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+*** START OF THE PROJECT GUTENBERG EBOOK 44255 ***
+
+JULES RENARD
+
+Histoires naturelles
+
+PARIS
+
+ERNEST FLAMMARION, ÉDITEUR
+
+26, RUE RACINE, 26
+
+_Tous droits réservés._
+
+
+
+
+ Il a été tiré de cet ouvrage:
+ 10 exemplaires sur papier du Japon numérotés 1 à 10,
+ et 10 exemplaires sur papier de Hollande numérotés 11 à 20.
+
+
+DU MÊME AUTEUR
+
+ Sourires pincés.
+ L'Écornifleur.
+ Coquecigrues.
+ La Lanterne sourde.
+ Poil de carotte.
+ Le Vigneron dans sa vigne.
+
+
+PARIS.--IMP. E. FLAMMARION, RUE RACINE, 26.
+
+
+
+
+LE CHASSEUR D'IMAGES
+
+
+Il saute du lit de bon matin, et ne part que si son esprit est net, son
+coeur pur et son corps léger comme un vêtement d'été. Il n'emporte point
+de provisions. Il boira l'air frais en route et reniflera les odeurs
+salubres. Il laisse ses armes à la maison et se contente d'ouvrir les
+yeux. Les yeux servent de filets où les images s'emprisonnent
+d'elles-mêmes.
+
+La première qu'il fait captive est celle du chemin qui montre ses os,
+cailloux polis, et ses ornières, veines crevées, entre deux haies riches
+de prunelles et de mûres.
+
+Il prend ensuite l'image de la rivière. Elle blanchit aux coudes et dort
+sous la caresse des saules. Elle miroite quand un poisson tourne le
+ventre, comme si on jetait une pièce d'argent, et, dès que tombe une
+pluie fine, la rivière a la chair de poule.
+
+Il lève l'image des blés mobiles, des luzernes appétissantes et des
+prairies ourlées de ruisseaux. Il saisit au passage le vol d'une
+alouette ou d'un chardonneret. Puis il entre au bois. Il ne se savait
+pas doué de sens si délicats. Vite imprégné de parfums, il ne perd
+aucune sourde rumeur, et, pour qu'il communique avec les arbres, ses
+nerfs se lient aux nervures des feuilles.
+
+Bientôt, vibrant jusqu'au malaise, il perçoit trop, il fermente, il a
+peur, quitte le bois et suit de loin les paysans mouleurs regagnant le
+village. Dehors, il fixe un moment, au point que son oeil éclate, le
+soleil qui se couche et dévêt sur l'horizon ses lumineux habits, ses
+nuages répandus pêle-mêle.
+
+Enfin, rentré chez lui, la tête pleine, il éteint sa lampe et
+longuement, avant de s'endormir, il se plaît à compter ses images.
+
+Dociles, elles renaissent au gré du souvenir. Chacune d'elles en éveille
+une autre, et sans cesse leur troupe phosphorescente s'accroît de
+nouvelles venues, comme des perdrix poursuivies et divisées tout le jour
+chantent le soir, à l'abri du danger, et se rappellent aux creux des
+sillons.
+
+
+
+
+LES HIRONDELLES DE CHEMINÉE
+
+
+Elles me donnent ma leçon de chaque jour.
+
+Elles pointillent l'air de petits cris.
+
+Elles tracent une raie droite, posent une virgule au bout, et,
+brusquement, vont à la ligne.
+
+Elles mettent entre folles parenthèses la maison où j'habite.
+
+Trop vives pour que la pièce d'eau du jardin prenne copie de leur vol,
+elles montent de la cave au grenier.
+
+D'une plume d'aile légère, elles bouclent d'inimitables parafes.
+
+Puis, deux à deux, en accolade, elles se joignent, se mêlent, et, sur le
+bleu du ciel, elles font tache d'encre.
+
+Mais l'oeil d'un ami peut seul les suivre, et si vous savez le grec et
+le latin, moi je sais lire l'hébreu que décrivent dans l'air les
+hirondelles de cheminée.
+
+
+
+
+LES PIGEONS
+
+
+Qu'ils fassent sur la maison un bruit de tambour voilé;
+
+Qu'ils sortent de l'ombre, culbutent, éclatent au soleil et rentrent
+dans l'ombre;
+
+Que leur col fugitif vive et meure comme l'opale au doigt;
+
+Qu'ils s'endorment, le soir, dans la forêt, si pressés que la plus haute
+branche du chêne menace de rompre sous cette charge de fruits peints;
+
+Que ces deux-là échangent des saluts frénétiques et brusquement, l'un à
+l'autre, se convulsent;
+
+Que celui-ci revienne d'exil, avec une lettre, et vole comme la pensée
+de notre amie lointaine (Ah! un gage!);
+
+Tous ces pigeons, qui d'abord amusent, finissent par ennuyer.
+
+Ils ne sauraient tenir en place et les voyages ne les forment point.
+
+Ils restent toute la vie un peu niais.
+
+Ils s'obstinent à croire qu'on fait les enfants par le bec.
+
+Et c'est insupportable à la longue, cette manie héréditaire d'avoir
+toujours dans la gorge quelque chose qui ne passe pas.
+
+
+
+
+LA POULE
+
+
+Pattes jointes, elle saute du poulailler, dès qu'on lui ouvre la porte.
+
+C'est une poule commune, modestement parée et qui ne pond jamais d'oeufs
+d'or.
+
+Éblouie de lumière, elle fait quelques pas, indécise, dans la cour.
+
+Elle voit d'abord le tas de cendres où, chaque matin, elle a coutume de
+s'ébattre.
+
+Elle s'y roule, s'y trempe, et, d'une vive agitation d'ailes, les plumes
+gonflées, elle secoue ses puces de la nuit.
+
+Puis elle va boire au plat creux que la dernière averse a rempli.
+
+Elle ne boit que de l'eau.
+
+Elle boit par petits coups et dresse le col, en équilibre sur le bord du
+plat.
+
+Ensuite elle cherche sa nourriture éparse.
+
+Les fines herbes sont à elle, et les insectes et les graines perdues.
+
+Elle pique, elle pique, infatigable.
+
+De temps en temps, elle s'arrête. Droite sous son bonnet phrygien,
+l'oeil vif, le jabot avantageux, elle écoute de l'une et de l'autre
+oreille.
+
+Et, sûre qu'il n'y a rien de neuf, elle se remet en quête.
+
+Elle lève haut ses pattes raides comme ceux qui ont la goutte. Elle
+écarte les doigts et les pose avec précaution, sans bruit.
+
+On dirait qu'elle marche pieds nus.
+
+
+
+
+LA DINDE
+
+
+Elle se pavane au milieu de la cour, comme si elle vivait sous l'ancien
+régime.
+
+Les autres volailles ne font que manger toujours, n'importe quoi. Elle,
+entre ses repas réguliers, ne se préoccupe que d'avoir bel air. Toutes
+ses plumes sont empesées et les pointes de ses ailes raient le sol,
+comme pour tracer la route qu'elle suit: c'est là qu'elle s'avance et
+non ailleurs.
+
+Elle se rengorge tant qu'elle ne voit jamais ses pattes.
+
+Elle ne doute de personne, et dès que je m'approche, elle s'imagine que
+je veux lui rendre mes hommages.
+
+Déjà elle glougloute d'orgueil.
+
+--Noble dinde, lui dis-je, si vous étiez une oie, j'écrirais votre
+éloge, comme le fit Buffon, avec une de vos plumes. Mais vous n'êtes
+qu'une dinde.
+
+J'ai dû la vexer, car le sang monte à sa tête. Des grappes de colère lui
+pendent au bec. Elle a une crise de rouge. Elle fait claquer d'un coup
+sec l'éventail de sa queue et cette vieille chipie me tourne le dos.
+
+
+
+
+LA PINTADE
+
+
+C'est la bossue de ma cour. Elle ne rêve que plaies à cause de sa bosse.
+
+Les poules ne lui disent rien. Brusquement, elle se précipite et les
+harcèle.
+
+Puis elle baisse sa tête, penche le corps, et de toute la vitesse de ses
+pattes maigres, elle court frapper de son bec dur juste au centre de la
+roue d'une dinde.
+
+Cette poseuse l'agaçait.
+
+Ainsi, la tête bleuie et ses barbillons rouges à vif, elle rage du matin
+au soir. Elle se bat sans motif, peut être parce qu'elle s'imagine
+toujours qu'on se moque de sa taille, de son crâne chauve et de sa queue
+basse.
+
+Et elle ne cesse de jeter un cri discordant qui perce l'air comme une
+pointe.
+
+Parfois elle quitte la cour et disparaît. Elle laisse aux volailles
+pacifiques un moment de répit. Mais elle revient plus turbulente et plus
+criarde. Et, frénétique, elle se vautre par terre.
+
+Qu'a-t-elle donc?
+
+La sournoise fait une farce.
+
+Elle est allée pondre son oeuf à la campagne.
+
+Je peux le chercher si ça m'amuse.
+
+Elle se roule dans la poussière, comme une bossue.
+
+
+
+
+CANARDS
+
+
+C'est la cane qui va la première, boitant des deux pattes, barboter au
+trou qu'elle connaît.
+
+Et le canard la suit. Les pointes de ses ailes croisées sur le dos, il
+boite aussi des deux pattes.
+
+Et cane et canard marchent taciturnes comme à un rendez-vous d'affaires.
+
+La cane d'abord se laisse glisser dans l'eau boueuse où flottent des
+plumes, des fientes, une feuille de vigne, et de la paille. Elle a
+presque disparu.
+
+Elle attend. Elle est prête.
+
+Et le canard entre à son tour. Il noie ses riches couleurs. On ne voit
+que sa tête verte et l'accroche-coeur du derrière. Tous deux se trouvent
+bien là. L'eau chauffe. Jamais on ne la vide et elle ne se renouvelle
+que les jours d'orage.
+
+Le canard, de son bec aplati, mordille et serre la nuque de la cane. Un
+instant il s'agite et l'eau est si épaisse qu'elle en frissonne à peine.
+Et vite calmée, plate, elle réfléchit, en noir, un coin de ciel pur.
+
+La cane et le canard ne bougent plus. Le soleil les cuit et les endort.
+On passerait près d'eux sans les remarquer. Ils ne se dénoncent que par
+les rares bulles d'air qui viennent crever sur l'eau croupie.
+
+
+
+
+LE PAON
+
+
+Il va sûrement se marier aujourd'hui.
+
+Ce devait être pour hier. En habit de gala, il était prêt. Il
+n'attendait que sa fiancée. Elle n'est pas venue. Elle ne peut tarder.
+
+Glorieux, il se promène avec une allure de prince indien et porte sur
+lui les riches présents d'usage. L'amour avive l'éclat de ses couleurs
+et son aigrette tremble comme une lyre.
+
+La fiancée n'arrive pas.
+
+Il monte au haut du toit et regarde du côté du soleil. Il jette son cri
+diabolique:
+
+Léon! Léon!
+
+C'est ainsi qu'il appelle sa fiancée. Il ne voit rien venir et personne
+ne répond. Les volailles habituées ne lèvent même point la tête. Elles
+sont lasses de l'admirer. Il redescend dans la cour, si sûr d'être beau
+qu'il est incapable de rancune.
+
+Son mariage sera pour demain.
+
+Et, ne sachant que faire du reste de la journée, il se dirige vers le
+perron. Il gravit les marches, comme des marches de temple, d'un pas
+officiel.
+
+Il relève sa robe à queue toute lourde des yeux qui n'ont pu se détacher
+d'elle.
+
+Il répète une dernière fois la cérémonie.
+
+
+
+
+L'OIE
+
+
+Tiennette voudrait aller à Paris, comme les autres filles du village.
+Mais est-elle seulement capable de garder ses oies?
+
+A vrai dire, elle les suit, plutôt qu'elle ne les mène. Elle tricote,
+machinale, derrière leur troupe, et elle s'en rapporte à l'oie de
+Toulouse qui a la raison d'une grande personne.
+
+L'oie de Toulouse connaît le chemin, les bonnes herbes, et l'heure où il
+faut rentrer.
+
+Si brave que le jars l'est moins, elle protège ses soeurs contre le
+mauvais chien. Son col vibre et serpente à ras de terre, puis se
+redresse, et elle domine Tiennette effarée. Dès que tout va bien, elle
+triomphe et chante du nez qu'elle sait grâce à qui l'ordre règne.
+
+Elle ne doute pas qu'elle ferait mieux encore.
+
+Et, un soir, elle quitte le pays.
+
+Elle s'éloigne sur la route, bec au vent, plumes collées. Des femmes,
+qu'elle croise, n'osent l'arrêter. Elle marche vite à faire peur.
+
+Et pendant que Tiennette, restée là-bas, finit de s'abêtir, et, toute
+pareille aux oies, ne s'en distingue plus, l'oie de Toulouse vient à
+Paris.
+
+
+
+
+LE CYGNE
+
+
+Il glisse sur le bassin, comme un traîneau blanc, de nuage en nuage. Car
+il n'a faim que des nuages floconneux qu'il voit naître, bouger, et se
+perdre dans l'eau. C'est l'un d'eux qu'il désire. Il le vise du bec, et
+il plonge tout à coup son col vêtu de neige.
+
+Puis, tel un bras de femme sort d'une manche, il le retire.
+
+Il n'a rien.
+
+Il regarde: les nuages effarouchés ont disparu.
+
+Il ne reste qu'un instant désabusé, car les nuages tardent peu à
+revenir, et, là-bas, où meurent les ondulations de l'eau, en voici un
+qui se reforme.
+
+Doucement, sur son léger coussin de plumes, le cygne rame et s'approche.
+
+Il s'épuise à pêcher de vains reflets, et peut-être qu'il mourra,
+victime de cette illusion, avant d'attraper un seul morceau de nuage.
+
+Mais qu'est-ce que je dis?
+
+Chaque fois qu'il plonge, il fouille du bec la vase nourrissante et
+ramène un ver.
+
+Et il engraisse comme une oie.
+
+
+
+
+L'ÉPERVIER
+
+
+Il décrit d'abord des ronds sur le village.
+
+Il n'était qu'une mouche, un grain de suie.
+
+Il grossit à mesure que son vol se resserre.
+
+Parfois il demeure immobile. Les volailles donnent des signes
+d'inquiétude. Les pigeons rentrent au toit. Une poule, d'un cri bref,
+rappelle ses petits, et on entend cacarder les oies vigilantes d'une
+basse-cour à l'autre.
+
+L'épervier hésite et plane à la même hauteur. Peut-être n'en veut-il
+qu'au coq du clocher.
+
+On le croirait pendu au ciel, par un fil.
+
+Brusquement le fil casse, l'épervier tombe, sa victime choisie. C'est
+l'heure d'un drame ici-bas.
+
+Mais, à la surprise générale, il s'arrête avant de toucher terre, comme
+s'il manquait de poids, et il remonte d'un coup d'aile.
+
+Il a vu que je le guette de ma porte, et que je cache, derrière moi,
+quelque chose de long qui brille.
+
+
+
+
+LE COQ
+
+
+Il n'a jamais chanté. Il n'a pas couché une nuit dans un poulailler,
+connu une seule poule.
+
+Il est en bois, avec une patte en fer au milieu du ventre, et il vit,
+depuis des années et des années, sur une vieille église comme on n'ose
+plus en bâtir. Elle ressemble à une grange et le faîte de ses tuiles
+s'aligne aussi droit que le dos d'un boeuf.
+
+Or, voici que des maçons paraissent à l'autre bout de l'église. Le coq
+de bois les regarde, quand un brusque coup de vent le force à tourner le
+dos.
+
+Et, chaque fois qu'il se retourne, de nouvelles pierres lui bouchent un
+peu plus de son horizon.
+
+Bientôt, d'une saccade levant la tête, il aperçoit, à la pointe du
+clocher qu'on vient de finir, un jeune coq qui n'était pas là ce matin.
+Cet étranger porte haut sa queue, ouvre le bec comme ceux qui chantent,
+et l'aile sur la hanche, tout battant neuf, il éclate en plein soleil.
+
+D'abord les deux coqs luttent de mobilité. Mais le vieux coq de bois
+s'épuise vite et se rend. Sous son unique pied, la poutre menace ruine.
+Il penche, raidi, près de tomber. Il grince et s'arrête.
+
+Et c'est le tour des charpentiers.
+
+Ils abattent ce coin vermoulu de l'église, descendent le coq et le
+promènent par le village. Chacun peut le toucher, moyennant cadeau.
+
+Ceux-ci donnent un oeuf, ceux-là un sou, et Mme Loriot une pièce
+d'argent.
+
+Les charpentiers boivent de bons coups, et, après s'être disputé le coq,
+ils décident de le brûler.
+
+Lui ayant fait un nid de paille et de fagot, ils mettent le feu.
+
+Le coq de bois pétille clair et sa flamme monte au ciel qu'il a bien
+gagné.
+
+
+
+
+LE COCHON
+
+
+Grognon, mais familier comme si nous t'avions gardé ensemble, tu fourres
+le nez partout et tu marches autant avec lui qu'avec les pattes.
+
+Tu caches sous des oreilles en feuilles de betterave tes petits yeux
+cassis.
+
+Tu es cylindrique et ventru comme une groseille à maquereau.
+
+Tu as de longs poils comme elle, comme elle la peau claire et une courte
+queue bouclée. Et les méchants t'appellent: «Sale cochon!»
+
+Ils disent que, si rien ne te dégoûte, tu dégoûtes tout le monde et que
+tu n'aimes que l'eau de vaisselle grasse.
+
+Mais ils te calomnient.
+
+Qu'ils te débarbouillent et tu auras bonne mine.
+
+Tu te négliges par leur faute.
+
+Comme on fait ton lit, tu te couches, et la malpropreté n'est que ta
+seconde nature.
+
+
+
+
+LE BOUC
+
+
+Son odeur le précède. On ne le voit pas encore qu'elle est arrivée.
+
+Il s'avance en tête du troupeau et les brebis le suivent, pêle-mêle,
+dans un nuage de poussière.
+
+Il a des poils longs et secs qu'une raie partage sur le dos.
+
+Il est moins fier de sa barbe que de sa taille, parce que la chèvre
+aussi porte une barbe sous le menton.
+
+Quand il passe, les uns se bouchent le nez, les autres aiment ce
+goût-là.
+
+Il ne regarde ni à droite ni à gauche: il marche raide, les oreilles
+pointues et la queue courte. Si les hommes l'ont chargé de leurs péchés,
+il n'en sait rien, et il laisse, sans perdre le sérieux, tomber un
+chapelet de crottes.
+
+Alexandre est son nom, connu même des chiens.
+
+La journée finie, le soleil disparu, il rentre au village, avec les
+moissonneurs, et ses cornes, fléchissant de vieillesse, prennent peu à
+peu la courbe des faucilles.
+
+
+
+
+LES MOUTONS
+
+
+Ils reviennent des chaumes où, depuis ce matin, ils paissaient, le nez à
+l'ombre de leur corps.
+
+Selon les signes d'un berger indolent, le chien nécessaire attaque la
+bande du côté qu'il faut.
+
+Elle tient toute la route, ondule d'un fossé à l'autre et déborde, ou,
+tassée, unie, moelleuse, piétine le sol, à petits pas de vieilles
+femmes. Quand elle se met à courir, les pattes font le bruit des roseaux
+et criblent la poussière du chemin de nids d'abeilles.
+
+Ce mouton frise et, bien garni, saute comme un ballot jeté en l'air, et
+du cornet de son oreille s'échappent des pastilles.
+
+Cet autre a le vertige et heurte du genou sa tête mal vissée.
+
+Ils envahissent le village. On dirait que c'est aujourd'hui leur fête et
+qu'avec pétulance, ils bêlent de joie par les rues.
+
+Mais ils ne s'arrêtent pas au village, et je les vois reparaître,
+là-bas. Ils gagnent l'horizon. Par le coteau, ils montent, légers, vers
+le soleil. Ils s'en approchent et se couchent à distance.
+
+Des traînards prennent, sur le ciel, une dernière forme imprévue, et
+rejoignent la troupe pelotonnée.
+
+Un flocon se détache encore et plane, mousse blanche, puis fumée,
+vapeur, puis rien.
+
+Il ne reste plus qu'une patte dehors.
+
+Elle s'allonge, elle s'effile comme une quenouille, à l'infini.
+
+Les moutons frileux s'endorment autour du soleil las qui défait sa
+couronne et pique, jusqu'à demain, ses rayons dans leur laine.
+
+
+
+
+LE CHEVAL
+
+
+Il n'est pas beau, mon cheval. Il a trop de noeuds et de salières; il a
+les côtes plates, une queue de rat et des incisives d'Anglaise. Mais il
+m'attendrit. Je n'en reviens pas qu'il reste à mon service et se laisse,
+sans révolte, tourner et retourner.
+
+Chaque fois que je l'attelle, je m'attends à ce qu'il me dise: _non_,
+d'un signe brusque, et détale.
+
+Point. Il baisse et lève sa grosse tête comme pour remettre un chapeau
+d'aplomb, recule avec docilité entre les brancards.
+
+Aussi je ne lui ménage ni l'avoine ni le maïs. Je le brosse jusqu'à ce
+que le poil brille comme une cerise. Je peigne sa crinière, je tresse sa
+queue maigre. Je le flatte de la main et de la voix. J'éponge ses yeux,
+je cire ses pieds.
+
+Est-ce que ça le touche?
+
+On ne sait pas.
+
+Il pète.
+
+C'est surtout quand il me promène en voiture que je l'admire. Je le
+fouette et il accélère son allure. Je l'arrête et il m'arrête. Je tire
+la guide à gauche et il oblique à gauche, au lieu d'aller à droite et de
+me jeter dans le fossé avec des coups de sabots quelque part.
+
+Il me fait peur, il me fait honte et il me fait pitié.
+
+Est-ce qu'il ne va pas bientôt se réveiller de son demi-sommeil, et
+prenant d'autorité ma place, me réduire à la sienne?
+
+A quoi pense-t-il?
+
+Il pète, pète, pète.
+
+
+
+
+LE CHIEN
+
+
+On ne peut mettre Pointu dehors, par ce temps, et l'aigre sifflet du
+vent sous la porte l'oblige même à quitter le paillasson. Il cherche
+mieux et glisse sa bonne tête entre nos sièges. Mais nous nous penchons,
+serrés, coude à coude, sur le feu, et je donne une claque à Pointu. Mon
+père le repousse du pied. Maman lui dit des injures. Ma soeur lui offre
+un verre vide.
+
+Pointu éternue et va voir à la cuisine si nous y sommes.
+
+Puis il revient, force notre cercle, au risque d'être étranglé par les
+genoux, et le voilà dans un coin de la cheminée.
+
+Après avoir longtemps tourné sur place, il s'assied près du chenet et ne
+bouge plus. Il regarde ses maîtres d'un oeil si doux qu'on le tolère.
+Seulement le chenet presque rouge et les cendres écartées lui brûlent le
+derrière.
+
+Il reste tout dé même.
+
+On lui rouvre un passage:
+
+--Allez, file! es-tu bête!
+
+Mais il s'obstine. A l'heure où les dents des chiens perdus crissent de
+froid, Pointu, au chaud, poil roussi, fesses cuites, se retient de
+hurler et rit jaune, avec des larmes plein les yeux.
+
+
+
+
+LA SOURIS
+
+
+Comme, à la clarté d'une lampe, je fais ma quotidienne page d'écriture,
+j'entends un léger bruit. Si je m'arrête, il cesse. Il recommence, dès
+que je gratte le papier.
+
+C'est une souris qui s'éveille.
+
+Je devine ses va-et-vient au bord du trou obscur où notre servante met
+ses torchons et ses brosses.
+
+Je distingue qu'elle saute par terre et trotte sur les carreaux de
+cuisine. Elle passe près de la cheminée sous l'évier, se perd dans la
+vaisselle, et par une série de reconnaissances qu'elle pousse de plus en
+plus loin, elle se rapproche de moi.
+
+Chaque fois que je pose mon porte-plume, ce silence l'inquiète. Chaque
+fois que je m'en sers, elle croit peut-être qu'il y a une autre souris
+quelque part, et elle se rassure.
+
+Puis je ne la vois plus. Elle est sous ma table, dans mes jambes. Elle
+circule d'un pied de chaise à l'autre. Elle frôle mes sabots, en
+mordille le bois, ou, hardiment, la voilà dessus!
+
+Et il ne faut pas que je bouge la jambe, que je respire trop fort: elle
+filerait.
+
+Mais il faut que je continue d'écrire, et, de peur qu'elle ne
+m'abandonne à mon ennui de solitaire, j'écris des signes, des riens,
+petitement, menu, menu, comme elle grignote.
+
+
+
+
+LES LAPINS
+
+
+Dans une moitié de futaille, Lenoir et Legris, les pattes au chaud sous
+la fourrure, mangent comme des vaches. Ils ne font qu'un seul repas qui
+dure toute la journée.
+
+Si l'on tarde à leur jeter une herbe fraîche, ils rongent l'ancienne
+jusqu'à la racine, et la racine même occupe les dents.
+
+Or, il vient de leur tomber un pied de salade. Ensemble Lenoir et Legris
+se mettent après.
+
+Nez à nez, ils s'évertuent, hochent la tête, et les oreilles trottent.
+
+Quand il ne reste qu'une feuille, ils la prennent, chacun par un bout,
+et luttent de vitesse.
+
+Vous croiriez qu'ils jouent, s'ils ne rient pas, et que, la feuille
+avalée, une caresse fraternelle unira les becs.
+
+Mais Legris se sent faiblir. Depuis hier il a le gros ventre et une
+poche d'eau le ballonne. Vraiment il se bourrait trop. Bien qu'une
+feuille de salade passe sans qu'on ait faim, il n'en peut plus. Il lâche
+la feuille et se couche de côté, sur ses crottes, avec des convulsions
+brèves.
+
+Le voilà rigide, les pattes écartées, comme pour une réclame d'armurier:
+_On tue net, on tue loin._
+
+Un instant, Lenoir s'arrête de surprise. Assis en chandelier, le souffle
+doux, les lèvres jointes et l'oeil cerclé de rose, il regarde.
+
+Il a l'air d'un sorcier qui pénètre un mystère.
+
+Ses deux oreilles droites marquent l'heure suprême.
+
+Puis elles se cassent.
+
+Et il achève la feuille de salade.
+
+
+
+
+L'ANE
+
+
+Tout lui est égal. Chaque matin, il voiture, d'un petit pas sec et dru
+de fonctionnaire, le facteur Jacquot qui distribue aux villages les
+commissions faites en ville, les épices, le pain, la viande de
+boucherie, quelques journaux, une lettre.
+
+Cette tournée finie, Jacquot et l'âne travaillent pour leur compte. La
+voiture sert de charrette. Ils vont ensemble à la vigne, au bois, aux
+pommes de terre. Ils ramènent tantôt des légumes, tantôt des balais
+verts, ça ou autre chose, selon le jour.
+
+Jacquot ne cesse de dire: «Hue! hue!» sans motif, comme il ronflerait.
+Parfois l'âne, à cause d'un chardon qu'il flaire, ou d'une idée qui le
+prend, ne marche plus. Jacquot lui met un bras autour du cou et pousse.
+Si l'âne résiste, Jacquot lui mord l'oreille.
+
+Ils mangent dans les fossés, le maître une croûte et des oignons, la
+bête ce qu'elle veut.
+
+Ils ne rentrent qu'à la nuit. Leurs ombres passent avec lenteur d'un
+arbre à l'autre.
+
+Subitement, le lac de silence où les choses baignent et dorment déjà, se
+rompt, bouleversé.
+
+Quelle ménagère tire, à cette heure, par un treuil rouillé et criard,
+des pleins seaux d'eau de son puits?
+
+C'est l'âne qui remonte et jette toute sa voix dehors et brait, jusqu'à
+extinction, qu'il s'en fiche, qu'il s'en fiche.
+
+
+
+
+LE BOEUF
+
+
+La porte s'ouvre ce matin, comme d'habitude, et Castor quitte, sans
+butter, l'écurie. Il boit à lentes gorgées sa part au fond de l'auge et
+laisse la part de Pollux attardé. Puis, le mufle s'égouttant ainsi que
+l'arbre après l'averse, il va de bonne volonté, avec ordre et pesanteur,
+se ranger à sa place ordinaire, sous le joug du chariot.
+
+Les cornes liées, la tête immobile, il fronce le ventre, chasse
+mollement de sa queue les mouches noires et, telle une servante
+sommeille le balai à la main, il rumine en attendant Pollux.
+
+Mais, par la cour, les domestiques affairés crient et jurent et le chien
+jappe comme à l'approche d'un étranger.
+
+Est-ce le sage Pollux qui, pour la première fois, résiste à l'aiguillon,
+tournaille, heurte le flanc de Castor, fume, et quoique attelé, tâche
+encore de secouer le joug commun?
+
+Non, c'est un autre.
+
+Et Castor, dépareillé, arrête ses mâchoires, quand il voit près du sien
+cet oeil trouble de boeuf qu'il ne reconnaît pas.
+
+
+
+
+LE TAUREAU
+
+
+Le pêcheur à la ligne volante marche d'un pas léger au bord de l'Yonne
+et fait sautiller sur l'eau sa mouche verte.
+
+Les mouches vertes, il les attrape aux troncs des peupliers polis par le
+frottement du bétail.
+
+Il jette sa ligne d'un coup sec et tire d'autorité.
+
+Il s'imagine que chaque place nouvelle est la meilleure, et bientôt il
+la quitte, enjambe un échalier et de ce pré passe dans l'autre.
+
+Soudain, comme il traverse un grand pré que grille le soleil, il
+s'arrête.
+
+Là-bas, du milieu des vaches paisibles et couchées, le taureau vient de
+se lever pesamment.
+
+C'est un taureau fameux et sa taille étonne les passants sur la route.
+On l'admire à distance et, s'il ne l'a fait déjà, il pourrait lancer son
+homme au ciel, ainsi qu'une flèche, avec l'arc de ses cornes. Plus doux
+qu'un agneau tant qu'il veut, il se met tout à coup en fureur, quand ça
+le prend, et près de lui, on ne sait jamais ce qui arrivera.
+
+Le pêcheur l'observe obliquement.
+
+--Si je fuis, pense-t-il, le taureau sera sur moi avant que je ne sorte
+du pré. Si, sans savoir nager, je plonge dans la rivière, je me noie. Si
+je fais le mort par terre, le taureau, dit-on, me flairera et ne me
+touchera pas. Est-ce bien sûr? Et, s'il ne s'en va plus, quelle
+angoisse! Mieux vaut feindre une indifférence trompeuse. Et le pêcheur à
+la ligne volante continue de pêcher, comme si le taureau était absent.
+Il espère ainsi lui donner le change.
+
+Sa nuque cuit sous son chapeau de paille.
+
+Il retient ses pieds qui brûlent de courir et les oblige à fouler
+l'herbe. Il a l'héroïsme de tremper dans l'eau sa mouche verte. Il ne se
+cache que de temps en temps, derrière les peupliers. Il gagne posément
+l'échalier de la haie, d'où il pourra, d'un dernier effort de ses
+membres rompus, bondir hors du pré, sain et sauf.
+
+D'ailleurs, qui le presse?
+
+Le taureau ne s'occupe pas de lui et reste avec les vaches.
+
+Il ne s'est mis debout que pour remuer, par lassitude, comme on s'étire.
+
+Il tourne au vent du soir sa tête crépue.
+
+Il beugle par intervalles, l'oeil à demi fermé.
+
+Il mugit de langueur et s'écoute mugir.
+
+
+
+
+LES MOUCHES D'EAU
+
+
+Il n'y a qu'un chêne au milieu du pré, et les boeufs occupent toute
+l'ombre de ses feuilles.
+
+La tête basse, ils font les cornes au soleil.
+
+Ils seraient bien, sans les mouches. Mais aujourd'hui, vraiment, elles
+dévorent. Acres et nombreuses, les noires se collent par plaques de suie
+aux yeux, aux narines, aux coins des lèvres même, et les vertes sucent
+de préférence la dernière écorchure.
+
+Quand un boeuf remue son tablier de cuir, ou frappe du sabot la terre
+sèche, le nuage de mouches se déplace avec murmure. On dirait qu'elles
+fermentent.
+
+Il fait si chaud que les vieilles femmes, sur leur porte, flairent
+l'orage, et déjà elles plaisantent de peur:
+
+--Gare au bourdoudou! disent-elles.
+
+Là-bas, un premier coup de lance lumineux perce le ciel, sans bruit. Une
+goutte de pluie tombe.
+
+Les boeufs, avertis, relèvent la tête, se meuvent jusqu'au bord du chêne
+et soufflent patiemment.
+
+Ils le savent: voici que les bonnes mouches viennent chasser les
+mauvaises.
+
+D'abord rares, une par une, puis serrées, toutes ensemble, elles fondent
+du ciel déchiqueté sur l'ennemi qui cède peu à peu, s'éclaircit, se
+disperse.
+
+Et bientôt, du nez camus à la queue inusable, les boeufs ruisselants
+ondulent d'aise sous l'essaim victorieux des mouches d'eau.
+
+
+
+
+LE GRILLON
+
+
+C'est l'heure où, las d'errer, l'insecte nègre revient de promenade et
+répare avec soin le désordre de son domaine.
+
+D'abord il ratisse ses étroites allées de sable.
+
+Il fait du bran de scie qu'il écarte au seuil de sa retraite.
+
+Il lime la racine de cette grande herbe propre à le harceler.
+
+Il se repose.
+
+Puis il remonte sa minuscule montre.
+
+A-t-il fini? Est-elle cassée? Il se repose encore un peu.
+
+Il rentre chez lui et ferme sa porte.
+
+Longtemps il tourne sa clé dans la serrure délicate.
+
+Et il écoute:
+
+Point d'alarme dehors.
+
+Mais il ne se trouve pas en sûreté.
+
+Et comme par une chaînette dont la poulie grince, il descend jusqu'au
+fond de la terre.
+
+On n'entend plus rien.
+
+Dans la campagne muette, les peupliers se dressent comme des doigts en
+l'air et désignent la lune.
+
+
+
+
+LES GRENOUILLES
+
+
+Par brusques détentes, elles exercent leurs ressorts.
+
+Elles sautent de l'herbe comme de lourdes gouttes d'huile frite.
+
+Elles se posent, presse-papiers de bronze, sur les larges feuilles du
+nénuphar.
+
+L'une se gorge d'air. On mettrait un sou, par sa bouche, dans la
+tirelire de son ventre.
+
+Elles montent, comme des soupirs, de la vase.
+
+Immobiles, elles semblent les gros yeux à fleur d'eau, les tumeurs de la
+mare plate.
+
+Assises en tailleur, stupéfiées, elles bâillent au soleil couchant.
+
+Puis, comme les camelots assourdissants des rues, elles crient les
+dernières nouvelles du soir.
+
+Parfois, elles happent un insecte.
+
+Et d'autres ne s'occupent que d'amour.
+
+Et toutes, elles tentent le pêcheur à la ligne.
+
+Je casse, sans difficulté, une gaule. J'ai, piquée à mon paletot, une
+épingle que je recourbe en hameçon.
+
+La ficelle ne me manque pas, Dieu merci!
+
+Mais il me faudrait encore un brin de laine, un bout de n'importe quoi
+rouge.
+
+Je cherche sur moi, par terre, au ciel.
+
+Je ne trouve rien et je regarde mélancoliquement ma boutonnière fendue,
+toute prête, que, sans reproche, on ne se hâte guère d'orner du ruban
+rouge.
+
+
+
+
+LE CRAPAUD
+
+
+Né d'une pierre, il vit sous une pierre et s'y creusera un tombeau.
+
+Je le visite fréquemment, et, chaque fois que je lève sa pierre, j'ai
+peur de le retrouver et peur qu'il n'y soit plus.
+
+Il y est.
+
+Caché dans ce gîte sec, propre, étroit, bien à lui, il l'occupe
+pleinement, gonflé comme une bourse d'avare.
+
+Qu'une pluie le fasse sortir, et il vient au-devant de moi. Quelques
+sauts lourds, et il s'arrête sur ses cuisses et me regarde de ses yeux
+rougis. Si le monde injuste le traite en lépreux, je ne crains pas de
+m'accroupir près de lui et d'approcher du sien mon visage d'homme.
+
+Puis je dompterai un reste de dégoût, et je te caresserai de ma main,
+crapaud!
+
+On en avale dans la vie qui font plus mal au coeur.
+
+Pourtant, hier, j'ai manqué de tact. Il fermentait et suintait, toutes
+ses verrues crevées.
+
+--Mon pauvre ami, lui dis-je, je ne veux pas te faire de peine, mais,
+Dieu! que tu es laid!
+
+Il ouvrit sa bouche puérile et sans dents, à l'haleine chaude, et me
+répondit avec un léger accent anglais:
+
+--Et toi?
+
+
+
+
+LA CHENILLE
+
+
+Elle sort d'une touffe d'herbe qui l'avait cachée pendant la chaleur.
+Elle traverse l'allée de sable à grandes ondulations. Elle se garde d'y
+faire halte et un moment elle se croit perdue dans une trace de sabot du
+jardinier.
+
+Arrivée aux fraises, elle se repose, lève le nez de droite et de gauche
+pour flairer; puis elle repart et sous les feuilles et sur les feuilles,
+elle sait maintenant où elle va.
+
+Quelle belle chenille, grasse, velue, fourrée, brune avec des points
+d'or et ses yeux noirs!
+
+Guidée par l'odorat, elle se trémousse et se fronce comme un épais
+sourcil.
+
+Elle s'arrête au bas d'un rosier.
+
+De ses fines agrafes, elle tâte l'écorce rude, balance sa petite tête de
+chien nouveau-né et se décide à grimper.
+
+Et, cette fois, vous diriez qu'elle avale péniblement chaque longueur de
+chemin par déglutition.
+
+Tout en haut du rosier, s'épanouit une rose au teint de candide
+fillette. Ses parfums qu'elle prodigue la grisent. Elle ne se défie de
+personne. Elle laisse monter par sa tige la première chenille venue.
+Elle l'accueille comme un cadeau.
+
+Et, pressentant qu'il fera froid cette nuit, elle est bien aise de se
+mettre un boa autour du cou.
+
+
+
+
+LA SAUTERELLE
+
+
+Serait-ce le gendarme des insectes?
+
+Tout le jour, elle saute et s'acharne aux trousses d'invisibles
+braconniers qu'elle n'attrape jamais.
+
+Les plus hautes herbes ne l'arrêtent pas.
+
+Rien ne lui fait peur, car elle a des bottes de sept lieues, un cou de
+taureau, le front génial, le ventre d'une carène, des ailes en
+celluloïd, des cornes diaboliques et un grand sabre au derrière.
+
+Comme on ne peut avoir les vertus d'un gendarme sans les vices, il faut
+bien le dire, la sauterelle chique.
+
+Si je mens, poursuis-la de tes doigts, joue avec elle à quatre coins, et
+quand tu l'auras saisie, entre deux bonds, sur une feuille de luzerne,
+observe sa bouche: Par ses terribles mandibules, elle sécrète une mousse
+noire comme du jus de tabac.
+
+Mais déjà tu ne la tiens plus. Sa rage de sauter la reprend. Le monstre
+vert t'échappe d'un brusque effort et, fragile, te laisse une petite
+cuisse dans la main.
+
+
+
+
+LA CAGE
+
+
+Félix ne comprend pas qu'on tienne des oiseaux prisonniers dans une
+cage.
+
+--De même, dit-il, que c'est un crime de cueillir une fleur, et,
+personnellement, je ne veux la respirer que sur sa tige, de même les
+oiseaux sont faits pour voler.
+
+Cependant il achète une cage; il l'accroche à sa fenêtre. Il y dépose un
+nid d'ouate, une soucoupe de graines, une tasse d'eau pure et
+renouvelable, une balançoire et une petite glace.
+
+Et comme on l'interroge avec surprise:
+
+--Je me félicite de ma générosité, dit-il, chaque fois que je regarde
+cette cage. Je pourrais y mettre un oiseau et je la laisse vide. Si je
+voulais, telle grive brune, tel bouvreuil pimpant, qui sautille, ou tel
+autre de nos petits oiseaux variés serait esclave. Mais grâce à moi,
+l'un d'eux au moins reste libre. C'est toujours ça.
+
+
+
+
+MERLE!
+
+
+Dans mon jardin il y a un vieux noyer presque mort qui fait peur aux
+petits oiseaux. Seul un oiseau noir habite ses dernières feuilles.
+
+Mais le reste du jardin est plein de jeunes arbres fleuris où nichent
+des oiseaux gais, vifs et de toutes les couleurs.
+
+Et il semble que ces jeunes arbres se moquent du vieux noyer. A chaque
+instant, ils lui lancent, comme des paroles taquines, une volée
+d'oiseaux babillards.
+
+Tour à tour, pierrots, martins, mésanges et pinsons le harcèlent. Ils
+choquent de l'aile la pointe de ses branches. L'air crépite de leurs
+cris menus; puis ils se sauvent, et c'est une autre bande importune qui
+part des jeunes arbres.
+
+Tant qu'elle peut, elle nargue, piaille, siffle et s'égosille.
+
+Ainsi de l'aube au crépuscule, comme des mots railleurs, pinsons,
+mésanges, martins et pierrots s'échappent des jeunes arbres vers le
+vieux noyer.
+
+Mais parfois il s'impatiente, il remue ses dernières feuilles, lâche son
+oiseau noir et répond:
+
+--Merle!
+
+
+
+
+L'ALOUETTE
+
+
+Je n'ai jamais vu d'alouette et je me lève inutilement avec l'aurore.
+L'alouette n'est pas un oiseau de la terre.
+
+Depuis ce matin, je foule les mottes et les herbes sèches.
+
+Des bandes de moineaux gris ou de chardonnerets peints à vif flottent
+sur les haies d'épines.
+
+Le geai passe la revue des arbres dans un costume de préfecture.
+
+Une caille rase des luzernes et trace au cordeau la ligne droite de son
+vol.
+
+Derrière le berger qui tricote mieux qu'une femme, les moutons se
+suivent et se ressemblent.
+
+Et tout s'imprègne d'une lumière si neuve que le corbeau, qui ne présage
+rien de bon, fait sourire.
+
+Mais écoutez comme j'écoute.
+
+Entendez-vous quelque part, là-haut, piler dans une coupe d'or des
+morceaux de cristal?
+
+Qui peut me dire où l'alouette chante?
+
+Si je regarde en l'air, le soleil brûle mes yeux.
+
+Il me faut renoncer à la voir.
+
+L'alouette vit au ciel, et c'est le seul oiseau du ciel qui chante
+jusqu'à nous.
+
+
+
+
+LE GOUJON
+
+
+Il remonte le courant d'eau vive et suit le chemin que tracent les
+cailloux: car il n'aime ni la vase, ni les herbes.
+
+Il aperçoit une bouteille couchée sur un lit de sable. Elle n'est pleine
+que d'eau. J'ai oublié à dessein d'y mettre une amorce. Le goujon tourne
+autour, cherche l'entrée et le voilà pris.
+
+Je ramène la bouteille et rejette le goujon.
+
+Plus haut, il entend du bruit. Loin de fuir, il s'approche, par
+curiosité. C'est moi qui m'amuse, piétine dans l'eau et remue le fond
+avec une perche, au bord d'un filet. Le goujon têtu veut passer par une
+maille. Il y reste.
+
+Je lève le filet et rejette le goujon.
+
+Plus bas, une brusque secousse tend ma ligne et le bouchon bicolore file
+entre deux eaux.
+
+Je tire et c'est encore lui.
+
+Je le décroche de l'hameçon et le rejette.
+
+Cette fois, je ne le verrai plus.
+
+Il est là, immobile, à mes pieds, sous l'eau claire. Je distingue sa
+tête élargie, son gros oeil stupide et sa paire de barbillons.
+
+Il bâille, la lèvre déchirée, et il respire fort, après une telle
+émotion.
+
+Mais rien ne le corrige.
+
+Je laisse de nouveau tremper ma ligne avec le même ver.
+
+Et aussitôt le goujon mord.
+
+Lequel de nous deux se lassera le premier?
+
+
+
+
+LA DEMOISELLE
+
+
+Elle soigne son ophtalmie.
+
+D'un bord à l'autre de la rivière, elle ne fait que tremper dans l'eau
+fraîche ses yeux gonflés.
+
+Et elle grésille, comme si elle volait à l'électricité.
+
+
+
+
+LA PIE
+
+
+Elle était toute noire; mais elle a passé l'hiver dernier aux champs et
+il lui reste de la neige.
+
+
+
+
+L'ARAIGNÉE
+
+
+Une petite main poilue crispée sur des cheveux.
+
+
+
+
+LE PAPILLON
+
+
+Ce billet doux plié en deux cherche une adresse de fleurs.
+
+
+
+
+LA GUÊPE
+
+
+Elle finira pourtant par abîmer sa taille!
+
+
+
+
+LA PUCE
+
+
+Un grain de tabac à ressort.
+
+
+
+
+L'ESCARGOT
+
+
+Dans la saison des rhumes, son cou de girafe rentré, l'escargot bout
+comme un nez plein.
+
+
+
+
+LE VER
+
+
+En voilà un qui s'allonge comme une belle nouille.
+
+
+
+
+LA COULEUVRE
+
+
+De quel ventre est-elle tombée, cette colique?
+
+
+
+
+LES FOURMIS
+
+
+Chacune d'elle ressemble au chiffre 3.
+
+Et il y en a! il y en a!
+
+Il y en a 333333333333... jusqu'à l'infini.
+
+
+
+
+CHAUVES-SOURIS
+
+
+La nuit s'use à force de servir.
+
+Elle ne s'use point par le haut, dans ses étoiles. Elle s'use comme une
+robe qui traîne à terre, entre les cailloux et les arbres, jusqu'au fond
+des tunnels malsains et des caves humides.
+
+Il n'est pas de coin où ne pénètre un pan de nuit. L'épine le crève, les
+froids le gercent, la boue le gâte. Et chaque matin, quand la nuit
+remonte, des loques s'en détachent, accrochées au hasard.
+
+Ainsi naissent les chauves-souris.
+
+Et elles doivent à cette origine de ne pouvoir supporter l'éclat du
+jour.
+
+Le soleil couché, quand nous prenons le frais, elles se décollent des
+vieilles poutres où, léthargiques, elles pendaient d'une griffe.
+
+Leur vol gauche nous inquiète. D'une aile baleinée et sans plumes, elles
+palpitent autour de nous. Elles se dirigent moins avec d'inutiles yeux
+blessés qu'avec l'oreille.
+
+Mon amie cache son visage, et moi je détourne la tête par crainte du
+choc impur.
+
+On dit qu'avec plus d'ardeur que notre amour même, elles nous suceraient
+le sang jusqu'à la mort.
+
+Comme on exagère!
+
+Elles ne sont pas méchantes. Elles ne nous touchent jamais.
+
+Filles de la nuit, elles ne détestent que les lumières, et, du frôlement
+de leurs petits châles funèbres, elles cherchent des bougies à souffler.
+
+
+
+
+LE CERF
+
+
+J'entrai au bois par un bout de l'allée, comme il arrivait par l'autre
+bout.
+
+Je crus d'abord qu'une personne étrangère s'avançait avec un pot de
+fleurs.
+
+Puis je distinguai le petit arbre nain, aux branches écartées et sans
+feuilles.
+
+Enfin le cerf apparut net et nous nous arrêtâmes tous deux.
+
+Je lui dis:
+
+--Approche. Ne crains rien. Si j'ai un fusil, c'est par contenance, pour
+imiter les hommes qui se prennent au sérieux. Je ne m'en sers jamais et
+je laisse ses cartouches dans leur tiroir.
+
+Le cerf écoutait et flairait mes paroles. Dès que je me tus, il n'hésita
+point: ses jambes remuèrent comme des tiges qu'un souffle d'air croise
+et décroise. Il s'enfuit.
+
+--Quel dommage! lui criai-je. Je rêvais déjà que nous faisions route
+ensemble. Moi, je t'offrais, de ma main, les herbes que tu aimes, et
+toi, d'un pas de promenade, tu portais mon fusil couché sur ta ramure.
+
+
+
+
+UNE FAMILLE D'ARBRES
+
+
+C'est après avoir traversé une plaine brûlée de soleil que je les
+rencontre.
+
+Ils ne demeurent pas au bord de la route, à cause du bruit. Ils habitent
+les champs incultes, sur une source connue des oiseaux seuls.
+
+De loin, ils semblent impénétrables. Dès que j'approche, leurs troncs se
+desserrent. Ils m'accueillent avec prudence. Je peux me reposer, me
+rafraîchir, mais je devine qu'ils m'observent et se défient.
+
+Ils vivent en famille, les plus âgés au milieu et les petits, ceux dont
+les premières feuilles viennent de naître, un peu partout, sans jamais
+s'écarter.
+
+Ils mettent longtemps à mourir, et ils gardent les morts debout jusqu'à
+la chute en poussière.
+
+Ils se flattent de leurs longues branches, pour s'assurer qu'ils sont
+tous là, comme les aveugles. Ils gesticulent de colère si le vent
+s'essouffle à les déraciner. Mais entre eux aucune dispute. Ils ne
+murmurent que d'accord.
+
+Je sens qu'ils doivent être ma vraie famille. J'oublierai vite l'autre.
+Ces arbres m'adopteront peu à peu, et pour le mériter j'apprends ce
+qu'il faut savoir:
+
+Je sais déjà regarder les nuages qui passent.
+
+Je sais aussi rester en place.
+
+Et je sais presque me taire.
+
+
+
+
+TABLE DES MATIÈRES
+
+
+ Le Chasseur d'images
+ Les Hirondelles de cheminée
+ Les Pigeons
+ La Poule
+ La Dinde
+ La Pintade
+ Canards
+ Le Paon
+ L'Oie
+ Le Cygne
+ L'Épervier
+ Le Coq
+ Le Cochon
+ Le Bouc
+ Les Moutons
+ Le Cheval
+ Le Chien
+ La Souris
+ Les Lapins
+ L'Ane
+ Le Boeuf
+ Le Taureau
+ Les Mouches d'eau
+ Le Grillon
+ Les Grenouilles
+ Le Crapaud
+ La Chenille
+ La Sauterelle
+ La Cage
+ Merle!
+ L'Alouette
+ Le Goujon
+ La Demoiselle
+ La Pie
+ L'Araignée
+ Le Papillon
+ La Guêpe
+ La Puce
+ L'Escargot
+ Le Ver
+ La Couleuvre
+ Les Fourmis
+ Chauves-Souris
+ Le Cerf
+ Une Famille d'Arbres
+
+
+IMPRIMERIE E. FLAMMARION, 26, RUE RACINE, PARIS.
+
+
+
+
+
+
+End of the Project Gutenberg EBook of Histoires naturelles, by Jules Renard
+
+*** END OF THE PROJECT GUTENBERG EBOOK 44255 ***