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+*** START OF THE PROJECT GUTENBERG EBOOK 44323 ***
+
+ La Vie Simple
+
+ PAR C. WAGNER
+ Auteur de «_Jeunesse_»
+
+ DOUZIÈME ÉDITION
+
+ PARIS
+ Librairie Armand Colin
+ 5, rue de Mézières, 5
+
+ 1908
+
+ Droits de reproduction et de traduction réservés pour tous pays.
+
+
+
+
+OUVRAGES DE C. WAGNER
+
+
+ Auprès du Foyer (6e édition). Un volume in-18 jésus, broché
+ (Librairie Armand Colin) 3 50
+
+ Justice. Huit discours (7e édition). Un volume in-12, broché
+ (Fischbacher) 3 50
+
+ Jeunesse. Ouvrage couronné par l'Académie française (2e
+ édition). Un volume in-12, broché (Fischbacher) 3 50
+
+ Vaillance. Ouvrage honoré d'une souscription du Ministère de
+ l'Instruction publique (18e édition). Un volume in-12,
+ broché (Fischbacher) 3 50
+
+ Le long du chemin (4e édition). Un volume in-12, broché
+ (Fischbacher) 2 »
+
+ L'Évangile et la vie. Discours (4e édition). Un volume in-12,
+ broché (Fischbacher) 3 50
+
+ Sois un homme! Simples causeries sur la conduite de la vie
+ (2e édition). Un volume in-12, br. (Fischbacher) 1 25
+ Relié 2 »
+
+ L'Ame des choses (2e édition). Un volume in-12, broché
+ (Fischbacher) 3 50
+
+ L'Ami. Dialogues intérieurs (3e édition). Un volume in-12
+ (Fischbacher) 3 50
+
+ Histoires et Farciboles, pour les enfants. Un volume in-8
+ illustré par René Henriquez (Fischbacher).
+
+ Libre Pensée et Protestantisme libéral. 4 lettres de Ferdinand
+ Brisson avec réponses de C. Wagner. Un volume in-12.
+
+
+145-08.--Coulommiers. Imp. Paul BRODARD.--P2-08.
+
+
+
+
+
+LA MÉMOIRE DE MA MÈRE
+
+
+
+
+PRÉFACE DE LA NEUVIÈME ÉDITION
+
+
+Aujourd'hui que _La Vie simple_ a été tellement réimprimée que les vieux
+clichés sont usés et qu'il faut recomposer le texte à nouveau, il ne
+sera sans doute pas dépourvu d'intérêt de noter ici quelques faits
+concernant l'origine et la destinée de ce livre.
+
+Le lendemain d'une allocution de mariage entendue par M. Armand Colin et
+traitant le sujet de la Vie simple en son application au foyer
+domestique, l'éditeur parisien m'écrivit:
+
+«Faites-nous donc un livre sur la «Vie simple». Rien ne serait plus
+actuel ni plus nécessaire.»
+
+Six mois plus tard le livre paraissait.
+
+Il eut une bonne presse et un meilleur public. Les lecteurs lui firent
+de l'un à l'autre cette familière et solide réclame par laquelle on se
+recommande mutuellement ses livres comme on se présente ses amis. Il fut
+vite connu, et sans faire le moindre bruit se répandit et se traduisit à
+travers l'Europe.
+
+En 1901, miss Marie-Louise Hendee le traduisit en élégant anglais pour
+la maison Mc Clure de New-York. Un romancier américain de marque, miss
+Grace King, le faisait précéder d'une notice écrite avec beaucoup de
+soin et de grâce.
+
+Déjà le livre commençait à marcher d'un bon train aux États-Unis,
+lorsque le Président Roosevelt le lut et en fut particulièrement frappé.
+Il écrivit à l'auteur: «Je prêche vos livres à mes compatriotes.» Il
+recommanda aux Américains la lecture de _La Vie simple_ dans deux
+discours publics retentissants, l'un à Bangor, l'autre à Philadelphie.
+Il invita enfin l'auteur à venir en Amérique et le 22 novembre 1904, au
+grand théâtre de Lafayette-Square à Washington, le présenta lui-même au
+public en ouvrant son discours par ces mots: «Ceci est la première fois
+et sera en même temps la seule et unique, que durant ma Présidence je
+présente un orateur à un auditoire. Et je suis plus qu'heureux de le
+faire en cette occasion, car, s'il y a un livre que je désire voir lire
+comme un tract, et un tract intéressant, par notre peuple entier, c'est
+_La Vie simple_, écrite par M. Wagner. Il y a d'autres de ses livres
+dont nous pouvons tirer grand bien. Mais il n'est, à ma connaissance,
+aucun ouvrage écrit ces dernières années, ici ou à l'étranger, qui
+contienne autant de choses que nous autres enfants d'Amérique nous
+devions prendre à coeur, que _La Vie simple_.
+
+Dans un récent et beau voyage aux États-Unis, j'ai pu me convaincre à
+quel point l'Amérique avait suivi le conseil de son Président.
+
+Les familles, les universités, les hommes d'affaires, un large public
+recruté dans les milieux les plus divers, s'est mis à lire le livre. Les
+journaux l'ont publié en feuilleton, les prédicateurs en ont tiré des
+séries de discours, les dessinateurs des caricatures. En dernier lieu
+les éditions populaires se criaient dans les rues par les camelots.
+
+Tout cela est une preuve que ce livre est venu en son temps et répond à
+un besoin profond de simplification au milieu de cette époque agitée et
+complexe.
+
+Par un effet très naturel, le succès extraordinaire des traductions
+rejaillit aujourd'hui sur l'édition française et lui imprime une énergie
+nouvelle.
+
+Puissent ces pages, en se répandant, ramener l'attention de beaucoup de
+nos contemporains sur le premier de tous les sujets: l'emploi et
+l'organisation de la vie.
+
+Et puissions-nous en méditant sur ce problème des problèmes arriver à
+comprendre que le bonheur, la force et la beauté de l'existence ont pour
+une grande part leur source dans l'esprit de Simplicité.
+
+Charles Wagner.
+
+Paris, février 1905.
+
+
+
+
+PRÉFACE DE LA PREMIÈRE ÉDITION
+
+
+Le malade miné par la fièvre, dévoré par la soif, rêve pendant son
+sommeil d'un frais ruisseau où il se baigne, ou d'une claire fontaine où
+il boit à grandes gorgées. Ainsi dans l'agitation compliquée de
+l'existence moderne, nos âmes exténuées rêvent de simplicité.
+
+Ce qu'on appelle de ce beau nom, serait-il un bien à jamais disparu? Je
+ne le pense pas. Si la simplicité se trouvait liée à quelques
+circonstances exceptionnelles que de rares époques ont seules connues,
+il faudrait renoncer à la réaliser encore. On ne ramène pas les
+civilisations vers leurs origines, pas plus qu'on ne ramène les fleuves
+aux flots troublés vers le vallon tranquille où les branches des aulnes
+se rejoignaient sur leur source.
+
+Mais la simplicité ne dépend pas de telles ou telles conditions
+économiques ou sociales en particulier; c'est plutôt un esprit qui peut
+animer et modifier des vies de genres très différents. Loin d'en être
+réduits à la poursuivre de nos regrets impuissants, nous pouvons, je
+l'affirme, en faire l'objet de nos résolutions et le but de notre
+énergie pratique.
+
+ * * * * *
+
+Aspirer à la vie simple, c'est proprement aspirer à remplir la plus
+haute destinée humaine. Tous les mouvements de l'humanité vers plus de
+justice et plus de lumière, ont été en même temps des mouvements vers
+une vie plus simple. Et la simplicité antique, dans les arts, les
+moeurs, les idées, ne garde pour nous son prix incomparable que parce
+qu'elle est parvenue à donner un relief puissant à quelques sentiments
+essentiels, à quelques vérités permanentes. Il faut aimer cette
+simplicité et s'efforcer de la garder pieusement. Mais il n'aurait fait
+que la centième partie du chemin, celui qui s'en tiendrait aux formes
+extérieures et qui ne chercherait pas à réaliser l'esprit. En effet s'il
+nous est impossible d'être simples dans les mêmes formes que nos pères,
+nous pouvons le rester ou le redevenir dans le même esprit. Nous
+marchons sur d'autres sentiers, mais le but de l'humanité demeure au
+fond le même: c'est toujours l'étoile polaire qui dirige le marin qu'il
+soit embarqué sur un voilier ou sur un bateau à vapeur.
+
+Marcher vers ce but avec les moyens dont nous disposons, voilà la chose
+la plus importante, aujourd'hui comme jadis. Et c'est pour nous en être
+souvent écartés que nous avons embrouillé et compliqués notre vie.
+
+ * * * * *
+
+Si je pouvais réussir à faire partager cette notion tout intérieure de
+la simplicité, je n'aurais pas fait un vain effort. Quelques lecteurs
+penseront qu'une telle notion doit pénétrer les moeurs et l'éducation.
+Ils commenceront par la cultiver en eux-mêmes et lui feront le sacrifice
+de quelques-unes de ces habitudes qui nous empêchent d'être des hommes.
+
+Trop d'encombrantes inutilités nous séparent de l'idéal de vérité, de
+justice et de bonté qui doit réchauffer et vivifier nos coeurs. Toute
+cette broussaille, sous prétexte de nous abriter, nous et notre bonheur,
+a fini par nous masquer la lumière. Quand aurons-nous le courage
+d'opposer aux décevantes tentations d'une vie aussi compliquée
+qu'inféconde la réponse du sage: «Ôte-toi de mon soleil»?
+
+Paris, mai 1895.
+
+
+
+
+I
+
+La vie compliquée.
+
+
+Chez les Blanchard tout est sens dessus dessous, et en vérité il y a de
+quoi! Songez donc que Mlle Yvonne se marie mardi et nous voici au
+vendredi!
+
+C'est un interminable défilé de visiteurs chargés de cadeaux, de
+fournisseurs ployant sous les commandes. Les domestiques sont sur les
+dents. Quant aux parents et aux futurs, ils ne vivent plus, ils n'ont
+plus de domicile connu. Le jour on est chez les couturières, les
+modistes, les tapissiers, les ébénistes, les bijoutiers, ou dans
+l'appartement livré aux peintres et aux menuisiers. De là, course rapide
+par les études des hommes d'affaires, où l'on attend son tour en
+regardant les clercs grossoyer à l'ombre des paperasses. Après cela,
+c'est à peine s'il reste le temps de courir chacun chez soi et de se
+parer pour la série des dîners de cérémonie: dîners de fiançailles,
+dîners de présentations, dîner de contrat, soirées et bals. Autour de
+minuit on rentre harassé, mais c'est pour trouver au logis tous les
+derniers arrivages et une correspondance effrénée. Félicitations,
+compliments, acceptations et refus de demoiselles et de garçons
+d'honneur, excuses de fournisseurs en retard. Et puis les accrocs de la
+dernière heure: un deuil subit qui désorganise le cortège, un vilain
+rhume qui empêche une actrice, étoile amie, de chanter à l'orgue, etc.
+C'est autant à recommencer! Ces pauvres Blanchard! jamais ils ne seront
+prêts, eux qui croyaient pourtant avoir songé à tout, et tout prévu.
+
+Et voilà leur existence depuis tantôt un long mois. Plus moyen de
+respirer, de se recueillir une heure, d'échanger une parole tranquille.
+_Non, ce n'est pas une vie, cela..._
+
+Heureusement qu'il y a la chambre de grand'mère! Grand'mère touche à ses
+quatre-vingts. Ayant beaucoup souffert et travaillé, elle en est arrivée
+à envisager les choses avec cette calme sûreté que rapportent de la vie
+ceux qui ont l'intelligence élevée et le coeur aimant. Presque toujours
+assise dans son fauteuil, elle adore le silence des longues heures
+méditatives. Aussi la tempête affairée qui sévit par la maison
+s'est-elle arrêtée respectueuse devant sa porte. Au seuil de cet asile
+les voix s'apaisent, les pas se font discrets. Et quand les jeunes
+fiancés veulent se mettre un instant à l'abri, ils s'enfuient chez
+grand'mère.
+
+--Pauvres enfants! leur dit-elle alors, comme vous voilà énervés!
+Reposez-vous un peu, appartenez-vous l'un à l'autre. C'est le principal.
+Le reste est peu de chose, il ne mérite pas qu'on s'y absorbe!
+
+Ils le sentent bien, ces jeunes gens. Que de fois, en ces semaines
+dernières, leur amour n'a-t-il pas dû céder le pas à toutes sortes de
+conventions, d'exigences, d'inutilités! Ils souffrent de la fatalité,
+qui à ce moment décisif de leur vie détache sans cesse leurs esprits de
+la seule chose essentielle, pour les pousser à travers la multitude des
+préoccupations secondaires. Et volontiers ils approuvent l'opinion de
+l'aïeule quand elle leur dit entre une caresse et un sourire:
+
+--Décidément, mes enfants, le monde se fait trop compliqué, et tout cela
+ne rend pas les gens plus heureux... au contraire!...
+
+ * * * * *
+
+Je suis de l'avis de bonne maman. Depuis le berceau jusqu'à la tombe,
+dans ses besoins comme dans ses plaisirs, dans sa conception du monde et
+de lui-même, l'homme moderne se débat au milieu de complications sans
+nombre. Plus rien n'est simple: ni penser, ni agir, ni s'amuser, ni même
+mourir. Nous avons, de nos mains, ajouté à l'existence une foule de
+difficultés et retranché plusieurs agréments. Je suis persuadé qu'il se
+trouve à l'heure présente des milliers de mes semblables qui souffrent
+des suites d'une vie trop factice. Ils nous sauront gré de chercher à
+donner une expression à leur malaise et de les encourager dans ce regret
+de la simplicité qui les travaille confusément.
+
+Énumérons d'abord une série de faits qui mettent en relief la vérité que
+nous désirons faire apercevoir.
+
+La complication de la vie nous apparaît dans la multiplicité de nos
+besoins matériels. Un des phénomènes universellement constatés du siècle
+est que nos besoins ont grandi avec nos ressources. Cela n'est pas un
+mal en soi. La naissance de certains besoins marque en effet un progrès.
+C'est un signe de supériorité que d'éprouver le besoin de se laver, de
+porter du linge propre, d'habiter une demeure salubre, de se nourrir
+avec un certain soin, de cultiver son esprit. Mais s'il est des besoins
+dont la naissance est désirable et qui ont droit à la vie, il en est
+d'autres qui exercent une influence funeste et s'entretiennent à nos
+dépens comme des parasites. C'est le nombre et le caractère impérieux de
+ceux-ci qui nous préoccupent. Si l'on avait pu prédire à nos anciens
+qu'un jour l'humanité aurait à sa disposition tous les engins dont elle
+dispose maintenant pour entretenir et défendre son existence matérielle,
+ils en auraient conclu d'abord à une augmentation de l'indépendance et
+par conséquent du bonheur, et en second lieu à un grand apaisement dans
+les compétitions pour les biens de la vie. Il leur eût été permis
+ensuite de penser que la simplification de l'existence, résultat de ces
+moyens d'action perfectionnés, permettrait de réaliser une plus haute
+moralité. Rien de tout cela ne s'est produit: ni le bonheur, ni la paix
+sociale, ni l'énergie pour le bien n'ont augmenté. En premier lieu, vous
+semble-t-il que vos concitoyens soient, pris en masse, plus contents que
+leurs ancêtres et plus sûrs du lendemain? Je ne demande pas s'ils
+auraient des raisons de l'être, mais s'ils le sont en effet. À les
+regarder vivre, il me paraît qu'ils sont en majorité mécontents de leur
+sort, avant tout préoccupés de leurs besoins matériels et obsédés par le
+souci du lendemain. Jamais la question du vivre et du couvert n'a été
+plus aiguë ni plus exclusive que depuis qu'on est mieux nourri, mieux
+vêtu, mieux logé qu'autrefois. Celui-là se trompe qui croit que la
+question: «que mangerons-nous, que boirons-nous, de quoi serons-nous
+vêtus?» ne se pose qu'aux pauvres gens exposés aux angoisses des
+lendemains sans pain et sans abri. Chez ceux-là elle est naturelle, et
+pourtant c'est encore là qu'elle se pose le plus simplement. Il faut
+aller chez ceux qui commencent à jouir d'un peu de bien-être, pour
+constater combien la satisfaction de ce qu'ils ont est troublée par le
+regret de ce qui leur manque. Et si vous voulez observer le souci de
+l'avenir matériel dans tout son luxueux développement, regardez les gens
+aisés et surtout les riches. Les femmes qui n'ont qu'une robe, ne sont
+pas celles qui se demandent le plus comment elles se vêtiront, de même
+ce ne sont pas les rationnés du strict nécessaire, qui s'interrogent le
+plus sur ce qu'ils mangeront demain. Par une conséquence nécessaire de
+la loi que les besoins grandissent des satisfactions qu'on leur donne:
+_plus un homme a de bien, plus il lui en faut._
+
+Plus il est assuré du lendemain selon la vue ordinaire du bon sens, plus
+il se condamne à se préoccuper de quoi il vivra, lui et ses enfants,
+comment il établira ceux-ci et leurs descendants. Rien ne saurait donner
+une idée des craintes d'un homme établi, de leur nombre, de leur portée,
+de leurs nuances raffinées.
+
+De tout cela, il est résulté à travers les différentes couches sociales,
+et selon les conditions, avec une intensité variable, une agitation
+générale, un état d'esprit très complexe qui ne saurait mieux se
+comparer qu'à l'humeur des enfants gâtés à la fois comblés et
+mécontents.
+
+Si nous ne sommes pas devenus plus heureux, nous ne sommes pas devenus
+plus pacifiques et plus fraternels. Les enfants gâtés se disputent
+souvent et avec acharnement. Plus l'homme a de besoins et de désirs,
+plus il a d'occasions de conflit avec ses semblables, et ces conflits
+sont d'autant plus haineux que les causes en sont moins justes. Que l'on
+se batte pour le pain, le nécessaire, c'est la loi naturelle. Elle peut
+sembler brutale, mais il y a une excuse dans sa dureté même, et en
+général elle se borne aux cruautés rudimentaires. Tout autre est la
+bataille pour le superflu, pour l'ambition, pour le privilège, pour le
+caprice, pour la jouissance matérielle. Jamais la faim n'a fait
+commettre à l'homme les bassesses que lui font commettre l'ambition,
+l'avarice, la soif des plaisirs malsains. L'égoïsme devient plus
+malfaisant à mesure qu'il se raffine. Nous avons donc assisté de ce
+temps à une aggravation de l'esprit d'hostilité entre semblables, et nos
+coeurs sont moins apaisés que jamais.
+
+Est-il utile de se demander après cela si nous sommes devenus meilleurs?
+Le nerf du bien n'est-il pas dans la capacité de l'homme d'aimer quelque
+chose en dehors de lui-même? Et quelle place reste-t-il pour le prochain
+dans une vie sacrifiée aux préoccupations matérielles, aux besoins en
+majorité factices, à la satisfaction des ambitions, des rancunes et des
+fantaisies? L'homme qui se met tout entier au service de ses appétits,
+les fait si bien grandir et multiplier qu'ils deviennent plus forts que
+lui. Une fois qu'il est leur esclave, il perd le sens moral et
+l'énergie, et il devient incapable de distinguer le bien et de le
+pratiquer. Il est livré à l'anarchie intérieure des désirs dont naît à
+la longue l'anarchie extérieure. La vie morale consiste dans le
+gouvernement de soi-même, l'immoralité consiste dans le gouvernement de
+nous-mêmes par nos besoins et nos passions. Ainsi peu à peu les bases de
+la vie morale se déplacent et la règle du jugement dévie.
+
+Pour un homme esclave de besoins nombreux et exigeants, posséder est le
+bien par excellence, source de tous les autres biens. Il est vrai que,
+dans la concurrence acharnée pour la possession, on en arrive à haïr
+ceux qui possèdent, et à nier le droit de propriété lorsque ce droit est
+entre les mains d'autrui et non entre les nôtres. Mais l'acharnement à
+attaquer ce que possède autrui, est une preuve nouvelle de l'importance
+extraordinaire que nous attachons à posséder. Les choses et les hommes
+finissent par être estimés à leur valeur vénale et selon le profit qu'on
+en peut tirer. Tout ce qui ne rapporte rien ne vaut rien, et quiconque
+ne possède rien n'est rien. La pauvreté honnête risque fort de passer
+pour une honte, et l'argent, même malpropre, n'a pas trop de difficulté
+à compter pour du mérite...--Alors, nous objectera-t-on, vous condamnez
+le progrès moderne en bloc et vous voudriez nous ramener au bon vieux
+temps, à l'acétisme peut-être?--Pas le moins du monde. C'est la plus
+stérile et la plus dangereuse des utopies que de vouloir ressusciter le
+passé, et l'art de bien vivre ne consiste pas à se retirer de la vie.
+Mais nous cherchons à mettre en lumière, afin de lui trouver un remède,
+une des erreurs qui pèsent le plus lourdement sur le progrès social, à
+savoir que l'homme devient plus heureux et meilleur par l'augmentation
+du bien-être extérieur. Rien n'est plus faux que ce prétendu axiome
+social. Au contraire, la diminution de la capacité d'être heureux et
+l'avilissement des caractères par le bien-être matériel sans
+contrepoids, est un fait que mille exemples sont là pour établir. Une
+civilisation vaut ce que vaut l'homme installé à son centre. Quand cet
+homme manque de direction morale, tout progrès n'aboutit qu'à empirer le
+mal et à embrouiller davantage les problèmes sociaux.
+
+ * * * * *
+
+Ce principe peut se vérifier dans d'autres domaines que celui du
+bien-être. Ne mentionnons que ceux de l'instruction et de la liberté. On
+se rappelle le temps où des prophètes écoutés annonçaient que, pour
+transformer la terre mauvaise en un séjour des dieux, il suffisait
+d'abattre ces trois vieilles puissances coalisées: la misère,
+l'ignorance et la tyrannie. D'autres prophètes reprennent aujourd'hui
+les mêmes prédictions. Nous venons de voir que l'évidente diminution de
+la misère n'a rendu l'homme ni meilleur ni plus heureux. Ce résultat
+a-t-il été atteint dans une certaine mesure par le soin louable apporté
+à l'instruction? Il n'y paraît pas à l'heure présente, et c'est bien là
+le souci, l'angoisse de ceux qui se consacrent à l'éducation
+nationale.--Alors il faut abêtir le peuple, supprimer l'instruction
+universelle, fermer les écoles. Nullement: mais l'instruction, de même
+que l'ensemble des engins de notre civilisation, n'est après tout qu'un
+outillage. Tout dépend de l'ouvrier qui s'en sert.
+
+De même pour la liberté: elle est funeste ou salutaire suivant l'emploi
+qu'on en fait. Reste-t-elle la liberté lorsqu'elle appartient aux
+malfaiteurs ou même à l'homme brouillon, capricieux, irrespectueux? La
+liberté est une atmosphère de vie supérieure qu'on devient capable de
+respirer par une lente et patiente transformation intérieure.
+
+Il faut une loi à toute vie, à celle de l'homme bien plus encore qu'à
+celle des êtres inférieurs, car la vie de l'homme et des sociétés est
+plus précieuse et plus délicate que celle des plantes et des animaux.
+Cette loi pour l'homme est d'abord extérieure, mais elle peut devenir
+intérieure. Aussitôt que l'homme a reconnu la loi intérieure et s'est
+incliné devant elle, il est mûr pour la liberté, par le respect et
+l'obéissance volontaire. Tant qu'il n'a pas de loi intérieure forte et
+souveraine, il est incapable de respirer l'air de la liberté. Cet air le
+grise, l'affole, le tue moralement. Un homme qui se dirige selon la loi
+intérieure, ne peut pas plus vivre sous celle de l'autorité extérieure,
+qu'un oiseau adulte ne peut vivre enfermé dans la coquille de l'oeuf;
+mais un homme qui n'a pas encore atteint le point moral où il se
+gouverne lui-même, ne peut pas plus vivre sous le régime de la liberté
+qu'un embryon d'oiseau privé de la coquille protectrice. Ces choses sont
+terriblement simples, et la série de leurs preuves anciennes et
+nouvelles ne cesse de s'accroître sous nos yeux. Et pourtant nous en
+sommes toujours encore à méconnaître les éléments mêmes d'une loi si
+importante. Dans notre démocratie, combien sont-ils, grands et petits,
+qui ont compris, pour l'avoir vérifiée, vécue et quelquefois subie,
+cette vérité sans laquelle un peuple est incapable de se gouverner
+lui-même? La liberté c'est le respect; la liberté, c'est l'obéissance à
+la loi intérieure, et cette loi n'est ni le bon plaisir des puissants,
+ni le caprice des foules, mais la règle impersonnelle et supérieure
+devant laquelle ceux qui commandent courbent la tête les premiers.
+Dirons-nous alors qu'il faut supprimer la liberté? Non, mais il faut
+nous en rendre capables et dignes, autrement la vie publique devient
+impossible, et une nation s'achemine, à travers la licence et le manque
+de discipline, aux inextricables complications de la démagogie.
+
+ * * * * *
+
+Quand on passe en revue les causes particulières qui troublent et
+compliquent notre vie sociale, de quelque nom qu'on puisse les désigner,
+et l'énumération en serait longue, elles se ramènent toutes à une cause
+générale qui est celle-ci: _la confusion de l'accessoire avec
+l'essentiel_. Le bien-être, l'instruction, la liberté, tout l'ensemble
+de la civilisation, constituent le cadre du tableau, mais le cadre ne
+fait pas le tableau pas plus que l'habit ne fait le moine, et l'uniforme
+le soldat. Le tableau ici c'est l'homme, et l'homme avec ce qu'il a de
+plus intime, sa conscience, son caractère, sa volonté. Et tandis qu'on
+soignait et embellissait le cadre, on a oublié, négligé, endommagé le
+tableau. Aussi nous sommes comblés de biens extérieurs et misérables en
+vie spirituelle. Nous avons en abondance des biens, dont à la rigueur on
+pourrait se passer, et nous sommes infiniment pauvres de la seule chose
+nécessaire. Et lorsque notre être profond se réveille, avec son besoin
+d'aimer, d'espérer, de réaliser sa destinée, il éprouve comme l'angoisse
+d'un vivant qu'on vient d'ensevelir, il étouffe sous l'amoncellement des
+choses secondaires qui pèsent sur lui et le privent d'air et de lumière.
+
+Il faut dégager, libérer, remettre en honneur la vraie vie, placer toute
+chose à son rang et se souvenir que le centre du progrès humain est dans
+la culture morale. Qu'est-ce qu'une bonne lampe? Ce n'est pas la plus
+ornée, la mieux ciselée, celle qui est faite du métal le plus précieux.
+Une bonne lampe est une lampe qui éclaire bien. Et de même on est un
+homme et un citoyen, ni par le nombre des biens et des plaisirs qu'on
+s'accorde, ni par la culture intellectuelle et artistique, ni par les
+honneurs ou l'indépendance dont on jouit, mais par la solidité de sa
+fibre morale. Et ceci après tout n'est pas une vérité d'aujourd'hui,
+mais une vérité de tous les temps.
+
+À aucune époque, les conditions extérieures qu'il avait réalisées par
+son industrie ou son savoir, n'ont pu dispenser l'homme de se soucier de
+l'état de sa vie intérieure. La figure du monde change autour de nous,
+les facteurs intellectuels et matériels de l'existence se modifient. Nul
+ne peut s'opposer à ce changement dont le caractère brusque ne laisse
+pas d'être parfois périlleux. Mais la grande affaire est que, au sein
+des circonstances modifiées, l'homme demeure un homme, vive sa vie
+marche vers son but. Or quelle que soit la route à parcourir, pour
+marcher vers son but, il faut que le voyageur ne se perde pas dans les
+chemins de traverse et ne s'embarrasse pas de fardeaux inutiles. Qu'il
+veille sur sa direction, sur ses forces, sur son honneur et que pour
+mieux se consacrer à l'essentiel qui est de progresser, il simplifie son
+bagage, fût-ce même au prix de quelques sacrifices.
+
+
+
+
+II
+
+L'esprit de simplicité.
+
+
+Avant de pouvoir exposer en quoi consisterait, dans la pratique, le
+retour à la simplicité auquel nous aspirons, il est nécessaire de
+définir la simplicité dans son principe même. Car l'on commet à son
+endroit la même erreur que nous venons de dénoncer et qui consiste à
+confondre l'accessoire avec l'essentiel, le fond avec la forme. On est
+tenté de croire que la simplicité présente certains caractères
+extérieurs auxquels elle se reconnaît, et dans lesquels elle consiste.
+Simplicité et condition simple, vêtements modestes, demeure sans faste,
+médiocrité, pauvreté, ces choses semblent marcher ensemble. Tel n'est
+pas le cas cependant. Des trois hommes que je viens de rencontrer sur ma
+route, l'un allait en équipage, l'autre à pied, le troisième nu-pieds.
+Ce dernier n'est pas nécessairement le plus simple des trois. Il se peut
+en effet que celui qui passe en voiture soit simple malgré sa grande
+situation et ne soit pas l'esclave de sa richesse; il se peut de même
+que l'homme en souliers n'envie pas celui qui passe en équipage, et ne
+méprise pas celui qui va sans chaussures, et enfin il est possible que,
+sous ses haillons et les pieds dans la poussière, le troisième ait la
+haine de la simplicité, du travail, de la sobriété et ne rêve que vie
+facile, jouissances, désoeuvrement. Parmi les moins simples des hommes
+il faut compter les mendiants de profession, les chevaliers d'industrie,
+les parasites, tout le troupeau des obséquieux ou des envieux dont les
+aspirations se résument en ceci: arriver à saisir un lambeau, le plus
+gros possible, de cette proie que consomment les heureux de la terre. Et
+dans cette même catégorie, rangeons, peu importe à quel milieu ils
+appartiennent, les ambitieux, les roués, les efféminés, les avares, les
+orgueilleux, les raffinés. La livrée n'y fait rien, il faut voir le
+coeur. Aucune classe n'a le privilège de la simplicité, aucun costume,
+quelque humble qu'il paraisse, n'en est le signe assuré. Sa demeure
+n'est, nécessairement, ni la mansarde, ni la chaumière, ni la cellule de
+l'ascète, ni la barque du plus pauvre des pêcheurs. Sous toutes les
+formes que revêt la vie, dans toutes les positions sociales, en bas
+comme au sommet de l'échelle, il y a des êtres qui sont simples et
+d'autres qui ne le sont pas. Nous ne voulons pas dire par là que la
+simplicité ne se traduise par aucun indice extérieur, qu'elle n'ait pas
+ses allures particulières, ses goûts propres, ses moeurs; mais il ne
+faut pas confondre ces formes qu'on peut à la rigueur lui emprunter,
+avec son essence même et sa source profonde. Cette source est tout
+intérieure. _La simplicité est un état d'esprit._ Elle réside dans
+l'intention centrale qui nous anime. _Un homme est simple lorsque sa
+plus haute préoccupation consiste à vouloir être ce qu'il doit être, c
+est-à-dire un homme tout bonnement._ Cela n'est ni aussi facile ni aussi
+impossible qu'on pourrait se l'imaginer. Au fond cela consiste à mettre
+ses aspirations et ses actes d'accord avec la loi même de notre être et
+par conséquent avec l'intention éternelle qui a voulu que nous soyons.
+Qu'une fleur soit une fleur, une hirondelle une hirondelle, un rocher un
+rocher et qu'un homme soit un homme et non un renard, un lièvre, un
+oiseau de proie ou un pourceau, tout est là.
+
+Nous voici donc amenés à formuler l'idéal pratique de l'homme. Dans
+toute vie nous observons une certaine quantité de forces et de
+substances associées pour un but. Des matériaux plus ou moins bruts y
+sont transformés et portés à un degré supérieur d'organisation. Il n'en
+est pas autrement pour la vie des hommes. _L'idéal humain consisterait
+ainsi à transformer la vie en biens plus grands qu'elle-même._ On peut
+comparer l'existence à une matière première. Ce qu'elle est, importe
+moins que ce qu'on en tire. Comme dans une oeuvre d'art, ce qu'on doit y
+apprécier, c'est ce que l'ouvrier a su y mettre. Nous apportons en
+naissant, des dons différents. L'un a reçu de l'or, l'autre du granit,
+un troisième du marbre et la plupart du bois ou de l'argile. Notre tâche
+consiste à façonner ces matières. Chacun sait qu'on peut gâter la
+substance la plus précieuse, mais aussi qu'on peut tirer une oeuvre
+immortelle d'une matière sans valeur. L'art consiste à réaliser une idée
+permanente, dans une forme éphémère. La vie vraie consiste à réaliser
+les biens supérieurs qui sont la justice, l'amour, la vérité, la
+liberté, l'énergie morale dans notre activité journalière, quel qu'en
+soit d'ailleurs le lieu ou la forme extérieure. Et cette vie est
+possible dans les conditions sociales les plus diverses, et avec les
+dons naturels les plus inégaux. Ce n'est pas la fortune ou les avantages
+personnels, mais le parti que nous en tirons qui constitue la valeur de
+la vie. L'éclat n'y fait pas plus que la longueur: la qualité, voilà le
+principal.
+
+Est-il nécessaire de dire qu'on ne s'élève pas à ce point de vue, sans
+effort et sans lutte? L'esprit de simplicité n'est pas un bien dont on
+hérite, mais le résultat d'une conquête laborieuse. Bien vivre, comme
+bien penser, c'est simplifier. Chacun sait que la science consiste à
+faire sortir de la somme touffue des cas divers quelques règles
+générales. Mais que d'obscurités et de tâtonnements pour aboutir à la
+découverte de ces règles! Des siècles de recherche viennent souvent se
+condenser en un principe qui tient dans une ligne. La vie morale en ce
+point présente une grande analogie avec la vie scientifique. Elle aussi
+commence dans une certaine confusion, s'essaie, se cherche elle-même et
+souvent se trompe. Mais à force d'agir et de se rendre compte de ses
+actes avec sincérité, l'homme arrive à mieux savoir la vie. La loi lui
+apparaît, et cette loi, la voici: _Accomplir sa mission_. Celui qui
+s'applique à autre chose qu'à la réalisation de ce but, perd en vivant
+la raison d'être de la vie. Ainsi font les égoïstes, les jouisseurs, les
+ambitieux. Ils consomment l'existence, comme on mange son blé en herbe.
+Ils l'empêchent de porter son fruit. Leurs vies sont des vies perdues.
+Au contraire celui qui fait servir la vie à un bien supérieur, la sauve
+en la donnant. Les préceptes de morale, qui paraissent arbitraires aux
+regards superficiels et semblent faits pour contrarier notre ardeur de
+vie, n'ont en somme qu'un objectif: nous préserver du malheur d'avoir
+vécu inutilement. C'est pour cela qu'ils nous ramènent constamment à la
+même direction et qu'ils ont tous le même sens: ne gaspille pas ta vie;
+fais-la fructifier! Sache la donner pour l'empêcher de se perdre. En
+cela se résume l'expérience de l'humanité. Cette expérience, que chaque
+homme est obligé de refaire pour son compte, lui devient d'autant plus
+précieuse qu'elle lui a coûté plus cher. Éclairée par elle, sa démarche
+morale devient plus sûre, il a ses moyens d'orientation, sa norme
+intérieure à laquelle il peut tout ramener, et d'incertain, confus et
+compliqué qu'il était, il devient simple. Par l'influence constante de
+cette même loi qui grandit en lui et se vérifie tous les jours dans les
+faits, il se produit une transformation dans ses jugements et ses
+habitudes.
+
+Une fois saisi par la beauté et la grandeur de la vie vraie, par ce
+qu'il y a de saint et de touchant dans cette lutte de l'humanité pour la
+vérité, pour la justice, pour la bonté, il en garde au coeur la
+fascination. Et tout vient se subordonner naturellement à cette
+préoccupation puissante et persistante. La hiérarchie nécessaire des
+pouvoirs et des forces s'organise en lui. L'essentiel commande,
+l'accessoire obéit, et l'ordre naît de la simplicité. On peut comparer
+le mécanisme de la vie intérieure à celui d'une armée. Une armée est
+forte par la discipline, et la discipline consiste dans le respect de
+l'inférieur pour le supérieur, et dans la concentration de toutes les
+énergies vers un même but. Aussitôt que la discipline se relâche,
+l'armée souffre. Il ne faut pas que le caporal commande au général.
+Examinez avec soin votre vie et celle des autres, celle de la société.
+Chaque fois que quelque chose cloche ou grince et qu'il naît des
+complications ou du désordre, c'est parce que le caporal a commandé au
+général. Là où la loi de simplicité pénètre dans les coeurs le désordre
+disparaît.
+
+Je désespère de jamais décrire la simplicité d'une façon digne d'elle.
+Toute la force du monde et toute sa beauté, toute la joie véritable,
+tout ce qui console et augmente l'espérance, tout ce qui met un peu de
+lumière sur nos sentiers obscurs, tout ce qui nous fait prévoir à
+travers nos pauvres vies quelque but sublime et quelque avenir immense,
+nous vient des êtres simples qui ont assigné un autre objet à leurs
+désirs que les satisfactions passagères de l'égoïsme et de la vanité et
+qui ont compris que la science de _la vie_ consistait à savoir donner sa
+vie.
+
+
+
+
+III
+
+La pensée simple.
+
+
+Ce n'est pas notre vie seulement dans ses manifestations pratiques, mais
+aussi le domaine de nos idées qui a besoin d'être déblayé. L'anarchie
+règne dans la pensée humaine; nous marchons en pleines broussailles,
+perdus dans le détail infini, sans orientation et sans direction.
+
+Dès que l'homme a reconnu qu'il a son but, que ce but est d'être un
+homme, il organise sa pensée en conséquence. Toute façon de penser, de
+comprendre ou de juger qui ne le rend pas meilleur et plus fort, il la
+rejette comme malsaine.
+
+Et tout d'abord, il fuit le travers trop commun qui consiste à s'amuser
+de sa pensée. La pensée est un outil sérieux qui a sa fonction dans
+l'ensemble: ce n'est pas un joujou. Prenons un exemple: voici un atelier
+de peintre. Les outils sont à leur place. Tout indique que cet ensemble
+de moyens est disposé en vue d'un but à atteindre. Ouvrez la porte à des
+singes. Ils grimperont sur les établis, se suspendront aux cordes, se
+draperont dans les étoffes, se coifferont avec des pantoufles,
+jongleront avec les pinceaux, goûteront aux couleurs, et perceront les
+toiles pour voir ce que les portraits ont dans le ventre. Je ne doute
+pas de leur plaisir, il est certain qu'ils doivent trouver ce genre
+d'exercice fort intéressant. Mais un atelier n'est pas fait pour y
+lâcher des singes. De même la pensée n'est pas un terrain d'évolutions
+acrobatiques. Un homme digne de ce nom pense comme il est et comme il
+aime; il y va de tout son coeur et non avec cette curiosité détachée et
+stérile qui, sous prétexte de tout voir et tout connaître, s'expose à ne
+jamais éprouver une saine et profonde émotion et à ne jamais produire un
+acte véritable.
+
+Une autre habitude dont il est urgent de se corriger, acolyte ordinaire
+de la vie factice, c'est la manie de s'examiner et de s'analyser à tout
+propos. Je n'engage pas l'homme à se désintéresser de l'observation
+intérieure et de l'examen de conscience. Essayer d'y voir clair dans son
+esprit et dans ses motifs de conduite est un élément essentiel de la
+bonne vie. Mais autre chose est la vigilance, autre chose cette
+application incessante à se regarder vivre et penser, à se démonter
+soi-même comme une mécanique. C'est perdre son temps et se détraquer.
+L'homme qui, pour se mieux préparer à la marche, voudrait d'abord se
+livrer à un minutieux examen anatomique de ses moyens de locomotion
+risquerait de se disloquer avant d'avoir fait un seul pas. «Tu as ce
+qu'il te faut pour marcher, donc en avant! Prends garde de tomber et use
+de ta force avec discernement.» Les chercheurs de petites bêtes et les
+marchands de scrupules se réduisent à l'inaction. Il suffit d'une lueur
+de bon sens pour se rendre compte que l'homme n'est pas fait pour se
+regarder le nombril.
+
+Le bon sens, ne trouvez-vous pas que ce qu'on désigne par ce mot se fait
+aussi rare que les bonnes coutumes d'autrefois? Le bon sens c'est vieux
+jeu. Il faut autre chose; et l'on cherche midi à quatorze heures. Car
+c'est là un raffinement que le vulgaire ne saurait se payer, et il est
+si agréable de se distinguer! Au lieu de se comporter comme une personne
+naturelle qui se sert des moyens tout indiqués dont elle dispose, nous
+arrivons à force de génie aux plus étonnantes singularités. Plutôt
+dérailler que de suivre la ligne simple! Toutes les déviations et toutes
+les difformités corporelles que soigne l'orthopédie, ne donnent qu'une
+faible idée des bosses, des torsions, des déhanchements, que nous nous
+sommes infligés pour sortir du droit bon sens. Et nous apprenons à nos
+dépens qu'on ne se déforme pas impunément. La nouveauté après tout est
+éphémère. Il n'y a de durable que les immortelles banalités et si l'on
+s'en écarte c'est pour courir les plus périlleuses aventures. Heureux
+celui qui en revient, qui sait redevenir simple. Le simple bon sens
+n'est pas, comme plusieurs peuvent se l'imaginer, la propriété innée du
+premier venu, bagage vulgaire et trivial qui n'a coûté de peine à
+personne. Je le compare à ces vieilles chansons populaires, anonymes et
+impérissables, qui semblent être sorties du coeur même des foules. Le
+bon sens est le capital lentement et péniblement accumulé par le labeur
+des siècles. C'est un pur trésor, dont celui-là seul comprend la valeur,
+qui l'a perdu ou qui voit vivre les gens qui n'en ont plus. Pour ma part
+je pense qu'aucune peine n'est trop grande pour acquérir et garder le
+bon sens, pour maintenir ses yeux clairvoyants, son jugement droit. On
+prend bien garde à son épée, de peur de la fausser ou de la laisser
+ronger par la rouille. À plus forte raison faut-il prendre soin de sa
+pensée.
+
+Mais il faut bien comprendre ceci. Un appel au bon sens n'est pas un
+appel à la pensée terre à terre, à un positivisme étroit qui nie tout ce
+qu'il ne peut ni voir ni toucher. Car cela aussi est un manque de bon
+sens que de vouloir absorber l'homme dans sa sensation matérielle et
+d'oublier les hautes réalités du monde intérieur. Nous touchons ici à un
+point douloureux, autour duquel s'agitent les plus grands problèmes de
+l'humanité. Nous luttons en effet pour atteindre à une conception de la
+vie, nous la cherchons à travers mille obscurités et mille douleurs; et
+tout ce qui touche aux réalités spirituelles devient de jour en jour
+plus angoissant. Au milieu des graves embarras et du désordre momentané
+qui accompagne les grandes crises de la pensée, il semble plus que
+jamais difficile de se tirer d'affaire avec quelques principes simples.
+Pourtant la nécessité même nous vient en aide, comme elle l'a fait pour
+les hommes de tous les temps. Le programme de la vie est terriblement
+simple après tout, et par cela même que l'existence est si pressante et
+qu'elle s'impose, elle nous avertit qu'elle précède l'idée que nous
+pouvons nous en faire et que nul ne peut attendre pour vivre qu'il ait
+d'abord compris. Nous sommes partout en face du fait accompli avec nos
+philosophies, nos explications, nos croyances, et c'est ce fait
+accompli, prodigieux, irréfutable qui nous rappelle à l'ordre lorsque
+nous voulons déduire la vie de nos raisonnements et attendre pour agir
+que nous ayons fini de philosopher. Voilà l'heureuse nécessité qui
+empêche le monde de s'arrêter lorsque l'homme doute de son chemin.
+Voyageurs d'un jour, nous sommes emportés dans un vaste mouvement auquel
+nous sommes appelés à contribuer, mais que nous n'avons ni prévu, ni
+embrassé dans son ensemble, ni sondé dans ses fins dernières. Notre part
+consiste à remplir fidèlement le rôle de simple soldat qui nous est
+dévolu, et notre pensée doit s'adapter à cette situation. Ne disons pas
+que les temps sont plus difficiles pour nous que pour nos aïeux, car ce
+qui se voit de loin se voit souvent mal, et il y a d'ailleurs de la
+mauvaise grâce à se plaindre de n'être pas né du temps de son
+grand-père. Ce qu'on peut penser de moins contestable sur ce sujet, le
+voici: depuis que le monde existe il est malaisé d'y voir clair. Partout
+et toujours, penser juste a été difficile. Les anciens n'ont aucun
+privilège en cela sur les modernes. Et on peut ajouter qu'il n'y a
+aucune différence entre les hommes quand on en arrive à les considérer
+sous ce point de vue. Que l'homme obéisse ou commande, enseigne ou
+apprenne, tienne une plume ou un marteau, il lui en coûte également de
+bien discerner la vérité. Les quelques lumières que l'humanité acquiert
+en avançant lui sont sans doute d'une extrême utilité; mais elles
+agrandissent aussi le nombre et la portée des problèmes. La difficulté
+n'est jamais levée, toujours l'intelligence rencontre l'obstacle.
+L'inconnu nous domine et nous étreint de toutes parts. Mais de même
+qu'on n'a pas besoin d'épuiser toute l'eau des sources pour étancher sa
+soif, on n'a pas besoin de tout savoir pour vivre. L'humanité vit et a
+toujours vécu sur quelques _provisions_ élémentaires.
+
+Nous essayerons de les indiquer: tout d'abord l'humanité vit par la
+_confiance_. Par là elle ne fait que refléter, dans la mesure de sa
+pensée consciente, ce qui est le fond obscur de tous les êtres. Une foi
+imperturbable à la solidité de l'univers, à son agencement intelligent,
+sommeille dans tout ce qui existe. Les fleurs, les arbres, les bêtes,
+vivent avec un calme puissant, une sécurité entière. Il y a de la
+confiance dans la pluie qui tombe, dans le matin qui s'éveille, dans le
+ruisseau qui court à la mer. Tout ce qui est, semble dire: «Je suis,
+donc je dois être; il y a de bonnes raisons pour cela, soyons
+tranquille.»
+
+Et de même l'humanité vit de confiance. Par cela même qu'elle est, elle
+porte en elle la raison suffisante de son être, un gage d'assurance.
+Elle se repose dans la volonté qui a voulu qu'elle fût. C'est à garder
+cette confiance et à ne la laisser déconcerter par rien, à la cultiver
+au contraire et à la rendre plus personnelle et plus évidente que doit
+tendre le premier effort de notre pensée. Tout ce qui augmente en nous
+la confiance est bon. Parce que de là naît l'énergie tranquille,
+l'action reposée, l'amour de la vie et du labeur fécond. La confiance
+fondamentale est le ressort mystérieux qui met en mouvement tout ce
+qu'il y a de forces en nous. Elle nous nourrit. C'est par elle que
+l'homme vit, bien plus que par le pain qu'il mange. Ainsi tout ce qui
+ébranle cette confiance est _mauvais_, c'est du poison, non de la
+nourriture.
+
+Est malsain tout système de pensée qui s'attaque au fait même de la vie,
+pour le déclarer mauvais. On a trop de fois mal pensé de la vie en ce
+siècle. Quoi d'étonnant que l'arbre se flétrisse quand vous en arrosez
+les racines de substances corrosives? Il y aurait cependant une bien
+simple réflexion à opposer à toute cette philosophie de néant: vous
+déclarez la vie mauvaise? Bon. Quel remède allez-vous nous offrir contre
+elle? Pouvez-vous la combattre, la supprimer? Je ne vous demande pas de
+supprimer votre vie, de vous suicider, à quoi cela nous avancerait-il?
+mais de supprimer la vie, non seulement la vie humaine, mais sa base
+obscure et inférieure, toute cette poussée d'existence qui monte vers la
+lumière et selon vous se rue vers le malheur; je vous demande de
+supprimer la volonté de vivre qui tressaille à travers l'immensité, de
+supprimer enfin la source de la vie. Le pouvez-vous? Non. Alors
+laissez-nous en paix. Puisque personne ne peut mettre un frein à la vie,
+ne vaut-il pas mieux apprendre à l'estimer et à l'employer qu'en
+dégoûter les gens?--Quand on sait qu'un mets est dangereux pour la
+santé, on n'en mange pas. Et quand une certaine façon de penser nous ôte
+la confiance, la joie et la force, il faut la rejeter, certains que non
+seulement elle est une nourriture détestable pour l'esprit, mais qu'elle
+est fausse. Il n'y a de vrai pour les hommes que les pensées humaines,
+et le pessimisme est inhumain. D'ailleurs il manque autant de modestie
+que de logique. Pour se permettre de trouver mauvaise cette chose
+prodigieuse qui se nomme la vie il faudrait en avoir vu le fond, et
+presque l'avoir faite. Quelle singulière attitude que celle de certains
+grands penseurs de ce temps! En vérité, ils se comportent comme s'ils
+avaient créé le monde dans leur jeunesse, il y a de cela très longtemps;
+mais ils en sont bien revenus et décidément c'était une faute.
+
+Nourrissons-nous d'autres mets, fortifions nos âmes par des pensées
+réconfortantes. Pour l'homme, ce qu'il y a de plus vrai c'est ce qui le
+fortifie le mieux.
+
+ * * * * *
+
+Si l'humanité vit de confiance, elle vit aussi d'espérance. L'espérance
+est cette forme de la confiance qui se tourne vers l'avenir. Toute vie
+est un résultat et une aspiration. Tout ce qui est, suppose un point de
+départ et tend vers un point d'arrivée. Vivre c'est devenir, devenir
+c'est aspirer. L'immense devenir c'est l'espérance infinie. Il y de
+l'espérance au fond des choses et il faut que cette espérance se reflète
+dans le coeur de l'homme. Sans espérance pas de vie. La même puissance
+qui nous fait être, nous incite à monter plus haut. Quel est le sens de
+cet instinct tenace qui nous pousse à progresser? Le sens vrai c'est
+qu'il doit résulter quelque chose de la vie, qu'il s'y élabore un bien,
+plus grand qu'elle-même, vers lequel elle se meut lentement, et que ce
+douloureux semeur qui s'appelle l'homme a besoin, comme tout semeur, de
+compter sur le lendemain. L'histoire de l'humanité est celle de
+l'invincible espérance. Autrement il y a longtemps que tout serait fini.
+Pour marcher sous ses fardeaux, pour se guider dans la nuit, pour se
+relever de ses chutes et de ses ruines, pour ne point s'abandonner dans
+la mort même, l'humanité a eu besoin d'espérer toujours et quelquefois
+contre tout espoir. Voilà le cordial qui la soutient. Si nous n'avions
+que la logique nous aurions depuis longtemps tiré cette conclusion: Le
+dernier mot est partout à la mort; et nous serions morts de cette
+pensée. Mais nous avons l'espérance, et c'est pour cela que nous vivons
+et que nous croyons à la vie.
+
+Suso, le grand moine mystique, un des hommes les plus simples et les
+meilleurs qui aient jamais vécu, avait une habitude touchante: chaque
+fois qu'il rencontrait une femme, la plus pauvre et la plus vieille, il
+s'écartait respectueusement de son chemin, dût-il pour cela se mettre
+les pieds dans les épines ou dans une ornière boueuse. «Je fais cela,
+disait-il, pour rendre hommage à notre sainte dame la Vierge Marie.»
+Rendons à l'espérance un hommage semblable: quand nous la rencontrons
+sous la forme du brin de blé qui perce le sillon, de l'oiseau qui couve
+et nourrit sa nichée, d'une pauvre bête blessée qui se ramasse, se
+relève et continue son chemin, d'un paysan qui laboure et ensemence un
+champ ravagé par l'inondation ou la grêle, d'une nation qui lentement
+répare ses pertes et panse ses blessures, sous n'importe quel extérieur
+humble et souffreteux, saluons-la! Quand nous la rencontrons dans les
+légendes, dans les chants naïfs, dans les simples croyances, saluons-la
+encore! car c'est la même toujours, l'indestructible, la fille
+immortelle de Dieu.
+
+Nous osons trop peu espérer. L'homme de ce temps a contracté des
+timidités étranges. La crainte que le ciel ne tombe, ce comble de
+l'absurdité dans la peur, selon nos ancêtres gaulois, est entrée dans
+nos coeurs. La goutte d'eau doute-t-elle de l'Océan? le rayon doute-t-il
+du soleil? Notre sagesse sénile a réalisé ce prodige. Elle ressemble à
+ces vieux pédagogues grognons, dont l'office principal consiste à
+rabrouer les joyeuses espiègleries ou les enthousiasmes juvéniles de
+leurs jeunes élèves. Il est temps de redevenir enfants, de réapprendre à
+joindre les mains et à ouvrir de grands yeux devant le mystère qui nous
+enveloppe, de nous souvenir que malgré notre savoir nous ne savons que
+peu de chose, que le monde est plus grand que notre cerveau et que c'est
+heureux, car s'il est si prodigieux il doit receler des ressources
+inconnues et on peut lui accorder quelque crédit sans se faire taxer
+d'imprévoyance. Ne le traitons pas comme des créanciers un débiteur
+insolvable. Il faut ranimer son courage et rallumer la sainte flamme de
+l'espérance. Puisque le soleil se lève encore, puisque la terre
+refleurit, puisque l'oiseau bâtit son nid, puisque la mère sourit à son
+enfant, ayons le courage d'être des hommes et remettons le reste à Celui
+qui a nombré les étoiles. Quant à moi, je voudrais pouvoir trouver des
+mots enflammés pour dire à quiconque se sent le coeur abattu en ce temps
+désabusé: relève ton courage, espère encore, celui-là est sûr de se
+tromper le moins qui a l'audace d'espérer le plus. _La plus naïve
+espérance est plus près du vrai que le désespoir le plus raisonné._
+
+ * * * * *
+
+Une autre source de lumière sur le chemin de l'humanité est la bonté. Je
+ne suis pas de ceux qui croient à la perfection naturelle de l'homme et
+enseignent que la société le corrompt. De toutes les formes du mal celle
+qui m'effraie le plus est au contraire la forme héréditaire. Mais je me
+suis parfois demandé comment il se fait que ce vieux virus empoisonné
+des instincts vils, des vices inoculés dans le sang, tout l'amas des
+servitudes que nous lègue le passé, n'ait pas eu raison de nous. C'est
+sans doute qu'il y a autre chose. Cette autre chose est la bonté.
+
+Étant donné l'inconnu qui plane sur nos têtes, notre raison bornée,
+l'énigme angoissante et contradictoire des destinées, le mensonge, la
+haine, la corruption, la souffrance, la mort, que penser? que faire? À
+toutes ces questions réunies une voix grande et mystérieuse a répondu:
+_Sois bon_. Il faut bien que la bonté soit divine comme la confiance,
+comme l'espérance, puisqu'elle ne peut pas mourir, alors que tant de
+puissances lui sont contraires. Elle a contre elle la férocité native de
+ce qu'on pourrait appeler la bête dans l'homme; elle a contre elle la
+ruse, la force, l'intérêt, et surtout l'ingratitude. Pourquoi
+passe-t-elle blanche et intacte au milieu de ces ennemis sombres, comme
+le prophète de la légende sacrée au milieu des fauves rugissants?
+
+C'est parce que ses ennemis sont chose d'en bas et que la bonté est
+chose d'en haut. Les cornes, les dents, les griffes, les yeux pleins
+d'un feu meurtrier, ne peuvent rien contre l'aile rapide qui s'élance
+vers les hauteurs et leur échappe. Ainsi la bonté se dérobe aux
+entreprises de ses ennemis. Elle fait mieux encore, elle a connu
+quelquefois ce beau triomphe de gagner ses persécuteurs: elle a vu les
+fauves se calmer, se coucher à ses pieds, obéir à sa loi.
+
+Au coeur même de la foi chrétienne la doctrine la plus sublime et, pour
+qui sait en pénétrer le sens profond, la plus humaine est celle-ci: Pour
+sauver l'humanité perdue le Dieu invisible est venu demeurer parmi nous
+sous la forme d'un homme et il n'a voulu se faire connaître qu'à ce seul
+signe: _La bonté_.
+
+Réparatrice, consolatrice, douce au malheureux, au méchant même, la
+bonté dégage la lumière sous ses pas. Elle clarifie et simplifie. La
+part qu'elle a choisie est la plus modeste: bander les blessures,
+effacer les larmes, apaiser la misère, bercer les coeurs endoloris,
+pardonner, concilier. Mais c'est bien d'elle que nous avons le plus
+besoin. Aussi puisque nous songeons à la meilleure façon de rendre la
+pensée féconde, simple, vraiment conforme à notre destinée humaine, nous
+résumerons la méthode en ces mots: _Aie confiance, espère et sois bon_.
+
+Je ne veux décourager personne des hautes spéculations, ni dissuader qui
+que ce soit de se pencher sur les problèmes de l'inconnu, sur les vastes
+abîmes de la philosophie ou de la science. Mais il faudra toujours
+revenir, de ces lointains voyages, vers le point où nous sommes, et
+souvent même à la place où nous piétinons sans résultat apparent. Il est
+des conditions de vie et des complications sociales où le savant, le
+penseur et l'ignorant ne voient pas plus clair les uns que les autres.
+L'époque présente nous a souvent mis en face de ce genre de situations,
+et je garantis à celui qui voudra suivre notre méthode, qu'il
+reconnaîtra bientôt qu'elle a du bon.
+
+ * * * * *
+
+Comme j'ai, en tout ceci, côtoyé le terrain religieux, dans ce qu'il a
+de général du moins, on me demandera peut-être de dire en quelques mots
+simples quelle est la meilleure religion, et je m'empresse de
+m'expliquer sur ce sujet. Mais peut-être ne faudrait-il pas poser la
+question comme on le fait d'ordinaire, en demandant quelle est la
+meilleure religion? Les religions ont sans doute certains caractères
+précis, et des qualités ou des défauts qui sont inhérents à chacune. On
+peut donc à la rigueur les comparer entre elles; mais à cette
+comparaison se mêlent toujours des partis pris ou des partialités
+involontaires. Il vaut mieux poser la question autrement et demander: Ma
+religion est-elle bonne et à quoi puis-je reconnaître qu'elle est bonne?
+À cette question voici la réponse: Votre religion est bonne si elle est
+vivante et agissante; si elle nourrit en vous le sentiment de la valeur
+infinie de l'existence, la confiance, l'espoir et la bonté; et elle est
+l'alliée de la meilleure partie de vous-même contre la plus mauvaise, et
+vous fait apparaître sans cesse la nécessité de devenir un homme
+nouveau; si elle vous fait comprendre que la douleur est une
+libératrice; si elle augmente en vous le respect de la conscience des
+autres; si elle vous rend le pardon plus facile, le bonheur moins
+orgueilleux, le devoir plus cher, l'au-delà moins obscur. Si oui, votre
+religion est bonne, peu importe son nom. Quelque rudimentaire qu'elle
+soit, quand elle remplit cet office, elle procède de la source
+authentique, elle vous lie aux hommes et à Dieu.
+
+Mais vous servirait-elle par hasard à vous croire meilleur que les
+autres, à ergoter sur des textes, à renfrogner votre figure, à dominer
+sur la conscience d'autrui ou à livrer la vôtre à l'esclavage, à
+endormir vos scrupules, à pratiquer un culte par mode et par intérêt, ou
+à faire le bien par calcul d'outre-tombe, oh alors! que vous vous
+réclamiez de Bouddha, de Moïse, de Mahomet ou du Christ même, votre
+religion ne vaut rien, elle vous sépare des hommes et de Dieu.
+
+Je n'ai peut-être pas un pouvoir suffisant pour parler ainsi; mais
+d'autres l'ont fait avant moi, qui sont plus grands que moi, notamment
+celui qui raconta au scribe faiseur de questions, la parabole du bon
+Samaritain. Je me retranche derrière son autorité.
+
+
+
+
+IV
+
+La parole simple
+
+
+La parole est le grand organe révélateur de l'esprit, la première forme
+visible qu'il se donne. Telle pensée, telle parole. Pour réformer sa vie
+dans le sens de la simplicité il faut veiller sur sa parole et sur sa
+plume. Que la parole soit simple comme la pensée, quelle soit sincère et
+qu'elle soit sûre: _Pense juste, parle franc!_
+
+Les relations sociales ont pour base la confiance mutuelle et cette
+confiance se nourrit de la sincérité de chacun. Aussitôt que la
+sincérité diminue, la confiance s'altère, les rapports souffrent,
+l'insécurité naît. Cela est vrai dans le domaine des intérêts matériels
+et des intérêts spirituels. Avec des gens dont il faut sans cesse se
+méfier il est aussi difficile de pratiquer le commerce et l'industrie
+que de chercher la vérité scientifique, de poursuivre l'entente
+religieuse ou de réaliser la justice. Quand il faut d'abord contrôler
+les paroles et les intentions de chacun, et partir du principe que tout
+ce qui se dit et s'écrit, a pour but de vous servir l'illusion à la
+place de la vérité, la vie se complique étrangement. C'est le cas pour
+nous. Il y a trop de malins, de diplomates, qui jouent au plus fin et
+s'appliquent à se tromper les uns les autres, et voilà pourquoi chacun a
+tant de mal à se renseigner sur les choses les plus simples et qui lui
+importent le plus. Probablement ce que je viens de dire suffirait pour
+indiquer ma pensée et l'expérience de chacun pourrait apporter ici un
+ample commentaire avec illustrations à l'appui. Mais je n'en tiens pas
+moins à insister sur ce point et à m'entourer d'exemples.
+
+Autrefois les hommes avaient pour communiquer entre eux des moyens assez
+réduits. Il était légitime de supposer qu'en perfectionnant et en
+multipliant les moyens d'information on augmenterait la lumière. Les
+peuples apprendraient à s'aimer en se connaissant mieux entre eux, les
+citoyens d'un même pays se sentiraient liés par une fraternité plus
+étroite, étant mieux éclairés sur tout ce qui touche la vie commune.
+Lorsque l'imprimerie fut créée on s'écria: _fiat lux!_ et avec plus de
+raison encore lorsque se répandirent l'usage de la lecture et le goût
+des journaux. Pourquoi n'eût-on pas raisonné ainsi: deux lumières
+éclairent mieux qu'une et plusieurs mieux que deux; plus il y aura de
+journaux et de livres, mieux on saura ce qui se passe et ceux qui
+voudront écrire l'histoire après nous seront bien heureux, ils auront
+les mains pleines de documents. Rien ne semblait plus évident. Hélas! on
+basait ce raisonnement sur les qualités et la puissance de l'outillage,
+mais on calculait sans l'élément humain qui est partout le facteur le
+plus important. Or il s'est trouvé que les sophistes, les retors, les
+calomniateurs, tous gens à la langue bien pendue, et qui savent mieux
+que personne manier la parole et la plume, ont largement profité de tous
+les moyens de multiplier et de répandre la pensée. Qu'en résulte-t-il?
+Que nos contemporains ont toutes les peines du monde à savoir la vérité
+sur leur propre temps et leurs propres affaires. Pour quelques journaux
+qui cultivent les bons rapports internationaux, en essayant de
+renseigner leurs voisins équitablement et de les étudier sans
+arrière-pensée, combien en est-il qui sèment la méfiance et la calomnie?
+Que de courants factices et malsains créés dans l'opinion publique, avec
+de faux bruits, des interprétations malveillantes de faits ou de
+paroles? Sur nos affaires intérieures nous ne sommes pas beaucoup mieux
+renseignés que sur l'étranger. Ni sur les intérêts du commerce, de
+l'industrie ou de l'agriculture, ni sur les partis politiques ou les
+tendances sociales, ni sur le personnel mêlé aux affaires publiques, il
+n'est facile d'obtenir un renseignement désintéressé: plus on lit de
+journaux, moins on y voit clair. Il y a des jours, où après les avoir
+lus et en admettant qu'il les croie sur parole, le lecteur se verrait
+obligé de tirer la conclusion suivante: décidément il n'y a plus que des
+hommes tarés partout, il ne reste d'intègres que quelques chroniqueurs.
+Mais cette dernière partie de la conclusion tomberait à son tour. Les
+chroniqueurs en effet se mangent entre eux. Le lecteur aurait alors sous
+les yeux un spectacle analogue à celui que représente la caricature
+intitulée le combat des serpents. Après avoir tout dévoré autour d'eux
+les deux reptiles s'attaquent l'un à l'autre et s'entre-dévorent,
+finalement il reste sur le champ de bataille deux queues.
+
+Et ce n'est pas l'homme du peuple seulement qui est dans l'embarras, ce
+sont les gens cultivés, c'est presque tout le monde. En politique, en
+finance, en affaires, même dans la science, les arts, la littérature et
+la religion, il y a partout des dessous, des trucs, des ficelles. Il y a
+une vérité d'exportation et une autre pour les initiés. Il s'ensuit que
+tous sont trompés, car on a beau être d'une cuisine, on n'est jamais de
+toutes, et ceux-là mêmes qui trompent les autres avec le plus d'habileté
+sont trompés à leur tour, lorsqu'ils ont besoin de compter sur la
+sincérité d'autrui.
+
+Le résultat de ce genre de pratiques est l'avilissement de la parole
+humaine. Elle s'avilit d'abord aux yeux de ceux qui la manient comme un
+vil instrument. Il n'y a plus de parole respectée pour les discuteurs,
+les ergoteurs, les sophistes, tous ceux qui ne sont animés que par la
+rage d'avoir raison ou la prétention que leurs intérêts seuls sont
+respectables. Leur châtiment est d'être contraints à juger les autres
+d'après la règle qu'ils suivent eux-mêmes: _Dire ce qui profite et non
+ce qui est vrai_. Ils ne peuvent plus prendre personne au sérieux.
+Triste état d'esprit pour les gens qui écrivent, parlent, enseignent.
+Comme il faut mépriser ses auditeurs et ses lecteurs pour aller vers eux
+dans de semblables dispositions! Pour qui a gardé un fonds d'honnêteté,
+rien n'est plus révoltant que l'ironie détachée d'un acrobate de la
+plume ou de la parole qui essaie d'en faire accroire à quelques braves
+gens pleins de confiance. D'un côté l'abandon, la sincérité, le désir
+d'être éclairé, de l'autre la rouerie qui se moque du public. Mais il ne
+sait pas, le menteur, à quel point il se trompe lui-même. Le capital sur
+lequel il vit c'est la confiance, et rien n'égale la confiance du
+peuple, si ce n'est sa méfiance aussitôt qu'il s'est senti trahi. Il
+peut bien suivre un temps les exploiteurs de la simplicité. Mais, après
+cela, son humeur accueillante se transforme en aversion; les portes qui
+se tenaient larges ouvertes, offrent leur impassible visage de bois, et
+les oreilles, jadis attentives, se sont fermées. Hélas! elles se ferment
+alors non pour le mal seulement, mais pour le bien. Et c'est là le crime
+de ceux qui tordent et avilissent la parole. Ils ébranlent la confiance
+générale. On considère comme une calamité l'avilissement de l'argent, la
+baisse de la rente, la ruine du crédit: un malheur est plus grand que
+celui-là, c'est la perte de la confiance, de ce crédit moral que les
+honnêtes gens s'accordent les uns aux autres, et qui fait que la parole
+circule comme une monnaie authentique. À bas les faux monnayeurs, les
+spéculateurs, les financiers véreux, car ils font suspecter même
+l'argent loyal. À bas les faux monnayeurs de la plume et de la parole,
+car ils font qu'on ne se fie plus à rien ni à personne, et que la valeur
+de ce qui est dit ou écrit, ressemble à celle des billets de banque de
+la Sainte-Farce.
+
+On voit à quel point il est urgent que chacun se surveille, garde sa
+langue, châtie sa plume et aspire à la simplicité. Point de sens
+détournés, point tant de circonlocutions, point tant de réticences, de
+tergiversations! Cela ne sert qu'à tout embrouiller. Soyez des hommes,
+ayez une parole. Une heure de sincérité fait plus pour le salut du monde
+que des années de roueries.
+
+ * * * * *
+
+Un mot maintenant sur un travers national et qui s'adresse à ceux qui
+ont la superstition de la parole et des démonstrations du style. Sans
+doute, il ne faut pas en vouloir aux personnes qui goûtent une parole
+élégante, ou une lecture délicate. Je suis d'avis qu'on ne peut jamais
+trop bien dire ce que l'on a à dire. Mais il ne s'ensuit pas que les
+choses les mieux dites et les mieux écrites soient celles qui sont les
+plus apprêtées. La parole doit servir le fait et non se substituer à lui
+et le faire oublier à force de l'orner. Les plus grandes choses sont
+aussi celles qui gagnent le plus à être dites avec simplicité, parce
+qu'alors elles se montrent telles qu'elles sont: vous ne jetez pas sur
+elles le voile même transparent d'un beau discours, ni cette ombre si
+fatale à la vérité, qu'on appelle la vanité d'un écrivain et d'un
+orateur. Rien n'est fort, rien n'est persuasif comme la simplicité. Il y
+a des émotions sacrées, de cruelles douleurs, de grands dévouements, des
+enthousiasmes passionnés, qu'un regard, un geste, un cri traduisent
+mieux que les plus belles périodes. Ce que l'humanité possède de plus
+précieux dans son coeur, se manifeste le plus simplement. Pour persuader
+il faut être vrai et certaines vérités se comprennent mieux si elles
+sortent de lèvres simples, infirmes même, que si elles tombent des
+bouches trop exercées, ou sont proclamées à la force des poumons. Ces
+règles-là sont bonnes pour chacun dans la vie de tous les jours.
+Personne ne peut s'imaginer quel profit il retirerait pour sa vie
+morale, de la constante observation de ce principe: être vrai, sobre,
+simple dans l'expression de ses sentiments et de ses convictions, en
+particulier comme en public, ne jamais dépasser la mesure, traduire
+fidèlement ce qui est en nous, et surtout nous souvenir. C'est là le
+principal.
+
+Car le danger des belles paroles est qu'elles vivent d'une vie propre.
+Ce sont des serviteurs distingués qui ont gardé leurs titres et ne
+remplissent plus leurs fonctions, comme les cours royales nous en
+offrent l'exemple. Vous avez bien dit, vous avez bien écrit: c'est bien,
+il suffit.
+
+Combien y a-t-il de gens qui se sont contentés de parler et ont cru que
+cela les dispensait d'agir? Et ceux qui les écoutent se contentent
+d'avoir entendu parler. Il se trouve ainsi qu'une vie peut bien ne se
+composer à la longue, que de quelques discours bien tournés, de quelques
+beaux livres, de quelques belles pièces de théâtre. Quant à pratiquer ce
+qui est si magistralement exposé, on n'y songe guère. Et si nous passons
+du domaine des gens de talent aux basses régions qu'exploitent les
+médiocres: là, dans le pêle-mêle obscur, nous verrons s'agiter tous ceux
+qui pensent que nous sommes sur la terre pour parler et entendre parler,
+l'immense et désespérante cohue des bavards, de tout ce qui braille,
+jase ou pérore et après cela trouve encore qu'on ne parle pas assez. Ils
+oublient tous que ceux qui font le moins de bruit font le plus de
+besogne. Une machine qui dépense toute sa vapeur à siffler n'en a plus
+pour faire marcher les roues. Cultivez donc le silence. Tout ce que vous
+retrancherez sur le bruit, vous le gagnerez en force.
+
+ * * * * *
+
+Ces réflexions nous amènent à nous occuper d'un sujet voisin, très digne
+aussi d'attirer l'attention, je veux parler de ce qu'on pourrait nommer
+l'exagération du langage. Quand on étudie les populations d'une même
+contrée, on remarque entre elles des différences de tempérament dont le
+langage porte les traces. Ici, la population est plutôt flegmatique et
+calme: elle emploie les diminutifs, les termes atténués. Ailleurs, les
+tempéraments sont bien équilibrés: on entend le mot juste, exactement
+adapté à la chose. Mais plus loin, effet du sol, de l'air, du vin
+peut-être, un sang chaud circule dans les veines: on a la tête près du
+bonnet et l'expression outrée; les superlatifs émaillent le langage et
+pour dire les plus simples choses on se sert du terme fort.
+
+Si l'allure du langage varie selon les climats, elle diffère aussi selon
+les époques. Comparez le langage écrit ou parlé de ce temps à celui de
+certaines autres périodes de notre histoire. Sous l'ancien régime on
+parlait autrement que sous la révolution, et nous n'avons pas le même
+langage que les hommes de 1830, de 1848 ou du second empire. En général
+le langage a une allure plus simple maintenant, nous n'avons plus de
+perruque, nous ne mettons plus pour écrire des manchettes de dentelles;
+mais un signe nous différencie de presque tous nos ancêtres, notre
+nervosité, source de nos exagérations.
+
+Sur des systèmes nerveux excités, quelque peu maladifs--et Dieu sait que
+d'avoir des nerfs n'est plus un privilège aristocratique--les paroles ne
+produisent pas la même impression que sur l'homme normal. Et inversement
+à l'homme nerveux, le terme simple ne suffit pas, quand il cherche à
+exprimer ce qu'il ressent. Dans la vie ordinaire, dans la vie publique,
+dans la littérature et au théâtre le langage calme et sobre a fait place
+à un langage excessif. Les moyens que les romanciers et les comédiens
+ont employés pour galvaniser l'esprit public et forcer son attention, se
+retrouvent à l'état rudimentaire dans nos plus ordinaires conversations,
+dans le style épistolaire, et surtout dans la polémique. Nos procédés de
+langage sont à ceux de l'homme posé et calme ce qu'est notre écriture,
+comparée à celle de nos pères. On accuse les plumes de fer; si l'on
+pouvait dire vrai!
+
+--Les oies nous sauveraient alors. Mais le mal est plus profond, il est
+en nous-mêmes. Nous avons des écritures d'agités et de détraqués; la
+plume de nos aïeux courait sur le papier plus sûre, plus reposée. Ici
+nous sommes en face d'un des résultats de cette vie moderne si
+compliquée et qui fait une si terrible consommation d'énergie. Elle nous
+laisse impatients, essoufflés, en perpétuelle trépidation. Notre
+écriture comme notre langage s'en ressentent et nous trahissent. De
+l'effet remontons à la source et comprenons l'avertissement qui nous est
+donné. Que peut-il sortir de bon de cette habitude d'exagérer son
+langage? Interprètes infidèles de nos propres impressions, nous ne
+pouvons que fausser par nos exagérations l'esprit de nos semblables et
+le nôtre. Entre gens qui exagèrent on cesse de se comprendre.
+L'irritation des caractères, les discussions violentes et stériles, les
+jugements précipités, dépourvus de toute mesure, les plus graves excès
+dans l'éducation et les rapports sociaux, voilà le résultat des
+intempérances de langage.
+
+ * * * * *
+
+Et qu'il me soit permis, dans cet appel à la parole simple, de formuler
+un voeu dont l'accomplissement aurait les suites les plus heureuses. Je
+demande une littérature simple, non seulement comme un des meilleurs
+remèdes à nos âmes blasées, surmenées, fatiguées d'excentricités, mais
+aussi comme un gage et une source d'union sociale. Je demande aussi un
+art simple. Nos arts et notre littérature sont réservés aux privilégiés
+de la fortune et de l'instruction. Mais que l'on me comprenne bien: je
+n'invite pas les poètes, les romanciers, les peintres à descendre des
+hauteurs pour marcher à mi-côte et se complaire dans la médiocrité, mais
+au contraire à monter plus haut. Est populaire, non pas ce qui convient
+à une certaine classe de la société qu'il est convenu d'appeler la
+classe populaire; est populaire ce qui est commun à tous et ce qui les
+unit. Les sources de l'inspiration dont pourrait naître un art simple
+sont dans les profondeurs du coeur humain, dans les éternelles réalités
+de la vie devant lesquelles tous sont égaux. Et les sources du langage
+populaire sont à chercher dans le petit nombre des formes simples et
+fortes qui expriment les sentiments élémentaires et les lignes
+maîtresses de la destinée humaine. C'est là qu'est la vérité, la force,
+la grandeur, l'immortalité. N'y aurait-il pas dans un idéal semblable de
+quoi enflammer les jeunes gens qui, sentant brûler en eux la flamme
+sacrée du beau, connaissent la pitié et préfèrent à l'adage dédaigneux:
+«Odi profanum vulgus», cette parole autrement humaine: «Misereor super
+turbam».--Quant à moi je n'ai aucune autorité artistique, mais de la
+foule où je vis j'ai le droit de pousser mon cri vers ceux qui ont reçu
+du talent et de leur dire: Travaillez pour ceux qu'on oublie.
+Faites-vous comprendre des humbles. Ainsi vous ferez une oeuvre
+d'affranchissement et de pacification; ainsi vous rouvrirez les sources
+où puisèrent jadis ces maîtres dont les créations ont défié les âges
+parce qu'ils surent donner pour vêtement au génie, la simplicité.
+
+
+
+
+V
+
+Le devoir simple.
+
+
+Quand on parle aux enfants d'un sujet qui les importune, ils vous
+montrent là-haut sur les toits quelque pigeon qui donne à manger à son
+petit, ou là-bas dans la rue quelque cocher qui maltraite son cheval.
+Quelquefois aussi, ils vous posent malicieusement une de ces grosses
+questions qui mettent l'esprit des parents à la torture: tout cela pour
+détourner l'attention du sujet douloureux. Je crains que nous ne soyons
+de grands enfants en face du devoir et que, lorsqu'il s'agit de lui,
+nous ne cherchions plusieurs subterfuges pour nous distraire.
+
+Le premier subterfuge consiste à se demander s'il y a un devoir en
+général, ou si ce mot ne couvre pas une des nombreuses illusions de nos
+ancêtres. Car enfin le devoir suppose la liberté, et la question de la
+liberté nous mène jusqu'aux régions métaphysiques. Comment parler du
+devoir tant que ce grave problème du libre arbitre n'est pas
+résolu?--Théoriquement il n'y a rien à objecter. Et si la vie était une
+théorie, si nous étions là pour élaborer un système complet de
+l'univers, il serait absurde de nous occuper du devoir avant d'avoir
+démontré la liberté, fixé ses conditions, ses limites.
+
+Mais la vie n'est pas une théorie. Sur ce point de morale pratique comme
+sur tous les autres, elle a devancé la théorie et il n'y a aucun lieu de
+croire que jamais elle ne lui cède la place. Cette liberté, relative, je
+l'admets, comme tout ce que nous connaissons d'ailleurs, ce devoir dont
+on se demanda s'il existe, n'en sont pas moins à la base de tous les
+jugements que nous portons sur nous et nos semblables. Nous nous
+traitons les uns les autres comme responsables, jusqu'à un certain
+point, de nos faits et gestes.
+
+Le théoricien le plus enragé, dès qu'il sort de sa théorie, ne se fait
+aucun scrupule d'approuver ou de désapprouver les actes d'autrui,
+d'instrumenter contre ses ennemis, de faire appel à la générosité, à la
+justice de ceux qu'il veut dissuader d'une démarche indigne. On ne peut
+pas plus se défaire de la notion de l'obligation morale que de celle du
+temps ou de l'espace, et de même qu'il faut nous résigner à marcher
+avant de savoir définir cet espace que nous franchissons et ce temps qui
+mesure nos mouvements, il faut aussi nous soumettre à l'obligation
+morale avant d'en avoir touché de nos doigts les racines profondes. La
+loi morale domine l'homme, qu'il la respecte ou l'enfreigne. Voyez la
+vie de tous les jours: chacun est prêt à jeter la pierre à celui qui
+n'accomplit pas un devoir évident, dût-il même alléguer qu'il n'est pas
+encore arrivé à la certitude philosophique. Chacun lui dira et aura
+mille fois raison de lui dire: «Monsieur, on est un homme avant tout;
+payez de votre personne d'abord, faites votre devoir de citoyen, de
+père, de fils, etc., vous reprendrez ensuite le cours de vos
+méditations.»
+
+Qu'on nous comprenne bien toutefois. Nous ne voulons détourner personne
+de l'investigation philosophique, de la scrupuleuse recherche des
+fondements de la morale. Aucune pensée qui ramène l'homme vers ces
+graves préoccupations ne saurait être inutile ou indifférente; nous
+défions seulement le penseur de pouvoir attendre qu'il ait trouvé ces
+fondements, pour faire acte d'humanité, d'honnêteté ou de malhonnêteté,
+de courage ou de lâcheté. Et surtout, nous tenons à formuler une
+réponse, bonne à opposer à tous les malins qui n'ont jamais été
+philosophes, à opposer à nous-mêmes lorsque nous voudrions invoquer
+notre état de doute philosophique pour justifier nos manquements
+pratiques. Par cela même qu'on est un homme, avant toute théorie
+positive ou négative sur le devoir, on a pour règle ferme de se conduire
+comme un homme. Il n'y a pas à sortir de là.
+
+Mais on connaîtrait mal les ressources du coeur humain si l'on comptait
+sur l'effet d'une semblable réponse. Elle a beau être sans réplique,
+elle ne peut empêcher d'autres interrogations de surgir. La somme de nos
+prétextes pour nous soustraire au devoir est égale à la somme des sables
+de la mer ou des étoiles des cieux.
+
+Nous nous retranchons donc derrière le devoir obscur, le devoir
+difficile, le devoir contradictoire. Certes voilà des mots qui évoquent
+de pénibles souvenirs. Être un homme de devoir et douter de son chemin,
+tâtonner dans l'ombre, se voir livré aux sollicitations contraires de
+devoirs différents, ou encore se trouver en face du devoir gigantesque,
+écrasant, qui dépasse nos forces, quoi de plus dur? Et ces choses
+arrivent. Nous ne voulons ni nier ni contester ce qu'il y a de tragique
+dans certains événements et de déchirant dans certaines vies. Toutefois
+il est rare que le devoir ait à se faire jour à travers un tel conflit
+de circonstances et doive jaillir de l'esprit comme l'éclair de l'orage.
+De si formidables secousses sont exceptionnelles. Tant mieux si nous
+nous tenons bien lorsqu'elles se produisent; mais si personne ne trouve
+étonnant que des chênes soient déracinés par la bourrasque, ou qu'un
+marcheur trébuche la nuit sur un chemin inconnu, ou qu'un soldat soit
+vaincu quand il est pris entre deux feux, personne non plus ne
+condamnera sans appel ceux qui ont été battus dans les luttes morales
+presque surhumaines. Succomber sous le nombre et les obstacles, n'a
+jamais été une honte.
+
+Aussi je vais tendre mes armes à ceux qui se retranchent derrière le
+rempart inexpugnable du devoir obscur, compliqué, contradictoire. Pour
+aujourd'hui ce n'est pas là ce qui m'occupe, et c'est du devoir simple,
+je dirais presque du devoir facile, que je désire leur parler.
+
+ * * * * *
+
+Nous avons par an trois ou quatre grandes fêtes carillonnées et beaucoup
+de jours ordinaires. Pareillement il y a quelques très grands et très
+obscurs combats à livrer. Mais à côté de cela il y a la multitude des
+devoirs simples, évidents. Or, tandis que dans les grandes rencontres,
+notre tenue est généralement suffisante, c'est précisément dans les
+petites occasions qu'on nous voit faiblir. Sans craindre de me laisser
+entraîner par une forme paradoxale de ma pensée, je déclarerai donc:
+l'essentiel est de remplir le devoir simple, de s'exercer à la justice
+élémentaire. En général ceux qui perdent leur âme, la perdent non parce
+qu'ils restent au-dessous du devoir difficile et qu'ils n'accomplissent
+pas l'impossible, mais parce qu'ils négligent d'accomplir _le devoir
+simple_.
+
+Illustrons cette vérité par des exemples.
+
+Celui qui essaie de pénétrer dans les dessous humbles de la société ne
+tarde pas à découvrir de grandes misères physiques et morales. À mesure
+qu'il y regarde de plus près, il découvre un plus grand nombre de
+plaies, et, à la longue, le monde des misérables lui apparaît comme une
+vaste création noire, devant laquelle l'individu avec ses moyens de
+soulagement paraît réduit à l'impuissance. Il est vrai qu'il se sent
+pressé d'accourir, mais en même temps il se demande: à quoi bon?
+Évidemment le cas est des plus angoissants. Quelques-uns le résolvent en
+ne faisant rien, de désespoir. Ils demeurent donc stériles et ce n'est
+pas pourtant la pitié, ni même les bonnes intentions, qui leur manquent.
+Ils ont tort. Souvent un homme n'a pas les moyens de faire le bien en
+gros, mais ce n'est pas une raison pour qu'il le néglige en détail. Tant
+de gens se dispensent de faire quelque chose parce que, selon eux, il y
+a trop à faire. Ils ont besoin d'être rappelés au devoir simple. Ce
+devoir, le voici dans le cas qui nous occupe: que chacun, selon ses
+ressources, ses loisirs et ses capacités, se crée des relations dans les
+milieux déshérités. Il y a des gens qui arrivent, avec un peu de bonne
+volonté, à s'introduire dans l'entourage des ministres ou à se faufiler
+dans la société des chefs d'État. Pourquoi ne parviendrait-on pas à
+nouer des relations avec les pauvres gens et à se faire des
+connaissances parmi les ouvriers qui manquent du nécessaire? Une fois
+quelques familles connues, avec leurs histoires, leurs antécédents et
+leurs difficultés, vous pourrez leur être d'une utilité extrême en
+faisant simplement ce que vous pouvez et en pratiquant la fraternité
+sous la forme du secours moral et matériel. Vous aurez, il est vrai,
+attaqué un petit coin seulement; mais vous aurez fait votre possible et
+peut-être entraîné quelque autre à faire son possible aussi. En agissant
+de la sorte, au lieu de constater seulement qu'il existe dans la société
+beaucoup de misère, de haine sombre, de désunion, de vice, vous y aurez
+introduit un peu de bien. Et pour peu que le nombre des bonnes volontés
+semblables à la vôtre grandisse, le bien augmentera sensiblement et le
+mal diminuera. Mais dussiez-vous même rester seul à faire ce que vous
+avez fait, on pourrait vous donner ce témoignage que vous avez fait la
+seule chose raisonnable, le simple et enfantin devoir qui s'offrait à
+vous. Or en faisant cela vous avez découvert un des secrets de la bonne
+vie.
+
+L'ambition humaine embrasse dans ses rêves de vastes ensembles, mais il
+nous est rarement donné de faire grand, et même alors le succès rapide
+et sûr s'appuie toujours sur une patiente préparation. La fidélité dans
+les petites choses est à la base de tout ce qui s'accomplit de grand.
+Nous l'oublions trop. Pourtant, s'il y a une vérité nécessaire à
+connaître, c'est celle-là, surtout aux époques difficiles et dans les
+passages pénibles de l'existence. On se sauve bien en cas de naufrage
+sur un débris de poutre, un aviron, un morceau de planche. Sur les flots
+tumultueux de la vie, quand tout semble s'être brisé en miettes,
+souvenons-nous qu'une seule de ces pauvres miettes peut devenir notre
+planche de salut. La démoralisation consiste à mépriser les restes.
+
+Vous avez été ruiné, ou un grand deuil vous a frappé, ou encore vous
+venez de voir se perdre sous vos yeux le fruit d'un long labeur. Il vous
+est impossible de reconstituer votre fortune, de ressusciter les morts,
+de sauver votre peine perdue. Et devant l'irréparable les bras vous
+tombent. Alors vous négligez de soigner votre personne, de tenir votre
+maison, de surveiller vos enfants. Cela est pardonnable et combien nous
+le comprenons! Mais cela est fort dangereux! Le laisser aller transforme
+le mal en un mal pire. Vous qui croyez que vous n'avez plus rien à
+perdre, vous allez pour cela même perdre ce qui vous reste encore.
+Ramassez les débris de vos biens, ayez du peu qui vous reste un soin
+scrupuleux. Et bientôt ce peu vous consolera. L'effort accompli vient à
+notre secours, comme l'effort négligé se tourne contre nous. S'il ne
+vous reste qu'une branche pour vous y accrocher, accrochez-vous à cette
+branche, et si vous restez seul à défendre une cause qui semble perdue,
+ne jetez pas vos armes pour rejoindre les fuyards. Au lendemain du
+déluge quelques isolés repeuplent la terre. L'avenir peut quelquefois ne
+reposer que sur une tête isolée comme il arrive qu'une vie ne tient qu'à
+un fil. Inspirez-vous de l'histoire et de la nature: L'une et l'autre
+vous apprendront en leurs laborieuses évolutions, que les calamités
+comme la prospérité peuvent sortir des moindres causes, qu'il n'est pas
+sage de négliger le détail et que surtout il faut savoir attendre et
+recommencer.
+
+En parlant du devoir simple je ne puis m'empêcher de penser à la vie
+militaire et aux exemples qu'elle offre aux combattants de cette grande
+lutte qui est la vie. Celui-là comprendrait mal son devoir de soldat
+qui, l'armée une fois battue, s'abstiendrait de brosser ses vêtements,
+d'astiquer son fusil, d'observer la discipline.--À quoi bon? direz-vous
+peut-être.--À quoi bon? N'y a-t-il pas plusieurs façons d'être battu?
+Serait-il indifférent d'ajouter le découragement, le désordre, la
+débâcle au malheur de la défaite? Non. Il ne faut jamais oublier que le
+moindre acte d'énergie dans ces moments terribles est comme une lumière
+dans la nuit. C'est un signe de vie et d'espérance. Chacun comprend
+aussitôt que tout n'est pas perdu.
+
+Pendant la désastreuse retraite de 1813-1814, au coeur de l'hiver, alors
+qu'il devait être presque impossible de garder une tenue quelconque, je
+ne sais quel général se présentait un matin à Napoléon Ier en grande
+tenue et rasé de frais. Le voyant, en pleine débâcle, aussi soigné que
+s'il allait à une revue, l'empereur lui dit: _Mon général, vous êtes un
+brave!_
+
+ * * * * *
+
+Le devoir simple c'est encore le devoir prochain. Une très commune
+faiblesse empêche bien des gens de trouver intéressant ce qui est tout
+près d'eux; ils ne le voient que par ses côtés mesquins. Le lointain au
+contraire les attire et les enchante. Ainsi se dépense inutilement une
+somme fabuleuse de bonne volonté. On se passionne pour l'humanité, pour
+le bien public, pour les lointains malheurs, marchant à travers la vie,
+les yeux fixés sur des objets merveilleux qui nous captivent là-bas aux
+confins de l'horizon, tandis qu'on marche sur les pieds des passants, ou
+qu'on les coudoie sans les remarquer.
+
+Singulière infirmité qui vous empêche de voir ceux qui sont là à vos
+côtés! Plusieurs ont fait des lectures étendues, de grands voyages; mais
+ils ne connaissent pas leurs concitoyens, grands ou petits; ils vivent
+grâce au concours d'une quantité d'êtres dont le sort leur demeure
+indifférent. Ni ceux qui les renseignent, les instruisent, les
+gouvernent, ni ceux qui les servent, les fournissent, les nourrissent
+n'ont jamais attiré leur attention. Qu'il y ait de l'ingratitude ou de
+l'imprévoyance à ne pas connaître ses ouvriers, ses domestiques, les
+quelques êtres enfin qui ont avec nous des relations sociales
+indispensables, cela ne leur est jamais venu à l'esprit. D'autres vont
+bien plus loin encore. Pour certaines femmes leur mari est un inconnu,
+et réciproquement. Il y a des parents qui ne connaissent pas leurs
+enfants. Leur développement, leurs pensées, les dangers qu'ils courent,
+les espérances qu'ils nourrissent sont pour eux un livre fermé. Bien des
+enfants ne connaissent pas leurs parents, n'ont jamais soupçonné leurs
+peines, leurs luttes, ni pénétré leurs intentions. Et je ne parle pas
+des mauvais ménages, de ces tristes milieux, où toutes les relations
+sont faussées, mais d'honnêtes familles composées de braves gens.
+Seulement tout ce monde est très absorbé. Chacun a son intérêt ailleurs
+qui lui prend tout son temps. Le devoir lointain, fort attirant, je n'en
+disconviens point, les réclame tout entiers et ils n'ont pas conscience
+du devoir prochain. Je crains qu'ils ne perdent leur peine. La base
+d'opération de chacun est le champ de son devoir immédiat. Négligez
+cette base et tout ce que vous entreprendrez au loin sera compromis.
+Soyez donc d'abord de votre pays, de votre ville, de votre maison, de
+votre église, de votre atelier, et, s'il se peut, partez de là pour
+aller au delà, c'est la marche simple et naturelle. Il faut que l'homme
+se munisse à grands frais de bien mauvaises raisons pour arriver à
+suivre la marche inverse. En tout cas, le résultat d'une si étrange
+confusion des devoirs est que plusieurs se mêlent d'une foule d'affaires
+sauf de ce qu'on est en droit de leur demander. Chacun s'occupe d'autre
+chose que de ce qui le regarde, est absent de son poste, ignore son
+métier. Voilà qui complique la vie. Il serait pourtant si simple que
+chacun s'occupât de ce qui le regarde.
+
+ * * * * *
+
+Autre forme du devoir simple. Lorsqu'un dommage est causé, qui doit le
+réparer?--Celui qui l'a fait. Cela est juste, mais cela n'est que
+théorie. Et la conséquence de cette théorie serait qu'il faudrait
+laisser subsister le mal jusqu'à ce que les malfaiteurs soient trouvés
+et l'aient réparé. Mais si on ne les trouve pas? Ou s'ils ne peuvent ni
+ne veulent réparer?
+
+Il pleut sur vos têtes par une tuile brisée, ou le vent pénètre chez
+vous par un carreau cassé. Attendrez-vous pour chercher le couvreur et
+le vitrier que vous ayez fait arrêter le casseur de tuile ou de carreau?
+Vous trouveriez cela absurde, n'est-ce pas? C'est pourtant une bien
+ordinaire pratique. Les enfants s'écrient avec indignation: «Ce n'est
+pas moi qui ai jeté cet objet, ce n'est pas moi qui le ramasserai!» Et
+la plupart des hommes raisonnent de même. C'est logique. Mais ce n'est
+pas cette logique-là qui fait marcher le monde.
+
+Ce qu'il faut au contraire savoir et ce que la vie vous répète tous les
+jours c'est que le dommage causé par les uns est réparé par les autres.
+Les uns détruisent, les autres édifient; les uns salissent, les autres
+nettoient; les uns attisent les querelles, les autres les apaisent; les
+uns font couler les larmes, les autres consolent; les uns vivent pour
+l'iniquité, les autres meurent pour la justice. Et c'est dans
+l'accomplissement de cette loi douloureuse qu'est le salut. Cela aussi
+est logique, mais de cette logique des faits qui fait pâlir celle des
+théories. La conclusion à tirer n'est pas douteuse. Un homme au coeur
+simple la tire ainsi: étant donné le mal, la grande affaire est de le
+réparer et de s'y mettre sur-le-champ; tant mieux si messieurs les
+malfaiteurs veulent bien contribuer à la réparation: mais l'expérience
+nous déconseille de trop compter sur leur concours.
+
+ * * * * *
+
+Mais quelque simple que soit le devoir, encore faut-il avoir la force de
+l'accomplir. Cette force, en quoi consiste-t-elle et où se
+trouve-t-elle? On ne saurait se lasser d'en parler. Le devoir est pour
+l'homme un ennemi et un importun tant qu'il n'apparaît que comme une
+sollicitation extérieure. Quand il entre par la porte, l'homme sort par
+la fenêtre et quand il nous bouche les fenêtres on s'échappe par les
+toits. Mieux on le voit venir plus on l'évite sûrement. Il est pareil à
+ce gendarme, représentant de la force publique et de la justice
+officielle, dont un adroit filou parvient toujours à se garer. Hélas! le
+gendarme réussirait-il à lui mettre la main au collet, il pourrait tout
+au plus le conduire au poste mais non pas sur le droit chemin. Pour que
+l'homme accomplisse son devoir il faut qu'il soit tombé aux mains d'une
+autre force que celle qui dit: fais ceci, fais cela; évite ceci, évite
+cela, autrement gare à toi!
+
+Cette force intérieure est l'amour. Quand un homme déteste son métier ou
+s'y livre avec nonchalance, toutes les puissances de la terre sont
+inhabiles à le lui faire exercer avec entrain. Mais celui qui aime sa
+fonction marche tout seul; non seulement il est inutile de le
+contraindre, mais il serait impossible de le détourner. Il en est pour
+tous ainsi. La grande chose, c'est d'avoir éprouvé ce qu'a de saint et
+d'immortellement beau notre obscure destinée; c'est d'avoir été
+déterminés par une série d'expériences à aimer cette vie pour ses
+douleurs et pour son espérance, à aimer les hommes pour leur misère et
+pour leur noblesse, et à être de l'humanité par le coeur, l'intelligence
+et les entrailles. Alors une force inconnue s'empare de nous, comme le
+vent s'empare des voiles d'un navire, et nous emporte vers la pitié et
+la justice. Et cédant à cette poussée irrésistible, nous disons: _Je ne
+puis faire autrement, c'est plus fort que moi._ En s'exprimant ainsi les
+hommes de tous les âges et de tous les milieux désignent une puissance
+qui est plus haute que l'homme, mais qui peut demeurer dans le coeur des
+hommes. Et tout ce qu'il y a en nous de vraiment élevé nous apparaît
+comme une manifestation de ce mystère qui nous dépasse. Les grands
+sentiments comme les grandes pensées, comme les grands actes, sont chose
+d'inspiration. Lorsque l'arbre verdit et donne son fruit c'est qu'il
+puise dans le sol les forces vitales, et reçoit du soleil la lumière et
+la chaleur. Si un homme, dans son humble sphère, au milieu des
+ignorances et des fautes inévitables, se consacre sincèrement à sa
+tâche, c'est qu'il est en contact avec la source éternelle de bonté.
+Cette force centrale se manifeste sous mille formes diverses. Tantôt
+elle est l'énergie indomptable, tantôt la tendresse caressante, tantôt
+l'esprit militant qui attaque et détruit le mal, tantôt la sollicitude
+maternelle qui ramasse au bord du chemin où elle se perdait quelque vie
+froissée et oubliée, tantôt l'humble patience des longues recherches...
+Mais tout ce qu'elle touche porte sa signature, et les hommes qu'elle
+anime sentent que c'est par elle que nous sommes et que nous vivons. La
+servir est leur bonheur et leur récompense. Il leur suffit d'être ses
+instruments et ils ne regardent plus à l'éclat extérieur de leur
+fonction, sachant bien que rien n'est grand et que rien n'est petit,
+mais que nos actes et notre vie valent seulement par l'esprit qui les
+pénètre.
+
+
+
+
+VI
+
+Les besoins simples.
+
+
+Quand on achète un oiseau chez l'oiseleur, ce brave homme nous dit
+brièvement ce qu'il faut à notre nouveau pensionnaire, et tout cela,
+hygiène, nourriture et le reste, tient en quelques mots. De même, pour
+résumer les besoins essentiels de la plupart des êtres, quelques
+indications sommaires suffiraient. Leur régime est en général d'une
+extrême simplicité et tant qu'ils le suivent ils se portent bien comme
+des enfants obéissants de mère nature. Qu'ils s'en écartent, les
+complications surviennent, la santé s'altère, la gaîté s'en va. Seule,
+la vie simple et naturelle peut maintenir un organisme en pleine
+vigueur. Faute de nous souvenir de ce principe élémentaire, nous tombons
+dans les plus étranges aberrations.
+
+Que faut-il à un homme pour vivre matériellement dans les meilleures
+conditions possibles? Une nourriture saine, des vêtements simples, une
+demeure salubre, de l'air et du mouvement. Je ne vais pas entrer dans
+des détails d'hygiène, ni composer des menus, ou indiquer des modèles
+d'habitation et des coupes de vêtements. Mon but est de marquer une
+direction et de dire quel avantage il y aurait pour chacun à ordonner sa
+vie dans un esprit de simplicité.--Pour nous assurer que cet esprit ne
+règne pas assez dans notre société, il suffit de voir vivre les hommes
+de toutes les classes. Posez à différents individus, de milieux très
+distincts, cette question: Que vous faut-il pour vivre?... Vous verrez
+ce qu'ils répondront. Il n'y a rien d'instructif comme cela.
+
+Pour les uns, autochtones de l'asphalte parisien, il n'y a pas de vie
+possible en dehors d'une certaine région circonscrite par quelques
+boulevards. Là est l'air respirable, la bonne lumière, la température
+normale, la cuisine classique, et, à discrétion, tant d'autres choses
+sans lesquelles il ne vaudrait pas la peine de se promener sur la
+machine ronde.
+
+Aux divers échelons de la vie bourgeoise, on répond à la question que
+faut-il pour vivre, par un chiffre, variable selon le degré d'ambition,
+ou d'éducation, et par éducation, on entend, le plus souvent, les
+habitudes extérieures de la vie, la façon de se loger, de se vêtir et de
+se nourrir, une éducation toute à fleur de peau. À partir d'un certain
+chiffre de rente, de bénéfice, ou de traitement, la vie devient
+possible. Au-dessous, elle est impossible. On a vu des gens se suicider
+parce que leur avoir était descendu au-dessous d'un certain minimum. Ils
+ont préféré disparaître que de se restreindre. Notez que ce minimum,
+cause de leur désespoir, eût sans doute été acceptable encore pour
+d'autres, aux besoins moins exigeants, et enviable pour des gens aux
+goûts modestes.
+
+Dans les hautes montagnes la flore change suivant l'altitude. Il y a la
+région des cultures ordinaires, celle des forêts, celle des pâturages,
+celle des rochers nus et des glaciers.--À partir d'une certaine zone on
+ne trouve plus de blé, mais la vigne prospère encore; le chêne cesse
+dans une région assez basse, le sapin se plaît à des hauteurs
+considérables. La vie humaine avec ses besoins rappelle ces phénomènes
+de la végétation.
+
+À une certaine altitude de fortune on voit réussir le financier, l'homme
+des clubs, les grandes mondaines, et enfin tous ceux pour qui le strict
+nécessaire comprend un certain nombre de domestiques et d'équipages,
+ainsi que plusieurs demeures en ville et à la campagne. Plus loin
+s'épanouit le gros bourgeois avec ses moeurs et ses allures propres. On
+voit fleurir dans d'autres régions l'aisance large, moyenne, ou modeste,
+et des catégories fort inégales d'exigences. Puis viennent les petites
+gens, les artisans, les ouvriers, les paysans, la masse enfin, qui vit
+drue et serrée comme l'herbe fine sur le sommet des montagnes, là où les
+grands végétaux ne trouvent plus de quoi se nourrir. Dans toutes ces
+provinces différentes de la société, on vit, et ceux qui croissent là
+sont des hommes, au même titre. Il paraît étrange qu'il y ait entre
+semblables de si prodigieuses différences de besoins. Et ici les
+analogies de notre comparaison nous abandonnent. Les plantes et les
+animaux des mêmes familles ont des besoins identiques. La vie humaine
+nous amène à des observations contraires. Quelles conclusions en tirer
+si ce n'est qu'il y a une élasticité considérable dans la nature et le
+nombre de nos besoins!
+
+Est-il utile, est-il favorable au développement de l'individu et à son
+bonheur, au développement et au bonheur de la société que l'homme ait
+une multitude de besoins et s'applique à les satisfaire?--Tout d'abord
+reprenons notre comparaison avec les êtres inférieurs. Pourvu que leurs
+besoins essentiels soient satisfaits, ils vivent contents. En est-il de
+même dans la société humaine? Non. À tous ses degrés nous rencontrons le
+mécontentement. J'excepte complètement ici ceux qui manquent du
+nécessaire. On ne saurait sans injustice assimiler aux mécontents ceux
+auxquels le froid, la faim, la misère arrachent des plaintes. Je ne veux
+m'occuper que de cette multitude de gens qui vivent dans des conditions
+après tout supportables. D'où vient leur mécontentement? Pourquoi se
+rencontre-t-il non seulement chez les personnes de condition modeste
+quoique suffisante, mais encore, sous des nuances toujours plus
+raffinées, jusque dans l'opulence et au sommet des situations sociales!
+On parle de bourgeois repus. Qui en parle? Ceux qui, les jugeant du
+dehors, pensent que depuis le temps qu'ils s'en donnent ils doivent en
+avoir vraiment assez. Mais eux-mêmes se jugent-ils satisfaits? Pas le
+moins du monde. S'il y a des gens riches et contents, soyez sûrs qu'ils
+ne sont pas contents parce qu'ils sont riches, mais parce qu'ils savent
+être contents. Une bête est repue parce qu'elle a mangé, elle se couche
+et dort. Un homme peut bien aussi se coucher et dormir pour un certain
+temps; mais cela ne dure jamais, il s'habitue au bien-être, s'en lasse
+et en demande un plus grand. L'appétit n'est pas apaisé chez l'homme par
+la nourriture, il vient en mangeant. Cela peut paraître absurde, c'est
+la pure vérité.
+
+Et le fait que ceux qui se plaignent le plus sont presque toujours ceux
+qui auraient le plus de raisons pour se déclarer satisfaits, prouve bien
+que le bonheur n'est pas lié au nombre de nos besoins et à
+l'empressement que nous mettons à les cultiver. Chacun est intéressé à
+se pénétrer de cette vérité. S'il ne le fait pas, si par un acte
+d'énergie, il ne parvient à limiter ses exigences, il risque de
+s'engager insensiblement sur la pente du désir.
+
+L'homme qui vit pour manger, boire, dormir, se vêtir, se promener, se
+donner enfin tout ce qu'il peut se donner, qu'il soit le parasite couché
+au soleil, l'ouvrier buveur, le bourgeois serviteur de son ventre, la
+femme absorbée dans ses toilettes, le viveur de bas étage ou le viveur
+de marque, ou qu'il soit simplement l'épicurien vulgaire, mais bon
+garçon, trop docile aux besoins matériels, cet homme-là, disons-nous,
+est engagé sur la pente du désir, et cette pente est fatale. Ceux qui la
+descendent obéissent aux mêmes lois que les corps roulant sur un plan
+incliné. En proie à une illusion sans cesse renaissante, ils se disent:
+encore quelques pas, les derniers, vers cet objet là-bas qui attire
+notre convoitise... Puis nous nous arrêterons. Mais la vitesse acquise
+les entraîne. Plus ils vont, moins ils peuvent lui résister.
+
+Voilà le secret de l'agitation, de la rage de beaucoup de nos
+contemporains. Ayant condamné leur volonté à être l'esclave de leurs
+appétits, ils reçoivent le châtiment de leurs oeuvres. Ils sont livrés
+aux fauves désirs, implacables, qui mangent leur chair, broient leurs
+os, boivent leur sang et ne sont jamais assouvis. Je ne fais pas ici de
+morale transcendante, j'écoute parler la vie en notant au passage
+quelques-unes des vérités dont tous les carrefours nous répètent l'écho.
+
+L'ivrognerie, si inventive pourtant de breuvages nouveaux, a-t-elle
+trouvé le moyen d'éteindre la soif? Non, on pourrait plutôt l'appeler
+l'art d'entretenir la soif et de la rendre inextinguible. Le
+dévergondage émousse-t-il l'aiguillon des sens? Non, il l'exaspère, et
+convertit le désir naturel en obsession morbide, en idée fixe. Laissez
+régner vos besoins et entretenez-les, vous les verrez se multiplier
+comme les insectes au soleil. Plus vous leur avez donné, plus ils
+demandent. Il est insensé celui qui cherche le bonheur dans le seul
+bien-être. Autant vaudrait entreprendre de remplir le tonneau des
+Danaïdes. À ceux qui ont des millions il manque des millions, à ceux qui
+ont des mille, il manque des mille. Aux autres il manque des pièces de
+vingt francs ou de cent sous. Quand ils ont la poule au pot ils
+demandent l'oie, quand ils ont l'oie ils voudraient la dinde et ainsi de
+suite. On ne saura jamais combien cette tendance est funeste. Il y a
+trop de petites gens qui veulent imiter les grands, trop d'ouvriers qui
+singent le bourgeois, trop de filles du peuple qui font les demoiselles,
+trop de petits employés qui jouent au clubman et au sportsman, et dans
+les classes aisées et riches, trop de gens qui oublient que ce qu'ils
+possèdent pourrait servir à mieux qu'à s'accorder toutes sortes de
+jouissances pour constater après qu'on n'en a jamais assez. Nos besoins,
+de serviteurs qu'ils devraient être, sont devenus une foule turbulente,
+indisciplinée, une légion de tyrans au petit pied. On ne peut mieux
+comparer l'homme esclave de ses besoins qu'à un ours qui a un anneau
+dans le nez et qu'on mène et fait danser à volonté. La comparaison n'est
+pas flatteuse; mais avouez qu'elle est vraie. C'est par leurs besoins
+qu'ils sont traînés, tant de gens qui se démènent, crient et parlent de
+liberté, de progrès, de je ne sais quoi encore. Ils ne sauraient faire
+un pas dans la vie, sans se demander si cela ne contrarie pas leurs
+maîtres. Que d'hommes et de femmes sont allés, de proche en proche,
+jusqu'à la malhonnêteté, pour la seule raison qu'ils avaient trop de
+besoins et ne pouvaient pas se résigner à vivre simplement! Il y a dans
+les cellules de Mazas nombre de pensionnaires qui pourraient nous en
+dire long sur le danger des besoins trop exigeants.
+
+Laissez-moi vous conter l'histoire d'un brave homme que j'ai connu. Il
+aimait tendrement sa femme et ses enfants, et vivait en France, de son
+travail, dans une jolie aisance, mais qui était loin de suffire aux
+besoins luxueux de son épouse. Toujours à court d'argent, alors qu'il
+aurait pu vivre largement avec un peu de simplicité, il a fini par
+s'expatrier dans une colonie lointaine où il gagne beaucoup d'argent,
+laissant les siens dans la mère patrie. Je ne sais ce que cet infortuné
+doit penser là-bas; mais les siens ont un plus bel appartement, de plus
+belles toilettes, et un semblant d'équipage. Et pour le moment leur
+contentement est extrême. Mais ils seront bientôt habitués à ce luxe
+après tout rudimentaire. Dans quelque temps madame trouvera son
+ameublement mesquin, et son équipage pauvre. Si cet homme aime sa femme
+comme il n'en faut point douter, il émigrera dans la lune pour avoir un
+plus gros traitement.--Ailleurs les rôles sont renversés, c'est la femme
+et les enfants qui sont sacrifiés aux besoins voraces du chef de famille
+à qui la vie irrégulière, le jeu et tant d'autres folies coûteuses font
+oublier ses devoirs. Entre ses appétits et son rôle paternel il s'est
+décidé pour les premiers et lentement il dérive vers l'égoïsme le plus
+vil.
+
+Cet oubli de toute dignité, cet engourdissement progressif des
+sentiments nobles ne se remarque pas seulement chez les jouisseurs des
+classes aisées. L'homme du peuple aussi est atteint. Je connais bien des
+petits ménages où pourrait régner le bonheur, mais où vous verriez une
+pauvre mère de famille qui n'a que peine et chagrin jour et nuit, des
+enfants sans souliers et souvent de gros soucis pour le pain. Pourquoi?
+Parce qu'il faut trop d'argent au père. Pour ne parler que de la dépense
+en alcool, chacun sait les proportions qu'elle a atteintes depuis vingt
+ans. Les sommes englouties par ce gouffre sont fabuleuses: deux fois la
+rançon de la guerre de 1870. Combien de besoins légitimes on aurait pu
+satisfaire avec ce qui a été jeté en pâture aux besoins factices? Le
+règne des besoins n'est pas celui de la solidarité, bien au contraire.
+Plus il faut de choses à un homme pour lui-même, moins il peut faire
+pour le prochain, même pour ceux qui lui sont attachés par les liens du
+sang.
+
+ * * * * *
+
+Diminution du bonheur, de l'indépendance, de la délicatesse morale,
+voire des sentiments de solidarité, tel est le résultat du règne des
+besoins. On pourrait y ajouter une multitude d'autres inconvénients dont
+le moindre n'est pas l'ébranlement de la fortune et de la santé
+publiques. Les sociétés qui ont de trop grands besoins s'absorbent dans
+le présent, elles lui sacrifient les conquêtes du passé et lui immolent
+l'avenir. Après nous le déluge! Raser les forêts pour en tirer de
+l'argent, manger son blé en herbe, détruire en un jour le fruit d'un
+long travail, brûler ses meubles pour se chauffer, charger l'avenir de
+dettes pour rendre agréable le moment actuel, vivre d'expédients, et
+semer pour le lendemain des difficultés, les maladies, la ruine,
+l'envie, les rancunes,... on n'en finirait pas si l'on voulait énumérer
+tous les méfaits de ce régime funeste.
+
+Au contraire, si nous nous en tenons aux besoins simples, nous évitons
+tous ces inconvénients et nous les remplaçons par une multitude
+d'avantages. C'est une vieille histoire que la sobriété et la tempérance
+sont les meilleures gardiennes de la santé. À celui qui les observe
+elles épargnent bien des misères qui attristent l'existence; elles lui
+assurent la santé, l'amour de l'action, l'équilibre intellectuel. Qu'il
+s'agisse de la nourriture, du vêtement, de l'habitation, la simplicité
+du goût est en outre une source d'indépendance et de sécurité. Plus vous
+vivez simplement, plus vous sauvegardez votre avenir. Vous êtes moins à
+la merci des surprises, des chances contraires. Une maladie ou un
+chômage ne suffisent pas pour vous jeter sur le pavé. Un changement,
+même notable, de situation ne vous désarçonne pas. Ayant des besoins
+simples, il vous est moins pénible de vous accommoder aux chances de la
+fortune. Vous resterez un homme même en perdant votre place ou vos
+rentes, parce que le fondement sur lequel repose votre vie n'est ni
+votre table, ni votre cave, ni votre écurie, ni votre mobilier, ni votre
+argent. Vous ne vous comporterez pas dans l'adversité comme un
+nourrisson auquel on aurait retiré son hochet ou son biberon. Plus fort,
+mieux armé pour la lutte, présentant, comme ceux qui ont les cheveux
+ras, moins de prise aux mains de l'adversaire, vous serez en outre plus
+utile à votre prochain. Vous n'exciterez ni sa jalousie, ni ses bas
+appétits, ni sa réprobation par l'étalage de votre luxe, par l'iniquité
+de vos dépenses, par le spectacle d'une existence parasitaire; et moins
+exigeant pour votre propre bien-être vous garderez des moyens de
+travailler à celui des autres.
+
+
+
+
+VII
+
+Le plaisir simple.
+
+
+Trouvez-vous ce temps amusant? Je le trouve, quant à moi, plutôt triste
+dans son ensemble. Et je crains que mon impression ne soit pas toute
+personnelle. À regarder vivre mes contemporains, à les écouter parler,
+je me sens malheureusement confirmé dans le sentiment qu'ils ne
+s'amusent pas beaucoup. Ce n'est pourtant pas faute d'essayer; mais il
+faut avouer qu'ils y réussissent médiocrement. À quoi cela peut-il bien
+tenir?
+
+Les uns accusent la politique ou les affaires, d'autres les questions
+sociales ou le militarisme. On n'a que l'embarras du choix quand on se
+met à égrener le chapelet de nos gros soucis. Allez donc après vous
+amuser. Il y a trop de poivre dans notre soupe pour que nous la mangions
+avec plaisir. Nous avons les bras chargés d'une foule d'embarras, dont
+chacun suffirait à lui seul pour nous gâter l'humeur. Du matin au soir,
+où que vous alliez, vous rencontrez des gens pressés, harcelés,
+préoccupés. Ceux-ci ont laissé tout leur bon sang dans les méchants
+conflits d'une politique hargneuse; ceux-là sont écoeurés des procédés
+vils, des jalousies qu'ils ont rencontrés dans le monde de la
+littérature ou des arts. La concurrence commerciale trouble aussi bien
+des sommeils; les programmes d'études trop exigeants et les carrières
+trop encombrées gâtent la vie aux jeunes gens; la classe ouvrière subit
+les conséquences d'une lutte industrielle sans trêve. Il devient
+désagréable de gouverner parce que le prestige s'en va, d'enseigner
+parce que le respect diminue: partout où l'on jette les yeux il y a des
+sujets de mécontentement.
+
+Et pourtant l'histoire nous représente certaines époques tourmentées, à
+qui manquait autant qu'à la nôtre la tranquillité idyllique, et que les
+plus graves événements n'ont pas empêché de connaître la gaîté. Il
+semble même que la gravité des temps, l'insécurité du lendemain, la
+violence des commotions sociales devienne à l'occasion une source
+nouvelle de vitalité. Il n'est pas rare de voir les soldats chanter
+entre deux batailles, et je ne crois guère me tromper en disant que la
+joie humaine a célébré ses plus beaux triomphes dans les temps les plus
+durs, au milieu des obstacles. Mais on avait alors, pour dormir paisible
+avant la bataille, ou pour chanter dans la tourmente, des motifs d'ordre
+intérieur qui nous font peut-être défaut. La joie n'est pas dans les
+objets, elle est en nous. Et je persiste à croire que les causes de
+notre malaise présent, de cette mauvaise humeur contagieuse qui nous
+envahit, sont en nous au moins autant que dans les circonstances
+extérieures.
+
+Pour s'amuser de tout coeur il faut se sentir sur une base solide, il
+faut croire à la vie et la posséder en soi. Et c'est là ce qui nous
+manque. Beaucoup d'hommes, même hélas! parmi les jeunes sont aujourd'hui
+brouillés avec la vie, et je ne parle pas des philosophes seuls. Comment
+voulez-vous qu'on s'amuse quand on a cette arrière-pensée qu'il vaudrait
+peut-être mieux, après tout, que rien n'eût jamais existé? Nous
+observons en outre dans les forces vitales de ce temps une dépression
+inquiétante qu'il faut attribuer à l'abus que l'homme a fait de ses
+sensations. Trop d'excès de toute nature ont faussé nos sens et altéré
+notre faculté d'être heureux. La nature succombe sous les excentricités
+qu'on lui a infligées. Profondément atteinte dans sa racine, la volonté
+de vivre, malgré tout persistante, cherche à se satisfaire par des
+moyens factices. On a recours dans le domaine médical à la respiration
+artificielle, à l'alimentation artificielle, à la galvanisation. De même
+nous voyons autour du plaisir expirant une multitude d'êtres empressés à
+le réveiller, à le ranimer. Les moyens les plus ingénieux ont été
+inventés: il ne sera pas dit qu'on a lésiné sur les frais. Tout a été
+tenté, le possible et l'impossible. Mais dans tous ces alambics
+compliqués on n'est jamais parvenu à distiller une goutte de joie
+véritable. Il ne faut pas confondre le plaisir et les instruments de
+plaisir. Suffirait-il de s'armer d'un pinceau pour être peintre, ou de
+s'acheter à grands frais un stradivarius pour être musicien? De même
+eussiez-vous pour vous amuser tout l'attirail extérieur le plus
+perfectionné, le plus ingénieux, vous n'en seriez pas plus avancé. Mais
+avec un débris de charbon, un grand peintre peut tracer une esquisse
+immortelle. Il faut du talent ou du génie pour peindre, et pour s'amuser
+il faut avoir la faculté d'être heureux. Quiconque la possède s'amuse à
+peu de frais. Cette faculté se détruit dans l'homme par le scepticisme,
+la vie factice, l'abus; elle s'entretient par la confiance, la
+modération, les habitudes normales d'activité et de pensée.
+
+Une excellente preuve de ce que j'avance, et très facile à recueillir,
+se trouve dans ce fait que partout où se rencontre une vie simple et
+saine, le plaisir authentique l'accompagne, comme le parfum les fleurs
+naturelles. Cette vie a beau être difficile, entravée, privée de ce que
+nous considérons d'ordinaire comme les conditions mêmes du plaisir, on y
+voit réussir la plante délicate et rare, la joie. Elle perce entre deux
+pavés serrés, dans l'anfractuosité d'un mur, dans une fissure de rocher.
+On se demande comment et d'où elle vient. Mais elle vit, alors que dans
+les serres chaudes, les terrains grassement fumés, vous la cultivez au
+poids de l'or pour la voir s'étioler et mourir entre vos doigts.
+
+Demandez aux acteurs de théâtre quel public s'amuse le mieux à la
+comédie, ils vous répondront que c'est le public populaire. La raison
+n'en est pas très difficile à saisir. Pour ce public-là, la comédie est
+une exception, il ne s'en est pas saturé à force d'en prendre. Et puis
+c'est un repos à ses rudes fatigues. Ce plaisir qu'il savoure il l'a
+gagné honnêtement et il en connaît le prix comme il connaît celui des
+petits sous gagnés à la sueur du front. Au surplus, il n'a pas fréquenté
+les coulisses, il ne s'est pas mêlé aux intrigues d'artistes, il ignore
+les ficelles, il croit que c'est arrivé. Pour tous ces motifs il jouit
+d'un plaisir sans mélange. Je vois d'ici le sceptique blasé dont le
+monocle étincelle dans cette loge, jeter sur la foule amusée un regard
+dédaigneux:
+
+ Pauvres gens, idiots, peuple ignorant et rustre!
+
+Et pourtant ce sont eux les vrais vivants, tandis qu'il est, lui, un
+être artificiel, un mannequin, incapable de ressentir cette belle et
+salutaire ivresse d'une heure de franc plaisir.
+
+Malheureusement la naïveté s'en va, même des régions populaires. Nous
+voyons le peuple des villes, et celui des campagnes à sa suite, rompre
+avec les bonnes traditions. L'esprit perverti par l'alcool, la passion
+du jeu, les lectures malsaines, contracte peu à peu des goûts maladifs.
+La vie factice fait irruption dans les milieux jadis simples, et du coup
+c'est comme lorsque le phylloxéra se met à la vigne. L'arbre robuste de
+la joie rustique voit sa sève tarir, ses feuilles se teindre de jaune.
+Comparez une fête champêtre du bon vieux style avec une de ces fêtes de
+village soi-disant modernisées. D'un côté, dans le cadre respecté des
+coutumes séculaires, de solides campagnards chantent les chansons du
+pays, dansent les danses du pays en costume de paysans, absorbent des
+boissons naturelles et semblent complètement à leur affaire. Ils
+s'amusent comme le forgeron forge, comme la cascade tombe, comme les
+poulains bondissent dans la prairie. C'est contagieux, cela vous gagne
+le coeur. Malgré soi on se dit: «Bravo les enfants, c'est bien cela!» On
+demanderait à être de la partie. De l'autre côté, je vois des villageois
+déguisés en citadins, des paysannes enlaidies par la modiste, et comme
+ornement principal de la fête un ramassis de dégénérés qui braillent des
+chansonnettes de café-concert: et quelquefois à la place d'honneur
+quelques cabotins de dixième ordre venus pour la circonstance afin de
+dégrossir ces ruraux et leur faire goûter des plaisirs raffinés. Pour
+boissons, des liqueurs à base d'eau-de-vie de pomme de terre ou de
+l'absinthe. Dans tout cela ni originalité ni pittoresque. Du laisser
+aller peut-être et de la vulgarité, mais non pas cet abandon que procure
+le plaisir naïf.
+
+ * * * * *
+
+Cette question du plaisir est capitale. Les gens posés la négligent en
+général comme une futilité; les utilitaires, comme une superfétation
+coûteuse. Ceux qu'on désigne sous le nom d'hommes de plaisir fourragent
+dans un domaine si délicat comme des sangliers dans un jardin. On ne
+paraît se douter nullement de l'immense intérêt humain qui s'attache à
+la joie. C'est une flamme sacrée qu'il faut nourrir et qui jette sur la
+vie un jour éclatant. Celui qui s'attache à l'entretenir, fait une
+oeuvre aussi profitable à l'humanité, que celui qui construit des ponts,
+perce des tunnels, cultive la terre. Se conduire de telle sorte qu'on
+maintienne en soi, au milieu des labeurs et des peines de la vie, la
+faculté d'être heureux et qu'on puisse, comme par une espèce de
+contagion salutaire, la propager parmi ses semblables, est faire oeuvre
+de solidarité dans ce que ce terme a de plus noble. Donner un peu de
+plaisir, dérider les fronts soucieux, mettre un peu de lumière sur les
+chemins obscurs, quel office vraiment divin dans cette pauvre humanité!
+Mais ce n'est qu'avec une grande simplicité de coeur qu'on arrive à le
+remplir.
+
+Nous ne sommes pas assez simples pour être heureux et pour rendre les
+autres heureux. Il nous manque la bonté et le détachement de nous-mêmes.
+Nous répandons la joie comme nous répandons la consolation, par des
+procédés tels que nous obtenons des résultats négatifs. Pour consoler
+quelqu'un que faisons-nous? Nous nous attachons à nier sa souffrance, à
+la discuter, à lui persuader qu'il se trompe en se croyant malheureux.
+Au fond, notre langage traduit en paroles de vérité se réduit à ceci:
+«Tu souffres, ami. C'est étrange; tu dois te tromper, car je ne sens
+rien.» Le seul moyen humain de soulager une souffrance étant de la
+partager par le coeur, que doit éprouver un malheureux consolé de la
+sorte?
+
+Pour divertir notre prochain et lui faire passer un moment agréable,
+nous nous y prenons de la même façon: nous le convions à admirer notre
+esprit, à rire de nos saillies, à fréquenter notre maison, à s'asseoir à
+notre table et partout éclate notre souci de paraître. Quelquefois aussi
+nous lui faisons, avec une libéralité protectrice, l'aumône d'une
+distraction de notre choix. À moins que nous ne l'invitions à s'amuser
+avec nous, comme nous l'inviterions à faire une partie de cartes, avec
+l'arrière-pensée de l'exploiter à notre profit. Pensez-vous que le
+plaisir par excellence pour autrui soit de nous admirer, de reconnaître
+notre supériorité, ou de nous servir d'instrument? Y a-t-il au monde un
+ennui comparable à celui de se sentir exploité, protégé, enrôlé dans une
+claque? Pour donner du plaisir aux autres et en prendre soi-même, il
+faut commencer par écarter le moi qui est haïssable et le tenir enchaîné
+pendant toute la durée des divertissements. Il n'y a pas de pire
+trouble-fête que celui-là. Soyons bon enfant, aimable, bienveillant,
+rentrons nos médailles, nos plaques, nos titres, et mettons-nous à la
+disposition des autres de tout coeur!
+
+Vivons quelquefois ne fût-ce que pendant une heure, et toute autre chose
+cessante, pour faire sourire autrui. Le sacrifice n'est qu'apparent,
+personne ne s'amuse mieux que ceux qui savent se donner simplement pour
+procurer à leur entourage un peu de bonheur et d'oubli.
+
+Quand serons-nous assez simplement hommes pour ne pas faire figurer au
+premier rang dans nos réunions de plaisir toutes les choses qui nous
+agacent les nerfs dans la vie de tous les jours? Ne pourrons-nous pas
+oublier pour une heure nos prétentions, nos divisions, nos
+classifications, nos personnages enfin, pour redevenir enfants et rire
+encore de ce bon rire qui fait tant de bien et rend les hommes
+meilleurs?
+
+ * * * * *
+
+Je me sens pressé ici de faire une remarque d'un genre tout particulier
+et d'offrir par là à mes lecteurs bien intentionnés des occasions de
+s'atteler à une oeuvre magnifique. Mon but est de recommander à leur
+attention plusieurs catégories de personnes assez négligées au point de
+vue du plaisir.
+
+On pense qu'un balai ne peut servir qu'à balayer, un arrosoir à arroser,
+un moulin à café à moudre du café, et de même on pense qu'un infirmier
+n'est fait que pour soigner les malades, un professeur pour instruire,
+un prêtre pour prêcher, enterrer, confesser, une sentinelle pour monter
+la garde. Et on en conclut que les êtres livrés aux travaux les plus
+sérieux sont voués à leurs fonctions comme le boeuf au labour. Des
+divertissements sont incompatibles avec ce genre d'activité. Poussant
+cette manière de voir plus avant, on se croit autorisé à penser que les
+personnes infirmes, affligées, ruinées, les vaincus de la vie et tous
+ceux qui ont quelque lourd fardeau à porter, sont du côté de l'ombre
+comme le versant nord des montagnes et qu'il est nécessaire qu'il en
+soit ainsi. D'où l'on en conclut assez généralement que les hommes
+graves n'ont pas besoin de plaisir et qu'il serait malséant de leur en
+offrir. Quant aux affligés, ce serait manquer à la délicatesse de rompre
+le fil de leurs tristes pensées. Il semble donc admis que certaines
+personnes sont condamnées à demeurer toujours austères, qu'il faut les
+aborder avec une mine austère et ne leur parler que de choses austères.
+De même, il faut laisser le sourire à la porte quand on va voir les
+malades, les malheureux, prendre une figure sombre, un air lamentable et
+choisir des sujets de conversation navrants. Ainsi on apporte du noir à
+ceux qui sont dans le noir, de l'ombre à ceux qui sont à l'ombre. On
+contribue à augmenter l'isolement des isolés, la monotonie des vies
+mornes. On claquemure certaines existences comme dans un cachot; parce
+qu'il pousse de l'herbe autour de leurs asiles déserts, on parle bas en
+les approchant comme en approchant des tombeaux. Qui se doute de
+l'oeuvre infernale de cruauté accomplie ainsi chaque jour dans le monde!
+Il ne faut pas qu'il en soit ainsi.
+
+Quand vous verrez des hommes ou des femmes consacrés aux tâches sévères
+ou à l'office douloureux qui consiste à fréquenter les misères humaines
+et à bander les plaies, souvenez-vous que ces êtres sont faits comme
+vous, qu'ils ont les mêmes besoins et qu'il est des heures où il leur
+faut du plaisir et de l'oubli. Vous ne les détournerez pas de leur
+mission en les faisant rire quelquefois, eux qui voient tant de larmes
+et de peines. Au contraire vous leur rendrez des forces pour mieux
+continuer leur labeur.
+
+Et quand vous connaîtrez des familles éprouvées ou des individus
+affligés, ne les entourez pas, comme des pestiférés, d'un cordon
+sanitaire que vous ne franchirez qu'en prenant des précautions qui leur
+rappellent leur triste sort. Au contraire, après avoir montré toute
+votre sympathie, tout votre respect de leur douleur, soulagez-les,
+aidez-leur à vivre, apportez-leur un parfum du dehors, quelque chose
+enfin qui leur rappelle que leur malheur ne les exclut pas du monde.
+
+Étendez aussi votre sympathie à tous ceux qui ont des occupations
+absorbantes et sont pour ainsi dire rivés sur place. Le monde est plein
+d'êtres sacrifiés qui n'ont jamais de repos ni de plaisir et auxquels la
+moindre liberté, le plus modeste répit fait un bien immense. Et ce
+minimum de soulagement, il serait si facile de le leur procurer si
+seulement l'on y songeait. Mais voilà, le balai est fait pour balayer et
+il semble qu'il ne puisse pas sentir de fatigue. Il faut se débarrasser
+de cet aveuglement coupable qui nous empêche de voir la lassitude de
+ceux qui sont toujours sur la brèche. Relevons les sentinelles perdues
+du devoir, procurons une heure à Sisyphe pour souffler. Prenons un
+moment la place de la mère de famille que les soins du ménage et des
+enfants rendent esclave, sacrifions un peu de notre sommeil à ceux
+qu'usent les longues veilles près des malades. Jeune fille que peut-être
+la promenade n'amuse pas toujours, prenez le tablier de la cuisinière et
+donnez-lui la clef des champs. Ainsi vous ferez des heureux et vous le
+serez vous-mêmes. Nous marchons constamment à côté d'êtres chargés de
+fardeaux que nous pourrions prendre sur nous ne fût-ce que pour un peu
+de temps. Mais ce court répit suffirait pour guérir des maux, ranimer la
+joie éteinte dans bien des coeurs, ouvrir une large carrière à la bonne
+volonté entre les hommes. Comme on se comprendrait mieux si l'on savait
+se mettre de tout coeur à la place les uns des autres et comme il y
+aurait plus de plaisir à vivre!
+
+ * * * * *
+
+J'ai trop parlé ailleurs de l'organisation du plaisir parmi la jeunesse
+pour y revenir ici en détail[1]. Mais je tiens à dire en substance ce
+qu'on ne saurait assez répéter: si vous voulez que la jeunesse soit
+morale, ne négligez pas ses plaisirs et n'abandonnez pas au hasard le
+soin de les lui procurer. Vous me répondrez peut-être que la jeunesse
+n'aime pas qu'on réglemente ses distractions, et que d'ailleurs celle
+d'aujourd'hui est gâtée et ne s'amuse que trop. Je vous répondrai
+d'abord qu'on peut suggérer des idées, indiquer des directions, créer
+des occasions de plaisir, sans rien réglementer. En second lieu, je vous
+ferai observer que vous vous trompez en vous imaginant que la jeunesse
+s'amuse trop. À part les plaisirs factices, énervants et dissolvants qui
+flétrissent la vie au lieu de la faire fleurir et resplendir, il lui
+reste aujourd'hui très peu de chose. L'abus, cet ennemi de l'usage
+légitime, a si bien barbouillé la terre qu'il devient difficile de
+toucher à quelque chose qu'il n'ait pas sali. De là des prudences, des
+défenses, des prohibitions sans nombre. On ne peut presque pas bouger
+quand on veut éviter tout ce qui ressemble aux plaisirs malsains. Dans
+la jeunesse actuelle, surtout chez celle qui se respecte, le manque de
+plaisir occasionne des souffrances profondes. On n'est pas sevré sans
+inconvénients de ce vin généreux. Impossible de prolonger cet état de
+choses sans épaissir l'ombre sur les têtes de nos jeunes générations. Il
+faut venir à leur secours. Nos enfants héritent d'un monde qui n'est pas
+gai. Nous leur léguons de gros soucis, des questions embarrassantes, une
+vie chargée d'entraves et de complications. Tentons du moins un effort
+pour éclairer le matin de leurs jours. Organisons le plaisir, créons-lui
+des abris, ouvrons nos coeurs et nos maisons. Mettons la famille dans
+notre jeu. Que la gaieté cesse d'être une denrée d'exportation.
+Réunissons nos fils que nos intérieurs moroses poussent dans la rue, et
+nos filles qui s'ennuient dans la solitude. Multiplions les fêtes de
+famille, les réceptions et les excursions en famille; élevons chez nous
+la bonne humeur à la hauteur d'une institution. Que l'école se mette de
+la partie. Que les maîtres et les élèves, écoliers ou étudiants, se
+rencontrent plus souvent et s'amusent ensemble. Cela fait avancer le
+travail sérieux. Il n'y a rien de tel pour bien comprendre son
+professeur que d'avoir ri en sa compagnie, et réciproquement pour bien
+comprendre un étudiant ou un écolier, il faut l'avoir vu ailleurs que
+sur les bancs ou sur la sellette d'examen.
+
+ [1] Voir entre autres: _Jeunesse_, chap. _La joie_.
+
+--Et qui fournira l'argent?--Quelle question! C'est bien là l'erreur
+centrale. Le plaisir et l'argent; on prend cela pour les deux ailes du
+même oiseau. Hélas! l'illusion est grossière! Le plaisir, comme toutes
+les choses vraiment précieuses en ce monde, ne peut ni se vendre ni
+s'acheter. Pour s'amuser il faut payer de sa personne, c'est
+l'essentiel. On ne vous défend pas d'ouvrir votre bourse si vous le
+pouvez faire et si vous le trouvez utile. Mais je vous assure, ce n'est
+pas indispensable. Le plaisir et la simplicité sont deux vieilles
+connaissances. Recevez simplement, réunissez-vous simplement. Ayez bien
+travaillé d'abord; soyez aussi aimable, aussi loyal que possible pour
+vos compagnons et ne dites pas de mal des absents: le succès sera
+certain.
+
+
+
+
+VIII
+
+L'esprit mercenaire et la simplicité.
+
+
+Nous venons de coudoyer en passant un certain préjugé fort répandu, qui
+attribue à l'argent une puissance magique. Rapprochés ainsi d'un terrain
+brûlant, nous ne l'éviterons pas; mais nous allons y poser le pied,
+persuadés qu'il y a sur ce point plusieurs vérités à dire. Elles ne sont
+point neuves, mais elles sont si oubliées!
+
+Je ne vois aucun moyen de nous passer de l'argent. Tout ce qu'ont pu
+faire jusqu'à ce jour certains théoriciens ou législateurs qui
+l'accusent de tous les maux, c'est d'en changer le nom ou la forme. Mais
+ils n'ont jamais pu se passer d'un signe représentatif de la valeur
+commerciale des choses. Vouloir supprimer l'argent est une tentative
+analogue à celle qui voudrait supprimer l'écriture. Il n'en est pas
+moins vrai que cette question de l'argent est très troublante. Elle
+forme un des éléments principaux de notre vie compliquée. Les
+difficultés économiques où nous nous débattons, les conventions
+sociales, tout l'agencement de la vie moderne ont porté l'argent à un
+rang si éminent qu'il n'est pas étonnant que l'imagination humaine lui
+attribue une sorte de royauté. Et c'est par ce côté que nous devons
+aborder le problème.
+
+Le terme d'argent a pour pendant celui de marchandise. S'il n'y avait
+point de marchandise l'argent n'existerait pas. Mais tant qu'il y aura
+de la marchandise il y aura de l'argent, peu importe sous quelle forme.
+La source de tous les abus dont l'argent est devenu le centre réside
+dans une confusion. On a confondu dans le terme et dans la notion de
+marchandise des objets qui n'ont aucun rapport ensemble. On a voulu
+donner une valeur vénale à des choses qui n'en peuvent ni doivent en
+avoir aucune. Les idées d'achat et de vente ont envahi des provinces où
+elles peuvent être à juste titre considérées comme des étrangères, des
+ennemies, des usurpatrices. Il est légitime que du blé, des pommes de
+terre, du vin, des étoffes soient à vendre et qu'on les achète. Il est
+parfaitement naturel que le labeur d'un homme lui procure des droits à
+la vie et qu'on lui remette en main une valeur qui représente ces
+droits. Mais ici déjà l'analogie cesse d'être complète. Le travail d'un
+homme n'est pas une marchandise au même titre qu'un sac de blé ou un
+quintal de charbon. Il entre dans ce travail des éléments qu'on ne peut
+évaluer en monnaie. Enfin, il est des choses qui ne sauraient s'acheter:
+le sommeil par exemple, la connaissance de l'avenir, le talent. Celui
+qui nous les offre en vente peut être considéré comme un fou ou un
+imposteur. Pourtant il y a des gens qui battent monnaie avec ces choses.
+Ils vendent ce qui ne leur appartient pas et leurs dupes paient des
+valeurs illusoires en monnaie véritable. De même, il y a des marchands
+de plaisir, des marchands d'amour, des marchands de miracles, des
+marchands de patriotisme, et ce titre de commerçant qui est si honorable
+quand il représente un homme faisant commerce de ce qui est en effet une
+denrée commerciale devient la pire flétrissure quand il s'agit des
+choses du coeur, de la religion, de la patrie.
+
+Presque tout le monde est d'accord pour trouver honteux qu'on trafique
+de ses sentiments, de son honneur, de sa robe, de sa plume, de son
+mandat. Malheureusement ce qui ne souffre aucune contradiction dans la
+théorie, ce qui, dit comme nous le disons, ressemble plutôt à une
+banalité qu'à une haute vérité morale, a une peine infinie à pénétrer
+dans la pratique. Le trafic a envahi le monde. Les vendeurs se sont
+installés jusqu'au sanctuaire, et par sanctuaire je n'entends pas
+seulement les choses religieuses, mais tout ce que l'humanité a de sacré
+et d'inviolable. Ce n'est pas l'argent qui complique la vie, la corrompt
+et l'altère, c'est notre esprit mercenaire.
+
+L'esprit mercenaire ramène tout à une seule question: _Combien cela
+va-t-il me rapporter?_ il résume tout dans un axiome: _Avec de l'argent,
+on peut tout se procurer._ Avec ces deux principes de conduite une
+société peut descendre à des degrés d'infamie qu'il est impossible de
+dépeindre et d'imaginer.
+
+_Combien cela va-t-il me rapporter?_ Cette question si légitime tant
+qu'il s'agit des précautions que chacun doit prendre pour assurer sa
+subsistance par son travail, devient funeste aussitôt qu'elle sort de
+ses limites et domine toute la vie. Cela est si vrai qu'elle avilit même
+le travail qui est notre gagne-pain. Je fournis du travail payé, rien de
+mieux; mais si je n'ai pour m'inspirer pendant ce travail que le seul
+désir de toucher ma paye, rien de pire. Un homme qui n'a pour motif
+d'action que son salaire fait de la mauvaise besogne. Ce qui l'intéresse
+n'est pas le travail, c'est l'argent. S'il peut rogner sur sa peine sans
+retrancher de son gain, soyez sûr qu'il le fera. Maçon, laboureur,
+ouvrier d'usine, celui qui n'aime pas son labeur n'y met ni intérêt, ni
+dignité, et c'est en somme un mauvais ouvrier. Le médecin qui n'est
+préoccupé que des honoraires est un homme auquel il ne fait pas bon
+confier sa vie, car ce qui le met en mouvement c'est le désir de garnir
+sa bourse avec le contenu de la vôtre. S'il est de son intérêt que vous
+souffriez plus longtemps, il est capable de cultiver votre maladie au
+lieu de fortifier votre santé. Celui qui n'aime dans l'instruction de
+l'enfance que le profit qu'elle procure est un triste professeur, car ce
+profit est médiocre, mais son enseignement plus médiocre encore. Que
+vaut le journaliste mercenaire? Le jour où vous n'écrivez que pour le
+sou, votre prose cesse de valoir même ce sou. Plus le travail humain
+touche à des objets de nature élevée, plus l'esprit mercenaire, s'il
+intervient, le stérilise et le corrompt. On a mille fois raison de dire
+que toute peine mérite salaire, que tout homme qui consacre son effort à
+entretenir la vie doit avoir sa place au soleil,--et quiconque ne fait
+rien d'utile, ne gagne pas sa vie, en un mot n'est qu'un parasite. Mais
+il n'y a pas de plus grave erreur sociale que d'en arriver à faire du
+gain l'unique mobile d'action. Ce que nous mettons de meilleur dans
+notre oeuvre, qu'elle se fasse à la force des bras, par la chaleur du
+coeur, ou la tension de l'intelligence, c'est précisément ce que
+personne ne peut nous payer. Rien ne prouve mieux que l'homme n'est pas
+une machine, que ce fait: deux hommes à l'oeuvre avec les mêmes forces,
+les mêmes gestes, produisent des résultats tout différents. Où est la
+cause de ce phénomène? Dans la divergence de leurs intentions. L'un a
+l'esprit mercenaire, l'autre a l'âme simple. Tous les deux touchent leur
+paye, mais le travail de l'un est stérile, l'autre a mis son âme dans
+son travail. Le travail du premier est comme le grain de sable qui reste
+toute l'éternité sans qu'il en sorte rien, le travail de l'autre est
+comme la graine vivante jetée au sol, il germe et produit des moissons.
+Il n'y a pas d'autre secret pour expliquer que tant de gens n'ont pas
+réussi en employant les mêmes procédés extérieurs que d'autres. Les
+automates ne se reproduisent pas et le travail du mercenaire ne produit
+pas de fruit.
+
+ * * * * *
+
+Sans doute nous sommes obligés de nous incliner devant le fait
+économique, de reconnaître les difficultés de la vie; de jour en jour il
+devient plus urgent de bien combiner ses moyens d'action pour arriver à
+nourrir, à vêtir, à loger, à élever sa famille. Celui qui ne tient pas
+compte de ces nécessités impérieuses, qui ne calcule pas et ne prévoit
+pas, n'est qu'un illuminé ou un maladroit, tôt ou tard exposé à tendre
+la main à ceux dont il méprise la parcimonie. Et cependant que
+deviendrions-nous, si ce genre de souci nous absorbait tout entiers? si,
+parfaits comptables, nous voulions mesurer notre effort à l'argent qu'il
+nous rapporte, ne plus rien faire qui n'aboutisse à une recette et
+considérer comme choses inutiles ou peines perdues ce qui ne peut pas
+s'aligner en chiffres sur un livre de comptes?
+
+Nos mères ont-elles touché quelque chose pour nous aimer, nous élever?
+Qu'adviendrait-il de notre piété filiale si nous voulions toucher
+quelque chose pour aimer et soigner nos vieux parents?
+
+Qu'est-ce que cela rapporte de dire la vérité? du désagrément,
+quelquefois des souffrances et des persécutions. De défendre son pays?
+des fatigues, des blessures et souvent la mort. De faire du bien? des
+ennuis, de l'ingratitude, des ressentiments même. Il entre du dévouement
+dans toutes les fonctions essentielles de l'humanité. Je défie les plus
+fins calculateurs de se maintenir dans le monde sans jamais faire appel
+à autre chose qu'au calcul. Sans doute on proclame intelligents ceux qui
+s'entendent à «faire leur pelote». Mais regardez-y de près. Combien,
+dans leur pelote, y a-t-il de fil qu'ils doivent au dévouement des
+simples? Auraient-ils bien réussi, s'ils n'avaient rencontré dans le
+monde que des malins de leur espèce ayant pour devise: Pas d'argent, pas
+de Suisse! Disons-le hautement: c'est grâce à quelques-uns qui ne
+comptent pas trop rigoureusement, que le monde se soutient. Les plus
+beaux services rendus, les plus dures besognes sont en général peu ou
+point rétribués. Heureusement qu'il restera toujours des hommes prêts
+aux fonctions désintéressées et même à celles qui ne sont payées qu'en
+souffrances, et qui coûtent l'argent, le repos, la vie. Le rôle de ces
+hommes-là est souvent pénible et ne va pas sans découragements. Qui de
+nous n'a entendu faire des récits d'expériences douloureuses où le
+narrateur regrettait ses bontés passées, le mal qu'il s'était donné pour
+ne récolter que des déboires. On conclut généralement ces confidences en
+disant: j'ai été assez bête pour faire ceci et cela. Quelquefois on a
+raison de se juger ainsi parce que c'est toujours un tort de jeter les
+perles aux pourceaux; mais que de vies dont les seuls actes vraiment
+beaux sont précisément ceux dont on se repent à cause de l'ingratitude
+des hommes! Ce qu'il faudrait souhaiter à l'humanité, c'est que le
+nombre de ces actes bêtes aille grandissant.
+
+ * * * * *
+
+J'en arrive maintenant au credo de l'esprit mercenaire. Sa qualité est
+d'être bref. Pour le mercenaire la loi et les prophètes sont contenus
+dans ce seul axiome: _Avec de l'argent on peut tout se procurer._ À
+regarder la vie sociale superficiellement rien de plus évident. «Nerf de
+la guerre», «preuve sonnante», «clef qui ouvre toutes les portes», «roi
+du monde»!... On pourrait, en recueillant tout ce qu'on a dit de la
+gloire et de la puissance de l'argent, faire une litanie plus longue que
+celle qui se chante en l'honneur de la Vierge Marie. Il faut avoir été
+sans le sou, ne fût-ce qu'un jour ou deux, et avoir essayé de vivre dans
+le monde où nous sommes, pour se faire une idée de ce qui manque à celui
+dont la bourse est vide. J'engage ceux qui aiment les contrastes et les
+situations imprévues à essayer de vivre sans argent pendant une
+demi-semaine seulement, et loin de leurs amis et connaissances, du
+milieu enfin où ils sont quelqu'un. Ils feront plus d'expériences en
+quarante-huit heures qu'un homme établi pendant toute son année. Hélas!
+ces expériences quelques-uns les font malgré eux, et lorsque la ruine
+véritable s'abat sur leur tête ils ont beau rester dans leur patrie,
+parmi les compagnons de leur jeunesse, leurs anciens collaborateurs et
+même leurs obligés, on affecte de ne plus les connaître. Avec quelle
+amertume ils commentent le credo mercenaire: avec de l'argent on peut
+tout se procurer, sans argent impossible de rien avoir. Vous devenez le
+paria, le lépreux, celui dont chacun se détourne. Les mouches vont aux
+cadavres, les hommes vont à l'argent. Aussitôt que l'argent se retire le
+vide se fait. Il en a fait couler des larmes le credo mercenaire! larmes
+amères, larmes de sang pleurées par ceux-là mêmes qui avaient peut-être
+été jadis les adorateurs du veau d'or.
+
+Et pourtant ce credo est faux, archi-faux. Je ne vais pas marcher à
+l'attaque, avec de vieilles rengaines comme celle de l'homme riche égaré
+dans un désert et qui ne peut même pas se procurer une goutte d'eau pour
+son argent; ou celle du millionnaire décrépit qui donnerait la moitié de
+ce qu'il possède pour acheter à un solide gaillard sans le sou, ses
+vingt ans et sa robuste santé! Je n'essayerai pas non plus de vous
+prouver qu'on ne peut pas acheter le bonheur. Tant de gens parmi ceux
+qui ont de l'argent et surtout parmi ceux qui n'en ont pas, sourient de
+cette vérité comme du plus usé de tous les clichés. Mais j'en appellerai
+aux souvenirs, aux expériences de chacun pour faire toucher du doigt le
+grossier mensonge que recouvre un axiome que tout le monde va répétant.
+
+Garnissez votre bourse du mieux que vous pourrez et partons ensemble
+pour une ville d'eaux, comme il y en a beaucoup. Je veux dire un de ces
+endroits jadis inconnus, pleins de gens simples, respectueux,
+accueillants, parmi lesquels il faisait bon vivre et sans grande
+dépense. La Renommée aux cent trompettes les a tirés de l'ombre, leur a
+enseigné le parti qu'ils pourraient tirer de leur situation, de leur
+climat, de leurs personnes. Vous partez, sur la foi de dame Renommée, et
+vous vous flattez qu'avec votre argent vous pourrez vous procurer une
+retraite paisible, et loin du monde factice et civilisé, tisser un peu
+de poésie dans la trame de vos jours.--La première impression est bonne:
+le cadre naturel et certaines coutumes patriarcales, lentes à
+disparaître, vous frappent d'abord favorablement. Mais à mesure que les
+jours passent l'impression se gâte, les dessous apparaissent. Ce que
+vous considériez comme du vieux authentique, pareil aux meubles de
+famille séculaires, n'est que du truquage pour mystifier les gobeurs. Il
+y a des étiquettes sur tout, tout est à vendre, depuis le sol jusqu'aux
+habitants. Ces primitifs sont devenus les plus roués des gens
+d'affaires. Étant donné votre argent, ils ont résolu le problème de se
+le procurer au moins de frais possible. Ce ne sont que ficelles, pièges
+partout tendus comme des toiles d'araignées et la mouche que ces gens
+attendaient au fond de leur trou c'est vous. Voilà ce que vingt ou
+trente ans de régime mercenaire ont fait d'une population qui était
+autrefois simple, honnête, et dont le contact faisait du bien aux
+citadins surmenés. Le pain de ménage a disparu, le beurre sort de
+l'usine, ils possèdent à merveille la méthode pour écrémer le lait et
+les dernières recettes pour falsifier les vins; ils ont tous les vices
+des citadins moins leurs vertus.
+
+En partant vous comptez votre argent. Il en manque beaucoup; et vous
+vous plaignez. Vous avez tort. On n'achète jamais trop cher la
+conviction qu'il y a des choses qu'on ne peut pas se procurer pour de
+l'argent.
+
+Vous avez besoin dans votre maison d'un employé intelligent et habile,
+essayez de vous procurer cet oiseau rare. D'après le principe qu'on peut
+tout avoir avec de l'argent, vous devrez, suivant que vous offrez des
+appointements médiocres, ordinaires, bons, très bons, excellents...
+trouver des employés médiocres, ordinaires, très bons, supérieurs. Mais
+tous ceux qui se présenteront pour occuper le poste vacant se rangeront
+dans la dernière catégorie, et ils se seront préalablement procuré des
+certificats à l'appui de leurs prétentions. Il est vrai que neuf fois
+sur dix, à l'épreuve de la pratique, il apparaîtra que ces personnages
+si habiles manquent totalement de savoir-faire. Alors pourquoi se
+sont-ils engagés chez vous? Ils devraient à la vérité de répondre comme
+le fait dans la comédie la cuisinière cher payée et qui ne sait rien
+faire.--Pourquoi vous êtes-vous engagée comme cordon bleu?--_C'est pour
+toucher le sou du franc._ Voilà la grande affaire. Vous trouverez
+toujours des gens qui aiment toucher de gros traitements. Plus rarement
+vous trouverez des capacités. Et si c'est de la probité qu'il vous faut,
+les difficultés augmenteront. Des mercenaires, vous en trouverez
+aisément; du dévouement, c'est autre chose. Loin de moi la pensée de
+nier l'existence de serviteurs dévoués, d'employés probes et
+intelligents à la fois. Mais vous en rencontrerez autant, et quelquefois
+plus, parmi les mal payés que parmi les plus grassement rétribués. Et
+peu importe en somme où ils se rencontrent, soyez sûrs qu'ils ne sont
+pas dévoués par intérêt, ils le sont parce qu'ils ont gardé un fonds de
+simplicité qui les rend capables d'abnégation.
+
+On va aussi répétant partout que l'argent est le nerf de la guerre. Sans
+doute la guerre coûte beaucoup d'argent et nous en savons quelque chose.
+Est-ce à dire que pour se défendre contre ses ennemis et faire honneur à
+son drapeau il suffise qu'un pays soit riche? Les Grecs se sont chargés
+jadis d'administrer aux Perses la preuve du contraire, et cette
+preuve-là ne cessera d'être répétée dans l'histoire. Avec de l'or on
+peut acheter des vaisseaux, des canons, des chevaux; mais on ne peut pas
+acheter le génie militaire, la sagesse politique, la discipline,
+l'enthousiasme. Mettez des milliards entre les mains de vos recruteurs
+et chargez-les de vous amener un grand capitaine et une armée de
+sans-culottes. Vous trouverez cent capitaines pour un seul et mille
+soldats, mais envoyez-les au feu: vous en aurez pour votre argent.
+
+Du moins pourrait-on s'imaginer qu'avec de l'argent tout court il soit
+possible de soulager les misères et de faire du bien. Hélas! cela aussi
+est une illusion dont il faut revenir. L'argent, par grosses ou par
+petites sommes, est une graine qui fait germer les abus. À moins d'y
+ajouter de l'intelligence, de la bonté, une grande expérience des
+hommes, vous ne ferez que du mal, et vous risquerez fort de corrompre
+ceux qui reçoivent vos largesses et ceux que vous avez chargés de les
+distribuer.
+
+ * * * * *
+
+L'argent ne peut pas suffire à tout, il est une puissance, mais il n'est
+pas la toute-puissance. Rien ne complique la vie, rien ne démoralise
+l'homme, rien ne fausse le fonctionnement normal de la société comme le
+développement de l'esprit mercenaire. Partout où il règne, c'est la
+duperie de tous par tous. On ne peut plus se fier à rien ni à personne,
+on ne peut plus rien obtenir qui vaille. Nous ne sommes pas des
+détracteurs de l'argent; mais il faut lui appliquer la loi commune:
+_Tout à sa place, tout à son rang!_ Lorsque l'argent, qui doit être un
+serviteur, devient une force tyrannique, irrespectueuse de la vie
+morale, de la dignité, de la liberté; lorsque les uns s'efforcent de se
+le procurer à tout prix, apportant au marché ce qui n'est pas une
+marchandise; lorsque les autres qui possèdent la richesse s'imaginent
+qu'ils peuvent obtenir d'autrui ce qu'il n'est permis à personne de
+vendre ni d'acheter, il faut s'insurger contre cette grossière et
+criminelle superstition, crier hautement à l'imposture: que ton argent
+périsse avec toi! Ce que l'homme a de plus précieux il l'a en général
+reçu gratuitement: qu'il sache donc le donner gratuitement.
+
+
+
+
+IX
+
+La réclame et le bien ignoré.
+
+
+Une des principales puérilités de ce temps est l'amour de la réclame.
+Percer, se faire connaître, sortir de l'obscurité, quelques-uns sont à
+tel point dévorés par ce désir, qu'on peut à juste titre les déclarer
+atteints du prurit de la publicité. À leurs yeux l'obscurité est
+l'ignominie par excellence; aussi font-ils tout pour être remarqués. Ils
+se considèrent dans leur existence ignorée comme des êtres perdus,
+comparables aux naufragés qu'une nuit de tempête a jetés sur quelque
+rocher désert et qui ont recours aux clameurs, aux détonations, au feu,
+à tous les signaux imaginables pour faire savoir à quelqu'un qu'ils sont
+là. Non contents de lancer des pétards et des fusées innocentes,
+plusieurs sont allés, pour se faire connaître à tout prix, jusqu'à la
+bassesse et jusqu'au crime. L'incendiaire Érostrate a fait de nombreux
+disciples. Combien sont-ils de ce temps qui ne sont devenus célèbres que
+pour avoir détruit quelque chose de marquant, démoli ou essayé de
+démolir une réputation illustre, signalé leur passage enfin, par un
+scandale, une méchanceté ou quelque barbarie retentissante.
+
+Cette rage de la notoriété ne sévit pas seulement parmi les cervelles
+fêlées, ou dans le monde des financiers douteux, des charlatans, des
+cabotins de tout rang, elle s'est répandue dans tous les domaines de la
+vie spirituelle et matérielle. La politique, la littérature, la science
+même, et, chose plus choquante, la charité et la religion ont été
+infestées par les réclames. On sonne de la trompette autour des bonnes
+oeuvres et pour convertir les âmes on a imaginé des pratiques criardes.
+Poursuivant ses ravages, la fièvre du bruit a gagné des retraites
+d'ordinaire silencieuses, troublé les esprits en général posés et vicié
+dans une large mesure l'activité pour le bien. L'abus de tout montrer ou
+plutôt de tout étaler, l'incapacité croissante d'apprécier ce qui reste
+caché et l'habitude de mesurer la valeur des choses au tapage qu'elles
+font, a fini par altérer le jugement des plus sérieux, et l'on se
+demande parfois si la société ne finira pas par se transformer en une
+vaste foire où chacun bat de la caisse devant sa baraque.
+
+On quitte volontiers la poussière et l'intolérable cacophonie des
+exhibitions foraines pour aller respirer à l'aise dans quelque vallon
+écarté, tout surpris de voir combien le ruisseau est limpide, la forêt
+discrète, et la solitude agréable. Dieu merci, il y a encore des asiles
+inviolés. Quelque formidable que soit le vacarme, quelque assourdissante
+que soit la mêlée où s'entre-choquent les voix des pitres, tout cela ne
+porte pas au delà d'une certaine limite, puis s'apaise et s'éteint. Le
+domaine du silence est plus vaste que celui du bruit; c'est là ce qui
+nous console.
+
+ * * * * *
+
+Posons le pied au seuil de ce monde infini qu'habite le bien ignoré, le
+labeur silencieux. Nous sommes d'emblée sous ce charme qu'on éprouve à
+voir les neiges immaculées où personne n'imprima ses pas, les fleurs des
+solitudes, les sentiers perdus qui semblent aller vers les horizons sans
+limites.
+
+Le monde est ainsi fait que les ressorts du travail, les agents les plus
+actifs sont partout dissimulés. La nature met une sorte de coquetterie à
+masquer son labeur. Il faut se donner la peine de la guetter, s'ingénier
+à la surprendre si l'on désire observer autre chose que des résultats et
+pénétrer dans les secrets de ses laboratoires. Pareillement dans la
+société humaine, les forces qui agissent pour le bien demeurent
+invisibles et de même encore dans la vie de chacun de nous: ce que nous
+avons de meilleur est incommunicable, enfoui au plus profond de
+nous-mêmes. Plus les sentiments sont énergiques, confondus avec la
+racine même de notre être, moins ils recherchent l'ostentation; ils
+croiraient se profaner en s'empressant de s'exposer au grand jour. Il y
+a une secrète et inexprimable joie à posséder au fond de soi-même un
+monde intérieur que Dieu seul connaît et d'où cependant nous vient
+l'impulsion, l'entrain, le renouvellement journalier de notre courage et
+les plus puissants motifs d'agir au dehors. Quand cette vie intime
+diminue d'intensité, quand l'homme la néglige pour soigner la surface,
+il perd en valeur tout ce qu'il gagne en apparence. Par une triste
+fatalité, il arrive ainsi que, souvent, nous valons moins à mesure que
+nous sommes admirés davantage. Et nous demeurons convaincus que ce qu'il
+y a de meilleur dans le monde c'est ce qu'on ne sait pas, car ceux-là
+seuls le savent qui le possèdent, et s'ils le disaient ils lui ôteraient
+du même coup son parfum.
+
+Quelques amants passionnés de la nature l'aiment surtout chez elle dans
+les coins reculés, au fond des bois, dans le creux des sillons, partout
+où le premier venu n'est pas admis à la contempler. Ils resteraient des
+jours, oubliant le temps et la vie à regarder dans les solitudes
+inviolées un oiseau construire son nid ou nourrir sa couvée, ou quelque
+gibier se livrer à ses gracieux ébats. C'est ainsi qu'il faut aller
+chercher le bien chez lui, là où il n'y a plus ni contrainte, ni pose,
+ni galerie d'aucune sorte, mais le fait simple d'une vie qui consiste à
+vouloir être ce qu'il est bon qu'elle soit, sans se soucier d'autre
+chose.
+
+ * * * * *
+
+Qu'il nous soit permis de placer ici quelques observations prises sur le
+vif. Restant anonymes elles ne pourront pas être considérées comme
+indiscrètes.
+
+Il y a dans mon pays d'Alsace, sur une route solitaire dont le ruban
+interminable se prolonge sous les forêts des Vosges, un casseur de
+pierres que je vois à son ouvrage depuis trente ans. La première fois
+que je le vis, je partais, jeune écolier, pour la grande ville, et
+j'avais le coeur gros. La vue de cet homme me fit du bien, parce qu'il
+fredonnait une chanson tout en fendant des cailloux. Nous échangeâmes
+quelques paroles et il me dit pour terminer: «Allons, mon garçon, bon
+courage et bonne chance!» Depuis lors j'ai passé et repassé sur cette
+route dans les circonstances les plus diverses, pénibles ou joyeuses.
+L'écolier a fait son chemin, le casseur de pierres est resté ce qu'il
+était: il a pris quelques précautions de plus contre l'intempérie des
+saisons; une natte de paille protège son dos et son feutre semble s'être
+enfoncé plus avant afin de mieux garantir la tête. Mais la forêt renvoie
+toujours l'écho de son vaillant marteau. Que de bourrasques, pauvre
+vieux, ont passé sur son échine, que de destinées contraires sur sa vie,
+sa famille, son pays! il continue à casser ses pierres, et, que j'arrive
+ou que je parte, je le retrouve au bord de sa route, souriant malgré
+l'âge et les rides, bienveillant, ayant, surtout aux jours mauvais, de
+ces paroles simples de brave homme qui font tant d'effet quand on les
+scande en cassant des pierres.--Il me serait complètement impossible
+d'exprimer l'émotion que me produit la vue de cet homme simple. Et
+certes il ne s'en doute pas. Je ne connais pas de spectacle plus
+réconfortant, mais en même temps plus sévère pour la vanité qui fermente
+dans nos coeurs, que cette confrontation avec un obscur travailleur qui
+fait son oeuvre comme le chêne grandit et comme le bon Dieu fait lever
+son soleil, sans s'occuper de qui le regarde.
+
+J'ai connu aussi beaucoup de vieux instituteurs et d'institutrices qui
+ont passé leur vie à une besogne toujours la même: faire pénétrer les
+rudiments des connaissances humaines et quelques principes de conduite
+dans des têtes parfois plus dures que les cailloux. Ils ont fait cela
+avec leur âme, tout le long d'une pénible carrière, où l'attention des
+hommes tenait peu de place. Quand ils se coucheront dans leur tombe
+ignorée, nul ne s'en souviendra que quelques humbles comme eux. Mais
+leur récompense est dans leur amour; personne n'est plus grand que ces
+inconnus.
+
+ * * * * *
+
+Combien d'obscures vertus ne découvre-t-on pas lorsqu'on sait chercher,
+dans une certaine catégorie de personnes qu'on a souvent ridiculisées
+sans penser qu'on se rendait coupable à la fois de cruauté,
+d'ingratitude et de bêtise. Je veux parler des vieilles filles. On se
+plaît à remarquer qu'il y en a de surprenantes par le costume et les
+allures, ce qui d'ailleurs ne tire pas à conséquence; on veut bien aussi
+se souvenir que d'autres, très personnelles, se sont désintéressées de
+tout excepté de leurs aises et du bien-être de quelque serin, chat ou
+macaque en qui leurs puissances affectives se sont absorbées, et
+certainement celles-là ne le cèdent pas en égoïsme aux plus endurcis
+célibataires du sexe fort. Mais ce qu'on a tort d'ignorer le plus
+souvent, c'est la somme de sacrifice qui se cache modestement dans la
+vie de tant de vieilles filles tout simplement admirables. N'est-ce donc
+rien de n'avoir ni foyer, ni amour, ni avenir, ni ambition pour
+soi-même; de prendre sur soi cette croix de solitude si lourde à porter,
+surtout quand à la solitude extérieure vient s'ajouter celle du coeur;
+de s'oublier pour n'avoir plus d'intérêt sur la terre que celui de vieux
+parents, de jeunes neveux orphelins, des pauvres, des infirmes, de tout
+ce que le mécanisme brutal de la vie rejette parmi les scories? Vues du
+dehors, ces existences presque effacées n'ont que peu de lustre, elles
+excitent la pitié plutôt que l'envie. Ceux qui en approchent avec
+respect, y devinent parfois des secrets douloureux, de grandes épreuves
+passées, de lourds fardeaux sous lesquels plient des épaules trop
+fragiles, mais ce n'est là que le côté de l'ombre. Il faudrait pouvoir
+apprécier cette richesse de coeur, cette pure bonté, cette puissance
+d'aimer, de consoler, d'espérer, ce don joyeux de soi-même, cette
+invincible obstination dans la douceur et le pardon, même vis-à-vis de
+ceux qui en sont indignes. Pauvres vieilles filles, combien avez-vous
+sauvé de naufragés, guéri de blessés, ramassé d'égarés, vêtu de
+misérables, recueilli d'orphelins, combien d'êtres qui seraient seuls au
+monde s'ils ne vous avaient pas, vous qui souvent n'avez personne! Je me
+trompe. Quelqu'un vous connaît; c'est la grande Pitié inconnue qui
+veille sur nos vies et souffre de nos infortunes. Oubliée comme vous et
+souvent blasphémée, elle vous a confié quelques-uns de ses plus saints
+messages et c'est pour cela sans doute que parfois sur votre passage
+discret on croit sentir comme un frôlement d'aile des anges secourables.
+
+ * * * * *
+
+Le bien se cache sous tant de formes diverses qu'on a souvent autant de
+peine à le découvrir que les méfaits les mieux dissimulés. Un médecin
+russe qui avait passé dix ans de sa vie en Sibérie, condamné aux travaux
+forcés pour motifs politiques, se plaisait à raconter les traits de
+générosité, de courage, d'humanité qu'il avait observés, non seulement
+chez plusieurs condamnés, mais aussi chez des gardes-chiourme. Pour le
+coup on serait tenté de dire: où le bien va-t-il se nicher? Et, de fait,
+la vie vous offre de grandes surprises et des contrastes déconcertants.
+Il y a des braves gens, officiellement reconnus comme tels, cotés dans
+leur milieu, je dirais presque garantis par le gouvernement ou par
+l'église, à qui on ne peut absolument rien reprocher si ce n'est qu'ils
+ont le coeur sec et dur, alors qu'on est étonné de rencontrer chez
+certains êtres tombés, de la tendresse véritable et comme une soif de se
+dévouer.
+
+ * * * * *
+
+Qu'il me soit permis maintenant de parler, à propos du bien ignoré, de
+gens qu'on est convenu de traiter aujourd'hui avec la dernière
+injustice,--des gens riches. Quelques-uns croient avoir tout dit quand
+ils ont flétri l'infâme capital. Pour eux, tous ceux qui possèdent une
+grande fortune, sont des monstres gorgés du sang des malheureux.
+D'autres, moins déclamatoires, n'en confondent pas moins constamment la
+richesse avec l'égoïsme et l'insensibilité. Il faut faire justice de ces
+erreurs involontaires ou calculées. Sans doute, il y a des riches qui ne
+se soucient de personne, et d'autres qui ne font le bien que par
+ostentation. Nous le savons de reste. Mais leur conduite inhumaine ou
+hypocrite enlève-t-elle sa valeur au bien que font les autres et que
+souvent ils cachent avec une pudeur si parfaite?
+
+J'ai connu un homme à qui étaient arrivés tous les malheurs qui peuvent
+nous atteindre dans nos affections. Il avait perdu une femme aimée,
+enterré successivement tous ses enfants à des âges différents. Mais il
+possédait une grande fortune, résultat de son travail. Vivant dans une
+extrême simplicité, presque sans besoins pour lui-même, il passait son
+temps à chercher des occasions de faire le bien et à en profiter. Ce
+qu'il a surpris de gens en flagrant délit de pauvreté honteuse, ce qu'il
+a combiné de moyens pour soulager des misères, mettre un peu de lumière
+dans les vies sombres, faire des surprises amicales à ses amis, personne
+ne pourrait se l'imaginer. Son plaisir était de faire du bien aux autres
+et de jouir de leur surprise quand ils ne savaient pas d'où le coup
+partait. Il se plaisait à réparer les injustices du sort, à faire
+pleurer de bonheur des familles poursuivies par la malchance. Sans cesse
+il complotait, tramait, machinait dans l'ombre, avec une peur enfantine
+de se faire attraper la main dans le sac. On n'a su la meilleure part de
+ses exploits qu'après sa mort et combien qu'on ne saura jamais.
+
+C'était là un vrai partageux! car il y en a de deux sortes. Ceux qui
+aspirent à s'adjuger une part du bien des autres sont nombreux et
+vulgaires. Pour en être il suffit d'avoir beaucoup d'appétit. Ceux qui
+ont soif de partager leur propre bien avec ceux qui n'en ont pas sont
+rares et précieux, car pour entrer dans cette compagnie d'élite il faut
+être un brave et digne coeur, détaché de soi-même, sensible au bonheur
+comme au malheur de ses semblables. Heureusement la race de ces
+partageux-là n'est pas éteinte, et j'éprouve une satisfaction sans
+mélange à leur rendre un hommage qu'ils ne réclament pas.
+
+ * * * * *
+
+On m'excusera d'insister. Il fait bon se soulager la bile de tant
+d'infamies, de tant de calomnies, de tant de pessimisme, de tant de
+charlatanisme, en reposant ses yeux sur quelque chose de plus beau, en
+respirant le parfum de ces coins perdus où fleurit la simple bonté. Une
+dame étrangère, peu habituée sans doute à la vie parisienne, me disait
+naguère l'horreur que lui inspirait le spectacle qui s'offrait ici à ses
+yeux: ces vilaines affiches, ces méchants journaux, ces femmes aux
+cheveux teints, cette foule qui se rue aux courses, aux cafés-concerts,
+au jeu, à la corruption, tout ce flot de vie superficielle et mondaine.
+Elle ne prononça pas le mot de Babylone, mais c'était sans doute par
+pitié pour un des habitants de cette ville de perdition.--Hélas! oui,
+ces choses sont tristes, madame; mais vous n'avez pas tout vu.--Dieu
+m'en garde! répliqua-t-elle.--Non, je voudrais au contraire que vous
+puissiez tout voir, car s'il y a des dessous très laids, il en est de si
+réconfortants. Et tenez, changez seulement de quartier, ou observez à
+d'autres heures. Donnez-vous le spectacle du Paris matinal, il vous
+fournira bien des éléments pour corriger vos impressions sur le Paris
+noctambule. Allez voir, entre tant d'autres laborieux, les braves
+balayeurs, qui sortent à l'heure où se retirent les noceurs et les
+escarpes. Voyez, sous ces haillons, ces corps de cariatides, ces figures
+austères! De quel sérieux ils balayent les restes des festins de la
+nuit! On dirait des prophètes au seuil de Balthazar. Il y a là des
+femmes, beaucoup de vieillards. Quand il fait froid, ils soufflent dans
+leurs doigts et recommencent à trimer. Et ainsi tous les jours. Ceux-là
+aussi sont habitants de Paris.--Allez ensuite dans les faubourgs, dans
+les ateliers, surtout dans les petits où le patron travaille comme
+l'ouvrier. Voyez l'armée des travailleurs marcher à sa besogne. Comme
+ces jeunes filles sont vaillantes et descendent gaîment de leurs
+quartiers lointains vers les ateliers, les magasins, les bureaux de la
+ville.--Puis, visitez les intérieurs, voyez à l'oeuvre la femme du
+peuple. Le salaire est modeste, la demeure étroite, les enfants nombreux
+et souvent l'homme est dur. Faites collection de biographies de petites
+gens, de budgets de petits ménages, regardez longtemps et regardez bien.
+
+Allez ensuite voir les étudiants. Ceux que vous avez vus faire tant de
+scandale dans les rues sont nombreux, mais ceux qui travaillent sont
+légion. Seulement ils restent chez eux; on les ignore. Si vous saviez ce
+qu'on bûche et peine au quartier latin! Vous avez vu des journaux pleins
+du bruit que fait une certaine jeunesse qui se dit studieuse. Les
+journaux parlent bien de ceux qui cassent des vitres, mais pourquoi
+parleraient-ils de ceux qui veillent tard sur les problèmes de la
+science ou de l'histoire? Cela n'intéresserait pas le public. Tenez,
+lorsque parfois l'un d'entre eux, étudiant en médecine, meurt victime du
+devoir professionnel, cela se constate en deux lignes dans les feuilles
+publiques. Une rixe d'ivrognes prend une demi-colonne. Les moindres
+détails en sont fixés, caressés. Il ne manque que le portrait des héros,
+et même pas toujours!
+
+Je n'en finirais pas, si je voulais vous signaler tout ce qu'il faudrait
+aller voir pour avoir tout vu; il faudrait faire le tour de la société
+entière, riches et pauvres, savants et ignorants. Et certes alors vous
+ne jugeriez plus si sévèrement. Paris est un monde, et, de même que dans
+le monde en général, le bien s'y cache, tandis que le mal s'y pavane.
+Quand on regarde la surface, on se demande quelquefois comment il se
+peut qu'il y ait tant de canailles. Quand on va au fond, on s'étonne au
+contraire que dans cette vie tourmentée, obscure, et parfois horrible,
+il puisse y avoir tant de vertus!
+
+ * * * * *
+
+Mais pourquoi m'appesantir sur ces choses? N'est-ce pas faire de la
+réclame pour ceux qui l'ont en horreur?--Ce n'est pas ainsi qu'il faut
+me comprendre. Mon but le voici: rendre attentif au bien ignoré, et
+surtout le faire aimer, le faire pratiquer. L'homme est perdu qui se
+complaît dans ce qui brille et frappe les yeux: d'abord parce qu'il
+s'expose à voir surtout le mal; ensuite parce qu'il s'habitue à ne
+remarquer de bien que celui qui cherche les regards et parce que
+facilement il succombe à la tentation de vivre pour paraître. Non
+seulement il faut se résigner à l'obscurité, mais il faut l'aimer, si
+l'on ne veut pas lentement glisser au rang du figurant de théâtre qui
+n'observe son maintien que sous l'oeil des spectateurs et se dédommage
+dans la coulisse des contraintes qu'il s'est imposées en scène. Nous
+sommes là en présence d'un des éléments essentiels de la vie morale. Et
+ce que nous disons n'est pas seulement vrai pour ceux qu'on appelle les
+humbles et dont le sort est de n'être point remarqués. C'est vrai encore
+et beaucoup plus pour les premiers rôles. Si vous ne voulez pas être une
+brillante inutilité, un homme de panache et de galon, mais qui n'a rien
+dans le ventre, il vous faut remplir votre premier rôle dans l'esprit de
+simplicité du plus obscur de vos collaborateurs. Quiconque ne vaut
+qu'aux heures de parade, vaut moins que rien. Avons-nous le périlleux
+honneur d'être en vue et de marcher au premier rang; entretenons dans
+notre vie avec d'autant plus de soin le sanctuaire intérieur du bien
+ignoré. Donnons à l'édifice dont nos semblables regardent la façade une
+large assise de simplicité, de fidélité humble. Et puis, restons près
+des inconnus par la sympathie, par la reconnaissance! C'est à eux que
+nous devons tout, n'est-il pas vrai? je prends à témoin tous ceux qui
+ont fait dans le domaine humain cette fortifiante expérience que les
+pierres cachées dans le sol soutiennent tout l'édifice. Tous ceux qui
+arrivent à avoir une certaine valeur reconnue et publique le doivent à
+quelques humbles ancêtres spirituels, à quelques inspirateurs oubliés.
+Un petit nombre d'êtres bons parmi lesquels il y a souvent des paysans,
+des femmes, des vaincus de l'existence, des parents aussi modestes que
+vénérés, personnifient pour nous la belle et noble vie. Leur exemple
+nous inspire et nous soutient. Leur souvenir demeure à jamais
+inséparable de notre for intérieur. Nous les voyons aux heures
+douloureuses, courageux et tranquilles et nos fardeaux nous semblent
+plus légers. Ils se tiennent serrés autour de nous, phalange invisible
+et aimée qui nous empêche de broncher et de perdre pied dans la
+bataille; et tous les jours ils nous prouvent que le trésor de
+l'humanité, c'est le bien que le monde ne connaît pas.
+
+
+
+
+X
+
+Mondanité et vie d'intérieur.
+
+
+Du temps du second empire, il y avait dans une de nos plus jolies
+sous-préfectures de province, à très peu de distance d'une station
+balnéaire fréquentée par l'empereur, un maire fort respectable, et
+d'ailleurs intelligent, auquel la tête tourna subitement quand il pensa
+que le chef de l'État pourrait bien un jour descendre dans sa maison.
+Jusque-là il avait vécu, dans la vieille demeure paternelle, en fils
+respectueux des moindres souvenirs. Aussitôt que l'idée fixe de recevoir
+l'empereur des Français se fut emparée de sa cervelle, il devint un
+autre homme. Décidément, ce qui lui avait semblé suffisant et même
+confortable, toute cette simplicité aimée des parents et des aïeux,
+apparut à ses yeux comme mesquine, laide, méprisable. Impossible de
+faire monter un empereur par cet escalier de bois, de l'inviter à
+s'asseoir sur ces vieux fauteuils, de permettre qu'il pose le pied sur
+ces tapis surannés. Alors le maire appela l'architecte et les maçons,
+fit attaquer les murs à coups de pic, démolit des cloisons et créa un
+salon hors de proportion, par le luxe et l'étendue, avec le reste de la
+maison. Il se retira avec sa famille dans quelques pièces étriquées où
+gens et meubles, entassés malgré eux, se gênaient mutuellement. Puis,
+ayant par ce coup de tête vidé sa bourse et bouleversé son intérieur, il
+attendit l'hôte impérial. Hélas! il vit bien arriver la fin de l'empire,
+mais l'empereur non pas.
+
+La folie de ce pauvre homme n'est pas aussi rare que l'on pourrait
+penser. Sont, comme lui, fous du cerveau, tous ceux qui sacrifient leur
+vie d'intérieur à la mondanité.
+
+Le danger d'un pareil sacrifice est plus menaçant en des temps plus
+agités. Nos contemporains y sont constamment exposés et un grand nombre
+y succombent. Que de trésors de famille ont été gaspillés en pure perte,
+pour satisfaire des conventions ou des ambitions mondaines, et le
+bonheur auquel on prétendait préparer son entrée par ces sacrifices
+impies, s'est fait attendre toujours. C'est faire un marché de dupe que
+de livrer le foyer de la famille, de laisser les bonnes traditions
+tomber en désuétude, d'abandonner les simples coutumes domestiques. La
+place de la vie d'intérieur est telle dans la société, qu'il suffit de
+l'affaiblir pour que le trouble se fasse sentir dans l'organisme social
+tout entier. Pour jouir d'un développement normal, cet organisme a
+besoin qu'on lui fournisse des individus bien trempés, ayant leur valeur
+propre, leur marque personnelle. Autrement la société devient un
+troupeau et quelquefois un troupeau sans berger. Mais où l'individu
+puisera-t-il son originalité, ce quelque chose d'unique, qui, réuni aux
+qualités distinctives des autres, constitue la richesse et la solidité
+d'un milieu? Il ne peut les puiser que dans la famille. Détruisez cette
+constellation de pratiques et de souvenirs, qui font de chaque intérieur
+comme un climat en miniature, vous tarissez les sources du caractère,
+vous coupez les racines mêmes de l'esprit public.
+
+Il importe à la patrie que chaque foyer soit un monde profond, respecté,
+communiquant à ses membres une empreinte morale ineffaçable. Mais avant
+de poursuivre, écartons ici un malentendu. L'esprit de famille, comme
+toutes les plus belles choses, a sa caricature qui se nomme l'égoïsme
+domestique. Certaines familles sont comme des citadelles fermées où l'on
+s'est organisé pour l'exploitation du monde extérieur. Tout ce qui ne
+les concerne pas elles-mêmes directement leur est indifférent. Elles se
+trouvent à l'état de colons, je dirai presque d'intrus, dans la société
+où elles vivent. Leur particularisme est poussé à un tel excès qu'elles
+forment des ennemis du genre humain. Au petit pied, elles ressemblent à
+ces puissantes sociétés formées de loin en loin à travers l'histoire,
+qui s'emparèrent de l'empire du monde et pour qui rien ne comptait
+qu'elles mêmes. C'est cet esprit-là qui a fait quelquefois considérer la
+famille comme un repaire de l'égoïsme qu'il fallait détruire pour le
+salut de la société. Mais, de même qu'il y a un abîme entre l'esprit de
+corps et l'esprit de parti, il y a un abîme entre l'esprit de famille et
+l'esprit de coterie familiale.
+
+ * * * * *
+
+Or c'est de l'esprit de famille qu'il s'agit ici. Rien au monde ne le
+vaut. Car il contient en germe toutes ces grandes et simples vertus qui
+assurent la durée et la puissance des institutions sociales. À la base
+même de l'esprit de famille se trouve le respect du passé, car ce qu'une
+famille a de meilleur ce sont les souvenirs communs. Capital intangible,
+indivisible, inaliénable, ces souvenirs constituent un dépôt sacré.
+Chacun des membres de la famille doit les considérer comme ce qu'il a de
+plus précieux. Ils existent sous une double forme: dans l'idée et dans
+le fait. On les rencontre dans le langage, les ornières de la pensée,
+les sentiments, les instincts même. Et sous une forme matérielle on les
+voit représentés par des portraits, des meubles, des constructions, des
+costumes, des chants. Aux yeux des profanes, ce n'est rien; aux yeux de
+ceux qui savent apprécier les choses de la vie de famille, ce sont des
+reliques qu'on ne doit abandonner à aucun prix.
+
+Mais que se passe-t-il en général dans le monde où nous vivons? La
+mondanité fait la guerre à l'esprit de famille. Toutes les luttes sont
+poignantes; je n'en connais pas de plus passionnante que celle-là.--Par
+les grands moyens comme par les petits, par toutes sortes d'habitudes
+nouvelles, d'exigences, de prétentions, l'esprit mondain fait irruption
+dans le sanctuaire domestique. Quels sont les droits de cet étranger?
+ses titres? Sur quoi peut-il appuyer ses revendications péremptoires?
+C'est ce qu'en général on néglige de se demander. On a tort. Nous nous
+comportons à l'égard de l'envahisseur comme les pauvres gens très
+simples à l'égard d'un visiteur fastueux. Pour cet hôte encombrant d'un
+jour, ils pillent leur jardin, bourrent leurs domestiques et leurs
+enfants, négligent leur travail. Conduite injuste et maladroite. Il faut
+avoir le courage de rester ce qu'on est, en face de n'importe qui.
+
+L'esprit mondain a toutes les impudences. Voici un intérieur simple qui
+a formé et forme encore des caractères de marque. Les hommes, les
+meubles, les habitudes, tout s'y tient. Par le mariage, par des
+relations d'affaires ou de plaisir, l'esprit mondain y pénètre. Il y
+trouve tout vieilli, gauche, naïf. Cela manque de modernité. D'abord il
+se borne à la critique, à la raillerie spirituelle. Mais c'est le moment
+le plus dangereux. Prenez garde à vous, voilà l'ennemi! Si vous vous
+laissez le moins du monde entamer par ses raisons, demain vous
+sacrifierez un meuble, après-demain une bonne vieille tradition, et peu
+à peu les chères reliques du coeur, les objets familiers, et avec eux la
+piété filiale, s'en iront chez le marchand de bric-à-brac.
+
+Dans les habitudes nouvelles et le milieu changé, vos amis d'autrefois,
+vos vieux parents seront dépaysés. Vous ferez un pas de plus en les
+remisant à leur tour: la mondanité supprime les vieux. Ainsi pourvu d'un
+cadre absolument transformé, vous serez vous-même étonné de vous y voir.
+Cela ne vous rappellera rien; mais ce sera correct, et l'esprit mondain,
+du moins, se déclarera satisfait. Hélas! c'est ce qui vous trompe. Après
+avoir fait jeter de purs trésors comme une vile ferraille, il vous
+trouvera emprunté sous votre livrée neuve, et s'empressera de vous faire
+sentir tout le ridicule d'une telle situation. Mieux eût valu avoir, dès
+l'abord, le courage de votre opinion et défendre votre intérieur.
+
+Beaucoup de jeunes gens, en se mariant, cèdent aux inspirations de
+l'esprit mondain. Leurs parents leur avaient donné l'exemple d'une vie
+modeste; mais la nouvelle génération croit affirmer ses droits à
+l'existence et à la liberté en répudiant un genre de vie à ses yeux trop
+patriarcal. Elle s'efforce donc de s'installer à la dernière mode, à
+grands frais et se défait à vil prix d'objets utiles. Au lieu de remplir
+sa maison de choses qui nous disent: Souviens-toi! on les garnit de
+meubles tout neufs auxquels aucune pensée encore ne se rattache. Je me
+trompe, ces objets sont souvent comme les symboles de la vie facile et
+superficielle. On respire au milieu d'eux je ne sais quelle vapeur
+capiteuse de mondanité. Ils rappellent la vie du dehors, le grand train,
+le tourbillon. Et fût-on disposé à les oublier parfois, ils y ramènent
+la pensée et nous disent en un autre sens: Souviens-toi! n'oublie pas
+l'heure du club, des spectacles, des courses. L'intérieur s'organise
+donc de telle sorte qu'il devient le pied-à-terre où l'on vient se
+reposer un peu entre deux absences prolongées. Il ne fait pas bon y
+rester longtemps. Comme il n'a pas d'âme il ne parle pas à l'âme. Le
+temps de dormir, de manger, et vite il faut en sortir. On y deviendrait
+somnolent, casanier.
+
+Chacun connaît des gens qui ont la rage de sortir, qui croiraient que le
+monde va s'arrêter s'ils ne figuraient pas partout. Rester chez eux est
+leur pire corvée, ils ne peuvent pas s'y voir en peinture. L'horreur de
+la vie d'intérieur les tient au point, qu'ils préfèrent payer pour
+s'ennuyer dehors, que de s'amuser chez eux gratuitement.
+
+ * * * * *
+
+Peu à peu, une société dérive ainsi vers la vie par troupeaux, qu'il ne
+faut pas confondre avec la vie publique. La vie par troupeaux est
+quelconque comme celle des essaims de mouches au soleil. Rien ne
+ressemble plus à la vie mondaine d'un homme que la vie mondaine d'un
+autre homme. Et cette universelle banalité détruit l'essence même d'un
+esprit public. On n'a pas besoin de faire de bien longs voyages pour
+constater les ravages que l'esprit de mondanité a faits dans la société
+contemporaine, et si nous avons si peu de fonds, d'équilibre, de calme
+bon sens, d'initiative, une des grosses raisons en est dans la
+diminution de la vie d'intérieur. Les masses ont emboîté le pas derrière
+le beau monde. Le peuple est devenu mondain. Car c'est de la mondanité
+que de quitter son chez-soi pour aller vivre au cabaret. La misère, le
+vicieux état des habitations ne suffisent pas à expliquer le courant qui
+emporte chacun hors du home. Pourquoi le paysan déserte-t-il pour
+l'auberge la maison où son père et son aïeul se plaisaient tant? La
+demeure est restée la même; c'est le même feu dans la même cheminée;
+d'où vient qu'il n'éclaire plus qu'un cercle incomplet, au lieu des
+veillées de jadis où jeunes et vieux se coudoyaient? Quelque chose s'est
+modifié dans l'esprit des hommes. Cédant à leurs désirs malsains, ils
+ont rompu avec la simplicité. Les pères ont quitté leur poste d'honneur,
+la femme végète près de l'âtre solitaire, et les enfants se querellent
+en attendant qu'ils puissent à leur tour s'en aller chacun de leur côté.
+
+Il nous faut réapprendre la vie d'intérieur et le prix des traditions
+domestiques. Une pieuse sollicitude a consacré certains monuments, seuls
+restes du passé parmi nous. De même les costumes anciens, les dialectes
+provinciaux, les vieilles chansons ont trouvé, avant de disparaître du
+monde, des mains pieuses pour les recueillir. Que l'on fait bien de
+garder ces miettes d'un grand passé, ces vestiges de l'âme des aïeux!
+Faisons de même pour les traditions de famille, sauvons et faisons durer
+autant que possible tout ce qui subsiste encore de patriarcal, n'importe
+sous quelle forme!
+
+ * * * * *
+
+Mais tout le monde n'a pas de tradition à garder. Raison de plus pour
+redoubler d'efforts dans la constitution et la culture de la vie de
+famille. On n'a besoin pour cela ni d'être nombreux, ni d'être largement
+installés. Pour créer un intérieur, il faut avoir l'esprit d'intérieur.
+De même que le moindre village peut avoir son histoire, son empreinte
+morale, de même le plus petit intérieur peut avoir son âme. Oh! l'esprit
+des lieux, l'atmosphère qui nous environne dans les demeures humaines!
+Quel monde de mystères! Ici, dès le seuil, vous êtes pénétré de froid,
+le malaise vous gagne. Quelque chose d'insaisissable vous repousse. Là,
+aussitôt que vous avez fermé la porte sur vous, la bienveillance et la
+bonne humeur vous environnent. On dit que les murs ont des oreilles. Ils
+ont aussi leur voix, leur muette éloquence. Sur tout ce que contient une
+demeure flotte l'esprit des gens. Et je vois une preuve de la puissance
+de cet esprit jusque dans les intérieurs de garçons et de femmes qui
+vivent isolés. Quel abîme entre une chambre et une autre chambre! Ici,
+de l'inertie, de l'indifférence, du terre à terre; la devise de
+l'habitant est écrite jusque dans sa façon d'arranger ses livres et ses
+photographies: _Tout m'est égal._ Là, c'est la joie de vivre, l'entrain
+communicatif; le visiteur sent quelque chose lui dire sous mille formes:
+qui que tu sois, hôte d'une heure, je te veux du bien, que la paix soit
+sur toi!
+
+On ne dira jamais assez la puissance de la vie d'intérieur, l'influence
+d'une fleur aimée et cultivée sur la fenêtre, le charme d'un vieux
+fauteuil où le grand-père s'est assis, offrant ses vieilles mains ridées
+aux baisers des petits enfants joufflus. Pauvres modernes! toujours en
+déménagement ou en transformation! Nous qui, à force de modifier la
+figure de nos villes, de nos maisons, de nos coutumes, de nos croyances,
+n'avons plus où reposer nos têtes, n'augmentons pas la tristesse et le
+vide de nos existences incertaines en abandonnant la vie d'intérieur.
+Rallumons la flamme au foyer éteint, créons-nous des abris inviolés, des
+nids chauds où les enfants deviennent des hommes, où l'amour trouve une
+cachette, la vieillesse un repos, la prière un autel et la patrie un
+culte!
+
+
+
+
+XI
+
+La beauté simple.
+
+
+Quelques-uns pourraient protester au nom de l'esthétique contre
+l'organisation de la vie simple, ou nous opposer la théorie du luxe
+utile, providence des affaires, grand nourricier des arts, ornement des
+sociétés civilisées. Nous tenons à leur répondre d'avance par quelques
+brèves remarques.
+
+On se sera sans doute aperçu que l'esprit qui anime ces pages n'est
+point l'esprit utilitaire. Ce serait une erreur de penser que la
+simplicité que nous recherchons, ait quelque chose de commun avec celle
+que s'imposent les avares par ladrerie et les esprits étroits par faux
+rigorisme. Pour les premiers, la vie simple c'est la vie à bon marché.
+Pour les autres, elle est une existence terne et végétative où le mérite
+consiste à se priver de tout ce qui sourit, brille et charme.
+
+Il ne nous déplaît point que ceux qui ont beaucoup de moyens, mettent
+leur fortune en circulation au lieu de thésauriser, et fassent vivre le
+commerce et prospérer les beaux-arts. Après tout, ils tirent un
+excellent parti de leur situation privilégiée. Ce que nous combattons
+c'est la prodigalité stupide, l'usage égoïste des richesses et surtout
+la recherche du superflu par ceux qui ont besoin de soigner avant tout
+le nécessaire. Le luxe d'un Mécène ne saurait avoir la même influence
+sur une société, que celui d'un vulgaire jouisseur qui étonne ses
+contemporains par le faste de sa vie et la folie de ses gaspillages. Un
+même terme désigne ici des choses fort différentes. Semer l'argent n'est
+pas tout; il y a des façons de le semer qui ennoblissent les hommes et
+d'autres qui les avilissent. Semer l'argent, du reste, cela suppose
+qu'on en est abondamment pourvu. Lorsque l'amour de la vie somptueuse
+s'empare de ceux qui disposent de moyens limités, la question change
+singulièrement. Et, ce qui nous frappe en ce temps-ci, c'est la rage de
+dépenser leur bien chez ceux qui devraient le ménager. Que la
+munificence soit un bienfait social: nous l'accordons volontiers. Qu'il
+puisse même, à la rigueur, être soutenu que la prodigalité de certains
+riches est comme une soupape destinée à laisser écouler le trop-plein:
+nous n'essaierons pas de le contester. Nous constatons seulement qu'il y
+a trop de gens qui jouent de la soupape alors qu'il serait de leur
+intérêt et de leur devoir de pratiquer l'économie: leur luxe et leur
+amour du luxe sont un malheur privé et un danger public.
+
+ * * * * *
+
+Voilà pour le luxe utile.
+
+Nous désirons nous expliquer maintenant sur la question d'esthétique, oh
+bien modestement, et sans empiéter sur le terrain des spécialistes. Par
+une illusion trop commune, on considère la simplicité et la beauté comme
+deux rivales. Mais simple n'est pas synonyme de laid, pas plus que
+luxueux, surchargé, recherché, coûteux n'est synonyme de beau. Nos yeux
+sont blessés par le spectacle criard d'une beauté tapageuse, d'un art
+vénal, d'un luxe sans grâce et sans esprit. La richesse alliée au
+mauvais goût nous fait quelquefois regretter qu'on ait eu entre les
+mains tant d'argent pour provoquer la création d'une si prodigieuse
+quantité d'oeuvres de bas étage. Notre art contemporain souffre du
+manque de simplicité aussi bien que notre littérature: trop d'ornements
+ajoutés, de fioritures contournées, d'imaginations tourmentées.
+Rarement, dans les lignes, les formes, les couleurs, il nous est donné
+de contempler cette simplicité alliée à la perfection, qui s'impose au
+regard comme l'évidence s'impose à l'esprit. Nous avons besoin de nous
+retremper dans l'idéale pureté de la beauté immortelle, qui met son
+stigmate sur les chefs-d'oeuvre et dont un seul rayon vaut mieux que
+toutes les exhibitions pompeuses.
+
+ * * * * *
+
+Toutefois ce qui nous tient le plus à coeur ici, c'est de parler de
+l'esthétique ordinaire de la vie, du soin qu'il faut mettre à orner
+l'habitation et la personne humaine, pour donner à l'existence ce lustre
+sans lequel elle n'a pas de charme. Car il n'est pas indifférent que
+l'homme ait ou non souci de ce superflu nécessaire. C'est à cela qu'on
+reconnaît s'il met de l'âme dans sa vie. Loin de considérer comme une
+préoccupation inutile celle qui nous fait embellir, soigner, poétiser
+les formes, je pense qu'il faut l'entretenir autant que possible. La
+nature même nous donne l'exemple, et l'homme qui affecterait du mépris
+pour ce fragile éclat de beauté dont nous ornons nos jours rapides,
+s'écarterait des intentions de Celui qui a mis le même soin et le même
+amour à peindre la fleur éphémère que les montagnes éternelles.
+
+Mais il ne faut pas tomber dans la tentation grossière qui nous fait
+confondre la beauté vraie avec ce qui n'en a que le nom. La beauté et la
+poésie de l'existence tiennent au sens que nous lui donnons. Nos
+maisons, notre table et notre toilette doivent traduire des intentions.
+Pour y mettre ces intentions il faut les avoir d'abord. Celui qui les
+possède sait les faire apercevoir par les moyens les plus simples. On
+n'a pas besoin d'être riche pour donner de la grâce et du charme à son
+habitation et à ses costumes. Il suffit pour cela d'avoir du goût et de
+la bonté. Nous touchons ici à un point très important pour chacun, mais
+qui, peut-être, intéresse les femmes dans une plus grande mesure que les
+hommes.
+
+Ceux qui engagent les femmes à se vêtir d'étoffes grossières, à enfermer
+leur corps dans des vêtements dont la plate uniformité rappelle les
+sacs, violentent la nature dans ce qu'elle a de plus sacré et
+méconnaissent complètement l'esprit des choses. Si le vêtement n'était
+qu'une précaution pour s'abriter du froid ou de la pluie, une toile
+d'emballage ou une peau de bête suffirait. Mais il est bien plus que
+cela. L'homme dans tout ce qu'il fait, se met tout entier: il transforme
+en signes les choses dont il se sert. L'habit n'est pas une simple
+couverture, c'est un symbole. J'en atteste toute la flore si riche des
+costumes nationaux et provinciaux, et de ceux que portaient nos
+anciennes corporations. La toilette, elle aussi, a quelque chose à nous
+dire. Plus elle contient de sens, mieux elle vaut. Pour qu'elle soit
+vraiment belle, il faut donc qu'elle nous annonce de bonnes choses, des
+choses personnelles et vraies. Mettez-y tout l'argent du monde, si elle
+est quelconque, sans rapport avec celle qui la porte, elle n'est qu'un
+masque et un affublement. L'excès de la mode, en faisant disparaître
+complètement la personne féminine sous des ornements de pure convention,
+la dépouille de son attrait principal. Il résulte de cet abus que
+plusieurs choses que les femmes trouvent très jolies, font autant de
+tort à leur beauté qu'à la bourse de leurs maris ou de leurs parents.
+
+Que diriez-vous d'une jeune fille qui se servirait pour exprimer sa
+pensée de termes fort choisis, exquis même, mais reproduisant
+textuellement les phrases d'un manuel de conversation? Quel charme
+pourrait avoir pour vous ce langage emprunté? L'effet des toilettes,
+bien faites en elles-mêmes, mais qui se retrouvent indistinctement sur
+toutes les personnes, est exactement le même.
+
+Je ne résiste pas à la tentation de citer ici un passage de Camille
+Lemonnier qui se rapporte à mon idée:
+
+«La nature a mis aux doigts de la femme un art charmant, qu'elle sait
+d'instinct, et qui est son art à elle, comme la soie est à la chenille,
+ou la dentelle à l'agile et fine araignée... Elle est le poète,
+l'artiste de sa grâce et de sa candeur; elle est la fileuse du mystère
+dont s'habille son goût de plaire. Tout le talent qu'elle met à
+ressembler à l'homme dans les autres arts ne vaudra jamais l'esprit et
+la trouvaille d'un rien d'étoffe qu'elle chiffonne.
+
+«Eh bien, je voudrais que cet art-là fût autrement honoré. De même que
+l'éducation devrait consister à penser avec son esprit, à sentir avec
+son coeur, à exprimer la petite chose personnelle, le moi intime,
+latent, qu'au contraire on refoule, on nivelle en vue de la conformité,
+je voudrais que l'apprentie jeune femme, la maman de plus tard, fût de
+bonne heure la petite esthète de cette esthétique de la toilette, sa
+propre habilleuse, elle qui, un jour, sera l'habilleuse de ses
+enfants... Mais, avec le goût et le don d'improviser, de se
+personnaliser en ce chef-d'oeuvre de l'adresse et de la personnalité
+féminine: une robe... sans quoi, la femme n'est plus qu'un paquet de
+chiffons.»
+
+La robe qu'on a faite soi-même est presque toujours celle qui vous sied
+le mieux et, en tout cas, celle qui vous fait le plus de plaisir. C'est
+ce qu'oublient trop souvent nos femmes. L'ouvrière et la paysanne
+commettent la même erreur. Depuis que l'une et l'autre s'habillent chez
+les couturières et les modistes qui leur vendent des imitations fort
+douteuses de la grande mode, la grâce a presque disparu du costume
+populaire. Et pourtant y a-t-il au monde quelque chose qui ait davantage
+le don de plaire que la fraîche apparition d'une jeune ouvrière ou d'une
+jeune fille des champs, vêtues à la mode de leur pays et belles de leur
+seule simplicité?
+
+Ces mêmes réflexions peuvent s'appliquer à la façon d'arranger et de
+décorer son habitation. S'il y a des toilettes qui révèlent toute une
+conception de la vie, des chapeaux qui sont des poèmes, des noeuds qui
+sont des cocardes, il y a aussi des arrangements de maison qui, à leur
+manière, parlent à l'esprit. Pourquoi, sous prétexte d'embellir nos
+demeures, leur enlèverions-nous ce caractère personnel qui a toujours sa
+valeur? Pourquoi assimiler nos chambres à des chambres d'hôtel ou nos
+salons à des intérieurs de gare, à force d'y faire prédominer un type
+uniforme de beauté officielle?
+
+Quel malheur que de se promener à travers les maisons d'une ville, les
+villes d'un pays, les pays de tout un vaste continent et de rencontrer
+partout certaines formes identiques, inévitables, irritantes par leur
+multiplication! Comme l'esthétique gagnerait à plus de simplicité! Au
+lieu de ce luxe de pacotille, de tous ces ornements prétentieux mais
+insipides de banalité, nous aurions une diversité infinie. D'heureuses
+trouvailles frapperaient nos yeux. L'imprévu sous ses mille formes nous
+réjouirait et nous retrouverions le secret d'imprimer à une tapisserie,
+à un meuble, à un toit de maison, ce cachet de la personnalité humaine
+qui donne à certaines vieilleries un prix inestimable.
+
+Continuons et passons pour terminer à des choses plus simples encore, je
+veux parler des petits détails du ménage que plusieurs jeunes personnes
+de ce temps trouvent si peu poétiques. Leur mépris des occupations
+matérielles, des modestes soins que réclame un intérieur, provient d'une
+confusion fort commune, mais non moins funeste. Cette confusion consiste
+à penser que la poésie et la beauté sont dans les choses ou n'y sont
+pas. Il y a des occupations distinguées, gracieuses, comme de cultiver
+les lettres, jouer de la harpe; et des occupations grossières,
+disgracieuses, comme de cirer les souliers, balayer sa chambre, ou
+surveiller son pot-au-feu. Erreur puérile! ni la harpe ni le balai ne
+font rien à l'affaire, tout dépend de la main qui les tient et de
+l'esprit qui anime cette main. La poésie n'est pas dans les choses: elle
+est en nous. Il faut l'imposer aux objets comme le sculpteur impose son
+rêve au marbre. Si notre vie et nos occupations demeurent trop souvent
+sans charme malgré leur distinction extérieure, c'est parce que nous
+n'avons rien su y mettre. Le comble de l'art est de faire vivre ce qui
+est inerte, d'apprivoiser ce qui est sauvage. Je voudrais que nos jeunes
+filles s'appliquent à développer en elles l'art vraiment féminin de
+donner une âme aux choses qui n'en ont pas. Le triomphe de la grâce,
+chez la femme, est dans cette oeuvre-là. Seule, la femme sait mettre
+dans une maison ce je ne sais quoi dont la vertu a fait dire au poète:
+«Le toit s'égaie et rit». On dit qu'il n'y a pas de fées, ou qu'il n'y
+en a plus, mais on ne sait pas ce qu'on dit. Le modèle original des fées
+chantées par les poètes, ils l'ont trouvé et le trouvent encore parmi
+ces aimables mortelles qui savent pétrir la pâte avec énergie,
+raccommoder les accrocs avec bonté, soigner les malades en souriant,
+mettre de la grâce dans un ruban et de l'esprit dans une friture.
+
+ * * * * *
+
+Il est bien certain que la culture des beaux-arts a quelque chose de
+moralisant et que nos pensées et nos actes s'imprègnent à la longue de
+ce qui frappe nos yeux. Mais l'exercice des arts et la contemplation de
+leurs produits sont un privilège réservé à quelques-uns. Il n'est pas
+donné à chacun de posséder, de comprendre ou de créer de belles choses.
+Mais il est un genre de beauté humaine qui peut pénétrer partout: c'est
+la beauté qui naît dans les mains de nos femmes et de nos filles. Sans
+cette beauté qu'est la maison la plus ornée? une habitation froide. Avec
+elle, le home le plus dénudé s'anime et s'éclaire. Parmi les forces
+capables d'ennoblir et de transformer les volontés, d'augmenter le
+bonheur, il n'en est peut-être aucune d'un emploi plus universel. Elle
+sait se faire valoir au moyen des plus pauvres instruments, au milieu
+des pires difficultés. Lorsque la chambre est petite, le budget
+restreint, la table modeste, une femme qui a le don trouve moyen d'y
+faire régner de l'ordre, de la propreté, de la bienséance. Elle met du
+soin et de l'art dans tout ce qu'elle entreprend. Bien faire ce que l'on
+fait n'est pas à ses yeux le privilège des riches, mais le droit de
+tous. C'est pour cela qu'elle en use et qu'elle sait donner à son
+intérieur une dignité et un agrément que n'atteignent pas les maisons
+fortunées, où tout est abandonné aux mercenaires.
+
+La vie ainsi comprise ne tarde pas à se révéler riche en beautés
+inconnues, en attraits, en satisfactions intimes. Être soi-même,
+réaliser dans son milieu naturel le genre de beauté qu'il comporte:
+voilà l'idéal. Comme la mission de la femme grandit en profondeur et en
+signification, lorsqu'elle se résume ainsi à mettre de l'âme dans les
+choses et à donner à cette âme de bonté, comme symbole extérieur, ces
+procédés agréables et délicats auxquels le plus brutal des êtres est
+sensible! Cela ne vaut-il pas mieux que d'envier ce qu'on n'a pas et
+d'appliquer son désir à l'imitation maladroite d'un ornement étranger?
+
+
+
+
+XII
+
+L'orgueil et la simplicité dans les rapports sociaux.
+
+
+Il serait peut-être difficile de trouver un sujet mieux qualifié que
+l'orgueil pour prouver que les obstacles à une vie meilleure, plus
+apaisée et plus forte, sont plutôt en nous que dans les circonstances.
+La diversité, et surtout le contraste des situations sociales font
+surgir inévitablement toutes sortes de conflits. Mais combien les
+rapports entre membres d'une même société ne seraient-ils pas, malgré
+tout, simplifiés si nous mettions un autre esprit dans le cadre tracé
+des nécessités extérieures! Persuadons-nous bien que ce ne sont pas
+avant tout les différences de classes, de fonctions, les formes si
+dissemblables de leurs destinées qui brouillent les hommes. Si tel était
+le cas on verrait une paix idyllique régner entre collègues, camarades,
+et toutes gens d'intérêts analogues et de sort pareil. Chacun sait très
+bien au contraire que les querelles les plus acharnées sont celles qui
+s'élèvent entre semblables et qu'il n'y a pire guerre que la guerre
+intestine. Mais ce qui empêche les hommes de s'entendre, c'est avant
+tout l'orgueil. L'orgueil fait de l'homme un hérisson qui ne peut
+toucher à autrui sans le blesser. Parlons d'abord de l'orgueil des
+grands.
+
+Ce qui me déplaît dans ce riche qui passe en carrosse, n'est ni son
+équipage, ni sa toilette, ni le nombre et la prestance de sa
+domesticité: c'est son mépris. Qu'il possède une grande fortune, cela ne
+me blesse que si j'ai le caractère mal fait; mais qu'il m'éclabousse, me
+passe sur le corps, fasse paraître dans toute son attitude que je ne
+compte pour rien à ses yeux, parce que je ne suis pas riche comme lui,
+voilà ce qui m'indispose à bon droit. Il m'impose après tout une
+souffrance, et une souffrance inutile. Il m'humilie et m'insulte
+gratuitement. Ce n'est pas ce qu'il y a de vulgaire, mais ce qu'il y a
+de plus noble en moi qui se soulève en face de cet orgueil blessant. Ne
+m'accusez pas d'envie, je n'en ressens aucune: c'est ma dignité d'homme
+qui est atteinte. Inutile de chercher bien loin pour illustrer ces
+impressions. Tout homme qui a vu la vie en a rapporté de nombreuses
+expériences qui justifieront nos dires à ses yeux. Dans certains milieux
+voués aux intérêts matériels, l'orgueil de la richesse domine à tel
+point que les hommes se cotent entre eux comme on cote des valeurs en
+bourse. L'estime est mesurée au contenu du coffre-fort. La bonne société
+se compose des grosses fortunes, la société moyenne, des fortunes
+moyennes. Viennent ensuite les gens de peu et les gens de rien. On se
+traite en toute occasion d'après ce principe-là. Et celui qui,
+relativement riche, a fait éprouver son dédain à moins opulent que lui,
+est abreuvé à son tour du dédain de ses supérieurs en fortune. Ainsi la
+rage de se comparer sévit du sommet à la base. Un milieu pareil est
+comme préparé à souhait pour la culture des plus mauvais sentiments:
+mais ce n'est pas la richesse, c'est l'esprit qu'on y met qu'il faut
+accuser. Certains riches n'ont pas cette conception grossière, surtout
+ceux qui, de père en fils, sont habitués à l'aisance. Mais ils oublient
+qu'il y a une certaine délicatesse à ne pas trop faire parler les
+contrastes. À supposer qu'il n'y ait aucun mal à jouir d'un large
+superflu, est-il indispensable d'étaler ce superflu, d'en choquer
+surtout les yeux de ceux qui n'ont pas le nécessaire, d'afficher son
+luxe tout près de la pauvreté? Le bon goût et une sorte de pudeur
+empêcheront toujours un homme bien portant de parler de son appétit
+vigoureux, de son bon sommeil, de sa joie de vivre, auprès de quelqu'un
+qui s'en va de la consomption. Beaucoup de gens riches manquent de tact
+quelquefois et par là même de pitié et de prudence? Ne sont-ils pas dès
+lors mal inspirés en se plaignant de l'envie, après avoir tout fait pour
+la provoquer?
+
+Mais ce dont on manque surtout c'est de discernement, lorsqu'on met son
+orgueil dans sa fortune ou qu'on se laisse aller inconsciemment aux
+séductions du luxe. D'abord, c'est tomber dans une confusion puérile que
+de considérer la richesse comme une qualité personnelle. On ne saurait
+se méprendre d'une façon plus naïve sur la valeur réciproque de
+l'enveloppe et du contenu. Je ne veux point m'appesantir sur cette
+question: elle est trop pénible. Et pourtant peut-on s'empêcher de dire
+aux intéressés?--Prenez garde, ne confondez pas ce que vous possédez
+avec ce que vous êtes. Connaissez mieux les dessous des splendeurs du
+monde afin d'en percevoir avec force la misère morale et l'enfantillage.
+L'orgueil nous dresse en vérité des pièges trop ridicules. Il faut se
+méfier d'un compagnon qui nous rend haïssables au prochain et qui nous
+fait perdre la clairvoyance.
+
+Celui qui se livre à l'orgueil des richesses oublie ensuite un autre
+point, le plus important de tous: c'est que posséder est une fonction
+sociale. Sans doute, la propriété individuelle est aussi légitime que
+l'existence même de l'individu et que sa liberté. Ces deux choses sont
+inséparables et c'est une utopie grosse de dangers que de s'attaquer à
+des bases si élémentaires de toute vie. Mais l'individu tient à la
+société par toutes ses fibres, et tout ce qu'il fait il doit le faire en
+vue de l'ensemble. Posséder, est donc moins un privilège dont il
+convient de se glorifier qu'une charge, dont il faut sentir la gravité.
+De même qu'il y a un apprentissage souvent difficile à faire pour
+exercer toute fonction sociale, de même cette fonction qu'on appelle la
+richesse exige un apprentissage. C'est un art que de savoir posséder, un
+des moins faciles à apprendre. La plupart des gens, pauvres ou riches,
+s'imaginent que dans l'opulence on n'a plus qu'à se laisser vivre. C'est
+pour cela qu'il y a si peu d'hommes qui savent être riches. Aux mains
+d'un trop grand nombre, la richesse est, selon une joviale et redoutable
+comparaison de Luther, comme une harpe aux pattes d'un âne. Ils n'ont
+aucune idée de la manière de s'en servir.
+
+Aussi lorsqu'on rencontre un homme riche et simple en même temps,
+c'est-à-dire qui considère sa richesse comme un moyen de remplir sa
+mission humaine, il faut le saluer respectueusement, car il est
+certainement quelqu'un. Il a vaincu des obstacles, surmonté des
+épreuves, triomphé dans des tentations ou vulgaires ou subtiles. Il ne
+confond pas le contenu de son porte-monnaie avec celui de son cerveau ou
+de son coeur, et ce n'est pas en chiffres qu'il estime ses semblables.
+Sa situation exceptionnelle, loin de l'élever, l'humilie parce qu'il
+sent bien tout ce qui lui manque pour être tout à fait à la hauteur de
+son devoir. Il est demeuré un homme, c'est tout dire; il est
+accueillant, secourable, et loin de faire de ses biens une barrière qui
+le sépare du reste des hommes, il en fait un moyen de s'en rapprocher
+toujours davantage. Quoique le métier de riche ait été singulièrement
+gâté par tant d'hommes orgueilleux et égoïstes, celui-là parvient
+toujours à se faire apprécier par quiconque n'est pas insensible à la
+justice. Chacun en s'approchant de lui et en le voyant vivre est obligé
+de faire un retour sur soi-même et de se demander: Que serais-je devenu
+dans une situation pareille? Aurais-je cette modestie, ce détachement,
+cette probité qui fait qu'on en agit avec son propre bien comme s'il
+appartenait aux autres? Tant qu'il y aura un monde et une société
+humaine, tant qu'il y aura d'âpres conflits d'intérêt, tant que l'envie
+et l'égoïsme existeront sur la terre, rien ne sera plus respectable que
+la richesse pénétrée par l'esprit de simplicité. Elle fera plus que de
+se faire pardonner: elle se fera aimer.
+
+ * * * * *
+
+Plus malfaisant que l'orgueil inspiré par la richesse, est celui
+qu'inspire le pouvoir, et par pouvoir j'entends ici toute puissance
+qu'un homme a sur un autre homme, qu'elle soit étendue ou bornée. Je ne
+vois aucun moyen d'éviter qu'il y ait dans le monde des hommes
+inégalement puissants. Tout organisme suppose une hiérarchie des forces.
+Nous ne sortirons jamais de là. Mais je crains que, si le goût du
+pouvoir est très répandu, l'esprit du pouvoir ne soit presque
+introuvable. À force de le mal comprendre et d'en mésuser, ceux qui
+détiennent une parcelle quelconque de l'autorité en arrivent presque
+partout à la compromettre.
+
+Le pouvoir exerce sur celui qui le détient une influence très forte. Il
+faut qu'une tête soit bien ferme pour ne pas en être troublée. Cette
+sorte de démence qui s'emparait des empereurs romains au temps de leur
+toute-puissance, est une maladie universelle dont les symptômes ont
+existé de tout temps. Dans chaque homme un tyran sommeille et n'attend
+pour se réveiller qu'une occasion propice. Or le tyran c'est le pire
+ennemi de l'autorité, parce qu'il nous en fournit la caricature
+intolérable. De là une multitude de complications sociales, de
+froissements et de haines. Tout homme qui dit à ceux qui dépendent de
+lui: tu feras ceci parce que telle est ma volonté, ou mieux, parce que
+tel est mon bon plaisir, fait oeuvre mauvaise. Il y a en chacun de nous
+quelque chose qui nous invite à résister au pouvoir personnel, et ce
+quelque chose est très respectable. Car au fond nous sommes égaux et il
+n'est personne qui ait le droit d'exiger de moi l'obéissance parce qu'il
+est lui et que je suis moi: dans ce cas, son commandement m'avilit et il
+n'est pas permis de se laisser avilir.
+
+Il faut avoir vécu dans les écoles, les ateliers, à l'armée, dans
+l'administration, avoir suivi de près les relations entre maîtres et
+domestiques, s'être arrêté un peu partout où la suprématie de l'homme
+s'exerce sur l'homme, pour se faire une idée du mal que font ceux qui
+pratiquent le pouvoir avec arrogance. De toute âme libre, ils font une
+âme d'esclave, c'est-à-dire une âme de révolté. Et il semble que cet
+effet funeste, antisocial, se produise plus sûrement lorsque celui qui
+commande est plus rapproché par le sort de celui qui obéit. Le tyran le
+plus implacable est le tyran au petit pied. Un chef d'atelier ou un
+contremaître met plus de férocité dans ses procédés qu'un directeur
+d'usine ou un patron. Tel caporal est plus dur pour le soldat que le
+colonel. Dans certaines maisons où madame n'a pas beaucoup plus
+d'éducation que sa bonne, il y a entre l'une et l'autre les relations
+d'un forçat à un garde-chiourme. Malheur partout à qui tombe entre les
+mains d'un subalterne ivre de son autorité!
+
+On oublie trop que le premier devoir de quiconque exerce le pouvoir
+c'est l'humilité. La superbe n'est pas l'autorité. Ce n'est pas nous qui
+sommes la loi. La loi est au-dessus de toutes les têtes. Nous
+l'interprétons seulement, mais pour la faire valoir aux yeux des autres
+il faut d'abord que nous lui soyons soumis nous-mêmes. Le commandement
+et l'obéissance dans la société humaine ne sont après tout que deux
+formes de la même vertu: la servitude volontaire. La plupart du temps on
+ne vous obéit pas parce que vous n'avez pas obéi d'abord.
+
+Le secret de l'ascendant moral appartient à ceux qui commandent avec
+simplicité. Ils adoucissent par l'esprit la dureté du fait. Leur pouvoir
+n'est ni dans le galon, ni dans le titre, ni dans les mesures
+disciplinaires. Ils ne se servent ni de la férule, ni des menaces et
+pourtant ils obtiennent tout: pourquoi? Parce que chacun sent qu'ils
+sont eux-mêmes prêts à tout. Ce qui confère à un homme le droit de
+demander à un autre homme le sacrifice de son temps, de son argent, de
+ses passions et même de sa vie, c'est que non seulement il est lui-même
+résolu à tous ces sacrifices, mais qu'il les a faits d'avance
+intérieurement. Dans l'ordre que donne un homme animé de cet esprit il y
+a je ne sais quelle puissance qui se communique à celui qui doit obéir à
+l'aide et faire son devoir.
+
+Dans tous les domaines de l'activité humaine, il y a des chefs qui
+inspirent, soutiennent, électrisent leurs soldats: sous leur direction,
+une troupe fait des prodiges. On se sent capable avec eux de tous les
+efforts, prêt à passer par le feu, selon l'expression populaire, et
+c'est avec enthousiasme qu'on y passerait.
+
+ * * * * *
+
+Mais il n'y a pas que l'orgueil des grands, il y a aussi l'orgueil des
+petits, cette morgue d'en bas qui est le digne pendant de celle d'en
+haut. La racine de ces deux orgueils est identique. L'homme qui dit: la
+loi c'est moi, n'est pas seulement cet être altier, impérieux, qui
+provoque l'insurrection par sa seule attitude; c'est encore ce
+subalterne dont la mauvaise tête ne veut admettre qu'il y ait quelque
+chose au-dessus d'elle.
+
+Il y a positivement une quantité de gens que toute supériorité irrite.
+Pour eux, tout avis est une offense; toute critique, une imposture; tout
+ordre, un attentat à leur liberté. Ils ne sauraient souffrir de règle.
+Respecter quelque chose ou quelqu'un leur semble une aberration mentale.
+Ils nous disent à leur manière: hors nous il n'y a de place pour
+personne.
+
+De la famille des orgueilleux, sont aussi tous ceux, intraitables et
+susceptibles à l'excès qui, dans les conditions humbles, trouvent que
+leurs supérieurs ne leur font jamais assez d'honneur; que le meilleur et
+le plus humain ne parvient pas à contenter et qui remplissent leur
+devoir avec des airs de victimes. Au fond de ces esprits chagrins, il y
+a trop d'amour-propre mal placé. Ils ne savent pas tenir leur poste
+simplement et compliquent leur vie et celle de autres par des exigences
+ridicules et d'injustes arrière-pensées.
+
+Quand on se donne la peine d'étudier les hommes de près, on est surpris
+de constater que l'orgueil ait tant de retraites parmi ceux qu'il est
+convenu d'appeler les humbles. Telle est la puissance de ce vice, qu'il
+parvient à former autour de ceux qui vivent dans les conditions les plus
+modestes, une épaisse muraille qui les isole de leur prochain. Ils sont
+là, retranchés, barricadés dans leurs ambitions et leurs dédains, aussi
+inabordables que les puissants de la terre derrière leurs préjugés
+aristocratiques. Obscur ou illustre, l'orgueil se drape dans sa royauté
+sombre d'ennemi du genre humain. Il est le même dans la misère et dans
+les grandeurs, impuissant et solitaire, se méfiant de tous, compliquant
+tout. Et jamais on ne pourra répéter assez que s'il y a entre les
+classes différentes tant de haine et d'hostilité, c'est moins aux
+fatalités extérieures que nous le devons, qu'à la fatalité intérieure.
+L'antagonisme des intérêts et le contraste des situations creusent des
+fossés entre nous, personne ne peut le nier; mais l'orgueil transforme
+ces fossés en abîmes, et au fond c'est lui seul qui crie d'une rive à
+l'autre: il n'y a rien de commun entre vous et nous.
+
+ * * * * *
+
+Nous n'en avons pas fini avec l'orgueil, mais impossible de le peindre
+sous toutes ses formes. Je lui en veux surtout lorsqu'il se mêle au
+savoir et qu'il le stérilise. Nous devons le savoir, comme la richesse
+et la puissance, à nos semblables. C'est une force sociale qui doit
+servir, et elle ne le peut que si ceux qui savent, restent par le coeur
+près de ceux qui ne savent pas. Quand le savoir se transforme en
+instrument d'ambition, il se détruit lui-même.
+
+Que dire de l'orgueil des braves gens? car il existe, et il rend la
+vertu même haïssable. Le juste qui se repent du mal que font les autres,
+demeure dans la solidarité et dans la vérité sociale. Au contraire, le
+juste qui méprise les autres pour leurs fautes et leurs travers, se
+retranche de l'humanité, et ses qualités, descendues au rang d'un vain
+ornement de sa vanité, deviennent semblables à ces richesses que la
+bonté n'inspire pas, à cette autorité que ne tempère pas l'esprit
+d'obéissance. Autant que le riche orgueilleux et le maître arrogant, la
+vertu hautaine est détestable. Elle compose à l'homme des traits et une
+attitude où se révèle je ne sais quoi de provocateur. Son exemple nous
+éloigne au lieu de nous entraîner, et ceux qu'elle daigne honorer de ses
+bienfaits se sentent souffletés.
+
+Résumons-nous et concluons:
+
+C'est une erreur de penser que nos avantages quels qu'ils soient doivent
+être mis au service de notre vanité. Chacun d'eux constitue pour celui
+qui en jouit une obligation et non un motif de se glorifier. Les biens
+matériels, le pouvoir, le savoir, les qualités du coeur et de l'esprit
+deviennent autant de causes de discorde lorsqu'ils servent à nourrir
+l'orgueil. Ils ne restent bienfaisants que s'ils sont pour ceux qui les
+possèdent des sujets de modestie. Soyons humbles si nous possédons
+beaucoup, parce que cela prouve que nous sommes débiteurs: tout ce qu'un
+homme possède il le doit à quelqu'un, et sommes-nous sûrs de pouvoir
+payer nos dettes?
+
+Soyons humbles si nous sommes revêtus d'importantes fonctions et si nous
+tenons dans nos mains le sort des autres, car il est impossible qu'un
+homme clairvoyant ne se sente pas au-dessous de si graves devoirs.
+
+Soyons humbles si nous avons beaucoup de connaissances, car elles ne
+nous servent qu'à mieux constater la grandeur de l'inconnu et à comparer
+le peu que nous avons découvert par nous-mêmes à la masse de ce que nous
+devons à la peine d'autrui.
+
+Enfin, soyons humbles surtout si nous sommes vertueux, parce que nul ne
+doit mieux sentir ses défauts que celui qui a la conscience exercée, et
+plus que personne il doit éprouver le besoin d'être indulgent pour
+autrui et de souffrir pour ceux qui font le mal.
+
+ * * * * *
+
+--Et que faites-vous des distinctions nécessaires? me dira-t-on
+peut-être. À force de simplicité n'allez-vous pas effacer ce sentiment
+des distances qu'il importe de maintenir pour le bon fonctionnement
+d'une société?
+
+--Je ne suis pas d'avis de supprimer les distances et les distinctions.
+Mais je pense que ce qui distingue un homme ne se trouve ni dans le
+grade, ni dans la fonction, ni dans l'uniforme, ni dans la fortune, mais
+uniquement en lui-même. Plus qu'aucun autre temps, le nôtre a percé à
+jour la vanité des distinctions purement extérieures. Pour être
+quelqu'un maintenant, il ne suffit plus de porter un manteau d'empereur
+ou une couronne royale; à quoi servirait-il de se prévaloir d'un galon,
+d'un blason ou d'un ruban? Certes, les signes extérieurs ne sont point
+condamnables, ils ont leur signification et leur utilité, mais à
+condition de couvrir quelque chose et non pas le vide. Le jour où ils ne
+correspondent plus à rien, ils deviennent inutiles et dangereux. La
+seule façon véritable de se distinguer est de valoir mieux. Si vous
+voulez que les distinctions sociales si nécessaires, si respectables en
+elles-mêmes, soient effectivement respectées, il faut d'abord vous en
+rendre dignes. Autrement vous contribuez à les faire haïr et mépriser.
+C'est une chose malheureusement trop certaine que le respect est en
+baisse parmi nous et ce n'est certes pas faute de distinctions propres à
+marquer ce qui veut être respecté. La cause du mal est dans ce préjugé
+qu'une haute situation dispense celui qui l'occupe d'observer les
+devoirs courants de la vie. En nous élevant, nous croyons nous
+affranchir de la loi. Et ainsi nous oublions que l'esprit d'obéissance
+et de modestie doit grandir avec la situation. Il en résulte que ceux
+qui réclament le plus de respect pour leur charge font aussi le moins
+d'efforts pour mériter ce respect. Voilà pourquoi le respect diminue.
+
+La seule distinction nécessaire est celle qui consiste à vouloir être
+meilleur. L'homme qui s'efforce d'être meilleur devient plus humble,
+plus abordable, plus familier même avec ceux qui lui doivent le respect.
+Mais comme il gagne à être connu de près, la hiérarchie n'y perd rien,
+et il récolte d'autant plus de respect qu'il a semé moins d'orgueil.
+
+
+
+
+XIII
+
+L'éducation pour la simplicité.
+
+
+La vie simple étant surtout le produit d'une direction d'esprit, il est
+naturel que l'éducation doit avoir une grande influence dans ce domaine.
+
+On ne pratique guère que deux manières d'élever les enfants:
+
+La première consiste à élever ses enfants pour soi-même;
+
+La deuxième consiste à les élever pour eux-mêmes.
+
+Dans le premier cas, l'enfant est considéré comme un complément des
+parents. Il fait partie de leur avoir et occupe une place parmi les
+objets qu'ils possèdent. Tantôt cette place est la plus noble: quand les
+parents apprécient surtout la vie d'affections. Tantôt aussi, lorsque
+les intérêts matériels dominent, l'enfant vient en second, en troisième,
+en dernier lieu. En aucun cas, il n'est quelqu'un. Jeune, il gravite
+autour des parents, non seulement par l'obéissance, ce qui est légitime,
+mais par la subordination de toutes ses initiatives et de tout son être.
+À mesure qu'il avance en âge, cette subordination s'accentue et devient
+de la confiscation en s'étendant aux idées, aux sentiments, à tout. Sa
+minorité se perpétue. Au lieu d'évoluer lentement vers l'indépendance,
+l'homme progresse dans l'esclavage. Il est ce qu'on lui permet d'être,
+ce que le commerce, l'industrie de son père, ou encore ce que les
+croyances religieuses, les opinions politiques, les goûts esthétiques de
+son père, exigent qu'il soit. Il pensera, parlera, agira, se mariera, ou
+augmentera sa famille, dans le sens et dans la limite de l'absolutisme
+paternel. Cet absolutisme familial peut être pratiqué par des gens qui
+n'ont aucune volonté; il suffit qu'ils soient convaincus que le bon
+ordre exige que l'enfant soit la chose des parents. À défaut d'énergie
+ils s'empareront de lui par d'autres moyens, par les soupirs, les
+supplications, ou par de basses séductions. S'ils ne peuvent
+l'enchaîner, ils l'englueront et le prendront au piège. Mais il vivra en
+eux, par eux, pour eux, ce qui est la seule chose admissible.
+
+Ce genre d'éducation n'est pas seulement pratiqué dans la famille mais
+aussi dans les grands organismes sociaux dont la fonction éducatrice
+principale consiste à mettre la main sur les nouveaux venus, afin de les
+enfermer de la façon la plus irrésistible dans les cadres existants.
+C'est la réduction, la trituration et l'absorption de l'individu dans un
+corps social, qu'il soit théocratique, communiste ou simplement
+bureaucratique et routinier. Vu du dehors, un pareil système semblerait
+être l'éducation simple par excellence. Ses procédés, en effet, sont
+absolument simplistes. Et si l'homme n'était pas quelqu'un, s'il n'était
+qu'un exemplaire de la race ce serait là l'éducation parfaite. De même
+que tous les animaux sauvages et tous les poissons et insectes du même
+genre et de la même espèce ont la même raie au même endroit, de même
+nous serions tous identiques, ayant mêmes goûts, même langue, même
+croyance et mêmes tendances. Mais l'homme n'est pas qu'un exemplaire de
+la race et c'est pour cela que ce genre d'éducation est loin d'être
+simple par ses effets. Les hommes varient tellement entre eux qu'il faut
+inventer des moyens innombrables pour réduire, endormir, éteindre la
+pensée individuelle. Et l'on n'y parvient qu'en partie, ce qui dérange
+tout perpétuellement. À chaque instant, par une fissure, la force
+intérieure d'initiative se fait jour avec violence et produit des
+explosions, des commotions, des désordres graves. Et là où rien ne se
+produit, où force reste à l'autorité extérieure, le mal gît au fond.
+Sous l'ordre apparent se cachent les révoltes sourdes, les tares
+contractées dans une existence anormale, l'apathie, la mort.
+
+Le système est mauvais qui produit des fruits semblables et, quelque
+simple qu'il paraisse, au fond il engendre toutes les complications.
+
+ * * * * *
+
+L'autre système est l'extrême opposé. Il consiste à élever les enfants
+pour eux-mêmes. Les rôles sont renversés: les parents sont là pour
+l'enfant. À peine est-il né qu'il devient le centre. La tête blanche des
+aïeux et la tête robuste du père s'inclinent devant cette tête bouclée.
+Son bégaiement est leur loi; un signe de lui suffit. Qu'il crie un peu
+fort dans son berceau, la nuit, il n'y a pas de fatigue qui tienne, il
+faut mettre toute la maison debout. Le dernier venu n'est pas long à
+s'apercevoir qu'il a la toute-puissance, et il ne marche pas encore
+qu'il a déjà le vertige du pouvoir. En grandissant cela ne fait que
+croître et embellir. Parents, grands-parents, domestiques, professeurs,
+tout le monde est à ses ordres. Il accepte les hommages et même
+l'immolation de son prochain; il traite en sujet récalcitrant quiconque
+ne se range pas sur son passage. Il n'y a que lui. Il est l'unique, le
+parfait, l'infaillible. On s'aperçoit trop tard qu'on s'est donné un
+maître et quel maître! oublieux des sacrifices, sans respect, sans pitié
+même. Il ne tient plus aucun compte de ceux à qui il doit tout et va par
+la vie sans loi ni frein.
+
+Cette éducation a sa forme sociale, elle aussi. Elle fleurit partout où
+le passé ne compte pas, où l'histoire commence avec les vivants, où il
+n'y a ni tradition, ni discipline, ni respect, où ceux qui savent le
+moins ont le verbe le plus haut, où tous ceux qui ont à représenter
+l'ordre public s'inquiètent du premier venu dont la force consiste à
+crier fort et à ne respecter personne. Elle assure le règne des passions
+éphémères, le triomphe de l'arbitraire inférieur. Je compare ces deux
+éducations dont l'une est l'exaltation du milieu, l'autre l'exaltation
+de l'individu; l'une l'absolutisme de la tradition, l'autre la tyrannie
+des derniers venus, et je les trouve aussi funestes l'une que l'autre.
+Mais le plus funeste de tout c'est la combinaison des deux qui produit
+des êtres mi-partie automates, mi-partie despotes, oscillant sans cesse
+entre l'esprit moutonnier et l'esprit de révolte ou de domination.
+
+Il ne faut élever les enfants ni pour eux-mêmes, ni pour les parents:
+car l'homme n'est pas plus destiné à être un personnage qu'un
+échantillon. Il faut les élever pour la vie. Leur éducation a pour but
+de les aider à devenir des membres actifs de l'humanité, des puissances
+fraternelles, de libres serviteurs de la cité. C'est compliquer la vie,
+la déformer, semer les germes de tous les désordres que de pratiquer une
+éducation qui s'inspire d'un autre principe.
+
+Quand on veut résumer d'un mot la destinée de l'enfant, c'est le mot
+_avenir_ qui monte aux lèvres. L'enfant est l'_avenir_. Ce mot dit tout:
+les peines passées, les efforts présents, les espérances. Or ce mot
+l'enfant est incapable d'en mesurer la portée au moment où l'éducation
+commence. Car à ce moment il est livré à la toute-puissance des
+impressions actuelles. Qui donc lui donnera les premiers
+éclaircissements et le mettra dans la voie qu'il doit suivre? Les
+parents, les éducateurs. Mais pour peu qu'ils réfléchissent, ils sentent
+que leur oeuvre n'intéresse pas seulement eux et l'enfant, mais qu'ils
+exercent des pouvoirs et administrent des intérêts impersonnels. Il faut
+que l'enfant leur apparaisse constamment comme un futur citoyen. Sous
+l'influence de cette préoccupation ils auront deux soucis qui se
+compléteront l'un l'autre: le souci de la puissance initiale,
+individuelle, qui germe dans leur enfant et doit grandir, et la
+destination sociale de cette puissance. À aucun moment de leur action
+sur lui ils ne pourront oublier que ce petit être confié à leurs soins
+doit devenir _lui-même_ et _fraternel_. Ces deux conditions, loin de
+s'exclure, ne se rencontrent jamais que combinées en une indissoluble
+union. Il est impossible d'être fraternel, d'aimer, de se donner, si
+l'on n'est pas maître de soi; et, réciproquement, nul ne peut se
+posséder, se saisir lui-même dans ce qu'il a de distinct, sans être
+descendu à travers les accidents de surface de son existence, jusqu'aux
+sources profondes de l'être, où l'homme se sent lié à l'homme par ce
+qu'il a d'intime.
+
+Pour aider un enfant à devenir lui-même et fraternel, il faut le
+défendre contre l'action violente et pernicieuse des forces de désordre.
+
+Ces forces sont extérieures et intérieures. Chacun au dehors est menacé
+non seulement par les dangers matériels, mais par l'ingérence violente
+des volontés étrangères; au dedans, par le sentiment exagéré de son moi
+et par toutes les fantaisies que ce sentiment entendre. Le danger
+extérieur est très grand qui peut naître de l'influence abusive des
+éducateurs. Le droit du plus fort s'introduit dans l'éducation avec une
+facilité extrême. Pour faire une éducation, il faut avoir renoncé à ce
+droit, c'est-à-dire fait abnégation du sentiment inférieur de notre
+personne qui nous transforme en ennemis d'autrui, même de nos enfants.
+Notre autorité n'est bonne que si elle s'inspire d'une autre, supérieure
+à nous-mêmes. Dans ce cas non seulement elle est salutaire, mais aussi
+indispensable, et devient la meilleure garantie à son tour contre le
+plus grand péril intérieur qui menace un être: celui de s'exagérer sa
+propre importance. Au commencement de la vie, la vivacité des
+impressions personnelles est si grande qu'il faut, pour rétablir
+l'équilibre, la soumettre à l'influence pacifiante d'une volonté calme
+et supérieure. Le propre de la fonction éducatrice est de représenter
+cette volonté auprès de l'enfant, d'une façon aussi continue, aussi
+désintéressée que possible. Les éducateurs représentent alors tout ce
+qu'il y a de respectable dans le monde. Ils donnent à l'être qui entre
+dans la vie l'impression de quelque chose qui le précède, le dépasse,
+l'enveloppe; mais ils ne l'écrasent pas; au contraire leur volonté et
+toutes les influences qu'ils lui transmettent, deviennent des éléments
+nutritifs de sa propre énergie. Pratiquer ainsi l'influence, c'est
+cultiver l'obéissance féconde, celle d'où naissent les caractères
+libres. L'autorité purement personnelle des parents, des maîtres, des
+institutions est à l'enfant ce que sont à une jeune plante les
+broussailles touffues sous lesquelles elle s'étiole et meurt. L'autorité
+impersonnelle, celle qui appartient à l'homme qui s'est soumis d'abord
+aux réalités vénérables devant lesquelles il veut plier la fantaisie
+individuelle d'un enfant, ressemble à l'atmosphère pure et lumineuse.
+Elle est certes active et nous influence à sa façon, mais elle nourrit
+et affermit notre vie propre. Sans cette autorité, point d'éducation.
+Surveiller, diriger, résister, telle est la fonction de l'éducateur: il
+doit apparaître à l'enfant non comme une barrière de fantaisie qu'à la
+rigueur on sauterait pourvu que le bond soit proportionné à la hauteur
+de l'obstacle; mais comme une muraille transparente à travers laquelle
+s'aperçoivent des réalités immuables, des lois, des bornes, des vérités
+contre lesquelles il n'y a aucune action possible. Ainsi naît le respect
+qui est en chacun la faculté de concevoir ce qui est plus grand que
+lui-même, le respect qui nous grandit et nous affranchit en nous rendant
+modestes. Voilà la loi de l'éducation pour la simplicité. Elle peut se
+résumer en ces mots: former des hommes _libres et respectueux_, des
+hommes qui soient eux-mêmes et fraternels.
+
+ * * * * *
+
+Déduisons de ce principe quelques applications pratiques.
+
+Par cela même que l'enfant est l'avenir, il faut le lier au passé par la
+piété. Nous lui devons de revêtir la tradition, des formes les plus
+pratiques et les plus susceptibles de créer une forte impression. De là
+la place exceptionnelle que doivent tenir dans une éducation et dans une
+maison, les anciens, le culte du souvenir, et par extension, l'histoire
+du foyer domestique. C'est surtout envers nos enfants que nous
+remplissons un devoir, lorsque nous assignons en toute chose la place
+d'honneur aux grands-parents. Rien ne parle avec autant de force à un
+enfant et ne développe davantage en lui les sentiments de modestie, que
+s'il voit son père et sa mère observer, en toute occasion, vis-à-vis
+d'un vieux grand-père, quelquefois infirme, une attitude de respect. Il
+y a là une leçon de choses perpétuelle à laquelle on ne résiste pas.
+Pour qu'elle ait sa force entière, il est nécessaire que, dans une
+maison, un accord tacite règne entre toutes les personnes adultes. Aux
+yeux de l'enfant elles sont toutes solidaires, tenues de se respecter,
+de s'entendre, sous peine de compromettre l'autorité éducatrice. Et, au
+nombre de ces personnes, il faut comprendre les domestiques. Un
+domestique est une grande personne et c'est le même sentiment de respect
+qui se trouve blessé lorsqu'un enfant manque d'égards pour un serviteur
+ou lorsqu'il en manque pour son père ou son grand-père. Aussitôt qu'il
+adresse une parole impolie ou arrogante à une personne plus âgée, il
+sort du chemin qu'un enfant ne doit point quitter, et pour peu que les
+parents négligent de l'avertir, ils s'apercevront bientôt à sa conduite
+envers eux-mêmes que l'ennemi est entré dans son coeur.
+
+On se trompe si l'on croit que l'enfant est naturellement éloigné du
+respect, et en appuyant cette opinion sur les exemples si nombreux
+d'irrévérence que nous présente le jeune âge. Au fond le respect est un
+besoin pour l'enfant. Son être moral s'en nourrit. L'enfant aspire
+confusément à respecter et à admirer quelque chose. Mais lorsqu'on ne
+tire point partie de cette aspiration, elle se perd et se corrompt. Par
+notre manque de cohésion et de déférence mutuelle, nous, les grands,
+nous discréditons tous les jours aux yeux de l'enfant notre propre cause
+et celle de toutes les choses respectables. Nous lui inoculons le
+mauvais esprit dont les effets se tournent ensuite contre nous.
+
+Cette triste vérité n'apparaît nulle part avec plus de force que dans
+les rapports entre maîtres et serviteurs tels que nous les avons créés.
+Nos fautes sociales, notre manque de simplicité et de bonté retombent
+sur la tête de nos enfants. Il y a certainement peu de bourgeois qui
+comprennent qu'il vaut mieux perdre plusieurs milliers de francs que de
+faire perdre à ses enfants le respect pour les domestiques, qui
+représentent dans nos maisons la catégorie des humbles. Rien n'est plus
+vrai pourtant. Maintenez tant que vous voudrez les conventions et les
+distances, cette sorte de délimitation des frontières sociales qui
+permet à chacun de rester à sa place et d'observer la hiérarchie. C'est
+une bonne chose, j'en suis persuadé, mais à condition de ne jamais
+oublier que ceux qui nous servent sont des hommes au même titre que
+nous. Vous imposez à vos domestiques des formules de langage et des
+attitudes, signes extérieurs du respect qu'ils vous doivent.
+Enseignez-vous aussi à vos enfants et employez-vous personnellement, des
+procédés qui font comprendre à vos serviteurs, que vous respectez leur
+dignité individuelle comme vous désirez qu'ils vous respectent? Vous
+avez là chez tous à toute heure un excellent terrain d'étude pour vous
+entraîner à la pratique du respect mutuel qui est une des conditions
+essentielles de la santé sociale. Je crains qu'on en profite trop peu.
+Vous exigez bien le respect, mais vous ne le pratiquez point. Aussi vous
+n'obtenez le plus souvent que de l'hypocrisie et vous avez pour résultat
+supplémentaire, très inattendu: d'avoir cultivé l'orgueil dans vos
+enfants. Ces deux facteurs combinés amassent de grosses difficultés pour
+cet avenir que vous devez sauvegarder. J'ai donc raison de dire que vous
+avez fait une perte sensible le jour où vous avez, par vos habitudes et
+vos pratiques, amené la diminution du respect.
+
+Pourquoi ne le dirais-je pas? Il me semble que la plupart d'entre nous
+travaillent à cette diminution. Partout et dans presque toutes les
+classes sociales, je remarque qu'on entretient un assez mauvais esprit
+dans l'enfance, un esprit de mépris réciproque. Ici, on méprise
+quiconque a des mains calleuses et des habits de travail; là, on méprise
+quiconque ne porte pas le bourgeron. Les enfants élevés dans cet
+esprit-là feront un jour de tristes concitoyens. Tout cela manque
+absolument de cette simplicité qui fait que des hommes de bonne volonté
+aux divers degrés d'une société peuvent collaborer ensemble, sans être
+gênés par les distances accessoires qui les séparent.
+
+Si l'esprit de caste fait perdre le respect, l'esprit de parti, quel
+qu'il soit, le fait perdre tout autant. Dans certains milieux on élève
+les enfants de telle sorte qu'ils ne vénèrent qu'une seule patrie, la
+leur, une seule politique, celle de leurs parents et maîtres, une seule
+religion, celle qu'on leur inculque. S'imagine-t-on vraiment former
+ainsi des êtres respectueux de la patrie, de la religion, de la loi?
+Est-il de bon aloi, le respect qui ne s'étend qu'à ce qui nous touche ou
+nous appartient? Singulier aveuglement des cliques et des coteries qui
+s'arrogent avec tant d'ingénue complaisance le titre d'écoles de respect
+et qui, hormis elles, ne respectent rien. Au fond elles disent: la
+patrie, la religion, la loi c'est nous! Un pareil enseignement engendre
+le fanatisme. Or si le fanatisme n'est pas l'unique ferment antisocial,
+il est certes l'un des pires et des plus énergiques.
+
+ * * * * *
+
+Si la simplicité du coeur est une condition essentielle du respect, la
+simplicité de vie en est la meilleure école. Quelle que soit votre
+condition de fortune, évitez tout ce qui peut faire croire à vos enfants
+qu'ils sont plus que les autres. Lors même que votre situation vous
+permettrait de les habiller richement, songez au dommage que vous pouvez
+leur causer en excitant leur vanité. Préservez-les du malheur de jamais
+croire qu'il suffise d'être vêtu avec recherche pour posséder la
+distinction, et surtout n'augmentez pas de gaîté de coeur, par leur
+costume et leurs habitudes, les distances qui les séparent déjà de leurs
+semblables. Habillez-les simplement. Que si, au contraire, il vous
+fallait faire des efforts d'économie pour offrir à vos enfants le
+plaisir d'être vêtus avec élégance, je vous engagerais à réserver pour
+une meilleure cause votre esprit de sacrifice. Vous risqueriez de le
+voir mal récompensé. Vous semez votre argent, alors qu'il vaudrait mieux
+l'épargner pour des besoins sérieux; vous vous préparez pour plus tard
+une moisson d'ingratitude. Combien il est dangereux d'habituer vos fils
+et vos filles à un genre de vie qui dépasse vos moyens et les leurs!
+D'abord cela fait très mal à la bourse; en second lieu, cela développe
+l'esprit du mépris au sein même de la famille. Si vous habillez vos
+enfants comme de petits seigneurs et leur donnez à croire qu'ils vous
+sont supérieurs, quoi d'étonnant qu'ils finissent par vous dédaigner!
+Vous aurez nourri à votre table des déclassés. Or ce genre de produit
+coûte fort cher et ne vaut rien.
+
+Il y a aussi une certaine façon d'instruire les enfants qui a pour
+résultat le plus clair de les amener à mépriser leurs parents, leur
+milieu, les moeurs et les labeurs au milieu desquels ils ont grandi. Une
+telle instruction est une calamité. Elle n'est bonne qu'à produire une
+légion de mécontents qui se séparent par le coeur de leur souche, de
+leur origine, de leurs affinités, de tout ce qui, en somme, fait
+l'étoffe première d'un homme. Une fois détachés de l'arbre robuste qui
+les a produits, le vent de leur ambition égarée les promène par la terre
+comme des feuilles mortes qui vont s'amasser en certains endroits,
+fermenter et pourrir les unes sur les autres.
+
+La nature ne procède pas par sauts et par bonds, mais par évolution
+lente et sûre. Imitons-la dans notre façon de préparer une carrière à
+nos enfants. Ne confondons pas le progrès et l'avancement avec ces
+exercices violents qu'on appelle des sauts périlleux. N'élevons pas nos
+enfants de telle sorte qu'ils en viennent à mépriser les travaux, les
+aspirations et l'esprit de simplicité de la maison paternelle: ne les
+exposons pas à la tentation mauvaise d'avoir honte de notre pauvreté,
+s'ils parviennent jamais eux mêmes à la fortune. Une société est bien
+malade le jour où les fils de paysans commencent à se dégoûter des
+champs, où les fils des matelots désertent la mer, où les filles
+d'ouvriers dans l'espoir d'être prises pour des héritières, préfèrent
+marcher seules dans la rue qu'au bras de leurs braves parents. Une
+société est saine, au contraire, lorsque chacun de ses membres
+s'applique à faire à peu près ce que firent ses parents, mais mieux, et
+visant à s'élever, se contente d'abord des fonctions plus modestes en
+les remplissant avec conscience[2].
+
+ [2] Ce serait ici le lieu de parler du travail en général, de son
+ influence tonifiante sur l'éducation. Mais j'ai parlé de ce sujet
+ dans mes ouvrages: _Justice_, _Jeunesse_, _Vaillance_; je me borne à
+ y renvoyer le lecteur.
+
+ * * * * *
+
+L'éducation doit former des hommes libres. Si vous voulez élever vos
+enfants pour la liberté, élevez-les simplement et ne craignez pas
+surtout de nuire ainsi à leur bonheur. Bien au contraire. Plus un enfant
+a de joujoux luxueux, de fêtes et de plaisirs recherchés, moins il
+s'amuse. Il y a là une indication sûre. Soyons sobres dans nos moyens de
+réjouir et de divertir la jeunesse et surtout ne créons pas à la légère
+des besoins factices. Nourriture, vêtement, logement, distractions, que
+tout cela soit aussi naturel et aussi peu compliqué que possible. Pour
+rendre aux enfants la vie agréable, certains parents leur donnent des
+habitudes de gourmandise et de paresse, leur font éprouver des
+excitations incompatibles avec leur âge, multiplient les invitations et
+les spectacles. Tristes présents que tout cela. Au lieu d'un homme libre
+vous élevez un esclave. Trop habitué au luxe, il s'en fatiguera, et
+pourtant lorsque pour l'une ou l'autre raison ses aises lui manqueront,
+il sera malheureux et vous avec lui: et, ce qui est pire, vous serez
+peut-être tous ensemble disposés dans les grandes occasions de la vie à
+sacrifier la dignité humaine, la vérité, le devoir, par pure lâcheté.
+
+Élevons donc nos enfants simplement, je dirais presque durement;
+entraînons-les aux exercices fortifiants, aux privations même. Qu'ils
+soient de ceux qui soient mieux préparés à coucher sur la dure, à
+supporter des fatigues, qu'à savourer les plaisirs de la table et le
+confort d'un lit. Ainsi nous en ferons des hommes indépendants et
+solides sur lesquels on puisse compter, qui ne se vendront pas pour un
+peu de bien-être et qui néanmoins, plus que personne, auront la faculté
+d'être heureux.
+
+Une vie trop facile amène une sorte de lassitude dans l'énergie vitale.
+On devient un blasé, un désillusionné, un jeune vieux, inamusable.
+Combien d'enfants et de jeunes gens sont aujourd'hui dans ce cas. Sur
+eux se sont posées, comme de tristes moisissures, les traces de nos
+décrépitudes, de notre scepticisme, de nos vices, et des mauvaises
+habitudes qu'ils ont contractées en notre compagnie. Que de retours sur
+nous-mêmes ces jeunesses fanées nous font faire! Que d'avertissements
+gravés sur ces fronts!
+
+Ces ombres nous disent par le contraste même que le bonheur consiste à
+être un vrai vivant, actif, prime-sautier, vierge du joug des passions,
+des besoins factices, des excitations maladives, ayant gardé dans son
+corps la faculté de jouir de la lumière du jour, de l'air qu'on respire;
+et dans son coeur, la capacité d'aimer et d'éprouver avec puissance tout
+ce qui est généreux, simple et beau.
+
+ * * * * *
+
+La vie factice engendre la pensée factice et la parole mal assurée. Des
+habitudes saines, des impressions fortes, le contact ordinaire avec la
+réalité amènent naturellement la parole franche. Le mensonge est un vice
+d'esclave, le refuge des lâches et des mous. Quiconque est libre et
+ferme est aussi franc du collier. Encourageons chez nos enfants
+l'heureuse hardiesse de tout dire sans mâcher leurs paroles! Que fait-on
+d'ordinaire? On refoule, on nivelle les caractères, en vue de
+l'uniformité qui pour le grand troupeau est synonyme du bon ton. Penser
+avec son esprit, sentir avec son coeur, exprimer le vrai moi, quelle
+inconvenance, quelle rusticité!--Oh! l'atroce éducation que celle qui
+consiste à perpétuellement étouffer en chacun de nous la seule chose qui
+lui donne sa raison d'être. De combien de meurtres d'âmes nous nous
+rendons coupables! Les unes sont assommées à coups de crosse, les autres
+doucement étouffées entre deux édredons! Tout conspire contre les
+caractères indépendants. Petit, on désire nous voir comme des images ou
+des poupées; grands, on nous aime à condition que nous soyons comme tout
+le monde, des automates: quand on en a vu un, on les connaît tous. C'est
+pour cela que le manque d'originalité et d'initiative nous a gagnés et
+que la platitude et la monotonie sont les marques distinctives de notre
+vie. La vérité nous affranchira: apprenons à nos enfants à être
+eux-mêmes, à donner leur son, sans fêlure ni sourdine. Faisons-leur de
+la loyauté un besoin, et dans leurs plus graves manquements, pourvu
+qu'ils les avouent, comptons-leur comme un mérite d'avoir été méchants à
+visage découvert.
+
+ * * * * *
+
+À la franchise associons la naïveté dans notre sollicitude d'éducateurs.
+Ayons pour cette compagne de l'enfance, un peu sauvage, mais si
+gracieuse et si bienfaisante, tous les égards possibles. Ne
+l'effarouchons pas. Quand elle s'est enfuie d'un endroit, il est si rare
+qu'elle revienne jamais. La naïveté n'est pas seulement la soeur de la
+vérité, la gardienne des qualités propres de chacun, elle est encore une
+grande puissance éducatrice et révélatrice. Je vois autour de nous trop
+de gens soi-disant positifs, qui sont armés de lunettes terrifiantes et
+de grands ciseaux pour dénicher les choses naïves et leur rogner les
+ailes. Ils extirpent la naïveté de la vie, de la pensée, de l'éducation
+et la poursuivent même jusqu'aux régions du rêve. Sous prétexte de faire
+de leurs enfants des hommes, ils les empêchent d'être des enfants, comme
+si, avant les fruits mûrs de l'automne, il ne fallait pas les fleurs,
+les parfums, les chants, la féerie du printemps.
+
+Je demande grâce pour tout ce qui est naïf et simple, non seulement pour
+ces gentillesses innocentes qui voltigent autour des têtes bouclées,
+mais aussi pour la légende, la naïve chanson, les récits du monde des
+merveilles et du mystère. Le sens du merveilleux est dans l'enfant la
+première forme de ce sens de l'infini sans lequel un homme est comme un
+oiseau privé d'ailes. Ne sevrons pas l'enfance du merveilleux, afin de
+lui garder la faculté de s'élever au-dessus du terre à terre et
+d'apprécier plus tard ces pieux et touchants symboles des âges disparus,
+où la vérité humaine a trouvé des expressions que notre aride logique ne
+remplacera jamais.
+
+
+
+
+XIV
+
+Conclusion.
+
+
+Je pense avoir suffisamment indiqué l'esprit et les manifestations de la
+vie simple pour faire entrevoir qu'il y a là tout un monde oublié de
+force et de beauté. Ceux-là pourraient en faire la conquête qui auraient
+l'énergie suffisante pour se détacher des inutilités funestes dont notre
+existence est embarrassée. Ils ne tarderaient pas à s'apercevoir que, en
+renonçant à quelques satisfactions de surface, à quelques ambitions
+puériles, on augmente sa faculté d'être heureux et son pouvoir pour la
+justice. Ces résultats portent autant sur la vie privée que sur la vie
+publique. Il est incontestable que, en luttant contre la tendance
+fiévreuse de briller, en cessant de faire de la satisfaction de nos
+désirs le but de notre activité, en revenant aux goûts modestes, à la
+vie vraie, nous travaillerions à consolider la famille. Un autre esprit
+soufflerait dans nos maisons, créant des moeurs nouvelles et un milieu
+plus favorable à l'éducation de l'enfance. Peu à peu nos jeunes gens et
+nos jeunes filles se sentiraient dirigés vers un idéal plus élevé et en
+même temps plus réalisable. Cette transformation intérieure exercerait à
+la longue son influence sur l'esprit public. De même que la solidité
+d'un mur dépend du grain des pierres et du degré de consistance du
+ciment qui les agglutine, de même l'énergie de la vie publique dépend de
+la valeur individuelle des citoyens et de leur puissance de cohésion. Le
+grand desideratum de notre époque est la culture de l'élément social qui
+est l'individu humain. Tout dans l'organisation actuelle de la société
+nous ramène à cet élément. En le négligeant nous sommes exposés à perdre
+le bénéfice du progrès et même à faire tourner contre nous les efforts
+les plus persévérants. Au sein d'un outillage sans cesse perfectionné,
+s'il advient que l'ouvrier diminue de valeur, à quoi servent les engins
+dont il dispose? À empirer par leurs qualités même les fautes de celui
+qui les manie sans discernement ou sans conscience. Les rouages de la
+grande machine moderne sont infiniment délicats. La malveillance,
+l'impéritie, ou la corruption, peuvent y produire des troubles autrement
+redoutables que dans l'organisme plus ou moins rudimentaire de la
+société d'autrefois. Il nous faut donc veiller à la qualité de
+l'individu appelé, dans une mesure quelconque, à contribuer au
+fonctionnement de cette machine. Que cet individu soit à la fois solide
+et liant, qu'il s'inspire de la loi centrale de vie: être soi-même et
+fraternel. Tout en nous et hors de nous se simplifie et s'unifie sous
+l'influence de cette loi, qui est la même pour tous et à laquelle chacun
+doit ramener ses actions; car nos intérêts essentiels ne sont point
+contraires, ils sont identiques. En cultivant l'esprit de simplicité
+nous arriverions donc à donner à la vie publique une plus forte
+cohésion.
+
+Les phénomènes de décomposition et de délabrement que nous y remarquons
+se ramènent tous à la même cause: manque de solidité et manque de
+cohésion. On ne dira jamais assez combien le triomphe des petits
+intérêts de caste, de coterie, de clocher, l'âpre recherche du bien-être
+personnel, sont contraires au bien social, et, par une conséquence
+fatale, détruisent le bonheur de l'individu. Une société dans laquelle
+chacun n'est préoccupé que de son bien-être individuel est le désordre
+organisé. Il ne sort pas d'autre enseignement des conflits irréductibles
+de nos égoïsmes intransigeants.
+
+Nous ressemblons trop à ces gens qui ne se réclament de leur famille que
+pour lui demander des avantages, mais non pour lui faire honneur. À tous
+les degrés de l'échelle sociale, nous pratiquons la revendication. Nous
+nous prétendons tous créanciers, personne ne se reconnaît débiteur. Nos
+rapports avec nos concitoyens consistent à les inviter, sur un ton
+aimable ou arrogant, à s'acquitter envers nous de leurs dettes. On
+n'arrive à rien de bon avec cet esprit-là. Car au fond c'est l'esprit du
+privilège, cet éternel ennemi de la loi commune, cet obstacle sans cesse
+renaissant à une entente fraternelle.
+
+ * * * * *
+
+Dans une conférence qu'il faisait en 1882, M. Renan disait qu'une nation
+est «une famille spirituelle», et il ajoutait: «L'essence d'une nation
+est que tous les individus aient beaucoup de choses en commun et aussi
+que tous aient oublié bien des choses». Il importe de savoir ce qu'il
+faut oublier et ce dont il faut se souvenir, non seulement dans le passé
+mais dans la vie de tous les jours. Ce qui nous divise encombre nos
+mémoires, ce qui nous unit s'en efface. Chacun, au point le plus
+lumineux de son souvenir, garde le sentiment vif, aigu, de sa qualité
+accessoire, qui est d'être un personnage, cultivateur, industriel,
+lettré, fonctionnaire, prolétaire, bourgeois, ou encore un sectaire
+politique ou religieux; mais sa qualité essentielle, qui est d'être un
+enfant du pays et un homme, se trouve reléguée dans l'ombre. C'est à
+peine s'il en garde une notion théorique. Il en résulte que ce qui nous
+occupe et nous dicte nos actions est précisément ce qui nous sépare des
+autres, et il ne reste presque pas de place pour cet esprit d'union qui
+est comme l'âme d'un peuple.
+
+Il en résulte encore que nous entretenons de préférence les mauvais
+souvenirs dans l'esprit de nos semblables. Des hommes animés de l'esprit
+particulariste, exclusif, hautain, se froissent journellement les uns
+les autres. Ils ne peuvent se rencontrer sans réveiller le sentiment de
+leurs divisions et de leurs rivalités. Lentement il s'amasse ainsi dans
+leur souvenir une provision de mauvaise volonté réciproque, de méfiance,
+de rancune. Tout cela, c'est le mauvais esprit avec ses conséquences.
+
+Il faut l'extirper de notre milieu. Souviens-toi, oublie! c'est ce qu'il
+faudrait nous dire tous les matins, dans toutes nos relations et toutes
+nos fonctions. Souviens-toi de l'essentiel, oublie l'accessoire! Comme
+on remplirait mieux ses devoirs de citoyen, si le plus humble et le plus
+élevé se nourrissaient de cet esprit! Comme on cultiverait les bons
+souvenirs dans l'esprit de son prochain en y semant des actions
+aimables; en lui épargnant les procédés dont il est obligé de dire
+malgré lui, la haine au coeur: «cela, je ne l'oublierai jamais!»
+
+L'esprit de simplicité est un bien grand magicien. Il corrige les
+aspérités, il construit des ponts par-dessus les crevasses et les
+abîmes, il rapproche les mains et les coeurs. Les formes qu'il revêt
+dans le monde sont en nombre infini. Mais jamais il ne nous paraît plus
+admirable que lorsqu'il se fait jour à travers les barrières fatales des
+situations, des intérêts, des préjugés, triomphant des pires obstacles,
+permettant à ceux que tout semble séparer, de s'entendre, de s'estimer,
+de s'aimer. Voilà le vrai ciment social, et c'est avec ce ciment-là que
+se bâtit un peuple.
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+TABLE DES MATIÈRES
+
+
+ Pages
+ I.--La vie compliquée 3
+ II.--L'esprit de simplicité 23
+ III.--La pensée simple 35
+ IV.--La parole simple 39
+ V.--Le devoir simple 79
+ VI.--Les besoins simples 103
+ VII.--Le plaisir simple 121
+ VIII.--L'esprit mercenaire et la simplicité 145
+ IX.--La réclame et le bien ignoré 167
+ X.--Mondanité et vie d'intérieur 101
+ XI.--La beauté simple 209
+ XII.--L'orgueil et la simplicité dans les rapports sociaux 227
+ XIII.--L'éducation pour la simplicité 251
+ XIV.--Conclusion 281
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+145-08.--Coulommiers. Imp. Paul BRODARD.--P2-08.
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+End of the Project Gutenberg EBook of La vie simple, by Charles Wagner
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+*** END OF THE PROJECT GUTENBERG EBOOK 44323 ***