert ici; mon me est veuve,
+philosophiquement parlant, et ma pense avorte, faute d'un ami qui
+l'entende ou qui l'veille. Je combine une foule de rapports nouveaux;
+et certainement il rsultera, de ces rapprochemens et de ces
+combinaisons, de bonnes choses, sur-tout quand je les aurai mries
+auprs de vous, dans la serre chaude de votre amiti et de vos talens.
+Mais aujourd'hui je ne fais qu'amasser; je ne dispose point. Je n'ai
+jamais si bien senti combien vous tiez ncessaire pour m'encourager
+et me guider. Je ferai ici plusieurs bons ouvrages, un entre autres
+qui sera une grande vengeance offerte l'humanit: ce sera l'histoire
+d'un des plus horribles crimes du XVIIIe sicle, dont le hasard m'a
+envoy les matriaux les plus curieux et les mieux dtaills; mais un
+grand ouvrage de morale ou de philosophie, je ne l'entreprendrai
+jamais qu'auprs de vous, qui tes la trempe de mon me et de mon
+esprit.
+
+Allons donc, je serai content de vos amis, puisque vous le voulez;
+mais qu'ils s'arrangent pour que vous ayez 12,000 livres de rente, ou
+je ne rponds pas des rechtes. Bon jour, mon ami; car en voil bien
+long, et ma pauvre petite se rveille; remarquez s'il vous plat,
+qu'elle est trop excuse de son silence, elle vous aime de tout son
+coeur et vous regrette trs-vivement. Adieu, encore une fois, je ne
+vous dirai pas: si vous aimez des anecdotes caractristiques de ce
+pays pour augmenter votre immense rpertoire, crivez-moi souvent, car
+je vous en enverrai toujours en rponse. Mais je vous dirai:
+crivez-moi souvent, car cela me console et soutient mon courage.
+
+_P. S._ Vous tes srement tonn de ce que les C.[50] ne circulent
+pas encore; mais vous le serez plus, quand vous saurez que j'ai
+traduit la suite un pamphlet du docteur Price, intitul:
+_Observations on the importance of the american rvolution, and the
+means of making it a benefit to the World_ (cela n'est pas excellent,
+mais on m'en a beaucoup pri), et fait un discours et des notes sur
+cet ouvrage, dont vous ne serez pas mcontent, pour avoir t fait
+loin de vous.
+
+ [50] Les Cincinnati, c'est--dire l'crit sur l'ordre de
+ Cincinnatus.
+
+
+LETTRE XII.
+
+ Londres, Hatton-street in Holborn, 30 dcembre 1784.
+
+Je ne voulais ni vous gronder, mon ami, ni interprter votre silence
+d'une manire qui pt affliger mon coeur; mais j'tais inquiet de
+vous: car votre constitution dbile et votre temprament ign se
+conserveront long-temps l'un par l'autre; mais ils se heurteront
+souvent; et la vie est bien quelque chose: mais ne pas souffrir est
+beaucoup plus, du moins selon moi. Me voil rassur, jusqu' un
+certain point pourtant; car je sais que vous payez cher quelques
+semaines de travail forc; et je n'aime pas assez la littrature,
+quoique j'en sois idoltre, pour pouvoir dsirer de l'enrichir vos
+dpens, et d'autant moins que tt ou tard les trsors de votre gnie
+lui arriveront. Pourquoi donc se hter, au risque de ruiner votre
+sant? Mais vous m'auriez fait bien plaisir de me rcapituler la
+rception de mes lettres, ou du moins de me les signaler par quelques
+traits dtachs; car j'en ai quatre ou cinq au moins sans rponse; et
+vous ne me parlez que de celle o je vous entretiens du conservateur.
+Au reste, comme il n'y avait dans les autres aucun motif de
+suppression, je suppose qu'elles sont arrives bon port. Car
+j'entends bien pourquoi l'on gne la libert de la presse; en dpit
+des cent mille et une raisons que j'en pourrais donner, je trouve
+qu'on peut rsumer cette question dans un argument trs-court. Quel
+mal y aurait-il qu'il n'y et pas tel, tel, tel, tel et tel livres? Et
+cela, jusques et inclusivement la Bible, o pourtant il est dit que
+toute puissance vient de Dieu, et sans gard ce que la poudre
+canon, le plus utile de tous les livres ceux qui n'en veulent point,
+serait encore dans le cerveau du pre ternel, si Adam ne nous et pas
+transmis la facult de faire des livres? Qu'avez-vous rpondre
+cela? hein! mais pourquoi gnerait-on le commerce des lettres? Il n'a
+pas du tout les mmes consquences; car quel homme, moins d'tre
+insens, ne sait pas qu'il crit sous les yeux vigilans de tous les
+sages et gnreux gouvernemens, qui rgissent l'univers, comme ils
+disent? Donc si ce n'tait pas une trs-agrable et expdiente
+occasion de gagner et faire gagner beaucoup d'argent beaucoup
+d'honntes gens, l'interception des lettres serait une chose fort
+inutile (procd part, que pourtant tout le monde ne trouve pas
+galement gai), et d'autant plus inutile qu'il n'est pas une
+correspondance d'ambassadeurs qui ne se fasse par couriers. Mais le
+ciel me dfende de gloser sur une si belle institution!
+
+Vous voil bien affairs, messieurs les distributeurs de la gloire!
+que l'esprit saint vous illumine! Mais miracle pour miracle, il
+devrait bien commencer par les candidats, avant de passer aux
+lecteurs. Au reste, savez-vous pourquoi je parle de ceci? Vous ne
+vous douteriez pas en cent mille ans que je fusse solliciteur d'une
+place l'Acadmie; je le suis pourtant, ou peu prs: mais
+rassurez-vous, ce n'est pas de moi, et indpendamment du bras de mer,
+ce ne sera jamais de moi dont il sera question. Vous me dites qu'au
+nombre des aspirans se trouve Target; je sais, mon cher ami, tout ce
+qu'il y a dire contre lui; et cela se rduit ceci: Il a peu ou
+point de titres littraires; cela est vrai; mais peu d'hommes, et nul
+parmi les aspirans, moins que ce ne soit Garat ( qui je ne voudrais
+pas nuire assurment, mais qui a son poste), n'est aussi capable d'en
+avoir. Je ne sais si vous connaissez les _Lettres d'un homme un
+homme_, le meilleur des crits polmiques qui parurent au temps de
+Maupeou; cela est de lui. Vous devez connatre ce qu'il a crit sur la
+censure. Une grande partie du morceau intitul: _Rflexions sur
+l'ouvrage prcdent_, imprim la suite de l'ouvrage de Price dans
+mes Cincinnati, est de lui; et cela fut jet en un instant. En un mot,
+je vous suis garant qu'il a une vaste littrature, des connaissances
+trs-nettes, et la tte pleine de choses et de bonnes choses. Par
+exemple, non-seulement il est au courant de toutes les ides saines en
+conomie politique, mais il en a redress plusieurs: non-seulement il
+est au courant de toutes nos ides philosophiques, mais il a donn
+plusieurs beaucoup d'nergie et d'extension. Le patriciat a reu de
+lui de rudes coups de knout dans le procs des Quiessat, etc. etc. De
+plus (et si nous ne traitions qu'entre nous, j'aurais commenc par
+l), c'est un parfaitement honnte homme, bon, chaud, sensible, pur,
+incorruptible; et l'on vous offre de plats coquins. Enfin, et ceci
+passera dans votre coeur, il est mon ami particulier; il est digne
+d'tre le vtre; et il m'a rendu un service important que je ne lui ai
+pas mme demand, ni indiqu, avec toute sorte de chaleur et une grce
+charmante.
+
+Je sais bien, mon ami, que tout cela, quoique trs-sonore votre me,
+ne vous ferait pas faire ce que vous ne croiriez pas devoir faire;
+mais, en conscience, croyez-vous devoir quelque chose en ceci? o est
+le plus digne? o sont les donnes pour dterminer le plus digne? et
+le plus digne ft-il l, votre voix le fera-t-elle lire? que va-t-on
+vous proposer? quelques canailles titres, ou quelques bamboches
+littraires. Target a fait bien mieux que de mauvais ou de mdiocres
+ouvrages; il n'en a point fait; il a consacr sa vie une profession
+embrasse malgr lui, et qu'il n'en a pas moins remplie avec une rare
+dignit, avec un grand zle, avec tout l'clat dont l'loquence du mur
+mitoyen est susceptible. L'honneur qu'on lui ferait, car enfin c'en
+est un dans sa position, rare mme et par consquent assez dsirable;
+l'honneur qu'on lui ferait exciterait en lui le dsir et la volont de
+dployer ses forces; et le choix de l'acadmie, o d'ailleurs il faut
+de tous les genres, peut nous valoir quelques bons ouvrages, au lieu
+de consultations obscures ou de plaidoyers phmres; et puis,
+maintenant que la peste est sur les beaux esprits, n'y a-t-il pas de
+la place pour tout le monde?
+
+En voil bien long, mon ami; mais c'est que la chose me tient au
+coeur; et vous savez si vous recevriez un refus de moi. Que Target
+doive votre voix votre amiti pour moi, et je vous suis garant que
+je vous aurai acquis un ami digne de ce titre par sa morale, et mme
+par ses talens.
+
+Les miens (car il me faut bien, comme un autre, parler de mes talens)
+viennent de faire un tour de force dont je ne puis rien vous dire
+autre chose, sinon qu'un livre singulier et rempli de recherches aura
+t fait et imprim en un mois, ici o l'on imprime la moiti moins
+vite qu'en France. Or, dans cette occasion, le temps importait fort
+l'affaire, et l'affaire m'importait fort moi; outre qu'elle est
+grande et belle, mon conservateur est accroch, parce qu'on veut qu'un
+libraire franais entre dans la moiti des frais de l'dition
+franaise (vous voyez que vous vous tes trop ht de me fliciter),
+de sorte que, la maladie de mon amie m'ayant ruin, j'tais aux
+expdiens. Me voil sauv pour un couple de mois. Vous trouverez-l le
+nom de votre hte consign avec honneur; vers le milieu du mois
+prochain, cela vous parviendra.
+
+On nous annonce ici un grand ouvrage en trois volumes de Necker, avec
+son avis sur l'administration des finances: il est, dit-on, entre les
+mains de notre roi, de notre reine, de Monsieur, et sans doute de M.
+le dauphin, plus de M. de Castries; 18,000 exemplaires sont prts pour
+porter toute la terre la preuve que la France a perdu un bon
+serviteur et que le serviteur en est bien fch. Quant moi, outre
+que je sais quoi m'en tenir sur ses talens financiers, et ses
+oprations ministrielles, je suis occup en ce moment d'une tude qui
+ne le montre pas en beau. L'abandon qu'il a fait de sa patrie, dans un
+temps o il lui tait facile de la sauver et de la mettre pour
+toujours hors des dangers o elle s'est abme, est un vilain bout
+d'oreille, par lequel il m'est impossible de ne pas le juger. Turgot
+n'tait pas Genevois beaucoup prs; et cependant il et tenu
+honneur de sauver une taupinire o on lui aurait dit que la libert
+tait en danger, et il n'et pas marchand ses peines. Au reste, le
+glorieux avait honte de son pre (je vous en dirai quelque jour les
+dtails); cherchez l dessous, si vous pouvez, un grand homme.......
+Cela n'empche pas que l'ouvrage sur les finances ne puisse tre bon,
+quand on sait bien ses quatre rgles, qu'on peut conjuguer le verbe
+_avoir_, et qu'on est laborieux, on est un aigle en finance.
+
+Bon soir, mon ami; si mon conservateur ne s'accroche pas, il y a
+beaucoup parier que je retournerai en France, car je ne veux pas
+mourir de faim ici, o Rousseau aurait pri de cette triste maladie,
+s'il n'et eu que ses talons donner pour hypothque son boucher et
+ son boulanger; et en France pourtant, il est bien difficile que, moi
+prsent, on me refuse du pain. Notez, je vous prie, que le parlement a
+remis dlibrer sur ma demande en courant et arrrages de pension
+alimentaire, aprs le compte de tutelle rendu par mon pre. Il faut
+avec ces messieurs vivre par provision sans provision. Adieu, encore
+une fois; crivez-moi plus souvent: donnez-moi des nouvelles des
+Cincinnati que vous devez avoir depuis long-temps, et n'oubliez pas
+combien le principal objet de cette lettre me tient au coeur.
+
+
+LETTRE XIII.
+
+C'est M. Leveillard que je dois, mon cher ami, d'tre certain que
+vous vivez, et que faible encore, vous vous portez mieux. C'est lui
+que je dois de savoir les progrs si ridiculement longs de votre
+fortune, qui ne font pas moins votre loge que la honte de vos amis:
+mais enfin, je n'ai pas su par vous un mot de ce qui vous intresse.
+Je l'ai demand enfin Leveillard qui, malade lui-mme, mais sensible
+ ma peine, m'a rpondu courrier par courrier, et m'a laiss le regret
+de ne m'tre pas plutt adress lui.
+
+S'il est vrai que vous m'aimiez, mon cher Chamfort, je vous prie
+d'occuper un moment votre imagination de ce que la mienne, qui ne
+manque pas d'activit, a d souffrir de votre silence opinitre, que
+je vous ai quatre fois suppli de rompre, ne ft-ce que par un mot de
+votre laquais, si M. R..... ne voulait pas me faire le sacrifice de
+quelques minutes. Je ne sais pas ce que je n'ai pas cru, et j'en tais
+venu ce point que je ne permettais point ma compagne de prononcer
+votre nom; j'prouvais trop d'angoisses et d'inquitudes; tous mes
+efforts taient dirigs me distraire de vous. J'avais renonc vous
+crire jusqu' ce que je susse votre sort. Maintenant, vous m'crirez
+et je saurai les raisons de votre silence, ou vous serez
+trs-importun.
+
+Dupont avait de trop bonnes raisons pour ne pas me rpondre; il a
+perdu sa femme, l'une des plus raisonnables et des plus estimables
+mres de famille que je connusse; elle avait les vertus domestiques de
+tous les genres; et si ce ne sont pas les plus rares, certainement ce
+sont celles qui contribuent le plus au bonheur de tout ce qui a des
+rapports avec nous. D'ailleurs, Dupont, jet dans le torrent des
+affaires, ayant beaucoup de par de l dans la tte, et de mobilit
+dans le coeur, avait plus de besoin qu'un autre d'une compagne qui
+s'occupt de son intrieur: c'est donc une perte et une trs-grande
+perte qu'il vient de faire; et je dois trouver tout simple qu'il n'ait
+pas eu le temps de penser mes inquitudes: mais vous qui en tiez
+l'objet; vous qui saviez que je n'en manquais pas dans cette grande et
+ruineuse ville, et qu'au moins me fallait-il tre tranquille sur le
+sort, la sant et l'attachement de mes amis, je ne vous connais qu'un
+moyen de vous faire pardonner, c'est de vous bien porter, d'tre
+heureux et de me le dire.
+
+Je suis si fch contre vous, que je ne vous dirai pas un mot de ce
+pays-ci, ni des courses que j'ai faites et qui sous peu produiront
+peut-tre quelque chose; mais comme je veux croire que vous m'aimez
+encore, je vous dirai un mot de nous. Notre sant est bonne; ma
+compagne est ce que vous l'avez vue, belle, douce, bonne, gale,
+courageuse, pntre de ce charme de la sensibilit qui fait tout
+supporter, et mme les maux qu'elle produit. Pour moi, je trouve ici
+pture mon activit; j'apprends, je note, je fais beaucoup de
+choses; mais au milieu des marques de bienveillance et de
+considration que je reois, je ne laisse pas que d'tre fort inquiet
+sur l'avenir; la littrature franaise tant si trangre ici, la main
+d'oeuvre si chre, et les libraires si timides, que le meilleur moyen
+d'y mourir de faim, c'est d'y tre mme un bon crivain franais. Au
+reste, on y imprime les Cincinnati qui me rapporteront peu de chose,
+mais qui du moins ne me coteront rien, et qu'un homme de beaucoup de
+talent a bien traduits, de sorte que l'dition anglaise paratra
+presqu'aussitt que la franaise. Mais jugez, par ce qui se passe
+cet gard, du peu de ressources qu'offre la typographie anglaise. Deux
+libraires de Paris, inutiles nommer par la poste, mais dont un riche
+et solide, m'ont crit pour prendre quinze cents exemplaires
+cinquante sous, pourvu qu'on les leur rendt telle ville frontire;
+on a grand'peine dcider le libraire anglais tirer quinze cents
+l'dition franaise, et si l'ouvrage n'avait pas produit ici, sur
+quelques hommes accrdits, un trs-grand effet, jamais libraire ne
+l'et imprim pour son compte; les Franais accoutums au pays
+conoivent peine cet effort, et je ne le conois pas moi-mme,
+depuis que je sais que Emsley a refus d'imprimer le manuscrit des
+_Confessions de J. J. Rousseau_, de peur que l'dition ne lui restt.
+
+D'un autre ct, depuis que je suis Londres, malgr mes continuelles
+instances, je n'ai pas reu un mot de mes procureurs, et j'ignore
+encore s'il existe en France un moyen de faire payer par un pre une
+pension alimentaire son fils.
+
+Avec tout cela, mon ami, aimez-moi, crivez-moi, et je ne regretterai
+gure en France que vous et votre socit.
+
+Bon jour, mon cher paresseux; que les trsors dont vous surcharge la
+munificence royale ne vous fassent pas oublier vos vrais amis; les
+autres sont aimables et brillans; mais voil tout; et nous, nous vous
+aimons.
+
+
+LETTRE XIV.
+
+ Vendredi, 4 fvrier 1785.
+
+Mon ami, je ne vous aurais pas encore crit aujourd'hui, non pas parce
+que vous tes en arrire avec moi, mais parce que je suis triste et
+malheureux, entr'autres et trop nombreux sujets, de l'absence de ma
+douce compagne que vous aurez embrasse avant de lire cette lettre; je
+ne vous aurais pas crit, dis-je, quoique je vous doive des
+remercmens pour votre conduite envers Target, si un devoir de
+reconnaissance ne m'excitait pas en ce moment secouer mon spleen et
+ vaincre ma mlancolique paresse.
+
+Je ne vous ai jamais recommand personne en France, mon bon ami, pas
+mme moi, parce que j'ai toujours trouv que cette discrtion tait un
+devoir troit de dlicatesse et d'honntet envers un homme que son
+mrite personnel et le hasard des circonstances ont mis en mesure,
+mme intime, avec les grands, sans qu'il ait jamais voulu compromettre
+son indpendance, trafiquer de leur amiti, mettre en un mot, en
+manire quelconque, profit, sa situation; mais lorsqu'il s'agit d'un
+tranger, homme de mrite, recommander au dehors, comme on ne peut
+souponner en aucune faon les intentions et les motifs de celui qui
+s'y intresse, comme ces sortes de dfrences hospitalires honorent
+les hommes en place et peuvent leur tre utiles, comme vous ne vous
+tes point interdit de conseiller des actions honntes, et que c'est
+mme la seule part que vous vous soyez rserve dans les affaires de
+ce monde, je peux me permettre d'tre plus hardi. Aprs cette longue
+prface, voici ce dont il s'agit:
+
+M. William Manning, beau-frre de M. Vaughan, homme d'un trs-grand
+mrite, l'un des plus vrais philantropes qu'il y ait en Europe, et
+certainement l'Anglais le plus dgag des prjugs moraux qui existe,
+auquel j'ai t recommand par M. Franklin, et qui m'a rendu toutes
+sortes de bons offices; M. William Manning, fils d'un des plus riches
+et des plus estims planteurs des les britanniques, part pour les
+Antilles, appel par de trs-grandes affaires. Il dsire d'tre
+recommand M. le comte de Damas la Martinique, et M. le comte
+d'Arrt Tabago (je ne sais si ce nom d'Arrt est bien crit); vous
+avez des relations personnelles avec la maison de Damas; et vous n'en
+auriez pas, que votre immense considration, qui vous met de pair avec
+tout le monde, force de vous mettre au-dessus, vous en donnerait
+aisment; mais je me rappelle que vous en avez: d'ailleurs nulle
+recommandation, soit en Angleterre, soit aux les, ne peut tre plus
+honorable et plus efficace que celle du marquis de Vaudreuil, que
+l'estime universelle de ce peuple-ci, connaisseur en hommes, doit bien
+ddommager des tracasseries de cour; et personne ne peut, plus
+aisment que vous, faire crire un mot de ce bord.
+
+Rendez-moi ce service, mon bon ami; je dis ce service, car je n'aurai
+peut-tre jamais de ma vie une autre occasion de faire quelque chose
+d'agrable pour l'homme de ce pays-ci qui a t le plus empress
+m'tre utile, et qui ne l'aurait pas t davantage aprs une
+connaissance de plusieurs annes.
+
+Je ne vous parlerai pas de moi, je n'en ai pas le courage; les
+horribles tracasseries que j'ai essuyes depuis quelque temps, la
+duret de mon pre, il faut trancher le mot, sa frocit, qui
+incidente maintenant sur le pain qu'il est forc me donner, et qui
+met toute son adresse et tous ses efforts pour me faire mourir de faim
+(car apparemment il n'a pas encore espr de me rendre voleur de grand
+chemin); le dpart rcent de mon amie qui m'a rellement mutil, et
+qui me prive de la seule consolation qui me reste sur la terre, au
+moment o j'ai le plus lourd fardeau porter; toutes ces
+circonstances runies et l'anxit d'une situation qui n'a point
+d'gale me rendraient trop amer de retracer des dtails qui vous
+navreraient le coeur, et loin de me soulager, tirailleraient mes
+blessures. Mon amie vous dira tout cela, mais elle sera l; et sa
+physionomie anglique, sa pntrante douceur, la sduction magique qui
+l'entoure et la pntre, adouciront le chagrin que vous causera
+infailliblement son rcit; et moi, je vous dchirerais plutt que je
+ne vous attendrirais; outre que vous ne m'entendriez pas, sans un
+volume de fastidieuses explications qui me tueraient, lorsque vous
+seriez au courant. Nous recommencerons causer, et vous ne ngligerez
+plus la correspondance d'un ami malheureux, qui met tant de prix au
+moindre souvenir de vous, et auquel il reste si peu de jouissance.
+
+Je n'ai certainement pas besoin de vous recommander de faire pour mon
+aimable amie, et pour le succs de ses dmarches, tout ce qui sera en
+vous, c'est--dire, de lui prodiguer vos consolations et vos
+conseils; vous tes bon, sensible et gnreux: d'ailleurs, c'est pour
+moi qu'elle travaille; mais je vous jure, mon ami, je vous jure, dans
+toute la sincrit de mon me, que je ne la vaux pas, et que cette me
+est d'un ordre suprieur, par la tendresse, la dlicatesse et la
+bont. Si le comte d'Entraigues est Paris, avertissez-le de
+l'arrive de mon amie; et comme lui est un ardent et adroit
+solliciteur, concertez-vous tous deux avec lui pour qu'il travaille
+mes affaires. Au reste, mon cher ami, un grand point serait de
+m'obtenir sret pour rentrer en France; car il est impossible que je
+vive ici, si l'on ne m'y mnage pas quelques ressources littraires,
+et mon nom effarouche tous les libraires soumis la censure; mais si
+je m'y soumets, moi, si je fonde mon pain sur un travail qui ne puisse
+effaroucher personne, pourquoi donc le mme gouvernement qui
+encourage, qui fait vivre, qui soudoie ici des insectes de l'espce la
+plus vile et la plus venimeuse, ne me laisserait-il pas vivre, moi?
+lui suis-je donc plus dsagrable ou plus suspect que Linguet, etc.
+etc.
+
+Quoiqu'il en soit, mon ami, conseillez, dirigez, consolez ma pauvre
+amie, et mnagez-moi la possibilit de nous retrouver tous trois.
+Parlez-moi donc de vous.
+
+Croyez-vous qu'un choix de comdies anglaises russt en France:
+c'est--dire, qu'un libraire voult l'acheter? Remarquez que c'est un
+travail qui ne peut se faire qu'ici; mais je voudrais un march fixe,
+afin de ne pas consumer inutilement du temps: il importerait que les
+lettres fussent ici le plutt possible.
+
+
+LETTRE XV.
+
+ Paris, 1er janvier 1788.
+
+J'irai vous porter ce matin, mon cher Chamfort, les voeux d'un ami
+fidle, affectueux, dvou, et qui n'aspire aux jouissances d'une
+fortune indpendante que pour prouver vous et un trs-petit nombre
+d'autres mortels, que si jusqu'alors il ne jouissait pas assez du
+charme de leur socit, c'est qu'il ne jouissait pas de lui-mme, et
+que, pour disposer de son me, de ses principes, de ses talens, il
+s'tait vu oblig d'immoler son temps et ses gots personnels.
+
+Je passerai donc chez vous, mon ami; mais comme vous pourriez tre en
+course pour les devoirs du jour, je vous prie, par ce billet, de me
+prvenir si la lettre que vous destinez la consolation de M. Crutti
+sera prte assez tt pour pouvoir trouver place dans le numro qui
+paratra vendredi; il faudrait pour cela que je l'eusse mercredi soir
+au plus tard. Ma question a pour motif, mon cher Chamfort, d'abord la
+ncessit de pourvoir d'avance nos mlanges, ensuite le dsir de
+faire ce que vous m'avez persuad tre quitable et dcent, assez
+temps pour que la sensibilit de M. Crutti en reoive un
+adoucissement, et non un double choc, ce qui arrive toujours dans les
+querelles renouveles.
+
+Bon jour, mon trs-bon ami, L. C. D. M.
+
+
+LETTRE XVI.
+
+ 5 octobre 1790.
+
+Je suis vivement press, mon cher Chamfort, de faire excuter le joli
+projet dont je vous ai parl, celui de recueillir ce que j'appelle des
+vignettes littraires et philosophiques pour un catalogue raisonn: il
+faut donc que je m'en occupe, et que je vous prie de vous en occuper
+assez vous-mme pour vous y attacher. Il serait ncessaire, mon bon
+ami, que je susse quels sont, parmi les grands noms, vos lus, vos
+favoris: puis-je compter que les potes grecs et latins seront de ce
+nombre? Si vous y joigniez nos grands matres franais, je serais bien
+riche; et si vous aviez le courage d'aller jusqu' l'lite des auteurs
+de mmoires et des moralistes, je le serais jusqu' faire envie. Un
+mot sur cela, mon bon ami, comme aussi sur notre dessein de nous
+runir pour nous prparer rire civiquement sur les acadmies.
+
+_Vale et me ama._
+
+
+LETTRE XVII.
+
+ Mercredi.
+
+Je ne voulais vous remercier, mon ami, qu'au moment o je pourrais
+vous dire quelque chose sur les infmes papiers dont on a cru payer
+votre prose et vos vers, tandis qu'on les et certainement refuss
+la mre de vos talens, je veux dire votre me. Le rsultat de mes
+informations est qu'il faut vte et vte que vous alliez en personne
+chez Camus, lequel a fait mettre dans tous les papiers publics la plus
+brutale injonction, nommment aux membres de l'assemble nationale, de
+s'abstenir de toute recommandation auprs du comit des pensions. Il
+faut donc, mon ami, que je me rserve pour dfendre les vtres, si on
+les attaque; et c'est ce que je ferai certes avec l'amiti que je vous
+dois et l'nergie que vous me connaissez: mais, avant tout, allez
+trouver Camus, et tenez-moi averti de son accueil. Bon jour, mon
+brave ami, on va copier votre excellente Lucianide[51]: vous l'aurez
+demain ou aprs-demain.
+
+_Vale et me ama._
+
+ [51] C'est--dire, votre diatribe dans le genre de Lucien: c'est
+ le Discours sur les acadmies.
+
+
+FIN DES OEUVRES DE CHAMFORT.
+
+
+
+
+TABLE DES MATIRES
+
+CONTENUES DANS LE CINQUIME VOLUME.
+
+
+ pages.
+
+ AVIS 4
+ Essai d'un Commentaire sur Racine 5
+ Notes sur Esther 5
+
+ PTRES 83
+ Sur la Vanit de la Gloire 85
+ -- d'un pre son fils, sur la Naissance d'un
+ petit-fils 97
+ -- M. *** 104
+ -- M. ***, qui avait fait afficher chez son suisse
+ un ordre en vers, de n'ouvrir qu'au Mrite et
+ de refuser la porte la Fortune 109
+ Fragment d'une ptre diplomatique, adresse la
+ coalition des princes arms contre la France 112
+
+ ODES 119
+ La Grandeur de l'Homme 121
+ Les Volcans 124
+
+ CONTES 129
+ La Querelle du Riche et du Pauvre. Apologue 131
+ La Jambe de bois et le Bras perdu 132
+ Le Hros conome 133
+ Le Rendez-vous inutile 136
+ Le Chapelier 139
+ La Marie sans Mari 140
+ L'Avare borgn 140
+ Fragment d'un Conte. Apologue 141
+ Prologue d'un autre Conte 142
+ Calcul patriotique 143
+ La vraie Sagesse 144
+ La Jouissance tardive 146
+ Pris justifi 147
+ Le Peintre d'histoire 147
+ Le Calcul 148
+ Le Pronom indiscret 148
+ Le Calendrier des Jsuites 149
+ Le Saut de la Soupente 154
+ Le Linceul du Plerin 157
+ L'Armement inutile 162
+ L'Abbesse condamne au Chapelain 167
+ Le Coq et le Chapon 169
+ La Peur de la Mort 171
+ La Consolation des Cocus 177
+ La Fidlit toute preuve 179
+ Le Connaisseur 179
+ La Prude 181
+ L'Illusion du Clotre 182
+
+ POSIES DIVERSES 185
+ Les Ftes espagnoles 187
+ Calypso Tlmaque. Hrode 199
+ L'Homme de Lettres. Discours philosophique 205
+ Bacarole imite de l'italien 213
+ L'Heureux temps 215
+ La Vie de Paris 216
+ Imitation d'Ovide 217
+ Le Paradis 218
+ La Vieille de seize ans 221
+ Candide 222
+ La Bohmienne 223
+ Sur l'lection de MM. Lemierre et de Tressan
+ l'Acadmie franaise 224
+ Sur la Tragdie de Coriolan, par La Harpe, dont
+ les Comdiens franais donnrent une reprsentation
+ au bnfice des Pauvres, le 3 mars
+ 1784 224
+ Le Sicle a du Caractre 224
+ L'Abb de Chaulieu et le cardinal de Bernis 225
+ Les Jeunes Gens du sicle 227
+ Vers composs l'occasion de la fte de M. de
+ Vaudreuil 228
+ Madrigal 231
+ A M. de M***, qui m'avait envoy une tasse de
+ porcelaine avec un quatrain o il me recommandait
+ de ne pas imiter Diogne 231
+ Vers M*** 232
+ A Madame ***, sur une loterie 233
+ A celle qui n'est plus 234
+ Imit de l'Anthologie 235
+ A Madame *** 235
+ A Madame ***, en lui envoyant un Chien 236
+ Motifs de mon Silence 236
+ Imitation de Martial 236
+ Autre du mme 237
+ Autre du mme 237
+ Moralit 238
+ Epigramme 238
+ Autre 239
+ Sur un Mari 239
+ Vers mis au bas du portrait de Mirabeau 239
+ Vers mettre au bas du portrait de d'Alembert 240
+ Epigramme contre La Harpe 240
+ Autre contre le mme 241
+ Autre contre le mme 241
+ Le Roi de Danemarck, en partant de Paris 241
+ A une femme qui prtendait que ses amis ne
+ s'occupaient pas d'elle 242
+ Le Palais de la Faveur. Allgorie en vers et en
+ prose 242
+
+ LETTRES DIVERSES 253
+ Lettre Ire. A madame de *** 255
+ II. A .... 256
+ III. A .... 259
+ IV. A Madame de S*** 262
+ V. A .... 266
+ VI. A madame d'Angevilliers 270
+ VII. A M. l'abb Roman 272
+ VIII. Au mme 279
+ IX. A madame d'Angevilliers 284
+ X. A l'abb Morellet 285
+ XI. A M. de Vaudreuil 293
+ XII. A M. Panckouke 302
+ XIII. A madame Agasse 304
+ XIV. A la mme 305
+ XV. A la mme 306
+ XVI. A la mme 309
+ XVII. Rponse un anonyme 310
+ XVIII. 313
+ XIX. 317
+ XX. A la Citoyenne *** 321
+ XXI. Au citoyen Laveau, rdacteur du
+ journal de la Montagne 322
+ XXII. A ses concitoyens 325
+
+ DEUX ARTICLES EXTRAITS DU JOURNAL DE PARIS 337
+ Entretien entre un des auteurs du journal de
+ Paris et un ami de Chamfort 339
+ Varits 347
+
+ LETTRES DE MIRABEAU A CHAMFORT 351
+ Lettre Ire. 353
+ II. 362
+ III. 368
+ IV 370
+ V. 374
+ VI. 375
+ VII. 382
+ VIII. 386
+ IX. 387
+ X. 398
+ XI. 407
+ XII. 419
+ XIII. 426
+ XIV. 429
+ XV. 434
+ XVI. 435
+ XVII. 436
+
+
+FIN DE LA TABLE DU CINQUIME ET DERNIER VOLUME.
+
+
+
+
+
+End of the Project Gutenberg EBook of Oeuvres Compltes de Chamfort, (Vol
+ 5/5), by Pierre Ren Auguis
+
+*** END OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK OEUVRES COMPLTES DE CHAMFORT ***
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+<pre>
+
+The Project Gutenberg EBook of Oeuvres Compltes de Chamfort, (Vol. 5/5), by
+Pierre Ren Auguis
+
+This eBook is for the use of anyone anywhere at no cost and with
+almost no restrictions whatsoever. You may copy it, give it away or
+re-use it under the terms of the Project Gutenberg License included
+with this eBook or online at www.gutenberg.org
+
+
+Title: Oeuvres Compltes de Chamfort, (Vol. 5/5)
+ recueillies et publies, avec une notice historique sur
+ la vie et les crits de l'auteur.
+
+Author: Pierre Ren Auguis
+
+Release Date: December 6, 2013 [EBook #44373]
+
+Language: French
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+Character set encoding: ISO-8859-1
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+*** START OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK OEUVRES COMPLTES DE CHAMFORT ***
+
+
+
+
+Produced by Mireille Harmelin, Hlne de Mink, and the
+Online Distributed Proofreading Team at http://www.pgdp.net
+(This file was produced from images generously made
+available by the Bibliothque nationale de France
+(BnF/Gallica) at http://gallica.bnf.fr)
+
+
+
+
+
+
+</pre>
+
+
+<div class="tnote">
+<p>Note sur la transcription: Les erreurs clairement introduites par le typographe ont t corriges.
+L'orthographe d'origine a t conserve et n'a pas t harmonise.
+Les numros des pages blanches n'ont pas t repris.</p>
+<div class="covernote">
+<p>La page de couverture, cre expressment pour cette version
+lectronique, a t place dans le domaine public.</p>
+ </div>
+</div>
+
+<p><span class="pagenumh"><a id="Page_1"> 1</a></span></p>
+
+<h1><span class="large">&OElig;UVRES</span><br />
+<span class="medium">COMPLTES</span><br />
+DE CHAMFORT.<br />
+<span class="medium">TOME CINQUIME.</span></h1>
+
+<p><span class="pagenumh"><a id="Page_2"> 2</a></span></p>
+
+<div class="titlepage">
+<p><span class="large">&OElig;UVRES</span><br />
+<span class="small">COMPLTES</span><br />
+<span class="xlarge">DE CHAMFORT,</span><br />
+<span class="xs">RECUEILLIES ET PUBLIES, AVEC UNE NOTICE HISTORIQUE</span><br />
+<span class="xs">SUR LA VIE ET LES CRITS DE L'AUTEUR,</span></p>
+
+<p><span class="smcap">Par</span> P. R. AUGUIS.<br />
+<span class="small">TOME CINQUIME.</span></p>
+
+<p class="figcenter">
+<img src="images/logo.jpg" width="120" height="119" alt="logo" /></p>
+
+<p><span class="large">PARIS,</span>
+CHEZ CHAUMEROT JEUNE, LIBRAIRE,<br />
+<span class="xs">PALAIS-ROYAL, GALERIES DE BOIS, N<sup>o</sup> 189.</span></p>
+
+<hr class="deco" />
+<p class="small">1825.</p>
+</div>
+
+<p><span class="pagenumh"><a id="Page_3"> 3</a></span></p>
+
+<div class="frontmatter">
+<p><span class="small">DE L'IMPRIMERIE DE DAVID,</span>
+<span class="small">RUE DU FAUBOURG POISSONNIRE, N<sup>o</sup> 1.</span></p>
+</div>
+
+<p><span class="pagenum"><a id="Page_4"> 4</a></span></p>
+
+<h2>AVIS.</h2>
+
+<p>L'abondance des matriaux que nous
+ont communiqus des personnes qui
+avaient connu Chamfort, et qui pouvaient
+donner des renseignemens prcis
+sur ses travaux littraires, nous
+a mis dans la ncessit d'ajouter un
+cinquime volume au recueil de ses
+&OElig;uvres: nous nous plaisons croire
+que les Souscripteurs trouveront dans
+l'intrt des pices dont ce volume est
+compos, un ample ddommagement, et
+nous sauront mme quelque gr des
+soins que nous avons pris de ne rien
+omettre de ce que nous avons pu nous
+procurer du portefeuille de Chamfort,
+tomb aprs sa mort en des mains trop
+discrtes.</p>
+
+<p><span class="pagenum"><a id="Page_5"> 5</a></span></p>
+
+<div class="chapter">
+<h2><span class="large">&OElig;UVRES</span><br />
+<span class="small">COMPLTES</span><br />
+DE CHAMFORT.</h2>
+
+<h3>ESSAI<br />
+<span class="normal">D'UN COMMENTAIRE SUR RACINE.</span></h3>
+
+<hr class="deco" />
+
+<div class="special">
+<p><span class="i3">NOTES SUR ESTHER.</span><br />
+Tale tuum carmen nobis, divine pota,<br />
+Quale sopor fessis in gramine quale per stum<br />
+Dulcis aqu saliente sitim restinguere rivo.</p>
+
+<p><span class="i9 smcap">Virg.</span> <em>Ecl.</em> v.</p>
+</div></div>
+
+<p>Racine n'est pas seulement du nombre de ces
+auteurs que tout le monde connat; mais il est
+encore du trs-petit nombre de ceux que tout le
+monde sait par c&oelig;ur. Qu'est-ce donc que des <em>Observations
+sur Esther</em>, dira-t-on d'abord? Qui n'a
+<span class="pagenum"><a id="Page_6"> 6</a></span>
+pas comment Racine? Sont-ce les beauts de
+cette tragdie que vous voulez faire admirer?
+Fiez-vous en Racine lui-mme; le langage du
+c&oelig;ur est celui qui s'entend le plus facilement, et
+que l'on explique le plus mal. Sont-ce ses dfauts
+que vous voulez nous faire remarquer? mais il
+n'y en a pas dans le style, et tout le monde sait
+que le plan n'en est point parfait. Oui, sans
+doute, et je conviens de toutes ces vrits. Je suis
+loin de cette orgueilleuse folie de quelques auteurs
+inconnus, qui viennent nous blouir tout
+ coup, sans mnagement pour la faiblesse de
+nos yeux, de ces torrens de lumires inattendues,
+en nous apprenant qu'Homre n'avait pas de gnie,
+que Boileau tait un pauvre auteur, et que
+Rousseau manquait d'imagination. Elancs dans
+la sphre de ces Erostrates modernes, nous nous
+trouvons en effet, pour quelques instans, dans une
+espce d'aveuglement. C'est parce que l'obscurit
+nous environne: telles ne sont point mes erreurs;
+j'aime lire Racine, je le lis souvent, et je viens
+rpter avec ses admirateurs: O Racine! celui-l
+n'aura point d'oreilles, que ta douce mlodie n'enchantera
+pas; celui-l n'aura point d'me, que tes
+vers ne toucheront pas; celui-l n'aura pas d'imagination,
+que la tienne n'chauffera pas! Mais o
+trouver quelqu'un d'assez malheureux pour tre
+priv de toutes ces facults? o donc trouver un
+dtracteur de Racine?</p>
+
+<p>Voil ce que tout le monde a pens, ce que
+<span class="pagenum"><a id="Page_7"> 7</a></span>
+bien des gens ont crit, et ce que je viens crire
+encore. Mes ides pourront souvent tre dj
+connues, j'en conviens; je serais mme fch de
+n'en avoir que de neuves sur Racine. Depuis quelque
+temps, tout ce qui est neuf en littrature
+(comme en bien d'autres genres), est si extravagant!
+J'ai voulu seulement entrer dans le temple
+o l'on adore ce dieu de l'harmonie; et ds que
+j'y suis entr, ai-je pu me refuser au plaisir de
+brler un grain d'encens sur son autel? D'ailleurs,
+il est si doux de parler de tout ce qui nous procure
+des jouissances agrables, que cette raison
+seule peut me servir d'excuse.</p>
+
+<p>Mon intention n'est point d'analyser rigoureusement
+le plan, ni d'entrer dans de grands dtails
+sur toutes les parties de cet ouvrage. Tout cela a
+t fait de nos jours par un auteur<a name="FNanchor_1" id="FNanchor_1" href="#Footnote_1" class="fnanchor">&nbsp;[1]</a> qui, dans
+cette partie, n'a plus rien laiss faire. Mes remarques
+portent sur de trs-petits dfauts de
+style; sur quelques vers durs, uniquement remarquables,
+parce qu'ils sont dans Racine; le plus
+souvent sur les divers genres de beauts qu'offre
+la seule tragdie d'<cite>Esther</cite>; enfin, sur ces hardiesses
+d'expressions si naturellement enchasses,
+que souvent elles chappent beaucoup de lecteurs
+gars au milieu d'un parterre maill des
+plus belles fleurs du printemps; j'en ai cueilli
+<span class="pagenum"><a id="Page_8"> 8</a></span>
+quelques-unes des plus agrables. J'ai os arracher
+le trs-petit nombre de celles qui me paraissaient
+pouvoir blesser la vue.</p>
+
+<p><cite>Esther</cite> sera toujours un monument mmorable
+de la force du gnie. Douze ans d'inertie devaient
+sans doute faire croire que l'auteur d'<cite>Andromaque</cite>
+aurait oubli ces accords magiques dont il avait
+su enchanter jadis. Mais il eut peine repris la
+lyre, que les sons les plus doux s'empressrent de
+renatre sous ses doigts. Tel fut pour moi le prestige
+de la main savante de Racine, que j'avais lu
+vingt fois <cite>Esther</cite>, avant de m'apercevoir de l'odieux
+de certaines parties de son rle; elle m'avait
+intress ses malheurs, sa sparation d'avec
+Elise, sa nation perscute; je l'admirai sur
+tout, je tremblai pour elle, lorsqu'excite par les
+discours de Mardoche, elle se dcide braver la
+mort en allant trouver Assurus. Qui ne frmirait
+au moment o ce roi prononce d'un air farouche:</p>
+
+<div class="poetry"><div class="stanza">
+<p>... Sans mon ordre on porte ici ses pas!</p>
+<p>Quel mortel insolent vient chercher le trpas?</p>
+<p>Gardes... C'est vous, Esther? quoi! sans tre attendue?</p>
+</div></div>
+
+<p>Esther tombe entre les bras de ses femmes:</p>
+
+<div class="poetry"><div class="stanza">
+<p>Mes filles, soutenez votre reine perdue.</p>
+<p>Je me meurs.....</p>
+</div></div>
+
+<p>Quel spectacle! mais Assurus rpond aussitt:
+<span class="pagenum"><a id="Page_9"> 9</a></span></p>
+
+<div class="poetry"><div class="stanza">
+<p>Esther, que craignez-vous? suis-je pas votre frre?</p>
+<p>Est-ce pour vous qu'est fait un ordre si svre?</p>
+<p>Vivez. Le sceptre d'or que vous tend cette main,</p>
+<p>Pour vous, de ma clmence est un signe certain.</p>
+</div></div>
+
+<p>Mais quelle sensation dlicieuse, surtout lorsqu'Esther,
+revenant un peu elle-mme, rpond
+par ces deux vers d'une harmonie enchanteresse!</p>
+
+<div class="poetry"><div class="stanza">
+<p>Quelle voix salutaire ordonne que je vive,</p>
+<p>Et rappelle en mon sein mon me fugitive?</p>
+</div></div>
+
+<p>Je sens alors que mon me est touche, mon
+oreille est enchante, mes sens sont ravis; Esther
+s'empare de toutes mes affections. Je n'ai pu tre
+rassur par l'ide qu'une matresse peut toujours
+croire la clmence de son amant, parce que j'ai
+vu que cette ide n'tait entre pour rien dans la
+dmarche d'Esther. D'ailleurs, elle est encore
+sous mes yeux; je la vois ple, perdue, demi
+morte; et je ne doute plus que, victime dvoue,
+elle ne marcht en holocauste pour son dieu et sa
+nation. J'pouse tous ses sentimens; sa passion
+me pntre; je tremble encore pour les jours de
+Mardoche; et l'impie Aman me parat alors indigne
+de toute piti. Voil l'effet de la magie de
+Racine, qui sentait le dfaut de son plan; mais
+le prestige tombe aux yeux plus calmes de la raison;
+et celui qui avait admir, dans la jeune reine,
+le dangereux courage de braver les ordres d'un
+despote pour sauver sa patrie, voudrait pouvoir
+<span class="pagenum"><a id="Page_10"> 10</a></span>
+encore admirer en elle la clmence. Je ne connais
+pas de plus belles scnes dans Esther, ni qui
+frappe plus vivement l'imagination, que celle-l.
+Rien de si touchant que de voir ce roi si svre,
+si terrible, qui, le moment d'auparavant, tenait
+un langage si effrayant, prendre celui de l'amnit
+et de la douceur, et s'efforcer de rassurer son esclave
+tremblante. C'est dans de pareilles scnes
+que l'on voit, suivant l'excellente remarque de
+M. de La Harpe, combien la vrit historique
+des m&oelig;urs est toujours observe par Racine<a name="FNanchor_2" id="FNanchor_2" href="#Footnote_2" class="fnanchor">&nbsp;[2]</a>.
+Un autre que ce grand pote et peut-tre mis:</p>
+
+<p class="quote">Que craignez vous, Esther? suis-je pas votre poux?</p>
+
+<p>Racine a mis <em>votre frre</em>; et d'un seul mot, il
+nous a initis dans les m&oelig;urs trangres. Et puis
+quels vers!</p>
+
+<div class="poetry"><div class="stanza">
+<p>Seigneur, je n'ai jamais contempl qu'avec crainte</p>
+<p>L'auguste majest sur votre front empreinte.</p>
+<p>Jugez combien ce front, irrit contre moi,</p>
+<p>Dans mon me trouble a d jeter d'effroi.</p>
+<p>Sur ce trne sacr qu'environne la foudre,</p>
+<p>J'ai cru vous voir tout prt me rduire en poudre:</p>
+<p>Hlas! sans frissonner, quel c&oelig;ur audacieux</p>
+<p>Soutiendrait les clairs qui partaient de vos yeux?</p>
+<p>Ainsi du dieu vivant la colre tincelle.....</p>
+</div></div>
+
+<p><span class="pagenum"><a id="Page_11"> 11</a></span>
+Quelle majest dans cette diction! quelle suite
+d'images sublimes! et combien tout le morceau
+est imprgn de cette terreur profonde que devait
+prouver Esther, lorsqu'elle est tombe entre les
+bras de ses femmes! Nous avons t frapps de
+sa frayeur; mais lorsqu'elle parle, cette frayeur
+nous pntre nous-mmes. Remarquons aussi
+combien il est hardi de dire un front irrit; et
+comme ces belles figures de la foudre qui environne
+le trne, et des clairs qui partaient des
+yeux, amnent parfaitement cette comparaison
+qui termine ce beau morceau:</p>
+
+<p class="quote">Ainsi du dieu vivant la colre tincelle...</p>
+
+<p>Si quelque chose peut tre mis ct de cette
+belle scne, c'est le livre mme d'<cite>Esther</cite> dans la
+Bible. D'un ct, on voit toute la pompe et tout
+l'clat dont la posie est susceptible; de l'autre,
+cette simplicit sublime, qui tonne et qui pntre
+si vivement. Voyez comme Assurus est dpeint
+sur son trne:</p>
+
+<p class="blockquote">Ingressa igitur cuncta per ordinem ostia stetit contra
+regem, ubi ille residebat super solium regni sui, indutus
+vestibus regiis, auroque fulgens et pretiosis lapidibus, eratque
+terribilis aspectu. Cumque elevasset faciem, et ardentibus
+oculis furorem pectoris indicasset, regina corruit, et
+in pallorem colore mutato, lassum super ancillulam reclinavit
+caput.</p>
+
+<p><span class="pagenum"><a id="Page_12"> 12</a></span>
+Y a-t-il rien de si touchant que cette image
+<i lang="la" xml:lang="la">lassum caput reclinavit</i> (reposa sa tte fatigue)?
+et de plus fort que: <i lang="la" xml:lang="la">cumque ardentibus oculis
+furorem pectoris indicasset?</i></p>
+
+<p>Enfin, le langage de Racine est-il plus doux que
+cet entretien?</p>
+
+<div class="blockquote">
+<p>Quid habes, Esther? Ego sum frater tuus, noli metuere.
+Non morieris: non enim pro te, sed pro omnibus
+hc lex constituta est. Accede igitur et tange sceptrum.</p>
+
+<p>Cumque illa reticeret, tulit auream virgam et posuit super
+collum ejus, et osculatus est eam, et ait: cur mihi non
+loqueris?</p>
+
+<p>Qu respondit: Vidi te, Domine, quasi angelum Dei, et
+conturbatum est cor meum pr timore glori tu. Vald
+enim mirabilis es, Domine, et facies tua plena est gratiarum.</p>
+
+<p>Cumque loqueretur, rurss corruit, et p&oelig;n exanimata
+est. Rex autem turbabatur, etc.</p>
+</div>
+
+<p>Je l'avouerai, ce dialogue me plat peut-tre encore
+plus que celui de Racine; il me pntre davantage;
+aprs l'avoir lu, je suis plus attendri,
+plus mu. Que de sentimens dans cette seule interrogation:
+<i lang="la" xml:lang="la">cur mihi non loqueris?</i> et quelle image
+sublime dans cette rponse d'Esther: <i lang="la" xml:lang="la">vidi te, Domine,
+quasi angelum Dei, etc.</i> Disons aussi que la
+haute posie n'est peut-tre pas susceptible de cette
+extrme simplicit, qui fait tout le charme du
+morceau que nous venons de voir; et que si Racine
+est moins touchant (ce dont tout le monde pourrait
+encore ne pas convenir), il le rachte bien
+<span class="pagenum"><a id="Page_13"> 13</a></span>
+par la force de son expression et la beaut de ses
+images. D'ailleurs, il est impossible de rendre
+mieux, ni plus fidlement que notre pote, toute
+la premire partie de ce dialogue. Le latin dit:
+<i lang="la" xml:lang="la">Quid habes, Esther? Ego sum frater tuus, noli
+metuere.</i> Et Racine:</p>
+
+<p class="quote">Esther, que craignez-vous? suis-je pas votre frre?</p>
+
+<p>Et l'image de la colre de Dieu, substitue celle
+de l'ange dans la bouche d'Esther, par le dveloppement
+que le pote lui a donn, acquiert aussi
+cette supriorit de force que toute la scne franaise
+a sur l'expression nave du livre sacr. C'est
+une chose digne de remarque que de voir combien
+Racine, mme dans les dtails de son plan, s'est
+peu cart de la <cite>Bible</cite>. Presque toutes les scnes
+principales en sont tires, comme celle o Esther
+adresse sa prire Dieu, celle d'Assurus que l'on
+vient de voir, celle d'Assurus avec Asaph, celle
+o la reine divulgue le secret de sa naissance, etc.
+Ces entraves, que Racine a mises son imagination,
+n'ont fait qu'ajouter sa gloire par le mrite
+de la difficult vaincue, et ont donn aux
+potes un modle de la manire de traiter des
+sujets trs-connus.</p>
+
+<p>Quel dommage que le dfaut principal que nous
+avons indiqu dans le caractre d'Esther, nous
+empche aussi de nous livrer toute l'admiration
+qu'inspire la scne o se dveloppe l'action de
+<span class="pagenum"><a id="Page_14"> 14</a></span>
+la pice, par la chte d'Aman! Nous sommes
+fchs de voir Esther parler si loquemment,
+lorsque nous voyons que, non contente de servir
+son peuple, elle veut encore satisfaire son propre
+ressentiment. Cependant, ce morceau pour la
+diction tant un des plus beaux de cette tragdie,
+je ne puis me refuser au plaisir d'en transcrire
+ici quelques endroits.</p>
+
+<div class="poetry"><div class="stanza">
+<p>Ce Dieu, matre absolu de la terre et des cieux,</p>
+<p>N'est point tel que l'erreur le figure vos yeux.</p>
+<p>L'ternel est son nom, le monde est son ouvrage:</p>
+<p>Il entend les soupirs de l'humble qu'on outrage,</p>
+<p>Juge tous les mortels avec d'gales lois,</p>
+<p>Et du haut de son trne interroge les rois.</p>
+</div></div>
+
+<p>Ces vers sont d'une perfection o peut-tre l'on
+n'atteindra jamais. On a toujours aim voir deux
+grands gnies lutter ensemble dans les mmes
+sujets; et ces sortes de parallles, lorsque ce n'est
+point la prvention qui les a faits, ont toujours
+tourn au profit du got. C'est pourquoi je rapporterai
+ici quelques strophes sur Dieu, tires
+d'une ode de J.-B. Rousseau.</p>
+
+<div class="poetry"><div class="stanza">
+<p>Les Cieux instruisent la terre</p>
+<p>A rvrer leur auteur:</p>
+<p>Tout ce que leur globe enserre</p>
+<p>Clbre un dieu crateur.</p>
+<p>Quel plus sublime cantique</p>
+<p>Que ce concert magnifique</p>
+<div><span class="pagenum"><a id="Page_15"> 15</a></span></div>
+<p>De tous les clestes corps!</p>
+<p>Quelle grandeur infinie,</p>
+<p>Quelle divine harmonie</p>
+<p>Rsultent de leurs accords!</p>
+</div>
+<div class="stanza">
+<p>De sa puissance immortelle,</p>
+<p>Tout parle, tout instruit:</p>
+<p>Le jour au jour la rvle;</p>
+<p>La nuit l'annonce la nuit.</p>
+<p>Ce grand et superbe ouvrage</p>
+<p>N'est point pour l'homme un langage</p>
+<p>Obscur et mystrieux;</p>
+<p>Son adorable structure</p>
+<p>Est la voix de la nature</p>
+<p>Qui se fait entendre aux yeux.</p>
+</div>
+<div class="stanza">
+<p class="i9">(<span class="smcap">ODE II</span>, liv. <span class="smcap">I</span><sup>er</sup>).</p>
+</div></div>
+
+<p>Un troisime auteur, clbre aussi, a trait le
+mme sujet, et l'on a voulu le comparer aux deux
+autres; c'est pourquoi j'en parle ici. Voltaire a
+dit, dans sa <cite>Henriade</cite>:</p>
+
+<div class="poetry"><div class="stanza">
+<p>Au-del de leur cours, et loin dans cet espace,</p>
+<p>O la matire nage, et que Dieu seul embrasse,</p>
+<p>Sont des soleils sans nombre et des mondes sans fin;</p>
+<p>Dans cet abme immense, il leur ouvre un chemin.</p>
+<p>Par-del tous ces cieux, le Dieu des cieux rside.</p>
+</div></div>
+
+<p>On sent combien ces vers sont faibles, mme le
+dernier, qui est gt par le terme prosaque de
+<em>par-del</em>. D'ailleurs, les <em>au-del</em>, <em>loin</em>, <em>par-del</em>,
+qui disent toujours la mme chose, font un mauvais
+effet, ainsi que la conjonction <em>et</em> qui commence
+<span class="pagenum"><a id="Page_16"> 16</a></span>
+les seconds hmistiches des trois premiers
+vers; enfin, les relatifs <em>o</em>, <em>que</em> et le <em>dans</em> du
+quatrime vers, embarrassent la marche, et
+jettent dans ce morceau une lenteur insupportable.
+Racine dit tout de suite:</p>
+
+<p class="quote">L'ternel est son nom, le monde est son ouvrage.</p>
+
+<p>Et Rousseau, non moins vte:</p>
+
+<div class="poetry"><div class="stanza">
+<p>De sa puissance ternelle,</p>
+<p>Tout parle, tout instruit.</p>
+</div></div>
+
+<p>Prcision, justesse, beaut d'expression, tout se
+trouve dans ces vers. L'imagination, frappe de
+coups prcipits, n'a pas le temps de se refroidir,
+et reste tonne.</p>
+
+<p>On ne peut s'empcher, en parlant de descriptions
+potiques de la grandeur de Dieu,
+de citer les vers que Racine le fils a faits sur ce
+sujet, dans son <cite>Pome sur la Grce</cite>. On y remarque
+ces trois vers, qui ne sont pas indignes du nom
+qu'il portait:</p>
+
+<div class="poetry"><div class="stanza">
+<p>Il vole sur les vents, il s'assied sur les cieux;</p>
+<p>Il a dit la mer: Brise-toi sur la rive;</p>
+<p>Et dans son lit troit, la mer reste captive.</p>
+</div></div>
+
+<p>Le reste du morceau est d'une diction un peu
+faible.</p>
+
+<p>En continuant la tirade d'Esther, que j'ai commenc
+<span class="pagenum"><a id="Page_17"> 17</a></span>
+ citer, on trouve encore deux beaux
+morceaux contre lesquels J. B. Rousseau semble
+avoir voulu lutter. Je ne crois pas sortir de mon
+sujet, lorsque j'en rapproche tout ce qui peut y
+ressembler: c'est un moyen plus sr d'en faire
+ressortir les beauts, et de les mieux apprcier.
+Citons les deux auteurs.</p>
+
+<div class="poetry"><div class="stanza">
+<p>Mais, pour punir enfin nos matres leur tour,</p>
+<p>Dieu fit choix de Cyrus avant qu'il vt le jour,</p>
+<p>L'appela par son nom, le promit la terre,</p>
+<p>Le fit natre, et soudain l'arma de son tonnerre,</p>
+<p>Brisa les fiers remparts et les portes d'airain,</p>
+<p>Mit des superbes rois la dpouille en sa main,</p>
+<p>De son temple dtruit vengea sur eux l'injure.</p>
+<p>Babylone paya nos pleurs avec usure.</p>
+<p>Cyrus, par lui vainqueur, publia ses bienfaits,</p>
+<p>Regarda notre peuple avec des yeux de paix,</p>
+<p>Nous rendit et nos lois et nos ftes divines;</p>
+<p>Et le temple dj sortait de ses ruines.</p>
+<p>Mais, de ce roi si sage hritier insens,</p>
+<p>Son fils interrompit l'ouvrage commenc,</p>
+<p>Fut sourd nos douleurs. Dieu rejeta sa race,</p>
+<p>Le retrancha lui-mme, et vous mit sa place.</p>
+</div></div>
+
+<p>Tout le monde sent la beaut de ces vers. Combien
+cette coupe est heureuse!</p>
+
+<div class="poetry"><div class="stanza">
+<p>L'appela par son nom, le promit la terre,</p>
+<p>Le fit natre, et soudain, etc.</p>
+</div></div>
+
+<p>C'est l le grand art du pote, et que Virgile
+<span class="pagenum"><a id="Page_18"> 18</a></span>
+possde si minemment. La monotonie, qui, je
+crois, est naturelle la posie franaise en gnral,
+par le peu d'inversions qu'elle peut se permettre,
+et en particulier aux vers alexandrins, cause de
+la rigueur avec laquelle la suspension de l'hmistiche
+est observe, rend infiniment prcieuses
+toutes ces tournures qui brisent les vers, sans
+offenser l'oreille<a name="FNanchor_3" id="FNanchor_3" href="#Footnote_3" class="fnanchor">&nbsp;[3]</a>.</p>
+
+<p>J. B. Rousseau, dans son <cite>Ode aux Princes
+chrtiens</cite>, fait le tableau suivant:</p>
+
+<div class="poetry"><div class="stanza">
+<p>La Palestine enfin, aprs tant de ravages,</p>
+<p>Vit fuir ses ennemis, comme on voit les nuages</p>
+<p>Dans le vague des airs fuir devant l'Aquilon;</p>
+<p>Et des vents du midi la dvorante haleine</p>
+<p class="i4"> N'a consum qu' peine</p>
+<p>Leurs ossemens blanchis dans les champs d'Ascalon.</p>
+</div>
+<div class="stanza">
+<p>De ses temples dtruits et cachs sous les herbes,</p>
+<p>Sion vit relever ses portiques superbes,</p>
+<p>De notre dlivrance auguste monument:</p>
+<p>Et d'un nouveau David la valeur noble et sainte</p>
+<p class="i4"> Semblait, dans leur enceinte,</p>
+<p>D'un royaume ternel jeter les fondemens.</p>
+</div>
+<div class="stanza">
+<div><span class="pagenum"><a id="Page_19"> 19</a></span></div>
+<p>Mais chez ses successeurs, la discorde insolente,</p>
+<p>Allumant le flambeau d'une guerre sanglante,</p>
+<p>nerva leur puissance en corrompant leurs m&oelig;urs;</p>
+<p>Et le ciel irrit, ressuscitant l'audace</p>
+<p class="i4"> D'une coupable race,</p>
+<p>Se servit des vaincus pour punir les vainqueurs.</p>
+</div></div>
+
+<p>Voil deux modles de narration potique. Enfin,
+voyons encore ces deux matres exprimant une
+mme ide; et puis nous chercherons faire un
+parallle entr'eux.</p>
+
+<p>Esther, toujours dans le morceau que nous
+avons cit, dit:</p>
+
+<div class="poetry"><div class="stanza">
+<p>Ciel! verra-t-on toujours, par de cruels esprits,</p>
+<p>Des princes les plus doux l'oreille environne,</p>
+<p>Et du bonheur public la source empoisonne, etc.</p>
+</div></div>
+
+<p>Rousseau, dans l'<cite>Ode sur la mort du prince de
+Conti</cite>, fait usage de la mme figure, en parlant
+de la flatterie:</p>
+
+<div class="poetry"><div class="stanza">
+<p>Le pauvre est couvert de ses ruses obliques;</p>
+<p>Orgueilleuse, elle suit la pourpre et les faisceaux;</p>
+<p>Serpent contagieux, qui des sources publiques</p>
+<p class="i4"> Empoisonne les eaux.</p>
+</div></div>
+
+<p>Un homme vraiment touch des beauts de la
+posie, ne pourra, je crois, jamais donner la
+prfrence l'un des deux auteurs sur l'autre,
+dans les morceaux que nous avons compars.
+Tout ce que l'on peut faire, c'est, il me semble,
+d'assigner le caractre propre de chacun d'eux. En
+<span class="pagenum"><a id="Page_20"> 20</a></span>
+gnral, on peut remarquer qu'il y a un luxe de
+posie plus grand dans Rousseau, plus de hardiesse
+dans son expression, une marche plus dcide.
+Rien de beau comme cette comparaison:</p>
+
+<div class="poetry"><div class="stanza">
+<p>La Palestine enfin, aprs tant de ravages,</p>
+<p>Vit fuir ses ennemis, comme on voit les nuages</p>
+<p>Dans le vague des airs fuir devant l'Aquilon, etc.</p>
+</div></div>
+
+<p>Et quelle grandeur dans cette ide!</p>
+
+<div class="poetry"><div class="stanza">
+<p><b>. . . .</b> Semblait dans leur enceinte,</p>
+<p>D'un royaume ternel jeter les fondemens.</p>
+</div></div>
+
+<p>Dans Racine, rgne une majest plus noble et
+plus calme, une harmonie peut-tre plus mlodieuse,
+plus soutenue. Quelle superbe image dans
+ce seul vers!</p>
+
+<p class="quote">Et le temple dj sortait de ses ruines.</p>
+
+<p>Que rsulte-t-il de ce que nous disons? c'est
+qu'en parlant des deux auteurs, nous avons caractris
+presque le style propre des genres dans
+lesquels ils ont crit. Esther, parlant Assurus,
+est plus presse d'exposer le sujet de sa plainte,
+et n'a pas le temps d'accumuler des comparaisons;
+mais le pote lyrique, livr tout entier son
+enthousiasme, s'abandonne tous les carts de
+l'imagination, et passe d'une ide l'autre,
+mesure que la ressemblance des objets qui l'environnent,
+<span class="pagenum"><a id="Page_21"> 21</a></span>
+avec son sujet principal, vient les offrir
+ son esprit. Aussi, en dveloppant les mmes
+ides, Racine et Rousseau n'ont rien dans leurs
+vers qui se ressemble; et c'est pourquoi tous deux
+ils ont acquis la perfection.</p>
+
+<p>Lorsqu'on tudie beaucoup ces deux grands
+crivains, on voit combien ils sont nourris de la
+lecture des livres saints, ces vritables dpts de
+la plus haute posie. Rien ne peut lever l'imagination
+comme la lecture frquente de ces ouvrages.
+Quelle beaut dans <cite>les Cantiques de Salomon</cite>
+et dans les <cite>Psaumes de David</cite>! Quelle verve
+brlante dans le prophte Isae! et quelle touchante
+simplicit dans l'<em>Evangile</em>! L, les ides,
+dans leur marche fire, n'ont pas besoin, pour
+tonner, de se revtir de l'clat emprunt des
+paroles, ni de l'arrangement mcanique des mots;
+mais belles de leur propre beaut, elles se prsentent
+toujours seules et n'en paraissent que
+plus sublimes. C'est l que le style s'habitue
+une concision nergique, et l'crivain resserrer
+son expression proportion que son ide
+s'agrandit; il n'est aucun genre de beaut dont
+ces livres ne nous offrent des modles que l'on
+n'a point encore gals. Rien, dans aucune langue,
+est-il exprim d'une manire plus touchante que
+ce verset de l'vangliste Mathieu:</p>
+
+<p class="blockquote">
+Vox in Ram audita est; ploratus, et ululatus multus:
+Rachel plorans filios suos, et noluit consolari, quia non sunt.</p>
+
+<p><span class="pagenum"><a id="Page_22"> 22</a></span>
+Et dans la Bible, ces mots d'un jeune prince,
+qui, condamn la mort pour avoir transgress
+la loi, en gotant d'un peu de miel, dit en expirant:</p>
+
+<p class="blockquote">
+Gustans, gustavi paululm mellis, in summitate virg,
+et ecce morior.</p>
+
+<p>Qu'on lise la premire olympique adresse
+Hiron, ou quelques-unes des belles odes d'Horace,
+comme celle Drusus; y trouvera-t-on plus
+de feu et de posie que dans les morceaux suivans,
+tirs au hasard d'Isae:</p>
+
+<div class="blockquote">
+<p>Nisi Dominus exercituum reliquisset nobis semen, quasi
+Sodoma fuissemus, et quasi Gomorrha, similes essemus.</p>
+
+<p>Audite verbum Domini, principes Sodomorum, percipite
+auribus legem Dei nostri, populus Gomorrhae.</p>
+
+<p>Qu mihi multitudinem victimarum vestrarum, dicit
+Dominus! plenus sum. Holocaust arietum et adipem pinguium
+et sanguinem vitulorum, et agnorum et hircorum
+nolui.</p>
+
+<p>Ne offeratis ultr sacrificium frustr: incensum. Abominatio
+est mihi. Neomeniam et sabbatum, et festivitates
+alias non feram; iniqui sunt ctus vestri.</p>
+
+<p>Et cum extenderitis manus vestras, avertam oculos
+meos vobis; et cum multiplicaveritis orationem, non
+exaudiam: manus enim vestr sanguine plen sunt.</p>
+
+<p>Lavamini, mundi estote, auferte malum cogitationum
+vestrarum ab oculis meis: quiescite agere pervers.</p>
+</div>
+
+<p>Quel mouvement dans toutes ces tournures:
+<span class="pagenum"><a id="Page_23"> 23</a></span>
+<i lang="la" xml:lang="la">Audite, quo mihi, ne offeratis, lavamini!</i> Et quel
+feu dans la seconde strophe! Le prophte s'est
+peine donn le temps de dire: nous serions comme
+les habitans de Sodome et de Gomorrhe; qu'emport
+par son indignation, ds la phrase suivante,
+il les traite de princes de Sodome, de peuple de
+Gomorrhe; voil la vritable marche lyrique. Enfin,
+quelle image plus belle peut montrer combien
+Dieu pntre profondment dans le fond de
+notre me, que celle-ci: <i lang="la" xml:lang="la">Auferte malum cogitationum
+vestrarum ab oculis meis</i>.</p>
+
+<p class="quote">loignez de mes yeux vos coupables penses.</p>
+
+<p>Rousseau, dans ses Odes sacres, a fait connatre
+David; et tout le monde est porte de juger
+combien il est rempli de traits du plus grand
+sublime; c'est pourquoi je n'en citerai rien. Mais,
+disons en passant, avec Klopstock<a name="FNanchor_4" id="FNanchor_4" href="#Footnote_4" class="fnanchor">&nbsp;[4]</a>, ce rival
+unique que l'Europe ait opposer Milton: Qu'il
+ne suffit pas, pour un auteur qui travaille dans
+le genre sacr, d'avoir profondment tudi la
+religion, qu'il faut encore qu'elle ait form son
+me de cette main ferme, que l'homme de probit
+sait si bien reconnatre. Cette pense d'un
+homme de gnie tranger est peut-tre la plus
+grande rfutation des inculpations atroces faites
+au Pindare moderne.</p>
+
+<p><span class="pagenum"><a id="Page_24"> 24</a></span>
+On s'est plu souvent comparer Racine, comme
+pote, J.-B. Rousseau. Je n'ai jamais bien dml
+les motifs de ceux qui travaillaient acqurir
+au premier une rputation laquelle il parat
+n'avoir jamais prtendu; car on n'est pas un
+lyrique, pour avoir fait quelques ch&oelig;urs de tragdie;
+encore moins l'est-on assez pour tre mis
+ ct de l'auteur des <cite>Odes la fortune</cite>, <cite>au comte
+du Luc</cite>, <cite>au prince Eugne</cite>, et de vingt autres non
+moins belles. J'ai vu seulement que ces parallles
+avaient souvent servi de prtexte pour tcher de
+rabaisser ce Rousseau, si beau dans ses ouvrages,
+si ferme dans ses malheurs.</p>
+
+<p>Comparons, par exemple, les stances sur la
+calomnie, qui se trouvent dans l'un des ch&oelig;urs
+<cite>d'Esther</cite>, avec l'ode de Rousseau sur le mme
+sujet:</p>
+
+<div class="poetry"><div class="stanza">
+<p>Rois, chassez la calomnie;</p>
+<p>Ses criminels attentats,</p>
+<p>Des plus paisibles tats</p>
+<p>Troublent l'heureuse harmonie.</p>
+</div>
+<div class="stanza">
+<p>Sa fureur, de sang avide,</p>
+<p>Poursuit partout l'innocent.</p>
+<p>Rois, prenez soin de l'absent</p>
+<p>Contre sa langue homicide.</p>
+</div>
+<div class="stanza">
+<p>De se montrer si farouche,</p>
+<p>Craignez la feinte douceur:</p>
+<p>La vengeance est dans son c&oelig;ur,</p>
+<p>Et la piti dans sa bouche.</p>
+</div>
+<div class="stanza">
+<div><span class="pagenum"><a id="Page_25"> 25</a></span></div>
+<p>La fraude adroite et subtile,</p>
+<p>Sme de fleurs son chemin:</p>
+<p>Mais sur ses pas vient enfin</p>
+<p>Le repentir inutile.</p>
+</div></div>
+
+<p>Ces vers sont certainement fort beaux. Il y a
+de la force dans ceux-ci:</p>
+
+<div class="poetry"><div class="stanza">
+<p>Sa fureur, de sang avide,</p>
+<p>Poursuit partout l'innocent, etc.</p>
+</div></div>
+
+<p>Ainsi que dans les deux vers suivans:</p>
+
+<div class="poetry"><div class="stanza">
+<p>La vengeance est dans son c&oelig;ur,</p>
+<p>Et la piti dans sa bouche.</p>
+</div></div>
+
+<p>quoiqu'il et fallu peut-tre tcher de renverser
+les deux vers, afin de rserver le trait le plus
+fort pour le dernier.</p>
+
+<p>Mais coutons Rousseau:</p>
+
+<div class="poetry"><div class="stanza">
+<p>O Dieu, qui punis les outrages</p>
+<p>Que reoit l'humble vrit,</p>
+<p>Venge-toi... dtruis les ouvrages</p>
+<p>De ces lvres d'iniquit;</p>
+<p>Et confonds cet homme parjure,</p>
+<p>Dont la bouche non moins impure,</p>
+<p>Publie avec lgret</p>
+<p>Les mensonges que l'imposture</p>
+<p>Invente avec malignit.</p>
+</div>
+<div class="stanza">
+<div><span class="pagenum"><a id="Page_26"> 26</a></span></div>
+<p>Quel rempart, quelle autre barrire</p>
+<p>Pourra dfendre l'innocent,</p>
+<p>Contre la fraude meurtrire</p>
+<p>De l'impie adroit et puissant!</p>
+<p>Sa langue aux feintes prpare,</p>
+<p>Ressemble la flche acre</p>
+<p>Qui part et frappe en un moment:</p>
+<p>C'est un feu lger ds l'entre,</p>
+<p>Que suit un long embrsement.</p>
+</div>
+<div class="stanza">
+<p class="i9">(<span class="smcap">Ode XII</span>, liv. <span class="smcap">I</span><sup>er</sup>).</p>
+</div></div>
+
+<p>Assurment, il y a bien plus de force et de posie
+dans ces strophes de J.-B. Rousseau; l'expression
+de <em>lvres d'iniquit</em>, est une de ces expressions
+cres par le gnie. Quelle nergie dans ces
+vers:</p>
+
+<div class="poetry"><div class="stanza">
+<p>Sa langue aux feintes prpare,</p>
+<p>Ressemble la flche acre</p>
+<p>Qui part et frappe en un moment.</p>
+</div></div>
+
+<p>Et la belle image qui termine cette strophe,
+est rendue avec une lgance et une concision
+tonnantes.</p>
+
+<p>Il est bien inconcevable que M. l'abb Batteux,
+pour prouver que le moelleux manquait Rousseau,
+ne se soit jamais avis de comparer qu'un
+morceau de celui-ci avec Racine, o c'est Racine
+qui prcisment a tout l'avantage de la force, et
+Rousseau celui du moelleux. C'est tre bien malheureux
+dans son choix. Nous lisons, dans les
+<cite>Principes de la littrature</cite>, ou <cite>Trait de la posie</cite>
+<span class="pagenum"><a id="Page_27"> 27</a></span>
+<em>lyrique</em><a name="FNanchor_5" id="FNanchor_5" href="#Footnote_5" class="fnanchor">&nbsp;[5]</a>, qu'on compare (ce qui pour le coup
+n'est ni moelleux, ni harmonieux) l'ode qui
+commence par ces mots:</p>
+
+<p class="quote">J'ai vu mes tristes journes,</p>
+
+<p>qui est sans contredit celle o il y a le plus de moelleux,
+avec le ch&oelig;ur <cite>d'Esther</cite>:</p>
+
+<p class="quote">Pleurons et gmissons.</p>
+
+<p>C'est le mme sentiment qui rgne dans l'un et
+dans l'autre morceau. Il ne sera point difficile de
+le sentir, il faut comprendre ce que vous voulez
+dire. J'avoue que, pour moi, je n'y entends rien.
+Quelle comparaison y a-t-il faire entre les paroles
+d'un convalescent qui parle de son mal, et
+les gmissemens d'une troupe de femmes qui sont
+prs d'tre gorges, ainsi que toute leur nation?
+Je n'ai jamais vu de sentimens qui se ressemblassent
+moins; encore si ces femmes taient dj
+sauves, le sentiment aurait au moins cette ressemblance
+que, dans les deux morceaux, il serait
+question d'un danger pass; mais il n'y a rien
+de cela. Dans Rousseau, celui qui parle exprime
+sa joie, parce qu'il n'a plus rien craindre; et
+dans Racine, au contraire, ses femmes ont tout
+ craindre, puisqu'elles sont des victimes sur lesquelles
+le couteau est lev, et qui s'attendent
+<span class="pagenum"><a id="Page_28"> 28</a></span>
+tout moment tre frappes. Mais enfin, puisque
+M. l'abb Batteux veut qu'on compare, comparons
+et mettons nos lecteurs porte de juger
+sur-le-champ. Racine dit:</p>
+
+<div class="poetry"><div class="stanza">
+<p class="i4"> Quel carnage de toutes parts!</p>
+<p>On gorge la fois les enfans, les vieillards,</p>
+<p class="i6"> Et la s&oelig;ur et le frre,</p>
+<p class="i6"> Et la fille et la mre,</p>
+<p class="i4"> Le fils dans les bras de son pre!</p>
+<p>Que de corps entasss, que de membres pars,</p>
+<p class="i6"> Privs de spulture,</p>
+<p class="i4"> Grand Dieu! tes saints sont la pture</p>
+<p class="i4"> Des tigres et des lopards!</p>
+</div></div>
+
+<p>J'ai beau chercher dans l'Ode de Rousseau rien
+qui ressemble cet endroit, je n'y trouve que les
+vers suivans, qui sont remplis de cette mlancolie
+douce, si naturelle au convalescent chapp
+d'une grande maladie, et qui se rappelle le danger
+qu'il a couru:</p>
+
+<div class="poetry"><div class="stanza">
+<p>J'ai vu mes tristes journes</p>
+<p>Dcliner vers leur penchant;</p>
+<p>Au midi de mes annes,</p>
+<p>Je touchais mon couchant;</p>
+<p>La mort dployant ses ailes,</p>
+<p>Couvrait d'ombres ternelles</p>
+<p>La clart dont je jouis;</p>
+<p>Et dans cette nuit funeste,</p>
+<p>Je cherchais en vain le reste</p>
+<p>De mes jours vanouis.</p>
+</div>
+<div class="stanza">
+<p class="i9">(Ode <span class="smcap">XV</span>, liv. <span class="smcap">I</span><sup>er</sup>).</p>
+</div></div>
+
+<p><span class="pagenum"><a id="Page_29"> 29</a></span>
+Mais voyons encore plus loin, peut-tre comprendrons-nous
+ce que veut dire M. l'abb Batteux.
+Je trouve dans le ch&oelig;ur <cite>d'Esther</cite>:</p>
+
+<div class="poetry"><div class="stanza">
+<p class="i4"> Arme-toi, viens nous dfendre;</p>
+<p>Descends tel qu'autrefois la mer te vit descendre;</p>
+<p class="i2"> Que les mchans apprennent aujourd'hui</p>
+<p class="i4"> A craindre ta colre;</p>
+<p>Qu'ils soient comme la poudre et la paille lgre,</p>
+<p class="i4"> Que le vent chasse devant lui.</p>
+</div></div>
+
+<p>Il n'y a rien non plus de tout cela dans l'Ode de
+Rousseau. J'y lis la strophe suivante, crite toujours
+avec le mme moelleux, et cette mme harmonie
+que la premire.</p>
+
+<div class="poetry"><div class="stanza">
+<p>Mais ceux qui, de sa menace,</p>
+<p>Comme moi, sont rachets,</p>
+<p>Annonceront leur race</p>
+<p>Vos clestes vrits.</p>
+<p>J'irai, Seigneur, dans vos temples,</p>
+<p>Rchauffer, par mes exemples,</p>
+<p>Les mortels les plus glacs;</p>
+<p>Et vous offrant mon hommage,</p>
+<p>Leur montrer l'unique usage</p>
+<p>Des jours que vous leur laissez.</p>
+</div></div>
+
+<p>C'est assurment tre dou d'une manire de
+voir bien trange, que de trouver, dans ces morceaux,
+de quoi faire un parallle, et de nous citer
+ce ch&oelig;ur <cite>d'Esther</cite>, pour preuve de moelleux
+<span class="pagenum"><a id="Page_30"> 30</a></span>
+dans le style. Mais il n'y en a pas, car jamais moelleux
+n'et t plus mal plac; c'tait de la force
+qu'il fallait, et c'est bien ce que Racine a senti.
+Aussi voyons-nous qu'autant Rousseau, dans ses
+vers, est ici doux, harmonieux, touchant, autant
+Racine est mle, vigoureux et ferme dans ses
+descriptions. Cependant, comme on est toujours
+consquent, mme dans ses erreurs, M. l'abb
+Batteux finit par nous dire avec lgance: On
+verra (aprs cette judicieuse comparaison faite)
+que si M. Rousseau a eu un grand nombre des
+parties ncessaires pour former les grands lyriques,
+il y en a quelques-unes qu'il n'a pas eues,
+ou qu'il n'a eues que dans un degr ordinaire.</p>
+
+<p>Voil assurment un morceau d'une logique et
+d'une littrature bien parfaites.</p>
+
+<p>Mais revenons aux strophes de nos deux auteurs
+<em>sur la flatterie</em>, que j'ai cites et qui sont un
+peu plus susceptibles de comparaison. Conclurai-je
+de ce que celles de Rousseau sont suprieures,
+qu'il tait plus grand lyrique? J'avoue
+que je le crois depuis long-temps; et les <cite>Cantiques</cite>
+de Racine compars aux <cite>Odes sacres</cite> de Rousseau
+me le prouveraient assez: mais ce n'est jamais
+par les parallles de morceaux tirs des
+ch&oelig;urs, avec des odes, que je voudrais me dcider
+ porter ce jugement. Les deux auteurs sont
+toujours dans des positions diffrentes; et s'ils
+ont quelquefois les mmes sentimens ou les
+mmes ides traiter, les personnages qu'ils ont
+<span class="pagenum"><a id="Page_31"> 31</a></span>
+faire parler sont bien diffrens; et par la manire
+dont ils modifient leur style, ils dtruisent toute
+possibilit de comparaison. Ici, par exemple, l'un
+fait parler de jeunes filles, l'autre parle en son propre
+nom. Il et t du dernier ridicule que leur
+langage ft le mme; d'ailleurs, l'on s'exprime toujours
+d'une manire plus nergique, lorsqu'on se
+plaint d'un vice qui nous opprime seuls, que
+quand on parle de ce vice en gnral, ou que
+l'on est plusieurs ensemble victimes de ses effets.
+J'en reviendrai donc dire encore qu'ils ont parfaitement
+fait tous deux, mais qu'il faut bien se
+garder de les comparer. Cependant, nous lisons,
+dans certaine brochure de Voltaire, intitule
+<cite>Eloge de Crbillon</cite>, o pourtant personne n'est
+lou, except Voltaire lui-mme, que les ch&oelig;urs
+d'<cite>Athalie</cite> et d'<cite>Esther</cite>, sont tout ce que les Franais
+ont de plus parfait dans le genre lyrique. Cela est
+un peu difficile croire, quand on a lu les <cite>Odes
+sacres</cite> <span class="smcap">VII</span> et <span class="smcap">VIII</span>, l'<cite>Ode au comte du Luc</cite>, celle
+<cite>au prince de Vendme sur son retour de Malte</cite>,
+et l'<cite>Epode</cite> de J.-B. Rousseau, qui peut seule tre
+regarde comme un des plus beaux pomes de la
+langue franaise. D'ailleurs, serait-il juste, si ce
+mme Rousseau et laiss deux ou trois scnes de
+tragdie, parfaitement crites et dialogues, que
+ses admirateurs voulussent l'exalter en le mettant,
+comme pote tragique, ct de Racine ou de
+Voltaire? Les hommes sont bien tranges de circonscrire
+volontairement le cercle de leurs plaisirs,
+<span class="pagenum"><a id="Page_32"> 32</a></span>
+et de pousser la cruaut jusqu' se nier eux-mmes
+leurs jouissances intrieures. Nous n'avons
+dj pas trop de grands hommes; et d'ailleurs,
+on n'lve personne en abaissant un rival. Rconcilions
+donc deux crivains que la postrit semble
+avoir voulu brouiller, et qui, s'ils eussent t
+contemporains, se seraient admirs et se seraient
+complus dans la gloire l'un de l'autre. Racine et
+Rousseau sont des modles que peut-tre on n'galera
+jamais. Etudions-les; voil l'hommage que
+leur doivent leurs partisans respectifs; et rappelons-nous
+que le plus grand ennemi de notre lyrique,
+son censeur le plus injuste, a cependant
+dit de lui, dans un de ses momens o la haine
+n'usurpait pas les droits de la vrit:</p>
+
+<div class="poetry"><div class="stanza">
+<p class="i1"> Tu vis sa muse. . . . . . . .</p>
+<p>Manier d'une main savante,</p>
+<p>De David la lyre imposante,</p>
+<p>Et le flageolet de Marot.</p>
+</div>
+<div class="stanza">
+<p class="i9">(<cite>Temple du got.</cite>)</p>
+</div></div>
+
+<p>Ce qui distingue surtout Racine et Rousseau
+de tous les autres potes, c'est qu'ils ont presque
+toujours cette puret de style et cette finesse de
+got qui les rendent classiques, et qui font qu'on
+peut se livrer sans rserve la lecture de leurs
+ouvrages. Tous deux ils ont crit avec la correction
+de Boileau; mais ils avaient de plus l'imagination
+et la sensibilit, que celui-ci n'avait pas. En gnral
+cependant, si l'on veut une ide juste de la
+<span class="pagenum"><a id="Page_33"> 33</a></span>
+perfection en littrature, ce sont ces trois auteurs
+qu'il faut prendre, et qui, chacun dans leur genre,
+sont placs la tte des autres crivains. Ce beau
+triumvirat fera toujours les dlices et le dsespoir
+des potes qui criront aprs eux.</p>
+
+<p>Puisque j'en suis au chapitre des opinions littraires,
+je ne puis m'empcher de dire un mot de
+cette question oiseuse, et pourtant si souvent
+agite, de savoir si une <em>tragdie</em> est plus difficile
+ faire qu'une <em>ode</em>. Ces discussions, en gnral,
+n'ont pas t agites par amour pur des lettres:
+la jalousie les faisait natre, et la haine les dictait.
+Pour moi qui ne suis point jaloux, et qui ne hais
+personne, puisque je n'ai jamais prtendu tre
+auteur, et que personne ne m'a fait de mal, je pourrais
+me tromper, mais au moins je n'aurai pas
+cherch me tromper moi-mme. Il me semble
+donc qu'on a trop crit pour la tragdie, et pas
+assez pour l'ode. En effet, ne pourrait-on pas dire
+en faveur de celle-ci, que les Franais ne comptent
+encore qu'un lyrique<a name="FNanchor_6" id="FNanchor_6" href="#Footnote_6" class="fnanchor">&nbsp;[6]</a>, tandis qu'ils ont plusieurs
+potes tragiques? Ne pourrait-on pas citer
+un Lamotte, qui, avec l'esprit seulement, mais
+sans talent, a pourtant laiss une tragdie que
+l'on revoit encore avec plaisir, tandis que de son
+norme volume d'odes, pas une ne lui a survcu?
+Ne pourrait-on pas citer Voltaire, dont le recueil
+<span class="pagenum"><a id="Page_34"> 34</a></span>
+en ce genre est peut-tre plus mauvais encore
+que celui de Lamotte? Ne pourrait-on pas dire
+enfin que les Anglais n'ont que Cowley<a name="FNanchor_7" id="FNanchor_7" href="#Footnote_7" class="fnanchor">&nbsp;[7]</a>, qui
+mme n'est pas trs estim parmi eux, et que leurs
+richesses lyriques se bornent presque la seule
+ode de Dryden sur la fte d'Alexandre? Que conclure
+de tout cela? que l'ode est un genre plus
+difficile; non, mais que la perfection en tout l'est
+infiniment. Me voil sans doute un peu loin d'<cite>Esther</cite>;
+mais ayant eu Racine et Rousseau mettre
+plusieurs fois en parallle, j'ai t charm qu'on
+ne pt se mprendre sur mes vrais sentimens.
+Je reviens mon sujet.</p>
+
+<p>En poursuivant nos remarques sur <cite>Esther</cite>, les
+vers suivans me semblent dignes d'tre cits:</p>
+
+<div class="poetry"><div class="stanza">
+<p>Toi qui, d'un mme joug souffrant l'oppression,</p>
+<p>M'aidais soupirer les malheurs de Sion.</p>
+</div></div>
+
+<p><em>Aider soupirer les malheurs</em>, est une expression
+infiniment potique, pour dire, <em>aider supporter
+le chagrin que causent les malheurs</em>. Je
+l'ai rencontre rarement dans d'autres tragdies,
+et je crois qu'elle est du nombre de celles qui
+s'emploient plus particulirement dans des sujets
+de saintet. Il en est de mme des expressions
+suivantes:</p>
+
+<p class="quote">Dieu tient le c&oelig;ur des rois entre ses mains puissantes.</p>
+
+<p><span class="pagenum"><a id="Page_35"> 35</a></span>
+La phrase plus ordinairement employe est
+<em>tenir dans ses mains</em>, et <em>avoir entre les mains</em>; ce
+qui ne signifie pas toujours la mme chose. Mais
+il est des occasions, comme dans ce vers de Racine,
+o l'une et l'autre manire de parler s'emploient
+et sont synonymes:</p>
+
+<div class="poetry"><div class="stanza">
+<p>Un mot de votre bouche, en terminant mes peines,</p>
+<p>Peut rendre Esther heureuse, entre toutes les reines.</p>
+</div></div>
+
+<p>L'expression <em>entre toutes les reines</em> est une
+expression emprunte de l'criture sainte, et
+devrait signifier <em>seule entre toutes les reines</em>,
+dans la mme acception que Racine lui donne
+plus bas, lorsque Zars dit Aman:</p>
+
+<p class="quote">Seul entre tous les grands, par la reine invit,</p>
+
+<p>Mais il est visible que, dans le premier exemple,
+cette expression doit signifier <em>plus heureuse que
+toutes les reines</em>; car elle n'est plus en concurrence
+avec personne, puisqu'elle l'a dj emport
+sur toutes ses rivales; et srement elle ne veut
+pas dire qu'elle dsire tre la seule heureuse de
+toutes les reines: cela serait cruel. Je crois donc
+l'expression de Racine peu juste dans cet endroit.</p>
+
+<div class="poetry"><div class="stanza">
+<p class="i5"> Un roi sage.....</p>
+
+<p><b>. . . . . . . . . . . . . . . . . .</b></p>
+<p>Est le plus beau prsent des cieux:</p>
+<p>La veuve en sa dfense espre;</p>
+<p>De l'orphelin il est le pre,</p>
+<span class="pagenum"><a id="Page_36"> 36</a></span>
+<p>Et les larmes du juste implorant son appui,</p>
+<p class="i2"> Sont prcieuses devant lui.</p>
+</div></div>
+
+<p>Cette expression charmante, de <em>larmes prcieuses
+devant lui</em>, qui parat aussi tre consacre
+ la posie sainte, a t employe par Rousseau.
+Il a dit dans sa VI<sup>e</sup> <cite>Ode sacre</cite>:</p>
+
+<div class="poetry"><div class="stanza">
+<p>Mais l'humble ressent son appui (<em>du roi juste</em>),</p>
+<p>Et les larmes de l'innocence</p>
+<p>Sont prcieuses devant lui.</p>
+</div></div>
+
+<p><cite>Athalie</cite>, <cite>Esther</cite> et les <cite>Odes sacres</cite> de Rousseau
+sont les trsors de ces expressions sublimes
+et de ces images propres au genre sacr. Je ne
+toucherai pas au premier ouvrage, il y aurait trop
+ citer; en voici quelques exemples tirs des deux
+derniers:</p>
+
+<div class="poetry"><div class="stanza">
+<p>Que ma bouche et mon c&oelig;ur, et tout ce que je suis,</p>
+<p>Rendent honneur au Dieu qui m'a donn la vie.</p>
+</div></div>
+
+<p>Quelle expression que <em>tout ce que je suis</em>! et
+quelle leon pour ceux qui parlent toujours de
+mon tre, d'espace, nager dans l'espace, et tout
+ce froid langage mtaphysique!</p>
+
+<div class="poetry"><div class="stanza">
+<p>Ministre du festin, de grce, dites-nous,</p>
+<p>Quel mts ce cruel, quel vin prparez-vous?</p>
+</div>
+<div class="stanza">
+<p class="i4">1<sup>er</sup> ISRALITE.</p>
+</div>
+<div class="stanza">
+<p>Le sang de l'orphelin.</p>
+</div>
+<div class="stanza">
+<div><span class="pagenum"><a id="Page_37"> 37</a></span></div>
+<p class="i4">2<sup>me</sup> ISRALITE.</p>
+</div>
+<div class="stanza">
+<p class="i9"> Les pleurs des misrables.</p>
+</div>
+<div class="stanza">
+<p class="i4">1<sup>er</sup> ISRALITE.</p>
+</div>
+<div class="stanza">
+<p>Sont ses mts les plus agrables...</p>
+</div>
+<div class="stanza">
+<p class="i4">2<sup>me</sup> ISRALITE.</p>
+</div>
+<div class="stanza">
+<p>C'est son breuvage le plus doux.</p>
+</div></div>
+
+<p>Le calme, l'aspect de ces horreurs, serait, il
+me semble, dplac dans un sujet profane; il faudrait
+s'mouvoir et employer le langage de l'indignation.
+Ici la tranquillit nat de l'entire confiance
+dans la justice divine, et devient sublime.</p>
+
+<div class="poetry"><div class="stanza">
+<p class="i5"> Dieu rejeta sa race,</p>
+<p>Le retrancha lui-mme, et vous mit sa place.</p>
+</div></div>
+
+<p>Les phrases <em>rejeter sa race</em>, pour ne le plus
+protger; et <em>le retrancha lui-mme</em>, pour le fit
+mourir, sont de vritables conqutes pour la langue,
+quoiqu'elles appartiennent particulirement
+au langage sacr.</p>
+
+<p>C'est par une ellipse peu prs semblable
+qu'Isae a dit:</p>
+
+<p class="blockquote">
+Dereliquerunt Dominum, blasphemaverunt sanctum
+Isral, abalienati sunt retrorsum.</p>
+
+<p>Ils ont abandonn le Seigneur; ils ont blasphm
+le saint d'Isral; ils se sont retirs.<a name="FNanchor_8" id="FNanchor_8" href="#Footnote_8" class="fnanchor">&nbsp;[8]</a></p>
+
+<p><span class="pagenum"><a id="Page_38"> 38</a></span>
+La phrase <em>ils se sont retirs</em> (abalienati sunt
+retrorsum), est ici pour <em>abandonner le culte</em>.</p>
+
+<p>Voici maintenant quelques expressions du
+mme genre, tires de J.-B. Rousseau. Je ne ferai
+que les indiquer.</p>
+
+<div class="poetry"><div class="stanza">
+<p>L'ambitieux immodr,</p>
+<p>Et des eaux du sicle altr,</p>
+<p>N'ose paratre en sa prsence.</p>
+</div>
+<div class="stanza">
+<p class="i9">(<span class="smcap">ODE VI</span>, liv. <span class="smcap">I</span><sup>er</sup>.)</p>
+</div></div>
+
+<div class="poetry"><div class="stanza">
+<p>De ton dieu la haine assoupie,</p>
+<p>Est prte s'veiller sur toi.</p>
+</div>
+<div class="stanza">
+<p class="i9">(<span class="smcap">EPODE</span>, liv. <span class="smcap">I</span><sup>er</sup>.)</p>
+</div></div>
+
+<div class="poetry"><div class="stanza">
+<p class="i2"> Tu peux de ta lumire auguste</p>
+<p class="i2"> clairer les yeux du juste,</p>
+<p class="i2"> Rendre sain un c&oelig;ur dprav,</p>
+<p class="i2"> En cdre transformer l'arbuste,</p>
+<p>Et faire un vase lu d'un vase rprouv.</p>
+</div>
+<div class="stanza">
+<p class="i9">(<span class="smcap">PODE</span>, liv. <span class="smcap">I</span><sup>er</sup>.)</p>
+</div></div>
+
+<p>Tout le monde sent combien cette langue est
+belle et majestueuse, combien ces locutions de <em>la
+colre qui s'veille sur quelqu'un</em>, <em>le vase lu chang
+en un vase rprouv</em>, <em>les eaux du sicle</em>, pour dire
+<em>les vices</em>; combien, dis-je, elles sont particulires
+et inhrentes au genre sacr. Je ne prtends pas
+dire par l qu'il soit impossible d'en employer
+quelques-unes dans les sujets profanes. Depuis
+quelque temps mme, rien n'est si commun que
+de multiplier l'emploi et le sens des mots, en
+transportant, par exemple, des termes d'arts dans
+des sujets littraires. Ces sortes de nologismes
+<span class="pagenum"><a id="Page_39"> 39</a></span>
+enrichissent une langue, et provoquent souvent
+un nouvel ordre d'ides, en prsentant l'esprit
+des images nouvelles. D'ailleurs, le gnie peut
+tout. Poursuivons.</p>
+
+<p>Ce Racine, si doux et si tendre, a souvent des
+expressions et des images aussi sublimes que Corneille.
+Qu'on lise les vers suivans:</p>
+
+<div class="poetry"><div class="stanza">
+<p>Et sur mes faibles mains, fondant leur dlivrance,</p>
+<p>Il me fait d'un empire accepter l'esprance.</p>
+</div></div>
+
+<p><em>Accepter l'esprance d'un empire</em> est une expression
+elliptique de la plus grande hardiesse.</p>
+
+<div class="poetry"><div class="stanza">
+<p>Tu sais combien je hais leurs ftes criminelles,</p>
+<p>Et que je mets au rang des profanations,</p>
+<p>Leur table, leurs festins et leurs libations;</p>
+<p>Que mme cette pompe o je suis condamne,</p>
+<p>Ce bandeau dont il faut que je paraisse orne,</p>
+<p>Dans ces jours solennels, l'orgueil ddis,</p>
+<p>Seule, et dans le secret je le foule mes pieds;</p>
+<p>Qu' ces vains ornemens, je prfre la cendre,</p>
+<p>Et n'ai du got qu'aux pleurs que tu me vois rpandre.</p>
+</div></div>
+
+<p>Ce morceau nous offre plusieurs remarques
+faire. Commenons par admirer combien il est
+hardi de dire, <em>tre condamn la pompe</em>. Le contraste
+qui semble exister dans ces deux termes,
+tonne d'abord; mais un moment de rflexion
+nous fait bientt sentir toute la justesse et la profondeur
+de l'ide; et de l nat le sublime de l'expression.</p>
+
+<p><span class="pagenum"><a id="Page_40"> 40</a></span>
+Cependant la tirade, en gnral, n'est pas sans
+quelques taches. Le second vers,</p>
+
+<p class="quote">Et que je mets au rang des profanations,</p>
+
+<p>est un peu lent, cause de <em>et que</em> qui en retarde
+trop la marche.</p>
+
+<p class="quote">Seule, et dans le secret je le foule mes pieds.</p>
+
+<p>Le relatif <em>le</em>, dans ce vers, est un peu loin de
+son substantif. Celui-ci,</p>
+
+<p class="quote">Et n'ai de got qu'aux pleurs que tu me vois rpandre,</p>
+
+<p>pche contre la syntaxe. On ne dit pas, <em>avoir du
+got au spectacle</em>, mais <em>avoir du got pour le
+spectacle</em>. D'ailleurs, <em>qu'aux pleurs que</em> est dsagrable.
+Disons pourtant que, du temps de Racine,
+il tait encore assez commun de dire <em>avoir du
+got quelque chose</em>, comme l'on dit encore,
+<em>avoir regret son argent, ses plaisirs passs</em>;
+mais alors le substantif ne doit pas tre prcd
+de l'article. Cette faute se rencontre souvent
+dans les contemporains de Racine. Enfin, le
+vers suivant mrite d'tre remarqu.</p>
+
+<p class="quote">Dans ces jours solennels, l'orgueil ddis.</p>
+
+<p>L'usage voudrait ici le mot <em>consacrs</em>, parce
+qu'on dit <em>consacrer ses jours la patrie, la</em>
+<span class="pagenum"><a id="Page_41"> 41</a></span>
+<em>gloire</em>, et non pas <em>ddier ses jours la patrie,
+ la gloire</em>. Cependant je suis bien loin de donner
+cette observation pour une critique; je
+trouve au contraire l'expression <em>ddis</em> fort belle,
+quoique latine. Quelques critiques ont blm
+Malherbe d'avoir dit, dans sa belle ode Duperrier:</p>
+
+<div class="poetry"><div class="stanza">
+<p>Le malheur de ta fille, aux enfers descendue,</p>
+<p>Par un commun trpas, etc.</p>
+</div></div>
+
+<p>Je ne crois cependant pas que beaucoup de
+potes voulussent rpter avec l'abb Batteux,
+qu'il nous faut maintenant une circonlocution,
+et dire <em>le trpas dont personne n'est exempt</em><a name="FNanchor_9" id="FNanchor_9" href="#Footnote_9" class="fnanchor">&nbsp;[9]</a>.
+C'est l, au contraire, ce qu'il ne nous faut pas;
+car nous voulons, aussi bien que nos pres, des
+beauts; et la circonlocution ne serait qu'une platitude.
+Que l'on critique ces sortes de licences lorsqu'il
+n'en rsulte aucune beaut, la svrit devient
+alors justice, parce que la licence, dans
+ce cas, prouve l'ignorance... de la langue ou la
+faiblesse du gnie: mais lorsqu'elles servent
+donner un tour plus vif l'ide, une plus grande
+prcision au vers, on doit en faire la remarque
+pour ceux qui tudient la langue, mais non pas
+les proscrire. Quel pote, par exemple, sacrifierait
+ la svrit grammaticale l'expression de
+<span class="pagenum"><a id="Page_42"> 42</a></span>
+Maynard, dans une trs-belle Ode trop peu
+connue.</p>
+
+<div class="poetry"><div class="stanza">
+<p class="i2"> Romps tes fers, bien qu'ils soient dors.</p>
+<p class="i2"> Fuis les injustes adors,</p>
+<p>Et demeure toi-mme l'exemple du sage.</p>
+</div></div>
+
+<p>Et celle-ci, plus belle encore, de J. B. Rousseau:</p>
+
+<div class="poetry"><div class="stanza">
+<p>Lanant vos traits venimeux,</p>
+<p>Osez, digne du tonnerre,</p>
+<p>Attaquer ce que la terre</p>
+<p>Eut jamais de plus fameux.</p>
+</div></div>
+
+<p><em>Injustes adors</em>, pour des <em>hommes injustes que
+l'on adore</em>; <em>demeure toi-mme</em>, pour <em>garde ton
+propre caractre</em>; enfin <em>dignes du tonnerre</em>, pour
+<em>mriter d'tre frapps de la foudre</em>, sont des latinismes
+si l'on veut; mais avant tout, ce sont des
+beauts, et ds-lors prcieuses.</p>
+
+<p>Racine dit:</p>
+
+<p class="quote">L'affreux tombeau pour jamais les dvore.</p>
+
+<p>Et ailleurs:</p>
+
+<div class="poetry"><div class="stanza">
+<p>Souvent avec prudence un outrage endur</p>
+<p>Aux honneurs les plus hauts a servi de degr.</p>
+</div></div>
+
+<p><em>Un tombeau qui dvore</em>, un <em>outrage qui sert de
+degr aux honneurs</em>, sont des hardiesses non
+seulement permises, mais admires.</p>
+
+<p class="quote">J'ai foul sous les pieds, remords, crainte, pudeur.</p>
+
+<p><span class="pagenum"><a id="Page_43"> 43</a></span>
+Ce vers est remarquable par le rapprochement
+d'une action physique sur des tres moraux. Il
+n'a cependant rien qui blesse: mais il faut avoir
+un got bien sr pour employer ces faons de
+parler sans tomber dans le mauvais got.</p>
+
+<div class="poetry"><div class="stanza">
+<p>Ainsi puisse jamais, contre tes ennemis,</p>
+<p>Le bruit de ta valeur te servir de barrire!</p>
+</div></div>
+
+<p>Il est facile de voir tout ce que la pense gagne
+ici par la hardiesse de l'expression, et combien
+l'homme doit tre grand, quand le bruit seul de
+son nom en impose ses ennemis. Ce vers en rappelle
+un autre non moins beau du mme auteur:</p>
+
+<p class="quote">Dj de votre gloire on adorait le bruit.</p>
+
+<p>L'image suivante est remplie d'agrment:</p>
+
+<p class="quote">Il erre la merci de sa propre inconstance.</p>
+
+<p>Malherbe avait dit, avec assez peu d'lgance,
+dans sa consolation Charite:</p>
+
+<div class="poetry"><div class="stanza">
+<p>Et livriez de si belles choses</p>
+<p>A la merci de la douleur.</p>
+</div></div>
+
+<p>Et dans la premire glogue de Segrais, on
+trouve deux vers charmans:</p>
+
+<div class="poetry"><div class="stanza">
+<p>Errant la merci de ses inquitudes,</p>
+<p>Sa douleur l'entranait aux noires solitudes.</p>
+</div></div>
+
+<p><span class="pagenum"><a id="Page_44"> 44</a></span>
+Les potes se rencontrent tous les jours; et il
+y a grande apparence que Segrais n'a pas plus copi
+Malherbe, que Racine n'a copi l'un et l'autre.</p>
+
+<p>Le vers suivant est d'une grande force, et renferme
+le mot <em>regorger</em>, dans une acception que le
+style noble admet rarement.</p>
+
+<div class="poetry"><div class="stanza">
+<p>On verra<b>. . . . . . . . . . . . . . . . . .</b></p>
+<p><b>. . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . .</b></p>
+<p>Le sang de vos sujets regorger jusqu' vous.</p>
+</div></div>
+
+<p>La phrase est parfaitement grammaticale, le
+verbe <em>regorger</em> est un verbe neutre, et se construit
+aussi avec le rgime simple. Ainsi on peut
+dire: <em>Ces masses de pierres jetes dans ce bassin
+ont fait regorger l'eau</em><a name="FNanchor_10" id="FNanchor_10" href="#Footnote_10" class="fnanchor">&nbsp;[10]</a>. Cependant le mot <em>regorger</em>
+s'emploie plus souvent au figur, et alors il
+exige un rgime compos. Ainsi, on dit: <em>regorger
+d'or, regorger de sang</em>. En posie, on a recours
+le plus souvent aux sens figurs des mots pour les
+ennoblir; ici, au contraire, Racine rtablit le sens
+propre d'un mot peu usit, et sait encore par-l
+lui donner plus de force. C'est que Racine, outre
+son gnie, avait une parfaite connaissance de sa
+langue, tude trop nglige par les jeunes littrateurs.</p>
+
+<p>Hydaspe dit Aman:</p>
+
+<p class="quote">L'heureux Aman a-t-il quelques secrets ennuis?</p>
+
+<p><span class="pagenum"><a id="Page_45"> 45</a></span></p>
+
+<div class="poetry"><div class="stanza">
+<p class="i6">AMAN.</p>
+</div>
+<div class="stanza">
+<p>Peux-tu le demander, dans la place o je suis?</p>
+</div></div>
+
+<p>Ce trait est profond et digne de Corneille. Cependant,
+il et peut-tre fallu que le dernier hmistiche
+ft plus dtach du premier pour prsenter
+l'ide d'une manire plus frappante.</p>
+
+<p>Rien n'est plus brillant en posie que les gradations;
+mais elles demandent un art extrme. Il
+faut toujours observer la rgle de cette figure, qui
+exige que le trait qui suit l'emporte de beaucoup
+pour la force, sur celui qui le prcde, et que le
+dernier enfin les efface tous. Racine nous en offre
+un modle dans ces vers du rle d'Aman:</p>
+
+<div class="poetry"><div class="stanza">
+<p>Mardoche est coupable; et que faut-il de plus?</p>
+<p>Je prvins donc contre eux l'esprit d'Assurus;</p>
+<p>J'inventai des couleurs, j'armai la calomnie;</p>
+<p>J'intressai sa gloire, il trembla pour sa vie.</p>
+</div></div>
+
+<p>Quelle vivacit dans ces deux derniers vers!
+quels coups redoubls! et comme ils sont bien
+termins par le plus terrible: <em>il trembla pour sa
+vie!</em></p>
+
+<p class="quote">Nulle paix pour l'impie; il la cherche, elle fuit.</p>
+
+<p>Ce vers vole presqu'aussi vte que la pense.
+Maynard, dans l'Ode dont j'ai parl plus haut, a
+un trait d'une rapidit aussi sublime. Il dit Alcippe:</p>
+
+<div class="poetry"><div class="stanza">
+<p>La cour mprise ton encens;</p>
+<p>Ton rival monte, et tu descends.</p>
+</div></div>
+
+<p><span class="pagenum"><a id="Page_46"> 46</a></span>
+M. l'abb d'Olivet<a name="FNanchor_11" id="FNanchor_11" href="#Footnote_11" class="fnanchor">&nbsp;[11]</a>, au sujet du vers de Racine,
+fait une remarque de grammaire bien importante;
+il dit: Je doute que le pronom relatif
+<em>la</em>, puisse tre mis aprs <em>nulle paix</em>; et il s'appuie
+de cette rgle de Vaugelas qu'on ne doit
+pas mettre de relatif aprs un nom sans article.
+Cependant il n'admet cette rgle que pour le relatif
+<em>le</em>, et non pas pour le relatif <em>qui</em>. Dans la
+phrase, <em>il la cherche</em>, le <em>la</em> semble en effet dire
+<em>il cherche nulle paix</em>, puisque ces deux mots ne
+font qu'un sens et sont insparables. Pascal,
+dans ses <cite>Lettres provinciales</cite>, l'ouvrage le plus pur
+de la langue franaise, a fait aussi la mme faute.
+On lit dans sa <span class="smcap">VII</span><sup>e</sup> lettre (dit. 1766, vol. <em>in</em>-12,
+pag. 97): Et ce n'a pas t sans raison. La voici.&mdash;Je
+la sais bien, lui dis-je. Pour pouvoir dire, <em>la
+voici, je la sais</em>, il aurait fallu qu'il y et <em>et ce
+n'a pas t sans une bonne raison</em>, ou une phrase
+quivalente, dans laquelle le substantif fut prcd
+d'un article.</p>
+
+<p>L o l'on aime trouver surtout Racine, c'est
+dans ces images gracieuses, o son imagination
+fconde s'est plu embellir une expression peu
+noble, enrichir d'un mot cr une ide sans
+cela trop commune, enfin mtamorphoser,
+pour ainsi dire tous les objets sur lesquels elle
+promne ses regards. Citons-en quelques exemples.</p>
+
+<p><span class="pagenum"><a id="Page_47"> 47</a></span></p>
+
+<div class="poetry"><div class="stanza">
+<p>L'une d'un sang fameux vantait les avantages;</p>
+<p>L'autre, pour se parer de superbes atours,</p>
+<p>Des plus adroites mains empruntait le secours.</p>
+</div></div>
+
+<p>Ces deux derniers vers n'avaient assurment
+qu'une ide bien commune exprimer; mais
+comme tout est embelli par le charme du style!</p>
+
+<p class="quote">Je ne trouve qu'en vous je ne sais quelle grce.</p>
+
+<p>Le terme de <em>je ne sais quoi</em> semblait appartenir
+ la familiarit de la conversation ou de la
+comdie; cependant, dans le vers cit, il parat
+tre plac si naturellement, que l'lgance, loin
+d'en tre blesse, en contracte un air de naturel,
+qui ajoute ici au mrite de l'expression, parce que
+ce naturel sied merveille au langage d'un amant.
+Aman dit ailleurs, d'une manire aussi heureuse:</p>
+
+<p class="quote">Un je ne sais quel trouble empoisonne ma joie.</p>
+
+<p>Tout le monde a cit ces vers o les exemples
+de mots communs, ennoblis par notre pote,
+sont frappans:</p>
+
+<p class="quote">Baiser avec respect le pav de tes temples.</p>
+
+<p>Et celui-ci, dans <cite>Athalie</cite>:</p>
+
+<p class="quote">Ai-je besoin du sang des boucs et des gnisses?</p>
+
+<p><span class="pagenum"><a id="Page_48"> 48</a></span>
+En voici un o cette hardiesse n'a pas t heureuse.</p>
+
+<p>Racine fait dire une Isralite:</p>
+
+<p class="quote">Mes s&oelig;urs, j'entends du bruit dans la chambre prochaine.</p>
+
+<p>Ce vers pche par trop de familiarit. Le mot
+<em>chambre</em> surtout est choquant. Mais la phrase
+<em>payer avec usure</em>, qui est du nombre de celles que
+l'on appelle des phrases faites, et par consquent
+appartenant au langage familier, a t employe
+avec beaucoup de bonheur par Racine, dans le
+vers suivant:</p>
+
+<p class="quote">Babylone paya nos pleurs avec usure.</p>
+
+<p>Le vers est noble, et la phrase <em>payer avec usure</em>,
+loin de paratre basse, ajoute mme l'nergie.</p>
+
+<p>Rien n'est plus gracieux que les images suivantes.
+En parlant de jeunes filles emmenes en
+captivit, <cite>Esther</cite> dit:</p>
+
+<div class="poetry"><div class="stanza">
+<p>Jeunes et tendres fleurs par le sort agites,</p>
+<p>Sous un ciel tranger, comme moi transportes,</p>
+<p>Dans un lieu spar de profanes tmoins,</p>
+<p>Je mets les former mon tude et mes soins.</p>
+</div></div>
+
+<p>Cette image nous intresse la fois, nous meut
+de compassion. On ne saurait mieux peindre la
+situation de jeunes filles sans soutien, jetes au
+<span class="pagenum"><a id="Page_49"> 49</a></span>
+milieu d'une nation qui leur est trangre.</p>
+
+<div class="poetry"><div class="stanza">
+<p class="i2"> Ma vie peine a commenc d'clore,</p>
+<p class="i4"> Je tomberai comme une fleur</p>
+<p class="i5"> Qui n'a vu qu'une aurore.</p>
+<p class="i5"> Hlas! si jeune encore,</p>
+<p>Par quel crime ai-je pu mriter mon malheur?</p>
+</div></div>
+
+<p>Il est impossible de lire rien de plus parfait;
+toutes ces images sont fraches, gracieuses et touchantes
+dans la bouche de jeunes filles.</p>
+
+<p class="quote">Ma vie peine a commenc d'clore,</p>
+
+<p>est de l'imagination la plus aimable et la plus
+riante.</p>
+
+<p>Aman veut demander Hydaspe quelle protection
+Mardoche peut avoir la cour. Un autre
+pote aurait fait de cette ide un vers qui n'et
+t ni bon ni mauvais; mais Racine a dit:</p>
+
+<p class="quote">Sur quel roseau fragile a-t-il mis son appui?</p>
+
+<p>Et ailleurs, Hydaspe, pour demander Aman
+qui jamais fut plus heureux que lui, dit:</p>
+
+<p class="quote">Eh! qui jamais du ciel eut des regards plus doux?</p>
+
+<p>Toujours des images! et voil ce qui distingue
+particulirement la langue de Racine. Lorsqu'il a
+<span class="pagenum"><a id="Page_50"> 50</a></span>
+de belles ides exprimer, quelque long rcit
+faire, ou des passions traiter, il est impossible,
+en exceptant cependant l'amour, que d'autres
+potes puissent approcher de lui, ou mme qu'ils
+parviennent quelquefois l'galer; mais quand il
+faut substituer une image l'ide simple, dire
+une chose que tout le monde a dite, son heureuse
+imagination laisse bien loin tous ses rivaux.</p>
+
+<p>Citons un des tableaux les plus agrables qui
+se trouve dans <cite>Esther</cite>:</p>
+
+<div class="poetry"><div class="stanza">
+<p class="i2"> Tous ses jours paraissent charmans:</p>
+<p class="i2"> L'or clate en ses vtemens;</p>
+<p>Son orgueil est sans borne, ainsi que ses richesses;</p>
+<p>Jamais l'air n'est troubl de ses gmissemens;</p>
+<p>Il s'endort, il s'veille au son des instrumens;</p>
+<p class="i2"> Son c&oelig;ur nage dans la molesse.</p>
+<p class="i2"> Pour comble de prosprit,</p>
+<p>Il espre revivre en sa postrit;</p>
+<p>Et d'enfans sa table une riante troupe</p>
+<p>Semble boire avec lui la joie pleine coupe.</p>
+</div></div>
+
+<p>Toujours cette manie du pote de donner
+chaque ide l'expression et l'harmonie qui lui est
+propre. Quel calme dans ce vers:</p>
+
+<p class="quote">Jamais l'air n'est troubl de ses gmissemens.</p>
+
+<p>Et cet <em>il s'endort</em> qui coupe le vers, avec quel art
+il peint, par sa chte lourde, l'accablement du
+sommeil! Je n'ai pas besoin d'avertir combien est
+<span class="pagenum"><a id="Page_51"> 51</a></span>
+belle l'image qui termine le morceau, et combien
+est hardie l'expression de <em>boire la joie pleine
+coupe</em>.</p>
+
+<p>Voyons encore Rousseau, avec son nergie et
+son feu ordinaires, exprimant les mmes images:</p>
+
+<div class="poetry"><div class="stanza">
+<p>Cette mer d'abondance o leur me se noie,</p>
+<p>Ne craint ni les cueils, ni les vents rigoureux:</p>
+<p>Ils ne partagent point nos flaux douloureux;</p>
+<p>Ils marchent sur les fleurs, ils nagent dans la joie;</p>
+<p class="i2"> Le sort n'ose changer pour eux.</p>
+</div></div>
+
+<p>On voit tout de suite, comme dans le premier
+exemple, l'imagination cratrice et le pinceau du
+grand matre; et l'on aime, aprs avoir admir
+les vers de Racine cits plus haut, payer un
+juste tribut d'loge ceux-ci:</p>
+
+<p class="quote">Cette mer d'abondance o leur me se noie,</p>
+
+<p>qui est magnifique, ainsi que le dernier,</p>
+
+<p class="quote">Le sort n'ose changer pour eux.</p>
+
+<p><em>Le sort qui n'ose changer</em>, est de la plus grande
+force.</p>
+
+<p>Pourquoi si peu de potes ont-ils t dous de
+cette sensibilit profonde, si ncessaire celui
+qui veut traiter tour tour les douceurs et les emportemens
+<span class="pagenum"><a id="Page_52"> 52</a></span>
+de l'amour? Pourquoi n'a-t-on recours
+le plus souvent qu'au seul Racine, quand
+on parle de cette passion? Et je ne dis pas cela des
+potes tragiques seulement, mais encore de presque
+tous ceux qui ont crit dans les autres genres;
+cependant, ils se disent tous inspirs par la sensibilit
+et par l'amour. Ce moyen est si sr pour
+plaire, qu'on ne pense pas l'impossibilit qu'il y
+a d'en imposer au c&oelig;ur. Qu'est-il arriv? c'est que
+la plupart des potes ont rempli leurs ouvrages
+de dfinitions de ces sentimens, et que trs-peu
+les font reconnatre au langage qui leur est propre.
+Ils n'en eussent pas parl ainsi, s'ils en avaient
+rellement t pntrs, car ils auraient su qu'il
+est certaines affections de l'me dont les dfinitions
+sont aussi inutiles qu'impossibles faire,
+parce qu'elles ne sont comprises de personne.
+L'homme qui n'aura point connu cette passion,
+ne vous entendra pas; et vous ne pourrez jamais
+la rendre que faiblement celui qui l'aura prouve.
+En effet, est-il rien de plus ridicule que de
+vouloir dfinir l'amour, la sensibilit, la tendresse?
+Leurs nuances fines et imperceptibles se
+font sentir; mais elles chappent, lorsqu'on veut
+les saisir; et il en sera toujours d'elles comme du
+plus grand nombre des choses; on dira plutt
+ce qu'elles ne sont pas que ce qu'elles sont. Un
+amant a-t-il jamais cherch expliquer la passion
+qui le tourmente? non, il en est incapable; les
+ides, les mots, tout lui manque. Il pense celle
+<span class="pagenum"><a id="Page_53"> 53</a></span>
+qu'il aime; c'est l tout ce qu'il peut dire; il est
+condamn renfermer sa passion au-dedans de
+lui-mme, ou ne la manifester que par la joie,
+la tristesse, le dpit, le chagrin, et d'autres mouvemens
+semblables et passagers. L'amour n'a pas
+permis que son secret ft rvl; l'homme ne le possde
+qu'avec l'impossibilit de le divulguer, et il en
+perd le souvenir au moment o sa passion cesse,
+car ce secret n'est jamais que l'amour mme. Voil
+ce que les Corneille semblent n'avoir pas senti,
+lorsqu'ils ont mis dans la bouche de leurs amantes
+ces maximes d'amour, si froides et si loignes de
+la nature. Dans Racine au contraire, Hermione,
+Roxane, ne me dbitent aucune sentence, ne
+cherchent point me faire comprendre qu'elles
+aiment par des dfinitions ou par des raisonnemens.
+Mais je les vois tour--tour accabler leurs
+amans de reproches et s'efforcer de les attendrir,
+prendre la rsolution de les abandonner et les
+chercher partout, vouloir bannir leur image de
+leur c&oelig;ur et parler sans cesse d'eux. C'est alors
+que je reconnais l'amour et que je m'intresse
+ceux qui l'prouvent, parce que je ne doute plus
+que cette passion ne les tyrannise. Mais quel c&oelig;ur
+il faut avoir pour cela, et quelle irritabilit dans
+l'imagination, pour tre frapp de tout et pour
+pouvoir tout exprimer! Ce devait sans doute
+tre une me de feu que celle d'o sont partis les
+emportemens de Roxane, les reproches amers
+d'Hermione, les douces plaintes de Brnice, et
+<span class="pagenum"><a id="Page_54"> 54</a></span>
+les fureurs de Phdre. Aussi, si quelques anciens
+ont peint l'amour avec la mme force que Racine,
+il n'y a ni anciens ni modernes qui puissent jamais
+tre mis au-dessus de lui; il semble qu'en parlant
+d'<cite>Esther</cite>, l'loge de cette partie du talent de
+ce grand pote ne dt pas y trouver place. En
+effet, on avait demand Racine une pice sans
+amour, il le promit; mais fut-il en tat de tenir
+parole? et dpendait-il de lui qu'on ne reconnt,
+mme dans ce sujet sacr, la plume brlante qui
+avait exprim tous les mouvemens de l'amour?
+car, qu'est-ce que l'amour, si ceci n'en est point?</p>
+
+<div class="poetry"><div class="stanza">
+<p>Croyez-moi, chre Esther, ce sceptre, cet empire,</p>
+<p>Et ces profonds respects que la terreur inspire,</p>
+<p>A leur pompeux clat mlent peu de douceur,</p>
+<p>Et fatiguent souvent leur triste possesseur.</p>
+<p>Je ne trouve qu'en vous je ne sais quelle grce</p>
+<p>Qui me charme toujours, et jamais ne me lasse.</p>
+<p>De l'aimable vertu doux et puissans attraits!</p>
+<p>Tout respire en Esther l'innocence et la paix;</p>
+<p>Du chagrin le plus noir, elle carte les ombres,</p>
+<p>Et fait des jours sereins de mes jours les plus sombres.</p>
+<p>Que dis-je! sur ce trne, assis auprs de vous,</p>
+<p>Des astres ennemis j'en crains moins le courroux,</p>
+<p>Et crois que votre front prte mon diadme</p>
+<p>Un clat qui le rend respectable aux dieux mme.</p>
+<p>Osez donc me rpondre, et ne me cachez pas</p>
+<p>Quel sujet important conduit ici vos pas,</p>
+<p>Quel intrt, quels soins vous agitent, vous pressent.</p>
+<p>Je vois qu'en m'coutant, vos yeux au ciel s'adressent.</p>
+<p>Parlez: de vos dsirs le succs est certain,</p>
+<p>Si ce succs dpend d'une mortelle main.</p>
+</div></div>
+
+<p><span class="pagenum"><a id="Page_55"> 55</a></span>
+Sans doute, celui qui parlait ainsi tait inspir
+par l'amour. Assurus n'est content que lorsqu'il
+est auprs d'<cite>Esther</cite>; il voudrait pouvoir ne la jamais
+quitter: son aspect, le chagrin fait place au
+plaisir; assis ct d'elle, il ne craint plus ni les
+astres ennemis, ni les dieux; il est attentif ses
+moindres mouvemens; il la presse, il la supplie
+de lui rvler son secret. Il la voit lever les yeux
+au ciel; l'inquitude s'empare de son esprit, il ne
+se possde plus; et il finit par lui dire en amant
+aveugle, sans savoir ce qu'elle exigera:</p>
+
+<div class="poetry"><div class="stanza">
+<p class="i2"> De vos dsirs le succs est certain,</p>
+<p>Si ce succs dpend d'une mortelle main.</p>
+</div></div>
+
+<p>Voil le vritable langage de la passion. Et
+quelle diction! quelle nergie dans ces vers!</p>
+
+<div class="poetry"><div class="stanza">
+<p class="i6"> Ce sceptre et cet empire</p>
+<p>A leur pompeux clat mlent peu de douceur,</p>
+<p>Et fatiguent souvent leur triste possesseur.</p>
+</div></div>
+
+<p>Et quel charme dans les deux suivans!</p>
+
+<div class="poetry"><div class="stanza">
+<p>Du chagrin le plus noir elle carte les ombres,</p>
+<p>Et fait des jours sereins de mes jours les plus sombres.</p>
+</div></div>
+
+<p>Rien n'est plus dans le caractre de la passion
+que ces sortes de rptitions, ni plus agrable que
+ces oppositions de mots, comme <em>sereins</em> et <em>sombres</em>
+<span class="pagenum"><a id="Page_56"> 56</a></span>
+qui se trouvent dans le mme vers. C'est l ce qui
+fait la beaut de ce vers de Virgile:</p>
+
+<p class="quote">Te, veniente die, te, decedente, canebat.</p>
+
+<p>Quelques taches lgres s'aperoivent pourtant
+dans ce beau morceau. Les critiques ressemblent
+ ceux qui examinent de grands tableaux d'histoire,
+une loupe la main. Les dfauts qu'ils
+aperoivent au moyen de leur vue artificielle, disparaissent
+lorsqu'on examine l'ensemble du tableau,
+mais n'en sont pas moins des dfauts. Au
+reste, cette loupe est plus ncessaire pour Racine
+que pour tout autre; et puisque nous avons tant
+fait que de nous en servir, profitons-en pour dcouvrir
+encore quelques petites imperfections.</p>
+
+<div class="poetry"><div class="stanza">
+<p>Croyez-moi, chre Esther, ce sceptre, cet empire,</p>
+<p>Et ces profonds respects que la terreur inspire,</p>
+<p>A leur pompeux clat mlent peu de douceur,</p>
+<p>Et fatiguent souvent leur triste possesseur.</p>
+</div></div>
+
+<p>Il y a ici une petite faute, parce que des trois
+nominatifs qui rgissent la mme phrase, il y en a
+un qui ne peut point la rgir. Dgageons ces vers
+de la tournure potique, et nous aurons, <em>ce
+sceptre, cet empire et ces profonds respects fatiguent
+leur possesseur</em>. On conoit bien le <em>possesseur
+d'un sceptre, d'un empire</em>, mais non pas
+le <em>possesseur de respects</em>. On est <em>l'objet de profonds</em>
+<span class="pagenum"><a id="Page_57"> 57</a></span>
+<em>respects</em>, on n'en n'est pas le <i>possesseur</i>. Plus loin
+on trouve ces vers:</p>
+
+<div class="poetry"><div class="stanza">
+<p>Que dis-je! sur ce trne assis auprs de vous,</p>
+<p>Des astres ennemis j'en crains moins le courroux.</p>
+</div></div>
+
+<p>Le relatif <em>en</em> signifie ici <em> cause de cela, de cette
+circonstance</em>, et devrait se trouver ainsi ct de
+la phrase laquelle il se rapporte, <em>assis auprs de
+vous, j'en crains moins le courroux des astres ennemis</em>.
+Mais tant plac immdiatement aprs <em>des
+astres ennemis</em>, on est tent de rapporter cet <em>en</em>
+ces <em>astres</em>: ce qui deviendrait alors une vritable
+faute, au lieu que ce n'est ici qu'une petite ngligence;
+d'ailleurs, je crois ce <em>en</em> trs-ncessaire,
+parce qu'il revient sur l'ide principale qui occupe
+Assurus, et il et t moins bien de dire:</p>
+
+<div class="poetry"><div class="stanza">
+<p>Que dis-je! sur ce trne assis auprs de vous,</p>
+<p>Des astres ennemis je crains moins le courroux.</p>
+</div></div>
+
+<p>Racan, dans ces belles stances Tircis, fait la
+faute que semblait faire Racine; il dit:</p>
+
+<div class="poetry"><div class="stanza">
+<p>Et voit enfin le livre aprs toutes ses ruses,</p>
+<p>Du lieu de sa retraite en faire son tombeau.</p>
+</div></div>
+
+<p>Le <em>en</em> est ici visiblement inutile. Puisque le
+substantif est exprim, le pronom ne tient la
+place de rien, et par consquent est de trop.</p>
+
+<p>Citons encore quelques-uns de ces vers qui
+<span class="pagenum"><a id="Page_58"> 58</a></span>
+n'ont point t faits par Racine, mais qui se sont
+trouvs faits chez lui, et qui se sont lancs du
+fond de son me.</p>
+
+<div class="poetry"><div class="stanza">
+<p>Demain, quand le soleil ramnera le jour,</p>
+<p>Contente de prir, s'il faut que je prisse,</p>
+<p>J'irai pour mon pays m'offrir en sacrifice.</p>
+</div></div>
+
+<p>Cette rptition du mot <em>prir</em> rend le second
+vers doux et touchant. Les sentimens vifs et les
+passions aiment en gnral revenir sur les
+mmes mots, parce que l'me est toujours obsde
+de la mme pense.</p>
+
+<p>Virgile, qui se prsente si naturellement l'esprit
+lorsqu'on parle de Racine, dit dans une de
+ses glogues:</p>
+
+<div class="poetry"><div class="stanza">
+<p>Occidet et serpens, et fallax herba veneni</p>
+<p>Occidet.</p>
+</div></div>
+
+<p>On voit ici l'esprance qui se complat dans l'ide
+de voir mourir les serpens et les herbes venimeuses,
+et qui rpte avec complaisance le mot
+<em>mourir</em> (<span class="smcap">OCCIDET</span>).</p>
+
+<p>Voici quelques exemples encore du mme
+genre:</p>
+
+<div class="poetry"><div class="stanza">
+<p class="i6"> Ma prompte obissance</p>
+<p>Va d'un roi redoutable affronter la punissance.</p>
+<p>C'est pour toi que je marche, accompagne mes pas</p>
+<p>Devant ce fier lion qui ne te connat pas.</p>
+</div></div>
+
+<p><span class="pagenum"><a id="Page_59"> 59</a></span>
+Cette image du lion est noble, sans tre recherche,
+parce qu'elle est naturelle une personne
+de qui la terreur s'est empare. On la trouve
+aussi dans la Bible: mais ce qui ne s'y trouve pas,
+c'est cet hmistiche, <em>qui ne te connat pas</em>, dont
+la simplicit est si touchante.</p>
+
+<p>Le dialogue de Racine offre souvent de ces rponses
+d'une concision lgante, et si rare lorsqu'on
+est restreint dans les bornes troites d'un
+seul vers. Assurus demande Asaph:</p>
+
+<div class="poetry"><div class="stanza">
+<p>Quel honneur pour sa foi, quel prix a-t-il reu?</p>
+</div>
+<div class="stanza">
+<p class="i6">ASAPH.</p>
+</div>
+<div class="stanza">
+<p>On lui promit beaucoup; c'est tout ce que j'ai su.</p>
+</div></div>
+
+<p>Et plus loin, Assurus lui demande</p>
+
+<div class="poetry"><div class="stanza">
+<p>Vit-il encore?</p>
+</div>
+<div class="stanza">
+<p class="i6">ASAPH.</p>
+</div>
+<div class="stanza">
+<p class="i7"> Il voit l'astre qui vous claire.</p>
+</div></div>
+
+<p>Ce genre de beaut est peut-tre plus difficile
+atteindre que beaucoup d'autres qui semblent
+l'tre davantage.</p>
+
+<p>La rptition du mme mot dans le vers, ajoute
+souvent aussi la majest et la force, comme
+dans ces exemples:</p>
+
+<p class="quote">Descends, tel qu'autrefois la mer te vit descendre..</p>
+
+<p><span class="pagenum"><a id="Page_60"> 60</a></span>
+Ailleurs:</p>
+
+<p class="quote">Et dtests partout, dtestent tout le monde.</p>
+
+<p>Ailleurs encore,</p>
+
+<div class="poetry"><div class="stanza">
+<p>Et je dois d'autant moins oublier sa vertu,</p>
+<p>Qu'elle-mme s'oublie..........</p>
+</div></div>
+
+<p>En gnral cependant, on doit tre sobre de
+cette figure; mais bien employe, elle est d'un
+excellent effet. Dans le premier exemple surtout:</p>
+
+<p>Descends, tel qu'autrefois la mer te vit descendre.</p>
+
+<p>Elle donne une grande majest au vers; car,
+outre l'agrment de la rptition, il renferme encore
+une espce de comparaison qui en augmente
+la beaut. Malherbe, qui avait une critique saine
+et une oreille dlicate en posie, affectionnait ces
+rptitions de mots. On en trouve des exemples
+frquens et quelquefois heureux dans ses posies.
+En voici un tir de son <cite>Ode Louis</cite> <span class="smcap">XIII</span>:</p>
+
+<div class="poetry"><div class="stanza">
+<p>Donne le dernier coup la dernire tte</p>
+<p class="i6"> De la rbellion.</p>
+</div></div>
+
+<p>Et ailleurs:</p>
+
+<p class="quote">Est le premier essai de tes premires armes.</p>
+
+<p>Nous avons dit combien le style de Racine tait
+toujours pur. Jamais on ne voit, dans ses ouvrages,
+<span class="pagenum"><a id="Page_61"> 61</a></span>
+qu'il se soit laiss blouir par le brillant
+d'une figure; et s'il en emploie quelqu'une, c'est
+qu'elle est dans la nature de la situation; et loin
+d'tre un dfaut, elle ne peut alors tre qu'une
+beaut. L'antithse, par exemple, dans ce vers
+d'Assurus, n'a rien assurment qui puisse choquer.
+Il dit Mardoche:</p>
+
+<div class="poetry"><div class="stanza">
+<p>Je te donne d'Aman les biens et la puissance:</p>
+<p>Possde justement son injuste opulence.</p>
+</div></div>
+
+<p>L'clat de l'antithse n'est point ici un faux
+clat, parce qu'elle sert nous dvelopper mieux
+ce que veut dire Assurus. Au lieu donc d'tre un
+jeu d'esprit, les deux mots qui sont mis en opposition,
+deviennent comme la mesure l'un de l'autre,
+et nous donnent par-l celle de la justesse et
+de la latitude de l'ide. C'est aussi ce qui fait la
+beaut de cette figure, dans ces vers de Rousseau:</p>
+
+<div class="poetry"><div class="stanza">
+<p class="i5"> Et les soins mortels de ma vie,</p>
+<p>De l'immortalit seront rcompenss.</p>
+</div></div>
+
+<p>et ces autres vers si fameux:</p>
+
+<div class="poetry"><div class="stanza">
+<p>Le temps, cette image mobile</p>
+<p>De l'immobile ternit.</p>
+</div></div>
+
+<p>Dans tous ces exemples, l'antithse ajoute la
+pense, ou plutt n'est que la pense mme. Remarquons
+qu'<em>injuste opulence</em>, dans Racine, est
+<span class="pagenum"><a id="Page_62"> 62</a></span>
+encore un latinisme, mais je me garderai bien de
+le critiquer.</p>
+
+<p>Me serait-il permis, aprs avoir puis tous
+les termes de l'admiration, de prsenter maintenant
+quelques critiques. J'en ai dit assez,
+sans doute, pour qu'on ne puisse pas suspecter
+mon enthousiasme; et d'ailleurs, le chapitre des
+fautes est si court dans notre pote, et le mot de
+Voltaire, qui voulait crire <em>beau, trs-beau</em>, au bas
+de toutes les pages de Racine, est si vrai, que, me
+bornant <cite>Esther</cite> seule, ma tche sera lgre.
+Cependant si quelqu'un se plaignait encore, malgr
+cela, de mes notes, je lui dirais de ne s'en
+prendre qu' Racine lui-mme; car nous devenons,
+en le lisant, comme ces sybarites dlicats,
+qui toujours voluptueusement couchs sur des
+duvets de fleurs, finissaient par se sentir blesss
+d'une feuille de rose plie en deux.</p>
+
+<p>On a repris, avec bien de la rigueur, le grand
+lyrique franais, pour avoir dit: <em>Jusques quand
+honorerons-nous tes autels? rside le solide honneur
+et la terrestre masse</em>. Ces observations taient
+justes; mais il me semble qu'on leur a donn une
+importance que d'aussi petites fautes ne pouvaient
+mriter. L'injustice consiste principalement tirer
+de pareilles inadvertances, qui pourtant sont
+fort rares dans ce pote, des jugemens gnraux
+sur le mrite de ses productions. Il n'est pas d'ouvrages
+en vers o l'on ne peut recueillir beaucoup
+de ces ngligences, qu'il est presqu'impossible
+<span class="pagenum"><a id="Page_63"> 63</a></span>
+d'viter dans un pome aussi difficile que
+<em>l'ode</em> ou la <em>tragdie</em>; et pour s'en convaincre,
+l'on devrait se rappeler que l'harmonieux Racine,
+dans sa seule pice d'<cite>Esther</cite>, laisser chapper</p>
+
+<p class="quote">Cieux! l'clairerez-vous cet horrible carnage?</p>
+
+<p class="quote">Toute pleine du feu de tant de saints prophtes.</p>
+
+<p class="quote">Aux plus affreux excs son inconstance passe.</p>
+
+<p class="quote">Et faire son aspect que tout genou flchisse.<br />
+Sortez tous.</p>
+
+<div class="poetry"><div class="stanza">
+<p>D'un souffle l'Aquilon carte les nuages,</p>
+<p> Et chasse au loin la foudre et les orages.</p>
+<p>Un roi sage, ennemi du langage menteur, etc.</p>
+</div></div>
+
+<p class="quote">De ma fatale erreur rpareront l'injure.</p>
+
+<p>Ces vers sont pour le moins aussi mauvais et
+aussi durs que ceux que l'on a reprochs Rousseau.
+Mais les remarque-t-on au milieu des
+beauts dans lesquelles ils sont comme noys?
+Tout cela donc est bien peu de chose et mrite
+ peine qu'on s'y arrte. Venons des observations
+plus importantes: les vers suivans nous en
+offrent quelques unes:</p>
+
+<div class="poetry"><div class="stanza">
+<p class="i4"> Tel qu'un ruisseau docile</p>
+<p>Obit la main qui dtourne son cours,</p>
+<p>Et laissant de ses eaux partager le secours,</p>
+<p class="i4"> Va rendre un champ fertile;</p>
+<div><span class="pagenum"><a id="Page_64"> 64</a></span></div>
+<p>Dieu de nos volonts, arbitre souverain,</p>
+<p> Le c&oelig;ur des rois est ainsi dans ta main.</p>
+</div></div>
+
+<p>Les quatre premiers vers sont parfaits, mais
+la similitude est mal nonce, ou plutt il n'y a
+pas de similitude du tout; car on peut bien dire:
+<em>De mme que les ressorts de cette machine obissent
+ ma main, ainsi ces chevaux obissent la
+main qui les guide</em>. Mais la phrase n'aurait aucun
+sens s'il y avait: <em>ces chevaux obissent la
+main qui les guide, comme ces ressorts sont dans
+ma main</em>. Pour qu'il y ait similitude, il faut que
+les deux objets compars soient dans les mmes
+attitudes, par rapport aux choses auxquelles ils
+sont lis.</p>
+
+<p>Or, Racine pche visiblement ici contre cette
+rgle; car, dans le premier membre de sa composition,
+<em>le cheval obit la main</em>; et dans le
+second, <em>le c&oelig;ur des rois est dans la main de Dieu</em>.</p>
+
+<div class="poetry"><div class="stanza">
+<p> Sur le point que la vie</p>
+<p>Par mes propres sujets m'allait tre ravie.</p>
+</div></div>
+
+<p><em>Sur le point que</em>, n'est pas franais. <em>Sur le point</em>
+rgit toujours la prposition <em>de</em> suivie d'un infinitif.
+Aussi on ne dit pas <em>je suis sur le point que
+je vais partir, sur le point que cette dignit allait
+m'tre confre</em>: mais <em>sur le point de partir, d'obtenir
+cette dignit</em>. Au reste, cette phrase ne peut
+aucunement trouver place ici. Il aurait fallu, <em>au
+moment o la vie</em>, etc.</p>
+
+<p><span class="pagenum"><a id="Page_65"> 65</a></span>
+Elise dit Esther:</p>
+
+<div class="poetry"><div class="stanza">
+<p>Au bruit de votre mort, justement plore,</p>
+<p>Du reste des humains je vivais spare.</p>
+</div></div>
+
+<p>Il me semble que <em>justement plore</em> est froid et
+languissant, et qu'Elise, dans l'ivresse de la joie,
+racontant ce qui s'tait pass, et d parler avec
+plus de feu, et non pas motiver une douleur
+que l'on conoit aisment dans une femme qui
+perdait son amie. Je crois remarquer une faute
+ peu prs semblable dans le vers suivant, o
+Assurus voyant Esther tomber entre les bras de
+ses femmes, dit:</p>
+
+<div class="poetry"><div class="stanza">
+<p class="i2"> Dieu puissant! quelle trange pleur,</p>
+<p>De son teint tout--coup efface la couleur!</p>
+</div></div>
+
+<p>Ce mot <em>trange</em> me parat encore dplac,
+parce qu'il est peu naturel. Le premier mouvement
+d'Assurus doit tre de dire tout de suite,
+<em>Dieu puissant! quelle pleur</em>, etc.</p>
+
+<div class="poetry"><div class="stanza">
+<p>Dtourne, roi puissant, dtourne tes oreilles</p>
+<p class="i2"> De tout conseil barbare et mensonger.</p>
+</div></div>
+
+<p><em>Oreilles</em> au pluriel n'est ordinairement pas du
+style noble, surtout lorsqu'il vient seul et sans
+tre accompagn d'une figure. Dans ces vers du
+rle de Mardoche, par exemple:</p>
+
+<div class="poetry"><div class="stanza">
+<p>Et s'il faut que sa voix frappe en vain vos oreilles,</p>
+<p>Nous n'en verrons pas moins clater ses merveilles.</p>
+</div></div>
+
+<p><span class="pagenum"><a id="Page_66"> 66</a></span>
+Ce mme mot n'a rien qui choque, parce qu'il
+est prpar par l'image de la voix qui frappe.
+Cependant, je crois qu'il est mieux encore,
+quand il est employ au singulier, comme dans
+Iphignie en Aulide:</p>
+
+<div class="poetry"><div class="stanza">
+<p>Oui, c'est Agamemnon, c'est ton roi qui t'veille,</p>
+<p>Viens, reconnais la voix qui frappe ton oreille.</p>
+</div></div>
+
+<p>Cette remarque devient plus pnible, lorsqu'on
+parle de l'tre-suprme, et qu'on l'envisage
+sous la figure humaine. Alors, si l'on veut nommer
+quelque partie du corps, on ne doit presque
+jamais parler qu'au singulier. Ainsi l'on dit,
+<em>la main de Dieu m'a soutenu</em>, et non pas <em>les mains
+de Dieu</em>: <em>le doigt de Dieu m'a guid</em>, et non pas
+<em>les doigts de Dieu</em>.</p>
+
+<p>Cette raison semble tre fonde sur la conscience
+que nous avons tous de la force de Dieu,
+qui n'a pas besoin de moyens compliqus pour
+excuter ses desseins, parce que cela prouverait
+effort, et que tout n'est qu'un jeu pour sa puissance
+infinie.</p>
+
+<p class="quote">Quel profane en ces lieux s'ose avancer vers nous?</p>
+
+<p><em>S'ose avancer</em>, pour <em>ose s'avancer</em>, serait une
+faute maintenant; mais du temps de Racine,
+non-seulement cela n'en tait pas une, mais cette
+manire de s'exprimer tait prfre la moderne.
+Il y a plus de grce, ce me semble, en cette
+<span class="pagenum"><a id="Page_67"> 67</a></span>
+transposition, puisque l'usage l'autorise, dit
+Vaugelas dans ses Remarques<a name="FNanchor_12" id="FNanchor_12" href="#Footnote_12" class="fnanchor">&nbsp;[12]</a>: C'est pourquoi
+il prfre <em>je ne le veux pas faire</em>; <em>je ne veux
+pas le faire</em>. Tous les bons auteurs du sicle de
+Louis <span class="smcap">XIV</span> crivent presque toujours ainsi.
+Pascal<a name="FNanchor_13" id="FNanchor_13" href="#Footnote_13" class="fnanchor">&nbsp;[13]</a>, dans sa <span class="smcap">X</span><sup>e</sup> <cite>Lettre provinciale</cite>, dit: Je
+l'entendis bien, car il m'avait dj appris de quoi
+le confesseur <em>se doit contenter</em> pour juger de ce
+regret. Et Bossuet de mme, dans son <cite>Discours
+sur l'Histoire universelle</cite><a name="FNanchor_14" id="FNanchor_14" href="#Footnote_14" class="fnanchor">&nbsp;[14]</a>: Les sens nous gouvernent
+trop, et notre imagination, qui <em>se veut
+mler</em> dans toutes nos penses, ne nous permet
+pas toujours de nous arrter sur une lumire si
+pure. Thomas Corneille ne veut pas qu'on en
+fasse, comme Vaugelas, une rgle gnrale;
+mais que, dans ce cas, ce soit l'oreille qui dcide.
+Cependant il observe fort bien qu'il est des
+occasions o l'on ne peut mettre l'un pour l'autre,
+et o la construction grammaticale exige absolument
+que le pronom soit auprs de l'infinitif,
+comme dans cette phrase: il <em>se vint justifier</em> et
+rpondre aux accusations qu'on lui avait faites.
+La raison est, dit Corneille, que ces premiers
+mots, il <em>se vint rpondre</em> qui est mal, parce que
+le pronom <em>se</em> y est superflu, comme on y trouve
+<span class="pagenum"><a id="Page_68"> 68</a></span>
+il <em>se vint justifier</em> qui est bien, parce que le
+pronom <em>se</em> y est gouvern par <em>justifier</em>. On connat
+par l que la transposition du pronom personnel
+<em>se</em> est vicieuse, et qu'il faut dire: <em>il vint
+se justifier</em> et rpondre aux accusations; et auquel
+cas <em>il vint</em> fait une construction correcte, et
+s'accommode aussi bien avec <em>rpondre</em> qu'avec <em>se
+justifier</em>. Il pourrait encore rsulter un autre inconvnient
+d'loigner le pronom de l'infinitif:
+c'est de changer entirement le sens par cette
+transposition. Dans cette phrase, par exemple,
+<em>il vit s'ouvrir la porte</em>: que l'on spare le pronom
+<em>se</em> de l'infinitif, on aura <em>il se vit ouvrir</em> la porte,
+ce qui veut dire toute autre chose. J'ai allong
+cet article, parce que M. l'abb d'Olivet, dont
+l'autorit est d'un grand poids, semble pencher
+pour la plus ancienne de ces deux manires de
+parler<a name="FNanchor_15" id="FNanchor_15" href="#Footnote_15" class="fnanchor">&nbsp;[15]</a>, et qu'il m'a paru qu'en l'employant, on
+risquait souvent de tomber dans les fautes dont
+on vient de parler, principalement dans celle releve
+par Corneille.</p>
+
+<div class="poetry"><div class="stanza">
+<p>Et veulent qu'aujourd'hui un mme coup mortel</p>
+<p>Abolisse ton nom, ton peuple et ton autel.</p>
+</div></div>
+
+<p>On dit dans un sens absolu, <em>nous sommes tous
+deux abattus d'un mme coup</em>: <em>nous nous attendons
+tous un mme sort</em>; <em>c'est toujours le mme</em>
+<span class="pagenum"><a id="Page_69"> 69</a></span>
+<em>homme</em>, et d'autres phrases semblables, o le
+pronom relatif <em>mme</em>, exprimant identit de deux
+choses, ne permet point que le substantif soit
+suivi d'un adjectif, parce qu'il n'ajoute rien la
+clart de la phrase, qui, au moyen de la comparaison
+qu'elle renferme, dit tout ce que cet adjectif
+pourrait dire:</p>
+
+<p class="quote">Esther que craignez-vous? suis-je pas votre frre?</p>
+
+<p><em>Suis-je pas votre frre</em>, pour <em>ne suis-je pas</em>, est
+une licence que Racine s'est permise plusieurs
+fois. Il a dit, dans <cite>Alexandre</cite>, d'une manire
+moins heureuse:</p>
+
+<p class="quote">Sais-je pas que Taxile est une me incertaine?</p>
+
+<p>et dans les <cite>Plaideurs</cite>:</p>
+
+<p class="quote">Suis-je pas fils de matre?</p>
+
+<p>M. de Voltaire, dans ses Remarques sur le
+<cite>Menteur</cite> de Corneille, dit, au sujet d'un vers o
+la particule <em>ne</em> est omise devant le verbe:</p>
+
+<p>Cette licence n'est pas mme permise en
+prose. Je le crois bien, mais cela n'est pas une
+raison pour qu'elle ne le soit pas en vers. La
+posie, ce me semble, a bien plus de licence que
+la prose, ou plutt la prose n'en devrait avoir
+aucune. Ces licences rendraient variables les
+principes de la langue, si l'on se les permettait.
+<span class="pagenum"><a id="Page_70"> 70</a></span>
+Au reste, ma preuve contre Voltaire est ce vers
+mme de Racine, dans lequel <em>suis-je pas votre
+frre</em> n'est assurment pas dsagrable, et n'a
+t critiqu par personne.</p>
+
+<p class="quote">O bont, qui m'assure autant qu'elle m'honore!</p>
+
+<p>Et ailleurs:</p>
+
+<p class="quote">En les perdant, j'ai cru vous assurer vous mme.</p>
+
+<p>Dans le premier exemple, le mot <em>assurer</em> doit
+signifier <em>rassurer</em>, <em>faire perdre la crainte que l'on
+avait</em>; et dans ce sens, on l'emploie encore, quoique
+rarement. Ainsi l'on dit: <em>j'avais peur, mais cela
+m'a</em> <span class="smcap">ASSUR</span>; <em>l'habitude de voir le danger</em> <span class="smcap">ASSURE</span>
+<em>le soldat</em><a name="FNanchor_16" id="FNanchor_16" href="#Footnote_16" class="fnanchor">&nbsp;[16]</a>. Mais dans le second vers, ce mme
+mot ne saurait avoir aucun sens; car il doit signifier
+visiblement, vous <em>mettre hors de tout
+pril, de tout danger</em>, comme quand Assurus
+dit:</p>
+
+<div class="poetry"><div class="stanza">
+<p>Mais plus la rcompense est grande et glorieuse,</p>
+<p><b>. . . . . . . . . . .</b></p>
+<p>Plus j'assure ma vie.</p>
+</div></div>
+
+<p>Ce qui s'entend. Mais de ce qu'on peut dire,
+<em>assurer la vie de quelqu'un</em>, ce n'est pas une raison
+pour pouvoir dire aussi <em>assurer quelqu'un</em>,
+<span class="pagenum"><a id="Page_71"> 71</a></span>
+dans le mme sens, parce que, dans cette dernire
+phrase, il y aurait amphibologie. Il parat
+au reste que ce mot n'est plus employ dans le
+sens de <em>mettre l'abri du danger</em>. En style de
+commerce, on en fait encore usage; mais alors
+il signifie, ou <em>garantir le prix des marchandises</em>
+dont un vaisseau est charg, ou <em>payer la ranon
+de l'quipage</em>, dans le cas o il serait pris par
+l'ennemi. Ainsi l'on dit: <em>assurer un navire</em>
+tant pour cent; <em>assurer le capitaine et les matelots</em><a name="FNanchor_17" id="FNanchor_17" href="#Footnote_17" class="fnanchor">&nbsp;[17]</a>.</p>
+
+<div class="poetry"><div class="stanza">
+<p>Quiconque ne sait pas dvorer un affront,</p>
+<p>Ni de fausses couleurs se dguiser le front.</p>
+</div></div>
+
+<p><em>Se dguiser</em>, pris figurment, comme il l'est ici;
+c'est <em>se montrer autre que l'on n'est</em>; et alors il
+se met absolument, parce qu'il forme un sens
+complet. Ainsi l'on dit <em>se mettre un masque sur
+le visage</em>, pour <em>se dguiser</em>; il <em>se dguise</em> en
+mille manires. Mais lorsqu'on veut faire suivre
+ce verbe d'un rgime simple, il ne faut point le
+faire prcder du pronom <em>se</em>; il et donc fallu
+dire dans ce vers, ni <em>de fausses couleurs dguiser
+son front</em>. Voltaire, dans la Henriade, fait la
+faute inverse, il dit:</p>
+
+<div class="poetry"><div class="stanza">
+<p><b>. . .</b> Le hros, ce discours flatteur,</p>
+<p>Sentit couvrir son front d'une noble rougeur.</p>
+</div></div>
+
+<p><span class="pagenum"><a id="Page_72"> 72</a></span>
+Ici, il et fallu le rciproque <em>se couvrir</em>, parce
+qu'il y a action d'un sujet sur lui-mme, et non
+pas une action extrieure, comme l'indique le
+verbe actif <em>couvrir</em>.</p>
+
+<div class="poetry"><div class="stanza">
+<p class="i5"> Je frmis quand je voi</p>
+<p>Les abmes profonds qui s'ouvrent devant moi.</p>
+</div></div>
+
+<p>Et ailleurs,</p>
+
+<div class="poetry"><div class="stanza">
+<p class="i4"> Je le voi, mes s&oelig;urs, je le voi;</p>
+<p>A la table d'Esther, l'insolent prs du roi</p>
+<p class="i4"> A dj pris sa place.</p>
+</div></div>
+
+<p>Racine, cause la rime, a retranch l'<i>s</i> dans
+toutes ces premires personnes de l'indicatif. Il
+a dit aussi, dans <cite>les Plaideurs</cite>:</p>
+
+<p class="quote">Oh, Messieurs, je vous tien.</p>
+
+<p>Ce sont de trs-petites licences permises aux
+potes; celle l l'tait d'autant plus, du temps
+de Racine, qu'il n'y avait pas encore trs-long-temps
+qu'on mettait un <em>s</em> aux premires personnes<a name="FNanchor_18" id="FNanchor_18" href="#Footnote_18" class="fnanchor">&nbsp;[18]</a>.
+Cette <em>s</em> tait aussi une licence, que
+les potes s'taient permise d'abord en faveur de
+l'oreille, mais qui est devenue aujourd'hui une
+<span class="pagenum"><a id="Page_73"> 73</a></span>
+rgle que l'on enfreint rarement. Quelques modernes
+ont profit de la permission de l'ajouter
+ou de la retrancher. M. de Voltaire, dans sa Henriade,
+ne la met pas dans le mot <em>Londre</em>, pour
+la facilit de l'lision; et J.-B. Rousseau, dans
+une de ses odes, dit:</p>
+
+<div class="poetry"><div class="stanza">
+<p>J'ai toujours refus l'encens que je te doi.</p>
+</div>
+<div class="stanza">
+<p class="i9">(<span class="smcap">Ode VII</span>, liv. 1<sup>er</sup>.)</p>
+</div>
+<div class="stanza">
+<p>On trane, on va donner en spectacle funeste,</p>
+<p>De son corps tout sanglant le dplorable reste.</p>
+</div></div>
+
+<p>Je n'avais lu, depuis long-temps, les Remarques
+de M. l'abb d'Olivet sur Racine, lorsque j'achevai
+mon premier brouillon de ces notes; et peut-tre
+que si je me fusse rappel plutt l'ouvrage
+de cet excellent littrateur, je n'aurais os entreprendre
+le mien. Cependant, l'ayant relu, et
+voyant que je ne m'tais rencontr qu'une seule fois
+avec mon devancier dans ce qu'il dit sur <cite>Esther</cite>,
+je ne pensai pas devoir supprimer mon travail.
+L'endroit o nous nous sommes rencontrs, est
+prcisment sur ce qui regarde ces deux vers.
+J'aime mieux faire le sacrifice de ce que j'avais dit
+l-dessus, pour ne pas priver le lecteur de l'excellente
+remarque de l'abb d'Olivet; la voici: On
+dit absolument <em>donner en spectacle</em>, comme <em>regarder
+en piti</em>, et beaucoup de phrases semblables,
+o le substantif, joint au verbe par la prposition
+<em>en</em>, ne peut tre accompagn d'un adjectif. <em>Donner
+<span class="pagenum"><a id="Page_74"> 74</a></span>
+en spectacle funeste</em> est un barbarisme. Cette
+remarque est si juste, que M. l'abb Desfontaines
+mme en est convenu<a name="FNanchor_19" id="FNanchor_19" href="#Footnote_19" class="fnanchor">&nbsp;[19]</a>.</p>
+
+<div class="poetry"><div class="stanza">
+<p>Que tout leur camp nombreux soit devant ses soldats,</p>
+<p class="i1"> Comme d'enfans une troupe inutile;</p>
+<p>Et si par un chemin il entre en tes tats,</p>
+<p class="i1"> Qu'il en sorte par plus de mille.</p>
+</div></div>
+
+<p>Les deux derniers vers sont lches et prosaques,
+et le paraissent d'autant plus que toute la strophe
+jusques-l est magnifique.</p>
+
+<p>On a pu remarquer, dans ces notes critiques
+sur Racine, que nous n'avons jamais pu citer
+plus de trois vers de suite qui fussent mauvais; et
+certes, on serait bien embarrass de trouver chez
+lui de longues tirades mal crites. En voici cependant
+un exemple dans <cite>Esther</cite>; mais aussi est-ce
+le seul. Zars dit Aman:</p>
+
+<div class="poetry"><div class="stanza">
+<p>Pourquoi juger si mal de son intention?</p>
+<p>Il croit rcompenser une bonne action?</p>
+<p>Ne faut-il pas, seigneur, s'tonner au contraire,</p>
+<p>Qu'il en ait si long-temps diffr le salaire?</p>
+<p>Du reste, il n'a rien fait que par votre conseil;</p>
+<p>Vous-mme avez dict tout ce triste appareil.</p>
+<p>Vous tes aprs lui le premier de l'empire.</p>
+</div></div>
+
+<p>Ces vers ne sont que de la prose rime. Rien
+<span class="pagenum"><a id="Page_75"> 75</a></span>
+de moins potique que toutes ces formes de raisonnement,
+<em>ne faut-il pas</em>, <em>au contraire</em>, <em>du reste</em>;
+ce style serait peine soutenable dans la comdie.
+Racine est habitu si fort la perfection, qu'on est
+tout tonn qu'il ait pu laisser subsister de semblables
+vers.</p>
+
+<p>Avant de terminer ce petit crit, je vais ajouter
+quelques notes aux Observations de M. l'abb
+d'Olivet sur Racine. Les miennes ne sont pas faites
+dans l'intention de venger ce pote; car, comme l'a
+dit ingnieusement M. de La Harpe, il n'avait reu
+aucune offense. Je viens seulement proposer mes
+doutes ceux qui les croiront assez intressans
+pour mriter d'tre claircis. Je n'offre mme
+toutes mes Remarques que comme de simples
+doutes littraires; et si le ton affirmatif m'est
+chapp quelquefois, c'est que je me suis senti
+vivement mu, lorsque j'ai cru apercevoir la vrit,
+et qu'alors je n'ai pu toujours rprimer la
+vivacit qui entranait ma plume. Mais lorsqu'on
+voudra me montrer quelqu'erreur dans mes jugemens,
+je m'empresserai moi-mme les condamner,
+parce que je n'ai eu pour motif que de m'clairer,
+et non pas la vanit de trancher sur le
+mrite des grands hommes, dont je sens toute la
+supriorit.</p>
+
+<p>M. l'abb d'Olivet blme ce vers:</p>
+
+<p class="quote">Condamnez-le l'amende, ou, s'il le casse, au fouet.</p>
+
+<p>Il dit que c'est le seul exemple d'un <em>le</em> pronom
+<span class="pagenum"><a id="Page_76"> 76</a></span>
+relatif, mis aprs un verbe, et devant un mot qui
+commence par une voyelle; et il finit par conclure
+que Racine a senti que l'lision blessait l'oreille,
+puisqu' ce vers il en a substitu un autre dans la
+suite. Dans ce vers de Racine, la remarque est
+juste, le double son de <em>la la</em> tant dsagrable:
+mais on ne peut en faire une rgle gnrale. Je
+croirais, par exemple, que cette lision n'a rien
+de trs-dur dans ce beau vers de la Henriade.</p>
+
+<div class="poetry"><div class="stanza">
+<p>Tout souverain qu'il est instruis-le se connatre:</p>
+<p>Que ce nouvel honneur va crotre son audace.</p>
+</div></div>
+
+<p>M. l'abb d'Olivet observe ici que <em>crotre</em> est
+pour <em>accrotre</em>, et passe cela comme une licence
+potique. Cette remarque est trs-juste; et l'autorit
+de Vaugelas, dont elle est appuye, la rend incontestable.
+Il dit positivement que ce verbe est
+neutre et non pas actif, et que jamais aucun de nos
+auteurs en prose ne l'a fait que neutre. Vaugelas
+parle de ses contemporains, comme de Coeffeteau
+et d'autres; car il est certain qu'il a t actif long-temps
+avant lui<a name="FNanchor_20" id="FNanchor_20" href="#Footnote_20" class="fnanchor">&nbsp;[20]</a>, et que l'on s'en servait au lieu
+<em>d'accrotre</em>. Ainsi l'on disait, il voulut <em>crotre</em>
+son jardin<a name="FNanchor_21" id="FNanchor_21" href="#Footnote_21" class="fnanchor">&nbsp;[21]</a>, son enclos. Bossuet mme, dans
+son <cite>Discours sur l'Histoire universelle</cite><a name="FNanchor_22" id="FNanchor_22" href="#Footnote_22" class="fnanchor">&nbsp;[22]</a>, dit encore:
+<span class="pagenum"><a id="Page_77"> 77</a></span>
+Saint Irne vient un peu aprs, et l'on
+voit <em>crotre</em> le dnombrement qui se faisait des
+glises. La rgle de Vaugelas est excellente,
+aussi a-t-elle prvalu; mais je suis tent de croire
+qu'au temps de Racine, elle n'tait pas encore
+bien tablie. On est rarement avou par ses contemporains,
+lorsqu'on prsente de nouvelles
+rgles suivre; l'empire de l'habitude agit trop
+puissamment sur nous; et les meilleures ides,
+pour tre universellement adoptes, ont besoin
+de la sanction du temps.</p>
+
+<div class="poetry"><div class="stanza">
+<p>Ma colre revient, et je me reconnais;</p>
+<p>Immolons en parlant trois ingrats -la-fois.</p>
+</div></div>
+
+<p>Ces vers assurment n'ont pas de rime, comme
+l'a fort bien remarqu M. l'abb d'Olivet. Il est extraordinaire
+que les potes en aient encore conserv
+plusieurs qui ne sont que pour la vue.
+Rousseau lui-mme, qui l-dessus est si strict,
+fait rimer quelquefois des imparfaits avec des mots
+qui se prononcent en <em>ois</em>, comme re<em>ois</em>, chi<em>nois</em>;
+et Gresset nous offre ces deux vers, dont la rime
+est suffisante d'aprs les rgles.</p>
+
+<div class="poetry"><div class="stanza">
+<p>Dans ces gracieux jours, sous mes doigts plus lgers,</p>
+<p>Mon chalumeau docile enfantait de beaux airs.</p>
+</div></div>
+
+<p>Cependant <em>lgers</em> et <em>airs</em> sont des sons absolument
+diffrens l'un de l'autre; car si l'on prononait
+<em>lgers</em>, en faisant sentir l'avant-dernire consonne,
+<span class="pagenum"><a id="Page_78"> 78</a></span>
+on tomberait dans l'inconvnient de faire
+croire que cet adjectif est au fminin, et la clart
+en souffrirait trop. Peut-tre faudrait-il proscrire
+aussi les rimes telles que <em>madame</em> et <em>me</em>, <em>grce</em> et
+<em>prface</em><a name="FNanchor_23" id="FNanchor_23" href="#Footnote_23" class="fnanchor">&nbsp;[23]</a>, o l'on fait rimer une longue avec une
+brve; mais la prosodie franaise, malgr l'excellent
+ouvrage de M. l'abb d'Olivet, est encore
+trop peu reconnue pour priver les potes d'une
+licence qui leur est si commode; ils ont dj tant
+d'entraves dans cette langue, qu'il faudrait, je crois,
+chercher plutt les diminuer qu' les augmenter
+encore.</p>
+
+<p>Voil tout ce que j'avais ajouter l'ouvrage
+de M. d'Olivet. Ses Remarques sur Racine sont en
+gnral bien faites, et d'un grammairien profond.
+Je conseillerai quiconque voudra tudier
+la langue franaise, de les lire avec attention, ainsi
+que les ouvrages de cet auteur, qui tous sont
+crits avec la plus grande puret. Il a pu se laisser
+emporter quelquefois un esprit de systme;
+mais comme c'est-l ce qu'un crivain communique
+le plus difficilement ses lecteurs, attendu
+que cet esprit est le rsultat de la mditation et
+de l'enthousiasme, l'effet en est un peu prompt,
+et par consquent peu dangereux. Les remarques
+de dtail, plus faciles saisir, n'en instruisent
+pas moins; et en rejetant les fausses consquences
+<span class="pagenum"><a id="Page_79"> 79</a></span>
+d'un principe trop gnralis, on peut toujours
+profiter de celles qui sont solides et vraies. Peut-tre
+dira-t-on qu'il est difficile de les dmler, lorsqu'elles
+se trouvent ensemble. Je ne le crois pas:
+la vrit a son caractre propre; et ce caractre,
+c'est la clart, la simplicit. Les rayons qui s'en
+chappent frappent d'une lumire clatante qui
+dissipe aussitt le brouillard et l'obscurit; le
+faux au contraire est ingnieux, et s'il en sort
+quelques tincelles, elles blouissent; mais l'esprit,
+en se consultant bien, s'aperoit toujours que le
+nuage n'est pas dissip. Enfin, le faux peut quelquefois
+persuader; mais le vrai seul peut convaincre.</p>
+
+<p>Rsumons maintenant notre opinion sur <cite>Esther</cite>.
+Cette tragdie, sous le double rapport d'un
+ouvrage fait par ordre, et entrepris aprs un silence
+de douze ans, est un de ces phnomnes dont
+les archives de la littrature ne rapportent aucun
+exemple. Le dfaut capital du rle d'Esther l'empchera
+toujours d'tre accueillie sur la scne.
+Mais d'ailleurs toutes les parties de la tragdie y
+sont parfaitement observes. Rien n'est plus grand
+que le sujet, puisqu'il s'agit du sort de toute une
+nation. Les dveloppemens de l'action y sont
+d'autant plus admirables, que presque toutes les
+scnes sont des chefs-d'&oelig;uvre<a name="FNanchor_24" id="FNanchor_24" href="#Footnote_24" class="fnanchor">&nbsp;[24]</a>, et la priptie
+<span class="pagenum"><a id="Page_80"> 80</a></span>
+est une des plus belles qu'il y ait au thtre; car,
+c'est au moment o Aman s'imagine tre au fate
+des honneurs, qu'il tombe tout coup, et qu'une
+nation entire, dvoue la mort, semble sortir
+du tombeau pour renatre au bonheur. Et puis,
+quelle diction! Racine, ayant senti lui-mme le
+dfaut inhrent au sujet de son ouvrage, parat
+avoir cherch le couvrir, en y rpandant avec
+profusion tous les trsors de sa brillante imagination
+et de sa plume harmonieuse, et par-l seul
+avoir ddommag cette tragdie de ce que ses
+anes avaient d'avantage sur elle.</p>
+
+<p>On chrit gnralement Esther avec une sorte
+de prdilection; on en parle avec complaisance,
+et beaucoup de gens assurent qu'on la lit plus
+qu'aucune des autres tragdies de Racine. D'o
+cela viendrait-il? Est-ce parce qu'elle est mieux
+crite, comme quelques littrateurs le prtendent<a name="FNanchor_25" id="FNanchor_25" href="#Footnote_25" class="fnanchor">&nbsp;[25]</a>,
+ou parce que, ne paraissant pas sur la
+scne elle offre d'avantage l'attrait de la nouveaut?
+En supposant mon hypothse vraie, ce
+dont je ne voudrais pas rpondre, j'avoue que je
+penche croire ce dernier motif plutt qu'aucun
+autre. Ce sera toujours une question insoluble
+que de savoir laquelle des tragdies de Racine
+l'emporte sur l'autre pour l'lgance de la diction.
+L'un nommera <cite>Phdre</cite>, l'autre <cite>Athalie</cite>; un troisime
+<span class="pagenum"><a id="Page_81"> 81</a></span>
+<cite>Iphignie en Aulide</cite>. Tout cela me prouve
+bien clairement une chose, c'est qu'elles sont
+toutes la perfection du style.</p>
+
+<p>Pour moi, j'avoue que j'ai une tendresse particulire
+pour <cite>Esther</cite>. Elle produit sur moi le
+double effet de l'ode et de la tragdie en mme
+temps. Outre les sentimens de piti et de crainte
+qu'elle me fait prouver tour--tour, je me sens
+encore en la lisant, dans une sorte d'enthousiasme
+continuel. L'onction du style, les ch&oelig;urs
+sublimes de ces filles d'Isral, tout concourt
+mon illusion. Il me semble, lorsque je prends
+cette tragdie, que j'entre dans un de ces temples
+antiques levs avec pompe dans Jrusalem, au
+culte du trs-haut. Ds l'entre, je vois un vestibule
+d'une structure superbe. J'entends, autour
+de moi, une douce harmonie; la pit elle-mme
+m'adresse la parole; ses accens pntrent mon
+me, enchantent mes esprits; un transport divin
+s'empare de tous mes sens. J'avance, et bientt
+j'aperois l'intrieur du temple: sa beaut a t
+par-del mon imagination; mes premiers regards
+s'arrtent sur un de ces anges terrestres
+qui font l'ornement du genre humain; je la contemple
+avec respect, et je l'aime avec tendresse.
+Mais bientt un spectacle douloureux vient m'attrister
+profondment; je vois un combat entre le
+mchant et le juste. La puissance est le partage
+du premier; la faiblesse, la compagne de l'autre.
+Dans ce danger pressant, qui s'adressera le
+<span class="pagenum"><a id="Page_82"> 82</a></span>
+faible? il s'adresse Dieu, et Dieu vient son
+secours: il ne veut point que son troupeau soit
+dvor par le loup avide; il vient au secours de
+l'innocent, et l'innocent triomphe. O dlices!
+ transport! le juste est rcompens. La tristesse
+alors s'enfuit de dessus mon front, et la joie
+vient prendre sa place; car le juste a triomph.
+Un concert de louanges retentit de toutes parts;
+Dieu est clbr, sa puissance infinie exalte,
+et le temple redevient le sjour du bonheur et de
+l'allgresse. C'est au milieu de ces harmonieux
+accords auxquels se mlent les voix angliques,
+que s'vanouit mon illusion; et mon c&oelig;ur reconnaissant
+remercie le mortel fortun qui peut
+procurer ses semblables d'aussi douces jouissances.</p>
+
+<p class="end">FIN DES NOTES SUR ESTHER.</p>
+
+<p><span class="pagenum"><a id="Page_83"> 83</a></span></p>
+
+<div class="chapter">
+<h2>PITRES.</h2>
+<p><span class="pagenumh"><a id="Page_84"> 84</a></span>
+<span class="pagenum"><a id="Page_85"> 85</a></span></p>
+</div>
+
+<div class="chapter">
+<p class="subh">PITRES.</p>
+
+<h3 class="poetry"><span class="i8">PITRE</span><br />
+<span class="normal"><span class="i4">SUR LA VANIT DE LA GLOIRE.</span></span></h3>
+
+<p class="i9 quote">Tu n'vetul auriculis alienis collegis escas?</p>
+</div>
+
+<div class="poetry"><div class="stanza">
+<p>C'en est donc fait, et ton me sensible</p>
+<p>A ses vrais gots va se livrer enfin!</p>
+<p>Tu suis, ami, la pente irrsistible</p>
+<p>Qui des beaux arts t'applanit le chemin.</p>
+<p>Tu sais trop bien qu'une plume immortelle</p>
+<p>Nous a trac les dgots, les hasards,</p>
+<p>Qu'en cette lice ouverte nos regards</p>
+<p>Sme souvent la fortune cruelle.</p>
+<p>Oui, des destins la jalouse fureur,</p>
+<p>Osant mler l'absynthe l'ambroisie,</p>
+<p>A poursuivi l'aimable posie,</p>
+<p>Et du nectar altr la douceur.</p>
+<p>Mais, cher ami, cette muse badine,</p>
+<p>Vive autrefois, alors un peu chagrine,</p>
+<p>Sur un fond noir dtrempa ses couleurs;</p>
+<p>Et cette abeille, en volant sur les fleurs,</p>
+<p>Avait senti la pointe d'une pine:</p>
+<p>Pour moi, je veux, aux yeux de mon ami,</p>
+<p>En badinant, combattre sa chimre;</p>
+<p>Faut-il des dieux emprunter le tonnerre</p>
+<p>Pour craser un si faible ennemi?</p>
+<div><span class="pagenum"><a id="Page_86"> 86</a></span></div>
+<p>Je t'obis. Tu m'ordonnes de croire</p>
+<p>Que ton esprit, et mme ta raison,</p>
+<p>N'coute ici que l'instinct de la gloire,</p>
+<p>Et ne se rend qu' son noble aiguillon.</p>
+<p>Des vanits de la nature humaine,</p>
+<p>Dis-tu, la gloire est encor la moins vaine;</p>
+<p>Et du trpas je veux sauver mon nom.</p>
+<p>Quoi! ta raison, quoi! cet esprit si sage</p>
+<p>Conserve encor ce prjug falot!</p>
+<p>Quoi! de la mort ton tre est le partage!</p>
+<p>Et tu prtends lui drober un mot!</p>
+<p>Ton nom! quel est cet tonnant langage!</p>
+<p>Quoi! ce dsir, vrai flau de ton ge,</p>
+<p>Va tourmenter tes jours infortuns,</p>
+<p>Pour illustrer ce frivole assemblage</p>
+<p>De signes vains par le sort combins!</p>
+<p>coute au moins ces argumens clbres</p>
+<p>Qui de l'cole ont perc les tnbres.</p>
+<p>Ce qui n'est rien peut-il avoir un nom?</p>
+<p>Que veux-tu dire? et quelle illusion!</p>
+<p>Peux-tu forcer ton me fugitive</p>
+<p>A s'chapper de l'ternelle nuit?</p>
+<p>Peux-tu renatre? et quand l'arbre est dtruit,</p>
+<p>Pourquoi vouloir qu'une feuille y survive?</p>
+<p>Quoi! du nant une ombre veut jouir!</p>
+<p>Mais supposons que ces vains caractres,</p>
+<p>Que le hasard a voulu runir</p>
+<p>Pour distinguer, pour dsigner tes pres,</p>
+<p>Vainqueurs du temps, perceront l'avenir.</p>
+<p>Par quelle voie et quel canal fidle,</p>
+<p>Pour te transmettre une atteinte immortelle,</p>
+<p>Jusques toi pourront-ils parvenir?</p>
+<div><span class="pagenum"><a id="Page_87"> 87</a></span></div>
+<p>Ce grand Romain, pre de l'loquence,</p>
+<p>Pre de Rome et consul orateur,</p>
+<p>Dans son printemps adora cette erreur.</p>
+<p>Mais la fin, rempli d'indiffrence,</p>
+<p>Sur ce vain songe il composa, dit-on,</p>
+<p>Un beau trait contre cette dmence,</p>
+<p>Cette fureur d'terniser son nom,</p>
+<p>Trait modeste, et sign Cicron.</p>
+<p>Dans un crit, voyez-vous ce grand homme</p>
+<p>Vanter, prner, mme assez bassement,</p>
+<p>Un petit Grec, un sophiste de Rome;</p>
+<p>Recommander, et trs-expressment,</p>
+<p>Au vain portier du temple de Mmoire</p>
+<p>De lui donner bonne place en l'histoire?</p>
+<p>Le Grec le fit; mais savez-vous comment</p>
+<p>La vanit se vit bien confondue?</p>
+<p>La lettre reste et l'histoire est perdue.</p>
+<p>Mais admirez comment, fiers d'tre fous,</p>
+<p>Devant l'idole ils se prosternent tous!</p>
+<p>Oui, disent-ils, ce sentiment sublime</p>
+<p>Qui fait chrir et la gloire et l'estime,</p>
+<p>Par la vertu fut imprim dans nous.</p>
+<p>D'une grande me il est l'heureux partage;</p>
+<p>Dans notre c&oelig;ur il descend le premier,</p>
+<p>Survit tous, disparot le dernier.</p>
+<p>Il est, dit-on, <em>la chemise du sage</em>:</p>
+<p>S'il est ainsi, qu'il aille donc tout nu.</p>
+<p>Quoi! vous osez transformer en vertu</p>
+<p>Cette folie, et tirer avantage</p>
+<p>De ce dlire d'autres inconnu!</p>
+<p>Et selon vous, tous ces mortels volages,</p>
+<p>Pour tre fous, ne sont point assez sages!</p>
+<div><span class="pagenum"><a id="Page_88"> 88</a></span></div>
+<p>Je quitte, ami, ce ton de Juvnal:</p>
+<p>Permets qu'au moins ma muse plus lgre</p>
+<p>Ose tes yeux, sur un prisme moral,</p>
+<p>Analysant un prjug fatal,</p>
+<p>Dcomposer ta brillante chimre.</p>
+<p>Pardonnez-moi, rare et sublime Homre,</p>
+<p>L'air cavalier et le frivole ton</p>
+<p>Dont j'ose ici profrer votre nom.</p>
+<p>Vous savez bien que mon c&oelig;ur vous rvre.</p>
+<p>Ai-je oubli que Samos, Colophon,</p>
+<p>Et Clazomne, et Smyrne, et l'Ionie,</p>
+<p>Ont disput jadis avec chaleur</p>
+<p>La gloire unique et l'immortel honneur</p>
+<p>D'avoir produit un si vaste gnie?</p>
+<p>Vrai crateur de l'art le plus divin,</p>
+<p>J'avorais bien que, quand vous y passtes,</p>
+<p>Et qu'on vous vit, aveugle plerin,</p>
+<p>Brillant de gloire, un bourdon la main,</p>
+<p>Du violon vainement vous racltes.</p>
+<p>Chaque pays, mme l'heureux sjour</p>
+<p>Qui, selon lui, vous a donn le jour,</p>
+<p>Peut s'crier, pour appuyer sa thse:</p>
+<p>Couvert d'honneur et charg de mal-aise,</p>
+<p>Ceint de lauriers, partant manquant de pain,</p>
+<p>Homre ici pensa mourir de faim;</p>
+<p>Or, rponds-moi, gueux et divin Homre</p>
+<p>(Car maintenant je puis te tutoyer,</p>
+<p>Puisqu'il est sr qu'on a vu ta misre</p>
+<p>Ramper, languir dans le double mtier</p>
+<p>De mendiant, et mme de pote),</p>
+<p>Quand un savant, pay pour te louer,</p>
+<p>Te va prnant d'une bouche indiscrte,</p>
+<div><span class="pagenum"><a id="Page_89"> 89</a></span></div>
+<p>Et sans un c&oelig;ur osant t'apprcier,</p>
+<p>Par vanit, par coutume t'admire,</p>
+<p>Et, t'ayant lu, te vante par oui-dire;</p>
+<p>Son vain encens descend-il chez les morts</p>
+<p>De ton esprit caresser les ressorts?</p>
+<p>Et toi, brillant et fertile gnie,</p>
+<p>Toi, son rival et son imitateur,</p>
+<p>Ainsi que lui, fuyant de ta patrie,</p>
+<p>Non pour aller, besacier, voyageur,</p>
+<p>Piton modeste, et plerin pote,</p>
+<p>Faire aux passans une prire honnte;</p>
+<p>Mais pour donner bals, concerts et cadeaux,</p>
+<p>Pice nouvelle et spectacles nouveaux,</p>
+<p>O le c&oelig;ur sent lorsque l'esprit s'lve;</p>
+<p>Pour transporter Athnes Genve,</p>
+<p>T'y consoler, dans le sein du repos,</p>
+<p>Et de la haine et de l'encens des sots;</p>
+<p>Je l'avorai, quand un mortel sincre,</p>
+<p>De tes crits ardent admirateur,</p>
+<p>Vante Arouet, il a flatt Voltaire;</p>
+<p>Mais quand la mort, au gr de maint auteur,</p>
+<p>De maint jaloux, surtout de maint libraire,</p>
+<p>T'aura frapp de sa faux meurtrire;</p>
+<p>Sous cette tombe, eh bien! parle, rponds,</p>
+<p>Mortel fameux: lequel de ces deux noms,</p>
+<p>Ces noms vants, Arouet ou Voltaire,</p>
+<p>Dans ton sommeil, par un plus sr pouvoir,</p>
+<p>Ranimera les cendres rveilles?</p>
+<p>Lequel des deux saura mieux mouvoir</p>
+<p>De ton cerveau les fibres branles?</p>
+<p>Auquel, enfin, devons-nous envoyer</p>
+<p>Ce fade encens d'un loge unanime?</p>
+<div><span class="pagenum"><a id="Page_90"> 90</a></span></div>
+<p>Noble fume et tribut lgitime</p>
+<p>Qu' tes travaux l'univers doit payer?</p>
+<p>Du sort jaloux un caprice ordinaire</p>
+<p>A mon valet donna le nom d'Hector.</p>
+<p>L'entendez-vous, ds&oelig;uvr tmraire,</p>
+<p>Estropier, en insultant Homre,</p>
+<p>Les noms sacrs d'Ulysse et de Nestor;</p>
+<p>Et de Dacier, dans ses nobles emphases,</p>
+<p>Faire ronfler les ternelles phrases?</p>
+<p>Quand de Priam le fils infortun,</p>
+<p>Le nom d'Hector, ce flau de la Grce,</p>
+<p>S'en vient frapper son esprit tonn,</p>
+<p>Avez-vous vu redoubler son ivresse,</p>
+<p>Et sur son front, de joie enlumin,</p>
+<p>tinceler sa grotesque allgresse?</p>
+<p>Je sonne; il vient d'un air de dignit:</p>
+<p>Et le hros, en me versant boire,</p>
+<p>Plus sr que moi de vivre dans l'histoire,</p>
+<p>Savoure en paix son immortalit.</p>
+<p>Lorsque la mort, sans toucher sa gloire,</p>
+<p>Rassemblera sous ses voiles pais</p>
+<p>L'Hector de Troye avec l'Hector laquais,</p>
+<p>Et qu'un des deux quittera ma livre</p>
+<p>Pour endosser celle du vieux Pluton;</p>
+<p>Que sais-je, moi, si son me enivre</p>
+<p>Par les vapeurs dont jadis ce grand nom</p>
+<p>A chatouill sa cervelle timbre,</p>
+<p>Dans son erreur n'ira point partager</p>
+<p>Les vains honneurs dus au rival d'Achille;</p>
+<p>Si le Troyen ardent se venger,</p>
+<p>Dont cet outrage chauffera la bile</p>
+<p>D'un coup de poing vaillamment assn</p>
+<div><span class="pagenum"><a id="Page_91"> 91</a></span></div>
+<p>Tout l'instar d'Ulysse dans Homre,</p>
+<p>Ne voudra point trancher en sa colre</p>
+<p>Ce grand dbat, noblement termin?</p>
+<p>Six Annibals ont illustr Carthage;</p>
+<p>De tous jadis on vanta le courage;</p>
+<p>Deux sont encor connus par leurs exploits,</p>
+<p>Et de la gloire ont enrou la voix.</p>
+<p>L'un, des Romains l'ennemi redoutable,</p>
+<p>Pendant treize ans d'un snat perdu</p>
+<p>Fut la terreur; et l'autre plus traitable,</p>
+<p>Nous dit l'histoire, avait t pendu.</p>
+<p>Vous, pensez-vous qu'Annibal morfondu</p>
+<p>Dort part soi, rempli d'indiffrence,</p>
+<p>Sur ses lauriers ou bien sur sa potence?</p>
+<p>Apprenez donc que lorsqu'en vos rcits</p>
+<p>Vous clbrez le fier vainqueur de Rome</p>
+<p>Trop vaguement, en termes peu prcis,</p>
+<p>Le cher pendu, qui croit tre un grand homme,</p>
+<p>Prend pour son compte un loge indcis.</p>
+<p>Quatre Platons ont honor la Grce;</p>
+<p>Mais d'un surtout on clbre le nom.</p>
+<p>Lorsque ma voix, pour prix de sa sagesse,</p>
+<p>A dit un mot de l'immortel Platon,</p>
+<p>Apprenez-moi comment, par quelle adresse,</p>
+<p>Par quelle voie et quels secrets rapports,</p>
+<p>Ce triste mot, dans la foule des morts,</p>
+<p>Du vrai Platon peut-il trouver l'adresse?</p>
+<p>Platon! Platon! voyez comme ma voix</p>
+<p>Tous les Platons accourent la fois!</p>
+<p>Voyez, voyez, comme chacun s'empresse!</p>
+<p>Chaque Platon, prenant le nom pour soi,</p>
+<p>Vole, et s'crie en cartant la presse:</p>
+<div><span class="pagenum"><a id="Page_92"> 92</a></span></div>
+<p>, rangez-vous; place, messieurs, c'est moi.</p>
+<p>Le vrai Platon reste seul immobile:</p>
+<p>Mais j'aperois venir d'un pas agile</p>
+<p>Et le sophiste et le grammairien:</p>
+<p>J'y suis, monsieur, que voulez-vous?&mdash;Moi! rien.</p>
+<p>Chaque pays a produit son Hercule,</p>
+<p>Rparateur des torts, vengeur des droits;</p>
+<p>Mais un surtout, imprieux mule,</p>
+<p>De ses rivaux a conquis les exploits.</p>
+<p>Un seul, malgr la docte acadmie,</p>
+<p>Malgr Saumaise et malgr son gnie,</p>
+<p>Malgr Bardus, et Lipse, et Scaliger,</p>
+<p>Fait aux savans les honneurs de l'enfer.</p>
+<p>Or, qui ne croit qu'un jour, dans leur colre,</p>
+<p>Pour se venger d'un odieux confrre,</p>
+<p>L'gyptien, l'Africain, le Gaulois,</p>
+<p>Dans l'intrt dont le n&oelig;ud les rassemble,</p>
+<p>Contre le Grec ne se liguent ensemble,</p>
+<p>Et sur son dos ne tombent la fois?</p>
+<p>Peut-tre aussi qu'un jour dans l'lyse,</p>
+<p>Signant la paix, devenus bons amis,</p>
+<p>Tranquillement, prs de Mgre assis,</p>
+<p>Tous en commun dmlant la fuse,</p>
+<p>difieront les mnes attendris.</p>
+<p>Sans nul malheur la dispute appaise</p>
+<p>Sur ces grands points pourra nous runir;</p>
+<p>Et nous saurons quoi nous en tenir.</p>
+<p>Alors chez nous la vrit reue</p>
+<p>Saura fixer, distinguer pour jamais</p>
+<p>Et leur pays, et leur sicle, et leurs faits,</p>
+<p>Et du fuseau sparer la massue.</p>
+<p>Ce n'est pas tout: par un funeste sort</p>
+<div><span class="pagenum"><a id="Page_93"> 93</a></span></div>
+<p>Une syllabe, une lettre clipse,</p>
+<p>Par le hasard, par le temps efface,</p>
+<p>Suffit souvent pour nous rendre la mort.</p>
+<p>Ce Grec fougueux, l'immortel Alexandre,</p>
+<p>Lequel un soir, au gr d'une catin,</p>
+<p>Ivre d'amour et de gloire et de vin,</p>
+<p>Mit par plaisir Perspolis en cendre:</p>
+<p>Hros jaloux, de qui la vanit</p>
+<p>Avait pleur sur les lauriers d'un pre</p>
+<p>Dont il craignait que la postrit</p>
+<p>Ne laisst plus sa tmrit</p>
+<p>De grands exploits, de sottises faire;</p>
+<p>A ce vengeur de son peuple outrag,</p>
+<p>A ce guerrier chacun doit son suffrage.</p>
+<p>Sur notre encens, sur l'ternel hommage</p>
+<p>De l'univers conquis et ravag,</p>
+<p>Il a des droits, puisqu'il l'a saccag:</p>
+<p>Quels sont souvent les transports de sa rage,</p>
+<p>Quand les honneurs qu'on lui doit accorder</p>
+<p>Sont, au Mogol, prodigus Scander?</p>
+<p>Faut-il convaincre un esprit indocile</p>
+<p>Qu'un caractre, une lettre futile,</p>
+<p>Pour tout gter, hlas! suffit trop bien!</p>
+<p>Montagne est tout, et Montaigne n'est rien;</p>
+<p>Si quelque jour une me charitable</p>
+<p>Dans les enfers ne daigne l'informer</p>
+<p>Que des Franais la langue variable</p>
+<p>Dtruit son nom, voulant le rformer.</p>
+<p>L'auteur charmant, et qui, l'auteur! non, l'homme,</p>
+<p>Par notre encens n'est jamais chatouill,</p>
+<p>Et dans l'oubli dormant d'un profond somme,</p>
+<p>Par un vain bruit n'est jamais veill.</p>
+<div><span class="pagenum"><a id="Page_94"> 94</a></span></div>
+<p>Ah! j'ai bien peur que tromp par la rime,</p>
+<p>Malgr mes soins, l'historien Dion</p>
+<p>N'ose usurper cette offrande d'estime</p>
+<p>Que mon c&oelig;ur paie au dlicat Bion;</p>
+<p>Et de leurs noms maudissant l'imposture,</p>
+<p>Maints froids auteurs, maints hros oublis</p>
+<p>Offrent souvent aux mnes gays,</p>
+<p>D'un quiproquo la comique aventure.</p>
+<p>Du mme nom cent rois ont hrit:</p>
+<p>Tous ont vcu pour la postrit;</p>
+<p>Tous ont voulu consacrer leur mmoire.</p>
+<p>Mais vous, mortels! votre lgret,</p>
+<p>Par un oubli trop funeste leur gloire,</p>
+<p>En les nommant ne les dsigne point:</p>
+<p>C'est donc en vain qu'ils vivent dans l'histoire.</p>
+<p>Ignorez-vous qu'il faut de point en point,</p>
+<p>Pour les atteindre au tnbreux empire,</p>
+<p>Pour que l'loge ait sur eux son effet,</p>
+<p>Fixer les temps, les lieux, marquer, dtruire</p>
+<p>Leurs nom, surnom, numro, sobriquet?</p>
+<p>Sans tous ces soins, le vengeur de la Prusse,</p>
+<p>Le fier vainqueur de l'Allemand, du Russe,</p>
+<p>Hros du sicle et clbre la fois</p>
+<p>Par les combats, par la flte et les lois;</p>
+<p>Lui qu'Arouet annonait la terre,</p>
+<p>Et que depuis a chansonn Voltaire;</p>
+<p>Ce Frdric, Dieu! quel affront cruel!</p>
+<p>Peut voir un jour sa grande me avilie</p>
+<p>Humer l'odeur d'un encens ternel,</p>
+<p>Faut-il le dire? avec un vil mortel,</p>
+<p>Un Frdric, baron de Silsie,</p>
+<p>Lequel voudra, comme dans son chteau,</p>
+<div><span class="pagenum"><a id="Page_95"> 95</a></span></div>
+<p>Donnant aux morts un spectacle nouveau,</p>
+<p>Porter partout, sur la rive infernale,</p>
+<p>Et ses quartiers, et sa voix chapitrale...</p>
+<p>Il est bien vrai que, pour prendre un dtour,</p>
+<p>Le mot flatteur, quittant les grandes routes,</p>
+<p>Descend moins vite au tnbreux sjour;</p>
+<p>Que le hros, attentif aux coutes,</p>
+<p>Dans son cerveau moins prompt s'branler</p>
+<p>Ne peut sentir qu'une atteinte lgre.</p>
+<p>Que feriez-vous? Il faut s'en consoler;</p>
+<p>Et du destin quel est l'arrt svre!</p>
+<p>Les plaisirs purs pour nous ne sont point faits;</p>
+<p>Mme en enfer, ils sont tous imparfaits.</p>
+<p>Or maintenant, qu'un censeur tmraire,</p>
+<p>Un bel esprit, volage papillon,</p>
+<p>Vienne fronder ce travail salutaire</p>
+<p>Qui, pour changer, pour rtablir un nom,</p>
+<p>Dans cette nuit apportant la lumire,</p>
+<p>Va compilant de vieux compilateurs,</p>
+<p>Des manuscrits et d'antiques auteurs.</p>
+<p>Sans un talent, sans de si dignes veilles,</p>
+<p>Tous les hros, leurs noms et leurs merveilles,</p>
+<p>Les vains exploits de cent mortels fameux,</p>
+<p>Vivant pour nous, seraient perdus pour eux.</p>
+<p>Quel nom donner la folle imprudence</p>
+<p>De ces humains qui, dans leur draison,</p>
+<p>Aprs avoir avec inconsquence</p>
+<p>Tout immol pour anoblir leur nom,</p>
+<p>Et qui, vieillis dans leur culte frivole,</p>
+<p>N'ont rien omis pour orner leur idole,</p>
+<p>L'osent dtruire, et dont l'aveugle erreur</p>
+<p>Y substitue un fantme imposteur,</p>
+<p>De qui jamais cette gloire n'approche?</p>
+<div><span class="pagenum"><a id="Page_96"> 96</a></span></div>
+<p>Quoi! Du Terrail, parrain du roi Franois,</p>
+<p>Ami des preux, chevalier sans reproche,</p>
+<p>Au bon Bayard cde tous ses exploits!</p>
+<p>Et ne crois pas qu'avec plus d'indulgence</p>
+<p>Je traite encor cette autre vanit</p>
+<p>Qui, des climats rapprochant la distance,</p>
+<p>Entrane au loin notre esprit emport.</p>
+<p>Enseigne-moi quelle est la diffrence.</p>
+<p>Qu'importe enfin ta flicit</p>
+<p>Que dans mille ans tes vers se fassent lire,</p>
+<p>Ou que Stockholm aujourd'hui les admire?</p>
+<p>Du Nord jaloux le souffle imptueux</p>
+<p>Dissipera cet encens si frivole;</p>
+<p>Et sa fureur ira, loin de tes yeux,</p>
+<p>Le dposer dans les antres d'Eole.</p>
+<p>De prs au moins, l'loge plus flatteur,</p>
+<p>Voisin de toi, descendrait dans ton c&oelig;ur;</p>
+<p>Et le zphyr, sur son aile lgre,</p>
+<p>Jusqu' tes sens daignerait apporter</p>
+<p>Une vapeur, hlas! bien passagre,</p>
+<p>Que tes esprits pourraient au moins goter.</p>
+<p>Ah! que le sort, pour moi plein d'indulgence,</p>
+<p>Sur le prsent borne son influence,</p>
+<p>Et de mes jours marque chaque moment</p>
+<p>Par un plaisir, ou par un sentiment:</p>
+<p>De l'avenir, ami, je le dispense.</p>
+<p>Je veux sentir, je veux jouir enfin:</p>
+<p>Et mon esprit, dans son indiffrence,</p>
+<p>D'aucun absent n'est le contemporain.</p>
+<p>Pauvres humains! quelle est votre inconstance!</p>
+<p>Qu'est-ce que l'homme soi-mme livr?</p>
+<p>Oui, cher ami, moi de qui l'imprudence</p>
+<p>Vient de traiter de fivre, de dmence,</p>
+<div><span class="pagenum"><a id="Page_97"> 97</a></span></div>
+<p>Ce beau dsir par les temps consacr,</p>
+<p>De runir la double jouissance</p>
+<p>D'un nom pourtant jamais rvr;</p>
+<p>Que sais-je, hlas! si mon inconsquence,</p>
+<p>Par une sotte et double vanit,</p>
+<p>Ne prtend point franchir l'espace immense</p>
+<p>De l'univers et de l'ternit;</p>
+<p>Et si des temps perant la nuit obscure,</p>
+<p>Je ne veux point aller, dans un Mercure,</p>
+<p>Au bout du monde, l'immortalit?</p>
+</div></div>
+
+<h3 class="poetry"><span class="i5">PITRE D'UN PRE A SON FILS</span>,<br />
+<span class="i2 normal"><span class="i3">SUR LA NAISSANCE D'UN PETIT-FILS.</span></span></h3>
+<div class="poetry"><div class="stanza">
+<p>Il est donc n, ce fils, objet de tant de v&oelig;ux!</p>
+<p>Il respire! avec lui nous renaissons tous deux.</p>
+<p>Mon c&oelig;ur s'est rveill: cette ardeur qui m'enflamme,</p>
+<p>Au jour de ta naissance a pntr ton me.</p>
+<p>Je te pris dans mes bras: un serment solennel</p>
+<p>Promit de t'lever dans le sein paternel.</p>
+<p>Le temps, qui m'a conduit au bout de ma carrire,</p>
+<p>De mes yeux par degrs pura la lumire:</p>
+<p>Vainement et trop tard allumant son flambeau,</p>
+<p>La raison nous claire aux portes du tombeau.</p>
+<p>Ah! si l'exprience, cole du vrai sage,</p>
+<p>Pouvait de nos enfans devenir l'hritage!</p>
+<p>Si nos malheurs au moins n'taient perdus pour eux!</p>
+<p>Un pre, en expirant, se croirait trop heureux:</p>
+<span class="pagenum"><a id="Page_98"> 98</a></span>
+<p>Mais il meurt tout entier; et la triste vieillesse</p>
+<p>Dans la tombe avec elle emporte sa sagesse.</p>
+<p>De mon vaisseau du moins que les tristes dbris,</p>
+<p>pars sous les cueils, en cartent mon fils.</p>
+<p>Je le vois, en mourant, s'loigner du rivage:</p>
+<p>Ah! s'il arrive au port, je bnis mon naufrage.</p>
+<p>Parmi tous ces mortels sur ce globe sems,</p>
+<p>Les uns portent un c&oelig;ur, des sens inanims;</p>
+<p>Le feu des passions n'chauffe point leur me:</p>
+<p>D'autres sont embrss d'une cleste flamme:</p>
+<p>Mais trop souvent, hlas! sa fconde chaleur</p>
+<p>Enfante les talens et non pas le bonheur;</p>
+<p>Et de l'infortun dont elle est le partage,</p>
+<p>Elle fait un grand homme et rarement un sage.</p>
+<p>Le bonheur! mortel!... Ose te dtacher</p>
+<p>D'un espoir que bientt il faudrait t'arracher:</p>
+<p>Si le songe est flatteur, le rveil est funeste;</p>
+<p>Fais le bonheur d'autrui, c'est le seul qui te reste.</p>
+<p>Si ton fils n'a reu que des sens mousss,</p>
+<p>Qu'il se trane pas lents dans les chemins tracs:</p>
+<p>Sans lui frayer toi-mme une route nouvelle,</p>
+<p>De tes seules vertus offre-lui le modle:</p>
+<p>Mais si des passions le germe est dans son sein,</p>
+<p>Veille, pre clair, sur ce dpt divin:</p>
+<p>Loin de lui ces prisons o le hasard rassemble</p>
+<p>Des esprits ingaux qu'on fait ramper ensemble;</p>
+<p>O le vil prjug vend d'obscures erreurs,</p>
+<p>Que la jeunesse achte aux dpens de ses m&oelig;urs:</p>
+<p>Si ton fils ne te doit son me toute entire,</p>
+<p>Tu lui donnas le jour, mais tu n'es pas son pre.</p>
+<p>Le chef-d'&oelig;uvre immortel de la divinit</p>
+<p>Sur la terre au hasard parat tre jet.</p>
+<div><span class="pagenum"><a id="Page_99"> 99</a></span></div>
+<p>L'homme nat; l'imposture assige son enfance:</p>
+<p>On fatigue, on sduit sa crdule ignorance:</p>
+<p>On dgrade son tre. Ah, cruels! arrtez:</p>
+<p>C'est une me immortelle qui vous insultez.</p>
+<p>De l'ducation l'influence suprme,</p>
+<p>Subjugant dans nos c&oelig;urs la nature elle-mme,</p>
+<p>Peut crer son choix, des vices, des vertus:</p>
+<p>C'est du fils de Csar que Caton fit Brutus.</p>
+<p>Rgne sur le hasard, affaiblis son empire:</p>
+<p>L'homme peut le borner, ou mme le dtruire.</p>
+<p>Que son fier ascendant soit dompt par tes soins:</p>
+<p>Transforme pour ton fils les vertus en besoins.</p>
+<p>O toi! fille des Cieux que l'univers adore,</p>
+<p>Toi qu'il faut que l'on craigne, ou qu'il faut qu'on implore,</p>
+<p>Sainte religion, dont le regard descend,</p>
+<p>Du crateur l'homme, et de l'homme au nant,</p>
+<p>Montre-nous cette chane adorable et cache</p>
+<p>Par la main de Dieu mme son trne attache,</p>
+<p>Qui, pour notre bonheur, unit la terre au ciel</p>
+<p>Et balance le monde aux pieds de l'ternel.</p>
+<p>Mais dj de ton fils la raison vient d'clore:</p>
+<p>Sache pier, saisir l'instant de son aurore,</p>
+<p>O l'homme ouvrant les yeux, frapp d'un jour nouveau,</p>
+<p>S'veille, et regardant autour de son berceau,</p>
+<p>tonn de penser, et fier de se connatre,</p>
+<p>Ose s'interroger, s'aperoit de son tre;</p>
+<p>Dvore les objets autour de lui sems,</p>
+<p>Jadis morts ses yeux, maintenant anims;</p>
+<p>Demande ces objets leurs rapports lui-mme,</p>
+<p>Et du monde moral veut saisir le systme;</p>
+<p>A de sages leons consacre ses momens;</p>
+<p>De ses vertus alors pose les fondemens;</p>
+<div><span class="pagenum"><a id="Page_100"> 100</a></span></div>
+<p>Des vrais biens, des vrais maux, trace-lui les limites;</p>
+<p>Renferme ses regards dans les bornes prescrites;</p>
+<p>Qu'il sache tour tour se concentrer dans lui,</p>
+<p>Etendre ses rapports vivre dans autrui;</p>
+<p>Ne fais briller dans lui que des clarts utiles;</p>
+<p>Il est pour les humains des vrits striles;</p>
+<p>Le ciel est parsem de globes lumineux;</p>
+<p>Mais un seul nous claire et suffit nos yeux.</p>
+<p>Prolonge pour ton fils cet heureux temps d'ivresse,</p>
+<p>Cet aimable dlire o la simple jeunesse,</p>
+<p>Ignorant l'artifice et les retours cruels,</p>
+<p>N'a point perdu le droit d'estimer les mortels,</p>
+<p>Et gote ce bonheur si pur, si respectable,</p>
+<p>De croire la vertu pour aimer son semblable.</p>
+<p>Jeune homme, j'aime voir ta nave candeur</p>
+<p>Chercher imprudemment nos vertus dans ton c&oelig;ur,</p>
+<p>Chrir une ombre vaine, adorer ton ouvrage,</p>
+<p>De tes purs sentimens reproduire l'image,</p>
+<p>Et se plaire crer, dans ta simplicit,</p>
+<p>Un nouvel univers par toi seul habit.</p>
+<p>Oui, que mon fils embrasse un fantme qu'il aime:</p>
+<p>Nous croyant des vertus, il en aura lui-mme.</p>
+<p>Mais voici ce moment utile ou dangereux,</p>
+<p>Qui, souvent annonc par un naufrage affreux,</p>
+<p>Des sens avec le c&oelig;ur prparant l'alliance,</p>
+<p>Donne l'homme tonn toute son existence,</p>
+<p>tablit ses devoirs sur ses rapports divers,</p>
+<p>Le fait vivre lui-mme et natre l'univers.</p>
+<p>Ce sont les passions, dont la fatale ivresse</p>
+<p>L'lve quelquefois, et trop souvent l'abaisse;</p>
+<p>Mais quel que soit sur nous leur ascendant vainqueur,</p>
+<p>Leur force ou leur faiblesse est toute en notre c&oelig;ur.</p>
+<div><span class="pagenum"><a id="Page_101"> 101</a></span></div>
+<p>Indociles coursiers, ils prouvent leur guide;</p>
+<p>Le faible est entran par leur lan rapide;</p>
+<p>Le fort sait les dompter, les asservir au frein;</p>
+<p>Pour jamais de leur matre ils connaissent la main.</p>
+<p>Les coursiers du soleil, dans leur vaste carrire,</p>
+<p>Rpandaient sans danger les feux et la lumire;</p>
+<p>Phaton les conduit: bondissans, furieux,</p>
+<p>Ils consument la terre, ils embrsent les cieux.</p>
+<p>Si ton fils des vertus a reu la semence,</p>
+<p>Des passions, pour lui, ne crains point l'influence;</p>
+<p>De nos garemens on les accuse en vain;</p>
+<p>Le germe corrupteur dormait dans notre sein:</p>
+<p>De sable, de limon cet impur assemblage,</p>
+<p>Rebut de l'ocan, soulev par l'orage,</p>
+<p>Avant que la tempte et branl les airs,</p>
+<p>Il existait dj dans le gouffre des mers.</p>
+<p>Passions, c'est nous seuls et non vous qu'il faut craindre.</p>
+<p>purons notre c&oelig;ur sans vouloir les teindre.</p>
+<p>Parmi tous ces dsirs dans notre me allums,</p>
+<p>Le tyran le plus fier de nos sens enflamms,</p>
+<p>C'est ce fougueux instinct fait pour nous reproduire,</p>
+<p>Bienfaiteur des mortels, et prt les dtruire.</p>
+<p>Qu'un seul objet, mon fils, t'enchanant sous sa loi,</p>
+<p>Te drobe son sexe ananti pour toi.</p>
+<p>Heureux, sans doute heureux, si la beaut qui t'aime,</p>
+<p>Remplissant tout ton c&oelig;ur, te rend cher toi-mme,</p>
+<p>Et mle au tendre amour qu'elle a su t'inspirer,</p>
+<p>Ce charme des vertus qui les fait adorer!</p>
+<p>N&oelig;uds avous du ciel, respectable hymne,</p>
+<p>De mon fils tes lois soumets la destine!</p>
+<p>Que par toi, de son tre tendant le lien,</p>
+<p>Mon fils, pour tre heureux, soit homme et citoyen!</p>
+<div><span class="pagenum"><a id="Page_102"> 102</a></span></div>
+<p>Loin d'ici ces mortels, dont la folle prudence</p>
+<p>Refuse leur pays le prix de leur naissance,</p>
+<p>Et qui prts brler des plus coupables feux,</p>
+<p>Morts pour le genre humain, pensent vivre pour eux!</p>
+<p>Amiti, n&oelig;ud sacr, rcompense des sages,</p>
+<p>Plaisir de tous les temps, vertu de tous les ges!</p>
+<p>Oui, mon fils chrira tes devoirs, tes douceurs.</p>
+<p>L'astre qui nous claire eut des blasphmateurs:</p>
+<p>Des monstres ont maudit sa fconde influence;</p>
+<p>D'autres ont de Dieu mme abhorr l'existence,</p>
+<p>Ont ha l'Eternel: amiti! qui jamais</p>
+<p>A blasphm ton nom, a maudit tes bienfaits?</p>
+<p>Le ciel daigne accorder au mortel magnanime</p>
+<p>Une autre passion plus rare et plus sublime,</p>
+<p>Aliment des vertus, me des grands desseins:</p>
+<p>C'est ce noble dsir d'tre utile aux humains,</p>
+<p>D'avoir des droits sur eux, de vivre en leur mmoire;</p>
+<p>Le plus beau des besoins, le besoin de la gloire;</p>
+<p>Imprieux instinct que des dieux bienfaiteurs,</p>
+<p>Par piti pour la terre ont mis dans les grands c&oelig;urs.</p>
+<p>Mais qui cherche la gloire a besoin qu'on l'claire.</p>
+<p>Il en est une, hlas! criminelle ou vulgaire,</p>
+<p>Que le faible poursuit, qu'encense le pervers,</p>
+<p>Qui, sous diffrens noms, flau de l'univers,</p>
+<p>Arme le conqurant, lui commande les crimes,</p>
+<p>Dicte au sage insens de coupables maximes,</p>
+<p>Aiguise le poignard, prpare le poison,</p>
+<p>Pour sauver de l'oubli le fantme d'un nom;</p>
+<p>Prestige d'un instant, vaine et cruelle idole,</p>
+<p>Non, ce n'est point toi que le sage s'immole;</p>
+<p>Ses jours, dans les travaux, ne sont point consums,</p>
+<p>Pour laisser quelques pas sur le sable imprims:</p>
+<p>Mais servir, clairer le genre humain qu'il aime,</p>
+<div><span class="pagenum"><a id="Page_103"> 103</a></span></div>
+<p>En recherchant surtout l'estime de soi-mme;</p>
+<p>La mettre au plus haut prix; l'obtenir de son c&oelig;ur;</p>
+<p>Voil quelle est sa gloire et quelle est sa grandeur.</p>
+<p>Si de ce beau dsir ton me est dvore,</p>
+<p>Nourris dans toi, mon fils, cette flamme sacre,</p>
+<p>Tandis que tes esprits, dans leur mle vigueur,</p>
+<p>Du feu des passions reoivent leur chaleur.</p>
+<p>Ah! lorsque les glaons de la froide vieillesse</p>
+<p>Viennent de notre sang arrter la vtesse,</p>
+<p>Lorsque nous recelons dans un dbile corps</p>
+<p>Un esprit impuissant, une me sans ressorts,</p>
+<p>Plus de droits sur la gloire et sur la renomme:</p>
+<p>La lice de l'honneur est pour jamais ferme:</p>
+<p>Et sur nos sens fltris, ainsi que sur nos c&oelig;urs,</p>
+<p>L'oisive indiffrence panche ses langueurs.</p>
+<p>Mon fils, sur les humains que ton me attendrie</p>
+<p>Habite l'univers, mais aime sa patrie.</p>
+<p>Le sage est citoyen: il respecte la fois</p>
+<p>Et le trsor des m&oelig;urs, et le dpt des lois:</p>
+<p>Les lois! raison sublime et morale pratique,</p>
+<p>D'intrts opposs balance politique,</p>
+<p>Accord n des besoins, qui, par eux ciment,</p>
+<p>Des volonts de tous fit une volont.</p>
+<p>Chris toujours, mon fils, cet utile esclavage,</p>
+<p>Qui de la libert doit purer l'usage.</p>
+<p>Entends mes derniers mots, toi, dont les soins prudens</p>
+<p>Doivent de notre fils guider les premiers ans.</p>
+<p>J'ai vu son doux sourire sa naissante aurore;</p>
+<p>Son premier sentiment tes yeux doit clore;</p>
+<p>Dans ton sein paternel il ira s'pancher;</p>
+<p>Et moi, d'entre tes bras la mort va m'arracher.</p>
+<p>Puisse un jour cet crit, gage de ma tendresse,</p>
+<p>Cher enfant, ton c&oelig;ur faire aimer ma vieillesse!</p>
+<div><span class="pagenum"><a id="Page_104"> 104</a></span></div>
+<p>Puisses-tu t'crier, saisi d'un doux transport:</p>
+<p>Il fit des v&oelig;ux pour moi dans les bras de la mort!</p>
+<p>Oui, c'est toi qui, m'offrant une heureuse esprance,</p>
+<p>Plus loin dans l'avenir porte mon existence:</p>
+<p>Je t'apprends le secret de vivre et de jouir;</p>
+<p>Ma mort t'enseignera le grand art de mourir.</p>
+</div></div>
+
+<h3 class="poetry"><span class="i8">PITRE</span><br />
+<span class="i8 normal">A M. ***</span></h3>
+<div class="poetry"><div class="stanza">
+<p><span class="small">Cologne, 19 juin 1761, crite sur les bords du Rhin.</span></p>
+</div>
+<div class="stanza">
+<p>Ami, des champs le spectacle flatteur</p>
+<p>Vient d'animer, de rveiller mon c&oelig;ur.</p>
+<p>A s'attendrir ce spectacle l'invite.</p>
+<p>J'ai fui la ville et l'ennui qui l'habite.</p>
+<p>Hlas! au moins cach sous ces forts,</p>
+<p>Il m'est permis de dtourner ma vue</p>
+<p>De ces clochers, dont les hardis sommets,</p>
+<p>En s'effilant, s'lancent dans la nue,</p>
+<p>Et dont l'aspect me poursuit jamais.</p>
+<p>N'entends-tu pas, dans ce verger paisible,</p>
+<p>Ce rossignol? Son organe flexible,</p>
+<p>Tendre toujours et toujours vari,</p>
+<p>Chante l'amour: je parle l'amiti.</p>
+<p>Oui, dans ces lieux, ami, tout la rappelle.</p>
+<p>Autour de moi que la nature est belle!</p>
+<p>Je vois du Rhin les flots majestueux</p>
+<p>Baigner mes pieds et couler sous mes yeux.</p>
+<p>De sept rochers les cmes ingales</p>
+<p>Vont l'envi se perdre dans les cieux;</p>
+<div><span class="pagenum"><a id="Page_105"> 105</a></span></div>
+<p>Un bois touffu remplit leurs intervalles.</p>
+<p>D'un doux frisson ces trembles agits,</p>
+<p>De ces oiseaux la douce mlodie,</p>
+<p>Portent le trouble mon me ravie;</p>
+<p>Pour comble encore, mes yeux enchants</p>
+<p>Ces fleurs, au loin maillant la prairie,</p>
+<p>Pour me sduire talent leurs beauts.</p>
+<p>Sjour touchant! que n'es-tu ma patrie?</p>
+<p>N'importe, hlas! de mon c&oelig;ur endormi</p>
+<p>Ton doux aspect a banni la tristesse.</p>
+<p>Je suis heureux dans cette courte ivresse:</p>
+<p>Je suis heureux: je songe mon ami.</p>
+<p>C'en est donc fait, la trompeuse fortune</p>
+<p>A sur mes jours abdiqu tout pouvoir.</p>
+<p>Je la bnis; sa faveur importune,</p>
+<p>En aucun temps n'a fix mon espoir.</p>
+<p>Il est bien vrai que, provoqu par elle,</p>
+<p>J'obissais sa voix infidelle,</p>
+<p>Et ton ami s'en faisait un devoir.</p>
+<p>Mais elle a fait ce que mon c&oelig;ur demande:</p>
+<p>Sa trahison, que j'aurais d prvoir,</p>
+<p>De ses faveurs est pour moi la plus grande.</p>
+<p>J'avais pens, dans ma trop longue erreur,</p>
+<p>Que de ses dons la fatale influence</p>
+<p>Aplanissait le chemin du bonheur.</p>
+<p>Mais que les Dieux ont born sa puissance!</p>
+<p>Pour tre heureux il nous suffit d'un c&oelig;ur.</p>
+<p>Je les ai vus, ses favoris coupables,</p>
+<p>En dpit d'elle, illustres misrables,</p>
+<p>Fiers d'tre sots, de leur faste blouis,</p>
+<p>Punis toujours de n'avoir rien faire,</p>
+<p>Dans leurs miroirs mille fois reproduits,</p>
+<p>Peindre partout, voir partout leur misre;</p>
+<div><span class="pagenum"><a id="Page_106"> 106</a></span></div>
+<p>Sur leurs sophas lchement tendus,</p>
+<p>D'esprit, de corps galement perclus;</p>
+<p>Du fade objet dont l'aspect les accable</p>
+<p>Multiplier l'image insupportable.</p>
+<p>J'ai vu Crassus, pour chapper au temps,</p>
+<p>Dans sa langueur en compter les instans.</p>
+<p>La montre d'or nonchalamment tire</p>
+<p>Dit qu'en secret il maudit sa dure.</p>
+<p>Son triste c&oelig;ur voudrait, dans son ennui,</p>
+<p>La dmentir, s'inscrire en faux contre elle;</p>
+<p>Mais le tmoin muet et trop fidelle</p>
+<p>Obstinment dpose contre lui.</p>
+<p>Combien mes yeux ont surpris de bassesse</p>
+<p>Sous ces dehors, sous cet clat trompeur!</p>
+<p>Oui, que le ciel, punissant ma faiblesse,</p>
+<p>Sur ton ami signale sa fureur,</p>
+<p>Si, de mon c&oelig;ur dmentant la noblesse,</p>
+<p>J'osais tremper dans leur lche bonheur!</p>
+<p>Que l'amiti, pour tous deux indulgente,</p>
+<p>A sur nos jours panch de douceurs!</p>
+<p>Avec quel art sa faveur bienfaisante</p>
+<p>De nos plaisirs variait les couleurs!</p>
+<p>Par la gat tantt enlumine,</p>
+<p>Tantt moins vive, encor plus fortune,</p>
+<p>Elle portait par degrs dans nos c&oelig;urs,</p>
+<p>Aprs l'essor d'une libre saillie,</p>
+<p>Ce doux sommeil, cette mlancolie,</p>
+<p>Qui de l'amour imite les langueurs.</p>
+<p>Souvent muets dans notre nonchalance,</p>
+<p>Trop srs de nous pour craindre un seul moment</p>
+<p>Qu'on ne la prt pour de l'indiffrence,</p>
+<p>Nous nous taisions, et cet heureux silence</p>
+<div><span class="pagenum"><a id="Page_107"> 107</a></span></div>
+<p>Ne finissait que par un sentiment:</p>
+<p>Temps prcieux pour mon me attendrie,</p>
+<p>O mon esprit, emport loin de moi,</p>
+<p>tait absent, mais absent prs de toi.</p>
+<p>Plaisir du c&oelig;ur, tendre mlancolie,</p>
+<p>Doux antidote et baume de la vie,</p>
+<p>Par quelle loi, par quel fatal destin,</p>
+<p>Faut-il, hlas! que d'un peuple volage</p>
+<p>L'insuffisant et strile langage</p>
+<p>T'ose confondre avec ce noir chagrin,</p>
+<p>Flau cruel de l'me dgrade,</p>
+<p>Par les ennuis tristement obsde?</p>
+<p>Souvent encor quand un diseur de riens</p>
+<p>Venait troubler nos charmans entretiens,</p>
+<p>Si par malheur sa bouche tmraire</p>
+<p>D'un sentiment n d'une me vulgaire</p>
+<p>A nos regards dvoilait la laideur,</p>
+<p>Mes yeux soudain, sur ton front peu flatteur,</p>
+<p>En saisissaient le dsaveu sincre.</p>
+<p>Mais qu'ai-je dit? Etait-il ncessaire</p>
+<p>De l'y chercher? Il tait dans mon c&oelig;ur.</p>
+<p>Ah! cher ami, puis-je esprer encore</p>
+<p>De te revoir, de trouver dans le tien</p>
+<p>Cette amiti qui tous deux nous honore,</p>
+<p>Et dont l'absence a serr le lien?</p>
+<p>Momens heureux, je vais vous voir renatre;</p>
+<p>Et de plus prs tes destins li,</p>
+<p>Auprs de toi, prenant un nouvel tre,</p>
+<p>Je vais chrir les arts et l'amiti.</p>
+<p>J'ignore encor ce que le sort barbare</p>
+<p>Pour ton ami cache dans l'avenir;</p>
+<p>Mais quels que soient les jours qu'il me prpare,</p>
+<div><span class="pagenum"><a id="Page_108"> 108</a></span></div>
+<p>De fermet prompt me prmunir,</p>
+<p>Malgr ses coups, je veux suivre la pente</p>
+<p>De ce sentier que l'honneur me prsente,</p>
+<p>Et que sa main pour moi daigne aplanir.</p>
+<p>Je sais trop bien que sa faveur strile</p>
+<p>Ne me promet qu'une palme inutile;</p>
+<p>Mais le travail, tendre consolateur,</p>
+<p>M'assure au moins un abri salutaire.</p>
+<p>Abri sacr, ncessaire mon c&oelig;ur.</p>
+<p>Oui, le travail est son propre salaire.</p>
+<p>Par le malheur mon esprit abattu,</p>
+<p>Se redoutant, chrissant sa faiblesse,</p>
+<p>Contre lui-mme a long-temps combattu.</p>
+<p>Je cde enfin l'instinct qui me presse.</p>
+<p>Te souviens-tu de ce chantre de Grce!</p>
+<p>Encourag par les dons sducteurs</p>
+<p>Du cercle entier de ses admirateurs,</p>
+<p>Oh! disait-il, partageant leur ivresse,</p>
+<p>Si l'intrt pouvait les clairer;</p>
+<p>Si dans mon c&oelig;ur ce peuple pouvait lire;</p>
+<p>De quels transports je me sens pntrer,</p>
+<p>Lorsque mes doigts voltigent sur la lyre;</p>
+<p>D'une faveur il croirait m'honorer,</p>
+<p>En permettant mon heureux dlire</p>
+<p>De s'exercer dans cet art que j'admire.</p>
+</div></div>
+
+<p><span class="pagenum"><a id="Page_109"> 109</a></span></p>
+
+<h3 class="poetry"><span class="i6">PITRE</span></h3>
+<p class="hanging indent2">
+A M. ***, QUI AVAIT FAIT AFFICHER CHEZ SON SUISSE UN
+ORDRE EN VERS, DE N'OUVRIR QU'AU MRITE, ET DE REFUSER
+LA PORTE A LA FORTUNE.</p>
+<div class="poetry"><div class="stanza">
+<p>Je l'ai vu cet ordre authentique,</p>
+<p>Mis en vers joliment tourns,</p>
+<p>Cette consigne potique</p>
+<p>Qu' votre Suisse vous donnez;</p>
+<p>Mais elle est trop philosophique,</p>
+<p>Ou trop peu. Quoi! vous ordonnez</p>
+<p>Que l'on ferme la porte au nez</p>
+<p>A la Fortune! Et pourquoi faire?</p>
+<p>Est-ce humeur, faiblesse ou colre?</p>
+<p>Vous avez tort; mais apprenez</p>
+<p>Le dnoment de cette affaire.</p>
+<p>Aprs ce refus insultant</p>
+<p>Que fit la belle aventurire?</p>
+<p>Surprise de ce compliment,</p>
+<p>De la rebuffade impolie</p>
+<p>D'un portier qui la congdie,</p>
+<p>Croiriez-vous que dans cet instant</p>
+<p>(Voyez un peu quelle tourdie!)</p>
+<p>Elle vint chez moi brusquement?</p>
+<p>Je sortais: j'ouvre....&mdash;La fortune!</p>
+<p>Ne vous suis-je pas importune?</p>
+<p>Le cas arrive rarement.</p>
+<p>&mdash;Il arrive dans ce moment.</p>
+<p>Elle m'tonna, je vous jure.</p>
+<p>J'excusai le sage imprudent</p>
+<span class="pagenum"><a id="Page_110"> 110</a></span>
+<p>Qui brusquait ainsi la desse;</p>
+<p>Il a tort d'outrer la sagesse.</p>
+<p>&mdash;Vous raillez, je crois.&mdash;Nullement.</p>
+<p>Il fallait au moins vous admettre,</p>
+<p>En faisant des conditions....</p>
+<p>&mdash;A moi!&mdash;Sans doute.&mdash;Eh bien! voyons.</p>
+<p>Faites les vtres.&mdash;A la lettre</p>
+<p>Vous les suivrez? Premirement,</p>
+<p>Je vous dois un remercment:</p>
+<p>Vous voil sans qu'on vous appelle,</p>
+<p>C'est ce qu'il me faut justement.</p>
+<p>&mdash;Vous me plaisez assez, dit-elle.</p>
+<p>&mdash;Tant mieux.&mdash;Convenons de nos faits.</p>
+<p>&mdash;Vous ne prtendrez jamais</p>
+<p>A changer le fond de ma vie;</p>
+<p>Vous respecterez sans aigreur</p>
+<p>Mon caractre, mon humeur,</p>
+<p>Et mme un peu ma fantaisie.</p>
+<p>Je conserverai mes amis,</p>
+<p>Vous ne m'en donnerez point d'autres:</p>
+<p>A moi les miens, vous les vtres.</p>
+<p>Le sentiment sera permis</p>
+<p>A mon c&oelig;ur n sensible et tendre;</p>
+<p>De moi vous ne devrez attendre</p>
+<p>Que des soins, et non des soucis;</p>
+<p>Je n'en veux ni donner ni prendre.</p>
+<p>Si, par l'effet de vos faveurs,</p>
+<p>Je dois approcher des grandeurs,</p>
+<p>Partout, la cour, la ville,</p>
+<p>Je serai, rien n'est plus facile,</p>
+<p>Sans orgueil, mais non sans fiert,</p>
+<p>Vrai sans rudesse, sans audace,</p>
+<span class="pagenum"><a id="Page_111"> 111</a></span>
+<p>Et libre sans lgret.</p>
+<p>Auprs de mes amis en place</p>
+<p>J'aurai peu d'assiduit,</p>
+<p>La rservant pour leur disgrce.</p>
+<p>Permettez-vous?&mdash;Accord, passe.</p>
+<p>&mdash;Avec le mrite, l'honneur,</p>
+<p>Je n'entre point dans vos querelles;</p>
+<p>Je veux rester leur serviteur,</p>
+<p>Et les tiens pour amis fidles.</p>
+<p>&mdash;Ah! nous nous brouillerons.&mdash;Tant pis</p>
+<p>&mdash;Un mot encor. Toujours admis,</p>
+<p>Chez moi le mrite aura place</p>
+<p>Au-dessus de vos favoris:</p>
+<p>C'est la sienne, quoique l'on fasse.</p>
+<p>Refus net.&mdash;La dit</p>
+<p>Me dit, d'un ton de bonhommie:</p>
+<p>Moi, j'ai de la facilit;</p>
+<p>Mais cet article du trait,</p>
+<p>Par quel art, par quelle industrie,</p>
+<p>Le faire signer, je vous prie,</p>
+<p>A ma s&oelig;ur?&mdash;Qui?&mdash;La vanit.</p>
+<p>Adieu.&mdash;Soit.&mdash;La folle immortelle</p>
+<p>Part et s'envole tire d'aile,</p>
+<p>Me supposant de vains regrets,</p>
+<p>Je le souponne; car la belle,</p>
+<p>Tout en me quittant pour jamais,</p>
+<p>Regardait parfois derrire elle,</p>
+<p>Pour voir si je la rappelais;</p>
+<p>Mais je laissai fuir l'infidelle,</p>
+<p>Et mes voisins courent aprs.</p>
+</div></div>
+
+<p><span class="pagenum"><a id="Page_112"> 112</a></span></p>
+
+<h3 class="poetry"><span class="i6">FRAGMENS</span></h3>
+<p class="hanging indent2"><span class="normal">D'UNE PITRE DIPLOMATIQUE, ADRESSE A LA COALITION DES
+PRINCES ARMS CONTRE LA FRANCE.</span></p>
+
+<div class="poetry"><div class="stanza">
+<p>Quoi! contre nos pamphlets hrissant vos frontires,</p>
+<p>Vous formez des cordons, vous dressez des barrires;</p>
+<p>Et vous pourriez, chez nous, vauriens pestifrs,</p>
+<p>De l'galit sainte aptres conjurs,</p>
+<p>Hasardant la vertu de vos bandes guerrires,</p>
+<p>Souffrir que d'un faux jour les rayons gars,</p>
+<p>Perant l'pais repli de leurs lourdes paupires,</p>
+<p>Offrissent leurs yeux troubles, mal assurs,</p>
+<p>De nos Franais nouveaux les faons familires!</p>
+<p>Quoi! vos fiers cuirassiers qui, combattant pour vous,</p>
+<p>Meurent sous vos btons en perdant vos trois sous,</p>
+<p>Verront-ils exposer leur fidle innocence</p>
+<p>Aux piges que leur tend notre indigne licence!</p>
+<p>Rois, laissez-vous flchir, ne nous attaquez pas;</p>
+<p>Plaignez plutt l'erreur de notre indpendance,</p>
+<p>De cette galit, flau de nos climats.</p>
+<p>Sans cesse attendrissez sur nous, sur nos misres,</p>
+<p>Vos sujets chargs d'or, payant sans assignats</p>
+<p>Le brigand brevet qui les trane en galres<a name="FNanchor_26" id="FNanchor_26" href="#Footnote_26" class="fnanchor">&nbsp;[26]</a>,</p>
+<p>Pour la mort d'un vieux cerf soustrait vos bats.</p>
+<div><span class="pagenum"><a id="Page_113"> 113</a></span></div>
+<p>Avant qu'on vous apprt que les hommes sont frres,</p>
+<p>Funeste vrit qui peut tout perdre, hlas!</p>
+<p>Nuire vos recruteurs, renchrir vos soldats,</p>
+<p>Corrompre l'ouvrier en haussant les salaires,</p>
+<p>Et, trompant vos sujets gars sur nos pas,</p>
+<p>Leur ravir tous ces biens si chers leurs anctres,</p>
+<p>Ces biens perdus pour nous, mais non pour vos tats,</p>
+<p>Des moines, des geliers, des nobles et des prtres...</p>
+<p><b>. . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . .</b></p>
+<p>A quoi de l'art des rois on borne les leons!</p>
+<p>Transplanter en Brabant les braves de Hongrie,</p>
+<p>Puis contre les Hongrois armer les Brabanons,</p>
+<p>Styriens Milan, Milanais en Styrie:</p>
+<p>De ce profond mystre est-ce l tout le fin?</p>
+<p>Combien de temps faut-il pour que le monde enfin</p>
+<p>De ce royal secret dcouvre l'industrie?</p>
+<p>&mdash;Mais, depuis six cents ans!&mdash;Soit: rien ne prouve mieux</p>
+<p>Que, pour aller bien loin, ce systme est trop vieux.</p>
+<p>Kaunitz le sentira: sa tte octognaire</p>
+<p>Dira: Voici du neuf, voyons, que faut-il faire?</p>
+<p>Je ne reconnais plus ce commode mtier</p>
+<p>De rgir les tats pour se dsennuyer.</p>
+<p>Rgner est chose grave et devient une affaire.</p>
+<p><b>. . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . .</b></p>
+<p>Voisins des Marquisats<a name="FNanchor_27" id="FNanchor_27" href="#Footnote_27" class="fnanchor">&nbsp;[27]</a>, vous savez tous qu'en dire,</p>
+<p>Frdric, expliquant ses droits rgaliens,</p>
+<p>Forme, allonge, largit son nouvel apanage;</p>
+<p>Fait chez vous la police et vous prendra vos biens</p>
+<p>Par sage surveillance et par bon voisinage,</p>
+<p>Pour vous dfendre mieux contre les Autrichiens.</p>
+<p>Dj de ses <em>housards</em> une troupe impolie</p>
+<div><span class="pagenum"><a id="Page_114"> 114</a></span></div>
+<p>A ranonn deux fois les gens de Nuremberg.</p>
+<p>&mdash;Bon! Nuremberg n'est rien: c'est de la bourgeoisie.</p>
+<p>&mdash;D'accord. Mais un moment: Monsieur de Wirtemberg</p>
+<p>S'attend de jour en jour la mme avanie;</p>
+<p>C'est un seigneur, un duc, un prince en Franconie.</p>
+<p>Que rpondre? on se tait: l'vque de Bamberg,</p>
+<p>Plus confondu que vous, rassemble ses vieux titres,</p>
+<p>Et du cercle alarm consulte les chapitres:</p>
+<p>Publicistes, docteurs, l'escrime excits,</p>
+<p>En petit <em>in-quartos</em> resserrant leur logique,</p>
+<p>Prouvant, dmontrant tout, hors les points contests,</p>
+<p>Font admirer de plus cet accord harmonique</p>
+<p>Qui, par des mouvemens simples, bien concerts,</p>
+<p>Fait marcher sans dlais ce grand corps germanique.</p>
+<p>Bientt le brave Hoffmann les a tous rfuts;</p>
+<p>Et par vingt rgimens que charme sa rplique,</p>
+<p>Kalkreuth et Mollendorff, d'avance bien posts,</p>
+<p>Assurent le succs de sa diplomatique.</p>
+<p>Raguse et ses faubourgs, Luques et Saint-Martin</p>
+<p>Attendent, comme on sait, avec impatience,</p>
+<p>L'arrt du congrs qui doit livrer la France</p>
+<p>Repentante et contrite aux chevaliers du Rhin.</p>
+<p>De Mercy, de Breteuil la sagesse profonde,</p>
+<p>De Rousseau, de Sieys rformant les erreurs,</p>
+<p>Nous gurira des maux causs par ces penseurs,</p>
+<p>Qui, malgr la police, ont clair le monde,</p>
+<p>Et, sans tre honors du poste de commis,</p>
+<p>Se mlent d'influer sur les lois d'un pays.</p>
+<p>C'est un abus affreux: il faut qu'on le corrige;</p>
+<p>La constitution le demande et l'exige.</p>
+<p>Il nous faut au-dehors une rvision;</p>
+<p>L'autre est insuffisante, encor qu'elle ait du bon.</p>
+<span class="pagenum"><a id="Page_115"> 115</a></span>
+<p>. . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . .</p>
+<p>Catherine, posant un tome de Voltaire,</p>
+<p>Ecrit pour condouloir aux chagrins du saint-pre.</p>
+<p>Le pontife attendri, presque priv d'enfans,</p>
+<p>Veut dj dans Moscou recruter des croyans;</p>
+<p>Et bnissant tout bas l'auguste Catherine,</p>
+<p>Adresse un doux reproche la grce divine,</p>
+<p>Qui, contristant les saints, diffre trop long-temps</p>
+<p>D'unir l'glise grecque l'glise latine.</p>
+<p>Hlas! tout vient trop tard: faut-il qu'un si grand bien</p>
+<p>Commence s'oprer quand on ne croit plus rien?</p>
+</div>
+<div class="stanza">
+<p>(<em>Ce qui suit s'adresse au feu roi de Sude.</em>)</p>
+</div>
+<div class="stanza">
+<p>Une croisade noble est &oelig;uvre mritoire,</p>
+<p>Propre toucher les c&oelig;urs des nobles Sudois,</p>
+<p>Utile vos sujets, commerans et bourgeois,</p>
+<p>Qui, resserrant leurs fonds, vous souhaitent la gloire</p>
+<p>D'Artus, de Galaor, ou d'Oger le Danois.</p>
+<p>Votre abord si prochain dans la riche Neustrie,</p>
+<p>Ce fief du grand Rollon promis vos exploits,</p>
+<p>De vos Dalcarliens excitant l'industrie,</p>
+<p>Prviendra la faillite assez commune aux rois,</p>
+<p>Mais qu'on leur passe moins aujourd'hui qu'autrefois;</p>
+<p>Car on se forme enfin; et du fond de l'Ukraine;</p>
+<p>Avant que d'envoyer sa botte souveraine,</p>
+<p>Charles, votre patron, balancerait, je crois:</p>
+<p>Il craindrait qu' Stockholm on ne se dt peut-tre:</p>
+<p>Essayons: Il faut voir, sous ce commode matre,</p>
+<p>S'il n'et pas mieux valu, pour un peuple indign,</p>
+<p>Que sur lui ds long-temps cette botte et rgn.</p>
+<p>Ah! nous n'eussions pas vu dpeupler nos campagnes,</p>
+<p>En brigands, en soldats, changer nos laboureurs,</p>
+<p>Sous des fardeaux virils haleter leurs compagnes,</p>
+<div><span class="pagenum"><a id="Page_116"> 116</a></span></div>
+<p>Et leur fils consums en prcoces sueurs,</p>
+<p>Jeunes, de la vieillesse accuser les langueurs.</p>
+<p>Vous voyez que dj la question se pose.</p>
+<p>Le texte est dangereux; prvenez-en la glose.</p>
+<p>Gfle en fournit un autre; et, malgr le succs,</p>
+<p>Vos tats assembls vers la zne polaire,</p>
+<p>En exil, dans un camp, sous le glaive, aux arrts,</p>
+<p>Ou contraints de payer, ou pays pour se taire,</p>
+<p>Dans leurs foyers rendus exposeront les faits,</p>
+<p>Ces faits accusateurs d'un heureux tmraire.</p>
+<p>Vous les redoutez peu; j'entends Smiramis</p>
+<p>Qui vous dit: Rprimons ces Franais rfractaires,</p>
+<p>Prchant la libert qui gne en tout pays;</p>
+<p>Mais craignons nos sujets, ils sont nos ennemis;</p>
+<p>Et contre eux prtons-nous nos vaillans mercenaires.</p>
+<p>Unis pour opprimer, despotes solidaires,</p>
+<p>J'espre en vos trbans, comptez sur mes strlitz;</p>
+<p>Marchez et triomphez: la gloire vous appelle</p>
+<p>Aux combats, au congrs dans Aix dit la Chapelle:</p>
+<p>Vous y parlerez trop, mais vous parlerez bien.</p>
+<p>Chefs, soldats, orateurs, il ne vous manque rien.</p>
+<p>Alexandre, partez pour les plaines d'Arbelle;</p>
+<p>La Beauce en offre assez, et vos braves soldats</p>
+<p>Qu'en Finlande la gloire a maigri sur vos pas,</p>
+<p>Dans Gfle peu refaits, retrouveront en France,</p>
+<p>Dans maint heureux vignoble, en pays de bombance,</p>
+<p>La sant, la vigueur dont souvent mes guerriers</p>
+<p>M'ont prsent l'image en m'offrant leurs lauriers.</p>
+<p>Ainsi dit Catherine: et le hros habile,</p>
+<p>Qui gote le trait, mais le trouve incomplet,</p>
+<p>Jaloux de s'enrichir d'un article secret,</p>
+<p>La flatte, lve au ciel son gnie et son style,</p>
+<div><span class="pagenum"><a id="Page_117"> 117</a></span></div>
+<p>Ses conqutes, ses lois, en ajoutant tout bas</p>
+<p>Que, sans un fort subside, il ne partira pas.</p>
+<p>Smiramis sourit, et, pour sortir de gne,</p>
+<p>Mdite vingt pour cent un gros emprunt sur Gne,</p>
+<p>Que par les migrs on croit dj rempli.</p>
+<p>Tranquilles sur le nord, arrtons-nous ici:</p>
+<p>A nos hros franais sa voix offre un asile.</p>
+<p>&mdash;Ne vous y fiez pas: sa politique habile</p>
+<p>Songe ses intrts plus qu' nos migrans.</p>
+<p>Adroit nous ravir nos princes et nos grands,</p>
+<p>Elle veut transplanter au sein de son empire</p>
+<p>Le premier de nos arts, le blason qu'elle admire,</p>
+<p>D'cussons, de lambels tapisser Astracan;</p>
+<p>Chrin doit recruter pour embellir Cazan:</p>
+<p>Tel est l'unique but de ses nobles dpenses.</p>
+<p>Elle peut, il est vrai, dans ses dserts immenses,</p>
+<p>En fiefs, en francs-aleux dcouper ses tats,</p>
+<p>Tout brillans de comts, riches de marquisats,</p>
+<p>Sans mme expatrier ni les ours, ni les rennes,</p>
+<p>Deux <em>ordres</em>, dans le nord, puissances souveraines.</p>
+<p>&mdash;Vous riez.... Si pourtant de ses secours aids....</p>
+<p>&mdash;Cent mille arpens de neige, en un jour concds,</p>
+<p>Peuvent soudain, s'il plat sa munificence,</p>
+<p>Montrer chez les Kalmoucks la vritable France;</p>
+<p>La cour des vrais Bourbons, le palais des Conds.</p>
+<p>Princes au Kamshatka, ducs dans la Sibrie,</p>
+<p>Voyez-les excitant une active industrie,</p>
+<p>Encourager de l'&oelig;il les travaux roturiers</p>
+<p>Qui dfrichent pour eux leur nouvelle patrie,</p>
+<p>Fertile au seul aspect de ces grands chevaliers.</p>
+<p>De l'Oby, de l'Irtich, les rives dlectables</p>
+<p>Se peuplant de Franais prsents, prsentables,</p>
+<div><span class="pagenum"><a id="Page_118"> 118</a></span></div>
+<p>Verront leurs champs fconds sous de si nobles mains,</p>
+<p>Etonner Ptersbourg de leur tributs lointains,</p>
+<p>Et cet hommage heureux consoler Catherine</p>
+<p>D'avoir des Osmanlis diffr la ruine.</p>
+<p>&mdash;J'entends. Et les Sudois... Gustave? Il est bien loin:</p>
+<p>Sans avoir d'assignats, sa richesse est en cuivre.</p>
+<p>Ses soldats pourraient bien hsiter le suivre,</p>
+<p>Et de le surveiller son snat prendra soin.</p>
+<p>&mdash;Vous pourvoyez tout; je me tais, et pour cause.</p>
+<p>Quel homme! il ne craint rien.&mdash;Oh! je crains quelque chose.</p>
+<p>&mdash;Eh! quoi donc, s'il vous plat&mdash;D'ennuyer: serviteur.</p>
+<p>&mdash;Dieu vous envoie moi quand j'aurai de l'humeur!</p>
+<p>Adieu. Malgr les noms dont chez vous on vous nomme,</p>
+<p>J'aime votre candeur, votre sincrit,</p>
+<p>Et, pour un sclrat, je vous tiens honnte homme.</p>
+<p>&mdash;Quels que soient les surnoms dont vous soyez not,</p>
+<p>J'honore vos vertus et votre loyaut,</p>
+<p>Comme si j'arrivais de Coblentz ou de Rome</p>
+<p><b>..............</b></p>
+</div></div>
+
+<p><span class="pagenum"><a id="Page_119"> 119</a></span></p>
+
+<h2>ODES.</h2>
+<p><span class="pagenumh"><a id="Page_120"> 120</a></span>
+<span class="pagenum"><a id="Page_121"> 121</a></span></p>
+
+<div class="chapter">
+<p class="subh">ODES.</p>
+
+<h3 class="poetry"><span class="i5">LA GRANDEUR DE L'HOMME</span>,<br />
+<span class="i11 normal">ODE.</span></h3>
+</div>
+
+<div class="poetry"><div class="stanza">
+<p>Quand Dieu, du haut du ciel, a promen sa vue</p>
+<p>Sur ces mondes divers, sems dans l'tendue,</p>
+<p>Sur ces nombreux soleils, brillans de sa splendeur,</p>
+<p>Il arrte les yeux sur le globe o nous sommes:</p>
+<p class="i5"> Il contemple les hommes,</p>
+<p>Et dans notre me enfin va chercher sa grandeur.</p>
+</div>
+<div class="stanza">
+<p>Apprends de lui, mortel, respecter ton tre.</p>
+<p>Cet orgueil gnreux n'offense point ton matre:</p>
+<p>Sentir ta dignit, c'est bnir ses faveurs;</p>
+<p>Tu dois ce juste hommage sa bont suprme:</p>
+<p class="i5"> C'est l'oubli de toi-mme</p>
+</div>
+<div class="stanza">
+<p>Qui, du sein des forfaits, fit natre tes malheurs.</p>
+</div>
+<div class="stanza">
+<p>Mon me se transporte aux premiers jours du monde</p>
+<p>Est-ce l cette terre, aujourd'hui si fconde?</p>
+<p>Qu'ai-je vu? des dserts, des rochers, des forts:</p>
+<p>Ta faim demande au chne une vile pture;</p>
+<p class="i5"> Une caverne obscure</p>
+<p>Du roi de l'univers est le premier palais.</p>
+</div>
+<div class="stanza">
+<p>Tout nat, tout s'embellit sous ta main fortune:</p>
+<p>Ces dserts ne sont plus, et la terre tonne</p>
+<div><span class="pagenum"><a id="Page_122"> 122</a></span></div>
+<p>Voit son fertile sein ombrag de moissons.</p>
+<p>Dans ces vastes cits quel pouvoir invincible</p>
+<p class="i5"> Dans un calme paisible</p>
+<p>Des humains runis endort les passions?</p>
+</div>
+<div class="stanza">
+<p>Le commerce t'appelle au bout de l'hmisphre;</p>
+<p>L'Ocan, sous tes pas, abaisse sa barrire;</p>
+<p>L'aimant, fidle au nord, te conduit sur ses eaux;</p>
+<p>Tu sais l'art d'enchaner l'Aquilon dans tes voiles;</p>
+<p class="i5"> Tu lis sur les toiles</p>
+<p>Les routes que le ciel prescrit tes vaisseaux.</p>
+</div>
+<div class="stanza">
+<p>Spars par les mers, deux continens s'unissent;</p>
+<p>L'un de l'autre tonns, l'un de l'autre jouissent;</p>
+<p>Tu forces la nature trahir ses secrets;</p>
+<p>De la terre au soleil tu marques la distance,</p>
+<p class="i5"> Et des feux qu'il te lance</p>
+<p>Le prisme audacieux a divis les traits.</p>
+</div>
+<div class="stanza">
+<p>Tes yeux ont mesur ce ciel qui te couronne;</p>
+<p>Ta main pse les airs qu'un long tube emprisonne;</p>
+<p>La foudre menaante obit tes lois;</p>
+<p>Un charme imprieux, une force inconnue</p>
+<p class="i5"> Arrache de la nue</p>
+<p>Le tonnerre indign de descendre ta voix.</p>
+</div>
+<div class="stanza">
+<p>O prodige plus grand! vertu que j'adore!</p>
+<p>C'est par toi que nos c&oelig;urs s'ennoblissent encore:</p>
+<p>Quoi! ma voix chante l'homme, et j'ai pu t'oublier!</p>
+<p>Je clbre avant toi... Pardonne, beaut pure;</p>
+<p class="i5"> Pardonne cette injure:</p>
+<p>Inspire-moi des sons dignes de l'expier.</p>
+</div>
+<div class="stanza">
+<div><span class="pagenum"><a id="Page_123"> 123</a></span></div>
+<p>Mes v&oelig;ux sont entendus: ta main m'ouvre ton temple;</p>
+<p>Je tombe vos genoux, hros que je contemple,</p>
+<p>Pres, poux, amis, citoyens vertueux:</p>
+<p>Votre exemple, vos noms, ornement de l'histoire,</p>
+<p class="i5"> Consacrs par la gloire,</p>
+<p>lvent jusqu' vous les mortels gnreux.</p>
+</div>
+<div class="stanza">
+<p>L, tranquille au milieu d'une foule abattue,</p>
+<p>Tu me fais, Socrate, envier ta cigu;</p>
+<p>L, c'est ce fier Romain, plus grand que son vainqueur;</p>
+<p>C'est Caton sans courroux dchirant sa blessure:</p>
+<p class="i5"> Son me libre et pure</p>
+<p>S'enfuit loin des tyrans au sein de son auteur.</p>
+</div>
+<div class="stanza">
+<p>Quelle femme descend sous cette vote obscure?</p>
+<p>Son pre dans les fers mourait sans nourriture.</p>
+<p>Elle approche... tendresse! amour ingnieux!</p>
+<p>De son lait.... se peut-il? oui, de son propre pre</p>
+<p class="i5"> Elle devient la mre:</p>
+<p>La nature trompe applaudit tous deux.</p>
+</div>
+<div class="stanza">
+<p>Une autre femme, hlas! prs d'un lit de tristesse,</p>
+<p>Pleure un fils expirant, soutien de sa vieillesse;</p>
+<p>Il lgue son ami le droit de la nourrir:</p>
+<p>L'ami tombe ses pieds, et, fier de son partage,</p>
+<p class="i5"> Bnit son hritage,</p>
+<p>Et rend grce la main qui vient de l'enrichir.</p>
+</div>
+<div class="stanza">
+<p>Et si je clbrais d'une voix loquente</p>
+<p>La vertu couronne et la vertu mourante,</p>
+<p>Et du monde attendri les bienfaiteurs fameux,</p>
+<p>Et Titus, qu' genoux tout un peuple environne,</p>
+<p class="i5"> Pleurant au pied du trne</p>
+<p>Le jour qu'il a perdu sans faire des heureux?</p>
+</div>
+<div class="stanza">
+<div><span class="pagenum"><a id="Page_124"> 124</a></span></div>
+<p>Oui, j'ose le penser, ces mortels magnanimes</p>
+<p>Sont honors, grand Dieu! de tes regards sublimes.</p>
+<p>Tu ne ngliges pas leurs sublimes destins;</p>
+<p>Tu daignes t'applaudir d'avoir form leur tre,</p>
+<p class="i5"> Et ta bont peut-tre</p>
+<p>Pardonne en leur faveur au reste des humains.</p>
+</div></div>
+
+<h3 class="poetry"><span class="i4">LES VOLCANS</span>,<br />
+<span class="i8 normal">ODE.</span></h3>
+
+<div class="poetry"><div class="stanza">
+<p>Eclaire, chauffe mon gnie,</p>
+<p>Muse de la terre et des cieux;</p>
+<p>Conduis-moi, sublime Uranie,</p>
+<p>Vers ces abmes pleins de feux,</p>
+<p>De l'enfer soupiraux horribles,</p>
+<p>Arsenaux profonds et terribles</p>
+<p>O, dans un cahos ternel,</p>
+<p>Des lmens la sourde guerre</p>
+<p>Forme, allume, lance un tonnerre</p>
+<p>Plus affreux que celui du ciel.</p>
+</div>
+<div class="stanza">
+<p>Quels torrens pais de fume!</p>
+<p>La terre ouverte sous mes pas</p>
+<p>Vomit une cendre enflamme:</p>
+<p>L'antre mugit... Dieux! quels clats!</p>
+<p>Des roches dans l'air lances</p>
+<p>Retombent, roulent, disperses.</p>
+<p>Je m'arrte glac d'effroi...</p>
+<p>Un fleuve de feu, de bitume,</p>
+<p>Couvre d'une bouillante cume</p>
+<p>Leurs dbris pousss jusqu' moi.</p>
+</div>
+<div class="stanza">
+<div><span class="pagenum"><a id="Page_125"> 125</a></span></div>
+<p>Monts altiers, voisins des orages,</p>
+<p>Qui reclez dans votre sein</p>
+<p>Les fleuves, enfans des nuages;</p>
+<p>Et les rendez au genre humain,</p>
+<p>C'est dans vos cavernes profondes</p>
+<p>Que du feu, de l'air et des ondes</p>
+<p>Fermente la sdition.</p>
+<p>Au fond de cet abme immense</p>
+<p>Je vois la nature en silence</p>
+<p>Mditer sa destruction.</p>
+</div>
+<div class="stanza">
+<p>L'esclave qui brise la pierre,</p>
+<p>Et qui cherche l'or dans vos flancs,</p>
+<p>Sent les fondemens de la terre</p>
+<p>S'branler sous ses pas tremblans.</p>
+<p>Il palpite, coute, frissonne;</p>
+<p>Mais le trpas en vain l'tonne,</p>
+<p>La rage ranime ses sens:</p>
+<p>Il pardonne au flau terrible</p>
+<p>Qui va sous un dbris horrible</p>
+<p>craser ses cruels tyrans.</p>
+</div>
+<div class="stanza">
+<p>Dieu! quelle avarice intrpide!</p>
+<p>L'antre pousse un reste de feux:</p>
+<p>Une foule imprudente, avide,</p>
+<p>Accourt d'un pas imptueux.</p>
+<p>Voyez-les d'une main tremblante,</p>
+<p>Sous une lave encor fumante,</p>
+<p>Chercher ces mtaux dtests,</p>
+<p>Et, sur le salptre et le souffre,</p>
+<p>Des ruines mme du gouffre,</p>
+<p>Btir de superbes cits.</p>
+</div>
+<div class="stanza">
+<div><span class="pagenum"><a id="Page_126"> 126</a></span></div>
+<p>Mortel, qui du sort en colre</p>
+<p>Gmis d'puiser tous les coups,</p>
+<p>Sans doute le ciel moins svre</p>
+<p>Pouvait te voir d'un &oelig;il plus doux.</p>
+<p>Mais de la nature en furie</p>
+<p>Tu surpasses la barbarie;</p>
+<p>De tes maux dplorable auteur,</p>
+<p>C'est la rage qui les consomme,</p>
+<p>Et l'homme est jamais pour l'homme</p>
+<p>Le flau le plus destructeur.</p>
+</div>
+<div class="stanza">
+<p>Quand ce globe a craint sa ruine,</p>
+<p>Quand des feux voisins des enfers</p>
+<p>Grondaient de Lisbonne la Chine</p>
+<p>Et soulevaient le sein des mers,</p>
+<p>Les assassinats de la guerre</p>
+<p>Dsolaient, saccageaient la terre;</p>
+<p>Vous ensanglantiez les volcans;</p>
+<p>Et vous gorgiez vos victimes</p>
+<p>Sur les bords fumans des abmes</p>
+<p>Qui vous engloutissaient vivans.</p>
+</div>
+<div class="stanza">
+<p>Eh quoi! tandis que je frissonne,</p>
+<p>Vous allumez pour les combats</p>
+<p>Ces volcans, effroi de Bellone,</p>
+<p>Ces foudres cachs sous ses pas!</p>
+<p>Contre la terre consterne</p>
+<p>Quand la nature est dchane,</p>
+<p>Vous l'imitez dans ses horreurs;</p>
+<p>Et le plus affreux phnomne</p>
+<p>Dont frmisse la race humaine</p>
+<p>Sert de modle vos fureurs!</p>
+</div>
+<div class="stanza">
+<div><span class="pagenum"><a id="Page_127"> 127</a></span></div>
+<p>Que ne puis-je, arbitre des ombres,</p>
+<p>Forant les portes du trpas,</p>
+<p>voquer des royaumes sombres</p>
+<p>Tous les morts de tous les climats;</p>
+<p>A chacun d'eux si j'osais dire:</p>
+<p>Un Dieu t'ordonne de m'instruire</p>
+<p>Qui t'a conduit au noir sjour?</p>
+<p>Presque tous, homme impitoyable!</p>
+<p>Ils rpondraient: C'est mon semblable</p>
+<p>Dont la main m'a priv du jour.</p>
+</div>
+<div class="stanza">
+<p>Ah! jetez ces coupables armes;</p>
+<p>De vous-mmes prenez piti:</p>
+<p>Connaissez, prouvez les charmes</p>
+<p>De l'amour et de l'amiti!</p>
+<p>Que la force, que la puissance,</p>
+<p>Nobles soutiens de l'innocence,</p>
+<p>Ne servent plus l'opprimer.</p>
+<p>cartez la guerre inhumaine,</p>
+<p>Et ne vouez plus la haine</p>
+<p>Le moment de vivre et d'aimer.</p>
+</div></div>
+
+<p><span class="pagenum"><a id="Page_128"> 128</a></span>
+<span class="pagenumh"><a id="Page_129"> 129</a></span></p>
+
+<h2>CONTES.</h2>
+<p><span class="pagenumh"><a id="Page_130"> 130</a></span>
+<span class="pagenum"><a id="Page_131"> 131</a></span></p>
+
+<div class="chapter">
+<p class="subh">CONTES.</p>
+
+<h3 class="poetry"><span class="i3">LA QUERELLE DU RICHE ET DU PAUVRE,</span><br />
+<span class="normal i12">APOLOGUE.</span></h3>
+</div>
+
+<div class="poetry"><div class="stanza">
+<p>Le riche avec le pauvre a partag la terre,</p>
+<p>Et vous voyez comment: l'un eut tout, l'autre rien.</p>
+<p>Mais depuis ce trait qui rglait tout si bien,</p>
+<p>Les pauvres ont par fois recommenc la guerre:</p>
+<p>On sait qu'ils sont vaincus, sans doute pour toujours.</p>
+<p>J'ai lu, dans un crit, tenu pour authentique,</p>
+<p>Qu'aprs le sicle d'or, qui dura quelques jours,</p>
+<p>Les vaincus, opprims sous un joug tyrannique,</p>
+<p>S'adressrent au ciel: c'est-l leur seul recours.</p>
+<p>Un humble dput de l'humble rpublique</p>
+<p>Au souverain des dieux prsenta leur supplique.</p>
+<p>La pice tait touchante, et le texte tait bon;</p>
+<p>L'orateur y plaidait trs-bien les droits des hommes:</p>
+<p>Elle parlait au c&oelig;ur non moins qu' la raison;</p>
+<p>Je ne la transcris point, vu le sicle o nous sommes.</p>
+<p>Jupiter, l'ayant lue, en parut fort frapp.</p>
+<p>Mes amis, leur dit-il, je me suis bien tromp:</p>
+<p>C'est le destin des rois; ils n'en conviennent gures.</p>
+<p>J'avais cru qu' jamais les hommes seraient frres:</p>
+<p>Tout bon pre se flatte, et pense que ses fils,</p>
+<p>D'un mme sang forms, seront toujours amis.</p>
+<p>J'ai bti sur ce plan. J'aperois ma mprise.</p>
+<p>Je m'en suis repenti souvent, quoiqu'on en dise;</p>
+<div><span class="pagenum"><a id="Page_132"> 132</a></span></div>
+<p>Mais, soumis des lois que je ne puis changer,</p>
+<p>Je n'ai plus qu'un moyen propre vous soulager.</p>
+<p>Je hais vos oppresseurs: les riches sont barbares;</p>
+<p>Ils paratront souvent l'objet de mon courroux;</p>
+<p>Mcontens, ennuys, prodigues, vains, bizarres,</p>
+<p>Ce sont de vrais tourmens: mais le plus grand de tous,</p>
+<p>C'est l'avarice; eh bien! je vais les rendre avares:</p>
+<p>C'en est fait, les voil pauvres tout comme vous.</p>
+<p>Ainsi fit Jupiter. Les Dieux ont leur systme.</p>
+<p>Mais, soit dit sans fronder leur volont suprme,</p>
+<p>Je voudrais que le ciel, moins prompt nous venger,</p>
+<p>St un peu moins punir, et st mieux corriger.</p>
+</div></div>
+
+<h3 class="poetry"><span class="i2">LA JAMBE DE BOIS ET LE BAS PERDU.</span></h3>
+
+<div class="poetry"><div class="stanza">
+<p class="i2"> Est-ce un conte? est-ce un apologue?</p>
+<p>Vous en dciderez: voil tout mon prologue.</p>
+
+<p>Une dame en faveur, je vous tairai son nom,</p>
+<p class="i4"> Belle encor quoiqu'un peu passe,</p>
+<p>Eut, je ne sais comment, la jambe fracasse:</p>
+<p>Il fallut en venir l'amputation.</p>
+<p>Grand fut le dsespoir, plus grande la souffrance;</p>
+<p>Mais on se tira bien de l'opration.</p>
+<p>Bref, on touche au moment de la convalescence:</p>
+<p>Il fallut s'habiller; une jambe d'emprunt,</p>
+<p>Dans une double clisse avec art enchasse,</p>
+<p class="i4"> Supplment du membre dfunt,</p>
+<p class="i2"> Au lieu vacant fut promptement place:</p>
+<p>L'autre jambe, la bonne, tait dj chausse.</p>
+</div>
+<div class="stanza">
+<div><span class="pagenum"><a id="Page_133"> 133</a></span></div>
+<p>Madame de son lit descendait; mais, hlas!</p>
+<p class="i4"> Admirez l'trange caprice,</p>
+<p>La malade soudain veut ravoir l'autre bas.</p>
+<p>On cherche, on se tracasse, il ne se trouve pas:</p>
+<p>Elle de s'obstiner, soit sottise ou malice;</p>
+<p class="i4"> La voil qui gronde ses gens,</p>
+<p class="i4"> Maltraite poux, amis, parens,</p>
+<p class="i2"> Troupe indulgente, autour du lit groupe,</p>
+<p>Par piti, voyez-vous, pour la pauvre clope.</p>
+<p>Jugez o l'on en fut, lorsqu'en sa draison</p>
+<p class="i2"> Elle parla de quitter la maison!</p>
+<p>Chez nous mme travers s'est montr tout l'heure.</p>
+<p>Perdre bons marquisats fit pousser moins de cris</p>
+<p>Que perdre le beau nom de monsieur le marquis:</p>
+<p>Une jambe est coupe, et c'est le bas qu'on pleure.</p>
+</div></div>
+
+<h3 class="poetry"><span class="i5">LE HROS CONOME.</span></h3>
+
+<div class="poetry"><div class="stanza">
+<p>Pourquoi faut-il que l'humaine faiblesse,</p>
+<p>Chez les mortels que nous nommons hros,</p>
+<p>Souvent se montre, et par de tels dfauts</p>
+<p>Qu'en les voyant, on se dit: Pauvre espce!</p>
+<p>Livrons le monde et la gazette aux sots.</p>
+<p>Pourquoi de l'or l'avidit cupide</p>
+<p>A-t-elle, hlas! souill plus d'un grand nom</p>
+<p>Fltri, perdu Dmosthnes, Bacon;</p>
+<p>Et, qui pis est, de sa rouille sordide</p>
+<p>Atteint Brutus et le premier Caton?</p>
+<p>La vanit me gte Cicron;</p>
+<div><span class="pagenum"><a id="Page_134"> 134</a></span></div>
+<p>Annibal fourbe, Agsilas perfide,</p>
+<p>Luxembourg fat, et Villars fanfaron:</p>
+<p>C'est grand piti: Catinat.... je mnage</p>
+<p>Et ma pudeur et les mnes d'un sage.</p>
+<p>Sur Marlborough je serai moins discret,</p>
+<p>Car son pch n'tait pas un secret.</p>
+<p>Dans l'Angleterre prise de sa gloire,</p>
+<p>Sur sa lsine on faisait mainte histoire,</p>
+<p>En affublant d'pigramme ou chanson</p>
+<p>Ce grand rival de Mars et d'Harpagon.</p>
+<p>Chez les guerriers ce mlange est trs-rare;</p>
+<p>Et tout hros est plus voleur qu'avare:</p>
+<p>Mais je finis, mon prologue est trop long.</p>
+<p>Pour regagner sur la narration</p>
+<p>Le temps perdu, courons de compagnie</p>
+<p>Vite en Hollande, aux tats-gnraux,</p>
+<p>O l'on reoit en grand'crmonie</p>
+<p>Des allis le support, le hros,</p>
+<p>Ce Marlborough, qui, repassant les flots,</p>
+<p>S'en va revoir sa brillante patrie.</p>
+<p>Le gnral Windsor est mand;</p>
+<p>De ses emplois il est dpossd,</p>
+<p>Vu que soudain, mildi, son pouse,</p>
+<p>Brusque et hautaine, imprudente et jalouse,</p>
+<p>Prs la reine Anne a perdu sa faveur.</p>
+<p>Sur une robe une aiguire verse,</p>
+<p>Mme la jatte avec dpit casse,</p>
+<p>Au c&oelig;ur royal ont donn de l'humeur.</p>
+<p>Tout va changer: la Hollande, l'Empire</p>
+<p>Baissent le ton, et la France respire.</p>
+<p>La paix natra de ce grave incident,</p>
+<p>Qui dans l'Europe est encor un mystre;</p>
+<div><span class="pagenum"><a id="Page_135"> 135</a></span></div>
+<p>Mais Marlborough, qui le sait cependant,</p>
+<p>Fait son paquet, et maudit, en partant,</p>
+<p>Anne, et sa femme, et la jatte, et l'aiguire;</p>
+<p>Ce grand mchef, ces dbats fminins</p>
+<p>Ferment pour lui le champ de la victoire.</p>
+<p>Il se console l'aspect de sa gloire,</p>
+<p>Surtout de l'or qu'elle verse en ses mains.</p>
+<p>Le Hollandais, moins par reconnaissance</p>
+<p>Que pour mter le vieux roi, dit le Grand,</p>
+<p>Va cette fois corner sa finance.</p>
+<p>Faire dpit cette cour de France</p>
+<p>Est, comme on sait, pour messieurs d'Amsterdam,</p>
+<p>Le seul plaisir qui vaille leur argent.</p>
+<p>La fte s'ouvre, et le vainqueur s'avance;</p>
+<p>Dieux! quel accueil! quelle munificence!</p>
+<p>On lui prodigue, on tale ses yeux</p>
+<p>Cent rarets de l'un et l'autre monde;</p>
+<p>Mais tout s'efface l'clat radieux</p>
+<p>D'un diamant le plus beau que Golconde</p>
+<p>Depuis long-temps ait vu sortir du sein</p>
+<p>De son argile opulente et fconde.</p>
+<p>Il est trop cher pour plus d'un souverain:</p>
+<p>Il est sans prix: nul Juif ne l'value.</p>
+<p>Dj plac par une adroite main</p>
+<p>Sur un chapeau qu'au sien on substitue,</p>
+<p>Sous un panache, il brille au front du lord.</p>
+<p>On applaudit sa noble contenance,</p>
+<p>Son air, son geste; et l'on pouvait encor,</p>
+<p>Comme on va voir, louer sa prvoyance:</p>
+<p>Vers un des siens, qui du riche joyau,</p>
+<p>Grands yeux ouverts, contemplait la merveille,</p>
+<p>Milord s'approche, et tout bas l'oreille:</p>
+<p>Songe ravoir, dit-il, mon vieux chapeau.</p>
+</div></div>
+
+<p><span class="pagenum"><a id="Page_136"> 136</a></span></p>
+
+<h3 class="poetry"><span class="i3">LE RENDEZ-VOUS INUTILE.</span></h3>
+
+<div class="poetry"><div class="stanza">
+<p>Hier au soir on nous a fait un conte,</p>
+<p>Qui me parut assez original;</p>
+<p>Il faut, messieurs, que je vous le raconte;</p>
+<p>Il est trs-court et surtout point moral.</p>
+</div>
+<div class="stanza">
+<p>Damis, gl, couple lgant, volage,</p>
+<p>taient unis, mais par le sacrement;</p>
+<p>L'amour jadis les unit davantage.</p>
+<p>gl sensible, au sortir du couvent,</p>
+<p>Avait aim son poux sans partage;</p>
+<p>Quoiqu' la cour tout s'excuse son ge,</p>
+<p>Damis lui-mme tait un tendre amant.</p>
+<p>Mais tout coup, sans qu'on st trop comment</p>
+<p>Par ton, par air, fuyant le tte tte,</p>
+<p>Avec fracas courant de fte en fte,</p>
+<p>Croyant surtout avoir bien du plaisir,</p>
+<p>De s'adorer on n'eut plus le loisir.</p>
+<p>Un mari mort, on souffre le veuvage;</p>
+<p>Mais quand il vit, c'est un cruel outrage;</p>
+<p>gl le sent: gl va se venger.</p>
+<p>Je vois d'ici ces messieurs s'arranger,</p>
+<p>Et minuter le beau brevet d'usage</p>
+<p>Au bon Damis. Pour vous faire enrager,</p>
+<p>Mes chers amis, gl restera sage;</p>
+<p>Et du mari l'honneur est sans danger.</p>
+<p>Madame, un soir, aprs la comdie,</p>
+<p>Rentre chez elle: aimable compagnie,</p>
+<p>Cercle brillant; on apporte un billet,</p>
+<p>Elle ouvre... ciel! sottise de valet.</p>
+<div><span class="pagenum"><a id="Page_137"> 137</a></span></div>
+<p>gl rougit, et regarde l'adresse.</p>
+<p>Or, vous saurez que le susdit poulet</p>
+<p>Est pour Damis; que certaine comtesse</p>
+<p>Vers le minuit rendez-vous lui donnait,</p>
+<p>Et que d'un mot l'orthographe mal mise</p>
+<p>Peut d'un vieux Suisse excuser la mprise.</p>
+<p>La belle gl prend son parti soudain:</p>
+<p>En un clin d'&oelig;il elle devient charmante;</p>
+<p>Noble enjoment, gat vive et piquante</p>
+<p>Sont mis en jeu: le souper fut divin;</p>
+<p>Nul quolibet, des contes agrables;</p>
+<p>Les gens d'esprit, les convives aimables</p>
+<p>tincelaient; les sots, les ennuyeux</p>
+<p>Furent bruyans, ne pouvant faire mieux.</p>
+<p>Madame avait cette coquetterie</p>
+<p>Qui plat, enflamme, amuse tour tour,</p>
+<p>Et qui permet la galanterie</p>
+<p>De ressembler quelquefois l'amour.</p>
+<p>Or, devinez si chacun voulut plaire.</p>
+<p>Mais savez-vous sur qui le charme opre</p>
+<p>Plus puissamment? c'est sur notre mari.</p>
+<p>De son bonheur avis par autrui,</p>
+<p>De la tendresse il a pris le langage;</p>
+<p>Malgr l'affront de paratre amoureux,</p>
+<p>Un air foltre, un riant badinage,</p>
+<p>Cachaient, montraient ses transports et ses feux.</p>
+<p>Chacun sortit; on s'en va, bon voyage.</p>
+<p>Damis est seul: voil Damis heureux;</p>
+<p>Mme on prtend que, dans cette occurrence,</p>
+<p>Un doux refus, une adroite dfense</p>
+<p>Fit d'un poux un amant merveilleux.</p>
+<p>A pareil trait on ne pouvait s'attendre;</p>
+<div><span class="pagenum"><a id="Page_138"> 138</a></span></div>
+<p>Mais un mari s'tonne d'tre aim:</p>
+<p>On est surpris, on veut aussi surprendre;</p>
+<p>L'honneur s'en mle, on se trouve anim.</p>
+<p>Damis se croit vainqueur de l'aventure;</p>
+<p>Baissant les yeux, sa modeste moiti</p>
+<p>Prend plaisamment un air humili:</p>
+<p>coutez-moi, Damis, je vous conjure;</p>
+<p>Je sens, dit-elle avec timidit,</p>
+<p>Qu' vous fixer je ne saurais prtendre;</p>
+<p>A la raison je sens qu'il faut se rendre,</p>
+<p>Et vous cder la socit.</p>
+<p>Fait comme vous....&mdash;O ciel! tes-vous folle?</p>
+<p>Songez-vous bien?&mdash;Oui, monsieur... Je m'immole...</p>
+<p>Lisez... Eh bien! reprit-on d'un air doux,</p>
+<p>Vous n'allez pas bien vite au rendez-vous?</p>
+<p>&mdash;Qui? moi... J'y suis...&mdash;Le mot est bien aimable.</p>
+<p>Mais songez-vous qu'une femme adorable</p>
+<p>En ce moment... Ah! du moins, crivez...</p>
+<p>&mdash;Ecrire! quoi!...&mdash;Je le veux, vous devez</p>
+<p>Une rplique la tendre semonce.</p>
+<p>Alors Damis confus, un peu troubl,</p>
+<p>Je ne dois rien, dit-il; et mon Egl</p>
+<p>A tout surpris, la lettre... et la rponse.</p>
+</div></div>
+
+<p class="poetry normal">ENVOI A MADAME LA COMTESSE DE R***</p>
+
+<div class="poetry"><div class="stanza">
+<p>Si ce Damis, que j'ai peint si volage,</p>
+<p>O R..... et t votre poux,</p>
+<p>L'heureux Damis, tendre et digne de vous,</p>
+<p>Jamais ailleurs n'et port son hommage.</p>
+<p>Non moins heureux, si le sort et permis</p>
+<p>Que vous fussiez son aimable comtesse,</p>
+<p>Jamais d'gl la beaut ni l'adresse</p>
+<div><span class="pagenum"><a id="Page_139"> 139</a></span></div>
+<p>A ses genoux n'et ramen Damis;</p>
+<p>Ou, de cder s'il et eu la faiblesse,</p>
+<p>Volant chez vous, honteux de ses succs,</p>
+<p>Il et si bien, dans son ardeur nouvelle,</p>
+<p>Rendu justice vos charmans attraits,</p>
+<p>Qu'il n'aurait pu vous paratre infidelle.</p>
+</div></div>
+
+<h3 class="poetry"><span class="i5">LE CHAPELIER.</span></h3>
+
+<div class="poetry"><div class="stanza">
+<p>Un Pnitent venait purifier</p>
+<p>Sa conscience aux pieds d'un Barnabite.</p>
+<p>a, mon ami, votre tat?&mdash;Chapelier.</p>
+<p>&mdash;Bon. Et quelle est la coulpe favorite?</p>
+<p>&mdash;Voir la donzelle est mon cas familier.</p>
+<p>&mdash;Souvent?&mdash;Assez.&mdash;Et quel est l'ordinaire?</p>
+<p>Hem! tous les mois?&mdash;Ah! c'est trop peu, mon pre.</p>
+<p>&mdash;Tous les huit jours?&mdash;Je suis plus coutumier.</p>
+<p>&mdash;De deux jours l'un?&mdash;Plus encor; j'ai beau faire</p>
+<p>A tous momens le plus ferme propos...</p>
+<p>&mdash;Quoi! tous les jours?&mdash;Je suis un misrable.</p>
+<p>&mdash;Soir et matin?&mdash;Justement.&mdash;Comment diable!</p>
+<p>Et dans quel temps faites-vous des chapeaux!</p>
+</div></div>
+
+<p><span class="pagenum"><a id="Page_140"> 140</a></span></p>
+
+<h3 class="poetry"><span class="i4">LA MARIE SANS MARI.</span></h3>
+
+<div class="poetry"><div class="stanza">
+<p>Voir marier dauphin ou fils de France,</p>
+<p>C'est, je l'avoue, un vrai plaisir pour moi;</p>
+<p>Car, sans compter que l'on a l'esprance</p>
+<p>De ne pouvoir jamais manquer de roi,</p>
+<p>Fille sans dot, Paris, au village,</p>
+<p>Qui sans hymen et langui tristement,</p>
+<p>Se voit payer pour prendre son amant;</p>
+<p>Veuille le ciel conserver cet usage!</p>
+<p>Or, vous saurez que tout nouvellement</p>
+<p>Certaine Agns, dsirant mariage,</p>
+<p>Chez son cur s'en alla bonnement.</p>
+<p>Je viens m'inscrire.&mdash;Oh! soit. Votre nom?&mdash;Lise.</p>
+<p>&mdash;Et le futur... Ma foi, Lise est bout.</p>
+<p>&mdash;Parlez.&mdash;Eh! mais, dit la fille surprise,</p>
+<p>Je croyais, moi, qu'on fournissait de tout.</p>
+</div></div>
+
+<h3 class="poetry"><span class="i5">L'AVARE BORGN.</span></h3>
+
+<div class="poetry"><div class="stanza">
+<p>Un Harpagon, d'un &oelig;il hypothqu,</p>
+<p>Gardait la chambre en mauvaise posture.</p>
+<p>Grave est le cas, le globe est attaqu,</p>
+<p>Lui disait-on; craignez quelqu'aventure;</p>
+<p>Voyez Granjean.&mdash;Non, parbleu, je vous jure,</p>
+<p>Il est habile, il doit tre bien cher;</p>
+<p>Pour me gurir, il suffit d'un frater.</p>
+<p>Le frater vient, entreprend cette cure,</p>
+<div><span class="pagenum"><a id="Page_141"> 141</a></span></div>
+<p>Le bistourise, et de son instrument</p>
+<p>Lui crve l'&oelig;il, mais trs-parfaitement.</p>
+<p>Harpagon crie; Esculape s'vade</p>
+<p>A petit bruit le long de l'escalier,</p>
+<p>Trs-inquiet de sa sotte algarade.</p>
+<p>Vite on accourt aux clameurs du malade.</p>
+<p>Un &oelig;il! O ciel! ah! quel aventurier!</p>
+<p>Dans les deux cas, ignorance ou malice,</p>
+<p>Pourvoyez-vous en rparation;</p>
+<p>Un bon procs doit vous faire justice,</p>
+<p>Et contre lui vous avez action.</p>
+<p>Le borgne alors, d'un ton tout dbonnaire,</p>
+<p>Laissez, dit-il, laissez ce pauvre haire;</p>
+<p>Je sais trs-bien qu'il peut tre plaid;</p>
+<p>Mais il en cote poursuivre une affaire:</p>
+<p>Et puis d'ailleurs il n'a rien demand.</p>
+</div></div>
+
+<h3 class="poetry"><span class="i4">FRAGMENT D'UN CONTE</span>,<br />
+<span class="i7 normal">PROLOGUE.</span></h3>
+
+<div class="poetry"><div class="stanza">
+<p>Vous croyez tous que, brodant quelquefois</p>
+<p>Nouvelle en vers, ou conte, ou comdie,</p>
+<p>J'aime surprendre ou sottise, ou folie,</p>
+<p>Et suis charm de tout ce que je vois;</p>
+<p>Que quand gl, qui veut tre la mode,</p>
+<p>Suit la piste un fat suivant la cour,</p>
+<p>Donne une scne, ou fait quelque bon tour,</p>
+<p>Qui peut m'offrir un plaisant pisode;</p>
+<p>J'en fais les feux, et que je ris d'autant.</p>
+<p>Non, point du tout; j'en suis trs-mcontent.</p>
+<div><span class="pagenum"><a id="Page_142"> 142</a></span></div>
+<p>Bien il est vrai que l'amour m'intresse:</p>
+<p>J'en suis fch, mais j'ai cette faiblesse.</p>
+<p>Damis s'en moque, et me trouve pdant;</p>
+<p>Clon me plaint: il fuit le sentiment,</p>
+<p>Se croit un sage; et que s'il a Delphire,</p>
+<p>Ne l'aimant point, on n'a rien lui dire.</p>
+<p>Delphire mme est fort de cet avis:</p>
+<p>C'est sans aimer qu'on trompe les maris.</p>
+<p>C'est un grand mal, mais trs-grand, que les femmes</p>
+<p>Aiment un peu qu'on les ait son tour;</p>
+<p>Je ne dis mot; mais, s'il se peut, mesdames,</p>
+<p>Dans vos boudoirs daignez placer l'Amour.</p>
+<p><b>. . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . .</b></p>
+</div></div>
+
+<h3 class="poetry"><span class="i2">PROLOGUE D'UN AUTRE CONTE.</span></h3>
+
+<div class="poetry"><div class="stanza">
+<p>Je fus toujours un peu rpublicain;</p>
+<p>C'est un travers dans une monarchie.</p>
+<p>Vous conclurez, certes, que le destin,</p>
+<p>Sous Louis-Quinze a mal plac ma vie.</p>
+<p>Assez long-temps j'en ai gmi tout bas.</p>
+<p>On me disait: La France est ta patrie,</p>
+<p>Il faut l'aimer; cela ne prenait pas.</p>
+<p>Triste habitant d'une terre avilie,</p>
+<p>Je consolais ma pense ennoblie,</p>
+<p>En la tournant vers ces climats heureux,</p>
+<p>Qui prsentaient mon c&oelig;ur, mes v&oelig;ux,</p>
+<p>La libert, ma matresse chrie.</p>
+<p>Je m'tais fait Anglais, faute de mieux.</p>
+<p>Ou bien, par fois, rveur, silencieux,</p>
+<p>Je saluais les monts de l'Helvtie,</p>
+<div><span class="pagenum"><a id="Page_143"> 143</a></span></div>
+<p>Cherchant des yeux, dans le simple Apenzel,</p>
+<p>L'galit, cette fille du ciel,</p>
+<p>Faite pour l'homme et par l'homme hae:</p>
+<p>Pch d'orgueil que son malheur expie.</p>
+<p><b>. . . . . . . . . . . . . . . . . . . .</b></p>
+</div></div>
+
+<h3 class="poetry"><span class="i3">CALCUL PATRIOTIQUE.</span></h3>
+
+<div class="poetry"><div class="stanza">
+<p>Cent mille cus pour la justice!</p>
+<p>Deux cents pour la religion!</p>
+<p>Prtres, juges, la nation</p>
+<p>Surpaie un peu votre service.</p>
+<p>Mais aussi, vous craignez, dit-on,</p>
+<p>Qu'habilement on ne saisisse</p>
+<p>Cette attrayante occasion</p>
+<p>D'oprer, par suppression</p>
+<p>De maint office et bnfice,</p>
+<p>Quelque bonification:</p>
+<p>Et vraiment, vous avez raison,</p>
+<p>Plaise au ciel qu'on y russisse!</p>
+<p>Croire et plaider sont deux impts</p>
+<p>Que tout peuple met sur lui-mme;</p>
+<p>Aux dpens des heureux travaux</p>
+<p>De Bacchus et de Triptolme;</p>
+<p>Croire et plaider sont deux besoins</p>
+<p>De notre mince et folle espce,</p>
+<p>Que la France, dans sa dtresse,</p>
+<p>Tche de satisfaire moins.</p>
+<p>De nos jours la philosophie</p>
+<p>A port quelqu'conomie</p>
+<div><span class="pagenum"><a id="Page_144"> 144</a></span></div>
+<p>Dans la dpense du chrtien.</p>
+<p>Mettons de ct l'autre vie:</p>
+<p>Ce qu'on perd en thologie,</p>
+<p>En finance on le gagne bien.</p>
+<p>L'amricaine prud'hommie</p>
+<p>Croit trs-peu pour ne payer rien.</p>
+<p>Que dites-vous de ce moyen?</p>
+<p>Il est bien fort pour ma patrie;</p>
+<p>Mais elle y viendra, je parie.</p>
+<p>En attendant un si grand bien,</p>
+<p>Je me console, en citoyen,</p>
+<p>Des malheurs de la sacristie.</p>
+<p>Courage! allons, mes chers Franais,</p>
+<p>Mritez un second succs:</p>
+<p>Attaquez cette autre manie:</p>
+<p>mondez l'arbre des procs;</p>
+<p>Et mettant de mme au rabais</p>
+<p>De <em>messieurs</em> l'avare industrie:</p>
+<p>conomisez sur les frais</p>
+<p>De la seconde maladie,</p>
+<p>Dont nous ne gurissons jamais.</p>
+</div></div>
+
+<h3 class="poetry"><span class="i5">LA VRAIE SAGESSE.</span></h3>
+
+<div class="poetry"><div class="stanza">
+<p>C'est encor parmi nous un grand bien d'tre sage;</p>
+<p>Il en faut convenir; mais ce bonheur si doux,</p>
+<p>Chez les Grecs autrefois l'tait bien davantage:</p>
+<p>Il laissait partager tous les plaisirs des fous.</p>
+<p>L'ivresse de Bacchus, une plus douce ivresse,</p>
+<p>Chez ce peuple charmant, moins ennuy que nous,</p>
+<div><span class="pagenum"><a id="Page_145"> 145</a></span></div>
+<p class="i5"> tait le prix de la sagesse.</p>
+<p>Mais ne serait-ce point la sagesse en effet?</p>
+<p class="i3"> Et pourquoi non? Consultons les sept sages:</p>
+<p>Leur nom, sans leurs plaisirs, et pri tout fait.</p>
+<p class="i5"> N'avons-nous pas oubli net</p>
+<p class="i5"> Et leurs crits et leurs ouvrages?</p>
+<p class="i5"> On parle encor de leur banquet.</p>
+<p class="i5"> Socrate qui le remarquait,</p>
+<p class="i5"> Un jour alla chez Aspasie,</p>
+<p>Qui ne voulait jamais tre que son amie.</p>
+<p>Il entre: elle brodait, dans ce got lgant,</p>
+<p>Que la mode aujourd'hui parmi nous renouvle,</p>
+<p>Car la Grce est toujours en tout notre modle.</p>
+<p class="i5"> H bien! dit-il en s'approchant,</p>
+<p class="i5"> Serez-vous donc toujours la mme?</p>
+<p>Rien que de l'amiti! quoi! jamais rien de plus?</p>
+<p>Et d'autres v&oelig;ux jamais ne seront entendus!</p>
+<p>Quoi! n'tre que l'ami de l'objet que l'on aime!</p>
+<p>Encor si votre c&oelig;ur savait, ainsi que nous,</p>
+<p>Mler l'amiti des mouvemens plus doux!</p>
+<p>Car toujours dans notre me un grain de convoitise</p>
+<p class="i5"> Assaisonne, quoiqu'on en dise,</p>
+<p>Cette pure amiti que nous avons pour vous?</p>
+<p>Vous paraissez rveuse, et vos regards baisss</p>
+<p class="i5"> Sur le canevas sont fixs:</p>
+<p class="i5"> Parlez, daignez au moins m'apprendre</p>
+<p>Pour quel heureux mortel vos mains, dans ce moment...</p>
+<p>&mdash;Pour qui? dit Aspasie avec tonnement.</p>
+<p>Eh! mais... en vrit... je ne puis vous comprendre;</p>
+<p>C'est pour...&mdash;H bien?&mdash;Pour un de mes amis.</p>
+<p>&mdash;Pour un de vos amis! Achevez de m'instruire,</p>
+<p class="i5"> Dit Socrate avec un souris?</p>
+<div><span class="pagenum"><a id="Page_146"> 146</a></span></div>
+<p>Parlez.&mdash;Eh bien! c'est vous, puisqu'il faut vous le dire.</p>
+<p class="i5"> Le philosophe, au comble de ses v&oelig;ux,</p>
+<p>Sentit... que sais-je, moi! ce que l'amour inspire,</p>
+<p>Quand, par bonheur pour lui, le sage est amoureux.</p>
+</div></div>
+
+<h3 class="poetry"><span class="i5">LA JOUISSANCE TARDIVE.</span></h3>
+
+<div class="poetry"><div class="stanza">
+<p>Je te disais: Clo, prends mes leons, prends-moi;</p>
+<p>Tu ris: de nos beaux jours il n'est qu'un seul emploi;</p>
+<p>Use de ton printemps: chastet, c'est vieillesse,</p>
+<p>Pour les femmes surtout. Clo ne m'a point cru;</p>
+<p>Les roses de son teint, hlas! ont disparu:</p>
+<p>Elle connat l'erreur de sa triste sagesse.</p>
+<p>Moins belle et plus sensible, au midi de ses ans,</p>
+<p>Elle ressent l'injure et le bienfait du temps.</p>
+<p>Elle gagne, elle perd, et compte avec son ge.</p>
+<p>Plus de fte: elle fuit les vains amusemens;</p>
+<p>Il lui faut des plaisirs et non des passe-temps.</p>
+<p>Le passe-temps l'ennuie, un soupir la soulage;</p>
+<p>Pensive, son miroir, moins entour d'amans,</p>
+<p>Lui parle du pass, lui dit: C'est bien dommage!</p>
+<p>Un dsir inquiet le lui dit davantage.</p>
+<p>J'ai vu tomber sur moi ses regards languissans.</p>
+<p>J'ignore si je plais; je vois que j'intresse:</p>
+<p>Sa longue indiffrence est un poids qui l'oppresse.</p>
+<p>A mes v&oelig;ux ngligs elle accorde un regret,</p>
+<p>Ses sens aident son c&oelig;ur trahir son secret;</p>
+<p>Son repentir tardif ressemble la tendresse.</p>
+<p>Ma Clo, jouissons: prs de toi ranim,</p>
+<p>Mon c&oelig;ur, mes souvenirs te rendent ta jeunesse;</p>
+<p>Donne-moi ce que j'aime, ou bien ce que j'aimai.</p>
+</div></div>
+
+<p><span class="pagenum"><a id="Page_147"> 147</a></span></p>
+
+<h3 class="poetry"><span class="i3">PARIS JUSTIFI.</span></h3>
+
+<div class="poetry"><div class="stanza">
+<p>C'est toi, c'est ta funeste flme,</p>
+<p>Disait Antnor Pris,</p>
+<p>Qui va mettre en cendre Bergame,</p>
+<p>Et rougir de sang ses dbris.</p>
+<p>Quand de trois desses rivales,</p>
+<p>L'une offre tes v&oelig;ux la grandeur,</p>
+<p>L'autre des palmes triomphales,</p>
+<p>Et la sagesse et le bonheur:</p>
+<p>C'est Vnus que tu leur prfres!</p>
+<p>De ses promesses mensongres</p>
+<p>Hlne est le gage imposteur!</p>
+<p>La jouissance d'une belle,</p>
+<p>Arbitre insens, valait-elle</p>
+<p>La sagesse ou la royaut?</p>
+<p>&mdash;Oui, rpond Paris irrit;</p>
+<p>Croyons-en les trois immortelles,</p>
+<p>Qui, dans leurs jalouses querelles,</p>
+<p>Ne s'enviaient que la beaut.</p>
+</div></div>
+
+<h3 class="poetry"><span class="i4">LE PEINTRE D'HISTOIRE.</span></h3>
+
+<div class="poetry"><div class="stanza">
+<p>Pour la premire fois la jeune Agns aimait,</p>
+<p>Elle veut rgaler Damis de son portrait:</p>
+<p>Elle grimpe au grenier d'un successeur d'Apelle,</p>
+<p class="i7"> Qui, la trouvant si belle,</p>
+<div><span class="pagenum"><a id="Page_148"> 148</a></span></div>
+<p>Croit dans son atelier voir le sjour des dieux.</p>
+<p>Son me tout entire a pass dans ses yeux.</p>
+<p>Il admire, il soupire, il s'crie: Ah, la peste!</p>
+<p>Qu'on va faire de vous un portrait sduisant;</p>
+<p>Mais, plaignez-moi, je peins l'histoire seulement!</p>
+<p>&mdash;H, mon Dieu! dit Agns, qui me peindra le reste?</p>
+</div></div>
+
+<h3 class="poetry"><span class="i6">LE CALCUL.</span></h3>
+
+<div class="poetry"><div class="stanza">
+<p class="i4"> Une prtresse de l'Amour,</p>
+<p class="i4"> Soupant chez Quincy, l'autre jour,</p>
+<p class="i4"> Vantait d'un ton de pruderie</p>
+<p class="i1"> Et sa constance et ses beaux sentimens.</p>
+<p>J'ai, dit-elle, cd quelquefois dans ma vie;</p>
+<p>Mais tout le monde ici peut compter mes amans.</p>
+<p>&mdash;Oui, lui rpond Quincy; le calcul est facile;</p>
+<p class="i4"> Qui ne sait compter jusqu' mille?</p>
+</div></div>
+
+<h3 class="poetry"><span class="i3">LE PRONOM INDISCRET.</span></h3>
+
+<div class="poetry"><div class="stanza">
+<p>Sur un homme bonne fortune</p>
+<p>Quelques femmes s'entretenaient,</p>
+<p>Et presque toutes soutenaient</p>
+<p>Que de ses matresses pas une</p>
+<p>N'avait possd tout un jour</p>
+<p>Son c&oelig;ur, ses sens et son amour.</p>
+<p>Une enfin, prenant sa dfense,</p>
+<p>Dit: Je crois pouvoir, dieu merci!</p>
+<div><span class="pagenum"><a id="Page_149"> 149</a></span></div>
+<p>Vous clairer sur ce point-ci,</p>
+<p>Sans redouter la mdisance:</p>
+<p>Chacun dans Paris me connat.</p>
+<p>On sait quelle est ma rpugnance</p>
+<p>Pour un semblable freluquet.</p>
+<p>Mais, tout fat et fripon qu'il est,</p>
+<p>Je puis jurer, en conscience</p>
+<p>(Et le fait est des plus certains,</p>
+<p>De sa matresse je le tiens),</p>
+<p>Qu'au moins une fois en sa vie,</p>
+<p>Il sut aimer solidement:</p>
+<p>Sa matresse tait mon amie;</p>
+<p>Elle m'a tout dit franchement.</p>
+<p>Un matin chez elle en entrant,</p>
+<p>Moiti transport, moiti folie,</p>
+<p>De cet air vif et sduisant</p>
+<p>Dont il subjugua tant de femmes,</p>
+<p>Entre ses bras il la saisit,</p>
+<p>Et la transporta sur son lit:</p>
+<p>Mmes feux consumaient leurs mes;</p>
+<p>Ils prouvaient mmes dsirs;</p>
+<p>Et l, dans des flots de plaisirs,</p>
+<p>Trois jours entiers <em>nous</em> demeurmes.</p>
+</div></div>
+
+<h3 class="poetry"><span class="i2">LE CALENDRIER DES JSUITES.</span></h3>
+
+<div class="poetry"><div class="stanza">
+<p>Fiers rejetons du fameux Loyola,</p>
+<p>Dont Port-Royal a foudroy l'cole;</p>
+<p>Vous que jadis sans cesse harcela</p>
+<p>Le grand Pascal, tay par Nicole;</p>
+<div><span class="pagenum"><a id="Page_150"> 150</a></span></div>
+<p>Vous, qui, de Rome usant les arsenaux,</p>
+<p>Ftes frapper du fatal anathme,</p>
+<p>Pour soutenir votre lche systme,</p>
+<p>Les Augustins sous le nom des Arnaud;</p>
+<p>Vous, dont Quesnel, digne fils de Brule,</p>
+<p>A tant de fois prouv la frule,</p>
+<p>Et qui, voyant dans ses puissans crits</p>
+<p>De Molina les sentimens proscrits,</p>
+<p>Contre son livre, au benin Clment Onze,</p>
+<p>Fites pointer le redoutable bronze;</p>
+<p>Vous, qui dans Chine alliez la fois</p>
+<p>Confucius et Dieu mort sur la croix,</p>
+<p>Et dont le culte quivoque et commode</p>
+<p>Rapporte Dieu celui d'une pagode;</p>
+<p>De la morale ternels corrupteurs,</p>
+<p>Qui du salut largissez la voie;</p>
+<p>Et qui, guidant, par des chemins de fleurs,</p>
+<p>Les pnitens que le ciel vous envoie,</p>
+<p>Au champ de Dieu ne semez que l'ivraie;</p>
+<p>Des grands du sicle adroits adulateurs;</p>
+<p>Vils artisans de mensonge et de fourbe;</p>
+<p>De qui le dos sous l'iniquit courbe;</p>
+<p>Qui, dmasqus et partout reconnus,</p>
+<p>tes pourtant partout les bien venus</p>
+<p>(Car il n'est lieu de l'un l'autre ple</p>
+<p>O, dieu merci, n'ayez le premier rle),</p>
+<p>Dites-nous donc par quel puissant moyen</p>
+<p>Vous trouvez l'art d'en imposer aux autres,</p>
+<p>Et de coiffer la mtre des aptres</p>
+<p>Chez l'infidle et le peuple chrtien?</p>
+<p>Si l'on en croit vos longs martyrologes,</p>
+<p>O le mensonge a trac vos loges,</p>
+<div><span class="pagenum"><a id="Page_151"> 151</a></span></div>
+<p>L'Inde rougit du sang de vos martyrs;</p>
+<p>Sur un trpied vous rendez des oracles;</p>
+<p>Et le payen, avide de miracles,</p>
+<p>Les voit clore au gr de ses dsirs;</p>
+<p>L'avide mort, au teint livide et blme,</p>
+<p>Lche sa proie votre voix suprme;</p>
+<p>Par vous le sang qu'elle a coagul,</p>
+<p>Dans les vaisseaux a de nouveau coul;</p>
+<p>A l'ordre seul d'un petit thaumaturge,</p>
+<p>L'air de vapeurs ou se charge ou se purge;</p>
+<p>Et vous avez vos commandemens</p>
+<p>Le vent, la foudre et tous les lmens.</p>
+<p>A ce propos, on m'a fait certain conte,</p>
+<p>Mes rvrends, qu'il faut que je vous conte:</p>
+<p>De vers Golgonde, o la terre en son sein,</p>
+<p>De ses sablons forme la reine pierre,</p>
+<p>Dont le poli rflchit la lumire</p>
+<p>En cent faons, tait un jeune essain</p>
+<p>D'Ignaciens, qui, dans l'me indienne,</p>
+<p>Allait, Dieu sait, plantant la foi chrtienne.</p>
+<p>Tous les beaux fils qu'a l'Inde sur son bord,</p>
+<p>Etaient par eux catchiss d'abord;</p>
+<p>Les cordeliers qu'ils avaient pour annexe,</p>
+<p>De leur ct baptisaient le beau sexe.</p>
+<p>Tout allait bien; et leur apostolat</p>
+<p>Fructifiait, moyennant ce partage:</p>
+<p>Si que de Dieu le nouvel hritage</p>
+<p>Allait croissant avec beaucoup d'clat.</p>
+<p>L, le dmon, qu'en figure de bronze,</p>
+<p>Fait adorer l'ignorance du bonze,</p>
+<p>Grces aux fils d'Ignace et de Franois,</p>
+<p>Allait perdant tous les jours de ses droits.</p>
+<div><span class="pagenum"><a id="Page_152"> 152</a></span></div>
+<p>L'Ignacien, ces nouvelles plantes,</p>
+<p>Distribuait les grces suffisantes,</p>
+<p>Si largement que l'efficace l</p>
+<p>Glanait aprs les fils de Loyola</p>
+<p>Petitement. Quoiqu'il en soit, les drles,</p>
+<p>Par maints bons tours, maintes belles paroles,</p>
+<p>Passaient pour saints, se faisaient vnrer</p>
+<p>Du peuple indien qu'ils savaient attirer.</p>
+<p>Le bruit en vint jusqu'au roi de Golgonde;</p>
+<p>Ce prince tait un vieux payen fieff,</p>
+<p>Qui de son diable tait si fort coiff,</p>
+<p>Qu'il n'encensait que cet esprit immonde;</p>
+<p>Il voulait voir des aptres nouveaux,</p>
+<p>Que de son diable on disait les rivaux.</p>
+<p>Bien croyait-il entendre des oracles,</p>
+<p>Et comme Hrode aller voir des miracles.</p>
+<p>Nos rvrends, le crucifix en main,</p>
+<p>Lui prchent Dieu mort pour le genre humain,</p>
+<p>En dclamant contre le simulacre</p>
+<p>De Satanas. Le roi, dont la bile acre</p>
+<p>J s'chauffait leur beau plaidoyer,</p>
+<p>Leur dit: Messieurs, quand aux dieux on insulte,</p>
+<p>Et qu'on annonce un si singulier culte,</p>
+<p>Encor faut-il de preuves l'tayer?</p>
+<p>Depuis six mois la scheresse afflige</p>
+<p>Tout mon royaume; et votre zle exige</p>
+<p>Que de ce Dieu vous obteniez de l'eau.</p>
+<p>Si dans trois jours vous n'en faites rpandre,</p>
+<p>Comme imposteurs je vous ferai tous pendre;</p>
+<p>Pensez-y bien. Nos frocards eurent beau</p>
+<p>Reprsenter l'absolu monarque</p>
+<p>Que ce serait tenter le Tout-Puissant:</p>
+<p>Nous connatrons, dit-il, cette marque,</p>
+<div><span class="pagenum"><a id="Page_153"> 153</a></span></div>
+<p>S'il est le Dieu sur la terre agissant.</p>
+<p>Force fut donc aux moines de promettre,</p>
+<p>Sauf tenter l'avis du baromtre,</p>
+<p>Qui, consult par eux tous les instans,</p>
+<p>Ne rpondait jamais que du beau temps.</p>
+<p>Tous de concert allaient plier bagage,</p>
+<p>Pour le martire prouvant peu d'attraits,</p>
+<p>Quand un frater qu'ils laissaient l pour gage,</p>
+<p>Et qui pour eux aurait pay les frais,</p>
+<p>D'un tel dpart leur demanda la cause.</p>
+<p>Las! dirent-ils, le prince nous propose</p>
+<p>De dcorer nos collets de la hard,</p>
+<p>S'il ne pleut pas dans trois jours au plus tard.</p>
+<p>&mdash;Quoi! voil tout? Allez, reprit le frre,</p>
+<p>Par Loyola, patron du monastre,</p>
+<p>Dites au roi que ds demain matin</p>
+<p>Nous en aurons, ou j'y perds mon latin.</p>
+<p>Pas ne mentait notre moderne Elie:</p>
+<p>Du sein des mers un nuage lev,</p>
+<p>A point nomm, de sa fconde pluie,</p>
+<p>Vit du pays chaque champ abreuv.</p>
+<p>Et de crier en Golgonde au miracle!</p>
+<p>Et de donner le bon frre en spectacle!</p>
+<p>Puis dit tout bas nos moines joyeux:</p>
+<p>Mes rvrends, si j'ai tenu parole,</p>
+<p>Vous le devez certaine vrole</p>
+<p>Qu'exprs pour vous me conservaient les cieux.</p>
+<p>Toutes les fois que l'atmosphre aride</p>
+<p>Va condensant de nouvelles vapeurs,</p>
+<p>L'air surcharg de l'lment humide</p>
+<p>Ne manque pas de doubler mes douleurs.</p>
+<p>On n'en dit mot messieurs de Golgonde,</p>
+<div><span class="pagenum"><a id="Page_154"> 154</a></span></div>
+<p>Dans le pays il resta constat</p>
+<p>Que ce n'tait qu'un fruit de saintet,</p>
+<p>Et non celui de cette peste immonde</p>
+<p>Dont le pnard se trouvait infect.</p>
+<p>Puisque le bien nat ainsi du dsordre,</p>
+<p>Que le bon Dieu la conserve tout l'ordre!</p>
+</div></div>
+
+<h3 class="poetry"><span class="i3">LE SAUT DE LA SOUPENTE.</span></h3>
+
+<div class="poetry"><div class="stanza">
+<p>Dans le lit nuptial, aprs maintes faons,</p>
+<p>Au pouvoir d'un lourdaut Perrette abandonne,</p>
+<p>S'attendait aux plaisirs que promet l'hymne;</p>
+<p>Car, malgr l'innocence, on a certains soupons:</p>
+<p class="i4"> On pleure, on crie, on se lamente</p>
+<p>Au moindre mouvement que veut faire un poux;</p>
+<p>Mais s'il laissait en paix reposer l'innocente,</p>
+<p class="i2"> Ce serait bien autre peine entre nous.</p>
+<p class="i2"> Tmoin notre pouse nouvelle,</p>
+<p>Modestement tapie au bord de la ruelle,</p>
+<p>Dans le ferme projet de faire le dragon,</p>
+<p>Si Blaise seulement lui prenait le menton,</p>
+<p class="i2"> Et qui voyant le discret personnage,</p>
+<p>A l'autre bord du lit tablir son quartier,</p>
+<p>Ne put tenir son fier, et le c&oelig;ur plein de rage,</p>
+<p class="i2"> Venait, aventurant prs du sot colier,</p>
+<p>D'abord un bras, un pied, puis le corps tout entier.</p>
+<p class="i4"> Point n'entendait le pauvre sire</p>
+<p>Ce que voulait l'Amour et permettait l'Hymen,</p>
+<p class="i4"> Ce que sa femme voulait dire,</p>
+<p class="i2"> En lui serrant les genoux et la main:</p>
+<div><span class="pagenum"><a id="Page_155"> 155</a></span></div>
+<p>Il allait s'endormir, lorsque notre pouse</p>
+<p class="i2"> Prit le parti, de crainte d'accident,</p>
+<p class="i2"> De s'expliquer, sans doute en bgayant.</p>
+<p>(Car enfin, femme encor doit tre embarrasse).</p>
+<p>Eh bian! que ferions-nous... l... pour rire un instant?</p>
+<p>Qu'en dis-tu, Blaise?&mdash;Oh oui; c'est fort bien dit, voirment.</p>
+<p class="i2"> Eh bian! voyons; queu divertissement?...</p>
+<p class="i2"> Un jour de noce il faut une fte complette;</p>
+<p class="i2"> Allons... Et de sauter du lit de la pauvrette.</p>
+<p class="i2"> O cours-tu?... Laisse-moi. Mais encore... quel sot!..</p>
+<p class="i4"> &mdash;J'ons des pommes dans la soupente,</p>
+<p>Tu les aimes, j'y vole, et tu seras contente:</p>
+<p class="i4"> Vois-tu, j'entends demi mot.</p>
+<p class="i4"> Notre bent monte l'chelle;</p>
+<p>Sa femme furieuse est bientt sur ses pas,</p>
+<p class="i4"> Tire d'abord l'chelle bas:</p>
+<p class="i4"> Charche; nigaud; charche, dit-elle;</p>
+<p class="i4"> Et puis se remet dans ses draps.</p>
+<p class="i2"> Un bon vivant, sr de plaire la belle,</p>
+<p class="i4"> Qui, pour se divertir un peu,</p>
+<p class="i4"> S'tait cach dans la ruelle,</p>
+<p class="i2"> Voyant qu'Amour lui faisait si beau jeu,</p>
+<p class="i4"> Sort brusquement de sa cachette,</p>
+<p class="i4"> Se glisse au lit de la fillette,</p>
+<p class="i4"> Et d'un baiser vous accole Perrette;</p>
+<p class="i4"> Paix, dit-il, paix! c'est Lucas;</p>
+<p class="i4"> A mes transports ne te drobe pas;</p>
+<p>C'est un bon compagnon, un amant qui remplace</p>
+<p class="i4"> Un mari sot et tout de glace.</p>
+<p>Perrette volontiers aurait fait les hauts cris;</p>
+<p class="i4"> Mais elle eut veill sa mre</p>
+<p>Qui couchait, voyez-vous, dans le mme taudis.</p>
+<span class="pagenum"><a id="Page_156"> 156</a></span>
+<p class="i2"> Le plus prudent tait donc de se taire,</p>
+<p class="i2"> Et Perrette se tut. Perrette se taisant,</p>
+<p>Lucas va son chemin, Lucas marche en avant;</p>
+<p class="i2"> Et tandis que, bloti dans sa soupente,</p>
+<p class="i2"> Ne pensant pas son malheur,</p>
+<p>L'poux cherche des fruits, l'amant cueille une fleur</p>
+<p>Qu'avec ravissement lui cde son amante.</p>
+<p class="i4"> La bonne mre aux coutes tait:</p>
+<p class="i2"> Eh mais! pas trop mal ce me semble;</p>
+<p class="i2"> Blaise n'est pas si sot qu'on le contait,</p>
+<p class="i4"> En besogne il va tout fin droit;</p>
+<p class="i4"> Pour ma fille plus je ne tremble;</p>
+<p>De ce train-l, tredame, y moudront bien ensemble.</p>
+<p> &mdash;Bon, disait-elle, au plus faible soupir</p>
+<p>Que l'Amour arrachait Lucas, Perrette;</p>
+<p class="i4"> Au moindre bruit de la couchette.</p>
+<p class="i2"> &mdash;Bon, toujours bon... queu noce! queu plaisir!</p>
+<p class="i4"> Et puis, ma fille est raisonnable;</p>
+<p class="i4"> Y sont fort bian sur ce ton-l,</p>
+<p class="i4"> Il est pressant, elle est traitable,</p>
+<p>Y ne disont plus rian... ma fi, les y voil.</p>
+<p class="i2"> Bien juste au fond pensait la bonne dame;</p>
+<p class="i2"> Prcisment l'affaire en tait-l.</p>
+<p>Mais l'poux n'avait part ce grand opra,</p>
+<p>Le bent ramassait des pommes sa femme.</p>
+<p>Charg comme un mulet, enfin le bon chrtien</p>
+<p class="i2"> Cherche l'chelle et ne trouve plus rien.</p>
+<p>Il appelle Perrette, et puis sa belle mre;</p>
+<p>Perrette ne dit mot, fait sortir son galant;</p>
+<p>Mais ardente savoir tout le fond de l'affaire,</p>
+<p>La bonne mre, hlas! qui croit chacun content,</p>
+<p class="i2"> A son beau fils rpond en demandant:</p>
+<div><span class="pagenum"><a id="Page_157"> 157</a></span></div>
+<p>Quelle nouvelle... est-tu bien l, mon gendre?</p>
+<p class="i4"> &mdash;Oh! palsanguienne, en vrit,</p>
+<p class="i6"> J'y suis mont;</p>
+<p class="i2"> Mais je ne sais comment descendre.</p>
+<p class="i2"> &mdash;Eh! glisse-toi, nigaud, sur le ct.</p>
+<p>&mdash;Sur le ct?... voirment, voil tout le mystre,</p>
+<p>Grand merci... Pa-ta-tra, mon bent tombe terre.</p>
+<p>Au bruit de cette chte, aux cris de mon lourdaut,</p>
+<p class="i4"> Mre effraye, et fille en peine,</p>
+<p class="i4"> Du lit bas ne font qu'un saut,</p>
+<p>Et vont, sans savoir o, comme la peur les mne.</p>
+<p>Une lumire enfin vient les rassembler tous,</p>
+<p class="i4"> Et montre la mre tonne,</p>
+<p class="i2"> Blaise tendu loin du lit d'hymne,</p>
+<p>Et tomb de plus haut que ne tombe un poux.</p>
+<p class="i2"> Eh mais, lui dit la mre impatiente,</p>
+<p>Quel saut as-tu donc fait?..&mdash;Le saut de la soupente.</p>
+<p class="i2"> La mre regarda Perrette et la comprit;</p>
+<p>Femmes ont pour s'entendre un merveilleux esprit;</p>
+<p class="i2"> Et l'poux seul, plus sot que d'ordinaire,</p>
+<p>Froiss, raill, tromp, fut se remettre au lit,</p>
+<p class="i2"> Sans rien comprendre cette affaire.</p>
+</div></div>
+
+<h3 class="poetry"><span class="i2">LE LINCEUL DU PLERIN.</span></h3>
+
+<div class="poetry"><div class="stanza">
+<p>Hlne, de pleurs inonde,</p>
+<p>Songeait au courageux Mainfroi,</p>
+<p>Qui, dans les champs de la Jude,</p>
+<p>Combattait au nom de la foi.</p>
+<div><span class="pagenum"><a id="Page_158"> 158</a></span></div>
+<p>Dt ma funeste impatience,</p>
+<p>Disait-elle, aggraver mon sort,</p>
+<p>Dieux qui m'enviez sa prsence,</p>
+<p>Rendez-le moi vivant ou mort.</p>
+<p>Beau manoir, opulens domaines,</p>
+<p>Prsens que m'a fait son amour,</p>
+<p>Cteaux rians, fertiles plaines,</p>
+<p>Que j'aperois de cette tour,</p>
+<p>Ne m'talez point vos richesses</p>
+<p>S'il ne doit plus les partager;</p>
+<p>De ses regards, de ses caresses,</p>
+<p>Pouvez-vous me ddommager?</p>
+<p>La nuit allait couvrir la terre.</p>
+<p>Envelopp d'un noir manteau,</p>
+<p>Un plerin, au front svre,</p>
+<p>Aborde un page du chteau:</p>
+<p>&mdash;Page, va dire ta matresse,</p>
+<p>Un plerin daignez ouir;</p>
+<p>De l'objet qui vous intresse</p>
+<p>Il voudrait vous entretenir.</p>
+<p>&mdash;Bon plerin, mon veuvage,</p>
+<p>Quelle allgeance apportez-vous?</p>
+<p>&mdash;J'ai vu l'Idumen rivage,</p>
+<p>J'ai vu combattre votre poux.</p>
+<p>&mdash;Ah! rendez la paix mon me;</p>
+<p>Quand finiront tous ces combats?</p>
+<p>&mdash;Votre poux le sait, noble dame,</p>
+<p>Mieux que personne d'ici bas.</p>
+<p>&mdash;Oh! combien de flches aigues</p>
+<p>Ont d l'atteindre et le blesser!</p>
+<p>&mdash;Les blessures qu'il a reues,</p>
+<p>J n'est besoin de les panser.</p>
+<div><span class="pagenum"><a id="Page_159"> 159</a></span></div>
+<p>&mdash;Mais d'o vient, parlez-moi sans feinte,</p>
+<p>Ne m'apportez-vous de sa part,</p>
+<p>Ni vrai morceau de la croix sainte,</p>
+<p>Ni perles fines, ni brocard?</p>
+<p>&mdash;Je n'ai brocard, ni perle fine;</p>
+<p>Tout ce que j'ai pour vous, hlas!</p>
+<p>C'est qu'aux champs de la Palestine</p>
+<p>Votre poux attend le trpas.</p>
+<p>A ces mots, Hlne perdue</p>
+<p>Remplit le chteau de ses cris;</p>
+<p>Les pleurs ont obscurci sa vue,</p>
+<p>La douleur trouble ses esprits.</p>
+<p>&mdash;Oh, plerin! malheur t'advienne,</p>
+<p>Pour m'avoir dit ces mots affreux!</p>
+<p>Mais ne vas pas penser qu'Hlne</p>
+<p>Demeure oisive dans ces lieux.</p>
+<p>Dt ma funeste impatience</p>
+<p>Aggraver l'horreur de mon sort,</p>
+<p>Je jouirai de la prsence</p>
+<p>De mon poux vivant ou mort.</p>
+<p>Page chri, je t'en conjure,</p>
+<p>Cherche-moi, dans tout le canton,</p>
+<p>D'un plerin l'humble chaussure,</p>
+<p>La robe grise et le bourdon.</p>
+<p>Que ces rseaux d'or et de soie,</p>
+<p>Ces franges, ces rubans, ces fleurs,</p>
+<p>Tous ces atours faits pour la joie,</p>
+<p>Cessent d'insulter mes pleurs.</p>
+<p>Coupe ma longue chevelure,</p>
+<p>Prends mon collier, prends mes bijoux,</p>
+<p>Quelque fatigue que j'endure,</p>
+<p>Je veux aller voir mon poux.</p>
+<div><span class="pagenum"><a id="Page_160"> 160</a></span></div>
+<p>Dt ma funeste impatience</p>
+<p>Aggraver l'horreur de mon sort,</p>
+<p>Je veux jouir de sa prsence,</p>
+<p>Et l'embrasser vivant ou mort.</p>
+<p>Etonn d'un amour si tendre,</p>
+<p>Le plerin lui dit: Restez,</p>
+<p>Restez, de grce; et pour m'entendre,</p>
+<p>Calmez vos sens trop agits:</p>
+<p>Porte mes adieux ma femme,</p>
+<p>Me dit votre poux expirant;</p>
+<p>L'instant d'aprs il rendit l'me,</p>
+<p>Cet anneau d'or est mon garant.</p>
+<p>&mdash;Comment, ciel! le mconnatre?</p>
+<p>Il vient de moi cet anneau d'or,</p>
+<p>Il n'aurait pas chang de matre,</p>
+<p>Si mon poux vivait encor.</p>
+<p>Mais que cette douceur dernire</p>
+<p>Aggrave ou non mon triste sort:</p>
+<p>Je n'ai pu fermer sa paupire;</p>
+<p>Je veux le voir aprs sa mort.</p>
+<p>&mdash;Abjure un projet inutile.</p>
+<p>En vain ton c&oelig;ur brlant d'amour</p>
+<p>Presserait son c&oelig;ur immobile;</p>
+<p>Tu ne saurais le rendre au jour.</p>
+<p>Vas, songe conserver tes charmes;</p>
+<p>A ton destin rsigne toi;</p>
+<p>Ne gmis plus, sche tes larmes;</p>
+<p>Chacun est ici bas pour soi.</p>
+<p>&mdash;Respectez ma douleur amre;</p>
+<p>Cruel, ne m'opposez plus rien.</p>
+<p>Duss-je accrotre ma misre,</p>
+<p>J'irai voir mon unique bien.</p>
+<div><span class="pagenum"><a id="Page_161"> 161</a></span></div>
+<p>Aprs un moment de silence,</p>
+<p>Ma fille, dit le plerin,</p>
+<p>Tu peux jouir de sa prsence,</p>
+<p>Sans aller au bord du Jourdain.</p>
+<p>&mdash;Parle, mon ange tutlaire!</p>
+<p>Fais qu'il paraisse devant moi!</p>
+<p>Mon or, mes joyaux, mon douaire,</p>
+<p>Toute ma fortune est toi.</p>
+<p>L'tranger, fourbe autant qu'avare,</p>
+<p>Un livre ouvert devant ses yeux,</p>
+<p>Feint de lire un jargon barbare</p>
+<p>Des secrets mans des cieux.</p>
+<p>&mdash;De ton poux l'ombre fidle</p>
+<p>En ces lieux erre nuitamment.</p>
+<p>Mais la terreur marche avec elle;</p>
+<p>Un linceul est son vtement.</p>
+<p>&mdash;N'importe, exauce ma prire.</p>
+<p>Ah! duss-je aggraver mon sort;</p>
+<p>Je n'ai pu fermer sa paupire,</p>
+<p>Je veux le voir aprs sa mort.</p>
+<p>&mdash;Ce soir il promet d'apparatre</p>
+<p>O sont inhums tes vassaux.</p>
+<p>Cours aux pieds du souverain matre,</p>
+<p>Former des v&oelig;ux pour son repos.</p>
+<p>Quand la nuit deviendra plus sombre,</p>
+<p>Parmi ces tombeaux vas t'asseoir,</p>
+<p>Et sans approcher de son ombre,</p>
+<p>Qu'il te suffise de la voir.</p>
+<p>Dans sa chapelle solitaire,</p>
+<p>Long-temps Hlne, avec ferveur,</p>
+<p>Compte les grains de son rosaire,</p>
+<p>Ou s'abandonne sa douleur.</p>
+<div><span class="pagenum"><a id="Page_162"> 162</a></span></div>
+<p>Puis d'un fol espoir abuse,</p>
+<p>Au souffle d'un vent glacial,</p>
+<p>Les cheveux baigns de rose,</p>
+<p>Elle arrive l'enclos fatal.</p>
+<p>L'astre des nuits claire peine</p>
+<p>La cime de ces vieux ormeaux;</p>
+<p>On n'entend au loin dans la plaine</p>
+<p>Que le bruit du vent et des eaux;</p>
+<p>Et dans un coin du cimetire,</p>
+<p>Hlne qui rpte encor:</p>
+<p>Je n'ai pu fermer ta paupire;</p>
+<p>Je viens te voir aprs ta mort.</p>
+<p>A vingt pas d'elle se prsente</p>
+<p>Un fantme vtu de blanc;</p>
+<p>Elle pousse un cri d'pouvante,</p>
+<p>Et tombe morte au mme instant.</p>
+<p>Le plerin (que Dieu punisse)</p>
+<p>Jette le linceul imposteur,</p>
+<p>Et maudissant son avarice,</p>
+<p>S'enfonce un poignard dans le c&oelig;ur.</p>
+</div></div>
+
+<h3 class="poetry"><span class="i6">L'ARMEMENT INUTILE.</span></h3>
+
+<div class="poetry"><div class="stanza">
+<p class="i2"> Matre Gaspard, marchand et marguillier,</p>
+<p class="i2"> A cinquante ans dsirant faire souche,</p>
+<p class="i4"> Prit jeune femme l'an dernier,</p>
+<p>Digne en tout point de l'honneur de sa couche.</p>
+<p>Gertrude tait son nom, elle avait mille attraits,</p>
+<p class="i4"> &OElig;il bien fendu, petite bouche,</p>
+<p class="i4"> Les dents d'ivoire, le teint frais;</p>
+<span class="pagenum"><a id="Page_163"> 163</a></span>
+<p class="i2"> Gaspard ayant de la bourgeoise garde</p>
+<p class="i4"> t sergent, en certain coin</p>
+<p class="i6"> Conservait avec soin</p>
+<p class="i2"> Sa vieille pe avec sa hallebarde;</p>
+<p>Et quand il se trouvait les soirs de bonne humeur,</p>
+<p class="i4"> A sa femme il racontait comme,</p>
+<p class="i2"> En telle anne, il avait eu l'honneur</p>
+<p class="i2"> De garder le logis de tel ou tel seigneur;</p>
+<p class="i2"> Que dans son temps il tait trs-bel homme,</p>
+<p class="i2"> Mais qu'il paraissait bien plus beau,</p>
+<p class="i2"> Quand il avait cocarde son chapeau.</p>
+<p class="i4"> Dans la ville, par aventure</p>
+<p class="i4"> Revient un jeune jouvenceau,</p>
+<p class="i2"> Leste, bien fait, et d'aimable figure,</p>
+<p class="i2"> L'&oelig;il tendre, et pourtant un peu fier;</p>
+<p class="i4"> Bref, il tait d'une tournure</p>
+<p>A rchauffer les c&oelig;urs, mme au sein de l'hiver:</p>
+<p class="i4"> De plus il tait militaire.</p>
+<p class="i2"> Il vit Gertrude, et bientt les dsirs</p>
+<p>Vont leur train; et suivant la coutume ordinaire,</p>
+<p class="i4"> Par tendres regards, doux soupirs,</p>
+<p class="i4"> Il fait ses efforts pour lui plaire;</p>
+<p>Il fait plus: certain soir, il la trouve l'cart;</p>
+<p>Il dit que, par l'amour perc de part en part,</p>
+<p class="i4"> Il va mourir, si la belle ne cde,</p>
+<p class="i2"> Et ne lui donne un doux et prompt remde.</p>
+<p class="i2"> Avec courroux la belle entend son cas;</p>
+<p class="i4"> En vain lui plat le personnage;</p>
+<p class="i4"> Vertu de femme aime faire fracas;</p>
+<p class="i4"> Et puis dj j'ai dit qu'elle tait sage:</p>
+<p class="i4"> Allez, monsieur, n'esprez pas</p>
+<p class="i2"> Qu' mon mari je fasse un tel outrage;</p>
+<div><span class="pagenum"><a id="Page_164"> 164</a></span></div>
+<p>Apprenez que, depuis que je suis en mnage,</p>
+<p>Mon honneur n'a jamais fait le moindre faux-pas.</p>
+<p class="i4"> Le drle ne perd point courage;</p>
+<p class="i4"> Il sait que des femmes l'honneur</p>
+<p class="i4"> Est un brouillard, une vapeur,</p>
+<p class="i2"> Qui sur la mer des prjugs s'lve,</p>
+<p class="i2"> Et se dissipe la chaleur</p>
+<p>Des rayons de l'amour, quand cet astre se lve.</p>
+<p class="i2"> Le soir Gertrude tant avec Gaspard,</p>
+<p class="i4"> Fire d'avoir fait rsistance,</p>
+<p class="i2"> Va lui conter l'amour de l'grillard,</p>
+<p class="i2"> Comme elle a su le tancer d'importance,</p>
+<p>Et que n'tant point femme faire un tel cart,</p>
+<p>Elle a bien dans son c&oelig;ur teint toute esprance.</p>
+<p>Parbleu! rpond l'poux, c'est bien manquer d'gard,</p>
+<p class="i4"> Voyez un peu l'impertinence;</p>
+<p class="i4"> Vouloir de moi faire un cornard!</p>
+<p class="i4"> Je veux punir son insolence.</p>
+<p class="i2"> S'il revient, finement attire le gaillard:</p>
+<p>Par un demi-soupir ou par un doux regard,</p>
+<p>Il te faut ranimer sa tendre ptulance;</p>
+<p class="i4"> S'il te demande un rendez-vous,</p>
+<p class="i2"> Feins l'embarras de quelqu'un qui balance,</p>
+<p class="i2"> Et dont l'amour amollit le courroux;</p>
+<p>Lui mme il se viendra livrer ma vengeance;</p>
+<p>Cach prs de ton lit, arm jusques aux dents,</p>
+<p>Nous verrons quel point il porte l'impudence;</p>
+<p class="i2"> Et je saurai, quand il en sera temps,</p>
+<p class="i4"> Chtier son incontinence;</p>
+<p class="i4"> Ne vas pas craindre contre-temps,</p>
+<p>Par quelques privauts de blesser la dcence;</p>
+<p class="i4"> Il payera cher ces doux instans.</p>
+<div><span class="pagenum"><a id="Page_165"> 165</a></span></div>
+<p class="i4"> Sans scrupule, laisse-le faire:</p>
+<p class="i4"> L'arrter sera mon affaire.</p>
+<p class="i4"> Gertrude promet d'obir.</p>
+<p class="i2"> Le lendemain, press par le dsir,</p>
+<p class="i2"> L'amant revient chanter sa litanie.</p>
+<p>Il reoit un baiser sur la bouche chrie;</p>
+<p class="i2"> On gronde peine: et sa flamme enhardie</p>
+<p class="i2"> Prtend aller de faveur en faveur.</p>
+<p class="i4"> On l'arrte, et sa douce amie</p>
+<p>Promet le lendemain de combler son ardeur.</p>
+<p class="i4"> Le soir, la docile Gertrude</p>
+<p class="i2"> Ne manque pas de dire son poux</p>
+<p class="i4"> L'heure et l'instant du rendez-vous.</p>
+<p>Bon, dit Gaspard, surtout ne fais pas trop la prude,</p>
+<p class="i2"> Quand il viendra se rendre l'atelier?</p>
+<p class="i2"> &mdash;Ne craignez rien, j'y prendrai garde.</p>
+<p class="i4"> Matre Gaspard monte au grenier</p>
+<p class="i4"> Y prend sa vieille hallebarde,</p>
+<p class="i4"> Un sabre, un casque et son cimier;</p>
+<p class="i2"> Il les drouille, s'arme, la glace se mire;</p>
+<p class="i2"> Il parat ses yeux un Achille, un Csar;</p>
+<p>Il met flamberge au vent, pousse en l'air et s'admire.</p>
+<p>Le jouvenceau, ma foi, va courir grand hasard.</p>
+<p class="i2"> L'heure approchant, il va, dans la ruelle,</p>
+<p>De vengeance altr, se mettre en sentinelle.</p>
+<p class="i2"> Le galant vient, Gertrude se repent</p>
+<p class="i4"> D'avoir, par sa coupable adresse,</p>
+<p class="i4"> Conduit au pige qui l'attend</p>
+<p class="i4"> Amant si plein de gentillesse;</p>
+<p class="i4"> Mais trop tard vient ce repentir:</p>
+<p class="i4"> Matre Gaspard est trop prs d'elle</p>
+<p class="i4"> Pour qu'elle puisse l'avertir,</p>
+<div><span class="pagenum"><a id="Page_166"> 166</a></span></div>
+<p class="i4"> Sans s'exposer paratre infidle.</p>
+<p class="i4"> Elle ne peut, dans cette extrmit,</p>
+<p class="i4"> Qu'esprer en la providence</p>
+<p class="i4"> Qui, mieux que l'humaine prudence,</p>
+<p class="i4"> Peut nous tirer de la calamit.</p>
+<p class="i2"> Le jouvenceau que le dsir embrase,</p>
+<p>Trouvant que le plaisir vaut bien mieux qu'une phrase,</p>
+<p class="i2"> Veut sans dlai lui prouver son ardeur.</p>
+<p class="i2"> Elle rsiste autant que le veut la pudeur;</p>
+<p class="i4"> Et puis enfin... enfin elle s'arrange.</p>
+<p class="i4"> L'amant alors tire de ses goussets</p>
+<p class="i4"> A deux coups deux bons pistolets,</p>
+<p class="i4"> En lui disant: Voil, mon ange,</p>
+<p class="i4"> De quoi punir les indiscrets,</p>
+<p>S'ils apportaient obstacle nos plaisirs secrets.</p>
+<p>Notre poux sent alors que le front lui dmange;</p>
+<p class="i2"> Mais par respect pour les armes feu,</p>
+<p>En enrageant il voit jusqu'au bout tout le jeu,</p>
+<p class="i4"> Tremblant et respirant peine,</p>
+<p>De peur qu'on n'entendt le bruit de son haleine.</p>
+<p class="i2"> L'amant, combl des plaisirs les plus doux,</p>
+<p class="i4"> De Gertrude louant les charmes,</p>
+<p class="i2"> L'embrasse, et sort en reprenant ses armes.</p>
+<p>Gaspard lchant alors la bride son courroux,</p>
+<p>Apostrophe Gertrude, et lui dit: Osez-vous,</p>
+<p>Aprs un tel forfait, lever sur moi la vue?</p>
+<p class="i4"> &mdash;A tort vous tes mcontent,</p>
+<p>Que ne l'empchiez-vous, dit Gertrude l'instant,</p>
+<p>Au lieu de rester froid comme une statue?</p>
+<p>&mdash;Voyant les pistolets, pouvais-je me montrer?</p>
+<p>&mdash;Arm de pied en cap, quand la peur vous entrave,</p>
+<p>Simple femme, comment pouvais-je tre plus brave?</p>
+<span class="pagenum"><a id="Page_167"> 167</a></span>
+<p class="i2"> Oui, de honte, Gaspard, vous devriez pleurer;</p>
+<p class="i4"> C'est par votre rodomontade</p>
+<p class="i4"> Qu'en ce jour je perds mon honneur;</p>
+<p class="i2"> Sans vos ordres, jamais, ma vertu, ma pudeur,</p>
+<p class="i2"> N'auraient souffert une telle incartade;</p>
+<p class="i4"> Mais de pareille lchet</p>
+<p class="i2"> Les tribunaux me feront bien justice;</p>
+<p class="i4"> Il me faut une indemnit</p>
+<p>Pour mon honneur, ou bien qu'on vous trane au supplice.</p>
+<p class="i4"> Gaspard sentant qu'il avait tort,</p>
+<p class="i4"> Et craignant que sa turpitude</p>
+<p class="i2"> Ne transpirt par le bouillant transport</p>
+<p class="i4"> Du courroux que montrait Gertrude,</p>
+<p class="i4"> Pour l'appaiser se fit effort,</p>
+<p>Et quitta pour jamais et sabre et hallebarde;</p>
+<p class="i2"> Mais il ne put dtacher sa cocarde.</p>
+</div></div>
+
+<h3 class="poetry"><span class="i2">L'ABBESSE CONDAMNE AU CHAPELAIN.</span></h3>
+
+<div class="poetry"><div class="stanza">
+<p class="i2"> Pour un procs pendant au Parlement,</p>
+<p class="i4"> Vint Paris dernirement</p>
+<p class="i4"> Une abbesse jeune et jolie,</p>
+<p class="i4"> Qui, d'une amoureuse folie,</p>
+<p class="i2"> N'avait jamais connu l'garement.</p>
+<p class="i4"> Entre au couvent ds l'enfance,</p>
+<p class="i4"> Elle avait pu facilement</p>
+<p class="i4"> Garder sa premire innocence.</p>
+<p class="i4"> Elle prit un appartement</p>
+<p>Chez certaine cousine, ou marquise ou comtesse</p>
+<p class="i4"> Dont le fils, chevalier charmant,</p>
+<div><span class="pagenum"><a id="Page_168"> 168</a></span></div>
+<p class="i4"> Joignait maint autre agrment</p>
+<p class="i4"> L'esprit et la dlicatesse.</p>
+<p class="i4"> Sans intrt il ne put voir</p>
+<p>L'embonpoint repos de notre aimable abbesse,</p>
+<p class="i4"> Dont la fracheur et la finesse</p>
+<p>Auraient fait plus d'effet la cour qu'au parloir:</p>
+<p class="i2"> Nez retrouss, peau blanche, fine, &oelig;il noir</p>
+<p class="i4"> Rempli de feux et de tendresse,</p>
+<p>De l'amour dans son c&oelig;ur firent passer l'ivresse;</p>
+<p>Mais ce dieu doublement signala son pouvoir.</p>
+<p class="i2"> Le cavalier est beau, bien fait et leste,</p>
+<p>L'air mle, le ton noble et le maintien modeste;</p>
+<p class="i4"> Jamais auprs de son moutier</p>
+<p class="i2"> N'avait paru si charmante figure,</p>
+<p class="i4"> Sans quoi l'on pourrait parier</p>
+<p class="i2"> Qu'elle n'et pas adopt la clture.</p>
+<p class="i2"> Par un regard o se peint le dsir,</p>
+<p class="i4"> Notre amant entame l'affaire;</p>
+<p class="i4"> Aprs vient un tendre soupir,</p>
+<p class="i4"> Que l'on coute sans colre:</p>
+<p>Car peut-on se fcher de ce qui fait plaisir,</p>
+<p>Surtout contre un cousin, quand le cousin sait plaire?</p>
+<p class="i4"> Enhardi par l'impunit,</p>
+<p class="i4"> L'amant ose dire qu'il aime.</p>
+<p class="i2"> Je le crois bien, dit-elle, et moi de mme.</p>
+<p class="i2"> Ne doit-on pas aimer sa parent?</p>
+<p class="i2"> Ils taient seuls, et la tmrit</p>
+<p class="i2"> Toujours se trouve o l'ardeur est extrme.</p>
+<p class="i4"> L'amant avec vivacit</p>
+<p class="i2"> Porte la main vers le bonheur suprme...</p>
+<p class="i4"> D'une pareille libert</p>
+<p class="i4"> La sensible abbesse surprise,</p>
+<div><span class="pagenum"><a id="Page_169"> 169</a></span></div>
+<p class="i4"> Un peu tard la vrit,</p>
+<p class="i4"> Veut s'opposer l'entreprise:</p>
+<p class="i4"> Ah! monsieur, quelle indignit!</p>
+<p class="i4"> Vous abusez de ma bont...</p>
+<p class="i2"> Discours perdus, il ne lche point prise;</p>
+<p class="i2"> Il savait trop qu'en ces soins l,</p>
+<p class="i2"> L'excs peut faire seul excuser l'insolence:</p>
+<p class="i4"> Au comble il porta la licence,</p>
+<p>Et le succs fit voir qu'il ne se trompait pas.</p>
+<p class="i2"> L'pouse du seigneur, enivre, perdue,</p>
+<p class="i4"> Le serre sans oser sur lui jeter la vue;</p>
+<p class="i4"> Il vit, dans son tendre embarras,</p>
+<p>La honte et le plaisir d'avoir t vaincue.</p>
+<p>Quelques momens aprs, encore tout mue</p>
+<p>O ciel! qu'ai-je prouv! lui dit-elle tout bas,</p>
+<p class="i4"> A jamais vous m'avez perdue;</p>
+<p class="i2"> Sans cette volupt qui m'tait inconnue,</p>
+<p class="i2"> Je ne pourrai plus vivre, cher cousin;</p>
+<p>Que faire mon couvent, quand j'y serai rendue,</p>
+<p>Des longs sermons d'un triste chapelain!</p>
+</div></div>
+
+<h3 class="poetry"><span class="i4">LE COQ ET LE CHAPON.</span></h3>
+
+<div class="poetry"><div class="stanza">
+<p>De Sparte antique on regrette le temps;</p>
+<p>On a raison: alors jeune fillette</p>
+<p>De son poux connaissait les talens</p>
+<p>Avant qu'hymen en et fait la conqute.</p>
+<p>Besoin n'tait d'un regard pntrant,</p>
+<p>Pour qu'au travers d'une toffe discrte,</p>
+<p>L'amour secret allt furtivement</p>
+<p>D'appas cachs contrler la retraite.</p>
+<p>Pour voir bondir la fleur de seize ans</p>
+<div><span class="pagenum"><a id="Page_170"> 170</a></span></div>
+<p>Dsirs naissans de jeune pastourette,</p>
+<p>Besoin n'tait aux sincres amans</p>
+<p>Du cercle troit d'une froide lorgnette;</p>
+<p>Ses charmes nus brillaient dans leur printemps;</p>
+<p>Nature alors parlait sans interprte;</p>
+<p>Dans l'ombre alors point d'amoureux dduit;</p>
+<p>Cette pudeur dont on fait tant de bruit,</p>
+<p>Triste avorton d'une ardeur contrefaite,</p>
+<p>Du charme obscur d'une prudente nuit</p>
+<p>Ne voilait point la nature imparfaite.</p>
+<p>O l'heureux temps que ce sicle tout nu!...</p>
+<p>Du premier homme on suivait l'innocence;</p>
+<p>L'amour plus jeune tait plus ingnu;</p>
+<p>De la beaut l'impudique dcence</p>
+<p>A son flambeau sans danger se montrait;</p>
+<p>D'un sexe l'autre errait son inconstance;</p>
+<p>Fidle ardeur jamais ne l'arrtait,</p>
+<p>De sa pudeur avec grce voile,</p>
+<p>La jeune vierge innocemment marchait.</p>
+<p>De tant d'appas l'me peine trouble,</p>
+<p>Son jeune amant prs d'elle s'approchait:</p>
+<p>Ainsi qu'on vit, avant que d'une pomme</p>
+<p>Elle et cueilli le pch dfendu,</p>
+<p>D'Eve en sa fleur le corps pudique et nu,</p>
+<p>Chaste s'asseoir auprs du premier homme.</p>
+<p>Amour alors, sans flche, ni flambeau,</p>
+<p>Au front n'avait cet aveugle bandeau,</p>
+<p>Nuage pais dont la sombre fume</p>
+<p>Ne laisse voir qu'au travers des brouillards,</p>
+<p>Dont la vapeur obscurcit les regards,</p>
+<p>Les traits confus de la vierge charme.</p>
+<p>O l'heureux temps que ce sicle tout nu!...</p>
+<div><span class="pagenum"><a id="Page_171"> 171</a></span></div>
+<p>Point de surprise!... alors point de reproche!</p>
+<p>Brl des feux d'un amour ingnu,</p>
+<p>Jamais l'hymen ne prenait chat en poche.</p>
+<p>Ce temps n'est plus. Qu'en est-il advenu?</p>
+<p>Pour poux, Lise a pris le jeune Alcandre.</p>
+<p>Qui l'et pens que ce bel ingnu,</p>
+<p>Jeune, attentif, plein d'une ardeur si tendre,</p>
+<p>A son amante et si mal rpondu?</p>
+<p>Aux feux brlans d'un amour perdu,</p>
+<p>Humainement Lise avait cru se rendre.</p>
+<p>O sort affreux!.. cet amoureux si prompt,</p>
+<p>Que pour un coq Lise avait os prendre...</p>
+<p>Qu'a-t-il fait? Rien... Ce coq est un chapon.</p>
+</div></div>
+
+<h3 class="poetry"><span class="i4">LA PEUR DE LA MORT.</span></h3>
+
+<div class="poetry"><div class="stanza">
+<p>Auprs d'un bois cart, solitaire,</p>
+<p>Un bcheron, pauvre comme il en est,</p>
+<p>Avait construit une frle chaumire,</p>
+<p>O tous les soirs le bonhomme tranait</p>
+<p>Son lourd fagot, sa faim et sa misre.</p>
+<p>Cela soit dit sans affliger ton c&oelig;ur;</p>
+<p>Car mon dessein n'est tel, ami lecteur.</p>
+<p>Le forestier veuf et content de l'tre,</p>
+<p>N'avait qu'un fils, l'espoir de ses vieux ans:</p>
+<p>C'tait Janot. Dans le rduit champtre,</p>
+<p>Sous le taillis o le ciel l'a fait natre,</p>
+<p>Il a dj compt quinze printemps,</p>
+<p>Et voit, dit-on, le seizime paratre,</p>
+<p>Plus beau pour lui que tous les prcdens.</p>
+<div><span class="pagenum"><a id="Page_172"> 172</a></span></div>
+<p>Trop faible encor pour porter la coigne,</p>
+<p>Mais de bonne heure au travail faonne,</p>
+<p>Tantt sa main donne au flexible osier,</p>
+<p>En se jouant, la forme d'un panier:</p>
+<p>Tantt il sme autour de son asile,</p>
+<p>Non pas des fleurs, mais un lgume utile</p>
+<p>Que l'apptit assaisonne au besoin,</p>
+<p><b>. . . . . . . . . . . . . . . . . . . .</b></p>
+<p>Et pour compagne Annette sa cousine,</p>
+<p>Rose naissante; elle tait orpheline</p>
+<p>Ds son enfance; et n'ayant d'autre appui</p>
+<p>Que son pauvre oncle, elle vivait chez lui.</p>
+<p>Tout beau, conteur, va dire un petit matre;</p>
+<p>De sa beaut vous ne nous dites mot:</p>
+<p>Faites la belle, ou vous n'tes qu'un sot.</p>
+<p>Belle! eh qu'importe? a-t-on besoin de l'tre</p>
+<p>A quatorze ans? mais Annette l'tait,</p>
+<p>Sans le savoir. Ah! je n'ose le dire:</p>
+<p>Une fontaine avait pu l'en instruire.</p>
+<p>Sur ce point l si Janot se taisait,</p>
+<p>Dans ses regards elle avait pu le lire.</p>
+<p>Concluons donc qu'Annette s'en doutait,</p>
+<p>C'tait beaucoup: lev sans culture,</p>
+<p>Germe tomb des mains de la nature,</p>
+<p>Ce couple heureux ne savait presque rien,</p>
+<p>A ses penchans se livrait sans mesure.</p>
+<p>Et conservant une me libre et pure</p>
+<p>Faisait sans choix et le mal et le bien.</p>
+<p>Un jour de ceux que le printemps ramne,</p>
+<p>Qui semblait natre exprs pour les plaisirs,</p>
+<p>Nos deux enfans que le destin entrane,</p>
+<p>S'tant assis l'ombre d'un vieux chne,</p>
+<p>Y respiraient sous l'aile du zphir.</p>
+<div><span class="pagenum"><a id="Page_173"> 173</a></span></div>
+<p>Mais tout--coup sa douce et frache haleine</p>
+<p>Devint pour eux le souffle du dsir.</p>
+<p>Ma chre Annette, hlas! dans le bocage</p>
+<p>J'tais venu pour goter la fracheur,</p>
+<p>Disait Janot; mais toute sa chaleur</p>
+<p>Nous a suivis sous le naissant feuillage.</p>
+<p>&mdash;Moi, dit Annette, ces gazons nouveaux</p>
+<p>Je demandais un moment de repos;</p>
+<p>Mais le sommeil a tromp mon attente;</p>
+<p>Le sommeil fuit ma paupire brlante.</p>
+<p>C'est pourtant l qu'hier je m'endormis:</p>
+<p>Mais j'tais seule, et ta main caressante</p>
+<p>N'y pressait pas ainsi ma main tremblante;</p>
+<p>A mes genoux tu ne t'tais pas mis.</p>
+<p>Sparons-nous pour trouver l'un et l'autre</p>
+<p>Le calme heureux que nous venons chercher.</p>
+<p>Pauvres enfans! quel espoir est le vtre?</p>
+<p>Fuyez, un dieu saura vous rapprocher.</p>
+<p>Pour un moment aux v&oelig;ux de sa cousine</p>
+<p>Janot sourit; mais la belle orpheline</p>
+<p>Fuit lentement. L'amour vient l'arrter.</p>
+<p>Du jouvenceau l'embarras n'est pas moindre;</p>
+<p>S'il fait lui-mme un pas pour la quitter,</p>
+<p>Il en fait deux bientt pour la rejoindre.</p>
+<p>Bref, le fripon est encore ses pieds.</p>
+<p>L, moins soumis, mais plus ardent, plus tendre:</p>
+<p>Nous sparer! cesse de le prtendre,</p>
+<p>Dit-il, les yeux de quelques pleurs mouills;</p>
+<p>N'ordonne pas que je m'loigne encore;</p>
+<p>Dans ce moment plein d'un trouble inconnu,</p>
+<p>A tes genoux je me sens retenu</p>
+<p>Par le besoin d'un plaisir que j'ignore.</p>
+<div><span class="pagenum"><a id="Page_174"> 174</a></span></div>
+<p>Demeure, Annette, ou bien je vais mourir.</p>
+<p>&mdash;Mourir! quel mot, cria la jeune amante!</p>
+<p>Quel mot affreux ct du plaisir!</p>
+<p>Et quelle image, hlas! il me prsente!</p>
+<p>Quand on est mort, sais-tu bien comme on est?</p>
+<p>Dans cet tat j'ai vu ma pauvre mre;</p>
+<p>J'tais bien jeune alors, mais le portrait</p>
+<p>De mon esprit ne s'effacera gure.</p>
+<p>Sans mouvement et ne respirant plus,</p>
+<p>On a les pieds et les bras tendus,</p>
+<p>D'un voile pais la paupire couverte,</p>
+<p>Les yeux teints et la bouche entr'ouverte.</p>
+<p>A ce portrait bien fait pour l'alarmer,</p>
+<p>Le jeune amant s'tonne, s'inquite:</p>
+<p>S'il est ainsi, dit-il, ma chre Annette,</p>
+<p>Ne mourons pas, vivons pour nous aimer.</p>
+<p>Dj leurs c&oelig;urs qu'avait glacs la crainte,</p>
+<p>Sont ranims par les brlans dsirs.</p>
+<p>Triste raison, mre de la contrainte,</p>
+<p>N'approche pas de cette aimable enceinte;</p>
+<p>Et toi, nature, appelle les plaisirs:</p>
+<p>Mais je les vois et la fte commence.</p>
+<p>Des deux cts d'abord mmes soupirs,</p>
+<p>Mmes sermens d'ternelle constance.</p>
+<p>Aux doux propos succde le silence;</p>
+<p>Mille baisers chauffs par l'amour,</p>
+<p>Sont pris, rendus et repris tour--tour;</p>
+<p>Vers le bonheur ainsi Janot s'avance.</p>
+<p>Les vents lgers, complices de ses feux,</p>
+<p>Ont dvoil tous les charmes d'Annette;</p>
+<p>L'un en jouant fait flotter ses cheveux,</p>
+<p>L'autre s'envole avec sa colerette;</p>
+<div><span class="pagenum"><a id="Page_175"> 175</a></span></div>
+<p>Le plus hardi chatouille ses pieds nus,</p>
+<p>Un peu plus haut adroitement se glisse,</p>
+<p>Baise en passant l'albtre de sa cuisse,</p>
+<p>Et monte enfin au temple de Vnus.</p>
+<p>Janot le sut; mais le dieu de Cythre</p>
+<p>Vient l'arracher ce guide incertain,</p>
+<p>En lui mettant l'encensoir la main,</p>
+<p>Les yeux ferms le mne au sanctuaire.</p>
+<p>Arrte, arrte, peintre tmraire!</p>
+<p>La volupt t'en impose la loi,</p>
+<p>De ses attraits respecte le mystre.</p>
+<p>Fils de Cypris, dissipe ton effroi,</p>
+<p>Vas, je sais tre aveugle comme toi;</p>
+<p>Et tes faveurs m'ont appris me taire.</p>
+<p>Charme puissant des plaisirs dfendus,</p>
+<p>De nos crayons vous n'avez rien craindre;</p>
+<p>Quand on vous gote, hlas! peut-on vous peindre!</p>
+<p>Peut-on vous peindre en ne vous gotant plus?</p>
+<p>Dans les transports de la premire ivresse,</p>
+<p>Janot sans force et non pas sans dsir,</p>
+<p>Suivant de prs la trace du plaisir,</p>
+<p>Le cherche encore au sein de sa matresse.</p>
+<p>Annette, hlas! sur les gazons fleuris,</p>
+<p>Ne rpond plus des caresses vaines,</p>
+<p>Le doux poison rpandu dans ses veines</p>
+<p>Tient la fois tous ses sens engourdis.</p>
+<p>L'amant novice l'instant se rappelle</p>
+<p>Les traits affreux dont elle a peint la mort,</p>
+<p>Soulve, presse, avec un tendre effort,</p>
+<p>Contre son c&oelig;ur, un des bras de la belle,</p>
+<p>Croit lui donner une chaleur nouvelle;</p>
+<p>Le bras chappe et tombe sans ressort,</p>
+<div><span class="pagenum"><a id="Page_176"> 176</a></span></div>
+<p>Annette! Annette! En vain sa voix l'appelle;</p>
+<p>Janot, trop sr de son malheureux sort,</p>
+<p>Reste un moment immobile comme elle.</p>
+<p>Tout en impose sa crdulit.</p>
+<p>Les yeux fixs sur ceux de sa cousine</p>
+<p>N'y trouvent plus cette flamme divine,</p>
+<p>Qui tout--l'heure animait sa beaut:</p>
+<p>Annette est morte! hlas! je l'ai perdue,</p>
+<p>S'crie alors l'amant pouvant.</p>
+<p>Triste tableau qu'elle offrait ma vue,</p>
+<p>Deviez-vous tre une ralit!</p>
+<p>Annette est morte, et c'est moi qui la tue.</p>
+<p>Qui que tu sois dont l'immense pouvoir</p>
+<p>Rend nos champs leur premire verdure,</p>
+<p>Annette est morte et tu l'as d prvoir!</p>
+<p>Fais la revivre ainsi que la nature!</p>
+<p>En exprimant ces frivoles regrets,</p>
+<p>Ces vains dsirs, de larmes il arrose</p>
+<p>Le front d'Annette et ses mornes attraits,</p>
+<p>Baise en tremblant sa bouche demi-close.</p>
+<p>Anne s'veille! hlas! ce tendre mot</p>
+<p>Est le premier que ses lvres prononcent,</p>
+<p>Et le second que les soupirs annoncent</p>
+<p>Plus tendre encore est celui de Janot.</p>
+<p>Elle revit! Annette m'est rendue!</p>
+<p>Tristes regrets, vous tes effacs;</p>
+<p>Elle revit, tous mes maux sont passs.</p>
+<p>Plaisirs, rentrez dans mon me perdue.</p>
+<p>A ce discours Anne n'a rien compris,</p>
+<p>Et sur Janot fixant un &oelig;il surpris,</p>
+<p>Accompagn d'une voix ingnue,</p>
+<p>Que veux-tu-dire? et quel est ce transport?</p>
+<div><span class="pagenum"><a id="Page_177"> 177</a></span></div>
+<p>Moi j'tais morte!&mdash;Oui, tout comme ta mre,</p>
+<p>Tu ne l'es plus et je bnis mon sort.</p>
+<p>&mdash;Si c'est ainsi, rpond la bocagre,</p>
+<p>Que l'on arrive son heure dernire,</p>
+<p>On est bien sot d'avoir peur de la mort.</p>
+</div></div>
+
+<h3 class="poetry"><span class="i4">LA CONSOLATION DES COCUS.</span></h3>
+
+<div class="poetry"><div class="stanza">
+<p>D'un prambule, ami, je vous dispense,</p>
+<p>Figurez-vous, au sein de la Provence,</p>
+<p class="i6"> Un couvent de nonains,</p>
+<p class="i2"> Bien desservi par deux Bndictins,</p>
+<p>Chacun d'eux y remplit son devoir en bon prtre;</p>
+<p>L'un absout les pchs; l'autre les fait commettre.</p>
+<p>Ce dernier, jeune encor, vigoureux compagnon,</p>
+<p class="i2"> A trs-bon droit nomm pre Tampon,</p>
+<p class="i6"> Au par-dessus beau sire,</p>
+<p>Etait chri surtout de la mre Alison,</p>
+<p>La fabriquante en chef d'Enfans-Jsus de cire.</p>
+<p>Aussi l'histoire dit, et sans peine on le croit,</p>
+<p>Qu'Enfans-Jsus sortis de sa manufacture,</p>
+<p>Ressemblaient Tampon toujours par quelqu'endroit,</p>
+<p>Et que cet endroit-l n'tait en mignature.</p>
+<p>Mais comme bon chrtien voit tout du bon ct,</p>
+<p class="i6"> Il n'tait pas une seule bate</p>
+<p>Qui, loin de se choquer de cette disparate,</p>
+<p>N'y crt voir l'attribut de la divinit,</p>
+<p>Et n'et dit volontiers son bndicit.</p>
+<p>Tout allait bien enfin, quand la reconnaissance</p>
+<p>Persuada, sans doute, l'amoureux Tampon,</p>
+<div><span class="pagenum"><a id="Page_178"> 178</a></span></div>
+<p>Que pour payer les soins de la tendre Alison,</p>
+<p class="i2"> Il devait faire aussi sa ressemblance;</p>
+<p>Et ds le mme soir, il bauche un poupon;</p>
+<p class="i6"> Ce poupon l n'tait de cire;</p>
+<p>Erg, point ne fondit: et les nones de rire;</p>
+<p>J'entends celles qu'Amour tenait sous son empire,</p>
+<p class="i8"> Et qui risquaient souvent</p>
+<p>Dans les bras du plaisir pareil vnement.</p>
+<p>Les vieilles de gronder, et cela va sans dire;</p>
+<p>Elles ne faisaient plus un pch si charmant.</p>
+<p>Aprs maint ris moqueur, mainte antienne fcheuse,</p>
+<p>Pour la maison des champs, mre Alison partit;</p>
+<p class="i8"> Et la s&oelig;ur accoucheuse,</p>
+<p>Layette sous le bras, aussitt la suivit.</p>
+<p>En secret, tant qu'on put, l'accouchement se fit;</p>
+<p>Le jardinier pourtant en apprit quelque chose;</p>
+<p>Et ne pouvant garder sur ce point lettre close,</p>
+<p class="i8"> Le dimanche suivant,</p>
+<p>En portant le cerfeuil, le concombre, au couvent,</p>
+<p class="i2"> Il en lcha deux mots la tourire,</p>
+<p>Qui vous le chapitra d'une trange manire;</p>
+<p>Et lui montrant un Christ, lui dit: Pauvre idiot,</p>
+<p>Avec un tel poux, veux-tu qu'une recluse</p>
+<p class="i8"> Puisse faire un marmot?</p>
+<p class="i2"> Le rustre alors se prosterne genoux,</p>
+<p>Et s'crie: Ah, bon Dieu! comme l'on vous abuse;</p>
+<p>De ces bguines-l si vous tes l'poux,</p>
+<p>Las! vous tes cocu tout aussi bien que nous.</p>
+</div></div>
+
+<p><span class="pagenum"><a id="Page_179"> 179</a></span></p>
+
+<h3 class="poetry"><span class="i3">LA FIDLIT A TOUTE PREUVE.</span></h3>
+
+<div class="poetry"><div class="stanza">
+<p class="i5"> Une nymphe de l'Opra,</p>
+<p class="i5"> Leste, fringante, et <i lang="la" xml:lang="la">ctera</i>,</p>
+<p>Aprs avoir jou le rle d'Immortelle,</p>
+<p>Craignait de se crotter pour retourner chez elle.</p>
+<p class="i2"> Fort propos, un lgant marquis</p>
+<p>Arrive, lorgne, admire, offre son vis--vis.</p>
+<p>Fouette, cocher! L'on part, et soudain la cruelle</p>
+<p class="i2"> De demander: Que fait votre main-l?</p>
+<p class="i2"> &mdash;Chut... ma boucle s'accroche votre falbala.</p>
+<p>&mdash;Ah, monstre! je crrai; j'y suis trs-rsolue.</p>
+<p>&mdash;Enfance!&mdash;Mon honneur!&mdash;Comment vous en avez?</p>
+<p>Quel affront.&mdash;quel plaisir.&mdash;Je suis... je suis... vaincue;</p>
+<p>Il tait temps, ma foi; nous sommes arrivs.</p>
+<p>&mdash;Mais je monte chez vous; pourquoi ces rvrences?</p>
+<p>&mdash;Non, monsieur.&mdash;Entre amis, ridicule ce point?</p>
+<p>&mdash;Fidle mon amant, je ne me permets point...</p>
+<p class="i5"> &mdash;Quoi!&mdash;De nouvelles connaissances.</p>
+</div></div>
+
+<h3 class="poetry"><span class="i6">LE CONNAISSEUR.</span></h3>
+
+<div class="poetry"><div class="stanza">
+<p>Que de sots renomms pour l'esprit, pour le got,</p>
+<p>N'ont eu que des grands airs, du jargon, de l'audace!</p>
+<p>C'est ainsi qu'autrefois maint courtisan surtout</p>
+<p>Cachait bien peu de fond sous beaucoup de surface.</p>
+<span class="pagenum"><a id="Page_180"> 180</a></span>
+<p>Nous avons tous connu le clbre Milfleur,</p>
+<p>N, comme ses ayeux, duc, riche et connaisseur;</p>
+<p>Il devait des talens se montrer idoltre.</p>
+<p>Aussi dans son palais avait-il un thtre,</p>
+<p>Des bronzes, des tableaux, des mdailles en or:</p>
+<p> Mais son plus cher trsor</p>
+<p>tait un pavillon tapiss de gravures;</p>
+<p>Il en faisait d'abord admirer les bordures,</p>
+<p>Le sujet, le dessin; ensuite il s'criait:</p>
+<p class="i7"> Remarquez, s'il vous plat,</p>
+<p class="i5"> Que toutes sont <em>avant la lettre</em>.</p>
+<p class="i7"> Or, comme il retenait,</p>
+<p class="i5"> Ou bien qu'il crivait peut-tre,</p>
+<p>Ce qu'en le visitant chaque amateur disait,</p>
+<p class="i7"> Et qu'il le rptait;</p>
+<p>Effleurant des beaux arts la surface agrable,</p>
+<p>Il semblait marier la palme du savant</p>
+<p class="i7"> Au bouquet sduisant</p>
+<p class="i7"> Du petit matre aimable.</p>
+<p>Une de nos Las, un jour, dit-on, s'y prit;</p>
+<p>Et son c&oelig;ur partageait l'erreur de son esprit,</p>
+<p>Lorsque Milfleur voulant brusquer cette conqute,</p>
+<p>crivit un billet, mais si plat, mais si bte,</p>
+<p class="i7"> Que la nymphe en rougit,</p>
+<p class="i7"> Et que, dans son dpit,</p>
+<p class="i2"> Sur l'enveloppe elle se borne mettre;</p>
+<p class="i7"> Vous n'tes plus <em>avant la lettre</em>.</p>
+</div></div>
+
+<p><span class="pagenum"><a id="Page_181"> 181</a></span></p>
+
+<h3 class="poetry"><span class="i6">LA PRUDE.</span></h3>
+
+<div class="poetry"><div class="stanza">
+<p> Amour et pruderie</p>
+<p> Eurent toujours quelque lger dbat;</p>
+<p>La dame par orgueil donne tout de l'clat;</p>
+<p>Puis, je ne sais comment elle fait sa partie,</p>
+<p>Elle finit toujours par avoir le dessous.</p>
+
+<p>A propos de cela, messieurs, connaissez-vous</p>
+<p class="i2"> La prude Arsino?&mdash;Qui? cette prsidente</p>
+<p>Dont le c&oelig;ur a quinze ans, le visage quarante?</p>
+<p class="i2"> &mdash;Prcisment; veuve depuis trois mois,</p>
+<p>On la voit convoler pour la troisime fois.</p>
+<p class="i2"> Dorval, hier, a fait cette conqute;</p>
+<p class="i8"> Il est intressant;</p>
+<p class="i8"> Chez le peuple insurgent,</p>
+<p class="i8"> Il abattit la tte</p>
+<p class="i7"> De maint et maint forban;</p>
+<p>Et troqua ses deux bras contre un double ruban.</p>
+<p>Je ne vous peindrai pas la modeste grimace,</p>
+<p>Qu'en prononant son <em>oui</em>, notre bgueule fit.</p>
+<p>Aprs bien des faons, la voil dans son lit;</p>
+<p>De ceci, de cela, je vous fais encore grce;</p>
+<p>Le dsir, sous le lin, comme un zphyr lger,</p>
+<p>Circule en murmurant; c'est l'heure du berger.</p>
+<p>L'poux tait de feu, l'pouse rsigne</p>
+<p>Ddiait ses soupirs au dieu de l'hymne,</p>
+<p>Quand.... hlas!&mdash;Vous riez? Ah! plaignons-les plutt.</p>
+<p>Si faudrait-il au moins qu'hymen ne fut manchot.</p>
+<div><span class="pagenum"><a id="Page_182"> 182</a></span></div>
+<p>Le Tantale nouveau, de la voix et du geste,</p>
+<p>Appelle un prompt secours, que sa position</p>
+<p>Devant tout c&oelig;ur bien fait, sollicite de reste.</p>
+<p>La volupt dit oui, mais la pudeur dit non.</p>
+<p>On supplie, on refuse, on presse, on boude, on peste:</p>
+<p>On avance en tremblant un doigt, puis deux, puis trois;</p>
+<p>Enfin, notre hrone est rduite aux abois,</p>
+<p>De l'humanit sainte elle coute la voix;</p>
+<p>Dj son protg l'en payait par deux fois;</p>
+<p>Quand par un trait nouveau de fine pruderie,</p>
+<p class="i5"> La voil qui s'crie:</p>
+<p>Devoir, tu l'as voulu, mais j'en jure par toi!</p>
+<p>L'tera qui voudra, ce ne sera pas moi.</p>
+</div></div>
+
+<h3 class="poetry"><span class="i5">L'ILLUSION DU CLOITRE.</span></h3>
+
+<div class="poetry"><div class="stanza">
+<p class="i2"> <em>Dsir de fille est un feu qui dvore,</em></p>
+<p class="i2"> <em>Dsir de nonne est cent fois pis encore</em>,</p>
+<p class="i7"> A dit certain auteur</p>
+<p class="i7"> D'immortelle mmoire.</p>
+<p>Des recluses surtout il connaissait le c&oelig;ur,</p>
+<p>Son enthousiasme heureux, sa brlante ferveur;</p>
+<p>Et quiconque lira cette pieuse histoire,</p>
+<p class="i5"> Va s'crier avec notre docteur:</p>
+<p class="i2"> <em>Dsir de fille est un feu qui dvore,</em></p>
+<p class="i2"> <em>Dsir de nonne est cent fois pis encore</em>.</p>
+<p class="i2"> Une belle au c&oelig;ur tendre, l'&oelig;il tincelant,</p>
+<p>Victime de ses v&oelig;ux et d'un pre tyran,</p>
+<p>Gmissait, sous la guimpe, au fond d'une province.</p>
+<p>Son poux lui laissait, consolateur trop mince,</p>
+<p>Et de bien tristes jours et de plus tristes nuits;</p>
+<p><span class="pagenum"><a id="Page_183"> 183</a></span></p>
+<p>Sur son front la jonquille attestait ses ennuis.</p>
+<p class="i3"> Heureusement pour notre prisonnire,</p>
+<p class="i8"> Une pensionnaire</p>
+<p>Qu'embellissent dj deux lustres et trois ans,</p>
+<p>Doit attendre, au moutier, que deux ou trois printemps,</p>
+<p>Caressant ses attraits de leur aile fleurie,</p>
+<p class="i8"> Peignent en incarnat</p>
+<p>Certain petit bouton encor trop dlicat,</p>
+<p>L'entrouvent au dsir, l'amour, la vie.</p>
+<p class="i3"> L'hymen le guette, arm de son contrat.</p>
+<p>Cependant ce dieu on taillait de l'ouvrage;</p>
+<p>Car, comptant chaque jour dix larcins par ses doigts,</p>
+<p>La nonne lui soufflait les trois quarts de ses droits.</p>
+<p>Souffler n'est pas jouer, va s'crier un sage.</p>
+<p>Ne nous amusons pas ces distinctions;</p>
+<p>Trop heureux le mortel qui vit d'illusions!</p>
+<p class="i5"> Enfin un rel mariage</p>
+<p>Vient livrer la nonnette aux ennuis du veuvage.</p>
+<p class="i8"> Elle pleure, gmit;</p>
+<p class="i8"> Se mord les doigts, enrage;</p>
+<p class="i8"> Et puis en fille sage,</p>
+<p>Elle prend l'cart son lise et lui dit:</p>
+<p>Ah! du moins, jurez-moi de m'envoyer l'image</p>
+<p class="i8"> Du trait toujours vainqueur,</p>
+<p class="i3"> Qui doit..... Son front se couvre de rougeur...</p>
+<p>Sa langue s'embarrasse.... Admirons tous la nonne;</p>
+<p> Elle n'ose nommer le sduisant bijou,</p>
+<p>Dont en grce, jadis, toute honnte matronne</p>
+<p>Ornait publiquement l'albtre de son cou;</p>
+<p>Mais on l'a devine, et son trouble s'appaise.</p>
+<p>De l'emplette, Paris, on charge une Marton.</p>
+<p class="i3"> Le marchand dit: Ce bijou, le veut-on</p>
+<p class="i3"> A l'espagnole, ou bien la franaise?</p>
+<div><span class="pagenum"><a id="Page_184"> 184</a></span></div>
+<p>A l'espagnole courts, ils brillent en grosseur;</p>
+<p>Minces la franaise, ils brillent en longueur.</p>
+<p class="i2"> A cette question, l'acqureuse indcise</p>
+<p>N'ose risquer son got, crainte d'une mprise.</p>
+<p class="i2"> La bonne amie la recluse crit,</p>
+<p>Et voici mot pour mot ce qu'elle rpondit:</p>
+<p>S'il faut sur ton cadeau parler avec franchise,</p>
+<p>C'est dans le got franais surtout qu'il me plaira;</p>
+<p>Mais pour Dieu, mon enfant, dis qu'on l'espagnolise,</p>
+<p class="i6"> Autant que faire se pourra.</p>
+</div></div>
+
+<p><span class="pagenum"><a id="Page_185"> 185</a></span></p>
+
+<h2>POSIES DIVERSES.</h2>
+<p><span class="pagenumh"><a id="Page_186"> 186</a></span>
+<span class="pagenum"><a id="Page_187"> 187</a></span></p>
+
+<div class="chapter">
+<p class="subh">POSIES DIVERSES.</p>
+
+<h3 class="poetry"><span class="i4">LES FTES ESPAGNOLES</span><a name="FNanchor_28" id="FNanchor_28" href="#Footnote_28" class="fnanchor">&nbsp;[28]</a>.</h3>
+</div>
+
+<div class="poetry"><div class="stanza">
+<p>Il me souvient d'avoir pass deux mois</p>
+<p>Dans un chteau de gothique structure,</p>
+<p>Flanqu de tours, imposante masure</p>
+<p>Dont le seigneur m'ennuyait quelquefois,</p>
+<p>Ou me grondait quand je daignais l'entendre.</p>
+<p>Mais curieux, il me plaisait d'apprendre</p>
+<p>Mainte anecdote; il avait vu des rois,</p>
+<p>Des empereurs, des princes d'Allemagne,</p>
+<p>Ces cours vraiment ont de trs-bons endroits.</p>
+<p>Sa favorite tait la cour d'Espagne;</p>
+<p>Il la citait sans relche et partout,</p>
+<p>Cherchant quelqu'un qui pour elle et du got.</p>
+<p>Du roi Philippe et de la Parmesane</p>
+<p>J'ai remport des traits assez plaisans,</p>
+<p>Je dis pour moi, plaisans pour un profane,</p>
+<p>Qui veut de loin des princes amusans.</p>
+<p>Mon rabcheur trouvait son passe-temps</p>
+<p>A parler d'eux, de lui, de leurs caresses.</p>
+<p>Il possdait des reines, des princesses,</p>
+<p>En bague, en bote, en bijoux bien monts,</p>
+<p>Rois, lecteurs, en ordre tiquets;</p>
+<p>Ayant garni tout un crin d'altesses,</p>
+<div><span class="pagenum"><a id="Page_188"> 188</a></span></div>
+<p>Prs de la tombe, pris des dignits,</p>
+<p>Et raffolant surtout des majests;</p>
+<p>Puis, allongeant deux tiroirs parallles,</p>
+<p>Il m'talait cent joyaux radieux,</p>
+<p>Luxe enterr, pompeuses bagatelles,</p>
+<p>Perles, rubis, diamans prcieux,</p>
+<p>Prsens des rois, et qui plus est, des belles.</p>
+<p>En l'coutant, cent fois je me suis dit:</p>
+<p>Les rois d'alors aimaient bien peu l'esprit.</p>
+<p>N'importe: il faut, pour prix de ses nouvelles,</p>
+<p>Le suivre encor Madrid, au Prado,</p>
+<p>Quitte partir pour le Ben-Retiro</p>
+<p>O le roi court, quand le sourcil lui fronce:</p>
+<p>Et n'a-t-on pas d'ailleurs Saint-Ildephonse,</p>
+<p>Lieux enchants, palais du doux printemps</p>
+<p>O dans l'ennui sa majest s'enfonce</p>
+<p>Tout son aise, et loin des courtisans?</p>
+<p>Biller tout seul marque un certain bon sens,</p>
+<p>Et montre au moins que la grandeur suprme</p>
+<p>Pour s'ennuyer se suffit soi-mme.</p>
+<p>De ce babil du vieil ambassadeur</p>
+<p>Que j'coutais, vous en voyez la cause:</p>
+<p>Il m'est rest dans l'esprit, cher lecteur,</p>
+<p>Je ne sais quoi dont il faut que je cause.</p>
+<p>L.... pour causer, perdre son srieux,</p>
+<p>Dire un peu.... tout, sans fadeur, sans scrupule.</p>
+<p>J'ai des amis aimant le ridicule,</p>
+<p>Moi, .... je le peins... par amiti pour eux.</p>
+<p>Vous saurez donc, sans plus de prambule,</p>
+<p>Que dans Madrid, sous l'avant-dernier roi,</p>
+<p>Prince pieux et vraiment catholique,</p>
+<p>Mais trop souvent battu, malgr sa foi,</p>
+<div><span class="pagenum"><a id="Page_189"> 189</a></span></div>
+<p>Par les Anglais, maudit peuple hrtique:</p>
+<p>Quand je dis lui, c'taient (vous sentez bien)</p>
+<p>Ses gnraux, le roi n'en savait rien;</p>
+<p>On lui sauvait tout chagrin politique;</p>
+<p>C'tait plaisir de voir comme on tendait</p>
+<p>Devers ce but, et comme on s'accordait</p>
+<p>A tenir loin tout parleur vridique;</p>
+<p>Pour lui tout seul la gazette mentait,</p>
+<p>Gazette part, de plaisante fabrique,</p>
+<p>Que le ministre ou la reine dictait:</p>
+<p>Oh! que n'a-t-on cet exemplaire unique!</p>
+<p>La cour, la chambre et le moindre valet,</p>
+<p>Secondaient tous la reine et le ministre:</p>
+<p>Tenant pour sr qu'un triste vnement,</p>
+<p>Un grand dsastre, un revers bien sinistre,</p>
+<p>Appris au roi, pouvait subitement</p>
+<p>Plisser son front, obscurcir son visage,</p>
+<p>D'un peu d'humeur y laisser le nuage</p>
+<p>Et retarder sa chasse d'un moment,</p>
+<p>Tant ce bon prince avait de sentiment!</p>
+<p>Or, cette fois, le mal tant extrme,</p>
+<p>Il fut rgl, d'aprs ce beau systme,</p>
+<p>Qu'on donnerait ftes de grand clat,</p>
+<p>Pour rparer les malheurs de l'tat.</p>
+<p>Le temps pressait: zle, soins et dpense,</p>
+<p>On prodigua tout, hors l'invention,</p>
+<p>Pour taler avec profusion</p>
+<p>Tous les plaisirs de la magnificence,</p>
+<p>Un beau gala, dans sa perfection,</p>
+<p>Jeu, grand couvert, la musique, la danse,</p>
+<p>Feux d'artifice, illumination,</p>
+<p>Tout le fracas d'une cour excde,</p>
+<div><span class="pagenum"><a id="Page_190"> 190</a></span></div>
+<p>Sans frais d'esprit, sans l'ombre d'une ide.</p>
+<p>Pardon; j'ai tort; on se disait tout bas,</p>
+<p>Que c'est vraiment un prince formidable;</p>
+<p>Que les Anglais se rendront sans combats,</p>
+<p>Que tous les jours la reine est plus aimable</p>
+<p>Malgr les ans, on ne la conoit pas;</p>
+<p>Que le ministre est un homme admirable;</p>
+<p>Que les Infans sont plus beaux que le jour:</p>
+<p>Bref, ce qu'on dit, ce qu'il est convenable</p>
+<p>Qu'un roi vivant entende dans sa cour.</p>
+<p>Le lendemain donne fte nouvelle.</p>
+<p>Vous connaissez ce que l'Espagne appelle</p>
+<p><em>Acte de foi</em>. La foi devait brler</p>
+<p>De cent Hbreux une troupe infidelle,</p>
+<p>D'infortuns triste et longue squelle</p>
+<p>Qu'on dnombrait, la voyant dfiler;</p>
+<p>Et puis venait un renfort d'hrtiques,</p>
+<p>Seuls vrais auteurs des disgrces publiques.</p>
+<p>La foi console: il faut se consoler.</p>
+<p>C'est bien aussi ce que l'on se propose,</p>
+<p>Quant au public; le roi, c'est autre chose:</p>
+<p>Ignorant tout, rien ne peut le troubler;</p>
+<p>Nul embarras, nul souci ne l'approche.</p>
+<p>Content, heureux, et la gazette en poche,</p>
+<p>De l'avenir irait-il se mler?</p>
+<p>Vainqueur partout, terrible (on l'en assure),</p>
+<p>Son c&oelig;ur jouit d'une allgresse pure.</p>
+<p>Environn de messieurs les Infans,</p>
+<p>D'un air dvot il dit ses patentres:</p>
+<p>Il faut donner l'exemple ses enfans,</p>
+<p>Priant pour eux la vierge et les aptres.</p>
+<p>Bien surveills par l'inquisition,</p>
+<div><span class="pagenum"><a id="Page_191"> 191</a></span></div>
+<p>Ils sont dresss la religion</p>
+<p>Par des prlats humbles comme les ntres,</p>
+<p>Mais qui, croyant ce qu'ils prchaient aux autres,</p>
+<p>Avaient de plus la persuasion.</p>
+<p>Des trois Infans la sournoise jeunesse</p>
+<p>Montrait du got pour la contrition;</p>
+<p>Le srieux de la componction</p>
+<p>Tartufiait leur sombre gentillesse:</p>
+<p>Un maintien gauche, en dpit de l'altesse,</p>
+<p>Ce tour d'glise et cet air d'oraison,</p>
+<p>Cet humble instinct qui dtruit la raison,</p>
+<p>Qui plat au prtre, aussitt l'intresse</p>
+<p>Et lui fait dire: Oh! celui-ci m'est bon.</p>
+<p>On a voulu qu'au sortir de la messe,</p>
+<p>L'an, surtout, vint l'acte de foi</p>
+<p>Voir la douceur de notre sainte loi,</p>
+<p>Mter ses sens, sa piti, sa faiblesse,</p>
+<p>Enfin promettre l'Espagne un grand roi,</p>
+<p>Qui vt toujours l'enfer autour de soi.</p>
+<p>Et dans le fait, voyant des misrables</p>
+<p>Prcipits dans des brasiers ardens,</p>
+<p>Tordant leurs bras dchirs de leurs dents,</p>
+<p>Et leurs bourreaux, des hommes, ses semblables,</p>
+<p>Usurpateurs du bel emploi des diables,</p>
+<p>N'est-il pas vrai que monseigneur l'Infant</p>
+<p>Doit l'enfer croire plus aisment?</p>
+<p>Aimable prince, combien ton enfance</p>
+<p>En ce beau jour a donn l'esprance</p>
+<p>Au saint office! Il dit que tt ou tard</p>
+<p>Tu reprendras srement Gibraltar,</p>
+<p>Qui fut ton bien, et que la Providence</p>
+<p>A laiss prendre aux Anglais par hasard.</p>
+<div><span class="pagenum"><a id="Page_192"> 192</a></span></div>
+<p>Ce pronostic, qu'on rpand dans l'Espagne,</p>
+<p>N'eut point d'accs au journal de la cour;</p>
+<p>On s'y bornait louer tour tour</p>
+<p>L'auguste roi, son auguste compagne,</p>
+<p>Qui sont du monde et l'exemple et l'amour:</p>
+<p>Puis de vanter, en phrases fanatiques,</p>
+<p>Leur zle ardent contre les hrtiques,</p>
+<p>Contre l'Anglais, surtout contre l'Hbreu,</p>
+<p>Peuple endurci dans ses vieilles pratiques,</p>
+<p>Que l'on convient venir d'assez bon lieu;</p>
+<p>Mais qui, fidle ses cahiers antiques,</p>
+<p>Livres chris, divins de notre aveu,</p>
+<p>Meurt mchamment et pour adorer Dieu</p>
+<p>Comme David, de qui les doux cantiques</p>
+<p>Lui sont chants quand on le jette au feu.</p>
+<p>Certes, voil de quoi mettre en colre</p>
+<p>Un saint journal: puis, viennent les couplets,</p>
+<p>Hymnes, chansons, redondilles, sonnets,</p>
+<p>Qu'une foi vive, hypocrite ou sincre,</p>
+<p>Un vain dsir, ou le talent de plaire,</p>
+<p>Adresse au roi sur ses brillans succs;</p>
+<p>Car tout le plan de la crmonie</p>
+<p>Est un effort de son puissant gnie.</p>
+<p>Pourquoi, soudain, places et carrefours</p>
+<p>Vont de sa gloire occuper quelques jours</p>
+<p>Les regardans: estampes et gravures,</p>
+<p>Grotesque affreux, sombres caricatures,</p>
+<p>O, consums dans leurs sacrs atours,</p>
+<p>La tte en bas, feux et flamme rebours,</p>
+<p>En noirs dmons, grimacent les figures</p>
+<p>Des torturs, infligeant des tortures;</p>
+<p>Dieu, qui d'en haut contemple cet enfer</p>
+<div><span class="pagenum"><a id="Page_193"> 193</a></span></div>
+<p>Avec amour, et bnit Lucifer;</p>
+<p>Le doux Jsus; l'attrayante Marie,</p>
+<p>Qui, caressant d'un sourire amical</p>
+<p>Les vils suppts du monstre monacal,</p>
+<p>Semble exciter leur dvote furie;</p>
+<p>En bas, le roi d'un beau zle chauff,</p>
+<p>La croix en main, guidant l'auto-da-f,</p>
+<p>Dont le livret, lu dans chaque famille,</p>
+<p>D'un jacobin vu, revu, paraph,</p>
+<p>Va sur les mers, pieuse pacotille,</p>
+<p>Charmer, ravir, de Cadix Manille,</p>
+<p>Ses heureux saints qui prennent leur caf.</p>
+<p>Vous conviendrez que maintenant l'Espagne</p>
+<p>Avec honneur peut ouvrir la campagne,</p>
+<p>Qu'on va tout vaincre, et que les ennemis</p>
+<p>Seront bientt chasss du plat pays.</p>
+<p>Soit, j'en conviens; mais un moment, de grce;</p>
+<p>Rendons surtout la victoire efficace,</p>
+<p>Modrons-nous, et faisons qu'aujourd'hui</p>
+<p>Le roi n'ait plus une gazette lui.</p>
+<p>Songeons au but de la troisime fte,</p>
+<p>Que cette fois pour le peuple on apprte.</p>
+<p>Que dites-vous? le peuple! Eh, oui! vraiment,</p>
+<p>Dans le malheur on y pense un moment.</p>
+<p>Le plus grand roi, quand la chance varie,</p>
+<p>Avec le peuple est en coquetterie.</p>
+<p>A son poux la reine a prudemment</p>
+<p>Insinu qu'au sein de la victoire,</p>
+<p>Un roi couvert des rayons de la gloire,</p>
+<p>S'il est chri, parat encor plus grand.</p>
+<p>Le roi, frapp, vit l'importance extrme</p>
+<p>De ce conseil: Eh bien! dit-il, qu'on m'aime.</p>
+<div><span class="pagenum"><a id="Page_194"> 194</a></span></div>
+<p>Veillez-y bien, rglez tout promptement.</p>
+<p>On obit, et le gouvernement,</p>
+<p>Voyant le peuple abattu de tristesse,</p>
+<p>Prit le parti d'ordonner l'allgresse,</p>
+<p>De la payer. On prit l'argent; mais quoi?</p>
+<p>On ne rit pas ainsi de par le roi.</p>
+<p>L'auto-da-f, merveilleux en lui mme,</p>
+<p>Soutient le c&oelig;ur, mais ne peut rjouir:</p>
+<p>Il faut chercher ailleurs ce bien suprme</p>
+<p>Et s'adresser quelqu'autre plaisir.</p>
+<p>Or, le plus grand, le seul par excellence,</p>
+<p>Vous devinez, c'est de voir, des taureaux</p>
+<p>Mis en fureur, pousss toute outrance</p>
+<p>Par des guerriers, des piqueurs, des hros,</p>
+<p>Gens vigoureux, bien arms, bien dispos.</p>
+<p>De ces combats la sublime science</p>
+<p>Chez l'Espagnol brilla dans tous les temps.</p>
+<p>Sur Caldrone elle a la prfrence:</p>
+<p>Elle ravit les petits et les grands,</p>
+<p>La cour, la ville; et sa majest mme</p>
+<p>Fait grand tat de ce talent suprme.</p>
+<p>Par cent rivaux le prix est disput:</p>
+<p>C'est un hommage offert la beaut.</p>
+<p>L'Espagnol croit, lorsque son sang ruissle,</p>
+<p>Que pour jamais sa matresse est fidle.</p>
+<p>Chez nous Franais, cet argument nouveau</p>
+<p>Prendrait du poids, en supposant de mme,</p>
+<p>Qu'on ne peut plus, ds qu'on perce un taureau,</p>
+<p>tre fidle la beaut qu'on aime.</p>
+<p>Chaque pays a son raisonnement;</p>
+<p>Cervelle humaine est chose singulire.</p>
+<p>De ma raison votre raison diffre:</p>
+<div><span class="pagenum"><a id="Page_195"> 195</a></span></div>
+<p>Le c&oelig;ur aussi m'tonne grandement.....</p>
+<p>Mais je reviens et reprends notre affaire.</p>
+<p>L'affaire allait plus que passablement:</p>
+<p>L'amphithtre tait garni de belles</p>
+<p>De toute espce, et mme de cruelles.</p>
+<p>On avait fait le signe de la croix,</p>
+<p>Et trois taureaux s'avanaient la fois.</p>
+<p>Si je voulais faire ici le pote,</p>
+<p>Convenez-en, lecteur, j'aurais beau jeu;</p>
+<p>A qui tient-il? Mais je retiens mon feu,</p>
+<p>Je vous fais grce; et ma muse discrte</p>
+<p>Des lieux communs ddaigne le secours;</p>
+<p>Puis, la morale a seule mes amours.</p>
+<p>Or, disons donc, sans soin, sans talage,</p>
+<p>Qu'un des taureaux, j'en ai parl, je crois,</p>
+<p>Deux tant morts, demeur seul des trois,</p>
+<p>Bless lui-mme et transport de rage,</p>
+<p>Glaa d'effroi l'amphithtre entier,</p>
+<p>Renversant tout, matador ou guerrier,</p>
+<p>Ngre, marquis, grand d'Espagne et bouvier,</p>
+<p>Arms ou non; il n'eut plus d'adversaire.</p>
+<p>Thse, Alcide, aux sicles fabuleux,</p>
+<p>Eussent cherch ce taureau merveilleux,</p>
+<p>Pour en dcoudre: il tait leur affaire.</p>
+<p>Sa majest, ne pensant pas comme eux,</p>
+<p>Se blottissait dans sa loge grille,</p>
+<p>Mourant de peur, la croyant branle.</p>
+<p>Chacun tremblait l'exemple du roi;</p>
+<p>Mais savez-vous comme, en ce dsarroi,</p>
+<p>Dieu secourut cette cour si trouble?</p>
+<p>Un jeune enfant, obscur, bien inconnu,</p>
+<p>Vient songer qu' l'instant il a vu</p>
+<div><span class="pagenum"><a id="Page_196"> 196</a></span></div>
+<p>Les b&oelig;ufs d'un tel, troupeau considrable,</p>
+<p>Qui lentement regagnaient leur table.</p>
+<p>Vite il y court, les fait sortir soudain,</p>
+<p>Et les conduit, aid d'un vieux voisin,</p>
+<p>Vers cet enclos o la terrible scne</p>
+<p>Rpand l'horreur: les voil dans l'arne.</p>
+<p>En quel moment? Quand le monstre fougueux,</p>
+<p>Moins forcen, paraissait plus terrible;</p>
+<p>Lorsqu'agitant, tournant sa face horrible,</p>
+<p>Gonfl, fumant d'un nuage cumeux,</p>
+<p>Vainqueur et seul sur l'arne sanglante,</p>
+<p>Les feux pais de sa narine ardente,</p>
+<p>Les feux hagards, noirs et clairs de ses yeux,</p>
+<p>Redemandaient, cherchaient la guerre absente.</p>
+<p>Pour ennemis il ne voit que des b&oelig;ufs</p>
+<p>Qui dfilaient, un par un, deux par deux,</p>
+<p>En plus grand nombre; et puis la troupe entire</p>
+<p>De plus en plus garnissait la carrire.</p>
+<p>De leurs gros yeux la stupide langueur</p>
+<p>Et de leurs pas la pesante lenteur</p>
+<p>N'annonant point d'intention guerrire,</p>
+<p>Le fier taureau, qu'tonne leur douceur,</p>
+<p>Tout baubi d'tre sans adversaire,</p>
+<p>Les tonnait d'un reste de fureur,</p>
+<p>Qui peut passer entre b&oelig;ufs pour humeur;</p>
+<p>Et nulle part ne trouvant de colre,</p>
+<p>Il s'appaisa, voyant qu'ils n'ont point peur.</p>
+<p>Grce leur corne, il les crut ses semblables:</p>
+<p>Comme ils beuglaient, il les crut ses gaux;</p>
+<p>Et radouci dans ce commun repos,</p>
+<p>Environn de voisins si traitables,</p>
+<p>Il imita ces prtendus taureaux.</p>
+<div><span class="pagenum"><a id="Page_197"> 197</a></span></div>
+<p>Ce dnoment plut fort l'assistance,</p>
+<p>Au roi surtout: l'on reprend contenance,</p>
+<p>On se rassure, on rit de son effroi,</p>
+<p>Que l'on niait; nul n'avait craint pour soi:</p>
+<p>Un seul instant si l'me fut trouble,</p>
+<p>Chacun convient que c'tait pour le roi;</p>
+<p>Le roi le crut, se croyant l'assemble.</p>
+<p>La peur cessant, on devint curieux.</p>
+<p>Mais d'o vient donc ce grand convoi de b&oelig;ufs?</p>
+<p>On cherche, on tient tout le fil de l'histoire.</p>
+<p>Un empress courut aprs l'enfant</p>
+<p>Qui prit la fuite; il avait peur d'un grand,</p>
+<p>Et se sauva de l'interrogatoire.</p>
+<p>La reine en rit: chacun des courtisans</p>
+<p>Voulait qu'il ft le fils d'un de ses gens,</p>
+<p>Neveu du moins, tant ils aimaient la gloire.</p>
+<p>Le roi laissa disputer l-dessus,</p>
+<p>Indiffrent, puisqu'il ne tremblait plus.</p>
+<p>Hors de pril, sa majest charme</p>
+<p>Lche deux mots sur l'enfant, le voisin,</p>
+<p>Billant, distrait; et ds le lendemain</p>
+<p>S'en soucia comme de son arme.</p>
+<p>Tandis qu'il bille et ne s'amuse pas,</p>
+<p>Des battemens de mains, de grands clats,</p>
+<p>Des ris joyeux partent de la commune.</p>
+<p>Sa majest, que le rire importune,</p>
+<p>Parat surprise, elle regarde en bas:</p>
+<p>C'tait l'enfant qui, rentr de fortune,</p>
+<p>Ne craignant plus, voyez-vous, d'tre pris</p>
+<p>Ni prsent, curieux, s'tait mis</p>
+<p>Sur un gradin, debout, prs de l'issue</p>
+<p>Par o des b&oelig;ufs se pousse la cohue,</p>
+<p>Troupeau bnin, qu'on chasse avec des ris.</p>
+<div><span class="pagenum"><a id="Page_198"> 198</a></span></div>
+<p>Et des rieurs remarquez l'insolence;</p>
+<p>Car vous saurez qu'en ce troupeau si doux</p>
+<p>Est l'animal qui les fit trembler tous;</p>
+<p>Mais de l'enfant la nave impudence</p>
+<p>Fit plus d'effet encor, russit mieux.</p>
+<p>En revoyant ce taureau trouble-fte,</p>
+<p>Auteur du mal, si coupable ses yeux,</p>
+<p>D'un gros bton, plaisamment furieux,</p>
+<p>Il va frappant de la maudite bte</p>
+<p>Les flancs, le dos; et le pauvre animal,</p>
+<p>Doublant le pas sous l'instrument risible,</p>
+<p>Va s'enfonant dans le groupe paisible,</p>
+<p>Pour se sauver de ce petit brutal.</p>
+<p>Vous souriez, lecteur; mais je parie</p>
+<p>Que vous rvez: laissons la rverie,</p>
+<p>Contentons-nous d'un simple enseignement,</p>
+<p>D'un aperu: que tel est frquemment</p>
+<p>Plus fort tout seul qu'avec sa confrrie.</p>
+<p>Vous le sentez, hlas! pniblement,</p>
+<p>Hommes de main, de tte, de gnie,</p>
+<p>Vous que j'ai vus en maint gouvernement</p>
+<p>(Le despotisme a bien sa prudhomie),</p>
+<p>Vous que je plains, abattus tristement,</p>
+<p>Marchant de front, btes de compagnie.</p>
+<p>Cet art des rois, ce secret merveilleux,</p>
+<p>Nous le savons; mais l'Espagne l'ignore;</p>
+<p>En ces climats le ciel fait natre encore</p>
+<p>Des esprits fiers et des c&oelig;urs gnreux;</p>
+<p>Mais les taureaux sont entours de b&oelig;ufs.</p>
+<p>Chassons les b&oelig;ufs, chassons le saint office,</p>
+<p>Prions le ciel que la foi s'affaiblisse,</p>
+<p>Limons leurs fers et dessillons leurs yeux</p>
+<div><span class="pagenum"><a id="Page_199"> 199</a></span></div>
+<p>Par maint crit o la vrit brille,</p>
+<p>La vrit, trsor plus prcieux</p>
+<p>Que du Prou l'opulente flottille;</p>
+<p>Et dans Madrid menant la vrit,</p>
+<p>Que suit bientt sa s&oelig;ur la libert,</p>
+<p>Consolidons le pacte de famille.</p>
+</div></div>
+
+<h3 class="poetry"><span class="i5">CALYPSO A TLMAQUE,</span><br />
+<span class="normal"><span class="i9">HRODE.</span></span></h3>
+
+<div class="poetry"><div class="stanza">
+<p>Ainsi donc le destin, dans les murs de Salante,</p>
+<p>Fixe pour un moment ta fortune flottante!</p>
+<p>Tu triomphes, ingrat; et ta crdulit</p>
+<p>S'est de tous tes forfaits promis l'impunit!</p>
+<p>Que sais-je? en ce moment ta coupable imprudence</p>
+<p>Peut-tre ose accuser ma haine d'impuissance.</p>
+<p>Je veux avec le jour t'arracher ton erreur;</p>
+<p>Par mon amour pass juge de ma fureur.</p>
+<p>Non, tu ne verras point cette Itaque chrie,</p>
+<p>Ce sjour que je hais, cette obscure patrie,</p>
+<p>Pour qui ton c&oelig;ur jadis, d'un vain espoir flatt,</p>
+<p>Mprisa mon amour et l'immortalit.</p>
+<p>Grands Dieux! si vos dcrets permettent qu'il la voie,</p>
+<p>Puisse-t-il ne goter qu'une trompeuse joie!</p>
+<p>Oui, tratre, qu'aussitt un nuage odieux,</p>
+<p>Abusant ton espoir, la drobe tes yeux;</p>
+<p>Qu' te perscuter la fortune constante,</p>
+<p>Promne sur les mers ta destine errante;</p>
+<div><span class="pagenum"><a id="Page_200"> 200</a></span></div>
+<p>Que les vents, chapps de leurs sombres cachots,</p>
+<p>De la mer contre toi soulvent tous les flots;</p>
+<p>Et, pour combler mes v&oelig;ux, qu'un funeste naufrage</p>
+<p>M'offre ton corps mourant pouss vers mon rivage;</p>
+<p>Que ta nymphe, en pleurant sur ton malheureux sort,</p>
+<p>Par ses cris douloureux appelle en vain la mort!</p>
+<p>Dieux? quel plaisir de voir ma rivale plaintive</p>
+<p>Rappeler vainement ton ombre fugitive!</p>
+<p>Mes yeux, au lieu des tiens, jouiront de ses pleurs,</p>
+<p>Et ma prsence encor aigrira ses douleurs.</p>
+<p>Sans me dplaire alors, de cyprs couronne,</p>
+<p>Elle pourra gmir tes pieds prosterne;</p>
+<p>Et je n'envrai plus ni ses gmissemens,</p>
+<p>Ni ses tendres regards, ni ses embrassemens.</p>
+<p>Mais je frmis, mon c&oelig;ur, mon faible c&oelig;ur soupire:</p>
+<p>Dieux! serait-ce d'amour?... Ah! ma fureur expire!</p>
+<p>Malheureuse! je l'aime et le hais tour tour.</p>
+<p>Que dis-je? cette haine est un transport d'amour.</p>
+<p>Tlmaque! je cde; oui, c'est ma destine;</p>
+<p>Sous le joug de l'Amour ma haine est enchane;</p>
+<p>N'en crois pas les transports o j'ai pu me livrer;</p>
+<p>Ne crains rien: Calypso ne peut que t'adorer.</p>
+<p>Grands dieux! n'exaucez pas ma funeste prire;</p>
+<p>C'tait contre moi-mme armer votre colre.</p>
+<p>Quand mon c&oelig;ur pour l'ingrat tremble au moindre danger,</p>
+<p>Hlas! que je suis loin de vouloir me venger!</p>
+<p>Quelle tait ma fureur? Oui, dieux! je vous implore:</p>
+<p>Mais ce n'est qu'en faveur de l'objet que j'adore;</p>
+<p>Et s'il faut prouver sur lui votre pouvoir,</p>
+<p>Consultez mon amour et non mon dsespoir.</p>
+<p>Mais, hlas! que dis-tu; malheureuse desse?</p>
+<p>Arrte; o t'emportait une indigne faiblesse?</p>
+<div><span class="pagenum"><a id="Page_201"> 201</a></span></div>
+<p>Songes-tu que le tratre, au mpris de ta foi,</p>
+<p>Ose former des v&oelig;ux qui ne sont pas pour toi?</p>
+<p>Oui, tandis que pour lui, lchement suppliante,</p>
+<p>Je fais des v&oelig;ux... l'ingrat en fait pour son amante;</p>
+<p>Et son farouche orgueil, que je n'ai pu dompter,</p>
+<p>Ne se souvient de moi que pour me dtester.</p>
+<p>Ah! quand tu vins tremblant, au sortir du naufrage,</p>
+<p>M'offrir de tes malheurs l'attendrissante image,</p>
+<p>Moi-mme je devais, prvenant tes affronts,</p>
+<p>Te replonger vivant dans ces gouffres profonds,</p>
+<p>Dans ces gouffres affreux que le sort te prpare,</p>
+<p>Habits par la mort et voisins du Tnare.</p>
+<p>Dans ton c&oelig;ur ennemi, pourquoi mon faible bras</p>
+<p>Hsita-t-il alors de porter le trpas?</p>
+<p>Sur la tte du fils offert ma colre,</p>
+<p>Ma main devait venger la trahison du pre;</p>
+<p>Et ta mort, m'pargnant un fatal entretien,</p>
+<p>Devait punir son crime et prvenir le tien.</p>
+<p>Mon orgueil, offens des mpris d'un parjure,</p>
+<p>Se croyait dsormais l'abri d'une injure:</p>
+<p>Je dfiais l'Amour, auteur de tous mes maux;</p>
+<p>Je jurai d'immoler au soin de mon repos</p>
+<p>Tous les infortuns que leur destin funeste</p>
+<p>Conduirait vers ces bords que Calypso dteste;</p>
+<p>Leur sang a ciment cet horrible serment;</p>
+<p>J'ai cru, dans chacun d'eux, immoler un amant;</p>
+<p>Tu parus, mon courroux s'armait pour ton supplice;</p>
+<p>Tu t'avances, je vois... j'aime le fils d'Ulisse:</p>
+<p>A la tendre piti j'abandonne mon c&oelig;ur,</p>
+<p>J'y laisse entrer l'amour au lieu de la fureur.</p>
+<p>Au meurtre ds long-temps ma main accoutume,</p>
+<p>Ma main par un mortel se vit donc dsarme;</p>
+<div><span class="pagenum"><a id="Page_202"> 202</a></span></div>
+<p>Je n'osai la porter dans ton coupable flanc;</p>
+<p>Sanglante, je craignis de rpandre le sang.</p>
+<p>Cette divinit dont le mle courage</p>
+<p>Jadis se nourrissait de meurtre et de carnage,</p>
+<p>Dont la rage guidait les farouches transports,</p>
+<p>Dont le bras tant de fois ensanglanta ces bords,</p>
+<p>A l'aspect d'un mortel, dsarme et tremblante,</p>
+<p>Soupire et n'est dj qu'une timide amante.</p>
+<p>Calypso ne hait plus en ce funeste jour;</p>
+<p>Le poignard la main, elle implore l'Amour.</p>
+<p>Qu'aisment tu surpris ma raison gare!</p>
+<p>De mon c&oelig;ur imprudent je te livrai l'entre.</p>
+<p>Je respectai ces jours, ces jours infortuns,</p>
+<p>Des piges du trpas sans cesse environns.</p>
+<p>O souvenir cruel d'une ardeur insense!</p>
+<p>O pleurs! dsespoir d'une amante offense!</p>
+<p>Tlmaque!... Eucharis!... Dtestables amans!</p>
+<p>Malheureuse! Que faire en ces affreux momens!</p>
+<p>Vous m'vitez en vain, je vole sur vos traces...</p>
+<p>Mais que dis-je? Voudrais-je augmenter mes disgrces?</p>
+<p>Mes yeux pourraient-ils voir leurs transports amoureux.</p>
+<p>Et leurs embrassemens insulter mes feux?</p>
+<p>Encor, si je pouvais, au gr de ma furie,</p>
+<p>Briser le n&oelig;ud cruel qui m'enchane la vie,</p>
+<p>Etouffer mes douleurs dans le sein du trpas...</p>
+<p>Mais je ne peux mourir... Eh bien! toi, tu mourras!</p>
+<p>Oui, je veux dans ton sang plonger ma main fumante,</p>
+<p>Sous les yeux, dans les bras de ton indigne amante.</p>
+<p>Oui, dans ses bras sanglans, ingrat, tu vas prir:</p>
+<p>Elle triomphera de t'avoir vu mourir.</p>
+<p><b>. . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . .</b></p>
+<p>Dieux! vengez par mes mains son infidlit;</p>
+<p>Je vous pardonne alors mon immortalit.</p>
+<div><span class="pagenum"><a id="Page_203"> 203</a></span></div>
+<p>Non, c'est peu de la mort pour une telle offense;</p>
+<p>Ah! par mon dsespoir, jugez de ma vengeance.</p>
+<p>Sombre divinit des malheureux amans,</p>
+<p>Cruelle Jalousie, arme tous tes serpens;</p>
+<p>Allume dans mon c&oelig;ur tous les feux de la rage;</p>
+<p>Je le soumets toi, rgne en moi sans partage;</p>
+<p>touffe de l'amour les soupirs et les v&oelig;ux:</p>
+<p>C'en est fait, je me livre tes plaisirs affreux;</p>
+<p>Change en noire furie une timide amante;</p>
+<p>Enhardis ce poignard dans ma main chancelante...</p>
+<p>Que dis-je? Il n'est plus temps, il a d m'chapper.</p>
+<p>Eucharis, dans tes bras, il fallait le frapper.</p>
+<p>O souvenir affreux! jour fatal ma gloire,</p>
+<p>O ma prsence mme ennoblit sa victoire!</p>
+<p>Je courais me venger et te percer le sein;</p>
+<p>Elle vit le poignard qui tombait de ma main:</p>
+<p>Elle vit expirer mon impuissante rage...</p>
+<p>Qu'elle va dtester ce funeste avantage!</p>
+<p>Oui, sur elle je veux punir ta trahison:</p>
+<p>Je veux de tes mpris lui demander raison.</p>
+<p>Si tu veux adoucir le malheur qui l'accable,</p>
+<p>Pour la justifier, cesse d'tre coupable;</p>
+<p>Viens me rendre le c&oelig;ur qu'elle m'avait ravi.</p>
+<p>Ah! si du repentir le crime tait suivi,</p>
+<p>Si tu venais enfin, terminant mon supplice,</p>
+<p>Dans mes yeux attendris lire ton injustice;</p>
+<p>Si ta bouche abjurait ta haine et ta fiert,</p>
+<p>Je ne me souviendrais de ma divinit</p>
+<p>Que pour rendre immortels tes feux et ma tendresse.</p>
+<p>Viens dsarmer mon bras, c'est l'Amour qui t'en presse</p>
+<p>Viens rgner avec moi. C'en est fait; oui, je veux</p>
+<p>Que le dieu de mon c&oelig;ur soit le dieu de ces lieux;</p>
+<div><span class="pagenum"><a id="Page_204"> 204</a></span></div>
+<p>Que du bruit de mes feux l'univers retentisse;</p>
+<p>Qu' ma flicit tout l'Olympe applaudisse;</p>
+<p>Qu'lev dsormais au rang des immortels,</p>
+<p>Tu partages l'encens qu'on offre mes autels.</p>
+<p>Sous les berceaux fleuris de ce riant bocage,</p>
+<p>Dans cet Olympe enfin, le cleste breuvage</p>
+<p>Nous sera prsent par la main des amours;</p>
+<p>Et seuls ils fileront la trame de nos jours.</p>
+<p>Ne crains point qu' leurs mains la Parque les ravisse;</p>
+<p>Viens me rendre un bonheur qui jamais ne finisse;</p>
+<p>Que d'ternels plaisirs scellent notre union...</p>
+<p>Songe dlicieux! charmante illusion!</p>
+<p>Pouvez-vous un moment occuper ma pense?</p>
+<p>Ah! cessez d'abuser une amante insense;</p>
+<p>Pour mon c&oelig;ur malheureux les plaisirs sont-ils faits?</p>
+<p>Inutiles soupirs! inutiles souhaits!</p>
+<p>Aveugle Calypso! desse infortune!</p>
+<p>Hlas! mon malheur je suis donc enchane!</p>
+<p>Il faudra de regrets me nourrir chaque jour;</p>
+<p>Je verrai tout finir, except mon amour.</p>
+<p>Comment me drober au feu qui me dvore?</p>
+<p>Je retrouve partout le cruel qui m'abhorre.</p>
+<p>Ton image importune irrite mes ennuis:</p>
+<p>Prsent, tu me fuyais; absent, tu me poursuis.</p>
+<p>Peut-tre apprendras-tu ma triste destine;</p>
+<p>Mais si tu sais les maux o tu m'as condamne,</p>
+<p>Si du moins la piti peut encor t'attendrir,</p>
+Plains-moi, surtout plains-moi de ne pouvoir mourir.
+</div></div>
+
+<p><span class="pagenum"><a id="Page_205"> 205</a></span></p>
+
+<h3 class="poetry"><span class="i6">L'HOMME DE LETTRES,</span><br />
+<span class="normal"><span class="i7">DISCOURS PHILOSOPHIQUE.</span></span></h3>
+
+<div class="poetry"><div class="stanza">
+<p>Nobles enfans des arts, vous que la gloire enflamme,</p>
+<p>Qui, soigneux d'agrandir, de fconder votre me,</p>
+<p>Ajoutez en silence ses trsors divers,</p>
+<p>Pour la produire un jour aux yeux de l'univers:</p>
+<p>Qui d'entre vous n'aspire cet honneur suprme,</p>
+<p>De servir les mortels en s'clairant soi-mme?</p>
+<p>Laissez-moi contempler vos devoirs, vos destins,</p>
+<p>Tous les droits que sur vous le ciel donne aux humains.</p>
+<p>Ce sont vos sentimens que ma bouche rpte;</p>
+<p>Ils mritaient sans doute un plus digne interprte.</p>
+<p>Ah! que ne puis-je au moins, retraant leur grandeur,</p>
+<p>Les peindre tous les yeux, comme ils sont dans mon c&oelig;ur!</p>
+<p>Quelle est de ces rivaux l'ambition sublime?</p>
+<p>Dans leurs travaux heureux quel espoir les anime?</p>
+<p>C'est ce noble dsir d'clairer nos esprits,</p>
+<p>De porter la vertu dans nos c&oelig;urs attendris;</p>
+<p>Mais ce droit n'appartient qu'au mortel qu'elle inspire:</p>
+<p>Lui seul peut sur notre me exercer cet empire,</p>
+<p>Lui seul dans notre sein lance des traits brlans.</p>
+<p>L'cole des vertus est celle des talens;</p>
+<p>Plus l'me est courageuse et plus elle est sensible;</p>
+<p>L'esprit reoit de l'me une force invincible;</p>
+<p>Chaque vertu nouvelle ajoute sa vigueur.</p>
+<p>Courez votre ami qu'opprime le malheur;</p>
+<p>Par des soins gnreux rveillez son courage,</p>
+<p>Et des vertus ensuite allez tracer l'image.</p>
+<div><span class="pagenum"><a id="Page_206"> 206</a></span></div>
+<p>Je les vois, respirant sous vos hardis pinceaux,</p>
+<p>D'un charme inexprimable animer vos tableaux.</p>
+<p>Vertu, sans vous aimer, quel mortel peut vous peindre?</p>
+<p>S'il en existe un seul, Dieu! qu'il est plaindre!</p>
+<p>Sans cesse, en contemplant vos traits majestueux,</p>
+<p>Devant son propre ouvrage il baissera les yeux;</p>
+<p>En s'immortalisant, il fltrit sa mmoire,</p>
+<p>Et consacre sa honte aux fastes de la gloire.</p>
+<p>Mais de ces sentimens qui peut vous animer?</p>
+<p>Dans votre me jamais comment les imprimer?</p>
+<p>Sera-ce en les portant dans un monde frivole?</p>
+<p>A d'absurdes gards il faut qu'on les immole.</p>
+<p>Pourriez-vous soutenir, sans dgrader vos m&oelig;urs,</p>
+<p>Le choc des prjugs, des vices, des erreurs,</p>
+<p>Dont la foule en tout temps vous assige et vous presse?</p>
+<p>Fuyez: qu'attendez-vous? une vaine richesse?</p>
+<p>Ce vil prsent du sort serait trop achet;</p>
+<p>Vos c&oelig;urs perdaient, hlas! leur sensibilit,</p>
+<p>Cette austre hauteur, ce courage inflexible</p>
+<p>Qui porte un jugement svre, incorruptible,</p>
+<p>A l'homme, aux actions marque leur juste prix,</p>
+<p>Et par la vrit subjugue les esprits.</p>
+<p>Quel est ce malheureux qui d'un encens coupable</p>
+<p>Fatigue lchement un mortel mprisable?</p>
+<p>Ose-t-il dispenser, de ses vnrables mains,</p>
+<p>Ce trsor prcieux, l'estime des humains?</p>
+<p>Mes amis, jurons tous, dans ce temple o nous sommes<a name="FNanchor_29" id="FNanchor_29" href="#Footnote_29" class="fnanchor">&nbsp;[29]</a>,</p>
+<p>De ne point avilir l'art de parler aux hommes,</p>
+<div><span class="pagenum"><a id="Page_207"> 207</a></span></div>
+<p>De faire devant nous marcher la vrit,</p>
+<p>De ne mentir jamais la postrit,</p>
+<p>De pouvoir dire un jour cet arbitre auguste:</p>
+<p>Jugez sur notre foi, votre arrt sera juste.</p>
+<p>C'est alors que l'on peut, par d'utiles crits,</p>
+<p>Des mortels incertains diriger les esprits.</p>
+<p>Opinion, nos gots, nos m&oelig;urs, sont ton ouvrage,</p>
+<p>Dieu t'a soumis le monde, et te soumet au sage;</p>
+<p>Du fond de sa retraite il t'impose des lois;</p>
+<p>Tu marchais au hasard; il te guide son choix;</p>
+<p>Avec la vrit sa voix d'intelligence</p>
+<p>Fonde, affermit, combat, renverse ta puissance.</p>
+<p>Grands hommes, c'est vous d'exercer son pouvoir;</p>
+<p>Notre c&oelig;ur appartient qui sait l'mouvoir;</p>
+<p>Vous avez de l'erreur dtruit la tyrannie:</p>
+<p>L'univers a chang devant votre gnie.</p>
+<p>Souvent notre insu votre me vit en nous,</p>
+<p>Et la raison d'un seul est la raison de tous.</p>
+<p>Laissez frmir la haine, et l'erreur, et l'envie;</p>
+<p>Dtruire un prjug, c'est servir sa patrie.</p>
+<p>La vrit dfend le trne et les autels,</p>
+<p>Et la fille des cieux ne peut nuire aux mortels,</p>
+<p>Elle mousse les traits de l'ardent fanatisme,</p>
+<p>Des tyrans de l'esprit combat le despotisme;</p>
+<p>Jusqu'au milieu des cours elle va quelquefois</p>
+<p>Dmentir les flatteurs et dtromper les rois.</p>
+<p>Mais souvent, dans un sicle o l'on craint la lumire,</p>
+<p>Le gnie opprim rampe dans la poussire;</p>
+<p>L'orgueil intolrant en prive l'univers;</p>
+<p>On le hait, on l'accable, on lui donne des fers:</p>
+<p>On dfend la pense au seul tre qui pense.</p>
+<p>Vous qui des souverains partagez la puissance,</p>
+<div><span class="pagenum"><a id="Page_208"> 208</a></span></div>
+<p>S'il est un vrai talent, par le sort opprim,</p>
+<p>Qui, faute d'un regard, languisse inanim;</p>
+<p>Craignez de l'avenir la terrible sentence;</p>
+<p>Mais, non: votre pays vous a jug d'avance.</p>
+<p>Ah! si vous ignorez le prix des vrais talens,</p>
+<p>Demandez-le ces rois dont les soins vigilans,</p>
+<p>Arrachant cette plante son climat strile,</p>
+<p>Feront germer ses fruits sur un sol plus fertile.</p>
+<p>Mais il reste un espoir aux talens mconnus:</p>
+<p>C'est de rpandre au moins l'exemple des vertus;</p>
+<p>Cette gloire est certaine, et ne craint point d'outrage.</p>
+<p>L'exemple des vertus est la dette du sage;</p>
+<p>Ses crits sont un don fait l'humanit.</p>
+<p>Que le mortel sensible, pris de leur beaut,</p>
+<p>Las de voir des c&oelig;urs morts, leurs vices, leur bassesse,</p>
+<p>Dans ces fiers monumens retrouvant sa noblesse,</p>
+<p>Contemple avec transport les traits de sa grandeur,</p>
+<p>Et cherche un doux asile auprs de votre c&oelig;ur.</p>
+<p>Eh bien! il faudra donc, dans cette lice immense,</p>
+<p>Fatiguer, tourmenter ma pnible existence.</p>
+<p>Pourquoi? pour embrasser une ombre qui s'enfuit,</p>
+<p>Dsespre la fois celui qui la poursuit,</p>
+<p>Celui qu'elle a tromp, celui qui la possde!</p>
+<p>Cruelle illusion, qui m'chappe et m'obsde,</p>
+<p>Qu' travers mille cueils il me faudra chercher,</p>
+<p>Que, jusque dans mes bras, on viendra m'arracher!</p>
+<p>Heureux du moins, heureux, si la haine et l'envie,</p>
+<p>Complices de ma mort et bourreaux de ma vie,</p>
+<p>Souffrent que sur ma cendre on sme quelques fleurs,</p>
+<p>Qui croissent auprs d'elle, et naissent quand je meurs!</p>
+<p>Dieu! qu'entens-je? est-ce ainsi qu'on parle de la gloire?</p>
+<p>S'lever par son me, ennoblir sa mmoire,</p>
+<div><span class="pagenum"><a id="Page_209"> 209</a></span></div>
+<p>Crer un nom fameux triomphant de la mort,</p>
+<p>Que tout c&oelig;ur n sensible entend avec transport;</p>
+<p>Des vertus, des talens prsenter l'assemblage</p>
+<p>A nos regards charms d'une si belle image!</p>
+<p>Amis, la gloire existe, et ses droits sont certains.</p>
+<p>Quand Dieu cra la terre et forma les humains,</p>
+<p>Il fit natre la gloire, ainsi que lui fconde,</p>
+<p>Lui commanda d'instruire et d'embellir le monde,</p>
+<p>De mesurer les cieux, de subjuguer les mers,</p>
+<p>Et lui commit le soin d'achever l'univers.</p>
+<p>Que parlez-vous ici de fleurs sur votre cendre?</p>
+<p>Sont-ce les seuls tributs que vous devez attendre?</p>
+<p>La gloire est-elle ingrate? et ne la vois-je pas,</p>
+<p>Quand vous marchez vers elle, accourir dans vos bras?</p>
+<p>Ce sentiment si prompt d'involontaire estime,</p>
+<p>Qu'arrachent les talens, que leur aspect imprime,</p>
+<p>Que l'or ni les grandeurs n'excitent point en nous,</p>
+<p>N'est-il pas votre bien? n'est-il pas fait pour vous?</p>
+<p>Rpandre avec chaleur son active pense,</p>
+<p>C'est la grandeur de l'me au dehors annonce,</p>
+<p>Par des signes certains offerte tous les yeux.</p>
+<p>Arrachez, dchirez le voile injurieux,</p>
+<p>Dont le sort veut couvrir cette empreinte divine,</p>
+<p>Qui d'une me choisie atteste l'origine.</p>
+<p>Il faut juger les c&oelig;urs sans peser les destins:</p>
+<p>Epictte est par l'me gal aux Antonins.</p>
+<p>Les beaux arts sont de tous l'immortel hritage;</p>
+<p>Tous ont sur cet autel prsent leur hommage.</p>
+<p>Voyez ce Richelieu, ce fier vengeur des lis,</p>
+<p>Tonnant autour du trne o son matre est assis;</p>
+<p>Il dispute la fois, et d'une ardeur pareille,</p>
+<p>L'Alsace l'empereur, et le Cid Corneille.</p>
+<div><span class="pagenum"><a id="Page_210"> 210</a></span></div>
+<p>Ah! vous m'ouvrez les yeux, vous entranez mes pas.</p>
+<p>Mais, quoi! tous ces cueils, ces malheurs, ces combats!</p>
+<p>La haine qui se tait! la basse calomnie</p>
+<p>Sans cesse repousse et sans cesse impunie!</p>
+<p>L'homme vil et puissant qui, pour percer mon c&oelig;ur,</p>
+<p>D'une main subalterne achte la fureur!</p>
+<p>Eh bien! que craignez-vous? Un bras plus redoutable</p>
+<p>Vous couvre d'une gide auguste, impntrable.</p>
+<p>Le jugement public: voil votre vengeur,</p>
+<p>Votre ami, votre appui, votre consolateur;</p>
+<p>Je le vois vous conduire au fond d'un sanctuaire,</p>
+<p>Dont rien ne brisera l'invincible barrire.</p>
+<p>Sous ce puissant abri, placez-vous par vos m&oelig;urs.</p>
+<p>C'est l qu'on peut braver les absurdes rumeurs,</p>
+<p>De l'orgueil forcen la vengeance hautaine,</p>
+<p>Voir en piti la rage, et sourire la haine.</p>
+<p>Ah! plutt saisissons un espoir plus heureux:</p>
+<p>Il est, il est encor des mortels gnreux</p>
+<p>Dont l'amiti touchante, active et courageuse</p>
+<p>Dfendra hautement votre vie orageuse,</p>
+<p>Soutiendra les assauts du superbe oppresseur,</p>
+<p>Et sera de vos jours l'orgueil et la douceur.</p>
+<p>Quel prix plus glorieux? que faut-il davantage?</p>
+<p>J'embrasse avec transport ce fortun prsage;</p>
+<p>Mais l'avorai-je enfin? il me faut un bonheur</p>
+<p>Qui s'attache mon tre, et qui tienne mon c&oelig;ur.</p>
+<p>Eh! ne l'avez-vous pas? quoi donc! cette me immense</p>
+<p>Qui sait trouver en soi sa plus vive existence,</p>
+<p>Qui tend tous ses ressorts, qui s'agite en tous sens,</p>
+<p>Qui voudrait mme en vain rprimer ses lans,</p>
+<p>De ses propres plaisirs n'est-elle pas la mre?</p>
+<p>Ces morts, dont la raison nous guide et nous claire,</p>
+<div><span class="pagenum"><a id="Page_211"> 211</a></span></div>
+<p>Ne vont-ils pas dans nous verser leurs sentimens,</p>
+<p>De leurs c&oelig;urs enflamms rapides mouvemens?</p>
+<p>S'emparer de leur me et l'galer peut-tre,</p>
+<p>Fixer, terniser chaque instant de son tre,</p>
+<p>Est-il un sort plus doux, un plaisir plus touchant?</p>
+<p>Conserve-moi, grand dieu! le fortun penchant</p>
+<p>Qui place dans moi seul mon bonheur, ma richesse,</p>
+<p>M'arrache aux passions d'une ardente jeunesse,</p>
+<p>Et trompant de mon c&oelig;ur la sensibilit,</p>
+<p>De ses feux sans pril nourrit l'activit.</p>
+<p>Tout n'appartient-il pas au mortel n sensible?</p>
+<p>Il est de l'univers possesseur invisible;</p>
+<p>Il va, de tous les arts, par un heureux larcin,</p>
+<p>Drober les trsors, les renferme en son sein:</p>
+<p>Tout est vivant pour lui; son me active et pure</p>
+<p>Existe dans chaque tre et remplit la nature,</p>
+<p>Partout de son bonheur va saisir l'aliment,</p>
+<p>Le dvore et s'enfuit avec un sentiment.</p>
+<p>Un autre don du ciel ornera votre vie.</p>
+<p>Imagination, compagne du gnie,</p>
+<p>Toi, dont la main brillante et prodigue de fleurs</p>
+<p>tend sur l'univers tes riantes couleurs!</p>
+<p>Le gnie entour de tes heureux prestiges,</p>
+<p>Sous tes yeux, ta voix enfante des prodiges.</p>
+<p>Sur ton aile rapide il vole dans les cieux,</p>
+<p>Embrasse d'un coup d'&oelig;il tous les temps, tous les lieux;</p>
+<p>Des empires dtruits il revoit l'origine,</p>
+<p>Le choc de leurs destins, leur grandeur, leur ruine;</p>
+<p>Parcourt avidement tous ces tableaux divers</p>
+<p>Qu'aux regards des mortels les sicles ont offerts,</p>
+<p>La nature et ses jeux, ses travaux, ses caprices,</p>
+<p>Miracles chapps ses mains cratrices,</p>
+<div><span class="pagenum"><a id="Page_212"> 212</a></span></div>
+<p>Le combat et l'accord de tous les lmens,</p>
+<p>Le sillon de l'clair et la fuite des vents.</p>
+<p>Voici l'instant propice; il s'agite, il s'enflamme;</p>
+<p>Un nouvel univers va sortir de son me:</p>
+<p>De ce monde nouveau les lmens presss</p>
+<p>D'abord sont au hasard et sans ordre entasss:</p>
+<p>L'imagination plane sur cet abme;</p>
+<p>Le cahos fuit, tout nat, chaque germe s'anime;</p>
+<p>L'esprit actif et prompt, dans un rapide lan,</p>
+<p>Du monde qu'il mdite a dessin le plan;</p>
+<p>Tout s'arrange: l'ide informe, languissante,</p>
+<p>Appelle autour de soi l'image obissante:</p>
+<p>Soudain l'image accourt, et par d'heureux accords,</p>
+<p>Vient s'unir l'ide, et lui donner un corps.</p>
+<p>Tous les traits sont marqus; les couleurs s'assortissent;</p>
+<p>Sous de rians pinceaux les tres s'embellissent,</p>
+<p>Et placs avec art, contrasts avec choix,</p>
+<p>Sous l'&oelig;il du crateur se pressent la fois.</p>
+<p>Il frmit, il palpite; et son me ravie</p>
+<p>Sent l'ivresse sublime et l'orgueil du gnie.</p>
+<p>Eh bien! avec ce sens, cet instinct merveilleux,</p>
+<p>Pouvez-vous, sans rougir, vous croire malheureux?</p>
+<p>Ah! bnissez plutt ce fortun partage:</p>
+<p>Aux vertus jamais consacrez en l'usage.</p>
+<p>Vivez pour la patrie et pour l'humanit,</p>
+<p>Pour l'amiti, la gloire et la postrit;</p>
+<p>De vos c&oelig;urs avec soin dfendez la noblesse;</p>
+<p>D'un sentiment jaloux repoussez la bassesse:</p>
+<p>Chrissons le rival qui peut nous surpasser:</p>
+<p>Montrez-moi mon vainqueur, et je cours l'embrasser.</p>
+<p>De la lice l'envi franchissez la barrire,</p>
+<p>Et vous direz un jour, au bout de la carrire:</p>
+<div><span class="pagenum"><a id="Page_213"> 213</a></span></div>
+<p>Le destin m'opprimait, et moi, je l'ai vaincu;</p>
+<p>J'ai senti l'existence, et mon c&oelig;ur a vcu.</p>
+</div></div>
+
+<h3 class="poetry"><span class="i6">BACAROLE</span><br />
+<span class="normal"><span class="i5">IMITE DE L'ITALIEN.</span></span></h3>
+<div class="poetry"><div class="stanza">
+<p>Aux bords fleuris d'une fontaine,</p>
+<p>J'ai vu, dans les bras du sommeil,</p>
+<p>Des c&oelig;urs la jeune souveraine,</p>
+<p>L'&oelig;il demi-clos, le teint vermeil:</p>
+<p>Ah! qu'en dormant elle tait belle!</p>
+<p>Que son rveil me charmera!</p>
+<p>Besoin d'amour dort avec elle;</p>
+<p>Avec elle il s'veillera.</p>
+</div>
+<div class="stanza">
+<p>Sa bouche a l'clat de la rose,</p>
+<p>Qu'au premier souffle du printemps,</p>
+<p>Avril respire, frache close</p>
+<p>Du sein des frimats expirans:</p>
+<p>Ah! qu'en dormant elle tait belle!</p>
+<p>Que son rveil me charmera!</p>
+<p>Besoin d'amour dort avec elle;</p>
+<p>Avec elle il s'veillera.</p>
+</div>
+<div class="stanza">
+<p>Sur sa main sa tte appuye</p>
+<p>Ressemble au lis qui mollement,</p>
+<p>Sur sa tige aux vents dploye,</p>
+<p>Reste pench languissamment.</p>
+<div><span class="pagenum"><a id="Page_214"> 214</a></span></div>
+<p>Ah! qu'en dormant elle tait belle!</p>
+<p>Que son rveil me charmera!</p>
+<p>Besoin d'amour dort avec elle;</p>
+<p>Avec elle il s'veillera.</p>
+</div>
+<div class="stanza">
+<p>Et sous cette gaze mouvante</p>
+<p>Que soulve un zphir malin,</p>
+<p>Palpite une gorge naissante</p>
+<p>Qu'envrait la fleur du matin.</p>
+<p>Ah! qu'en dormant elle tait belle!</p>
+<p>Que son rveil me charmera!</p>
+<p>Besoin d'amour dort avec elle</p>
+<p>Avec elle il s'veillera.</p>
+</div>
+<div class="stanza">
+<p>Sa longue et blonde chevelure,</p>
+<p>Errant au caprice du vent,</p>
+<p>Tantt flotte sur sa figure,</p>
+<p>Et tantt sur son col descend.</p>
+<p>Ah! qu'en dormant elle tait belle!</p>
+<p>Que son rveil me charmera!</p>
+<p>Besoin d'amour dort avec elle;</p>
+<p>Avec elle il s'veillera.</p>
+</div>
+<div class="stanza">
+<p>Morphe, toi par qui reposent</p>
+<p>Tant d'appas offerts mes yeux,</p>
+<p>Permets qu'en son sein je dpose</p>
+<p>L'ardeur des plus aimables feux.</p>
+<p>Ah! qu'en dormant elle tait belle!</p>
+<p>Que son rveil me charmera!</p>
+<p>Besoin d'amour dort avec elle;</p>
+<p>Avec elle il s'veillera.</p>
+</div>
+<div class="stanza">
+<div><span class="pagenum"><a id="Page_215"> 215</a></span></div>
+<p>De nos baisers le doux change</p>
+<p>Dans son c&oelig;ur portera l'amour:</p>
+<p>Transports charmans! divin mlange!</p>
+<p>Je vous devrai mon plus beau jour.</p>
+<p>Ah! qu'en dormant elle tait belle!</p>
+<p>Que son rveil me charmera!</p>
+<p>Besoin d'amour dort avec elle;</p>
+<p>Avec elle il s'veillera.</p>
+</div></div>
+
+<h3 class="poetry"><span class="i6">L'HEUREUX TEMPS.</span></h3>
+
+<div class="poetry"><div class="stanza">
+<p>Temps heureux o rgnaient Louis et Pompadour!</p>
+<p>Temps heureux o chacun ne s'occupait en France</p>
+<p>Que de vers, de romans, de musique, de danse,</p>
+<p>Des prestiges des arts, des douceurs de l'amour!</p>
+<p>Le seul soin qu'on connt tait celui de plaire;</p>
+<p>On dormait deux la nuit, on riait tout le jour;</p>
+<p>Varier ses plaisirs tait l'unique affaire.</p>
+<p class="i6"> A midi, ds qu'on s'veillait,</p>
+<p class="i6"> Pour nouvelle on se demandait</p>
+<p>Quel enfant de Thalie, ou bien de Melpomne,</p>
+<p>D'un chef-d'&oelig;uvre nouveau devait orner la scne;</p>
+<p>Quel tableau paratrait cette anne au Salon;</p>
+<p>Quel marbre s'animait sous l'art de Bouchardon;</p>
+<p class="i6"> Ou quelle fille de Cythre,</p>
+<p>Astre encore inconnu, lev sur l'horison,</p>
+<p>Commenait du plaisir l'attrayante carrire.</p>
+<p>On courait applaudir Dumesnil ou Clairon,</p>
+<p>Profiler des leons que nous donnait Voltaire,</p>
+<p>Voir peindre la nature grands traits par Buffon.</p>
+<div><span class="pagenum"><a id="Page_216"> 216</a></span></div>
+<p>Du profond Diderot l'loquence hardie</p>
+<p>Traait le vaste plan de l'Encyclopdie;</p>
+<p>Montesquieu nous donnait l'esprit de chaque loi;</p>
+<p>Nos savans, mesurant la terre et les plantes,</p>
+<p>Eclairant, calculant le retour des comtes,</p>
+<p>Des peuples ignorans calmaient le vain effroi.</p>
+<p>La renomme alors annonait nos conqutes;</p>
+<p>Les dames couronnaient, au milieu de nos ftes,</p>
+<p>Les vainqueurs de Lawfeld et ceux de Fontenoy.</p>
+<p>Sur le vaisseau public, les passagers tranquilles</p>
+<p>Coulaient leurs jours gament dans un heureux repos,</p>
+<p>Et sans se tourmenter de soucis inutiles,</p>
+<p>Sans interroger l'air, et les vents et les flots,</p>
+<p class="i6"> Sans vouloir diriger la flotte,</p>
+<p>Ils laissaient la man&oelig;uvre aux mains des matelots,</p>
+<p class="i6"> Et le gouvernail au pilote.</p>
+</div></div>
+
+<h3 class="poetry"><span class="i6">LA VIE DE PARIS.</span></h3>
+
+<div class="poetry"><div class="stanza">
+<p class="i2"> En se cherchant, il semble qu'on s'vite.</p>
+<p class="i5"> On rentre chez soi trs-content,</p>
+<p class="i5"> Quand un portier intelligent</p>
+<p class="i2"> De part ou d'autre a sauv la visite.</p>
+<p>On a beaucoup d'amis, mais c'est sans liaison;</p>
+<p>Bref, le choix tant nul dans la foule indiscrte</p>
+<p>Qu'on adopte sans got, qu'on quitte sans faon,</p>
+<p>De visages nouveaux sans cesse on fait emplte,</p>
+<p>Et c'est ce qu'on appelle ici tenir maison.</p>
+<p class="i5"> On entre en scne dix-huit ans,</p>
+<div><span class="pagenum"><a id="Page_217"> 217</a></span></div>
+<p class="i4"> Dans le monde on se prcipite:</p>
+<p>Une femme vous prend, vous promne et vous quitte.</p>
+<p>Bientt mon grand enfant ses pareils dplat;</p>
+<p>L'homme forme le fruit, et le vieillard le hait.</p>
+<p class="i2"> Que devenir? errant l'aventure,</p>
+<p class="i2"> Isol dans le tourbillon,</p>
+<p>La libert du jeu lui parat la plus sre;</p>
+<p class="i4"> Il s'y livre d'abord par ton;</p>
+<p>Et le ds&oelig;uvrement entranant l'habitude,</p>
+<p class="i4"> A trente ans vous voyez un sot</p>
+<p class="i4"> Qui, pour avoir vcu trop tt,</p>
+<p>Gmit dans le chagrin et la dcrpitude.</p>
+</div></div>
+
+<h3 class="poetry"><span class="i5">IMITATION D'OVIDE.</span></h3>
+
+<div class="poetry"><div class="stanza">
+<p>Je ne sais point porter de chanes ternelles,</p>
+<p>Et j'ose me vanter de ma lgret:</p>
+<p>Quand l'univers nous offre tant de belles,</p>
+<p class="i3"> Pourquoi n'aimer qu'une beaut?</p>
+<p>Si je vois une fille innocente et tranquille,</p>
+<p>Qui baisse ses regards sur un sein immobile,</p>
+<p>Son timide embarras, sa nave candeur,</p>
+<p>Sont des piges cachs qui surprennent mon c&oelig;ur.</p>
+<p>Si, marchant d'un air leste et la tte assure,</p>
+<p>Attaquant, provoquant la jeunesse enivre,</p>
+<p>Las vient paratre, elle enflamme mes sens;</p>
+<p>J'ai bientt oubli ma modeste bergre,</p>
+<p>Et c'est la volupt, c'est l'art que je prfre,</p>
+<p>Afin de savourer des plaisirs diffrens.</p>
+<div><span class="pagenum"><a id="Page_218"> 218</a></span></div>
+<p>Du haut de sa grandeur, de sa tige clatante,</p>
+<p>J'aime faire descendre une superbe amante;</p>
+<p>Et je crois, triomphant d'elle et de ses aeux,</p>
+<p>M'lever dans ses bras jusques au sein des dieux.</p>
+<p>Tu n'as pas moins de droits sur mon me inconstante,</p>
+<p>Toi, dont l'esprit orn rend l'entretien charmant:</p>
+<p>Aux plaisirs de l'amour se borne l'ignorante,</p>
+<p>Et ses soins dlicats flattent un tendre amant.</p>
+<p>Que la voix de Clo me pntre et me touche!</p>
+<p>Quel plaisir, quand le c&oelig;ur et l'oreille sont pris,</p>
+<p class="i3"> D'interprter, par un baiser surpris,</p>
+<p>Les sons pleins de douceur qui sortent de sa bouche!</p>
+<p class="i3"> Je ne puis voir, sans un trouble soudain,</p>
+<p>Dans les bras d'une belle une harpe enlace,</p>
+<p>Et mon &oelig;il suit en feu, sur la corde pince,</p>
+<p>Le jeu vif et brillant d'une charmante main.</p>
+<p>Les grces de Cinthie et sa taille lgre</p>
+<p>M'offrent les souvenirs des nymphes de nos bois;</p>
+<p>Et quand ses pas hardis l'enlvent de la terre,</p>
+<p>Je voudrais, embrassant sa taille entre mes doigts,</p>
+<p>La porter en triomphe aux bosquets de Cythre.</p>
+<p class="i5"> Le frais matin de la beaut,</p>
+<p class="i5"> Les premiers jours de sa naissance,</p>
+<p class="i5"> Portent, dans mon sein agit,</p>
+<p class="i5"> La plus active effervescence.</p>
+<p class="i5"> Son t mme a des charmes pour moi.</p>
+<p>O femmes! je ne vis que pour vous dans le monde;</p>
+<p>Mais j'aime partager l'encens que je vous doi,</p>
+<p>Et la brune me rend infidle la blonde:</p>
+<p>Mon c&oelig;ur ne brave pas un seul de vos attraits.</p>
+<p>Enfin, quelque beaut que l'on cite dans Rome,</p>
+<p>Que l'univers possde et l'univers renomme,</p>
+<div><span class="pagenum"><a id="Page_219"> 219</a></span></div>
+<p>Elle est d'abord l'objet de mes ardens souhaits;</p>
+<p class="i6"> Et comme un nouvel Alexandre,</p>
+<p class="i6"> Anim d'un feu tout divin,</p>
+<p>Dans mon ambition, prt tout entreprendre,</p>
+<p>Je voudrais conqurir le monde fminin.</p>
+</div></div>
+
+<h3 class="poetry"><span class="i6">LE PARADIS.</span></h3>
+
+<div class="poetry"><div class="stanza">
+<p>L'autre monde, Zelmis, est un monde inconnu,</p>
+<p> O s'gare notre pense;</p>
+<p>D'y voyager sans fruit la mienne s'est lasse;</p>
+<p> Pour toujours j'en suis revenu.</p>
+<p> J'ai vu, dans ce pays des fables,</p>
+<p>Les divers paradis qu'imagina l'erreur:</p>
+<p> Il en est bien peu d'agrables;</p>
+<p>Aucun n'a satisfait mon esprit et mon c&oelig;ur.</p>
+<p> Vous mourez, nous dit Pythagore;</p>
+<p>Mais sous un autre nom vous renaissez encore,</p>
+<p>Et ce globe jamais est par vous habit.</p>
+<p>Crois-tu nous consoler par ce triste mensonge,</p>
+<p>Philosophe imprudent et jadis trop vant?</p>
+<p>Dans un nouvel ennui ta fable nous replonge.</p>
+<p>Mais notre avantage on dit la vrit.</p>
+<p> Celui-l mentit avec grce,</p>
+<p>Qui cra l'Elyse et les eaux du Lth.</p>
+<p> Mais dans cet asile enchant,</p>
+<p>Pourquoi l'amour heureux n'a-t-il pas une place?</p>
+<p>Aux douces volupts pourquoi l'a-t-on ferm?</p>
+<p>Du calme et du repos quelquefois on se lasse;</p>
+<p>On ne se lasse point d'aimer et d'tre aim.</p>
+<span class="pagenum"><a id="Page_220"> 220</a></span>
+<p> Le dieu de la Scandinavie,</p>
+<p> Odin, pour plaire ses guerriers,</p>
+<p> Leur promettait, dans l'autre vie,</p>
+<p>Des armes, des combats et de nouveaux lauriers.</p>
+<p>Attach ds l'enfance aux drapeaux de Bellone,</p>
+<p>J'honore la valeur, d'Estaing j'applaudis;</p>
+<p> Mais je pense qu'en paradis</p>
+<p> On ne doit plus tuer personne.</p>
+<p>Un noble espoir sduit le ngre infortun,</p>
+<p>Qu'un marchand arracha des dserts de l'Afrique.</p>
+<p> Courb sous un joug despotique,</p>
+<p>Dans un long esclavage il languit enchan.</p>
+<p>Mais quand la mort propice a fini ses misres,</p>
+<p>Il revole joyeux au pays de ses pres,</p>
+<p>Et cet heureux retour est suivi d'un repas.</p>
+<p>Pour moi, vivant ou mort, je reste sur vos pas.</p>
+<p> Non, Zelmis, aprs mon trpas,</p>
+<p>Je ne chercherai point les bords qui m'ont vu natre:</p>
+<p> Mon paradis ne saurait tre</p>
+<p> Aux lieux o vous ne serez pas.</p>
+<p> Jadis au milieu des nuages</p>
+<p>L'habitant de l'Ecosse avait plac le sien.</p>
+<p>Il donnait son gr le calme ou les orages;</p>
+<p>Des mortels vertueux il cherchait l'entretien;</p>
+<p> Entour de vapeurs brillantes,</p>
+<p> Couvert d'une robe d'azur,</p>
+<p>Il aimait glisser sous le ciel le plus pur,</p>
+<p>Et se montrait souvent sous des formes riantes.</p>
+<p> Ce passe-temps est assez doux;</p>
+<p> Mais de ces sylphes, entre nous,</p>
+<p> Je ne veux point grossir le nombre,</p>
+<p>J'ai quelque rpugnance n'tre plus qu'une ombre;</p>
+<span class="pagenum"><a id="Page_221"> 221</a></span>
+<p>Une ombre est peu de chose, et les corps valent mieux;</p>
+<p>Gardons-les. Mahomet eut grand soin de nous dire</p>
+<p>Que, dans son paradis, on entrait avec eux.</p>
+<p> Des houris c'est l'heureux empire;</p>
+<p> L, les attraits sont immortels;</p>
+<p> Hb n'y vieillit point; la belle Cythre,</p>
+<p>D'un hommage plus doux constamment honore,</p>
+<p>Y prodigue aux lus des plaisirs ternels.</p>
+<p>Mais je voudrais y voir un matre que j'adore:</p>
+<p>L'Amour qui donne seul un charme nos dsirs,</p>
+<p>L'Amour qui donne seul de la grce aux plaisirs.</p>
+<p>Pour le rendre parfait, j'y conduirais encore</p>
+<p> La tranquille et pure Amiti,</p>
+<p>Et d'un c&oelig;ur trop sensible elle aurait la moiti.</p>
+<p> Asile d'une paix profonde,</p>
+<p>Ce lieu serait alors le plus beau des sjours;</p>
+<p> Et ce paradis des amours,</p>
+<p>Si vous vouliez, Zelmis, on l'aurait en ce monde.</p>
+</div></div>
+
+<h3 class="poetry"><span class="i4">LA VIEILLE DE SEIZE ANS.</span></h3>
+
+<div class="poetry"><div class="stanza">
+<p>Lise quinze ans plut et fut peu cruelle;</p>
+<p>Mais Lise, hlas! fut quitte seize ans.</p>
+<p>La pauvre enfant alors, n'amusant qu'elle,</p>
+<p>Crut d'tre aimable avoir pass le temps.</p>
+
+<p>Son miroir mme, ses yeux pleins de larmes,</p>
+<p>Ne montrait plus ni beaut, ni fracheur;</p>
+<p>Toute charmante, elle pleurait ses charmes</p>
+<p>Et cet air simple exprimait son erreur.</p>
+
+<div><span class="pagenum"><a id="Page_222"> 222</a></span></div>
+<p>J'avais quinze ans, quand tu me trouvais belle;</p>
+<p>Un an dtruit ma beaut, ton ardeur.</p>
+<p>Mon c&oelig;ur, hlas! t'aime encore, infidle!</p>
+<p>Mais seize ans peut-on offrir son c&oelig;ur?</p>
+</div>
+<div class="stanza">
+<p>Tu me pressais, quel feu!.. quelle tendresse!..</p>
+<p>Mais j'ai seize ans; adieu tous tes dsirs!</p>
+<p>Du doux plaisir je sens encore l'ivresse;</p>
+<p>Mais j'ai seize ans; adieu tous tes plaisirs!</p>
+</div>
+<div class="stanza">
+<p>Quoi! vingt printemps que toi-mme as vu natre,</p>
+<p>A tous les yeux n'ont fait que t'embellir!</p>
+<p>Moi, j'ai seize ans, je n'ose plus paratre;</p>
+<p>Un an d'amour a donc pu me vieillir?</p>
+</div>
+<div class="stanza">
+<p>Hier Damon, qui me poursuit sans cesse,</p>
+<p>M'offrait un c&oelig;ur tout prt s'enflammer;</p>
+<p>Allez, lui dis-je, allez la jeunesse;</p>
+<p>Moi j'ai seize ans, on ne doit plus m'aimer.</p>
+</div>
+<div class="stanza">
+<p>Mais non, cruel, reviens ta bergre,</p>
+<p>Reviens, pardonne mes seize printemps;</p>
+<p>S'il faut quinze ans, perfide, pour te plaire,</p>
+<p>Viens, dans tes bras j'aurai toujours quinze ans.</p>
+</div></div>
+
+<h3 class="poetry"><span class="i5">CANDIDE.</span></h3>
+
+<div class="poetry"><div class="stanza">
+<p>Candide est un petit vaurien</p>
+<p>Qui n'a ni pudeur ni cervelle;</p>
+<p>A ses traits on reconnat bien</p>
+<p>Frre cadet de la Pucelle.</p>
+<p>Leur vieux papa, pour rajeunir,</p>
+<p>Donnerait une belle somme;</p>
+<p>Sa jeunesse va revenir,</p>
+<p>Il fait des &oelig;uvres de jeune homme.</p>
+<div><span class="pagenum"><a id="Page_223"> 223</a></span></div>
+<p>Tout n'est pas bien: lisez l'crit,</p>
+<p>La preuve en est chaque page,</p>
+<p>Vous verrez mme en cet ouvrage</p>
+<p>Que tout est mal comme il le dit.</p>
+</div></div>
+
+<h3 class="poetry"><span class="i8">LA BOHMIENNE.</span></h3>
+
+<div class="poetry"><div class="stanza">
+<p class="i3"> Pour connatre le sort des matres des humains,</p>
+<p class="i5"> Mon art ne m'est pas ncessaire;</p>
+<p>C'est sur le front des rois que je lis leurs destins:</p>
+<p class="i3"> L'oracle est sr, et mon art doit se taire.</p>
+<p class="i5"> A l'aspect de ce jeune roi,</p>
+<p>L'avenir se dvoile mes yeux sans mystre;</p>
+<p>Son sort est d'tre heureux, d'tre aimable, de plaire,</p>
+<p class="i3"> Et tous les c&oelig;urs l'ont prdit avant moi.</p>
+<p class="i5"> Peuple, qui sa prsence est chre,</p>
+<p class="i5"> En ces lieux retenez ses pas;</p>
+<p class="i5"> Un roi qu'on aime et qu'on rvre</p>
+<p class="i5"> A des sujets en tous climats:</p>
+<p class="i5"> Il a beau parcourir la terre,</p>
+<p class="i5"> Il est toujours dans ses tats<a name="FNanchor_30" id="FNanchor_30" href="#Footnote_30" class="fnanchor">&nbsp;[30]</a>.</p>
+</div></div>
+
+<div><span class="pagenum"><a id="Page_224"> 224</a></span></div>
+
+<h3 class="poetry hanging indent2">SUR L'LECTION DE MM. LEMIERRE ET DE TRESSAN,
+A L'ACADMIE FRANAISE.</h3>
+
+<div class="poetry"><div class="stanza">
+<p>Honneur la double cdule</p>
+<p>Du snat dont l'auguste voix</p>
+<p>Couronne, par un digne choix,</p>
+<p>Et le vice et le ridicule.</p>
+</div></div>
+
+<h3 class="poetry hanging indent2">SUR LA TRAGDIE DE CORIOLAN, PAR LAHARPE,
+DONT LES COMDIENS DONNRENT UNE REPRSENTATION
+AU BNFICE DES PAUVRES, LE 3
+MARS 1784.</h3>
+
+<div class="poetry"><div class="stanza">
+<p>Pour les pauvres la comdie</p>
+<p>Donne une pauvre tragdie;</p>
+<p>Nous devons tous en vrit</p>
+<p>Bien l'applaudir par charit.</p>
+</div></div>
+
+<h3 class="poetry"><span class="i3">LE SICLE A DU CARACTERE.</span></h3>
+
+<div class="poetry"><div class="stanza">
+<p>L'histoire en a la preuve en mains,</p>
+<p>C'est l'exemple qui fait les hommes.</p>
+<p>Si Dieu renvoyait les Romains</p>
+<p>Dans le pauvre sicle o nous sommes,</p>
+<div><span class="pagenum"><a id="Page_225"> 225</a></span></div>
+<p>Caton tournerait tout vent,</p>
+<p>Lucrce serait une fille,</p>
+<p>Messaline irait au couvent,</p>
+<p>Et Brutus mme la Bastille.</p>
+</div></div>
+
+<h3 class="poetry">L'ABB CHAULIEU ET LE CARDINAL BERNIS.</h3>
+
+<div class="poetry"><div class="stanza">
+<p>Chaulieu, disciple d'Epicure,</p>
+<p>Et des grces heureux amant,</p>
+<p>Quand tu chantais si tendrement</p>
+<p>Ces vers, enfans de la nature,</p>
+<p>Qui t'inspirait? le sentiment.</p>
+<p>O toi, qui veux suivre ses traces,</p>
+<p>Abb galant et dlicat,</p>
+<p>Dont les pinceaux donnent aux grces,</p>
+<p>Cet air coquet de ton tat,</p>
+<p>Qui t'inspire cette finesse,</p>
+<p>Ces traits choisis, cet agrment,</p>
+<p>Qui voilent le raisonnement,</p>
+<p>Et font badiner la tendresse?</p>
+<p>Tu me rponds: le sentiment.</p>
+<p>Mais viens sur la verte fougre</p>
+<p>Voir foltrer cette bergre;</p>
+<p>Quelle tendre simplicit!</p>
+<p>Son amour lui sert de parure;</p>
+<p>Il rend touchante sa beaut;</p>
+<p>On la prendrait pour la nature</p>
+<p>Sous les traits de la volupt.</p>
+<p>Ne dis-tu pas: telle est la muse</p>
+<p>De Chaulieu, cet aimable auteur;</p>
+<div><span class="pagenum"><a id="Page_226"> 226</a></span></div>
+<p>Il me touche, lorsqu'il m'amuse;</p>
+<p>Son esprit ne parle qu'au c&oelig;ur.</p>
+<p>S'il tient en main sa tasse pleine,</p>
+<p>Il est Bacchus, je suis Silne.</p>
+<p>Lorsque sur les lvres d'Iris,</p>
+<p>Il cueille ces baisers humides,</p>
+<p>Dont les plaisirs vifs et perfides</p>
+<p>Suspendent tous les sens surpris,</p>
+<p>Et livrent les nymphes timides</p>
+<p>A leurs satyres enhardis,</p>
+<p>Mon me s'enivre avec elle,</p>
+<p>Des torrens de sa volupt.</p>
+<p>Je songe... Plus d'une beaut</p>
+<p>Sait les nuits que je me rappelle.</p>
+<p>S'il cesse d'tre Anacron,</p>
+<p>Pour s'instruire chez Epicure,</p>
+<p>Il dtruit la demeure obscure</p>
+<p>O l'erreur voyait l'Achron.</p>
+<p>A sa voix mon c&oelig;ur se rassure,</p>
+<p>Et mes plaisirs bravent Pluton.</p>
+<p>Plus froid, blouis davantage;</p>
+<p>Bernis, je vois dans ton ouvrage</p>
+<p>Autant d'clat et moins d'appas;</p>
+<p>Ton esprit obtient mon suffrage,</p>
+<p>Mais mon c&oelig;ur ne le donne pas.</p>
+<p>Ta muse est l'adroite coquette</p>
+<p>Qui sait placer un agrment,</p>
+<p>Faire jouer un diamant,</p>
+<p>Femme adorable, un peu caillette,</p>
+<p>Toujours en habit arrang,</p>
+<p>Possdant l'art de la toilette,</p>
+<p>Et redoutant le nglig.</p>
+</div></div>
+
+<p><span class="pagenum"><a id="Page_227"> 227</a></span></p>
+
+<h3 class="poetry"><span class="i2">LES JEUNES GENS DU SICLE.</span></h3>
+
+<div class="poetry"><div class="stanza">
+<p>Beauts qui fuyez la licence,</p>
+<p>Evitez tous nos jeunes gens;</p>
+<p>L'Amour a dsert la France</p>
+<p>A l'aspect de ces grands enfans.</p>
+<p>Ils ont, par leur ton, leur langage,</p>
+<p>Effarouch la volupt,</p>
+<p>Et gard pour tout apanage</p>
+<p>L'ignorance et la nullit;</p>
+<p>Malgr leur tournure fragile,</p>
+<p>A courir ils passent leur temps;</p>
+<p>Ils sont importuns la ville,</p>
+<p>A la cour ils sont importans;</p>
+<p>Dans le monde en rois ils dcident,</p>
+<p>Au spectacle ils ont l'air mchant;</p>
+<p>Partout leurs sottises les guident,</p>
+<p>Partout le mpris les attend.</p>
+<p>Pour eux les soins sont des vtilles,</p>
+<p>Et l'esprit n'est qu'un lourd bon sens;</p>
+<p>Ils sont gauches auprs des filles,</p>
+<p>Auprs des femmes indcens.</p>
+<p>Leur jargon ne pouvant s'entendre,</p>
+<p>Si leur jeunesse peut tenter</p>
+<p>Ceux que le besoin a fait prendre,</p>
+<p>L'ennui bientt les fait quitter.</p>
+<p>Sur leurs airs et sur leur figure</p>
+<p>Presque tous fondent leur espoir;</p>
+<p>Ils font entrer dans leur parure</p>
+<p>Tout le got qu'ils pensent avoir.</p>
+<div><span class="pagenum"><a id="Page_228"> 228</a></span></div>
+<p>Dans le cercle de quelques belles</p>
+<p>Ils vont s'tablir en vainqueurs;</p>
+<p>Mais ils ont toujours auprs d'elles</p>
+<p>Plus d'aisance que de faveurs.</p>
+<p>De toutes leurs bonnes fortunes</p>
+<p>Ils ne se prvalent jamais,</p>
+<p>Leurs matresses sont si communes,</p>
+<p>Que la honte les rend discrets.</p>
+<p>Ils prfrent, dans leur ivresse,</p>
+<p>La dbauche aux plus doux plaisirs,</p>
+<p>Et gotent sans dlicatesse</p>
+<p>Des jouissances sans dsirs.</p>
+<p>Puissent la volupt, les grces,</p>
+<p>Les expulser loin de leur cour,</p>
+<p>Et favoriser en leurs places</p>
+<p>La gat, l'esprit et l'amour!</p>
+<p>Les dserteurs de la tendresse</p>
+<p>Doivent-ils goter ses douceurs?</p>
+<p>Quand ils dgradent la jeunesse,</p>
+<p>En doivent-ils cueillir les fleurs?</p>
+</div></div>
+
+<h3 class="poetry"><span class="i4">VERS COMPOSS</span><br />
+<span class="normal">A L'OCCASION DE LA FTE DE M. DE VAUDREUIL.</span></h3>
+
+<div class="poetry"><div class="stanza">
+<p>Du patronage il faut chanter la fte:</p>
+<p>A votre tour, Saint-Joseph, aujourd'hui</p>
+<p>Qu' vous louer ici chacun s'apprte!</p>
+<p>Chacun de nous en vous trouve un appui.</p>
+<div><span class="pagenum"><a id="Page_229"> 229</a></span></div>
+<p>Celui qu'on vit jadis en Galile,</p>
+<p>Benin mari, s'endormir en son lit,</p>
+<p>Quand prs de lui Marie, un peu trouble,</p>
+<p>Dvotement cachait le Saint-Esprit,</p>
+<p>N'est point le saint qu'aujourd'hui ma voix chante;</p>
+<p>J'aime l'hymen, mais je hais un mari,</p>
+<p>Qui, sourd aux v&oelig;ux d'une beaut touchante,</p>
+<p>Dort aux transports d'un c&oelig;ur qui le trahit.</p>
+<p>Que l'innocent, arm de sa verloppe,</p>
+<p>Joigne sans art les ais mal assortis</p>
+<p>Du vieux sapin qui forme son choppe,</p>
+<p>J'en suis fch: les grces et les ris,</p>
+<p>Par cette fente en sa couche introduits,</p>
+<p>Des doux plaisirs allumeront l'amorce;</p>
+<p>Et son honneur, par le ciel compromis,</p>
+<p>Piteusement reoit plus d'une entorse.</p>
+<p>Quoiqu'en ce monde il soit plus d'un Joseph,</p>
+<p>Au vieux patron le mien point ne ressemble;</p>
+<p>De son honneur il a gard la clef;</p>
+<p>Cornes au front pour lui font triste ensemble;</p>
+<p>Il n'est besoin, quand l'amour veill</p>
+<p>Des volupts ouvre l'ardente coupe,</p>
+<p>Qu'un doux pigeon tout coup rvl</p>
+<p>Entre les draps se glisse et monte en poupe;</p>
+<p>Il n'est pour lui d'esprit si merveilleux,</p>
+<p>Qu'il ne surpasse en exploits amoureux;</p>
+<p>Prompt sans dsirs, il n'attend point qu'un autre</p>
+<p>Cueille en son lieu la rose du plaisir;</p>
+<p>L'amour n'a point de plus ardent aptre,</p>
+<p>Et l'amiti de plus noble visir.</p>
+<p>Chantons en ch&oelig;ur, amis, chantons la fte</p>
+<p>De ce Joseph pour nous si prcieux;</p>
+<div><span class="pagenum"><a id="Page_230"> 230</a></span></div>
+<p>Qu' le louer chacun de nous s'apprte,</p>
+<p>Qu'un gai refrain charme ce jour heureux.</p>
+<p><b>. . . . . . . . . . . . . . . . . . . . .</b></p>
+<p>Docile aux v&oelig;ux de son c&oelig;ur perdu</p>
+<p>Amour pour lui fait de plus doux miracles,</p>
+<p>Entre ses mains son arc toujours tendu,</p>
+<p>D'un trait brlant, perce tous les obstacles;</p>
+<p>Et nul oiseau par l'amour allch</p>
+<p>N'est en son lit entre deux draps couch,</p>
+<p>Sinon l'oiseau qui, d'une aile lgre,</p>
+<p>Message au bec, court au sein des hasards,</p>
+<p>De Cythre aimable messagre,</p>
+<p>Porter au loin un billet doux Mars;</p>
+<p>Ou bien aussi le matre de l'aurore,</p>
+<p>Qui, fier des feux dont son front se dcore,</p>
+<p>Avec orgueil chante, au sein de sa cour,</p>
+<p>Les longs transports de son prodigue amour;</p>
+<p>Ou bien l'oiseau que le bon La Fontaine</p>
+<p>Met dans les mains de certaine beaut,</p>
+<p>Quand tout coup, de soupons agit,</p>
+<p>Auprs du lit o la belle incertaine</p>
+<p>Rve l'amour dont la ralit</p>
+<p>Nagure encor parfumait son haleine;</p>
+<p>Mre en courroux et respirant peine,</p>
+<p>Parat et voit, dans ce simple appareil</p>
+<p>De deux amans que charme le sommeil,</p>
+<p>Sa fille aux bras d'un superbe jeune homme,</p>
+<p>Beau comme Adam avant qu'il et mang</p>
+<p>Le pepin vert de la premire pomme;</p>
+<p>Et prs de lui, cte cte rangs,</p>
+<p>Les charmes nus de sa fille endormie,</p>
+<p>Rvant d'amour, d'espoir et d'insomnie.</p>
+</div></div>
+
+<p><span class="pagenum"><a id="Page_231"> 231</a></span></p>
+
+<h3 class="poetry"><span class="i5">MADRIGAL.</span></h3>
+
+<div class="poetry"><div class="stanza">
+<p>Elle est moi, si parfaitement toute,</p>
+<p>Qu'elle et nul autre en elle n'ont plus rien,</p>
+<p>Et je n'aurai moins tort d'en faire doute,</p>
+<p>Qu'elle penser qu'on puisse tre plus sien.</p>
+<p>Aucun ennui n'a su troubler mon bien;</p>
+<p>Rien qui m'afflige et rien que je redoute;</p>
+<p>Hors qu'il me peine me trop souvenir</p>
+<p>D'un qui l'avait pour matresse choisie,</p>
+<p>Et rien que mal n'a pu d'elle obtenir;</p>
+<p>Mais mal et bien m'en doit appartenir,</p>
+<p>Et du pass je suis en jalousie.</p>
+</div></div>
+
+<h3 class="poetry"><span class="i6">A M. DE M***,</span></h3>
+<p class="hanging indent2 small">Qui m'avait envoy une Tasse de porcelaine avec un quatrain,
+o il me recommandait de ne pas imiter Diogne.</p>
+<div class="poetry"><div class="stanza">
+On boit commodment aux sources du Permesse
+<p>Dans ce brillant mail, prsent de votre main.</p>
+<p class="i3"> De feu Pibrac vous prchez la sagesse,</p>
+<p class="i3"> Mais vous tournez beaucoup mieux un quatrain.</p>
+<p class="i5"> Votre morale trs-humaine</p>
+<p>Assure vos conseils plus de succs qu'aux siens.</p>
+<p>De suivre vos leons vous donnez les moyens;</p>
+<p>Jamais sage avant vous n'avait pris cette peine.</p>
+<div><span class="pagenum"><a id="Page_232"> 232</a></span></div>
+<p class="i3"> Je ne cours point aprs la pauvret.</p>
+<p>D'un cynisme orgueilleux c'est l'absurde manie;</p>
+<p>Il suffit de la voir avec tranquillit:</p>
+<p>La souffrir, c'est vertu; la chercher, c'est folie.</p>
+<p>Ce fou de Diogne est trop sage pour moi:</p>
+<p>J'aime sa fermet, son mpris pour la vie;</p>
+<p>Mais son manteau perc ne m'irait point, je croi:</p>
+<p>La besace est de trop, je n'ai point ce beau zle;</p>
+<p>On est pauvre, on est sage, on est heureux sans elle;</p>
+<p>Sans la besace enfin je prtends au bonheur.</p>
+<p>Ah! plaignez-le avec moi d'une plus triste erreur;</p>
+<p>Il n'avait point d'amis, ce n'est point l mon matre;</p>
+<p>J'aurais fui ce beau sage. Un ami, c'est mon bien;</p>
+<p>Mes v&oelig;ux l'auraient cherch trop vainement peut-tre,</p>
+<p>Et sa lanterne, hlas! ne m'et servi de rien.</p>
+</div></div>
+
+<h3 class="poetry"><span class="i4">VERS A M***.</span></h3>
+
+<div class="poetry"><div class="stanza">
+<p>Je serai quitte dans huitaine</p>
+<p>De mon dramatique dmon;</p>
+<p>Et je prtends, l'autre semaine,</p>
+<p>Congdier ma Melpomne,</p>
+<p>Et voir ta petite maison.</p>
+<p>De ta charmante Madelaine</p>
+<p>La fte approche, me dit-on;</p>
+<p>Embrasse pour moi sans faon</p>
+<p>Cette aimable et tendre chrtienne;</p>
+<p>Fais-lui, de grce, un beau sermon</p>
+<p>Sur son got pour la pnitence;</p>
+<div><span class="pagenum"><a id="Page_233"> 233</a></span></div>
+<p>Dtourne-la de l'abstinence;</p>
+<p>De la table cours dans ses bras,</p>
+<p>Et mets-lui sur la conscience</p>
+<p>Tous les pchs que tu pourras.</p>
+<p>De ma morale un peu friponne</p>
+<p>Peut-tre tu t'tonneras;</p>
+<p>J'en rougis, mais il est des cas</p>
+<p>O ma gravit m'abandonne:</p>
+<p>Quelquefois mme je souponne</p>
+<p>Qu'Aristippe vaut bien Znon,</p>
+<p>Et qu'aprs tout, le vieux Caton</p>
+<p>Eut moins de plaisir que Ptrone.</p>
+</div></div>
+
+<h3 class="poetry"><span class="i5">A MADAME ***,</span><br />
+<span class="i4 normal">SUR UNE LOTERIE.</span></h3>
+
+<div class="poetry"><div class="stanza">
+<p>J'ose esprer quelque bonheur:</p>
+<p>Votre nom, si cher mon c&oelig;ur,</p>
+<p>Doit tre cher la fortune.</p>
+<p>Pour vaincre sa haine importune,</p>
+<p>Mon nom peut-il mieux s'assortir?</p>
+<p>De nos dsirs elle se joue;</p>
+<p>Mais si l'Amour tournait la roue,</p>
+<p>Je verrais le vtre en sortir.</p>
+<p>Ah! pourquoi de la loterie</p>
+<p>L'Amour n'est-il pas directeur!</p>
+<p>Il saurait, adroit imposteur,</p>
+<p>Par une aimable tricherie,</p>
+<p>Vous soustraire l'tourderie</p>
+<p>Du hasard, autre escamoteur,</p>
+<span class="pagenum"><a id="Page_234"> 234</a></span>
+<p>Dont on adore les caprices;</p>
+<p>Des destins, par vous plus propices,</p>
+<p>Je partagerais la faveur:</p>
+<p>Pour tre heureux selon mon c&oelig;ur,</p>
+<p>Il faut l'tre sous vos auspices.</p>
+</div></div>
+
+<h3 class="poetry"><span class="i4">A CELLE QUI N'EST PLUS.</span></h3>
+
+<div class="poetry"><div class="stanza">
+<p class="i4"> Dans ce moment pouvantable,</p>
+<p class="i1"> O des sens fatigus, des organes rompus,</p>
+<p class="i1"> La mort avec fureur dchire les tissus,</p>
+<p class="i4"> Lorsqu'en cet assaut redoutable</p>
+<p class="i4"> L'me, par un dernier effort,</p>
+<p class="i1"> Lutte contre ses maux et dispute la mort</p>
+<p class="i1"> Du corps qu'elle animait le dbris prissable;</p>
+<p class="i1"> Dans ces momens affreux o l'homme est sans appui,</p>
+<p class="i1"> O l'amant fuit l'amante, o l'ami fuit l'ami,</p>
+<p class="i1"> Moi seul, en frmissant, j'ai forc mon courage</p>
+<p class="i1"> A supporter pour toi cette effrayante image.</p>
+<p class="i1"> De tes derniers combats j'ai ressenti l'horreur;</p>
+<p class="i1"> Le sanglot lamentable a pass dans mon c&oelig;ur;</p>
+<p class="i1"> Tes yeux fixes, muets, o la mort tait peinte,</p>
+<p class="i1">D'un sentiment plus doux semblaient porter l'empreinte,</p>
+<p class="i1"> Ces yeux que j'avais vus par l'amour anims,</p>
+<p class="i1"> Ces yeux que j'adorais, ma main les a ferms!</p>
+</div></div>
+
+<p><span class="pagenum"><a id="Page_235"> 235</a></span></p>
+
+<h3 class="poetry"><span class="i4">IMIT DE L'ANTHOLOGIE.</span></h3>
+
+<div class="poetry"><div class="stanza">
+<p class="i3"> Vnus sortait des bras de son amant:</p>
+<p class="i5"> Une agraffe de sa cuirasse</p>
+<p>Au bras de la desse a laiss quelque trace.</p>
+<p class="i5"> Diane vint, et mchamment,</p>
+<p>Aux Dieux, par un seul mot, dcouvrit le mystre.</p>
+<p class="i5"> Voyez, dit-elle avec douceur,</p>
+<p class="i5"> Voyez comment un tmraire,</p>
+<p>Un Diomde encor ose blesser ma s&oelig;ur!</p>
+</div></div>
+
+<h3 class="poetry"><span class="i6">A MADAME ***.</span></h3>
+
+<div class="poetry"><div class="stanza">
+<p>On ne vit qu' trente ans: tel est votre systme;</p>
+<p>C'est celui de mon c&oelig;ur depuis que je vous aime.</p>
+<p>Mes plus chers souvenirs, mes momens les plus doux,</p>
+<p>Me laissent le regret d'avoir vcu sans vous:</p>
+<p>J'ai connu des plaisirs et j'ai perdu ma vie.</p>
+<p>Elle commence vous; elle est son printemps:</p>
+<p>Un sentiment de vous m'a rendu mes beaux ans.</p>
+<p>Possdez jamais mon me rajeunie.</p>
+<p>Vos grces, votre esprit, vos vertus, vos talens,</p>
+<p class="i4"> Eterniseront mon ivresse;</p>
+<p class="i4"> Elle pure mes sentimens;</p>
+<p class="i4"> Et le dlire de mes sens</p>
+<p class="i4"> Est approuv par la sagesse.</p>
+</div></div>
+
+<p><span class="pagenum"><a id="Page_236"> 236</a></span></p>
+
+<h3 class="poetry"><span class="i6">A MADAME ***,</span><br />
+<span class="normal"><span class="i4">EN LUI ENVOYANT UN CHIEN.</span></span></h3>
+
+<div class="poetry"><div class="stanza">
+<p class="i3"> Vous l'aimerez; il passera sa vie</p>
+<p class="i4"> A vos pieds ou sur vos genoux;</p>
+<p>Prs du chevet peut-tre... Ah! je lui porte envie</p>
+<p>Sur les soins d'adoucir les tourmens d'un jaloux.</p>
+</div></div>
+
+<h3 class="poetry"><span class="i2">MOTIFS DE MON SILENCE.</span></h3>
+
+<div class="poetry"><div class="stanza">
+<p>Je touche au midi de mes ans,</p>
+<p>Et je me dois tous mes instans</p>
+<p>Pour jouir, non pour faire un livre.</p>
+<p>Ami, penser, sentir, c'est vivre:</p>
+<p>Ecrire, c'est perdre du temps.</p>
+</div></div>
+
+<h3 class="poetry"><span class="i5">IMITATION DE MARTIAL.</span></h3>
+
+<div class="poetry"><div class="stanza">
+<p>J'ai fui loin de la ville, Ariste, et pour jamais:</p>
+<p>J'ai vu votre surprise, et je vous la pardonne.</p>
+<p>Quitter Rome et ses jeux, son cirque, son palais!</p>
+<p>Tout Romain de nos jours, en pareil cas, s'tonne.</p>
+<p>Ecoutez mes raisons; vous jugerez aprs.</p>
+<p>Dans Rome, l'or payait mon troit domicile:</p>
+<p>Sans frais, j'ai dans les champs agrandi mon asile.</p>
+<div><span class="pagenum"><a id="Page_237"> 237</a></span></div>
+<p>Une cendre conome, en mon humble foyer,</p>
+<p>Rprimait la chaleur d'un ruineux brasier:</p>
+<p>Ici la flamme brille, et le chne et le htre</p>
+<p>Ptille impunment dans un tre champtre.</p>
+<p>Chez vous, chaque pas, ma bourse dcroissait;</p>
+<p>Chacun de mes besoins, vivre m'appauvrissait:</p>
+<p>Du luxe de mon champ ma table est dcore;</p>
+<p>De mon rustique habit j'admire la dure.</p>
+<p>Pour chercher vos plaisirs et quelquefois l'ennui,</p>
+<p>On me vit me contraindre et dpendre d'autrui;</p>
+<p>Je dpens de moi seul pour tre heureux et sage,</p>
+<p>Et j'ai fait loin des cours ma fortune au village.</p>
+<p>Cultivez donc les grands: demandez-leur en vain,</p>
+<p>Ce qu'en changeant de lieu vous obtenez soudain!</p>
+</div></div>
+
+<h3 class="poetry"><span class="i6">AUTRE DU MME.</span></h3>
+
+<div class="poetry"><div class="stanza">
+<p>J'ai dit, belle Agla, partout et constamment,</p>
+<p>Que Clon, votre ami, n'tait point votre amant;</p>
+<p class="i4"> Et j'avais presque dans le monde</p>
+<p class="i4"> tabli mon opinion;</p>
+<p>Mais, votre mari mort, vous pousez Clon:</p>
+<p class="i4"> Que voulez-vous que je rponde?</p>
+</div></div>
+
+
+<h3 class="poetry"><span class="i6">AUTRE DU MME.</span></h3>
+
+<div class="poetry"><div class="stanza">
+<p>Recherch par les grands, invit par les belles,</p>
+<p>Vous ngligez peut-tre un peu trop l'amiti,</p>
+<p class="i2"> Qui vaut mieux qu'eux, qui vaut mieux qu'elles:</p>
+<p>Vous le disiez jadis, vous l'avez oubli.</p>
+</div>
+<div class="stanza">
+<div><span class="pagenum"><a id="Page_238"> 238</a></span></div>
+<p>Adieu: jouissez bien de toute votre gloire;</p>
+<p>Brillez dans les salons; russissez, plaisez,</p>
+<p>Gardez-vous cependant de vous en faire accroire;</p>
+<p>On ne vous aime point, Damis: vous amusez.</p>
+</div></div>
+
+<h3 class="poetry"><span class="i4">MORALIT.</span></h3>
+
+<div class="poetry"><div class="stanza">
+<p>Brillante et vaine ambition,</p>
+<p>Et vous, gloire, mulation,</p>
+<p>Que l'on vante et qu'on difie,</p>
+<p>Vous tes l'honorable nom</p>
+<p>Et de l'orgueil et de l'envie:</p>
+<p>Du c&oelig;ur vous tes le poison,</p>
+<p>Et le tourment de notre vie.</p>
+</div></div>
+
+<h3 class="poetry"><span class="i5">PIGRAMME.</span></h3>
+
+<div class="poetry"><div class="stanza">
+<p>J'aimai Damis ds ma jeunesse:</p>
+<p>Zle, bienfaits, soins dlicats,</p>
+<p>Ont prouv pour lui ma tendresse;</p>
+<p>Eh bien! Damis ne m'aime pas.</p>
+<p>Il me voit; il m'crit, me loue:</p>
+<p>Je me plaindrais injustement.</p>
+<p>Jamais personne, je l'avoue,</p>
+<p>Ne fut ingrat si dcemment.</p>
+</div></div>
+
+<p><span class="pagenum"><a id="Page_239"> 239</a></span></p>
+
+<h3 class="poetry"><span class="i5">AUTRE.</span></h3>
+
+<div class="poetry"><div class="stanza">
+<p>Un thologien expert,</p>
+<p>Clbre par le syllogisme,</p>
+<p>Prtendait convertir Robert,</p>
+<p>Et le gurir de l'athisme.</p>
+<p>Mais voyez quoi cela sert?</p>
+<p>C'est beaucoup que le bon Robert</p>
+<p>Veuille se rduire au disme,</p>
+<p>Encore dit-il qu'il y perd.</p>
+</div></div>
+
+<h3 class="poetry"><span class="i6">SUR UN MARI</span>.</h3>
+
+<div class="poetry"><div class="stanza">
+<p>L'heureux poux! que son sort est charmant!</p>
+<p>Il est tromp, si bien, si finement!</p>
+<p>Il est si sr de sa tendre grie,</p>
+<p>Que, si l'hymen s'engage avec serment</p>
+<p>A m'accorder le mme aveuglement,</p>
+<p>Sur mon honneur, demain je me marie.</p>
+</div></div>
+
+<h3 class="poetry"><span class="i8">VERS</span><br />
+<span class="normal"><span class="i1">MIS AU BAS DU PORTRAIT DE MIRABEAU.</span></span></h3>
+
+<div class="poetry"><div class="stanza">
+<p>Peintre de Frdric, il a jug ses lois,</p>
+<p>Et soumis l'hrosme la philosophie.</p>
+<p>Chez nous, vengeur du peuple, il sert, par son gnie,</p>
+<p>L'humanit, l'tat, peut-tre tous les rois.</p>
+</div></div>
+
+<p><span class="pagenum"><a id="Page_240"> 240</a></span></p>
+
+<h3 class="poetry"><span class="i8">VERS</span><br />
+<span class="normal">A METTRE AU BAS DU PORTRAIT DE D'ALEMBERT.</span></h3>
+
+<div class="poetry"><div class="stanza">
+<p class="i5"> Je change, mon gr de visage.</p>
+<p>Je deviens tour tour d'Angeville, Poisson,</p>
+<p>Rimeur<a name="FNanchor_31" id="FNanchor_31" href="#Footnote_31" class="fnanchor">&nbsp;[31]</a>, historien<a name="FNanchor_32" id="FNanchor_32" href="#Footnote_32" class="fnanchor">&nbsp;[32]</a>, gomtre, bouffon<a name="FNanchor_33" id="FNanchor_33" href="#Footnote_33" class="fnanchor">&nbsp;[33]</a>;</p>
+<p class="i5"> Je contrefais mme le sage<a name="FNanchor_34" id="FNanchor_34" href="#Footnote_34" class="fnanchor">&nbsp;[34]</a>.</p>
+</div></div>
+
+<h3 class="poetry"><span class="i3">PIGRAMME CONTRE LAHARPE.</span></h3>
+
+<div class="poetry"><div class="stanza">
+<p>Ce cher Laharpe, il ne sigera pas,</p>
+<p>Comme Gaillard, dans le fauteuil bras.</p>
+<p>J'en suis fch; sa fortune tait faite.</p>
+<p>&mdash;Faite! Et comment?&mdash;Cent jetons partags</p>
+<p>Sur un tapis entre tant d'agrgs,</p>
+<p>C'est pour chacun si modique recette!</p>
+<p>Et puis on court aprs ces jetons.&mdash;Oui;</p>
+<p>Mais ds l'abord on aurait du confrre</p>
+<p>Vu tout l'orgueil, le fiel, le caractre:</p>
+<p>Il restait seul; la bourse tait lui.</p>
+</div></div>
+
+<p><span class="pagenum"><a id="Page_241"> 241</a></span></p>
+
+<h3 class="poetry"><span class="i3">AUTRE CONTRE LE MME.</span></h3>
+
+<div class="poetry"><div class="stanza">
+<p>Mon pauvre ami, te voil bien confus</p>
+<p>De voir qu'enfin chez les quarante lus</p>
+<p>Tu ne pourras jamais prendre ton somme.</p>
+<p>&mdash;Confus! pourquoi? Mes talens sont connus;</p>
+<p>Avec clat sans cesse on me renomme</p>
+<p>Dans mon Mercure; et si je suis exclus,</p>
+<p>C'est simplement, relisez les statuts,</p>
+<p>C'est simplement qu'il faut tre honnte homme.</p>
+</div></div>
+
+<h3 class="poetry"><span class="i3">AUTRE CONTRE LE MME.</span></h3>
+
+<div class="poetry"><div class="stanza">
+<p>Depuis un temps Laharpe a des aeux:</p>
+<p>Surcrot d'orgueil. Le vitrier, son frre,</p>
+<p>En est bless; moi, je suis furieux,</p>
+<p>Bien moins pourtant que la limonadire.</p>
+<p>Eh! mon ami, baisse les yeux sur moi:</p>
+<p>Ma race est neuve, il est vrai; mais qu'y faire?</p>
+<p>Dieu ne m'a point accord, comme toi,</p>
+<p>Prs de trente ans pour bien choisir mon pre.</p>
+</div></div>
+
+<h3 class="poetry"><span class="i4">LE ROI DE DANEMARCK</span><br />
+<span class="i5 normal">EN PARTANT DE PARIS.</span></h3>
+
+<div class="poetry"><div class="stanza">
+<p>Triste Paris, que tu m'assommes</p>
+<p>De vers, de soupers, d'opras!</p>
+<p>Je suis venu pour voir des hommes:</p>
+<p>Rangez-vous, messieurs de Duras.</p>
+</div></div>
+
+<p><span class="pagenum"><a id="Page_242"> 242</a></span></p>
+
+<h3 class="poetry"><span class="i6">A UNE FEMME</span><br />
+<span class="normal">Qui prtendait que ses amis ne s'occupaient pas d'elle.</span></h3>
+
+<div class="poetry"><div class="stanza">
+<p class="i2"> Tous vos amis songent vous, Hortense;</p>
+<p>Plus d'un voudrait peut-tre y penser moins souvent;</p>
+<p class="i2"> Mais vous devez, je crois, la prfrence</p>
+<p class="i2"> A celui-l qui rve en y songeant.</p>
+</div></div>
+
+<h3>LE PALAIS DE LA FAVEUR,<br />
+<span class="normal">ALLGORIE EN VERS ET EN PROSE.</span></h3>
+
+<p>J'aime, vous le savez, les promenades solitaires;
+et vous, mon ami, vous aimez les rencontres
+qu'elles me procurent, les rcits que je vous en
+fais, les rveries mme qu'elles m'occasionnent.
+Prose, vers, spars ou confondus, tout est bien
+reu de vous; tout vous convient galement. Il ne
+me faut rien moins que cet excs d'indulgence et
+l'amiti qui en est la source, pour m'engager
+vous crire ces bagatelles. coutez le rcit de ma
+dernire aventure.</p>
+
+<p>Je m'tais assis au pied d'un arbre, dans le carrefour
+de la fort de***, le moins frquent, et que
+cependant je connaissais. J'aperus un sentier qui
+me parut charmant; je me levai pour le suivre,
+<span class="pagenum"><a id="Page_243"> 243</a></span>
+persuad qu'il me conduirait un lieu plus dlicieux
+encore. Je le suivis assez long-temps: le
+marcher tait doux; et c'est ce qui me faisait
+poursuivre, malgr la varit des dtours qui sans
+doute ont fait abandonner cette route. Le terme
+o elle conduit est trs-dsir, et l'on cherche y
+arriver le plutt possible. J'arrivai enfin au bout
+de ce sentier, et je me trouvai dans une avenue
+superbe qui conduisait un palais dont l'clat
+m'blouit. Je vis de loin une foule innombrable
+qui remplissait les cours. Je crus qu'il y avait une
+fte: ma conjecture tait d'autant plus fonde,
+que, dans ce tumulte et cette confusion, je ne distinguai,
+ni n'entendis aucune marque de joie.
+Quelle que ft cette fte, je voulus en avoir ma
+part, et je cdai cet instinct de curiosit qui
+matrise presque tous les hommes, et souvent les
+philosophes plus que les autres. J'eus beaucoup
+de peine pntrer, me faire jour travers la
+foule. Des gens plus presss que moi me poussaient,
+me heurtaient, me frappaient mme presqu'
+dessein, et se prcipitaient pour passer les
+premiers: il est vrai qu'ils se trouvaient ensuite
+renverss ou carts par d'autres plus forts et plus
+adroits. Cet empressement gnral redoublait ma
+curiosit; mais je craignais bien de ne pouvoir la
+satisfaire, lorsque je me sentis enlev et comme
+port sur les marches du palais, par un flot imptueux,
+qui me fit courir de grands risques,
+mais qui m'abrgea la moiti du chemin. Je me
+<span class="pagenum"><a id="Page_244"> 244</a></span>
+dgageai de ce chaos et voulus entrer pour m'asseoir.</p>
+
+<p>Le garde qui tait dans l'intrieur m'aborda,
+et me demanda ce que je voulais. Hlas! rien, lui
+rpondis-je du ton d'un homme fatigu.&mdash;Dans le
+lieu o vous tes, me dit-il, on ne croit plus
+cette rponse.&mdash;Eh bien! monsieur, lui rpliquai-je,
+ce que je demande, c'est un peu de repos.&mdash;Ce
+n'est pas non plus ce que l'on vient chercher
+ici, et je doute que vous puissiez le trouver. Cependant,
+asseyez-vous; mais si vous ne dsirez que
+la tranquillit, n'attendez pas le retour de ma
+matresse.&mdash;Eh puis-je, monsieur, vous demander
+qui elle est, lui dis-je trs-poliment?&mdash;Elle se
+nomme Faveur.&mdash;En quoi votre matresse pourrait-elle
+troubler mon repos?&mdash;Monsieur parat
+tranger?&mdash;Je le suis beaucoup de choses,
+presque tout.&mdash;C'est de bien bonne heure, me rpliqua-t-il:
+et il me regarda bien fixement. Je ne
+sais si ma figure lui plut; mais prenant un air plus
+ouvert et plus poli: Faites-moi l'honneur de me
+suivre, me dit-il; je veux vous faire voir les appartemens
+de ma matresse. Je le suivis; il ouvrit
+une porte, et je fus bloui la vue de toutes les
+merveilles qui s'offrirent mes yeux. J'avanai; et,
+aprs m'tre livr ma surprise, je regardai mon
+guide. Tout ceci est magique, lui dis-je.&mdash;Point
+du tout, me rpondit-il; tous ces chefs-d'&oelig;uvres
+sont rels, mais faux. Sortons vite, si vous voulez
+que l'effet ne soit pas dtruit dans quelques
+<span class="pagenum"><a id="Page_245"> 245</a></span>
+instans. Je m'approchai tour tour de la tapisserie,
+des meubles, des cristaux, des lustres; tout
+tait faux. L'or, l'argent n'en avaient que l'apparence;
+les broderies n'taient que de vaines dcoupures;
+les cristaux, les diamans n'taient que
+des verres facettes; et la perspective du fond de
+l'appartement, une perspective trompeuse, telle
+qu'on en voit sur nos thtres; les coussins, les
+lits, les sophas sont forms de roses amonceles
+la hte, et dont on a oubli d'arracher les pines.</p>
+
+<p>Eh! monsieur, dis-je mon conducteur, que
+faites-vous ici?&mdash;Je n'y suis, me rpondit-il, que
+par hasard; j'y remplis la fonction d'un ami absent
+que rien ne peut dtromper, et qui a vieilli
+auprs de Faveur dans un service assez ingrat.
+Je vous parlerai d'elle avec une libert qu'il ne me
+permet pas, et qui a pens me brouiller avec lui.
+Tout ce que vous voyez ici de faux et de frivole,
+est l'emblme de son caractre et de son esprit.
+Coquette et inconstante, elle vous recherche et
+vous rebute l'instant d'aprs. Importune, c'est
+elle qui pourtant fuit la premire. Dans son me
+comme dans son palais, tout est jou, tout est
+trompeur, sa beaut, sa bont mme; mais elle
+a des grces dont l'attrait est presque invincible.</p>
+
+<div class="poetry"><div class="stanza">
+<p>On ne sait quel enchantement</p>
+<p>Vers elle en secret vous attire,</p>
+<p>Et remplit l'me en un moment</p>
+<p>D'un crdule ravissement,</p>
+<div><span class="pagenum"><a id="Page_246"> 246</a></span></div>
+<p>Qui devient ivresse ou dlire.</p>
+<p>Sans pouvoir se faire estimer,</p>
+<p>Elle a su fonder son empire</p>
+<p>Sur tous les moyens de sduire,</p>
+<p>Hors toutefois celui d'aimer.</p>
+<p>Aimer est pour elle impossible;</p>
+<p>Mais elle sait le feindre, hlas!</p>
+<p>Et c'est le charme irrsistible</p>
+<p>Qui nous enchane sur ses pas.</p>
+<p>Oui, dans un profil trop rapide,</p>
+<p>Soit naf, soit tudi,</p>
+<p>Souvent elle offre l'&oelig;il timide</p>
+<p>Une ressemblance perfide,</p>
+<p>Faut-il dire? avec l'amiti.</p>
+<p>Ce faux air, cette vaine image</p>
+<p>Commence la sduction;</p>
+<p>La vanit nous encourage,</p>
+<p>Et complte l'illusion;</p>
+<p>On se croit heureux, presque sage,</p>
+<p>En voyant que l'opinion</p>
+<p>Complimente votre esclavage.</p>
+<p>Mais l'erreur dure-t-elle? Oh! non.</p>
+<p>Bientt sur le ple horizon</p>
+<p>Vont se ternir, et c'est dommage,</p>
+<p>La pourpre et l'or de ce nuage</p>
+<p>O votre imagination</p>
+<p>Voyait briller un doux rayon;</p>
+<p>Votre bonheur et son ouvrage,</p>
+<p>Tout disparat; et la raison</p>
+<p>Ne voit plus qu'un froid paysage,</p>
+<p>Ornement de votre prison.&mdash;</p>
+</div></div>
+
+<p>De votre prison! m'criai-je.&mdash;Oh! monsieur,
+<span class="pagenum"><a id="Page_247"> 247</a></span>
+je ne veux point tre emprisonn. Mon
+guide ne put s'empcher de rire de ma terreur.
+Fuyez donc, me dit-il, et craignez que ma matresse
+ne vous voie.&mdash;Quelle trange ide! Craignez-vous
+qu'elle ne me prenne pour un des objets
+de son caprice?&mdash;Pourquoi non?&mdash;Mais, monsieur,
+d'o vient n'avez-vous pas cette crainte pour
+vous-mme?&mdash;Elle m'a vu, croit me connatre:
+et c'est assez pour elle. Mais vous tes pour ses
+yeux un objet nouveau, il n'en faut pas davantage.&mdash;Soyez
+tranquille; je veux la voir, et la verrai
+sans tre aperu.&mdash;Mais savez-vous qu'on se fait
+souvent une peine de ne pas l'tre?&mdash;Pour moi,
+je ne m'intresse pas aux chagrins de cette espce.&mdash;Vous
+tes un philosophe, je le vois; et ce que
+j'aime encore mieux, un philosophe gai; mais,
+aprs tout, seriez-vous le premier sage qui et t
+pris ce pige?&mdash;Non, mais je ne serais pas non
+plus le premier qui s'en ft garanti.&mdash;J'entends:
+vous voulez risquer l'aventure, pour avoir l'honneur
+attach au triomphe d'un refus.&mdash;Peut-tre
+ne suis-je pas insensible cette gloire: je suis jeune
+encore; il faut me pardonner ce petit amour
+propre.&mdash;Jeune sage, prenez garde, me rpliqua
+mon guide:</p>
+
+<div class="poetry"><div class="stanza">
+<p>Affronter la tentation,</p>
+<p>C'est manquer de philosophie;</p>
+<p>La sagesse veut que l'on fuie;</p>
+<p>Mais de la cour, hlas! fuit-on,</p>
+<p>Sinon quand le roi vous en prie?</p>
+</div></div>
+
+<p><span class="pagenum"><a id="Page_248"> 248</a></span>
+J'allais rpondre, lorsque j'entendis un grand
+mouvement dans la salle des gardes; et je crus,
+je dis mme mon conducteur que sans doute
+c'tait la princesse. Il ne fit que dtourner la tte;
+et la sorte de tumulte qu'il entrevit: Non,
+me dit-il, ce n'est que Ltitia, sa favorite.&mdash;Peut-on
+vous demander quel est son genre d'esprit,
+sa tournure?..&mdash;Ne le devinez-vous pas,
+me dit-il? Au reste, peut-tre que non. C'est un
+caractre assez singulier:</p>
+
+<div class="poetry"><div class="stanza">
+<p>Son air est vif et smillant;</p>
+<p>Son esprit ne plat qu'en surface;</p>
+<p>Son me est un cristal mouvant</p>
+<p>O tout brille, change et s'efface;</p>
+<p>Son crdit, comme elle inconstant,</p>
+<p>Nat, meurt, et revit par instant.</p>
+<p>Jamais elle n'est en disgrce,</p>
+<p>Jamais en faveur pleinement.</p>
+<p>Mais qu'elle amuse un seul moment,</p>
+<p>Il n'est honneur, titre, ni place,</p>
+<p>Qu'elle n'enlve lestement.</p>
+<p>Rien ne l'meut, ne l'embarrasse;</p>
+<p>On la traite lgrement,</p>
+<p>Au ton du jour elle se plie;</p>
+<p>Dame ou soubrette, elle est ravie:</p>
+<p>Nouvel emploi, nouveau talent,</p>
+<p>Soit calcul, routine ou folie,</p>
+<p>Son rle, qui monte ou descend,</p>
+<p>Comme lui la diversifie.</p>
+<p>Son dsir le plus permanent</p>
+<p>N'a l'air que d'une fantaisie</p>
+<div><span class="pagenum"><a id="Page_249"> 249</a></span></div>
+<p>Dont elle-mme rit souvent,</p>
+<p>Dont l'insuccs serait plaisant:</p>
+<p>Et le succs la justifie.</p>
+<p>goste avec enjoment,</p>
+<p>Despotique avec bonhomie,</p>
+<p>On la voit, ou brusque ou polie,</p>
+<p>Vous gouverner obligeamment,</p>
+<p>Vous obliger tourdiment:</p>
+<p>Elle est tout ou rien, par saillie,</p>
+<p>Vous nuit, vous fte, vous oublie,</p>
+<p>Mais toujours agrablement:</p>
+<p>Oh! c'est une femme accomplie,</p>
+<p>Qui nous restera srement.</p>
+</div></div>
+
+<p>Enfin la princesse parut, suivie de son brillant
+cortge; je reconnus aisment Ltitia, l'air foltre
+et familier dont elle aborda sa souveraine.
+Faveur, tout en regardant de ct et d'autre avec
+des yeux caressans qui semblaient prodiguer les
+promesses et ne donnaient que des esprances, lui
+fit un petit signe d'amiti, peu prs pareil celui
+dont on accueille un joli pagneul. Ltitia en fut
+ravie; le ministre en fut jaloux; et, s'approchant
+de la princesse, il lui parla l'oreille. Oui, oui,
+lui dit-elle sans l'avoir entendu; tout ce qu'il vous
+plaira. Retirez-vous; votre temps est trop prcieux.
+Ce dernier mot le charma; et il regarda
+tout autour de lui les nombreux tmoins de sa
+gloire. Faveur traversa ensuite deux lignes composes
+de femmes du plus haut rang (autant que
+je pus en juger), et qu'elle ne regarda point, attendu
+<span class="pagenum"><a id="Page_250"> 250</a></span>
+qu'elles taient pour la plupart assez vieilles.
+Ces dames n'en parurent pas surprises autant que
+je l'aurais cru, ce que j'attribuai moins leur philosophie
+qu' l'habitude de se voir ngliges. Tout
+en avanant, Faveur approchait du groupe dont
+je faisais partie; ma figure n'a rien qui provoque
+l'attention, mais elle lui tait inconnue: c'est sans
+doute ce qui m'attira ses regards. Elle fit quelques
+pas pour venir vers moi. Alors la foule de ses esclaves
+se spara pour me faire place. Je m'avanai,
+mais sans cet empressement tourdi qui seul flatte
+la vanit de Faveur. Sa coquetterie en fut redouble.
+Elle me dit que, dans un moment, elle m'inviterait
+ passer dans son cabinet; et elle se remit
+ parcourir la salle d'assemble.</p>
+
+<p>Aussitt la foule, qui, deux heures auparavant,
+avait pens m'touffer, fut mes pieds; on me
+demanda mes ordres, et chacun de ces inconnus
+s'efforait d'tre remarqu de moi. Un moment
+aprs, Faveur me fit appeler, me fit asseoir auprs
+d'elle. C'est alors que je sentis tout l'empire
+de sa sduction. Elle prtendit me connatre par
+la renomme, me dit qu'elle voulait me fixer sa
+cour. Ce qu'il y a d'inconcevable, c'est que ses
+discours me flattaient; mais comme j'hsitais
+dans mes rponses, elle me dit: Ne jugez pas de
+moi sur les bruits qu'on s'efforce de rpandre; je
+vaux mieux que ma rputation. Oblige par tat
+d'tre la dispensatrice des grces, je suis quelquefois
+condamne paratre oublier mes amis,
+<span class="pagenum"><a id="Page_251"> 251</a></span>
+ paratre inconstante et frivole: ce qui me fait
+une peine affreuse; car, dans le fond, je suis trs-solide.
+Et puis les peines attaches ma place,
+l'ennui qui me tourmente...&mdash;L'ennui, m'criai-je
+avec un air tonn!&mdash;Eh! sans doute. Voyez
+cette foule importune! et les affaires! et Tdiosus,
+mon ministre, qui m'assomme, qui j'accorde
+tout pour m'en dfaire! Il est si ennuyeux, que
+je suis quelquefois tente de lui cder l'empire;
+mais on m'assure que cela aurait des inconvniens.&mdash;Ne
+serait-il pas plus simple, lui dis-je, de
+le renvoyer?&mdash;Le renvoyer, s'cria-t-elle! cela
+est impossible!&mdash;Comment! dis-je, il ne s'en irait
+pas? Un grand clat de rire fut la rponse de Faveur.
+Mon dieu, dit-elle, que cela est plaisant!
+Vous tes trs-aimable; je prvois que vous me
+deviendrez ncessaire? Quand vous verrai-je? Demain,
+je m'imagine, n'est-ce pas?&mdash;Madame, on ne
+vous a jamais fait sa cour pour une fois seulement.&mdash;Adieu,
+dit-elle: ne me manquez point de parole,
+je compte sur vos soins. Je la saluai respectueusement,
+et je me retirai par un escalier qui se trouva
+sur mon chemin, et qui rendait dans les cours. Je
+recueillis mes esprits au grand air. Je regrettai
+de n'avoir pas revu mon garde, pour jouir ses
+yeux de ma victoire: tant il est vrai qu'aprs la
+vanit vaincue, il reste vaincre l'amour propre,
+triomphe plus rare et bien plus difficile, s'il n'est
+mme tout fait impossible.</p>
+
+<p>Ce fut avec un plaisir bien vif que je me vis
+<span class="pagenum"><a id="Page_252"> 252</a></span>
+hors de ce pays, o, pour obtenir des grces, il
+faut ennuyer ou amuser, tre le digne rival de
+Tdiosus ou de Ltitia, sans caractre, sans dignit,
+ne sentir, ni n'inspirer soi-mme nul vritable
+intrt. Avec quel empressement je gagnai
+ma maison! J'y tais attendu, ce qui n'arrive
+personne dans le lieu d'o je sortais. Mon asile me
+parut plus riant, mon jardin plus dlicieux, le
+sourire d'une femme aimable anim d'une grce
+plus touchante. D'o naissait dans mon me ce
+surcrot d'attendrissement et de bonheur? Aprs
+en avoir got le charme, j'en cherchai malgr
+moi la cause, et je crus l'avoir trouve.</p>
+
+<div class="poetry"><div class="stanza">
+<p>Peut-tre la triste imposture</p>
+<p>Des biens qu'offre la vanit,</p>
+<p>Montre mieux la ralit</p>
+<p>De ceux que la raison procure.</p>
+<p>Peut-tre, ouverte au sentiment,</p>
+<p>L'me alors, plus simple et plus pure,</p>
+<p>S'abandonne plus aisment</p>
+<p>Au doux besoin d'panchement</p>
+<p>Qui nous ramne la nature.</p>
+</div></div>
+
+<p>Adieu, mon ami: le mme intrt qui nous ramne
+ la nature, nous rapple aussi vers l'amiti.</p>
+
+<p><span class="pagenum"><a id="Page_253"> 253</a></span></p>
+
+<div class="chapter">
+<h2>LETTRES DIVERSES.</h2>
+<p><span class="pagenumh"><a id="Page_254"> 254</a></span>
+<span class="pagenum"><a id="Page_255"> 255</a></span></p>
+
+<p class="subh">LETTRES DIVERSES.</p>
+</div>
+
+<h3>LETTRE PREMIRE.<br />
+<span class="normal">A MADAME DE ***.</span></h3>
+
+<p>Je me suis dout, madame, en recevant votre
+billet et avant de l'ouvrir, qu'il m'arrivait malheur;
+et c'tait pour moi une nouveaut d'ouvrir
+un billet de vous avec chagrin. Je comptais faire
+ce soir mon entre dans mon nouvel tablissement
+d'Auteuil; mais ayant diffr de deux jours, pour
+vous faire ma cour avant mon dpart, il faut bien
+que je diffre de deux autres, pour que les deux
+premiers ne soient pas perdus. Je crois ce sentiment-l
+plus honnte que celui qui fait courir les
+joueurs aprs leur argent; mais, dans le fond, il
+est peu prs du mme genre.</p>
+
+<p>Ce sont plusieurs de mes amis qui sont cause
+que je viens me cacher quelque temps la campagne
+dans un mauvais temps. Croirez-vous que
+c'est pour travailler, pour finir ces ptres de Ninon<a name="FNanchor_35" id="FNanchor_35" href="#Footnote_35" class="fnanchor">&nbsp;[35]</a>
+sur lesquelles on ne cesse de m'impatienter?
+<span class="pagenum"><a id="Page_256"> 256</a></span>
+N'est-il pas ridicule d'aller vivre sagement
+pour crire des folies? Etre fou de sang froid ou
+par rminiscence, cela n'est-il pas bizarre? Voil
+l'inconvnient de dire ses amis les choses sur
+lesquelles on travaille. On ne m'y reprendra plus.
+Etre expos finir ce que je commence, mettre
+de l'ordre dans mes caprices: cela me parat un
+peu dur, et je n'en serai plus la dupe.</p>
+
+<p>Je ne vous parle plus, madame, de mon respect
+ni de ma tendre amiti, qui dureront autant
+que moi.</p>
+
+<h3>LETTRE II.<br />
+<span class="normal">A ......</span></h3>
+
+<p>Voil donc, mon cher ami, comme vous vous
+conduisez, vous que je croyais la raison, la prudence,
+la sagesse mme! A qui se fier, aprs ce
+que je sais de vous? et sur qui compter dsormais?
+On vous ordonne la plus grande modration
+dans l'usage de la pense; et madame M..... m'a
+dit qu'elle avait reu de vous une lettre charmante
+et pleine d'esprit, ce sont ces termes; je
+n'exagre rien, et je suis bien loign de vous
+chercher des torts. Vous ne pouvez pas la rcuser
+non plus. Elle vous aime, elle a de la candeur, et
+est mille lieues de toute espce de mdisance,
+ plus forte raison de calomnie.</p>
+
+<p><span class="pagenum"><a id="Page_257"> 257</a></span>
+Une lettre charmante et pleine d'esprit! est-il
+possible? Quoi! c'est vous qui vous permettez de
+pareils excs! On est tranquille sur votre compte;
+et tout d'un coup voil une infraction de rgime
+qui vient effrayer vos amis. Si madame M...... et
+dit simplement une lettre charmante, je dirais:
+cela peut se passer, peut-tre le mal n'est-il pas si
+grand qu'on le fait. Vingt fois j'ai entendu dire:
+c'est un ouvrage charmant; et, la lecture, j'ai
+vu que rien n'tait plus faux: mais plein d'esprit,
+c'est l ce qui est une faute absolument impardonnable.
+Je ne vous cache pas que je me crois oblig
+d'en faire avertir M. Tronchin, qui ne plaisante
+point dans ces cas-l, et qui saura vous en dire
+son avis. De l'esprit! vous n'ignorez pas combien
+la pense est nuisible l'homme; que, par cette
+raison, il n'y a presque pas d'homme qui pense la
+vingtime partie de sa vie; que vous mme, pour
+avoir pens seulement la moiti de la vtre, vous
+vous en trouvez trs-mal: et voil que, non seulement
+vous pensez, mais mme vous osez
+avoir de l'esprit. Vous savez qu'en pleine sant
+mme, il ne fait pas sr de se donner cette licence;
+que l'esprit entrane de grands inconvniens
+ la ville, la cour; et c'est vous..... Je n'en reviens
+pas. Bon dieu! quoi sert la philosophie?
+Je ne m'y connais point; mais je souponne qu'il
+y a, entre penser et avoir de l'esprit, la mme
+diffrence qu'il y a entre marcher et courir; et,
+si cela est vrai, jugez combien vous tes coupable.</p>
+
+<p><span class="pagenum"><a id="Page_258"> 258</a></span>
+Vous allez me rpliquer que vous avez beaucoup
+d'amiti pour madame M......; qu'au moment
+o vous avez pris la plume pour rpondre
+ sa lettre, le sentiment a veill l'esprit chez
+vous. Je sais qu'il y en a des exemples; que ce
+genre d'esprit est le meilleur, le plus rare et le
+plus aimable; et que vous pouvez tre dans ce
+cas: mais, de bonne foi, pensez-vous que cette
+excuse me rassure et me satisfasse? D'abord, il s'agirait
+de savoir si M. Tronchin vous permet le sentiment.
+Cela m'tonnerait beaucoup dans un mdecin
+aussi habile, et qui connat si bien la nature.
+Je doute trs-fort qu'il vous ait rien prononc
+l-dessus; et vous tes trop honnte pour
+le compromettre avec la facult. On sait assez
+que le sentiment est presque aussi malsain que
+l'esprit; et quoiqu'on soit dans l'habitude de le
+contrefaire et de le jouer encore davantage, parce
+que la chose est beaucoup plus facile, vous
+voyez que, dans le vrai, on se le permet assez
+rarement. Il est donc clair, mon cher ami, que
+votre excuse ne serait qu'une dfaite; et, au
+fond, je ne vois pas comment vous vous en
+tirerez.</p>
+
+<p>La faute o vous venez de tomber d'une faon
+si humiliante, m'a fait revenir sur le pass, comme
+il arrive en pareil cas; et je me suis rappel que
+les deux dernires fois que j'ai eu le plaisir de vous
+voir, il s'en fallait bien que vous ne fussiez net; et
+mme je me souviens de quelques rflexions un
+<span class="pagenum"><a id="Page_259"> 259</a></span>
+peu vigoureuses ou piquantes qui doivent ncessairement
+prendre sur la machine. J'ai song alors
+que vous tiez assez mal environn; que mademoiselle
+Thomas, outre son esprit, ayant encore celui
+qui nat du sentiment, peut trs-frquemment redoubler
+chez vous les crises de ces deux facults: ce
+qui ne saurait manquer de vous faire beaucoup de
+tort. Il ne faut pas croire que je sois non plus sans
+inquitude sur M. Ducis. Ceux qui ne connaissent
+que son talent tragique, ne savent quel point il
+est dangereux pour vous, et de combien de faons
+il peut vous nuire, par sa conversation forte, anime
+et attachante. Vous ne connaissez point, je
+crois, madame Helvtius; je sais, du moins, que
+vous n'allez point chez elle: j'en suis enchant pour
+vous.....</p>
+
+<h3>LETTRE III.<br />
+<span class="normal">A ....</span></h3>
+
+<p class="date">20 Aot 1765.</p>
+
+<p>Je crois assez connatre votre me, mon cher
+ami, pour pouvoir vous donner des conseils utiles
+ votre bonheur. Garantissez-vous de tout sentiment
+vif et profond. J'ai remarqu que toutes les
+fois que vous tes vivement affect de quelque
+chose, vous tombez dans un chagrin qui n'est point
+cette douce mlancolie si dlicieuse pour ceux
+qui l'prouvent. De plus, les travaux rendent la
+<span class="pagenum"><a id="Page_260"> 260</a></span>
+gat ncessaire votre sant. Quand un sentiment
+profond vous rendrait heureux, du moins est-il certain
+qu'il ne vous dlasserait pas, et vous avez besoin
+d'tre dlass. Ne craignez pas de perdre par
+l cette sensibilit ncessaire l'homme de lettres;
+vous en avez reu une trop grande dose: rien ne
+peut l'puiser. La lecture des excellens livres l'entretiendra
+davantage, sans exposer votre me ces
+secousses violentes qui l'accablent, lorsque des
+n&oelig;uds qui nous taient chers viennent se briser.</p>
+
+<p>Ne donnez jamais personne aucun droit sur
+vous. La roideur de votre caractre pouvant par
+la suite vous forcer cesser de les voir, vous aurez
+l'air de l'ingratitude. Tenez tout le monde poliment
+ une grande distance. Prosternez-vous
+pour refuser. Je crois l'amiti, je crois l'amour:
+cette ide est ncessaire mon bonheur:
+mais je crois encore plus que la sagesse ordonne
+de renoncer l'esprance de trouver une matresse
+et un ami capables de remplir mon c&oelig;ur.
+Je sais que ce que je vous dis fait frmir: mais
+telle est la dpravation humaine, telles sont les
+raisons que j'ai de mpriser les hommes, que je
+me crois tout fait excusable.</p>
+
+<p>Si quelqu'un tait naturellement ce que je vous
+conseille d'tre, je le fuirais de tout mon c&oelig;ur.
+Est-on priv de sensibilit? on inspire un sentiment
+qui ressemble l'aversion; est-on trop sensible?
+on est malheureux. Quel parti prendre?
+celui de rduire l'amour au plaisir de satisfaire
+<span class="pagenum"><a id="Page_261"> 261</a></span>
+un besoin spontan, en se permettant tout au
+plus quelque prfrence pour tel ou tel objet.
+Rduire l'amiti un sentiment de bienveillance
+proportionn au mrite de chacun, c'est le parti
+que prit Fontenelle, qui avait toujours les jetons
+ la main. Vous tes n honnte; je suis sr que
+vous ne pousserez pas cette dfiance trop loin.
+Tout ceci se rduit dire que votre me ne doit
+jamais tre insparablement attache l'me de
+personne, qu'il faut apprcier tout le monde,
+et remplir tous les devoirs de l'honnte homme,
+et mme de l'homme vertueux, d'aprs des ides
+justes et dtermines, plutt que d'aprs des sentimens,
+qui, quoique plus dlicieux, ont toujours
+quelque chose d'arbitraire.</p>
+
+<p>C'est par le travail seul que vous chapperez
+ l'activit de cette me qui dvore tout. Le temps
+que vous emplorez chez vous sera pris sur celui
+que vous perdriez dans le monde, o vous vous
+amusez si peu; o vous portez le sentiment toujours
+pnible de la supriorit de votre me et de
+l'infriorit de votre fortune; o vous trouvez
+des raisons de har et de mpriser les hommes,
+c'est--dire, de renforcer cette mlancolie laquelle
+vous tes dj trop sujet, qui vous met
+souvent de mauvaise humeur, et qui vous expose
+quelquefois vous faire des ennemis. La
+retraite assurera en mme temps votre repos,
+c'est--dire, votre bonheur, votre sant, votre
+gloire, votre fortune et votre considration.</p>
+
+<p><span class="pagenum"><a id="Page_262"> 262</a></span>
+Vous aurez moins d'occasions de vous permettre
+ces plaisirs qui, sans dtruire la sant,
+affaiblissent au moins la vigueur du corps, donnent
+une sorte de malaise, et dtruisent l'quilibre
+des passions.</p>
+
+<p>La considration de l'homme le plus clbre
+tient au soin qu'il a de ne pas se prodiguer. Ayez
+toujours cette coquetterie dcente qui n'est indigne
+de personne. Votre gloire y gagnera aussi:
+l'emploi de votre temps l'augmentera ncessairement,
+et, par la mme raison, votre fortune;
+car, croyez-moi, ne comptez jamais que sur vous.</p>
+
+<p>Il y a encore une chose que je ne saurais trop
+vous recommander, et qui vous est plus difficile
+qu' un autre, c'est l'conomie. Je ne vous dis
+pas de mettre du prix l'argent, mais de regarder
+l'conomie comme un moyen d'tre toujours
+indpendant des hommes, condition plus
+ncessaire qu'on ne croit pour conserver son
+honntet.</p>
+
+<h3>LETTRE IV.<br />
+<span class="normal">A MADAME DE S...</span></h3>
+
+<p>Quoi, madame, vous avez eu la bont d'aller
+voir mon nouveau taudis! Je vous reconnais bien
+l. Vous tes contente de mon logement; mais
+moi, je ne le suis point: je m'y prends trop tard
+pour me loger prs de la rue Louis-le-Grand.</p>
+
+<p><span class="pagenum"><a id="Page_263"> 263</a></span>
+Madame de Grammont est partie depuis le
+commencement du mois. Il me serait impossible
+de dsirer autre chose que ce que j'ai trouv en
+elle; et nous avons fini encore mieux que nous
+n'avions commenc. J'ai toutes sortes de raisons
+d'tre enchant de mon voyage de Barge. Il
+semble qu'il devait tre la fin de toutes les contradictions
+que j'ai prouves, et que toutes les circonstances
+se sont runies pour dissiper ce fond
+de mlancolie qui se reproduisait trop souvent.
+Le retour de ma sant, les bonts que j'ai prouves
+de tout le monde; ce bonheur, si indpendant
+de tout mrite, mais si commode et si doux,
+d'inspirer de l'intrt tous ceux dont je me suis
+occup; quelques avantages rels et positifs, les
+esprances les mieux fondes et les plus avoues
+par la raison la plus svre, le bonheur public et
+celui de quelques personnes qui je ne suis ni inconnu
+ni indiffrent, le souvenir tendre de mes
+anciens amis, le charme d'une amiti nouvelle
+mais solide avec un des hommes les plus vertueux
+du royaume, plein d'esprit, de talent et de simplicit,
+M. Dupaty, que vous connaissez de rputation;
+une autre liaison non moins prcieuse avec
+une femme aimable que j'ai trouve ici, et qui a
+pris pour moi tous les sentimens d'une s&oelig;ur; des
+gens dont je devais le plus souhaiter la connaissance,
+et qui me montrent la crainte obligeante
+de perdre la mienne; enfin, la runion des sentimens
+les plus chers et les plus dsirables: voil
+<span class="pagenum"><a id="Page_264"> 264</a></span>
+ce qui fait, depuis trois mois, mon bonheur;
+il semble que mon mauvais gnie ait lch prise;
+et je vis, depuis trois mois, sous la baguette
+de la fe Bienfaisante.</p>
+
+<p>D'aprs ce dtail, vous croiriez que je vis environn
+de tout ce que j'ai trouv d'aimable ici,
+sous un beau ciel, et dans une socit charmante.
+Non, je vis sous une douche brlante, ou dans
+une bouilloire cache au fond d'un cachot. Tout
+ce que je distinguais est parti de Barge. Il y fait
+un temps excrable, et le brouillard ne laisse
+point souponner que les Pyrnes soient sur ma
+tte. Mais je n'en suis pas moins heureux: j'avais
+besoin de revenir sur les sentimens agrables dont
+j'ai joui avec trop de prcipitation; je les recueille
+avec une joie mle de surprise; mes ides sont
+faciles et douces; tous les mouvemens de mon
+c&oelig;ur sont des plaisirs; voil le vrai beau temps,
+et le ciel est d'azur.</p>
+
+<p>Le ton de cette lettre est un peu diffrent de
+celles que je vous crivais, madame, de la rue de
+Richelieu, et mme de quelques conversations
+que je me souviens d'avoir eues avec vous, il y a
+cinq ou six mois. Que voulez-vous? je vous montrais
+mon me alors, comme je vous la montre
+aujourd'hui: L'homme est ondoyant, dit Montaigne:
+j'tais de fer pour repousser le mal, je
+suis de cire pour recevoir le bien. Les diffrentes
+philosophies sont bonnes; il ne s'agit que de les
+placer propos. Znon n'avait pas tort: Epicure
+<span class="pagenum"><a id="Page_265"> 265</a></span>
+avait raison. Le rgime d'un malade n'est pas
+celui d'un convalescent; celui d'un convalescent
+n'est pas celui d'un athlte. Je me trouve bien
+de ma manire d'tre actuelle; je reviendrais
+l'autre, s'il le fallait: mais je tcherai d'carter ce
+qui pourrait la rendre ncessaire; je n'y sais
+que cela.</p>
+
+<p>Madame de Tess et M. le duc d'Ayen ont pass
+ici quelques jours; j'ai fort me louer de leurs
+bonts; je n'ai cependant point accept l'offre de
+madame de Tess pour Luchon; je vous dirai
+pourquoi.</p>
+
+<p>Je pars d'ici vers la fin de septembre; je comptais
+m'en aller en droiture Paris; je pressentais
+le besoin que j'aurais de revoir mes anciens amis,
+car je ne veux rien perdre; mais j'ai de nouvelles
+raisons de me priver encore de ce plaisir. M. de
+B...... a trouv absurde que je ngligeasse l'occasion
+de voir M. de Choiseul; il prtend que ma
+connaissance avec M. de Gr...... pourrait finir par
+n'tre qu'une connaissance des eaux. C'est ce qui
+ne peut jamais arriver. Il est actuellement Chanteloup;
+il peut s'en assurer par lui-mme; et, entre
+nous, je crois qu'il ne laissera pas d'tre un peu
+surpris. Quoiqu'il en soit, je dfre son conseil
+et celui de mes amis qui blment mon peu d'empressement
+sur cela. Mais je ne serai Chanteloup
+qu' la fin d'octobre. J'y resterai le temps
+qui conviendra. J'tais fort tent de m'en retourner
+par le Languedoc, pour voir la Provence qui
+est un fort beau pays.</p>
+
+<p><span class="pagenum"><a id="Page_266"> 266</a></span>
+Voulez-vous bien, madame, prsenter mes
+respects M. S....... Je vous adresserais aussi
+bien des complimens pour les personnes que vous
+savez, si je ne craignais que quelques-unes, s'imaginant
+que ma lettre contient quelques bonnes
+histoires des eaux, ne s'avisassent de vous la demander;
+et je vous prie de vouloir bien ne pas la
+leur lire.</p>
+
+<p>Conservez, je vous prie, madame, votre sant,
+celle de M. S......, votre bonheur commun, vos
+bonts pour moi; et recevez les assurances de
+mon respect et de ma tendre amiti.</p>
+
+<h3>LETTRE V.<br />
+<span class="normal">A.......</span></h3>
+
+<p>Vous me demandez, mon ami, si ce n'est pas
+une espce de singularit qui me fait voir la littrature
+sous l'aspect o je la vois; s'il est vrai
+que je sois dans le cas de jouir d'une fortune un
+peu plus considrable que celle de la plupart des
+gens de lettres; et enfin vous voulez que je vous
+confie, sous le sceau de l'amiti, quels sont les
+moyens que j'ai employs pour arriver ce terme
+que vous supposez avoir t le but de mon ambition.
+Voil, ce me semble, les divers objets de
+votre curiosit, autant que je puis le rsumer de
+votre longue lettre. Mes rponses seront simples.</p>
+
+<p><span class="pagenum"><a id="Page_267"> 267</a></span>
+Mais je commence par vous dire que je suis
+presque offens de voir que vous me supposiez
+un plan de conduite cet gard. Mon tour d'esprit,
+mon caractre, et les circonstances, ont tout
+fait, sans aucune combinaison de ma part. J'ai
+toujours t choqu de la ridicule et insolente
+opinion, rpandue presque partout, qu'un
+homme de lettres qui a quatre ou cinq mille
+livres de rente est au prige de la fortune. Arriv
+ peu prs ce terme, j'ai senti que j'avais
+assez d'aisance pour vivre solitaire; et mon got
+m'y portait naturellement. Mais comme le hasard
+a fait que ma socit est recherche par plusieurs
+personnes d'une fortune beaucoup plus considrable,
+il est arriv que mon aisance est devenue
+une vritable dtresse, par une suite des devoirs
+que m'imposait la frquentation d'un monde que
+je n'avais pas recherch. Je me suis trouv dans
+la ncessit absolue, ou de faire de la littrature
+un mtier pour suppler ce qui me manquait du
+ct de la fortune, ou de solliciter des grces, ou
+enfin de m'enrichir tout d'un coup par une retraite
+subite. Les deux premiers partis ne me convenaient
+pas. J'ai pris intrpidement le dernier.
+On (a) beaucoup cri; on m'a trouv bizarre, extraordinaire.
+Sottises que toutes ces clameurs.
+Vous savez que j'excelle traduire la pense de
+mon prochain. Tout ce qu'on a dit ce sujet,
+voulait dire: Quoi! n'est-il pas suffisamment
+pay de ses peines et de ses courses par l'honneur
+<span class="pagenum"><a id="Page_268"> 268</a></span>
+de nous frquenter, par le plaisir de nous amuser,
+par l'agrment d'tre trait par nous comme
+ne l'est aucun homme de lettres?</p>
+
+<p>A cela je rponds: J'ai quarante ans. De ces
+petits triomphes de vanit dont les gens de lettres
+sont si pris, j'en ai par-dessus la tte. Puisque,
+de votre aveu, je n'ai presque rien prtendre,
+trouvez bon que je me retire. Si la socit ne
+m'est bonne rien, il faut que je commence
+tre bon pour moi-mme. Il est ridicule de vieillir,
+en qualit d'acteur, dans une troupe o l'on
+ne peut pas mme prtendre la demi-part. Ou
+je vivrai seul, occup de moi et de mon bonheur;
+ou, vivant parmi vous, j'y jouirai d'une partie
+de l'aisance que vous accordez des gens que
+vous-mmes vous ne vous aviserez pas de me
+comparer. Je m'inscris en faux contre votre manire
+d'envisager les hommes de ma classe. Qu'est-ce
+qu'un homme de lettres selon vous, et en vrit,
+selon le fait tabli dans le monde? C'est un
+homme qui on dit: Tu vivras pauvre, et trop
+heureux de voir ton nom cit quelquefois; on
+t'accordera, non quelque considration relle,
+mais quelques gards flatteurs pour ta vanit sur
+laquelle je compte, et non pour l'amour propre
+qui convient un homme de sens. Tu criras, tu
+feras des vers et de la prose pour lesquels tu recevras
+quelques loges, beaucoup d'injures et quelques
+cus, en attendant que tu puisses attraper
+quelques pensions de vingt-cinq louis ou de cinquante,
+<span class="pagenum"><a id="Page_269"> 269</a></span>
+qu'il faudra disputer tes rivaux, en te
+roulant dans la fange, comme le fait la populace
+aux distributions de monnaie qu'on lui jette dans
+les ftes publiques.</p>
+
+<p>J'ai trouv, mon ami, que cette existence ne
+me convenait pas; et, mprisant la fois la gloriole
+des grandeurs et la gloriole littraire, j'ai
+immol l'une et l'autre l'honneur de mon caractre
+et l'intrt de mon bonheur. J'ai dit tout
+haut: J'ai fait mes preuves de dsintressement,
+et je ne solliciterai pas; j'ai trs-peu, mais j'ai autant
+ou plus que quantit de gens de mrite:
+ainsi je ne demande rien. Mais il faut que vous
+me laissiez moi-mme; il n'est pas juste que je
+porte, en mme temps, le poids de la pauvret
+et le poids des devoirs attachs la fortune; j'ai
+une sant dlicate et la vue basse; je n'ai gagn
+jusqu' prsent dans le monde que des boues,
+des rhumes, des fluxions et des indigestions,
+sans compter le risque d'tre cras vingt fois par
+hiver. Il est temps que cela finisse; et, si cela
+n'est pas termin telle poque, je pars.</p>
+
+<p>Voil, mon ami, ce que j'ai dit; et si vous
+vous tonnez que cela ait pu produire autant d'effet,
+il faut savoir qu'une premire retraite de six
+mois, o j'avais trouv le bonheur, a prouv invinciblement
+que je n'agissais ni par humeur, ni
+par amour propre. Il reste vous expliquer pourquoi
+on se faisait une peine de me voir prendre le
+parti de la retraite. C'est, mon ami, ce que je ne
+<span class="pagenum"><a id="Page_270"> 270</a></span>
+puis vous dvelopper, au moins dans le mme
+dtail. Mais je puis vous dire sans que vous deviez
+me souponner de vanit, je puis vous dire
+que mes amis savent que je suis propre plusieurs
+choses, hors de la sphre de la littrature. Plusieurs
+d'entre eux se sont unis pour me servir:
+les uns n'ont cout que leur sentiment, d'autres
+ont fait entrer dans leur sentiment quelque calcul
+et quelque intrt; et les circonstances tant
+favorables, il en est rsult la petite rvolution
+que vous jugez si heureuse.</p>
+
+<h3>LETTRE VI.<br />
+<span class="normal">A MADAME d'ANGIVILLIERS</span><a name="FNanchor_36" id="FNanchor_36" href="#Footnote_36" class="fnanchor">&nbsp;[36]</a>.</h3>
+
+<p>Je vous rends mille grces du billet que vous
+avez eu la bont de m'envoyer. Je n'ai pu en profiter.
+J'tais sorti, croyant que vous n'tiez point
+Paris, et que l'heure de la poste de Versailles tait
+passe. Je sais combien on vous sollicite pour ces
+billets, et je serais fch que votre bont pour moi
+vous engaget des sacrifices en ce genre. D'ailleurs,
+n'ayant aucune liaison avec les quatre ou cinq
+<span class="pagenum"><a id="Page_271"> 271</a></span>
+personnes qui auront les quatre ou cinq premires
+places vacantes, je ne suis plus dans le cas d'tre
+aussi empress aux sances acadmiques; et il
+est juste que vous puissiez faire des heureux pour
+leurs amis. Cependant, comme rien n'est sr, et
+que quelqu'un des aspirans pourrait cesser de convenir
+ l'Acadmie, je vous prierais, madame, de
+permettre que je recourusse vous, au cas que l'lection
+tombt sur quelqu'un de ma connaissance.
+En attendant, je me borne vous solliciter pour
+madame la comtesse de Ronse qui n'a jamais vu
+la rception, et qui serait curieuse d'en voir une.</p>
+
+<p>J'ai cru pouvoir aussi, madame, me charger de
+vous rappeler l'intrt que M. le comte de Rochefort
+prend un honnte libraire dont il vous a
+parl, et pour lequel il devait, avant son dpart,
+vous remettre un mmoire adress M. le comte
+d'Angivilliers: je joins ce mmoire ma lettre, ne
+voulant pas retarder, par ma faute, le bien que
+vous tes toujours prte faire aux malheureux.</p>
+
+<p>J'irai quelquefois Versailles cet t, et je
+tenterai d'avoir l'honneur de vous faire ma cour.
+J'irais dans ce dessein seul, si j'avais l'esprance
+d'y russir. Mais en convenant, madame, que
+quatre lieues sont peu de chose quand on a l'honneur
+de vous voir, je trouve qu'elles sont longues
+quand on ne l'a pas eu.</p>
+
+<p><span class="pagenum"><a id="Page_272"> 272</a></span></p>
+
+<h3>LETTRE VII.<br />
+<span class="normal">A M. L'ABB ROMAN.</span></h3>
+
+<p class="date">4 Mars 1784.</p>
+
+<p>C'est un v&oelig;u que j'ai fait, mon cher ami, de
+vous rpondre toujours l'instant o j'aurai reu
+votre lettre, et je n'ai pas besoin d'efforts pour
+le remplir: il m'en faudrait pour diffrer, et je
+ne veux pas lutter contre moi-mme.</p>
+
+<p>Ah! mon ami, que j'ai t tonn de voir que
+je diffre de vous dans la chose par laquelle je
+vous ressemble! Vous convenez que vous avez
+pris la meilleure part, et vous ne souhaitez pas
+que j'obtienne un lot pareil; vous me le dites,
+parce que vous le sentez. Cette raison est sans
+doute trs-bonne; mais pourquoi, ou plutt
+comment le sentez-vous? voil ce qui m'tonne.
+Quoi! cette malheureuse manie de clbrit, qui
+ne fait que des malheureux, trouve encore un
+partisan, un protecteur! Avez-vous oubli qu'elle
+exige presqu'autant de misres, de sottises, de
+bassesses mme que la fortune? et quel en est le
+fruit? beaucoup moindre, et surtout plus ridicule.
+Son effet le plus certain est de vous apprendre
+jusqu'o va la mchancet humaine, en
+vous rendant l'objet de la haine la plus violente
+et des procds les plus affreux, de la part de ceux
+<span class="pagenum"><a id="Page_273"> 273</a></span>
+qui ne peuvent partager cette fume, et qui sont
+jaloux de quelques misrables distinctions, presque
+toujours ennuyeuses et fatigantes, surtout
+pour moi qui ai tout jug.</p>
+
+<p>J'ai aim la gloire, je l'avoue; mais c'tait dans
+un ge o l'exprience ne m'avait point appris la
+vraie valeur des choses, o je croyais qu'elle pouvait
+exister pure et accompagne de quelque repos,
+o je pensais qu'elle tait une source de
+jouissances chres au c&oelig;ur et non une lutte ternelle
+de vanit; quand je croyais que, sans tre
+un moyen de fortune, elle n'tait pas du moins
+un titre d'exclusion cet gard. Le temps et la
+rflexion m'ont clair. Je ne suis pas de ceux
+qui peuvent se proposer de la poussire et du
+bruit pour objet et pour fruit de leurs travaux.
+Apollon ne promet qu'un nom et des lauriers:
+voil ce que disait Boileau avec quinze mille
+livres de rente des bienfaits du roi, qui en valaient
+plus de trente d' prsent; voil ce que
+disait Racine, en rapportant plus d'une fois de
+Versailles des bourses de mille louis. Cela ne
+laisse pas que de consoler de la rivalit et de la
+haine des Pradon et des Boyer. Encore ne put-il
+pas y tenir; et laissa-t-il, trente six ans, cette
+carrire de gloire et d'infamie, qui depuis lui
+est devenue cent fois plus turbulente et plus avilissante.
+Pour moi, qui, ds mon premier succs,
+me suis attir, sans l'avoir mrit le moins du
+monde, la haine d'une foule de sots et de mchans,
+<span class="pagenum"><a id="Page_274"> 274</a></span>
+je regarde ce mal comme un trs-grand
+bonheur; il me rend moi-mme; il me donne
+le droit de m'appartenir exclusivement; et, les
+amis les plus puissans ayant plus d'une fois fait
+d'inutiles efforts pour me servir, je me suis lass
+d'tre un superflu, une espce de hors d'&oelig;uvre
+dans la socit; je me suis indign d'avoir si souvent
+la preuve que le mrite dnu, n sans or
+et sans parchemins, n'a rien de commun avec
+les hommes; et j'ai su tirer de moi plus que je
+ne pouvais esprer d'eux. J'ai pris pour la clbrit
+autant de haine que j'avais eu d'amour pour
+la gloire; j'ai retir ma vie toute entire dans
+moi-mme; penser et sentir, a t le dernier
+terme de mon existence et de mes projets. Mes
+amis se sont runis inutilement pour branler
+ma fermet: tout ce que j'cris comme mon
+insu, et pour ainsi dire malgr moi, ne sera
+tout au plus que <i lang="la" xml:lang="la">titulus nomenque sepulcri</i>.</p>
+
+<p>J'ai ri de bon c&oelig;ur l'endroit de votre lettre,
+o vous me dites que vous m'avez cherch dans
+les journaux; vous m'avez paru ressembler un
+tranger qui, ayant entendu parler de moi dans
+Paris, me chercherait dans les tabagies et dans
+les tripots de jeu. J'en tais l depuis long-temps,
+lorsque je fis la rencontre d'un tre dont le pareil
+n'existe pas dans sa perfection relative
+moi, qu'il m'a montre dans le court espace de
+deux ans que nous avons pass ensemble. C'tait
+une femme; et il n'y avait pas d'amour, parce
+<span class="pagenum"><a id="Page_275"> 275</a></span>
+qu'il ne pouvait y en avoir, puisqu'elle avait
+plusieurs annes de plus que moi; mais il y avait
+plus et mieux que de l'amour, puisqu'il existait
+une runion complte de tous les rapports
+d'ides, de sentimens et de positions. Je m'arrte
+ici, parce que je sens que je ne pourrais finir.
+Je l'ai perdue aprs six mois de sjour la
+campagne, dans la plus profonde et la plus charmante
+solitude. Ces six mois, ou plutt ces deux
+ans, ne m'ont paru qu'un instant dans ma vie.
+Mais le bonheur d'tre loin de tout ce que j'ai
+vu sur cette scne d'opprobres qu'on appelle
+littrature, et sur cette scne de folies et d'iniquits
+qu'on appelle le monde, m'aurait suffi
+et me suffira toujours, au dfaut du charme d'une
+socit douce et d'une amiti dlicieuse. L'indpendance,
+la sant, le libre emploi de mon temps,
+l'usage, mme l'usage fantasque de mes livres:
+voil ce qu'il me faut, si ce n'est point ce qui
+me suffit. C'est ce qui m'enlvera ncessairement
+le succs que vous avez la cruaut de souhaiter,
+et qui malheureusement est devenu, depuis ma
+dernire lettre, encore plus vraisemblable<a name="FNanchor_37" id="FNanchor_37" href="#Footnote_37" class="fnanchor">&nbsp;[37]</a>.
+L'ne qui ne veut point mordre son voisin, ni en
+tre mordu devant un rtelier vide, sera forc,
+s'il est chang en cheval bien pans devant un
+rtelier plein, de faire quelques courses et de
+<span class="pagenum"><a id="Page_276"> 276</a></span>
+manger pour gagner son avoine; et quand je
+songe qu'en se dplaant, il aura plus d'avoine
+qu'il n'en pourra manger, je suis bien prs de
+penser qu'il fait un march de dupe.</p>
+
+<p>Vous voyez par l, mon ami, combien je suis
+attach aux sentimens qui m'appellent la retraite;
+et vous le verriez bien davantage, si vous
+pouviez savoir, fortune mise part, combien ma
+position m'offre de cts agrables, quels combats
+j'ai soutenir contre les amis les plus tendres
+et les plus dvous, quels efforts il me faut pour
+repousser ou prvenir les sacrifices qu'ils voudraient
+faire pour me retenir. Quelle est donc
+cette invincible fiert, et mme cette duret de
+c&oelig;ur, qui me fait rejeter des bienfaits d'une certaine
+espce, quand je conviens que je voudrais
+faire pour eux plus qu'ils ne peuvent faire pour
+moi? Cette fiert les afflige et les offense; je crois
+mme qu'ils la trouvent petite et misrable,
+comme mettant un trop haut prix ce qui devrait
+en avoir si peu. Mon ami, je n'ai point, je crois,
+les ides petites et vulgaires rpandues cet gard;
+je ne suis pas non plus un monstre d'orgueil;
+mais j'ai t une fois empoisonn avec de l'arsenic
+sucr, je ne le serai plus: <i lang="la" xml:lang="la">manet alt mente repostum</i>.
+Vous me dites que vous tenez mon me
+dans ma premire lettre; il en est rest quelque
+chose, je crois, pour la seconde.</p>
+
+<p>J'accepte, mon ami, avec un sentiment bien
+vif, l'offre que vous me faites de parcourir avec
+<span class="pagenum"><a id="Page_277"> 277</a></span>
+moi la Provence, pour chercher l'asile qui me
+convient; et je me fais d'autant plus de plaisir de
+l'accepter, que je ne vous ferai pas faire un grand
+voyage; il faudra que votre pays ait de grands inconvniens,
+si la retraite la plus proche de vous
+n'est pas celle qui me convient le mieux.</p>
+
+<p>Je vous avais promis des nouvelles littraires;
+mais, par mon mouvement personnel, je suis
+bien froid sur cet article; et j'ai besoin, pour vous
+en envoyer, de songer que vous y mettez quelqu'intrt.
+On joue prsent, avec un grand succs,
+malgr de grandes hues sur la scne, et de
+grandes rclamations et indignations Paris et
+Versailles, <cite>le Mariage de Figaro</cite>, de Beaumarchais.
+C'est un ouvrage plein d'esprit, mme de
+comique et de talent, mais qui n'en est pas moins
+monstrueux par le mlange des choses du plus
+mauvais ton et de trivialits. Les loges sont retenues
+jusqu' la dixime, d'autres disent jusqu'
+la vingtime reprsentation. Le spectacle, sans
+petite pice, ne dure plus que trois heures un
+quart, depuis les retranchemens qu'on y a faits.
+Je ne vous parle point du <em>Jaloux</em>, du mauvais
+<cite>Coriolan</cite> de La Harpe: les journaux se sont chargs
+de cela. Un mot sur les <cite>Danades</cite>, opra
+nouveau, o Gluk a mis la main; c'est un ouvrage
+de topinambous, jouer devant des cannibales.
+On dit pourtant que cela n'aura qu'une
+douzaine de reprsentations.</p>
+
+<p>Parlons de notre acadmie. M. de Montesquiou
+<span class="pagenum"><a id="Page_278"> 278</a></span>
+a eu toutes les voix; c'est qu'on a vu que tout partage
+serait inutile, et il faisait plaisir en se prsentant
+ l'acadmie; il cartait l'abb Maury,
+dont plusieurs ne veulent pas entendre parler.
+Mon amusement actuel est de voir comment ils
+feront pour l'vincer la premire vacance qui est
+trs-prochaine, si elle n'est ouverte par la mort
+de M. de Pompignan. L'abb a huit ou dix voix,
+tout au plus; mais les autres gens de lettres, ses
+rivaux, n'en ont pas beaucoup prs autant. Personne
+n'y est appel d'une manire positive; prendre
+encore un homme de qualit, serait le comble
+du mauvais got et le chef-d'&oelig;uvre du ridicule.
+Comment s'en tireront-ils? Je me divertirai des
+intrigues; ce sont mes seuls jetons, je n'en ai point
+d'autres; j'y vais si peu, que je n'ai pas fait la
+moiti d'une bourse jetons qu'on m'avait demande.</p>
+
+<p>Adieu, mon ami; je n'ai plus que le temps de
+vous dire encore un petit mot de moi. Ma mre
+se porte merveille, et n'a d'autre incommodit
+que de ne pouvoir faire usage de ses jambes;
+mais j'ai bien peur que cette seule incommodit
+n'abrge les jours d'une personne aussi vive, et
+plus impatiente, quatre-vingt-quatre ans, que
+je ne l'ai jamais t. Il me semble que, si je restais
+en place une anne, je ne pourrais plus vivre; et
+cette ide m'afflige sensiblement sur son tat, quoiqu'on
+me mande d'ailleurs tout ce qui peut me
+rassurer. Adieu, encore une fois; je vous aime
+<span class="pagenum"><a id="Page_279"> 279</a></span>
+et vous embrasse de tout mon c&oelig;ur. Il me semble
+que nous n'avons pas cess de nous entendre.</p>
+
+<h3>LETTRE VIII.<br />
+<span class="normal">AU MME.</span></h3>
+
+<p class="date">Paris, 5 octobre.</p>
+
+<p>Que devez-vous penser de moi, mon cher ami,
+et d'un si long silence? Vous devez croire que
+tous les maux runis ont fondu sur ma tte. Hlas!
+vous ne vous tromperiez pas beaucoup: il y a
+deux mois et demi que j'ai eu le malheur de perdre
+ma mre; et ce n'est pas vous qui vous tonnerez
+de l'effet qu'a pu faire pour moi cette affligeante
+nouvelle; ce n'est pas vous qui me direz
+que quatre-vingt-cinq ans taient un ge qui devait
+me prparer ce malheur, et que quinze ans
+d'absence devaient me le faire trouver moins terrible.
+La raison dit tout cela, et le sentiment paie
+son tribut. Je n'en dirai pas davantage, craignant
+d'avoir surtout dj trop rveill chez vous le sentiment
+d'une perte qui vous a rendu si long-temps
+malheureux et qui ne sera de long-temps oublie.
+Mon second malheur est d'avoir eu, pendant deux
+mois, une fivre double-tierce, suivie d'une convalescence
+trs-pnible et qui n'est pas termine.
+Je ne sais comment toute ma personne tait devenue
+<span class="pagenum"><a id="Page_280"> 280</a></span>
+un amas de bile, ce qui m'a empch d'avoir
+recours au quinquina. C'est la nature qui
+m'a guri, comme elle et fait avant la dcouverte
+du spcifique. C'est un mois de plus qu'il
+m'en a cot, et un mois de peines et de souffrances,
+pendant lequel il m'a t impossible d'crire.
+Vous mander de mes nouvelles par une main
+trangre, c'est ce que je n'ai pas voulu, dans
+la crainte que vous ne me crussiez mort: et d'ailleurs,
+je suis d'une stupidit rare pour dicter.</p>
+
+<p>Je passe, mon ami, un autre article dont je
+vous ai dj touch quelque chose. C'est le projet
+d'aller vous trouver en Provence.</p>
+
+<p>Quand il n'y aurait eu d'obstacle que ma maladie,
+il ne pouvait s'effectuer, et ne le pourrait
+mme encore qu'au mois de dcembre: encore
+cela ne serait-il possible que dans le cas o j'aurais
+un compagnon pour aller en chaise de poste: car
+d'aller par les voitures publiques dans cette saison,
+c'est ce qui me serait aussi difficile qu'un
+plerinage dans le Sirius. Mais, mon ami, il y a
+d'autres obstacles encore plus grands: ce sont
+ceux qui naissent de ma nouvelle position.</p>
+
+<p>Vous avez peut-tre lu, dans les papiers publics,
+qu'on a obtenu pour moi la place de secrtaire
+du cabinet de madame Elisabeth, s&oelig;ur du roi:
+cette place vaut deux mille francs; et quoiqu'elle
+ne m'enrichisse pas pour ce moment-ci, puisque,
+dans la maison du roi, les premires chances
+ne se payent qu' un terme fort recul, il n'en
+<span class="pagenum"><a id="Page_281"> 281</a></span>
+est pas moins vrai que je suis li par la reconnaissance
+et par l'attachement aux personnes qui ont
+sollicit et obtenu cette place pour moi, tandis
+que j'tais clou dans mon lit depuis six semaines;
+je passerais pour un tre sauvage et indomptable,
+un misantrope dsespr, et je serais condamn
+universellement.</p>
+
+<p>Il faut vous dire, de plus, qu'indpendamment
+de ma nouvelle place, ma liaison avec M. le comte
+de Vaudreuil est devenue telle qu'il n'y a plus
+moyen de penser quitter ce pays-ci. C'est l'amiti
+la plus parfaite et la plus tendre qui se puisse
+imaginer. Je ne saurais vous en crire les dtails;
+mais je pose en fait que, hors l'Angleterre o ces
+choses-l sont simples, il n'y a presque personne
+en Europe digne d'entendre ce qui a pu rapprocher,
+par des liens si forts, un homme de lettres
+isol, cherchant l'tre encore plus, et un homme
+de la cour, jouissant de la plus grande fortune
+et mme de la plus grande faveur. Quand je dis
+des liens si forts, je devrais dire si tendres et si
+purs; car on voit souvent des intrts combins
+produire entre des gens de lettres et des gens de
+la cour des liaisons trs-constantes et trs-durables;
+mais il s'agit ici d'amiti, et ce mot dit tout
+dans votre langue et dans la mienne.</p>
+
+<p>Voil, mon ami, quelles sont les raisons qui
+m'empchent d'aller vous chercher, et qui vraisemblablement
+me priveront toujours du plaisir
+de vous voir dans votre retraite de Provence. Il
+<span class="pagenum"><a id="Page_282"> 282</a></span>
+n'en fallait pas moins, je vous assure; car, quoique,
+dans votre dernire lettre, vous eussiez eu la
+barbarie de vouloir me retenir dans la capitale,
+toujours par votre manie de me voir une plus
+grande fortune, il est pourtant certain que j'aurais
+jur, au mois de mai dernier, de ne pas passer
+l'hiver Paris. Les obstacles taient de nature
+pouvoir tre vaincus, et ma fortune n'en tait pas
+un. Vous m'avez mand qu'il fallait, pour vivre
+agrablement en Provence, avoir trois mille livres
+de rente: au temps o vous me parliez, j'en avais
+quatre mille. Je posais la barre ce terme, et je
+n'tais pas mcontent; c'est vous qui avez voulu
+que j'allasse plus loin: vous voil satisfait, et il
+y a parier que d'ici six mois, vous le serez
+infiniment davantage. Il restera ensuite satisfaire
+votre autre manie, que j'aie de la clbrit. Je ne
+promets pas que j'y russisse galement; mais,
+soit que cette fantaisie me prenne, soit que je
+garde ma rpugnance pour cette clbrit dont
+vous paraissez faire trop de cas, il est sr que, tranquille
+sur mon avenir, je travaillerai beaucoup
+davantage et mme mieux, et que j'aurai plus de
+titres cette clbrit, si je les manifeste, ce que
+j'ignore, car je suis bien endurci dans le pch. Je
+crois que vous seriez de mon bord, si, comme moi,
+vous veniez voir, de suite et long-temps, notre public
+parisien. Au surplus, alors comme alors: je
+ne suis pas d'une pice; je suis immuable quand
+les choses ne changent pas, mais je suis mobile
+<span class="pagenum"><a id="Page_283"> 283</a></span>
+quand elles changent, et surtout quand elles
+changent mon avantage.</p>
+
+<p>J'apprends que l'on a t trs-content de notre
+ambassadeur Marseille, et c'est pour moi une
+joie trs-vive. J'espre qu'on le sera partout, et
+on le serait bien davantage si on connaissait l'habitude
+de ses sentimens intrieurs. C'est un de
+ces tres qui ont contribu, par leurs vertus et
+leur commerce, me rconcilier avec l'espce
+humaine. Il faut qu'il ait prvu de grandes tribulations
+dans son ambassade, puisque la dernire
+lettre qu'il m'crit finit par ces mots: <em>Ah! mon
+ami, quand dinerons-nous ensemble au restaurateur?</em>
+J'oublie de vous dire qu'il est cause que je
+n'ai pu rpondre votre avant-dernire lettre,
+parce que j'ai pass avec lui exactement les quatre
+derniers jours de son sjour Paris: et c'est l'poque
+o votre lettre m'arriva.</p>
+
+<p>Adieu, mon ami; je vous aime et vous embrasse
+trs-tendrement. J'espre que notre correspondance
+ne sera plus interrompue, et que la suite
+de contre-temps qui m'ont mis en arrire, n'arrivera
+qu'une fois en la vie. Donnez-moi de vos
+nouvelles en dtail, et ne me parlez que de vous;
+je vous donne un bel exemple cet gard. Je vous
+avertis que je me sais par c&oelig;ur, et la fin on se
+lasse de soi. Adieu encore. <i lang="la" xml:lang="la">Vale et ama.</i></p>
+
+<p><span class="pagenum"><a id="Page_284"> 284</a></span></p>
+
+<h3>LETTRE IX.<br />
+<span class="normal">A MADAME D'ANGIVILLIERS.</span></h3>
+
+<p>Je ne vois pas une seule raison, madame, d'avoir
+moins de confiance en vos bonts cette anne
+que la prcdente; mais j'ai bien peur d'y avoir
+recours un peu tard, et je crains que vous n'ayez
+dispos de tous vos billets pour la sance publique
+du 25 de ce mois. Je suis fort curieux d'entendre
+la lecture de l'loge du chancelier de
+L'hospital; et vous tes, madame, ma seule
+esprance: mais ce n'est pas une raison de dsesprer.
+Je vous supplie de vouloir bien me mander
+s'il est possible que j'aie un billet de vous, afin
+que j'aie le temps de faire encore d'un autre ct
+quelques tentatives qui aprs tout seront probablement
+inutiles.</p>
+
+<p>Je sais que votre sant est meilleure, et que vous
+tes mme venue la comdie; si vous aviez eu la
+bont de me le faire dire, j'aurais profit de cette
+occasion pour vous faire ma cour; et cet intrt
+aurait fait ce que n'a pu faire celui de voir une
+nouveaut qu'on joue par une si cruelle chaleur.
+Je ne sais si je dois me flatter d'en tre ddommag
+le jour de la saint Louis.</p>
+
+<p>Je vous prie, madame, de vouloir faire remettre
+ M. d'Angivilliers la lettre ci-jointe; elle contient
+<span class="pagenum"><a id="Page_285"> 285</a></span>
+quelques dtails sur une affaire laquelle vos bonts
+pour moi vous ont intresse, et qui est termine
+aussi bien qu'elle pouvait l'tre.</p>
+
+<p>Je suis avec respect, madame, et avec tous les
+sentimens que vous me connaissez, etc.</p>
+
+<p class="signature">Secrtaire des commandemens du prince de Cond,<br />
+en dpit de ce qu'on en veut dire.</p>
+
+<p class="date2">Paris, 31 juillet.</p>
+
+<h3>LETTRE X.<br />
+<span class="normal">A L'ABB MORELLET.</span></h3>
+
+<p class="date">20 juin 1785.</p>
+
+<p>Mais vraiment, monsieur, je ne sais pas pourquoi
+votre billet finit par la plaisante prire de
+dire du bien de votre discours. Est-ce que vous
+avez cru que je ne le lirais pas? Amiti part, je
+me serais, pardieu! bien pass la fantaisie d'en dire
+le bien que j'en pense. Il y a de si bonnes choses
+qu'on voudrait les ter d'un discours acadmique,
+vu le malheur dont ces sortes d'ouvrages sont menacs.
+J'ai bien peur que, dans le naufrage de l'arme
+de Xerxs, la collection de nos harangues en
+huit volumes ne soit ce qui coule d'abord fond;
+il ne serait pas mal d'avoir quelques allges ou barques
+suivant la flotte, pour sauver quelques dbris.
+<span class="pagenum"><a id="Page_286"> 286</a></span>
+Quel parti vous avez tir de ce pauvre abb Millot!
+Je n'en ai jamais su tant tirer de son vivant, et je
+vous aurais demand votre secret. Au surplus, vivent
+les morts pour tre quelque chose!</p>
+
+<p>Je sais que nombre de gens Versailles ont trouv
+mauvais que, dans la rponse du marquis de Chastellux,
+on citt les propres termes de la lettre o
+le marquis de Lansdown vous rend un si honorable
+tmoignage. Aprs avoir cout ce qu'on m'a
+dit de noble et d'imposant sur ce beau texte, j'ai
+cru, je me trompe peut-tre, mais j'ai cru que la
+vanit des places ou de l'importance locale s'affligeait
+de voir un simple homme de lettres, comme
+on dit, honor d'une telle preuve d'estime par un
+grand ministre. En secret, dans une lettre bien
+cachete, dans l'arrire-cabinet, cela peut se passer;
+ la bonne heure: mais en public! ah, monsieur
+l'abb, c'est une terrible affaire! O vanit! sottise!
+De l'importance! Je jure Dieu que je vous
+causerai tt ou tard de grands chagrins! Il ne tenait
+qu' moi d'en jurer sur le pome de la Fronde;
+mais cela serait trop sublime: et puis d'ailleurs,
+on dirait que cela est pill de Dmosthnes. Je vous
+rends mille actions de grces de votre traduction
+de Smith, et du plaisir que l'ouvrage m'a fait. C'est
+un matre livre pour vous apprendre savoir votre
+compte; et si on me l'et mis dans les mains
+ l'ge de quinze ans, je m'imagine que je serais
+dans le cas de prter quelques centaines de guines
+ l'auteur; et ce serait de tout mon c&oelig;ur,
+<span class="pagenum"><a id="Page_287"> 287</a></span>
+assurment. Je ne vous le renvoie point encore,
+parce que je l'ai laiss la campagne, et qu'il y a
+quelques chapitres bons relire et mditer.</p>
+
+<p>Adieu, monsieur l'abb; je vous salue et vous
+embrasse de tout mon c&oelig;ur.</p>
+
+<p class="p2"><em>P.S.</em> J'ai remis M. de Vaudreuil un exemplaire
+de votre Discours, le seul que j'eusse alors; il l'a
+lu avant moi, et m'en a parl de faon prvenir
+mon jugement, si j'tais sujet me laisser prvenir.
+Il m'a pri de vous faire tous ses remercmens;
+il n'est pas de ceux que la publicit de la lettre de
+milord Lansdown scandalise. Il trouve trs-bon,
+trs-simple, qu'on ait des talens, du mrite, mme
+de l'lvation, et qu'on soit honor ces titres,
+ft-ce publiquement, quand mme on ne serait
+par hasard ni ministre, ni ambassadeur, ni premier
+commis. Il devance, de quelques annes, le
+moment o l'orvitan de ces messieurs sera tout
+fait vent.</p>
+
+<h3>LETTRE XI.<br />
+<span class="normal">A M. L'ABB ROMAN</span>.</h3>
+
+<p>Je reois dans l'instant, mon ami, votre lettre
+crite il y a prs de quatre mois, sans que je
+puisse savoir la cause de ce dlai. Quoi qu'il en
+soit, elle me fait un si grand plaisir, que, prt
+<span class="pagenum"><a id="Page_288"> 288</a></span>
+sortir, je reste pour vous rpondre sur le champ,
+et mettre moi-mme la mienne la poste, afin
+de ne laisser, s'il est possible, aucun hasard contre
+moi. Je ne perdrai point de temps me plaindre
+de ce que vous ne m'avez point rpondu aux deux
+lettres que je vous ai crites, l'une, il y a prs de
+deux ans, et l'autre l'anne dernire, au mois d'avril,
+juste au moment o j'ai quitt Paris, dans
+l'ide de n'y revenir jamais qu'en qualit de simple
+voyageur tout au plus. Je suppose que vous
+n'avez reu aucune de ces deux lettres, et le ton
+de la vtre me le persuade aisment. Le hasard
+qui fait que je ne reois celle-ci que quatre mois
+aprs, doit me faire admettre trs-facilement une
+supposition dont mon amiti s'accommode beaucoup
+mieux que de votre silence. En voil assez
+l-dessus; les momens sont prcieux depuis que
+je vous ai retrouv. Oui, mon ami, je vous remercie
+de votre gosme, et je ne lui reproche
+que de ne s'tre pas donn encore plus de carrire.
+Vous me ferez sans doute le mme reproche; mais
+ayant tant de choses vous dire, comment ne
+pas le mriter en partie? Jamais la vie d'un homme
+n'a t moins fconde en vnemens, et jamais
+elle n'a t plus remplie, tant bien que mal.
+J'ai fait mille lieues sur une feuille de papier;
+voil mon histoire depuis prs de quatre ans. Je
+vous ai dj tonn en vous parlant d'un ternel
+adieu dit la ville de Paris, l'anne dernire. Oui,
+mon ami, c'en tait fait, et j'ai vcu six mois en
+<span class="pagenum"><a id="Page_289"> 289</a></span>
+province, la campagne, partag entre l'amiti,
+un jardin et une bibliothque. C'est presque le
+seul temps de ma vie, que je compte pour quelque
+chose.</p>
+
+<p>La mort seule de la compagne de ma solitude
+pouvait me rappeler dans le dsert bruyant de la
+capitale. Je ne finirais pas si je vous parlais de ce
+que j'ai perdu. C'est une source ternelle de souvenirs
+tendres et douloureux. Ce n'est qu'aprs
+six mois que ce qu'ils ont d'aimable a pris le dessus
+sur ce qu'ils ont de pnible et d'amer. Il n'y a
+pas deux mois que mon me est parvenue se
+soulever un peu, et soulever mon corps avec
+elle. C'est au mois de septembre dernier que j'ai
+fait cette cruelle perte; un ami est venu m'arracher
+en chaise de poste de ce sjour charmant,
+devenu dsormais horrible pour moi. De l, j'ai t
+replong dans le genre de vie auquel j'tais enfin
+parvenu me soustraire, aprs deux ans de soins
+et de prtendus sacrifices qui n'en taient pas
+pour moi. L'amiti de M. le comte de Vaudreuil,
+qui s'tait fort accrue depuis deux ans, est devenue
+une vritable tendresse, et a beaucoup contribu
+ soulager une partie de mes peines. Il m'a
+forc d'accepter un logement chez lui, et a su me
+le rendre aimable. Il s'occupe essentiellement de
+ma fortune qui, depuis votre dpart et avant ma
+retraite, a chou trois fois: deux fois par des vnemens
+imprvus, et la troisime par mon fait,
+c'est dire, en refusant ce qui ne me convient pas,
+<span class="pagenum"><a id="Page_290"> 290</a></span>
+c'est dire par ma faute, pour parler la langue
+commune, et non pas la vtre ni la mienne. La
+fortune fera ce quelle voudra, jamais je ne lui accorderai,
+dans l'ordre des biens de l'humanit, que
+la quatrime ou cinquime place. Si elle exige la
+premire, qu'elle aille d'un autre ct, elle ne
+manquera pas d'asile.</p>
+
+<p>Mon tat actuel est donc celui d'un homme
+qui, froidement et sans humeur, attend un vnement
+qu'on lui annonce comme prochain; qui
+n'y croit pas pour avoir t trop souvent tromp,
+et qui des souvenirs pnibles ont t toute espce
+de dsirs, mme ceux qui accompagnent
+l'esprance. Cette indiffrence tient la force avec
+laquelle je suis dtermin ne plus attendre un
+seul jour, pass le terme convenu avec moi-mme;
+ l'ide o je suis que le succs de ce
+qu'on dsire pour moi n'est pas un vritable bien;
+qu'il y en a de plus grands, tels que la sant, l'indpendance
+absolue des hommes et de l'opinion,
+sous un beau ciel, dans un beau climat; c'est le
+vtre ou le Languedoc. Le terme arrt dans ma
+conscience, rsolution que je n'ai dite encore
+personne, et que j'excuterai sans dire que c'est
+pour toujours, ce terme est le 10 octobre de cette
+anne 1784.</p>
+
+<p>Il est certain, et croyez, mon ami, que je ne
+me fais pas illusion moi-mme; il est certain
+que je dsire le non succs d'un vnement prtendu
+heureux, dont les suites, comme ncessaires,
+<span class="pagenum"><a id="Page_291"> 291</a></span>
+sont de me rengager dans une carrire
+pleine de misres et de dgots, de me faire exister
+pour le public que je mprise presqu'autant
+que les gens de lettres, leurs cabales, leurs noirceurs,
+leurs vanits absurdes, etc.; de me faire
+ou manquer ou attendre une clbrit, qui, grce
+au ton rgnant dans la littrature actuelle, n'est
+qu'une infamie illustre faite pour rvolter un caractre
+dcent. Tels sont mes sentimens et mes
+ides, qui me font passer pour un tre bizarre:
+tant la vanit et la sottise ont perverti toutes les
+mes et tous les esprits. On s'tonne qu'un homme,
+qu'on s'obstine regarder malgr lui comme n'tant
+pas dnu de tout talent, ne veuille pas subir
+la loi commune impose aux gens de lettres, de ressembler
+ des nes ruant et se mordant devant un
+rtelier vide, pour amuser les gens de l'curie. Rien
+ne m'a mieux montr la misre de cette classe
+d'hommes, et en gnral de presque tous les
+hommes, que l'tonnement avec lequel on me
+voit garder, dans mon porte-feuille, les productions
+qui m'chappent involontairement, et par un besoin
+naturel de mon me. D'un autre ct, je sens
+bien que, si l'on fait pour moi quelque chose d'essentiel,
+qui me mette dans le cas de vivre Paris
+avec les commodits de la vie et de la socit, il
+sera bien difficile de me soustraire la ncessit
+de payer un tribut qu'alors on exigera comme une
+dette. C'est pour me drober cette ncessit,
+que je souhaite la non russite des tentatives de
+<span class="pagenum"><a id="Page_292"> 292</a></span>
+mes amis. Alors, je suis libre; alors, je m'appartiens;
+alors, le reste de ma vie est moi, sans que
+l'hydre mille ttes puisse m'en ravir la moindre
+portion. De l l'incurie, la sant et l'aisance, dans
+un pays o les cus de trois livres valent six
+francs, et o l'on n'a que les besoins de la nature
+au lieu de ceux de la vanit et de l'opinion. Jugez,
+mon ami, si, avec de pareilles ides, je n'ai pas d
+trouver plaisante la phrase de votre lettre, o
+vous me dites de vous donner quelques pages au
+lieu de livrer l'impression. L'impression! si vous
+saviez des gens de lettres le quart de ce que j'en
+sais et que j'en ai vu, vous ne me souponneriez
+pas de songer elle. J'en ai une si grande
+aversion, que je n'ai de repos que depuis le moment
+o j'ai imagin un moyen sr de lui chapper,
+et de faire en sorte que ce que j'cris existe,
+sans qu'il soit possible d'en faire usage, mme en
+me drobant tous mes papiers. Le moyen que j'ai
+invent, m'en rend matre absolu jusqu'au monument
+et mme par-del; car je n'ai qu' me taire:
+et ce que j'aurai crit sera mort avec moi. Vous
+voyez, par ce fait, la profonde impression de haine
+et de mpris que j'ai pour les lettres, considres
+comme mtier et comme tat dans le monde. Eh
+bien! je les aime plus que jamais comme culture
+de l'me; et elles me prennent presque tous mes
+momens, depuis que j'ai retrouv mes facults,
+aprs la perte irrparable que j'ai faite l't dernier:
+tant il est vrai que la nature et l'habitude
+<span class="pagenum"><a id="Page_293"> 293</a></span>
+sont galement indomptables. Les lettres seront
+un de mes plus grands plaisirs dans ma retraite;
+et d'avance elles lui prtent dj des charmes. Assurment,
+c'est bien sans amour de gloire, sans
+manie de postrit. Accordez cela, si vous pouvez;
+mais soyez sr que rien n'est plus vrai.</p>
+
+<p>Adieu, mon ami, etc.</p>
+
+<p class="date">Paris, 4 avril 1784.</p>
+
+<h3>LETTRE XII<br />
+<span class="normal">A M. DE VAUDREUIL.</span></h3>
+
+<p class="date">13 dcembre 1788.</p>
+
+<p>Je vois que vous vous souvenez de la <cite>Requte
+des filles sur le renvoi des vques</cite>, et que vous voudriez
+donner un frre ou une s&oelig;ur cette bagatelle
+dont vous tes le parrain; mais je vous assure
+qu'il me serait impossible de faire un ouvrage
+plaisant sur un sujet aussi srieux que celui dont
+il s'agit. Ce n'est pas le moment de prendre les
+crayons de Swift ou de Rabelais, lorsque nous
+touchons peut-tre des dsastres; et je pense
+qu'un crivain qui jetterait du ridicule sur tous
+les partis, serait lapid frais communs. Je ne
+pourrais donc faire qu'un ouvrage srieux; et de
+<span class="pagenum"><a id="Page_294"> 294</a></span>
+quoi servirait-il? S'il n'y en a pas encore qui prsente,
+sous tous les points de vue, cette intressante
+question, il en existe un grand nombre qui, par
+leur runion, l'claircissent suffisamment. En effet,
+de quoi s'agit-il? d'un procs entre vingt-quatre
+millions d'hommes et sept cent mille privilgis<a name="FNanchor_38" id="FNanchor_38" href="#Footnote_38" class="fnanchor">&nbsp;[38]</a>.
+J'entends dire que la haute noblesse forme des ligues,
+pousse des cris, etc: c'est ici, je crois, qu'on
+peut accuser la maladresse de la plupart des crivains
+qui ont mani cette question. Que n'ont-ils
+dit aux grands privilgis: Vous croyez qu'on vous
+attaque personnellement, qu'on veut vous attaquer;
+point du tout. Une grande nation peut lever
+et voir au-dessus d'elle quelques familles distingues,
+trois cents, quatre cents, plus ou moins;
+elle peut rendre cet hommage d'antiques services,
+ d'anciens noms, des souvenirs; mais, en
+conscience, peut-elle porter sept cent mille anoblis,
+qui, quant l'impt, quant l'argent, sont aux
+mmes droits que les Montmorency et les plus
+anciens chevaliers franais? Plaignez-vous de la fatalit
+qui fait marcher votre suite cette pouvantable
+cohue; mais ne brlez pas la maison qui ne
+peut la loger. Ne sommes-nous pas accabls,
+anantis, sous cette mme fatalit qui enfin a mis en
+pril ce que vous appelez vos droits et vos privilges?
+Ne voyez-vous pas qu'il faut ncessairement
+<span class="pagenum"><a id="Page_295"> 295</a></span>
+qu'un ordre de choses aussi monstrueux soit chang,
+ou que nous prissions tous galement, clerg,
+noblesse, tiers-tat? Je suis vraiment afflig qu'on
+n'ait point dit et rpt partout cette observation.
+Elle et ramen les esprits prvenus, elle et dsarm
+l'amour propre, elle et intress l'orgueil
+aux succs de la raison, et peut-tre et-elle sauv
+aux notables l'opprobre ineffaable dont ils viennent
+de se couvrir pure perte. Un autre avantage
+de cette rflexion, c'est qu'elle et sur-le-champ
+fait apprcier le moyen terme que quelques-uns
+proposent ridiculement, celui d'appeler, pour le
+seul consentement l'impt, le tiers-tat l'galit
+numrique, en ne l'admettant que pour un tiers
+seulement dlibrer sur les objets de lgislation
+gnrale. Qui est-ce qui me fait cette proposition?
+est-ce un membre de l'ancienne chevalerie? est-ce
+un secrtaire du roi, du grand collge, du petit
+collge, car tous ont le droit de parler ainsi? Je
+rponds ce dernier.... Mais non, je ne rponds
+pas: vous sentez que j'aurais trop d'avantage. Permettre
+ un peuple de dfendre son argent, et lui
+ravir le droit d'influer sur les lois qui doivent dcider
+de son honneur et de sa vie, c'est une insulte,
+c'est une drision. Non, cela ne sera point,
+cela ne saurait tre, la nation ne le souffrira pas;
+et, si elle le souffre, elle mrite tous les maux
+dont elle est menace.</p>
+
+<p>Mais on parle des dangers attachs la trop
+grande influence du tiers-tat; on va mme jusqu'
+<span class="pagenum"><a id="Page_296"> 296</a></span>
+prononcer le mot de <em>dmocratie</em>. La dmocratie!
+dans un pays o le peuple ne possde pas la
+plus petite portion du pouvoir excutif! dans un
+pays o le plus mince suppt de l'autorit ne
+trouve partout qu'obissance, et mme trop souvent
+abjection! o la puissance royale ne vient
+que de rencontrer des obstacles de la part des
+corps dont presque tous les membres sont nobles
+ou anoblis! o le luxe le plus effrn et la plus
+monstrueuse ingalit des richesses laisseront toujours
+d'homme homme un trop grand intervalle!
+Quel pays plus libre que l'Angleterre? Et en est-il
+un o la supriorit du rang soit plus marque,
+plus respecte, quoique l'infrieur n'y soit pas
+cras impunment? Que de faux prtextes! que
+d'ignorance! ou plutt que de mauvaise foi! Pourquoi
+ne pas dire nettement, comme quelques-uns:
+Je ne veux pas payer! Je vous conjure de ne
+pas juger des autres par vous-mme. Je sais que, si
+vous aviez cinq ou six cent mille livres de rente
+en fonds de terre, vous seriez le premier vous
+taxer fidlement et rigoureusement; mais vous
+vous rappelez l'offre gnreuse faite par le
+clerg, pendant la premire assemble des Notables,
+et l'indigne rclamation qu'il a faite ensuite
+en faveur de ses immunits. Vous voyez le
+parlement feindre d'abandonner les siennes, et
+l'instant d'aprs se mnager les moyens de les conserver
+et mme d'accrotre son existence. Enfin,
+vous savez ce qui vient de se passer, et ce qui a
+<span class="pagenum"><a id="Page_297"> 297</a></span>
+si bien mis en vidence le projet formel de maintenir
+les privilges pcuniaires. M. de Chabot et
+M. de Castries, ayant consign, dans un Mmoire,
+leur abandon de ces privilges, pour ne conserver
+que leurs droits honorifiques, n'ont pu trouver
+ni nobles, ni anoblis, qui voulussent signer aprs
+eux. Les gentils-hommes bretons ne nous disent-ils
+pas qu'il n'est pas en leur pouvoir de se dessaisir
+de leurs privilges utiles, que c'est l'hritage
+de leurs enfans, que ces droits seraient rclams
+par eux tt ou tard? Et c'est ainsi qu'ils intressent
+leur conscience faire de l'oppression du
+faible le patrimoine du fort, de l'injustice la plus
+rvoltante un droit sacr, enfin de la tyrannie
+un devoir. Je l'ai entendu.... Et vous voulez que
+j'crive! Ha! je n'crirais que pour consacrer mon
+mpris et mon horreur pour de pareilles maximes;
+je craindrais que le sentiment de l'humanit
+ne remplt mon me trop profondment, et
+ne m'inspirt une loquence qui enflammt les
+esprits dj trop chauffs; je craindrais de faire
+du mal par l'excs de l'amour du bien. Je m'effraie
+de l'avenir; je vois mettre aux plus petits
+dtails une suite et un intrt qui m'tonnent
+moi-mme; on fait des listes de ceux qui ont t
+pour et de ceux qui ont t contre le peuple; on
+prte, on te tour tour tel ou tel propos, bon ou
+mauvais, tel ou tel homme. Pour mon compte,
+j'ai ni hardiment un mot attribu M. le comte
+d'Artois. Ce mouvement machinal chez moi, a
+<span class="pagenum"><a id="Page_298"> 298</a></span>
+t l'effet de ma reconnaissance pour les marques
+de bont que vous m'avez attires de sa part. On
+suppose que ce prince a dit un notable, dont
+l'avis avait t favorable au peuple: <em>Est-ce que
+vous voulez nous enroturer?</em> Je ne crois point ce
+mot; mais, s'il a t dit, le notable pouvait rpondre:
+Non, monseigneur; mais je veux anoblir
+les Franais, en leur donnant une patrie. On ne
+peut anoblir les Bourbons; mais on peut encore
+les illustrer, en leur donnant pour sujets des citoyens;
+et c'est ce qui leur a toujours manqu.
+C'est bien M. le comte d'Artois qui y est le plus
+intress: c'est bien lui qui peut dire, la vue de
+ses enfans: <i lang="la" xml:lang="la">posteri, posteri, vestra res agitur</i>.
+C'est de cette poque que tout va dpendre. J'ose
+affirmer que, si les privilgis pouvaient avoir le
+malheur de gagner leur procs, la nation, crase
+au dedans, serait, pour des sicles, aussi mprisable
+au dehors qu'elle est maintenant mprise.
+Elle serait, l'gard de ses voisins runis, ce que
+le Portugal est l'Angleterre, une grande ferme,
+o ils rcolteraient, en lui faisant la loi, ses vins,
+ses moissons, ses denres, etc. Si, au contraire,
+il arrive ce qui doit arriver, et ce qui est presque
+infaillible, je ne vois que prosprit pour la nation
+entire et pour ces privilgis si aveugles, si
+ennemis d'eux-mmes, qui n'aperoivent pas que
+l'aisance du pauvre fait partie de l'opulence du
+riche; pour les premiers hommes de l'tat, qui
+ne voient pas qu'il n'y a de libert et de dignit
+<span class="pagenum"><a id="Page_299"> 299</a></span>
+particulire que sous la sauvegarde de la libert
+publique et de l'honneur national. Eh, grand
+Dieu! que peuvent-ils craindre pour leurs dignits?
+Est-ce le tiers-tat qui les leur enlvera? Est-ce le
+tiers-tat qui arrivera aux places de la cour, aux
+grands emplois? Craignent-ils pour leurs fortunes?
+N'est-ce pas un fait avr qu'en Angleterre, les
+grandes fortunes territoriales des familles illustres
+ne datent que de la rvolution de 1688? C'est le
+fruit du rehaussement dans la valeur des terres,
+effet de la libert publique et d'un accroissement
+marqu dans l'industrie nationale, qui l'un et
+l'autre tournent toujours en dernire analyse au
+profit des propritaires terriens. Je suis si convaincu
+de cette double influence, que, si on me
+demandait, dans la sincrit de mon c&oelig;ur,
+quelle classe d'hommes je crois plus profitable la
+rvolution qui se prpare, je rpondrais que cette
+rvolution, profitable tous, l'est chacun dans
+la proportion de supriorit dj existante o son
+rang et sa fortune actuels le mettent sur la grande
+chelle sociale. J'en excepte le clerg dont nous
+ne sommes pas en peine, ni vous, ni moi, et les
+ministres (pour le temps, quelquefois trs-court,
+pendant lequel ils sont ministres); mais on ne se
+dgotera pas du mtier: et puis on ne saurait
+parer tout.</p>
+
+<p>Telle est ma manire de voir cette unique et
+inconcevable crise. J'ai voulu vous faire ma profession
+de foi, afin que, si, par hasard, nos opinions
+<span class="pagenum"><a id="Page_300"> 300</a></span>
+se trouvaient trop diffrentes, nous ne revinssions
+plus sur cette conversation. Nos opinions ont plus
+d'une fois t opposes, sans que d'ailleurs nos
+mes aient cess de s'entendre et de s'aimer: c'est
+le principal, ou plutt c'est tout. Je me souviens,
+entr'autres, qu'il y a juste deux ans dans ce moment-ci,
+nous emes une discussion trs-anime
+sur le parti que prenait M. de Calonne, sur son
+projet de subvention territoriale, infaillible, disiez-vous,
+s'il tait appuy, comme il l'tait, de
+toute la puissance du roi. Je vous dis que le roi
+y chouerait; je vous dis, en propres termes,
+que le roi pouvait faire abattre la fort la plus
+immense; mais qu'on ne faisait pas quatre cents
+lieues, pied, sur des lianes, des ronces et des
+pines. Ce que l'on entreprend aujourd'hui est
+bien autrement difficile. Supposez (ce qui parat
+impossible) que la nation soit vaincue aux prochains
+tats-gnraux; je demande ce qui arrivera
+en 1791, l'poque o le troisime vingtime
+cessera d'tre d, o les impts (depuis l'incomptence
+reconnue des parlemens) exigeront le
+consentement national. Croyez-vous que ces
+cinquante-cinq millions seront perus? Croyez-vous
+mme que les autres le soient exactement?
+Non, non; croyez plutt qu'on ne rduit pas
+vingt-trois ou vingt-quatre millions d'hommes,
+dont le mcontentement ne se montre point sous la
+forme de rvolte, mais sous celle de mauvaise
+volont. Alors, que restera-t-il ceux qui auront
+<span class="pagenum"><a id="Page_301"> 301</a></span>
+favoris de si mauvaises mesures? Je vous supplie,
+au nom de ma tendre amiti, de ne pas
+prendre cet gard une couleur trop marquante.
+Je connais le fond de votre me; mais je sais
+comme on s'y prendra pour vous faire pencher
+du ct anti-populaire. Souffrez que j'en appelle
+ la noble portion de cette me que j'aime,
+votre sensibilit, votre humanit gnreuse.
+Est-il plus noble d'appartenir une association
+d'hommes, quelque respectable qu'elle puisse
+tre, qu' une nation entire, si long-temps avilie,
+et qui, en s'levant la libert, consacrera
+les noms de ceux qui auront fait des v&oelig;ux pour
+elle, mais peut se montrer svre, mme injuste,
+envers les noms de ceux qui lui auront t dfavorables?
+Je vous parle du fond de ma cellule,
+comme je le ferais du tombeau, comme l'ami le
+plus tendrement dvou, qui n'a jamais aim en
+vous que vous-mme, tranger la crainte et
+l'esprance, indiffrent toutes les distinctions
+qui sparent les hommes, parce que leur coup
+d'&oelig;il n'est plus rien pour lui. J'ai cru remplir le
+plus noble devoir de l'amiti, en vous parlant
+avec cette franchise; puissiez-vous la prendre
+pour ce qu'elle est, c'est--dire, pour l'expression
+et la preuve du sentiment qui m'attache tout
+ce que vous avez d'aimable et d'honnte, et des
+vertus que je voudrais voir apprcier par d'autres,
+autant qu'elles le sont par moi-mme.</p>
+
+<p><span class="pagenum"><a id="Page_302"> 302</a></span></p>
+
+<h3>LETTRE XIII.<br />
+<span class="normal">A M. PANCKOUKE.</span></h3>
+
+<p>Je n'ai reu, monsieur, votre billet qu'hier au
+matin, au moment o je sortais pour une affaire
+intressante qui m'a empch d'avoir l'honneur
+d'y rpondre sur-le-champ.</p>
+
+<p>Je vous dois, d'abord, des remercmens de la
+prfrence que vous me donnez, en voulant m'associer
+ des gens de lettres que j'estime et que
+j'honore; mais, aprs mes remercmens, je vous
+prie d'agrer le vritable regret que j'ai de ne pouvoir
+tre leur cooprateur. La partie dont je serais
+charg, entrane avec soi des inconvniens auxquels
+ils ne sont pas exposs. Je vous avoue franchement
+que je ne sais pas le moyen de traiter
+trois fois par mois avec l'amour propre des auteurs,
+acteurs et actrices des trois thtres de Paris, et
+surtout de la comdie franaise. Serais-je un critique
+juste et svre? me voil l'ennemi de tous
+les mauvais auteurs; et, malgr leur petit nombre,
+ils ne laissent pas d'tre trs-dangereux. Prendrai-je
+le parti de la grande indulgence? je dshonore,
+je dcrdite mon jugement; et, ce qui n'est pas
+indiffrent pour vous, le nombre des souscripteurs
+diminuera, car le public veut de la malignit. Il
+faut que l'article des spectacles soit attendu, qu'il
+<span class="pagenum"><a id="Page_303"> 303</a></span>
+inspire de la curiosit, de la crainte, de l'esprance,
+en un mot, qu'il remue les passions, comme les
+ouvrages de thtre dont il rend compte. Faut-il
+tout vous dire, monsieur? gardez-moi le secret:
+un journal sans malice est un vaisseau de guerre
+dmt, qui les corsaires mme refusent le salut.</p>
+
+<p>On peut insister et prtendre qu'il est possible
+d'accorder la plus exacte politesse avec une critique
+svre. Outre que je crois cet accord trs-difficile,
+l'amour propre des auteurs sait-il, dans ses chagrins,
+vous tenir compte de vos mnagemens? On
+injurie, on insulte, on calomnie le critique; et, en
+pareil cas, qui peut rpondre de soi? Le sentiment
+de l'injustice irrite; le caractre s'aigrit; on devient
+injuste, absurde soi-mme; et on finit par tomber
+dans un dcri, dans un avilissement, qui quivaut
+ une fltrissure publique et une vritable diffamation.
+Nous en avons des exemples dplorables
+dans la personne de M. Frron et de M. de Laharpe
+qui n'taient point sans talens, l'un et l'autre,
+beaucoup prs. Qui sait mme s'ils n'taient pas
+ns honntes? En vrit, cette destine fait frmir.
+Il n'en faut pas courir les risques: il ne faut pas
+tenter Dieu.</p>
+
+<p>Telles sont mes raisons, monsieur; et en supposant,
+ce qui serait peut-tre en moi trop d'amour
+propre, qu'elles ne vous satisfissent point comme
+propritaire du privilge du <cite>Mercure</cite>, je suis bien
+sr que vous les approuverez comme homme, et
+comme honnte homme.</p>
+
+<p><span class="pagenum"><a id="Page_304"> 304</a></span></p>
+
+<h3>LETTRE XIV.<br />
+<span class="normal">A MADAME AGASSE.</span></h3>
+
+<p>Voici le moment o je commence soulever
+mon me, aprs le coup qui vient de l'accabler.
+C'est ce qui m'a empch, mon aimable amie, de
+rpondre votre lettre. Un autre sentiment m'a
+empch de courir vous. J'ai craint, je l'avorai,
+j'ai craint votre prsence autant que je la dsire;
+j'ai craint d'tre suffoqu en voyant, dans ces premiers
+jours, la personne que mon amie aimait le
+plus, et dont nous parlions le plus souvent. Le
+c&oelig;ur sait ce qu'il lui faut. C'est de vous que j'ai
+besoin maintenant: j'irai vous voir au premier
+jour, mais le matin, vers les dix heures. Je ne rponds
+pas du premier moment; mais je ne suffoquerai
+point, parce que mon c&oelig;ur peut s'pancher
+auprs de vous. Mais quand je songe que ce mme
+jour, et sans doute cette mme heure o je serai
+chez vous, elle vous verrait aussi.... Je m'arrte,
+et ne puis plus crire; les larmes coulent; et c'est,
+depuis qu'elle n'est plus, le moment le moins
+malheureux.</p>
+
+<p><span class="pagenum"><a id="Page_305"> 305</a></span></p>
+
+<h3>LETTRE XV.<br />
+<span class="normal">A LA MME.</span></h3>
+
+<p class="date">Paris, juillet 1789.</p>
+
+<p>La veille du jour o j'ai reu votre lettre, madame,
+j'avais vu M. Marmontel, et lui avais parl
+de celle qu'il avait reue de vous, avec les pices
+justificatives attestant l'acte de vertu auquel vous
+vous intressez. J'ai pris la libert d'y joindre un
+petit mot de reproche sur son dfaut de galanterie.
+Sa rponse m'a prouv que si, en devenant vieux,
+on est expos devenir paresseux, ou moins galant,
+on peut du moins continuer se tenir en
+rgle, et mettre ses papiers en ordre. Il m'a
+montr votre paquet, bien tiquet, entre ceux
+de vos rivales; et il m'a dit que sa coutume tait
+de rpondre aprs la dcision de l'acadmie. Je
+m'imagine, madame, qu'il ne manquera pas ce
+devoir; mais, en tous cas, je me ferai, cet gard,
+le supplant de M. Marmontel, et je deviendrai,
+pour vous, le secrtaire de notre secrtaire.</p>
+
+<p>Vous ne me paraissez pas bien appitoye sur le
+dcs de notre ami, feu le despotisme; et vous
+savez que cette mort m'a trs-peu surpris. C'est
+avec bien du plaisir que je reois de votre main
+mon brevet de prophte. Il vaut mieux que celui
+de sorcier, qui m'a t expdi par plusieurs de
+<span class="pagenum"><a id="Page_306"> 306</a></span>
+mes amis. Mais les femmes sont toujours plus polies,
+plus aimables que les hommes. Au reste,
+comme on ne scie plus les prophtes, et qu'on ne
+brle plus les sorciers, je jouis, en toute sret,
+des honneurs de ma prvoyance. Mais, en vrit,
+il ne fallait qu'approcher du colosse pour s'apercevoir
+qu'il tait creux et pourri, verniss en dehors
+et vermoulu en dedans. Sa chute, pour avoir
+t trop soudaine, nous mettra dans l'embarras
+quelque temps: mais nous nous en tirerons.</p>
+
+<p>Je voulais, ces derniers jours, aller causer avec
+vous, et rcapituler les trente ans que nous venons
+de vivre, en trois semaines. Mais la chaleur
+accablante d'hier et d'aujourd'hui m'a retenu
+chez moi. J'irai me ddommager quand le thermomtre
+sera descendu de quelques degrs.
+Il y en a un qui ne descendra pas, c'est celui de
+l'amiti que je vous ai voue, l'an cinquantime
+du rgne de Claude-Louis <span class="smcap">XV</span>. C'est une fort
+bonne raison de ne pas douter de mon tendre et
+respectueux attachement sous son successeur.</p>
+
+<p class="p2"><em>P. S.</em> Voulez-vous bien vous charger de tous
+complimens pour M...., et le prier de rendre le
+<cite>Mercure</cite> un peu plus rpublicain: il n'y a plus que
+cela qui prenne. <i lang="la" xml:lang="la">Item</i>, que la <cite>Gazette de France</cite>
+soit aussi hausse de plusieurs crans, dans la
+proportion respectueuse o elle doit tre l'gard
+du <cite>Mercure</cite>. Ajoutez, je vous demande en grce,
+qu' ce prix je lui pardonne la pudeur qui a voulu
+<span class="pagenum"><a id="Page_307"> 307</a></span>
+me faire des bayonnettes, auxquelles il avait une
+foi trop peu philosophique.</p>
+
+<p class="date">Mercr.... Paris, P. R. n<sup>o</sup> 18.</p>
+
+<h3>LETTRE XVI.<br />
+<span class="normal">A LA MME.</span></h3>
+
+<p class="date">Paris, 1789.</p>
+
+<p>Je suis mal avec moi-mme, mon aimable
+amie; et j'ai besoin d'esprer que je ne suis pas
+aussi mal avec vous. Pour commencer par ce qui
+me peine le plus, c'est que je ne puis dner avec
+vous, ni mme vous voir aujourd'hui. Je suis
+forc d'assister au dner de notre socit des
+trente-six, o je veux prsenter deux de mes amis,
+pour notre grand club, avant qu'il soit form
+et que le scrutin soit tabli. Je les dsobligerais
+grossirement et les exposerais n'tre pas reus;
+et de plus je dplais beaucoup la socit dj
+tablie, pour n'y avoir pas dn depuis plusieurs
+vendredis, jour qui, n'tant pas acadmique, a
+t demand en ma faveur par quelques amis
+particuliers: mais ce n'est pas cette dernire raison
+qui me prive de vous voir aujourd'hui, voil pourquoi
+je n'ai pas tant d'humeur contre elle. Au surplus,
+je ferais mieux de garder tout fait ma
+<span class="pagenum"><a id="Page_308"> 308</a></span>
+chambre; car, sans tre malade, je suis excd,
+ananti, et j'ai grand besoin de repos. Voil prs
+de huit jours qu'il m'a t impossible de me dlivrer
+d'une fantaisie de pote, vraiment potique,
+au moins par son acharnement. Le jour, la nuit,
+le repas mme, tout s'en est ressenti: je ne
+croyais pas tre si jeune. Rien, absolument rien,
+n'a pu faire lcher prise cette lubie. C'est tre
+mordu d'un chien enrag. Le chien n'tait pas
+gros, mais c'est un chien-loup, ou plutt un chien-lion,
+un mlange d'horrible et de ridicule, de raison
+et de folie; mais o la raison ordonnait la
+folie de paratre dominante. J'irai vous faire ma
+cour un de ces matins, et vous prsenter votre
+lever mon redoutable petit bichon. J'espre que,
+malgr ses dents, et non pas malgr lui, il pourra
+vous amuser. Je ne me servirais pas de lui pour
+faire ma paix avec vous; car je ne la ferais jamais
+avec moi-mme, si je n'avais pas, vingt reprises,
+cart, repouss, cette persvrante folie, souveraine
+matresse de mon imagination. Si je vous en
+demandais pardon, ce serait vous demander pardon
+d'avoir eu quelques accs de fivre. Fivre,
+soit: la comparaison est juste; et il ne me fallait
+rien moins qu'une maladie pour m'empcher de
+vous envoyer bien vite ce que je vous ai promis.</p>
+
+<p>Il est vrai de dire que je me suis bien mis quatre
+ cinq fois au livre de M. de Saint-Pierre, dont
+j'avais mille choses dire, toutes prpares dans
+ma tte; et il n'est pas moins vrai que je n'ai pu
+<span class="pagenum"><a id="Page_309"> 309</a></span>
+les retrouver, que rien ne venait; mais la place
+accouraient les ides dont j'tais rempli: la folie
+tait reine dans la maison. Qu'y faire? Cder
+pour redevenir le matre. La voil chasse, tout
+ fait chasse; et ds demain je me remets la
+sagesse, c'est--dire, ce qui peut vous faire plaisir.
+Je vous l'enverrai tout de suite, ce qui est bien
+gnreux; car je ne prtends pas diffrer le plaisir
+de prendre une tasse de chocolat auprs de
+votre chevet.</p>
+
+<p>Adieu, mon aimable amie; vous connaissez
+mon respect et mon tendre attachement. Vous
+chargez-vous de tous mes complimens et de tous
+mes regrets auprs de M......?</p>
+
+<h3>LETTRE XVII.<br />
+<span class="normal">A LA MME.</span></h3>
+
+<p class="date">Paris, 15 juillet 1790.</p>
+
+<p>Bon Dieu! que j'admire votre courage, et que
+j'aime votre bont! Que je vous ai dsire la place
+o j'tais, en face de l'autel; et tout auprs, un
+asile contre les averses! Je sais o vous tiez, et
+vous tiez bien mal. Dans ce moment, je vous aurais
+presque gronde; mais je vous aurais aime
+<span class="pagenum"><a id="Page_310"> 310</a></span>
+davantage, s'il est possible. Comme il n'y aura plus
+de fdration, j'espre que vous vous mnagerez,
+que vous soignerez ce mieux qui (dieu merci) est
+arriv bien vite, dont j'irai voir les progrs au
+plutt, peut-tre aujourd'hui mme, et dont je
+vous remercie.</p>
+
+<p>J'aime bien encore votre nouvelle profession de
+foi: nous sommes inbranlables dans notre religion.
+J'entends crier mes oreilles, tandis que je
+vous cris: <em>Suppression de toutes les pensions de
+France</em>; et je dis: Supprime tout ce que tu voudras,
+je ne changerai ni de maximes, ni de sentimens.
+Les hommes marchaient sur leur tte, et
+ils marchent sur les pieds; je suis content: ils auront
+toujours des dfauts, des vices mme; mais
+ils n'auront que ceux de leur nature, et non les
+difformits monstrueuses qui composaient un
+gouvernement monstrueux.</p>
+
+<p>Adieu, mon aimable amie; conservez-vous
+pour vos amis. Faisons durer tout ce qui est bon
+de l'ancien temps qui tait si mauvais.</p>
+
+<h3>LETTRE XVIII.<br />
+RPONSE A UN ANONYME.</h3>
+
+<p class="date">Paris, I<sup>er</sup> dcembre 1791.</p>
+
+<p>Il est aussi rare, monsieur, de rpondre une
+lettre anonyme, que difficile de mettre l'adresse
+<span class="pagenum"><a id="Page_311"> 311</a></span>
+sur la rponse. Je rponds nanmoins votre
+lettre, parce qu'elle exprime quelques sentimens
+d'un ordre que j'ai toujours respect, et que je
+respecterai toujours. Je me croirais dur envers
+vous, si je ne vous pardonnais, dans votre malheur,
+d'tre injuste envers moi.</p>
+
+<p>Il n'y a pas tant de contradiction que vous le
+pensez, entre le passage (cit dans le Mercure)
+d'une lettre de M. Chabanon, et <em>la douleur profonde,
+mme accablante</em>, dont on l'a vu pntr,
+ l'affreuse nouvelle des dsastres de Saint-Domingue.
+Eh! pouvait-il ne pas l'tre, dans le malheur
+de sa famille qu'il chrit, de plusieurs de ses
+amis dignes de son attachement, d'un grand nombre
+de ses concitoyens, colons, connus par leur
+humanit envers leurs esclaves, enfin de sa patrie
+commune, la mtropole sur laquelle dfinitivement
+retombera une partie de ces calamits? Le
+lien qui accorde des sentimens qui vous paraissent
+opposs, est le secret des mes telles que la sienne.
+Par malheur, le nombre n'en est pas grand; et
+pour le rendre, ce lien, visible tous les yeux,
+il et fallut transcrire, non quelques lignes d'un
+passage isol, mais la lettre mme qui mritait
+d'tre imprime tout entire. Rptez-moi qu'il
+a pleur, abondamment pleur, qu'il est encore
+plong dans la plus amre affliction, ce n'est pas
+moi que vous tonnerez. M. Chabanon n'est pas de
+ceux dont on accuse la duret envers autrui, par
+celle dont ils sont pour eux-mmes; et je n'ai jamais
+<span class="pagenum"><a id="Page_312"> 312</a></span>
+connu d'homme qui, en se sparant de soi,
+conservt pour les autres une sensibilit si vive,
+si prompte et pourtant si durable. Je pense donc
+comme vous, monsieur, qu'il n'y a personne, sans
+exception, qui soit plus touch que lui des malheurs
+rcens, dont gmissent tous les amis de
+l'humanit. Mais je crois sa douleur d'un caractre
+trs-diffrent que celui que vous supposez. J'en
+dis peut-tre trop pour vous, monsieur, si vous
+ne le connaissez pas; mais pour ceux qui le connaissent
+comme moi, je n'en dis pas assez.</p>
+
+<p>Je serai court sur l'article de votre lettre qui
+m'est personnel. Je me crois dispens de vous
+prendre pour juge de mes principes sur la rvolution,
+fussiez-vous ou eussiez-vous t lgislateur;
+ils tiennent un genre de sentimens qui
+paraissent vous tre peu connus, et des ides
+qui probablement ne vous sont pas assez familires
+pour ne pas vous sembler un peu chimriques.
+Mais, en me renfermant dans le matriel
+des faits, trouvez bon que je vous demande si,
+dans l'nonc le plus libre de mes opinions, je
+n'ai pas constamment respect les personnes, dfr
+ tous les souvenirs; et si, dans le cas o nul
+ne s'offenserait d'une gnrosit honnte, il existe
+un seul individu qui pt lgitimement se plaindre
+de moi. Voil sur quoi vous pourriez prononcer,
+en supposant qu'il vous ft possible d'tre juste.
+Si cette condition vous parat dure, supposez ce
+qui vous sera plus facile, que je ne vous aie rien
+demand du tout.</p>
+
+<p><span class="pagenum"><a id="Page_313"> 313</a></span></p>
+
+<h3>LETTRE XIX.</h3>
+
+<p class="date">Paris, 17 janvier 1792.</p>
+
+<p>Je n'ai pas rpondu, mon ami, votre dernire
+lettre, 1<sup>o</sup> parce que je l'ai pas pu; 2<sup>o</sup> parce que je
+savais que, sous trois jours, les journaux se chargeraient
+de rpondre l'un de ses articles principaux,
+celui qui nous occupait alors, les rassemblemens
+des rfugis brabanons Lille,
+Douay, etc. Il y a des sicles depuis ce moment,
+et tout est bien chang. Je vis avec des personnes
+(et ce ne sont pas celles que vous connaissez),
+qui se trouvent, par une position bizarrement
+favorable, trs au fait des affaires des Pays-Bas.
+Toujours est-il vrai que, depuis un mois, ils m'annoncent,
+quatre jours l'avance, ce qui se trouve
+vrifi par l'vnement. Ces gens-l soutiennent
+que Lopold craint une guerre avec nous, plus
+que les badauds de Paris ne la craignaient il y a
+deux ans. Ils prdisent que sa rponse du 10 fvrier
+prochain sera telle que nous la pourrions
+dsirer, dans le systme le plus pacifique; et je
+conois que les mouvemens dj sensibles dans
+plusieurs de ses tats, et entr'autres dans la Styrie,
+sont bien capables de l'inquiter. Mais supposons
+qu'il veuille agir hostilement dans deux mois,
+que ferons-nous si, d'ici ce temps, il parle en
+<span class="pagenum"><a id="Page_314"> 314</a></span>
+alli et en bon voisin? Lui dclarerons-nous la
+guerre? Entrerons-nous dans le Brabant, comme
+un certain parti nous en sollicite? C'est ce qui
+parat impossible; et, dans la supposition mme
+o il lieroit sa partie avec les princes allemands,
+pour nous faire au printemps prochain une guerre
+qu'il rendra srement une guerre d'empire, comment
+forcerons-nous notre pouvoir excutif,
+matre des combinaisons militaires, marcher en
+Brabant, plutt qu' Lige, Trves, etc.? On rit
+de piti, lorsqu'on voit, aprs deux ans et demi
+de rvolution, le parti patriote n'ayant pas eu le
+crdit de chasser un commis de la guerre, M. Bessire,
+par exemple, et des commis des affaires
+trangres, tels que Henin et Renneval. Contraindra-t-il
+le roi agir srieusement contre son beau-frre,
+avec qui se sont concerts des arrangemens
+djous par le hasard plus que par la politique?
+C'est ce qui ne pourrait arriver qu'aprs une crise
+qui compliquerait encore notre position, et la
+rendrait peut-tre encore plus embarrassante. Mon
+ide est toujours que tout ceci est un problme
+sans solution, un drame brouill et confus,
+dont le dnoment tombera d'en haut comme
+celui des pices d'Euripide. Ce que je sais seulement,
+c'est que le mouvement gnral entravera
+tous les mouvemens partiels et contradictoires
+dont on cherche le retarder.</p>
+
+<p>N'avez-vous pas bien ri du patriotisme qui,
+dans la sance du 15 de ce mois, a saisi nos ministres
+<span class="pagenum"><a id="Page_315"> 315</a></span>
+et les huissiers? J'ai surtout t ravi de
+l'enthousiasme de M. de Lessart, quoique celui de
+M. du Port ait bien son mrite, M. du Port qui,
+disait la surveille: Tout ceci ne peut pas aller;
+et la constitution ne marchera jamais sans une
+chambre haute.</p>
+
+<p>La plupart de nos dputs, quelques meneurs
+et quelques intrigans, voient que M. de Lessart
+tire sa fin: et c'est mme l'opinion gnrale. Ce
+n'est pas la mienne; et j'ai de fortes raisons de
+croire qu'il sera trs-difficile de le draciner. Peut-tre
+en savez-vous autant que moi, si vous n'en
+savez pas plus. Quoi qu'il en soit, je dis, qui
+veut l'entendre, que je ne compterai sur la sincrit
+des Tuileries, que lorsque vous aurez ce ministre-l.
+Je m'aperois que je ne russis pas
+galement auprs de tout le monde, en parlant
+ainsi; cet arrangement n'est pas celui qui convient
+ certaines gens que vous savez, mais c'est ce qui
+m'importe peu. Croirez-vous qu'il y a eu une plate
+intrigue pour y placer S. L.......? L'ancien rgime
+n'tait pas plus impudent. S. L........ aux affaires
+trangres! lui qui ne sait pas plus la gographie
+que M. de Lessart! Vous jugez bien qu'on croyait
+le gouverner, jusqu'au moment o l'anne 1793
+ouvrirait la porte aux nobles de la minorit, les
+seuls hommes vraiment faits pour les places. Il est
+bien heureux, pour les auteurs de cette plate
+intrigue, d'avoir t siffls avant le lev de la
+toile; ils en auraient t les dupes. Il les et jous
+<span class="pagenum"><a id="Page_316"> 316</a></span>
+tous et probablement fouls aux pieds. Qu'et fait
+S. L...? Il ne manque pas d'esprit. Il a cette activit
+que donne un ambitieux l'habitude du travail
+dans les emplois subalternes. Il et pris la gographie
+de Busching, de bonnes cartes, et parcouru
+les cartons et les porte-feuilles des affaires trangres,
+se serait bourr la cervelle de tout ce qui
+pouvait y entrer en quinze jours, leur et dit
+qu'il en savait plus qu'eux en politique, et leur
+et du moins prouv qu'en intrigue et en audace
+il tait leur matre tous. Voil l'homme; et tel
+est le caractre qu'il a montr depuis qu'il est en
+place. Vous savez qu'ils veulent M. Dietrich. Je
+sais que c'est un bon citoyen, et un homme de
+mrite; mais j'ignore s'il a d'ailleurs toutes les
+connaissances requises.</p>
+
+<p>Adieu, mon cher ami; je vous aime et vous
+embrasse de tout mon c&oelig;ur. Vos fanatiques vous
+donnent bien du tracas dans votre dpartement.
+Mais le dgot que m'inspirent ici les intrigans et
+les fripons ci-devant honntes, remplit l'me d'un
+sentiment plus mlancolique.</p>
+
+<p>L'hommage de l'amiti votre peureuse amie.</p>
+
+<p><span class="pagenum"><a id="Page_317"> 317</a></span></p>
+
+<h3>LETTRE XX.</h3>
+
+<p class="date">Paris, 12 aot 1792.</p>
+
+<p>Je continue, mon ami, de me bien porter; mais
+je ne nglige point mon rgime. J'ai fait, ce matin,
+le tour de la statue renverse de Louis <span class="smcap">XV</span>, de
+Louis <span class="smcap">XIV</span>, la place Vendme, la place des Victoires.
+C'tait mon jour de visite aux rois dtrns;
+et les mdecins philosophes disent que c'est
+un exercice trs-salutaire. Vous serez srement
+de leur avis. En tous cas, j'ai pris a sur moi.</p>
+
+<p>De la place Louis <span class="smcap">XV</span>, j'ai pouss jusqu'au chteau
+des Tuileries. C'est un spectacle dont on ne
+se fait pas l'ide. Le peuple remplissait le jardin,
+comme il et fait celui du Prato Vienne, ou
+ceux de Postdam. La foule inondait les appartemens
+teints du sang de ses frres et de ses amis,
+et percs de coups de canon renvoys en rponse
+ ceux qui les avaient massacrs la surveille. Les
+conversations taient analogues ces tristes objets.
+A la vrit, je n'ai pas entendu prononcer le nom
+du roi ni celui de la reine; mais, en revanche, on
+y parla beaucoup de Charles <span class="smcap">IX</span> et de Catherine
+de Mdicis. Une vieille femme y racontait plusieurs
+traits de l'histoire de France. Un homme
+en haillons citait l'anecdote de la jatte et des
+<span class="pagenum"><a id="Page_318"> 318</a></span>
+gants de la duchesse de Marlborough, comme
+ayant t la cause d'une guerre: il se trompait;
+elle fit faire une campagne de moins. Mais je me
+suis bien gard de rtablir le texte; j'aurais t
+pris pour un aristocrate: d'ailleurs, la mprise
+tait si lgre, et l'intention du conteur tait si
+bonne.</p>
+
+<p>Voulez-vous savoir de combien de sicles l'opinion
+a chemin depuis deux mois? Rappelez-vous
+le symptme que je vous citais de la passion franaise
+pour la royaut, ce que je vous prouvais
+par la facilit avec laquelle les danseurs jacobins,
+sous mes fentres, passaient de l'air <cite>a ira</cite> l'air
+<cite>vive Henri</cite> <span class="smcap">IV</span>! Eh bien! cet air est proscrit; et,
+au moment o je vous parle, la statue de ce roi
+est par terre: rien ne m'a plus tonn dans ma vie.
+Je ne vous dirai plus que ceux qui voudraient la
+rpublique, trouveraient sur leur chemin la <cite>Henriade</cite>
+et le <cite>Lodox</cite> de l'universit. Non, cela n'est
+plus craindre; et je suis sr mme que le <i lang="la" xml:lang="la">Versalicas
+arces</i> de nos pomes latins modernes ne
+protgera pas Versailles. Il ne fallait rien moins
+que la cour actuelle pour oprer ce miracle; mais
+enfin, elle l'a fait: gloire lui soit rendue! Je n'ai
+plus le moindre doute cet gard, depuis que
+j'ai entendu les discours trs-peu badauds des Parisiens
+autour des statues royales qui ont eu ce
+matin ma visite. Pour moi, le peu de badauderie
+qui me reste, m'a engag lire quelques mots
+crits sous un pied du cheval de Louis <span class="smcap">XV</span>. Que
+<span class="pagenum"><a id="Page_319"> 319</a></span>
+croiriez-vous que j'y ai trouv? le nom de Girardon,
+qui avait cach l son immortalit. Cela
+ne vous parat-il pas l'emblme de la protection
+intresse, accorde aux beaux-arts par un
+despote orgueilleux, et en mme temps de la
+modeste btise d'un artiste, homme de gnie,
+qui se croit honor de travailler la gloire d'un
+tyran? Plus j'tudie l'homme, plus je vois que je
+n'y vois rien. Au reste, il serait plaisant que Girardon
+se ft dit en lui-mme: La gloire de ce
+roi ne durera pas, sa statue sera renverse par la
+postrit indigne de son despotisme; et son cheval,
+en levant le pied, parlera de ma gloire aux
+regardans. Cet artiste-l aurait eu une philosophie
+qu'on pourrait souhaiter aux Racine et aux
+Boileau.</p>
+
+<p>A propos de roi, on m'a dit qu'on parlait de
+vous pour l'ducation du prince royal. J'y trouve
+une difficult. Comment saurez-vous quel mtier
+il faut faire apprendre votre lve, en cas
+que les Franais ressemblent aux Parisiens? Prenez-y
+garde: <em>cette difficult vaut bien qu'on la
+propose</em>.</p>
+
+<p>Vous tes srement bien aise que Grouvelle
+soit secrtaire du conseil, et par consquent
+qu'un mauvais gnie ne l'ait pas plac, il y a sept
+ou huit jours, comme le bruit en avait couru. Il
+trouvera ce mtier bien doux, auprs de celui de
+prsident de section, qu'il a fait pendant la terrible
+nuit d'avant hier. Un prsident de section
+<span class="pagenum"><a id="Page_320"> 320</a></span>
+tait, en ce moment, un compos de commissaire
+de quartier, arbitre, juge de paix, lieutenant-criminel,
+et un peu fossoyeur, vu que les cadavres
+taient l qui attendaient ses ordres, comme il
+arrive quand le pouvoir excutif force la souverainet
+ recourir au pouvoir rvolutionnaire. Je
+suis bien aise aussi que Lebrun soit aux affaires
+trangres, quoique je n'aie jamais pu, pendant
+deux mois, obtenir de lui une preuve de la <cite>Gazette
+de France</cite>, tandis qu'il la faisait sous mon
+nom. Je n'ai pas de rancune.</p>
+
+<p>Adieu, mon cher ami; je vous aime et vous
+embrasse trs-tendrement: vous voyez que, sans
+tre gai, je ne suis pas prcisment triste. Ce n'est
+pas que le calme soit rtabli, et que le peuple
+n'ait, encore cette nuit, pourchass les aristocrates,
+entr'autres les journalistes de leur
+bord. Mais il faut savoir prendre son parti sur
+les contre-temps de cette espce. C'est ce qui
+doit arriver chez un peuple neuf, qui, pendant
+trois annes, a parl sans cesse de sa sublime
+constitution, mais qui va la dtruire, et dans le
+vrai, n'a su organiser encore que l'insurrection.
+C'est peu de chose, il est vrai; mais cela vaut
+mieux que rien.</p>
+
+<p>Adieu, encore une fois; je vous espre sous
+huitaine, ainsi que notre cher malade. Je ne vous
+ai point parl de lui, parce que je vais lui crire.</p>
+
+<p><span class="pagenum"><a id="Page_321"> 321</a></span></p>
+
+<h3>LETTRE XXI.<br />
+<span class="normal">A LA CITOYENNE......</span></h3>
+
+<p class="date">15 Frimaire an <span class="smcap">II</span> de la Rpublique.</p>
+
+<p>C'est un besoin pour moi, mon aimable amie,
+de vous crire; et je suppose qu'en ce moment-ci
+vous tes dispose faire grce aux dfauts de mon
+criture. Je ne croyais pas, lorsque vous dchiriez
+votre linge pour mes blessures et pour m'envoyer
+de la charpie, que je pourrais sitt tracer de ma
+main les remercmens que je vous ai adresss du
+fond de mon c&oelig;ur. Ils seront courts cette fois-ci,
+mais ils n'en seront pas moins vifs: appliquez-leur
+ce qu'on dit des prires, ce qui n'empche pas d'en
+faire quelquefois de longues qui valent bien leur
+prix.</p>
+
+<p>On me flatte d'obtenir bientt ma libert. Je suis
+difficile en esprance; mais je ne veux pas avoir
+pour moi-mme la cruaut de repousser celle-ci.
+Je serais pourtant plus voisin de vous au Luxembourg:
+mais vous ne me souhaitez pas d'tre votre
+voisin ce prix.</p>
+
+<p>Adieu, mon aimable amie. Respect et tendresse;
+et sensibilit vos peines que je sais.</p>
+
+<p><span class="pagenum"><a id="Page_322"> 322</a></span></p>
+
+<h3>LETTRE XXII.<br />
+<span class="normal">AU CITOYEN LAVEAU,</span><br />
+<span class="normal">RDACTEUR DU JOURNAL DE LA MONTAGNE.</span></h3>
+
+<p class="date">Paris, le 8 septembre 1793, l'an <span class="smcap">II</span> de<br />
+la Rpublique une et indivisible.</p>
+
+<p>L'impartialit que vous avez montre, citoyen,
+en rendant compte de la dnonciation
+de Tobiezen-Duby, contre plusieurs citoyens attachs
+ la bibliothque nationale, et en insrant
+le lendemain dans votre journal la note du dnonciateur,
+me laisse lieu d'esprer aussi que
+vous voudrez bien y donner une place ma
+lettre.</p>
+
+<p>Un journaliste plus dur que vous a trouv
+qu'une lettre flagorneuse de Tobiezen-Duby
+la citoyenne Roland n'tait pas pour moi une
+justification suffisante: et cela est vrai; mais avant
+que je connusse les chefs d'accusation, de quoi
+voulait-on que je me justifiasse? et n'tait-il pas
+naturel de faire connatre d'abord l'accusateur
+et ses motifs? C'est quoi paraissait propre la
+lettre de Tobiezen-Duby la citoyenne Roland;
+et je vous prie d'en rendre juges, par l'impression,
+les rpublicains auxquels il croit pouvoir
+<span class="pagenum"><a id="Page_323"> 323</a></span>
+en appeler. Le crateur de la formule: <em>au ministre
+Roland, respect</em>, qui se trouve la tte
+des lettres du dsintress M. Tobiezen-Duby,
+dposes au ministre de l'intrieur, ne devrait
+pas se donner pour un rpublicain de la premire
+force; et je doute que le comit puratoire
+des jacobins s'accommode de cette formule.</p>
+
+<p>Je devais donc d'abord me borner faire connatre
+mon dnonciateur, quand je me suis vu
+accus d'aristocratie. Chamfort aristocrate! Tous
+ceux qui me connaissent en ont ri, et beaucoup
+trop ri, selon moi; car j'tais aux Madelonettes.
+Aristocrate! celui chez qui l'amour de l'galit
+a t constamment une passion dominante,
+un instinct inn, indomptable et machinal! celui
+qui a mis au thtre, il y a plus de vingt ans,
+la pice du <cite>Marchand de Smyrne</cite>, qu'on joue
+encore frquemment, et dans laquelle les nobles
+et aristocrates de toute robe sont mis en vente
+au rabais, et finalement donns pour rien! celui
+qui a publi contre les acadmies un discours,
+lequel a devanc de deux ans leur destruction depuis
+peu prononce; enfin, plusieurs autres crits
+o respire cet amour de l'galit, sans laquelle la
+libert politique n'est qu'une illusion, une chimre.
+Voil l'aristocrate de la faon de M. Tobiezen-Duby.</p>
+
+<p>Il a mis enfin au jour ses chefs d'accusation, ce
+M. Duby. C'est un tissu de calomnies atroces, de
+mensonges dnus mme de vraisemblance. Croira-t-on
+<span class="pagenum"><a id="Page_324"> 324</a></span>
+qu'il pousse l'aveuglement de la haine jusqu'
+se permettre d'articuler un fait, dont la fausset
+peut se dmontrer sur-le-champ par une preuve
+sans rplique, une preuve matrielle?</p>
+
+<p>Aprs avoir dit que je vais rarement aux assembles
+de section (ce qui est malheureusement
+vrai, par l'effet de mon tat maladif, suffocations,
+touffemens, dans les assembles nombreuses),
+M. Duby ajoute que je n'ai pourtant pas manqu
+de m'y trouver la nomination d'un commandant
+gnral, <em>pour donner ma voix Raffet</em>.</p>
+
+<p>J'affirme que le fait est faux. J'ignore si l'on
+conserve ou non les listes des votans: mais si on
+les conserve, je dfie qu'on y trouve mon nom;
+si on ne les conserve pas, je dfie quelqu'homme
+que ce soit de dire qu'il m'a vu ce jour l la section.</p>
+
+<p>Ce n'est point ici le lieu, citoyen, de confondre
+M. Duby sur d'autres inculpations plus graves, et
+si odieuses que je me rserve contre lui tous les
+moyens de droit.</p>
+
+<p>Finissons, et disons le vrai mot. Il faut une
+place M. Duby, quoiqu'il vous dise le contraire
+dans sa note. Je rsigne la mienne ds ce moment,
+dt-elle lui tre donne; mais elle ne le sera pas,
+et il aura calomni pour le compte d'autrui: c'est
+un malheur.</p>
+
+<p>Salut et fraternit.</p>
+
+<p><span class="pagenum"><a id="Page_325"> 325</a></span></p>
+
+<h3>LETTRE XXIII.<br />
+<span class="normal">A SES CONCITOYENS,</span><br />
+<span class="normal">EN RPONSE AUX CALOMNIES DE TOBIEZEN-DUBY.</span></h3>
+
+<p>Je suis l'objet des calomnies atroces de Tobiezen-Duby.</p>
+
+<p>Quel est le citoyen qu'il ose accuser d'aristocratie?
+c'est un homme chez qui l'amour de la libert
+et de l'galit a t la passion de sa vie entire;
+connu ds long-temps par sa haine pour la noblesse,
+haine qu'on reprsentait alors comme une manie
+blmable par son excs; qui, dans une comdie
+(<cite>le Marchand de Smyrne</cite>) faite il y a plus de vingt
+ans, et encore frquemment joue sans aucun
+changement, a mis les nobles sur la scne, les a
+fait vendre <em>au rabais</em>, et finalement <em>donner pour
+rien</em>.</p>
+
+<p>C'est un homme qui cette prtendue manie
+contre la noblesse a dict les morceaux les plus
+vigoureux, insrs dans le livre sur l'<em>ordre</em> amricain
+de <cite>Cincinnatus</cite>, ouvrage publi en 1786,
+et qui porta les plus rudes coups l'aristocratie
+franaise, dans l'opinion publique.</p>
+
+<p>Ce mme Chamfort n'a cess depuis d'envoyer
+ divers journaux patriotes, sans se nommer, sans
+chercher d'clat, tout ce qu'il a cru utile la chose
+<span class="pagenum"><a id="Page_326"> 326</a></span>
+publique: aussi, la cour et l'aristocratie, qui ne
+l'ignoraient pas, n'ont-elles cess de le faire dchirer
+dans leurs journaux; et son nom s'est trouv,
+comme de raison, sur toutes les listes de proscription
+de la cour et de l'aristocratie.</p>
+
+<p>Certes, ni la cour, ni l'aristocratie n'avaient tort;
+et si quelque hazard particulier faisait ouvrir certains
+porte-feuilles o se trouvent plusieurs de
+mes lettres, crites <em>dans toutes les poques de la
+rvolution</em>, on y verrait que mes principes rpublicains
+taient bien antrieurs la rpublique.</p>
+
+<p>Voil ce qui est connu de tous ceux qui me
+connaissent.</p>
+
+<p>Veut-on savoir maintenant quel est Tobiezen-Duby?
+son patriotisme?..... mais ce serait une drision
+que d'en parler. Lui-mme, dans sa lettre
+la citoyenne Roland, o il demande une place,
+lui-mme date ce patriotisme du 7 juillet 1792:
+et cette date est un peu trop rcente. Il faut bien
+qu'il reconnaisse que ce titre est assez faible, puisqu'il
+s'appuie des droits que lui donne cette
+place un ouvrage de son pre <em>sur les monnaies
+des barons et des prlats de France</em>; puissante
+recommandation, en effet, pour un patriote de sa
+trempe; aussi s'est-il port pour continuateur de
+cette sottise aristocratique, publie par lui en 1790,
+appele par lui, en 1792, ouvrage <em>national</em>. Remarquez
+bien les dates.</p>
+
+<p>Laissons donc l le patriotisme de Tobiezen-Duby;
+et ne parlons plus que de Tobiezen-Duby
+lui-mme: c'est bien assez.</p>
+
+<p><span class="pagenum"><a id="Page_327"> 327</a></span>
+Mais ne l'imitons pas dans ses divagations. Je
+ne me permettrai de citer contre lui que des faits
+appuys de pices justificatives.</p>
+
+<p>Vous tous, vrais jacobins, qui, faute de le connatre,
+l'avez admis parmi vous, l'avez plac dans
+votre comit de correspondance, l'avez charg d'en
+faire les extraits et de les lire votre tribune; vous
+tous, hommes droits et purs, qui voulez que les
+dnonciations soient un moyen de chtiment ou
+de rpression contre les aristocrates et les tratres,
+mais qui ne voulez pas qu'elles soient, dans les
+mains des intrigans, une arme contre les rpublicains,
+venez la bibliothque nationale, vous y
+verrez les preuves de ce que j'avance.</p>
+
+<p>Vous verrez ce prtendu rpublicain qui donne
+le nom servile de <em>patron</em> l'un de ses collgues,
+lequel lui avait rendu quelques services, par une
+surprise dont bientt s'est repenti le <em>patron</em> trop
+facile.</p>
+
+<p>Vous verrez le crateur de la formule: <em>au ministre
+Roland, respect</em>, vous le verrez protg par
+Le Noir, dont il vante la <em>sensibilit d'me</em>, auquel
+il voue <em>une reconnaissance ternelle</em>.</p>
+
+<p>Plac auprs de Joly, garde des estampes, Tobiezen-Duby
+crit Le Noir: <em>M. Joly est l'homme de
+la bibliothque pour lequel j'ai le plus de respect,
+d'gards et d'estime</em>; hommage rendu en 1788,
+qui n'a pas empch le mme Tobiezen-Duby de
+solliciter, en 1792, la place de ce mme Joly, <em>qui
+est</em>, dit-il, <em>au moment de la perdre par un juste
+chtiment de son aristocratie</em>.</p>
+
+<p><span class="pagenum"><a id="Page_328"> 328</a></span>
+Voil ce qu'il crit avec <em>vnration</em> la <em>vertueuse</em>
+Roland de septembre 1792, <em>femme Roland</em> en
+septembre 1793.</p>
+
+<p>Que dites-vous, citoyens! n'est ce pas l le vil
+caractre et la marche tortueuse d'un intrigant de
+l'ancien rgime, d'un intrigant du nouveau, tartufe
+de probit, tartufe de patriotisme? Je supprime
+ici nombre de traits consigns dans les dpts de
+la bibliothque, et qui montreront nu son caractre:
+jalousie, ambition, orgueil, haine pour
+ses confrres bien avant la rvolution, lorsque le
+patriotisme hypocrite d'un mchant ne pouvait
+servir de voile ses man&oelig;uvres et ses perfidies.</p>
+
+<p>En attendant que vous voyiez de vos yeux, que
+vous touchiez de vos mains, les preuves crites de
+la perversit de Tobiezen-Duby, parcourez seulement
+ses trois dnonciations contre la bibliothque;
+car il en a fait trois.</p>
+
+<p>C'est une chose curieuse de le voir allonger,
+raccourcir, la liste des dnoncs, allger le poids
+sur celui-ci, l'aggraver sur celui-l, selon ce qu'il
+juge convenable son intrt personnel, d'aprs
+le moment et les circonstances.</p>
+
+<p>Voyant sa premire dlation tombe dans le
+mpris, Tobiezen-Duby, le flatteur des anciens
+ministres, gronde le ministre <em>tromp</em>. Pour accrditer
+son absurde dnonciation, pour la faire
+croire pure et dsintresse, il proteste aujourd'hui
+qu'il ne veut point de place. Venez, citoyens, la
+bibliothque, vous assurer que, depuis cinq ans,
+<span class="pagenum"><a id="Page_329"> 329</a></span>
+la vie de Tobiezen-Duby n'est qu'un tissu d'intrigues,
+d'abord pour avoir une place, puis pour
+en avoir une meilleure, puis pour se faire donner
+un logement.</p>
+
+<p>Remarquez sur-tout son impudente audace,
+ds que, sortant du cercle des accusations vagues,
+il articule un fait prcis; par exemple, lorsqu'il
+ose m'accuser d'avoir donn ma voix <em>Raffet</em>. J'ai
+affirm et j'affirme encore que ce fait est faux. Je
+demande qu'on consulte la liste des votans; et si
+cette liste n'existe pas, je dfie tout homme,
+quel qu'il soit, et ft-ce Tobiezen-Duby lui-mme,
+d'oser dire qu'il m'a vu ce jour-l la
+section.</p>
+
+<p>A cela, que rpond Tobiezen-Duby? Rien. Il
+redouble de fureur et de calomnies, sans revenir
+sur le seul fait positif qu'il ait allgu contre moi.
+Ne reconnaissez-vous pas l, citoyens, un homme
+qui n'coute que sa haine, sa haine aveugle, et
+foule aux pieds sa conscience?</p>
+
+<p>Comment cherche-t-il couvrir cette honte? il
+fait de nouveaux efforts pour exciter contre
+moi les jacobins, contre moi qui, mme avant
+que les socits populaires fussent mises sous
+l'gide de la constitution, n'ai cess (mille tmoins
+existent) de dire et de rpter: Sans
+les jacobins, point de libert, point de rpublique.</p>
+
+<p>Il me prtend li avec le ministre Roland, moi
+qui, de notorit publique, n'ai eu avec lui que
+<span class="pagenum"><a id="Page_330"> 330</a></span>
+les relations ncessites par ma place. Et cette
+place l'avais-je sollicite? l'avais-je dsire? y
+avais-je seulement song? connaissais-je, mme
+de vue, le ministre Roland?</p>
+
+<p>Il me prtend li avec la Gironde, dont je n'ai
+jamais vu un seul membre que dans des rencontres
+rares, imprvues et fortuites.</p>
+
+<p>Ici, je porte un dfi public quelqu'homme
+que ce puisse tre, de dire qu'il m'ait jamais vu
+chez un seul dput de la Gironde, et qu'il ait
+jamais vu un seul d'entre eux chez moi. De plus,
+grand nombre de personnes savent et peuvent se
+rappeler que mes ides ont t en opposition absolue
+avec les leurs sur presque toutes les questions
+importantes, comme la garde dpartementale,
+le jugement de Louis Capet, l'appel au
+peuple et plusieurs autres.</p>
+
+<p>Observez que ces mensonges de Tobiezen-Duby,
+et quelques autres non moins odieux, se
+produisent, comme par supplment, par surabondance,
+dans sa troisime dnonciation; c'est--dire,
+dans le troisime accs de sa fivre calomnieuse.</p>
+
+<p>Que penser, citoyens, de celui qui, convaincu
+de faux sur un fait grave, le fait relatif Raffet,
+rpte hardiment ses autres impostures, en ajoute
+de nouvelles non moins faciles repousser; et
+dans son emportement essaye de provoquer contre
+moi des passions personnelles dans les magistrats
+du peuple les plus estimables, les plus estims;
+<span class="pagenum"><a id="Page_331"> 331</a></span>
+appelle au secours de sa haine les plus fidles
+mandataires du peuple, les socits les plus patriotiques,
+toutes les autorits constitues, c'est--dire,
+veut mettre ce qu'il y a de plus vil et de
+plus odieux sous la protection de ce qu'il y a de
+plus respectable?</p>
+
+<p>Mais non; les socits populaires, les autorits
+constitues, sont et resteront justes, en dpit des
+intrigans, des calomniateurs, de Tobiezen-Duby.
+Elles peuvent, il est vrai, dans la crise d'un orage
+rvolutionnaire, tre surprises et trompes pour
+un moment; mais bientt claires, parce qu'elles
+veulent l'tre, elles brisent avec indignation le
+pige qu'on leur a tendu, et repoussent avec ddain
+le fabricateur du pige: leur justice appelle
+ soi la justice publique, dont la leur est elle-mme
+une grande portion. Dans le court intervalle
+o la calomnie voudrait sparer ces deux
+justices qui doivent n'en tre qu'une, j'appelle
+sur moi l'une et l'autre, j'attends leurs regards,
+je les dsire; et cet instant mme, tandis que
+vous me lisez, rpublicains, je jouis de la certitude
+de les voir se runir pour moi et confondre
+Tobiezen-Duby.</p>
+
+<p>Tobiezen-Duby aura donc beau faire; il restera
+ce qu'il est, et moi je resterai ce que je suis: lui,
+vrai ou faux patriote du 7 juillet 1792, faux rpublicain
+de 1793, car les intrigans et les calomniateurs
+sont de faux rpublicains; moi, rvolutionnaire
+de fait et de notorit publique avant la
+<span class="pagenum"><a id="Page_332"> 332</a></span>
+rvolution; rpublicain de principes et de c&oelig;ur,
+mme avant la rpublique.</p>
+
+<p>Telle est la force, tel est l'empire de ce sentiment
+consolateur, de se dire soi-mme, <em>je
+vivrai, je mourrai rpublicain</em>, qu'une dtention
+de vingt annes n'et pu l'affaiblir dans mon
+me; et, je le proteste de nouveau, rien de ce
+qui tient, rien de ce qui tiendra la rvolution,
+ne m'empchera d'appartenir du fonds du c&oelig;ur,
+et jusqu'au dernier soupir, la rvolution, et au
+complment de la rvolution, la rpublique,
+ la rpublique une et indivisible.</p>
+
+<p class="p2"><em>P.S.</em> Encore un mot, citoyens; convaincu ds
+long-temps qu'il importait au salut public que
+tous les salaris du peuple, sans exception, fussent
+au-dessus du soupon mme, doctrine que je professe
+depuis trois ans, j'allai, l'un des premiers
+jours d'aot, au comit de surveillance de notre
+section (celle de 1792), sur les premiers bruits
+vagues qu'on cherchait rpandre contre la bibliothque.</p>
+
+<p>L, j'ai dpos sur le bureau un crit dans lequel
+je demande que tous et chacun de ses
+membres soient examins sur leurs actions, sur
+leurs principes et leurs sentimens. Observez que
+cette dmarche si nette et si franche de ma part,
+antrieure d'un mois notre dtention, a probablement
+frapp les autorits constitues; et leur
+conduite notre gard choque beaucoup Tobiezen:
+<span class="pagenum"><a id="Page_333"> 333</a></span>
+car il n'est pas ais Tobiezen-Duby! il veut
+qu'on croye ses calomnies bien vite et pour
+toujours, et que tout soit fini.</p>
+
+<p>Il en a pourtant tir un fruit; c'est de m'avoir
+mis dans le cas de confirmer, par ma dmission
+que j'ai donne, mes principes sur <em>les salaris du
+peuple</em>. On peut m'objecter sans doute que c'est
+avoir beaucoup trop de respect pour les calomniateurs:
+soit, mais le premier devoir d'un rpublicain
+est de rester fidle ses anciens principes.</p>
+
+<p>Je laisse l ses impostures qui lui appartiennent,
+et je cherche d'o lui vient son audace avec de
+si faibles moyens personnels. Ne trahirait-il pas
+lui-mme son secret, par le dbut de sa premire
+denonciation imprime? <em>Je suis jacobin et ardent
+rpublicain</em>, dit-il. Et aussitt, enhardi par ces
+deux noms qu'il usurpe, il lance, comme d'un
+poste sr, tous les traits de la calomnie. Citoyens,
+vous vous avez vu quel rpublicain c'tait; jugez
+quel jacobin ce peut tre.</p>
+
+<p>Il a cru, le lche! que, sous l'abri de ces deux
+titres, il pouvait tout se permettre; il a cru que
+nul n'oserait aller, derrire ces retranchemens,
+lui arracher son masque et ses mprisables armes;
+il s'est tromp. Lui jacobin! non, il ne l'est pas.
+C'est moi, qui, sans en porter le titre, le suis en
+effet et de principes et d'me; moi qui, en juillet
+1791, aprs le massacre du Champ-de-Mars,
+entran, malgr mon tat de maladie et de souffrance,
+par une force irrsistible, courus aux jacobins,
+<span class="pagenum"><a id="Page_334"> 334</a></span>
+moi vingtime ou trentime.... j'ignore le
+nombre, mais la salle tait alors dserte. O tait
+alors Tobiezen-Duby? Etait-ce chez vous, jacobins,
+qu'il cherchait un refuge? Je ne crois pas
+qu'il ft l. Quoi qu'il en soit, je m'y prsentai;
+je fus admis parmi vous, et mme dans votre comit
+de correspondance, o cet homme vient de
+se glisser. Il est vrai qu'aux approches de l'hiver,
+ma dplorable sant, qui suspend trop souvent
+mes travaux, et qui surtout m'interdit les
+grandes assembles, me fora, par degrs, me
+priver des vtres, toujours plus brillantes et plus
+nombreuses. La patrie, il est vrai, n'tait pas
+encore sauve; mais l'affluence, toujours croissante
+parmi vous, semblait le garant de son
+triomphe et du vtre; et dans le redoublement
+des incommodits que la foule me cause, je n'tais
+plus soutenu par ce sentiment si imprieux sur
+certaines mes, ce je ne sais quel attrait attach
+aux prils trs-instans<a name="FNanchor_39" id="FNanchor_39" href="#Footnote_39" class="fnanchor">&nbsp;[39]</a>.</p>
+
+<p>Ce malheur, je veux dire les infirmits physiques
+qui m'interdisent les grandes assembles,
+malheur rel pour tout vrai citoyen, Tobiezen-Duby
+en profite pour me calomnier auprs des assembles
+de section. Il me prte, ce sujet, un
+<span class="pagenum"><a id="Page_335"> 335</a></span>
+propos aussi absurde qu'infme, digne d'un vieil
+et stupide aristocrate de chteau, et que, par cette
+raison, je voue au mpris public, ainsi que
+l'homme qui a la btise de me l'attribuer.</p>
+
+<p>J'apprends que Tobiezen-Duby, aprs avoir
+rempli le rle de <em>perscuteur</em> de la bibliothque
+nationale, a os, en cherchant se justifier la
+tribune des jacobins, usurper le rle de <em>perscut</em>
+pour ses opinions par les citoyens qu'il a dnoncs,
+et tche d'appeler sur lui l'intrt attach
+ce second rle.</p>
+
+<p>Bien loin de l'avoir perscut, je rponds affirmativement
+que son patriotisme auquel on et
+applaudi, tait parfaitement ignor de ceux qu'il
+a <em>perscuts</em> vritablement.</p>
+
+<p>J'affirme de plus, qu'avant sa dnonciation, nul
+de ses confrres qu'il accuse ne lui parlait et ne parlait
+de lui, que lui-mme ne parlait aucun d'eux,
+depuis son entre la bibliothque sous Le Noir:
+ce qui tait fort simple, vu la diffrence des fonctions
+respectives qui ne les mettait point en rapports.</p>
+
+<p>On dfie donc Tobiezen-Duby d'articuler un
+seul acte de <em>perscution</em> de la part de ses confrres;
+et, quant moi, la seule perscution qu'il puisse
+citer, c'est d'avoir, mon entre en place, accru
+ses appointemens de 400 livres. Il est vrai que,
+dans sa lettre la <em>vertueuse citoyenne</em> Roland, il
+demanda la place de garde des estampes, ou au
+moins une augmentation de 1200 livres avec un
+<span class="pagenum"><a id="Page_336"> 336</a></span>
+logement. Son patriotisme d'aujourd'hui, si dsintress,
+si pur, m'imputerait-il, par hasard,
+cette diffrence de 1200 400 livres? Dans cette
+supposition, il aurait lui-mme tout expliqu.</p>
+
+<p>Tobiezen-Duby est donc convaincu de faux
+dans ce qu'il a dit aux jacobins, comme il l'a t
+dans ce qu'il a dit aux autorits constitues et ensuite
+au public; mais son nouveau mensonge est
+marqu d'une plus rare impudence. Car enfin,
+le public, tmoin des faits, tmoin de l'acharnement
+de ses trois dnonciations, voit clairement
+que Tobiezen-Duby est le perscuteur et non
+le perscut. Je ne dis donc plus, comme je l'ai fait
+sur quelques-unes de ses impostures: <em>citoyens,
+venez et voyez</em>; je dis seulement: <em>ouvrez les yeux
+et voyez</em>.</p>
+
+<p class="date">18<sup>e</sup> jour du 1<sup>er</sup> mois de la<br />
+rpublique franaise.</p>
+
+<p class="end">FIN DES LETTRES DIVERSES.</p>
+
+<p><span class="pagenum"><a id="Page_337"> 337</a></span></p>
+
+<h2><span class="xlarge">DEUX ARTICLES</span><br />
+<span class="medium">EXTRAITS</span><br />
+<span class="large">DU JOURNAL DE PARIS.</span></h2>
+
+<p><span class="pagenumh"><a id="Page_338"> 338</a></span>
+<span class="pagenum"><a id="Page_339"> 339</a></span></p>
+
+<div class="chapter">
+<p class="subh"><span class="medium">DEUX ARTICLES</span><br />
+<span class="small">EXTRAITS</span><br />
+DU JOURNAL DE PARIS.</p>
+
+<p class="date">18 mars 1795.</p>
+
+<hr class="deco" />
+
+<h3>ENTRETIEN<br />
+ENTRE UN DES ACTEURS DU JOURNAL DE PARIS ET UN AMI DE<br />
+CHAMFORT.</h3>
+</div>
+
+<p>Est-ce que vous ne dfendrez pas Chamfort
+contre Delacroix<a name="FNanchor_40" id="FNanchor_40" href="#Footnote_40" class="fnanchor">&nbsp;[40]</a>?</p>
+
+<p>&mdash;Ma foi, je n'en sais rien.</p>
+
+<p>&mdash;N'tiez-vous pas de ses amis?</p>
+
+<p>&mdash;J'en tais, certainement.</p>
+
+<p><span class="pagenum"><a id="Page_340"> 340</a></span>
+&mdash;Et vous l'abandonneriez!</p>
+
+<p>&mdash;N'a-t-il pas t <em>terroriste</em>?</p>
+
+<p>&mdash;Oui, jusqu' la menace; non, jusqu'aux actions.
+Il croyait ncessaire de paratre terrible,
+pour viter d'tre cruel. Il s'est arrt, quand il
+a vu la frocit frapper avec les armes que le patriotisme
+alarm ne voulait que montrer. Le confondriez-vous
+avec les hommes de sang?</p>
+
+<p>&mdash;Non; mais je ne le mettrai pas non plus au
+nombre des esprits sages qui ont prvu les consquences
+des dclamations incendiaires, ni des mes
+courageuses qui ont travaill empcher les fureurs
+populaires, ni mme des mes sensibles qui
+en ont constamment gmi. N'est-ce pas lorsque la
+terreur l'a atteint lui-mme, qu'il a cess d'applaudir
+au terrorisme?</p>
+
+<p>&mdash;C'est bien avant: et il ne s'est pas born au
+silence; il a frapp sur le terrorisme, ds qu'il l'a
+vu cruel, comme il l'avait fait sur le despotisme
+dans tous les temps, et sur le modrantisme quand
+il l'a cru dangereux. Ignorez-vous qu'il fut mis en
+arrestation pour avoir refus Hrault-Schelles
+d'crire contre la libert de la presse? N'avez-vous
+pas entendu citer ce mot qui lui chappa au sujet
+de <em>la fraternit</em>, que les tyrans proclamaient sans
+cesse: Ils parlent, dit-il, de la <em>fraternit</em> d'tocle
+et de Polynice. Ce fut lui qui, entendant dplorer
+l'indiffrence du public pour les chefs-d'&oelig;uvres
+de la scne tragique, l'expliqua en ces mots: La
+tragdie ne fait plus d'effet depuis qu'elle court
+<span class="pagenum"><a id="Page_341"> 341</a></span>
+les rues. Ce fut lui qui dit de Barrre, la naissance
+de son pouvoir: C'est un brave homme que
+ce Barrre; il vient toujours au secours du plus
+fort.&mdash;C'est un ange que votre Pache, dit-il
+un jour un ami de celui-ci; mais sa place, je
+rendrais mes comptes. Ce furent ces discours,
+et cent autres que ceux-l supposent, qui indisposrent
+les dcemvirs contre lui. On sait qu'au moment
+de son arrestation, il fit ce qu'il put pour se
+tuer; remis en libert, ses amis lui reprochrent
+d'avoir tent de se donner la mort: Mes amis,
+rpondit-il, du moins je ne risquais pas d'tre
+jet la voirie du Panthon. C'est ainsi qu'il
+appelait cette spulture depuis l'apothose de Marat.
+Quelque temps aprs sa dlivrance, un des
+amis qui lui ont ferm les yeux, Colchen le flicitait
+d'tre chapp ses propres coups; Chamfort
+lui rpondit: Ah! mon ami, les horreurs que je
+vois, me donnent tout moment l'envie de me
+recommencer. Ne voyez-vous pas, dans ces paroles,
+les sentimens d'une me sensible et courageuse?</p>
+
+<p>&mdash;Je me plais les reconnatre en lui; mais
+pourquoi donc cet emportement de paroles, ce
+dbordement d'invectives et de menaces contre
+les mmes castes, contre la plupart des mmes
+individus que Marat et Robespierre proscrivirent
+depuis?</p>
+
+<p>&mdash;Vous l'avez dit: parce que Chamfort n'tait
+pas un esprit sage; j'ajouterai mme qu'en politique
+<span class="pagenum"><a id="Page_342"> 342</a></span>
+il n'tait pas un esprit clair. Il avait vu les abus
+et les vices attachs l'ancien rgime; il leur avait
+jur la guerre; et il croyait ncessaire de la faire
+ outrance, sans prcaution, comme sans mesure:
+voil son erreur.</p>
+
+<p>&mdash;Mais n'y a-t-il pas eu du mauvais c&oelig;ur dans
+sa conduite, et au moins de cette mchancet qui
+se plat nuire, pour peu que la justice y autorise;
+de cette mchancet qui n'est pas celle du sclrat,
+mais celle de l'homme dur et violent?</p>
+
+<p>&mdash;Nullement; et ce qui le prouve, c'est qu'il
+a cess ses emportemens ds qu'il a vu qu'on prenait
+ la lettre les discours des Marat et des Robespierre;
+il voulait faire peur et non faire du mal,
+puisqu'il s'est arrt ds qu'il a vu qu'on faisait
+mal pour faire mal, et encore pour faire peur.</p>
+
+<p>&mdash;Mais n'a-t-il pas voulu satisfaire des vues
+personnelles? n'est-ce pas son intrt qui lui a conseill
+de flatter les partis dominans?</p>
+
+<p>&mdash;Son intrt n'a t pour rien dans sa conduite.
+Toujours Chamfort s'y montra suprieur;
+disons plus: il en fut toujours l'ennemi. Non seulement
+il s'attacha la rvolution, mais mme il
+poursuivit avec passion jusques sur lui-mme tous
+les abus, ou ce qu'il croyait tre les abus de l'ancien
+rgime. Il se dchana contre les pensions,
+jusqu' ce qu'il n'et plus de pension; contre
+l'acadmie dont les jetons taient devenus sa seule
+ressource, jusqu' ce qu'il n'y eut plus d'acadmie;
+contre toutes les idoltries, toutes les servilits,
+<span class="pagenum"><a id="Page_343"> 343</a></span>
+toutes les courtoisies, jusqu' ce qu'il n'existt
+plus un homme qui ost se montrer empress
+lui plaire; contre l'opulence extrme, jusqu' ce
+qu'il ne lui restt plus un ami assez riche pour le
+mener en voiture ou lui donner dner. Enfin il
+se dchana contre la frivolit, le bel esprit, la
+littrature mme, jusqu' ce que toutes ses liaisons,
+occupes uniquement des intrts publics, fussent
+devenues indiffrentes ses crits, ses comdies,
+ sa conversation. Il s'impatientait d'entendre louer
+son <cite>Marchand de Smyrne</cite> comme une comdie
+rvolutionnaire; il s'indignait mme qu'on se crt
+rduit tenir compte de si faibles ressources pour
+servir une si grande cause. Je ne croirai pas la
+rvolution, disait-il souvent en 1791 et 1792,
+tant que je verrai ces carrosses et ces cabriolets
+craser les passans. Voici une anecdote qui le
+caractrise. Le lendemain du jour o l'assemble
+constituante supprima les pensions, nous
+fmes lui et moi voir Marmontel la campagne.
+Nous le trouvmes, et sa femme surtout, gmissant
+de la perte que le dcret leur faisait prouver;
+et c'tait pour leurs enfans qu'ils gmissaient.
+Chamfort en prit un sur ses genoux: Viens, dit-il,
+mon petit ami, tu vaudras mieux que nous;
+quelque jour tu pleureras, en apprenant qu'il
+eut la faiblesse de pleurer sur toi, dans l'ide que
+tu serais moins riche que lui. Chamfort perdait
+lui-mme sa fortune par le dcret de la veille.&mdash;Si
+Chamfort, comme on voit, ne passait rien
+<span class="pagenum"><a id="Page_344"> 344</a></span>
+aux autres, il ne se passait rien non plus lui-mme.
+Il fut misantrope peut-tre, mais non pas
+inhumain; il hassait les hommes, mais parce qu'ils
+ne s'aimaient point; et le secret de son caractre
+est tout entier dans ce mot qu'il rptait souvent:
+Tout homme qui, 40 ans, n'est pas misantrope,
+n'a jamais aim les hommes. On lui a reproch
+d'avoir t ingrat envers des amis qui l'avaient
+oblig pendant leur puissance; et l'on s'est fond
+sur son ardeur poursuivre les abus dont ils vivaient.
+La belle raison! La preuve que Chamfort
+ne fut point ingrat, c'est qu'il resta attach ses
+amis dpouills d'abus, comme il l'avait t quand
+ils en taient revtus.</p>
+
+<p>&mdash;A ce compte, il n'y aurait qu' admirer dans
+Chamfort; et ce que vous appelez le dfaut de sagesse
+de son esprit, ne serait que la facult de
+s'mouvoir trop vivement pour le bien et contre
+le mal!</p>
+
+<p>&mdash;Vous allez maintenant trop loin. La morosit
+de Chamfort, sa misantropie furent des dfauts
+srieux; il irrita souvent des gens qu'il aurait pu
+ramener; il affligea des hommes honntes par des
+jugemens inconsidrs. Il provoqua sans le vouloir,
+il autorisa des passions perverses, et arma des
+hommes atroces de maximes violentes et de raisonnemens
+spcieux; et quand il avait lanc un mot
+piquant ou accablant sur quelqu'homme que ce
+ft, il ne revenait plus sur l'opinion qu'il en avait
+donne, non qu'il ft arrt par la crainte mprisable
+<span class="pagenum"><a id="Page_345"> 345</a></span>
+de dprcier un mot saillant, mais plutt
+parce qu'il voulait se faire craindre d'un ennemi
+qu'il croyait trop bless pour ne pas tre irrconciliable;
+c'est ainsi qu'il resta toute sa vie le dtracteur
+de Laharpe, parce qu'il l'avait t un jour;
+il s'obstina soutenir que cet excellent littrateur
+dont il honorait d'ailleurs le patriotisme, ne savait
+pas le latin, parce qu'il l'avait surpris autrefois,
+je ne sais dans quelle erreur sur le sens d'un mot
+de Tite-Live. Ces travers sont inexcusables; mais
+je ne puis pour cela passer condamnation sur des
+reproches qui attaquent le fond de son c&oelig;ur.</p>
+
+<p>&mdash;Je vous entends; mais, aprs tout, quoi
+bon clbrer Chamfort? Qu'a-t-il fait pour la rvolution?
+Il n'a pas imprim une seule ligne, pour
+en hter ou en arrter la marche suivant les circonstances,
+non plus que pour l'clairer.</p>
+
+<p>&mdash;Comptez-vous pour rien une foule de mots
+saillans, qui ont pass mille fois dans toutes les
+bouches? Sa rponse des aristocrates qui, aprs
+le 14 juillet 1789, se demandaient douloureusement
+ce que devenait la Bastille: Messieurs,
+elle ne fait que dcrotre et embellir. Ces autres
+paroles sur la manire de faire la guerre la
+Belgique: <em>Guerre aux chteaux! Paix aux chaumires!</em>
+paroles qui, pour tre devenus l'adage
+du vandalisme et de la tyrannie en France, n'en
+taient pas moins justes et politiques relativement
+ des ennemis trangers et des agresseurs
+cruels; cette prdiction, malheureusement dmentie
+<span class="pagenum"><a id="Page_346"> 346</a></span>
+par M. Pitt, mais qui devait lui servir de
+leon, et fournira l'Angleterre un ternel reproche
+contre lui: L'Angleterre ne fera pas la
+guerre la France, elle aimera mieux sucer notre
+sang que de le rpandre; enfin cette rflexion
+dcisive sur des projets de loi proposs l'assemble
+constituante pour rprimer la licence des
+crits calomnieux: Toute loi sera inutile contre
+la calomnie, parce qu'elle se vend bien. Chamfort
+imprimait sans cesse; mais c'tait dans l'esprit
+de ses amis. Il n'a rien laiss d'crit; mais il n'aura
+rien dit qui ne le soit un jour. On le citera long-temps;
+on rptera dans plus d'un bon livre des
+paroles de lui, qui sont l'abrg ou le germe d'un
+bon livre.... Ne craignons pas de le dire: on n'estime
+pas sa valeur le service qu'une phrase nergique
+peut rendre aux plus grands intrts. Il est
+des vrits importantes, qui ne servent rien,
+parce qu'elles sont noyes dans de volumineux
+crits, ou errantes et confuses dans l'entendement;
+elles sont comme un mtal prcieux en dissolution:
+en cet tat il n'est d'aucun usage, on ne
+peut mme apprcier sa valeur. Pour le rendre
+utile, il faut que l'artiste le mette en lingot, l'affine,
+l'essaie, et lui imprime sous le balancier des
+caractres auxquels tous les yeux puissent le reconnatre.
+Il en est de mme de la pense. Il faut,
+pour entrer dans la circulation, qu'elle passe sous
+le balancier de l'homme loquent, qu'elle y soit
+marque d'une empreinte ineffaable, frappante
+<span class="pagenum"><a id="Page_347"> 347</a></span>
+pour tous les yeux, et garante de son aloi. Chamfort
+n'a cess de frapper de ce genre de monnaie,
+et souvent il a frapp de la monnaie d'or; il ne
+la distribuait pas lui-mme au public, mais ses
+amis se chargeaient volontiers de ce soin; et certes
+il est rest plus de choses de lui qui n'a rien crit,
+que de tant d'crits publis depuis cinq ans et chargs
+de tant de mots.</p>
+
+<p>&mdash;Je me rends, citoyen; mais que puis-je
+faire de mieux pour la mmoire de Chamfort que
+d'crire notre entretien et de le publier? y consentez-vous?</p>
+
+<p>&mdash;Volontiers.</p>
+
+<p class="signature"><span class="smcap">M. R&oelig;derer.</span></p>
+
+<h3>VARITS.</h3>
+
+<p class="date">12 germinal an <span class="smcap">III</span>.</p>
+
+<p>A la bonne heure, citoyens, quelques mots
+fins ou nergiques, quelques anecdotes rapidement
+contes, rduites dans un cadre ingnieux,
+voil ce qui compose votre morceau sur
+Chamfort, voil ce qui plat tous les lecteurs,
+et non des discussions la fois pesantes et trangles,
+des disputeurs, des dissertateurs, des docteurs
+de quelque genre que ce soit, de Salamanque
+ou de la comdie; vos deux pages valent mieux
+<span class="pagenum"><a id="Page_348"> 348</a></span>
+qu'une vie en deux volumes. Quand on les a
+lues, vingt souvenirs reviennent encore. Je l'ai
+connu, ds la jeunesse, ce Chamfort; et je doute
+beaucoup qu'il ft digne d'tre <em>misantrope quarante
+ans</em>, si, pour en avoir le droit, <em>il faut avoir
+aim les hommes</em>. Il n'aima jamais que Chamfort:
+c'tait un homme habile lancer un trait d'esprit
+<em>acr</em>, comme une arbalte chasse une flche. Je
+vais en dire quelques mots, non par le besoin de
+mdire (il n'y eut pas plus entre nous de haine
+que d'amiti), mais par le dsir d'tre vrai, et de
+bien juger ceux qui ont t dsireux de paratre,
+et qui ont eu la triste ambition d'tre craints.</p>
+
+<p>Chamfort le fut toujours; sa figure tait charmante
+dans la jeunesse; le plaisir l'altra trangement,
+et l'humeur finit par la rendre hideuse.
+Il ne montra d'abord que de la gat, et seulement
+un petit germe de mchancet; mais ce germe
+ressemblait au plus petit des grains qui devient
+un arbre: il ombragea toute sa vie. Aprs un succs
+acadmique, il essaya la carrire des ngociations;
+il eut une correspondance qui ne fut
+remarque que par des lettres outrageuses contre
+l'ambassadeur qu'il avait suivi. On peut croire
+qu'il revint Paris; et il dit que la politique <em>n'tait
+que du haut allemand</em>. Soit qu'on eut dgot
+M. de Choiseul de ce caractre trop cre, soit
+qu'on lui et laiss ignorer ses talens, Chamfort
+dsespra ou ddaigna d'tre replac, et il se dvoua
+aux lettres.</p>
+
+<p><span class="pagenum"><a id="Page_349"> 349</a></span>
+Parmi ceux qui se firent connatre dans le
+mme temps, je me rappelle l'abb Delille, non
+moins fcond en saillies, et qui l'a bien surpass
+en gloire littraire. Leur caractre modifia bien
+diversement leur esprit. Delille a toujours plu
+comme un enfant. Chamfort sollicitait le rire et
+se faisait redouter. Il reprocha un jour l'abb la
+richesse de ses rimes, qu'il appelait <em>des sonnettes</em>;
+celui-ci le plaignait de ne faire entendre que des
+grelots.</p>
+
+<p>Les bons mots de Chamfort se heurtrent bientt
+contre ceux de Duclos. Le vieux matre d'escrime
+montra un peu d'humeur du ton libr du
+jeune homme, et dit en grommelant:</p>
+
+<p class="quote">Ce n'tait pas jadis sur ce ton ridicule....</p>
+
+<p>Chamfort acheva:</p>
+
+<p class="quote">Qu'Amour dictait les vers que soupirait <em>Racine</em>.</p>
+
+<p>Cependant il s'aperut qu'il y avait profiter
+avec cet homme. Il remarqua, il imita, il surpassa
+peut-tre ce ton de flatteur brusque, cet art de
+caresser les grands avec une apparence de rudesse
+qui avait valu Duclos, de la part d'un autre malin,
+l'pithte de <em>faux sincre</em>. Mademoiselle Quinault,
+qui me l'a dit, lui donnait un autre nom
+assez plaisant <em>don Brusquin d'Algarade</em>. Chamfort
+et mrit cette grandesse. J'ai vu de ses fureurs.
+J'ai ri de l'humilit o il tenait l'lgant Vaudreuil,
+son patron. Celui-ci s'occupait sans cesse lui
+procurer des accs la cour; et Chamfort se rsignait
+ accepter de petits titres en faveur des pensions;
+<span class="pagenum"><a id="Page_350"> 350</a></span>
+c'est ainsi qu'il fut secrtaire de madame
+Elisabeth. On l'embarrassa beaucoup, en le voulant
+faire secrtaire de l'ordre du Saint-Esprit; il
+y avait encore l 2000 fr. de pension gagner.
+Mais une espce de demi-cordon bleu porter <em>en
+sautoir</em> gtait l'affaire. Cela avait l'air subalterne;
+et c'tait alors que Chamfort invoquait la religion
+de l'galit, qu'il n'et jamais connue, s'il avait
+pu porter ce mme cordon <em>de l'paule dextre
+la hanche gauche</em>.</p>
+
+<p>D'ailleurs, on lui rappela qu'il avait dit notre
+excellent Ducis, qui on proposait le cordon de
+Saint-Michel: Que feras-tu de ce ruban? tu ne
+l'auras pas plutt qu'il faudra le porter. La rvolution
+vint; vous avez cont le reste. Il finit
+par s'enivrer de dmocratie et de mauvais vin, et
+puis se tuer, se manquer, se recommencer. Je
+vois en lui beaucoup de rage, et cherche <i>son humanit</i>.
+Il ddaignait la fin qu'on vantt son
+<cite>Marchand de Smyrne</cite>; il regrettait srement que
+son <cite>Zangir</cite> eut peu dur: la <cite>Jeune Indienne</cite> est
+une parfaite et lgante bagatelle, dont on doit,
+ce me semble, l'ide Mtastase. Son loge de
+Molire a t lu; mais on relit surtout celui de
+La Fontaine. Je voudrais qu'on publit ses notes
+pleines d'esprit sur ce pote. Mais qu'a-t-il fait de
+son pome commenc sur la Fronde? Quand il
+l'entreprit, il tait loin des sublimits du <em>sans-culotisme</em>...
+Bon soir.</p>
+
+<p><span class="pagenum"><a id="Page_351"> 351</a></span></p>
+
+<h2>LETTRES DE MIRABEAU<br />
+<span class="medium">A CHAMFORT.</span></h2>
+
+<p><span class="pagenumh"><a id="Page_352"> 352</a></span>
+<span class="pagenum"><a id="Page_353"> 353</a></span></p>
+
+<div class="chapter">
+<p class="subh">LETTRES DE MIRABEAU<br />
+<span class="normal">A CHAMFORT.</span></p>
+</div>
+
+<h3>LETTRE I.</h3>
+
+<p class="date">4 dcembre 1783.</p>
+
+<p>Expliquez-moi, mon trs-aimable ami, si les
+traductions grecques et latines de M. de Pompignan
+que vous desirez consulter, sont dans les
+deux derniers volumes de sa nouvelle collection.
+Je ne les ai point encore; mais je puis les
+avoir sur-le-champ. Si c'est au contraire dans les
+<cite>Mlanges de littrature</cite> qu'il a donns il y a deux
+ou trois ans, que vous cherchez M. Saint-Grgoire,
+je n'ai point mes livres ici; et ces <em>mediocres miscellanea</em>
+ne sont pas sur ma trs-petite tablette;
+mais je puis les avoir dans la matine. Expliquez-vous
+donc; car je n'ai reu qu'hier soir en rentrant
+votre lettre qui pourtant est date du 2.</p>
+
+<p>Pendant qu'on relie votre exemplaire du livre
+que vous voulez bien dsirer<a name="FNanchor_41" id="FNanchor_41" href="#Footnote_41" class="fnanchor">&nbsp;[41]</a>, je vous annonce
+<span class="pagenum"><a id="Page_354"> 354</a></span>
+celui que j'avais fait entre-mler de feuilles d'attente
+pour moi, et qui est en bel tat, comme
+vous voyez, parce qu'il a fait sept ou huit cents
+lieues, et pass par bien des mains. Ce me sera un
+vritable service, et dont je vous aurai une reconnaissance
+ternelle et bien douce, si vous
+avez le courage d'en entreprendre une censure
+trs-svre, soit pour le fond, soit pour la forme.</p>
+
+<p>Quant au fond, je sais que j'ai mdit profondment
+le plan, et que cependant on lui a reproch
+quelques dfauts d'ordre. A-t-on raison?
+c'est ce que je ne veux ni ne puis dcider; mais ce
+que je sais surtout, c'est que, riche en rsultats
+moraux comme vous l'tes en vues profondes,
+en aperus nouveaux et d'un coloris qui n'est qu'
+vous, vous pouvez m'enrichir infiniment, et que
+vous tes capable du noble sentiment de le vouloir,
+1<sup>o</sup> parce que vous m'aimez, 2<sup>o</sup> parce que
+cet ouvrage n'a pas t sans quelque utilit, et
+qu'ainsi c'est une bonne &oelig;uvre que de le rendre
+le moins mauvais possible, 3<sup>o</sup> parce que Marmontel
+n'avait pas peur qu'un modeste client le ruint.</p>
+
+<p>Quant la forme, je sais qu'il y a beaucoup
+d'incorrections, et peut-tre aussi de cette obscurit,
+dont les crits d'un reclus ne paraissent le
+plus souvent aux gens du monde, que parce qu'ils
+ne lisent pas avec autant d'attention qu'il a crit.
+Pour vous qui savez mditer et dilucider, composer
+et colorier, vous qui avez l'me et le gnie de Tacite,
+avec l'esprit de Lucien et la muse de Voltaire
+<span class="pagenum"><a id="Page_355"> 355</a></span>
+quand il rit et ne grimace pas; si vous voulez laisser
+quelques jours sur votre pupitre mon ouvrage,
+mdiocre la vrit, mais non pas mprisable,
+il mritera bientt d'tre plac au nombre
+des bons livres.</p>
+
+<p>Je crois ds long-temps que de bons apologues
+seraient plus utiles que de bons traits de morale;
+jugez du cas que je fais des vtres, et de l'incroyable
+talent que vous a donn la nature en ce
+genre. Mais parbleu, mon beau monsieur, je ne
+me charge la conscience d'aucun pch dont je n'ai
+eu le plaisir. Ainsi, aujourd'hui, ou au plus tard
+demain sans faute, j'irai entendre l'apologue qui,
+en bonne rgle, est moi, puisqu'il a t fait
+pour moi. Bonjour, mon cher et aimable ami.
+<i lang="la" xml:lang="la">Vale et me ama.</i></p>
+
+
+<p>Dupont vous portera lui-mme son Roland. Il a
+vu M. de C.....<a name="FNanchor_42" id="FNanchor_42" href="#Footnote_42" class="fnanchor">&nbsp;[42]</a>. Il a lui faire d'ici mercredi
+prochain, le rapport d'une trs-grande affaire; et
+je crois qu'ils sont contens l'un de l'autre.</p>
+
+<p><span class="pagenum"><a id="Page_356"> 356</a></span></p>
+
+<h3>LETTRE II.</h3>
+
+<p class="date">Paris, 22 juin 1784.</p>
+
+<p>Je ne m'accoutume pas aisment l'ide d'tre
+rduit causer par crit avec vous, mon ami;
+votre socit est si douce, votre conversation si
+sduisante, et votre amiti si confiante, qu'il est impossible
+qu'une correspondance en remplace le
+moindre charme. L'union des mes ne veut point
+de rserve; les lettres en exigent. Eh! qui pourrait
+exprimer ce qu'un seul regard fait entendre? Quoiqu'il
+en soit, je ne suis pas l'enfant gt du sort,
+et je dois tre habitu aux contrarits. Ainsi, je
+n'ai presque pas le droit de me plaindre de celle-ci,
+dont vous ne pouvez d'ailleurs ressentir que
+la moiti, puisque, dans votre belle solitude, vous
+avez un ami trs-aimable et trs-cher. Or, je vous
+aime pour vous, quoique je jouisse de notre amiti
+pour moi; ainsi je ne me permettrai pas mme
+de presser votre retour.</p>
+
+<p>J'ai vu hier la difficult, et je n'en ai pas t
+content. D'abord, le temps tait orageux jusqu' la
+tempte; et il a t impossible de se promener au
+jardin. De l, tmoins, espions, humeur et rserve;
+ensuite, sa conversation a eu du haut et du bas;
+elle n'a pas dit un mot direct de l'homme qui nous
+nous intressons; mais elle a tenu tant de propos
+<span class="pagenum"><a id="Page_357"> 357</a></span>
+tranges sur les gens de lettres et sur leurs
+dfauts de socit, sur l'impossibilit d'en rencontrer
+un d'aimable, sur le danger d'tre leur
+intime, que j'ai vu clairement de l'affectation dans
+ce sujet de conversation, et dans la manire dont il
+tait trait. L'Auvergnat<a name="FNanchor_43" id="FNanchor_43" href="#Footnote_43" class="fnanchor">&nbsp;[43]</a>, aprs cette longue
+dissertation, est venu comme exemple, et seulement
+par occasion. On a dit que Voltaire lui-mme
+n'avait pas eu plus d'esprit que celui-l,
+que la nature lui avait donn beaucoup de grces
+et de sensibilit, et que l'exercice des lettres l'avait
+rendu goste et caustique. J'ai dbattu l'gosme
+avec un trs-grand succs; et j'ai expliqu
+la causticit avec assez d'adresse, en faisant
+remarquer d'ailleurs (ce qui est trs-vrai) que
+cette causticit, que provoquent les ridicules, les
+vices et les mchans, devient toute tolrance et
+bont en amiti. On est convenu de cela; mais
+il m'a paru qu'il y avait un parti pris d'avoir de
+l'humeur, et on l'a pouss jusqu' dire qu'on
+n'avait vu que le petit abb de Constantinople<a name="FNanchor_44" id="FNanchor_44" href="#Footnote_44" class="fnanchor">&nbsp;[44]</a>
+aimable en socit, quoiqu'on le ddaignt comme
+ami, ou plutt qu'on le crt incapable de l'tre.
+Vous connaissez cette manire de tomber d'accord
+dans la discussion des dtails, et de revenir
+avec opinitret l'assertion laquelle l'interlocuteur
+<span class="pagenum"><a id="Page_358"> 358</a></span>
+oppose les dtails non disputs. Tel a t
+le systme de dfense de la jolie disputeuse. Il est
+clair qu'elle avait de l'humeur; la cause n'est pas
+si aise dmler. Avant-hier, j'aurais cru sans
+difficult que c'tait le dpart, qui, trs-certainement,
+en a beaucoup donn. Hier, cela m'a paru
+incertain; et comme nous n'avons pu tre seuls un
+instant, il n'a pas t possible d'aller directement
+ la dcouverte. Les entours aussi paraissaient
+incommoder; ma sortie, beaucoup plus prompte
+que je ne l'avais annonc, parce que j'ai vu que
+la conversation ne cesserait certainement pas
+d'tre amphibologique, a fch aussi. En un mot,
+<i lang="la" xml:lang="la">non liquet</i>; et avec ce sexe, sans tre un sot, on
+saute quelquefois pour reculer.</p>
+
+<p>Il faut que vous sachiez qu'elle avait eu par
+crit une scne pouvantable. L'honorable Hibernois
+ne se console pas que son prcieux rejeton
+ne porte pas le nom de Jean; et il voulait
+absolument que les puissances ecclsiastiques et
+civiles intervinssent, pour lui ajouter ce nom de
+mauvaise compagnie. Lady s'est permis des objections
+qui ont t trs-mal reues; enfin je me
+suis charg de dmontrer, par un billet, l'absurdit
+de cette prtention; je l'ai fait, et il a paru
+que j'tais un grand poids la pauvre brutalise.
+Est-ce l cette frayeur de la soumission d'amour,
+cette tendre inquitude tenant l'abngation de
+soi? je ne le crois pas. C'est donc de la lchet?
+je ne le crois pas non plus; les caractres doux et
+<span class="pagenum"><a id="Page_359"> 359</a></span>
+les c&oelig;urs superstitieux en amour se laissent tyranniser
+long-temps; mais un moment vient o ils
+brisent le joug: et c'est alors l'affaire d'un moment
+et d'un mot. Au reste, ce qu'on doit en amiti,
+c'est surtout la vrit; et voil pourquoi je
+vous rpte que j'ai t hier, beaucoup plus
+qu'un autre jour, rduit conjecturer. Je ne crois
+pas qu'on puisse m'chapper long-temps; et j'attends
+avec impatience la lettre de notre ami,
+comme une preuve srieuse. Alors, comme aujourd'hui,
+il peut compter sur la vrit sans rticence.
+Je l'estime trop pour lui tter le pouls.
+Qu'il compte sur mon zle vous suppler, et
+qu'il n'ait pas d'inquitude sur la foule de dtails
+que je ne puis pas crire. Je n'en ai pas nglig un
+seul; et l'on sait, par exemple, trs-bien que
+l'Auvergnat se croit guri et qu'il ne l'est pas;
+qu'il s'est flicit de son voyage, et qu'il en souffre;
+qu'un signe prolongera ou abrgera ce
+voyage; qu'en un mot, il est vaincu, mais non pas
+subjugu.</p>
+
+<p>Ne vous attendez pas que je vous donne de
+grandes nouvelles de ce pays, o vous avez coup
+sr de meilleurs correspondans que moi. Voici
+cependant un lazzi que je vous fais passer, parce
+que je le tiens de la premire main. Un grand abb
+que vous connaissez peut-tre, frre de Sabatier
+de Castres, que vous connaissez srement, tait
+avant-hier aux Varits amusantes, devant un
+trs-petit homme, qui lui a fait la prire usite
+<span class="pagenum"><a id="Page_360"> 360</a></span>
+en pareil cas. Monsieur, a rpondu l'abb, chacun
+est ici pour son argent, et je garde ma place.&mdash;Mais,
+monsieur, je ne puis pas vous nuire,
+et vous me privez du spectacle.&mdash;Monsieur, j'en
+suis fch, et je garde ma place.&mdash;Je vous assure,
+monsieur, qu'il est de votre intrt d'tre plus
+complaisant.&mdash;Comment, monsieur! que voulez-vous
+dire?&mdash;Que je suis persuad qu'il vous
+arrivera quelque chose de dsagrable, si vous ne
+dfrez pas ma prire.&mdash;Comment, monsieur!
+vous me menacez!&mdash;Dieu m'en garde, monsieur!
+mais si vous ne me cdez pas votre place,
+vous vous en repentirez.&mdash;Parbleu! voil une
+manire nouvelle de prier les gens! et certes elle
+ne russira pas.&mdash;Monsieur, faites bien vos rflexions;
+car il vous arrivera mal, si vous ne passez
+derrire moi.&mdash;Monsieur, laissez moi en repos...
+Alors, le petit homme dit son voisin: Voyez-vous
+ce grand abb? c'est l'abb Miolan.&mdash;L'abb
+Miolan!&mdash;Oui, l'abb Miolan, le grand constructeur
+de ballons brls.&mdash;Messieurs, voyez-vous
+l'abb Miolan?<a name="FNanchor_45" id="FNanchor_45" href="#Footnote_45" class="fnanchor">&nbsp;[45]</a>&mdash;L'abb Miolan! Toute la salle
+<span class="pagenum"><a id="Page_361"> 361</a></span>
+rpte en cho: inutile l'abb Miolan! et les battemens
+de mains et les hues; et les miau, miau, miau. Le
+grand abb s'enfuit, trop heureux de n'tre pas
+cras... Certainement le petit homme n'tait pas
+bte; et le grand abb n'est pas poli.</p>
+
+<p>J'attends avec une impatience proportionne
+l'objet, la situation et l'opinion que j'ai de
+l'homme et du sujet trait par un tel homme, la
+traduction que vous savez. Ne la ngligez pas, je
+vous en prie; vos futures moissons y sont fortement
+intresses. Il y a bien loin entre savoir que
+des principes sont utiles, et possder l'art de les
+faire adopter aux autres hommes. Cet art demande
+de grandes prparations et des circonstances
+auxiliaires. Une impatience qui a mme
+quelque chose de louable, entrane les gens de
+bien promulguer les vrits qui les frappent,
+ds l'instant o elles s'offrent leurs yeux, et
+sans avoir rflchi si elles s'y sont prsentes dans
+l'enchanement le plus propre forcer le consentement
+de tous les esprits. Rien ne diffre plus de
+l'ordre de gnration des ides, que celui de leur
+perquisition. Il faut que les sciences soient dj
+compltes, avant qu'on puisse faire des mthodes;
+il faut que les vrits morales soient familires
+avant d'tre usuelles. Les langues existaient depuis
+une longue suite de sicles, quand on est
+parvenu rdiger les grammaires qui nous en
+rendent aujourd'hui l'tude plus facile. Il faut que
+des livres de morale ou de politique <i lang="la" xml:lang="la">ex professo</i>
+<span class="pagenum"><a id="Page_362"> 362</a></span>
+aient cern et dchauss tel prjug, avant que la
+comdie puisse l'extirper en le vouant au ridicule.</p>
+
+<p>Pour votre propre intrt, dpchez-vous donc,
+mon ami; mais que diable vous parl-je de votre
+intrt, tandis que vous savez que le mnage
+meurt de faim et spcule sur la brochure! <i lang="la" xml:lang="la">Vale
+et me ama.</i></p>
+
+<h3>LETTRE III.</h3>
+
+<p class="date">Paris, 23 juin 1784.</p>
+
+<p>Je ne vous crirai pas long-temps aujourd'hui,
+mon ami, 1<sup>o</sup> parce que j'ai la fivre et j'ai pass
+une nuit trs-agite et trs-douloureuse; 2<sup>o</sup> parce
+qu'ayant dmnag hier, au milieu des angoisses
+de la plus cruelle pnurie, je n'ai pas t dans la
+maison qui ncessiterait les relations; 3<sup>o</sup> parce
+que, dans le hourvaris d'un dplacement, je ne
+sais o appuyer ma main, ni presque o poser
+ma tte. Vous voyez que j'ai, comme M. Pinc,
+mes trois raisons, et qu'elles ne sont pas si
+gaies. Je ne vous aurais point du tout crit, si je
+n'eusse pris l'engagement de griffonner chaque
+jour; ce qui ne laisse pas de me donner du
+remords; car ce que je vous envoie ne vaut pas
+srement le port; mais ma lettre d'hier, qui tait
+<span class="pagenum"><a id="Page_363"> 363</a></span>
+plus substantielle, vous sera parvenue contre-signe
+et paraphe. Ainsi voil compensation.</p>
+
+<p>Ecrivez-moi dsormais rue de la Roquette, maison
+de M. d'Hricourt, prs celle du jardinier de
+la reine. A calculer les seules distances de mes
+gens d'affaires, il est impossible que je reste ici.
+Jugez ce que parat ce quartier aux yeux de mon
+amiti pour vous! J'aimerais autant tre en Sibrie.
+Mais je ne prendrai aucun arrangement que
+je ne sache o vous passerez l'hiver; car les mprises,
+en fait de dmnagemens, sont trs-chres.</p>
+
+<p>S'il est possible, dans ce beau Rosny, que le
+plus dsintress des surintendans qu'ait eu la
+France n'a pas ddaign de porter une valeur
+de plusieurs millions, de penser l'indigence, et
+de former des plans utiles pour elle, rvez quelque
+grande entreprise de librairie, que vous
+puissiez proposer Panckouke, pour moi, et qui
+m'assure la libert d'envoyer chercher dix douze
+fois par an douze quinze louis; certainement,
+je ne serai ni aussi indiscret, ni aussi paresseux,
+ni probablement aussi stupide que La Harpe.
+Si Panckouke n'avait pas fait cette bte d'dition
+<em>in</em>-12 des Mmoires de l'Acadmie des Inscriptions
+(format ridicule pour tout ouvrage
+d'rudition, collection fastidieuse et presque
+d'aucun usage, tant qu'il n'y aura ni ordre ni
+choix), je proposerais un excellent travail sur
+cet amas indigeste, et tel peu prs, pour parler
+<span class="pagenum"><a id="Page_364"> 364</a></span>
+modestement, que Dieu a d le faire sur le
+chaos. Rvez, mon ami, cela ou toute autre
+chose. Les chteaux en Espagne de l'amiti
+valent bien ceux de l'ambition. <i lang="la" xml:lang="la">Vale et me ama.</i></p>
+
+<h3>LETTRE IV.</h3>
+
+<p class="date">Samedi.</p>
+
+<p>J'ai reu votre terrible paquet, mon ami; et au
+milieu de tout le plaisir qu'il m'a fait, j'ai ressenti
+deux peines: l'une de voir que certain attachement
+vous tenait plus profondment au c&oelig;ur
+que je ne l'avais encore cru, l'autre que vous travailliez
+trop et que vos yeux et votre poitrine
+doivent en souffrir. Quant au premier point, ce
+n'est pas que je m'en tonne, ni que j'aie de tristes
+pressentimens. Je ne m'en tonne point; tout
+homme fier et sensible s'opinitre, surtout quand
+sa raison lui dit que russir c'est travailler plus
+encore pour ce qu'il aime que pour lui; et cela
+seul peut-tre le rend capable de supporter la
+ridicule concurrence d'un comptiteur indigne.
+Je n'ai point de sinistres prsages; car aussi long-temps
+qu'il me sera dmontr qu'Aspasie n'est
+pas dpourvue de toute noblesse, de toute dlicatesse,
+de toute raison (et je lui crois une assez
+forte dose de tout cela), je ne pourrai pas croire
+<span class="pagenum"><a id="Page_365"> 365</a></span>
+ la victoire de Thersite sur Achille. Vous savez
+l'preuve que je crois dcisive et mortelle pour
+le pauvre saint (je ne le nomme pas autrement
+elle-mme). Vous avez bien marqu la nuance
+dans votre joli conte; mais vous n'en avez pas
+assez tir de parti; en ce genre, comme en beaucoup
+d'autres, prophtiser, c'est amener l'vnement.
+Avec tout cela, mon ami, je vous aime trop
+pour ne pas craindre de voir la moindre parcelle
+de votre bonheur abandonne au hasard et l'inconstance
+de ce sexe. Vous avez trop de raison
+pour tre trs-romanesque; vous avez l'imagination
+trop ardente et le c&oelig;ur trop essentiellement
+bon pour ne l'tre pas un peu. Aussi dout-je
+que votre philosophie vous serve aussi bien pour
+les femmes que sur tout autre sujet. Quant mes
+observations personnelles, je runis le tmoignage
+unanime de toute l'antiquit, qui, je crois, a
+pouss infiniment plus loin que nous la science
+de l'observation et la connaissance du c&oelig;ur humain.
+Je me sens bien fort. Or, vous savez ce
+qu'ils pensaient des femmes, de ce sexe qui pourtant
+a eu de leur temps des prodiges, parce que
+la proprit d'un miroir est de tout rendre en
+surface. Je ne vous parlerai pas des invectives que,
+trs-srieusement et dans toute la pompe tragique,
+dans la morale des ch&oelig;urs, et non dans la
+coupe du dialogue dramatique, Euripide, qu'on
+a si plaisamment appel le Racine de la Grce,
+leur lanait en plein thtre; ce qui prouve tout
+<span class="pagenum"><a id="Page_366"> 366</a></span>
+au moins qu'il ne heurtait pas l'opinion universelle
+du temps; car vous savez comment ce
+mme pote fut reu, lorsque, avec tous les palliatifs
+de son art, il osa faire dire Hyppolite: Ma
+langue a fait serment, mon c&oelig;ur ne l'a point
+fait. Mais je vous prierai de lire ce que tous les
+moralistes de l'antiquit en ont dit, lorsqu'ils ont
+daign en parler (ce qui est assez rare) et (ce qui
+est bien plus fort) de vous rappeler ce que les
+institutions des lgislateurs prouvent qu'ils en ont
+pens: je vous prrai de vous rappeler ces propres
+mots d'un censeur romain (Metellus Numidicus),
+qui commence ainsi une harangue solennelle en
+plein snat:</p>
+
+<p class="blockquote">
+Si sine uxore possemus, Quirites, esse omnes, e molesti
+caremus; sed quoniam it natura tradidit, ut nec
+cum illis satis commod, nec sine illis ullo modo vivi possit,
+saluti perpetu potius qum voluptati consulendum<a name="FNanchor_46" id="FNanchor_46" href="#Footnote_46" class="fnanchor">&nbsp;[46]</a>.</p>
+
+<p>O mon ami! ces gens-l taient plus profonds
+que nous; et cependant ils ne croyaient pas du
+tout, comme nous feignons de le croire, que
+l'ducation des femmes bien dirige pt influer sur
+le bonheur social, ni qu'elle pt assurer la stabilit
+<span class="pagenum"><a id="Page_367"> 367</a></span>
+des lgislations, comme nous l'avons tant dit.
+Ils regardaient ces tres-l comme des machines
+ enfans et plaisir; et ce n'est assurment pas
+qu'ils n'eussent du feu dans l'imagination et de
+la grce dans l'esprit. Qu'est-ce donc, si ce n'est
+la conviction ferme et absolue que ces tres sans
+caractre chappaient tout ordre, toute combinaison?</p>
+
+<p>Ce pourrait bien tre de la nourriture trop forte
+pour vous en cet instant, mon ami, que cette philosophie
+svre; ou plutt vous rirez de ce que le
+plus faible des hommes avec les femmes, celui qui
+les a tant idoltres, et dont le moral, moins que
+le physique, s'il est possible, ne peut se passer
+d'une compagne, ose vous crire avec cette austrit.
+Mais ce n'est pas sur votre sentiment que
+j'cris: vous savez bien que je l'ai dfendu contre
+vous, et que je n'aime pas que vous l'appeliez une
+faiblesse; c'est une thse philosophique que je me
+crois en tat de soutenir dans toute la persuasion
+de mon esprit et la sincrit de mon c&oelig;ur, et que
+j'abandonne vos mditations.</p>
+
+<p>Votre historiette est charmante; et je m'en
+servirai au moment convenu entre nous, sans
+vouloir dcider pourtant si cette ruse pisodique
+n'est pas plus ingnieuse et subtile que dcidment
+utile et probablement efficace. Il y a du pour
+et du contre: ce que je vous promets, c'est de rendre
+trs-vraisemblable la confabulation. Il sera ncessaire
+pourtant, et pour agir avec quelque circonspection,
+<span class="pagenum"><a id="Page_368"> 368</a></span>
+que je voie la lettre de dix pages;
+car un tre aussi fin, il ne faudrait que la plus
+lgre discordance pour dvoiler notre complicit;
+et une collusion si honnte, que le succs rendra
+si prcieuse celle de qui j'ai entrepris de lever
+les cataractes, connue avant le dnoment, me
+perdrait dans son esprit, et la piterait contre nos
+efforts. Au reste, j'ai cru, comme vous, que c'tait
+un progrs trs-marqu que la tolrance avec
+laquelle votre lettre avait t lue.</p>
+
+<p>Je sens toute la vrit de votre observation sur
+M. P....., mon trs cher ami; mais j'ai l'me haute
+et susceptible; et comme le mot difficile est
+peine connu dans la langue de mon amiti, je
+n'aime pas qu'on cde autre chose qu' l'impossibilit.
+Or, elle tait mille lieues de lui: d'ailleurs,
+je vous avoue, vous tout seul, que j'tais
+en fort mauvaise disposition son gard. Madame
+de N.... avait lieu d'en tre fort mcontente, et
+cela, sous mes yeux; elle devait croire, ou qu'il
+la regardait comme une fille sans consquence (ce
+qu'assurment il croit moins qu'un autre, lui qui
+sait son histoire), ou qu'il ne se ferait pas le plus
+lger scrupule de sduire la matresse de son ami;
+thorie que je sais tre la sienne, et qui, de
+quelque manire qu'il la dfende ou l'excuse, me
+fait une vritable horreur; et je le lui ai dclar.
+Nous avons eu une longue explication sur cela,
+dans laquelle il a fini par me dire qu'il ne savait
+pas parler, et qu'ainsi je le battrais toujours dans
+<span class="pagenum"><a id="Page_369"> 369</a></span>
+la conversation. Ce mot-l mme est-il honnte?
+N'opposer que les sophismes de l'amour propre
+aux plaintes de l'amiti et l'loquence de la morale
+et du c&oelig;ur, est-ce le rle d'un ami, ou mme
+d'un honnte homme? Ce n'est pas, je vous le
+rpte, qu'en toute autre chose il ne le soit infiniment;
+mais il n'est pas en moi de croire que qui
+ne l'est pas en ceci puisse jamais tre un ami sr.
+Pour moi, j'avoue que ceci l'a mis distance; et
+malheureusement, je sais que c'est m'appauvrir
+plus que lui. Au reste, ne craignez rien pour
+notre honneur tous deux; une amiti de plus
+de vingt ans ne saurait finir; et je serai toujours
+plus en mesure qu'il ne faudra pour ngocier
+entre vous et D. P., qui d'ailleurs est trop juste
+et trop adroit pour ne pas s'employer, mme avec
+ferveur, dans tout ce qui pourra vous tre utile.</p>
+
+<p>Vous avez trs-bien fait de ne me demander
+que vingt-cinq louis; et je trouve mme que c'est
+beaucoup, d'aprs le bilan de votre aimable ami.
+Il ne me parat pas sage que je ne donne point de
+reu; car sans rver empoisonneurs et assassins,
+comme mon larve d'hier, je me sens trs-mortel;
+mais quant au porteur de la somme, je me conformerai
+aux instructions que vous me donnez, en
+vous priant de recevoir une note de ma main qui
+me tranquillise sur les vnemens. Veuillez me
+mander aussi, si je dois le savoir vis--vis du prteur,
+et si l'hommage de ma reconnaissance lui
+dplairait. Il me semble qu'il vous connat trop
+<span class="pagenum"><a id="Page_370"> 370</a></span>
+pour douter que vous ne m'ayez nomm celui dont
+j'tais l'oblig; car je le suis enfin, quoique tout
+soit accord votre mdiation. Dites-moi donc
+ce que je dois faire et dire; car il n'est pas en moi
+d'tre ingrat; mais je ne voudrais pas dplaire ni
+dpasser la mesure par reconnaissance.</p>
+
+<p>Bon soir, mon trs-cher ami; travaillez, mais
+mnagez votre sant; marchez, digrez, esprez
+et aimez-moi.</p>
+
+<p class="p2"><em>P. S.</em> Au reste, mon ami, j'ai pens comme vous
+que nous pourrions un jour, et chaque belle saison,
+faire de fort jolis romans ensemble: ainsi je
+garde l'historiette; je garde vos lettres aussi; gardez
+les miennes si vous voulez, nous les ferons
+copier quelque jour ensemble et en alternant. Il
+se trouve dans les lettres une foule de choses d'autant
+mieux dites, qu'elles le sont avec libert,
+qu'on ne retrouve plus, et qu'on est fch d'avoir
+perdues. Eh! puis, comme monument d'amiti,
+n'est-ce pas une assez douce chose?</p>
+
+<h3>LETTRE V.</h3>
+
+<p>J'ai reu votre lettre du vendredi, mon cher
+ami, et j'ai bni votre griffonnage mme qui m'a
+valu quatre pages de l'ami le plus cher, le plus
+profondment estimable et le plus sympathique
+<span class="pagenum"><a id="Page_371"> 371</a></span>
+moi que j'aie rencontr de ma vie. L'intrt que
+vous m'y montrez, et que vous avez su rendre
+contagieux pour un des hommes de mrite que
+vous aimez et que vous prisez le plus, a vers la
+consolation dans un c&oelig;ur navr par tant de cts,
+qu'il ne peut tre que bien souffrant, puisqu'il
+ne se paralyse pas. Vritablement la persuasion
+intime dont je suis pntr, que je vaux mieux
+que mes perscuteurs et mes ennemis, et que
+dans les tres crs, rien ne vaut mieux que mon
+ami le plus cher, me rendent du sommeil, du bien-tre
+et mme des jouissances.</p>
+
+<p>N'ayez pas peur, mon ami, que ce que vous
+ferez soit mal fait; il n'est pas en vous de ne pas
+finir; et d'ailleurs, pour une me aussi neuve et
+aussi forte que la vtre, un tel sujet est d'inspiration,
+surtout lorsque l'crivain expose une thorie
+qui n'est presque qu' lui seul et dont la pratique
+a compos et dirig sa vie. C'est cependant une
+chose curieuse et remarquable que la philosophie
+et la libert s'levant du sein de Paris, pour
+avertir le nouveau monde des dangers de la servitude,
+et lui montrer de loin les fers qui menacent
+sa postrit<a name="FNanchor_47" id="FNanchor_47" href="#Footnote_47" class="fnanchor">&nbsp;[47]</a>. Jamais l'loquence ne dfendit une
+plus belle cause; peut-tre ce sont les peuples corrompus
+qui seuls peuvent donner des lumires
+<span class="pagenum"><a id="Page_372"> 372</a></span>
+aux peuples naissans: instruits par leurs maux,
+ils peuvent enseigner du moins les viter; et la servitude
+mme peut tre utile en devenant l'cole
+de la libert.</p>
+
+<p>Le hasard me met mme de vous donner un
+avis qui changera peut-tre votre marche. Durufl
+arrive ce soir Paris avec Dameri; et j'en suis sr,
+car c'est chez Vitry qu'il arrive et qu'on a demand
+un lit pour lui; je saurai ds aujourd'hui
+sa marche par Vitry, et s'il compte rester Paris
+assez long-temps pour que vous ne puissiez pas le
+retrouver Rouen. Au reste, vous savez o lui
+adresser une lettre, si vous voulez vous entendre
+avec lui.</p>
+
+<p>Je ne puis pas vous dire que je ne trouve pas
+trs-sens ce que vous m'crivez sur Aspasie. Ma
+lettre d'hier (car voici ma 4<sup>e</sup>, et il serait bon de
+numroter) vous montrera qu'il m'a paru plus
+indfinissable que jamais ma dernire visite. Je
+n'y ai pas retourn hier, parce que j'ai senti, avant
+que vous me le disiez, que, pour m'claircir si elle
+s'occupait franchement de ce qui nous occupe, il
+fallait me rendre plus rare et la voir venir. Mais je
+commence craindre qu'il n'y ait de la lgret
+dans son fait; on n'est pas de cette scurit sur
+les dangers de l'homme avec qui l'on vit. J'en ai
+t choqu; et certes, ce n'est pas partialit pour
+le gentilhomme hibernois. Si la lgret est le principal
+ingrdient de ce caractre, le prix en baisse
+beaucoup mes yeux. Il s'agit de savoir si M. Dmocrite,
+<span class="pagenum"><a id="Page_373"> 373</a></span>
+puisqu'il ne faut absolument plus l'appeler
+l'Auvergnat (sobriquet qui me paraissait
+plaisant<a name="FNanchor_48" id="FNanchor_48" href="#Footnote_48" class="fnanchor">&nbsp;[48]</a> pourtant, au moins par anti-phrase);
+si M. Dmocrite, dis-je, qui connat si bien le
+c&oelig;ur humain des femmes, ne sera pas aussi svre
+que moi cet gard, attendu qu'il sait encore mieux
+que le v&oelig;u bon ou mauvais de la nature est de
+placer l'pine auprs de la rose, et qu' bon titre
+il compte davantage sur son adresse souffler sur
+la rose, de manire l'panouir, jusqu' ce qu'elle
+couvre l'pine. Quant pousser notre ami du ct
+de sa force, plutt que de le conduire vers la pente
+de sa sensibilit, vous conviendrez qu'il ne faut
+pousser son ami que quand on est bien sr qu'il
+est en pril. Or, comme je ne suis pas du tout dcid
+sur le vritable tat des choses, comme je persiste
+ croire qu'Aspasie pourrait beaucoup pour
+le bonheur de notre ami, parce qu'elle est rellement
+trs-aimable, et que, si elle l'est sous un tel
+matre, je vous donne penser ce qu'elle serait
+dirige par le plus aimable des philosophes et celui
+qui connat le mieux les femmes, sans compter
+les hommes, les choses et le pays. Comme surtout
+j'ai trs-bien prouv et j'prouve encore que
+M. Dmocrite peut se croire guri et ne l'tre pas,
+mais que sa blessure ne peut pas tre incurable,
+<span class="pagenum"><a id="Page_374"> 374</a></span>
+ni mme difficile cicatriser, attendu qu'il sait
+rire, et ne sait ni s'aveugler, ni tre aveugl, je me
+donne avec patience et scurit quelques jours de
+plus, pour une preuve sur laquelle je ne veux pas
+me tromper, puisque mon erreur pourrait nuire
+au bien-tre de mon ami, soit par la privation, soit
+par l'illusion. Eh donc, mon trs-cher, que l'on
+crive, dt-on faire cette lettre comme la scne
+d'un drame dont la situation n'existe que dans
+l'imagination de l'inventeur; que l'on crive, d'un
+style trs-tempr, mais trs-doux, qui tienne dans
+une trs-grande incertitude du sentiment qui
+aura dict une lettre, laquelle surtout doit pouvoir
+tre explique et avoue tout vnement.
+Si M. Dmocrite trouve cela difficile, tant pis;
+mais il peut bien croire que ce n'est pas lui qu'on
+s'adresserait pour chose aise.</p>
+
+<p>Quelque chose qui vous paratra plaisant,
+c'est que j'ai crit, il y a quatre jours, au gentilhomme
+hibernois, au sujet de sa progniture
+mal baptise, prcisment les mmes choses, et
+presque dans les mmes termes, que vous me les
+crivez; et cela a trs-bien russi, non pas seulement
+chez Aspasie qui en a ri comme une folle,
+mais la grille de Chaillot, tant on a l'esprit aigu
+et bien fait.</p>
+
+<p>Somme toute, mon ami, attendez, si vous y
+mettez encore quelque prix. Je vous promets que
+vous ne laisserez pas long-temps notre ami dans
+l'incertitude: et puis, il n'est pas de ces raisonneurs
+<span class="pagenum"><a id="Page_375"> 375</a></span>
+profonds qui, se trouvant en mme-temps
+casuistes scrupuleux, se dcident avec une lenteur
+qui fait que leur rsolution ne produit aucun
+effet. Il creuse fort avant; mais il est trs-leste
+ la dtermination. Ainsi, ne vous en dplaise,
+il n'y a point de pril dans la demeure. Adieu,
+mon ami, je dnerai demain chez Aspasie; la
+mienne vous fait des coquetteries charmantes
+(quoiqu'elle ne soit pas coquette), et forme des
+v&oelig;ux (j'ai presque dit soupirs) pour votre
+retour.</p>
+
+<h3>LETTRE VI.</h3>
+
+<p class="date">Paris, ce jeudi.</p>
+
+<p>J'ai lu avec un grand intrt, et je garderai prcieusement,
+mon bon et cher ami, la lettre que
+j'ai reue de vous hier. Un rsum si nergique
+de la conduite sans exemple laquelle vous a
+pouss la nature, et des principes que vous vous
+tes faits l'appui de cet heureux et noble instinct,
+est, pour une tte et une me leve, le
+germe de la plus importante thorie de libert et
+mme d'indpendance laquelle l'homme puisse
+atteindre; et pour les hommes forts, la pratique en
+ce genre doit suivre de bien prs la thorie. Je ne
+connais rien de plus imposant que les caractres
+<span class="pagenum"><a id="Page_376"> 376</a></span>
+que vous avez esquisss en peu de mots, et rien
+de plus respectable qu'une vie dont on peut se
+rendre un tel compte; mais j'y vois aussi la consolation
+des honntes gens et la condamnation
+des hommes faibles. Vous tes la preuve vivante
+qu'il n'est pas vrai qu'il faille plier ou briser;
+qu'on peut atteindre la plus haute considration,
+sans un respect superstitieux pour le
+monde et ses lois; qu'on peut arriver l'indpendance
+philosophique et pratique, sans avoir jamais
+abaiss ou comprim la fiert d'un grand sentiment
+ou d'une pense heureuse; qu'on peut prendre sa
+place, en dpit des hommes et des choses, sans
+autres mnagemens que ceux dus par l'espce humaine
+ l'espce humaine, par la tolrance de la
+vertu aux prjugs des faibles; et que, si le sentier
+qu'il faut prendre pour arriver au but est plus escarp,
+il est aussi de beaucoup le plus court. Grces
+vous soient rendues, mon ami, pour avoir pens
+que j'tais digne de vous entendre! Il est certain
+que la rapidit des progrs de notre amiti, qui
+n'a jamais t mme stationnaire, n'a pas d vous
+donner mauvaise ide de mon me, et qu'elle m'a
+mis bien avec moi-mme. Ce n'est pas sans doute
+que je me sois lev une philosophie pratique
+aussi haute. J'ai quitt trop tard mes langes et
+mon berceau. Les conventions humaines m'ont
+trop long-temps garrott; et lorsque les liens ont
+t un peu desserrs (car pour briss, ils ne le
+furent jamais), je me suis trouv encore tellement
+<span class="pagenum"><a id="Page_377"> 377</a></span>
+chamarr des livres de l'opinion, que les
+tres environnans se sont galement opposs
+ce que je fusse l'homme de la nature, au moment
+o j'aurais conu qu'on peut rester tel au
+milieu mme de la socit. D'ailleurs, j'avais t
+trop passionn; j'avais donn trop de gages la
+fortune; et ce n'est pas au milieu des orages
+qu'on peut suivre une route dtermine. Mais si
+j'eusse eu le bonheur de vous connatre il y a
+dix ans, combien ma marche et t plus ferme!
+combien de prcipices et de ravines j'aurais
+vits! combien le peu que je valais se ft dvelopp!
+et que de dfauts acquis j'aurais contracts
+de moins!... Tel que je suis, mon ami, je ne suis
+point indigne de quelque estime, puisque je sais,
+non pas vous aimer (car c'est chose trop facile
+pour tre mritoire), mais vous apprcier, et
+qu' votre avis, je suis un des hommes qui vous
+ait le mieux devin. J'ai beaucoup gagn dans
+votre commerce, j'y gagnerai davantage: il
+est peu de jours, et surtout il n'est point de circonstance
+un peu srieuse, o je ne me surprenne
+ dire: Chamfort froncerait le sourcil. Ne faisons
+pas, n'crivons pas cela, ou Chamfort sera content;
+et alors la jouissance est double et centuple.
+Ce n'est pas vous qu'il faut dire combien
+est douce, consolante, encourageante, une amiti
+qui, devenue pense habituelle ce point, fait voir
+dans la censure une loi irrfragable, et dans l'approbation
+un trsor sans prix. Tel vous tes pour
+<span class="pagenum"><a id="Page_378"> 378</a></span>
+moi. Je ne vous offrirai jamais un change digne
+de vous (si vous ne vouliez commercer qu'avec
+vos semblables vous seriez bien solitaire); mais
+tout ce que l'abandon d'une confiance profonde,
+d'un dvoment complet, d'une me ardente,
+sensible et qui n'est pas sans noblesse, peut avoir
+d'attachement pour un homme qui sait bien le prix
+des talens et des penses, mais qui sait leur prfrer
+un sentiment, la seule chose incalculable
+la raison mme lorsqu'elle est chauffe d'un bon
+c&oelig;ur: vous le trouverez en moi; et si j'ai eu le
+malheur de vous connatre si tard, ce sera du
+moins pour toujours que nous nous serons aims.</p>
+
+<p>J'espre, mon ami, que vous serez consol de
+ce que votre lettre a t remise; car je n'en ai
+point t fch, quand elle me l'a lue; et peut-tre
+si je l'eusse ouverte d'avance, comme vous
+m'en avez donn la permission ensuite, ne l'aurai-je
+pas remise. L'aberration des comtes n'est
+pas plus difficile calculer que le mouvement du
+c&oelig;ur, de l'esprit, surtout de l'amour propre des
+femmes. Vous remarquez que je n'ai peut-tre
+fait l qu'un plonasme, au lieu d'un <i lang="la" xml:lang="la">crescendo</i>;
+car plus je les vois, et plus je me persuade que
+l'amour propre est peu prs l'unique clef de ce
+qu'on appelle leur caractre: or, le caractre ne
+se compose que des habitudes de l'me et de l'esprit,
+mlangs, il est vrai, des doses ingales;
+et j'ai beaucoup de peine croire que le sexe, duquel
+les hommes tels que vous et M. Thomas
+<span class="pagenum"><a id="Page_379"> 379</a></span>
+dites <em>il est impossible de le connatre</em>, ne doive
+toute son impntrabilit au dfaut presque absolu
+de caractre. N'allez pas me citer d'exceptions; car
+les exceptions, qu'encore faudrait-il dbattre,
+prouvent la rgle, bien loin de la dtruire. Je dis
+qu'encore faudrait-il dbattre les exceptions; et
+en effet, dans notre sexe, on n'a gnralement pas
+une certaine force de tte, sans quelque force de
+caractre; dans celui-l, voyez comme l'analogie
+est fautive! Je lisais hier, dans votre recueil philosophique,
+un morceau sur le bonheur de madame
+du Chtelet, que je ne connaissais pas, et qui vaut
+d'tre connu. Il y a, dans ce morceau, des choses
+charmantes sur l'amour, et notamment deux
+pages sur l'immutabilit de son me en amour,
+qui sduiraient coup sr quiconque ne connatrait
+pas son histoire. Vous la savez mieux que moi;
+vous savez qu'elle n'tait pas mme tendre, et
+qu'elle fut trs-galante. Qu'tait-ce donc que cette
+femme, qui avait infiniment plus de force de tte,
+et mme de vritable esprit, que tout le reste de
+son sexe ensemble; et qui traait une thorie o
+l'me seule semble avoir dessin cette phrase dlicieuse:
+Il faut employer toutes les facults de
+son me jouir de ce bonheur.... Il faut quitter
+la vie quand on le perd, et tre bien sr que les
+annes de Nestor ne sont rien au prix d'un
+quart d'heure d'une telle jouissance... Il est juste
+qu'un tel bonheur soit rare; s'il tait commun,
+il vaudrait mieux tre homme qu'tre Dieu,
+<span class="pagenum"><a id="Page_380"> 380</a></span>
+du moins tel que nous pouvons nous le reprsenter......
+Qu'tait-ce que la femme qui, trouvant
+et exprimant cela, n'tait qu'une femme
+galante, et se donnait pour un de ces tres qui
+aiment tant qu'ils aiment pour deux, que la chaleur
+de leur c&oelig;ur supple ce qui manque rellement
+ leur bonheur, ou plutt pour le seul
+c&oelig;ur qui et cette immutabilit qui anantit le
+pouvoir des temps? Expliquez-moi cela, mon
+ami; et souvenez-vous que cette mme femme
+avait mis, la place du portrait de l'homme le
+plus extraordinaire de son sicle qui semblait
+avoir subjugu son me, et dans une bote que
+cet homme lui avait donne, le portrait d'un fat:
+chose aussi impossible une me aimante, mme
+dtrompe ou change, qu' nous la trahison et
+le parjure.</p>
+
+<p>N'allez pas croire, mon bon ami, que cet accs
+de svrit me vienne d'un mcontentement, rsultat
+de la dernire conversation avec Aspasie;
+car au fond, je n'ai t mcontent ( deux disparates
+prs) que de mon incertitude. Je vous ai
+demand la pure vrit; et si je ne l'ai pas fondue
+dans des dtails; c'est qu'une conversation serait
+un volume d'criture, chose qui, pour le dire en
+passant, m'a donn une assez haute ide de la strilit
+des romanciers en gnral; mais vous aurez
+bien rempli les lacunes, peut-tre mme aurez-vous
+dbord; et certainement, si vous avez
+vu en noir (car, au fond, ce n'est que par excs
+<span class="pagenum"><a id="Page_381"> 381</a></span>
+de prudence que je n'ai pas vu en rose), mes rflexions
+sur les femmes sont donc une abstraction
+purement philosophique, et si bien une abstraction,
+que c'est la premire chose que j'oublie dans
+mon commerce avec elles; en un mot, un parte
+de raison dont personne ne m'a donn l'exemple
+ un aussi haut point que vous.</p>
+
+<p>Au reste, mon mnage est fort triste aujourd'hui.
+Le petit chien qu'on avait eu la faiblesse
+d'acheter, sans penser que tous les marchands de
+chiens arrachent ces pauvres petites et frles machines
+ leur mre ds le premier moment, et
+tarissent les sources de la vie pour rapetisser les
+formes (emblme trs-frappant des manipulations
+politiques), ce petit chien est mort: et l'on a pleur;
+et l'on est honteuse d'avoir pleur, et triste d'avoir
+employ de l'argent une acquisition aussi
+fragile. Pour moi, je suis tolrant, mme pour
+cette faiblesse, parce que cette petite bte avait
+vou un trs-grand attachement mon amie, et
+que tout ce qui est attach attache: raison assez
+forte, ce me semble, pour un homme sage de ne
+point s'habituer aux animaux. Nous n'avons pas
+trop de sensibilit pour nos semblables; et l'on
+frmit quand on pense que le plus honnte homme
+du monde peut-tre pouss s'gorger avec un
+autre homme pour un chien.</p>
+
+<p>Bon jour, mon bon ami; je vous aime avec
+une extrme tendresse. Je travaille, et cela ne
+vient pas mal; je vous en souhaite autant; mais
+<span class="pagenum"><a id="Page_382"> 382</a></span>
+c'est une chose trs-pnible que de changer l'ordonnance
+de son ouvrage sans le refaire; et je
+serais bien fch que cette contrarit-l vous arrivt;
+car vous enverriez promener votre besogne.
+<i lang="la" xml:lang="la">Vale et me ama.</i></p>
+
+<p class="p2"><em>P. S.</em> Je fermais ma lettre, lorsque j'ai reu
+un billet du secrtaire de l'abb Royer, qui me
+prvient qu'il vient de remettre son patron
+l'extrait de mes deux requtes en cassation, etc.,
+et que je pourrai voir mon rapporteur dimanche
+prochain midi. Vous jugez bien que je dsirais
+voir le secrtaire avant que l'extrait ft livr;
+mais que, pour le voir efficacement, il fallait quelques
+louis. Sachez, mon ami, si cela est encore
+utile et par consquent ncessaire, le comment
+il faut s'y prendre et le combien; et avertissez
+ceux qui veulent bien prendre intrt moi, qu'il
+est temps de porter les grands coups. Rponse
+trs-prompte ce <i lang="la" xml:lang="la">post-scriptum</i>.</p>
+
+<h3>LETTRE VII.</h3>
+
+<p class="date">Lundi.</p>
+
+<p>Me voil bientt convaincu, mon ami, que j'ai
+perdu une de vos lettres, car vous ne m'eussiez
+pas crit la veille; assurment, vous m'en eussiez
+<span class="pagenum"><a id="Page_383"> 383</a></span>
+averti hier, et je ne vois rien qui puisse me
+faire prsumer que vous ayez chang l'ordre
+accoutum, ains au contraire. En consquence,
+j'ai recommenc mes rclamations; et puisque
+vous arriverez demain, vous demanderez vous
+mme la poste ce qu'est devenu votre lettre, ou
+vous me donnerez l'espce de billet sur lequel ils
+ne badineront pas.</p>
+
+<p>Votre lettre est bien, mais seulement parce
+que l'on ne peut pas trouver mal ce que vous
+crivez; et tout au plus ce degr qui me faisait
+dire de la chanson du V. de N.: elle est ce qu'il
+faut, pour ne dire pas, elle est mauvaise. Ceci est
+vrai de la chanson, parce que l'homme a pass
+ct d'une jolie ide, ce qui en idime de talent,
+s'appelle <em>rater</em>. Or, le vrai talent ne rate pas.
+Votre lettre vous n'est que bien, parce qu'elle
+n'est que douce et tendre, et que vous montrez
+toujours le vaincu, le subjugu, ce qui peut avoir
+deux inconvniens; le premier, de beaucoup reculer,
+ou tout au moins suspendre vos progrs; le
+second, d'induire en erreur la pauvre crature,
+au point qu'elle fera quelque lourde sottise, dont
+elle ne s'apercevra que lorsque votre patience
+lasse et son amour propre humili ne lui permettront
+gure plus qu' vous de rtrograder. Je
+vous avais donn un bien meilleur conseil: alternez,
+vous avais-je dit; une lettre douce et tendre,
+quoique assaisonne, tel jour; une lettre fine,
+vive, smillante et narquoise le jour d'aprs.
+<span class="pagenum"><a id="Page_384"> 384</a></span>
+Qu'elle ne soit jamais sre de son fait. C'est
+l'<em>a b c</em> en amour. C'tait donc le tour de
+la lettre de dix pages; et quoique ce soit un
+mal trs-rparable, c'en serait peut tre un assez
+grand, si vous persvriez; et c'en est mme un
+ ce cran, parce qu'en revenant demain, vous
+n'aurez point de rponse cette dernire, de sorte
+que je ne vois pas bien la transition.</p>
+
+<p>Au reste, je ne vous entretiendrai pas plus
+long-temps aujourd'hui de cette syrne, comme
+vous l'appelez; car nous ferons demain, cet
+gard, une main fond; et mon procs, ou plutt
+mes procs et mes courses ne me laissent pas respirer.
+C'est de mercredi en huit que je serai rapport:
+ainsi je n'ai pas grand temps perdre; et
+pour comble de contrarit, l'incident que m'a
+suscit mon pre au parlement, et qui, en termes
+de palais, est videmment un coup mont, me
+fait perdre un temps incroyable, attendu que les
+gens qu'il me force voir sont disperss aux quatre
+coins de Paris. Mais le plus press, c'est l'admission
+de ma requte. Une seule voix, je vous
+le rpte, mon cher; que votre aimable et prcieux
+ami s'ingnie avec sa circonspection et son
+adresse ordinaires; il aura aisment devin que
+M. Bignon, qui est mort, ne sigera pas; et mieux
+ou plutt que moi, il saura qui a remplac
+M. Daguesseau.</p>
+
+<p>Vous tes bien aimable de m'avoir sacrifi Navarre;
+mais vous le seriez davantage de pousser
+<span class="pagenum"><a id="Page_385"> 385</a></span>
+votre besogne, 1<sup>o</sup>. parce que vous tes digne de
+mettre la gloire rgner chez vous; 2<sup>o</sup> parce que
+la besogne presse, et tellement qu'il m'a fallu entrer
+en explication avec F.....<a name="FNanchor_49" id="FNanchor_49" href="#Footnote_49" class="fnanchor">&nbsp;[49]</a>, pour expliquer
+le retard. Ne vous fiez pas sur le temps qu'il me
+faut moi; car si j'avais le manuscrit que M. Thomas
+a gard pour y faire ses notes, tout serait
+refondu, attendu que les morceaux de rapport,
+et mme les soudures, sont prts. Sans doute,
+c'est un ouvrage nouveau; mais ce n'est pas une
+raison pour qu'il s'ternise, surtout depuis qu'on
+en parle, car l'attente remplir est toujours une
+pnible destine. Au reste, je vous avertis que je
+me sauve sur la lettre; voyez si, pour la premire
+fois, vous voulez avoir induit en erreur un ami.
+Eh! mon cher paresseux, tranquillisez-vous; je
+connais mieux votre talent que vous mme, sans
+quoi je n'aurais pas tant de scurit. Mais un point
+sur lequel je n'en saurais avoir, c'est votre sant;
+et je vous interdis, de par l'amour, toute espce
+de travail, si cette agitation que vous appelez la
+fivre, et qui n'est qu'un mouvement nerval, sans
+quoi je vous en aurais parl plutt, revenait seulement
+encore une fois.</p>
+
+<p>Je serai demain mardi, cinq heures du soir,
+l'htel de Vaudreuil; nous causerons, nous nous promnerons
+si vos jambes ont besoin de recouvrer
+<span class="pagenum"><a id="Page_386"> 386</a></span>
+du mouvement, ou nous resterons, nous prendrons
+des glaces aux Tuileries, ou vous viendrez
+en prendre ici. En un mot, nous ferons ce que
+vous voudrez: suffit que je serai <i lang="it" xml:lang="it">al suo commando</i>.</p>
+
+<p>Vous avez d'autant plus de raison de ne pas hasarder
+de lettres, que le brutal a fait un tapage
+pouvantable sur un propos de madame de Flahaut,
+qui a prtendu qu'on disait dans le monde,
+que La Harpe tait le tenant chez Aspasie, depuis
+la maladie hibernoise. Vous noterez qu'Aspasie a
+vu La Harpe une fois depuis deux mois. N'importe,
+le moribond celtique a crit que ce n'tait pas
+assez que cela ne ft pas, qu'il fallait encore qu'on
+ne le dt pas. J'ai lu cette belle phrase, et Aspasie
+a un peu murmur. Mais jugez quelle tincelle
+ferait une lettre vtre dans ce magasin
+bile. Je finis, car je n'ai pas un moment moi; et
+j'en suis malheureux, je vous assure. Bon jour,
+mon ami.</p>
+
+<h3>LETTRE VIII.</h3>
+
+<p class="date">Mardi.</p>
+
+<p>Mon bon ami, dans la ncessit de parler
+M. l'abb de Prigord, je prends le parti de l'attendre
+chez lui; car ma lettre deviendrait la mort
+de Turenne. Je ne sais o ceci me mnera, ni par
+<span class="pagenum"><a id="Page_387"> 387</a></span>
+consquent, si je pourrai vous voir ce matin: or,
+cet aprs-midi, je suis oblig de courir. M. Lefebvre
+d'Ammcourt ayant jug propos de me
+gagner hier mon procs contre l'Ami des hommes,
+c'est un triste sujet de flicitation que celui du
+gain d'un procs contre son pre; mais quand on
+a le malheur de plaider contre lui, encore faut-il
+gagner ce qu'on s'est cru le droit de disputer. Au
+reste, je me console d'autant plus juste titre de
+cette extrmit, que c'tait mon pre qui tait
+l'agresseur, et qu'il n'a jamais voulu arbitrer.
+Adieu, mon cher ami; ce soir, ou demain
+matin.</p>
+
+<h3>LETTRE IX.</h3>
+
+<p class="date">Londres, 20 aot 1784.</p>
+
+<p>Mon dieu, mon ami, mon cher ami! que je
+suis inquiet! qu'il est cruel pour moi de vous
+avoir quitt dans ce moment, de n'tre pas votre
+garde-malade, de ne pas savoir, aussitt que ma
+pense, comment votre pouls bat, et si vous
+souffrez, ou si vous tes soulag! Mon Henriette a
+rapport tant de peines dans mon sein, en me racontant
+toutes celles que votre tat lui avait faites,
+et tant d'attendrissement, en me parlant de vos
+<span class="pagenum"><a id="Page_388"> 388</a></span>
+touchans adieux! Vous tes-l sous mes yeux,
+brlant, agit, tourment, sans que je puisse dtourner
+un moment ma pense de votre lit et de
+votre fivre. Ce n'est pas que votre tat soit alarmant,
+je le sais; et s'il l'et t, tous les chevalets
+de la Bastille exposs ma vue ne m'auraient pas
+fait partir. Mais vous souffrez! Eh, mon dieu!
+n'est-ce donc rien de souffrir? c'est presque tout,
+dans un passage si court et si incertain. Mon ami!
+vous ne pouvez pas crire; je ne veux pas que
+vous criviez, moins que ce ne soit deux lignes
+qui me rassurent par la vue de vos caractres:
+mais suppliez M. R.... de remplir, en votre nom,
+cet office et ce devoir d'ami: il ne me refusera
+point cette consolation; il me rendra la justice
+de croire que je paierais, et de grand c&oelig;ur, le
+mme tribut son amiti pour vous; mais il a le
+bonheur de vous garder, lui! et ne m'en doit-il
+pas plus de compassion et de complaisance, moi
+qui vous ai quitt dans un moment si critique
+pour tous deux, moi qui, peut-tre, hlas! ne
+vous embrasserai pas de long-temps, et qui m'tais
+fait une si douce habitude de ne penser, de n'observer,
+de ne sentir qu'avec vous, de n'agir que
+sous vos yeux, de n'avoir qu'une me avec mon
+meilleur et presque mon unique ami? O mon cher
+et digne Chamfort! combien les bonnes gens sont
+des tres d'habitude! et combien vous avez peu
+de besoin de cet attrait d'habitude, pour tre ncessaire
+ ceux dont vous avez daign vous laisser
+<span class="pagenum"><a id="Page_389"> 389</a></span>
+connatre! Je sens qu'en vous perdant, je perds
+une partie de mes forces. On m'a ravi mes flches.
+O mon ami! recouvrez votre sant; et que votre
+amiti, vos consolations, vos conseils, vos lettres
+versent du baume dans mon c&oelig;ur, m'apprennent
+ supporter une situation si nouvelle, quoique
+dj prouve l'honorer, l'embellir, et me rendent
+enfin capable d'tre digne de tous les sentimens
+que vous m'avez montrs.</p>
+
+<p>C'est de cette ville souveraine, qui, btie de
+briques, et sans lgance ni noblesse dans ses
+difices, montre la Tamise et son port superbe,
+et semble dire: qu'oseriez-vous me comparer?
+que l'Ocan, que les mondes apportent ici leurs
+tributs! c'est de cette ville que je vous cris la
+hte, les yeux distraits par une foule d'objets nouveaux,
+l'esprit occup de mille soins pnibles au
+prsent et dans l'avenir, mais le c&oelig;ur et l'imagination
+pleins de vous.</p>
+
+<p>Notre voyage ferait un roman; vous savez une
+partie des inconvniens qui ont prcd notre dpart;
+vous aurez prouv sans doute Paris le
+temps dont nous avons t accueillis dans la
+route; et vous ne vous ferez jamais d'ide de
+notre passage, qu'aprs avoir essuy une tempte.
+Nous avons t deux fois au moment de
+prir: une fois par la seule force du vent et de
+la mer qui crasait notre frle paquebot; et une
+fois l'entre de l'Adder, c'est--dire presque au
+port; en revirant de bord, un faux coup de timon
+<span class="pagenum"><a id="Page_390"> 390</a></span>
+et un cable cach sous une vague terrible
+nous ont mis au moment de chavirer; on avait,
+sur le pont, de l'eau au-dessus du genou. Le
+capitaine, l'un des plus intrpides marins de ce
+genre, s'est cru perdu, et ne voulait pas, disait-il,
+survivre son vaisseau. Heureusement, ma
+pauvre amie tait dans cet horrible tat appel
+mal de mer, dont l'effet moral est de rendre insouciant
+de tout et sur tout, si ce n'est sur l'espoir
+que la mer engloutira le supplice et le supplici.
+J'ai vomi le sang, moi qui n'ai jamais t
+malade sur mer, et mes nerfs ne sont pas encore
+remis.</p>
+
+<p>Aussitt dbarqus, nous avons pris la poste
+dans la compagnie d'un Irlandais que je croirais
+honnte homme, si je n'avais toujours pens que
+c'est-l que s'arrte la toute-puissance divine;
+d'une Franaise qu'il avait pris la libert d'enlever
+ sa famille, du droit qu'a tout Irlandais de s'approprier
+une riche hritire; et d'un ministre anglais,
+homme doux, modr et fort instruit; nous
+avons pris la poste, dis-je, et ce n'est pas par magnificence;
+mais tous les lgans de l'Angleterre
+et la partie brillante de la cour tant Brightemlstone,
+parce que le prince de Galles y prend les
+eaux, il n'y a pas une seule diligence o l'on puisse
+trouver place. Au reste, les postes, qui sont excellentes,
+et fournissent par obligation des voitures
+comparables nos voitures de matre, sont
+ peine aussi chres qu'en France, quoique plus
+<span class="pagenum"><a id="Page_391"> 391</a></span>
+longues et trois fois plus rapidement franchies.
+Il suit cependant de cette manire de voyager
+que, malgr les talens conomiques et l'industrie
+hibernoise de notre compagnon que j'ai cr
+marchal-gnral des logis de la caravane, notre
+voyage nous a cot trois fois ce qu'il devait nous
+coter. Et d'autant que le paquebot ne partait
+qu' trois jours de distance de celui de notre arrive,
+et que les difficults pour le passeport devenaient
+inquitantes, j'ai frt un navire. Si je ne
+craignais de divulguer des secrets qui peuvent, dans
+la foule, servir quelques honntes gens comme
+ils nous ont servi, je vous dmontrerais combien
+ces sublimes formalits de notre inquisition, appele
+amiraut, sont inutiles toute autre chose
+qu' faire gagner de l'argent aux huissiers visiteurs:
+digne rsultat de toute lgislation rglementaire!</p>
+
+<p>Nous avons dn Brightemlstone, avec la
+meilleure viande de boucherie que j'aie mange
+de ma vie; et comme le seul acte de toucher un
+plancher anglais brle la bourse, surtout dans le
+voisinage de la cour (car l'or est la mandragore
+de toutes les cours), nous avons t coucher
+Lewis. N'tes-vous pas scandalis qu'un bourg anglais
+porte le nom d'un de nos rois? Depuis, et
+ds Lewis, nous avons parcouru le plus beau pays
+de l'Europe, par la varit des sites et de la verdure,
+la beaut et l'opulence de la campagne, la
+propret et l'lgance rurale de chaque proprit.
+<span class="pagenum"><a id="Page_392"> 392</a></span>
+C'est un attrait pour les yeux; c'est un charme
+pour l'me, qu'il est impossible d'exagrer. Les
+approches de Londres sont entre autres d'une
+beaut champtre dont la Hollande mme ne m'a
+point fourni de modles; j'y comparerais plutt
+quelques valles de la Suisse; car (et cette observation
+trs-remarquable saisit l'instant des yeux
+exercs) ce peuple dominateur est avant tout et
+surtout agricole au sein de son le; et voil ce qui
+l'a sauv si long-temps de ses propres dlires. Je
+sentais mon me fortement et profondment saisie,
+en parcourant ces contres plantureuses et
+prospres; et je me disais: Pourquoi donc cette
+motion si nouvelle? Ces chteaux, compars aux
+ntres, sont des guinguettes. Plusieurs cantons
+de la France, mme de ses provinces les plus mdiocres,
+et toute la Normandie que je viens de
+traverser, sont assurment plus beaux, de par la
+nature, que toutes ces campagnes. On trouve
+et l, mais partout dans notre pays, de beaux difices,
+des ouvrages fastueux, de grands travaux
+publics, de grandes traces des plus prodigieux efforts
+de l'homme; et cependant ceci m'enchante
+bien plus que le reste ne m'tonne. C'est que ceci
+est la nature amliore et non force; c'est que
+ces routes troites, mais excellentes, ne me rappellent
+les corvoyeurs que pour gmir sur les
+lieux o ils sont connus; c'est que cette admirable
+culture m'annonce le respect de la proprit;
+c'est que ce soin, cette proprit universelle
+<span class="pagenum"><a id="Page_393"> 393</a></span>
+est un symptme parlant de bien-tre; c'est
+que toute cette richesse rurale est dans la nature,
+et ne dcle pas l'excessive ingalit des fortunes,
+source de tant de maux, comme les difices somptueux
+entours de chaumires; c'est que tout me
+dit ici que le peuple est quelque chose, qu'ici
+chaque homme a le dveloppement et le libre
+exercice de ses facults, et qu'ainsi je suis dans
+un autre ordre de choses.</p>
+
+<p>Et prenez garde, mon ami, que c'est si bien l
+la vraie cause de l'effet sur lequel je raisonnais,
+qu'arriv Londres, et cette superbe Tamise
+(qu'il ne faut comparer rien, parce que rien ne
+lui est comparable) une fois franchie, rien ne m'a
+plus tonn ni mme fait plaisir, si ce n'est les
+trottoirs qui faisaient tomber genoux le bon la
+Condamine, et s'crier: Bni soit Dieu! voici un
+pays o l'on s'occupe des gens de pied. Tout le
+reste m'a paru ordinaire et presque mesquin. Je
+dirais volontiers comme cet apathique Italien:
+Ce sont des rues droite, des rues gauche et un
+chemin au milieu. Toutes les villes sont de mme,
+si cependant vous accordez celle-ci l'avantage de
+cette admirable propret qui s'tend tout, qui
+embellit tout, qui a un attrait presque gal pour
+l'esprit et pour l'&oelig;il, et des dimensions dont aucune
+ville ancienne ne saurait jouir: du reste,
+effrayante obstruction du corps politique; cloaque
+infme au moral; hommes entasss et infects
+de leur haleine; lutte ternelle des corrupteurs
+<span class="pagenum"><a id="Page_394"> 394</a></span>
+et des corrompus, des prodigues et des misrables,
+de la canaille titre et de la canaille populace.
+C'est mieux ou plus mal que Paris ou que
+Babylone, comme vous voudrez, j'y prends peu
+d'intrt. Notez pourtant que j'ai peu vu encore,
+et que Londres m'offrira certainement plus que
+toute autre grande ville de commerce un foyer
+d'activit et d'mulation qui ne peut pas ne point
+intresser. Mais je vous rends compte de la premire
+impression qui a toujours un grand fonds
+de vrit.</p>
+
+<p>Nous avons eu en voyage des gentlemen. Combien
+le peuple a de sens! le sobriquet des voleurs
+est ici le mot gentilhomme! Ils ont observ et
+tt deux ou trois fois notre petite troupe, j'tais
+dcid ne leur accorder rien, parce que je suis
+loin d'avoir trop d'argent; j'avais mis les dames
+en avant, seules dans une chaise, trois hommes
+dans celle qui suivait, et un cheval. Notre ordre
+de bataille tait si bon et notre contenance arme
+si simplement fire et ostensible, qu'ils nous ont
+laiss passer.</p>
+
+<p>J'empiterais sur les droits de mon Henriette qui
+veut vous crire, quand elle pourra vous remercier
+de votre convalescence, si je vous parlais
+des Anglaises, dont l'air froid et ricanneur et les
+tailles embotes et guindes n'ont pas paru lui
+plaire infiniment au premier coup d'&oelig;il: pour
+moi j'en appelle, et je ne renoncerai pas si aisment
+ ma longue passion pour les Anglaises,
+<span class="pagenum"><a id="Page_395"> 395</a></span>
+d'autant qu'en voyant passer Henriette, on s'arrte
+et l'on dit: Oh! la belle Anglaise! Aussi est-elle
+fort contente des hommes. Pour moi, je prtends,
+et l'on assure que j'ai dj l'air aussi breton
+que Jacques Rosbiff.</p>
+
+<p>Au reste, nos dames n'ont pas toujours t aussi
+bien traites; elles ont essuy aujourd'hui un
+orage trs-vif: la beaut du temps les avait invites
+ aller pied de leur auberge leur logement,
+car nous sommes dj gts et chrement gts;
+elles taient pares fort la franaise, et sur-tout
+Henriette. On a murmur; on s'est attroup; on
+nous a suivis; on a lanc un certain Aristophane
+de cabaret, qui s'est mis chanter devant nous,
+avec les gestes les plus dmonstratifs et les expressions
+les plus libres des cantiques trs-peu spirituels
+qui ont fort diverti le peuple. Mon amie,
+accoutume aux lubies de la canaille d'Amsterdam,
+riait; la Parisienne avait une vraie colre
+de parisienne et regrettait les halles. Pour moi,
+mon flegme tait imperturbable; mais cependant
+j'avais peur de me fcher et le dnoment m'inquitait:
+dj plusieurs Anglais bien mis, en passant
+ cheval avaient distribu quelques coups de
+fouet au Gilles, et s'arrtant, nous avaient suppli
+de ne pas prendre la populace pour la nation;
+puis, ils nous donnaient des conseils que malheureusement
+nous n'entendions pas. Enfin, un
+Franais a fendu la foule, donn de l'argent, et
+fait montre d'loquence anglaise, puis nous dposant
+<span class="pagenum"><a id="Page_396"> 396</a></span>
+dans une boutique, il a t nous chercher
+un carrosse qui a mis fin cette scne plaisante au
+fond, et dont mon amie a eu la charmante rparation
+que je vous ai dite au parc Saint-James,
+une fois qu'elle a eu substitu un petit chapeau
+nos immenses panaches.</p>
+
+<p>Avec quelque prcipitation que ceci soit bauch,
+mon cher ami, vous verrez que je veux me nourrir
+de l'espoir que vous tes en tat de me lire, de
+m'entendre et presque de me rpondre. L'ide de
+mon ami, malade loin de moi, m'est trop importune.</p>
+
+<p>Si par hasard votre convalescence tait prmature
+et htive autant que je le dsire, ou si vous
+croyez pouvoir charger de la ngociation que voici
+le bon abb de Laroche, vous le feriez le plutt
+possible, parce que cela m'importe. Le vieillard a
+rpondu celle de mes lettres dont vous m'avez
+paru trs-content, le billet malhonnte que voici:</p>
+
+<p>Je vous renvoie, Monsieur, la lettre que vous
+m'avez confie; je l'aurais fait plutt, si je n'tais
+retenu au lit par une fivre trs-forte et un
+violent mal de tte: j'ai pris l'mtique; j'ai t
+saign trois fois, et mes maux subsistent encore
+dans toute leur vigueur. On n'est point du tout de
+l'avis de votre ami; on croit que la dernire
+forme que vous avez donne votre ouvrage
+est la meilleure, qu'il peut tre sans danger
+publi dans le nouveau monde; pour celui-ci,
+c'est vous d'en juger, mais on aurait dsir
+<span class="pagenum"><a id="Page_397"> 397</a></span>
+que vous n'eussiez fait part personne qu'on
+en avait connaissance; et on m'a dclar que la
+trop grande communication que vous en avez
+faite, ne permettait absolument plus qu'on s'en
+mlt. Mes rapports avec M. Paris ne sont pas,
+comme vous imaginez, de simples liaisons de
+socit; et je suis l'ami intime de toute la famille
+de sa femme. Croyez-vous, monsieur, qu'il soit
+bien permis, qu'il ne soit pas mme rprhensible
+de mettre, sans preuve bien vidente, dans le
+c&oelig;ur d'un homme mort depuis long-temps, les
+motifs les plus condamnables, pour, d'aprs cette
+supposition, en faire la satire la plus cruelle? Je
+ne suis point en ce moment en tat de discuter si
+le bonheur du genre humain dpend d'une vrit
+qui ne peut tre solidement dmontre que par
+une diatribe sur M. Duverney; mais je ne cooprerai
+en rien ce qui peut affliger mes amis.
+Recevez, monsieur, l'assurance de mon sincre
+attachement.&mdash;23 aot 1784.</p>
+
+<p>Je rpondrai, et je rpondrai honntement;
+mais vous voyez comme je suis pay d'avoir raison,
+et surtout de ma loyale communication de l'excellente
+lettre de Clavire. Mais ce n'est ni le
+moment, ni la situation de se fcher. Voici ce qui
+presse et importe: le docteur Price est Londres;
+il est ami intime de Franklin; que Franklin lui
+recommande l'ouvrage, ou au moins l'auteur.
+Alors je tirerai parti d'un livre utile, entrepris
+pour leur faire plaisir, et dont j'ai le plus grand
+<span class="pagenum"><a id="Page_398"> 398</a></span>
+besoin. Ne ngligez pas cela, je vous en prie.</p>
+
+<p>Adieu, mon trs-cher ami. Donnez-moi ou faites-moi
+donner le plutt possible de vos nouvelles;
+et aimez-moi comme il m'est impossible de ne pas
+vous aimer.</p>
+
+<h3>LETTRE X.</h3>
+
+<p class="date">Londres, 13 octobre 1784.</p>
+
+<p>Je reois, mon trs-cher ami, une lettre dont
+l'criture a fait palpiter mon c&oelig;ur, comme celle
+d'une matresse lorsque j'avais vingt ans; car la
+fermet du caractre et le nombre des pages m'ont
+appris en un instant que vous vous portiez mieux;
+que vous aviez plus de forces; que votre amiti pour
+moi tait la mme; que vous ressentiez toujours
+le besoin de causer avec moi; enfin que j'avais
+recouvr la partie la plus relle de ce qu'il m'est
+permis de goter de bonheur, je veux dire, le
+charme et l'assurance de votre amiti. Cette rapidit
+de sentiment qui, dans une seule motion, fait
+trouver mille certitudes et mille jouissances, est
+un des plus grands dons que la nature ait fait aux
+c&oelig;urs aimans; et c'est assez pour compenser tous
+les maux que produit la sensibilit. Car un tre
+sensible jouit avec abandon; et lorsqu'il souffre
+dans l'objet aim, il a encore pour se consoler le
+sentiment mme qui le fait souffrir.</p>
+
+<p><span class="pagenum"><a id="Page_399"> 399</a></span>
+Grces vous soient rendues, cher ami, de m'avoir
+tir de peine sur vous et sur votre affection;
+non que j'en doutasse, il ne me faut que tter mon
+c&oelig;ur, pour tre sr du vtre. Mais il est si doux
+de s'entendre rpter qu'on est aim de l'homme
+du monde qu'on aime, estime et respecte le plus!
+Et puis, l'me a besoin d'tre soigne comme le
+corps. C'est-l sans doute un des plus grands mcomptes
+de la vanit humaine; mais il est trop vrai
+que l'amiti a besoin de culture, et que la sant
+de l'esprit et du c&oelig;ur est subordonne au rgime
+et l'habitude.</p>
+
+<p>Le tableau que vous me faites de ce que vous
+avez souffert, m'a vraiment navr, et surtout par
+l'ide que je n'ai pas t votre garde; mais la rflexion
+soulage un peu mon imagination, en ce
+que la cruelle preuve que vous venez de subir,
+est une dmonstration irrsistible que vous tes
+un des tres les plus vivaces qui existent. Or, la
+tnuit de votre charpente, la dlicatesse de vos
+traits, et la douceur rsigne et mme un peu
+triste de votre physionomie laquelle est calme, et
+que votre tte ou votre me ne sont point en mouvement,
+alarmeront et induiront toujours en erreur
+vos amis sur votre force. Pour moi, vous
+m'avez prouv, non pas tout fait qu'on ne meurt
+que de btise, mais que les forces vitales sont toujours
+proportionnes la trempe de l'me. Ainsi,
+l'axime proverbial <em>la lame use le fourreau</em> n'est
+pas vrai pour l'espce humaine. Comment son feu
+<span class="pagenum"><a id="Page_400"> 400</a></span>
+intrieur ne le consume-t-il pas, se dit-on? eh! comment
+le consumerait-il? c'est lui qui le fait vivre.
+Donnez-lui une autre me, et sa frle existence
+va se dissoudre.</p>
+
+<p>Hlas, mon ami! Tacite et vous, aurez donc
+toujours raison! c'est un trange compos de lgret
+et de perversit que l'homme, qu'il faut
+cependant servir et qu'on voudrait aimer: l'homme
+qui calcule les astres, qui soumet les lmens, qui
+dfie et combat toute la puissance de la nature,
+qui peut tout except conduire lui et ses semblables,
+qui a tout trouv hors la libert et la paix,
+qui a su donner l'autorit, qui a su l'endurer, et
+qui n'a su ni la diriger ni la seconder, qui sait
+ramper et ne sait pas obir, qui sait se rvolter et
+ne sait pas se dfendre, qui sait aimer et ne sait
+pas s'attacher, qui a tous les contraires en bien
+comme en mal, dans le c&oelig;ur et dans l'esprit.
+Votre mot est charmant. On a dit, il y a long-temps:</p>
+
+<div class="poetry"><div class="stanza">
+<p>Mille fois ils m'ont tout promis;</p>
+<p>Mais le sicle en fourbes abonde,</p>
+<p>Et je ne hais rien tant au monde</p>
+<p>Que la plupart de mes amis.</p>
+</div></div>
+
+<p>Mais c'est-l l'pigramme chagrine d'un homme
+dont l'esprit aigri n'est jamais averti par son c&oelig;ur.
+La vtre appartient un philosophe qui a observ
+profondment, et qui donne un rsultat moral
+avec la gat et l'indulgence sans lesquelles il
+<span class="pagenum"><a id="Page_401"> 401</a></span>
+n'est presque pas un bon c&oelig;ur. Il y a peu de dlicatesse
+ se personnifier dans un sentiment haineux
+et vil; au lieu que votre mot, qui est trop
+vrai, est la saillie aimable d'un homme qui n'a
+pas t pris pour dupe, et qui aime trop ses vrais
+amis pour ne pas rire beaucoup de ceux qui prennent
+ce titre. Mais j'ai peur qu'en ce genre, comme
+en beaucoup d'autres, il n'y faille pas regarder de
+trop prs: car on s'appauvrirait, beaucoup plus
+qu'il n'est possible d'y rsoudre mme la philosophie.
+Bon dieu! quels sacrilges j'ai surpris, dans
+ces derniers temps, les personnes qui parlent le plus
+loquemment d'amiti! Je ne m'accoutumerai jamais
+ ces thories que la conduite dment; mais
+il faut que je m'arrte, car ce que j'aurais vous
+dire ne peut pas s'crire. Ce n'est pas que si j'avais
+ vous dnoncer un fait important, je ne sautasse
+le foss. Mais ce n'est point dans votre c&oelig;ur
+que j'ai vous blesser; et votre tte est si sage,
+que vous sonderez le terrain mme sur lequel
+vous tes le plus habitu marcher: et vous ferez
+bien. Il faut d'ailleurs, mon ami, une grande circonspection
+pour les faits; le trait infme que vous
+m'apprenez ne l'enseigne que trop, puisqu'une
+simple transposition de dates a fait, dans la bouche
+d'un mchant, d'une action honnte et pure
+(qu'il n'a pu savoir que par mon bandit de laquais,
+qui, non content de tout me voler, piait mes
+actions et mes discours chaque instant de la
+journe), une malignit capable de compromettre
+<span class="pagenum"><a id="Page_402"> 402</a></span>
+un galant homme auquel je ne me consolerais pas
+de susciter, mme le plus indirectement, une tracasserie.
+Eh! qui en sera l'abri, s'il n'y est pas,
+lui, arm de tant de circonspection et de sagesse?
+Mais, outre cette anecdote, quoiqu'il soit peu prs
+impossible que la poste voie tout, je puis vous assurer
+que les Franais de Londres sont aussi inspects
+par la police de Paris qu'en France mme.
+Les canailles aventurires qui salissent ici les
+presses, sont les espions les plus corrompus qui
+existent, et leurs complices le sont aussi; car qui
+dit complice en ce genre, dit espion. La complicit
+est un des moyens de l'espionnage; et les gouvernemens
+qui ont recours ce misrable moyen,
+savent trs bien distinguer l'homme auquel il faut
+en vouloir. Ils devraient savoir aussi que leurs
+recherches en ce genre ne produisent rien qu'une
+ressource assure la canaille infecte qui se voue
+ cette infme profession. Au reste, il y a aussi
+des Anglais vendus la police de Paris; tmoin le
+vil entrepreneur du <cite>Courrier de l'Europe</cite>, tout
+aussi mprisable que le rdacteur. Celui-ci, aprs
+avoir t libelliste ordurier, est devenu espion
+gag, aussi infme dans ses dlations qu'il tait
+mprisable avant ce joli mtier. C'est de toute cette
+canaille que W. a t la victime; elle craint de
+n'tre pas paye si elle n'accuse pas, de sorte
+qu'elle accuse tort et travers.</p>
+
+<p>Vous tes inquiet de mon sort, mon cher ami, et
+moi je ne suis pas trs-rassur, surtout sur celui de
+<span class="pagenum"><a id="Page_403"> 403</a></span>
+mon aimable compagne. J'ai cependant quelques
+projets qui apparemment me feront vivre: mais
+on se trompe beaucoup sur la gnrosit des
+Anglais. Accoutums tout calculer, ils calculent
+aussi les talens et l'amiti; la plupart de leurs
+grands crivains sont, presque la lettre, morts
+de faim: jugez de quiconque n'est pas de leur
+nation! Une des premires choses qui frappent
+ici, c'est l'esprit d'ordre, de mthode, de calcul.
+On peut y dire le pourquoi de chaque chose; et
+cela doit peser, surtout dans l'esprit d'un Franais;
+mais, tous ses inconvniens, ce genre
+d'esprit exclut presque ncessairement les grands
+mouvemens de sensibilit; ils appartiennent ici
+au peuple, beaucoup trop calomni, mme dans
+ce pays, o cependant il est quelque chose. En
+gnral, mon ami, Clavire a raison; et j'ai t
+oblig de m'en convaincre, moi qui cris contre
+l'aristocratie. On ne dfendra jamais bien le
+peuple, quand on se laissera aller quelque dplaisir
+contre lui; quand les mots de canaille, de populace,
+de goujat, resteront le dictionnaire du dfenseur.
+Un plus profond examen de ce qui suggre
+ces pithtes, agite la tte et le c&oelig;ur; on voit bientt
+que cette populace, cette canaille, n'est plus si
+nombreuse ni si vile qu'on l'imaginait. Ces grossirets
+dont elle affuble les panaches, les plumets,
+l'air franais, tout ce que vous voudrez, ne sont
+pas si grossires. Il faut aussi faire le procs ceux
+qui inventent, qui portent, qui accrditent ces
+<span class="pagenum"><a id="Page_404"> 404</a></span>
+purilits, titres presque uniques par lesquels
+on se distingue de la canaille. Elle est bruyante,
+elle est incommode; mais aux yeux et aux oreilles
+de qui?.... Et ces graves et silencieux dportemens
+de la canaille instruite, bien vtue, s'intitulant
+gens comme il faut, feront-ils mieux le bonheur
+de la terre?</p>
+
+<p>Il faudrait, mon ami, il faudrait qu'une tte
+pensante et sagace comme la vtre vt l'Angleterre
+compare tout ce qu'on voit ailleurs, et pest les
+dsagrmens qu'on exagre chez vous, contre les
+maux rels dont il est dfendu de parler. Rien de
+parfait ne saurait sortir de la main de l'homme;
+mais il y a du moins mauvais, et beaucoup moins
+mauvais, en Angleterre que partout ailleurs, o
+des esclaves, les fers aux pieds et aux mains,
+se moquent des dangers que courent les voltigeurs.
+Il semble qu'on ait voulu consoler jusqu'ici
+les autres nations, en leur parlant des dfauts de
+la constitution anglaise, de ce qu'on appelle ses
+abus. On a fait comme ceux qui portaient leurs
+gmissemens sur de lgers liens des esclaves
+chargs de lourdes chanes; on abuse de ce que
+les premiers laissent toute la sensibilit, tandis
+que les autres tent tout sentiment. Enfin, si le
+mieux peut trouver place chez les Bretons, ce
+sera quand les autres nations europennes seront
+arrives leur niveau. Le philosophe doit donc
+tendre cette rvolution, avant que de dsirer
+l'autre. Une meute, une sdition Londres fait
+<span class="pagenum"><a id="Page_405"> 405</a></span>
+plus de bien au c&oelig;ur de l'honnte homme, que
+toute cette imbcille subordination dont on se
+vante ailleurs. Si l'on approfondissait, si l'on
+comparait, si l'on cherchait les corrlatifs en
+politique, on ferait sur l'Angleterre et les Anglais
+un ouvrage qui aurait de la signifiance: mais il
+ne faudrait pas, comme l'illustre Linguet, qui,
+tout ainsi que Mallebranche voyait tout en Dieu,
+voit tout en Linguet, rechercher les fourchettes
+ deux fourchons et le manque de serviettes....
+Un magistrat d'une des socits les plus libres de
+la terre, flicitait l'autre jour une connaissance
+moi qui a quitt l'Irlande, de n'tre plus parmi
+ces Hibernois qui emplument et coupent des jarrets.
+C'est un bon homme parlant admirablement
+libert, pourvu qu'on laisse faire la magistrature:
+et voil comme on est partout. Ds que le peuple
+tente de se faire justice, c'est une horreur. Il faut
+cependant remarquer que les premiers emplumeurs
+et coupeurs de jarrets, pour cause politique,
+ont paru en Amrique; et que cette manie
+a disparu, quoique la cause rprimante soit
+trs peu de chose: mais les causes pour lesquelles
+il fallait emplumer, etc. etc. ont disparu. Il faut
+remarquer aussi que l'art d'ter la raison, pour
+ensuite argumenter de la folie, est l'art des coupables
+gouvernans: cela tabli, qu'importe de
+dtailler les convulsions de l'infortun dont on a
+irrit les nerfs par un breuvage?.....</p>
+
+<p>Mais, mon ami, voil beaucoup bavard; car
+<span class="pagenum"><a id="Page_406"> 406</a></span>
+il faut nous tenir dans les gnralits. Mais je ne
+puis pas me refuser au plaisir de frotter la tte la
+plus lectrique que j'aie jamais connue. Je ne perdrai
+pas mon temps ici; et si la misre et le malheur
+ne font pas justice de moi, je rpondrai
+peut-tre mes ennemis et mes prtendus amis
+presque aussi coupables que mes ennemis, mais
+de la seule manire qui me convienne dsormais,
+par de bons et d'utiles ouvrages, tous portant
+mon nom; car, ds le premier, j'annonce que
+tout ce qui ne le portera pas me sera faussement
+attribu, afin qu'on n'essaie pas de m'imputer les
+viles anonymits qui pullulent ici. Quoiqu'il arrive,
+vous n'aurez pas rougir de moi, soyez-en
+bien assur; mais quand vous presserai-je contre
+mon c&oelig;ur? C'est en vrit ce qu'il m'est impossible
+de dire; cet gard, j'ose peine fixer l'avenir.</p>
+
+<p>Je vous ai dj crit, mon cher ami, sur le
+brillant surcrot de fortune qui vous est arriv:
+j'en tais en colre, et je ne suis pas encore trs-calme
+ cet gard; mais je veux vous croire dguignon,
+comme vous dites: c'est cependant
+une drision, si vous ne devez commencer toucher
+que dans trois ans, moins qu'on ne vous
+en donne neuf d'avance. Madame de N. vous
+crira le premier courrier. Aujourd'hui, il est trop
+tard, et ses beaux yeux souffrent la lumire;
+elle vous prie de l'aimer, et de m'crire souvent;
+car elle prtend que je suis trs-mauvaise compagnie,
+<span class="pagenum"><a id="Page_407"> 407</a></span>
+quand vous ne m'crivez pas. Adieu, cher
+et bon ami; il y a long-temps que votre conqute
+a compens toutes les pertes et toutes les mprises
+de mon c&oelig;ur. Conservez-moi le vtre; et
+quoiqu'on fasse, je ne serai pas tout fait malheureux.
+Choyez votre convalescence avec votre
+raison, et non pas avec votre tte; caressez les
+muses; qu'elles vous comblent long-temps de
+toutes leurs faveurs; et quand vous serez dsensorcel,
+toujours vous auront-elles valu plus de
+jouissances que d'or, ni mme de gloire, en
+juger par celle qu'il vous tait donn de mriter,
+et par les seuls dispensateurs dont vous puissiez
+l'attendre. <i lang="la" xml:lang="la">Vale et me ama.</i></p>
+
+<p class="p2"><em>P. S.</em> Plusieurs articles de votre lettre ne sont
+pas rpondus, parce qu'une de mes lettres, qui a
+crois la vtre, l'a fait d'avance.</p>
+
+<h3>LETTRE XI.</h3>
+
+<p class="date">10 novembre 1784.</p>
+
+<p>Je viens de recevoir votre lettre tendre et sage,
+mon bon et cher ami; et j'ai prouv le double
+plaisir d'apprendre de vous d'heureuses nouvelles,
+et de trouver, dans l'accent et l'expression de
+vos craintes, une vive empreinte de votre amiti
+<span class="pagenum"><a id="Page_408"> 408</a></span>
+et c'est-l, sans doute, une grande jouissance pour
+moi; mais la circonstance en a redoubl la saveur.
+Je suis triste et malheureux; ma douce et
+charmante compagne est malade, et malade de
+langueur; elle est son onzime accs de fivre.
+Heureusement les accs sont intermittens, et laissent
+deux jours de passables; mais l'extrme faiblesse,
+l'agacement des nerfs, les accidens de
+femmes qui en ont rsult, l'ont jete dans une
+situation trs fcheuse, quoique au fond, peu
+inquitante; d'un autre ct, ma bourse n'avait
+que faire de cet chec. Toute visite de mdecin
+rput (et peut-on en choisir un autre pour son
+amie?) cote un louis Londres; c'est acheter
+cher l'inquitude. Enfin, mes ressources sont
+leur terme; et non seulement je n'ai point encore
+obtenu le pain de la loi, mais je n'obtiens pas
+mme de rponse de mes gens d'affaires. Heureusement
+Target retourne incessamment Paris, et
+se charge de mettre un terme cette indcision
+cruelle.</p>
+
+<p>On projette de me charger d'un grand ouvrage,
+qui m'assurerait le ncessaire pour long-temps;
+mais l'entreprise en est encore fort incertaine.
+Changuyon me propose aussi, de Hollande, de la
+besogne; mais il faut le temps de la faire. Tout
+cela combin, mon ami, dessinez le premier trait
+d'une situation dont votre imagination ne saura
+que trop faire un tableau fort triste, mais qui
+pourtant n'est pas dsespr. Le grand, le vrai
+<span class="pagenum"><a id="Page_409"> 409</a></span>
+mal, c'est la souffrance de mon amie; et votre
+lettre en a tempr l'amertume. Jugez ce que votre
+amiti est et peut pour notre bonheur. Hlas!
+mon ami, il n'en est qu'un de vrai, c'est d'aimer
+et d'tre aim. Sans ce charme, je ne pourrais dj
+plus supporter le fardeau de la vie.... Mais songeons
+que j'cris de Londres, et dans le mois de
+novembre. Ne nous occupons pas de ces ides.</p>
+
+<p>Je veux cependant vous dire, et seulement
+dans des vues littraires, que j'ai rencontr, ce
+sujet, dans le Sjanus de Bergerac, imprim en
+1638, et ddi au duc d'Arpajon, o par parenthse
+l'on professe tout haut l'athisme avec approbation
+et privilge du roi, j'y ai trouv, dis-je,
+ces vers qui m'ont bien tonn:</p>
+
+<div class="poetry"><div class="stanza">
+<p>Et puis, mourir n'est rien, c'est achever de natre.</p>
+<p>Un esclave hier mourut pour divertir son matre;</p>
+<p>Au malheur de la vie on n'est point enchan,</p>
+<p>Et l'me est dans la main du plus infortun.</p>
+</div></div>
+
+<p>En vrit, mon ami, on ne ferait aujourd'hui
+rien de plus beau que ces deux derniers vers. Il
+est vrai qu'on en trouve, ct, de cette force.
+Terrentianus demande Sjanus s'il ne craint
+pas le tonnerre des dieux; et Sjanus rpond:</p>
+
+<div class="poetry"><div class="stanza">
+<p>Il ne tombe jamais en hiver sur la terre;</p>
+<p>J'aurai six mois au moins pour me moquer des dieux.</p>
+</div></div>
+
+<p>Non, mon ami, je ne suis point enthousiaste
+de l'Angleterre; et j'en sais maintenant assez pour
+vous dire que, si la constitution est la meilleure
+<span class="pagenum"><a id="Page_410"> 410</a></span>
+connue, l'administration en est la plus mauvaise
+possible; et que si l'Anglais est l'homme social le
+plus libre qu'il y ait sur la terre, le peuple anglais
+est un des moins libres qui existent. Je crois davantage,
+mon ami, je crois qu'individuellement
+parlant, nous valons mieux qu'eux, et que le terroir
+du vin l'emporte sur celui du charbon de
+terre, mme par son influence sur le moral. Sans
+penser, avec M. Lauragais, que les Anglais n'aient
+de fruits mrs que les pommes cuites et de poli
+que l'acier, je crois qu'ils n'ont pas de quoi
+justifier leur orgueil froce. Mais qu'est-ce donc
+que la libert, puisque le peu qui s'en trouve
+dans une ou deux bonnes lois, place au premier
+rang un peuple si peu favoris de la nature? Que
+ne peut pas une constitution, puisque celle-ci,
+quoique incomplte et dfectueuse, sauve et sauvera
+quelque temps encore le peuple le plus corrompu
+de la terre de sa propre corruption? Quelle
+n'est pas l'influence d'un petit nombre de donnes
+favorables l'espce humaine, puisque ce peuple
+ignorant, superstitieux, entt (car il est tout
+cela), cupide, et trs-voisin de la foi punique,
+vaut mieux que la plupart des peuples connus,
+parce qu'il a quelque libert civile? Cela est admirable,
+mon ami, pour l'homme qui pense et
+qui a rflchi sur la nature des choses, et problme
+insoluble par tous les autres. Au reste, ne
+croyez pas que l'on connaisse ce pays; plus je
+vois, et plus je m'assure qu'on ne sait ce qu'on
+<span class="pagenum"><a id="Page_411"> 411</a></span>
+a vu. Je vous dfie de vous faire une ide de la
+ridiculit des prjugs accrdits sur l'Angleterre,
+tantt calomnie, tantt exalte, avec la plus absurde
+ignorance. Je fais, pour vous et pour moi,
+des notes qui vous seront utiles et qui vous convaincront
+de ces deux choses: l'une, que le plus
+lger mensonge mne les voyageurs des rsultats
+d'une fausset incalculable; l'autre, qu'il est une
+quantit norme de choses que nous autres, Franais,
+faisons en les louant, c'est--dire qui n'existent
+que dans nos loges. Cette observation m'a
+t confirme aujourd'hui dans un dtail peu important,
+mais qui vous expliquera bien ce que je
+veux dire. Tout le monde a entendu parler de la
+fameuse pitaphe Wren, dans la chapelle souterraine
+de Saint-Paul de Londres: <i lang="la" xml:lang="la">Si monumentum
+qu&oelig;ris, circumspice</i>; mais personne n'a dit
+que ces quatre mots taient noys dans dix ou
+douze lignes de trs-mauvais latin, o l'on a eu
+garde d'oublier l'<i lang="la" xml:lang="la">eques aureatus</i> et toutes les sottises
+imaginables. De mme, il y a, dans l'pitaphe
+de Newton, <i lang="la" xml:lang="la">Sibi gratulentur mortales tale tantumque
+extitisse humani generis decus</i>; cela est bien,
+mais prcd de onze lignes, dans lesquelles on lit
+pompeusement l'<i lang="la" xml:lang="la">eques aureatus</i>, le commentaire
+sur l'Apocalypse, etc. Au reste, ceci me rappelle
+une anecdote, prcieuse pour ceux qui, comme
+vous et moi, sont l'afft du charlatanisme humain.
+Voltaire a crit partout qu'il y avait Montpellier
+une statue de Louis <span class="smcap">XIV</span>, avec cette belle
+<span class="pagenum"><a id="Page_412"> 412</a></span>
+inscription: <em>A Louis XIV, aprs sa mort</em>. Il n'y a
+ici que trois petits inconvniens, c'est que 1<sup>o</sup> l'inscription
+est en latin; 2<sup>o</sup> qu'elle est fort longue;
+3<sup>o</sup> qu'elle raconte tout uniment le fait comme il
+s'est pass, savoir que la statue a t dcrte
+par la ville, pendant la vie de Louis XIV, et pose
+depuis sa mort.&mdash;<i lang="la" xml:lang="la">Superstiti decrevre.&mdash;Ex oculis
+sublato posure.</i> Et puis Voltaire ose dire
+tout propos:</p>
+
+<p class="quote">Et voil justement comme on crit l'histoire.</p>
+
+<p>Mais un fait plus important que j'ai compltement
+vrifi, que je vous prie de garder pour
+vous, parce que j'aurai bientt occasion de l'encadrer,
+mais qui est trop prcieux pour que je ne
+vous l'apprenne pas, c'est celui-ci:</p>
+
+<p>Vous lisez dans le livre de l'<cite>Esprit</cite>, tom. <span class="smcap">II</span>,
+pag. 138, la note (dit. <em>in</em>-8<sup>o</sup>, 1778): Dans ce
+pays (la Turquie), la magnanimit ne triomphe
+point de la vengeance; on ne verra point en
+Turquie ce qu'on a vu, il y a quelques annes,
+en Angleterre: Le prince douard poursuivi
+par les troupes du roi, trouve un asyle dans la
+maison d'un seigneur; ce seigneur est accus d'avoir
+donn retraite au prtendant. On le cite devant
+les juges; il s'y prsente et leur dit: Souffrez
+qu'avant de subir l'interrogatoire, je vous
+demande lequel d'entre vous, si le prtendant
+se ft rfugi dans sa maison, et t assez vil et
+assez lche pour le livrer?&mdash;A cette question
+le tribunal se tait, se lve et renvoie l'accus.</p>
+
+<p><span class="pagenum"><a id="Page_413"> 413</a></span>
+Ce fait me paraissait absurde: nul tribunal sur
+la terre, qui n'est pas le souverain, n'a le droit,
+ni le pouvoir de juger ainsi. Enfin, j'arrive en
+Angleterre; et le hasard me fait rencontrer lady
+Margaret-Macdonald qui a vcu en 1763 dimbourg
+avec M. Macdonald of Kingborough, le
+hros du roman de M. Helvtius. M. Macdonald
+n'tait point un seigneur; c'tait un gentilhomme,
+cultivateur assez pauvre; il demeurait dans l'le
+de Sky, prs du chteau de son proche parent, le
+chevalier Alexandre Macdonald, propritaire en
+grande partie de cette le et chef du clan Macdonald,
+une des tribus cossaises les plus attaches
+au prtendant. Les officiers du dtachement
+ la qute du prtendant que l'on savait tre dans
+l'le de Sky, taient dans la salle manger du chteau
+avec lady Margaret. Un paysan montagnard se
+prsente la porte de la salle, et remet milady
+un billet non cachet; elle reconnat la main du
+prtendant qui lui demande une bouteille de vin,
+une chemise et une paire de souliers. Ce malheureux
+prince, accabl de lassitude, tait alors assis
+sur une colline un mille du chteau, et l'on pouvait
+le voir des fentres de la salle. Lady Margaret
+ne se troubla point; elle prtexta quelques
+dtails de famille, quitta les officiers, et courut
+avec le paysan montagnard chez Macdonald of
+Kingborough: Si le prince entre chez vous, lui
+dit Macdonald, ou si vous l'assistez en la moindre
+chose, vous tes perdue, vous et votre famille. Je
+<span class="pagenum"><a id="Page_414"> 414</a></span>
+me charge de tout. Adieu. Il lui prit la main et
+partit.</p>
+
+<p>Macdonald, avec des difficults infinies, parvint
+ sauver le prtendant qu'il habilla en femme, etc.
+Ce prince gagna les montagnes, et se rendit heureusement
+ bord d'un des vaisseaux que la France
+avait envoys en croisire sur les ctes occidentales
+d'cosse, pour faciliter son vasion. Bientt
+aprs, Macdonald fut arrt et mis en prison
+dans le chteau d'dimbourg, o il resta quelque
+temps avant qu'on lui ft son procs. Pour toute
+dfense, il dit ses juges: Ce que j'ai fait pour
+le prince douard, je l'aurais fait pour le prince
+de Galles, s'il se ft trouv dans les mmes circonstances.
+Le tribunal ne se tut point, comme
+dit Helvtius; mais il condamna Macdonald
+tre pendu. La sentence qui lui fut prononce,
+portait en outre que lui, encore vivant, aurait les
+entrailles et le c&oelig;ur arrachs pour tre jets dans
+un brasier allum au pied de l'chafaud, ensuite
+la tte coupe, etc. C'est le supplice ordinaire
+des tratres la patrie. Macdonald ne le subit
+point; le duc de Cumberland reprsenta que cette
+excution alinerait sans retour le clan Macdonald.
+On lui fit grce par politique, et l'on se
+contenta de le tenir un an prisonnier dans le
+chteau d'dimbourg........ Mais combien cela est
+diffrent! combien cela est vrai, simple, beau,
+grand! combien Macdonald et la nature perdaient
+au rcit d'Helvtius! Il a su son erreur, et
+<span class="pagenum"><a id="Page_415"> 415</a></span>
+il a rpondu: Ma foi cela est imprim; et cela est
+encore beau comme je l'ai crit. Quand ceux qui
+crivent la morale, la philosophie, la politique,
+l'histoire, sauront-ils qu'ils ne sont que de vils
+saltimbanques, lorsqu'ils ne se regardent pas
+comme des magistrats!</p>
+
+<p>L'ouvrage que l'on me propose, mon cher
+ami, est une entreprise considrable; il ne s'agit
+pas moins que de mettre et de tenir ces messieurs
+au courant de toutes les ides saines d'conomie
+politique, qu'ils ont traites jusqu'ici de vaine mtaphysique.
+L'ouvrage paratrait en anglais et en
+franais; le plus ou le moins de succs n'importerait
+qu' ma conscience et mon amour propre,
+car j'aurais une rtribution fixe par mois: mais
+j'ai cru devoir leur observer que cet ouvrage n'tant
+point de nature piquer la malignit, parce
+que je ne dois ni ne veux parler que des choses,
+et encore avec circonspection, je leur conseillais
+d'adopter un plan qui veillt la curiosit. Consult
+sur cela, j'ai dit que le plus grand service, selon
+moi, rendre aux lettres aujourd'hui, tait d'abrger,
+et de guider un choix dans l'immensit des
+mensonges, des erreurs et des vrits imprims;
+qu'en consquence, un conservateur qui donnerait
+en tout genre des analyses, et non pas des extraits
+des bons livres; qui tirerait, du fumier des
+ouvrages priodiques, les paillettes qui peuvent y
+tre tombes, et qui deviendrait le dpt de morceaux
+dtachs qui, par leur brivet, c'est--dire,
+<span class="pagenum"><a id="Page_416"> 416</a></span>
+par un de leurs plus grands mrites mmes, sont
+bientt oublis et perdus, serait un ouvrage trs-prcieux,
+et qui, fait avec scrupule, sans complaisance,
+sans ngligence, sans prcipitation, serait
+ peu prs sr d'un succs d'estime moins
+rapide que les succs d'clat, mais durable et toujours
+croissant. On dlibre sur cette ide; je la
+crois bonne: et si elle l'est, faites des v&oelig;ux pour
+qu'elle soit accepte; car elle me vaudrait cinquante
+louis par mois, et c'est plus qu'il ne me
+faut, mme ici. Il est vrai que ce revenu serait
+achet par un travail excessif et dsagrable, en
+ce qu'il m'terait le temps ncessaire pour la culture
+de mes propres penses; mais je le regarderais
+comme un cours d'tudes finir, lorsque la
+fortune voudra me rendre indpendant. Des hommes
+qui valaient mieux que moi, ont t condamns
+ des galres aussi mauvaises; et quand je me
+sens prt m'irriter, je me rappelle cet apologue
+arabe.</p>
+
+<p>Je m'tais toujours plaint des outrages du sort
+et de la duret des hommes; je n'avais point de
+souliers, et je manquais d'argent pour en acheter:
+j'allai la mosque de Damas, je vis un homme
+qui n'avait point de jambes. Je louai Dieu, et je
+ne me plaignis plus de manquer de souliers.</p>
+
+<p>Si je n'avais pas une compagne de mon sort,
+une compagne aimable, douce, bonne, tendre,
+que sa beaut aurait infailliblement rendue riche,
+si ses excellentes qualits morales ne s'y taient
+<span class="pagenum"><a id="Page_417"> 417</a></span>
+pas opposes; qui souffre pour elle et pour moi,
+en pensant que j'ignore toujours les ressources
+du mois qui suit, moi dont le c&oelig;ur ne fut jamais
+ferm l'infortune: cet apologue me rendrait
+trs-philosophe.</p>
+
+<p>Dites-moi, mon ami, si une fois embarqu
+dans cette besogne, je puis compter du moins sur
+vos indications, soit pour les anciens livres qui
+mritent d'tre analyss, soit pour un choix de
+pices fugitives (littraires) dont je voudrais que
+cet ouvrage ft le dpt, et pour lequel je ne
+puis avoir un aussi bon guide que votre got exquis
+et votre incorruptible conscience. Dites-moi
+aussi si vous croyez que je puisse compter
+sur des souscripteurs en France, dites-moi surtout,
+avec votre franchise et votre sagacit ordinaires,
+ce que vous pensez de l'ide et du plan.</p>
+
+<p>Ce que vous me dites de votre sant et de votre
+genre de vie me fait un trs-grand plaisir, mais
+me donne de bien vifs regrets. Combien j'aurais
+vcu avec vous cet hiver! combien j'aurais pass
+d'heures dlicieuses, et cultiv mon me et ma
+pense! car, ne vous y trompez pas, c'est mon esprit
+qui acquiert ici; mon me est veuve, philosophiquement
+parlant, et ma pense avorte, faute d'un
+ami qui l'entende ou qui l'veille. Je combine
+une foule de rapports nouveaux; et certainement
+il rsultera, de ces rapprochemens et de ces combinaisons,
+de bonnes choses, sur-tout quand je
+<span class="pagenum"><a id="Page_418"> 418</a></span>
+les aurai mries auprs de vous, dans la serre
+chaude de votre amiti et de vos talens. Mais aujourd'hui
+je ne fais qu'amasser; je ne dispose
+point. Je n'ai jamais si bien senti combien vous
+tiez ncessaire pour m'encourager et me guider.
+Je ferai ici plusieurs bons ouvrages, un entre
+autres qui sera une grande vengeance offerte
+l'humanit: ce sera l'histoire d'un des plus horribles
+crimes du <span class="smcap">XVIII</span><sup>e</sup> sicle, dont le hasard m'a
+envoy les matriaux les plus curieux et les mieux
+dtaills; mais un grand ouvrage de morale ou de
+philosophie, je ne l'entreprendrai jamais qu'auprs
+de vous, qui tes la trempe de mon me et
+de mon esprit.</p>
+
+<p>Allons donc, je serai content de vos amis,
+puisque vous le voulez; mais qu'ils s'arrangent
+pour que vous ayez 12,000 livres de rente, ou
+je ne rponds pas des rechtes. Bon jour, mon
+ami; car en voil bien long, et ma pauvre petite
+se rveille; remarquez s'il vous plat, qu'elle est
+trop excuse de son silence, elle vous aime de
+tout son c&oelig;ur et vous regrette trs-vivement.
+Adieu, encore une fois, je ne vous dirai pas:
+si vous aimez des anecdotes caractristiques de ce
+pays pour augmenter votre immense rpertoire,
+crivez-moi souvent, car je vous en enverrai toujours
+en rponse. Mais je vous dirai: crivez-moi
+souvent, car cela me console et soutient mon
+courage.</p>
+
+<p><span class="pagenum"><a id="Page_419"> 419</a></span>
+<i>P. S.</i> Vous tes srement tonn de ce que les
+C.<a name="FNanchor_50" id="FNanchor_50" href="#Footnote_50" class="fnanchor">&nbsp;[50]</a> ne circulent pas encore; mais vous le serez
+plus, quand vous saurez que j'ai traduit la suite
+un pamphlet du docteur Price, intitul: <cite>Observations
+on the importance of the american rvolution,
+and the means of making it a benefit to the World</cite>
+(cela n'est pas excellent, mais on m'en a beaucoup
+pri), et fait un discours et des notes sur cet ouvrage,
+dont vous ne serez pas mcontent, pour
+avoir t fait loin de vous.</p>
+
+<h3>LETTRE XII.</h3>
+
+<p class="date">Londres, Hatton-street in Holborn, 30 dcembre 1784.</p>
+
+<p>Je ne voulais ni vous gronder, mon ami, ni
+interprter votre silence d'une manire qui pt
+affliger mon c&oelig;ur; mais j'tais inquiet de vous:
+car votre constitution dbile et votre temprament
+ign se conserveront long-temps l'un par
+l'autre; mais ils se heurteront souvent; et la vie
+est bien quelque chose: mais ne pas souffrir est
+beaucoup plus, du moins selon moi. Me voil rassur,
+jusqu' un certain point pourtant; car je
+sais que vous payez cher quelques semaines de
+<span class="pagenum"><a id="Page_420"> 420</a></span>
+travail forc; et je n'aime pas assez la littrature,
+quoique j'en sois idoltre, pour pouvoir dsirer
+de l'enrichir vos dpens, et d'autant moins que
+tt ou tard les trsors de votre gnie lui arriveront.
+Pourquoi donc se hter, au risque de ruiner
+votre sant? Mais vous m'auriez fait bien plaisir
+de me rcapituler la rception de mes lettres, ou
+du moins de me les signaler par quelques traits
+dtachs; car j'en ai quatre ou cinq au moins
+sans rponse; et vous ne me parlez que de celle
+o je vous entretiens du conservateur. Au reste,
+comme il n'y avait dans les autres aucun motif de
+suppression, je suppose qu'elles sont arrives
+bon port. Car j'entends bien pourquoi l'on gne
+la libert de la presse; en dpit des cent mille et
+une raisons que j'en pourrais donner, je trouve
+qu'on peut rsumer cette question dans un argument
+trs-court. Quel mal y aurait-il qu'il n'y et
+pas tel, tel, tel, tel et tel livres? Et cela, jusques
+et inclusivement la Bible, o pourtant il est dit
+que toute puissance vient de Dieu, et sans gard
+ ce que la poudre canon, le plus utile de tous
+les livres ceux qui n'en veulent point, serait
+encore dans le cerveau du pre ternel, si Adam
+ne nous et pas transmis la facult de faire des
+livres? Qu'avez-vous rpondre cela? hein! mais
+pourquoi gnerait-on le commerce des lettres? Il
+n'a pas du tout les mmes consquences; car quel
+homme, moins d'tre insens, ne sait pas qu'il
+crit sous les yeux vigilans de tous les sages et
+<span class="pagenum"><a id="Page_421"> 421</a></span>
+gnreux gouvernemens, qui rgissent l'univers,
+comme ils disent? Donc si ce n'tait pas une trs-agrable
+et expdiente occasion de gagner et faire
+gagner beaucoup d'argent beaucoup d'honntes
+gens, l'interception des lettres serait une chose
+fort inutile (procd part, que pourtant tout le
+monde ne trouve pas galement gai), et d'autant
+plus inutile qu'il n'est pas une correspondance
+d'ambassadeurs qui ne se fasse par couriers. Mais
+le ciel me dfende de gloser sur une si belle institution!</p>
+
+<p>Vous voil bien affairs, messieurs les distributeurs
+de la gloire! que l'esprit saint vous illumine!
+Mais miracle pour miracle, il devrait bien
+commencer par les candidats, avant de passer aux
+lecteurs. Au reste, savez-vous pourquoi je parle
+de ceci? Vous ne vous douteriez pas en cent mille
+ans que je fusse solliciteur d'une place l'Acadmie;
+je le suis pourtant, ou peu prs: mais rassurez-vous,
+ce n'est pas de moi, et indpendamment
+du bras de mer, ce ne sera jamais de moi
+dont il sera question. Vous me dites qu'au nombre
+des aspirans se trouve Target; je sais, mon cher
+ami, tout ce qu'il y a dire contre lui; et cela se
+rduit ceci: Il a peu ou point de titres littraires;
+cela est vrai; mais peu d'hommes, et nul
+parmi les aspirans, moins que ce ne soit Garat
+( qui je ne voudrais pas nuire assurment, mais
+qui a son poste), n'est aussi capable d'en avoir.
+Je ne sais si vous connaissez les <cite>Lettres d'un homme
+<span class="pagenum"><a id="Page_422"> 422</a></span>
+ un homme</cite>, le meilleur des crits polmiques
+qui parurent au temps de Maupeou; cela est de lui.
+Vous devez connatre ce qu'il a crit sur la censure.
+Une grande partie du morceau intitul: <cite>Rflexions
+sur l'ouvrage prcdent</cite>, imprim la suite de
+l'ouvrage de Price dans mes Cincinnati, est de lui;
+et cela fut jet en un instant. En un mot, je vous
+suis garant qu'il a une vaste littrature, des connaissances
+trs-nettes, et la tte pleine de choses
+et de bonnes choses. Par exemple, non-seulement
+il est au courant de toutes les ides saines en conomie
+politique, mais il en a redress plusieurs:
+non-seulement il est au courant de toutes nos ides
+philosophiques, mais il a donn plusieurs beaucoup
+d'nergie et d'extension. Le patriciat a reu
+de lui de rudes coups de knout dans le procs des
+Quiessat, etc. etc. De plus (et si nous ne traitions
+qu'entre nous, j'aurais commenc par l), c'est un
+parfaitement honnte homme, bon, chaud, sensible,
+pur, incorruptible; et l'on vous offre de
+plats coquins. Enfin, et ceci passera dans votre
+c&oelig;ur, il est mon ami particulier; il est digne d'tre
+le vtre; et il m'a rendu un service important que
+je ne lui ai pas mme demand, ni indiqu, avec
+toute sorte de chaleur et une grce charmante.</p>
+
+<p>Je sais bien, mon ami, que tout cela, quoique
+trs-sonore votre me, ne vous ferait pas faire
+ce que vous ne croiriez pas devoir faire; mais, en
+conscience, croyez-vous devoir quelque chose en
+ceci? o est le plus digne? o sont les donnes
+<span class="pagenum"><a id="Page_423"> 423</a></span>
+pour dterminer le plus digne? et le plus digne
+ft-il l, votre voix le fera-t-elle lire? que va-t-on
+vous proposer? quelques canailles titres, ou quelques
+bamboches littraires. Target a fait bien mieux
+que de mauvais ou de mdiocres ouvrages; il n'en
+a point fait; il a consacr sa vie une profession
+embrasse malgr lui, et qu'il n'en a pas moins
+remplie avec une rare dignit, avec un grand
+zle, avec tout l'clat dont l'loquence du mur
+mitoyen est susceptible. L'honneur qu'on lui ferait,
+car enfin c'en est un dans sa position, rare mme
+et par consquent assez dsirable; l'honneur qu'on
+lui ferait exciterait en lui le dsir et la volont
+de dployer ses forces; et le choix de l'acadmie,
+o d'ailleurs il faut de tous les genres, peut nous
+valoir quelques bons ouvrages, au lieu de consultations
+obscures ou de plaidoyers phmres; et
+puis, maintenant que la peste est sur les beaux
+esprits, n'y a-t-il pas de la place pour tout le
+monde?</p>
+
+<p>En voil bien long, mon ami; mais c'est que
+la chose me tient au c&oelig;ur; et vous savez si vous
+recevriez un refus de moi. Que Target doive votre
+voix votre amiti pour moi, et je vous suis
+garant que je vous aurai acquis un ami digne de
+ce titre par sa morale, et mme par ses talens.</p>
+
+<p>Les miens (car il me faut bien, comme un autre,
+parler de mes talens) viennent de faire un tour de
+force dont je ne puis rien vous dire autre chose,
+sinon qu'un livre singulier et rempli de recherches
+<span class="pagenum"><a id="Page_424"> 424</a></span>
+aura t fait et imprim en un mois, ici o l'on
+imprime la moiti moins vite qu'en France. Or,
+dans cette occasion, le temps importait fort l'affaire,
+et l'affaire m'importait fort moi; outre
+qu'elle est grande et belle, mon conservateur est
+accroch, parce qu'on veut qu'un libraire franais
+entre dans la moiti des frais de l'dition franaise
+(vous voyez que vous vous tes trop ht de me
+fliciter), de sorte que, la maladie de mon amie
+m'ayant ruin, j'tais aux expdiens. Me voil sauv
+pour un couple de mois. Vous trouverez-l
+le nom de votre hte consign avec honneur; vers
+le milieu du mois prochain, cela vous parviendra.</p>
+
+<p>On nous annonce ici un grand ouvrage en trois
+volumes de Necker, avec son avis sur l'administration
+des finances: il est, dit-on, entre les mains
+de notre roi, de notre reine, de Monsieur, et
+sans doute de M. le dauphin, plus de M. de Castries;
+18,000 exemplaires sont prts pour porter toute
+la terre la preuve que la France a perdu un bon
+serviteur et que le serviteur en est bien fch.
+Quant moi, outre que je sais quoi m'en tenir
+sur ses talens financiers, et ses oprations ministrielles,
+je suis occup en ce moment d'une tude
+qui ne le montre pas en beau. L'abandon qu'il a
+fait de sa patrie, dans un temps o il lui tait facile
+de la sauver et de la mettre pour toujours hors
+des dangers o elle s'est abme, est un vilain bout
+d'oreille, par lequel il m'est impossible de ne pas
+le juger. Turgot n'tait pas Genevois beaucoup
+<span class="pagenum"><a id="Page_425"> 425</a></span>
+prs; et cependant il et tenu honneur de sauver
+une taupinire o on lui aurait dit que la libert
+tait en danger, et il n'et pas marchand ses peines.
+Au reste, le glorieux avait honte de son pre (je
+vous en dirai quelque jour les dtails); cherchez
+l dessous, si vous pouvez, un grand homme.......
+Cela n'empche pas que l'ouvrage sur les finances
+ne puisse tre bon, quand on sait bien ses quatre
+rgles, qu'on peut conjuguer le verbe <em>avoir</em>, et
+qu'on est laborieux, on est un aigle en finance.</p>
+
+<p>Bon soir, mon ami; si mon conservateur ne
+s'accroche pas, il y a beaucoup parier que je
+retournerai en France, car je ne veux pas mourir
+de faim ici, o Rousseau aurait pri de cette triste
+maladie, s'il n'et eu que ses talons donner pour
+hypothque son boucher et son boulanger; et
+en France pourtant, il est bien difficile que, moi
+prsent, on me refuse du pain. Notez, je vous prie,
+que le parlement a remis dlibrer sur ma demande
+en courant et arrrages de pension alimentaire,
+aprs le compte de tutelle rendu par mon
+pre. Il faut avec ces messieurs vivre par provision
+sans provision. Adieu, encore une fois; crivez-moi
+plus souvent: donnez-moi des nouvelles des Cincinnati
+que vous devez avoir depuis long-temps,
+et n'oubliez pas combien le principal objet de cette
+lettre me tient au c&oelig;ur.</p>
+
+<p><span class="pagenum"><a id="Page_426"> 426</a></span></p>
+
+<h3>LETTRE XIII.</h3>
+
+<p>C'est M. Leveillard que je dois, mon cher
+ami, d'tre certain que vous vivez, et que faible
+encore, vous vous portez mieux. C'est lui que je
+dois de savoir les progrs si ridiculement longs de
+votre fortune, qui ne font pas moins votre loge
+que la honte de vos amis: mais enfin, je n'ai pas
+su par vous un mot de ce qui vous intresse. Je l'ai
+demand enfin Leveillard qui, malade lui-mme,
+mais sensible ma peine, m'a rpondu courrier
+par courrier, et m'a laiss le regret de ne m'tre
+pas plutt adress lui.</p>
+
+<p>S'il est vrai que vous m'aimiez, mon cher Chamfort,
+je vous prie d'occuper un moment votre
+imagination de ce que la mienne, qui ne manque
+pas d'activit, a d souffrir de votre silence opinitre,
+que je vous ai quatre fois suppli de rompre,
+ne ft-ce que par un mot de votre laquais, si
+M. R..... ne voulait pas me faire le sacrifice de
+quelques minutes. Je ne sais pas ce que je n'ai pas
+cru, et j'en tais venu ce point que je ne permettais
+point ma compagne de prononcer votre
+nom; j'prouvais trop d'angoisses et d'inquitudes;
+tous mes efforts taient dirigs me distraire de
+vous. J'avais renonc vous crire jusqu' ce que
+je susse votre sort. Maintenant, vous m'crirez et
+<span class="pagenum"><a id="Page_427"> 427</a></span>
+je saurai les raisons de votre silence, ou vous serez
+trs-importun.</p>
+
+<p>Dupont avait de trop bonnes raisons pour ne
+pas me rpondre; il a perdu sa femme, l'une des
+plus raisonnables et des plus estimables mres de
+famille que je connusse; elle avait les vertus domestiques
+de tous les genres; et si ce ne sont pas
+les plus rares, certainement ce sont celles qui
+contribuent le plus au bonheur de tout ce qui a
+des rapports avec nous. D'ailleurs, Dupont, jet
+dans le torrent des affaires, ayant beaucoup de
+par de l dans la tte, et de mobilit dans le c&oelig;ur,
+avait plus de besoin qu'un autre d'une compagne
+qui s'occupt de son intrieur: c'est donc une
+perte et une trs-grande perte qu'il vient de faire;
+et je dois trouver tout simple qu'il n'ait pas eu le
+temps de penser mes inquitudes: mais vous
+qui en tiez l'objet; vous qui saviez que je n'en
+manquais pas dans cette grande et ruineuse ville,
+et qu'au moins me fallait-il tre tranquille sur le
+sort, la sant et l'attachement de mes amis, je
+ne vous connais qu'un moyen de vous faire pardonner,
+c'est de vous bien porter, d'tre heureux
+et de me le dire.</p>
+
+<p>Je suis si fch contre vous, que je ne vous dirai
+pas un mot de ce pays-ci, ni des courses que
+j'ai faites et qui sous peu produiront peut-tre
+quelque chose; mais comme je veux croire que
+vous m'aimez encore, je vous dirai un mot de
+nous. Notre sant est bonne; ma compagne est ce
+<span class="pagenum"><a id="Page_428"> 428</a></span>
+que vous l'avez vue, belle, douce, bonne, gale,
+courageuse, pntre de ce charme de la sensibilit
+qui fait tout supporter, et mme les maux
+qu'elle produit. Pour moi, je trouve ici pture
+ mon activit; j'apprends, je note, je fais beaucoup
+de choses; mais au milieu des marques de
+bienveillance et de considration que je reois, je
+ne laisse pas que d'tre fort inquiet sur l'avenir;
+la littrature franaise tant si trangre ici, la
+main d'&oelig;uvre si chre, et les libraires si timides,
+que le meilleur moyen d'y mourir de faim, c'est
+d'y tre mme un bon crivain franais. Au reste,
+on y imprime les Cincinnati qui me rapporteront
+peu de chose, mais qui du moins ne me coteront
+rien, et qu'un homme de beaucoup de talent
+a bien traduits, de sorte que l'dition anglaise
+paratra presqu'aussitt que la franaise.
+Mais jugez, par ce qui se passe cet gard, du
+peu de ressources qu'offre la typographie anglaise.
+Deux libraires de Paris, inutiles nommer par la
+poste, mais dont un riche et solide, m'ont crit
+pour prendre quinze cents exemplaires cinquante
+sous, pourvu qu'on les leur rendt telle
+ville frontire; on a grand'peine dcider le libraire
+anglais tirer quinze cents l'dition franaise,
+et si l'ouvrage n'avait pas produit ici, sur
+quelques hommes accrdits, un trs-grand effet,
+jamais libraire ne l'et imprim pour son
+compte; les Franais accoutums au pays conoivent
+ peine cet effort, et je ne le conois pas
+<span class="pagenum"><a id="Page_429"> 429</a></span>
+moi-mme, depuis que je sais que Emsley a refus
+d'imprimer le manuscrit des <cite>Confessions de
+J. J. Rousseau</cite>, de peur que l'dition ne lui restt.</p>
+
+<p>D'un autre ct, depuis que je suis Londres,
+malgr mes continuelles instances, je n'ai pas reu
+un mot de mes procureurs, et j'ignore encore
+s'il existe en France un moyen de faire payer par
+un pre une pension alimentaire son fils.</p>
+
+<p>Avec tout cela, mon ami, aimez-moi, crivez-moi,
+et je ne regretterai gure en France que vous
+et votre socit.</p>
+
+<p>Bon jour, mon cher paresseux; que les trsors
+dont vous surcharge la munificence royale ne vous
+fassent pas oublier vos vrais amis; les autres sont
+aimables et brillans; mais voil tout; et nous,
+nous vous aimons.</p>
+
+<h3>LETTRE XIV.</h3>
+
+<p class="date">Vendredi, 4 fvrier 1785.</p>
+
+<p>Mon ami, je ne vous aurais pas encore crit
+aujourd'hui, non pas parce que vous tes en arrire
+avec moi, mais parce que je suis triste et
+malheureux, entr'autres et trop nombreux sujets,
+de l'absence de ma douce compagne que vous aurez
+embrasse avant de lire cette lettre; je ne
+vous aurais pas crit, dis-je, quoique je vous
+<span class="pagenum"><a id="Page_430"> 430</a></span>
+doive des remercmens pour votre conduite envers
+Target, si un devoir de reconnaissance ne
+m'excitait pas en ce moment secouer mon spleen
+et vaincre ma mlancolique paresse.</p>
+
+<p>Je ne vous ai jamais recommand personne en
+France, mon bon ami, pas mme moi, parce que
+j'ai toujours trouv que cette discrtion tait un
+devoir troit de dlicatesse et d'honntet envers
+un homme que son mrite personnel et le hasard
+des circonstances ont mis en mesure, mme intime,
+avec les grands, sans qu'il ait jamais
+voulu compromettre son indpendance, trafiquer
+de leur amiti, mettre en un mot, en manire
+quelconque, profit, sa situation; mais lorsqu'il
+s'agit d'un tranger, homme de mrite, recommander
+au dehors, comme on ne peut souponner
+en aucune faon les intentions et les motifs
+de celui qui s'y intresse, comme ces sortes de
+dfrences hospitalires honorent les hommes en
+place et peuvent leur tre utiles, comme vous ne
+vous tes point interdit de conseiller des actions
+honntes, et que c'est mme la seule part que
+vous vous soyez rserve dans les affaires de ce
+monde, je peux me permettre d'tre plus hardi.
+Aprs cette longue prface, voici ce dont il s'agit:</p>
+
+<p>M. William Manning, beau-frre de M. Vaughan,
+homme d'un trs-grand mrite, l'un des plus
+vrais philantropes qu'il y ait en Europe, et certainement
+l'Anglais le plus dgag des prjugs
+moraux qui existe, auquel j'ai t recommand
+<span class="pagenum"><a id="Page_431"> 431</a></span>
+par M. Franklin, et qui m'a rendu toutes sortes
+de bons offices; M. William Manning, fils d'un
+des plus riches et des plus estims planteurs des
+les britanniques, part pour les Antilles, appel
+par de trs-grandes affaires. Il dsire d'tre recommand
+ M. le comte de Damas la Martinique,
+et M. le comte d'Arrt Tabago (je ne sais si
+ce nom d'Arrt est bien crit); vous avez des relations
+personnelles avec la maison de Damas; et
+vous n'en auriez pas, que votre immense considration,
+qui vous met de pair avec tout le monde,
+ force de vous mettre au-dessus, vous en donnerait
+aisment; mais je me rappelle que vous en
+avez: d'ailleurs nulle recommandation, soit en
+Angleterre, soit aux les, ne peut tre plus honorable
+et plus efficace que celle du marquis de
+Vaudreuil, que l'estime universelle de ce peuple-ci,
+connaisseur en hommes, doit bien ddommager
+des tracasseries de cour; et personne ne peut, plus
+aisment que vous, faire crire un mot de ce bord.</p>
+
+<p>Rendez-moi ce service, mon bon ami; je dis
+ce service, car je n'aurai peut-tre jamais de ma
+vie une autre occasion de faire quelque chose d'agrable
+pour l'homme de ce pays-ci qui a t le
+plus empress m'tre utile, et qui ne l'aurait
+pas t davantage aprs une connaissance de plusieurs
+annes.</p>
+
+<p>Je ne vous parlerai pas de moi, je n'en ai pas
+le courage; les horribles tracasseries que j'ai essuyes
+depuis quelque temps, la duret de mon
+<span class="pagenum"><a id="Page_432"> 432</a></span>
+pre, il faut trancher le mot, sa frocit, qui
+incidente maintenant sur le pain qu'il est forc
+me donner, et qui met toute son adresse et tous
+ses efforts pour me faire mourir de faim (car apparemment
+il n'a pas encore espr de me rendre
+voleur de grand chemin); le dpart rcent de
+mon amie qui m'a rellement mutil, et qui me
+prive de la seule consolation qui me reste sur la
+terre, au moment o j'ai le plus lourd fardeau
+porter; toutes ces circonstances runies et l'anxit
+d'une situation qui n'a point d'gale me
+rendraient trop amer de retracer des dtails qui
+vous navreraient le c&oelig;ur, et loin de me soulager,
+tirailleraient mes blessures. Mon amie vous dira
+tout cela, mais elle sera l; et sa physionomie
+anglique, sa pntrante douceur, la sduction
+magique qui l'entoure et la pntre, adouciront
+le chagrin que vous causera infailliblement son
+rcit; et moi, je vous dchirerais plutt que
+je ne vous attendrirais; outre que vous ne m'entendriez
+pas, sans un volume de fastidieuses explications
+qui me tueraient, lorsque vous seriez au
+courant. Nous recommencerons causer, et
+vous ne ngligerez plus la correspondance d'un
+ami malheureux, qui met tant de prix au moindre
+souvenir de vous, et auquel il reste si peu de
+jouissance.</p>
+
+<p>Je n'ai certainement pas besoin de vous recommander
+de faire pour mon aimable amie, et pour
+le succs de ses dmarches, tout ce qui sera en
+<span class="pagenum"><a id="Page_433"> 433</a></span>
+vous, c'est--dire, de lui prodiguer vos consolations
+et vos conseils; vous tes bon, sensible et
+gnreux: d'ailleurs, c'est pour moi qu'elle travaille;
+mais je vous jure, mon ami, je vous
+jure, dans toute la sincrit de mon me, que je ne
+la vaux pas, et que cette me est d'un ordre suprieur,
+par la tendresse, la dlicatesse et la bont.
+Si le comte d'Entraigues est Paris, avertissez-le
+de l'arrive de mon amie; et comme lui est un
+ardent et adroit solliciteur, concertez-vous tous
+deux avec lui pour qu'il travaille mes affaires.
+Au reste, mon cher ami, un grand point serait
+de m'obtenir sret pour rentrer en France; car
+il est impossible que je vive ici, si l'on ne m'y
+mnage pas quelques ressources littraires, et
+mon nom effarouche tous les libraires soumis
+la censure; mais si je m'y soumets, moi, si je fonde
+mon pain sur un travail qui ne puisse effaroucher
+personne, pourquoi donc le mme gouvernement
+qui encourage, qui fait vivre, qui soudoie ici des
+insectes de l'espce la plus vile et la plus venimeuse,
+ne me laisserait-il pas vivre, moi?
+lui suis-je donc plus dsagrable ou plus suspect
+que Linguet, etc. etc.</p>
+
+<p>Quoiqu'il en soit, mon ami, conseillez, dirigez,
+consolez ma pauvre amie, et mnagez-moi
+la possibilit de nous retrouver tous trois. Parlez-moi
+donc de vous.</p>
+
+<p>Croyez-vous qu'un choix de comdies anglaises
+russt en France: c'est--dire, qu'un libraire
+<span class="pagenum"><a id="Page_434"> 434</a></span>
+voult l'acheter? Remarquez que c'est un travail
+qui ne peut se faire qu'ici; mais je voudrais un
+march fixe, afin de ne pas consumer inutilement
+du temps: il importerait que les lettres fussent
+ici le plutt possible.</p>
+
+<h3>LETTRE XV.</h3>
+
+<p class="date">Paris, 1<sup>er</sup> janvier 1788.</p>
+
+<p>J'irai vous porter ce matin, mon cher Chamfort,
+les v&oelig;ux d'un ami fidle, affectueux, dvou,
+et qui n'aspire aux jouissances d'une fortune
+indpendante que pour prouver vous et
+un trs-petit nombre d'autres mortels, que si jusqu'alors
+il ne jouissait pas assez du charme de
+leur socit, c'est qu'il ne jouissait pas de lui-mme,
+et que, pour disposer de son me, de ses
+principes, de ses talens, il s'tait vu oblig d'immoler
+son temps et ses gots personnels.</p>
+
+<p>Je passerai donc chez vous, mon ami; mais
+comme vous pourriez tre en course pour les devoirs
+du jour, je vous prie, par ce billet, de me
+prvenir si la lettre que vous destinez la consolation
+de M. Crutti sera prte assez tt pour
+pouvoir trouver place dans le numro qui paratra
+vendredi; il faudrait pour cela que je l'eusse
+<span class="pagenum"><a id="Page_435"> 435</a></span>
+mercredi soir au plus tard. Ma question a pour
+motif, mon cher Chamfort, d'abord la ncessit
+de pourvoir d'avance nos mlanges, ensuite le
+dsir de faire ce que vous m'avez persuad tre
+quitable et dcent, assez temps pour que la
+sensibilit de M. Crutti en reoive un adoucissement,
+et non un double choc, ce qui arrive toujours
+dans les querelles renouveles.</p>
+
+<p>Bon jour, mon trs-bon ami, L. C. D. M.</p>
+
+<h3>LETTRE XVI.</h3>
+
+<p class="date">5 octobre 1790.</p>
+
+<p>Je suis vivement press, mon cher Chamfort,
+de faire excuter le joli projet dont je vous ai
+parl, celui de recueillir ce que j'appelle des vignettes
+littraires et philosophiques pour un catalogue
+raisonn: il faut donc que je m'en occupe,
+et que je vous prie de vous en occuper assez vous-mme
+pour vous y attacher. Il serait ncessaire,
+mon bon ami, que je susse quels sont, parmi
+les grands noms, vos lus, vos favoris: puis-je
+compter que les potes grecs et latins seront de
+ce nombre? Si vous y joigniez nos grands matres
+franais, je serais bien riche; et si vous aviez le
+courage d'aller jusqu' l'lite des auteurs de mmoires
+<span class="pagenum"><a id="Page_436"> 436</a></span>
+et des moralistes, je le serais jusqu' faire
+envie. Un mot sur cela, mon bon ami, comme
+aussi sur notre dessein de nous runir pour nous
+prparer rire civiquement sur les acadmies.</p>
+
+<p><i lang="la" xml:lang="la">Vale et me ama.</i></p>
+
+<h3>LETTRE XVII.</h3>
+
+<p class="date">Mercredi.</p>
+
+<p>Je ne voulais vous remercier, mon ami, qu'au
+moment o je pourrais vous dire quelque chose
+sur les infmes papiers dont on a cru payer votre
+prose et vos vers, tandis qu'on les et certainement
+refuss la mre de vos talens, je veux dire
+ votre me. Le rsultat de mes informations est
+qu'il faut vte et vte que vous alliez en personne
+chez Camus, lequel a fait mettre dans tous les
+papiers publics la plus brutale injonction, nommment
+aux membres de l'assemble nationale,
+de s'abstenir de toute recommandation auprs
+du comit des pensions. Il faut donc, mon ami,
+que je me rserve pour dfendre les vtres, si on
+les attaque; et c'est ce que je ferai certes avec l'amiti
+que je vous dois et l'nergie que vous me
+connaissez: mais, avant tout, allez trouver Camus,
+et tenez-moi averti de son accueil. Bon jour, mon
+<span class="pagenum"><a id="Page_437"> 437</a></span>
+brave ami, on va copier votre excellente Lucianide<a name="FNanchor_51" id="FNanchor_51" href="#Footnote_51" class="fnanchor">&nbsp;[51]</a>:
+vous l'aurez demain ou aprs-demain.</p>
+
+<p><i lang="la" xml:lang="la">Vale et me ama.</i></p>
+
+<p class="end">FIN DES &OElig;UVRES DE CHAMFORT.</p>
+
+<div class="footnotes"><h2>NOTES:</h2>
+<div class="footnote">
+
+<p><a name="Footnote_1" id="Footnote_1" href="#FNanchor_1" class="label">[1]</a> M. de La Harpe, dans l'excellent <cite>Cours de Littrature</cite> qu'il a lu
+au Lyce.</p>
+
+<p><a name="Footnote_2" id="Footnote_2" href="#FNanchor_2" class="label">[2]</a> Voyez la note 6 de l'<cite>Eloge de Racine</cite>, par M. de La Harpe.</p>
+
+<p><a name="Footnote_3" id="Footnote_3" href="#FNanchor_3" class="label">[3]</a> M. l'abb Delille est un des potes franais qui ont le mieux
+connu cet art de varier la forme des vers alexandrins, et de se
+soustraire leur marche tranante. Ses <cite>Gorgiques</cite> et son pome <cite>des
+Jardins</cite> offrent des morceaux o ce genre de beaut est port son
+plus haut degr de perfection. Les ouvrages de cet crivain seront
+toujours du nombre de ceux que tout homme qui se destine aux
+muses associera ses tudes de Racine et de J. B. Rousseau, parce
+qu'il est, comme eux, un des potes les plus parfaits de la langue.</p>
+
+<p><a name="Footnote_4" id="Footnote_4" href="#FNanchor_4" class="label">[4]</a> Voyez son <cite>Essai sur la Posie sacre</cite>, la tte de son sublime
+pome du <cite>Messie</cite>.</p>
+
+<p><a name="Footnote_5" id="Footnote_5" href="#FNanchor_5" class="label">[5]</a> Tom. <span class="smcap">III</span>, pag. 272.</p>
+
+<p><a name="Footnote_6" id="Footnote_6" href="#FNanchor_6" class="label">[6]</a> La perfection mme que l'on s'obstine refuser Rousseau,
+ne serait qu'une raison de plus pour croire la difficult de ce
+genre.</p>
+
+<p><a name="Footnote_7" id="Footnote_7" href="#FNanchor_7" class="label">[7]</a> Voyez les <cite>Leons</cite> du docteur Blair <cite>sur la Littrature</cite>, la fin
+de l'article du <cite>Pome lyrique</cite>, tom. <span class="smcap">III</span>, pag. 145.</p>
+
+<p><a name="Footnote_8" id="Footnote_8" href="#FNanchor_8" class="label">[8]</a> Je me sers de la traduction du P. Berthier.</p>
+
+<p><a name="Footnote_9" id="Footnote_9" href="#FNanchor_9" class="label">[9]</a> <cite>Principes de littrature</cite>, liv. <span class="smcap">III</span>, pag. 268.</p>
+
+<p><a name="Footnote_10" id="Footnote_10" href="#FNanchor_10" class="label">[10]</a> <cite>Dict. de l'Acad.</cite></p>
+
+<p><a name="Footnote_11" id="Footnote_11" href="#FNanchor_11" class="label">[11]</a> Voyez pag. 253 de ses <cite>Remarques sur Racine</cite>, insres dans
+le volume intitul, <cite>Remarques sur la langue franaise</cite>, par M. l'abb
+d'Olivet; chez Barbou, dit. de 1783, vol. <em>in</em>-12.</p>
+
+<p><a name="Footnote_12" id="Footnote_12" href="#FNanchor_12" class="label">[12]</a> Tom. <span class="smcap">II</span>, pag. 304, dit. 1783, qui renferme les Notes de
+Patru et de Corneille.</p>
+
+<p><a name="Footnote_13" id="Footnote_13" href="#FNanchor_13" class="label">[13]</a> Pag. 143, dit. 1766, in-12.</p>
+
+<p><a name="Footnote_14" id="Footnote_14" href="#FNanchor_14" class="label">[14]</a> Tom. <span class="smcap">I</span><sup>er</sup>, pag. 417. Paris, Didot, 1786.</p>
+
+<p><a name="Footnote_15" id="Footnote_15" href="#FNanchor_15" class="label">[15]</a> Voyez sa Remarque sur les premiers vers de la tragdie de
+<cite>Bajazet</cite>.</p>
+
+<p><a name="Footnote_16" id="Footnote_16" href="#FNanchor_16" class="label">[16]</a> <cite>Dict. de l'Acad.</cite></p>
+
+<p><a name="Footnote_17" id="Footnote_17" href="#FNanchor_17" class="label">[17]</a> <cite>Dict. de l'Acad.</cite></p>
+
+<p><a name="Footnote_18" id="Footnote_18" href="#FNanchor_18" class="label">[18]</a> Vaugelas, dans ses <cite>Remarques sur la Langue franaise</cite>, crit
+toujours les premires personnes sans <em>s</em> dans les verbes suivans: <em>je
+croi</em>, <i>je reoi</i>, <em>je sai</em>, etc.</p>
+
+<p><a name="Footnote_19" id="Footnote_19" href="#FNanchor_19" class="label">[19]</a> Voyez le <cite>Racine veng</cite>.</p>
+
+<p><a name="Footnote_20" id="Footnote_20" href="#FNanchor_20" class="label">[20]</a> Voyez les <cite>Observations</cite> de Mnage <cite>sur la langue franaise</cite>;
+tom. <span class="smcap">I</span><sup>er</sup>, pag. 73, 2<sup>e</sup> dit. de Barbin.</p>
+
+<p><a name="Footnote_21" id="Footnote_21" href="#FNanchor_21" class="label">[21]</a> <cite>Dict. de Trvoux.</cite></p>
+
+<p><a name="Footnote_22" id="Footnote_22" href="#FNanchor_22" class="label">[22]</a> Tom. <span class="smcap">I</span><sup>er</sup>, pag. 206.</p>
+
+<p><a name="Footnote_23" id="Footnote_23" href="#FNanchor_23" class="label">[23]</a> Voyez pag. 110 du <cite>Trait de la Prosodie franaise</cite> de l'abb
+d'Olivet. Paris, 1736, chez Gandouin.</p>
+
+<p><a name="Footnote_24" id="Footnote_24" href="#FNanchor_24" class="label">[24]</a> Qu'on lise surtout la 1<sup>re</sup> et la 3<sup>e</sup> scnes du 1<sup>er</sup> acte, la 7<sup>e</sup>
+du 2<sup>e</sup> et la 4<sup>e</sup> du 3<sup>e</sup>; et l'on verra s'il existe, en aucune langue,
+rien de plus parfait.</p>
+
+<p><a name="Footnote_25" id="Footnote_25" href="#FNanchor_25" class="label">[25]</a> Entr'autres, M. Lefranc de Pompignan. Voyez sa lettre
+Racine le fils.</p>
+
+<p><a name="Footnote_26" id="Footnote_26" href="#FNanchor_26" class="label">[26]</a> Les galres ne sont pas la punition de ce crime dans tous les tats
+d'Allemagne. Les peines y sont varies. Dans quelques-uns, on attache
+le coupable entre les cornes d'un cerf, avec des cordes bien enlaces
+dans son bois: on le chasse ensuite dans la fort. Ce mot <em>galres</em>
+n'est ici que l'indication d'un chtiment quelconque.</p>
+
+<p class="signature">(<em>Note de l'auteur.</em>)</p>
+
+<p><a name="Footnote_27" id="Footnote_27" href="#FNanchor_27" class="label">[27]</a> Anspach et Bareuth.</p>
+
+<p><a name="Footnote_28" id="Footnote_28" href="#FNanchor_28" class="label">[28]</a> Chamfort composa ce petit pome au commencement de 1792.</p>
+
+<p><a name="Footnote_29" id="Footnote_29" href="#FNanchor_29" class="label">[29]</a> L'Acadmie franaise, pour laquelle cet ouvrage a t compos
+en 1765.</p>
+
+<p><a name="Footnote_30" id="Footnote_30" href="#FNanchor_30" class="label">[30]</a> Ces vers furent chants en prsence du roi de Danemarck,
+pour lequel ils avaient t composs en 1768, pendant le sjour de
+ce monarque Paris.</p>
+
+<p><a name="Footnote_31" id="Footnote_31" href="#FNanchor_31" class="label">[31]</a> M. d'Alembert faisait alors des vers.</p>
+
+<p><a name="Footnote_32" id="Footnote_32" href="#FNanchor_32" class="label">[32]</a> Les Mmoires de la reine Christine.</p>
+
+<p><a name="Footnote_33" id="Footnote_33" href="#FNanchor_33" class="label">[33]</a> On connat les talens de M. d'Alembert pour contrefaire.</p>
+
+<p><a name="Footnote_34" id="Footnote_34" href="#FNanchor_34" class="label">[34]</a> Il y a sans cesse dans les ouvrages de d'Alembert: Lesage
+fait ceci ou cela.</p>
+
+<p><a name="Footnote_35" id="Footnote_35" href="#FNanchor_35" class="label">[35]</a> Ces ptres ont t gares, ainsi que d'autres papiers, la
+mort de l'auteur. Cette perte est probablement sans ressource; car
+les recherches les plus exactes n'ont pu nous les procurer.</p>
+
+<p><a name="Footnote_36" id="Footnote_36" href="#FNanchor_36" class="label">[36]</a> Cette lettre, ainsi que la <span class="smcap">IX</span><sup>e</sup>, nous a t communique par
+M. Sencier, membre de la Socit des Bibliophiles, et dont l'obligeance
+gale le savoir.</p>
+
+<p><a name="Footnote_37" id="Footnote_37" href="#FNanchor_37" class="label">[37]</a> On proposait Chamfort une place de secrtaire des commandemens
+ la cour.</p>
+
+<p><a name="Footnote_38" id="Footnote_38" href="#FNanchor_38" class="label">[38]</a> Il n'y en avait pas 100,000; mais on en croyait 700,000.
+(<em>Note de l'auteur.</em>)</p>
+
+<p><a name="Footnote_39" id="Footnote_39" href="#FNanchor_39" class="label">[39]</a> Il est de fait que, de tous les lieux o l'affluence est grande, et
+d'o l'on ne peut sortir sans se rendre importun, il n'y a que les jacobins
+o j'aie jamais t, <em>et toujours</em> dans les crises violentes de l'anne
+1791. Le moment que j'avais choisi pour me prsenter, en est
+une preuve suffisante.</p>
+
+<p><a name="Footnote_40" id="Footnote_40" href="#FNanchor_40" class="label">[40]</a> M. Delacroix avait fait insrer, dans le Journal de Paris,
+une lettre dans laquelle il parlait peu avantageusement de Chamfort,
+auquel il reprochait d'avoir pris une part trop active la rvolution.</p>
+
+<p><a name="Footnote_41" id="Footnote_41" href="#FNanchor_41" class="label">[41]</a> <cite>Des Lettres de cachet et des Prisons d'tat.</cite></p>
+
+<p><a name="Footnote_42" id="Footnote_42" href="#FNanchor_42" class="label">[42]</a> De Calonne.</p>
+
+<p><a name="Footnote_43" id="Footnote_43" href="#FNanchor_43" class="label">[43]</a> C'est Chamfort lui-mme qui est dsign par ce sobriquet.
+On sait qu'il tait n prs de Clermont, en Auvergne.</p>
+
+<p><a name="Footnote_44" id="Footnote_44" href="#FNanchor_44" class="label">[44]</a> L'abb de Lille.</p>
+
+<p><a name="Footnote_45" id="Footnote_45" href="#FNanchor_45" class="label">[45]</a> En (ce) temps-l, on s'occupait beaucoup des ballons nouvellement
+dcouverts par Montgolfier. Un physicien, nomm l'abb
+Miolan, en annona un qui devait s'lever du Luxembourg. On s'y
+rendit en foule; les billets d'entre cotaient six francs: l'exprience
+manqua, et l'on ne rendit pas l'argent. L'auteur s'enfuit et
+fit bien, car le peuple n'entendait pas raillerie et voulait le mettre
+en pices. C'tait donc, peu de jours aprs, jouer un tour sanglant
+ un autre abb, que de l'appeler de ce nom dans un lieu public.</p>
+
+<p><a name="Footnote_46" id="Footnote_46" href="#FNanchor_46" class="label">[46]</a> Si nous pouvions tous exister sans femmes, nous serions
+dlivrs de ce sujet de chagrin; mais puisque la nature nous a faits
+tels que nous ne pouvons ni vivre contens avec elles, ni nous passer
+d'elles de quelque faon que ce soit, il vaut mieux pourvoir ce qui
+nous est perptuellement ncessaire qu' nos plaisirs.</p>
+
+<p><a name="Footnote_47" id="Footnote_47" href="#FNanchor_47" class="label">[47]</a> Ceci a rapport l'crit sur l'ordre de Cincinnatus, l'un de
+ceux qui contriburent le plus la rputation de Mirabeau, et dont
+les morceaux les plus brillans sont de Chamfort.</p>
+
+<p><a name="Footnote_48" id="Footnote_48" href="#FNanchor_48" class="label">[48]</a> On sait que les Auvergnats n'ont pas une grande rputation
+d'esprit.</p>
+
+<p><a name="Footnote_49" id="Footnote_49" href="#FNanchor_49" class="label">[49]</a> Franklin. C'est toujours de l'crit sur l'ordre de Cincinnatus
+qu'il s'agit.</p>
+
+<p><a name="Footnote_50" id="Footnote_50" href="#FNanchor_50" class="label">[50]</a> Les Cincinnati, c'est--dire l'crit sur l'ordre de Cincinnatus.</p>
+
+<p><a name="Footnote_51" id="Footnote_51" href="#FNanchor_51" class="label">[51]</a> C'est--dire, votre diatribe dans le genre de Lucien: c'est
+le Discours sur les acadmies.</p>
+ </div>
+</div>
+
+<p><span class="pagenum"><a id="Page_438"> 438</a></span></p>
+
+<h2>TABLE DES MATIRES<br />
+<span class="medium">CONTENUES DANS LE CINQUIME VOLUME.</span></h2>
+
+<table id="toc" summary="contents">
+<tr>
+ <td>&nbsp;</td>
+ <td>&nbsp;</td>
+ <td class="tdr">pages.</td>
+</tr>
+<tr>
+ <th colspan="2" class="tdl"><span class="smcap">Avis</span></th>
+ <th class="tdr"><a href="#Page_4">4</a></th>
+</tr>
+<tr>
+ <th colspan="2" class="tdl">Essai d'un Commentaire sur Racine</th>
+ <th class="tdr"><a href="#Page_5">5</a></th>
+</tr>
+<tr>
+ <td colspan="2" class="tdl"><span class="i1">Notes sur Esther</span></td>
+ <td class="tdr"><a href="#Page_5">5</a></td>
+</tr>
+<tr>
+ <th colspan="2" class="tdl"><span class="smcap">ptres</span></th>
+ <th class="tdr"><a href="#Page_83">83</a></th>
+</tr>
+<tr>
+ <td colspan="2" class="tdl"><span class="i1">Sur la Vanit de la Gloire</span></td>
+ <td class="tdr"><a href="#Page_85">85</a></td>
+</tr>
+<tr>
+ <td colspan="2" class="tdl"><span class="i1">&mdash; d'un pre son fils, sur la Naissance d'un
+ petit-fils</span></td>
+ <td class="tdr"><a href="#Page_97">97</a></td>
+</tr>
+<tr>
+ <td colspan="2" class="tdl"><span class="i1">&mdash; M. ***</span></td>
+ <td class="tdr"><a href="#Page_104">104</a></td>
+</tr>
+<tr>
+ <td colspan="2" class="tdl"><span class="i1">&mdash; M. ***, qui avait fait afficher chez son suisse
+ un ordre en vers, de n'ouvrir qu'au Mrite et
+ de refuser la porte la Fortune</span></td>
+ <td class="tdr"><a href="#Page_109">109</a></td>
+</tr>
+<tr>
+ <th colspan="2" class="tdl">Fragment d'une ptre diplomatique, adresse la
+ coalition des princes arms contre la France</th>
+ <th class="tdr"><a href="#Page_112">112</a></th>
+</tr>
+<tr>
+ <th colspan="2" class="tdl"><span class="smcap">Odes</span></th>
+ <th class="tdr"><a href="#Page_119">119</a></th>
+</tr>
+<tr>
+ <td colspan="2" class="tdl">La Grandeur de l'Homme</td>
+ <td class="tdr"><a href="#Page_121">121</a></td>
+</tr>
+<tr>
+ <td colspan="2" class="tdl">Les Volcans</td>
+ <td class="tdr"><a href="#Page_124">124</a></td>
+</tr>
+<tr>
+ <th colspan="2" class="tdl"><span class="smcap">Contes</span></th>
+ <th class="tdr"><a href="#Page_129">129</a></th>
+</tr>
+<tr>
+ <td colspan="2" class="tdl">La Querelle du Riche et du Pauvre. Apologue</td>
+ <td class="tdr"><a href="#Page_131">131</a></td>
+</tr>
+<tr>
+ <td colspan="2" class="tdl">La Jambe de bois et le Bras perdu</td>
+ <td class="tdr"><a href="#Page_132">132</a></td>
+</tr>
+<tr>
+ <td colspan="2" class="tdl">Le Hros conome</td>
+ <td class="tdr"><a href="#Page_133">133</a></td>
+</tr>
+<tr>
+ <td colspan="2" class="tdl">Le Rendez-vous inutile</td>
+ <td class="tdr"><a href="#Page_136">136</a></td>
+</tr>
+<tr>
+ <td colspan="2" class="tdl">Le Chapelier</td>
+ <td class="tdr"><a href="#Page_139">139</a></td>
+</tr>
+<tr>
+ <td colspan="2" class="tdl">La Marie sans Mari</td>
+ <td class="tdr"><a href="#Page_140">140</a>
+<span class="pagenum"><a id="Page_439"> 439</a></span></td>
+</tr>
+<tr>
+ <td colspan="2" class="tdl">L'Avare borgn</td>
+ <td class="tdr"><a href="#Page_140">140</a></td>
+</tr>
+<tr>
+ <td colspan="2" class="tdl">Fragment d'un Conte. Apologue</td>
+ <td class="tdr"><a href="#Page_141">141</a></td>
+</tr>
+<tr>
+ <td colspan="2" class="tdl">Prologue d'un autre Conte</td>
+ <td class="tdr"><a href="#Page_142">142</a></td>
+</tr>
+<tr>
+ <td colspan="2" class="tdl">Calcul patriotique</td>
+ <td class="tdr"><a href="#Page_143">143</a></td>
+</tr>
+<tr>
+ <td colspan="2" class="tdl">La vraie Sagesse</td>
+ <td class="tdr"><a href="#Page_144">144</a></td>
+</tr>
+<tr>
+ <td colspan="2" class="tdl">La Jouissance tardive</td>
+ <td class="tdr"><a href="#Page_146">146</a></td>
+</tr>
+<tr>
+ <td colspan="2" class="tdl">Pris justifi</td>
+ <td class="tdr"><a href="#Page_147">147</a></td>
+</tr>
+<tr>
+ <td colspan="2" class="tdl">Le Peintre d'histoire</td>
+ <td class="tdr"><a href="#Page_147">147</a></td>
+</tr>
+<tr>
+ <td colspan="2" class="tdl">Le Calcul</td>
+ <td class="tdr"><a href="#Page_148">148</a></td>
+</tr>
+<tr>
+ <td colspan="2" class="tdl">Le Pronom indiscret</td>
+ <td class="tdr"><a href="#Page_148">148</a></td>
+</tr>
+<tr>
+ <td colspan="2" class="tdl">Le Calendrier des Jsuites</td>
+ <td class="tdr"><a href="#Page_149">149</a></td>
+</tr>
+<tr>
+ <td colspan="2" class="tdl">Le Saut de la Soupente</td>
+ <td class="tdr"><a href="#Page_154">154</a></td>
+</tr>
+<tr>
+ <td colspan="2" class="tdl">Le Linceul du Plerin</td>
+ <td class="tdr"><a href="#Page_157">157</a></td>
+</tr>
+<tr>
+ <td colspan="2" class="tdl">L'Armement inutile</td>
+ <td class="tdr"><a href="#Page_162">162</a></td>
+</tr>
+<tr>
+ <td colspan="2" class="tdl">L'Abbesse condamne au Chapelain</td>
+ <td class="tdr"><a href="#Page_167">167</a></td>
+</tr>
+<tr>
+ <td colspan="2" class="tdl">Le Coq et le Chapon</td>
+ <td class="tdr"><a href="#Page_169">169</a></td>
+</tr>
+<tr>
+ <td colspan="2" class="tdl">La Peur de la Mort</td>
+ <td class="tdr"><a href="#Page_171">171</a></td>
+</tr>
+<tr>
+ <td colspan="2" class="tdl">La Consolation des Cocus</td>
+ <td class="tdr"><a href="#Page_177">177</a></td>
+</tr>
+<tr>
+ <td colspan="2" class="tdl">La Fidlit toute preuve</td>
+ <td class="tdr"><a href="#Page_179">179</a></td>
+</tr>
+<tr>
+ <td colspan="2" class="tdl">Le Connaisseur</td>
+ <td class="tdr"><a href="#Page_179">179</a></td>
+</tr>
+<tr>
+ <td colspan="2" class="tdl">La Prude</td>
+ <td class="tdr"><a href="#Page_181">181</a></td>
+</tr>
+<tr>
+ <td colspan="2" class="tdl">L'Illusion du Clotre</td>
+ <td class="tdr"><a href="#Page_182">182</a></td>
+</tr>
+<tr>
+ <th colspan="2" class="tdl"><span class="smcap">Posies diverses</span></th>
+ <td class="tdr"><a href="#Page_185">185</a></td>
+</tr>
+<tr>
+ <td colspan="2" class="tdl">Les Ftes espagnoles</td>
+ <td class="tdr"><a href="#Page_187">187</a></td>
+</tr>
+<tr>
+ <td colspan="2" class="tdl">Calypso Tlmaque. Hrode</td>
+ <td class="tdr"><a href="#Page_199">199</a></td>
+</tr>
+<tr>
+ <td colspan="2" class="tdl">L'Homme de Lettres. Discours philosophique</td>
+ <td class="tdr"><a href="#Page_205">205</a></td>
+</tr>
+<tr>
+ <td colspan="2" class="tdl">Bacarole imite de l'italien</td>
+ <td class="tdr"><a href="#Page_213">213</a></td>
+</tr>
+<tr>
+ <td colspan="2" class="tdl">L'Heureux temps</td>
+ <td class="tdr"><a href="#Page_215">215</a></td>
+</tr>
+<tr>
+ <td colspan="2" class="tdl">La Vie de Paris</td>
+ <td class="tdr"><a href="#Page_216">216</a></td>
+</tr>
+<tr>
+ <td colspan="2" class="tdl">Imitation d'Ovide</td>
+ <td class="tdr"><a href="#Page_217">217</a></td>
+</tr>
+<tr>
+ <td colspan="2" class="tdl">Le Paradis</td>
+ <td class="tdr"><a href="#Page_218">218</a></td>
+</tr>
+<tr>
+ <td colspan="2" class="tdl">La Vieille de seize ans</td>
+ <td class="tdr"><a href="#Page_221">221</a>
+ <span class="pagenum"><a id="Page_440"> 440</a></span></td>
+</tr>
+<tr>
+ <td colspan="2" class="tdl">Candide</td>
+ <td class="tdr"><a href="#Page_222">222</a></td>
+</tr>
+<tr>
+ <td colspan="2" class="tdl">La Bohmienne</td>
+ <td class="tdr"><a href="#Page_223">223</a></td>
+</tr>
+<tr>
+ <td colspan="2" class="tdl">Sur l'lection de MM. Lemierre et de Tressan
+l'Acadmie franaise</td>
+ <td class="tdr"><a href="#Page_224">224</a></td>
+</tr>
+<tr>
+ <td colspan="2" class="tdl">Sur la Tragdie de Coriolan, par La Harpe, dont
+ les Comdiens franais donnrent une reprsentation
+ au bnfice des Pauvres, le 3 mars 1784</td>
+ <td class="tdr"><a href="#Page_224">224</a></td>
+</tr>
+<tr>
+ <td colspan="2" class="tdl">Le Sicle a du Caractre</td>
+ <td class="tdr"><a href="#Page_224">224</a></td>
+</tr>
+<tr>
+ <td colspan="2" class="tdl">L'Abb de Chaulieu et le cardinal de Bernis</td>
+ <td class="tdr"><a href="#Page_225">225</a></td>
+</tr>
+<tr>
+ <td colspan="2" class="tdl">Les Jeunes Gens du sicle</td>
+ <td class="tdr"><a href="#Page_227">227</a></td>
+</tr>
+<tr>
+ <td colspan="2" class="tdl">Vers composs l'occasion de la fte de M. de
+ Vaudreuil</td>
+ <td class="tdr"><a href="#Page_228">228</a></td>
+</tr>
+<tr>
+ <td colspan="2" class="tdl">Madrigal</td>
+ <td class="tdr"><a href="#Page_231">231</a></td>
+</tr>
+<tr>
+ <td colspan="2" class="tdl">A M. de M***, qui m'avait envoy une tasse de
+ porcelaine avec un quatrain o il me recommandait
+ de ne pas imiter Diogne</td>
+ <td class="tdr"><a href="#Page_231">231</a></td>
+</tr>
+<tr>
+ <td colspan="2" class="tdl">Vers M***</td>
+ <td class="tdr"><a href="#Page_232">232</a></td>
+</tr>
+<tr>
+ <td colspan="2" class="tdl">A Madame ***, sur une loterie</td>
+ <td class="tdr"><a href="#Page_233">233</a></td>
+</tr>
+<tr>
+ <td colspan="2" class="tdl">A celle qui n'est plus</td>
+ <td class="tdr"><a href="#Page_234">234</a></td>
+</tr>
+<tr>
+ <td colspan="2" class="tdl">Imit de l'Anthologie</td>
+ <td class="tdr"><a href="#Page_235">235</a></td>
+</tr>
+<tr>
+ <td colspan="2" class="tdl">A Madame ***</td>
+ <td class="tdr"><a href="#Page_235">235</a></td>
+</tr>
+<tr>
+ <td colspan="2" class="tdl">A Madame ***, en lui envoyant un Chien</td>
+ <td class="tdr"><a href="#Page_236">236</a></td>
+</tr>
+<tr>
+ <td colspan="2" class="tdl">Motifs de mon Silence</td>
+ <td class="tdr"><a href="#Page_236">236</a></td>
+</tr>
+<tr>
+ <td colspan="2" class="tdl">Imitation de Martial</td>
+ <td class="tdr"><a href="#Page_236">236</a></td>
+</tr>
+<tr>
+ <td colspan="2" class="tdl">Autre du mme</td>
+ <td class="tdr"><a href="#Page_237">237</a></td>
+</tr>
+<tr>
+ <td colspan="2" class="tdl">Autre du mme</td>
+ <td class="tdr"><a href="#Page_237">237</a></td>
+</tr>
+<tr>
+ <td colspan="2" class="tdl">Moralit</td>
+ <td class="tdr"><a href="#Page_238">238</a></td>
+</tr>
+<tr>
+ <td colspan="2" class="tdl">Epigramme</td>
+ <td class="tdr"><a href="#Page_238">238</a></td>
+</tr>
+<tr>
+ <td colspan="2" class="tdl">Autre</td>
+ <td class="tdr"><a href="#Page_239">239</a></td>
+</tr>
+<tr>
+ <td colspan="2" class="tdl">Sur un Mari</td>
+ <td class="tdr"><a href="#Page_239">239</a></td>
+</tr>
+<tr>
+ <td colspan="2" class="tdl">Vers mis au bas du portrait de Mirabeau</td>
+ <td class="tdr"><a href="#Page_239">239</a>
+ <span class="pagenum"><a id="Page_441"> 441</a></span></td>
+</tr>
+<tr>
+ <td colspan="2" class="tdl">Vers mettre au bas du portrait de d'Alembert</td>
+ <td class="tdr"><a href="#Page_240">240</a></td>
+</tr>
+<tr>
+ <td colspan="2" class="tdl">Epigramme contre La Harpe</td>
+ <td class="tdr"><a href="#Page_240">240</a></td>
+</tr>
+<tr>
+ <td colspan="2" class="tdl">Autre contre le mme</td>
+ <td class="tdr"><a href="#Page_241">241</a></td>
+</tr>
+<tr>
+ <td colspan="2" class="tdl">Autre contre le mme</td>
+ <td class="tdr"><a href="#Page_241">241</a></td>
+</tr>
+<tr>
+ <td colspan="2" class="tdl">Le Roi de Danemarck, en partant de Paris</td>
+ <td class="tdr"><a href="#Page_241">241</a></td>
+</tr>
+<tr>
+ <td colspan="2" class="tdl">A une femme qui prtendait que ses amis ne
+ s'occupaient pas d'elle</td>
+ <td class="tdr"><a href="#Page_242">242</a></td>
+</tr>
+<tr>
+ <td colspan="2" class="tdl">Le Palais de la Faveur. Allgorie en vers et en prose</td>
+ <td class="tdr"><a href="#Page_242">242</a></td>
+</tr>
+<tr>
+ <th colspan="2" class="tdl"><span class="smcap">Lettres diverses</span></th>
+ <th class="tdr"><a href="#Page_253">253</a></th>
+</tr>
+<tr>
+ <td class="tdl">Lettre &nbsp;I<sup>re</sup>.</td>
+ <td class="tdl">A madame de ***</td>
+ <td class="tdr"><a href="#Page_255">255</a></td>
+</tr>
+<tr>
+ <td class="tdl"><span class="i3">II.</span></td>
+ <td>A ....</td>
+ <td class="tdr"><a href="#Page_256">256</a></td>
+</tr>
+<tr>
+ <td class="tdl"><span class="i3"> III.</span></td>
+ <td>A ....</td>
+ <td class="tdr"><a href="#Page_259">259</a></td>
+</tr>
+<tr>
+ <td><span class="i3"> IV.</span></td>
+ <td>A Madame de S***</td>
+ <td class="tdr"><a href="#Page_262">262</a></td>
+</tr>
+<tr>
+ <td class="tdl"><span class="i3"> V.</span></td>
+ <td>A ....</td>
+ <td class="tdr"><a href="#Page_266">266</a></td>
+</tr>
+<tr>
+ <td class="tdl"><span class="i3"> VI.</span></td>
+ <td>A madame d'Angevilliers</td>
+ <td class="tdr"><a href="#Page_270">270</a></td>
+</tr>
+<tr>
+ <td class="tdl"><span class="i3"> VII.</span></td>
+ <td>A M. l'abb Roman</td>
+ <td class="tdr"><a href="#Page_272">272</a></td>
+</tr>
+<tr>
+ <td class="tdl"><span class="i3">VIII.</span></td>
+ <td>Au mme</td>
+ <td class="tdr"><a href="#Page_279">279</a></td>
+</tr>
+<tr>
+ <td class="tdl"><span class="i3">IX.</span></td>
+ <td>A madame d'Angevilliers</td>
+ <td class="tdr"><a href="#Page_284">284</a></td>
+</tr>
+<tr>
+ <td class="tdl"><span class="i3">X.</span></td>
+ <td>A l'abb Morellet</td>
+ <td class="tdr"><a href="#Page_285">285</a></td>
+</tr>
+<tr>
+ <td class="tdl"><span class="i3">XI.</span></td>
+ <td>A M. de Vaudreuil</td>
+ <td class="tdr"><a href="#Page_293">293</a></td>
+</tr>
+<tr>
+ <td class="tdl"><span class="i3">XII.</span></td>
+ <td>A M. Panckouke</td>
+ <td class="tdr"><a href="#Page_302">302</a></td>
+</tr>
+<tr>
+ <td class="tdl"><span class="i3">XIII.</span></td>
+ <td>A madame Agasse</td>
+ <td class="tdr"><a href="#Page_304">304</a></td>
+</tr>
+<tr>
+ <td class="tdl"><span class="i3">XIV.</span></td>
+ <td>A la mme</td>
+ <td class="tdr"><a href="#Page_305">305</a></td>
+</tr>
+<tr>
+ <td class="tdl"><span class="i3">XV.</span></td>
+ <td>A la mme</td>
+ <td class="tdr"><a href="#Page_306">306</a></td>
+</tr>
+<tr>
+ <td class="tdl"><span class="i3">XVI.</span></td>
+ <td>A la mme</td>
+ <td class="tdr"><a href="#Page_309">309</a></td>
+</tr>
+<tr>
+ <td class="tdl"><span class="i3">XVII.</span></td>
+ <td>Rponse un anonyme</td>
+ <td class="tdr"><a href="#Page_310">310</a></td>
+</tr>
+<tr>
+ <td class="tdl"><span class="i3">XVIII.</span></td>
+ <td>&nbsp;</td>
+ <td class="tdr"><a href="#Page_313">313</a></td>
+</tr>
+<tr>
+ <td class="tdl"><span class="i3">XIX.</span></td>
+ <td>&nbsp;</td>
+ <td class="tdr"><a href="#Page_317">317</a></td>
+</tr>
+<tr>
+ <td class="tdl"><span class="i3">XX.</span></td>
+ <td>A la Citoyenne ***</td>
+ <td class="tdr"><a href="#Page_321">321</a></td>
+</tr>
+<tr>
+ <td class="tdl"><span class="i3">XXI.</span></td>
+ <td>Au citoyen Laveau, rdacteur du journal de la Montagne</td>
+ <td class="tdr"><a href="#Page_322">322</a></td>
+</tr>
+<tr>
+ <td class="tdl"><span class="i3">XXII.</span></td>
+ <td>A ses concitoyens</td>
+ <td class="tdr"><a href="#Page_325">325</a>
+ <span class="pagenum"><a id="Page_442"> 442</a></span></td>
+</tr>
+<tr>
+ <th colspan="2" class="tdl"><span class="smcap">Deux articles extraits du journal de paris</span></th>
+ <th class="tdr"><a href="#Page_337">337</a></th>
+</tr>
+<tr>
+ <td colspan="2" class="tdl">Entretien entre un des auteurs du journal de
+ Paris et un ami de Chamfort</td>
+ <td class="tdr"><a href="#Page_339">339</a></td>
+</tr>
+<tr>
+ <td colspan="2" class="tdl">Varits</td>
+ <td class="tdr"><a href="#Page_347">347</a></td>
+</tr>
+<tr>
+ <th colspan="2" class="tdl"><span class="smcap">Lettres de Mirabeau a Chamfort</span></th>
+ <th class="tdr"><a href="#Page_351">351</a></th>
+</tr>
+<tr>
+ <td colspan="2" class="tdl">Lettre I<sup>re</sup>.</td>
+ <td class="tdr"><a href="#Page_353">353</a></td>
+</tr>
+<tr>
+ <td colspan="2" class="tdl"><span class="i3">II.</span></td>
+ <td class="tdr"><a href="#Page_362">362</a></td>
+</tr>
+<tr>
+ <td colspan="2" class="tdl"><span class="i3">III.</span></td>
+ <td class="tdr"><a href="#Page_368">368</a></td>
+</tr>
+<tr>
+ <td colspan="2" class="tdl"><span class="i3">IV.</span></td>
+ <td class="tdr"><a href="#Page_370">370</a></td>
+</tr>
+<tr>
+ <td colspan="2" class="tdl"><span class="i3">V.</span></td>
+ <td class="tdr"><a href="#Page_374">374</a></td>
+</tr>
+<tr>
+ <td colspan="2" class="tdl"><span class="i3">VI.</span></td>
+ <td class="tdr"><a href="#Page_375">375</a></td>
+</tr>
+<tr>
+ <td colspan="2" class="tdl"><span class="i3">VII.</span></td>
+ <td class="tdr"><a href="#Page_382">382</a></td>
+</tr>
+<tr>
+ <td colspan="2" class="tdl"><span class="i3">VIII.</span></td>
+ <td class="tdr"><a href="#Page_386">386</a></td>
+</tr>
+<tr>
+ <td colspan="2" class="tdl"><span class="i3">IX.</span></td>
+ <td class="tdr"><a href="#Page_387">387</a></td>
+</tr>
+<tr>
+ <td colspan="2" class="tdl"><span class="i3">X.</span></td>
+ <td class="tdr"><a href="#Page_398">398</a></td>
+</tr>
+<tr>
+ <td colspan="2" class="tdl"><span class="i3">XI.</span></td>
+ <td class="tdr"><a href="#Page_407">407</a></td>
+</tr>
+<tr>
+ <td colspan="2" class="tdl"><span class="i3">XII.</span></td>
+ <td class="tdr"><a href="#Page_419">419</a></td>
+</tr>
+<tr>
+ <td colspan="2" class="tdl"><span class="i3">XIII.</span></td>
+ <td class="tdr"><a href="#Page_426">426</a></td>
+</tr>
+<tr>
+ <td colspan="2" class="tdl"><span class="i3">XIV.</span></td>
+ <td class="tdr"><a href="#Page_429">429</a></td>
+</tr>
+<tr>
+ <td colspan="2" class="tdl"><span class="i3">XV.</span></td>
+ <td class="tdr"><a href="#Page_434">434</a></td>
+</tr>
+<tr>
+ <td colspan="2" class="tdl"><span class="i3">XVI.</span></td>
+ <td class="tdr"><a href="#Page_435">435</a></td>
+</tr>
+<tr>
+ <td colspan="2" class="tdl"><span class="i3">XVII.</span></td>
+ <td class="tdr"><a href="#Page_436">436</a></td>
+</tr>
+</table>
+
+<p class="end">FIN DE LA TABLE DU CINQUIME ET DERNIER VOLUME.</p>
+
+
+
+
+
+
+
+
+
+<pre>
+
+
+
+
+
+End of the Project Gutenberg EBook of Oeuvres Compltes de Chamfort, (Vol.
+5/5), by Pierre Ren Auguis
+
+*** END OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK OEUVRES COMPLTES DE CHAMFORT ***
+
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+
+Project Gutenberg-tm is synonymous with the free distribution of
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+including obsolete, old, middle-aged and new computers. It exists
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+
+Volunteers and financial support to provide volunteers with the
+assistance they need are critical to reaching Project Gutenberg-tm's
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+remain freely available for generations to come. In 2001, the Project
+Gutenberg Literary Archive Foundation was created to provide a secure
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+To learn more about the Project Gutenberg Literary Archive Foundation
+and how your efforts and donations can help, see Sections 3 and 4
+and the Foundation information page at www.gutenberg.org
+
+
+Section 3. Information about the Project Gutenberg Literary Archive
+Foundation
+
+The Project Gutenberg Literary Archive Foundation is a non profit
+501(c)(3) educational corporation organized under the laws of the
+state of Mississippi and granted tax exempt status by the Internal
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Binary files differ
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Binary files differ