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Margery 1 vol. + + + + +IL A ÉTÉ TIRÉ DE CET OUVRAGE: + +_Trois exemplaires sur japon impérial, numérotés de 1 à 3 + +et douze exemplaires sur papier de Hollande, numérotés de 4 à 15._ + +EXEMPLAIRE Nº 1 + + +Droits de reproduction et de traduction réservés pour tous pays, y +compris la Suède et la Norvège. + + + + +DÉDICACE + +A LA MÉMOIRE D'ÉPHRAÏM MIKHAEL + + + Tu t'en allas, un soir de mai: la ville en fête + Haletait de printemps, de jeunesse et d'amour, + Et tu nous as quittés pour la nuit sans retour, + Ame mélancolique et toujours inquiète. + + En vain les mornes dieux, formidables et doux, + Ont détaché ta main de nos mains fraternelles: + Le sel âcre des pleurs brûle encor nos prunelles + Quand ta voix, triomphant des heures, chante en nous + + Et fait surgir parmi les roses des vesprées, + Sous des voiles tissus de soleils et de cieux, + Une vierge dolente au regard anxieux + Qui nous appelle et fuit vers les ombres sacrées. + + Forme grave dressée au seuil mauvais du sort, + Image de fierté qui pleurait et s'est tue, + Ma bouche te cherchait d'une lèvre éperdue; + Mais j'ai heurté du front les portes de la mort + + Hélas! et tu survis dans nos seules mémoires + Et sans que rien m'entende au tombeau souterrain, + Je fixe tristement sur le vantail d'airain + Avec l'amer laurier les palmes illusoires. + + + + +DE SABLE ET D'OR + + + + +LES FLEURS NOIRES + +_A MARCEL COLLIÈRE_ + + + + +LES FLEURS NOIRES + +_A Émile Galle._ + + + Au bord de quels sinistres lacs d'eau lourde et sombre, + O ténébreuses fleurs plus vastes que la mort, + Les dieux muets du soir et les dieux froids du nord + Tissent-ils votre robe d'ombre? + + Vos abîmes de nuit dévorent le soleil; + Le jour est offensé par vos voiles de veuves + Et vous avez puisé sans peur aux mornes fleuves + L'onde farouche du sommeil. + + O fleurs noires, le vent de l'aube vous balance: + Mais nul parfum d'amour ne s'exhale de vous, + Chères, et vous versez dans les coeurs las et fous + L'incantation du silence. + + La vie épand en vain ses perfides douceurs; + La pourpre du printemps inutile flamboie: + Votre deuil rédempteur libère de la joie; + Salut, impérieuses soeurs. + + Je vous aime et je veux dormir, soyez clémentes: + Je ne troublerai pas votre calme immortel + Et, là-bas, j'oublierai, loin du jour et du ciel, + La bouche rouge des amantes. + + + + +LE DIEU MORT + +_A André Fontainas._ + + + Une étoile, une seule étoile. O funérailles + Royales! solitude où la gloire mourait + Sur un bûcher perdu derrière la forêt, + A l'écart des drapeaux, du glaive et des batailles. + + Le héros s'en allait sans pourpre, enseveli + Dans une soie éteinte et dans les tresses rousses + Des captives et des amantes: lèvres douces + Et voraces, vous qui buviez le sang pâli, + + Vers quels baisers souriez-vous? Vers quelles fêtes + Sonne déjà l'appel de vos chants oublieux? + Ah, mensongères! pour des larmes en vos yeux, + Il fallait l'apparat de célèbres défaites + + Et l'horreur des clairons déchirant le ciel noir, + Pour tordre avec des cris de pleureuses louées + Vos corps, mimes en deuil sous le vol des nuées, + Parmi la rouge odeur des torches dans le soir. + + Mais nul regard viril n'a, du haut des murailles, + Avidement cueilli la fleur de vos bras nus: + Vous avez fui. Le roi ne s'éveillera plus. + Une étoile, une seule étoile. O funérailles. + + + + +RUINES + +_A Maurice Nicolle._ + + + L'illustre ville meurt à l'ombre de ses murs; + L'herbe victorieuse a reconquis la plaine; + Les chapiteaux brisés saignent de raisins mûrs. + + Le barbare enroulé dans sa cape de laine + Qui paît de l'aube au soir ses chevreaux outrageux + Foule sans frissonner l'orgueil du sol Hellène. + + Ni le soleil oblique au flanc des monts neigeux + Ni l'aurore dorant les cimes embrumées + Ne réveillent en lui la mémoire des dieux. + + Ils dorment à jamais dans leurs urnes fermées + Et quand le buffle vil insulte insolemment + La porte triomphale où passaient des armées, + + Nul glaive de héros apparu ne défend + Le porche dévasté par l'hiver et l'automne + Dans le tragique deuil de son écroulement. + + Le sombre lierre a clos la gueule de Gorgone. + + + + +PAR LA NUIT D'AUTOMNE + + + Par l'automnale nuit la terre se résigne, + Muette sous le fait des ombres tumulaires: + Nul astre en qui survive un espoir d'aubes claires, + Un espoir de matin crevant son oeuf de cygne. + + Les soleils d'autrefois fermentent dans la vigne. + + + Maintenant au pas sourd de noires haquenées, + Sans faire gémir l'herbe ou résonner la roche, + Tel qu'une chevauchée impitoyable, approche + Le troupeau saccageur des suprêmes journées. + + Un parfum triste vient des grappes condamnées. + + + Demain l'or et le sang des étoiles sublimes + Seront déshonorés par la soif de la horde; + Mais voici qu'une pluie invisible déborde + Et tombe lentement des sinistres abîmes. + + Serait-ce pas les Dieux qui pleurent leurs vieux crimes? + + + O Dieux, je ne sais pas quel Léthé vous enivre + De poisons plus amers que le fiel des Lémures: + Que vous importe à vous, la mort des grappes mûres + Et le viol raillé par le bruit vil du cuivre? + + Les pampres desséchés ne veulent pas revivre. + + + + +SOLITUDE + +_A Grégoire le Roy._ + + + C'est un grand silence après le chant du cor, + Comme dans les villes mortes + Où les chats peuvent encor + Rêver sur le seuil des portes. + + Sous le dais noir de la nuit + Les rois radieux, les belles chevauchées + Foulaient dans l'or et le bruit + Le sang des roses fauchées. + + Des femmes embaumaient l'air + Parmi le velours des porches; + Nous voyions couler la résine des torches + Sur les gantelets de fer. + + Mais les heures sont passées + De la joie et du décor + Et dans nos âmes lassées + C'est un grand silence après le chant du cor. + + + + +PAROLES SUR LA TERRASSE + +_A Puvis de Chavannes._ + + + Des reines blanches inclinées + Aux balustrades d'améthystes + Pour fleurir la mort des journées + Effeuillent des glycines tristes. + + Fleurs plus brèves que les plus brèves, + Vains thyrses que le vent spolie, + Les noirs flots sans rives ni grèves + Emportent leur cendre pâlie; + + Et c'est le deuil d'un double automne, + Soir du jour et soir des feuillées, + Qui dévaste l'ombre et frissonne + Dans les ramilles dépouillées. + + Des pas glissent sur la terrasse; + Une étoffe roide s'y froisse; + Les voix que la nuit blême efface + Tremblent d'adieux, meurent d'angoisse, + + Et cygnes chassés de tout fleuve, + S'en vont fébriles et blessées, + Sans que la ténèbre s'émeuve + Aux cris des âmes délaissées. + + + + +L'AUTOMNE A DÉNUDÉ... + + + L'automne a dénudé les glèbes et le soir, + Un soir d'exil et de mains désunies, + S'approche à l'horizon des plaines infinies, + Roi dévêtu de pourpre et spolié d'espoir. + + O marcheur aux pieds nus et las qui viens t'asseoir + Sans compagnon, parmi les landes défleuries, + Près des eaux mornes, quelles mêmes agonies + Alourdissent ton front vers ce triste miroir? + + Je le sais, tout se meurt dans ton âme d'automne. + Laisse la nuit prendre les fleurs qu'elle moissonne + Et l'amour défaillant d'un coeur ensanglanté, + + Pour qu'après le sommeil et les ombres fidèles + Les clairons triomphaux de l'aube et de l'été + Fassent surgir enfin les roses immortelles. + + + + +LES VAINES IMAGES + +_A HENRI DE RÉGNIER_ + + + + +PSYCHÉ + + + Petite âme, Psyché mélancolique, dors, + Lys d'aurore surgi des heures ténébreuses, + Tes bras souples et frais et tes lèvres heureuses + Ont rajeuni mon coeur et réjoui mon corps. + + Et tu m'as cru, petite âme blanche et farouche, + Tel que ton désir vierge encore me voulait + Pendant tes longs baisers de miel pur et de lait, + Tant que l'ombre a menti comme mentait ma bouche. + + Nulle parole et nulle étreinte et nul baiser + N'ont trahi la douleur secrète du cilice; + Mais éveillée avec l'aube révélatrice + Tu frémissais, Psyché fragile, à te briser, + + Si le jour désillant ta paupière sereine + Au lieu du doux vainqueur que rêvait ton émoi + Te décelait mes poings crispés même vers toi + Et mes yeux éperdus de colère et de haine; + + Car je te hais de tout ton amour, ô Psyché, + Pour les jours à venir et les futures heures + Et les perfides flots de larmes et de leurres + Qui jailliront un jour de ton être caché. + + Mais avant que la nuit divine m'abandonne, + Avec le dur métal des gouffres sidéraux + Je forgerai le masque amoureux d'un héros, + Rieur comme l'Avril, grave comme l'automne; + + Mort vivant sur les lèvres mortes d'un vivant, + Le masque couvrira ma face convulsée; + Et maintenant que l'aube éclate! O fiancée + Chez qui la femme, hélas! va survivre à l'enfant. + + Eveille-toi, rouvre ta bouche qui s'est tue, + Tu n'entendras de moi que paroles d'orgueil + Et je me dresse sous les morsures du deuil + Lauré d'or et pareil à ma propre statue. + + + + +ÉLIANE + + +I + + Des jours et puis des jours ont fui. Je me souviens + De cette joie ainsi que de quelque étrangère + Et c'est une féerie encor que j'exagère + De tout le deuil enclos dans les plaisirs anciens. + + Mais nos baisers furent les fruits des Hespérides + Dont nous avons mâché la cendre, seulement + La cendre! le verger solitaire et charmant + N'a pas calmé la soif de nos lèvres arides. + + D'autres sont revenus semblables à des dieux + De l'île où par orgueil nous nous aventurâmes; + Les guirlandes d'amour alourdissaient leurs rames + Et la galère en fleurs émerveillait les yeux. + + Je ne jalouse pas leurs fanfares de gloire + Ni les pavois ni les étendards éployés + Dont l'ombre rouge flotte auprès des boucliers: + Leur songe était moins beau que notre ivresse noire, + + Et j'erre en ce jardin fouetté du vent brutal, + Plus fier que les héros aux soirs d'apothéoses, + Tandis qu'autour de moi les nostalgiques roses + S'effeuillent vainement vers l'Orient natal. + + +II + + Je t'aimais et les dieux ont dénoué nos bras, + Et nous vivons à la dérive au cours des heures; + Et je ne t'entends plus quand tu ris ou tu pleures: + Mais je viendrai vers toi quand tu m'appelleras. + + A la dérive! des palais au bord des fleuves, + D'impérieuses voix m'invitent, dans la nuit + Et par les aubes; mais qu'importe? l'eau s'enfuit + Et je ferme mes yeux aux chevelures veuves. + + Je sais: l'hôtellerie est pleine de buveurs: + Au mur rit la lambrusque et la rose trémière + Et les raisins gonflés d'aurore et de lumière + Versent les vieux soleils dans les cerveaux rêveurs. + + Les sveltes baladins, les joueuses de lyre + Et les masques d'amour y glissent dans le soir + Et la terrasse est vide où je pourrais m'asseoir: + Je n'aborderai pas aux perrons de porphyre; + + Nulle reine en manteau de pourpre et d'argent clair + Ne tendra sur le seuil ses lèvres vers ma bouche; + Voile noire, carène noire, ombre farouche, + La nef sans gouvernail s'en va jusqu'à la mer + + Et je m'endormirai parmi les vagues vertes, + Parmi les mornes flots sans borne, à moins qu'un soir, + Sur une rive heureuse, au sommet de la tour + Dominant la vallée et les terres désertes, + + Tu ne paraisses dans ta robe de soleil + Et tu ne m'offres en un geste qui pardonne + Tes cheveux éployés plus riches que l'automne + Et les baisers anciens plus doux que le sommeil. + + +III + + Je ne sais plus dans quels chemins ni sous quels cieux + La reine de mon coeur, la reine de mes yeux, + La souveraine de mes larmes ignorées, + Qui tord en ses cheveux l'or fauve des vesprées, + Passa sans un regard vers mon front en exil + Comme un soleil d'hiver oublieux de l'avril. + + Hélas! les lys sont morts; les roses sont fanées; + L'impitoyable deuil défleurit les années. + Elle ne connaît plus les choses d'autrefois; + Son oreille infidèle a désappris ma voix, + Ma voix tremblante et les paroles murmurées + Et le frissonnement des étreintes sacrées. + + Et maintenant, et maintenant! je veux en vain + M'interdire les jours et le passé divin. + Ma lèvre qu'elle sut délicate naguères + Est chaude d'une bouche et de baisers vulgaires + Et j'ai bu pour marcher dans l'ombre de la mort + Le vin des matelots et des hommes du port. + + Mais cette ivresse est triste, ô reine, et je t'implore. + Reviens, fais resplendir la gloire de l'aurore. + Jette sur les bois nus un manteau de printemps + Et pare les sentiers des roses que j'attends. + + Sois bienveillante; ou si les beaux jardins des rêves + Sont clos pour jamais, soit! les heures seront brèves + Où je vivrai dans la lumière et dans le bruit, + Et je descendrai seul les marches de la nuit. + + +IV + + Par quelle cruauté des implacables dieux? + Si loin des jours royaux et pavoisés de joie, + Un soleil tel que les anciens soleils flamboie + Et tes cheveux en fleur épouvantent mes yeux. + + Parmi le deuil hélas! et les ombres tombales, + Que me veux-tu, sourire impérieux encor + Qui fais se réveiller avec un sursaut d'or + Le prestige menteur des aubes triomphales? + + Oui: tes lèvres m'étaient douces près de la mer + Et sur la fauve grève où dormaient les carènes + Gonflaient d'un chant si pur les conques des Sirènes + Que des oiseaux neigeaient autour de toi dans l'air + + Et que le souvenir des ailes éployées + Palpite en mes regards éblouis. O rayons + Eteints! vols disparus d'aigles et d'alcyons! + Voix morte désormais sur des lèvres souillées! + + Voix morte et pour moi seul vivante: je voudrais + Ne plus l'entendre et que la terre devînt noire + Et que la nuit sereine engloutît la mémoire + De ta beauté semblable aux roses des forêts. + + Mais l'ombre décevante est encore hantée + Par les dieux importuns qui défendent l'oubli + Et la poignante fleur au calice pâli + Sollicite toujours ma bouche ensanglantée. + + + + +HYMNIS + +_Pour Bernard Lazare._ + + +I + + Face d'ombre, je viens à toi; la nuit m'emporte. + Poussière évanouie aux plis blancs d'un linceul, + Pâle vierge oubliée et que j'honore seul + D'une fleur morte hélas! moins que ta grâce morte, + + Je viens à toi qui dors au fond des siècles lourds + Et dont le pur tombeau fait les lèvres fidèles: + Je n'ai pas entendu les mots qui naissaient d'elles + Ni goûté la douceur de tes tristes amours: + + Mais je pleure ton corps et son charme équivoque + Et les baisers trop lents qui l'auraient effleuré, + Chair de jadis, désir dont je me suis leurré + Parce qu'un même appel de buccins nous évoque + + Vers les mêmes cyprès noirs et silencieux... + Vain appel, vaine ombre et menteuses fanfares: + Jamais je ne clorai de mes lèvres avares + Tes yeux désenchantés qui connurent les dieux. + + Sommeille loin de moi près de la mer antique + Sous un ciel insulté par de confuses voix + Où la vague qui chante encor comme autrefois + Entrechoque les mâts du port aromatique: + + Toujours l'âpre soleil et la foule et l'embrun, + Loin de moi, troubleront ta poussière ignorée + Et l'inutile fleur que je t'ai consacrée + Ne réjouira pas ta cendre d'un parfum. + + +II + + Viens respirer l'odeur des vignes et des fruits. + + Ce soir te sera doux comme tes longues nuits, + Hymnis, enfant qui dors depuis deux mille années, + Et par le souffle lent des sentes où je fuis + Les roses du tombeau ne seront point fanées. + + + Je te dédie, enfant, la mourante forêt. + + Elle se pare encor malgré son mal secret: + Tu te reconnaîtras à sa noble agonie, + Vierge dont le front pâle et fiévreux se paraît + D'or royal attristé par la blême ancolie. + + + L'automne funéraire embaume les halliers. + + Hymnis! Hymnis! Hymnis! tes cheveux déliés + Libres du bandeau strict où tu les emprisonnes + Ont frôlé des santals et des girofliers + Et se sont enivrés de cruelles automnes. + + + De plus calmes parfums, ce soir, te charmeront. + + Pour que ton corps sacré retourne sans affront + De la forêt qui meurt aux ténèbres divines + Je veux entrelacer à l'entour de ton front + Le thyrse noir du lierre aux suprêmes glycines. + + + + +CHRYSARION + + + Sur cette mer toujours déserte où nos yeux vains + S'égaraient dans l'ennui des solitudes mornes, + Le navire, aux clameurs des conques et des cornes, + Fleurit avec l'aurore éclatante; et tu vins, + + Apportant le parfum des terres étrangères, + Le reflet des soleils morts parmi tes cheveux + Et pour les coeurs lassés, graves et dédaigneux + L'enchantement de quelques heures plus légères. + + Trop de désirs déçus et d'espoirs abusés + Hantent notre mémoire et sanglotent en elle: + Nous n'avons pas tendu vers ta chair fraternelle + Nos lèvres dès longtemps déprises des baisers. + + Mais les heures passaient douces comme la soie + En vêtements tramés de soleil et de nuit, + Danseuse au collier d'or qui fulgure et s'enfuit, + Amante triste et grave en marche vers la joie, + + Et vous qui regardiez des astres abolis, + Visages inquiets ivres du vieux mensonge, + O faces de stupeur, d'extases et de songe + Sur qui l'ombre clémente est tombée à longs plis; + + Puis la dernière; et ce fut toi-même, inclinée + A la poupe et semant des roses dans le soir + Afin que la galère et le sillage noir + S'illustrassent encor d'une pourpre fanée + + Et que la sombre mer sourît à nos yeux vains. + + + + +L'ERRANTE + +_A RACHILDE_ + + + + +L'ERRANTE + +I nunc ad hostem, at in perpetuum mea. + + +I. _DE SABLE ET D'OR._ + +L'HOMME songe dans le soir somptueux et morne; à la balustrade croulante +de la vieille demeure, il s'est accoudé solitairement et ses yeux, qui +depuis des mois et des années n'ont plus reflété que les choses +silencieuses, regardent au loin, dans les plaines assombries, s'étager +les villes où des foules inconnues aiment, bataillent, agonisent et +s'évanouissent comme des fumées. + +Ici le roc que nul printemps n'a paré, cime triste abreuvée jadis par le +sang des victimes, alors que les dieux stupides se gorgeaient de +sacrifices, cime cruelle où les roses d'Avril n'ont jamais souri, où les +sources n'ont pas pleuré doucement la mort future des fleurs vouées au +vieillard qui les emporte, quand vient l'automne. + +L'HOMME songe dans le soir somptueux et morne; tandis que le ciel +flamboie d'une plus rouge gloire et que l'or insultant les ténèbres +enrichit ses prunelles, des bûchers tragiques s'effondrent et l'âme +déserte est envahie par un tumulte de chevauchée; tourbillons de fer, +gueules hurlantes, éclairs de glaive, chevelures et crinières +confondues, la horde passe dans sa pensée. + +Et l'HOMME se détourne du spectacle éclatant; ailleurs la terrasse est +interrompue: les pesantes eaux d'un lac sans fond baignent de leur +horreur immobile la roche qui disparaît dans le vertige de l'abîme. +Maintenant l'HOMME marche, les yeux ivres de nuit, vers le lac d'ombre +monotone et sa voix lassée frôle de lentes paroles les ondes +sépulcrales, les ondes épaisses qui ne frissonnent pas. + + +L'HOMME + + Nuit moins sinistre que le soir, ô nuit rebelle + A mon désir, tu n'es pas l'ombre que j'appelle + Et trop d'astres encor m'offusquent de clarté + Pour que je boive en toi les coupes du Léthé. + + Autrefois, j'ai vécu derrière les murailles + Des villes; je connais les brèves funérailles + De toute joie et vers la cime et vers la tour, + Pour le muet exil que je veux sans retour, + J'ai fui l'âcre parfum des roses effeuillées. + + Lorsque je suis venu, les portes verrouillées + Pleuraient plaintivement comme des chiens meurtris, + Et j'oubliais le monde et méprisais leurs cris: + Mais la pierre me parle ainsi qu'une vivante + Maintenant, et flambeau d'angoisse et d'épouvante, + Dans mon coeur las du crépuscule rouge et noir, + Chaque étoile qui monte allume un triste espoir. + + Eaux bienheureuses, vos paupières sont voilées: + Aucun rêve de ciel et d'algues emmêlées + N'ondule dans le calme abîme; nul reflet + Des jours antérieurs où l'aube étincelait + Sur votre moire alors juvénile et chantante + Ne se réveille en vous par la nuit éclatante + Avec le souvenir d'un antique soleil. + Eaux bienheureuses, vous dormez du vrai sommeil. + Vous les pâles, vous les froides et les obscures, + Vous les mortes. + + J'attends les suprêmes augures, + Les cygnes éternels ouvrant leur vol sacré, + Et l'heure, enfin libératrice, où je serai, + Eaux bienheureuses, lac de nuit, lac de silence, + Digne de votre accueil et de votre clémence. + +Ainsi le solitaire invoque les ondes fatidiques. Mais pendant qu'il +parle, les étoiles plus nombreuses ruissellent sur les pentes abruptes +et l'ERRANTE est survenue; ses haillons brochés d'or illusoire par les +astres dénoncent les routes hostiles, les morsures du vent, peut-être +l'agression de mains brutales. Furtive elle s'est assise sur les marches +disjointes et l'HOMME tout à coup se trouve face à face avec elle. + +L'HOMME + + Va-t'en. Que me veux-tu, larve ou fantôme humain, + Dont le pas sacrilège usurpe mon chemin: + J'ignore quel passé funéraire t'escorte + Et me barre avec toi la route de la porte, + Ou si ta robe aux plis ténébreux de son deuil + Recèle un étendard de victoire et d'orgueil, + + Mais qu'importe? tu viens des carrefours vulgaires, + Et tendresse, douleur, pourpre illustre des guerres, + Clameurs des foules furieuses, bruit des pas, + Gestes des suppliants, monde, je ne veux pas, + Quand je me penche enfin vers l'ombre sans aurore, + Qu'un souvenir des jours anciens attente encore + A mon âme recluse et mûre pour la nuit. + Va-t'en. + +L'ERRANTE + + Je suis venue où le soir me conduit, + Par le soleil ou par la pluie aux larges gouttes, + Après des routes et des routes et des routes. + Quand je suivais la mer aux heures de reflux + Le sable de la grève a brûlé mes pieds nus; + Et ma chair a saigné de toutes les épines + A travers les fourrés, les ronces des ravines + Et les ajoncs aux rudes marges des marais. + Mais partout, aussitôt que la terre où j'errais + Portait empreinte sur l'argile ou sur l'arène + La trace des vivants, j'ai fui. Je sais la haine + Dont ils poursuivent la passante et sur mes yeux + Ont pesé trop souvent leurs poings injurieux + Pour que je m'aventure ayant vu leurs foulées. + + Seuls parfois les palais des villes écroulées + Sous leurs porches déchus fraternels à mon sort + M'ont offert un sommeil puissant comme la mort. + La solitude ment où tu viens d'apparaître; + L'asile de repos que je croyais sans maître + Abrite hélas! ton âme fauve de vivant: + Je quitterai le seuil et le toit décevant + Où ton deuil autre que mon deuil se cache et pleure + L'ombre immense est hospitalière. + +L'HOMME + + Non, demeure, + Puisque la volonté de ton sort et du soir + A mené tes pieds las vers le morne manoir + Et vers l'hôte imprévu dressé devant ta face + En qui ta voix a fait s'épanouir, vivace, + Une fleur de jadis aux pistils oubliés. + J'y consens: ô soleils abolis, flamboyez + Encore, surgissez dans ma sombre mémoire + En aube de suprême et cinéraire gloire + Avant que cette chair s'engloutisse à jamais; + Et toi, dolente ombre d'une ombre que j'aimais + Et qui m'a refusé ses lèvres mensongères, + Toi qui dormis sous des étoiles étrangères + Des sommeils flagellés par l'âpre fouet du vent, + Entre sans peur avec un sourire d'enfant + Et l'ingénuité d'une âme puérile + Dans la vieille maison où le hasard t'exile. + +L'ERRANTE + + Je ne sais même pas ce qu'on nomme les ans, + Ni combien de matins, combien de jours pesants + Ont écrasé l'errante amère et résignée, + Homme, ni quelles eaux lustrales l'ont baignée + Où le secret des dieux demeure enseveli, + Quelles eaux de pitié, de refuge et d'oubli, + Emportant dans le cours pacifique des fleuves + Tout un faix dilué de souffrance et d'épreuves. + + A peine un souvenir obscur survit en moi, + Heure d'angoisse, heure de détresse et d'effroi + Qui m'a fait tressaillir d'une crainte ignorée: + Des reîtres ont voulu m'entraîner, à l'orée + De la forêt; j'ai fui leurs lèvres et leurs mains, + Eperdue, à travers les rochers sans chemins, + Et je frissonne encor de l'étreinte éludée + Jadis, quand mon horreur de vierge dénudée + Écoutait survenir l'approche des pas lourds. + + Cependant par des soirs, solitaires toujours, + J'ai miré mon visage au miroir des fontaines + Et tendu vers mon front des lèvres incertaines + Dont la source perfide a glacé le désir; + Et l'ombre s'effaça que j'ai voulu saisir, + Comme un pâle soleil qui sombre au flot nocturne, + Sans avoir accueilli mon baiser taciturne. + + Mais voici que ta voix grave qui m'effrayait + Parle plus doucement à mon coeur inquiet + Et qu'après les assauts de la tempête rude + Des astres bienveillants dorent la solitude. + Donc j'entrerai sans peur dans la maison. + + Salut, + Seuil, et que les haillons du passé révolu + S'envolent de ma chair au vent qui les emporte + Ainsi qu'un vain linceul d'où jaillit une morte + Pour renaître en splendeur de soleil exalté, + Belle de sa jeunesse et de sa nudité. + + +II. _DE GUEULES._ + +Dans la mélancolique demeure où les murs s'émerveillaient de sa beauté, +saluée par les figures amies des lices, irradiant l'eau ternie des +miroirs, l'ERRANTE est entrée blanche et nue. + +Elle n'a point refusé ses lèvres et les rouges floraisons de la joie ont +fleuri impérieusement, par la vibrante offrande de son corps à l'HOMME +éveillé d'un long rêve. + +Il a plongé dans les coffrets de bronze ses mains fiévreuses et +prodigues, et l'armure d'or et les brocarts et les gemmes et le glaive +ont échappé aux chaînes noires des ténèbres. + +Sur les seins et sur les épaules de l'ERRANTE, tous les trésors enfouis +dans le sépulcre du silence depuis des siècles, des ans et des jours, +resplendissent avec l'aurore. + +Au seuil matinal de la porte, elle se dresse en sa robe de pourpre qui +recèle sous le sang figé de la soie, avec la cotte de mailles, +l'irréprochable acier du glaive. + +Pensive, elle s'est retournée vers l'HOMME qui fait un geste d'adieu, et +comme hésitante et retenue par la puissance d'une main invisible, elle +tarde à franchir le seuil. + +L'ERRANTE + + Je le sais: mon destin m'entraîne et tu le veux, + J'irai. Je dois offrir aux chocs tumultueux + Dès le premier appel de l'aube avant-courrière + Ma poitrine héroïque et libre de guerrière; + Et mon poing brandira le glaive désormais. + Je le sais: mais l'exil sombre où tu t'enfermais + S'illumine pour toi de ma chair apparue, + Et radieuse encor, même absente, j'obstrue + Les portes de la nuit que tu heurtais déjà. + Ami, dont ma venue importune outragea + Le manoir de silence et d'ombre inviolée, + Pardonne, pour ton deuil de solitude emblée, + A l'Errante qui part, chaude de tes baisers. + +L'HOMME + + Va: le soleil bondit dans les cieux embrasés; + C'est l'heure, il faut franchir le seuil et vers les villes + Te ruer en clamant aux oreilles serviles + Tout ce que les tombeaux t'ont livré de secrets. + + Viens et regarde: là de houleuses forêts + Où les pasteurs de porcs se vautrent dans les bauges; + Puis des plaines, rumeurs des blés, parfum des sauges, + Et les paysans nus courbés sous les sillons + A jamais; et plus loin des foules en haillons, + Troupeaux lâches que tu mueras en fauves hardes, + Tournent vers le palais des prunelles hagardes + Et des poings décharnés par l'immuable faim + Sans que la torche encor s'enflamme dans leur main. + + Ce qui fut moi naguère et richesse stérile + Et dépouille des temps silencieux rutile + Autour de ton front jeune et de tes seins altiers: + Voici venir un vol de cygnes éployés, + Le vol tardif et sûr des prophétiques ailes + Qui m'invite au sommeil des ondes éternelles. + + Va: la chair que la mort heureuse requérait + S'évanouit parmi les choses, sans regret, + Maintenant que tu m'as affranchi de moi-même + Et que tu peux, maîtresse enfin du double emblème, + Descendre vers les serfs de la glèbe et des murs + Et, selon le vouloir des trois monstres obscurs, + Tendre le rameau d'or ou férir de l'épée. + +L'HOMME disparaît sous les eaux immobiles, sous les eaux épaisses où ne +palpite aucune lueur. L'ERRANTE contemple longuement le lac d'ombre +monotone, puis marche, auréolée par la gloire du matin, vers les plaines +et vers les villes orientales, tandis que sa voix dans la solitude +chante les batailles futures. + +L'ERRANTE + + Homme, revis en moi. Dans ma dextre crispée + Je serre puissamment le pommeau froid du glaive + Et si le monstre ancien se rebelle et se lève, + Je rougirai le sol de sa tête coupée, + + Moi, celle qui connaît les suprêmes paroles + Et toute la douleur avec toute la joie; + Je chasserai le loup et l'hyène de proie + Et je veux emporter les royales corolles + + Que les dragons jaloux gardaient des mains humaines: + Afin que le parfum des roses inconnues, + Epars farouchement sous la voûte des nues, + Suscite dans les coeurs les désirs et les haines, + + Je viens à vous, frères penchés sur les emblaves, + Attelés à la meule au fond de l'ergastule; + Mon verbe lacérant l'antique crépuscule + Souffle une âme de pourpre à vos âmes d'esclaves; + + Redressez-vous; sarclez les herbes parasites: + Lancez contre le ciel les pierres de vos geôles, + Et que les murs vaincus par vos fortes épaules + Vous ouvrent le jardin des terres interdites + + Où, plus belles, des fleurs de rêve vont éclore + En butin triomphal pour les races vengées, + Tandis que le sang vil des bêtes égorgées + Se mêle par mon glaive au sang pur de l'aurore. + + + + +VERS L'AURORE + +_A A.-FERDINAND HEROLD_ + + + + +LES AUMONIÈRES + +_A A.-F. Plicque._ + + + Sur la grève qu'avaient souillée + Les conquérants et les héros, + Près de la mer pacifiée + Pleine des frissons auguraux, + + Les poings perdus dans les crinières + De leurs chevaux roses et blancs, + C'étaient les bonnes aumônières + Qui reviennent tous les mille ans. + + Cymodoce, Aglaure, Euryanthe, + Au caprice d'un galop fou + Elles passaient; leur flamboyante + Chevelure brûlait leur cou. + + Lèvres douces comme la soie, + Lumineuses comme les cieux, + Elles chantaient un chant de joie + Vers l'Océan mystérieux. + + Tandis que vibraient des abeilles + Autour des étalons loyaux, + Elles plongeaient dans des corbeilles + Leurs bras riches de lourds joyaux + + Et brandissant leurs mains sacrées, + Bonnes au yeux chargés de pleurs, + Parmi les vagues empourprées + Semaient d'impériales fleurs; + + Car les coroles millénaires + Eparses en vol d'Orient + Calment les antiques colères + Et charment le vieil Océan. + + + + +MARE TENEBRARUM + +_A Emile Gallé._ + + + Durant les jours de brume et les soirs sans étoiles + Le vent triste a fané la pourpre de nos voiles; + Mais nos coeurs s'attardant aux soleils révolus + Oubliaient le deuil vain des flux et des reflux. + + La barque tressaillait de la poupe à la proue + Avec le ronflement d'un cheval qui s'ébroue; + Mais nos coeurs enchantés de chants évanouis + Oubliaient la clameur des vagues et des nuits. + + Hier l'Aurore brusque a jailli de nos rêves; + Le marbre bleu des mers et l'or fauve des grèves + Eblouissaient nos yeux brûlés par les embruns + Et le dragon rostral s'enivrait de parfums. + + Mais l'ombre en flocons noirs a neigé sur nos âmes, + L'ombre que nul soleil ne fondra de ses flammes + Et déjà le dragon, loin des havres heureux, + Mord les antiques flots glacés et ténébreux. + + + + +LE PÈLERINAGE HORS DE L'OMBRE + +_A Remy de Gourmont._ + + +I + + Ame riche de nuit, d'étoiles et de rêves + Qui puisas des trésors aux urnes d'un tombeau + N'abandonneras-tu jamais tes blêmes grèves + Pour cette ville en fleurs sous le printemps nouveau? + + Ame riche de nuit, mon âme, tu recèles + Assez d'astres perdus et de soleils éteints: + Viens connaître la chair et les lèvres de celles + Qui tendent leurs seins nus aux pourpres des matins + + Et font en souriant à l'aurore sereine + Fluer entre leurs doigts le sable et leurs cheveux, + Pour que, vivante enfin, ma bouche amère apprenne + A goûter le miel blond des heures. Tu le veux, + + Ame lasse déjà des ivresses futures, + Toi qui n'as rien chéri que les pleurs et la mort: + Le vent gonfle d'amour les voiles toujours pures: + Loin de l'île où la blanche Hymnis repose et dort, + + Pour moi seul, dans le vain cénotaphe des roses, + Nous irons conquérir son corps ressuscité; + Sans doute elle revit par les métempsycoses + Sur le sol oublieux que parait sa beauté + + Et parmi les parfums sauvages des galères, + Les chiens, les portefaix qui geignent en marchant, + Elle va, lourde encor des gloires tumulaires, + Sans que nul ait compris la douceur de son chant. + + +II + + L'écume violée a neigé de la proue; + Les mauves qui mouillaient leurs plumes aux flots noirs + Ont secoué le sel des vagues sur ma joue. + + Le sel des vagues! Tels les pleurs d'antiques soirs + Enrichirent jadis de gemmes dissipées + Ces yeux fous aujourd'hui d'aventure et d'espoirs. + + Puis la forêt flamba de cruelles épées; + Mais plus d'ombre tombait des branchages pieux + Pour voiler le sommeil inquiet des Napées. + + Ainsi les âpres bois ont défendu mes yeux + Jadis et quand le jour en troublait l'eau tranquille, + Ils étalaient dans l'air leur deuil impérieux. + + Or maintenant, voici les portes de la ville; + Je franchirai les murs sans désir de retour + Heureux si dans la solitude où je m'exile + + L'ombre descend sur moi du temple et de la tour. + + +III + + Farouche de voir les aurores + Et les soleils épanouis, + L'eau tressaillait dans les amphores + Sur la marge grise des puits + + Et les ténèbres souterraines, + Les iris de sombre cristal + Se flétrissaient comme des reines + Captives d'un soudard brutal. + + Les servantes et les esclaves + Riaient à l'entour; mais tu vins, + Et tu voilas de voiles graves + Les filles des antres divins. + + Protectrice des eaux dolentes + Qui sais les rites d'autrefois, + J'ai trempé mes lèvres tremblantes + A la coupe triste où tu bois: + + Souviens-toi d'heures et d'années + Et de soleils, étends les mains + Vers les clématites fanées, + Vers les étoiles des jasmins; + + Et sur la terre des merveilles + Que pavoisaient de nobles cieux + Fais refleurir les belles treilles + De nos jardins silencieux. + + + + +NATIVITÉ + + + L'enfant né de la terre et libéré par elle + Tendit, farouche et nu, son torse impérieux + Hors de l'antre où mourait la nuit surnaturelle; + + Mais la brusque splendeur du soleil et des cieux, + Lacérant l'ombre avec des griffes empourprées, + Ne fit pas tressaillir l'eau calme de ses yeux. + + Désormais dédaigneux des fontaines sacrées, + Il buvait puissamment la lumière et l'orgueil, + O ténèbres en pleurs, ô mères éventrées! + + Et quand il eut vaincu les lianes du seuil + Et déployé sa chevelure dans l'aurore, + Les arbres lui chantaient un chant de bon accueil. + + Dans l'allégresse de la force qui s'essore + Il marchait à travers la natale forêt, + Attentif aux frissons du feuillage sonore; + + Autour de lui le vol des abeilles vibrait + Et le miel embaumant ses lèvres fatidiques + Révélait à son coeur l'ineffable secret + + De la vie immortelle et des sèves antiques. + + + + +LE CHÈVRE-PIEDS + + + Sous cette roche en pleurs où dort la femme nue, + Nuage d'aube éparse en la menteuse nuit, + Le chèvre-pieds regarde à travers l'eau qui flue + Les lointaines maisons de labeur et de bruit. + + Les tristes paysans se penchent vers la glèbe + Pour un baiser de serfs et de jaloux amants + Dont la bouche haineuse évoque de l'Erèbe + L'or futur des épis et des riches froments. + + Avares de moissons qui fatiguent les granges, + Ils méprisent l'aurore et les soleils couchants + Et leur oreille est close aux paroles étranges + Qui montent des taillis, des sources et des champs; + + Et la charrue, avec les jours et les années, + Impitoyable au deuil des bois mystérieux + Offense la beauté des forêts profanées + Où rôdaient librement les fauves et les dieux. + + Mais le sylvain survit à la sylve abattue; + Dans l'antre encor voilé de feuillage, sa chair + Immortelle, à travers les siècles, perpétue + Le grand frisson d'amour qui fait tressaillir l'air; + + Et dans les flancs d'une passante solitaire + Il sème au chant des eaux et des rameaux flottants + Des fils aventureux affranchis de la terre + En qui bout la jeunesse héroïque des temps. + + + + +FLAMMES + + + Parmi les âcres fleurs des lauriers, cette voix + Évocatrice en nous de gloire révolue + Émanait de la mer, du soir et d'autrefois: + + «Enfants tristes, penchés vers l'ombre, l'ombre afflue + Et monte jusqu'à vos lèvres avec les flots + Dont vous enivriez votre âme irrésolue. + + La séculaire nuit opprime vos yeux clos, + Enfants tristes, et vos poitrines lacérées + Se gonflent lâchement de stériles sanglots. + + Si votre bouche a soif des aubes empourprées + Et du sang lumineux qui sacre le matin + Quel sortilège encor vous attrait aux vesprées? + + D'un geste, dans la nuit, décisif et hautain, + Reniez le poison des ondes léthéennes + Et marchez sans retour vers un autre destin.» + + Frénétiques, hors des ténèbres anciennes + Nous avons fait jaillir dans le ciel morne et noir + Une farouche aurore à la cime des chênes, + + Et dociles au cri de désir et d'espoir, + Nous respirons les roses rouges de la joie, + Depuis que déjouant les embûches du soir + + La torche avec l'épée à notre poing flamboie. + + + + +LE JARDIN DE CASSIOPÉE + +_A ALFRED VALLETTE_ + + Cassiopée, s'étant déclarée, par orgueil, plus belle que les Néréides, + dut exposer au monstre marin sa fille Andromède, qui fut délivrée par + Persée. Après sa mort, Cassiopée fut mise au rang des Constellations. + +(MYTHOGRAPHES GRECS.) + + + + +LE JARDIN DE CASSIOPÉE + + +L'HOMME + + Sans matins blancs et sans étoiles dans la nuit, + A travers le brouillard où soufflait le vent rude, + J'ai cheminé de solitude en solitude + N'ayant pour compagnon que l'immuable ennui. + + Derrière les rocs noirs qui portent le ciel triste, + Monotone, la mer invisible pleurait; + Et jusqu'à l'horizon barré par la forêt, + Les maigres tamaris et l'âpre fleur du ciste. + + Puis des jours mornes dans le silence des bois + Pesèrent sur mon front en gouttes d'ombre lourde: + Nul bruit d'oiseau qui chante ou de source qui sourde + N'a dissipé l'horreur d'ouïr ma seule voix; + + Et ce fut à nouveau la lande grise et plate, + La houle des genévriers et des ajoncs, + Que n'illustra jamais de tragiques rayons + Quelque couchant royal au manteau d'écarlate. + + Mais le riche verger m'attend. O treilles d'or, + Saurai-je encor saisir vos grappes immortelles, + Les mains lasses d'avoir cueilli des asphodèles + Et de sombres pavots qui conseillent la mort? + +CASSIOPÉE + + Qui que tu sois, passant envoyé par le sort, + Venu des ténébreux chemins, franchis la haie, + Cueille d'un seul regard toute la roseraie, + Que ses vivants parfums te sauvent de la mort! + + Tends les mains; le verger de force et de liesse + Que n'a pas envahi l'ombre du dernier dieu + T'offre les raisins clairs, les oranges de feu, + Et si ta lèvre a soif d'amour, l'aube acquiesce, + + La mer chante; appelé par les conques des flots, + Après les jours ou les longs mois de bonne halte, + Tu partiras: le vin des amphores exalte + L'orgueil viril et pur qui sacre les héros + + Et son baume puissant délivre l'âme esclave; + Tu partiras dans la splendeur d'un soir d'été + Tel que le soleil rouge au ciel ensanglanté + Teigne en pourpre l'embrun de neige sous l'étrave. + + Tourbillonne le vol des typhons éployés! + Qu'importe au pèlerin dédaigneux et farouche + Ivre éternellement d'avoir bu sur ma bouche + Le mépris du ciel vide et des dieux reniés! + + + + +VOIX DERRIÈRE LA HAIE + + +_VENDÉMIAIRE_ + +LES VENDANGEURS + + Les sarments rampaient entre les pierres + Ou montaient au tronc rugueux des ormes, + Tordus et noués en noeuds difformes + Comme des orvets et des vipères. + + Courbés sous le fouet des rois avares, + Nous avons versé nos pleurs, nos peines; + Nous avons ouvert nos pâles veines, + Nous avons nourri les vignes rares; + + Nous avons pillé les ceps d'automne; + Le moût bruissait au fond des cuves, + Pour les maîtres, saouls de chauds effluves, + Le sang de nos coeurs emplit la tonne. + + +_NIVOSE_ + +LES COUPEURS DE ROSEAUX + + L'eau langoureuse endormait les saules; + Vers le déclin des tièdes journées + Elle frôlait de lèvres pâmées + Les seins roses, les blanches épaules. + + Le choeur estival des femmes nues + Plus doux que le chant des tourterelles + Propageait parmi les roseaux grêles + Le frisson de voluptés inconnues. + + Roseaux, vous clorez nos pauvres huttes. + D'autres prendront vos fragiles âmes; + Ils évoqueront les belles femmes + Avec la voix magique des flûtes. + + +_FLORÉAL_ + +LES TISSERANDS + + Notre peau s'use au fer des navettes, + Notre peau gerce à tistre la soie; + Dehors le printemps chante et flamboie: + Nous ne connaissons ni fleurs ni fêtes. + + Toujours notre front dolent s'incline + Vers le métier dès la prime aurore; + Toujours nos doigts fanés font éclore + De fraîches fleurs dans l'étoffe fine. + + Et sur le linceul et sur les langes + Des empereurs porphyrogénètes + Nous entrelaçons les fauves bêtes + Qui rôdent dans nos songes étranges. + + +_THERMIDOR_ + +LES MARINS + + Nous avons dompté les mers funèbres + Et vaincu leurs gueules forcenées: + La lèpre mord nos mains décharnées + Ronge la moelle de nos vertèbres. + + En vain le soleil d'été rayonne: + Car nous nous traînons dans les venelles, + Grelottant de fièvres éternelles, + Et sur nos os la laine frissonne. + + Cependant nous portions dans la cale + La poudre d'or et les aromates + Et de souples filles aux chairs mates + Mûres de lumière orientale. + + + + +LA DOULEUR A CRIÉ + + +L'HOMME + + La douleur a crié du fond des belles heures. + + Les roses du jardin, le parfum que tu fleures + L'opulente senteur de l'été triomphant + S'évanouit; le meurtre souffle avec le vent: + La douleur a crié du fond des belles heures. + + + Pantelante, Andromède agonise à jamais. + + Un suprême baiser aux lèvres que j'aimais, + Et dans le rouge soir je brandirai l'épée, + Puisque hors du verger calme, Cassiopée, + Pantelante, Andromède agonise à jamais + + + Mais l'invincible orgueil vit dans les treize étoiles. + + Si la tempête hurle et lacère les voiles, + J'attends sans peur l'assaut des vagues et des cieux; + Les astres immortels réconfortent mes yeux + Et l'invincible orgueil vit dans les treize étoiles. + + + + +LA GLOIRE DU VERBE + + + + +LA GLOIRE DU VERBE + +_A CAMILLE BLOCH_ + + + + +LA GLOIRE DU VERBE + + +I + + Une nuit langoureuse et sereine enveloppe + D'un cercle de lapis ouvré de roses d'or + Les barques, essaim las de cygnes sans essor, + Les palmiers, les canaux, les plaines et Canope; + + Et des flambeaux pareils à des soleils couchants + Illuminent la soie et les gemmes persanes. + Tandis qu'au rire aigu des jeunes courtisanes + Les nefs, lourdes d'amour, glissent avec des chants. + + Les esclaves courbés effleurent de leurs rames + Les papyrus géants teints de brèves clartés + Et l'eau lente roulant des flots de voluptés + Où se mirent les yeux et les seins nus des femmes. + + Mais non loin, sourd au bruit sacrilège que font + Les voix des matelots, les flûtes et les harpes + Le guérisseur voilé de ses triples écharpes + Ossar-Hapi sommeille en son temple profond; + + Et de vagues lueurs éparses sur les dalles + Eclairent tristement de leurs reflets confus + Les suppliants couchés auprès des grêles fûts + En un fétide amas de chairs et de sandales. + + Seul debout dans sa force et sa beauté, parmi + Les pèlerins perclus de maux, rongés d'ulcères, + Mais tel que le géant déchiré par les serres + Du vautour, un Hellène orgueilleux et blêmi + + Evoque sans trembler le prince du mystère: + «O maître, hôte caché du sanctuaire, ô Roi, + Vierge d'étonnement puéril et d'effroi, + J'ai connu tous les dieux du ciel et de la terre, + + Atroces et cléments, magnifiques et laids + Et j'ai prié selon l'ordonnance des rites + Près du fleuve farouche où chantent les lychnites + Dans la splendeur des clairs de lune violets + + Et là-bas, où les daims paissent la mousse rase + Sous les neiges de la fabuleuse Thulé, + J'ai lu le sort écrit dans l'azur constellé + Par les nuits qu'une aurore inoubliable embrase; + + Mais nul n'a dit le mot que j'ai cherché longtemps + Et qui me guérirait des angoisses de l'âme: + Parle, sinon la mort prochaine me réclame + Et l'horreur d'ignorer me consume: j'attends.» + + +II + + Alors des profondeurs et des ténèbres saintes + Comme un jeune soleil sort des gouffres marins, + Blanche, laissant couler des épaules aux reins + Ses cheveux où nageaient de pâles hyacinthes, + + Une femme surgit: son manteau radieux + Revêtait son beau corps d'une pourpre vivante; + Des abîmes d'amour, de joie et d'épouvante + Où sombrerait l'esprit des hommes et des dieux + + S'ouvraient terriblement dans ses larges prunelles + Et les villes, les champs, les cimes, les déserts, + La mer prodigieuse et l'infini des airs + Semblaient se réfléchir et disparaître en elles; + + Et lorsqu'elle parla, son ineffable voix + Unissait aux échos des lyres et des sistres + Le souffle des baisers et les râles sinistres + De la haine et le bruit des vagues et des bois: + + «Marcheur pensif, enfant prédestiné qui nies + Les songes et l'espoir de ton coeur puéril, + Tu vas, émerveillé des floraisons d'avril + Et des soirs frissonnant de calmes harmonies; + + Tu regardes avec des tendresses d'amant + Les nuages légers ouvrir leurs ailes closes + A l'aube, et comme un vol de flamants blancs et roses + S'élever dans les champs du ciel éperdument; + + Volontaire captif de l'éternelle Omphale + Tu parles bas aux Vierges chastes et tu sais + Faire chanter aux corps ardemment enlacés + Des hymnes inouïs d'impudeur triomphale; + + Ton esprit altéré de désirs immortels + Epuiserait encor la coupe des prières, + Ta parole dément tes attitudes fières + Et tu t'es prosterné devant tous les autels. + + Mais toujours au milieu de tes extases vaines + Le mensonge des dieux et des lèvres te point + Et tu verses, déçu d'aimer ce qui n'est point, + Tous les pleurs de tes yeux et le sang de tes veines. + + Si tu n'étreins que des chimères, si tu bois + L'enivrement de vins illusoires, qu'importe? + Le soleil meurt, la foule imaginaire est morte + Mais le monde subsiste en ta seule âme: vois! + + Les jours se sont fanés comme des roses brèves, + Mais ton Verbe a créé le mirage où tu vis + Et je nais à tes yeux de tes regards ravis + Et je garde à jamais la gloire de tes rêves.» + + La forme s'effaça, la parole se tut, + Et délivré du poids antérieur des chaînes, + L'homme plana plus haut que les heures prochaines + Et comme tout, canaux, cité, temple abattu + + S'enfonçait lentement dans la brume amassée + Sur le fond ténébreux des êtres et des temps, + Pure clarté, pistils de rayons éclatants, + Il vit s'épanouir la fleur de sa pensée. + + + + +LES MYTHES + +_A MARCEL COLLIÈRE._ + + + + +L'AVENTURIER + +_A Charles Andler._ + + + Là-haut, temple ou palais dressé sur la colline, + Un amoncellement de blocs prodigieux + Monte: des chiens de bronze aux yeux de cornaline + Hurlent aux quatre vents, la gueule vers les cieux. + + Les murs massifs, coupes de portes métalliques, + Sont écaillés de cuivre et peints de vermillon; + Au faîte, le soleil frappe de feux obliques + Un étendard taillé dans la peau d'un lion. + + Pacifiques, devant la demeure farouche, + Des rosiers rouges et des lys parent le bois + Où passe, inoffensive aux roses qu'elle touche, + L'enfant belle à dompter les héros et les rois. + + Le calme lumineux du jour mourant caresse + L'enfant grave: elle glisse entre les nobles fleurs + Avec des gestes lents d'idole ou de prêtresse + Qui n'a jamais connu le rire ni les pleurs. + + Elle va, contemplant de ses larges prunelles + Les vagues de forêts qui ferment l'horizon + Et le val où le soir vêt d'ombres solennelles + Le maître hérissé d'une horrible toison. + + C'est son père, tueur de boeufs, ployeur de chênes; + Embusqué tel qu'un fauve aux aguets, il attend + Les voyageurs qui vont vers les cités prochaines + Et fait craquer leurs os en ses doigts de Titan. + + Puis il revient, tranquille, après chaque tuerie, + Courbé sous le butin comme un roi triomphant, + Et tandis que les morts saignent dans la prairie + Suspend de lourds colliers au cou de son enfant. + + Maintenant une nuit de lune, froide et claire, + Découpe le profil des monts sur les chemins; + Le meurtrier fatal, sans haine et sans colère, + Ecoute s'approcher un bruit de pas humains. + + Et voici qu'au détour de la route moussue + Apparaît, radieux sous l'armure qui luit, + Un guerrier casqué d'or qui porte une massue + Et dont le manteau rouge illumine la nuit. + + Le Tueur, allongé dans la broussaille, épie + Le Héros dédaigneux en marche vers la mort; + Mais celui-ci, clamant vers la muraille impie, + Réveille les échos de la forêt qui dort: + + «Je suis venu; hors du repaire, ô vainqueur d'hommes! + Si tu fuis devant moi je dirai que tu mens; + Mais tu mériteras le nom dont tu te nommes + Si tu peux m'étouffer dans tes embrassements.» + + --«Soit! ta bouche saura la saveur de la terre.» + Et l'antique lutteur se dresse avec ennui + Pour écraser d'un coup de poing et faire taire + L'éphèbe injurieux qui parla devant lui. + + Ils se prennent, poitrine unie et chair mêlée, + Groupe tumultueux de râles et de cris: + L'enfant calme regarde, au fond de la vallée, + Le meurtre habituel du haut des monts fleuris. + + Elle voit seulement se mouvoir dans la plaine + L'ombre du double corps et des torses jumeaux + Et sûre du vainqueur, s'enivre avec l'haleine + Des parfums langoureux épars sous les rameaux. + + Mais tout à coup, après une clameur sauvage, + Ses impassibles yeux se ferment de terreur: + Comme un boeuf abattu dans le natal herbage, + L'invincible est couché sous le jeune lutteur. + + Et le guerrier sanglant, par les pentes ardues, + Monte vers le jardin: «Vous serez apaisés, + O morts, je vengerai vos âmes éperdues + Et la victime est belle et vierge de baisers. + + O morts, je vais tuer dans la Fille maudite + Les exécrables fils qui naîtraient de ses flancs.» + Il dit et vient, hagard du meurtre qu'il médite + Et l'Enfant parle aux fleurs et tend ses bras tremblants: + + «L'Homme vous briserait avec ses mains brutales, + Roses que je laissais fleurir et défleurir; + Un arome puissant monte de vos pétales, + Vos parfums sont trop doux pour que j'aime à mourir. + + Ma chair frissonne; sauvez-moi, fleurs protectrices. + O lys, lys glorieux que je n'ai pas cueillis, + Je voudrais me cacher dans vos étroits calices + Et refermer sur nous le voile des taillis. + + Au moins, versez en moi vos senteurs: que j'emporte + Dans le morne pays vos baumes précieux, + O fleurs qui renaîtrez lorsque je serai morte, + Fleurs, éternelles fleurs, fleurs égales aux dieux!» + + Elle murmure encor des mots et des prières + Mais le vainqueur, surgi des âpres escaliers, + Traîne par les cheveux l'Enfant dans les clairières + Et fait boire son sang aux roses des halliers. + + «J'ai tué le Brigand et la Magicienne, + L'oeuvre est bonne: luisez sur ma route, astres purs!» + Et l'Ephèbe drapé dans la pourpre ancienne, + Se hâte dans la nuit vers les monstres futurs. + + + + +LE BOIS SACRÉ + +_A Lucien Lévy_ + + +I + + Resplendissante, au pied du mont mystérieux, + La troupe formidable et blonde des guerrières + Gardait, la lance au poing, les farouches clairières + Et la forêt terrible où sommeillent les dieux. + + Et tous venaient vers la ténébreuse vallée + Sous les casques de bronze et les boucliers ronds, + Vêtus de fer et d'or par de bons forgerons, + Tous les héros épris de gloire inviolée. + + Frappant le ciel muet de sauvages clameurs, + Tous par les nuits, par les matins, par les vesprées, + Ils venaient au galop des licornes cabrées: + «Nous verrons votre face, exécrables semeurs + + Des désirs, des baisers et des larmes humaines; + O voyageurs hagards qui hurlez dans le vent, + Nos bras étoufferont votre souffle vivant + Et nous tuerons en vous nos amours et nos haines. + + Si vous ne craignez pas nos glaives, approchez: + Votre rire cruel insulte à nos misères. + O vautours, nous irons vous prendre dans vos aires, + O loups, nous forcerons vos repaires cachés!» + + Tous se ruaient: là-haut, sous les sombres ramures, + Les calmes dieux semblaient immobiles et sourds. + Mais brandis par les mains des guerrières, toujours + Les javelots stridents vibraient sur les armures. + + Et les héros, vainqueurs de monstres, les tueurs + Des dragons enflammés, des hydres et des stryges + Roulaient honteusement broyés sous les quadriges. + Leurs yeux mi-clos rougis de mourantes lueurs + + Convoitaient les seins nus des prêtresses complices + Qui, méprisant leurs cris et leurs râles derniers, + Joyeuses, bondissaient sur les rauques charniers + Et tendaient vers le ciel leurs mains triomphatrices. + + +II + + Or le tumulte des batailles, ce jour-là, + Se tut comme la mer pendant les accalmies. + Sur les corps mutilés et sur les chairs blêmies + Le flot d'une ineffable aurore s'étala. + + Un grave chant porté par le souffle des brises + Montait de l'Orient lumineux et charmait, + Épars autour des bois et du divin sommet, + Le coeur moins furieux des guerrières surprises: + + Et l'Aède parut couronné de cyprès; + Sa lyre se voilait de tristes asphodèles + Et douloureusement les cordes immortelles + Pleuraient un chant d'amour, de deuil et de regrets. + + «M'entends-tu dans le noir abîme, ô chère morte, + Irrévocable fleur qu'un vent cruel emporte? + + O lumière, comme une étoile qui s'enfuit, + Ne briseras-tu pas les chaînes de la nuit? + + O soeur des soirs taillés dans de larges opales, + Où sont tes cheveux d'ombre, où sont tes lèvres pâles? + + Vous qui l'avez ravie, ô dieux, je viens à vous, + Rendez l'épouse absente aux baisers de l'époux. + + Je vous ai célébrés dans mes strophes pieuses, + O maîtres qui siégez aux cimes merveilleuses: + + Mais les rhythmes naissaient de ses rires: rouvrez + Les sources de l'amour et des hymnes sacrés.» + + Les guerrières des dieux écoutaient comme en rêve + Le doux profanateur en marche vers les bois, + Il passa; les chevaux s'écartaient à sa voix + Et sa chair dédaignait la morsure du glaive. + + Autour de lui, le vol des flèches susurrait + Comme un essaim vaincu d'abeilles bienveillantes + Et sans ouïr les cris des vierges effrayantes + L'Aède pacifique entra dans la forêt. + + +III + + Éperdument, par les silencieuses sentes, + Il allait; ses regards épiaient les fourrés + Taciturnes: sous les rameaux enchevêtrés, + Nulle apparition de chairs éblouissantes. + + L'ombre informe, le noir silence, des parfums + Sauvages d'herbe fraîche et de fleurs surannées + Et, confondue avec les sèves déchaînées, + L'innombrable senteur des automnes défunts. + + Il allait; nulle voix effroyable ou charmante + Ne répondait, nul bruit de fête ou de combats: + Seul, dans les antres, sous le ciel, ici, là-bas, + Le frisson fauve de la terre qui fermente. + + Semblables au monceau des feuilles sous ses pas, + Ses rêves, ses douleurs, ses pensées + Tombaient en tournoyant dans les bises glacées + Et l'Aède comprit que les dieux n'étaient pas. + + Il perdit, se vouant aux stupides épées, + L'orgueil d'être vaincu par un maître inclément, + Comme les héros morts frappés en blasphémant + Ivres d'un puissant vin de gloire et d'épopées. + + Et dépouillé du fier rêve des dieux jaloux, + Il brisa pour jamais les cordes tutélaires + Et descendit vers les clameurs et les colères, + Ainsi qu'un chasseur las se livre aux crocs des loups. + + +IV + + L'homme fut déchiré par les vierges sanglantes; + La bouche d'où sortaient les paroles de miel + Se tut. La nuit sereine enveloppa le ciel + Et recouvrit les morts d'ombres indifférentes, + + Tandis que défendant le mont mystérieux + La troupe formidable et blonde des guerrières + Gardait, la lance au poing, les farouches clairières + Où triomphe toujours le mensonge des dieux. + + + + +LES CAPTIFS + +_A Leconte de Lisle._ + + +I + + Un sage, descendant de cimes inconnues, + S'en allait autrefois par le pays d'Assour, + Et la mystérieuse aurore d'un grand jour + Empourprait, à sa voix, le jardin blanc des nues. + + Les peuples le suivaient et ne comprenaient pas + Quels dieux, accompagnant la marche du prophète, + Candidement semaient dans les villes en fête + Des lys miraculeux et calmes sous ses pas. + + Mais tous buvaient le miel divin de ses paroles, + Le miel fait de parfums et de baumes puissants, + Forts comme la senteur éparse de l'encens, + Doux comme la senteur éparse des corolles. + + Pour s'enivrer des mots que sa bouche versait, + Les laboureurs quittaient le manche des charrues, + Et parmi la clameur des foules accourues + Le Voyant pacifique et sublime passait. + + Désormais, dédaigneux des apparences brèves + Et des illusions passagères, fermant + Leurs yeux purifiés à la clarté qui ment, + Les hommes ouvraient l'âme à la splendeur des rêves. + + +II + + Le roi, las des lions traqués dans les filets, + Las des buffles saignant sous la grêle des flèches, + Las des femmes aux chairs odorantes et fraîches + Fit amener vers lui cet homme en son palais: + + «Vieillard, évocateur des merveilles du songe, + «Jongleur qui fais surgir devant les yeux humains, + «Dans la poussière impure et vile des chemins, + «Des visions de paix, de gloire et de mensonge, + + «Vieillard, évocateur des merveilles du ciel, + «Toi qui règnes, là-bas, au pays du mystère, + «Mon coeur royal déçu par l'horreur de la terre + «Aspire à la beauté du monde essentiel. + + «Tel que le cri plaintif des tigres dans les fosses + «Vient à nous à travers les cloisons de la nuit, + «J'entends sourdre en moi-même un lamentable bruit + «Malgré le mur d'airain des apparences fausses. + + «O vieillard, fais tomber les mauvaises cloisons, + «Montre-moi la campagne et les arbres des plaines + «Et les fleuves d'azur roulant à vagues pleines + «Vers le gouffre sans fin des vierges horizons.» + + Mais l'homme d'une voix tranquille: «Que t'importe, + «O roi des rois, seigneur des mondes, fils des dieux, + «Qui marches revêtu de pourpre et radieux, + «La rumeur entendue au delà de la porte? + + «O maître, que veux-tu de la terre et des cieux? + «Si je t'ouvre la source antique de la vie, + «Je n'apaiserai pas ta soif inassouvie, + «Et ton esprit d'orgueil n'en croira point tes yeux!» + + --«Voilà beaucoup de mots inutiles, prends garde: + «Ta tête pourrait choir d'un coup prématuré.» + Et l'homme répondit: «C'est bien. J'obéirai: + «Roi qui veux voir le fond de l'abîme, regarde.» + + Hors du temps, hors du lieu, faite de pur granit, + Enserrant l'univers de ses noires murailles, + Rauque d'un monstrueux râle de funérailles, + Une immense prison montait dans l'infini. + + Au milieu de la geôle effroyable, les villes + S'étageaient sous le deuil des cieux; un flamboiement + D'astres sombres luisait épouvantablement + Sur les rois, sur les dieux, sur les foules serviles. + + Mais une lueur d'aube emperlait l'Orient + De magiques rayons et d'étincelles blondes: + Les hommes nés depuis la naissance des mondes + Se ruaient vers l'espoir du soleil, en criant. + + Ils allaient, éperdus et fauves; les armées + Se heurtaient sous le vol sinistre des vautours; + Et les blocs de rochers pleuvaient des hautes tours, + Et les ailes du feu nageaient dans les fumées. + + Les chefs vainqueurs, avant le rouge lendemain, + Offraient aux dieux d'en-haut les victimes tuées + Et dressaient vers la cime errante des nuées + Des palais effrayants tendus de cuir humain. + + Sourds aux tumultes, sourds aux luttes, mains unies, + Regards ravis d'extase et d'éblouissements, + Des couples enlacés de femmes et d'amants + Passaient, dans un concert de tendres harmonies: + + Des pétales de fleurs apportés par le vent + Tourbillonnaient vers eux dans l'ombre des yeuses: + Et tous, couples d'amour et hordes furieuses, + Marchaient, marchaient toujours vers le soleil levant. + + Mais l'aube désirée et les futures gloires + De clartés décevaient leurs risibles efforts, + Et mourant vainement pour renaître, les morts + Poursuivaient à nouveau les astres illusoires. + + La même nuit baignait l'éternel horizon, + Et de ceux qui vaguaient dans la geôle des choses + Et tâchaient à s'enfuir de leurs cavernes closes, + Aucun ne s'évadait de la morne prison. + + Seuls, les sages tuaient la volonté de vivre. + Aveugles aux lueurs que nul ne peut saisir, + Ils gagnaient, affranchis des chaînes du désir, + Le néant ineffable et la mort qui délivre. + + Bienheureux qui savaient la fatigue des pas, + Bienheureux qui savaient le mirage des astres, + Bienheureux qui savaient la vie et les désastres: + Ils s'endormaient un jour et ne renaissaient pas. + + +III + + «La vision, vieillard, est morne et ridicule: + «Tu mourras.» Et le roi Nabou-Koudour-Oussour, + Très juste, fit clouer au faîte d'une tour + La tête qui saignait dans l'or du crépuscule. + + + + +LES YEUX D'HÉLÈNE + +_A Marcel Proust._ + + Qualis maternis Helene jam digna palestris, + Inter amyclaeos reptabat candida fratres. + +(P. STATIUS.) + + + La native blancheur du cygne paternel. + Vêt de neige le corps adorable d'Hélène, + Et l'eau du fleuve bleu qui glisse dans la plaine + Baigne ses yeux d'enfant profonds comme le ciel. + + Elle va: ses regards de déesse ingénue + Que jamais la tristesse impure n'a troublés + Errent nonchalamment sur les flots blonds des blés, + Et les hommes pensifs tremblent à sa venue. + + Elle évoque l'horreur future des destins + Et verse le frisson des luttes fatidiques + Aux guerriers à venir assis sous les portiques, + Dont les yeux éblouis suivent ses pas lointains. + + L'effroi religieux issu de ses prunelles + Ardentes d'incendie et de fauves clartés + Saisit étrangement les coeurs épouvantés + Et pleins de visions sombres et solennelles. + + Passe, vierge terrible au col souple et nerveux: + L'inexpiable sang pour les siècles macule + Ton front clair comme un jour d'été sans crépuscule + Et la mort des héros surgit de tes cheveux. + + Passe, reine d'amour, semeuse de désastres, + Dans ta robe de gloire et de sérénité, + Et vois fleurir les deuils autour de ta beauté, + Sous tes regards pareils aux rayons froids des astres. + + Tu brilles dans la nuit des âges révolus + Et les derniers amants des formes triomphales + Contemplent au delà de l'ombre et des rafales + Tes yeux dont la splendeur ne s'abolira plus. + + + + +SCHAOUL + +_A Rodolphe Darzens._ + + +I + + En ces jours, Elohim lui refusant son ombre, + Schaoul, enfant de Qisch, était semblable au mort + Délaissé, que la dent des bêtes fauves mord, + Et les esprits du mal rongeaient son âme sombre. + + Il errait à travers les routes d'Israël + Poursuivi sans repos par la meute tenace + Et d'âpres aboiements de haine et de menace + Hurlaient autour de lui dans l'abîme du ciel. + + Rien ne transfigurait ses mornes destinées. + Nulle trêve: ni les paroles des nabis + Ni la chair des béliers ni la chair des brebis + N'écartaient de son coeur les gueules forcenées. + + Et même dans la fête héroïque du sang, + Quand les vaincus, après les sauvages victoires, + Montaient vers le Très-Haut en feux expiatoires, + Les crocs inassouvis lui déchiraient le flanc. + + Alors on fit venir vers le roi taciturne + David de Bethléem, le joueur de kinnor, + Dont l'incantation charmait les astres d'or + Tandis que ses troupeaux paissaient l'herbe nocturne, + + Et comme les chacals rentrent aux creux des monts + Quand le veneur paraît sur les rocs granitiques, + Mêlant sa voix d'enfant aux cordes prophétiques + David, plein d'Iahveh, chassa les noirs démons. + + +II + + Homme, Schaoul des temps infinis, saigne et pleure: + Les carnassiers hideux suivent sur ton chemin + La trace de tes pas, hier, aujourd'hui, demain, + Toujours: le changement de la forme et de l'heure + + N'écartera jamais la horde des ennuis + Et tu te traîneras dans l'horreur sans limite + Sans ouïr le Kinnor et le Bethléémite + Qui te ferait des jours pareils aux belles nuits. + + + + +RESSOUVENIR + +_A Mario de la Tour de Saint-Ygest._ + + + Cet homme était venu vers le Maître des pleurs + Oubliant pour le Christ les lyres et les roses, + Comme un vendangeur las qui de ses mains décloses + Laisse choir les raisins et les grappes de fleurs. + + Il avait délaissé pour les routes d'épines + Les portiques de marbre auprès des flots marins. + Sous le cilice dur qui lui mordait les reins, + Il marchait loin du jour vers les ombres divines. + + Or il vivait au fond des bois mystérieux, + Suivi par un troupeau de bêtes familières, + Et des oiseaux volaient autour de ses prières + Et des rêves de ciel illuminaient ses yeux. + + Mais toujours, tel qu'un vol blond d'abeilles essaime + Et retourne en vibrant aux ruches d'autrefois, + Par les soirs langoureux chargés des douces voix + Et des parfums charnels que le Mauvais y sème, + + Son âme s'envolait vers les jours révolus: + L'ancien verbe d'amour caché dans l'Évangile + Faisait fleurir au bois les nymphes de Virgile + Et des faunes lascifs montraient leurs fronts velus. + + + + +GOETTERDAEMMERUNG + +_A la comtesse Jane._ + + Heil siegendes Licht. + + + Siegfried, astre évadé des ombres transitoires, + Soleil épanoui dans l'azur de la mort, + Avec ta chair, la gloire humaine de l'effort, + S'abîmait dans le deuil des suprêmes victoires. + + Mais tels que le granit usé des promontoires, + Que l'assaut de la mer tempétueuse mord, + Les dieux irradiant dans les glaces du Nord + Attendaient lâchement les jours expiatoires. + + Le héros, sur les fleurs sanglantes du bûcher, + Semblait sortir des couchants mornes et marcher + Dans l'auréole d'or des flammes triomphales. + + Tandis qu'en un torrent de splendeur et de bruit, + Flagellé par le vol sinistre des rafales, + Le Palais merveilleux s'écroulait dans la nuit. + + + + +LA FILLE AUX MAINS COUPÉES + +MYSTÈRE + +_A Maurice Peyrol._ + + +_PERSONNAGES_ + + LA JEUNE FILLE. + LE POÈTE. + LE CHOEUR D'ANGES. + LE PÈRE. + LE SERVITEUR. + +_L'action se passe n'importe où et plutôt au moyen âge._ + +Dans la chambre silencieuse, où flotte par les vitraux glauques la soie +resplendissante de l'aurore, LA JEUNE FILLE est agenouillée et prie en +sa blancheur adorable de lys. + +Le large bliaud damassé, broché de calices d'argent, qui neige sur sa +poitrine et l'étoile, est à peine agité par le souffle du corps pâle +sculpté dans un marbre vivant. + +Elle lit dans le lourd missel incrusté de joailleries, mais d'une voix +si basse qu'elle semble un frôlement somptueux d'étoffes que froissent +dans l'éther des princesses lointaines. + +Elle laisse tomber le livre et les yeux tournés vers un Christ exsangue +sur un ciel ensanglanté, elle clôt ses lèvres entr'ouvertes et se prend +à prier des rêves sans paroles. + + O Jésus, écartez les griffes du Malin. + + Les anges de saphir dorment dans le vélin; + Les graves lettres d'or pèsent aux ailes blanches; + La colombe du ciel s'englue après les branches, + Et la prière est prise au piège des versets. + + O livre, le parfum sacré que tu versais + Vaut moins, pour le Sauveur et pour ses mains percées, + Que l'inappréciable encens de mes pensées. + + Mon bien-aimé, mêlés à vos élus divins, + Mes rêves purs, avec le choeur des Séraphins, + Allégés du fardeau des paroles antiques, + Mes rêves ont chanté plus haut que les cantiques; + Et quand mon âme, un jour, s'évadera du corps, + Je volerai dans les Splendeurs et les Accords + Faits de flamme subtile et de claire harmonie, + Et je rayonnerai dans la gloire infinie, + Autour du front terrible et charmant de l'Époux. + + O monde, ô vie, ô sens, évanouissez-vous! + Car, là-haut, par delà les ténèbres premières, + Dans l'éclat des concerts et la voix des lumières, + Impérissable, dans le nimbe de l'Amant, + La chair immaculée arde éternellement. + +Baignée d'une musique surhumaine, elle entend comme en elle-même: + +UN CHOEUR D'ANGES + + Enfant, les cieux songés, blancs de lys et de vierges + Plus blêmes que la cire odorante des cierges, + Et les jardins semés d'étoiles, les sommets + D'hermine chaste et de candeurs impolluées + Mirés aux lacs où vont les cygnes des nuées, + Enfant, les cieux songés seraient clos à jamais. + + Arrière, le troupeau neigeux d'immaculées! + Vers l'amoncellement des glaces reculées, + Les rouges Kéroubim vous repoussent du seuil + Eblouissant: les crins de votre âpre cilice + Vous sont une moelleuse et royale pelisse: + Votre virginité n'est ivre que d'orgueil. + + Arrière! le blé mur épars des Madeleines, + Epars sur les pieds nus avec les urnes pleines, + Brûle seul dans la sainte auréole de feu. + Dans le brasier de Christ, avivé de colères, + Vous fondriez, ô froides fleurs des soirs polaires, + Qui ne parfumez pas les hommes avant Dieu. + + Lorsque le Rédempteur eut brisé les statues + D'autrefois, parmi les colonnes abattues, + Il laissa reverdir, seul d'entre les Maudits, + Erôs, et lui donna pour royaume la Terre: + Immortelle, la soif des lèvres vous altère, + Et l'enfer des baisers vaut notre paradis. + + Va! l'Olympe aboli revit dans votre race; + La meute des désirs vous poursuit à la trace, + Et vous n'évitez pas les flèches de l'Archer. + Prends garde d'oublier les cieux songés, ô vierge: + L'amour à l'horizon de ta jeunesse émerge; + J'ai vu, dans l'Orient, l'invincible marcher. + +LA JEUNE FILLE éperdue des paroles ouies et béante d'horreur mystique +invoque, en balbutiant, Madame Marie qui sourit, doucement couronnée +d'astres, au fond d'une fresque byzantine, et des cimes de l'azur tend +les mains vers un vol d'âmes en peine: VENITE AD ME DILECTÆ MEÆ. + + Je ne sais plus si c'est mon rêve que j'écoute, + Ou si la source en moi s'infiltre goutte à goutte + Qui ruisselle des luths et des psaltérions, + Et si j'entends le Diable ou les Anges. Prions. + + Tueuse du serpent. Reine du bleu stellaire, + Le dérobeur d'épis maraude autour de l'aire: + Le voleur d'âmes vient des abîmes et fuit: + Chassez le tentateur et le rôdeur de nuit. + +Tandis que s'égrènent les litanies, un fracas assourdi d'armures +irradiées glisse lentement, entre les tentures héroïques où +s'enchevêtrent de furieuses mêlées. + +LA JEUNE FILLE, éveillée en sursaut des prières, se lève frissonnante +vers SON PÈRE et le guerrier convulsif brûle ses mains de caresses, de +caresses incestueuses et brutales. + +Et l'enfant hurlante s'arrache des baisers sacrilèges. Elle va jusqu'à +la grand salle où LE SERVITEUR courbé fourbit les larges glaives et les +panoplies. + +LA JEUNE FILLE + + Vieillard, j'ai ma pensée entière. Prends l'épée + De justice, l'épée infaillible, trempée + Sept fois dans le Saint-Chrême et le feu baptismal + Et que ne souille pas, comme l'homme, le Mal + + Originel. Saisis la Purificatrice + --Si ton bras est rongé d'ulcères, qu'il périsse! + A dit le Maître dont m'attendent les hymens;-- + Et lave aux flots d'acier rougi, tranche mes mains! + +LE SERVITEUR + + O ma fille, vos mains sont des corolles fines; + Vos mains sont un bouquet de jeunes aubépines; + L'haleine du printemps souffle de votre chair: + Je ne moissonne pas les fleurs avec le fer. + Vous délirez. + +LA JEUNE FILLE + + Tais-toi; l'ulcère des caresses + Inexpiables, mord ma chair et fond mes graisses. + Obéis, sans l'horreur mortelle des aveux: + L'effroi te briserait les oreilles. + +La main levée en un geste terrible: + + Je veux. + +Et la volontaire martyre pose sans trembler ses mains jaillissant des +manches sur une table de porphyre aux mosaïques de chimères. + +Ses yeux fixes ne clignent pas à l'éclat bleu du glaive brusque +s'abattant, qui verse aux bêtes héraldiques des gouttes soudaines de +pourpre. + +Et, brandissant dans la pénombre les deux torches jumelles des bras +mutilés, elle fait prendre une aiguière de cristal enchemisé d'or. + +Epouvantable et radieux, un double nénuphar aux tiges d'écarlate flotte +dans une écume rose de grappes d'Orient foulées. + + Oh! le vase lustral où l'âme se lava! + Va-t'en porter l'aiguière à mon bon père. Va. + + +II + +Maintenant une foule confuse bruit près de la mer flagellée par le vent +du Nord. Dans une frêle nef, sans rames ni voilure, LE PÈRE a fait +étendre LA JEUNE FILLE surnaturelle, enveloppée dans un linceul de lin +grossier. Elle regarde obstinément le ciel d'orage. + +LE PÈRE + + Ma fille, vos péchés, commis dans ma maison, + Ont fait s'enfuir les tourterelles du blason. + Endormis dans la nuit tombale, clos en elle, + Les morts ont tressailli de votre ardeur charnelle. + Donc je dois, réprimant pleurs lâches et sanglots, + Vous confier, vivante, à la douceur des flots. + Nous prierons, gens des bourgs et manants de campagne, + Afin que la bonté de Dieu vous accompagne. + Allez! au nom de la Très Sainte Trinité, + Et que Jésus vous prenne en votre éternité. + +Mais la barque n'est pas engloutie par les gueules fauves de l'abîme. +Elle s'efface, poussée par les haleines pacificatrices d'invisibles +archanges. + +Les gerbes fauchées des houles vertes dorment sous un soleil d'accalmie, +et LA JEUNE FILLE, affranchie par l'extase, contemple des visions vagues +et des formes. + + Dans le lilas de leurs rosaces vespérales, + Je vois s'épanouir, là-haut, des cathédrales. + + Une poussière d'astre irise les parvis + Et les arceaux sortent des dalles de rubis. + + Dans l'espace des nefs sans limites, lamées + D'azur, des encensoirs effeuillent des fumées. + + Dans le frisson de leurs échos multipliés, + Des sons inentendus ébranlent les piliers. + + Le voile rejeté d'un fulgurant coup d'aile, + Le Tabernacle inaccessible se révèle. + + Et lorsque l'Ostensoir éphémère me luit, + La robe du soleil semble teinte de nuit. + + Seigneur Dieu, l'appétit des vagues me réclame, + L'aumône de mon corps est faite. Cueillez l'âme. + +Dans son ravissement mystique, LA JEUNE FILLE se croit morte. Serait-ce +que la barque aborde aux rives vertigineuses du Paradis, où des couples +célestes glissent dans une aube d'opales fluides? + +Elle regarde émerveillée, sous une étoffe de la lumière, au lieu des +tronçons effroyables, la fraîcheur blonde de ses mains ressuscitées et +d'où s'exhale une senteur de ruches prochaines et de miel. + +Des enfants, vêtus de tuniques multicolores et légères, lui font un +triomphal cortège et, prise dans des rets de charmes surhumains, elle +marche au milieu des hymnes étranges. Hymen! Hymenaee! + +Hymen! Hymen! Hymenaee! Au faîte des monts d'hyacinthe un palais de +prodige monte, marmoréen, vers les nuages violets. Elle gravit les +escaliers, gardés par des sphinges immobiles. + +Hymen! Hymen! Hymenaee! Au seuil glorieux des demeures, souriant +idéalement dans l'ombre dénouée de sa chevelure, LE POÈTE-ROI vient vers +elle sous son manteau de pourpre lyrique. + +Et les enfants ont disparu; dans une salle de féerie, portée par des +cariatides, sur l'or roux, des lions tués, LA JEUNE FILLE s'abandonne à +la volupté des caresses. Hymen! O hymen! + +LA JEUNE FILLE + + Doux initiateur de l'âme en quelle sphère + Plus lointaine, Jésus, l'Esprit, et Dieu le Père, + Dans leur unité triple, infinis et sereins, + Attendent-ils le choeur des élus, pèlerins + Joyeux et jamais las d'un Temple que j'ignore, + Qui s'envolent de l'ombre ancienne vers l'Aurore. + Emmène-moi par les Edens et les Sions, + Toi qui sais les chemins de constellations. + +LE POÈTE-ROI saisit la grande Lyre et, sous le plectre, les cordes de +brebis vibrent dans l'écaille de tortue transparente. + + Avant la Terre, avant les Jours et les années, + L'Immuable a pétri nos chairs prédestinées. + + J'ai trompé mon ennui par la lyre, et j'attends + Tes seins qui m'appelaient de l'abîme des temps, + + Et mes yeux, emperlés d'une angoisse inconnue, + Mes yeux cherchaient tes yeux nocturnes dans la nue. + + Parfois, dans le brouillard chantant de la forêt, + Une fée illusoire éclôt et disparaît: + + Dis-moi que tu n'es pas l'ombre vaine d'un rêve, + O fille de la mer et de l'écume brève. + + Dis-moi qu'avant la tombe et nos corps révolus, + Le flot de tes baisers ne se tarira plus. + + Je ferai vivre par delà les étendues + Ton nom sanctifié dans les cordes tendues. + + Et tu vaincras par la gloire de tes beautés + Les nymphes de l'Hellas et les Divinités. + + Parle, et tu chasseras, de la mémoire humaine + La Vénus Italique et l'Anadyomène. + + Je traquerai leurs souvenirs tels que des loups, + Et Christ reconnaissant se penchera vers nous. + +LA JEUNE FILLE + + O Chanteur, je ne sais quel décevant mystère + Me rappelle du ciel entrevu vers la terre. + Ton regard me repousse et m'attire. Va-t'en, + Car je me damnerais peut-être en t'écoutant. + +Dans son indicible douleur, LE POÈTE-ROI jette la Lyre qui se brise en +un lamentable sanglot et le cri des fibres est si déchirant que LA JEUNE +FILLE tremblante d'effroi et d'amour revient vers le royal Désespéré, +comme résignée aux flammes d'une imminente géhenne. Pendant qu'ils sont +enlacés, UN CHOEUR D'ANGES, entendu jadis, effleure leurs oreilles +extasiées. + + Ecarte le conseil de tes mauvaises craintes. + Le Seigneur t'a rendu des mains pour les étreintes, + Fais à l'amant royal le don de ton orgueil. + Va! laisse le troupeau neigeux d'immaculées; + Vers l'amoncellement des glaces reculées, + Les rouges Kéroubim les repoussent du seuil. + + Aimez-vous! le blé mûr épars des Madeleines, + Epars sur les pieds nus avec les urnes pleines, + Brûle seul dans la sainte auréole de feu. + Dans le brasier de Christ, avivé de colères, + Vous fondriez, ô froides fleurs des soirs polaires, + Qui ne parfumez pas les hommes avant Dieu. + + Lorsque le Rédempteur eut brisé les statues + D'autrefois, parmi les colonnes abattues, + Il laissa reverdir, seul d'entre les Maudits, + Erôs, et lui donna pour royaume la Terre: + Immortelle, la soif des lèvres vous altère, + Et l'enfer des baisers vaut notre paradis. + + + + +LA PEUR D'AIMER + +_A José-Maria de Heredia._ + + + La Bête monstrueuse et le bon Chevalier + Ont lutté tout le jour: le dragon mort distille + Un suprême venin sur le sable infertile, + Et le triomphateur entre dans le hallier. + + Il va, les yeux hagards d'un songe familier: + Là-bas, le palais d'or miraculeux rutile + Et la princesse rêve, en sa grâce inutile, + A l'amant inconnu qui la doit éveiller. + + Mais lorsque le vainqueur de l'hydre et des licornes + Vit, après le bois sombre et les escaliers mornes, + La vierge aux cheveux blonds comme un soleil d'Avril + + Dans la jeune splendeur de sa puberté mûre, + L'angoisse de l'amour mordit son coeur viril + Et sa chair de héros trembla, sous son armure. + + + + +LE PRINCE D'AVALON + +_A Henri de Régnier._ + + + Et le prince vivait dans l'île d'Avalon. + Des parterres de fleurs caressaient ses prunelles; + Les calices des lys s'ouvraient en ce vallon + Éperdument, vers les étoiles fraternelles; + + Les paons constellés d'yeux luisaient sous les halliers + Or mobile, tremblant saphir, vivante flamme + Et les fruits mûrs pendus aux vastes espaliers + Versaient un opulent arôme de cinname, + + Tandis que, dans le parc peuplé par des sylvains + Et des faunes bordant les larges avenues, + Le clair de lune épars sur les marbres divins + Faisait étinceler la chair des nymphes nues. + + Et le prince sur la terrasse du palais + Inclinait vers le sol ses doigts chargés de bagues + Et regardait, là-bas, sous les cieux violets, + Fuir des vaisseaux fleuris par la houle des vagues. + + «Passez, je vous envie, ô frères ignorés, + Que les vents furieux emportent sur le gouffre; + Je ne la connais plus et vous la reverrez + La terre désirable où l'homme pleure et souffre. + + Je suis venu vers les rivages interdits + Pour obéir aux voix des blanches fiancées + Et mon âme succombe au poids des paradis + Ainsi que les joyaux chargent mes mains lassées. + + Pour éveiller en moi d'immortelles douleurs + Dont la mémoire accrût mes extases futures, + J'ai déchaîné des sangliers parmi les fleurs; + Mais les fleurs renaissaient plus belles et plus pures. + + J'ai voulu renverser le palais merveilleux + Et je l'ai revêtu de rouges incendies, + Mais des colonnes d'or surgissaient à mes yeux + Et portaient jusqu'au ciel les voûtes agrandies. + + Et lorsque j'ai tué la vierge que j'aimais, + Espérant rompre enfin les ineffables charmes, + L'enfant ressuscitée a vaincu pour jamais + Par des baisers plus doux ma tristesse et mes larmes. + + Pour moi, le flot des jours s'écoule vainement; + Vainement le soir tombe et l'aurore rougeoie: + Enveloppé de rêve et d'éblouissement + Je suis le prisonnier de l'immuable joie.» + + Ainsi par cette nuit d'étoiles, il parlait: + Les fourrés frissonnants brillaient de lucioles + Et le souffle embaumé de la brise mêlait + Les chansons de la mer à la voix des violes. + + + + +CELLE QU'ON FOULE + +_A Georges Duflot._ + + + C'était parmi la nuit muette, la clameur + De la Terre, clameur lamentable et farouche + De géante en travail qui se tord sur sa couche, + Rejette l'embryon sanglant, rugit et meurt. + + La formidable voix hurlait: cris d'épouvante, + Gémissements plaintifs des automnes, sanglots + Rauques de la forêt hivernale et des flots, + Rire amer et confus de la foule vivante, + + Frémissement de l'herbe et murmure des nids, + Hymne démesuré du torrent et du gouffre, + Tout ce qui parle, tout ce qui palpite et souffre + S'unissait et montait vers les cieux infinis. + + Or voici l'anathème effréné que la Terre + Jetait à travers l'ombre aux fils des nations: + «Que le troupeau vengeur des exécrations + Suive à la trace l'homme ennemi du mystère. + + Les peuples d'autrefois inclinaient leur orgueil + Devant la majesté féconde de l'ancêtre + D'où jaillit la semence et la source de l'Être + Et qui rouvre ses flancs paisibles au cercueil. + + Partout, toujours, dans les déserts hantés d'hyènes, + Dans les plaines de neige où, par soudains élans, + Bondissent des troupeaux de rennes et d'élans, + Près du pôle et dans les cryptes égyptiennes, + + Les hommes adoraient la Terre, qui porta + Dans son sein maternel, des millions d'années, + Le germe à peine éclos de vos races damnées + Et priaient à genoux Kybèle, Isis, Airtha. + + Alors au bruit des sistres d'or et des crotales, + Sereine, à travers les chemins et les cités, + De temple en temple, au pas de mes lions domptés, + J'allais les seins voilés de pourpre orientale. + + Les vierges de Hellas ployaient leur cou de lait + Au passage de la déesse vénérable + Et, telles qu'au printemps les grappes de l'érable, + Me versaient des parfums où le feu se mêlait. + + Les austères guerriers des campagnes romaines + Chantaient pieusement la nourrice Rhéa + Qui mit en eux la sève antique et les créa + Pour l'asservissement des nations humaines; + + Et les chasseurs lointains des cerfs et des aurochs, + Les braves aux yeux bleus, chevelus d'or, les Mâles + Érigeaient mes autels en face des cieux pâles + Dans les forêts tempêtueuses, sur les rocs. + + Quand la procession de mes prêtresses blanches + Précédait au printemps par les sentiers herbeux + Mon attelage lent et traîné par des boeufs + Vers les villages et les toits couverts de branches, + + Les hommes tatoués de fauve vermillon + Se courbaient et baisaient ma trace, et les épées + Rouges encore du sang et des têtes coupées + Saluaient d'un éclair la Mère du Sillon. + + O temps ancien de la Germanie et de Rome, + O temple universel des plaines et des blés + Où mon mystique époux des siècles écoulés, + Le laboureur était un prêtre auguste à l'homme: + + Le culte vénéré sombre aux flots de l'oubli: + Nul printemps, nul été, ne luit et ne ramène + Les incantations de la prière humaine + Vers les autels de mon sanctuaire aboli: + + O races chaque jour plus impures et viles, + Qui ne connaissez plus mes mystères, troupeaux + Plus barbares que vos pères vêtus de peaux, + Troupeaux qui pullulez dans vos enclos de villes, + + Vous qui fouillez avec mépris mes flancs gercés + Par les maternités innombrables; ô foule + Immonde dont le pas sacrilège me foule; + Vous qui priez des dieux que je n'ai pas bercés + + Au chant de mes forêts de bouleaux et de chênes, + Dans des lits d'herbe fraîche et des langes de fleurs, + Voici venir enfin la horde des malheurs + Fatidiques et des calamités prochaines. + + Dans un bref avenir une aube jaillira, + Ensanglantant les noirs espaces des nuées + Et par-dessus le bruit féroce des huées + Le clairon des combats ultimes sonnera; + + Sous l'oeil indifférent des sphères fraternelles, + L'horrible mer de vos haines, sinistrement + Débordera sur vous et l'épouvantement + Élargira le vol funèbre de ses ailes; + + Et les hommes saisis d'un délire fatal, + Déchaînés se rueront aux suprêmes tueries; + De l'équateur torride aux blanches Sibéries, + Ma face saignera comme un immense étal. + + O fureur indicible et sans répit! batailles + Qui durerez de l'aube au soir, pendant dix ans, + Comme le cri des flots qui heurtent les brisants, + J'entends déjà clamer les corps sous les entailles. + + Un souffle meurtrier et pestilentiel + S'exhale de la mort et des chairs refroidies + Sans linceul, tandis qu'aux lueurs des incendies + De vastes lacs de sang pourrissent sous le ciel, + + De vastes lacs de sang où, rigides et vertes, + Vont des flottes de morts convulsifs par milliers, + Où s'acharnent sans peur, repus et familiers, + Les vautours réjouis des cervelles ouvertes. + + La fièvre fait claquer les dents des survivants, + Témoins terrifiés des heures vengeresses, + Qui dans l'affolement des suprêmes détresses + Voudraient perpétuer leur race en des enfants; + + Mais ces accouplements de spectres épuisés + Ne repeupleront pas les villes et les plaines. + Mêlez-vous, unissez les corps et les haleines! + Les siècles ont tari la source des baisers. + + Les temps sont écoulés, les heures sont venues + Et nul glas solennel et lent ne tintera + Lorsque le vent indifférent emportera + Le dernier râlement de l'homme vers les nues. + + Sa mort n'éveillera ni gaîté ni regret + Dans le monde impassible et dans l'âme des choses + Qui ne s'occupent pas en leurs métamorphoses + De ce qui naît, grandit, s'efface et disparaît. + + Rien ne tressaillera dans la Nature, et seule, + Seule de toutes les étoiles, je saurai + Que mon lait a nourri jadis l'être exécré, + Le mauvais fils, l'enfant contempteur de l'aïeule! + + Comme avant l'homme impie et ses rébellions, + Libre de sa présence et de sa marche impure, + Je pourrai dénouer au vent ma chevelure + De profondes forêts où rôdent les lions; + + Et quand l'aube luira dans la fraîche rosée + Je plongerai mon corps que ses pas ont flétri. + --Et ma force renaît, ma beauté refleurit, + Et ma chair a des tons d'églantine rosée. + + O gloire des cactus de pourpre et des lys blancs, + Hautaine majesté des palmes triomphales + Que faisait onduler le souffle des rafales + Sur la virginité première de mes flancs, + + Surgissez et parez ma nouvelle jeunesse + Pour l'hymen radieux et rouge du soleil; + Tissez et déployez votre manteau vermeil + Sur ma gorge superbe et mes seins de faunesse! + + Montez dans le limpide éther, ô chants d'oiseaux: + Voici l'amour et les caresses nuptiales; + J'entends hennir au loin les cavales royales + Et des nuages fins neigent de leurs naseaux. + + Le Dieu descend du char céleste et sur ma bouche + Frissonnante, je sens sa bouche, et ses baisers + S'infiltrent lentement dans mes flancs embrasés, + Jusqu'à l'heure où le jour resplendissant se couche + + Et remonte vers le palais mystérieux, + Cependant que la main pacifique des ombres + Étale dans le ciel obscur ses voiles sombres + Et clôt divinement mes lèvres et mes yeux.» + + + + +LA VOIX IMPÉRISSABLE + +_A Catulle Mendès._ + + + Abandonné depuis des siècles fabuleux, + Un grand temple dressait sur le mont solitaire + Ses portiques de marbre et ses escaliers bleus. + + Pourpre traînant en ombre errante sur la terre, + Jardins ensanglantés de glorieuses fleurs, + Vasques d'or où l'ibis sacré se désaltère, + + Et près des bois, gemmés par la rosée en pleurs + Du collier merveilleux que l'aube sainte égrène, + Des oiseaux ignorant les rets des oiseleurs: + + Tout un monde de rêve espérait une reine + Ou le retour tardif des héros et des dieux + Disparus dans la nuit formidable et sereine. + + Fils de la neige pure et du ciel radieux, + Des cygnes indolents glissaient dans la vallée + Sur un fleuve que les lotus étoilaient d'yeux; + + Leurs corps majestueux fendait l'eau refoulée + Et parfois leur plumage illustre secouait + Autour d'eux des flocons de lumière envolée, + + Tandis qu'en un appel de deuil ou de souhait + Le cri des beaux nageurs aux ailes éployées + Montait éperdument vers le temple muet. + + Mais nul dieu revenu n'écartait les feuillées + Et nulle reine avec des rires enfantins, + Ne réveillait l'écho des verdures mouillées. + + Le vieux temple érigeait ses portiques hautains + Ainsi qu'un fier écueil d'indestructible roche + Qui défiait les flots des soirs et des matins. + + Or, flux tumultueux qui roule et qui s'accroche + En écume de flamme aux marbres effrités, + La sombre mer des jours suprêmes était proche + + Ruine des moissons et terreur des cités. + Fauves ivres du sang versé dans les cratères, + Des hordes s'en venaient vers les bois enchantés. + + Les têtes des vaincus sur la peau des panthères + Pendaient horriblement comme des raisins mûrs + Et les carquois sonnaient aux dos des sagittaires. + + Les frondeurs brandissaient leurs bras noueux et durs + Et des cavaliers nus au galop des cavales + Entrèrent en hurlant par les brèches des murs. + + Des torches consumaient de leurs pourpres rivales + Les voiles rouges et les blocs de marbre roux. + Et des gerbes de feu fusaient par intervalles. + + L'absence de vivants attisait le courroux + Des barbares frustrés de la chair des prêtresses, + Et les images d'or se brisaient sous leurs coups. + + Tel le Temple, parmi les clameurs vengeresses, + S'abîmait dans les flots de bronze incandescent + Qui couronnaient les monts de monstrueuses tresses. + + Seuls, les cygnes épars dans le val frémissant + Regardaient la lueur rouge de l'incendie + Comme un morne soleil qui meurt et qui descend; + + Et, vers l'astre nouveau d'où la flamme irradie, + Désespérant des dieux qui les ont oubliés, + Ils tournaient tristement leur prunelle agrandie, + + Mais les barbares las, jetant leurs boucliers, + Firent pleuvoir, avec les pierres de leurs frondes, + Les flèches qui sifflaient entre les peupliers. + + Pointes de fer, silex aigus et balles rondes + Trouaient l'eau frissonnante avec un bruit strident + Et le sang des oiseaux tachait les claires ondes. + + Alors un chant funèbre emplit le ciel ardent: + Un concert douloureux d'ineffable harmonie + Montait vers les tueurs surgis de l'occident. + + La voix des chanteurs blancs pleurant leur agonie + Poursuivait les guerriers jusque-là sans remords + Dont la chair palpitait d'une angoisse infinie; + + Et tandis qu'autour d'eux l'âme des cygnes morts + Semait un hymne amer de vengeance éternelle, + Les barbares, au vol de leurs chevaux sans mors, + + S'enfonçaient, affolés, dans l'ombre solennelle. + + + + +MAYA + +_A BERNARD LAZARE_ + + + + +THAÏS + +_A Henri de Manneville._ + + +I + + Alexandros, l'épique enfant de Zeus Ammon, + Mange et boit et s'enivre après la ville prise + Dans le palais taillé dans le marbre et le mont; + + Et les hommes-lions, sculptés de pierre grise, + Inutiles gardiens des murs et du trésor, + Regardent le héros boire aux coupes qu'il brise, + + Cependant que la fauve avalanche de l'or + Splendidement s'abat sur la massive table + Comme un grand oiseau roux au fulgurant essor, + + La rauque orgie et la clameur épouvantable + Hurlent et le troupeau des Hellènes vainqueurs + Mugit: tels les taureaux dans la nocturne étable; + + Et parmi les péans discordants et les choeurs, + Et les parfums de la Sabée et le cinname, + Et la vapeur des vins et des chaudes liqueurs, + + La torche en main, Thaïs, la bacchante qui clame, + La courtisane blanche et droite comme un lys + Revêt de pourpre ardente et couronne de flamme + + La ville antique aux toits d'argent, Persépolis. + + +II + + O ville, amas ancien de rêve et de superbe, + Dressée en moi sur tes inébranlables fûts, + Qui te rabaissera jusqu'au niveau de l'herbe? + + Monceau de souvenirs étranges et confus, + Peuple mystérieux de muettes images, + Qui donc rendra la plaine au chant des bois touffus? + + Qui chassera de moi les rites et les mages + Et sur les noirs débris du temple renversé + Fera monter des cris d'oiseaux et de ramages? + + Quelle torche, ô mon coeur, sur ton marbre glacé + Etendra des lueurs sanglantes et sur l'âme + Lâchement assoupie et sur l'esprit lassé + + Dardera la splendeur de ses langues de flamme? + + + + +JUDEX + +_A Marcel Collière._ + + + Par le prétorial silence de la nuit + Où sonnent seulement des horloges funèbres + J'attends venir vers moi le Juge des ténèbres + Qui scrute les péchés des hommes et s'enfuit. + + Sans toge, sans licteurs ni haches enlacées, + Sans chants impérieux et tristes de buccins, + N'écoutant que la voix des remords en nos seins + Le Juge intérieur passe dans nos pensées. + + Les spectres dont le jour avait tué les cris, + Les spectres dont le jour avait clos les prunelles, + Surgissent maintenant des tombes éternelles + Et redressent leurs fronts livides et flétris. + + O baisers reniés, mémoire des caresses, + Rêves que j'avais crus emmurés pour jamais, + O cadavres divins que j'aime et que je hais, + Regards accusateurs et bouches vengeresses, + + Que voulez-vous de moi? spectres, ayez pitié; + N'appelez pas ainsi l'incorruptible juge; + Vous savez qu'il n'est point d'église de refuge + Pour le coupable en pleurs et le crucifié. + + Mais l'âpre justicier se lève dans mon âme + Chaque soir: il prononce irrévocablement + La sentence de deuil, de honte et de tourment + Et fait couler en moi des rivières de flamme. + + Puis il remonte au ciel lointain dont il descend + Et d'où j'espère en vain le Rédempteur à naître, + Tandis que dans l'obscur abîme de mon être + Un enfer de douleur hurle en le maudissant. + + + + +CHAMBRE D'AMOUR + + + La nuit tiède est clémente à la ville qui dort; + Des lys impérieux triomphent dans la chambre + Et cependant nos coeurs sont froids comme Décembre + Et nos baisers d'amours amers comme la mort. + + Ta douce bouche s'ouvre à des chansons mièvres + Et tes seins bienveillants accueillent mon front las; + Mais, ô ma douloureuse enfant, je ne sais pas + Pourquoi les dieux mauvais empoisonnent nos lèvres. + + Qu'importe? viens vers moi, triste soeur; aimons-nous, + Sans craindre la saveur glorieuse des larmes, + Tels des héros blessés avec leurs propres armes + Et dont le glaive d'or a rompu les genoux. + + Viens! nous aurons l'orgueil des âmes taciturnes + En cette chambre morne et veuve de flambeaux, + Où, semblable à l'odeur des antiques tombeaux, + Un parfum sépulcral monte des lys nocturnes. + + + + +PRINTEMPS D'AUTOMNE + + + La pourpre automnale ensanglante + Les feuilles sèches des halliers + Et transforme en floraison lente + Les rayons d'Avrils oubliés. + + D'insensibles métamorphoses + Changent les clartés d'autrefois + En d'artificielles roses + Qui parent les jours gris et froids, + + Et sous le ciel tendu de brume + Et les nuages palpitants + Leur odeur mourante parfume + Un mélancolique printemps. + + Très Chère, c'est aussi l'Automne + Ténébreux pour nos coeurs lassés; + Mais en notre chair qui s'étonne + Refleurissent les jours passés, + + Et la ressouvenance lente + Nous revêt, comme les halliers, + D'un manteau de pourpre sanglante + Faite des baisers oubliés. + + + + +LIEDER + + Ich, ein tolles Kind, ich singe + Jetzo in der Dunkelheit; + Klingt das Lied auch nicht ergötzlich, + Hat es mich doch vor Angst befreit. + +(HEINRICH HEINE, _Die Heimkehr_.) + + +I + + Des mots doux comme des hautbois + Et des harpes surnaturelles, + Des sons légers de chanterelles + Et dans les bois, des voix, des voix. + + Des couples blancs de tourterelles, + Des oiseaux bleus couleur du temps; + Des ailes d'or sur les étangs, + Dans le ciel des ailes, des ailes. + + Je ne sais où: je vois, j'entends. + Voici venir la très aimée + Et sa cheville parfumée + Foule des tapis éclatants; + + Sa robe candide est lamée + De l'or du paradis natal; + Des feux de myrrhe et de çantal + L'entourent de blonde fumée. + + Plus rien, plus rien! le deuil brutal, + Le silence et l'ombre. Serait-ce + Que la perfide enchanteresse + A forgé ce mur de métal + + Et clos dans la nuit vengeresse, + Sans ailes d'or et sans hautbois, + Les mots doux comme une caresse, + Et les colombes, soeurs des voix? + + +II + + Ni tes fiertés, ni tes paresses + Ni l'espoir menteur des caresses, + Ni ta chair de vierge, j'aimais + La splendeur de ma propre idée, + O maîtresse non possédée + Qui ne me trahiras jamais + + Je garde en mon âme hautaine + Le rêve frais de la fontaine + Et des nénufars ingénus; + Je laisse aux lèvres sans extase + L'eau noire et, grouillant dans la vase, + Tous les reptiles inconnus, + + Loin de l'hivernale vallée + L'aile des fleurs s'est envolée + Et le murmure des nids verts + Cherche, avec le vol des pétales, + Dans les aubes orientales + L'éternel printemps de mes vers. + + C'est l'heure que j'ensevelisse + La blancheur du dernier calice + Avec les souvenirs défunts: + O nuptiale Galatée, + Rends-moi la corolle empruntée, + Rends-moi le songe des parfums, + + Pour que je tisse avec mes strophes + Un linceul de riches étoffes + Embaumé de myrrhe et de nard + Et que je jette sur mon rêve + De jeunesse et de gloire brève + La pourpre antique de Schinnar. + + +III + + Pour moi seul tes cheveux de saule + Se déroulent sur ton épaule + Comme les feuilles dans le vent, + Et, tel que sur la neige vierge + Frémit un frisson d'or mouvant, + De l'aube de ta chair émerge + Une fleur de soleil levant. + + Car seul je connais les paroles, + Soeurs des feuilles et des corolles, + Qui puissent dire ta beauté; + Je sais les phrases rituelles + Par qui, dans le bois enchanté, + L'ombre des amantes cruelles + Revive pour l'éternité. + + Rires et larmes infinies! + Si je chantais tes litanies + Et le miel de tes seins rosés + Je ferais voler dans les brises, + Au delà des jours épuisés, + L'abeille des lèvres éprises + Vers la ruche de tes baisers. + + Mais je tais avec jalousie + Les chers mots dont je m'extasie: + Les hommes passent et s'en vont; + Le bruit des foules abhorrées + Roule et le miel divin se fond + En perles de gouttes dorées + Dans l'urne de mon coeur profond. + + +IV + + Ta voix, ta même voix de colombe blessée + Sonne plaintivement dans ta gorge lassée. + + J'entends encor l'écho des paroles d'antan + Lorsque les mots ailés s'envolent en chantant. + + Mais je ne comprends plus les syllabes; j'oublie + Ce qui fait leur langueur et leur mélancolie. + + Je crois t'ouïr parler un langage inconnu + Sur des airs dont mon coeur s'est en vain souvenu, + + Et je perçois parmi la musique rhythmée + La voix d'une étrangère ou d'une morte aimée. + + +V + + Reine du magique palais, + En ce jeu cruel que tu joues, + Comme tes soeurs, tu te complais + Aux larmes roulant sur nos joues. + + Quand tu presses le vin des coeurs + L'étoile de tes yeux rutile, + L'étoile de tes yeux vainqueurs + Rit de la lâcheté virile. + + Tandis que, dans la paix du soir, + Les désirs--tels de mauvais anges-- + Portent aux meules du pressoir + Les grappes des rouges vendanges. + + Soit! en tes rêves assassins + Grise-toi des pourpres foulées + Et noue au-dessous de tes seins + Des peaux fauves et tavelées. + + Sois la bacchante que les dieux + Lâchent sur la terre; promène + L'orgueil de tes flancs radieux + Au milieu de la vigne humaine. + + Va! que les héros asservis + Et les poètes que tu crées + Se courbent hurlants et ravis + Devant tes colères sacrées: + + Tes triomphes sont imparfaits, + Ta gloire sanglante est un leurre; + Tu n'as pas su que je t'aimais + Et tu ne sais pas que je pleure. + + +VI + + Les moires vertes des feuillées + Attendent le Prince Charmant + Et sous les gemmes de rosée + L'aubépine est une épousée + D'où s'exhale amoureusement + L'âcre parfum des fleurs mouillées. + + Des lèvres que nul ne connaît + Ont bu les gemmes disparues: + Pourquoi le Prince viendrait-il, + O forêt? le parfum subtil + Meurt dans les poussières accrues + Sur l'aubépine et le genêt. + + La plainte lente des ramures + Geint sinistrement et déjà + Les nains méchants des avenues + Font saigner sur les branches nues + Que leur caprice ravagea + La chair automnale des mûres. + + +VII + + Plus quam femina virgo + +(P. OVIDIUS NASO) + +(_Métamorphoses_, _Livre_ XIII.) + + + Plus claires dans le sombre azur des nuits sans lune + Les étoiles doraient les ajoncs et la dune, + Mais je n'ai pas souci de leur ruissellement + Et dans mes yeux fleuris de visions plus belles, + Baignant les cieux futurs de leurs splendeurs nouvelles, + Les astres à venir montent éperdument. + + Tu glissais à pas lents dans les ajoncs stellaires + Et sourde à la rumeur humaine des colères + Tu regardais surgir les astres apaisés; + Mais dans mon coeur fleuri de voluptés plus calmes, + J'évoque au chant lointain des sources et des palmes + Les vierges à venir et les futurs baisers. + + +VIII + + La fleur énorme de la mer + Éclose avec l'aurore sainte + Renaissait dans le gouffre amer + De tes prunelles d'hyacinthe. + + Dans tes cheveux d'or j'adorais, + Sous l'or caduc de leur couronne, + Les impériales forêts + Et leur laticlave d'automne. + + Les peupliers glauques et blancs + Et la mollesse des prairies + Revivaient dans les gestes lents + De tes mains douces et fleuries. + + Mais aujourd'hui que tu n'es plus + La prêtresse et l'évocatrice, + Il faut les bois et les reflux + Pour que ta grâce refleurisse + + Et les colchiques du matin + Ressuscitent dans ma pensée + Ta pâleur morne de satin, + O mensongère Fiancée. + + +IX + + Tout à l'heure, un essaim de mauves s'envolait, + Majestueux, au ras des vagues aurorales: + Les oiseaux fendaient l'air de leurs ailes égales + Et nageaient dans l'azur vers l'horizon de lait. + + Ils allaient: le soleil semait sur les prairies + Marines des fleurs d'or et de chrysobéril + Et l'on eût cru là-bas des papillons d'avril + Sur un champ constellé de rares pierreries. + + Ils allaient: maintenant que dans le clair matin + La blancheur de leur vol splendide s'est fondue, + Je cherche obstinément au fond de l'étendue + Le souvenir neigeux de leur essor lointain. + + Nul des flocons perdus dans les brumes d'opale + N'argente plus la plaine immobile des flots + Et la seule clameur des antiques sanglots + Monte plus tristement vers le lac du ciel pâle. + + O Chère, ô pâle ciel d'amour qui te mirais + Dans la mer somptueuse et calme de mes rêves + Quels abîmes d'azur et d'Océans sans grèves + Ont englouti le vol de mes désirs secrets? + + Je ne sais: le regard a lassé ma prunelle, + La solitude morne emplit mon coeur, j'entends + Dans le double infini de l'espace et du temps + Monter le râle amer de l'angoisse éternelle. + + +X + + Je ne veux pas courber la tête sous tes pas + Ni baisser devant toi mes yeux; je ne suis pas + Un mendiant d'amour et d'aumônes charnelles + Et la honte des pleurs souillerait mes prunelles. + + Mais dans la nuit semblable à mon coeur sombre et fier + J'irai dire mon mal aux vagues de la mer: + Elle me bercera la mer consolatrice + Avec des rhythmes lents et des chants de nourrice. + + J'écouterai sa voix et je m'endormirai: + Comme un enfant, tandis qu'en un jardin sacré + Surgira, bleu de rêve et parfumé de menthe, + Le magique palais où tu seras clémente. + + + + +POUR UNE ABSENTE + + + Je veux m'enfermer seul avec mon souvenir, + Immobile, oublieux des rafales d'automne + Qui font les frondaisons se rouiller et jaunir + Et de la mer roulant sa plainte monotone; + Je veux m'enfermer seul avec mon souvenir. + + Le demi-jour filtrant des étoffes tendues + Sera doux et propice à mon coeur nonchalant, + Quand je l'évoquerai du fond des étendues, + Et sa voix emplira d'un hymne grave et lent + Le demi-jour filtrant des étoffes tendues. + + J'aurai la vision chère devant les yeux: + Le souffle parfumé de l'ineffable Absente + Flottera pour moi seul dans l'air silencieux, + Subtil comme une odeur de fraise dans la sente; + J'aurai la vision chère devant les yeux. + + Et je dirai tout bas ma tendresse latente; + O coeur lâche, tremblant et révolté, je veux + Que ton intime amour se révèle et la tente: + Tu te résigneras à l'effroi des aveux + Et je dirai tout bas ma tendresse latente. + + + + +JOUVENCE + + + Tu parles tristement des campagnes lointaines + D'une voix si dolente et lourde de regrets + Que je deviens jaloux des fleurs et des forêts + Et des saules d'argent penchés vers les fontaines. + + Souvenirs! jours anciens! comme vous enserrez + Notre âme prisonnière en d'invincibles chaînes: + Tu veux, comme autrefois, baigner les sombres chênes + Au clair de lune blond de tes cheveux cendrés. + + Soit! l'été revenu parmi les hautes herbes, + Nous marcherons, frôlés par les ailes de l'air, + Au murmure divin des choses et ta chair + Mêlera des parfums de Chypre aux foins en gerbes, + + Et peut-être qu'un soir entre de rudes draps + Embaumés de lavande et dans un lit d'auberge + Tu me rendras ta chair et tes lèvres de vierge, + Pour quelque amour d'enfant dont tu te souviendras. + + + + +LA MORT INUTILE + +_A Grégoire Le Roy._ + + Curæ non ipsa in morte relinquunt. + +(PUBLIUS VERGILIUS MARO.) + + + Triste comme la mer et la chanson des syrtes, + Le vent lourd de sanglots pleure dans la forêt; + Un troupeau d'ombres va, paraît, et disparaît + Par les bois souterrains et les bosquets de myrtes. + + Défaillant dans l'horreur d'un ciel ensanglanté, + Le soleil infernal baigne le pâle espace; + Un troupeau d'ombres vient, revient, passe et repasse + En sa mélancolique et tremblante clarté; + + Et ce sont à travers les routes d'asphodèle + Les fantômes hagards, pleins de larmes et lents + Dont les glaives d'amour ont déchiré les flancs: + La mort n'a point fermé leur blessure immortelle, + + Le sommeil sépulcral a leurré leurs yeux las + Et l'âpre souvenir survivant à la tombe + Tel qu'un vin corrosif, goutte par goutte, tombe + Dans leur coeur ulcéré qui ne guérira pas. + + + + +L'AME SEULE + +_A A.-Ferdinand Herold._ + + + La bienfaisante nuit couvre la ville immense + D'où montaient vers le ciel des sanglots et des chants + Et la grande cité semble un lac de silence + Frôlé par la rumeur pacifique des champs. + + Mer des vivants, mer furieuse qui te rues + Emportant dans tes plis les deuils et les baisers, + Tu roules tout le jour sur le pavé des rues, + Mais le soir calme endort tes râles apaisés; + + Et les rêveurs amis des nécropoles saintes, + Délivrés de la joie, affranchis du remords, + Errent par les soirs clairs et fleuris d'hyacinthes + Comme des immortels dans la maison des morts. + + Hommes, laissez passer dans la nuit solitaire + Ceux qui foulent toujours des chemins non frayés: + Les exilés divins ont repeuplé la terre + Et je me sens plus seul quand vous vous réveillez. + + Quels démons ont pétri de leur mains ironiques + Vos faces de mensonge et de stupidité, + Je ne sais, mais le mal suinte de vos tuniques + Et votre rire impur attente à la beauté. + + Le matin revenu, soyez tels que vous êtes. + Moi cuirassé d'orgueil et de mépris serein + Entre mon coeur farouche et vos clameurs de bêtes + Je laisserai tomber une herse d'airain. + + Je m'en irai là-bas vers la forêt clémente: + Les arbres fraternels m'appellent doucement; + L'herbe bruit, l'eau des fontaines se lamente + Et rit comme une nymphe avec son jeune amant. + + La forêt a gardé pour mon oreille seule + Les chants anciens et les fleurs nobles d'autrefois + Parfument à jamais sa mémoire d'aïeule + Et tous les rhythmes morts revivent dans sa voix. + + Les chênes musculeux portent de verts portiques, + Où pareils à des rois mes rêves passeront + Et près des dieux nouveaux, fils des taillis antiques, + Je plierai les genoux et courberai le front. + + Mais retrouveras-tu la jeunesse première, + O parleur orgueilleux, ivre d'un vin mauvais? + Et si dans la splendeur de la pure lumière + Ton rêve était moins beau que tu ne le rêvais? + + Ainsi qu'un porteur las délivre ses épaules + Tu voudrais rejeter les souvenirs humains + Et suivre le ruisseau qui court entre les saules + Et marcher tout le jour au hasard des chemins. + + Va! tu n'entendrais plus les voix surnaturelles + Qui t'invitent la nuit, vers les magiques bois; + Dans les halliers saignant de mûres et d'airelles + Tu serais poursuivi par les mauvaises voix. + + Reste jusqu'à la mort baigné de crépuscule + Avec l'âpre regret des astres radieux: + Tu n'es pas assez grand pour le manteau d'Hercule + Et pour te revêtir de la pourpre des dieux. + + + + +PETITS PAYSAGES + +_A Urbain Derbanne._ + + +I + + Une écume de fleurs, blanche et rose, s'étale + Sur la mer onduleuse et mouvante des prés + Où ruisselle le flot des trèfles empourprés, + Tandis que montent vers le nue orientale + Le meuglement des boeufs et la rumeur des blés. + + +II + + Le souffle langoureux des brises musicales + Chante dans les sainfoins en fleurs un hymne lent + Et grave et sous les rais du soleil aveuglant + Une fuite éperdue et grise de cigales + S'enlève et vibre, au ras de l'herbe, en sautelant. + + +III + + L'équipe de pêcheurs tire la grande senne + A basse mer, avant les vagues et le flux; + Et nul des rudes gars n'est manchot ni perclus, + Mais l'effort fait saillir et gonfler leur chair saine + Et les veines des bras musculeux et velus. + + +IV + + Le soleil tombe et des grappes de lilas sombre + Fleurissent la forêt marine où Téthys dort + Sous un voile de pourpre aux filigranes d'or + Que trempe dans le sang de la clarté qui sombre + L'invisible ouvrier du fabuleux décor. + + +V + + Le ciel est gris comme une aile de tourterelle + Que teinterait un peu de rose veiné d'or; + Là-bas, le cap lointain dont la mâchoire mord + L'horizon sombre est las de sa longue querelle + Et la brume a brisé les dents du monstre mort. + + + + +EN MORVAN + +_A Jacques Derbanne._ + + + L'ombre s'enroule aux flancs des collines farouches + Et pèse sur les bois et les versants herbeux + Où dorment lourdement les immobiles boeufs; + Elle fait grimacer les arbres et les souches + Des saules noirs pareils à des jeteurs de sorts, + Tandis que par les vaux mystérieux et morts + Le monotone appel des hulottes réplique + Au sifflement du vent dans le houx métallique + Qui vibre hostilement comme une armure et luit + Et l'eau sauvage hurle entre les roches grises, + Ainsi que défaillant de hautes entreprises + Une guerrière blanche en fuite dans la nuit. + + + + +L'EAU MORTE + +_A Charles Bourgault Ducoudray._ + + + L'étang mystérieux dort parmi les bois sombres, + Eau de solitude, eau de silence, eau de songe, + Que le flot rose et blanc des bruyères prolonge; + Parfois des oiseaux noirs glissent comme des ombres + Entre les joncs tendus hors des sinistres ondes + Tels que des glaives d'or aux mains de reines blondes; + Et sous l'âpre soleil épars en rayons mornes + Les nymphéas chassés des limpides fontaines + Où boivent, à la nuit, les cerfs aux belles cornes, + Attendent tristement les étoiles lointaines. + + + + +RÊVE D'ÉTALONS + +_A Edmond Haraucourt._ + + + Une lourde vapeur rôde sur les prairies; + La plaine calme dort au chant prochain des eaux + Et le vol pacifique et lent des grands oiseaux + Traîne des filets d'ombre aux flots d'herbes fleuries. + + L'or brusque du soleil déborde dans l'azur + Et jaillit de la neige ardente des nuées; + Puis le ciel morne enclôt les splendeurs refluées + Dans ses digues de fer éblouissant et dur. + + Des cris surnaturels et des glaives d'archanges + Bruissent dans l'éther magiquement: des voix + Rauques sonnent l'appel d'invisibles tournois + Où se heurtent des dieux et des guerriers étranges. + + Les étalons vautrés dans le tiède gazon + Comme au ressouvenir épique des mêlées, + Eperdument, de leurs prunelles affolées + Parcourent l'étendue immense et l'horizon, + + Et par delà le sable héroïque des grèves + Regardent, les naseaux gonflés d'un souffle amer, + Sur la montagne bleue et verte de la mer + Blanchir en galop fou les cavales des rêves. + + Convulsifs et dressés sur leurs jarrets tremblants, + Le col tendu vers les chimériques crinières + Ils sentent comme aux jours des fièvres printanières + Les désirs infinis aiguillonner leurs flancs. + + Mais leur chair glorieuse en proie aux frissons vagues + Dédaigne désormais les vieilles voluptés + Et le vain désespoir de leurs coeurs indomptés + Hennit lugubrement vers le troupeau des vagues. + + + + +MARBRE + +_A Ernest Christophe._ + + + Les bois religieux se taisent; les oiseaux + Ont quitté la forêt où meurt le bruit des eaux. + Seule en sa nudité de vierge et de guerrière + La déesse de marbre habite la clairière + Et son corps impollu fait de rêve et d'amour + Monte, lys immortel, parmi les fleurs d'un jour. + Ni flûtes de bergers ni chansons de cigales: + Sauf le frissonnement des herbes amicales + Dont le flot souple ondule autour d'elle, nul bruit. + Parfois dans les fourrés un chevreuil brusque fuit + Farouche d'avoir vu briller la chair sans voiles + Et l'arc impérieux tendu vers les étoiles. + + + + +CRISTAL + +_A Emile Gallé._ + + + Noire sur le cristal pâle et gris comme un ciel + D'hiver, la libellule énigmatique éploie + Les ailes dans l'air lourd et pestilentiel. + Ses immobiles yeux sans tristesse et sans joie + Cherchent sinistrement une invisible proie + Et planant sur l'eau verte et morte des marais, + Vers vos calices d'or, de pourpre et de ténèbres, + Elle vole vers vos calices à jamais, + Glauques fleurs qui nagez sur des étangs funèbres + Où se mire le deuil des pins et des cyprès. + + + + +CRÉPON + +_A Judith Gautier._ + + + Des oiseaux merveilleux onglés de griffes d'or + Tracent dans le ciel calme un candide sillage + Et la migration d'un éternel voyage + Tend vers des pics lointains leur immuable essor. + + Le caprice du peintre ouvrant les ailes vaines + Fige ironiquement loin des vierges sommets + Leur vol: blancs exilés, vous n'atteindrez jamais + Les cimes que le soir vêt de pâles verveines. + + Mais le rêve des monts vous donne leur fierté, + L'eau des lacs inconnus frémit dans vos prunelles + Et l'héroïque amour des neiges fraternelles + Illumine vos yeux de gloire et de clarté: + + Telle malgré l'horreur des ténèbres accrues + Mon âme vole vers la pourpre des printemps + Et loin des monts neigeux et des lacs où je tends + Rêve au parfum royal des roses disparues. + + + + +L'IMPÉRATRICE + +_A Mlle Gabrielle Herold._ + + + Les dieux d'un riche crépuscule + Parent d'or fauve et de joyaux + Les cactus, les lys sans macule + Et les chrysanthèmes royaux; + + La pourpre du jour tombe et glisse + Sur les terrasses du jardin; + Le soleil meurt, l'Impératrice + Frôle les fleurs avec dédain + + Et songe, loin des soirs illustres, + Au lac blanc sous l'aube d'avril + Où les frêles herbes palustres + Semblaient des reines en exil. + + + + +L'ASCÈTE + +_A Benjamin Constant._ + + + Après le jour de flamme et le labeur amer, + L'ascète hiératique accroupi sur la grève + Entendait résonner une harpe de rêve + Et son maigre lion dormait près de la mer. + + Ni voix ni glissement des barques ou des ailes + Ne troublaient le silence effrayant et la paix + Du morne crépuscule épars dans l'air épais, + Et la bête songeait aux viandes des gazelles. + + Mais l'homme dédaignant la tristesse du soir, + Consumé d'une soif que rien ne désaltère + Et que n'apaisent pas les coupes de la terre, + Regardait le soleil rougir l'horizon noir. + + Et voyait, en un ciel de pourpre et d'hyacinthe, + Les pieds cloués, la chair tachant l'horrible croix, + Le Seigneur Jésus-Christ, fils de Dieu, Roi des rois, + Sinistrement saigner sur la montagne sainte. + + + + +MESSE DES MORTS + +_A Bernard Lazare._ + + +LES ORGUES + + Requiem æternam dona eis, Domine. + + + Seigneur, ces pèlerins des routes de la vie + Ont peiné tout le jour vers le terme divin: + Au lieu des puits d'eau vive et des outres de vin, + Ils se désaltéraient aux calices d'envie. + + Desséchés par le hâle et brûlé par le ciel + Torride, haletant de la soif infinie, + Ils ont bu, comme Christ en sa lente agonie, + La mauvaise liqueur de vinaigre et de fiel. + + Sous les savantes mains d'atroces sagittaires, + Des flèches s'envolaient vers eux d'arcs inconnus + Et d'invisibles fouets mordaient leurs torses nus + Et du métal ardent coulait dans leurs artères. + + Ils marchaient pesamment sous le faix de leurs croix + Avec le seul espoir de ta bonté future; + Mais les loups de l'enfer guettent la créature + Et happent en chemin l'âme que tu mécrois; + + L'inextinguible feu hurle dans la géhenne + Et les damnés jetés aux abîmes grondants + N'apaisent point la faim terrible de ses dents + Et son gosier féroce est avivé de haines; + + N'écarte pas de toi les fidèles troupeaux; + Le soir descend; après les heures sans prairies, + Voici l'instant rêvé des calmes bergeries: + Ouvre, ô Pasteur des morts, le bercail de repos. + + +LES VIOLONS + + Et lux perpetua luceat eis. + + + Seigneur, ces exilés de la seule patrie + Criaient vers toi du fond des gouffres ténébreux; + Pitié, fais ruisseler des nuages sur eux + La source de splendeur promise en Samarie. + + Que la mort leur devienne un baptême: revêts + Leurs flancs martyrisés de robes de lumière + Et donne leur essor dans la gloire première + Aux cygnes échappés aux pièges du Mauvais. + + Magnifiques et purs, après la lutte rude, + Ils voleront vers les parterres triomphaux + Où des lys, méprisant la morsure des faux, + Fleurissent dans la joie et la béatitude, + + Tandis que le soleil d'un ineffable été + Inonde d'or brûlant les roses et dilate + Les parfums épandus des coupes d'écarlate + Et que l'éther subtil chante l'éternité. + + Rappelle au nid fermé les frissonnantes âmes + Et les ailes d'amour monteront vers l'Amant + A travers l'harmonie et l'éblouissement + Des musiques, des voix, des splendeurs et des flammes, + + Et les siècles futurs et ceux qui ne sont plus + Tressailleront en toi d'une même allégresse + En oyant tel qu'un chant et tel qu'une caresse + Frémir au ciel nouveau le vol blanc des élus. + + +LES VIVANTS + + Agnus Dei qui tollis peccata mundi + dona eis requiem. + + + Seigneur, Seigneur, Seigneur, impitoyable maître, + Nous sommes las des jours et des soleils maudits: + Epargne aux délivrés l'horreur du paradis, + Laisse les morts dormir en paix et ne plus être. + + Tant de clous ont percé leurs membres ici-bas + Que nul flot baptismal rédempteur de leurs peines + Ne laverait les maux et les douleurs humaines + Et que ton repentir ne leur suffirait pas. + + Ils entendraient, au lieu des sublimes cantiques + Flottant parmi l'encens des lys épanouis, + Monter de l'Océan tumultueux des nuits + Le râle inexpié des souffrances antiques; + + Rumeur d'airain, sanglot cruel d'un tympanon + Dont une main haineuse a secoué les cordes, + Le souvenir rirait de tes miséricordes, + La voix de tes élus blasphémerait ton nom. + + Roi du ciel, reste seul dans ta gloire exécrée + Formidable, sereine et libre de remords; + O bourreau des vivants, ne touche pas aux morts, + Et quand viendra pour nous la suprême vesprée, + + Quand les vers rongeront les os de nos genoux, + Accorde à notre chair en tardive clémence + Non les vaines clartés, mais l'ombre, le silence, + Le sommeil et l'oubli de toi-même et de nous. + + + + +LA VANITÉ DU VERBE + + + + +LA VANITÉ DU VERBE + + +I + + Le Runoïa, le prince altier du Verbe d'or, + Est las de la nature et des formes antiques + Où l'ébauche du monde est imparfaite encor; + + Les bois noirs et leur chant de harpes prophétiques + Et les monts violets endormis sous le ciel, + Et les brumes d'argent sur les vagues baltiques, + + Et les brises de fleurs et les parfums de miel, + Et tous les souvenirs alourdis de mystère + Gonflent son coeur amer de mépris et de fiel. + + En son être, écrasé par l'ennui solitaire + Croît, avec le dégoût de sa virginité, + Le désir d'évoquer une nouvelle terre, + + Un monde jeune, un paradis illimité, + Revêtu d'aubépine immortelle et d'yeuses + Sous les glaces d'hiver et les soleils d'été, + + Où des créations de femmes radieuses + Se mêleraient d'amour à de mâles héros + En des lits de gazon semés de scabieuses. + + Le Maître déploya l'art magique des Mots: + Un subit univers naissait de ses paroles + Comme la perle naît du bruit rhythmé des flots. + + Une profusion sanglante de corolles + S'éveillait et germait du rêve des Avrils + Et l'azur flamboyait de fauves auréoles, + + Tandis que les forêts et les guerriers virils, + Les femmes pâles et les belles chevelures + Jaillissaient de l'abîme au gré des chants subtils. + + Alors, imaginant les caresses futures, + Le sublime ouvrier du Verbe éperdument + Songeait un songe blanc pétri de neiges pures. + + Il disait son extase et son ravissement, + Et s'enivrait de la liqueur de la Pensée + Et sa voix enfantait l'ineffable Tourment; + + Elle faisait surgir au jour la fiancée + Surhumaine, et la Femme idéale venait + Divinement resplendissante et cadencée. + + Elle marchait sur la bruyère et le genêt + Et des astres vivaient au fond de sa prunelle; + Un silence d'hymen et de baisers planait. + + Le Runoïa, joyeux de l'oeuvre faite, en elle + Se plongeait comme dans un océan de lys + Et tombait ébloui de la Forme éternelle + + Dans le gouffre effrayant des rêves accomplis. + + +II + + La contemplation dura cent mille années; + Quand le Maître sortit des songes éclatants, + Des générations hideuses étaient nées. + + Les Rhythmes étaient morts; les rires insultants + Grimaçaient; le soleil blême sur les prairies + Sans fleurs pleurait les jours anciens et les printemps; + + L'épouse maquillée, âpre de pierreries, + Se raillait du Poète et du Rêve divin + Et se prostituait aux races amoindries. + + Lorsque le Démiurge eut vu ce qui devint, + Un désespoir immense emplit son âme sombre; + Il comprit que le Verbe était stupide et vain + + Et cria dans la nuit: «Puisque tout croule et sombre, + «Après l'oeuvre magique et sublime du Chant, + «O paroles, rentrez dans le gouffre de l'ombre. + + «Va, monde! abîme-toi, triste soleil couchant! + «Disparais d'un seul coup dans le néant avide! + «Fonds-toi dans ma fureur comme un lingot d'argent!» + + Plus rien ne fut; la nuit par le ciel morne et vide + Roula son voile noir sur la fausse splendeur + Et le Maître, absorbé dans le chaos livide + + Tut--pour l'éternité--le Verbe créateur. + + + + +TABLE + + + _DÉDICACE_ + + A LA MÉMOIRE D'ÉPHRAÏM MIKHAËL 7 + +DE SABLE ET D'OR + + _LES FLEURS NOIRES_ + + LES FLEURS NOIRES 13 + LE DIEU MORT 15 + RUINES 17 + PAR LA NUIT D'AUTOMNE 19 + SOLITUDE 21 + PAROLES SUR LA TERRASSE 23 + L'AUTOMNE A DÉNUDÉ LES GLÈBES 25 + + _LES VAINES IMAGES_ + + PSYCHÉ 29 + ÉLIANE 31 + HYMNIS 37 + CHRYSARION 40 + + _L'ERRANTE_ + + L'ERRANTE 45 + + _VERS L'AURORE_ + + LES AUMÔNIÈRES 59 + MARE TENEBRARUM 61 + LE PÈLERINAGE HORS DE L'OMBRE 63 + NATIVITÉ 67 + LE CHÈVRE-PIEDS 69 + FLAMMES 71 + + _LE JARDIN DE CASSIOPÉE_ + + LE JARDIN DE CASSIOPÉE 75 + VOIX DERRIÈRE LA HAIE 78 + LA DOULEUR A CRIÉ 82 + +LA GLOIRE DU VERBE + + _LA GLOIRE DU VERBE_ + + LA GLOIRE DU VERBE 89 + + _LES MYTHES_ + + L'AVENTURIER 97 + LE BOIS SACRÉ 102 + LES CAPTIFS 109 + LES YEUX D'HÉLÈNE 115 + SCHAOUL 117 + RESSOUVENIR 120 + GOETTERDAEMMERUNG 122 + LA FILLE AUX MAINS COUPÉES 124 + LA PEUR D'AIMER 136 + LE PRINCE D'AVALON 138 + CELLE QU'ON FOULE 141 + LA VOIX IMPÉRISSABLE 149 + + _MAYA_ + + THAÏS 157 + JUDEX 160 + CHAMBRE D'AMOUR 162 + PRINTEMPS D'AUTOMNE 164 + LIEDER 166 + POUR UNE ABSENTE 179 + JOUVENCE 181 + LA MORT INUTILE 183 + L'AME SEULE 185 + PETITS PAYSAGES 189 + EN MORVAN 191 + L'EAU MORTE 192 + RÊVE D'ÉTALONS 193 + MARBRE 195 + CRISTAL 196 + CRÉPON 197 + L'IMPÉRATRICE 199 + L'ASCÈTE 200 + MESSE DES MORTS 202 + + _LA VANITÉ DU VERBE_ + + LA VANITÉ DU VERBE 209 + + + + + _ACHEVÉ D'IMPRIMER_ + le trente octobre mil huit cent quatre-vingt-dix-sept + PAR + L'IMPRIMERIE Vve ALBOUY + POUR LE + MERCVRE + DE + FRANCE + + + + + + +End of Project Gutenberg's La lyre héroïque et dolente, by Pierre Quillard + +*** END OF THE PROJECT GUTENBERG EBOOK 44359 *** |
