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Tatin s'est proposé d'exprimer dans +les douze dessins rehaussés qui font l'objet de ce recueil. + +Fantassin, puis artilleur après qu'une blessure l'eût obligé à un +changement d'arme, il a pu au cours de sa campagne de cinquante mois +accumuler croquis, documents, tableaux; mais, au milieu des amas sans +nom où les pierres de France chantaient encore la chanson de tous les +souvenirs qui dormaient en elles, M. Tatin a senti vibrer en lui une +émotion profonde qui l'incitait à traduire en même temps que l'horreur +matérielle des ruines, la forte espérance émanant des choses qui ne +veulent pas mourir. + +Cette pensée, il l'a rendue avec la science et la conscience d'un talent +qui cherche dans son intime sensibilité l'inspiration créatrice, et dont +le faire original éclaire de larges teintes lumineuses un dessin ferme +où la plume sait trouver souvent les accents du burin. + +Son œuvre, toutefois, n'eût été réservée qu'à quelques privilégiés, si +M. Tatin n'avait eu la pensée de faire reproduire ses planches afin +d'accroître le nombre de ceux qui seraient appelés à en jouir. + + * + * * + +Parler de la barbarie germanique est presque devenu un lieu commun. En +1915 déjà, un rapport officiel stigmatisait ainsi les procédés de +l'ennemi: «On peut dire que jamais une guerre entre nations civilisées +n'a eu le caractère sauvage et féroce de celle qui est en ce moment +portée sur notre sol par un adversaire implacable... Les faits qui nous +ont été révélés accusent dans la mentalité allemande, depuis 1870, une +étonnante régression.» + +Cette opinion fut confirmée par les trois années de guerre qui suivirent +et au cours desquelles la marée allemande, dans ses mouvements de flux +et de reflux, a porté de nouveau ses ravages, en certains points du +front, avec une perfection destructrice qui n'avait jamais encore été +atteinte. + +De la mer aux Vosges, aux champs de Flandre, d'Artois, de Picardie, de +Champagne, de Lorraine, les cités meurtries se succèdent, jalonnant la +voie douloureuse, sacrée par tant de morts, de sang, de souffrances et +de ruines, au long de laquelle se disputèrent les destinées de la +France. + +La justice voulait qu'hommage fût rendu aux vaillantes blessées qui +portèrent si lourdement le poids de l'invasion et qui, par leur +résistance, évitèrent que la souillure en fût portée plus avant. Leurs +plaies béantes sont là pour affirmer qu'elles furent héroïques sous la +mitraille autant qu'elles savaient être, aux jours heureux, maternelles, +accueillantes et douces. + +Suivant les caprices du front, parcourons les douze stations de notre +pèlerinage. + +Tout d'abord, voici Lens! véritable vision de cauchemar, où l'œuvre de +destruction a atteint son maximum, où tout ce qui n'a pu être enlevé a +été bombardé et miné, où les galeries ont été noyées et les +installations rasées. + +Cette ville dont les origines se perdent dans le lointain des temps +gallo-romains, avait été, à l'époque médiévale, le siège d'un comté +florissant et devint, à la fin du XVe siècle, place forte entre les +mains de l'Espagnol. + +Le 20 août 1648, elle assista à la belle victoire que Condé remporta sur +l'armée de Sa Majesté Catholique, et, quelques années plus tard, la paix +des Pyrénées la fit rentrer dans la communauté française. + +Elle ne comptait guère plus de 3.000 habitants quand, en 1850, fut +entreprise l'exploitation des mines qui devait en faire, chez nous, la +métropole de la houille. + +Aujourd'hui, elle est transformée en une solitude désolée digne de +l'Enfer du Dante, en un inextricable chaos d'où surgissent partout, +comme aux abords de la fosse nº 4, d'effrayants spectres de charpentes +et de poutres brisées émergeant telles les épaves du plus sinistre des +naufrages! + +Devant le cataclysme qui est passé là, balayant, soulevant, déchirant et +écrasant tout, on serait tenté de croire la vie à jamais abolie de ces +champs de ruines, si on ne voyait, par endroits, s'échapper du sein même +de la terre des volutes de fumée, indice de la vie qui déjà reprend +dans les caves des corons, où des mineurs se sont réinstallés, en +attendant des abris moins précaires. + +Lens resta en pleine zone d'action pendant presque toute la durée de la +guerre. Douai, au contraire, se trouvait au delà du front en pays occupé +et si la ville eut moins à souffrir du feu de l'artillerie, le barbare, +cependant, ne la voulut pas rendre intacte. + +Ce n'était pas la première fois, au cours de son histoire, qu'elle +sentait s'appesantir sur elle les rigueurs de la guerre. En 1479, elle +avait obligé le roi Louis XI, qui l'avait investie, à lever le blocus et +sa joie se traduisit par une procession qui devint dans la suite la +célèbre fête de _Gayant_. + +Dotée d'un Parlement, en 1709, par Louis XIV, elle tomba, un an plus +tard, aux mains de l'ennemi, après cinquante-deux jours de tranchée +ouverte et ne fut reconquise par Villars qu'en 1712. + +Elle vécut dès lors partagée entre les travaux de sa Cour de Justice et +ceux de son Université qui subsista jusqu'en 1887. Malgré son activité +militaire, elle était restée cité paisible aux rues calmes, bordées de +vieux hôtels; et ainsi la trouva la guerre. + +Après l'avoir tenue, quatre années durant, en arrière de ses lignes, +l'ennemi dut l'abandonner brusquement. + +Dans sa fuite, par bonheur trop hâtive, il n'a pu organiser ici la +destruction aussi minutieusement qu'ailleurs. Bien malgré lui sans +doute, les principaux monuments ont été à peu près épargnés. La place du +Marché, elle, fut moins favorisée et les maisons qui formaient sa +couronne sont pour la plupart réduites en poussière. + +Sous la garde du beffroi, symbole des libertés municipales, le marché +s'organise. Le terre-plein central s'est garni de baraques improvisées, +faites de quelques piquets et de lambeaux de bâches, sous lesquelles la +foule afflue, tandis que, le long du trottoir, la voiture d'un messager +des environs assure le ravitaillement de ces boutiques de fortune. + +Pas plus que la vieille ville parlementaire des Flandres, la cité +archiépiscopale du doux Fénelon n'a été épargnée. + +A Cambrai, le saccage fut plus grand qu'à Douai et ne s'accomplit, là +aussi, qu'au dernier instant; toutefois le souvenir de ses grandeurs +passées lui est un gage de résurrection prochaine. Submergée par le flot +des premières invasions, elle n'en fut atteinte ni dans son activité ni +dans sa richesse. Plus tard, au lendemain de la lutte séculaire, à +l'issue de laquelle lui furent octroyées ses chartes communales, un de +ses artisans découvrait, dit-on, le fin tissu dont la fabrication assura +la renommée des métiers cambrésiens et auquel on conserva le nom de +«batiste» en souvenir de son inventeur. + +Chaudement disputée pendant les XVIe et XVIIe siècles, elle ne fit +retour à la France qu'en 1677 après avoir été assiégée par Louis XIV en +personne. + +Sa prospérité d'avant-guerre en faisait pour l'ennemi une proie +souhaitable qu'il pressura, du reste, à merci et qu'il essaya de +défigurer quand force lui fut de l'abandonner. + +La place d'Armes qui constitue le centre du mouvement et des affaires a +été démolie. Tout ce bel ensemble n'est plus qu'une masse informe de +décombres, au milieu desquels l'hôtel de ville, toujours debout, +présente de multiples et graves blessures. + +La cathédrale, cœur de la vie spirituelle, a été, également, insultée. +Son clocher, éventré à la hauteur du premier étage, se dresse encore +comme par miracle, mais sa béante déchirure le voue à une prochaine +ruine si l'on n'y porte bientôt remède. + +Parmi les villes meurtries, Arras se place au premier rang, et il faut +remonter à la prise de la place par Louis XI en 1479 pour retrouver +trace d'une désolation comparable à celle qui, aujourd'hui, s'offre, ici +même aux yeux. + +Les sièges de 1640 et de 1654 l'avaient, en effet, laissée, pour ainsi +dire, intacte et les siècles nous l'avaient transmise avec son cachet +espagnol, ses places entourées d'arcades, ses maisons à pignons en +escalier et son merveilleux hôtel de ville de la Renaissance, qui lui +conservaient son allure noble de capitale provinciale. Qui reconnaîtrait +ce charmant décor dans ces pierres effondrées et éparses, objets de nos +respects et de notre admiration, dans ces façades déchiquetées où se +lisent encore tant d'émouvantes beautés et de fières souffrances? + +La pensée de ces douleurs est cependant toute notre espérance, +puisqu'elle nous apporte la certitude qu'en ces monuments réside +toujours une vraie vie, impersonnelle sans doute, mais vie humaine +pourtant en laquelle s'incarnent toutes les existences de la cité. + +En ces jours d'épreuves, plus encore qu'aux heures paisibles et +prospères, l'hôtel de ville est la «maison commune», celle où tous, +jadis, se réunissaient pour contribuer à rendre plus active cette vie +municipale dont nos villes du Nord furent toujours si jalousement +fières. + +Ici, une chose s'affirme: la volonté de renaître. Peu de localités même +auront fait preuve d'une telle énergie. Déjà, en différentes rues, des +maisons, de vraies maisons à étages ont été rebâties. Activement, on +pousse les travaux de reconstruction et, afin de hâter les déblaiements +qui en sont les préliminaires obligés, des voies Decauville ont été +installées dont l'une arrive jusqu'au cœur de la grande place, où se +poursuit, au milieu du sifflement et du halètement des locomotives, +l'œuvre de reconstitution. + +Malgré les difficultés de la tâche, on sent qu'une invincible ténacité +préside à ces restaurations et c'est le plus sûr gage du bel avenir qui +attend demain la ville sortie de ses cendres. + +A mi-chemin d'Arras et d'Amiens, Albert vivait à l'ombre de son clocher. + +Célèbre par son sanctuaire vénéré dès le haut moyen âge, la petite ville +constituait un fief qui fut, au temps de Marie de Médicis, acheté par le +ministre Concini, puis transmis, en 1619, à Charles d'Albert, duc de +Luynes. + +Agricole et industrielle, elle devait surtout son développement au +pèlerinage très fréquenté de Notre-Dame de Brebières, qui attirait +chaque année de pieuses foules. Ses habitants disaient d'elle non sans +fierté: «C'est la Lourdes du Nord!» et la belle basilique bâtie de 1885 +à 1895 dans le style romano-byzantin leur donnait, somme toute, raison. + +Avec l'obstination malfaisante qu'il mettait à saccager nos +manifestations de beauté et de foi, l'Allemand s'est acharné sur ce +sanctuaire béni où se trouvaient réunis à profusion marbres, vitraux, +mosaïques. + +Toutes ces œuvres d'art sont réduites en cendres, ainsi que l'admirable +Vierge dorée qui, du haut du clocher, offrait son Fils aux adorations. +Longtemps, la statue mutilée par les obus resta penchée au-dessus du +vide et comme pleurant sur la désolation de son temple; puis, un jour, +une dernière rafale la fit s'effondrer au milieu des matériaux amoncelés +où elle est encore enfouie. + +Albert ne fut pas la seule victime de la terre picarde. La vieille +forteresse de Péronne, endormie dans la ceinture de ses remparts, se +contemplait dans son passé, empanaché de nobles souvenirs et de grandes +actions. + +Ville féodale et place de guerre, elle joua un rôle important au moyen +âge. Deux rois de France, Charles le Simple et Louis XI, y furent +retenus prisonniers et ses murailles assistèrent aux luttes acharnées +que les armées du Roi livraient aux gens du duc de Bourgogne. + +En 1536, Charles-Quint l'assiégea et fut repoussé grâce à l'héroïne +Catherine de Poix, dite Marie Fouré. Un peu moins d'un siècle plus tard, +en 1631, Louis XIII y signa le traité qui préparait la réunion à la +France de la Cerdagne et du Roussillon. + +Plus près de nous, en 1870, elle opposa à l'armée prussienne une +résistance qui lui valut un bombardement de treize jours, la mutilation +de son clocher et la destruction du huitième de ses maisons. + +En récompense de sa valeureuse conduite, le 12 juillet 1914, au cours de +fêtes grandioses, la croix de la Légion d'honneur était remise à +l'antique capitale du Vermandois. Six semaines plus tard, l'ennemi +paraissait sous ses murs. + +Occupée dès le 28 août 1914, délivrée peu après, elle dut à sa proximité +du front de connaître de dures heures. + +Du charmant hôtel de ville et de son porche voûté d'ogives, il ne reste +qu'un informe squelette sur lequel s'est écrasé son élégant campanile. +Sur ces décombres, l'ennemi avait placardé l'inscription suivante qui +voulait sans doute être spirituelle: «Nicht ärgern. Nur wundern. (Ne pas +s'irriter, mais seulement admirer.)» Or, bien plutôt que la +manifestation de la force brutale, ce qu'il convient d'admirer ici, +c'est le réveil de l'activité. Quelques habitants sont revenus que l'on +voit s'approvisionnant aux boutiques improvisées en un coin de la place. +Singulier contraste que celui de la vie qui s'acharne à se réimplanter +dans cette désolation de mort, et que l'on retrouve partout aussi +énergique et frappant! + +Sur une riante colline, dont la rivière des Trois-Doms baigne le pied, +s'élevait Montdidier, serrée autour de ses deux églises, Saint-Sépulcre +et Saint-Pierre, jolis monuments du style flamboyant et de la +Renaissance que n'avait pas déflorés le siège victorieusement soutenu +par la place en 1636. + +Au dire d'un combattant qui y entra à la suite des Allemands, il semble +qu'un formidable tremblement sismique ait secoué le coteau. Ce ne sont +que ruines accumulées que dominent quelques carcasses d'édifices +lamentables, disjoints, ébranlés jusque dans leurs fondations, au milieu +d'arbres hachés, brisés, déchiquetés. + +Paysage chaotique qui donne l'impression de l'anéantissement total! Par +bonheur, l'œuvre de mort n'atteignit pas partout cette plénitude. + +Ainsi en fut-il à Saint-Quentin! Sa situation géographique valut à cette +place dès sa fondation des alternatives de bonne et de mauvaise fortune. +Siège d'un évêché créé au lendemain du martyre de l'apôtre Quintinius, +elle fut réduite en cendres par les Barbares et dut sa résurrection à +saint Éloi qui y institua une communauté de clercs avec mission de +veiller sur le tombeau de saint Quentin. Commerce et industrie +profitèrent de l'afflux des pèlerins, qui, dès le Xe siècle, y +achetaient des draps très réputés. + +Son histoire militaire se résume en deux sièges mémorables: celui de +1557, où la ville, après avoir résisté héroïquement aux reîtres de +Philippe II d'Espagne, connut les horreurs de la mise à sac et celui de +1870. Elle dut à sa position stratégique d'assister de 1914 à 1918 à un +nouveau pillage, mais cette fois méthodique, systématique, organisé, +puis lorsque furent réduites à néant ses plus florissantes industries et +dévalisées ses maisons, de voir employer contre elle l'artillerie et la +sape. Son hôtel de ville, bijou des XVe et XVIe siècles, avec ses +arcades, ses trois pignons et son campanile, porte de nombreuses +blessures. + +Meurtrie aussi et combien défigurée, l'antique collégiale gothique qui +passe à tort ou à raison pour être au moins en partie l'œuvre de Vilard +de Honnecourt! Sa masse émerge à l'extrémité de la rue Saint-André, +elle-même bordée de décombres. + +Ici, les dégâts n'atteignent pas seulement la surface, mais encore les +sous-sols et les importants souterrains aménagés sous la place dès le +moyen âge en vue de sièges éventuels et qui, tous, furent reliés entre +eux afin de permettre la circulation à l'abri des avions et des bombes. + +Plus pathétiques encore sont les ruines de Soissons, dont l'admirable +cathédrale des XIIe et XIIIe siècles est de tous nos sanctuaires, le +plus gravement touché. + +Sa nef n'existe plus, complètement détruite par le bombardement; +charpente, voûte, murs, piliers se sont effondrés et forment à terre un +monstrueux amas qui sépare le chœur du grand portail au-dessus duquel +se dresse, tragique, le moignon de la tour du Sud, poignante silhouette +de ruine qui crie vengeance pour la profanation de la Maison de Dieu! + +Autour de la cathédrale, même spectacle! Le cœur de la ville, cible des +batteries allemandes, a été réduit en miettes. Les rues sont bordées de +débris informes, sur lesquels on n'est pas peu étonné de voir plantée de +loin en loin une pancarte indiquant que la boulangerie X, réinstallée +dans tel autre endroit, se tient à la disposition des clients. L'humour, +on le voit, ne perd pas ses droits et se manifeste en donnant un nouvel +exemple de la force d'âme qui règne aux pays dévastés. + +A l'arrière-plan, et dominant à l'extrême horizon ce chaos, surgissent +les deux flèches de Saint-Jean-des-Vignes que de nombreux projectiles +ont atteint sans le défigurer, mais en lui laissant de ces cicatrices +profondes qui sont la marque même du Germain. + +Placée sur la route des invasions, au milieu d'une plaine environnée de +collines, Soissons eut, du XVe siècle à 1870, de nombreux sièges à +soutenir, mais l'héroïsme de sa défense ne put que rarement +contrebalancer sa trop défavorable topographie. + +Bien que ville épiscopale et malgré ses moutiers nombreux, elle formait +un fief laïque qui ne fit retour à la couronne qu'en 1734. + +Elle était autrefois le siège d'une généralité dont dépendait +Château-Thierry. La vassale, bien que n'ayant pas été constamment sous +les feux de l'ennemi, a voulu partager le sort de son antique suzeraine. + +Témoin des deux «Marne», deux fois occupée et deux fois délivrée, cette +bonne ville que l'on se représente assez bien comme douée de la même +douce et quiète indolence qui était le propre de son fils le plus +illustre, Jean de La Fontaine, a été successivement, à quatre années +d'intervalle, tirée de sa paresseuse existence. + +Moins épargnée en 1918 qu'en 1914, elle a dû son salut à l'armée sœur +de la Jeune Amérique qui fit là ses premières armes et eut la joie, +malgré de lourdes pertes, de voir aussitôt la Victoire sourire à ses +glorieux drapeaux. + +Bientôt la petite ville aura pansé ses plaies. Il n'en sera pas de même +de la grande cité rémoise dont le martyre dura, sans un jour de répit, +du début de septembre 1914 à la fin de septembre 1918, soit +quarante-neuf mois pendant lesquels, sur 14.000 maisons ou édifices, le +feu de l'ennemi en a détruit 12.000. + +D'abord occupée pendant que se disputait notre première grande victoire, +Reims, le 13 septembre 1914, avait accueilli triomphalement le retour de +l'armée française. Enthousiasme, hélas, sans lendemain! Le 14 septembre, +en effet, les batteries allemandes, installées à Nogent-l'Abbesse, Berru +et Brimont, envoyaient à la ville ses premiers obus et le tir alla +croissant d'intensité jusqu'au 19 septembre, jour où fut incendiée la +cathédrale. + +Cette rage qui, tour à tour, pendant plus de quatre ans se manifesta +avec une extrême violence, puis se ralentit pour reprendre ensuite comme +obéissant à quelque rythme mystérieux, marquait une volonté fermement +arrêtée d'atteindre à la fois l'art et l'âme de la France, en détruisant +le monument dans lequel s'incarnait notre génie et notre histoire, le +sanctuaire même de la royauté et de la nation française, cri de beauté +suprême jeté par le XIIIe siècle, où vibraient et palpitaient tant de +nobles, de vivants, de triomphants souvenirs! + +On a pu dire de cet édifice avec raison qu'il est notre Parthénon +puisqu'il est l'une des plus pures conceptions du style français, +l'«opus francigenum» de nos Pères, en même temps que le témoin de nos +Gestes. + +L'antique capitale des _Remi_ avait vu Clovis venir recevoir le baptême +et l'onction des mains de saint Remi. La cathédrale vit Jeanne d'Arc, +arrivée au terme de sa mission divine, réaliser le salut de notre race +en faisant couronner sous ses voûtes celui qu'on avait surnommé le roi +de Bourges et dont elle avait fait le roi de France. + +Vue des ruines de l'archevêché, la basilique des Sacres, auréolée du +nimbe des martyrs paraît encore plus imposante et plus fière! A son +ombre un pauvre arbre découronné par la mitraille achève de mourir et +ses feuilles, avant que de tomber, jettent sur les dentelles de la +pierre, un dernier rayon d'or, ultime hommage de la nature à la beauté! + +Les Rémois ont puisé dans le spectacle de leur cathédrale invaincue une +énergie admirable. Après avoir longtemps bravé les bombes, vécu, jour et +nuit, la vie souterraine et montré en toutes circonstances, un touchant +attachement aux cendres de leurs foyers, ils durent par ordre supérieur +quitter leur ville. Mais à peine la victoire eut-elle ébranlé le front +de Champagne si longtemps inchangé qu'ils réapparurent aussitôt afin de +reprendre possession de la terre aimée et meurtrie. + +Aujourd'hui, ils sont déjà 50.000! Ils vivent on se demande comment, +mais les rues bordées de décombres présentent une animation de bon +augure. Des baraques juchées sur les ruines abritent des magasins. Les +grandes maisons de vins ont repris leurs affaires; les usines +renaissent, des verreries ont rallumé leurs fours; des tissages +recommencent à «tourner», près desquels on voit déjà quatre ou cinq +teintureries. Merveilleux exemple de ce que peut sur la volonté d'un +peuple l'amour du sol et la force des traditions! + +Reims avait été la charnière du front de Champagne, Verdun fut la +charnière même de tout le front de France. + +Place forte au centre d'un pays sévère que sa situation aux Marches de +Lorraine semble avoir prédestinée à être le champ clos où +s'entrechoqueraient les races, Verdun, l'un des Trois-Évêchés de jadis, +fut toujours très convoité. Sa réunion à la couronne par Henri II date +de 1552. + +Par deux fois, elle vit l'invasion se heurter à ses murs; en 1792 +d'abord, puis en 1870, où elle résista plus de trois mois et ne capitula +qu'après avoir tenté, par de meurtrières sorties, de rompre +l'investissement. + +Dès le lendemain de nos désastres, elle reprit sa garde sur les Côtes de +Meuse au milieu de cet appareil guerrier qui lui donnait, dès le temps +de paix, une physionomie très personnelle et vécut en se préparant à +soutenir la première attaque de l'ennemi; mais elle l'attendait, +sereine, parce que sûre d'elle-même et de ses défenseurs. + +L'avenir justifia sa confiance. Citadelle inviolée, au moment le plus +tragique de la lutte, elle incarne en elle la patrie tout entière et son +héroïque résistance est une épopée très pure dans la grande épopée +française. + +Pendant la lutte d'une année qui se déroula autour d'elle, des forts de +Douaumont et de Vaux à la cote 304 et au Mort-Homme, toutes nos armées +participèrent à sa défense et la trouvèrent toujours inébranlable malgré +ses brèches sans nombre. + +Sous ses murs, notre volonté de «tenir» triompha de la volonté de +vaincre qui animait l'ennemi. Ce fut vraiment l'instant culminant de la +guerre et la vieille citadelle en est sortie déchirée mais glorieuse +après avoir assisté à la plus effroyable des batailles de la plus +effroyable des guerres. + +Au milieu de ses villages tragiques, anéantis, pulvérisés, de ses bois +rasés, de ses campagnes labourées, éventrées, houleuses, au sol ridé de +petites vagues de terre, Verdun renaît. + +Bien que protégée maintenant par Metz, elle garde son âme militaire. Au +printemps de 1919, son aspect évoquait encore les grands mouvements de +troupes et les files de camions des heures graves de la bataille avec +l'alternance de ses courants. Mais cette animation, gaie et de bon aloi, +n'est plus dominée par l'épouvantable fracas de la lutte acharnée où la +mort coupait à pleine faux. + +Bientôt elle aura recouvré sa vie d'autrefois et avec beaucoup d'autres +sœurs blessées, elle pourra reprendre pour son compte la devise de +Châteaudun, la ville martyre de 1870: _Extincta revivisco!_ + + * + * * + +Anéanties, elles revivent! C'est bien là, en effet, le miracle qui +s'accomplit tout au long de notre front martelé, où avec le poète on eût +été tenté de répéter: _Sunt lacrymae rerum!_ Mais ces larmes, parce +qu'elles sont une manifestation de souffrance, sont encore une preuve +d'amour et portent en soi, par le fait même, des promesses de vie. + +Hindenburg avait dit: «On ne fait pas la guerre avec de la sensibilité.» +Les ruines que sema son armée en sont la démonstration vivante; mais +dans leur désarroi, nos pierres crieront plus encore que la barbarie de +l'Allemand, la belle fidélité de nos populations du Nord et de l'Est +qui, émues, elles aussi, de la grande pitié de la terre de France, +reviennent dans leurs villes et dans leurs villages afin de réédifier, +sur l'emplacement de leur foyer détruit, le nouveau foyer où elles +entretiendront, durant une longue paix, le feu sacré de la vie. + + Ce 16e décembre 1919. + + RENÉ GOBILLOT. + + + + + TABLE DES DESSINS + + + 1. LENS.--La fosse nº 4. + + 2. DOUAI.--La place du marché. + + 3. CAMBRAI.--La cathédrale. + + 4. ARRAS.--La petite place, L'hôtel de ville et le beffroi. + + 5. ALBERT.--Les ruines de Notre-Dame de Brebières. + + 6. PÉRONNE.--Place de l'Hôtel-de-Ville. + + 7. MONTDIDIER.--Vue générale. + + 8. SAINT-QUENTIN.--La Collégiale vue de la rue Saint-André. + + 9. SOISSONS.--La cathédrale et la rue de la Buerie. + + 10. CHATEAU-THIERRY.--Rue du Maréchal-Pétain. + + 11. REIMS.--La cathédrale vue des ruines de l'archevêché. + + 12. VERDUN.--Rue Saint-Paul. + + +TIRAGE LIMITÉ A 300 EXEMPLAIRES + +Exemplaire Nº : de dépôt légal + + +MACON, PROTAT FRÈRES, IMPRIMEURS. + + + + + ILLUSTRATIONS + + + _Lens. - Fosse 4. - 26 Août 1919._ + E. TATIN. 1919. + + _Douai. - Place de l'hôtel-de-Ville. - 26 Août 1919._ + E. TATIN. 1919. + + _Cambrai. - Le Campanille vu de la rue St Nicolas. - Août 1919._ + E. TATIN. 1919. + + _Arras. - La petite place, l'hôtel de ville et le beffroi._ + E. TATIN. 1919. + + _Albert. Somme. - La Basilique. - Septembre 1919._ + E. TATIN. 1919. + + _Péronne. Somme. - Place de l'hôtel de ville. - Septembre 1919._ + E. TATIN. + + _Montdidier. - Septembre 1919._ + E. TATIN. 1919. + + _Saint Quentin. - La Basilique et rue Saint-André. - Août 1919._ + E. TATIN. 1919. + + _Soissons. - Rue de la Buerie et la Cathédrale. - Septembre 1919._ + E. TATIN. + + _Chateau Thierry. - Rue du Maréchal Pétain. - Mai 1919._ + E. TATIN. 1919. + + _Reims. - La Cathédrale. - Septembre 1919._ + E. TATIN. + + _Verdun. - Place et rue Saint Paul. - mai 1919._ + E. TATIN. _Verdun 1919._ + + + + + +End of the Project Gutenberg EBook of Lendemains de Guerre des Flandres à l + Meuse, by René Gobillot + +*** END OF THE PROJECT GUTENBERG EBOOK 44346 *** |
