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Ouvrage honoré d'une souscription du Ministère de + l'Instruction publique (18e édition). Un volume in-12, + broché (Fischbacher) 3 50 + + Le long du chemin (4e édition). Un volume in-12, broché + (Fischbacher) 2 » + + L'Évangile et la vie. Discours (4e édition). Un volume in-12, + broché (Fischbacher) 3 50 + + Sois un homme! Simples causeries sur la conduite de la vie + (2e édition). Un volume in-12, br. (Fischbacher) 1 25 + Relié 2 » + + L'Ame des choses (2e édition). Un volume in-12, broché + (Fischbacher) 3 50 + + L'Ami. Dialogues intérieurs (3e édition). Un volume in-12 + (Fischbacher) 3 50 + + Histoires et Farciboles, pour les enfants. Un volume in-8 + illustré par René Henriquez (Fischbacher). + + Libre Pensée et Protestantisme libéral. 4 lettres de Ferdinand + Brisson avec réponses de C. Wagner. Un volume in-12. + + +145-08.--Coulommiers. Imp. Paul BRODARD.--P2-08. + + + + +À + +LA MÉMOIRE DE MA MÈRE + + + + +PRÉFACE DE LA NEUVIÈME ÉDITION + + +Aujourd'hui que _La Vie simple_ a été tellement réimprimée que les vieux +clichés sont usés et qu'il faut recomposer le texte à nouveau, il ne +sera sans doute pas dépourvu d'intérêt de noter ici quelques faits +concernant l'origine et la destinée de ce livre. + +Le lendemain d'une allocution de mariage entendue par M. Armand Colin et +traitant le sujet de la Vie simple en son application au foyer +domestique, l'éditeur parisien m'écrivit: + +«Faites-nous donc un livre sur la «Vie simple». Rien ne serait plus +actuel ni plus nécessaire.» + +Six mois plus tard le livre paraissait. + +Il eut une bonne presse et un meilleur public. Les lecteurs lui firent +de l'un à l'autre cette familière et solide réclame par laquelle on se +recommande mutuellement ses livres comme on se présente ses amis. Il fut +vite connu, et sans faire le moindre bruit se répandit et se traduisit à +travers l'Europe. + +En 1901, miss Marie-Louise Hendee le traduisit en élégant anglais pour +la maison Mc Clure de New-York. Un romancier américain de marque, miss +Grace King, le faisait précéder d'une notice écrite avec beaucoup de +soin et de grâce. + +Déjà le livre commençait à marcher d'un bon train aux États-Unis, +lorsque le Président Roosevelt le lut et en fut particulièrement frappé. +Il écrivit à l'auteur: «Je prêche vos livres à mes compatriotes.» Il +recommanda aux Américains la lecture de _La Vie simple_ dans deux +discours publics retentissants, l'un à Bangor, l'autre à Philadelphie. +Il invita enfin l'auteur à venir en Amérique et le 22 novembre 1904, au +grand théâtre de Lafayette-Square à Washington, le présenta lui-même au +public en ouvrant son discours par ces mots: «Ceci est la première fois +et sera en même temps la seule et unique, que durant ma Présidence je +présente un orateur à un auditoire. Et je suis plus qu'heureux de le +faire en cette occasion, car, s'il y a un livre que je désire voir lire +comme un tract, et un tract intéressant, par notre peuple entier, c'est +_La Vie simple_, écrite par M. Wagner. Il y a d'autres de ses livres +dont nous pouvons tirer grand bien. Mais il n'est, à ma connaissance, +aucun ouvrage écrit ces dernières années, ici ou à l'étranger, qui +contienne autant de choses que nous autres enfants d'Amérique nous +devions prendre à coeur, que _La Vie simple_. + +Dans un récent et beau voyage aux États-Unis, j'ai pu me convaincre à +quel point l'Amérique avait suivi le conseil de son Président. + +Les familles, les universités, les hommes d'affaires, un large public +recruté dans les milieux les plus divers, s'est mis à lire le livre. Les +journaux l'ont publié en feuilleton, les prédicateurs en ont tiré des +séries de discours, les dessinateurs des caricatures. En dernier lieu +les éditions populaires se criaient dans les rues par les camelots. + +Tout cela est une preuve que ce livre est venu en son temps et répond à +un besoin profond de simplification au milieu de cette époque agitée et +complexe. + +Par un effet très naturel, le succès extraordinaire des traductions +rejaillit aujourd'hui sur l'édition française et lui imprime une énergie +nouvelle. + +Puissent ces pages, en se répandant, ramener l'attention de beaucoup de +nos contemporains sur le premier de tous les sujets: l'emploi et +l'organisation de la vie. + +Et puissions-nous en méditant sur ce problème des problèmes arriver à +comprendre que le bonheur, la force et la beauté de l'existence ont pour +une grande part leur source dans l'esprit de Simplicité. + +Charles Wagner. + +Paris, février 1905. + + + + +PRÉFACE DE LA PREMIÈRE ÉDITION + + +Le malade miné par la fièvre, dévoré par la soif, rêve pendant son +sommeil d'un frais ruisseau où il se baigne, ou d'une claire fontaine où +il boit à grandes gorgées. Ainsi dans l'agitation compliquée de +l'existence moderne, nos âmes exténuées rêvent de simplicité. + +Ce qu'on appelle de ce beau nom, serait-il un bien à jamais disparu? Je +ne le pense pas. Si la simplicité se trouvait liée à quelques +circonstances exceptionnelles que de rares époques ont seules connues, +il faudrait renoncer à la réaliser encore. On ne ramène pas les +civilisations vers leurs origines, pas plus qu'on ne ramène les fleuves +aux flots troublés vers le vallon tranquille où les branches des aulnes +se rejoignaient sur leur source. + +Mais la simplicité ne dépend pas de telles ou telles conditions +économiques ou sociales en particulier; c'est plutôt un esprit qui peut +animer et modifier des vies de genres très différents. Loin d'en être +réduits à la poursuivre de nos regrets impuissants, nous pouvons, je +l'affirme, en faire l'objet de nos résolutions et le but de notre +énergie pratique. + + * * * * * + +Aspirer à la vie simple, c'est proprement aspirer à remplir la plus +haute destinée humaine. Tous les mouvements de l'humanité vers plus de +justice et plus de lumière, ont été en même temps des mouvements vers +une vie plus simple. Et la simplicité antique, dans les arts, les +moeurs, les idées, ne garde pour nous son prix incomparable que parce +qu'elle est parvenue à donner un relief puissant à quelques sentiments +essentiels, à quelques vérités permanentes. Il faut aimer cette +simplicité et s'efforcer de la garder pieusement. Mais il n'aurait fait +que la centième partie du chemin, celui qui s'en tiendrait aux formes +extérieures et qui ne chercherait pas à réaliser l'esprit. En effet s'il +nous est impossible d'être simples dans les mêmes formes que nos pères, +nous pouvons le rester ou le redevenir dans le même esprit. Nous +marchons sur d'autres sentiers, mais le but de l'humanité demeure au +fond le même: c'est toujours l'étoile polaire qui dirige le marin qu'il +soit embarqué sur un voilier ou sur un bateau à vapeur. + +Marcher vers ce but avec les moyens dont nous disposons, voilà la chose +la plus importante, aujourd'hui comme jadis. Et c'est pour nous en être +souvent écartés que nous avons embrouillé et compliqués notre vie. + + * * * * * + +Si je pouvais réussir à faire partager cette notion tout intérieure de +la simplicité, je n'aurais pas fait un vain effort. Quelques lecteurs +penseront qu'une telle notion doit pénétrer les moeurs et l'éducation. +Ils commenceront par la cultiver en eux-mêmes et lui feront le sacrifice +de quelques-unes de ces habitudes qui nous empêchent d'être des hommes. + +Trop d'encombrantes inutilités nous séparent de l'idéal de vérité, de +justice et de bonté qui doit réchauffer et vivifier nos coeurs. Toute +cette broussaille, sous prétexte de nous abriter, nous et notre bonheur, +a fini par nous masquer la lumière. Quand aurons-nous le courage +d'opposer aux décevantes tentations d'une vie aussi compliquée +qu'inféconde la réponse du sage: «Ôte-toi de mon soleil»? + +Paris, mai 1895. + + + + +I + +La vie compliquée. + + +Chez les Blanchard tout est sens dessus dessous, et en vérité il y a de +quoi! Songez donc que Mlle Yvonne se marie mardi et nous voici au +vendredi! + +C'est un interminable défilé de visiteurs chargés de cadeaux, de +fournisseurs ployant sous les commandes. Les domestiques sont sur les +dents. Quant aux parents et aux futurs, ils ne vivent plus, ils n'ont +plus de domicile connu. Le jour on est chez les couturières, les +modistes, les tapissiers, les ébénistes, les bijoutiers, ou dans +l'appartement livré aux peintres et aux menuisiers. De là , course rapide +par les études des hommes d'affaires, où l'on attend son tour en +regardant les clercs grossoyer à l'ombre des paperasses. Après cela, +c'est à peine s'il reste le temps de courir chacun chez soi et de se +parer pour la série des dîners de cérémonie: dîners de fiançailles, +dîners de présentations, dîner de contrat, soirées et bals. Autour de +minuit on rentre harassé, mais c'est pour trouver au logis tous les +derniers arrivages et une correspondance effrénée. Félicitations, +compliments, acceptations et refus de demoiselles et de garçons +d'honneur, excuses de fournisseurs en retard. Et puis les accrocs de la +dernière heure: un deuil subit qui désorganise le cortège, un vilain +rhume qui empêche une actrice, étoile amie, de chanter à l'orgue, etc. +C'est autant à recommencer! Ces pauvres Blanchard! jamais ils ne seront +prêts, eux qui croyaient pourtant avoir songé à tout, et tout prévu. + +Et voilà leur existence depuis tantôt un long mois. Plus moyen de +respirer, de se recueillir une heure, d'échanger une parole tranquille. +_Non, ce n'est pas une vie, cela..._ + +Heureusement qu'il y a la chambre de grand'mère! Grand'mère touche à ses +quatre-vingts. Ayant beaucoup souffert et travaillé, elle en est arrivée +à envisager les choses avec cette calme sûreté que rapportent de la vie +ceux qui ont l'intelligence élevée et le coeur aimant. Presque toujours +assise dans son fauteuil, elle adore le silence des longues heures +méditatives. Aussi la tempête affairée qui sévit par la maison +s'est-elle arrêtée respectueuse devant sa porte. Au seuil de cet asile +les voix s'apaisent, les pas se font discrets. Et quand les jeunes +fiancés veulent se mettre un instant à l'abri, ils s'enfuient chez +grand'mère. + +--Pauvres enfants! leur dit-elle alors, comme vous voilà énervés! +Reposez-vous un peu, appartenez-vous l'un à l'autre. C'est le principal. +Le reste est peu de chose, il ne mérite pas qu'on s'y absorbe! + +Ils le sentent bien, ces jeunes gens. Que de fois, en ces semaines +dernières, leur amour n'a-t-il pas dû céder le pas à toutes sortes de +conventions, d'exigences, d'inutilités! Ils souffrent de la fatalité, +qui à ce moment décisif de leur vie détache sans cesse leurs esprits de +la seule chose essentielle, pour les pousser à travers la multitude des +préoccupations secondaires. Et volontiers ils approuvent l'opinion de +l'aïeule quand elle leur dit entre une caresse et un sourire: + +--Décidément, mes enfants, le monde se fait trop compliqué, et tout cela +ne rend pas les gens plus heureux... au contraire!... + + * * * * * + +Je suis de l'avis de bonne maman. Depuis le berceau jusqu'à la tombe, +dans ses besoins comme dans ses plaisirs, dans sa conception du monde et +de lui-même, l'homme moderne se débat au milieu de complications sans +nombre. Plus rien n'est simple: ni penser, ni agir, ni s'amuser, ni même +mourir. Nous avons, de nos mains, ajouté à l'existence une foule de +difficultés et retranché plusieurs agréments. Je suis persuadé qu'il se +trouve à l'heure présente des milliers de mes semblables qui souffrent +des suites d'une vie trop factice. Ils nous sauront gré de chercher à +donner une expression à leur malaise et de les encourager dans ce regret +de la simplicité qui les travaille confusément. + +Énumérons d'abord une série de faits qui mettent en relief la vérité que +nous désirons faire apercevoir. + +La complication de la vie nous apparaît dans la multiplicité de nos +besoins matériels. Un des phénomènes universellement constatés du siècle +est que nos besoins ont grandi avec nos ressources. Cela n'est pas un +mal en soi. La naissance de certains besoins marque en effet un progrès. +C'est un signe de supériorité que d'éprouver le besoin de se laver, de +porter du linge propre, d'habiter une demeure salubre, de se nourrir +avec un certain soin, de cultiver son esprit. Mais s'il est des besoins +dont la naissance est désirable et qui ont droit à la vie, il en est +d'autres qui exercent une influence funeste et s'entretiennent à nos +dépens comme des parasites. C'est le nombre et le caractère impérieux de +ceux-ci qui nous préoccupent. Si l'on avait pu prédire à nos anciens +qu'un jour l'humanité aurait à sa disposition tous les engins dont elle +dispose maintenant pour entretenir et défendre son existence matérielle, +ils en auraient conclu d'abord à une augmentation de l'indépendance et +par conséquent du bonheur, et en second lieu à un grand apaisement dans +les compétitions pour les biens de la vie. Il leur eût été permis +ensuite de penser que la simplification de l'existence, résultat de ces +moyens d'action perfectionnés, permettrait de réaliser une plus haute +moralité. Rien de tout cela ne s'est produit: ni le bonheur, ni la paix +sociale, ni l'énergie pour le bien n'ont augmenté. En premier lieu, vous +semble-t-il que vos concitoyens soient, pris en masse, plus contents que +leurs ancêtres et plus sûrs du lendemain? Je ne demande pas s'ils +auraient des raisons de l'être, mais s'ils le sont en effet. À les +regarder vivre, il me paraît qu'ils sont en majorité mécontents de leur +sort, avant tout préoccupés de leurs besoins matériels et obsédés par le +souci du lendemain. Jamais la question du vivre et du couvert n'a été +plus aiguë ni plus exclusive que depuis qu'on est mieux nourri, mieux +vêtu, mieux logé qu'autrefois. Celui-là se trompe qui croit que la +question: «que mangerons-nous, que boirons-nous, de quoi serons-nous +vêtus?» ne se pose qu'aux pauvres gens exposés aux angoisses des +lendemains sans pain et sans abri. Chez ceux-là elle est naturelle, et +pourtant c'est encore là qu'elle se pose le plus simplement. Il faut +aller chez ceux qui commencent à jouir d'un peu de bien-être, pour +constater combien la satisfaction de ce qu'ils ont est troublée par le +regret de ce qui leur manque. Et si vous voulez observer le souci de +l'avenir matériel dans tout son luxueux développement, regardez les gens +aisés et surtout les riches. Les femmes qui n'ont qu'une robe, ne sont +pas celles qui se demandent le plus comment elles se vêtiront, de même +ce ne sont pas les rationnés du strict nécessaire, qui s'interrogent le +plus sur ce qu'ils mangeront demain. Par une conséquence nécessaire de +la loi que les besoins grandissent des satisfactions qu'on leur donne: +_plus un homme a de bien, plus il lui en faut._ + +Plus il est assuré du lendemain selon la vue ordinaire du bon sens, plus +il se condamne à se préoccuper de quoi il vivra, lui et ses enfants, +comment il établira ceux-ci et leurs descendants. Rien ne saurait donner +une idée des craintes d'un homme établi, de leur nombre, de leur portée, +de leurs nuances raffinées. + +De tout cela, il est résulté à travers les différentes couches sociales, +et selon les conditions, avec une intensité variable, une agitation +générale, un état d'esprit très complexe qui ne saurait mieux se +comparer qu'à l'humeur des enfants gâtés à la fois comblés et +mécontents. + +Si nous ne sommes pas devenus plus heureux, nous ne sommes pas devenus +plus pacifiques et plus fraternels. Les enfants gâtés se disputent +souvent et avec acharnement. Plus l'homme a de besoins et de désirs, +plus il a d'occasions de conflit avec ses semblables, et ces conflits +sont d'autant plus haineux que les causes en sont moins justes. Que l'on +se batte pour le pain, le nécessaire, c'est la loi naturelle. Elle peut +sembler brutale, mais il y a une excuse dans sa dureté même, et en +général elle se borne aux cruautés rudimentaires. Tout autre est la +bataille pour le superflu, pour l'ambition, pour le privilège, pour le +caprice, pour la jouissance matérielle. Jamais la faim n'a fait +commettre à l'homme les bassesses que lui font commettre l'ambition, +l'avarice, la soif des plaisirs malsains. L'égoïsme devient plus +malfaisant à mesure qu'il se raffine. Nous avons donc assisté de ce +temps à une aggravation de l'esprit d'hostilité entre semblables, et nos +coeurs sont moins apaisés que jamais. + +Est-il utile de se demander après cela si nous sommes devenus meilleurs? +Le nerf du bien n'est-il pas dans la capacité de l'homme d'aimer quelque +chose en dehors de lui-même? Et quelle place reste-t-il pour le prochain +dans une vie sacrifiée aux préoccupations matérielles, aux besoins en +majorité factices, à la satisfaction des ambitions, des rancunes et des +fantaisies? L'homme qui se met tout entier au service de ses appétits, +les fait si bien grandir et multiplier qu'ils deviennent plus forts que +lui. Une fois qu'il est leur esclave, il perd le sens moral et +l'énergie, et il devient incapable de distinguer le bien et de le +pratiquer. Il est livré à l'anarchie intérieure des désirs dont naît à +la longue l'anarchie extérieure. La vie morale consiste dans le +gouvernement de soi-même, l'immoralité consiste dans le gouvernement de +nous-mêmes par nos besoins et nos passions. Ainsi peu à peu les bases de +la vie morale se déplacent et la règle du jugement dévie. + +Pour un homme esclave de besoins nombreux et exigeants, posséder est le +bien par excellence, source de tous les autres biens. Il est vrai que, +dans la concurrence acharnée pour la possession, on en arrive à haïr +ceux qui possèdent, et à nier le droit de propriété lorsque ce droit est +entre les mains d'autrui et non entre les nôtres. Mais l'acharnement à +attaquer ce que possède autrui, est une preuve nouvelle de l'importance +extraordinaire que nous attachons à posséder. Les choses et les hommes +finissent par être estimés à leur valeur vénale et selon le profit qu'on +en peut tirer. Tout ce qui ne rapporte rien ne vaut rien, et quiconque +ne possède rien n'est rien. La pauvreté honnête risque fort de passer +pour une honte, et l'argent, même malpropre, n'a pas trop de difficulté +à compter pour du mérite...--Alors, nous objectera-t-on, vous condamnez +le progrès moderne en bloc et vous voudriez nous ramener au bon vieux +temps, à l'acétisme peut-être?--Pas le moins du monde. C'est la plus +stérile et la plus dangereuse des utopies que de vouloir ressusciter le +passé, et l'art de bien vivre ne consiste pas à se retirer de la vie. +Mais nous cherchons à mettre en lumière, afin de lui trouver un remède, +une des erreurs qui pèsent le plus lourdement sur le progrès social, à +savoir que l'homme devient plus heureux et meilleur par l'augmentation +du bien-être extérieur. Rien n'est plus faux que ce prétendu axiome +social. Au contraire, la diminution de la capacité d'être heureux et +l'avilissement des caractères par le bien-être matériel sans +contrepoids, est un fait que mille exemples sont là pour établir. Une +civilisation vaut ce que vaut l'homme installé à son centre. Quand cet +homme manque de direction morale, tout progrès n'aboutit qu'à empirer le +mal et à embrouiller davantage les problèmes sociaux. + + * * * * * + +Ce principe peut se vérifier dans d'autres domaines que celui du +bien-être. Ne mentionnons que ceux de l'instruction et de la liberté. On +se rappelle le temps où des prophètes écoutés annonçaient que, pour +transformer la terre mauvaise en un séjour des dieux, il suffisait +d'abattre ces trois vieilles puissances coalisées: la misère, +l'ignorance et la tyrannie. D'autres prophètes reprennent aujourd'hui +les mêmes prédictions. Nous venons de voir que l'évidente diminution de +la misère n'a rendu l'homme ni meilleur ni plus heureux. Ce résultat +a-t-il été atteint dans une certaine mesure par le soin louable apporté +à l'instruction? Il n'y paraît pas à l'heure présente, et c'est bien là +le souci, l'angoisse de ceux qui se consacrent à l'éducation +nationale.--Alors il faut abêtir le peuple, supprimer l'instruction +universelle, fermer les écoles. Nullement: mais l'instruction, de même +que l'ensemble des engins de notre civilisation, n'est après tout qu'un +outillage. Tout dépend de l'ouvrier qui s'en sert. + +De même pour la liberté: elle est funeste ou salutaire suivant l'emploi +qu'on en fait. Reste-t-elle la liberté lorsqu'elle appartient aux +malfaiteurs ou même à l'homme brouillon, capricieux, irrespectueux? La +liberté est une atmosphère de vie supérieure qu'on devient capable de +respirer par une lente et patiente transformation intérieure. + +Il faut une loi à toute vie, à celle de l'homme bien plus encore qu'à +celle des êtres inférieurs, car la vie de l'homme et des sociétés est +plus précieuse et plus délicate que celle des plantes et des animaux. +Cette loi pour l'homme est d'abord extérieure, mais elle peut devenir +intérieure. Aussitôt que l'homme a reconnu la loi intérieure et s'est +incliné devant elle, il est mûr pour la liberté, par le respect et +l'obéissance volontaire. Tant qu'il n'a pas de loi intérieure forte et +souveraine, il est incapable de respirer l'air de la liberté. Cet air le +grise, l'affole, le tue moralement. Un homme qui se dirige selon la loi +intérieure, ne peut pas plus vivre sous celle de l'autorité extérieure, +qu'un oiseau adulte ne peut vivre enfermé dans la coquille de l'oeuf; +mais un homme qui n'a pas encore atteint le point moral où il se +gouverne lui-même, ne peut pas plus vivre sous le régime de la liberté +qu'un embryon d'oiseau privé de la coquille protectrice. Ces choses sont +terriblement simples, et la série de leurs preuves anciennes et +nouvelles ne cesse de s'accroître sous nos yeux. Et pourtant nous en +sommes toujours encore à méconnaître les éléments mêmes d'une loi si +importante. Dans notre démocratie, combien sont-ils, grands et petits, +qui ont compris, pour l'avoir vérifiée, vécue et quelquefois subie, +cette vérité sans laquelle un peuple est incapable de se gouverner +lui-même? La liberté c'est le respect; la liberté, c'est l'obéissance à +la loi intérieure, et cette loi n'est ni le bon plaisir des puissants, +ni le caprice des foules, mais la règle impersonnelle et supérieure +devant laquelle ceux qui commandent courbent la tête les premiers. +Dirons-nous alors qu'il faut supprimer la liberté? Non, mais il faut +nous en rendre capables et dignes, autrement la vie publique devient +impossible, et une nation s'achemine, à travers la licence et le manque +de discipline, aux inextricables complications de la démagogie. + + * * * * * + +Quand on passe en revue les causes particulières qui troublent et +compliquent notre vie sociale, de quelque nom qu'on puisse les désigner, +et l'énumération en serait longue, elles se ramènent toutes à une cause +générale qui est celle-ci: _la confusion de l'accessoire avec +l'essentiel_. Le bien-être, l'instruction, la liberté, tout l'ensemble +de la civilisation, constituent le cadre du tableau, mais le cadre ne +fait pas le tableau pas plus que l'habit ne fait le moine, et l'uniforme +le soldat. Le tableau ici c'est l'homme, et l'homme avec ce qu'il a de +plus intime, sa conscience, son caractère, sa volonté. Et tandis qu'on +soignait et embellissait le cadre, on a oublié, négligé, endommagé le +tableau. Aussi nous sommes comblés de biens extérieurs et misérables en +vie spirituelle. Nous avons en abondance des biens, dont à la rigueur on +pourrait se passer, et nous sommes infiniment pauvres de la seule chose +nécessaire. Et lorsque notre être profond se réveille, avec son besoin +d'aimer, d'espérer, de réaliser sa destinée, il éprouve comme l'angoisse +d'un vivant qu'on vient d'ensevelir, il étouffe sous l'amoncellement des +choses secondaires qui pèsent sur lui et le privent d'air et de lumière. + +Il faut dégager, libérer, remettre en honneur la vraie vie, placer toute +chose à son rang et se souvenir que le centre du progrès humain est dans +la culture morale. Qu'est-ce qu'une bonne lampe? Ce n'est pas la plus +ornée, la mieux ciselée, celle qui est faite du métal le plus précieux. +Une bonne lampe est une lampe qui éclaire bien. Et de même on est un +homme et un citoyen, ni par le nombre des biens et des plaisirs qu'on +s'accorde, ni par la culture intellectuelle et artistique, ni par les +honneurs ou l'indépendance dont on jouit, mais par la solidité de sa +fibre morale. Et ceci après tout n'est pas une vérité d'aujourd'hui, +mais une vérité de tous les temps. + +À aucune époque, les conditions extérieures qu'il avait réalisées par +son industrie ou son savoir, n'ont pu dispenser l'homme de se soucier de +l'état de sa vie intérieure. La figure du monde change autour de nous, +les facteurs intellectuels et matériels de l'existence se modifient. Nul +ne peut s'opposer à ce changement dont le caractère brusque ne laisse +pas d'être parfois périlleux. Mais la grande affaire est que, au sein +des circonstances modifiées, l'homme demeure un homme, vive sa vie +marche vers son but. Or quelle que soit la route à parcourir, pour +marcher vers son but, il faut que le voyageur ne se perde pas dans les +chemins de traverse et ne s'embarrasse pas de fardeaux inutiles. Qu'il +veille sur sa direction, sur ses forces, sur son honneur et que pour +mieux se consacrer à l'essentiel qui est de progresser, il simplifie son +bagage, fût-ce même au prix de quelques sacrifices. + + + + +II + +L'esprit de simplicité. + + +Avant de pouvoir exposer en quoi consisterait, dans la pratique, le +retour à la simplicité auquel nous aspirons, il est nécessaire de +définir la simplicité dans son principe même. Car l'on commet à son +endroit la même erreur que nous venons de dénoncer et qui consiste à +confondre l'accessoire avec l'essentiel, le fond avec la forme. On est +tenté de croire que la simplicité présente certains caractères +extérieurs auxquels elle se reconnaît, et dans lesquels elle consiste. +Simplicité et condition simple, vêtements modestes, demeure sans faste, +médiocrité, pauvreté, ces choses semblent marcher ensemble. Tel n'est +pas le cas cependant. Des trois hommes que je viens de rencontrer sur ma +route, l'un allait en équipage, l'autre à pied, le troisième nu-pieds. +Ce dernier n'est pas nécessairement le plus simple des trois. Il se peut +en effet que celui qui passe en voiture soit simple malgré sa grande +situation et ne soit pas l'esclave de sa richesse; il se peut de même +que l'homme en souliers n'envie pas celui qui passe en équipage, et ne +méprise pas celui qui va sans chaussures, et enfin il est possible que, +sous ses haillons et les pieds dans la poussière, le troisième ait la +haine de la simplicité, du travail, de la sobriété et ne rêve que vie +facile, jouissances, désoeuvrement. Parmi les moins simples des hommes +il faut compter les mendiants de profession, les chevaliers d'industrie, +les parasites, tout le troupeau des obséquieux ou des envieux dont les +aspirations se résument en ceci: arriver à saisir un lambeau, le plus +gros possible, de cette proie que consomment les heureux de la terre. Et +dans cette même catégorie, rangeons, peu importe à quel milieu ils +appartiennent, les ambitieux, les roués, les efféminés, les avares, les +orgueilleux, les raffinés. La livrée n'y fait rien, il faut voir le +coeur. Aucune classe n'a le privilège de la simplicité, aucun costume, +quelque humble qu'il paraisse, n'en est le signe assuré. Sa demeure +n'est, nécessairement, ni la mansarde, ni la chaumière, ni la cellule de +l'ascète, ni la barque du plus pauvre des pêcheurs. Sous toutes les +formes que revêt la vie, dans toutes les positions sociales, en bas +comme au sommet de l'échelle, il y a des êtres qui sont simples et +d'autres qui ne le sont pas. Nous ne voulons pas dire par là que la +simplicité ne se traduise par aucun indice extérieur, qu'elle n'ait pas +ses allures particulières, ses goûts propres, ses moeurs; mais il ne +faut pas confondre ces formes qu'on peut à la rigueur lui emprunter, +avec son essence même et sa source profonde. Cette source est tout +intérieure. _La simplicité est un état d'esprit._ Elle réside dans +l'intention centrale qui nous anime. _Un homme est simple lorsque sa +plus haute préoccupation consiste à vouloir être ce qu'il doit être, c +est-à -dire un homme tout bonnement._ Cela n'est ni aussi facile ni aussi +impossible qu'on pourrait se l'imaginer. Au fond cela consiste à mettre +ses aspirations et ses actes d'accord avec la loi même de notre être et +par conséquent avec l'intention éternelle qui a voulu que nous soyons. +Qu'une fleur soit une fleur, une hirondelle une hirondelle, un rocher un +rocher et qu'un homme soit un homme et non un renard, un lièvre, un +oiseau de proie ou un pourceau, tout est là . + +Nous voici donc amenés à formuler l'idéal pratique de l'homme. Dans +toute vie nous observons une certaine quantité de forces et de +substances associées pour un but. Des matériaux plus ou moins bruts y +sont transformés et portés à un degré supérieur d'organisation. Il n'en +est pas autrement pour la vie des hommes. _L'idéal humain consisterait +ainsi à transformer la vie en biens plus grands qu'elle-même._ On peut +comparer l'existence à une matière première. Ce qu'elle est, importe +moins que ce qu'on en tire. Comme dans une oeuvre d'art, ce qu'on doit y +apprécier, c'est ce que l'ouvrier a su y mettre. Nous apportons en +naissant, des dons différents. L'un a reçu de l'or, l'autre du granit, +un troisième du marbre et la plupart du bois ou de l'argile. Notre tâche +consiste à façonner ces matières. Chacun sait qu'on peut gâter la +substance la plus précieuse, mais aussi qu'on peut tirer une oeuvre +immortelle d'une matière sans valeur. L'art consiste à réaliser une idée +permanente, dans une forme éphémère. La vie vraie consiste à réaliser +les biens supérieurs qui sont la justice, l'amour, la vérité, la +liberté, l'énergie morale dans notre activité journalière, quel qu'en +soit d'ailleurs le lieu ou la forme extérieure. Et cette vie est +possible dans les conditions sociales les plus diverses, et avec les +dons naturels les plus inégaux. Ce n'est pas la fortune ou les avantages +personnels, mais le parti que nous en tirons qui constitue la valeur de +la vie. L'éclat n'y fait pas plus que la longueur: la qualité, voilà le +principal. + +Est-il nécessaire de dire qu'on ne s'élève pas à ce point de vue, sans +effort et sans lutte? L'esprit de simplicité n'est pas un bien dont on +hérite, mais le résultat d'une conquête laborieuse. Bien vivre, comme +bien penser, c'est simplifier. Chacun sait que la science consiste à +faire sortir de la somme touffue des cas divers quelques règles +générales. Mais que d'obscurités et de tâtonnements pour aboutir à la +découverte de ces règles! Des siècles de recherche viennent souvent se +condenser en un principe qui tient dans une ligne. La vie morale en ce +point présente une grande analogie avec la vie scientifique. Elle aussi +commence dans une certaine confusion, s'essaie, se cherche elle-même et +souvent se trompe. Mais à force d'agir et de se rendre compte de ses +actes avec sincérité, l'homme arrive à mieux savoir la vie. La loi lui +apparaît, et cette loi, la voici: _Accomplir sa mission_. Celui qui +s'applique à autre chose qu'à la réalisation de ce but, perd en vivant +la raison d'être de la vie. Ainsi font les égoïstes, les jouisseurs, les +ambitieux. Ils consomment l'existence, comme on mange son blé en herbe. +Ils l'empêchent de porter son fruit. Leurs vies sont des vies perdues. +Au contraire celui qui fait servir la vie à un bien supérieur, la sauve +en la donnant. Les préceptes de morale, qui paraissent arbitraires aux +regards superficiels et semblent faits pour contrarier notre ardeur de +vie, n'ont en somme qu'un objectif: nous préserver du malheur d'avoir +vécu inutilement. C'est pour cela qu'ils nous ramènent constamment à la +même direction et qu'ils ont tous le même sens: ne gaspille pas ta vie; +fais-la fructifier! Sache la donner pour l'empêcher de se perdre. En +cela se résume l'expérience de l'humanité. Cette expérience, que chaque +homme est obligé de refaire pour son compte, lui devient d'autant plus +précieuse qu'elle lui a coûté plus cher. Éclairée par elle, sa démarche +morale devient plus sûre, il a ses moyens d'orientation, sa norme +intérieure à laquelle il peut tout ramener, et d'incertain, confus et +compliqué qu'il était, il devient simple. Par l'influence constante de +cette même loi qui grandit en lui et se vérifie tous les jours dans les +faits, il se produit une transformation dans ses jugements et ses +habitudes. + +Une fois saisi par la beauté et la grandeur de la vie vraie, par ce +qu'il y a de saint et de touchant dans cette lutte de l'humanité pour la +vérité, pour la justice, pour la bonté, il en garde au coeur la +fascination. Et tout vient se subordonner naturellement à cette +préoccupation puissante et persistante. La hiérarchie nécessaire des +pouvoirs et des forces s'organise en lui. L'essentiel commande, +l'accessoire obéit, et l'ordre naît de la simplicité. On peut comparer +le mécanisme de la vie intérieure à celui d'une armée. Une armée est +forte par la discipline, et la discipline consiste dans le respect de +l'inférieur pour le supérieur, et dans la concentration de toutes les +énergies vers un même but. Aussitôt que la discipline se relâche, +l'armée souffre. Il ne faut pas que le caporal commande au général. +Examinez avec soin votre vie et celle des autres, celle de la société. +Chaque fois que quelque chose cloche ou grince et qu'il naît des +complications ou du désordre, c'est parce que le caporal a commandé au +général. Là où la loi de simplicité pénètre dans les coeurs le désordre +disparaît. + +Je désespère de jamais décrire la simplicité d'une façon digne d'elle. +Toute la force du monde et toute sa beauté, toute la joie véritable, +tout ce qui console et augmente l'espérance, tout ce qui met un peu de +lumière sur nos sentiers obscurs, tout ce qui nous fait prévoir à +travers nos pauvres vies quelque but sublime et quelque avenir immense, +nous vient des êtres simples qui ont assigné un autre objet à leurs +désirs que les satisfactions passagères de l'égoïsme et de la vanité et +qui ont compris que la science de _la vie_ consistait à savoir donner sa +vie. + + + + +III + +La pensée simple. + + +Ce n'est pas notre vie seulement dans ses manifestations pratiques, mais +aussi le domaine de nos idées qui a besoin d'être déblayé. L'anarchie +règne dans la pensée humaine; nous marchons en pleines broussailles, +perdus dans le détail infini, sans orientation et sans direction. + +Dès que l'homme a reconnu qu'il a son but, que ce but est d'être un +homme, il organise sa pensée en conséquence. Toute façon de penser, de +comprendre ou de juger qui ne le rend pas meilleur et plus fort, il la +rejette comme malsaine. + +Et tout d'abord, il fuit le travers trop commun qui consiste à s'amuser +de sa pensée. La pensée est un outil sérieux qui a sa fonction dans +l'ensemble: ce n'est pas un joujou. Prenons un exemple: voici un atelier +de peintre. Les outils sont à leur place. Tout indique que cet ensemble +de moyens est disposé en vue d'un but à atteindre. Ouvrez la porte à des +singes. Ils grimperont sur les établis, se suspendront aux cordes, se +draperont dans les étoffes, se coifferont avec des pantoufles, +jongleront avec les pinceaux, goûteront aux couleurs, et perceront les +toiles pour voir ce que les portraits ont dans le ventre. Je ne doute +pas de leur plaisir, il est certain qu'ils doivent trouver ce genre +d'exercice fort intéressant. Mais un atelier n'est pas fait pour y +lâcher des singes. De même la pensée n'est pas un terrain d'évolutions +acrobatiques. Un homme digne de ce nom pense comme il est et comme il +aime; il y va de tout son coeur et non avec cette curiosité détachée et +stérile qui, sous prétexte de tout voir et tout connaître, s'expose à ne +jamais éprouver une saine et profonde émotion et à ne jamais produire un +acte véritable. + +Une autre habitude dont il est urgent de se corriger, acolyte ordinaire +de la vie factice, c'est la manie de s'examiner et de s'analyser à tout +propos. Je n'engage pas l'homme à se désintéresser de l'observation +intérieure et de l'examen de conscience. Essayer d'y voir clair dans son +esprit et dans ses motifs de conduite est un élément essentiel de la +bonne vie. Mais autre chose est la vigilance, autre chose cette +application incessante à se regarder vivre et penser, à se démonter +soi-même comme une mécanique. C'est perdre son temps et se détraquer. +L'homme qui, pour se mieux préparer à la marche, voudrait d'abord se +livrer à un minutieux examen anatomique de ses moyens de locomotion +risquerait de se disloquer avant d'avoir fait un seul pas. «Tu as ce +qu'il te faut pour marcher, donc en avant! Prends garde de tomber et use +de ta force avec discernement.» Les chercheurs de petites bêtes et les +marchands de scrupules se réduisent à l'inaction. Il suffit d'une lueur +de bon sens pour se rendre compte que l'homme n'est pas fait pour se +regarder le nombril. + +Le bon sens, ne trouvez-vous pas que ce qu'on désigne par ce mot se fait +aussi rare que les bonnes coutumes d'autrefois? Le bon sens c'est vieux +jeu. Il faut autre chose; et l'on cherche midi à quatorze heures. Car +c'est là un raffinement que le vulgaire ne saurait se payer, et il est +si agréable de se distinguer! Au lieu de se comporter comme une personne +naturelle qui se sert des moyens tout indiqués dont elle dispose, nous +arrivons à force de génie aux plus étonnantes singularités. Plutôt +dérailler que de suivre la ligne simple! Toutes les déviations et toutes +les difformités corporelles que soigne l'orthopédie, ne donnent qu'une +faible idée des bosses, des torsions, des déhanchements, que nous nous +sommes infligés pour sortir du droit bon sens. Et nous apprenons à nos +dépens qu'on ne se déforme pas impunément. La nouveauté après tout est +éphémère. Il n'y a de durable que les immortelles banalités et si l'on +s'en écarte c'est pour courir les plus périlleuses aventures. Heureux +celui qui en revient, qui sait redevenir simple. Le simple bon sens +n'est pas, comme plusieurs peuvent se l'imaginer, la propriété innée du +premier venu, bagage vulgaire et trivial qui n'a coûté de peine à +personne. Je le compare à ces vieilles chansons populaires, anonymes et +impérissables, qui semblent être sorties du coeur même des foules. Le +bon sens est le capital lentement et péniblement accumulé par le labeur +des siècles. C'est un pur trésor, dont celui-là seul comprend la valeur, +qui l'a perdu ou qui voit vivre les gens qui n'en ont plus. Pour ma part +je pense qu'aucune peine n'est trop grande pour acquérir et garder le +bon sens, pour maintenir ses yeux clairvoyants, son jugement droit. On +prend bien garde à son épée, de peur de la fausser ou de la laisser +ronger par la rouille. À plus forte raison faut-il prendre soin de sa +pensée. + +Mais il faut bien comprendre ceci. Un appel au bon sens n'est pas un +appel à la pensée terre à terre, à un positivisme étroit qui nie tout ce +qu'il ne peut ni voir ni toucher. Car cela aussi est un manque de bon +sens que de vouloir absorber l'homme dans sa sensation matérielle et +d'oublier les hautes réalités du monde intérieur. Nous touchons ici à un +point douloureux, autour duquel s'agitent les plus grands problèmes de +l'humanité. Nous luttons en effet pour atteindre à une conception de la +vie, nous la cherchons à travers mille obscurités et mille douleurs; et +tout ce qui touche aux réalités spirituelles devient de jour en jour +plus angoissant. Au milieu des graves embarras et du désordre momentané +qui accompagne les grandes crises de la pensée, il semble plus que +jamais difficile de se tirer d'affaire avec quelques principes simples. +Pourtant la nécessité même nous vient en aide, comme elle l'a fait pour +les hommes de tous les temps. Le programme de la vie est terriblement +simple après tout, et par cela même que l'existence est si pressante et +qu'elle s'impose, elle nous avertit qu'elle précède l'idée que nous +pouvons nous en faire et que nul ne peut attendre pour vivre qu'il ait +d'abord compris. Nous sommes partout en face du fait accompli avec nos +philosophies, nos explications, nos croyances, et c'est ce fait +accompli, prodigieux, irréfutable qui nous rappelle à l'ordre lorsque +nous voulons déduire la vie de nos raisonnements et attendre pour agir +que nous ayons fini de philosopher. Voilà l'heureuse nécessité qui +empêche le monde de s'arrêter lorsque l'homme doute de son chemin. +Voyageurs d'un jour, nous sommes emportés dans un vaste mouvement auquel +nous sommes appelés à contribuer, mais que nous n'avons ni prévu, ni +embrassé dans son ensemble, ni sondé dans ses fins dernières. Notre part +consiste à remplir fidèlement le rôle de simple soldat qui nous est +dévolu, et notre pensée doit s'adapter à cette situation. Ne disons pas +que les temps sont plus difficiles pour nous que pour nos aïeux, car ce +qui se voit de loin se voit souvent mal, et il y a d'ailleurs de la +mauvaise grâce à se plaindre de n'être pas né du temps de son +grand-père. Ce qu'on peut penser de moins contestable sur ce sujet, le +voici: depuis que le monde existe il est malaisé d'y voir clair. Partout +et toujours, penser juste a été difficile. Les anciens n'ont aucun +privilège en cela sur les modernes. Et on peut ajouter qu'il n'y a +aucune différence entre les hommes quand on en arrive à les considérer +sous ce point de vue. Que l'homme obéisse ou commande, enseigne ou +apprenne, tienne une plume ou un marteau, il lui en coûte également de +bien discerner la vérité. Les quelques lumières que l'humanité acquiert +en avançant lui sont sans doute d'une extrême utilité; mais elles +agrandissent aussi le nombre et la portée des problèmes. La difficulté +n'est jamais levée, toujours l'intelligence rencontre l'obstacle. +L'inconnu nous domine et nous étreint de toutes parts. Mais de même +qu'on n'a pas besoin d'épuiser toute l'eau des sources pour étancher sa +soif, on n'a pas besoin de tout savoir pour vivre. L'humanité vit et a +toujours vécu sur quelques _provisions_ élémentaires. + +Nous essayerons de les indiquer: tout d'abord l'humanité vit par la +_confiance_. Par là elle ne fait que refléter, dans la mesure de sa +pensée consciente, ce qui est le fond obscur de tous les êtres. Une foi +imperturbable à la solidité de l'univers, à son agencement intelligent, +sommeille dans tout ce qui existe. Les fleurs, les arbres, les bêtes, +vivent avec un calme puissant, une sécurité entière. Il y a de la +confiance dans la pluie qui tombe, dans le matin qui s'éveille, dans le +ruisseau qui court à la mer. Tout ce qui est, semble dire: «Je suis, +donc je dois être; il y a de bonnes raisons pour cela, soyons +tranquille.» + +Et de même l'humanité vit de confiance. Par cela même qu'elle est, elle +porte en elle la raison suffisante de son être, un gage d'assurance. +Elle se repose dans la volonté qui a voulu qu'elle fût. C'est à garder +cette confiance et à ne la laisser déconcerter par rien, à la cultiver +au contraire et à la rendre plus personnelle et plus évidente que doit +tendre le premier effort de notre pensée. Tout ce qui augmente en nous +la confiance est bon. Parce que de là naît l'énergie tranquille, +l'action reposée, l'amour de la vie et du labeur fécond. La confiance +fondamentale est le ressort mystérieux qui met en mouvement tout ce +qu'il y a de forces en nous. Elle nous nourrit. C'est par elle que +l'homme vit, bien plus que par le pain qu'il mange. Ainsi tout ce qui +ébranle cette confiance est _mauvais_, c'est du poison, non de la +nourriture. + +Est malsain tout système de pensée qui s'attaque au fait même de la vie, +pour le déclarer mauvais. On a trop de fois mal pensé de la vie en ce +siècle. Quoi d'étonnant que l'arbre se flétrisse quand vous en arrosez +les racines de substances corrosives? Il y aurait cependant une bien +simple réflexion à opposer à toute cette philosophie de néant: vous +déclarez la vie mauvaise? Bon. Quel remède allez-vous nous offrir contre +elle? Pouvez-vous la combattre, la supprimer? Je ne vous demande pas de +supprimer votre vie, de vous suicider, à quoi cela nous avancerait-il? +mais de supprimer la vie, non seulement la vie humaine, mais sa base +obscure et inférieure, toute cette poussée d'existence qui monte vers la +lumière et selon vous se rue vers le malheur; je vous demande de +supprimer la volonté de vivre qui tressaille à travers l'immensité, de +supprimer enfin la source de la vie. Le pouvez-vous? Non. Alors +laissez-nous en paix. Puisque personne ne peut mettre un frein à la vie, +ne vaut-il pas mieux apprendre à l'estimer et à l'employer qu'en +dégoûter les gens?--Quand on sait qu'un mets est dangereux pour la +santé, on n'en mange pas. Et quand une certaine façon de penser nous ôte +la confiance, la joie et la force, il faut la rejeter, certains que non +seulement elle est une nourriture détestable pour l'esprit, mais qu'elle +est fausse. Il n'y a de vrai pour les hommes que les pensées humaines, +et le pessimisme est inhumain. D'ailleurs il manque autant de modestie +que de logique. Pour se permettre de trouver mauvaise cette chose +prodigieuse qui se nomme la vie il faudrait en avoir vu le fond, et +presque l'avoir faite. Quelle singulière attitude que celle de certains +grands penseurs de ce temps! En vérité, ils se comportent comme s'ils +avaient créé le monde dans leur jeunesse, il y a de cela très longtemps; +mais ils en sont bien revenus et décidément c'était une faute. + +Nourrissons-nous d'autres mets, fortifions nos âmes par des pensées +réconfortantes. Pour l'homme, ce qu'il y a de plus vrai c'est ce qui le +fortifie le mieux. + + * * * * * + +Si l'humanité vit de confiance, elle vit aussi d'espérance. L'espérance +est cette forme de la confiance qui se tourne vers l'avenir. Toute vie +est un résultat et une aspiration. Tout ce qui est, suppose un point de +départ et tend vers un point d'arrivée. Vivre c'est devenir, devenir +c'est aspirer. L'immense devenir c'est l'espérance infinie. Il y de +l'espérance au fond des choses et il faut que cette espérance se reflète +dans le coeur de l'homme. Sans espérance pas de vie. La même puissance +qui nous fait être, nous incite à monter plus haut. Quel est le sens de +cet instinct tenace qui nous pousse à progresser? Le sens vrai c'est +qu'il doit résulter quelque chose de la vie, qu'il s'y élabore un bien, +plus grand qu'elle-même, vers lequel elle se meut lentement, et que ce +douloureux semeur qui s'appelle l'homme a besoin, comme tout semeur, de +compter sur le lendemain. L'histoire de l'humanité est celle de +l'invincible espérance. Autrement il y a longtemps que tout serait fini. +Pour marcher sous ses fardeaux, pour se guider dans la nuit, pour se +relever de ses chutes et de ses ruines, pour ne point s'abandonner dans +la mort même, l'humanité a eu besoin d'espérer toujours et quelquefois +contre tout espoir. Voilà le cordial qui la soutient. Si nous n'avions +que la logique nous aurions depuis longtemps tiré cette conclusion: Le +dernier mot est partout à la mort; et nous serions morts de cette +pensée. Mais nous avons l'espérance, et c'est pour cela que nous vivons +et que nous croyons à la vie. + +Suso, le grand moine mystique, un des hommes les plus simples et les +meilleurs qui aient jamais vécu, avait une habitude touchante: chaque +fois qu'il rencontrait une femme, la plus pauvre et la plus vieille, il +s'écartait respectueusement de son chemin, dût-il pour cela se mettre +les pieds dans les épines ou dans une ornière boueuse. «Je fais cela, +disait-il, pour rendre hommage à notre sainte dame la Vierge Marie.» +Rendons à l'espérance un hommage semblable: quand nous la rencontrons +sous la forme du brin de blé qui perce le sillon, de l'oiseau qui couve +et nourrit sa nichée, d'une pauvre bête blessée qui se ramasse, se +relève et continue son chemin, d'un paysan qui laboure et ensemence un +champ ravagé par l'inondation ou la grêle, d'une nation qui lentement +répare ses pertes et panse ses blessures, sous n'importe quel extérieur +humble et souffreteux, saluons-la! Quand nous la rencontrons dans les +légendes, dans les chants naïfs, dans les simples croyances, saluons-la +encore! car c'est la même toujours, l'indestructible, la fille +immortelle de Dieu. + +Nous osons trop peu espérer. L'homme de ce temps a contracté des +timidités étranges. La crainte que le ciel ne tombe, ce comble de +l'absurdité dans la peur, selon nos ancêtres gaulois, est entrée dans +nos coeurs. La goutte d'eau doute-t-elle de l'Océan? le rayon doute-t-il +du soleil? Notre sagesse sénile a réalisé ce prodige. Elle ressemble à +ces vieux pédagogues grognons, dont l'office principal consiste à +rabrouer les joyeuses espiègleries ou les enthousiasmes juvéniles de +leurs jeunes élèves. Il est temps de redevenir enfants, de réapprendre à +joindre les mains et à ouvrir de grands yeux devant le mystère qui nous +enveloppe, de nous souvenir que malgré notre savoir nous ne savons que +peu de chose, que le monde est plus grand que notre cerveau et que c'est +heureux, car s'il est si prodigieux il doit receler des ressources +inconnues et on peut lui accorder quelque crédit sans se faire taxer +d'imprévoyance. Ne le traitons pas comme des créanciers un débiteur +insolvable. Il faut ranimer son courage et rallumer la sainte flamme de +l'espérance. Puisque le soleil se lève encore, puisque la terre +refleurit, puisque l'oiseau bâtit son nid, puisque la mère sourit à son +enfant, ayons le courage d'être des hommes et remettons le reste à Celui +qui a nombré les étoiles. Quant à moi, je voudrais pouvoir trouver des +mots enflammés pour dire à quiconque se sent le coeur abattu en ce temps +désabusé: relève ton courage, espère encore, celui-là est sûr de se +tromper le moins qui a l'audace d'espérer le plus. _La plus naïve +espérance est plus près du vrai que le désespoir le plus raisonné._ + + * * * * * + +Une autre source de lumière sur le chemin de l'humanité est la bonté. Je +ne suis pas de ceux qui croient à la perfection naturelle de l'homme et +enseignent que la société le corrompt. De toutes les formes du mal celle +qui m'effraie le plus est au contraire la forme héréditaire. Mais je me +suis parfois demandé comment il se fait que ce vieux virus empoisonné +des instincts vils, des vices inoculés dans le sang, tout l'amas des +servitudes que nous lègue le passé, n'ait pas eu raison de nous. C'est +sans doute qu'il y a autre chose. Cette autre chose est la bonté. + +Étant donné l'inconnu qui plane sur nos têtes, notre raison bornée, +l'énigme angoissante et contradictoire des destinées, le mensonge, la +haine, la corruption, la souffrance, la mort, que penser? que faire? À +toutes ces questions réunies une voix grande et mystérieuse a répondu: +_Sois bon_. Il faut bien que la bonté soit divine comme la confiance, +comme l'espérance, puisqu'elle ne peut pas mourir, alors que tant de +puissances lui sont contraires. Elle a contre elle la férocité native de +ce qu'on pourrait appeler la bête dans l'homme; elle a contre elle la +ruse, la force, l'intérêt, et surtout l'ingratitude. Pourquoi +passe-t-elle blanche et intacte au milieu de ces ennemis sombres, comme +le prophète de la légende sacrée au milieu des fauves rugissants? + +C'est parce que ses ennemis sont chose d'en bas et que la bonté est +chose d'en haut. Les cornes, les dents, les griffes, les yeux pleins +d'un feu meurtrier, ne peuvent rien contre l'aile rapide qui s'élance +vers les hauteurs et leur échappe. Ainsi la bonté se dérobe aux +entreprises de ses ennemis. Elle fait mieux encore, elle a connu +quelquefois ce beau triomphe de gagner ses persécuteurs: elle a vu les +fauves se calmer, se coucher à ses pieds, obéir à sa loi. + +Au coeur même de la foi chrétienne la doctrine la plus sublime et, pour +qui sait en pénétrer le sens profond, la plus humaine est celle-ci: Pour +sauver l'humanité perdue le Dieu invisible est venu demeurer parmi nous +sous la forme d'un homme et il n'a voulu se faire connaître qu'à ce seul +signe: _La bonté_. + +Réparatrice, consolatrice, douce au malheureux, au méchant même, la +bonté dégage la lumière sous ses pas. Elle clarifie et simplifie. La +part qu'elle a choisie est la plus modeste: bander les blessures, +effacer les larmes, apaiser la misère, bercer les coeurs endoloris, +pardonner, concilier. Mais c'est bien d'elle que nous avons le plus +besoin. Aussi puisque nous songeons à la meilleure façon de rendre la +pensée féconde, simple, vraiment conforme à notre destinée humaine, nous +résumerons la méthode en ces mots: _Aie confiance, espère et sois bon_. + +Je ne veux décourager personne des hautes spéculations, ni dissuader qui +que ce soit de se pencher sur les problèmes de l'inconnu, sur les vastes +abîmes de la philosophie ou de la science. Mais il faudra toujours +revenir, de ces lointains voyages, vers le point où nous sommes, et +souvent même à la place où nous piétinons sans résultat apparent. Il est +des conditions de vie et des complications sociales où le savant, le +penseur et l'ignorant ne voient pas plus clair les uns que les autres. +L'époque présente nous a souvent mis en face de ce genre de situations, +et je garantis à celui qui voudra suivre notre méthode, qu'il +reconnaîtra bientôt qu'elle a du bon. + + * * * * * + +Comme j'ai, en tout ceci, côtoyé le terrain religieux, dans ce qu'il a +de général du moins, on me demandera peut-être de dire en quelques mots +simples quelle est la meilleure religion, et je m'empresse de +m'expliquer sur ce sujet. Mais peut-être ne faudrait-il pas poser la +question comme on le fait d'ordinaire, en demandant quelle est la +meilleure religion? Les religions ont sans doute certains caractères +précis, et des qualités ou des défauts qui sont inhérents à chacune. On +peut donc à la rigueur les comparer entre elles; mais à cette +comparaison se mêlent toujours des partis pris ou des partialités +involontaires. Il vaut mieux poser la question autrement et demander: Ma +religion est-elle bonne et à quoi puis-je reconnaître qu'elle est bonne? +À cette question voici la réponse: Votre religion est bonne si elle est +vivante et agissante; si elle nourrit en vous le sentiment de la valeur +infinie de l'existence, la confiance, l'espoir et la bonté; et elle est +l'alliée de la meilleure partie de vous-même contre la plus mauvaise, et +vous fait apparaître sans cesse la nécessité de devenir un homme +nouveau; si elle vous fait comprendre que la douleur est une +libératrice; si elle augmente en vous le respect de la conscience des +autres; si elle vous rend le pardon plus facile, le bonheur moins +orgueilleux, le devoir plus cher, l'au-delà moins obscur. Si oui, votre +religion est bonne, peu importe son nom. Quelque rudimentaire qu'elle +soit, quand elle remplit cet office, elle procède de la source +authentique, elle vous lie aux hommes et à Dieu. + +Mais vous servirait-elle par hasard à vous croire meilleur que les +autres, à ergoter sur des textes, à renfrogner votre figure, à dominer +sur la conscience d'autrui ou à livrer la vôtre à l'esclavage, à +endormir vos scrupules, à pratiquer un culte par mode et par intérêt, ou +à faire le bien par calcul d'outre-tombe, oh alors! que vous vous +réclamiez de Bouddha, de Moïse, de Mahomet ou du Christ même, votre +religion ne vaut rien, elle vous sépare des hommes et de Dieu. + +Je n'ai peut-être pas un pouvoir suffisant pour parler ainsi; mais +d'autres l'ont fait avant moi, qui sont plus grands que moi, notamment +celui qui raconta au scribe faiseur de questions, la parabole du bon +Samaritain. Je me retranche derrière son autorité. + + + + +IV + +La parole simple + + +La parole est le grand organe révélateur de l'esprit, la première forme +visible qu'il se donne. Telle pensée, telle parole. Pour réformer sa vie +dans le sens de la simplicité il faut veiller sur sa parole et sur sa +plume. Que la parole soit simple comme la pensée, quelle soit sincère et +qu'elle soit sûre: _Pense juste, parle franc!_ + +Les relations sociales ont pour base la confiance mutuelle et cette +confiance se nourrit de la sincérité de chacun. Aussitôt que la +sincérité diminue, la confiance s'altère, les rapports souffrent, +l'insécurité naît. Cela est vrai dans le domaine des intérêts matériels +et des intérêts spirituels. Avec des gens dont il faut sans cesse se +méfier il est aussi difficile de pratiquer le commerce et l'industrie +que de chercher la vérité scientifique, de poursuivre l'entente +religieuse ou de réaliser la justice. Quand il faut d'abord contrôler +les paroles et les intentions de chacun, et partir du principe que tout +ce qui se dit et s'écrit, a pour but de vous servir l'illusion à la +place de la vérité, la vie se complique étrangement. C'est le cas pour +nous. Il y a trop de malins, de diplomates, qui jouent au plus fin et +s'appliquent à se tromper les uns les autres, et voilà pourquoi chacun a +tant de mal à se renseigner sur les choses les plus simples et qui lui +importent le plus. Probablement ce que je viens de dire suffirait pour +indiquer ma pensée et l'expérience de chacun pourrait apporter ici un +ample commentaire avec illustrations à l'appui. Mais je n'en tiens pas +moins à insister sur ce point et à m'entourer d'exemples. + +Autrefois les hommes avaient pour communiquer entre eux des moyens assez +réduits. Il était légitime de supposer qu'en perfectionnant et en +multipliant les moyens d'information on augmenterait la lumière. Les +peuples apprendraient à s'aimer en se connaissant mieux entre eux, les +citoyens d'un même pays se sentiraient liés par une fraternité plus +étroite, étant mieux éclairés sur tout ce qui touche la vie commune. +Lorsque l'imprimerie fut créée on s'écria: _fiat lux!_ et avec plus de +raison encore lorsque se répandirent l'usage de la lecture et le goût +des journaux. Pourquoi n'eût-on pas raisonné ainsi: deux lumières +éclairent mieux qu'une et plusieurs mieux que deux; plus il y aura de +journaux et de livres, mieux on saura ce qui se passe et ceux qui +voudront écrire l'histoire après nous seront bien heureux, ils auront +les mains pleines de documents. Rien ne semblait plus évident. Hélas! on +basait ce raisonnement sur les qualités et la puissance de l'outillage, +mais on calculait sans l'élément humain qui est partout le facteur le +plus important. Or il s'est trouvé que les sophistes, les retors, les +calomniateurs, tous gens à la langue bien pendue, et qui savent mieux +que personne manier la parole et la plume, ont largement profité de tous +les moyens de multiplier et de répandre la pensée. Qu'en résulte-t-il? +Que nos contemporains ont toutes les peines du monde à savoir la vérité +sur leur propre temps et leurs propres affaires. Pour quelques journaux +qui cultivent les bons rapports internationaux, en essayant de +renseigner leurs voisins équitablement et de les étudier sans +arrière-pensée, combien en est-il qui sèment la méfiance et la calomnie? +Que de courants factices et malsains créés dans l'opinion publique, avec +de faux bruits, des interprétations malveillantes de faits ou de +paroles? Sur nos affaires intérieures nous ne sommes pas beaucoup mieux +renseignés que sur l'étranger. Ni sur les intérêts du commerce, de +l'industrie ou de l'agriculture, ni sur les partis politiques ou les +tendances sociales, ni sur le personnel mêlé aux affaires publiques, il +n'est facile d'obtenir un renseignement désintéressé: plus on lit de +journaux, moins on y voit clair. Il y a des jours, où après les avoir +lus et en admettant qu'il les croie sur parole, le lecteur se verrait +obligé de tirer la conclusion suivante: décidément il n'y a plus que des +hommes tarés partout, il ne reste d'intègres que quelques chroniqueurs. +Mais cette dernière partie de la conclusion tomberait à son tour. Les +chroniqueurs en effet se mangent entre eux. Le lecteur aurait alors sous +les yeux un spectacle analogue à celui que représente la caricature +intitulée le combat des serpents. Après avoir tout dévoré autour d'eux +les deux reptiles s'attaquent l'un à l'autre et s'entre-dévorent, +finalement il reste sur le champ de bataille deux queues. + +Et ce n'est pas l'homme du peuple seulement qui est dans l'embarras, ce +sont les gens cultivés, c'est presque tout le monde. En politique, en +finance, en affaires, même dans la science, les arts, la littérature et +la religion, il y a partout des dessous, des trucs, des ficelles. Il y a +une vérité d'exportation et une autre pour les initiés. Il s'ensuit que +tous sont trompés, car on a beau être d'une cuisine, on n'est jamais de +toutes, et ceux-là mêmes qui trompent les autres avec le plus d'habileté +sont trompés à leur tour, lorsqu'ils ont besoin de compter sur la +sincérité d'autrui. + +Le résultat de ce genre de pratiques est l'avilissement de la parole +humaine. Elle s'avilit d'abord aux yeux de ceux qui la manient comme un +vil instrument. Il n'y a plus de parole respectée pour les discuteurs, +les ergoteurs, les sophistes, tous ceux qui ne sont animés que par la +rage d'avoir raison ou la prétention que leurs intérêts seuls sont +respectables. Leur châtiment est d'être contraints à juger les autres +d'après la règle qu'ils suivent eux-mêmes: _Dire ce qui profite et non +ce qui est vrai_. Ils ne peuvent plus prendre personne au sérieux. +Triste état d'esprit pour les gens qui écrivent, parlent, enseignent. +Comme il faut mépriser ses auditeurs et ses lecteurs pour aller vers eux +dans de semblables dispositions! Pour qui a gardé un fonds d'honnêteté, +rien n'est plus révoltant que l'ironie détachée d'un acrobate de la +plume ou de la parole qui essaie d'en faire accroire à quelques braves +gens pleins de confiance. D'un côté l'abandon, la sincérité, le désir +d'être éclairé, de l'autre la rouerie qui se moque du public. Mais il ne +sait pas, le menteur, à quel point il se trompe lui-même. Le capital sur +lequel il vit c'est la confiance, et rien n'égale la confiance du +peuple, si ce n'est sa méfiance aussitôt qu'il s'est senti trahi. Il +peut bien suivre un temps les exploiteurs de la simplicité. Mais, après +cela, son humeur accueillante se transforme en aversion; les portes qui +se tenaient larges ouvertes, offrent leur impassible visage de bois, et +les oreilles, jadis attentives, se sont fermées. Hélas! elles se ferment +alors non pour le mal seulement, mais pour le bien. Et c'est là le crime +de ceux qui tordent et avilissent la parole. Ils ébranlent la confiance +générale. On considère comme une calamité l'avilissement de l'argent, la +baisse de la rente, la ruine du crédit: un malheur est plus grand que +celui-là , c'est la perte de la confiance, de ce crédit moral que les +honnêtes gens s'accordent les uns aux autres, et qui fait que la parole +circule comme une monnaie authentique. À bas les faux monnayeurs, les +spéculateurs, les financiers véreux, car ils font suspecter même +l'argent loyal. À bas les faux monnayeurs de la plume et de la parole, +car ils font qu'on ne se fie plus à rien ni à personne, et que la valeur +de ce qui est dit ou écrit, ressemble à celle des billets de banque de +la Sainte-Farce. + +On voit à quel point il est urgent que chacun se surveille, garde sa +langue, châtie sa plume et aspire à la simplicité. Point de sens +détournés, point tant de circonlocutions, point tant de réticences, de +tergiversations! Cela ne sert qu'à tout embrouiller. Soyez des hommes, +ayez une parole. Une heure de sincérité fait plus pour le salut du monde +que des années de roueries. + + * * * * * + +Un mot maintenant sur un travers national et qui s'adresse à ceux qui +ont la superstition de la parole et des démonstrations du style. Sans +doute, il ne faut pas en vouloir aux personnes qui goûtent une parole +élégante, ou une lecture délicate. Je suis d'avis qu'on ne peut jamais +trop bien dire ce que l'on a à dire. Mais il ne s'ensuit pas que les +choses les mieux dites et les mieux écrites soient celles qui sont les +plus apprêtées. La parole doit servir le fait et non se substituer à lui +et le faire oublier à force de l'orner. Les plus grandes choses sont +aussi celles qui gagnent le plus à être dites avec simplicité, parce +qu'alors elles se montrent telles qu'elles sont: vous ne jetez pas sur +elles le voile même transparent d'un beau discours, ni cette ombre si +fatale à la vérité, qu'on appelle la vanité d'un écrivain et d'un +orateur. Rien n'est fort, rien n'est persuasif comme la simplicité. Il y +a des émotions sacrées, de cruelles douleurs, de grands dévouements, des +enthousiasmes passionnés, qu'un regard, un geste, un cri traduisent +mieux que les plus belles périodes. Ce que l'humanité possède de plus +précieux dans son coeur, se manifeste le plus simplement. Pour persuader +il faut être vrai et certaines vérités se comprennent mieux si elles +sortent de lèvres simples, infirmes même, que si elles tombent des +bouches trop exercées, ou sont proclamées à la force des poumons. Ces +règles-là sont bonnes pour chacun dans la vie de tous les jours. +Personne ne peut s'imaginer quel profit il retirerait pour sa vie +morale, de la constante observation de ce principe: être vrai, sobre, +simple dans l'expression de ses sentiments et de ses convictions, en +particulier comme en public, ne jamais dépasser la mesure, traduire +fidèlement ce qui est en nous, et surtout nous souvenir. C'est là le +principal. + +Car le danger des belles paroles est qu'elles vivent d'une vie propre. +Ce sont des serviteurs distingués qui ont gardé leurs titres et ne +remplissent plus leurs fonctions, comme les cours royales nous en +offrent l'exemple. Vous avez bien dit, vous avez bien écrit: c'est bien, +il suffit. + +Combien y a-t-il de gens qui se sont contentés de parler et ont cru que +cela les dispensait d'agir? Et ceux qui les écoutent se contentent +d'avoir entendu parler. Il se trouve ainsi qu'une vie peut bien ne se +composer à la longue, que de quelques discours bien tournés, de quelques +beaux livres, de quelques belles pièces de théâtre. Quant à pratiquer ce +qui est si magistralement exposé, on n'y songe guère. Et si nous passons +du domaine des gens de talent aux basses régions qu'exploitent les +médiocres: là , dans le pêle-mêle obscur, nous verrons s'agiter tous ceux +qui pensent que nous sommes sur la terre pour parler et entendre parler, +l'immense et désespérante cohue des bavards, de tout ce qui braille, +jase ou pérore et après cela trouve encore qu'on ne parle pas assez. Ils +oublient tous que ceux qui font le moins de bruit font le plus de +besogne. Une machine qui dépense toute sa vapeur à siffler n'en a plus +pour faire marcher les roues. Cultivez donc le silence. Tout ce que vous +retrancherez sur le bruit, vous le gagnerez en force. + + * * * * * + +Ces réflexions nous amènent à nous occuper d'un sujet voisin, très digne +aussi d'attirer l'attention, je veux parler de ce qu'on pourrait nommer +l'exagération du langage. Quand on étudie les populations d'une même +contrée, on remarque entre elles des différences de tempérament dont le +langage porte les traces. Ici, la population est plutôt flegmatique et +calme: elle emploie les diminutifs, les termes atténués. Ailleurs, les +tempéraments sont bien équilibrés: on entend le mot juste, exactement +adapté à la chose. Mais plus loin, effet du sol, de l'air, du vin +peut-être, un sang chaud circule dans les veines: on a la tête près du +bonnet et l'expression outrée; les superlatifs émaillent le langage et +pour dire les plus simples choses on se sert du terme fort. + +Si l'allure du langage varie selon les climats, elle diffère aussi selon +les époques. Comparez le langage écrit ou parlé de ce temps à celui de +certaines autres périodes de notre histoire. Sous l'ancien régime on +parlait autrement que sous la révolution, et nous n'avons pas le même +langage que les hommes de 1830, de 1848 ou du second empire. En général +le langage a une allure plus simple maintenant, nous n'avons plus de +perruque, nous ne mettons plus pour écrire des manchettes de dentelles; +mais un signe nous différencie de presque tous nos ancêtres, notre +nervosité, source de nos exagérations. + +Sur des systèmes nerveux excités, quelque peu maladifs--et Dieu sait que +d'avoir des nerfs n'est plus un privilège aristocratique--les paroles ne +produisent pas la même impression que sur l'homme normal. Et inversement +à l'homme nerveux, le terme simple ne suffit pas, quand il cherche à +exprimer ce qu'il ressent. Dans la vie ordinaire, dans la vie publique, +dans la littérature et au théâtre le langage calme et sobre a fait place +à un langage excessif. Les moyens que les romanciers et les comédiens +ont employés pour galvaniser l'esprit public et forcer son attention, se +retrouvent à l'état rudimentaire dans nos plus ordinaires conversations, +dans le style épistolaire, et surtout dans la polémique. Nos procédés de +langage sont à ceux de l'homme posé et calme ce qu'est notre écriture, +comparée à celle de nos pères. On accuse les plumes de fer; si l'on +pouvait dire vrai! + +--Les oies nous sauveraient alors. Mais le mal est plus profond, il est +en nous-mêmes. Nous avons des écritures d'agités et de détraqués; la +plume de nos aïeux courait sur le papier plus sûre, plus reposée. Ici +nous sommes en face d'un des résultats de cette vie moderne si +compliquée et qui fait une si terrible consommation d'énergie. Elle nous +laisse impatients, essoufflés, en perpétuelle trépidation. Notre +écriture comme notre langage s'en ressentent et nous trahissent. De +l'effet remontons à la source et comprenons l'avertissement qui nous est +donné. Que peut-il sortir de bon de cette habitude d'exagérer son +langage? Interprètes infidèles de nos propres impressions, nous ne +pouvons que fausser par nos exagérations l'esprit de nos semblables et +le nôtre. Entre gens qui exagèrent on cesse de se comprendre. +L'irritation des caractères, les discussions violentes et stériles, les +jugements précipités, dépourvus de toute mesure, les plus graves excès +dans l'éducation et les rapports sociaux, voilà le résultat des +intempérances de langage. + + * * * * * + +Et qu'il me soit permis, dans cet appel à la parole simple, de formuler +un voeu dont l'accomplissement aurait les suites les plus heureuses. Je +demande une littérature simple, non seulement comme un des meilleurs +remèdes à nos âmes blasées, surmenées, fatiguées d'excentricités, mais +aussi comme un gage et une source d'union sociale. Je demande aussi un +art simple. Nos arts et notre littérature sont réservés aux privilégiés +de la fortune et de l'instruction. Mais que l'on me comprenne bien: je +n'invite pas les poètes, les romanciers, les peintres à descendre des +hauteurs pour marcher à mi-côte et se complaire dans la médiocrité, mais +au contraire à monter plus haut. Est populaire, non pas ce qui convient +à une certaine classe de la société qu'il est convenu d'appeler la +classe populaire; est populaire ce qui est commun à tous et ce qui les +unit. Les sources de l'inspiration dont pourrait naître un art simple +sont dans les profondeurs du coeur humain, dans les éternelles réalités +de la vie devant lesquelles tous sont égaux. Et les sources du langage +populaire sont à chercher dans le petit nombre des formes simples et +fortes qui expriment les sentiments élémentaires et les lignes +maîtresses de la destinée humaine. C'est là qu'est la vérité, la force, +la grandeur, l'immortalité. N'y aurait-il pas dans un idéal semblable de +quoi enflammer les jeunes gens qui, sentant brûler en eux la flamme +sacrée du beau, connaissent la pitié et préfèrent à l'adage dédaigneux: +«Odi profanum vulgus», cette parole autrement humaine: «Misereor super +turbam».--Quant à moi je n'ai aucune autorité artistique, mais de la +foule où je vis j'ai le droit de pousser mon cri vers ceux qui ont reçu +du talent et de leur dire: Travaillez pour ceux qu'on oublie. +Faites-vous comprendre des humbles. Ainsi vous ferez une oeuvre +d'affranchissement et de pacification; ainsi vous rouvrirez les sources +où puisèrent jadis ces maîtres dont les créations ont défié les âges +parce qu'ils surent donner pour vêtement au génie, la simplicité. + + + + +V + +Le devoir simple. + + +Quand on parle aux enfants d'un sujet qui les importune, ils vous +montrent là -haut sur les toits quelque pigeon qui donne à manger à son +petit, ou là -bas dans la rue quelque cocher qui maltraite son cheval. +Quelquefois aussi, ils vous posent malicieusement une de ces grosses +questions qui mettent l'esprit des parents à la torture: tout cela pour +détourner l'attention du sujet douloureux. Je crains que nous ne soyons +de grands enfants en face du devoir et que, lorsqu'il s'agit de lui, +nous ne cherchions plusieurs subterfuges pour nous distraire. + +Le premier subterfuge consiste à se demander s'il y a un devoir en +général, ou si ce mot ne couvre pas une des nombreuses illusions de nos +ancêtres. Car enfin le devoir suppose la liberté, et la question de la +liberté nous mène jusqu'aux régions métaphysiques. Comment parler du +devoir tant que ce grave problème du libre arbitre n'est pas +résolu?--Théoriquement il n'y a rien à objecter. Et si la vie était une +théorie, si nous étions là pour élaborer un système complet de +l'univers, il serait absurde de nous occuper du devoir avant d'avoir +démontré la liberté, fixé ses conditions, ses limites. + +Mais la vie n'est pas une théorie. Sur ce point de morale pratique comme +sur tous les autres, elle a devancé la théorie et il n'y a aucun lieu de +croire que jamais elle ne lui cède la place. Cette liberté, relative, je +l'admets, comme tout ce que nous connaissons d'ailleurs, ce devoir dont +on se demanda s'il existe, n'en sont pas moins à la base de tous les +jugements que nous portons sur nous et nos semblables. Nous nous +traitons les uns les autres comme responsables, jusqu'à un certain +point, de nos faits et gestes. + +Le théoricien le plus enragé, dès qu'il sort de sa théorie, ne se fait +aucun scrupule d'approuver ou de désapprouver les actes d'autrui, +d'instrumenter contre ses ennemis, de faire appel à la générosité, à la +justice de ceux qu'il veut dissuader d'une démarche indigne. On ne peut +pas plus se défaire de la notion de l'obligation morale que de celle du +temps ou de l'espace, et de même qu'il faut nous résigner à marcher +avant de savoir définir cet espace que nous franchissons et ce temps qui +mesure nos mouvements, il faut aussi nous soumettre à l'obligation +morale avant d'en avoir touché de nos doigts les racines profondes. La +loi morale domine l'homme, qu'il la respecte ou l'enfreigne. Voyez la +vie de tous les jours: chacun est prêt à jeter la pierre à celui qui +n'accomplit pas un devoir évident, dût-il même alléguer qu'il n'est pas +encore arrivé à la certitude philosophique. Chacun lui dira et aura +mille fois raison de lui dire: «Monsieur, on est un homme avant tout; +payez de votre personne d'abord, faites votre devoir de citoyen, de +père, de fils, etc., vous reprendrez ensuite le cours de vos +méditations.» + +Qu'on nous comprenne bien toutefois. Nous ne voulons détourner personne +de l'investigation philosophique, de la scrupuleuse recherche des +fondements de la morale. Aucune pensée qui ramène l'homme vers ces +graves préoccupations ne saurait être inutile ou indifférente; nous +défions seulement le penseur de pouvoir attendre qu'il ait trouvé ces +fondements, pour faire acte d'humanité, d'honnêteté ou de malhonnêteté, +de courage ou de lâcheté. Et surtout, nous tenons à formuler une +réponse, bonne à opposer à tous les malins qui n'ont jamais été +philosophes, à opposer à nous-mêmes lorsque nous voudrions invoquer +notre état de doute philosophique pour justifier nos manquements +pratiques. Par cela même qu'on est un homme, avant toute théorie +positive ou négative sur le devoir, on a pour règle ferme de se conduire +comme un homme. Il n'y a pas à sortir de là . + +Mais on connaîtrait mal les ressources du coeur humain si l'on comptait +sur l'effet d'une semblable réponse. Elle a beau être sans réplique, +elle ne peut empêcher d'autres interrogations de surgir. La somme de nos +prétextes pour nous soustraire au devoir est égale à la somme des sables +de la mer ou des étoiles des cieux. + +Nous nous retranchons donc derrière le devoir obscur, le devoir +difficile, le devoir contradictoire. Certes voilà des mots qui évoquent +de pénibles souvenirs. Être un homme de devoir et douter de son chemin, +tâtonner dans l'ombre, se voir livré aux sollicitations contraires de +devoirs différents, ou encore se trouver en face du devoir gigantesque, +écrasant, qui dépasse nos forces, quoi de plus dur? Et ces choses +arrivent. Nous ne voulons ni nier ni contester ce qu'il y a de tragique +dans certains événements et de déchirant dans certaines vies. Toutefois +il est rare que le devoir ait à se faire jour à travers un tel conflit +de circonstances et doive jaillir de l'esprit comme l'éclair de l'orage. +De si formidables secousses sont exceptionnelles. Tant mieux si nous +nous tenons bien lorsqu'elles se produisent; mais si personne ne trouve +étonnant que des chênes soient déracinés par la bourrasque, ou qu'un +marcheur trébuche la nuit sur un chemin inconnu, ou qu'un soldat soit +vaincu quand il est pris entre deux feux, personne non plus ne +condamnera sans appel ceux qui ont été battus dans les luttes morales +presque surhumaines. Succomber sous le nombre et les obstacles, n'a +jamais été une honte. + +Aussi je vais tendre mes armes à ceux qui se retranchent derrière le +rempart inexpugnable du devoir obscur, compliqué, contradictoire. Pour +aujourd'hui ce n'est pas là ce qui m'occupe, et c'est du devoir simple, +je dirais presque du devoir facile, que je désire leur parler. + + * * * * * + +Nous avons par an trois ou quatre grandes fêtes carillonnées et beaucoup +de jours ordinaires. Pareillement il y a quelques très grands et très +obscurs combats à livrer. Mais à côté de cela il y a la multitude des +devoirs simples, évidents. Or, tandis que dans les grandes rencontres, +notre tenue est généralement suffisante, c'est précisément dans les +petites occasions qu'on nous voit faiblir. Sans craindre de me laisser +entraîner par une forme paradoxale de ma pensée, je déclarerai donc: +l'essentiel est de remplir le devoir simple, de s'exercer à la justice +élémentaire. En général ceux qui perdent leur âme, la perdent non parce +qu'ils restent au-dessous du devoir difficile et qu'ils n'accomplissent +pas l'impossible, mais parce qu'ils négligent d'accomplir _le devoir +simple_. + +Illustrons cette vérité par des exemples. + +Celui qui essaie de pénétrer dans les dessous humbles de la société ne +tarde pas à découvrir de grandes misères physiques et morales. À mesure +qu'il y regarde de plus près, il découvre un plus grand nombre de +plaies, et, à la longue, le monde des misérables lui apparaît comme une +vaste création noire, devant laquelle l'individu avec ses moyens de +soulagement paraît réduit à l'impuissance. Il est vrai qu'il se sent +pressé d'accourir, mais en même temps il se demande: à quoi bon? +Évidemment le cas est des plus angoissants. Quelques-uns le résolvent en +ne faisant rien, de désespoir. Ils demeurent donc stériles et ce n'est +pas pourtant la pitié, ni même les bonnes intentions, qui leur manquent. +Ils ont tort. Souvent un homme n'a pas les moyens de faire le bien en +gros, mais ce n'est pas une raison pour qu'il le néglige en détail. Tant +de gens se dispensent de faire quelque chose parce que, selon eux, il y +a trop à faire. Ils ont besoin d'être rappelés au devoir simple. Ce +devoir, le voici dans le cas qui nous occupe: que chacun, selon ses +ressources, ses loisirs et ses capacités, se crée des relations dans les +milieux déshérités. Il y a des gens qui arrivent, avec un peu de bonne +volonté, à s'introduire dans l'entourage des ministres ou à se faufiler +dans la société des chefs d'État. Pourquoi ne parviendrait-on pas à +nouer des relations avec les pauvres gens et à se faire des +connaissances parmi les ouvriers qui manquent du nécessaire? Une fois +quelques familles connues, avec leurs histoires, leurs antécédents et +leurs difficultés, vous pourrez leur être d'une utilité extrême en +faisant simplement ce que vous pouvez et en pratiquant la fraternité +sous la forme du secours moral et matériel. Vous aurez, il est vrai, +attaqué un petit coin seulement; mais vous aurez fait votre possible et +peut-être entraîné quelque autre à faire son possible aussi. En agissant +de la sorte, au lieu de constater seulement qu'il existe dans la société +beaucoup de misère, de haine sombre, de désunion, de vice, vous y aurez +introduit un peu de bien. Et pour peu que le nombre des bonnes volontés +semblables à la vôtre grandisse, le bien augmentera sensiblement et le +mal diminuera. Mais dussiez-vous même rester seul à faire ce que vous +avez fait, on pourrait vous donner ce témoignage que vous avez fait la +seule chose raisonnable, le simple et enfantin devoir qui s'offrait à +vous. Or en faisant cela vous avez découvert un des secrets de la bonne +vie. + +L'ambition humaine embrasse dans ses rêves de vastes ensembles, mais il +nous est rarement donné de faire grand, et même alors le succès rapide +et sûr s'appuie toujours sur une patiente préparation. La fidélité dans +les petites choses est à la base de tout ce qui s'accomplit de grand. +Nous l'oublions trop. Pourtant, s'il y a une vérité nécessaire à +connaître, c'est celle-là , surtout aux époques difficiles et dans les +passages pénibles de l'existence. On se sauve bien en cas de naufrage +sur un débris de poutre, un aviron, un morceau de planche. Sur les flots +tumultueux de la vie, quand tout semble s'être brisé en miettes, +souvenons-nous qu'une seule de ces pauvres miettes peut devenir notre +planche de salut. La démoralisation consiste à mépriser les restes. + +Vous avez été ruiné, ou un grand deuil vous a frappé, ou encore vous +venez de voir se perdre sous vos yeux le fruit d'un long labeur. Il vous +est impossible de reconstituer votre fortune, de ressusciter les morts, +de sauver votre peine perdue. Et devant l'irréparable les bras vous +tombent. Alors vous négligez de soigner votre personne, de tenir votre +maison, de surveiller vos enfants. Cela est pardonnable et combien nous +le comprenons! Mais cela est fort dangereux! Le laisser aller transforme +le mal en un mal pire. Vous qui croyez que vous n'avez plus rien à +perdre, vous allez pour cela même perdre ce qui vous reste encore. +Ramassez les débris de vos biens, ayez du peu qui vous reste un soin +scrupuleux. Et bientôt ce peu vous consolera. L'effort accompli vient à +notre secours, comme l'effort négligé se tourne contre nous. S'il ne +vous reste qu'une branche pour vous y accrocher, accrochez-vous à cette +branche, et si vous restez seul à défendre une cause qui semble perdue, +ne jetez pas vos armes pour rejoindre les fuyards. Au lendemain du +déluge quelques isolés repeuplent la terre. L'avenir peut quelquefois ne +reposer que sur une tête isolée comme il arrive qu'une vie ne tient qu'à +un fil. Inspirez-vous de l'histoire et de la nature: L'une et l'autre +vous apprendront en leurs laborieuses évolutions, que les calamités +comme la prospérité peuvent sortir des moindres causes, qu'il n'est pas +sage de négliger le détail et que surtout il faut savoir attendre et +recommencer. + +En parlant du devoir simple je ne puis m'empêcher de penser à la vie +militaire et aux exemples qu'elle offre aux combattants de cette grande +lutte qui est la vie. Celui-là comprendrait mal son devoir de soldat +qui, l'armée une fois battue, s'abstiendrait de brosser ses vêtements, +d'astiquer son fusil, d'observer la discipline.--À quoi bon? direz-vous +peut-être.--À quoi bon? N'y a-t-il pas plusieurs façons d'être battu? +Serait-il indifférent d'ajouter le découragement, le désordre, la +débâcle au malheur de la défaite? Non. Il ne faut jamais oublier que le +moindre acte d'énergie dans ces moments terribles est comme une lumière +dans la nuit. C'est un signe de vie et d'espérance. Chacun comprend +aussitôt que tout n'est pas perdu. + +Pendant la désastreuse retraite de 1813-1814, au coeur de l'hiver, alors +qu'il devait être presque impossible de garder une tenue quelconque, je +ne sais quel général se présentait un matin à Napoléon Ier en grande +tenue et rasé de frais. Le voyant, en pleine débâcle, aussi soigné que +s'il allait à une revue, l'empereur lui dit: _Mon général, vous êtes un +brave!_ + + * * * * * + +Le devoir simple c'est encore le devoir prochain. Une très commune +faiblesse empêche bien des gens de trouver intéressant ce qui est tout +près d'eux; ils ne le voient que par ses côtés mesquins. Le lointain au +contraire les attire et les enchante. Ainsi se dépense inutilement une +somme fabuleuse de bonne volonté. On se passionne pour l'humanité, pour +le bien public, pour les lointains malheurs, marchant à travers la vie, +les yeux fixés sur des objets merveilleux qui nous captivent là -bas aux +confins de l'horizon, tandis qu'on marche sur les pieds des passants, ou +qu'on les coudoie sans les remarquer. + +Singulière infirmité qui vous empêche de voir ceux qui sont là à vos +côtés! Plusieurs ont fait des lectures étendues, de grands voyages; mais +ils ne connaissent pas leurs concitoyens, grands ou petits; ils vivent +grâce au concours d'une quantité d'êtres dont le sort leur demeure +indifférent. Ni ceux qui les renseignent, les instruisent, les +gouvernent, ni ceux qui les servent, les fournissent, les nourrissent +n'ont jamais attiré leur attention. Qu'il y ait de l'ingratitude ou de +l'imprévoyance à ne pas connaître ses ouvriers, ses domestiques, les +quelques êtres enfin qui ont avec nous des relations sociales +indispensables, cela ne leur est jamais venu à l'esprit. D'autres vont +bien plus loin encore. Pour certaines femmes leur mari est un inconnu, +et réciproquement. Il y a des parents qui ne connaissent pas leurs +enfants. Leur développement, leurs pensées, les dangers qu'ils courent, +les espérances qu'ils nourrissent sont pour eux un livre fermé. Bien des +enfants ne connaissent pas leurs parents, n'ont jamais soupçonné leurs +peines, leurs luttes, ni pénétré leurs intentions. Et je ne parle pas +des mauvais ménages, de ces tristes milieux, où toutes les relations +sont faussées, mais d'honnêtes familles composées de braves gens. +Seulement tout ce monde est très absorbé. Chacun a son intérêt ailleurs +qui lui prend tout son temps. Le devoir lointain, fort attirant, je n'en +disconviens point, les réclame tout entiers et ils n'ont pas conscience +du devoir prochain. Je crains qu'ils ne perdent leur peine. La base +d'opération de chacun est le champ de son devoir immédiat. Négligez +cette base et tout ce que vous entreprendrez au loin sera compromis. +Soyez donc d'abord de votre pays, de votre ville, de votre maison, de +votre église, de votre atelier, et, s'il se peut, partez de là pour +aller au delà , c'est la marche simple et naturelle. Il faut que l'homme +se munisse à grands frais de bien mauvaises raisons pour arriver à +suivre la marche inverse. En tout cas, le résultat d'une si étrange +confusion des devoirs est que plusieurs se mêlent d'une foule d'affaires +sauf de ce qu'on est en droit de leur demander. Chacun s'occupe d'autre +chose que de ce qui le regarde, est absent de son poste, ignore son +métier. Voilà qui complique la vie. Il serait pourtant si simple que +chacun s'occupât de ce qui le regarde. + + * * * * * + +Autre forme du devoir simple. Lorsqu'un dommage est causé, qui doit le +réparer?--Celui qui l'a fait. Cela est juste, mais cela n'est que +théorie. Et la conséquence de cette théorie serait qu'il faudrait +laisser subsister le mal jusqu'à ce que les malfaiteurs soient trouvés +et l'aient réparé. Mais si on ne les trouve pas? Ou s'ils ne peuvent ni +ne veulent réparer? + +Il pleut sur vos têtes par une tuile brisée, ou le vent pénètre chez +vous par un carreau cassé. Attendrez-vous pour chercher le couvreur et +le vitrier que vous ayez fait arrêter le casseur de tuile ou de carreau? +Vous trouveriez cela absurde, n'est-ce pas? C'est pourtant une bien +ordinaire pratique. Les enfants s'écrient avec indignation: «Ce n'est +pas moi qui ai jeté cet objet, ce n'est pas moi qui le ramasserai!» Et +la plupart des hommes raisonnent de même. C'est logique. Mais ce n'est +pas cette logique-là qui fait marcher le monde. + +Ce qu'il faut au contraire savoir et ce que la vie vous répète tous les +jours c'est que le dommage causé par les uns est réparé par les autres. +Les uns détruisent, les autres édifient; les uns salissent, les autres +nettoient; les uns attisent les querelles, les autres les apaisent; les +uns font couler les larmes, les autres consolent; les uns vivent pour +l'iniquité, les autres meurent pour la justice. Et c'est dans +l'accomplissement de cette loi douloureuse qu'est le salut. Cela aussi +est logique, mais de cette logique des faits qui fait pâlir celle des +théories. La conclusion à tirer n'est pas douteuse. Un homme au coeur +simple la tire ainsi: étant donné le mal, la grande affaire est de le +réparer et de s'y mettre sur-le-champ; tant mieux si messieurs les +malfaiteurs veulent bien contribuer à la réparation: mais l'expérience +nous déconseille de trop compter sur leur concours. + + * * * * * + +Mais quelque simple que soit le devoir, encore faut-il avoir la force de +l'accomplir. Cette force, en quoi consiste-t-elle et où se +trouve-t-elle? On ne saurait se lasser d'en parler. Le devoir est pour +l'homme un ennemi et un importun tant qu'il n'apparaît que comme une +sollicitation extérieure. Quand il entre par la porte, l'homme sort par +la fenêtre et quand il nous bouche les fenêtres on s'échappe par les +toits. Mieux on le voit venir plus on l'évite sûrement. Il est pareil à +ce gendarme, représentant de la force publique et de la justice +officielle, dont un adroit filou parvient toujours à se garer. Hélas! le +gendarme réussirait-il à lui mettre la main au collet, il pourrait tout +au plus le conduire au poste mais non pas sur le droit chemin. Pour que +l'homme accomplisse son devoir il faut qu'il soit tombé aux mains d'une +autre force que celle qui dit: fais ceci, fais cela; évite ceci, évite +cela, autrement gare à toi! + +Cette force intérieure est l'amour. Quand un homme déteste son métier ou +s'y livre avec nonchalance, toutes les puissances de la terre sont +inhabiles à le lui faire exercer avec entrain. Mais celui qui aime sa +fonction marche tout seul; non seulement il est inutile de le +contraindre, mais il serait impossible de le détourner. Il en est pour +tous ainsi. La grande chose, c'est d'avoir éprouvé ce qu'a de saint et +d'immortellement beau notre obscure destinée; c'est d'avoir été +déterminés par une série d'expériences à aimer cette vie pour ses +douleurs et pour son espérance, à aimer les hommes pour leur misère et +pour leur noblesse, et à être de l'humanité par le coeur, l'intelligence +et les entrailles. Alors une force inconnue s'empare de nous, comme le +vent s'empare des voiles d'un navire, et nous emporte vers la pitié et +la justice. Et cédant à cette poussée irrésistible, nous disons: _Je ne +puis faire autrement, c'est plus fort que moi._ En s'exprimant ainsi les +hommes de tous les âges et de tous les milieux désignent une puissance +qui est plus haute que l'homme, mais qui peut demeurer dans le coeur des +hommes. Et tout ce qu'il y a en nous de vraiment élevé nous apparaît +comme une manifestation de ce mystère qui nous dépasse. Les grands +sentiments comme les grandes pensées, comme les grands actes, sont chose +d'inspiration. Lorsque l'arbre verdit et donne son fruit c'est qu'il +puise dans le sol les forces vitales, et reçoit du soleil la lumière et +la chaleur. Si un homme, dans son humble sphère, au milieu des +ignorances et des fautes inévitables, se consacre sincèrement à sa +tâche, c'est qu'il est en contact avec la source éternelle de bonté. +Cette force centrale se manifeste sous mille formes diverses. Tantôt +elle est l'énergie indomptable, tantôt la tendresse caressante, tantôt +l'esprit militant qui attaque et détruit le mal, tantôt la sollicitude +maternelle qui ramasse au bord du chemin où elle se perdait quelque vie +froissée et oubliée, tantôt l'humble patience des longues recherches... +Mais tout ce qu'elle touche porte sa signature, et les hommes qu'elle +anime sentent que c'est par elle que nous sommes et que nous vivons. La +servir est leur bonheur et leur récompense. Il leur suffit d'être ses +instruments et ils ne regardent plus à l'éclat extérieur de leur +fonction, sachant bien que rien n'est grand et que rien n'est petit, +mais que nos actes et notre vie valent seulement par l'esprit qui les +pénètre. + + + + +VI + +Les besoins simples. + + +Quand on achète un oiseau chez l'oiseleur, ce brave homme nous dit +brièvement ce qu'il faut à notre nouveau pensionnaire, et tout cela, +hygiène, nourriture et le reste, tient en quelques mots. De même, pour +résumer les besoins essentiels de la plupart des êtres, quelques +indications sommaires suffiraient. Leur régime est en général d'une +extrême simplicité et tant qu'ils le suivent ils se portent bien comme +des enfants obéissants de mère nature. Qu'ils s'en écartent, les +complications surviennent, la santé s'altère, la gaîté s'en va. Seule, +la vie simple et naturelle peut maintenir un organisme en pleine +vigueur. Faute de nous souvenir de ce principe élémentaire, nous tombons +dans les plus étranges aberrations. + +Que faut-il à un homme pour vivre matériellement dans les meilleures +conditions possibles? Une nourriture saine, des vêtements simples, une +demeure salubre, de l'air et du mouvement. Je ne vais pas entrer dans +des détails d'hygiène, ni composer des menus, ou indiquer des modèles +d'habitation et des coupes de vêtements. Mon but est de marquer une +direction et de dire quel avantage il y aurait pour chacun à ordonner sa +vie dans un esprit de simplicité.--Pour nous assurer que cet esprit ne +règne pas assez dans notre société, il suffit de voir vivre les hommes +de toutes les classes. Posez à différents individus, de milieux très +distincts, cette question: Que vous faut-il pour vivre?... Vous verrez +ce qu'ils répondront. Il n'y a rien d'instructif comme cela. + +Pour les uns, autochtones de l'asphalte parisien, il n'y a pas de vie +possible en dehors d'une certaine région circonscrite par quelques +boulevards. Là est l'air respirable, la bonne lumière, la température +normale, la cuisine classique, et, à discrétion, tant d'autres choses +sans lesquelles il ne vaudrait pas la peine de se promener sur la +machine ronde. + +Aux divers échelons de la vie bourgeoise, on répond à la question que +faut-il pour vivre, par un chiffre, variable selon le degré d'ambition, +ou d'éducation, et par éducation, on entend, le plus souvent, les +habitudes extérieures de la vie, la façon de se loger, de se vêtir et de +se nourrir, une éducation toute à fleur de peau. À partir d'un certain +chiffre de rente, de bénéfice, ou de traitement, la vie devient +possible. Au-dessous, elle est impossible. On a vu des gens se suicider +parce que leur avoir était descendu au-dessous d'un certain minimum. Ils +ont préféré disparaître que de se restreindre. Notez que ce minimum, +cause de leur désespoir, eût sans doute été acceptable encore pour +d'autres, aux besoins moins exigeants, et enviable pour des gens aux +goûts modestes. + +Dans les hautes montagnes la flore change suivant l'altitude. Il y a la +région des cultures ordinaires, celle des forêts, celle des pâturages, +celle des rochers nus et des glaciers.--À partir d'une certaine zone on +ne trouve plus de blé, mais la vigne prospère encore; le chêne cesse +dans une région assez basse, le sapin se plaît à des hauteurs +considérables. La vie humaine avec ses besoins rappelle ces phénomènes +de la végétation. + +À une certaine altitude de fortune on voit réussir le financier, l'homme +des clubs, les grandes mondaines, et enfin tous ceux pour qui le strict +nécessaire comprend un certain nombre de domestiques et d'équipages, +ainsi que plusieurs demeures en ville et à la campagne. Plus loin +s'épanouit le gros bourgeois avec ses moeurs et ses allures propres. On +voit fleurir dans d'autres régions l'aisance large, moyenne, ou modeste, +et des catégories fort inégales d'exigences. Puis viennent les petites +gens, les artisans, les ouvriers, les paysans, la masse enfin, qui vit +drue et serrée comme l'herbe fine sur le sommet des montagnes, là où les +grands végétaux ne trouvent plus de quoi se nourrir. Dans toutes ces +provinces différentes de la société, on vit, et ceux qui croissent là +sont des hommes, au même titre. Il paraît étrange qu'il y ait entre +semblables de si prodigieuses différences de besoins. Et ici les +analogies de notre comparaison nous abandonnent. Les plantes et les +animaux des mêmes familles ont des besoins identiques. La vie humaine +nous amène à des observations contraires. Quelles conclusions en tirer +si ce n'est qu'il y a une élasticité considérable dans la nature et le +nombre de nos besoins! + +Est-il utile, est-il favorable au développement de l'individu et à son +bonheur, au développement et au bonheur de la société que l'homme ait +une multitude de besoins et s'applique à les satisfaire?--Tout d'abord +reprenons notre comparaison avec les êtres inférieurs. Pourvu que leurs +besoins essentiels soient satisfaits, ils vivent contents. En est-il de +même dans la société humaine? Non. À tous ses degrés nous rencontrons le +mécontentement. J'excepte complètement ici ceux qui manquent du +nécessaire. On ne saurait sans injustice assimiler aux mécontents ceux +auxquels le froid, la faim, la misère arrachent des plaintes. Je ne veux +m'occuper que de cette multitude de gens qui vivent dans des conditions +après tout supportables. D'où vient leur mécontentement? Pourquoi se +rencontre-t-il non seulement chez les personnes de condition modeste +quoique suffisante, mais encore, sous des nuances toujours plus +raffinées, jusque dans l'opulence et au sommet des situations sociales! +On parle de bourgeois repus. Qui en parle? Ceux qui, les jugeant du +dehors, pensent que depuis le temps qu'ils s'en donnent ils doivent en +avoir vraiment assez. Mais eux-mêmes se jugent-ils satisfaits? Pas le +moins du monde. S'il y a des gens riches et contents, soyez sûrs qu'ils +ne sont pas contents parce qu'ils sont riches, mais parce qu'ils savent +être contents. Une bête est repue parce qu'elle a mangé, elle se couche +et dort. Un homme peut bien aussi se coucher et dormir pour un certain +temps; mais cela ne dure jamais, il s'habitue au bien-être, s'en lasse +et en demande un plus grand. L'appétit n'est pas apaisé chez l'homme par +la nourriture, il vient en mangeant. Cela peut paraître absurde, c'est +la pure vérité. + +Et le fait que ceux qui se plaignent le plus sont presque toujours ceux +qui auraient le plus de raisons pour se déclarer satisfaits, prouve bien +que le bonheur n'est pas lié au nombre de nos besoins et à +l'empressement que nous mettons à les cultiver. Chacun est intéressé à +se pénétrer de cette vérité. S'il ne le fait pas, si par un acte +d'énergie, il ne parvient à limiter ses exigences, il risque de +s'engager insensiblement sur la pente du désir. + +L'homme qui vit pour manger, boire, dormir, se vêtir, se promener, se +donner enfin tout ce qu'il peut se donner, qu'il soit le parasite couché +au soleil, l'ouvrier buveur, le bourgeois serviteur de son ventre, la +femme absorbée dans ses toilettes, le viveur de bas étage ou le viveur +de marque, ou qu'il soit simplement l'épicurien vulgaire, mais bon +garçon, trop docile aux besoins matériels, cet homme-là , disons-nous, +est engagé sur la pente du désir, et cette pente est fatale. Ceux qui la +descendent obéissent aux mêmes lois que les corps roulant sur un plan +incliné. En proie à une illusion sans cesse renaissante, ils se disent: +encore quelques pas, les derniers, vers cet objet là -bas qui attire +notre convoitise... Puis nous nous arrêterons. Mais la vitesse acquise +les entraîne. Plus ils vont, moins ils peuvent lui résister. + +Voilà le secret de l'agitation, de la rage de beaucoup de nos +contemporains. Ayant condamné leur volonté à être l'esclave de leurs +appétits, ils reçoivent le châtiment de leurs oeuvres. Ils sont livrés +aux fauves désirs, implacables, qui mangent leur chair, broient leurs +os, boivent leur sang et ne sont jamais assouvis. Je ne fais pas ici de +morale transcendante, j'écoute parler la vie en notant au passage +quelques-unes des vérités dont tous les carrefours nous répètent l'écho. + +L'ivrognerie, si inventive pourtant de breuvages nouveaux, a-t-elle +trouvé le moyen d'éteindre la soif? Non, on pourrait plutôt l'appeler +l'art d'entretenir la soif et de la rendre inextinguible. Le +dévergondage émousse-t-il l'aiguillon des sens? Non, il l'exaspère, et +convertit le désir naturel en obsession morbide, en idée fixe. Laissez +régner vos besoins et entretenez-les, vous les verrez se multiplier +comme les insectes au soleil. Plus vous leur avez donné, plus ils +demandent. Il est insensé celui qui cherche le bonheur dans le seul +bien-être. Autant vaudrait entreprendre de remplir le tonneau des +Danaïdes. À ceux qui ont des millions il manque des millions, à ceux qui +ont des mille, il manque des mille. Aux autres il manque des pièces de +vingt francs ou de cent sous. Quand ils ont la poule au pot ils +demandent l'oie, quand ils ont l'oie ils voudraient la dinde et ainsi de +suite. On ne saura jamais combien cette tendance est funeste. Il y a +trop de petites gens qui veulent imiter les grands, trop d'ouvriers qui +singent le bourgeois, trop de filles du peuple qui font les demoiselles, +trop de petits employés qui jouent au clubman et au sportsman, et dans +les classes aisées et riches, trop de gens qui oublient que ce qu'ils +possèdent pourrait servir à mieux qu'à s'accorder toutes sortes de +jouissances pour constater après qu'on n'en a jamais assez. Nos besoins, +de serviteurs qu'ils devraient être, sont devenus une foule turbulente, +indisciplinée, une légion de tyrans au petit pied. On ne peut mieux +comparer l'homme esclave de ses besoins qu'à un ours qui a un anneau +dans le nez et qu'on mène et fait danser à volonté. La comparaison n'est +pas flatteuse; mais avouez qu'elle est vraie. C'est par leurs besoins +qu'ils sont traînés, tant de gens qui se démènent, crient et parlent de +liberté, de progrès, de je ne sais quoi encore. Ils ne sauraient faire +un pas dans la vie, sans se demander si cela ne contrarie pas leurs +maîtres. Que d'hommes et de femmes sont allés, de proche en proche, +jusqu'à la malhonnêteté, pour la seule raison qu'ils avaient trop de +besoins et ne pouvaient pas se résigner à vivre simplement! Il y a dans +les cellules de Mazas nombre de pensionnaires qui pourraient nous en +dire long sur le danger des besoins trop exigeants. + +Laissez-moi vous conter l'histoire d'un brave homme que j'ai connu. Il +aimait tendrement sa femme et ses enfants, et vivait en France, de son +travail, dans une jolie aisance, mais qui était loin de suffire aux +besoins luxueux de son épouse. Toujours à court d'argent, alors qu'il +aurait pu vivre largement avec un peu de simplicité, il a fini par +s'expatrier dans une colonie lointaine où il gagne beaucoup d'argent, +laissant les siens dans la mère patrie. Je ne sais ce que cet infortuné +doit penser là -bas; mais les siens ont un plus bel appartement, de plus +belles toilettes, et un semblant d'équipage. Et pour le moment leur +contentement est extrême. Mais ils seront bientôt habitués à ce luxe +après tout rudimentaire. Dans quelque temps madame trouvera son +ameublement mesquin, et son équipage pauvre. Si cet homme aime sa femme +comme il n'en faut point douter, il émigrera dans la lune pour avoir un +plus gros traitement.--Ailleurs les rôles sont renversés, c'est la femme +et les enfants qui sont sacrifiés aux besoins voraces du chef de famille +à qui la vie irrégulière, le jeu et tant d'autres folies coûteuses font +oublier ses devoirs. Entre ses appétits et son rôle paternel il s'est +décidé pour les premiers et lentement il dérive vers l'égoïsme le plus +vil. + +Cet oubli de toute dignité, cet engourdissement progressif des +sentiments nobles ne se remarque pas seulement chez les jouisseurs des +classes aisées. L'homme du peuple aussi est atteint. Je connais bien des +petits ménages où pourrait régner le bonheur, mais où vous verriez une +pauvre mère de famille qui n'a que peine et chagrin jour et nuit, des +enfants sans souliers et souvent de gros soucis pour le pain. Pourquoi? +Parce qu'il faut trop d'argent au père. Pour ne parler que de la dépense +en alcool, chacun sait les proportions qu'elle a atteintes depuis vingt +ans. Les sommes englouties par ce gouffre sont fabuleuses: deux fois la +rançon de la guerre de 1870. Combien de besoins légitimes on aurait pu +satisfaire avec ce qui a été jeté en pâture aux besoins factices? Le +règne des besoins n'est pas celui de la solidarité, bien au contraire. +Plus il faut de choses à un homme pour lui-même, moins il peut faire +pour le prochain, même pour ceux qui lui sont attachés par les liens du +sang. + + * * * * * + +Diminution du bonheur, de l'indépendance, de la délicatesse morale, +voire des sentiments de solidarité, tel est le résultat du règne des +besoins. On pourrait y ajouter une multitude d'autres inconvénients dont +le moindre n'est pas l'ébranlement de la fortune et de la santé +publiques. Les sociétés qui ont de trop grands besoins s'absorbent dans +le présent, elles lui sacrifient les conquêtes du passé et lui immolent +l'avenir. Après nous le déluge! Raser les forêts pour en tirer de +l'argent, manger son blé en herbe, détruire en un jour le fruit d'un +long travail, brûler ses meubles pour se chauffer, charger l'avenir de +dettes pour rendre agréable le moment actuel, vivre d'expédients, et +semer pour le lendemain des difficultés, les maladies, la ruine, +l'envie, les rancunes,... on n'en finirait pas si l'on voulait énumérer +tous les méfaits de ce régime funeste. + +Au contraire, si nous nous en tenons aux besoins simples, nous évitons +tous ces inconvénients et nous les remplaçons par une multitude +d'avantages. C'est une vieille histoire que la sobriété et la tempérance +sont les meilleures gardiennes de la santé. À celui qui les observe +elles épargnent bien des misères qui attristent l'existence; elles lui +assurent la santé, l'amour de l'action, l'équilibre intellectuel. Qu'il +s'agisse de la nourriture, du vêtement, de l'habitation, la simplicité +du goût est en outre une source d'indépendance et de sécurité. Plus vous +vivez simplement, plus vous sauvegardez votre avenir. Vous êtes moins à +la merci des surprises, des chances contraires. Une maladie ou un +chômage ne suffisent pas pour vous jeter sur le pavé. Un changement, +même notable, de situation ne vous désarçonne pas. Ayant des besoins +simples, il vous est moins pénible de vous accommoder aux chances de la +fortune. Vous resterez un homme même en perdant votre place ou vos +rentes, parce que le fondement sur lequel repose votre vie n'est ni +votre table, ni votre cave, ni votre écurie, ni votre mobilier, ni votre +argent. Vous ne vous comporterez pas dans l'adversité comme un +nourrisson auquel on aurait retiré son hochet ou son biberon. Plus fort, +mieux armé pour la lutte, présentant, comme ceux qui ont les cheveux +ras, moins de prise aux mains de l'adversaire, vous serez en outre plus +utile à votre prochain. Vous n'exciterez ni sa jalousie, ni ses bas +appétits, ni sa réprobation par l'étalage de votre luxe, par l'iniquité +de vos dépenses, par le spectacle d'une existence parasitaire; et moins +exigeant pour votre propre bien-être vous garderez des moyens de +travailler à celui des autres. + + + + +VII + +Le plaisir simple. + + +Trouvez-vous ce temps amusant? Je le trouve, quant à moi, plutôt triste +dans son ensemble. Et je crains que mon impression ne soit pas toute +personnelle. À regarder vivre mes contemporains, à les écouter parler, +je me sens malheureusement confirmé dans le sentiment qu'ils ne +s'amusent pas beaucoup. Ce n'est pourtant pas faute d'essayer; mais il +faut avouer qu'ils y réussissent médiocrement. À quoi cela peut-il bien +tenir? + +Les uns accusent la politique ou les affaires, d'autres les questions +sociales ou le militarisme. On n'a que l'embarras du choix quand on se +met à égrener le chapelet de nos gros soucis. Allez donc après vous +amuser. Il y a trop de poivre dans notre soupe pour que nous la mangions +avec plaisir. Nous avons les bras chargés d'une foule d'embarras, dont +chacun suffirait à lui seul pour nous gâter l'humeur. Du matin au soir, +où que vous alliez, vous rencontrez des gens pressés, harcelés, +préoccupés. Ceux-ci ont laissé tout leur bon sang dans les méchants +conflits d'une politique hargneuse; ceux-là sont écoeurés des procédés +vils, des jalousies qu'ils ont rencontrés dans le monde de la +littérature ou des arts. La concurrence commerciale trouble aussi bien +des sommeils; les programmes d'études trop exigeants et les carrières +trop encombrées gâtent la vie aux jeunes gens; la classe ouvrière subit +les conséquences d'une lutte industrielle sans trêve. Il devient +désagréable de gouverner parce que le prestige s'en va, d'enseigner +parce que le respect diminue: partout où l'on jette les yeux il y a des +sujets de mécontentement. + +Et pourtant l'histoire nous représente certaines époques tourmentées, à +qui manquait autant qu'à la nôtre la tranquillité idyllique, et que les +plus graves événements n'ont pas empêché de connaître la gaîté. Il +semble même que la gravité des temps, l'insécurité du lendemain, la +violence des commotions sociales devienne à l'occasion une source +nouvelle de vitalité. Il n'est pas rare de voir les soldats chanter +entre deux batailles, et je ne crois guère me tromper en disant que la +joie humaine a célébré ses plus beaux triomphes dans les temps les plus +durs, au milieu des obstacles. Mais on avait alors, pour dormir paisible +avant la bataille, ou pour chanter dans la tourmente, des motifs d'ordre +intérieur qui nous font peut-être défaut. La joie n'est pas dans les +objets, elle est en nous. Et je persiste à croire que les causes de +notre malaise présent, de cette mauvaise humeur contagieuse qui nous +envahit, sont en nous au moins autant que dans les circonstances +extérieures. + +Pour s'amuser de tout coeur il faut se sentir sur une base solide, il +faut croire à la vie et la posséder en soi. Et c'est là ce qui nous +manque. Beaucoup d'hommes, même hélas! parmi les jeunes sont aujourd'hui +brouillés avec la vie, et je ne parle pas des philosophes seuls. Comment +voulez-vous qu'on s'amuse quand on a cette arrière-pensée qu'il vaudrait +peut-être mieux, après tout, que rien n'eût jamais existé? Nous +observons en outre dans les forces vitales de ce temps une dépression +inquiétante qu'il faut attribuer à l'abus que l'homme a fait de ses +sensations. Trop d'excès de toute nature ont faussé nos sens et altéré +notre faculté d'être heureux. La nature succombe sous les excentricités +qu'on lui a infligées. Profondément atteinte dans sa racine, la volonté +de vivre, malgré tout persistante, cherche à se satisfaire par des +moyens factices. On a recours dans le domaine médical à la respiration +artificielle, à l'alimentation artificielle, à la galvanisation. De même +nous voyons autour du plaisir expirant une multitude d'êtres empressés à +le réveiller, à le ranimer. Les moyens les plus ingénieux ont été +inventés: il ne sera pas dit qu'on a lésiné sur les frais. Tout a été +tenté, le possible et l'impossible. Mais dans tous ces alambics +compliqués on n'est jamais parvenu à distiller une goutte de joie +véritable. Il ne faut pas confondre le plaisir et les instruments de +plaisir. Suffirait-il de s'armer d'un pinceau pour être peintre, ou de +s'acheter à grands frais un stradivarius pour être musicien? De même +eussiez-vous pour vous amuser tout l'attirail extérieur le plus +perfectionné, le plus ingénieux, vous n'en seriez pas plus avancé. Mais +avec un débris de charbon, un grand peintre peut tracer une esquisse +immortelle. Il faut du talent ou du génie pour peindre, et pour s'amuser +il faut avoir la faculté d'être heureux. Quiconque la possède s'amuse à +peu de frais. Cette faculté se détruit dans l'homme par le scepticisme, +la vie factice, l'abus; elle s'entretient par la confiance, la +modération, les habitudes normales d'activité et de pensée. + +Une excellente preuve de ce que j'avance, et très facile à recueillir, +se trouve dans ce fait que partout où se rencontre une vie simple et +saine, le plaisir authentique l'accompagne, comme le parfum les fleurs +naturelles. Cette vie a beau être difficile, entravée, privée de ce que +nous considérons d'ordinaire comme les conditions mêmes du plaisir, on y +voit réussir la plante délicate et rare, la joie. Elle perce entre deux +pavés serrés, dans l'anfractuosité d'un mur, dans une fissure de rocher. +On se demande comment et d'où elle vient. Mais elle vit, alors que dans +les serres chaudes, les terrains grassement fumés, vous la cultivez au +poids de l'or pour la voir s'étioler et mourir entre vos doigts. + +Demandez aux acteurs de théâtre quel public s'amuse le mieux à la +comédie, ils vous répondront que c'est le public populaire. La raison +n'en est pas très difficile à saisir. Pour ce public-là , la comédie est +une exception, il ne s'en est pas saturé à force d'en prendre. Et puis +c'est un repos à ses rudes fatigues. Ce plaisir qu'il savoure il l'a +gagné honnêtement et il en connaît le prix comme il connaît celui des +petits sous gagnés à la sueur du front. Au surplus, il n'a pas fréquenté +les coulisses, il ne s'est pas mêlé aux intrigues d'artistes, il ignore +les ficelles, il croit que c'est arrivé. Pour tous ces motifs il jouit +d'un plaisir sans mélange. Je vois d'ici le sceptique blasé dont le +monocle étincelle dans cette loge, jeter sur la foule amusée un regard +dédaigneux: + + Pauvres gens, idiots, peuple ignorant et rustre! + +Et pourtant ce sont eux les vrais vivants, tandis qu'il est, lui, un +être artificiel, un mannequin, incapable de ressentir cette belle et +salutaire ivresse d'une heure de franc plaisir. + +Malheureusement la naïveté s'en va, même des régions populaires. Nous +voyons le peuple des villes, et celui des campagnes à sa suite, rompre +avec les bonnes traditions. L'esprit perverti par l'alcool, la passion +du jeu, les lectures malsaines, contracte peu à peu des goûts maladifs. +La vie factice fait irruption dans les milieux jadis simples, et du coup +c'est comme lorsque le phylloxéra se met à la vigne. L'arbre robuste de +la joie rustique voit sa sève tarir, ses feuilles se teindre de jaune. +Comparez une fête champêtre du bon vieux style avec une de ces fêtes de +village soi-disant modernisées. D'un côté, dans le cadre respecté des +coutumes séculaires, de solides campagnards chantent les chansons du +pays, dansent les danses du pays en costume de paysans, absorbent des +boissons naturelles et semblent complètement à leur affaire. Ils +s'amusent comme le forgeron forge, comme la cascade tombe, comme les +poulains bondissent dans la prairie. C'est contagieux, cela vous gagne +le coeur. Malgré soi on se dit: «Bravo les enfants, c'est bien cela!» On +demanderait à être de la partie. De l'autre côté, je vois des villageois +déguisés en citadins, des paysannes enlaidies par la modiste, et comme +ornement principal de la fête un ramassis de dégénérés qui braillent des +chansonnettes de café-concert: et quelquefois à la place d'honneur +quelques cabotins de dixième ordre venus pour la circonstance afin de +dégrossir ces ruraux et leur faire goûter des plaisirs raffinés. Pour +boissons, des liqueurs à base d'eau-de-vie de pomme de terre ou de +l'absinthe. Dans tout cela ni originalité ni pittoresque. Du laisser +aller peut-être et de la vulgarité, mais non pas cet abandon que procure +le plaisir naïf. + + * * * * * + +Cette question du plaisir est capitale. Les gens posés la négligent en +général comme une futilité; les utilitaires, comme une superfétation +coûteuse. Ceux qu'on désigne sous le nom d'hommes de plaisir fourragent +dans un domaine si délicat comme des sangliers dans un jardin. On ne +paraît se douter nullement de l'immense intérêt humain qui s'attache à +la joie. C'est une flamme sacrée qu'il faut nourrir et qui jette sur la +vie un jour éclatant. Celui qui s'attache à l'entretenir, fait une +oeuvre aussi profitable à l'humanité, que celui qui construit des ponts, +perce des tunnels, cultive la terre. Se conduire de telle sorte qu'on +maintienne en soi, au milieu des labeurs et des peines de la vie, la +faculté d'être heureux et qu'on puisse, comme par une espèce de +contagion salutaire, la propager parmi ses semblables, est faire oeuvre +de solidarité dans ce que ce terme a de plus noble. Donner un peu de +plaisir, dérider les fronts soucieux, mettre un peu de lumière sur les +chemins obscurs, quel office vraiment divin dans cette pauvre humanité! +Mais ce n'est qu'avec une grande simplicité de coeur qu'on arrive à le +remplir. + +Nous ne sommes pas assez simples pour être heureux et pour rendre les +autres heureux. Il nous manque la bonté et le détachement de nous-mêmes. +Nous répandons la joie comme nous répandons la consolation, par des +procédés tels que nous obtenons des résultats négatifs. Pour consoler +quelqu'un que faisons-nous? Nous nous attachons à nier sa souffrance, à +la discuter, à lui persuader qu'il se trompe en se croyant malheureux. +Au fond, notre langage traduit en paroles de vérité se réduit à ceci: +«Tu souffres, ami. C'est étrange; tu dois te tromper, car je ne sens +rien.» Le seul moyen humain de soulager une souffrance étant de la +partager par le coeur, que doit éprouver un malheureux consolé de la +sorte? + +Pour divertir notre prochain et lui faire passer un moment agréable, +nous nous y prenons de la même façon: nous le convions à admirer notre +esprit, à rire de nos saillies, à fréquenter notre maison, à s'asseoir à +notre table et partout éclate notre souci de paraître. Quelquefois aussi +nous lui faisons, avec une libéralité protectrice, l'aumône d'une +distraction de notre choix. À moins que nous ne l'invitions à s'amuser +avec nous, comme nous l'inviterions à faire une partie de cartes, avec +l'arrière-pensée de l'exploiter à notre profit. Pensez-vous que le +plaisir par excellence pour autrui soit de nous admirer, de reconnaître +notre supériorité, ou de nous servir d'instrument? Y a-t-il au monde un +ennui comparable à celui de se sentir exploité, protégé, enrôlé dans une +claque? Pour donner du plaisir aux autres et en prendre soi-même, il +faut commencer par écarter le moi qui est haïssable et le tenir enchaîné +pendant toute la durée des divertissements. Il n'y a pas de pire +trouble-fête que celui-là . Soyons bon enfant, aimable, bienveillant, +rentrons nos médailles, nos plaques, nos titres, et mettons-nous à la +disposition des autres de tout coeur! + +Vivons quelquefois ne fût-ce que pendant une heure, et toute autre chose +cessante, pour faire sourire autrui. Le sacrifice n'est qu'apparent, +personne ne s'amuse mieux que ceux qui savent se donner simplement pour +procurer à leur entourage un peu de bonheur et d'oubli. + +Quand serons-nous assez simplement hommes pour ne pas faire figurer au +premier rang dans nos réunions de plaisir toutes les choses qui nous +agacent les nerfs dans la vie de tous les jours? Ne pourrons-nous pas +oublier pour une heure nos prétentions, nos divisions, nos +classifications, nos personnages enfin, pour redevenir enfants et rire +encore de ce bon rire qui fait tant de bien et rend les hommes +meilleurs? + + * * * * * + +Je me sens pressé ici de faire une remarque d'un genre tout particulier +et d'offrir par là à mes lecteurs bien intentionnés des occasions de +s'atteler à une oeuvre magnifique. Mon but est de recommander à leur +attention plusieurs catégories de personnes assez négligées au point de +vue du plaisir. + +On pense qu'un balai ne peut servir qu'à balayer, un arrosoir à arroser, +un moulin à café à moudre du café, et de même on pense qu'un infirmier +n'est fait que pour soigner les malades, un professeur pour instruire, +un prêtre pour prêcher, enterrer, confesser, une sentinelle pour monter +la garde. Et on en conclut que les êtres livrés aux travaux les plus +sérieux sont voués à leurs fonctions comme le boeuf au labour. Des +divertissements sont incompatibles avec ce genre d'activité. Poussant +cette manière de voir plus avant, on se croit autorisé à penser que les +personnes infirmes, affligées, ruinées, les vaincus de la vie et tous +ceux qui ont quelque lourd fardeau à porter, sont du côté de l'ombre +comme le versant nord des montagnes et qu'il est nécessaire qu'il en +soit ainsi. D'où l'on en conclut assez généralement que les hommes +graves n'ont pas besoin de plaisir et qu'il serait malséant de leur en +offrir. Quant aux affligés, ce serait manquer à la délicatesse de rompre +le fil de leurs tristes pensées. Il semble donc admis que certaines +personnes sont condamnées à demeurer toujours austères, qu'il faut les +aborder avec une mine austère et ne leur parler que de choses austères. +De même, il faut laisser le sourire à la porte quand on va voir les +malades, les malheureux, prendre une figure sombre, un air lamentable et +choisir des sujets de conversation navrants. Ainsi on apporte du noir à +ceux qui sont dans le noir, de l'ombre à ceux qui sont à l'ombre. On +contribue à augmenter l'isolement des isolés, la monotonie des vies +mornes. On claquemure certaines existences comme dans un cachot; parce +qu'il pousse de l'herbe autour de leurs asiles déserts, on parle bas en +les approchant comme en approchant des tombeaux. Qui se doute de +l'oeuvre infernale de cruauté accomplie ainsi chaque jour dans le monde! +Il ne faut pas qu'il en soit ainsi. + +Quand vous verrez des hommes ou des femmes consacrés aux tâches sévères +ou à l'office douloureux qui consiste à fréquenter les misères humaines +et à bander les plaies, souvenez-vous que ces êtres sont faits comme +vous, qu'ils ont les mêmes besoins et qu'il est des heures où il leur +faut du plaisir et de l'oubli. Vous ne les détournerez pas de leur +mission en les faisant rire quelquefois, eux qui voient tant de larmes +et de peines. Au contraire vous leur rendrez des forces pour mieux +continuer leur labeur. + +Et quand vous connaîtrez des familles éprouvées ou des individus +affligés, ne les entourez pas, comme des pestiférés, d'un cordon +sanitaire que vous ne franchirez qu'en prenant des précautions qui leur +rappellent leur triste sort. Au contraire, après avoir montré toute +votre sympathie, tout votre respect de leur douleur, soulagez-les, +aidez-leur à vivre, apportez-leur un parfum du dehors, quelque chose +enfin qui leur rappelle que leur malheur ne les exclut pas du monde. + +Étendez aussi votre sympathie à tous ceux qui ont des occupations +absorbantes et sont pour ainsi dire rivés sur place. Le monde est plein +d'êtres sacrifiés qui n'ont jamais de repos ni de plaisir et auxquels la +moindre liberté, le plus modeste répit fait un bien immense. Et ce +minimum de soulagement, il serait si facile de le leur procurer si +seulement l'on y songeait. Mais voilà , le balai est fait pour balayer et +il semble qu'il ne puisse pas sentir de fatigue. Il faut se débarrasser +de cet aveuglement coupable qui nous empêche de voir la lassitude de +ceux qui sont toujours sur la brèche. Relevons les sentinelles perdues +du devoir, procurons une heure à Sisyphe pour souffler. Prenons un +moment la place de la mère de famille que les soins du ménage et des +enfants rendent esclave, sacrifions un peu de notre sommeil à ceux +qu'usent les longues veilles près des malades. Jeune fille que peut-être +la promenade n'amuse pas toujours, prenez le tablier de la cuisinière et +donnez-lui la clef des champs. Ainsi vous ferez des heureux et vous le +serez vous-mêmes. Nous marchons constamment à côté d'êtres chargés de +fardeaux que nous pourrions prendre sur nous ne fût-ce que pour un peu +de temps. Mais ce court répit suffirait pour guérir des maux, ranimer la +joie éteinte dans bien des coeurs, ouvrir une large carrière à la bonne +volonté entre les hommes. Comme on se comprendrait mieux si l'on savait +se mettre de tout coeur à la place les uns des autres et comme il y +aurait plus de plaisir à vivre! + + * * * * * + +J'ai trop parlé ailleurs de l'organisation du plaisir parmi la jeunesse +pour y revenir ici en détail[1]. Mais je tiens à dire en substance ce +qu'on ne saurait assez répéter: si vous voulez que la jeunesse soit +morale, ne négligez pas ses plaisirs et n'abandonnez pas au hasard le +soin de les lui procurer. Vous me répondrez peut-être que la jeunesse +n'aime pas qu'on réglemente ses distractions, et que d'ailleurs celle +d'aujourd'hui est gâtée et ne s'amuse que trop. Je vous répondrai +d'abord qu'on peut suggérer des idées, indiquer des directions, créer +des occasions de plaisir, sans rien réglementer. En second lieu, je vous +ferai observer que vous vous trompez en vous imaginant que la jeunesse +s'amuse trop. À part les plaisirs factices, énervants et dissolvants qui +flétrissent la vie au lieu de la faire fleurir et resplendir, il lui +reste aujourd'hui très peu de chose. L'abus, cet ennemi de l'usage +légitime, a si bien barbouillé la terre qu'il devient difficile de +toucher à quelque chose qu'il n'ait pas sali. De là des prudences, des +défenses, des prohibitions sans nombre. On ne peut presque pas bouger +quand on veut éviter tout ce qui ressemble aux plaisirs malsains. Dans +la jeunesse actuelle, surtout chez celle qui se respecte, le manque de +plaisir occasionne des souffrances profondes. On n'est pas sevré sans +inconvénients de ce vin généreux. Impossible de prolonger cet état de +choses sans épaissir l'ombre sur les têtes de nos jeunes générations. Il +faut venir à leur secours. Nos enfants héritent d'un monde qui n'est pas +gai. Nous leur léguons de gros soucis, des questions embarrassantes, une +vie chargée d'entraves et de complications. Tentons du moins un effort +pour éclairer le matin de leurs jours. Organisons le plaisir, créons-lui +des abris, ouvrons nos coeurs et nos maisons. Mettons la famille dans +notre jeu. Que la gaieté cesse d'être une denrée d'exportation. +Réunissons nos fils que nos intérieurs moroses poussent dans la rue, et +nos filles qui s'ennuient dans la solitude. Multiplions les fêtes de +famille, les réceptions et les excursions en famille; élevons chez nous +la bonne humeur à la hauteur d'une institution. Que l'école se mette de +la partie. Que les maîtres et les élèves, écoliers ou étudiants, se +rencontrent plus souvent et s'amusent ensemble. Cela fait avancer le +travail sérieux. Il n'y a rien de tel pour bien comprendre son +professeur que d'avoir ri en sa compagnie, et réciproquement pour bien +comprendre un étudiant ou un écolier, il faut l'avoir vu ailleurs que +sur les bancs ou sur la sellette d'examen. + + [1] Voir entre autres: _Jeunesse_, chap. _La joie_. + +--Et qui fournira l'argent?--Quelle question! C'est bien là l'erreur +centrale. Le plaisir et l'argent; on prend cela pour les deux ailes du +même oiseau. Hélas! l'illusion est grossière! Le plaisir, comme toutes +les choses vraiment précieuses en ce monde, ne peut ni se vendre ni +s'acheter. Pour s'amuser il faut payer de sa personne, c'est +l'essentiel. On ne vous défend pas d'ouvrir votre bourse si vous le +pouvez faire et si vous le trouvez utile. Mais je vous assure, ce n'est +pas indispensable. Le plaisir et la simplicité sont deux vieilles +connaissances. Recevez simplement, réunissez-vous simplement. Ayez bien +travaillé d'abord; soyez aussi aimable, aussi loyal que possible pour +vos compagnons et ne dites pas de mal des absents: le succès sera +certain. + + + + +VIII + +L'esprit mercenaire et la simplicité. + + +Nous venons de coudoyer en passant un certain préjugé fort répandu, qui +attribue à l'argent une puissance magique. Rapprochés ainsi d'un terrain +brûlant, nous ne l'éviterons pas; mais nous allons y poser le pied, +persuadés qu'il y a sur ce point plusieurs vérités à dire. Elles ne sont +point neuves, mais elles sont si oubliées! + +Je ne vois aucun moyen de nous passer de l'argent. Tout ce qu'ont pu +faire jusqu'à ce jour certains théoriciens ou législateurs qui +l'accusent de tous les maux, c'est d'en changer le nom ou la forme. Mais +ils n'ont jamais pu se passer d'un signe représentatif de la valeur +commerciale des choses. Vouloir supprimer l'argent est une tentative +analogue à celle qui voudrait supprimer l'écriture. Il n'en est pas +moins vrai que cette question de l'argent est très troublante. Elle +forme un des éléments principaux de notre vie compliquée. Les +difficultés économiques où nous nous débattons, les conventions +sociales, tout l'agencement de la vie moderne ont porté l'argent à un +rang si éminent qu'il n'est pas étonnant que l'imagination humaine lui +attribue une sorte de royauté. Et c'est par ce côté que nous devons +aborder le problème. + +Le terme d'argent a pour pendant celui de marchandise. S'il n'y avait +point de marchandise l'argent n'existerait pas. Mais tant qu'il y aura +de la marchandise il y aura de l'argent, peu importe sous quelle forme. +La source de tous les abus dont l'argent est devenu le centre réside +dans une confusion. On a confondu dans le terme et dans la notion de +marchandise des objets qui n'ont aucun rapport ensemble. On a voulu +donner une valeur vénale à des choses qui n'en peuvent ni doivent en +avoir aucune. Les idées d'achat et de vente ont envahi des provinces où +elles peuvent être à juste titre considérées comme des étrangères, des +ennemies, des usurpatrices. Il est légitime que du blé, des pommes de +terre, du vin, des étoffes soient à vendre et qu'on les achète. Il est +parfaitement naturel que le labeur d'un homme lui procure des droits à +la vie et qu'on lui remette en main une valeur qui représente ces +droits. Mais ici déjà l'analogie cesse d'être complète. Le travail d'un +homme n'est pas une marchandise au même titre qu'un sac de blé ou un +quintal de charbon. Il entre dans ce travail des éléments qu'on ne peut +évaluer en monnaie. Enfin, il est des choses qui ne sauraient s'acheter: +le sommeil par exemple, la connaissance de l'avenir, le talent. Celui +qui nous les offre en vente peut être considéré comme un fou ou un +imposteur. Pourtant il y a des gens qui battent monnaie avec ces choses. +Ils vendent ce qui ne leur appartient pas et leurs dupes paient des +valeurs illusoires en monnaie véritable. De même, il y a des marchands +de plaisir, des marchands d'amour, des marchands de miracles, des +marchands de patriotisme, et ce titre de commerçant qui est si honorable +quand il représente un homme faisant commerce de ce qui est en effet une +denrée commerciale devient la pire flétrissure quand il s'agit des +choses du coeur, de la religion, de la patrie. + +Presque tout le monde est d'accord pour trouver honteux qu'on trafique +de ses sentiments, de son honneur, de sa robe, de sa plume, de son +mandat. Malheureusement ce qui ne souffre aucune contradiction dans la +théorie, ce qui, dit comme nous le disons, ressemble plutôt à une +banalité qu'à une haute vérité morale, a une peine infinie à pénétrer +dans la pratique. Le trafic a envahi le monde. Les vendeurs se sont +installés jusqu'au sanctuaire, et par sanctuaire je n'entends pas +seulement les choses religieuses, mais tout ce que l'humanité a de sacré +et d'inviolable. Ce n'est pas l'argent qui complique la vie, la corrompt +et l'altère, c'est notre esprit mercenaire. + +L'esprit mercenaire ramène tout à une seule question: _Combien cela +va-t-il me rapporter?_ il résume tout dans un axiome: _Avec de l'argent, +on peut tout se procurer._ Avec ces deux principes de conduite une +société peut descendre à des degrés d'infamie qu'il est impossible de +dépeindre et d'imaginer. + +_Combien cela va-t-il me rapporter?_ Cette question si légitime tant +qu'il s'agit des précautions que chacun doit prendre pour assurer sa +subsistance par son travail, devient funeste aussitôt qu'elle sort de +ses limites et domine toute la vie. Cela est si vrai qu'elle avilit même +le travail qui est notre gagne-pain. Je fournis du travail payé, rien de +mieux; mais si je n'ai pour m'inspirer pendant ce travail que le seul +désir de toucher ma paye, rien de pire. Un homme qui n'a pour motif +d'action que son salaire fait de la mauvaise besogne. Ce qui l'intéresse +n'est pas le travail, c'est l'argent. S'il peut rogner sur sa peine sans +retrancher de son gain, soyez sûr qu'il le fera. Maçon, laboureur, +ouvrier d'usine, celui qui n'aime pas son labeur n'y met ni intérêt, ni +dignité, et c'est en somme un mauvais ouvrier. Le médecin qui n'est +préoccupé que des honoraires est un homme auquel il ne fait pas bon +confier sa vie, car ce qui le met en mouvement c'est le désir de garnir +sa bourse avec le contenu de la vôtre. S'il est de son intérêt que vous +souffriez plus longtemps, il est capable de cultiver votre maladie au +lieu de fortifier votre santé. Celui qui n'aime dans l'instruction de +l'enfance que le profit qu'elle procure est un triste professeur, car ce +profit est médiocre, mais son enseignement plus médiocre encore. Que +vaut le journaliste mercenaire? Le jour où vous n'écrivez que pour le +sou, votre prose cesse de valoir même ce sou. Plus le travail humain +touche à des objets de nature élevée, plus l'esprit mercenaire, s'il +intervient, le stérilise et le corrompt. On a mille fois raison de dire +que toute peine mérite salaire, que tout homme qui consacre son effort à +entretenir la vie doit avoir sa place au soleil,--et quiconque ne fait +rien d'utile, ne gagne pas sa vie, en un mot n'est qu'un parasite. Mais +il n'y a pas de plus grave erreur sociale que d'en arriver à faire du +gain l'unique mobile d'action. Ce que nous mettons de meilleur dans +notre oeuvre, qu'elle se fasse à la force des bras, par la chaleur du +coeur, ou la tension de l'intelligence, c'est précisément ce que +personne ne peut nous payer. Rien ne prouve mieux que l'homme n'est pas +une machine, que ce fait: deux hommes à l'oeuvre avec les mêmes forces, +les mêmes gestes, produisent des résultats tout différents. Où est la +cause de ce phénomène? Dans la divergence de leurs intentions. L'un a +l'esprit mercenaire, l'autre a l'âme simple. Tous les deux touchent leur +paye, mais le travail de l'un est stérile, l'autre a mis son âme dans +son travail. Le travail du premier est comme le grain de sable qui reste +toute l'éternité sans qu'il en sorte rien, le travail de l'autre est +comme la graine vivante jetée au sol, il germe et produit des moissons. +Il n'y a pas d'autre secret pour expliquer que tant de gens n'ont pas +réussi en employant les mêmes procédés extérieurs que d'autres. Les +automates ne se reproduisent pas et le travail du mercenaire ne produit +pas de fruit. + + * * * * * + +Sans doute nous sommes obligés de nous incliner devant le fait +économique, de reconnaître les difficultés de la vie; de jour en jour il +devient plus urgent de bien combiner ses moyens d'action pour arriver à +nourrir, à vêtir, à loger, à élever sa famille. Celui qui ne tient pas +compte de ces nécessités impérieuses, qui ne calcule pas et ne prévoit +pas, n'est qu'un illuminé ou un maladroit, tôt ou tard exposé à tendre +la main à ceux dont il méprise la parcimonie. Et cependant que +deviendrions-nous, si ce genre de souci nous absorbait tout entiers? si, +parfaits comptables, nous voulions mesurer notre effort à l'argent qu'il +nous rapporte, ne plus rien faire qui n'aboutisse à une recette et +considérer comme choses inutiles ou peines perdues ce qui ne peut pas +s'aligner en chiffres sur un livre de comptes? + +Nos mères ont-elles touché quelque chose pour nous aimer, nous élever? +Qu'adviendrait-il de notre piété filiale si nous voulions toucher +quelque chose pour aimer et soigner nos vieux parents? + +Qu'est-ce que cela rapporte de dire la vérité? du désagrément, +quelquefois des souffrances et des persécutions. De défendre son pays? +des fatigues, des blessures et souvent la mort. De faire du bien? des +ennuis, de l'ingratitude, des ressentiments même. Il entre du dévouement +dans toutes les fonctions essentielles de l'humanité. Je défie les plus +fins calculateurs de se maintenir dans le monde sans jamais faire appel +à autre chose qu'au calcul. Sans doute on proclame intelligents ceux qui +s'entendent à «faire leur pelote». Mais regardez-y de près. Combien, +dans leur pelote, y a-t-il de fil qu'ils doivent au dévouement des +simples? Auraient-ils bien réussi, s'ils n'avaient rencontré dans le +monde que des malins de leur espèce ayant pour devise: Pas d'argent, pas +de Suisse! Disons-le hautement: c'est grâce à quelques-uns qui ne +comptent pas trop rigoureusement, que le monde se soutient. Les plus +beaux services rendus, les plus dures besognes sont en général peu ou +point rétribués. Heureusement qu'il restera toujours des hommes prêts +aux fonctions désintéressées et même à celles qui ne sont payées qu'en +souffrances, et qui coûtent l'argent, le repos, la vie. Le rôle de ces +hommes-là est souvent pénible et ne va pas sans découragements. Qui de +nous n'a entendu faire des récits d'expériences douloureuses où le +narrateur regrettait ses bontés passées, le mal qu'il s'était donné pour +ne récolter que des déboires. On conclut généralement ces confidences en +disant: j'ai été assez bête pour faire ceci et cela. Quelquefois on a +raison de se juger ainsi parce que c'est toujours un tort de jeter les +perles aux pourceaux; mais que de vies dont les seuls actes vraiment +beaux sont précisément ceux dont on se repent à cause de l'ingratitude +des hommes! Ce qu'il faudrait souhaiter à l'humanité, c'est que le +nombre de ces actes bêtes aille grandissant. + + * * * * * + +J'en arrive maintenant au credo de l'esprit mercenaire. Sa qualité est +d'être bref. Pour le mercenaire la loi et les prophètes sont contenus +dans ce seul axiome: _Avec de l'argent on peut tout se procurer._ À +regarder la vie sociale superficiellement rien de plus évident. «Nerf de +la guerre», «preuve sonnante», «clef qui ouvre toutes les portes», «roi +du monde»!... On pourrait, en recueillant tout ce qu'on a dit de la +gloire et de la puissance de l'argent, faire une litanie plus longue que +celle qui se chante en l'honneur de la Vierge Marie. Il faut avoir été +sans le sou, ne fût-ce qu'un jour ou deux, et avoir essayé de vivre dans +le monde où nous sommes, pour se faire une idée de ce qui manque à celui +dont la bourse est vide. J'engage ceux qui aiment les contrastes et les +situations imprévues à essayer de vivre sans argent pendant une +demi-semaine seulement, et loin de leurs amis et connaissances, du +milieu enfin où ils sont quelqu'un. Ils feront plus d'expériences en +quarante-huit heures qu'un homme établi pendant toute son année. Hélas! +ces expériences quelques-uns les font malgré eux, et lorsque la ruine +véritable s'abat sur leur tête ils ont beau rester dans leur patrie, +parmi les compagnons de leur jeunesse, leurs anciens collaborateurs et +même leurs obligés, on affecte de ne plus les connaître. Avec quelle +amertume ils commentent le credo mercenaire: avec de l'argent on peut +tout se procurer, sans argent impossible de rien avoir. Vous devenez le +paria, le lépreux, celui dont chacun se détourne. Les mouches vont aux +cadavres, les hommes vont à l'argent. Aussitôt que l'argent se retire le +vide se fait. Il en a fait couler des larmes le credo mercenaire! larmes +amères, larmes de sang pleurées par ceux-là mêmes qui avaient peut-être +été jadis les adorateurs du veau d'or. + +Et pourtant ce credo est faux, archi-faux. Je ne vais pas marcher à +l'attaque, avec de vieilles rengaines comme celle de l'homme riche égaré +dans un désert et qui ne peut même pas se procurer une goutte d'eau pour +son argent; ou celle du millionnaire décrépit qui donnerait la moitié de +ce qu'il possède pour acheter à un solide gaillard sans le sou, ses +vingt ans et sa robuste santé! Je n'essayerai pas non plus de vous +prouver qu'on ne peut pas acheter le bonheur. Tant de gens parmi ceux +qui ont de l'argent et surtout parmi ceux qui n'en ont pas, sourient de +cette vérité comme du plus usé de tous les clichés. Mais j'en appellerai +aux souvenirs, aux expériences de chacun pour faire toucher du doigt le +grossier mensonge que recouvre un axiome que tout le monde va répétant. + +Garnissez votre bourse du mieux que vous pourrez et partons ensemble +pour une ville d'eaux, comme il y en a beaucoup. Je veux dire un de ces +endroits jadis inconnus, pleins de gens simples, respectueux, +accueillants, parmi lesquels il faisait bon vivre et sans grande +dépense. La Renommée aux cent trompettes les a tirés de l'ombre, leur a +enseigné le parti qu'ils pourraient tirer de leur situation, de leur +climat, de leurs personnes. Vous partez, sur la foi de dame Renommée, et +vous vous flattez qu'avec votre argent vous pourrez vous procurer une +retraite paisible, et loin du monde factice et civilisé, tisser un peu +de poésie dans la trame de vos jours.--La première impression est bonne: +le cadre naturel et certaines coutumes patriarcales, lentes à +disparaître, vous frappent d'abord favorablement. Mais à mesure que les +jours passent l'impression se gâte, les dessous apparaissent. Ce que +vous considériez comme du vieux authentique, pareil aux meubles de +famille séculaires, n'est que du truquage pour mystifier les gobeurs. Il +y a des étiquettes sur tout, tout est à vendre, depuis le sol jusqu'aux +habitants. Ces primitifs sont devenus les plus roués des gens +d'affaires. Étant donné votre argent, ils ont résolu le problème de se +le procurer au moins de frais possible. Ce ne sont que ficelles, pièges +partout tendus comme des toiles d'araignées et la mouche que ces gens +attendaient au fond de leur trou c'est vous. Voilà ce que vingt ou +trente ans de régime mercenaire ont fait d'une population qui était +autrefois simple, honnête, et dont le contact faisait du bien aux +citadins surmenés. Le pain de ménage a disparu, le beurre sort de +l'usine, ils possèdent à merveille la méthode pour écrémer le lait et +les dernières recettes pour falsifier les vins; ils ont tous les vices +des citadins moins leurs vertus. + +En partant vous comptez votre argent. Il en manque beaucoup; et vous +vous plaignez. Vous avez tort. On n'achète jamais trop cher la +conviction qu'il y a des choses qu'on ne peut pas se procurer pour de +l'argent. + +Vous avez besoin dans votre maison d'un employé intelligent et habile, +essayez de vous procurer cet oiseau rare. D'après le principe qu'on peut +tout avoir avec de l'argent, vous devrez, suivant que vous offrez des +appointements médiocres, ordinaires, bons, très bons, excellents... +trouver des employés médiocres, ordinaires, très bons, supérieurs. Mais +tous ceux qui se présenteront pour occuper le poste vacant se rangeront +dans la dernière catégorie, et ils se seront préalablement procuré des +certificats à l'appui de leurs prétentions. Il est vrai que neuf fois +sur dix, à l'épreuve de la pratique, il apparaîtra que ces personnages +si habiles manquent totalement de savoir-faire. Alors pourquoi se +sont-ils engagés chez vous? Ils devraient à la vérité de répondre comme +le fait dans la comédie la cuisinière cher payée et qui ne sait rien +faire.--Pourquoi vous êtes-vous engagée comme cordon bleu?--_C'est pour +toucher le sou du franc._ Voilà la grande affaire. Vous trouverez +toujours des gens qui aiment toucher de gros traitements. Plus rarement +vous trouverez des capacités. Et si c'est de la probité qu'il vous faut, +les difficultés augmenteront. Des mercenaires, vous en trouverez +aisément; du dévouement, c'est autre chose. Loin de moi la pensée de +nier l'existence de serviteurs dévoués, d'employés probes et +intelligents à la fois. Mais vous en rencontrerez autant, et quelquefois +plus, parmi les mal payés que parmi les plus grassement rétribués. Et +peu importe en somme où ils se rencontrent, soyez sûrs qu'ils ne sont +pas dévoués par intérêt, ils le sont parce qu'ils ont gardé un fonds de +simplicité qui les rend capables d'abnégation. + +On va aussi répétant partout que l'argent est le nerf de la guerre. Sans +doute la guerre coûte beaucoup d'argent et nous en savons quelque chose. +Est-ce à dire que pour se défendre contre ses ennemis et faire honneur à +son drapeau il suffise qu'un pays soit riche? Les Grecs se sont chargés +jadis d'administrer aux Perses la preuve du contraire, et cette +preuve-là ne cessera d'être répétée dans l'histoire. Avec de l'or on +peut acheter des vaisseaux, des canons, des chevaux; mais on ne peut pas +acheter le génie militaire, la sagesse politique, la discipline, +l'enthousiasme. Mettez des milliards entre les mains de vos recruteurs +et chargez-les de vous amener un grand capitaine et une armée de +sans-culottes. Vous trouverez cent capitaines pour un seul et mille +soldats, mais envoyez-les au feu: vous en aurez pour votre argent. + +Du moins pourrait-on s'imaginer qu'avec de l'argent tout court il soit +possible de soulager les misères et de faire du bien. Hélas! cela aussi +est une illusion dont il faut revenir. L'argent, par grosses ou par +petites sommes, est une graine qui fait germer les abus. À moins d'y +ajouter de l'intelligence, de la bonté, une grande expérience des +hommes, vous ne ferez que du mal, et vous risquerez fort de corrompre +ceux qui reçoivent vos largesses et ceux que vous avez chargés de les +distribuer. + + * * * * * + +L'argent ne peut pas suffire à tout, il est une puissance, mais il n'est +pas la toute-puissance. Rien ne complique la vie, rien ne démoralise +l'homme, rien ne fausse le fonctionnement normal de la société comme le +développement de l'esprit mercenaire. Partout où il règne, c'est la +duperie de tous par tous. On ne peut plus se fier à rien ni à personne, +on ne peut plus rien obtenir qui vaille. Nous ne sommes pas des +détracteurs de l'argent; mais il faut lui appliquer la loi commune: +_Tout à sa place, tout à son rang!_ Lorsque l'argent, qui doit être un +serviteur, devient une force tyrannique, irrespectueuse de la vie +morale, de la dignité, de la liberté; lorsque les uns s'efforcent de se +le procurer à tout prix, apportant au marché ce qui n'est pas une +marchandise; lorsque les autres qui possèdent la richesse s'imaginent +qu'ils peuvent obtenir d'autrui ce qu'il n'est permis à personne de +vendre ni d'acheter, il faut s'insurger contre cette grossière et +criminelle superstition, crier hautement à l'imposture: que ton argent +périsse avec toi! Ce que l'homme a de plus précieux il l'a en général +reçu gratuitement: qu'il sache donc le donner gratuitement. + + + + +IX + +La réclame et le bien ignoré. + + +Une des principales puérilités de ce temps est l'amour de la réclame. +Percer, se faire connaître, sortir de l'obscurité, quelques-uns sont à +tel point dévorés par ce désir, qu'on peut à juste titre les déclarer +atteints du prurit de la publicité. À leurs yeux l'obscurité est +l'ignominie par excellence; aussi font-ils tout pour être remarqués. Ils +se considèrent dans leur existence ignorée comme des êtres perdus, +comparables aux naufragés qu'une nuit de tempête a jetés sur quelque +rocher désert et qui ont recours aux clameurs, aux détonations, au feu, +à tous les signaux imaginables pour faire savoir à quelqu'un qu'ils sont +là . Non contents de lancer des pétards et des fusées innocentes, +plusieurs sont allés, pour se faire connaître à tout prix, jusqu'à la +bassesse et jusqu'au crime. L'incendiaire Érostrate a fait de nombreux +disciples. Combien sont-ils de ce temps qui ne sont devenus célèbres que +pour avoir détruit quelque chose de marquant, démoli ou essayé de +démolir une réputation illustre, signalé leur passage enfin, par un +scandale, une méchanceté ou quelque barbarie retentissante. + +Cette rage de la notoriété ne sévit pas seulement parmi les cervelles +fêlées, ou dans le monde des financiers douteux, des charlatans, des +cabotins de tout rang, elle s'est répandue dans tous les domaines de la +vie spirituelle et matérielle. La politique, la littérature, la science +même, et, chose plus choquante, la charité et la religion ont été +infestées par les réclames. On sonne de la trompette autour des bonnes +oeuvres et pour convertir les âmes on a imaginé des pratiques criardes. +Poursuivant ses ravages, la fièvre du bruit a gagné des retraites +d'ordinaire silencieuses, troublé les esprits en général posés et vicié +dans une large mesure l'activité pour le bien. L'abus de tout montrer ou +plutôt de tout étaler, l'incapacité croissante d'apprécier ce qui reste +caché et l'habitude de mesurer la valeur des choses au tapage qu'elles +font, a fini par altérer le jugement des plus sérieux, et l'on se +demande parfois si la société ne finira pas par se transformer en une +vaste foire où chacun bat de la caisse devant sa baraque. + +On quitte volontiers la poussière et l'intolérable cacophonie des +exhibitions foraines pour aller respirer à l'aise dans quelque vallon +écarté, tout surpris de voir combien le ruisseau est limpide, la forêt +discrète, et la solitude agréable. Dieu merci, il y a encore des asiles +inviolés. Quelque formidable que soit le vacarme, quelque assourdissante +que soit la mêlée où s'entre-choquent les voix des pitres, tout cela ne +porte pas au delà d'une certaine limite, puis s'apaise et s'éteint. Le +domaine du silence est plus vaste que celui du bruit; c'est là ce qui +nous console. + + * * * * * + +Posons le pied au seuil de ce monde infini qu'habite le bien ignoré, le +labeur silencieux. Nous sommes d'emblée sous ce charme qu'on éprouve à +voir les neiges immaculées où personne n'imprima ses pas, les fleurs des +solitudes, les sentiers perdus qui semblent aller vers les horizons sans +limites. + +Le monde est ainsi fait que les ressorts du travail, les agents les plus +actifs sont partout dissimulés. La nature met une sorte de coquetterie à +masquer son labeur. Il faut se donner la peine de la guetter, s'ingénier +à la surprendre si l'on désire observer autre chose que des résultats et +pénétrer dans les secrets de ses laboratoires. Pareillement dans la +société humaine, les forces qui agissent pour le bien demeurent +invisibles et de même encore dans la vie de chacun de nous: ce que nous +avons de meilleur est incommunicable, enfoui au plus profond de +nous-mêmes. Plus les sentiments sont énergiques, confondus avec la +racine même de notre être, moins ils recherchent l'ostentation; ils +croiraient se profaner en s'empressant de s'exposer au grand jour. Il y +a une secrète et inexprimable joie à posséder au fond de soi-même un +monde intérieur que Dieu seul connaît et d'où cependant nous vient +l'impulsion, l'entrain, le renouvellement journalier de notre courage et +les plus puissants motifs d'agir au dehors. Quand cette vie intime +diminue d'intensité, quand l'homme la néglige pour soigner la surface, +il perd en valeur tout ce qu'il gagne en apparence. Par une triste +fatalité, il arrive ainsi que, souvent, nous valons moins à mesure que +nous sommes admirés davantage. Et nous demeurons convaincus que ce qu'il +y a de meilleur dans le monde c'est ce qu'on ne sait pas, car ceux-là +seuls le savent qui le possèdent, et s'ils le disaient ils lui ôteraient +du même coup son parfum. + +Quelques amants passionnés de la nature l'aiment surtout chez elle dans +les coins reculés, au fond des bois, dans le creux des sillons, partout +où le premier venu n'est pas admis à la contempler. Ils resteraient des +jours, oubliant le temps et la vie à regarder dans les solitudes +inviolées un oiseau construire son nid ou nourrir sa couvée, ou quelque +gibier se livrer à ses gracieux ébats. C'est ainsi qu'il faut aller +chercher le bien chez lui, là où il n'y a plus ni contrainte, ni pose, +ni galerie d'aucune sorte, mais le fait simple d'une vie qui consiste à +vouloir être ce qu'il est bon qu'elle soit, sans se soucier d'autre +chose. + + * * * * * + +Qu'il nous soit permis de placer ici quelques observations prises sur le +vif. Restant anonymes elles ne pourront pas être considérées comme +indiscrètes. + +Il y a dans mon pays d'Alsace, sur une route solitaire dont le ruban +interminable se prolonge sous les forêts des Vosges, un casseur de +pierres que je vois à son ouvrage depuis trente ans. La première fois +que je le vis, je partais, jeune écolier, pour la grande ville, et +j'avais le coeur gros. La vue de cet homme me fit du bien, parce qu'il +fredonnait une chanson tout en fendant des cailloux. Nous échangeâmes +quelques paroles et il me dit pour terminer: «Allons, mon garçon, bon +courage et bonne chance!» Depuis lors j'ai passé et repassé sur cette +route dans les circonstances les plus diverses, pénibles ou joyeuses. +L'écolier a fait son chemin, le casseur de pierres est resté ce qu'il +était: il a pris quelques précautions de plus contre l'intempérie des +saisons; une natte de paille protège son dos et son feutre semble s'être +enfoncé plus avant afin de mieux garantir la tête. Mais la forêt renvoie +toujours l'écho de son vaillant marteau. Que de bourrasques, pauvre +vieux, ont passé sur son échine, que de destinées contraires sur sa vie, +sa famille, son pays! il continue à casser ses pierres, et, que j'arrive +ou que je parte, je le retrouve au bord de sa route, souriant malgré +l'âge et les rides, bienveillant, ayant, surtout aux jours mauvais, de +ces paroles simples de brave homme qui font tant d'effet quand on les +scande en cassant des pierres.--Il me serait complètement impossible +d'exprimer l'émotion que me produit la vue de cet homme simple. Et +certes il ne s'en doute pas. Je ne connais pas de spectacle plus +réconfortant, mais en même temps plus sévère pour la vanité qui fermente +dans nos coeurs, que cette confrontation avec un obscur travailleur qui +fait son oeuvre comme le chêne grandit et comme le bon Dieu fait lever +son soleil, sans s'occuper de qui le regarde. + +J'ai connu aussi beaucoup de vieux instituteurs et d'institutrices qui +ont passé leur vie à une besogne toujours la même: faire pénétrer les +rudiments des connaissances humaines et quelques principes de conduite +dans des têtes parfois plus dures que les cailloux. Ils ont fait cela +avec leur âme, tout le long d'une pénible carrière, où l'attention des +hommes tenait peu de place. Quand ils se coucheront dans leur tombe +ignorée, nul ne s'en souviendra que quelques humbles comme eux. Mais +leur récompense est dans leur amour; personne n'est plus grand que ces +inconnus. + + * * * * * + +Combien d'obscures vertus ne découvre-t-on pas lorsqu'on sait chercher, +dans une certaine catégorie de personnes qu'on a souvent ridiculisées +sans penser qu'on se rendait coupable à la fois de cruauté, +d'ingratitude et de bêtise. Je veux parler des vieilles filles. On se +plaît à remarquer qu'il y en a de surprenantes par le costume et les +allures, ce qui d'ailleurs ne tire pas à conséquence; on veut bien aussi +se souvenir que d'autres, très personnelles, se sont désintéressées de +tout excepté de leurs aises et du bien-être de quelque serin, chat ou +macaque en qui leurs puissances affectives se sont absorbées, et +certainement celles-là ne le cèdent pas en égoïsme aux plus endurcis +célibataires du sexe fort. Mais ce qu'on a tort d'ignorer le plus +souvent, c'est la somme de sacrifice qui se cache modestement dans la +vie de tant de vieilles filles tout simplement admirables. N'est-ce donc +rien de n'avoir ni foyer, ni amour, ni avenir, ni ambition pour +soi-même; de prendre sur soi cette croix de solitude si lourde à porter, +surtout quand à la solitude extérieure vient s'ajouter celle du coeur; +de s'oublier pour n'avoir plus d'intérêt sur la terre que celui de vieux +parents, de jeunes neveux orphelins, des pauvres, des infirmes, de tout +ce que le mécanisme brutal de la vie rejette parmi les scories? Vues du +dehors, ces existences presque effacées n'ont que peu de lustre, elles +excitent la pitié plutôt que l'envie. Ceux qui en approchent avec +respect, y devinent parfois des secrets douloureux, de grandes épreuves +passées, de lourds fardeaux sous lesquels plient des épaules trop +fragiles, mais ce n'est là que le côté de l'ombre. Il faudrait pouvoir +apprécier cette richesse de coeur, cette pure bonté, cette puissance +d'aimer, de consoler, d'espérer, ce don joyeux de soi-même, cette +invincible obstination dans la douceur et le pardon, même vis-à -vis de +ceux qui en sont indignes. Pauvres vieilles filles, combien avez-vous +sauvé de naufragés, guéri de blessés, ramassé d'égarés, vêtu de +misérables, recueilli d'orphelins, combien d'êtres qui seraient seuls au +monde s'ils ne vous avaient pas, vous qui souvent n'avez personne! Je me +trompe. Quelqu'un vous connaît; c'est la grande Pitié inconnue qui +veille sur nos vies et souffre de nos infortunes. Oubliée comme vous et +souvent blasphémée, elle vous a confié quelques-uns de ses plus saints +messages et c'est pour cela sans doute que parfois sur votre passage +discret on croit sentir comme un frôlement d'aile des anges secourables. + + * * * * * + +Le bien se cache sous tant de formes diverses qu'on a souvent autant de +peine à le découvrir que les méfaits les mieux dissimulés. Un médecin +russe qui avait passé dix ans de sa vie en Sibérie, condamné aux travaux +forcés pour motifs politiques, se plaisait à raconter les traits de +générosité, de courage, d'humanité qu'il avait observés, non seulement +chez plusieurs condamnés, mais aussi chez des gardes-chiourme. Pour le +coup on serait tenté de dire: où le bien va-t-il se nicher? Et, de fait, +la vie vous offre de grandes surprises et des contrastes déconcertants. +Il y a des braves gens, officiellement reconnus comme tels, cotés dans +leur milieu, je dirais presque garantis par le gouvernement ou par +l'église, à qui on ne peut absolument rien reprocher si ce n'est qu'ils +ont le coeur sec et dur, alors qu'on est étonné de rencontrer chez +certains êtres tombés, de la tendresse véritable et comme une soif de se +dévouer. + + * * * * * + +Qu'il me soit permis maintenant de parler, à propos du bien ignoré, de +gens qu'on est convenu de traiter aujourd'hui avec la dernière +injustice,--des gens riches. Quelques-uns croient avoir tout dit quand +ils ont flétri l'infâme capital. Pour eux, tous ceux qui possèdent une +grande fortune, sont des monstres gorgés du sang des malheureux. +D'autres, moins déclamatoires, n'en confondent pas moins constamment la +richesse avec l'égoïsme et l'insensibilité. Il faut faire justice de ces +erreurs involontaires ou calculées. Sans doute, il y a des riches qui ne +se soucient de personne, et d'autres qui ne font le bien que par +ostentation. Nous le savons de reste. Mais leur conduite inhumaine ou +hypocrite enlève-t-elle sa valeur au bien que font les autres et que +souvent ils cachent avec une pudeur si parfaite? + +J'ai connu un homme à qui étaient arrivés tous les malheurs qui peuvent +nous atteindre dans nos affections. Il avait perdu une femme aimée, +enterré successivement tous ses enfants à des âges différents. Mais il +possédait une grande fortune, résultat de son travail. Vivant dans une +extrême simplicité, presque sans besoins pour lui-même, il passait son +temps à chercher des occasions de faire le bien et à en profiter. Ce +qu'il a surpris de gens en flagrant délit de pauvreté honteuse, ce qu'il +a combiné de moyens pour soulager des misères, mettre un peu de lumière +dans les vies sombres, faire des surprises amicales à ses amis, personne +ne pourrait se l'imaginer. Son plaisir était de faire du bien aux autres +et de jouir de leur surprise quand ils ne savaient pas d'où le coup +partait. Il se plaisait à réparer les injustices du sort, à faire +pleurer de bonheur des familles poursuivies par la malchance. Sans cesse +il complotait, tramait, machinait dans l'ombre, avec une peur enfantine +de se faire attraper la main dans le sac. On n'a su la meilleure part de +ses exploits qu'après sa mort et combien qu'on ne saura jamais. + +C'était là un vrai partageux! car il y en a de deux sortes. Ceux qui +aspirent à s'adjuger une part du bien des autres sont nombreux et +vulgaires. Pour en être il suffit d'avoir beaucoup d'appétit. Ceux qui +ont soif de partager leur propre bien avec ceux qui n'en ont pas sont +rares et précieux, car pour entrer dans cette compagnie d'élite il faut +être un brave et digne coeur, détaché de soi-même, sensible au bonheur +comme au malheur de ses semblables. Heureusement la race de ces +partageux-là n'est pas éteinte, et j'éprouve une satisfaction sans +mélange à leur rendre un hommage qu'ils ne réclament pas. + + * * * * * + +On m'excusera d'insister. Il fait bon se soulager la bile de tant +d'infamies, de tant de calomnies, de tant de pessimisme, de tant de +charlatanisme, en reposant ses yeux sur quelque chose de plus beau, en +respirant le parfum de ces coins perdus où fleurit la simple bonté. Une +dame étrangère, peu habituée sans doute à la vie parisienne, me disait +naguère l'horreur que lui inspirait le spectacle qui s'offrait ici à ses +yeux: ces vilaines affiches, ces méchants journaux, ces femmes aux +cheveux teints, cette foule qui se rue aux courses, aux cafés-concerts, +au jeu, à la corruption, tout ce flot de vie superficielle et mondaine. +Elle ne prononça pas le mot de Babylone, mais c'était sans doute par +pitié pour un des habitants de cette ville de perdition.--Hélas! oui, +ces choses sont tristes, madame; mais vous n'avez pas tout vu.--Dieu +m'en garde! répliqua-t-elle.--Non, je voudrais au contraire que vous +puissiez tout voir, car s'il y a des dessous très laids, il en est de si +réconfortants. Et tenez, changez seulement de quartier, ou observez à +d'autres heures. Donnez-vous le spectacle du Paris matinal, il vous +fournira bien des éléments pour corriger vos impressions sur le Paris +noctambule. Allez voir, entre tant d'autres laborieux, les braves +balayeurs, qui sortent à l'heure où se retirent les noceurs et les +escarpes. Voyez, sous ces haillons, ces corps de cariatides, ces figures +austères! De quel sérieux ils balayent les restes des festins de la +nuit! On dirait des prophètes au seuil de Balthazar. Il y a là des +femmes, beaucoup de vieillards. Quand il fait froid, ils soufflent dans +leurs doigts et recommencent à trimer. Et ainsi tous les jours. Ceux-là +aussi sont habitants de Paris.--Allez ensuite dans les faubourgs, dans +les ateliers, surtout dans les petits où le patron travaille comme +l'ouvrier. Voyez l'armée des travailleurs marcher à sa besogne. Comme +ces jeunes filles sont vaillantes et descendent gaîment de leurs +quartiers lointains vers les ateliers, les magasins, les bureaux de la +ville.--Puis, visitez les intérieurs, voyez à l'oeuvre la femme du +peuple. Le salaire est modeste, la demeure étroite, les enfants nombreux +et souvent l'homme est dur. Faites collection de biographies de petites +gens, de budgets de petits ménages, regardez longtemps et regardez bien. + +Allez ensuite voir les étudiants. Ceux que vous avez vus faire tant de +scandale dans les rues sont nombreux, mais ceux qui travaillent sont +légion. Seulement ils restent chez eux; on les ignore. Si vous saviez ce +qu'on bûche et peine au quartier latin! Vous avez vu des journaux pleins +du bruit que fait une certaine jeunesse qui se dit studieuse. Les +journaux parlent bien de ceux qui cassent des vitres, mais pourquoi +parleraient-ils de ceux qui veillent tard sur les problèmes de la +science ou de l'histoire? Cela n'intéresserait pas le public. Tenez, +lorsque parfois l'un d'entre eux, étudiant en médecine, meurt victime du +devoir professionnel, cela se constate en deux lignes dans les feuilles +publiques. Une rixe d'ivrognes prend une demi-colonne. Les moindres +détails en sont fixés, caressés. Il ne manque que le portrait des héros, +et même pas toujours! + +Je n'en finirais pas, si je voulais vous signaler tout ce qu'il faudrait +aller voir pour avoir tout vu; il faudrait faire le tour de la société +entière, riches et pauvres, savants et ignorants. Et certes alors vous +ne jugeriez plus si sévèrement. Paris est un monde, et, de même que dans +le monde en général, le bien s'y cache, tandis que le mal s'y pavane. +Quand on regarde la surface, on se demande quelquefois comment il se +peut qu'il y ait tant de canailles. Quand on va au fond, on s'étonne au +contraire que dans cette vie tourmentée, obscure, et parfois horrible, +il puisse y avoir tant de vertus! + + * * * * * + +Mais pourquoi m'appesantir sur ces choses? N'est-ce pas faire de la +réclame pour ceux qui l'ont en horreur?--Ce n'est pas ainsi qu'il faut +me comprendre. Mon but le voici: rendre attentif au bien ignoré, et +surtout le faire aimer, le faire pratiquer. L'homme est perdu qui se +complaît dans ce qui brille et frappe les yeux: d'abord parce qu'il +s'expose à voir surtout le mal; ensuite parce qu'il s'habitue à ne +remarquer de bien que celui qui cherche les regards et parce que +facilement il succombe à la tentation de vivre pour paraître. Non +seulement il faut se résigner à l'obscurité, mais il faut l'aimer, si +l'on ne veut pas lentement glisser au rang du figurant de théâtre qui +n'observe son maintien que sous l'oeil des spectateurs et se dédommage +dans la coulisse des contraintes qu'il s'est imposées en scène. Nous +sommes là en présence d'un des éléments essentiels de la vie morale. Et +ce que nous disons n'est pas seulement vrai pour ceux qu'on appelle les +humbles et dont le sort est de n'être point remarqués. C'est vrai encore +et beaucoup plus pour les premiers rôles. Si vous ne voulez pas être une +brillante inutilité, un homme de panache et de galon, mais qui n'a rien +dans le ventre, il vous faut remplir votre premier rôle dans l'esprit de +simplicité du plus obscur de vos collaborateurs. Quiconque ne vaut +qu'aux heures de parade, vaut moins que rien. Avons-nous le périlleux +honneur d'être en vue et de marcher au premier rang; entretenons dans +notre vie avec d'autant plus de soin le sanctuaire intérieur du bien +ignoré. Donnons à l'édifice dont nos semblables regardent la façade une +large assise de simplicité, de fidélité humble. Et puis, restons près +des inconnus par la sympathie, par la reconnaissance! C'est à eux que +nous devons tout, n'est-il pas vrai? je prends à témoin tous ceux qui +ont fait dans le domaine humain cette fortifiante expérience que les +pierres cachées dans le sol soutiennent tout l'édifice. Tous ceux qui +arrivent à avoir une certaine valeur reconnue et publique le doivent à +quelques humbles ancêtres spirituels, à quelques inspirateurs oubliés. +Un petit nombre d'êtres bons parmi lesquels il y a souvent des paysans, +des femmes, des vaincus de l'existence, des parents aussi modestes que +vénérés, personnifient pour nous la belle et noble vie. Leur exemple +nous inspire et nous soutient. Leur souvenir demeure à jamais +inséparable de notre for intérieur. Nous les voyons aux heures +douloureuses, courageux et tranquilles et nos fardeaux nous semblent +plus légers. Ils se tiennent serrés autour de nous, phalange invisible +et aimée qui nous empêche de broncher et de perdre pied dans la +bataille; et tous les jours ils nous prouvent que le trésor de +l'humanité, c'est le bien que le monde ne connaît pas. + + + + +X + +Mondanité et vie d'intérieur. + + +Du temps du second empire, il y avait dans une de nos plus jolies +sous-préfectures de province, à très peu de distance d'une station +balnéaire fréquentée par l'empereur, un maire fort respectable, et +d'ailleurs intelligent, auquel la tête tourna subitement quand il pensa +que le chef de l'État pourrait bien un jour descendre dans sa maison. +Jusque-là il avait vécu, dans la vieille demeure paternelle, en fils +respectueux des moindres souvenirs. Aussitôt que l'idée fixe de recevoir +l'empereur des Français se fut emparée de sa cervelle, il devint un +autre homme. Décidément, ce qui lui avait semblé suffisant et même +confortable, toute cette simplicité aimée des parents et des aïeux, +apparut à ses yeux comme mesquine, laide, méprisable. Impossible de +faire monter un empereur par cet escalier de bois, de l'inviter à +s'asseoir sur ces vieux fauteuils, de permettre qu'il pose le pied sur +ces tapis surannés. Alors le maire appela l'architecte et les maçons, +fit attaquer les murs à coups de pic, démolit des cloisons et créa un +salon hors de proportion, par le luxe et l'étendue, avec le reste de la +maison. Il se retira avec sa famille dans quelques pièces étriquées où +gens et meubles, entassés malgré eux, se gênaient mutuellement. Puis, +ayant par ce coup de tête vidé sa bourse et bouleversé son intérieur, il +attendit l'hôte impérial. Hélas! il vit bien arriver la fin de l'empire, +mais l'empereur non pas. + +La folie de ce pauvre homme n'est pas aussi rare que l'on pourrait +penser. Sont, comme lui, fous du cerveau, tous ceux qui sacrifient leur +vie d'intérieur à la mondanité. + +Le danger d'un pareil sacrifice est plus menaçant en des temps plus +agités. Nos contemporains y sont constamment exposés et un grand nombre +y succombent. Que de trésors de famille ont été gaspillés en pure perte, +pour satisfaire des conventions ou des ambitions mondaines, et le +bonheur auquel on prétendait préparer son entrée par ces sacrifices +impies, s'est fait attendre toujours. C'est faire un marché de dupe que +de livrer le foyer de la famille, de laisser les bonnes traditions +tomber en désuétude, d'abandonner les simples coutumes domestiques. La +place de la vie d'intérieur est telle dans la société, qu'il suffit de +l'affaiblir pour que le trouble se fasse sentir dans l'organisme social +tout entier. Pour jouir d'un développement normal, cet organisme a +besoin qu'on lui fournisse des individus bien trempés, ayant leur valeur +propre, leur marque personnelle. Autrement la société devient un +troupeau et quelquefois un troupeau sans berger. Mais où l'individu +puisera-t-il son originalité, ce quelque chose d'unique, qui, réuni aux +qualités distinctives des autres, constitue la richesse et la solidité +d'un milieu? Il ne peut les puiser que dans la famille. Détruisez cette +constellation de pratiques et de souvenirs, qui font de chaque intérieur +comme un climat en miniature, vous tarissez les sources du caractère, +vous coupez les racines mêmes de l'esprit public. + +Il importe à la patrie que chaque foyer soit un monde profond, respecté, +communiquant à ses membres une empreinte morale ineffaçable. Mais avant +de poursuivre, écartons ici un malentendu. L'esprit de famille, comme +toutes les plus belles choses, a sa caricature qui se nomme l'égoïsme +domestique. Certaines familles sont comme des citadelles fermées où l'on +s'est organisé pour l'exploitation du monde extérieur. Tout ce qui ne +les concerne pas elles-mêmes directement leur est indifférent. Elles se +trouvent à l'état de colons, je dirai presque d'intrus, dans la société +où elles vivent. Leur particularisme est poussé à un tel excès qu'elles +forment des ennemis du genre humain. Au petit pied, elles ressemblent à +ces puissantes sociétés formées de loin en loin à travers l'histoire, +qui s'emparèrent de l'empire du monde et pour qui rien ne comptait +qu'elles mêmes. C'est cet esprit-là qui a fait quelquefois considérer la +famille comme un repaire de l'égoïsme qu'il fallait détruire pour le +salut de la société. Mais, de même qu'il y a un abîme entre l'esprit de +corps et l'esprit de parti, il y a un abîme entre l'esprit de famille et +l'esprit de coterie familiale. + + * * * * * + +Or c'est de l'esprit de famille qu'il s'agit ici. Rien au monde ne le +vaut. Car il contient en germe toutes ces grandes et simples vertus qui +assurent la durée et la puissance des institutions sociales. À la base +même de l'esprit de famille se trouve le respect du passé, car ce qu'une +famille a de meilleur ce sont les souvenirs communs. Capital intangible, +indivisible, inaliénable, ces souvenirs constituent un dépôt sacré. +Chacun des membres de la famille doit les considérer comme ce qu'il a de +plus précieux. Ils existent sous une double forme: dans l'idée et dans +le fait. On les rencontre dans le langage, les ornières de la pensée, +les sentiments, les instincts même. Et sous une forme matérielle on les +voit représentés par des portraits, des meubles, des constructions, des +costumes, des chants. Aux yeux des profanes, ce n'est rien; aux yeux de +ceux qui savent apprécier les choses de la vie de famille, ce sont des +reliques qu'on ne doit abandonner à aucun prix. + +Mais que se passe-t-il en général dans le monde où nous vivons? La +mondanité fait la guerre à l'esprit de famille. Toutes les luttes sont +poignantes; je n'en connais pas de plus passionnante que celle-là .--Par +les grands moyens comme par les petits, par toutes sortes d'habitudes +nouvelles, d'exigences, de prétentions, l'esprit mondain fait irruption +dans le sanctuaire domestique. Quels sont les droits de cet étranger? +ses titres? Sur quoi peut-il appuyer ses revendications péremptoires? +C'est ce qu'en général on néglige de se demander. On a tort. Nous nous +comportons à l'égard de l'envahisseur comme les pauvres gens très +simples à l'égard d'un visiteur fastueux. Pour cet hôte encombrant d'un +jour, ils pillent leur jardin, bourrent leurs domestiques et leurs +enfants, négligent leur travail. Conduite injuste et maladroite. Il faut +avoir le courage de rester ce qu'on est, en face de n'importe qui. + +L'esprit mondain a toutes les impudences. Voici un intérieur simple qui +a formé et forme encore des caractères de marque. Les hommes, les +meubles, les habitudes, tout s'y tient. Par le mariage, par des +relations d'affaires ou de plaisir, l'esprit mondain y pénètre. Il y +trouve tout vieilli, gauche, naïf. Cela manque de modernité. D'abord il +se borne à la critique, à la raillerie spirituelle. Mais c'est le moment +le plus dangereux. Prenez garde à vous, voilà l'ennemi! Si vous vous +laissez le moins du monde entamer par ses raisons, demain vous +sacrifierez un meuble, après-demain une bonne vieille tradition, et peu +à peu les chères reliques du coeur, les objets familiers, et avec eux la +piété filiale, s'en iront chez le marchand de bric-à -brac. + +Dans les habitudes nouvelles et le milieu changé, vos amis d'autrefois, +vos vieux parents seront dépaysés. Vous ferez un pas de plus en les +remisant à leur tour: la mondanité supprime les vieux. Ainsi pourvu d'un +cadre absolument transformé, vous serez vous-même étonné de vous y voir. +Cela ne vous rappellera rien; mais ce sera correct, et l'esprit mondain, +du moins, se déclarera satisfait. Hélas! c'est ce qui vous trompe. Après +avoir fait jeter de purs trésors comme une vile ferraille, il vous +trouvera emprunté sous votre livrée neuve, et s'empressera de vous faire +sentir tout le ridicule d'une telle situation. Mieux eût valu avoir, dès +l'abord, le courage de votre opinion et défendre votre intérieur. + +Beaucoup de jeunes gens, en se mariant, cèdent aux inspirations de +l'esprit mondain. Leurs parents leur avaient donné l'exemple d'une vie +modeste; mais la nouvelle génération croit affirmer ses droits à +l'existence et à la liberté en répudiant un genre de vie à ses yeux trop +patriarcal. Elle s'efforce donc de s'installer à la dernière mode, à +grands frais et se défait à vil prix d'objets utiles. Au lieu de remplir +sa maison de choses qui nous disent: Souviens-toi! on les garnit de +meubles tout neufs auxquels aucune pensée encore ne se rattache. Je me +trompe, ces objets sont souvent comme les symboles de la vie facile et +superficielle. On respire au milieu d'eux je ne sais quelle vapeur +capiteuse de mondanité. Ils rappellent la vie du dehors, le grand train, +le tourbillon. Et fût-on disposé à les oublier parfois, ils y ramènent +la pensée et nous disent en un autre sens: Souviens-toi! n'oublie pas +l'heure du club, des spectacles, des courses. L'intérieur s'organise +donc de telle sorte qu'il devient le pied-à -terre où l'on vient se +reposer un peu entre deux absences prolongées. Il ne fait pas bon y +rester longtemps. Comme il n'a pas d'âme il ne parle pas à l'âme. Le +temps de dormir, de manger, et vite il faut en sortir. On y deviendrait +somnolent, casanier. + +Chacun connaît des gens qui ont la rage de sortir, qui croiraient que le +monde va s'arrêter s'ils ne figuraient pas partout. Rester chez eux est +leur pire corvée, ils ne peuvent pas s'y voir en peinture. L'horreur de +la vie d'intérieur les tient au point, qu'ils préfèrent payer pour +s'ennuyer dehors, que de s'amuser chez eux gratuitement. + + * * * * * + +Peu à peu, une société dérive ainsi vers la vie par troupeaux, qu'il ne +faut pas confondre avec la vie publique. La vie par troupeaux est +quelconque comme celle des essaims de mouches au soleil. Rien ne +ressemble plus à la vie mondaine d'un homme que la vie mondaine d'un +autre homme. Et cette universelle banalité détruit l'essence même d'un +esprit public. On n'a pas besoin de faire de bien longs voyages pour +constater les ravages que l'esprit de mondanité a faits dans la société +contemporaine, et si nous avons si peu de fonds, d'équilibre, de calme +bon sens, d'initiative, une des grosses raisons en est dans la +diminution de la vie d'intérieur. Les masses ont emboîté le pas derrière +le beau monde. Le peuple est devenu mondain. Car c'est de la mondanité +que de quitter son chez-soi pour aller vivre au cabaret. La misère, le +vicieux état des habitations ne suffisent pas à expliquer le courant qui +emporte chacun hors du home. Pourquoi le paysan déserte-t-il pour +l'auberge la maison où son père et son aïeul se plaisaient tant? La +demeure est restée la même; c'est le même feu dans la même cheminée; +d'où vient qu'il n'éclaire plus qu'un cercle incomplet, au lieu des +veillées de jadis où jeunes et vieux se coudoyaient? Quelque chose s'est +modifié dans l'esprit des hommes. Cédant à leurs désirs malsains, ils +ont rompu avec la simplicité. Les pères ont quitté leur poste d'honneur, +la femme végète près de l'âtre solitaire, et les enfants se querellent +en attendant qu'ils puissent à leur tour s'en aller chacun de leur côté. + +Il nous faut réapprendre la vie d'intérieur et le prix des traditions +domestiques. Une pieuse sollicitude a consacré certains monuments, seuls +restes du passé parmi nous. De même les costumes anciens, les dialectes +provinciaux, les vieilles chansons ont trouvé, avant de disparaître du +monde, des mains pieuses pour les recueillir. Que l'on fait bien de +garder ces miettes d'un grand passé, ces vestiges de l'âme des aïeux! +Faisons de même pour les traditions de famille, sauvons et faisons durer +autant que possible tout ce qui subsiste encore de patriarcal, n'importe +sous quelle forme! + + * * * * * + +Mais tout le monde n'a pas de tradition à garder. Raison de plus pour +redoubler d'efforts dans la constitution et la culture de la vie de +famille. On n'a besoin pour cela ni d'être nombreux, ni d'être largement +installés. Pour créer un intérieur, il faut avoir l'esprit d'intérieur. +De même que le moindre village peut avoir son histoire, son empreinte +morale, de même le plus petit intérieur peut avoir son âme. Oh! l'esprit +des lieux, l'atmosphère qui nous environne dans les demeures humaines! +Quel monde de mystères! Ici, dès le seuil, vous êtes pénétré de froid, +le malaise vous gagne. Quelque chose d'insaisissable vous repousse. Là , +aussitôt que vous avez fermé la porte sur vous, la bienveillance et la +bonne humeur vous environnent. On dit que les murs ont des oreilles. Ils +ont aussi leur voix, leur muette éloquence. Sur tout ce que contient une +demeure flotte l'esprit des gens. Et je vois une preuve de la puissance +de cet esprit jusque dans les intérieurs de garçons et de femmes qui +vivent isolés. Quel abîme entre une chambre et une autre chambre! Ici, +de l'inertie, de l'indifférence, du terre à terre; la devise de +l'habitant est écrite jusque dans sa façon d'arranger ses livres et ses +photographies: _Tout m'est égal._ Là , c'est la joie de vivre, l'entrain +communicatif; le visiteur sent quelque chose lui dire sous mille formes: +qui que tu sois, hôte d'une heure, je te veux du bien, que la paix soit +sur toi! + +On ne dira jamais assez la puissance de la vie d'intérieur, l'influence +d'une fleur aimée et cultivée sur la fenêtre, le charme d'un vieux +fauteuil où le grand-père s'est assis, offrant ses vieilles mains ridées +aux baisers des petits enfants joufflus. Pauvres modernes! toujours en +déménagement ou en transformation! Nous qui, à force de modifier la +figure de nos villes, de nos maisons, de nos coutumes, de nos croyances, +n'avons plus où reposer nos têtes, n'augmentons pas la tristesse et le +vide de nos existences incertaines en abandonnant la vie d'intérieur. +Rallumons la flamme au foyer éteint, créons-nous des abris inviolés, des +nids chauds où les enfants deviennent des hommes, où l'amour trouve une +cachette, la vieillesse un repos, la prière un autel et la patrie un +culte! + + + + +XI + +La beauté simple. + + +Quelques-uns pourraient protester au nom de l'esthétique contre +l'organisation de la vie simple, ou nous opposer la théorie du luxe +utile, providence des affaires, grand nourricier des arts, ornement des +sociétés civilisées. Nous tenons à leur répondre d'avance par quelques +brèves remarques. + +On se sera sans doute aperçu que l'esprit qui anime ces pages n'est +point l'esprit utilitaire. Ce serait une erreur de penser que la +simplicité que nous recherchons, ait quelque chose de commun avec celle +que s'imposent les avares par ladrerie et les esprits étroits par faux +rigorisme. Pour les premiers, la vie simple c'est la vie à bon marché. +Pour les autres, elle est une existence terne et végétative où le mérite +consiste à se priver de tout ce qui sourit, brille et charme. + +Il ne nous déplaît point que ceux qui ont beaucoup de moyens, mettent +leur fortune en circulation au lieu de thésauriser, et fassent vivre le +commerce et prospérer les beaux-arts. Après tout, ils tirent un +excellent parti de leur situation privilégiée. Ce que nous combattons +c'est la prodigalité stupide, l'usage égoïste des richesses et surtout +la recherche du superflu par ceux qui ont besoin de soigner avant tout +le nécessaire. Le luxe d'un Mécène ne saurait avoir la même influence +sur une société, que celui d'un vulgaire jouisseur qui étonne ses +contemporains par le faste de sa vie et la folie de ses gaspillages. Un +même terme désigne ici des choses fort différentes. Semer l'argent n'est +pas tout; il y a des façons de le semer qui ennoblissent les hommes et +d'autres qui les avilissent. Semer l'argent, du reste, cela suppose +qu'on en est abondamment pourvu. Lorsque l'amour de la vie somptueuse +s'empare de ceux qui disposent de moyens limités, la question change +singulièrement. Et, ce qui nous frappe en ce temps-ci, c'est la rage de +dépenser leur bien chez ceux qui devraient le ménager. Que la +munificence soit un bienfait social: nous l'accordons volontiers. Qu'il +puisse même, à la rigueur, être soutenu que la prodigalité de certains +riches est comme une soupape destinée à laisser écouler le trop-plein: +nous n'essaierons pas de le contester. Nous constatons seulement qu'il y +a trop de gens qui jouent de la soupape alors qu'il serait de leur +intérêt et de leur devoir de pratiquer l'économie: leur luxe et leur +amour du luxe sont un malheur privé et un danger public. + + * * * * * + +Voilà pour le luxe utile. + +Nous désirons nous expliquer maintenant sur la question d'esthétique, oh +bien modestement, et sans empiéter sur le terrain des spécialistes. Par +une illusion trop commune, on considère la simplicité et la beauté comme +deux rivales. Mais simple n'est pas synonyme de laid, pas plus que +luxueux, surchargé, recherché, coûteux n'est synonyme de beau. Nos yeux +sont blessés par le spectacle criard d'une beauté tapageuse, d'un art +vénal, d'un luxe sans grâce et sans esprit. La richesse alliée au +mauvais goût nous fait quelquefois regretter qu'on ait eu entre les +mains tant d'argent pour provoquer la création d'une si prodigieuse +quantité d'oeuvres de bas étage. Notre art contemporain souffre du +manque de simplicité aussi bien que notre littérature: trop d'ornements +ajoutés, de fioritures contournées, d'imaginations tourmentées. +Rarement, dans les lignes, les formes, les couleurs, il nous est donné +de contempler cette simplicité alliée à la perfection, qui s'impose au +regard comme l'évidence s'impose à l'esprit. Nous avons besoin de nous +retremper dans l'idéale pureté de la beauté immortelle, qui met son +stigmate sur les chefs-d'oeuvre et dont un seul rayon vaut mieux que +toutes les exhibitions pompeuses. + + * * * * * + +Toutefois ce qui nous tient le plus à coeur ici, c'est de parler de +l'esthétique ordinaire de la vie, du soin qu'il faut mettre à orner +l'habitation et la personne humaine, pour donner à l'existence ce lustre +sans lequel elle n'a pas de charme. Car il n'est pas indifférent que +l'homme ait ou non souci de ce superflu nécessaire. C'est à cela qu'on +reconnaît s'il met de l'âme dans sa vie. Loin de considérer comme une +préoccupation inutile celle qui nous fait embellir, soigner, poétiser +les formes, je pense qu'il faut l'entretenir autant que possible. La +nature même nous donne l'exemple, et l'homme qui affecterait du mépris +pour ce fragile éclat de beauté dont nous ornons nos jours rapides, +s'écarterait des intentions de Celui qui a mis le même soin et le même +amour à peindre la fleur éphémère que les montagnes éternelles. + +Mais il ne faut pas tomber dans la tentation grossière qui nous fait +confondre la beauté vraie avec ce qui n'en a que le nom. La beauté et la +poésie de l'existence tiennent au sens que nous lui donnons. Nos +maisons, notre table et notre toilette doivent traduire des intentions. +Pour y mettre ces intentions il faut les avoir d'abord. Celui qui les +possède sait les faire apercevoir par les moyens les plus simples. On +n'a pas besoin d'être riche pour donner de la grâce et du charme à son +habitation et à ses costumes. Il suffit pour cela d'avoir du goût et de +la bonté. Nous touchons ici à un point très important pour chacun, mais +qui, peut-être, intéresse les femmes dans une plus grande mesure que les +hommes. + +Ceux qui engagent les femmes à se vêtir d'étoffes grossières, à enfermer +leur corps dans des vêtements dont la plate uniformité rappelle les +sacs, violentent la nature dans ce qu'elle a de plus sacré et +méconnaissent complètement l'esprit des choses. Si le vêtement n'était +qu'une précaution pour s'abriter du froid ou de la pluie, une toile +d'emballage ou une peau de bête suffirait. Mais il est bien plus que +cela. L'homme dans tout ce qu'il fait, se met tout entier: il transforme +en signes les choses dont il se sert. L'habit n'est pas une simple +couverture, c'est un symbole. J'en atteste toute la flore si riche des +costumes nationaux et provinciaux, et de ceux que portaient nos +anciennes corporations. La toilette, elle aussi, a quelque chose à nous +dire. Plus elle contient de sens, mieux elle vaut. Pour qu'elle soit +vraiment belle, il faut donc qu'elle nous annonce de bonnes choses, des +choses personnelles et vraies. Mettez-y tout l'argent du monde, si elle +est quelconque, sans rapport avec celle qui la porte, elle n'est qu'un +masque et un affublement. L'excès de la mode, en faisant disparaître +complètement la personne féminine sous des ornements de pure convention, +la dépouille de son attrait principal. Il résulte de cet abus que +plusieurs choses que les femmes trouvent très jolies, font autant de +tort à leur beauté qu'à la bourse de leurs maris ou de leurs parents. + +Que diriez-vous d'une jeune fille qui se servirait pour exprimer sa +pensée de termes fort choisis, exquis même, mais reproduisant +textuellement les phrases d'un manuel de conversation? Quel charme +pourrait avoir pour vous ce langage emprunté? L'effet des toilettes, +bien faites en elles-mêmes, mais qui se retrouvent indistinctement sur +toutes les personnes, est exactement le même. + +Je ne résiste pas à la tentation de citer ici un passage de Camille +Lemonnier qui se rapporte à mon idée: + +«La nature a mis aux doigts de la femme un art charmant, qu'elle sait +d'instinct, et qui est son art à elle, comme la soie est à la chenille, +ou la dentelle à l'agile et fine araignée... Elle est le poète, +l'artiste de sa grâce et de sa candeur; elle est la fileuse du mystère +dont s'habille son goût de plaire. Tout le talent qu'elle met à +ressembler à l'homme dans les autres arts ne vaudra jamais l'esprit et +la trouvaille d'un rien d'étoffe qu'elle chiffonne. + +«Eh bien, je voudrais que cet art-là fût autrement honoré. De même que +l'éducation devrait consister à penser avec son esprit, à sentir avec +son coeur, à exprimer la petite chose personnelle, le moi intime, +latent, qu'au contraire on refoule, on nivelle en vue de la conformité, +je voudrais que l'apprentie jeune femme, la maman de plus tard, fût de +bonne heure la petite esthète de cette esthétique de la toilette, sa +propre habilleuse, elle qui, un jour, sera l'habilleuse de ses +enfants... Mais, avec le goût et le don d'improviser, de se +personnaliser en ce chef-d'oeuvre de l'adresse et de la personnalité +féminine: une robe... sans quoi, la femme n'est plus qu'un paquet de +chiffons.» + +La robe qu'on a faite soi-même est presque toujours celle qui vous sied +le mieux et, en tout cas, celle qui vous fait le plus de plaisir. C'est +ce qu'oublient trop souvent nos femmes. L'ouvrière et la paysanne +commettent la même erreur. Depuis que l'une et l'autre s'habillent chez +les couturières et les modistes qui leur vendent des imitations fort +douteuses de la grande mode, la grâce a presque disparu du costume +populaire. Et pourtant y a-t-il au monde quelque chose qui ait davantage +le don de plaire que la fraîche apparition d'une jeune ouvrière ou d'une +jeune fille des champs, vêtues à la mode de leur pays et belles de leur +seule simplicité? + +Ces mêmes réflexions peuvent s'appliquer à la façon d'arranger et de +décorer son habitation. S'il y a des toilettes qui révèlent toute une +conception de la vie, des chapeaux qui sont des poèmes, des noeuds qui +sont des cocardes, il y a aussi des arrangements de maison qui, à leur +manière, parlent à l'esprit. Pourquoi, sous prétexte d'embellir nos +demeures, leur enlèverions-nous ce caractère personnel qui a toujours sa +valeur? Pourquoi assimiler nos chambres à des chambres d'hôtel ou nos +salons à des intérieurs de gare, à force d'y faire prédominer un type +uniforme de beauté officielle? + +Quel malheur que de se promener à travers les maisons d'une ville, les +villes d'un pays, les pays de tout un vaste continent et de rencontrer +partout certaines formes identiques, inévitables, irritantes par leur +multiplication! Comme l'esthétique gagnerait à plus de simplicité! Au +lieu de ce luxe de pacotille, de tous ces ornements prétentieux mais +insipides de banalité, nous aurions une diversité infinie. D'heureuses +trouvailles frapperaient nos yeux. L'imprévu sous ses mille formes nous +réjouirait et nous retrouverions le secret d'imprimer à une tapisserie, +à un meuble, à un toit de maison, ce cachet de la personnalité humaine +qui donne à certaines vieilleries un prix inestimable. + +Continuons et passons pour terminer à des choses plus simples encore, je +veux parler des petits détails du ménage que plusieurs jeunes personnes +de ce temps trouvent si peu poétiques. Leur mépris des occupations +matérielles, des modestes soins que réclame un intérieur, provient d'une +confusion fort commune, mais non moins funeste. Cette confusion consiste +à penser que la poésie et la beauté sont dans les choses ou n'y sont +pas. Il y a des occupations distinguées, gracieuses, comme de cultiver +les lettres, jouer de la harpe; et des occupations grossières, +disgracieuses, comme de cirer les souliers, balayer sa chambre, ou +surveiller son pot-au-feu. Erreur puérile! ni la harpe ni le balai ne +font rien à l'affaire, tout dépend de la main qui les tient et de +l'esprit qui anime cette main. La poésie n'est pas dans les choses: elle +est en nous. Il faut l'imposer aux objets comme le sculpteur impose son +rêve au marbre. Si notre vie et nos occupations demeurent trop souvent +sans charme malgré leur distinction extérieure, c'est parce que nous +n'avons rien su y mettre. Le comble de l'art est de faire vivre ce qui +est inerte, d'apprivoiser ce qui est sauvage. Je voudrais que nos jeunes +filles s'appliquent à développer en elles l'art vraiment féminin de +donner une âme aux choses qui n'en ont pas. Le triomphe de la grâce, +chez la femme, est dans cette oeuvre-là . Seule, la femme sait mettre +dans une maison ce je ne sais quoi dont la vertu a fait dire au poète: +«Le toit s'égaie et rit». On dit qu'il n'y a pas de fées, ou qu'il n'y +en a plus, mais on ne sait pas ce qu'on dit. Le modèle original des fées +chantées par les poètes, ils l'ont trouvé et le trouvent encore parmi +ces aimables mortelles qui savent pétrir la pâte avec énergie, +raccommoder les accrocs avec bonté, soigner les malades en souriant, +mettre de la grâce dans un ruban et de l'esprit dans une friture. + + * * * * * + +Il est bien certain que la culture des beaux-arts a quelque chose de +moralisant et que nos pensées et nos actes s'imprègnent à la longue de +ce qui frappe nos yeux. Mais l'exercice des arts et la contemplation de +leurs produits sont un privilège réservé à quelques-uns. Il n'est pas +donné à chacun de posséder, de comprendre ou de créer de belles choses. +Mais il est un genre de beauté humaine qui peut pénétrer partout: c'est +la beauté qui naît dans les mains de nos femmes et de nos filles. Sans +cette beauté qu'est la maison la plus ornée? une habitation froide. Avec +elle, le home le plus dénudé s'anime et s'éclaire. Parmi les forces +capables d'ennoblir et de transformer les volontés, d'augmenter le +bonheur, il n'en est peut-être aucune d'un emploi plus universel. Elle +sait se faire valoir au moyen des plus pauvres instruments, au milieu +des pires difficultés. Lorsque la chambre est petite, le budget +restreint, la table modeste, une femme qui a le don trouve moyen d'y +faire régner de l'ordre, de la propreté, de la bienséance. Elle met du +soin et de l'art dans tout ce qu'elle entreprend. Bien faire ce que l'on +fait n'est pas à ses yeux le privilège des riches, mais le droit de +tous. C'est pour cela qu'elle en use et qu'elle sait donner à son +intérieur une dignité et un agrément que n'atteignent pas les maisons +fortunées, où tout est abandonné aux mercenaires. + +La vie ainsi comprise ne tarde pas à se révéler riche en beautés +inconnues, en attraits, en satisfactions intimes. Être soi-même, +réaliser dans son milieu naturel le genre de beauté qu'il comporte: +voilà l'idéal. Comme la mission de la femme grandit en profondeur et en +signification, lorsqu'elle se résume ainsi à mettre de l'âme dans les +choses et à donner à cette âme de bonté, comme symbole extérieur, ces +procédés agréables et délicats auxquels le plus brutal des êtres est +sensible! Cela ne vaut-il pas mieux que d'envier ce qu'on n'a pas et +d'appliquer son désir à l'imitation maladroite d'un ornement étranger? + + + + +XII + +L'orgueil et la simplicité dans les rapports sociaux. + + +Il serait peut-être difficile de trouver un sujet mieux qualifié que +l'orgueil pour prouver que les obstacles à une vie meilleure, plus +apaisée et plus forte, sont plutôt en nous que dans les circonstances. +La diversité, et surtout le contraste des situations sociales font +surgir inévitablement toutes sortes de conflits. Mais combien les +rapports entre membres d'une même société ne seraient-ils pas, malgré +tout, simplifiés si nous mettions un autre esprit dans le cadre tracé +des nécessités extérieures! Persuadons-nous bien que ce ne sont pas +avant tout les différences de classes, de fonctions, les formes si +dissemblables de leurs destinées qui brouillent les hommes. Si tel était +le cas on verrait une paix idyllique régner entre collègues, camarades, +et toutes gens d'intérêts analogues et de sort pareil. Chacun sait très +bien au contraire que les querelles les plus acharnées sont celles qui +s'élèvent entre semblables et qu'il n'y a pire guerre que la guerre +intestine. Mais ce qui empêche les hommes de s'entendre, c'est avant +tout l'orgueil. L'orgueil fait de l'homme un hérisson qui ne peut +toucher à autrui sans le blesser. Parlons d'abord de l'orgueil des +grands. + +Ce qui me déplaît dans ce riche qui passe en carrosse, n'est ni son +équipage, ni sa toilette, ni le nombre et la prestance de sa +domesticité: c'est son mépris. Qu'il possède une grande fortune, cela ne +me blesse que si j'ai le caractère mal fait; mais qu'il m'éclabousse, me +passe sur le corps, fasse paraître dans toute son attitude que je ne +compte pour rien à ses yeux, parce que je ne suis pas riche comme lui, +voilà ce qui m'indispose à bon droit. Il m'impose après tout une +souffrance, et une souffrance inutile. Il m'humilie et m'insulte +gratuitement. Ce n'est pas ce qu'il y a de vulgaire, mais ce qu'il y a +de plus noble en moi qui se soulève en face de cet orgueil blessant. Ne +m'accusez pas d'envie, je n'en ressens aucune: c'est ma dignité d'homme +qui est atteinte. Inutile de chercher bien loin pour illustrer ces +impressions. Tout homme qui a vu la vie en a rapporté de nombreuses +expériences qui justifieront nos dires à ses yeux. Dans certains milieux +voués aux intérêts matériels, l'orgueil de la richesse domine à tel +point que les hommes se cotent entre eux comme on cote des valeurs en +bourse. L'estime est mesurée au contenu du coffre-fort. La bonne société +se compose des grosses fortunes, la société moyenne, des fortunes +moyennes. Viennent ensuite les gens de peu et les gens de rien. On se +traite en toute occasion d'après ce principe-là . Et celui qui, +relativement riche, a fait éprouver son dédain à moins opulent que lui, +est abreuvé à son tour du dédain de ses supérieurs en fortune. Ainsi la +rage de se comparer sévit du sommet à la base. Un milieu pareil est +comme préparé à souhait pour la culture des plus mauvais sentiments: +mais ce n'est pas la richesse, c'est l'esprit qu'on y met qu'il faut +accuser. Certains riches n'ont pas cette conception grossière, surtout +ceux qui, de père en fils, sont habitués à l'aisance. Mais ils oublient +qu'il y a une certaine délicatesse à ne pas trop faire parler les +contrastes. À supposer qu'il n'y ait aucun mal à jouir d'un large +superflu, est-il indispensable d'étaler ce superflu, d'en choquer +surtout les yeux de ceux qui n'ont pas le nécessaire, d'afficher son +luxe tout près de la pauvreté? Le bon goût et une sorte de pudeur +empêcheront toujours un homme bien portant de parler de son appétit +vigoureux, de son bon sommeil, de sa joie de vivre, auprès de quelqu'un +qui s'en va de la consomption. Beaucoup de gens riches manquent de tact +quelquefois et par là même de pitié et de prudence? Ne sont-ils pas dès +lors mal inspirés en se plaignant de l'envie, après avoir tout fait pour +la provoquer? + +Mais ce dont on manque surtout c'est de discernement, lorsqu'on met son +orgueil dans sa fortune ou qu'on se laisse aller inconsciemment aux +séductions du luxe. D'abord, c'est tomber dans une confusion puérile que +de considérer la richesse comme une qualité personnelle. On ne saurait +se méprendre d'une façon plus naïve sur la valeur réciproque de +l'enveloppe et du contenu. Je ne veux point m'appesantir sur cette +question: elle est trop pénible. Et pourtant peut-on s'empêcher de dire +aux intéressés?--Prenez garde, ne confondez pas ce que vous possédez +avec ce que vous êtes. Connaissez mieux les dessous des splendeurs du +monde afin d'en percevoir avec force la misère morale et l'enfantillage. +L'orgueil nous dresse en vérité des pièges trop ridicules. Il faut se +méfier d'un compagnon qui nous rend haïssables au prochain et qui nous +fait perdre la clairvoyance. + +Celui qui se livre à l'orgueil des richesses oublie ensuite un autre +point, le plus important de tous: c'est que posséder est une fonction +sociale. Sans doute, la propriété individuelle est aussi légitime que +l'existence même de l'individu et que sa liberté. Ces deux choses sont +inséparables et c'est une utopie grosse de dangers que de s'attaquer à +des bases si élémentaires de toute vie. Mais l'individu tient à la +société par toutes ses fibres, et tout ce qu'il fait il doit le faire en +vue de l'ensemble. Posséder, est donc moins un privilège dont il +convient de se glorifier qu'une charge, dont il faut sentir la gravité. +De même qu'il y a un apprentissage souvent difficile à faire pour +exercer toute fonction sociale, de même cette fonction qu'on appelle la +richesse exige un apprentissage. C'est un art que de savoir posséder, un +des moins faciles à apprendre. La plupart des gens, pauvres ou riches, +s'imaginent que dans l'opulence on n'a plus qu'à se laisser vivre. C'est +pour cela qu'il y a si peu d'hommes qui savent être riches. Aux mains +d'un trop grand nombre, la richesse est, selon une joviale et redoutable +comparaison de Luther, comme une harpe aux pattes d'un âne. Ils n'ont +aucune idée de la manière de s'en servir. + +Aussi lorsqu'on rencontre un homme riche et simple en même temps, +c'est-à -dire qui considère sa richesse comme un moyen de remplir sa +mission humaine, il faut le saluer respectueusement, car il est +certainement quelqu'un. Il a vaincu des obstacles, surmonté des +épreuves, triomphé dans des tentations ou vulgaires ou subtiles. Il ne +confond pas le contenu de son porte-monnaie avec celui de son cerveau ou +de son coeur, et ce n'est pas en chiffres qu'il estime ses semblables. +Sa situation exceptionnelle, loin de l'élever, l'humilie parce qu'il +sent bien tout ce qui lui manque pour être tout à fait à la hauteur de +son devoir. Il est demeuré un homme, c'est tout dire; il est +accueillant, secourable, et loin de faire de ses biens une barrière qui +le sépare du reste des hommes, il en fait un moyen de s'en rapprocher +toujours davantage. Quoique le métier de riche ait été singulièrement +gâté par tant d'hommes orgueilleux et égoïstes, celui-là parvient +toujours à se faire apprécier par quiconque n'est pas insensible à la +justice. Chacun en s'approchant de lui et en le voyant vivre est obligé +de faire un retour sur soi-même et de se demander: Que serais-je devenu +dans une situation pareille? Aurais-je cette modestie, ce détachement, +cette probité qui fait qu'on en agit avec son propre bien comme s'il +appartenait aux autres? Tant qu'il y aura un monde et une société +humaine, tant qu'il y aura d'âpres conflits d'intérêt, tant que l'envie +et l'égoïsme existeront sur la terre, rien ne sera plus respectable que +la richesse pénétrée par l'esprit de simplicité. Elle fera plus que de +se faire pardonner: elle se fera aimer. + + * * * * * + +Plus malfaisant que l'orgueil inspiré par la richesse, est celui +qu'inspire le pouvoir, et par pouvoir j'entends ici toute puissance +qu'un homme a sur un autre homme, qu'elle soit étendue ou bornée. Je ne +vois aucun moyen d'éviter qu'il y ait dans le monde des hommes +inégalement puissants. Tout organisme suppose une hiérarchie des forces. +Nous ne sortirons jamais de là . Mais je crains que, si le goût du +pouvoir est très répandu, l'esprit du pouvoir ne soit presque +introuvable. À force de le mal comprendre et d'en mésuser, ceux qui +détiennent une parcelle quelconque de l'autorité en arrivent presque +partout à la compromettre. + +Le pouvoir exerce sur celui qui le détient une influence très forte. Il +faut qu'une tête soit bien ferme pour ne pas en être troublée. Cette +sorte de démence qui s'emparait des empereurs romains au temps de leur +toute-puissance, est une maladie universelle dont les symptômes ont +existé de tout temps. Dans chaque homme un tyran sommeille et n'attend +pour se réveiller qu'une occasion propice. Or le tyran c'est le pire +ennemi de l'autorité, parce qu'il nous en fournit la caricature +intolérable. De là une multitude de complications sociales, de +froissements et de haines. Tout homme qui dit à ceux qui dépendent de +lui: tu feras ceci parce que telle est ma volonté, ou mieux, parce que +tel est mon bon plaisir, fait oeuvre mauvaise. Il y a en chacun de nous +quelque chose qui nous invite à résister au pouvoir personnel, et ce +quelque chose est très respectable. Car au fond nous sommes égaux et il +n'est personne qui ait le droit d'exiger de moi l'obéissance parce qu'il +est lui et que je suis moi: dans ce cas, son commandement m'avilit et il +n'est pas permis de se laisser avilir. + +Il faut avoir vécu dans les écoles, les ateliers, à l'armée, dans +l'administration, avoir suivi de près les relations entre maîtres et +domestiques, s'être arrêté un peu partout où la suprématie de l'homme +s'exerce sur l'homme, pour se faire une idée du mal que font ceux qui +pratiquent le pouvoir avec arrogance. De toute âme libre, ils font une +âme d'esclave, c'est-à -dire une âme de révolté. Et il semble que cet +effet funeste, antisocial, se produise plus sûrement lorsque celui qui +commande est plus rapproché par le sort de celui qui obéit. Le tyran le +plus implacable est le tyran au petit pied. Un chef d'atelier ou un +contremaître met plus de férocité dans ses procédés qu'un directeur +d'usine ou un patron. Tel caporal est plus dur pour le soldat que le +colonel. Dans certaines maisons où madame n'a pas beaucoup plus +d'éducation que sa bonne, il y a entre l'une et l'autre les relations +d'un forçat à un garde-chiourme. Malheur partout à qui tombe entre les +mains d'un subalterne ivre de son autorité! + +On oublie trop que le premier devoir de quiconque exerce le pouvoir +c'est l'humilité. La superbe n'est pas l'autorité. Ce n'est pas nous qui +sommes la loi. La loi est au-dessus de toutes les têtes. Nous +l'interprétons seulement, mais pour la faire valoir aux yeux des autres +il faut d'abord que nous lui soyons soumis nous-mêmes. Le commandement +et l'obéissance dans la société humaine ne sont après tout que deux +formes de la même vertu: la servitude volontaire. La plupart du temps on +ne vous obéit pas parce que vous n'avez pas obéi d'abord. + +Le secret de l'ascendant moral appartient à ceux qui commandent avec +simplicité. Ils adoucissent par l'esprit la dureté du fait. Leur pouvoir +n'est ni dans le galon, ni dans le titre, ni dans les mesures +disciplinaires. Ils ne se servent ni de la férule, ni des menaces et +pourtant ils obtiennent tout: pourquoi? Parce que chacun sent qu'ils +sont eux-mêmes prêts à tout. Ce qui confère à un homme le droit de +demander à un autre homme le sacrifice de son temps, de son argent, de +ses passions et même de sa vie, c'est que non seulement il est lui-même +résolu à tous ces sacrifices, mais qu'il les a faits d'avance +intérieurement. Dans l'ordre que donne un homme animé de cet esprit il y +a je ne sais quelle puissance qui se communique à celui qui doit obéir à +l'aide et faire son devoir. + +Dans tous les domaines de l'activité humaine, il y a des chefs qui +inspirent, soutiennent, électrisent leurs soldats: sous leur direction, +une troupe fait des prodiges. On se sent capable avec eux de tous les +efforts, prêt à passer par le feu, selon l'expression populaire, et +c'est avec enthousiasme qu'on y passerait. + + * * * * * + +Mais il n'y a pas que l'orgueil des grands, il y a aussi l'orgueil des +petits, cette morgue d'en bas qui est le digne pendant de celle d'en +haut. La racine de ces deux orgueils est identique. L'homme qui dit: la +loi c'est moi, n'est pas seulement cet être altier, impérieux, qui +provoque l'insurrection par sa seule attitude; c'est encore ce +subalterne dont la mauvaise tête ne veut admettre qu'il y ait quelque +chose au-dessus d'elle. + +Il y a positivement une quantité de gens que toute supériorité irrite. +Pour eux, tout avis est une offense; toute critique, une imposture; tout +ordre, un attentat à leur liberté. Ils ne sauraient souffrir de règle. +Respecter quelque chose ou quelqu'un leur semble une aberration mentale. +Ils nous disent à leur manière: hors nous il n'y a de place pour +personne. + +De la famille des orgueilleux, sont aussi tous ceux, intraitables et +susceptibles à l'excès qui, dans les conditions humbles, trouvent que +leurs supérieurs ne leur font jamais assez d'honneur; que le meilleur et +le plus humain ne parvient pas à contenter et qui remplissent leur +devoir avec des airs de victimes. Au fond de ces esprits chagrins, il y +a trop d'amour-propre mal placé. Ils ne savent pas tenir leur poste +simplement et compliquent leur vie et celle de autres par des exigences +ridicules et d'injustes arrière-pensées. + +Quand on se donne la peine d'étudier les hommes de près, on est surpris +de constater que l'orgueil ait tant de retraites parmi ceux qu'il est +convenu d'appeler les humbles. Telle est la puissance de ce vice, qu'il +parvient à former autour de ceux qui vivent dans les conditions les plus +modestes, une épaisse muraille qui les isole de leur prochain. Ils sont +là , retranchés, barricadés dans leurs ambitions et leurs dédains, aussi +inabordables que les puissants de la terre derrière leurs préjugés +aristocratiques. Obscur ou illustre, l'orgueil se drape dans sa royauté +sombre d'ennemi du genre humain. Il est le même dans la misère et dans +les grandeurs, impuissant et solitaire, se méfiant de tous, compliquant +tout. Et jamais on ne pourra répéter assez que s'il y a entre les +classes différentes tant de haine et d'hostilité, c'est moins aux +fatalités extérieures que nous le devons, qu'à la fatalité intérieure. +L'antagonisme des intérêts et le contraste des situations creusent des +fossés entre nous, personne ne peut le nier; mais l'orgueil transforme +ces fossés en abîmes, et au fond c'est lui seul qui crie d'une rive à +l'autre: il n'y a rien de commun entre vous et nous. + + * * * * * + +Nous n'en avons pas fini avec l'orgueil, mais impossible de le peindre +sous toutes ses formes. Je lui en veux surtout lorsqu'il se mêle au +savoir et qu'il le stérilise. Nous devons le savoir, comme la richesse +et la puissance, à nos semblables. C'est une force sociale qui doit +servir, et elle ne le peut que si ceux qui savent, restent par le coeur +près de ceux qui ne savent pas. Quand le savoir se transforme en +instrument d'ambition, il se détruit lui-même. + +Que dire de l'orgueil des braves gens? car il existe, et il rend la +vertu même haïssable. Le juste qui se repent du mal que font les autres, +demeure dans la solidarité et dans la vérité sociale. Au contraire, le +juste qui méprise les autres pour leurs fautes et leurs travers, se +retranche de l'humanité, et ses qualités, descendues au rang d'un vain +ornement de sa vanité, deviennent semblables à ces richesses que la +bonté n'inspire pas, à cette autorité que ne tempère pas l'esprit +d'obéissance. Autant que le riche orgueilleux et le maître arrogant, la +vertu hautaine est détestable. Elle compose à l'homme des traits et une +attitude où se révèle je ne sais quoi de provocateur. Son exemple nous +éloigne au lieu de nous entraîner, et ceux qu'elle daigne honorer de ses +bienfaits se sentent souffletés. + +Résumons-nous et concluons: + +C'est une erreur de penser que nos avantages quels qu'ils soient doivent +être mis au service de notre vanité. Chacun d'eux constitue pour celui +qui en jouit une obligation et non un motif de se glorifier. Les biens +matériels, le pouvoir, le savoir, les qualités du coeur et de l'esprit +deviennent autant de causes de discorde lorsqu'ils servent à nourrir +l'orgueil. Ils ne restent bienfaisants que s'ils sont pour ceux qui les +possèdent des sujets de modestie. Soyons humbles si nous possédons +beaucoup, parce que cela prouve que nous sommes débiteurs: tout ce qu'un +homme possède il le doit à quelqu'un, et sommes-nous sûrs de pouvoir +payer nos dettes? + +Soyons humbles si nous sommes revêtus d'importantes fonctions et si nous +tenons dans nos mains le sort des autres, car il est impossible qu'un +homme clairvoyant ne se sente pas au-dessous de si graves devoirs. + +Soyons humbles si nous avons beaucoup de connaissances, car elles ne +nous servent qu'à mieux constater la grandeur de l'inconnu et à comparer +le peu que nous avons découvert par nous-mêmes à la masse de ce que nous +devons à la peine d'autrui. + +Enfin, soyons humbles surtout si nous sommes vertueux, parce que nul ne +doit mieux sentir ses défauts que celui qui a la conscience exercée, et +plus que personne il doit éprouver le besoin d'être indulgent pour +autrui et de souffrir pour ceux qui font le mal. + + * * * * * + +--Et que faites-vous des distinctions nécessaires? me dira-t-on +peut-être. À force de simplicité n'allez-vous pas effacer ce sentiment +des distances qu'il importe de maintenir pour le bon fonctionnement +d'une société? + +--Je ne suis pas d'avis de supprimer les distances et les distinctions. +Mais je pense que ce qui distingue un homme ne se trouve ni dans le +grade, ni dans la fonction, ni dans l'uniforme, ni dans la fortune, mais +uniquement en lui-même. Plus qu'aucun autre temps, le nôtre a percé à +jour la vanité des distinctions purement extérieures. Pour être +quelqu'un maintenant, il ne suffit plus de porter un manteau d'empereur +ou une couronne royale; à quoi servirait-il de se prévaloir d'un galon, +d'un blason ou d'un ruban? Certes, les signes extérieurs ne sont point +condamnables, ils ont leur signification et leur utilité, mais à +condition de couvrir quelque chose et non pas le vide. Le jour où ils ne +correspondent plus à rien, ils deviennent inutiles et dangereux. La +seule façon véritable de se distinguer est de valoir mieux. Si vous +voulez que les distinctions sociales si nécessaires, si respectables en +elles-mêmes, soient effectivement respectées, il faut d'abord vous en +rendre dignes. Autrement vous contribuez à les faire haïr et mépriser. +C'est une chose malheureusement trop certaine que le respect est en +baisse parmi nous et ce n'est certes pas faute de distinctions propres à +marquer ce qui veut être respecté. La cause du mal est dans ce préjugé +qu'une haute situation dispense celui qui l'occupe d'observer les +devoirs courants de la vie. En nous élevant, nous croyons nous +affranchir de la loi. Et ainsi nous oublions que l'esprit d'obéissance +et de modestie doit grandir avec la situation. Il en résulte que ceux +qui réclament le plus de respect pour leur charge font aussi le moins +d'efforts pour mériter ce respect. Voilà pourquoi le respect diminue. + +La seule distinction nécessaire est celle qui consiste à vouloir être +meilleur. L'homme qui s'efforce d'être meilleur devient plus humble, +plus abordable, plus familier même avec ceux qui lui doivent le respect. +Mais comme il gagne à être connu de près, la hiérarchie n'y perd rien, +et il récolte d'autant plus de respect qu'il a semé moins d'orgueil. + + + + +XIII + +L'éducation pour la simplicité. + + +La vie simple étant surtout le produit d'une direction d'esprit, il est +naturel que l'éducation doit avoir une grande influence dans ce domaine. + +On ne pratique guère que deux manières d'élever les enfants: + +La première consiste à élever ses enfants pour soi-même; + +La deuxième consiste à les élever pour eux-mêmes. + +Dans le premier cas, l'enfant est considéré comme un complément des +parents. Il fait partie de leur avoir et occupe une place parmi les +objets qu'ils possèdent. Tantôt cette place est la plus noble: quand les +parents apprécient surtout la vie d'affections. Tantôt aussi, lorsque +les intérêts matériels dominent, l'enfant vient en second, en troisième, +en dernier lieu. En aucun cas, il n'est quelqu'un. Jeune, il gravite +autour des parents, non seulement par l'obéissance, ce qui est légitime, +mais par la subordination de toutes ses initiatives et de tout son être. +À mesure qu'il avance en âge, cette subordination s'accentue et devient +de la confiscation en s'étendant aux idées, aux sentiments, à tout. Sa +minorité se perpétue. Au lieu d'évoluer lentement vers l'indépendance, +l'homme progresse dans l'esclavage. Il est ce qu'on lui permet d'être, +ce que le commerce, l'industrie de son père, ou encore ce que les +croyances religieuses, les opinions politiques, les goûts esthétiques de +son père, exigent qu'il soit. Il pensera, parlera, agira, se mariera, ou +augmentera sa famille, dans le sens et dans la limite de l'absolutisme +paternel. Cet absolutisme familial peut être pratiqué par des gens qui +n'ont aucune volonté; il suffit qu'ils soient convaincus que le bon +ordre exige que l'enfant soit la chose des parents. À défaut d'énergie +ils s'empareront de lui par d'autres moyens, par les soupirs, les +supplications, ou par de basses séductions. S'ils ne peuvent +l'enchaîner, ils l'englueront et le prendront au piège. Mais il vivra en +eux, par eux, pour eux, ce qui est la seule chose admissible. + +Ce genre d'éducation n'est pas seulement pratiqué dans la famille mais +aussi dans les grands organismes sociaux dont la fonction éducatrice +principale consiste à mettre la main sur les nouveaux venus, afin de les +enfermer de la façon la plus irrésistible dans les cadres existants. +C'est la réduction, la trituration et l'absorption de l'individu dans un +corps social, qu'il soit théocratique, communiste ou simplement +bureaucratique et routinier. Vu du dehors, un pareil système semblerait +être l'éducation simple par excellence. Ses procédés, en effet, sont +absolument simplistes. Et si l'homme n'était pas quelqu'un, s'il n'était +qu'un exemplaire de la race ce serait là l'éducation parfaite. De même +que tous les animaux sauvages et tous les poissons et insectes du même +genre et de la même espèce ont la même raie au même endroit, de même +nous serions tous identiques, ayant mêmes goûts, même langue, même +croyance et mêmes tendances. Mais l'homme n'est pas qu'un exemplaire de +la race et c'est pour cela que ce genre d'éducation est loin d'être +simple par ses effets. Les hommes varient tellement entre eux qu'il faut +inventer des moyens innombrables pour réduire, endormir, éteindre la +pensée individuelle. Et l'on n'y parvient qu'en partie, ce qui dérange +tout perpétuellement. À chaque instant, par une fissure, la force +intérieure d'initiative se fait jour avec violence et produit des +explosions, des commotions, des désordres graves. Et là où rien ne se +produit, où force reste à l'autorité extérieure, le mal gît au fond. +Sous l'ordre apparent se cachent les révoltes sourdes, les tares +contractées dans une existence anormale, l'apathie, la mort. + +Le système est mauvais qui produit des fruits semblables et, quelque +simple qu'il paraisse, au fond il engendre toutes les complications. + + * * * * * + +L'autre système est l'extrême opposé. Il consiste à élever les enfants +pour eux-mêmes. Les rôles sont renversés: les parents sont là pour +l'enfant. À peine est-il né qu'il devient le centre. La tête blanche des +aïeux et la tête robuste du père s'inclinent devant cette tête bouclée. +Son bégaiement est leur loi; un signe de lui suffit. Qu'il crie un peu +fort dans son berceau, la nuit, il n'y a pas de fatigue qui tienne, il +faut mettre toute la maison debout. Le dernier venu n'est pas long à +s'apercevoir qu'il a la toute-puissance, et il ne marche pas encore +qu'il a déjà le vertige du pouvoir. En grandissant cela ne fait que +croître et embellir. Parents, grands-parents, domestiques, professeurs, +tout le monde est à ses ordres. Il accepte les hommages et même +l'immolation de son prochain; il traite en sujet récalcitrant quiconque +ne se range pas sur son passage. Il n'y a que lui. Il est l'unique, le +parfait, l'infaillible. On s'aperçoit trop tard qu'on s'est donné un +maître et quel maître! oublieux des sacrifices, sans respect, sans pitié +même. Il ne tient plus aucun compte de ceux à qui il doit tout et va par +la vie sans loi ni frein. + +Cette éducation a sa forme sociale, elle aussi. Elle fleurit partout où +le passé ne compte pas, où l'histoire commence avec les vivants, où il +n'y a ni tradition, ni discipline, ni respect, où ceux qui savent le +moins ont le verbe le plus haut, où tous ceux qui ont à représenter +l'ordre public s'inquiètent du premier venu dont la force consiste à +crier fort et à ne respecter personne. Elle assure le règne des passions +éphémères, le triomphe de l'arbitraire inférieur. Je compare ces deux +éducations dont l'une est l'exaltation du milieu, l'autre l'exaltation +de l'individu; l'une l'absolutisme de la tradition, l'autre la tyrannie +des derniers venus, et je les trouve aussi funestes l'une que l'autre. +Mais le plus funeste de tout c'est la combinaison des deux qui produit +des êtres mi-partie automates, mi-partie despotes, oscillant sans cesse +entre l'esprit moutonnier et l'esprit de révolte ou de domination. + +Il ne faut élever les enfants ni pour eux-mêmes, ni pour les parents: +car l'homme n'est pas plus destiné à être un personnage qu'un +échantillon. Il faut les élever pour la vie. Leur éducation a pour but +de les aider à devenir des membres actifs de l'humanité, des puissances +fraternelles, de libres serviteurs de la cité. C'est compliquer la vie, +la déformer, semer les germes de tous les désordres que de pratiquer une +éducation qui s'inspire d'un autre principe. + +Quand on veut résumer d'un mot la destinée de l'enfant, c'est le mot +_avenir_ qui monte aux lèvres. L'enfant est l'_avenir_. Ce mot dit tout: +les peines passées, les efforts présents, les espérances. Or ce mot +l'enfant est incapable d'en mesurer la portée au moment où l'éducation +commence. Car à ce moment il est livré à la toute-puissance des +impressions actuelles. Qui donc lui donnera les premiers +éclaircissements et le mettra dans la voie qu'il doit suivre? Les +parents, les éducateurs. Mais pour peu qu'ils réfléchissent, ils sentent +que leur oeuvre n'intéresse pas seulement eux et l'enfant, mais qu'ils +exercent des pouvoirs et administrent des intérêts impersonnels. Il faut +que l'enfant leur apparaisse constamment comme un futur citoyen. Sous +l'influence de cette préoccupation ils auront deux soucis qui se +compléteront l'un l'autre: le souci de la puissance initiale, +individuelle, qui germe dans leur enfant et doit grandir, et la +destination sociale de cette puissance. À aucun moment de leur action +sur lui ils ne pourront oublier que ce petit être confié à leurs soins +doit devenir _lui-même_ et _fraternel_. Ces deux conditions, loin de +s'exclure, ne se rencontrent jamais que combinées en une indissoluble +union. Il est impossible d'être fraternel, d'aimer, de se donner, si +l'on n'est pas maître de soi; et, réciproquement, nul ne peut se +posséder, se saisir lui-même dans ce qu'il a de distinct, sans être +descendu à travers les accidents de surface de son existence, jusqu'aux +sources profondes de l'être, où l'homme se sent lié à l'homme par ce +qu'il a d'intime. + +Pour aider un enfant à devenir lui-même et fraternel, il faut le +défendre contre l'action violente et pernicieuse des forces de désordre. + +Ces forces sont extérieures et intérieures. Chacun au dehors est menacé +non seulement par les dangers matériels, mais par l'ingérence violente +des volontés étrangères; au dedans, par le sentiment exagéré de son moi +et par toutes les fantaisies que ce sentiment entendre. Le danger +extérieur est très grand qui peut naître de l'influence abusive des +éducateurs. Le droit du plus fort s'introduit dans l'éducation avec une +facilité extrême. Pour faire une éducation, il faut avoir renoncé à ce +droit, c'est-à -dire fait abnégation du sentiment inférieur de notre +personne qui nous transforme en ennemis d'autrui, même de nos enfants. +Notre autorité n'est bonne que si elle s'inspire d'une autre, supérieure +à nous-mêmes. Dans ce cas non seulement elle est salutaire, mais aussi +indispensable, et devient la meilleure garantie à son tour contre le +plus grand péril intérieur qui menace un être: celui de s'exagérer sa +propre importance. Au commencement de la vie, la vivacité des +impressions personnelles est si grande qu'il faut, pour rétablir +l'équilibre, la soumettre à l'influence pacifiante d'une volonté calme +et supérieure. Le propre de la fonction éducatrice est de représenter +cette volonté auprès de l'enfant, d'une façon aussi continue, aussi +désintéressée que possible. Les éducateurs représentent alors tout ce +qu'il y a de respectable dans le monde. Ils donnent à l'être qui entre +dans la vie l'impression de quelque chose qui le précède, le dépasse, +l'enveloppe; mais ils ne l'écrasent pas; au contraire leur volonté et +toutes les influences qu'ils lui transmettent, deviennent des éléments +nutritifs de sa propre énergie. Pratiquer ainsi l'influence, c'est +cultiver l'obéissance féconde, celle d'où naissent les caractères +libres. L'autorité purement personnelle des parents, des maîtres, des +institutions est à l'enfant ce que sont à une jeune plante les +broussailles touffues sous lesquelles elle s'étiole et meurt. L'autorité +impersonnelle, celle qui appartient à l'homme qui s'est soumis d'abord +aux réalités vénérables devant lesquelles il veut plier la fantaisie +individuelle d'un enfant, ressemble à l'atmosphère pure et lumineuse. +Elle est certes active et nous influence à sa façon, mais elle nourrit +et affermit notre vie propre. Sans cette autorité, point d'éducation. +Surveiller, diriger, résister, telle est la fonction de l'éducateur: il +doit apparaître à l'enfant non comme une barrière de fantaisie qu'à la +rigueur on sauterait pourvu que le bond soit proportionné à la hauteur +de l'obstacle; mais comme une muraille transparente à travers laquelle +s'aperçoivent des réalités immuables, des lois, des bornes, des vérités +contre lesquelles il n'y a aucune action possible. Ainsi naît le respect +qui est en chacun la faculté de concevoir ce qui est plus grand que +lui-même, le respect qui nous grandit et nous affranchit en nous rendant +modestes. Voilà la loi de l'éducation pour la simplicité. Elle peut se +résumer en ces mots: former des hommes _libres et respectueux_, des +hommes qui soient eux-mêmes et fraternels. + + * * * * * + +Déduisons de ce principe quelques applications pratiques. + +Par cela même que l'enfant est l'avenir, il faut le lier au passé par la +piété. Nous lui devons de revêtir la tradition, des formes les plus +pratiques et les plus susceptibles de créer une forte impression. De là +la place exceptionnelle que doivent tenir dans une éducation et dans une +maison, les anciens, le culte du souvenir, et par extension, l'histoire +du foyer domestique. C'est surtout envers nos enfants que nous +remplissons un devoir, lorsque nous assignons en toute chose la place +d'honneur aux grands-parents. Rien ne parle avec autant de force à un +enfant et ne développe davantage en lui les sentiments de modestie, que +s'il voit son père et sa mère observer, en toute occasion, vis-à -vis +d'un vieux grand-père, quelquefois infirme, une attitude de respect. Il +y a là une leçon de choses perpétuelle à laquelle on ne résiste pas. +Pour qu'elle ait sa force entière, il est nécessaire que, dans une +maison, un accord tacite règne entre toutes les personnes adultes. Aux +yeux de l'enfant elles sont toutes solidaires, tenues de se respecter, +de s'entendre, sous peine de compromettre l'autorité éducatrice. Et, au +nombre de ces personnes, il faut comprendre les domestiques. Un +domestique est une grande personne et c'est le même sentiment de respect +qui se trouve blessé lorsqu'un enfant manque d'égards pour un serviteur +ou lorsqu'il en manque pour son père ou son grand-père. Aussitôt qu'il +adresse une parole impolie ou arrogante à une personne plus âgée, il +sort du chemin qu'un enfant ne doit point quitter, et pour peu que les +parents négligent de l'avertir, ils s'apercevront bientôt à sa conduite +envers eux-mêmes que l'ennemi est entré dans son coeur. + +On se trompe si l'on croit que l'enfant est naturellement éloigné du +respect, et en appuyant cette opinion sur les exemples si nombreux +d'irrévérence que nous présente le jeune âge. Au fond le respect est un +besoin pour l'enfant. Son être moral s'en nourrit. L'enfant aspire +confusément à respecter et à admirer quelque chose. Mais lorsqu'on ne +tire point partie de cette aspiration, elle se perd et se corrompt. Par +notre manque de cohésion et de déférence mutuelle, nous, les grands, +nous discréditons tous les jours aux yeux de l'enfant notre propre cause +et celle de toutes les choses respectables. Nous lui inoculons le +mauvais esprit dont les effets se tournent ensuite contre nous. + +Cette triste vérité n'apparaît nulle part avec plus de force que dans +les rapports entre maîtres et serviteurs tels que nous les avons créés. +Nos fautes sociales, notre manque de simplicité et de bonté retombent +sur la tête de nos enfants. Il y a certainement peu de bourgeois qui +comprennent qu'il vaut mieux perdre plusieurs milliers de francs que de +faire perdre à ses enfants le respect pour les domestiques, qui +représentent dans nos maisons la catégorie des humbles. Rien n'est plus +vrai pourtant. Maintenez tant que vous voudrez les conventions et les +distances, cette sorte de délimitation des frontières sociales qui +permet à chacun de rester à sa place et d'observer la hiérarchie. C'est +une bonne chose, j'en suis persuadé, mais à condition de ne jamais +oublier que ceux qui nous servent sont des hommes au même titre que +nous. Vous imposez à vos domestiques des formules de langage et des +attitudes, signes extérieurs du respect qu'ils vous doivent. +Enseignez-vous aussi à vos enfants et employez-vous personnellement, des +procédés qui font comprendre à vos serviteurs, que vous respectez leur +dignité individuelle comme vous désirez qu'ils vous respectent? Vous +avez là chez tous à toute heure un excellent terrain d'étude pour vous +entraîner à la pratique du respect mutuel qui est une des conditions +essentielles de la santé sociale. Je crains qu'on en profite trop peu. +Vous exigez bien le respect, mais vous ne le pratiquez point. Aussi vous +n'obtenez le plus souvent que de l'hypocrisie et vous avez pour résultat +supplémentaire, très inattendu: d'avoir cultivé l'orgueil dans vos +enfants. Ces deux facteurs combinés amassent de grosses difficultés pour +cet avenir que vous devez sauvegarder. J'ai donc raison de dire que vous +avez fait une perte sensible le jour où vous avez, par vos habitudes et +vos pratiques, amené la diminution du respect. + +Pourquoi ne le dirais-je pas? Il me semble que la plupart d'entre nous +travaillent à cette diminution. Partout et dans presque toutes les +classes sociales, je remarque qu'on entretient un assez mauvais esprit +dans l'enfance, un esprit de mépris réciproque. Ici, on méprise +quiconque a des mains calleuses et des habits de travail; là , on méprise +quiconque ne porte pas le bourgeron. Les enfants élevés dans cet +esprit-là feront un jour de tristes concitoyens. Tout cela manque +absolument de cette simplicité qui fait que des hommes de bonne volonté +aux divers degrés d'une société peuvent collaborer ensemble, sans être +gênés par les distances accessoires qui les séparent. + +Si l'esprit de caste fait perdre le respect, l'esprit de parti, quel +qu'il soit, le fait perdre tout autant. Dans certains milieux on élève +les enfants de telle sorte qu'ils ne vénèrent qu'une seule patrie, la +leur, une seule politique, celle de leurs parents et maîtres, une seule +religion, celle qu'on leur inculque. S'imagine-t-on vraiment former +ainsi des êtres respectueux de la patrie, de la religion, de la loi? +Est-il de bon aloi, le respect qui ne s'étend qu'à ce qui nous touche ou +nous appartient? Singulier aveuglement des cliques et des coteries qui +s'arrogent avec tant d'ingénue complaisance le titre d'écoles de respect +et qui, hormis elles, ne respectent rien. Au fond elles disent: la +patrie, la religion, la loi c'est nous! Un pareil enseignement engendre +le fanatisme. Or si le fanatisme n'est pas l'unique ferment antisocial, +il est certes l'un des pires et des plus énergiques. + + * * * * * + +Si la simplicité du coeur est une condition essentielle du respect, la +simplicité de vie en est la meilleure école. Quelle que soit votre +condition de fortune, évitez tout ce qui peut faire croire à vos enfants +qu'ils sont plus que les autres. Lors même que votre situation vous +permettrait de les habiller richement, songez au dommage que vous pouvez +leur causer en excitant leur vanité. Préservez-les du malheur de jamais +croire qu'il suffise d'être vêtu avec recherche pour posséder la +distinction, et surtout n'augmentez pas de gaîté de coeur, par leur +costume et leurs habitudes, les distances qui les séparent déjà de leurs +semblables. Habillez-les simplement. Que si, au contraire, il vous +fallait faire des efforts d'économie pour offrir à vos enfants le +plaisir d'être vêtus avec élégance, je vous engagerais à réserver pour +une meilleure cause votre esprit de sacrifice. Vous risqueriez de le +voir mal récompensé. Vous semez votre argent, alors qu'il vaudrait mieux +l'épargner pour des besoins sérieux; vous vous préparez pour plus tard +une moisson d'ingratitude. Combien il est dangereux d'habituer vos fils +et vos filles à un genre de vie qui dépasse vos moyens et les leurs! +D'abord cela fait très mal à la bourse; en second lieu, cela développe +l'esprit du mépris au sein même de la famille. Si vous habillez vos +enfants comme de petits seigneurs et leur donnez à croire qu'ils vous +sont supérieurs, quoi d'étonnant qu'ils finissent par vous dédaigner! +Vous aurez nourri à votre table des déclassés. Or ce genre de produit +coûte fort cher et ne vaut rien. + +Il y a aussi une certaine façon d'instruire les enfants qui a pour +résultat le plus clair de les amener à mépriser leurs parents, leur +milieu, les moeurs et les labeurs au milieu desquels ils ont grandi. Une +telle instruction est une calamité. Elle n'est bonne qu'à produire une +légion de mécontents qui se séparent par le coeur de leur souche, de +leur origine, de leurs affinités, de tout ce qui, en somme, fait +l'étoffe première d'un homme. Une fois détachés de l'arbre robuste qui +les a produits, le vent de leur ambition égarée les promène par la terre +comme des feuilles mortes qui vont s'amasser en certains endroits, +fermenter et pourrir les unes sur les autres. + +La nature ne procède pas par sauts et par bonds, mais par évolution +lente et sûre. Imitons-la dans notre façon de préparer une carrière à +nos enfants. Ne confondons pas le progrès et l'avancement avec ces +exercices violents qu'on appelle des sauts périlleux. N'élevons pas nos +enfants de telle sorte qu'ils en viennent à mépriser les travaux, les +aspirations et l'esprit de simplicité de la maison paternelle: ne les +exposons pas à la tentation mauvaise d'avoir honte de notre pauvreté, +s'ils parviennent jamais eux mêmes à la fortune. Une société est bien +malade le jour où les fils de paysans commencent à se dégoûter des +champs, où les fils des matelots désertent la mer, où les filles +d'ouvriers dans l'espoir d'être prises pour des héritières, préfèrent +marcher seules dans la rue qu'au bras de leurs braves parents. Une +société est saine, au contraire, lorsque chacun de ses membres +s'applique à faire à peu près ce que firent ses parents, mais mieux, et +visant à s'élever, se contente d'abord des fonctions plus modestes en +les remplissant avec conscience[2]. + + [2] Ce serait ici le lieu de parler du travail en général, de son + influence tonifiante sur l'éducation. Mais j'ai parlé de ce sujet + dans mes ouvrages: _Justice_, _Jeunesse_, _Vaillance_; je me borne à + y renvoyer le lecteur. + + * * * * * + +L'éducation doit former des hommes libres. Si vous voulez élever vos +enfants pour la liberté, élevez-les simplement et ne craignez pas +surtout de nuire ainsi à leur bonheur. Bien au contraire. Plus un enfant +a de joujoux luxueux, de fêtes et de plaisirs recherchés, moins il +s'amuse. Il y a là une indication sûre. Soyons sobres dans nos moyens de +réjouir et de divertir la jeunesse et surtout ne créons pas à la légère +des besoins factices. Nourriture, vêtement, logement, distractions, que +tout cela soit aussi naturel et aussi peu compliqué que possible. Pour +rendre aux enfants la vie agréable, certains parents leur donnent des +habitudes de gourmandise et de paresse, leur font éprouver des +excitations incompatibles avec leur âge, multiplient les invitations et +les spectacles. Tristes présents que tout cela. Au lieu d'un homme libre +vous élevez un esclave. Trop habitué au luxe, il s'en fatiguera, et +pourtant lorsque pour l'une ou l'autre raison ses aises lui manqueront, +il sera malheureux et vous avec lui: et, ce qui est pire, vous serez +peut-être tous ensemble disposés dans les grandes occasions de la vie à +sacrifier la dignité humaine, la vérité, le devoir, par pure lâcheté. + +Élevons donc nos enfants simplement, je dirais presque durement; +entraînons-les aux exercices fortifiants, aux privations même. Qu'ils +soient de ceux qui soient mieux préparés à coucher sur la dure, à +supporter des fatigues, qu'à savourer les plaisirs de la table et le +confort d'un lit. Ainsi nous en ferons des hommes indépendants et +solides sur lesquels on puisse compter, qui ne se vendront pas pour un +peu de bien-être et qui néanmoins, plus que personne, auront la faculté +d'être heureux. + +Une vie trop facile amène une sorte de lassitude dans l'énergie vitale. +On devient un blasé, un désillusionné, un jeune vieux, inamusable. +Combien d'enfants et de jeunes gens sont aujourd'hui dans ce cas. Sur +eux se sont posées, comme de tristes moisissures, les traces de nos +décrépitudes, de notre scepticisme, de nos vices, et des mauvaises +habitudes qu'ils ont contractées en notre compagnie. Que de retours sur +nous-mêmes ces jeunesses fanées nous font faire! Que d'avertissements +gravés sur ces fronts! + +Ces ombres nous disent par le contraste même que le bonheur consiste à +être un vrai vivant, actif, prime-sautier, vierge du joug des passions, +des besoins factices, des excitations maladives, ayant gardé dans son +corps la faculté de jouir de la lumière du jour, de l'air qu'on respire; +et dans son coeur, la capacité d'aimer et d'éprouver avec puissance tout +ce qui est généreux, simple et beau. + + * * * * * + +La vie factice engendre la pensée factice et la parole mal assurée. Des +habitudes saines, des impressions fortes, le contact ordinaire avec la +réalité amènent naturellement la parole franche. Le mensonge est un vice +d'esclave, le refuge des lâches et des mous. Quiconque est libre et +ferme est aussi franc du collier. Encourageons chez nos enfants +l'heureuse hardiesse de tout dire sans mâcher leurs paroles! Que fait-on +d'ordinaire? On refoule, on nivelle les caractères, en vue de +l'uniformité qui pour le grand troupeau est synonyme du bon ton. Penser +avec son esprit, sentir avec son coeur, exprimer le vrai moi, quelle +inconvenance, quelle rusticité!--Oh! l'atroce éducation que celle qui +consiste à perpétuellement étouffer en chacun de nous la seule chose qui +lui donne sa raison d'être. De combien de meurtres d'âmes nous nous +rendons coupables! Les unes sont assommées à coups de crosse, les autres +doucement étouffées entre deux édredons! Tout conspire contre les +caractères indépendants. Petit, on désire nous voir comme des images ou +des poupées; grands, on nous aime à condition que nous soyons comme tout +le monde, des automates: quand on en a vu un, on les connaît tous. C'est +pour cela que le manque d'originalité et d'initiative nous a gagnés et +que la platitude et la monotonie sont les marques distinctives de notre +vie. La vérité nous affranchira: apprenons à nos enfants à être +eux-mêmes, à donner leur son, sans fêlure ni sourdine. Faisons-leur de +la loyauté un besoin, et dans leurs plus graves manquements, pourvu +qu'ils les avouent, comptons-leur comme un mérite d'avoir été méchants à +visage découvert. + + * * * * * + +À la franchise associons la naïveté dans notre sollicitude d'éducateurs. +Ayons pour cette compagne de l'enfance, un peu sauvage, mais si +gracieuse et si bienfaisante, tous les égards possibles. Ne +l'effarouchons pas. Quand elle s'est enfuie d'un endroit, il est si rare +qu'elle revienne jamais. La naïveté n'est pas seulement la soeur de la +vérité, la gardienne des qualités propres de chacun, elle est encore une +grande puissance éducatrice et révélatrice. Je vois autour de nous trop +de gens soi-disant positifs, qui sont armés de lunettes terrifiantes et +de grands ciseaux pour dénicher les choses naïves et leur rogner les +ailes. Ils extirpent la naïveté de la vie, de la pensée, de l'éducation +et la poursuivent même jusqu'aux régions du rêve. Sous prétexte de faire +de leurs enfants des hommes, ils les empêchent d'être des enfants, comme +si, avant les fruits mûrs de l'automne, il ne fallait pas les fleurs, +les parfums, les chants, la féerie du printemps. + +Je demande grâce pour tout ce qui est naïf et simple, non seulement pour +ces gentillesses innocentes qui voltigent autour des têtes bouclées, +mais aussi pour la légende, la naïve chanson, les récits du monde des +merveilles et du mystère. Le sens du merveilleux est dans l'enfant la +première forme de ce sens de l'infini sans lequel un homme est comme un +oiseau privé d'ailes. Ne sevrons pas l'enfance du merveilleux, afin de +lui garder la faculté de s'élever au-dessus du terre à terre et +d'apprécier plus tard ces pieux et touchants symboles des âges disparus, +où la vérité humaine a trouvé des expressions que notre aride logique ne +remplacera jamais. + + + + +XIV + +Conclusion. + + +Je pense avoir suffisamment indiqué l'esprit et les manifestations de la +vie simple pour faire entrevoir qu'il y a là tout un monde oublié de +force et de beauté. Ceux-là pourraient en faire la conquête qui auraient +l'énergie suffisante pour se détacher des inutilités funestes dont notre +existence est embarrassée. Ils ne tarderaient pas à s'apercevoir que, en +renonçant à quelques satisfactions de surface, à quelques ambitions +puériles, on augmente sa faculté d'être heureux et son pouvoir pour la +justice. Ces résultats portent autant sur la vie privée que sur la vie +publique. Il est incontestable que, en luttant contre la tendance +fiévreuse de briller, en cessant de faire de la satisfaction de nos +désirs le but de notre activité, en revenant aux goûts modestes, à la +vie vraie, nous travaillerions à consolider la famille. Un autre esprit +soufflerait dans nos maisons, créant des moeurs nouvelles et un milieu +plus favorable à l'éducation de l'enfance. Peu à peu nos jeunes gens et +nos jeunes filles se sentiraient dirigés vers un idéal plus élevé et en +même temps plus réalisable. Cette transformation intérieure exercerait à +la longue son influence sur l'esprit public. De même que la solidité +d'un mur dépend du grain des pierres et du degré de consistance du +ciment qui les agglutine, de même l'énergie de la vie publique dépend de +la valeur individuelle des citoyens et de leur puissance de cohésion. Le +grand desideratum de notre époque est la culture de l'élément social qui +est l'individu humain. Tout dans l'organisation actuelle de la société +nous ramène à cet élément. En le négligeant nous sommes exposés à perdre +le bénéfice du progrès et même à faire tourner contre nous les efforts +les plus persévérants. Au sein d'un outillage sans cesse perfectionné, +s'il advient que l'ouvrier diminue de valeur, à quoi servent les engins +dont il dispose? À empirer par leurs qualités même les fautes de celui +qui les manie sans discernement ou sans conscience. Les rouages de la +grande machine moderne sont infiniment délicats. La malveillance, +l'impéritie, ou la corruption, peuvent y produire des troubles autrement +redoutables que dans l'organisme plus ou moins rudimentaire de la +société d'autrefois. Il nous faut donc veiller à la qualité de +l'individu appelé, dans une mesure quelconque, à contribuer au +fonctionnement de cette machine. Que cet individu soit à la fois solide +et liant, qu'il s'inspire de la loi centrale de vie: être soi-même et +fraternel. Tout en nous et hors de nous se simplifie et s'unifie sous +l'influence de cette loi, qui est la même pour tous et à laquelle chacun +doit ramener ses actions; car nos intérêts essentiels ne sont point +contraires, ils sont identiques. En cultivant l'esprit de simplicité +nous arriverions donc à donner à la vie publique une plus forte +cohésion. + +Les phénomènes de décomposition et de délabrement que nous y remarquons +se ramènent tous à la même cause: manque de solidité et manque de +cohésion. On ne dira jamais assez combien le triomphe des petits +intérêts de caste, de coterie, de clocher, l'âpre recherche du bien-être +personnel, sont contraires au bien social, et, par une conséquence +fatale, détruisent le bonheur de l'individu. Une société dans laquelle +chacun n'est préoccupé que de son bien-être individuel est le désordre +organisé. Il ne sort pas d'autre enseignement des conflits irréductibles +de nos égoïsmes intransigeants. + +Nous ressemblons trop à ces gens qui ne se réclament de leur famille que +pour lui demander des avantages, mais non pour lui faire honneur. À tous +les degrés de l'échelle sociale, nous pratiquons la revendication. Nous +nous prétendons tous créanciers, personne ne se reconnaît débiteur. Nos +rapports avec nos concitoyens consistent à les inviter, sur un ton +aimable ou arrogant, à s'acquitter envers nous de leurs dettes. On +n'arrive à rien de bon avec cet esprit-là . Car au fond c'est l'esprit du +privilège, cet éternel ennemi de la loi commune, cet obstacle sans cesse +renaissant à une entente fraternelle. + + * * * * * + +Dans une conférence qu'il faisait en 1882, M. Renan disait qu'une nation +est «une famille spirituelle», et il ajoutait: «L'essence d'une nation +est que tous les individus aient beaucoup de choses en commun et aussi +que tous aient oublié bien des choses». Il importe de savoir ce qu'il +faut oublier et ce dont il faut se souvenir, non seulement dans le passé +mais dans la vie de tous les jours. Ce qui nous divise encombre nos +mémoires, ce qui nous unit s'en efface. Chacun, au point le plus +lumineux de son souvenir, garde le sentiment vif, aigu, de sa qualité +accessoire, qui est d'être un personnage, cultivateur, industriel, +lettré, fonctionnaire, prolétaire, bourgeois, ou encore un sectaire +politique ou religieux; mais sa qualité essentielle, qui est d'être un +enfant du pays et un homme, se trouve reléguée dans l'ombre. C'est à +peine s'il en garde une notion théorique. Il en résulte que ce qui nous +occupe et nous dicte nos actions est précisément ce qui nous sépare des +autres, et il ne reste presque pas de place pour cet esprit d'union qui +est comme l'âme d'un peuple. + +Il en résulte encore que nous entretenons de préférence les mauvais +souvenirs dans l'esprit de nos semblables. Des hommes animés de l'esprit +particulariste, exclusif, hautain, se froissent journellement les uns +les autres. Ils ne peuvent se rencontrer sans réveiller le sentiment de +leurs divisions et de leurs rivalités. Lentement il s'amasse ainsi dans +leur souvenir une provision de mauvaise volonté réciproque, de méfiance, +de rancune. Tout cela, c'est le mauvais esprit avec ses conséquences. + +Il faut l'extirper de notre milieu. Souviens-toi, oublie! c'est ce qu'il +faudrait nous dire tous les matins, dans toutes nos relations et toutes +nos fonctions. Souviens-toi de l'essentiel, oublie l'accessoire! Comme +on remplirait mieux ses devoirs de citoyen, si le plus humble et le plus +élevé se nourrissaient de cet esprit! Comme on cultiverait les bons +souvenirs dans l'esprit de son prochain en y semant des actions +aimables; en lui épargnant les procédés dont il est obligé de dire +malgré lui, la haine au coeur: «cela, je ne l'oublierai jamais!» + +L'esprit de simplicité est un bien grand magicien. Il corrige les +aspérités, il construit des ponts par-dessus les crevasses et les +abîmes, il rapproche les mains et les coeurs. Les formes qu'il revêt +dans le monde sont en nombre infini. Mais jamais il ne nous paraît plus +admirable que lorsqu'il se fait jour à travers les barrières fatales des +situations, des intérêts, des préjugés, triomphant des pires obstacles, +permettant à ceux que tout semble séparer, de s'entendre, de s'estimer, +de s'aimer. Voilà le vrai ciment social, et c'est avec ce ciment-là que +se bâtit un peuple. + + + + +TABLE DES MATIÈRES + + + Pages + I.--La vie compliquée 3 + II.--L'esprit de simplicité 23 + III.--La pensée simple 35 + IV.--La parole simple 39 + V.--Le devoir simple 79 + VI.--Les besoins simples 103 + VII.--Le plaisir simple 121 + VIII.--L'esprit mercenaire et la simplicité 145 + IX.--La réclame et le bien ignoré 167 + X.--Mondanité et vie d'intérieur 101 + XI.--La beauté simple 209 + XII.--L'orgueil et la simplicité dans les rapports sociaux 227 + XIII.--L'éducation pour la simplicité 251 + XIV.--Conclusion 281 + + +145-08.--Coulommiers. Imp. Paul BRODARD.--P2-08. + + + + + + +End of the Project Gutenberg EBook of La vie simple, by Charles Wagner + +*** END OF THE PROJECT GUTENBERG EBOOK 44323 *** diff --git a/44323-h/44323-h.htm b/44323-h/44323-h.htm new file mode 100644 index 0000000..29f66a1 --- /dev/null +++ b/44323-h/44323-h.htm @@ -0,0 +1,6318 @@ +<!DOCTYPE html PUBLIC "-//W3C//DTD XHTML 1.0 Strict//EN" + "http://www.w3.org/TR/xhtml1/DTD/xhtml1-strict.dtd"> + +<html xmlns="http://www.w3.org/1999/xhtml" lang="fr" xml:lang="fr"> +<head> +<meta http-equiv="Content-Type" content="text/html;charset=UTF-8" /> +<title> + The Project Gutenberg eBook of La vie simple, by Charles Wagner. +</title> +<link rel="coverpage" href="images/cover.jpg" /> +<style type="text/css"> +body { margin-left: 10%; margin-right: 10% } +h1, h2, h3, .c, .titre, .cbreak { text-align: center; line-height: 1.5em; } +h1, h2 { margin-top: 2em; } +.titre { font-size: 120%; } +.titre, .cbreak { margin-top: 4em; } +p { text-align: justify; line-height: 1.2em; text-indent: 0; } +.small { font-size: smaller; } +.large { font-size: larger; } +.huge { font-size: 160%; } +.sc { font-variant: small-caps; } +hr { margin-left: 42%; margin-right: 42%; width: 16%; margin-top: 1.5em; } +.fnanchor { font-size: 80%; vertical-align: 0.35em; padding: 0 .15em; + text-decoration: none; +} +.footnote { margin-left: 5%; font-size: 95%; } +.footnote .label { float: left; text-align: left; width: 2em; } +.footnote a { text-decoration: none; } +.sign { text-align: right; margin-right: 10%; font-variant: small-caps; } +.date { font-size: smaller; margin-left: 5%; } +.poem { text-align: left; margin-left: 5%; width: 90%; position: relative; } +.stanza { margin-top: 1em; } +.stanza br { display: none; } +.i0 { display: block; margin: 0 0 0 2em; text-indent: -2em; } +table { margin: auto; } +td.drap { text-align: justify; text-indent: -2em; padding-left: 2em; } +td.ind { padding-left: 2em; } +td.topr { text-align: right; vertical-align: top; } +td.num { text-align: right; vertical-align: bottom; } +@media handheld { + .titre, .cbreak { page-break-before: always; padding-top: 2em; } +} +</style> +</head> +<body> +<div>*** START OF THE PROJECT GUTENBERG EBOOK 44323 ***</div> + +<h1>La<br/> +<span class="huge">Vie Simple</span></h1> + +<p class="c">PAR<br/> +<b class="large">C. WAGNER</b><br/> +<span class="small">Auteur de «<cite>Jeunesse</cite>»</span></p> + +<p class="c"><span class="small">DOUZIÈME ÉDITION</span></p> + +<div class="c"><img src="images/acolin.png" alt="" /></div> +<p class="c"><span class="large">PARIS<br/> +<b>Librairie Armand Colin</b></span><br/> +5, rue de Mézières, 5</p> + +<p class="c">1908</p> + +<p class="c"><span class="small">Droits de reproduction et de traduction réservés pour tous pays.</span></p> + + + + +<p class="titre">OUVRAGES DE C. WAGNER</p> + +<div class="c"> +<table summary="ouvrages du même auteur"> +<tr><td class="drap"><b>Auprès du Foyer</b> (6<sup>e</sup> édition). Un volume in-18 jésus, broché +(Librairie Armand Colin)</td> +<td class="num">3</td> +<td class="num">50</td> +</tr> +<tr> +<td class="drap"><b>Justice.</b> Huit discours (7<sup>e</sup> édition). Un volume in-12, broché +(Fischbacher)</td> +<td class="num">3</td> +<td class="num">50</td> +</tr> +<tr> +<td class="drap"><b>Jeunesse.</b> Ouvrage couronné par l'Académie française (2<sup>e</sup> édition). +Un volume in-12, broché (Fischbacher)</td> +<td class="num">3</td> +<td class="num">50</td> +</tr> +<tr> +<td class="drap"><b>Vaillance.</b> Ouvrage honoré d'une souscription du Ministère de +l'Instruction publique (18<sup>e</sup> édition). Un volume in-12, broché +(Fischbacher)</td> +<td class="num">3</td> +<td class="num">50</td> +</tr> +<tr> +<td class="drap"><b>Le long du chemin</b> (4<sup>e</sup> édition). Un volume in-12, broché +(Fischbacher)</td> +<td class="num">2</td> +<td class="num">»</td> +</tr> +<tr> +<td class="drap"><b>L'Évangile et la vie.</b> Discours (4<sup>e</sup> édition). Un volume in-12, +broché (Fischbacher)</td> +<td class="num">3</td> +<td class="num">50</td> +</tr> +<tr> +<td class="drap"><b>Sois un homme!</b> Simples causeries sur la conduite de la vie +(2<sup>e</sup> édition). Un volume in-12, br. (Fischbacher).</td> +<td class="num">1</td> +<td class="num">25</td> +</tr> +<tr> +<td class="ind">Relié</td> +<td class="num">2</td> +<td class="num">»</td> +</tr> +<tr> +<td class="drap"><b>L'Ame des choses</b> (2<sup>e</sup> édition). Un volume in-12, broché +(Fischbacher)</td> +<td class="num">3</td> +<td class="num">50</td> +</tr> +<tr> +<td class="drap"><b>L'Ami.</b> Dialogues intérieurs (3<sup>e</sup> édition). Un volume in-12 +(Fischbacher)</td> +<td class="num">3</td> +<td class="num">50</td> +</tr> +<tr> +<td class="drap"><b>Histoires et Farciboles</b>, pour les enfants. Un volume in-8 illustré +par <span class="sc">René Henriquez</span> (Fischbacher).</td> +<td colspan="2" rowspan="2"> </td> +</tr> +<tr> +<td class="drap"><b>Libre Pensée et Protestantisme libéral.</b> 4 lettres de +<span class="sc">Ferdinand +Brisson</span> avec réponses de <span class="sc">C. Wagner</span>. Un volume in-12.</td> +</tr> +</table> +</div> + +<p class="c"><span class="small">145–08.—Coulommiers. Imp. <span class="sc">Paul</span> BRODARD.—P2–08.</span></p> + + + + +<p class="cbreak">À<br/> +LA MÉMOIRE DE MA MÈRE</p> + + + +<h2>PRÉFACE DE LA NEUVIÈME ÉDITION</h2> + + +<p>Aujourd'hui que <cite>La Vie simple</cite> a été tellement +réimprimée que les vieux clichés sont +usés et qu'il faut recomposer le texte à +nouveau, il ne sera sans doute pas dépourvu +d'intérêt de noter ici quelques faits concernant +l'origine et la destinée de ce livre.</p> + +<p>Le lendemain d'une allocution de mariage +entendue par M. Armand Colin et traitant +le sujet de la Vie simple en son application +au foyer domestique, l'éditeur parisien +m'écrivit:</p> + +<p>«Faites-nous donc un livre sur la «Vie +simple». Rien ne serait plus actuel ni plus +nécessaire.»</p> + +<p>Six mois plus tard le livre paraissait.</p> + +<p>Il eut une bonne presse et un meilleur +public. Les lecteurs lui firent de l'un à +l'autre cette familière et solide réclame par +laquelle on se recommande mutuellement +ses livres comme on se présente ses amis. +Il fut vite connu, et sans faire le moindre +bruit se répandit et se traduisit à travers +l'Europe.</p> + +<p>En 1901, miss Marie-Louise Hendee le +traduisit en élégant anglais pour la maison +Mc Clure de New-York. Un romancier américain +de marque, miss Grace King, le faisait +précéder d'une notice écrite avec beaucoup +de soin et de grâce.</p> + +<p>Déjà le livre commençait à marcher d'un +bon train aux États-Unis, lorsque le Président +Roosevelt le lut et en fut particulièrement +frappé. Il écrivit à l'auteur: «Je prêche +vos livres à mes compatriotes.» Il recommanda +aux Américains la lecture de <cite>La Vie +simple</cite> dans deux discours publics retentissants, +l'un à Bangor, l'autre à Philadelphie. +Il invita enfin l'auteur à venir en Amérique +et le 22 novembre 1904, au grand théâtre +de Lafayette-Square à Washington, le présenta +lui-même au public en ouvrant son +discours par ces mots: «Ceci est la première +fois et sera en même temps la seule +et unique, que durant ma Présidence je +présente un orateur à un auditoire. Et je +suis plus qu'heureux de le faire en cette occasion, +car, s'il y a un livre que je désire voir +lire comme un tract, et un tract intéressant, +par notre peuple entier, c'est <cite>La Vie +simple</cite>, écrite par M. Wagner. Il y a +d'autres de ses livres dont nous pouvons +tirer grand bien. Mais il n'est, à ma connaissance, +aucun ouvrage écrit ces dernières +années, ici ou à l'étranger, qui contienne +autant de choses que nous autres +enfants d'Amérique nous devions prendre +à cœur, que <cite>La Vie simple</cite>.</p> + +<p>Dans un récent et beau voyage aux États-Unis, +j'ai pu me convaincre à quel point +l'Amérique avait suivi le conseil de son +Président.</p> + +<p>Les familles, les universités, les hommes +d'affaires, un large public recruté dans les +milieux les plus divers, s'est mis à lire le +livre. Les journaux l'ont publié en feuilleton, +les prédicateurs en ont tiré des +séries de discours, les dessinateurs des +caricatures. En dernier lieu les éditions +populaires se criaient dans les rues par les +camelots.</p> + +<p>Tout cela est une preuve que ce livre +est venu en son temps et répond à un +besoin profond de simplification au milieu +de cette époque agitée et complexe.</p> + +<p>Par un effet très naturel, le succès +extraordinaire des traductions rejaillit +aujourd'hui sur l'édition française et lui +imprime une énergie nouvelle.</p> + +<p>Puissent ces pages, en se répandant, +ramener l'attention de beaucoup de nos +contemporains sur le premier de tous les +sujets: l'emploi et l'organisation de la vie.</p> + +<p>Et puissions-nous en méditant sur ce problème +des problèmes arriver à comprendre +que le bonheur, la force et la beauté de +l'existence ont pour une grande part leur +source dans l'esprit de Simplicité.</p> + +<p class="sign">Charles Wagner.</p> +<p class="date">Paris, février 1905.</p> + + + +<h2>PRÉFACE DE LA PREMIÈRE ÉDITION</h2> + + +<p>Le malade miné par la fièvre, dévoré +par la soif, rêve pendant son sommeil d'un +frais ruisseau où il se baigne, ou d'une +claire fontaine où il boit à grandes gorgées. +Ainsi dans l'agitation compliquée de l'existence +moderne, nos âmes exténuées rêvent +de simplicité.</p> + +<p>Ce qu'on appelle de ce beau nom, serait-il +un bien à jamais disparu? Je ne le +pense pas. Si la simplicité se trouvait liée +à quelques circonstances exceptionnelles +que de rares époques ont seules connues, +il faudrait renoncer à la réaliser encore. +On ne ramène pas les civilisations vers +leurs origines, pas plus qu'on ne ramène +les fleuves aux flots troublés vers le vallon +tranquille où les branches des aulnes se +rejoignaient sur leur source.</p> + +<p>Mais la simplicité ne dépend pas de +telles ou telles conditions économiques ou +sociales en particulier; c'est plutôt un +esprit qui peut animer et modifier des +vies de genres très différents. Loin d'en +être réduits à la poursuivre de nos regrets +impuissants, nous pouvons, je l'affirme, en +faire l'objet de nos résolutions et le but +de notre énergie pratique.</p> + +<hr/> + + +<p>Aspirer à la vie simple, c'est proprement +aspirer à remplir la plus haute destinée +humaine. Tous les mouvements de l'humanité +vers plus de justice et plus de lumière, +ont été en même temps des mouvements +vers une vie plus simple. Et la simplicité +antique, dans les arts, les mœurs, les idées, +ne garde pour nous son prix incomparable +que parce qu'elle est parvenue à donner +un relief puissant à quelques sentiments +essentiels, à quelques vérités permanentes. +Il faut aimer cette simplicité et s'efforcer +de la garder pieusement. Mais il n'aurait +fait que la centième partie du chemin, celui +qui s'en tiendrait aux formes extérieures +et qui ne chercherait pas à réaliser l'esprit. +En effet s'il nous est impossible d'être +simples dans les mêmes formes que nos +pères, nous pouvons le rester ou le redevenir +dans le même esprit. Nous marchons +sur d'autres sentiers, mais le but de l'humanité +demeure au fond le même: c'est toujours +l'étoile polaire qui dirige le marin +qu'il soit embarqué sur un voilier ou sur +un bateau à vapeur.</p> + +<p>Marcher vers ce but avec les moyens +dont nous disposons, voilà la chose la plus +importante, aujourd'hui comme jadis. Et +c'est pour nous en être souvent écartés +que nous avons embrouillé et compliqués +notre vie.</p> + +<hr/> + + +<p>Si je pouvais réussir à faire partager +cette notion tout intérieure de la simplicité, +je n'aurais pas fait un vain effort. +Quelques lecteurs penseront qu'une telle +notion doit pénétrer les mœurs et l'éducation. +Ils commenceront par la cultiver +en eux-mêmes et lui feront le sacrifice de +quelques-unes de ces habitudes qui nous +empêchent d'être des hommes.</p> + +<p>Trop d'encombrantes inutilités nous +séparent de l'idéal de vérité, de justice et +de bonté qui doit réchauffer et vivifier nos +cœurs. Toute cette broussaille, sous prétexte +de nous abriter, nous et notre bonheur, +a fini par nous masquer la lumière. +Quand aurons-nous le courage d'opposer +aux décevantes tentations d'une vie aussi +compliquée qu'inféconde la réponse du +sage: «Ôte-toi de mon soleil»?</p> + +<p class="date">Paris, mai 1895.</p> + + + +<h2><a name="ch1" id="ch1"></a>I<br/> +La vie compliquée.</h2> + + +<p>Chez les Blanchard tout est sens dessus +dessous, et en vérité il y a de quoi! Songez +donc que M<sup>lle</sup> Yvonne se marie mardi et nous +voici au vendredi!</p> + +<p>C'est un interminable défilé de visiteurs +chargés de cadeaux, de fournisseurs ployant +sous les commandes. Les domestiques sont +sur les dents. Quant aux parents et aux futurs, +ils ne vivent plus, ils n'ont plus de domicile +connu. Le jour on est chez les couturières, les +modistes, les tapissiers, les ébénistes, les +bijoutiers, ou dans l'appartement livré aux +peintres et aux menuisiers. De là , course rapide +par les études des hommes d'affaires, où l'on +attend son tour en regardant les clercs grossoyer +à l'ombre des paperasses. Après cela, +c'est à peine s'il reste le temps de courir +chacun chez soi et de se parer pour la série +des dîners de cérémonie: dîners de fiançailles, +dîners de présentations, dîner de contrat, soirées +et bals. Autour de minuit on rentre +harassé, mais c'est pour trouver au logis tous +les derniers arrivages et une correspondance +effrénée. Félicitations, compliments, acceptations +et refus de demoiselles et de garçons +d'honneur, excuses de fournisseurs en retard. +Et puis les accrocs de la dernière heure: un +deuil subit qui désorganise le cortège, un +vilain rhume qui empêche une actrice, étoile +amie, de chanter à l'orgue, etc. C'est autant à +recommencer! Ces pauvres Blanchard! jamais +ils ne seront prêts, eux qui croyaient pourtant +avoir songé à tout, et tout prévu.</p> + +<p>Et voilà leur existence depuis tantôt un long +mois. Plus moyen de respirer, de se recueillir +une heure, d'échanger une parole tranquille. +<i>Non, ce n'est pas une vie, cela…</i></p> + +<p>Heureusement qu'il y a la chambre de +grand'mère! Grand'mère touche à ses quatre-vingts. +Ayant beaucoup souffert et travaillé, +elle en est arrivée à envisager les choses avec +cette calme sûreté que rapportent de la vie +ceux qui ont l'intelligence élevée et le cœur +aimant. Presque toujours assise dans son fauteuil, +elle adore le silence des longues heures +méditatives. Aussi la tempête affairée qui sévit +par la maison s'est-elle arrêtée respectueuse +devant sa porte. Au seuil de cet asile les voix +s'apaisent, les pas se font discrets. Et quand +les jeunes fiancés veulent se mettre un instant +à l'abri, ils s'enfuient chez grand'mère.</p> + +<p>—Pauvres enfants! leur dit-elle alors, +comme vous voilà énervés! Reposez-vous un +peu, appartenez-vous l'un à l'autre. C'est le +principal. Le reste est peu de chose, il ne +mérite pas qu'on s'y absorbe!</p> + +<p>Ils le sentent bien, ces jeunes gens. Que de +fois, en ces semaines dernières, leur amour +n'a-t-il pas dû céder le pas à toutes sortes +de conventions, d'exigences, d'inutilités! Ils +souffrent de la fatalité, qui à ce moment décisif +de leur vie détache sans cesse leurs esprits de +la seule chose essentielle, pour les pousser à +travers la multitude des préoccupations secondaires. +Et volontiers ils approuvent l'opinion +de l'aïeule quand elle leur dit entre une caresse +et un sourire:</p> + +<p>—Décidément, mes enfants, le monde se +fait trop compliqué, et tout cela ne rend pas +les gens plus heureux… au contraire!…</p> + +<hr/> + + +<p>Je suis de l'avis de bonne maman. Depuis +le berceau jusqu'à la tombe, dans ses besoins +comme dans ses plaisirs, dans sa conception +du monde et de lui-même, l'homme moderne +se débat au milieu de complications sans +nombre. Plus rien n'est simple: ni penser, ni +agir, ni s'amuser, ni même mourir. Nous +avons, de nos mains, ajouté à l'existence une +foule de difficultés et retranché plusieurs agréments. +Je suis persuadé qu'il se trouve à +l'heure présente des milliers de mes semblables +qui souffrent des suites d'une vie trop +factice. Ils nous sauront gré de chercher à +donner une expression à leur malaise et de +les encourager dans ce regret de la simplicité +qui les travaille confusément.</p> + +<p>Énumérons d'abord une série de faits qui +mettent en relief la vérité que nous désirons +faire apercevoir.</p> + +<p>La complication de la vie nous apparaît dans +la multiplicité de nos besoins matériels. Un +des phénomènes universellement constatés du +siècle est que nos besoins ont grandi avec nos +ressources. Cela n'est pas un mal en soi. La +naissance de certains besoins marque en effet +un progrès. C'est un signe de supériorité que +d'éprouver le besoin de se laver, de porter du +linge propre, d'habiter une demeure salubre, +de se nourrir avec un certain soin, de cultiver +son esprit. Mais s'il est des besoins dont la +naissance est désirable et qui ont droit à la +vie, il en est d'autres qui exercent une influence +funeste et s'entretiennent à nos dépens comme +des parasites. C'est le nombre et le caractère +impérieux de ceux-ci qui nous préoccupent. +Si l'on avait pu prédire à nos anciens qu'un +jour l'humanité aurait à sa disposition tous +les engins dont elle dispose maintenant pour +entretenir et défendre son existence matérielle, +ils en auraient conclu d'abord à une +augmentation de l'indépendance et par conséquent +du bonheur, et en second lieu à un +grand apaisement dans les compétitions pour +les biens de la vie. Il leur eût été permis +ensuite de penser que la simplification de +l'existence, résultat de ces moyens d'action +perfectionnés, permettrait de réaliser une plus +haute moralité. Rien de tout cela ne s'est produit: +ni le bonheur, ni la paix sociale, ni +l'énergie pour le bien n'ont augmenté. En +premier lieu, vous semble-t-il que vos concitoyens +soient, pris en masse, plus contents +que leurs ancêtres et plus sûrs du lendemain? +Je ne demande pas s'ils auraient des raisons +de l'être, mais s'ils le sont en effet. À les +regarder vivre, il me paraît qu'ils sont en +majorité mécontents de leur sort, avant tout +préoccupés de leurs besoins matériels et obsédés +par le souci du lendemain. Jamais la +question du vivre et du couvert n'a été plus +aiguë ni plus exclusive que depuis qu'on est +mieux nourri, mieux vêtu, mieux logé qu'autrefois. +Celui-là se trompe qui croit que la +question: «que mangerons-nous, que boirons-nous, +de quoi serons-nous vêtus?» ne +se pose qu'aux pauvres gens exposés aux +angoisses des lendemains sans pain et sans +abri. Chez ceux-là elle est naturelle, et pourtant +c'est encore là qu'elle se pose le plus simplement. +Il faut aller chez ceux qui commencent +à jouir d'un peu de bien-être, pour constater +combien la satisfaction de ce qu'ils ont +est troublée par le regret de ce qui leur +manque. Et si vous voulez observer le souci +de l'avenir matériel dans tout son luxueux +développement, regardez les gens aisés et +surtout les riches. Les femmes qui n'ont +qu'une robe, ne sont pas celles qui se demandent +le plus comment elles se vêtiront, de +même ce ne sont pas les rationnés du strict +nécessaire, qui s'interrogent le plus sur ce +qu'ils mangeront demain. Par une conséquence +nécessaire de la loi que les besoins grandissent +des satisfactions qu'on leur donne: <i>plus +un homme a de bien, plus il lui en faut.</i></p> + +<p>Plus il est assuré du lendemain selon la vue +ordinaire du bon sens, plus il se condamne à +se préoccuper de quoi il vivra, lui et ses +enfants, comment il établira ceux-ci et leurs +descendants. Rien ne saurait donner une idée +des craintes d'un homme établi, de leur nombre, +de leur portée, de leurs nuances raffinées.</p> + +<p>De tout cela, il est résulté à travers les +différentes couches sociales, et selon les conditions, +avec une intensité variable, une agitation +générale, un état d'esprit très complexe +qui ne saurait mieux se comparer qu'à l'humeur +des enfants gâtés à la fois comblés et +mécontents.</p> + +<p>Si nous ne sommes pas devenus plus heureux, +nous ne sommes pas devenus plus pacifiques +et plus fraternels. Les enfants gâtés se +disputent souvent et avec acharnement. Plus +l'homme a de besoins et de désirs, plus il a +d'occasions de conflit avec ses semblables, et +ces conflits sont d'autant plus haineux que les +causes en sont moins justes. Que l'on se batte +pour le pain, le nécessaire, c'est la loi naturelle. +Elle peut sembler brutale, mais il y a +une excuse dans sa dureté même, et en général +elle se borne aux cruautés rudimentaires. Tout +autre est la bataille pour le superflu, pour +l'ambition, pour le privilège, pour le caprice, +pour la jouissance matérielle. Jamais la faim +n'a fait commettre à l'homme les bassesses +que lui font commettre l'ambition, l'avarice, +la soif des plaisirs malsains. L'égoïsme devient +plus malfaisant à mesure qu'il se raffine. Nous +avons donc assisté de ce temps à une aggravation +de l'esprit d'hostilité entre semblables, +et nos cœurs sont moins apaisés que jamais.</p> + +<p>Est-il utile de se demander après cela si +nous sommes devenus meilleurs? Le nerf du +bien n'est-il pas dans la capacité de l'homme +d'aimer quelque chose en dehors de lui-même? +Et quelle place reste-t-il pour le prochain dans +une vie sacrifiée aux préoccupations matérielles, +aux besoins en majorité factices, à la +satisfaction des ambitions, des rancunes et des +fantaisies? L'homme qui se met tout entier +au service de ses appétits, les fait si bien +grandir et multiplier qu'ils deviennent plus +forts que lui. Une fois qu'il est leur esclave, +il perd le sens moral et l'énergie, et il devient +incapable de distinguer le bien et de le pratiquer. +Il est livré à l'anarchie intérieure des +désirs dont naît à la longue l'anarchie extérieure. +La vie morale consiste dans le gouvernement +de soi-même, l'immoralité consiste +dans le gouvernement de nous-mêmes par nos +besoins et nos passions. Ainsi peu à peu les +bases de la vie morale se déplacent et la règle +du jugement dévie.</p> + +<p>Pour un homme esclave de besoins nombreux +et exigeants, posséder est le bien par +excellence, source de tous les autres biens. Il +est vrai que, dans la concurrence acharnée +pour la possession, on en arrive à haïr ceux +qui possèdent, et à nier le droit de propriété +lorsque ce droit est entre les mains d'autrui +et non entre les nôtres. Mais l'acharnement à +attaquer ce que possède autrui, est une preuve +nouvelle de l'importance extraordinaire que +nous attachons à posséder. Les choses et les +hommes finissent par être estimés à leur valeur +vénale et selon le profit qu'on en peut tirer. +Tout ce qui ne rapporte rien ne vaut rien, et +quiconque ne possède rien n'est rien. La pauvreté +honnête risque fort de passer pour une +honte, et l'argent, même malpropre, n'a pas +trop de difficulté à compter pour du mérite…—Alors, +nous objectera-t-on, vous condamnez +le progrès moderne en bloc et vous +voudriez nous ramener au bon vieux temps, +à l'acétisme peut-être?—Pas le moins du +monde. C'est la plus stérile et la plus dangereuse +des utopies que de vouloir ressusciter +le passé, et l'art de bien vivre ne consiste pas +à se retirer de la vie. Mais nous cherchons +à mettre en lumière, afin de lui trouver un +remède, une des erreurs qui pèsent le plus +lourdement sur le progrès social, à savoir que +l'homme devient plus heureux et meilleur par +l'augmentation du bien-être extérieur. Rien +n'est plus faux que ce prétendu axiome social. +Au contraire, la diminution de la capacité +d'être heureux et l'avilissement des caractères +par le bien-être matériel sans contrepoids, est +un fait que mille exemples sont là pour établir. +Une civilisation vaut ce que vaut l'homme +installé à son centre. Quand cet homme manque +de direction morale, tout progrès n'aboutit +qu'à empirer le mal et à embrouiller davantage +les problèmes sociaux.</p> + +<hr/> + + +<p>Ce principe peut se vérifier dans d'autres +domaines que celui du bien-être. Ne mentionnons +que ceux de l'instruction et de la liberté. +On se rappelle le temps où des prophètes +écoutés annonçaient que, pour transformer la +terre mauvaise en un séjour des dieux, il +suffisait d'abattre ces trois vieilles puissances +coalisées: la misère, l'ignorance et la tyrannie. +D'autres prophètes reprennent aujourd'hui +les mêmes prédictions. Nous venons de voir +que l'évidente diminution de la misère n'a +rendu l'homme ni meilleur ni plus heureux. +Ce résultat a-t-il été atteint dans une +certaine mesure par le soin louable apporté à +l'instruction? Il n'y paraît pas à l'heure présente, +et c'est bien là le souci, l'angoisse de +ceux qui se consacrent à l'éducation nationale.—Alors +il faut abêtir le peuple, supprimer +l'instruction universelle, fermer les +écoles. Nullement: mais l'instruction, de +même que l'ensemble des engins de notre +civilisation, n'est après tout qu'un outillage. +Tout dépend de l'ouvrier qui s'en sert.</p> + +<p>De même pour la liberté: elle est funeste +ou salutaire suivant l'emploi qu'on en fait. +Reste-t-elle la liberté lorsqu'elle appartient +aux malfaiteurs ou même à l'homme brouillon, +capricieux, irrespectueux? La liberté est une +atmosphère de vie supérieure qu'on devient +capable de respirer par une lente et patiente +transformation intérieure.</p> + +<p>Il faut une loi à toute vie, à celle de +l'homme bien plus encore qu'à celle des êtres +inférieurs, car la vie de l'homme et des +sociétés est plus précieuse et plus délicate que +celle des plantes et des animaux. Cette loi +pour l'homme est d'abord extérieure, mais +elle peut devenir intérieure. Aussitôt que +l'homme a reconnu la loi intérieure et s'est +incliné devant elle, il est mûr pour la liberté, +par le respect et l'obéissance volontaire. Tant +qu'il n'a pas de loi intérieure forte et souveraine, +il est incapable de respirer l'air de la +liberté. Cet air le grise, l'affole, le tue moralement. +Un homme qui se dirige selon la loi +intérieure, ne peut pas plus vivre sous celle +de l'autorité extérieure, qu'un oiseau adulte +ne peut vivre enfermé dans la coquille de +l'œuf; mais un homme qui n'a pas encore +atteint le point moral où il se gouverne lui-même, +ne peut pas plus vivre sous le régime +de la liberté qu'un embryon d'oiseau privé +de la coquille protectrice. Ces choses sont +terriblement simples, et la série de leurs +preuves anciennes et nouvelles ne cesse de +s'accroître sous nos yeux. Et pourtant nous +en sommes toujours encore à méconnaître +les éléments mêmes d'une loi si importante. +Dans notre démocratie, combien sont-ils, +grands et petits, qui ont compris, pour l'avoir +vérifiée, vécue et quelquefois subie, cette +vérité sans laquelle un peuple est incapable +de se gouverner lui-même? La liberté c'est +le respect; la liberté, c'est l'obéissance à la +loi intérieure, et cette loi n'est ni le bon +plaisir des puissants, ni le caprice des foules, +mais la règle impersonnelle et supérieure +devant laquelle ceux qui commandent courbent +la tête les premiers. Dirons-nous alors +qu'il faut supprimer la liberté? Non, mais +il faut nous en rendre capables et dignes, +autrement la vie publique devient impossible, +et une nation s'achemine, à travers la +licence et le manque de discipline, aux inextricables +complications de la démagogie.</p> + +<hr/> + + +<p>Quand on passe en revue les causes particulières +qui troublent et compliquent notre +vie sociale, de quelque nom qu'on puisse les +désigner, et l'énumération en serait longue, +elles se ramènent toutes à une cause générale +qui est celle-ci: <i>la confusion de l'accessoire +avec l'essentiel</i>. Le bien-être, l'instruction, la +liberté, tout l'ensemble de la civilisation, +constituent le cadre du tableau, mais le cadre +ne fait pas le tableau pas plus que l'habit ne +fait le moine, et l'uniforme le soldat. Le +tableau ici c'est l'homme, et l'homme avec ce +qu'il a de plus intime, sa conscience, son +caractère, sa volonté. Et tandis qu'on soignait +et embellissait le cadre, on a oublié, négligé, +endommagé le tableau. Aussi nous sommes +comblés de biens extérieurs et misérables en +vie spirituelle. Nous avons en abondance des +biens, dont à la rigueur on pourrait se passer, +et nous sommes infiniment pauvres de la +seule chose nécessaire. Et lorsque notre être +profond se réveille, avec son besoin d'aimer, +d'espérer, de réaliser sa destinée, il éprouve +comme l'angoisse d'un vivant qu'on vient +d'ensevelir, il étouffe sous l'amoncellement +des choses secondaires qui pèsent sur lui et +le privent d'air et de lumière.</p> + +<p>Il faut dégager, libérer, remettre en honneur +la vraie vie, placer toute chose à son +rang et se souvenir que le centre du progrès +humain est dans la culture morale. Qu'est-ce +qu'une bonne lampe? Ce n'est pas la plus +ornée, la mieux ciselée, celle qui est faite du +métal le plus précieux. Une bonne lampe est +une lampe qui éclaire bien. Et de même on +est un homme et un citoyen, ni par le nombre +des biens et des plaisirs qu'on s'accorde, ni +par la culture intellectuelle et artistique, ni +par les honneurs ou l'indépendance dont on +jouit, mais par la solidité de sa fibre morale. +Et ceci après tout n'est pas une vérité d'aujourd'hui, +mais une vérité de tous les temps.</p> + +<p>À aucune époque, les conditions extérieures +qu'il avait réalisées par son industrie ou son +savoir, n'ont pu dispenser l'homme de se soucier +de l'état de sa vie intérieure. La figure du +monde change autour de nous, les facteurs +intellectuels et matériels de l'existence se +modifient. Nul ne peut s'opposer à ce changement +dont le caractère brusque ne laisse pas +d'être parfois périlleux. Mais la grande affaire +est que, au sein des circonstances modifiées, +l'homme demeure un homme, vive sa vie +marche vers son but. Or quelle que soit la +route à parcourir, pour marcher vers son but, +il faut que le voyageur ne se perde pas dans +les chemins de traverse et ne s'embarrasse +pas de fardeaux inutiles. Qu'il veille sur sa +direction, sur ses forces, sur son honneur +et que pour mieux se consacrer à l'essentiel +qui est de progresser, il simplifie son bagage, +fût-ce même au prix de quelques sacrifices.</p> + + + + +<h2><a name="ch2" id="ch2"></a>II<br/> +L'esprit de simplicité.</h2> + + +<p>Avant de pouvoir exposer en quoi consisterait, +dans la pratique, le retour à la simplicité +auquel nous aspirons, il est nécessaire de +définir la simplicité dans son principe même. +Car l'on commet à son endroit la même erreur +que nous venons de dénoncer et qui consiste +à confondre l'accessoire avec l'essentiel, le +fond avec la forme. On est tenté de croire +que la simplicité présente certains caractères +extérieurs auxquels elle se reconnaît, et dans +lesquels elle consiste. Simplicité et condition +simple, vêtements modestes, demeure sans +faste, médiocrité, pauvreté, ces choses semblent +marcher ensemble. Tel n'est pas le cas +cependant. Des trois hommes que je viens de +rencontrer sur ma route, l'un allait en équipage, +l'autre à pied, le troisième nu-pieds. +Ce dernier n'est pas nécessairement le plus +simple des trois. Il se peut en effet que celui +qui passe en voiture soit simple malgré sa +grande situation et ne soit pas l'esclave de sa +richesse; il se peut de même que l'homme en +souliers n'envie pas celui qui passe en équipage, +et ne méprise pas celui qui va sans +chaussures, et enfin il est possible que, sous +ses haillons et les pieds dans la poussière, le +troisième ait la haine de la simplicité, du travail, +de la sobriété et ne rêve que vie facile, +jouissances, désœuvrement. Parmi les moins +simples des hommes il faut compter les mendiants +de profession, les chevaliers d'industrie, +les parasites, tout le troupeau des obséquieux +ou des envieux dont les aspirations se +résument en ceci: arriver à saisir un lambeau, +le plus gros possible, de cette proie que +consomment les heureux de la terre. Et +dans cette même catégorie, rangeons, peu +importe à quel milieu ils appartiennent, les +ambitieux, les roués, les efféminés, les avares, +les orgueilleux, les raffinés. La livrée n'y fait +rien, il faut voir le cœur. Aucune classe n'a +le privilège de la simplicité, aucun costume, +quelque humble qu'il paraisse, n'en est le signe +assuré. Sa demeure n'est, nécessairement, +ni la mansarde, ni la chaumière, ni la cellule +de l'ascète, ni la barque du plus pauvre +des pêcheurs. Sous toutes les formes que +revêt la vie, dans toutes les positions sociales, +en bas comme au sommet de l'échelle, il y a +des êtres qui sont simples et d'autres qui ne +le sont pas. Nous ne voulons pas dire par là +que la simplicité ne se traduise par aucun +indice extérieur, qu'elle n'ait pas ses allures +particulières, ses goûts propres, ses mœurs; +mais il ne faut pas confondre ces formes +qu'on peut à la rigueur lui emprunter, avec +son essence même et sa source profonde. +Cette source est tout intérieure. <i>La simplicité +est un état d'esprit.</i> Elle réside dans +l'intention centrale qui nous anime. <i>Un +homme est simple lorsque sa plus haute préoccupation +consiste à vouloir être ce qu'il doit +être, c est-à -dire un homme tout bonnement.</i> +Cela n'est ni aussi facile ni aussi impossible +qu'on pourrait se l'imaginer. Au fond cela +consiste à mettre ses aspirations et ses actes +d'accord avec la loi même de notre être et par +conséquent avec l'intention éternelle qui a +voulu que nous soyons. Qu'une fleur soit +une fleur, une hirondelle une hirondelle, un +rocher un rocher et qu'un homme soit un +homme et non un renard, un lièvre, un oiseau +de proie ou un pourceau, tout est là .</p> + +<p>Nous voici donc amenés à formuler l'idéal +pratique de l'homme. Dans toute vie nous +observons une certaine quantité de forces et +de substances associées pour un but. Des +matériaux plus ou moins bruts y sont transformés +et portés à un degré supérieur d'organisation. +Il n'en est pas autrement pour la +vie des hommes. <i>L'idéal humain consisterait +ainsi à transformer la vie en biens plus grands +qu'elle-même.</i> On peut comparer l'existence à +une matière première. Ce qu'elle est, importe +moins que ce qu'on en tire. Comme dans une +œuvre d'art, ce qu'on doit y apprécier, c'est +ce que l'ouvrier a su y mettre. Nous apportons +en naissant, des dons différents. L'un a +reçu de l'or, l'autre du granit, un troisième +du marbre et la plupart du bois ou de l'argile. +Notre tâche consiste à façonner ces matières. +Chacun sait qu'on peut gâter la substance +la plus précieuse, mais aussi qu'on peut tirer +une œuvre immortelle d'une matière sans +valeur. L'art consiste à réaliser une idée +permanente, dans une forme éphémère. La +vie vraie consiste à réaliser les biens supérieurs +qui sont la justice, l'amour, la vérité, +la liberté, l'énergie morale dans notre activité +journalière, quel qu'en soit d'ailleurs le lieu +ou la forme extérieure. Et cette vie est possible +dans les conditions sociales les plus +diverses, et avec les dons naturels les plus +inégaux. Ce n'est pas la fortune ou les avantages +personnels, mais le parti que nous en +tirons qui constitue la valeur de la vie. L'éclat +n'y fait pas plus que la longueur: la qualité, +voilà le principal.</p> + +<p>Est-il nécessaire de dire qu'on ne s'élève pas +à ce point de vue, sans effort et sans lutte? +L'esprit de simplicité n'est pas un bien dont on +hérite, mais le résultat d'une conquête laborieuse. +Bien vivre, comme bien penser, c'est +simplifier. Chacun sait que la science consiste +à faire sortir de la somme touffue des cas +divers quelques règles générales. Mais que +d'obscurités et de tâtonnements pour aboutir +à la découverte de ces règles! Des siècles de +recherche viennent souvent se condenser en +un principe qui tient dans une ligne. La vie +morale en ce point présente une grande analogie +avec la vie scientifique. Elle aussi commence +dans une certaine confusion, s'essaie, +se cherche elle-même et souvent se trompe. +Mais à force d'agir et de se rendre compte +de ses actes avec sincérité, l'homme arrive à +mieux savoir la vie. La loi lui apparaît, et +cette loi, la voici: <i>Accomplir sa mission</i>. Celui +qui s'applique à autre chose qu'à la réalisation +de ce but, perd en vivant la raison d'être +de la vie. Ainsi font les égoïstes, les jouisseurs, +les ambitieux. Ils consomment l'existence, +comme on mange son blé en herbe. Ils +l'empêchent de porter son fruit. Leurs vies +sont des vies perdues. Au contraire celui qui +fait servir la vie à un bien supérieur, la sauve +en la donnant. Les préceptes de morale, qui +paraissent arbitraires aux regards superficiels +et semblent faits pour contrarier notre ardeur +de vie, n'ont en somme qu'un objectif: nous +préserver du malheur d'avoir vécu inutilement. +C'est pour cela qu'ils nous ramènent +constamment à la même direction et qu'ils +ont tous le même sens: ne gaspille pas ta vie; +fais-la fructifier! Sache la donner pour l'empêcher +de se perdre. En cela se résume l'expérience +de l'humanité. Cette expérience, que +chaque homme est obligé de refaire pour son +compte, lui devient d'autant plus précieuse +qu'elle lui a coûté plus cher. Éclairée par elle, +sa démarche morale devient plus sûre, il a +ses moyens d'orientation, sa norme intérieure +à laquelle il peut tout ramener, et d'incertain, +confus et compliqué qu'il était, il devient +simple. Par l'influence constante de cette +même loi qui grandit en lui et se vérifie tous +les jours dans les faits, il se produit une transformation +dans ses jugements et ses habitudes.</p> + +<p>Une fois saisi par la beauté et la grandeur +de la vie vraie, par ce qu'il y a de saint et +de touchant dans cette lutte de l'humanité +pour la vérité, pour la justice, pour la bonté, +il en garde au cœur la fascination. Et tout +vient se subordonner naturellement à cette +préoccupation puissante et persistante. La hiérarchie +nécessaire des pouvoirs et des forces +s'organise en lui. L'essentiel commande, l'accessoire +obéit, et l'ordre naît de la simplicité. +On peut comparer le mécanisme de la +vie intérieure à celui d'une armée. Une armée +est forte par la discipline, et la discipline consiste +dans le respect de l'inférieur pour le +supérieur, et dans la concentration de toutes +les énergies vers un même but. Aussitôt que +la discipline se relâche, l'armée souffre. Il ne +faut pas que le caporal commande au général. +Examinez avec soin votre vie et celle des +autres, celle de la société. Chaque fois que +quelque chose cloche ou grince et qu'il naît +des complications ou du désordre, c'est parce +que le caporal a commandé au général. Là +où la loi de simplicité pénètre dans les cœurs +le désordre disparaît.</p> + +<p>Je désespère de jamais décrire la simplicité +d'une façon digne d'elle. Toute la force du +monde et toute sa beauté, toute la joie véritable, +tout ce qui console et augmente l'espérance, +tout ce qui met un peu de lumière sur +nos sentiers obscurs, tout ce qui nous fait +prévoir à travers nos pauvres vies quelque but +sublime et quelque avenir immense, nous vient +des êtres simples qui ont assigné un autre +objet à leurs désirs que les satisfactions passagères +de l'égoïsme et de la vanité et qui +ont compris que la science de <i>la vie</i> consistait +à savoir donner sa vie.</p> + + + + +<h2><a name="ch3" id="ch3"></a>III<br/> +La pensée simple.</h2> + + +<p>Ce n'est pas notre vie seulement dans +ses manifestations pratiques, mais aussi le +domaine de nos idées qui a besoin d'être +déblayé. L'anarchie règne dans la pensée +humaine; nous marchons en pleines broussailles, +perdus dans le détail infini, sans orientation +et sans direction.</p> + +<p>Dès que l'homme a reconnu qu'il a son +but, que ce but est d'être un homme, il +organise sa pensée en conséquence. Toute +façon de penser, de comprendre ou de juger +qui ne le rend pas meilleur et plus fort, il la +rejette comme malsaine.</p> + +<p>Et tout d'abord, il fuit le travers trop +commun qui consiste à s'amuser de sa pensée. +La pensée est un outil sérieux qui a sa fonction +dans l'ensemble: ce n'est pas un joujou. +Prenons un exemple: voici un atelier de +peintre. Les outils sont à leur place. Tout +indique que cet ensemble de moyens est +disposé en vue d'un but à atteindre. Ouvrez la +porte à des singes. Ils grimperont sur les établis, +se suspendront aux cordes, se draperont +dans les étoffes, se coifferont avec des pantoufles, +jongleront avec les pinceaux, goûteront +aux couleurs, et perceront les toiles pour voir +ce que les portraits ont dans le ventre. Je ne +doute pas de leur plaisir, il est certain qu'ils +doivent trouver ce genre d'exercice fort intéressant. +Mais un atelier n'est pas fait pour y +lâcher des singes. De même la pensée n'est +pas un terrain d'évolutions acrobatiques. Un +homme digne de ce nom pense comme il est +et comme il aime; il y va de tout son cœur et +non avec cette curiosité détachée et stérile +qui, sous prétexte de tout voir et tout connaître, +s'expose à ne jamais éprouver une +saine et profonde émotion et à ne jamais +produire un acte véritable.</p> + +<p>Une autre habitude dont il est urgent de se +corriger, acolyte ordinaire de la vie factice, +c'est la manie de s'examiner et de s'analyser +à tout propos. Je n'engage pas l'homme +à se désintéresser de l'observation intérieure +et de l'examen de conscience. Essayer d'y +voir clair dans son esprit et dans ses motifs +de conduite est un élément essentiel de la +bonne vie. Mais autre chose est la vigilance, +autre chose cette application incessante à +se regarder vivre et penser, à se démonter +soi-même comme une mécanique. C'est +perdre son temps et se détraquer. L'homme +qui, pour se mieux préparer à la marche, +voudrait d'abord se livrer à un minutieux +examen anatomique de ses moyens de locomotion +risquerait de se disloquer avant +d'avoir fait un seul pas. «Tu as ce qu'il te +faut pour marcher, donc en avant! Prends +garde de tomber et use de ta force avec +discernement.» Les chercheurs de petites +bêtes et les marchands de scrupules se +réduisent à l'inaction. Il suffit d'une lueur +de bon sens pour se rendre compte que +l'homme n'est pas fait pour se regarder le +nombril.</p> + +<p>Le bon sens, ne trouvez-vous pas que ce +qu'on désigne par ce mot se fait aussi rare +que les bonnes coutumes d'autrefois? Le bon +sens c'est vieux jeu. Il faut autre chose; et +l'on cherche midi à quatorze heures. Car c'est +là un raffinement que le vulgaire ne saurait +se payer, et il est si agréable de se distinguer! +Au lieu de se comporter comme une +personne naturelle qui se sert des moyens +tout indiqués dont elle dispose, nous arrivons +à force de génie aux plus étonnantes singularités. +Plutôt dérailler que de suivre la ligne +simple! Toutes les déviations et toutes les +difformités corporelles que soigne l'orthopédie, +ne donnent qu'une faible idée des bosses, +des torsions, des déhanchements, que nous +nous sommes infligés pour sortir du droit bon +sens. Et nous apprenons à nos dépens qu'on +ne se déforme pas impunément. La nouveauté +après tout est éphémère. Il n'y a de durable +que les immortelles banalités et si l'on s'en +écarte c'est pour courir les plus périlleuses +aventures. Heureux celui qui en revient, qui +sait redevenir simple. Le simple bon sens +n'est pas, comme plusieurs peuvent se l'imaginer, +la propriété innée du premier venu, +bagage vulgaire et trivial qui n'a coûté de +peine à personne. Je le compare à ces vieilles +chansons populaires, anonymes et impérissables, +qui semblent être sorties du cœur même +des foules. Le bon sens est le capital lentement +et péniblement accumulé par le labeur +des siècles. C'est un pur trésor, dont celui-là +seul comprend la valeur, qui l'a perdu ou +qui voit vivre les gens qui n'en ont plus. Pour +ma part je pense qu'aucune peine n'est trop +grande pour acquérir et garder le bon sens, +pour maintenir ses yeux clairvoyants, son +jugement droit. On prend bien garde à son +épée, de peur de la fausser ou de la laisser +ronger par la rouille. À plus forte raison +faut-il prendre soin de sa pensée.</p> + +<p>Mais il faut bien comprendre ceci. Un appel +au bon sens n'est pas un appel à la pensée +terre à terre, à un positivisme étroit qui nie +tout ce qu'il ne peut ni voir ni toucher. Car +cela aussi est un manque de bon sens que de +vouloir absorber l'homme dans sa sensation +matérielle et d'oublier les hautes réalités du +monde intérieur. Nous touchons ici à un point +douloureux, autour duquel s'agitent les plus +grands problèmes de l'humanité. Nous luttons +en effet pour atteindre à une conception de +la vie, nous la cherchons à travers mille +obscurités et mille douleurs; et tout ce qui +touche aux réalités spirituelles devient de +jour en jour plus angoissant. Au milieu des +graves embarras et du désordre momentané +qui accompagne les grandes crises de la +pensée, il semble plus que jamais difficile de +se tirer d'affaire avec quelques principes +simples. Pourtant la nécessité même nous +vient en aide, comme elle l'a fait pour les +hommes de tous les temps. Le programme de +la vie est terriblement simple après tout, et +par cela même que l'existence est si pressante +et qu'elle s'impose, elle nous avertit qu'elle +précède l'idée que nous pouvons nous en faire +et que nul ne peut attendre pour vivre qu'il ait +d'abord compris. Nous sommes partout en face +du fait accompli avec nos philosophies, nos +explications, nos croyances, et c'est ce fait +accompli, prodigieux, irréfutable qui nous +rappelle à l'ordre lorsque nous voulons déduire +la vie de nos raisonnements et attendre pour +agir que nous ayons fini de philosopher. Voilà +l'heureuse nécessité qui empêche le monde +de s'arrêter lorsque l'homme doute de son +chemin. Voyageurs d'un jour, nous sommes +emportés dans un vaste mouvement auquel +nous sommes appelés à contribuer, mais que +nous n'avons ni prévu, ni embrassé dans son +ensemble, ni sondé dans ses fins dernières. +Notre part consiste à remplir fidèlement le +rôle de simple soldat qui nous est dévolu, +et notre pensée doit s'adapter à cette situation. +Ne disons pas que les temps sont plus +difficiles pour nous que pour nos aïeux, car +ce qui se voit de loin se voit souvent mal, et +il y a d'ailleurs de la mauvaise grâce à se +plaindre de n'être pas né du temps de son +grand-père. Ce qu'on peut penser de moins +contestable sur ce sujet, le voici: depuis que +le monde existe il est malaisé d'y voir clair. +Partout et toujours, penser juste a été difficile. +Les anciens n'ont aucun privilège en cela sur +les modernes. Et on peut ajouter qu'il n'y a +aucune différence entre les hommes quand on +en arrive à les considérer sous ce point de vue. +Que l'homme obéisse ou commande, enseigne +ou apprenne, tienne une plume ou un marteau, +il lui en coûte également de bien discerner +la vérité. Les quelques lumières que +l'humanité acquiert en avançant lui sont sans +doute d'une extrême utilité; mais elles agrandissent +aussi le nombre et la portée des +problèmes. La difficulté n'est jamais levée, +toujours l'intelligence rencontre l'obstacle. +L'inconnu nous domine et nous étreint de +toutes parts. Mais de même qu'on n'a pas +besoin d'épuiser toute l'eau des sources pour +étancher sa soif, on n'a pas besoin de tout +savoir pour vivre. L'humanité vit et a toujours +vécu sur quelques <i>provisions</i> élémentaires.</p> + +<p>Nous essayerons de les indiquer: tout +d'abord l'humanité vit par la <i>confiance</i>. Par là +elle ne fait que refléter, dans la mesure de sa +pensée consciente, ce qui est le fond obscur +de tous les êtres. Une foi imperturbable à la +solidité de l'univers, à son agencement intelligent, +sommeille dans tout ce qui existe. Les +fleurs, les arbres, les bêtes, vivent avec un +calme puissant, une sécurité entière. Il y a +de la confiance dans la pluie qui tombe, dans +le matin qui s'éveille, dans le ruisseau qui +court à la mer. Tout ce qui est, semble dire: +«Je suis, donc je dois être; il y a de bonnes +raisons pour cela, soyons tranquille.»</p> + +<p>Et de même l'humanité vit de confiance. +Par cela même qu'elle est, elle porte en elle +la raison suffisante de son être, un gage d'assurance. +Elle se repose dans la volonté qui a +voulu qu'elle fût. C'est à garder cette confiance +et à ne la laisser déconcerter par rien, +à la cultiver au contraire et à la rendre plus +personnelle et plus évidente que doit tendre +le premier effort de notre pensée. Tout ce qui +augmente en nous la confiance est bon. Parce +que de là naît l'énergie tranquille, l'action +reposée, l'amour de la vie et du labeur fécond. +La confiance fondamentale est le ressort mystérieux +qui met en mouvement tout ce qu'il y +a de forces en nous. Elle nous nourrit. C'est +par elle que l'homme vit, bien plus que par le +pain qu'il mange. Ainsi tout ce qui ébranle +cette confiance est <i>mauvais</i>, c'est du poison, +non de la nourriture.</p> + +<p>Est malsain tout système de pensée qui +s'attaque au fait même de la vie, pour le +déclarer mauvais. On a trop de fois mal +pensé de la vie en ce siècle. Quoi d'étonnant +que l'arbre se flétrisse quand vous en arrosez +les racines de substances corrosives? Il y +aurait cependant une bien simple réflexion à +opposer à toute cette philosophie de néant: +vous déclarez la vie mauvaise? Bon. Quel +remède allez-vous nous offrir contre elle? +Pouvez-vous la combattre, la supprimer? Je ne +vous demande pas de supprimer votre vie, de +vous suicider, à quoi cela nous avancerait-il? +mais de supprimer la vie, non seulement la +vie humaine, mais sa base obscure et inférieure, +toute cette poussée d'existence qui +monte vers la lumière et selon vous se rue +vers le malheur; je vous demande de supprimer +la volonté de vivre qui tressaille à travers +l'immensité, de supprimer enfin la source de +la vie. Le pouvez-vous? Non. Alors laissez-nous +en paix. Puisque personne ne peut mettre +un frein à la vie, ne vaut-il pas mieux +apprendre à l'estimer et à l'employer qu'en +dégoûter les gens?—Quand on sait qu'un +mets est dangereux pour la santé, on n'en +mange pas. Et quand une certaine façon de +penser nous ôte la confiance, la joie et la +force, il faut la rejeter, certains que non seulement +elle est une nourriture détestable pour +l'esprit, mais qu'elle est fausse. Il n'y a de +vrai pour les hommes que les pensées humaines, +et le pessimisme est inhumain. D'ailleurs +il manque autant de modestie que de +logique. Pour se permettre de trouver mauvaise +cette chose prodigieuse qui se nomme +la vie il faudrait en avoir vu le fond, et presque +l'avoir faite. Quelle singulière attitude que +celle de certains grands penseurs de ce temps! +En vérité, ils se comportent comme s'ils avaient +créé le monde dans leur jeunesse, il y a de +cela très longtemps; mais ils en sont bien +revenus et décidément c'était une faute.</p> + +<p>Nourrissons-nous d'autres mets, fortifions +nos âmes par des pensées réconfortantes. +Pour l'homme, ce qu'il y a de plus vrai c'est +ce qui le fortifie le mieux.</p> + +<hr/> + + +<p>Si l'humanité vit de confiance, elle vit aussi +d'espérance. L'espérance est cette forme de la +confiance qui se tourne vers l'avenir. Toute +vie est un résultat et une aspiration. Tout ce +qui est, suppose un point de départ et tend +vers un point d'arrivée. Vivre c'est devenir, +devenir c'est aspirer. L'immense devenir c'est +l'espérance infinie. Il y de l'espérance au +fond des choses et il faut que cette espérance +se reflète dans le cœur de l'homme. Sans +espérance pas de vie. La même puissance qui +nous fait être, nous incite à monter plus haut. +Quel est le sens de cet instinct tenace qui nous +pousse à progresser? Le sens vrai c'est qu'il +doit résulter quelque chose de la vie, qu'il s'y +élabore un bien, plus grand qu'elle-même, +vers lequel elle se meut lentement, et que ce +douloureux semeur qui s'appelle l'homme a +besoin, comme tout semeur, de compter sur le +lendemain. L'histoire de l'humanité est celle +de l'invincible espérance. Autrement il y a +longtemps que tout serait fini. Pour marcher +sous ses fardeaux, pour se guider dans la +nuit, pour se relever de ses chutes et de ses +ruines, pour ne point s'abandonner dans la +mort même, l'humanité a eu besoin d'espérer +toujours et quelquefois contre tout espoir. +Voilà le cordial qui la soutient. Si nous +n'avions que la logique nous aurions depuis +longtemps tiré cette conclusion: Le dernier +mot est partout à la mort; et nous serions +morts de cette pensée. Mais nous avons +l'espérance, et c'est pour cela que nous +vivons et que nous croyons à la vie.</p> + +<p>Suso, le grand moine mystique, un des +hommes les plus simples et les meilleurs qui +aient jamais vécu, avait une habitude touchante: +chaque fois qu'il rencontrait une +femme, la plus pauvre et la plus vieille, il +s'écartait respectueusement de son chemin, +dût-il pour cela se mettre les pieds dans les +épines ou dans une ornière boueuse. «Je fais +cela, disait-il, pour rendre hommage à notre +sainte dame la Vierge Marie.» Rendons à l'espérance +un hommage semblable: quand nous +la rencontrons sous la forme du brin de blé +qui perce le sillon, de l'oiseau qui couve et +nourrit sa nichée, d'une pauvre bête blessée qui +se ramasse, se relève et continue son chemin, +d'un paysan qui laboure et ensemence un +champ ravagé par l'inondation ou la grêle, +d'une nation qui lentement répare ses pertes +et panse ses blessures, sous n'importe quel +extérieur humble et souffreteux, saluons-la! +Quand nous la rencontrons dans les légendes, +dans les chants naïfs, dans les simples +croyances, saluons-la encore! car c'est la +même toujours, l'indestructible, la fille immortelle +de Dieu.</p> + +<p>Nous osons trop peu espérer. L'homme de +ce temps a contracté des timidités étranges. +La crainte que le ciel ne tombe, ce comble +de l'absurdité dans la peur, selon nos ancêtres +gaulois, est entrée dans nos cœurs. La +goutte d'eau doute-t-elle de l'Océan? le rayon +doute-t-il du soleil? Notre sagesse sénile a +réalisé ce prodige. Elle ressemble à ces vieux +pédagogues grognons, dont l'office principal +consiste à rabrouer les joyeuses espiègleries +ou les enthousiasmes juvéniles de leurs +jeunes élèves. Il est temps de redevenir +enfants, de réapprendre à joindre les mains et +à ouvrir de grands yeux devant le mystère +qui nous enveloppe, de nous souvenir que +malgré notre savoir nous ne savons que peu +de chose, que le monde est plus grand que +notre cerveau et que c'est heureux, car s'il +est si prodigieux il doit receler des ressources +inconnues et on peut lui accorder quelque +crédit sans se faire taxer d'imprévoyance. Ne +le traitons pas comme des créanciers un débiteur +insolvable. Il faut ranimer son courage +et rallumer la sainte flamme de l'espérance. +Puisque le soleil se lève encore, puisque la +terre refleurit, puisque l'oiseau bâtit son nid, +puisque la mère sourit à son enfant, ayons le +courage d'être des hommes et remettons le +reste à Celui qui a nombré les étoiles. Quant +à moi, je voudrais pouvoir trouver des mots +enflammés pour dire à quiconque se sent le +cœur abattu en ce temps désabusé: relève +ton courage, espère encore, celui-là est sûr de +se tromper le moins qui a l'audace d'espérer +le plus. <i>La plus naïve espérance est plus près +du vrai que le désespoir le plus raisonné.</i></p> + +<hr/> + + +<p>Une autre source de lumière sur le chemin +de l'humanité est la bonté. Je ne suis pas de +ceux qui croient à la perfection naturelle de +l'homme et enseignent que la société le corrompt. +De toutes les formes du mal celle qui +m'effraie le plus est au contraire la forme +héréditaire. Mais je me suis parfois demandé +comment il se fait que ce vieux virus empoisonné +des instincts vils, des vices inoculés +dans le sang, tout l'amas des servitudes que +nous lègue le passé, n'ait pas eu raison de +nous. C'est sans doute qu'il y a autre chose. +Cette autre chose est la bonté.</p> + +<p>Étant donné l'inconnu qui plane sur nos +têtes, notre raison bornée, l'énigme angoissante +et contradictoire des destinées, le mensonge, +la haine, la corruption, la souffrance, +la mort, que penser? que faire? À toutes ces +questions réunies une voix grande et mystérieuse +a répondu: <i>Sois bon</i>. Il faut bien +que la bonté soit divine comme la confiance, +comme l'espérance, puisqu'elle ne peut pas +mourir, alors que tant de puissances lui sont +contraires. Elle a contre elle la férocité +native de ce qu'on pourrait appeler la bête +dans l'homme; elle a contre elle la ruse, la +force, l'intérêt, et surtout l'ingratitude. Pourquoi +passe-t-elle blanche et intacte au milieu +de ces ennemis sombres, comme le prophète +de la légende sacrée au milieu des fauves +rugissants?</p> + +<p>C'est parce que ses ennemis sont chose d'en +bas et que la bonté est chose d'en haut. Les +cornes, les dents, les griffes, les yeux pleins +d'un feu meurtrier, ne peuvent rien contre +l'aile rapide qui s'élance vers les hauteurs et +leur échappe. Ainsi la bonté se dérobe aux +entreprises de ses ennemis. Elle fait mieux +encore, elle a connu quelquefois ce beau +triomphe de gagner ses persécuteurs: elle a +vu les fauves se calmer, se coucher à ses +pieds, obéir à sa loi.</p> + +<p>Au cœur même de la foi chrétienne la doctrine +la plus sublime et, pour qui sait en +pénétrer le sens profond, la plus humaine est +celle-ci: Pour sauver l'humanité perdue le +Dieu invisible est venu demeurer parmi nous +sous la forme d'un homme et il n'a voulu se +faire connaître qu'à ce seul signe: <i>La bonté</i>.</p> + +<p>Réparatrice, consolatrice, douce au malheureux, +au méchant même, la bonté dégage +la lumière sous ses pas. Elle clarifie et simplifie. +La part qu'elle a choisie est la plus +modeste: bander les blessures, effacer les +larmes, apaiser la misère, bercer les cœurs +endoloris, pardonner, concilier. Mais c'est +bien d'elle que nous avons le plus besoin. +Aussi puisque nous songeons à la meilleure +façon de rendre la pensée féconde, simple, +vraiment conforme à notre destinée humaine, +nous résumerons la méthode en ces mots: +<i>Aie confiance, espère et sois bon</i>.</p> + +<p>Je ne veux décourager personne des hautes +spéculations, ni dissuader qui que ce soit de +se pencher sur les problèmes de l'inconnu, +sur les vastes abîmes de la philosophie ou +de la science. Mais il faudra toujours revenir, +de ces lointains voyages, vers le point où nous +sommes, et souvent même à la place où nous +piétinons sans résultat apparent. Il est des +conditions de vie et des complications sociales +où le savant, le penseur et l'ignorant ne +voient pas plus clair les uns que les autres. +L'époque présente nous a souvent mis en face +de ce genre de situations, et je garantis à celui +qui voudra suivre notre méthode, qu'il reconnaîtra +bientôt qu'elle a du bon.</p> + +<hr/> + + +<p>Comme j'ai, en tout ceci, côtoyé le terrain +religieux, dans ce qu'il a de général du moins, +on me demandera peut-être de dire en quelques +mots simples quelle est la meilleure religion, +et je m'empresse de m'expliquer sur ce +sujet. Mais peut-être ne faudrait-il pas poser +la question comme on le fait d'ordinaire, en +demandant quelle est la meilleure religion? +Les religions ont sans doute certains caractères +précis, et des qualités ou des défauts qui +sont inhérents à chacune. On peut donc à la +rigueur les comparer entre elles; mais à cette +comparaison se mêlent toujours des partis +pris ou des partialités involontaires. Il vaut +mieux poser la question autrement et demander: +Ma religion est-elle bonne et à quoi +puis-je reconnaître qu'elle est bonne? À cette +question voici la réponse: Votre religion est +bonne si elle est vivante et agissante; si elle +nourrit en vous le sentiment de la valeur +infinie de l'existence, la confiance, l'espoir et +la bonté; et elle est l'alliée de la meilleure +partie de vous-même contre la plus mauvaise, +et vous fait apparaître sans cesse la nécessité +de devenir un homme nouveau; si elle vous +fait comprendre que la douleur est une libératrice; +si elle augmente en vous le respect de +la conscience des autres; si elle vous rend le +pardon plus facile, le bonheur moins orgueilleux, +le devoir plus cher, l'au-delà moins +obscur. Si oui, votre religion est bonne, peu +importe son nom. Quelque rudimentaire +qu'elle soit, quand elle remplit cet office, elle +procède de la source authentique, elle vous +lie aux hommes et à Dieu.</p> + +<p>Mais vous servirait-elle par hasard à vous +croire meilleur que les autres, à ergoter sur +des textes, à renfrogner votre figure, à +dominer sur la conscience d'autrui ou à livrer +la vôtre à l'esclavage, à endormir vos scrupules, +à pratiquer un culte par mode et par +intérêt, ou à faire le bien par calcul d'outre-tombe, +oh alors! que vous vous réclamiez de +Bouddha, de Moïse, de Mahomet ou du Christ +même, votre religion ne vaut rien, elle vous +sépare des hommes et de Dieu.</p> + +<p>Je n'ai peut-être pas un pouvoir suffisant +pour parler ainsi; mais d'autres l'ont fait +avant moi, qui sont plus grands que moi, +notamment celui qui raconta au scribe faiseur +de questions, la parabole du bon Samaritain. +Je me retranche derrière son autorité.</p> + + + + +<h2><a name="ch4" id="ch4"></a>IV<br/> +La parole simple</h2> + + +<p>La parole est le grand organe révélateur de +l'esprit, la première forme visible qu'il se +donne. Telle pensée, telle parole. Pour réformer +sa vie dans le sens de la simplicité il +faut veiller sur sa parole et sur sa plume. +Que la parole soit simple comme la pensée, +quelle soit sincère et qu'elle soit sûre: <i>Pense +juste, parle franc!</i></p> + +<p>Les relations sociales ont pour base la confiance +mutuelle et cette confiance se nourrit +de la sincérité de chacun. Aussitôt que la +sincérité diminue, la confiance s'altère, les +rapports souffrent, l'insécurité naît. Cela est +vrai dans le domaine des intérêts matériels +et des intérêts spirituels. Avec des gens dont +il faut sans cesse se méfier il est aussi difficile +de pratiquer le commerce et l'industrie +que de chercher la vérité scientifique, de +poursuivre l'entente religieuse ou de réaliser +la justice. Quand il faut d'abord contrôler les +paroles et les intentions de chacun, et partir +du principe que tout ce qui se dit et s'écrit, a +pour but de vous servir l'illusion à la place +de la vérité, la vie se complique étrangement. +C'est le cas pour nous. Il y a trop de malins, +de diplomates, qui jouent au plus fin et s'appliquent +à se tromper les uns les autres, et +voilà pourquoi chacun a tant de mal à se renseigner +sur les choses les plus simples et qui +lui importent le plus. Probablement ce que je +viens de dire suffirait pour indiquer ma pensée +et l'expérience de chacun pourrait apporter +ici un ample commentaire avec illustrations à +l'appui. Mais je n'en tiens pas moins à insister +sur ce point et à m'entourer d'exemples.</p> + +<p>Autrefois les hommes avaient pour communiquer +entre eux des moyens assez réduits. +Il était légitime de supposer qu'en perfectionnant +et en multipliant les moyens d'information +on augmenterait la lumière. Les peuples +apprendraient à s'aimer en se connaissant +mieux entre eux, les citoyens d'un même +pays se sentiraient liés par une fraternité plus +étroite, étant mieux éclairés sur tout ce qui +touche la vie commune. Lorsque l'imprimerie +fut créée on s'écria: <i>fiat lux!</i> et avec plus de +raison encore lorsque se répandirent l'usage de +la lecture et le goût des journaux. Pourquoi +n'eût-on pas raisonné ainsi: deux lumières +éclairent mieux qu'une et plusieurs mieux que +deux; plus il y aura de journaux et de livres, +mieux on saura ce qui se passe et ceux qui +voudront écrire l'histoire après nous seront +bien heureux, ils auront les mains pleines de +documents. Rien ne semblait plus évident. +Hélas! on basait ce raisonnement sur les qualités +et la puissance de l'outillage, mais on calculait +sans l'élément humain qui est partout le +facteur le plus important. Or il s'est trouvé que +les sophistes, les retors, les calomniateurs, +tous gens à la langue bien pendue, et qui +savent mieux que personne manier la parole +et la plume, ont largement profité de tous les +moyens de multiplier et de répandre la pensée. +Qu'en résulte-t-il? Que nos contemporains ont +toutes les peines du monde à savoir la vérité +sur leur propre temps et leurs propres affaires. +Pour quelques journaux qui cultivent les bons +rapports internationaux, en essayant de renseigner +leurs voisins équitablement et de les +étudier sans arrière-pensée, combien en est-il +qui sèment la méfiance et la calomnie? Que de +courants factices et malsains créés dans l'opinion +publique, avec de faux bruits, des interprétations +malveillantes de faits ou de paroles? +Sur nos affaires intérieures nous ne sommes pas +beaucoup mieux renseignés que sur l'étranger. +Ni sur les intérêts du commerce, de l'industrie +ou de l'agriculture, ni sur les partis +politiques ou les tendances sociales, ni sur +le personnel mêlé aux affaires publiques, il +n'est facile d'obtenir un renseignement désintéressé: +plus on lit de journaux, moins +on y voit clair. Il y a des jours, où après +les avoir lus et en admettant qu'il les croie +sur parole, le lecteur se verrait obligé de +tirer la conclusion suivante: décidément il +n'y a plus que des hommes tarés partout, il +ne reste d'intègres que quelques chroniqueurs. +Mais cette dernière partie de la conclusion +tomberait à son tour. Les chroniqueurs en +effet se mangent entre eux. Le lecteur aurait +alors sous les yeux un spectacle analogue à +celui que représente la caricature intitulée le +combat des serpents. Après avoir tout dévoré +autour d'eux les deux reptiles s'attaquent l'un +à l'autre et s'entre-dévorent, finalement il +reste sur le champ de bataille deux queues.</p> + +<p>Et ce n'est pas l'homme du peuple seulement +qui est dans l'embarras, ce sont les gens +cultivés, c'est presque tout le monde. En politique, +en finance, en affaires, même dans la +science, les arts, la littérature et la religion, il +y a partout des dessous, des trucs, des ficelles. +Il y a une vérité d'exportation et une autre +pour les initiés. Il s'ensuit que tous sont +trompés, car on a beau être d'une cuisine, on +n'est jamais de toutes, et ceux-là mêmes qui +trompent les autres avec le plus d'habileté +sont trompés à leur tour, lorsqu'ils ont besoin +de compter sur la sincérité d'autrui.</p> + +<p>Le résultat de ce genre de pratiques est +l'avilissement de la parole humaine. Elle s'avilit +d'abord aux yeux de ceux qui la manient +comme un vil instrument. Il n'y a plus de +parole respectée pour les discuteurs, les ergoteurs, +les sophistes, tous ceux qui ne sont +animés que par la rage d'avoir raison ou la +prétention que leurs intérêts seuls sont respectables. +Leur châtiment est d'être contraints +à juger les autres d'après la règle qu'ils suivent +eux-mêmes: <i>Dire ce qui profite et non ce +qui est vrai</i>. Ils ne peuvent plus prendre personne +au sérieux. Triste état d'esprit pour +les gens qui écrivent, parlent, enseignent. +Comme il faut mépriser ses auditeurs et ses +lecteurs pour aller vers eux dans de semblables +dispositions! Pour qui a gardé un fonds +d'honnêteté, rien n'est plus révoltant que +l'ironie détachée d'un acrobate de la plume +ou de la parole qui essaie d'en faire accroire +à quelques braves gens pleins de confiance. +D'un côté l'abandon, la sincérité, le désir +d'être éclairé, de l'autre la rouerie qui se +moque du public. Mais il ne sait pas, le menteur, +à quel point il se trompe lui-même. Le +capital sur lequel il vit c'est la confiance, et +rien n'égale la confiance du peuple, si ce n'est +sa méfiance aussitôt qu'il s'est senti trahi. Il +peut bien suivre un temps les exploiteurs de +la simplicité. Mais, après cela, son humeur +accueillante se transforme en aversion; les +portes qui se tenaient larges ouvertes, offrent +leur impassible visage de bois, et les oreilles, +jadis attentives, se sont fermées. Hélas! elles +se ferment alors non pour le mal seulement, +mais pour le bien. Et c'est là le crime de ceux +qui tordent et avilissent la parole. Ils ébranlent +la confiance générale. On considère +comme une calamité l'avilissement de l'argent, +la baisse de la rente, la ruine du crédit: un +malheur est plus grand que celui-là , c'est la +perte de la confiance, de ce crédit moral que +les honnêtes gens s'accordent les uns aux +autres, et qui fait que la parole circule comme +une monnaie authentique. À bas les faux +monnayeurs, les spéculateurs, les financiers +véreux, car ils font suspecter même l'argent +loyal. À bas les faux monnayeurs de la plume +et de la parole, car ils font qu'on ne se fie +plus à rien ni à personne, et que la valeur de +ce qui est dit ou écrit, ressemble à celle des +billets de banque de la Sainte-Farce.</p> + +<p>On voit à quel point il est urgent que chacun +se surveille, garde sa langue, châtie sa plume +et aspire à la simplicité. Point de sens détournés, +point tant de circonlocutions, point tant +de réticences, de tergiversations! Cela ne sert +qu'à tout embrouiller. Soyez des hommes, +ayez une parole. Une heure de sincérité fait +plus pour le salut du monde que des années +de roueries.</p> + +<hr/> + + +<p>Un mot maintenant sur un travers national +et qui s'adresse à ceux qui ont la superstition de +la parole et des démonstrations du style. Sans +doute, il ne faut pas en vouloir aux personnes +qui goûtent une parole élégante, ou une lecture +délicate. Je suis d'avis qu'on ne peut jamais +trop bien dire ce que l'on a à dire. Mais il +ne s'ensuit pas que les choses les mieux dites +et les mieux écrites soient celles qui sont les +plus apprêtées. La parole doit servir le fait et +non se substituer à lui et le faire oublier à +force de l'orner. Les plus grandes choses sont +aussi celles qui gagnent le plus à être dites +avec simplicité, parce qu'alors elles se montrent +telles qu'elles sont: vous ne jetez +pas sur elles le voile même transparent d'un +beau discours, ni cette ombre si fatale à la +vérité, qu'on appelle la vanité d'un écrivain +et d'un orateur. Rien n'est fort, rien n'est +persuasif comme la simplicité. Il y a des +émotions sacrées, de cruelles douleurs, de +grands dévouements, des enthousiasmes passionnés, +qu'un regard, un geste, un cri traduisent +mieux que les plus belles périodes. Ce +que l'humanité possède de plus précieux dans +son cœur, se manifeste le plus simplement. +Pour persuader il faut être vrai et certaines +vérités se comprennent mieux si elles sortent +de lèvres simples, infirmes même, que si elles +tombent des bouches trop exercées, ou sont +proclamées à la force des poumons. Ces règles-là +sont bonnes pour chacun dans la vie de +tous les jours. Personne ne peut s'imaginer +quel profit il retirerait pour sa vie morale, +de la constante observation de ce principe: +être vrai, sobre, simple dans l'expression de +ses sentiments et de ses convictions, en particulier +comme en public, ne jamais dépasser +la mesure, traduire fidèlement ce qui est en +nous, et surtout nous souvenir. C'est là le +principal.</p> + +<p>Car le danger des belles paroles est qu'elles +vivent d'une vie propre. Ce sont des serviteurs +distingués qui ont gardé leurs titres et +ne remplissent plus leurs fonctions, comme +les cours royales nous en offrent l'exemple. +Vous avez bien dit, vous avez bien écrit: c'est +bien, il suffit.</p> + +<p>Combien y a-t-il de gens qui se sont contentés +de parler et ont cru que cela les dispensait +d'agir? Et ceux qui les écoutent se +contentent d'avoir entendu parler. Il se trouve +ainsi qu'une vie peut bien ne se composer à la +longue, que de quelques discours bien tournés, +de quelques beaux livres, de quelques belles +pièces de théâtre. Quant à pratiquer ce qui +est si magistralement exposé, on n'y songe +guère. Et si nous passons du domaine des +gens de talent aux basses régions qu'exploitent +les médiocres: là , dans le pêle-mêle +obscur, nous verrons s'agiter tous ceux qui +pensent que nous sommes sur la terre pour +parler et entendre parler, l'immense et désespérante +cohue des bavards, de tout ce qui +braille, jase ou pérore et après cela trouve +encore qu'on ne parle pas assez. Ils oublient +tous que ceux qui font le moins de bruit font +le plus de besogne. Une machine qui dépense +toute sa vapeur à siffler n'en a plus pour faire +marcher les roues. Cultivez donc le silence. +Tout ce que vous retrancherez sur le bruit, +vous le gagnerez en force.</p> + +<hr/> + + +<p>Ces réflexions nous amènent à nous occuper +d'un sujet voisin, très digne aussi d'attirer +l'attention, je veux parler de ce qu'on pourrait +nommer l'exagération du langage. Quand on +étudie les populations d'une même contrée, on +remarque entre elles des différences de tempérament +dont le langage porte les traces. Ici, +la population est plutôt flegmatique et calme: +elle emploie les diminutifs, les termes atténués. +Ailleurs, les tempéraments sont bien +équilibrés: on entend le mot juste, exactement +adapté à la chose. Mais plus loin, effet +du sol, de l'air, du vin peut-être, un sang +chaud circule dans les veines: on a la tête +près du bonnet et l'expression outrée; les +superlatifs émaillent le langage et pour dire +les plus simples choses on se sert du terme +fort.</p> + +<p>Si l'allure du langage varie selon les climats, +elle diffère aussi selon les époques. Comparez +le langage écrit ou parlé de ce temps à celui +de certaines autres périodes de notre histoire. +Sous l'ancien régime on parlait autrement que +sous la révolution, et nous n'avons pas le +même langage que les hommes de 1830, de +1848 ou du second empire. En général le langage +a une allure plus simple maintenant, +nous n'avons plus de perruque, nous ne mettons +plus pour écrire des manchettes de dentelles; +mais un signe nous différencie de +presque tous nos ancêtres, notre nervosité, +source de nos exagérations.</p> + +<p>Sur des systèmes nerveux excités, quelque +peu maladifs—et Dieu sait que d'avoir des +nerfs n'est plus un privilège aristocratique—les +paroles ne produisent pas la même impression +que sur l'homme normal. Et inversement +à l'homme nerveux, le terme simple ne suffit +pas, quand il cherche à exprimer ce qu'il +ressent. Dans la vie ordinaire, dans la vie +publique, dans la littérature et au théâtre le +langage calme et sobre a fait place à un langage +excessif. Les moyens que les romanciers +et les comédiens ont employés pour galvaniser +l'esprit public et forcer son attention, se retrouvent +à l'état rudimentaire dans nos plus ordinaires +conversations, dans le style épistolaire, +et surtout dans la polémique. Nos procédés +de langage sont à ceux de l'homme posé et +calme ce qu'est notre écriture, comparée à +celle de nos pères. On accuse les plumes de +fer; si l'on pouvait dire vrai!</p> + +<p>—Les oies nous sauveraient alors. Mais le +mal est plus profond, il est en nous-mêmes. +Nous avons des écritures d'agités et de détraqués; +la plume de nos aïeux courait sur le +papier plus sûre, plus reposée. Ici nous sommes +en face d'un des résultats de cette vie moderne +si compliquée et qui fait une si terrible consommation +d'énergie. Elle nous laisse impatients, +essoufflés, en perpétuelle trépidation. +Notre écriture comme notre langage s'en ressentent +et nous trahissent. De l'effet remontons +à la source et comprenons l'avertissement +qui nous est donné. Que peut-il sortir de bon +de cette habitude d'exagérer son langage? +Interprètes infidèles de nos propres impressions, +nous ne pouvons que fausser par nos +exagérations l'esprit de nos semblables et le +nôtre. Entre gens qui exagèrent on cesse de se +comprendre. L'irritation des caractères, les +discussions violentes et stériles, les jugements +précipités, dépourvus de toute mesure, les +plus graves excès dans l'éducation et les rapports +sociaux, voilà le résultat des intempérances +de langage.</p> + +<hr/> + + +<p>Et qu'il me soit permis, dans cet appel à la +parole simple, de formuler un vœu dont l'accomplissement +aurait les suites les plus heureuses. +Je demande une littérature simple, +non seulement comme un des meilleurs +remèdes à nos âmes blasées, surmenées, +fatiguées d'excentricités, mais aussi comme +un gage et une source d'union sociale. Je +demande aussi un art simple. Nos arts et notre +littérature sont réservés aux privilégiés de la +fortune et de l'instruction. Mais que l'on me +comprenne bien: je n'invite pas les poètes, les +romanciers, les peintres à descendre des hauteurs +pour marcher à mi-côte et se complaire +dans la médiocrité, mais au contraire à monter +plus haut. Est populaire, non pas ce qui convient +à une certaine classe de la société qu'il +est convenu d'appeler la classe populaire; est +populaire ce qui est commun à tous et ce qui +les unit. Les sources de l'inspiration dont +pourrait naître un art simple sont dans les +profondeurs du cœur humain, dans les éternelles +réalités de la vie devant lesquelles tous +sont égaux. Et les sources du langage populaire +sont à chercher dans le petit nombre des +formes simples et fortes qui expriment les sentiments +élémentaires et les lignes maîtresses +de la destinée humaine. C'est là qu'est la +vérité, la force, la grandeur, l'immortalité. +N'y aurait-il pas dans un idéal semblable de +quoi enflammer les jeunes gens qui, sentant +brûler en eux la flamme sacrée du beau, +connaissent la pitié et préfèrent à l'adage +dédaigneux: «Odi profanum vulgus», cette +parole autrement humaine: «Misereor super +turbam».—Quant à moi je n'ai aucune +autorité artistique, mais de la foule où je vis +j'ai le droit de pousser mon cri vers ceux qui +ont reçu du talent et de leur dire: Travaillez +pour ceux qu'on oublie. Faites-vous comprendre +des humbles. Ainsi vous ferez une +œuvre d'affranchissement et de pacification; +ainsi vous rouvrirez les sources où puisèrent +jadis ces maîtres dont les créations ont défié +les âges parce qu'ils surent donner pour vêtement +au génie, la simplicité.</p> + + + + +<h2><a name="ch5" id="ch5"></a>V<br/> +Le devoir simple.</h2> + + +<p>Quand on parle aux enfants d'un sujet qui +les importune, ils vous montrent là -haut sur +les toits quelque pigeon qui donne à manger +à son petit, ou là -bas dans la rue quelque +cocher qui maltraite son cheval. Quelquefois +aussi, ils vous posent malicieusement une de +ces grosses questions qui mettent l'esprit des +parents à la torture: tout cela pour détourner +l'attention du sujet douloureux. Je crains que +nous ne soyons de grands enfants en face du +devoir et que, lorsqu'il s'agit de lui, nous ne +cherchions plusieurs subterfuges pour nous +distraire.</p> + +<p>Le premier subterfuge consiste à se demander +s'il y a un devoir en général, ou si ce mot +ne couvre pas une des nombreuses illusions +de nos ancêtres. Car enfin le devoir suppose +la liberté, et la question de la liberté nous +mène jusqu'aux régions métaphysiques. Comment +parler du devoir tant que ce grave problème +du libre arbitre n'est pas résolu?—Théoriquement +il n'y a rien à objecter. Et si +la vie était une théorie, si nous étions là pour +élaborer un système complet de l'univers, il +serait absurde de nous occuper du devoir avant +d'avoir démontré la liberté, fixé ses conditions, +ses limites.</p> + +<p>Mais la vie n'est pas une théorie. Sur ce +point de morale pratique comme sur tous +les autres, elle a devancé la théorie et il +n'y a aucun lieu de croire que jamais elle ne +lui cède la place. Cette liberté, relative, je +l'admets, comme tout ce que nous connaissons +d'ailleurs, ce devoir dont on se demanda s'il +existe, n'en sont pas moins à la base de tous +les jugements que nous portons sur nous et +nos semblables. Nous nous traitons les uns +les autres comme responsables, jusqu'à un certain +point, de nos faits et gestes.</p> + +<p>Le théoricien le plus enragé, dès qu'il sort +de sa théorie, ne se fait aucun scrupule d'approuver +ou de désapprouver les actes d'autrui, +d'instrumenter contre ses ennemis, de faire +appel à la générosité, à la justice de ceux +qu'il veut dissuader d'une démarche indigne. +On ne peut pas plus se défaire de la notion de +l'obligation morale que de celle du temps ou +de l'espace, et de même qu'il faut nous résigner +à marcher avant de savoir définir cet +espace que nous franchissons et ce temps qui +mesure nos mouvements, il faut aussi nous +soumettre à l'obligation morale avant d'en +avoir touché de nos doigts les racines profondes. +La loi morale domine l'homme, qu'il +la respecte ou l'enfreigne. Voyez la vie de +tous les jours: chacun est prêt à jeter la +pierre à celui qui n'accomplit pas un devoir +évident, dût-il même alléguer qu'il n'est pas +encore arrivé à la certitude philosophique. +Chacun lui dira et aura mille fois raison de +lui dire: «Monsieur, on est un homme avant +tout; payez de votre personne d'abord, faites +votre devoir de citoyen, de père, de fils, etc., +vous reprendrez ensuite le cours de vos méditations.»</p> + +<p>Qu'on nous comprenne bien toutefois. Nous +ne voulons détourner personne de l'investigation +philosophique, de la scrupuleuse +recherche des fondements de la morale. Aucune +pensée qui ramène l'homme vers ces graves +préoccupations ne saurait être inutile ou indifférente; +nous défions seulement le penseur +de pouvoir attendre qu'il ait trouvé ces fondements, +pour faire acte d'humanité, d'honnêteté +ou de malhonnêteté, de courage ou de +lâcheté. Et surtout, nous tenons à formuler +une réponse, bonne à opposer à tous les malins +qui n'ont jamais été philosophes, à opposer +à nous-mêmes lorsque nous voudrions invoquer +notre état de doute philosophique pour +justifier nos manquements pratiques. Par cela +même qu'on est un homme, avant toute théorie +positive ou négative sur le devoir, on a pour +règle ferme de se conduire comme un homme. +Il n'y a pas à sortir de là .</p> + +<p>Mais on connaîtrait mal les ressources du +cœur humain si l'on comptait sur l'effet d'une +semblable réponse. Elle a beau être sans +réplique, elle ne peut empêcher d'autres interrogations +de surgir. La somme de nos prétextes +pour nous soustraire au devoir est +égale à la somme des sables de la mer ou des +étoiles des cieux.</p> + +<p>Nous nous retranchons donc derrière le +devoir obscur, le devoir difficile, le devoir +contradictoire. Certes voilà des mots qui +évoquent de pénibles souvenirs. Être un +homme de devoir et douter de son chemin, +tâtonner dans l'ombre, se voir livré aux +sollicitations contraires de devoirs différents, +ou encore se trouver en face du devoir gigantesque, +écrasant, qui dépasse nos forces, quoi +de plus dur? Et ces choses arrivent. Nous ne +voulons ni nier ni contester ce qu'il y a de +tragique dans certains événements et de déchirant +dans certaines vies. Toutefois il est rare +que le devoir ait à se faire jour à travers un +tel conflit de circonstances et doive jaillir de +l'esprit comme l'éclair de l'orage. De si formidables +secousses sont exceptionnelles. Tant +mieux si nous nous tenons bien lorsqu'elles +se produisent; mais si personne ne trouve +étonnant que des chênes soient déracinés par +la bourrasque, ou qu'un marcheur trébuche la +nuit sur un chemin inconnu, ou qu'un soldat +soit vaincu quand il est pris entre deux feux, +personne non plus ne condamnera sans appel +ceux qui ont été battus dans les luttes morales +presque surhumaines. Succomber sous le +nombre et les obstacles, n'a jamais été une +honte.</p> + +<p>Aussi je vais tendre mes armes à ceux qui +se retranchent derrière le rempart inexpugnable +du devoir obscur, compliqué, contradictoire. +Pour aujourd'hui ce n'est pas là ce +qui m'occupe, et c'est du devoir simple, je +dirais presque du devoir facile, que je désire +leur parler.</p> + +<hr/> + + +<p>Nous avons par an trois ou quatre grandes +fêtes carillonnées et beaucoup de jours ordinaires. +Pareillement il y a quelques très +grands et très obscurs combats à livrer. Mais +à côté de cela il y a la multitude des devoirs +simples, évidents. Or, tandis que dans les +grandes rencontres, notre tenue est généralement +suffisante, c'est précisément dans les +petites occasions qu'on nous voit faiblir. Sans +craindre de me laisser entraîner par une +forme paradoxale de ma pensée, je déclarerai +donc: l'essentiel est de remplir le devoir +simple, de s'exercer à la justice élémentaire. +En général ceux qui perdent leur âme, la +perdent non parce qu'ils restent au-dessous du +devoir difficile et qu'ils n'accomplissent pas +l'impossible, mais parce qu'ils négligent d'accomplir +<i>le devoir simple</i>.</p> + +<p>Illustrons cette vérité par des exemples.</p> + +<p>Celui qui essaie de pénétrer dans les dessous +humbles de la société ne tarde pas à découvrir +de grandes misères physiques et morales. +À mesure qu'il y regarde de plus près, il +découvre un plus grand nombre de plaies, +et, à la longue, le monde des misérables lui +apparaît comme une vaste création noire, +devant laquelle l'individu avec ses moyens de +soulagement paraît réduit à l'impuissance. +Il est vrai qu'il se sent pressé d'accourir, +mais en même temps il se demande: à quoi +bon? Évidemment le cas est des plus angoissants. +Quelques-uns le résolvent en ne faisant +rien, de désespoir. Ils demeurent donc +stériles et ce n'est pas pourtant la pitié, ni +même les bonnes intentions, qui leur manquent. +Ils ont tort. Souvent un homme n'a +pas les moyens de faire le bien en gros, mais +ce n'est pas une raison pour qu'il le néglige +en détail. Tant de gens se dispensent de faire +quelque chose parce que, selon eux, il y a trop +à faire. Ils ont besoin d'être rappelés au devoir +simple. Ce devoir, le voici dans le cas qui +nous occupe: que chacun, selon ses ressources, +ses loisirs et ses capacités, se crée des relations +dans les milieux déshérités. Il y a des +gens qui arrivent, avec un peu de bonne +volonté, à s'introduire dans l'entourage des +ministres ou à se faufiler dans la société des +chefs d'État. Pourquoi ne parviendrait-on pas +à nouer des relations avec les pauvres gens +et à se faire des connaissances parmi les +ouvriers qui manquent du nécessaire? Une +fois quelques familles connues, avec leurs +histoires, leurs antécédents et leurs difficultés, +vous pourrez leur être d'une utilité extrême +en faisant simplement ce que vous pouvez et +en pratiquant la fraternité sous la forme du +secours moral et matériel. Vous aurez, il est +vrai, attaqué un petit coin seulement; mais +vous aurez fait votre possible et peut-être +entraîné quelque autre à faire son possible +aussi. En agissant de la sorte, au lieu de constater +seulement qu'il existe dans la société +beaucoup de misère, de haine sombre, de +désunion, de vice, vous y aurez introduit un +peu de bien. Et pour peu que le nombre des +bonnes volontés semblables à la vôtre grandisse, +le bien augmentera sensiblement et le +mal diminuera. Mais dussiez-vous même rester +seul à faire ce que vous avez fait, on pourrait +vous donner ce témoignage que vous avez +fait la seule chose raisonnable, le simple et +enfantin devoir qui s'offrait à vous. Or en faisant +cela vous avez découvert un des secrets +de la bonne vie.</p> + +<p>L'ambition humaine embrasse dans ses +rêves de vastes ensembles, mais il nous est +rarement donné de faire grand, et même alors +le succès rapide et sûr s'appuie toujours sur +une patiente préparation. La fidélité dans les +petites choses est à la base de tout ce qui +s'accomplit de grand. Nous l'oublions trop. +Pourtant, s'il y a une vérité nécessaire à connaître, +c'est celle-là , surtout aux époques difficiles +et dans les passages pénibles de l'existence. +On se sauve bien en cas de naufrage sur +un débris de poutre, un aviron, un morceau +de planche. Sur les flots tumultueux de la vie, +quand tout semble s'être brisé en miettes, +souvenons-nous qu'une seule de ces pauvres +miettes peut devenir notre planche de salut. +La démoralisation consiste à mépriser les +restes.</p> + +<p>Vous avez été ruiné, ou un grand deuil +vous a frappé, ou encore vous venez de voir +se perdre sous vos yeux le fruit d'un long +labeur. Il vous est impossible de reconstituer +votre fortune, de ressusciter les morts, de +sauver votre peine perdue. Et devant l'irréparable +les bras vous tombent. Alors vous +négligez de soigner votre personne, de tenir +votre maison, de surveiller vos enfants. Cela +est pardonnable et combien nous le comprenons! +Mais cela est fort dangereux! Le laisser +aller transforme le mal en un mal pire. Vous +qui croyez que vous n'avez plus rien à perdre, +vous allez pour cela même perdre ce qui vous +reste encore. Ramassez les débris de vos biens, +ayez du peu qui vous reste un soin scrupuleux. +Et bientôt ce peu vous consolera. L'effort +accompli vient à notre secours, comme l'effort +négligé se tourne contre nous. S'il ne vous +reste qu'une branche pour vous y accrocher, +accrochez-vous à cette branche, et si vous +restez seul à défendre une cause qui semble +perdue, ne jetez pas vos armes pour rejoindre +les fuyards. Au lendemain du déluge quelques +isolés repeuplent la terre. L'avenir peut +quelquefois ne reposer que sur une tête isolée +comme il arrive qu'une vie ne tient qu'à un +fil. Inspirez-vous de l'histoire et de la nature: +L'une et l'autre vous apprendront en leurs +laborieuses évolutions, que les calamités +comme la prospérité peuvent sortir des moindres +causes, qu'il n'est pas sage de négliger +le détail et que surtout il faut savoir attendre +et recommencer.</p> + +<p>En parlant du devoir simple je ne puis +m'empêcher de penser à la vie militaire et +aux exemples qu'elle offre aux combattants +de cette grande lutte qui est la vie. Celui-là +comprendrait mal son devoir de soldat qui, +l'armée une fois battue, s'abstiendrait de +brosser ses vêtements, d'astiquer son fusil, +d'observer la discipline.—À quoi bon? direz-vous +peut-être.—À quoi bon? N'y a-t-il pas +plusieurs façons d'être battu? Serait-il indifférent +d'ajouter le découragement, le désordre, +la débâcle au malheur de la défaite? Non. Il +ne faut jamais oublier que le moindre acte +d'énergie dans ces moments terribles est +comme une lumière dans la nuit. C'est un +signe de vie et d'espérance. Chacun comprend +aussitôt que tout n'est pas perdu.</p> + +<p>Pendant la désastreuse retraite de 1813–1814, +au cœur de l'hiver, alors qu'il devait +être presque impossible de garder une tenue +quelconque, je ne sais quel général se présentait +un matin à Napoléon I<sup>er</sup> en grande tenue +et rasé de frais. Le voyant, en pleine débâcle, +aussi soigné que s'il allait à une revue, l'empereur +lui dit: <i>Mon général, vous êtes un +brave!</i></p> + +<hr/> + + +<p>Le devoir simple c'est encore le devoir prochain. +Une très commune faiblesse empêche +bien des gens de trouver intéressant ce qui +est tout près d'eux; ils ne le voient que par +ses côtés mesquins. Le lointain au contraire +les attire et les enchante. Ainsi se dépense +inutilement une somme fabuleuse de bonne +volonté. On se passionne pour l'humanité, +pour le bien public, pour les lointains malheurs, +marchant à travers la vie, les yeux +fixés sur des objets merveilleux qui nous captivent +là -bas aux confins de l'horizon, tandis +qu'on marche sur les pieds des passants, ou +qu'on les coudoie sans les remarquer.</p> + +<p>Singulière infirmité qui vous empêche de +voir ceux qui sont là à vos côtés! Plusieurs +ont fait des lectures étendues, de grands +voyages; mais ils ne connaissent pas leurs +concitoyens, grands ou petits; ils vivent grâce +au concours d'une quantité d'êtres dont le +sort leur demeure indifférent. Ni ceux qui les +renseignent, les instruisent, les gouvernent, ni +ceux qui les servent, les fournissent, les nourrissent +n'ont jamais attiré leur attention. Qu'il +y ait de l'ingratitude ou de l'imprévoyance à +ne pas connaître ses ouvriers, ses domestiques, +les quelques êtres enfin qui ont avec nous des +relations sociales indispensables, cela ne leur +est jamais venu à l'esprit. D'autres vont bien +plus loin encore. Pour certaines femmes leur +mari est un inconnu, et réciproquement. +Il y a des parents qui ne connaissent pas +leurs enfants. Leur développement, leurs +pensées, les dangers qu'ils courent, les espérances +qu'ils nourrissent sont pour eux un +livre fermé. Bien des enfants ne connaissent +pas leurs parents, n'ont jamais soupçonné +leurs peines, leurs luttes, ni pénétré leurs +intentions. Et je ne parle pas des mauvais +ménages, de ces tristes milieux, où toutes +les relations sont faussées, mais d'honnêtes +familles composées de braves gens. Seulement +tout ce monde est très absorbé. Chacun a son +intérêt ailleurs qui lui prend tout son temps. +Le devoir lointain, fort attirant, je n'en disconviens +point, les réclame tout entiers et ils +n'ont pas conscience du devoir prochain. Je +crains qu'ils ne perdent leur peine. La base +d'opération de chacun est le champ de son +devoir immédiat. Négligez cette base et tout +ce que vous entreprendrez au loin sera compromis. +Soyez donc d'abord de votre pays, de +votre ville, de votre maison, de votre église, +de votre atelier, et, s'il se peut, partez de là +pour aller au delà , c'est la marche simple et +naturelle. Il faut que l'homme se munisse à +grands frais de bien mauvaises raisons pour +arriver à suivre la marche inverse. En tout +cas, le résultat d'une si étrange confusion +des devoirs est que plusieurs se mêlent d'une +foule d'affaires sauf de ce qu'on est en droit +de leur demander. Chacun s'occupe d'autre +chose que de ce qui le regarde, est absent de +son poste, ignore son métier. Voilà qui complique +la vie. Il serait pourtant si simple que +chacun s'occupât de ce qui le regarde.</p> + +<hr/> + + +<p>Autre forme du devoir simple. Lorsqu'un +dommage est causé, qui doit le réparer?—Celui +qui l'a fait. Cela est juste, mais cela +n'est que théorie. Et la conséquence de cette +théorie serait qu'il faudrait laisser subsister +le mal jusqu'à ce que les malfaiteurs soient +trouvés et l'aient réparé. Mais si on ne les +trouve pas? Ou s'ils ne peuvent ni ne veulent +réparer?</p> + +<p>Il pleut sur vos têtes par une tuile brisée, +ou le vent pénètre chez vous par un carreau +cassé. Attendrez-vous pour chercher le couvreur +et le vitrier que vous ayez fait arrêter +le casseur de tuile ou de carreau? Vous trouveriez +cela absurde, n'est-ce pas? C'est pourtant +une bien ordinaire pratique. Les enfants +s'écrient avec indignation: «Ce n'est pas moi +qui ai jeté cet objet, ce n'est pas moi qui le +ramasserai!» Et la plupart des hommes raisonnent +de même. C'est logique. Mais ce +n'est pas cette logique-là qui fait marcher le +monde.</p> + +<p>Ce qu'il faut au contraire savoir et ce que +la vie vous répète tous les jours c'est que le +dommage causé par les uns est réparé par les +autres. Les uns détruisent, les autres édifient; +les uns salissent, les autres nettoient; les uns +attisent les querelles, les autres les apaisent; +les uns font couler les larmes, les autres consolent; +les uns vivent pour l'iniquité, les autres +meurent pour la justice. Et c'est dans l'accomplissement +de cette loi douloureuse qu'est le +salut. Cela aussi est logique, mais de cette +logique des faits qui fait pâlir celle des +théories. La conclusion à tirer n'est pas douteuse. +Un homme au cœur simple la tire +ainsi: étant donné le mal, la grande affaire +est de le réparer et de s'y mettre sur-le-champ; +tant mieux si messieurs les malfaiteurs +veulent bien contribuer à la réparation: +mais l'expérience nous déconseille de trop +compter sur leur concours.</p> + +<hr/> + + +<p>Mais quelque simple que soit le devoir, +encore faut-il avoir la force de l'accomplir. +Cette force, en quoi consiste-t-elle et où se +trouve-t-elle? On ne saurait se lasser d'en +parler. Le devoir est pour l'homme un ennemi +et un importun tant qu'il n'apparaît que +comme une sollicitation extérieure. Quand il +entre par la porte, l'homme sort par la fenêtre +et quand il nous bouche les fenêtres on +s'échappe par les toits. Mieux on le voit venir +plus on l'évite sûrement. Il est pareil à ce +gendarme, représentant de la force publique +et de la justice officielle, dont un adroit filou +parvient toujours à se garer. Hélas! le gendarme +réussirait-il à lui mettre la main au +collet, il pourrait tout au plus le conduire au +poste mais non pas sur le droit chemin. Pour +que l'homme accomplisse son devoir il faut +qu'il soit tombé aux mains d'une autre force +que celle qui dit: fais ceci, fais cela; évite +ceci, évite cela, autrement gare à toi!</p> + +<p>Cette force intérieure est l'amour. Quand un +homme déteste son métier ou s'y livre avec +nonchalance, toutes les puissances de la terre +sont inhabiles à le lui faire exercer avec +entrain. Mais celui qui aime sa fonction +marche tout seul; non seulement il est inutile +de le contraindre, mais il serait impossible +de le détourner. Il en est pour tous ainsi. La +grande chose, c'est d'avoir éprouvé ce qu'a de +saint et d'immortellement beau notre obscure +destinée; c'est d'avoir été déterminés par une +série d'expériences à aimer cette vie pour ses +douleurs et pour son espérance, à aimer les +hommes pour leur misère et pour leur noblesse, +et à être de l'humanité par le cœur, +l'intelligence et les entrailles. Alors une force +inconnue s'empare de nous, comme le vent +s'empare des voiles d'un navire, et nous emporte +vers la pitié et la justice. Et cédant à +cette poussée irrésistible, nous disons: <i>Je ne +puis faire autrement, c'est plus fort que moi.</i> +En s'exprimant ainsi les hommes de tous les +âges et de tous les milieux désignent une +puissance qui est plus haute que l'homme, +mais qui peut demeurer dans le cœur des +hommes. Et tout ce qu'il y a en nous de vraiment +élevé nous apparaît comme une manifestation +de ce mystère qui nous dépasse. Les +grands sentiments comme les grandes pensées, +comme les grands actes, sont chose d'inspiration. +Lorsque l'arbre verdit et donne son +fruit c'est qu'il puise dans le sol les forces +vitales, et reçoit du soleil la lumière et la +chaleur. Si un homme, dans son humble +sphère, au milieu des ignorances et des fautes +inévitables, se consacre sincèrement à sa tâche, +c'est qu'il est en contact avec la source éternelle +de bonté. Cette force centrale se manifeste +sous mille formes diverses. Tantôt elle +est l'énergie indomptable, tantôt la tendresse +caressante, tantôt l'esprit militant qui attaque +et détruit le mal, tantôt la sollicitude maternelle +qui ramasse au bord du chemin où elle +se perdait quelque vie froissée et oubliée, +tantôt l'humble patience des longues recherches… +Mais tout ce qu'elle touche porte sa +signature, et les hommes qu'elle anime sentent +que c'est par elle que nous sommes et que +nous vivons. La servir est leur bonheur et leur +récompense. Il leur suffit d'être ses instruments +et ils ne regardent plus à l'éclat extérieur +de leur fonction, sachant bien que rien +n'est grand et que rien n'est petit, mais que +nos actes et notre vie valent seulement par +l'esprit qui les pénètre.</p> + + + + +<h2><a name="ch6" id="ch6"></a>VI<br/> +Les besoins simples.</h2> + + +<p>Quand on achète un oiseau chez l'oiseleur, +ce brave homme nous dit brièvement ce qu'il +faut à notre nouveau pensionnaire, et tout +cela, hygiène, nourriture et le reste, tient en +quelques mots. De même, pour résumer les +besoins essentiels de la plupart des êtres, +quelques indications sommaires suffiraient. +Leur régime est en général d'une extrême +simplicité et tant qu'ils le suivent ils se portent +bien comme des enfants obéissants de +mère nature. Qu'ils s'en écartent, les complications +surviennent, la santé s'altère, la gaîté +s'en va. Seule, la vie simple et naturelle peut +maintenir un organisme en pleine vigueur. +Faute de nous souvenir de ce principe élémentaire, +nous tombons dans les plus étranges +aberrations.</p> + +<p>Que faut-il à un homme pour vivre matériellement +dans les meilleures conditions possibles? +Une nourriture saine, des vêtements +simples, une demeure salubre, de l'air et du +mouvement. Je ne vais pas entrer dans des +détails d'hygiène, ni composer des menus, ou +indiquer des modèles d'habitation et des +coupes de vêtements. Mon but est de marquer +une direction et de dire quel avantage il y +aurait pour chacun à ordonner sa vie dans un +esprit de simplicité.—Pour nous assurer que +cet esprit ne règne pas assez dans notre société, +il suffit de voir vivre les hommes de toutes +les classes. Posez à différents individus, de +milieux très distincts, cette question: Que +vous faut-il pour vivre?… Vous verrez ce +qu'ils répondront. Il n'y a rien d'instructif +comme cela.</p> + +<p>Pour les uns, autochtones de l'asphalte +parisien, il n'y a pas de vie possible en dehors +d'une certaine région circonscrite par quelques +boulevards. Là est l'air respirable, la bonne +lumière, la température normale, la cuisine +classique, et, à discrétion, tant d'autres choses +sans lesquelles il ne vaudrait pas la peine de +se promener sur la machine ronde.</p> + +<p>Aux divers échelons de la vie bourgeoise, +on répond à la question que faut-il pour vivre, +par un chiffre, variable selon le degré d'ambition, +ou d'éducation, et par éducation, on +entend, le plus souvent, les habitudes extérieures +de la vie, la façon de se loger, de se +vêtir et de se nourrir, une éducation toute à +fleur de peau. À partir d'un certain chiffre +de rente, de bénéfice, ou de traitement, la vie +devient possible. Au-dessous, elle est impossible. +On a vu des gens se suicider parce que +leur avoir était descendu au-dessous d'un certain +minimum. Ils ont préféré disparaître que +de se restreindre. Notez que ce minimum, +cause de leur désespoir, eût sans doute été +acceptable encore pour d'autres, aux besoins +moins exigeants, et enviable pour des gens +aux goûts modestes.</p> + +<p>Dans les hautes montagnes la flore change +suivant l'altitude. Il y a la région des cultures +ordinaires, celle des forêts, celle des pâturages, +celle des rochers nus et des glaciers.—À +partir d'une certaine zone on ne trouve plus +de blé, mais la vigne prospère encore; le +chêne cesse dans une région assez basse, le +sapin se plaît à des hauteurs considérables. +La vie humaine avec ses besoins rappelle ces +phénomènes de la végétation.</p> + +<p>À une certaine altitude de fortune on voit +réussir le financier, l'homme des clubs, les +grandes mondaines, et enfin tous ceux pour +qui le strict nécessaire comprend un certain +nombre de domestiques et d'équipages, ainsi +que plusieurs demeures en ville et à la campagne. +Plus loin s'épanouit le gros bourgeois +avec ses mœurs et ses allures propres. On +voit fleurir dans d'autres régions l'aisance +large, moyenne, ou modeste, et des catégories +fort inégales d'exigences. Puis viennent +les petites gens, les artisans, les ouvriers, les +paysans, la masse enfin, qui vit drue et serrée +comme l'herbe fine sur le sommet des montagnes, +là où les grands végétaux ne trouvent +plus de quoi se nourrir. Dans toutes ces provinces +différentes de la société, on vit, et ceux +qui croissent là sont des hommes, au même +titre. Il paraît étrange qu'il y ait entre semblables +de si prodigieuses différences de +besoins. Et ici les analogies de notre comparaison +nous abandonnent. Les plantes et les +animaux des mêmes familles ont des besoins +identiques. La vie humaine nous amène à des +observations contraires. Quelles conclusions +en tirer si ce n'est qu'il y a une élasticité considérable +dans la nature et le nombre de nos +besoins!</p> + +<p>Est-il utile, est-il favorable au développement +de l'individu et à son bonheur, au développement +et au bonheur de la société que +l'homme ait une multitude de besoins et +s'applique à les satisfaire?—Tout d'abord +reprenons notre comparaison avec les êtres +inférieurs. Pourvu que leurs besoins essentiels +soient satisfaits, ils vivent contents. En est-il +de même dans la société humaine? Non. À +tous ses degrés nous rencontrons le mécontentement. +J'excepte complètement ici ceux +qui manquent du nécessaire. On ne saurait +sans injustice assimiler aux mécontents ceux +auxquels le froid, la faim, la misère arrachent +des plaintes. Je ne veux m'occuper que de +cette multitude de gens qui vivent dans des +conditions après tout supportables. D'où vient +leur mécontentement? Pourquoi se rencontre-t-il +non seulement chez les personnes de condition +modeste quoique suffisante, mais encore, +sous des nuances toujours plus raffinées, jusque +dans l'opulence et au sommet des situations +sociales! On parle de bourgeois repus. Qui en +parle? Ceux qui, les jugeant du dehors, pensent +que depuis le temps qu'ils s'en donnent ils doivent +en avoir vraiment assez. Mais eux-mêmes +se jugent-ils satisfaits? Pas le moins du monde. +S'il y a des gens riches et contents, soyez sûrs +qu'ils ne sont pas contents parce qu'ils sont +riches, mais parce qu'ils savent être contents. +Une bête est repue parce qu'elle a mangé, elle +se couche et dort. Un homme peut bien aussi +se coucher et dormir pour un certain temps; +mais cela ne dure jamais, il s'habitue au bien-être, +s'en lasse et en demande un plus grand. +L'appétit n'est pas apaisé chez l'homme par +la nourriture, il vient en mangeant. Cela peut +paraître absurde, c'est la pure vérité.</p> + +<p>Et le fait que ceux qui se plaignent le plus +sont presque toujours ceux qui auraient le +plus de raisons pour se déclarer satisfaits, +prouve bien que le bonheur n'est pas lié au +nombre de nos besoins et à l'empressement +que nous mettons à les cultiver. Chacun est +intéressé à se pénétrer de cette vérité. S'il ne +le fait pas, si par un acte d'énergie, il ne parvient +à limiter ses exigences, il risque de +s'engager insensiblement sur la pente du désir.</p> + +<p>L'homme qui vit pour manger, boire, dormir, +se vêtir, se promener, se donner enfin +tout ce qu'il peut se donner, qu'il soit le parasite +couché au soleil, l'ouvrier buveur, le +bourgeois serviteur de son ventre, la femme +absorbée dans ses toilettes, le viveur de bas +étage ou le viveur de marque, ou qu'il soit +simplement l'épicurien vulgaire, mais bon +garçon, trop docile aux besoins matériels, cet +homme-là , disons-nous, est engagé sur la +pente du désir, et cette pente est fatale. Ceux +qui la descendent obéissent aux mêmes lois +que les corps roulant sur un plan incliné. +En proie à une illusion sans cesse renaissante, +ils se disent: encore quelques pas, les derniers, +vers cet objet là -bas qui attire notre +convoitise… Puis nous nous arrêterons. Mais +la vitesse acquise les entraîne. Plus ils vont, +moins ils peuvent lui résister.</p> + +<p>Voilà le secret de l'agitation, de la rage de +beaucoup de nos contemporains. Ayant condamné +leur volonté à être l'esclave de leurs +appétits, ils reçoivent le châtiment de leurs +œuvres. Ils sont livrés aux fauves désirs, +implacables, qui mangent leur chair, broient +leurs os, boivent leur sang et ne sont jamais +assouvis. Je ne fais pas ici de morale transcendante, +j'écoute parler la vie en notant au +passage quelques-unes des vérités dont tous +les carrefours nous répètent l'écho.</p> + +<p>L'ivrognerie, si inventive pourtant de breuvages +nouveaux, a-t-elle trouvé le moyen +d'éteindre la soif? Non, on pourrait plutôt l'appeler +l'art d'entretenir la soif et de la rendre +inextinguible. Le dévergondage émousse-t-il +l'aiguillon des sens? Non, il l'exaspère, et convertit +le désir naturel en obsession morbide, +en idée fixe. Laissez régner vos besoins et +entretenez-les, vous les verrez se multiplier +comme les insectes au soleil. Plus vous leur +avez donné, plus ils demandent. Il est insensé +celui qui cherche le bonheur dans le seul bien-être. +Autant vaudrait entreprendre de remplir +le tonneau des Danaïdes. À ceux qui ont des +millions il manque des millions, à ceux qui +ont des mille, il manque des mille. Aux autres +il manque des pièces de vingt francs ou de cent +sous. Quand ils ont la poule au pot ils demandent +l'oie, quand ils ont l'oie ils voudraient la +dinde et ainsi de suite. On ne saura jamais +combien cette tendance est funeste. Il y a trop +de petites gens qui veulent imiter les grands, +trop d'ouvriers qui singent le bourgeois, trop +de filles du peuple qui font les demoiselles, +trop de petits employés qui jouent au clubman +et au sportsman, et dans les classes aisées et +riches, trop de gens qui oublient que ce qu'ils +possèdent pourrait servir à mieux qu'à s'accorder +toutes sortes de jouissances pour constater +après qu'on n'en a jamais assez. Nos +besoins, de serviteurs qu'ils devraient être, sont +devenus une foule turbulente, indisciplinée, +une légion de tyrans au petit pied. On ne peut +mieux comparer l'homme esclave de ses +besoins qu'à un ours qui a un anneau dans le +nez et qu'on mène et fait danser à volonté. La +comparaison n'est pas flatteuse; mais avouez +qu'elle est vraie. C'est par leurs besoins qu'ils +sont traînés, tant de gens qui se démènent, +crient et parlent de liberté, de progrès, de +je ne sais quoi encore. Ils ne sauraient faire +un pas dans la vie, sans se demander si cela +ne contrarie pas leurs maîtres. Que d'hommes +et de femmes sont allés, de proche en proche, +jusqu'à la malhonnêteté, pour la seule raison +qu'ils avaient trop de besoins et ne pouvaient +pas se résigner à vivre simplement! Il y a +dans les cellules de Mazas nombre de pensionnaires +qui pourraient nous en dire long +sur le danger des besoins trop exigeants.</p> + +<p>Laissez-moi vous conter l'histoire d'un +brave homme que j'ai connu. Il aimait tendrement +sa femme et ses enfants, et vivait en +France, de son travail, dans une jolie aisance, +mais qui était loin de suffire aux besoins +luxueux de son épouse. Toujours à court +d'argent, alors qu'il aurait pu vivre largement +avec un peu de simplicité, il a fini par s'expatrier +dans une colonie lointaine où il gagne +beaucoup d'argent, laissant les siens dans la +mère patrie. Je ne sais ce que cet infortuné +doit penser là -bas; mais les siens ont un plus +bel appartement, de plus belles toilettes, et +un semblant d'équipage. Et pour le moment +leur contentement est extrême. Mais ils seront +bientôt habitués à ce luxe après tout rudimentaire. +Dans quelque temps madame trouvera +son ameublement mesquin, et son équipage +pauvre. Si cet homme aime sa femme +comme il n'en faut point douter, il émigrera +dans la lune pour avoir un plus gros traitement.—Ailleurs +les rôles sont renversés, +c'est la femme et les enfants qui sont sacrifiés +aux besoins voraces du chef de famille à qui +la vie irrégulière, le jeu et tant d'autres folies +coûteuses font oublier ses devoirs. Entre ses +appétits et son rôle paternel il s'est décidé +pour les premiers et lentement il dérive vers +l'égoïsme le plus vil.</p> + +<p>Cet oubli de toute dignité, cet engourdissement +progressif des sentiments nobles ne se +remarque pas seulement chez les jouisseurs +des classes aisées. L'homme du peuple aussi +est atteint. Je connais bien des petits ménages +où pourrait régner le bonheur, mais où vous +verriez une pauvre mère de famille qui n'a +que peine et chagrin jour et nuit, des enfants +sans souliers et souvent de gros soucis pour le +pain. Pourquoi? Parce qu'il faut trop d'argent +au père. Pour ne parler que de la dépense +en alcool, chacun sait les proportions qu'elle +a atteintes depuis vingt ans. Les sommes +englouties par ce gouffre sont fabuleuses: +deux fois la rançon de la guerre de 1870. +Combien de besoins légitimes on aurait pu +satisfaire avec ce qui a été jeté en pâture aux +besoins factices? Le règne des besoins n'est +pas celui de la solidarité, bien au contraire. +Plus il faut de choses à un homme pour lui-même, +moins il peut faire pour le prochain, +même pour ceux qui lui sont attachés par les +liens du sang.</p> + +<hr/> + + +<p>Diminution du bonheur, de l'indépendance, +de la délicatesse morale, voire des sentiments +de solidarité, tel est le résultat du règne des +besoins. On pourrait y ajouter une multitude +d'autres inconvénients dont le moindre n'est +pas l'ébranlement de la fortune et de la santé +publiques. Les sociétés qui ont de trop grands +besoins s'absorbent dans le présent, elles lui +sacrifient les conquêtes du passé et lui immolent +l'avenir. Après nous le déluge! Raser les +forêts pour en tirer de l'argent, manger son +blé en herbe, détruire en un jour le fruit +d'un long travail, brûler ses meubles pour +se chauffer, charger l'avenir de dettes pour +rendre agréable le moment actuel, vivre +d'expédients, et semer pour le lendemain +des difficultés, les maladies, la ruine, l'envie, +les rancunes,… on n'en finirait pas si l'on +voulait énumérer tous les méfaits de ce régime +funeste.</p> + +<p>Au contraire, si nous nous en tenons aux +besoins simples, nous évitons tous ces inconvénients +et nous les remplaçons par une multitude +d'avantages. C'est une vieille histoire +que la sobriété et la tempérance sont les meilleures +gardiennes de la santé. À celui qui les +observe elles épargnent bien des misères qui +attristent l'existence; elles lui assurent la +santé, l'amour de l'action, l'équilibre intellectuel. +Qu'il s'agisse de la nourriture, du vêtement, +de l'habitation, la simplicité du goût est +en outre une source d'indépendance et de +sécurité. Plus vous vivez simplement, plus +vous sauvegardez votre avenir. Vous êtes +moins à la merci des surprises, des chances +contraires. Une maladie ou un chômage ne +suffisent pas pour vous jeter sur le pavé. Un +changement, même notable, de situation ne +vous désarçonne pas. Ayant des besoins simples, +il vous est moins pénible de vous accommoder +aux chances de la fortune. Vous +resterez un homme même en perdant votre +place ou vos rentes, parce que le fondement +sur lequel repose votre vie n'est ni votre table, +ni votre cave, ni votre écurie, ni votre mobilier, +ni votre argent. Vous ne vous comporterez +pas dans l'adversité comme un nourrisson +auquel on aurait retiré son hochet ou +son biberon. Plus fort, mieux armé pour la +lutte, présentant, comme ceux qui ont les +cheveux ras, moins de prise aux mains de +l'adversaire, vous serez en outre plus utile à +votre prochain. Vous n'exciterez ni sa jalousie, +ni ses bas appétits, ni sa réprobation par +l'étalage de votre luxe, par l'iniquité de vos +dépenses, par le spectacle d'une existence +parasitaire; et moins exigeant pour votre +propre bien-être vous garderez des moyens +de travailler à celui des autres.</p> + + + + +<h2><a name="ch7" id="ch7"></a>VII<br/> +Le plaisir simple.</h2> + + +<p>Trouvez-vous ce temps amusant? Je le +trouve, quant à moi, plutôt triste dans son +ensemble. Et je crains que mon impression +ne soit pas toute personnelle. À regarder +vivre mes contemporains, à les écouter parler, +je me sens malheureusement confirmé dans +le sentiment qu'ils ne s'amusent pas beaucoup. +Ce n'est pourtant pas faute d'essayer; +mais il faut avouer qu'ils y réussissent médiocrement. +À quoi cela peut-il bien tenir?</p> + +<p>Les uns accusent la politique ou les affaires, +d'autres les questions sociales ou le militarisme. +On n'a que l'embarras du choix quand +on se met à égrener le chapelet de nos gros +soucis. Allez donc après vous amuser. Il y a +trop de poivre dans notre soupe pour que +nous la mangions avec plaisir. Nous avons les +bras chargés d'une foule d'embarras, dont +chacun suffirait à lui seul pour nous gâter +l'humeur. Du matin au soir, où que vous alliez, +vous rencontrez des gens pressés, harcelés, +préoccupés. Ceux-ci ont laissé tout leur bon +sang dans les méchants conflits d'une politique +hargneuse; ceux-là sont écœurés des procédés +vils, des jalousies qu'ils ont rencontrés dans +le monde de la littérature ou des arts. La concurrence +commerciale trouble aussi bien des +sommeils; les programmes d'études trop exigeants +et les carrières trop encombrées gâtent +la vie aux jeunes gens; la classe ouvrière +subit les conséquences d'une lutte industrielle +sans trêve. Il devient désagréable de gouverner +parce que le prestige s'en va, d'enseigner parce +que le respect diminue: partout où l'on jette +les yeux il y a des sujets de mécontentement.</p> + +<p>Et pourtant l'histoire nous représente certaines +époques tourmentées, à qui manquait +autant qu'à la nôtre la tranquillité idyllique, +et que les plus graves événements n'ont pas +empêché de connaître la gaîté. Il semble +même que la gravité des temps, l'insécurité +du lendemain, la violence des commotions +sociales devienne à l'occasion une source nouvelle +de vitalité. Il n'est pas rare de voir les +soldats chanter entre deux batailles, et je ne +crois guère me tromper en disant que la joie +humaine a célébré ses plus beaux triomphes +dans les temps les plus durs, au milieu des +obstacles. Mais on avait alors, pour dormir +paisible avant la bataille, ou pour chanter +dans la tourmente, des motifs d'ordre intérieur +qui nous font peut-être défaut. La joie +n'est pas dans les objets, elle est en nous. Et +je persiste à croire que les causes de notre +malaise présent, de cette mauvaise humeur +contagieuse qui nous envahit, sont en nous +au moins autant que dans les circonstances +extérieures.</p> + +<p>Pour s'amuser de tout cœur il faut se sentir +sur une base solide, il faut croire à la vie +et la posséder en soi. Et c'est là ce qui nous +manque. Beaucoup d'hommes, même hélas! +parmi les jeunes sont aujourd'hui brouillés +avec la vie, et je ne parle pas des philosophes +seuls. Comment voulez-vous qu'on s'amuse +quand on a cette arrière-pensée qu'il vaudrait +peut-être mieux, après tout, que rien n'eût +jamais existé? Nous observons en outre dans +les forces vitales de ce temps une dépression +inquiétante qu'il faut attribuer à l'abus que +l'homme a fait de ses sensations. Trop d'excès +de toute nature ont faussé nos sens et altéré +notre faculté d'être heureux. La nature succombe +sous les excentricités qu'on lui a infligées. +Profondément atteinte dans sa racine, +la volonté de vivre, malgré tout persistante, +cherche à se satisfaire par des moyens factices. +On a recours dans le domaine médical à la +respiration artificielle, à l'alimentation artificielle, +à la galvanisation. De même nous +voyons autour du plaisir expirant une multitude +d'êtres empressés à le réveiller, à le +ranimer. Les moyens les plus ingénieux ont +été inventés: il ne sera pas dit qu'on a lésiné +sur les frais. Tout a été tenté, le possible et +l'impossible. Mais dans tous ces alambics compliqués +on n'est jamais parvenu à distiller une +goutte de joie véritable. Il ne faut pas confondre +le plaisir et les instruments de plaisir. +Suffirait-il de s'armer d'un pinceau pour être +peintre, ou de s'acheter à grands frais un stradivarius +pour être musicien? De même eussiez-vous +pour vous amuser tout l'attirail extérieur +le plus perfectionné, le plus ingénieux, vous +n'en seriez pas plus avancé. Mais avec un +débris de charbon, un grand peintre peut +tracer une esquisse immortelle. Il faut du talent +ou du génie pour peindre, et pour s'amuser +il faut avoir la faculté d'être heureux. Quiconque +la possède s'amuse à peu de frais. +Cette faculté se détruit dans l'homme par le +scepticisme, la vie factice, l'abus; elle s'entretient +par la confiance, la modération, les habitudes +normales d'activité et de pensée.</p> + +<p>Une excellente preuve de ce que j'avance, et +très facile à recueillir, se trouve dans ce fait +que partout où se rencontre une vie simple et +saine, le plaisir authentique l'accompagne, +comme le parfum les fleurs naturelles. Cette +vie a beau être difficile, entravée, privée de ce +que nous considérons d'ordinaire comme les +conditions mêmes du plaisir, on y voit réussir +la plante délicate et rare, la joie. Elle perce +entre deux pavés serrés, dans l'anfractuosité +d'un mur, dans une fissure de rocher. On se +demande comment et d'où elle vient. Mais elle +vit, alors que dans les serres chaudes, les terrains +grassement fumés, vous la cultivez au +poids de l'or pour la voir s'étioler et mourir +entre vos doigts.</p> + +<p>Demandez aux acteurs de théâtre quel public +s'amuse le mieux à la comédie, ils vous répondront +que c'est le public populaire. La raison +n'en est pas très difficile à saisir. Pour ce +public-là , la comédie est une exception, il ne +s'en est pas saturé à force d'en prendre. Et +puis c'est un repos à ses rudes fatigues. Ce +plaisir qu'il savoure il l'a gagné honnêtement +et il en connaît le prix comme il connaît celui +des petits sous gagnés à la sueur du front. Au +surplus, il n'a pas fréquenté les coulisses, il +ne s'est pas mêlé aux intrigues d'artistes, il +ignore les ficelles, il croit que c'est arrivé. +Pour tous ces motifs il jouit d'un plaisir sans +mélange. Je vois d'ici le sceptique blasé dont +le monocle étincelle dans cette loge, jeter sur +la foule amusée un regard dédaigneux:</p> + +<div class="poem"> + <div class="stanza"> + <span class="i0">Pauvres gens, idiots, peuple ignorant et rustre!<br/></span> + <br/> + </div> +</div> + +<p>Et pourtant ce sont eux les vrais vivants, +tandis qu'il est, lui, un être artificiel, un mannequin, +incapable de ressentir cette belle et +salutaire ivresse d'une heure de franc plaisir.</p> + +<p>Malheureusement la naïveté s'en va, même +des régions populaires. Nous voyons le peuple +des villes, et celui des campagnes à sa +suite, rompre avec les bonnes traditions. +L'esprit perverti par l'alcool, la passion du +jeu, les lectures malsaines, contracte peu à +peu des goûts maladifs. La vie factice fait +irruption dans les milieux jadis simples, et du +coup c'est comme lorsque le phylloxéra se +met à la vigne. L'arbre robuste de la joie rustique +voit sa sève tarir, ses feuilles se teindre +de jaune. Comparez une fête champêtre du +bon vieux style avec une de ces fêtes de village +soi-disant modernisées. D'un côté, dans +le cadre respecté des coutumes séculaires, de +solides campagnards chantent les chansons du +pays, dansent les danses du pays en costume +de paysans, absorbent des boissons naturelles +et semblent complètement à leur affaire. Ils +s'amusent comme le forgeron forge, comme la +cascade tombe, comme les poulains bondissent +dans la prairie. C'est contagieux, cela vous +gagne le cœur. Malgré soi on se dit: «Bravo +les enfants, c'est bien cela!» On demanderait +à être de la partie. De l'autre côté, je vois des +villageois déguisés en citadins, des paysannes +enlaidies par la modiste, et comme ornement +principal de la fête un ramassis de dégénérés +qui braillent des chansonnettes de café-concert: +et quelquefois à la place d'honneur quelques +cabotins de dixième ordre venus pour +la circonstance afin de dégrossir ces ruraux et +leur faire goûter des plaisirs raffinés. Pour +boissons, des liqueurs à base d'eau-de-vie de +pomme de terre ou de l'absinthe. Dans tout +cela ni originalité ni pittoresque. Du laisser +aller peut-être et de la vulgarité, mais non pas +cet abandon que procure le plaisir naïf.</p> + +<hr/> + + +<p>Cette question du plaisir est capitale. Les +gens posés la négligent en général comme +une futilité; les utilitaires, comme une superfétation +coûteuse. Ceux qu'on désigne sous le +nom d'hommes de plaisir fourragent dans un +domaine si délicat comme des sangliers dans +un jardin. On ne paraît se douter nullement +de l'immense intérêt humain qui s'attache à +la joie. C'est une flamme sacrée qu'il faut +nourrir et qui jette sur la vie un jour éclatant. +Celui qui s'attache à l'entretenir, fait une +œuvre aussi profitable à l'humanité, que celui +qui construit des ponts, perce des tunnels, cultive +la terre. Se conduire de telle sorte qu'on +maintienne en soi, au milieu des labeurs et +des peines de la vie, la faculté d'être heureux +et qu'on puisse, comme par une espèce +de contagion salutaire, la propager parmi ses +semblables, est faire œuvre de solidarité dans +ce que ce terme a de plus noble. Donner un +peu de plaisir, dérider les fronts soucieux, +mettre un peu de lumière sur les chemins +obscurs, quel office vraiment divin dans cette +pauvre humanité! Mais ce n'est qu'avec une +grande simplicité de cœur qu'on arrive à le +remplir.</p> + +<p>Nous ne sommes pas assez simples pour +être heureux et pour rendre les autres heureux. +Il nous manque la bonté et le détachement +de nous-mêmes. Nous répandons la joie +comme nous répandons la consolation, par +des procédés tels que nous obtenons des résultats +négatifs. Pour consoler quelqu'un que +faisons-nous? Nous nous attachons à nier +sa souffrance, à la discuter, à lui persuader +qu'il se trompe en se croyant malheureux. +Au fond, notre langage traduit en paroles de +vérité se réduit à ceci: «Tu souffres, ami. +C'est étrange; tu dois te tromper, car je ne +sens rien.» Le seul moyen humain de soulager +une souffrance étant de la partager par +le cœur, que doit éprouver un malheureux +consolé de la sorte?</p> + +<p>Pour divertir notre prochain et lui faire +passer un moment agréable, nous nous y prenons +de la même façon: nous le convions à +admirer notre esprit, à rire de nos saillies, à +fréquenter notre maison, à s'asseoir à notre +table et partout éclate notre souci de paraître. +Quelquefois aussi nous lui faisons, avec une +libéralité protectrice, l'aumône d'une distraction +de notre choix. À moins que nous ne +l'invitions à s'amuser avec nous, comme nous +l'inviterions à faire une partie de cartes, avec +l'arrière-pensée de l'exploiter à notre profit. +Pensez-vous que le plaisir par excellence pour +autrui soit de nous admirer, de reconnaître +notre supériorité, ou de nous servir d'instrument? +Y a-t-il au monde un ennui comparable +à celui de se sentir exploité, protégé, enrôlé +dans une claque? Pour donner du plaisir aux +autres et en prendre soi-même, il faut commencer +par écarter le moi qui est haïssable +et le tenir enchaîné pendant toute la durée +des divertissements. Il n'y a pas de pire +trouble-fête que celui-là . Soyons bon enfant, +aimable, bienveillant, rentrons nos médailles, +nos plaques, nos titres, et mettons-nous à la +disposition des autres de tout cœur!</p> + +<p>Vivons quelquefois ne fût-ce que pendant +une heure, et toute autre chose cessante, pour +faire sourire autrui. Le sacrifice n'est qu'apparent, +personne ne s'amuse mieux que ceux +qui savent se donner simplement pour procurer +à leur entourage un peu de bonheur et +d'oubli.</p> + +<p>Quand serons-nous assez simplement hommes +pour ne pas faire figurer au premier rang +dans nos réunions de plaisir toutes les choses +qui nous agacent les nerfs dans la vie de +tous les jours? Ne pourrons-nous pas oublier +pour une heure nos prétentions, nos divisions, +nos classifications, nos personnages enfin, +pour redevenir enfants et rire encore de ce +bon rire qui fait tant de bien et rend les +hommes meilleurs?</p> + +<hr/> + + +<p>Je me sens pressé ici de faire une remarque +d'un genre tout particulier et d'offrir par là +à mes lecteurs bien intentionnés des occasions +de s'atteler à une œuvre magnifique. +Mon but est de recommander à leur attention +plusieurs catégories de personnes assez négligées +au point de vue du plaisir.</p> + +<p>On pense qu'un balai ne peut servir qu'à +balayer, un arrosoir à arroser, un moulin à café +à moudre du café, et de même on pense qu'un +infirmier n'est fait que pour soigner les malades, +un professeur pour instruire, un prêtre +pour prêcher, enterrer, confesser, une sentinelle +pour monter la garde. Et on en conclut +que les êtres livrés aux travaux les plus sérieux +sont voués à leurs fonctions comme le bœuf au +labour. Des divertissements sont incompatibles +avec ce genre d'activité. Poussant cette manière +de voir plus avant, on se croit autorisé +à penser que les personnes infirmes, affligées, +ruinées, les vaincus de la vie et tous ceux +qui ont quelque lourd fardeau à porter, sont +du côté de l'ombre comme le versant nord +des montagnes et qu'il est nécessaire qu'il en +soit ainsi. D'où l'on en conclut assez généralement +que les hommes graves n'ont pas besoin +de plaisir et qu'il serait malséant de leur en +offrir. Quant aux affligés, ce serait manquer à +la délicatesse de rompre le fil de leurs tristes +pensées. Il semble donc admis que certaines +personnes sont condamnées à demeurer toujours +austères, qu'il faut les aborder avec une +mine austère et ne leur parler que de choses +austères. De même, il faut laisser le sourire à +la porte quand on va voir les malades, les +malheureux, prendre une figure sombre, un +air lamentable et choisir des sujets de conversation +navrants. Ainsi on apporte du noir +à ceux qui sont dans le noir, de l'ombre à +ceux qui sont à l'ombre. On contribue à augmenter +l'isolement des isolés, la monotonie +des vies mornes. On claquemure certaines +existences comme dans un cachot; parce qu'il +pousse de l'herbe autour de leurs asiles +déserts, on parle bas en les approchant comme +en approchant des tombeaux. Qui se doute de +l'œuvre infernale de cruauté accomplie ainsi +chaque jour dans le monde! Il ne faut pas +qu'il en soit ainsi.</p> + +<p>Quand vous verrez des hommes ou des +femmes consacrés aux tâches sévères ou à +l'office douloureux qui consiste à fréquenter +les misères humaines et à bander les plaies, +souvenez-vous que ces êtres sont faits comme +vous, qu'ils ont les mêmes besoins et qu'il +est des heures où il leur faut du plaisir et de +l'oubli. Vous ne les détournerez pas de leur +mission en les faisant rire quelquefois, eux +qui voient tant de larmes et de peines. Au +contraire vous leur rendrez des forces pour +mieux continuer leur labeur.</p> + +<p>Et quand vous connaîtrez des familles +éprouvées ou des individus affligés, ne les +entourez pas, comme des pestiférés, d'un +cordon sanitaire que vous ne franchirez qu'en +prenant des précautions qui leur rappellent +leur triste sort. Au contraire, après avoir +montré toute votre sympathie, tout votre +respect de leur douleur, soulagez-les, aidez-leur +à vivre, apportez-leur un parfum du +dehors, quelque chose enfin qui leur rappelle +que leur malheur ne les exclut pas du +monde.</p> + +<p>Étendez aussi votre sympathie à tous ceux +qui ont des occupations absorbantes et sont +pour ainsi dire rivés sur place. Le monde est +plein d'êtres sacrifiés qui n'ont jamais de repos +ni de plaisir et auxquels la moindre liberté, le +plus modeste répit fait un bien immense. Et +ce minimum de soulagement, il serait si +facile de le leur procurer si seulement l'on +y songeait. Mais voilà , le balai est fait pour +balayer et il semble qu'il ne puisse pas sentir +de fatigue. Il faut se débarrasser de cet aveuglement +coupable qui nous empêche de voir +la lassitude de ceux qui sont toujours sur +la brèche. Relevons les sentinelles perdues du +devoir, procurons une heure à Sisyphe pour +souffler. Prenons un moment la place de la +mère de famille que les soins du ménage et +des enfants rendent esclave, sacrifions un peu +de notre sommeil à ceux qu'usent les longues +veilles près des malades. Jeune fille que +peut-être la promenade n'amuse pas toujours, +prenez le tablier de la cuisinière et donnez-lui +la clef des champs. Ainsi vous ferez des heureux +et vous le serez vous-mêmes. Nous marchons +constamment à côté d'êtres chargés de +fardeaux que nous pourrions prendre sur +nous ne fût-ce que pour un peu de temps. +Mais ce court répit suffirait pour guérir des +maux, ranimer la joie éteinte dans bien des +cœurs, ouvrir une large carrière à la bonne +volonté entre les hommes. Comme on se comprendrait +mieux si l'on savait se mettre +de tout cœur à la place les uns des autres +et comme il y aurait plus de plaisir à +vivre!</p> + +<hr/> + + +<p>J'ai trop parlé ailleurs de l'organisation du +plaisir parmi la jeunesse pour y revenir ici +en détail<a id="FNanchor_1" name="FNanchor_1"></a><a href="#Footnote_1" class="fnanchor">1</a>. Mais je tiens à dire en substance +ce qu'on ne saurait assez répéter: si vous +voulez que la jeunesse soit morale, ne négligez +pas ses plaisirs et n'abandonnez pas au +hasard le soin de les lui procurer. Vous me +répondrez peut-être que la jeunesse n'aime +pas qu'on réglemente ses distractions, et +que d'ailleurs celle d'aujourd'hui est gâtée et +ne s'amuse que trop. Je vous répondrai +d'abord qu'on peut suggérer des idées, indiquer +des directions, créer des occasions de +plaisir, sans rien réglementer. En second lieu, +je vous ferai observer que vous vous trompez +en vous imaginant que la jeunesse s'amuse +trop. À part les plaisirs factices, énervants et +dissolvants qui flétrissent la vie au lieu de la +faire fleurir et resplendir, il lui reste aujourd'hui +très peu de chose. L'abus, cet ennemi +de l'usage légitime, a si bien barbouillé la +terre qu'il devient difficile de toucher à quelque +chose qu'il n'ait pas sali. De là des prudences, +des défenses, des prohibitions sans nombre. +On ne peut presque pas bouger quand on +veut éviter tout ce qui ressemble aux plaisirs +malsains. Dans la jeunesse actuelle, surtout +chez celle qui se respecte, le manque de +plaisir occasionne des souffrances profondes. +On n'est pas sevré sans inconvénients de ce vin +généreux. Impossible de prolonger cet état de +choses sans épaissir l'ombre sur les têtes de +nos jeunes générations. Il faut venir à leur +secours. Nos enfants héritent d'un monde qui +n'est pas gai. Nous leur léguons de gros +soucis, des questions embarrassantes, une vie +chargée d'entraves et de complications. Tentons +du moins un effort pour éclairer le matin +de leurs jours. Organisons le plaisir, créons-lui +des abris, ouvrons nos cœurs et nos maisons. +Mettons la famille dans notre jeu. Que +la gaieté cesse d'être une denrée d'exportation. +Réunissons nos fils que nos intérieurs +moroses poussent dans la rue, et nos filles qui +s'ennuient dans la solitude. Multiplions les +fêtes de famille, les réceptions et les excursions +en famille; élevons chez nous la bonne +humeur à la hauteur d'une institution. Que +l'école se mette de la partie. Que les maîtres +et les élèves, écoliers ou étudiants, se rencontrent +plus souvent et s'amusent ensemble. +Cela fait avancer le travail sérieux. Il n'y a +rien de tel pour bien comprendre son professeur +que d'avoir ri en sa compagnie, et réciproquement +pour bien comprendre un étudiant +ou un écolier, il faut l'avoir vu ailleurs que +sur les bancs ou sur la sellette d'examen.</p> + +<div class="footnote"><p><a name="Footnote_1" id="Footnote_1"></a> +<a href="#FNanchor_1"> +<span class="label">[1]</span></a> Voir entre autres: <cite>Jeunesse</cite>, chap. <i>La joie</i>.</p> +</div> +<p>—Et qui fournira l'argent?—Quelle question! +C'est bien là l'erreur centrale. Le plaisir +et l'argent; on prend cela pour les deux ailes +du même oiseau. Hélas! l'illusion est grossière! +Le plaisir, comme toutes les choses +vraiment précieuses en ce monde, ne peut ni +se vendre ni s'acheter. Pour s'amuser il faut +payer de sa personne, c'est l'essentiel. On ne +vous défend pas d'ouvrir votre bourse si vous +le pouvez faire et si vous le trouvez utile. +Mais je vous assure, ce n'est pas indispensable. +Le plaisir et la simplicité sont deux +vieilles connaissances. Recevez simplement, +réunissez-vous simplement. Ayez bien travaillé +d'abord; soyez aussi aimable, aussi +loyal que possible pour vos compagnons et +ne dites pas de mal des absents: le succès +sera certain.</p> + + + + +<h2><a name="ch8" id="ch8"></a>VIII<br/> +L'esprit mercenaire et la simplicité.</h2> + + +<p>Nous venons de coudoyer en passant un +certain préjugé fort répandu, qui attribue à +l'argent une puissance magique. Rapprochés +ainsi d'un terrain brûlant, nous ne l'éviterons +pas; mais nous allons y poser le pied, persuadés +qu'il y a sur ce point plusieurs vérités +à dire. Elles ne sont point neuves, mais elles +sont si oubliées!</p> + +<p>Je ne vois aucun moyen de nous passer de +l'argent. Tout ce qu'ont pu faire jusqu'à ce +jour certains théoriciens ou législateurs qui +l'accusent de tous les maux, c'est d'en changer +le nom ou la forme. Mais ils n'ont jamais pu +se passer d'un signe représentatif de la valeur +commerciale des choses. Vouloir supprimer +l'argent est une tentative analogue à celle qui +voudrait supprimer l'écriture. Il n'en est pas +moins vrai que cette question de l'argent est +très troublante. Elle forme un des éléments +principaux de notre vie compliquée. Les difficultés +économiques où nous nous débattons, +les conventions sociales, tout l'agencement de +la vie moderne ont porté l'argent à un rang si +éminent qu'il n'est pas étonnant que l'imagination +humaine lui attribue une sorte de +royauté. Et c'est par ce côté que nous devons +aborder le problème.</p> + +<p>Le terme d'argent a pour pendant celui de +marchandise. S'il n'y avait point de marchandise +l'argent n'existerait pas. Mais tant +qu'il y aura de la marchandise il y aura de +l'argent, peu importe sous quelle forme. La +source de tous les abus dont l'argent est devenu +le centre réside dans une confusion. On a +confondu dans le terme et dans la notion de +marchandise des objets qui n'ont aucun rapport +ensemble. On a voulu donner une valeur +vénale à des choses qui n'en peuvent ni doivent +en avoir aucune. Les idées d'achat et de +vente ont envahi des provinces où elles peuvent +être à juste titre considérées comme des étrangères, +des ennemies, des usurpatrices. Il est +légitime que du blé, des pommes de terre, du +vin, des étoffes soient à vendre et qu'on les +achète. Il est parfaitement naturel que le +labeur d'un homme lui procure des droits à la +vie et qu'on lui remette en main une valeur +qui représente ces droits. Mais ici déjà l'analogie +cesse d'être complète. Le travail d'un +homme n'est pas une marchandise au même +titre qu'un sac de blé ou un quintal de charbon. +Il entre dans ce travail des éléments qu'on ne +peut évaluer en monnaie. Enfin, il est des +choses qui ne sauraient s'acheter: le sommeil +par exemple, la connaissance de l'avenir, le +talent. Celui qui nous les offre en vente peut +être considéré comme un fou ou un imposteur. +Pourtant il y a des gens qui battent monnaie +avec ces choses. Ils vendent ce qui ne leur +appartient pas et leurs dupes paient des +valeurs illusoires en monnaie véritable. De +même, il y a des marchands de plaisir, des +marchands d'amour, des marchands de miracles, +des marchands de patriotisme, et ce titre +de commerçant qui est si honorable quand il +représente un homme faisant commerce de +ce qui est en effet une denrée commerciale +devient la pire flétrissure quand il s'agit des +choses du cœur, de la religion, de la patrie.</p> + +<p>Presque tout le monde est d'accord pour +trouver honteux qu'on trafique de ses sentiments, +de son honneur, de sa robe, de sa +plume, de son mandat. Malheureusement ce +qui ne souffre aucune contradiction dans +la théorie, ce qui, dit comme nous le disons, +ressemble plutôt à une banalité qu'à une +haute vérité morale, a une peine infinie à +pénétrer dans la pratique. Le trafic a envahi +le monde. Les vendeurs se sont installés jusqu'au +sanctuaire, et par sanctuaire je n'entends +pas seulement les choses religieuses, +mais tout ce que l'humanité a de sacré et +d'inviolable. Ce n'est pas l'argent qui complique +la vie, la corrompt et l'altère, c'est +notre esprit mercenaire.</p> + +<p>L'esprit mercenaire ramène tout à une +seule question: <i>Combien cela va-t-il me rapporter?</i> +il résume tout dans un axiome: <i>Avec +de l'argent, on peut tout se procurer.</i> Avec ces +deux principes de conduite une société peut +descendre à des degrés d'infamie qu'il est +impossible de dépeindre et d'imaginer.</p> + +<p><i>Combien cela va-t-il me rapporter?</i> Cette +question si légitime tant qu'il s'agit des précautions +que chacun doit prendre pour assurer +sa subsistance par son travail, devient +funeste aussitôt qu'elle sort de ses limites et +domine toute la vie. Cela est si vrai qu'elle +avilit même le travail qui est notre gagne-pain. +Je fournis du travail payé, rien de +mieux; mais si je n'ai pour m'inspirer pendant +ce travail que le seul désir de toucher +ma paye, rien de pire. Un homme qui n'a pour +motif d'action que son salaire fait de la mauvaise +besogne. Ce qui l'intéresse n'est pas le +travail, c'est l'argent. S'il peut rogner sur sa +peine sans retrancher de son gain, soyez sûr +qu'il le fera. Maçon, laboureur, ouvrier d'usine, +celui qui n'aime pas son labeur n'y met ni intérêt, +ni dignité, et c'est en somme un mauvais +ouvrier. Le médecin qui n'est préoccupé que +des honoraires est un homme auquel il ne fait +pas bon confier sa vie, car ce qui le met en +mouvement c'est le désir de garnir sa bourse +avec le contenu de la vôtre. S'il est de son +intérêt que vous souffriez plus longtemps, il +est capable de cultiver votre maladie au lieu +de fortifier votre santé. Celui qui n'aime dans +l'instruction de l'enfance que le profit qu'elle +procure est un triste professeur, car ce profit +est médiocre, mais son enseignement plus +médiocre encore. Que vaut le journaliste mercenaire? +Le jour où vous n'écrivez que pour +le sou, votre prose cesse de valoir même ce +sou. Plus le travail humain touche à des objets +de nature élevée, plus l'esprit mercenaire, s'il +intervient, le stérilise et le corrompt. On a +mille fois raison de dire que toute peine +mérite salaire, que tout homme qui consacre +son effort à entretenir la vie doit avoir sa +place au soleil,—et quiconque ne fait rien +d'utile, ne gagne pas sa vie, en un mot n'est +qu'un parasite. Mais il n'y a pas de plus grave +erreur sociale que d'en arriver à faire du gain +l'unique mobile d'action. Ce que nous mettons +de meilleur dans notre œuvre, qu'elle se fasse +à la force des bras, par la chaleur du cœur, +ou la tension de l'intelligence, c'est précisément +ce que personne ne peut nous payer. +Rien ne prouve mieux que l'homme n'est +pas une machine, que ce fait: deux hommes +à l'œuvre avec les mêmes forces, les mêmes +gestes, produisent des résultats tout différents. +Où est la cause de ce phénomène? Dans la +divergence de leurs intentions. L'un a l'esprit +mercenaire, l'autre a l'âme simple. Tous les +deux touchent leur paye, mais le travail de +l'un est stérile, l'autre a mis son âme dans +son travail. Le travail du premier est comme +le grain de sable qui reste toute l'éternité sans +qu'il en sorte rien, le travail de l'autre est +comme la graine vivante jetée au sol, il germe +et produit des moissons. Il n'y a pas d'autre +secret pour expliquer que tant de gens n'ont +pas réussi en employant les mêmes procédés +extérieurs que d'autres. Les automates ne se +reproduisent pas et le travail du mercenaire +ne produit pas de fruit.</p> + +<hr/> + + +<p>Sans doute nous sommes obligés de nous +incliner devant le fait économique, de reconnaître +les difficultés de la vie; de jour en jour +il devient plus urgent de bien combiner ses +moyens d'action pour arriver à nourrir, à +vêtir, à loger, à élever sa famille. Celui qui ne +tient pas compte de ces nécessités impérieuses, +qui ne calcule pas et ne prévoit pas, n'est +qu'un illuminé ou un maladroit, tôt ou tard +exposé à tendre la main à ceux dont il +méprise la parcimonie. Et cependant que +deviendrions-nous, si ce genre de souci nous +absorbait tout entiers? si, parfaits comptables, +nous voulions mesurer notre effort à l'argent +qu'il nous rapporte, ne plus rien faire qui +n'aboutisse à une recette et considérer comme +choses inutiles ou peines perdues ce qui ne +peut pas s'aligner en chiffres sur un livre de +comptes?</p> + +<p>Nos mères ont-elles touché quelque chose +pour nous aimer, nous élever? Qu'adviendrait-il +de notre piété filiale si nous voulions +toucher quelque chose pour aimer et soigner +nos vieux parents?</p> + +<p>Qu'est-ce que cela rapporte de dire la vérité? +du désagrément, quelquefois des souffrances +et des persécutions. De défendre son pays? +des fatigues, des blessures et souvent la +mort. De faire du bien? des ennuis, de l'ingratitude, +des ressentiments même. Il entre +du dévouement dans toutes les fonctions +essentielles de l'humanité. Je défie les plus +fins calculateurs de se maintenir dans le +monde sans jamais faire appel à autre chose +qu'au calcul. Sans doute on proclame intelligents +ceux qui s'entendent à «faire leur +pelote». Mais regardez-y de près. Combien, +dans leur pelote, y a-t-il de fil qu'ils doivent +au dévouement des simples? Auraient-ils bien +réussi, s'ils n'avaient rencontré dans le monde +que des malins de leur espèce ayant pour +devise: Pas d'argent, pas de Suisse! Disons-le +hautement: c'est grâce à quelques-uns qui +ne comptent pas trop rigoureusement, que le +monde se soutient. Les plus beaux services +rendus, les plus dures besognes sont en général +peu ou point rétribués. Heureusement qu'il +restera toujours des hommes prêts aux fonctions +désintéressées et même à celles qui ne +sont payées qu'en souffrances, et qui coûtent +l'argent, le repos, la vie. Le rôle de ces +hommes-là est souvent pénible et ne va pas +sans découragements. Qui de nous n'a entendu +faire des récits d'expériences douloureuses +où le narrateur regrettait ses bontés +passées, le mal qu'il s'était donné pour ne +récolter que des déboires. On conclut généralement +ces confidences en disant: j'ai été +assez bête pour faire ceci et cela. Quelquefois +on a raison de se juger ainsi parce que c'est +toujours un tort de jeter les perles aux pourceaux; +mais que de vies dont les seuls actes +vraiment beaux sont précisément ceux dont +on se repent à cause de l'ingratitude des +hommes! Ce qu'il faudrait souhaiter à l'humanité, +c'est que le nombre de ces actes bêtes +aille grandissant.</p> + +<hr/> + + +<p>J'en arrive maintenant au credo de l'esprit +mercenaire. Sa qualité est d'être bref. Pour +le mercenaire la loi et les prophètes sont contenus +dans ce seul axiome: <i>Avec de l'argent +on peut tout se procurer.</i> À regarder la vie +sociale superficiellement rien de plus évident. +«Nerf de la guerre», «preuve sonnante», +«clef qui ouvre toutes les portes», «roi du +monde»!… On pourrait, en recueillant tout +ce qu'on a dit de la gloire et de la puissance +de l'argent, faire une litanie plus longue que +celle qui se chante en l'honneur de la Vierge +Marie. Il faut avoir été sans le sou, ne fût-ce +qu'un jour ou deux, et avoir essayé de vivre +dans le monde où nous sommes, pour se faire +une idée de ce qui manque à celui dont la +bourse est vide. J'engage ceux qui aiment +les contrastes et les situations imprévues à +essayer de vivre sans argent pendant une +demi-semaine seulement, et loin de leurs amis +et connaissances, du milieu enfin où ils sont +quelqu'un. Ils feront plus d'expériences en +quarante-huit heures qu'un homme établi pendant +toute son année. Hélas! ces expériences +quelques-uns les font malgré eux, et lorsque +la ruine véritable s'abat sur leur tête ils ont +beau rester dans leur patrie, parmi les compagnons +de leur jeunesse, leurs anciens collaborateurs +et même leurs obligés, on affecte +de ne plus les connaître. Avec quelle amertume +ils commentent le credo mercenaire: +avec de l'argent on peut tout se procurer, +sans argent impossible de rien avoir. Vous +devenez le paria, le lépreux, celui dont chacun +se détourne. Les mouches vont aux cadavres, +les hommes vont à l'argent. Aussitôt que +l'argent se retire le vide se fait. Il en a fait +couler des larmes le credo mercenaire! larmes +amères, larmes de sang pleurées par ceux-là +mêmes qui avaient peut-être été jadis les adorateurs +du veau d'or.</p> + +<p>Et pourtant ce credo est faux, archi-faux. +Je ne vais pas marcher à l'attaque, avec de +vieilles rengaines comme celle de l'homme +riche égaré dans un désert et qui ne peut +même pas se procurer une goutte d'eau pour +son argent; ou celle du millionnaire décrépit +qui donnerait la moitié de ce qu'il possède +pour acheter à un solide gaillard sans le sou, +ses vingt ans et sa robuste santé! Je n'essayerai +pas non plus de vous prouver qu'on ne +peut pas acheter le bonheur. Tant de gens +parmi ceux qui ont de l'argent et surtout +parmi ceux qui n'en ont pas, sourient de cette +vérité comme du plus usé de tous les clichés. +Mais j'en appellerai aux souvenirs, aux expériences +de chacun pour faire toucher du doigt +le grossier mensonge que recouvre un axiome +que tout le monde va répétant.</p> + +<p>Garnissez votre bourse du mieux que vous +pourrez et partons ensemble pour une ville +d'eaux, comme il y en a beaucoup. Je veux +dire un de ces endroits jadis inconnus, pleins +de gens simples, respectueux, accueillants, +parmi lesquels il faisait bon vivre et sans +grande dépense. La Renommée aux cent trompettes +les a tirés de l'ombre, leur a enseigné +le parti qu'ils pourraient tirer de leur situation, +de leur climat, de leurs personnes. Vous partez, +sur la foi de dame Renommée, et vous vous +flattez qu'avec votre argent vous pourrez vous +procurer une retraite paisible, et loin du +monde factice et civilisé, tisser un peu de +poésie dans la trame de vos jours.—La première +impression est bonne: le cadre naturel +et certaines coutumes patriarcales, lentes à +disparaître, vous frappent d'abord favorablement. +Mais à mesure que les jours passent +l'impression se gâte, les dessous apparaissent. +Ce que vous considériez comme du vieux +authentique, pareil aux meubles de famille +séculaires, n'est que du truquage pour mystifier +les gobeurs. Il y a des étiquettes sur +tout, tout est à vendre, depuis le sol jusqu'aux +habitants. Ces primitifs sont devenus les +plus roués des gens d'affaires. Étant donné +votre argent, ils ont résolu le problème de se +le procurer au moins de frais possible. Ce +ne sont que ficelles, pièges partout tendus +comme des toiles d'araignées et la mouche +que ces gens attendaient au fond de leur trou +c'est vous. Voilà ce que vingt ou trente ans +de régime mercenaire ont fait d'une population +qui était autrefois simple, honnête, et dont +le contact faisait du bien aux citadins surmenés. +Le pain de ménage a disparu, le beurre +sort de l'usine, ils possèdent à merveille la +méthode pour écrémer le lait et les dernières +recettes pour falsifier les vins; ils ont tous les +vices des citadins moins leurs vertus.</p> + +<p>En partant vous comptez votre argent. Il +en manque beaucoup; et vous vous plaignez. +Vous avez tort. On n'achète jamais trop cher +la conviction qu'il y a des choses qu'on ne peut +pas se procurer pour de l'argent.</p> + +<p>Vous avez besoin dans votre maison d'un +employé intelligent et habile, essayez de vous +procurer cet oiseau rare. D'après le principe +qu'on peut tout avoir avec de l'argent, vous +devrez, suivant que vous offrez des appointements +médiocres, ordinaires, bons, très +bons, excellents… trouver des employés médiocres, +ordinaires, très bons, supérieurs. +Mais tous ceux qui se présenteront pour +occuper le poste vacant se rangeront dans la +dernière catégorie, et ils se seront préalablement +procuré des certificats à l'appui de leurs +prétentions. Il est vrai que neuf fois sur dix, +à l'épreuve de la pratique, il apparaîtra que +ces personnages si habiles manquent totalement +de savoir-faire. Alors pourquoi se sont-ils +engagés chez vous? Ils devraient à la +vérité de répondre comme le fait dans la +comédie la cuisinière cher payée et qui ne +sait rien faire.—Pourquoi vous êtes-vous +engagée comme cordon bleu?—<i>C'est pour +toucher le sou du franc.</i> Voilà la grande affaire. +Vous trouverez toujours des gens qui aiment +toucher de gros traitements. Plus rarement +vous trouverez des capacités. Et si c'est de la +probité qu'il vous faut, les difficultés augmenteront. +Des mercenaires, vous en trouverez +aisément; du dévouement, c'est autre chose. +Loin de moi la pensée de nier l'existence de +serviteurs dévoués, d'employés probes et +intelligents à la fois. Mais vous en rencontrerez +autant, et quelquefois plus, parmi les +mal payés que parmi les plus grassement +rétribués. Et peu importe en somme où ils +se rencontrent, soyez sûrs qu'ils ne sont pas +dévoués par intérêt, ils le sont parce qu'ils +ont gardé un fonds de simplicité qui les rend +capables d'abnégation.</p> + +<p>On va aussi répétant partout que l'argent +est le nerf de la guerre. Sans doute la guerre +coûte beaucoup d'argent et nous en savons +quelque chose. Est-ce à dire que pour se +défendre contre ses ennemis et faire honneur +à son drapeau il suffise qu'un pays soit riche? +Les Grecs se sont chargés jadis d'administrer +aux Perses la preuve du contraire, et cette +preuve-là ne cessera d'être répétée dans l'histoire. +Avec de l'or on peut acheter des vaisseaux, +des canons, des chevaux; mais on ne +peut pas acheter le génie militaire, la sagesse +politique, la discipline, l'enthousiasme. Mettez +des milliards entre les mains de vos recruteurs +et chargez-les de vous amener un grand capitaine +et une armée de sans-culottes. Vous +trouverez cent capitaines pour un seul et mille +soldats, mais envoyez-les au feu: vous en +aurez pour votre argent.</p> + +<p>Du moins pourrait-on s'imaginer qu'avec +de l'argent tout court il soit possible de soulager +les misères et de faire du bien. Hélas! +cela aussi est une illusion dont il faut revenir. +L'argent, par grosses ou par petites sommes, +est une graine qui fait germer les abus. À +moins d'y ajouter de l'intelligence, de la +bonté, une grande expérience des hommes, +vous ne ferez que du mal, et vous risquerez +fort de corrompre ceux qui reçoivent vos largesses +et ceux que vous avez chargés de les +distribuer.</p> + +<hr/> + + +<p>L'argent ne peut pas suffire à tout, il est +une puissance, mais il n'est pas la toute-puissance. +Rien ne complique la vie, rien ne +démoralise l'homme, rien ne fausse le fonctionnement +normal de la société comme le +développement de l'esprit mercenaire. Partout +où il règne, c'est la duperie de tous par tous. +On ne peut plus se fier à rien ni à personne, +on ne peut plus rien obtenir qui vaille. Nous +ne sommes pas des détracteurs de l'argent; +mais il faut lui appliquer la loi commune: +<i>Tout à sa place, tout à son rang!</i> Lorsque l'argent, +qui doit être un serviteur, devient une +force tyrannique, irrespectueuse de la vie +morale, de la dignité, de la liberté; lorsque +les uns s'efforcent de se le procurer à tout +prix, apportant au marché ce qui n'est pas +une marchandise; lorsque les autres qui possèdent +la richesse s'imaginent qu'ils peuvent +obtenir d'autrui ce qu'il n'est permis à personne +de vendre ni d'acheter, il faut s'insurger +contre cette grossière et criminelle superstition, +crier hautement à l'imposture: que ton +argent périsse avec toi! Ce que l'homme a de +plus précieux il l'a en général reçu gratuitement: +qu'il sache donc le donner gratuitement.</p> + + + + +<h2><a name="ch9" id="ch9"></a>IX<br/> +La réclame et le bien ignoré.</h2> + + +<p>Une des principales puérilités de ce temps +est l'amour de la réclame. Percer, se faire +connaître, sortir de l'obscurité, quelques-uns +sont à tel point dévorés par ce désir, qu'on +peut à juste titre les déclarer atteints du +prurit de la publicité. À leurs yeux l'obscurité +est l'ignominie par excellence; aussi font-ils +tout pour être remarqués. Ils se considèrent +dans leur existence ignorée comme des êtres +perdus, comparables aux naufragés qu'une +nuit de tempête a jetés sur quelque rocher +désert et qui ont recours aux clameurs, aux +détonations, au feu, à tous les signaux imaginables +pour faire savoir à quelqu'un qu'ils +sont là . Non contents de lancer des pétards +et des fusées innocentes, plusieurs sont allés, +pour se faire connaître à tout prix, jusqu'à +la bassesse et jusqu'au crime. L'incendiaire +Érostrate a fait de nombreux disciples. Combien +sont-ils de ce temps qui ne sont devenus +célèbres que pour avoir détruit quelque chose +de marquant, démoli ou essayé de démolir +une réputation illustre, signalé leur passage +enfin, par un scandale, une méchanceté ou +quelque barbarie retentissante.</p> + +<p>Cette rage de la notoriété ne sévit pas seulement +parmi les cervelles fêlées, ou dans le +monde des financiers douteux, des charlatans, +des cabotins de tout rang, elle s'est +répandue dans tous les domaines de la vie +spirituelle et matérielle. La politique, la littérature, +la science même, et, chose plus choquante, +la charité et la religion ont été infestées +par les réclames. On sonne de la trompette +autour des bonnes œuvres et pour convertir +les âmes on a imaginé des pratiques criardes. +Poursuivant ses ravages, la fièvre du bruit a +gagné des retraites d'ordinaire silencieuses, +troublé les esprits en général posés et vicié +dans une large mesure l'activité pour le bien. +L'abus de tout montrer ou plutôt de tout étaler, +l'incapacité croissante d'apprécier ce qui reste +caché et l'habitude de mesurer la valeur des +choses au tapage qu'elles font, a fini par altérer +le jugement des plus sérieux, et l'on se demande +parfois si la société ne finira pas par se transformer +en une vaste foire où chacun bat de la +caisse devant sa baraque.</p> + +<p>On quitte volontiers la poussière et l'intolérable +cacophonie des exhibitions foraines +pour aller respirer à l'aise dans quelque vallon +écarté, tout surpris de voir combien le ruisseau +est limpide, la forêt discrète, et la solitude +agréable. Dieu merci, il y a encore des +asiles inviolés. Quelque formidable que soit +le vacarme, quelque assourdissante que soit la +mêlée où s'entre-choquent les voix des pitres, +tout cela ne porte pas au delà d'une certaine +limite, puis s'apaise et s'éteint. Le domaine +du silence est plus vaste que celui du bruit; +c'est là ce qui nous console.</p> + +<hr/> + + +<p>Posons le pied au seuil de ce monde infini +qu'habite le bien ignoré, le labeur silencieux. +Nous sommes d'emblée sous ce charme qu'on +éprouve à voir les neiges immaculées où +personne n'imprima ses pas, les fleurs des +solitudes, les sentiers perdus qui semblent +aller vers les horizons sans limites.</p> + +<p>Le monde est ainsi fait que les ressorts du +travail, les agents les plus actifs sont partout +dissimulés. La nature met une sorte de coquetterie +à masquer son labeur. Il faut se donner +la peine de la guetter, s'ingénier à la surprendre +si l'on désire observer autre chose +que des résultats et pénétrer dans les secrets +de ses laboratoires. Pareillement dans la +société humaine, les forces qui agissent pour +le bien demeurent invisibles et de même encore +dans la vie de chacun de nous: ce que nous +avons de meilleur est incommunicable, enfoui +au plus profond de nous-mêmes. Plus les +sentiments sont énergiques, confondus avec +la racine même de notre être, moins ils +recherchent l'ostentation; ils croiraient se +profaner en s'empressant de s'exposer au +grand jour. Il y a une secrète et inexprimable +joie à posséder au fond de soi-même un monde +intérieur que Dieu seul connaît et d'où cependant +nous vient l'impulsion, l'entrain, le +renouvellement journalier de notre courage +et les plus puissants motifs d'agir au dehors. +Quand cette vie intime diminue d'intensité, +quand l'homme la néglige pour soigner la +surface, il perd en valeur tout ce qu'il gagne +en apparence. Par une triste fatalité, il arrive +ainsi que, souvent, nous valons moins à +mesure que nous sommes admirés davantage. +Et nous demeurons convaincus que ce qu'il y +a de meilleur dans le monde c'est ce qu'on ne +sait pas, car ceux-là seuls le savent qui le +possèdent, et s'ils le disaient ils lui ôteraient +du même coup son parfum.</p> + +<p>Quelques amants passionnés de la nature +l'aiment surtout chez elle dans les coins reculés, +au fond des bois, dans le creux des sillons, +partout où le premier venu n'est pas admis +à la contempler. Ils resteraient des jours, +oubliant le temps et la vie à regarder dans +les solitudes inviolées un oiseau construire +son nid ou nourrir sa couvée, ou quelque +gibier se livrer à ses gracieux ébats. C'est ainsi +qu'il faut aller chercher le bien chez lui, là où +il n'y a plus ni contrainte, ni pose, ni galerie +d'aucune sorte, mais le fait simple d'une +vie qui consiste à vouloir être ce qu'il +est bon qu'elle soit, sans se soucier d'autre +chose.</p> + +<hr/> + + +<p>Qu'il nous soit permis de placer ici quelques +observations prises sur le vif. Restant anonymes +elles ne pourront pas être considérées +comme indiscrètes.</p> + +<p>Il y a dans mon pays d'Alsace, sur une route +solitaire dont le ruban interminable se prolonge +sous les forêts des Vosges, un casseur +de pierres que je vois à son ouvrage depuis +trente ans. La première fois que je le vis, je +partais, jeune écolier, pour la grande ville, +et j'avais le cœur gros. La vue de cet homme +me fit du bien, parce qu'il fredonnait une +chanson tout en fendant des cailloux. Nous +échangeâmes quelques paroles et il me dit +pour terminer: «Allons, mon garçon, bon +courage et bonne chance!» Depuis lors j'ai +passé et repassé sur cette route dans les +circonstances les plus diverses, pénibles ou +joyeuses. L'écolier a fait son chemin, le casseur +de pierres est resté ce qu'il était: il a pris +quelques précautions de plus contre l'intempérie +des saisons; une natte de paille protège +son dos et son feutre semble s'être enfoncé +plus avant afin de mieux garantir la tête. Mais +la forêt renvoie toujours l'écho de son vaillant +marteau. Que de bourrasques, pauvre +vieux, ont passé sur son échine, que de destinées +contraires sur sa vie, sa famille, son +pays! il continue à casser ses pierres, et, +que j'arrive ou que je parte, je le retrouve au +bord de sa route, souriant malgré l'âge et les +rides, bienveillant, ayant, surtout aux jours +mauvais, de ces paroles simples de brave +homme qui font tant d'effet quand on les scande +en cassant des pierres.—Il me serait complètement +impossible d'exprimer l'émotion que +me produit la vue de cet homme simple. Et +certes il ne s'en doute pas. Je ne connais pas +de spectacle plus réconfortant, mais en même +temps plus sévère pour la vanité qui fermente +dans nos cœurs, que cette confrontation avec +un obscur travailleur qui fait son œuvre +comme le chêne grandit et comme le bon +Dieu fait lever son soleil, sans s'occuper de qui +le regarde.</p> + +<p>J'ai connu aussi beaucoup de vieux instituteurs +et d'institutrices qui ont passé leur vie +à une besogne toujours la même: faire pénétrer +les rudiments des connaissances humaines +et quelques principes de conduite dans des +têtes parfois plus dures que les cailloux. Ils +ont fait cela avec leur âme, tout le long d'une +pénible carrière, où l'attention des hommes +tenait peu de place. Quand ils se coucheront +dans leur tombe ignorée, nul ne s'en souviendra +que quelques humbles comme eux. +Mais leur récompense est dans leur amour; +personne n'est plus grand que ces inconnus.</p> + +<hr/> + + +<p>Combien d'obscures vertus ne découvre-t-on +pas lorsqu'on sait chercher, dans une certaine +catégorie de personnes qu'on a souvent +ridiculisées sans penser qu'on se rendait coupable +à la fois de cruauté, d'ingratitude et de +bêtise. Je veux parler des vieilles filles. On +se plaît à remarquer qu'il y en a de surprenantes +par le costume et les allures, ce qui +d'ailleurs ne tire pas à conséquence; on veut +bien aussi se souvenir que d'autres, très personnelles, +se sont désintéressées de tout +excepté de leurs aises et du bien-être de +quelque serin, chat ou macaque en qui leurs +puissances affectives se sont absorbées, et +certainement celles-là ne le cèdent pas en +égoïsme aux plus endurcis célibataires du +sexe fort. Mais ce qu'on a tort d'ignorer le +plus souvent, c'est la somme de sacrifice qui +se cache modestement dans la vie de tant +de vieilles filles tout simplement admirables. +N'est-ce donc rien de n'avoir ni foyer, ni +amour, ni avenir, ni ambition pour soi-même; +de prendre sur soi cette croix de solitude si +lourde à porter, surtout quand à la solitude +extérieure vient s'ajouter celle du cœur; de +s'oublier pour n'avoir plus d'intérêt sur la +terre que celui de vieux parents, de jeunes +neveux orphelins, des pauvres, des infirmes, +de tout ce que le mécanisme brutal de la vie +rejette parmi les scories? Vues du dehors, ces +existences presque effacées n'ont que peu de +lustre, elles excitent la pitié plutôt que l'envie. +Ceux qui en approchent avec respect, y devinent +parfois des secrets douloureux, de grandes +épreuves passées, de lourds fardeaux sous +lesquels plient des épaules trop fragiles, mais +ce n'est là que le côté de l'ombre. Il faudrait +pouvoir apprécier cette richesse de cœur, cette +pure bonté, cette puissance d'aimer, de consoler, +d'espérer, ce don joyeux de soi-même, +cette invincible obstination dans la douceur et +le pardon, même vis-à -vis de ceux qui en sont +indignes. Pauvres vieilles filles, combien avez-vous +sauvé de naufragés, guéri de blessés, +ramassé d'égarés, vêtu de misérables, recueilli +d'orphelins, combien d'êtres qui seraient seuls +au monde s'ils ne vous avaient pas, vous qui +souvent n'avez personne! Je me trompe. Quelqu'un +vous connaît; c'est la grande Pitié +inconnue qui veille sur nos vies et souffre de +nos infortunes. Oubliée comme vous et souvent +blasphémée, elle vous a confié quelques-uns +de ses plus saints messages et c'est pour +cela sans doute que parfois sur votre passage +discret on croit sentir comme un frôlement +d'aile des anges secourables.</p> + +<hr/> + + +<p>Le bien se cache sous tant de formes diverses +qu'on a souvent autant de peine à le découvrir +que les méfaits les mieux dissimulés. Un +médecin russe qui avait passé dix ans de +sa vie en Sibérie, condamné aux travaux +forcés pour motifs politiques, se plaisait à +raconter les traits de générosité, de courage, +d'humanité qu'il avait observés, non seulement +chez plusieurs condamnés, mais aussi +chez des gardes-chiourme. Pour le coup on +serait tenté de dire: où le bien va-t-il se +nicher? Et, de fait, la vie vous offre de grandes +surprises et des contrastes déconcertants. Il y +a des braves gens, officiellement reconnus +comme tels, cotés dans leur milieu, je dirais +presque garantis par le gouvernement ou +par l'église, à qui on ne peut absolument +rien reprocher si ce n'est qu'ils ont le cœur +sec et dur, alors qu'on est étonné de rencontrer +chez certains êtres tombés, de la tendresse +véritable et comme une soif de se +dévouer.</p> + +<hr/> + + +<p>Qu'il me soit permis maintenant de parler, +à propos du bien ignoré, de gens qu'on est +convenu de traiter aujourd'hui avec la dernière +injustice,—des gens riches. Quelques-uns +croient avoir tout dit quand ils ont flétri +l'infâme capital. Pour eux, tous ceux qui possèdent +une grande fortune, sont des monstres +gorgés du sang des malheureux. D'autres, +moins déclamatoires, n'en confondent pas +moins constamment la richesse avec l'égoïsme +et l'insensibilité. Il faut faire justice de ces +erreurs involontaires ou calculées. Sans doute, +il y a des riches qui ne se soucient de personne, +et d'autres qui ne font le bien que par +ostentation. Nous le savons de reste. Mais leur +conduite inhumaine ou hypocrite enlève-t-elle +sa valeur au bien que font les autres et que +souvent ils cachent avec une pudeur si parfaite?</p> + +<p>J'ai connu un homme à qui étaient arrivés +tous les malheurs qui peuvent nous atteindre +dans nos affections. Il avait perdu une femme +aimée, enterré successivement tous ses enfants +à des âges différents. Mais il possédait une +grande fortune, résultat de son travail. Vivant +dans une extrême simplicité, presque sans +besoins pour lui-même, il passait son temps à +chercher des occasions de faire le bien et à en +profiter. Ce qu'il a surpris de gens en flagrant +délit de pauvreté honteuse, ce qu'il a combiné +de moyens pour soulager des misères, mettre +un peu de lumière dans les vies sombres, faire +des surprises amicales à ses amis, personne +ne pourrait se l'imaginer. Son plaisir était de +faire du bien aux autres et de jouir de leur +surprise quand ils ne savaient pas d'où le coup +partait. Il se plaisait à réparer les injustices +du sort, à faire pleurer de bonheur des familles +poursuivies par la malchance. Sans cesse il +complotait, tramait, machinait dans l'ombre, +avec une peur enfantine de se faire attraper +la main dans le sac. On n'a su la meilleure +part de ses exploits qu'après sa mort et combien +qu'on ne saura jamais.</p> + +<p>C'était là un vrai partageux! car il y en a +de deux sortes. Ceux qui aspirent à s'adjuger +une part du bien des autres sont nombreux et +vulgaires. Pour en être il suffit d'avoir beaucoup +d'appétit. Ceux qui ont soif de partager +leur propre bien avec ceux qui n'en ont pas sont +rares et précieux, car pour entrer dans cette +compagnie d'élite il faut être un brave et digne +cœur, détaché de soi-même, sensible au bonheur +comme au malheur de ses semblables. +Heureusement la race de ces partageux-là +n'est pas éteinte, et j'éprouve une satisfaction +sans mélange à leur rendre un hommage +qu'ils ne réclament pas.</p> + +<hr/> + + +<p>On m'excusera d'insister. Il fait bon se +soulager la bile de tant d'infamies, de tant de +calomnies, de tant de pessimisme, de tant de +charlatanisme, en reposant ses yeux sur +quelque chose de plus beau, en respirant le +parfum de ces coins perdus où fleurit la +simple bonté. Une dame étrangère, peu habituée +sans doute à la vie parisienne, me disait +naguère l'horreur que lui inspirait le spectacle +qui s'offrait ici à ses yeux: ces vilaines +affiches, ces méchants journaux, ces femmes +aux cheveux teints, cette foule qui se rue aux +courses, aux cafés-concerts, au jeu, à la corruption, +tout ce flot de vie superficielle et +mondaine. Elle ne prononça pas le mot de +Babylone, mais c'était sans doute par pitié +pour un des habitants de cette ville de perdition.—Hélas! +oui, ces choses sont tristes, +madame; mais vous n'avez pas tout vu.—Dieu +m'en garde! répliqua-t-elle.—Non, je voudrais +au contraire que vous puissiez tout voir, +car s'il y a des dessous très laids, il en est de +si réconfortants. Et tenez, changez seulement +de quartier, ou observez à d'autres heures. +Donnez-vous le spectacle du Paris matinal, +il vous fournira bien des éléments pour corriger +vos impressions sur le Paris noctambule. +Allez voir, entre tant d'autres laborieux, +les braves balayeurs, qui sortent à l'heure où +se retirent les noceurs et les escarpes. Voyez, +sous ces haillons, ces corps de cariatides, ces +figures austères! De quel sérieux ils balayent +les restes des festins de la nuit! On dirait des +prophètes au seuil de Balthazar. Il y a là des +femmes, beaucoup de vieillards. Quand il fait +froid, ils soufflent dans leurs doigts et recommencent +à trimer. Et ainsi tous les jours. +Ceux-là aussi sont habitants de Paris.—Allez +ensuite dans les faubourgs, dans les ateliers, +surtout dans les petits où le patron travaille +comme l'ouvrier. Voyez l'armée des travailleurs +marcher à sa besogne. Comme ces +jeunes filles sont vaillantes et descendent gaîment +de leurs quartiers lointains vers les +ateliers, les magasins, les bureaux de la ville.—Puis, +visitez les intérieurs, voyez à l'œuvre +la femme du peuple. Le salaire est modeste, +la demeure étroite, les enfants nombreux et +souvent l'homme est dur. Faites collection de +biographies de petites gens, de budgets de +petits ménages, regardez longtemps et regardez +bien.</p> + +<p>Allez ensuite voir les étudiants. Ceux que +vous avez vus faire tant de scandale dans les +rues sont nombreux, mais ceux qui travaillent +sont légion. Seulement ils restent chez eux; +on les ignore. Si vous saviez ce qu'on bûche +et peine au quartier latin! Vous avez vu des +journaux pleins du bruit que fait une certaine +jeunesse qui se dit studieuse. Les journaux +parlent bien de ceux qui cassent des vitres, +mais pourquoi parleraient-ils de ceux qui veillent +tard sur les problèmes de la science ou de +l'histoire? Cela n'intéresserait pas le public. +Tenez, lorsque parfois l'un d'entre eux, étudiant +en médecine, meurt victime du devoir +professionnel, cela se constate en deux lignes +dans les feuilles publiques. Une rixe d'ivrognes +prend une demi-colonne. Les moindres détails +en sont fixés, caressés. Il ne manque que +le portrait des héros, et même pas toujours!</p> + +<p>Je n'en finirais pas, si je voulais vous +signaler tout ce qu'il faudrait aller voir pour +avoir tout vu; il faudrait faire le tour de la +société entière, riches et pauvres, savants et +ignorants. Et certes alors vous ne jugeriez +plus si sévèrement. Paris est un monde, et, de +même que dans le monde en général, le bien +s'y cache, tandis que le mal s'y pavane. Quand +on regarde la surface, on se demande quelquefois +comment il se peut qu'il y ait tant +de canailles. Quand on va au fond, on +s'étonne au contraire que dans cette vie tourmentée, +obscure, et parfois horrible, il puisse +y avoir tant de vertus!</p> + +<hr/> + + +<p>Mais pourquoi m'appesantir sur ces choses? +N'est-ce pas faire de la réclame pour ceux +qui l'ont en horreur?—Ce n'est pas ainsi +qu'il faut me comprendre. Mon but le voici: +rendre attentif au bien ignoré, et surtout le +faire aimer, le faire pratiquer. L'homme est +perdu qui se complaît dans ce qui brille et +frappe les yeux: d'abord parce qu'il s'expose +à voir surtout le mal; ensuite parce qu'il s'habitue +à ne remarquer de bien que celui qui +cherche les regards et parce que facilement +il succombe à la tentation de vivre pour +paraître. Non seulement il faut se résigner à +l'obscurité, mais il faut l'aimer, si l'on ne veut +pas lentement glisser au rang du figurant de +théâtre qui n'observe son maintien que sous +l'œil des spectateurs et se dédommage dans +la coulisse des contraintes qu'il s'est imposées +en scène. Nous sommes là en présence d'un +des éléments essentiels de la vie morale. Et +ce que nous disons n'est pas seulement vrai +pour ceux qu'on appelle les humbles et dont le +sort est de n'être point remarqués. C'est vrai +encore et beaucoup plus pour les premiers +rôles. Si vous ne voulez pas être une brillante +inutilité, un homme de panache et de +galon, mais qui n'a rien dans le ventre, il +vous faut remplir votre premier rôle dans +l'esprit de simplicité du plus obscur de vos +collaborateurs. Quiconque ne vaut qu'aux +heures de parade, vaut moins que rien. Avons-nous +le périlleux honneur d'être en vue et de +marcher au premier rang; entretenons dans +notre vie avec d'autant plus de soin le sanctuaire +intérieur du bien ignoré. Donnons à +l'édifice dont nos semblables regardent la +façade une large assise de simplicité, de fidélité +humble. Et puis, restons près des inconnus +par la sympathie, par la reconnaissance! C'est +à eux que nous devons tout, n'est-il pas vrai? +je prends à témoin tous ceux qui ont fait dans +le domaine humain cette fortifiante expérience +que les pierres cachées dans le sol soutiennent +tout l'édifice. Tous ceux qui arrivent à +avoir une certaine valeur reconnue et publique +le doivent à quelques humbles ancêtres spirituels, +à quelques inspirateurs oubliés. Un petit +nombre d'êtres bons parmi lesquels il y a +souvent des paysans, des femmes, des vaincus +de l'existence, des parents aussi modestes que +vénérés, personnifient pour nous la belle et +noble vie. Leur exemple nous inspire et nous +soutient. Leur souvenir demeure à jamais +inséparable de notre for intérieur. Nous les +voyons aux heures douloureuses, courageux +et tranquilles et nos fardeaux nous semblent +plus légers. Ils se tiennent serrés autour de +nous, phalange invisible et aimée qui nous +empêche de broncher et de perdre pied dans +la bataille; et tous les jours ils nous prouvent +que le trésor de l'humanité, c'est le bien que +le monde ne connaît pas.</p> + + + + +<h2><a name="ch10" id="ch10"></a>X<br/> +Mondanité et vie d'intérieur.</h2> + + +<p>Du temps du second empire, il y avait dans +une de nos plus jolies sous-préfectures de +province, à très peu de distance d'une station +balnéaire fréquentée par l'empereur, un +maire fort respectable, et d'ailleurs intelligent, +auquel la tête tourna subitement quand +il pensa que le chef de l'État pourrait bien un +jour descendre dans sa maison. Jusque-là il +avait vécu, dans la vieille demeure paternelle, +en fils respectueux des moindres souvenirs. +Aussitôt que l'idée fixe de recevoir l'empereur +des Français se fut emparée de sa cervelle, il +devint un autre homme. Décidément, ce qui +lui avait semblé suffisant et même confortable, +toute cette simplicité aimée des parents +et des aïeux, apparut à ses yeux comme mesquine, +laide, méprisable. Impossible de faire +monter un empereur par cet escalier de bois, +de l'inviter à s'asseoir sur ces vieux fauteuils, +de permettre qu'il pose le pied sur ces tapis +surannés. Alors le maire appela l'architecte +et les maçons, fit attaquer les murs à coups +de pic, démolit des cloisons et créa un salon +hors de proportion, par le luxe et l'étendue, +avec le reste de la maison. Il se retira avec sa +famille dans quelques pièces étriquées où gens +et meubles, entassés malgré eux, se gênaient +mutuellement. Puis, ayant par ce coup de tête +vidé sa bourse et bouleversé son intérieur, il +attendit l'hôte impérial. Hélas! il vit bien +arriver la fin de l'empire, mais l'empereur +non pas.</p> + +<p>La folie de ce pauvre homme n'est pas +aussi rare que l'on pourrait penser. Sont, +comme lui, fous du cerveau, tous ceux qui +sacrifient leur vie d'intérieur à la mondanité.</p> + +<p>Le danger d'un pareil sacrifice est plus +menaçant en des temps plus agités. Nos contemporains +y sont constamment exposés et un +grand nombre y succombent. Que de trésors +de famille ont été gaspillés en pure perte, pour +satisfaire des conventions ou des ambitions +mondaines, et le bonheur auquel on prétendait +préparer son entrée par ces sacrifices +impies, s'est fait attendre toujours. C'est faire +un marché de dupe que de livrer le foyer de la +famille, de laisser les bonnes traditions tomber +en désuétude, d'abandonner les simples coutumes +domestiques. La place de la vie d'intérieur +est telle dans la société, qu'il suffit de +l'affaiblir pour que le trouble se fasse sentir +dans l'organisme social tout entier. Pour jouir +d'un développement normal, cet organisme a +besoin qu'on lui fournisse des individus bien +trempés, ayant leur valeur propre, leur marque +personnelle. Autrement la société devient un +troupeau et quelquefois un troupeau sans +berger. Mais où l'individu puisera-t-il son originalité, +ce quelque chose d'unique, qui, réuni +aux qualités distinctives des autres, constitue +la richesse et la solidité d'un milieu? Il ne +peut les puiser que dans la famille. Détruisez +cette constellation de pratiques et de souvenirs, +qui font de chaque intérieur comme un +climat en miniature, vous tarissez les sources +du caractère, vous coupez les racines mêmes +de l'esprit public.</p> + +<p>Il importe à la patrie que chaque foyer soit +un monde profond, respecté, communiquant +à ses membres une empreinte morale ineffaçable. +Mais avant de poursuivre, écartons ici +un malentendu. L'esprit de famille, comme +toutes les plus belles choses, a sa caricature +qui se nomme l'égoïsme domestique. Certaines +familles sont comme des citadelles fermées +où l'on s'est organisé pour l'exploitation +du monde extérieur. Tout ce qui ne les +concerne pas elles-mêmes directement leur +est indifférent. Elles se trouvent à l'état de +colons, je dirai presque d'intrus, dans la +société où elles vivent. Leur particularisme +est poussé à un tel excès qu'elles forment des +ennemis du genre humain. Au petit pied, elles +ressemblent à ces puissantes sociétés formées +de loin en loin à travers l'histoire, qui s'emparèrent +de l'empire du monde et pour qui +rien ne comptait qu'elles mêmes. C'est cet +esprit-là qui a fait quelquefois considérer la +famille comme un repaire de l'égoïsme qu'il +fallait détruire pour le salut de la société. +Mais, de même qu'il y a un abîme entre l'esprit +de corps et l'esprit de parti, il y a un +abîme entre l'esprit de famille et l'esprit de +coterie familiale.</p> + +<hr/> + + +<p>Or c'est de l'esprit de famille qu'il s'agit +ici. Rien au monde ne le vaut. Car il contient +en germe toutes ces grandes et simples vertus +qui assurent la durée et la puissance des institutions +sociales. À la base même de l'esprit +de famille se trouve le respect du passé, car +ce qu'une famille a de meilleur ce sont les +souvenirs communs. Capital intangible, indivisible, +inaliénable, ces souvenirs constituent +un dépôt sacré. Chacun des membres de la +famille doit les considérer comme ce qu'il a +de plus précieux. Ils existent sous une double +forme: dans l'idée et dans le fait. On les rencontre +dans le langage, les ornières de la +pensée, les sentiments, les instincts même. +Et sous une forme matérielle on les voit +représentés par des portraits, des meubles, +des constructions, des costumes, des chants. +Aux yeux des profanes, ce n'est rien; aux +yeux de ceux qui savent apprécier les choses +de la vie de famille, ce sont des reliques qu'on +ne doit abandonner à aucun prix.</p> + +<p>Mais que se passe-t-il en général dans le +monde où nous vivons? La mondanité fait la +guerre à l'esprit de famille. Toutes les luttes +sont poignantes; je n'en connais pas de plus +passionnante que celle-là .—Par les grands +moyens comme par les petits, par toutes +sortes d'habitudes nouvelles, d'exigences, de +prétentions, l'esprit mondain fait irruption +dans le sanctuaire domestique. Quels sont les +droits de cet étranger? ses titres? Sur quoi +peut-il appuyer ses revendications péremptoires? +C'est ce qu'en général on néglige de +se demander. On a tort. Nous nous comportons +à l'égard de l'envahisseur comme les +pauvres gens très simples à l'égard d'un visiteur +fastueux. Pour cet hôte encombrant d'un +jour, ils pillent leur jardin, bourrent leurs +domestiques et leurs enfants, négligent leur +travail. Conduite injuste et maladroite. Il faut +avoir le courage de rester ce qu'on est, en face +de n'importe qui.</p> + +<p>L'esprit mondain a toutes les impudences. +Voici un intérieur simple qui a formé et +forme encore des caractères de marque. Les +hommes, les meubles, les habitudes, tout s'y +tient. Par le mariage, par des relations d'affaires +ou de plaisir, l'esprit mondain y pénètre. +Il y trouve tout vieilli, gauche, naïf. Cela +manque de modernité. D'abord il se borne à +la critique, à la raillerie spirituelle. Mais c'est +le moment le plus dangereux. Prenez garde +à vous, voilà l'ennemi! Si vous vous laissez +le moins du monde entamer par ses raisons, +demain vous sacrifierez un meuble, après-demain +une bonne vieille tradition, et peu à +peu les chères reliques du cœur, les objets +familiers, et avec eux la piété filiale, s'en iront +chez le marchand de bric-à -brac.</p> + +<p>Dans les habitudes nouvelles et le milieu +changé, vos amis d'autrefois, vos vieux +parents seront dépaysés. Vous ferez un pas +de plus en les remisant à leur tour: la mondanité +supprime les vieux. Ainsi pourvu d'un +cadre absolument transformé, vous serez +vous-même étonné de vous y voir. Cela ne +vous rappellera rien; mais ce sera correct, et +l'esprit mondain, du moins, se déclarera satisfait. +Hélas! c'est ce qui vous trompe. Après +avoir fait jeter de purs trésors comme une +vile ferraille, il vous trouvera emprunté sous +votre livrée neuve, et s'empressera de vous +faire sentir tout le ridicule d'une telle situation. +Mieux eût valu avoir, dès l'abord, le courage +de votre opinion et défendre votre intérieur.</p> + +<p>Beaucoup de jeunes gens, en se mariant, +cèdent aux inspirations de l'esprit mondain. +Leurs parents leur avaient donné l'exemple +d'une vie modeste; mais la nouvelle génération +croit affirmer ses droits à l'existence et à +la liberté en répudiant un genre de vie à ses +yeux trop patriarcal. Elle s'efforce donc de +s'installer à la dernière mode, à grands frais et +se défait à vil prix d'objets utiles. Au lieu de +remplir sa maison de choses qui nous disent: +Souviens-toi! on les garnit de meubles tout +neufs auxquels aucune pensée encore ne se +rattache. Je me trompe, ces objets sont souvent +comme les symboles de la vie facile et +superficielle. On respire au milieu d'eux je ne +sais quelle vapeur capiteuse de mondanité. +Ils rappellent la vie du dehors, le grand train, +le tourbillon. Et fût-on disposé à les oublier +parfois, ils y ramènent la pensée et nous disent +en un autre sens: Souviens-toi! n'oublie pas +l'heure du club, des spectacles, des courses. +L'intérieur s'organise donc de telle sorte qu'il +devient le pied-à -terre où l'on vient se +reposer un peu entre deux absences prolongées. +Il ne fait pas bon y rester longtemps. +Comme il n'a pas d'âme il ne parle pas à +l'âme. Le temps de dormir, de manger, et vite +il faut en sortir. On y deviendrait somnolent, +casanier.</p> + +<p>Chacun connaît des gens qui ont la rage +de sortir, qui croiraient que le monde va +s'arrêter s'ils ne figuraient pas partout. Rester +chez eux est leur pire corvée, ils ne peuvent +pas s'y voir en peinture. L'horreur de la vie +d'intérieur les tient au point, qu'ils préfèrent +payer pour s'ennuyer dehors, que de s'amuser +chez eux gratuitement.</p> + +<hr/> + + +<p>Peu à peu, une société dérive ainsi vers la +vie par troupeaux, qu'il ne faut pas confondre +avec la vie publique. La vie par troupeaux +est quelconque comme celle des essaims de +mouches au soleil. Rien ne ressemble plus à +la vie mondaine d'un homme que la vie mondaine +d'un autre homme. Et cette universelle +banalité détruit l'essence même d'un esprit +public. On n'a pas besoin de faire de bien +longs voyages pour constater les ravages que +l'esprit de mondanité a faits dans la société +contemporaine, et si nous avons si peu de +fonds, d'équilibre, de calme bon sens, d'initiative, +une des grosses raisons en est dans la +diminution de la vie d'intérieur. Les masses +ont emboîté le pas derrière le beau monde. +Le peuple est devenu mondain. Car c'est de +la mondanité que de quitter son chez-soi pour +aller vivre au cabaret. La misère, le vicieux +état des habitations ne suffisent pas à expliquer +le courant qui emporte chacun hors du +home. Pourquoi le paysan déserte-t-il pour +l'auberge la maison où son père et son aïeul +se plaisaient tant? La demeure est restée la +même; c'est le même feu dans la même cheminée; +d'où vient qu'il n'éclaire plus qu'un +cercle incomplet, au lieu des veillées de jadis +où jeunes et vieux se coudoyaient? Quelque +chose s'est modifié dans l'esprit des hommes. +Cédant à leurs désirs malsains, ils ont rompu +avec la simplicité. Les pères ont quitté leur +poste d'honneur, la femme végète près de +l'âtre solitaire, et les enfants se querellent en +attendant qu'ils puissent à leur tour s'en aller +chacun de leur côté.</p> + +<p>Il nous faut réapprendre la vie d'intérieur +et le prix des traditions domestiques. Une +pieuse sollicitude a consacré certains monuments, +seuls restes du passé parmi nous. De +même les costumes anciens, les dialectes provinciaux, +les vieilles chansons ont trouvé, +avant de disparaître du monde, des mains +pieuses pour les recueillir. Que l'on fait bien +de garder ces miettes d'un grand passé, ces +vestiges de l'âme des aïeux! Faisons de même +pour les traditions de famille, sauvons et faisons +durer autant que possible tout ce qui +subsiste encore de patriarcal, n'importe sous +quelle forme!</p> + +<hr/> + + +<p>Mais tout le monde n'a pas de tradition à +garder. Raison de plus pour redoubler d'efforts +dans la constitution et la culture de la vie de +famille. On n'a besoin pour cela ni d'être +nombreux, ni d'être largement installés. Pour +créer un intérieur, il faut avoir l'esprit d'intérieur. +De même que le moindre village peut +avoir son histoire, son empreinte morale, de +même le plus petit intérieur peut avoir son +âme. Oh! l'esprit des lieux, l'atmosphère qui +nous environne dans les demeures humaines! +Quel monde de mystères! Ici, dès le seuil, +vous êtes pénétré de froid, le malaise vous +gagne. Quelque chose d'insaisissable vous +repousse. Là , aussitôt que vous avez fermé la +porte sur vous, la bienveillance et la bonne +humeur vous environnent. On dit que les +murs ont des oreilles. Ils ont aussi leur voix, +leur muette éloquence. Sur tout ce que contient +une demeure flotte l'esprit des gens. Et +je vois une preuve de la puissance de cet +esprit jusque dans les intérieurs de garçons et +de femmes qui vivent isolés. Quel abîme entre +une chambre et une autre chambre! Ici, de +l'inertie, de l'indifférence, du terre à terre; la +devise de l'habitant est écrite jusque dans sa +façon d'arranger ses livres et ses photographies: +<i>Tout m'est égal.</i> Là , c'est la joie de +vivre, l'entrain communicatif; le visiteur sent +quelque chose lui dire sous mille formes: qui +que tu sois, hôte d'une heure, je te veux du +bien, que la paix soit sur toi!</p> + +<p>On ne dira jamais assez la puissance de la +vie d'intérieur, l'influence d'une fleur aimée et +cultivée sur la fenêtre, le charme d'un vieux +fauteuil où le grand-père s'est assis, offrant +ses vieilles mains ridées aux baisers des petits +enfants joufflus. Pauvres modernes! toujours +en déménagement ou en transformation! Nous +qui, à force de modifier la figure de nos villes, +de nos maisons, de nos coutumes, de nos +croyances, n'avons plus où reposer nos têtes, +n'augmentons pas la tristesse et le vide de +nos existences incertaines en abandonnant +la vie d'intérieur. Rallumons la flamme au +foyer éteint, créons-nous des abris inviolés, +des nids chauds où les enfants deviennent des +hommes, où l'amour trouve une cachette, la +vieillesse un repos, la prière un autel et la +patrie un culte!</p> + + + + +<h2><a name="ch11" id="ch11"></a>XI<br/> +La beauté simple.</h2> + + +<p>Quelques-uns pourraient protester au nom +de l'esthétique contre l'organisation de la vie +simple, ou nous opposer la théorie du luxe +utile, providence des affaires, grand nourricier +des arts, ornement des sociétés civilisées. +Nous tenons à leur répondre d'avance par +quelques brèves remarques.</p> + +<p>On se sera sans doute aperçu que l'esprit +qui anime ces pages n'est point l'esprit utilitaire. +Ce serait une erreur de penser que la +simplicité que nous recherchons, ait quelque +chose de commun avec celle que s'imposent +les avares par ladrerie et les esprits étroits +par faux rigorisme. Pour les premiers, la vie +simple c'est la vie à bon marché. Pour les +autres, elle est une existence terne et végétative +où le mérite consiste à se priver de tout +ce qui sourit, brille et charme.</p> + +<p>Il ne nous déplaît point que ceux qui ont +beaucoup de moyens, mettent leur fortune en +circulation au lieu de thésauriser, et fassent +vivre le commerce et prospérer les beaux-arts. +Après tout, ils tirent un excellent parti de +leur situation privilégiée. Ce que nous combattons +c'est la prodigalité stupide, l'usage +égoïste des richesses et surtout la recherche +du superflu par ceux qui ont besoin de soigner +avant tout le nécessaire. Le luxe d'un +Mécène ne saurait avoir la même influence sur +une société, que celui d'un vulgaire jouisseur +qui étonne ses contemporains par le faste de +sa vie et la folie de ses gaspillages. Un même +terme désigne ici des choses fort différentes. +Semer l'argent n'est pas tout; il y a des +façons de le semer qui ennoblissent les hommes +et d'autres qui les avilissent. Semer +l'argent, du reste, cela suppose qu'on en est +abondamment pourvu. Lorsque l'amour de +la vie somptueuse s'empare de ceux qui disposent +de moyens limités, la question change +singulièrement. Et, ce qui nous frappe en +ce temps-ci, c'est la rage de dépenser leur +bien chez ceux qui devraient le ménager. Que +la munificence soit un bienfait social: nous +l'accordons volontiers. Qu'il puisse même, à la +rigueur, être soutenu que la prodigalité de certains +riches est comme une soupape destinée à +laisser écouler le trop-plein: nous n'essaierons +pas de le contester. Nous constatons seulement +qu'il y a trop de gens qui jouent de la +soupape alors qu'il serait de leur intérêt +et de leur devoir de pratiquer l'économie: +leur luxe et leur amour du luxe sont un +malheur privé et un danger public.</p> + +<hr/> + + +<p>Voilà pour le luxe utile.</p> + +<p>Nous désirons nous expliquer maintenant +sur la question d'esthétique, oh bien modestement, +et sans empiéter sur le terrain des +spécialistes. Par une illusion trop commune, +on considère la simplicité et la beauté comme +deux rivales. Mais simple n'est pas synonyme +de laid, pas plus que luxueux, surchargé, +recherché, coûteux n'est synonyme de beau. +Nos yeux sont blessés par le spectacle criard +d'une beauté tapageuse, d'un art vénal, d'un +luxe sans grâce et sans esprit. La richesse +alliée au mauvais goût nous fait quelquefois +regretter qu'on ait eu entre les mains tant +d'argent pour provoquer la création d'une si +prodigieuse quantité d'œuvres de bas étage. +Notre art contemporain souffre du manque de +simplicité aussi bien que notre littérature: +trop d'ornements ajoutés, de fioritures contournées, +d'imaginations tourmentées. Rarement, +dans les lignes, les formes, les couleurs, +il nous est donné de contempler cette +simplicité alliée à la perfection, qui s'impose +au regard comme l'évidence s'impose à l'esprit. +Nous avons besoin de nous retremper +dans l'idéale pureté de la beauté immortelle, +qui met son stigmate sur les chefs-d'œuvre +et dont un seul rayon vaut mieux que toutes +les exhibitions pompeuses.</p> + +<hr/> + + +<p>Toutefois ce qui nous tient le plus à cœur +ici, c'est de parler de l'esthétique ordinaire de +la vie, du soin qu'il faut mettre à orner l'habitation +et la personne humaine, pour donner à +l'existence ce lustre sans lequel elle n'a pas +de charme. Car il n'est pas indifférent que +l'homme ait ou non souci de ce superflu nécessaire. +C'est à cela qu'on reconnaît s'il met de +l'âme dans sa vie. Loin de considérer comme +une préoccupation inutile celle qui nous fait +embellir, soigner, poétiser les formes, je pense +qu'il faut l'entretenir autant que possible. +La nature même nous donne l'exemple, et +l'homme qui affecterait du mépris pour ce +fragile éclat de beauté dont nous ornons nos +jours rapides, s'écarterait des intentions de +Celui qui a mis le même soin et le même +amour à peindre la fleur éphémère que les +montagnes éternelles.</p> + +<p>Mais il ne faut pas tomber dans la tentation +grossière qui nous fait confondre la beauté +vraie avec ce qui n'en a que le nom. La +beauté et la poésie de l'existence tiennent au +sens que nous lui donnons. Nos maisons, +notre table et notre toilette doivent traduire +des intentions. Pour y mettre ces intentions +il faut les avoir d'abord. Celui qui les possède +sait les faire apercevoir par les moyens les +plus simples. On n'a pas besoin d'être riche +pour donner de la grâce et du charme à son +habitation et à ses costumes. Il suffit pour +cela d'avoir du goût et de la bonté. Nous +touchons ici à un point très important pour +chacun, mais qui, peut-être, intéresse les +femmes dans une plus grande mesure que +les hommes.</p> + +<p>Ceux qui engagent les femmes à se vêtir +d'étoffes grossières, à enfermer leur corps +dans des vêtements dont la plate uniformité +rappelle les sacs, violentent la nature dans +ce qu'elle a de plus sacré et méconnaissent +complètement l'esprit des choses. Si le vêtement +n'était qu'une précaution pour s'abriter +du froid ou de la pluie, une toile d'emballage +ou une peau de bête suffirait. Mais il est +bien plus que cela. L'homme dans tout ce +qu'il fait, se met tout entier: il transforme en +signes les choses dont il se sert. L'habit n'est +pas une simple couverture, c'est un symbole. +J'en atteste toute la flore si riche des costumes +nationaux et provinciaux, et de ceux que portaient +nos anciennes corporations. La toilette, +elle aussi, a quelque chose à nous dire. Plus +elle contient de sens, mieux elle vaut. Pour +qu'elle soit vraiment belle, il faut donc qu'elle +nous annonce de bonnes choses, des choses +personnelles et vraies. Mettez-y tout l'argent +du monde, si elle est quelconque, sans rapport +avec celle qui la porte, elle n'est qu'un +masque et un affublement. L'excès de la +mode, en faisant disparaître complètement la +personne féminine sous des ornements de +pure convention, la dépouille de son attrait +principal. Il résulte de cet abus que plusieurs +choses que les femmes trouvent très jolies, +font autant de tort à leur beauté qu'à la bourse +de leurs maris ou de leurs parents.</p> + +<p>Que diriez-vous d'une jeune fille qui se servirait +pour exprimer sa pensée de termes +fort choisis, exquis même, mais reproduisant +textuellement les phrases d'un manuel de +conversation? Quel charme pourrait avoir +pour vous ce langage emprunté? L'effet des +toilettes, bien faites en elles-mêmes, mais qui +se retrouvent indistinctement sur toutes les +personnes, est exactement le même.</p> + +<p>Je ne résiste pas à la tentation de citer ici +un passage de Camille Lemonnier qui se rapporte +à mon idée:</p> + +<p>«La nature a mis aux doigts de la femme +un art charmant, qu'elle sait d'instinct, et qui +est son art à elle, comme la soie est à la chenille, +ou la dentelle à l'agile et fine araignée… +Elle est le poète, l'artiste de sa grâce et de sa +candeur; elle est la fileuse du mystère dont +s'habille son goût de plaire. Tout le talent +qu'elle met à ressembler à l'homme dans les +autres arts ne vaudra jamais l'esprit et la +trouvaille d'un rien d'étoffe qu'elle chiffonne.</p> + +<p>«Eh bien, je voudrais que cet art-là fût +autrement honoré. De même que l'éducation +devrait consister à penser avec son esprit, à +sentir avec son cœur, à exprimer la petite +chose personnelle, le moi intime, latent, +qu'au contraire on refoule, on nivelle en vue +de la conformité, je voudrais que l'apprentie +jeune femme, la maman de plus tard, fût de +bonne heure la petite esthète de cette esthétique +de la toilette, sa propre habilleuse, elle +qui, un jour, sera l'habilleuse de ses enfants… +Mais, avec le goût et le don d'improviser, de +se personnaliser en ce chef-d'œuvre de l'adresse +et de la personnalité féminine: une +robe… sans quoi, la femme n'est plus qu'un +paquet de chiffons.»</p> + +<p>La robe qu'on a faite soi-même est presque +toujours celle qui vous sied le mieux et, en tout +cas, celle qui vous fait le plus de plaisir. C'est +ce qu'oublient trop souvent nos femmes. L'ouvrière +et la paysanne commettent la même +erreur. Depuis que l'une et l'autre s'habillent +chez les couturières et les modistes qui leur +vendent des imitations fort douteuses de la +grande mode, la grâce a presque disparu du +costume populaire. Et pourtant y a-t-il au +monde quelque chose qui ait davantage le +don de plaire que la fraîche apparition d'une +jeune ouvrière ou d'une jeune fille des champs, +vêtues à la mode de leur pays et belles de leur +seule simplicité?</p> + +<p>Ces mêmes réflexions peuvent s'appliquer à +la façon d'arranger et de décorer son habitation. +S'il y a des toilettes qui révèlent toute +une conception de la vie, des chapeaux qui +sont des poèmes, des nœuds qui sont des +cocardes, il y a aussi des arrangements de +maison qui, à leur manière, parlent à l'esprit. +Pourquoi, sous prétexte d'embellir nos demeures, +leur enlèverions-nous ce caractère +personnel qui a toujours sa valeur? Pourquoi +assimiler nos chambres à des chambres d'hôtel +ou nos salons à des intérieurs de gare, à force +d'y faire prédominer un type uniforme de +beauté officielle?</p> + +<p>Quel malheur que de se promener à travers +les maisons d'une ville, les villes d'un +pays, les pays de tout un vaste continent et +de rencontrer partout certaines formes identiques, +inévitables, irritantes par leur multiplication! +Comme l'esthétique gagnerait à plus +de simplicité! Au lieu de ce luxe de pacotille, +de tous ces ornements prétentieux mais insipides +de banalité, nous aurions une diversité +infinie. D'heureuses trouvailles frapperaient +nos yeux. L'imprévu sous ses mille formes +nous réjouirait et nous retrouverions le secret +d'imprimer à une tapisserie, à un meuble, à +un toit de maison, ce cachet de la personnalité +humaine qui donne à certaines vieilleries un +prix inestimable.</p> + +<p>Continuons et passons pour terminer à des +choses plus simples encore, je veux parler +des petits détails du ménage que plusieurs +jeunes personnes de ce temps trouvent si peu +poétiques. Leur mépris des occupations matérielles, +des modestes soins que réclame un +intérieur, provient d'une confusion fort commune, +mais non moins funeste. Cette confusion +consiste à penser que la poésie et la +beauté sont dans les choses ou n'y sont pas. +Il y a des occupations distinguées, gracieuses, +comme de cultiver les lettres, jouer de la +harpe; et des occupations grossières, disgracieuses, +comme de cirer les souliers, balayer +sa chambre, ou surveiller son pot-au-feu. +Erreur puérile! ni la harpe ni le balai ne font +rien à l'affaire, tout dépend de la main qui +les tient et de l'esprit qui anime cette main. +La poésie n'est pas dans les choses: elle est +en nous. Il faut l'imposer aux objets comme +le sculpteur impose son rêve au marbre. Si +notre vie et nos occupations demeurent trop +souvent sans charme malgré leur distinction +extérieure, c'est parce que nous n'avons rien +su y mettre. Le comble de l'art est de faire +vivre ce qui est inerte, d'apprivoiser ce qui +est sauvage. Je voudrais que nos jeunes filles +s'appliquent à développer en elles l'art vraiment +féminin de donner une âme aux choses +qui n'en ont pas. Le triomphe de la grâce, +chez la femme, est dans cette œuvre-là . Seule, +la femme sait mettre dans une maison ce je +ne sais quoi dont la vertu a fait dire au poète: +«Le toit s'égaie et rit». On dit qu'il n'y a +pas de fées, ou qu'il n'y en a plus, mais on +ne sait pas ce qu'on dit. Le modèle original +des fées chantées par les poètes, ils l'ont trouvé +et le trouvent encore parmi ces aimables mortelles +qui savent pétrir la pâte avec énergie, +raccommoder les accrocs avec bonté, soigner +les malades en souriant, mettre de la grâce +dans un ruban et de l'esprit dans une friture.</p> + +<hr/> + + +<p>Il est bien certain que la culture des beaux-arts +a quelque chose de moralisant et que nos +pensées et nos actes s'imprègnent à la longue +de ce qui frappe nos yeux. Mais l'exercice des +arts et la contemplation de leurs produits sont +un privilège réservé à quelques-uns. Il n'est +pas donné à chacun de posséder, de comprendre +ou de créer de belles choses. Mais il +est un genre de beauté humaine qui peut pénétrer +partout: c'est la beauté qui naît dans les +mains de nos femmes et de nos filles. Sans +cette beauté qu'est la maison la plus ornée? +une habitation froide. Avec elle, le home le +plus dénudé s'anime et s'éclaire. Parmi les +forces capables d'ennoblir et de transformer +les volontés, d'augmenter le bonheur, il n'en +est peut-être aucune d'un emploi plus universel. +Elle sait se faire valoir au moyen des +plus pauvres instruments, au milieu des pires +difficultés. Lorsque la chambre est petite, le +budget restreint, la table modeste, une femme +qui a le don trouve moyen d'y faire régner +de l'ordre, de la propreté, de la bienséance. +Elle met du soin et de l'art dans tout ce +qu'elle entreprend. Bien faire ce que l'on fait +n'est pas à ses yeux le privilège des riches, +mais le droit de tous. C'est pour cela qu'elle +en use et qu'elle sait donner à son intérieur +une dignité et un agrément que n'atteignent +pas les maisons fortunées, où tout est abandonné +aux mercenaires.</p> + +<p>La vie ainsi comprise ne tarde pas à se +révéler riche en beautés inconnues, en attraits, +en satisfactions intimes. Être soi-même, réaliser +dans son milieu naturel le genre de +beauté qu'il comporte: voilà l'idéal. Comme +la mission de la femme grandit en profondeur +et en signification, lorsqu'elle se résume +ainsi à mettre de l'âme dans les choses et à +donner à cette âme de bonté, comme symbole +extérieur, ces procédés agréables et délicats +auxquels le plus brutal des êtres est sensible! +Cela ne vaut-il pas mieux que d'envier ce +qu'on n'a pas et d'appliquer son désir à l'imitation +maladroite d'un ornement étranger?</p> + + + + +<h2><a name="ch12" id="ch12"></a>XII<br/> +L'orgueil et la simplicité dans les rapports sociaux.</h2> + + +<p>Il serait peut-être difficile de trouver un +sujet mieux qualifié que l'orgueil pour prouver +que les obstacles à une vie meilleure, plus +apaisée et plus forte, sont plutôt en nous que +dans les circonstances. La diversité, et surtout +le contraste des situations sociales font +surgir inévitablement toutes sortes de conflits. +Mais combien les rapports entre membres +d'une même société ne seraient-ils pas, malgré +tout, simplifiés si nous mettions un autre +esprit dans le cadre tracé des nécessités extérieures! +Persuadons-nous bien que ce ne sont +pas avant tout les différences de classes, +de fonctions, les formes si dissemblables +de leurs destinées qui brouillent les hommes. +Si tel était le cas on verrait une paix +idyllique régner entre collègues, camarades, +et toutes gens d'intérêts analogues et de sort +pareil. Chacun sait très bien au contraire que +les querelles les plus acharnées sont celles +qui s'élèvent entre semblables et qu'il n'y a +pire guerre que la guerre intestine. Mais ce +qui empêche les hommes de s'entendre, c'est +avant tout l'orgueil. L'orgueil fait de l'homme +un hérisson qui ne peut toucher à autrui sans +le blesser. Parlons d'abord de l'orgueil des +grands.</p> + +<p>Ce qui me déplaît dans ce riche qui passe +en carrosse, n'est ni son équipage, ni sa toilette, +ni le nombre et la prestance de sa domesticité: +c'est son mépris. Qu'il possède une +grande fortune, cela ne me blesse que si j'ai le +caractère mal fait; mais qu'il m'éclabousse, +me passe sur le corps, fasse paraître dans +toute son attitude que je ne compte pour rien +à ses yeux, parce que je ne suis pas riche +comme lui, voilà ce qui m'indispose à bon droit. +Il m'impose après tout une souffrance, et une +souffrance inutile. Il m'humilie et m'insulte +gratuitement. Ce n'est pas ce qu'il y a de vulgaire, +mais ce qu'il y a de plus noble en moi +qui se soulève en face de cet orgueil blessant. +Ne m'accusez pas d'envie, je n'en ressens +aucune: c'est ma dignité d'homme qui est +atteinte. Inutile de chercher bien loin pour +illustrer ces impressions. Tout homme qui a +vu la vie en a rapporté de nombreuses expériences +qui justifieront nos dires à ses yeux. +Dans certains milieux voués aux intérêts +matériels, l'orgueil de la richesse domine à +tel point que les hommes se cotent entre eux +comme on cote des valeurs en bourse. L'estime +est mesurée au contenu du coffre-fort. La +bonne société se compose des grosses fortunes, +la société moyenne, des fortunes +moyennes. Viennent ensuite les gens de peu +et les gens de rien. On se traite en toute occasion +d'après ce principe-là . Et celui qui, relativement +riche, a fait éprouver son dédain à +moins opulent que lui, est abreuvé à son tour +du dédain de ses supérieurs en fortune. Ainsi +la rage de se comparer sévit du sommet à la +base. Un milieu pareil est comme préparé à +souhait pour la culture des plus mauvais sentiments: +mais ce n'est pas la richesse, c'est +l'esprit qu'on y met qu'il faut accuser. Certains +riches n'ont pas cette conception grossière, +surtout ceux qui, de père en fils, sont +habitués à l'aisance. Mais ils oublient qu'il y +a une certaine délicatesse à ne pas trop faire +parler les contrastes. À supposer qu'il n'y ait +aucun mal à jouir d'un large superflu, est-il +indispensable d'étaler ce superflu, d'en choquer +surtout les yeux de ceux qui n'ont pas +le nécessaire, d'afficher son luxe tout près de +la pauvreté? Le bon goût et une sorte de +pudeur empêcheront toujours un homme bien +portant de parler de son appétit vigoureux, de +son bon sommeil, de sa joie de vivre, auprès +de quelqu'un qui s'en va de la consomption. +Beaucoup de gens riches manquent de tact +quelquefois et par là même de pitié et de prudence? +Ne sont-ils pas dès lors mal inspirés +en se plaignant de l'envie, après avoir tout fait +pour la provoquer?</p> + +<p>Mais ce dont on manque surtout c'est de +discernement, lorsqu'on met son orgueil dans +sa fortune ou qu'on se laisse aller inconsciemment +aux séductions du luxe. D'abord, c'est +tomber dans une confusion puérile que de +considérer la richesse comme une qualité +personnelle. On ne saurait se méprendre d'une +façon plus naïve sur la valeur réciproque de +l'enveloppe et du contenu. Je ne veux point +m'appesantir sur cette question: elle est trop +pénible. Et pourtant peut-on s'empêcher de +dire aux intéressés?—Prenez garde, ne confondez +pas ce que vous possédez avec ce que +vous êtes. Connaissez mieux les dessous des +splendeurs du monde afin d'en percevoir avec +force la misère morale et l'enfantillage. L'orgueil +nous dresse en vérité des pièges trop +ridicules. Il faut se méfier d'un compagnon +qui nous rend haïssables au prochain et qui +nous fait perdre la clairvoyance.</p> + +<p>Celui qui se livre à l'orgueil des richesses +oublie ensuite un autre point, le plus important +de tous: c'est que posséder est une fonction +sociale. Sans doute, la propriété individuelle +est aussi légitime que l'existence même +de l'individu et que sa liberté. Ces deux choses +sont inséparables et c'est une utopie grosse +de dangers que de s'attaquer à des bases si élémentaires +de toute vie. Mais l'individu tient à +la société par toutes ses fibres, et tout ce qu'il +fait il doit le faire en vue de l'ensemble. Posséder, +est donc moins un privilège dont il convient +de se glorifier qu'une charge, dont il faut +sentir la gravité. De même qu'il y a un apprentissage +souvent difficile à faire pour exercer +toute fonction sociale, de même cette fonction +qu'on appelle la richesse exige un apprentissage. +C'est un art que de savoir posséder, un +des moins faciles à apprendre. La plupart des +gens, pauvres ou riches, s'imaginent que dans +l'opulence on n'a plus qu'à se laisser vivre. +C'est pour cela qu'il y a si peu d'hommes qui +savent être riches. Aux mains d'un trop grand +nombre, la richesse est, selon une joviale et +redoutable comparaison de Luther, comme +une harpe aux pattes d'un âne. Ils n'ont +aucune idée de la manière de s'en servir.</p> + +<p>Aussi lorsqu'on rencontre un homme +riche et simple en même temps, c'est-à -dire +qui considère sa richesse comme un moyen +de remplir sa mission humaine, il faut le +saluer respectueusement, car il est certainement +quelqu'un. Il a vaincu des obstacles, +surmonté des épreuves, triomphé dans des +tentations ou vulgaires ou subtiles. Il ne confond +pas le contenu de son porte-monnaie avec +celui de son cerveau ou de son cœur, et ce +n'est pas en chiffres qu'il estime ses semblables. +Sa situation exceptionnelle, loin de l'élever, +l'humilie parce qu'il sent bien tout ce +qui lui manque pour être tout à fait à la +hauteur de son devoir. Il est demeuré un +homme, c'est tout dire; il est accueillant, +secourable, et loin de faire de ses biens une +barrière qui le sépare du reste des hommes, +il en fait un moyen de s'en rapprocher toujours +davantage. Quoique le métier de riche +ait été singulièrement gâté par tant d'hommes +orgueilleux et égoïstes, celui-là parvient toujours +à se faire apprécier par quiconque n'est +pas insensible à la justice. Chacun en s'approchant +de lui et en le voyant vivre est +obligé de faire un retour sur soi-même et de +se demander: Que serais-je devenu dans une +situation pareille? Aurais-je cette modestie, +ce détachement, cette probité qui fait qu'on +en agit avec son propre bien comme s'il appartenait +aux autres? Tant qu'il y aura un monde +et une société humaine, tant qu'il y aura +d'âpres conflits d'intérêt, tant que l'envie et +l'égoïsme existeront sur la terre, rien ne sera +plus respectable que la richesse pénétrée par +l'esprit de simplicité. Elle fera plus que de se +faire pardonner: elle se fera aimer.</p> + +<hr/> + + +<p>Plus malfaisant que l'orgueil inspiré par la +richesse, est celui qu'inspire le pouvoir, et par +pouvoir j'entends ici toute puissance qu'un +homme a sur un autre homme, qu'elle soit +étendue ou bornée. Je ne vois aucun moyen +d'éviter qu'il y ait dans le monde des hommes +inégalement puissants. Tout organisme suppose +une hiérarchie des forces. Nous ne sortirons +jamais de là . Mais je crains que, si le +goût du pouvoir est très répandu, l'esprit du +pouvoir ne soit presque introuvable. À force +de le mal comprendre et d'en mésuser, ceux +qui détiennent une parcelle quelconque de +l'autorité en arrivent presque partout à la +compromettre.</p> + +<p>Le pouvoir exerce sur celui qui le détient +une influence très forte. Il faut qu'une tête +soit bien ferme pour ne pas en être troublée. +Cette sorte de démence qui s'emparait des +empereurs romains au temps de leur toute-puissance, +est une maladie universelle dont +les symptômes ont existé de tout temps. Dans +chaque homme un tyran sommeille et n'attend +pour se réveiller qu'une occasion propice. +Or le tyran c'est le pire ennemi de l'autorité, +parce qu'il nous en fournit la caricature intolérable. +De là une multitude de complications +sociales, de froissements et de haines. Tout +homme qui dit à ceux qui dépendent de lui: +tu feras ceci parce que telle est ma volonté, +ou mieux, parce que tel est mon bon plaisir, +fait œuvre mauvaise. Il y a en chacun de +nous quelque chose qui nous invite à résister +au pouvoir personnel, et ce quelque chose est +très respectable. Car au fond nous sommes +égaux et il n'est personne qui ait le droit +d'exiger de moi l'obéissance parce qu'il est +lui et que je suis moi: dans ce cas, son commandement +m'avilit et il n'est pas permis de +se laisser avilir.</p> + +<p>Il faut avoir vécu dans les écoles, les ateliers, +à l'armée, dans l'administration, avoir +suivi de près les relations entre maîtres et +domestiques, s'être arrêté un peu partout +où la suprématie de l'homme s'exerce sur +l'homme, pour se faire une idée du mal que +font ceux qui pratiquent le pouvoir avec arrogance. +De toute âme libre, ils font une âme +d'esclave, c'est-à -dire une âme de révolté. Et +il semble que cet effet funeste, antisocial, +se produise plus sûrement lorsque celui qui +commande est plus rapproché par le sort de +celui qui obéit. Le tyran le plus implacable +est le tyran au petit pied. Un chef d'atelier +ou un contremaître met plus de férocité dans +ses procédés qu'un directeur d'usine ou un +patron. Tel caporal est plus dur pour le +soldat que le colonel. Dans certaines maisons +où madame n'a pas beaucoup plus d'éducation +que sa bonne, il y a entre l'une et l'autre les +relations d'un forçat à un garde-chiourme. +Malheur partout à qui tombe entre les mains +d'un subalterne ivre de son autorité!</p> + +<p>On oublie trop que le premier devoir de +quiconque exerce le pouvoir c'est l'humilité. +La superbe n'est pas l'autorité. Ce n'est pas +nous qui sommes la loi. La loi est au-dessus +de toutes les têtes. Nous l'interprétons seulement, +mais pour la faire valoir aux yeux des +autres il faut d'abord que nous lui soyons +soumis nous-mêmes. Le commandement et +l'obéissance dans la société humaine ne sont +après tout que deux formes de la même vertu: +la servitude volontaire. La plupart du temps +on ne vous obéit pas parce que vous n'avez +pas obéi d'abord.</p> + +<p>Le secret de l'ascendant moral appartient à +ceux qui commandent avec simplicité. Ils adoucissent +par l'esprit la dureté du fait. Leur +pouvoir n'est ni dans le galon, ni dans le +titre, ni dans les mesures disciplinaires. Ils +ne se servent ni de la férule, ni des menaces +et pourtant ils obtiennent tout: pourquoi? +Parce que chacun sent qu'ils sont eux-mêmes +prêts à tout. Ce qui confère à un homme le +droit de demander à un autre homme le sacrifice +de son temps, de son argent, de ses passions +et même de sa vie, c'est que non seulement +il est lui-même résolu à tous ces sacrifices, +mais qu'il les a faits d'avance intérieurement. +Dans l'ordre que donne un homme +animé de cet esprit il y a je ne sais quelle +puissance qui se communique à celui qui doit +obéir à l'aide et faire son devoir.</p> + +<p>Dans tous les domaines de l'activité humaine, +il y a des chefs qui inspirent, soutiennent, +électrisent leurs soldats: sous leur direction, +une troupe fait des prodiges. On se sent +capable avec eux de tous les efforts, prêt à +passer par le feu, selon l'expression populaire, +et c'est avec enthousiasme qu'on y passerait.</p> + +<hr/> + + +<p>Mais il n'y a pas que l'orgueil des grands, +il y a aussi l'orgueil des petits, cette morgue +d'en bas qui est le digne pendant de celle +d'en haut. La racine de ces deux orgueils est +identique. L'homme qui dit: la loi c'est moi, +n'est pas seulement cet être altier, impérieux, +qui provoque l'insurrection par sa seule attitude; +c'est encore ce subalterne dont la mauvaise +tête ne veut admettre qu'il y ait quelque +chose au-dessus d'elle.</p> + +<p>Il y a positivement une quantité de gens que +toute supériorité irrite. Pour eux, tout avis +est une offense; toute critique, une imposture; +tout ordre, un attentat à leur liberté. Ils ne +sauraient souffrir de règle. Respecter quelque +chose ou quelqu'un leur semble une aberration +mentale. Ils nous disent à leur +manière: hors nous il n'y a de place pour +personne.</p> + +<p>De la famille des orgueilleux, sont aussi +tous ceux, intraitables et susceptibles à l'excès +qui, dans les conditions humbles, trouvent +que leurs supérieurs ne leur font jamais assez +d'honneur; que le meilleur et le plus humain +ne parvient pas à contenter et qui remplissent +leur devoir avec des airs de victimes. Au fond +de ces esprits chagrins, il y a trop d'amour-propre +mal placé. Ils ne savent pas tenir +leur poste simplement et compliquent leur +vie et celle de autres par des exigences ridicules +et d'injustes arrière-pensées.</p> + +<p>Quand on se donne la peine d'étudier les +hommes de près, on est surpris de constater +que l'orgueil ait tant de retraites parmi ceux +qu'il est convenu d'appeler les humbles. Telle +est la puissance de ce vice, qu'il parvient à +former autour de ceux qui vivent dans les +conditions les plus modestes, une épaisse +muraille qui les isole de leur prochain. Ils +sont là , retranchés, barricadés dans leurs +ambitions et leurs dédains, aussi inabordables +que les puissants de la terre derrière leurs +préjugés aristocratiques. Obscur ou illustre, +l'orgueil se drape dans sa royauté sombre +d'ennemi du genre humain. Il est le même +dans la misère et dans les grandeurs, impuissant +et solitaire, se méfiant de tous, compliquant +tout. Et jamais on ne pourra répéter +assez que s'il y a entre les classes différentes +tant de haine et d'hostilité, c'est moins +aux fatalités extérieures que nous le devons, +qu'à la fatalité intérieure. L'antagonisme des +intérêts et le contraste des situations creusent +des fossés entre nous, personne ne peut le +nier; mais l'orgueil transforme ces fossés en +abîmes, et au fond c'est lui seul qui crie +d'une rive à l'autre: il n'y a rien de commun +entre vous et nous.</p> + +<hr/> + + +<p>Nous n'en avons pas fini avec l'orgueil, +mais impossible de le peindre sous toutes ses +formes. Je lui en veux surtout lorsqu'il se mêle +au savoir et qu'il le stérilise. Nous devons le +savoir, comme la richesse et la puissance, à +nos semblables. C'est une force sociale qui +doit servir, et elle ne le peut que si ceux qui +savent, restent par le cœur près de ceux qui +ne savent pas. Quand le savoir se transforme +en instrument d'ambition, il se détruit lui-même.</p> + +<p>Que dire de l'orgueil des braves gens? car +il existe, et il rend la vertu même haïssable. +Le juste qui se repent du mal que font les +autres, demeure dans la solidarité et dans +la vérité sociale. Au contraire, le juste qui +méprise les autres pour leurs fautes et leurs +travers, se retranche de l'humanité, et ses +qualités, descendues au rang d'un vain ornement +de sa vanité, deviennent semblables à +ces richesses que la bonté n'inspire pas, à +cette autorité que ne tempère pas l'esprit +d'obéissance. Autant que le riche orgueilleux +et le maître arrogant, la vertu hautaine est +détestable. Elle compose à l'homme des +traits et une attitude où se révèle je ne sais +quoi de provocateur. Son exemple nous éloigne +au lieu de nous entraîner, et ceux qu'elle +daigne honorer de ses bienfaits se sentent +souffletés.</p> + +<p>Résumons-nous et concluons:</p> + +<p>C'est une erreur de penser que nos avantages +quels qu'ils soient doivent être mis au +service de notre vanité. Chacun d'eux constitue +pour celui qui en jouit une obligation +et non un motif de se glorifier. Les biens +matériels, le pouvoir, le savoir, les qualités +du cœur et de l'esprit deviennent autant de +causes de discorde lorsqu'ils servent à nourrir +l'orgueil. Ils ne restent bienfaisants que s'ils +sont pour ceux qui les possèdent des sujets +de modestie. Soyons humbles si nous possédons +beaucoup, parce que cela prouve que +nous sommes débiteurs: tout ce qu'un homme +possède il le doit à quelqu'un, et sommes-nous +sûrs de pouvoir payer nos dettes?</p> + +<p>Soyons humbles si nous sommes revêtus +d'importantes fonctions et si nous tenons +dans nos mains le sort des autres, car il est +impossible qu'un homme clairvoyant ne se +sente pas au-dessous de si graves devoirs.</p> + +<p>Soyons humbles si nous avons beaucoup +de connaissances, car elles ne nous servent +qu'à mieux constater la grandeur de l'inconnu +et à comparer le peu que nous avons découvert +par nous-mêmes à la masse de ce que +nous devons à la peine d'autrui.</p> + +<p>Enfin, soyons humbles surtout si nous +sommes vertueux, parce que nul ne doit +mieux sentir ses défauts que celui qui a la +conscience exercée, et plus que personne il +doit éprouver le besoin d'être indulgent pour +autrui et de souffrir pour ceux qui font le mal.</p> + +<hr/> + + +<p>—Et que faites-vous des distinctions nécessaires? +me dira-t-on peut-être. À force de +simplicité n'allez-vous pas effacer ce sentiment +des distances qu'il importe de maintenir pour +le bon fonctionnement d'une société?</p> + +<p>—Je ne suis pas d'avis de supprimer les distances +et les distinctions. Mais je pense que ce +qui distingue un homme ne se trouve ni dans +le grade, ni dans la fonction, ni dans l'uniforme, +ni dans la fortune, mais uniquement en lui-même. +Plus qu'aucun autre temps, le nôtre a +percé à jour la vanité des distinctions purement +extérieures. Pour être quelqu'un maintenant, +il ne suffit plus de porter un manteau +d'empereur ou une couronne royale; à quoi +servirait-il de se prévaloir d'un galon, d'un +blason ou d'un ruban? Certes, les signes extérieurs +ne sont point condamnables, ils ont +leur signification et leur utilité, mais à condition +de couvrir quelque chose et non pas le +vide. Le jour où ils ne correspondent plus à +rien, ils deviennent inutiles et dangereux. La +seule façon véritable de se distinguer est de +valoir mieux. Si vous voulez que les distinctions +sociales si nécessaires, si respectables +en elles-mêmes, soient effectivement respectées, +il faut d'abord vous en rendre dignes. +Autrement vous contribuez à les faire haïr et +mépriser. C'est une chose malheureusement +trop certaine que le respect est en baisse +parmi nous et ce n'est certes pas faute de +distinctions propres à marquer ce qui veut +être respecté. La cause du mal est dans ce +préjugé qu'une haute situation dispense celui +qui l'occupe d'observer les devoirs courants +de la vie. En nous élevant, nous croyons nous +affranchir de la loi. Et ainsi nous oublions +que l'esprit d'obéissance et de modestie doit +grandir avec la situation. Il en résulte que +ceux qui réclament le plus de respect pour +leur charge font aussi le moins d'efforts pour +mériter ce respect. Voilà pourquoi le respect +diminue.</p> + +<p>La seule distinction nécessaire est celle qui +consiste à vouloir être meilleur. L'homme qui +s'efforce d'être meilleur devient plus humble, +plus abordable, plus familier même avec ceux +qui lui doivent le respect. Mais comme il +gagne à être connu de près, la hiérarchie n'y +perd rien, et il récolte d'autant plus de respect +qu'il a semé moins d'orgueil.</p> + + + + +<h2><a name="ch13" id="ch13"></a>XIII<br/> +L'éducation pour la simplicité.</h2> + + +<p>La vie simple étant surtout le produit d'une +direction d'esprit, il est naturel que l'éducation +doit avoir une grande influence dans ce +domaine.</p> + +<p>On ne pratique guère que deux manières +d'élever les enfants:</p> + +<p>La première consiste à élever ses enfants +pour soi-même;</p> + +<p>La deuxième consiste à les élever pour +eux-mêmes.</p> + +<p>Dans le premier cas, l'enfant est considéré +comme un complément des parents. Il fait +partie de leur avoir et occupe une place parmi +les objets qu'ils possèdent. Tantôt cette place +est la plus noble: quand les parents apprécient +surtout la vie d'affections. Tantôt aussi, +lorsque les intérêts matériels dominent, l'enfant +vient en second, en troisième, en dernier +lieu. En aucun cas, il n'est quelqu'un. Jeune, +il gravite autour des parents, non seulement +par l'obéissance, ce qui est légitime, mais +par la subordination de toutes ses initiatives +et de tout son être. À mesure qu'il avance en +âge, cette subordination s'accentue et devient +de la confiscation en s'étendant aux idées, +aux sentiments, à tout. Sa minorité se perpétue. +Au lieu d'évoluer lentement vers l'indépendance, +l'homme progresse dans l'esclavage. +Il est ce qu'on lui permet d'être, ce +que le commerce, l'industrie de son père, ou +encore ce que les croyances religieuses, les +opinions politiques, les goûts esthétiques de +son père, exigent qu'il soit. Il pensera, parlera, +agira, se mariera, ou augmentera sa +famille, dans le sens et dans la limite de +l'absolutisme paternel. Cet absolutisme familial +peut être pratiqué par des gens qui n'ont +aucune volonté; il suffit qu'ils soient convaincus +que le bon ordre exige que l'enfant +soit la chose des parents. À défaut d'énergie +ils s'empareront de lui par d'autres moyens, +par les soupirs, les supplications, ou par de +basses séductions. S'ils ne peuvent l'enchaîner, +ils l'englueront et le prendront au +piège. Mais il vivra en eux, par eux, pour +eux, ce qui est la seule chose admissible.</p> + +<p>Ce genre d'éducation n'est pas seulement +pratiqué dans la famille mais aussi dans les +grands organismes sociaux dont la fonction +éducatrice principale consiste à mettre la +main sur les nouveaux venus, afin de les +enfermer de la façon la plus irrésistible dans +les cadres existants. C'est la réduction, la trituration +et l'absorption de l'individu dans +un corps social, qu'il soit théocratique, communiste +ou simplement bureaucratique et +routinier. Vu du dehors, un pareil système +semblerait être l'éducation simple par excellence. +Ses procédés, en effet, sont absolument +simplistes. Et si l'homme n'était pas +quelqu'un, s'il n'était qu'un exemplaire de +la race ce serait là l'éducation parfaite. De +même que tous les animaux sauvages et tous +les poissons et insectes du même genre et de +la même espèce ont la même raie au même +endroit, de même nous serions tous identiques, +ayant mêmes goûts, même langue, même +croyance et mêmes tendances. Mais l'homme +n'est pas qu'un exemplaire de la race et c'est +pour cela que ce genre d'éducation est loin +d'être simple par ses effets. Les hommes +varient tellement entre eux qu'il faut inventer +des moyens innombrables pour réduire, +endormir, éteindre la pensée individuelle. Et +l'on n'y parvient qu'en partie, ce qui dérange +tout perpétuellement. À chaque instant, par +une fissure, la force intérieure d'initiative se +fait jour avec violence et produit des explosions, +des commotions, des désordres graves. +Et là où rien ne se produit, où force reste +à l'autorité extérieure, le mal gît au fond. +Sous l'ordre apparent se cachent les révoltes +sourdes, les tares contractées dans une existence +anormale, l'apathie, la mort.</p> + +<p>Le système est mauvais qui produit des +fruits semblables et, quelque simple qu'il +paraisse, au fond il engendre toutes les complications.</p> + +<hr/> + + +<p>L'autre système est l'extrême opposé. Il +consiste à élever les enfants pour eux-mêmes. +Les rôles sont renversés: les parents sont là +pour l'enfant. À peine est-il né qu'il devient +le centre. La tête blanche des aïeux et la tête +robuste du père s'inclinent devant cette tête +bouclée. Son bégaiement est leur loi; un signe +de lui suffit. Qu'il crie un peu fort dans son +berceau, la nuit, il n'y a pas de fatigue qui +tienne, il faut mettre toute la maison debout. +Le dernier venu n'est pas long à s'apercevoir +qu'il a la toute-puissance, et il ne marche pas +encore qu'il a déjà le vertige du pouvoir. En +grandissant cela ne fait que croître et embellir. +Parents, grands-parents, domestiques, +professeurs, tout le monde est à ses ordres. Il +accepte les hommages et même l'immolation +de son prochain; il traite en sujet récalcitrant +quiconque ne se range pas sur son passage. +Il n'y a que lui. Il est l'unique, le parfait, +l'infaillible. On s'aperçoit trop tard qu'on s'est +donné un maître et quel maître! oublieux des +sacrifices, sans respect, sans pitié même. Il +ne tient plus aucun compte de ceux à qui il +doit tout et va par la vie sans loi ni frein.</p> + +<p>Cette éducation a sa forme sociale, elle +aussi. Elle fleurit partout où le passé ne +compte pas, où l'histoire commence avec les +vivants, où il n'y a ni tradition, ni discipline, +ni respect, où ceux qui savent le moins ont le +verbe le plus haut, où tous ceux qui ont à +représenter l'ordre public s'inquiètent du premier +venu dont la force consiste à crier fort +et à ne respecter personne. Elle assure le +règne des passions éphémères, le triomphe +de l'arbitraire inférieur. Je compare ces deux +éducations dont l'une est l'exaltation du milieu, +l'autre l'exaltation de l'individu; l'une +l'absolutisme de la tradition, l'autre la tyrannie +des derniers venus, et je les trouve aussi +funestes l'une que l'autre. Mais le plus funeste +de tout c'est la combinaison des deux qui +produit des êtres mi-partie automates, mi-partie +despotes, oscillant sans cesse entre +l'esprit moutonnier et l'esprit de révolte ou +de domination.</p> + +<p>Il ne faut élever les enfants ni pour eux-mêmes, +ni pour les parents: car l'homme +n'est pas plus destiné à être un personnage +qu'un échantillon. Il faut les élever pour la +vie. Leur éducation a pour but de les aider +à devenir des membres actifs de l'humanité, +des puissances fraternelles, de libres serviteurs +de la cité. C'est compliquer la vie, la +déformer, semer les germes de tous les désordres +que de pratiquer une éducation qui +s'inspire d'un autre principe.</p> + +<p>Quand on veut résumer d'un mot la destinée +de l'enfant, c'est le mot <i>avenir</i> qui +monte aux lèvres. L'enfant est l'<i>avenir</i>. Ce +mot dit tout: les peines passées, les efforts +présents, les espérances. Or ce mot l'enfant +est incapable d'en mesurer la portée au +moment où l'éducation commence. Car à ce +moment il est livré à la toute-puissance des +impressions actuelles. Qui donc lui donnera +les premiers éclaircissements et le mettra +dans la voie qu'il doit suivre? Les parents, les +éducateurs. Mais pour peu qu'ils réfléchissent, +ils sentent que leur œuvre n'intéresse pas +seulement eux et l'enfant, mais qu'ils exercent +des pouvoirs et administrent des intérêts +impersonnels. Il faut que l'enfant leur apparaisse +constamment comme un futur citoyen. +Sous l'influence de cette préoccupation ils +auront deux soucis qui se compléteront l'un +l'autre: le souci de la puissance initiale, +individuelle, qui germe dans leur enfant et +doit grandir, et la destination sociale de cette +puissance. À aucun moment de leur action +sur lui ils ne pourront oublier que ce petit +être confié à leurs soins doit devenir <i>lui-même</i> +et <i>fraternel</i>. Ces deux conditions, loin de +s'exclure, ne se rencontrent jamais que combinées +en une indissoluble union. Il est impossible +d'être fraternel, d'aimer, de se donner, +si l'on n'est pas maître de soi; et, réciproquement, +nul ne peut se posséder, se saisir +lui-même dans ce qu'il a de distinct, sans +être descendu à travers les accidents de surface +de son existence, jusqu'aux sources +profondes de l'être, où l'homme se sent lié à +l'homme par ce qu'il a d'intime.</p> + +<p>Pour aider un enfant à devenir lui-même +et fraternel, il faut le défendre contre l'action +violente et pernicieuse des forces de désordre.</p> + +<p>Ces forces sont extérieures et intérieures. +Chacun au dehors est menacé non seulement +par les dangers matériels, mais par l'ingérence +violente des volontés étrangères; au +dedans, par le sentiment exagéré de son moi +et par toutes les fantaisies que ce sentiment +entendre. Le danger extérieur est très grand +qui peut naître de l'influence abusive des éducateurs. +Le droit du plus fort s'introduit dans +l'éducation avec une facilité extrême. Pour +faire une éducation, il faut avoir renoncé à +ce droit, c'est-à -dire fait abnégation du sentiment +inférieur de notre personne qui nous +transforme en ennemis d'autrui, même de +nos enfants. Notre autorité n'est bonne que si +elle s'inspire d'une autre, supérieure à nous-mêmes. +Dans ce cas non seulement elle est +salutaire, mais aussi indispensable, et devient +la meilleure garantie à son tour contre le +plus grand péril intérieur qui menace un être: +celui de s'exagérer sa propre importance. +Au commencement de la vie, la vivacité des +impressions personnelles est si grande qu'il +faut, pour rétablir l'équilibre, la soumettre à +l'influence pacifiante d'une volonté calme et +supérieure. Le propre de la fonction éducatrice +est de représenter cette volonté auprès +de l'enfant, d'une façon aussi continue, aussi +désintéressée que possible. Les éducateurs +représentent alors tout ce qu'il y a de respectable +dans le monde. Ils donnent à l'être +qui entre dans la vie l'impression de quelque +chose qui le précède, le dépasse, l'enveloppe; +mais ils ne l'écrasent pas; au contraire leur +volonté et toutes les influences qu'ils lui +transmettent, deviennent des éléments nutritifs +de sa propre énergie. Pratiquer ainsi +l'influence, c'est cultiver l'obéissance féconde, +celle d'où naissent les caractères libres. L'autorité +purement personnelle des parents, des +maîtres, des institutions est à l'enfant ce que +sont à une jeune plante les broussailles touffues +sous lesquelles elle s'étiole et meurt. +L'autorité impersonnelle, celle qui appartient +à l'homme qui s'est soumis d'abord aux réalités +vénérables devant lesquelles il veut plier +la fantaisie individuelle d'un enfant, ressemble +à l'atmosphère pure et lumineuse. +Elle est certes active et nous influence à sa +façon, mais elle nourrit et affermit notre vie +propre. Sans cette autorité, point d'éducation. +Surveiller, diriger, résister, telle est la +fonction de l'éducateur: il doit apparaître à +l'enfant non comme une barrière de fantaisie +qu'à la rigueur on sauterait pourvu que le +bond soit proportionné à la hauteur de l'obstacle; +mais comme une muraille transparente +à travers laquelle s'aperçoivent des réalités +immuables, des lois, des bornes, des vérités +contre lesquelles il n'y a aucune action possible. +Ainsi naît le respect qui est en chacun +la faculté de concevoir ce qui est plus grand +que lui-même, le respect qui nous grandit et +nous affranchit en nous rendant modestes. +Voilà la loi de l'éducation pour la simplicité. +Elle peut se résumer en ces mots: former des +hommes <i>libres et respectueux</i>, des hommes +qui soient eux-mêmes et fraternels.</p> + +<hr/> + + +<p>Déduisons de ce principe quelques applications +pratiques.</p> + +<p>Par cela même que l'enfant est l'avenir, il +faut le lier au passé par la piété. Nous lui +devons de revêtir la tradition, des formes les +plus pratiques et les plus susceptibles de créer +une forte impression. De là la place exceptionnelle +que doivent tenir dans une éducation +et dans une maison, les anciens, le culte du +souvenir, et par extension, l'histoire du foyer +domestique. C'est surtout envers nos enfants +que nous remplissons un devoir, lorsque nous +assignons en toute chose la place d'honneur +aux grands-parents. Rien ne parle avec autant +de force à un enfant et ne développe davantage +en lui les sentiments de modestie, que +s'il voit son père et sa mère observer, en toute +occasion, vis-à -vis d'un vieux grand-père, +quelquefois infirme, une attitude de respect. +Il y a là une leçon de choses perpétuelle à +laquelle on ne résiste pas. Pour qu'elle ait sa +force entière, il est nécessaire que, dans une +maison, un accord tacite règne entre toutes +les personnes adultes. Aux yeux de l'enfant +elles sont toutes solidaires, tenues de se respecter, +de s'entendre, sous peine de compromettre +l'autorité éducatrice. Et, au nombre de +ces personnes, il faut comprendre les domestiques. +Un domestique est une grande personne +et c'est le même sentiment de respect +qui se trouve blessé lorsqu'un enfant manque +d'égards pour un serviteur ou lorsqu'il en +manque pour son père ou son grand-père. +Aussitôt qu'il adresse une parole impolie ou +arrogante à une personne plus âgée, il sort +du chemin qu'un enfant ne doit point quitter, +et pour peu que les parents négligent de +l'avertir, ils s'apercevront bientôt à sa conduite +envers eux-mêmes que l'ennemi est +entré dans son cœur.</p> + +<p>On se trompe si l'on croit que l'enfant est +naturellement éloigné du respect, et en appuyant +cette opinion sur les exemples si nombreux +d'irrévérence que nous présente le jeune +âge. Au fond le respect est un besoin pour +l'enfant. Son être moral s'en nourrit. L'enfant +aspire confusément à respecter et à admirer +quelque chose. Mais lorsqu'on ne tire point +partie de cette aspiration, elle se perd et se +corrompt. Par notre manque de cohésion et +de déférence mutuelle, nous, les grands, nous +discréditons tous les jours aux yeux de l'enfant +notre propre cause et celle de toutes les choses +respectables. Nous lui inoculons le mauvais +esprit dont les effets se tournent ensuite contre +nous.</p> + +<p>Cette triste vérité n'apparaît nulle part avec +plus de force que dans les rapports entre maîtres +et serviteurs tels que nous les avons créés. +Nos fautes sociales, notre manque de simplicité +et de bonté retombent sur la tête de nos +enfants. Il y a certainement peu de bourgeois +qui comprennent qu'il vaut mieux perdre plusieurs +milliers de francs que de faire perdre à +ses enfants le respect pour les domestiques, +qui représentent dans nos maisons la catégorie +des humbles. Rien n'est plus vrai pourtant. +Maintenez tant que vous voudrez les +conventions et les distances, cette sorte de +délimitation des frontières sociales qui permet +à chacun de rester à sa place et d'observer la +hiérarchie. C'est une bonne chose, j'en suis +persuadé, mais à condition de ne jamais oublier +que ceux qui nous servent sont des hommes +au même titre que nous. Vous imposez à vos +domestiques des formules de langage et des +attitudes, signes extérieurs du respect qu'ils +vous doivent. Enseignez-vous aussi à vos +enfants et employez-vous personnellement, +des procédés qui font comprendre à vos serviteurs, +que vous respectez leur dignité individuelle +comme vous désirez qu'ils vous respectent? +Vous avez là chez tous à toute heure +un excellent terrain d'étude pour vous entraîner +à la pratique du respect mutuel qui est +une des conditions essentielles de la santé +sociale. Je crains qu'on en profite trop peu. +Vous exigez bien le respect, mais vous +ne le pratiquez point. Aussi vous n'obtenez +le plus souvent que de l'hypocrisie et vous +avez pour résultat supplémentaire, très inattendu: +d'avoir cultivé l'orgueil dans vos +enfants. Ces deux facteurs combinés amassent +de grosses difficultés pour cet avenir que +vous devez sauvegarder. J'ai donc raison +de dire que vous avez fait une perte sensible +le jour où vous avez, par vos habitudes +et vos pratiques, amené la diminution du +respect.</p> + +<p>Pourquoi ne le dirais-je pas? Il me semble +que la plupart d'entre nous travaillent à cette +diminution. Partout et dans presque toutes les +classes sociales, je remarque qu'on entretient +un assez mauvais esprit dans l'enfance, un +esprit de mépris réciproque. Ici, on méprise +quiconque a des mains calleuses et des habits +de travail; là , on méprise quiconque ne porte +pas le bourgeron. Les enfants élevés dans cet +esprit-là feront un jour de tristes concitoyens. +Tout cela manque absolument de cette simplicité +qui fait que des hommes de bonne volonté +aux divers degrés d'une société peuvent collaborer +ensemble, sans être gênés par les distances +accessoires qui les séparent.</p> + +<p>Si l'esprit de caste fait perdre le respect, +l'esprit de parti, quel qu'il soit, le fait perdre +tout autant. Dans certains milieux on élève +les enfants de telle sorte qu'ils ne vénèrent +qu'une seule patrie, la leur, une seule politique, +celle de leurs parents et maîtres, une +seule religion, celle qu'on leur inculque. S'imagine-t-on +vraiment former ainsi des êtres respectueux +de la patrie, de la religion, de la loi? +Est-il de bon aloi, le respect qui ne s'étend +qu'à ce qui nous touche ou nous appartient? +Singulier aveuglement des cliques et des coteries +qui s'arrogent avec tant d'ingénue complaisance +le titre d'écoles de respect et qui, +hormis elles, ne respectent rien. Au fond elles +disent: la patrie, la religion, la loi c'est +nous! Un pareil enseignement engendre le +fanatisme. Or si le fanatisme n'est pas l'unique +ferment antisocial, il est certes l'un des pires +et des plus énergiques.</p> + +<hr/> + + +<p>Si la simplicité du cœur est une condition +essentielle du respect, la simplicité de vie en +est la meilleure école. Quelle que soit votre +condition de fortune, évitez tout ce qui peut +faire croire à vos enfants qu'ils sont plus que +les autres. Lors même que votre situation vous +permettrait de les habiller richement, songez +au dommage que vous pouvez leur causer en +excitant leur vanité. Préservez-les du malheur +de jamais croire qu'il suffise d'être vêtu avec +recherche pour posséder la distinction, et surtout +n'augmentez pas de gaîté de cœur, par +leur costume et leurs habitudes, les distances +qui les séparent déjà de leurs semblables. +Habillez-les simplement. Que si, au contraire, +il vous fallait faire des efforts d'économie pour +offrir à vos enfants le plaisir d'être vêtus avec +élégance, je vous engagerais à réserver pour +une meilleure cause votre esprit de sacrifice. +Vous risqueriez de le voir mal récompensé. +Vous semez votre argent, alors qu'il vaudrait +mieux l'épargner pour des besoins sérieux; +vous vous préparez pour plus tard une moisson +d'ingratitude. Combien il est dangereux d'habituer +vos fils et vos filles à un genre de vie qui +dépasse vos moyens et les leurs! D'abord cela +fait très mal à la bourse; en second lieu, cela +développe l'esprit du mépris au sein même de +la famille. Si vous habillez vos enfants comme +de petits seigneurs et leur donnez à croire +qu'ils vous sont supérieurs, quoi d'étonnant +qu'ils finissent par vous dédaigner! Vous aurez +nourri à votre table des déclassés. Or ce genre +de produit coûte fort cher et ne vaut rien.</p> + +<p>Il y a aussi une certaine façon d'instruire +les enfants qui a pour résultat le plus clair +de les amener à mépriser leurs parents, leur +milieu, les mœurs et les labeurs au milieu +desquels ils ont grandi. Une telle instruction +est une calamité. Elle n'est bonne qu'à produire +une légion de mécontents qui se séparent +par le cœur de leur souche, de leur origine, +de leurs affinités, de tout ce qui, en somme, +fait l'étoffe première d'un homme. Une fois +détachés de l'arbre robuste qui les a produits, +le vent de leur ambition égarée les promène +par la terre comme des feuilles mortes qui +vont s'amasser en certains endroits, fermenter +et pourrir les unes sur les autres.</p> + +<p>La nature ne procède pas par sauts et par +bonds, mais par évolution lente et sûre. Imitons-la +dans notre façon de préparer une carrière +à nos enfants. Ne confondons pas le +progrès et l'avancement avec ces exercices +violents qu'on appelle des sauts périlleux. +N'élevons pas nos enfants de telle sorte qu'ils +en viennent à mépriser les travaux, les aspirations +et l'esprit de simplicité de la maison +paternelle: ne les exposons pas à la tentation +mauvaise d'avoir honte de notre pauvreté, +s'ils parviennent jamais eux mêmes à la fortune. +Une société est bien malade le jour où +les fils de paysans commencent à se dégoûter +des champs, où les fils des matelots désertent +la mer, où les filles d'ouvriers dans l'espoir +d'être prises pour des héritières, préfèrent marcher +seules dans la rue qu'au bras de leurs +braves parents. Une société est saine, au contraire, +lorsque chacun de ses membres s'applique +à faire à peu près ce que firent ses +parents, mais mieux, et visant à s'élever, se +contente d'abord des fonctions plus modestes +en les remplissant avec conscience<a id="FNanchor_2" name="FNanchor_2"></a><a href="#Footnote_2" class="fnanchor">2</a>.</p> + +<div class="footnote"><p><a name="Footnote_2" id="Footnote_2"></a> +<a href="#FNanchor_2"> +<span class="label">[2]</span></a> Ce serait ici le lieu de parler du travail en général, +de son influence tonifiante sur l'éducation. Mais j'ai parlé +de ce sujet dans mes ouvrages: <cite>Justice</cite>, <cite>Jeunesse</cite>, +<cite>Vaillance</cite>; je me borne à y renvoyer le lecteur.</p> +</div> +<hr/> + + +<p>L'éducation doit former des hommes libres. +Si vous voulez élever vos enfants pour la +liberté, élevez-les simplement et ne craignez +pas surtout de nuire ainsi à leur bonheur. Bien +au contraire. Plus un enfant a de joujoux +luxueux, de fêtes et de plaisirs recherchés, +moins il s'amuse. Il y a là une indication sûre. +Soyons sobres dans nos moyens de réjouir et +de divertir la jeunesse et surtout ne créons +pas à la légère des besoins factices. Nourriture, +vêtement, logement, distractions, que +tout cela soit aussi naturel et aussi peu compliqué +que possible. Pour rendre aux enfants +la vie agréable, certains parents leur donnent +des habitudes de gourmandise et de paresse, +leur font éprouver des excitations incompatibles +avec leur âge, multiplient les invitations +et les spectacles. Tristes présents que tout +cela. Au lieu d'un homme libre vous élevez +un esclave. Trop habitué au luxe, il s'en +fatiguera, et pourtant lorsque pour l'une ou +l'autre raison ses aises lui manqueront, il sera +malheureux et vous avec lui: et, ce qui est +pire, vous serez peut-être tous ensemble disposés +dans les grandes occasions de la vie +à sacrifier la dignité humaine, la vérité, le +devoir, par pure lâcheté.</p> + +<p>Élevons donc nos enfants simplement, je +dirais presque durement; entraînons-les aux +exercices fortifiants, aux privations même. +Qu'ils soient de ceux qui soient mieux préparés +à coucher sur la dure, à supporter des +fatigues, qu'à savourer les plaisirs de la table +et le confort d'un lit. Ainsi nous en ferons +des hommes indépendants et solides sur lesquels +on puisse compter, qui ne se vendront +pas pour un peu de bien-être et qui néanmoins, +plus que personne, auront la faculté +d'être heureux.</p> + +<p>Une vie trop facile amène une sorte de lassitude +dans l'énergie vitale. On devient un +blasé, un désillusionné, un jeune vieux, inamusable. +Combien d'enfants et de jeunes gens +sont aujourd'hui dans ce cas. Sur eux se sont +posées, comme de tristes moisissures, les +traces de nos décrépitudes, de notre scepticisme, +de nos vices, et des mauvaises habitudes +qu'ils ont contractées en notre compagnie. +Que de retours sur nous-mêmes ces +jeunesses fanées nous font faire! Que d'avertissements +gravés sur ces fronts!</p> + +<p>Ces ombres nous disent par le contraste +même que le bonheur consiste à être un vrai +vivant, actif, prime-sautier, vierge du joug des +passions, des besoins factices, des excitations +maladives, ayant gardé dans son corps la +faculté de jouir de la lumière du jour, de l'air +qu'on respire; et dans son cœur, la capacité +d'aimer et d'éprouver avec puissance tout ce +qui est généreux, simple et beau.</p> + +<hr/> + + +<p>La vie factice engendre la pensée factice +et la parole mal assurée. Des habitudes +saines, des impressions fortes, le contact ordinaire +avec la réalité amènent naturellement +la parole franche. Le mensonge est un vice +d'esclave, le refuge des lâches et des mous. +Quiconque est libre et ferme est aussi franc +du collier. Encourageons chez nos enfants +l'heureuse hardiesse de tout dire sans mâcher +leurs paroles! Que fait-on d'ordinaire? On +refoule, on nivelle les caractères, en vue de +l'uniformité qui pour le grand troupeau est +synonyme du bon ton. Penser avec son esprit, +sentir avec son cœur, exprimer le vrai moi, +quelle inconvenance, quelle rusticité!—Oh! +l'atroce éducation que celle qui consiste à +perpétuellement étouffer en chacun de nous la +seule chose qui lui donne sa raison d'être. De +combien de meurtres d'âmes nous nous rendons +coupables! Les unes sont assommées à +coups de crosse, les autres doucement étouffées +entre deux édredons! Tout conspire contre les +caractères indépendants. Petit, on désire +nous voir comme des images ou des poupées; +grands, on nous aime à condition que nous +soyons comme tout le monde, des automates: +quand on en a vu un, on les connaît tous. +C'est pour cela que le manque d'originalité et +d'initiative nous a gagnés et que la platitude +et la monotonie sont les marques distinctives +de notre vie. La vérité nous affranchira: +apprenons à nos enfants à être eux-mêmes, +à donner leur son, sans fêlure ni sourdine. +Faisons-leur de la loyauté un besoin, et dans +leurs plus graves manquements, pourvu qu'ils +les avouent, comptons-leur comme un mérite +d'avoir été méchants à visage découvert.</p> + +<hr/> + + +<p>À la franchise associons la naïveté dans +notre sollicitude d'éducateurs. Ayons pour +cette compagne de l'enfance, un peu sauvage, +mais si gracieuse et si bienfaisante, tous les +égards possibles. Ne l'effarouchons pas. +Quand elle s'est enfuie d'un endroit, il est si +rare qu'elle revienne jamais. La naïveté n'est +pas seulement la sœur de la vérité, la gardienne +des qualités propres de chacun, elle +est encore une grande puissance éducatrice et +révélatrice. Je vois autour de nous trop de +gens soi-disant positifs, qui sont armés de +lunettes terrifiantes et de grands ciseaux pour +dénicher les choses naïves et leur rogner les +ailes. Ils extirpent la naïveté de la vie, de la +pensée, de l'éducation et la poursuivent même +jusqu'aux régions du rêve. Sous prétexte de +faire de leurs enfants des hommes, ils les +empêchent d'être des enfants, comme si, avant +les fruits mûrs de l'automne, il ne fallait pas les +fleurs, les parfums, les chants, la féerie du +printemps.</p> + +<p>Je demande grâce pour tout ce qui est naïf +et simple, non seulement pour ces gentillesses +innocentes qui voltigent autour des têtes +bouclées, mais aussi pour la légende, la naïve +chanson, les récits du monde des merveilles +et du mystère. Le sens du merveilleux est +dans l'enfant la première forme de ce sens de +l'infini sans lequel un homme est comme un +oiseau privé d'ailes. Ne sevrons pas l'enfance +du merveilleux, afin de lui garder la faculté +de s'élever au-dessus du terre à terre et d'apprécier +plus tard ces pieux et touchants symboles +des âges disparus, où la vérité humaine a +trouvé des expressions que notre aride logique +ne remplacera jamais.</p> + + + + +<h2><a name="ch14" id="ch14"></a>XIV<br/> +Conclusion.</h2> + + +<p>Je pense avoir suffisamment indiqué l'esprit +et les manifestations de la vie simple +pour faire entrevoir qu'il y a là tout un +monde oublié de force et de beauté. Ceux-là +pourraient en faire la conquête qui auraient +l'énergie suffisante pour se détacher des inutilités +funestes dont notre existence est embarrassée. +Ils ne tarderaient pas à s'apercevoir +que, en renonçant à quelques satisfactions de +surface, à quelques ambitions puériles, on +augmente sa faculté d'être heureux et son +pouvoir pour la justice. +Ces résultats portent autant sur la vie +privée que sur la vie publique. Il est incontestable +que, en luttant contre la tendance fiévreuse +de briller, en cessant de faire de la satisfaction +de nos désirs le but de notre activité, en +revenant aux goûts modestes, à la vie vraie, +nous travaillerions à consolider la famille. +Un autre esprit soufflerait dans nos maisons, +créant des mœurs nouvelles et un milieu plus +favorable à l'éducation de l'enfance. Peu à +peu nos jeunes gens et nos jeunes filles se +sentiraient dirigés vers un idéal plus élevé +et en même temps plus réalisable. Cette transformation +intérieure exercerait à la longue +son influence sur l'esprit public. De même +que la solidité d'un mur dépend du grain des +pierres et du degré de consistance du ciment +qui les agglutine, de même l'énergie de la vie +publique dépend de la valeur individuelle des +citoyens et de leur puissance de cohésion. Le +grand desideratum de notre époque est la +culture de l'élément social qui est l'individu +humain. Tout dans l'organisation actuelle de +la société nous ramène à cet élément. En le +négligeant nous sommes exposés à perdre le +bénéfice du progrès et même à faire tourner +contre nous les efforts les plus persévérants. +Au sein d'un outillage sans cesse perfectionné, +s'il advient que l'ouvrier diminue de valeur, +à quoi servent les engins dont il dispose? À +empirer par leurs qualités même les fautes de +celui qui les manie sans discernement ou sans +conscience. Les rouages de la grande machine +moderne sont infiniment délicats. La malveillance, +l'impéritie, ou la corruption, peuvent y +produire des troubles autrement redoutables +que dans l'organisme plus ou moins rudimentaire +de la société d'autrefois. Il nous faut +donc veiller à la qualité de l'individu appelé, +dans une mesure quelconque, à contribuer au +fonctionnement de cette machine. Que cet +individu soit à la fois solide et liant, qu'il +s'inspire de la loi centrale de vie: être soi-même +et fraternel. Tout en nous et hors de +nous se simplifie et s'unifie sous l'influence +de cette loi, qui est la même pour tous et à +laquelle chacun doit ramener ses actions; car +nos intérêts essentiels ne sont point contraires, +ils sont identiques. En cultivant l'esprit de +simplicité nous arriverions donc à donner à la +vie publique une plus forte cohésion.</p> + +<p>Les phénomènes de décomposition et de délabrement +que nous y remarquons se ramènent +tous à la même cause: manque de solidité +et manque de cohésion. On ne dira jamais +assez combien le triomphe des petits intérêts +de caste, de coterie, de clocher, l'âpre recherche +du bien-être personnel, sont contraires au +bien social, et, par une conséquence fatale, +détruisent le bonheur de l'individu. Une société +dans laquelle chacun n'est préoccupé que de +son bien-être individuel est le désordre organisé. +Il ne sort pas d'autre enseignement des +conflits irréductibles de nos égoïsmes intransigeants.</p> + +<p>Nous ressemblons trop à ces gens qui ne se +réclament de leur famille que pour lui demander +des avantages, mais non pour lui faire +honneur. À tous les degrés de l'échelle sociale, +nous pratiquons la revendication. Nous +nous prétendons tous créanciers, personne ne +se reconnaît débiteur. Nos rapports avec nos +concitoyens consistent à les inviter, sur un +ton aimable ou arrogant, à s'acquitter envers +nous de leurs dettes. On n'arrive à rien de +bon avec cet esprit-là . Car au fond c'est l'esprit +du privilège, cet éternel ennemi de la loi commune, +cet obstacle sans cesse renaissant à une +entente fraternelle.</p> + +<hr/> + + +<p>Dans une conférence qu'il faisait en 1882, +M. Renan disait qu'une nation est «une +famille spirituelle», et il ajoutait: «L'essence +d'une nation est que tous les individus aient +beaucoup de choses en commun et aussi que +tous aient oublié bien des choses». Il importe +de savoir ce qu'il faut oublier et ce dont il faut +se souvenir, non seulement dans le passé mais +dans la vie de tous les jours. Ce qui nous divise +encombre nos mémoires, ce qui nous unit s'en +efface. Chacun, au point le plus lumineux de +son souvenir, garde le sentiment vif, aigu, de +sa qualité accessoire, qui est d'être un personnage, +cultivateur, industriel, lettré, fonctionnaire, +prolétaire, bourgeois, ou encore un +sectaire politique ou religieux; mais sa qualité +essentielle, qui est d'être un enfant du +pays et un homme, se trouve reléguée dans +l'ombre. C'est à peine s'il en garde une notion +théorique. Il en résulte que ce qui nous occupe +et nous dicte nos actions est précisément ce +qui nous sépare des autres, et il ne reste presque +pas de place pour cet esprit d'union qui +est comme l'âme d'un peuple.</p> + +<p>Il en résulte encore que nous entretenons +de préférence les mauvais souvenirs dans +l'esprit de nos semblables. Des hommes +animés de l'esprit particulariste, exclusif, +hautain, se froissent journellement les uns les +autres. Ils ne peuvent se rencontrer sans +réveiller le sentiment de leurs divisions et de +leurs rivalités. Lentement il s'amasse ainsi +dans leur souvenir une provision de mauvaise +volonté réciproque, de méfiance, de rancune. +Tout cela, c'est le mauvais esprit avec +ses conséquences.</p> + +<p>Il faut l'extirper de notre milieu. Souviens-toi, +oublie! c'est ce qu'il faudrait nous dire tous +les matins, dans toutes nos relations et toutes +nos fonctions. Souviens-toi de l'essentiel, oublie +l'accessoire! Comme on remplirait mieux ses +devoirs de citoyen, si le plus humble et le plus +élevé se nourrissaient de cet esprit! Comme +on cultiverait les bons souvenirs dans l'esprit +de son prochain en y semant des actions +aimables; en lui épargnant les procédés dont +il est obligé de dire malgré lui, la haine au +cœur: «cela, je ne l'oublierai jamais!»</p> + +<p>L'esprit de simplicité est un bien grand +magicien. Il corrige les aspérités, il construit +des ponts par-dessus les crevasses et les +abîmes, il rapproche les mains et les cœurs. +Les formes qu'il revêt dans le monde sont en +nombre infini. Mais jamais il ne nous paraît +plus admirable que lorsqu'il se fait jour à travers +les barrières fatales des situations, des +intérêts, des préjugés, triomphant des pires +obstacles, permettant à ceux que tout semble +séparer, de s'entendre, de s'estimer, de s'aimer. +Voilà le vrai ciment social, et c'est avec ce +ciment-là que se bâtit un peuple.</p> + + + + +<h2>TABLE DES MATIÈRES</h2> + + +<div class="c"> +<table summary="table des matières"> +<tr><td colspan="2"> </td> +<td class="num">Pages</td> +</tr> +<tr> +<td class="topr"><a href="#ch1">I.</a>—</td> +<td class="drap">La vie compliquée</td> +<td class="num">3</td> +</tr> +<tr> +<td class="topr"><a href="#ch2">II.</a>—</td> +<td class="drap">L'esprit de simplicité</td> +<td class="num">23</td> +</tr> +<tr> +<td class="topr"><a href="#ch3">III.</a>—</td> +<td class="drap">La pensée simple</td> +<td class="num">35</td> +</tr> +<tr> +<td class="topr"><a href="#ch4">IV.</a>—</td> +<td class="drap">La parole simple</td> +<td class="num">39</td> +</tr> +<tr> +<td class="topr"><a href="#ch5">V.</a>—</td> +<td class="drap">Le devoir simple</td> +<td class="num">79</td> +</tr> +<tr> +<td class="topr"><a href="#ch6">VI.</a>—</td> +<td class="drap">Les besoins simples</td> +<td class="num">103</td> +</tr> +<tr> +<td class="topr"><a href="#ch7">VII.</a>—</td> +<td class="drap">Le plaisir simple</td> +<td class="num">121</td> +</tr> +<tr> +<td class="topr"><a href="#ch8">VIII.</a>—</td> +<td class="drap">L'esprit mercenaire et la simplicité</td> +<td class="num">145</td> +</tr> +<tr> +<td class="topr"><a href="#ch9">IX.</a>—</td> +<td class="drap">La réclame et le bien ignoré</td> +<td class="num">167</td> +</tr> +<tr> +<td class="topr"><a href="#ch10">X.</a>—</td> +<td class="drap">Mondanité et vie d'intérieur</td> +<td class="num">101</td> +</tr> +<tr> +<td class="topr"><a href="#ch11">XI.</a>—</td> +<td class="drap">La beauté simple</td> +<td class="num">209</td> +</tr> +<tr> +<td class="topr"><a href="#ch12">XII.</a>—</td> +<td class="drap">L'orgueil et la simplicité dans les rapports sociaux</td> +<td class="num">227</td> +</tr> +<tr> +<td class="topr"><a href="#ch13">XIII.</a>—</td> +<td class="drap">L'éducation pour la simplicité</td> +<td class="num">251</td> +</tr> +<tr> +<td class="topr"><a href="#ch14">XIV.</a>—</td> +<td class="drap">Conclusion</td> +<td class="num">281</td> +</tr> +</table> +</div> + +<p class="c"><span class="small">145–08.—Coulommiers. Imp. <span class="sc">Paul</span> BRODARD.—P2–08.</span></p> + +<div>*** END OF THE PROJECT GUTENBERG EBOOK 44323 ***</div> +</body> +</html> diff --git a/44323-h/images/acolin.png b/44323-h/images/acolin.png Binary files differnew file mode 100644 index 0000000..8eda40c --- /dev/null +++ b/44323-h/images/acolin.png diff --git a/44323-h/images/cover.jpg b/44323-h/images/cover.jpg Binary files differnew file mode 100644 index 0000000..ac59f8c --- /dev/null +++ b/44323-h/images/cover.jpg diff --git a/LICENSE.txt b/LICENSE.txt new file mode 100644 index 0000000..6312041 --- /dev/null +++ b/LICENSE.txt @@ -0,0 +1,11 @@ +This eBook, including all associated images, markup, improvements, +metadata, and any other content or labor, has been confirmed to be +in the PUBLIC DOMAIN IN THE UNITED STATES. + +Procedures for determining public domain status are described in +the "Copyright How-To" at https://www.gutenberg.org. + +No investigation has been made concerning possible copyrights in +jurisdictions other than the United States. 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You may copy it, give it away or +re-use it under the terms of the Project Gutenberg License included +with this eBook or online at www.gutenberg.org + + +Title: La vie simple + +Author: Charles Wagner + +Release Date: December 1, 2013 [EBook #44323] + +Language: French + +Character set encoding: ISO-8859-1 + +*** START OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK LA VIE SIMPLE *** + + + + +Produced by Laurent Vogel (This file was produced from +images generously made available by The Internet +Archive/American Libraries.) + + + + + + + + + + + La Vie Simple + + PAR C. WAGNER + Auteur de «_Jeunesse_» + + DOUZIÈME ÉDITION + + PARIS + Librairie Armand Colin + 5, rue de Mézières, 5 + + 1908 + + Droits de reproduction et de traduction réservés pour tous pays. + + + + +OUVRAGES DE C. WAGNER + + + Auprès du Foyer (6e édition). Un volume in-18 jésus, broché + (Librairie Armand Colin) 3 50 + + Justice. Huit discours (7e édition). Un volume in-12, broché + (Fischbacher) 3 50 + + Jeunesse. Ouvrage couronné par l'Académie française (2e + édition). Un volume in-12, broché (Fischbacher) 3 50 + + Vaillance. Ouvrage honoré d'une souscription du Ministère de + l'Instruction publique (18e édition). Un volume in-12, + broché (Fischbacher) 3 50 + + Le long du chemin (4e édition). Un volume in-12, broché + (Fischbacher) 2 » + + L'Évangile et la vie. Discours (4e édition). Un volume in-12, + broché (Fischbacher) 3 50 + + Sois un homme! Simples causeries sur la conduite de la vie + (2e édition). Un volume in-12, br. (Fischbacher) 1 25 + Relié 2 » + + L'Ame des choses (2e édition). Un volume in-12, broché + (Fischbacher) 3 50 + + L'Ami. Dialogues intérieurs (3e édition). Un volume in-12 + (Fischbacher) 3 50 + + Histoires et Farciboles, pour les enfants. Un volume in-8 + illustré par René Henriquez (Fischbacher). + + Libre Pensée et Protestantisme libéral. 4 lettres de Ferdinand + Brisson avec réponses de C. Wagner. Un volume in-12. + + +145-08.--Coulommiers. Imp. Paul BRODARD.--P2-08. + + + + +À + +LA MÉMOIRE DE MA MÈRE + + + + +PRÉFACE DE LA NEUVIÈME ÉDITION + + +Aujourd'hui que _La Vie simple_ a été tellement réimprimée que les vieux +clichés sont usés et qu'il faut recomposer le texte à nouveau, il ne +sera sans doute pas dépourvu d'intérêt de noter ici quelques faits +concernant l'origine et la destinée de ce livre. + +Le lendemain d'une allocution de mariage entendue par M. Armand Colin et +traitant le sujet de la Vie simple en son application au foyer +domestique, l'éditeur parisien m'écrivit: + +«Faites-nous donc un livre sur la «Vie simple». Rien ne serait plus +actuel ni plus nécessaire.» + +Six mois plus tard le livre paraissait. + +Il eut une bonne presse et un meilleur public. Les lecteurs lui firent +de l'un à l'autre cette familière et solide réclame par laquelle on se +recommande mutuellement ses livres comme on se présente ses amis. Il fut +vite connu, et sans faire le moindre bruit se répandit et se traduisit à +travers l'Europe. + +En 1901, miss Marie-Louise Hendee le traduisit en élégant anglais pour +la maison Mc Clure de New-York. Un romancier américain de marque, miss +Grace King, le faisait précéder d'une notice écrite avec beaucoup de +soin et de grâce. + +Déjà le livre commençait à marcher d'un bon train aux États-Unis, +lorsque le Président Roosevelt le lut et en fut particulièrement frappé. +Il écrivit à l'auteur: «Je prêche vos livres à mes compatriotes.» Il +recommanda aux Américains la lecture de _La Vie simple_ dans deux +discours publics retentissants, l'un à Bangor, l'autre à Philadelphie. +Il invita enfin l'auteur à venir en Amérique et le 22 novembre 1904, au +grand théâtre de Lafayette-Square à Washington, le présenta lui-même au +public en ouvrant son discours par ces mots: «Ceci est la première fois +et sera en même temps la seule et unique, que durant ma Présidence je +présente un orateur à un auditoire. Et je suis plus qu'heureux de le +faire en cette occasion, car, s'il y a un livre que je désire voir lire +comme un tract, et un tract intéressant, par notre peuple entier, c'est +_La Vie simple_, écrite par M. Wagner. Il y a d'autres de ses livres +dont nous pouvons tirer grand bien. Mais il n'est, à ma connaissance, +aucun ouvrage écrit ces dernières années, ici ou à l'étranger, qui +contienne autant de choses que nous autres enfants d'Amérique nous +devions prendre à coeur, que _La Vie simple_. + +Dans un récent et beau voyage aux États-Unis, j'ai pu me convaincre à +quel point l'Amérique avait suivi le conseil de son Président. + +Les familles, les universités, les hommes d'affaires, un large public +recruté dans les milieux les plus divers, s'est mis à lire le livre. Les +journaux l'ont publié en feuilleton, les prédicateurs en ont tiré des +séries de discours, les dessinateurs des caricatures. En dernier lieu +les éditions populaires se criaient dans les rues par les camelots. + +Tout cela est une preuve que ce livre est venu en son temps et répond à +un besoin profond de simplification au milieu de cette époque agitée et +complexe. + +Par un effet très naturel, le succès extraordinaire des traductions +rejaillit aujourd'hui sur l'édition française et lui imprime une énergie +nouvelle. + +Puissent ces pages, en se répandant, ramener l'attention de beaucoup de +nos contemporains sur le premier de tous les sujets: l'emploi et +l'organisation de la vie. + +Et puissions-nous en méditant sur ce problème des problèmes arriver à +comprendre que le bonheur, la force et la beauté de l'existence ont pour +une grande part leur source dans l'esprit de Simplicité. + +Charles Wagner. + +Paris, février 1905. + + + + +PRÉFACE DE LA PREMIÈRE ÉDITION + + +Le malade miné par la fièvre, dévoré par la soif, rêve pendant son +sommeil d'un frais ruisseau où il se baigne, ou d'une claire fontaine où +il boit à grandes gorgées. Ainsi dans l'agitation compliquée de +l'existence moderne, nos âmes exténuées rêvent de simplicité. + +Ce qu'on appelle de ce beau nom, serait-il un bien à jamais disparu? Je +ne le pense pas. Si la simplicité se trouvait liée à quelques +circonstances exceptionnelles que de rares époques ont seules connues, +il faudrait renoncer à la réaliser encore. On ne ramène pas les +civilisations vers leurs origines, pas plus qu'on ne ramène les fleuves +aux flots troublés vers le vallon tranquille où les branches des aulnes +se rejoignaient sur leur source. + +Mais la simplicité ne dépend pas de telles ou telles conditions +économiques ou sociales en particulier; c'est plutôt un esprit qui peut +animer et modifier des vies de genres très différents. Loin d'en être +réduits à la poursuivre de nos regrets impuissants, nous pouvons, je +l'affirme, en faire l'objet de nos résolutions et le but de notre +énergie pratique. + + * * * * * + +Aspirer à la vie simple, c'est proprement aspirer à remplir la plus +haute destinée humaine. Tous les mouvements de l'humanité vers plus de +justice et plus de lumière, ont été en même temps des mouvements vers +une vie plus simple. Et la simplicité antique, dans les arts, les +moeurs, les idées, ne garde pour nous son prix incomparable que parce +qu'elle est parvenue à donner un relief puissant à quelques sentiments +essentiels, à quelques vérités permanentes. Il faut aimer cette +simplicité et s'efforcer de la garder pieusement. Mais il n'aurait fait +que la centième partie du chemin, celui qui s'en tiendrait aux formes +extérieures et qui ne chercherait pas à réaliser l'esprit. En effet s'il +nous est impossible d'être simples dans les mêmes formes que nos pères, +nous pouvons le rester ou le redevenir dans le même esprit. Nous +marchons sur d'autres sentiers, mais le but de l'humanité demeure au +fond le même: c'est toujours l'étoile polaire qui dirige le marin qu'il +soit embarqué sur un voilier ou sur un bateau à vapeur. + +Marcher vers ce but avec les moyens dont nous disposons, voilà la chose +la plus importante, aujourd'hui comme jadis. Et c'est pour nous en être +souvent écartés que nous avons embrouillé et compliqués notre vie. + + * * * * * + +Si je pouvais réussir à faire partager cette notion tout intérieure de +la simplicité, je n'aurais pas fait un vain effort. Quelques lecteurs +penseront qu'une telle notion doit pénétrer les moeurs et l'éducation. +Ils commenceront par la cultiver en eux-mêmes et lui feront le sacrifice +de quelques-unes de ces habitudes qui nous empêchent d'être des hommes. + +Trop d'encombrantes inutilités nous séparent de l'idéal de vérité, de +justice et de bonté qui doit réchauffer et vivifier nos coeurs. Toute +cette broussaille, sous prétexte de nous abriter, nous et notre bonheur, +a fini par nous masquer la lumière. Quand aurons-nous le courage +d'opposer aux décevantes tentations d'une vie aussi compliquée +qu'inféconde la réponse du sage: «Ôte-toi de mon soleil»? + +Paris, mai 1895. + + + + +I + +La vie compliquée. + + +Chez les Blanchard tout est sens dessus dessous, et en vérité il y a de +quoi! Songez donc que Mlle Yvonne se marie mardi et nous voici au +vendredi! + +C'est un interminable défilé de visiteurs chargés de cadeaux, de +fournisseurs ployant sous les commandes. Les domestiques sont sur les +dents. Quant aux parents et aux futurs, ils ne vivent plus, ils n'ont +plus de domicile connu. Le jour on est chez les couturières, les +modistes, les tapissiers, les ébénistes, les bijoutiers, ou dans +l'appartement livré aux peintres et aux menuisiers. De là, course rapide +par les études des hommes d'affaires, où l'on attend son tour en +regardant les clercs grossoyer à l'ombre des paperasses. Après cela, +c'est à peine s'il reste le temps de courir chacun chez soi et de se +parer pour la série des dîners de cérémonie: dîners de fiançailles, +dîners de présentations, dîner de contrat, soirées et bals. Autour de +minuit on rentre harassé, mais c'est pour trouver au logis tous les +derniers arrivages et une correspondance effrénée. Félicitations, +compliments, acceptations et refus de demoiselles et de garçons +d'honneur, excuses de fournisseurs en retard. Et puis les accrocs de la +dernière heure: un deuil subit qui désorganise le cortège, un vilain +rhume qui empêche une actrice, étoile amie, de chanter à l'orgue, etc. +C'est autant à recommencer! Ces pauvres Blanchard! jamais ils ne seront +prêts, eux qui croyaient pourtant avoir songé à tout, et tout prévu. + +Et voilà leur existence depuis tantôt un long mois. Plus moyen de +respirer, de se recueillir une heure, d'échanger une parole tranquille. +_Non, ce n'est pas une vie, cela..._ + +Heureusement qu'il y a la chambre de grand'mère! Grand'mère touche à ses +quatre-vingts. Ayant beaucoup souffert et travaillé, elle en est arrivée +à envisager les choses avec cette calme sûreté que rapportent de la vie +ceux qui ont l'intelligence élevée et le coeur aimant. Presque toujours +assise dans son fauteuil, elle adore le silence des longues heures +méditatives. Aussi la tempête affairée qui sévit par la maison +s'est-elle arrêtée respectueuse devant sa porte. Au seuil de cet asile +les voix s'apaisent, les pas se font discrets. Et quand les jeunes +fiancés veulent se mettre un instant à l'abri, ils s'enfuient chez +grand'mère. + +--Pauvres enfants! leur dit-elle alors, comme vous voilà énervés! +Reposez-vous un peu, appartenez-vous l'un à l'autre. C'est le principal. +Le reste est peu de chose, il ne mérite pas qu'on s'y absorbe! + +Ils le sentent bien, ces jeunes gens. Que de fois, en ces semaines +dernières, leur amour n'a-t-il pas dû céder le pas à toutes sortes de +conventions, d'exigences, d'inutilités! Ils souffrent de la fatalité, +qui à ce moment décisif de leur vie détache sans cesse leurs esprits de +la seule chose essentielle, pour les pousser à travers la multitude des +préoccupations secondaires. Et volontiers ils approuvent l'opinion de +l'aïeule quand elle leur dit entre une caresse et un sourire: + +--Décidément, mes enfants, le monde se fait trop compliqué, et tout cela +ne rend pas les gens plus heureux... au contraire!... + + * * * * * + +Je suis de l'avis de bonne maman. Depuis le berceau jusqu'à la tombe, +dans ses besoins comme dans ses plaisirs, dans sa conception du monde et +de lui-même, l'homme moderne se débat au milieu de complications sans +nombre. Plus rien n'est simple: ni penser, ni agir, ni s'amuser, ni même +mourir. Nous avons, de nos mains, ajouté à l'existence une foule de +difficultés et retranché plusieurs agréments. Je suis persuadé qu'il se +trouve à l'heure présente des milliers de mes semblables qui souffrent +des suites d'une vie trop factice. Ils nous sauront gré de chercher à +donner une expression à leur malaise et de les encourager dans ce regret +de la simplicité qui les travaille confusément. + +Énumérons d'abord une série de faits qui mettent en relief la vérité que +nous désirons faire apercevoir. + +La complication de la vie nous apparaît dans la multiplicité de nos +besoins matériels. Un des phénomènes universellement constatés du siècle +est que nos besoins ont grandi avec nos ressources. Cela n'est pas un +mal en soi. La naissance de certains besoins marque en effet un progrès. +C'est un signe de supériorité que d'éprouver le besoin de se laver, de +porter du linge propre, d'habiter une demeure salubre, de se nourrir +avec un certain soin, de cultiver son esprit. Mais s'il est des besoins +dont la naissance est désirable et qui ont droit à la vie, il en est +d'autres qui exercent une influence funeste et s'entretiennent à nos +dépens comme des parasites. C'est le nombre et le caractère impérieux de +ceux-ci qui nous préoccupent. Si l'on avait pu prédire à nos anciens +qu'un jour l'humanité aurait à sa disposition tous les engins dont elle +dispose maintenant pour entretenir et défendre son existence matérielle, +ils en auraient conclu d'abord à une augmentation de l'indépendance et +par conséquent du bonheur, et en second lieu à un grand apaisement dans +les compétitions pour les biens de la vie. Il leur eût été permis +ensuite de penser que la simplification de l'existence, résultat de ces +moyens d'action perfectionnés, permettrait de réaliser une plus haute +moralité. Rien de tout cela ne s'est produit: ni le bonheur, ni la paix +sociale, ni l'énergie pour le bien n'ont augmenté. En premier lieu, vous +semble-t-il que vos concitoyens soient, pris en masse, plus contents que +leurs ancêtres et plus sûrs du lendemain? Je ne demande pas s'ils +auraient des raisons de l'être, mais s'ils le sont en effet. À les +regarder vivre, il me paraît qu'ils sont en majorité mécontents de leur +sort, avant tout préoccupés de leurs besoins matériels et obsédés par le +souci du lendemain. Jamais la question du vivre et du couvert n'a été +plus aiguë ni plus exclusive que depuis qu'on est mieux nourri, mieux +vêtu, mieux logé qu'autrefois. Celui-là se trompe qui croit que la +question: «que mangerons-nous, que boirons-nous, de quoi serons-nous +vêtus?» ne se pose qu'aux pauvres gens exposés aux angoisses des +lendemains sans pain et sans abri. Chez ceux-là elle est naturelle, et +pourtant c'est encore là qu'elle se pose le plus simplement. Il faut +aller chez ceux qui commencent à jouir d'un peu de bien-être, pour +constater combien la satisfaction de ce qu'ils ont est troublée par le +regret de ce qui leur manque. Et si vous voulez observer le souci de +l'avenir matériel dans tout son luxueux développement, regardez les gens +aisés et surtout les riches. Les femmes qui n'ont qu'une robe, ne sont +pas celles qui se demandent le plus comment elles se vêtiront, de même +ce ne sont pas les rationnés du strict nécessaire, qui s'interrogent le +plus sur ce qu'ils mangeront demain. Par une conséquence nécessaire de +la loi que les besoins grandissent des satisfactions qu'on leur donne: +_plus un homme a de bien, plus il lui en faut._ + +Plus il est assuré du lendemain selon la vue ordinaire du bon sens, plus +il se condamne à se préoccuper de quoi il vivra, lui et ses enfants, +comment il établira ceux-ci et leurs descendants. Rien ne saurait donner +une idée des craintes d'un homme établi, de leur nombre, de leur portée, +de leurs nuances raffinées. + +De tout cela, il est résulté à travers les différentes couches sociales, +et selon les conditions, avec une intensité variable, une agitation +générale, un état d'esprit très complexe qui ne saurait mieux se +comparer qu'à l'humeur des enfants gâtés à la fois comblés et +mécontents. + +Si nous ne sommes pas devenus plus heureux, nous ne sommes pas devenus +plus pacifiques et plus fraternels. Les enfants gâtés se disputent +souvent et avec acharnement. Plus l'homme a de besoins et de désirs, +plus il a d'occasions de conflit avec ses semblables, et ces conflits +sont d'autant plus haineux que les causes en sont moins justes. Que l'on +se batte pour le pain, le nécessaire, c'est la loi naturelle. Elle peut +sembler brutale, mais il y a une excuse dans sa dureté même, et en +général elle se borne aux cruautés rudimentaires. Tout autre est la +bataille pour le superflu, pour l'ambition, pour le privilège, pour le +caprice, pour la jouissance matérielle. Jamais la faim n'a fait +commettre à l'homme les bassesses que lui font commettre l'ambition, +l'avarice, la soif des plaisirs malsains. L'égoïsme devient plus +malfaisant à mesure qu'il se raffine. Nous avons donc assisté de ce +temps à une aggravation de l'esprit d'hostilité entre semblables, et nos +coeurs sont moins apaisés que jamais. + +Est-il utile de se demander après cela si nous sommes devenus meilleurs? +Le nerf du bien n'est-il pas dans la capacité de l'homme d'aimer quelque +chose en dehors de lui-même? Et quelle place reste-t-il pour le prochain +dans une vie sacrifiée aux préoccupations matérielles, aux besoins en +majorité factices, à la satisfaction des ambitions, des rancunes et des +fantaisies? L'homme qui se met tout entier au service de ses appétits, +les fait si bien grandir et multiplier qu'ils deviennent plus forts que +lui. Une fois qu'il est leur esclave, il perd le sens moral et +l'énergie, et il devient incapable de distinguer le bien et de le +pratiquer. Il est livré à l'anarchie intérieure des désirs dont naît à +la longue l'anarchie extérieure. La vie morale consiste dans le +gouvernement de soi-même, l'immoralité consiste dans le gouvernement de +nous-mêmes par nos besoins et nos passions. Ainsi peu à peu les bases de +la vie morale se déplacent et la règle du jugement dévie. + +Pour un homme esclave de besoins nombreux et exigeants, posséder est le +bien par excellence, source de tous les autres biens. Il est vrai que, +dans la concurrence acharnée pour la possession, on en arrive à haïr +ceux qui possèdent, et à nier le droit de propriété lorsque ce droit est +entre les mains d'autrui et non entre les nôtres. Mais l'acharnement à +attaquer ce que possède autrui, est une preuve nouvelle de l'importance +extraordinaire que nous attachons à posséder. Les choses et les hommes +finissent par être estimés à leur valeur vénale et selon le profit qu'on +en peut tirer. Tout ce qui ne rapporte rien ne vaut rien, et quiconque +ne possède rien n'est rien. La pauvreté honnête risque fort de passer +pour une honte, et l'argent, même malpropre, n'a pas trop de difficulté +à compter pour du mérite...--Alors, nous objectera-t-on, vous condamnez +le progrès moderne en bloc et vous voudriez nous ramener au bon vieux +temps, à l'acétisme peut-être?--Pas le moins du monde. C'est la plus +stérile et la plus dangereuse des utopies que de vouloir ressusciter le +passé, et l'art de bien vivre ne consiste pas à se retirer de la vie. +Mais nous cherchons à mettre en lumière, afin de lui trouver un remède, +une des erreurs qui pèsent le plus lourdement sur le progrès social, à +savoir que l'homme devient plus heureux et meilleur par l'augmentation +du bien-être extérieur. Rien n'est plus faux que ce prétendu axiome +social. Au contraire, la diminution de la capacité d'être heureux et +l'avilissement des caractères par le bien-être matériel sans +contrepoids, est un fait que mille exemples sont là pour établir. Une +civilisation vaut ce que vaut l'homme installé à son centre. Quand cet +homme manque de direction morale, tout progrès n'aboutit qu'à empirer le +mal et à embrouiller davantage les problèmes sociaux. + + * * * * * + +Ce principe peut se vérifier dans d'autres domaines que celui du +bien-être. Ne mentionnons que ceux de l'instruction et de la liberté. On +se rappelle le temps où des prophètes écoutés annonçaient que, pour +transformer la terre mauvaise en un séjour des dieux, il suffisait +d'abattre ces trois vieilles puissances coalisées: la misère, +l'ignorance et la tyrannie. D'autres prophètes reprennent aujourd'hui +les mêmes prédictions. Nous venons de voir que l'évidente diminution de +la misère n'a rendu l'homme ni meilleur ni plus heureux. Ce résultat +a-t-il été atteint dans une certaine mesure par le soin louable apporté +à l'instruction? Il n'y paraît pas à l'heure présente, et c'est bien là +le souci, l'angoisse de ceux qui se consacrent à l'éducation +nationale.--Alors il faut abêtir le peuple, supprimer l'instruction +universelle, fermer les écoles. Nullement: mais l'instruction, de même +que l'ensemble des engins de notre civilisation, n'est après tout qu'un +outillage. Tout dépend de l'ouvrier qui s'en sert. + +De même pour la liberté: elle est funeste ou salutaire suivant l'emploi +qu'on en fait. Reste-t-elle la liberté lorsqu'elle appartient aux +malfaiteurs ou même à l'homme brouillon, capricieux, irrespectueux? La +liberté est une atmosphère de vie supérieure qu'on devient capable de +respirer par une lente et patiente transformation intérieure. + +Il faut une loi à toute vie, à celle de l'homme bien plus encore qu'à +celle des êtres inférieurs, car la vie de l'homme et des sociétés est +plus précieuse et plus délicate que celle des plantes et des animaux. +Cette loi pour l'homme est d'abord extérieure, mais elle peut devenir +intérieure. Aussitôt que l'homme a reconnu la loi intérieure et s'est +incliné devant elle, il est mûr pour la liberté, par le respect et +l'obéissance volontaire. Tant qu'il n'a pas de loi intérieure forte et +souveraine, il est incapable de respirer l'air de la liberté. Cet air le +grise, l'affole, le tue moralement. Un homme qui se dirige selon la loi +intérieure, ne peut pas plus vivre sous celle de l'autorité extérieure, +qu'un oiseau adulte ne peut vivre enfermé dans la coquille de l'oeuf; +mais un homme qui n'a pas encore atteint le point moral où il se +gouverne lui-même, ne peut pas plus vivre sous le régime de la liberté +qu'un embryon d'oiseau privé de la coquille protectrice. Ces choses sont +terriblement simples, et la série de leurs preuves anciennes et +nouvelles ne cesse de s'accroître sous nos yeux. Et pourtant nous en +sommes toujours encore à méconnaître les éléments mêmes d'une loi si +importante. Dans notre démocratie, combien sont-ils, grands et petits, +qui ont compris, pour l'avoir vérifiée, vécue et quelquefois subie, +cette vérité sans laquelle un peuple est incapable de se gouverner +lui-même? La liberté c'est le respect; la liberté, c'est l'obéissance à +la loi intérieure, et cette loi n'est ni le bon plaisir des puissants, +ni le caprice des foules, mais la règle impersonnelle et supérieure +devant laquelle ceux qui commandent courbent la tête les premiers. +Dirons-nous alors qu'il faut supprimer la liberté? Non, mais il faut +nous en rendre capables et dignes, autrement la vie publique devient +impossible, et une nation s'achemine, à travers la licence et le manque +de discipline, aux inextricables complications de la démagogie. + + * * * * * + +Quand on passe en revue les causes particulières qui troublent et +compliquent notre vie sociale, de quelque nom qu'on puisse les désigner, +et l'énumération en serait longue, elles se ramènent toutes à une cause +générale qui est celle-ci: _la confusion de l'accessoire avec +l'essentiel_. Le bien-être, l'instruction, la liberté, tout l'ensemble +de la civilisation, constituent le cadre du tableau, mais le cadre ne +fait pas le tableau pas plus que l'habit ne fait le moine, et l'uniforme +le soldat. Le tableau ici c'est l'homme, et l'homme avec ce qu'il a de +plus intime, sa conscience, son caractère, sa volonté. Et tandis qu'on +soignait et embellissait le cadre, on a oublié, négligé, endommagé le +tableau. Aussi nous sommes comblés de biens extérieurs et misérables en +vie spirituelle. Nous avons en abondance des biens, dont à la rigueur on +pourrait se passer, et nous sommes infiniment pauvres de la seule chose +nécessaire. Et lorsque notre être profond se réveille, avec son besoin +d'aimer, d'espérer, de réaliser sa destinée, il éprouve comme l'angoisse +d'un vivant qu'on vient d'ensevelir, il étouffe sous l'amoncellement des +choses secondaires qui pèsent sur lui et le privent d'air et de lumière. + +Il faut dégager, libérer, remettre en honneur la vraie vie, placer toute +chose à son rang et se souvenir que le centre du progrès humain est dans +la culture morale. Qu'est-ce qu'une bonne lampe? Ce n'est pas la plus +ornée, la mieux ciselée, celle qui est faite du métal le plus précieux. +Une bonne lampe est une lampe qui éclaire bien. Et de même on est un +homme et un citoyen, ni par le nombre des biens et des plaisirs qu'on +s'accorde, ni par la culture intellectuelle et artistique, ni par les +honneurs ou l'indépendance dont on jouit, mais par la solidité de sa +fibre morale. Et ceci après tout n'est pas une vérité d'aujourd'hui, +mais une vérité de tous les temps. + +À aucune époque, les conditions extérieures qu'il avait réalisées par +son industrie ou son savoir, n'ont pu dispenser l'homme de se soucier de +l'état de sa vie intérieure. La figure du monde change autour de nous, +les facteurs intellectuels et matériels de l'existence se modifient. Nul +ne peut s'opposer à ce changement dont le caractère brusque ne laisse +pas d'être parfois périlleux. Mais la grande affaire est que, au sein +des circonstances modifiées, l'homme demeure un homme, vive sa vie +marche vers son but. Or quelle que soit la route à parcourir, pour +marcher vers son but, il faut que le voyageur ne se perde pas dans les +chemins de traverse et ne s'embarrasse pas de fardeaux inutiles. Qu'il +veille sur sa direction, sur ses forces, sur son honneur et que pour +mieux se consacrer à l'essentiel qui est de progresser, il simplifie son +bagage, fût-ce même au prix de quelques sacrifices. + + + + +II + +L'esprit de simplicité. + + +Avant de pouvoir exposer en quoi consisterait, dans la pratique, le +retour à la simplicité auquel nous aspirons, il est nécessaire de +définir la simplicité dans son principe même. Car l'on commet à son +endroit la même erreur que nous venons de dénoncer et qui consiste à +confondre l'accessoire avec l'essentiel, le fond avec la forme. On est +tenté de croire que la simplicité présente certains caractères +extérieurs auxquels elle se reconnaît, et dans lesquels elle consiste. +Simplicité et condition simple, vêtements modestes, demeure sans faste, +médiocrité, pauvreté, ces choses semblent marcher ensemble. Tel n'est +pas le cas cependant. Des trois hommes que je viens de rencontrer sur ma +route, l'un allait en équipage, l'autre à pied, le troisième nu-pieds. +Ce dernier n'est pas nécessairement le plus simple des trois. Il se peut +en effet que celui qui passe en voiture soit simple malgré sa grande +situation et ne soit pas l'esclave de sa richesse; il se peut de même +que l'homme en souliers n'envie pas celui qui passe en équipage, et ne +méprise pas celui qui va sans chaussures, et enfin il est possible que, +sous ses haillons et les pieds dans la poussière, le troisième ait la +haine de la simplicité, du travail, de la sobriété et ne rêve que vie +facile, jouissances, désoeuvrement. Parmi les moins simples des hommes +il faut compter les mendiants de profession, les chevaliers d'industrie, +les parasites, tout le troupeau des obséquieux ou des envieux dont les +aspirations se résument en ceci: arriver à saisir un lambeau, le plus +gros possible, de cette proie que consomment les heureux de la terre. Et +dans cette même catégorie, rangeons, peu importe à quel milieu ils +appartiennent, les ambitieux, les roués, les efféminés, les avares, les +orgueilleux, les raffinés. La livrée n'y fait rien, il faut voir le +coeur. Aucune classe n'a le privilège de la simplicité, aucun costume, +quelque humble qu'il paraisse, n'en est le signe assuré. Sa demeure +n'est, nécessairement, ni la mansarde, ni la chaumière, ni la cellule de +l'ascète, ni la barque du plus pauvre des pêcheurs. Sous toutes les +formes que revêt la vie, dans toutes les positions sociales, en bas +comme au sommet de l'échelle, il y a des êtres qui sont simples et +d'autres qui ne le sont pas. Nous ne voulons pas dire par là que la +simplicité ne se traduise par aucun indice extérieur, qu'elle n'ait pas +ses allures particulières, ses goûts propres, ses moeurs; mais il ne +faut pas confondre ces formes qu'on peut à la rigueur lui emprunter, +avec son essence même et sa source profonde. Cette source est tout +intérieure. _La simplicité est un état d'esprit._ Elle réside dans +l'intention centrale qui nous anime. _Un homme est simple lorsque sa +plus haute préoccupation consiste à vouloir être ce qu'il doit être, c +est-à-dire un homme tout bonnement._ Cela n'est ni aussi facile ni aussi +impossible qu'on pourrait se l'imaginer. Au fond cela consiste à mettre +ses aspirations et ses actes d'accord avec la loi même de notre être et +par conséquent avec l'intention éternelle qui a voulu que nous soyons. +Qu'une fleur soit une fleur, une hirondelle une hirondelle, un rocher un +rocher et qu'un homme soit un homme et non un renard, un lièvre, un +oiseau de proie ou un pourceau, tout est là. + +Nous voici donc amenés à formuler l'idéal pratique de l'homme. Dans +toute vie nous observons une certaine quantité de forces et de +substances associées pour un but. Des matériaux plus ou moins bruts y +sont transformés et portés à un degré supérieur d'organisation. Il n'en +est pas autrement pour la vie des hommes. _L'idéal humain consisterait +ainsi à transformer la vie en biens plus grands qu'elle-même._ On peut +comparer l'existence à une matière première. Ce qu'elle est, importe +moins que ce qu'on en tire. Comme dans une oeuvre d'art, ce qu'on doit y +apprécier, c'est ce que l'ouvrier a su y mettre. Nous apportons en +naissant, des dons différents. L'un a reçu de l'or, l'autre du granit, +un troisième du marbre et la plupart du bois ou de l'argile. Notre tâche +consiste à façonner ces matières. Chacun sait qu'on peut gâter la +substance la plus précieuse, mais aussi qu'on peut tirer une oeuvre +immortelle d'une matière sans valeur. L'art consiste à réaliser une idée +permanente, dans une forme éphémère. La vie vraie consiste à réaliser +les biens supérieurs qui sont la justice, l'amour, la vérité, la +liberté, l'énergie morale dans notre activité journalière, quel qu'en +soit d'ailleurs le lieu ou la forme extérieure. Et cette vie est +possible dans les conditions sociales les plus diverses, et avec les +dons naturels les plus inégaux. Ce n'est pas la fortune ou les avantages +personnels, mais le parti que nous en tirons qui constitue la valeur de +la vie. L'éclat n'y fait pas plus que la longueur: la qualité, voilà le +principal. + +Est-il nécessaire de dire qu'on ne s'élève pas à ce point de vue, sans +effort et sans lutte? L'esprit de simplicité n'est pas un bien dont on +hérite, mais le résultat d'une conquête laborieuse. Bien vivre, comme +bien penser, c'est simplifier. Chacun sait que la science consiste à +faire sortir de la somme touffue des cas divers quelques règles +générales. Mais que d'obscurités et de tâtonnements pour aboutir à la +découverte de ces règles! Des siècles de recherche viennent souvent se +condenser en un principe qui tient dans une ligne. La vie morale en ce +point présente une grande analogie avec la vie scientifique. Elle aussi +commence dans une certaine confusion, s'essaie, se cherche elle-même et +souvent se trompe. Mais à force d'agir et de se rendre compte de ses +actes avec sincérité, l'homme arrive à mieux savoir la vie. La loi lui +apparaît, et cette loi, la voici: _Accomplir sa mission_. Celui qui +s'applique à autre chose qu'à la réalisation de ce but, perd en vivant +la raison d'être de la vie. Ainsi font les égoïstes, les jouisseurs, les +ambitieux. Ils consomment l'existence, comme on mange son blé en herbe. +Ils l'empêchent de porter son fruit. Leurs vies sont des vies perdues. +Au contraire celui qui fait servir la vie à un bien supérieur, la sauve +en la donnant. Les préceptes de morale, qui paraissent arbitraires aux +regards superficiels et semblent faits pour contrarier notre ardeur de +vie, n'ont en somme qu'un objectif: nous préserver du malheur d'avoir +vécu inutilement. C'est pour cela qu'ils nous ramènent constamment à la +même direction et qu'ils ont tous le même sens: ne gaspille pas ta vie; +fais-la fructifier! Sache la donner pour l'empêcher de se perdre. En +cela se résume l'expérience de l'humanité. Cette expérience, que chaque +homme est obligé de refaire pour son compte, lui devient d'autant plus +précieuse qu'elle lui a coûté plus cher. Éclairée par elle, sa démarche +morale devient plus sûre, il a ses moyens d'orientation, sa norme +intérieure à laquelle il peut tout ramener, et d'incertain, confus et +compliqué qu'il était, il devient simple. Par l'influence constante de +cette même loi qui grandit en lui et se vérifie tous les jours dans les +faits, il se produit une transformation dans ses jugements et ses +habitudes. + +Une fois saisi par la beauté et la grandeur de la vie vraie, par ce +qu'il y a de saint et de touchant dans cette lutte de l'humanité pour la +vérité, pour la justice, pour la bonté, il en garde au coeur la +fascination. Et tout vient se subordonner naturellement à cette +préoccupation puissante et persistante. La hiérarchie nécessaire des +pouvoirs et des forces s'organise en lui. L'essentiel commande, +l'accessoire obéit, et l'ordre naît de la simplicité. On peut comparer +le mécanisme de la vie intérieure à celui d'une armée. Une armée est +forte par la discipline, et la discipline consiste dans le respect de +l'inférieur pour le supérieur, et dans la concentration de toutes les +énergies vers un même but. Aussitôt que la discipline se relâche, +l'armée souffre. Il ne faut pas que le caporal commande au général. +Examinez avec soin votre vie et celle des autres, celle de la société. +Chaque fois que quelque chose cloche ou grince et qu'il naît des +complications ou du désordre, c'est parce que le caporal a commandé au +général. Là où la loi de simplicité pénètre dans les coeurs le désordre +disparaît. + +Je désespère de jamais décrire la simplicité d'une façon digne d'elle. +Toute la force du monde et toute sa beauté, toute la joie véritable, +tout ce qui console et augmente l'espérance, tout ce qui met un peu de +lumière sur nos sentiers obscurs, tout ce qui nous fait prévoir à +travers nos pauvres vies quelque but sublime et quelque avenir immense, +nous vient des êtres simples qui ont assigné un autre objet à leurs +désirs que les satisfactions passagères de l'égoïsme et de la vanité et +qui ont compris que la science de _la vie_ consistait à savoir donner sa +vie. + + + + +III + +La pensée simple. + + +Ce n'est pas notre vie seulement dans ses manifestations pratiques, mais +aussi le domaine de nos idées qui a besoin d'être déblayé. L'anarchie +règne dans la pensée humaine; nous marchons en pleines broussailles, +perdus dans le détail infini, sans orientation et sans direction. + +Dès que l'homme a reconnu qu'il a son but, que ce but est d'être un +homme, il organise sa pensée en conséquence. Toute façon de penser, de +comprendre ou de juger qui ne le rend pas meilleur et plus fort, il la +rejette comme malsaine. + +Et tout d'abord, il fuit le travers trop commun qui consiste à s'amuser +de sa pensée. La pensée est un outil sérieux qui a sa fonction dans +l'ensemble: ce n'est pas un joujou. Prenons un exemple: voici un atelier +de peintre. Les outils sont à leur place. Tout indique que cet ensemble +de moyens est disposé en vue d'un but à atteindre. Ouvrez la porte à des +singes. Ils grimperont sur les établis, se suspendront aux cordes, se +draperont dans les étoffes, se coifferont avec des pantoufles, +jongleront avec les pinceaux, goûteront aux couleurs, et perceront les +toiles pour voir ce que les portraits ont dans le ventre. Je ne doute +pas de leur plaisir, il est certain qu'ils doivent trouver ce genre +d'exercice fort intéressant. Mais un atelier n'est pas fait pour y +lâcher des singes. De même la pensée n'est pas un terrain d'évolutions +acrobatiques. Un homme digne de ce nom pense comme il est et comme il +aime; il y va de tout son coeur et non avec cette curiosité détachée et +stérile qui, sous prétexte de tout voir et tout connaître, s'expose à ne +jamais éprouver une saine et profonde émotion et à ne jamais produire un +acte véritable. + +Une autre habitude dont il est urgent de se corriger, acolyte ordinaire +de la vie factice, c'est la manie de s'examiner et de s'analyser à tout +propos. Je n'engage pas l'homme à se désintéresser de l'observation +intérieure et de l'examen de conscience. Essayer d'y voir clair dans son +esprit et dans ses motifs de conduite est un élément essentiel de la +bonne vie. Mais autre chose est la vigilance, autre chose cette +application incessante à se regarder vivre et penser, à se démonter +soi-même comme une mécanique. C'est perdre son temps et se détraquer. +L'homme qui, pour se mieux préparer à la marche, voudrait d'abord se +livrer à un minutieux examen anatomique de ses moyens de locomotion +risquerait de se disloquer avant d'avoir fait un seul pas. «Tu as ce +qu'il te faut pour marcher, donc en avant! Prends garde de tomber et use +de ta force avec discernement.» Les chercheurs de petites bêtes et les +marchands de scrupules se réduisent à l'inaction. Il suffit d'une lueur +de bon sens pour se rendre compte que l'homme n'est pas fait pour se +regarder le nombril. + +Le bon sens, ne trouvez-vous pas que ce qu'on désigne par ce mot se fait +aussi rare que les bonnes coutumes d'autrefois? Le bon sens c'est vieux +jeu. Il faut autre chose; et l'on cherche midi à quatorze heures. Car +c'est là un raffinement que le vulgaire ne saurait se payer, et il est +si agréable de se distinguer! Au lieu de se comporter comme une personne +naturelle qui se sert des moyens tout indiqués dont elle dispose, nous +arrivons à force de génie aux plus étonnantes singularités. Plutôt +dérailler que de suivre la ligne simple! Toutes les déviations et toutes +les difformités corporelles que soigne l'orthopédie, ne donnent qu'une +faible idée des bosses, des torsions, des déhanchements, que nous nous +sommes infligés pour sortir du droit bon sens. Et nous apprenons à nos +dépens qu'on ne se déforme pas impunément. La nouveauté après tout est +éphémère. Il n'y a de durable que les immortelles banalités et si l'on +s'en écarte c'est pour courir les plus périlleuses aventures. Heureux +celui qui en revient, qui sait redevenir simple. Le simple bon sens +n'est pas, comme plusieurs peuvent se l'imaginer, la propriété innée du +premier venu, bagage vulgaire et trivial qui n'a coûté de peine à +personne. Je le compare à ces vieilles chansons populaires, anonymes et +impérissables, qui semblent être sorties du coeur même des foules. Le +bon sens est le capital lentement et péniblement accumulé par le labeur +des siècles. C'est un pur trésor, dont celui-là seul comprend la valeur, +qui l'a perdu ou qui voit vivre les gens qui n'en ont plus. Pour ma part +je pense qu'aucune peine n'est trop grande pour acquérir et garder le +bon sens, pour maintenir ses yeux clairvoyants, son jugement droit. On +prend bien garde à son épée, de peur de la fausser ou de la laisser +ronger par la rouille. À plus forte raison faut-il prendre soin de sa +pensée. + +Mais il faut bien comprendre ceci. Un appel au bon sens n'est pas un +appel à la pensée terre à terre, à un positivisme étroit qui nie tout ce +qu'il ne peut ni voir ni toucher. Car cela aussi est un manque de bon +sens que de vouloir absorber l'homme dans sa sensation matérielle et +d'oublier les hautes réalités du monde intérieur. Nous touchons ici à un +point douloureux, autour duquel s'agitent les plus grands problèmes de +l'humanité. Nous luttons en effet pour atteindre à une conception de la +vie, nous la cherchons à travers mille obscurités et mille douleurs; et +tout ce qui touche aux réalités spirituelles devient de jour en jour +plus angoissant. Au milieu des graves embarras et du désordre momentané +qui accompagne les grandes crises de la pensée, il semble plus que +jamais difficile de se tirer d'affaire avec quelques principes simples. +Pourtant la nécessité même nous vient en aide, comme elle l'a fait pour +les hommes de tous les temps. Le programme de la vie est terriblement +simple après tout, et par cela même que l'existence est si pressante et +qu'elle s'impose, elle nous avertit qu'elle précède l'idée que nous +pouvons nous en faire et que nul ne peut attendre pour vivre qu'il ait +d'abord compris. Nous sommes partout en face du fait accompli avec nos +philosophies, nos explications, nos croyances, et c'est ce fait +accompli, prodigieux, irréfutable qui nous rappelle à l'ordre lorsque +nous voulons déduire la vie de nos raisonnements et attendre pour agir +que nous ayons fini de philosopher. Voilà l'heureuse nécessité qui +empêche le monde de s'arrêter lorsque l'homme doute de son chemin. +Voyageurs d'un jour, nous sommes emportés dans un vaste mouvement auquel +nous sommes appelés à contribuer, mais que nous n'avons ni prévu, ni +embrassé dans son ensemble, ni sondé dans ses fins dernières. Notre part +consiste à remplir fidèlement le rôle de simple soldat qui nous est +dévolu, et notre pensée doit s'adapter à cette situation. Ne disons pas +que les temps sont plus difficiles pour nous que pour nos aïeux, car ce +qui se voit de loin se voit souvent mal, et il y a d'ailleurs de la +mauvaise grâce à se plaindre de n'être pas né du temps de son +grand-père. Ce qu'on peut penser de moins contestable sur ce sujet, le +voici: depuis que le monde existe il est malaisé d'y voir clair. Partout +et toujours, penser juste a été difficile. Les anciens n'ont aucun +privilège en cela sur les modernes. Et on peut ajouter qu'il n'y a +aucune différence entre les hommes quand on en arrive à les considérer +sous ce point de vue. Que l'homme obéisse ou commande, enseigne ou +apprenne, tienne une plume ou un marteau, il lui en coûte également de +bien discerner la vérité. Les quelques lumières que l'humanité acquiert +en avançant lui sont sans doute d'une extrême utilité; mais elles +agrandissent aussi le nombre et la portée des problèmes. La difficulté +n'est jamais levée, toujours l'intelligence rencontre l'obstacle. +L'inconnu nous domine et nous étreint de toutes parts. Mais de même +qu'on n'a pas besoin d'épuiser toute l'eau des sources pour étancher sa +soif, on n'a pas besoin de tout savoir pour vivre. L'humanité vit et a +toujours vécu sur quelques _provisions_ élémentaires. + +Nous essayerons de les indiquer: tout d'abord l'humanité vit par la +_confiance_. Par là elle ne fait que refléter, dans la mesure de sa +pensée consciente, ce qui est le fond obscur de tous les êtres. Une foi +imperturbable à la solidité de l'univers, à son agencement intelligent, +sommeille dans tout ce qui existe. Les fleurs, les arbres, les bêtes, +vivent avec un calme puissant, une sécurité entière. Il y a de la +confiance dans la pluie qui tombe, dans le matin qui s'éveille, dans le +ruisseau qui court à la mer. Tout ce qui est, semble dire: «Je suis, +donc je dois être; il y a de bonnes raisons pour cela, soyons +tranquille.» + +Et de même l'humanité vit de confiance. Par cela même qu'elle est, elle +porte en elle la raison suffisante de son être, un gage d'assurance. +Elle se repose dans la volonté qui a voulu qu'elle fût. C'est à garder +cette confiance et à ne la laisser déconcerter par rien, à la cultiver +au contraire et à la rendre plus personnelle et plus évidente que doit +tendre le premier effort de notre pensée. Tout ce qui augmente en nous +la confiance est bon. Parce que de là naît l'énergie tranquille, +l'action reposée, l'amour de la vie et du labeur fécond. La confiance +fondamentale est le ressort mystérieux qui met en mouvement tout ce +qu'il y a de forces en nous. Elle nous nourrit. C'est par elle que +l'homme vit, bien plus que par le pain qu'il mange. Ainsi tout ce qui +ébranle cette confiance est _mauvais_, c'est du poison, non de la +nourriture. + +Est malsain tout système de pensée qui s'attaque au fait même de la vie, +pour le déclarer mauvais. On a trop de fois mal pensé de la vie en ce +siècle. Quoi d'étonnant que l'arbre se flétrisse quand vous en arrosez +les racines de substances corrosives? Il y aurait cependant une bien +simple réflexion à opposer à toute cette philosophie de néant: vous +déclarez la vie mauvaise? Bon. Quel remède allez-vous nous offrir contre +elle? Pouvez-vous la combattre, la supprimer? Je ne vous demande pas de +supprimer votre vie, de vous suicider, à quoi cela nous avancerait-il? +mais de supprimer la vie, non seulement la vie humaine, mais sa base +obscure et inférieure, toute cette poussée d'existence qui monte vers la +lumière et selon vous se rue vers le malheur; je vous demande de +supprimer la volonté de vivre qui tressaille à travers l'immensité, de +supprimer enfin la source de la vie. Le pouvez-vous? Non. Alors +laissez-nous en paix. Puisque personne ne peut mettre un frein à la vie, +ne vaut-il pas mieux apprendre à l'estimer et à l'employer qu'en +dégoûter les gens?--Quand on sait qu'un mets est dangereux pour la +santé, on n'en mange pas. Et quand une certaine façon de penser nous ôte +la confiance, la joie et la force, il faut la rejeter, certains que non +seulement elle est une nourriture détestable pour l'esprit, mais qu'elle +est fausse. Il n'y a de vrai pour les hommes que les pensées humaines, +et le pessimisme est inhumain. D'ailleurs il manque autant de modestie +que de logique. Pour se permettre de trouver mauvaise cette chose +prodigieuse qui se nomme la vie il faudrait en avoir vu le fond, et +presque l'avoir faite. Quelle singulière attitude que celle de certains +grands penseurs de ce temps! En vérité, ils se comportent comme s'ils +avaient créé le monde dans leur jeunesse, il y a de cela très longtemps; +mais ils en sont bien revenus et décidément c'était une faute. + +Nourrissons-nous d'autres mets, fortifions nos âmes par des pensées +réconfortantes. Pour l'homme, ce qu'il y a de plus vrai c'est ce qui le +fortifie le mieux. + + * * * * * + +Si l'humanité vit de confiance, elle vit aussi d'espérance. L'espérance +est cette forme de la confiance qui se tourne vers l'avenir. Toute vie +est un résultat et une aspiration. Tout ce qui est, suppose un point de +départ et tend vers un point d'arrivée. Vivre c'est devenir, devenir +c'est aspirer. L'immense devenir c'est l'espérance infinie. Il y de +l'espérance au fond des choses et il faut que cette espérance se reflète +dans le coeur de l'homme. Sans espérance pas de vie. La même puissance +qui nous fait être, nous incite à monter plus haut. Quel est le sens de +cet instinct tenace qui nous pousse à progresser? Le sens vrai c'est +qu'il doit résulter quelque chose de la vie, qu'il s'y élabore un bien, +plus grand qu'elle-même, vers lequel elle se meut lentement, et que ce +douloureux semeur qui s'appelle l'homme a besoin, comme tout semeur, de +compter sur le lendemain. L'histoire de l'humanité est celle de +l'invincible espérance. Autrement il y a longtemps que tout serait fini. +Pour marcher sous ses fardeaux, pour se guider dans la nuit, pour se +relever de ses chutes et de ses ruines, pour ne point s'abandonner dans +la mort même, l'humanité a eu besoin d'espérer toujours et quelquefois +contre tout espoir. Voilà le cordial qui la soutient. Si nous n'avions +que la logique nous aurions depuis longtemps tiré cette conclusion: Le +dernier mot est partout à la mort; et nous serions morts de cette +pensée. Mais nous avons l'espérance, et c'est pour cela que nous vivons +et que nous croyons à la vie. + +Suso, le grand moine mystique, un des hommes les plus simples et les +meilleurs qui aient jamais vécu, avait une habitude touchante: chaque +fois qu'il rencontrait une femme, la plus pauvre et la plus vieille, il +s'écartait respectueusement de son chemin, dût-il pour cela se mettre +les pieds dans les épines ou dans une ornière boueuse. «Je fais cela, +disait-il, pour rendre hommage à notre sainte dame la Vierge Marie.» +Rendons à l'espérance un hommage semblable: quand nous la rencontrons +sous la forme du brin de blé qui perce le sillon, de l'oiseau qui couve +et nourrit sa nichée, d'une pauvre bête blessée qui se ramasse, se +relève et continue son chemin, d'un paysan qui laboure et ensemence un +champ ravagé par l'inondation ou la grêle, d'une nation qui lentement +répare ses pertes et panse ses blessures, sous n'importe quel extérieur +humble et souffreteux, saluons-la! Quand nous la rencontrons dans les +légendes, dans les chants naïfs, dans les simples croyances, saluons-la +encore! car c'est la même toujours, l'indestructible, la fille +immortelle de Dieu. + +Nous osons trop peu espérer. L'homme de ce temps a contracté des +timidités étranges. La crainte que le ciel ne tombe, ce comble de +l'absurdité dans la peur, selon nos ancêtres gaulois, est entrée dans +nos coeurs. La goutte d'eau doute-t-elle de l'Océan? le rayon doute-t-il +du soleil? Notre sagesse sénile a réalisé ce prodige. Elle ressemble à +ces vieux pédagogues grognons, dont l'office principal consiste à +rabrouer les joyeuses espiègleries ou les enthousiasmes juvéniles de +leurs jeunes élèves. Il est temps de redevenir enfants, de réapprendre à +joindre les mains et à ouvrir de grands yeux devant le mystère qui nous +enveloppe, de nous souvenir que malgré notre savoir nous ne savons que +peu de chose, que le monde est plus grand que notre cerveau et que c'est +heureux, car s'il est si prodigieux il doit receler des ressources +inconnues et on peut lui accorder quelque crédit sans se faire taxer +d'imprévoyance. Ne le traitons pas comme des créanciers un débiteur +insolvable. Il faut ranimer son courage et rallumer la sainte flamme de +l'espérance. Puisque le soleil se lève encore, puisque la terre +refleurit, puisque l'oiseau bâtit son nid, puisque la mère sourit à son +enfant, ayons le courage d'être des hommes et remettons le reste à Celui +qui a nombré les étoiles. Quant à moi, je voudrais pouvoir trouver des +mots enflammés pour dire à quiconque se sent le coeur abattu en ce temps +désabusé: relève ton courage, espère encore, celui-là est sûr de se +tromper le moins qui a l'audace d'espérer le plus. _La plus naïve +espérance est plus près du vrai que le désespoir le plus raisonné._ + + * * * * * + +Une autre source de lumière sur le chemin de l'humanité est la bonté. Je +ne suis pas de ceux qui croient à la perfection naturelle de l'homme et +enseignent que la société le corrompt. De toutes les formes du mal celle +qui m'effraie le plus est au contraire la forme héréditaire. Mais je me +suis parfois demandé comment il se fait que ce vieux virus empoisonné +des instincts vils, des vices inoculés dans le sang, tout l'amas des +servitudes que nous lègue le passé, n'ait pas eu raison de nous. C'est +sans doute qu'il y a autre chose. Cette autre chose est la bonté. + +Étant donné l'inconnu qui plane sur nos têtes, notre raison bornée, +l'énigme angoissante et contradictoire des destinées, le mensonge, la +haine, la corruption, la souffrance, la mort, que penser? que faire? À +toutes ces questions réunies une voix grande et mystérieuse a répondu: +_Sois bon_. Il faut bien que la bonté soit divine comme la confiance, +comme l'espérance, puisqu'elle ne peut pas mourir, alors que tant de +puissances lui sont contraires. Elle a contre elle la férocité native de +ce qu'on pourrait appeler la bête dans l'homme; elle a contre elle la +ruse, la force, l'intérêt, et surtout l'ingratitude. Pourquoi +passe-t-elle blanche et intacte au milieu de ces ennemis sombres, comme +le prophète de la légende sacrée au milieu des fauves rugissants? + +C'est parce que ses ennemis sont chose d'en bas et que la bonté est +chose d'en haut. Les cornes, les dents, les griffes, les yeux pleins +d'un feu meurtrier, ne peuvent rien contre l'aile rapide qui s'élance +vers les hauteurs et leur échappe. Ainsi la bonté se dérobe aux +entreprises de ses ennemis. Elle fait mieux encore, elle a connu +quelquefois ce beau triomphe de gagner ses persécuteurs: elle a vu les +fauves se calmer, se coucher à ses pieds, obéir à sa loi. + +Au coeur même de la foi chrétienne la doctrine la plus sublime et, pour +qui sait en pénétrer le sens profond, la plus humaine est celle-ci: Pour +sauver l'humanité perdue le Dieu invisible est venu demeurer parmi nous +sous la forme d'un homme et il n'a voulu se faire connaître qu'à ce seul +signe: _La bonté_. + +Réparatrice, consolatrice, douce au malheureux, au méchant même, la +bonté dégage la lumière sous ses pas. Elle clarifie et simplifie. La +part qu'elle a choisie est la plus modeste: bander les blessures, +effacer les larmes, apaiser la misère, bercer les coeurs endoloris, +pardonner, concilier. Mais c'est bien d'elle que nous avons le plus +besoin. Aussi puisque nous songeons à la meilleure façon de rendre la +pensée féconde, simple, vraiment conforme à notre destinée humaine, nous +résumerons la méthode en ces mots: _Aie confiance, espère et sois bon_. + +Je ne veux décourager personne des hautes spéculations, ni dissuader qui +que ce soit de se pencher sur les problèmes de l'inconnu, sur les vastes +abîmes de la philosophie ou de la science. Mais il faudra toujours +revenir, de ces lointains voyages, vers le point où nous sommes, et +souvent même à la place où nous piétinons sans résultat apparent. Il est +des conditions de vie et des complications sociales où le savant, le +penseur et l'ignorant ne voient pas plus clair les uns que les autres. +L'époque présente nous a souvent mis en face de ce genre de situations, +et je garantis à celui qui voudra suivre notre méthode, qu'il +reconnaîtra bientôt qu'elle a du bon. + + * * * * * + +Comme j'ai, en tout ceci, côtoyé le terrain religieux, dans ce qu'il a +de général du moins, on me demandera peut-être de dire en quelques mots +simples quelle est la meilleure religion, et je m'empresse de +m'expliquer sur ce sujet. Mais peut-être ne faudrait-il pas poser la +question comme on le fait d'ordinaire, en demandant quelle est la +meilleure religion? Les religions ont sans doute certains caractères +précis, et des qualités ou des défauts qui sont inhérents à chacune. On +peut donc à la rigueur les comparer entre elles; mais à cette +comparaison se mêlent toujours des partis pris ou des partialités +involontaires. Il vaut mieux poser la question autrement et demander: Ma +religion est-elle bonne et à quoi puis-je reconnaître qu'elle est bonne? +À cette question voici la réponse: Votre religion est bonne si elle est +vivante et agissante; si elle nourrit en vous le sentiment de la valeur +infinie de l'existence, la confiance, l'espoir et la bonté; et elle est +l'alliée de la meilleure partie de vous-même contre la plus mauvaise, et +vous fait apparaître sans cesse la nécessité de devenir un homme +nouveau; si elle vous fait comprendre que la douleur est une +libératrice; si elle augmente en vous le respect de la conscience des +autres; si elle vous rend le pardon plus facile, le bonheur moins +orgueilleux, le devoir plus cher, l'au-delà moins obscur. Si oui, votre +religion est bonne, peu importe son nom. Quelque rudimentaire qu'elle +soit, quand elle remplit cet office, elle procède de la source +authentique, elle vous lie aux hommes et à Dieu. + +Mais vous servirait-elle par hasard à vous croire meilleur que les +autres, à ergoter sur des textes, à renfrogner votre figure, à dominer +sur la conscience d'autrui ou à livrer la vôtre à l'esclavage, à +endormir vos scrupules, à pratiquer un culte par mode et par intérêt, ou +à faire le bien par calcul d'outre-tombe, oh alors! que vous vous +réclamiez de Bouddha, de Moïse, de Mahomet ou du Christ même, votre +religion ne vaut rien, elle vous sépare des hommes et de Dieu. + +Je n'ai peut-être pas un pouvoir suffisant pour parler ainsi; mais +d'autres l'ont fait avant moi, qui sont plus grands que moi, notamment +celui qui raconta au scribe faiseur de questions, la parabole du bon +Samaritain. Je me retranche derrière son autorité. + + + + +IV + +La parole simple + + +La parole est le grand organe révélateur de l'esprit, la première forme +visible qu'il se donne. Telle pensée, telle parole. Pour réformer sa vie +dans le sens de la simplicité il faut veiller sur sa parole et sur sa +plume. Que la parole soit simple comme la pensée, quelle soit sincère et +qu'elle soit sûre: _Pense juste, parle franc!_ + +Les relations sociales ont pour base la confiance mutuelle et cette +confiance se nourrit de la sincérité de chacun. Aussitôt que la +sincérité diminue, la confiance s'altère, les rapports souffrent, +l'insécurité naît. Cela est vrai dans le domaine des intérêts matériels +et des intérêts spirituels. Avec des gens dont il faut sans cesse se +méfier il est aussi difficile de pratiquer le commerce et l'industrie +que de chercher la vérité scientifique, de poursuivre l'entente +religieuse ou de réaliser la justice. Quand il faut d'abord contrôler +les paroles et les intentions de chacun, et partir du principe que tout +ce qui se dit et s'écrit, a pour but de vous servir l'illusion à la +place de la vérité, la vie se complique étrangement. C'est le cas pour +nous. Il y a trop de malins, de diplomates, qui jouent au plus fin et +s'appliquent à se tromper les uns les autres, et voilà pourquoi chacun a +tant de mal à se renseigner sur les choses les plus simples et qui lui +importent le plus. Probablement ce que je viens de dire suffirait pour +indiquer ma pensée et l'expérience de chacun pourrait apporter ici un +ample commentaire avec illustrations à l'appui. Mais je n'en tiens pas +moins à insister sur ce point et à m'entourer d'exemples. + +Autrefois les hommes avaient pour communiquer entre eux des moyens assez +réduits. Il était légitime de supposer qu'en perfectionnant et en +multipliant les moyens d'information on augmenterait la lumière. Les +peuples apprendraient à s'aimer en se connaissant mieux entre eux, les +citoyens d'un même pays se sentiraient liés par une fraternité plus +étroite, étant mieux éclairés sur tout ce qui touche la vie commune. +Lorsque l'imprimerie fut créée on s'écria: _fiat lux!_ et avec plus de +raison encore lorsque se répandirent l'usage de la lecture et le goût +des journaux. Pourquoi n'eût-on pas raisonné ainsi: deux lumières +éclairent mieux qu'une et plusieurs mieux que deux; plus il y aura de +journaux et de livres, mieux on saura ce qui se passe et ceux qui +voudront écrire l'histoire après nous seront bien heureux, ils auront +les mains pleines de documents. Rien ne semblait plus évident. Hélas! on +basait ce raisonnement sur les qualités et la puissance de l'outillage, +mais on calculait sans l'élément humain qui est partout le facteur le +plus important. Or il s'est trouvé que les sophistes, les retors, les +calomniateurs, tous gens à la langue bien pendue, et qui savent mieux +que personne manier la parole et la plume, ont largement profité de tous +les moyens de multiplier et de répandre la pensée. Qu'en résulte-t-il? +Que nos contemporains ont toutes les peines du monde à savoir la vérité +sur leur propre temps et leurs propres affaires. Pour quelques journaux +qui cultivent les bons rapports internationaux, en essayant de +renseigner leurs voisins équitablement et de les étudier sans +arrière-pensée, combien en est-il qui sèment la méfiance et la calomnie? +Que de courants factices et malsains créés dans l'opinion publique, avec +de faux bruits, des interprétations malveillantes de faits ou de +paroles? Sur nos affaires intérieures nous ne sommes pas beaucoup mieux +renseignés que sur l'étranger. Ni sur les intérêts du commerce, de +l'industrie ou de l'agriculture, ni sur les partis politiques ou les +tendances sociales, ni sur le personnel mêlé aux affaires publiques, il +n'est facile d'obtenir un renseignement désintéressé: plus on lit de +journaux, moins on y voit clair. Il y a des jours, où après les avoir +lus et en admettant qu'il les croie sur parole, le lecteur se verrait +obligé de tirer la conclusion suivante: décidément il n'y a plus que des +hommes tarés partout, il ne reste d'intègres que quelques chroniqueurs. +Mais cette dernière partie de la conclusion tomberait à son tour. Les +chroniqueurs en effet se mangent entre eux. Le lecteur aurait alors sous +les yeux un spectacle analogue à celui que représente la caricature +intitulée le combat des serpents. Après avoir tout dévoré autour d'eux +les deux reptiles s'attaquent l'un à l'autre et s'entre-dévorent, +finalement il reste sur le champ de bataille deux queues. + +Et ce n'est pas l'homme du peuple seulement qui est dans l'embarras, ce +sont les gens cultivés, c'est presque tout le monde. En politique, en +finance, en affaires, même dans la science, les arts, la littérature et +la religion, il y a partout des dessous, des trucs, des ficelles. Il y a +une vérité d'exportation et une autre pour les initiés. Il s'ensuit que +tous sont trompés, car on a beau être d'une cuisine, on n'est jamais de +toutes, et ceux-là mêmes qui trompent les autres avec le plus d'habileté +sont trompés à leur tour, lorsqu'ils ont besoin de compter sur la +sincérité d'autrui. + +Le résultat de ce genre de pratiques est l'avilissement de la parole +humaine. Elle s'avilit d'abord aux yeux de ceux qui la manient comme un +vil instrument. Il n'y a plus de parole respectée pour les discuteurs, +les ergoteurs, les sophistes, tous ceux qui ne sont animés que par la +rage d'avoir raison ou la prétention que leurs intérêts seuls sont +respectables. Leur châtiment est d'être contraints à juger les autres +d'après la règle qu'ils suivent eux-mêmes: _Dire ce qui profite et non +ce qui est vrai_. Ils ne peuvent plus prendre personne au sérieux. +Triste état d'esprit pour les gens qui écrivent, parlent, enseignent. +Comme il faut mépriser ses auditeurs et ses lecteurs pour aller vers eux +dans de semblables dispositions! Pour qui a gardé un fonds d'honnêteté, +rien n'est plus révoltant que l'ironie détachée d'un acrobate de la +plume ou de la parole qui essaie d'en faire accroire à quelques braves +gens pleins de confiance. D'un côté l'abandon, la sincérité, le désir +d'être éclairé, de l'autre la rouerie qui se moque du public. Mais il ne +sait pas, le menteur, à quel point il se trompe lui-même. Le capital sur +lequel il vit c'est la confiance, et rien n'égale la confiance du +peuple, si ce n'est sa méfiance aussitôt qu'il s'est senti trahi. Il +peut bien suivre un temps les exploiteurs de la simplicité. Mais, après +cela, son humeur accueillante se transforme en aversion; les portes qui +se tenaient larges ouvertes, offrent leur impassible visage de bois, et +les oreilles, jadis attentives, se sont fermées. Hélas! elles se ferment +alors non pour le mal seulement, mais pour le bien. Et c'est là le crime +de ceux qui tordent et avilissent la parole. Ils ébranlent la confiance +générale. On considère comme une calamité l'avilissement de l'argent, la +baisse de la rente, la ruine du crédit: un malheur est plus grand que +celui-là, c'est la perte de la confiance, de ce crédit moral que les +honnêtes gens s'accordent les uns aux autres, et qui fait que la parole +circule comme une monnaie authentique. À bas les faux monnayeurs, les +spéculateurs, les financiers véreux, car ils font suspecter même +l'argent loyal. À bas les faux monnayeurs de la plume et de la parole, +car ils font qu'on ne se fie plus à rien ni à personne, et que la valeur +de ce qui est dit ou écrit, ressemble à celle des billets de banque de +la Sainte-Farce. + +On voit à quel point il est urgent que chacun se surveille, garde sa +langue, châtie sa plume et aspire à la simplicité. Point de sens +détournés, point tant de circonlocutions, point tant de réticences, de +tergiversations! Cela ne sert qu'à tout embrouiller. Soyez des hommes, +ayez une parole. Une heure de sincérité fait plus pour le salut du monde +que des années de roueries. + + * * * * * + +Un mot maintenant sur un travers national et qui s'adresse à ceux qui +ont la superstition de la parole et des démonstrations du style. Sans +doute, il ne faut pas en vouloir aux personnes qui goûtent une parole +élégante, ou une lecture délicate. Je suis d'avis qu'on ne peut jamais +trop bien dire ce que l'on a à dire. Mais il ne s'ensuit pas que les +choses les mieux dites et les mieux écrites soient celles qui sont les +plus apprêtées. La parole doit servir le fait et non se substituer à lui +et le faire oublier à force de l'orner. Les plus grandes choses sont +aussi celles qui gagnent le plus à être dites avec simplicité, parce +qu'alors elles se montrent telles qu'elles sont: vous ne jetez pas sur +elles le voile même transparent d'un beau discours, ni cette ombre si +fatale à la vérité, qu'on appelle la vanité d'un écrivain et d'un +orateur. Rien n'est fort, rien n'est persuasif comme la simplicité. Il y +a des émotions sacrées, de cruelles douleurs, de grands dévouements, des +enthousiasmes passionnés, qu'un regard, un geste, un cri traduisent +mieux que les plus belles périodes. Ce que l'humanité possède de plus +précieux dans son coeur, se manifeste le plus simplement. Pour persuader +il faut être vrai et certaines vérités se comprennent mieux si elles +sortent de lèvres simples, infirmes même, que si elles tombent des +bouches trop exercées, ou sont proclamées à la force des poumons. Ces +règles-là sont bonnes pour chacun dans la vie de tous les jours. +Personne ne peut s'imaginer quel profit il retirerait pour sa vie +morale, de la constante observation de ce principe: être vrai, sobre, +simple dans l'expression de ses sentiments et de ses convictions, en +particulier comme en public, ne jamais dépasser la mesure, traduire +fidèlement ce qui est en nous, et surtout nous souvenir. C'est là le +principal. + +Car le danger des belles paroles est qu'elles vivent d'une vie propre. +Ce sont des serviteurs distingués qui ont gardé leurs titres et ne +remplissent plus leurs fonctions, comme les cours royales nous en +offrent l'exemple. Vous avez bien dit, vous avez bien écrit: c'est bien, +il suffit. + +Combien y a-t-il de gens qui se sont contentés de parler et ont cru que +cela les dispensait d'agir? Et ceux qui les écoutent se contentent +d'avoir entendu parler. Il se trouve ainsi qu'une vie peut bien ne se +composer à la longue, que de quelques discours bien tournés, de quelques +beaux livres, de quelques belles pièces de théâtre. Quant à pratiquer ce +qui est si magistralement exposé, on n'y songe guère. Et si nous passons +du domaine des gens de talent aux basses régions qu'exploitent les +médiocres: là, dans le pêle-mêle obscur, nous verrons s'agiter tous ceux +qui pensent que nous sommes sur la terre pour parler et entendre parler, +l'immense et désespérante cohue des bavards, de tout ce qui braille, +jase ou pérore et après cela trouve encore qu'on ne parle pas assez. Ils +oublient tous que ceux qui font le moins de bruit font le plus de +besogne. Une machine qui dépense toute sa vapeur à siffler n'en a plus +pour faire marcher les roues. Cultivez donc le silence. Tout ce que vous +retrancherez sur le bruit, vous le gagnerez en force. + + * * * * * + +Ces réflexions nous amènent à nous occuper d'un sujet voisin, très digne +aussi d'attirer l'attention, je veux parler de ce qu'on pourrait nommer +l'exagération du langage. Quand on étudie les populations d'une même +contrée, on remarque entre elles des différences de tempérament dont le +langage porte les traces. Ici, la population est plutôt flegmatique et +calme: elle emploie les diminutifs, les termes atténués. Ailleurs, les +tempéraments sont bien équilibrés: on entend le mot juste, exactement +adapté à la chose. Mais plus loin, effet du sol, de l'air, du vin +peut-être, un sang chaud circule dans les veines: on a la tête près du +bonnet et l'expression outrée; les superlatifs émaillent le langage et +pour dire les plus simples choses on se sert du terme fort. + +Si l'allure du langage varie selon les climats, elle diffère aussi selon +les époques. Comparez le langage écrit ou parlé de ce temps à celui de +certaines autres périodes de notre histoire. Sous l'ancien régime on +parlait autrement que sous la révolution, et nous n'avons pas le même +langage que les hommes de 1830, de 1848 ou du second empire. En général +le langage a une allure plus simple maintenant, nous n'avons plus de +perruque, nous ne mettons plus pour écrire des manchettes de dentelles; +mais un signe nous différencie de presque tous nos ancêtres, notre +nervosité, source de nos exagérations. + +Sur des systèmes nerveux excités, quelque peu maladifs--et Dieu sait que +d'avoir des nerfs n'est plus un privilège aristocratique--les paroles ne +produisent pas la même impression que sur l'homme normal. Et inversement +à l'homme nerveux, le terme simple ne suffit pas, quand il cherche à +exprimer ce qu'il ressent. Dans la vie ordinaire, dans la vie publique, +dans la littérature et au théâtre le langage calme et sobre a fait place +à un langage excessif. Les moyens que les romanciers et les comédiens +ont employés pour galvaniser l'esprit public et forcer son attention, se +retrouvent à l'état rudimentaire dans nos plus ordinaires conversations, +dans le style épistolaire, et surtout dans la polémique. Nos procédés de +langage sont à ceux de l'homme posé et calme ce qu'est notre écriture, +comparée à celle de nos pères. On accuse les plumes de fer; si l'on +pouvait dire vrai! + +--Les oies nous sauveraient alors. Mais le mal est plus profond, il est +en nous-mêmes. Nous avons des écritures d'agités et de détraqués; la +plume de nos aïeux courait sur le papier plus sûre, plus reposée. Ici +nous sommes en face d'un des résultats de cette vie moderne si +compliquée et qui fait une si terrible consommation d'énergie. Elle nous +laisse impatients, essoufflés, en perpétuelle trépidation. Notre +écriture comme notre langage s'en ressentent et nous trahissent. De +l'effet remontons à la source et comprenons l'avertissement qui nous est +donné. Que peut-il sortir de bon de cette habitude d'exagérer son +langage? Interprètes infidèles de nos propres impressions, nous ne +pouvons que fausser par nos exagérations l'esprit de nos semblables et +le nôtre. Entre gens qui exagèrent on cesse de se comprendre. +L'irritation des caractères, les discussions violentes et stériles, les +jugements précipités, dépourvus de toute mesure, les plus graves excès +dans l'éducation et les rapports sociaux, voilà le résultat des +intempérances de langage. + + * * * * * + +Et qu'il me soit permis, dans cet appel à la parole simple, de formuler +un voeu dont l'accomplissement aurait les suites les plus heureuses. Je +demande une littérature simple, non seulement comme un des meilleurs +remèdes à nos âmes blasées, surmenées, fatiguées d'excentricités, mais +aussi comme un gage et une source d'union sociale. Je demande aussi un +art simple. Nos arts et notre littérature sont réservés aux privilégiés +de la fortune et de l'instruction. Mais que l'on me comprenne bien: je +n'invite pas les poètes, les romanciers, les peintres à descendre des +hauteurs pour marcher à mi-côte et se complaire dans la médiocrité, mais +au contraire à monter plus haut. Est populaire, non pas ce qui convient +à une certaine classe de la société qu'il est convenu d'appeler la +classe populaire; est populaire ce qui est commun à tous et ce qui les +unit. Les sources de l'inspiration dont pourrait naître un art simple +sont dans les profondeurs du coeur humain, dans les éternelles réalités +de la vie devant lesquelles tous sont égaux. Et les sources du langage +populaire sont à chercher dans le petit nombre des formes simples et +fortes qui expriment les sentiments élémentaires et les lignes +maîtresses de la destinée humaine. C'est là qu'est la vérité, la force, +la grandeur, l'immortalité. N'y aurait-il pas dans un idéal semblable de +quoi enflammer les jeunes gens qui, sentant brûler en eux la flamme +sacrée du beau, connaissent la pitié et préfèrent à l'adage dédaigneux: +«Odi profanum vulgus», cette parole autrement humaine: «Misereor super +turbam».--Quant à moi je n'ai aucune autorité artistique, mais de la +foule où je vis j'ai le droit de pousser mon cri vers ceux qui ont reçu +du talent et de leur dire: Travaillez pour ceux qu'on oublie. +Faites-vous comprendre des humbles. Ainsi vous ferez une oeuvre +d'affranchissement et de pacification; ainsi vous rouvrirez les sources +où puisèrent jadis ces maîtres dont les créations ont défié les âges +parce qu'ils surent donner pour vêtement au génie, la simplicité. + + + + +V + +Le devoir simple. + + +Quand on parle aux enfants d'un sujet qui les importune, ils vous +montrent là-haut sur les toits quelque pigeon qui donne à manger à son +petit, ou là-bas dans la rue quelque cocher qui maltraite son cheval. +Quelquefois aussi, ils vous posent malicieusement une de ces grosses +questions qui mettent l'esprit des parents à la torture: tout cela pour +détourner l'attention du sujet douloureux. Je crains que nous ne soyons +de grands enfants en face du devoir et que, lorsqu'il s'agit de lui, +nous ne cherchions plusieurs subterfuges pour nous distraire. + +Le premier subterfuge consiste à se demander s'il y a un devoir en +général, ou si ce mot ne couvre pas une des nombreuses illusions de nos +ancêtres. Car enfin le devoir suppose la liberté, et la question de la +liberté nous mène jusqu'aux régions métaphysiques. Comment parler du +devoir tant que ce grave problème du libre arbitre n'est pas +résolu?--Théoriquement il n'y a rien à objecter. Et si la vie était une +théorie, si nous étions là pour élaborer un système complet de +l'univers, il serait absurde de nous occuper du devoir avant d'avoir +démontré la liberté, fixé ses conditions, ses limites. + +Mais la vie n'est pas une théorie. Sur ce point de morale pratique comme +sur tous les autres, elle a devancé la théorie et il n'y a aucun lieu de +croire que jamais elle ne lui cède la place. Cette liberté, relative, je +l'admets, comme tout ce que nous connaissons d'ailleurs, ce devoir dont +on se demanda s'il existe, n'en sont pas moins à la base de tous les +jugements que nous portons sur nous et nos semblables. Nous nous +traitons les uns les autres comme responsables, jusqu'à un certain +point, de nos faits et gestes. + +Le théoricien le plus enragé, dès qu'il sort de sa théorie, ne se fait +aucun scrupule d'approuver ou de désapprouver les actes d'autrui, +d'instrumenter contre ses ennemis, de faire appel à la générosité, à la +justice de ceux qu'il veut dissuader d'une démarche indigne. On ne peut +pas plus se défaire de la notion de l'obligation morale que de celle du +temps ou de l'espace, et de même qu'il faut nous résigner à marcher +avant de savoir définir cet espace que nous franchissons et ce temps qui +mesure nos mouvements, il faut aussi nous soumettre à l'obligation +morale avant d'en avoir touché de nos doigts les racines profondes. La +loi morale domine l'homme, qu'il la respecte ou l'enfreigne. Voyez la +vie de tous les jours: chacun est prêt à jeter la pierre à celui qui +n'accomplit pas un devoir évident, dût-il même alléguer qu'il n'est pas +encore arrivé à la certitude philosophique. Chacun lui dira et aura +mille fois raison de lui dire: «Monsieur, on est un homme avant tout; +payez de votre personne d'abord, faites votre devoir de citoyen, de +père, de fils, etc., vous reprendrez ensuite le cours de vos +méditations.» + +Qu'on nous comprenne bien toutefois. Nous ne voulons détourner personne +de l'investigation philosophique, de la scrupuleuse recherche des +fondements de la morale. Aucune pensée qui ramène l'homme vers ces +graves préoccupations ne saurait être inutile ou indifférente; nous +défions seulement le penseur de pouvoir attendre qu'il ait trouvé ces +fondements, pour faire acte d'humanité, d'honnêteté ou de malhonnêteté, +de courage ou de lâcheté. Et surtout, nous tenons à formuler une +réponse, bonne à opposer à tous les malins qui n'ont jamais été +philosophes, à opposer à nous-mêmes lorsque nous voudrions invoquer +notre état de doute philosophique pour justifier nos manquements +pratiques. Par cela même qu'on est un homme, avant toute théorie +positive ou négative sur le devoir, on a pour règle ferme de se conduire +comme un homme. Il n'y a pas à sortir de là. + +Mais on connaîtrait mal les ressources du coeur humain si l'on comptait +sur l'effet d'une semblable réponse. Elle a beau être sans réplique, +elle ne peut empêcher d'autres interrogations de surgir. La somme de nos +prétextes pour nous soustraire au devoir est égale à la somme des sables +de la mer ou des étoiles des cieux. + +Nous nous retranchons donc derrière le devoir obscur, le devoir +difficile, le devoir contradictoire. Certes voilà des mots qui évoquent +de pénibles souvenirs. Être un homme de devoir et douter de son chemin, +tâtonner dans l'ombre, se voir livré aux sollicitations contraires de +devoirs différents, ou encore se trouver en face du devoir gigantesque, +écrasant, qui dépasse nos forces, quoi de plus dur? Et ces choses +arrivent. Nous ne voulons ni nier ni contester ce qu'il y a de tragique +dans certains événements et de déchirant dans certaines vies. Toutefois +il est rare que le devoir ait à se faire jour à travers un tel conflit +de circonstances et doive jaillir de l'esprit comme l'éclair de l'orage. +De si formidables secousses sont exceptionnelles. Tant mieux si nous +nous tenons bien lorsqu'elles se produisent; mais si personne ne trouve +étonnant que des chênes soient déracinés par la bourrasque, ou qu'un +marcheur trébuche la nuit sur un chemin inconnu, ou qu'un soldat soit +vaincu quand il est pris entre deux feux, personne non plus ne +condamnera sans appel ceux qui ont été battus dans les luttes morales +presque surhumaines. Succomber sous le nombre et les obstacles, n'a +jamais été une honte. + +Aussi je vais tendre mes armes à ceux qui se retranchent derrière le +rempart inexpugnable du devoir obscur, compliqué, contradictoire. Pour +aujourd'hui ce n'est pas là ce qui m'occupe, et c'est du devoir simple, +je dirais presque du devoir facile, que je désire leur parler. + + * * * * * + +Nous avons par an trois ou quatre grandes fêtes carillonnées et beaucoup +de jours ordinaires. Pareillement il y a quelques très grands et très +obscurs combats à livrer. Mais à côté de cela il y a la multitude des +devoirs simples, évidents. Or, tandis que dans les grandes rencontres, +notre tenue est généralement suffisante, c'est précisément dans les +petites occasions qu'on nous voit faiblir. Sans craindre de me laisser +entraîner par une forme paradoxale de ma pensée, je déclarerai donc: +l'essentiel est de remplir le devoir simple, de s'exercer à la justice +élémentaire. En général ceux qui perdent leur âme, la perdent non parce +qu'ils restent au-dessous du devoir difficile et qu'ils n'accomplissent +pas l'impossible, mais parce qu'ils négligent d'accomplir _le devoir +simple_. + +Illustrons cette vérité par des exemples. + +Celui qui essaie de pénétrer dans les dessous humbles de la société ne +tarde pas à découvrir de grandes misères physiques et morales. À mesure +qu'il y regarde de plus près, il découvre un plus grand nombre de +plaies, et, à la longue, le monde des misérables lui apparaît comme une +vaste création noire, devant laquelle l'individu avec ses moyens de +soulagement paraît réduit à l'impuissance. Il est vrai qu'il se sent +pressé d'accourir, mais en même temps il se demande: à quoi bon? +Évidemment le cas est des plus angoissants. Quelques-uns le résolvent en +ne faisant rien, de désespoir. Ils demeurent donc stériles et ce n'est +pas pourtant la pitié, ni même les bonnes intentions, qui leur manquent. +Ils ont tort. Souvent un homme n'a pas les moyens de faire le bien en +gros, mais ce n'est pas une raison pour qu'il le néglige en détail. Tant +de gens se dispensent de faire quelque chose parce que, selon eux, il y +a trop à faire. Ils ont besoin d'être rappelés au devoir simple. Ce +devoir, le voici dans le cas qui nous occupe: que chacun, selon ses +ressources, ses loisirs et ses capacités, se crée des relations dans les +milieux déshérités. Il y a des gens qui arrivent, avec un peu de bonne +volonté, à s'introduire dans l'entourage des ministres ou à se faufiler +dans la société des chefs d'État. Pourquoi ne parviendrait-on pas à +nouer des relations avec les pauvres gens et à se faire des +connaissances parmi les ouvriers qui manquent du nécessaire? Une fois +quelques familles connues, avec leurs histoires, leurs antécédents et +leurs difficultés, vous pourrez leur être d'une utilité extrême en +faisant simplement ce que vous pouvez et en pratiquant la fraternité +sous la forme du secours moral et matériel. Vous aurez, il est vrai, +attaqué un petit coin seulement; mais vous aurez fait votre possible et +peut-être entraîné quelque autre à faire son possible aussi. En agissant +de la sorte, au lieu de constater seulement qu'il existe dans la société +beaucoup de misère, de haine sombre, de désunion, de vice, vous y aurez +introduit un peu de bien. Et pour peu que le nombre des bonnes volontés +semblables à la vôtre grandisse, le bien augmentera sensiblement et le +mal diminuera. Mais dussiez-vous même rester seul à faire ce que vous +avez fait, on pourrait vous donner ce témoignage que vous avez fait la +seule chose raisonnable, le simple et enfantin devoir qui s'offrait à +vous. Or en faisant cela vous avez découvert un des secrets de la bonne +vie. + +L'ambition humaine embrasse dans ses rêves de vastes ensembles, mais il +nous est rarement donné de faire grand, et même alors le succès rapide +et sûr s'appuie toujours sur une patiente préparation. La fidélité dans +les petites choses est à la base de tout ce qui s'accomplit de grand. +Nous l'oublions trop. Pourtant, s'il y a une vérité nécessaire à +connaître, c'est celle-là, surtout aux époques difficiles et dans les +passages pénibles de l'existence. On se sauve bien en cas de naufrage +sur un débris de poutre, un aviron, un morceau de planche. Sur les flots +tumultueux de la vie, quand tout semble s'être brisé en miettes, +souvenons-nous qu'une seule de ces pauvres miettes peut devenir notre +planche de salut. La démoralisation consiste à mépriser les restes. + +Vous avez été ruiné, ou un grand deuil vous a frappé, ou encore vous +venez de voir se perdre sous vos yeux le fruit d'un long labeur. Il vous +est impossible de reconstituer votre fortune, de ressusciter les morts, +de sauver votre peine perdue. Et devant l'irréparable les bras vous +tombent. Alors vous négligez de soigner votre personne, de tenir votre +maison, de surveiller vos enfants. Cela est pardonnable et combien nous +le comprenons! Mais cela est fort dangereux! Le laisser aller transforme +le mal en un mal pire. Vous qui croyez que vous n'avez plus rien à +perdre, vous allez pour cela même perdre ce qui vous reste encore. +Ramassez les débris de vos biens, ayez du peu qui vous reste un soin +scrupuleux. Et bientôt ce peu vous consolera. L'effort accompli vient à +notre secours, comme l'effort négligé se tourne contre nous. S'il ne +vous reste qu'une branche pour vous y accrocher, accrochez-vous à cette +branche, et si vous restez seul à défendre une cause qui semble perdue, +ne jetez pas vos armes pour rejoindre les fuyards. Au lendemain du +déluge quelques isolés repeuplent la terre. L'avenir peut quelquefois ne +reposer que sur une tête isolée comme il arrive qu'une vie ne tient qu'à +un fil. Inspirez-vous de l'histoire et de la nature: L'une et l'autre +vous apprendront en leurs laborieuses évolutions, que les calamités +comme la prospérité peuvent sortir des moindres causes, qu'il n'est pas +sage de négliger le détail et que surtout il faut savoir attendre et +recommencer. + +En parlant du devoir simple je ne puis m'empêcher de penser à la vie +militaire et aux exemples qu'elle offre aux combattants de cette grande +lutte qui est la vie. Celui-là comprendrait mal son devoir de soldat +qui, l'armée une fois battue, s'abstiendrait de brosser ses vêtements, +d'astiquer son fusil, d'observer la discipline.--À quoi bon? direz-vous +peut-être.--À quoi bon? N'y a-t-il pas plusieurs façons d'être battu? +Serait-il indifférent d'ajouter le découragement, le désordre, la +débâcle au malheur de la défaite? Non. Il ne faut jamais oublier que le +moindre acte d'énergie dans ces moments terribles est comme une lumière +dans la nuit. C'est un signe de vie et d'espérance. Chacun comprend +aussitôt que tout n'est pas perdu. + +Pendant la désastreuse retraite de 1813-1814, au coeur de l'hiver, alors +qu'il devait être presque impossible de garder une tenue quelconque, je +ne sais quel général se présentait un matin à Napoléon Ier en grande +tenue et rasé de frais. Le voyant, en pleine débâcle, aussi soigné que +s'il allait à une revue, l'empereur lui dit: _Mon général, vous êtes un +brave!_ + + * * * * * + +Le devoir simple c'est encore le devoir prochain. Une très commune +faiblesse empêche bien des gens de trouver intéressant ce qui est tout +près d'eux; ils ne le voient que par ses côtés mesquins. Le lointain au +contraire les attire et les enchante. Ainsi se dépense inutilement une +somme fabuleuse de bonne volonté. On se passionne pour l'humanité, pour +le bien public, pour les lointains malheurs, marchant à travers la vie, +les yeux fixés sur des objets merveilleux qui nous captivent là-bas aux +confins de l'horizon, tandis qu'on marche sur les pieds des passants, ou +qu'on les coudoie sans les remarquer. + +Singulière infirmité qui vous empêche de voir ceux qui sont là à vos +côtés! Plusieurs ont fait des lectures étendues, de grands voyages; mais +ils ne connaissent pas leurs concitoyens, grands ou petits; ils vivent +grâce au concours d'une quantité d'êtres dont le sort leur demeure +indifférent. Ni ceux qui les renseignent, les instruisent, les +gouvernent, ni ceux qui les servent, les fournissent, les nourrissent +n'ont jamais attiré leur attention. Qu'il y ait de l'ingratitude ou de +l'imprévoyance à ne pas connaître ses ouvriers, ses domestiques, les +quelques êtres enfin qui ont avec nous des relations sociales +indispensables, cela ne leur est jamais venu à l'esprit. D'autres vont +bien plus loin encore. Pour certaines femmes leur mari est un inconnu, +et réciproquement. Il y a des parents qui ne connaissent pas leurs +enfants. Leur développement, leurs pensées, les dangers qu'ils courent, +les espérances qu'ils nourrissent sont pour eux un livre fermé. Bien des +enfants ne connaissent pas leurs parents, n'ont jamais soupçonné leurs +peines, leurs luttes, ni pénétré leurs intentions. Et je ne parle pas +des mauvais ménages, de ces tristes milieux, où toutes les relations +sont faussées, mais d'honnêtes familles composées de braves gens. +Seulement tout ce monde est très absorbé. Chacun a son intérêt ailleurs +qui lui prend tout son temps. Le devoir lointain, fort attirant, je n'en +disconviens point, les réclame tout entiers et ils n'ont pas conscience +du devoir prochain. Je crains qu'ils ne perdent leur peine. La base +d'opération de chacun est le champ de son devoir immédiat. Négligez +cette base et tout ce que vous entreprendrez au loin sera compromis. +Soyez donc d'abord de votre pays, de votre ville, de votre maison, de +votre église, de votre atelier, et, s'il se peut, partez de là pour +aller au delà, c'est la marche simple et naturelle. Il faut que l'homme +se munisse à grands frais de bien mauvaises raisons pour arriver à +suivre la marche inverse. En tout cas, le résultat d'une si étrange +confusion des devoirs est que plusieurs se mêlent d'une foule d'affaires +sauf de ce qu'on est en droit de leur demander. Chacun s'occupe d'autre +chose que de ce qui le regarde, est absent de son poste, ignore son +métier. Voilà qui complique la vie. Il serait pourtant si simple que +chacun s'occupât de ce qui le regarde. + + * * * * * + +Autre forme du devoir simple. Lorsqu'un dommage est causé, qui doit le +réparer?--Celui qui l'a fait. Cela est juste, mais cela n'est que +théorie. Et la conséquence de cette théorie serait qu'il faudrait +laisser subsister le mal jusqu'à ce que les malfaiteurs soient trouvés +et l'aient réparé. Mais si on ne les trouve pas? Ou s'ils ne peuvent ni +ne veulent réparer? + +Il pleut sur vos têtes par une tuile brisée, ou le vent pénètre chez +vous par un carreau cassé. Attendrez-vous pour chercher le couvreur et +le vitrier que vous ayez fait arrêter le casseur de tuile ou de carreau? +Vous trouveriez cela absurde, n'est-ce pas? C'est pourtant une bien +ordinaire pratique. Les enfants s'écrient avec indignation: «Ce n'est +pas moi qui ai jeté cet objet, ce n'est pas moi qui le ramasserai!» Et +la plupart des hommes raisonnent de même. C'est logique. Mais ce n'est +pas cette logique-là qui fait marcher le monde. + +Ce qu'il faut au contraire savoir et ce que la vie vous répète tous les +jours c'est que le dommage causé par les uns est réparé par les autres. +Les uns détruisent, les autres édifient; les uns salissent, les autres +nettoient; les uns attisent les querelles, les autres les apaisent; les +uns font couler les larmes, les autres consolent; les uns vivent pour +l'iniquité, les autres meurent pour la justice. Et c'est dans +l'accomplissement de cette loi douloureuse qu'est le salut. Cela aussi +est logique, mais de cette logique des faits qui fait pâlir celle des +théories. La conclusion à tirer n'est pas douteuse. Un homme au coeur +simple la tire ainsi: étant donné le mal, la grande affaire est de le +réparer et de s'y mettre sur-le-champ; tant mieux si messieurs les +malfaiteurs veulent bien contribuer à la réparation: mais l'expérience +nous déconseille de trop compter sur leur concours. + + * * * * * + +Mais quelque simple que soit le devoir, encore faut-il avoir la force de +l'accomplir. Cette force, en quoi consiste-t-elle et où se +trouve-t-elle? On ne saurait se lasser d'en parler. Le devoir est pour +l'homme un ennemi et un importun tant qu'il n'apparaît que comme une +sollicitation extérieure. Quand il entre par la porte, l'homme sort par +la fenêtre et quand il nous bouche les fenêtres on s'échappe par les +toits. Mieux on le voit venir plus on l'évite sûrement. Il est pareil à +ce gendarme, représentant de la force publique et de la justice +officielle, dont un adroit filou parvient toujours à se garer. Hélas! le +gendarme réussirait-il à lui mettre la main au collet, il pourrait tout +au plus le conduire au poste mais non pas sur le droit chemin. Pour que +l'homme accomplisse son devoir il faut qu'il soit tombé aux mains d'une +autre force que celle qui dit: fais ceci, fais cela; évite ceci, évite +cela, autrement gare à toi! + +Cette force intérieure est l'amour. Quand un homme déteste son métier ou +s'y livre avec nonchalance, toutes les puissances de la terre sont +inhabiles à le lui faire exercer avec entrain. Mais celui qui aime sa +fonction marche tout seul; non seulement il est inutile de le +contraindre, mais il serait impossible de le détourner. Il en est pour +tous ainsi. La grande chose, c'est d'avoir éprouvé ce qu'a de saint et +d'immortellement beau notre obscure destinée; c'est d'avoir été +déterminés par une série d'expériences à aimer cette vie pour ses +douleurs et pour son espérance, à aimer les hommes pour leur misère et +pour leur noblesse, et à être de l'humanité par le coeur, l'intelligence +et les entrailles. Alors une force inconnue s'empare de nous, comme le +vent s'empare des voiles d'un navire, et nous emporte vers la pitié et +la justice. Et cédant à cette poussée irrésistible, nous disons: _Je ne +puis faire autrement, c'est plus fort que moi._ En s'exprimant ainsi les +hommes de tous les âges et de tous les milieux désignent une puissance +qui est plus haute que l'homme, mais qui peut demeurer dans le coeur des +hommes. Et tout ce qu'il y a en nous de vraiment élevé nous apparaît +comme une manifestation de ce mystère qui nous dépasse. Les grands +sentiments comme les grandes pensées, comme les grands actes, sont chose +d'inspiration. Lorsque l'arbre verdit et donne son fruit c'est qu'il +puise dans le sol les forces vitales, et reçoit du soleil la lumière et +la chaleur. Si un homme, dans son humble sphère, au milieu des +ignorances et des fautes inévitables, se consacre sincèrement à sa +tâche, c'est qu'il est en contact avec la source éternelle de bonté. +Cette force centrale se manifeste sous mille formes diverses. Tantôt +elle est l'énergie indomptable, tantôt la tendresse caressante, tantôt +l'esprit militant qui attaque et détruit le mal, tantôt la sollicitude +maternelle qui ramasse au bord du chemin où elle se perdait quelque vie +froissée et oubliée, tantôt l'humble patience des longues recherches... +Mais tout ce qu'elle touche porte sa signature, et les hommes qu'elle +anime sentent que c'est par elle que nous sommes et que nous vivons. La +servir est leur bonheur et leur récompense. Il leur suffit d'être ses +instruments et ils ne regardent plus à l'éclat extérieur de leur +fonction, sachant bien que rien n'est grand et que rien n'est petit, +mais que nos actes et notre vie valent seulement par l'esprit qui les +pénètre. + + + + +VI + +Les besoins simples. + + +Quand on achète un oiseau chez l'oiseleur, ce brave homme nous dit +brièvement ce qu'il faut à notre nouveau pensionnaire, et tout cela, +hygiène, nourriture et le reste, tient en quelques mots. De même, pour +résumer les besoins essentiels de la plupart des êtres, quelques +indications sommaires suffiraient. Leur régime est en général d'une +extrême simplicité et tant qu'ils le suivent ils se portent bien comme +des enfants obéissants de mère nature. Qu'ils s'en écartent, les +complications surviennent, la santé s'altère, la gaîté s'en va. Seule, +la vie simple et naturelle peut maintenir un organisme en pleine +vigueur. Faute de nous souvenir de ce principe élémentaire, nous tombons +dans les plus étranges aberrations. + +Que faut-il à un homme pour vivre matériellement dans les meilleures +conditions possibles? Une nourriture saine, des vêtements simples, une +demeure salubre, de l'air et du mouvement. Je ne vais pas entrer dans +des détails d'hygiène, ni composer des menus, ou indiquer des modèles +d'habitation et des coupes de vêtements. Mon but est de marquer une +direction et de dire quel avantage il y aurait pour chacun à ordonner sa +vie dans un esprit de simplicité.--Pour nous assurer que cet esprit ne +règne pas assez dans notre société, il suffit de voir vivre les hommes +de toutes les classes. Posez à différents individus, de milieux très +distincts, cette question: Que vous faut-il pour vivre?... Vous verrez +ce qu'ils répondront. Il n'y a rien d'instructif comme cela. + +Pour les uns, autochtones de l'asphalte parisien, il n'y a pas de vie +possible en dehors d'une certaine région circonscrite par quelques +boulevards. Là est l'air respirable, la bonne lumière, la température +normale, la cuisine classique, et, à discrétion, tant d'autres choses +sans lesquelles il ne vaudrait pas la peine de se promener sur la +machine ronde. + +Aux divers échelons de la vie bourgeoise, on répond à la question que +faut-il pour vivre, par un chiffre, variable selon le degré d'ambition, +ou d'éducation, et par éducation, on entend, le plus souvent, les +habitudes extérieures de la vie, la façon de se loger, de se vêtir et de +se nourrir, une éducation toute à fleur de peau. À partir d'un certain +chiffre de rente, de bénéfice, ou de traitement, la vie devient +possible. Au-dessous, elle est impossible. On a vu des gens se suicider +parce que leur avoir était descendu au-dessous d'un certain minimum. Ils +ont préféré disparaître que de se restreindre. Notez que ce minimum, +cause de leur désespoir, eût sans doute été acceptable encore pour +d'autres, aux besoins moins exigeants, et enviable pour des gens aux +goûts modestes. + +Dans les hautes montagnes la flore change suivant l'altitude. Il y a la +région des cultures ordinaires, celle des forêts, celle des pâturages, +celle des rochers nus et des glaciers.--À partir d'une certaine zone on +ne trouve plus de blé, mais la vigne prospère encore; le chêne cesse +dans une région assez basse, le sapin se plaît à des hauteurs +considérables. La vie humaine avec ses besoins rappelle ces phénomènes +de la végétation. + +À une certaine altitude de fortune on voit réussir le financier, l'homme +des clubs, les grandes mondaines, et enfin tous ceux pour qui le strict +nécessaire comprend un certain nombre de domestiques et d'équipages, +ainsi que plusieurs demeures en ville et à la campagne. Plus loin +s'épanouit le gros bourgeois avec ses moeurs et ses allures propres. On +voit fleurir dans d'autres régions l'aisance large, moyenne, ou modeste, +et des catégories fort inégales d'exigences. Puis viennent les petites +gens, les artisans, les ouvriers, les paysans, la masse enfin, qui vit +drue et serrée comme l'herbe fine sur le sommet des montagnes, là où les +grands végétaux ne trouvent plus de quoi se nourrir. Dans toutes ces +provinces différentes de la société, on vit, et ceux qui croissent là +sont des hommes, au même titre. Il paraît étrange qu'il y ait entre +semblables de si prodigieuses différences de besoins. Et ici les +analogies de notre comparaison nous abandonnent. Les plantes et les +animaux des mêmes familles ont des besoins identiques. La vie humaine +nous amène à des observations contraires. Quelles conclusions en tirer +si ce n'est qu'il y a une élasticité considérable dans la nature et le +nombre de nos besoins! + +Est-il utile, est-il favorable au développement de l'individu et à son +bonheur, au développement et au bonheur de la société que l'homme ait +une multitude de besoins et s'applique à les satisfaire?--Tout d'abord +reprenons notre comparaison avec les êtres inférieurs. Pourvu que leurs +besoins essentiels soient satisfaits, ils vivent contents. En est-il de +même dans la société humaine? Non. À tous ses degrés nous rencontrons le +mécontentement. J'excepte complètement ici ceux qui manquent du +nécessaire. On ne saurait sans injustice assimiler aux mécontents ceux +auxquels le froid, la faim, la misère arrachent des plaintes. Je ne veux +m'occuper que de cette multitude de gens qui vivent dans des conditions +après tout supportables. D'où vient leur mécontentement? Pourquoi se +rencontre-t-il non seulement chez les personnes de condition modeste +quoique suffisante, mais encore, sous des nuances toujours plus +raffinées, jusque dans l'opulence et au sommet des situations sociales! +On parle de bourgeois repus. Qui en parle? Ceux qui, les jugeant du +dehors, pensent que depuis le temps qu'ils s'en donnent ils doivent en +avoir vraiment assez. Mais eux-mêmes se jugent-ils satisfaits? Pas le +moins du monde. S'il y a des gens riches et contents, soyez sûrs qu'ils +ne sont pas contents parce qu'ils sont riches, mais parce qu'ils savent +être contents. Une bête est repue parce qu'elle a mangé, elle se couche +et dort. Un homme peut bien aussi se coucher et dormir pour un certain +temps; mais cela ne dure jamais, il s'habitue au bien-être, s'en lasse +et en demande un plus grand. L'appétit n'est pas apaisé chez l'homme par +la nourriture, il vient en mangeant. Cela peut paraître absurde, c'est +la pure vérité. + +Et le fait que ceux qui se plaignent le plus sont presque toujours ceux +qui auraient le plus de raisons pour se déclarer satisfaits, prouve bien +que le bonheur n'est pas lié au nombre de nos besoins et à +l'empressement que nous mettons à les cultiver. Chacun est intéressé à +se pénétrer de cette vérité. S'il ne le fait pas, si par un acte +d'énergie, il ne parvient à limiter ses exigences, il risque de +s'engager insensiblement sur la pente du désir. + +L'homme qui vit pour manger, boire, dormir, se vêtir, se promener, se +donner enfin tout ce qu'il peut se donner, qu'il soit le parasite couché +au soleil, l'ouvrier buveur, le bourgeois serviteur de son ventre, la +femme absorbée dans ses toilettes, le viveur de bas étage ou le viveur +de marque, ou qu'il soit simplement l'épicurien vulgaire, mais bon +garçon, trop docile aux besoins matériels, cet homme-là, disons-nous, +est engagé sur la pente du désir, et cette pente est fatale. Ceux qui la +descendent obéissent aux mêmes lois que les corps roulant sur un plan +incliné. En proie à une illusion sans cesse renaissante, ils se disent: +encore quelques pas, les derniers, vers cet objet là-bas qui attire +notre convoitise... Puis nous nous arrêterons. Mais la vitesse acquise +les entraîne. Plus ils vont, moins ils peuvent lui résister. + +Voilà le secret de l'agitation, de la rage de beaucoup de nos +contemporains. Ayant condamné leur volonté à être l'esclave de leurs +appétits, ils reçoivent le châtiment de leurs oeuvres. Ils sont livrés +aux fauves désirs, implacables, qui mangent leur chair, broient leurs +os, boivent leur sang et ne sont jamais assouvis. Je ne fais pas ici de +morale transcendante, j'écoute parler la vie en notant au passage +quelques-unes des vérités dont tous les carrefours nous répètent l'écho. + +L'ivrognerie, si inventive pourtant de breuvages nouveaux, a-t-elle +trouvé le moyen d'éteindre la soif? Non, on pourrait plutôt l'appeler +l'art d'entretenir la soif et de la rendre inextinguible. Le +dévergondage émousse-t-il l'aiguillon des sens? Non, il l'exaspère, et +convertit le désir naturel en obsession morbide, en idée fixe. Laissez +régner vos besoins et entretenez-les, vous les verrez se multiplier +comme les insectes au soleil. Plus vous leur avez donné, plus ils +demandent. Il est insensé celui qui cherche le bonheur dans le seul +bien-être. Autant vaudrait entreprendre de remplir le tonneau des +Danaïdes. À ceux qui ont des millions il manque des millions, à ceux qui +ont des mille, il manque des mille. Aux autres il manque des pièces de +vingt francs ou de cent sous. Quand ils ont la poule au pot ils +demandent l'oie, quand ils ont l'oie ils voudraient la dinde et ainsi de +suite. On ne saura jamais combien cette tendance est funeste. Il y a +trop de petites gens qui veulent imiter les grands, trop d'ouvriers qui +singent le bourgeois, trop de filles du peuple qui font les demoiselles, +trop de petits employés qui jouent au clubman et au sportsman, et dans +les classes aisées et riches, trop de gens qui oublient que ce qu'ils +possèdent pourrait servir à mieux qu'à s'accorder toutes sortes de +jouissances pour constater après qu'on n'en a jamais assez. Nos besoins, +de serviteurs qu'ils devraient être, sont devenus une foule turbulente, +indisciplinée, une légion de tyrans au petit pied. On ne peut mieux +comparer l'homme esclave de ses besoins qu'à un ours qui a un anneau +dans le nez et qu'on mène et fait danser à volonté. La comparaison n'est +pas flatteuse; mais avouez qu'elle est vraie. C'est par leurs besoins +qu'ils sont traînés, tant de gens qui se démènent, crient et parlent de +liberté, de progrès, de je ne sais quoi encore. Ils ne sauraient faire +un pas dans la vie, sans se demander si cela ne contrarie pas leurs +maîtres. Que d'hommes et de femmes sont allés, de proche en proche, +jusqu'à la malhonnêteté, pour la seule raison qu'ils avaient trop de +besoins et ne pouvaient pas se résigner à vivre simplement! Il y a dans +les cellules de Mazas nombre de pensionnaires qui pourraient nous en +dire long sur le danger des besoins trop exigeants. + +Laissez-moi vous conter l'histoire d'un brave homme que j'ai connu. Il +aimait tendrement sa femme et ses enfants, et vivait en France, de son +travail, dans une jolie aisance, mais qui était loin de suffire aux +besoins luxueux de son épouse. Toujours à court d'argent, alors qu'il +aurait pu vivre largement avec un peu de simplicité, il a fini par +s'expatrier dans une colonie lointaine où il gagne beaucoup d'argent, +laissant les siens dans la mère patrie. Je ne sais ce que cet infortuné +doit penser là-bas; mais les siens ont un plus bel appartement, de plus +belles toilettes, et un semblant d'équipage. Et pour le moment leur +contentement est extrême. Mais ils seront bientôt habitués à ce luxe +après tout rudimentaire. Dans quelque temps madame trouvera son +ameublement mesquin, et son équipage pauvre. Si cet homme aime sa femme +comme il n'en faut point douter, il émigrera dans la lune pour avoir un +plus gros traitement.--Ailleurs les rôles sont renversés, c'est la femme +et les enfants qui sont sacrifiés aux besoins voraces du chef de famille +à qui la vie irrégulière, le jeu et tant d'autres folies coûteuses font +oublier ses devoirs. Entre ses appétits et son rôle paternel il s'est +décidé pour les premiers et lentement il dérive vers l'égoïsme le plus +vil. + +Cet oubli de toute dignité, cet engourdissement progressif des +sentiments nobles ne se remarque pas seulement chez les jouisseurs des +classes aisées. L'homme du peuple aussi est atteint. Je connais bien des +petits ménages où pourrait régner le bonheur, mais où vous verriez une +pauvre mère de famille qui n'a que peine et chagrin jour et nuit, des +enfants sans souliers et souvent de gros soucis pour le pain. Pourquoi? +Parce qu'il faut trop d'argent au père. Pour ne parler que de la dépense +en alcool, chacun sait les proportions qu'elle a atteintes depuis vingt +ans. Les sommes englouties par ce gouffre sont fabuleuses: deux fois la +rançon de la guerre de 1870. Combien de besoins légitimes on aurait pu +satisfaire avec ce qui a été jeté en pâture aux besoins factices? Le +règne des besoins n'est pas celui de la solidarité, bien au contraire. +Plus il faut de choses à un homme pour lui-même, moins il peut faire +pour le prochain, même pour ceux qui lui sont attachés par les liens du +sang. + + * * * * * + +Diminution du bonheur, de l'indépendance, de la délicatesse morale, +voire des sentiments de solidarité, tel est le résultat du règne des +besoins. On pourrait y ajouter une multitude d'autres inconvénients dont +le moindre n'est pas l'ébranlement de la fortune et de la santé +publiques. Les sociétés qui ont de trop grands besoins s'absorbent dans +le présent, elles lui sacrifient les conquêtes du passé et lui immolent +l'avenir. Après nous le déluge! Raser les forêts pour en tirer de +l'argent, manger son blé en herbe, détruire en un jour le fruit d'un +long travail, brûler ses meubles pour se chauffer, charger l'avenir de +dettes pour rendre agréable le moment actuel, vivre d'expédients, et +semer pour le lendemain des difficultés, les maladies, la ruine, +l'envie, les rancunes,... on n'en finirait pas si l'on voulait énumérer +tous les méfaits de ce régime funeste. + +Au contraire, si nous nous en tenons aux besoins simples, nous évitons +tous ces inconvénients et nous les remplaçons par une multitude +d'avantages. C'est une vieille histoire que la sobriété et la tempérance +sont les meilleures gardiennes de la santé. À celui qui les observe +elles épargnent bien des misères qui attristent l'existence; elles lui +assurent la santé, l'amour de l'action, l'équilibre intellectuel. Qu'il +s'agisse de la nourriture, du vêtement, de l'habitation, la simplicité +du goût est en outre une source d'indépendance et de sécurité. Plus vous +vivez simplement, plus vous sauvegardez votre avenir. Vous êtes moins à +la merci des surprises, des chances contraires. Une maladie ou un +chômage ne suffisent pas pour vous jeter sur le pavé. Un changement, +même notable, de situation ne vous désarçonne pas. Ayant des besoins +simples, il vous est moins pénible de vous accommoder aux chances de la +fortune. Vous resterez un homme même en perdant votre place ou vos +rentes, parce que le fondement sur lequel repose votre vie n'est ni +votre table, ni votre cave, ni votre écurie, ni votre mobilier, ni votre +argent. Vous ne vous comporterez pas dans l'adversité comme un +nourrisson auquel on aurait retiré son hochet ou son biberon. Plus fort, +mieux armé pour la lutte, présentant, comme ceux qui ont les cheveux +ras, moins de prise aux mains de l'adversaire, vous serez en outre plus +utile à votre prochain. Vous n'exciterez ni sa jalousie, ni ses bas +appétits, ni sa réprobation par l'étalage de votre luxe, par l'iniquité +de vos dépenses, par le spectacle d'une existence parasitaire; et moins +exigeant pour votre propre bien-être vous garderez des moyens de +travailler à celui des autres. + + + + +VII + +Le plaisir simple. + + +Trouvez-vous ce temps amusant? Je le trouve, quant à moi, plutôt triste +dans son ensemble. Et je crains que mon impression ne soit pas toute +personnelle. À regarder vivre mes contemporains, à les écouter parler, +je me sens malheureusement confirmé dans le sentiment qu'ils ne +s'amusent pas beaucoup. Ce n'est pourtant pas faute d'essayer; mais il +faut avouer qu'ils y réussissent médiocrement. À quoi cela peut-il bien +tenir? + +Les uns accusent la politique ou les affaires, d'autres les questions +sociales ou le militarisme. On n'a que l'embarras du choix quand on se +met à égrener le chapelet de nos gros soucis. Allez donc après vous +amuser. Il y a trop de poivre dans notre soupe pour que nous la mangions +avec plaisir. Nous avons les bras chargés d'une foule d'embarras, dont +chacun suffirait à lui seul pour nous gâter l'humeur. Du matin au soir, +où que vous alliez, vous rencontrez des gens pressés, harcelés, +préoccupés. Ceux-ci ont laissé tout leur bon sang dans les méchants +conflits d'une politique hargneuse; ceux-là sont écoeurés des procédés +vils, des jalousies qu'ils ont rencontrés dans le monde de la +littérature ou des arts. La concurrence commerciale trouble aussi bien +des sommeils; les programmes d'études trop exigeants et les carrières +trop encombrées gâtent la vie aux jeunes gens; la classe ouvrière subit +les conséquences d'une lutte industrielle sans trêve. Il devient +désagréable de gouverner parce que le prestige s'en va, d'enseigner +parce que le respect diminue: partout où l'on jette les yeux il y a des +sujets de mécontentement. + +Et pourtant l'histoire nous représente certaines époques tourmentées, à +qui manquait autant qu'à la nôtre la tranquillité idyllique, et que les +plus graves événements n'ont pas empêché de connaître la gaîté. Il +semble même que la gravité des temps, l'insécurité du lendemain, la +violence des commotions sociales devienne à l'occasion une source +nouvelle de vitalité. Il n'est pas rare de voir les soldats chanter +entre deux batailles, et je ne crois guère me tromper en disant que la +joie humaine a célébré ses plus beaux triomphes dans les temps les plus +durs, au milieu des obstacles. Mais on avait alors, pour dormir paisible +avant la bataille, ou pour chanter dans la tourmente, des motifs d'ordre +intérieur qui nous font peut-être défaut. La joie n'est pas dans les +objets, elle est en nous. Et je persiste à croire que les causes de +notre malaise présent, de cette mauvaise humeur contagieuse qui nous +envahit, sont en nous au moins autant que dans les circonstances +extérieures. + +Pour s'amuser de tout coeur il faut se sentir sur une base solide, il +faut croire à la vie et la posséder en soi. Et c'est là ce qui nous +manque. Beaucoup d'hommes, même hélas! parmi les jeunes sont aujourd'hui +brouillés avec la vie, et je ne parle pas des philosophes seuls. Comment +voulez-vous qu'on s'amuse quand on a cette arrière-pensée qu'il vaudrait +peut-être mieux, après tout, que rien n'eût jamais existé? Nous +observons en outre dans les forces vitales de ce temps une dépression +inquiétante qu'il faut attribuer à l'abus que l'homme a fait de ses +sensations. Trop d'excès de toute nature ont faussé nos sens et altéré +notre faculté d'être heureux. La nature succombe sous les excentricités +qu'on lui a infligées. Profondément atteinte dans sa racine, la volonté +de vivre, malgré tout persistante, cherche à se satisfaire par des +moyens factices. On a recours dans le domaine médical à la respiration +artificielle, à l'alimentation artificielle, à la galvanisation. De même +nous voyons autour du plaisir expirant une multitude d'êtres empressés à +le réveiller, à le ranimer. Les moyens les plus ingénieux ont été +inventés: il ne sera pas dit qu'on a lésiné sur les frais. Tout a été +tenté, le possible et l'impossible. Mais dans tous ces alambics +compliqués on n'est jamais parvenu à distiller une goutte de joie +véritable. Il ne faut pas confondre le plaisir et les instruments de +plaisir. Suffirait-il de s'armer d'un pinceau pour être peintre, ou de +s'acheter à grands frais un stradivarius pour être musicien? De même +eussiez-vous pour vous amuser tout l'attirail extérieur le plus +perfectionné, le plus ingénieux, vous n'en seriez pas plus avancé. Mais +avec un débris de charbon, un grand peintre peut tracer une esquisse +immortelle. Il faut du talent ou du génie pour peindre, et pour s'amuser +il faut avoir la faculté d'être heureux. Quiconque la possède s'amuse à +peu de frais. Cette faculté se détruit dans l'homme par le scepticisme, +la vie factice, l'abus; elle s'entretient par la confiance, la +modération, les habitudes normales d'activité et de pensée. + +Une excellente preuve de ce que j'avance, et très facile à recueillir, +se trouve dans ce fait que partout où se rencontre une vie simple et +saine, le plaisir authentique l'accompagne, comme le parfum les fleurs +naturelles. Cette vie a beau être difficile, entravée, privée de ce que +nous considérons d'ordinaire comme les conditions mêmes du plaisir, on y +voit réussir la plante délicate et rare, la joie. Elle perce entre deux +pavés serrés, dans l'anfractuosité d'un mur, dans une fissure de rocher. +On se demande comment et d'où elle vient. Mais elle vit, alors que dans +les serres chaudes, les terrains grassement fumés, vous la cultivez au +poids de l'or pour la voir s'étioler et mourir entre vos doigts. + +Demandez aux acteurs de théâtre quel public s'amuse le mieux à la +comédie, ils vous répondront que c'est le public populaire. La raison +n'en est pas très difficile à saisir. Pour ce public-là, la comédie est +une exception, il ne s'en est pas saturé à force d'en prendre. Et puis +c'est un repos à ses rudes fatigues. Ce plaisir qu'il savoure il l'a +gagné honnêtement et il en connaît le prix comme il connaît celui des +petits sous gagnés à la sueur du front. Au surplus, il n'a pas fréquenté +les coulisses, il ne s'est pas mêlé aux intrigues d'artistes, il ignore +les ficelles, il croit que c'est arrivé. Pour tous ces motifs il jouit +d'un plaisir sans mélange. Je vois d'ici le sceptique blasé dont le +monocle étincelle dans cette loge, jeter sur la foule amusée un regard +dédaigneux: + + Pauvres gens, idiots, peuple ignorant et rustre! + +Et pourtant ce sont eux les vrais vivants, tandis qu'il est, lui, un +être artificiel, un mannequin, incapable de ressentir cette belle et +salutaire ivresse d'une heure de franc plaisir. + +Malheureusement la naïveté s'en va, même des régions populaires. Nous +voyons le peuple des villes, et celui des campagnes à sa suite, rompre +avec les bonnes traditions. L'esprit perverti par l'alcool, la passion +du jeu, les lectures malsaines, contracte peu à peu des goûts maladifs. +La vie factice fait irruption dans les milieux jadis simples, et du coup +c'est comme lorsque le phylloxéra se met à la vigne. L'arbre robuste de +la joie rustique voit sa sève tarir, ses feuilles se teindre de jaune. +Comparez une fête champêtre du bon vieux style avec une de ces fêtes de +village soi-disant modernisées. D'un côté, dans le cadre respecté des +coutumes séculaires, de solides campagnards chantent les chansons du +pays, dansent les danses du pays en costume de paysans, absorbent des +boissons naturelles et semblent complètement à leur affaire. Ils +s'amusent comme le forgeron forge, comme la cascade tombe, comme les +poulains bondissent dans la prairie. C'est contagieux, cela vous gagne +le coeur. Malgré soi on se dit: «Bravo les enfants, c'est bien cela!» On +demanderait à être de la partie. De l'autre côté, je vois des villageois +déguisés en citadins, des paysannes enlaidies par la modiste, et comme +ornement principal de la fête un ramassis de dégénérés qui braillent des +chansonnettes de café-concert: et quelquefois à la place d'honneur +quelques cabotins de dixième ordre venus pour la circonstance afin de +dégrossir ces ruraux et leur faire goûter des plaisirs raffinés. Pour +boissons, des liqueurs à base d'eau-de-vie de pomme de terre ou de +l'absinthe. Dans tout cela ni originalité ni pittoresque. Du laisser +aller peut-être et de la vulgarité, mais non pas cet abandon que procure +le plaisir naïf. + + * * * * * + +Cette question du plaisir est capitale. Les gens posés la négligent en +général comme une futilité; les utilitaires, comme une superfétation +coûteuse. Ceux qu'on désigne sous le nom d'hommes de plaisir fourragent +dans un domaine si délicat comme des sangliers dans un jardin. On ne +paraît se douter nullement de l'immense intérêt humain qui s'attache à +la joie. C'est une flamme sacrée qu'il faut nourrir et qui jette sur la +vie un jour éclatant. Celui qui s'attache à l'entretenir, fait une +oeuvre aussi profitable à l'humanité, que celui qui construit des ponts, +perce des tunnels, cultive la terre. Se conduire de telle sorte qu'on +maintienne en soi, au milieu des labeurs et des peines de la vie, la +faculté d'être heureux et qu'on puisse, comme par une espèce de +contagion salutaire, la propager parmi ses semblables, est faire oeuvre +de solidarité dans ce que ce terme a de plus noble. Donner un peu de +plaisir, dérider les fronts soucieux, mettre un peu de lumière sur les +chemins obscurs, quel office vraiment divin dans cette pauvre humanité! +Mais ce n'est qu'avec une grande simplicité de coeur qu'on arrive à le +remplir. + +Nous ne sommes pas assez simples pour être heureux et pour rendre les +autres heureux. Il nous manque la bonté et le détachement de nous-mêmes. +Nous répandons la joie comme nous répandons la consolation, par des +procédés tels que nous obtenons des résultats négatifs. Pour consoler +quelqu'un que faisons-nous? Nous nous attachons à nier sa souffrance, à +la discuter, à lui persuader qu'il se trompe en se croyant malheureux. +Au fond, notre langage traduit en paroles de vérité se réduit à ceci: +«Tu souffres, ami. C'est étrange; tu dois te tromper, car je ne sens +rien.» Le seul moyen humain de soulager une souffrance étant de la +partager par le coeur, que doit éprouver un malheureux consolé de la +sorte? + +Pour divertir notre prochain et lui faire passer un moment agréable, +nous nous y prenons de la même façon: nous le convions à admirer notre +esprit, à rire de nos saillies, à fréquenter notre maison, à s'asseoir à +notre table et partout éclate notre souci de paraître. Quelquefois aussi +nous lui faisons, avec une libéralité protectrice, l'aumône d'une +distraction de notre choix. À moins que nous ne l'invitions à s'amuser +avec nous, comme nous l'inviterions à faire une partie de cartes, avec +l'arrière-pensée de l'exploiter à notre profit. Pensez-vous que le +plaisir par excellence pour autrui soit de nous admirer, de reconnaître +notre supériorité, ou de nous servir d'instrument? Y a-t-il au monde un +ennui comparable à celui de se sentir exploité, protégé, enrôlé dans une +claque? Pour donner du plaisir aux autres et en prendre soi-même, il +faut commencer par écarter le moi qui est haïssable et le tenir enchaîné +pendant toute la durée des divertissements. Il n'y a pas de pire +trouble-fête que celui-là. Soyons bon enfant, aimable, bienveillant, +rentrons nos médailles, nos plaques, nos titres, et mettons-nous à la +disposition des autres de tout coeur! + +Vivons quelquefois ne fût-ce que pendant une heure, et toute autre chose +cessante, pour faire sourire autrui. Le sacrifice n'est qu'apparent, +personne ne s'amuse mieux que ceux qui savent se donner simplement pour +procurer à leur entourage un peu de bonheur et d'oubli. + +Quand serons-nous assez simplement hommes pour ne pas faire figurer au +premier rang dans nos réunions de plaisir toutes les choses qui nous +agacent les nerfs dans la vie de tous les jours? Ne pourrons-nous pas +oublier pour une heure nos prétentions, nos divisions, nos +classifications, nos personnages enfin, pour redevenir enfants et rire +encore de ce bon rire qui fait tant de bien et rend les hommes +meilleurs? + + * * * * * + +Je me sens pressé ici de faire une remarque d'un genre tout particulier +et d'offrir par là à mes lecteurs bien intentionnés des occasions de +s'atteler à une oeuvre magnifique. Mon but est de recommander à leur +attention plusieurs catégories de personnes assez négligées au point de +vue du plaisir. + +On pense qu'un balai ne peut servir qu'à balayer, un arrosoir à arroser, +un moulin à café à moudre du café, et de même on pense qu'un infirmier +n'est fait que pour soigner les malades, un professeur pour instruire, +un prêtre pour prêcher, enterrer, confesser, une sentinelle pour monter +la garde. Et on en conclut que les êtres livrés aux travaux les plus +sérieux sont voués à leurs fonctions comme le boeuf au labour. Des +divertissements sont incompatibles avec ce genre d'activité. Poussant +cette manière de voir plus avant, on se croit autorisé à penser que les +personnes infirmes, affligées, ruinées, les vaincus de la vie et tous +ceux qui ont quelque lourd fardeau à porter, sont du côté de l'ombre +comme le versant nord des montagnes et qu'il est nécessaire qu'il en +soit ainsi. D'où l'on en conclut assez généralement que les hommes +graves n'ont pas besoin de plaisir et qu'il serait malséant de leur en +offrir. Quant aux affligés, ce serait manquer à la délicatesse de rompre +le fil de leurs tristes pensées. Il semble donc admis que certaines +personnes sont condamnées à demeurer toujours austères, qu'il faut les +aborder avec une mine austère et ne leur parler que de choses austères. +De même, il faut laisser le sourire à la porte quand on va voir les +malades, les malheureux, prendre une figure sombre, un air lamentable et +choisir des sujets de conversation navrants. Ainsi on apporte du noir à +ceux qui sont dans le noir, de l'ombre à ceux qui sont à l'ombre. On +contribue à augmenter l'isolement des isolés, la monotonie des vies +mornes. On claquemure certaines existences comme dans un cachot; parce +qu'il pousse de l'herbe autour de leurs asiles déserts, on parle bas en +les approchant comme en approchant des tombeaux. Qui se doute de +l'oeuvre infernale de cruauté accomplie ainsi chaque jour dans le monde! +Il ne faut pas qu'il en soit ainsi. + +Quand vous verrez des hommes ou des femmes consacrés aux tâches sévères +ou à l'office douloureux qui consiste à fréquenter les misères humaines +et à bander les plaies, souvenez-vous que ces êtres sont faits comme +vous, qu'ils ont les mêmes besoins et qu'il est des heures où il leur +faut du plaisir et de l'oubli. Vous ne les détournerez pas de leur +mission en les faisant rire quelquefois, eux qui voient tant de larmes +et de peines. Au contraire vous leur rendrez des forces pour mieux +continuer leur labeur. + +Et quand vous connaîtrez des familles éprouvées ou des individus +affligés, ne les entourez pas, comme des pestiférés, d'un cordon +sanitaire que vous ne franchirez qu'en prenant des précautions qui leur +rappellent leur triste sort. Au contraire, après avoir montré toute +votre sympathie, tout votre respect de leur douleur, soulagez-les, +aidez-leur à vivre, apportez-leur un parfum du dehors, quelque chose +enfin qui leur rappelle que leur malheur ne les exclut pas du monde. + +Étendez aussi votre sympathie à tous ceux qui ont des occupations +absorbantes et sont pour ainsi dire rivés sur place. Le monde est plein +d'êtres sacrifiés qui n'ont jamais de repos ni de plaisir et auxquels la +moindre liberté, le plus modeste répit fait un bien immense. Et ce +minimum de soulagement, il serait si facile de le leur procurer si +seulement l'on y songeait. Mais voilà, le balai est fait pour balayer et +il semble qu'il ne puisse pas sentir de fatigue. Il faut se débarrasser +de cet aveuglement coupable qui nous empêche de voir la lassitude de +ceux qui sont toujours sur la brèche. Relevons les sentinelles perdues +du devoir, procurons une heure à Sisyphe pour souffler. Prenons un +moment la place de la mère de famille que les soins du ménage et des +enfants rendent esclave, sacrifions un peu de notre sommeil à ceux +qu'usent les longues veilles près des malades. Jeune fille que peut-être +la promenade n'amuse pas toujours, prenez le tablier de la cuisinière et +donnez-lui la clef des champs. Ainsi vous ferez des heureux et vous le +serez vous-mêmes. Nous marchons constamment à côté d'êtres chargés de +fardeaux que nous pourrions prendre sur nous ne fût-ce que pour un peu +de temps. Mais ce court répit suffirait pour guérir des maux, ranimer la +joie éteinte dans bien des coeurs, ouvrir une large carrière à la bonne +volonté entre les hommes. Comme on se comprendrait mieux si l'on savait +se mettre de tout coeur à la place les uns des autres et comme il y +aurait plus de plaisir à vivre! + + * * * * * + +J'ai trop parlé ailleurs de l'organisation du plaisir parmi la jeunesse +pour y revenir ici en détail[1]. Mais je tiens à dire en substance ce +qu'on ne saurait assez répéter: si vous voulez que la jeunesse soit +morale, ne négligez pas ses plaisirs et n'abandonnez pas au hasard le +soin de les lui procurer. Vous me répondrez peut-être que la jeunesse +n'aime pas qu'on réglemente ses distractions, et que d'ailleurs celle +d'aujourd'hui est gâtée et ne s'amuse que trop. Je vous répondrai +d'abord qu'on peut suggérer des idées, indiquer des directions, créer +des occasions de plaisir, sans rien réglementer. En second lieu, je vous +ferai observer que vous vous trompez en vous imaginant que la jeunesse +s'amuse trop. À part les plaisirs factices, énervants et dissolvants qui +flétrissent la vie au lieu de la faire fleurir et resplendir, il lui +reste aujourd'hui très peu de chose. L'abus, cet ennemi de l'usage +légitime, a si bien barbouillé la terre qu'il devient difficile de +toucher à quelque chose qu'il n'ait pas sali. De là des prudences, des +défenses, des prohibitions sans nombre. On ne peut presque pas bouger +quand on veut éviter tout ce qui ressemble aux plaisirs malsains. Dans +la jeunesse actuelle, surtout chez celle qui se respecte, le manque de +plaisir occasionne des souffrances profondes. On n'est pas sevré sans +inconvénients de ce vin généreux. Impossible de prolonger cet état de +choses sans épaissir l'ombre sur les têtes de nos jeunes générations. Il +faut venir à leur secours. Nos enfants héritent d'un monde qui n'est pas +gai. Nous leur léguons de gros soucis, des questions embarrassantes, une +vie chargée d'entraves et de complications. Tentons du moins un effort +pour éclairer le matin de leurs jours. Organisons le plaisir, créons-lui +des abris, ouvrons nos coeurs et nos maisons. Mettons la famille dans +notre jeu. Que la gaieté cesse d'être une denrée d'exportation. +Réunissons nos fils que nos intérieurs moroses poussent dans la rue, et +nos filles qui s'ennuient dans la solitude. Multiplions les fêtes de +famille, les réceptions et les excursions en famille; élevons chez nous +la bonne humeur à la hauteur d'une institution. Que l'école se mette de +la partie. Que les maîtres et les élèves, écoliers ou étudiants, se +rencontrent plus souvent et s'amusent ensemble. Cela fait avancer le +travail sérieux. Il n'y a rien de tel pour bien comprendre son +professeur que d'avoir ri en sa compagnie, et réciproquement pour bien +comprendre un étudiant ou un écolier, il faut l'avoir vu ailleurs que +sur les bancs ou sur la sellette d'examen. + + [1] Voir entre autres: _Jeunesse_, chap. _La joie_. + +--Et qui fournira l'argent?--Quelle question! C'est bien là l'erreur +centrale. Le plaisir et l'argent; on prend cela pour les deux ailes du +même oiseau. Hélas! l'illusion est grossière! Le plaisir, comme toutes +les choses vraiment précieuses en ce monde, ne peut ni se vendre ni +s'acheter. Pour s'amuser il faut payer de sa personne, c'est +l'essentiel. On ne vous défend pas d'ouvrir votre bourse si vous le +pouvez faire et si vous le trouvez utile. Mais je vous assure, ce n'est +pas indispensable. Le plaisir et la simplicité sont deux vieilles +connaissances. Recevez simplement, réunissez-vous simplement. Ayez bien +travaillé d'abord; soyez aussi aimable, aussi loyal que possible pour +vos compagnons et ne dites pas de mal des absents: le succès sera +certain. + + + + +VIII + +L'esprit mercenaire et la simplicité. + + +Nous venons de coudoyer en passant un certain préjugé fort répandu, qui +attribue à l'argent une puissance magique. Rapprochés ainsi d'un terrain +brûlant, nous ne l'éviterons pas; mais nous allons y poser le pied, +persuadés qu'il y a sur ce point plusieurs vérités à dire. Elles ne sont +point neuves, mais elles sont si oubliées! + +Je ne vois aucun moyen de nous passer de l'argent. Tout ce qu'ont pu +faire jusqu'à ce jour certains théoriciens ou législateurs qui +l'accusent de tous les maux, c'est d'en changer le nom ou la forme. Mais +ils n'ont jamais pu se passer d'un signe représentatif de la valeur +commerciale des choses. Vouloir supprimer l'argent est une tentative +analogue à celle qui voudrait supprimer l'écriture. Il n'en est pas +moins vrai que cette question de l'argent est très troublante. Elle +forme un des éléments principaux de notre vie compliquée. Les +difficultés économiques où nous nous débattons, les conventions +sociales, tout l'agencement de la vie moderne ont porté l'argent à un +rang si éminent qu'il n'est pas étonnant que l'imagination humaine lui +attribue une sorte de royauté. Et c'est par ce côté que nous devons +aborder le problème. + +Le terme d'argent a pour pendant celui de marchandise. S'il n'y avait +point de marchandise l'argent n'existerait pas. Mais tant qu'il y aura +de la marchandise il y aura de l'argent, peu importe sous quelle forme. +La source de tous les abus dont l'argent est devenu le centre réside +dans une confusion. On a confondu dans le terme et dans la notion de +marchandise des objets qui n'ont aucun rapport ensemble. On a voulu +donner une valeur vénale à des choses qui n'en peuvent ni doivent en +avoir aucune. Les idées d'achat et de vente ont envahi des provinces où +elles peuvent être à juste titre considérées comme des étrangères, des +ennemies, des usurpatrices. Il est légitime que du blé, des pommes de +terre, du vin, des étoffes soient à vendre et qu'on les achète. Il est +parfaitement naturel que le labeur d'un homme lui procure des droits à +la vie et qu'on lui remette en main une valeur qui représente ces +droits. Mais ici déjà l'analogie cesse d'être complète. Le travail d'un +homme n'est pas une marchandise au même titre qu'un sac de blé ou un +quintal de charbon. Il entre dans ce travail des éléments qu'on ne peut +évaluer en monnaie. Enfin, il est des choses qui ne sauraient s'acheter: +le sommeil par exemple, la connaissance de l'avenir, le talent. Celui +qui nous les offre en vente peut être considéré comme un fou ou un +imposteur. Pourtant il y a des gens qui battent monnaie avec ces choses. +Ils vendent ce qui ne leur appartient pas et leurs dupes paient des +valeurs illusoires en monnaie véritable. De même, il y a des marchands +de plaisir, des marchands d'amour, des marchands de miracles, des +marchands de patriotisme, et ce titre de commerçant qui est si honorable +quand il représente un homme faisant commerce de ce qui est en effet une +denrée commerciale devient la pire flétrissure quand il s'agit des +choses du coeur, de la religion, de la patrie. + +Presque tout le monde est d'accord pour trouver honteux qu'on trafique +de ses sentiments, de son honneur, de sa robe, de sa plume, de son +mandat. Malheureusement ce qui ne souffre aucune contradiction dans la +théorie, ce qui, dit comme nous le disons, ressemble plutôt à une +banalité qu'à une haute vérité morale, a une peine infinie à pénétrer +dans la pratique. Le trafic a envahi le monde. Les vendeurs se sont +installés jusqu'au sanctuaire, et par sanctuaire je n'entends pas +seulement les choses religieuses, mais tout ce que l'humanité a de sacré +et d'inviolable. Ce n'est pas l'argent qui complique la vie, la corrompt +et l'altère, c'est notre esprit mercenaire. + +L'esprit mercenaire ramène tout à une seule question: _Combien cela +va-t-il me rapporter?_ il résume tout dans un axiome: _Avec de l'argent, +on peut tout se procurer._ Avec ces deux principes de conduite une +société peut descendre à des degrés d'infamie qu'il est impossible de +dépeindre et d'imaginer. + +_Combien cela va-t-il me rapporter?_ Cette question si légitime tant +qu'il s'agit des précautions que chacun doit prendre pour assurer sa +subsistance par son travail, devient funeste aussitôt qu'elle sort de +ses limites et domine toute la vie. Cela est si vrai qu'elle avilit même +le travail qui est notre gagne-pain. Je fournis du travail payé, rien de +mieux; mais si je n'ai pour m'inspirer pendant ce travail que le seul +désir de toucher ma paye, rien de pire. Un homme qui n'a pour motif +d'action que son salaire fait de la mauvaise besogne. Ce qui l'intéresse +n'est pas le travail, c'est l'argent. S'il peut rogner sur sa peine sans +retrancher de son gain, soyez sûr qu'il le fera. Maçon, laboureur, +ouvrier d'usine, celui qui n'aime pas son labeur n'y met ni intérêt, ni +dignité, et c'est en somme un mauvais ouvrier. Le médecin qui n'est +préoccupé que des honoraires est un homme auquel il ne fait pas bon +confier sa vie, car ce qui le met en mouvement c'est le désir de garnir +sa bourse avec le contenu de la vôtre. S'il est de son intérêt que vous +souffriez plus longtemps, il est capable de cultiver votre maladie au +lieu de fortifier votre santé. Celui qui n'aime dans l'instruction de +l'enfance que le profit qu'elle procure est un triste professeur, car ce +profit est médiocre, mais son enseignement plus médiocre encore. Que +vaut le journaliste mercenaire? Le jour où vous n'écrivez que pour le +sou, votre prose cesse de valoir même ce sou. Plus le travail humain +touche à des objets de nature élevée, plus l'esprit mercenaire, s'il +intervient, le stérilise et le corrompt. On a mille fois raison de dire +que toute peine mérite salaire, que tout homme qui consacre son effort à +entretenir la vie doit avoir sa place au soleil,--et quiconque ne fait +rien d'utile, ne gagne pas sa vie, en un mot n'est qu'un parasite. Mais +il n'y a pas de plus grave erreur sociale que d'en arriver à faire du +gain l'unique mobile d'action. Ce que nous mettons de meilleur dans +notre oeuvre, qu'elle se fasse à la force des bras, par la chaleur du +coeur, ou la tension de l'intelligence, c'est précisément ce que +personne ne peut nous payer. Rien ne prouve mieux que l'homme n'est pas +une machine, que ce fait: deux hommes à l'oeuvre avec les mêmes forces, +les mêmes gestes, produisent des résultats tout différents. Où est la +cause de ce phénomène? Dans la divergence de leurs intentions. L'un a +l'esprit mercenaire, l'autre a l'âme simple. Tous les deux touchent leur +paye, mais le travail de l'un est stérile, l'autre a mis son âme dans +son travail. Le travail du premier est comme le grain de sable qui reste +toute l'éternité sans qu'il en sorte rien, le travail de l'autre est +comme la graine vivante jetée au sol, il germe et produit des moissons. +Il n'y a pas d'autre secret pour expliquer que tant de gens n'ont pas +réussi en employant les mêmes procédés extérieurs que d'autres. Les +automates ne se reproduisent pas et le travail du mercenaire ne produit +pas de fruit. + + * * * * * + +Sans doute nous sommes obligés de nous incliner devant le fait +économique, de reconnaître les difficultés de la vie; de jour en jour il +devient plus urgent de bien combiner ses moyens d'action pour arriver à +nourrir, à vêtir, à loger, à élever sa famille. Celui qui ne tient pas +compte de ces nécessités impérieuses, qui ne calcule pas et ne prévoit +pas, n'est qu'un illuminé ou un maladroit, tôt ou tard exposé à tendre +la main à ceux dont il méprise la parcimonie. Et cependant que +deviendrions-nous, si ce genre de souci nous absorbait tout entiers? si, +parfaits comptables, nous voulions mesurer notre effort à l'argent qu'il +nous rapporte, ne plus rien faire qui n'aboutisse à une recette et +considérer comme choses inutiles ou peines perdues ce qui ne peut pas +s'aligner en chiffres sur un livre de comptes? + +Nos mères ont-elles touché quelque chose pour nous aimer, nous élever? +Qu'adviendrait-il de notre piété filiale si nous voulions toucher +quelque chose pour aimer et soigner nos vieux parents? + +Qu'est-ce que cela rapporte de dire la vérité? du désagrément, +quelquefois des souffrances et des persécutions. De défendre son pays? +des fatigues, des blessures et souvent la mort. De faire du bien? des +ennuis, de l'ingratitude, des ressentiments même. Il entre du dévouement +dans toutes les fonctions essentielles de l'humanité. Je défie les plus +fins calculateurs de se maintenir dans le monde sans jamais faire appel +à autre chose qu'au calcul. Sans doute on proclame intelligents ceux qui +s'entendent à «faire leur pelote». Mais regardez-y de près. Combien, +dans leur pelote, y a-t-il de fil qu'ils doivent au dévouement des +simples? Auraient-ils bien réussi, s'ils n'avaient rencontré dans le +monde que des malins de leur espèce ayant pour devise: Pas d'argent, pas +de Suisse! Disons-le hautement: c'est grâce à quelques-uns qui ne +comptent pas trop rigoureusement, que le monde se soutient. Les plus +beaux services rendus, les plus dures besognes sont en général peu ou +point rétribués. Heureusement qu'il restera toujours des hommes prêts +aux fonctions désintéressées et même à celles qui ne sont payées qu'en +souffrances, et qui coûtent l'argent, le repos, la vie. Le rôle de ces +hommes-là est souvent pénible et ne va pas sans découragements. Qui de +nous n'a entendu faire des récits d'expériences douloureuses où le +narrateur regrettait ses bontés passées, le mal qu'il s'était donné pour +ne récolter que des déboires. On conclut généralement ces confidences en +disant: j'ai été assez bête pour faire ceci et cela. Quelquefois on a +raison de se juger ainsi parce que c'est toujours un tort de jeter les +perles aux pourceaux; mais que de vies dont les seuls actes vraiment +beaux sont précisément ceux dont on se repent à cause de l'ingratitude +des hommes! Ce qu'il faudrait souhaiter à l'humanité, c'est que le +nombre de ces actes bêtes aille grandissant. + + * * * * * + +J'en arrive maintenant au credo de l'esprit mercenaire. Sa qualité est +d'être bref. Pour le mercenaire la loi et les prophètes sont contenus +dans ce seul axiome: _Avec de l'argent on peut tout se procurer._ À +regarder la vie sociale superficiellement rien de plus évident. «Nerf de +la guerre», «preuve sonnante», «clef qui ouvre toutes les portes», «roi +du monde»!... On pourrait, en recueillant tout ce qu'on a dit de la +gloire et de la puissance de l'argent, faire une litanie plus longue que +celle qui se chante en l'honneur de la Vierge Marie. Il faut avoir été +sans le sou, ne fût-ce qu'un jour ou deux, et avoir essayé de vivre dans +le monde où nous sommes, pour se faire une idée de ce qui manque à celui +dont la bourse est vide. J'engage ceux qui aiment les contrastes et les +situations imprévues à essayer de vivre sans argent pendant une +demi-semaine seulement, et loin de leurs amis et connaissances, du +milieu enfin où ils sont quelqu'un. Ils feront plus d'expériences en +quarante-huit heures qu'un homme établi pendant toute son année. Hélas! +ces expériences quelques-uns les font malgré eux, et lorsque la ruine +véritable s'abat sur leur tête ils ont beau rester dans leur patrie, +parmi les compagnons de leur jeunesse, leurs anciens collaborateurs et +même leurs obligés, on affecte de ne plus les connaître. Avec quelle +amertume ils commentent le credo mercenaire: avec de l'argent on peut +tout se procurer, sans argent impossible de rien avoir. Vous devenez le +paria, le lépreux, celui dont chacun se détourne. Les mouches vont aux +cadavres, les hommes vont à l'argent. Aussitôt que l'argent se retire le +vide se fait. Il en a fait couler des larmes le credo mercenaire! larmes +amères, larmes de sang pleurées par ceux-là mêmes qui avaient peut-être +été jadis les adorateurs du veau d'or. + +Et pourtant ce credo est faux, archi-faux. Je ne vais pas marcher à +l'attaque, avec de vieilles rengaines comme celle de l'homme riche égaré +dans un désert et qui ne peut même pas se procurer une goutte d'eau pour +son argent; ou celle du millionnaire décrépit qui donnerait la moitié de +ce qu'il possède pour acheter à un solide gaillard sans le sou, ses +vingt ans et sa robuste santé! Je n'essayerai pas non plus de vous +prouver qu'on ne peut pas acheter le bonheur. Tant de gens parmi ceux +qui ont de l'argent et surtout parmi ceux qui n'en ont pas, sourient de +cette vérité comme du plus usé de tous les clichés. Mais j'en appellerai +aux souvenirs, aux expériences de chacun pour faire toucher du doigt le +grossier mensonge que recouvre un axiome que tout le monde va répétant. + +Garnissez votre bourse du mieux que vous pourrez et partons ensemble +pour une ville d'eaux, comme il y en a beaucoup. Je veux dire un de ces +endroits jadis inconnus, pleins de gens simples, respectueux, +accueillants, parmi lesquels il faisait bon vivre et sans grande +dépense. La Renommée aux cent trompettes les a tirés de l'ombre, leur a +enseigné le parti qu'ils pourraient tirer de leur situation, de leur +climat, de leurs personnes. Vous partez, sur la foi de dame Renommée, et +vous vous flattez qu'avec votre argent vous pourrez vous procurer une +retraite paisible, et loin du monde factice et civilisé, tisser un peu +de poésie dans la trame de vos jours.--La première impression est bonne: +le cadre naturel et certaines coutumes patriarcales, lentes à +disparaître, vous frappent d'abord favorablement. Mais à mesure que les +jours passent l'impression se gâte, les dessous apparaissent. Ce que +vous considériez comme du vieux authentique, pareil aux meubles de +famille séculaires, n'est que du truquage pour mystifier les gobeurs. Il +y a des étiquettes sur tout, tout est à vendre, depuis le sol jusqu'aux +habitants. Ces primitifs sont devenus les plus roués des gens +d'affaires. Étant donné votre argent, ils ont résolu le problème de se +le procurer au moins de frais possible. Ce ne sont que ficelles, pièges +partout tendus comme des toiles d'araignées et la mouche que ces gens +attendaient au fond de leur trou c'est vous. Voilà ce que vingt ou +trente ans de régime mercenaire ont fait d'une population qui était +autrefois simple, honnête, et dont le contact faisait du bien aux +citadins surmenés. Le pain de ménage a disparu, le beurre sort de +l'usine, ils possèdent à merveille la méthode pour écrémer le lait et +les dernières recettes pour falsifier les vins; ils ont tous les vices +des citadins moins leurs vertus. + +En partant vous comptez votre argent. Il en manque beaucoup; et vous +vous plaignez. Vous avez tort. On n'achète jamais trop cher la +conviction qu'il y a des choses qu'on ne peut pas se procurer pour de +l'argent. + +Vous avez besoin dans votre maison d'un employé intelligent et habile, +essayez de vous procurer cet oiseau rare. D'après le principe qu'on peut +tout avoir avec de l'argent, vous devrez, suivant que vous offrez des +appointements médiocres, ordinaires, bons, très bons, excellents... +trouver des employés médiocres, ordinaires, très bons, supérieurs. Mais +tous ceux qui se présenteront pour occuper le poste vacant se rangeront +dans la dernière catégorie, et ils se seront préalablement procuré des +certificats à l'appui de leurs prétentions. Il est vrai que neuf fois +sur dix, à l'épreuve de la pratique, il apparaîtra que ces personnages +si habiles manquent totalement de savoir-faire. Alors pourquoi se +sont-ils engagés chez vous? Ils devraient à la vérité de répondre comme +le fait dans la comédie la cuisinière cher payée et qui ne sait rien +faire.--Pourquoi vous êtes-vous engagée comme cordon bleu?--_C'est pour +toucher le sou du franc._ Voilà la grande affaire. Vous trouverez +toujours des gens qui aiment toucher de gros traitements. Plus rarement +vous trouverez des capacités. Et si c'est de la probité qu'il vous faut, +les difficultés augmenteront. Des mercenaires, vous en trouverez +aisément; du dévouement, c'est autre chose. Loin de moi la pensée de +nier l'existence de serviteurs dévoués, d'employés probes et +intelligents à la fois. Mais vous en rencontrerez autant, et quelquefois +plus, parmi les mal payés que parmi les plus grassement rétribués. Et +peu importe en somme où ils se rencontrent, soyez sûrs qu'ils ne sont +pas dévoués par intérêt, ils le sont parce qu'ils ont gardé un fonds de +simplicité qui les rend capables d'abnégation. + +On va aussi répétant partout que l'argent est le nerf de la guerre. Sans +doute la guerre coûte beaucoup d'argent et nous en savons quelque chose. +Est-ce à dire que pour se défendre contre ses ennemis et faire honneur à +son drapeau il suffise qu'un pays soit riche? Les Grecs se sont chargés +jadis d'administrer aux Perses la preuve du contraire, et cette +preuve-là ne cessera d'être répétée dans l'histoire. Avec de l'or on +peut acheter des vaisseaux, des canons, des chevaux; mais on ne peut pas +acheter le génie militaire, la sagesse politique, la discipline, +l'enthousiasme. Mettez des milliards entre les mains de vos recruteurs +et chargez-les de vous amener un grand capitaine et une armée de +sans-culottes. Vous trouverez cent capitaines pour un seul et mille +soldats, mais envoyez-les au feu: vous en aurez pour votre argent. + +Du moins pourrait-on s'imaginer qu'avec de l'argent tout court il soit +possible de soulager les misères et de faire du bien. Hélas! cela aussi +est une illusion dont il faut revenir. L'argent, par grosses ou par +petites sommes, est une graine qui fait germer les abus. À moins d'y +ajouter de l'intelligence, de la bonté, une grande expérience des +hommes, vous ne ferez que du mal, et vous risquerez fort de corrompre +ceux qui reçoivent vos largesses et ceux que vous avez chargés de les +distribuer. + + * * * * * + +L'argent ne peut pas suffire à tout, il est une puissance, mais il n'est +pas la toute-puissance. Rien ne complique la vie, rien ne démoralise +l'homme, rien ne fausse le fonctionnement normal de la société comme le +développement de l'esprit mercenaire. Partout où il règne, c'est la +duperie de tous par tous. On ne peut plus se fier à rien ni à personne, +on ne peut plus rien obtenir qui vaille. Nous ne sommes pas des +détracteurs de l'argent; mais il faut lui appliquer la loi commune: +_Tout à sa place, tout à son rang!_ Lorsque l'argent, qui doit être un +serviteur, devient une force tyrannique, irrespectueuse de la vie +morale, de la dignité, de la liberté; lorsque les uns s'efforcent de se +le procurer à tout prix, apportant au marché ce qui n'est pas une +marchandise; lorsque les autres qui possèdent la richesse s'imaginent +qu'ils peuvent obtenir d'autrui ce qu'il n'est permis à personne de +vendre ni d'acheter, il faut s'insurger contre cette grossière et +criminelle superstition, crier hautement à l'imposture: que ton argent +périsse avec toi! Ce que l'homme a de plus précieux il l'a en général +reçu gratuitement: qu'il sache donc le donner gratuitement. + + + + +IX + +La réclame et le bien ignoré. + + +Une des principales puérilités de ce temps est l'amour de la réclame. +Percer, se faire connaître, sortir de l'obscurité, quelques-uns sont à +tel point dévorés par ce désir, qu'on peut à juste titre les déclarer +atteints du prurit de la publicité. À leurs yeux l'obscurité est +l'ignominie par excellence; aussi font-ils tout pour être remarqués. Ils +se considèrent dans leur existence ignorée comme des êtres perdus, +comparables aux naufragés qu'une nuit de tempête a jetés sur quelque +rocher désert et qui ont recours aux clameurs, aux détonations, au feu, +à tous les signaux imaginables pour faire savoir à quelqu'un qu'ils sont +là. Non contents de lancer des pétards et des fusées innocentes, +plusieurs sont allés, pour se faire connaître à tout prix, jusqu'à la +bassesse et jusqu'au crime. L'incendiaire Érostrate a fait de nombreux +disciples. Combien sont-ils de ce temps qui ne sont devenus célèbres que +pour avoir détruit quelque chose de marquant, démoli ou essayé de +démolir une réputation illustre, signalé leur passage enfin, par un +scandale, une méchanceté ou quelque barbarie retentissante. + +Cette rage de la notoriété ne sévit pas seulement parmi les cervelles +fêlées, ou dans le monde des financiers douteux, des charlatans, des +cabotins de tout rang, elle s'est répandue dans tous les domaines de la +vie spirituelle et matérielle. La politique, la littérature, la science +même, et, chose plus choquante, la charité et la religion ont été +infestées par les réclames. On sonne de la trompette autour des bonnes +oeuvres et pour convertir les âmes on a imaginé des pratiques criardes. +Poursuivant ses ravages, la fièvre du bruit a gagné des retraites +d'ordinaire silencieuses, troublé les esprits en général posés et vicié +dans une large mesure l'activité pour le bien. L'abus de tout montrer ou +plutôt de tout étaler, l'incapacité croissante d'apprécier ce qui reste +caché et l'habitude de mesurer la valeur des choses au tapage qu'elles +font, a fini par altérer le jugement des plus sérieux, et l'on se +demande parfois si la société ne finira pas par se transformer en une +vaste foire où chacun bat de la caisse devant sa baraque. + +On quitte volontiers la poussière et l'intolérable cacophonie des +exhibitions foraines pour aller respirer à l'aise dans quelque vallon +écarté, tout surpris de voir combien le ruisseau est limpide, la forêt +discrète, et la solitude agréable. Dieu merci, il y a encore des asiles +inviolés. Quelque formidable que soit le vacarme, quelque assourdissante +que soit la mêlée où s'entre-choquent les voix des pitres, tout cela ne +porte pas au delà d'une certaine limite, puis s'apaise et s'éteint. Le +domaine du silence est plus vaste que celui du bruit; c'est là ce qui +nous console. + + * * * * * + +Posons le pied au seuil de ce monde infini qu'habite le bien ignoré, le +labeur silencieux. Nous sommes d'emblée sous ce charme qu'on éprouve à +voir les neiges immaculées où personne n'imprima ses pas, les fleurs des +solitudes, les sentiers perdus qui semblent aller vers les horizons sans +limites. + +Le monde est ainsi fait que les ressorts du travail, les agents les plus +actifs sont partout dissimulés. La nature met une sorte de coquetterie à +masquer son labeur. Il faut se donner la peine de la guetter, s'ingénier +à la surprendre si l'on désire observer autre chose que des résultats et +pénétrer dans les secrets de ses laboratoires. Pareillement dans la +société humaine, les forces qui agissent pour le bien demeurent +invisibles et de même encore dans la vie de chacun de nous: ce que nous +avons de meilleur est incommunicable, enfoui au plus profond de +nous-mêmes. Plus les sentiments sont énergiques, confondus avec la +racine même de notre être, moins ils recherchent l'ostentation; ils +croiraient se profaner en s'empressant de s'exposer au grand jour. Il y +a une secrète et inexprimable joie à posséder au fond de soi-même un +monde intérieur que Dieu seul connaît et d'où cependant nous vient +l'impulsion, l'entrain, le renouvellement journalier de notre courage et +les plus puissants motifs d'agir au dehors. Quand cette vie intime +diminue d'intensité, quand l'homme la néglige pour soigner la surface, +il perd en valeur tout ce qu'il gagne en apparence. Par une triste +fatalité, il arrive ainsi que, souvent, nous valons moins à mesure que +nous sommes admirés davantage. Et nous demeurons convaincus que ce qu'il +y a de meilleur dans le monde c'est ce qu'on ne sait pas, car ceux-là +seuls le savent qui le possèdent, et s'ils le disaient ils lui ôteraient +du même coup son parfum. + +Quelques amants passionnés de la nature l'aiment surtout chez elle dans +les coins reculés, au fond des bois, dans le creux des sillons, partout +où le premier venu n'est pas admis à la contempler. Ils resteraient des +jours, oubliant le temps et la vie à regarder dans les solitudes +inviolées un oiseau construire son nid ou nourrir sa couvée, ou quelque +gibier se livrer à ses gracieux ébats. C'est ainsi qu'il faut aller +chercher le bien chez lui, là où il n'y a plus ni contrainte, ni pose, +ni galerie d'aucune sorte, mais le fait simple d'une vie qui consiste à +vouloir être ce qu'il est bon qu'elle soit, sans se soucier d'autre +chose. + + * * * * * + +Qu'il nous soit permis de placer ici quelques observations prises sur le +vif. Restant anonymes elles ne pourront pas être considérées comme +indiscrètes. + +Il y a dans mon pays d'Alsace, sur une route solitaire dont le ruban +interminable se prolonge sous les forêts des Vosges, un casseur de +pierres que je vois à son ouvrage depuis trente ans. La première fois +que je le vis, je partais, jeune écolier, pour la grande ville, et +j'avais le coeur gros. La vue de cet homme me fit du bien, parce qu'il +fredonnait une chanson tout en fendant des cailloux. Nous échangeâmes +quelques paroles et il me dit pour terminer: «Allons, mon garçon, bon +courage et bonne chance!» Depuis lors j'ai passé et repassé sur cette +route dans les circonstances les plus diverses, pénibles ou joyeuses. +L'écolier a fait son chemin, le casseur de pierres est resté ce qu'il +était: il a pris quelques précautions de plus contre l'intempérie des +saisons; une natte de paille protège son dos et son feutre semble s'être +enfoncé plus avant afin de mieux garantir la tête. Mais la forêt renvoie +toujours l'écho de son vaillant marteau. Que de bourrasques, pauvre +vieux, ont passé sur son échine, que de destinées contraires sur sa vie, +sa famille, son pays! il continue à casser ses pierres, et, que j'arrive +ou que je parte, je le retrouve au bord de sa route, souriant malgré +l'âge et les rides, bienveillant, ayant, surtout aux jours mauvais, de +ces paroles simples de brave homme qui font tant d'effet quand on les +scande en cassant des pierres.--Il me serait complètement impossible +d'exprimer l'émotion que me produit la vue de cet homme simple. Et +certes il ne s'en doute pas. Je ne connais pas de spectacle plus +réconfortant, mais en même temps plus sévère pour la vanité qui fermente +dans nos coeurs, que cette confrontation avec un obscur travailleur qui +fait son oeuvre comme le chêne grandit et comme le bon Dieu fait lever +son soleil, sans s'occuper de qui le regarde. + +J'ai connu aussi beaucoup de vieux instituteurs et d'institutrices qui +ont passé leur vie à une besogne toujours la même: faire pénétrer les +rudiments des connaissances humaines et quelques principes de conduite +dans des têtes parfois plus dures que les cailloux. Ils ont fait cela +avec leur âme, tout le long d'une pénible carrière, où l'attention des +hommes tenait peu de place. Quand ils se coucheront dans leur tombe +ignorée, nul ne s'en souviendra que quelques humbles comme eux. Mais +leur récompense est dans leur amour; personne n'est plus grand que ces +inconnus. + + * * * * * + +Combien d'obscures vertus ne découvre-t-on pas lorsqu'on sait chercher, +dans une certaine catégorie de personnes qu'on a souvent ridiculisées +sans penser qu'on se rendait coupable à la fois de cruauté, +d'ingratitude et de bêtise. Je veux parler des vieilles filles. On se +plaît à remarquer qu'il y en a de surprenantes par le costume et les +allures, ce qui d'ailleurs ne tire pas à conséquence; on veut bien aussi +se souvenir que d'autres, très personnelles, se sont désintéressées de +tout excepté de leurs aises et du bien-être de quelque serin, chat ou +macaque en qui leurs puissances affectives se sont absorbées, et +certainement celles-là ne le cèdent pas en égoïsme aux plus endurcis +célibataires du sexe fort. Mais ce qu'on a tort d'ignorer le plus +souvent, c'est la somme de sacrifice qui se cache modestement dans la +vie de tant de vieilles filles tout simplement admirables. N'est-ce donc +rien de n'avoir ni foyer, ni amour, ni avenir, ni ambition pour +soi-même; de prendre sur soi cette croix de solitude si lourde à porter, +surtout quand à la solitude extérieure vient s'ajouter celle du coeur; +de s'oublier pour n'avoir plus d'intérêt sur la terre que celui de vieux +parents, de jeunes neveux orphelins, des pauvres, des infirmes, de tout +ce que le mécanisme brutal de la vie rejette parmi les scories? Vues du +dehors, ces existences presque effacées n'ont que peu de lustre, elles +excitent la pitié plutôt que l'envie. Ceux qui en approchent avec +respect, y devinent parfois des secrets douloureux, de grandes épreuves +passées, de lourds fardeaux sous lesquels plient des épaules trop +fragiles, mais ce n'est là que le côté de l'ombre. Il faudrait pouvoir +apprécier cette richesse de coeur, cette pure bonté, cette puissance +d'aimer, de consoler, d'espérer, ce don joyeux de soi-même, cette +invincible obstination dans la douceur et le pardon, même vis-à-vis de +ceux qui en sont indignes. Pauvres vieilles filles, combien avez-vous +sauvé de naufragés, guéri de blessés, ramassé d'égarés, vêtu de +misérables, recueilli d'orphelins, combien d'êtres qui seraient seuls au +monde s'ils ne vous avaient pas, vous qui souvent n'avez personne! Je me +trompe. Quelqu'un vous connaît; c'est la grande Pitié inconnue qui +veille sur nos vies et souffre de nos infortunes. Oubliée comme vous et +souvent blasphémée, elle vous a confié quelques-uns de ses plus saints +messages et c'est pour cela sans doute que parfois sur votre passage +discret on croit sentir comme un frôlement d'aile des anges secourables. + + * * * * * + +Le bien se cache sous tant de formes diverses qu'on a souvent autant de +peine à le découvrir que les méfaits les mieux dissimulés. Un médecin +russe qui avait passé dix ans de sa vie en Sibérie, condamné aux travaux +forcés pour motifs politiques, se plaisait à raconter les traits de +générosité, de courage, d'humanité qu'il avait observés, non seulement +chez plusieurs condamnés, mais aussi chez des gardes-chiourme. Pour le +coup on serait tenté de dire: où le bien va-t-il se nicher? Et, de fait, +la vie vous offre de grandes surprises et des contrastes déconcertants. +Il y a des braves gens, officiellement reconnus comme tels, cotés dans +leur milieu, je dirais presque garantis par le gouvernement ou par +l'église, à qui on ne peut absolument rien reprocher si ce n'est qu'ils +ont le coeur sec et dur, alors qu'on est étonné de rencontrer chez +certains êtres tombés, de la tendresse véritable et comme une soif de se +dévouer. + + * * * * * + +Qu'il me soit permis maintenant de parler, à propos du bien ignoré, de +gens qu'on est convenu de traiter aujourd'hui avec la dernière +injustice,--des gens riches. Quelques-uns croient avoir tout dit quand +ils ont flétri l'infâme capital. Pour eux, tous ceux qui possèdent une +grande fortune, sont des monstres gorgés du sang des malheureux. +D'autres, moins déclamatoires, n'en confondent pas moins constamment la +richesse avec l'égoïsme et l'insensibilité. Il faut faire justice de ces +erreurs involontaires ou calculées. Sans doute, il y a des riches qui ne +se soucient de personne, et d'autres qui ne font le bien que par +ostentation. Nous le savons de reste. Mais leur conduite inhumaine ou +hypocrite enlève-t-elle sa valeur au bien que font les autres et que +souvent ils cachent avec une pudeur si parfaite? + +J'ai connu un homme à qui étaient arrivés tous les malheurs qui peuvent +nous atteindre dans nos affections. Il avait perdu une femme aimée, +enterré successivement tous ses enfants à des âges différents. Mais il +possédait une grande fortune, résultat de son travail. Vivant dans une +extrême simplicité, presque sans besoins pour lui-même, il passait son +temps à chercher des occasions de faire le bien et à en profiter. Ce +qu'il a surpris de gens en flagrant délit de pauvreté honteuse, ce qu'il +a combiné de moyens pour soulager des misères, mettre un peu de lumière +dans les vies sombres, faire des surprises amicales à ses amis, personne +ne pourrait se l'imaginer. Son plaisir était de faire du bien aux autres +et de jouir de leur surprise quand ils ne savaient pas d'où le coup +partait. Il se plaisait à réparer les injustices du sort, à faire +pleurer de bonheur des familles poursuivies par la malchance. Sans cesse +il complotait, tramait, machinait dans l'ombre, avec une peur enfantine +de se faire attraper la main dans le sac. On n'a su la meilleure part de +ses exploits qu'après sa mort et combien qu'on ne saura jamais. + +C'était là un vrai partageux! car il y en a de deux sortes. Ceux qui +aspirent à s'adjuger une part du bien des autres sont nombreux et +vulgaires. Pour en être il suffit d'avoir beaucoup d'appétit. Ceux qui +ont soif de partager leur propre bien avec ceux qui n'en ont pas sont +rares et précieux, car pour entrer dans cette compagnie d'élite il faut +être un brave et digne coeur, détaché de soi-même, sensible au bonheur +comme au malheur de ses semblables. Heureusement la race de ces +partageux-là n'est pas éteinte, et j'éprouve une satisfaction sans +mélange à leur rendre un hommage qu'ils ne réclament pas. + + * * * * * + +On m'excusera d'insister. Il fait bon se soulager la bile de tant +d'infamies, de tant de calomnies, de tant de pessimisme, de tant de +charlatanisme, en reposant ses yeux sur quelque chose de plus beau, en +respirant le parfum de ces coins perdus où fleurit la simple bonté. Une +dame étrangère, peu habituée sans doute à la vie parisienne, me disait +naguère l'horreur que lui inspirait le spectacle qui s'offrait ici à ses +yeux: ces vilaines affiches, ces méchants journaux, ces femmes aux +cheveux teints, cette foule qui se rue aux courses, aux cafés-concerts, +au jeu, à la corruption, tout ce flot de vie superficielle et mondaine. +Elle ne prononça pas le mot de Babylone, mais c'était sans doute par +pitié pour un des habitants de cette ville de perdition.--Hélas! oui, +ces choses sont tristes, madame; mais vous n'avez pas tout vu.--Dieu +m'en garde! répliqua-t-elle.--Non, je voudrais au contraire que vous +puissiez tout voir, car s'il y a des dessous très laids, il en est de si +réconfortants. Et tenez, changez seulement de quartier, ou observez à +d'autres heures. Donnez-vous le spectacle du Paris matinal, il vous +fournira bien des éléments pour corriger vos impressions sur le Paris +noctambule. Allez voir, entre tant d'autres laborieux, les braves +balayeurs, qui sortent à l'heure où se retirent les noceurs et les +escarpes. Voyez, sous ces haillons, ces corps de cariatides, ces figures +austères! De quel sérieux ils balayent les restes des festins de la +nuit! On dirait des prophètes au seuil de Balthazar. Il y a là des +femmes, beaucoup de vieillards. Quand il fait froid, ils soufflent dans +leurs doigts et recommencent à trimer. Et ainsi tous les jours. Ceux-là +aussi sont habitants de Paris.--Allez ensuite dans les faubourgs, dans +les ateliers, surtout dans les petits où le patron travaille comme +l'ouvrier. Voyez l'armée des travailleurs marcher à sa besogne. Comme +ces jeunes filles sont vaillantes et descendent gaîment de leurs +quartiers lointains vers les ateliers, les magasins, les bureaux de la +ville.--Puis, visitez les intérieurs, voyez à l'oeuvre la femme du +peuple. Le salaire est modeste, la demeure étroite, les enfants nombreux +et souvent l'homme est dur. Faites collection de biographies de petites +gens, de budgets de petits ménages, regardez longtemps et regardez bien. + +Allez ensuite voir les étudiants. Ceux que vous avez vus faire tant de +scandale dans les rues sont nombreux, mais ceux qui travaillent sont +légion. Seulement ils restent chez eux; on les ignore. Si vous saviez ce +qu'on bûche et peine au quartier latin! Vous avez vu des journaux pleins +du bruit que fait une certaine jeunesse qui se dit studieuse. Les +journaux parlent bien de ceux qui cassent des vitres, mais pourquoi +parleraient-ils de ceux qui veillent tard sur les problèmes de la +science ou de l'histoire? Cela n'intéresserait pas le public. Tenez, +lorsque parfois l'un d'entre eux, étudiant en médecine, meurt victime du +devoir professionnel, cela se constate en deux lignes dans les feuilles +publiques. Une rixe d'ivrognes prend une demi-colonne. Les moindres +détails en sont fixés, caressés. Il ne manque que le portrait des héros, +et même pas toujours! + +Je n'en finirais pas, si je voulais vous signaler tout ce qu'il faudrait +aller voir pour avoir tout vu; il faudrait faire le tour de la société +entière, riches et pauvres, savants et ignorants. Et certes alors vous +ne jugeriez plus si sévèrement. Paris est un monde, et, de même que dans +le monde en général, le bien s'y cache, tandis que le mal s'y pavane. +Quand on regarde la surface, on se demande quelquefois comment il se +peut qu'il y ait tant de canailles. Quand on va au fond, on s'étonne au +contraire que dans cette vie tourmentée, obscure, et parfois horrible, +il puisse y avoir tant de vertus! + + * * * * * + +Mais pourquoi m'appesantir sur ces choses? N'est-ce pas faire de la +réclame pour ceux qui l'ont en horreur?--Ce n'est pas ainsi qu'il faut +me comprendre. Mon but le voici: rendre attentif au bien ignoré, et +surtout le faire aimer, le faire pratiquer. L'homme est perdu qui se +complaît dans ce qui brille et frappe les yeux: d'abord parce qu'il +s'expose à voir surtout le mal; ensuite parce qu'il s'habitue à ne +remarquer de bien que celui qui cherche les regards et parce que +facilement il succombe à la tentation de vivre pour paraître. Non +seulement il faut se résigner à l'obscurité, mais il faut l'aimer, si +l'on ne veut pas lentement glisser au rang du figurant de théâtre qui +n'observe son maintien que sous l'oeil des spectateurs et se dédommage +dans la coulisse des contraintes qu'il s'est imposées en scène. Nous +sommes là en présence d'un des éléments essentiels de la vie morale. Et +ce que nous disons n'est pas seulement vrai pour ceux qu'on appelle les +humbles et dont le sort est de n'être point remarqués. C'est vrai encore +et beaucoup plus pour les premiers rôles. Si vous ne voulez pas être une +brillante inutilité, un homme de panache et de galon, mais qui n'a rien +dans le ventre, il vous faut remplir votre premier rôle dans l'esprit de +simplicité du plus obscur de vos collaborateurs. Quiconque ne vaut +qu'aux heures de parade, vaut moins que rien. Avons-nous le périlleux +honneur d'être en vue et de marcher au premier rang; entretenons dans +notre vie avec d'autant plus de soin le sanctuaire intérieur du bien +ignoré. Donnons à l'édifice dont nos semblables regardent la façade une +large assise de simplicité, de fidélité humble. Et puis, restons près +des inconnus par la sympathie, par la reconnaissance! C'est à eux que +nous devons tout, n'est-il pas vrai? je prends à témoin tous ceux qui +ont fait dans le domaine humain cette fortifiante expérience que les +pierres cachées dans le sol soutiennent tout l'édifice. Tous ceux qui +arrivent à avoir une certaine valeur reconnue et publique le doivent à +quelques humbles ancêtres spirituels, à quelques inspirateurs oubliés. +Un petit nombre d'êtres bons parmi lesquels il y a souvent des paysans, +des femmes, des vaincus de l'existence, des parents aussi modestes que +vénérés, personnifient pour nous la belle et noble vie. Leur exemple +nous inspire et nous soutient. Leur souvenir demeure à jamais +inséparable de notre for intérieur. Nous les voyons aux heures +douloureuses, courageux et tranquilles et nos fardeaux nous semblent +plus légers. Ils se tiennent serrés autour de nous, phalange invisible +et aimée qui nous empêche de broncher et de perdre pied dans la +bataille; et tous les jours ils nous prouvent que le trésor de +l'humanité, c'est le bien que le monde ne connaît pas. + + + + +X + +Mondanité et vie d'intérieur. + + +Du temps du second empire, il y avait dans une de nos plus jolies +sous-préfectures de province, à très peu de distance d'une station +balnéaire fréquentée par l'empereur, un maire fort respectable, et +d'ailleurs intelligent, auquel la tête tourna subitement quand il pensa +que le chef de l'État pourrait bien un jour descendre dans sa maison. +Jusque-là il avait vécu, dans la vieille demeure paternelle, en fils +respectueux des moindres souvenirs. Aussitôt que l'idée fixe de recevoir +l'empereur des Français se fut emparée de sa cervelle, il devint un +autre homme. Décidément, ce qui lui avait semblé suffisant et même +confortable, toute cette simplicité aimée des parents et des aïeux, +apparut à ses yeux comme mesquine, laide, méprisable. Impossible de +faire monter un empereur par cet escalier de bois, de l'inviter à +s'asseoir sur ces vieux fauteuils, de permettre qu'il pose le pied sur +ces tapis surannés. Alors le maire appela l'architecte et les maçons, +fit attaquer les murs à coups de pic, démolit des cloisons et créa un +salon hors de proportion, par le luxe et l'étendue, avec le reste de la +maison. Il se retira avec sa famille dans quelques pièces étriquées où +gens et meubles, entassés malgré eux, se gênaient mutuellement. Puis, +ayant par ce coup de tête vidé sa bourse et bouleversé son intérieur, il +attendit l'hôte impérial. Hélas! il vit bien arriver la fin de l'empire, +mais l'empereur non pas. + +La folie de ce pauvre homme n'est pas aussi rare que l'on pourrait +penser. Sont, comme lui, fous du cerveau, tous ceux qui sacrifient leur +vie d'intérieur à la mondanité. + +Le danger d'un pareil sacrifice est plus menaçant en des temps plus +agités. Nos contemporains y sont constamment exposés et un grand nombre +y succombent. Que de trésors de famille ont été gaspillés en pure perte, +pour satisfaire des conventions ou des ambitions mondaines, et le +bonheur auquel on prétendait préparer son entrée par ces sacrifices +impies, s'est fait attendre toujours. C'est faire un marché de dupe que +de livrer le foyer de la famille, de laisser les bonnes traditions +tomber en désuétude, d'abandonner les simples coutumes domestiques. La +place de la vie d'intérieur est telle dans la société, qu'il suffit de +l'affaiblir pour que le trouble se fasse sentir dans l'organisme social +tout entier. Pour jouir d'un développement normal, cet organisme a +besoin qu'on lui fournisse des individus bien trempés, ayant leur valeur +propre, leur marque personnelle. Autrement la société devient un +troupeau et quelquefois un troupeau sans berger. Mais où l'individu +puisera-t-il son originalité, ce quelque chose d'unique, qui, réuni aux +qualités distinctives des autres, constitue la richesse et la solidité +d'un milieu? Il ne peut les puiser que dans la famille. Détruisez cette +constellation de pratiques et de souvenirs, qui font de chaque intérieur +comme un climat en miniature, vous tarissez les sources du caractère, +vous coupez les racines mêmes de l'esprit public. + +Il importe à la patrie que chaque foyer soit un monde profond, respecté, +communiquant à ses membres une empreinte morale ineffaçable. Mais avant +de poursuivre, écartons ici un malentendu. L'esprit de famille, comme +toutes les plus belles choses, a sa caricature qui se nomme l'égoïsme +domestique. Certaines familles sont comme des citadelles fermées où l'on +s'est organisé pour l'exploitation du monde extérieur. Tout ce qui ne +les concerne pas elles-mêmes directement leur est indifférent. Elles se +trouvent à l'état de colons, je dirai presque d'intrus, dans la société +où elles vivent. Leur particularisme est poussé à un tel excès qu'elles +forment des ennemis du genre humain. Au petit pied, elles ressemblent à +ces puissantes sociétés formées de loin en loin à travers l'histoire, +qui s'emparèrent de l'empire du monde et pour qui rien ne comptait +qu'elles mêmes. C'est cet esprit-là qui a fait quelquefois considérer la +famille comme un repaire de l'égoïsme qu'il fallait détruire pour le +salut de la société. Mais, de même qu'il y a un abîme entre l'esprit de +corps et l'esprit de parti, il y a un abîme entre l'esprit de famille et +l'esprit de coterie familiale. + + * * * * * + +Or c'est de l'esprit de famille qu'il s'agit ici. Rien au monde ne le +vaut. Car il contient en germe toutes ces grandes et simples vertus qui +assurent la durée et la puissance des institutions sociales. À la base +même de l'esprit de famille se trouve le respect du passé, car ce qu'une +famille a de meilleur ce sont les souvenirs communs. Capital intangible, +indivisible, inaliénable, ces souvenirs constituent un dépôt sacré. +Chacun des membres de la famille doit les considérer comme ce qu'il a de +plus précieux. Ils existent sous une double forme: dans l'idée et dans +le fait. On les rencontre dans le langage, les ornières de la pensée, +les sentiments, les instincts même. Et sous une forme matérielle on les +voit représentés par des portraits, des meubles, des constructions, des +costumes, des chants. Aux yeux des profanes, ce n'est rien; aux yeux de +ceux qui savent apprécier les choses de la vie de famille, ce sont des +reliques qu'on ne doit abandonner à aucun prix. + +Mais que se passe-t-il en général dans le monde où nous vivons? La +mondanité fait la guerre à l'esprit de famille. Toutes les luttes sont +poignantes; je n'en connais pas de plus passionnante que celle-là.--Par +les grands moyens comme par les petits, par toutes sortes d'habitudes +nouvelles, d'exigences, de prétentions, l'esprit mondain fait irruption +dans le sanctuaire domestique. Quels sont les droits de cet étranger? +ses titres? Sur quoi peut-il appuyer ses revendications péremptoires? +C'est ce qu'en général on néglige de se demander. On a tort. Nous nous +comportons à l'égard de l'envahisseur comme les pauvres gens très +simples à l'égard d'un visiteur fastueux. Pour cet hôte encombrant d'un +jour, ils pillent leur jardin, bourrent leurs domestiques et leurs +enfants, négligent leur travail. Conduite injuste et maladroite. Il faut +avoir le courage de rester ce qu'on est, en face de n'importe qui. + +L'esprit mondain a toutes les impudences. Voici un intérieur simple qui +a formé et forme encore des caractères de marque. Les hommes, les +meubles, les habitudes, tout s'y tient. Par le mariage, par des +relations d'affaires ou de plaisir, l'esprit mondain y pénètre. Il y +trouve tout vieilli, gauche, naïf. Cela manque de modernité. D'abord il +se borne à la critique, à la raillerie spirituelle. Mais c'est le moment +le plus dangereux. Prenez garde à vous, voilà l'ennemi! Si vous vous +laissez le moins du monde entamer par ses raisons, demain vous +sacrifierez un meuble, après-demain une bonne vieille tradition, et peu +à peu les chères reliques du coeur, les objets familiers, et avec eux la +piété filiale, s'en iront chez le marchand de bric-à-brac. + +Dans les habitudes nouvelles et le milieu changé, vos amis d'autrefois, +vos vieux parents seront dépaysés. Vous ferez un pas de plus en les +remisant à leur tour: la mondanité supprime les vieux. Ainsi pourvu d'un +cadre absolument transformé, vous serez vous-même étonné de vous y voir. +Cela ne vous rappellera rien; mais ce sera correct, et l'esprit mondain, +du moins, se déclarera satisfait. Hélas! c'est ce qui vous trompe. Après +avoir fait jeter de purs trésors comme une vile ferraille, il vous +trouvera emprunté sous votre livrée neuve, et s'empressera de vous faire +sentir tout le ridicule d'une telle situation. Mieux eût valu avoir, dès +l'abord, le courage de votre opinion et défendre votre intérieur. + +Beaucoup de jeunes gens, en se mariant, cèdent aux inspirations de +l'esprit mondain. Leurs parents leur avaient donné l'exemple d'une vie +modeste; mais la nouvelle génération croit affirmer ses droits à +l'existence et à la liberté en répudiant un genre de vie à ses yeux trop +patriarcal. Elle s'efforce donc de s'installer à la dernière mode, à +grands frais et se défait à vil prix d'objets utiles. Au lieu de remplir +sa maison de choses qui nous disent: Souviens-toi! on les garnit de +meubles tout neufs auxquels aucune pensée encore ne se rattache. Je me +trompe, ces objets sont souvent comme les symboles de la vie facile et +superficielle. On respire au milieu d'eux je ne sais quelle vapeur +capiteuse de mondanité. Ils rappellent la vie du dehors, le grand train, +le tourbillon. Et fût-on disposé à les oublier parfois, ils y ramènent +la pensée et nous disent en un autre sens: Souviens-toi! n'oublie pas +l'heure du club, des spectacles, des courses. L'intérieur s'organise +donc de telle sorte qu'il devient le pied-à-terre où l'on vient se +reposer un peu entre deux absences prolongées. Il ne fait pas bon y +rester longtemps. Comme il n'a pas d'âme il ne parle pas à l'âme. Le +temps de dormir, de manger, et vite il faut en sortir. On y deviendrait +somnolent, casanier. + +Chacun connaît des gens qui ont la rage de sortir, qui croiraient que le +monde va s'arrêter s'ils ne figuraient pas partout. Rester chez eux est +leur pire corvée, ils ne peuvent pas s'y voir en peinture. L'horreur de +la vie d'intérieur les tient au point, qu'ils préfèrent payer pour +s'ennuyer dehors, que de s'amuser chez eux gratuitement. + + * * * * * + +Peu à peu, une société dérive ainsi vers la vie par troupeaux, qu'il ne +faut pas confondre avec la vie publique. La vie par troupeaux est +quelconque comme celle des essaims de mouches au soleil. Rien ne +ressemble plus à la vie mondaine d'un homme que la vie mondaine d'un +autre homme. Et cette universelle banalité détruit l'essence même d'un +esprit public. On n'a pas besoin de faire de bien longs voyages pour +constater les ravages que l'esprit de mondanité a faits dans la société +contemporaine, et si nous avons si peu de fonds, d'équilibre, de calme +bon sens, d'initiative, une des grosses raisons en est dans la +diminution de la vie d'intérieur. Les masses ont emboîté le pas derrière +le beau monde. Le peuple est devenu mondain. Car c'est de la mondanité +que de quitter son chez-soi pour aller vivre au cabaret. La misère, le +vicieux état des habitations ne suffisent pas à expliquer le courant qui +emporte chacun hors du home. Pourquoi le paysan déserte-t-il pour +l'auberge la maison où son père et son aïeul se plaisaient tant? La +demeure est restée la même; c'est le même feu dans la même cheminée; +d'où vient qu'il n'éclaire plus qu'un cercle incomplet, au lieu des +veillées de jadis où jeunes et vieux se coudoyaient? Quelque chose s'est +modifié dans l'esprit des hommes. Cédant à leurs désirs malsains, ils +ont rompu avec la simplicité. Les pères ont quitté leur poste d'honneur, +la femme végète près de l'âtre solitaire, et les enfants se querellent +en attendant qu'ils puissent à leur tour s'en aller chacun de leur côté. + +Il nous faut réapprendre la vie d'intérieur et le prix des traditions +domestiques. Une pieuse sollicitude a consacré certains monuments, seuls +restes du passé parmi nous. De même les costumes anciens, les dialectes +provinciaux, les vieilles chansons ont trouvé, avant de disparaître du +monde, des mains pieuses pour les recueillir. Que l'on fait bien de +garder ces miettes d'un grand passé, ces vestiges de l'âme des aïeux! +Faisons de même pour les traditions de famille, sauvons et faisons durer +autant que possible tout ce qui subsiste encore de patriarcal, n'importe +sous quelle forme! + + * * * * * + +Mais tout le monde n'a pas de tradition à garder. Raison de plus pour +redoubler d'efforts dans la constitution et la culture de la vie de +famille. On n'a besoin pour cela ni d'être nombreux, ni d'être largement +installés. Pour créer un intérieur, il faut avoir l'esprit d'intérieur. +De même que le moindre village peut avoir son histoire, son empreinte +morale, de même le plus petit intérieur peut avoir son âme. Oh! l'esprit +des lieux, l'atmosphère qui nous environne dans les demeures humaines! +Quel monde de mystères! Ici, dès le seuil, vous êtes pénétré de froid, +le malaise vous gagne. Quelque chose d'insaisissable vous repousse. Là, +aussitôt que vous avez fermé la porte sur vous, la bienveillance et la +bonne humeur vous environnent. On dit que les murs ont des oreilles. Ils +ont aussi leur voix, leur muette éloquence. Sur tout ce que contient une +demeure flotte l'esprit des gens. Et je vois une preuve de la puissance +de cet esprit jusque dans les intérieurs de garçons et de femmes qui +vivent isolés. Quel abîme entre une chambre et une autre chambre! Ici, +de l'inertie, de l'indifférence, du terre à terre; la devise de +l'habitant est écrite jusque dans sa façon d'arranger ses livres et ses +photographies: _Tout m'est égal._ Là, c'est la joie de vivre, l'entrain +communicatif; le visiteur sent quelque chose lui dire sous mille formes: +qui que tu sois, hôte d'une heure, je te veux du bien, que la paix soit +sur toi! + +On ne dira jamais assez la puissance de la vie d'intérieur, l'influence +d'une fleur aimée et cultivée sur la fenêtre, le charme d'un vieux +fauteuil où le grand-père s'est assis, offrant ses vieilles mains ridées +aux baisers des petits enfants joufflus. Pauvres modernes! toujours en +déménagement ou en transformation! Nous qui, à force de modifier la +figure de nos villes, de nos maisons, de nos coutumes, de nos croyances, +n'avons plus où reposer nos têtes, n'augmentons pas la tristesse et le +vide de nos existences incertaines en abandonnant la vie d'intérieur. +Rallumons la flamme au foyer éteint, créons-nous des abris inviolés, des +nids chauds où les enfants deviennent des hommes, où l'amour trouve une +cachette, la vieillesse un repos, la prière un autel et la patrie un +culte! + + + + +XI + +La beauté simple. + + +Quelques-uns pourraient protester au nom de l'esthétique contre +l'organisation de la vie simple, ou nous opposer la théorie du luxe +utile, providence des affaires, grand nourricier des arts, ornement des +sociétés civilisées. Nous tenons à leur répondre d'avance par quelques +brèves remarques. + +On se sera sans doute aperçu que l'esprit qui anime ces pages n'est +point l'esprit utilitaire. Ce serait une erreur de penser que la +simplicité que nous recherchons, ait quelque chose de commun avec celle +que s'imposent les avares par ladrerie et les esprits étroits par faux +rigorisme. Pour les premiers, la vie simple c'est la vie à bon marché. +Pour les autres, elle est une existence terne et végétative où le mérite +consiste à se priver de tout ce qui sourit, brille et charme. + +Il ne nous déplaît point que ceux qui ont beaucoup de moyens, mettent +leur fortune en circulation au lieu de thésauriser, et fassent vivre le +commerce et prospérer les beaux-arts. Après tout, ils tirent un +excellent parti de leur situation privilégiée. Ce que nous combattons +c'est la prodigalité stupide, l'usage égoïste des richesses et surtout +la recherche du superflu par ceux qui ont besoin de soigner avant tout +le nécessaire. Le luxe d'un Mécène ne saurait avoir la même influence +sur une société, que celui d'un vulgaire jouisseur qui étonne ses +contemporains par le faste de sa vie et la folie de ses gaspillages. Un +même terme désigne ici des choses fort différentes. Semer l'argent n'est +pas tout; il y a des façons de le semer qui ennoblissent les hommes et +d'autres qui les avilissent. Semer l'argent, du reste, cela suppose +qu'on en est abondamment pourvu. Lorsque l'amour de la vie somptueuse +s'empare de ceux qui disposent de moyens limités, la question change +singulièrement. Et, ce qui nous frappe en ce temps-ci, c'est la rage de +dépenser leur bien chez ceux qui devraient le ménager. Que la +munificence soit un bienfait social: nous l'accordons volontiers. Qu'il +puisse même, à la rigueur, être soutenu que la prodigalité de certains +riches est comme une soupape destinée à laisser écouler le trop-plein: +nous n'essaierons pas de le contester. Nous constatons seulement qu'il y +a trop de gens qui jouent de la soupape alors qu'il serait de leur +intérêt et de leur devoir de pratiquer l'économie: leur luxe et leur +amour du luxe sont un malheur privé et un danger public. + + * * * * * + +Voilà pour le luxe utile. + +Nous désirons nous expliquer maintenant sur la question d'esthétique, oh +bien modestement, et sans empiéter sur le terrain des spécialistes. Par +une illusion trop commune, on considère la simplicité et la beauté comme +deux rivales. Mais simple n'est pas synonyme de laid, pas plus que +luxueux, surchargé, recherché, coûteux n'est synonyme de beau. Nos yeux +sont blessés par le spectacle criard d'une beauté tapageuse, d'un art +vénal, d'un luxe sans grâce et sans esprit. La richesse alliée au +mauvais goût nous fait quelquefois regretter qu'on ait eu entre les +mains tant d'argent pour provoquer la création d'une si prodigieuse +quantité d'oeuvres de bas étage. Notre art contemporain souffre du +manque de simplicité aussi bien que notre littérature: trop d'ornements +ajoutés, de fioritures contournées, d'imaginations tourmentées. +Rarement, dans les lignes, les formes, les couleurs, il nous est donné +de contempler cette simplicité alliée à la perfection, qui s'impose au +regard comme l'évidence s'impose à l'esprit. Nous avons besoin de nous +retremper dans l'idéale pureté de la beauté immortelle, qui met son +stigmate sur les chefs-d'oeuvre et dont un seul rayon vaut mieux que +toutes les exhibitions pompeuses. + + * * * * * + +Toutefois ce qui nous tient le plus à coeur ici, c'est de parler de +l'esthétique ordinaire de la vie, du soin qu'il faut mettre à orner +l'habitation et la personne humaine, pour donner à l'existence ce lustre +sans lequel elle n'a pas de charme. Car il n'est pas indifférent que +l'homme ait ou non souci de ce superflu nécessaire. C'est à cela qu'on +reconnaît s'il met de l'âme dans sa vie. Loin de considérer comme une +préoccupation inutile celle qui nous fait embellir, soigner, poétiser +les formes, je pense qu'il faut l'entretenir autant que possible. La +nature même nous donne l'exemple, et l'homme qui affecterait du mépris +pour ce fragile éclat de beauté dont nous ornons nos jours rapides, +s'écarterait des intentions de Celui qui a mis le même soin et le même +amour à peindre la fleur éphémère que les montagnes éternelles. + +Mais il ne faut pas tomber dans la tentation grossière qui nous fait +confondre la beauté vraie avec ce qui n'en a que le nom. La beauté et la +poésie de l'existence tiennent au sens que nous lui donnons. Nos +maisons, notre table et notre toilette doivent traduire des intentions. +Pour y mettre ces intentions il faut les avoir d'abord. Celui qui les +possède sait les faire apercevoir par les moyens les plus simples. On +n'a pas besoin d'être riche pour donner de la grâce et du charme à son +habitation et à ses costumes. Il suffit pour cela d'avoir du goût et de +la bonté. Nous touchons ici à un point très important pour chacun, mais +qui, peut-être, intéresse les femmes dans une plus grande mesure que les +hommes. + +Ceux qui engagent les femmes à se vêtir d'étoffes grossières, à enfermer +leur corps dans des vêtements dont la plate uniformité rappelle les +sacs, violentent la nature dans ce qu'elle a de plus sacré et +méconnaissent complètement l'esprit des choses. Si le vêtement n'était +qu'une précaution pour s'abriter du froid ou de la pluie, une toile +d'emballage ou une peau de bête suffirait. Mais il est bien plus que +cela. L'homme dans tout ce qu'il fait, se met tout entier: il transforme +en signes les choses dont il se sert. L'habit n'est pas une simple +couverture, c'est un symbole. J'en atteste toute la flore si riche des +costumes nationaux et provinciaux, et de ceux que portaient nos +anciennes corporations. La toilette, elle aussi, a quelque chose à nous +dire. Plus elle contient de sens, mieux elle vaut. Pour qu'elle soit +vraiment belle, il faut donc qu'elle nous annonce de bonnes choses, des +choses personnelles et vraies. Mettez-y tout l'argent du monde, si elle +est quelconque, sans rapport avec celle qui la porte, elle n'est qu'un +masque et un affublement. L'excès de la mode, en faisant disparaître +complètement la personne féminine sous des ornements de pure convention, +la dépouille de son attrait principal. Il résulte de cet abus que +plusieurs choses que les femmes trouvent très jolies, font autant de +tort à leur beauté qu'à la bourse de leurs maris ou de leurs parents. + +Que diriez-vous d'une jeune fille qui se servirait pour exprimer sa +pensée de termes fort choisis, exquis même, mais reproduisant +textuellement les phrases d'un manuel de conversation? Quel charme +pourrait avoir pour vous ce langage emprunté? L'effet des toilettes, +bien faites en elles-mêmes, mais qui se retrouvent indistinctement sur +toutes les personnes, est exactement le même. + +Je ne résiste pas à la tentation de citer ici un passage de Camille +Lemonnier qui se rapporte à mon idée: + +«La nature a mis aux doigts de la femme un art charmant, qu'elle sait +d'instinct, et qui est son art à elle, comme la soie est à la chenille, +ou la dentelle à l'agile et fine araignée... Elle est le poète, +l'artiste de sa grâce et de sa candeur; elle est la fileuse du mystère +dont s'habille son goût de plaire. Tout le talent qu'elle met à +ressembler à l'homme dans les autres arts ne vaudra jamais l'esprit et +la trouvaille d'un rien d'étoffe qu'elle chiffonne. + +«Eh bien, je voudrais que cet art-là fût autrement honoré. De même que +l'éducation devrait consister à penser avec son esprit, à sentir avec +son coeur, à exprimer la petite chose personnelle, le moi intime, +latent, qu'au contraire on refoule, on nivelle en vue de la conformité, +je voudrais que l'apprentie jeune femme, la maman de plus tard, fût de +bonne heure la petite esthète de cette esthétique de la toilette, sa +propre habilleuse, elle qui, un jour, sera l'habilleuse de ses +enfants... Mais, avec le goût et le don d'improviser, de se +personnaliser en ce chef-d'oeuvre de l'adresse et de la personnalité +féminine: une robe... sans quoi, la femme n'est plus qu'un paquet de +chiffons.» + +La robe qu'on a faite soi-même est presque toujours celle qui vous sied +le mieux et, en tout cas, celle qui vous fait le plus de plaisir. C'est +ce qu'oublient trop souvent nos femmes. L'ouvrière et la paysanne +commettent la même erreur. Depuis que l'une et l'autre s'habillent chez +les couturières et les modistes qui leur vendent des imitations fort +douteuses de la grande mode, la grâce a presque disparu du costume +populaire. Et pourtant y a-t-il au monde quelque chose qui ait davantage +le don de plaire que la fraîche apparition d'une jeune ouvrière ou d'une +jeune fille des champs, vêtues à la mode de leur pays et belles de leur +seule simplicité? + +Ces mêmes réflexions peuvent s'appliquer à la façon d'arranger et de +décorer son habitation. S'il y a des toilettes qui révèlent toute une +conception de la vie, des chapeaux qui sont des poèmes, des noeuds qui +sont des cocardes, il y a aussi des arrangements de maison qui, à leur +manière, parlent à l'esprit. Pourquoi, sous prétexte d'embellir nos +demeures, leur enlèverions-nous ce caractère personnel qui a toujours sa +valeur? Pourquoi assimiler nos chambres à des chambres d'hôtel ou nos +salons à des intérieurs de gare, à force d'y faire prédominer un type +uniforme de beauté officielle? + +Quel malheur que de se promener à travers les maisons d'une ville, les +villes d'un pays, les pays de tout un vaste continent et de rencontrer +partout certaines formes identiques, inévitables, irritantes par leur +multiplication! Comme l'esthétique gagnerait à plus de simplicité! Au +lieu de ce luxe de pacotille, de tous ces ornements prétentieux mais +insipides de banalité, nous aurions une diversité infinie. D'heureuses +trouvailles frapperaient nos yeux. L'imprévu sous ses mille formes nous +réjouirait et nous retrouverions le secret d'imprimer à une tapisserie, +à un meuble, à un toit de maison, ce cachet de la personnalité humaine +qui donne à certaines vieilleries un prix inestimable. + +Continuons et passons pour terminer à des choses plus simples encore, je +veux parler des petits détails du ménage que plusieurs jeunes personnes +de ce temps trouvent si peu poétiques. Leur mépris des occupations +matérielles, des modestes soins que réclame un intérieur, provient d'une +confusion fort commune, mais non moins funeste. Cette confusion consiste +à penser que la poésie et la beauté sont dans les choses ou n'y sont +pas. Il y a des occupations distinguées, gracieuses, comme de cultiver +les lettres, jouer de la harpe; et des occupations grossières, +disgracieuses, comme de cirer les souliers, balayer sa chambre, ou +surveiller son pot-au-feu. Erreur puérile! ni la harpe ni le balai ne +font rien à l'affaire, tout dépend de la main qui les tient et de +l'esprit qui anime cette main. La poésie n'est pas dans les choses: elle +est en nous. Il faut l'imposer aux objets comme le sculpteur impose son +rêve au marbre. Si notre vie et nos occupations demeurent trop souvent +sans charme malgré leur distinction extérieure, c'est parce que nous +n'avons rien su y mettre. Le comble de l'art est de faire vivre ce qui +est inerte, d'apprivoiser ce qui est sauvage. Je voudrais que nos jeunes +filles s'appliquent à développer en elles l'art vraiment féminin de +donner une âme aux choses qui n'en ont pas. Le triomphe de la grâce, +chez la femme, est dans cette oeuvre-là. Seule, la femme sait mettre +dans une maison ce je ne sais quoi dont la vertu a fait dire au poète: +«Le toit s'égaie et rit». On dit qu'il n'y a pas de fées, ou qu'il n'y +en a plus, mais on ne sait pas ce qu'on dit. Le modèle original des fées +chantées par les poètes, ils l'ont trouvé et le trouvent encore parmi +ces aimables mortelles qui savent pétrir la pâte avec énergie, +raccommoder les accrocs avec bonté, soigner les malades en souriant, +mettre de la grâce dans un ruban et de l'esprit dans une friture. + + * * * * * + +Il est bien certain que la culture des beaux-arts a quelque chose de +moralisant et que nos pensées et nos actes s'imprègnent à la longue de +ce qui frappe nos yeux. Mais l'exercice des arts et la contemplation de +leurs produits sont un privilège réservé à quelques-uns. Il n'est pas +donné à chacun de posséder, de comprendre ou de créer de belles choses. +Mais il est un genre de beauté humaine qui peut pénétrer partout: c'est +la beauté qui naît dans les mains de nos femmes et de nos filles. Sans +cette beauté qu'est la maison la plus ornée? une habitation froide. Avec +elle, le home le plus dénudé s'anime et s'éclaire. Parmi les forces +capables d'ennoblir et de transformer les volontés, d'augmenter le +bonheur, il n'en est peut-être aucune d'un emploi plus universel. Elle +sait se faire valoir au moyen des plus pauvres instruments, au milieu +des pires difficultés. Lorsque la chambre est petite, le budget +restreint, la table modeste, une femme qui a le don trouve moyen d'y +faire régner de l'ordre, de la propreté, de la bienséance. Elle met du +soin et de l'art dans tout ce qu'elle entreprend. Bien faire ce que l'on +fait n'est pas à ses yeux le privilège des riches, mais le droit de +tous. C'est pour cela qu'elle en use et qu'elle sait donner à son +intérieur une dignité et un agrément que n'atteignent pas les maisons +fortunées, où tout est abandonné aux mercenaires. + +La vie ainsi comprise ne tarde pas à se révéler riche en beautés +inconnues, en attraits, en satisfactions intimes. Être soi-même, +réaliser dans son milieu naturel le genre de beauté qu'il comporte: +voilà l'idéal. Comme la mission de la femme grandit en profondeur et en +signification, lorsqu'elle se résume ainsi à mettre de l'âme dans les +choses et à donner à cette âme de bonté, comme symbole extérieur, ces +procédés agréables et délicats auxquels le plus brutal des êtres est +sensible! Cela ne vaut-il pas mieux que d'envier ce qu'on n'a pas et +d'appliquer son désir à l'imitation maladroite d'un ornement étranger? + + + + +XII + +L'orgueil et la simplicité dans les rapports sociaux. + + +Il serait peut-être difficile de trouver un sujet mieux qualifié que +l'orgueil pour prouver que les obstacles à une vie meilleure, plus +apaisée et plus forte, sont plutôt en nous que dans les circonstances. +La diversité, et surtout le contraste des situations sociales font +surgir inévitablement toutes sortes de conflits. Mais combien les +rapports entre membres d'une même société ne seraient-ils pas, malgré +tout, simplifiés si nous mettions un autre esprit dans le cadre tracé +des nécessités extérieures! Persuadons-nous bien que ce ne sont pas +avant tout les différences de classes, de fonctions, les formes si +dissemblables de leurs destinées qui brouillent les hommes. Si tel était +le cas on verrait une paix idyllique régner entre collègues, camarades, +et toutes gens d'intérêts analogues et de sort pareil. Chacun sait très +bien au contraire que les querelles les plus acharnées sont celles qui +s'élèvent entre semblables et qu'il n'y a pire guerre que la guerre +intestine. Mais ce qui empêche les hommes de s'entendre, c'est avant +tout l'orgueil. L'orgueil fait de l'homme un hérisson qui ne peut +toucher à autrui sans le blesser. Parlons d'abord de l'orgueil des +grands. + +Ce qui me déplaît dans ce riche qui passe en carrosse, n'est ni son +équipage, ni sa toilette, ni le nombre et la prestance de sa +domesticité: c'est son mépris. Qu'il possède une grande fortune, cela ne +me blesse que si j'ai le caractère mal fait; mais qu'il m'éclabousse, me +passe sur le corps, fasse paraître dans toute son attitude que je ne +compte pour rien à ses yeux, parce que je ne suis pas riche comme lui, +voilà ce qui m'indispose à bon droit. Il m'impose après tout une +souffrance, et une souffrance inutile. Il m'humilie et m'insulte +gratuitement. Ce n'est pas ce qu'il y a de vulgaire, mais ce qu'il y a +de plus noble en moi qui se soulève en face de cet orgueil blessant. Ne +m'accusez pas d'envie, je n'en ressens aucune: c'est ma dignité d'homme +qui est atteinte. Inutile de chercher bien loin pour illustrer ces +impressions. Tout homme qui a vu la vie en a rapporté de nombreuses +expériences qui justifieront nos dires à ses yeux. Dans certains milieux +voués aux intérêts matériels, l'orgueil de la richesse domine à tel +point que les hommes se cotent entre eux comme on cote des valeurs en +bourse. L'estime est mesurée au contenu du coffre-fort. La bonne société +se compose des grosses fortunes, la société moyenne, des fortunes +moyennes. Viennent ensuite les gens de peu et les gens de rien. On se +traite en toute occasion d'après ce principe-là. Et celui qui, +relativement riche, a fait éprouver son dédain à moins opulent que lui, +est abreuvé à son tour du dédain de ses supérieurs en fortune. Ainsi la +rage de se comparer sévit du sommet à la base. Un milieu pareil est +comme préparé à souhait pour la culture des plus mauvais sentiments: +mais ce n'est pas la richesse, c'est l'esprit qu'on y met qu'il faut +accuser. Certains riches n'ont pas cette conception grossière, surtout +ceux qui, de père en fils, sont habitués à l'aisance. Mais ils oublient +qu'il y a une certaine délicatesse à ne pas trop faire parler les +contrastes. À supposer qu'il n'y ait aucun mal à jouir d'un large +superflu, est-il indispensable d'étaler ce superflu, d'en choquer +surtout les yeux de ceux qui n'ont pas le nécessaire, d'afficher son +luxe tout près de la pauvreté? Le bon goût et une sorte de pudeur +empêcheront toujours un homme bien portant de parler de son appétit +vigoureux, de son bon sommeil, de sa joie de vivre, auprès de quelqu'un +qui s'en va de la consomption. Beaucoup de gens riches manquent de tact +quelquefois et par là même de pitié et de prudence? Ne sont-ils pas dès +lors mal inspirés en se plaignant de l'envie, après avoir tout fait pour +la provoquer? + +Mais ce dont on manque surtout c'est de discernement, lorsqu'on met son +orgueil dans sa fortune ou qu'on se laisse aller inconsciemment aux +séductions du luxe. D'abord, c'est tomber dans une confusion puérile que +de considérer la richesse comme une qualité personnelle. On ne saurait +se méprendre d'une façon plus naïve sur la valeur réciproque de +l'enveloppe et du contenu. Je ne veux point m'appesantir sur cette +question: elle est trop pénible. Et pourtant peut-on s'empêcher de dire +aux intéressés?--Prenez garde, ne confondez pas ce que vous possédez +avec ce que vous êtes. Connaissez mieux les dessous des splendeurs du +monde afin d'en percevoir avec force la misère morale et l'enfantillage. +L'orgueil nous dresse en vérité des pièges trop ridicules. Il faut se +méfier d'un compagnon qui nous rend haïssables au prochain et qui nous +fait perdre la clairvoyance. + +Celui qui se livre à l'orgueil des richesses oublie ensuite un autre +point, le plus important de tous: c'est que posséder est une fonction +sociale. Sans doute, la propriété individuelle est aussi légitime que +l'existence même de l'individu et que sa liberté. Ces deux choses sont +inséparables et c'est une utopie grosse de dangers que de s'attaquer à +des bases si élémentaires de toute vie. Mais l'individu tient à la +société par toutes ses fibres, et tout ce qu'il fait il doit le faire en +vue de l'ensemble. Posséder, est donc moins un privilège dont il +convient de se glorifier qu'une charge, dont il faut sentir la gravité. +De même qu'il y a un apprentissage souvent difficile à faire pour +exercer toute fonction sociale, de même cette fonction qu'on appelle la +richesse exige un apprentissage. C'est un art que de savoir posséder, un +des moins faciles à apprendre. La plupart des gens, pauvres ou riches, +s'imaginent que dans l'opulence on n'a plus qu'à se laisser vivre. C'est +pour cela qu'il y a si peu d'hommes qui savent être riches. Aux mains +d'un trop grand nombre, la richesse est, selon une joviale et redoutable +comparaison de Luther, comme une harpe aux pattes d'un âne. Ils n'ont +aucune idée de la manière de s'en servir. + +Aussi lorsqu'on rencontre un homme riche et simple en même temps, +c'est-à-dire qui considère sa richesse comme un moyen de remplir sa +mission humaine, il faut le saluer respectueusement, car il est +certainement quelqu'un. Il a vaincu des obstacles, surmonté des +épreuves, triomphé dans des tentations ou vulgaires ou subtiles. Il ne +confond pas le contenu de son porte-monnaie avec celui de son cerveau ou +de son coeur, et ce n'est pas en chiffres qu'il estime ses semblables. +Sa situation exceptionnelle, loin de l'élever, l'humilie parce qu'il +sent bien tout ce qui lui manque pour être tout à fait à la hauteur de +son devoir. Il est demeuré un homme, c'est tout dire; il est +accueillant, secourable, et loin de faire de ses biens une barrière qui +le sépare du reste des hommes, il en fait un moyen de s'en rapprocher +toujours davantage. Quoique le métier de riche ait été singulièrement +gâté par tant d'hommes orgueilleux et égoïstes, celui-là parvient +toujours à se faire apprécier par quiconque n'est pas insensible à la +justice. Chacun en s'approchant de lui et en le voyant vivre est obligé +de faire un retour sur soi-même et de se demander: Que serais-je devenu +dans une situation pareille? Aurais-je cette modestie, ce détachement, +cette probité qui fait qu'on en agit avec son propre bien comme s'il +appartenait aux autres? Tant qu'il y aura un monde et une société +humaine, tant qu'il y aura d'âpres conflits d'intérêt, tant que l'envie +et l'égoïsme existeront sur la terre, rien ne sera plus respectable que +la richesse pénétrée par l'esprit de simplicité. Elle fera plus que de +se faire pardonner: elle se fera aimer. + + * * * * * + +Plus malfaisant que l'orgueil inspiré par la richesse, est celui +qu'inspire le pouvoir, et par pouvoir j'entends ici toute puissance +qu'un homme a sur un autre homme, qu'elle soit étendue ou bornée. Je ne +vois aucun moyen d'éviter qu'il y ait dans le monde des hommes +inégalement puissants. Tout organisme suppose une hiérarchie des forces. +Nous ne sortirons jamais de là. Mais je crains que, si le goût du +pouvoir est très répandu, l'esprit du pouvoir ne soit presque +introuvable. À force de le mal comprendre et d'en mésuser, ceux qui +détiennent une parcelle quelconque de l'autorité en arrivent presque +partout à la compromettre. + +Le pouvoir exerce sur celui qui le détient une influence très forte. Il +faut qu'une tête soit bien ferme pour ne pas en être troublée. Cette +sorte de démence qui s'emparait des empereurs romains au temps de leur +toute-puissance, est une maladie universelle dont les symptômes ont +existé de tout temps. Dans chaque homme un tyran sommeille et n'attend +pour se réveiller qu'une occasion propice. Or le tyran c'est le pire +ennemi de l'autorité, parce qu'il nous en fournit la caricature +intolérable. De là une multitude de complications sociales, de +froissements et de haines. Tout homme qui dit à ceux qui dépendent de +lui: tu feras ceci parce que telle est ma volonté, ou mieux, parce que +tel est mon bon plaisir, fait oeuvre mauvaise. Il y a en chacun de nous +quelque chose qui nous invite à résister au pouvoir personnel, et ce +quelque chose est très respectable. Car au fond nous sommes égaux et il +n'est personne qui ait le droit d'exiger de moi l'obéissance parce qu'il +est lui et que je suis moi: dans ce cas, son commandement m'avilit et il +n'est pas permis de se laisser avilir. + +Il faut avoir vécu dans les écoles, les ateliers, à l'armée, dans +l'administration, avoir suivi de près les relations entre maîtres et +domestiques, s'être arrêté un peu partout où la suprématie de l'homme +s'exerce sur l'homme, pour se faire une idée du mal que font ceux qui +pratiquent le pouvoir avec arrogance. De toute âme libre, ils font une +âme d'esclave, c'est-à-dire une âme de révolté. Et il semble que cet +effet funeste, antisocial, se produise plus sûrement lorsque celui qui +commande est plus rapproché par le sort de celui qui obéit. Le tyran le +plus implacable est le tyran au petit pied. Un chef d'atelier ou un +contremaître met plus de férocité dans ses procédés qu'un directeur +d'usine ou un patron. Tel caporal est plus dur pour le soldat que le +colonel. Dans certaines maisons où madame n'a pas beaucoup plus +d'éducation que sa bonne, il y a entre l'une et l'autre les relations +d'un forçat à un garde-chiourme. Malheur partout à qui tombe entre les +mains d'un subalterne ivre de son autorité! + +On oublie trop que le premier devoir de quiconque exerce le pouvoir +c'est l'humilité. La superbe n'est pas l'autorité. Ce n'est pas nous qui +sommes la loi. La loi est au-dessus de toutes les têtes. Nous +l'interprétons seulement, mais pour la faire valoir aux yeux des autres +il faut d'abord que nous lui soyons soumis nous-mêmes. Le commandement +et l'obéissance dans la société humaine ne sont après tout que deux +formes de la même vertu: la servitude volontaire. La plupart du temps on +ne vous obéit pas parce que vous n'avez pas obéi d'abord. + +Le secret de l'ascendant moral appartient à ceux qui commandent avec +simplicité. Ils adoucissent par l'esprit la dureté du fait. Leur pouvoir +n'est ni dans le galon, ni dans le titre, ni dans les mesures +disciplinaires. Ils ne se servent ni de la férule, ni des menaces et +pourtant ils obtiennent tout: pourquoi? Parce que chacun sent qu'ils +sont eux-mêmes prêts à tout. Ce qui confère à un homme le droit de +demander à un autre homme le sacrifice de son temps, de son argent, de +ses passions et même de sa vie, c'est que non seulement il est lui-même +résolu à tous ces sacrifices, mais qu'il les a faits d'avance +intérieurement. Dans l'ordre que donne un homme animé de cet esprit il y +a je ne sais quelle puissance qui se communique à celui qui doit obéir à +l'aide et faire son devoir. + +Dans tous les domaines de l'activité humaine, il y a des chefs qui +inspirent, soutiennent, électrisent leurs soldats: sous leur direction, +une troupe fait des prodiges. On se sent capable avec eux de tous les +efforts, prêt à passer par le feu, selon l'expression populaire, et +c'est avec enthousiasme qu'on y passerait. + + * * * * * + +Mais il n'y a pas que l'orgueil des grands, il y a aussi l'orgueil des +petits, cette morgue d'en bas qui est le digne pendant de celle d'en +haut. La racine de ces deux orgueils est identique. L'homme qui dit: la +loi c'est moi, n'est pas seulement cet être altier, impérieux, qui +provoque l'insurrection par sa seule attitude; c'est encore ce +subalterne dont la mauvaise tête ne veut admettre qu'il y ait quelque +chose au-dessus d'elle. + +Il y a positivement une quantité de gens que toute supériorité irrite. +Pour eux, tout avis est une offense; toute critique, une imposture; tout +ordre, un attentat à leur liberté. Ils ne sauraient souffrir de règle. +Respecter quelque chose ou quelqu'un leur semble une aberration mentale. +Ils nous disent à leur manière: hors nous il n'y a de place pour +personne. + +De la famille des orgueilleux, sont aussi tous ceux, intraitables et +susceptibles à l'excès qui, dans les conditions humbles, trouvent que +leurs supérieurs ne leur font jamais assez d'honneur; que le meilleur et +le plus humain ne parvient pas à contenter et qui remplissent leur +devoir avec des airs de victimes. Au fond de ces esprits chagrins, il y +a trop d'amour-propre mal placé. Ils ne savent pas tenir leur poste +simplement et compliquent leur vie et celle de autres par des exigences +ridicules et d'injustes arrière-pensées. + +Quand on se donne la peine d'étudier les hommes de près, on est surpris +de constater que l'orgueil ait tant de retraites parmi ceux qu'il est +convenu d'appeler les humbles. Telle est la puissance de ce vice, qu'il +parvient à former autour de ceux qui vivent dans les conditions les plus +modestes, une épaisse muraille qui les isole de leur prochain. Ils sont +là, retranchés, barricadés dans leurs ambitions et leurs dédains, aussi +inabordables que les puissants de la terre derrière leurs préjugés +aristocratiques. Obscur ou illustre, l'orgueil se drape dans sa royauté +sombre d'ennemi du genre humain. Il est le même dans la misère et dans +les grandeurs, impuissant et solitaire, se méfiant de tous, compliquant +tout. Et jamais on ne pourra répéter assez que s'il y a entre les +classes différentes tant de haine et d'hostilité, c'est moins aux +fatalités extérieures que nous le devons, qu'à la fatalité intérieure. +L'antagonisme des intérêts et le contraste des situations creusent des +fossés entre nous, personne ne peut le nier; mais l'orgueil transforme +ces fossés en abîmes, et au fond c'est lui seul qui crie d'une rive à +l'autre: il n'y a rien de commun entre vous et nous. + + * * * * * + +Nous n'en avons pas fini avec l'orgueil, mais impossible de le peindre +sous toutes ses formes. Je lui en veux surtout lorsqu'il se mêle au +savoir et qu'il le stérilise. Nous devons le savoir, comme la richesse +et la puissance, à nos semblables. C'est une force sociale qui doit +servir, et elle ne le peut que si ceux qui savent, restent par le coeur +près de ceux qui ne savent pas. Quand le savoir se transforme en +instrument d'ambition, il se détruit lui-même. + +Que dire de l'orgueil des braves gens? car il existe, et il rend la +vertu même haïssable. Le juste qui se repent du mal que font les autres, +demeure dans la solidarité et dans la vérité sociale. Au contraire, le +juste qui méprise les autres pour leurs fautes et leurs travers, se +retranche de l'humanité, et ses qualités, descendues au rang d'un vain +ornement de sa vanité, deviennent semblables à ces richesses que la +bonté n'inspire pas, à cette autorité que ne tempère pas l'esprit +d'obéissance. Autant que le riche orgueilleux et le maître arrogant, la +vertu hautaine est détestable. Elle compose à l'homme des traits et une +attitude où se révèle je ne sais quoi de provocateur. Son exemple nous +éloigne au lieu de nous entraîner, et ceux qu'elle daigne honorer de ses +bienfaits se sentent souffletés. + +Résumons-nous et concluons: + +C'est une erreur de penser que nos avantages quels qu'ils soient doivent +être mis au service de notre vanité. Chacun d'eux constitue pour celui +qui en jouit une obligation et non un motif de se glorifier. Les biens +matériels, le pouvoir, le savoir, les qualités du coeur et de l'esprit +deviennent autant de causes de discorde lorsqu'ils servent à nourrir +l'orgueil. Ils ne restent bienfaisants que s'ils sont pour ceux qui les +possèdent des sujets de modestie. Soyons humbles si nous possédons +beaucoup, parce que cela prouve que nous sommes débiteurs: tout ce qu'un +homme possède il le doit à quelqu'un, et sommes-nous sûrs de pouvoir +payer nos dettes? + +Soyons humbles si nous sommes revêtus d'importantes fonctions et si nous +tenons dans nos mains le sort des autres, car il est impossible qu'un +homme clairvoyant ne se sente pas au-dessous de si graves devoirs. + +Soyons humbles si nous avons beaucoup de connaissances, car elles ne +nous servent qu'à mieux constater la grandeur de l'inconnu et à comparer +le peu que nous avons découvert par nous-mêmes à la masse de ce que nous +devons à la peine d'autrui. + +Enfin, soyons humbles surtout si nous sommes vertueux, parce que nul ne +doit mieux sentir ses défauts que celui qui a la conscience exercée, et +plus que personne il doit éprouver le besoin d'être indulgent pour +autrui et de souffrir pour ceux qui font le mal. + + * * * * * + +--Et que faites-vous des distinctions nécessaires? me dira-t-on +peut-être. À force de simplicité n'allez-vous pas effacer ce sentiment +des distances qu'il importe de maintenir pour le bon fonctionnement +d'une société? + +--Je ne suis pas d'avis de supprimer les distances et les distinctions. +Mais je pense que ce qui distingue un homme ne se trouve ni dans le +grade, ni dans la fonction, ni dans l'uniforme, ni dans la fortune, mais +uniquement en lui-même. Plus qu'aucun autre temps, le nôtre a percé à +jour la vanité des distinctions purement extérieures. Pour être +quelqu'un maintenant, il ne suffit plus de porter un manteau d'empereur +ou une couronne royale; à quoi servirait-il de se prévaloir d'un galon, +d'un blason ou d'un ruban? Certes, les signes extérieurs ne sont point +condamnables, ils ont leur signification et leur utilité, mais à +condition de couvrir quelque chose et non pas le vide. Le jour où ils ne +correspondent plus à rien, ils deviennent inutiles et dangereux. La +seule façon véritable de se distinguer est de valoir mieux. Si vous +voulez que les distinctions sociales si nécessaires, si respectables en +elles-mêmes, soient effectivement respectées, il faut d'abord vous en +rendre dignes. Autrement vous contribuez à les faire haïr et mépriser. +C'est une chose malheureusement trop certaine que le respect est en +baisse parmi nous et ce n'est certes pas faute de distinctions propres à +marquer ce qui veut être respecté. La cause du mal est dans ce préjugé +qu'une haute situation dispense celui qui l'occupe d'observer les +devoirs courants de la vie. En nous élevant, nous croyons nous +affranchir de la loi. Et ainsi nous oublions que l'esprit d'obéissance +et de modestie doit grandir avec la situation. Il en résulte que ceux +qui réclament le plus de respect pour leur charge font aussi le moins +d'efforts pour mériter ce respect. Voilà pourquoi le respect diminue. + +La seule distinction nécessaire est celle qui consiste à vouloir être +meilleur. L'homme qui s'efforce d'être meilleur devient plus humble, +plus abordable, plus familier même avec ceux qui lui doivent le respect. +Mais comme il gagne à être connu de près, la hiérarchie n'y perd rien, +et il récolte d'autant plus de respect qu'il a semé moins d'orgueil. + + + + +XIII + +L'éducation pour la simplicité. + + +La vie simple étant surtout le produit d'une direction d'esprit, il est +naturel que l'éducation doit avoir une grande influence dans ce domaine. + +On ne pratique guère que deux manières d'élever les enfants: + +La première consiste à élever ses enfants pour soi-même; + +La deuxième consiste à les élever pour eux-mêmes. + +Dans le premier cas, l'enfant est considéré comme un complément des +parents. Il fait partie de leur avoir et occupe une place parmi les +objets qu'ils possèdent. Tantôt cette place est la plus noble: quand les +parents apprécient surtout la vie d'affections. Tantôt aussi, lorsque +les intérêts matériels dominent, l'enfant vient en second, en troisième, +en dernier lieu. En aucun cas, il n'est quelqu'un. Jeune, il gravite +autour des parents, non seulement par l'obéissance, ce qui est légitime, +mais par la subordination de toutes ses initiatives et de tout son être. +À mesure qu'il avance en âge, cette subordination s'accentue et devient +de la confiscation en s'étendant aux idées, aux sentiments, à tout. Sa +minorité se perpétue. Au lieu d'évoluer lentement vers l'indépendance, +l'homme progresse dans l'esclavage. Il est ce qu'on lui permet d'être, +ce que le commerce, l'industrie de son père, ou encore ce que les +croyances religieuses, les opinions politiques, les goûts esthétiques de +son père, exigent qu'il soit. Il pensera, parlera, agira, se mariera, ou +augmentera sa famille, dans le sens et dans la limite de l'absolutisme +paternel. Cet absolutisme familial peut être pratiqué par des gens qui +n'ont aucune volonté; il suffit qu'ils soient convaincus que le bon +ordre exige que l'enfant soit la chose des parents. À défaut d'énergie +ils s'empareront de lui par d'autres moyens, par les soupirs, les +supplications, ou par de basses séductions. S'ils ne peuvent +l'enchaîner, ils l'englueront et le prendront au piège. Mais il vivra en +eux, par eux, pour eux, ce qui est la seule chose admissible. + +Ce genre d'éducation n'est pas seulement pratiqué dans la famille mais +aussi dans les grands organismes sociaux dont la fonction éducatrice +principale consiste à mettre la main sur les nouveaux venus, afin de les +enfermer de la façon la plus irrésistible dans les cadres existants. +C'est la réduction, la trituration et l'absorption de l'individu dans un +corps social, qu'il soit théocratique, communiste ou simplement +bureaucratique et routinier. Vu du dehors, un pareil système semblerait +être l'éducation simple par excellence. Ses procédés, en effet, sont +absolument simplistes. Et si l'homme n'était pas quelqu'un, s'il n'était +qu'un exemplaire de la race ce serait là l'éducation parfaite. De même +que tous les animaux sauvages et tous les poissons et insectes du même +genre et de la même espèce ont la même raie au même endroit, de même +nous serions tous identiques, ayant mêmes goûts, même langue, même +croyance et mêmes tendances. Mais l'homme n'est pas qu'un exemplaire de +la race et c'est pour cela que ce genre d'éducation est loin d'être +simple par ses effets. Les hommes varient tellement entre eux qu'il faut +inventer des moyens innombrables pour réduire, endormir, éteindre la +pensée individuelle. Et l'on n'y parvient qu'en partie, ce qui dérange +tout perpétuellement. À chaque instant, par une fissure, la force +intérieure d'initiative se fait jour avec violence et produit des +explosions, des commotions, des désordres graves. Et là où rien ne se +produit, où force reste à l'autorité extérieure, le mal gît au fond. +Sous l'ordre apparent se cachent les révoltes sourdes, les tares +contractées dans une existence anormale, l'apathie, la mort. + +Le système est mauvais qui produit des fruits semblables et, quelque +simple qu'il paraisse, au fond il engendre toutes les complications. + + * * * * * + +L'autre système est l'extrême opposé. Il consiste à élever les enfants +pour eux-mêmes. Les rôles sont renversés: les parents sont là pour +l'enfant. À peine est-il né qu'il devient le centre. La tête blanche des +aïeux et la tête robuste du père s'inclinent devant cette tête bouclée. +Son bégaiement est leur loi; un signe de lui suffit. Qu'il crie un peu +fort dans son berceau, la nuit, il n'y a pas de fatigue qui tienne, il +faut mettre toute la maison debout. Le dernier venu n'est pas long à +s'apercevoir qu'il a la toute-puissance, et il ne marche pas encore +qu'il a déjà le vertige du pouvoir. En grandissant cela ne fait que +croître et embellir. Parents, grands-parents, domestiques, professeurs, +tout le monde est à ses ordres. Il accepte les hommages et même +l'immolation de son prochain; il traite en sujet récalcitrant quiconque +ne se range pas sur son passage. Il n'y a que lui. Il est l'unique, le +parfait, l'infaillible. On s'aperçoit trop tard qu'on s'est donné un +maître et quel maître! oublieux des sacrifices, sans respect, sans pitié +même. Il ne tient plus aucun compte de ceux à qui il doit tout et va par +la vie sans loi ni frein. + +Cette éducation a sa forme sociale, elle aussi. Elle fleurit partout où +le passé ne compte pas, où l'histoire commence avec les vivants, où il +n'y a ni tradition, ni discipline, ni respect, où ceux qui savent le +moins ont le verbe le plus haut, où tous ceux qui ont à représenter +l'ordre public s'inquiètent du premier venu dont la force consiste à +crier fort et à ne respecter personne. Elle assure le règne des passions +éphémères, le triomphe de l'arbitraire inférieur. Je compare ces deux +éducations dont l'une est l'exaltation du milieu, l'autre l'exaltation +de l'individu; l'une l'absolutisme de la tradition, l'autre la tyrannie +des derniers venus, et je les trouve aussi funestes l'une que l'autre. +Mais le plus funeste de tout c'est la combinaison des deux qui produit +des êtres mi-partie automates, mi-partie despotes, oscillant sans cesse +entre l'esprit moutonnier et l'esprit de révolte ou de domination. + +Il ne faut élever les enfants ni pour eux-mêmes, ni pour les parents: +car l'homme n'est pas plus destiné à être un personnage qu'un +échantillon. Il faut les élever pour la vie. Leur éducation a pour but +de les aider à devenir des membres actifs de l'humanité, des puissances +fraternelles, de libres serviteurs de la cité. C'est compliquer la vie, +la déformer, semer les germes de tous les désordres que de pratiquer une +éducation qui s'inspire d'un autre principe. + +Quand on veut résumer d'un mot la destinée de l'enfant, c'est le mot +_avenir_ qui monte aux lèvres. L'enfant est l'_avenir_. Ce mot dit tout: +les peines passées, les efforts présents, les espérances. Or ce mot +l'enfant est incapable d'en mesurer la portée au moment où l'éducation +commence. Car à ce moment il est livré à la toute-puissance des +impressions actuelles. Qui donc lui donnera les premiers +éclaircissements et le mettra dans la voie qu'il doit suivre? Les +parents, les éducateurs. Mais pour peu qu'ils réfléchissent, ils sentent +que leur oeuvre n'intéresse pas seulement eux et l'enfant, mais qu'ils +exercent des pouvoirs et administrent des intérêts impersonnels. Il faut +que l'enfant leur apparaisse constamment comme un futur citoyen. Sous +l'influence de cette préoccupation ils auront deux soucis qui se +compléteront l'un l'autre: le souci de la puissance initiale, +individuelle, qui germe dans leur enfant et doit grandir, et la +destination sociale de cette puissance. À aucun moment de leur action +sur lui ils ne pourront oublier que ce petit être confié à leurs soins +doit devenir _lui-même_ et _fraternel_. Ces deux conditions, loin de +s'exclure, ne se rencontrent jamais que combinées en une indissoluble +union. Il est impossible d'être fraternel, d'aimer, de se donner, si +l'on n'est pas maître de soi; et, réciproquement, nul ne peut se +posséder, se saisir lui-même dans ce qu'il a de distinct, sans être +descendu à travers les accidents de surface de son existence, jusqu'aux +sources profondes de l'être, où l'homme se sent lié à l'homme par ce +qu'il a d'intime. + +Pour aider un enfant à devenir lui-même et fraternel, il faut le +défendre contre l'action violente et pernicieuse des forces de désordre. + +Ces forces sont extérieures et intérieures. Chacun au dehors est menacé +non seulement par les dangers matériels, mais par l'ingérence violente +des volontés étrangères; au dedans, par le sentiment exagéré de son moi +et par toutes les fantaisies que ce sentiment entendre. Le danger +extérieur est très grand qui peut naître de l'influence abusive des +éducateurs. Le droit du plus fort s'introduit dans l'éducation avec une +facilité extrême. Pour faire une éducation, il faut avoir renoncé à ce +droit, c'est-à-dire fait abnégation du sentiment inférieur de notre +personne qui nous transforme en ennemis d'autrui, même de nos enfants. +Notre autorité n'est bonne que si elle s'inspire d'une autre, supérieure +à nous-mêmes. Dans ce cas non seulement elle est salutaire, mais aussi +indispensable, et devient la meilleure garantie à son tour contre le +plus grand péril intérieur qui menace un être: celui de s'exagérer sa +propre importance. Au commencement de la vie, la vivacité des +impressions personnelles est si grande qu'il faut, pour rétablir +l'équilibre, la soumettre à l'influence pacifiante d'une volonté calme +et supérieure. Le propre de la fonction éducatrice est de représenter +cette volonté auprès de l'enfant, d'une façon aussi continue, aussi +désintéressée que possible. Les éducateurs représentent alors tout ce +qu'il y a de respectable dans le monde. Ils donnent à l'être qui entre +dans la vie l'impression de quelque chose qui le précède, le dépasse, +l'enveloppe; mais ils ne l'écrasent pas; au contraire leur volonté et +toutes les influences qu'ils lui transmettent, deviennent des éléments +nutritifs de sa propre énergie. Pratiquer ainsi l'influence, c'est +cultiver l'obéissance féconde, celle d'où naissent les caractères +libres. L'autorité purement personnelle des parents, des maîtres, des +institutions est à l'enfant ce que sont à une jeune plante les +broussailles touffues sous lesquelles elle s'étiole et meurt. L'autorité +impersonnelle, celle qui appartient à l'homme qui s'est soumis d'abord +aux réalités vénérables devant lesquelles il veut plier la fantaisie +individuelle d'un enfant, ressemble à l'atmosphère pure et lumineuse. +Elle est certes active et nous influence à sa façon, mais elle nourrit +et affermit notre vie propre. Sans cette autorité, point d'éducation. +Surveiller, diriger, résister, telle est la fonction de l'éducateur: il +doit apparaître à l'enfant non comme une barrière de fantaisie qu'à la +rigueur on sauterait pourvu que le bond soit proportionné à la hauteur +de l'obstacle; mais comme une muraille transparente à travers laquelle +s'aperçoivent des réalités immuables, des lois, des bornes, des vérités +contre lesquelles il n'y a aucune action possible. Ainsi naît le respect +qui est en chacun la faculté de concevoir ce qui est plus grand que +lui-même, le respect qui nous grandit et nous affranchit en nous rendant +modestes. Voilà la loi de l'éducation pour la simplicité. Elle peut se +résumer en ces mots: former des hommes _libres et respectueux_, des +hommes qui soient eux-mêmes et fraternels. + + * * * * * + +Déduisons de ce principe quelques applications pratiques. + +Par cela même que l'enfant est l'avenir, il faut le lier au passé par la +piété. Nous lui devons de revêtir la tradition, des formes les plus +pratiques et les plus susceptibles de créer une forte impression. De là +la place exceptionnelle que doivent tenir dans une éducation et dans une +maison, les anciens, le culte du souvenir, et par extension, l'histoire +du foyer domestique. C'est surtout envers nos enfants que nous +remplissons un devoir, lorsque nous assignons en toute chose la place +d'honneur aux grands-parents. Rien ne parle avec autant de force à un +enfant et ne développe davantage en lui les sentiments de modestie, que +s'il voit son père et sa mère observer, en toute occasion, vis-à-vis +d'un vieux grand-père, quelquefois infirme, une attitude de respect. Il +y a là une leçon de choses perpétuelle à laquelle on ne résiste pas. +Pour qu'elle ait sa force entière, il est nécessaire que, dans une +maison, un accord tacite règne entre toutes les personnes adultes. Aux +yeux de l'enfant elles sont toutes solidaires, tenues de se respecter, +de s'entendre, sous peine de compromettre l'autorité éducatrice. Et, au +nombre de ces personnes, il faut comprendre les domestiques. Un +domestique est une grande personne et c'est le même sentiment de respect +qui se trouve blessé lorsqu'un enfant manque d'égards pour un serviteur +ou lorsqu'il en manque pour son père ou son grand-père. Aussitôt qu'il +adresse une parole impolie ou arrogante à une personne plus âgée, il +sort du chemin qu'un enfant ne doit point quitter, et pour peu que les +parents négligent de l'avertir, ils s'apercevront bientôt à sa conduite +envers eux-mêmes que l'ennemi est entré dans son coeur. + +On se trompe si l'on croit que l'enfant est naturellement éloigné du +respect, et en appuyant cette opinion sur les exemples si nombreux +d'irrévérence que nous présente le jeune âge. Au fond le respect est un +besoin pour l'enfant. Son être moral s'en nourrit. L'enfant aspire +confusément à respecter et à admirer quelque chose. Mais lorsqu'on ne +tire point partie de cette aspiration, elle se perd et se corrompt. Par +notre manque de cohésion et de déférence mutuelle, nous, les grands, +nous discréditons tous les jours aux yeux de l'enfant notre propre cause +et celle de toutes les choses respectables. Nous lui inoculons le +mauvais esprit dont les effets se tournent ensuite contre nous. + +Cette triste vérité n'apparaît nulle part avec plus de force que dans +les rapports entre maîtres et serviteurs tels que nous les avons créés. +Nos fautes sociales, notre manque de simplicité et de bonté retombent +sur la tête de nos enfants. Il y a certainement peu de bourgeois qui +comprennent qu'il vaut mieux perdre plusieurs milliers de francs que de +faire perdre à ses enfants le respect pour les domestiques, qui +représentent dans nos maisons la catégorie des humbles. Rien n'est plus +vrai pourtant. Maintenez tant que vous voudrez les conventions et les +distances, cette sorte de délimitation des frontières sociales qui +permet à chacun de rester à sa place et d'observer la hiérarchie. C'est +une bonne chose, j'en suis persuadé, mais à condition de ne jamais +oublier que ceux qui nous servent sont des hommes au même titre que +nous. Vous imposez à vos domestiques des formules de langage et des +attitudes, signes extérieurs du respect qu'ils vous doivent. +Enseignez-vous aussi à vos enfants et employez-vous personnellement, des +procédés qui font comprendre à vos serviteurs, que vous respectez leur +dignité individuelle comme vous désirez qu'ils vous respectent? Vous +avez là chez tous à toute heure un excellent terrain d'étude pour vous +entraîner à la pratique du respect mutuel qui est une des conditions +essentielles de la santé sociale. Je crains qu'on en profite trop peu. +Vous exigez bien le respect, mais vous ne le pratiquez point. Aussi vous +n'obtenez le plus souvent que de l'hypocrisie et vous avez pour résultat +supplémentaire, très inattendu: d'avoir cultivé l'orgueil dans vos +enfants. Ces deux facteurs combinés amassent de grosses difficultés pour +cet avenir que vous devez sauvegarder. J'ai donc raison de dire que vous +avez fait une perte sensible le jour où vous avez, par vos habitudes et +vos pratiques, amené la diminution du respect. + +Pourquoi ne le dirais-je pas? Il me semble que la plupart d'entre nous +travaillent à cette diminution. Partout et dans presque toutes les +classes sociales, je remarque qu'on entretient un assez mauvais esprit +dans l'enfance, un esprit de mépris réciproque. Ici, on méprise +quiconque a des mains calleuses et des habits de travail; là, on méprise +quiconque ne porte pas le bourgeron. Les enfants élevés dans cet +esprit-là feront un jour de tristes concitoyens. Tout cela manque +absolument de cette simplicité qui fait que des hommes de bonne volonté +aux divers degrés d'une société peuvent collaborer ensemble, sans être +gênés par les distances accessoires qui les séparent. + +Si l'esprit de caste fait perdre le respect, l'esprit de parti, quel +qu'il soit, le fait perdre tout autant. Dans certains milieux on élève +les enfants de telle sorte qu'ils ne vénèrent qu'une seule patrie, la +leur, une seule politique, celle de leurs parents et maîtres, une seule +religion, celle qu'on leur inculque. S'imagine-t-on vraiment former +ainsi des êtres respectueux de la patrie, de la religion, de la loi? +Est-il de bon aloi, le respect qui ne s'étend qu'à ce qui nous touche ou +nous appartient? Singulier aveuglement des cliques et des coteries qui +s'arrogent avec tant d'ingénue complaisance le titre d'écoles de respect +et qui, hormis elles, ne respectent rien. Au fond elles disent: la +patrie, la religion, la loi c'est nous! Un pareil enseignement engendre +le fanatisme. Or si le fanatisme n'est pas l'unique ferment antisocial, +il est certes l'un des pires et des plus énergiques. + + * * * * * + +Si la simplicité du coeur est une condition essentielle du respect, la +simplicité de vie en est la meilleure école. Quelle que soit votre +condition de fortune, évitez tout ce qui peut faire croire à vos enfants +qu'ils sont plus que les autres. Lors même que votre situation vous +permettrait de les habiller richement, songez au dommage que vous pouvez +leur causer en excitant leur vanité. Préservez-les du malheur de jamais +croire qu'il suffise d'être vêtu avec recherche pour posséder la +distinction, et surtout n'augmentez pas de gaîté de coeur, par leur +costume et leurs habitudes, les distances qui les séparent déjà de leurs +semblables. Habillez-les simplement. Que si, au contraire, il vous +fallait faire des efforts d'économie pour offrir à vos enfants le +plaisir d'être vêtus avec élégance, je vous engagerais à réserver pour +une meilleure cause votre esprit de sacrifice. Vous risqueriez de le +voir mal récompensé. Vous semez votre argent, alors qu'il vaudrait mieux +l'épargner pour des besoins sérieux; vous vous préparez pour plus tard +une moisson d'ingratitude. Combien il est dangereux d'habituer vos fils +et vos filles à un genre de vie qui dépasse vos moyens et les leurs! +D'abord cela fait très mal à la bourse; en second lieu, cela développe +l'esprit du mépris au sein même de la famille. Si vous habillez vos +enfants comme de petits seigneurs et leur donnez à croire qu'ils vous +sont supérieurs, quoi d'étonnant qu'ils finissent par vous dédaigner! +Vous aurez nourri à votre table des déclassés. Or ce genre de produit +coûte fort cher et ne vaut rien. + +Il y a aussi une certaine façon d'instruire les enfants qui a pour +résultat le plus clair de les amener à mépriser leurs parents, leur +milieu, les moeurs et les labeurs au milieu desquels ils ont grandi. Une +telle instruction est une calamité. Elle n'est bonne qu'à produire une +légion de mécontents qui se séparent par le coeur de leur souche, de +leur origine, de leurs affinités, de tout ce qui, en somme, fait +l'étoffe première d'un homme. Une fois détachés de l'arbre robuste qui +les a produits, le vent de leur ambition égarée les promène par la terre +comme des feuilles mortes qui vont s'amasser en certains endroits, +fermenter et pourrir les unes sur les autres. + +La nature ne procède pas par sauts et par bonds, mais par évolution +lente et sûre. Imitons-la dans notre façon de préparer une carrière à +nos enfants. Ne confondons pas le progrès et l'avancement avec ces +exercices violents qu'on appelle des sauts périlleux. N'élevons pas nos +enfants de telle sorte qu'ils en viennent à mépriser les travaux, les +aspirations et l'esprit de simplicité de la maison paternelle: ne les +exposons pas à la tentation mauvaise d'avoir honte de notre pauvreté, +s'ils parviennent jamais eux mêmes à la fortune. Une société est bien +malade le jour où les fils de paysans commencent à se dégoûter des +champs, où les fils des matelots désertent la mer, où les filles +d'ouvriers dans l'espoir d'être prises pour des héritières, préfèrent +marcher seules dans la rue qu'au bras de leurs braves parents. Une +société est saine, au contraire, lorsque chacun de ses membres +s'applique à faire à peu près ce que firent ses parents, mais mieux, et +visant à s'élever, se contente d'abord des fonctions plus modestes en +les remplissant avec conscience[2]. + + [2] Ce serait ici le lieu de parler du travail en général, de son + influence tonifiante sur l'éducation. Mais j'ai parlé de ce sujet + dans mes ouvrages: _Justice_, _Jeunesse_, _Vaillance_; je me borne à + y renvoyer le lecteur. + + * * * * * + +L'éducation doit former des hommes libres. Si vous voulez élever vos +enfants pour la liberté, élevez-les simplement et ne craignez pas +surtout de nuire ainsi à leur bonheur. Bien au contraire. Plus un enfant +a de joujoux luxueux, de fêtes et de plaisirs recherchés, moins il +s'amuse. Il y a là une indication sûre. Soyons sobres dans nos moyens de +réjouir et de divertir la jeunesse et surtout ne créons pas à la légère +des besoins factices. Nourriture, vêtement, logement, distractions, que +tout cela soit aussi naturel et aussi peu compliqué que possible. Pour +rendre aux enfants la vie agréable, certains parents leur donnent des +habitudes de gourmandise et de paresse, leur font éprouver des +excitations incompatibles avec leur âge, multiplient les invitations et +les spectacles. Tristes présents que tout cela. Au lieu d'un homme libre +vous élevez un esclave. Trop habitué au luxe, il s'en fatiguera, et +pourtant lorsque pour l'une ou l'autre raison ses aises lui manqueront, +il sera malheureux et vous avec lui: et, ce qui est pire, vous serez +peut-être tous ensemble disposés dans les grandes occasions de la vie à +sacrifier la dignité humaine, la vérité, le devoir, par pure lâcheté. + +Élevons donc nos enfants simplement, je dirais presque durement; +entraînons-les aux exercices fortifiants, aux privations même. Qu'ils +soient de ceux qui soient mieux préparés à coucher sur la dure, à +supporter des fatigues, qu'à savourer les plaisirs de la table et le +confort d'un lit. Ainsi nous en ferons des hommes indépendants et +solides sur lesquels on puisse compter, qui ne se vendront pas pour un +peu de bien-être et qui néanmoins, plus que personne, auront la faculté +d'être heureux. + +Une vie trop facile amène une sorte de lassitude dans l'énergie vitale. +On devient un blasé, un désillusionné, un jeune vieux, inamusable. +Combien d'enfants et de jeunes gens sont aujourd'hui dans ce cas. Sur +eux se sont posées, comme de tristes moisissures, les traces de nos +décrépitudes, de notre scepticisme, de nos vices, et des mauvaises +habitudes qu'ils ont contractées en notre compagnie. Que de retours sur +nous-mêmes ces jeunesses fanées nous font faire! Que d'avertissements +gravés sur ces fronts! + +Ces ombres nous disent par le contraste même que le bonheur consiste à +être un vrai vivant, actif, prime-sautier, vierge du joug des passions, +des besoins factices, des excitations maladives, ayant gardé dans son +corps la faculté de jouir de la lumière du jour, de l'air qu'on respire; +et dans son coeur, la capacité d'aimer et d'éprouver avec puissance tout +ce qui est généreux, simple et beau. + + * * * * * + +La vie factice engendre la pensée factice et la parole mal assurée. Des +habitudes saines, des impressions fortes, le contact ordinaire avec la +réalité amènent naturellement la parole franche. Le mensonge est un vice +d'esclave, le refuge des lâches et des mous. Quiconque est libre et +ferme est aussi franc du collier. Encourageons chez nos enfants +l'heureuse hardiesse de tout dire sans mâcher leurs paroles! Que fait-on +d'ordinaire? On refoule, on nivelle les caractères, en vue de +l'uniformité qui pour le grand troupeau est synonyme du bon ton. Penser +avec son esprit, sentir avec son coeur, exprimer le vrai moi, quelle +inconvenance, quelle rusticité!--Oh! l'atroce éducation que celle qui +consiste à perpétuellement étouffer en chacun de nous la seule chose qui +lui donne sa raison d'être. De combien de meurtres d'âmes nous nous +rendons coupables! Les unes sont assommées à coups de crosse, les autres +doucement étouffées entre deux édredons! Tout conspire contre les +caractères indépendants. Petit, on désire nous voir comme des images ou +des poupées; grands, on nous aime à condition que nous soyons comme tout +le monde, des automates: quand on en a vu un, on les connaît tous. C'est +pour cela que le manque d'originalité et d'initiative nous a gagnés et +que la platitude et la monotonie sont les marques distinctives de notre +vie. La vérité nous affranchira: apprenons à nos enfants à être +eux-mêmes, à donner leur son, sans fêlure ni sourdine. Faisons-leur de +la loyauté un besoin, et dans leurs plus graves manquements, pourvu +qu'ils les avouent, comptons-leur comme un mérite d'avoir été méchants à +visage découvert. + + * * * * * + +À la franchise associons la naïveté dans notre sollicitude d'éducateurs. +Ayons pour cette compagne de l'enfance, un peu sauvage, mais si +gracieuse et si bienfaisante, tous les égards possibles. Ne +l'effarouchons pas. Quand elle s'est enfuie d'un endroit, il est si rare +qu'elle revienne jamais. La naïveté n'est pas seulement la soeur de la +vérité, la gardienne des qualités propres de chacun, elle est encore une +grande puissance éducatrice et révélatrice. Je vois autour de nous trop +de gens soi-disant positifs, qui sont armés de lunettes terrifiantes et +de grands ciseaux pour dénicher les choses naïves et leur rogner les +ailes. Ils extirpent la naïveté de la vie, de la pensée, de l'éducation +et la poursuivent même jusqu'aux régions du rêve. Sous prétexte de faire +de leurs enfants des hommes, ils les empêchent d'être des enfants, comme +si, avant les fruits mûrs de l'automne, il ne fallait pas les fleurs, +les parfums, les chants, la féerie du printemps. + +Je demande grâce pour tout ce qui est naïf et simple, non seulement pour +ces gentillesses innocentes qui voltigent autour des têtes bouclées, +mais aussi pour la légende, la naïve chanson, les récits du monde des +merveilles et du mystère. Le sens du merveilleux est dans l'enfant la +première forme de ce sens de l'infini sans lequel un homme est comme un +oiseau privé d'ailes. Ne sevrons pas l'enfance du merveilleux, afin de +lui garder la faculté de s'élever au-dessus du terre à terre et +d'apprécier plus tard ces pieux et touchants symboles des âges disparus, +où la vérité humaine a trouvé des expressions que notre aride logique ne +remplacera jamais. + + + + +XIV + +Conclusion. + + +Je pense avoir suffisamment indiqué l'esprit et les manifestations de la +vie simple pour faire entrevoir qu'il y a là tout un monde oublié de +force et de beauté. Ceux-là pourraient en faire la conquête qui auraient +l'énergie suffisante pour se détacher des inutilités funestes dont notre +existence est embarrassée. Ils ne tarderaient pas à s'apercevoir que, en +renonçant à quelques satisfactions de surface, à quelques ambitions +puériles, on augmente sa faculté d'être heureux et son pouvoir pour la +justice. Ces résultats portent autant sur la vie privée que sur la vie +publique. Il est incontestable que, en luttant contre la tendance +fiévreuse de briller, en cessant de faire de la satisfaction de nos +désirs le but de notre activité, en revenant aux goûts modestes, à la +vie vraie, nous travaillerions à consolider la famille. Un autre esprit +soufflerait dans nos maisons, créant des moeurs nouvelles et un milieu +plus favorable à l'éducation de l'enfance. Peu à peu nos jeunes gens et +nos jeunes filles se sentiraient dirigés vers un idéal plus élevé et en +même temps plus réalisable. Cette transformation intérieure exercerait à +la longue son influence sur l'esprit public. De même que la solidité +d'un mur dépend du grain des pierres et du degré de consistance du +ciment qui les agglutine, de même l'énergie de la vie publique dépend de +la valeur individuelle des citoyens et de leur puissance de cohésion. Le +grand desideratum de notre époque est la culture de l'élément social qui +est l'individu humain. Tout dans l'organisation actuelle de la société +nous ramène à cet élément. En le négligeant nous sommes exposés à perdre +le bénéfice du progrès et même à faire tourner contre nous les efforts +les plus persévérants. Au sein d'un outillage sans cesse perfectionné, +s'il advient que l'ouvrier diminue de valeur, à quoi servent les engins +dont il dispose? À empirer par leurs qualités même les fautes de celui +qui les manie sans discernement ou sans conscience. Les rouages de la +grande machine moderne sont infiniment délicats. La malveillance, +l'impéritie, ou la corruption, peuvent y produire des troubles autrement +redoutables que dans l'organisme plus ou moins rudimentaire de la +société d'autrefois. Il nous faut donc veiller à la qualité de +l'individu appelé, dans une mesure quelconque, à contribuer au +fonctionnement de cette machine. Que cet individu soit à la fois solide +et liant, qu'il s'inspire de la loi centrale de vie: être soi-même et +fraternel. Tout en nous et hors de nous se simplifie et s'unifie sous +l'influence de cette loi, qui est la même pour tous et à laquelle chacun +doit ramener ses actions; car nos intérêts essentiels ne sont point +contraires, ils sont identiques. En cultivant l'esprit de simplicité +nous arriverions donc à donner à la vie publique une plus forte +cohésion. + +Les phénomènes de décomposition et de délabrement que nous y remarquons +se ramènent tous à la même cause: manque de solidité et manque de +cohésion. On ne dira jamais assez combien le triomphe des petits +intérêts de caste, de coterie, de clocher, l'âpre recherche du bien-être +personnel, sont contraires au bien social, et, par une conséquence +fatale, détruisent le bonheur de l'individu. Une société dans laquelle +chacun n'est préoccupé que de son bien-être individuel est le désordre +organisé. Il ne sort pas d'autre enseignement des conflits irréductibles +de nos égoïsmes intransigeants. + +Nous ressemblons trop à ces gens qui ne se réclament de leur famille que +pour lui demander des avantages, mais non pour lui faire honneur. À tous +les degrés de l'échelle sociale, nous pratiquons la revendication. Nous +nous prétendons tous créanciers, personne ne se reconnaît débiteur. Nos +rapports avec nos concitoyens consistent à les inviter, sur un ton +aimable ou arrogant, à s'acquitter envers nous de leurs dettes. On +n'arrive à rien de bon avec cet esprit-là. Car au fond c'est l'esprit du +privilège, cet éternel ennemi de la loi commune, cet obstacle sans cesse +renaissant à une entente fraternelle. + + * * * * * + +Dans une conférence qu'il faisait en 1882, M. Renan disait qu'une nation +est «une famille spirituelle», et il ajoutait: «L'essence d'une nation +est que tous les individus aient beaucoup de choses en commun et aussi +que tous aient oublié bien des choses». Il importe de savoir ce qu'il +faut oublier et ce dont il faut se souvenir, non seulement dans le passé +mais dans la vie de tous les jours. Ce qui nous divise encombre nos +mémoires, ce qui nous unit s'en efface. Chacun, au point le plus +lumineux de son souvenir, garde le sentiment vif, aigu, de sa qualité +accessoire, qui est d'être un personnage, cultivateur, industriel, +lettré, fonctionnaire, prolétaire, bourgeois, ou encore un sectaire +politique ou religieux; mais sa qualité essentielle, qui est d'être un +enfant du pays et un homme, se trouve reléguée dans l'ombre. C'est à +peine s'il en garde une notion théorique. Il en résulte que ce qui nous +occupe et nous dicte nos actions est précisément ce qui nous sépare des +autres, et il ne reste presque pas de place pour cet esprit d'union qui +est comme l'âme d'un peuple. + +Il en résulte encore que nous entretenons de préférence les mauvais +souvenirs dans l'esprit de nos semblables. Des hommes animés de l'esprit +particulariste, exclusif, hautain, se froissent journellement les uns +les autres. Ils ne peuvent se rencontrer sans réveiller le sentiment de +leurs divisions et de leurs rivalités. Lentement il s'amasse ainsi dans +leur souvenir une provision de mauvaise volonté réciproque, de méfiance, +de rancune. Tout cela, c'est le mauvais esprit avec ses conséquences. + +Il faut l'extirper de notre milieu. Souviens-toi, oublie! c'est ce qu'il +faudrait nous dire tous les matins, dans toutes nos relations et toutes +nos fonctions. Souviens-toi de l'essentiel, oublie l'accessoire! Comme +on remplirait mieux ses devoirs de citoyen, si le plus humble et le plus +élevé se nourrissaient de cet esprit! Comme on cultiverait les bons +souvenirs dans l'esprit de son prochain en y semant des actions +aimables; en lui épargnant les procédés dont il est obligé de dire +malgré lui, la haine au coeur: «cela, je ne l'oublierai jamais!» + +L'esprit de simplicité est un bien grand magicien. Il corrige les +aspérités, il construit des ponts par-dessus les crevasses et les +abîmes, il rapproche les mains et les coeurs. Les formes qu'il revêt +dans le monde sont en nombre infini. Mais jamais il ne nous paraît plus +admirable que lorsqu'il se fait jour à travers les barrières fatales des +situations, des intérêts, des préjugés, triomphant des pires obstacles, +permettant à ceux que tout semble séparer, de s'entendre, de s'estimer, +de s'aimer. Voilà le vrai ciment social, et c'est avec ce ciment-là que +se bâtit un peuple. + + + + +TABLE DES MATIÈRES + + + Pages + I.--La vie compliquée 3 + II.--L'esprit de simplicité 23 + III.--La pensée simple 35 + IV.--La parole simple 39 + V.--Le devoir simple 79 + VI.--Les besoins simples 103 + VII.--Le plaisir simple 121 + VIII.--L'esprit mercenaire et la simplicité 145 + IX.--La réclame et le bien ignoré 167 + X.--Mondanité et vie d'intérieur 101 + XI.--La beauté simple 209 + XII.--L'orgueil et la simplicité dans les rapports sociaux 227 + XIII.--L'éducation pour la simplicité 251 + XIV.--Conclusion 281 + + +145-08.--Coulommiers. Imp. Paul BRODARD.--P2-08. + + + + + + +End of the Project Gutenberg EBook of La vie simple, by Charles Wagner + +*** END OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK LA VIE SIMPLE *** + +***** This file should be named 44323-8.txt or 44323-8.zip ***** +This and all associated files of various formats will be found in: + http://www.gutenberg.org/4/4/3/2/44323/ + +Produced by Laurent Vogel (This file was produced from +images generously made available by The Internet +Archive/American Libraries.) + + +Updated editions will replace the previous one--the old editions +will be renamed. + +Creating the works from public domain print editions means that no +one owns a United States copyright in these works, so the Foundation +(and you!) can copy and distribute it in the United States without +permission and without paying copyright royalties. Special rules, +set forth in the General Terms of Use part of this license, apply to +copying and distributing Project Gutenberg-tm electronic works to +protect the PROJECT GUTENBERG-tm concept and trademark. Project +Gutenberg is a registered trademark, and may not be used if you +charge for the eBooks, unless you receive specific permission. If you +do not charge anything for copies of this eBook, complying with the +rules is very easy. You may use this eBook for nearly any purpose +such as creation of derivative works, reports, performances and +research. They may be modified and printed and given away--you may do +practically ANYTHING with public domain eBooks. Redistribution is +subject to the trademark license, especially commercial +redistribution. + + + +*** START: FULL LICENSE *** + +THE FULL PROJECT GUTENBERG LICENSE +PLEASE READ THIS BEFORE YOU DISTRIBUTE OR USE THIS WORK + +To protect the Project Gutenberg-tm mission of promoting the free +distribution of electronic works, by using or distributing this work +(or any other work associated in any way with the phrase "Project +Gutenberg"), you agree to comply with all the terms of the Full Project +Gutenberg-tm License available with this file or online at + www.gutenberg.org/license. + + +Section 1. General Terms of Use and Redistributing Project Gutenberg-tm +electronic works + +1.A. By reading or using any part of this Project Gutenberg-tm +electronic work, you indicate that you have read, understand, agree to +and accept all the terms of this license and intellectual property +(trademark/copyright) agreement. 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Additional terms will be linked +to the Project Gutenberg-tm License for all works posted with the +permission of the copyright holder found at the beginning of this work. + +1.E.4. Do not unlink or detach or remove the full Project Gutenberg-tm +License terms from this work, or any files containing a part of this +work or any other work associated with Project Gutenberg-tm. + +1.E.5. Do not copy, display, perform, distribute or redistribute this +electronic work, or any part of this electronic work, without +prominently displaying the sentence set forth in paragraph 1.E.1 with +active links or immediate access to the full terms of the Project +Gutenberg-tm License. + +1.E.6. You may convert to and distribute this work in any binary, +compressed, marked up, nonproprietary or proprietary form, including any +word processing or hypertext form. 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It exists +because of the efforts of hundreds of volunteers and donations from +people in all walks of life. + +Volunteers and financial support to provide volunteers with the +assistance they need are critical to reaching Project Gutenberg-tm's +goals and ensuring that the Project Gutenberg-tm collection will +remain freely available for generations to come. In 2001, the Project +Gutenberg Literary Archive Foundation was created to provide a secure +and permanent future for Project Gutenberg-tm and future generations. +To learn more about the Project Gutenberg Literary Archive Foundation +and how your efforts and donations can help, see Sections 3 and 4 +and the Foundation information page at www.gutenberg.org + + +Section 3. Information about the Project Gutenberg Literary Archive +Foundation + +The Project Gutenberg Literary Archive Foundation is a non profit +501(c)(3) educational corporation organized under the laws of the +state of Mississippi and granted tax exempt status by the Internal +Revenue Service. The Foundation's EIN or federal tax identification +number is 64-6221541. Contributions to the Project Gutenberg +Literary Archive Foundation are tax deductible to the full extent +permitted by U.S. federal laws and your state's laws. + +The Foundation's principal office is located at 4557 Melan Dr. S. +Fairbanks, AK, 99712., but its volunteers and employees are scattered +throughout numerous locations. Its business office is located at 809 +North 1500 West, Salt Lake City, UT 84116, (801) 596-1887. Email +contact links and up to date contact information can be found at the +Foundation's web site and official page at www.gutenberg.org/contact + +For additional contact information: + Dr. Gregory B. Newby + Chief Executive and Director + gbnewby@pglaf.org + +Section 4. Information about Donations to the Project Gutenberg +Literary Archive Foundation + +Project Gutenberg-tm depends upon and cannot survive without wide +spread public support and donations to carry out its mission of +increasing the number of public domain and licensed works that can be +freely distributed in machine readable form accessible by the widest +array of equipment including outdated equipment. Many small donations +($1 to $5,000) are particularly important to maintaining tax exempt +status with the IRS. + +The Foundation is committed to complying with the laws regulating +charities and charitable donations in all 50 states of the United +States. Compliance requirements are not uniform and it takes a +considerable effort, much paperwork and many fees to meet and keep up +with these requirements. We do not solicit donations in locations +where we have not received written confirmation of compliance. 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Hart was the originator of the Project Gutenberg-tm +concept of a library of electronic works that could be freely shared +with anyone. For forty years, he produced and distributed Project +Gutenberg-tm eBooks with only a loose network of volunteer support. + +Project Gutenberg-tm eBooks are often created from several printed +editions, all of which are confirmed as Public Domain in the U.S. +unless a copyright notice is included. Thus, we do not necessarily +keep eBooks in compliance with any particular paper edition. + +Most people start at our Web site which has the main PG search facility: + + www.gutenberg.org + +This Web site includes information about Project Gutenberg-tm, +including how to make donations to the Project Gutenberg Literary +Archive Foundation, how to help produce our new eBooks, and how to +subscribe to our email newsletter to hear about new eBooks. + diff --git a/old/44323-8.zip b/old/44323-8.zip Binary files differnew file mode 100644 index 0000000..282dd28 --- /dev/null +++ b/old/44323-8.zip diff --git a/old/44323-h.zip b/old/44323-h.zip Binary files differnew file mode 100644 index 0000000..b01ae49 --- /dev/null +++ b/old/44323-h.zip diff --git a/old/44323-h/44323-h.htm b/old/44323-h/44323-h.htm new file mode 100644 index 0000000..bac872d --- /dev/null +++ b/old/44323-h/44323-h.htm @@ -0,0 +1,6731 @@ +<!DOCTYPE html PUBLIC "-//W3C//DTD XHTML 1.0 Strict//EN" + "http://www.w3.org/TR/xhtml1/DTD/xhtml1-strict.dtd"> + +<html xmlns="http://www.w3.org/1999/xhtml" lang="fr" xml:lang="fr"> +<head> +<meta http-equiv="Content-Type" content="text/html;charset=iso-8859-1" /> +<title> + The Project Gutenberg eBook of La vie simple, by Charles Wagner. +</title> +<link rel="coverpage" href="images/cover.jpg" /> +<style type="text/css"> +body { margin-left: 10%; margin-right: 10% } +h1, h2, h3, .c, .titre, .cbreak { text-align: center; line-height: 1.5em; } +h1, h2 { margin-top: 2em; } +.titre { font-size: 120%; } +.titre, .cbreak { margin-top: 4em; } +p { text-align: justify; line-height: 1.2em; text-indent: 0; } +.small { font-size: smaller; } +.large { font-size: larger; } +.huge { font-size: 160%; } +.sc { font-variant: small-caps; } +hr { margin-left: 42%; margin-right: 42%; width: 16%; margin-top: 1.5em; } +.fnanchor { font-size: 80%; vertical-align: 0.35em; padding: 0 .15em; + text-decoration: none; +} +.footnote { margin-left: 5%; font-size: 95%; } +.footnote .label { float: left; text-align: left; width: 2em; } +.footnote a { text-decoration: none; } +.sign { text-align: right; margin-right: 10%; font-variant: small-caps; } +.date { font-size: smaller; margin-left: 5%; } +.poem { text-align: left; margin-left: 5%; width: 90%; position: relative; } +.stanza { margin-top: 1em; } +.stanza br { display: none; } +.i0 { display: block; margin: 0 0 0 2em; text-indent: -2em; } +table { margin: auto; } +td.drap { text-align: justify; text-indent: -2em; padding-left: 2em; } +td.ind { padding-left: 2em; } +td.topr { text-align: right; vertical-align: top; } +td.num { text-align: right; vertical-align: bottom; } +@media handheld { + .titre, .cbreak { page-break-before: always; padding-top: 2em; } +} +</style> +</head> +<body> + + +<pre> + +The Project Gutenberg EBook of La vie simple, by Charles Wagner + +This eBook is for the use of anyone anywhere at no cost and with +almost no restrictions whatsoever. 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WAGNER</b><br/> +<span class="small">Auteur de «<cite>Jeunesse</cite>»</span></p> + +<p class="c"><span class="small">DOUZIÈME ÉDITION</span></p> + +<div class="c"><img src="images/acolin.png" alt="" /></div> +<p class="c"><span class="large">PARIS<br/> +<b>Librairie Armand Colin</b></span><br/> +5, rue de Mézières, 5</p> + +<p class="c">1908</p> + +<p class="c"><span class="small">Droits de reproduction et de traduction réservés pour tous pays.</span></p> + + + + +<p class="titre">OUVRAGES DE C. WAGNER</p> + +<div class="c"> +<table summary="ouvrages du même auteur"> +<tr><td class="drap"><b>Auprès du Foyer</b> (6<sup>e</sup> édition). Un volume in-18 jésus, broché +(Librairie Armand Colin)</td> +<td class="num">3</td> +<td class="num">50</td> +</tr> +<tr> +<td class="drap"><b>Justice.</b> Huit discours (7<sup>e</sup> édition). Un volume in-12, broché +(Fischbacher)</td> +<td class="num">3</td> +<td class="num">50</td> +</tr> +<tr> +<td class="drap"><b>Jeunesse.</b> Ouvrage couronné par l'Académie française (2<sup>e</sup> édition). +Un volume in-12, broché (Fischbacher)</td> +<td class="num">3</td> +<td class="num">50</td> +</tr> +<tr> +<td class="drap"><b>Vaillance.</b> Ouvrage honoré d'une souscription du Ministère de +l'Instruction publique (18<sup>e</sup> édition). Un volume in-12, broché +(Fischbacher)</td> +<td class="num">3</td> +<td class="num">50</td> +</tr> +<tr> +<td class="drap"><b>Le long du chemin</b> (4<sup>e</sup> édition). Un volume in-12, broché +(Fischbacher)</td> +<td class="num">2</td> +<td class="num">»</td> +</tr> +<tr> +<td class="drap"><b>L'Évangile et la vie.</b> Discours (4<sup>e</sup> édition). Un volume in-12, +broché (Fischbacher)</td> +<td class="num">3</td> +<td class="num">50</td> +</tr> +<tr> +<td class="drap"><b>Sois un homme!</b> Simples causeries sur la conduite de la vie +(2<sup>e</sup> édition). Un volume in-12, br. (Fischbacher).</td> +<td class="num">1</td> +<td class="num">25</td> +</tr> +<tr> +<td class="ind">Relié</td> +<td class="num">2</td> +<td class="num">»</td> +</tr> +<tr> +<td class="drap"><b>L'Ame des choses</b> (2<sup>e</sup> édition). Un volume in-12, broché +(Fischbacher)</td> +<td class="num">3</td> +<td class="num">50</td> +</tr> +<tr> +<td class="drap"><b>L'Ami.</b> Dialogues intérieurs (3<sup>e</sup> édition). Un volume in-12 +(Fischbacher)</td> +<td class="num">3</td> +<td class="num">50</td> +</tr> +<tr> +<td class="drap"><b>Histoires et Farciboles</b>, pour les enfants. Un volume in-8 illustré +par <span class="sc">René Henriquez</span> (Fischbacher).</td> +<td colspan="2" rowspan="2"> </td> +</tr> +<tr> +<td class="drap"><b>Libre Pensée et Protestantisme libéral.</b> 4 lettres de +<span class="sc">Ferdinand +Brisson</span> avec réponses de <span class="sc">C. Wagner</span>. Un volume in-12.</td> +</tr> +</table> +</div> + +<p class="c"><span class="small">145–08.—Coulommiers. Imp. <span class="sc">Paul</span> BRODARD.—P2–08.</span></p> + + + + +<p class="cbreak">À<br/> +LA MÉMOIRE DE MA MÈRE</p> + + + +<h2>PRÉFACE DE LA NEUVIÈME ÉDITION</h2> + + +<p>Aujourd'hui que <cite>La Vie simple</cite> a été tellement +réimprimée que les vieux clichés sont +usés et qu'il faut recomposer le texte à +nouveau, il ne sera sans doute pas dépourvu +d'intérêt de noter ici quelques faits concernant +l'origine et la destinée de ce livre.</p> + +<p>Le lendemain d'une allocution de mariage +entendue par M. Armand Colin et traitant +le sujet de la Vie simple en son application +au foyer domestique, l'éditeur parisien +m'écrivit:</p> + +<p>«Faites-nous donc un livre sur la «Vie +simple». Rien ne serait plus actuel ni plus +nécessaire.»</p> + +<p>Six mois plus tard le livre paraissait.</p> + +<p>Il eut une bonne presse et un meilleur +public. Les lecteurs lui firent de l'un à +l'autre cette familière et solide réclame par +laquelle on se recommande mutuellement +ses livres comme on se présente ses amis. +Il fut vite connu, et sans faire le moindre +bruit se répandit et se traduisit à travers +l'Europe.</p> + +<p>En 1901, miss Marie-Louise Hendee le +traduisit en élégant anglais pour la maison +Mc Clure de New-York. Un romancier américain +de marque, miss Grace King, le faisait +précéder d'une notice écrite avec beaucoup +de soin et de grâce.</p> + +<p>Déjà le livre commençait à marcher d'un +bon train aux États-Unis, lorsque le Président +Roosevelt le lut et en fut particulièrement +frappé. Il écrivit à l'auteur: «Je prêche +vos livres à mes compatriotes.» Il recommanda +aux Américains la lecture de <cite>La Vie +simple</cite> dans deux discours publics retentissants, +l'un à Bangor, l'autre à Philadelphie. +Il invita enfin l'auteur à venir en Amérique +et le 22 novembre 1904, au grand théâtre +de Lafayette-Square à Washington, le présenta +lui-même au public en ouvrant son +discours par ces mots: «Ceci est la première +fois et sera en même temps la seule +et unique, que durant ma Présidence je +présente un orateur à un auditoire. Et je +suis plus qu'heureux de le faire en cette occasion, +car, s'il y a un livre que je désire voir +lire comme un tract, et un tract intéressant, +par notre peuple entier, c'est <cite>La Vie +simple</cite>, écrite par M. Wagner. Il y a +d'autres de ses livres dont nous pouvons +tirer grand bien. Mais il n'est, à ma connaissance, +aucun ouvrage écrit ces dernières +années, ici ou à l'étranger, qui contienne +autant de choses que nous autres +enfants d'Amérique nous devions prendre +à cœur, que <cite>La Vie simple</cite>.</p> + +<p>Dans un récent et beau voyage aux États-Unis, +j'ai pu me convaincre à quel point +l'Amérique avait suivi le conseil de son +Président.</p> + +<p>Les familles, les universités, les hommes +d'affaires, un large public recruté dans les +milieux les plus divers, s'est mis à lire le +livre. Les journaux l'ont publié en feuilleton, +les prédicateurs en ont tiré des +séries de discours, les dessinateurs des +caricatures. En dernier lieu les éditions +populaires se criaient dans les rues par les +camelots.</p> + +<p>Tout cela est une preuve que ce livre +est venu en son temps et répond à un +besoin profond de simplification au milieu +de cette époque agitée et complexe.</p> + +<p>Par un effet très naturel, le succès +extraordinaire des traductions rejaillit +aujourd'hui sur l'édition française et lui +imprime une énergie nouvelle.</p> + +<p>Puissent ces pages, en se répandant, +ramener l'attention de beaucoup de nos +contemporains sur le premier de tous les +sujets: l'emploi et l'organisation de la vie.</p> + +<p>Et puissions-nous en méditant sur ce problème +des problèmes arriver à comprendre +que le bonheur, la force et la beauté de +l'existence ont pour une grande part leur +source dans l'esprit de Simplicité.</p> + +<p class="sign">Charles Wagner.</p> +<p class="date">Paris, février 1905.</p> + + + +<h2>PRÉFACE DE LA PREMIÈRE ÉDITION</h2> + + +<p>Le malade miné par la fièvre, dévoré +par la soif, rêve pendant son sommeil d'un +frais ruisseau où il se baigne, ou d'une +claire fontaine où il boit à grandes gorgées. +Ainsi dans l'agitation compliquée de l'existence +moderne, nos âmes exténuées rêvent +de simplicité.</p> + +<p>Ce qu'on appelle de ce beau nom, serait-il +un bien à jamais disparu? Je ne le +pense pas. Si la simplicité se trouvait liée +à quelques circonstances exceptionnelles +que de rares époques ont seules connues, +il faudrait renoncer à la réaliser encore. +On ne ramène pas les civilisations vers +leurs origines, pas plus qu'on ne ramène +les fleuves aux flots troublés vers le vallon +tranquille où les branches des aulnes se +rejoignaient sur leur source.</p> + +<p>Mais la simplicité ne dépend pas de +telles ou telles conditions économiques ou +sociales en particulier; c'est plutôt un +esprit qui peut animer et modifier des +vies de genres très différents. Loin d'en +être réduits à la poursuivre de nos regrets +impuissants, nous pouvons, je l'affirme, en +faire l'objet de nos résolutions et le but +de notre énergie pratique.</p> + +<hr/> + + +<p>Aspirer à la vie simple, c'est proprement +aspirer à remplir la plus haute destinée +humaine. Tous les mouvements de l'humanité +vers plus de justice et plus de lumière, +ont été en même temps des mouvements +vers une vie plus simple. Et la simplicité +antique, dans les arts, les mœurs, les idées, +ne garde pour nous son prix incomparable +que parce qu'elle est parvenue à donner +un relief puissant à quelques sentiments +essentiels, à quelques vérités permanentes. +Il faut aimer cette simplicité et s'efforcer +de la garder pieusement. Mais il n'aurait +fait que la centième partie du chemin, celui +qui s'en tiendrait aux formes extérieures +et qui ne chercherait pas à réaliser l'esprit. +En effet s'il nous est impossible d'être +simples dans les mêmes formes que nos +pères, nous pouvons le rester ou le redevenir +dans le même esprit. Nous marchons +sur d'autres sentiers, mais le but de l'humanité +demeure au fond le même: c'est toujours +l'étoile polaire qui dirige le marin +qu'il soit embarqué sur un voilier ou sur +un bateau à vapeur.</p> + +<p>Marcher vers ce but avec les moyens +dont nous disposons, voilà la chose la plus +importante, aujourd'hui comme jadis. Et +c'est pour nous en être souvent écartés +que nous avons embrouillé et compliqués +notre vie.</p> + +<hr/> + + +<p>Si je pouvais réussir à faire partager +cette notion tout intérieure de la simplicité, +je n'aurais pas fait un vain effort. +Quelques lecteurs penseront qu'une telle +notion doit pénétrer les mœurs et l'éducation. +Ils commenceront par la cultiver +en eux-mêmes et lui feront le sacrifice de +quelques-unes de ces habitudes qui nous +empêchent d'être des hommes.</p> + +<p>Trop d'encombrantes inutilités nous +séparent de l'idéal de vérité, de justice et +de bonté qui doit réchauffer et vivifier nos +cœurs. Toute cette broussaille, sous prétexte +de nous abriter, nous et notre bonheur, +a fini par nous masquer la lumière. +Quand aurons-nous le courage d'opposer +aux décevantes tentations d'une vie aussi +compliquée qu'inféconde la réponse du +sage: «Ôte-toi de mon soleil»?</p> + +<p class="date">Paris, mai 1895.</p> + + + +<h2><a name="ch1" id="ch1"></a>I<br/> +La vie compliquée.</h2> + + +<p>Chez les Blanchard tout est sens dessus +dessous, et en vérité il y a de quoi! Songez +donc que M<sup>lle</sup> Yvonne se marie mardi et nous +voici au vendredi!</p> + +<p>C'est un interminable défilé de visiteurs +chargés de cadeaux, de fournisseurs ployant +sous les commandes. Les domestiques sont +sur les dents. Quant aux parents et aux futurs, +ils ne vivent plus, ils n'ont plus de domicile +connu. Le jour on est chez les couturières, les +modistes, les tapissiers, les ébénistes, les +bijoutiers, ou dans l'appartement livré aux +peintres et aux menuisiers. De là, course rapide +par les études des hommes d'affaires, où l'on +attend son tour en regardant les clercs grossoyer +à l'ombre des paperasses. Après cela, +c'est à peine s'il reste le temps de courir +chacun chez soi et de se parer pour la série +des dîners de cérémonie: dîners de fiançailles, +dîners de présentations, dîner de contrat, soirées +et bals. Autour de minuit on rentre +harassé, mais c'est pour trouver au logis tous +les derniers arrivages et une correspondance +effrénée. Félicitations, compliments, acceptations +et refus de demoiselles et de garçons +d'honneur, excuses de fournisseurs en retard. +Et puis les accrocs de la dernière heure: un +deuil subit qui désorganise le cortège, un +vilain rhume qui empêche une actrice, étoile +amie, de chanter à l'orgue, etc. C'est autant à +recommencer! Ces pauvres Blanchard! jamais +ils ne seront prêts, eux qui croyaient pourtant +avoir songé à tout, et tout prévu.</p> + +<p>Et voilà leur existence depuis tantôt un long +mois. Plus moyen de respirer, de se recueillir +une heure, d'échanger une parole tranquille. +<i>Non, ce n'est pas une vie, cela…</i></p> + +<p>Heureusement qu'il y a la chambre de +grand'mère! Grand'mère touche à ses quatre-vingts. +Ayant beaucoup souffert et travaillé, +elle en est arrivée à envisager les choses avec +cette calme sûreté que rapportent de la vie +ceux qui ont l'intelligence élevée et le cœur +aimant. Presque toujours assise dans son fauteuil, +elle adore le silence des longues heures +méditatives. Aussi la tempête affairée qui sévit +par la maison s'est-elle arrêtée respectueuse +devant sa porte. Au seuil de cet asile les voix +s'apaisent, les pas se font discrets. Et quand +les jeunes fiancés veulent se mettre un instant +à l'abri, ils s'enfuient chez grand'mère.</p> + +<p>—Pauvres enfants! leur dit-elle alors, +comme vous voilà énervés! Reposez-vous un +peu, appartenez-vous l'un à l'autre. C'est le +principal. Le reste est peu de chose, il ne +mérite pas qu'on s'y absorbe!</p> + +<p>Ils le sentent bien, ces jeunes gens. Que de +fois, en ces semaines dernières, leur amour +n'a-t-il pas dû céder le pas à toutes sortes +de conventions, d'exigences, d'inutilités! Ils +souffrent de la fatalité, qui à ce moment décisif +de leur vie détache sans cesse leurs esprits de +la seule chose essentielle, pour les pousser à +travers la multitude des préoccupations secondaires. +Et volontiers ils approuvent l'opinion +de l'aïeule quand elle leur dit entre une caresse +et un sourire:</p> + +<p>—Décidément, mes enfants, le monde se +fait trop compliqué, et tout cela ne rend pas +les gens plus heureux… au contraire!…</p> + +<hr/> + + +<p>Je suis de l'avis de bonne maman. Depuis +le berceau jusqu'à la tombe, dans ses besoins +comme dans ses plaisirs, dans sa conception +du monde et de lui-même, l'homme moderne +se débat au milieu de complications sans +nombre. Plus rien n'est simple: ni penser, ni +agir, ni s'amuser, ni même mourir. Nous +avons, de nos mains, ajouté à l'existence une +foule de difficultés et retranché plusieurs agréments. +Je suis persuadé qu'il se trouve à +l'heure présente des milliers de mes semblables +qui souffrent des suites d'une vie trop +factice. Ils nous sauront gré de chercher à +donner une expression à leur malaise et de +les encourager dans ce regret de la simplicité +qui les travaille confusément.</p> + +<p>Énumérons d'abord une série de faits qui +mettent en relief la vérité que nous désirons +faire apercevoir.</p> + +<p>La complication de la vie nous apparaît dans +la multiplicité de nos besoins matériels. Un +des phénomènes universellement constatés du +siècle est que nos besoins ont grandi avec nos +ressources. Cela n'est pas un mal en soi. La +naissance de certains besoins marque en effet +un progrès. C'est un signe de supériorité que +d'éprouver le besoin de se laver, de porter du +linge propre, d'habiter une demeure salubre, +de se nourrir avec un certain soin, de cultiver +son esprit. Mais s'il est des besoins dont la +naissance est désirable et qui ont droit à la +vie, il en est d'autres qui exercent une influence +funeste et s'entretiennent à nos dépens comme +des parasites. C'est le nombre et le caractère +impérieux de ceux-ci qui nous préoccupent. +Si l'on avait pu prédire à nos anciens qu'un +jour l'humanité aurait à sa disposition tous +les engins dont elle dispose maintenant pour +entretenir et défendre son existence matérielle, +ils en auraient conclu d'abord à une +augmentation de l'indépendance et par conséquent +du bonheur, et en second lieu à un +grand apaisement dans les compétitions pour +les biens de la vie. Il leur eût été permis +ensuite de penser que la simplification de +l'existence, résultat de ces moyens d'action +perfectionnés, permettrait de réaliser une plus +haute moralité. Rien de tout cela ne s'est produit: +ni le bonheur, ni la paix sociale, ni +l'énergie pour le bien n'ont augmenté. En +premier lieu, vous semble-t-il que vos concitoyens +soient, pris en masse, plus contents +que leurs ancêtres et plus sûrs du lendemain? +Je ne demande pas s'ils auraient des raisons +de l'être, mais s'ils le sont en effet. À les +regarder vivre, il me paraît qu'ils sont en +majorité mécontents de leur sort, avant tout +préoccupés de leurs besoins matériels et obsédés +par le souci du lendemain. Jamais la +question du vivre et du couvert n'a été plus +aiguë ni plus exclusive que depuis qu'on est +mieux nourri, mieux vêtu, mieux logé qu'autrefois. +Celui-là se trompe qui croit que la +question: «que mangerons-nous, que boirons-nous, +de quoi serons-nous vêtus?» ne +se pose qu'aux pauvres gens exposés aux +angoisses des lendemains sans pain et sans +abri. Chez ceux-là elle est naturelle, et pourtant +c'est encore là qu'elle se pose le plus simplement. +Il faut aller chez ceux qui commencent +à jouir d'un peu de bien-être, pour constater +combien la satisfaction de ce qu'ils ont +est troublée par le regret de ce qui leur +manque. Et si vous voulez observer le souci +de l'avenir matériel dans tout son luxueux +développement, regardez les gens aisés et +surtout les riches. Les femmes qui n'ont +qu'une robe, ne sont pas celles qui se demandent +le plus comment elles se vêtiront, de +même ce ne sont pas les rationnés du strict +nécessaire, qui s'interrogent le plus sur ce +qu'ils mangeront demain. Par une conséquence +nécessaire de la loi que les besoins grandissent +des satisfactions qu'on leur donne: <i>plus +un homme a de bien, plus il lui en faut.</i></p> + +<p>Plus il est assuré du lendemain selon la vue +ordinaire du bon sens, plus il se condamne à +se préoccuper de quoi il vivra, lui et ses +enfants, comment il établira ceux-ci et leurs +descendants. Rien ne saurait donner une idée +des craintes d'un homme établi, de leur nombre, +de leur portée, de leurs nuances raffinées.</p> + +<p>De tout cela, il est résulté à travers les +différentes couches sociales, et selon les conditions, +avec une intensité variable, une agitation +générale, un état d'esprit très complexe +qui ne saurait mieux se comparer qu'à l'humeur +des enfants gâtés à la fois comblés et +mécontents.</p> + +<p>Si nous ne sommes pas devenus plus heureux, +nous ne sommes pas devenus plus pacifiques +et plus fraternels. Les enfants gâtés se +disputent souvent et avec acharnement. Plus +l'homme a de besoins et de désirs, plus il a +d'occasions de conflit avec ses semblables, et +ces conflits sont d'autant plus haineux que les +causes en sont moins justes. Que l'on se batte +pour le pain, le nécessaire, c'est la loi naturelle. +Elle peut sembler brutale, mais il y a +une excuse dans sa dureté même, et en général +elle se borne aux cruautés rudimentaires. Tout +autre est la bataille pour le superflu, pour +l'ambition, pour le privilège, pour le caprice, +pour la jouissance matérielle. Jamais la faim +n'a fait commettre à l'homme les bassesses +que lui font commettre l'ambition, l'avarice, +la soif des plaisirs malsains. L'égoïsme devient +plus malfaisant à mesure qu'il se raffine. Nous +avons donc assisté de ce temps à une aggravation +de l'esprit d'hostilité entre semblables, +et nos cœurs sont moins apaisés que jamais.</p> + +<p>Est-il utile de se demander après cela si +nous sommes devenus meilleurs? Le nerf du +bien n'est-il pas dans la capacité de l'homme +d'aimer quelque chose en dehors de lui-même? +Et quelle place reste-t-il pour le prochain dans +une vie sacrifiée aux préoccupations matérielles, +aux besoins en majorité factices, à la +satisfaction des ambitions, des rancunes et des +fantaisies? L'homme qui se met tout entier +au service de ses appétits, les fait si bien +grandir et multiplier qu'ils deviennent plus +forts que lui. Une fois qu'il est leur esclave, +il perd le sens moral et l'énergie, et il devient +incapable de distinguer le bien et de le pratiquer. +Il est livré à l'anarchie intérieure des +désirs dont naît à la longue l'anarchie extérieure. +La vie morale consiste dans le gouvernement +de soi-même, l'immoralité consiste +dans le gouvernement de nous-mêmes par nos +besoins et nos passions. Ainsi peu à peu les +bases de la vie morale se déplacent et la règle +du jugement dévie.</p> + +<p>Pour un homme esclave de besoins nombreux +et exigeants, posséder est le bien par +excellence, source de tous les autres biens. Il +est vrai que, dans la concurrence acharnée +pour la possession, on en arrive à haïr ceux +qui possèdent, et à nier le droit de propriété +lorsque ce droit est entre les mains d'autrui +et non entre les nôtres. Mais l'acharnement à +attaquer ce que possède autrui, est une preuve +nouvelle de l'importance extraordinaire que +nous attachons à posséder. Les choses et les +hommes finissent par être estimés à leur valeur +vénale et selon le profit qu'on en peut tirer. +Tout ce qui ne rapporte rien ne vaut rien, et +quiconque ne possède rien n'est rien. La pauvreté +honnête risque fort de passer pour une +honte, et l'argent, même malpropre, n'a pas +trop de difficulté à compter pour du mérite…—Alors, +nous objectera-t-on, vous condamnez +le progrès moderne en bloc et vous +voudriez nous ramener au bon vieux temps, +à l'acétisme peut-être?—Pas le moins du +monde. C'est la plus stérile et la plus dangereuse +des utopies que de vouloir ressusciter +le passé, et l'art de bien vivre ne consiste pas +à se retirer de la vie. Mais nous cherchons +à mettre en lumière, afin de lui trouver un +remède, une des erreurs qui pèsent le plus +lourdement sur le progrès social, à savoir que +l'homme devient plus heureux et meilleur par +l'augmentation du bien-être extérieur. Rien +n'est plus faux que ce prétendu axiome social. +Au contraire, la diminution de la capacité +d'être heureux et l'avilissement des caractères +par le bien-être matériel sans contrepoids, est +un fait que mille exemples sont là pour établir. +Une civilisation vaut ce que vaut l'homme +installé à son centre. Quand cet homme manque +de direction morale, tout progrès n'aboutit +qu'à empirer le mal et à embrouiller davantage +les problèmes sociaux.</p> + +<hr/> + + +<p>Ce principe peut se vérifier dans d'autres +domaines que celui du bien-être. Ne mentionnons +que ceux de l'instruction et de la liberté. +On se rappelle le temps où des prophètes +écoutés annonçaient que, pour transformer la +terre mauvaise en un séjour des dieux, il +suffisait d'abattre ces trois vieilles puissances +coalisées: la misère, l'ignorance et la tyrannie. +D'autres prophètes reprennent aujourd'hui +les mêmes prédictions. Nous venons de voir +que l'évidente diminution de la misère n'a +rendu l'homme ni meilleur ni plus heureux. +Ce résultat a-t-il été atteint dans une +certaine mesure par le soin louable apporté à +l'instruction? Il n'y paraît pas à l'heure présente, +et c'est bien là le souci, l'angoisse de +ceux qui se consacrent à l'éducation nationale.—Alors +il faut abêtir le peuple, supprimer +l'instruction universelle, fermer les +écoles. Nullement: mais l'instruction, de +même que l'ensemble des engins de notre +civilisation, n'est après tout qu'un outillage. +Tout dépend de l'ouvrier qui s'en sert.</p> + +<p>De même pour la liberté: elle est funeste +ou salutaire suivant l'emploi qu'on en fait. +Reste-t-elle la liberté lorsqu'elle appartient +aux malfaiteurs ou même à l'homme brouillon, +capricieux, irrespectueux? La liberté est une +atmosphère de vie supérieure qu'on devient +capable de respirer par une lente et patiente +transformation intérieure.</p> + +<p>Il faut une loi à toute vie, à celle de +l'homme bien plus encore qu'à celle des êtres +inférieurs, car la vie de l'homme et des +sociétés est plus précieuse et plus délicate que +celle des plantes et des animaux. Cette loi +pour l'homme est d'abord extérieure, mais +elle peut devenir intérieure. Aussitôt que +l'homme a reconnu la loi intérieure et s'est +incliné devant elle, il est mûr pour la liberté, +par le respect et l'obéissance volontaire. Tant +qu'il n'a pas de loi intérieure forte et souveraine, +il est incapable de respirer l'air de la +liberté. Cet air le grise, l'affole, le tue moralement. +Un homme qui se dirige selon la loi +intérieure, ne peut pas plus vivre sous celle +de l'autorité extérieure, qu'un oiseau adulte +ne peut vivre enfermé dans la coquille de +l'œuf; mais un homme qui n'a pas encore +atteint le point moral où il se gouverne lui-même, +ne peut pas plus vivre sous le régime +de la liberté qu'un embryon d'oiseau privé +de la coquille protectrice. Ces choses sont +terriblement simples, et la série de leurs +preuves anciennes et nouvelles ne cesse de +s'accroître sous nos yeux. Et pourtant nous +en sommes toujours encore à méconnaître +les éléments mêmes d'une loi si importante. +Dans notre démocratie, combien sont-ils, +grands et petits, qui ont compris, pour l'avoir +vérifiée, vécue et quelquefois subie, cette +vérité sans laquelle un peuple est incapable +de se gouverner lui-même? La liberté c'est +le respect; la liberté, c'est l'obéissance à la +loi intérieure, et cette loi n'est ni le bon +plaisir des puissants, ni le caprice des foules, +mais la règle impersonnelle et supérieure +devant laquelle ceux qui commandent courbent +la tête les premiers. Dirons-nous alors +qu'il faut supprimer la liberté? Non, mais +il faut nous en rendre capables et dignes, +autrement la vie publique devient impossible, +et une nation s'achemine, à travers la +licence et le manque de discipline, aux inextricables +complications de la démagogie.</p> + +<hr/> + + +<p>Quand on passe en revue les causes particulières +qui troublent et compliquent notre +vie sociale, de quelque nom qu'on puisse les +désigner, et l'énumération en serait longue, +elles se ramènent toutes à une cause générale +qui est celle-ci: <i>la confusion de l'accessoire +avec l'essentiel</i>. Le bien-être, l'instruction, la +liberté, tout l'ensemble de la civilisation, +constituent le cadre du tableau, mais le cadre +ne fait pas le tableau pas plus que l'habit ne +fait le moine, et l'uniforme le soldat. Le +tableau ici c'est l'homme, et l'homme avec ce +qu'il a de plus intime, sa conscience, son +caractère, sa volonté. Et tandis qu'on soignait +et embellissait le cadre, on a oublié, négligé, +endommagé le tableau. Aussi nous sommes +comblés de biens extérieurs et misérables en +vie spirituelle. Nous avons en abondance des +biens, dont à la rigueur on pourrait se passer, +et nous sommes infiniment pauvres de la +seule chose nécessaire. Et lorsque notre être +profond se réveille, avec son besoin d'aimer, +d'espérer, de réaliser sa destinée, il éprouve +comme l'angoisse d'un vivant qu'on vient +d'ensevelir, il étouffe sous l'amoncellement +des choses secondaires qui pèsent sur lui et +le privent d'air et de lumière.</p> + +<p>Il faut dégager, libérer, remettre en honneur +la vraie vie, placer toute chose à son +rang et se souvenir que le centre du progrès +humain est dans la culture morale. Qu'est-ce +qu'une bonne lampe? Ce n'est pas la plus +ornée, la mieux ciselée, celle qui est faite du +métal le plus précieux. Une bonne lampe est +une lampe qui éclaire bien. Et de même on +est un homme et un citoyen, ni par le nombre +des biens et des plaisirs qu'on s'accorde, ni +par la culture intellectuelle et artistique, ni +par les honneurs ou l'indépendance dont on +jouit, mais par la solidité de sa fibre morale. +Et ceci après tout n'est pas une vérité d'aujourd'hui, +mais une vérité de tous les temps.</p> + +<p>À aucune époque, les conditions extérieures +qu'il avait réalisées par son industrie ou son +savoir, n'ont pu dispenser l'homme de se soucier +de l'état de sa vie intérieure. La figure du +monde change autour de nous, les facteurs +intellectuels et matériels de l'existence se +modifient. Nul ne peut s'opposer à ce changement +dont le caractère brusque ne laisse pas +d'être parfois périlleux. Mais la grande affaire +est que, au sein des circonstances modifiées, +l'homme demeure un homme, vive sa vie +marche vers son but. Or quelle que soit la +route à parcourir, pour marcher vers son but, +il faut que le voyageur ne se perde pas dans +les chemins de traverse et ne s'embarrasse +pas de fardeaux inutiles. Qu'il veille sur sa +direction, sur ses forces, sur son honneur +et que pour mieux se consacrer à l'essentiel +qui est de progresser, il simplifie son bagage, +fût-ce même au prix de quelques sacrifices.</p> + + + + +<h2><a name="ch2" id="ch2"></a>II<br/> +L'esprit de simplicité.</h2> + + +<p>Avant de pouvoir exposer en quoi consisterait, +dans la pratique, le retour à la simplicité +auquel nous aspirons, il est nécessaire de +définir la simplicité dans son principe même. +Car l'on commet à son endroit la même erreur +que nous venons de dénoncer et qui consiste +à confondre l'accessoire avec l'essentiel, le +fond avec la forme. On est tenté de croire +que la simplicité présente certains caractères +extérieurs auxquels elle se reconnaît, et dans +lesquels elle consiste. Simplicité et condition +simple, vêtements modestes, demeure sans +faste, médiocrité, pauvreté, ces choses semblent +marcher ensemble. Tel n'est pas le cas +cependant. Des trois hommes que je viens de +rencontrer sur ma route, l'un allait en équipage, +l'autre à pied, le troisième nu-pieds. +Ce dernier n'est pas nécessairement le plus +simple des trois. Il se peut en effet que celui +qui passe en voiture soit simple malgré sa +grande situation et ne soit pas l'esclave de sa +richesse; il se peut de même que l'homme en +souliers n'envie pas celui qui passe en équipage, +et ne méprise pas celui qui va sans +chaussures, et enfin il est possible que, sous +ses haillons et les pieds dans la poussière, le +troisième ait la haine de la simplicité, du travail, +de la sobriété et ne rêve que vie facile, +jouissances, désœuvrement. Parmi les moins +simples des hommes il faut compter les mendiants +de profession, les chevaliers d'industrie, +les parasites, tout le troupeau des obséquieux +ou des envieux dont les aspirations se +résument en ceci: arriver à saisir un lambeau, +le plus gros possible, de cette proie que +consomment les heureux de la terre. Et +dans cette même catégorie, rangeons, peu +importe à quel milieu ils appartiennent, les +ambitieux, les roués, les efféminés, les avares, +les orgueilleux, les raffinés. La livrée n'y fait +rien, il faut voir le cœur. Aucune classe n'a +le privilège de la simplicité, aucun costume, +quelque humble qu'il paraisse, n'en est le signe +assuré. Sa demeure n'est, nécessairement, +ni la mansarde, ni la chaumière, ni la cellule +de l'ascète, ni la barque du plus pauvre +des pêcheurs. Sous toutes les formes que +revêt la vie, dans toutes les positions sociales, +en bas comme au sommet de l'échelle, il y a +des êtres qui sont simples et d'autres qui ne +le sont pas. Nous ne voulons pas dire par là +que la simplicité ne se traduise par aucun +indice extérieur, qu'elle n'ait pas ses allures +particulières, ses goûts propres, ses mœurs; +mais il ne faut pas confondre ces formes +qu'on peut à la rigueur lui emprunter, avec +son essence même et sa source profonde. +Cette source est tout intérieure. <i>La simplicité +est un état d'esprit.</i> Elle réside dans +l'intention centrale qui nous anime. <i>Un +homme est simple lorsque sa plus haute préoccupation +consiste à vouloir être ce qu'il doit +être, c est-à-dire un homme tout bonnement.</i> +Cela n'est ni aussi facile ni aussi impossible +qu'on pourrait se l'imaginer. Au fond cela +consiste à mettre ses aspirations et ses actes +d'accord avec la loi même de notre être et par +conséquent avec l'intention éternelle qui a +voulu que nous soyons. Qu'une fleur soit +une fleur, une hirondelle une hirondelle, un +rocher un rocher et qu'un homme soit un +homme et non un renard, un lièvre, un oiseau +de proie ou un pourceau, tout est là.</p> + +<p>Nous voici donc amenés à formuler l'idéal +pratique de l'homme. Dans toute vie nous +observons une certaine quantité de forces et +de substances associées pour un but. Des +matériaux plus ou moins bruts y sont transformés +et portés à un degré supérieur d'organisation. +Il n'en est pas autrement pour la +vie des hommes. <i>L'idéal humain consisterait +ainsi à transformer la vie en biens plus grands +qu'elle-même.</i> On peut comparer l'existence à +une matière première. Ce qu'elle est, importe +moins que ce qu'on en tire. Comme dans une +œuvre d'art, ce qu'on doit y apprécier, c'est +ce que l'ouvrier a su y mettre. Nous apportons +en naissant, des dons différents. L'un a +reçu de l'or, l'autre du granit, un troisième +du marbre et la plupart du bois ou de l'argile. +Notre tâche consiste à façonner ces matières. +Chacun sait qu'on peut gâter la substance +la plus précieuse, mais aussi qu'on peut tirer +une œuvre immortelle d'une matière sans +valeur. L'art consiste à réaliser une idée +permanente, dans une forme éphémère. La +vie vraie consiste à réaliser les biens supérieurs +qui sont la justice, l'amour, la vérité, +la liberté, l'énergie morale dans notre activité +journalière, quel qu'en soit d'ailleurs le lieu +ou la forme extérieure. Et cette vie est possible +dans les conditions sociales les plus +diverses, et avec les dons naturels les plus +inégaux. Ce n'est pas la fortune ou les avantages +personnels, mais le parti que nous en +tirons qui constitue la valeur de la vie. L'éclat +n'y fait pas plus que la longueur: la qualité, +voilà le principal.</p> + +<p>Est-il nécessaire de dire qu'on ne s'élève pas +à ce point de vue, sans effort et sans lutte? +L'esprit de simplicité n'est pas un bien dont on +hérite, mais le résultat d'une conquête laborieuse. +Bien vivre, comme bien penser, c'est +simplifier. Chacun sait que la science consiste +à faire sortir de la somme touffue des cas +divers quelques règles générales. Mais que +d'obscurités et de tâtonnements pour aboutir +à la découverte de ces règles! Des siècles de +recherche viennent souvent se condenser en +un principe qui tient dans une ligne. La vie +morale en ce point présente une grande analogie +avec la vie scientifique. Elle aussi commence +dans une certaine confusion, s'essaie, +se cherche elle-même et souvent se trompe. +Mais à force d'agir et de se rendre compte +de ses actes avec sincérité, l'homme arrive à +mieux savoir la vie. La loi lui apparaît, et +cette loi, la voici: <i>Accomplir sa mission</i>. Celui +qui s'applique à autre chose qu'à la réalisation +de ce but, perd en vivant la raison d'être +de la vie. Ainsi font les égoïstes, les jouisseurs, +les ambitieux. Ils consomment l'existence, +comme on mange son blé en herbe. Ils +l'empêchent de porter son fruit. Leurs vies +sont des vies perdues. Au contraire celui qui +fait servir la vie à un bien supérieur, la sauve +en la donnant. Les préceptes de morale, qui +paraissent arbitraires aux regards superficiels +et semblent faits pour contrarier notre ardeur +de vie, n'ont en somme qu'un objectif: nous +préserver du malheur d'avoir vécu inutilement. +C'est pour cela qu'ils nous ramènent +constamment à la même direction et qu'ils +ont tous le même sens: ne gaspille pas ta vie; +fais-la fructifier! Sache la donner pour l'empêcher +de se perdre. En cela se résume l'expérience +de l'humanité. Cette expérience, que +chaque homme est obligé de refaire pour son +compte, lui devient d'autant plus précieuse +qu'elle lui a coûté plus cher. Éclairée par elle, +sa démarche morale devient plus sûre, il a +ses moyens d'orientation, sa norme intérieure +à laquelle il peut tout ramener, et d'incertain, +confus et compliqué qu'il était, il devient +simple. Par l'influence constante de cette +même loi qui grandit en lui et se vérifie tous +les jours dans les faits, il se produit une transformation +dans ses jugements et ses habitudes.</p> + +<p>Une fois saisi par la beauté et la grandeur +de la vie vraie, par ce qu'il y a de saint et +de touchant dans cette lutte de l'humanité +pour la vérité, pour la justice, pour la bonté, +il en garde au cœur la fascination. Et tout +vient se subordonner naturellement à cette +préoccupation puissante et persistante. La hiérarchie +nécessaire des pouvoirs et des forces +s'organise en lui. L'essentiel commande, l'accessoire +obéit, et l'ordre naît de la simplicité. +On peut comparer le mécanisme de la +vie intérieure à celui d'une armée. Une armée +est forte par la discipline, et la discipline consiste +dans le respect de l'inférieur pour le +supérieur, et dans la concentration de toutes +les énergies vers un même but. Aussitôt que +la discipline se relâche, l'armée souffre. Il ne +faut pas que le caporal commande au général. +Examinez avec soin votre vie et celle des +autres, celle de la société. Chaque fois que +quelque chose cloche ou grince et qu'il naît +des complications ou du désordre, c'est parce +que le caporal a commandé au général. Là +où la loi de simplicité pénètre dans les cœurs +le désordre disparaît.</p> + +<p>Je désespère de jamais décrire la simplicité +d'une façon digne d'elle. Toute la force du +monde et toute sa beauté, toute la joie véritable, +tout ce qui console et augmente l'espérance, +tout ce qui met un peu de lumière sur +nos sentiers obscurs, tout ce qui nous fait +prévoir à travers nos pauvres vies quelque but +sublime et quelque avenir immense, nous vient +des êtres simples qui ont assigné un autre +objet à leurs désirs que les satisfactions passagères +de l'égoïsme et de la vanité et qui +ont compris que la science de <i>la vie</i> consistait +à savoir donner sa vie.</p> + + + + +<h2><a name="ch3" id="ch3"></a>III<br/> +La pensée simple.</h2> + + +<p>Ce n'est pas notre vie seulement dans +ses manifestations pratiques, mais aussi le +domaine de nos idées qui a besoin d'être +déblayé. L'anarchie règne dans la pensée +humaine; nous marchons en pleines broussailles, +perdus dans le détail infini, sans orientation +et sans direction.</p> + +<p>Dès que l'homme a reconnu qu'il a son +but, que ce but est d'être un homme, il +organise sa pensée en conséquence. Toute +façon de penser, de comprendre ou de juger +qui ne le rend pas meilleur et plus fort, il la +rejette comme malsaine.</p> + +<p>Et tout d'abord, il fuit le travers trop +commun qui consiste à s'amuser de sa pensée. +La pensée est un outil sérieux qui a sa fonction +dans l'ensemble: ce n'est pas un joujou. +Prenons un exemple: voici un atelier de +peintre. Les outils sont à leur place. Tout +indique que cet ensemble de moyens est +disposé en vue d'un but à atteindre. Ouvrez la +porte à des singes. Ils grimperont sur les établis, +se suspendront aux cordes, se draperont +dans les étoffes, se coifferont avec des pantoufles, +jongleront avec les pinceaux, goûteront +aux couleurs, et perceront les toiles pour voir +ce que les portraits ont dans le ventre. Je ne +doute pas de leur plaisir, il est certain qu'ils +doivent trouver ce genre d'exercice fort intéressant. +Mais un atelier n'est pas fait pour y +lâcher des singes. De même la pensée n'est +pas un terrain d'évolutions acrobatiques. Un +homme digne de ce nom pense comme il est +et comme il aime; il y va de tout son cœur et +non avec cette curiosité détachée et stérile +qui, sous prétexte de tout voir et tout connaître, +s'expose à ne jamais éprouver une +saine et profonde émotion et à ne jamais +produire un acte véritable.</p> + +<p>Une autre habitude dont il est urgent de se +corriger, acolyte ordinaire de la vie factice, +c'est la manie de s'examiner et de s'analyser +à tout propos. Je n'engage pas l'homme +à se désintéresser de l'observation intérieure +et de l'examen de conscience. Essayer d'y +voir clair dans son esprit et dans ses motifs +de conduite est un élément essentiel de la +bonne vie. Mais autre chose est la vigilance, +autre chose cette application incessante à +se regarder vivre et penser, à se démonter +soi-même comme une mécanique. C'est +perdre son temps et se détraquer. L'homme +qui, pour se mieux préparer à la marche, +voudrait d'abord se livrer à un minutieux +examen anatomique de ses moyens de locomotion +risquerait de se disloquer avant +d'avoir fait un seul pas. «Tu as ce qu'il te +faut pour marcher, donc en avant! Prends +garde de tomber et use de ta force avec +discernement.» Les chercheurs de petites +bêtes et les marchands de scrupules se +réduisent à l'inaction. Il suffit d'une lueur +de bon sens pour se rendre compte que +l'homme n'est pas fait pour se regarder le +nombril.</p> + +<p>Le bon sens, ne trouvez-vous pas que ce +qu'on désigne par ce mot se fait aussi rare +que les bonnes coutumes d'autrefois? Le bon +sens c'est vieux jeu. Il faut autre chose; et +l'on cherche midi à quatorze heures. Car c'est +là un raffinement que le vulgaire ne saurait +se payer, et il est si agréable de se distinguer! +Au lieu de se comporter comme une +personne naturelle qui se sert des moyens +tout indiqués dont elle dispose, nous arrivons +à force de génie aux plus étonnantes singularités. +Plutôt dérailler que de suivre la ligne +simple! Toutes les déviations et toutes les +difformités corporelles que soigne l'orthopédie, +ne donnent qu'une faible idée des bosses, +des torsions, des déhanchements, que nous +nous sommes infligés pour sortir du droit bon +sens. Et nous apprenons à nos dépens qu'on +ne se déforme pas impunément. La nouveauté +après tout est éphémère. Il n'y a de durable +que les immortelles banalités et si l'on s'en +écarte c'est pour courir les plus périlleuses +aventures. Heureux celui qui en revient, qui +sait redevenir simple. Le simple bon sens +n'est pas, comme plusieurs peuvent se l'imaginer, +la propriété innée du premier venu, +bagage vulgaire et trivial qui n'a coûté de +peine à personne. Je le compare à ces vieilles +chansons populaires, anonymes et impérissables, +qui semblent être sorties du cœur même +des foules. Le bon sens est le capital lentement +et péniblement accumulé par le labeur +des siècles. C'est un pur trésor, dont celui-là +seul comprend la valeur, qui l'a perdu ou +qui voit vivre les gens qui n'en ont plus. Pour +ma part je pense qu'aucune peine n'est trop +grande pour acquérir et garder le bon sens, +pour maintenir ses yeux clairvoyants, son +jugement droit. On prend bien garde à son +épée, de peur de la fausser ou de la laisser +ronger par la rouille. À plus forte raison +faut-il prendre soin de sa pensée.</p> + +<p>Mais il faut bien comprendre ceci. Un appel +au bon sens n'est pas un appel à la pensée +terre à terre, à un positivisme étroit qui nie +tout ce qu'il ne peut ni voir ni toucher. Car +cela aussi est un manque de bon sens que de +vouloir absorber l'homme dans sa sensation +matérielle et d'oublier les hautes réalités du +monde intérieur. Nous touchons ici à un point +douloureux, autour duquel s'agitent les plus +grands problèmes de l'humanité. Nous luttons +en effet pour atteindre à une conception de +la vie, nous la cherchons à travers mille +obscurités et mille douleurs; et tout ce qui +touche aux réalités spirituelles devient de +jour en jour plus angoissant. Au milieu des +graves embarras et du désordre momentané +qui accompagne les grandes crises de la +pensée, il semble plus que jamais difficile de +se tirer d'affaire avec quelques principes +simples. Pourtant la nécessité même nous +vient en aide, comme elle l'a fait pour les +hommes de tous les temps. Le programme de +la vie est terriblement simple après tout, et +par cela même que l'existence est si pressante +et qu'elle s'impose, elle nous avertit qu'elle +précède l'idée que nous pouvons nous en faire +et que nul ne peut attendre pour vivre qu'il ait +d'abord compris. Nous sommes partout en face +du fait accompli avec nos philosophies, nos +explications, nos croyances, et c'est ce fait +accompli, prodigieux, irréfutable qui nous +rappelle à l'ordre lorsque nous voulons déduire +la vie de nos raisonnements et attendre pour +agir que nous ayons fini de philosopher. Voilà +l'heureuse nécessité qui empêche le monde +de s'arrêter lorsque l'homme doute de son +chemin. Voyageurs d'un jour, nous sommes +emportés dans un vaste mouvement auquel +nous sommes appelés à contribuer, mais que +nous n'avons ni prévu, ni embrassé dans son +ensemble, ni sondé dans ses fins dernières. +Notre part consiste à remplir fidèlement le +rôle de simple soldat qui nous est dévolu, +et notre pensée doit s'adapter à cette situation. +Ne disons pas que les temps sont plus +difficiles pour nous que pour nos aïeux, car +ce qui se voit de loin se voit souvent mal, et +il y a d'ailleurs de la mauvaise grâce à se +plaindre de n'être pas né du temps de son +grand-père. Ce qu'on peut penser de moins +contestable sur ce sujet, le voici: depuis que +le monde existe il est malaisé d'y voir clair. +Partout et toujours, penser juste a été difficile. +Les anciens n'ont aucun privilège en cela sur +les modernes. Et on peut ajouter qu'il n'y a +aucune différence entre les hommes quand on +en arrive à les considérer sous ce point de vue. +Que l'homme obéisse ou commande, enseigne +ou apprenne, tienne une plume ou un marteau, +il lui en coûte également de bien discerner +la vérité. Les quelques lumières que +l'humanité acquiert en avançant lui sont sans +doute d'une extrême utilité; mais elles agrandissent +aussi le nombre et la portée des +problèmes. La difficulté n'est jamais levée, +toujours l'intelligence rencontre l'obstacle. +L'inconnu nous domine et nous étreint de +toutes parts. Mais de même qu'on n'a pas +besoin d'épuiser toute l'eau des sources pour +étancher sa soif, on n'a pas besoin de tout +savoir pour vivre. L'humanité vit et a toujours +vécu sur quelques <i>provisions</i> élémentaires.</p> + +<p>Nous essayerons de les indiquer: tout +d'abord l'humanité vit par la <i>confiance</i>. Par là +elle ne fait que refléter, dans la mesure de sa +pensée consciente, ce qui est le fond obscur +de tous les êtres. Une foi imperturbable à la +solidité de l'univers, à son agencement intelligent, +sommeille dans tout ce qui existe. Les +fleurs, les arbres, les bêtes, vivent avec un +calme puissant, une sécurité entière. Il y a +de la confiance dans la pluie qui tombe, dans +le matin qui s'éveille, dans le ruisseau qui +court à la mer. Tout ce qui est, semble dire: +«Je suis, donc je dois être; il y a de bonnes +raisons pour cela, soyons tranquille.»</p> + +<p>Et de même l'humanité vit de confiance. +Par cela même qu'elle est, elle porte en elle +la raison suffisante de son être, un gage d'assurance. +Elle se repose dans la volonté qui a +voulu qu'elle fût. C'est à garder cette confiance +et à ne la laisser déconcerter par rien, +à la cultiver au contraire et à la rendre plus +personnelle et plus évidente que doit tendre +le premier effort de notre pensée. Tout ce qui +augmente en nous la confiance est bon. Parce +que de là naît l'énergie tranquille, l'action +reposée, l'amour de la vie et du labeur fécond. +La confiance fondamentale est le ressort mystérieux +qui met en mouvement tout ce qu'il y +a de forces en nous. Elle nous nourrit. C'est +par elle que l'homme vit, bien plus que par le +pain qu'il mange. Ainsi tout ce qui ébranle +cette confiance est <i>mauvais</i>, c'est du poison, +non de la nourriture.</p> + +<p>Est malsain tout système de pensée qui +s'attaque au fait même de la vie, pour le +déclarer mauvais. On a trop de fois mal +pensé de la vie en ce siècle. Quoi d'étonnant +que l'arbre se flétrisse quand vous en arrosez +les racines de substances corrosives? Il y +aurait cependant une bien simple réflexion à +opposer à toute cette philosophie de néant: +vous déclarez la vie mauvaise? Bon. Quel +remède allez-vous nous offrir contre elle? +Pouvez-vous la combattre, la supprimer? Je ne +vous demande pas de supprimer votre vie, de +vous suicider, à quoi cela nous avancerait-il? +mais de supprimer la vie, non seulement la +vie humaine, mais sa base obscure et inférieure, +toute cette poussée d'existence qui +monte vers la lumière et selon vous se rue +vers le malheur; je vous demande de supprimer +la volonté de vivre qui tressaille à travers +l'immensité, de supprimer enfin la source de +la vie. Le pouvez-vous? Non. Alors laissez-nous +en paix. Puisque personne ne peut mettre +un frein à la vie, ne vaut-il pas mieux +apprendre à l'estimer et à l'employer qu'en +dégoûter les gens?—Quand on sait qu'un +mets est dangereux pour la santé, on n'en +mange pas. Et quand une certaine façon de +penser nous ôte la confiance, la joie et la +force, il faut la rejeter, certains que non seulement +elle est une nourriture détestable pour +l'esprit, mais qu'elle est fausse. Il n'y a de +vrai pour les hommes que les pensées humaines, +et le pessimisme est inhumain. D'ailleurs +il manque autant de modestie que de +logique. Pour se permettre de trouver mauvaise +cette chose prodigieuse qui se nomme +la vie il faudrait en avoir vu le fond, et presque +l'avoir faite. Quelle singulière attitude que +celle de certains grands penseurs de ce temps! +En vérité, ils se comportent comme s'ils avaient +créé le monde dans leur jeunesse, il y a de +cela très longtemps; mais ils en sont bien +revenus et décidément c'était une faute.</p> + +<p>Nourrissons-nous d'autres mets, fortifions +nos âmes par des pensées réconfortantes. +Pour l'homme, ce qu'il y a de plus vrai c'est +ce qui le fortifie le mieux.</p> + +<hr/> + + +<p>Si l'humanité vit de confiance, elle vit aussi +d'espérance. L'espérance est cette forme de la +confiance qui se tourne vers l'avenir. Toute +vie est un résultat et une aspiration. Tout ce +qui est, suppose un point de départ et tend +vers un point d'arrivée. Vivre c'est devenir, +devenir c'est aspirer. L'immense devenir c'est +l'espérance infinie. Il y de l'espérance au +fond des choses et il faut que cette espérance +se reflète dans le cœur de l'homme. Sans +espérance pas de vie. La même puissance qui +nous fait être, nous incite à monter plus haut. +Quel est le sens de cet instinct tenace qui nous +pousse à progresser? Le sens vrai c'est qu'il +doit résulter quelque chose de la vie, qu'il s'y +élabore un bien, plus grand qu'elle-même, +vers lequel elle se meut lentement, et que ce +douloureux semeur qui s'appelle l'homme a +besoin, comme tout semeur, de compter sur le +lendemain. L'histoire de l'humanité est celle +de l'invincible espérance. Autrement il y a +longtemps que tout serait fini. Pour marcher +sous ses fardeaux, pour se guider dans la +nuit, pour se relever de ses chutes et de ses +ruines, pour ne point s'abandonner dans la +mort même, l'humanité a eu besoin d'espérer +toujours et quelquefois contre tout espoir. +Voilà le cordial qui la soutient. Si nous +n'avions que la logique nous aurions depuis +longtemps tiré cette conclusion: Le dernier +mot est partout à la mort; et nous serions +morts de cette pensée. Mais nous avons +l'espérance, et c'est pour cela que nous +vivons et que nous croyons à la vie.</p> + +<p>Suso, le grand moine mystique, un des +hommes les plus simples et les meilleurs qui +aient jamais vécu, avait une habitude touchante: +chaque fois qu'il rencontrait une +femme, la plus pauvre et la plus vieille, il +s'écartait respectueusement de son chemin, +dût-il pour cela se mettre les pieds dans les +épines ou dans une ornière boueuse. «Je fais +cela, disait-il, pour rendre hommage à notre +sainte dame la Vierge Marie.» Rendons à l'espérance +un hommage semblable: quand nous +la rencontrons sous la forme du brin de blé +qui perce le sillon, de l'oiseau qui couve et +nourrit sa nichée, d'une pauvre bête blessée qui +se ramasse, se relève et continue son chemin, +d'un paysan qui laboure et ensemence un +champ ravagé par l'inondation ou la grêle, +d'une nation qui lentement répare ses pertes +et panse ses blessures, sous n'importe quel +extérieur humble et souffreteux, saluons-la! +Quand nous la rencontrons dans les légendes, +dans les chants naïfs, dans les simples +croyances, saluons-la encore! car c'est la +même toujours, l'indestructible, la fille immortelle +de Dieu.</p> + +<p>Nous osons trop peu espérer. L'homme de +ce temps a contracté des timidités étranges. +La crainte que le ciel ne tombe, ce comble +de l'absurdité dans la peur, selon nos ancêtres +gaulois, est entrée dans nos cœurs. La +goutte d'eau doute-t-elle de l'Océan? le rayon +doute-t-il du soleil? Notre sagesse sénile a +réalisé ce prodige. Elle ressemble à ces vieux +pédagogues grognons, dont l'office principal +consiste à rabrouer les joyeuses espiègleries +ou les enthousiasmes juvéniles de leurs +jeunes élèves. Il est temps de redevenir +enfants, de réapprendre à joindre les mains et +à ouvrir de grands yeux devant le mystère +qui nous enveloppe, de nous souvenir que +malgré notre savoir nous ne savons que peu +de chose, que le monde est plus grand que +notre cerveau et que c'est heureux, car s'il +est si prodigieux il doit receler des ressources +inconnues et on peut lui accorder quelque +crédit sans se faire taxer d'imprévoyance. Ne +le traitons pas comme des créanciers un débiteur +insolvable. Il faut ranimer son courage +et rallumer la sainte flamme de l'espérance. +Puisque le soleil se lève encore, puisque la +terre refleurit, puisque l'oiseau bâtit son nid, +puisque la mère sourit à son enfant, ayons le +courage d'être des hommes et remettons le +reste à Celui qui a nombré les étoiles. Quant +à moi, je voudrais pouvoir trouver des mots +enflammés pour dire à quiconque se sent le +cœur abattu en ce temps désabusé: relève +ton courage, espère encore, celui-là est sûr de +se tromper le moins qui a l'audace d'espérer +le plus. <i>La plus naïve espérance est plus près +du vrai que le désespoir le plus raisonné.</i></p> + +<hr/> + + +<p>Une autre source de lumière sur le chemin +de l'humanité est la bonté. Je ne suis pas de +ceux qui croient à la perfection naturelle de +l'homme et enseignent que la société le corrompt. +De toutes les formes du mal celle qui +m'effraie le plus est au contraire la forme +héréditaire. Mais je me suis parfois demandé +comment il se fait que ce vieux virus empoisonné +des instincts vils, des vices inoculés +dans le sang, tout l'amas des servitudes que +nous lègue le passé, n'ait pas eu raison de +nous. C'est sans doute qu'il y a autre chose. +Cette autre chose est la bonté.</p> + +<p>Étant donné l'inconnu qui plane sur nos +têtes, notre raison bornée, l'énigme angoissante +et contradictoire des destinées, le mensonge, +la haine, la corruption, la souffrance, +la mort, que penser? que faire? À toutes ces +questions réunies une voix grande et mystérieuse +a répondu: <i>Sois bon</i>. Il faut bien +que la bonté soit divine comme la confiance, +comme l'espérance, puisqu'elle ne peut pas +mourir, alors que tant de puissances lui sont +contraires. Elle a contre elle la férocité +native de ce qu'on pourrait appeler la bête +dans l'homme; elle a contre elle la ruse, la +force, l'intérêt, et surtout l'ingratitude. Pourquoi +passe-t-elle blanche et intacte au milieu +de ces ennemis sombres, comme le prophète +de la légende sacrée au milieu des fauves +rugissants?</p> + +<p>C'est parce que ses ennemis sont chose d'en +bas et que la bonté est chose d'en haut. Les +cornes, les dents, les griffes, les yeux pleins +d'un feu meurtrier, ne peuvent rien contre +l'aile rapide qui s'élance vers les hauteurs et +leur échappe. Ainsi la bonté se dérobe aux +entreprises de ses ennemis. Elle fait mieux +encore, elle a connu quelquefois ce beau +triomphe de gagner ses persécuteurs: elle a +vu les fauves se calmer, se coucher à ses +pieds, obéir à sa loi.</p> + +<p>Au cœur même de la foi chrétienne la doctrine +la plus sublime et, pour qui sait en +pénétrer le sens profond, la plus humaine est +celle-ci: Pour sauver l'humanité perdue le +Dieu invisible est venu demeurer parmi nous +sous la forme d'un homme et il n'a voulu se +faire connaître qu'à ce seul signe: <i>La bonté</i>.</p> + +<p>Réparatrice, consolatrice, douce au malheureux, +au méchant même, la bonté dégage +la lumière sous ses pas. Elle clarifie et simplifie. +La part qu'elle a choisie est la plus +modeste: bander les blessures, effacer les +larmes, apaiser la misère, bercer les cœurs +endoloris, pardonner, concilier. Mais c'est +bien d'elle que nous avons le plus besoin. +Aussi puisque nous songeons à la meilleure +façon de rendre la pensée féconde, simple, +vraiment conforme à notre destinée humaine, +nous résumerons la méthode en ces mots: +<i>Aie confiance, espère et sois bon</i>.</p> + +<p>Je ne veux décourager personne des hautes +spéculations, ni dissuader qui que ce soit de +se pencher sur les problèmes de l'inconnu, +sur les vastes abîmes de la philosophie ou +de la science. Mais il faudra toujours revenir, +de ces lointains voyages, vers le point où nous +sommes, et souvent même à la place où nous +piétinons sans résultat apparent. Il est des +conditions de vie et des complications sociales +où le savant, le penseur et l'ignorant ne +voient pas plus clair les uns que les autres. +L'époque présente nous a souvent mis en face +de ce genre de situations, et je garantis à celui +qui voudra suivre notre méthode, qu'il reconnaîtra +bientôt qu'elle a du bon.</p> + +<hr/> + + +<p>Comme j'ai, en tout ceci, côtoyé le terrain +religieux, dans ce qu'il a de général du moins, +on me demandera peut-être de dire en quelques +mots simples quelle est la meilleure religion, +et je m'empresse de m'expliquer sur ce +sujet. Mais peut-être ne faudrait-il pas poser +la question comme on le fait d'ordinaire, en +demandant quelle est la meilleure religion? +Les religions ont sans doute certains caractères +précis, et des qualités ou des défauts qui +sont inhérents à chacune. On peut donc à la +rigueur les comparer entre elles; mais à cette +comparaison se mêlent toujours des partis +pris ou des partialités involontaires. Il vaut +mieux poser la question autrement et demander: +Ma religion est-elle bonne et à quoi +puis-je reconnaître qu'elle est bonne? À cette +question voici la réponse: Votre religion est +bonne si elle est vivante et agissante; si elle +nourrit en vous le sentiment de la valeur +infinie de l'existence, la confiance, l'espoir et +la bonté; et elle est l'alliée de la meilleure +partie de vous-même contre la plus mauvaise, +et vous fait apparaître sans cesse la nécessité +de devenir un homme nouveau; si elle vous +fait comprendre que la douleur est une libératrice; +si elle augmente en vous le respect de +la conscience des autres; si elle vous rend le +pardon plus facile, le bonheur moins orgueilleux, +le devoir plus cher, l'au-delà moins +obscur. Si oui, votre religion est bonne, peu +importe son nom. Quelque rudimentaire +qu'elle soit, quand elle remplit cet office, elle +procède de la source authentique, elle vous +lie aux hommes et à Dieu.</p> + +<p>Mais vous servirait-elle par hasard à vous +croire meilleur que les autres, à ergoter sur +des textes, à renfrogner votre figure, à +dominer sur la conscience d'autrui ou à livrer +la vôtre à l'esclavage, à endormir vos scrupules, +à pratiquer un culte par mode et par +intérêt, ou à faire le bien par calcul d'outre-tombe, +oh alors! que vous vous réclamiez de +Bouddha, de Moïse, de Mahomet ou du Christ +même, votre religion ne vaut rien, elle vous +sépare des hommes et de Dieu.</p> + +<p>Je n'ai peut-être pas un pouvoir suffisant +pour parler ainsi; mais d'autres l'ont fait +avant moi, qui sont plus grands que moi, +notamment celui qui raconta au scribe faiseur +de questions, la parabole du bon Samaritain. +Je me retranche derrière son autorité.</p> + + + + +<h2><a name="ch4" id="ch4"></a>IV<br/> +La parole simple</h2> + + +<p>La parole est le grand organe révélateur de +l'esprit, la première forme visible qu'il se +donne. Telle pensée, telle parole. Pour réformer +sa vie dans le sens de la simplicité il +faut veiller sur sa parole et sur sa plume. +Que la parole soit simple comme la pensée, +quelle soit sincère et qu'elle soit sûre: <i>Pense +juste, parle franc!</i></p> + +<p>Les relations sociales ont pour base la confiance +mutuelle et cette confiance se nourrit +de la sincérité de chacun. Aussitôt que la +sincérité diminue, la confiance s'altère, les +rapports souffrent, l'insécurité naît. Cela est +vrai dans le domaine des intérêts matériels +et des intérêts spirituels. Avec des gens dont +il faut sans cesse se méfier il est aussi difficile +de pratiquer le commerce et l'industrie +que de chercher la vérité scientifique, de +poursuivre l'entente religieuse ou de réaliser +la justice. Quand il faut d'abord contrôler les +paroles et les intentions de chacun, et partir +du principe que tout ce qui se dit et s'écrit, a +pour but de vous servir l'illusion à la place +de la vérité, la vie se complique étrangement. +C'est le cas pour nous. Il y a trop de malins, +de diplomates, qui jouent au plus fin et s'appliquent +à se tromper les uns les autres, et +voilà pourquoi chacun a tant de mal à se renseigner +sur les choses les plus simples et qui +lui importent le plus. Probablement ce que je +viens de dire suffirait pour indiquer ma pensée +et l'expérience de chacun pourrait apporter +ici un ample commentaire avec illustrations à +l'appui. Mais je n'en tiens pas moins à insister +sur ce point et à m'entourer d'exemples.</p> + +<p>Autrefois les hommes avaient pour communiquer +entre eux des moyens assez réduits. +Il était légitime de supposer qu'en perfectionnant +et en multipliant les moyens d'information +on augmenterait la lumière. Les peuples +apprendraient à s'aimer en se connaissant +mieux entre eux, les citoyens d'un même +pays se sentiraient liés par une fraternité plus +étroite, étant mieux éclairés sur tout ce qui +touche la vie commune. Lorsque l'imprimerie +fut créée on s'écria: <i>fiat lux!</i> et avec plus de +raison encore lorsque se répandirent l'usage de +la lecture et le goût des journaux. Pourquoi +n'eût-on pas raisonné ainsi: deux lumières +éclairent mieux qu'une et plusieurs mieux que +deux; plus il y aura de journaux et de livres, +mieux on saura ce qui se passe et ceux qui +voudront écrire l'histoire après nous seront +bien heureux, ils auront les mains pleines de +documents. Rien ne semblait plus évident. +Hélas! on basait ce raisonnement sur les qualités +et la puissance de l'outillage, mais on calculait +sans l'élément humain qui est partout le +facteur le plus important. Or il s'est trouvé que +les sophistes, les retors, les calomniateurs, +tous gens à la langue bien pendue, et qui +savent mieux que personne manier la parole +et la plume, ont largement profité de tous les +moyens de multiplier et de répandre la pensée. +Qu'en résulte-t-il? Que nos contemporains ont +toutes les peines du monde à savoir la vérité +sur leur propre temps et leurs propres affaires. +Pour quelques journaux qui cultivent les bons +rapports internationaux, en essayant de renseigner +leurs voisins équitablement et de les +étudier sans arrière-pensée, combien en est-il +qui sèment la méfiance et la calomnie? Que de +courants factices et malsains créés dans l'opinion +publique, avec de faux bruits, des interprétations +malveillantes de faits ou de paroles? +Sur nos affaires intérieures nous ne sommes pas +beaucoup mieux renseignés que sur l'étranger. +Ni sur les intérêts du commerce, de l'industrie +ou de l'agriculture, ni sur les partis +politiques ou les tendances sociales, ni sur +le personnel mêlé aux affaires publiques, il +n'est facile d'obtenir un renseignement désintéressé: +plus on lit de journaux, moins +on y voit clair. Il y a des jours, où après +les avoir lus et en admettant qu'il les croie +sur parole, le lecteur se verrait obligé de +tirer la conclusion suivante: décidément il +n'y a plus que des hommes tarés partout, il +ne reste d'intègres que quelques chroniqueurs. +Mais cette dernière partie de la conclusion +tomberait à son tour. Les chroniqueurs en +effet se mangent entre eux. Le lecteur aurait +alors sous les yeux un spectacle analogue à +celui que représente la caricature intitulée le +combat des serpents. Après avoir tout dévoré +autour d'eux les deux reptiles s'attaquent l'un +à l'autre et s'entre-dévorent, finalement il +reste sur le champ de bataille deux queues.</p> + +<p>Et ce n'est pas l'homme du peuple seulement +qui est dans l'embarras, ce sont les gens +cultivés, c'est presque tout le monde. En politique, +en finance, en affaires, même dans la +science, les arts, la littérature et la religion, il +y a partout des dessous, des trucs, des ficelles. +Il y a une vérité d'exportation et une autre +pour les initiés. Il s'ensuit que tous sont +trompés, car on a beau être d'une cuisine, on +n'est jamais de toutes, et ceux-là mêmes qui +trompent les autres avec le plus d'habileté +sont trompés à leur tour, lorsqu'ils ont besoin +de compter sur la sincérité d'autrui.</p> + +<p>Le résultat de ce genre de pratiques est +l'avilissement de la parole humaine. Elle s'avilit +d'abord aux yeux de ceux qui la manient +comme un vil instrument. Il n'y a plus de +parole respectée pour les discuteurs, les ergoteurs, +les sophistes, tous ceux qui ne sont +animés que par la rage d'avoir raison ou la +prétention que leurs intérêts seuls sont respectables. +Leur châtiment est d'être contraints +à juger les autres d'après la règle qu'ils suivent +eux-mêmes: <i>Dire ce qui profite et non ce +qui est vrai</i>. Ils ne peuvent plus prendre personne +au sérieux. Triste état d'esprit pour +les gens qui écrivent, parlent, enseignent. +Comme il faut mépriser ses auditeurs et ses +lecteurs pour aller vers eux dans de semblables +dispositions! Pour qui a gardé un fonds +d'honnêteté, rien n'est plus révoltant que +l'ironie détachée d'un acrobate de la plume +ou de la parole qui essaie d'en faire accroire +à quelques braves gens pleins de confiance. +D'un côté l'abandon, la sincérité, le désir +d'être éclairé, de l'autre la rouerie qui se +moque du public. Mais il ne sait pas, le menteur, +à quel point il se trompe lui-même. Le +capital sur lequel il vit c'est la confiance, et +rien n'égale la confiance du peuple, si ce n'est +sa méfiance aussitôt qu'il s'est senti trahi. Il +peut bien suivre un temps les exploiteurs de +la simplicité. Mais, après cela, son humeur +accueillante se transforme en aversion; les +portes qui se tenaient larges ouvertes, offrent +leur impassible visage de bois, et les oreilles, +jadis attentives, se sont fermées. Hélas! elles +se ferment alors non pour le mal seulement, +mais pour le bien. Et c'est là le crime de ceux +qui tordent et avilissent la parole. Ils ébranlent +la confiance générale. On considère +comme une calamité l'avilissement de l'argent, +la baisse de la rente, la ruine du crédit: un +malheur est plus grand que celui-là, c'est la +perte de la confiance, de ce crédit moral que +les honnêtes gens s'accordent les uns aux +autres, et qui fait que la parole circule comme +une monnaie authentique. À bas les faux +monnayeurs, les spéculateurs, les financiers +véreux, car ils font suspecter même l'argent +loyal. À bas les faux monnayeurs de la plume +et de la parole, car ils font qu'on ne se fie +plus à rien ni à personne, et que la valeur de +ce qui est dit ou écrit, ressemble à celle des +billets de banque de la Sainte-Farce.</p> + +<p>On voit à quel point il est urgent que chacun +se surveille, garde sa langue, châtie sa plume +et aspire à la simplicité. Point de sens détournés, +point tant de circonlocutions, point tant +de réticences, de tergiversations! Cela ne sert +qu'à tout embrouiller. Soyez des hommes, +ayez une parole. Une heure de sincérité fait +plus pour le salut du monde que des années +de roueries.</p> + +<hr/> + + +<p>Un mot maintenant sur un travers national +et qui s'adresse à ceux qui ont la superstition de +la parole et des démonstrations du style. Sans +doute, il ne faut pas en vouloir aux personnes +qui goûtent une parole élégante, ou une lecture +délicate. Je suis d'avis qu'on ne peut jamais +trop bien dire ce que l'on a à dire. Mais il +ne s'ensuit pas que les choses les mieux dites +et les mieux écrites soient celles qui sont les +plus apprêtées. La parole doit servir le fait et +non se substituer à lui et le faire oublier à +force de l'orner. Les plus grandes choses sont +aussi celles qui gagnent le plus à être dites +avec simplicité, parce qu'alors elles se montrent +telles qu'elles sont: vous ne jetez +pas sur elles le voile même transparent d'un +beau discours, ni cette ombre si fatale à la +vérité, qu'on appelle la vanité d'un écrivain +et d'un orateur. Rien n'est fort, rien n'est +persuasif comme la simplicité. Il y a des +émotions sacrées, de cruelles douleurs, de +grands dévouements, des enthousiasmes passionnés, +qu'un regard, un geste, un cri traduisent +mieux que les plus belles périodes. Ce +que l'humanité possède de plus précieux dans +son cœur, se manifeste le plus simplement. +Pour persuader il faut être vrai et certaines +vérités se comprennent mieux si elles sortent +de lèvres simples, infirmes même, que si elles +tombent des bouches trop exercées, ou sont +proclamées à la force des poumons. Ces règles-là +sont bonnes pour chacun dans la vie de +tous les jours. Personne ne peut s'imaginer +quel profit il retirerait pour sa vie morale, +de la constante observation de ce principe: +être vrai, sobre, simple dans l'expression de +ses sentiments et de ses convictions, en particulier +comme en public, ne jamais dépasser +la mesure, traduire fidèlement ce qui est en +nous, et surtout nous souvenir. C'est là le +principal.</p> + +<p>Car le danger des belles paroles est qu'elles +vivent d'une vie propre. Ce sont des serviteurs +distingués qui ont gardé leurs titres et +ne remplissent plus leurs fonctions, comme +les cours royales nous en offrent l'exemple. +Vous avez bien dit, vous avez bien écrit: c'est +bien, il suffit.</p> + +<p>Combien y a-t-il de gens qui se sont contentés +de parler et ont cru que cela les dispensait +d'agir? Et ceux qui les écoutent se +contentent d'avoir entendu parler. Il se trouve +ainsi qu'une vie peut bien ne se composer à la +longue, que de quelques discours bien tournés, +de quelques beaux livres, de quelques belles +pièces de théâtre. Quant à pratiquer ce qui +est si magistralement exposé, on n'y songe +guère. Et si nous passons du domaine des +gens de talent aux basses régions qu'exploitent +les médiocres: là, dans le pêle-mêle +obscur, nous verrons s'agiter tous ceux qui +pensent que nous sommes sur la terre pour +parler et entendre parler, l'immense et désespérante +cohue des bavards, de tout ce qui +braille, jase ou pérore et après cela trouve +encore qu'on ne parle pas assez. Ils oublient +tous que ceux qui font le moins de bruit font +le plus de besogne. Une machine qui dépense +toute sa vapeur à siffler n'en a plus pour faire +marcher les roues. Cultivez donc le silence. +Tout ce que vous retrancherez sur le bruit, +vous le gagnerez en force.</p> + +<hr/> + + +<p>Ces réflexions nous amènent à nous occuper +d'un sujet voisin, très digne aussi d'attirer +l'attention, je veux parler de ce qu'on pourrait +nommer l'exagération du langage. Quand on +étudie les populations d'une même contrée, on +remarque entre elles des différences de tempérament +dont le langage porte les traces. Ici, +la population est plutôt flegmatique et calme: +elle emploie les diminutifs, les termes atténués. +Ailleurs, les tempéraments sont bien +équilibrés: on entend le mot juste, exactement +adapté à la chose. Mais plus loin, effet +du sol, de l'air, du vin peut-être, un sang +chaud circule dans les veines: on a la tête +près du bonnet et l'expression outrée; les +superlatifs émaillent le langage et pour dire +les plus simples choses on se sert du terme +fort.</p> + +<p>Si l'allure du langage varie selon les climats, +elle diffère aussi selon les époques. Comparez +le langage écrit ou parlé de ce temps à celui +de certaines autres périodes de notre histoire. +Sous l'ancien régime on parlait autrement que +sous la révolution, et nous n'avons pas le +même langage que les hommes de 1830, de +1848 ou du second empire. En général le langage +a une allure plus simple maintenant, +nous n'avons plus de perruque, nous ne mettons +plus pour écrire des manchettes de dentelles; +mais un signe nous différencie de +presque tous nos ancêtres, notre nervosité, +source de nos exagérations.</p> + +<p>Sur des systèmes nerveux excités, quelque +peu maladifs—et Dieu sait que d'avoir des +nerfs n'est plus un privilège aristocratique—les +paroles ne produisent pas la même impression +que sur l'homme normal. Et inversement +à l'homme nerveux, le terme simple ne suffit +pas, quand il cherche à exprimer ce qu'il +ressent. Dans la vie ordinaire, dans la vie +publique, dans la littérature et au théâtre le +langage calme et sobre a fait place à un langage +excessif. Les moyens que les romanciers +et les comédiens ont employés pour galvaniser +l'esprit public et forcer son attention, se retrouvent +à l'état rudimentaire dans nos plus ordinaires +conversations, dans le style épistolaire, +et surtout dans la polémique. Nos procédés +de langage sont à ceux de l'homme posé et +calme ce qu'est notre écriture, comparée à +celle de nos pères. On accuse les plumes de +fer; si l'on pouvait dire vrai!</p> + +<p>—Les oies nous sauveraient alors. Mais le +mal est plus profond, il est en nous-mêmes. +Nous avons des écritures d'agités et de détraqués; +la plume de nos aïeux courait sur le +papier plus sûre, plus reposée. Ici nous sommes +en face d'un des résultats de cette vie moderne +si compliquée et qui fait une si terrible consommation +d'énergie. Elle nous laisse impatients, +essoufflés, en perpétuelle trépidation. +Notre écriture comme notre langage s'en ressentent +et nous trahissent. De l'effet remontons +à la source et comprenons l'avertissement +qui nous est donné. Que peut-il sortir de bon +de cette habitude d'exagérer son langage? +Interprètes infidèles de nos propres impressions, +nous ne pouvons que fausser par nos +exagérations l'esprit de nos semblables et le +nôtre. Entre gens qui exagèrent on cesse de se +comprendre. L'irritation des caractères, les +discussions violentes et stériles, les jugements +précipités, dépourvus de toute mesure, les +plus graves excès dans l'éducation et les rapports +sociaux, voilà le résultat des intempérances +de langage.</p> + +<hr/> + + +<p>Et qu'il me soit permis, dans cet appel à la +parole simple, de formuler un vœu dont l'accomplissement +aurait les suites les plus heureuses. +Je demande une littérature simple, +non seulement comme un des meilleurs +remèdes à nos âmes blasées, surmenées, +fatiguées d'excentricités, mais aussi comme +un gage et une source d'union sociale. Je +demande aussi un art simple. Nos arts et notre +littérature sont réservés aux privilégiés de la +fortune et de l'instruction. Mais que l'on me +comprenne bien: je n'invite pas les poètes, les +romanciers, les peintres à descendre des hauteurs +pour marcher à mi-côte et se complaire +dans la médiocrité, mais au contraire à monter +plus haut. Est populaire, non pas ce qui convient +à une certaine classe de la société qu'il +est convenu d'appeler la classe populaire; est +populaire ce qui est commun à tous et ce qui +les unit. Les sources de l'inspiration dont +pourrait naître un art simple sont dans les +profondeurs du cœur humain, dans les éternelles +réalités de la vie devant lesquelles tous +sont égaux. Et les sources du langage populaire +sont à chercher dans le petit nombre des +formes simples et fortes qui expriment les sentiments +élémentaires et les lignes maîtresses +de la destinée humaine. C'est là qu'est la +vérité, la force, la grandeur, l'immortalité. +N'y aurait-il pas dans un idéal semblable de +quoi enflammer les jeunes gens qui, sentant +brûler en eux la flamme sacrée du beau, +connaissent la pitié et préfèrent à l'adage +dédaigneux: «Odi profanum vulgus», cette +parole autrement humaine: «Misereor super +turbam».—Quant à moi je n'ai aucune +autorité artistique, mais de la foule où je vis +j'ai le droit de pousser mon cri vers ceux qui +ont reçu du talent et de leur dire: Travaillez +pour ceux qu'on oublie. Faites-vous comprendre +des humbles. Ainsi vous ferez une +œuvre d'affranchissement et de pacification; +ainsi vous rouvrirez les sources où puisèrent +jadis ces maîtres dont les créations ont défié +les âges parce qu'ils surent donner pour vêtement +au génie, la simplicité.</p> + + + + +<h2><a name="ch5" id="ch5"></a>V<br/> +Le devoir simple.</h2> + + +<p>Quand on parle aux enfants d'un sujet qui +les importune, ils vous montrent là-haut sur +les toits quelque pigeon qui donne à manger +à son petit, ou là-bas dans la rue quelque +cocher qui maltraite son cheval. Quelquefois +aussi, ils vous posent malicieusement une de +ces grosses questions qui mettent l'esprit des +parents à la torture: tout cela pour détourner +l'attention du sujet douloureux. Je crains que +nous ne soyons de grands enfants en face du +devoir et que, lorsqu'il s'agit de lui, nous ne +cherchions plusieurs subterfuges pour nous +distraire.</p> + +<p>Le premier subterfuge consiste à se demander +s'il y a un devoir en général, ou si ce mot +ne couvre pas une des nombreuses illusions +de nos ancêtres. Car enfin le devoir suppose +la liberté, et la question de la liberté nous +mène jusqu'aux régions métaphysiques. Comment +parler du devoir tant que ce grave problème +du libre arbitre n'est pas résolu?—Théoriquement +il n'y a rien à objecter. Et si +la vie était une théorie, si nous étions là pour +élaborer un système complet de l'univers, il +serait absurde de nous occuper du devoir avant +d'avoir démontré la liberté, fixé ses conditions, +ses limites.</p> + +<p>Mais la vie n'est pas une théorie. Sur ce +point de morale pratique comme sur tous +les autres, elle a devancé la théorie et il +n'y a aucun lieu de croire que jamais elle ne +lui cède la place. Cette liberté, relative, je +l'admets, comme tout ce que nous connaissons +d'ailleurs, ce devoir dont on se demanda s'il +existe, n'en sont pas moins à la base de tous +les jugements que nous portons sur nous et +nos semblables. Nous nous traitons les uns +les autres comme responsables, jusqu'à un certain +point, de nos faits et gestes.</p> + +<p>Le théoricien le plus enragé, dès qu'il sort +de sa théorie, ne se fait aucun scrupule d'approuver +ou de désapprouver les actes d'autrui, +d'instrumenter contre ses ennemis, de faire +appel à la générosité, à la justice de ceux +qu'il veut dissuader d'une démarche indigne. +On ne peut pas plus se défaire de la notion de +l'obligation morale que de celle du temps ou +de l'espace, et de même qu'il faut nous résigner +à marcher avant de savoir définir cet +espace que nous franchissons et ce temps qui +mesure nos mouvements, il faut aussi nous +soumettre à l'obligation morale avant d'en +avoir touché de nos doigts les racines profondes. +La loi morale domine l'homme, qu'il +la respecte ou l'enfreigne. Voyez la vie de +tous les jours: chacun est prêt à jeter la +pierre à celui qui n'accomplit pas un devoir +évident, dût-il même alléguer qu'il n'est pas +encore arrivé à la certitude philosophique. +Chacun lui dira et aura mille fois raison de +lui dire: «Monsieur, on est un homme avant +tout; payez de votre personne d'abord, faites +votre devoir de citoyen, de père, de fils, etc., +vous reprendrez ensuite le cours de vos méditations.»</p> + +<p>Qu'on nous comprenne bien toutefois. Nous +ne voulons détourner personne de l'investigation +philosophique, de la scrupuleuse +recherche des fondements de la morale. Aucune +pensée qui ramène l'homme vers ces graves +préoccupations ne saurait être inutile ou indifférente; +nous défions seulement le penseur +de pouvoir attendre qu'il ait trouvé ces fondements, +pour faire acte d'humanité, d'honnêteté +ou de malhonnêteté, de courage ou de +lâcheté. Et surtout, nous tenons à formuler +une réponse, bonne à opposer à tous les malins +qui n'ont jamais été philosophes, à opposer +à nous-mêmes lorsque nous voudrions invoquer +notre état de doute philosophique pour +justifier nos manquements pratiques. Par cela +même qu'on est un homme, avant toute théorie +positive ou négative sur le devoir, on a pour +règle ferme de se conduire comme un homme. +Il n'y a pas à sortir de là.</p> + +<p>Mais on connaîtrait mal les ressources du +cœur humain si l'on comptait sur l'effet d'une +semblable réponse. Elle a beau être sans +réplique, elle ne peut empêcher d'autres interrogations +de surgir. La somme de nos prétextes +pour nous soustraire au devoir est +égale à la somme des sables de la mer ou des +étoiles des cieux.</p> + +<p>Nous nous retranchons donc derrière le +devoir obscur, le devoir difficile, le devoir +contradictoire. Certes voilà des mots qui +évoquent de pénibles souvenirs. Être un +homme de devoir et douter de son chemin, +tâtonner dans l'ombre, se voir livré aux +sollicitations contraires de devoirs différents, +ou encore se trouver en face du devoir gigantesque, +écrasant, qui dépasse nos forces, quoi +de plus dur? Et ces choses arrivent. Nous ne +voulons ni nier ni contester ce qu'il y a de +tragique dans certains événements et de déchirant +dans certaines vies. Toutefois il est rare +que le devoir ait à se faire jour à travers un +tel conflit de circonstances et doive jaillir de +l'esprit comme l'éclair de l'orage. De si formidables +secousses sont exceptionnelles. Tant +mieux si nous nous tenons bien lorsqu'elles +se produisent; mais si personne ne trouve +étonnant que des chênes soient déracinés par +la bourrasque, ou qu'un marcheur trébuche la +nuit sur un chemin inconnu, ou qu'un soldat +soit vaincu quand il est pris entre deux feux, +personne non plus ne condamnera sans appel +ceux qui ont été battus dans les luttes morales +presque surhumaines. Succomber sous le +nombre et les obstacles, n'a jamais été une +honte.</p> + +<p>Aussi je vais tendre mes armes à ceux qui +se retranchent derrière le rempart inexpugnable +du devoir obscur, compliqué, contradictoire. +Pour aujourd'hui ce n'est pas là ce +qui m'occupe, et c'est du devoir simple, je +dirais presque du devoir facile, que je désire +leur parler.</p> + +<hr/> + + +<p>Nous avons par an trois ou quatre grandes +fêtes carillonnées et beaucoup de jours ordinaires. +Pareillement il y a quelques très +grands et très obscurs combats à livrer. Mais +à côté de cela il y a la multitude des devoirs +simples, évidents. Or, tandis que dans les +grandes rencontres, notre tenue est généralement +suffisante, c'est précisément dans les +petites occasions qu'on nous voit faiblir. Sans +craindre de me laisser entraîner par une +forme paradoxale de ma pensée, je déclarerai +donc: l'essentiel est de remplir le devoir +simple, de s'exercer à la justice élémentaire. +En général ceux qui perdent leur âme, la +perdent non parce qu'ils restent au-dessous du +devoir difficile et qu'ils n'accomplissent pas +l'impossible, mais parce qu'ils négligent d'accomplir +<i>le devoir simple</i>.</p> + +<p>Illustrons cette vérité par des exemples.</p> + +<p>Celui qui essaie de pénétrer dans les dessous +humbles de la société ne tarde pas à découvrir +de grandes misères physiques et morales. +À mesure qu'il y regarde de plus près, il +découvre un plus grand nombre de plaies, +et, à la longue, le monde des misérables lui +apparaît comme une vaste création noire, +devant laquelle l'individu avec ses moyens de +soulagement paraît réduit à l'impuissance. +Il est vrai qu'il se sent pressé d'accourir, +mais en même temps il se demande: à quoi +bon? Évidemment le cas est des plus angoissants. +Quelques-uns le résolvent en ne faisant +rien, de désespoir. Ils demeurent donc +stériles et ce n'est pas pourtant la pitié, ni +même les bonnes intentions, qui leur manquent. +Ils ont tort. Souvent un homme n'a +pas les moyens de faire le bien en gros, mais +ce n'est pas une raison pour qu'il le néglige +en détail. Tant de gens se dispensent de faire +quelque chose parce que, selon eux, il y a trop +à faire. Ils ont besoin d'être rappelés au devoir +simple. Ce devoir, le voici dans le cas qui +nous occupe: que chacun, selon ses ressources, +ses loisirs et ses capacités, se crée des relations +dans les milieux déshérités. Il y a des +gens qui arrivent, avec un peu de bonne +volonté, à s'introduire dans l'entourage des +ministres ou à se faufiler dans la société des +chefs d'État. Pourquoi ne parviendrait-on pas +à nouer des relations avec les pauvres gens +et à se faire des connaissances parmi les +ouvriers qui manquent du nécessaire? Une +fois quelques familles connues, avec leurs +histoires, leurs antécédents et leurs difficultés, +vous pourrez leur être d'une utilité extrême +en faisant simplement ce que vous pouvez et +en pratiquant la fraternité sous la forme du +secours moral et matériel. Vous aurez, il est +vrai, attaqué un petit coin seulement; mais +vous aurez fait votre possible et peut-être +entraîné quelque autre à faire son possible +aussi. En agissant de la sorte, au lieu de constater +seulement qu'il existe dans la société +beaucoup de misère, de haine sombre, de +désunion, de vice, vous y aurez introduit un +peu de bien. Et pour peu que le nombre des +bonnes volontés semblables à la vôtre grandisse, +le bien augmentera sensiblement et le +mal diminuera. Mais dussiez-vous même rester +seul à faire ce que vous avez fait, on pourrait +vous donner ce témoignage que vous avez +fait la seule chose raisonnable, le simple et +enfantin devoir qui s'offrait à vous. Or en faisant +cela vous avez découvert un des secrets +de la bonne vie.</p> + +<p>L'ambition humaine embrasse dans ses +rêves de vastes ensembles, mais il nous est +rarement donné de faire grand, et même alors +le succès rapide et sûr s'appuie toujours sur +une patiente préparation. La fidélité dans les +petites choses est à la base de tout ce qui +s'accomplit de grand. Nous l'oublions trop. +Pourtant, s'il y a une vérité nécessaire à connaître, +c'est celle-là, surtout aux époques difficiles +et dans les passages pénibles de l'existence. +On se sauve bien en cas de naufrage sur +un débris de poutre, un aviron, un morceau +de planche. Sur les flots tumultueux de la vie, +quand tout semble s'être brisé en miettes, +souvenons-nous qu'une seule de ces pauvres +miettes peut devenir notre planche de salut. +La démoralisation consiste à mépriser les +restes.</p> + +<p>Vous avez été ruiné, ou un grand deuil +vous a frappé, ou encore vous venez de voir +se perdre sous vos yeux le fruit d'un long +labeur. Il vous est impossible de reconstituer +votre fortune, de ressusciter les morts, de +sauver votre peine perdue. Et devant l'irréparable +les bras vous tombent. Alors vous +négligez de soigner votre personne, de tenir +votre maison, de surveiller vos enfants. Cela +est pardonnable et combien nous le comprenons! +Mais cela est fort dangereux! Le laisser +aller transforme le mal en un mal pire. Vous +qui croyez que vous n'avez plus rien à perdre, +vous allez pour cela même perdre ce qui vous +reste encore. Ramassez les débris de vos biens, +ayez du peu qui vous reste un soin scrupuleux. +Et bientôt ce peu vous consolera. L'effort +accompli vient à notre secours, comme l'effort +négligé se tourne contre nous. S'il ne vous +reste qu'une branche pour vous y accrocher, +accrochez-vous à cette branche, et si vous +restez seul à défendre une cause qui semble +perdue, ne jetez pas vos armes pour rejoindre +les fuyards. Au lendemain du déluge quelques +isolés repeuplent la terre. L'avenir peut +quelquefois ne reposer que sur une tête isolée +comme il arrive qu'une vie ne tient qu'à un +fil. Inspirez-vous de l'histoire et de la nature: +L'une et l'autre vous apprendront en leurs +laborieuses évolutions, que les calamités +comme la prospérité peuvent sortir des moindres +causes, qu'il n'est pas sage de négliger +le détail et que surtout il faut savoir attendre +et recommencer.</p> + +<p>En parlant du devoir simple je ne puis +m'empêcher de penser à la vie militaire et +aux exemples qu'elle offre aux combattants +de cette grande lutte qui est la vie. Celui-là +comprendrait mal son devoir de soldat qui, +l'armée une fois battue, s'abstiendrait de +brosser ses vêtements, d'astiquer son fusil, +d'observer la discipline.—À quoi bon? direz-vous +peut-être.—À quoi bon? N'y a-t-il pas +plusieurs façons d'être battu? Serait-il indifférent +d'ajouter le découragement, le désordre, +la débâcle au malheur de la défaite? Non. Il +ne faut jamais oublier que le moindre acte +d'énergie dans ces moments terribles est +comme une lumière dans la nuit. C'est un +signe de vie et d'espérance. Chacun comprend +aussitôt que tout n'est pas perdu.</p> + +<p>Pendant la désastreuse retraite de 1813–1814, +au cœur de l'hiver, alors qu'il devait +être presque impossible de garder une tenue +quelconque, je ne sais quel général se présentait +un matin à Napoléon I<sup>er</sup> en grande tenue +et rasé de frais. Le voyant, en pleine débâcle, +aussi soigné que s'il allait à une revue, l'empereur +lui dit: <i>Mon général, vous êtes un +brave!</i></p> + +<hr/> + + +<p>Le devoir simple c'est encore le devoir prochain. +Une très commune faiblesse empêche +bien des gens de trouver intéressant ce qui +est tout près d'eux; ils ne le voient que par +ses côtés mesquins. Le lointain au contraire +les attire et les enchante. Ainsi se dépense +inutilement une somme fabuleuse de bonne +volonté. On se passionne pour l'humanité, +pour le bien public, pour les lointains malheurs, +marchant à travers la vie, les yeux +fixés sur des objets merveilleux qui nous captivent +là-bas aux confins de l'horizon, tandis +qu'on marche sur les pieds des passants, ou +qu'on les coudoie sans les remarquer.</p> + +<p>Singulière infirmité qui vous empêche de +voir ceux qui sont là à vos côtés! Plusieurs +ont fait des lectures étendues, de grands +voyages; mais ils ne connaissent pas leurs +concitoyens, grands ou petits; ils vivent grâce +au concours d'une quantité d'êtres dont le +sort leur demeure indifférent. Ni ceux qui les +renseignent, les instruisent, les gouvernent, ni +ceux qui les servent, les fournissent, les nourrissent +n'ont jamais attiré leur attention. Qu'il +y ait de l'ingratitude ou de l'imprévoyance à +ne pas connaître ses ouvriers, ses domestiques, +les quelques êtres enfin qui ont avec nous des +relations sociales indispensables, cela ne leur +est jamais venu à l'esprit. D'autres vont bien +plus loin encore. Pour certaines femmes leur +mari est un inconnu, et réciproquement. +Il y a des parents qui ne connaissent pas +leurs enfants. Leur développement, leurs +pensées, les dangers qu'ils courent, les espérances +qu'ils nourrissent sont pour eux un +livre fermé. Bien des enfants ne connaissent +pas leurs parents, n'ont jamais soupçonné +leurs peines, leurs luttes, ni pénétré leurs +intentions. Et je ne parle pas des mauvais +ménages, de ces tristes milieux, où toutes +les relations sont faussées, mais d'honnêtes +familles composées de braves gens. Seulement +tout ce monde est très absorbé. Chacun a son +intérêt ailleurs qui lui prend tout son temps. +Le devoir lointain, fort attirant, je n'en disconviens +point, les réclame tout entiers et ils +n'ont pas conscience du devoir prochain. Je +crains qu'ils ne perdent leur peine. La base +d'opération de chacun est le champ de son +devoir immédiat. Négligez cette base et tout +ce que vous entreprendrez au loin sera compromis. +Soyez donc d'abord de votre pays, de +votre ville, de votre maison, de votre église, +de votre atelier, et, s'il se peut, partez de là +pour aller au delà, c'est la marche simple et +naturelle. Il faut que l'homme se munisse à +grands frais de bien mauvaises raisons pour +arriver à suivre la marche inverse. En tout +cas, le résultat d'une si étrange confusion +des devoirs est que plusieurs se mêlent d'une +foule d'affaires sauf de ce qu'on est en droit +de leur demander. Chacun s'occupe d'autre +chose que de ce qui le regarde, est absent de +son poste, ignore son métier. Voilà qui complique +la vie. Il serait pourtant si simple que +chacun s'occupât de ce qui le regarde.</p> + +<hr/> + + +<p>Autre forme du devoir simple. Lorsqu'un +dommage est causé, qui doit le réparer?—Celui +qui l'a fait. Cela est juste, mais cela +n'est que théorie. Et la conséquence de cette +théorie serait qu'il faudrait laisser subsister +le mal jusqu'à ce que les malfaiteurs soient +trouvés et l'aient réparé. Mais si on ne les +trouve pas? Ou s'ils ne peuvent ni ne veulent +réparer?</p> + +<p>Il pleut sur vos têtes par une tuile brisée, +ou le vent pénètre chez vous par un carreau +cassé. Attendrez-vous pour chercher le couvreur +et le vitrier que vous ayez fait arrêter +le casseur de tuile ou de carreau? Vous trouveriez +cela absurde, n'est-ce pas? C'est pourtant +une bien ordinaire pratique. Les enfants +s'écrient avec indignation: «Ce n'est pas moi +qui ai jeté cet objet, ce n'est pas moi qui le +ramasserai!» Et la plupart des hommes raisonnent +de même. C'est logique. Mais ce +n'est pas cette logique-là qui fait marcher le +monde.</p> + +<p>Ce qu'il faut au contraire savoir et ce que +la vie vous répète tous les jours c'est que le +dommage causé par les uns est réparé par les +autres. Les uns détruisent, les autres édifient; +les uns salissent, les autres nettoient; les uns +attisent les querelles, les autres les apaisent; +les uns font couler les larmes, les autres consolent; +les uns vivent pour l'iniquité, les autres +meurent pour la justice. Et c'est dans l'accomplissement +de cette loi douloureuse qu'est le +salut. Cela aussi est logique, mais de cette +logique des faits qui fait pâlir celle des +théories. La conclusion à tirer n'est pas douteuse. +Un homme au cœur simple la tire +ainsi: étant donné le mal, la grande affaire +est de le réparer et de s'y mettre sur-le-champ; +tant mieux si messieurs les malfaiteurs +veulent bien contribuer à la réparation: +mais l'expérience nous déconseille de trop +compter sur leur concours.</p> + +<hr/> + + +<p>Mais quelque simple que soit le devoir, +encore faut-il avoir la force de l'accomplir. +Cette force, en quoi consiste-t-elle et où se +trouve-t-elle? On ne saurait se lasser d'en +parler. Le devoir est pour l'homme un ennemi +et un importun tant qu'il n'apparaît que +comme une sollicitation extérieure. Quand il +entre par la porte, l'homme sort par la fenêtre +et quand il nous bouche les fenêtres on +s'échappe par les toits. Mieux on le voit venir +plus on l'évite sûrement. Il est pareil à ce +gendarme, représentant de la force publique +et de la justice officielle, dont un adroit filou +parvient toujours à se garer. Hélas! le gendarme +réussirait-il à lui mettre la main au +collet, il pourrait tout au plus le conduire au +poste mais non pas sur le droit chemin. Pour +que l'homme accomplisse son devoir il faut +qu'il soit tombé aux mains d'une autre force +que celle qui dit: fais ceci, fais cela; évite +ceci, évite cela, autrement gare à toi!</p> + +<p>Cette force intérieure est l'amour. Quand un +homme déteste son métier ou s'y livre avec +nonchalance, toutes les puissances de la terre +sont inhabiles à le lui faire exercer avec +entrain. Mais celui qui aime sa fonction +marche tout seul; non seulement il est inutile +de le contraindre, mais il serait impossible +de le détourner. Il en est pour tous ainsi. La +grande chose, c'est d'avoir éprouvé ce qu'a de +saint et d'immortellement beau notre obscure +destinée; c'est d'avoir été déterminés par une +série d'expériences à aimer cette vie pour ses +douleurs et pour son espérance, à aimer les +hommes pour leur misère et pour leur noblesse, +et à être de l'humanité par le cœur, +l'intelligence et les entrailles. Alors une force +inconnue s'empare de nous, comme le vent +s'empare des voiles d'un navire, et nous emporte +vers la pitié et la justice. Et cédant à +cette poussée irrésistible, nous disons: <i>Je ne +puis faire autrement, c'est plus fort que moi.</i> +En s'exprimant ainsi les hommes de tous les +âges et de tous les milieux désignent une +puissance qui est plus haute que l'homme, +mais qui peut demeurer dans le cœur des +hommes. Et tout ce qu'il y a en nous de vraiment +élevé nous apparaît comme une manifestation +de ce mystère qui nous dépasse. Les +grands sentiments comme les grandes pensées, +comme les grands actes, sont chose d'inspiration. +Lorsque l'arbre verdit et donne son +fruit c'est qu'il puise dans le sol les forces +vitales, et reçoit du soleil la lumière et la +chaleur. Si un homme, dans son humble +sphère, au milieu des ignorances et des fautes +inévitables, se consacre sincèrement à sa tâche, +c'est qu'il est en contact avec la source éternelle +de bonté. Cette force centrale se manifeste +sous mille formes diverses. Tantôt elle +est l'énergie indomptable, tantôt la tendresse +caressante, tantôt l'esprit militant qui attaque +et détruit le mal, tantôt la sollicitude maternelle +qui ramasse au bord du chemin où elle +se perdait quelque vie froissée et oubliée, +tantôt l'humble patience des longues recherches… +Mais tout ce qu'elle touche porte sa +signature, et les hommes qu'elle anime sentent +que c'est par elle que nous sommes et que +nous vivons. La servir est leur bonheur et leur +récompense. Il leur suffit d'être ses instruments +et ils ne regardent plus à l'éclat extérieur +de leur fonction, sachant bien que rien +n'est grand et que rien n'est petit, mais que +nos actes et notre vie valent seulement par +l'esprit qui les pénètre.</p> + + + + +<h2><a name="ch6" id="ch6"></a>VI<br/> +Les besoins simples.</h2> + + +<p>Quand on achète un oiseau chez l'oiseleur, +ce brave homme nous dit brièvement ce qu'il +faut à notre nouveau pensionnaire, et tout +cela, hygiène, nourriture et le reste, tient en +quelques mots. De même, pour résumer les +besoins essentiels de la plupart des êtres, +quelques indications sommaires suffiraient. +Leur régime est en général d'une extrême +simplicité et tant qu'ils le suivent ils se portent +bien comme des enfants obéissants de +mère nature. Qu'ils s'en écartent, les complications +surviennent, la santé s'altère, la gaîté +s'en va. Seule, la vie simple et naturelle peut +maintenir un organisme en pleine vigueur. +Faute de nous souvenir de ce principe élémentaire, +nous tombons dans les plus étranges +aberrations.</p> + +<p>Que faut-il à un homme pour vivre matériellement +dans les meilleures conditions possibles? +Une nourriture saine, des vêtements +simples, une demeure salubre, de l'air et du +mouvement. Je ne vais pas entrer dans des +détails d'hygiène, ni composer des menus, ou +indiquer des modèles d'habitation et des +coupes de vêtements. Mon but est de marquer +une direction et de dire quel avantage il y +aurait pour chacun à ordonner sa vie dans un +esprit de simplicité.—Pour nous assurer que +cet esprit ne règne pas assez dans notre société, +il suffit de voir vivre les hommes de toutes +les classes. Posez à différents individus, de +milieux très distincts, cette question: Que +vous faut-il pour vivre?… Vous verrez ce +qu'ils répondront. Il n'y a rien d'instructif +comme cela.</p> + +<p>Pour les uns, autochtones de l'asphalte +parisien, il n'y a pas de vie possible en dehors +d'une certaine région circonscrite par quelques +boulevards. Là est l'air respirable, la bonne +lumière, la température normale, la cuisine +classique, et, à discrétion, tant d'autres choses +sans lesquelles il ne vaudrait pas la peine de +se promener sur la machine ronde.</p> + +<p>Aux divers échelons de la vie bourgeoise, +on répond à la question que faut-il pour vivre, +par un chiffre, variable selon le degré d'ambition, +ou d'éducation, et par éducation, on +entend, le plus souvent, les habitudes extérieures +de la vie, la façon de se loger, de se +vêtir et de se nourrir, une éducation toute à +fleur de peau. À partir d'un certain chiffre +de rente, de bénéfice, ou de traitement, la vie +devient possible. Au-dessous, elle est impossible. +On a vu des gens se suicider parce que +leur avoir était descendu au-dessous d'un certain +minimum. Ils ont préféré disparaître que +de se restreindre. Notez que ce minimum, +cause de leur désespoir, eût sans doute été +acceptable encore pour d'autres, aux besoins +moins exigeants, et enviable pour des gens +aux goûts modestes.</p> + +<p>Dans les hautes montagnes la flore change +suivant l'altitude. Il y a la région des cultures +ordinaires, celle des forêts, celle des pâturages, +celle des rochers nus et des glaciers.—À +partir d'une certaine zone on ne trouve plus +de blé, mais la vigne prospère encore; le +chêne cesse dans une région assez basse, le +sapin se plaît à des hauteurs considérables. +La vie humaine avec ses besoins rappelle ces +phénomènes de la végétation.</p> + +<p>À une certaine altitude de fortune on voit +réussir le financier, l'homme des clubs, les +grandes mondaines, et enfin tous ceux pour +qui le strict nécessaire comprend un certain +nombre de domestiques et d'équipages, ainsi +que plusieurs demeures en ville et à la campagne. +Plus loin s'épanouit le gros bourgeois +avec ses mœurs et ses allures propres. On +voit fleurir dans d'autres régions l'aisance +large, moyenne, ou modeste, et des catégories +fort inégales d'exigences. Puis viennent +les petites gens, les artisans, les ouvriers, les +paysans, la masse enfin, qui vit drue et serrée +comme l'herbe fine sur le sommet des montagnes, +là où les grands végétaux ne trouvent +plus de quoi se nourrir. Dans toutes ces provinces +différentes de la société, on vit, et ceux +qui croissent là sont des hommes, au même +titre. Il paraît étrange qu'il y ait entre semblables +de si prodigieuses différences de +besoins. Et ici les analogies de notre comparaison +nous abandonnent. Les plantes et les +animaux des mêmes familles ont des besoins +identiques. La vie humaine nous amène à des +observations contraires. Quelles conclusions +en tirer si ce n'est qu'il y a une élasticité considérable +dans la nature et le nombre de nos +besoins!</p> + +<p>Est-il utile, est-il favorable au développement +de l'individu et à son bonheur, au développement +et au bonheur de la société que +l'homme ait une multitude de besoins et +s'applique à les satisfaire?—Tout d'abord +reprenons notre comparaison avec les êtres +inférieurs. Pourvu que leurs besoins essentiels +soient satisfaits, ils vivent contents. En est-il +de même dans la société humaine? Non. À +tous ses degrés nous rencontrons le mécontentement. +J'excepte complètement ici ceux +qui manquent du nécessaire. On ne saurait +sans injustice assimiler aux mécontents ceux +auxquels le froid, la faim, la misère arrachent +des plaintes. Je ne veux m'occuper que de +cette multitude de gens qui vivent dans des +conditions après tout supportables. D'où vient +leur mécontentement? Pourquoi se rencontre-t-il +non seulement chez les personnes de condition +modeste quoique suffisante, mais encore, +sous des nuances toujours plus raffinées, jusque +dans l'opulence et au sommet des situations +sociales! On parle de bourgeois repus. Qui en +parle? Ceux qui, les jugeant du dehors, pensent +que depuis le temps qu'ils s'en donnent ils doivent +en avoir vraiment assez. Mais eux-mêmes +se jugent-ils satisfaits? Pas le moins du monde. +S'il y a des gens riches et contents, soyez sûrs +qu'ils ne sont pas contents parce qu'ils sont +riches, mais parce qu'ils savent être contents. +Une bête est repue parce qu'elle a mangé, elle +se couche et dort. Un homme peut bien aussi +se coucher et dormir pour un certain temps; +mais cela ne dure jamais, il s'habitue au bien-être, +s'en lasse et en demande un plus grand. +L'appétit n'est pas apaisé chez l'homme par +la nourriture, il vient en mangeant. Cela peut +paraître absurde, c'est la pure vérité.</p> + +<p>Et le fait que ceux qui se plaignent le plus +sont presque toujours ceux qui auraient le +plus de raisons pour se déclarer satisfaits, +prouve bien que le bonheur n'est pas lié au +nombre de nos besoins et à l'empressement +que nous mettons à les cultiver. Chacun est +intéressé à se pénétrer de cette vérité. S'il ne +le fait pas, si par un acte d'énergie, il ne parvient +à limiter ses exigences, il risque de +s'engager insensiblement sur la pente du désir.</p> + +<p>L'homme qui vit pour manger, boire, dormir, +se vêtir, se promener, se donner enfin +tout ce qu'il peut se donner, qu'il soit le parasite +couché au soleil, l'ouvrier buveur, le +bourgeois serviteur de son ventre, la femme +absorbée dans ses toilettes, le viveur de bas +étage ou le viveur de marque, ou qu'il soit +simplement l'épicurien vulgaire, mais bon +garçon, trop docile aux besoins matériels, cet +homme-là, disons-nous, est engagé sur la +pente du désir, et cette pente est fatale. Ceux +qui la descendent obéissent aux mêmes lois +que les corps roulant sur un plan incliné. +En proie à une illusion sans cesse renaissante, +ils se disent: encore quelques pas, les derniers, +vers cet objet là-bas qui attire notre +convoitise… Puis nous nous arrêterons. Mais +la vitesse acquise les entraîne. Plus ils vont, +moins ils peuvent lui résister.</p> + +<p>Voilà le secret de l'agitation, de la rage de +beaucoup de nos contemporains. Ayant condamné +leur volonté à être l'esclave de leurs +appétits, ils reçoivent le châtiment de leurs +œuvres. Ils sont livrés aux fauves désirs, +implacables, qui mangent leur chair, broient +leurs os, boivent leur sang et ne sont jamais +assouvis. Je ne fais pas ici de morale transcendante, +j'écoute parler la vie en notant au +passage quelques-unes des vérités dont tous +les carrefours nous répètent l'écho.</p> + +<p>L'ivrognerie, si inventive pourtant de breuvages +nouveaux, a-t-elle trouvé le moyen +d'éteindre la soif? Non, on pourrait plutôt l'appeler +l'art d'entretenir la soif et de la rendre +inextinguible. Le dévergondage émousse-t-il +l'aiguillon des sens? Non, il l'exaspère, et convertit +le désir naturel en obsession morbide, +en idée fixe. Laissez régner vos besoins et +entretenez-les, vous les verrez se multiplier +comme les insectes au soleil. Plus vous leur +avez donné, plus ils demandent. Il est insensé +celui qui cherche le bonheur dans le seul bien-être. +Autant vaudrait entreprendre de remplir +le tonneau des Danaïdes. À ceux qui ont des +millions il manque des millions, à ceux qui +ont des mille, il manque des mille. Aux autres +il manque des pièces de vingt francs ou de cent +sous. Quand ils ont la poule au pot ils demandent +l'oie, quand ils ont l'oie ils voudraient la +dinde et ainsi de suite. On ne saura jamais +combien cette tendance est funeste. Il y a trop +de petites gens qui veulent imiter les grands, +trop d'ouvriers qui singent le bourgeois, trop +de filles du peuple qui font les demoiselles, +trop de petits employés qui jouent au clubman +et au sportsman, et dans les classes aisées et +riches, trop de gens qui oublient que ce qu'ils +possèdent pourrait servir à mieux qu'à s'accorder +toutes sortes de jouissances pour constater +après qu'on n'en a jamais assez. Nos +besoins, de serviteurs qu'ils devraient être, sont +devenus une foule turbulente, indisciplinée, +une légion de tyrans au petit pied. On ne peut +mieux comparer l'homme esclave de ses +besoins qu'à un ours qui a un anneau dans le +nez et qu'on mène et fait danser à volonté. La +comparaison n'est pas flatteuse; mais avouez +qu'elle est vraie. C'est par leurs besoins qu'ils +sont traînés, tant de gens qui se démènent, +crient et parlent de liberté, de progrès, de +je ne sais quoi encore. Ils ne sauraient faire +un pas dans la vie, sans se demander si cela +ne contrarie pas leurs maîtres. Que d'hommes +et de femmes sont allés, de proche en proche, +jusqu'à la malhonnêteté, pour la seule raison +qu'ils avaient trop de besoins et ne pouvaient +pas se résigner à vivre simplement! Il y a +dans les cellules de Mazas nombre de pensionnaires +qui pourraient nous en dire long +sur le danger des besoins trop exigeants.</p> + +<p>Laissez-moi vous conter l'histoire d'un +brave homme que j'ai connu. Il aimait tendrement +sa femme et ses enfants, et vivait en +France, de son travail, dans une jolie aisance, +mais qui était loin de suffire aux besoins +luxueux de son épouse. Toujours à court +d'argent, alors qu'il aurait pu vivre largement +avec un peu de simplicité, il a fini par s'expatrier +dans une colonie lointaine où il gagne +beaucoup d'argent, laissant les siens dans la +mère patrie. Je ne sais ce que cet infortuné +doit penser là-bas; mais les siens ont un plus +bel appartement, de plus belles toilettes, et +un semblant d'équipage. Et pour le moment +leur contentement est extrême. Mais ils seront +bientôt habitués à ce luxe après tout rudimentaire. +Dans quelque temps madame trouvera +son ameublement mesquin, et son équipage +pauvre. Si cet homme aime sa femme +comme il n'en faut point douter, il émigrera +dans la lune pour avoir un plus gros traitement.—Ailleurs +les rôles sont renversés, +c'est la femme et les enfants qui sont sacrifiés +aux besoins voraces du chef de famille à qui +la vie irrégulière, le jeu et tant d'autres folies +coûteuses font oublier ses devoirs. Entre ses +appétits et son rôle paternel il s'est décidé +pour les premiers et lentement il dérive vers +l'égoïsme le plus vil.</p> + +<p>Cet oubli de toute dignité, cet engourdissement +progressif des sentiments nobles ne se +remarque pas seulement chez les jouisseurs +des classes aisées. L'homme du peuple aussi +est atteint. Je connais bien des petits ménages +où pourrait régner le bonheur, mais où vous +verriez une pauvre mère de famille qui n'a +que peine et chagrin jour et nuit, des enfants +sans souliers et souvent de gros soucis pour le +pain. Pourquoi? Parce qu'il faut trop d'argent +au père. Pour ne parler que de la dépense +en alcool, chacun sait les proportions qu'elle +a atteintes depuis vingt ans. Les sommes +englouties par ce gouffre sont fabuleuses: +deux fois la rançon de la guerre de 1870. +Combien de besoins légitimes on aurait pu +satisfaire avec ce qui a été jeté en pâture aux +besoins factices? Le règne des besoins n'est +pas celui de la solidarité, bien au contraire. +Plus il faut de choses à un homme pour lui-même, +moins il peut faire pour le prochain, +même pour ceux qui lui sont attachés par les +liens du sang.</p> + +<hr/> + + +<p>Diminution du bonheur, de l'indépendance, +de la délicatesse morale, voire des sentiments +de solidarité, tel est le résultat du règne des +besoins. On pourrait y ajouter une multitude +d'autres inconvénients dont le moindre n'est +pas l'ébranlement de la fortune et de la santé +publiques. Les sociétés qui ont de trop grands +besoins s'absorbent dans le présent, elles lui +sacrifient les conquêtes du passé et lui immolent +l'avenir. Après nous le déluge! Raser les +forêts pour en tirer de l'argent, manger son +blé en herbe, détruire en un jour le fruit +d'un long travail, brûler ses meubles pour +se chauffer, charger l'avenir de dettes pour +rendre agréable le moment actuel, vivre +d'expédients, et semer pour le lendemain +des difficultés, les maladies, la ruine, l'envie, +les rancunes,… on n'en finirait pas si l'on +voulait énumérer tous les méfaits de ce régime +funeste.</p> + +<p>Au contraire, si nous nous en tenons aux +besoins simples, nous évitons tous ces inconvénients +et nous les remplaçons par une multitude +d'avantages. C'est une vieille histoire +que la sobriété et la tempérance sont les meilleures +gardiennes de la santé. À celui qui les +observe elles épargnent bien des misères qui +attristent l'existence; elles lui assurent la +santé, l'amour de l'action, l'équilibre intellectuel. +Qu'il s'agisse de la nourriture, du vêtement, +de l'habitation, la simplicité du goût est +en outre une source d'indépendance et de +sécurité. Plus vous vivez simplement, plus +vous sauvegardez votre avenir. Vous êtes +moins à la merci des surprises, des chances +contraires. Une maladie ou un chômage ne +suffisent pas pour vous jeter sur le pavé. Un +changement, même notable, de situation ne +vous désarçonne pas. Ayant des besoins simples, +il vous est moins pénible de vous accommoder +aux chances de la fortune. Vous +resterez un homme même en perdant votre +place ou vos rentes, parce que le fondement +sur lequel repose votre vie n'est ni votre table, +ni votre cave, ni votre écurie, ni votre mobilier, +ni votre argent. Vous ne vous comporterez +pas dans l'adversité comme un nourrisson +auquel on aurait retiré son hochet ou +son biberon. Plus fort, mieux armé pour la +lutte, présentant, comme ceux qui ont les +cheveux ras, moins de prise aux mains de +l'adversaire, vous serez en outre plus utile à +votre prochain. Vous n'exciterez ni sa jalousie, +ni ses bas appétits, ni sa réprobation par +l'étalage de votre luxe, par l'iniquité de vos +dépenses, par le spectacle d'une existence +parasitaire; et moins exigeant pour votre +propre bien-être vous garderez des moyens +de travailler à celui des autres.</p> + + + + +<h2><a name="ch7" id="ch7"></a>VII<br/> +Le plaisir simple.</h2> + + +<p>Trouvez-vous ce temps amusant? Je le +trouve, quant à moi, plutôt triste dans son +ensemble. Et je crains que mon impression +ne soit pas toute personnelle. À regarder +vivre mes contemporains, à les écouter parler, +je me sens malheureusement confirmé dans +le sentiment qu'ils ne s'amusent pas beaucoup. +Ce n'est pourtant pas faute d'essayer; +mais il faut avouer qu'ils y réussissent médiocrement. +À quoi cela peut-il bien tenir?</p> + +<p>Les uns accusent la politique ou les affaires, +d'autres les questions sociales ou le militarisme. +On n'a que l'embarras du choix quand +on se met à égrener le chapelet de nos gros +soucis. Allez donc après vous amuser. Il y a +trop de poivre dans notre soupe pour que +nous la mangions avec plaisir. Nous avons les +bras chargés d'une foule d'embarras, dont +chacun suffirait à lui seul pour nous gâter +l'humeur. Du matin au soir, où que vous alliez, +vous rencontrez des gens pressés, harcelés, +préoccupés. Ceux-ci ont laissé tout leur bon +sang dans les méchants conflits d'une politique +hargneuse; ceux-là sont écœurés des procédés +vils, des jalousies qu'ils ont rencontrés dans +le monde de la littérature ou des arts. La concurrence +commerciale trouble aussi bien des +sommeils; les programmes d'études trop exigeants +et les carrières trop encombrées gâtent +la vie aux jeunes gens; la classe ouvrière +subit les conséquences d'une lutte industrielle +sans trêve. Il devient désagréable de gouverner +parce que le prestige s'en va, d'enseigner parce +que le respect diminue: partout où l'on jette +les yeux il y a des sujets de mécontentement.</p> + +<p>Et pourtant l'histoire nous représente certaines +époques tourmentées, à qui manquait +autant qu'à la nôtre la tranquillité idyllique, +et que les plus graves événements n'ont pas +empêché de connaître la gaîté. Il semble +même que la gravité des temps, l'insécurité +du lendemain, la violence des commotions +sociales devienne à l'occasion une source nouvelle +de vitalité. Il n'est pas rare de voir les +soldats chanter entre deux batailles, et je ne +crois guère me tromper en disant que la joie +humaine a célébré ses plus beaux triomphes +dans les temps les plus durs, au milieu des +obstacles. Mais on avait alors, pour dormir +paisible avant la bataille, ou pour chanter +dans la tourmente, des motifs d'ordre intérieur +qui nous font peut-être défaut. La joie +n'est pas dans les objets, elle est en nous. Et +je persiste à croire que les causes de notre +malaise présent, de cette mauvaise humeur +contagieuse qui nous envahit, sont en nous +au moins autant que dans les circonstances +extérieures.</p> + +<p>Pour s'amuser de tout cœur il faut se sentir +sur une base solide, il faut croire à la vie +et la posséder en soi. Et c'est là ce qui nous +manque. Beaucoup d'hommes, même hélas! +parmi les jeunes sont aujourd'hui brouillés +avec la vie, et je ne parle pas des philosophes +seuls. Comment voulez-vous qu'on s'amuse +quand on a cette arrière-pensée qu'il vaudrait +peut-être mieux, après tout, que rien n'eût +jamais existé? Nous observons en outre dans +les forces vitales de ce temps une dépression +inquiétante qu'il faut attribuer à l'abus que +l'homme a fait de ses sensations. Trop d'excès +de toute nature ont faussé nos sens et altéré +notre faculté d'être heureux. La nature succombe +sous les excentricités qu'on lui a infligées. +Profondément atteinte dans sa racine, +la volonté de vivre, malgré tout persistante, +cherche à se satisfaire par des moyens factices. +On a recours dans le domaine médical à la +respiration artificielle, à l'alimentation artificielle, +à la galvanisation. De même nous +voyons autour du plaisir expirant une multitude +d'êtres empressés à le réveiller, à le +ranimer. Les moyens les plus ingénieux ont +été inventés: il ne sera pas dit qu'on a lésiné +sur les frais. Tout a été tenté, le possible et +l'impossible. Mais dans tous ces alambics compliqués +on n'est jamais parvenu à distiller une +goutte de joie véritable. Il ne faut pas confondre +le plaisir et les instruments de plaisir. +Suffirait-il de s'armer d'un pinceau pour être +peintre, ou de s'acheter à grands frais un stradivarius +pour être musicien? De même eussiez-vous +pour vous amuser tout l'attirail extérieur +le plus perfectionné, le plus ingénieux, vous +n'en seriez pas plus avancé. Mais avec un +débris de charbon, un grand peintre peut +tracer une esquisse immortelle. Il faut du talent +ou du génie pour peindre, et pour s'amuser +il faut avoir la faculté d'être heureux. Quiconque +la possède s'amuse à peu de frais. +Cette faculté se détruit dans l'homme par le +scepticisme, la vie factice, l'abus; elle s'entretient +par la confiance, la modération, les habitudes +normales d'activité et de pensée.</p> + +<p>Une excellente preuve de ce que j'avance, et +très facile à recueillir, se trouve dans ce fait +que partout où se rencontre une vie simple et +saine, le plaisir authentique l'accompagne, +comme le parfum les fleurs naturelles. Cette +vie a beau être difficile, entravée, privée de ce +que nous considérons d'ordinaire comme les +conditions mêmes du plaisir, on y voit réussir +la plante délicate et rare, la joie. Elle perce +entre deux pavés serrés, dans l'anfractuosité +d'un mur, dans une fissure de rocher. On se +demande comment et d'où elle vient. Mais elle +vit, alors que dans les serres chaudes, les terrains +grassement fumés, vous la cultivez au +poids de l'or pour la voir s'étioler et mourir +entre vos doigts.</p> + +<p>Demandez aux acteurs de théâtre quel public +s'amuse le mieux à la comédie, ils vous répondront +que c'est le public populaire. La raison +n'en est pas très difficile à saisir. Pour ce +public-là, la comédie est une exception, il ne +s'en est pas saturé à force d'en prendre. Et +puis c'est un repos à ses rudes fatigues. Ce +plaisir qu'il savoure il l'a gagné honnêtement +et il en connaît le prix comme il connaît celui +des petits sous gagnés à la sueur du front. Au +surplus, il n'a pas fréquenté les coulisses, il +ne s'est pas mêlé aux intrigues d'artistes, il +ignore les ficelles, il croit que c'est arrivé. +Pour tous ces motifs il jouit d'un plaisir sans +mélange. Je vois d'ici le sceptique blasé dont +le monocle étincelle dans cette loge, jeter sur +la foule amusée un regard dédaigneux:</p> + +<div class="poem"> + <div class="stanza"> + <span class="i0">Pauvres gens, idiots, peuple ignorant et rustre!<br/></span> + <br/> + </div> +</div> + +<p>Et pourtant ce sont eux les vrais vivants, +tandis qu'il est, lui, un être artificiel, un mannequin, +incapable de ressentir cette belle et +salutaire ivresse d'une heure de franc plaisir.</p> + +<p>Malheureusement la naïveté s'en va, même +des régions populaires. Nous voyons le peuple +des villes, et celui des campagnes à sa +suite, rompre avec les bonnes traditions. +L'esprit perverti par l'alcool, la passion du +jeu, les lectures malsaines, contracte peu à +peu des goûts maladifs. La vie factice fait +irruption dans les milieux jadis simples, et du +coup c'est comme lorsque le phylloxéra se +met à la vigne. L'arbre robuste de la joie rustique +voit sa sève tarir, ses feuilles se teindre +de jaune. Comparez une fête champêtre du +bon vieux style avec une de ces fêtes de village +soi-disant modernisées. D'un côté, dans +le cadre respecté des coutumes séculaires, de +solides campagnards chantent les chansons du +pays, dansent les danses du pays en costume +de paysans, absorbent des boissons naturelles +et semblent complètement à leur affaire. Ils +s'amusent comme le forgeron forge, comme la +cascade tombe, comme les poulains bondissent +dans la prairie. C'est contagieux, cela vous +gagne le cœur. Malgré soi on se dit: «Bravo +les enfants, c'est bien cela!» On demanderait +à être de la partie. De l'autre côté, je vois des +villageois déguisés en citadins, des paysannes +enlaidies par la modiste, et comme ornement +principal de la fête un ramassis de dégénérés +qui braillent des chansonnettes de café-concert: +et quelquefois à la place d'honneur quelques +cabotins de dixième ordre venus pour +la circonstance afin de dégrossir ces ruraux et +leur faire goûter des plaisirs raffinés. Pour +boissons, des liqueurs à base d'eau-de-vie de +pomme de terre ou de l'absinthe. Dans tout +cela ni originalité ni pittoresque. Du laisser +aller peut-être et de la vulgarité, mais non pas +cet abandon que procure le plaisir naïf.</p> + +<hr/> + + +<p>Cette question du plaisir est capitale. Les +gens posés la négligent en général comme +une futilité; les utilitaires, comme une superfétation +coûteuse. Ceux qu'on désigne sous le +nom d'hommes de plaisir fourragent dans un +domaine si délicat comme des sangliers dans +un jardin. On ne paraît se douter nullement +de l'immense intérêt humain qui s'attache à +la joie. C'est une flamme sacrée qu'il faut +nourrir et qui jette sur la vie un jour éclatant. +Celui qui s'attache à l'entretenir, fait une +œuvre aussi profitable à l'humanité, que celui +qui construit des ponts, perce des tunnels, cultive +la terre. Se conduire de telle sorte qu'on +maintienne en soi, au milieu des labeurs et +des peines de la vie, la faculté d'être heureux +et qu'on puisse, comme par une espèce +de contagion salutaire, la propager parmi ses +semblables, est faire œuvre de solidarité dans +ce que ce terme a de plus noble. Donner un +peu de plaisir, dérider les fronts soucieux, +mettre un peu de lumière sur les chemins +obscurs, quel office vraiment divin dans cette +pauvre humanité! Mais ce n'est qu'avec une +grande simplicité de cœur qu'on arrive à le +remplir.</p> + +<p>Nous ne sommes pas assez simples pour +être heureux et pour rendre les autres heureux. +Il nous manque la bonté et le détachement +de nous-mêmes. Nous répandons la joie +comme nous répandons la consolation, par +des procédés tels que nous obtenons des résultats +négatifs. Pour consoler quelqu'un que +faisons-nous? Nous nous attachons à nier +sa souffrance, à la discuter, à lui persuader +qu'il se trompe en se croyant malheureux. +Au fond, notre langage traduit en paroles de +vérité se réduit à ceci: «Tu souffres, ami. +C'est étrange; tu dois te tromper, car je ne +sens rien.» Le seul moyen humain de soulager +une souffrance étant de la partager par +le cœur, que doit éprouver un malheureux +consolé de la sorte?</p> + +<p>Pour divertir notre prochain et lui faire +passer un moment agréable, nous nous y prenons +de la même façon: nous le convions à +admirer notre esprit, à rire de nos saillies, à +fréquenter notre maison, à s'asseoir à notre +table et partout éclate notre souci de paraître. +Quelquefois aussi nous lui faisons, avec une +libéralité protectrice, l'aumône d'une distraction +de notre choix. À moins que nous ne +l'invitions à s'amuser avec nous, comme nous +l'inviterions à faire une partie de cartes, avec +l'arrière-pensée de l'exploiter à notre profit. +Pensez-vous que le plaisir par excellence pour +autrui soit de nous admirer, de reconnaître +notre supériorité, ou de nous servir d'instrument? +Y a-t-il au monde un ennui comparable +à celui de se sentir exploité, protégé, enrôlé +dans une claque? Pour donner du plaisir aux +autres et en prendre soi-même, il faut commencer +par écarter le moi qui est haïssable +et le tenir enchaîné pendant toute la durée +des divertissements. Il n'y a pas de pire +trouble-fête que celui-là. Soyons bon enfant, +aimable, bienveillant, rentrons nos médailles, +nos plaques, nos titres, et mettons-nous à la +disposition des autres de tout cœur!</p> + +<p>Vivons quelquefois ne fût-ce que pendant +une heure, et toute autre chose cessante, pour +faire sourire autrui. Le sacrifice n'est qu'apparent, +personne ne s'amuse mieux que ceux +qui savent se donner simplement pour procurer +à leur entourage un peu de bonheur et +d'oubli.</p> + +<p>Quand serons-nous assez simplement hommes +pour ne pas faire figurer au premier rang +dans nos réunions de plaisir toutes les choses +qui nous agacent les nerfs dans la vie de +tous les jours? Ne pourrons-nous pas oublier +pour une heure nos prétentions, nos divisions, +nos classifications, nos personnages enfin, +pour redevenir enfants et rire encore de ce +bon rire qui fait tant de bien et rend les +hommes meilleurs?</p> + +<hr/> + + +<p>Je me sens pressé ici de faire une remarque +d'un genre tout particulier et d'offrir par là +à mes lecteurs bien intentionnés des occasions +de s'atteler à une œuvre magnifique. +Mon but est de recommander à leur attention +plusieurs catégories de personnes assez négligées +au point de vue du plaisir.</p> + +<p>On pense qu'un balai ne peut servir qu'à +balayer, un arrosoir à arroser, un moulin à café +à moudre du café, et de même on pense qu'un +infirmier n'est fait que pour soigner les malades, +un professeur pour instruire, un prêtre +pour prêcher, enterrer, confesser, une sentinelle +pour monter la garde. Et on en conclut +que les êtres livrés aux travaux les plus sérieux +sont voués à leurs fonctions comme le bœuf au +labour. Des divertissements sont incompatibles +avec ce genre d'activité. Poussant cette manière +de voir plus avant, on se croit autorisé +à penser que les personnes infirmes, affligées, +ruinées, les vaincus de la vie et tous ceux +qui ont quelque lourd fardeau à porter, sont +du côté de l'ombre comme le versant nord +des montagnes et qu'il est nécessaire qu'il en +soit ainsi. D'où l'on en conclut assez généralement +que les hommes graves n'ont pas besoin +de plaisir et qu'il serait malséant de leur en +offrir. Quant aux affligés, ce serait manquer à +la délicatesse de rompre le fil de leurs tristes +pensées. Il semble donc admis que certaines +personnes sont condamnées à demeurer toujours +austères, qu'il faut les aborder avec une +mine austère et ne leur parler que de choses +austères. De même, il faut laisser le sourire à +la porte quand on va voir les malades, les +malheureux, prendre une figure sombre, un +air lamentable et choisir des sujets de conversation +navrants. Ainsi on apporte du noir +à ceux qui sont dans le noir, de l'ombre à +ceux qui sont à l'ombre. On contribue à augmenter +l'isolement des isolés, la monotonie +des vies mornes. On claquemure certaines +existences comme dans un cachot; parce qu'il +pousse de l'herbe autour de leurs asiles +déserts, on parle bas en les approchant comme +en approchant des tombeaux. Qui se doute de +l'œuvre infernale de cruauté accomplie ainsi +chaque jour dans le monde! Il ne faut pas +qu'il en soit ainsi.</p> + +<p>Quand vous verrez des hommes ou des +femmes consacrés aux tâches sévères ou à +l'office douloureux qui consiste à fréquenter +les misères humaines et à bander les plaies, +souvenez-vous que ces êtres sont faits comme +vous, qu'ils ont les mêmes besoins et qu'il +est des heures où il leur faut du plaisir et de +l'oubli. Vous ne les détournerez pas de leur +mission en les faisant rire quelquefois, eux +qui voient tant de larmes et de peines. Au +contraire vous leur rendrez des forces pour +mieux continuer leur labeur.</p> + +<p>Et quand vous connaîtrez des familles +éprouvées ou des individus affligés, ne les +entourez pas, comme des pestiférés, d'un +cordon sanitaire que vous ne franchirez qu'en +prenant des précautions qui leur rappellent +leur triste sort. Au contraire, après avoir +montré toute votre sympathie, tout votre +respect de leur douleur, soulagez-les, aidez-leur +à vivre, apportez-leur un parfum du +dehors, quelque chose enfin qui leur rappelle +que leur malheur ne les exclut pas du +monde.</p> + +<p>Étendez aussi votre sympathie à tous ceux +qui ont des occupations absorbantes et sont +pour ainsi dire rivés sur place. Le monde est +plein d'êtres sacrifiés qui n'ont jamais de repos +ni de plaisir et auxquels la moindre liberté, le +plus modeste répit fait un bien immense. Et +ce minimum de soulagement, il serait si +facile de le leur procurer si seulement l'on +y songeait. Mais voilà, le balai est fait pour +balayer et il semble qu'il ne puisse pas sentir +de fatigue. Il faut se débarrasser de cet aveuglement +coupable qui nous empêche de voir +la lassitude de ceux qui sont toujours sur +la brèche. Relevons les sentinelles perdues du +devoir, procurons une heure à Sisyphe pour +souffler. Prenons un moment la place de la +mère de famille que les soins du ménage et +des enfants rendent esclave, sacrifions un peu +de notre sommeil à ceux qu'usent les longues +veilles près des malades. Jeune fille que +peut-être la promenade n'amuse pas toujours, +prenez le tablier de la cuisinière et donnez-lui +la clef des champs. Ainsi vous ferez des heureux +et vous le serez vous-mêmes. Nous marchons +constamment à côté d'êtres chargés de +fardeaux que nous pourrions prendre sur +nous ne fût-ce que pour un peu de temps. +Mais ce court répit suffirait pour guérir des +maux, ranimer la joie éteinte dans bien des +cœurs, ouvrir une large carrière à la bonne +volonté entre les hommes. Comme on se comprendrait +mieux si l'on savait se mettre +de tout cœur à la place les uns des autres +et comme il y aurait plus de plaisir à +vivre!</p> + +<hr/> + + +<p>J'ai trop parlé ailleurs de l'organisation du +plaisir parmi la jeunesse pour y revenir ici +en détail<a id="FNanchor_1" name="FNanchor_1"></a><a href="#Footnote_1" class="fnanchor">1</a>. Mais je tiens à dire en substance +ce qu'on ne saurait assez répéter: si vous +voulez que la jeunesse soit morale, ne négligez +pas ses plaisirs et n'abandonnez pas au +hasard le soin de les lui procurer. Vous me +répondrez peut-être que la jeunesse n'aime +pas qu'on réglemente ses distractions, et +que d'ailleurs celle d'aujourd'hui est gâtée et +ne s'amuse que trop. Je vous répondrai +d'abord qu'on peut suggérer des idées, indiquer +des directions, créer des occasions de +plaisir, sans rien réglementer. En second lieu, +je vous ferai observer que vous vous trompez +en vous imaginant que la jeunesse s'amuse +trop. À part les plaisirs factices, énervants et +dissolvants qui flétrissent la vie au lieu de la +faire fleurir et resplendir, il lui reste aujourd'hui +très peu de chose. L'abus, cet ennemi +de l'usage légitime, a si bien barbouillé la +terre qu'il devient difficile de toucher à quelque +chose qu'il n'ait pas sali. De là des prudences, +des défenses, des prohibitions sans nombre. +On ne peut presque pas bouger quand on +veut éviter tout ce qui ressemble aux plaisirs +malsains. Dans la jeunesse actuelle, surtout +chez celle qui se respecte, le manque de +plaisir occasionne des souffrances profondes. +On n'est pas sevré sans inconvénients de ce vin +généreux. Impossible de prolonger cet état de +choses sans épaissir l'ombre sur les têtes de +nos jeunes générations. Il faut venir à leur +secours. Nos enfants héritent d'un monde qui +n'est pas gai. Nous leur léguons de gros +soucis, des questions embarrassantes, une vie +chargée d'entraves et de complications. Tentons +du moins un effort pour éclairer le matin +de leurs jours. Organisons le plaisir, créons-lui +des abris, ouvrons nos cœurs et nos maisons. +Mettons la famille dans notre jeu. Que +la gaieté cesse d'être une denrée d'exportation. +Réunissons nos fils que nos intérieurs +moroses poussent dans la rue, et nos filles qui +s'ennuient dans la solitude. Multiplions les +fêtes de famille, les réceptions et les excursions +en famille; élevons chez nous la bonne +humeur à la hauteur d'une institution. Que +l'école se mette de la partie. Que les maîtres +et les élèves, écoliers ou étudiants, se rencontrent +plus souvent et s'amusent ensemble. +Cela fait avancer le travail sérieux. Il n'y a +rien de tel pour bien comprendre son professeur +que d'avoir ri en sa compagnie, et réciproquement +pour bien comprendre un étudiant +ou un écolier, il faut l'avoir vu ailleurs que +sur les bancs ou sur la sellette d'examen.</p> + +<div class="footnote"><p><a name="Footnote_1" id="Footnote_1"></a> +<a href="#FNanchor_1"> +<span class="label">[1]</span></a> Voir entre autres: <cite>Jeunesse</cite>, chap. <i>La joie</i>.</p> +</div> +<p>—Et qui fournira l'argent?—Quelle question! +C'est bien là l'erreur centrale. Le plaisir +et l'argent; on prend cela pour les deux ailes +du même oiseau. Hélas! l'illusion est grossière! +Le plaisir, comme toutes les choses +vraiment précieuses en ce monde, ne peut ni +se vendre ni s'acheter. Pour s'amuser il faut +payer de sa personne, c'est l'essentiel. On ne +vous défend pas d'ouvrir votre bourse si vous +le pouvez faire et si vous le trouvez utile. +Mais je vous assure, ce n'est pas indispensable. +Le plaisir et la simplicité sont deux +vieilles connaissances. Recevez simplement, +réunissez-vous simplement. Ayez bien travaillé +d'abord; soyez aussi aimable, aussi +loyal que possible pour vos compagnons et +ne dites pas de mal des absents: le succès +sera certain.</p> + + + + +<h2><a name="ch8" id="ch8"></a>VIII<br/> +L'esprit mercenaire et la simplicité.</h2> + + +<p>Nous venons de coudoyer en passant un +certain préjugé fort répandu, qui attribue à +l'argent une puissance magique. Rapprochés +ainsi d'un terrain brûlant, nous ne l'éviterons +pas; mais nous allons y poser le pied, persuadés +qu'il y a sur ce point plusieurs vérités +à dire. Elles ne sont point neuves, mais elles +sont si oubliées!</p> + +<p>Je ne vois aucun moyen de nous passer de +l'argent. Tout ce qu'ont pu faire jusqu'à ce +jour certains théoriciens ou législateurs qui +l'accusent de tous les maux, c'est d'en changer +le nom ou la forme. Mais ils n'ont jamais pu +se passer d'un signe représentatif de la valeur +commerciale des choses. Vouloir supprimer +l'argent est une tentative analogue à celle qui +voudrait supprimer l'écriture. Il n'en est pas +moins vrai que cette question de l'argent est +très troublante. Elle forme un des éléments +principaux de notre vie compliquée. Les difficultés +économiques où nous nous débattons, +les conventions sociales, tout l'agencement de +la vie moderne ont porté l'argent à un rang si +éminent qu'il n'est pas étonnant que l'imagination +humaine lui attribue une sorte de +royauté. Et c'est par ce côté que nous devons +aborder le problème.</p> + +<p>Le terme d'argent a pour pendant celui de +marchandise. S'il n'y avait point de marchandise +l'argent n'existerait pas. Mais tant +qu'il y aura de la marchandise il y aura de +l'argent, peu importe sous quelle forme. La +source de tous les abus dont l'argent est devenu +le centre réside dans une confusion. On a +confondu dans le terme et dans la notion de +marchandise des objets qui n'ont aucun rapport +ensemble. On a voulu donner une valeur +vénale à des choses qui n'en peuvent ni doivent +en avoir aucune. Les idées d'achat et de +vente ont envahi des provinces où elles peuvent +être à juste titre considérées comme des étrangères, +des ennemies, des usurpatrices. Il est +légitime que du blé, des pommes de terre, du +vin, des étoffes soient à vendre et qu'on les +achète. Il est parfaitement naturel que le +labeur d'un homme lui procure des droits à la +vie et qu'on lui remette en main une valeur +qui représente ces droits. Mais ici déjà l'analogie +cesse d'être complète. Le travail d'un +homme n'est pas une marchandise au même +titre qu'un sac de blé ou un quintal de charbon. +Il entre dans ce travail des éléments qu'on ne +peut évaluer en monnaie. Enfin, il est des +choses qui ne sauraient s'acheter: le sommeil +par exemple, la connaissance de l'avenir, le +talent. Celui qui nous les offre en vente peut +être considéré comme un fou ou un imposteur. +Pourtant il y a des gens qui battent monnaie +avec ces choses. Ils vendent ce qui ne leur +appartient pas et leurs dupes paient des +valeurs illusoires en monnaie véritable. De +même, il y a des marchands de plaisir, des +marchands d'amour, des marchands de miracles, +des marchands de patriotisme, et ce titre +de commerçant qui est si honorable quand il +représente un homme faisant commerce de +ce qui est en effet une denrée commerciale +devient la pire flétrissure quand il s'agit des +choses du cœur, de la religion, de la patrie.</p> + +<p>Presque tout le monde est d'accord pour +trouver honteux qu'on trafique de ses sentiments, +de son honneur, de sa robe, de sa +plume, de son mandat. Malheureusement ce +qui ne souffre aucune contradiction dans +la théorie, ce qui, dit comme nous le disons, +ressemble plutôt à une banalité qu'à une +haute vérité morale, a une peine infinie à +pénétrer dans la pratique. Le trafic a envahi +le monde. Les vendeurs se sont installés jusqu'au +sanctuaire, et par sanctuaire je n'entends +pas seulement les choses religieuses, +mais tout ce que l'humanité a de sacré et +d'inviolable. Ce n'est pas l'argent qui complique +la vie, la corrompt et l'altère, c'est +notre esprit mercenaire.</p> + +<p>L'esprit mercenaire ramène tout à une +seule question: <i>Combien cela va-t-il me rapporter?</i> +il résume tout dans un axiome: <i>Avec +de l'argent, on peut tout se procurer.</i> Avec ces +deux principes de conduite une société peut +descendre à des degrés d'infamie qu'il est +impossible de dépeindre et d'imaginer.</p> + +<p><i>Combien cela va-t-il me rapporter?</i> Cette +question si légitime tant qu'il s'agit des précautions +que chacun doit prendre pour assurer +sa subsistance par son travail, devient +funeste aussitôt qu'elle sort de ses limites et +domine toute la vie. Cela est si vrai qu'elle +avilit même le travail qui est notre gagne-pain. +Je fournis du travail payé, rien de +mieux; mais si je n'ai pour m'inspirer pendant +ce travail que le seul désir de toucher +ma paye, rien de pire. Un homme qui n'a pour +motif d'action que son salaire fait de la mauvaise +besogne. Ce qui l'intéresse n'est pas le +travail, c'est l'argent. S'il peut rogner sur sa +peine sans retrancher de son gain, soyez sûr +qu'il le fera. Maçon, laboureur, ouvrier d'usine, +celui qui n'aime pas son labeur n'y met ni intérêt, +ni dignité, et c'est en somme un mauvais +ouvrier. Le médecin qui n'est préoccupé que +des honoraires est un homme auquel il ne fait +pas bon confier sa vie, car ce qui le met en +mouvement c'est le désir de garnir sa bourse +avec le contenu de la vôtre. S'il est de son +intérêt que vous souffriez plus longtemps, il +est capable de cultiver votre maladie au lieu +de fortifier votre santé. Celui qui n'aime dans +l'instruction de l'enfance que le profit qu'elle +procure est un triste professeur, car ce profit +est médiocre, mais son enseignement plus +médiocre encore. Que vaut le journaliste mercenaire? +Le jour où vous n'écrivez que pour +le sou, votre prose cesse de valoir même ce +sou. Plus le travail humain touche à des objets +de nature élevée, plus l'esprit mercenaire, s'il +intervient, le stérilise et le corrompt. On a +mille fois raison de dire que toute peine +mérite salaire, que tout homme qui consacre +son effort à entretenir la vie doit avoir sa +place au soleil,—et quiconque ne fait rien +d'utile, ne gagne pas sa vie, en un mot n'est +qu'un parasite. Mais il n'y a pas de plus grave +erreur sociale que d'en arriver à faire du gain +l'unique mobile d'action. Ce que nous mettons +de meilleur dans notre œuvre, qu'elle se fasse +à la force des bras, par la chaleur du cœur, +ou la tension de l'intelligence, c'est précisément +ce que personne ne peut nous payer. +Rien ne prouve mieux que l'homme n'est +pas une machine, que ce fait: deux hommes +à l'œuvre avec les mêmes forces, les mêmes +gestes, produisent des résultats tout différents. +Où est la cause de ce phénomène? Dans la +divergence de leurs intentions. L'un a l'esprit +mercenaire, l'autre a l'âme simple. Tous les +deux touchent leur paye, mais le travail de +l'un est stérile, l'autre a mis son âme dans +son travail. Le travail du premier est comme +le grain de sable qui reste toute l'éternité sans +qu'il en sorte rien, le travail de l'autre est +comme la graine vivante jetée au sol, il germe +et produit des moissons. Il n'y a pas d'autre +secret pour expliquer que tant de gens n'ont +pas réussi en employant les mêmes procédés +extérieurs que d'autres. Les automates ne se +reproduisent pas et le travail du mercenaire +ne produit pas de fruit.</p> + +<hr/> + + +<p>Sans doute nous sommes obligés de nous +incliner devant le fait économique, de reconnaître +les difficultés de la vie; de jour en jour +il devient plus urgent de bien combiner ses +moyens d'action pour arriver à nourrir, à +vêtir, à loger, à élever sa famille. Celui qui ne +tient pas compte de ces nécessités impérieuses, +qui ne calcule pas et ne prévoit pas, n'est +qu'un illuminé ou un maladroit, tôt ou tard +exposé à tendre la main à ceux dont il +méprise la parcimonie. Et cependant que +deviendrions-nous, si ce genre de souci nous +absorbait tout entiers? si, parfaits comptables, +nous voulions mesurer notre effort à l'argent +qu'il nous rapporte, ne plus rien faire qui +n'aboutisse à une recette et considérer comme +choses inutiles ou peines perdues ce qui ne +peut pas s'aligner en chiffres sur un livre de +comptes?</p> + +<p>Nos mères ont-elles touché quelque chose +pour nous aimer, nous élever? Qu'adviendrait-il +de notre piété filiale si nous voulions +toucher quelque chose pour aimer et soigner +nos vieux parents?</p> + +<p>Qu'est-ce que cela rapporte de dire la vérité? +du désagrément, quelquefois des souffrances +et des persécutions. De défendre son pays? +des fatigues, des blessures et souvent la +mort. De faire du bien? des ennuis, de l'ingratitude, +des ressentiments même. Il entre +du dévouement dans toutes les fonctions +essentielles de l'humanité. Je défie les plus +fins calculateurs de se maintenir dans le +monde sans jamais faire appel à autre chose +qu'au calcul. Sans doute on proclame intelligents +ceux qui s'entendent à «faire leur +pelote». Mais regardez-y de près. Combien, +dans leur pelote, y a-t-il de fil qu'ils doivent +au dévouement des simples? Auraient-ils bien +réussi, s'ils n'avaient rencontré dans le monde +que des malins de leur espèce ayant pour +devise: Pas d'argent, pas de Suisse! Disons-le +hautement: c'est grâce à quelques-uns qui +ne comptent pas trop rigoureusement, que le +monde se soutient. Les plus beaux services +rendus, les plus dures besognes sont en général +peu ou point rétribués. Heureusement qu'il +restera toujours des hommes prêts aux fonctions +désintéressées et même à celles qui ne +sont payées qu'en souffrances, et qui coûtent +l'argent, le repos, la vie. Le rôle de ces +hommes-là est souvent pénible et ne va pas +sans découragements. Qui de nous n'a entendu +faire des récits d'expériences douloureuses +où le narrateur regrettait ses bontés +passées, le mal qu'il s'était donné pour ne +récolter que des déboires. On conclut généralement +ces confidences en disant: j'ai été +assez bête pour faire ceci et cela. Quelquefois +on a raison de se juger ainsi parce que c'est +toujours un tort de jeter les perles aux pourceaux; +mais que de vies dont les seuls actes +vraiment beaux sont précisément ceux dont +on se repent à cause de l'ingratitude des +hommes! Ce qu'il faudrait souhaiter à l'humanité, +c'est que le nombre de ces actes bêtes +aille grandissant.</p> + +<hr/> + + +<p>J'en arrive maintenant au credo de l'esprit +mercenaire. Sa qualité est d'être bref. Pour +le mercenaire la loi et les prophètes sont contenus +dans ce seul axiome: <i>Avec de l'argent +on peut tout se procurer.</i> À regarder la vie +sociale superficiellement rien de plus évident. +«Nerf de la guerre», «preuve sonnante», +«clef qui ouvre toutes les portes», «roi du +monde»!… On pourrait, en recueillant tout +ce qu'on a dit de la gloire et de la puissance +de l'argent, faire une litanie plus longue que +celle qui se chante en l'honneur de la Vierge +Marie. Il faut avoir été sans le sou, ne fût-ce +qu'un jour ou deux, et avoir essayé de vivre +dans le monde où nous sommes, pour se faire +une idée de ce qui manque à celui dont la +bourse est vide. J'engage ceux qui aiment +les contrastes et les situations imprévues à +essayer de vivre sans argent pendant une +demi-semaine seulement, et loin de leurs amis +et connaissances, du milieu enfin où ils sont +quelqu'un. Ils feront plus d'expériences en +quarante-huit heures qu'un homme établi pendant +toute son année. Hélas! ces expériences +quelques-uns les font malgré eux, et lorsque +la ruine véritable s'abat sur leur tête ils ont +beau rester dans leur patrie, parmi les compagnons +de leur jeunesse, leurs anciens collaborateurs +et même leurs obligés, on affecte +de ne plus les connaître. Avec quelle amertume +ils commentent le credo mercenaire: +avec de l'argent on peut tout se procurer, +sans argent impossible de rien avoir. Vous +devenez le paria, le lépreux, celui dont chacun +se détourne. Les mouches vont aux cadavres, +les hommes vont à l'argent. Aussitôt que +l'argent se retire le vide se fait. Il en a fait +couler des larmes le credo mercenaire! larmes +amères, larmes de sang pleurées par ceux-là +mêmes qui avaient peut-être été jadis les adorateurs +du veau d'or.</p> + +<p>Et pourtant ce credo est faux, archi-faux. +Je ne vais pas marcher à l'attaque, avec de +vieilles rengaines comme celle de l'homme +riche égaré dans un désert et qui ne peut +même pas se procurer une goutte d'eau pour +son argent; ou celle du millionnaire décrépit +qui donnerait la moitié de ce qu'il possède +pour acheter à un solide gaillard sans le sou, +ses vingt ans et sa robuste santé! Je n'essayerai +pas non plus de vous prouver qu'on ne +peut pas acheter le bonheur. Tant de gens +parmi ceux qui ont de l'argent et surtout +parmi ceux qui n'en ont pas, sourient de cette +vérité comme du plus usé de tous les clichés. +Mais j'en appellerai aux souvenirs, aux expériences +de chacun pour faire toucher du doigt +le grossier mensonge que recouvre un axiome +que tout le monde va répétant.</p> + +<p>Garnissez votre bourse du mieux que vous +pourrez et partons ensemble pour une ville +d'eaux, comme il y en a beaucoup. Je veux +dire un de ces endroits jadis inconnus, pleins +de gens simples, respectueux, accueillants, +parmi lesquels il faisait bon vivre et sans +grande dépense. La Renommée aux cent trompettes +les a tirés de l'ombre, leur a enseigné +le parti qu'ils pourraient tirer de leur situation, +de leur climat, de leurs personnes. Vous partez, +sur la foi de dame Renommée, et vous vous +flattez qu'avec votre argent vous pourrez vous +procurer une retraite paisible, et loin du +monde factice et civilisé, tisser un peu de +poésie dans la trame de vos jours.—La première +impression est bonne: le cadre naturel +et certaines coutumes patriarcales, lentes à +disparaître, vous frappent d'abord favorablement. +Mais à mesure que les jours passent +l'impression se gâte, les dessous apparaissent. +Ce que vous considériez comme du vieux +authentique, pareil aux meubles de famille +séculaires, n'est que du truquage pour mystifier +les gobeurs. Il y a des étiquettes sur +tout, tout est à vendre, depuis le sol jusqu'aux +habitants. Ces primitifs sont devenus les +plus roués des gens d'affaires. Étant donné +votre argent, ils ont résolu le problème de se +le procurer au moins de frais possible. Ce +ne sont que ficelles, pièges partout tendus +comme des toiles d'araignées et la mouche +que ces gens attendaient au fond de leur trou +c'est vous. Voilà ce que vingt ou trente ans +de régime mercenaire ont fait d'une population +qui était autrefois simple, honnête, et dont +le contact faisait du bien aux citadins surmenés. +Le pain de ménage a disparu, le beurre +sort de l'usine, ils possèdent à merveille la +méthode pour écrémer le lait et les dernières +recettes pour falsifier les vins; ils ont tous les +vices des citadins moins leurs vertus.</p> + +<p>En partant vous comptez votre argent. Il +en manque beaucoup; et vous vous plaignez. +Vous avez tort. On n'achète jamais trop cher +la conviction qu'il y a des choses qu'on ne peut +pas se procurer pour de l'argent.</p> + +<p>Vous avez besoin dans votre maison d'un +employé intelligent et habile, essayez de vous +procurer cet oiseau rare. D'après le principe +qu'on peut tout avoir avec de l'argent, vous +devrez, suivant que vous offrez des appointements +médiocres, ordinaires, bons, très +bons, excellents… trouver des employés médiocres, +ordinaires, très bons, supérieurs. +Mais tous ceux qui se présenteront pour +occuper le poste vacant se rangeront dans la +dernière catégorie, et ils se seront préalablement +procuré des certificats à l'appui de leurs +prétentions. Il est vrai que neuf fois sur dix, +à l'épreuve de la pratique, il apparaîtra que +ces personnages si habiles manquent totalement +de savoir-faire. Alors pourquoi se sont-ils +engagés chez vous? Ils devraient à la +vérité de répondre comme le fait dans la +comédie la cuisinière cher payée et qui ne +sait rien faire.—Pourquoi vous êtes-vous +engagée comme cordon bleu?—<i>C'est pour +toucher le sou du franc.</i> Voilà la grande affaire. +Vous trouverez toujours des gens qui aiment +toucher de gros traitements. Plus rarement +vous trouverez des capacités. Et si c'est de la +probité qu'il vous faut, les difficultés augmenteront. +Des mercenaires, vous en trouverez +aisément; du dévouement, c'est autre chose. +Loin de moi la pensée de nier l'existence de +serviteurs dévoués, d'employés probes et +intelligents à la fois. Mais vous en rencontrerez +autant, et quelquefois plus, parmi les +mal payés que parmi les plus grassement +rétribués. Et peu importe en somme où ils +se rencontrent, soyez sûrs qu'ils ne sont pas +dévoués par intérêt, ils le sont parce qu'ils +ont gardé un fonds de simplicité qui les rend +capables d'abnégation.</p> + +<p>On va aussi répétant partout que l'argent +est le nerf de la guerre. Sans doute la guerre +coûte beaucoup d'argent et nous en savons +quelque chose. Est-ce à dire que pour se +défendre contre ses ennemis et faire honneur +à son drapeau il suffise qu'un pays soit riche? +Les Grecs se sont chargés jadis d'administrer +aux Perses la preuve du contraire, et cette +preuve-là ne cessera d'être répétée dans l'histoire. +Avec de l'or on peut acheter des vaisseaux, +des canons, des chevaux; mais on ne +peut pas acheter le génie militaire, la sagesse +politique, la discipline, l'enthousiasme. Mettez +des milliards entre les mains de vos recruteurs +et chargez-les de vous amener un grand capitaine +et une armée de sans-culottes. Vous +trouverez cent capitaines pour un seul et mille +soldats, mais envoyez-les au feu: vous en +aurez pour votre argent.</p> + +<p>Du moins pourrait-on s'imaginer qu'avec +de l'argent tout court il soit possible de soulager +les misères et de faire du bien. Hélas! +cela aussi est une illusion dont il faut revenir. +L'argent, par grosses ou par petites sommes, +est une graine qui fait germer les abus. À +moins d'y ajouter de l'intelligence, de la +bonté, une grande expérience des hommes, +vous ne ferez que du mal, et vous risquerez +fort de corrompre ceux qui reçoivent vos largesses +et ceux que vous avez chargés de les +distribuer.</p> + +<hr/> + + +<p>L'argent ne peut pas suffire à tout, il est +une puissance, mais il n'est pas la toute-puissance. +Rien ne complique la vie, rien ne +démoralise l'homme, rien ne fausse le fonctionnement +normal de la société comme le +développement de l'esprit mercenaire. Partout +où il règne, c'est la duperie de tous par tous. +On ne peut plus se fier à rien ni à personne, +on ne peut plus rien obtenir qui vaille. Nous +ne sommes pas des détracteurs de l'argent; +mais il faut lui appliquer la loi commune: +<i>Tout à sa place, tout à son rang!</i> Lorsque l'argent, +qui doit être un serviteur, devient une +force tyrannique, irrespectueuse de la vie +morale, de la dignité, de la liberté; lorsque +les uns s'efforcent de se le procurer à tout +prix, apportant au marché ce qui n'est pas +une marchandise; lorsque les autres qui possèdent +la richesse s'imaginent qu'ils peuvent +obtenir d'autrui ce qu'il n'est permis à personne +de vendre ni d'acheter, il faut s'insurger +contre cette grossière et criminelle superstition, +crier hautement à l'imposture: que ton +argent périsse avec toi! Ce que l'homme a de +plus précieux il l'a en général reçu gratuitement: +qu'il sache donc le donner gratuitement.</p> + + + + +<h2><a name="ch9" id="ch9"></a>IX<br/> +La réclame et le bien ignoré.</h2> + + +<p>Une des principales puérilités de ce temps +est l'amour de la réclame. Percer, se faire +connaître, sortir de l'obscurité, quelques-uns +sont à tel point dévorés par ce désir, qu'on +peut à juste titre les déclarer atteints du +prurit de la publicité. À leurs yeux l'obscurité +est l'ignominie par excellence; aussi font-ils +tout pour être remarqués. Ils se considèrent +dans leur existence ignorée comme des êtres +perdus, comparables aux naufragés qu'une +nuit de tempête a jetés sur quelque rocher +désert et qui ont recours aux clameurs, aux +détonations, au feu, à tous les signaux imaginables +pour faire savoir à quelqu'un qu'ils +sont là. Non contents de lancer des pétards +et des fusées innocentes, plusieurs sont allés, +pour se faire connaître à tout prix, jusqu'à +la bassesse et jusqu'au crime. L'incendiaire +Érostrate a fait de nombreux disciples. Combien +sont-ils de ce temps qui ne sont devenus +célèbres que pour avoir détruit quelque chose +de marquant, démoli ou essayé de démolir +une réputation illustre, signalé leur passage +enfin, par un scandale, une méchanceté ou +quelque barbarie retentissante.</p> + +<p>Cette rage de la notoriété ne sévit pas seulement +parmi les cervelles fêlées, ou dans le +monde des financiers douteux, des charlatans, +des cabotins de tout rang, elle s'est +répandue dans tous les domaines de la vie +spirituelle et matérielle. La politique, la littérature, +la science même, et, chose plus choquante, +la charité et la religion ont été infestées +par les réclames. On sonne de la trompette +autour des bonnes œuvres et pour convertir +les âmes on a imaginé des pratiques criardes. +Poursuivant ses ravages, la fièvre du bruit a +gagné des retraites d'ordinaire silencieuses, +troublé les esprits en général posés et vicié +dans une large mesure l'activité pour le bien. +L'abus de tout montrer ou plutôt de tout étaler, +l'incapacité croissante d'apprécier ce qui reste +caché et l'habitude de mesurer la valeur des +choses au tapage qu'elles font, a fini par altérer +le jugement des plus sérieux, et l'on se demande +parfois si la société ne finira pas par se transformer +en une vaste foire où chacun bat de la +caisse devant sa baraque.</p> + +<p>On quitte volontiers la poussière et l'intolérable +cacophonie des exhibitions foraines +pour aller respirer à l'aise dans quelque vallon +écarté, tout surpris de voir combien le ruisseau +est limpide, la forêt discrète, et la solitude +agréable. Dieu merci, il y a encore des +asiles inviolés. Quelque formidable que soit +le vacarme, quelque assourdissante que soit la +mêlée où s'entre-choquent les voix des pitres, +tout cela ne porte pas au delà d'une certaine +limite, puis s'apaise et s'éteint. Le domaine +du silence est plus vaste que celui du bruit; +c'est là ce qui nous console.</p> + +<hr/> + + +<p>Posons le pied au seuil de ce monde infini +qu'habite le bien ignoré, le labeur silencieux. +Nous sommes d'emblée sous ce charme qu'on +éprouve à voir les neiges immaculées où +personne n'imprima ses pas, les fleurs des +solitudes, les sentiers perdus qui semblent +aller vers les horizons sans limites.</p> + +<p>Le monde est ainsi fait que les ressorts du +travail, les agents les plus actifs sont partout +dissimulés. La nature met une sorte de coquetterie +à masquer son labeur. Il faut se donner +la peine de la guetter, s'ingénier à la surprendre +si l'on désire observer autre chose +que des résultats et pénétrer dans les secrets +de ses laboratoires. Pareillement dans la +société humaine, les forces qui agissent pour +le bien demeurent invisibles et de même encore +dans la vie de chacun de nous: ce que nous +avons de meilleur est incommunicable, enfoui +au plus profond de nous-mêmes. Plus les +sentiments sont énergiques, confondus avec +la racine même de notre être, moins ils +recherchent l'ostentation; ils croiraient se +profaner en s'empressant de s'exposer au +grand jour. Il y a une secrète et inexprimable +joie à posséder au fond de soi-même un monde +intérieur que Dieu seul connaît et d'où cependant +nous vient l'impulsion, l'entrain, le +renouvellement journalier de notre courage +et les plus puissants motifs d'agir au dehors. +Quand cette vie intime diminue d'intensité, +quand l'homme la néglige pour soigner la +surface, il perd en valeur tout ce qu'il gagne +en apparence. Par une triste fatalité, il arrive +ainsi que, souvent, nous valons moins à +mesure que nous sommes admirés davantage. +Et nous demeurons convaincus que ce qu'il y +a de meilleur dans le monde c'est ce qu'on ne +sait pas, car ceux-là seuls le savent qui le +possèdent, et s'ils le disaient ils lui ôteraient +du même coup son parfum.</p> + +<p>Quelques amants passionnés de la nature +l'aiment surtout chez elle dans les coins reculés, +au fond des bois, dans le creux des sillons, +partout où le premier venu n'est pas admis +à la contempler. Ils resteraient des jours, +oubliant le temps et la vie à regarder dans +les solitudes inviolées un oiseau construire +son nid ou nourrir sa couvée, ou quelque +gibier se livrer à ses gracieux ébats. C'est ainsi +qu'il faut aller chercher le bien chez lui, là où +il n'y a plus ni contrainte, ni pose, ni galerie +d'aucune sorte, mais le fait simple d'une +vie qui consiste à vouloir être ce qu'il +est bon qu'elle soit, sans se soucier d'autre +chose.</p> + +<hr/> + + +<p>Qu'il nous soit permis de placer ici quelques +observations prises sur le vif. Restant anonymes +elles ne pourront pas être considérées +comme indiscrètes.</p> + +<p>Il y a dans mon pays d'Alsace, sur une route +solitaire dont le ruban interminable se prolonge +sous les forêts des Vosges, un casseur +de pierres que je vois à son ouvrage depuis +trente ans. La première fois que je le vis, je +partais, jeune écolier, pour la grande ville, +et j'avais le cœur gros. La vue de cet homme +me fit du bien, parce qu'il fredonnait une +chanson tout en fendant des cailloux. Nous +échangeâmes quelques paroles et il me dit +pour terminer: «Allons, mon garçon, bon +courage et bonne chance!» Depuis lors j'ai +passé et repassé sur cette route dans les +circonstances les plus diverses, pénibles ou +joyeuses. L'écolier a fait son chemin, le casseur +de pierres est resté ce qu'il était: il a pris +quelques précautions de plus contre l'intempérie +des saisons; une natte de paille protège +son dos et son feutre semble s'être enfoncé +plus avant afin de mieux garantir la tête. Mais +la forêt renvoie toujours l'écho de son vaillant +marteau. Que de bourrasques, pauvre +vieux, ont passé sur son échine, que de destinées +contraires sur sa vie, sa famille, son +pays! il continue à casser ses pierres, et, +que j'arrive ou que je parte, je le retrouve au +bord de sa route, souriant malgré l'âge et les +rides, bienveillant, ayant, surtout aux jours +mauvais, de ces paroles simples de brave +homme qui font tant d'effet quand on les scande +en cassant des pierres.—Il me serait complètement +impossible d'exprimer l'émotion que +me produit la vue de cet homme simple. Et +certes il ne s'en doute pas. Je ne connais pas +de spectacle plus réconfortant, mais en même +temps plus sévère pour la vanité qui fermente +dans nos cœurs, que cette confrontation avec +un obscur travailleur qui fait son œuvre +comme le chêne grandit et comme le bon +Dieu fait lever son soleil, sans s'occuper de qui +le regarde.</p> + +<p>J'ai connu aussi beaucoup de vieux instituteurs +et d'institutrices qui ont passé leur vie +à une besogne toujours la même: faire pénétrer +les rudiments des connaissances humaines +et quelques principes de conduite dans des +têtes parfois plus dures que les cailloux. Ils +ont fait cela avec leur âme, tout le long d'une +pénible carrière, où l'attention des hommes +tenait peu de place. Quand ils se coucheront +dans leur tombe ignorée, nul ne s'en souviendra +que quelques humbles comme eux. +Mais leur récompense est dans leur amour; +personne n'est plus grand que ces inconnus.</p> + +<hr/> + + +<p>Combien d'obscures vertus ne découvre-t-on +pas lorsqu'on sait chercher, dans une certaine +catégorie de personnes qu'on a souvent +ridiculisées sans penser qu'on se rendait coupable +à la fois de cruauté, d'ingratitude et de +bêtise. Je veux parler des vieilles filles. On +se plaît à remarquer qu'il y en a de surprenantes +par le costume et les allures, ce qui +d'ailleurs ne tire pas à conséquence; on veut +bien aussi se souvenir que d'autres, très personnelles, +se sont désintéressées de tout +excepté de leurs aises et du bien-être de +quelque serin, chat ou macaque en qui leurs +puissances affectives se sont absorbées, et +certainement celles-là ne le cèdent pas en +égoïsme aux plus endurcis célibataires du +sexe fort. Mais ce qu'on a tort d'ignorer le +plus souvent, c'est la somme de sacrifice qui +se cache modestement dans la vie de tant +de vieilles filles tout simplement admirables. +N'est-ce donc rien de n'avoir ni foyer, ni +amour, ni avenir, ni ambition pour soi-même; +de prendre sur soi cette croix de solitude si +lourde à porter, surtout quand à la solitude +extérieure vient s'ajouter celle du cœur; de +s'oublier pour n'avoir plus d'intérêt sur la +terre que celui de vieux parents, de jeunes +neveux orphelins, des pauvres, des infirmes, +de tout ce que le mécanisme brutal de la vie +rejette parmi les scories? Vues du dehors, ces +existences presque effacées n'ont que peu de +lustre, elles excitent la pitié plutôt que l'envie. +Ceux qui en approchent avec respect, y devinent +parfois des secrets douloureux, de grandes +épreuves passées, de lourds fardeaux sous +lesquels plient des épaules trop fragiles, mais +ce n'est là que le côté de l'ombre. Il faudrait +pouvoir apprécier cette richesse de cœur, cette +pure bonté, cette puissance d'aimer, de consoler, +d'espérer, ce don joyeux de soi-même, +cette invincible obstination dans la douceur et +le pardon, même vis-à-vis de ceux qui en sont +indignes. Pauvres vieilles filles, combien avez-vous +sauvé de naufragés, guéri de blessés, +ramassé d'égarés, vêtu de misérables, recueilli +d'orphelins, combien d'êtres qui seraient seuls +au monde s'ils ne vous avaient pas, vous qui +souvent n'avez personne! Je me trompe. Quelqu'un +vous connaît; c'est la grande Pitié +inconnue qui veille sur nos vies et souffre de +nos infortunes. Oubliée comme vous et souvent +blasphémée, elle vous a confié quelques-uns +de ses plus saints messages et c'est pour +cela sans doute que parfois sur votre passage +discret on croit sentir comme un frôlement +d'aile des anges secourables.</p> + +<hr/> + + +<p>Le bien se cache sous tant de formes diverses +qu'on a souvent autant de peine à le découvrir +que les méfaits les mieux dissimulés. Un +médecin russe qui avait passé dix ans de +sa vie en Sibérie, condamné aux travaux +forcés pour motifs politiques, se plaisait à +raconter les traits de générosité, de courage, +d'humanité qu'il avait observés, non seulement +chez plusieurs condamnés, mais aussi +chez des gardes-chiourme. Pour le coup on +serait tenté de dire: où le bien va-t-il se +nicher? Et, de fait, la vie vous offre de grandes +surprises et des contrastes déconcertants. Il y +a des braves gens, officiellement reconnus +comme tels, cotés dans leur milieu, je dirais +presque garantis par le gouvernement ou +par l'église, à qui on ne peut absolument +rien reprocher si ce n'est qu'ils ont le cœur +sec et dur, alors qu'on est étonné de rencontrer +chez certains êtres tombés, de la tendresse +véritable et comme une soif de se +dévouer.</p> + +<hr/> + + +<p>Qu'il me soit permis maintenant de parler, +à propos du bien ignoré, de gens qu'on est +convenu de traiter aujourd'hui avec la dernière +injustice,—des gens riches. Quelques-uns +croient avoir tout dit quand ils ont flétri +l'infâme capital. Pour eux, tous ceux qui possèdent +une grande fortune, sont des monstres +gorgés du sang des malheureux. D'autres, +moins déclamatoires, n'en confondent pas +moins constamment la richesse avec l'égoïsme +et l'insensibilité. Il faut faire justice de ces +erreurs involontaires ou calculées. Sans doute, +il y a des riches qui ne se soucient de personne, +et d'autres qui ne font le bien que par +ostentation. Nous le savons de reste. Mais leur +conduite inhumaine ou hypocrite enlève-t-elle +sa valeur au bien que font les autres et que +souvent ils cachent avec une pudeur si parfaite?</p> + +<p>J'ai connu un homme à qui étaient arrivés +tous les malheurs qui peuvent nous atteindre +dans nos affections. Il avait perdu une femme +aimée, enterré successivement tous ses enfants +à des âges différents. Mais il possédait une +grande fortune, résultat de son travail. Vivant +dans une extrême simplicité, presque sans +besoins pour lui-même, il passait son temps à +chercher des occasions de faire le bien et à en +profiter. Ce qu'il a surpris de gens en flagrant +délit de pauvreté honteuse, ce qu'il a combiné +de moyens pour soulager des misères, mettre +un peu de lumière dans les vies sombres, faire +des surprises amicales à ses amis, personne +ne pourrait se l'imaginer. Son plaisir était de +faire du bien aux autres et de jouir de leur +surprise quand ils ne savaient pas d'où le coup +partait. Il se plaisait à réparer les injustices +du sort, à faire pleurer de bonheur des familles +poursuivies par la malchance. Sans cesse il +complotait, tramait, machinait dans l'ombre, +avec une peur enfantine de se faire attraper +la main dans le sac. On n'a su la meilleure +part de ses exploits qu'après sa mort et combien +qu'on ne saura jamais.</p> + +<p>C'était là un vrai partageux! car il y en a +de deux sortes. Ceux qui aspirent à s'adjuger +une part du bien des autres sont nombreux et +vulgaires. Pour en être il suffit d'avoir beaucoup +d'appétit. Ceux qui ont soif de partager +leur propre bien avec ceux qui n'en ont pas sont +rares et précieux, car pour entrer dans cette +compagnie d'élite il faut être un brave et digne +cœur, détaché de soi-même, sensible au bonheur +comme au malheur de ses semblables. +Heureusement la race de ces partageux-là +n'est pas éteinte, et j'éprouve une satisfaction +sans mélange à leur rendre un hommage +qu'ils ne réclament pas.</p> + +<hr/> + + +<p>On m'excusera d'insister. Il fait bon se +soulager la bile de tant d'infamies, de tant de +calomnies, de tant de pessimisme, de tant de +charlatanisme, en reposant ses yeux sur +quelque chose de plus beau, en respirant le +parfum de ces coins perdus où fleurit la +simple bonté. Une dame étrangère, peu habituée +sans doute à la vie parisienne, me disait +naguère l'horreur que lui inspirait le spectacle +qui s'offrait ici à ses yeux: ces vilaines +affiches, ces méchants journaux, ces femmes +aux cheveux teints, cette foule qui se rue aux +courses, aux cafés-concerts, au jeu, à la corruption, +tout ce flot de vie superficielle et +mondaine. Elle ne prononça pas le mot de +Babylone, mais c'était sans doute par pitié +pour un des habitants de cette ville de perdition.—Hélas! +oui, ces choses sont tristes, +madame; mais vous n'avez pas tout vu.—Dieu +m'en garde! répliqua-t-elle.—Non, je voudrais +au contraire que vous puissiez tout voir, +car s'il y a des dessous très laids, il en est de +si réconfortants. Et tenez, changez seulement +de quartier, ou observez à d'autres heures. +Donnez-vous le spectacle du Paris matinal, +il vous fournira bien des éléments pour corriger +vos impressions sur le Paris noctambule. +Allez voir, entre tant d'autres laborieux, +les braves balayeurs, qui sortent à l'heure où +se retirent les noceurs et les escarpes. Voyez, +sous ces haillons, ces corps de cariatides, ces +figures austères! De quel sérieux ils balayent +les restes des festins de la nuit! On dirait des +prophètes au seuil de Balthazar. Il y a là des +femmes, beaucoup de vieillards. Quand il fait +froid, ils soufflent dans leurs doigts et recommencent +à trimer. Et ainsi tous les jours. +Ceux-là aussi sont habitants de Paris.—Allez +ensuite dans les faubourgs, dans les ateliers, +surtout dans les petits où le patron travaille +comme l'ouvrier. Voyez l'armée des travailleurs +marcher à sa besogne. Comme ces +jeunes filles sont vaillantes et descendent gaîment +de leurs quartiers lointains vers les +ateliers, les magasins, les bureaux de la ville.—Puis, +visitez les intérieurs, voyez à l'œuvre +la femme du peuple. Le salaire est modeste, +la demeure étroite, les enfants nombreux et +souvent l'homme est dur. Faites collection de +biographies de petites gens, de budgets de +petits ménages, regardez longtemps et regardez +bien.</p> + +<p>Allez ensuite voir les étudiants. Ceux que +vous avez vus faire tant de scandale dans les +rues sont nombreux, mais ceux qui travaillent +sont légion. Seulement ils restent chez eux; +on les ignore. Si vous saviez ce qu'on bûche +et peine au quartier latin! Vous avez vu des +journaux pleins du bruit que fait une certaine +jeunesse qui se dit studieuse. Les journaux +parlent bien de ceux qui cassent des vitres, +mais pourquoi parleraient-ils de ceux qui veillent +tard sur les problèmes de la science ou de +l'histoire? Cela n'intéresserait pas le public. +Tenez, lorsque parfois l'un d'entre eux, étudiant +en médecine, meurt victime du devoir +professionnel, cela se constate en deux lignes +dans les feuilles publiques. Une rixe d'ivrognes +prend une demi-colonne. Les moindres détails +en sont fixés, caressés. Il ne manque que +le portrait des héros, et même pas toujours!</p> + +<p>Je n'en finirais pas, si je voulais vous +signaler tout ce qu'il faudrait aller voir pour +avoir tout vu; il faudrait faire le tour de la +société entière, riches et pauvres, savants et +ignorants. Et certes alors vous ne jugeriez +plus si sévèrement. Paris est un monde, et, de +même que dans le monde en général, le bien +s'y cache, tandis que le mal s'y pavane. Quand +on regarde la surface, on se demande quelquefois +comment il se peut qu'il y ait tant +de canailles. Quand on va au fond, on +s'étonne au contraire que dans cette vie tourmentée, +obscure, et parfois horrible, il puisse +y avoir tant de vertus!</p> + +<hr/> + + +<p>Mais pourquoi m'appesantir sur ces choses? +N'est-ce pas faire de la réclame pour ceux +qui l'ont en horreur?—Ce n'est pas ainsi +qu'il faut me comprendre. Mon but le voici: +rendre attentif au bien ignoré, et surtout le +faire aimer, le faire pratiquer. L'homme est +perdu qui se complaît dans ce qui brille et +frappe les yeux: d'abord parce qu'il s'expose +à voir surtout le mal; ensuite parce qu'il s'habitue +à ne remarquer de bien que celui qui +cherche les regards et parce que facilement +il succombe à la tentation de vivre pour +paraître. Non seulement il faut se résigner à +l'obscurité, mais il faut l'aimer, si l'on ne veut +pas lentement glisser au rang du figurant de +théâtre qui n'observe son maintien que sous +l'œil des spectateurs et se dédommage dans +la coulisse des contraintes qu'il s'est imposées +en scène. Nous sommes là en présence d'un +des éléments essentiels de la vie morale. Et +ce que nous disons n'est pas seulement vrai +pour ceux qu'on appelle les humbles et dont le +sort est de n'être point remarqués. C'est vrai +encore et beaucoup plus pour les premiers +rôles. Si vous ne voulez pas être une brillante +inutilité, un homme de panache et de +galon, mais qui n'a rien dans le ventre, il +vous faut remplir votre premier rôle dans +l'esprit de simplicité du plus obscur de vos +collaborateurs. Quiconque ne vaut qu'aux +heures de parade, vaut moins que rien. Avons-nous +le périlleux honneur d'être en vue et de +marcher au premier rang; entretenons dans +notre vie avec d'autant plus de soin le sanctuaire +intérieur du bien ignoré. Donnons à +l'édifice dont nos semblables regardent la +façade une large assise de simplicité, de fidélité +humble. Et puis, restons près des inconnus +par la sympathie, par la reconnaissance! C'est +à eux que nous devons tout, n'est-il pas vrai? +je prends à témoin tous ceux qui ont fait dans +le domaine humain cette fortifiante expérience +que les pierres cachées dans le sol soutiennent +tout l'édifice. Tous ceux qui arrivent à +avoir une certaine valeur reconnue et publique +le doivent à quelques humbles ancêtres spirituels, +à quelques inspirateurs oubliés. Un petit +nombre d'êtres bons parmi lesquels il y a +souvent des paysans, des femmes, des vaincus +de l'existence, des parents aussi modestes que +vénérés, personnifient pour nous la belle et +noble vie. Leur exemple nous inspire et nous +soutient. Leur souvenir demeure à jamais +inséparable de notre for intérieur. Nous les +voyons aux heures douloureuses, courageux +et tranquilles et nos fardeaux nous semblent +plus légers. Ils se tiennent serrés autour de +nous, phalange invisible et aimée qui nous +empêche de broncher et de perdre pied dans +la bataille; et tous les jours ils nous prouvent +que le trésor de l'humanité, c'est le bien que +le monde ne connaît pas.</p> + + + + +<h2><a name="ch10" id="ch10"></a>X<br/> +Mondanité et vie d'intérieur.</h2> + + +<p>Du temps du second empire, il y avait dans +une de nos plus jolies sous-préfectures de +province, à très peu de distance d'une station +balnéaire fréquentée par l'empereur, un +maire fort respectable, et d'ailleurs intelligent, +auquel la tête tourna subitement quand +il pensa que le chef de l'État pourrait bien un +jour descendre dans sa maison. Jusque-là il +avait vécu, dans la vieille demeure paternelle, +en fils respectueux des moindres souvenirs. +Aussitôt que l'idée fixe de recevoir l'empereur +des Français se fut emparée de sa cervelle, il +devint un autre homme. Décidément, ce qui +lui avait semblé suffisant et même confortable, +toute cette simplicité aimée des parents +et des aïeux, apparut à ses yeux comme mesquine, +laide, méprisable. Impossible de faire +monter un empereur par cet escalier de bois, +de l'inviter à s'asseoir sur ces vieux fauteuils, +de permettre qu'il pose le pied sur ces tapis +surannés. Alors le maire appela l'architecte +et les maçons, fit attaquer les murs à coups +de pic, démolit des cloisons et créa un salon +hors de proportion, par le luxe et l'étendue, +avec le reste de la maison. Il se retira avec sa +famille dans quelques pièces étriquées où gens +et meubles, entassés malgré eux, se gênaient +mutuellement. Puis, ayant par ce coup de tête +vidé sa bourse et bouleversé son intérieur, il +attendit l'hôte impérial. Hélas! il vit bien +arriver la fin de l'empire, mais l'empereur +non pas.</p> + +<p>La folie de ce pauvre homme n'est pas +aussi rare que l'on pourrait penser. Sont, +comme lui, fous du cerveau, tous ceux qui +sacrifient leur vie d'intérieur à la mondanité.</p> + +<p>Le danger d'un pareil sacrifice est plus +menaçant en des temps plus agités. Nos contemporains +y sont constamment exposés et un +grand nombre y succombent. Que de trésors +de famille ont été gaspillés en pure perte, pour +satisfaire des conventions ou des ambitions +mondaines, et le bonheur auquel on prétendait +préparer son entrée par ces sacrifices +impies, s'est fait attendre toujours. C'est faire +un marché de dupe que de livrer le foyer de la +famille, de laisser les bonnes traditions tomber +en désuétude, d'abandonner les simples coutumes +domestiques. La place de la vie d'intérieur +est telle dans la société, qu'il suffit de +l'affaiblir pour que le trouble se fasse sentir +dans l'organisme social tout entier. Pour jouir +d'un développement normal, cet organisme a +besoin qu'on lui fournisse des individus bien +trempés, ayant leur valeur propre, leur marque +personnelle. Autrement la société devient un +troupeau et quelquefois un troupeau sans +berger. Mais où l'individu puisera-t-il son originalité, +ce quelque chose d'unique, qui, réuni +aux qualités distinctives des autres, constitue +la richesse et la solidité d'un milieu? Il ne +peut les puiser que dans la famille. Détruisez +cette constellation de pratiques et de souvenirs, +qui font de chaque intérieur comme un +climat en miniature, vous tarissez les sources +du caractère, vous coupez les racines mêmes +de l'esprit public.</p> + +<p>Il importe à la patrie que chaque foyer soit +un monde profond, respecté, communiquant +à ses membres une empreinte morale ineffaçable. +Mais avant de poursuivre, écartons ici +un malentendu. L'esprit de famille, comme +toutes les plus belles choses, a sa caricature +qui se nomme l'égoïsme domestique. Certaines +familles sont comme des citadelles fermées +où l'on s'est organisé pour l'exploitation +du monde extérieur. Tout ce qui ne les +concerne pas elles-mêmes directement leur +est indifférent. Elles se trouvent à l'état de +colons, je dirai presque d'intrus, dans la +société où elles vivent. Leur particularisme +est poussé à un tel excès qu'elles forment des +ennemis du genre humain. Au petit pied, elles +ressemblent à ces puissantes sociétés formées +de loin en loin à travers l'histoire, qui s'emparèrent +de l'empire du monde et pour qui +rien ne comptait qu'elles mêmes. C'est cet +esprit-là qui a fait quelquefois considérer la +famille comme un repaire de l'égoïsme qu'il +fallait détruire pour le salut de la société. +Mais, de même qu'il y a un abîme entre l'esprit +de corps et l'esprit de parti, il y a un +abîme entre l'esprit de famille et l'esprit de +coterie familiale.</p> + +<hr/> + + +<p>Or c'est de l'esprit de famille qu'il s'agit +ici. Rien au monde ne le vaut. Car il contient +en germe toutes ces grandes et simples vertus +qui assurent la durée et la puissance des institutions +sociales. À la base même de l'esprit +de famille se trouve le respect du passé, car +ce qu'une famille a de meilleur ce sont les +souvenirs communs. Capital intangible, indivisible, +inaliénable, ces souvenirs constituent +un dépôt sacré. Chacun des membres de la +famille doit les considérer comme ce qu'il a +de plus précieux. Ils existent sous une double +forme: dans l'idée et dans le fait. On les rencontre +dans le langage, les ornières de la +pensée, les sentiments, les instincts même. +Et sous une forme matérielle on les voit +représentés par des portraits, des meubles, +des constructions, des costumes, des chants. +Aux yeux des profanes, ce n'est rien; aux +yeux de ceux qui savent apprécier les choses +de la vie de famille, ce sont des reliques qu'on +ne doit abandonner à aucun prix.</p> + +<p>Mais que se passe-t-il en général dans le +monde où nous vivons? La mondanité fait la +guerre à l'esprit de famille. Toutes les luttes +sont poignantes; je n'en connais pas de plus +passionnante que celle-là.—Par les grands +moyens comme par les petits, par toutes +sortes d'habitudes nouvelles, d'exigences, de +prétentions, l'esprit mondain fait irruption +dans le sanctuaire domestique. Quels sont les +droits de cet étranger? ses titres? Sur quoi +peut-il appuyer ses revendications péremptoires? +C'est ce qu'en général on néglige de +se demander. On a tort. Nous nous comportons +à l'égard de l'envahisseur comme les +pauvres gens très simples à l'égard d'un visiteur +fastueux. Pour cet hôte encombrant d'un +jour, ils pillent leur jardin, bourrent leurs +domestiques et leurs enfants, négligent leur +travail. Conduite injuste et maladroite. Il faut +avoir le courage de rester ce qu'on est, en face +de n'importe qui.</p> + +<p>L'esprit mondain a toutes les impudences. +Voici un intérieur simple qui a formé et +forme encore des caractères de marque. Les +hommes, les meubles, les habitudes, tout s'y +tient. Par le mariage, par des relations d'affaires +ou de plaisir, l'esprit mondain y pénètre. +Il y trouve tout vieilli, gauche, naïf. Cela +manque de modernité. D'abord il se borne à +la critique, à la raillerie spirituelle. Mais c'est +le moment le plus dangereux. Prenez garde +à vous, voilà l'ennemi! Si vous vous laissez +le moins du monde entamer par ses raisons, +demain vous sacrifierez un meuble, après-demain +une bonne vieille tradition, et peu à +peu les chères reliques du cœur, les objets +familiers, et avec eux la piété filiale, s'en iront +chez le marchand de bric-à-brac.</p> + +<p>Dans les habitudes nouvelles et le milieu +changé, vos amis d'autrefois, vos vieux +parents seront dépaysés. Vous ferez un pas +de plus en les remisant à leur tour: la mondanité +supprime les vieux. Ainsi pourvu d'un +cadre absolument transformé, vous serez +vous-même étonné de vous y voir. Cela ne +vous rappellera rien; mais ce sera correct, et +l'esprit mondain, du moins, se déclarera satisfait. +Hélas! c'est ce qui vous trompe. Après +avoir fait jeter de purs trésors comme une +vile ferraille, il vous trouvera emprunté sous +votre livrée neuve, et s'empressera de vous +faire sentir tout le ridicule d'une telle situation. +Mieux eût valu avoir, dès l'abord, le courage +de votre opinion et défendre votre intérieur.</p> + +<p>Beaucoup de jeunes gens, en se mariant, +cèdent aux inspirations de l'esprit mondain. +Leurs parents leur avaient donné l'exemple +d'une vie modeste; mais la nouvelle génération +croit affirmer ses droits à l'existence et à +la liberté en répudiant un genre de vie à ses +yeux trop patriarcal. Elle s'efforce donc de +s'installer à la dernière mode, à grands frais et +se défait à vil prix d'objets utiles. Au lieu de +remplir sa maison de choses qui nous disent: +Souviens-toi! on les garnit de meubles tout +neufs auxquels aucune pensée encore ne se +rattache. Je me trompe, ces objets sont souvent +comme les symboles de la vie facile et +superficielle. On respire au milieu d'eux je ne +sais quelle vapeur capiteuse de mondanité. +Ils rappellent la vie du dehors, le grand train, +le tourbillon. Et fût-on disposé à les oublier +parfois, ils y ramènent la pensée et nous disent +en un autre sens: Souviens-toi! n'oublie pas +l'heure du club, des spectacles, des courses. +L'intérieur s'organise donc de telle sorte qu'il +devient le pied-à-terre où l'on vient se +reposer un peu entre deux absences prolongées. +Il ne fait pas bon y rester longtemps. +Comme il n'a pas d'âme il ne parle pas à +l'âme. Le temps de dormir, de manger, et vite +il faut en sortir. On y deviendrait somnolent, +casanier.</p> + +<p>Chacun connaît des gens qui ont la rage +de sortir, qui croiraient que le monde va +s'arrêter s'ils ne figuraient pas partout. Rester +chez eux est leur pire corvée, ils ne peuvent +pas s'y voir en peinture. L'horreur de la vie +d'intérieur les tient au point, qu'ils préfèrent +payer pour s'ennuyer dehors, que de s'amuser +chez eux gratuitement.</p> + +<hr/> + + +<p>Peu à peu, une société dérive ainsi vers la +vie par troupeaux, qu'il ne faut pas confondre +avec la vie publique. La vie par troupeaux +est quelconque comme celle des essaims de +mouches au soleil. Rien ne ressemble plus à +la vie mondaine d'un homme que la vie mondaine +d'un autre homme. Et cette universelle +banalité détruit l'essence même d'un esprit +public. On n'a pas besoin de faire de bien +longs voyages pour constater les ravages que +l'esprit de mondanité a faits dans la société +contemporaine, et si nous avons si peu de +fonds, d'équilibre, de calme bon sens, d'initiative, +une des grosses raisons en est dans la +diminution de la vie d'intérieur. Les masses +ont emboîté le pas derrière le beau monde. +Le peuple est devenu mondain. Car c'est de +la mondanité que de quitter son chez-soi pour +aller vivre au cabaret. La misère, le vicieux +état des habitations ne suffisent pas à expliquer +le courant qui emporte chacun hors du +home. Pourquoi le paysan déserte-t-il pour +l'auberge la maison où son père et son aïeul +se plaisaient tant? La demeure est restée la +même; c'est le même feu dans la même cheminée; +d'où vient qu'il n'éclaire plus qu'un +cercle incomplet, au lieu des veillées de jadis +où jeunes et vieux se coudoyaient? Quelque +chose s'est modifié dans l'esprit des hommes. +Cédant à leurs désirs malsains, ils ont rompu +avec la simplicité. Les pères ont quitté leur +poste d'honneur, la femme végète près de +l'âtre solitaire, et les enfants se querellent en +attendant qu'ils puissent à leur tour s'en aller +chacun de leur côté.</p> + +<p>Il nous faut réapprendre la vie d'intérieur +et le prix des traditions domestiques. Une +pieuse sollicitude a consacré certains monuments, +seuls restes du passé parmi nous. De +même les costumes anciens, les dialectes provinciaux, +les vieilles chansons ont trouvé, +avant de disparaître du monde, des mains +pieuses pour les recueillir. Que l'on fait bien +de garder ces miettes d'un grand passé, ces +vestiges de l'âme des aïeux! Faisons de même +pour les traditions de famille, sauvons et faisons +durer autant que possible tout ce qui +subsiste encore de patriarcal, n'importe sous +quelle forme!</p> + +<hr/> + + +<p>Mais tout le monde n'a pas de tradition à +garder. Raison de plus pour redoubler d'efforts +dans la constitution et la culture de la vie de +famille. On n'a besoin pour cela ni d'être +nombreux, ni d'être largement installés. Pour +créer un intérieur, il faut avoir l'esprit d'intérieur. +De même que le moindre village peut +avoir son histoire, son empreinte morale, de +même le plus petit intérieur peut avoir son +âme. Oh! l'esprit des lieux, l'atmosphère qui +nous environne dans les demeures humaines! +Quel monde de mystères! Ici, dès le seuil, +vous êtes pénétré de froid, le malaise vous +gagne. Quelque chose d'insaisissable vous +repousse. Là, aussitôt que vous avez fermé la +porte sur vous, la bienveillance et la bonne +humeur vous environnent. On dit que les +murs ont des oreilles. Ils ont aussi leur voix, +leur muette éloquence. Sur tout ce que contient +une demeure flotte l'esprit des gens. Et +je vois une preuve de la puissance de cet +esprit jusque dans les intérieurs de garçons et +de femmes qui vivent isolés. Quel abîme entre +une chambre et une autre chambre! Ici, de +l'inertie, de l'indifférence, du terre à terre; la +devise de l'habitant est écrite jusque dans sa +façon d'arranger ses livres et ses photographies: +<i>Tout m'est égal.</i> Là, c'est la joie de +vivre, l'entrain communicatif; le visiteur sent +quelque chose lui dire sous mille formes: qui +que tu sois, hôte d'une heure, je te veux du +bien, que la paix soit sur toi!</p> + +<p>On ne dira jamais assez la puissance de la +vie d'intérieur, l'influence d'une fleur aimée et +cultivée sur la fenêtre, le charme d'un vieux +fauteuil où le grand-père s'est assis, offrant +ses vieilles mains ridées aux baisers des petits +enfants joufflus. Pauvres modernes! toujours +en déménagement ou en transformation! Nous +qui, à force de modifier la figure de nos villes, +de nos maisons, de nos coutumes, de nos +croyances, n'avons plus où reposer nos têtes, +n'augmentons pas la tristesse et le vide de +nos existences incertaines en abandonnant +la vie d'intérieur. Rallumons la flamme au +foyer éteint, créons-nous des abris inviolés, +des nids chauds où les enfants deviennent des +hommes, où l'amour trouve une cachette, la +vieillesse un repos, la prière un autel et la +patrie un culte!</p> + + + + +<h2><a name="ch11" id="ch11"></a>XI<br/> +La beauté simple.</h2> + + +<p>Quelques-uns pourraient protester au nom +de l'esthétique contre l'organisation de la vie +simple, ou nous opposer la théorie du luxe +utile, providence des affaires, grand nourricier +des arts, ornement des sociétés civilisées. +Nous tenons à leur répondre d'avance par +quelques brèves remarques.</p> + +<p>On se sera sans doute aperçu que l'esprit +qui anime ces pages n'est point l'esprit utilitaire. +Ce serait une erreur de penser que la +simplicité que nous recherchons, ait quelque +chose de commun avec celle que s'imposent +les avares par ladrerie et les esprits étroits +par faux rigorisme. Pour les premiers, la vie +simple c'est la vie à bon marché. Pour les +autres, elle est une existence terne et végétative +où le mérite consiste à se priver de tout +ce qui sourit, brille et charme.</p> + +<p>Il ne nous déplaît point que ceux qui ont +beaucoup de moyens, mettent leur fortune en +circulation au lieu de thésauriser, et fassent +vivre le commerce et prospérer les beaux-arts. +Après tout, ils tirent un excellent parti de +leur situation privilégiée. Ce que nous combattons +c'est la prodigalité stupide, l'usage +égoïste des richesses et surtout la recherche +du superflu par ceux qui ont besoin de soigner +avant tout le nécessaire. Le luxe d'un +Mécène ne saurait avoir la même influence sur +une société, que celui d'un vulgaire jouisseur +qui étonne ses contemporains par le faste de +sa vie et la folie de ses gaspillages. Un même +terme désigne ici des choses fort différentes. +Semer l'argent n'est pas tout; il y a des +façons de le semer qui ennoblissent les hommes +et d'autres qui les avilissent. Semer +l'argent, du reste, cela suppose qu'on en est +abondamment pourvu. Lorsque l'amour de +la vie somptueuse s'empare de ceux qui disposent +de moyens limités, la question change +singulièrement. Et, ce qui nous frappe en +ce temps-ci, c'est la rage de dépenser leur +bien chez ceux qui devraient le ménager. Que +la munificence soit un bienfait social: nous +l'accordons volontiers. Qu'il puisse même, à la +rigueur, être soutenu que la prodigalité de certains +riches est comme une soupape destinée à +laisser écouler le trop-plein: nous n'essaierons +pas de le contester. Nous constatons seulement +qu'il y a trop de gens qui jouent de la +soupape alors qu'il serait de leur intérêt +et de leur devoir de pratiquer l'économie: +leur luxe et leur amour du luxe sont un +malheur privé et un danger public.</p> + +<hr/> + + +<p>Voilà pour le luxe utile.</p> + +<p>Nous désirons nous expliquer maintenant +sur la question d'esthétique, oh bien modestement, +et sans empiéter sur le terrain des +spécialistes. Par une illusion trop commune, +on considère la simplicité et la beauté comme +deux rivales. Mais simple n'est pas synonyme +de laid, pas plus que luxueux, surchargé, +recherché, coûteux n'est synonyme de beau. +Nos yeux sont blessés par le spectacle criard +d'une beauté tapageuse, d'un art vénal, d'un +luxe sans grâce et sans esprit. La richesse +alliée au mauvais goût nous fait quelquefois +regretter qu'on ait eu entre les mains tant +d'argent pour provoquer la création d'une si +prodigieuse quantité d'œuvres de bas étage. +Notre art contemporain souffre du manque de +simplicité aussi bien que notre littérature: +trop d'ornements ajoutés, de fioritures contournées, +d'imaginations tourmentées. Rarement, +dans les lignes, les formes, les couleurs, +il nous est donné de contempler cette +simplicité alliée à la perfection, qui s'impose +au regard comme l'évidence s'impose à l'esprit. +Nous avons besoin de nous retremper +dans l'idéale pureté de la beauté immortelle, +qui met son stigmate sur les chefs-d'œuvre +et dont un seul rayon vaut mieux que toutes +les exhibitions pompeuses.</p> + +<hr/> + + +<p>Toutefois ce qui nous tient le plus à cœur +ici, c'est de parler de l'esthétique ordinaire de +la vie, du soin qu'il faut mettre à orner l'habitation +et la personne humaine, pour donner à +l'existence ce lustre sans lequel elle n'a pas +de charme. Car il n'est pas indifférent que +l'homme ait ou non souci de ce superflu nécessaire. +C'est à cela qu'on reconnaît s'il met de +l'âme dans sa vie. Loin de considérer comme +une préoccupation inutile celle qui nous fait +embellir, soigner, poétiser les formes, je pense +qu'il faut l'entretenir autant que possible. +La nature même nous donne l'exemple, et +l'homme qui affecterait du mépris pour ce +fragile éclat de beauté dont nous ornons nos +jours rapides, s'écarterait des intentions de +Celui qui a mis le même soin et le même +amour à peindre la fleur éphémère que les +montagnes éternelles.</p> + +<p>Mais il ne faut pas tomber dans la tentation +grossière qui nous fait confondre la beauté +vraie avec ce qui n'en a que le nom. La +beauté et la poésie de l'existence tiennent au +sens que nous lui donnons. Nos maisons, +notre table et notre toilette doivent traduire +des intentions. Pour y mettre ces intentions +il faut les avoir d'abord. Celui qui les possède +sait les faire apercevoir par les moyens les +plus simples. On n'a pas besoin d'être riche +pour donner de la grâce et du charme à son +habitation et à ses costumes. Il suffit pour +cela d'avoir du goût et de la bonté. Nous +touchons ici à un point très important pour +chacun, mais qui, peut-être, intéresse les +femmes dans une plus grande mesure que +les hommes.</p> + +<p>Ceux qui engagent les femmes à se vêtir +d'étoffes grossières, à enfermer leur corps +dans des vêtements dont la plate uniformité +rappelle les sacs, violentent la nature dans +ce qu'elle a de plus sacré et méconnaissent +complètement l'esprit des choses. Si le vêtement +n'était qu'une précaution pour s'abriter +du froid ou de la pluie, une toile d'emballage +ou une peau de bête suffirait. Mais il est +bien plus que cela. L'homme dans tout ce +qu'il fait, se met tout entier: il transforme en +signes les choses dont il se sert. L'habit n'est +pas une simple couverture, c'est un symbole. +J'en atteste toute la flore si riche des costumes +nationaux et provinciaux, et de ceux que portaient +nos anciennes corporations. La toilette, +elle aussi, a quelque chose à nous dire. Plus +elle contient de sens, mieux elle vaut. Pour +qu'elle soit vraiment belle, il faut donc qu'elle +nous annonce de bonnes choses, des choses +personnelles et vraies. Mettez-y tout l'argent +du monde, si elle est quelconque, sans rapport +avec celle qui la porte, elle n'est qu'un +masque et un affublement. L'excès de la +mode, en faisant disparaître complètement la +personne féminine sous des ornements de +pure convention, la dépouille de son attrait +principal. Il résulte de cet abus que plusieurs +choses que les femmes trouvent très jolies, +font autant de tort à leur beauté qu'à la bourse +de leurs maris ou de leurs parents.</p> + +<p>Que diriez-vous d'une jeune fille qui se servirait +pour exprimer sa pensée de termes +fort choisis, exquis même, mais reproduisant +textuellement les phrases d'un manuel de +conversation? Quel charme pourrait avoir +pour vous ce langage emprunté? L'effet des +toilettes, bien faites en elles-mêmes, mais qui +se retrouvent indistinctement sur toutes les +personnes, est exactement le même.</p> + +<p>Je ne résiste pas à la tentation de citer ici +un passage de Camille Lemonnier qui se rapporte +à mon idée:</p> + +<p>«La nature a mis aux doigts de la femme +un art charmant, qu'elle sait d'instinct, et qui +est son art à elle, comme la soie est à la chenille, +ou la dentelle à l'agile et fine araignée… +Elle est le poète, l'artiste de sa grâce et de sa +candeur; elle est la fileuse du mystère dont +s'habille son goût de plaire. Tout le talent +qu'elle met à ressembler à l'homme dans les +autres arts ne vaudra jamais l'esprit et la +trouvaille d'un rien d'étoffe qu'elle chiffonne.</p> + +<p>«Eh bien, je voudrais que cet art-là fût +autrement honoré. De même que l'éducation +devrait consister à penser avec son esprit, à +sentir avec son cœur, à exprimer la petite +chose personnelle, le moi intime, latent, +qu'au contraire on refoule, on nivelle en vue +de la conformité, je voudrais que l'apprentie +jeune femme, la maman de plus tard, fût de +bonne heure la petite esthète de cette esthétique +de la toilette, sa propre habilleuse, elle +qui, un jour, sera l'habilleuse de ses enfants… +Mais, avec le goût et le don d'improviser, de +se personnaliser en ce chef-d'œuvre de l'adresse +et de la personnalité féminine: une +robe… sans quoi, la femme n'est plus qu'un +paquet de chiffons.»</p> + +<p>La robe qu'on a faite soi-même est presque +toujours celle qui vous sied le mieux et, en tout +cas, celle qui vous fait le plus de plaisir. C'est +ce qu'oublient trop souvent nos femmes. L'ouvrière +et la paysanne commettent la même +erreur. Depuis que l'une et l'autre s'habillent +chez les couturières et les modistes qui leur +vendent des imitations fort douteuses de la +grande mode, la grâce a presque disparu du +costume populaire. Et pourtant y a-t-il au +monde quelque chose qui ait davantage le +don de plaire que la fraîche apparition d'une +jeune ouvrière ou d'une jeune fille des champs, +vêtues à la mode de leur pays et belles de leur +seule simplicité?</p> + +<p>Ces mêmes réflexions peuvent s'appliquer à +la façon d'arranger et de décorer son habitation. +S'il y a des toilettes qui révèlent toute +une conception de la vie, des chapeaux qui +sont des poèmes, des nœuds qui sont des +cocardes, il y a aussi des arrangements de +maison qui, à leur manière, parlent à l'esprit. +Pourquoi, sous prétexte d'embellir nos demeures, +leur enlèverions-nous ce caractère +personnel qui a toujours sa valeur? Pourquoi +assimiler nos chambres à des chambres d'hôtel +ou nos salons à des intérieurs de gare, à force +d'y faire prédominer un type uniforme de +beauté officielle?</p> + +<p>Quel malheur que de se promener à travers +les maisons d'une ville, les villes d'un +pays, les pays de tout un vaste continent et +de rencontrer partout certaines formes identiques, +inévitables, irritantes par leur multiplication! +Comme l'esthétique gagnerait à plus +de simplicité! Au lieu de ce luxe de pacotille, +de tous ces ornements prétentieux mais insipides +de banalité, nous aurions une diversité +infinie. D'heureuses trouvailles frapperaient +nos yeux. L'imprévu sous ses mille formes +nous réjouirait et nous retrouverions le secret +d'imprimer à une tapisserie, à un meuble, à +un toit de maison, ce cachet de la personnalité +humaine qui donne à certaines vieilleries un +prix inestimable.</p> + +<p>Continuons et passons pour terminer à des +choses plus simples encore, je veux parler +des petits détails du ménage que plusieurs +jeunes personnes de ce temps trouvent si peu +poétiques. Leur mépris des occupations matérielles, +des modestes soins que réclame un +intérieur, provient d'une confusion fort commune, +mais non moins funeste. Cette confusion +consiste à penser que la poésie et la +beauté sont dans les choses ou n'y sont pas. +Il y a des occupations distinguées, gracieuses, +comme de cultiver les lettres, jouer de la +harpe; et des occupations grossières, disgracieuses, +comme de cirer les souliers, balayer +sa chambre, ou surveiller son pot-au-feu. +Erreur puérile! ni la harpe ni le balai ne font +rien à l'affaire, tout dépend de la main qui +les tient et de l'esprit qui anime cette main. +La poésie n'est pas dans les choses: elle est +en nous. Il faut l'imposer aux objets comme +le sculpteur impose son rêve au marbre. Si +notre vie et nos occupations demeurent trop +souvent sans charme malgré leur distinction +extérieure, c'est parce que nous n'avons rien +su y mettre. Le comble de l'art est de faire +vivre ce qui est inerte, d'apprivoiser ce qui +est sauvage. Je voudrais que nos jeunes filles +s'appliquent à développer en elles l'art vraiment +féminin de donner une âme aux choses +qui n'en ont pas. Le triomphe de la grâce, +chez la femme, est dans cette œuvre-là. Seule, +la femme sait mettre dans une maison ce je +ne sais quoi dont la vertu a fait dire au poète: +«Le toit s'égaie et rit». On dit qu'il n'y a +pas de fées, ou qu'il n'y en a plus, mais on +ne sait pas ce qu'on dit. Le modèle original +des fées chantées par les poètes, ils l'ont trouvé +et le trouvent encore parmi ces aimables mortelles +qui savent pétrir la pâte avec énergie, +raccommoder les accrocs avec bonté, soigner +les malades en souriant, mettre de la grâce +dans un ruban et de l'esprit dans une friture.</p> + +<hr/> + + +<p>Il est bien certain que la culture des beaux-arts +a quelque chose de moralisant et que nos +pensées et nos actes s'imprègnent à la longue +de ce qui frappe nos yeux. Mais l'exercice des +arts et la contemplation de leurs produits sont +un privilège réservé à quelques-uns. Il n'est +pas donné à chacun de posséder, de comprendre +ou de créer de belles choses. Mais il +est un genre de beauté humaine qui peut pénétrer +partout: c'est la beauté qui naît dans les +mains de nos femmes et de nos filles. Sans +cette beauté qu'est la maison la plus ornée? +une habitation froide. Avec elle, le home le +plus dénudé s'anime et s'éclaire. Parmi les +forces capables d'ennoblir et de transformer +les volontés, d'augmenter le bonheur, il n'en +est peut-être aucune d'un emploi plus universel. +Elle sait se faire valoir au moyen des +plus pauvres instruments, au milieu des pires +difficultés. Lorsque la chambre est petite, le +budget restreint, la table modeste, une femme +qui a le don trouve moyen d'y faire régner +de l'ordre, de la propreté, de la bienséance. +Elle met du soin et de l'art dans tout ce +qu'elle entreprend. Bien faire ce que l'on fait +n'est pas à ses yeux le privilège des riches, +mais le droit de tous. C'est pour cela qu'elle +en use et qu'elle sait donner à son intérieur +une dignité et un agrément que n'atteignent +pas les maisons fortunées, où tout est abandonné +aux mercenaires.</p> + +<p>La vie ainsi comprise ne tarde pas à se +révéler riche en beautés inconnues, en attraits, +en satisfactions intimes. Être soi-même, réaliser +dans son milieu naturel le genre de +beauté qu'il comporte: voilà l'idéal. Comme +la mission de la femme grandit en profondeur +et en signification, lorsqu'elle se résume +ainsi à mettre de l'âme dans les choses et à +donner à cette âme de bonté, comme symbole +extérieur, ces procédés agréables et délicats +auxquels le plus brutal des êtres est sensible! +Cela ne vaut-il pas mieux que d'envier ce +qu'on n'a pas et d'appliquer son désir à l'imitation +maladroite d'un ornement étranger?</p> + + + + +<h2><a name="ch12" id="ch12"></a>XII<br/> +L'orgueil et la simplicité dans les rapports sociaux.</h2> + + +<p>Il serait peut-être difficile de trouver un +sujet mieux qualifié que l'orgueil pour prouver +que les obstacles à une vie meilleure, plus +apaisée et plus forte, sont plutôt en nous que +dans les circonstances. La diversité, et surtout +le contraste des situations sociales font +surgir inévitablement toutes sortes de conflits. +Mais combien les rapports entre membres +d'une même société ne seraient-ils pas, malgré +tout, simplifiés si nous mettions un autre +esprit dans le cadre tracé des nécessités extérieures! +Persuadons-nous bien que ce ne sont +pas avant tout les différences de classes, +de fonctions, les formes si dissemblables +de leurs destinées qui brouillent les hommes. +Si tel était le cas on verrait une paix +idyllique régner entre collègues, camarades, +et toutes gens d'intérêts analogues et de sort +pareil. Chacun sait très bien au contraire que +les querelles les plus acharnées sont celles +qui s'élèvent entre semblables et qu'il n'y a +pire guerre que la guerre intestine. Mais ce +qui empêche les hommes de s'entendre, c'est +avant tout l'orgueil. L'orgueil fait de l'homme +un hérisson qui ne peut toucher à autrui sans +le blesser. Parlons d'abord de l'orgueil des +grands.</p> + +<p>Ce qui me déplaît dans ce riche qui passe +en carrosse, n'est ni son équipage, ni sa toilette, +ni le nombre et la prestance de sa domesticité: +c'est son mépris. Qu'il possède une +grande fortune, cela ne me blesse que si j'ai le +caractère mal fait; mais qu'il m'éclabousse, +me passe sur le corps, fasse paraître dans +toute son attitude que je ne compte pour rien +à ses yeux, parce que je ne suis pas riche +comme lui, voilà ce qui m'indispose à bon droit. +Il m'impose après tout une souffrance, et une +souffrance inutile. Il m'humilie et m'insulte +gratuitement. Ce n'est pas ce qu'il y a de vulgaire, +mais ce qu'il y a de plus noble en moi +qui se soulève en face de cet orgueil blessant. +Ne m'accusez pas d'envie, je n'en ressens +aucune: c'est ma dignité d'homme qui est +atteinte. Inutile de chercher bien loin pour +illustrer ces impressions. Tout homme qui a +vu la vie en a rapporté de nombreuses expériences +qui justifieront nos dires à ses yeux. +Dans certains milieux voués aux intérêts +matériels, l'orgueil de la richesse domine à +tel point que les hommes se cotent entre eux +comme on cote des valeurs en bourse. L'estime +est mesurée au contenu du coffre-fort. La +bonne société se compose des grosses fortunes, +la société moyenne, des fortunes +moyennes. Viennent ensuite les gens de peu +et les gens de rien. On se traite en toute occasion +d'après ce principe-là. Et celui qui, relativement +riche, a fait éprouver son dédain à +moins opulent que lui, est abreuvé à son tour +du dédain de ses supérieurs en fortune. Ainsi +la rage de se comparer sévit du sommet à la +base. Un milieu pareil est comme préparé à +souhait pour la culture des plus mauvais sentiments: +mais ce n'est pas la richesse, c'est +l'esprit qu'on y met qu'il faut accuser. Certains +riches n'ont pas cette conception grossière, +surtout ceux qui, de père en fils, sont +habitués à l'aisance. Mais ils oublient qu'il y +a une certaine délicatesse à ne pas trop faire +parler les contrastes. À supposer qu'il n'y ait +aucun mal à jouir d'un large superflu, est-il +indispensable d'étaler ce superflu, d'en choquer +surtout les yeux de ceux qui n'ont pas +le nécessaire, d'afficher son luxe tout près de +la pauvreté? Le bon goût et une sorte de +pudeur empêcheront toujours un homme bien +portant de parler de son appétit vigoureux, de +son bon sommeil, de sa joie de vivre, auprès +de quelqu'un qui s'en va de la consomption. +Beaucoup de gens riches manquent de tact +quelquefois et par là même de pitié et de prudence? +Ne sont-ils pas dès lors mal inspirés +en se plaignant de l'envie, après avoir tout fait +pour la provoquer?</p> + +<p>Mais ce dont on manque surtout c'est de +discernement, lorsqu'on met son orgueil dans +sa fortune ou qu'on se laisse aller inconsciemment +aux séductions du luxe. D'abord, c'est +tomber dans une confusion puérile que de +considérer la richesse comme une qualité +personnelle. On ne saurait se méprendre d'une +façon plus naïve sur la valeur réciproque de +l'enveloppe et du contenu. Je ne veux point +m'appesantir sur cette question: elle est trop +pénible. Et pourtant peut-on s'empêcher de +dire aux intéressés?—Prenez garde, ne confondez +pas ce que vous possédez avec ce que +vous êtes. Connaissez mieux les dessous des +splendeurs du monde afin d'en percevoir avec +force la misère morale et l'enfantillage. L'orgueil +nous dresse en vérité des pièges trop +ridicules. Il faut se méfier d'un compagnon +qui nous rend haïssables au prochain et qui +nous fait perdre la clairvoyance.</p> + +<p>Celui qui se livre à l'orgueil des richesses +oublie ensuite un autre point, le plus important +de tous: c'est que posséder est une fonction +sociale. Sans doute, la propriété individuelle +est aussi légitime que l'existence même +de l'individu et que sa liberté. Ces deux choses +sont inséparables et c'est une utopie grosse +de dangers que de s'attaquer à des bases si élémentaires +de toute vie. Mais l'individu tient à +la société par toutes ses fibres, et tout ce qu'il +fait il doit le faire en vue de l'ensemble. Posséder, +est donc moins un privilège dont il convient +de se glorifier qu'une charge, dont il faut +sentir la gravité. De même qu'il y a un apprentissage +souvent difficile à faire pour exercer +toute fonction sociale, de même cette fonction +qu'on appelle la richesse exige un apprentissage. +C'est un art que de savoir posséder, un +des moins faciles à apprendre. La plupart des +gens, pauvres ou riches, s'imaginent que dans +l'opulence on n'a plus qu'à se laisser vivre. +C'est pour cela qu'il y a si peu d'hommes qui +savent être riches. Aux mains d'un trop grand +nombre, la richesse est, selon une joviale et +redoutable comparaison de Luther, comme +une harpe aux pattes d'un âne. Ils n'ont +aucune idée de la manière de s'en servir.</p> + +<p>Aussi lorsqu'on rencontre un homme +riche et simple en même temps, c'est-à-dire +qui considère sa richesse comme un moyen +de remplir sa mission humaine, il faut le +saluer respectueusement, car il est certainement +quelqu'un. Il a vaincu des obstacles, +surmonté des épreuves, triomphé dans des +tentations ou vulgaires ou subtiles. Il ne confond +pas le contenu de son porte-monnaie avec +celui de son cerveau ou de son cœur, et ce +n'est pas en chiffres qu'il estime ses semblables. +Sa situation exceptionnelle, loin de l'élever, +l'humilie parce qu'il sent bien tout ce +qui lui manque pour être tout à fait à la +hauteur de son devoir. Il est demeuré un +homme, c'est tout dire; il est accueillant, +secourable, et loin de faire de ses biens une +barrière qui le sépare du reste des hommes, +il en fait un moyen de s'en rapprocher toujours +davantage. Quoique le métier de riche +ait été singulièrement gâté par tant d'hommes +orgueilleux et égoïstes, celui-là parvient toujours +à se faire apprécier par quiconque n'est +pas insensible à la justice. Chacun en s'approchant +de lui et en le voyant vivre est +obligé de faire un retour sur soi-même et de +se demander: Que serais-je devenu dans une +situation pareille? Aurais-je cette modestie, +ce détachement, cette probité qui fait qu'on +en agit avec son propre bien comme s'il appartenait +aux autres? Tant qu'il y aura un monde +et une société humaine, tant qu'il y aura +d'âpres conflits d'intérêt, tant que l'envie et +l'égoïsme existeront sur la terre, rien ne sera +plus respectable que la richesse pénétrée par +l'esprit de simplicité. Elle fera plus que de se +faire pardonner: elle se fera aimer.</p> + +<hr/> + + +<p>Plus malfaisant que l'orgueil inspiré par la +richesse, est celui qu'inspire le pouvoir, et par +pouvoir j'entends ici toute puissance qu'un +homme a sur un autre homme, qu'elle soit +étendue ou bornée. Je ne vois aucun moyen +d'éviter qu'il y ait dans le monde des hommes +inégalement puissants. Tout organisme suppose +une hiérarchie des forces. Nous ne sortirons +jamais de là. Mais je crains que, si le +goût du pouvoir est très répandu, l'esprit du +pouvoir ne soit presque introuvable. À force +de le mal comprendre et d'en mésuser, ceux +qui détiennent une parcelle quelconque de +l'autorité en arrivent presque partout à la +compromettre.</p> + +<p>Le pouvoir exerce sur celui qui le détient +une influence très forte. Il faut qu'une tête +soit bien ferme pour ne pas en être troublée. +Cette sorte de démence qui s'emparait des +empereurs romains au temps de leur toute-puissance, +est une maladie universelle dont +les symptômes ont existé de tout temps. Dans +chaque homme un tyran sommeille et n'attend +pour se réveiller qu'une occasion propice. +Or le tyran c'est le pire ennemi de l'autorité, +parce qu'il nous en fournit la caricature intolérable. +De là une multitude de complications +sociales, de froissements et de haines. Tout +homme qui dit à ceux qui dépendent de lui: +tu feras ceci parce que telle est ma volonté, +ou mieux, parce que tel est mon bon plaisir, +fait œuvre mauvaise. Il y a en chacun de +nous quelque chose qui nous invite à résister +au pouvoir personnel, et ce quelque chose est +très respectable. Car au fond nous sommes +égaux et il n'est personne qui ait le droit +d'exiger de moi l'obéissance parce qu'il est +lui et que je suis moi: dans ce cas, son commandement +m'avilit et il n'est pas permis de +se laisser avilir.</p> + +<p>Il faut avoir vécu dans les écoles, les ateliers, +à l'armée, dans l'administration, avoir +suivi de près les relations entre maîtres et +domestiques, s'être arrêté un peu partout +où la suprématie de l'homme s'exerce sur +l'homme, pour se faire une idée du mal que +font ceux qui pratiquent le pouvoir avec arrogance. +De toute âme libre, ils font une âme +d'esclave, c'est-à-dire une âme de révolté. Et +il semble que cet effet funeste, antisocial, +se produise plus sûrement lorsque celui qui +commande est plus rapproché par le sort de +celui qui obéit. Le tyran le plus implacable +est le tyran au petit pied. Un chef d'atelier +ou un contremaître met plus de férocité dans +ses procédés qu'un directeur d'usine ou un +patron. Tel caporal est plus dur pour le +soldat que le colonel. Dans certaines maisons +où madame n'a pas beaucoup plus d'éducation +que sa bonne, il y a entre l'une et l'autre les +relations d'un forçat à un garde-chiourme. +Malheur partout à qui tombe entre les mains +d'un subalterne ivre de son autorité!</p> + +<p>On oublie trop que le premier devoir de +quiconque exerce le pouvoir c'est l'humilité. +La superbe n'est pas l'autorité. Ce n'est pas +nous qui sommes la loi. La loi est au-dessus +de toutes les têtes. Nous l'interprétons seulement, +mais pour la faire valoir aux yeux des +autres il faut d'abord que nous lui soyons +soumis nous-mêmes. Le commandement et +l'obéissance dans la société humaine ne sont +après tout que deux formes de la même vertu: +la servitude volontaire. La plupart du temps +on ne vous obéit pas parce que vous n'avez +pas obéi d'abord.</p> + +<p>Le secret de l'ascendant moral appartient à +ceux qui commandent avec simplicité. Ils adoucissent +par l'esprit la dureté du fait. Leur +pouvoir n'est ni dans le galon, ni dans le +titre, ni dans les mesures disciplinaires. Ils +ne se servent ni de la férule, ni des menaces +et pourtant ils obtiennent tout: pourquoi? +Parce que chacun sent qu'ils sont eux-mêmes +prêts à tout. Ce qui confère à un homme le +droit de demander à un autre homme le sacrifice +de son temps, de son argent, de ses passions +et même de sa vie, c'est que non seulement +il est lui-même résolu à tous ces sacrifices, +mais qu'il les a faits d'avance intérieurement. +Dans l'ordre que donne un homme +animé de cet esprit il y a je ne sais quelle +puissance qui se communique à celui qui doit +obéir à l'aide et faire son devoir.</p> + +<p>Dans tous les domaines de l'activité humaine, +il y a des chefs qui inspirent, soutiennent, +électrisent leurs soldats: sous leur direction, +une troupe fait des prodiges. On se sent +capable avec eux de tous les efforts, prêt à +passer par le feu, selon l'expression populaire, +et c'est avec enthousiasme qu'on y passerait.</p> + +<hr/> + + +<p>Mais il n'y a pas que l'orgueil des grands, +il y a aussi l'orgueil des petits, cette morgue +d'en bas qui est le digne pendant de celle +d'en haut. La racine de ces deux orgueils est +identique. L'homme qui dit: la loi c'est moi, +n'est pas seulement cet être altier, impérieux, +qui provoque l'insurrection par sa seule attitude; +c'est encore ce subalterne dont la mauvaise +tête ne veut admettre qu'il y ait quelque +chose au-dessus d'elle.</p> + +<p>Il y a positivement une quantité de gens que +toute supériorité irrite. Pour eux, tout avis +est une offense; toute critique, une imposture; +tout ordre, un attentat à leur liberté. Ils ne +sauraient souffrir de règle. Respecter quelque +chose ou quelqu'un leur semble une aberration +mentale. Ils nous disent à leur +manière: hors nous il n'y a de place pour +personne.</p> + +<p>De la famille des orgueilleux, sont aussi +tous ceux, intraitables et susceptibles à l'excès +qui, dans les conditions humbles, trouvent +que leurs supérieurs ne leur font jamais assez +d'honneur; que le meilleur et le plus humain +ne parvient pas à contenter et qui remplissent +leur devoir avec des airs de victimes. Au fond +de ces esprits chagrins, il y a trop d'amour-propre +mal placé. Ils ne savent pas tenir +leur poste simplement et compliquent leur +vie et celle de autres par des exigences ridicules +et d'injustes arrière-pensées.</p> + +<p>Quand on se donne la peine d'étudier les +hommes de près, on est surpris de constater +que l'orgueil ait tant de retraites parmi ceux +qu'il est convenu d'appeler les humbles. Telle +est la puissance de ce vice, qu'il parvient à +former autour de ceux qui vivent dans les +conditions les plus modestes, une épaisse +muraille qui les isole de leur prochain. Ils +sont là, retranchés, barricadés dans leurs +ambitions et leurs dédains, aussi inabordables +que les puissants de la terre derrière leurs +préjugés aristocratiques. Obscur ou illustre, +l'orgueil se drape dans sa royauté sombre +d'ennemi du genre humain. Il est le même +dans la misère et dans les grandeurs, impuissant +et solitaire, se méfiant de tous, compliquant +tout. Et jamais on ne pourra répéter +assez que s'il y a entre les classes différentes +tant de haine et d'hostilité, c'est moins +aux fatalités extérieures que nous le devons, +qu'à la fatalité intérieure. L'antagonisme des +intérêts et le contraste des situations creusent +des fossés entre nous, personne ne peut le +nier; mais l'orgueil transforme ces fossés en +abîmes, et au fond c'est lui seul qui crie +d'une rive à l'autre: il n'y a rien de commun +entre vous et nous.</p> + +<hr/> + + +<p>Nous n'en avons pas fini avec l'orgueil, +mais impossible de le peindre sous toutes ses +formes. Je lui en veux surtout lorsqu'il se mêle +au savoir et qu'il le stérilise. Nous devons le +savoir, comme la richesse et la puissance, à +nos semblables. C'est une force sociale qui +doit servir, et elle ne le peut que si ceux qui +savent, restent par le cœur près de ceux qui +ne savent pas. Quand le savoir se transforme +en instrument d'ambition, il se détruit lui-même.</p> + +<p>Que dire de l'orgueil des braves gens? car +il existe, et il rend la vertu même haïssable. +Le juste qui se repent du mal que font les +autres, demeure dans la solidarité et dans +la vérité sociale. Au contraire, le juste qui +méprise les autres pour leurs fautes et leurs +travers, se retranche de l'humanité, et ses +qualités, descendues au rang d'un vain ornement +de sa vanité, deviennent semblables à +ces richesses que la bonté n'inspire pas, à +cette autorité que ne tempère pas l'esprit +d'obéissance. Autant que le riche orgueilleux +et le maître arrogant, la vertu hautaine est +détestable. Elle compose à l'homme des +traits et une attitude où se révèle je ne sais +quoi de provocateur. Son exemple nous éloigne +au lieu de nous entraîner, et ceux qu'elle +daigne honorer de ses bienfaits se sentent +souffletés.</p> + +<p>Résumons-nous et concluons:</p> + +<p>C'est une erreur de penser que nos avantages +quels qu'ils soient doivent être mis au +service de notre vanité. Chacun d'eux constitue +pour celui qui en jouit une obligation +et non un motif de se glorifier. Les biens +matériels, le pouvoir, le savoir, les qualités +du cœur et de l'esprit deviennent autant de +causes de discorde lorsqu'ils servent à nourrir +l'orgueil. Ils ne restent bienfaisants que s'ils +sont pour ceux qui les possèdent des sujets +de modestie. Soyons humbles si nous possédons +beaucoup, parce que cela prouve que +nous sommes débiteurs: tout ce qu'un homme +possède il le doit à quelqu'un, et sommes-nous +sûrs de pouvoir payer nos dettes?</p> + +<p>Soyons humbles si nous sommes revêtus +d'importantes fonctions et si nous tenons +dans nos mains le sort des autres, car il est +impossible qu'un homme clairvoyant ne se +sente pas au-dessous de si graves devoirs.</p> + +<p>Soyons humbles si nous avons beaucoup +de connaissances, car elles ne nous servent +qu'à mieux constater la grandeur de l'inconnu +et à comparer le peu que nous avons découvert +par nous-mêmes à la masse de ce que +nous devons à la peine d'autrui.</p> + +<p>Enfin, soyons humbles surtout si nous +sommes vertueux, parce que nul ne doit +mieux sentir ses défauts que celui qui a la +conscience exercée, et plus que personne il +doit éprouver le besoin d'être indulgent pour +autrui et de souffrir pour ceux qui font le mal.</p> + +<hr/> + + +<p>—Et que faites-vous des distinctions nécessaires? +me dira-t-on peut-être. À force de +simplicité n'allez-vous pas effacer ce sentiment +des distances qu'il importe de maintenir pour +le bon fonctionnement d'une société?</p> + +<p>—Je ne suis pas d'avis de supprimer les distances +et les distinctions. Mais je pense que ce +qui distingue un homme ne se trouve ni dans +le grade, ni dans la fonction, ni dans l'uniforme, +ni dans la fortune, mais uniquement en lui-même. +Plus qu'aucun autre temps, le nôtre a +percé à jour la vanité des distinctions purement +extérieures. Pour être quelqu'un maintenant, +il ne suffit plus de porter un manteau +d'empereur ou une couronne royale; à quoi +servirait-il de se prévaloir d'un galon, d'un +blason ou d'un ruban? Certes, les signes extérieurs +ne sont point condamnables, ils ont +leur signification et leur utilité, mais à condition +de couvrir quelque chose et non pas le +vide. Le jour où ils ne correspondent plus à +rien, ils deviennent inutiles et dangereux. La +seule façon véritable de se distinguer est de +valoir mieux. Si vous voulez que les distinctions +sociales si nécessaires, si respectables +en elles-mêmes, soient effectivement respectées, +il faut d'abord vous en rendre dignes. +Autrement vous contribuez à les faire haïr et +mépriser. C'est une chose malheureusement +trop certaine que le respect est en baisse +parmi nous et ce n'est certes pas faute de +distinctions propres à marquer ce qui veut +être respecté. La cause du mal est dans ce +préjugé qu'une haute situation dispense celui +qui l'occupe d'observer les devoirs courants +de la vie. En nous élevant, nous croyons nous +affranchir de la loi. Et ainsi nous oublions +que l'esprit d'obéissance et de modestie doit +grandir avec la situation. Il en résulte que +ceux qui réclament le plus de respect pour +leur charge font aussi le moins d'efforts pour +mériter ce respect. Voilà pourquoi le respect +diminue.</p> + +<p>La seule distinction nécessaire est celle qui +consiste à vouloir être meilleur. L'homme qui +s'efforce d'être meilleur devient plus humble, +plus abordable, plus familier même avec ceux +qui lui doivent le respect. Mais comme il +gagne à être connu de près, la hiérarchie n'y +perd rien, et il récolte d'autant plus de respect +qu'il a semé moins d'orgueil.</p> + + + + +<h2><a name="ch13" id="ch13"></a>XIII<br/> +L'éducation pour la simplicité.</h2> + + +<p>La vie simple étant surtout le produit d'une +direction d'esprit, il est naturel que l'éducation +doit avoir une grande influence dans ce +domaine.</p> + +<p>On ne pratique guère que deux manières +d'élever les enfants:</p> + +<p>La première consiste à élever ses enfants +pour soi-même;</p> + +<p>La deuxième consiste à les élever pour +eux-mêmes.</p> + +<p>Dans le premier cas, l'enfant est considéré +comme un complément des parents. Il fait +partie de leur avoir et occupe une place parmi +les objets qu'ils possèdent. Tantôt cette place +est la plus noble: quand les parents apprécient +surtout la vie d'affections. Tantôt aussi, +lorsque les intérêts matériels dominent, l'enfant +vient en second, en troisième, en dernier +lieu. En aucun cas, il n'est quelqu'un. Jeune, +il gravite autour des parents, non seulement +par l'obéissance, ce qui est légitime, mais +par la subordination de toutes ses initiatives +et de tout son être. À mesure qu'il avance en +âge, cette subordination s'accentue et devient +de la confiscation en s'étendant aux idées, +aux sentiments, à tout. Sa minorité se perpétue. +Au lieu d'évoluer lentement vers l'indépendance, +l'homme progresse dans l'esclavage. +Il est ce qu'on lui permet d'être, ce +que le commerce, l'industrie de son père, ou +encore ce que les croyances religieuses, les +opinions politiques, les goûts esthétiques de +son père, exigent qu'il soit. Il pensera, parlera, +agira, se mariera, ou augmentera sa +famille, dans le sens et dans la limite de +l'absolutisme paternel. Cet absolutisme familial +peut être pratiqué par des gens qui n'ont +aucune volonté; il suffit qu'ils soient convaincus +que le bon ordre exige que l'enfant +soit la chose des parents. À défaut d'énergie +ils s'empareront de lui par d'autres moyens, +par les soupirs, les supplications, ou par de +basses séductions. S'ils ne peuvent l'enchaîner, +ils l'englueront et le prendront au +piège. Mais il vivra en eux, par eux, pour +eux, ce qui est la seule chose admissible.</p> + +<p>Ce genre d'éducation n'est pas seulement +pratiqué dans la famille mais aussi dans les +grands organismes sociaux dont la fonction +éducatrice principale consiste à mettre la +main sur les nouveaux venus, afin de les +enfermer de la façon la plus irrésistible dans +les cadres existants. C'est la réduction, la trituration +et l'absorption de l'individu dans +un corps social, qu'il soit théocratique, communiste +ou simplement bureaucratique et +routinier. Vu du dehors, un pareil système +semblerait être l'éducation simple par excellence. +Ses procédés, en effet, sont absolument +simplistes. Et si l'homme n'était pas +quelqu'un, s'il n'était qu'un exemplaire de +la race ce serait là l'éducation parfaite. De +même que tous les animaux sauvages et tous +les poissons et insectes du même genre et de +la même espèce ont la même raie au même +endroit, de même nous serions tous identiques, +ayant mêmes goûts, même langue, même +croyance et mêmes tendances. Mais l'homme +n'est pas qu'un exemplaire de la race et c'est +pour cela que ce genre d'éducation est loin +d'être simple par ses effets. Les hommes +varient tellement entre eux qu'il faut inventer +des moyens innombrables pour réduire, +endormir, éteindre la pensée individuelle. Et +l'on n'y parvient qu'en partie, ce qui dérange +tout perpétuellement. À chaque instant, par +une fissure, la force intérieure d'initiative se +fait jour avec violence et produit des explosions, +des commotions, des désordres graves. +Et là où rien ne se produit, où force reste +à l'autorité extérieure, le mal gît au fond. +Sous l'ordre apparent se cachent les révoltes +sourdes, les tares contractées dans une existence +anormale, l'apathie, la mort.</p> + +<p>Le système est mauvais qui produit des +fruits semblables et, quelque simple qu'il +paraisse, au fond il engendre toutes les complications.</p> + +<hr/> + + +<p>L'autre système est l'extrême opposé. Il +consiste à élever les enfants pour eux-mêmes. +Les rôles sont renversés: les parents sont là +pour l'enfant. À peine est-il né qu'il devient +le centre. La tête blanche des aïeux et la tête +robuste du père s'inclinent devant cette tête +bouclée. Son bégaiement est leur loi; un signe +de lui suffit. Qu'il crie un peu fort dans son +berceau, la nuit, il n'y a pas de fatigue qui +tienne, il faut mettre toute la maison debout. +Le dernier venu n'est pas long à s'apercevoir +qu'il a la toute-puissance, et il ne marche pas +encore qu'il a déjà le vertige du pouvoir. En +grandissant cela ne fait que croître et embellir. +Parents, grands-parents, domestiques, +professeurs, tout le monde est à ses ordres. Il +accepte les hommages et même l'immolation +de son prochain; il traite en sujet récalcitrant +quiconque ne se range pas sur son passage. +Il n'y a que lui. Il est l'unique, le parfait, +l'infaillible. On s'aperçoit trop tard qu'on s'est +donné un maître et quel maître! oublieux des +sacrifices, sans respect, sans pitié même. Il +ne tient plus aucun compte de ceux à qui il +doit tout et va par la vie sans loi ni frein.</p> + +<p>Cette éducation a sa forme sociale, elle +aussi. Elle fleurit partout où le passé ne +compte pas, où l'histoire commence avec les +vivants, où il n'y a ni tradition, ni discipline, +ni respect, où ceux qui savent le moins ont le +verbe le plus haut, où tous ceux qui ont à +représenter l'ordre public s'inquiètent du premier +venu dont la force consiste à crier fort +et à ne respecter personne. Elle assure le +règne des passions éphémères, le triomphe +de l'arbitraire inférieur. Je compare ces deux +éducations dont l'une est l'exaltation du milieu, +l'autre l'exaltation de l'individu; l'une +l'absolutisme de la tradition, l'autre la tyrannie +des derniers venus, et je les trouve aussi +funestes l'une que l'autre. Mais le plus funeste +de tout c'est la combinaison des deux qui +produit des êtres mi-partie automates, mi-partie +despotes, oscillant sans cesse entre +l'esprit moutonnier et l'esprit de révolte ou +de domination.</p> + +<p>Il ne faut élever les enfants ni pour eux-mêmes, +ni pour les parents: car l'homme +n'est pas plus destiné à être un personnage +qu'un échantillon. Il faut les élever pour la +vie. Leur éducation a pour but de les aider +à devenir des membres actifs de l'humanité, +des puissances fraternelles, de libres serviteurs +de la cité. C'est compliquer la vie, la +déformer, semer les germes de tous les désordres +que de pratiquer une éducation qui +s'inspire d'un autre principe.</p> + +<p>Quand on veut résumer d'un mot la destinée +de l'enfant, c'est le mot <i>avenir</i> qui +monte aux lèvres. L'enfant est l'<i>avenir</i>. Ce +mot dit tout: les peines passées, les efforts +présents, les espérances. Or ce mot l'enfant +est incapable d'en mesurer la portée au +moment où l'éducation commence. Car à ce +moment il est livré à la toute-puissance des +impressions actuelles. Qui donc lui donnera +les premiers éclaircissements et le mettra +dans la voie qu'il doit suivre? Les parents, les +éducateurs. Mais pour peu qu'ils réfléchissent, +ils sentent que leur œuvre n'intéresse pas +seulement eux et l'enfant, mais qu'ils exercent +des pouvoirs et administrent des intérêts +impersonnels. Il faut que l'enfant leur apparaisse +constamment comme un futur citoyen. +Sous l'influence de cette préoccupation ils +auront deux soucis qui se compléteront l'un +l'autre: le souci de la puissance initiale, +individuelle, qui germe dans leur enfant et +doit grandir, et la destination sociale de cette +puissance. À aucun moment de leur action +sur lui ils ne pourront oublier que ce petit +être confié à leurs soins doit devenir <i>lui-même</i> +et <i>fraternel</i>. Ces deux conditions, loin de +s'exclure, ne se rencontrent jamais que combinées +en une indissoluble union. Il est impossible +d'être fraternel, d'aimer, de se donner, +si l'on n'est pas maître de soi; et, réciproquement, +nul ne peut se posséder, se saisir +lui-même dans ce qu'il a de distinct, sans +être descendu à travers les accidents de surface +de son existence, jusqu'aux sources +profondes de l'être, où l'homme se sent lié à +l'homme par ce qu'il a d'intime.</p> + +<p>Pour aider un enfant à devenir lui-même +et fraternel, il faut le défendre contre l'action +violente et pernicieuse des forces de désordre.</p> + +<p>Ces forces sont extérieures et intérieures. +Chacun au dehors est menacé non seulement +par les dangers matériels, mais par l'ingérence +violente des volontés étrangères; au +dedans, par le sentiment exagéré de son moi +et par toutes les fantaisies que ce sentiment +entendre. Le danger extérieur est très grand +qui peut naître de l'influence abusive des éducateurs. +Le droit du plus fort s'introduit dans +l'éducation avec une facilité extrême. Pour +faire une éducation, il faut avoir renoncé à +ce droit, c'est-à-dire fait abnégation du sentiment +inférieur de notre personne qui nous +transforme en ennemis d'autrui, même de +nos enfants. Notre autorité n'est bonne que si +elle s'inspire d'une autre, supérieure à nous-mêmes. +Dans ce cas non seulement elle est +salutaire, mais aussi indispensable, et devient +la meilleure garantie à son tour contre le +plus grand péril intérieur qui menace un être: +celui de s'exagérer sa propre importance. +Au commencement de la vie, la vivacité des +impressions personnelles est si grande qu'il +faut, pour rétablir l'équilibre, la soumettre à +l'influence pacifiante d'une volonté calme et +supérieure. Le propre de la fonction éducatrice +est de représenter cette volonté auprès +de l'enfant, d'une façon aussi continue, aussi +désintéressée que possible. Les éducateurs +représentent alors tout ce qu'il y a de respectable +dans le monde. Ils donnent à l'être +qui entre dans la vie l'impression de quelque +chose qui le précède, le dépasse, l'enveloppe; +mais ils ne l'écrasent pas; au contraire leur +volonté et toutes les influences qu'ils lui +transmettent, deviennent des éléments nutritifs +de sa propre énergie. Pratiquer ainsi +l'influence, c'est cultiver l'obéissance féconde, +celle d'où naissent les caractères libres. L'autorité +purement personnelle des parents, des +maîtres, des institutions est à l'enfant ce que +sont à une jeune plante les broussailles touffues +sous lesquelles elle s'étiole et meurt. +L'autorité impersonnelle, celle qui appartient +à l'homme qui s'est soumis d'abord aux réalités +vénérables devant lesquelles il veut plier +la fantaisie individuelle d'un enfant, ressemble +à l'atmosphère pure et lumineuse. +Elle est certes active et nous influence à sa +façon, mais elle nourrit et affermit notre vie +propre. Sans cette autorité, point d'éducation. +Surveiller, diriger, résister, telle est la +fonction de l'éducateur: il doit apparaître à +l'enfant non comme une barrière de fantaisie +qu'à la rigueur on sauterait pourvu que le +bond soit proportionné à la hauteur de l'obstacle; +mais comme une muraille transparente +à travers laquelle s'aperçoivent des réalités +immuables, des lois, des bornes, des vérités +contre lesquelles il n'y a aucune action possible. +Ainsi naît le respect qui est en chacun +la faculté de concevoir ce qui est plus grand +que lui-même, le respect qui nous grandit et +nous affranchit en nous rendant modestes. +Voilà la loi de l'éducation pour la simplicité. +Elle peut se résumer en ces mots: former des +hommes <i>libres et respectueux</i>, des hommes +qui soient eux-mêmes et fraternels.</p> + +<hr/> + + +<p>Déduisons de ce principe quelques applications +pratiques.</p> + +<p>Par cela même que l'enfant est l'avenir, il +faut le lier au passé par la piété. Nous lui +devons de revêtir la tradition, des formes les +plus pratiques et les plus susceptibles de créer +une forte impression. De là la place exceptionnelle +que doivent tenir dans une éducation +et dans une maison, les anciens, le culte du +souvenir, et par extension, l'histoire du foyer +domestique. C'est surtout envers nos enfants +que nous remplissons un devoir, lorsque nous +assignons en toute chose la place d'honneur +aux grands-parents. Rien ne parle avec autant +de force à un enfant et ne développe davantage +en lui les sentiments de modestie, que +s'il voit son père et sa mère observer, en toute +occasion, vis-à-vis d'un vieux grand-père, +quelquefois infirme, une attitude de respect. +Il y a là une leçon de choses perpétuelle à +laquelle on ne résiste pas. Pour qu'elle ait sa +force entière, il est nécessaire que, dans une +maison, un accord tacite règne entre toutes +les personnes adultes. Aux yeux de l'enfant +elles sont toutes solidaires, tenues de se respecter, +de s'entendre, sous peine de compromettre +l'autorité éducatrice. Et, au nombre de +ces personnes, il faut comprendre les domestiques. +Un domestique est une grande personne +et c'est le même sentiment de respect +qui se trouve blessé lorsqu'un enfant manque +d'égards pour un serviteur ou lorsqu'il en +manque pour son père ou son grand-père. +Aussitôt qu'il adresse une parole impolie ou +arrogante à une personne plus âgée, il sort +du chemin qu'un enfant ne doit point quitter, +et pour peu que les parents négligent de +l'avertir, ils s'apercevront bientôt à sa conduite +envers eux-mêmes que l'ennemi est +entré dans son cœur.</p> + +<p>On se trompe si l'on croit que l'enfant est +naturellement éloigné du respect, et en appuyant +cette opinion sur les exemples si nombreux +d'irrévérence que nous présente le jeune +âge. Au fond le respect est un besoin pour +l'enfant. Son être moral s'en nourrit. L'enfant +aspire confusément à respecter et à admirer +quelque chose. Mais lorsqu'on ne tire point +partie de cette aspiration, elle se perd et se +corrompt. Par notre manque de cohésion et +de déférence mutuelle, nous, les grands, nous +discréditons tous les jours aux yeux de l'enfant +notre propre cause et celle de toutes les choses +respectables. Nous lui inoculons le mauvais +esprit dont les effets se tournent ensuite contre +nous.</p> + +<p>Cette triste vérité n'apparaît nulle part avec +plus de force que dans les rapports entre maîtres +et serviteurs tels que nous les avons créés. +Nos fautes sociales, notre manque de simplicité +et de bonté retombent sur la tête de nos +enfants. Il y a certainement peu de bourgeois +qui comprennent qu'il vaut mieux perdre plusieurs +milliers de francs que de faire perdre à +ses enfants le respect pour les domestiques, +qui représentent dans nos maisons la catégorie +des humbles. Rien n'est plus vrai pourtant. +Maintenez tant que vous voudrez les +conventions et les distances, cette sorte de +délimitation des frontières sociales qui permet +à chacun de rester à sa place et d'observer la +hiérarchie. C'est une bonne chose, j'en suis +persuadé, mais à condition de ne jamais oublier +que ceux qui nous servent sont des hommes +au même titre que nous. Vous imposez à vos +domestiques des formules de langage et des +attitudes, signes extérieurs du respect qu'ils +vous doivent. Enseignez-vous aussi à vos +enfants et employez-vous personnellement, +des procédés qui font comprendre à vos serviteurs, +que vous respectez leur dignité individuelle +comme vous désirez qu'ils vous respectent? +Vous avez là chez tous à toute heure +un excellent terrain d'étude pour vous entraîner +à la pratique du respect mutuel qui est +une des conditions essentielles de la santé +sociale. Je crains qu'on en profite trop peu. +Vous exigez bien le respect, mais vous +ne le pratiquez point. Aussi vous n'obtenez +le plus souvent que de l'hypocrisie et vous +avez pour résultat supplémentaire, très inattendu: +d'avoir cultivé l'orgueil dans vos +enfants. Ces deux facteurs combinés amassent +de grosses difficultés pour cet avenir que +vous devez sauvegarder. J'ai donc raison +de dire que vous avez fait une perte sensible +le jour où vous avez, par vos habitudes +et vos pratiques, amené la diminution du +respect.</p> + +<p>Pourquoi ne le dirais-je pas? Il me semble +que la plupart d'entre nous travaillent à cette +diminution. Partout et dans presque toutes les +classes sociales, je remarque qu'on entretient +un assez mauvais esprit dans l'enfance, un +esprit de mépris réciproque. Ici, on méprise +quiconque a des mains calleuses et des habits +de travail; là, on méprise quiconque ne porte +pas le bourgeron. Les enfants élevés dans cet +esprit-là feront un jour de tristes concitoyens. +Tout cela manque absolument de cette simplicité +qui fait que des hommes de bonne volonté +aux divers degrés d'une société peuvent collaborer +ensemble, sans être gênés par les distances +accessoires qui les séparent.</p> + +<p>Si l'esprit de caste fait perdre le respect, +l'esprit de parti, quel qu'il soit, le fait perdre +tout autant. Dans certains milieux on élève +les enfants de telle sorte qu'ils ne vénèrent +qu'une seule patrie, la leur, une seule politique, +celle de leurs parents et maîtres, une +seule religion, celle qu'on leur inculque. S'imagine-t-on +vraiment former ainsi des êtres respectueux +de la patrie, de la religion, de la loi? +Est-il de bon aloi, le respect qui ne s'étend +qu'à ce qui nous touche ou nous appartient? +Singulier aveuglement des cliques et des coteries +qui s'arrogent avec tant d'ingénue complaisance +le titre d'écoles de respect et qui, +hormis elles, ne respectent rien. Au fond elles +disent: la patrie, la religion, la loi c'est +nous! Un pareil enseignement engendre le +fanatisme. Or si le fanatisme n'est pas l'unique +ferment antisocial, il est certes l'un des pires +et des plus énergiques.</p> + +<hr/> + + +<p>Si la simplicité du cœur est une condition +essentielle du respect, la simplicité de vie en +est la meilleure école. Quelle que soit votre +condition de fortune, évitez tout ce qui peut +faire croire à vos enfants qu'ils sont plus que +les autres. Lors même que votre situation vous +permettrait de les habiller richement, songez +au dommage que vous pouvez leur causer en +excitant leur vanité. Préservez-les du malheur +de jamais croire qu'il suffise d'être vêtu avec +recherche pour posséder la distinction, et surtout +n'augmentez pas de gaîté de cœur, par +leur costume et leurs habitudes, les distances +qui les séparent déjà de leurs semblables. +Habillez-les simplement. Que si, au contraire, +il vous fallait faire des efforts d'économie pour +offrir à vos enfants le plaisir d'être vêtus avec +élégance, je vous engagerais à réserver pour +une meilleure cause votre esprit de sacrifice. +Vous risqueriez de le voir mal récompensé. +Vous semez votre argent, alors qu'il vaudrait +mieux l'épargner pour des besoins sérieux; +vous vous préparez pour plus tard une moisson +d'ingratitude. Combien il est dangereux d'habituer +vos fils et vos filles à un genre de vie qui +dépasse vos moyens et les leurs! D'abord cela +fait très mal à la bourse; en second lieu, cela +développe l'esprit du mépris au sein même de +la famille. Si vous habillez vos enfants comme +de petits seigneurs et leur donnez à croire +qu'ils vous sont supérieurs, quoi d'étonnant +qu'ils finissent par vous dédaigner! Vous aurez +nourri à votre table des déclassés. Or ce genre +de produit coûte fort cher et ne vaut rien.</p> + +<p>Il y a aussi une certaine façon d'instruire +les enfants qui a pour résultat le plus clair +de les amener à mépriser leurs parents, leur +milieu, les mœurs et les labeurs au milieu +desquels ils ont grandi. Une telle instruction +est une calamité. Elle n'est bonne qu'à produire +une légion de mécontents qui se séparent +par le cœur de leur souche, de leur origine, +de leurs affinités, de tout ce qui, en somme, +fait l'étoffe première d'un homme. Une fois +détachés de l'arbre robuste qui les a produits, +le vent de leur ambition égarée les promène +par la terre comme des feuilles mortes qui +vont s'amasser en certains endroits, fermenter +et pourrir les unes sur les autres.</p> + +<p>La nature ne procède pas par sauts et par +bonds, mais par évolution lente et sûre. Imitons-la +dans notre façon de préparer une carrière +à nos enfants. Ne confondons pas le +progrès et l'avancement avec ces exercices +violents qu'on appelle des sauts périlleux. +N'élevons pas nos enfants de telle sorte qu'ils +en viennent à mépriser les travaux, les aspirations +et l'esprit de simplicité de la maison +paternelle: ne les exposons pas à la tentation +mauvaise d'avoir honte de notre pauvreté, +s'ils parviennent jamais eux mêmes à la fortune. +Une société est bien malade le jour où +les fils de paysans commencent à se dégoûter +des champs, où les fils des matelots désertent +la mer, où les filles d'ouvriers dans l'espoir +d'être prises pour des héritières, préfèrent marcher +seules dans la rue qu'au bras de leurs +braves parents. Une société est saine, au contraire, +lorsque chacun de ses membres s'applique +à faire à peu près ce que firent ses +parents, mais mieux, et visant à s'élever, se +contente d'abord des fonctions plus modestes +en les remplissant avec conscience<a id="FNanchor_2" name="FNanchor_2"></a><a href="#Footnote_2" class="fnanchor">2</a>.</p> + +<div class="footnote"><p><a name="Footnote_2" id="Footnote_2"></a> +<a href="#FNanchor_2"> +<span class="label">[2]</span></a> Ce serait ici le lieu de parler du travail en général, +de son influence tonifiante sur l'éducation. Mais j'ai parlé +de ce sujet dans mes ouvrages: <cite>Justice</cite>, <cite>Jeunesse</cite>, +<cite>Vaillance</cite>; je me borne à y renvoyer le lecteur.</p> +</div> +<hr/> + + +<p>L'éducation doit former des hommes libres. +Si vous voulez élever vos enfants pour la +liberté, élevez-les simplement et ne craignez +pas surtout de nuire ainsi à leur bonheur. Bien +au contraire. Plus un enfant a de joujoux +luxueux, de fêtes et de plaisirs recherchés, +moins il s'amuse. Il y a là une indication sûre. +Soyons sobres dans nos moyens de réjouir et +de divertir la jeunesse et surtout ne créons +pas à la légère des besoins factices. Nourriture, +vêtement, logement, distractions, que +tout cela soit aussi naturel et aussi peu compliqué +que possible. Pour rendre aux enfants +la vie agréable, certains parents leur donnent +des habitudes de gourmandise et de paresse, +leur font éprouver des excitations incompatibles +avec leur âge, multiplient les invitations +et les spectacles. Tristes présents que tout +cela. Au lieu d'un homme libre vous élevez +un esclave. Trop habitué au luxe, il s'en +fatiguera, et pourtant lorsque pour l'une ou +l'autre raison ses aises lui manqueront, il sera +malheureux et vous avec lui: et, ce qui est +pire, vous serez peut-être tous ensemble disposés +dans les grandes occasions de la vie +à sacrifier la dignité humaine, la vérité, le +devoir, par pure lâcheté.</p> + +<p>Élevons donc nos enfants simplement, je +dirais presque durement; entraînons-les aux +exercices fortifiants, aux privations même. +Qu'ils soient de ceux qui soient mieux préparés +à coucher sur la dure, à supporter des +fatigues, qu'à savourer les plaisirs de la table +et le confort d'un lit. Ainsi nous en ferons +des hommes indépendants et solides sur lesquels +on puisse compter, qui ne se vendront +pas pour un peu de bien-être et qui néanmoins, +plus que personne, auront la faculté +d'être heureux.</p> + +<p>Une vie trop facile amène une sorte de lassitude +dans l'énergie vitale. On devient un +blasé, un désillusionné, un jeune vieux, inamusable. +Combien d'enfants et de jeunes gens +sont aujourd'hui dans ce cas. Sur eux se sont +posées, comme de tristes moisissures, les +traces de nos décrépitudes, de notre scepticisme, +de nos vices, et des mauvaises habitudes +qu'ils ont contractées en notre compagnie. +Que de retours sur nous-mêmes ces +jeunesses fanées nous font faire! Que d'avertissements +gravés sur ces fronts!</p> + +<p>Ces ombres nous disent par le contraste +même que le bonheur consiste à être un vrai +vivant, actif, prime-sautier, vierge du joug des +passions, des besoins factices, des excitations +maladives, ayant gardé dans son corps la +faculté de jouir de la lumière du jour, de l'air +qu'on respire; et dans son cœur, la capacité +d'aimer et d'éprouver avec puissance tout ce +qui est généreux, simple et beau.</p> + +<hr/> + + +<p>La vie factice engendre la pensée factice +et la parole mal assurée. Des habitudes +saines, des impressions fortes, le contact ordinaire +avec la réalité amènent naturellement +la parole franche. Le mensonge est un vice +d'esclave, le refuge des lâches et des mous. +Quiconque est libre et ferme est aussi franc +du collier. Encourageons chez nos enfants +l'heureuse hardiesse de tout dire sans mâcher +leurs paroles! Que fait-on d'ordinaire? On +refoule, on nivelle les caractères, en vue de +l'uniformité qui pour le grand troupeau est +synonyme du bon ton. Penser avec son esprit, +sentir avec son cœur, exprimer le vrai moi, +quelle inconvenance, quelle rusticité!—Oh! +l'atroce éducation que celle qui consiste à +perpétuellement étouffer en chacun de nous la +seule chose qui lui donne sa raison d'être. De +combien de meurtres d'âmes nous nous rendons +coupables! Les unes sont assommées à +coups de crosse, les autres doucement étouffées +entre deux édredons! Tout conspire contre les +caractères indépendants. Petit, on désire +nous voir comme des images ou des poupées; +grands, on nous aime à condition que nous +soyons comme tout le monde, des automates: +quand on en a vu un, on les connaît tous. +C'est pour cela que le manque d'originalité et +d'initiative nous a gagnés et que la platitude +et la monotonie sont les marques distinctives +de notre vie. La vérité nous affranchira: +apprenons à nos enfants à être eux-mêmes, +à donner leur son, sans fêlure ni sourdine. +Faisons-leur de la loyauté un besoin, et dans +leurs plus graves manquements, pourvu qu'ils +les avouent, comptons-leur comme un mérite +d'avoir été méchants à visage découvert.</p> + +<hr/> + + +<p>À la franchise associons la naïveté dans +notre sollicitude d'éducateurs. Ayons pour +cette compagne de l'enfance, un peu sauvage, +mais si gracieuse et si bienfaisante, tous les +égards possibles. Ne l'effarouchons pas. +Quand elle s'est enfuie d'un endroit, il est si +rare qu'elle revienne jamais. La naïveté n'est +pas seulement la sœur de la vérité, la gardienne +des qualités propres de chacun, elle +est encore une grande puissance éducatrice et +révélatrice. Je vois autour de nous trop de +gens soi-disant positifs, qui sont armés de +lunettes terrifiantes et de grands ciseaux pour +dénicher les choses naïves et leur rogner les +ailes. Ils extirpent la naïveté de la vie, de la +pensée, de l'éducation et la poursuivent même +jusqu'aux régions du rêve. Sous prétexte de +faire de leurs enfants des hommes, ils les +empêchent d'être des enfants, comme si, avant +les fruits mûrs de l'automne, il ne fallait pas les +fleurs, les parfums, les chants, la féerie du +printemps.</p> + +<p>Je demande grâce pour tout ce qui est naïf +et simple, non seulement pour ces gentillesses +innocentes qui voltigent autour des têtes +bouclées, mais aussi pour la légende, la naïve +chanson, les récits du monde des merveilles +et du mystère. Le sens du merveilleux est +dans l'enfant la première forme de ce sens de +l'infini sans lequel un homme est comme un +oiseau privé d'ailes. Ne sevrons pas l'enfance +du merveilleux, afin de lui garder la faculté +de s'élever au-dessus du terre à terre et d'apprécier +plus tard ces pieux et touchants symboles +des âges disparus, où la vérité humaine a +trouvé des expressions que notre aride logique +ne remplacera jamais.</p> + + + + +<h2><a name="ch14" id="ch14"></a>XIV<br/> +Conclusion.</h2> + + +<p>Je pense avoir suffisamment indiqué l'esprit +et les manifestations de la vie simple +pour faire entrevoir qu'il y a là tout un +monde oublié de force et de beauté. Ceux-là +pourraient en faire la conquête qui auraient +l'énergie suffisante pour se détacher des inutilités +funestes dont notre existence est embarrassée. +Ils ne tarderaient pas à s'apercevoir +que, en renonçant à quelques satisfactions de +surface, à quelques ambitions puériles, on +augmente sa faculté d'être heureux et son +pouvoir pour la justice. +Ces résultats portent autant sur la vie +privée que sur la vie publique. Il est incontestable +que, en luttant contre la tendance fiévreuse +de briller, en cessant de faire de la satisfaction +de nos désirs le but de notre activité, en +revenant aux goûts modestes, à la vie vraie, +nous travaillerions à consolider la famille. +Un autre esprit soufflerait dans nos maisons, +créant des mœurs nouvelles et un milieu plus +favorable à l'éducation de l'enfance. Peu à +peu nos jeunes gens et nos jeunes filles se +sentiraient dirigés vers un idéal plus élevé +et en même temps plus réalisable. Cette transformation +intérieure exercerait à la longue +son influence sur l'esprit public. De même +que la solidité d'un mur dépend du grain des +pierres et du degré de consistance du ciment +qui les agglutine, de même l'énergie de la vie +publique dépend de la valeur individuelle des +citoyens et de leur puissance de cohésion. Le +grand desideratum de notre époque est la +culture de l'élément social qui est l'individu +humain. Tout dans l'organisation actuelle de +la société nous ramène à cet élément. En le +négligeant nous sommes exposés à perdre le +bénéfice du progrès et même à faire tourner +contre nous les efforts les plus persévérants. +Au sein d'un outillage sans cesse perfectionné, +s'il advient que l'ouvrier diminue de valeur, +à quoi servent les engins dont il dispose? À +empirer par leurs qualités même les fautes de +celui qui les manie sans discernement ou sans +conscience. Les rouages de la grande machine +moderne sont infiniment délicats. La malveillance, +l'impéritie, ou la corruption, peuvent y +produire des troubles autrement redoutables +que dans l'organisme plus ou moins rudimentaire +de la société d'autrefois. Il nous faut +donc veiller à la qualité de l'individu appelé, +dans une mesure quelconque, à contribuer au +fonctionnement de cette machine. Que cet +individu soit à la fois solide et liant, qu'il +s'inspire de la loi centrale de vie: être soi-même +et fraternel. Tout en nous et hors de +nous se simplifie et s'unifie sous l'influence +de cette loi, qui est la même pour tous et à +laquelle chacun doit ramener ses actions; car +nos intérêts essentiels ne sont point contraires, +ils sont identiques. En cultivant l'esprit de +simplicité nous arriverions donc à donner à la +vie publique une plus forte cohésion.</p> + +<p>Les phénomènes de décomposition et de délabrement +que nous y remarquons se ramènent +tous à la même cause: manque de solidité +et manque de cohésion. On ne dira jamais +assez combien le triomphe des petits intérêts +de caste, de coterie, de clocher, l'âpre recherche +du bien-être personnel, sont contraires au +bien social, et, par une conséquence fatale, +détruisent le bonheur de l'individu. Une société +dans laquelle chacun n'est préoccupé que de +son bien-être individuel est le désordre organisé. +Il ne sort pas d'autre enseignement des +conflits irréductibles de nos égoïsmes intransigeants.</p> + +<p>Nous ressemblons trop à ces gens qui ne se +réclament de leur famille que pour lui demander +des avantages, mais non pour lui faire +honneur. À tous les degrés de l'échelle sociale, +nous pratiquons la revendication. Nous +nous prétendons tous créanciers, personne ne +se reconnaît débiteur. Nos rapports avec nos +concitoyens consistent à les inviter, sur un +ton aimable ou arrogant, à s'acquitter envers +nous de leurs dettes. On n'arrive à rien de +bon avec cet esprit-là. Car au fond c'est l'esprit +du privilège, cet éternel ennemi de la loi commune, +cet obstacle sans cesse renaissant à une +entente fraternelle.</p> + +<hr/> + + +<p>Dans une conférence qu'il faisait en 1882, +M. Renan disait qu'une nation est «une +famille spirituelle», et il ajoutait: «L'essence +d'une nation est que tous les individus aient +beaucoup de choses en commun et aussi que +tous aient oublié bien des choses». Il importe +de savoir ce qu'il faut oublier et ce dont il faut +se souvenir, non seulement dans le passé mais +dans la vie de tous les jours. Ce qui nous divise +encombre nos mémoires, ce qui nous unit s'en +efface. Chacun, au point le plus lumineux de +son souvenir, garde le sentiment vif, aigu, de +sa qualité accessoire, qui est d'être un personnage, +cultivateur, industriel, lettré, fonctionnaire, +prolétaire, bourgeois, ou encore un +sectaire politique ou religieux; mais sa qualité +essentielle, qui est d'être un enfant du +pays et un homme, se trouve reléguée dans +l'ombre. C'est à peine s'il en garde une notion +théorique. Il en résulte que ce qui nous occupe +et nous dicte nos actions est précisément ce +qui nous sépare des autres, et il ne reste presque +pas de place pour cet esprit d'union qui +est comme l'âme d'un peuple.</p> + +<p>Il en résulte encore que nous entretenons +de préférence les mauvais souvenirs dans +l'esprit de nos semblables. Des hommes +animés de l'esprit particulariste, exclusif, +hautain, se froissent journellement les uns les +autres. Ils ne peuvent se rencontrer sans +réveiller le sentiment de leurs divisions et de +leurs rivalités. Lentement il s'amasse ainsi +dans leur souvenir une provision de mauvaise +volonté réciproque, de méfiance, de rancune. +Tout cela, c'est le mauvais esprit avec +ses conséquences.</p> + +<p>Il faut l'extirper de notre milieu. Souviens-toi, +oublie! c'est ce qu'il faudrait nous dire tous +les matins, dans toutes nos relations et toutes +nos fonctions. Souviens-toi de l'essentiel, oublie +l'accessoire! Comme on remplirait mieux ses +devoirs de citoyen, si le plus humble et le plus +élevé se nourrissaient de cet esprit! Comme +on cultiverait les bons souvenirs dans l'esprit +de son prochain en y semant des actions +aimables; en lui épargnant les procédés dont +il est obligé de dire malgré lui, la haine au +cœur: «cela, je ne l'oublierai jamais!»</p> + +<p>L'esprit de simplicité est un bien grand +magicien. Il corrige les aspérités, il construit +des ponts par-dessus les crevasses et les +abîmes, il rapproche les mains et les cœurs. +Les formes qu'il revêt dans le monde sont en +nombre infini. Mais jamais il ne nous paraît +plus admirable que lorsqu'il se fait jour à travers +les barrières fatales des situations, des +intérêts, des préjugés, triomphant des pires +obstacles, permettant à ceux que tout semble +séparer, de s'entendre, de s'estimer, de s'aimer. +Voilà le vrai ciment social, et c'est avec ce +ciment-là que se bâtit un peuple.</p> + + + + +<h2>TABLE DES MATIÈRES</h2> + + +<div class="c"> +<table summary="table des matières"> +<tr><td colspan="2"> </td> +<td class="num">Pages</td> +</tr> +<tr> +<td class="topr"><a href="#ch1">I.</a>—</td> +<td class="drap">La vie compliquée</td> +<td class="num">3</td> +</tr> +<tr> +<td class="topr"><a href="#ch2">II.</a>—</td> +<td class="drap">L'esprit de simplicité</td> +<td class="num">23</td> +</tr> +<tr> +<td class="topr"><a href="#ch3">III.</a>—</td> +<td class="drap">La pensée simple</td> +<td class="num">35</td> +</tr> +<tr> +<td class="topr"><a href="#ch4">IV.</a>—</td> +<td class="drap">La parole simple</td> +<td class="num">39</td> +</tr> +<tr> +<td class="topr"><a href="#ch5">V.</a>—</td> +<td class="drap">Le devoir simple</td> +<td class="num">79</td> +</tr> +<tr> +<td class="topr"><a href="#ch6">VI.</a>—</td> +<td class="drap">Les besoins simples</td> +<td class="num">103</td> +</tr> +<tr> +<td class="topr"><a href="#ch7">VII.</a>—</td> +<td class="drap">Le plaisir simple</td> +<td class="num">121</td> +</tr> +<tr> +<td class="topr"><a href="#ch8">VIII.</a>—</td> +<td class="drap">L'esprit mercenaire et la simplicité</td> +<td class="num">145</td> +</tr> +<tr> +<td class="topr"><a href="#ch9">IX.</a>—</td> +<td class="drap">La réclame et le bien ignoré</td> +<td class="num">167</td> +</tr> +<tr> +<td class="topr"><a href="#ch10">X.</a>—</td> +<td class="drap">Mondanité et vie d'intérieur</td> +<td class="num">101</td> +</tr> +<tr> +<td class="topr"><a href="#ch11">XI.</a>—</td> +<td class="drap">La beauté simple</td> +<td class="num">209</td> +</tr> +<tr> +<td class="topr"><a href="#ch12">XII.</a>—</td> +<td class="drap">L'orgueil et la simplicité dans les rapports sociaux</td> +<td class="num">227</td> +</tr> +<tr> +<td class="topr"><a href="#ch13">XIII.</a>—</td> +<td class="drap">L'éducation pour la simplicité</td> +<td class="num">251</td> +</tr> +<tr> +<td class="topr"><a href="#ch14">XIV.</a>—</td> +<td class="drap">Conclusion</td> +<td class="num">281</td> +</tr> +</table> +</div> + +<p class="c"><span class="small">145–08.—Coulommiers. Imp. <span class="sc">Paul</span> BRODARD.—P2–08.</span></p> + + + + + + + + + +<pre> + + + + + +End of the Project Gutenberg EBook of La vie simple, by Charles Wagner + +*** END OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK LA VIE SIMPLE *** + +***** This file should be named 44323-h.htm or 44323-h.zip ***** +This and all associated files of various formats will be found in: + http://www.gutenberg.org/4/4/3/2/44323/ + +Produced by Laurent Vogel (This file was produced from +images generously made available by The Internet +Archive/American Libraries.) + + +Updated editions will replace the previous one--the old editions +will be renamed. + +Creating the works from public domain print editions means that no +one owns a United States copyright in these works, so the Foundation +(and you!) can copy and distribute it in the United States without +permission and without paying copyright royalties. Special rules, +set forth in the General Terms of Use part of this license, apply to +copying and distributing Project Gutenberg-tm electronic works to +protect the PROJECT GUTENBERG-tm concept and trademark. Project +Gutenberg is a registered trademark, and may not be used if you +charge for the eBooks, unless you receive specific permission. If you +do not charge anything for copies of this eBook, complying with the +rules is very easy. You may use this eBook for nearly any purpose +such as creation of derivative works, reports, performances and +research. They may be modified and printed and given away--you may do +practically ANYTHING with public domain eBooks. Redistribution is +subject to the trademark license, especially commercial +redistribution. + + + +*** START: FULL LICENSE *** + +THE FULL PROJECT GUTENBERG LICENSE +PLEASE READ THIS BEFORE YOU DISTRIBUTE OR USE THIS WORK + +To protect the Project Gutenberg-tm mission of promoting the free +distribution of electronic works, by using or distributing this work +(or any other work associated in any way with the phrase "Project +Gutenberg"), you agree to comply with all the terms of the Full Project +Gutenberg-tm License available with this file or online at + www.gutenberg.org/license. + + +Section 1. General Terms of Use and Redistributing Project Gutenberg-tm +electronic works + +1.A. By reading or using any part of this Project Gutenberg-tm +electronic work, you indicate that you have read, understand, agree to +and accept all the terms of this license and intellectual property +(trademark/copyright) agreement. If you do not agree to abide by all +the terms of this agreement, you must cease using and return or destroy +all copies of Project Gutenberg-tm electronic works in your possession. +If you paid a fee for obtaining a copy of or access to a Project +Gutenberg-tm electronic work and you do not agree to be bound by the +terms of this agreement, you may obtain a refund from the person or +entity to whom you paid the fee as set forth in paragraph 1.E.8. + +1.B. "Project Gutenberg" is a registered trademark. It may only be +used on or associated in any way with an electronic work by people who +agree to be bound by the terms of this agreement. There are a few +things that you can do with most Project Gutenberg-tm electronic works +even without complying with the full terms of this agreement. See +paragraph 1.C below. 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It exists +because of the efforts of hundreds of volunteers and donations from +people in all walks of life. + +Volunteers and financial support to provide volunteers with the +assistance they need are critical to reaching Project Gutenberg-tm's +goals and ensuring that the Project Gutenberg-tm collection will +remain freely available for generations to come. In 2001, the Project +Gutenberg Literary Archive Foundation was created to provide a secure +and permanent future for Project Gutenberg-tm and future generations. +To learn more about the Project Gutenberg Literary Archive Foundation +and how your efforts and donations can help, see Sections 3 and 4 +and the Foundation information page at www.gutenberg.org + + +Section 3. Information about the Project Gutenberg Literary Archive +Foundation + +The Project Gutenberg Literary Archive Foundation is a non profit +501(c)(3) educational corporation organized under the laws of the +state of Mississippi and granted tax exempt status by the Internal +Revenue Service. The Foundation's EIN or federal tax identification +number is 64-6221541. Contributions to the Project Gutenberg +Literary Archive Foundation are tax deductible to the full extent +permitted by U.S. federal laws and your state's laws. + +The Foundation's principal office is located at 4557 Melan Dr. S. +Fairbanks, AK, 99712., but its volunteers and employees are scattered +throughout numerous locations. Its business office is located at 809 +North 1500 West, Salt Lake City, UT 84116, (801) 596-1887. Email +contact links and up to date contact information can be found at the +Foundation's web site and official page at www.gutenberg.org/contact + +For additional contact information: + Dr. Gregory B. Newby + Chief Executive and Director + gbnewby@pglaf.org + +Section 4. Information about Donations to the Project Gutenberg +Literary Archive Foundation + +Project Gutenberg-tm depends upon and cannot survive without wide +spread public support and donations to carry out its mission of +increasing the number of public domain and licensed works that can be +freely distributed in machine readable form accessible by the widest +array of equipment including outdated equipment. Many small donations +($1 to $5,000) are particularly important to maintaining tax exempt +status with the IRS. + +The Foundation is committed to complying with the laws regulating +charities and charitable donations in all 50 states of the United +States. Compliance requirements are not uniform and it takes a +considerable effort, much paperwork and many fees to meet and keep up +with these requirements. We do not solicit donations in locations +where we have not received written confirmation of compliance. 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Hart was the originator of the Project Gutenberg-tm +concept of a library of electronic works that could be freely shared +with anyone. For forty years, he produced and distributed Project +Gutenberg-tm eBooks with only a loose network of volunteer support. + +Project Gutenberg-tm eBooks are often created from several printed +editions, all of which are confirmed as Public Domain in the U.S. +unless a copyright notice is included. Thus, we do not necessarily +keep eBooks in compliance with any particular paper edition. + +Most people start at our Web site which has the main PG search facility: + + www.gutenberg.org + +This Web site includes information about Project Gutenberg-tm, +including how to make donations to the Project Gutenberg Literary +Archive Foundation, how to help produce our new eBooks, and how to +subscribe to our email newsletter to hear about new eBooks. + + + +</pre> + +</body> +</html> diff --git a/old/44323-h/images/acolin.png b/old/44323-h/images/acolin.png Binary files differnew file mode 100644 index 0000000..8eda40c --- /dev/null +++ b/old/44323-h/images/acolin.png diff --git a/old/44323-h/images/cover.jpg b/old/44323-h/images/cover.jpg Binary files differnew file mode 100644 index 0000000..ac59f8c --- /dev/null +++ b/old/44323-h/images/cover.jpg |
