diff options
Diffstat (limited to '44255-0.txt')
| -rw-r--r-- | 44255-0.txt | 1475 |
1 files changed, 1475 insertions, 0 deletions
diff --git a/44255-0.txt b/44255-0.txt new file mode 100644 index 0000000..4a35976 --- /dev/null +++ b/44255-0.txt @@ -0,0 +1,1475 @@ +*** START OF THE PROJECT GUTENBERG EBOOK 44255 *** + +JULES RENARD + +Histoires naturelles + +PARIS + +ERNEST FLAMMARION, ÉDITEUR + +26, RUE RACINE, 26 + +_Tous droits réservés._ + + + + + Il a été tiré de cet ouvrage: + 10 exemplaires sur papier du Japon numérotés 1 à 10, + et 10 exemplaires sur papier de Hollande numérotés 11 à 20. + + +DU MÊME AUTEUR + + Sourires pincés. + L'Écornifleur. + Coquecigrues. + La Lanterne sourde. + Poil de carotte. + Le Vigneron dans sa vigne. + + +PARIS.--IMP. E. FLAMMARION, RUE RACINE, 26. + + + + +LE CHASSEUR D'IMAGES + + +Il saute du lit de bon matin, et ne part que si son esprit est net, son +coeur pur et son corps léger comme un vêtement d'été. Il n'emporte point +de provisions. Il boira l'air frais en route et reniflera les odeurs +salubres. Il laisse ses armes à la maison et se contente d'ouvrir les +yeux. Les yeux servent de filets où les images s'emprisonnent +d'elles-mêmes. + +La première qu'il fait captive est celle du chemin qui montre ses os, +cailloux polis, et ses ornières, veines crevées, entre deux haies riches +de prunelles et de mûres. + +Il prend ensuite l'image de la rivière. Elle blanchit aux coudes et dort +sous la caresse des saules. Elle miroite quand un poisson tourne le +ventre, comme si on jetait une pièce d'argent, et, dès que tombe une +pluie fine, la rivière a la chair de poule. + +Il lève l'image des blés mobiles, des luzernes appétissantes et des +prairies ourlées de ruisseaux. Il saisit au passage le vol d'une +alouette ou d'un chardonneret. Puis il entre au bois. Il ne se savait +pas doué de sens si délicats. Vite imprégné de parfums, il ne perd +aucune sourde rumeur, et, pour qu'il communique avec les arbres, ses +nerfs se lient aux nervures des feuilles. + +Bientôt, vibrant jusqu'au malaise, il perçoit trop, il fermente, il a +peur, quitte le bois et suit de loin les paysans mouleurs regagnant le +village. Dehors, il fixe un moment, au point que son oeil éclate, le +soleil qui se couche et dévêt sur l'horizon ses lumineux habits, ses +nuages répandus pêle-mêle. + +Enfin, rentré chez lui, la tête pleine, il éteint sa lampe et +longuement, avant de s'endormir, il se plaît à compter ses images. + +Dociles, elles renaissent au gré du souvenir. Chacune d'elles en éveille +une autre, et sans cesse leur troupe phosphorescente s'accroît de +nouvelles venues, comme des perdrix poursuivies et divisées tout le jour +chantent le soir, à l'abri du danger, et se rappellent aux creux des +sillons. + + + + +LES HIRONDELLES DE CHEMINÉE + + +Elles me donnent ma leçon de chaque jour. + +Elles pointillent l'air de petits cris. + +Elles tracent une raie droite, posent une virgule au bout, et, +brusquement, vont à la ligne. + +Elles mettent entre folles parenthèses la maison où j'habite. + +Trop vives pour que la pièce d'eau du jardin prenne copie de leur vol, +elles montent de la cave au grenier. + +D'une plume d'aile légère, elles bouclent d'inimitables parafes. + +Puis, deux à deux, en accolade, elles se joignent, se mêlent, et, sur le +bleu du ciel, elles font tache d'encre. + +Mais l'oeil d'un ami peut seul les suivre, et si vous savez le grec et +le latin, moi je sais lire l'hébreu que décrivent dans l'air les +hirondelles de cheminée. + + + + +LES PIGEONS + + +Qu'ils fassent sur la maison un bruit de tambour voilé; + +Qu'ils sortent de l'ombre, culbutent, éclatent au soleil et rentrent +dans l'ombre; + +Que leur col fugitif vive et meure comme l'opale au doigt; + +Qu'ils s'endorment, le soir, dans la forêt, si pressés que la plus haute +branche du chêne menace de rompre sous cette charge de fruits peints; + +Que ces deux-là échangent des saluts frénétiques et brusquement, l'un à +l'autre, se convulsent; + +Que celui-ci revienne d'exil, avec une lettre, et vole comme la pensée +de notre amie lointaine (Ah! un gage!); + +Tous ces pigeons, qui d'abord amusent, finissent par ennuyer. + +Ils ne sauraient tenir en place et les voyages ne les forment point. + +Ils restent toute la vie un peu niais. + +Ils s'obstinent à croire qu'on fait les enfants par le bec. + +Et c'est insupportable à la longue, cette manie héréditaire d'avoir +toujours dans la gorge quelque chose qui ne passe pas. + + + + +LA POULE + + +Pattes jointes, elle saute du poulailler, dès qu'on lui ouvre la porte. + +C'est une poule commune, modestement parée et qui ne pond jamais d'oeufs +d'or. + +Éblouie de lumière, elle fait quelques pas, indécise, dans la cour. + +Elle voit d'abord le tas de cendres où, chaque matin, elle a coutume de +s'ébattre. + +Elle s'y roule, s'y trempe, et, d'une vive agitation d'ailes, les plumes +gonflées, elle secoue ses puces de la nuit. + +Puis elle va boire au plat creux que la dernière averse a rempli. + +Elle ne boit que de l'eau. + +Elle boit par petits coups et dresse le col, en équilibre sur le bord du +plat. + +Ensuite elle cherche sa nourriture éparse. + +Les fines herbes sont à elle, et les insectes et les graines perdues. + +Elle pique, elle pique, infatigable. + +De temps en temps, elle s'arrête. Droite sous son bonnet phrygien, +l'oeil vif, le jabot avantageux, elle écoute de l'une et de l'autre +oreille. + +Et, sûre qu'il n'y a rien de neuf, elle se remet en quête. + +Elle lève haut ses pattes raides comme ceux qui ont la goutte. Elle +écarte les doigts et les pose avec précaution, sans bruit. + +On dirait qu'elle marche pieds nus. + + + + +LA DINDE + + +Elle se pavane au milieu de la cour, comme si elle vivait sous l'ancien +régime. + +Les autres volailles ne font que manger toujours, n'importe quoi. Elle, +entre ses repas réguliers, ne se préoccupe que d'avoir bel air. Toutes +ses plumes sont empesées et les pointes de ses ailes raient le sol, +comme pour tracer la route qu'elle suit: c'est là qu'elle s'avance et +non ailleurs. + +Elle se rengorge tant qu'elle ne voit jamais ses pattes. + +Elle ne doute de personne, et dès que je m'approche, elle s'imagine que +je veux lui rendre mes hommages. + +Déjà elle glougloute d'orgueil. + +--Noble dinde, lui dis-je, si vous étiez une oie, j'écrirais votre +éloge, comme le fit Buffon, avec une de vos plumes. Mais vous n'êtes +qu'une dinde. + +J'ai dû la vexer, car le sang monte à sa tête. Des grappes de colère lui +pendent au bec. Elle a une crise de rouge. Elle fait claquer d'un coup +sec l'éventail de sa queue et cette vieille chipie me tourne le dos. + + + + +LA PINTADE + + +C'est la bossue de ma cour. Elle ne rêve que plaies à cause de sa bosse. + +Les poules ne lui disent rien. Brusquement, elle se précipite et les +harcèle. + +Puis elle baisse sa tête, penche le corps, et de toute la vitesse de ses +pattes maigres, elle court frapper de son bec dur juste au centre de la +roue d'une dinde. + +Cette poseuse l'agaçait. + +Ainsi, la tête bleuie et ses barbillons rouges à vif, elle rage du matin +au soir. Elle se bat sans motif, peut être parce qu'elle s'imagine +toujours qu'on se moque de sa taille, de son crâne chauve et de sa queue +basse. + +Et elle ne cesse de jeter un cri discordant qui perce l'air comme une +pointe. + +Parfois elle quitte la cour et disparaît. Elle laisse aux volailles +pacifiques un moment de répit. Mais elle revient plus turbulente et plus +criarde. Et, frénétique, elle se vautre par terre. + +Qu'a-t-elle donc? + +La sournoise fait une farce. + +Elle est allée pondre son oeuf à la campagne. + +Je peux le chercher si ça m'amuse. + +Elle se roule dans la poussière, comme une bossue. + + + + +CANARDS + + +C'est la cane qui va la première, boitant des deux pattes, barboter au +trou qu'elle connaît. + +Et le canard la suit. Les pointes de ses ailes croisées sur le dos, il +boite aussi des deux pattes. + +Et cane et canard marchent taciturnes comme à un rendez-vous d'affaires. + +La cane d'abord se laisse glisser dans l'eau boueuse où flottent des +plumes, des fientes, une feuille de vigne, et de la paille. Elle a +presque disparu. + +Elle attend. Elle est prête. + +Et le canard entre à son tour. Il noie ses riches couleurs. On ne voit +que sa tête verte et l'accroche-coeur du derrière. Tous deux se trouvent +bien là. L'eau chauffe. Jamais on ne la vide et elle ne se renouvelle +que les jours d'orage. + +Le canard, de son bec aplati, mordille et serre la nuque de la cane. Un +instant il s'agite et l'eau est si épaisse qu'elle en frissonne à peine. +Et vite calmée, plate, elle réfléchit, en noir, un coin de ciel pur. + +La cane et le canard ne bougent plus. Le soleil les cuit et les endort. +On passerait près d'eux sans les remarquer. Ils ne se dénoncent que par +les rares bulles d'air qui viennent crever sur l'eau croupie. + + + + +LE PAON + + +Il va sûrement se marier aujourd'hui. + +Ce devait être pour hier. En habit de gala, il était prêt. Il +n'attendait que sa fiancée. Elle n'est pas venue. Elle ne peut tarder. + +Glorieux, il se promène avec une allure de prince indien et porte sur +lui les riches présents d'usage. L'amour avive l'éclat de ses couleurs +et son aigrette tremble comme une lyre. + +La fiancée n'arrive pas. + +Il monte au haut du toit et regarde du côté du soleil. Il jette son cri +diabolique: + +Léon! Léon! + +C'est ainsi qu'il appelle sa fiancée. Il ne voit rien venir et personne +ne répond. Les volailles habituées ne lèvent même point la tête. Elles +sont lasses de l'admirer. Il redescend dans la cour, si sûr d'être beau +qu'il est incapable de rancune. + +Son mariage sera pour demain. + +Et, ne sachant que faire du reste de la journée, il se dirige vers le +perron. Il gravit les marches, comme des marches de temple, d'un pas +officiel. + +Il relève sa robe à queue toute lourde des yeux qui n'ont pu se détacher +d'elle. + +Il répète une dernière fois la cérémonie. + + + + +L'OIE + + +Tiennette voudrait aller à Paris, comme les autres filles du village. +Mais est-elle seulement capable de garder ses oies? + +A vrai dire, elle les suit, plutôt qu'elle ne les mène. Elle tricote, +machinale, derrière leur troupe, et elle s'en rapporte à l'oie de +Toulouse qui a la raison d'une grande personne. + +L'oie de Toulouse connaît le chemin, les bonnes herbes, et l'heure où il +faut rentrer. + +Si brave que le jars l'est moins, elle protège ses soeurs contre le +mauvais chien. Son col vibre et serpente à ras de terre, puis se +redresse, et elle domine Tiennette effarée. Dès que tout va bien, elle +triomphe et chante du nez qu'elle sait grâce à qui l'ordre règne. + +Elle ne doute pas qu'elle ferait mieux encore. + +Et, un soir, elle quitte le pays. + +Elle s'éloigne sur la route, bec au vent, plumes collées. Des femmes, +qu'elle croise, n'osent l'arrêter. Elle marche vite à faire peur. + +Et pendant que Tiennette, restée là-bas, finit de s'abêtir, et, toute +pareille aux oies, ne s'en distingue plus, l'oie de Toulouse vient à +Paris. + + + + +LE CYGNE + + +Il glisse sur le bassin, comme un traîneau blanc, de nuage en nuage. Car +il n'a faim que des nuages floconneux qu'il voit naître, bouger, et se +perdre dans l'eau. C'est l'un d'eux qu'il désire. Il le vise du bec, et +il plonge tout à coup son col vêtu de neige. + +Puis, tel un bras de femme sort d'une manche, il le retire. + +Il n'a rien. + +Il regarde: les nuages effarouchés ont disparu. + +Il ne reste qu'un instant désabusé, car les nuages tardent peu à +revenir, et, là-bas, où meurent les ondulations de l'eau, en voici un +qui se reforme. + +Doucement, sur son léger coussin de plumes, le cygne rame et s'approche. + +Il s'épuise à pêcher de vains reflets, et peut-être qu'il mourra, +victime de cette illusion, avant d'attraper un seul morceau de nuage. + +Mais qu'est-ce que je dis? + +Chaque fois qu'il plonge, il fouille du bec la vase nourrissante et +ramène un ver. + +Et il engraisse comme une oie. + + + + +L'ÉPERVIER + + +Il décrit d'abord des ronds sur le village. + +Il n'était qu'une mouche, un grain de suie. + +Il grossit à mesure que son vol se resserre. + +Parfois il demeure immobile. Les volailles donnent des signes +d'inquiétude. Les pigeons rentrent au toit. Une poule, d'un cri bref, +rappelle ses petits, et on entend cacarder les oies vigilantes d'une +basse-cour à l'autre. + +L'épervier hésite et plane à la même hauteur. Peut-être n'en veut-il +qu'au coq du clocher. + +On le croirait pendu au ciel, par un fil. + +Brusquement le fil casse, l'épervier tombe, sa victime choisie. C'est +l'heure d'un drame ici-bas. + +Mais, à la surprise générale, il s'arrête avant de toucher terre, comme +s'il manquait de poids, et il remonte d'un coup d'aile. + +Il a vu que je le guette de ma porte, et que je cache, derrière moi, +quelque chose de long qui brille. + + + + +LE COQ + + +Il n'a jamais chanté. Il n'a pas couché une nuit dans un poulailler, +connu une seule poule. + +Il est en bois, avec une patte en fer au milieu du ventre, et il vit, +depuis des années et des années, sur une vieille église comme on n'ose +plus en bâtir. Elle ressemble à une grange et le faîte de ses tuiles +s'aligne aussi droit que le dos d'un boeuf. + +Or, voici que des maçons paraissent à l'autre bout de l'église. Le coq +de bois les regarde, quand un brusque coup de vent le force à tourner le +dos. + +Et, chaque fois qu'il se retourne, de nouvelles pierres lui bouchent un +peu plus de son horizon. + +Bientôt, d'une saccade levant la tête, il aperçoit, à la pointe du +clocher qu'on vient de finir, un jeune coq qui n'était pas là ce matin. +Cet étranger porte haut sa queue, ouvre le bec comme ceux qui chantent, +et l'aile sur la hanche, tout battant neuf, il éclate en plein soleil. + +D'abord les deux coqs luttent de mobilité. Mais le vieux coq de bois +s'épuise vite et se rend. Sous son unique pied, la poutre menace ruine. +Il penche, raidi, près de tomber. Il grince et s'arrête. + +Et c'est le tour des charpentiers. + +Ils abattent ce coin vermoulu de l'église, descendent le coq et le +promènent par le village. Chacun peut le toucher, moyennant cadeau. + +Ceux-ci donnent un oeuf, ceux-là un sou, et Mme Loriot une pièce +d'argent. + +Les charpentiers boivent de bons coups, et, après s'être disputé le coq, +ils décident de le brûler. + +Lui ayant fait un nid de paille et de fagot, ils mettent le feu. + +Le coq de bois pétille clair et sa flamme monte au ciel qu'il a bien +gagné. + + + + +LE COCHON + + +Grognon, mais familier comme si nous t'avions gardé ensemble, tu fourres +le nez partout et tu marches autant avec lui qu'avec les pattes. + +Tu caches sous des oreilles en feuilles de betterave tes petits yeux +cassis. + +Tu es cylindrique et ventru comme une groseille à maquereau. + +Tu as de longs poils comme elle, comme elle la peau claire et une courte +queue bouclée. Et les méchants t'appellent: «Sale cochon!» + +Ils disent que, si rien ne te dégoûte, tu dégoûtes tout le monde et que +tu n'aimes que l'eau de vaisselle grasse. + +Mais ils te calomnient. + +Qu'ils te débarbouillent et tu auras bonne mine. + +Tu te négliges par leur faute. + +Comme on fait ton lit, tu te couches, et la malpropreté n'est que ta +seconde nature. + + + + +LE BOUC + + +Son odeur le précède. On ne le voit pas encore qu'elle est arrivée. + +Il s'avance en tête du troupeau et les brebis le suivent, pêle-mêle, +dans un nuage de poussière. + +Il a des poils longs et secs qu'une raie partage sur le dos. + +Il est moins fier de sa barbe que de sa taille, parce que la chèvre +aussi porte une barbe sous le menton. + +Quand il passe, les uns se bouchent le nez, les autres aiment ce +goût-là. + +Il ne regarde ni à droite ni à gauche: il marche raide, les oreilles +pointues et la queue courte. Si les hommes l'ont chargé de leurs péchés, +il n'en sait rien, et il laisse, sans perdre le sérieux, tomber un +chapelet de crottes. + +Alexandre est son nom, connu même des chiens. + +La journée finie, le soleil disparu, il rentre au village, avec les +moissonneurs, et ses cornes, fléchissant de vieillesse, prennent peu à +peu la courbe des faucilles. + + + + +LES MOUTONS + + +Ils reviennent des chaumes où, depuis ce matin, ils paissaient, le nez à +l'ombre de leur corps. + +Selon les signes d'un berger indolent, le chien nécessaire attaque la +bande du côté qu'il faut. + +Elle tient toute la route, ondule d'un fossé à l'autre et déborde, ou, +tassée, unie, moelleuse, piétine le sol, à petits pas de vieilles +femmes. Quand elle se met à courir, les pattes font le bruit des roseaux +et criblent la poussière du chemin de nids d'abeilles. + +Ce mouton frise et, bien garni, saute comme un ballot jeté en l'air, et +du cornet de son oreille s'échappent des pastilles. + +Cet autre a le vertige et heurte du genou sa tête mal vissée. + +Ils envahissent le village. On dirait que c'est aujourd'hui leur fête et +qu'avec pétulance, ils bêlent de joie par les rues. + +Mais ils ne s'arrêtent pas au village, et je les vois reparaître, +là-bas. Ils gagnent l'horizon. Par le coteau, ils montent, légers, vers +le soleil. Ils s'en approchent et se couchent à distance. + +Des traînards prennent, sur le ciel, une dernière forme imprévue, et +rejoignent la troupe pelotonnée. + +Un flocon se détache encore et plane, mousse blanche, puis fumée, +vapeur, puis rien. + +Il ne reste plus qu'une patte dehors. + +Elle s'allonge, elle s'effile comme une quenouille, à l'infini. + +Les moutons frileux s'endorment autour du soleil las qui défait sa +couronne et pique, jusqu'à demain, ses rayons dans leur laine. + + + + +LE CHEVAL + + +Il n'est pas beau, mon cheval. Il a trop de noeuds et de salières; il a +les côtes plates, une queue de rat et des incisives d'Anglaise. Mais il +m'attendrit. Je n'en reviens pas qu'il reste à mon service et se laisse, +sans révolte, tourner et retourner. + +Chaque fois que je l'attelle, je m'attends à ce qu'il me dise: _non_, +d'un signe brusque, et détale. + +Point. Il baisse et lève sa grosse tête comme pour remettre un chapeau +d'aplomb, recule avec docilité entre les brancards. + +Aussi je ne lui ménage ni l'avoine ni le maïs. Je le brosse jusqu'à ce +que le poil brille comme une cerise. Je peigne sa crinière, je tresse sa +queue maigre. Je le flatte de la main et de la voix. J'éponge ses yeux, +je cire ses pieds. + +Est-ce que ça le touche? + +On ne sait pas. + +Il pète. + +C'est surtout quand il me promène en voiture que je l'admire. Je le +fouette et il accélère son allure. Je l'arrête et il m'arrête. Je tire +la guide à gauche et il oblique à gauche, au lieu d'aller à droite et de +me jeter dans le fossé avec des coups de sabots quelque part. + +Il me fait peur, il me fait honte et il me fait pitié. + +Est-ce qu'il ne va pas bientôt se réveiller de son demi-sommeil, et +prenant d'autorité ma place, me réduire à la sienne? + +A quoi pense-t-il? + +Il pète, pète, pète. + + + + +LE CHIEN + + +On ne peut mettre Pointu dehors, par ce temps, et l'aigre sifflet du +vent sous la porte l'oblige même à quitter le paillasson. Il cherche +mieux et glisse sa bonne tête entre nos sièges. Mais nous nous penchons, +serrés, coude à coude, sur le feu, et je donne une claque à Pointu. Mon +père le repousse du pied. Maman lui dit des injures. Ma soeur lui offre +un verre vide. + +Pointu éternue et va voir à la cuisine si nous y sommes. + +Puis il revient, force notre cercle, au risque d'être étranglé par les +genoux, et le voilà dans un coin de la cheminée. + +Après avoir longtemps tourné sur place, il s'assied près du chenet et ne +bouge plus. Il regarde ses maîtres d'un oeil si doux qu'on le tolère. +Seulement le chenet presque rouge et les cendres écartées lui brûlent le +derrière. + +Il reste tout dé même. + +On lui rouvre un passage: + +--Allez, file! es-tu bête! + +Mais il s'obstine. A l'heure où les dents des chiens perdus crissent de +froid, Pointu, au chaud, poil roussi, fesses cuites, se retient de +hurler et rit jaune, avec des larmes plein les yeux. + + + + +LA SOURIS + + +Comme, à la clarté d'une lampe, je fais ma quotidienne page d'écriture, +j'entends un léger bruit. Si je m'arrête, il cesse. Il recommence, dès +que je gratte le papier. + +C'est une souris qui s'éveille. + +Je devine ses va-et-vient au bord du trou obscur où notre servante met +ses torchons et ses brosses. + +Je distingue qu'elle saute par terre et trotte sur les carreaux de +cuisine. Elle passe près de la cheminée sous l'évier, se perd dans la +vaisselle, et par une série de reconnaissances qu'elle pousse de plus en +plus loin, elle se rapproche de moi. + +Chaque fois que je pose mon porte-plume, ce silence l'inquiète. Chaque +fois que je m'en sers, elle croit peut-être qu'il y a une autre souris +quelque part, et elle se rassure. + +Puis je ne la vois plus. Elle est sous ma table, dans mes jambes. Elle +circule d'un pied de chaise à l'autre. Elle frôle mes sabots, en +mordille le bois, ou, hardiment, la voilà dessus! + +Et il ne faut pas que je bouge la jambe, que je respire trop fort: elle +filerait. + +Mais il faut que je continue d'écrire, et, de peur qu'elle ne +m'abandonne à mon ennui de solitaire, j'écris des signes, des riens, +petitement, menu, menu, comme elle grignote. + + + + +LES LAPINS + + +Dans une moitié de futaille, Lenoir et Legris, les pattes au chaud sous +la fourrure, mangent comme des vaches. Ils ne font qu'un seul repas qui +dure toute la journée. + +Si l'on tarde à leur jeter une herbe fraîche, ils rongent l'ancienne +jusqu'à la racine, et la racine même occupe les dents. + +Or, il vient de leur tomber un pied de salade. Ensemble Lenoir et Legris +se mettent après. + +Nez à nez, ils s'évertuent, hochent la tête, et les oreilles trottent. + +Quand il ne reste qu'une feuille, ils la prennent, chacun par un bout, +et luttent de vitesse. + +Vous croiriez qu'ils jouent, s'ils ne rient pas, et que, la feuille +avalée, une caresse fraternelle unira les becs. + +Mais Legris se sent faiblir. Depuis hier il a le gros ventre et une +poche d'eau le ballonne. Vraiment il se bourrait trop. Bien qu'une +feuille de salade passe sans qu'on ait faim, il n'en peut plus. Il lâche +la feuille et se couche de côté, sur ses crottes, avec des convulsions +brèves. + +Le voilà rigide, les pattes écartées, comme pour une réclame d'armurier: +_On tue net, on tue loin._ + +Un instant, Lenoir s'arrête de surprise. Assis en chandelier, le souffle +doux, les lèvres jointes et l'oeil cerclé de rose, il regarde. + +Il a l'air d'un sorcier qui pénètre un mystère. + +Ses deux oreilles droites marquent l'heure suprême. + +Puis elles se cassent. + +Et il achève la feuille de salade. + + + + +L'ANE + + +Tout lui est égal. Chaque matin, il voiture, d'un petit pas sec et dru +de fonctionnaire, le facteur Jacquot qui distribue aux villages les +commissions faites en ville, les épices, le pain, la viande de +boucherie, quelques journaux, une lettre. + +Cette tournée finie, Jacquot et l'âne travaillent pour leur compte. La +voiture sert de charrette. Ils vont ensemble à la vigne, au bois, aux +pommes de terre. Ils ramènent tantôt des légumes, tantôt des balais +verts, ça ou autre chose, selon le jour. + +Jacquot ne cesse de dire: «Hue! hue!» sans motif, comme il ronflerait. +Parfois l'âne, à cause d'un chardon qu'il flaire, ou d'une idée qui le +prend, ne marche plus. Jacquot lui met un bras autour du cou et pousse. +Si l'âne résiste, Jacquot lui mord l'oreille. + +Ils mangent dans les fossés, le maître une croûte et des oignons, la +bête ce qu'elle veut. + +Ils ne rentrent qu'à la nuit. Leurs ombres passent avec lenteur d'un +arbre à l'autre. + +Subitement, le lac de silence où les choses baignent et dorment déjà, se +rompt, bouleversé. + +Quelle ménagère tire, à cette heure, par un treuil rouillé et criard, +des pleins seaux d'eau de son puits? + +C'est l'âne qui remonte et jette toute sa voix dehors et brait, jusqu'à +extinction, qu'il s'en fiche, qu'il s'en fiche. + + + + +LE BOEUF + + +La porte s'ouvre ce matin, comme d'habitude, et Castor quitte, sans +butter, l'écurie. Il boit à lentes gorgées sa part au fond de l'auge et +laisse la part de Pollux attardé. Puis, le mufle s'égouttant ainsi que +l'arbre après l'averse, il va de bonne volonté, avec ordre et pesanteur, +se ranger à sa place ordinaire, sous le joug du chariot. + +Les cornes liées, la tête immobile, il fronce le ventre, chasse +mollement de sa queue les mouches noires et, telle une servante +sommeille le balai à la main, il rumine en attendant Pollux. + +Mais, par la cour, les domestiques affairés crient et jurent et le chien +jappe comme à l'approche d'un étranger. + +Est-ce le sage Pollux qui, pour la première fois, résiste à l'aiguillon, +tournaille, heurte le flanc de Castor, fume, et quoique attelé, tâche +encore de secouer le joug commun? + +Non, c'est un autre. + +Et Castor, dépareillé, arrête ses mâchoires, quand il voit près du sien +cet oeil trouble de boeuf qu'il ne reconnaît pas. + + + + +LE TAUREAU + + +Le pêcheur à la ligne volante marche d'un pas léger au bord de l'Yonne +et fait sautiller sur l'eau sa mouche verte. + +Les mouches vertes, il les attrape aux troncs des peupliers polis par le +frottement du bétail. + +Il jette sa ligne d'un coup sec et tire d'autorité. + +Il s'imagine que chaque place nouvelle est la meilleure, et bientôt il +la quitte, enjambe un échalier et de ce pré passe dans l'autre. + +Soudain, comme il traverse un grand pré que grille le soleil, il +s'arrête. + +Là-bas, du milieu des vaches paisibles et couchées, le taureau vient de +se lever pesamment. + +C'est un taureau fameux et sa taille étonne les passants sur la route. +On l'admire à distance et, s'il ne l'a fait déjà, il pourrait lancer son +homme au ciel, ainsi qu'une flèche, avec l'arc de ses cornes. Plus doux +qu'un agneau tant qu'il veut, il se met tout à coup en fureur, quand ça +le prend, et près de lui, on ne sait jamais ce qui arrivera. + +Le pêcheur l'observe obliquement. + +--Si je fuis, pense-t-il, le taureau sera sur moi avant que je ne sorte +du pré. Si, sans savoir nager, je plonge dans la rivière, je me noie. Si +je fais le mort par terre, le taureau, dit-on, me flairera et ne me +touchera pas. Est-ce bien sûr? Et, s'il ne s'en va plus, quelle +angoisse! Mieux vaut feindre une indifférence trompeuse. Et le pêcheur à +la ligne volante continue de pêcher, comme si le taureau était absent. +Il espère ainsi lui donner le change. + +Sa nuque cuit sous son chapeau de paille. + +Il retient ses pieds qui brûlent de courir et les oblige à fouler +l'herbe. Il a l'héroïsme de tremper dans l'eau sa mouche verte. Il ne se +cache que de temps en temps, derrière les peupliers. Il gagne posément +l'échalier de la haie, d'où il pourra, d'un dernier effort de ses +membres rompus, bondir hors du pré, sain et sauf. + +D'ailleurs, qui le presse? + +Le taureau ne s'occupe pas de lui et reste avec les vaches. + +Il ne s'est mis debout que pour remuer, par lassitude, comme on s'étire. + +Il tourne au vent du soir sa tête crépue. + +Il beugle par intervalles, l'oeil à demi fermé. + +Il mugit de langueur et s'écoute mugir. + + + + +LES MOUCHES D'EAU + + +Il n'y a qu'un chêne au milieu du pré, et les boeufs occupent toute +l'ombre de ses feuilles. + +La tête basse, ils font les cornes au soleil. + +Ils seraient bien, sans les mouches. Mais aujourd'hui, vraiment, elles +dévorent. Acres et nombreuses, les noires se collent par plaques de suie +aux yeux, aux narines, aux coins des lèvres même, et les vertes sucent +de préférence la dernière écorchure. + +Quand un boeuf remue son tablier de cuir, ou frappe du sabot la terre +sèche, le nuage de mouches se déplace avec murmure. On dirait qu'elles +fermentent. + +Il fait si chaud que les vieilles femmes, sur leur porte, flairent +l'orage, et déjà elles plaisantent de peur: + +--Gare au bourdoudou! disent-elles. + +Là-bas, un premier coup de lance lumineux perce le ciel, sans bruit. Une +goutte de pluie tombe. + +Les boeufs, avertis, relèvent la tête, se meuvent jusqu'au bord du chêne +et soufflent patiemment. + +Ils le savent: voici que les bonnes mouches viennent chasser les +mauvaises. + +D'abord rares, une par une, puis serrées, toutes ensemble, elles fondent +du ciel déchiqueté sur l'ennemi qui cède peu à peu, s'éclaircit, se +disperse. + +Et bientôt, du nez camus à la queue inusable, les boeufs ruisselants +ondulent d'aise sous l'essaim victorieux des mouches d'eau. + + + + +LE GRILLON + + +C'est l'heure où, las d'errer, l'insecte nègre revient de promenade et +répare avec soin le désordre de son domaine. + +D'abord il ratisse ses étroites allées de sable. + +Il fait du bran de scie qu'il écarte au seuil de sa retraite. + +Il lime la racine de cette grande herbe propre à le harceler. + +Il se repose. + +Puis il remonte sa minuscule montre. + +A-t-il fini? Est-elle cassée? Il se repose encore un peu. + +Il rentre chez lui et ferme sa porte. + +Longtemps il tourne sa clé dans la serrure délicate. + +Et il écoute: + +Point d'alarme dehors. + +Mais il ne se trouve pas en sûreté. + +Et comme par une chaînette dont la poulie grince, il descend jusqu'au +fond de la terre. + +On n'entend plus rien. + +Dans la campagne muette, les peupliers se dressent comme des doigts en +l'air et désignent la lune. + + + + +LES GRENOUILLES + + +Par brusques détentes, elles exercent leurs ressorts. + +Elles sautent de l'herbe comme de lourdes gouttes d'huile frite. + +Elles se posent, presse-papiers de bronze, sur les larges feuilles du +nénuphar. + +L'une se gorge d'air. On mettrait un sou, par sa bouche, dans la +tirelire de son ventre. + +Elles montent, comme des soupirs, de la vase. + +Immobiles, elles semblent les gros yeux à fleur d'eau, les tumeurs de la +mare plate. + +Assises en tailleur, stupéfiées, elles bâillent au soleil couchant. + +Puis, comme les camelots assourdissants des rues, elles crient les +dernières nouvelles du soir. + +Parfois, elles happent un insecte. + +Et d'autres ne s'occupent que d'amour. + +Et toutes, elles tentent le pêcheur à la ligne. + +Je casse, sans difficulté, une gaule. J'ai, piquée à mon paletot, une +épingle que je recourbe en hameçon. + +La ficelle ne me manque pas, Dieu merci! + +Mais il me faudrait encore un brin de laine, un bout de n'importe quoi +rouge. + +Je cherche sur moi, par terre, au ciel. + +Je ne trouve rien et je regarde mélancoliquement ma boutonnière fendue, +toute prête, que, sans reproche, on ne se hâte guère d'orner du ruban +rouge. + + + + +LE CRAPAUD + + +Né d'une pierre, il vit sous une pierre et s'y creusera un tombeau. + +Je le visite fréquemment, et, chaque fois que je lève sa pierre, j'ai +peur de le retrouver et peur qu'il n'y soit plus. + +Il y est. + +Caché dans ce gîte sec, propre, étroit, bien à lui, il l'occupe +pleinement, gonflé comme une bourse d'avare. + +Qu'une pluie le fasse sortir, et il vient au-devant de moi. Quelques +sauts lourds, et il s'arrête sur ses cuisses et me regarde de ses yeux +rougis. Si le monde injuste le traite en lépreux, je ne crains pas de +m'accroupir près de lui et d'approcher du sien mon visage d'homme. + +Puis je dompterai un reste de dégoût, et je te caresserai de ma main, +crapaud! + +On en avale dans la vie qui font plus mal au coeur. + +Pourtant, hier, j'ai manqué de tact. Il fermentait et suintait, toutes +ses verrues crevées. + +--Mon pauvre ami, lui dis-je, je ne veux pas te faire de peine, mais, +Dieu! que tu es laid! + +Il ouvrit sa bouche puérile et sans dents, à l'haleine chaude, et me +répondit avec un léger accent anglais: + +--Et toi? + + + + +LA CHENILLE + + +Elle sort d'une touffe d'herbe qui l'avait cachée pendant la chaleur. +Elle traverse l'allée de sable à grandes ondulations. Elle se garde d'y +faire halte et un moment elle se croit perdue dans une trace de sabot du +jardinier. + +Arrivée aux fraises, elle se repose, lève le nez de droite et de gauche +pour flairer; puis elle repart et sous les feuilles et sur les feuilles, +elle sait maintenant où elle va. + +Quelle belle chenille, grasse, velue, fourrée, brune avec des points +d'or et ses yeux noirs! + +Guidée par l'odorat, elle se trémousse et se fronce comme un épais +sourcil. + +Elle s'arrête au bas d'un rosier. + +De ses fines agrafes, elle tâte l'écorce rude, balance sa petite tête de +chien nouveau-né et se décide à grimper. + +Et, cette fois, vous diriez qu'elle avale péniblement chaque longueur de +chemin par déglutition. + +Tout en haut du rosier, s'épanouit une rose au teint de candide +fillette. Ses parfums qu'elle prodigue la grisent. Elle ne se défie de +personne. Elle laisse monter par sa tige la première chenille venue. +Elle l'accueille comme un cadeau. + +Et, pressentant qu'il fera froid cette nuit, elle est bien aise de se +mettre un boa autour du cou. + + + + +LA SAUTERELLE + + +Serait-ce le gendarme des insectes? + +Tout le jour, elle saute et s'acharne aux trousses d'invisibles +braconniers qu'elle n'attrape jamais. + +Les plus hautes herbes ne l'arrêtent pas. + +Rien ne lui fait peur, car elle a des bottes de sept lieues, un cou de +taureau, le front génial, le ventre d'une carène, des ailes en +celluloïd, des cornes diaboliques et un grand sabre au derrière. + +Comme on ne peut avoir les vertus d'un gendarme sans les vices, il faut +bien le dire, la sauterelle chique. + +Si je mens, poursuis-la de tes doigts, joue avec elle à quatre coins, et +quand tu l'auras saisie, entre deux bonds, sur une feuille de luzerne, +observe sa bouche: Par ses terribles mandibules, elle sécrète une mousse +noire comme du jus de tabac. + +Mais déjà tu ne la tiens plus. Sa rage de sauter la reprend. Le monstre +vert t'échappe d'un brusque effort et, fragile, te laisse une petite +cuisse dans la main. + + + + +LA CAGE + + +Félix ne comprend pas qu'on tienne des oiseaux prisonniers dans une +cage. + +--De même, dit-il, que c'est un crime de cueillir une fleur, et, +personnellement, je ne veux la respirer que sur sa tige, de même les +oiseaux sont faits pour voler. + +Cependant il achète une cage; il l'accroche à sa fenêtre. Il y dépose un +nid d'ouate, une soucoupe de graines, une tasse d'eau pure et +renouvelable, une balançoire et une petite glace. + +Et comme on l'interroge avec surprise: + +--Je me félicite de ma générosité, dit-il, chaque fois que je regarde +cette cage. Je pourrais y mettre un oiseau et je la laisse vide. Si je +voulais, telle grive brune, tel bouvreuil pimpant, qui sautille, ou tel +autre de nos petits oiseaux variés serait esclave. Mais grâce à moi, +l'un d'eux au moins reste libre. C'est toujours ça. + + + + +MERLE! + + +Dans mon jardin il y a un vieux noyer presque mort qui fait peur aux +petits oiseaux. Seul un oiseau noir habite ses dernières feuilles. + +Mais le reste du jardin est plein de jeunes arbres fleuris où nichent +des oiseaux gais, vifs et de toutes les couleurs. + +Et il semble que ces jeunes arbres se moquent du vieux noyer. A chaque +instant, ils lui lancent, comme des paroles taquines, une volée +d'oiseaux babillards. + +Tour à tour, pierrots, martins, mésanges et pinsons le harcèlent. Ils +choquent de l'aile la pointe de ses branches. L'air crépite de leurs +cris menus; puis ils se sauvent, et c'est une autre bande importune qui +part des jeunes arbres. + +Tant qu'elle peut, elle nargue, piaille, siffle et s'égosille. + +Ainsi de l'aube au crépuscule, comme des mots railleurs, pinsons, +mésanges, martins et pierrots s'échappent des jeunes arbres vers le +vieux noyer. + +Mais parfois il s'impatiente, il remue ses dernières feuilles, lâche son +oiseau noir et répond: + +--Merle! + + + + +L'ALOUETTE + + +Je n'ai jamais vu d'alouette et je me lève inutilement avec l'aurore. +L'alouette n'est pas un oiseau de la terre. + +Depuis ce matin, je foule les mottes et les herbes sèches. + +Des bandes de moineaux gris ou de chardonnerets peints à vif flottent +sur les haies d'épines. + +Le geai passe la revue des arbres dans un costume de préfecture. + +Une caille rase des luzernes et trace au cordeau la ligne droite de son +vol. + +Derrière le berger qui tricote mieux qu'une femme, les moutons se +suivent et se ressemblent. + +Et tout s'imprègne d'une lumière si neuve que le corbeau, qui ne présage +rien de bon, fait sourire. + +Mais écoutez comme j'écoute. + +Entendez-vous quelque part, là-haut, piler dans une coupe d'or des +morceaux de cristal? + +Qui peut me dire où l'alouette chante? + +Si je regarde en l'air, le soleil brûle mes yeux. + +Il me faut renoncer à la voir. + +L'alouette vit au ciel, et c'est le seul oiseau du ciel qui chante +jusqu'à nous. + + + + +LE GOUJON + + +Il remonte le courant d'eau vive et suit le chemin que tracent les +cailloux: car il n'aime ni la vase, ni les herbes. + +Il aperçoit une bouteille couchée sur un lit de sable. Elle n'est pleine +que d'eau. J'ai oublié à dessein d'y mettre une amorce. Le goujon tourne +autour, cherche l'entrée et le voilà pris. + +Je ramène la bouteille et rejette le goujon. + +Plus haut, il entend du bruit. Loin de fuir, il s'approche, par +curiosité. C'est moi qui m'amuse, piétine dans l'eau et remue le fond +avec une perche, au bord d'un filet. Le goujon têtu veut passer par une +maille. Il y reste. + +Je lève le filet et rejette le goujon. + +Plus bas, une brusque secousse tend ma ligne et le bouchon bicolore file +entre deux eaux. + +Je tire et c'est encore lui. + +Je le décroche de l'hameçon et le rejette. + +Cette fois, je ne le verrai plus. + +Il est là, immobile, à mes pieds, sous l'eau claire. Je distingue sa +tête élargie, son gros oeil stupide et sa paire de barbillons. + +Il bâille, la lèvre déchirée, et il respire fort, après une telle +émotion. + +Mais rien ne le corrige. + +Je laisse de nouveau tremper ma ligne avec le même ver. + +Et aussitôt le goujon mord. + +Lequel de nous deux se lassera le premier? + + + + +LA DEMOISELLE + + +Elle soigne son ophtalmie. + +D'un bord à l'autre de la rivière, elle ne fait que tremper dans l'eau +fraîche ses yeux gonflés. + +Et elle grésille, comme si elle volait à l'électricité. + + + + +LA PIE + + +Elle était toute noire; mais elle a passé l'hiver dernier aux champs et +il lui reste de la neige. + + + + +L'ARAIGNÉE + + +Une petite main poilue crispée sur des cheveux. + + + + +LE PAPILLON + + +Ce billet doux plié en deux cherche une adresse de fleurs. + + + + +LA GUÊPE + + +Elle finira pourtant par abîmer sa taille! + + + + +LA PUCE + + +Un grain de tabac à ressort. + + + + +L'ESCARGOT + + +Dans la saison des rhumes, son cou de girafe rentré, l'escargot bout +comme un nez plein. + + + + +LE VER + + +En voilà un qui s'allonge comme une belle nouille. + + + + +LA COULEUVRE + + +De quel ventre est-elle tombée, cette colique? + + + + +LES FOURMIS + + +Chacune d'elle ressemble au chiffre 3. + +Et il y en a! il y en a! + +Il y en a 333333333333... jusqu'à l'infini. + + + + +CHAUVES-SOURIS + + +La nuit s'use à force de servir. + +Elle ne s'use point par le haut, dans ses étoiles. Elle s'use comme une +robe qui traîne à terre, entre les cailloux et les arbres, jusqu'au fond +des tunnels malsains et des caves humides. + +Il n'est pas de coin où ne pénètre un pan de nuit. L'épine le crève, les +froids le gercent, la boue le gâte. Et chaque matin, quand la nuit +remonte, des loques s'en détachent, accrochées au hasard. + +Ainsi naissent les chauves-souris. + +Et elles doivent à cette origine de ne pouvoir supporter l'éclat du +jour. + +Le soleil couché, quand nous prenons le frais, elles se décollent des +vieilles poutres où, léthargiques, elles pendaient d'une griffe. + +Leur vol gauche nous inquiète. D'une aile baleinée et sans plumes, elles +palpitent autour de nous. Elles se dirigent moins avec d'inutiles yeux +blessés qu'avec l'oreille. + +Mon amie cache son visage, et moi je détourne la tête par crainte du +choc impur. + +On dit qu'avec plus d'ardeur que notre amour même, elles nous suceraient +le sang jusqu'à la mort. + +Comme on exagère! + +Elles ne sont pas méchantes. Elles ne nous touchent jamais. + +Filles de la nuit, elles ne détestent que les lumières, et, du frôlement +de leurs petits châles funèbres, elles cherchent des bougies à souffler. + + + + +LE CERF + + +J'entrai au bois par un bout de l'allée, comme il arrivait par l'autre +bout. + +Je crus d'abord qu'une personne étrangère s'avançait avec un pot de +fleurs. + +Puis je distinguai le petit arbre nain, aux branches écartées et sans +feuilles. + +Enfin le cerf apparut net et nous nous arrêtâmes tous deux. + +Je lui dis: + +--Approche. Ne crains rien. Si j'ai un fusil, c'est par contenance, pour +imiter les hommes qui se prennent au sérieux. Je ne m'en sers jamais et +je laisse ses cartouches dans leur tiroir. + +Le cerf écoutait et flairait mes paroles. Dès que je me tus, il n'hésita +point: ses jambes remuèrent comme des tiges qu'un souffle d'air croise +et décroise. Il s'enfuit. + +--Quel dommage! lui criai-je. Je rêvais déjà que nous faisions route +ensemble. Moi, je t'offrais, de ma main, les herbes que tu aimes, et +toi, d'un pas de promenade, tu portais mon fusil couché sur ta ramure. + + + + +UNE FAMILLE D'ARBRES + + +C'est après avoir traversé une plaine brûlée de soleil que je les +rencontre. + +Ils ne demeurent pas au bord de la route, à cause du bruit. Ils habitent +les champs incultes, sur une source connue des oiseaux seuls. + +De loin, ils semblent impénétrables. Dès que j'approche, leurs troncs se +desserrent. Ils m'accueillent avec prudence. Je peux me reposer, me +rafraîchir, mais je devine qu'ils m'observent et se défient. + +Ils vivent en famille, les plus âgés au milieu et les petits, ceux dont +les premières feuilles viennent de naître, un peu partout, sans jamais +s'écarter. + +Ils mettent longtemps à mourir, et ils gardent les morts debout jusqu'à +la chute en poussière. + +Ils se flattent de leurs longues branches, pour s'assurer qu'ils sont +tous là, comme les aveugles. Ils gesticulent de colère si le vent +s'essouffle à les déraciner. Mais entre eux aucune dispute. Ils ne +murmurent que d'accord. + +Je sens qu'ils doivent être ma vraie famille. J'oublierai vite l'autre. +Ces arbres m'adopteront peu à peu, et pour le mériter j'apprends ce +qu'il faut savoir: + +Je sais déjà regarder les nuages qui passent. + +Je sais aussi rester en place. + +Et je sais presque me taire. + + + + +TABLE DES MATIÈRES + + + Le Chasseur d'images + Les Hirondelles de cheminée + Les Pigeons + La Poule + La Dinde + La Pintade + Canards + Le Paon + L'Oie + Le Cygne + L'Épervier + Le Coq + Le Cochon + Le Bouc + Les Moutons + Le Cheval + Le Chien + La Souris + Les Lapins + L'Ane + Le Boeuf + Le Taureau + Les Mouches d'eau + Le Grillon + Les Grenouilles + Le Crapaud + La Chenille + La Sauterelle + La Cage + Merle! + L'Alouette + Le Goujon + La Demoiselle + La Pie + L'Araignée + Le Papillon + La Guêpe + La Puce + L'Escargot + Le Ver + La Couleuvre + Les Fourmis + Chauves-Souris + Le Cerf + Une Famille d'Arbres + + +IMPRIMERIE E. FLAMMARION, 26, RUE RACINE, PARIS. + + + + + + +End of the Project Gutenberg EBook of Histoires naturelles, by Jules Renard + +*** END OF THE PROJECT GUTENBERG EBOOK 44255 *** |
