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+*** START OF THE PROJECT GUTENBERG EBOOK 44346 ***
+
+ Au lecteur
+
+ Cette version électronique reproduit dans son intégralité
+ la version originale.
+
+
+
+
+ LENDEMAINS DE GUERRE
+ DES FLANDRES A LA MEUSE
+
+
+ DOUZE DESSINS REHAUSSÉS
+
+ DE
+
+ E. TATIN
+
+
+ COMMENTAIRE DE RENÉ GOBILLOT
+
+
+ D.-A. LONGUET
+ IMPRIMEUR-ÉDITEUR
+ A PARIS
+
+ 1920
+
+
+
+
+LENDEMAINS DE GUERRE
+DES FLANDRES A LA MEUSE
+
+
+La renaissance de la vie dans les villes martyres, telle est la très
+noble et réconfortante pensée que M. Tatin s'est proposé d'exprimer dans
+les douze dessins rehaussés qui font l'objet de ce recueil.
+
+Fantassin, puis artilleur après qu'une blessure l'eût obligé à un
+changement d'arme, il a pu au cours de sa campagne de cinquante mois
+accumuler croquis, documents, tableaux; mais, au milieu des amas sans
+nom où les pierres de France chantaient encore la chanson de tous les
+souvenirs qui dormaient en elles, M. Tatin a senti vibrer en lui une
+émotion profonde qui l'incitait à traduire en même temps que l'horreur
+matérielle des ruines, la forte espérance émanant des choses qui ne
+veulent pas mourir.
+
+Cette pensée, il l'a rendue avec la science et la conscience d'un talent
+qui cherche dans son intime sensibilité l'inspiration créatrice, et dont
+le faire original éclaire de larges teintes lumineuses un dessin ferme
+où la plume sait trouver souvent les accents du burin.
+
+Son œuvre, toutefois, n'eût été réservée qu'à quelques privilégiés, si
+M. Tatin n'avait eu la pensée de faire reproduire ses planches afin
+d'accroître le nombre de ceux qui seraient appelés à en jouir.
+
+ *
+ * *
+
+Parler de la barbarie germanique est presque devenu un lieu commun. En
+1915 déjà, un rapport officiel stigmatisait ainsi les procédés de
+l'ennemi: «On peut dire que jamais une guerre entre nations civilisées
+n'a eu le caractère sauvage et féroce de celle qui est en ce moment
+portée sur notre sol par un adversaire implacable... Les faits qui nous
+ont été révélés accusent dans la mentalité allemande, depuis 1870, une
+étonnante régression.»
+
+Cette opinion fut confirmée par les trois années de guerre qui suivirent
+et au cours desquelles la marée allemande, dans ses mouvements de flux
+et de reflux, a porté de nouveau ses ravages, en certains points du
+front, avec une perfection destructrice qui n'avait jamais encore été
+atteinte.
+
+De la mer aux Vosges, aux champs de Flandre, d'Artois, de Picardie, de
+Champagne, de Lorraine, les cités meurtries se succèdent, jalonnant la
+voie douloureuse, sacrée par tant de morts, de sang, de souffrances et
+de ruines, au long de laquelle se disputèrent les destinées de la
+France.
+
+La justice voulait qu'hommage fût rendu aux vaillantes blessées qui
+portèrent si lourdement le poids de l'invasion et qui, par leur
+résistance, évitèrent que la souillure en fût portée plus avant. Leurs
+plaies béantes sont là pour affirmer qu'elles furent héroïques sous la
+mitraille autant qu'elles savaient être, aux jours heureux, maternelles,
+accueillantes et douces.
+
+Suivant les caprices du front, parcourons les douze stations de notre
+pèlerinage.
+
+Tout d'abord, voici Lens! véritable vision de cauchemar, où l'œuvre de
+destruction a atteint son maximum, où tout ce qui n'a pu être enlevé a
+été bombardé et miné, où les galeries ont été noyées et les
+installations rasées.
+
+Cette ville dont les origines se perdent dans le lointain des temps
+gallo-romains, avait été, à l'époque médiévale, le siège d'un comté
+florissant et devint, à la fin du XVe siècle, place forte entre les
+mains de l'Espagnol.
+
+Le 20 août 1648, elle assista à la belle victoire que Condé remporta sur
+l'armée de Sa Majesté Catholique, et, quelques années plus tard, la paix
+des Pyrénées la fit rentrer dans la communauté française.
+
+Elle ne comptait guère plus de 3.000 habitants quand, en 1850, fut
+entreprise l'exploitation des mines qui devait en faire, chez nous, la
+métropole de la houille.
+
+Aujourd'hui, elle est transformée en une solitude désolée digne de
+l'Enfer du Dante, en un inextricable chaos d'où surgissent partout,
+comme aux abords de la fosse nº 4, d'effrayants spectres de charpentes
+et de poutres brisées émergeant telles les épaves du plus sinistre des
+naufrages!
+
+Devant le cataclysme qui est passé là, balayant, soulevant, déchirant et
+écrasant tout, on serait tenté de croire la vie à jamais abolie de ces
+champs de ruines, si on ne voyait, par endroits, s'échapper du sein même
+de la terre des volutes de fumée, indice de la vie qui déjà reprend
+dans les caves des corons, où des mineurs se sont réinstallés, en
+attendant des abris moins précaires.
+
+Lens resta en pleine zone d'action pendant presque toute la durée de la
+guerre. Douai, au contraire, se trouvait au delà du front en pays occupé
+et si la ville eut moins à souffrir du feu de l'artillerie, le barbare,
+cependant, ne la voulut pas rendre intacte.
+
+Ce n'était pas la première fois, au cours de son histoire, qu'elle
+sentait s'appesantir sur elle les rigueurs de la guerre. En 1479, elle
+avait obligé le roi Louis XI, qui l'avait investie, à lever le blocus et
+sa joie se traduisit par une procession qui devint dans la suite la
+célèbre fête de _Gayant_.
+
+Dotée d'un Parlement, en 1709, par Louis XIV, elle tomba, un an plus
+tard, aux mains de l'ennemi, après cinquante-deux jours de tranchée
+ouverte et ne fut reconquise par Villars qu'en 1712.
+
+Elle vécut dès lors partagée entre les travaux de sa Cour de Justice et
+ceux de son Université qui subsista jusqu'en 1887. Malgré son activité
+militaire, elle était restée cité paisible aux rues calmes, bordées de
+vieux hôtels; et ainsi la trouva la guerre.
+
+Après l'avoir tenue, quatre années durant, en arrière de ses lignes,
+l'ennemi dut l'abandonner brusquement.
+
+Dans sa fuite, par bonheur trop hâtive, il n'a pu organiser ici la
+destruction aussi minutieusement qu'ailleurs. Bien malgré lui sans
+doute, les principaux monuments ont été à peu près épargnés. La place du
+Marché, elle, fut moins favorisée et les maisons qui formaient sa
+couronne sont pour la plupart réduites en poussière.
+
+Sous la garde du beffroi, symbole des libertés municipales, le marché
+s'organise. Le terre-plein central s'est garni de baraques improvisées,
+faites de quelques piquets et de lambeaux de bâches, sous lesquelles la
+foule afflue, tandis que, le long du trottoir, la voiture d'un messager
+des environs assure le ravitaillement de ces boutiques de fortune.
+
+Pas plus que la vieille ville parlementaire des Flandres, la cité
+archiépiscopale du doux Fénelon n'a été épargnée.
+
+A Cambrai, le saccage fut plus grand qu'à Douai et ne s'accomplit, là
+aussi, qu'au dernier instant; toutefois le souvenir de ses grandeurs
+passées lui est un gage de résurrection prochaine. Submergée par le flot
+des premières invasions, elle n'en fut atteinte ni dans son activité ni
+dans sa richesse. Plus tard, au lendemain de la lutte séculaire, à
+l'issue de laquelle lui furent octroyées ses chartes communales, un de
+ses artisans découvrait, dit-on, le fin tissu dont la fabrication assura
+la renommée des métiers cambrésiens et auquel on conserva le nom de
+«batiste» en souvenir de son inventeur.
+
+Chaudement disputée pendant les XVIe et XVIIe siècles, elle ne fit
+retour à la France qu'en 1677 après avoir été assiégée par Louis XIV en
+personne.
+
+Sa prospérité d'avant-guerre en faisait pour l'ennemi une proie
+souhaitable qu'il pressura, du reste, à merci et qu'il essaya de
+défigurer quand force lui fut de l'abandonner.
+
+La place d'Armes qui constitue le centre du mouvement et des affaires a
+été démolie. Tout ce bel ensemble n'est plus qu'une masse informe de
+décombres, au milieu desquels l'hôtel de ville, toujours debout,
+présente de multiples et graves blessures.
+
+La cathédrale, cœur de la vie spirituelle, a été, également, insultée.
+Son clocher, éventré à la hauteur du premier étage, se dresse encore
+comme par miracle, mais sa béante déchirure le voue à une prochaine
+ruine si l'on n'y porte bientôt remède.
+
+Parmi les villes meurtries, Arras se place au premier rang, et il faut
+remonter à la prise de la place par Louis XI en 1479 pour retrouver
+trace d'une désolation comparable à celle qui, aujourd'hui, s'offre, ici
+même aux yeux.
+
+Les sièges de 1640 et de 1654 l'avaient, en effet, laissée, pour ainsi
+dire, intacte et les siècles nous l'avaient transmise avec son cachet
+espagnol, ses places entourées d'arcades, ses maisons à pignons en
+escalier et son merveilleux hôtel de ville de la Renaissance, qui lui
+conservaient son allure noble de capitale provinciale. Qui reconnaîtrait
+ce charmant décor dans ces pierres effondrées et éparses, objets de nos
+respects et de notre admiration, dans ces façades déchiquetées où se
+lisent encore tant d'émouvantes beautés et de fières souffrances?
+
+La pensée de ces douleurs est cependant toute notre espérance,
+puisqu'elle nous apporte la certitude qu'en ces monuments réside
+toujours une vraie vie, impersonnelle sans doute, mais vie humaine
+pourtant en laquelle s'incarnent toutes les existences de la cité.
+
+En ces jours d'épreuves, plus encore qu'aux heures paisibles et
+prospères, l'hôtel de ville est la «maison commune», celle où tous,
+jadis, se réunissaient pour contribuer à rendre plus active cette vie
+municipale dont nos villes du Nord furent toujours si jalousement
+fières.
+
+Ici, une chose s'affirme: la volonté de renaître. Peu de localités même
+auront fait preuve d'une telle énergie. Déjà, en différentes rues, des
+maisons, de vraies maisons à étages ont été rebâties. Activement, on
+pousse les travaux de reconstruction et, afin de hâter les déblaiements
+qui en sont les préliminaires obligés, des voies Decauville ont été
+installées dont l'une arrive jusqu'au cœur de la grande place, où se
+poursuit, au milieu du sifflement et du halètement des locomotives,
+l'œuvre de reconstitution.
+
+Malgré les difficultés de la tâche, on sent qu'une invincible ténacité
+préside à ces restaurations et c'est le plus sûr gage du bel avenir qui
+attend demain la ville sortie de ses cendres.
+
+A mi-chemin d'Arras et d'Amiens, Albert vivait à l'ombre de son clocher.
+
+Célèbre par son sanctuaire vénéré dès le haut moyen âge, la petite ville
+constituait un fief qui fut, au temps de Marie de Médicis, acheté par le
+ministre Concini, puis transmis, en 1619, à Charles d'Albert, duc de
+Luynes.
+
+Agricole et industrielle, elle devait surtout son développement au
+pèlerinage très fréquenté de Notre-Dame de Brebières, qui attirait
+chaque année de pieuses foules. Ses habitants disaient d'elle non sans
+fierté: «C'est la Lourdes du Nord!» et la belle basilique bâtie de 1885
+à 1895 dans le style romano-byzantin leur donnait, somme toute, raison.
+
+Avec l'obstination malfaisante qu'il mettait à saccager nos
+manifestations de beauté et de foi, l'Allemand s'est acharné sur ce
+sanctuaire béni où se trouvaient réunis à profusion marbres, vitraux,
+mosaïques.
+
+Toutes ces œuvres d'art sont réduites en cendres, ainsi que l'admirable
+Vierge dorée qui, du haut du clocher, offrait son Fils aux adorations.
+Longtemps, la statue mutilée par les obus resta penchée au-dessus du
+vide et comme pleurant sur la désolation de son temple; puis, un jour,
+une dernière rafale la fit s'effondrer au milieu des matériaux amoncelés
+où elle est encore enfouie.
+
+Albert ne fut pas la seule victime de la terre picarde. La vieille
+forteresse de Péronne, endormie dans la ceinture de ses remparts, se
+contemplait dans son passé, empanaché de nobles souvenirs et de grandes
+actions.
+
+Ville féodale et place de guerre, elle joua un rôle important au moyen
+âge. Deux rois de France, Charles le Simple et Louis XI, y furent
+retenus prisonniers et ses murailles assistèrent aux luttes acharnées
+que les armées du Roi livraient aux gens du duc de Bourgogne.
+
+En 1536, Charles-Quint l'assiégea et fut repoussé grâce à l'héroïne
+Catherine de Poix, dite Marie Fouré. Un peu moins d'un siècle plus tard,
+en 1631, Louis XIII y signa le traité qui préparait la réunion à la
+France de la Cerdagne et du Roussillon.
+
+Plus près de nous, en 1870, elle opposa à l'armée prussienne une
+résistance qui lui valut un bombardement de treize jours, la mutilation
+de son clocher et la destruction du huitième de ses maisons.
+
+En récompense de sa valeureuse conduite, le 12 juillet 1914, au cours de
+fêtes grandioses, la croix de la Légion d'honneur était remise à
+l'antique capitale du Vermandois. Six semaines plus tard, l'ennemi
+paraissait sous ses murs.
+
+Occupée dès le 28 août 1914, délivrée peu après, elle dut à sa proximité
+du front de connaître de dures heures.
+
+Du charmant hôtel de ville et de son porche voûté d'ogives, il ne reste
+qu'un informe squelette sur lequel s'est écrasé son élégant campanile.
+Sur ces décombres, l'ennemi avait placardé l'inscription suivante qui
+voulait sans doute être spirituelle: «Nicht ärgern. Nur wundern. (Ne pas
+s'irriter, mais seulement admirer.)» Or, bien plutôt que la
+manifestation de la force brutale, ce qu'il convient d'admirer ici,
+c'est le réveil de l'activité. Quelques habitants sont revenus que l'on
+voit s'approvisionnant aux boutiques improvisées en un coin de la place.
+Singulier contraste que celui de la vie qui s'acharne à se réimplanter
+dans cette désolation de mort, et que l'on retrouve partout aussi
+énergique et frappant!
+
+Sur une riante colline, dont la rivière des Trois-Doms baigne le pied,
+s'élevait Montdidier, serrée autour de ses deux églises, Saint-Sépulcre
+et Saint-Pierre, jolis monuments du style flamboyant et de la
+Renaissance que n'avait pas déflorés le siège victorieusement soutenu
+par la place en 1636.
+
+Au dire d'un combattant qui y entra à la suite des Allemands, il semble
+qu'un formidable tremblement sismique ait secoué le coteau. Ce ne sont
+que ruines accumulées que dominent quelques carcasses d'édifices
+lamentables, disjoints, ébranlés jusque dans leurs fondations, au milieu
+d'arbres hachés, brisés, déchiquetés.
+
+Paysage chaotique qui donne l'impression de l'anéantissement total! Par
+bonheur, l'œuvre de mort n'atteignit pas partout cette plénitude.
+
+Ainsi en fut-il à Saint-Quentin! Sa situation géographique valut à cette
+place dès sa fondation des alternatives de bonne et de mauvaise fortune.
+Siège d'un évêché créé au lendemain du martyre de l'apôtre Quintinius,
+elle fut réduite en cendres par les Barbares et dut sa résurrection à
+saint Éloi qui y institua une communauté de clercs avec mission de
+veiller sur le tombeau de saint Quentin. Commerce et industrie
+profitèrent de l'afflux des pèlerins, qui, dès le Xe siècle, y
+achetaient des draps très réputés.
+
+Son histoire militaire se résume en deux sièges mémorables: celui de
+1557, où la ville, après avoir résisté héroïquement aux reîtres de
+Philippe II d'Espagne, connut les horreurs de la mise à sac et celui de
+1870. Elle dut à sa position stratégique d'assister de 1914 à 1918 à un
+nouveau pillage, mais cette fois méthodique, systématique, organisé,
+puis lorsque furent réduites à néant ses plus florissantes industries et
+dévalisées ses maisons, de voir employer contre elle l'artillerie et la
+sape. Son hôtel de ville, bijou des XVe et XVIe siècles, avec ses
+arcades, ses trois pignons et son campanile, porte de nombreuses
+blessures.
+
+Meurtrie aussi et combien défigurée, l'antique collégiale gothique qui
+passe à tort ou à raison pour être au moins en partie l'œuvre de Vilard
+de Honnecourt! Sa masse émerge à l'extrémité de la rue Saint-André,
+elle-même bordée de décombres.
+
+Ici, les dégâts n'atteignent pas seulement la surface, mais encore les
+sous-sols et les importants souterrains aménagés sous la place dès le
+moyen âge en vue de sièges éventuels et qui, tous, furent reliés entre
+eux afin de permettre la circulation à l'abri des avions et des bombes.
+
+Plus pathétiques encore sont les ruines de Soissons, dont l'admirable
+cathédrale des XIIe et XIIIe siècles est de tous nos sanctuaires, le
+plus gravement touché.
+
+Sa nef n'existe plus, complètement détruite par le bombardement;
+charpente, voûte, murs, piliers se sont effondrés et forment à terre un
+monstrueux amas qui sépare le chœur du grand portail au-dessus duquel
+se dresse, tragique, le moignon de la tour du Sud, poignante silhouette
+de ruine qui crie vengeance pour la profanation de la Maison de Dieu!
+
+Autour de la cathédrale, même spectacle! Le cœur de la ville, cible des
+batteries allemandes, a été réduit en miettes. Les rues sont bordées de
+débris informes, sur lesquels on n'est pas peu étonné de voir plantée de
+loin en loin une pancarte indiquant que la boulangerie X, réinstallée
+dans tel autre endroit, se tient à la disposition des clients. L'humour,
+on le voit, ne perd pas ses droits et se manifeste en donnant un nouvel
+exemple de la force d'âme qui règne aux pays dévastés.
+
+A l'arrière-plan, et dominant à l'extrême horizon ce chaos, surgissent
+les deux flèches de Saint-Jean-des-Vignes que de nombreux projectiles
+ont atteint sans le défigurer, mais en lui laissant de ces cicatrices
+profondes qui sont la marque même du Germain.
+
+Placée sur la route des invasions, au milieu d'une plaine environnée de
+collines, Soissons eut, du XVe siècle à 1870, de nombreux sièges à
+soutenir, mais l'héroïsme de sa défense ne put que rarement
+contrebalancer sa trop défavorable topographie.
+
+Bien que ville épiscopale et malgré ses moutiers nombreux, elle formait
+un fief laïque qui ne fit retour à la couronne qu'en 1734.
+
+Elle était autrefois le siège d'une généralité dont dépendait
+Château-Thierry. La vassale, bien que n'ayant pas été constamment sous
+les feux de l'ennemi, a voulu partager le sort de son antique suzeraine.
+
+Témoin des deux «Marne», deux fois occupée et deux fois délivrée, cette
+bonne ville que l'on se représente assez bien comme douée de la même
+douce et quiète indolence qui était le propre de son fils le plus
+illustre, Jean de La Fontaine, a été successivement, à quatre années
+d'intervalle, tirée de sa paresseuse existence.
+
+Moins épargnée en 1918 qu'en 1914, elle a dû son salut à l'armée sœur
+de la Jeune Amérique qui fit là ses premières armes et eut la joie,
+malgré de lourdes pertes, de voir aussitôt la Victoire sourire à ses
+glorieux drapeaux.
+
+Bientôt la petite ville aura pansé ses plaies. Il n'en sera pas de même
+de la grande cité rémoise dont le martyre dura, sans un jour de répit,
+du début de septembre 1914 à la fin de septembre 1918, soit
+quarante-neuf mois pendant lesquels, sur 14.000 maisons ou édifices, le
+feu de l'ennemi en a détruit 12.000.
+
+D'abord occupée pendant que se disputait notre première grande victoire,
+Reims, le 13 septembre 1914, avait accueilli triomphalement le retour de
+l'armée française. Enthousiasme, hélas, sans lendemain! Le 14 septembre,
+en effet, les batteries allemandes, installées à Nogent-l'Abbesse, Berru
+et Brimont, envoyaient à la ville ses premiers obus et le tir alla
+croissant d'intensité jusqu'au 19 septembre, jour où fut incendiée la
+cathédrale.
+
+Cette rage qui, tour à tour, pendant plus de quatre ans se manifesta
+avec une extrême violence, puis se ralentit pour reprendre ensuite comme
+obéissant à quelque rythme mystérieux, marquait une volonté fermement
+arrêtée d'atteindre à la fois l'art et l'âme de la France, en détruisant
+le monument dans lequel s'incarnait notre génie et notre histoire, le
+sanctuaire même de la royauté et de la nation française, cri de beauté
+suprême jeté par le XIIIe siècle, où vibraient et palpitaient tant de
+nobles, de vivants, de triomphants souvenirs!
+
+On a pu dire de cet édifice avec raison qu'il est notre Parthénon
+puisqu'il est l'une des plus pures conceptions du style français,
+l'«opus francigenum» de nos Pères, en même temps que le témoin de nos
+Gestes.
+
+L'antique capitale des _Remi_ avait vu Clovis venir recevoir le baptême
+et l'onction des mains de saint Remi. La cathédrale vit Jeanne d'Arc,
+arrivée au terme de sa mission divine, réaliser le salut de notre race
+en faisant couronner sous ses voûtes celui qu'on avait surnommé le roi
+de Bourges et dont elle avait fait le roi de France.
+
+Vue des ruines de l'archevêché, la basilique des Sacres, auréolée du
+nimbe des martyrs paraît encore plus imposante et plus fière! A son
+ombre un pauvre arbre découronné par la mitraille achève de mourir et
+ses feuilles, avant que de tomber, jettent sur les dentelles de la
+pierre, un dernier rayon d'or, ultime hommage de la nature à la beauté!
+
+Les Rémois ont puisé dans le spectacle de leur cathédrale invaincue une
+énergie admirable. Après avoir longtemps bravé les bombes, vécu, jour et
+nuit, la vie souterraine et montré en toutes circonstances, un touchant
+attachement aux cendres de leurs foyers, ils durent par ordre supérieur
+quitter leur ville. Mais à peine la victoire eut-elle ébranlé le front
+de Champagne si longtemps inchangé qu'ils réapparurent aussitôt afin de
+reprendre possession de la terre aimée et meurtrie.
+
+Aujourd'hui, ils sont déjà 50.000! Ils vivent on se demande comment,
+mais les rues bordées de décombres présentent une animation de bon
+augure. Des baraques juchées sur les ruines abritent des magasins. Les
+grandes maisons de vins ont repris leurs affaires; les usines
+renaissent, des verreries ont rallumé leurs fours; des tissages
+recommencent à «tourner», près desquels on voit déjà quatre ou cinq
+teintureries. Merveilleux exemple de ce que peut sur la volonté d'un
+peuple l'amour du sol et la force des traditions!
+
+Reims avait été la charnière du front de Champagne, Verdun fut la
+charnière même de tout le front de France.
+
+Place forte au centre d'un pays sévère que sa situation aux Marches de
+Lorraine semble avoir prédestinée à être le champ clos où
+s'entrechoqueraient les races, Verdun, l'un des Trois-Évêchés de jadis,
+fut toujours très convoité. Sa réunion à la couronne par Henri II date
+de 1552.
+
+Par deux fois, elle vit l'invasion se heurter à ses murs; en 1792
+d'abord, puis en 1870, où elle résista plus de trois mois et ne capitula
+qu'après avoir tenté, par de meurtrières sorties, de rompre
+l'investissement.
+
+Dès le lendemain de nos désastres, elle reprit sa garde sur les Côtes de
+Meuse au milieu de cet appareil guerrier qui lui donnait, dès le temps
+de paix, une physionomie très personnelle et vécut en se préparant à
+soutenir la première attaque de l'ennemi; mais elle l'attendait,
+sereine, parce que sûre d'elle-même et de ses défenseurs.
+
+L'avenir justifia sa confiance. Citadelle inviolée, au moment le plus
+tragique de la lutte, elle incarne en elle la patrie tout entière et son
+héroïque résistance est une épopée très pure dans la grande épopée
+française.
+
+Pendant la lutte d'une année qui se déroula autour d'elle, des forts de
+Douaumont et de Vaux à la cote 304 et au Mort-Homme, toutes nos armées
+participèrent à sa défense et la trouvèrent toujours inébranlable malgré
+ses brèches sans nombre.
+
+Sous ses murs, notre volonté de «tenir» triompha de la volonté de
+vaincre qui animait l'ennemi. Ce fut vraiment l'instant culminant de la
+guerre et la vieille citadelle en est sortie déchirée mais glorieuse
+après avoir assisté à la plus effroyable des batailles de la plus
+effroyable des guerres.
+
+Au milieu de ses villages tragiques, anéantis, pulvérisés, de ses bois
+rasés, de ses campagnes labourées, éventrées, houleuses, au sol ridé de
+petites vagues de terre, Verdun renaît.
+
+Bien que protégée maintenant par Metz, elle garde son âme militaire. Au
+printemps de 1919, son aspect évoquait encore les grands mouvements de
+troupes et les files de camions des heures graves de la bataille avec
+l'alternance de ses courants. Mais cette animation, gaie et de bon aloi,
+n'est plus dominée par l'épouvantable fracas de la lutte acharnée où la
+mort coupait à pleine faux.
+
+Bientôt elle aura recouvré sa vie d'autrefois et avec beaucoup d'autres
+sœurs blessées, elle pourra reprendre pour son compte la devise de
+Châteaudun, la ville martyre de 1870: _Extincta revivisco!_
+
+ *
+ * *
+
+Anéanties, elles revivent! C'est bien là, en effet, le miracle qui
+s'accomplit tout au long de notre front martelé, où avec le poète on eût
+été tenté de répéter: _Sunt lacrymae rerum!_ Mais ces larmes, parce
+qu'elles sont une manifestation de souffrance, sont encore une preuve
+d'amour et portent en soi, par le fait même, des promesses de vie.
+
+Hindenburg avait dit: «On ne fait pas la guerre avec de la sensibilité.»
+Les ruines que sema son armée en sont la démonstration vivante; mais
+dans leur désarroi, nos pierres crieront plus encore que la barbarie de
+l'Allemand, la belle fidélité de nos populations du Nord et de l'Est
+qui, émues, elles aussi, de la grande pitié de la terre de France,
+reviennent dans leurs villes et dans leurs villages afin de réédifier,
+sur l'emplacement de leur foyer détruit, le nouveau foyer où elles
+entretiendront, durant une longue paix, le feu sacré de la vie.
+
+ Ce 16e décembre 1919.
+
+ RENÉ GOBILLOT.
+
+
+
+
+ TABLE DES DESSINS
+
+
+ 1. LENS.--La fosse nº 4.
+
+ 2. DOUAI.--La place du marché.
+
+ 3. CAMBRAI.--La cathédrale.
+
+ 4. ARRAS.--La petite place, L'hôtel de ville et le beffroi.
+
+ 5. ALBERT.--Les ruines de Notre-Dame de Brebières.
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+ 6. PÉRONNE.--Place de l'Hôtel-de-Ville.
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+ 7. MONTDIDIER.--Vue générale.
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+ 8. SAINT-QUENTIN.--La Collégiale vue de la rue Saint-André.
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+ 9. SOISSONS.--La cathédrale et la rue de la Buerie.
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+ 10. CHATEAU-THIERRY.--Rue du Maréchal-Pétain.
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+ 11. REIMS.--La cathédrale vue des ruines de l'archevêché.
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+ 12. VERDUN.--Rue Saint-Paul.
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+TIRAGE LIMITÉ A 300 EXEMPLAIRES
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+Exemplaire Nº : de dépôt légal
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+MACON, PROTAT FRÈRES, IMPRIMEURS.
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+ ILLUSTRATIONS
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+ _Lens. - Fosse 4. - 26 Août 1919._
+ E. TATIN. 1919.
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+ _Douai. - Place de l'hôtel-de-Ville. - 26 Août 1919._
+ E. TATIN. 1919.
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+ _Cambrai. - Le Campanille vu de la rue St Nicolas. - Août 1919._
+ E. TATIN. 1919.
+
+ _Arras. - La petite place, l'hôtel de ville et le beffroi._
+ E. TATIN. 1919.
+
+ _Albert. Somme. - La Basilique. - Septembre 1919._
+ E. TATIN. 1919.
+
+ _Péronne. Somme. - Place de l'hôtel de ville. - Septembre 1919._
+ E. TATIN.
+
+ _Montdidier. - Septembre 1919._
+ E. TATIN. 1919.
+
+ _Saint Quentin. - La Basilique et rue Saint-André. - Août 1919._
+ E. TATIN. 1919.
+
+ _Soissons. - Rue de la Buerie et la Cathédrale. - Septembre 1919._
+ E. TATIN.
+
+ _Chateau Thierry. - Rue du Maréchal Pétain. - Mai 1919._
+ E. TATIN. 1919.
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+ _Reims. - La Cathédrale. - Septembre 1919._
+ E. TATIN.
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+ _Verdun. - Place et rue Saint Paul. - mai 1919._
+ E. TATIN. _Verdun 1919._
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+End of the Project Gutenberg EBook of Lendemains de Guerre des Flandres à l
+ Meuse, by René Gobillot
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+*** END OF THE PROJECT GUTENBERG EBOOK 44346 ***