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+*** START OF THE PROJECT GUTENBERG EBOOK 44359 ***
+
+ PIERRE QUILLARD
+
+ LA LYRE
+ HÉROÏQUE ET DOLENTE
+
+ DE SABLE ET D'OR
+ LA GLOIRE DU VERBE.--L'ERRANTE
+ LA FILLE AUX MAINS COUPÉES
+
+ [Marque d'imprimeur]
+
+ PARIS
+ SOCIÉTÉ DV MERCVRE DE FRANCE
+ XV, RVE DE L'ÉCHAVDÉ-SAINT-GERMAIN, XV
+
+ M DCCC XCVII
+
+ Tous droits réservés
+
+
+
+
+_DU MÊME AUTEUR:_
+
+
+ L'ANTRE DES NYMPHES de Porphyre, traduit du grec 1 plq.
+
+ LES LETTRES RUSTIQUES de Claudius Ælianus, Prenestin,
+ traduites du grec, illustrées d'un Avant-propos
+ et d'un Commentaire latin 1 vol.
+
+ LE LIVRE DE JAMBLIQUE SUR LES MYSTÈRES, traduit
+ du grec 1 vol.
+
+ PHILOKTÈTÈS, traduit de Sophocle et représenté à
+ l'Odéon 1 vol.
+
+ LA QUESTION D'ORIENT ET LA POLITIQUE PERSONNELLE
+ DE M. HANOTAUX, en collaboration avec le docteur
+ L. Margery 1 vol.
+
+
+
+
+IL A ÉTÉ TIRÉ DE CET OUVRAGE:
+
+_Trois exemplaires sur japon impérial, numérotés de 1 à 3
+
+et douze exemplaires sur papier de Hollande, numérotés de 4 à 15._
+
+EXEMPLAIRE Nº 1
+
+
+Droits de reproduction et de traduction réservés pour tous pays, y
+compris la Suède et la Norvège.
+
+
+
+
+DÉDICACE
+
+A LA MÉMOIRE D'ÉPHRAÏM MIKHAEL
+
+
+ Tu t'en allas, un soir de mai: la ville en fête
+ Haletait de printemps, de jeunesse et d'amour,
+ Et tu nous as quittés pour la nuit sans retour,
+ Ame mélancolique et toujours inquiète.
+
+ En vain les mornes dieux, formidables et doux,
+ Ont détaché ta main de nos mains fraternelles:
+ Le sel âcre des pleurs brûle encor nos prunelles
+ Quand ta voix, triomphant des heures, chante en nous
+
+ Et fait surgir parmi les roses des vesprées,
+ Sous des voiles tissus de soleils et de cieux,
+ Une vierge dolente au regard anxieux
+ Qui nous appelle et fuit vers les ombres sacrées.
+
+ Forme grave dressée au seuil mauvais du sort,
+ Image de fierté qui pleurait et s'est tue,
+ Ma bouche te cherchait d'une lèvre éperdue;
+ Mais j'ai heurté du front les portes de la mort
+
+ Hélas! et tu survis dans nos seules mémoires
+ Et sans que rien m'entende au tombeau souterrain,
+ Je fixe tristement sur le vantail d'airain
+ Avec l'amer laurier les palmes illusoires.
+
+
+
+
+DE SABLE ET D'OR
+
+
+
+
+LES FLEURS NOIRES
+
+_A MARCEL COLLIÈRE_
+
+
+
+
+LES FLEURS NOIRES
+
+_A Émile Galle._
+
+
+ Au bord de quels sinistres lacs d'eau lourde et sombre,
+ O ténébreuses fleurs plus vastes que la mort,
+ Les dieux muets du soir et les dieux froids du nord
+ Tissent-ils votre robe d'ombre?
+
+ Vos abîmes de nuit dévorent le soleil;
+ Le jour est offensé par vos voiles de veuves
+ Et vous avez puisé sans peur aux mornes fleuves
+ L'onde farouche du sommeil.
+
+ O fleurs noires, le vent de l'aube vous balance:
+ Mais nul parfum d'amour ne s'exhale de vous,
+ Chères, et vous versez dans les coeurs las et fous
+ L'incantation du silence.
+
+ La vie épand en vain ses perfides douceurs;
+ La pourpre du printemps inutile flamboie:
+ Votre deuil rédempteur libère de la joie;
+ Salut, impérieuses soeurs.
+
+ Je vous aime et je veux dormir, soyez clémentes:
+ Je ne troublerai pas votre calme immortel
+ Et, là-bas, j'oublierai, loin du jour et du ciel,
+ La bouche rouge des amantes.
+
+
+
+
+LE DIEU MORT
+
+_A André Fontainas._
+
+
+ Une étoile, une seule étoile. O funérailles
+ Royales! solitude où la gloire mourait
+ Sur un bûcher perdu derrière la forêt,
+ A l'écart des drapeaux, du glaive et des batailles.
+
+ Le héros s'en allait sans pourpre, enseveli
+ Dans une soie éteinte et dans les tresses rousses
+ Des captives et des amantes: lèvres douces
+ Et voraces, vous qui buviez le sang pâli,
+
+ Vers quels baisers souriez-vous? Vers quelles fêtes
+ Sonne déjà l'appel de vos chants oublieux?
+ Ah, mensongères! pour des larmes en vos yeux,
+ Il fallait l'apparat de célèbres défaites
+
+ Et l'horreur des clairons déchirant le ciel noir,
+ Pour tordre avec des cris de pleureuses louées
+ Vos corps, mimes en deuil sous le vol des nuées,
+ Parmi la rouge odeur des torches dans le soir.
+
+ Mais nul regard viril n'a, du haut des murailles,
+ Avidement cueilli la fleur de vos bras nus:
+ Vous avez fui. Le roi ne s'éveillera plus.
+ Une étoile, une seule étoile. O funérailles.
+
+
+
+
+RUINES
+
+_A Maurice Nicolle._
+
+
+ L'illustre ville meurt à l'ombre de ses murs;
+ L'herbe victorieuse a reconquis la plaine;
+ Les chapiteaux brisés saignent de raisins mûrs.
+
+ Le barbare enroulé dans sa cape de laine
+ Qui paît de l'aube au soir ses chevreaux outrageux
+ Foule sans frissonner l'orgueil du sol Hellène.
+
+ Ni le soleil oblique au flanc des monts neigeux
+ Ni l'aurore dorant les cimes embrumées
+ Ne réveillent en lui la mémoire des dieux.
+
+ Ils dorment à jamais dans leurs urnes fermées
+ Et quand le buffle vil insulte insolemment
+ La porte triomphale où passaient des armées,
+
+ Nul glaive de héros apparu ne défend
+ Le porche dévasté par l'hiver et l'automne
+ Dans le tragique deuil de son écroulement.
+
+ Le sombre lierre a clos la gueule de Gorgone.
+
+
+
+
+PAR LA NUIT D'AUTOMNE
+
+
+ Par l'automnale nuit la terre se résigne,
+ Muette sous le fait des ombres tumulaires:
+ Nul astre en qui survive un espoir d'aubes claires,
+ Un espoir de matin crevant son oeuf de cygne.
+
+ Les soleils d'autrefois fermentent dans la vigne.
+
+
+ Maintenant au pas sourd de noires haquenées,
+ Sans faire gémir l'herbe ou résonner la roche,
+ Tel qu'une chevauchée impitoyable, approche
+ Le troupeau saccageur des suprêmes journées.
+
+ Un parfum triste vient des grappes condamnées.
+
+
+ Demain l'or et le sang des étoiles sublimes
+ Seront déshonorés par la soif de la horde;
+ Mais voici qu'une pluie invisible déborde
+ Et tombe lentement des sinistres abîmes.
+
+ Serait-ce pas les Dieux qui pleurent leurs vieux crimes?
+
+
+ O Dieux, je ne sais pas quel Léthé vous enivre
+ De poisons plus amers que le fiel des Lémures:
+ Que vous importe à vous, la mort des grappes mûres
+ Et le viol raillé par le bruit vil du cuivre?
+
+ Les pampres desséchés ne veulent pas revivre.
+
+
+
+
+SOLITUDE
+
+_A Grégoire le Roy._
+
+
+ C'est un grand silence après le chant du cor,
+ Comme dans les villes mortes
+ Où les chats peuvent encor
+ Rêver sur le seuil des portes.
+
+ Sous le dais noir de la nuit
+ Les rois radieux, les belles chevauchées
+ Foulaient dans l'or et le bruit
+ Le sang des roses fauchées.
+
+ Des femmes embaumaient l'air
+ Parmi le velours des porches;
+ Nous voyions couler la résine des torches
+ Sur les gantelets de fer.
+
+ Mais les heures sont passées
+ De la joie et du décor
+ Et dans nos âmes lassées
+ C'est un grand silence après le chant du cor.
+
+
+
+
+PAROLES SUR LA TERRASSE
+
+_A Puvis de Chavannes._
+
+
+ Des reines blanches inclinées
+ Aux balustrades d'améthystes
+ Pour fleurir la mort des journées
+ Effeuillent des glycines tristes.
+
+ Fleurs plus brèves que les plus brèves,
+ Vains thyrses que le vent spolie,
+ Les noirs flots sans rives ni grèves
+ Emportent leur cendre pâlie;
+
+ Et c'est le deuil d'un double automne,
+ Soir du jour et soir des feuillées,
+ Qui dévaste l'ombre et frissonne
+ Dans les ramilles dépouillées.
+
+ Des pas glissent sur la terrasse;
+ Une étoffe roide s'y froisse;
+ Les voix que la nuit blême efface
+ Tremblent d'adieux, meurent d'angoisse,
+
+ Et cygnes chassés de tout fleuve,
+ S'en vont fébriles et blessées,
+ Sans que la ténèbre s'émeuve
+ Aux cris des âmes délaissées.
+
+
+
+
+L'AUTOMNE A DÉNUDÉ...
+
+
+ L'automne a dénudé les glèbes et le soir,
+ Un soir d'exil et de mains désunies,
+ S'approche à l'horizon des plaines infinies,
+ Roi dévêtu de pourpre et spolié d'espoir.
+
+ O marcheur aux pieds nus et las qui viens t'asseoir
+ Sans compagnon, parmi les landes défleuries,
+ Près des eaux mornes, quelles mêmes agonies
+ Alourdissent ton front vers ce triste miroir?
+
+ Je le sais, tout se meurt dans ton âme d'automne.
+ Laisse la nuit prendre les fleurs qu'elle moissonne
+ Et l'amour défaillant d'un coeur ensanglanté,
+
+ Pour qu'après le sommeil et les ombres fidèles
+ Les clairons triomphaux de l'aube et de l'été
+ Fassent surgir enfin les roses immortelles.
+
+
+
+
+LES VAINES IMAGES
+
+_A HENRI DE RÉGNIER_
+
+
+
+
+PSYCHÉ
+
+
+ Petite âme, Psyché mélancolique, dors,
+ Lys d'aurore surgi des heures ténébreuses,
+ Tes bras souples et frais et tes lèvres heureuses
+ Ont rajeuni mon coeur et réjoui mon corps.
+
+ Et tu m'as cru, petite âme blanche et farouche,
+ Tel que ton désir vierge encore me voulait
+ Pendant tes longs baisers de miel pur et de lait,
+ Tant que l'ombre a menti comme mentait ma bouche.
+
+ Nulle parole et nulle étreinte et nul baiser
+ N'ont trahi la douleur secrète du cilice;
+ Mais éveillée avec l'aube révélatrice
+ Tu frémissais, Psyché fragile, à te briser,
+
+ Si le jour désillant ta paupière sereine
+ Au lieu du doux vainqueur que rêvait ton émoi
+ Te décelait mes poings crispés même vers toi
+ Et mes yeux éperdus de colère et de haine;
+
+ Car je te hais de tout ton amour, ô Psyché,
+ Pour les jours à venir et les futures heures
+ Et les perfides flots de larmes et de leurres
+ Qui jailliront un jour de ton être caché.
+
+ Mais avant que la nuit divine m'abandonne,
+ Avec le dur métal des gouffres sidéraux
+ Je forgerai le masque amoureux d'un héros,
+ Rieur comme l'Avril, grave comme l'automne;
+
+ Mort vivant sur les lèvres mortes d'un vivant,
+ Le masque couvrira ma face convulsée;
+ Et maintenant que l'aube éclate! O fiancée
+ Chez qui la femme, hélas! va survivre à l'enfant.
+
+ Eveille-toi, rouvre ta bouche qui s'est tue,
+ Tu n'entendras de moi que paroles d'orgueil
+ Et je me dresse sous les morsures du deuil
+ Lauré d'or et pareil à ma propre statue.
+
+
+
+
+ÉLIANE
+
+
+I
+
+ Des jours et puis des jours ont fui. Je me souviens
+ De cette joie ainsi que de quelque étrangère
+ Et c'est une féerie encor que j'exagère
+ De tout le deuil enclos dans les plaisirs anciens.
+
+ Mais nos baisers furent les fruits des Hespérides
+ Dont nous avons mâché la cendre, seulement
+ La cendre! le verger solitaire et charmant
+ N'a pas calmé la soif de nos lèvres arides.
+
+ D'autres sont revenus semblables à des dieux
+ De l'île où par orgueil nous nous aventurâmes;
+ Les guirlandes d'amour alourdissaient leurs rames
+ Et la galère en fleurs émerveillait les yeux.
+
+ Je ne jalouse pas leurs fanfares de gloire
+ Ni les pavois ni les étendards éployés
+ Dont l'ombre rouge flotte auprès des boucliers:
+ Leur songe était moins beau que notre ivresse noire,
+
+ Et j'erre en ce jardin fouetté du vent brutal,
+ Plus fier que les héros aux soirs d'apothéoses,
+ Tandis qu'autour de moi les nostalgiques roses
+ S'effeuillent vainement vers l'Orient natal.
+
+
+II
+
+ Je t'aimais et les dieux ont dénoué nos bras,
+ Et nous vivons à la dérive au cours des heures;
+ Et je ne t'entends plus quand tu ris ou tu pleures:
+ Mais je viendrai vers toi quand tu m'appelleras.
+
+ A la dérive! des palais au bord des fleuves,
+ D'impérieuses voix m'invitent, dans la nuit
+ Et par les aubes; mais qu'importe? l'eau s'enfuit
+ Et je ferme mes yeux aux chevelures veuves.
+
+ Je sais: l'hôtellerie est pleine de buveurs:
+ Au mur rit la lambrusque et la rose trémière
+ Et les raisins gonflés d'aurore et de lumière
+ Versent les vieux soleils dans les cerveaux rêveurs.
+
+ Les sveltes baladins, les joueuses de lyre
+ Et les masques d'amour y glissent dans le soir
+ Et la terrasse est vide où je pourrais m'asseoir:
+ Je n'aborderai pas aux perrons de porphyre;
+
+ Nulle reine en manteau de pourpre et d'argent clair
+ Ne tendra sur le seuil ses lèvres vers ma bouche;
+ Voile noire, carène noire, ombre farouche,
+ La nef sans gouvernail s'en va jusqu'à la mer
+
+ Et je m'endormirai parmi les vagues vertes,
+ Parmi les mornes flots sans borne, à moins qu'un soir,
+ Sur une rive heureuse, au sommet de la tour
+ Dominant la vallée et les terres désertes,
+
+ Tu ne paraisses dans ta robe de soleil
+ Et tu ne m'offres en un geste qui pardonne
+ Tes cheveux éployés plus riches que l'automne
+ Et les baisers anciens plus doux que le sommeil.
+
+
+III
+
+ Je ne sais plus dans quels chemins ni sous quels cieux
+ La reine de mon coeur, la reine de mes yeux,
+ La souveraine de mes larmes ignorées,
+ Qui tord en ses cheveux l'or fauve des vesprées,
+ Passa sans un regard vers mon front en exil
+ Comme un soleil d'hiver oublieux de l'avril.
+
+ Hélas! les lys sont morts; les roses sont fanées;
+ L'impitoyable deuil défleurit les années.
+ Elle ne connaît plus les choses d'autrefois;
+ Son oreille infidèle a désappris ma voix,
+ Ma voix tremblante et les paroles murmurées
+ Et le frissonnement des étreintes sacrées.
+
+ Et maintenant, et maintenant! je veux en vain
+ M'interdire les jours et le passé divin.
+ Ma lèvre qu'elle sut délicate naguères
+ Est chaude d'une bouche et de baisers vulgaires
+ Et j'ai bu pour marcher dans l'ombre de la mort
+ Le vin des matelots et des hommes du port.
+
+ Mais cette ivresse est triste, ô reine, et je t'implore.
+ Reviens, fais resplendir la gloire de l'aurore.
+ Jette sur les bois nus un manteau de printemps
+ Et pare les sentiers des roses que j'attends.
+
+ Sois bienveillante; ou si les beaux jardins des rêves
+ Sont clos pour jamais, soit! les heures seront brèves
+ Où je vivrai dans la lumière et dans le bruit,
+ Et je descendrai seul les marches de la nuit.
+
+
+IV
+
+ Par quelle cruauté des implacables dieux?
+ Si loin des jours royaux et pavoisés de joie,
+ Un soleil tel que les anciens soleils flamboie
+ Et tes cheveux en fleur épouvantent mes yeux.
+
+ Parmi le deuil hélas! et les ombres tombales,
+ Que me veux-tu, sourire impérieux encor
+ Qui fais se réveiller avec un sursaut d'or
+ Le prestige menteur des aubes triomphales?
+
+ Oui: tes lèvres m'étaient douces près de la mer
+ Et sur la fauve grève où dormaient les carènes
+ Gonflaient d'un chant si pur les conques des Sirènes
+ Que des oiseaux neigeaient autour de toi dans l'air
+
+ Et que le souvenir des ailes éployées
+ Palpite en mes regards éblouis. O rayons
+ Eteints! vols disparus d'aigles et d'alcyons!
+ Voix morte désormais sur des lèvres souillées!
+
+ Voix morte et pour moi seul vivante: je voudrais
+ Ne plus l'entendre et que la terre devînt noire
+ Et que la nuit sereine engloutît la mémoire
+ De ta beauté semblable aux roses des forêts.
+
+ Mais l'ombre décevante est encore hantée
+ Par les dieux importuns qui défendent l'oubli
+ Et la poignante fleur au calice pâli
+ Sollicite toujours ma bouche ensanglantée.
+
+
+
+
+HYMNIS
+
+_Pour Bernard Lazare._
+
+
+I
+
+ Face d'ombre, je viens à toi; la nuit m'emporte.
+ Poussière évanouie aux plis blancs d'un linceul,
+ Pâle vierge oubliée et que j'honore seul
+ D'une fleur morte hélas! moins que ta grâce morte,
+
+ Je viens à toi qui dors au fond des siècles lourds
+ Et dont le pur tombeau fait les lèvres fidèles:
+ Je n'ai pas entendu les mots qui naissaient d'elles
+ Ni goûté la douceur de tes tristes amours:
+
+ Mais je pleure ton corps et son charme équivoque
+ Et les baisers trop lents qui l'auraient effleuré,
+ Chair de jadis, désir dont je me suis leurré
+ Parce qu'un même appel de buccins nous évoque
+
+ Vers les mêmes cyprès noirs et silencieux...
+ Vain appel, vaine ombre et menteuses fanfares:
+ Jamais je ne clorai de mes lèvres avares
+ Tes yeux désenchantés qui connurent les dieux.
+
+ Sommeille loin de moi près de la mer antique
+ Sous un ciel insulté par de confuses voix
+ Où la vague qui chante encor comme autrefois
+ Entrechoque les mâts du port aromatique:
+
+ Toujours l'âpre soleil et la foule et l'embrun,
+ Loin de moi, troubleront ta poussière ignorée
+ Et l'inutile fleur que je t'ai consacrée
+ Ne réjouira pas ta cendre d'un parfum.
+
+
+II
+
+ Viens respirer l'odeur des vignes et des fruits.
+
+ Ce soir te sera doux comme tes longues nuits,
+ Hymnis, enfant qui dors depuis deux mille années,
+ Et par le souffle lent des sentes où je fuis
+ Les roses du tombeau ne seront point fanées.
+
+
+ Je te dédie, enfant, la mourante forêt.
+
+ Elle se pare encor malgré son mal secret:
+ Tu te reconnaîtras à sa noble agonie,
+ Vierge dont le front pâle et fiévreux se paraît
+ D'or royal attristé par la blême ancolie.
+
+
+ L'automne funéraire embaume les halliers.
+
+ Hymnis! Hymnis! Hymnis! tes cheveux déliés
+ Libres du bandeau strict où tu les emprisonnes
+ Ont frôlé des santals et des girofliers
+ Et se sont enivrés de cruelles automnes.
+
+
+ De plus calmes parfums, ce soir, te charmeront.
+
+ Pour que ton corps sacré retourne sans affront
+ De la forêt qui meurt aux ténèbres divines
+ Je veux entrelacer à l'entour de ton front
+ Le thyrse noir du lierre aux suprêmes glycines.
+
+
+
+
+CHRYSARION
+
+
+ Sur cette mer toujours déserte où nos yeux vains
+ S'égaraient dans l'ennui des solitudes mornes,
+ Le navire, aux clameurs des conques et des cornes,
+ Fleurit avec l'aurore éclatante; et tu vins,
+
+ Apportant le parfum des terres étrangères,
+ Le reflet des soleils morts parmi tes cheveux
+ Et pour les coeurs lassés, graves et dédaigneux
+ L'enchantement de quelques heures plus légères.
+
+ Trop de désirs déçus et d'espoirs abusés
+ Hantent notre mémoire et sanglotent en elle:
+ Nous n'avons pas tendu vers ta chair fraternelle
+ Nos lèvres dès longtemps déprises des baisers.
+
+ Mais les heures passaient douces comme la soie
+ En vêtements tramés de soleil et de nuit,
+ Danseuse au collier d'or qui fulgure et s'enfuit,
+ Amante triste et grave en marche vers la joie,
+
+ Et vous qui regardiez des astres abolis,
+ Visages inquiets ivres du vieux mensonge,
+ O faces de stupeur, d'extases et de songe
+ Sur qui l'ombre clémente est tombée à longs plis;
+
+ Puis la dernière; et ce fut toi-même, inclinée
+ A la poupe et semant des roses dans le soir
+ Afin que la galère et le sillage noir
+ S'illustrassent encor d'une pourpre fanée
+
+ Et que la sombre mer sourît à nos yeux vains.
+
+
+
+
+L'ERRANTE
+
+_A RACHILDE_
+
+
+
+
+L'ERRANTE
+
+I nunc ad hostem, at in perpetuum mea.
+
+
+I. _DE SABLE ET D'OR._
+
+L'HOMME songe dans le soir somptueux et morne; à la balustrade croulante
+de la vieille demeure, il s'est accoudé solitairement et ses yeux, qui
+depuis des mois et des années n'ont plus reflété que les choses
+silencieuses, regardent au loin, dans les plaines assombries, s'étager
+les villes où des foules inconnues aiment, bataillent, agonisent et
+s'évanouissent comme des fumées.
+
+Ici le roc que nul printemps n'a paré, cime triste abreuvée jadis par le
+sang des victimes, alors que les dieux stupides se gorgeaient de
+sacrifices, cime cruelle où les roses d'Avril n'ont jamais souri, où les
+sources n'ont pas pleuré doucement la mort future des fleurs vouées au
+vieillard qui les emporte, quand vient l'automne.
+
+L'HOMME songe dans le soir somptueux et morne; tandis que le ciel
+flamboie d'une plus rouge gloire et que l'or insultant les ténèbres
+enrichit ses prunelles, des bûchers tragiques s'effondrent et l'âme
+déserte est envahie par un tumulte de chevauchée; tourbillons de fer,
+gueules hurlantes, éclairs de glaive, chevelures et crinières
+confondues, la horde passe dans sa pensée.
+
+Et l'HOMME se détourne du spectacle éclatant; ailleurs la terrasse est
+interrompue: les pesantes eaux d'un lac sans fond baignent de leur
+horreur immobile la roche qui disparaît dans le vertige de l'abîme.
+Maintenant l'HOMME marche, les yeux ivres de nuit, vers le lac d'ombre
+monotone et sa voix lassée frôle de lentes paroles les ondes
+sépulcrales, les ondes épaisses qui ne frissonnent pas.
+
+
+L'HOMME
+
+ Nuit moins sinistre que le soir, ô nuit rebelle
+ A mon désir, tu n'es pas l'ombre que j'appelle
+ Et trop d'astres encor m'offusquent de clarté
+ Pour que je boive en toi les coupes du Léthé.
+
+ Autrefois, j'ai vécu derrière les murailles
+ Des villes; je connais les brèves funérailles
+ De toute joie et vers la cime et vers la tour,
+ Pour le muet exil que je veux sans retour,
+ J'ai fui l'âcre parfum des roses effeuillées.
+
+ Lorsque je suis venu, les portes verrouillées
+ Pleuraient plaintivement comme des chiens meurtris,
+ Et j'oubliais le monde et méprisais leurs cris:
+ Mais la pierre me parle ainsi qu'une vivante
+ Maintenant, et flambeau d'angoisse et d'épouvante,
+ Dans mon coeur las du crépuscule rouge et noir,
+ Chaque étoile qui monte allume un triste espoir.
+
+ Eaux bienheureuses, vos paupières sont voilées:
+ Aucun rêve de ciel et d'algues emmêlées
+ N'ondule dans le calme abîme; nul reflet
+ Des jours antérieurs où l'aube étincelait
+ Sur votre moire alors juvénile et chantante
+ Ne se réveille en vous par la nuit éclatante
+ Avec le souvenir d'un antique soleil.
+ Eaux bienheureuses, vous dormez du vrai sommeil.
+ Vous les pâles, vous les froides et les obscures,
+ Vous les mortes.
+
+ J'attends les suprêmes augures,
+ Les cygnes éternels ouvrant leur vol sacré,
+ Et l'heure, enfin libératrice, où je serai,
+ Eaux bienheureuses, lac de nuit, lac de silence,
+ Digne de votre accueil et de votre clémence.
+
+Ainsi le solitaire invoque les ondes fatidiques. Mais pendant qu'il
+parle, les étoiles plus nombreuses ruissellent sur les pentes abruptes
+et l'ERRANTE est survenue; ses haillons brochés d'or illusoire par les
+astres dénoncent les routes hostiles, les morsures du vent, peut-être
+l'agression de mains brutales. Furtive elle s'est assise sur les marches
+disjointes et l'HOMME tout à coup se trouve face à face avec elle.
+
+L'HOMME
+
+ Va-t'en. Que me veux-tu, larve ou fantôme humain,
+ Dont le pas sacrilège usurpe mon chemin:
+ J'ignore quel passé funéraire t'escorte
+ Et me barre avec toi la route de la porte,
+ Ou si ta robe aux plis ténébreux de son deuil
+ Recèle un étendard de victoire et d'orgueil,
+
+ Mais qu'importe? tu viens des carrefours vulgaires,
+ Et tendresse, douleur, pourpre illustre des guerres,
+ Clameurs des foules furieuses, bruit des pas,
+ Gestes des suppliants, monde, je ne veux pas,
+ Quand je me penche enfin vers l'ombre sans aurore,
+ Qu'un souvenir des jours anciens attente encore
+ A mon âme recluse et mûre pour la nuit.
+ Va-t'en.
+
+L'ERRANTE
+
+ Je suis venue où le soir me conduit,
+ Par le soleil ou par la pluie aux larges gouttes,
+ Après des routes et des routes et des routes.
+ Quand je suivais la mer aux heures de reflux
+ Le sable de la grève a brûlé mes pieds nus;
+ Et ma chair a saigné de toutes les épines
+ A travers les fourrés, les ronces des ravines
+ Et les ajoncs aux rudes marges des marais.
+ Mais partout, aussitôt que la terre où j'errais
+ Portait empreinte sur l'argile ou sur l'arène
+ La trace des vivants, j'ai fui. Je sais la haine
+ Dont ils poursuivent la passante et sur mes yeux
+ Ont pesé trop souvent leurs poings injurieux
+ Pour que je m'aventure ayant vu leurs foulées.
+
+ Seuls parfois les palais des villes écroulées
+ Sous leurs porches déchus fraternels à mon sort
+ M'ont offert un sommeil puissant comme la mort.
+ La solitude ment où tu viens d'apparaître;
+ L'asile de repos que je croyais sans maître
+ Abrite hélas! ton âme fauve de vivant:
+ Je quitterai le seuil et le toit décevant
+ Où ton deuil autre que mon deuil se cache et pleure
+ L'ombre immense est hospitalière.
+
+L'HOMME
+
+ Non, demeure,
+ Puisque la volonté de ton sort et du soir
+ A mené tes pieds las vers le morne manoir
+ Et vers l'hôte imprévu dressé devant ta face
+ En qui ta voix a fait s'épanouir, vivace,
+ Une fleur de jadis aux pistils oubliés.
+ J'y consens: ô soleils abolis, flamboyez
+ Encore, surgissez dans ma sombre mémoire
+ En aube de suprême et cinéraire gloire
+ Avant que cette chair s'engloutisse à jamais;
+ Et toi, dolente ombre d'une ombre que j'aimais
+ Et qui m'a refusé ses lèvres mensongères,
+ Toi qui dormis sous des étoiles étrangères
+ Des sommeils flagellés par l'âpre fouet du vent,
+ Entre sans peur avec un sourire d'enfant
+ Et l'ingénuité d'une âme puérile
+ Dans la vieille maison où le hasard t'exile.
+
+L'ERRANTE
+
+ Je ne sais même pas ce qu'on nomme les ans,
+ Ni combien de matins, combien de jours pesants
+ Ont écrasé l'errante amère et résignée,
+ Homme, ni quelles eaux lustrales l'ont baignée
+ Où le secret des dieux demeure enseveli,
+ Quelles eaux de pitié, de refuge et d'oubli,
+ Emportant dans le cours pacifique des fleuves
+ Tout un faix dilué de souffrance et d'épreuves.
+
+ A peine un souvenir obscur survit en moi,
+ Heure d'angoisse, heure de détresse et d'effroi
+ Qui m'a fait tressaillir d'une crainte ignorée:
+ Des reîtres ont voulu m'entraîner, à l'orée
+ De la forêt; j'ai fui leurs lèvres et leurs mains,
+ Eperdue, à travers les rochers sans chemins,
+ Et je frissonne encor de l'étreinte éludée
+ Jadis, quand mon horreur de vierge dénudée
+ Écoutait survenir l'approche des pas lourds.
+
+ Cependant par des soirs, solitaires toujours,
+ J'ai miré mon visage au miroir des fontaines
+ Et tendu vers mon front des lèvres incertaines
+ Dont la source perfide a glacé le désir;
+ Et l'ombre s'effaça que j'ai voulu saisir,
+ Comme un pâle soleil qui sombre au flot nocturne,
+ Sans avoir accueilli mon baiser taciturne.
+
+ Mais voici que ta voix grave qui m'effrayait
+ Parle plus doucement à mon coeur inquiet
+ Et qu'après les assauts de la tempête rude
+ Des astres bienveillants dorent la solitude.
+ Donc j'entrerai sans peur dans la maison.
+
+ Salut,
+ Seuil, et que les haillons du passé révolu
+ S'envolent de ma chair au vent qui les emporte
+ Ainsi qu'un vain linceul d'où jaillit une morte
+ Pour renaître en splendeur de soleil exalté,
+ Belle de sa jeunesse et de sa nudité.
+
+
+II. _DE GUEULES._
+
+Dans la mélancolique demeure où les murs s'émerveillaient de sa beauté,
+saluée par les figures amies des lices, irradiant l'eau ternie des
+miroirs, l'ERRANTE est entrée blanche et nue.
+
+Elle n'a point refusé ses lèvres et les rouges floraisons de la joie ont
+fleuri impérieusement, par la vibrante offrande de son corps à l'HOMME
+éveillé d'un long rêve.
+
+Il a plongé dans les coffrets de bronze ses mains fiévreuses et
+prodigues, et l'armure d'or et les brocarts et les gemmes et le glaive
+ont échappé aux chaînes noires des ténèbres.
+
+Sur les seins et sur les épaules de l'ERRANTE, tous les trésors enfouis
+dans le sépulcre du silence depuis des siècles, des ans et des jours,
+resplendissent avec l'aurore.
+
+Au seuil matinal de la porte, elle se dresse en sa robe de pourpre qui
+recèle sous le sang figé de la soie, avec la cotte de mailles,
+l'irréprochable acier du glaive.
+
+Pensive, elle s'est retournée vers l'HOMME qui fait un geste d'adieu, et
+comme hésitante et retenue par la puissance d'une main invisible, elle
+tarde à franchir le seuil.
+
+L'ERRANTE
+
+ Je le sais: mon destin m'entraîne et tu le veux,
+ J'irai. Je dois offrir aux chocs tumultueux
+ Dès le premier appel de l'aube avant-courrière
+ Ma poitrine héroïque et libre de guerrière;
+ Et mon poing brandira le glaive désormais.
+ Je le sais: mais l'exil sombre où tu t'enfermais
+ S'illumine pour toi de ma chair apparue,
+ Et radieuse encor, même absente, j'obstrue
+ Les portes de la nuit que tu heurtais déjà.
+ Ami, dont ma venue importune outragea
+ Le manoir de silence et d'ombre inviolée,
+ Pardonne, pour ton deuil de solitude emblée,
+ A l'Errante qui part, chaude de tes baisers.
+
+L'HOMME
+
+ Va: le soleil bondit dans les cieux embrasés;
+ C'est l'heure, il faut franchir le seuil et vers les villes
+ Te ruer en clamant aux oreilles serviles
+ Tout ce que les tombeaux t'ont livré de secrets.
+
+ Viens et regarde: là de houleuses forêts
+ Où les pasteurs de porcs se vautrent dans les bauges;
+ Puis des plaines, rumeurs des blés, parfum des sauges,
+ Et les paysans nus courbés sous les sillons
+ A jamais; et plus loin des foules en haillons,
+ Troupeaux lâches que tu mueras en fauves hardes,
+ Tournent vers le palais des prunelles hagardes
+ Et des poings décharnés par l'immuable faim
+ Sans que la torche encor s'enflamme dans leur main.
+
+ Ce qui fut moi naguère et richesse stérile
+ Et dépouille des temps silencieux rutile
+ Autour de ton front jeune et de tes seins altiers:
+ Voici venir un vol de cygnes éployés,
+ Le vol tardif et sûr des prophétiques ailes
+ Qui m'invite au sommeil des ondes éternelles.
+
+ Va: la chair que la mort heureuse requérait
+ S'évanouit parmi les choses, sans regret,
+ Maintenant que tu m'as affranchi de moi-même
+ Et que tu peux, maîtresse enfin du double emblème,
+ Descendre vers les serfs de la glèbe et des murs
+ Et, selon le vouloir des trois monstres obscurs,
+ Tendre le rameau d'or ou férir de l'épée.
+
+L'HOMME disparaît sous les eaux immobiles, sous les eaux épaisses où ne
+palpite aucune lueur. L'ERRANTE contemple longuement le lac d'ombre
+monotone, puis marche, auréolée par la gloire du matin, vers les plaines
+et vers les villes orientales, tandis que sa voix dans la solitude
+chante les batailles futures.
+
+L'ERRANTE
+
+ Homme, revis en moi. Dans ma dextre crispée
+ Je serre puissamment le pommeau froid du glaive
+ Et si le monstre ancien se rebelle et se lève,
+ Je rougirai le sol de sa tête coupée,
+
+ Moi, celle qui connaît les suprêmes paroles
+ Et toute la douleur avec toute la joie;
+ Je chasserai le loup et l'hyène de proie
+ Et je veux emporter les royales corolles
+
+ Que les dragons jaloux gardaient des mains humaines:
+ Afin que le parfum des roses inconnues,
+ Epars farouchement sous la voûte des nues,
+ Suscite dans les coeurs les désirs et les haines,
+
+ Je viens à vous, frères penchés sur les emblaves,
+ Attelés à la meule au fond de l'ergastule;
+ Mon verbe lacérant l'antique crépuscule
+ Souffle une âme de pourpre à vos âmes d'esclaves;
+
+ Redressez-vous; sarclez les herbes parasites:
+ Lancez contre le ciel les pierres de vos geôles,
+ Et que les murs vaincus par vos fortes épaules
+ Vous ouvrent le jardin des terres interdites
+
+ Où, plus belles, des fleurs de rêve vont éclore
+ En butin triomphal pour les races vengées,
+ Tandis que le sang vil des bêtes égorgées
+ Se mêle par mon glaive au sang pur de l'aurore.
+
+
+
+
+VERS L'AURORE
+
+_A A.-FERDINAND HEROLD_
+
+
+
+
+LES AUMONIÈRES
+
+_A A.-F. Plicque._
+
+
+ Sur la grève qu'avaient souillée
+ Les conquérants et les héros,
+ Près de la mer pacifiée
+ Pleine des frissons auguraux,
+
+ Les poings perdus dans les crinières
+ De leurs chevaux roses et blancs,
+ C'étaient les bonnes aumônières
+ Qui reviennent tous les mille ans.
+
+ Cymodoce, Aglaure, Euryanthe,
+ Au caprice d'un galop fou
+ Elles passaient; leur flamboyante
+ Chevelure brûlait leur cou.
+
+ Lèvres douces comme la soie,
+ Lumineuses comme les cieux,
+ Elles chantaient un chant de joie
+ Vers l'Océan mystérieux.
+
+ Tandis que vibraient des abeilles
+ Autour des étalons loyaux,
+ Elles plongeaient dans des corbeilles
+ Leurs bras riches de lourds joyaux
+
+ Et brandissant leurs mains sacrées,
+ Bonnes au yeux chargés de pleurs,
+ Parmi les vagues empourprées
+ Semaient d'impériales fleurs;
+
+ Car les coroles millénaires
+ Eparses en vol d'Orient
+ Calment les antiques colères
+ Et charment le vieil Océan.
+
+
+
+
+MARE TENEBRARUM
+
+_A Emile Gallé._
+
+
+ Durant les jours de brume et les soirs sans étoiles
+ Le vent triste a fané la pourpre de nos voiles;
+ Mais nos coeurs s'attardant aux soleils révolus
+ Oubliaient le deuil vain des flux et des reflux.
+
+ La barque tressaillait de la poupe à la proue
+ Avec le ronflement d'un cheval qui s'ébroue;
+ Mais nos coeurs enchantés de chants évanouis
+ Oubliaient la clameur des vagues et des nuits.
+
+ Hier l'Aurore brusque a jailli de nos rêves;
+ Le marbre bleu des mers et l'or fauve des grèves
+ Eblouissaient nos yeux brûlés par les embruns
+ Et le dragon rostral s'enivrait de parfums.
+
+ Mais l'ombre en flocons noirs a neigé sur nos âmes,
+ L'ombre que nul soleil ne fondra de ses flammes
+ Et déjà le dragon, loin des havres heureux,
+ Mord les antiques flots glacés et ténébreux.
+
+
+
+
+LE PÈLERINAGE HORS DE L'OMBRE
+
+_A Remy de Gourmont._
+
+
+I
+
+ Ame riche de nuit, d'étoiles et de rêves
+ Qui puisas des trésors aux urnes d'un tombeau
+ N'abandonneras-tu jamais tes blêmes grèves
+ Pour cette ville en fleurs sous le printemps nouveau?
+
+ Ame riche de nuit, mon âme, tu recèles
+ Assez d'astres perdus et de soleils éteints:
+ Viens connaître la chair et les lèvres de celles
+ Qui tendent leurs seins nus aux pourpres des matins
+
+ Et font en souriant à l'aurore sereine
+ Fluer entre leurs doigts le sable et leurs cheveux,
+ Pour que, vivante enfin, ma bouche amère apprenne
+ A goûter le miel blond des heures. Tu le veux,
+
+ Ame lasse déjà des ivresses futures,
+ Toi qui n'as rien chéri que les pleurs et la mort:
+ Le vent gonfle d'amour les voiles toujours pures:
+ Loin de l'île où la blanche Hymnis repose et dort,
+
+ Pour moi seul, dans le vain cénotaphe des roses,
+ Nous irons conquérir son corps ressuscité;
+ Sans doute elle revit par les métempsycoses
+ Sur le sol oublieux que parait sa beauté
+
+ Et parmi les parfums sauvages des galères,
+ Les chiens, les portefaix qui geignent en marchant,
+ Elle va, lourde encor des gloires tumulaires,
+ Sans que nul ait compris la douceur de son chant.
+
+
+II
+
+ L'écume violée a neigé de la proue;
+ Les mauves qui mouillaient leurs plumes aux flots noirs
+ Ont secoué le sel des vagues sur ma joue.
+
+ Le sel des vagues! Tels les pleurs d'antiques soirs
+ Enrichirent jadis de gemmes dissipées
+ Ces yeux fous aujourd'hui d'aventure et d'espoirs.
+
+ Puis la forêt flamba de cruelles épées;
+ Mais plus d'ombre tombait des branchages pieux
+ Pour voiler le sommeil inquiet des Napées.
+
+ Ainsi les âpres bois ont défendu mes yeux
+ Jadis et quand le jour en troublait l'eau tranquille,
+ Ils étalaient dans l'air leur deuil impérieux.
+
+ Or maintenant, voici les portes de la ville;
+ Je franchirai les murs sans désir de retour
+ Heureux si dans la solitude où je m'exile
+
+ L'ombre descend sur moi du temple et de la tour.
+
+
+III
+
+ Farouche de voir les aurores
+ Et les soleils épanouis,
+ L'eau tressaillait dans les amphores
+ Sur la marge grise des puits
+
+ Et les ténèbres souterraines,
+ Les iris de sombre cristal
+ Se flétrissaient comme des reines
+ Captives d'un soudard brutal.
+
+ Les servantes et les esclaves
+ Riaient à l'entour; mais tu vins,
+ Et tu voilas de voiles graves
+ Les filles des antres divins.
+
+ Protectrice des eaux dolentes
+ Qui sais les rites d'autrefois,
+ J'ai trempé mes lèvres tremblantes
+ A la coupe triste où tu bois:
+
+ Souviens-toi d'heures et d'années
+ Et de soleils, étends les mains
+ Vers les clématites fanées,
+ Vers les étoiles des jasmins;
+
+ Et sur la terre des merveilles
+ Que pavoisaient de nobles cieux
+ Fais refleurir les belles treilles
+ De nos jardins silencieux.
+
+
+
+
+NATIVITÉ
+
+
+ L'enfant né de la terre et libéré par elle
+ Tendit, farouche et nu, son torse impérieux
+ Hors de l'antre où mourait la nuit surnaturelle;
+
+ Mais la brusque splendeur du soleil et des cieux,
+ Lacérant l'ombre avec des griffes empourprées,
+ Ne fit pas tressaillir l'eau calme de ses yeux.
+
+ Désormais dédaigneux des fontaines sacrées,
+ Il buvait puissamment la lumière et l'orgueil,
+ O ténèbres en pleurs, ô mères éventrées!
+
+ Et quand il eut vaincu les lianes du seuil
+ Et déployé sa chevelure dans l'aurore,
+ Les arbres lui chantaient un chant de bon accueil.
+
+ Dans l'allégresse de la force qui s'essore
+ Il marchait à travers la natale forêt,
+ Attentif aux frissons du feuillage sonore;
+
+ Autour de lui le vol des abeilles vibrait
+ Et le miel embaumant ses lèvres fatidiques
+ Révélait à son coeur l'ineffable secret
+
+ De la vie immortelle et des sèves antiques.
+
+
+
+
+LE CHÈVRE-PIEDS
+
+
+ Sous cette roche en pleurs où dort la femme nue,
+ Nuage d'aube éparse en la menteuse nuit,
+ Le chèvre-pieds regarde à travers l'eau qui flue
+ Les lointaines maisons de labeur et de bruit.
+
+ Les tristes paysans se penchent vers la glèbe
+ Pour un baiser de serfs et de jaloux amants
+ Dont la bouche haineuse évoque de l'Erèbe
+ L'or futur des épis et des riches froments.
+
+ Avares de moissons qui fatiguent les granges,
+ Ils méprisent l'aurore et les soleils couchants
+ Et leur oreille est close aux paroles étranges
+ Qui montent des taillis, des sources et des champs;
+
+ Et la charrue, avec les jours et les années,
+ Impitoyable au deuil des bois mystérieux
+ Offense la beauté des forêts profanées
+ Où rôdaient librement les fauves et les dieux.
+
+ Mais le sylvain survit à la sylve abattue;
+ Dans l'antre encor voilé de feuillage, sa chair
+ Immortelle, à travers les siècles, perpétue
+ Le grand frisson d'amour qui fait tressaillir l'air;
+
+ Et dans les flancs d'une passante solitaire
+ Il sème au chant des eaux et des rameaux flottants
+ Des fils aventureux affranchis de la terre
+ En qui bout la jeunesse héroïque des temps.
+
+
+
+
+FLAMMES
+
+
+ Parmi les âcres fleurs des lauriers, cette voix
+ Évocatrice en nous de gloire révolue
+ Émanait de la mer, du soir et d'autrefois:
+
+ «Enfants tristes, penchés vers l'ombre, l'ombre afflue
+ Et monte jusqu'à vos lèvres avec les flots
+ Dont vous enivriez votre âme irrésolue.
+
+ La séculaire nuit opprime vos yeux clos,
+ Enfants tristes, et vos poitrines lacérées
+ Se gonflent lâchement de stériles sanglots.
+
+ Si votre bouche a soif des aubes empourprées
+ Et du sang lumineux qui sacre le matin
+ Quel sortilège encor vous attrait aux vesprées?
+
+ D'un geste, dans la nuit, décisif et hautain,
+ Reniez le poison des ondes léthéennes
+ Et marchez sans retour vers un autre destin.»
+
+ Frénétiques, hors des ténèbres anciennes
+ Nous avons fait jaillir dans le ciel morne et noir
+ Une farouche aurore à la cime des chênes,
+
+ Et dociles au cri de désir et d'espoir,
+ Nous respirons les roses rouges de la joie,
+ Depuis que déjouant les embûches du soir
+
+ La torche avec l'épée à notre poing flamboie.
+
+
+
+
+LE JARDIN DE CASSIOPÉE
+
+_A ALFRED VALLETTE_
+
+ Cassiopée, s'étant déclarée, par orgueil, plus belle que les Néréides,
+ dut exposer au monstre marin sa fille Andromède, qui fut délivrée par
+ Persée. Après sa mort, Cassiopée fut mise au rang des Constellations.
+
+(MYTHOGRAPHES GRECS.)
+
+
+
+
+LE JARDIN DE CASSIOPÉE
+
+
+L'HOMME
+
+ Sans matins blancs et sans étoiles dans la nuit,
+ A travers le brouillard où soufflait le vent rude,
+ J'ai cheminé de solitude en solitude
+ N'ayant pour compagnon que l'immuable ennui.
+
+ Derrière les rocs noirs qui portent le ciel triste,
+ Monotone, la mer invisible pleurait;
+ Et jusqu'à l'horizon barré par la forêt,
+ Les maigres tamaris et l'âpre fleur du ciste.
+
+ Puis des jours mornes dans le silence des bois
+ Pesèrent sur mon front en gouttes d'ombre lourde:
+ Nul bruit d'oiseau qui chante ou de source qui sourde
+ N'a dissipé l'horreur d'ouïr ma seule voix;
+
+ Et ce fut à nouveau la lande grise et plate,
+ La houle des genévriers et des ajoncs,
+ Que n'illustra jamais de tragiques rayons
+ Quelque couchant royal au manteau d'écarlate.
+
+ Mais le riche verger m'attend. O treilles d'or,
+ Saurai-je encor saisir vos grappes immortelles,
+ Les mains lasses d'avoir cueilli des asphodèles
+ Et de sombres pavots qui conseillent la mort?
+
+CASSIOPÉE
+
+ Qui que tu sois, passant envoyé par le sort,
+ Venu des ténébreux chemins, franchis la haie,
+ Cueille d'un seul regard toute la roseraie,
+ Que ses vivants parfums te sauvent de la mort!
+
+ Tends les mains; le verger de force et de liesse
+ Que n'a pas envahi l'ombre du dernier dieu
+ T'offre les raisins clairs, les oranges de feu,
+ Et si ta lèvre a soif d'amour, l'aube acquiesce,
+
+ La mer chante; appelé par les conques des flots,
+ Après les jours ou les longs mois de bonne halte,
+ Tu partiras: le vin des amphores exalte
+ L'orgueil viril et pur qui sacre les héros
+
+ Et son baume puissant délivre l'âme esclave;
+ Tu partiras dans la splendeur d'un soir d'été
+ Tel que le soleil rouge au ciel ensanglanté
+ Teigne en pourpre l'embrun de neige sous l'étrave.
+
+ Tourbillonne le vol des typhons éployés!
+ Qu'importe au pèlerin dédaigneux et farouche
+ Ivre éternellement d'avoir bu sur ma bouche
+ Le mépris du ciel vide et des dieux reniés!
+
+
+
+
+VOIX DERRIÈRE LA HAIE
+
+
+_VENDÉMIAIRE_
+
+LES VENDANGEURS
+
+ Les sarments rampaient entre les pierres
+ Ou montaient au tronc rugueux des ormes,
+ Tordus et noués en noeuds difformes
+ Comme des orvets et des vipères.
+
+ Courbés sous le fouet des rois avares,
+ Nous avons versé nos pleurs, nos peines;
+ Nous avons ouvert nos pâles veines,
+ Nous avons nourri les vignes rares;
+
+ Nous avons pillé les ceps d'automne;
+ Le moût bruissait au fond des cuves,
+ Pour les maîtres, saouls de chauds effluves,
+ Le sang de nos coeurs emplit la tonne.
+
+
+_NIVOSE_
+
+LES COUPEURS DE ROSEAUX
+
+ L'eau langoureuse endormait les saules;
+ Vers le déclin des tièdes journées
+ Elle frôlait de lèvres pâmées
+ Les seins roses, les blanches épaules.
+
+ Le choeur estival des femmes nues
+ Plus doux que le chant des tourterelles
+ Propageait parmi les roseaux grêles
+ Le frisson de voluptés inconnues.
+
+ Roseaux, vous clorez nos pauvres huttes.
+ D'autres prendront vos fragiles âmes;
+ Ils évoqueront les belles femmes
+ Avec la voix magique des flûtes.
+
+
+_FLORÉAL_
+
+LES TISSERANDS
+
+ Notre peau s'use au fer des navettes,
+ Notre peau gerce à tistre la soie;
+ Dehors le printemps chante et flamboie:
+ Nous ne connaissons ni fleurs ni fêtes.
+
+ Toujours notre front dolent s'incline
+ Vers le métier dès la prime aurore;
+ Toujours nos doigts fanés font éclore
+ De fraîches fleurs dans l'étoffe fine.
+
+ Et sur le linceul et sur les langes
+ Des empereurs porphyrogénètes
+ Nous entrelaçons les fauves bêtes
+ Qui rôdent dans nos songes étranges.
+
+
+_THERMIDOR_
+
+LES MARINS
+
+ Nous avons dompté les mers funèbres
+ Et vaincu leurs gueules forcenées:
+ La lèpre mord nos mains décharnées
+ Ronge la moelle de nos vertèbres.
+
+ En vain le soleil d'été rayonne:
+ Car nous nous traînons dans les venelles,
+ Grelottant de fièvres éternelles,
+ Et sur nos os la laine frissonne.
+
+ Cependant nous portions dans la cale
+ La poudre d'or et les aromates
+ Et de souples filles aux chairs mates
+ Mûres de lumière orientale.
+
+
+
+
+LA DOULEUR A CRIÉ
+
+
+L'HOMME
+
+ La douleur a crié du fond des belles heures.
+
+ Les roses du jardin, le parfum que tu fleures
+ L'opulente senteur de l'été triomphant
+ S'évanouit; le meurtre souffle avec le vent:
+ La douleur a crié du fond des belles heures.
+
+
+ Pantelante, Andromède agonise à jamais.
+
+ Un suprême baiser aux lèvres que j'aimais,
+ Et dans le rouge soir je brandirai l'épée,
+ Puisque hors du verger calme, Cassiopée,
+ Pantelante, Andromède agonise à jamais
+
+
+ Mais l'invincible orgueil vit dans les treize étoiles.
+
+ Si la tempête hurle et lacère les voiles,
+ J'attends sans peur l'assaut des vagues et des cieux;
+ Les astres immortels réconfortent mes yeux
+ Et l'invincible orgueil vit dans les treize étoiles.
+
+
+
+
+LA GLOIRE DU VERBE
+
+
+
+
+LA GLOIRE DU VERBE
+
+_A CAMILLE BLOCH_
+
+
+
+
+LA GLOIRE DU VERBE
+
+
+I
+
+ Une nuit langoureuse et sereine enveloppe
+ D'un cercle de lapis ouvré de roses d'or
+ Les barques, essaim las de cygnes sans essor,
+ Les palmiers, les canaux, les plaines et Canope;
+
+ Et des flambeaux pareils à des soleils couchants
+ Illuminent la soie et les gemmes persanes.
+ Tandis qu'au rire aigu des jeunes courtisanes
+ Les nefs, lourdes d'amour, glissent avec des chants.
+
+ Les esclaves courbés effleurent de leurs rames
+ Les papyrus géants teints de brèves clartés
+ Et l'eau lente roulant des flots de voluptés
+ Où se mirent les yeux et les seins nus des femmes.
+
+ Mais non loin, sourd au bruit sacrilège que font
+ Les voix des matelots, les flûtes et les harpes
+ Le guérisseur voilé de ses triples écharpes
+ Ossar-Hapi sommeille en son temple profond;
+
+ Et de vagues lueurs éparses sur les dalles
+ Eclairent tristement de leurs reflets confus
+ Les suppliants couchés auprès des grêles fûts
+ En un fétide amas de chairs et de sandales.
+
+ Seul debout dans sa force et sa beauté, parmi
+ Les pèlerins perclus de maux, rongés d'ulcères,
+ Mais tel que le géant déchiré par les serres
+ Du vautour, un Hellène orgueilleux et blêmi
+
+ Evoque sans trembler le prince du mystère:
+ «O maître, hôte caché du sanctuaire, ô Roi,
+ Vierge d'étonnement puéril et d'effroi,
+ J'ai connu tous les dieux du ciel et de la terre,
+
+ Atroces et cléments, magnifiques et laids
+ Et j'ai prié selon l'ordonnance des rites
+ Près du fleuve farouche où chantent les lychnites
+ Dans la splendeur des clairs de lune violets
+
+ Et là-bas, où les daims paissent la mousse rase
+ Sous les neiges de la fabuleuse Thulé,
+ J'ai lu le sort écrit dans l'azur constellé
+ Par les nuits qu'une aurore inoubliable embrase;
+
+ Mais nul n'a dit le mot que j'ai cherché longtemps
+ Et qui me guérirait des angoisses de l'âme:
+ Parle, sinon la mort prochaine me réclame
+ Et l'horreur d'ignorer me consume: j'attends.»
+
+
+II
+
+ Alors des profondeurs et des ténèbres saintes
+ Comme un jeune soleil sort des gouffres marins,
+ Blanche, laissant couler des épaules aux reins
+ Ses cheveux où nageaient de pâles hyacinthes,
+
+ Une femme surgit: son manteau radieux
+ Revêtait son beau corps d'une pourpre vivante;
+ Des abîmes d'amour, de joie et d'épouvante
+ Où sombrerait l'esprit des hommes et des dieux
+
+ S'ouvraient terriblement dans ses larges prunelles
+ Et les villes, les champs, les cimes, les déserts,
+ La mer prodigieuse et l'infini des airs
+ Semblaient se réfléchir et disparaître en elles;
+
+ Et lorsqu'elle parla, son ineffable voix
+ Unissait aux échos des lyres et des sistres
+ Le souffle des baisers et les râles sinistres
+ De la haine et le bruit des vagues et des bois:
+
+ «Marcheur pensif, enfant prédestiné qui nies
+ Les songes et l'espoir de ton coeur puéril,
+ Tu vas, émerveillé des floraisons d'avril
+ Et des soirs frissonnant de calmes harmonies;
+
+ Tu regardes avec des tendresses d'amant
+ Les nuages légers ouvrir leurs ailes closes
+ A l'aube, et comme un vol de flamants blancs et roses
+ S'élever dans les champs du ciel éperdument;
+
+ Volontaire captif de l'éternelle Omphale
+ Tu parles bas aux Vierges chastes et tu sais
+ Faire chanter aux corps ardemment enlacés
+ Des hymnes inouïs d'impudeur triomphale;
+
+ Ton esprit altéré de désirs immortels
+ Epuiserait encor la coupe des prières,
+ Ta parole dément tes attitudes fières
+ Et tu t'es prosterné devant tous les autels.
+
+ Mais toujours au milieu de tes extases vaines
+ Le mensonge des dieux et des lèvres te point
+ Et tu verses, déçu d'aimer ce qui n'est point,
+ Tous les pleurs de tes yeux et le sang de tes veines.
+
+ Si tu n'étreins que des chimères, si tu bois
+ L'enivrement de vins illusoires, qu'importe?
+ Le soleil meurt, la foule imaginaire est morte
+ Mais le monde subsiste en ta seule âme: vois!
+
+ Les jours se sont fanés comme des roses brèves,
+ Mais ton Verbe a créé le mirage où tu vis
+ Et je nais à tes yeux de tes regards ravis
+ Et je garde à jamais la gloire de tes rêves.»
+
+ La forme s'effaça, la parole se tut,
+ Et délivré du poids antérieur des chaînes,
+ L'homme plana plus haut que les heures prochaines
+ Et comme tout, canaux, cité, temple abattu
+
+ S'enfonçait lentement dans la brume amassée
+ Sur le fond ténébreux des êtres et des temps,
+ Pure clarté, pistils de rayons éclatants,
+ Il vit s'épanouir la fleur de sa pensée.
+
+
+
+
+LES MYTHES
+
+_A MARCEL COLLIÈRE._
+
+
+
+
+L'AVENTURIER
+
+_A Charles Andler._
+
+
+ Là-haut, temple ou palais dressé sur la colline,
+ Un amoncellement de blocs prodigieux
+ Monte: des chiens de bronze aux yeux de cornaline
+ Hurlent aux quatre vents, la gueule vers les cieux.
+
+ Les murs massifs, coupes de portes métalliques,
+ Sont écaillés de cuivre et peints de vermillon;
+ Au faîte, le soleil frappe de feux obliques
+ Un étendard taillé dans la peau d'un lion.
+
+ Pacifiques, devant la demeure farouche,
+ Des rosiers rouges et des lys parent le bois
+ Où passe, inoffensive aux roses qu'elle touche,
+ L'enfant belle à dompter les héros et les rois.
+
+ Le calme lumineux du jour mourant caresse
+ L'enfant grave: elle glisse entre les nobles fleurs
+ Avec des gestes lents d'idole ou de prêtresse
+ Qui n'a jamais connu le rire ni les pleurs.
+
+ Elle va, contemplant de ses larges prunelles
+ Les vagues de forêts qui ferment l'horizon
+ Et le val où le soir vêt d'ombres solennelles
+ Le maître hérissé d'une horrible toison.
+
+ C'est son père, tueur de boeufs, ployeur de chênes;
+ Embusqué tel qu'un fauve aux aguets, il attend
+ Les voyageurs qui vont vers les cités prochaines
+ Et fait craquer leurs os en ses doigts de Titan.
+
+ Puis il revient, tranquille, après chaque tuerie,
+ Courbé sous le butin comme un roi triomphant,
+ Et tandis que les morts saignent dans la prairie
+ Suspend de lourds colliers au cou de son enfant.
+
+ Maintenant une nuit de lune, froide et claire,
+ Découpe le profil des monts sur les chemins;
+ Le meurtrier fatal, sans haine et sans colère,
+ Ecoute s'approcher un bruit de pas humains.
+
+ Et voici qu'au détour de la route moussue
+ Apparaît, radieux sous l'armure qui luit,
+ Un guerrier casqué d'or qui porte une massue
+ Et dont le manteau rouge illumine la nuit.
+
+ Le Tueur, allongé dans la broussaille, épie
+ Le Héros dédaigneux en marche vers la mort;
+ Mais celui-ci, clamant vers la muraille impie,
+ Réveille les échos de la forêt qui dort:
+
+ «Je suis venu; hors du repaire, ô vainqueur d'hommes!
+ Si tu fuis devant moi je dirai que tu mens;
+ Mais tu mériteras le nom dont tu te nommes
+ Si tu peux m'étouffer dans tes embrassements.»
+
+ --«Soit! ta bouche saura la saveur de la terre.»
+ Et l'antique lutteur se dresse avec ennui
+ Pour écraser d'un coup de poing et faire taire
+ L'éphèbe injurieux qui parla devant lui.
+
+ Ils se prennent, poitrine unie et chair mêlée,
+ Groupe tumultueux de râles et de cris:
+ L'enfant calme regarde, au fond de la vallée,
+ Le meurtre habituel du haut des monts fleuris.
+
+ Elle voit seulement se mouvoir dans la plaine
+ L'ombre du double corps et des torses jumeaux
+ Et sûre du vainqueur, s'enivre avec l'haleine
+ Des parfums langoureux épars sous les rameaux.
+
+ Mais tout à coup, après une clameur sauvage,
+ Ses impassibles yeux se ferment de terreur:
+ Comme un boeuf abattu dans le natal herbage,
+ L'invincible est couché sous le jeune lutteur.
+
+ Et le guerrier sanglant, par les pentes ardues,
+ Monte vers le jardin: «Vous serez apaisés,
+ O morts, je vengerai vos âmes éperdues
+ Et la victime est belle et vierge de baisers.
+
+ O morts, je vais tuer dans la Fille maudite
+ Les exécrables fils qui naîtraient de ses flancs.»
+ Il dit et vient, hagard du meurtre qu'il médite
+ Et l'Enfant parle aux fleurs et tend ses bras tremblants:
+
+ «L'Homme vous briserait avec ses mains brutales,
+ Roses que je laissais fleurir et défleurir;
+ Un arome puissant monte de vos pétales,
+ Vos parfums sont trop doux pour que j'aime à mourir.
+
+ Ma chair frissonne; sauvez-moi, fleurs protectrices.
+ O lys, lys glorieux que je n'ai pas cueillis,
+ Je voudrais me cacher dans vos étroits calices
+ Et refermer sur nous le voile des taillis.
+
+ Au moins, versez en moi vos senteurs: que j'emporte
+ Dans le morne pays vos baumes précieux,
+ O fleurs qui renaîtrez lorsque je serai morte,
+ Fleurs, éternelles fleurs, fleurs égales aux dieux!»
+
+ Elle murmure encor des mots et des prières
+ Mais le vainqueur, surgi des âpres escaliers,
+ Traîne par les cheveux l'Enfant dans les clairières
+ Et fait boire son sang aux roses des halliers.
+
+ «J'ai tué le Brigand et la Magicienne,
+ L'oeuvre est bonne: luisez sur ma route, astres purs!»
+ Et l'Ephèbe drapé dans la pourpre ancienne,
+ Se hâte dans la nuit vers les monstres futurs.
+
+
+
+
+LE BOIS SACRÉ
+
+_A Lucien Lévy_
+
+
+I
+
+ Resplendissante, au pied du mont mystérieux,
+ La troupe formidable et blonde des guerrières
+ Gardait, la lance au poing, les farouches clairières
+ Et la forêt terrible où sommeillent les dieux.
+
+ Et tous venaient vers la ténébreuse vallée
+ Sous les casques de bronze et les boucliers ronds,
+ Vêtus de fer et d'or par de bons forgerons,
+ Tous les héros épris de gloire inviolée.
+
+ Frappant le ciel muet de sauvages clameurs,
+ Tous par les nuits, par les matins, par les vesprées,
+ Ils venaient au galop des licornes cabrées:
+ «Nous verrons votre face, exécrables semeurs
+
+ Des désirs, des baisers et des larmes humaines;
+ O voyageurs hagards qui hurlez dans le vent,
+ Nos bras étoufferont votre souffle vivant
+ Et nous tuerons en vous nos amours et nos haines.
+
+ Si vous ne craignez pas nos glaives, approchez:
+ Votre rire cruel insulte à nos misères.
+ O vautours, nous irons vous prendre dans vos aires,
+ O loups, nous forcerons vos repaires cachés!»
+
+ Tous se ruaient: là-haut, sous les sombres ramures,
+ Les calmes dieux semblaient immobiles et sourds.
+ Mais brandis par les mains des guerrières, toujours
+ Les javelots stridents vibraient sur les armures.
+
+ Et les héros, vainqueurs de monstres, les tueurs
+ Des dragons enflammés, des hydres et des stryges
+ Roulaient honteusement broyés sous les quadriges.
+ Leurs yeux mi-clos rougis de mourantes lueurs
+
+ Convoitaient les seins nus des prêtresses complices
+ Qui, méprisant leurs cris et leurs râles derniers,
+ Joyeuses, bondissaient sur les rauques charniers
+ Et tendaient vers le ciel leurs mains triomphatrices.
+
+
+II
+
+ Or le tumulte des batailles, ce jour-là,
+ Se tut comme la mer pendant les accalmies.
+ Sur les corps mutilés et sur les chairs blêmies
+ Le flot d'une ineffable aurore s'étala.
+
+ Un grave chant porté par le souffle des brises
+ Montait de l'Orient lumineux et charmait,
+ Épars autour des bois et du divin sommet,
+ Le coeur moins furieux des guerrières surprises:
+
+ Et l'Aède parut couronné de cyprès;
+ Sa lyre se voilait de tristes asphodèles
+ Et douloureusement les cordes immortelles
+ Pleuraient un chant d'amour, de deuil et de regrets.
+
+ «M'entends-tu dans le noir abîme, ô chère morte,
+ Irrévocable fleur qu'un vent cruel emporte?
+
+ O lumière, comme une étoile qui s'enfuit,
+ Ne briseras-tu pas les chaînes de la nuit?
+
+ O soeur des soirs taillés dans de larges opales,
+ Où sont tes cheveux d'ombre, où sont tes lèvres pâles?
+
+ Vous qui l'avez ravie, ô dieux, je viens à vous,
+ Rendez l'épouse absente aux baisers de l'époux.
+
+ Je vous ai célébrés dans mes strophes pieuses,
+ O maîtres qui siégez aux cimes merveilleuses:
+
+ Mais les rhythmes naissaient de ses rires: rouvrez
+ Les sources de l'amour et des hymnes sacrés.»
+
+ Les guerrières des dieux écoutaient comme en rêve
+ Le doux profanateur en marche vers les bois,
+ Il passa; les chevaux s'écartaient à sa voix
+ Et sa chair dédaignait la morsure du glaive.
+
+ Autour de lui, le vol des flèches susurrait
+ Comme un essaim vaincu d'abeilles bienveillantes
+ Et sans ouïr les cris des vierges effrayantes
+ L'Aède pacifique entra dans la forêt.
+
+
+III
+
+ Éperdument, par les silencieuses sentes,
+ Il allait; ses regards épiaient les fourrés
+ Taciturnes: sous les rameaux enchevêtrés,
+ Nulle apparition de chairs éblouissantes.
+
+ L'ombre informe, le noir silence, des parfums
+ Sauvages d'herbe fraîche et de fleurs surannées
+ Et, confondue avec les sèves déchaînées,
+ L'innombrable senteur des automnes défunts.
+
+ Il allait; nulle voix effroyable ou charmante
+ Ne répondait, nul bruit de fête ou de combats:
+ Seul, dans les antres, sous le ciel, ici, là-bas,
+ Le frisson fauve de la terre qui fermente.
+
+ Semblables au monceau des feuilles sous ses pas,
+ Ses rêves, ses douleurs, ses pensées
+ Tombaient en tournoyant dans les bises glacées
+ Et l'Aède comprit que les dieux n'étaient pas.
+
+ Il perdit, se vouant aux stupides épées,
+ L'orgueil d'être vaincu par un maître inclément,
+ Comme les héros morts frappés en blasphémant
+ Ivres d'un puissant vin de gloire et d'épopées.
+
+ Et dépouillé du fier rêve des dieux jaloux,
+ Il brisa pour jamais les cordes tutélaires
+ Et descendit vers les clameurs et les colères,
+ Ainsi qu'un chasseur las se livre aux crocs des loups.
+
+
+IV
+
+ L'homme fut déchiré par les vierges sanglantes;
+ La bouche d'où sortaient les paroles de miel
+ Se tut. La nuit sereine enveloppa le ciel
+ Et recouvrit les morts d'ombres indifférentes,
+
+ Tandis que défendant le mont mystérieux
+ La troupe formidable et blonde des guerrières
+ Gardait, la lance au poing, les farouches clairières
+ Où triomphe toujours le mensonge des dieux.
+
+
+
+
+LES CAPTIFS
+
+_A Leconte de Lisle._
+
+
+I
+
+ Un sage, descendant de cimes inconnues,
+ S'en allait autrefois par le pays d'Assour,
+ Et la mystérieuse aurore d'un grand jour
+ Empourprait, à sa voix, le jardin blanc des nues.
+
+ Les peuples le suivaient et ne comprenaient pas
+ Quels dieux, accompagnant la marche du prophète,
+ Candidement semaient dans les villes en fête
+ Des lys miraculeux et calmes sous ses pas.
+
+ Mais tous buvaient le miel divin de ses paroles,
+ Le miel fait de parfums et de baumes puissants,
+ Forts comme la senteur éparse de l'encens,
+ Doux comme la senteur éparse des corolles.
+
+ Pour s'enivrer des mots que sa bouche versait,
+ Les laboureurs quittaient le manche des charrues,
+ Et parmi la clameur des foules accourues
+ Le Voyant pacifique et sublime passait.
+
+ Désormais, dédaigneux des apparences brèves
+ Et des illusions passagères, fermant
+ Leurs yeux purifiés à la clarté qui ment,
+ Les hommes ouvraient l'âme à la splendeur des rêves.
+
+
+II
+
+ Le roi, las des lions traqués dans les filets,
+ Las des buffles saignant sous la grêle des flèches,
+ Las des femmes aux chairs odorantes et fraîches
+ Fit amener vers lui cet homme en son palais:
+
+ «Vieillard, évocateur des merveilles du songe,
+ «Jongleur qui fais surgir devant les yeux humains,
+ «Dans la poussière impure et vile des chemins,
+ «Des visions de paix, de gloire et de mensonge,
+
+ «Vieillard, évocateur des merveilles du ciel,
+ «Toi qui règnes, là-bas, au pays du mystère,
+ «Mon coeur royal déçu par l'horreur de la terre
+ «Aspire à la beauté du monde essentiel.
+
+ «Tel que le cri plaintif des tigres dans les fosses
+ «Vient à nous à travers les cloisons de la nuit,
+ «J'entends sourdre en moi-même un lamentable bruit
+ «Malgré le mur d'airain des apparences fausses.
+
+ «O vieillard, fais tomber les mauvaises cloisons,
+ «Montre-moi la campagne et les arbres des plaines
+ «Et les fleuves d'azur roulant à vagues pleines
+ «Vers le gouffre sans fin des vierges horizons.»
+
+ Mais l'homme d'une voix tranquille: «Que t'importe,
+ «O roi des rois, seigneur des mondes, fils des dieux,
+ «Qui marches revêtu de pourpre et radieux,
+ «La rumeur entendue au delà de la porte?
+
+ «O maître, que veux-tu de la terre et des cieux?
+ «Si je t'ouvre la source antique de la vie,
+ «Je n'apaiserai pas ta soif inassouvie,
+ «Et ton esprit d'orgueil n'en croira point tes yeux!»
+
+ --«Voilà beaucoup de mots inutiles, prends garde:
+ «Ta tête pourrait choir d'un coup prématuré.»
+ Et l'homme répondit: «C'est bien. J'obéirai:
+ «Roi qui veux voir le fond de l'abîme, regarde.»
+
+ Hors du temps, hors du lieu, faite de pur granit,
+ Enserrant l'univers de ses noires murailles,
+ Rauque d'un monstrueux râle de funérailles,
+ Une immense prison montait dans l'infini.
+
+ Au milieu de la geôle effroyable, les villes
+ S'étageaient sous le deuil des cieux; un flamboiement
+ D'astres sombres luisait épouvantablement
+ Sur les rois, sur les dieux, sur les foules serviles.
+
+ Mais une lueur d'aube emperlait l'Orient
+ De magiques rayons et d'étincelles blondes:
+ Les hommes nés depuis la naissance des mondes
+ Se ruaient vers l'espoir du soleil, en criant.
+
+ Ils allaient, éperdus et fauves; les armées
+ Se heurtaient sous le vol sinistre des vautours;
+ Et les blocs de rochers pleuvaient des hautes tours,
+ Et les ailes du feu nageaient dans les fumées.
+
+ Les chefs vainqueurs, avant le rouge lendemain,
+ Offraient aux dieux d'en-haut les victimes tuées
+ Et dressaient vers la cime errante des nuées
+ Des palais effrayants tendus de cuir humain.
+
+ Sourds aux tumultes, sourds aux luttes, mains unies,
+ Regards ravis d'extase et d'éblouissements,
+ Des couples enlacés de femmes et d'amants
+ Passaient, dans un concert de tendres harmonies:
+
+ Des pétales de fleurs apportés par le vent
+ Tourbillonnaient vers eux dans l'ombre des yeuses:
+ Et tous, couples d'amour et hordes furieuses,
+ Marchaient, marchaient toujours vers le soleil levant.
+
+ Mais l'aube désirée et les futures gloires
+ De clartés décevaient leurs risibles efforts,
+ Et mourant vainement pour renaître, les morts
+ Poursuivaient à nouveau les astres illusoires.
+
+ La même nuit baignait l'éternel horizon,
+ Et de ceux qui vaguaient dans la geôle des choses
+ Et tâchaient à s'enfuir de leurs cavernes closes,
+ Aucun ne s'évadait de la morne prison.
+
+ Seuls, les sages tuaient la volonté de vivre.
+ Aveugles aux lueurs que nul ne peut saisir,
+ Ils gagnaient, affranchis des chaînes du désir,
+ Le néant ineffable et la mort qui délivre.
+
+ Bienheureux qui savaient la fatigue des pas,
+ Bienheureux qui savaient le mirage des astres,
+ Bienheureux qui savaient la vie et les désastres:
+ Ils s'endormaient un jour et ne renaissaient pas.
+
+
+III
+
+ «La vision, vieillard, est morne et ridicule:
+ «Tu mourras.» Et le roi Nabou-Koudour-Oussour,
+ Très juste, fit clouer au faîte d'une tour
+ La tête qui saignait dans l'or du crépuscule.
+
+
+
+
+LES YEUX D'HÉLÈNE
+
+_A Marcel Proust._
+
+ Qualis maternis Helene jam digna palestris,
+ Inter amyclaeos reptabat candida fratres.
+
+(P. STATIUS.)
+
+
+ La native blancheur du cygne paternel.
+ Vêt de neige le corps adorable d'Hélène,
+ Et l'eau du fleuve bleu qui glisse dans la plaine
+ Baigne ses yeux d'enfant profonds comme le ciel.
+
+ Elle va: ses regards de déesse ingénue
+ Que jamais la tristesse impure n'a troublés
+ Errent nonchalamment sur les flots blonds des blés,
+ Et les hommes pensifs tremblent à sa venue.
+
+ Elle évoque l'horreur future des destins
+ Et verse le frisson des luttes fatidiques
+ Aux guerriers à venir assis sous les portiques,
+ Dont les yeux éblouis suivent ses pas lointains.
+
+ L'effroi religieux issu de ses prunelles
+ Ardentes d'incendie et de fauves clartés
+ Saisit étrangement les coeurs épouvantés
+ Et pleins de visions sombres et solennelles.
+
+ Passe, vierge terrible au col souple et nerveux:
+ L'inexpiable sang pour les siècles macule
+ Ton front clair comme un jour d'été sans crépuscule
+ Et la mort des héros surgit de tes cheveux.
+
+ Passe, reine d'amour, semeuse de désastres,
+ Dans ta robe de gloire et de sérénité,
+ Et vois fleurir les deuils autour de ta beauté,
+ Sous tes regards pareils aux rayons froids des astres.
+
+ Tu brilles dans la nuit des âges révolus
+ Et les derniers amants des formes triomphales
+ Contemplent au delà de l'ombre et des rafales
+ Tes yeux dont la splendeur ne s'abolira plus.
+
+
+
+
+SCHAOUL
+
+_A Rodolphe Darzens._
+
+
+I
+
+ En ces jours, Elohim lui refusant son ombre,
+ Schaoul, enfant de Qisch, était semblable au mort
+ Délaissé, que la dent des bêtes fauves mord,
+ Et les esprits du mal rongeaient son âme sombre.
+
+ Il errait à travers les routes d'Israël
+ Poursuivi sans repos par la meute tenace
+ Et d'âpres aboiements de haine et de menace
+ Hurlaient autour de lui dans l'abîme du ciel.
+
+ Rien ne transfigurait ses mornes destinées.
+ Nulle trêve: ni les paroles des nabis
+ Ni la chair des béliers ni la chair des brebis
+ N'écartaient de son coeur les gueules forcenées.
+
+ Et même dans la fête héroïque du sang,
+ Quand les vaincus, après les sauvages victoires,
+ Montaient vers le Très-Haut en feux expiatoires,
+ Les crocs inassouvis lui déchiraient le flanc.
+
+ Alors on fit venir vers le roi taciturne
+ David de Bethléem, le joueur de kinnor,
+ Dont l'incantation charmait les astres d'or
+ Tandis que ses troupeaux paissaient l'herbe nocturne,
+
+ Et comme les chacals rentrent aux creux des monts
+ Quand le veneur paraît sur les rocs granitiques,
+ Mêlant sa voix d'enfant aux cordes prophétiques
+ David, plein d'Iahveh, chassa les noirs démons.
+
+
+II
+
+ Homme, Schaoul des temps infinis, saigne et pleure:
+ Les carnassiers hideux suivent sur ton chemin
+ La trace de tes pas, hier, aujourd'hui, demain,
+ Toujours: le changement de la forme et de l'heure
+
+ N'écartera jamais la horde des ennuis
+ Et tu te traîneras dans l'horreur sans limite
+ Sans ouïr le Kinnor et le Bethléémite
+ Qui te ferait des jours pareils aux belles nuits.
+
+
+
+
+RESSOUVENIR
+
+_A Mario de la Tour de Saint-Ygest._
+
+
+ Cet homme était venu vers le Maître des pleurs
+ Oubliant pour le Christ les lyres et les roses,
+ Comme un vendangeur las qui de ses mains décloses
+ Laisse choir les raisins et les grappes de fleurs.
+
+ Il avait délaissé pour les routes d'épines
+ Les portiques de marbre auprès des flots marins.
+ Sous le cilice dur qui lui mordait les reins,
+ Il marchait loin du jour vers les ombres divines.
+
+ Or il vivait au fond des bois mystérieux,
+ Suivi par un troupeau de bêtes familières,
+ Et des oiseaux volaient autour de ses prières
+ Et des rêves de ciel illuminaient ses yeux.
+
+ Mais toujours, tel qu'un vol blond d'abeilles essaime
+ Et retourne en vibrant aux ruches d'autrefois,
+ Par les soirs langoureux chargés des douces voix
+ Et des parfums charnels que le Mauvais y sème,
+
+ Son âme s'envolait vers les jours révolus:
+ L'ancien verbe d'amour caché dans l'Évangile
+ Faisait fleurir au bois les nymphes de Virgile
+ Et des faunes lascifs montraient leurs fronts velus.
+
+
+
+
+GOETTERDAEMMERUNG
+
+_A la comtesse Jane._
+
+ Heil siegendes Licht.
+
+
+ Siegfried, astre évadé des ombres transitoires,
+ Soleil épanoui dans l'azur de la mort,
+ Avec ta chair, la gloire humaine de l'effort,
+ S'abîmait dans le deuil des suprêmes victoires.
+
+ Mais tels que le granit usé des promontoires,
+ Que l'assaut de la mer tempétueuse mord,
+ Les dieux irradiant dans les glaces du Nord
+ Attendaient lâchement les jours expiatoires.
+
+ Le héros, sur les fleurs sanglantes du bûcher,
+ Semblait sortir des couchants mornes et marcher
+ Dans l'auréole d'or des flammes triomphales.
+
+ Tandis qu'en un torrent de splendeur et de bruit,
+ Flagellé par le vol sinistre des rafales,
+ Le Palais merveilleux s'écroulait dans la nuit.
+
+
+
+
+LA FILLE AUX MAINS COUPÉES
+
+MYSTÈRE
+
+_A Maurice Peyrol._
+
+
+_PERSONNAGES_
+
+ LA JEUNE FILLE.
+ LE POÈTE.
+ LE CHOEUR D'ANGES.
+ LE PÈRE.
+ LE SERVITEUR.
+
+_L'action se passe n'importe où et plutôt au moyen âge._
+
+Dans la chambre silencieuse, où flotte par les vitraux glauques la soie
+resplendissante de l'aurore, LA JEUNE FILLE est agenouillée et prie en
+sa blancheur adorable de lys.
+
+Le large bliaud damassé, broché de calices d'argent, qui neige sur sa
+poitrine et l'étoile, est à peine agité par le souffle du corps pâle
+sculpté dans un marbre vivant.
+
+Elle lit dans le lourd missel incrusté de joailleries, mais d'une voix
+si basse qu'elle semble un frôlement somptueux d'étoffes que froissent
+dans l'éther des princesses lointaines.
+
+Elle laisse tomber le livre et les yeux tournés vers un Christ exsangue
+sur un ciel ensanglanté, elle clôt ses lèvres entr'ouvertes et se prend
+à prier des rêves sans paroles.
+
+ O Jésus, écartez les griffes du Malin.
+
+ Les anges de saphir dorment dans le vélin;
+ Les graves lettres d'or pèsent aux ailes blanches;
+ La colombe du ciel s'englue après les branches,
+ Et la prière est prise au piège des versets.
+
+ O livre, le parfum sacré que tu versais
+ Vaut moins, pour le Sauveur et pour ses mains percées,
+ Que l'inappréciable encens de mes pensées.
+
+ Mon bien-aimé, mêlés à vos élus divins,
+ Mes rêves purs, avec le choeur des Séraphins,
+ Allégés du fardeau des paroles antiques,
+ Mes rêves ont chanté plus haut que les cantiques;
+ Et quand mon âme, un jour, s'évadera du corps,
+ Je volerai dans les Splendeurs et les Accords
+ Faits de flamme subtile et de claire harmonie,
+ Et je rayonnerai dans la gloire infinie,
+ Autour du front terrible et charmant de l'Époux.
+
+ O monde, ô vie, ô sens, évanouissez-vous!
+ Car, là-haut, par delà les ténèbres premières,
+ Dans l'éclat des concerts et la voix des lumières,
+ Impérissable, dans le nimbe de l'Amant,
+ La chair immaculée arde éternellement.
+
+Baignée d'une musique surhumaine, elle entend comme en elle-même:
+
+UN CHOEUR D'ANGES
+
+ Enfant, les cieux songés, blancs de lys et de vierges
+ Plus blêmes que la cire odorante des cierges,
+ Et les jardins semés d'étoiles, les sommets
+ D'hermine chaste et de candeurs impolluées
+ Mirés aux lacs où vont les cygnes des nuées,
+ Enfant, les cieux songés seraient clos à jamais.
+
+ Arrière, le troupeau neigeux d'immaculées!
+ Vers l'amoncellement des glaces reculées,
+ Les rouges Kéroubim vous repoussent du seuil
+ Eblouissant: les crins de votre âpre cilice
+ Vous sont une moelleuse et royale pelisse:
+ Votre virginité n'est ivre que d'orgueil.
+
+ Arrière! le blé mur épars des Madeleines,
+ Epars sur les pieds nus avec les urnes pleines,
+ Brûle seul dans la sainte auréole de feu.
+ Dans le brasier de Christ, avivé de colères,
+ Vous fondriez, ô froides fleurs des soirs polaires,
+ Qui ne parfumez pas les hommes avant Dieu.
+
+ Lorsque le Rédempteur eut brisé les statues
+ D'autrefois, parmi les colonnes abattues,
+ Il laissa reverdir, seul d'entre les Maudits,
+ Erôs, et lui donna pour royaume la Terre:
+ Immortelle, la soif des lèvres vous altère,
+ Et l'enfer des baisers vaut notre paradis.
+
+ Va! l'Olympe aboli revit dans votre race;
+ La meute des désirs vous poursuit à la trace,
+ Et vous n'évitez pas les flèches de l'Archer.
+ Prends garde d'oublier les cieux songés, ô vierge:
+ L'amour à l'horizon de ta jeunesse émerge;
+ J'ai vu, dans l'Orient, l'invincible marcher.
+
+LA JEUNE FILLE éperdue des paroles ouies et béante d'horreur mystique
+invoque, en balbutiant, Madame Marie qui sourit, doucement couronnée
+d'astres, au fond d'une fresque byzantine, et des cimes de l'azur tend
+les mains vers un vol d'âmes en peine: VENITE AD ME DILECTÆ MEÆ.
+
+ Je ne sais plus si c'est mon rêve que j'écoute,
+ Ou si la source en moi s'infiltre goutte à goutte
+ Qui ruisselle des luths et des psaltérions,
+ Et si j'entends le Diable ou les Anges. Prions.
+
+ Tueuse du serpent. Reine du bleu stellaire,
+ Le dérobeur d'épis maraude autour de l'aire:
+ Le voleur d'âmes vient des abîmes et fuit:
+ Chassez le tentateur et le rôdeur de nuit.
+
+Tandis que s'égrènent les litanies, un fracas assourdi d'armures
+irradiées glisse lentement, entre les tentures héroïques où
+s'enchevêtrent de furieuses mêlées.
+
+LA JEUNE FILLE, éveillée en sursaut des prières, se lève frissonnante
+vers SON PÈRE et le guerrier convulsif brûle ses mains de caresses, de
+caresses incestueuses et brutales.
+
+Et l'enfant hurlante s'arrache des baisers sacrilèges. Elle va jusqu'à
+la grand salle où LE SERVITEUR courbé fourbit les larges glaives et les
+panoplies.
+
+LA JEUNE FILLE
+
+ Vieillard, j'ai ma pensée entière. Prends l'épée
+ De justice, l'épée infaillible, trempée
+ Sept fois dans le Saint-Chrême et le feu baptismal
+ Et que ne souille pas, comme l'homme, le Mal
+
+ Originel. Saisis la Purificatrice
+ --Si ton bras est rongé d'ulcères, qu'il périsse!
+ A dit le Maître dont m'attendent les hymens;--
+ Et lave aux flots d'acier rougi, tranche mes mains!
+
+LE SERVITEUR
+
+ O ma fille, vos mains sont des corolles fines;
+ Vos mains sont un bouquet de jeunes aubépines;
+ L'haleine du printemps souffle de votre chair:
+ Je ne moissonne pas les fleurs avec le fer.
+ Vous délirez.
+
+LA JEUNE FILLE
+
+ Tais-toi; l'ulcère des caresses
+ Inexpiables, mord ma chair et fond mes graisses.
+ Obéis, sans l'horreur mortelle des aveux:
+ L'effroi te briserait les oreilles.
+
+La main levée en un geste terrible:
+
+ Je veux.
+
+Et la volontaire martyre pose sans trembler ses mains jaillissant des
+manches sur une table de porphyre aux mosaïques de chimères.
+
+Ses yeux fixes ne clignent pas à l'éclat bleu du glaive brusque
+s'abattant, qui verse aux bêtes héraldiques des gouttes soudaines de
+pourpre.
+
+Et, brandissant dans la pénombre les deux torches jumelles des bras
+mutilés, elle fait prendre une aiguière de cristal enchemisé d'or.
+
+Epouvantable et radieux, un double nénuphar aux tiges d'écarlate flotte
+dans une écume rose de grappes d'Orient foulées.
+
+ Oh! le vase lustral où l'âme se lava!
+ Va-t'en porter l'aiguière à mon bon père. Va.
+
+
+II
+
+Maintenant une foule confuse bruit près de la mer flagellée par le vent
+du Nord. Dans une frêle nef, sans rames ni voilure, LE PÈRE a fait
+étendre LA JEUNE FILLE surnaturelle, enveloppée dans un linceul de lin
+grossier. Elle regarde obstinément le ciel d'orage.
+
+LE PÈRE
+
+ Ma fille, vos péchés, commis dans ma maison,
+ Ont fait s'enfuir les tourterelles du blason.
+ Endormis dans la nuit tombale, clos en elle,
+ Les morts ont tressailli de votre ardeur charnelle.
+ Donc je dois, réprimant pleurs lâches et sanglots,
+ Vous confier, vivante, à la douceur des flots.
+ Nous prierons, gens des bourgs et manants de campagne,
+ Afin que la bonté de Dieu vous accompagne.
+ Allez! au nom de la Très Sainte Trinité,
+ Et que Jésus vous prenne en votre éternité.
+
+Mais la barque n'est pas engloutie par les gueules fauves de l'abîme.
+Elle s'efface, poussée par les haleines pacificatrices d'invisibles
+archanges.
+
+Les gerbes fauchées des houles vertes dorment sous un soleil d'accalmie,
+et LA JEUNE FILLE, affranchie par l'extase, contemple des visions vagues
+et des formes.
+
+ Dans le lilas de leurs rosaces vespérales,
+ Je vois s'épanouir, là-haut, des cathédrales.
+
+ Une poussière d'astre irise les parvis
+ Et les arceaux sortent des dalles de rubis.
+
+ Dans l'espace des nefs sans limites, lamées
+ D'azur, des encensoirs effeuillent des fumées.
+
+ Dans le frisson de leurs échos multipliés,
+ Des sons inentendus ébranlent les piliers.
+
+ Le voile rejeté d'un fulgurant coup d'aile,
+ Le Tabernacle inaccessible se révèle.
+
+ Et lorsque l'Ostensoir éphémère me luit,
+ La robe du soleil semble teinte de nuit.
+
+ Seigneur Dieu, l'appétit des vagues me réclame,
+ L'aumône de mon corps est faite. Cueillez l'âme.
+
+Dans son ravissement mystique, LA JEUNE FILLE se croit morte. Serait-ce
+que la barque aborde aux rives vertigineuses du Paradis, où des couples
+célestes glissent dans une aube d'opales fluides?
+
+Elle regarde émerveillée, sous une étoffe de la lumière, au lieu des
+tronçons effroyables, la fraîcheur blonde de ses mains ressuscitées et
+d'où s'exhale une senteur de ruches prochaines et de miel.
+
+Des enfants, vêtus de tuniques multicolores et légères, lui font un
+triomphal cortège et, prise dans des rets de charmes surhumains, elle
+marche au milieu des hymnes étranges. Hymen! Hymenaee!
+
+Hymen! Hymen! Hymenaee! Au faîte des monts d'hyacinthe un palais de
+prodige monte, marmoréen, vers les nuages violets. Elle gravit les
+escaliers, gardés par des sphinges immobiles.
+
+Hymen! Hymen! Hymenaee! Au seuil glorieux des demeures, souriant
+idéalement dans l'ombre dénouée de sa chevelure, LE POÈTE-ROI vient vers
+elle sous son manteau de pourpre lyrique.
+
+Et les enfants ont disparu; dans une salle de féerie, portée par des
+cariatides, sur l'or roux, des lions tués, LA JEUNE FILLE s'abandonne à
+la volupté des caresses. Hymen! O hymen!
+
+LA JEUNE FILLE
+
+ Doux initiateur de l'âme en quelle sphère
+ Plus lointaine, Jésus, l'Esprit, et Dieu le Père,
+ Dans leur unité triple, infinis et sereins,
+ Attendent-ils le choeur des élus, pèlerins
+ Joyeux et jamais las d'un Temple que j'ignore,
+ Qui s'envolent de l'ombre ancienne vers l'Aurore.
+ Emmène-moi par les Edens et les Sions,
+ Toi qui sais les chemins de constellations.
+
+LE POÈTE-ROI saisit la grande Lyre et, sous le plectre, les cordes de
+brebis vibrent dans l'écaille de tortue transparente.
+
+ Avant la Terre, avant les Jours et les années,
+ L'Immuable a pétri nos chairs prédestinées.
+
+ J'ai trompé mon ennui par la lyre, et j'attends
+ Tes seins qui m'appelaient de l'abîme des temps,
+
+ Et mes yeux, emperlés d'une angoisse inconnue,
+ Mes yeux cherchaient tes yeux nocturnes dans la nue.
+
+ Parfois, dans le brouillard chantant de la forêt,
+ Une fée illusoire éclôt et disparaît:
+
+ Dis-moi que tu n'es pas l'ombre vaine d'un rêve,
+ O fille de la mer et de l'écume brève.
+
+ Dis-moi qu'avant la tombe et nos corps révolus,
+ Le flot de tes baisers ne se tarira plus.
+
+ Je ferai vivre par delà les étendues
+ Ton nom sanctifié dans les cordes tendues.
+
+ Et tu vaincras par la gloire de tes beautés
+ Les nymphes de l'Hellas et les Divinités.
+
+ Parle, et tu chasseras, de la mémoire humaine
+ La Vénus Italique et l'Anadyomène.
+
+ Je traquerai leurs souvenirs tels que des loups,
+ Et Christ reconnaissant se penchera vers nous.
+
+LA JEUNE FILLE
+
+ O Chanteur, je ne sais quel décevant mystère
+ Me rappelle du ciel entrevu vers la terre.
+ Ton regard me repousse et m'attire. Va-t'en,
+ Car je me damnerais peut-être en t'écoutant.
+
+Dans son indicible douleur, LE POÈTE-ROI jette la Lyre qui se brise en
+un lamentable sanglot et le cri des fibres est si déchirant que LA JEUNE
+FILLE tremblante d'effroi et d'amour revient vers le royal Désespéré,
+comme résignée aux flammes d'une imminente géhenne. Pendant qu'ils sont
+enlacés, UN CHOEUR D'ANGES, entendu jadis, effleure leurs oreilles
+extasiées.
+
+ Ecarte le conseil de tes mauvaises craintes.
+ Le Seigneur t'a rendu des mains pour les étreintes,
+ Fais à l'amant royal le don de ton orgueil.
+ Va! laisse le troupeau neigeux d'immaculées;
+ Vers l'amoncellement des glaces reculées,
+ Les rouges Kéroubim les repoussent du seuil.
+
+ Aimez-vous! le blé mûr épars des Madeleines,
+ Epars sur les pieds nus avec les urnes pleines,
+ Brûle seul dans la sainte auréole de feu.
+ Dans le brasier de Christ, avivé de colères,
+ Vous fondriez, ô froides fleurs des soirs polaires,
+ Qui ne parfumez pas les hommes avant Dieu.
+
+ Lorsque le Rédempteur eut brisé les statues
+ D'autrefois, parmi les colonnes abattues,
+ Il laissa reverdir, seul d'entre les Maudits,
+ Erôs, et lui donna pour royaume la Terre:
+ Immortelle, la soif des lèvres vous altère,
+ Et l'enfer des baisers vaut notre paradis.
+
+
+
+
+LA PEUR D'AIMER
+
+_A José-Maria de Heredia._
+
+
+ La Bête monstrueuse et le bon Chevalier
+ Ont lutté tout le jour: le dragon mort distille
+ Un suprême venin sur le sable infertile,
+ Et le triomphateur entre dans le hallier.
+
+ Il va, les yeux hagards d'un songe familier:
+ Là-bas, le palais d'or miraculeux rutile
+ Et la princesse rêve, en sa grâce inutile,
+ A l'amant inconnu qui la doit éveiller.
+
+ Mais lorsque le vainqueur de l'hydre et des licornes
+ Vit, après le bois sombre et les escaliers mornes,
+ La vierge aux cheveux blonds comme un soleil d'Avril
+
+ Dans la jeune splendeur de sa puberté mûre,
+ L'angoisse de l'amour mordit son coeur viril
+ Et sa chair de héros trembla, sous son armure.
+
+
+
+
+LE PRINCE D'AVALON
+
+_A Henri de Régnier._
+
+
+ Et le prince vivait dans l'île d'Avalon.
+ Des parterres de fleurs caressaient ses prunelles;
+ Les calices des lys s'ouvraient en ce vallon
+ Éperdument, vers les étoiles fraternelles;
+
+ Les paons constellés d'yeux luisaient sous les halliers
+ Or mobile, tremblant saphir, vivante flamme
+ Et les fruits mûrs pendus aux vastes espaliers
+ Versaient un opulent arôme de cinname,
+
+ Tandis que, dans le parc peuplé par des sylvains
+ Et des faunes bordant les larges avenues,
+ Le clair de lune épars sur les marbres divins
+ Faisait étinceler la chair des nymphes nues.
+
+ Et le prince sur la terrasse du palais
+ Inclinait vers le sol ses doigts chargés de bagues
+ Et regardait, là-bas, sous les cieux violets,
+ Fuir des vaisseaux fleuris par la houle des vagues.
+
+ «Passez, je vous envie, ô frères ignorés,
+ Que les vents furieux emportent sur le gouffre;
+ Je ne la connais plus et vous la reverrez
+ La terre désirable où l'homme pleure et souffre.
+
+ Je suis venu vers les rivages interdits
+ Pour obéir aux voix des blanches fiancées
+ Et mon âme succombe au poids des paradis
+ Ainsi que les joyaux chargent mes mains lassées.
+
+ Pour éveiller en moi d'immortelles douleurs
+ Dont la mémoire accrût mes extases futures,
+ J'ai déchaîné des sangliers parmi les fleurs;
+ Mais les fleurs renaissaient plus belles et plus pures.
+
+ J'ai voulu renverser le palais merveilleux
+ Et je l'ai revêtu de rouges incendies,
+ Mais des colonnes d'or surgissaient à mes yeux
+ Et portaient jusqu'au ciel les voûtes agrandies.
+
+ Et lorsque j'ai tué la vierge que j'aimais,
+ Espérant rompre enfin les ineffables charmes,
+ L'enfant ressuscitée a vaincu pour jamais
+ Par des baisers plus doux ma tristesse et mes larmes.
+
+ Pour moi, le flot des jours s'écoule vainement;
+ Vainement le soir tombe et l'aurore rougeoie:
+ Enveloppé de rêve et d'éblouissement
+ Je suis le prisonnier de l'immuable joie.»
+
+ Ainsi par cette nuit d'étoiles, il parlait:
+ Les fourrés frissonnants brillaient de lucioles
+ Et le souffle embaumé de la brise mêlait
+ Les chansons de la mer à la voix des violes.
+
+
+
+
+CELLE QU'ON FOULE
+
+_A Georges Duflot._
+
+
+ C'était parmi la nuit muette, la clameur
+ De la Terre, clameur lamentable et farouche
+ De géante en travail qui se tord sur sa couche,
+ Rejette l'embryon sanglant, rugit et meurt.
+
+ La formidable voix hurlait: cris d'épouvante,
+ Gémissements plaintifs des automnes, sanglots
+ Rauques de la forêt hivernale et des flots,
+ Rire amer et confus de la foule vivante,
+
+ Frémissement de l'herbe et murmure des nids,
+ Hymne démesuré du torrent et du gouffre,
+ Tout ce qui parle, tout ce qui palpite et souffre
+ S'unissait et montait vers les cieux infinis.
+
+ Or voici l'anathème effréné que la Terre
+ Jetait à travers l'ombre aux fils des nations:
+ «Que le troupeau vengeur des exécrations
+ Suive à la trace l'homme ennemi du mystère.
+
+ Les peuples d'autrefois inclinaient leur orgueil
+ Devant la majesté féconde de l'ancêtre
+ D'où jaillit la semence et la source de l'Être
+ Et qui rouvre ses flancs paisibles au cercueil.
+
+ Partout, toujours, dans les déserts hantés d'hyènes,
+ Dans les plaines de neige où, par soudains élans,
+ Bondissent des troupeaux de rennes et d'élans,
+ Près du pôle et dans les cryptes égyptiennes,
+
+ Les hommes adoraient la Terre, qui porta
+ Dans son sein maternel, des millions d'années,
+ Le germe à peine éclos de vos races damnées
+ Et priaient à genoux Kybèle, Isis, Airtha.
+
+ Alors au bruit des sistres d'or et des crotales,
+ Sereine, à travers les chemins et les cités,
+ De temple en temple, au pas de mes lions domptés,
+ J'allais les seins voilés de pourpre orientale.
+
+ Les vierges de Hellas ployaient leur cou de lait
+ Au passage de la déesse vénérable
+ Et, telles qu'au printemps les grappes de l'érable,
+ Me versaient des parfums où le feu se mêlait.
+
+ Les austères guerriers des campagnes romaines
+ Chantaient pieusement la nourrice Rhéa
+ Qui mit en eux la sève antique et les créa
+ Pour l'asservissement des nations humaines;
+
+ Et les chasseurs lointains des cerfs et des aurochs,
+ Les braves aux yeux bleus, chevelus d'or, les Mâles
+ Érigeaient mes autels en face des cieux pâles
+ Dans les forêts tempêtueuses, sur les rocs.
+
+ Quand la procession de mes prêtresses blanches
+ Précédait au printemps par les sentiers herbeux
+ Mon attelage lent et traîné par des boeufs
+ Vers les villages et les toits couverts de branches,
+
+ Les hommes tatoués de fauve vermillon
+ Se courbaient et baisaient ma trace, et les épées
+ Rouges encore du sang et des têtes coupées
+ Saluaient d'un éclair la Mère du Sillon.
+
+ O temps ancien de la Germanie et de Rome,
+ O temple universel des plaines et des blés
+ Où mon mystique époux des siècles écoulés,
+ Le laboureur était un prêtre auguste à l'homme:
+
+ Le culte vénéré sombre aux flots de l'oubli:
+ Nul printemps, nul été, ne luit et ne ramène
+ Les incantations de la prière humaine
+ Vers les autels de mon sanctuaire aboli:
+
+ O races chaque jour plus impures et viles,
+ Qui ne connaissez plus mes mystères, troupeaux
+ Plus barbares que vos pères vêtus de peaux,
+ Troupeaux qui pullulez dans vos enclos de villes,
+
+ Vous qui fouillez avec mépris mes flancs gercés
+ Par les maternités innombrables; ô foule
+ Immonde dont le pas sacrilège me foule;
+ Vous qui priez des dieux que je n'ai pas bercés
+
+ Au chant de mes forêts de bouleaux et de chênes,
+ Dans des lits d'herbe fraîche et des langes de fleurs,
+ Voici venir enfin la horde des malheurs
+ Fatidiques et des calamités prochaines.
+
+ Dans un bref avenir une aube jaillira,
+ Ensanglantant les noirs espaces des nuées
+ Et par-dessus le bruit féroce des huées
+ Le clairon des combats ultimes sonnera;
+
+ Sous l'oeil indifférent des sphères fraternelles,
+ L'horrible mer de vos haines, sinistrement
+ Débordera sur vous et l'épouvantement
+ Élargira le vol funèbre de ses ailes;
+
+ Et les hommes saisis d'un délire fatal,
+ Déchaînés se rueront aux suprêmes tueries;
+ De l'équateur torride aux blanches Sibéries,
+ Ma face saignera comme un immense étal.
+
+ O fureur indicible et sans répit! batailles
+ Qui durerez de l'aube au soir, pendant dix ans,
+ Comme le cri des flots qui heurtent les brisants,
+ J'entends déjà clamer les corps sous les entailles.
+
+ Un souffle meurtrier et pestilentiel
+ S'exhale de la mort et des chairs refroidies
+ Sans linceul, tandis qu'aux lueurs des incendies
+ De vastes lacs de sang pourrissent sous le ciel,
+
+ De vastes lacs de sang où, rigides et vertes,
+ Vont des flottes de morts convulsifs par milliers,
+ Où s'acharnent sans peur, repus et familiers,
+ Les vautours réjouis des cervelles ouvertes.
+
+ La fièvre fait claquer les dents des survivants,
+ Témoins terrifiés des heures vengeresses,
+ Qui dans l'affolement des suprêmes détresses
+ Voudraient perpétuer leur race en des enfants;
+
+ Mais ces accouplements de spectres épuisés
+ Ne repeupleront pas les villes et les plaines.
+ Mêlez-vous, unissez les corps et les haleines!
+ Les siècles ont tari la source des baisers.
+
+ Les temps sont écoulés, les heures sont venues
+ Et nul glas solennel et lent ne tintera
+ Lorsque le vent indifférent emportera
+ Le dernier râlement de l'homme vers les nues.
+
+ Sa mort n'éveillera ni gaîté ni regret
+ Dans le monde impassible et dans l'âme des choses
+ Qui ne s'occupent pas en leurs métamorphoses
+ De ce qui naît, grandit, s'efface et disparaît.
+
+ Rien ne tressaillera dans la Nature, et seule,
+ Seule de toutes les étoiles, je saurai
+ Que mon lait a nourri jadis l'être exécré,
+ Le mauvais fils, l'enfant contempteur de l'aïeule!
+
+ Comme avant l'homme impie et ses rébellions,
+ Libre de sa présence et de sa marche impure,
+ Je pourrai dénouer au vent ma chevelure
+ De profondes forêts où rôdent les lions;
+
+ Et quand l'aube luira dans la fraîche rosée
+ Je plongerai mon corps que ses pas ont flétri.
+ --Et ma force renaît, ma beauté refleurit,
+ Et ma chair a des tons d'églantine rosée.
+
+ O gloire des cactus de pourpre et des lys blancs,
+ Hautaine majesté des palmes triomphales
+ Que faisait onduler le souffle des rafales
+ Sur la virginité première de mes flancs,
+
+ Surgissez et parez ma nouvelle jeunesse
+ Pour l'hymen radieux et rouge du soleil;
+ Tissez et déployez votre manteau vermeil
+ Sur ma gorge superbe et mes seins de faunesse!
+
+ Montez dans le limpide éther, ô chants d'oiseaux:
+ Voici l'amour et les caresses nuptiales;
+ J'entends hennir au loin les cavales royales
+ Et des nuages fins neigent de leurs naseaux.
+
+ Le Dieu descend du char céleste et sur ma bouche
+ Frissonnante, je sens sa bouche, et ses baisers
+ S'infiltrent lentement dans mes flancs embrasés,
+ Jusqu'à l'heure où le jour resplendissant se couche
+
+ Et remonte vers le palais mystérieux,
+ Cependant que la main pacifique des ombres
+ Étale dans le ciel obscur ses voiles sombres
+ Et clôt divinement mes lèvres et mes yeux.»
+
+
+
+
+LA VOIX IMPÉRISSABLE
+
+_A Catulle Mendès._
+
+
+ Abandonné depuis des siècles fabuleux,
+ Un grand temple dressait sur le mont solitaire
+ Ses portiques de marbre et ses escaliers bleus.
+
+ Pourpre traînant en ombre errante sur la terre,
+ Jardins ensanglantés de glorieuses fleurs,
+ Vasques d'or où l'ibis sacré se désaltère,
+
+ Et près des bois, gemmés par la rosée en pleurs
+ Du collier merveilleux que l'aube sainte égrène,
+ Des oiseaux ignorant les rets des oiseleurs:
+
+ Tout un monde de rêve espérait une reine
+ Ou le retour tardif des héros et des dieux
+ Disparus dans la nuit formidable et sereine.
+
+ Fils de la neige pure et du ciel radieux,
+ Des cygnes indolents glissaient dans la vallée
+ Sur un fleuve que les lotus étoilaient d'yeux;
+
+ Leurs corps majestueux fendait l'eau refoulée
+ Et parfois leur plumage illustre secouait
+ Autour d'eux des flocons de lumière envolée,
+
+ Tandis qu'en un appel de deuil ou de souhait
+ Le cri des beaux nageurs aux ailes éployées
+ Montait éperdument vers le temple muet.
+
+ Mais nul dieu revenu n'écartait les feuillées
+ Et nulle reine avec des rires enfantins,
+ Ne réveillait l'écho des verdures mouillées.
+
+ Le vieux temple érigeait ses portiques hautains
+ Ainsi qu'un fier écueil d'indestructible roche
+ Qui défiait les flots des soirs et des matins.
+
+ Or, flux tumultueux qui roule et qui s'accroche
+ En écume de flamme aux marbres effrités,
+ La sombre mer des jours suprêmes était proche
+
+ Ruine des moissons et terreur des cités.
+ Fauves ivres du sang versé dans les cratères,
+ Des hordes s'en venaient vers les bois enchantés.
+
+ Les têtes des vaincus sur la peau des panthères
+ Pendaient horriblement comme des raisins mûrs
+ Et les carquois sonnaient aux dos des sagittaires.
+
+ Les frondeurs brandissaient leurs bras noueux et durs
+ Et des cavaliers nus au galop des cavales
+ Entrèrent en hurlant par les brèches des murs.
+
+ Des torches consumaient de leurs pourpres rivales
+ Les voiles rouges et les blocs de marbre roux.
+ Et des gerbes de feu fusaient par intervalles.
+
+ L'absence de vivants attisait le courroux
+ Des barbares frustrés de la chair des prêtresses,
+ Et les images d'or se brisaient sous leurs coups.
+
+ Tel le Temple, parmi les clameurs vengeresses,
+ S'abîmait dans les flots de bronze incandescent
+ Qui couronnaient les monts de monstrueuses tresses.
+
+ Seuls, les cygnes épars dans le val frémissant
+ Regardaient la lueur rouge de l'incendie
+ Comme un morne soleil qui meurt et qui descend;
+
+ Et, vers l'astre nouveau d'où la flamme irradie,
+ Désespérant des dieux qui les ont oubliés,
+ Ils tournaient tristement leur prunelle agrandie,
+
+ Mais les barbares las, jetant leurs boucliers,
+ Firent pleuvoir, avec les pierres de leurs frondes,
+ Les flèches qui sifflaient entre les peupliers.
+
+ Pointes de fer, silex aigus et balles rondes
+ Trouaient l'eau frissonnante avec un bruit strident
+ Et le sang des oiseaux tachait les claires ondes.
+
+ Alors un chant funèbre emplit le ciel ardent:
+ Un concert douloureux d'ineffable harmonie
+ Montait vers les tueurs surgis de l'occident.
+
+ La voix des chanteurs blancs pleurant leur agonie
+ Poursuivait les guerriers jusque-là sans remords
+ Dont la chair palpitait d'une angoisse infinie;
+
+ Et tandis qu'autour d'eux l'âme des cygnes morts
+ Semait un hymne amer de vengeance éternelle,
+ Les barbares, au vol de leurs chevaux sans mors,
+
+ S'enfonçaient, affolés, dans l'ombre solennelle.
+
+
+
+
+MAYA
+
+_A BERNARD LAZARE_
+
+
+
+
+THAÏS
+
+_A Henri de Manneville._
+
+
+I
+
+ Alexandros, l'épique enfant de Zeus Ammon,
+ Mange et boit et s'enivre après la ville prise
+ Dans le palais taillé dans le marbre et le mont;
+
+ Et les hommes-lions, sculptés de pierre grise,
+ Inutiles gardiens des murs et du trésor,
+ Regardent le héros boire aux coupes qu'il brise,
+
+ Cependant que la fauve avalanche de l'or
+ Splendidement s'abat sur la massive table
+ Comme un grand oiseau roux au fulgurant essor,
+
+ La rauque orgie et la clameur épouvantable
+ Hurlent et le troupeau des Hellènes vainqueurs
+ Mugit: tels les taureaux dans la nocturne étable;
+
+ Et parmi les péans discordants et les choeurs,
+ Et les parfums de la Sabée et le cinname,
+ Et la vapeur des vins et des chaudes liqueurs,
+
+ La torche en main, Thaïs, la bacchante qui clame,
+ La courtisane blanche et droite comme un lys
+ Revêt de pourpre ardente et couronne de flamme
+
+ La ville antique aux toits d'argent, Persépolis.
+
+
+II
+
+ O ville, amas ancien de rêve et de superbe,
+ Dressée en moi sur tes inébranlables fûts,
+ Qui te rabaissera jusqu'au niveau de l'herbe?
+
+ Monceau de souvenirs étranges et confus,
+ Peuple mystérieux de muettes images,
+ Qui donc rendra la plaine au chant des bois touffus?
+
+ Qui chassera de moi les rites et les mages
+ Et sur les noirs débris du temple renversé
+ Fera monter des cris d'oiseaux et de ramages?
+
+ Quelle torche, ô mon coeur, sur ton marbre glacé
+ Etendra des lueurs sanglantes et sur l'âme
+ Lâchement assoupie et sur l'esprit lassé
+
+ Dardera la splendeur de ses langues de flamme?
+
+
+
+
+JUDEX
+
+_A Marcel Collière._
+
+
+ Par le prétorial silence de la nuit
+ Où sonnent seulement des horloges funèbres
+ J'attends venir vers moi le Juge des ténèbres
+ Qui scrute les péchés des hommes et s'enfuit.
+
+ Sans toge, sans licteurs ni haches enlacées,
+ Sans chants impérieux et tristes de buccins,
+ N'écoutant que la voix des remords en nos seins
+ Le Juge intérieur passe dans nos pensées.
+
+ Les spectres dont le jour avait tué les cris,
+ Les spectres dont le jour avait clos les prunelles,
+ Surgissent maintenant des tombes éternelles
+ Et redressent leurs fronts livides et flétris.
+
+ O baisers reniés, mémoire des caresses,
+ Rêves que j'avais crus emmurés pour jamais,
+ O cadavres divins que j'aime et que je hais,
+ Regards accusateurs et bouches vengeresses,
+
+ Que voulez-vous de moi? spectres, ayez pitié;
+ N'appelez pas ainsi l'incorruptible juge;
+ Vous savez qu'il n'est point d'église de refuge
+ Pour le coupable en pleurs et le crucifié.
+
+ Mais l'âpre justicier se lève dans mon âme
+ Chaque soir: il prononce irrévocablement
+ La sentence de deuil, de honte et de tourment
+ Et fait couler en moi des rivières de flamme.
+
+ Puis il remonte au ciel lointain dont il descend
+ Et d'où j'espère en vain le Rédempteur à naître,
+ Tandis que dans l'obscur abîme de mon être
+ Un enfer de douleur hurle en le maudissant.
+
+
+
+
+CHAMBRE D'AMOUR
+
+
+ La nuit tiède est clémente à la ville qui dort;
+ Des lys impérieux triomphent dans la chambre
+ Et cependant nos coeurs sont froids comme Décembre
+ Et nos baisers d'amours amers comme la mort.
+
+ Ta douce bouche s'ouvre à des chansons mièvres
+ Et tes seins bienveillants accueillent mon front las;
+ Mais, ô ma douloureuse enfant, je ne sais pas
+ Pourquoi les dieux mauvais empoisonnent nos lèvres.
+
+ Qu'importe? viens vers moi, triste soeur; aimons-nous,
+ Sans craindre la saveur glorieuse des larmes,
+ Tels des héros blessés avec leurs propres armes
+ Et dont le glaive d'or a rompu les genoux.
+
+ Viens! nous aurons l'orgueil des âmes taciturnes
+ En cette chambre morne et veuve de flambeaux,
+ Où, semblable à l'odeur des antiques tombeaux,
+ Un parfum sépulcral monte des lys nocturnes.
+
+
+
+
+PRINTEMPS D'AUTOMNE
+
+
+ La pourpre automnale ensanglante
+ Les feuilles sèches des halliers
+ Et transforme en floraison lente
+ Les rayons d'Avrils oubliés.
+
+ D'insensibles métamorphoses
+ Changent les clartés d'autrefois
+ En d'artificielles roses
+ Qui parent les jours gris et froids,
+
+ Et sous le ciel tendu de brume
+ Et les nuages palpitants
+ Leur odeur mourante parfume
+ Un mélancolique printemps.
+
+ Très Chère, c'est aussi l'Automne
+ Ténébreux pour nos coeurs lassés;
+ Mais en notre chair qui s'étonne
+ Refleurissent les jours passés,
+
+ Et la ressouvenance lente
+ Nous revêt, comme les halliers,
+ D'un manteau de pourpre sanglante
+ Faite des baisers oubliés.
+
+
+
+
+LIEDER
+
+ Ich, ein tolles Kind, ich singe
+ Jetzo in der Dunkelheit;
+ Klingt das Lied auch nicht ergötzlich,
+ Hat es mich doch vor Angst befreit.
+
+(HEINRICH HEINE, _Die Heimkehr_.)
+
+
+I
+
+ Des mots doux comme des hautbois
+ Et des harpes surnaturelles,
+ Des sons légers de chanterelles
+ Et dans les bois, des voix, des voix.
+
+ Des couples blancs de tourterelles,
+ Des oiseaux bleus couleur du temps;
+ Des ailes d'or sur les étangs,
+ Dans le ciel des ailes, des ailes.
+
+ Je ne sais où: je vois, j'entends.
+ Voici venir la très aimée
+ Et sa cheville parfumée
+ Foule des tapis éclatants;
+
+ Sa robe candide est lamée
+ De l'or du paradis natal;
+ Des feux de myrrhe et de çantal
+ L'entourent de blonde fumée.
+
+ Plus rien, plus rien! le deuil brutal,
+ Le silence et l'ombre. Serait-ce
+ Que la perfide enchanteresse
+ A forgé ce mur de métal
+
+ Et clos dans la nuit vengeresse,
+ Sans ailes d'or et sans hautbois,
+ Les mots doux comme une caresse,
+ Et les colombes, soeurs des voix?
+
+
+II
+
+ Ni tes fiertés, ni tes paresses
+ Ni l'espoir menteur des caresses,
+ Ni ta chair de vierge, j'aimais
+ La splendeur de ma propre idée,
+ O maîtresse non possédée
+ Qui ne me trahiras jamais
+
+ Je garde en mon âme hautaine
+ Le rêve frais de la fontaine
+ Et des nénufars ingénus;
+ Je laisse aux lèvres sans extase
+ L'eau noire et, grouillant dans la vase,
+ Tous les reptiles inconnus,
+
+ Loin de l'hivernale vallée
+ L'aile des fleurs s'est envolée
+ Et le murmure des nids verts
+ Cherche, avec le vol des pétales,
+ Dans les aubes orientales
+ L'éternel printemps de mes vers.
+
+ C'est l'heure que j'ensevelisse
+ La blancheur du dernier calice
+ Avec les souvenirs défunts:
+ O nuptiale Galatée,
+ Rends-moi la corolle empruntée,
+ Rends-moi le songe des parfums,
+
+ Pour que je tisse avec mes strophes
+ Un linceul de riches étoffes
+ Embaumé de myrrhe et de nard
+ Et que je jette sur mon rêve
+ De jeunesse et de gloire brève
+ La pourpre antique de Schinnar.
+
+
+III
+
+ Pour moi seul tes cheveux de saule
+ Se déroulent sur ton épaule
+ Comme les feuilles dans le vent,
+ Et, tel que sur la neige vierge
+ Frémit un frisson d'or mouvant,
+ De l'aube de ta chair émerge
+ Une fleur de soleil levant.
+
+ Car seul je connais les paroles,
+ Soeurs des feuilles et des corolles,
+ Qui puissent dire ta beauté;
+ Je sais les phrases rituelles
+ Par qui, dans le bois enchanté,
+ L'ombre des amantes cruelles
+ Revive pour l'éternité.
+
+ Rires et larmes infinies!
+ Si je chantais tes litanies
+ Et le miel de tes seins rosés
+ Je ferais voler dans les brises,
+ Au delà des jours épuisés,
+ L'abeille des lèvres éprises
+ Vers la ruche de tes baisers.
+
+ Mais je tais avec jalousie
+ Les chers mots dont je m'extasie:
+ Les hommes passent et s'en vont;
+ Le bruit des foules abhorrées
+ Roule et le miel divin se fond
+ En perles de gouttes dorées
+ Dans l'urne de mon coeur profond.
+
+
+IV
+
+ Ta voix, ta même voix de colombe blessée
+ Sonne plaintivement dans ta gorge lassée.
+
+ J'entends encor l'écho des paroles d'antan
+ Lorsque les mots ailés s'envolent en chantant.
+
+ Mais je ne comprends plus les syllabes; j'oublie
+ Ce qui fait leur langueur et leur mélancolie.
+
+ Je crois t'ouïr parler un langage inconnu
+ Sur des airs dont mon coeur s'est en vain souvenu,
+
+ Et je perçois parmi la musique rhythmée
+ La voix d'une étrangère ou d'une morte aimée.
+
+
+V
+
+ Reine du magique palais,
+ En ce jeu cruel que tu joues,
+ Comme tes soeurs, tu te complais
+ Aux larmes roulant sur nos joues.
+
+ Quand tu presses le vin des coeurs
+ L'étoile de tes yeux rutile,
+ L'étoile de tes yeux vainqueurs
+ Rit de la lâcheté virile.
+
+ Tandis que, dans la paix du soir,
+ Les désirs--tels de mauvais anges--
+ Portent aux meules du pressoir
+ Les grappes des rouges vendanges.
+
+ Soit! en tes rêves assassins
+ Grise-toi des pourpres foulées
+ Et noue au-dessous de tes seins
+ Des peaux fauves et tavelées.
+
+ Sois la bacchante que les dieux
+ Lâchent sur la terre; promène
+ L'orgueil de tes flancs radieux
+ Au milieu de la vigne humaine.
+
+ Va! que les héros asservis
+ Et les poètes que tu crées
+ Se courbent hurlants et ravis
+ Devant tes colères sacrées:
+
+ Tes triomphes sont imparfaits,
+ Ta gloire sanglante est un leurre;
+ Tu n'as pas su que je t'aimais
+ Et tu ne sais pas que je pleure.
+
+
+VI
+
+ Les moires vertes des feuillées
+ Attendent le Prince Charmant
+ Et sous les gemmes de rosée
+ L'aubépine est une épousée
+ D'où s'exhale amoureusement
+ L'âcre parfum des fleurs mouillées.
+
+ Des lèvres que nul ne connaît
+ Ont bu les gemmes disparues:
+ Pourquoi le Prince viendrait-il,
+ O forêt? le parfum subtil
+ Meurt dans les poussières accrues
+ Sur l'aubépine et le genêt.
+
+ La plainte lente des ramures
+ Geint sinistrement et déjà
+ Les nains méchants des avenues
+ Font saigner sur les branches nues
+ Que leur caprice ravagea
+ La chair automnale des mûres.
+
+
+VII
+
+ Plus quam femina virgo
+
+(P. OVIDIUS NASO)
+
+(_Métamorphoses_, _Livre_ XIII.)
+
+
+ Plus claires dans le sombre azur des nuits sans lune
+ Les étoiles doraient les ajoncs et la dune,
+ Mais je n'ai pas souci de leur ruissellement
+ Et dans mes yeux fleuris de visions plus belles,
+ Baignant les cieux futurs de leurs splendeurs nouvelles,
+ Les astres à venir montent éperdument.
+
+ Tu glissais à pas lents dans les ajoncs stellaires
+ Et sourde à la rumeur humaine des colères
+ Tu regardais surgir les astres apaisés;
+ Mais dans mon coeur fleuri de voluptés plus calmes,
+ J'évoque au chant lointain des sources et des palmes
+ Les vierges à venir et les futurs baisers.
+
+
+VIII
+
+ La fleur énorme de la mer
+ Éclose avec l'aurore sainte
+ Renaissait dans le gouffre amer
+ De tes prunelles d'hyacinthe.
+
+ Dans tes cheveux d'or j'adorais,
+ Sous l'or caduc de leur couronne,
+ Les impériales forêts
+ Et leur laticlave d'automne.
+
+ Les peupliers glauques et blancs
+ Et la mollesse des prairies
+ Revivaient dans les gestes lents
+ De tes mains douces et fleuries.
+
+ Mais aujourd'hui que tu n'es plus
+ La prêtresse et l'évocatrice,
+ Il faut les bois et les reflux
+ Pour que ta grâce refleurisse
+
+ Et les colchiques du matin
+ Ressuscitent dans ma pensée
+ Ta pâleur morne de satin,
+ O mensongère Fiancée.
+
+
+IX
+
+ Tout à l'heure, un essaim de mauves s'envolait,
+ Majestueux, au ras des vagues aurorales:
+ Les oiseaux fendaient l'air de leurs ailes égales
+ Et nageaient dans l'azur vers l'horizon de lait.
+
+ Ils allaient: le soleil semait sur les prairies
+ Marines des fleurs d'or et de chrysobéril
+ Et l'on eût cru là-bas des papillons d'avril
+ Sur un champ constellé de rares pierreries.
+
+ Ils allaient: maintenant que dans le clair matin
+ La blancheur de leur vol splendide s'est fondue,
+ Je cherche obstinément au fond de l'étendue
+ Le souvenir neigeux de leur essor lointain.
+
+ Nul des flocons perdus dans les brumes d'opale
+ N'argente plus la plaine immobile des flots
+ Et la seule clameur des antiques sanglots
+ Monte plus tristement vers le lac du ciel pâle.
+
+ O Chère, ô pâle ciel d'amour qui te mirais
+ Dans la mer somptueuse et calme de mes rêves
+ Quels abîmes d'azur et d'Océans sans grèves
+ Ont englouti le vol de mes désirs secrets?
+
+ Je ne sais: le regard a lassé ma prunelle,
+ La solitude morne emplit mon coeur, j'entends
+ Dans le double infini de l'espace et du temps
+ Monter le râle amer de l'angoisse éternelle.
+
+
+X
+
+ Je ne veux pas courber la tête sous tes pas
+ Ni baisser devant toi mes yeux; je ne suis pas
+ Un mendiant d'amour et d'aumônes charnelles
+ Et la honte des pleurs souillerait mes prunelles.
+
+ Mais dans la nuit semblable à mon coeur sombre et fier
+ J'irai dire mon mal aux vagues de la mer:
+ Elle me bercera la mer consolatrice
+ Avec des rhythmes lents et des chants de nourrice.
+
+ J'écouterai sa voix et je m'endormirai:
+ Comme un enfant, tandis qu'en un jardin sacré
+ Surgira, bleu de rêve et parfumé de menthe,
+ Le magique palais où tu seras clémente.
+
+
+
+
+POUR UNE ABSENTE
+
+
+ Je veux m'enfermer seul avec mon souvenir,
+ Immobile, oublieux des rafales d'automne
+ Qui font les frondaisons se rouiller et jaunir
+ Et de la mer roulant sa plainte monotone;
+ Je veux m'enfermer seul avec mon souvenir.
+
+ Le demi-jour filtrant des étoffes tendues
+ Sera doux et propice à mon coeur nonchalant,
+ Quand je l'évoquerai du fond des étendues,
+ Et sa voix emplira d'un hymne grave et lent
+ Le demi-jour filtrant des étoffes tendues.
+
+ J'aurai la vision chère devant les yeux:
+ Le souffle parfumé de l'ineffable Absente
+ Flottera pour moi seul dans l'air silencieux,
+ Subtil comme une odeur de fraise dans la sente;
+ J'aurai la vision chère devant les yeux.
+
+ Et je dirai tout bas ma tendresse latente;
+ O coeur lâche, tremblant et révolté, je veux
+ Que ton intime amour se révèle et la tente:
+ Tu te résigneras à l'effroi des aveux
+ Et je dirai tout bas ma tendresse latente.
+
+
+
+
+JOUVENCE
+
+
+ Tu parles tristement des campagnes lointaines
+ D'une voix si dolente et lourde de regrets
+ Que je deviens jaloux des fleurs et des forêts
+ Et des saules d'argent penchés vers les fontaines.
+
+ Souvenirs! jours anciens! comme vous enserrez
+ Notre âme prisonnière en d'invincibles chaînes:
+ Tu veux, comme autrefois, baigner les sombres chênes
+ Au clair de lune blond de tes cheveux cendrés.
+
+ Soit! l'été revenu parmi les hautes herbes,
+ Nous marcherons, frôlés par les ailes de l'air,
+ Au murmure divin des choses et ta chair
+ Mêlera des parfums de Chypre aux foins en gerbes,
+
+ Et peut-être qu'un soir entre de rudes draps
+ Embaumés de lavande et dans un lit d'auberge
+ Tu me rendras ta chair et tes lèvres de vierge,
+ Pour quelque amour d'enfant dont tu te souviendras.
+
+
+
+
+LA MORT INUTILE
+
+_A Grégoire Le Roy._
+
+ Curæ non ipsa in morte relinquunt.
+
+(PUBLIUS VERGILIUS MARO.)
+
+
+ Triste comme la mer et la chanson des syrtes,
+ Le vent lourd de sanglots pleure dans la forêt;
+ Un troupeau d'ombres va, paraît, et disparaît
+ Par les bois souterrains et les bosquets de myrtes.
+
+ Défaillant dans l'horreur d'un ciel ensanglanté,
+ Le soleil infernal baigne le pâle espace;
+ Un troupeau d'ombres vient, revient, passe et repasse
+ En sa mélancolique et tremblante clarté;
+
+ Et ce sont à travers les routes d'asphodèle
+ Les fantômes hagards, pleins de larmes et lents
+ Dont les glaives d'amour ont déchiré les flancs:
+ La mort n'a point fermé leur blessure immortelle,
+
+ Le sommeil sépulcral a leurré leurs yeux las
+ Et l'âpre souvenir survivant à la tombe
+ Tel qu'un vin corrosif, goutte par goutte, tombe
+ Dans leur coeur ulcéré qui ne guérira pas.
+
+
+
+
+L'AME SEULE
+
+_A A.-Ferdinand Herold._
+
+
+ La bienfaisante nuit couvre la ville immense
+ D'où montaient vers le ciel des sanglots et des chants
+ Et la grande cité semble un lac de silence
+ Frôlé par la rumeur pacifique des champs.
+
+ Mer des vivants, mer furieuse qui te rues
+ Emportant dans tes plis les deuils et les baisers,
+ Tu roules tout le jour sur le pavé des rues,
+ Mais le soir calme endort tes râles apaisés;
+
+ Et les rêveurs amis des nécropoles saintes,
+ Délivrés de la joie, affranchis du remords,
+ Errent par les soirs clairs et fleuris d'hyacinthes
+ Comme des immortels dans la maison des morts.
+
+ Hommes, laissez passer dans la nuit solitaire
+ Ceux qui foulent toujours des chemins non frayés:
+ Les exilés divins ont repeuplé la terre
+ Et je me sens plus seul quand vous vous réveillez.
+
+ Quels démons ont pétri de leur mains ironiques
+ Vos faces de mensonge et de stupidité,
+ Je ne sais, mais le mal suinte de vos tuniques
+ Et votre rire impur attente à la beauté.
+
+ Le matin revenu, soyez tels que vous êtes.
+ Moi cuirassé d'orgueil et de mépris serein
+ Entre mon coeur farouche et vos clameurs de bêtes
+ Je laisserai tomber une herse d'airain.
+
+ Je m'en irai là-bas vers la forêt clémente:
+ Les arbres fraternels m'appellent doucement;
+ L'herbe bruit, l'eau des fontaines se lamente
+ Et rit comme une nymphe avec son jeune amant.
+
+ La forêt a gardé pour mon oreille seule
+ Les chants anciens et les fleurs nobles d'autrefois
+ Parfument à jamais sa mémoire d'aïeule
+ Et tous les rhythmes morts revivent dans sa voix.
+
+ Les chênes musculeux portent de verts portiques,
+ Où pareils à des rois mes rêves passeront
+ Et près des dieux nouveaux, fils des taillis antiques,
+ Je plierai les genoux et courberai le front.
+
+ Mais retrouveras-tu la jeunesse première,
+ O parleur orgueilleux, ivre d'un vin mauvais?
+ Et si dans la splendeur de la pure lumière
+ Ton rêve était moins beau que tu ne le rêvais?
+
+ Ainsi qu'un porteur las délivre ses épaules
+ Tu voudrais rejeter les souvenirs humains
+ Et suivre le ruisseau qui court entre les saules
+ Et marcher tout le jour au hasard des chemins.
+
+ Va! tu n'entendrais plus les voix surnaturelles
+ Qui t'invitent la nuit, vers les magiques bois;
+ Dans les halliers saignant de mûres et d'airelles
+ Tu serais poursuivi par les mauvaises voix.
+
+ Reste jusqu'à la mort baigné de crépuscule
+ Avec l'âpre regret des astres radieux:
+ Tu n'es pas assez grand pour le manteau d'Hercule
+ Et pour te revêtir de la pourpre des dieux.
+
+
+
+
+PETITS PAYSAGES
+
+_A Urbain Derbanne._
+
+
+I
+
+ Une écume de fleurs, blanche et rose, s'étale
+ Sur la mer onduleuse et mouvante des prés
+ Où ruisselle le flot des trèfles empourprés,
+ Tandis que montent vers le nue orientale
+ Le meuglement des boeufs et la rumeur des blés.
+
+
+II
+
+ Le souffle langoureux des brises musicales
+ Chante dans les sainfoins en fleurs un hymne lent
+ Et grave et sous les rais du soleil aveuglant
+ Une fuite éperdue et grise de cigales
+ S'enlève et vibre, au ras de l'herbe, en sautelant.
+
+
+III
+
+ L'équipe de pêcheurs tire la grande senne
+ A basse mer, avant les vagues et le flux;
+ Et nul des rudes gars n'est manchot ni perclus,
+ Mais l'effort fait saillir et gonfler leur chair saine
+ Et les veines des bras musculeux et velus.
+
+
+IV
+
+ Le soleil tombe et des grappes de lilas sombre
+ Fleurissent la forêt marine où Téthys dort
+ Sous un voile de pourpre aux filigranes d'or
+ Que trempe dans le sang de la clarté qui sombre
+ L'invisible ouvrier du fabuleux décor.
+
+
+V
+
+ Le ciel est gris comme une aile de tourterelle
+ Que teinterait un peu de rose veiné d'or;
+ Là-bas, le cap lointain dont la mâchoire mord
+ L'horizon sombre est las de sa longue querelle
+ Et la brume a brisé les dents du monstre mort.
+
+
+
+
+EN MORVAN
+
+_A Jacques Derbanne._
+
+
+ L'ombre s'enroule aux flancs des collines farouches
+ Et pèse sur les bois et les versants herbeux
+ Où dorment lourdement les immobiles boeufs;
+ Elle fait grimacer les arbres et les souches
+ Des saules noirs pareils à des jeteurs de sorts,
+ Tandis que par les vaux mystérieux et morts
+ Le monotone appel des hulottes réplique
+ Au sifflement du vent dans le houx métallique
+ Qui vibre hostilement comme une armure et luit
+ Et l'eau sauvage hurle entre les roches grises,
+ Ainsi que défaillant de hautes entreprises
+ Une guerrière blanche en fuite dans la nuit.
+
+
+
+
+L'EAU MORTE
+
+_A Charles Bourgault Ducoudray._
+
+
+ L'étang mystérieux dort parmi les bois sombres,
+ Eau de solitude, eau de silence, eau de songe,
+ Que le flot rose et blanc des bruyères prolonge;
+ Parfois des oiseaux noirs glissent comme des ombres
+ Entre les joncs tendus hors des sinistres ondes
+ Tels que des glaives d'or aux mains de reines blondes;
+ Et sous l'âpre soleil épars en rayons mornes
+ Les nymphéas chassés des limpides fontaines
+ Où boivent, à la nuit, les cerfs aux belles cornes,
+ Attendent tristement les étoiles lointaines.
+
+
+
+
+RÊVE D'ÉTALONS
+
+_A Edmond Haraucourt._
+
+
+ Une lourde vapeur rôde sur les prairies;
+ La plaine calme dort au chant prochain des eaux
+ Et le vol pacifique et lent des grands oiseaux
+ Traîne des filets d'ombre aux flots d'herbes fleuries.
+
+ L'or brusque du soleil déborde dans l'azur
+ Et jaillit de la neige ardente des nuées;
+ Puis le ciel morne enclôt les splendeurs refluées
+ Dans ses digues de fer éblouissant et dur.
+
+ Des cris surnaturels et des glaives d'archanges
+ Bruissent dans l'éther magiquement: des voix
+ Rauques sonnent l'appel d'invisibles tournois
+ Où se heurtent des dieux et des guerriers étranges.
+
+ Les étalons vautrés dans le tiède gazon
+ Comme au ressouvenir épique des mêlées,
+ Eperdument, de leurs prunelles affolées
+ Parcourent l'étendue immense et l'horizon,
+
+ Et par delà le sable héroïque des grèves
+ Regardent, les naseaux gonflés d'un souffle amer,
+ Sur la montagne bleue et verte de la mer
+ Blanchir en galop fou les cavales des rêves.
+
+ Convulsifs et dressés sur leurs jarrets tremblants,
+ Le col tendu vers les chimériques crinières
+ Ils sentent comme aux jours des fièvres printanières
+ Les désirs infinis aiguillonner leurs flancs.
+
+ Mais leur chair glorieuse en proie aux frissons vagues
+ Dédaigne désormais les vieilles voluptés
+ Et le vain désespoir de leurs coeurs indomptés
+ Hennit lugubrement vers le troupeau des vagues.
+
+
+
+
+MARBRE
+
+_A Ernest Christophe._
+
+
+ Les bois religieux se taisent; les oiseaux
+ Ont quitté la forêt où meurt le bruit des eaux.
+ Seule en sa nudité de vierge et de guerrière
+ La déesse de marbre habite la clairière
+ Et son corps impollu fait de rêve et d'amour
+ Monte, lys immortel, parmi les fleurs d'un jour.
+ Ni flûtes de bergers ni chansons de cigales:
+ Sauf le frissonnement des herbes amicales
+ Dont le flot souple ondule autour d'elle, nul bruit.
+ Parfois dans les fourrés un chevreuil brusque fuit
+ Farouche d'avoir vu briller la chair sans voiles
+ Et l'arc impérieux tendu vers les étoiles.
+
+
+
+
+CRISTAL
+
+_A Emile Gallé._
+
+
+ Noire sur le cristal pâle et gris comme un ciel
+ D'hiver, la libellule énigmatique éploie
+ Les ailes dans l'air lourd et pestilentiel.
+ Ses immobiles yeux sans tristesse et sans joie
+ Cherchent sinistrement une invisible proie
+ Et planant sur l'eau verte et morte des marais,
+ Vers vos calices d'or, de pourpre et de ténèbres,
+ Elle vole vers vos calices à jamais,
+ Glauques fleurs qui nagez sur des étangs funèbres
+ Où se mire le deuil des pins et des cyprès.
+
+
+
+
+CRÉPON
+
+_A Judith Gautier._
+
+
+ Des oiseaux merveilleux onglés de griffes d'or
+ Tracent dans le ciel calme un candide sillage
+ Et la migration d'un éternel voyage
+ Tend vers des pics lointains leur immuable essor.
+
+ Le caprice du peintre ouvrant les ailes vaines
+ Fige ironiquement loin des vierges sommets
+ Leur vol: blancs exilés, vous n'atteindrez jamais
+ Les cimes que le soir vêt de pâles verveines.
+
+ Mais le rêve des monts vous donne leur fierté,
+ L'eau des lacs inconnus frémit dans vos prunelles
+ Et l'héroïque amour des neiges fraternelles
+ Illumine vos yeux de gloire et de clarté:
+
+ Telle malgré l'horreur des ténèbres accrues
+ Mon âme vole vers la pourpre des printemps
+ Et loin des monts neigeux et des lacs où je tends
+ Rêve au parfum royal des roses disparues.
+
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+L'IMPÉRATRICE
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+_A Mlle Gabrielle Herold._
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+ Les dieux d'un riche crépuscule
+ Parent d'or fauve et de joyaux
+ Les cactus, les lys sans macule
+ Et les chrysanthèmes royaux;
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+ La pourpre du jour tombe et glisse
+ Sur les terrasses du jardin;
+ Le soleil meurt, l'Impératrice
+ Frôle les fleurs avec dédain
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+ Et songe, loin des soirs illustres,
+ Au lac blanc sous l'aube d'avril
+ Où les frêles herbes palustres
+ Semblaient des reines en exil.
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+L'ASCÈTE
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+_A Benjamin Constant._
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+ Après le jour de flamme et le labeur amer,
+ L'ascète hiératique accroupi sur la grève
+ Entendait résonner une harpe de rêve
+ Et son maigre lion dormait près de la mer.
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+ Ni voix ni glissement des barques ou des ailes
+ Ne troublaient le silence effrayant et la paix
+ Du morne crépuscule épars dans l'air épais,
+ Et la bête songeait aux viandes des gazelles.
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+ Mais l'homme dédaignant la tristesse du soir,
+ Consumé d'une soif que rien ne désaltère
+ Et que n'apaisent pas les coupes de la terre,
+ Regardait le soleil rougir l'horizon noir.
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+ Et voyait, en un ciel de pourpre et d'hyacinthe,
+ Les pieds cloués, la chair tachant l'horrible croix,
+ Le Seigneur Jésus-Christ, fils de Dieu, Roi des rois,
+ Sinistrement saigner sur la montagne sainte.
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+MESSE DES MORTS
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+_A Bernard Lazare._
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+LES ORGUES
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+ Requiem æternam dona eis, Domine.
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+ Seigneur, ces pèlerins des routes de la vie
+ Ont peiné tout le jour vers le terme divin:
+ Au lieu des puits d'eau vive et des outres de vin,
+ Ils se désaltéraient aux calices d'envie.
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+ Desséchés par le hâle et brûlé par le ciel
+ Torride, haletant de la soif infinie,
+ Ils ont bu, comme Christ en sa lente agonie,
+ La mauvaise liqueur de vinaigre et de fiel.
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+ Sous les savantes mains d'atroces sagittaires,
+ Des flèches s'envolaient vers eux d'arcs inconnus
+ Et d'invisibles fouets mordaient leurs torses nus
+ Et du métal ardent coulait dans leurs artères.
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+ Ils marchaient pesamment sous le faix de leurs croix
+ Avec le seul espoir de ta bonté future;
+ Mais les loups de l'enfer guettent la créature
+ Et happent en chemin l'âme que tu mécrois;
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+ L'inextinguible feu hurle dans la géhenne
+ Et les damnés jetés aux abîmes grondants
+ N'apaisent point la faim terrible de ses dents
+ Et son gosier féroce est avivé de haines;
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+ N'écarte pas de toi les fidèles troupeaux;
+ Le soir descend; après les heures sans prairies,
+ Voici l'instant rêvé des calmes bergeries:
+ Ouvre, ô Pasteur des morts, le bercail de repos.
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+
+LES VIOLONS
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+ Et lux perpetua luceat eis.
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+ Seigneur, ces exilés de la seule patrie
+ Criaient vers toi du fond des gouffres ténébreux;
+ Pitié, fais ruisseler des nuages sur eux
+ La source de splendeur promise en Samarie.
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+ Que la mort leur devienne un baptême: revêts
+ Leurs flancs martyrisés de robes de lumière
+ Et donne leur essor dans la gloire première
+ Aux cygnes échappés aux pièges du Mauvais.
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+ Magnifiques et purs, après la lutte rude,
+ Ils voleront vers les parterres triomphaux
+ Où des lys, méprisant la morsure des faux,
+ Fleurissent dans la joie et la béatitude,
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+ Tandis que le soleil d'un ineffable été
+ Inonde d'or brûlant les roses et dilate
+ Les parfums épandus des coupes d'écarlate
+ Et que l'éther subtil chante l'éternité.
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+ Rappelle au nid fermé les frissonnantes âmes
+ Et les ailes d'amour monteront vers l'Amant
+ A travers l'harmonie et l'éblouissement
+ Des musiques, des voix, des splendeurs et des flammes,
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+ Et les siècles futurs et ceux qui ne sont plus
+ Tressailleront en toi d'une même allégresse
+ En oyant tel qu'un chant et tel qu'une caresse
+ Frémir au ciel nouveau le vol blanc des élus.
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+
+LES VIVANTS
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+ Agnus Dei qui tollis peccata mundi
+ dona eis requiem.
+
+
+ Seigneur, Seigneur, Seigneur, impitoyable maître,
+ Nous sommes las des jours et des soleils maudits:
+ Epargne aux délivrés l'horreur du paradis,
+ Laisse les morts dormir en paix et ne plus être.
+
+ Tant de clous ont percé leurs membres ici-bas
+ Que nul flot baptismal rédempteur de leurs peines
+ Ne laverait les maux et les douleurs humaines
+ Et que ton repentir ne leur suffirait pas.
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+ Ils entendraient, au lieu des sublimes cantiques
+ Flottant parmi l'encens des lys épanouis,
+ Monter de l'Océan tumultueux des nuits
+ Le râle inexpié des souffrances antiques;
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+ Rumeur d'airain, sanglot cruel d'un tympanon
+ Dont une main haineuse a secoué les cordes,
+ Le souvenir rirait de tes miséricordes,
+ La voix de tes élus blasphémerait ton nom.
+
+ Roi du ciel, reste seul dans ta gloire exécrée
+ Formidable, sereine et libre de remords;
+ O bourreau des vivants, ne touche pas aux morts,
+ Et quand viendra pour nous la suprême vesprée,
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+ Quand les vers rongeront les os de nos genoux,
+ Accorde à notre chair en tardive clémence
+ Non les vaines clartés, mais l'ombre, le silence,
+ Le sommeil et l'oubli de toi-même et de nous.
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+
+LA VANITÉ DU VERBE
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+
+LA VANITÉ DU VERBE
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+
+I
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+ Le Runoïa, le prince altier du Verbe d'or,
+ Est las de la nature et des formes antiques
+ Où l'ébauche du monde est imparfaite encor;
+
+ Les bois noirs et leur chant de harpes prophétiques
+ Et les monts violets endormis sous le ciel,
+ Et les brumes d'argent sur les vagues baltiques,
+
+ Et les brises de fleurs et les parfums de miel,
+ Et tous les souvenirs alourdis de mystère
+ Gonflent son coeur amer de mépris et de fiel.
+
+ En son être, écrasé par l'ennui solitaire
+ Croît, avec le dégoût de sa virginité,
+ Le désir d'évoquer une nouvelle terre,
+
+ Un monde jeune, un paradis illimité,
+ Revêtu d'aubépine immortelle et d'yeuses
+ Sous les glaces d'hiver et les soleils d'été,
+
+ Où des créations de femmes radieuses
+ Se mêleraient d'amour à de mâles héros
+ En des lits de gazon semés de scabieuses.
+
+ Le Maître déploya l'art magique des Mots:
+ Un subit univers naissait de ses paroles
+ Comme la perle naît du bruit rhythmé des flots.
+
+ Une profusion sanglante de corolles
+ S'éveillait et germait du rêve des Avrils
+ Et l'azur flamboyait de fauves auréoles,
+
+ Tandis que les forêts et les guerriers virils,
+ Les femmes pâles et les belles chevelures
+ Jaillissaient de l'abîme au gré des chants subtils.
+
+ Alors, imaginant les caresses futures,
+ Le sublime ouvrier du Verbe éperdument
+ Songeait un songe blanc pétri de neiges pures.
+
+ Il disait son extase et son ravissement,
+ Et s'enivrait de la liqueur de la Pensée
+ Et sa voix enfantait l'ineffable Tourment;
+
+ Elle faisait surgir au jour la fiancée
+ Surhumaine, et la Femme idéale venait
+ Divinement resplendissante et cadencée.
+
+ Elle marchait sur la bruyère et le genêt
+ Et des astres vivaient au fond de sa prunelle;
+ Un silence d'hymen et de baisers planait.
+
+ Le Runoïa, joyeux de l'oeuvre faite, en elle
+ Se plongeait comme dans un océan de lys
+ Et tombait ébloui de la Forme éternelle
+
+ Dans le gouffre effrayant des rêves accomplis.
+
+
+II
+
+ La contemplation dura cent mille années;
+ Quand le Maître sortit des songes éclatants,
+ Des générations hideuses étaient nées.
+
+ Les Rhythmes étaient morts; les rires insultants
+ Grimaçaient; le soleil blême sur les prairies
+ Sans fleurs pleurait les jours anciens et les printemps;
+
+ L'épouse maquillée, âpre de pierreries,
+ Se raillait du Poète et du Rêve divin
+ Et se prostituait aux races amoindries.
+
+ Lorsque le Démiurge eut vu ce qui devint,
+ Un désespoir immense emplit son âme sombre;
+ Il comprit que le Verbe était stupide et vain
+
+ Et cria dans la nuit: «Puisque tout croule et sombre,
+ «Après l'oeuvre magique et sublime du Chant,
+ «O paroles, rentrez dans le gouffre de l'ombre.
+
+ «Va, monde! abîme-toi, triste soleil couchant!
+ «Disparais d'un seul coup dans le néant avide!
+ «Fonds-toi dans ma fureur comme un lingot d'argent!»
+
+ Plus rien ne fut; la nuit par le ciel morne et vide
+ Roula son voile noir sur la fausse splendeur
+ Et le Maître, absorbé dans le chaos livide
+
+ Tut--pour l'éternité--le Verbe créateur.
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+TABLE
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+ _DÉDICACE_
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+ A LA MÉMOIRE D'ÉPHRAÏM MIKHAËL 7
+
+DE SABLE ET D'OR
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+ _LES FLEURS NOIRES_
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+ LES FLEURS NOIRES 13
+ LE DIEU MORT 15
+ RUINES 17
+ PAR LA NUIT D'AUTOMNE 19
+ SOLITUDE 21
+ PAROLES SUR LA TERRASSE 23
+ L'AUTOMNE A DÉNUDÉ LES GLÈBES 25
+
+ _LES VAINES IMAGES_
+
+ PSYCHÉ 29
+ ÉLIANE 31
+ HYMNIS 37
+ CHRYSARION 40
+
+ _L'ERRANTE_
+
+ L'ERRANTE 45
+
+ _VERS L'AURORE_
+
+ LES AUMÔNIÈRES 59
+ MARE TENEBRARUM 61
+ LE PÈLERINAGE HORS DE L'OMBRE 63
+ NATIVITÉ 67
+ LE CHÈVRE-PIEDS 69
+ FLAMMES 71
+
+ _LE JARDIN DE CASSIOPÉE_
+
+ LE JARDIN DE CASSIOPÉE 75
+ VOIX DERRIÈRE LA HAIE 78
+ LA DOULEUR A CRIÉ 82
+
+LA GLOIRE DU VERBE
+
+ _LA GLOIRE DU VERBE_
+
+ LA GLOIRE DU VERBE 89
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+ _LES MYTHES_
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+ L'AVENTURIER 97
+ LE BOIS SACRÉ 102
+ LES CAPTIFS 109
+ LES YEUX D'HÉLÈNE 115
+ SCHAOUL 117
+ RESSOUVENIR 120
+ GOETTERDAEMMERUNG 122
+ LA FILLE AUX MAINS COUPÉES 124
+ LA PEUR D'AIMER 136
+ LE PRINCE D'AVALON 138
+ CELLE QU'ON FOULE 141
+ LA VOIX IMPÉRISSABLE 149
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+ _MAYA_
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+ THAÏS 157
+ JUDEX 160
+ CHAMBRE D'AMOUR 162
+ PRINTEMPS D'AUTOMNE 164
+ LIEDER 166
+ POUR UNE ABSENTE 179
+ JOUVENCE 181
+ LA MORT INUTILE 183
+ L'AME SEULE 185
+ PETITS PAYSAGES 189
+ EN MORVAN 191
+ L'EAU MORTE 192
+ RÊVE D'ÉTALONS 193
+ MARBRE 195
+ CRISTAL 196
+ CRÉPON 197
+ L'IMPÉRATRICE 199
+ L'ASCÈTE 200
+ MESSE DES MORTS 202
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+ _LA VANITÉ DU VERBE_
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+ LA VANITÉ DU VERBE 209
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+ _ACHEVÉ D'IMPRIMER_
+ le trente octobre mil huit cent quatre-vingt-dix-sept
+ PAR
+ L'IMPRIMERIE Vve ALBOUY
+ POUR LE
+ MERCVRE
+ DE
+ FRANCE
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+End of Project Gutenberg's La lyre héroïque et dolente, by Pierre Quillard
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+*** END OF THE PROJECT GUTENBERG EBOOK 44359 ***