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diff --git a/44323-h/44323-h.htm b/44323-h/44323-h.htm new file mode 100644 index 0000000..29f66a1 --- /dev/null +++ b/44323-h/44323-h.htm @@ -0,0 +1,6318 @@ +<!DOCTYPE html PUBLIC "-//W3C//DTD XHTML 1.0 Strict//EN" + "http://www.w3.org/TR/xhtml1/DTD/xhtml1-strict.dtd"> + +<html xmlns="http://www.w3.org/1999/xhtml" lang="fr" xml:lang="fr"> +<head> +<meta http-equiv="Content-Type" content="text/html;charset=UTF-8" /> +<title> + The Project Gutenberg eBook of La vie simple, by Charles Wagner. +</title> +<link rel="coverpage" href="images/cover.jpg" /> +<style type="text/css"> +body { margin-left: 10%; margin-right: 10% } +h1, h2, h3, .c, .titre, .cbreak { text-align: center; line-height: 1.5em; } +h1, h2 { margin-top: 2em; } +.titre { font-size: 120%; } +.titre, .cbreak { margin-top: 4em; } +p { text-align: justify; line-height: 1.2em; text-indent: 0; } +.small { font-size: smaller; } +.large { font-size: larger; } +.huge { font-size: 160%; } +.sc { font-variant: small-caps; } +hr { margin-left: 42%; margin-right: 42%; width: 16%; margin-top: 1.5em; } +.fnanchor { font-size: 80%; vertical-align: 0.35em; padding: 0 .15em; + text-decoration: none; +} +.footnote { margin-left: 5%; font-size: 95%; } +.footnote .label { float: left; text-align: left; width: 2em; } +.footnote a { text-decoration: none; } +.sign { text-align: right; margin-right: 10%; font-variant: small-caps; } +.date { font-size: smaller; margin-left: 5%; } +.poem { text-align: left; margin-left: 5%; width: 90%; position: relative; } +.stanza { margin-top: 1em; } +.stanza br { display: none; } +.i0 { display: block; margin: 0 0 0 2em; text-indent: -2em; } +table { margin: auto; } +td.drap { text-align: justify; text-indent: -2em; padding-left: 2em; } +td.ind { padding-left: 2em; } +td.topr { text-align: right; vertical-align: top; } +td.num { text-align: right; vertical-align: bottom; } +@media handheld { + .titre, .cbreak { page-break-before: always; padding-top: 2em; } +} +</style> +</head> +<body> +<div>*** START OF THE PROJECT GUTENBERG EBOOK 44323 ***</div> + +<h1>La<br/> +<span class="huge">Vie Simple</span></h1> + +<p class="c">PAR<br/> +<b class="large">C. WAGNER</b><br/> +<span class="small">Auteur de «<cite>Jeunesse</cite>»</span></p> + +<p class="c"><span class="small">DOUZIÈME ÉDITION</span></p> + +<div class="c"><img src="images/acolin.png" alt="" /></div> +<p class="c"><span class="large">PARIS<br/> +<b>Librairie Armand Colin</b></span><br/> +5, rue de Mézières, 5</p> + +<p class="c">1908</p> + +<p class="c"><span class="small">Droits de reproduction et de traduction réservés pour tous pays.</span></p> + + + + +<p class="titre">OUVRAGES DE C. WAGNER</p> + +<div class="c"> +<table summary="ouvrages du même auteur"> +<tr><td class="drap"><b>Auprès du Foyer</b> (6<sup>e</sup> édition). Un volume in-18 jésus, broché +(Librairie Armand Colin)</td> +<td class="num">3</td> +<td class="num">50</td> +</tr> +<tr> +<td class="drap"><b>Justice.</b> Huit discours (7<sup>e</sup> édition). Un volume in-12, broché +(Fischbacher)</td> +<td class="num">3</td> +<td class="num">50</td> +</tr> +<tr> +<td class="drap"><b>Jeunesse.</b> Ouvrage couronné par l'Académie française (2<sup>e</sup> édition). +Un volume in-12, broché (Fischbacher)</td> +<td class="num">3</td> +<td class="num">50</td> +</tr> +<tr> +<td class="drap"><b>Vaillance.</b> Ouvrage honoré d'une souscription du Ministère de +l'Instruction publique (18<sup>e</sup> édition). Un volume in-12, broché +(Fischbacher)</td> +<td class="num">3</td> +<td class="num">50</td> +</tr> +<tr> +<td class="drap"><b>Le long du chemin</b> (4<sup>e</sup> édition). Un volume in-12, broché +(Fischbacher)</td> +<td class="num">2</td> +<td class="num">»</td> +</tr> +<tr> +<td class="drap"><b>L'Évangile et la vie.</b> Discours (4<sup>e</sup> édition). Un volume in-12, +broché (Fischbacher)</td> +<td class="num">3</td> +<td class="num">50</td> +</tr> +<tr> +<td class="drap"><b>Sois un homme!</b> Simples causeries sur la conduite de la vie +(2<sup>e</sup> édition). Un volume in-12, br. (Fischbacher).</td> +<td class="num">1</td> +<td class="num">25</td> +</tr> +<tr> +<td class="ind">Relié</td> +<td class="num">2</td> +<td class="num">»</td> +</tr> +<tr> +<td class="drap"><b>L'Ame des choses</b> (2<sup>e</sup> édition). Un volume in-12, broché +(Fischbacher)</td> +<td class="num">3</td> +<td class="num">50</td> +</tr> +<tr> +<td class="drap"><b>L'Ami.</b> Dialogues intérieurs (3<sup>e</sup> édition). Un volume in-12 +(Fischbacher)</td> +<td class="num">3</td> +<td class="num">50</td> +</tr> +<tr> +<td class="drap"><b>Histoires et Farciboles</b>, pour les enfants. Un volume in-8 illustré +par <span class="sc">René Henriquez</span> (Fischbacher).</td> +<td colspan="2" rowspan="2"> </td> +</tr> +<tr> +<td class="drap"><b>Libre Pensée et Protestantisme libéral.</b> 4 lettres de +<span class="sc">Ferdinand +Brisson</span> avec réponses de <span class="sc">C. Wagner</span>. Un volume in-12.</td> +</tr> +</table> +</div> + +<p class="c"><span class="small">145–08.—Coulommiers. Imp. <span class="sc">Paul</span> BRODARD.—P2–08.</span></p> + + + + +<p class="cbreak">À<br/> +LA MÉMOIRE DE MA MÈRE</p> + + + +<h2>PRÉFACE DE LA NEUVIÈME ÉDITION</h2> + + +<p>Aujourd'hui que <cite>La Vie simple</cite> a été tellement +réimprimée que les vieux clichés sont +usés et qu'il faut recomposer le texte à +nouveau, il ne sera sans doute pas dépourvu +d'intérêt de noter ici quelques faits concernant +l'origine et la destinée de ce livre.</p> + +<p>Le lendemain d'une allocution de mariage +entendue par M. Armand Colin et traitant +le sujet de la Vie simple en son application +au foyer domestique, l'éditeur parisien +m'écrivit:</p> + +<p>«Faites-nous donc un livre sur la «Vie +simple». Rien ne serait plus actuel ni plus +nécessaire.»</p> + +<p>Six mois plus tard le livre paraissait.</p> + +<p>Il eut une bonne presse et un meilleur +public. Les lecteurs lui firent de l'un à +l'autre cette familière et solide réclame par +laquelle on se recommande mutuellement +ses livres comme on se présente ses amis. +Il fut vite connu, et sans faire le moindre +bruit se répandit et se traduisit à travers +l'Europe.</p> + +<p>En 1901, miss Marie-Louise Hendee le +traduisit en élégant anglais pour la maison +Mc Clure de New-York. Un romancier américain +de marque, miss Grace King, le faisait +précéder d'une notice écrite avec beaucoup +de soin et de grâce.</p> + +<p>Déjà le livre commençait à marcher d'un +bon train aux États-Unis, lorsque le Président +Roosevelt le lut et en fut particulièrement +frappé. Il écrivit à l'auteur: «Je prêche +vos livres à mes compatriotes.» Il recommanda +aux Américains la lecture de <cite>La Vie +simple</cite> dans deux discours publics retentissants, +l'un à Bangor, l'autre à Philadelphie. +Il invita enfin l'auteur à venir en Amérique +et le 22 novembre 1904, au grand théâtre +de Lafayette-Square à Washington, le présenta +lui-même au public en ouvrant son +discours par ces mots: «Ceci est la première +fois et sera en même temps la seule +et unique, que durant ma Présidence je +présente un orateur à un auditoire. Et je +suis plus qu'heureux de le faire en cette occasion, +car, s'il y a un livre que je désire voir +lire comme un tract, et un tract intéressant, +par notre peuple entier, c'est <cite>La Vie +simple</cite>, écrite par M. Wagner. Il y a +d'autres de ses livres dont nous pouvons +tirer grand bien. Mais il n'est, à ma connaissance, +aucun ouvrage écrit ces dernières +années, ici ou à l'étranger, qui contienne +autant de choses que nous autres +enfants d'Amérique nous devions prendre +à cœur, que <cite>La Vie simple</cite>.</p> + +<p>Dans un récent et beau voyage aux États-Unis, +j'ai pu me convaincre à quel point +l'Amérique avait suivi le conseil de son +Président.</p> + +<p>Les familles, les universités, les hommes +d'affaires, un large public recruté dans les +milieux les plus divers, s'est mis à lire le +livre. Les journaux l'ont publié en feuilleton, +les prédicateurs en ont tiré des +séries de discours, les dessinateurs des +caricatures. En dernier lieu les éditions +populaires se criaient dans les rues par les +camelots.</p> + +<p>Tout cela est une preuve que ce livre +est venu en son temps et répond à un +besoin profond de simplification au milieu +de cette époque agitée et complexe.</p> + +<p>Par un effet très naturel, le succès +extraordinaire des traductions rejaillit +aujourd'hui sur l'édition française et lui +imprime une énergie nouvelle.</p> + +<p>Puissent ces pages, en se répandant, +ramener l'attention de beaucoup de nos +contemporains sur le premier de tous les +sujets: l'emploi et l'organisation de la vie.</p> + +<p>Et puissions-nous en méditant sur ce problème +des problèmes arriver à comprendre +que le bonheur, la force et la beauté de +l'existence ont pour une grande part leur +source dans l'esprit de Simplicité.</p> + +<p class="sign">Charles Wagner.</p> +<p class="date">Paris, février 1905.</p> + + + +<h2>PRÉFACE DE LA PREMIÈRE ÉDITION</h2> + + +<p>Le malade miné par la fièvre, dévoré +par la soif, rêve pendant son sommeil d'un +frais ruisseau où il se baigne, ou d'une +claire fontaine où il boit à grandes gorgées. +Ainsi dans l'agitation compliquée de l'existence +moderne, nos âmes exténuées rêvent +de simplicité.</p> + +<p>Ce qu'on appelle de ce beau nom, serait-il +un bien à jamais disparu? Je ne le +pense pas. Si la simplicité se trouvait liée +à quelques circonstances exceptionnelles +que de rares époques ont seules connues, +il faudrait renoncer à la réaliser encore. +On ne ramène pas les civilisations vers +leurs origines, pas plus qu'on ne ramène +les fleuves aux flots troublés vers le vallon +tranquille où les branches des aulnes se +rejoignaient sur leur source.</p> + +<p>Mais la simplicité ne dépend pas de +telles ou telles conditions économiques ou +sociales en particulier; c'est plutôt un +esprit qui peut animer et modifier des +vies de genres très différents. Loin d'en +être réduits à la poursuivre de nos regrets +impuissants, nous pouvons, je l'affirme, en +faire l'objet de nos résolutions et le but +de notre énergie pratique.</p> + +<hr/> + + +<p>Aspirer à la vie simple, c'est proprement +aspirer à remplir la plus haute destinée +humaine. Tous les mouvements de l'humanité +vers plus de justice et plus de lumière, +ont été en même temps des mouvements +vers une vie plus simple. Et la simplicité +antique, dans les arts, les mœurs, les idées, +ne garde pour nous son prix incomparable +que parce qu'elle est parvenue à donner +un relief puissant à quelques sentiments +essentiels, à quelques vérités permanentes. +Il faut aimer cette simplicité et s'efforcer +de la garder pieusement. Mais il n'aurait +fait que la centième partie du chemin, celui +qui s'en tiendrait aux formes extérieures +et qui ne chercherait pas à réaliser l'esprit. +En effet s'il nous est impossible d'être +simples dans les mêmes formes que nos +pères, nous pouvons le rester ou le redevenir +dans le même esprit. Nous marchons +sur d'autres sentiers, mais le but de l'humanité +demeure au fond le même: c'est toujours +l'étoile polaire qui dirige le marin +qu'il soit embarqué sur un voilier ou sur +un bateau à vapeur.</p> + +<p>Marcher vers ce but avec les moyens +dont nous disposons, voilà la chose la plus +importante, aujourd'hui comme jadis. Et +c'est pour nous en être souvent écartés +que nous avons embrouillé et compliqués +notre vie.</p> + +<hr/> + + +<p>Si je pouvais réussir à faire partager +cette notion tout intérieure de la simplicité, +je n'aurais pas fait un vain effort. +Quelques lecteurs penseront qu'une telle +notion doit pénétrer les mœurs et l'éducation. +Ils commenceront par la cultiver +en eux-mêmes et lui feront le sacrifice de +quelques-unes de ces habitudes qui nous +empêchent d'être des hommes.</p> + +<p>Trop d'encombrantes inutilités nous +séparent de l'idéal de vérité, de justice et +de bonté qui doit réchauffer et vivifier nos +cœurs. Toute cette broussaille, sous prétexte +de nous abriter, nous et notre bonheur, +a fini par nous masquer la lumière. +Quand aurons-nous le courage d'opposer +aux décevantes tentations d'une vie aussi +compliquée qu'inféconde la réponse du +sage: «Ôte-toi de mon soleil»?</p> + +<p class="date">Paris, mai 1895.</p> + + + +<h2><a name="ch1" id="ch1"></a>I<br/> +La vie compliquée.</h2> + + +<p>Chez les Blanchard tout est sens dessus +dessous, et en vérité il y a de quoi! Songez +donc que M<sup>lle</sup> Yvonne se marie mardi et nous +voici au vendredi!</p> + +<p>C'est un interminable défilé de visiteurs +chargés de cadeaux, de fournisseurs ployant +sous les commandes. Les domestiques sont +sur les dents. Quant aux parents et aux futurs, +ils ne vivent plus, ils n'ont plus de domicile +connu. Le jour on est chez les couturières, les +modistes, les tapissiers, les ébénistes, les +bijoutiers, ou dans l'appartement livré aux +peintres et aux menuisiers. De là, course rapide +par les études des hommes d'affaires, où l'on +attend son tour en regardant les clercs grossoyer +à l'ombre des paperasses. Après cela, +c'est à peine s'il reste le temps de courir +chacun chez soi et de se parer pour la série +des dîners de cérémonie: dîners de fiançailles, +dîners de présentations, dîner de contrat, soirées +et bals. Autour de minuit on rentre +harassé, mais c'est pour trouver au logis tous +les derniers arrivages et une correspondance +effrénée. Félicitations, compliments, acceptations +et refus de demoiselles et de garçons +d'honneur, excuses de fournisseurs en retard. +Et puis les accrocs de la dernière heure: un +deuil subit qui désorganise le cortège, un +vilain rhume qui empêche une actrice, étoile +amie, de chanter à l'orgue, etc. C'est autant à +recommencer! Ces pauvres Blanchard! jamais +ils ne seront prêts, eux qui croyaient pourtant +avoir songé à tout, et tout prévu.</p> + +<p>Et voilà leur existence depuis tantôt un long +mois. Plus moyen de respirer, de se recueillir +une heure, d'échanger une parole tranquille. +<i>Non, ce n'est pas une vie, cela…</i></p> + +<p>Heureusement qu'il y a la chambre de +grand'mère! Grand'mère touche à ses quatre-vingts. +Ayant beaucoup souffert et travaillé, +elle en est arrivée à envisager les choses avec +cette calme sûreté que rapportent de la vie +ceux qui ont l'intelligence élevée et le cœur +aimant. Presque toujours assise dans son fauteuil, +elle adore le silence des longues heures +méditatives. Aussi la tempête affairée qui sévit +par la maison s'est-elle arrêtée respectueuse +devant sa porte. Au seuil de cet asile les voix +s'apaisent, les pas se font discrets. Et quand +les jeunes fiancés veulent se mettre un instant +à l'abri, ils s'enfuient chez grand'mère.</p> + +<p>—Pauvres enfants! leur dit-elle alors, +comme vous voilà énervés! Reposez-vous un +peu, appartenez-vous l'un à l'autre. C'est le +principal. Le reste est peu de chose, il ne +mérite pas qu'on s'y absorbe!</p> + +<p>Ils le sentent bien, ces jeunes gens. Que de +fois, en ces semaines dernières, leur amour +n'a-t-il pas dû céder le pas à toutes sortes +de conventions, d'exigences, d'inutilités! Ils +souffrent de la fatalité, qui à ce moment décisif +de leur vie détache sans cesse leurs esprits de +la seule chose essentielle, pour les pousser à +travers la multitude des préoccupations secondaires. +Et volontiers ils approuvent l'opinion +de l'aïeule quand elle leur dit entre une caresse +et un sourire:</p> + +<p>—Décidément, mes enfants, le monde se +fait trop compliqué, et tout cela ne rend pas +les gens plus heureux… au contraire!…</p> + +<hr/> + + +<p>Je suis de l'avis de bonne maman. Depuis +le berceau jusqu'à la tombe, dans ses besoins +comme dans ses plaisirs, dans sa conception +du monde et de lui-même, l'homme moderne +se débat au milieu de complications sans +nombre. Plus rien n'est simple: ni penser, ni +agir, ni s'amuser, ni même mourir. Nous +avons, de nos mains, ajouté à l'existence une +foule de difficultés et retranché plusieurs agréments. +Je suis persuadé qu'il se trouve à +l'heure présente des milliers de mes semblables +qui souffrent des suites d'une vie trop +factice. Ils nous sauront gré de chercher à +donner une expression à leur malaise et de +les encourager dans ce regret de la simplicité +qui les travaille confusément.</p> + +<p>Énumérons d'abord une série de faits qui +mettent en relief la vérité que nous désirons +faire apercevoir.</p> + +<p>La complication de la vie nous apparaît dans +la multiplicité de nos besoins matériels. Un +des phénomènes universellement constatés du +siècle est que nos besoins ont grandi avec nos +ressources. Cela n'est pas un mal en soi. La +naissance de certains besoins marque en effet +un progrès. C'est un signe de supériorité que +d'éprouver le besoin de se laver, de porter du +linge propre, d'habiter une demeure salubre, +de se nourrir avec un certain soin, de cultiver +son esprit. Mais s'il est des besoins dont la +naissance est désirable et qui ont droit à la +vie, il en est d'autres qui exercent une influence +funeste et s'entretiennent à nos dépens comme +des parasites. C'est le nombre et le caractère +impérieux de ceux-ci qui nous préoccupent. +Si l'on avait pu prédire à nos anciens qu'un +jour l'humanité aurait à sa disposition tous +les engins dont elle dispose maintenant pour +entretenir et défendre son existence matérielle, +ils en auraient conclu d'abord à une +augmentation de l'indépendance et par conséquent +du bonheur, et en second lieu à un +grand apaisement dans les compétitions pour +les biens de la vie. Il leur eût été permis +ensuite de penser que la simplification de +l'existence, résultat de ces moyens d'action +perfectionnés, permettrait de réaliser une plus +haute moralité. Rien de tout cela ne s'est produit: +ni le bonheur, ni la paix sociale, ni +l'énergie pour le bien n'ont augmenté. En +premier lieu, vous semble-t-il que vos concitoyens +soient, pris en masse, plus contents +que leurs ancêtres et plus sûrs du lendemain? +Je ne demande pas s'ils auraient des raisons +de l'être, mais s'ils le sont en effet. À les +regarder vivre, il me paraît qu'ils sont en +majorité mécontents de leur sort, avant tout +préoccupés de leurs besoins matériels et obsédés +par le souci du lendemain. Jamais la +question du vivre et du couvert n'a été plus +aiguë ni plus exclusive que depuis qu'on est +mieux nourri, mieux vêtu, mieux logé qu'autrefois. +Celui-là se trompe qui croit que la +question: «que mangerons-nous, que boirons-nous, +de quoi serons-nous vêtus?» ne +se pose qu'aux pauvres gens exposés aux +angoisses des lendemains sans pain et sans +abri. Chez ceux-là elle est naturelle, et pourtant +c'est encore là qu'elle se pose le plus simplement. +Il faut aller chez ceux qui commencent +à jouir d'un peu de bien-être, pour constater +combien la satisfaction de ce qu'ils ont +est troublée par le regret de ce qui leur +manque. Et si vous voulez observer le souci +de l'avenir matériel dans tout son luxueux +développement, regardez les gens aisés et +surtout les riches. Les femmes qui n'ont +qu'une robe, ne sont pas celles qui se demandent +le plus comment elles se vêtiront, de +même ce ne sont pas les rationnés du strict +nécessaire, qui s'interrogent le plus sur ce +qu'ils mangeront demain. Par une conséquence +nécessaire de la loi que les besoins grandissent +des satisfactions qu'on leur donne: <i>plus +un homme a de bien, plus il lui en faut.</i></p> + +<p>Plus il est assuré du lendemain selon la vue +ordinaire du bon sens, plus il se condamne à +se préoccuper de quoi il vivra, lui et ses +enfants, comment il établira ceux-ci et leurs +descendants. Rien ne saurait donner une idée +des craintes d'un homme établi, de leur nombre, +de leur portée, de leurs nuances raffinées.</p> + +<p>De tout cela, il est résulté à travers les +différentes couches sociales, et selon les conditions, +avec une intensité variable, une agitation +générale, un état d'esprit très complexe +qui ne saurait mieux se comparer qu'à l'humeur +des enfants gâtés à la fois comblés et +mécontents.</p> + +<p>Si nous ne sommes pas devenus plus heureux, +nous ne sommes pas devenus plus pacifiques +et plus fraternels. Les enfants gâtés se +disputent souvent et avec acharnement. Plus +l'homme a de besoins et de désirs, plus il a +d'occasions de conflit avec ses semblables, et +ces conflits sont d'autant plus haineux que les +causes en sont moins justes. Que l'on se batte +pour le pain, le nécessaire, c'est la loi naturelle. +Elle peut sembler brutale, mais il y a +une excuse dans sa dureté même, et en général +elle se borne aux cruautés rudimentaires. Tout +autre est la bataille pour le superflu, pour +l'ambition, pour le privilège, pour le caprice, +pour la jouissance matérielle. Jamais la faim +n'a fait commettre à l'homme les bassesses +que lui font commettre l'ambition, l'avarice, +la soif des plaisirs malsains. L'égoïsme devient +plus malfaisant à mesure qu'il se raffine. Nous +avons donc assisté de ce temps à une aggravation +de l'esprit d'hostilité entre semblables, +et nos cœurs sont moins apaisés que jamais.</p> + +<p>Est-il utile de se demander après cela si +nous sommes devenus meilleurs? Le nerf du +bien n'est-il pas dans la capacité de l'homme +d'aimer quelque chose en dehors de lui-même? +Et quelle place reste-t-il pour le prochain dans +une vie sacrifiée aux préoccupations matérielles, +aux besoins en majorité factices, à la +satisfaction des ambitions, des rancunes et des +fantaisies? L'homme qui se met tout entier +au service de ses appétits, les fait si bien +grandir et multiplier qu'ils deviennent plus +forts que lui. Une fois qu'il est leur esclave, +il perd le sens moral et l'énergie, et il devient +incapable de distinguer le bien et de le pratiquer. +Il est livré à l'anarchie intérieure des +désirs dont naît à la longue l'anarchie extérieure. +La vie morale consiste dans le gouvernement +de soi-même, l'immoralité consiste +dans le gouvernement de nous-mêmes par nos +besoins et nos passions. Ainsi peu à peu les +bases de la vie morale se déplacent et la règle +du jugement dévie.</p> + +<p>Pour un homme esclave de besoins nombreux +et exigeants, posséder est le bien par +excellence, source de tous les autres biens. Il +est vrai que, dans la concurrence acharnée +pour la possession, on en arrive à haïr ceux +qui possèdent, et à nier le droit de propriété +lorsque ce droit est entre les mains d'autrui +et non entre les nôtres. Mais l'acharnement à +attaquer ce que possède autrui, est une preuve +nouvelle de l'importance extraordinaire que +nous attachons à posséder. Les choses et les +hommes finissent par être estimés à leur valeur +vénale et selon le profit qu'on en peut tirer. +Tout ce qui ne rapporte rien ne vaut rien, et +quiconque ne possède rien n'est rien. La pauvreté +honnête risque fort de passer pour une +honte, et l'argent, même malpropre, n'a pas +trop de difficulté à compter pour du mérite…—Alors, +nous objectera-t-on, vous condamnez +le progrès moderne en bloc et vous +voudriez nous ramener au bon vieux temps, +à l'acétisme peut-être?—Pas le moins du +monde. C'est la plus stérile et la plus dangereuse +des utopies que de vouloir ressusciter +le passé, et l'art de bien vivre ne consiste pas +à se retirer de la vie. Mais nous cherchons +à mettre en lumière, afin de lui trouver un +remède, une des erreurs qui pèsent le plus +lourdement sur le progrès social, à savoir que +l'homme devient plus heureux et meilleur par +l'augmentation du bien-être extérieur. Rien +n'est plus faux que ce prétendu axiome social. +Au contraire, la diminution de la capacité +d'être heureux et l'avilissement des caractères +par le bien-être matériel sans contrepoids, est +un fait que mille exemples sont là pour établir. +Une civilisation vaut ce que vaut l'homme +installé à son centre. Quand cet homme manque +de direction morale, tout progrès n'aboutit +qu'à empirer le mal et à embrouiller davantage +les problèmes sociaux.</p> + +<hr/> + + +<p>Ce principe peut se vérifier dans d'autres +domaines que celui du bien-être. Ne mentionnons +que ceux de l'instruction et de la liberté. +On se rappelle le temps où des prophètes +écoutés annonçaient que, pour transformer la +terre mauvaise en un séjour des dieux, il +suffisait d'abattre ces trois vieilles puissances +coalisées: la misère, l'ignorance et la tyrannie. +D'autres prophètes reprennent aujourd'hui +les mêmes prédictions. Nous venons de voir +que l'évidente diminution de la misère n'a +rendu l'homme ni meilleur ni plus heureux. +Ce résultat a-t-il été atteint dans une +certaine mesure par le soin louable apporté à +l'instruction? Il n'y paraît pas à l'heure présente, +et c'est bien là le souci, l'angoisse de +ceux qui se consacrent à l'éducation nationale.—Alors +il faut abêtir le peuple, supprimer +l'instruction universelle, fermer les +écoles. Nullement: mais l'instruction, de +même que l'ensemble des engins de notre +civilisation, n'est après tout qu'un outillage. +Tout dépend de l'ouvrier qui s'en sert.</p> + +<p>De même pour la liberté: elle est funeste +ou salutaire suivant l'emploi qu'on en fait. +Reste-t-elle la liberté lorsqu'elle appartient +aux malfaiteurs ou même à l'homme brouillon, +capricieux, irrespectueux? La liberté est une +atmosphère de vie supérieure qu'on devient +capable de respirer par une lente et patiente +transformation intérieure.</p> + +<p>Il faut une loi à toute vie, à celle de +l'homme bien plus encore qu'à celle des êtres +inférieurs, car la vie de l'homme et des +sociétés est plus précieuse et plus délicate que +celle des plantes et des animaux. Cette loi +pour l'homme est d'abord extérieure, mais +elle peut devenir intérieure. Aussitôt que +l'homme a reconnu la loi intérieure et s'est +incliné devant elle, il est mûr pour la liberté, +par le respect et l'obéissance volontaire. Tant +qu'il n'a pas de loi intérieure forte et souveraine, +il est incapable de respirer l'air de la +liberté. Cet air le grise, l'affole, le tue moralement. +Un homme qui se dirige selon la loi +intérieure, ne peut pas plus vivre sous celle +de l'autorité extérieure, qu'un oiseau adulte +ne peut vivre enfermé dans la coquille de +l'œuf; mais un homme qui n'a pas encore +atteint le point moral où il se gouverne lui-même, +ne peut pas plus vivre sous le régime +de la liberté qu'un embryon d'oiseau privé +de la coquille protectrice. Ces choses sont +terriblement simples, et la série de leurs +preuves anciennes et nouvelles ne cesse de +s'accroître sous nos yeux. Et pourtant nous +en sommes toujours encore à méconnaître +les éléments mêmes d'une loi si importante. +Dans notre démocratie, combien sont-ils, +grands et petits, qui ont compris, pour l'avoir +vérifiée, vécue et quelquefois subie, cette +vérité sans laquelle un peuple est incapable +de se gouverner lui-même? La liberté c'est +le respect; la liberté, c'est l'obéissance à la +loi intérieure, et cette loi n'est ni le bon +plaisir des puissants, ni le caprice des foules, +mais la règle impersonnelle et supérieure +devant laquelle ceux qui commandent courbent +la tête les premiers. Dirons-nous alors +qu'il faut supprimer la liberté? Non, mais +il faut nous en rendre capables et dignes, +autrement la vie publique devient impossible, +et une nation s'achemine, à travers la +licence et le manque de discipline, aux inextricables +complications de la démagogie.</p> + +<hr/> + + +<p>Quand on passe en revue les causes particulières +qui troublent et compliquent notre +vie sociale, de quelque nom qu'on puisse les +désigner, et l'énumération en serait longue, +elles se ramènent toutes à une cause générale +qui est celle-ci: <i>la confusion de l'accessoire +avec l'essentiel</i>. Le bien-être, l'instruction, la +liberté, tout l'ensemble de la civilisation, +constituent le cadre du tableau, mais le cadre +ne fait pas le tableau pas plus que l'habit ne +fait le moine, et l'uniforme le soldat. Le +tableau ici c'est l'homme, et l'homme avec ce +qu'il a de plus intime, sa conscience, son +caractère, sa volonté. Et tandis qu'on soignait +et embellissait le cadre, on a oublié, négligé, +endommagé le tableau. Aussi nous sommes +comblés de biens extérieurs et misérables en +vie spirituelle. Nous avons en abondance des +biens, dont à la rigueur on pourrait se passer, +et nous sommes infiniment pauvres de la +seule chose nécessaire. Et lorsque notre être +profond se réveille, avec son besoin d'aimer, +d'espérer, de réaliser sa destinée, il éprouve +comme l'angoisse d'un vivant qu'on vient +d'ensevelir, il étouffe sous l'amoncellement +des choses secondaires qui pèsent sur lui et +le privent d'air et de lumière.</p> + +<p>Il faut dégager, libérer, remettre en honneur +la vraie vie, placer toute chose à son +rang et se souvenir que le centre du progrès +humain est dans la culture morale. Qu'est-ce +qu'une bonne lampe? Ce n'est pas la plus +ornée, la mieux ciselée, celle qui est faite du +métal le plus précieux. Une bonne lampe est +une lampe qui éclaire bien. Et de même on +est un homme et un citoyen, ni par le nombre +des biens et des plaisirs qu'on s'accorde, ni +par la culture intellectuelle et artistique, ni +par les honneurs ou l'indépendance dont on +jouit, mais par la solidité de sa fibre morale. +Et ceci après tout n'est pas une vérité d'aujourd'hui, +mais une vérité de tous les temps.</p> + +<p>À aucune époque, les conditions extérieures +qu'il avait réalisées par son industrie ou son +savoir, n'ont pu dispenser l'homme de se soucier +de l'état de sa vie intérieure. La figure du +monde change autour de nous, les facteurs +intellectuels et matériels de l'existence se +modifient. Nul ne peut s'opposer à ce changement +dont le caractère brusque ne laisse pas +d'être parfois périlleux. Mais la grande affaire +est que, au sein des circonstances modifiées, +l'homme demeure un homme, vive sa vie +marche vers son but. Or quelle que soit la +route à parcourir, pour marcher vers son but, +il faut que le voyageur ne se perde pas dans +les chemins de traverse et ne s'embarrasse +pas de fardeaux inutiles. Qu'il veille sur sa +direction, sur ses forces, sur son honneur +et que pour mieux se consacrer à l'essentiel +qui est de progresser, il simplifie son bagage, +fût-ce même au prix de quelques sacrifices.</p> + + + + +<h2><a name="ch2" id="ch2"></a>II<br/> +L'esprit de simplicité.</h2> + + +<p>Avant de pouvoir exposer en quoi consisterait, +dans la pratique, le retour à la simplicité +auquel nous aspirons, il est nécessaire de +définir la simplicité dans son principe même. +Car l'on commet à son endroit la même erreur +que nous venons de dénoncer et qui consiste +à confondre l'accessoire avec l'essentiel, le +fond avec la forme. On est tenté de croire +que la simplicité présente certains caractères +extérieurs auxquels elle se reconnaît, et dans +lesquels elle consiste. Simplicité et condition +simple, vêtements modestes, demeure sans +faste, médiocrité, pauvreté, ces choses semblent +marcher ensemble. Tel n'est pas le cas +cependant. Des trois hommes que je viens de +rencontrer sur ma route, l'un allait en équipage, +l'autre à pied, le troisième nu-pieds. +Ce dernier n'est pas nécessairement le plus +simple des trois. Il se peut en effet que celui +qui passe en voiture soit simple malgré sa +grande situation et ne soit pas l'esclave de sa +richesse; il se peut de même que l'homme en +souliers n'envie pas celui qui passe en équipage, +et ne méprise pas celui qui va sans +chaussures, et enfin il est possible que, sous +ses haillons et les pieds dans la poussière, le +troisième ait la haine de la simplicité, du travail, +de la sobriété et ne rêve que vie facile, +jouissances, désœuvrement. Parmi les moins +simples des hommes il faut compter les mendiants +de profession, les chevaliers d'industrie, +les parasites, tout le troupeau des obséquieux +ou des envieux dont les aspirations se +résument en ceci: arriver à saisir un lambeau, +le plus gros possible, de cette proie que +consomment les heureux de la terre. Et +dans cette même catégorie, rangeons, peu +importe à quel milieu ils appartiennent, les +ambitieux, les roués, les efféminés, les avares, +les orgueilleux, les raffinés. La livrée n'y fait +rien, il faut voir le cœur. Aucune classe n'a +le privilège de la simplicité, aucun costume, +quelque humble qu'il paraisse, n'en est le signe +assuré. Sa demeure n'est, nécessairement, +ni la mansarde, ni la chaumière, ni la cellule +de l'ascète, ni la barque du plus pauvre +des pêcheurs. Sous toutes les formes que +revêt la vie, dans toutes les positions sociales, +en bas comme au sommet de l'échelle, il y a +des êtres qui sont simples et d'autres qui ne +le sont pas. Nous ne voulons pas dire par là +que la simplicité ne se traduise par aucun +indice extérieur, qu'elle n'ait pas ses allures +particulières, ses goûts propres, ses mœurs; +mais il ne faut pas confondre ces formes +qu'on peut à la rigueur lui emprunter, avec +son essence même et sa source profonde. +Cette source est tout intérieure. <i>La simplicité +est un état d'esprit.</i> Elle réside dans +l'intention centrale qui nous anime. <i>Un +homme est simple lorsque sa plus haute préoccupation +consiste à vouloir être ce qu'il doit +être, c est-à-dire un homme tout bonnement.</i> +Cela n'est ni aussi facile ni aussi impossible +qu'on pourrait se l'imaginer. Au fond cela +consiste à mettre ses aspirations et ses actes +d'accord avec la loi même de notre être et par +conséquent avec l'intention éternelle qui a +voulu que nous soyons. Qu'une fleur soit +une fleur, une hirondelle une hirondelle, un +rocher un rocher et qu'un homme soit un +homme et non un renard, un lièvre, un oiseau +de proie ou un pourceau, tout est là.</p> + +<p>Nous voici donc amenés à formuler l'idéal +pratique de l'homme. Dans toute vie nous +observons une certaine quantité de forces et +de substances associées pour un but. Des +matériaux plus ou moins bruts y sont transformés +et portés à un degré supérieur d'organisation. +Il n'en est pas autrement pour la +vie des hommes. <i>L'idéal humain consisterait +ainsi à transformer la vie en biens plus grands +qu'elle-même.</i> On peut comparer l'existence à +une matière première. Ce qu'elle est, importe +moins que ce qu'on en tire. Comme dans une +œuvre d'art, ce qu'on doit y apprécier, c'est +ce que l'ouvrier a su y mettre. Nous apportons +en naissant, des dons différents. L'un a +reçu de l'or, l'autre du granit, un troisième +du marbre et la plupart du bois ou de l'argile. +Notre tâche consiste à façonner ces matières. +Chacun sait qu'on peut gâter la substance +la plus précieuse, mais aussi qu'on peut tirer +une œuvre immortelle d'une matière sans +valeur. L'art consiste à réaliser une idée +permanente, dans une forme éphémère. La +vie vraie consiste à réaliser les biens supérieurs +qui sont la justice, l'amour, la vérité, +la liberté, l'énergie morale dans notre activité +journalière, quel qu'en soit d'ailleurs le lieu +ou la forme extérieure. Et cette vie est possible +dans les conditions sociales les plus +diverses, et avec les dons naturels les plus +inégaux. Ce n'est pas la fortune ou les avantages +personnels, mais le parti que nous en +tirons qui constitue la valeur de la vie. L'éclat +n'y fait pas plus que la longueur: la qualité, +voilà le principal.</p> + +<p>Est-il nécessaire de dire qu'on ne s'élève pas +à ce point de vue, sans effort et sans lutte? +L'esprit de simplicité n'est pas un bien dont on +hérite, mais le résultat d'une conquête laborieuse. +Bien vivre, comme bien penser, c'est +simplifier. Chacun sait que la science consiste +à faire sortir de la somme touffue des cas +divers quelques règles générales. Mais que +d'obscurités et de tâtonnements pour aboutir +à la découverte de ces règles! Des siècles de +recherche viennent souvent se condenser en +un principe qui tient dans une ligne. La vie +morale en ce point présente une grande analogie +avec la vie scientifique. Elle aussi commence +dans une certaine confusion, s'essaie, +se cherche elle-même et souvent se trompe. +Mais à force d'agir et de se rendre compte +de ses actes avec sincérité, l'homme arrive à +mieux savoir la vie. La loi lui apparaît, et +cette loi, la voici: <i>Accomplir sa mission</i>. Celui +qui s'applique à autre chose qu'à la réalisation +de ce but, perd en vivant la raison d'être +de la vie. Ainsi font les égoïstes, les jouisseurs, +les ambitieux. Ils consomment l'existence, +comme on mange son blé en herbe. Ils +l'empêchent de porter son fruit. Leurs vies +sont des vies perdues. Au contraire celui qui +fait servir la vie à un bien supérieur, la sauve +en la donnant. Les préceptes de morale, qui +paraissent arbitraires aux regards superficiels +et semblent faits pour contrarier notre ardeur +de vie, n'ont en somme qu'un objectif: nous +préserver du malheur d'avoir vécu inutilement. +C'est pour cela qu'ils nous ramènent +constamment à la même direction et qu'ils +ont tous le même sens: ne gaspille pas ta vie; +fais-la fructifier! Sache la donner pour l'empêcher +de se perdre. En cela se résume l'expérience +de l'humanité. Cette expérience, que +chaque homme est obligé de refaire pour son +compte, lui devient d'autant plus précieuse +qu'elle lui a coûté plus cher. Éclairée par elle, +sa démarche morale devient plus sûre, il a +ses moyens d'orientation, sa norme intérieure +à laquelle il peut tout ramener, et d'incertain, +confus et compliqué qu'il était, il devient +simple. Par l'influence constante de cette +même loi qui grandit en lui et se vérifie tous +les jours dans les faits, il se produit une transformation +dans ses jugements et ses habitudes.</p> + +<p>Une fois saisi par la beauté et la grandeur +de la vie vraie, par ce qu'il y a de saint et +de touchant dans cette lutte de l'humanité +pour la vérité, pour la justice, pour la bonté, +il en garde au cœur la fascination. Et tout +vient se subordonner naturellement à cette +préoccupation puissante et persistante. La hiérarchie +nécessaire des pouvoirs et des forces +s'organise en lui. L'essentiel commande, l'accessoire +obéit, et l'ordre naît de la simplicité. +On peut comparer le mécanisme de la +vie intérieure à celui d'une armée. Une armée +est forte par la discipline, et la discipline consiste +dans le respect de l'inférieur pour le +supérieur, et dans la concentration de toutes +les énergies vers un même but. Aussitôt que +la discipline se relâche, l'armée souffre. Il ne +faut pas que le caporal commande au général. +Examinez avec soin votre vie et celle des +autres, celle de la société. Chaque fois que +quelque chose cloche ou grince et qu'il naît +des complications ou du désordre, c'est parce +que le caporal a commandé au général. Là +où la loi de simplicité pénètre dans les cœurs +le désordre disparaît.</p> + +<p>Je désespère de jamais décrire la simplicité +d'une façon digne d'elle. Toute la force du +monde et toute sa beauté, toute la joie véritable, +tout ce qui console et augmente l'espérance, +tout ce qui met un peu de lumière sur +nos sentiers obscurs, tout ce qui nous fait +prévoir à travers nos pauvres vies quelque but +sublime et quelque avenir immense, nous vient +des êtres simples qui ont assigné un autre +objet à leurs désirs que les satisfactions passagères +de l'égoïsme et de la vanité et qui +ont compris que la science de <i>la vie</i> consistait +à savoir donner sa vie.</p> + + + + +<h2><a name="ch3" id="ch3"></a>III<br/> +La pensée simple.</h2> + + +<p>Ce n'est pas notre vie seulement dans +ses manifestations pratiques, mais aussi le +domaine de nos idées qui a besoin d'être +déblayé. L'anarchie règne dans la pensée +humaine; nous marchons en pleines broussailles, +perdus dans le détail infini, sans orientation +et sans direction.</p> + +<p>Dès que l'homme a reconnu qu'il a son +but, que ce but est d'être un homme, il +organise sa pensée en conséquence. Toute +façon de penser, de comprendre ou de juger +qui ne le rend pas meilleur et plus fort, il la +rejette comme malsaine.</p> + +<p>Et tout d'abord, il fuit le travers trop +commun qui consiste à s'amuser de sa pensée. +La pensée est un outil sérieux qui a sa fonction +dans l'ensemble: ce n'est pas un joujou. +Prenons un exemple: voici un atelier de +peintre. Les outils sont à leur place. Tout +indique que cet ensemble de moyens est +disposé en vue d'un but à atteindre. Ouvrez la +porte à des singes. Ils grimperont sur les établis, +se suspendront aux cordes, se draperont +dans les étoffes, se coifferont avec des pantoufles, +jongleront avec les pinceaux, goûteront +aux couleurs, et perceront les toiles pour voir +ce que les portraits ont dans le ventre. Je ne +doute pas de leur plaisir, il est certain qu'ils +doivent trouver ce genre d'exercice fort intéressant. +Mais un atelier n'est pas fait pour y +lâcher des singes. De même la pensée n'est +pas un terrain d'évolutions acrobatiques. Un +homme digne de ce nom pense comme il est +et comme il aime; il y va de tout son cœur et +non avec cette curiosité détachée et stérile +qui, sous prétexte de tout voir et tout connaître, +s'expose à ne jamais éprouver une +saine et profonde émotion et à ne jamais +produire un acte véritable.</p> + +<p>Une autre habitude dont il est urgent de se +corriger, acolyte ordinaire de la vie factice, +c'est la manie de s'examiner et de s'analyser +à tout propos. Je n'engage pas l'homme +à se désintéresser de l'observation intérieure +et de l'examen de conscience. Essayer d'y +voir clair dans son esprit et dans ses motifs +de conduite est un élément essentiel de la +bonne vie. Mais autre chose est la vigilance, +autre chose cette application incessante à +se regarder vivre et penser, à se démonter +soi-même comme une mécanique. C'est +perdre son temps et se détraquer. L'homme +qui, pour se mieux préparer à la marche, +voudrait d'abord se livrer à un minutieux +examen anatomique de ses moyens de locomotion +risquerait de se disloquer avant +d'avoir fait un seul pas. «Tu as ce qu'il te +faut pour marcher, donc en avant! Prends +garde de tomber et use de ta force avec +discernement.» Les chercheurs de petites +bêtes et les marchands de scrupules se +réduisent à l'inaction. Il suffit d'une lueur +de bon sens pour se rendre compte que +l'homme n'est pas fait pour se regarder le +nombril.</p> + +<p>Le bon sens, ne trouvez-vous pas que ce +qu'on désigne par ce mot se fait aussi rare +que les bonnes coutumes d'autrefois? Le bon +sens c'est vieux jeu. Il faut autre chose; et +l'on cherche midi à quatorze heures. Car c'est +là un raffinement que le vulgaire ne saurait +se payer, et il est si agréable de se distinguer! +Au lieu de se comporter comme une +personne naturelle qui se sert des moyens +tout indiqués dont elle dispose, nous arrivons +à force de génie aux plus étonnantes singularités. +Plutôt dérailler que de suivre la ligne +simple! Toutes les déviations et toutes les +difformités corporelles que soigne l'orthopédie, +ne donnent qu'une faible idée des bosses, +des torsions, des déhanchements, que nous +nous sommes infligés pour sortir du droit bon +sens. Et nous apprenons à nos dépens qu'on +ne se déforme pas impunément. La nouveauté +après tout est éphémère. Il n'y a de durable +que les immortelles banalités et si l'on s'en +écarte c'est pour courir les plus périlleuses +aventures. Heureux celui qui en revient, qui +sait redevenir simple. Le simple bon sens +n'est pas, comme plusieurs peuvent se l'imaginer, +la propriété innée du premier venu, +bagage vulgaire et trivial qui n'a coûté de +peine à personne. Je le compare à ces vieilles +chansons populaires, anonymes et impérissables, +qui semblent être sorties du cœur même +des foules. Le bon sens est le capital lentement +et péniblement accumulé par le labeur +des siècles. C'est un pur trésor, dont celui-là +seul comprend la valeur, qui l'a perdu ou +qui voit vivre les gens qui n'en ont plus. Pour +ma part je pense qu'aucune peine n'est trop +grande pour acquérir et garder le bon sens, +pour maintenir ses yeux clairvoyants, son +jugement droit. On prend bien garde à son +épée, de peur de la fausser ou de la laisser +ronger par la rouille. À plus forte raison +faut-il prendre soin de sa pensée.</p> + +<p>Mais il faut bien comprendre ceci. Un appel +au bon sens n'est pas un appel à la pensée +terre à terre, à un positivisme étroit qui nie +tout ce qu'il ne peut ni voir ni toucher. Car +cela aussi est un manque de bon sens que de +vouloir absorber l'homme dans sa sensation +matérielle et d'oublier les hautes réalités du +monde intérieur. Nous touchons ici à un point +douloureux, autour duquel s'agitent les plus +grands problèmes de l'humanité. Nous luttons +en effet pour atteindre à une conception de +la vie, nous la cherchons à travers mille +obscurités et mille douleurs; et tout ce qui +touche aux réalités spirituelles devient de +jour en jour plus angoissant. Au milieu des +graves embarras et du désordre momentané +qui accompagne les grandes crises de la +pensée, il semble plus que jamais difficile de +se tirer d'affaire avec quelques principes +simples. Pourtant la nécessité même nous +vient en aide, comme elle l'a fait pour les +hommes de tous les temps. Le programme de +la vie est terriblement simple après tout, et +par cela même que l'existence est si pressante +et qu'elle s'impose, elle nous avertit qu'elle +précède l'idée que nous pouvons nous en faire +et que nul ne peut attendre pour vivre qu'il ait +d'abord compris. Nous sommes partout en face +du fait accompli avec nos philosophies, nos +explications, nos croyances, et c'est ce fait +accompli, prodigieux, irréfutable qui nous +rappelle à l'ordre lorsque nous voulons déduire +la vie de nos raisonnements et attendre pour +agir que nous ayons fini de philosopher. Voilà +l'heureuse nécessité qui empêche le monde +de s'arrêter lorsque l'homme doute de son +chemin. Voyageurs d'un jour, nous sommes +emportés dans un vaste mouvement auquel +nous sommes appelés à contribuer, mais que +nous n'avons ni prévu, ni embrassé dans son +ensemble, ni sondé dans ses fins dernières. +Notre part consiste à remplir fidèlement le +rôle de simple soldat qui nous est dévolu, +et notre pensée doit s'adapter à cette situation. +Ne disons pas que les temps sont plus +difficiles pour nous que pour nos aïeux, car +ce qui se voit de loin se voit souvent mal, et +il y a d'ailleurs de la mauvaise grâce à se +plaindre de n'être pas né du temps de son +grand-père. Ce qu'on peut penser de moins +contestable sur ce sujet, le voici: depuis que +le monde existe il est malaisé d'y voir clair. +Partout et toujours, penser juste a été difficile. +Les anciens n'ont aucun privilège en cela sur +les modernes. Et on peut ajouter qu'il n'y a +aucune différence entre les hommes quand on +en arrive à les considérer sous ce point de vue. +Que l'homme obéisse ou commande, enseigne +ou apprenne, tienne une plume ou un marteau, +il lui en coûte également de bien discerner +la vérité. Les quelques lumières que +l'humanité acquiert en avançant lui sont sans +doute d'une extrême utilité; mais elles agrandissent +aussi le nombre et la portée des +problèmes. La difficulté n'est jamais levée, +toujours l'intelligence rencontre l'obstacle. +L'inconnu nous domine et nous étreint de +toutes parts. Mais de même qu'on n'a pas +besoin d'épuiser toute l'eau des sources pour +étancher sa soif, on n'a pas besoin de tout +savoir pour vivre. L'humanité vit et a toujours +vécu sur quelques <i>provisions</i> élémentaires.</p> + +<p>Nous essayerons de les indiquer: tout +d'abord l'humanité vit par la <i>confiance</i>. Par là +elle ne fait que refléter, dans la mesure de sa +pensée consciente, ce qui est le fond obscur +de tous les êtres. Une foi imperturbable à la +solidité de l'univers, à son agencement intelligent, +sommeille dans tout ce qui existe. Les +fleurs, les arbres, les bêtes, vivent avec un +calme puissant, une sécurité entière. Il y a +de la confiance dans la pluie qui tombe, dans +le matin qui s'éveille, dans le ruisseau qui +court à la mer. Tout ce qui est, semble dire: +«Je suis, donc je dois être; il y a de bonnes +raisons pour cela, soyons tranquille.»</p> + +<p>Et de même l'humanité vit de confiance. +Par cela même qu'elle est, elle porte en elle +la raison suffisante de son être, un gage d'assurance. +Elle se repose dans la volonté qui a +voulu qu'elle fût. C'est à garder cette confiance +et à ne la laisser déconcerter par rien, +à la cultiver au contraire et à la rendre plus +personnelle et plus évidente que doit tendre +le premier effort de notre pensée. Tout ce qui +augmente en nous la confiance est bon. Parce +que de là naît l'énergie tranquille, l'action +reposée, l'amour de la vie et du labeur fécond. +La confiance fondamentale est le ressort mystérieux +qui met en mouvement tout ce qu'il y +a de forces en nous. Elle nous nourrit. C'est +par elle que l'homme vit, bien plus que par le +pain qu'il mange. Ainsi tout ce qui ébranle +cette confiance est <i>mauvais</i>, c'est du poison, +non de la nourriture.</p> + +<p>Est malsain tout système de pensée qui +s'attaque au fait même de la vie, pour le +déclarer mauvais. On a trop de fois mal +pensé de la vie en ce siècle. Quoi d'étonnant +que l'arbre se flétrisse quand vous en arrosez +les racines de substances corrosives? Il y +aurait cependant une bien simple réflexion à +opposer à toute cette philosophie de néant: +vous déclarez la vie mauvaise? Bon. Quel +remède allez-vous nous offrir contre elle? +Pouvez-vous la combattre, la supprimer? Je ne +vous demande pas de supprimer votre vie, de +vous suicider, à quoi cela nous avancerait-il? +mais de supprimer la vie, non seulement la +vie humaine, mais sa base obscure et inférieure, +toute cette poussée d'existence qui +monte vers la lumière et selon vous se rue +vers le malheur; je vous demande de supprimer +la volonté de vivre qui tressaille à travers +l'immensité, de supprimer enfin la source de +la vie. Le pouvez-vous? Non. Alors laissez-nous +en paix. Puisque personne ne peut mettre +un frein à la vie, ne vaut-il pas mieux +apprendre à l'estimer et à l'employer qu'en +dégoûter les gens?—Quand on sait qu'un +mets est dangereux pour la santé, on n'en +mange pas. Et quand une certaine façon de +penser nous ôte la confiance, la joie et la +force, il faut la rejeter, certains que non seulement +elle est une nourriture détestable pour +l'esprit, mais qu'elle est fausse. Il n'y a de +vrai pour les hommes que les pensées humaines, +et le pessimisme est inhumain. D'ailleurs +il manque autant de modestie que de +logique. Pour se permettre de trouver mauvaise +cette chose prodigieuse qui se nomme +la vie il faudrait en avoir vu le fond, et presque +l'avoir faite. Quelle singulière attitude que +celle de certains grands penseurs de ce temps! +En vérité, ils se comportent comme s'ils avaient +créé le monde dans leur jeunesse, il y a de +cela très longtemps; mais ils en sont bien +revenus et décidément c'était une faute.</p> + +<p>Nourrissons-nous d'autres mets, fortifions +nos âmes par des pensées réconfortantes. +Pour l'homme, ce qu'il y a de plus vrai c'est +ce qui le fortifie le mieux.</p> + +<hr/> + + +<p>Si l'humanité vit de confiance, elle vit aussi +d'espérance. L'espérance est cette forme de la +confiance qui se tourne vers l'avenir. Toute +vie est un résultat et une aspiration. Tout ce +qui est, suppose un point de départ et tend +vers un point d'arrivée. Vivre c'est devenir, +devenir c'est aspirer. L'immense devenir c'est +l'espérance infinie. Il y de l'espérance au +fond des choses et il faut que cette espérance +se reflète dans le cœur de l'homme. Sans +espérance pas de vie. La même puissance qui +nous fait être, nous incite à monter plus haut. +Quel est le sens de cet instinct tenace qui nous +pousse à progresser? Le sens vrai c'est qu'il +doit résulter quelque chose de la vie, qu'il s'y +élabore un bien, plus grand qu'elle-même, +vers lequel elle se meut lentement, et que ce +douloureux semeur qui s'appelle l'homme a +besoin, comme tout semeur, de compter sur le +lendemain. L'histoire de l'humanité est celle +de l'invincible espérance. Autrement il y a +longtemps que tout serait fini. Pour marcher +sous ses fardeaux, pour se guider dans la +nuit, pour se relever de ses chutes et de ses +ruines, pour ne point s'abandonner dans la +mort même, l'humanité a eu besoin d'espérer +toujours et quelquefois contre tout espoir. +Voilà le cordial qui la soutient. Si nous +n'avions que la logique nous aurions depuis +longtemps tiré cette conclusion: Le dernier +mot est partout à la mort; et nous serions +morts de cette pensée. Mais nous avons +l'espérance, et c'est pour cela que nous +vivons et que nous croyons à la vie.</p> + +<p>Suso, le grand moine mystique, un des +hommes les plus simples et les meilleurs qui +aient jamais vécu, avait une habitude touchante: +chaque fois qu'il rencontrait une +femme, la plus pauvre et la plus vieille, il +s'écartait respectueusement de son chemin, +dût-il pour cela se mettre les pieds dans les +épines ou dans une ornière boueuse. «Je fais +cela, disait-il, pour rendre hommage à notre +sainte dame la Vierge Marie.» Rendons à l'espérance +un hommage semblable: quand nous +la rencontrons sous la forme du brin de blé +qui perce le sillon, de l'oiseau qui couve et +nourrit sa nichée, d'une pauvre bête blessée qui +se ramasse, se relève et continue son chemin, +d'un paysan qui laboure et ensemence un +champ ravagé par l'inondation ou la grêle, +d'une nation qui lentement répare ses pertes +et panse ses blessures, sous n'importe quel +extérieur humble et souffreteux, saluons-la! +Quand nous la rencontrons dans les légendes, +dans les chants naïfs, dans les simples +croyances, saluons-la encore! car c'est la +même toujours, l'indestructible, la fille immortelle +de Dieu.</p> + +<p>Nous osons trop peu espérer. L'homme de +ce temps a contracté des timidités étranges. +La crainte que le ciel ne tombe, ce comble +de l'absurdité dans la peur, selon nos ancêtres +gaulois, est entrée dans nos cœurs. La +goutte d'eau doute-t-elle de l'Océan? le rayon +doute-t-il du soleil? Notre sagesse sénile a +réalisé ce prodige. Elle ressemble à ces vieux +pédagogues grognons, dont l'office principal +consiste à rabrouer les joyeuses espiègleries +ou les enthousiasmes juvéniles de leurs +jeunes élèves. Il est temps de redevenir +enfants, de réapprendre à joindre les mains et +à ouvrir de grands yeux devant le mystère +qui nous enveloppe, de nous souvenir que +malgré notre savoir nous ne savons que peu +de chose, que le monde est plus grand que +notre cerveau et que c'est heureux, car s'il +est si prodigieux il doit receler des ressources +inconnues et on peut lui accorder quelque +crédit sans se faire taxer d'imprévoyance. Ne +le traitons pas comme des créanciers un débiteur +insolvable. Il faut ranimer son courage +et rallumer la sainte flamme de l'espérance. +Puisque le soleil se lève encore, puisque la +terre refleurit, puisque l'oiseau bâtit son nid, +puisque la mère sourit à son enfant, ayons le +courage d'être des hommes et remettons le +reste à Celui qui a nombré les étoiles. Quant +à moi, je voudrais pouvoir trouver des mots +enflammés pour dire à quiconque se sent le +cœur abattu en ce temps désabusé: relève +ton courage, espère encore, celui-là est sûr de +se tromper le moins qui a l'audace d'espérer +le plus. <i>La plus naïve espérance est plus près +du vrai que le désespoir le plus raisonné.</i></p> + +<hr/> + + +<p>Une autre source de lumière sur le chemin +de l'humanité est la bonté. Je ne suis pas de +ceux qui croient à la perfection naturelle de +l'homme et enseignent que la société le corrompt. +De toutes les formes du mal celle qui +m'effraie le plus est au contraire la forme +héréditaire. Mais je me suis parfois demandé +comment il se fait que ce vieux virus empoisonné +des instincts vils, des vices inoculés +dans le sang, tout l'amas des servitudes que +nous lègue le passé, n'ait pas eu raison de +nous. C'est sans doute qu'il y a autre chose. +Cette autre chose est la bonté.</p> + +<p>Étant donné l'inconnu qui plane sur nos +têtes, notre raison bornée, l'énigme angoissante +et contradictoire des destinées, le mensonge, +la haine, la corruption, la souffrance, +la mort, que penser? que faire? À toutes ces +questions réunies une voix grande et mystérieuse +a répondu: <i>Sois bon</i>. Il faut bien +que la bonté soit divine comme la confiance, +comme l'espérance, puisqu'elle ne peut pas +mourir, alors que tant de puissances lui sont +contraires. Elle a contre elle la férocité +native de ce qu'on pourrait appeler la bête +dans l'homme; elle a contre elle la ruse, la +force, l'intérêt, et surtout l'ingratitude. Pourquoi +passe-t-elle blanche et intacte au milieu +de ces ennemis sombres, comme le prophète +de la légende sacrée au milieu des fauves +rugissants?</p> + +<p>C'est parce que ses ennemis sont chose d'en +bas et que la bonté est chose d'en haut. Les +cornes, les dents, les griffes, les yeux pleins +d'un feu meurtrier, ne peuvent rien contre +l'aile rapide qui s'élance vers les hauteurs et +leur échappe. Ainsi la bonté se dérobe aux +entreprises de ses ennemis. Elle fait mieux +encore, elle a connu quelquefois ce beau +triomphe de gagner ses persécuteurs: elle a +vu les fauves se calmer, se coucher à ses +pieds, obéir à sa loi.</p> + +<p>Au cœur même de la foi chrétienne la doctrine +la plus sublime et, pour qui sait en +pénétrer le sens profond, la plus humaine est +celle-ci: Pour sauver l'humanité perdue le +Dieu invisible est venu demeurer parmi nous +sous la forme d'un homme et il n'a voulu se +faire connaître qu'à ce seul signe: <i>La bonté</i>.</p> + +<p>Réparatrice, consolatrice, douce au malheureux, +au méchant même, la bonté dégage +la lumière sous ses pas. Elle clarifie et simplifie. +La part qu'elle a choisie est la plus +modeste: bander les blessures, effacer les +larmes, apaiser la misère, bercer les cœurs +endoloris, pardonner, concilier. Mais c'est +bien d'elle que nous avons le plus besoin. +Aussi puisque nous songeons à la meilleure +façon de rendre la pensée féconde, simple, +vraiment conforme à notre destinée humaine, +nous résumerons la méthode en ces mots: +<i>Aie confiance, espère et sois bon</i>.</p> + +<p>Je ne veux décourager personne des hautes +spéculations, ni dissuader qui que ce soit de +se pencher sur les problèmes de l'inconnu, +sur les vastes abîmes de la philosophie ou +de la science. Mais il faudra toujours revenir, +de ces lointains voyages, vers le point où nous +sommes, et souvent même à la place où nous +piétinons sans résultat apparent. Il est des +conditions de vie et des complications sociales +où le savant, le penseur et l'ignorant ne +voient pas plus clair les uns que les autres. +L'époque présente nous a souvent mis en face +de ce genre de situations, et je garantis à celui +qui voudra suivre notre méthode, qu'il reconnaîtra +bientôt qu'elle a du bon.</p> + +<hr/> + + +<p>Comme j'ai, en tout ceci, côtoyé le terrain +religieux, dans ce qu'il a de général du moins, +on me demandera peut-être de dire en quelques +mots simples quelle est la meilleure religion, +et je m'empresse de m'expliquer sur ce +sujet. Mais peut-être ne faudrait-il pas poser +la question comme on le fait d'ordinaire, en +demandant quelle est la meilleure religion? +Les religions ont sans doute certains caractères +précis, et des qualités ou des défauts qui +sont inhérents à chacune. On peut donc à la +rigueur les comparer entre elles; mais à cette +comparaison se mêlent toujours des partis +pris ou des partialités involontaires. Il vaut +mieux poser la question autrement et demander: +Ma religion est-elle bonne et à quoi +puis-je reconnaître qu'elle est bonne? À cette +question voici la réponse: Votre religion est +bonne si elle est vivante et agissante; si elle +nourrit en vous le sentiment de la valeur +infinie de l'existence, la confiance, l'espoir et +la bonté; et elle est l'alliée de la meilleure +partie de vous-même contre la plus mauvaise, +et vous fait apparaître sans cesse la nécessité +de devenir un homme nouveau; si elle vous +fait comprendre que la douleur est une libératrice; +si elle augmente en vous le respect de +la conscience des autres; si elle vous rend le +pardon plus facile, le bonheur moins orgueilleux, +le devoir plus cher, l'au-delà moins +obscur. Si oui, votre religion est bonne, peu +importe son nom. Quelque rudimentaire +qu'elle soit, quand elle remplit cet office, elle +procède de la source authentique, elle vous +lie aux hommes et à Dieu.</p> + +<p>Mais vous servirait-elle par hasard à vous +croire meilleur que les autres, à ergoter sur +des textes, à renfrogner votre figure, à +dominer sur la conscience d'autrui ou à livrer +la vôtre à l'esclavage, à endormir vos scrupules, +à pratiquer un culte par mode et par +intérêt, ou à faire le bien par calcul d'outre-tombe, +oh alors! que vous vous réclamiez de +Bouddha, de Moïse, de Mahomet ou du Christ +même, votre religion ne vaut rien, elle vous +sépare des hommes et de Dieu.</p> + +<p>Je n'ai peut-être pas un pouvoir suffisant +pour parler ainsi; mais d'autres l'ont fait +avant moi, qui sont plus grands que moi, +notamment celui qui raconta au scribe faiseur +de questions, la parabole du bon Samaritain. +Je me retranche derrière son autorité.</p> + + + + +<h2><a name="ch4" id="ch4"></a>IV<br/> +La parole simple</h2> + + +<p>La parole est le grand organe révélateur de +l'esprit, la première forme visible qu'il se +donne. Telle pensée, telle parole. Pour réformer +sa vie dans le sens de la simplicité il +faut veiller sur sa parole et sur sa plume. +Que la parole soit simple comme la pensée, +quelle soit sincère et qu'elle soit sûre: <i>Pense +juste, parle franc!</i></p> + +<p>Les relations sociales ont pour base la confiance +mutuelle et cette confiance se nourrit +de la sincérité de chacun. Aussitôt que la +sincérité diminue, la confiance s'altère, les +rapports souffrent, l'insécurité naît. Cela est +vrai dans le domaine des intérêts matériels +et des intérêts spirituels. Avec des gens dont +il faut sans cesse se méfier il est aussi difficile +de pratiquer le commerce et l'industrie +que de chercher la vérité scientifique, de +poursuivre l'entente religieuse ou de réaliser +la justice. Quand il faut d'abord contrôler les +paroles et les intentions de chacun, et partir +du principe que tout ce qui se dit et s'écrit, a +pour but de vous servir l'illusion à la place +de la vérité, la vie se complique étrangement. +C'est le cas pour nous. Il y a trop de malins, +de diplomates, qui jouent au plus fin et s'appliquent +à se tromper les uns les autres, et +voilà pourquoi chacun a tant de mal à se renseigner +sur les choses les plus simples et qui +lui importent le plus. Probablement ce que je +viens de dire suffirait pour indiquer ma pensée +et l'expérience de chacun pourrait apporter +ici un ample commentaire avec illustrations à +l'appui. Mais je n'en tiens pas moins à insister +sur ce point et à m'entourer d'exemples.</p> + +<p>Autrefois les hommes avaient pour communiquer +entre eux des moyens assez réduits. +Il était légitime de supposer qu'en perfectionnant +et en multipliant les moyens d'information +on augmenterait la lumière. Les peuples +apprendraient à s'aimer en se connaissant +mieux entre eux, les citoyens d'un même +pays se sentiraient liés par une fraternité plus +étroite, étant mieux éclairés sur tout ce qui +touche la vie commune. Lorsque l'imprimerie +fut créée on s'écria: <i>fiat lux!</i> et avec plus de +raison encore lorsque se répandirent l'usage de +la lecture et le goût des journaux. Pourquoi +n'eût-on pas raisonné ainsi: deux lumières +éclairent mieux qu'une et plusieurs mieux que +deux; plus il y aura de journaux et de livres, +mieux on saura ce qui se passe et ceux qui +voudront écrire l'histoire après nous seront +bien heureux, ils auront les mains pleines de +documents. Rien ne semblait plus évident. +Hélas! on basait ce raisonnement sur les qualités +et la puissance de l'outillage, mais on calculait +sans l'élément humain qui est partout le +facteur le plus important. Or il s'est trouvé que +les sophistes, les retors, les calomniateurs, +tous gens à la langue bien pendue, et qui +savent mieux que personne manier la parole +et la plume, ont largement profité de tous les +moyens de multiplier et de répandre la pensée. +Qu'en résulte-t-il? Que nos contemporains ont +toutes les peines du monde à savoir la vérité +sur leur propre temps et leurs propres affaires. +Pour quelques journaux qui cultivent les bons +rapports internationaux, en essayant de renseigner +leurs voisins équitablement et de les +étudier sans arrière-pensée, combien en est-il +qui sèment la méfiance et la calomnie? Que de +courants factices et malsains créés dans l'opinion +publique, avec de faux bruits, des interprétations +malveillantes de faits ou de paroles? +Sur nos affaires intérieures nous ne sommes pas +beaucoup mieux renseignés que sur l'étranger. +Ni sur les intérêts du commerce, de l'industrie +ou de l'agriculture, ni sur les partis +politiques ou les tendances sociales, ni sur +le personnel mêlé aux affaires publiques, il +n'est facile d'obtenir un renseignement désintéressé: +plus on lit de journaux, moins +on y voit clair. Il y a des jours, où après +les avoir lus et en admettant qu'il les croie +sur parole, le lecteur se verrait obligé de +tirer la conclusion suivante: décidément il +n'y a plus que des hommes tarés partout, il +ne reste d'intègres que quelques chroniqueurs. +Mais cette dernière partie de la conclusion +tomberait à son tour. Les chroniqueurs en +effet se mangent entre eux. Le lecteur aurait +alors sous les yeux un spectacle analogue à +celui que représente la caricature intitulée le +combat des serpents. Après avoir tout dévoré +autour d'eux les deux reptiles s'attaquent l'un +à l'autre et s'entre-dévorent, finalement il +reste sur le champ de bataille deux queues.</p> + +<p>Et ce n'est pas l'homme du peuple seulement +qui est dans l'embarras, ce sont les gens +cultivés, c'est presque tout le monde. En politique, +en finance, en affaires, même dans la +science, les arts, la littérature et la religion, il +y a partout des dessous, des trucs, des ficelles. +Il y a une vérité d'exportation et une autre +pour les initiés. Il s'ensuit que tous sont +trompés, car on a beau être d'une cuisine, on +n'est jamais de toutes, et ceux-là mêmes qui +trompent les autres avec le plus d'habileté +sont trompés à leur tour, lorsqu'ils ont besoin +de compter sur la sincérité d'autrui.</p> + +<p>Le résultat de ce genre de pratiques est +l'avilissement de la parole humaine. Elle s'avilit +d'abord aux yeux de ceux qui la manient +comme un vil instrument. Il n'y a plus de +parole respectée pour les discuteurs, les ergoteurs, +les sophistes, tous ceux qui ne sont +animés que par la rage d'avoir raison ou la +prétention que leurs intérêts seuls sont respectables. +Leur châtiment est d'être contraints +à juger les autres d'après la règle qu'ils suivent +eux-mêmes: <i>Dire ce qui profite et non ce +qui est vrai</i>. Ils ne peuvent plus prendre personne +au sérieux. Triste état d'esprit pour +les gens qui écrivent, parlent, enseignent. +Comme il faut mépriser ses auditeurs et ses +lecteurs pour aller vers eux dans de semblables +dispositions! Pour qui a gardé un fonds +d'honnêteté, rien n'est plus révoltant que +l'ironie détachée d'un acrobate de la plume +ou de la parole qui essaie d'en faire accroire +à quelques braves gens pleins de confiance. +D'un côté l'abandon, la sincérité, le désir +d'être éclairé, de l'autre la rouerie qui se +moque du public. Mais il ne sait pas, le menteur, +à quel point il se trompe lui-même. Le +capital sur lequel il vit c'est la confiance, et +rien n'égale la confiance du peuple, si ce n'est +sa méfiance aussitôt qu'il s'est senti trahi. Il +peut bien suivre un temps les exploiteurs de +la simplicité. Mais, après cela, son humeur +accueillante se transforme en aversion; les +portes qui se tenaient larges ouvertes, offrent +leur impassible visage de bois, et les oreilles, +jadis attentives, se sont fermées. Hélas! elles +se ferment alors non pour le mal seulement, +mais pour le bien. Et c'est là le crime de ceux +qui tordent et avilissent la parole. Ils ébranlent +la confiance générale. On considère +comme une calamité l'avilissement de l'argent, +la baisse de la rente, la ruine du crédit: un +malheur est plus grand que celui-là, c'est la +perte de la confiance, de ce crédit moral que +les honnêtes gens s'accordent les uns aux +autres, et qui fait que la parole circule comme +une monnaie authentique. À bas les faux +monnayeurs, les spéculateurs, les financiers +véreux, car ils font suspecter même l'argent +loyal. À bas les faux monnayeurs de la plume +et de la parole, car ils font qu'on ne se fie +plus à rien ni à personne, et que la valeur de +ce qui est dit ou écrit, ressemble à celle des +billets de banque de la Sainte-Farce.</p> + +<p>On voit à quel point il est urgent que chacun +se surveille, garde sa langue, châtie sa plume +et aspire à la simplicité. Point de sens détournés, +point tant de circonlocutions, point tant +de réticences, de tergiversations! Cela ne sert +qu'à tout embrouiller. Soyez des hommes, +ayez une parole. Une heure de sincérité fait +plus pour le salut du monde que des années +de roueries.</p> + +<hr/> + + +<p>Un mot maintenant sur un travers national +et qui s'adresse à ceux qui ont la superstition de +la parole et des démonstrations du style. Sans +doute, il ne faut pas en vouloir aux personnes +qui goûtent une parole élégante, ou une lecture +délicate. Je suis d'avis qu'on ne peut jamais +trop bien dire ce que l'on a à dire. Mais il +ne s'ensuit pas que les choses les mieux dites +et les mieux écrites soient celles qui sont les +plus apprêtées. La parole doit servir le fait et +non se substituer à lui et le faire oublier à +force de l'orner. Les plus grandes choses sont +aussi celles qui gagnent le plus à être dites +avec simplicité, parce qu'alors elles se montrent +telles qu'elles sont: vous ne jetez +pas sur elles le voile même transparent d'un +beau discours, ni cette ombre si fatale à la +vérité, qu'on appelle la vanité d'un écrivain +et d'un orateur. Rien n'est fort, rien n'est +persuasif comme la simplicité. Il y a des +émotions sacrées, de cruelles douleurs, de +grands dévouements, des enthousiasmes passionnés, +qu'un regard, un geste, un cri traduisent +mieux que les plus belles périodes. Ce +que l'humanité possède de plus précieux dans +son cœur, se manifeste le plus simplement. +Pour persuader il faut être vrai et certaines +vérités se comprennent mieux si elles sortent +de lèvres simples, infirmes même, que si elles +tombent des bouches trop exercées, ou sont +proclamées à la force des poumons. Ces règles-là +sont bonnes pour chacun dans la vie de +tous les jours. Personne ne peut s'imaginer +quel profit il retirerait pour sa vie morale, +de la constante observation de ce principe: +être vrai, sobre, simple dans l'expression de +ses sentiments et de ses convictions, en particulier +comme en public, ne jamais dépasser +la mesure, traduire fidèlement ce qui est en +nous, et surtout nous souvenir. C'est là le +principal.</p> + +<p>Car le danger des belles paroles est qu'elles +vivent d'une vie propre. Ce sont des serviteurs +distingués qui ont gardé leurs titres et +ne remplissent plus leurs fonctions, comme +les cours royales nous en offrent l'exemple. +Vous avez bien dit, vous avez bien écrit: c'est +bien, il suffit.</p> + +<p>Combien y a-t-il de gens qui se sont contentés +de parler et ont cru que cela les dispensait +d'agir? Et ceux qui les écoutent se +contentent d'avoir entendu parler. Il se trouve +ainsi qu'une vie peut bien ne se composer à la +longue, que de quelques discours bien tournés, +de quelques beaux livres, de quelques belles +pièces de théâtre. Quant à pratiquer ce qui +est si magistralement exposé, on n'y songe +guère. Et si nous passons du domaine des +gens de talent aux basses régions qu'exploitent +les médiocres: là, dans le pêle-mêle +obscur, nous verrons s'agiter tous ceux qui +pensent que nous sommes sur la terre pour +parler et entendre parler, l'immense et désespérante +cohue des bavards, de tout ce qui +braille, jase ou pérore et après cela trouve +encore qu'on ne parle pas assez. Ils oublient +tous que ceux qui font le moins de bruit font +le plus de besogne. Une machine qui dépense +toute sa vapeur à siffler n'en a plus pour faire +marcher les roues. Cultivez donc le silence. +Tout ce que vous retrancherez sur le bruit, +vous le gagnerez en force.</p> + +<hr/> + + +<p>Ces réflexions nous amènent à nous occuper +d'un sujet voisin, très digne aussi d'attirer +l'attention, je veux parler de ce qu'on pourrait +nommer l'exagération du langage. Quand on +étudie les populations d'une même contrée, on +remarque entre elles des différences de tempérament +dont le langage porte les traces. Ici, +la population est plutôt flegmatique et calme: +elle emploie les diminutifs, les termes atténués. +Ailleurs, les tempéraments sont bien +équilibrés: on entend le mot juste, exactement +adapté à la chose. Mais plus loin, effet +du sol, de l'air, du vin peut-être, un sang +chaud circule dans les veines: on a la tête +près du bonnet et l'expression outrée; les +superlatifs émaillent le langage et pour dire +les plus simples choses on se sert du terme +fort.</p> + +<p>Si l'allure du langage varie selon les climats, +elle diffère aussi selon les époques. Comparez +le langage écrit ou parlé de ce temps à celui +de certaines autres périodes de notre histoire. +Sous l'ancien régime on parlait autrement que +sous la révolution, et nous n'avons pas le +même langage que les hommes de 1830, de +1848 ou du second empire. En général le langage +a une allure plus simple maintenant, +nous n'avons plus de perruque, nous ne mettons +plus pour écrire des manchettes de dentelles; +mais un signe nous différencie de +presque tous nos ancêtres, notre nervosité, +source de nos exagérations.</p> + +<p>Sur des systèmes nerveux excités, quelque +peu maladifs—et Dieu sait que d'avoir des +nerfs n'est plus un privilège aristocratique—les +paroles ne produisent pas la même impression +que sur l'homme normal. Et inversement +à l'homme nerveux, le terme simple ne suffit +pas, quand il cherche à exprimer ce qu'il +ressent. Dans la vie ordinaire, dans la vie +publique, dans la littérature et au théâtre le +langage calme et sobre a fait place à un langage +excessif. Les moyens que les romanciers +et les comédiens ont employés pour galvaniser +l'esprit public et forcer son attention, se retrouvent +à l'état rudimentaire dans nos plus ordinaires +conversations, dans le style épistolaire, +et surtout dans la polémique. Nos procédés +de langage sont à ceux de l'homme posé et +calme ce qu'est notre écriture, comparée à +celle de nos pères. On accuse les plumes de +fer; si l'on pouvait dire vrai!</p> + +<p>—Les oies nous sauveraient alors. Mais le +mal est plus profond, il est en nous-mêmes. +Nous avons des écritures d'agités et de détraqués; +la plume de nos aïeux courait sur le +papier plus sûre, plus reposée. Ici nous sommes +en face d'un des résultats de cette vie moderne +si compliquée et qui fait une si terrible consommation +d'énergie. Elle nous laisse impatients, +essoufflés, en perpétuelle trépidation. +Notre écriture comme notre langage s'en ressentent +et nous trahissent. De l'effet remontons +à la source et comprenons l'avertissement +qui nous est donné. Que peut-il sortir de bon +de cette habitude d'exagérer son langage? +Interprètes infidèles de nos propres impressions, +nous ne pouvons que fausser par nos +exagérations l'esprit de nos semblables et le +nôtre. Entre gens qui exagèrent on cesse de se +comprendre. L'irritation des caractères, les +discussions violentes et stériles, les jugements +précipités, dépourvus de toute mesure, les +plus graves excès dans l'éducation et les rapports +sociaux, voilà le résultat des intempérances +de langage.</p> + +<hr/> + + +<p>Et qu'il me soit permis, dans cet appel à la +parole simple, de formuler un vœu dont l'accomplissement +aurait les suites les plus heureuses. +Je demande une littérature simple, +non seulement comme un des meilleurs +remèdes à nos âmes blasées, surmenées, +fatiguées d'excentricités, mais aussi comme +un gage et une source d'union sociale. Je +demande aussi un art simple. Nos arts et notre +littérature sont réservés aux privilégiés de la +fortune et de l'instruction. Mais que l'on me +comprenne bien: je n'invite pas les poètes, les +romanciers, les peintres à descendre des hauteurs +pour marcher à mi-côte et se complaire +dans la médiocrité, mais au contraire à monter +plus haut. Est populaire, non pas ce qui convient +à une certaine classe de la société qu'il +est convenu d'appeler la classe populaire; est +populaire ce qui est commun à tous et ce qui +les unit. Les sources de l'inspiration dont +pourrait naître un art simple sont dans les +profondeurs du cœur humain, dans les éternelles +réalités de la vie devant lesquelles tous +sont égaux. Et les sources du langage populaire +sont à chercher dans le petit nombre des +formes simples et fortes qui expriment les sentiments +élémentaires et les lignes maîtresses +de la destinée humaine. C'est là qu'est la +vérité, la force, la grandeur, l'immortalité. +N'y aurait-il pas dans un idéal semblable de +quoi enflammer les jeunes gens qui, sentant +brûler en eux la flamme sacrée du beau, +connaissent la pitié et préfèrent à l'adage +dédaigneux: «Odi profanum vulgus», cette +parole autrement humaine: «Misereor super +turbam».—Quant à moi je n'ai aucune +autorité artistique, mais de la foule où je vis +j'ai le droit de pousser mon cri vers ceux qui +ont reçu du talent et de leur dire: Travaillez +pour ceux qu'on oublie. Faites-vous comprendre +des humbles. Ainsi vous ferez une +œuvre d'affranchissement et de pacification; +ainsi vous rouvrirez les sources où puisèrent +jadis ces maîtres dont les créations ont défié +les âges parce qu'ils surent donner pour vêtement +au génie, la simplicité.</p> + + + + +<h2><a name="ch5" id="ch5"></a>V<br/> +Le devoir simple.</h2> + + +<p>Quand on parle aux enfants d'un sujet qui +les importune, ils vous montrent là-haut sur +les toits quelque pigeon qui donne à manger +à son petit, ou là-bas dans la rue quelque +cocher qui maltraite son cheval. Quelquefois +aussi, ils vous posent malicieusement une de +ces grosses questions qui mettent l'esprit des +parents à la torture: tout cela pour détourner +l'attention du sujet douloureux. Je crains que +nous ne soyons de grands enfants en face du +devoir et que, lorsqu'il s'agit de lui, nous ne +cherchions plusieurs subterfuges pour nous +distraire.</p> + +<p>Le premier subterfuge consiste à se demander +s'il y a un devoir en général, ou si ce mot +ne couvre pas une des nombreuses illusions +de nos ancêtres. Car enfin le devoir suppose +la liberté, et la question de la liberté nous +mène jusqu'aux régions métaphysiques. Comment +parler du devoir tant que ce grave problème +du libre arbitre n'est pas résolu?—Théoriquement +il n'y a rien à objecter. Et si +la vie était une théorie, si nous étions là pour +élaborer un système complet de l'univers, il +serait absurde de nous occuper du devoir avant +d'avoir démontré la liberté, fixé ses conditions, +ses limites.</p> + +<p>Mais la vie n'est pas une théorie. Sur ce +point de morale pratique comme sur tous +les autres, elle a devancé la théorie et il +n'y a aucun lieu de croire que jamais elle ne +lui cède la place. Cette liberté, relative, je +l'admets, comme tout ce que nous connaissons +d'ailleurs, ce devoir dont on se demanda s'il +existe, n'en sont pas moins à la base de tous +les jugements que nous portons sur nous et +nos semblables. Nous nous traitons les uns +les autres comme responsables, jusqu'à un certain +point, de nos faits et gestes.</p> + +<p>Le théoricien le plus enragé, dès qu'il sort +de sa théorie, ne se fait aucun scrupule d'approuver +ou de désapprouver les actes d'autrui, +d'instrumenter contre ses ennemis, de faire +appel à la générosité, à la justice de ceux +qu'il veut dissuader d'une démarche indigne. +On ne peut pas plus se défaire de la notion de +l'obligation morale que de celle du temps ou +de l'espace, et de même qu'il faut nous résigner +à marcher avant de savoir définir cet +espace que nous franchissons et ce temps qui +mesure nos mouvements, il faut aussi nous +soumettre à l'obligation morale avant d'en +avoir touché de nos doigts les racines profondes. +La loi morale domine l'homme, qu'il +la respecte ou l'enfreigne. Voyez la vie de +tous les jours: chacun est prêt à jeter la +pierre à celui qui n'accomplit pas un devoir +évident, dût-il même alléguer qu'il n'est pas +encore arrivé à la certitude philosophique. +Chacun lui dira et aura mille fois raison de +lui dire: «Monsieur, on est un homme avant +tout; payez de votre personne d'abord, faites +votre devoir de citoyen, de père, de fils, etc., +vous reprendrez ensuite le cours de vos méditations.»</p> + +<p>Qu'on nous comprenne bien toutefois. Nous +ne voulons détourner personne de l'investigation +philosophique, de la scrupuleuse +recherche des fondements de la morale. Aucune +pensée qui ramène l'homme vers ces graves +préoccupations ne saurait être inutile ou indifférente; +nous défions seulement le penseur +de pouvoir attendre qu'il ait trouvé ces fondements, +pour faire acte d'humanité, d'honnêteté +ou de malhonnêteté, de courage ou de +lâcheté. Et surtout, nous tenons à formuler +une réponse, bonne à opposer à tous les malins +qui n'ont jamais été philosophes, à opposer +à nous-mêmes lorsque nous voudrions invoquer +notre état de doute philosophique pour +justifier nos manquements pratiques. Par cela +même qu'on est un homme, avant toute théorie +positive ou négative sur le devoir, on a pour +règle ferme de se conduire comme un homme. +Il n'y a pas à sortir de là.</p> + +<p>Mais on connaîtrait mal les ressources du +cœur humain si l'on comptait sur l'effet d'une +semblable réponse. Elle a beau être sans +réplique, elle ne peut empêcher d'autres interrogations +de surgir. La somme de nos prétextes +pour nous soustraire au devoir est +égale à la somme des sables de la mer ou des +étoiles des cieux.</p> + +<p>Nous nous retranchons donc derrière le +devoir obscur, le devoir difficile, le devoir +contradictoire. Certes voilà des mots qui +évoquent de pénibles souvenirs. Être un +homme de devoir et douter de son chemin, +tâtonner dans l'ombre, se voir livré aux +sollicitations contraires de devoirs différents, +ou encore se trouver en face du devoir gigantesque, +écrasant, qui dépasse nos forces, quoi +de plus dur? Et ces choses arrivent. Nous ne +voulons ni nier ni contester ce qu'il y a de +tragique dans certains événements et de déchirant +dans certaines vies. Toutefois il est rare +que le devoir ait à se faire jour à travers un +tel conflit de circonstances et doive jaillir de +l'esprit comme l'éclair de l'orage. De si formidables +secousses sont exceptionnelles. Tant +mieux si nous nous tenons bien lorsqu'elles +se produisent; mais si personne ne trouve +étonnant que des chênes soient déracinés par +la bourrasque, ou qu'un marcheur trébuche la +nuit sur un chemin inconnu, ou qu'un soldat +soit vaincu quand il est pris entre deux feux, +personne non plus ne condamnera sans appel +ceux qui ont été battus dans les luttes morales +presque surhumaines. Succomber sous le +nombre et les obstacles, n'a jamais été une +honte.</p> + +<p>Aussi je vais tendre mes armes à ceux qui +se retranchent derrière le rempart inexpugnable +du devoir obscur, compliqué, contradictoire. +Pour aujourd'hui ce n'est pas là ce +qui m'occupe, et c'est du devoir simple, je +dirais presque du devoir facile, que je désire +leur parler.</p> + +<hr/> + + +<p>Nous avons par an trois ou quatre grandes +fêtes carillonnées et beaucoup de jours ordinaires. +Pareillement il y a quelques très +grands et très obscurs combats à livrer. Mais +à côté de cela il y a la multitude des devoirs +simples, évidents. Or, tandis que dans les +grandes rencontres, notre tenue est généralement +suffisante, c'est précisément dans les +petites occasions qu'on nous voit faiblir. Sans +craindre de me laisser entraîner par une +forme paradoxale de ma pensée, je déclarerai +donc: l'essentiel est de remplir le devoir +simple, de s'exercer à la justice élémentaire. +En général ceux qui perdent leur âme, la +perdent non parce qu'ils restent au-dessous du +devoir difficile et qu'ils n'accomplissent pas +l'impossible, mais parce qu'ils négligent d'accomplir +<i>le devoir simple</i>.</p> + +<p>Illustrons cette vérité par des exemples.</p> + +<p>Celui qui essaie de pénétrer dans les dessous +humbles de la société ne tarde pas à découvrir +de grandes misères physiques et morales. +À mesure qu'il y regarde de plus près, il +découvre un plus grand nombre de plaies, +et, à la longue, le monde des misérables lui +apparaît comme une vaste création noire, +devant laquelle l'individu avec ses moyens de +soulagement paraît réduit à l'impuissance. +Il est vrai qu'il se sent pressé d'accourir, +mais en même temps il se demande: à quoi +bon? Évidemment le cas est des plus angoissants. +Quelques-uns le résolvent en ne faisant +rien, de désespoir. Ils demeurent donc +stériles et ce n'est pas pourtant la pitié, ni +même les bonnes intentions, qui leur manquent. +Ils ont tort. Souvent un homme n'a +pas les moyens de faire le bien en gros, mais +ce n'est pas une raison pour qu'il le néglige +en détail. Tant de gens se dispensent de faire +quelque chose parce que, selon eux, il y a trop +à faire. Ils ont besoin d'être rappelés au devoir +simple. Ce devoir, le voici dans le cas qui +nous occupe: que chacun, selon ses ressources, +ses loisirs et ses capacités, se crée des relations +dans les milieux déshérités. Il y a des +gens qui arrivent, avec un peu de bonne +volonté, à s'introduire dans l'entourage des +ministres ou à se faufiler dans la société des +chefs d'État. Pourquoi ne parviendrait-on pas +à nouer des relations avec les pauvres gens +et à se faire des connaissances parmi les +ouvriers qui manquent du nécessaire? Une +fois quelques familles connues, avec leurs +histoires, leurs antécédents et leurs difficultés, +vous pourrez leur être d'une utilité extrême +en faisant simplement ce que vous pouvez et +en pratiquant la fraternité sous la forme du +secours moral et matériel. Vous aurez, il est +vrai, attaqué un petit coin seulement; mais +vous aurez fait votre possible et peut-être +entraîné quelque autre à faire son possible +aussi. En agissant de la sorte, au lieu de constater +seulement qu'il existe dans la société +beaucoup de misère, de haine sombre, de +désunion, de vice, vous y aurez introduit un +peu de bien. Et pour peu que le nombre des +bonnes volontés semblables à la vôtre grandisse, +le bien augmentera sensiblement et le +mal diminuera. Mais dussiez-vous même rester +seul à faire ce que vous avez fait, on pourrait +vous donner ce témoignage que vous avez +fait la seule chose raisonnable, le simple et +enfantin devoir qui s'offrait à vous. Or en faisant +cela vous avez découvert un des secrets +de la bonne vie.</p> + +<p>L'ambition humaine embrasse dans ses +rêves de vastes ensembles, mais il nous est +rarement donné de faire grand, et même alors +le succès rapide et sûr s'appuie toujours sur +une patiente préparation. La fidélité dans les +petites choses est à la base de tout ce qui +s'accomplit de grand. Nous l'oublions trop. +Pourtant, s'il y a une vérité nécessaire à connaître, +c'est celle-là, surtout aux époques difficiles +et dans les passages pénibles de l'existence. +On se sauve bien en cas de naufrage sur +un débris de poutre, un aviron, un morceau +de planche. Sur les flots tumultueux de la vie, +quand tout semble s'être brisé en miettes, +souvenons-nous qu'une seule de ces pauvres +miettes peut devenir notre planche de salut. +La démoralisation consiste à mépriser les +restes.</p> + +<p>Vous avez été ruiné, ou un grand deuil +vous a frappé, ou encore vous venez de voir +se perdre sous vos yeux le fruit d'un long +labeur. Il vous est impossible de reconstituer +votre fortune, de ressusciter les morts, de +sauver votre peine perdue. Et devant l'irréparable +les bras vous tombent. Alors vous +négligez de soigner votre personne, de tenir +votre maison, de surveiller vos enfants. Cela +est pardonnable et combien nous le comprenons! +Mais cela est fort dangereux! Le laisser +aller transforme le mal en un mal pire. Vous +qui croyez que vous n'avez plus rien à perdre, +vous allez pour cela même perdre ce qui vous +reste encore. Ramassez les débris de vos biens, +ayez du peu qui vous reste un soin scrupuleux. +Et bientôt ce peu vous consolera. L'effort +accompli vient à notre secours, comme l'effort +négligé se tourne contre nous. S'il ne vous +reste qu'une branche pour vous y accrocher, +accrochez-vous à cette branche, et si vous +restez seul à défendre une cause qui semble +perdue, ne jetez pas vos armes pour rejoindre +les fuyards. Au lendemain du déluge quelques +isolés repeuplent la terre. L'avenir peut +quelquefois ne reposer que sur une tête isolée +comme il arrive qu'une vie ne tient qu'à un +fil. Inspirez-vous de l'histoire et de la nature: +L'une et l'autre vous apprendront en leurs +laborieuses évolutions, que les calamités +comme la prospérité peuvent sortir des moindres +causes, qu'il n'est pas sage de négliger +le détail et que surtout il faut savoir attendre +et recommencer.</p> + +<p>En parlant du devoir simple je ne puis +m'empêcher de penser à la vie militaire et +aux exemples qu'elle offre aux combattants +de cette grande lutte qui est la vie. Celui-là +comprendrait mal son devoir de soldat qui, +l'armée une fois battue, s'abstiendrait de +brosser ses vêtements, d'astiquer son fusil, +d'observer la discipline.—À quoi bon? direz-vous +peut-être.—À quoi bon? N'y a-t-il pas +plusieurs façons d'être battu? Serait-il indifférent +d'ajouter le découragement, le désordre, +la débâcle au malheur de la défaite? Non. Il +ne faut jamais oublier que le moindre acte +d'énergie dans ces moments terribles est +comme une lumière dans la nuit. C'est un +signe de vie et d'espérance. Chacun comprend +aussitôt que tout n'est pas perdu.</p> + +<p>Pendant la désastreuse retraite de 1813–1814, +au cœur de l'hiver, alors qu'il devait +être presque impossible de garder une tenue +quelconque, je ne sais quel général se présentait +un matin à Napoléon I<sup>er</sup> en grande tenue +et rasé de frais. Le voyant, en pleine débâcle, +aussi soigné que s'il allait à une revue, l'empereur +lui dit: <i>Mon général, vous êtes un +brave!</i></p> + +<hr/> + + +<p>Le devoir simple c'est encore le devoir prochain. +Une très commune faiblesse empêche +bien des gens de trouver intéressant ce qui +est tout près d'eux; ils ne le voient que par +ses côtés mesquins. Le lointain au contraire +les attire et les enchante. Ainsi se dépense +inutilement une somme fabuleuse de bonne +volonté. On se passionne pour l'humanité, +pour le bien public, pour les lointains malheurs, +marchant à travers la vie, les yeux +fixés sur des objets merveilleux qui nous captivent +là-bas aux confins de l'horizon, tandis +qu'on marche sur les pieds des passants, ou +qu'on les coudoie sans les remarquer.</p> + +<p>Singulière infirmité qui vous empêche de +voir ceux qui sont là à vos côtés! Plusieurs +ont fait des lectures étendues, de grands +voyages; mais ils ne connaissent pas leurs +concitoyens, grands ou petits; ils vivent grâce +au concours d'une quantité d'êtres dont le +sort leur demeure indifférent. Ni ceux qui les +renseignent, les instruisent, les gouvernent, ni +ceux qui les servent, les fournissent, les nourrissent +n'ont jamais attiré leur attention. Qu'il +y ait de l'ingratitude ou de l'imprévoyance à +ne pas connaître ses ouvriers, ses domestiques, +les quelques êtres enfin qui ont avec nous des +relations sociales indispensables, cela ne leur +est jamais venu à l'esprit. D'autres vont bien +plus loin encore. Pour certaines femmes leur +mari est un inconnu, et réciproquement. +Il y a des parents qui ne connaissent pas +leurs enfants. Leur développement, leurs +pensées, les dangers qu'ils courent, les espérances +qu'ils nourrissent sont pour eux un +livre fermé. Bien des enfants ne connaissent +pas leurs parents, n'ont jamais soupçonné +leurs peines, leurs luttes, ni pénétré leurs +intentions. Et je ne parle pas des mauvais +ménages, de ces tristes milieux, où toutes +les relations sont faussées, mais d'honnêtes +familles composées de braves gens. Seulement +tout ce monde est très absorbé. Chacun a son +intérêt ailleurs qui lui prend tout son temps. +Le devoir lointain, fort attirant, je n'en disconviens +point, les réclame tout entiers et ils +n'ont pas conscience du devoir prochain. Je +crains qu'ils ne perdent leur peine. La base +d'opération de chacun est le champ de son +devoir immédiat. Négligez cette base et tout +ce que vous entreprendrez au loin sera compromis. +Soyez donc d'abord de votre pays, de +votre ville, de votre maison, de votre église, +de votre atelier, et, s'il se peut, partez de là +pour aller au delà, c'est la marche simple et +naturelle. Il faut que l'homme se munisse à +grands frais de bien mauvaises raisons pour +arriver à suivre la marche inverse. En tout +cas, le résultat d'une si étrange confusion +des devoirs est que plusieurs se mêlent d'une +foule d'affaires sauf de ce qu'on est en droit +de leur demander. Chacun s'occupe d'autre +chose que de ce qui le regarde, est absent de +son poste, ignore son métier. Voilà qui complique +la vie. Il serait pourtant si simple que +chacun s'occupât de ce qui le regarde.</p> + +<hr/> + + +<p>Autre forme du devoir simple. Lorsqu'un +dommage est causé, qui doit le réparer?—Celui +qui l'a fait. Cela est juste, mais cela +n'est que théorie. Et la conséquence de cette +théorie serait qu'il faudrait laisser subsister +le mal jusqu'à ce que les malfaiteurs soient +trouvés et l'aient réparé. Mais si on ne les +trouve pas? Ou s'ils ne peuvent ni ne veulent +réparer?</p> + +<p>Il pleut sur vos têtes par une tuile brisée, +ou le vent pénètre chez vous par un carreau +cassé. Attendrez-vous pour chercher le couvreur +et le vitrier que vous ayez fait arrêter +le casseur de tuile ou de carreau? Vous trouveriez +cela absurde, n'est-ce pas? C'est pourtant +une bien ordinaire pratique. Les enfants +s'écrient avec indignation: «Ce n'est pas moi +qui ai jeté cet objet, ce n'est pas moi qui le +ramasserai!» Et la plupart des hommes raisonnent +de même. C'est logique. Mais ce +n'est pas cette logique-là qui fait marcher le +monde.</p> + +<p>Ce qu'il faut au contraire savoir et ce que +la vie vous répète tous les jours c'est que le +dommage causé par les uns est réparé par les +autres. Les uns détruisent, les autres édifient; +les uns salissent, les autres nettoient; les uns +attisent les querelles, les autres les apaisent; +les uns font couler les larmes, les autres consolent; +les uns vivent pour l'iniquité, les autres +meurent pour la justice. Et c'est dans l'accomplissement +de cette loi douloureuse qu'est le +salut. Cela aussi est logique, mais de cette +logique des faits qui fait pâlir celle des +théories. La conclusion à tirer n'est pas douteuse. +Un homme au cœur simple la tire +ainsi: étant donné le mal, la grande affaire +est de le réparer et de s'y mettre sur-le-champ; +tant mieux si messieurs les malfaiteurs +veulent bien contribuer à la réparation: +mais l'expérience nous déconseille de trop +compter sur leur concours.</p> + +<hr/> + + +<p>Mais quelque simple que soit le devoir, +encore faut-il avoir la force de l'accomplir. +Cette force, en quoi consiste-t-elle et où se +trouve-t-elle? On ne saurait se lasser d'en +parler. Le devoir est pour l'homme un ennemi +et un importun tant qu'il n'apparaît que +comme une sollicitation extérieure. Quand il +entre par la porte, l'homme sort par la fenêtre +et quand il nous bouche les fenêtres on +s'échappe par les toits. Mieux on le voit venir +plus on l'évite sûrement. Il est pareil à ce +gendarme, représentant de la force publique +et de la justice officielle, dont un adroit filou +parvient toujours à se garer. Hélas! le gendarme +réussirait-il à lui mettre la main au +collet, il pourrait tout au plus le conduire au +poste mais non pas sur le droit chemin. Pour +que l'homme accomplisse son devoir il faut +qu'il soit tombé aux mains d'une autre force +que celle qui dit: fais ceci, fais cela; évite +ceci, évite cela, autrement gare à toi!</p> + +<p>Cette force intérieure est l'amour. Quand un +homme déteste son métier ou s'y livre avec +nonchalance, toutes les puissances de la terre +sont inhabiles à le lui faire exercer avec +entrain. Mais celui qui aime sa fonction +marche tout seul; non seulement il est inutile +de le contraindre, mais il serait impossible +de le détourner. Il en est pour tous ainsi. La +grande chose, c'est d'avoir éprouvé ce qu'a de +saint et d'immortellement beau notre obscure +destinée; c'est d'avoir été déterminés par une +série d'expériences à aimer cette vie pour ses +douleurs et pour son espérance, à aimer les +hommes pour leur misère et pour leur noblesse, +et à être de l'humanité par le cœur, +l'intelligence et les entrailles. Alors une force +inconnue s'empare de nous, comme le vent +s'empare des voiles d'un navire, et nous emporte +vers la pitié et la justice. Et cédant à +cette poussée irrésistible, nous disons: <i>Je ne +puis faire autrement, c'est plus fort que moi.</i> +En s'exprimant ainsi les hommes de tous les +âges et de tous les milieux désignent une +puissance qui est plus haute que l'homme, +mais qui peut demeurer dans le cœur des +hommes. Et tout ce qu'il y a en nous de vraiment +élevé nous apparaît comme une manifestation +de ce mystère qui nous dépasse. Les +grands sentiments comme les grandes pensées, +comme les grands actes, sont chose d'inspiration. +Lorsque l'arbre verdit et donne son +fruit c'est qu'il puise dans le sol les forces +vitales, et reçoit du soleil la lumière et la +chaleur. Si un homme, dans son humble +sphère, au milieu des ignorances et des fautes +inévitables, se consacre sincèrement à sa tâche, +c'est qu'il est en contact avec la source éternelle +de bonté. Cette force centrale se manifeste +sous mille formes diverses. Tantôt elle +est l'énergie indomptable, tantôt la tendresse +caressante, tantôt l'esprit militant qui attaque +et détruit le mal, tantôt la sollicitude maternelle +qui ramasse au bord du chemin où elle +se perdait quelque vie froissée et oubliée, +tantôt l'humble patience des longues recherches… +Mais tout ce qu'elle touche porte sa +signature, et les hommes qu'elle anime sentent +que c'est par elle que nous sommes et que +nous vivons. La servir est leur bonheur et leur +récompense. Il leur suffit d'être ses instruments +et ils ne regardent plus à l'éclat extérieur +de leur fonction, sachant bien que rien +n'est grand et que rien n'est petit, mais que +nos actes et notre vie valent seulement par +l'esprit qui les pénètre.</p> + + + + +<h2><a name="ch6" id="ch6"></a>VI<br/> +Les besoins simples.</h2> + + +<p>Quand on achète un oiseau chez l'oiseleur, +ce brave homme nous dit brièvement ce qu'il +faut à notre nouveau pensionnaire, et tout +cela, hygiène, nourriture et le reste, tient en +quelques mots. De même, pour résumer les +besoins essentiels de la plupart des êtres, +quelques indications sommaires suffiraient. +Leur régime est en général d'une extrême +simplicité et tant qu'ils le suivent ils se portent +bien comme des enfants obéissants de +mère nature. Qu'ils s'en écartent, les complications +surviennent, la santé s'altère, la gaîté +s'en va. Seule, la vie simple et naturelle peut +maintenir un organisme en pleine vigueur. +Faute de nous souvenir de ce principe élémentaire, +nous tombons dans les plus étranges +aberrations.</p> + +<p>Que faut-il à un homme pour vivre matériellement +dans les meilleures conditions possibles? +Une nourriture saine, des vêtements +simples, une demeure salubre, de l'air et du +mouvement. Je ne vais pas entrer dans des +détails d'hygiène, ni composer des menus, ou +indiquer des modèles d'habitation et des +coupes de vêtements. Mon but est de marquer +une direction et de dire quel avantage il y +aurait pour chacun à ordonner sa vie dans un +esprit de simplicité.—Pour nous assurer que +cet esprit ne règne pas assez dans notre société, +il suffit de voir vivre les hommes de toutes +les classes. Posez à différents individus, de +milieux très distincts, cette question: Que +vous faut-il pour vivre?… Vous verrez ce +qu'ils répondront. Il n'y a rien d'instructif +comme cela.</p> + +<p>Pour les uns, autochtones de l'asphalte +parisien, il n'y a pas de vie possible en dehors +d'une certaine région circonscrite par quelques +boulevards. Là est l'air respirable, la bonne +lumière, la température normale, la cuisine +classique, et, à discrétion, tant d'autres choses +sans lesquelles il ne vaudrait pas la peine de +se promener sur la machine ronde.</p> + +<p>Aux divers échelons de la vie bourgeoise, +on répond à la question que faut-il pour vivre, +par un chiffre, variable selon le degré d'ambition, +ou d'éducation, et par éducation, on +entend, le plus souvent, les habitudes extérieures +de la vie, la façon de se loger, de se +vêtir et de se nourrir, une éducation toute à +fleur de peau. À partir d'un certain chiffre +de rente, de bénéfice, ou de traitement, la vie +devient possible. Au-dessous, elle est impossible. +On a vu des gens se suicider parce que +leur avoir était descendu au-dessous d'un certain +minimum. Ils ont préféré disparaître que +de se restreindre. Notez que ce minimum, +cause de leur désespoir, eût sans doute été +acceptable encore pour d'autres, aux besoins +moins exigeants, et enviable pour des gens +aux goûts modestes.</p> + +<p>Dans les hautes montagnes la flore change +suivant l'altitude. Il y a la région des cultures +ordinaires, celle des forêts, celle des pâturages, +celle des rochers nus et des glaciers.—À +partir d'une certaine zone on ne trouve plus +de blé, mais la vigne prospère encore; le +chêne cesse dans une région assez basse, le +sapin se plaît à des hauteurs considérables. +La vie humaine avec ses besoins rappelle ces +phénomènes de la végétation.</p> + +<p>À une certaine altitude de fortune on voit +réussir le financier, l'homme des clubs, les +grandes mondaines, et enfin tous ceux pour +qui le strict nécessaire comprend un certain +nombre de domestiques et d'équipages, ainsi +que plusieurs demeures en ville et à la campagne. +Plus loin s'épanouit le gros bourgeois +avec ses mœurs et ses allures propres. On +voit fleurir dans d'autres régions l'aisance +large, moyenne, ou modeste, et des catégories +fort inégales d'exigences. Puis viennent +les petites gens, les artisans, les ouvriers, les +paysans, la masse enfin, qui vit drue et serrée +comme l'herbe fine sur le sommet des montagnes, +là où les grands végétaux ne trouvent +plus de quoi se nourrir. Dans toutes ces provinces +différentes de la société, on vit, et ceux +qui croissent là sont des hommes, au même +titre. Il paraît étrange qu'il y ait entre semblables +de si prodigieuses différences de +besoins. Et ici les analogies de notre comparaison +nous abandonnent. Les plantes et les +animaux des mêmes familles ont des besoins +identiques. La vie humaine nous amène à des +observations contraires. Quelles conclusions +en tirer si ce n'est qu'il y a une élasticité considérable +dans la nature et le nombre de nos +besoins!</p> + +<p>Est-il utile, est-il favorable au développement +de l'individu et à son bonheur, au développement +et au bonheur de la société que +l'homme ait une multitude de besoins et +s'applique à les satisfaire?—Tout d'abord +reprenons notre comparaison avec les êtres +inférieurs. Pourvu que leurs besoins essentiels +soient satisfaits, ils vivent contents. En est-il +de même dans la société humaine? Non. À +tous ses degrés nous rencontrons le mécontentement. +J'excepte complètement ici ceux +qui manquent du nécessaire. On ne saurait +sans injustice assimiler aux mécontents ceux +auxquels le froid, la faim, la misère arrachent +des plaintes. Je ne veux m'occuper que de +cette multitude de gens qui vivent dans des +conditions après tout supportables. D'où vient +leur mécontentement? Pourquoi se rencontre-t-il +non seulement chez les personnes de condition +modeste quoique suffisante, mais encore, +sous des nuances toujours plus raffinées, jusque +dans l'opulence et au sommet des situations +sociales! On parle de bourgeois repus. Qui en +parle? Ceux qui, les jugeant du dehors, pensent +que depuis le temps qu'ils s'en donnent ils doivent +en avoir vraiment assez. Mais eux-mêmes +se jugent-ils satisfaits? Pas le moins du monde. +S'il y a des gens riches et contents, soyez sûrs +qu'ils ne sont pas contents parce qu'ils sont +riches, mais parce qu'ils savent être contents. +Une bête est repue parce qu'elle a mangé, elle +se couche et dort. Un homme peut bien aussi +se coucher et dormir pour un certain temps; +mais cela ne dure jamais, il s'habitue au bien-être, +s'en lasse et en demande un plus grand. +L'appétit n'est pas apaisé chez l'homme par +la nourriture, il vient en mangeant. Cela peut +paraître absurde, c'est la pure vérité.</p> + +<p>Et le fait que ceux qui se plaignent le plus +sont presque toujours ceux qui auraient le +plus de raisons pour se déclarer satisfaits, +prouve bien que le bonheur n'est pas lié au +nombre de nos besoins et à l'empressement +que nous mettons à les cultiver. Chacun est +intéressé à se pénétrer de cette vérité. S'il ne +le fait pas, si par un acte d'énergie, il ne parvient +à limiter ses exigences, il risque de +s'engager insensiblement sur la pente du désir.</p> + +<p>L'homme qui vit pour manger, boire, dormir, +se vêtir, se promener, se donner enfin +tout ce qu'il peut se donner, qu'il soit le parasite +couché au soleil, l'ouvrier buveur, le +bourgeois serviteur de son ventre, la femme +absorbée dans ses toilettes, le viveur de bas +étage ou le viveur de marque, ou qu'il soit +simplement l'épicurien vulgaire, mais bon +garçon, trop docile aux besoins matériels, cet +homme-là, disons-nous, est engagé sur la +pente du désir, et cette pente est fatale. Ceux +qui la descendent obéissent aux mêmes lois +que les corps roulant sur un plan incliné. +En proie à une illusion sans cesse renaissante, +ils se disent: encore quelques pas, les derniers, +vers cet objet là-bas qui attire notre +convoitise… Puis nous nous arrêterons. Mais +la vitesse acquise les entraîne. Plus ils vont, +moins ils peuvent lui résister.</p> + +<p>Voilà le secret de l'agitation, de la rage de +beaucoup de nos contemporains. Ayant condamné +leur volonté à être l'esclave de leurs +appétits, ils reçoivent le châtiment de leurs +œuvres. Ils sont livrés aux fauves désirs, +implacables, qui mangent leur chair, broient +leurs os, boivent leur sang et ne sont jamais +assouvis. Je ne fais pas ici de morale transcendante, +j'écoute parler la vie en notant au +passage quelques-unes des vérités dont tous +les carrefours nous répètent l'écho.</p> + +<p>L'ivrognerie, si inventive pourtant de breuvages +nouveaux, a-t-elle trouvé le moyen +d'éteindre la soif? Non, on pourrait plutôt l'appeler +l'art d'entretenir la soif et de la rendre +inextinguible. Le dévergondage émousse-t-il +l'aiguillon des sens? Non, il l'exaspère, et convertit +le désir naturel en obsession morbide, +en idée fixe. Laissez régner vos besoins et +entretenez-les, vous les verrez se multiplier +comme les insectes au soleil. Plus vous leur +avez donné, plus ils demandent. Il est insensé +celui qui cherche le bonheur dans le seul bien-être. +Autant vaudrait entreprendre de remplir +le tonneau des Danaïdes. À ceux qui ont des +millions il manque des millions, à ceux qui +ont des mille, il manque des mille. Aux autres +il manque des pièces de vingt francs ou de cent +sous. Quand ils ont la poule au pot ils demandent +l'oie, quand ils ont l'oie ils voudraient la +dinde et ainsi de suite. On ne saura jamais +combien cette tendance est funeste. Il y a trop +de petites gens qui veulent imiter les grands, +trop d'ouvriers qui singent le bourgeois, trop +de filles du peuple qui font les demoiselles, +trop de petits employés qui jouent au clubman +et au sportsman, et dans les classes aisées et +riches, trop de gens qui oublient que ce qu'ils +possèdent pourrait servir à mieux qu'à s'accorder +toutes sortes de jouissances pour constater +après qu'on n'en a jamais assez. Nos +besoins, de serviteurs qu'ils devraient être, sont +devenus une foule turbulente, indisciplinée, +une légion de tyrans au petit pied. On ne peut +mieux comparer l'homme esclave de ses +besoins qu'à un ours qui a un anneau dans le +nez et qu'on mène et fait danser à volonté. La +comparaison n'est pas flatteuse; mais avouez +qu'elle est vraie. C'est par leurs besoins qu'ils +sont traînés, tant de gens qui se démènent, +crient et parlent de liberté, de progrès, de +je ne sais quoi encore. Ils ne sauraient faire +un pas dans la vie, sans se demander si cela +ne contrarie pas leurs maîtres. Que d'hommes +et de femmes sont allés, de proche en proche, +jusqu'à la malhonnêteté, pour la seule raison +qu'ils avaient trop de besoins et ne pouvaient +pas se résigner à vivre simplement! Il y a +dans les cellules de Mazas nombre de pensionnaires +qui pourraient nous en dire long +sur le danger des besoins trop exigeants.</p> + +<p>Laissez-moi vous conter l'histoire d'un +brave homme que j'ai connu. Il aimait tendrement +sa femme et ses enfants, et vivait en +France, de son travail, dans une jolie aisance, +mais qui était loin de suffire aux besoins +luxueux de son épouse. Toujours à court +d'argent, alors qu'il aurait pu vivre largement +avec un peu de simplicité, il a fini par s'expatrier +dans une colonie lointaine où il gagne +beaucoup d'argent, laissant les siens dans la +mère patrie. Je ne sais ce que cet infortuné +doit penser là-bas; mais les siens ont un plus +bel appartement, de plus belles toilettes, et +un semblant d'équipage. Et pour le moment +leur contentement est extrême. Mais ils seront +bientôt habitués à ce luxe après tout rudimentaire. +Dans quelque temps madame trouvera +son ameublement mesquin, et son équipage +pauvre. Si cet homme aime sa femme +comme il n'en faut point douter, il émigrera +dans la lune pour avoir un plus gros traitement.—Ailleurs +les rôles sont renversés, +c'est la femme et les enfants qui sont sacrifiés +aux besoins voraces du chef de famille à qui +la vie irrégulière, le jeu et tant d'autres folies +coûteuses font oublier ses devoirs. Entre ses +appétits et son rôle paternel il s'est décidé +pour les premiers et lentement il dérive vers +l'égoïsme le plus vil.</p> + +<p>Cet oubli de toute dignité, cet engourdissement +progressif des sentiments nobles ne se +remarque pas seulement chez les jouisseurs +des classes aisées. L'homme du peuple aussi +est atteint. Je connais bien des petits ménages +où pourrait régner le bonheur, mais où vous +verriez une pauvre mère de famille qui n'a +que peine et chagrin jour et nuit, des enfants +sans souliers et souvent de gros soucis pour le +pain. Pourquoi? Parce qu'il faut trop d'argent +au père. Pour ne parler que de la dépense +en alcool, chacun sait les proportions qu'elle +a atteintes depuis vingt ans. Les sommes +englouties par ce gouffre sont fabuleuses: +deux fois la rançon de la guerre de 1870. +Combien de besoins légitimes on aurait pu +satisfaire avec ce qui a été jeté en pâture aux +besoins factices? Le règne des besoins n'est +pas celui de la solidarité, bien au contraire. +Plus il faut de choses à un homme pour lui-même, +moins il peut faire pour le prochain, +même pour ceux qui lui sont attachés par les +liens du sang.</p> + +<hr/> + + +<p>Diminution du bonheur, de l'indépendance, +de la délicatesse morale, voire des sentiments +de solidarité, tel est le résultat du règne des +besoins. On pourrait y ajouter une multitude +d'autres inconvénients dont le moindre n'est +pas l'ébranlement de la fortune et de la santé +publiques. Les sociétés qui ont de trop grands +besoins s'absorbent dans le présent, elles lui +sacrifient les conquêtes du passé et lui immolent +l'avenir. Après nous le déluge! Raser les +forêts pour en tirer de l'argent, manger son +blé en herbe, détruire en un jour le fruit +d'un long travail, brûler ses meubles pour +se chauffer, charger l'avenir de dettes pour +rendre agréable le moment actuel, vivre +d'expédients, et semer pour le lendemain +des difficultés, les maladies, la ruine, l'envie, +les rancunes,… on n'en finirait pas si l'on +voulait énumérer tous les méfaits de ce régime +funeste.</p> + +<p>Au contraire, si nous nous en tenons aux +besoins simples, nous évitons tous ces inconvénients +et nous les remplaçons par une multitude +d'avantages. C'est une vieille histoire +que la sobriété et la tempérance sont les meilleures +gardiennes de la santé. À celui qui les +observe elles épargnent bien des misères qui +attristent l'existence; elles lui assurent la +santé, l'amour de l'action, l'équilibre intellectuel. +Qu'il s'agisse de la nourriture, du vêtement, +de l'habitation, la simplicité du goût est +en outre une source d'indépendance et de +sécurité. Plus vous vivez simplement, plus +vous sauvegardez votre avenir. Vous êtes +moins à la merci des surprises, des chances +contraires. Une maladie ou un chômage ne +suffisent pas pour vous jeter sur le pavé. Un +changement, même notable, de situation ne +vous désarçonne pas. Ayant des besoins simples, +il vous est moins pénible de vous accommoder +aux chances de la fortune. Vous +resterez un homme même en perdant votre +place ou vos rentes, parce que le fondement +sur lequel repose votre vie n'est ni votre table, +ni votre cave, ni votre écurie, ni votre mobilier, +ni votre argent. Vous ne vous comporterez +pas dans l'adversité comme un nourrisson +auquel on aurait retiré son hochet ou +son biberon. Plus fort, mieux armé pour la +lutte, présentant, comme ceux qui ont les +cheveux ras, moins de prise aux mains de +l'adversaire, vous serez en outre plus utile à +votre prochain. Vous n'exciterez ni sa jalousie, +ni ses bas appétits, ni sa réprobation par +l'étalage de votre luxe, par l'iniquité de vos +dépenses, par le spectacle d'une existence +parasitaire; et moins exigeant pour votre +propre bien-être vous garderez des moyens +de travailler à celui des autres.</p> + + + + +<h2><a name="ch7" id="ch7"></a>VII<br/> +Le plaisir simple.</h2> + + +<p>Trouvez-vous ce temps amusant? Je le +trouve, quant à moi, plutôt triste dans son +ensemble. Et je crains que mon impression +ne soit pas toute personnelle. À regarder +vivre mes contemporains, à les écouter parler, +je me sens malheureusement confirmé dans +le sentiment qu'ils ne s'amusent pas beaucoup. +Ce n'est pourtant pas faute d'essayer; +mais il faut avouer qu'ils y réussissent médiocrement. +À quoi cela peut-il bien tenir?</p> + +<p>Les uns accusent la politique ou les affaires, +d'autres les questions sociales ou le militarisme. +On n'a que l'embarras du choix quand +on se met à égrener le chapelet de nos gros +soucis. Allez donc après vous amuser. Il y a +trop de poivre dans notre soupe pour que +nous la mangions avec plaisir. Nous avons les +bras chargés d'une foule d'embarras, dont +chacun suffirait à lui seul pour nous gâter +l'humeur. Du matin au soir, où que vous alliez, +vous rencontrez des gens pressés, harcelés, +préoccupés. Ceux-ci ont laissé tout leur bon +sang dans les méchants conflits d'une politique +hargneuse; ceux-là sont écœurés des procédés +vils, des jalousies qu'ils ont rencontrés dans +le monde de la littérature ou des arts. La concurrence +commerciale trouble aussi bien des +sommeils; les programmes d'études trop exigeants +et les carrières trop encombrées gâtent +la vie aux jeunes gens; la classe ouvrière +subit les conséquences d'une lutte industrielle +sans trêve. Il devient désagréable de gouverner +parce que le prestige s'en va, d'enseigner parce +que le respect diminue: partout où l'on jette +les yeux il y a des sujets de mécontentement.</p> + +<p>Et pourtant l'histoire nous représente certaines +époques tourmentées, à qui manquait +autant qu'à la nôtre la tranquillité idyllique, +et que les plus graves événements n'ont pas +empêché de connaître la gaîté. Il semble +même que la gravité des temps, l'insécurité +du lendemain, la violence des commotions +sociales devienne à l'occasion une source nouvelle +de vitalité. Il n'est pas rare de voir les +soldats chanter entre deux batailles, et je ne +crois guère me tromper en disant que la joie +humaine a célébré ses plus beaux triomphes +dans les temps les plus durs, au milieu des +obstacles. Mais on avait alors, pour dormir +paisible avant la bataille, ou pour chanter +dans la tourmente, des motifs d'ordre intérieur +qui nous font peut-être défaut. La joie +n'est pas dans les objets, elle est en nous. Et +je persiste à croire que les causes de notre +malaise présent, de cette mauvaise humeur +contagieuse qui nous envahit, sont en nous +au moins autant que dans les circonstances +extérieures.</p> + +<p>Pour s'amuser de tout cœur il faut se sentir +sur une base solide, il faut croire à la vie +et la posséder en soi. Et c'est là ce qui nous +manque. Beaucoup d'hommes, même hélas! +parmi les jeunes sont aujourd'hui brouillés +avec la vie, et je ne parle pas des philosophes +seuls. Comment voulez-vous qu'on s'amuse +quand on a cette arrière-pensée qu'il vaudrait +peut-être mieux, après tout, que rien n'eût +jamais existé? Nous observons en outre dans +les forces vitales de ce temps une dépression +inquiétante qu'il faut attribuer à l'abus que +l'homme a fait de ses sensations. Trop d'excès +de toute nature ont faussé nos sens et altéré +notre faculté d'être heureux. La nature succombe +sous les excentricités qu'on lui a infligées. +Profondément atteinte dans sa racine, +la volonté de vivre, malgré tout persistante, +cherche à se satisfaire par des moyens factices. +On a recours dans le domaine médical à la +respiration artificielle, à l'alimentation artificielle, +à la galvanisation. De même nous +voyons autour du plaisir expirant une multitude +d'êtres empressés à le réveiller, à le +ranimer. Les moyens les plus ingénieux ont +été inventés: il ne sera pas dit qu'on a lésiné +sur les frais. Tout a été tenté, le possible et +l'impossible. Mais dans tous ces alambics compliqués +on n'est jamais parvenu à distiller une +goutte de joie véritable. Il ne faut pas confondre +le plaisir et les instruments de plaisir. +Suffirait-il de s'armer d'un pinceau pour être +peintre, ou de s'acheter à grands frais un stradivarius +pour être musicien? De même eussiez-vous +pour vous amuser tout l'attirail extérieur +le plus perfectionné, le plus ingénieux, vous +n'en seriez pas plus avancé. Mais avec un +débris de charbon, un grand peintre peut +tracer une esquisse immortelle. Il faut du talent +ou du génie pour peindre, et pour s'amuser +il faut avoir la faculté d'être heureux. Quiconque +la possède s'amuse à peu de frais. +Cette faculté se détruit dans l'homme par le +scepticisme, la vie factice, l'abus; elle s'entretient +par la confiance, la modération, les habitudes +normales d'activité et de pensée.</p> + +<p>Une excellente preuve de ce que j'avance, et +très facile à recueillir, se trouve dans ce fait +que partout où se rencontre une vie simple et +saine, le plaisir authentique l'accompagne, +comme le parfum les fleurs naturelles. Cette +vie a beau être difficile, entravée, privée de ce +que nous considérons d'ordinaire comme les +conditions mêmes du plaisir, on y voit réussir +la plante délicate et rare, la joie. Elle perce +entre deux pavés serrés, dans l'anfractuosité +d'un mur, dans une fissure de rocher. On se +demande comment et d'où elle vient. Mais elle +vit, alors que dans les serres chaudes, les terrains +grassement fumés, vous la cultivez au +poids de l'or pour la voir s'étioler et mourir +entre vos doigts.</p> + +<p>Demandez aux acteurs de théâtre quel public +s'amuse le mieux à la comédie, ils vous répondront +que c'est le public populaire. La raison +n'en est pas très difficile à saisir. Pour ce +public-là, la comédie est une exception, il ne +s'en est pas saturé à force d'en prendre. Et +puis c'est un repos à ses rudes fatigues. Ce +plaisir qu'il savoure il l'a gagné honnêtement +et il en connaît le prix comme il connaît celui +des petits sous gagnés à la sueur du front. Au +surplus, il n'a pas fréquenté les coulisses, il +ne s'est pas mêlé aux intrigues d'artistes, il +ignore les ficelles, il croit que c'est arrivé. +Pour tous ces motifs il jouit d'un plaisir sans +mélange. Je vois d'ici le sceptique blasé dont +le monocle étincelle dans cette loge, jeter sur +la foule amusée un regard dédaigneux:</p> + +<div class="poem"> + <div class="stanza"> + <span class="i0">Pauvres gens, idiots, peuple ignorant et rustre!<br/></span> + <br/> + </div> +</div> + +<p>Et pourtant ce sont eux les vrais vivants, +tandis qu'il est, lui, un être artificiel, un mannequin, +incapable de ressentir cette belle et +salutaire ivresse d'une heure de franc plaisir.</p> + +<p>Malheureusement la naïveté s'en va, même +des régions populaires. Nous voyons le peuple +des villes, et celui des campagnes à sa +suite, rompre avec les bonnes traditions. +L'esprit perverti par l'alcool, la passion du +jeu, les lectures malsaines, contracte peu à +peu des goûts maladifs. La vie factice fait +irruption dans les milieux jadis simples, et du +coup c'est comme lorsque le phylloxéra se +met à la vigne. L'arbre robuste de la joie rustique +voit sa sève tarir, ses feuilles se teindre +de jaune. Comparez une fête champêtre du +bon vieux style avec une de ces fêtes de village +soi-disant modernisées. D'un côté, dans +le cadre respecté des coutumes séculaires, de +solides campagnards chantent les chansons du +pays, dansent les danses du pays en costume +de paysans, absorbent des boissons naturelles +et semblent complètement à leur affaire. Ils +s'amusent comme le forgeron forge, comme la +cascade tombe, comme les poulains bondissent +dans la prairie. C'est contagieux, cela vous +gagne le cœur. Malgré soi on se dit: «Bravo +les enfants, c'est bien cela!» On demanderait +à être de la partie. De l'autre côté, je vois des +villageois déguisés en citadins, des paysannes +enlaidies par la modiste, et comme ornement +principal de la fête un ramassis de dégénérés +qui braillent des chansonnettes de café-concert: +et quelquefois à la place d'honneur quelques +cabotins de dixième ordre venus pour +la circonstance afin de dégrossir ces ruraux et +leur faire goûter des plaisirs raffinés. Pour +boissons, des liqueurs à base d'eau-de-vie de +pomme de terre ou de l'absinthe. Dans tout +cela ni originalité ni pittoresque. Du laisser +aller peut-être et de la vulgarité, mais non pas +cet abandon que procure le plaisir naïf.</p> + +<hr/> + + +<p>Cette question du plaisir est capitale. Les +gens posés la négligent en général comme +une futilité; les utilitaires, comme une superfétation +coûteuse. Ceux qu'on désigne sous le +nom d'hommes de plaisir fourragent dans un +domaine si délicat comme des sangliers dans +un jardin. On ne paraît se douter nullement +de l'immense intérêt humain qui s'attache à +la joie. C'est une flamme sacrée qu'il faut +nourrir et qui jette sur la vie un jour éclatant. +Celui qui s'attache à l'entretenir, fait une +œuvre aussi profitable à l'humanité, que celui +qui construit des ponts, perce des tunnels, cultive +la terre. Se conduire de telle sorte qu'on +maintienne en soi, au milieu des labeurs et +des peines de la vie, la faculté d'être heureux +et qu'on puisse, comme par une espèce +de contagion salutaire, la propager parmi ses +semblables, est faire œuvre de solidarité dans +ce que ce terme a de plus noble. Donner un +peu de plaisir, dérider les fronts soucieux, +mettre un peu de lumière sur les chemins +obscurs, quel office vraiment divin dans cette +pauvre humanité! Mais ce n'est qu'avec une +grande simplicité de cœur qu'on arrive à le +remplir.</p> + +<p>Nous ne sommes pas assez simples pour +être heureux et pour rendre les autres heureux. +Il nous manque la bonté et le détachement +de nous-mêmes. Nous répandons la joie +comme nous répandons la consolation, par +des procédés tels que nous obtenons des résultats +négatifs. Pour consoler quelqu'un que +faisons-nous? Nous nous attachons à nier +sa souffrance, à la discuter, à lui persuader +qu'il se trompe en se croyant malheureux. +Au fond, notre langage traduit en paroles de +vérité se réduit à ceci: «Tu souffres, ami. +C'est étrange; tu dois te tromper, car je ne +sens rien.» Le seul moyen humain de soulager +une souffrance étant de la partager par +le cœur, que doit éprouver un malheureux +consolé de la sorte?</p> + +<p>Pour divertir notre prochain et lui faire +passer un moment agréable, nous nous y prenons +de la même façon: nous le convions à +admirer notre esprit, à rire de nos saillies, à +fréquenter notre maison, à s'asseoir à notre +table et partout éclate notre souci de paraître. +Quelquefois aussi nous lui faisons, avec une +libéralité protectrice, l'aumône d'une distraction +de notre choix. À moins que nous ne +l'invitions à s'amuser avec nous, comme nous +l'inviterions à faire une partie de cartes, avec +l'arrière-pensée de l'exploiter à notre profit. +Pensez-vous que le plaisir par excellence pour +autrui soit de nous admirer, de reconnaître +notre supériorité, ou de nous servir d'instrument? +Y a-t-il au monde un ennui comparable +à celui de se sentir exploité, protégé, enrôlé +dans une claque? Pour donner du plaisir aux +autres et en prendre soi-même, il faut commencer +par écarter le moi qui est haïssable +et le tenir enchaîné pendant toute la durée +des divertissements. Il n'y a pas de pire +trouble-fête que celui-là. Soyons bon enfant, +aimable, bienveillant, rentrons nos médailles, +nos plaques, nos titres, et mettons-nous à la +disposition des autres de tout cœur!</p> + +<p>Vivons quelquefois ne fût-ce que pendant +une heure, et toute autre chose cessante, pour +faire sourire autrui. Le sacrifice n'est qu'apparent, +personne ne s'amuse mieux que ceux +qui savent se donner simplement pour procurer +à leur entourage un peu de bonheur et +d'oubli.</p> + +<p>Quand serons-nous assez simplement hommes +pour ne pas faire figurer au premier rang +dans nos réunions de plaisir toutes les choses +qui nous agacent les nerfs dans la vie de +tous les jours? Ne pourrons-nous pas oublier +pour une heure nos prétentions, nos divisions, +nos classifications, nos personnages enfin, +pour redevenir enfants et rire encore de ce +bon rire qui fait tant de bien et rend les +hommes meilleurs?</p> + +<hr/> + + +<p>Je me sens pressé ici de faire une remarque +d'un genre tout particulier et d'offrir par là +à mes lecteurs bien intentionnés des occasions +de s'atteler à une œuvre magnifique. +Mon but est de recommander à leur attention +plusieurs catégories de personnes assez négligées +au point de vue du plaisir.</p> + +<p>On pense qu'un balai ne peut servir qu'à +balayer, un arrosoir à arroser, un moulin à café +à moudre du café, et de même on pense qu'un +infirmier n'est fait que pour soigner les malades, +un professeur pour instruire, un prêtre +pour prêcher, enterrer, confesser, une sentinelle +pour monter la garde. Et on en conclut +que les êtres livrés aux travaux les plus sérieux +sont voués à leurs fonctions comme le bœuf au +labour. Des divertissements sont incompatibles +avec ce genre d'activité. Poussant cette manière +de voir plus avant, on se croit autorisé +à penser que les personnes infirmes, affligées, +ruinées, les vaincus de la vie et tous ceux +qui ont quelque lourd fardeau à porter, sont +du côté de l'ombre comme le versant nord +des montagnes et qu'il est nécessaire qu'il en +soit ainsi. D'où l'on en conclut assez généralement +que les hommes graves n'ont pas besoin +de plaisir et qu'il serait malséant de leur en +offrir. Quant aux affligés, ce serait manquer à +la délicatesse de rompre le fil de leurs tristes +pensées. Il semble donc admis que certaines +personnes sont condamnées à demeurer toujours +austères, qu'il faut les aborder avec une +mine austère et ne leur parler que de choses +austères. De même, il faut laisser le sourire à +la porte quand on va voir les malades, les +malheureux, prendre une figure sombre, un +air lamentable et choisir des sujets de conversation +navrants. Ainsi on apporte du noir +à ceux qui sont dans le noir, de l'ombre à +ceux qui sont à l'ombre. On contribue à augmenter +l'isolement des isolés, la monotonie +des vies mornes. On claquemure certaines +existences comme dans un cachot; parce qu'il +pousse de l'herbe autour de leurs asiles +déserts, on parle bas en les approchant comme +en approchant des tombeaux. Qui se doute de +l'œuvre infernale de cruauté accomplie ainsi +chaque jour dans le monde! Il ne faut pas +qu'il en soit ainsi.</p> + +<p>Quand vous verrez des hommes ou des +femmes consacrés aux tâches sévères ou à +l'office douloureux qui consiste à fréquenter +les misères humaines et à bander les plaies, +souvenez-vous que ces êtres sont faits comme +vous, qu'ils ont les mêmes besoins et qu'il +est des heures où il leur faut du plaisir et de +l'oubli. Vous ne les détournerez pas de leur +mission en les faisant rire quelquefois, eux +qui voient tant de larmes et de peines. Au +contraire vous leur rendrez des forces pour +mieux continuer leur labeur.</p> + +<p>Et quand vous connaîtrez des familles +éprouvées ou des individus affligés, ne les +entourez pas, comme des pestiférés, d'un +cordon sanitaire que vous ne franchirez qu'en +prenant des précautions qui leur rappellent +leur triste sort. Au contraire, après avoir +montré toute votre sympathie, tout votre +respect de leur douleur, soulagez-les, aidez-leur +à vivre, apportez-leur un parfum du +dehors, quelque chose enfin qui leur rappelle +que leur malheur ne les exclut pas du +monde.</p> + +<p>Étendez aussi votre sympathie à tous ceux +qui ont des occupations absorbantes et sont +pour ainsi dire rivés sur place. Le monde est +plein d'êtres sacrifiés qui n'ont jamais de repos +ni de plaisir et auxquels la moindre liberté, le +plus modeste répit fait un bien immense. Et +ce minimum de soulagement, il serait si +facile de le leur procurer si seulement l'on +y songeait. Mais voilà, le balai est fait pour +balayer et il semble qu'il ne puisse pas sentir +de fatigue. Il faut se débarrasser de cet aveuglement +coupable qui nous empêche de voir +la lassitude de ceux qui sont toujours sur +la brèche. Relevons les sentinelles perdues du +devoir, procurons une heure à Sisyphe pour +souffler. Prenons un moment la place de la +mère de famille que les soins du ménage et +des enfants rendent esclave, sacrifions un peu +de notre sommeil à ceux qu'usent les longues +veilles près des malades. Jeune fille que +peut-être la promenade n'amuse pas toujours, +prenez le tablier de la cuisinière et donnez-lui +la clef des champs. Ainsi vous ferez des heureux +et vous le serez vous-mêmes. Nous marchons +constamment à côté d'êtres chargés de +fardeaux que nous pourrions prendre sur +nous ne fût-ce que pour un peu de temps. +Mais ce court répit suffirait pour guérir des +maux, ranimer la joie éteinte dans bien des +cœurs, ouvrir une large carrière à la bonne +volonté entre les hommes. Comme on se comprendrait +mieux si l'on savait se mettre +de tout cœur à la place les uns des autres +et comme il y aurait plus de plaisir à +vivre!</p> + +<hr/> + + +<p>J'ai trop parlé ailleurs de l'organisation du +plaisir parmi la jeunesse pour y revenir ici +en détail<a id="FNanchor_1" name="FNanchor_1"></a><a href="#Footnote_1" class="fnanchor">1</a>. Mais je tiens à dire en substance +ce qu'on ne saurait assez répéter: si vous +voulez que la jeunesse soit morale, ne négligez +pas ses plaisirs et n'abandonnez pas au +hasard le soin de les lui procurer. Vous me +répondrez peut-être que la jeunesse n'aime +pas qu'on réglemente ses distractions, et +que d'ailleurs celle d'aujourd'hui est gâtée et +ne s'amuse que trop. Je vous répondrai +d'abord qu'on peut suggérer des idées, indiquer +des directions, créer des occasions de +plaisir, sans rien réglementer. En second lieu, +je vous ferai observer que vous vous trompez +en vous imaginant que la jeunesse s'amuse +trop. À part les plaisirs factices, énervants et +dissolvants qui flétrissent la vie au lieu de la +faire fleurir et resplendir, il lui reste aujourd'hui +très peu de chose. L'abus, cet ennemi +de l'usage légitime, a si bien barbouillé la +terre qu'il devient difficile de toucher à quelque +chose qu'il n'ait pas sali. De là des prudences, +des défenses, des prohibitions sans nombre. +On ne peut presque pas bouger quand on +veut éviter tout ce qui ressemble aux plaisirs +malsains. Dans la jeunesse actuelle, surtout +chez celle qui se respecte, le manque de +plaisir occasionne des souffrances profondes. +On n'est pas sevré sans inconvénients de ce vin +généreux. Impossible de prolonger cet état de +choses sans épaissir l'ombre sur les têtes de +nos jeunes générations. Il faut venir à leur +secours. Nos enfants héritent d'un monde qui +n'est pas gai. Nous leur léguons de gros +soucis, des questions embarrassantes, une vie +chargée d'entraves et de complications. Tentons +du moins un effort pour éclairer le matin +de leurs jours. Organisons le plaisir, créons-lui +des abris, ouvrons nos cœurs et nos maisons. +Mettons la famille dans notre jeu. Que +la gaieté cesse d'être une denrée d'exportation. +Réunissons nos fils que nos intérieurs +moroses poussent dans la rue, et nos filles qui +s'ennuient dans la solitude. Multiplions les +fêtes de famille, les réceptions et les excursions +en famille; élevons chez nous la bonne +humeur à la hauteur d'une institution. Que +l'école se mette de la partie. Que les maîtres +et les élèves, écoliers ou étudiants, se rencontrent +plus souvent et s'amusent ensemble. +Cela fait avancer le travail sérieux. Il n'y a +rien de tel pour bien comprendre son professeur +que d'avoir ri en sa compagnie, et réciproquement +pour bien comprendre un étudiant +ou un écolier, il faut l'avoir vu ailleurs que +sur les bancs ou sur la sellette d'examen.</p> + +<div class="footnote"><p><a name="Footnote_1" id="Footnote_1"></a> +<a href="#FNanchor_1"> +<span class="label">[1]</span></a> Voir entre autres: <cite>Jeunesse</cite>, chap. <i>La joie</i>.</p> +</div> +<p>—Et qui fournira l'argent?—Quelle question! +C'est bien là l'erreur centrale. Le plaisir +et l'argent; on prend cela pour les deux ailes +du même oiseau. Hélas! l'illusion est grossière! +Le plaisir, comme toutes les choses +vraiment précieuses en ce monde, ne peut ni +se vendre ni s'acheter. Pour s'amuser il faut +payer de sa personne, c'est l'essentiel. On ne +vous défend pas d'ouvrir votre bourse si vous +le pouvez faire et si vous le trouvez utile. +Mais je vous assure, ce n'est pas indispensable. +Le plaisir et la simplicité sont deux +vieilles connaissances. Recevez simplement, +réunissez-vous simplement. Ayez bien travaillé +d'abord; soyez aussi aimable, aussi +loyal que possible pour vos compagnons et +ne dites pas de mal des absents: le succès +sera certain.</p> + + + + +<h2><a name="ch8" id="ch8"></a>VIII<br/> +L'esprit mercenaire et la simplicité.</h2> + + +<p>Nous venons de coudoyer en passant un +certain préjugé fort répandu, qui attribue à +l'argent une puissance magique. Rapprochés +ainsi d'un terrain brûlant, nous ne l'éviterons +pas; mais nous allons y poser le pied, persuadés +qu'il y a sur ce point plusieurs vérités +à dire. Elles ne sont point neuves, mais elles +sont si oubliées!</p> + +<p>Je ne vois aucun moyen de nous passer de +l'argent. Tout ce qu'ont pu faire jusqu'à ce +jour certains théoriciens ou législateurs qui +l'accusent de tous les maux, c'est d'en changer +le nom ou la forme. Mais ils n'ont jamais pu +se passer d'un signe représentatif de la valeur +commerciale des choses. Vouloir supprimer +l'argent est une tentative analogue à celle qui +voudrait supprimer l'écriture. Il n'en est pas +moins vrai que cette question de l'argent est +très troublante. Elle forme un des éléments +principaux de notre vie compliquée. Les difficultés +économiques où nous nous débattons, +les conventions sociales, tout l'agencement de +la vie moderne ont porté l'argent à un rang si +éminent qu'il n'est pas étonnant que l'imagination +humaine lui attribue une sorte de +royauté. Et c'est par ce côté que nous devons +aborder le problème.</p> + +<p>Le terme d'argent a pour pendant celui de +marchandise. S'il n'y avait point de marchandise +l'argent n'existerait pas. Mais tant +qu'il y aura de la marchandise il y aura de +l'argent, peu importe sous quelle forme. La +source de tous les abus dont l'argent est devenu +le centre réside dans une confusion. On a +confondu dans le terme et dans la notion de +marchandise des objets qui n'ont aucun rapport +ensemble. On a voulu donner une valeur +vénale à des choses qui n'en peuvent ni doivent +en avoir aucune. Les idées d'achat et de +vente ont envahi des provinces où elles peuvent +être à juste titre considérées comme des étrangères, +des ennemies, des usurpatrices. Il est +légitime que du blé, des pommes de terre, du +vin, des étoffes soient à vendre et qu'on les +achète. Il est parfaitement naturel que le +labeur d'un homme lui procure des droits à la +vie et qu'on lui remette en main une valeur +qui représente ces droits. Mais ici déjà l'analogie +cesse d'être complète. Le travail d'un +homme n'est pas une marchandise au même +titre qu'un sac de blé ou un quintal de charbon. +Il entre dans ce travail des éléments qu'on ne +peut évaluer en monnaie. Enfin, il est des +choses qui ne sauraient s'acheter: le sommeil +par exemple, la connaissance de l'avenir, le +talent. Celui qui nous les offre en vente peut +être considéré comme un fou ou un imposteur. +Pourtant il y a des gens qui battent monnaie +avec ces choses. Ils vendent ce qui ne leur +appartient pas et leurs dupes paient des +valeurs illusoires en monnaie véritable. De +même, il y a des marchands de plaisir, des +marchands d'amour, des marchands de miracles, +des marchands de patriotisme, et ce titre +de commerçant qui est si honorable quand il +représente un homme faisant commerce de +ce qui est en effet une denrée commerciale +devient la pire flétrissure quand il s'agit des +choses du cœur, de la religion, de la patrie.</p> + +<p>Presque tout le monde est d'accord pour +trouver honteux qu'on trafique de ses sentiments, +de son honneur, de sa robe, de sa +plume, de son mandat. Malheureusement ce +qui ne souffre aucune contradiction dans +la théorie, ce qui, dit comme nous le disons, +ressemble plutôt à une banalité qu'à une +haute vérité morale, a une peine infinie à +pénétrer dans la pratique. Le trafic a envahi +le monde. Les vendeurs se sont installés jusqu'au +sanctuaire, et par sanctuaire je n'entends +pas seulement les choses religieuses, +mais tout ce que l'humanité a de sacré et +d'inviolable. Ce n'est pas l'argent qui complique +la vie, la corrompt et l'altère, c'est +notre esprit mercenaire.</p> + +<p>L'esprit mercenaire ramène tout à une +seule question: <i>Combien cela va-t-il me rapporter?</i> +il résume tout dans un axiome: <i>Avec +de l'argent, on peut tout se procurer.</i> Avec ces +deux principes de conduite une société peut +descendre à des degrés d'infamie qu'il est +impossible de dépeindre et d'imaginer.</p> + +<p><i>Combien cela va-t-il me rapporter?</i> Cette +question si légitime tant qu'il s'agit des précautions +que chacun doit prendre pour assurer +sa subsistance par son travail, devient +funeste aussitôt qu'elle sort de ses limites et +domine toute la vie. Cela est si vrai qu'elle +avilit même le travail qui est notre gagne-pain. +Je fournis du travail payé, rien de +mieux; mais si je n'ai pour m'inspirer pendant +ce travail que le seul désir de toucher +ma paye, rien de pire. Un homme qui n'a pour +motif d'action que son salaire fait de la mauvaise +besogne. Ce qui l'intéresse n'est pas le +travail, c'est l'argent. S'il peut rogner sur sa +peine sans retrancher de son gain, soyez sûr +qu'il le fera. Maçon, laboureur, ouvrier d'usine, +celui qui n'aime pas son labeur n'y met ni intérêt, +ni dignité, et c'est en somme un mauvais +ouvrier. Le médecin qui n'est préoccupé que +des honoraires est un homme auquel il ne fait +pas bon confier sa vie, car ce qui le met en +mouvement c'est le désir de garnir sa bourse +avec le contenu de la vôtre. S'il est de son +intérêt que vous souffriez plus longtemps, il +est capable de cultiver votre maladie au lieu +de fortifier votre santé. Celui qui n'aime dans +l'instruction de l'enfance que le profit qu'elle +procure est un triste professeur, car ce profit +est médiocre, mais son enseignement plus +médiocre encore. Que vaut le journaliste mercenaire? +Le jour où vous n'écrivez que pour +le sou, votre prose cesse de valoir même ce +sou. Plus le travail humain touche à des objets +de nature élevée, plus l'esprit mercenaire, s'il +intervient, le stérilise et le corrompt. On a +mille fois raison de dire que toute peine +mérite salaire, que tout homme qui consacre +son effort à entretenir la vie doit avoir sa +place au soleil,—et quiconque ne fait rien +d'utile, ne gagne pas sa vie, en un mot n'est +qu'un parasite. Mais il n'y a pas de plus grave +erreur sociale que d'en arriver à faire du gain +l'unique mobile d'action. Ce que nous mettons +de meilleur dans notre œuvre, qu'elle se fasse +à la force des bras, par la chaleur du cœur, +ou la tension de l'intelligence, c'est précisément +ce que personne ne peut nous payer. +Rien ne prouve mieux que l'homme n'est +pas une machine, que ce fait: deux hommes +à l'œuvre avec les mêmes forces, les mêmes +gestes, produisent des résultats tout différents. +Où est la cause de ce phénomène? Dans la +divergence de leurs intentions. L'un a l'esprit +mercenaire, l'autre a l'âme simple. Tous les +deux touchent leur paye, mais le travail de +l'un est stérile, l'autre a mis son âme dans +son travail. Le travail du premier est comme +le grain de sable qui reste toute l'éternité sans +qu'il en sorte rien, le travail de l'autre est +comme la graine vivante jetée au sol, il germe +et produit des moissons. Il n'y a pas d'autre +secret pour expliquer que tant de gens n'ont +pas réussi en employant les mêmes procédés +extérieurs que d'autres. Les automates ne se +reproduisent pas et le travail du mercenaire +ne produit pas de fruit.</p> + +<hr/> + + +<p>Sans doute nous sommes obligés de nous +incliner devant le fait économique, de reconnaître +les difficultés de la vie; de jour en jour +il devient plus urgent de bien combiner ses +moyens d'action pour arriver à nourrir, à +vêtir, à loger, à élever sa famille. Celui qui ne +tient pas compte de ces nécessités impérieuses, +qui ne calcule pas et ne prévoit pas, n'est +qu'un illuminé ou un maladroit, tôt ou tard +exposé à tendre la main à ceux dont il +méprise la parcimonie. Et cependant que +deviendrions-nous, si ce genre de souci nous +absorbait tout entiers? si, parfaits comptables, +nous voulions mesurer notre effort à l'argent +qu'il nous rapporte, ne plus rien faire qui +n'aboutisse à une recette et considérer comme +choses inutiles ou peines perdues ce qui ne +peut pas s'aligner en chiffres sur un livre de +comptes?</p> + +<p>Nos mères ont-elles touché quelque chose +pour nous aimer, nous élever? Qu'adviendrait-il +de notre piété filiale si nous voulions +toucher quelque chose pour aimer et soigner +nos vieux parents?</p> + +<p>Qu'est-ce que cela rapporte de dire la vérité? +du désagrément, quelquefois des souffrances +et des persécutions. De défendre son pays? +des fatigues, des blessures et souvent la +mort. De faire du bien? des ennuis, de l'ingratitude, +des ressentiments même. Il entre +du dévouement dans toutes les fonctions +essentielles de l'humanité. Je défie les plus +fins calculateurs de se maintenir dans le +monde sans jamais faire appel à autre chose +qu'au calcul. Sans doute on proclame intelligents +ceux qui s'entendent à «faire leur +pelote». Mais regardez-y de près. Combien, +dans leur pelote, y a-t-il de fil qu'ils doivent +au dévouement des simples? Auraient-ils bien +réussi, s'ils n'avaient rencontré dans le monde +que des malins de leur espèce ayant pour +devise: Pas d'argent, pas de Suisse! Disons-le +hautement: c'est grâce à quelques-uns qui +ne comptent pas trop rigoureusement, que le +monde se soutient. Les plus beaux services +rendus, les plus dures besognes sont en général +peu ou point rétribués. Heureusement qu'il +restera toujours des hommes prêts aux fonctions +désintéressées et même à celles qui ne +sont payées qu'en souffrances, et qui coûtent +l'argent, le repos, la vie. Le rôle de ces +hommes-là est souvent pénible et ne va pas +sans découragements. Qui de nous n'a entendu +faire des récits d'expériences douloureuses +où le narrateur regrettait ses bontés +passées, le mal qu'il s'était donné pour ne +récolter que des déboires. On conclut généralement +ces confidences en disant: j'ai été +assez bête pour faire ceci et cela. Quelquefois +on a raison de se juger ainsi parce que c'est +toujours un tort de jeter les perles aux pourceaux; +mais que de vies dont les seuls actes +vraiment beaux sont précisément ceux dont +on se repent à cause de l'ingratitude des +hommes! Ce qu'il faudrait souhaiter à l'humanité, +c'est que le nombre de ces actes bêtes +aille grandissant.</p> + +<hr/> + + +<p>J'en arrive maintenant au credo de l'esprit +mercenaire. Sa qualité est d'être bref. Pour +le mercenaire la loi et les prophètes sont contenus +dans ce seul axiome: <i>Avec de l'argent +on peut tout se procurer.</i> À regarder la vie +sociale superficiellement rien de plus évident. +«Nerf de la guerre», «preuve sonnante», +«clef qui ouvre toutes les portes», «roi du +monde»!… On pourrait, en recueillant tout +ce qu'on a dit de la gloire et de la puissance +de l'argent, faire une litanie plus longue que +celle qui se chante en l'honneur de la Vierge +Marie. Il faut avoir été sans le sou, ne fût-ce +qu'un jour ou deux, et avoir essayé de vivre +dans le monde où nous sommes, pour se faire +une idée de ce qui manque à celui dont la +bourse est vide. J'engage ceux qui aiment +les contrastes et les situations imprévues à +essayer de vivre sans argent pendant une +demi-semaine seulement, et loin de leurs amis +et connaissances, du milieu enfin où ils sont +quelqu'un. Ils feront plus d'expériences en +quarante-huit heures qu'un homme établi pendant +toute son année. Hélas! ces expériences +quelques-uns les font malgré eux, et lorsque +la ruine véritable s'abat sur leur tête ils ont +beau rester dans leur patrie, parmi les compagnons +de leur jeunesse, leurs anciens collaborateurs +et même leurs obligés, on affecte +de ne plus les connaître. Avec quelle amertume +ils commentent le credo mercenaire: +avec de l'argent on peut tout se procurer, +sans argent impossible de rien avoir. Vous +devenez le paria, le lépreux, celui dont chacun +se détourne. Les mouches vont aux cadavres, +les hommes vont à l'argent. Aussitôt que +l'argent se retire le vide se fait. Il en a fait +couler des larmes le credo mercenaire! larmes +amères, larmes de sang pleurées par ceux-là +mêmes qui avaient peut-être été jadis les adorateurs +du veau d'or.</p> + +<p>Et pourtant ce credo est faux, archi-faux. +Je ne vais pas marcher à l'attaque, avec de +vieilles rengaines comme celle de l'homme +riche égaré dans un désert et qui ne peut +même pas se procurer une goutte d'eau pour +son argent; ou celle du millionnaire décrépit +qui donnerait la moitié de ce qu'il possède +pour acheter à un solide gaillard sans le sou, +ses vingt ans et sa robuste santé! Je n'essayerai +pas non plus de vous prouver qu'on ne +peut pas acheter le bonheur. Tant de gens +parmi ceux qui ont de l'argent et surtout +parmi ceux qui n'en ont pas, sourient de cette +vérité comme du plus usé de tous les clichés. +Mais j'en appellerai aux souvenirs, aux expériences +de chacun pour faire toucher du doigt +le grossier mensonge que recouvre un axiome +que tout le monde va répétant.</p> + +<p>Garnissez votre bourse du mieux que vous +pourrez et partons ensemble pour une ville +d'eaux, comme il y en a beaucoup. Je veux +dire un de ces endroits jadis inconnus, pleins +de gens simples, respectueux, accueillants, +parmi lesquels il faisait bon vivre et sans +grande dépense. La Renommée aux cent trompettes +les a tirés de l'ombre, leur a enseigné +le parti qu'ils pourraient tirer de leur situation, +de leur climat, de leurs personnes. Vous partez, +sur la foi de dame Renommée, et vous vous +flattez qu'avec votre argent vous pourrez vous +procurer une retraite paisible, et loin du +monde factice et civilisé, tisser un peu de +poésie dans la trame de vos jours.—La première +impression est bonne: le cadre naturel +et certaines coutumes patriarcales, lentes à +disparaître, vous frappent d'abord favorablement. +Mais à mesure que les jours passent +l'impression se gâte, les dessous apparaissent. +Ce que vous considériez comme du vieux +authentique, pareil aux meubles de famille +séculaires, n'est que du truquage pour mystifier +les gobeurs. Il y a des étiquettes sur +tout, tout est à vendre, depuis le sol jusqu'aux +habitants. Ces primitifs sont devenus les +plus roués des gens d'affaires. Étant donné +votre argent, ils ont résolu le problème de se +le procurer au moins de frais possible. Ce +ne sont que ficelles, pièges partout tendus +comme des toiles d'araignées et la mouche +que ces gens attendaient au fond de leur trou +c'est vous. Voilà ce que vingt ou trente ans +de régime mercenaire ont fait d'une population +qui était autrefois simple, honnête, et dont +le contact faisait du bien aux citadins surmenés. +Le pain de ménage a disparu, le beurre +sort de l'usine, ils possèdent à merveille la +méthode pour écrémer le lait et les dernières +recettes pour falsifier les vins; ils ont tous les +vices des citadins moins leurs vertus.</p> + +<p>En partant vous comptez votre argent. Il +en manque beaucoup; et vous vous plaignez. +Vous avez tort. On n'achète jamais trop cher +la conviction qu'il y a des choses qu'on ne peut +pas se procurer pour de l'argent.</p> + +<p>Vous avez besoin dans votre maison d'un +employé intelligent et habile, essayez de vous +procurer cet oiseau rare. D'après le principe +qu'on peut tout avoir avec de l'argent, vous +devrez, suivant que vous offrez des appointements +médiocres, ordinaires, bons, très +bons, excellents… trouver des employés médiocres, +ordinaires, très bons, supérieurs. +Mais tous ceux qui se présenteront pour +occuper le poste vacant se rangeront dans la +dernière catégorie, et ils se seront préalablement +procuré des certificats à l'appui de leurs +prétentions. Il est vrai que neuf fois sur dix, +à l'épreuve de la pratique, il apparaîtra que +ces personnages si habiles manquent totalement +de savoir-faire. Alors pourquoi se sont-ils +engagés chez vous? Ils devraient à la +vérité de répondre comme le fait dans la +comédie la cuisinière cher payée et qui ne +sait rien faire.—Pourquoi vous êtes-vous +engagée comme cordon bleu?—<i>C'est pour +toucher le sou du franc.</i> Voilà la grande affaire. +Vous trouverez toujours des gens qui aiment +toucher de gros traitements. Plus rarement +vous trouverez des capacités. Et si c'est de la +probité qu'il vous faut, les difficultés augmenteront. +Des mercenaires, vous en trouverez +aisément; du dévouement, c'est autre chose. +Loin de moi la pensée de nier l'existence de +serviteurs dévoués, d'employés probes et +intelligents à la fois. Mais vous en rencontrerez +autant, et quelquefois plus, parmi les +mal payés que parmi les plus grassement +rétribués. Et peu importe en somme où ils +se rencontrent, soyez sûrs qu'ils ne sont pas +dévoués par intérêt, ils le sont parce qu'ils +ont gardé un fonds de simplicité qui les rend +capables d'abnégation.</p> + +<p>On va aussi répétant partout que l'argent +est le nerf de la guerre. Sans doute la guerre +coûte beaucoup d'argent et nous en savons +quelque chose. Est-ce à dire que pour se +défendre contre ses ennemis et faire honneur +à son drapeau il suffise qu'un pays soit riche? +Les Grecs se sont chargés jadis d'administrer +aux Perses la preuve du contraire, et cette +preuve-là ne cessera d'être répétée dans l'histoire. +Avec de l'or on peut acheter des vaisseaux, +des canons, des chevaux; mais on ne +peut pas acheter le génie militaire, la sagesse +politique, la discipline, l'enthousiasme. Mettez +des milliards entre les mains de vos recruteurs +et chargez-les de vous amener un grand capitaine +et une armée de sans-culottes. Vous +trouverez cent capitaines pour un seul et mille +soldats, mais envoyez-les au feu: vous en +aurez pour votre argent.</p> + +<p>Du moins pourrait-on s'imaginer qu'avec +de l'argent tout court il soit possible de soulager +les misères et de faire du bien. Hélas! +cela aussi est une illusion dont il faut revenir. +L'argent, par grosses ou par petites sommes, +est une graine qui fait germer les abus. À +moins d'y ajouter de l'intelligence, de la +bonté, une grande expérience des hommes, +vous ne ferez que du mal, et vous risquerez +fort de corrompre ceux qui reçoivent vos largesses +et ceux que vous avez chargés de les +distribuer.</p> + +<hr/> + + +<p>L'argent ne peut pas suffire à tout, il est +une puissance, mais il n'est pas la toute-puissance. +Rien ne complique la vie, rien ne +démoralise l'homme, rien ne fausse le fonctionnement +normal de la société comme le +développement de l'esprit mercenaire. Partout +où il règne, c'est la duperie de tous par tous. +On ne peut plus se fier à rien ni à personne, +on ne peut plus rien obtenir qui vaille. Nous +ne sommes pas des détracteurs de l'argent; +mais il faut lui appliquer la loi commune: +<i>Tout à sa place, tout à son rang!</i> Lorsque l'argent, +qui doit être un serviteur, devient une +force tyrannique, irrespectueuse de la vie +morale, de la dignité, de la liberté; lorsque +les uns s'efforcent de se le procurer à tout +prix, apportant au marché ce qui n'est pas +une marchandise; lorsque les autres qui possèdent +la richesse s'imaginent qu'ils peuvent +obtenir d'autrui ce qu'il n'est permis à personne +de vendre ni d'acheter, il faut s'insurger +contre cette grossière et criminelle superstition, +crier hautement à l'imposture: que ton +argent périsse avec toi! Ce que l'homme a de +plus précieux il l'a en général reçu gratuitement: +qu'il sache donc le donner gratuitement.</p> + + + + +<h2><a name="ch9" id="ch9"></a>IX<br/> +La réclame et le bien ignoré.</h2> + + +<p>Une des principales puérilités de ce temps +est l'amour de la réclame. Percer, se faire +connaître, sortir de l'obscurité, quelques-uns +sont à tel point dévorés par ce désir, qu'on +peut à juste titre les déclarer atteints du +prurit de la publicité. À leurs yeux l'obscurité +est l'ignominie par excellence; aussi font-ils +tout pour être remarqués. Ils se considèrent +dans leur existence ignorée comme des êtres +perdus, comparables aux naufragés qu'une +nuit de tempête a jetés sur quelque rocher +désert et qui ont recours aux clameurs, aux +détonations, au feu, à tous les signaux imaginables +pour faire savoir à quelqu'un qu'ils +sont là. Non contents de lancer des pétards +et des fusées innocentes, plusieurs sont allés, +pour se faire connaître à tout prix, jusqu'à +la bassesse et jusqu'au crime. L'incendiaire +Érostrate a fait de nombreux disciples. Combien +sont-ils de ce temps qui ne sont devenus +célèbres que pour avoir détruit quelque chose +de marquant, démoli ou essayé de démolir +une réputation illustre, signalé leur passage +enfin, par un scandale, une méchanceté ou +quelque barbarie retentissante.</p> + +<p>Cette rage de la notoriété ne sévit pas seulement +parmi les cervelles fêlées, ou dans le +monde des financiers douteux, des charlatans, +des cabotins de tout rang, elle s'est +répandue dans tous les domaines de la vie +spirituelle et matérielle. La politique, la littérature, +la science même, et, chose plus choquante, +la charité et la religion ont été infestées +par les réclames. On sonne de la trompette +autour des bonnes œuvres et pour convertir +les âmes on a imaginé des pratiques criardes. +Poursuivant ses ravages, la fièvre du bruit a +gagné des retraites d'ordinaire silencieuses, +troublé les esprits en général posés et vicié +dans une large mesure l'activité pour le bien. +L'abus de tout montrer ou plutôt de tout étaler, +l'incapacité croissante d'apprécier ce qui reste +caché et l'habitude de mesurer la valeur des +choses au tapage qu'elles font, a fini par altérer +le jugement des plus sérieux, et l'on se demande +parfois si la société ne finira pas par se transformer +en une vaste foire où chacun bat de la +caisse devant sa baraque.</p> + +<p>On quitte volontiers la poussière et l'intolérable +cacophonie des exhibitions foraines +pour aller respirer à l'aise dans quelque vallon +écarté, tout surpris de voir combien le ruisseau +est limpide, la forêt discrète, et la solitude +agréable. Dieu merci, il y a encore des +asiles inviolés. Quelque formidable que soit +le vacarme, quelque assourdissante que soit la +mêlée où s'entre-choquent les voix des pitres, +tout cela ne porte pas au delà d'une certaine +limite, puis s'apaise et s'éteint. Le domaine +du silence est plus vaste que celui du bruit; +c'est là ce qui nous console.</p> + +<hr/> + + +<p>Posons le pied au seuil de ce monde infini +qu'habite le bien ignoré, le labeur silencieux. +Nous sommes d'emblée sous ce charme qu'on +éprouve à voir les neiges immaculées où +personne n'imprima ses pas, les fleurs des +solitudes, les sentiers perdus qui semblent +aller vers les horizons sans limites.</p> + +<p>Le monde est ainsi fait que les ressorts du +travail, les agents les plus actifs sont partout +dissimulés. La nature met une sorte de coquetterie +à masquer son labeur. Il faut se donner +la peine de la guetter, s'ingénier à la surprendre +si l'on désire observer autre chose +que des résultats et pénétrer dans les secrets +de ses laboratoires. Pareillement dans la +société humaine, les forces qui agissent pour +le bien demeurent invisibles et de même encore +dans la vie de chacun de nous: ce que nous +avons de meilleur est incommunicable, enfoui +au plus profond de nous-mêmes. Plus les +sentiments sont énergiques, confondus avec +la racine même de notre être, moins ils +recherchent l'ostentation; ils croiraient se +profaner en s'empressant de s'exposer au +grand jour. Il y a une secrète et inexprimable +joie à posséder au fond de soi-même un monde +intérieur que Dieu seul connaît et d'où cependant +nous vient l'impulsion, l'entrain, le +renouvellement journalier de notre courage +et les plus puissants motifs d'agir au dehors. +Quand cette vie intime diminue d'intensité, +quand l'homme la néglige pour soigner la +surface, il perd en valeur tout ce qu'il gagne +en apparence. Par une triste fatalité, il arrive +ainsi que, souvent, nous valons moins à +mesure que nous sommes admirés davantage. +Et nous demeurons convaincus que ce qu'il y +a de meilleur dans le monde c'est ce qu'on ne +sait pas, car ceux-là seuls le savent qui le +possèdent, et s'ils le disaient ils lui ôteraient +du même coup son parfum.</p> + +<p>Quelques amants passionnés de la nature +l'aiment surtout chez elle dans les coins reculés, +au fond des bois, dans le creux des sillons, +partout où le premier venu n'est pas admis +à la contempler. Ils resteraient des jours, +oubliant le temps et la vie à regarder dans +les solitudes inviolées un oiseau construire +son nid ou nourrir sa couvée, ou quelque +gibier se livrer à ses gracieux ébats. C'est ainsi +qu'il faut aller chercher le bien chez lui, là où +il n'y a plus ni contrainte, ni pose, ni galerie +d'aucune sorte, mais le fait simple d'une +vie qui consiste à vouloir être ce qu'il +est bon qu'elle soit, sans se soucier d'autre +chose.</p> + +<hr/> + + +<p>Qu'il nous soit permis de placer ici quelques +observations prises sur le vif. Restant anonymes +elles ne pourront pas être considérées +comme indiscrètes.</p> + +<p>Il y a dans mon pays d'Alsace, sur une route +solitaire dont le ruban interminable se prolonge +sous les forêts des Vosges, un casseur +de pierres que je vois à son ouvrage depuis +trente ans. La première fois que je le vis, je +partais, jeune écolier, pour la grande ville, +et j'avais le cœur gros. La vue de cet homme +me fit du bien, parce qu'il fredonnait une +chanson tout en fendant des cailloux. Nous +échangeâmes quelques paroles et il me dit +pour terminer: «Allons, mon garçon, bon +courage et bonne chance!» Depuis lors j'ai +passé et repassé sur cette route dans les +circonstances les plus diverses, pénibles ou +joyeuses. L'écolier a fait son chemin, le casseur +de pierres est resté ce qu'il était: il a pris +quelques précautions de plus contre l'intempérie +des saisons; une natte de paille protège +son dos et son feutre semble s'être enfoncé +plus avant afin de mieux garantir la tête. Mais +la forêt renvoie toujours l'écho de son vaillant +marteau. Que de bourrasques, pauvre +vieux, ont passé sur son échine, que de destinées +contraires sur sa vie, sa famille, son +pays! il continue à casser ses pierres, et, +que j'arrive ou que je parte, je le retrouve au +bord de sa route, souriant malgré l'âge et les +rides, bienveillant, ayant, surtout aux jours +mauvais, de ces paroles simples de brave +homme qui font tant d'effet quand on les scande +en cassant des pierres.—Il me serait complètement +impossible d'exprimer l'émotion que +me produit la vue de cet homme simple. Et +certes il ne s'en doute pas. Je ne connais pas +de spectacle plus réconfortant, mais en même +temps plus sévère pour la vanité qui fermente +dans nos cœurs, que cette confrontation avec +un obscur travailleur qui fait son œuvre +comme le chêne grandit et comme le bon +Dieu fait lever son soleil, sans s'occuper de qui +le regarde.</p> + +<p>J'ai connu aussi beaucoup de vieux instituteurs +et d'institutrices qui ont passé leur vie +à une besogne toujours la même: faire pénétrer +les rudiments des connaissances humaines +et quelques principes de conduite dans des +têtes parfois plus dures que les cailloux. Ils +ont fait cela avec leur âme, tout le long d'une +pénible carrière, où l'attention des hommes +tenait peu de place. Quand ils se coucheront +dans leur tombe ignorée, nul ne s'en souviendra +que quelques humbles comme eux. +Mais leur récompense est dans leur amour; +personne n'est plus grand que ces inconnus.</p> + +<hr/> + + +<p>Combien d'obscures vertus ne découvre-t-on +pas lorsqu'on sait chercher, dans une certaine +catégorie de personnes qu'on a souvent +ridiculisées sans penser qu'on se rendait coupable +à la fois de cruauté, d'ingratitude et de +bêtise. Je veux parler des vieilles filles. On +se plaît à remarquer qu'il y en a de surprenantes +par le costume et les allures, ce qui +d'ailleurs ne tire pas à conséquence; on veut +bien aussi se souvenir que d'autres, très personnelles, +se sont désintéressées de tout +excepté de leurs aises et du bien-être de +quelque serin, chat ou macaque en qui leurs +puissances affectives se sont absorbées, et +certainement celles-là ne le cèdent pas en +égoïsme aux plus endurcis célibataires du +sexe fort. Mais ce qu'on a tort d'ignorer le +plus souvent, c'est la somme de sacrifice qui +se cache modestement dans la vie de tant +de vieilles filles tout simplement admirables. +N'est-ce donc rien de n'avoir ni foyer, ni +amour, ni avenir, ni ambition pour soi-même; +de prendre sur soi cette croix de solitude si +lourde à porter, surtout quand à la solitude +extérieure vient s'ajouter celle du cœur; de +s'oublier pour n'avoir plus d'intérêt sur la +terre que celui de vieux parents, de jeunes +neveux orphelins, des pauvres, des infirmes, +de tout ce que le mécanisme brutal de la vie +rejette parmi les scories? Vues du dehors, ces +existences presque effacées n'ont que peu de +lustre, elles excitent la pitié plutôt que l'envie. +Ceux qui en approchent avec respect, y devinent +parfois des secrets douloureux, de grandes +épreuves passées, de lourds fardeaux sous +lesquels plient des épaules trop fragiles, mais +ce n'est là que le côté de l'ombre. Il faudrait +pouvoir apprécier cette richesse de cœur, cette +pure bonté, cette puissance d'aimer, de consoler, +d'espérer, ce don joyeux de soi-même, +cette invincible obstination dans la douceur et +le pardon, même vis-à-vis de ceux qui en sont +indignes. Pauvres vieilles filles, combien avez-vous +sauvé de naufragés, guéri de blessés, +ramassé d'égarés, vêtu de misérables, recueilli +d'orphelins, combien d'êtres qui seraient seuls +au monde s'ils ne vous avaient pas, vous qui +souvent n'avez personne! Je me trompe. Quelqu'un +vous connaît; c'est la grande Pitié +inconnue qui veille sur nos vies et souffre de +nos infortunes. Oubliée comme vous et souvent +blasphémée, elle vous a confié quelques-uns +de ses plus saints messages et c'est pour +cela sans doute que parfois sur votre passage +discret on croit sentir comme un frôlement +d'aile des anges secourables.</p> + +<hr/> + + +<p>Le bien se cache sous tant de formes diverses +qu'on a souvent autant de peine à le découvrir +que les méfaits les mieux dissimulés. Un +médecin russe qui avait passé dix ans de +sa vie en Sibérie, condamné aux travaux +forcés pour motifs politiques, se plaisait à +raconter les traits de générosité, de courage, +d'humanité qu'il avait observés, non seulement +chez plusieurs condamnés, mais aussi +chez des gardes-chiourme. Pour le coup on +serait tenté de dire: où le bien va-t-il se +nicher? Et, de fait, la vie vous offre de grandes +surprises et des contrastes déconcertants. Il y +a des braves gens, officiellement reconnus +comme tels, cotés dans leur milieu, je dirais +presque garantis par le gouvernement ou +par l'église, à qui on ne peut absolument +rien reprocher si ce n'est qu'ils ont le cœur +sec et dur, alors qu'on est étonné de rencontrer +chez certains êtres tombés, de la tendresse +véritable et comme une soif de se +dévouer.</p> + +<hr/> + + +<p>Qu'il me soit permis maintenant de parler, +à propos du bien ignoré, de gens qu'on est +convenu de traiter aujourd'hui avec la dernière +injustice,—des gens riches. Quelques-uns +croient avoir tout dit quand ils ont flétri +l'infâme capital. Pour eux, tous ceux qui possèdent +une grande fortune, sont des monstres +gorgés du sang des malheureux. D'autres, +moins déclamatoires, n'en confondent pas +moins constamment la richesse avec l'égoïsme +et l'insensibilité. Il faut faire justice de ces +erreurs involontaires ou calculées. Sans doute, +il y a des riches qui ne se soucient de personne, +et d'autres qui ne font le bien que par +ostentation. Nous le savons de reste. Mais leur +conduite inhumaine ou hypocrite enlève-t-elle +sa valeur au bien que font les autres et que +souvent ils cachent avec une pudeur si parfaite?</p> + +<p>J'ai connu un homme à qui étaient arrivés +tous les malheurs qui peuvent nous atteindre +dans nos affections. Il avait perdu une femme +aimée, enterré successivement tous ses enfants +à des âges différents. Mais il possédait une +grande fortune, résultat de son travail. Vivant +dans une extrême simplicité, presque sans +besoins pour lui-même, il passait son temps à +chercher des occasions de faire le bien et à en +profiter. Ce qu'il a surpris de gens en flagrant +délit de pauvreté honteuse, ce qu'il a combiné +de moyens pour soulager des misères, mettre +un peu de lumière dans les vies sombres, faire +des surprises amicales à ses amis, personne +ne pourrait se l'imaginer. Son plaisir était de +faire du bien aux autres et de jouir de leur +surprise quand ils ne savaient pas d'où le coup +partait. Il se plaisait à réparer les injustices +du sort, à faire pleurer de bonheur des familles +poursuivies par la malchance. Sans cesse il +complotait, tramait, machinait dans l'ombre, +avec une peur enfantine de se faire attraper +la main dans le sac. On n'a su la meilleure +part de ses exploits qu'après sa mort et combien +qu'on ne saura jamais.</p> + +<p>C'était là un vrai partageux! car il y en a +de deux sortes. Ceux qui aspirent à s'adjuger +une part du bien des autres sont nombreux et +vulgaires. Pour en être il suffit d'avoir beaucoup +d'appétit. Ceux qui ont soif de partager +leur propre bien avec ceux qui n'en ont pas sont +rares et précieux, car pour entrer dans cette +compagnie d'élite il faut être un brave et digne +cœur, détaché de soi-même, sensible au bonheur +comme au malheur de ses semblables. +Heureusement la race de ces partageux-là +n'est pas éteinte, et j'éprouve une satisfaction +sans mélange à leur rendre un hommage +qu'ils ne réclament pas.</p> + +<hr/> + + +<p>On m'excusera d'insister. Il fait bon se +soulager la bile de tant d'infamies, de tant de +calomnies, de tant de pessimisme, de tant de +charlatanisme, en reposant ses yeux sur +quelque chose de plus beau, en respirant le +parfum de ces coins perdus où fleurit la +simple bonté. Une dame étrangère, peu habituée +sans doute à la vie parisienne, me disait +naguère l'horreur que lui inspirait le spectacle +qui s'offrait ici à ses yeux: ces vilaines +affiches, ces méchants journaux, ces femmes +aux cheveux teints, cette foule qui se rue aux +courses, aux cafés-concerts, au jeu, à la corruption, +tout ce flot de vie superficielle et +mondaine. Elle ne prononça pas le mot de +Babylone, mais c'était sans doute par pitié +pour un des habitants de cette ville de perdition.—Hélas! +oui, ces choses sont tristes, +madame; mais vous n'avez pas tout vu.—Dieu +m'en garde! répliqua-t-elle.—Non, je voudrais +au contraire que vous puissiez tout voir, +car s'il y a des dessous très laids, il en est de +si réconfortants. Et tenez, changez seulement +de quartier, ou observez à d'autres heures. +Donnez-vous le spectacle du Paris matinal, +il vous fournira bien des éléments pour corriger +vos impressions sur le Paris noctambule. +Allez voir, entre tant d'autres laborieux, +les braves balayeurs, qui sortent à l'heure où +se retirent les noceurs et les escarpes. Voyez, +sous ces haillons, ces corps de cariatides, ces +figures austères! De quel sérieux ils balayent +les restes des festins de la nuit! On dirait des +prophètes au seuil de Balthazar. Il y a là des +femmes, beaucoup de vieillards. Quand il fait +froid, ils soufflent dans leurs doigts et recommencent +à trimer. Et ainsi tous les jours. +Ceux-là aussi sont habitants de Paris.—Allez +ensuite dans les faubourgs, dans les ateliers, +surtout dans les petits où le patron travaille +comme l'ouvrier. Voyez l'armée des travailleurs +marcher à sa besogne. Comme ces +jeunes filles sont vaillantes et descendent gaîment +de leurs quartiers lointains vers les +ateliers, les magasins, les bureaux de la ville.—Puis, +visitez les intérieurs, voyez à l'œuvre +la femme du peuple. Le salaire est modeste, +la demeure étroite, les enfants nombreux et +souvent l'homme est dur. Faites collection de +biographies de petites gens, de budgets de +petits ménages, regardez longtemps et regardez +bien.</p> + +<p>Allez ensuite voir les étudiants. Ceux que +vous avez vus faire tant de scandale dans les +rues sont nombreux, mais ceux qui travaillent +sont légion. Seulement ils restent chez eux; +on les ignore. Si vous saviez ce qu'on bûche +et peine au quartier latin! Vous avez vu des +journaux pleins du bruit que fait une certaine +jeunesse qui se dit studieuse. Les journaux +parlent bien de ceux qui cassent des vitres, +mais pourquoi parleraient-ils de ceux qui veillent +tard sur les problèmes de la science ou de +l'histoire? Cela n'intéresserait pas le public. +Tenez, lorsque parfois l'un d'entre eux, étudiant +en médecine, meurt victime du devoir +professionnel, cela se constate en deux lignes +dans les feuilles publiques. Une rixe d'ivrognes +prend une demi-colonne. Les moindres détails +en sont fixés, caressés. Il ne manque que +le portrait des héros, et même pas toujours!</p> + +<p>Je n'en finirais pas, si je voulais vous +signaler tout ce qu'il faudrait aller voir pour +avoir tout vu; il faudrait faire le tour de la +société entière, riches et pauvres, savants et +ignorants. Et certes alors vous ne jugeriez +plus si sévèrement. Paris est un monde, et, de +même que dans le monde en général, le bien +s'y cache, tandis que le mal s'y pavane. Quand +on regarde la surface, on se demande quelquefois +comment il se peut qu'il y ait tant +de canailles. Quand on va au fond, on +s'étonne au contraire que dans cette vie tourmentée, +obscure, et parfois horrible, il puisse +y avoir tant de vertus!</p> + +<hr/> + + +<p>Mais pourquoi m'appesantir sur ces choses? +N'est-ce pas faire de la réclame pour ceux +qui l'ont en horreur?—Ce n'est pas ainsi +qu'il faut me comprendre. Mon but le voici: +rendre attentif au bien ignoré, et surtout le +faire aimer, le faire pratiquer. L'homme est +perdu qui se complaît dans ce qui brille et +frappe les yeux: d'abord parce qu'il s'expose +à voir surtout le mal; ensuite parce qu'il s'habitue +à ne remarquer de bien que celui qui +cherche les regards et parce que facilement +il succombe à la tentation de vivre pour +paraître. Non seulement il faut se résigner à +l'obscurité, mais il faut l'aimer, si l'on ne veut +pas lentement glisser au rang du figurant de +théâtre qui n'observe son maintien que sous +l'œil des spectateurs et se dédommage dans +la coulisse des contraintes qu'il s'est imposées +en scène. Nous sommes là en présence d'un +des éléments essentiels de la vie morale. Et +ce que nous disons n'est pas seulement vrai +pour ceux qu'on appelle les humbles et dont le +sort est de n'être point remarqués. C'est vrai +encore et beaucoup plus pour les premiers +rôles. Si vous ne voulez pas être une brillante +inutilité, un homme de panache et de +galon, mais qui n'a rien dans le ventre, il +vous faut remplir votre premier rôle dans +l'esprit de simplicité du plus obscur de vos +collaborateurs. Quiconque ne vaut qu'aux +heures de parade, vaut moins que rien. Avons-nous +le périlleux honneur d'être en vue et de +marcher au premier rang; entretenons dans +notre vie avec d'autant plus de soin le sanctuaire +intérieur du bien ignoré. Donnons à +l'édifice dont nos semblables regardent la +façade une large assise de simplicité, de fidélité +humble. Et puis, restons près des inconnus +par la sympathie, par la reconnaissance! C'est +à eux que nous devons tout, n'est-il pas vrai? +je prends à témoin tous ceux qui ont fait dans +le domaine humain cette fortifiante expérience +que les pierres cachées dans le sol soutiennent +tout l'édifice. Tous ceux qui arrivent à +avoir une certaine valeur reconnue et publique +le doivent à quelques humbles ancêtres spirituels, +à quelques inspirateurs oubliés. Un petit +nombre d'êtres bons parmi lesquels il y a +souvent des paysans, des femmes, des vaincus +de l'existence, des parents aussi modestes que +vénérés, personnifient pour nous la belle et +noble vie. Leur exemple nous inspire et nous +soutient. Leur souvenir demeure à jamais +inséparable de notre for intérieur. Nous les +voyons aux heures douloureuses, courageux +et tranquilles et nos fardeaux nous semblent +plus légers. Ils se tiennent serrés autour de +nous, phalange invisible et aimée qui nous +empêche de broncher et de perdre pied dans +la bataille; et tous les jours ils nous prouvent +que le trésor de l'humanité, c'est le bien que +le monde ne connaît pas.</p> + + + + +<h2><a name="ch10" id="ch10"></a>X<br/> +Mondanité et vie d'intérieur.</h2> + + +<p>Du temps du second empire, il y avait dans +une de nos plus jolies sous-préfectures de +province, à très peu de distance d'une station +balnéaire fréquentée par l'empereur, un +maire fort respectable, et d'ailleurs intelligent, +auquel la tête tourna subitement quand +il pensa que le chef de l'État pourrait bien un +jour descendre dans sa maison. Jusque-là il +avait vécu, dans la vieille demeure paternelle, +en fils respectueux des moindres souvenirs. +Aussitôt que l'idée fixe de recevoir l'empereur +des Français se fut emparée de sa cervelle, il +devint un autre homme. Décidément, ce qui +lui avait semblé suffisant et même confortable, +toute cette simplicité aimée des parents +et des aïeux, apparut à ses yeux comme mesquine, +laide, méprisable. Impossible de faire +monter un empereur par cet escalier de bois, +de l'inviter à s'asseoir sur ces vieux fauteuils, +de permettre qu'il pose le pied sur ces tapis +surannés. Alors le maire appela l'architecte +et les maçons, fit attaquer les murs à coups +de pic, démolit des cloisons et créa un salon +hors de proportion, par le luxe et l'étendue, +avec le reste de la maison. Il se retira avec sa +famille dans quelques pièces étriquées où gens +et meubles, entassés malgré eux, se gênaient +mutuellement. Puis, ayant par ce coup de tête +vidé sa bourse et bouleversé son intérieur, il +attendit l'hôte impérial. Hélas! il vit bien +arriver la fin de l'empire, mais l'empereur +non pas.</p> + +<p>La folie de ce pauvre homme n'est pas +aussi rare que l'on pourrait penser. Sont, +comme lui, fous du cerveau, tous ceux qui +sacrifient leur vie d'intérieur à la mondanité.</p> + +<p>Le danger d'un pareil sacrifice est plus +menaçant en des temps plus agités. Nos contemporains +y sont constamment exposés et un +grand nombre y succombent. Que de trésors +de famille ont été gaspillés en pure perte, pour +satisfaire des conventions ou des ambitions +mondaines, et le bonheur auquel on prétendait +préparer son entrée par ces sacrifices +impies, s'est fait attendre toujours. C'est faire +un marché de dupe que de livrer le foyer de la +famille, de laisser les bonnes traditions tomber +en désuétude, d'abandonner les simples coutumes +domestiques. La place de la vie d'intérieur +est telle dans la société, qu'il suffit de +l'affaiblir pour que le trouble se fasse sentir +dans l'organisme social tout entier. Pour jouir +d'un développement normal, cet organisme a +besoin qu'on lui fournisse des individus bien +trempés, ayant leur valeur propre, leur marque +personnelle. Autrement la société devient un +troupeau et quelquefois un troupeau sans +berger. Mais où l'individu puisera-t-il son originalité, +ce quelque chose d'unique, qui, réuni +aux qualités distinctives des autres, constitue +la richesse et la solidité d'un milieu? Il ne +peut les puiser que dans la famille. Détruisez +cette constellation de pratiques et de souvenirs, +qui font de chaque intérieur comme un +climat en miniature, vous tarissez les sources +du caractère, vous coupez les racines mêmes +de l'esprit public.</p> + +<p>Il importe à la patrie que chaque foyer soit +un monde profond, respecté, communiquant +à ses membres une empreinte morale ineffaçable. +Mais avant de poursuivre, écartons ici +un malentendu. L'esprit de famille, comme +toutes les plus belles choses, a sa caricature +qui se nomme l'égoïsme domestique. Certaines +familles sont comme des citadelles fermées +où l'on s'est organisé pour l'exploitation +du monde extérieur. Tout ce qui ne les +concerne pas elles-mêmes directement leur +est indifférent. Elles se trouvent à l'état de +colons, je dirai presque d'intrus, dans la +société où elles vivent. Leur particularisme +est poussé à un tel excès qu'elles forment des +ennemis du genre humain. Au petit pied, elles +ressemblent à ces puissantes sociétés formées +de loin en loin à travers l'histoire, qui s'emparèrent +de l'empire du monde et pour qui +rien ne comptait qu'elles mêmes. C'est cet +esprit-là qui a fait quelquefois considérer la +famille comme un repaire de l'égoïsme qu'il +fallait détruire pour le salut de la société. +Mais, de même qu'il y a un abîme entre l'esprit +de corps et l'esprit de parti, il y a un +abîme entre l'esprit de famille et l'esprit de +coterie familiale.</p> + +<hr/> + + +<p>Or c'est de l'esprit de famille qu'il s'agit +ici. Rien au monde ne le vaut. Car il contient +en germe toutes ces grandes et simples vertus +qui assurent la durée et la puissance des institutions +sociales. À la base même de l'esprit +de famille se trouve le respect du passé, car +ce qu'une famille a de meilleur ce sont les +souvenirs communs. Capital intangible, indivisible, +inaliénable, ces souvenirs constituent +un dépôt sacré. Chacun des membres de la +famille doit les considérer comme ce qu'il a +de plus précieux. Ils existent sous une double +forme: dans l'idée et dans le fait. On les rencontre +dans le langage, les ornières de la +pensée, les sentiments, les instincts même. +Et sous une forme matérielle on les voit +représentés par des portraits, des meubles, +des constructions, des costumes, des chants. +Aux yeux des profanes, ce n'est rien; aux +yeux de ceux qui savent apprécier les choses +de la vie de famille, ce sont des reliques qu'on +ne doit abandonner à aucun prix.</p> + +<p>Mais que se passe-t-il en général dans le +monde où nous vivons? La mondanité fait la +guerre à l'esprit de famille. Toutes les luttes +sont poignantes; je n'en connais pas de plus +passionnante que celle-là.—Par les grands +moyens comme par les petits, par toutes +sortes d'habitudes nouvelles, d'exigences, de +prétentions, l'esprit mondain fait irruption +dans le sanctuaire domestique. Quels sont les +droits de cet étranger? ses titres? Sur quoi +peut-il appuyer ses revendications péremptoires? +C'est ce qu'en général on néglige de +se demander. On a tort. Nous nous comportons +à l'égard de l'envahisseur comme les +pauvres gens très simples à l'égard d'un visiteur +fastueux. Pour cet hôte encombrant d'un +jour, ils pillent leur jardin, bourrent leurs +domestiques et leurs enfants, négligent leur +travail. Conduite injuste et maladroite. Il faut +avoir le courage de rester ce qu'on est, en face +de n'importe qui.</p> + +<p>L'esprit mondain a toutes les impudences. +Voici un intérieur simple qui a formé et +forme encore des caractères de marque. Les +hommes, les meubles, les habitudes, tout s'y +tient. Par le mariage, par des relations d'affaires +ou de plaisir, l'esprit mondain y pénètre. +Il y trouve tout vieilli, gauche, naïf. Cela +manque de modernité. D'abord il se borne à +la critique, à la raillerie spirituelle. Mais c'est +le moment le plus dangereux. Prenez garde +à vous, voilà l'ennemi! Si vous vous laissez +le moins du monde entamer par ses raisons, +demain vous sacrifierez un meuble, après-demain +une bonne vieille tradition, et peu à +peu les chères reliques du cœur, les objets +familiers, et avec eux la piété filiale, s'en iront +chez le marchand de bric-à-brac.</p> + +<p>Dans les habitudes nouvelles et le milieu +changé, vos amis d'autrefois, vos vieux +parents seront dépaysés. Vous ferez un pas +de plus en les remisant à leur tour: la mondanité +supprime les vieux. Ainsi pourvu d'un +cadre absolument transformé, vous serez +vous-même étonné de vous y voir. Cela ne +vous rappellera rien; mais ce sera correct, et +l'esprit mondain, du moins, se déclarera satisfait. +Hélas! c'est ce qui vous trompe. Après +avoir fait jeter de purs trésors comme une +vile ferraille, il vous trouvera emprunté sous +votre livrée neuve, et s'empressera de vous +faire sentir tout le ridicule d'une telle situation. +Mieux eût valu avoir, dès l'abord, le courage +de votre opinion et défendre votre intérieur.</p> + +<p>Beaucoup de jeunes gens, en se mariant, +cèdent aux inspirations de l'esprit mondain. +Leurs parents leur avaient donné l'exemple +d'une vie modeste; mais la nouvelle génération +croit affirmer ses droits à l'existence et à +la liberté en répudiant un genre de vie à ses +yeux trop patriarcal. Elle s'efforce donc de +s'installer à la dernière mode, à grands frais et +se défait à vil prix d'objets utiles. Au lieu de +remplir sa maison de choses qui nous disent: +Souviens-toi! on les garnit de meubles tout +neufs auxquels aucune pensée encore ne se +rattache. Je me trompe, ces objets sont souvent +comme les symboles de la vie facile et +superficielle. On respire au milieu d'eux je ne +sais quelle vapeur capiteuse de mondanité. +Ils rappellent la vie du dehors, le grand train, +le tourbillon. Et fût-on disposé à les oublier +parfois, ils y ramènent la pensée et nous disent +en un autre sens: Souviens-toi! n'oublie pas +l'heure du club, des spectacles, des courses. +L'intérieur s'organise donc de telle sorte qu'il +devient le pied-à-terre où l'on vient se +reposer un peu entre deux absences prolongées. +Il ne fait pas bon y rester longtemps. +Comme il n'a pas d'âme il ne parle pas à +l'âme. Le temps de dormir, de manger, et vite +il faut en sortir. On y deviendrait somnolent, +casanier.</p> + +<p>Chacun connaît des gens qui ont la rage +de sortir, qui croiraient que le monde va +s'arrêter s'ils ne figuraient pas partout. Rester +chez eux est leur pire corvée, ils ne peuvent +pas s'y voir en peinture. L'horreur de la vie +d'intérieur les tient au point, qu'ils préfèrent +payer pour s'ennuyer dehors, que de s'amuser +chez eux gratuitement.</p> + +<hr/> + + +<p>Peu à peu, une société dérive ainsi vers la +vie par troupeaux, qu'il ne faut pas confondre +avec la vie publique. La vie par troupeaux +est quelconque comme celle des essaims de +mouches au soleil. Rien ne ressemble plus à +la vie mondaine d'un homme que la vie mondaine +d'un autre homme. Et cette universelle +banalité détruit l'essence même d'un esprit +public. On n'a pas besoin de faire de bien +longs voyages pour constater les ravages que +l'esprit de mondanité a faits dans la société +contemporaine, et si nous avons si peu de +fonds, d'équilibre, de calme bon sens, d'initiative, +une des grosses raisons en est dans la +diminution de la vie d'intérieur. Les masses +ont emboîté le pas derrière le beau monde. +Le peuple est devenu mondain. Car c'est de +la mondanité que de quitter son chez-soi pour +aller vivre au cabaret. La misère, le vicieux +état des habitations ne suffisent pas à expliquer +le courant qui emporte chacun hors du +home. Pourquoi le paysan déserte-t-il pour +l'auberge la maison où son père et son aïeul +se plaisaient tant? La demeure est restée la +même; c'est le même feu dans la même cheminée; +d'où vient qu'il n'éclaire plus qu'un +cercle incomplet, au lieu des veillées de jadis +où jeunes et vieux se coudoyaient? Quelque +chose s'est modifié dans l'esprit des hommes. +Cédant à leurs désirs malsains, ils ont rompu +avec la simplicité. Les pères ont quitté leur +poste d'honneur, la femme végète près de +l'âtre solitaire, et les enfants se querellent en +attendant qu'ils puissent à leur tour s'en aller +chacun de leur côté.</p> + +<p>Il nous faut réapprendre la vie d'intérieur +et le prix des traditions domestiques. Une +pieuse sollicitude a consacré certains monuments, +seuls restes du passé parmi nous. De +même les costumes anciens, les dialectes provinciaux, +les vieilles chansons ont trouvé, +avant de disparaître du monde, des mains +pieuses pour les recueillir. Que l'on fait bien +de garder ces miettes d'un grand passé, ces +vestiges de l'âme des aïeux! Faisons de même +pour les traditions de famille, sauvons et faisons +durer autant que possible tout ce qui +subsiste encore de patriarcal, n'importe sous +quelle forme!</p> + +<hr/> + + +<p>Mais tout le monde n'a pas de tradition à +garder. Raison de plus pour redoubler d'efforts +dans la constitution et la culture de la vie de +famille. On n'a besoin pour cela ni d'être +nombreux, ni d'être largement installés. Pour +créer un intérieur, il faut avoir l'esprit d'intérieur. +De même que le moindre village peut +avoir son histoire, son empreinte morale, de +même le plus petit intérieur peut avoir son +âme. Oh! l'esprit des lieux, l'atmosphère qui +nous environne dans les demeures humaines! +Quel monde de mystères! Ici, dès le seuil, +vous êtes pénétré de froid, le malaise vous +gagne. Quelque chose d'insaisissable vous +repousse. Là, aussitôt que vous avez fermé la +porte sur vous, la bienveillance et la bonne +humeur vous environnent. On dit que les +murs ont des oreilles. Ils ont aussi leur voix, +leur muette éloquence. Sur tout ce que contient +une demeure flotte l'esprit des gens. Et +je vois une preuve de la puissance de cet +esprit jusque dans les intérieurs de garçons et +de femmes qui vivent isolés. Quel abîme entre +une chambre et une autre chambre! Ici, de +l'inertie, de l'indifférence, du terre à terre; la +devise de l'habitant est écrite jusque dans sa +façon d'arranger ses livres et ses photographies: +<i>Tout m'est égal.</i> Là, c'est la joie de +vivre, l'entrain communicatif; le visiteur sent +quelque chose lui dire sous mille formes: qui +que tu sois, hôte d'une heure, je te veux du +bien, que la paix soit sur toi!</p> + +<p>On ne dira jamais assez la puissance de la +vie d'intérieur, l'influence d'une fleur aimée et +cultivée sur la fenêtre, le charme d'un vieux +fauteuil où le grand-père s'est assis, offrant +ses vieilles mains ridées aux baisers des petits +enfants joufflus. Pauvres modernes! toujours +en déménagement ou en transformation! Nous +qui, à force de modifier la figure de nos villes, +de nos maisons, de nos coutumes, de nos +croyances, n'avons plus où reposer nos têtes, +n'augmentons pas la tristesse et le vide de +nos existences incertaines en abandonnant +la vie d'intérieur. Rallumons la flamme au +foyer éteint, créons-nous des abris inviolés, +des nids chauds où les enfants deviennent des +hommes, où l'amour trouve une cachette, la +vieillesse un repos, la prière un autel et la +patrie un culte!</p> + + + + +<h2><a name="ch11" id="ch11"></a>XI<br/> +La beauté simple.</h2> + + +<p>Quelques-uns pourraient protester au nom +de l'esthétique contre l'organisation de la vie +simple, ou nous opposer la théorie du luxe +utile, providence des affaires, grand nourricier +des arts, ornement des sociétés civilisées. +Nous tenons à leur répondre d'avance par +quelques brèves remarques.</p> + +<p>On se sera sans doute aperçu que l'esprit +qui anime ces pages n'est point l'esprit utilitaire. +Ce serait une erreur de penser que la +simplicité que nous recherchons, ait quelque +chose de commun avec celle que s'imposent +les avares par ladrerie et les esprits étroits +par faux rigorisme. Pour les premiers, la vie +simple c'est la vie à bon marché. Pour les +autres, elle est une existence terne et végétative +où le mérite consiste à se priver de tout +ce qui sourit, brille et charme.</p> + +<p>Il ne nous déplaît point que ceux qui ont +beaucoup de moyens, mettent leur fortune en +circulation au lieu de thésauriser, et fassent +vivre le commerce et prospérer les beaux-arts. +Après tout, ils tirent un excellent parti de +leur situation privilégiée. Ce que nous combattons +c'est la prodigalité stupide, l'usage +égoïste des richesses et surtout la recherche +du superflu par ceux qui ont besoin de soigner +avant tout le nécessaire. Le luxe d'un +Mécène ne saurait avoir la même influence sur +une société, que celui d'un vulgaire jouisseur +qui étonne ses contemporains par le faste de +sa vie et la folie de ses gaspillages. Un même +terme désigne ici des choses fort différentes. +Semer l'argent n'est pas tout; il y a des +façons de le semer qui ennoblissent les hommes +et d'autres qui les avilissent. Semer +l'argent, du reste, cela suppose qu'on en est +abondamment pourvu. Lorsque l'amour de +la vie somptueuse s'empare de ceux qui disposent +de moyens limités, la question change +singulièrement. Et, ce qui nous frappe en +ce temps-ci, c'est la rage de dépenser leur +bien chez ceux qui devraient le ménager. Que +la munificence soit un bienfait social: nous +l'accordons volontiers. Qu'il puisse même, à la +rigueur, être soutenu que la prodigalité de certains +riches est comme une soupape destinée à +laisser écouler le trop-plein: nous n'essaierons +pas de le contester. Nous constatons seulement +qu'il y a trop de gens qui jouent de la +soupape alors qu'il serait de leur intérêt +et de leur devoir de pratiquer l'économie: +leur luxe et leur amour du luxe sont un +malheur privé et un danger public.</p> + +<hr/> + + +<p>Voilà pour le luxe utile.</p> + +<p>Nous désirons nous expliquer maintenant +sur la question d'esthétique, oh bien modestement, +et sans empiéter sur le terrain des +spécialistes. Par une illusion trop commune, +on considère la simplicité et la beauté comme +deux rivales. Mais simple n'est pas synonyme +de laid, pas plus que luxueux, surchargé, +recherché, coûteux n'est synonyme de beau. +Nos yeux sont blessés par le spectacle criard +d'une beauté tapageuse, d'un art vénal, d'un +luxe sans grâce et sans esprit. La richesse +alliée au mauvais goût nous fait quelquefois +regretter qu'on ait eu entre les mains tant +d'argent pour provoquer la création d'une si +prodigieuse quantité d'œuvres de bas étage. +Notre art contemporain souffre du manque de +simplicité aussi bien que notre littérature: +trop d'ornements ajoutés, de fioritures contournées, +d'imaginations tourmentées. Rarement, +dans les lignes, les formes, les couleurs, +il nous est donné de contempler cette +simplicité alliée à la perfection, qui s'impose +au regard comme l'évidence s'impose à l'esprit. +Nous avons besoin de nous retremper +dans l'idéale pureté de la beauté immortelle, +qui met son stigmate sur les chefs-d'œuvre +et dont un seul rayon vaut mieux que toutes +les exhibitions pompeuses.</p> + +<hr/> + + +<p>Toutefois ce qui nous tient le plus à cœur +ici, c'est de parler de l'esthétique ordinaire de +la vie, du soin qu'il faut mettre à orner l'habitation +et la personne humaine, pour donner à +l'existence ce lustre sans lequel elle n'a pas +de charme. Car il n'est pas indifférent que +l'homme ait ou non souci de ce superflu nécessaire. +C'est à cela qu'on reconnaît s'il met de +l'âme dans sa vie. Loin de considérer comme +une préoccupation inutile celle qui nous fait +embellir, soigner, poétiser les formes, je pense +qu'il faut l'entretenir autant que possible. +La nature même nous donne l'exemple, et +l'homme qui affecterait du mépris pour ce +fragile éclat de beauté dont nous ornons nos +jours rapides, s'écarterait des intentions de +Celui qui a mis le même soin et le même +amour à peindre la fleur éphémère que les +montagnes éternelles.</p> + +<p>Mais il ne faut pas tomber dans la tentation +grossière qui nous fait confondre la beauté +vraie avec ce qui n'en a que le nom. La +beauté et la poésie de l'existence tiennent au +sens que nous lui donnons. Nos maisons, +notre table et notre toilette doivent traduire +des intentions. Pour y mettre ces intentions +il faut les avoir d'abord. Celui qui les possède +sait les faire apercevoir par les moyens les +plus simples. On n'a pas besoin d'être riche +pour donner de la grâce et du charme à son +habitation et à ses costumes. Il suffit pour +cela d'avoir du goût et de la bonté. Nous +touchons ici à un point très important pour +chacun, mais qui, peut-être, intéresse les +femmes dans une plus grande mesure que +les hommes.</p> + +<p>Ceux qui engagent les femmes à se vêtir +d'étoffes grossières, à enfermer leur corps +dans des vêtements dont la plate uniformité +rappelle les sacs, violentent la nature dans +ce qu'elle a de plus sacré et méconnaissent +complètement l'esprit des choses. Si le vêtement +n'était qu'une précaution pour s'abriter +du froid ou de la pluie, une toile d'emballage +ou une peau de bête suffirait. Mais il est +bien plus que cela. L'homme dans tout ce +qu'il fait, se met tout entier: il transforme en +signes les choses dont il se sert. L'habit n'est +pas une simple couverture, c'est un symbole. +J'en atteste toute la flore si riche des costumes +nationaux et provinciaux, et de ceux que portaient +nos anciennes corporations. La toilette, +elle aussi, a quelque chose à nous dire. Plus +elle contient de sens, mieux elle vaut. Pour +qu'elle soit vraiment belle, il faut donc qu'elle +nous annonce de bonnes choses, des choses +personnelles et vraies. Mettez-y tout l'argent +du monde, si elle est quelconque, sans rapport +avec celle qui la porte, elle n'est qu'un +masque et un affublement. L'excès de la +mode, en faisant disparaître complètement la +personne féminine sous des ornements de +pure convention, la dépouille de son attrait +principal. Il résulte de cet abus que plusieurs +choses que les femmes trouvent très jolies, +font autant de tort à leur beauté qu'à la bourse +de leurs maris ou de leurs parents.</p> + +<p>Que diriez-vous d'une jeune fille qui se servirait +pour exprimer sa pensée de termes +fort choisis, exquis même, mais reproduisant +textuellement les phrases d'un manuel de +conversation? Quel charme pourrait avoir +pour vous ce langage emprunté? L'effet des +toilettes, bien faites en elles-mêmes, mais qui +se retrouvent indistinctement sur toutes les +personnes, est exactement le même.</p> + +<p>Je ne résiste pas à la tentation de citer ici +un passage de Camille Lemonnier qui se rapporte +à mon idée:</p> + +<p>«La nature a mis aux doigts de la femme +un art charmant, qu'elle sait d'instinct, et qui +est son art à elle, comme la soie est à la chenille, +ou la dentelle à l'agile et fine araignée… +Elle est le poète, l'artiste de sa grâce et de sa +candeur; elle est la fileuse du mystère dont +s'habille son goût de plaire. Tout le talent +qu'elle met à ressembler à l'homme dans les +autres arts ne vaudra jamais l'esprit et la +trouvaille d'un rien d'étoffe qu'elle chiffonne.</p> + +<p>«Eh bien, je voudrais que cet art-là fût +autrement honoré. De même que l'éducation +devrait consister à penser avec son esprit, à +sentir avec son cœur, à exprimer la petite +chose personnelle, le moi intime, latent, +qu'au contraire on refoule, on nivelle en vue +de la conformité, je voudrais que l'apprentie +jeune femme, la maman de plus tard, fût de +bonne heure la petite esthète de cette esthétique +de la toilette, sa propre habilleuse, elle +qui, un jour, sera l'habilleuse de ses enfants… +Mais, avec le goût et le don d'improviser, de +se personnaliser en ce chef-d'œuvre de l'adresse +et de la personnalité féminine: une +robe… sans quoi, la femme n'est plus qu'un +paquet de chiffons.»</p> + +<p>La robe qu'on a faite soi-même est presque +toujours celle qui vous sied le mieux et, en tout +cas, celle qui vous fait le plus de plaisir. C'est +ce qu'oublient trop souvent nos femmes. L'ouvrière +et la paysanne commettent la même +erreur. Depuis que l'une et l'autre s'habillent +chez les couturières et les modistes qui leur +vendent des imitations fort douteuses de la +grande mode, la grâce a presque disparu du +costume populaire. Et pourtant y a-t-il au +monde quelque chose qui ait davantage le +don de plaire que la fraîche apparition d'une +jeune ouvrière ou d'une jeune fille des champs, +vêtues à la mode de leur pays et belles de leur +seule simplicité?</p> + +<p>Ces mêmes réflexions peuvent s'appliquer à +la façon d'arranger et de décorer son habitation. +S'il y a des toilettes qui révèlent toute +une conception de la vie, des chapeaux qui +sont des poèmes, des nœuds qui sont des +cocardes, il y a aussi des arrangements de +maison qui, à leur manière, parlent à l'esprit. +Pourquoi, sous prétexte d'embellir nos demeures, +leur enlèverions-nous ce caractère +personnel qui a toujours sa valeur? Pourquoi +assimiler nos chambres à des chambres d'hôtel +ou nos salons à des intérieurs de gare, à force +d'y faire prédominer un type uniforme de +beauté officielle?</p> + +<p>Quel malheur que de se promener à travers +les maisons d'une ville, les villes d'un +pays, les pays de tout un vaste continent et +de rencontrer partout certaines formes identiques, +inévitables, irritantes par leur multiplication! +Comme l'esthétique gagnerait à plus +de simplicité! Au lieu de ce luxe de pacotille, +de tous ces ornements prétentieux mais insipides +de banalité, nous aurions une diversité +infinie. D'heureuses trouvailles frapperaient +nos yeux. L'imprévu sous ses mille formes +nous réjouirait et nous retrouverions le secret +d'imprimer à une tapisserie, à un meuble, à +un toit de maison, ce cachet de la personnalité +humaine qui donne à certaines vieilleries un +prix inestimable.</p> + +<p>Continuons et passons pour terminer à des +choses plus simples encore, je veux parler +des petits détails du ménage que plusieurs +jeunes personnes de ce temps trouvent si peu +poétiques. Leur mépris des occupations matérielles, +des modestes soins que réclame un +intérieur, provient d'une confusion fort commune, +mais non moins funeste. Cette confusion +consiste à penser que la poésie et la +beauté sont dans les choses ou n'y sont pas. +Il y a des occupations distinguées, gracieuses, +comme de cultiver les lettres, jouer de la +harpe; et des occupations grossières, disgracieuses, +comme de cirer les souliers, balayer +sa chambre, ou surveiller son pot-au-feu. +Erreur puérile! ni la harpe ni le balai ne font +rien à l'affaire, tout dépend de la main qui +les tient et de l'esprit qui anime cette main. +La poésie n'est pas dans les choses: elle est +en nous. Il faut l'imposer aux objets comme +le sculpteur impose son rêve au marbre. Si +notre vie et nos occupations demeurent trop +souvent sans charme malgré leur distinction +extérieure, c'est parce que nous n'avons rien +su y mettre. Le comble de l'art est de faire +vivre ce qui est inerte, d'apprivoiser ce qui +est sauvage. Je voudrais que nos jeunes filles +s'appliquent à développer en elles l'art vraiment +féminin de donner une âme aux choses +qui n'en ont pas. Le triomphe de la grâce, +chez la femme, est dans cette œuvre-là. Seule, +la femme sait mettre dans une maison ce je +ne sais quoi dont la vertu a fait dire au poète: +«Le toit s'égaie et rit». On dit qu'il n'y a +pas de fées, ou qu'il n'y en a plus, mais on +ne sait pas ce qu'on dit. Le modèle original +des fées chantées par les poètes, ils l'ont trouvé +et le trouvent encore parmi ces aimables mortelles +qui savent pétrir la pâte avec énergie, +raccommoder les accrocs avec bonté, soigner +les malades en souriant, mettre de la grâce +dans un ruban et de l'esprit dans une friture.</p> + +<hr/> + + +<p>Il est bien certain que la culture des beaux-arts +a quelque chose de moralisant et que nos +pensées et nos actes s'imprègnent à la longue +de ce qui frappe nos yeux. Mais l'exercice des +arts et la contemplation de leurs produits sont +un privilège réservé à quelques-uns. Il n'est +pas donné à chacun de posséder, de comprendre +ou de créer de belles choses. Mais il +est un genre de beauté humaine qui peut pénétrer +partout: c'est la beauté qui naît dans les +mains de nos femmes et de nos filles. Sans +cette beauté qu'est la maison la plus ornée? +une habitation froide. Avec elle, le home le +plus dénudé s'anime et s'éclaire. Parmi les +forces capables d'ennoblir et de transformer +les volontés, d'augmenter le bonheur, il n'en +est peut-être aucune d'un emploi plus universel. +Elle sait se faire valoir au moyen des +plus pauvres instruments, au milieu des pires +difficultés. Lorsque la chambre est petite, le +budget restreint, la table modeste, une femme +qui a le don trouve moyen d'y faire régner +de l'ordre, de la propreté, de la bienséance. +Elle met du soin et de l'art dans tout ce +qu'elle entreprend. Bien faire ce que l'on fait +n'est pas à ses yeux le privilège des riches, +mais le droit de tous. C'est pour cela qu'elle +en use et qu'elle sait donner à son intérieur +une dignité et un agrément que n'atteignent +pas les maisons fortunées, où tout est abandonné +aux mercenaires.</p> + +<p>La vie ainsi comprise ne tarde pas à se +révéler riche en beautés inconnues, en attraits, +en satisfactions intimes. Être soi-même, réaliser +dans son milieu naturel le genre de +beauté qu'il comporte: voilà l'idéal. Comme +la mission de la femme grandit en profondeur +et en signification, lorsqu'elle se résume +ainsi à mettre de l'âme dans les choses et à +donner à cette âme de bonté, comme symbole +extérieur, ces procédés agréables et délicats +auxquels le plus brutal des êtres est sensible! +Cela ne vaut-il pas mieux que d'envier ce +qu'on n'a pas et d'appliquer son désir à l'imitation +maladroite d'un ornement étranger?</p> + + + + +<h2><a name="ch12" id="ch12"></a>XII<br/> +L'orgueil et la simplicité dans les rapports sociaux.</h2> + + +<p>Il serait peut-être difficile de trouver un +sujet mieux qualifié que l'orgueil pour prouver +que les obstacles à une vie meilleure, plus +apaisée et plus forte, sont plutôt en nous que +dans les circonstances. La diversité, et surtout +le contraste des situations sociales font +surgir inévitablement toutes sortes de conflits. +Mais combien les rapports entre membres +d'une même société ne seraient-ils pas, malgré +tout, simplifiés si nous mettions un autre +esprit dans le cadre tracé des nécessités extérieures! +Persuadons-nous bien que ce ne sont +pas avant tout les différences de classes, +de fonctions, les formes si dissemblables +de leurs destinées qui brouillent les hommes. +Si tel était le cas on verrait une paix +idyllique régner entre collègues, camarades, +et toutes gens d'intérêts analogues et de sort +pareil. Chacun sait très bien au contraire que +les querelles les plus acharnées sont celles +qui s'élèvent entre semblables et qu'il n'y a +pire guerre que la guerre intestine. Mais ce +qui empêche les hommes de s'entendre, c'est +avant tout l'orgueil. L'orgueil fait de l'homme +un hérisson qui ne peut toucher à autrui sans +le blesser. Parlons d'abord de l'orgueil des +grands.</p> + +<p>Ce qui me déplaît dans ce riche qui passe +en carrosse, n'est ni son équipage, ni sa toilette, +ni le nombre et la prestance de sa domesticité: +c'est son mépris. Qu'il possède une +grande fortune, cela ne me blesse que si j'ai le +caractère mal fait; mais qu'il m'éclabousse, +me passe sur le corps, fasse paraître dans +toute son attitude que je ne compte pour rien +à ses yeux, parce que je ne suis pas riche +comme lui, voilà ce qui m'indispose à bon droit. +Il m'impose après tout une souffrance, et une +souffrance inutile. Il m'humilie et m'insulte +gratuitement. Ce n'est pas ce qu'il y a de vulgaire, +mais ce qu'il y a de plus noble en moi +qui se soulève en face de cet orgueil blessant. +Ne m'accusez pas d'envie, je n'en ressens +aucune: c'est ma dignité d'homme qui est +atteinte. Inutile de chercher bien loin pour +illustrer ces impressions. Tout homme qui a +vu la vie en a rapporté de nombreuses expériences +qui justifieront nos dires à ses yeux. +Dans certains milieux voués aux intérêts +matériels, l'orgueil de la richesse domine à +tel point que les hommes se cotent entre eux +comme on cote des valeurs en bourse. L'estime +est mesurée au contenu du coffre-fort. La +bonne société se compose des grosses fortunes, +la société moyenne, des fortunes +moyennes. Viennent ensuite les gens de peu +et les gens de rien. On se traite en toute occasion +d'après ce principe-là. Et celui qui, relativement +riche, a fait éprouver son dédain à +moins opulent que lui, est abreuvé à son tour +du dédain de ses supérieurs en fortune. Ainsi +la rage de se comparer sévit du sommet à la +base. Un milieu pareil est comme préparé à +souhait pour la culture des plus mauvais sentiments: +mais ce n'est pas la richesse, c'est +l'esprit qu'on y met qu'il faut accuser. Certains +riches n'ont pas cette conception grossière, +surtout ceux qui, de père en fils, sont +habitués à l'aisance. Mais ils oublient qu'il y +a une certaine délicatesse à ne pas trop faire +parler les contrastes. À supposer qu'il n'y ait +aucun mal à jouir d'un large superflu, est-il +indispensable d'étaler ce superflu, d'en choquer +surtout les yeux de ceux qui n'ont pas +le nécessaire, d'afficher son luxe tout près de +la pauvreté? Le bon goût et une sorte de +pudeur empêcheront toujours un homme bien +portant de parler de son appétit vigoureux, de +son bon sommeil, de sa joie de vivre, auprès +de quelqu'un qui s'en va de la consomption. +Beaucoup de gens riches manquent de tact +quelquefois et par là même de pitié et de prudence? +Ne sont-ils pas dès lors mal inspirés +en se plaignant de l'envie, après avoir tout fait +pour la provoquer?</p> + +<p>Mais ce dont on manque surtout c'est de +discernement, lorsqu'on met son orgueil dans +sa fortune ou qu'on se laisse aller inconsciemment +aux séductions du luxe. D'abord, c'est +tomber dans une confusion puérile que de +considérer la richesse comme une qualité +personnelle. On ne saurait se méprendre d'une +façon plus naïve sur la valeur réciproque de +l'enveloppe et du contenu. Je ne veux point +m'appesantir sur cette question: elle est trop +pénible. Et pourtant peut-on s'empêcher de +dire aux intéressés?—Prenez garde, ne confondez +pas ce que vous possédez avec ce que +vous êtes. Connaissez mieux les dessous des +splendeurs du monde afin d'en percevoir avec +force la misère morale et l'enfantillage. L'orgueil +nous dresse en vérité des pièges trop +ridicules. Il faut se méfier d'un compagnon +qui nous rend haïssables au prochain et qui +nous fait perdre la clairvoyance.</p> + +<p>Celui qui se livre à l'orgueil des richesses +oublie ensuite un autre point, le plus important +de tous: c'est que posséder est une fonction +sociale. Sans doute, la propriété individuelle +est aussi légitime que l'existence même +de l'individu et que sa liberté. Ces deux choses +sont inséparables et c'est une utopie grosse +de dangers que de s'attaquer à des bases si élémentaires +de toute vie. Mais l'individu tient à +la société par toutes ses fibres, et tout ce qu'il +fait il doit le faire en vue de l'ensemble. Posséder, +est donc moins un privilège dont il convient +de se glorifier qu'une charge, dont il faut +sentir la gravité. De même qu'il y a un apprentissage +souvent difficile à faire pour exercer +toute fonction sociale, de même cette fonction +qu'on appelle la richesse exige un apprentissage. +C'est un art que de savoir posséder, un +des moins faciles à apprendre. La plupart des +gens, pauvres ou riches, s'imaginent que dans +l'opulence on n'a plus qu'à se laisser vivre. +C'est pour cela qu'il y a si peu d'hommes qui +savent être riches. Aux mains d'un trop grand +nombre, la richesse est, selon une joviale et +redoutable comparaison de Luther, comme +une harpe aux pattes d'un âne. Ils n'ont +aucune idée de la manière de s'en servir.</p> + +<p>Aussi lorsqu'on rencontre un homme +riche et simple en même temps, c'est-à-dire +qui considère sa richesse comme un moyen +de remplir sa mission humaine, il faut le +saluer respectueusement, car il est certainement +quelqu'un. Il a vaincu des obstacles, +surmonté des épreuves, triomphé dans des +tentations ou vulgaires ou subtiles. Il ne confond +pas le contenu de son porte-monnaie avec +celui de son cerveau ou de son cœur, et ce +n'est pas en chiffres qu'il estime ses semblables. +Sa situation exceptionnelle, loin de l'élever, +l'humilie parce qu'il sent bien tout ce +qui lui manque pour être tout à fait à la +hauteur de son devoir. Il est demeuré un +homme, c'est tout dire; il est accueillant, +secourable, et loin de faire de ses biens une +barrière qui le sépare du reste des hommes, +il en fait un moyen de s'en rapprocher toujours +davantage. Quoique le métier de riche +ait été singulièrement gâté par tant d'hommes +orgueilleux et égoïstes, celui-là parvient toujours +à se faire apprécier par quiconque n'est +pas insensible à la justice. Chacun en s'approchant +de lui et en le voyant vivre est +obligé de faire un retour sur soi-même et de +se demander: Que serais-je devenu dans une +situation pareille? Aurais-je cette modestie, +ce détachement, cette probité qui fait qu'on +en agit avec son propre bien comme s'il appartenait +aux autres? Tant qu'il y aura un monde +et une société humaine, tant qu'il y aura +d'âpres conflits d'intérêt, tant que l'envie et +l'égoïsme existeront sur la terre, rien ne sera +plus respectable que la richesse pénétrée par +l'esprit de simplicité. Elle fera plus que de se +faire pardonner: elle se fera aimer.</p> + +<hr/> + + +<p>Plus malfaisant que l'orgueil inspiré par la +richesse, est celui qu'inspire le pouvoir, et par +pouvoir j'entends ici toute puissance qu'un +homme a sur un autre homme, qu'elle soit +étendue ou bornée. Je ne vois aucun moyen +d'éviter qu'il y ait dans le monde des hommes +inégalement puissants. Tout organisme suppose +une hiérarchie des forces. Nous ne sortirons +jamais de là. Mais je crains que, si le +goût du pouvoir est très répandu, l'esprit du +pouvoir ne soit presque introuvable. À force +de le mal comprendre et d'en mésuser, ceux +qui détiennent une parcelle quelconque de +l'autorité en arrivent presque partout à la +compromettre.</p> + +<p>Le pouvoir exerce sur celui qui le détient +une influence très forte. Il faut qu'une tête +soit bien ferme pour ne pas en être troublée. +Cette sorte de démence qui s'emparait des +empereurs romains au temps de leur toute-puissance, +est une maladie universelle dont +les symptômes ont existé de tout temps. Dans +chaque homme un tyran sommeille et n'attend +pour se réveiller qu'une occasion propice. +Or le tyran c'est le pire ennemi de l'autorité, +parce qu'il nous en fournit la caricature intolérable. +De là une multitude de complications +sociales, de froissements et de haines. Tout +homme qui dit à ceux qui dépendent de lui: +tu feras ceci parce que telle est ma volonté, +ou mieux, parce que tel est mon bon plaisir, +fait œuvre mauvaise. Il y a en chacun de +nous quelque chose qui nous invite à résister +au pouvoir personnel, et ce quelque chose est +très respectable. Car au fond nous sommes +égaux et il n'est personne qui ait le droit +d'exiger de moi l'obéissance parce qu'il est +lui et que je suis moi: dans ce cas, son commandement +m'avilit et il n'est pas permis de +se laisser avilir.</p> + +<p>Il faut avoir vécu dans les écoles, les ateliers, +à l'armée, dans l'administration, avoir +suivi de près les relations entre maîtres et +domestiques, s'être arrêté un peu partout +où la suprématie de l'homme s'exerce sur +l'homme, pour se faire une idée du mal que +font ceux qui pratiquent le pouvoir avec arrogance. +De toute âme libre, ils font une âme +d'esclave, c'est-à-dire une âme de révolté. Et +il semble que cet effet funeste, antisocial, +se produise plus sûrement lorsque celui qui +commande est plus rapproché par le sort de +celui qui obéit. Le tyran le plus implacable +est le tyran au petit pied. Un chef d'atelier +ou un contremaître met plus de férocité dans +ses procédés qu'un directeur d'usine ou un +patron. Tel caporal est plus dur pour le +soldat que le colonel. Dans certaines maisons +où madame n'a pas beaucoup plus d'éducation +que sa bonne, il y a entre l'une et l'autre les +relations d'un forçat à un garde-chiourme. +Malheur partout à qui tombe entre les mains +d'un subalterne ivre de son autorité!</p> + +<p>On oublie trop que le premier devoir de +quiconque exerce le pouvoir c'est l'humilité. +La superbe n'est pas l'autorité. Ce n'est pas +nous qui sommes la loi. La loi est au-dessus +de toutes les têtes. Nous l'interprétons seulement, +mais pour la faire valoir aux yeux des +autres il faut d'abord que nous lui soyons +soumis nous-mêmes. Le commandement et +l'obéissance dans la société humaine ne sont +après tout que deux formes de la même vertu: +la servitude volontaire. La plupart du temps +on ne vous obéit pas parce que vous n'avez +pas obéi d'abord.</p> + +<p>Le secret de l'ascendant moral appartient à +ceux qui commandent avec simplicité. Ils adoucissent +par l'esprit la dureté du fait. Leur +pouvoir n'est ni dans le galon, ni dans le +titre, ni dans les mesures disciplinaires. Ils +ne se servent ni de la férule, ni des menaces +et pourtant ils obtiennent tout: pourquoi? +Parce que chacun sent qu'ils sont eux-mêmes +prêts à tout. Ce qui confère à un homme le +droit de demander à un autre homme le sacrifice +de son temps, de son argent, de ses passions +et même de sa vie, c'est que non seulement +il est lui-même résolu à tous ces sacrifices, +mais qu'il les a faits d'avance intérieurement. +Dans l'ordre que donne un homme +animé de cet esprit il y a je ne sais quelle +puissance qui se communique à celui qui doit +obéir à l'aide et faire son devoir.</p> + +<p>Dans tous les domaines de l'activité humaine, +il y a des chefs qui inspirent, soutiennent, +électrisent leurs soldats: sous leur direction, +une troupe fait des prodiges. On se sent +capable avec eux de tous les efforts, prêt à +passer par le feu, selon l'expression populaire, +et c'est avec enthousiasme qu'on y passerait.</p> + +<hr/> + + +<p>Mais il n'y a pas que l'orgueil des grands, +il y a aussi l'orgueil des petits, cette morgue +d'en bas qui est le digne pendant de celle +d'en haut. La racine de ces deux orgueils est +identique. L'homme qui dit: la loi c'est moi, +n'est pas seulement cet être altier, impérieux, +qui provoque l'insurrection par sa seule attitude; +c'est encore ce subalterne dont la mauvaise +tête ne veut admettre qu'il y ait quelque +chose au-dessus d'elle.</p> + +<p>Il y a positivement une quantité de gens que +toute supériorité irrite. Pour eux, tout avis +est une offense; toute critique, une imposture; +tout ordre, un attentat à leur liberté. Ils ne +sauraient souffrir de règle. Respecter quelque +chose ou quelqu'un leur semble une aberration +mentale. Ils nous disent à leur +manière: hors nous il n'y a de place pour +personne.</p> + +<p>De la famille des orgueilleux, sont aussi +tous ceux, intraitables et susceptibles à l'excès +qui, dans les conditions humbles, trouvent +que leurs supérieurs ne leur font jamais assez +d'honneur; que le meilleur et le plus humain +ne parvient pas à contenter et qui remplissent +leur devoir avec des airs de victimes. Au fond +de ces esprits chagrins, il y a trop d'amour-propre +mal placé. Ils ne savent pas tenir +leur poste simplement et compliquent leur +vie et celle de autres par des exigences ridicules +et d'injustes arrière-pensées.</p> + +<p>Quand on se donne la peine d'étudier les +hommes de près, on est surpris de constater +que l'orgueil ait tant de retraites parmi ceux +qu'il est convenu d'appeler les humbles. Telle +est la puissance de ce vice, qu'il parvient à +former autour de ceux qui vivent dans les +conditions les plus modestes, une épaisse +muraille qui les isole de leur prochain. Ils +sont là, retranchés, barricadés dans leurs +ambitions et leurs dédains, aussi inabordables +que les puissants de la terre derrière leurs +préjugés aristocratiques. Obscur ou illustre, +l'orgueil se drape dans sa royauté sombre +d'ennemi du genre humain. Il est le même +dans la misère et dans les grandeurs, impuissant +et solitaire, se méfiant de tous, compliquant +tout. Et jamais on ne pourra répéter +assez que s'il y a entre les classes différentes +tant de haine et d'hostilité, c'est moins +aux fatalités extérieures que nous le devons, +qu'à la fatalité intérieure. L'antagonisme des +intérêts et le contraste des situations creusent +des fossés entre nous, personne ne peut le +nier; mais l'orgueil transforme ces fossés en +abîmes, et au fond c'est lui seul qui crie +d'une rive à l'autre: il n'y a rien de commun +entre vous et nous.</p> + +<hr/> + + +<p>Nous n'en avons pas fini avec l'orgueil, +mais impossible de le peindre sous toutes ses +formes. Je lui en veux surtout lorsqu'il se mêle +au savoir et qu'il le stérilise. Nous devons le +savoir, comme la richesse et la puissance, à +nos semblables. C'est une force sociale qui +doit servir, et elle ne le peut que si ceux qui +savent, restent par le cœur près de ceux qui +ne savent pas. Quand le savoir se transforme +en instrument d'ambition, il se détruit lui-même.</p> + +<p>Que dire de l'orgueil des braves gens? car +il existe, et il rend la vertu même haïssable. +Le juste qui se repent du mal que font les +autres, demeure dans la solidarité et dans +la vérité sociale. Au contraire, le juste qui +méprise les autres pour leurs fautes et leurs +travers, se retranche de l'humanité, et ses +qualités, descendues au rang d'un vain ornement +de sa vanité, deviennent semblables à +ces richesses que la bonté n'inspire pas, à +cette autorité que ne tempère pas l'esprit +d'obéissance. Autant que le riche orgueilleux +et le maître arrogant, la vertu hautaine est +détestable. Elle compose à l'homme des +traits et une attitude où se révèle je ne sais +quoi de provocateur. Son exemple nous éloigne +au lieu de nous entraîner, et ceux qu'elle +daigne honorer de ses bienfaits se sentent +souffletés.</p> + +<p>Résumons-nous et concluons:</p> + +<p>C'est une erreur de penser que nos avantages +quels qu'ils soient doivent être mis au +service de notre vanité. Chacun d'eux constitue +pour celui qui en jouit une obligation +et non un motif de se glorifier. Les biens +matériels, le pouvoir, le savoir, les qualités +du cœur et de l'esprit deviennent autant de +causes de discorde lorsqu'ils servent à nourrir +l'orgueil. Ils ne restent bienfaisants que s'ils +sont pour ceux qui les possèdent des sujets +de modestie. Soyons humbles si nous possédons +beaucoup, parce que cela prouve que +nous sommes débiteurs: tout ce qu'un homme +possède il le doit à quelqu'un, et sommes-nous +sûrs de pouvoir payer nos dettes?</p> + +<p>Soyons humbles si nous sommes revêtus +d'importantes fonctions et si nous tenons +dans nos mains le sort des autres, car il est +impossible qu'un homme clairvoyant ne se +sente pas au-dessous de si graves devoirs.</p> + +<p>Soyons humbles si nous avons beaucoup +de connaissances, car elles ne nous servent +qu'à mieux constater la grandeur de l'inconnu +et à comparer le peu que nous avons découvert +par nous-mêmes à la masse de ce que +nous devons à la peine d'autrui.</p> + +<p>Enfin, soyons humbles surtout si nous +sommes vertueux, parce que nul ne doit +mieux sentir ses défauts que celui qui a la +conscience exercée, et plus que personne il +doit éprouver le besoin d'être indulgent pour +autrui et de souffrir pour ceux qui font le mal.</p> + +<hr/> + + +<p>—Et que faites-vous des distinctions nécessaires? +me dira-t-on peut-être. À force de +simplicité n'allez-vous pas effacer ce sentiment +des distances qu'il importe de maintenir pour +le bon fonctionnement d'une société?</p> + +<p>—Je ne suis pas d'avis de supprimer les distances +et les distinctions. Mais je pense que ce +qui distingue un homme ne se trouve ni dans +le grade, ni dans la fonction, ni dans l'uniforme, +ni dans la fortune, mais uniquement en lui-même. +Plus qu'aucun autre temps, le nôtre a +percé à jour la vanité des distinctions purement +extérieures. Pour être quelqu'un maintenant, +il ne suffit plus de porter un manteau +d'empereur ou une couronne royale; à quoi +servirait-il de se prévaloir d'un galon, d'un +blason ou d'un ruban? Certes, les signes extérieurs +ne sont point condamnables, ils ont +leur signification et leur utilité, mais à condition +de couvrir quelque chose et non pas le +vide. Le jour où ils ne correspondent plus à +rien, ils deviennent inutiles et dangereux. La +seule façon véritable de se distinguer est de +valoir mieux. Si vous voulez que les distinctions +sociales si nécessaires, si respectables +en elles-mêmes, soient effectivement respectées, +il faut d'abord vous en rendre dignes. +Autrement vous contribuez à les faire haïr et +mépriser. C'est une chose malheureusement +trop certaine que le respect est en baisse +parmi nous et ce n'est certes pas faute de +distinctions propres à marquer ce qui veut +être respecté. La cause du mal est dans ce +préjugé qu'une haute situation dispense celui +qui l'occupe d'observer les devoirs courants +de la vie. En nous élevant, nous croyons nous +affranchir de la loi. Et ainsi nous oublions +que l'esprit d'obéissance et de modestie doit +grandir avec la situation. Il en résulte que +ceux qui réclament le plus de respect pour +leur charge font aussi le moins d'efforts pour +mériter ce respect. Voilà pourquoi le respect +diminue.</p> + +<p>La seule distinction nécessaire est celle qui +consiste à vouloir être meilleur. L'homme qui +s'efforce d'être meilleur devient plus humble, +plus abordable, plus familier même avec ceux +qui lui doivent le respect. Mais comme il +gagne à être connu de près, la hiérarchie n'y +perd rien, et il récolte d'autant plus de respect +qu'il a semé moins d'orgueil.</p> + + + + +<h2><a name="ch13" id="ch13"></a>XIII<br/> +L'éducation pour la simplicité.</h2> + + +<p>La vie simple étant surtout le produit d'une +direction d'esprit, il est naturel que l'éducation +doit avoir une grande influence dans ce +domaine.</p> + +<p>On ne pratique guère que deux manières +d'élever les enfants:</p> + +<p>La première consiste à élever ses enfants +pour soi-même;</p> + +<p>La deuxième consiste à les élever pour +eux-mêmes.</p> + +<p>Dans le premier cas, l'enfant est considéré +comme un complément des parents. Il fait +partie de leur avoir et occupe une place parmi +les objets qu'ils possèdent. Tantôt cette place +est la plus noble: quand les parents apprécient +surtout la vie d'affections. Tantôt aussi, +lorsque les intérêts matériels dominent, l'enfant +vient en second, en troisième, en dernier +lieu. En aucun cas, il n'est quelqu'un. Jeune, +il gravite autour des parents, non seulement +par l'obéissance, ce qui est légitime, mais +par la subordination de toutes ses initiatives +et de tout son être. À mesure qu'il avance en +âge, cette subordination s'accentue et devient +de la confiscation en s'étendant aux idées, +aux sentiments, à tout. Sa minorité se perpétue. +Au lieu d'évoluer lentement vers l'indépendance, +l'homme progresse dans l'esclavage. +Il est ce qu'on lui permet d'être, ce +que le commerce, l'industrie de son père, ou +encore ce que les croyances religieuses, les +opinions politiques, les goûts esthétiques de +son père, exigent qu'il soit. Il pensera, parlera, +agira, se mariera, ou augmentera sa +famille, dans le sens et dans la limite de +l'absolutisme paternel. Cet absolutisme familial +peut être pratiqué par des gens qui n'ont +aucune volonté; il suffit qu'ils soient convaincus +que le bon ordre exige que l'enfant +soit la chose des parents. À défaut d'énergie +ils s'empareront de lui par d'autres moyens, +par les soupirs, les supplications, ou par de +basses séductions. S'ils ne peuvent l'enchaîner, +ils l'englueront et le prendront au +piège. Mais il vivra en eux, par eux, pour +eux, ce qui est la seule chose admissible.</p> + +<p>Ce genre d'éducation n'est pas seulement +pratiqué dans la famille mais aussi dans les +grands organismes sociaux dont la fonction +éducatrice principale consiste à mettre la +main sur les nouveaux venus, afin de les +enfermer de la façon la plus irrésistible dans +les cadres existants. C'est la réduction, la trituration +et l'absorption de l'individu dans +un corps social, qu'il soit théocratique, communiste +ou simplement bureaucratique et +routinier. Vu du dehors, un pareil système +semblerait être l'éducation simple par excellence. +Ses procédés, en effet, sont absolument +simplistes. Et si l'homme n'était pas +quelqu'un, s'il n'était qu'un exemplaire de +la race ce serait là l'éducation parfaite. De +même que tous les animaux sauvages et tous +les poissons et insectes du même genre et de +la même espèce ont la même raie au même +endroit, de même nous serions tous identiques, +ayant mêmes goûts, même langue, même +croyance et mêmes tendances. Mais l'homme +n'est pas qu'un exemplaire de la race et c'est +pour cela que ce genre d'éducation est loin +d'être simple par ses effets. Les hommes +varient tellement entre eux qu'il faut inventer +des moyens innombrables pour réduire, +endormir, éteindre la pensée individuelle. Et +l'on n'y parvient qu'en partie, ce qui dérange +tout perpétuellement. À chaque instant, par +une fissure, la force intérieure d'initiative se +fait jour avec violence et produit des explosions, +des commotions, des désordres graves. +Et là où rien ne se produit, où force reste +à l'autorité extérieure, le mal gît au fond. +Sous l'ordre apparent se cachent les révoltes +sourdes, les tares contractées dans une existence +anormale, l'apathie, la mort.</p> + +<p>Le système est mauvais qui produit des +fruits semblables et, quelque simple qu'il +paraisse, au fond il engendre toutes les complications.</p> + +<hr/> + + +<p>L'autre système est l'extrême opposé. Il +consiste à élever les enfants pour eux-mêmes. +Les rôles sont renversés: les parents sont là +pour l'enfant. À peine est-il né qu'il devient +le centre. La tête blanche des aïeux et la tête +robuste du père s'inclinent devant cette tête +bouclée. Son bégaiement est leur loi; un signe +de lui suffit. Qu'il crie un peu fort dans son +berceau, la nuit, il n'y a pas de fatigue qui +tienne, il faut mettre toute la maison debout. +Le dernier venu n'est pas long à s'apercevoir +qu'il a la toute-puissance, et il ne marche pas +encore qu'il a déjà le vertige du pouvoir. En +grandissant cela ne fait que croître et embellir. +Parents, grands-parents, domestiques, +professeurs, tout le monde est à ses ordres. Il +accepte les hommages et même l'immolation +de son prochain; il traite en sujet récalcitrant +quiconque ne se range pas sur son passage. +Il n'y a que lui. Il est l'unique, le parfait, +l'infaillible. On s'aperçoit trop tard qu'on s'est +donné un maître et quel maître! oublieux des +sacrifices, sans respect, sans pitié même. Il +ne tient plus aucun compte de ceux à qui il +doit tout et va par la vie sans loi ni frein.</p> + +<p>Cette éducation a sa forme sociale, elle +aussi. Elle fleurit partout où le passé ne +compte pas, où l'histoire commence avec les +vivants, où il n'y a ni tradition, ni discipline, +ni respect, où ceux qui savent le moins ont le +verbe le plus haut, où tous ceux qui ont à +représenter l'ordre public s'inquiètent du premier +venu dont la force consiste à crier fort +et à ne respecter personne. Elle assure le +règne des passions éphémères, le triomphe +de l'arbitraire inférieur. Je compare ces deux +éducations dont l'une est l'exaltation du milieu, +l'autre l'exaltation de l'individu; l'une +l'absolutisme de la tradition, l'autre la tyrannie +des derniers venus, et je les trouve aussi +funestes l'une que l'autre. Mais le plus funeste +de tout c'est la combinaison des deux qui +produit des êtres mi-partie automates, mi-partie +despotes, oscillant sans cesse entre +l'esprit moutonnier et l'esprit de révolte ou +de domination.</p> + +<p>Il ne faut élever les enfants ni pour eux-mêmes, +ni pour les parents: car l'homme +n'est pas plus destiné à être un personnage +qu'un échantillon. Il faut les élever pour la +vie. Leur éducation a pour but de les aider +à devenir des membres actifs de l'humanité, +des puissances fraternelles, de libres serviteurs +de la cité. C'est compliquer la vie, la +déformer, semer les germes de tous les désordres +que de pratiquer une éducation qui +s'inspire d'un autre principe.</p> + +<p>Quand on veut résumer d'un mot la destinée +de l'enfant, c'est le mot <i>avenir</i> qui +monte aux lèvres. L'enfant est l'<i>avenir</i>. Ce +mot dit tout: les peines passées, les efforts +présents, les espérances. Or ce mot l'enfant +est incapable d'en mesurer la portée au +moment où l'éducation commence. Car à ce +moment il est livré à la toute-puissance des +impressions actuelles. Qui donc lui donnera +les premiers éclaircissements et le mettra +dans la voie qu'il doit suivre? Les parents, les +éducateurs. Mais pour peu qu'ils réfléchissent, +ils sentent que leur œuvre n'intéresse pas +seulement eux et l'enfant, mais qu'ils exercent +des pouvoirs et administrent des intérêts +impersonnels. Il faut que l'enfant leur apparaisse +constamment comme un futur citoyen. +Sous l'influence de cette préoccupation ils +auront deux soucis qui se compléteront l'un +l'autre: le souci de la puissance initiale, +individuelle, qui germe dans leur enfant et +doit grandir, et la destination sociale de cette +puissance. À aucun moment de leur action +sur lui ils ne pourront oublier que ce petit +être confié à leurs soins doit devenir <i>lui-même</i> +et <i>fraternel</i>. Ces deux conditions, loin de +s'exclure, ne se rencontrent jamais que combinées +en une indissoluble union. Il est impossible +d'être fraternel, d'aimer, de se donner, +si l'on n'est pas maître de soi; et, réciproquement, +nul ne peut se posséder, se saisir +lui-même dans ce qu'il a de distinct, sans +être descendu à travers les accidents de surface +de son existence, jusqu'aux sources +profondes de l'être, où l'homme se sent lié à +l'homme par ce qu'il a d'intime.</p> + +<p>Pour aider un enfant à devenir lui-même +et fraternel, il faut le défendre contre l'action +violente et pernicieuse des forces de désordre.</p> + +<p>Ces forces sont extérieures et intérieures. +Chacun au dehors est menacé non seulement +par les dangers matériels, mais par l'ingérence +violente des volontés étrangères; au +dedans, par le sentiment exagéré de son moi +et par toutes les fantaisies que ce sentiment +entendre. Le danger extérieur est très grand +qui peut naître de l'influence abusive des éducateurs. +Le droit du plus fort s'introduit dans +l'éducation avec une facilité extrême. Pour +faire une éducation, il faut avoir renoncé à +ce droit, c'est-à-dire fait abnégation du sentiment +inférieur de notre personne qui nous +transforme en ennemis d'autrui, même de +nos enfants. Notre autorité n'est bonne que si +elle s'inspire d'une autre, supérieure à nous-mêmes. +Dans ce cas non seulement elle est +salutaire, mais aussi indispensable, et devient +la meilleure garantie à son tour contre le +plus grand péril intérieur qui menace un être: +celui de s'exagérer sa propre importance. +Au commencement de la vie, la vivacité des +impressions personnelles est si grande qu'il +faut, pour rétablir l'équilibre, la soumettre à +l'influence pacifiante d'une volonté calme et +supérieure. Le propre de la fonction éducatrice +est de représenter cette volonté auprès +de l'enfant, d'une façon aussi continue, aussi +désintéressée que possible. Les éducateurs +représentent alors tout ce qu'il y a de respectable +dans le monde. Ils donnent à l'être +qui entre dans la vie l'impression de quelque +chose qui le précède, le dépasse, l'enveloppe; +mais ils ne l'écrasent pas; au contraire leur +volonté et toutes les influences qu'ils lui +transmettent, deviennent des éléments nutritifs +de sa propre énergie. Pratiquer ainsi +l'influence, c'est cultiver l'obéissance féconde, +celle d'où naissent les caractères libres. L'autorité +purement personnelle des parents, des +maîtres, des institutions est à l'enfant ce que +sont à une jeune plante les broussailles touffues +sous lesquelles elle s'étiole et meurt. +L'autorité impersonnelle, celle qui appartient +à l'homme qui s'est soumis d'abord aux réalités +vénérables devant lesquelles il veut plier +la fantaisie individuelle d'un enfant, ressemble +à l'atmosphère pure et lumineuse. +Elle est certes active et nous influence à sa +façon, mais elle nourrit et affermit notre vie +propre. Sans cette autorité, point d'éducation. +Surveiller, diriger, résister, telle est la +fonction de l'éducateur: il doit apparaître à +l'enfant non comme une barrière de fantaisie +qu'à la rigueur on sauterait pourvu que le +bond soit proportionné à la hauteur de l'obstacle; +mais comme une muraille transparente +à travers laquelle s'aperçoivent des réalités +immuables, des lois, des bornes, des vérités +contre lesquelles il n'y a aucune action possible. +Ainsi naît le respect qui est en chacun +la faculté de concevoir ce qui est plus grand +que lui-même, le respect qui nous grandit et +nous affranchit en nous rendant modestes. +Voilà la loi de l'éducation pour la simplicité. +Elle peut se résumer en ces mots: former des +hommes <i>libres et respectueux</i>, des hommes +qui soient eux-mêmes et fraternels.</p> + +<hr/> + + +<p>Déduisons de ce principe quelques applications +pratiques.</p> + +<p>Par cela même que l'enfant est l'avenir, il +faut le lier au passé par la piété. Nous lui +devons de revêtir la tradition, des formes les +plus pratiques et les plus susceptibles de créer +une forte impression. De là la place exceptionnelle +que doivent tenir dans une éducation +et dans une maison, les anciens, le culte du +souvenir, et par extension, l'histoire du foyer +domestique. C'est surtout envers nos enfants +que nous remplissons un devoir, lorsque nous +assignons en toute chose la place d'honneur +aux grands-parents. Rien ne parle avec autant +de force à un enfant et ne développe davantage +en lui les sentiments de modestie, que +s'il voit son père et sa mère observer, en toute +occasion, vis-à-vis d'un vieux grand-père, +quelquefois infirme, une attitude de respect. +Il y a là une leçon de choses perpétuelle à +laquelle on ne résiste pas. Pour qu'elle ait sa +force entière, il est nécessaire que, dans une +maison, un accord tacite règne entre toutes +les personnes adultes. Aux yeux de l'enfant +elles sont toutes solidaires, tenues de se respecter, +de s'entendre, sous peine de compromettre +l'autorité éducatrice. Et, au nombre de +ces personnes, il faut comprendre les domestiques. +Un domestique est une grande personne +et c'est le même sentiment de respect +qui se trouve blessé lorsqu'un enfant manque +d'égards pour un serviteur ou lorsqu'il en +manque pour son père ou son grand-père. +Aussitôt qu'il adresse une parole impolie ou +arrogante à une personne plus âgée, il sort +du chemin qu'un enfant ne doit point quitter, +et pour peu que les parents négligent de +l'avertir, ils s'apercevront bientôt à sa conduite +envers eux-mêmes que l'ennemi est +entré dans son cœur.</p> + +<p>On se trompe si l'on croit que l'enfant est +naturellement éloigné du respect, et en appuyant +cette opinion sur les exemples si nombreux +d'irrévérence que nous présente le jeune +âge. Au fond le respect est un besoin pour +l'enfant. Son être moral s'en nourrit. L'enfant +aspire confusément à respecter et à admirer +quelque chose. Mais lorsqu'on ne tire point +partie de cette aspiration, elle se perd et se +corrompt. Par notre manque de cohésion et +de déférence mutuelle, nous, les grands, nous +discréditons tous les jours aux yeux de l'enfant +notre propre cause et celle de toutes les choses +respectables. Nous lui inoculons le mauvais +esprit dont les effets se tournent ensuite contre +nous.</p> + +<p>Cette triste vérité n'apparaît nulle part avec +plus de force que dans les rapports entre maîtres +et serviteurs tels que nous les avons créés. +Nos fautes sociales, notre manque de simplicité +et de bonté retombent sur la tête de nos +enfants. Il y a certainement peu de bourgeois +qui comprennent qu'il vaut mieux perdre plusieurs +milliers de francs que de faire perdre à +ses enfants le respect pour les domestiques, +qui représentent dans nos maisons la catégorie +des humbles. Rien n'est plus vrai pourtant. +Maintenez tant que vous voudrez les +conventions et les distances, cette sorte de +délimitation des frontières sociales qui permet +à chacun de rester à sa place et d'observer la +hiérarchie. C'est une bonne chose, j'en suis +persuadé, mais à condition de ne jamais oublier +que ceux qui nous servent sont des hommes +au même titre que nous. Vous imposez à vos +domestiques des formules de langage et des +attitudes, signes extérieurs du respect qu'ils +vous doivent. Enseignez-vous aussi à vos +enfants et employez-vous personnellement, +des procédés qui font comprendre à vos serviteurs, +que vous respectez leur dignité individuelle +comme vous désirez qu'ils vous respectent? +Vous avez là chez tous à toute heure +un excellent terrain d'étude pour vous entraîner +à la pratique du respect mutuel qui est +une des conditions essentielles de la santé +sociale. Je crains qu'on en profite trop peu. +Vous exigez bien le respect, mais vous +ne le pratiquez point. Aussi vous n'obtenez +le plus souvent que de l'hypocrisie et vous +avez pour résultat supplémentaire, très inattendu: +d'avoir cultivé l'orgueil dans vos +enfants. Ces deux facteurs combinés amassent +de grosses difficultés pour cet avenir que +vous devez sauvegarder. J'ai donc raison +de dire que vous avez fait une perte sensible +le jour où vous avez, par vos habitudes +et vos pratiques, amené la diminution du +respect.</p> + +<p>Pourquoi ne le dirais-je pas? Il me semble +que la plupart d'entre nous travaillent à cette +diminution. Partout et dans presque toutes les +classes sociales, je remarque qu'on entretient +un assez mauvais esprit dans l'enfance, un +esprit de mépris réciproque. Ici, on méprise +quiconque a des mains calleuses et des habits +de travail; là, on méprise quiconque ne porte +pas le bourgeron. Les enfants élevés dans cet +esprit-là feront un jour de tristes concitoyens. +Tout cela manque absolument de cette simplicité +qui fait que des hommes de bonne volonté +aux divers degrés d'une société peuvent collaborer +ensemble, sans être gênés par les distances +accessoires qui les séparent.</p> + +<p>Si l'esprit de caste fait perdre le respect, +l'esprit de parti, quel qu'il soit, le fait perdre +tout autant. Dans certains milieux on élève +les enfants de telle sorte qu'ils ne vénèrent +qu'une seule patrie, la leur, une seule politique, +celle de leurs parents et maîtres, une +seule religion, celle qu'on leur inculque. S'imagine-t-on +vraiment former ainsi des êtres respectueux +de la patrie, de la religion, de la loi? +Est-il de bon aloi, le respect qui ne s'étend +qu'à ce qui nous touche ou nous appartient? +Singulier aveuglement des cliques et des coteries +qui s'arrogent avec tant d'ingénue complaisance +le titre d'écoles de respect et qui, +hormis elles, ne respectent rien. Au fond elles +disent: la patrie, la religion, la loi c'est +nous! Un pareil enseignement engendre le +fanatisme. Or si le fanatisme n'est pas l'unique +ferment antisocial, il est certes l'un des pires +et des plus énergiques.</p> + +<hr/> + + +<p>Si la simplicité du cœur est une condition +essentielle du respect, la simplicité de vie en +est la meilleure école. Quelle que soit votre +condition de fortune, évitez tout ce qui peut +faire croire à vos enfants qu'ils sont plus que +les autres. Lors même que votre situation vous +permettrait de les habiller richement, songez +au dommage que vous pouvez leur causer en +excitant leur vanité. Préservez-les du malheur +de jamais croire qu'il suffise d'être vêtu avec +recherche pour posséder la distinction, et surtout +n'augmentez pas de gaîté de cœur, par +leur costume et leurs habitudes, les distances +qui les séparent déjà de leurs semblables. +Habillez-les simplement. Que si, au contraire, +il vous fallait faire des efforts d'économie pour +offrir à vos enfants le plaisir d'être vêtus avec +élégance, je vous engagerais à réserver pour +une meilleure cause votre esprit de sacrifice. +Vous risqueriez de le voir mal récompensé. +Vous semez votre argent, alors qu'il vaudrait +mieux l'épargner pour des besoins sérieux; +vous vous préparez pour plus tard une moisson +d'ingratitude. Combien il est dangereux d'habituer +vos fils et vos filles à un genre de vie qui +dépasse vos moyens et les leurs! D'abord cela +fait très mal à la bourse; en second lieu, cela +développe l'esprit du mépris au sein même de +la famille. Si vous habillez vos enfants comme +de petits seigneurs et leur donnez à croire +qu'ils vous sont supérieurs, quoi d'étonnant +qu'ils finissent par vous dédaigner! Vous aurez +nourri à votre table des déclassés. Or ce genre +de produit coûte fort cher et ne vaut rien.</p> + +<p>Il y a aussi une certaine façon d'instruire +les enfants qui a pour résultat le plus clair +de les amener à mépriser leurs parents, leur +milieu, les mœurs et les labeurs au milieu +desquels ils ont grandi. Une telle instruction +est une calamité. Elle n'est bonne qu'à produire +une légion de mécontents qui se séparent +par le cœur de leur souche, de leur origine, +de leurs affinités, de tout ce qui, en somme, +fait l'étoffe première d'un homme. Une fois +détachés de l'arbre robuste qui les a produits, +le vent de leur ambition égarée les promène +par la terre comme des feuilles mortes qui +vont s'amasser en certains endroits, fermenter +et pourrir les unes sur les autres.</p> + +<p>La nature ne procède pas par sauts et par +bonds, mais par évolution lente et sûre. Imitons-la +dans notre façon de préparer une carrière +à nos enfants. Ne confondons pas le +progrès et l'avancement avec ces exercices +violents qu'on appelle des sauts périlleux. +N'élevons pas nos enfants de telle sorte qu'ils +en viennent à mépriser les travaux, les aspirations +et l'esprit de simplicité de la maison +paternelle: ne les exposons pas à la tentation +mauvaise d'avoir honte de notre pauvreté, +s'ils parviennent jamais eux mêmes à la fortune. +Une société est bien malade le jour où +les fils de paysans commencent à se dégoûter +des champs, où les fils des matelots désertent +la mer, où les filles d'ouvriers dans l'espoir +d'être prises pour des héritières, préfèrent marcher +seules dans la rue qu'au bras de leurs +braves parents. Une société est saine, au contraire, +lorsque chacun de ses membres s'applique +à faire à peu près ce que firent ses +parents, mais mieux, et visant à s'élever, se +contente d'abord des fonctions plus modestes +en les remplissant avec conscience<a id="FNanchor_2" name="FNanchor_2"></a><a href="#Footnote_2" class="fnanchor">2</a>.</p> + +<div class="footnote"><p><a name="Footnote_2" id="Footnote_2"></a> +<a href="#FNanchor_2"> +<span class="label">[2]</span></a> Ce serait ici le lieu de parler du travail en général, +de son influence tonifiante sur l'éducation. Mais j'ai parlé +de ce sujet dans mes ouvrages: <cite>Justice</cite>, <cite>Jeunesse</cite>, +<cite>Vaillance</cite>; je me borne à y renvoyer le lecteur.</p> +</div> +<hr/> + + +<p>L'éducation doit former des hommes libres. +Si vous voulez élever vos enfants pour la +liberté, élevez-les simplement et ne craignez +pas surtout de nuire ainsi à leur bonheur. Bien +au contraire. Plus un enfant a de joujoux +luxueux, de fêtes et de plaisirs recherchés, +moins il s'amuse. Il y a là une indication sûre. +Soyons sobres dans nos moyens de réjouir et +de divertir la jeunesse et surtout ne créons +pas à la légère des besoins factices. Nourriture, +vêtement, logement, distractions, que +tout cela soit aussi naturel et aussi peu compliqué +que possible. Pour rendre aux enfants +la vie agréable, certains parents leur donnent +des habitudes de gourmandise et de paresse, +leur font éprouver des excitations incompatibles +avec leur âge, multiplient les invitations +et les spectacles. Tristes présents que tout +cela. Au lieu d'un homme libre vous élevez +un esclave. Trop habitué au luxe, il s'en +fatiguera, et pourtant lorsque pour l'une ou +l'autre raison ses aises lui manqueront, il sera +malheureux et vous avec lui: et, ce qui est +pire, vous serez peut-être tous ensemble disposés +dans les grandes occasions de la vie +à sacrifier la dignité humaine, la vérité, le +devoir, par pure lâcheté.</p> + +<p>Élevons donc nos enfants simplement, je +dirais presque durement; entraînons-les aux +exercices fortifiants, aux privations même. +Qu'ils soient de ceux qui soient mieux préparés +à coucher sur la dure, à supporter des +fatigues, qu'à savourer les plaisirs de la table +et le confort d'un lit. Ainsi nous en ferons +des hommes indépendants et solides sur lesquels +on puisse compter, qui ne se vendront +pas pour un peu de bien-être et qui néanmoins, +plus que personne, auront la faculté +d'être heureux.</p> + +<p>Une vie trop facile amène une sorte de lassitude +dans l'énergie vitale. On devient un +blasé, un désillusionné, un jeune vieux, inamusable. +Combien d'enfants et de jeunes gens +sont aujourd'hui dans ce cas. Sur eux se sont +posées, comme de tristes moisissures, les +traces de nos décrépitudes, de notre scepticisme, +de nos vices, et des mauvaises habitudes +qu'ils ont contractées en notre compagnie. +Que de retours sur nous-mêmes ces +jeunesses fanées nous font faire! Que d'avertissements +gravés sur ces fronts!</p> + +<p>Ces ombres nous disent par le contraste +même que le bonheur consiste à être un vrai +vivant, actif, prime-sautier, vierge du joug des +passions, des besoins factices, des excitations +maladives, ayant gardé dans son corps la +faculté de jouir de la lumière du jour, de l'air +qu'on respire; et dans son cœur, la capacité +d'aimer et d'éprouver avec puissance tout ce +qui est généreux, simple et beau.</p> + +<hr/> + + +<p>La vie factice engendre la pensée factice +et la parole mal assurée. Des habitudes +saines, des impressions fortes, le contact ordinaire +avec la réalité amènent naturellement +la parole franche. Le mensonge est un vice +d'esclave, le refuge des lâches et des mous. +Quiconque est libre et ferme est aussi franc +du collier. Encourageons chez nos enfants +l'heureuse hardiesse de tout dire sans mâcher +leurs paroles! Que fait-on d'ordinaire? On +refoule, on nivelle les caractères, en vue de +l'uniformité qui pour le grand troupeau est +synonyme du bon ton. Penser avec son esprit, +sentir avec son cœur, exprimer le vrai moi, +quelle inconvenance, quelle rusticité!—Oh! +l'atroce éducation que celle qui consiste à +perpétuellement étouffer en chacun de nous la +seule chose qui lui donne sa raison d'être. De +combien de meurtres d'âmes nous nous rendons +coupables! Les unes sont assommées à +coups de crosse, les autres doucement étouffées +entre deux édredons! Tout conspire contre les +caractères indépendants. Petit, on désire +nous voir comme des images ou des poupées; +grands, on nous aime à condition que nous +soyons comme tout le monde, des automates: +quand on en a vu un, on les connaît tous. +C'est pour cela que le manque d'originalité et +d'initiative nous a gagnés et que la platitude +et la monotonie sont les marques distinctives +de notre vie. La vérité nous affranchira: +apprenons à nos enfants à être eux-mêmes, +à donner leur son, sans fêlure ni sourdine. +Faisons-leur de la loyauté un besoin, et dans +leurs plus graves manquements, pourvu qu'ils +les avouent, comptons-leur comme un mérite +d'avoir été méchants à visage découvert.</p> + +<hr/> + + +<p>À la franchise associons la naïveté dans +notre sollicitude d'éducateurs. Ayons pour +cette compagne de l'enfance, un peu sauvage, +mais si gracieuse et si bienfaisante, tous les +égards possibles. Ne l'effarouchons pas. +Quand elle s'est enfuie d'un endroit, il est si +rare qu'elle revienne jamais. La naïveté n'est +pas seulement la sœur de la vérité, la gardienne +des qualités propres de chacun, elle +est encore une grande puissance éducatrice et +révélatrice. Je vois autour de nous trop de +gens soi-disant positifs, qui sont armés de +lunettes terrifiantes et de grands ciseaux pour +dénicher les choses naïves et leur rogner les +ailes. Ils extirpent la naïveté de la vie, de la +pensée, de l'éducation et la poursuivent même +jusqu'aux régions du rêve. Sous prétexte de +faire de leurs enfants des hommes, ils les +empêchent d'être des enfants, comme si, avant +les fruits mûrs de l'automne, il ne fallait pas les +fleurs, les parfums, les chants, la féerie du +printemps.</p> + +<p>Je demande grâce pour tout ce qui est naïf +et simple, non seulement pour ces gentillesses +innocentes qui voltigent autour des têtes +bouclées, mais aussi pour la légende, la naïve +chanson, les récits du monde des merveilles +et du mystère. Le sens du merveilleux est +dans l'enfant la première forme de ce sens de +l'infini sans lequel un homme est comme un +oiseau privé d'ailes. Ne sevrons pas l'enfance +du merveilleux, afin de lui garder la faculté +de s'élever au-dessus du terre à terre et d'apprécier +plus tard ces pieux et touchants symboles +des âges disparus, où la vérité humaine a +trouvé des expressions que notre aride logique +ne remplacera jamais.</p> + + + + +<h2><a name="ch14" id="ch14"></a>XIV<br/> +Conclusion.</h2> + + +<p>Je pense avoir suffisamment indiqué l'esprit +et les manifestations de la vie simple +pour faire entrevoir qu'il y a là tout un +monde oublié de force et de beauté. Ceux-là +pourraient en faire la conquête qui auraient +l'énergie suffisante pour se détacher des inutilités +funestes dont notre existence est embarrassée. +Ils ne tarderaient pas à s'apercevoir +que, en renonçant à quelques satisfactions de +surface, à quelques ambitions puériles, on +augmente sa faculté d'être heureux et son +pouvoir pour la justice. +Ces résultats portent autant sur la vie +privée que sur la vie publique. Il est incontestable +que, en luttant contre la tendance fiévreuse +de briller, en cessant de faire de la satisfaction +de nos désirs le but de notre activité, en +revenant aux goûts modestes, à la vie vraie, +nous travaillerions à consolider la famille. +Un autre esprit soufflerait dans nos maisons, +créant des mœurs nouvelles et un milieu plus +favorable à l'éducation de l'enfance. Peu à +peu nos jeunes gens et nos jeunes filles se +sentiraient dirigés vers un idéal plus élevé +et en même temps plus réalisable. Cette transformation +intérieure exercerait à la longue +son influence sur l'esprit public. De même +que la solidité d'un mur dépend du grain des +pierres et du degré de consistance du ciment +qui les agglutine, de même l'énergie de la vie +publique dépend de la valeur individuelle des +citoyens et de leur puissance de cohésion. Le +grand desideratum de notre époque est la +culture de l'élément social qui est l'individu +humain. Tout dans l'organisation actuelle de +la société nous ramène à cet élément. En le +négligeant nous sommes exposés à perdre le +bénéfice du progrès et même à faire tourner +contre nous les efforts les plus persévérants. +Au sein d'un outillage sans cesse perfectionné, +s'il advient que l'ouvrier diminue de valeur, +à quoi servent les engins dont il dispose? À +empirer par leurs qualités même les fautes de +celui qui les manie sans discernement ou sans +conscience. Les rouages de la grande machine +moderne sont infiniment délicats. La malveillance, +l'impéritie, ou la corruption, peuvent y +produire des troubles autrement redoutables +que dans l'organisme plus ou moins rudimentaire +de la société d'autrefois. Il nous faut +donc veiller à la qualité de l'individu appelé, +dans une mesure quelconque, à contribuer au +fonctionnement de cette machine. Que cet +individu soit à la fois solide et liant, qu'il +s'inspire de la loi centrale de vie: être soi-même +et fraternel. Tout en nous et hors de +nous se simplifie et s'unifie sous l'influence +de cette loi, qui est la même pour tous et à +laquelle chacun doit ramener ses actions; car +nos intérêts essentiels ne sont point contraires, +ils sont identiques. En cultivant l'esprit de +simplicité nous arriverions donc à donner à la +vie publique une plus forte cohésion.</p> + +<p>Les phénomènes de décomposition et de délabrement +que nous y remarquons se ramènent +tous à la même cause: manque de solidité +et manque de cohésion. On ne dira jamais +assez combien le triomphe des petits intérêts +de caste, de coterie, de clocher, l'âpre recherche +du bien-être personnel, sont contraires au +bien social, et, par une conséquence fatale, +détruisent le bonheur de l'individu. Une société +dans laquelle chacun n'est préoccupé que de +son bien-être individuel est le désordre organisé. +Il ne sort pas d'autre enseignement des +conflits irréductibles de nos égoïsmes intransigeants.</p> + +<p>Nous ressemblons trop à ces gens qui ne se +réclament de leur famille que pour lui demander +des avantages, mais non pour lui faire +honneur. À tous les degrés de l'échelle sociale, +nous pratiquons la revendication. Nous +nous prétendons tous créanciers, personne ne +se reconnaît débiteur. Nos rapports avec nos +concitoyens consistent à les inviter, sur un +ton aimable ou arrogant, à s'acquitter envers +nous de leurs dettes. On n'arrive à rien de +bon avec cet esprit-là. Car au fond c'est l'esprit +du privilège, cet éternel ennemi de la loi commune, +cet obstacle sans cesse renaissant à une +entente fraternelle.</p> + +<hr/> + + +<p>Dans une conférence qu'il faisait en 1882, +M. Renan disait qu'une nation est «une +famille spirituelle», et il ajoutait: «L'essence +d'une nation est que tous les individus aient +beaucoup de choses en commun et aussi que +tous aient oublié bien des choses». Il importe +de savoir ce qu'il faut oublier et ce dont il faut +se souvenir, non seulement dans le passé mais +dans la vie de tous les jours. Ce qui nous divise +encombre nos mémoires, ce qui nous unit s'en +efface. Chacun, au point le plus lumineux de +son souvenir, garde le sentiment vif, aigu, de +sa qualité accessoire, qui est d'être un personnage, +cultivateur, industriel, lettré, fonctionnaire, +prolétaire, bourgeois, ou encore un +sectaire politique ou religieux; mais sa qualité +essentielle, qui est d'être un enfant du +pays et un homme, se trouve reléguée dans +l'ombre. C'est à peine s'il en garde une notion +théorique. Il en résulte que ce qui nous occupe +et nous dicte nos actions est précisément ce +qui nous sépare des autres, et il ne reste presque +pas de place pour cet esprit d'union qui +est comme l'âme d'un peuple.</p> + +<p>Il en résulte encore que nous entretenons +de préférence les mauvais souvenirs dans +l'esprit de nos semblables. Des hommes +animés de l'esprit particulariste, exclusif, +hautain, se froissent journellement les uns les +autres. Ils ne peuvent se rencontrer sans +réveiller le sentiment de leurs divisions et de +leurs rivalités. Lentement il s'amasse ainsi +dans leur souvenir une provision de mauvaise +volonté réciproque, de méfiance, de rancune. +Tout cela, c'est le mauvais esprit avec +ses conséquences.</p> + +<p>Il faut l'extirper de notre milieu. Souviens-toi, +oublie! c'est ce qu'il faudrait nous dire tous +les matins, dans toutes nos relations et toutes +nos fonctions. Souviens-toi de l'essentiel, oublie +l'accessoire! Comme on remplirait mieux ses +devoirs de citoyen, si le plus humble et le plus +élevé se nourrissaient de cet esprit! Comme +on cultiverait les bons souvenirs dans l'esprit +de son prochain en y semant des actions +aimables; en lui épargnant les procédés dont +il est obligé de dire malgré lui, la haine au +cœur: «cela, je ne l'oublierai jamais!»</p> + +<p>L'esprit de simplicité est un bien grand +magicien. Il corrige les aspérités, il construit +des ponts par-dessus les crevasses et les +abîmes, il rapproche les mains et les cœurs. +Les formes qu'il revêt dans le monde sont en +nombre infini. Mais jamais il ne nous paraît +plus admirable que lorsqu'il se fait jour à travers +les barrières fatales des situations, des +intérêts, des préjugés, triomphant des pires +obstacles, permettant à ceux que tout semble +séparer, de s'entendre, de s'estimer, de s'aimer. +Voilà le vrai ciment social, et c'est avec ce +ciment-là que se bâtit un peuple.</p> + + + + +<h2>TABLE DES MATIÈRES</h2> + + +<div class="c"> +<table summary="table des matières"> +<tr><td colspan="2"> </td> +<td class="num">Pages</td> +</tr> +<tr> +<td class="topr"><a href="#ch1">I.</a>—</td> +<td class="drap">La vie compliquée</td> +<td class="num">3</td> +</tr> +<tr> +<td class="topr"><a href="#ch2">II.</a>—</td> +<td class="drap">L'esprit de simplicité</td> +<td class="num">23</td> +</tr> +<tr> +<td class="topr"><a href="#ch3">III.</a>—</td> +<td class="drap">La pensée simple</td> +<td class="num">35</td> +</tr> +<tr> +<td class="topr"><a href="#ch4">IV.</a>—</td> +<td class="drap">La parole simple</td> +<td class="num">39</td> +</tr> +<tr> +<td class="topr"><a href="#ch5">V.</a>—</td> +<td class="drap">Le devoir simple</td> +<td class="num">79</td> +</tr> +<tr> +<td class="topr"><a href="#ch6">VI.</a>—</td> +<td class="drap">Les besoins simples</td> +<td class="num">103</td> +</tr> +<tr> +<td class="topr"><a href="#ch7">VII.</a>—</td> +<td class="drap">Le plaisir simple</td> +<td class="num">121</td> +</tr> +<tr> +<td class="topr"><a href="#ch8">VIII.</a>—</td> +<td class="drap">L'esprit mercenaire et la simplicité</td> +<td class="num">145</td> +</tr> +<tr> +<td class="topr"><a href="#ch9">IX.</a>—</td> +<td class="drap">La réclame et le bien ignoré</td> +<td class="num">167</td> +</tr> +<tr> +<td class="topr"><a href="#ch10">X.</a>—</td> +<td class="drap">Mondanité et vie d'intérieur</td> +<td class="num">101</td> +</tr> +<tr> +<td class="topr"><a href="#ch11">XI.</a>—</td> +<td class="drap">La beauté simple</td> +<td class="num">209</td> +</tr> +<tr> +<td class="topr"><a href="#ch12">XII.</a>—</td> +<td class="drap">L'orgueil et la simplicité dans les rapports sociaux</td> +<td class="num">227</td> +</tr> +<tr> +<td class="topr"><a href="#ch13">XIII.</a>—</td> +<td class="drap">L'éducation pour la simplicité</td> +<td class="num">251</td> +</tr> +<tr> +<td class="topr"><a href="#ch14">XIV.</a>—</td> +<td class="drap">Conclusion</td> +<td class="num">281</td> +</tr> +</table> +</div> + +<p class="c"><span class="small">145–08.—Coulommiers. Imp. <span class="sc">Paul</span> BRODARD.—P2–08.</span></p> + +<div>*** END OF THE PROJECT GUTENBERG EBOOK 44323 ***</div> +</body> +</html> diff --git a/44323-h/images/acolin.png b/44323-h/images/acolin.png Binary files differnew file mode 100644 index 0000000..8eda40c --- /dev/null +++ b/44323-h/images/acolin.png diff --git a/44323-h/images/cover.jpg b/44323-h/images/cover.jpg Binary files differnew file mode 100644 index 0000000..ac59f8c --- /dev/null +++ b/44323-h/images/cover.jpg |
