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You may copy it, give it away or +re-use it under the terms of the Project Gutenberg License included +with this eBook or online at www.gutenberg.org/license + + +Title: Mesdames Nos Aïeules + dix siècles d'élégances + +Author: Albert Robida + +Release Date: November 15, 2013 [EBook #44187] + +Language: French + +Character set encoding: ISO-8859-1 + +*** START OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK MESDAMES NOS AÏEULES *** + + + + +Produced by Claudine Corbasson and the Online Distributed +Proofreading Team at http://www.pgdp.net (This file was +produced from images generously made available by The +Internet Archive/American Libraries.) + + + + + + + + + + Au lecteur + + Cette version électronique reproduit dans son intégralité, + la version originale. + + La ponctuation n'a pas été modifiée hormis quelques corrections + mineures. + + L'orthographe a été conservée. Seuls quelques mots ont été modifiés. + La liste des modifications se trouve à la fin du texte. + + + + +MESDAMES +NOS AÏEULES + +[Illustration: TOILETTE DE BAL, RESTAURATION.] + + + MESDAMES + Nos Aïeules + DIX SIÈCLES D'ÉLÉGANCES + + + TEXTE ET DESSINS + + _Par A. ROBIDA_ + + [Illustration] + + PARIS + A LA LIBRAIRIE ILLUSTRÉE + 8, RUE SAINT-JOSEPH, 8 + + Tous droits réservés. + + + + +[Illustration] + +I + + BALLADE + DES MODES DU TEMPS JADIS + + _Du tout premier Vertugadin, + Celui qu'inventa Madame Eve + A celui qu'admirons soudain, + Que d'autres passant comme rêve! + Combien leur existence est brève! + Tu resplendis toujours pourtant, + O beauté changeante sans trêve, + Mais où sont les modes d'antan._ + + + _Où donc es-tu, riche bliaut + Armorié sur chaque maille, + Et le peliçon d'Isabeau? + Escoffion de haute taille + Pour qui l'on vit mainte chamaille, + Hennin qui charma Buridan? + Hélas, ce n'est plus qu'antiquaille... + Mais où sont les modes d'antan!_ + + + _Où est la fraise de Margot, + Et le surcot doublé d'hermine, + Où sont les manches à gigot? + Habit cavalier d'héroïne + Que portait Reine ou baladine, + Large panier pompadourant, + Et toi-même aussi, crinoline... + Mais où sont les modes d'antan!_ + + + _ENVO_ + + _Dame, il ne fut point de semaine + Depuis le temps d'Eve pourtant + Qui n'eût caprices par trentaine. + Mais où sont les modes d'antan!_ + +[Illustration] + + + + +[Illustration: La Couturière de l'impératrice Joséphine.] + +II + +LES CARTONS DU PASSÉ + +Le vieux neuf.--L'horloge de la mode.--Fouilles dans les cartons du + passé.--Quelle est la plus jolie mode?--Mode et architecture. + --Vêtements de pierres et vêtements d'étoffes.--La poupée costumée, + journal des modes du moyen âge. + + +Il n'y a de nouveau dans ce monde que ce qui a suffisamment vieilli, a +dit, non pas un grand philosophe mais une femme, la couturière de +Joséphine de Beauharnais, épouse de Napoléon Bonaparte, consul de la +République française, lequel pensait de même, puisqu'il ressuscita +l'Empire de Rome. + +Et conformément à cet axiome profond, la couturière de Joséphine montait +ou plutôt descendait chercher très loin dans le passé, chez mesdames les +Grecques et les Romaines, les nouveautés élégantes vieilles de deux +mille années, destinées à tourner la tête des salons et promenades de +Paris, à charmer les Parisiennes et aussi les Parisiens, et à faire le +tour du monde enfin, tout comme les pompons, les baïonnettes et les +drapeaux des voltigeurs français de la même époque, qui furent des +touristes forcenés. + +--Vous demandez où sont les modes d'antan? m'a dit, répondant à ma +ballade à la mode de François Villon, un autre philosophe paradoxal qui +doit être un mari rendu légèrement grincheux par des notes de +couturière, vous le demandez! mais elles sont sur les épaules des dames +d'aujourd'hui, mon cher monsieur, comme elles le seront encore sur +celles des dames de demain et d'après-demain! Vous ignorez donc que rien +ne change, que tout le nouveau a été inventé il y a bel âge, vers les +premiers temps où les dames ont commencé à s'habiller, c'est-à-dire que +tout a été trouvé dans l'espace de quatre saisons, dans les premiers +douze mois qui ont suivi la sortie de l'Eden.--C'est ce que je faisais +observer encore hier à ma femme à propos de trois ou quatre costumes +dont la soi-disant nouveauté l'avait frappée, et qu'elle allait se +commander bien inutilement... Tout se porte, s'est porté et se portera! +lui disais-je, alors pourquoi essayer de changer, pourquoi mettre de +côté par pur caprice un ornement ou une toilette qu'on doit forcément +reprendre... + +--Oui, mais dans trois cents ans... + +--Allez aux Champs-Elysées par un beau jour de soleil et dites-moi si +vous n'avez point par moments des visions de la cour des Valois, devant +certaines toilettes contemporaines, manches bouffantes Renaissance, +collerettes Renaissance, étoffes à dessins Renaissance... + +--Ou des illusions de Longchamps 1810 devant les robes Empire, les +épaules bouffantes, le drapé des jupes, et les dessins, palmettes, +grecques et autres ornements... + +--Et les dames Louis XVI, ou moyen âge, ou Louis XV... Je déclare +Monsieur, qu'une femme de n'importe quelle époque, des âges révolus, +écoulés et enfoncés aussi loin que vous voudrez dans la nuit des temps, +peut revenir et se montrer parmi nos contemporaines, et se trouver +parfaitement à la mode, moyennant seulement quelques petites +modifications à son costume antique... Oui, tenez, qu'Agnès Sorel ou +Marguerite de Bourgogne daignent reparaître en costumes de leur temps et +je leur changerai seulement leurs chapeaux, et l'on dira devant elles: +«Jolie toilette de vernissage! Délicieux costume pour le Grand-Prix!» + +--Arrêtez! n'exagérez-vous pas quelque peu, mon cher monsieur? + +[Illustration: XVIe siècle.] + +--Aucunement. Je vous dis que des mérovingiennes ou même des dames de +l'âge de pierre, avec quelques petits arrangements de toilette, +n'étonneraient pas trop les femmes actuelles qui les prendraient tout +simplement pour des mondaines excentriques... La mode d'aujourd'hui, +Monsieur, ce sont les modes d'autrefois reprises et refondues par le +goût de l'heure présente. L'aiguille de la mode tourne comme l'aiguille +d'une pendule toujours dans le même cercle, mais plus capricieusement, +en avant ou en arrière, en sautant, en virant, en faisant des bonds +soudains, d'un côté ou de l'autre... Quelle heure est-il à l'horloge de +la mode? Six heures du matin ou huit heures du soir, peut-être toutes +les heures à la fois comme en ce moment... Mais n'importe, c'est +toujours une heure charmante. + +La plus jolie mode, il n'y a pas à en douter et tout le monde est +d'accord là-dessus, c'est toujours celle du temps présent, et il y a +pour cela une raison bien simple: les modes passées ne sont que des +souvenirs décolorés, dès qu'elles ne sont plus portées, nous apercevons +facilement leurs défauts et leurs ridicules, nos yeux, indulgents quand +elles régnaient, sont devenus froids et sévères, tandis que, sans peine, +la mode d'aujourd'hui triomphe... Ce qui charme et séduit tout le monde, +ce que nous apercevons en elle, Monsieur, ce qui nous semble si +ravissant, c'est le rayonnement de la grâce féminine, c'est la femme +elle-même.--Non, jamais on ne s'est mieux habillé qu'aujourd'hui! A +toutes les époques, pour toutes les modes, les femmes l'ont déclaré de +bonne foi en se regardant dans leur miroir, et les hommes, juges +quelquefois difficiles, l'ont pensé aussi. + +Notre aïeule de l'âge de pierre vêtue de peaux de bêtes trouvait son +costume très seyant et souriait un peu de sa grand'mère habillée d'un +vertugadin de sauvage. Ses contemporaines, les farouches habitantes des +cavernes, pensaient de même. + +La plus jolie mode, c'est celle qui s'épanouit aujourd'hui; il n'y a eu +pour s'inscrire en faux contre cette formelle allégation de tous les +temps, il n'y a eu, à toutes les époques également, que les messieurs +d'un certain âge, tout à fait d'un certain âge, les vétérans ayant +dépassé la soixantaine. Ceux-ci ont toujours protesté par une autre +allégation: + +--Les modes d'aujourd'hui sont ridicules, disent-ils en choeur, on ne +s'habille plus comme de notre temps! C'est alors,--en 1830,--ou en 1730, +en 1630, en 1530, etc., en l'an 30--que les modes étaient gracieuses, +seyantes, élégantes, distinguées, charmantes... ah, 1830!--ou 1730, +1630, 1530 ou l'an 30!--Quelle belle époque! + +--Il nous la baille belle le choeur des sexagénaires! oui, quelle belle +époque! parce que c'était l'heureux temps où ces messieurs étaient +jeunes, où le soleil leur semblait plus chaud, n'est-ce pas? le +printemps plus verdoyant et les modes plus belles! Mais il n'importe, +malgré tout ce que diront les vétérans et ce que nous dirons nous-mêmes +plus tard, l'axiome suivant sera toujours proclamé: + +--Jamais on ne s'est mieux habillé qu'aujourd'hui! + +Mais puisque rien ne passe tout à fait et que dans le cercle que +parcourt l'aiguille au cadran de la mode les heures passées peuvent +renaître, il suffit peut-être, pour connaître les modes de demain, +d'étudier tout simplement celles d'hier. + +Fouillons donc ce passé disparu et donnons-nous ce plaisir, qui ne va +pas sans quelque mélancolie, d'évoquer les élégances et les beautés +d'autrefois, les lointaines élégances ensevelies sous des siècles +d'inventions et de nouveautés accumulées, délaissées et oubliées, et les +élégances toutes récentes et non moins oubliées des bonnes grand'mamans +actuelles, qui, dans leurs songeries au fond de leurs grands fauteuils, +sont seules à se revoir en fermant les yeux, brunes ou blondes, +pimpantes et légères, dans les atours de leur bel âge... Chères +grand'mamans! + +[Illustration: Grande toilette. XVe siècle.] + +Mais ce passé qui nous semble si lointain l'est-il tant que cela? Les +grand'mères de nos grand'mères sont nées sous Louis XV au temps de la +poudre et des falbalas. + +Sept ou huit grand'mères additionnées, si nous osons nous permettre +cette opération, nous conduisent au temps d'Agnès Sorel et des dames à +grands hennins. C'était hier. Vous le voyez bien! + +Un point qu'il faut établir d'abord, c'est que l'art de la toilette et +l'art de construire sont de très proche parenté. Mode et architecture +sont soeurs, mais la mode est peut-être bien l'aînée. + +La maison est un vêtement, un habillement de pierre ou de bois que nous +passons par-dessus l'habillement de toile, de laine, de velours ou de +soie, pour nous protéger mieux contre les intempéries des saisons; c'est +un second vêtement qui doit se plier à la forme du premier, à moins que +ce ne soit le premier qui s'adapte aux nécessités du second. + +En tout cas, sans remonter plus haut que le déluge, est-ce que les robes +historiées et armoriées, les costumes tailladés et déchiquetés du moyen +âge, ne sont pas de l'architecture gothique et de la plus flamboyante, +de même que les modes plus simples et plus rudes de l'époque précédente +tiennent du rude et sévère style roman. + +Quand la pierre se découpe, se tord, flamboie presque en magnifiques +efflorescences sculptées, l'étoffe plus souple se découpe, se tord +et flamboie aussi. Les hautes coiffures que nous qualifions +d'extravagantes, ce sont les toits effilés des tourelles qui montent +partout vers le ciel. Tout est multicolore, les gens d'alors aiment les +couleurs gaies, toute la gamme des jaunes, des rouges, des verts est +employée. + +Plus tard le costume se met plus au large en même temps que +l'architecture. C'est la Renaissance et ses modes plus amples et plus +molles; on cherche du nouveau dans le vieux, l'Italie influe sur les +toilettes comme sur les édifices, il n'est pas jusqu'aux armures de +guerre ou de parade des princes, aux vêtements de fer des riches +seigneurs, qui ne recherchent quelques formes antiques et ne se couvrent +de rinceaux, ou d'ornements à la romaine. + +La sévérité, nous pouvons dire la maussaderie des modes de la fin du +XVIe siècle, ne se retrouve-t-elle pas dans les édifices d'une époque +assombrie par tant de troubles? + +[Illustration: Renaissance.] + +L'énormément ennuyeux et somptueux palais de Versailles, les grands +hôtels solennels d'une architecture pleine de morgue, ce sont bien +vraiment les couvercles qui convenaient aux énormes et solennelles +perruques du grand Roi, aux corsages guindés et empesés, aux raides +cornettes de madame de Maintenon. Et le XVIIIe siècle après l'ennuyeuse +fin du XVIIe? + +[Illustration: NOBLE DAME, FIN DU XIVe SIÈCLE.] + +L'architecture et la toilette mettent de côté, en même temps, le pompeux +et le solennel; toilette rococo, architecture à falbalas, c'est tout +un. + +[Illustration: Sous le Grand Roi.] + +Plus tard, les gens de la Révolution et de l'Empire se costumant à la +grecque et à la romaine, édifices et maisons font de même. Puis les +modes et les édifices sont absolument sans style et de toute banalité de +1840 à 1860, époque de transition et d'attente. + +De nos jours enfin, époque de recherches et de fouilles archéologiques, +d'essais et de reconstitutions, temps d'érudition plus que d'imagination +et de création, nous voyons la mode et l'architecture, marchant +toujours de conserve, fouiller ensemble dans les cartons du passé, +essayer également l'un après l'autre tous les styles, s'éprendre +successivement de toutes les époques, en adopter les formes pour les +rejeter vite l'une après l'autre... Soyons donc de notre temps et +plongeons nous aussi dans les cartons du passé à la recherche des jolies +choses et des originalités de jadis. + +Au delà d'une certaine époque, les documents certains n'abondent pas et +nous devons nous contenter de suppositions. Qui nous dira vraiment ce +qu'étaient le costume et la mode, et par cela l'aspect de la vie, aux +temps mérovingiens et carlovingiens, lorsque: + + Quatre boeufs attelés, d'un pas tranquille et lent, + Promenaient dans Paris le monarque indolent. + +Qui nous dépeindra les élégances de ces époques nébuleuses? car, en +dépit de la rudesse et de la barbarie, il devait s'en trouver tout de +même, puisqu'en maints passages de leurs écrits, déjà les vieux +chroniqueurs, évêques ou moines, fulminent contre le luxe effréné des +femmes. + +[Illustration: Sous Louis XV.] + +Qui nous dépeindra les contemporaines de Charlemagne et nous renseignera +un peu sur les élégances du Xe siècle? Quelques statues peut-être, +parvenues jusqu'à nous plus ou moins écornées, seront nos seuls +documents; nous devrons nous en contenter et les rapprocher des vagues +renseignements contenus dans les barbares illustrations des manuscrits +d'alors, encore si éloignées des magnifiques miniatures que les +enlumineurs du moyen âge prodigueront plus tard. + +Le premier journal de modes, c'est donc pour nous quelque portail de +cathédrale ou quelque statue tombale échappée par miracle aux ravages du +temps et au marteau des iconoclastes huguenots ou sans-culottes. + +Plus tard, les miniatures, les vitraux, les tapisseries nous apporteront +des renseignements plus complets et plus certains, des figures bien plus +précises; le document abondera. + +D'ailleurs, dès le XIVe siècle, le vrai journal de modes existe; il n'a +pas encore adopté la forme gazette que nous lui connaissons depuis cent +ans seulement, mais c'est le journal de modes tout de même, le +renseignement voyageant sous la forme de poupées qui portent des modèles +de costumes d'un pays à un autre, de Paris surtout. + +Car Paris tenait déjà le sceptre et gouvernait la mode, non pas, il est +vrai, comme aujourd'hui, d'un pôle à l'autre, des confins de l'Amérique +glaciale à l'Australie, vouée encore aux petits os passés dans les +narines pour toute coquetterie, il y a cinquante ans à peine, de la cour +des Radjahs d'Asie au sérail du Grand Turc et au palais de S. M. +l'impératrice du Nippon fleuri. + +Au moyen âge, des grandes dames, en notre cher petit coin d'Europe, +s'envoyaient de petites poupées habillées à la dernière mode du jour par +des coupeurs de robes, des couturières ou des couturiers dont le nom +n'est point passé à la postérité. + +Dans son château lointain, perdu dans les landes bretonnes ou perché sur +quelque roc des bords du Rhin, la duchesse ou la margrave avait ainsi +dans les grandes occasions, communication plus ou moins rapide des +élégances à la mode dans les grands centres de luxe comme la cour de +Paris ou la cour de Bourgogne, rivales en faste et en éblouissements, et +dont les comptes remis au jour nous révèlent les grandes dépenses avec +tous les détails de ces somptuosités dont les contemporains étaient +éblouis et que tous les chroniqueurs ont rapportées. + +Certaines villes importantes recevaient aussi de la même façon les +décrets de la mode, puisque nous voyons, pendant des siècles, Venise, +autre centre d'arts somptuaires, trait d'union entre le négoce de +l'Orient et le luxe de l'Occident, recevoir chaque année une poupée +parisienne. Dans la ville des doges, c'était un usage immémorial +d'exposer, le jour de l'Ascension, sous les arcades de la Merceria, au +bout de la place Saint-Marc, la toilette de l'année, cette image d'une +parisienne à la dernière mode, pour l'édification des nobles vénitiennes +qui se portaient en foule à l'exhibition. + +[Illustration: Sous Louis XII.] + + + + +[Illustration: L'Escoffion.] + +III + +MOYEN AGE + +Les Gauloises teintes et tatouées.--Premiers corsets et premières + fausses-nattes.--Premiers édits somptuaires.--Influence byzantine. + --Bliauds, surcots, cottes hardies.--Les robes historiées et + armoriées.--Les ordonnances de Philippe le Bel.--Hennins et + Escoffions.--La croisade de frère Thomas Connecte contre les Hennins. + --La dame de Beauté. + + +Il faut avoir le courage de l'avouer, ici même, dans ce Parisis qui +porte et fait triompher partout l'étendard de l'élégance, les aïeules +de Mesdames les Parisiennes, il y a quelque deux mille ans, se +promenaient un peu attifées à la mode des élégantes Néo-Zélandaises +d'aujourd'hui, dans la grande et sombre forêt qui des bords de la Seine +remontait aux rives de l'Oise et s'en allait toucher aux Ardennes en un +vaste et inextricable bois de Boulogne. + +Ces Gauloises, belles et rudes, allant épaules découvertes et bras nus, +étaient peinturlurées et probablement tatouées; dans tous les cas il est +certain qu'elles se teignaient les cheveux. + +Les nombreux bijoux parvenus jusqu'à nous, fibules, torques ou colliers, +bracelets, agrafes en bronze et quelquefois en argent ou en or, +témoignent que ces demi-sauvagesses primitives connaissaient un certain +luxe. Tous ces objets présentent dans leur style une grande analogie +avec le style d'ornementation qui s'est perpétué jusqu'à nos jours dans +la Bretagne actuelle. + +La vieille Gaule barbare devenue la Gaule romaine, les Gauloises se +montrèrent vite, à l'imitation des Romaines, très raffinées en +civilisation et en luxe. Le corset, mesdames, date de cette époque, +corselet d'étoffe moulant le corps plutôt qu'instrument de torture +violentant les lignes. + +Le goût primitif pour la peinture éclatante ne se perdit pas tout à +fait, la teinture devint du simple fard; déjà les essences pour +entretenir la fraîcheur du visage étaient inventées et aussi les fausses +nattes. Ces tresses d'un blond ardent,--couleur dès longtemps à la mode, +on le voit,--étaient achetées aux paysannes de la Germanie, aux +Gretchens du temps d'Arminius. + +Un retour à la barbarie et à la simplicité suivit les invasions de ces +Francs, dont les femmes, rudes gaillardes, étaient vêtues pour tout luxe +d'une simple chemise à bandes de pourpre. + +Les modes romaines, mélangées aux modes gauloises et franques, les modes +mérovingiennes, dont quelques statues raides et hiératiques peuvent nous +donner l'idée, se transformèrent peu à peu. + +Au milieu de sa cour, parmi les femmes de ses ducs et de ses comtes, qui +montraient le goût le plus effréné pour la parure, les étoffes +somptueuses et les bijoux, le grand Empereur à la barbe fleurie, +Charlemagne, affectait pour lui-même au contraire, une grande simplicité +de vêtements, comme d'autres grands empereurs ou rois, Frédéric II et +Napoléon. Choqué par le déploiement de faste des femmes de sa famille, +Charlemagne dut édicter les premières lois somptuaires, lesquelles ne +furent suivies naturellement que par les simples bourgeoises, par les +bonnes dames qui n'avaient que faire de défenses et de prohibitions pour +se priver de somptuosités qu'elles ne pouvaient songer à s'acheter, +faute d'argent. + +La société de ce temps-là, nous la voyons figée en grandes figures +hiératiques, sculptées sous les porches romans de nos plus vieilles +églises. Rangées de rois et de reines, raides et sévères, encadrés sous +les vieilles arcatures, princes et princesses couchés sur les dalles +funéraires, vieux spectres de pierre, taillés d'un rude et barbare +ciseau, qui nous dira ce que vous étiez vraiment, ce qu'était, dans le +mouvement et la vie, ce monde que vous dirigiez? + +Vous vous taisez, vous gardez votre secret, fronts mystérieux de +fantômes sculptés, debout aux façades que vous avez fondées, ou couchés +dans les musées qui vous ont recueillis. + +Nos villes où les gracieuses Françaises, filles de ces aïeules de +pierre, se promènent dans le tourbillon pressé des foules, devant les +brillants magasins de notre siècle vivant d'une vie si intense, nos +vieilles cités existaient déjà toutes, mais combien de fois ont-elles +fait peau neuve! Des vestiges de ces temps tout a disparu, les dernières +pierres sont ensevelies sous les fondations des plus anciens monuments. + +Nous en savons presque aussi peu, des façons de vivre d'alors, que de la +civilisation des villages de l'ère des dolmens, et c'est dans les +premiers et plus anciens poèmes ou romans chevaleresques qu'il nous faut +chercher çà et là à travers coups de lance ou de hache, quelques +détails intimes sur la vie sociale d'alors. + +[Illustration: Le Surcot à garde-corps.] + +Voici le moyen âge. L'influence byzantine de la Rome transplantée sur le +Bosphore, règne d'abord dans le vêtement des femmes comme dans celui des +hommes et domine vers l'époque des premières croisades. + +C'est alors le temps des longues robes à plis très fins, des doubles +ceintures, une à la vraie taille et une sur les hanches, des voiles +transparents. + +[Illustration: Coiffure de cérémonie. XIVe siècle.] + +C'est bien une époque de transition, on voit la mode tâtonner, retourner +en arrière et reprendre, avec quelques modifications, des formes +oubliées; le costume romain, modifié d'abord par Byzance, arrangé, rendu +semi-oriental, revient presque au jour. + +Puis soudain, à l'aurore du XIIIe siècle, quand les temps nouveaux +commencent à sortir du crépuscule de la vieille barbarie, les modes +nouvelles se dessinent, nettement, franchement. + +C'est la vraie naissance de la mode française, du costume purement +français, français comme l'architecture dégagée aussi des imitations, +des emprunts et des souvenirs de Rome et de Byzance, français comme +l'art ogival jaillissant de notre sol. + +La statuaire, les vitraux et les tapisseries du moyen âge vont nous +fournir les meilleurs documents. Ces figures sculptées en grand costume +sur leurs tombeaux, sont de véritables évocations de nobles châtelaines, +des portraits extrêmement remarquables avec tous les détails des +ajustements, des robes et de la coiffure nettement indiqués, et +quelquefois portant encore des traces de peinture qui nous donnent les +couleurs du costume. + +Les vitraux sont encore plus intéressants, on trouve là des +représentations de toutes les classes de la société, depuis la grande +dame noble jusqu'à la femme du peuple: dans les vitraux commémoratifs, +dans les vitraux des chapelles seigneuriales ou des chapelles de +corporations des villes, dans les grandes compositions qui nous +présentent si souvent, au bas des fenestrages, les portraits des +donataires,--les dames nobles à opulents costumes, agenouillées en face +de bons chevaliers en armures, les riches bourgeoises en face de leurs +maris échevins ou notables. + +Les tapisseries sont quelquefois plus sujettes à caution comme vérité, +l'artiste introduisant parfois des fantaisies décoratives dans ses +compositions; néanmoins, que de figures donnant des indications précises +et venant corroborer les autres renseignements et s'ajouter aux +innombrables et merveilleuses illustrations des manuscrits. + +Sur la robe de dessous, sur la jupe ou la cotte, la femme du XIe siècle +portait le _bliaud_ ou _bliaut_, espèce de robe parée, de fine étoffe, +serrée par une ceinture. Confectionné tout d'abord d'étoffe simplement +gaufrée, le bliaut s'enrichit bientôt de dessins et d'ornements d'un +joli style. + +On se perd dans les transformations du bliaut et de la cotte. La robe de +dessous devient la _cotte hardie_ et le _surcot_ remplace le bliaud. +Cette robe de dessous, très ajustée, est lacée par derrière ou par +devant, et dessine bien les formes et contours du corps. + +Dans le costume paré, un garde-corps, ou devant de corsage de fourrure +s'ajoute au surcot et lui donne un supplément de somptuosité. Mais la +forme générale se modifie par mille dispositions particulières, cottes +et surcots varient de toutes les façons, suivant les fantaisies du jour, +le goût particulier, suivant la mode des provinces ou des petites cours +princières ou ducales, isolées par circonstances ou situation. + +[Illustration: ROBE ET HOUPPELANDE HISTORIÉES XVe SIÈCLE.] + +Elles sont superbes, les élégantes du moyen âge, avec leurs longues +robes collantes, dont les dessins se répètent régulièrement, rosaces +semées sur toute l'étoffe, carreaux alternés de couleurs différentes, +faisant comme un damier de tout le corps, fleurs et ramages en larges +dispositions, souvent tissées d'or ou d'argent. Ces étoffes font des +plis superbes et drapent naturellement d'une façon sculpturale, des +échantillons nous en restent dans les musées, nous pouvons juger de +l'effet qu'elles devaient faire, coupées en belles robes traînantes. + +[Illustration: Noble Châtelaine.] + +Les armoiries, nées avec les premières organisations sociales, avec les +premiers chefs de clan ou chefs de guerre, mais régularisées plus tard, +paraissent sur les robes des dames, timbrées comme les pavois des maris, +d'écussons symétriquement disposés. Cet usage se développe, cette mode +prend, comme nous dirions maintenant, et bientôt les armoiries s'étalent +plus largement sur les robes dites _cottes historiées_. + +Voyons aux fêtes de la cour ou des châteaux, dans ces vastes salles +ouvertes aujourd'hui aux vents des quatre points cardinaux, et hantées +par les seuls corbeaux, derniers habitants des nobles ruines; voyons aux +tables des festins d'apparat, entre les hautes cheminées et les tribunes +des musiciens, ou bien encore sur les estrades ou _eschaffaux_, autour +des lices où les chevaliers tournoient, ces nobles dames, aux robes du +haut en bas armoriées et timbrées aux armes de leurs maris ou de leurs +familles, arborant, ainsi que de superbes panonceaux vivants, toutes les +belles inventions du blason, toutes les bêtes de la ménagerie +héraldique, les lions et les léopards, les chimères et les griffons, les +loups et les cerfs, les cygnes et les corbeaux, les sirènes et les +dragons, les poissons et les licornes, tous d'allure fantastique, tous +ailés, onglés, griffus, dentus et cornus, issant, passant ou rampant sur +les champs les plus étincelants, gueules, azur, or ou sinople. + +Et les robes non armoriées ne sont pas moins riches ni moins brillantes, +semées de grandes fleurs contournées ou d'ornements d'un très large +sentiment décoratif. + +Les formes, en apparence très variées, dérivent cependant toutes du même +principe. Le surcot n'a pas de manches, il est ouvert plus ou moins +largement sur le côté depuis l'épaule jusqu'à la hanche pour laisser +paraître la robe de dessous, d'une autre couleur s'harmonisant bien avec +celle du dessus et semée de dessins, ou plus, ou moins que le surcot, de +telle façon qu'il n'y ait pas égalité d'ornementation. + +Un _garde-corps_ ou devant de corsage d'hermine garnit le haut du +surcot; la fourrure est échancrée sur les épaules pour laisser voir, +bien et chaudement encadré, le haut de la poitrine garni de joyaux et, +surtout dans les robes d'apparat, très libéralement décolleté. Une bande +d'hermine borde ainsi toute l'échancrure du surcot sur les épaules et +les hanches. + +Grande variété dans les formes des corsages, des cottes ou des surcots, +grande variété dans l'ornementation des épaules, dans l'encadrement du +cou. Certains décolletages manquent de modestie, les prédicateurs +tonnent en chaire contre l'immoralité de la mode et les conteurs des +vieux fabliaux, qui ne sont pas prudes, s'en égayent largement. + +Lors de l'invention de la toile de lin, les femmes non contentes de se +décolleter pour montrer leurs gorgerettes de lin ou le haut des +chemises, inventèrent, pour montrer un peu mieux ces chemises de lin, de +fendre leurs robes sur le côté, faisant ainsi de l'épaule à la hanche, +de longues ouvertures lacées. + +Il y avait déjà,--il y a eu toujours,--des élégantes exagérées qui +outraient les fantaisies de la mode. Ainsi certaines se montraient en +robes si étroites et si collantes qu'elles semblaient cousues dedans; ou +bien les surcots étaient beaucoup plus longs que ces dames, et il +fallait porter ce qui dépassait au moyen de poches placées sur le devant +des robes, dans lesquelles on passait les mains, ou bien relever la +jupe et la rattacher à la ceinture, ce qui après tout était fort +gracieux et faisait ces admirables plis cassés que nous voyons aux robes +des statues. + +[Illustration: Le petit hennin.] + +Les manches de ces longs surcots, à traîne en _queue de serpent_, que +les grandes dames pouvaient faire porter par un page, s'allongèrent +aussi. Les manches de la robe de dessous descendent jusqu'au poignet, +avec un évasement qui recouvre souvent une partie de la main. +Par-dessus, les manches du surcot, plus larges, sont ouvertes +quelquefois depuis l'épaule et tombent presque jusqu'à terre, parfois +fendues du coude au poignet ou pourvues seulement d'une ouverture par +laquelle passe l'avant-bras. + +Il y a cent modifications différentes aux manches: les manches longues, +amples ou serrées, les manches coupées et boutonnées en dessous du haut +en bas, les manches échancrées ou renflées au coude, on voit même les +manches dites à _mitons_, dont l'extrémité peut se relever en formant +mitaines fermées, et les manches-poches fermées au bout, toutes +inventions gracieuses ou commodes après tout. + +Il y a enfin les grandes manches en ailes tailladées et découpées en +dents de scie, en feuilles de chêne, ou bordées d'une mince ligne de +fourrure. + +La joaillerie prend une grande importance. Grandes dames ou bourgeoises, +toutes les femmes enrichissent leurs costumes de joyaux et de bijoux +plus ou moins coûteux: colliers, cercles de tête ornés de pierres +précieuses joyaux sur le couvre-chef, gros bijoux en agrafes, ceintures +de passementerie et d'orfèvrerie. + +A la ceinture est attachée l'aumônière ou escarcelle, de riche étoffe +bordée d'or, à fermoir et ornements dorés. Les grandes dames +éblouissent, elles étincellent... Les lois somptuaires n'y peuvent rien. +Philippe le Bel en 1194 a eu beau décréter et réglementer, interdire aux +bourgeoises le vair et l'hermine, les ceintures d'or ornées de perles et +de pierreries, il a eu beau arrêter que: + + «Nulle damoiselle, si elle n'est chastelaine ou dame de deux mille + livres de rente, n'aura qu'une paire de robbes par an, et si elle + l'est, en aura deux paires et non plus.» + + «De même que les ducs, comtes et barons de six mille livres de rente + pourront faire faire quatre paires de robbes par an et non plus, et à + leurs femmes autant.....» + +Philippe le Bel a eu beau fixer un maximum du prix de l'aune d'étoffe +pour les robes, en échelle descendante pour toutes les conditions, +depuis vingt-cinq sols tournois l'aune pour les grands barons et leurs +femmes, jusqu'à sept sols pour les écuyers, et--ce qui est assez +remarquable et montre bien, même en ces temps lointains, la richesse des +bourgeois et gros commerçants des Villes,--permettant aux femmes des +bourgeois d'aller jusqu'à seize sols l'aune, Philippe le Bel a eu beau +tout prévoir et tout réglementer, rien n'y a fait, pas même la menace +des amendes. Grandes dames et riches bourgeoises ont bravé les défenses +du roi tout aussi bien que les remontrances de messieurs les maris et +les admonestations que le clergé se fatiguait de leur adresser à +l'église. + +C'est vainement que les prédicateurs s'attaquent à toutes les parties du +costume, qualifiant de _portes d'enfer_, les crevés, parfois bien +inconvenants du surcot, traitant les souliers à la poulaine d'_outrages +au créateur_, et faisant surtout aux coiffures, hennins, cornes ou +escoffions, une guerre acharnée; les femmes laissent dire et gardent +imperturbablement les modes attaquées. + +[Illustration: CHATELAINE, MILIEU DU XVe SIÈCLE.] + +En fait de mode, elles ne relèvent que d'elles-mêmes et nient toute +autorité, royale ou ecclésiastique, et même la suzeraineté maritale. + +[Illustration: Le Hennin à grand voile.] + +Les dames de ce temps-là portent aussi quelque peu les souliers à +poulaines, les fameux souliers à bec relevés, dont les élégants de +l'autre sexe s'étaient épris et qu'ils agrémentaient souvent d'un grelot +tintinnabulant au bout. + +Elles ne connaissaient pas encore les hauts talons, mais elles se +grandissaient par des espèces de mules, ou par des quantités de semelles +mises l'une sur l'autre. + +Les coiffures des dames sont de proportions extravagantes. Le hennin +triomphe entre toutes. Il y a l'_escoffion_ qui affecte différentes +formes, en turban, en croissant; il y a le _bonnet en coeur_, énorme +coiffure d'étoffe brodée, treillissée de ganses, ornée de perles, avec +un gros bourrelet relevé de joaillerie retombant en coeur sur le front. +Mais c'est le grand escoffion à cornes qui, sur tous les autres, +scandalise les prédicateurs, l'escoffion qui est une large carcasse +ornée de pierreries emboîtant les oreilles et laissant tomber de chaque +corne sur les épaules une fine mousseline flottante. + +Ces escoffions venaient, dit-on, d'Angleterre, ainsi qu'à toutes les +époques maintes excentricités de costumes; l'Anglomanie qui sévit de +temps en temps, date de loin, on le voit. Viollet-le-Duc, dans son +_Dictionnaire du Mobilier_, donne un exemple de grand escoffion pris sur +une statue tombale d'une comtesse d'Arundel du commencement du XVe +siècle. + +Comparant les femmes ainsi coiffées à des figures sataniques, à des +bêtes cornues, prédicateurs et moralistes déclarent que la femme douze +fois infidèle va au Purgatoire, mais ils jettent directement et sans +rémission à l'Enfer celles qui portent ces escoffions à cornes! + +Le grand hennin est un immense cornet plaqué sur le front, emprisonnant +complètement les cheveux, un tube conique en étoffe ramagée ornée de +perles, avec une voilette plus ou moins longue sur le front, et tout en +haut, à la pointe de l'édifice, un flot de légère mousseline retombante. +Edifice extravagant, soit, incommode, mais non ridicule, monumental mais +charmant, et que les femmes s'obstinèrent à porter pendant près d'un +siècle, parce qu'il était en réalité très seyant et donnait à la +physionomie, à l'ensemble d'une figure, de pied en cape un caractère +très imposant. Et enfin, raison principale dont on ne se rendait pas +compte peut-être, mais qu'on reconnaissait inconsciemment: parce que ces +grands hennins cadraient avec les architectures d'alors. + +Magnifique époque d'expansion et de montée! Fines et dardées haut, les +flèches des églises escaladent le ciel, entraînant les âmes avec elles, +toutes les lignes des architectures montent, s'épanouissent et +fleurissent. Quand on songe que c'est le temps des merveilleuses façades +de maisons ou de palais, des orfèvreries de pierre sculptée, des fines +tourelles, des crêtes festonnées, le temps des villes hérissant mille +clochers et mille pointes, l'ascension des hennins se comprend très +bien. Comme toutes les ascensions, c'est encore une montée vers l'idéal, +puisque ces grands hennins aux longs voiles flottants donnent forcément +une réelle noblesse à l'attitude et à la démarche. + +_Guerre aux hennins!_ Tel fut cependant partout le cri des moines et des +prédicateurs. Le plus violent de tous et celui qui fut le plus entendu, +sinon écouté, c'était un carme de Rennes, nommé frère Thomas Connecte. + +[Illustration: Le grand hennin.] + +Il entreprit dans sa ville une véritable campagne contre le débordement +du luxe, en particulier contre les pauvres hennins. De la Bretagne, il +passa dans l'Anjou, en Normandie, en Ile-de-France, en Flandre, en +Champagne, prêchant partout solennellement et dans chaque ville du haut +d'une estrade dressée en plein air sur une place publique, accablant +d'invectives celles qui se complaisaient aux raffinements de la toilette +et les menaçant de la colère du ciel. + +Tous les malheurs qui fondaient sur le monde, tous les vices du temps, +toutes les hontes, tous les péchés, toutes les turpitudes de l'humanité, +provenaient suivant lui de l'extravagance coupable des hennins et des +escoffions démoniaques. + +Et dans la chaleur de sa conviction, frère Thomas ne s'en tenait pas à +la parole; à la fin de son sermon, le digne homme, enflammé d'une sainte +ardeur, saisissait un bâton et passant à travers les rangs effarés des +dames, nobles ou bourgeoises, venues pour l'entendre, il faisait sans +pitié, malgré les cris et la bousculade, un grand massacre de hennins. + +--Au hennin! au hennin! A ce cri, les polissons ameutés par le frère +poursuivaient par les rues toute femme dont le couvre-chef dépassait les +modestes proportions d'une coiffe ordinaire. + +Néanmoins, malgré sermons et voies de fait, les hennins ne s'en +portaient pas plus mal et se relevaient après le passage du moine. De +ville en ville, celui-ci continuant sa croisade contre le luxe, s'en fut +à Rome, et là, le spectacle moins qu'édifiant offert alors par la +capitale de la chrétienté, le surexcita tellement qu'il oublia toute +mesure, et que, laissant les hennins tranquilles, il s'attaqua aux +cardinaux et princes de l'Eglise. Ceci était jeu plus dangereux. Le +pauvre homme, accusé d'hérésie, fut appréhendé et tout simplement brûlé +en place publique. + +Dans l'histoire de la mode, il y a le roman de la mode! Dans les annales +de la coquetterie féminine, que d'épisodes curieux et aussi que de +figures romanesques qui traversent la grande histoire, charmantes, +attirantes, parfois étrangement poétiques, fleurs délicates parmi toute +la ferraille remuée par le siècle--et parfois aussi, dangereuses sirènes +qui donnent bien raison au frère Thomas Connecte! + +[Illustration: Les Manches tailladées et déchiquetées.] + +L'histoire de la mode pourrait s'écrire avec une douzaine de portraits +de femmes espacés de siècle en siècle, portraits de reines de la main +droite et de reines de la main gauche,--plus souvent de la main +gauche,--de grandes dames et de grandes courtisanes. + +[Illustration: DAME SOUS CHARLES VIII.] + +Il suffit d'écrire leurs noms, chacun d'eux c'est une page qui se +tourne, un chapitre nouveau qui commence: Agnès Sorel, Diane de +Poitiers, la reine Margot et Gabrielle d'Estrées, la première femme et +la dernière _mie_ du roi Henri, Marion Delorme, la Grande Mademoiselle, +Montespan, première partie du règne du roi Soleil, Maintenon, seconde +partie du règne du monarque renfrogné, Madame de Pompadour, +triomphe du pimpant XVIIIe siècle, Marie-Antoinette, dernier et +mélancolique éclat d'un monde qui finit, Madame Tallien, Joséphine..., +etc. + +[Illustration: La Houppelande.] + +Après Isabeau de Bavière, reine de France et reine de la mode, la +gracieuse et magnifique épouse de Charles VI, d'abord reine des bals et +des fêtes, mais qui devint bientôt la reine des guerres civiles, sans +cesser, dans un temps de sombres horreurs, de rêver somptueux costumes +et recherches d'élégance,--après les modes d'Isabeau, c'est le temps et +ce sont les modes d'Agnès Sorel, la dame de Beauté de Charles VII. + +Charles VII s'endort à Bourges et ne songe guère à reconquérir son +royaume: ses maîtresses et ses plaisirs sont tout l'univers pour lui. La +grande et sainte Jehanne a endossé le harnais des hommes de guerre pour +combattre l'Anglais, elle a déjà reconquis au roi une forte partie de +son royaume; une autre femme, ni grande ni sainte, va continuer son +oeuvre, Agnès Soreau de Saint-Géraud, la belle Agnès Sorel, blonde aux +yeux bleus, par la puissance et l'ascendant de la beauté, enflamme le +roi Charles, elle le lance contre l'Anglais, lui fait reprendre, ville à +ville, le reste du domaine des fleurs de lys et mériter dans l'histoire +le surnom de Victorieux. + +C'est elle la victorieuse! Les _pécunes_ qui sont les nerfs des guerres +sont consacrées à payer les rudes gens d'armes, les lances et les +bombardes du roi, ainsi qu'à entretenir le luxe coûteux de la belle, à +payer les mille inventions de sa coquetterie. Ce sont dépenses de guerre +aussi, puisque le roi bataille mieux quand _Agnès l'ordonne_, comme dit +la vieille romance. + +La vierge héroïque, la vaillante Jehanne, se couvrait de la cuirasse +pour mener au combat ducs, seigneurs et gens d'armes; la belle Agnès, +adorée par le roi, poursuivait d'une tout autre manière l'oeuvre +nationale, elle se découvrait les épaules, inventait des corsages +indécemment décolletés jusqu'à la taille, outrait les proportions des +grands hennins à barbes flottantes... Et les armées de Charles +marchaient, emportant châteaux, villes et provinces, pourchassant les +Anglais. Agnès, en somme, mourut à la bataille, puisqu'elle trépassa +près de Jumièges pendant la reconquête de la Normandie où elle avait +suivi le roi. + +La cour de Bourgogne, rivale de celle de Paris en faste comme en tout le +reste, introduit dans la mode française des éléments étrangers, de +Flandre surtout. C'est la dernière époque pour le costume du moyen âge, +l'éblouissement dernier, l'épanouissement et l'étincellement des plus +étranges somptuosités. + +Les gigantesques houppelandes des hommes et des femmes ressemblent à de +grandes pièces de tapisserie,--les grandes lignes disparaissent sous la +complication. La Renaissance va venir après une période de transition et +de tâtonnements. + +Que de jolies choses et de particularités intéressantes il y aurait +encore à citer dans les _atours_, _garnements_ et _parements_ des femmes +du moyen âge, dans les vêtements de cérémonie, de splendide étoffe et +d'étincelante garniture, dans les vêtements d'intérieur ou de sortie de +toutes les classes, aussi bien que dans les vêtements de voyage et de +chasse portés par les nobles dames chevauchant sur des mules richement +harnachées, ou enfourchant les grands palefrois pour courre le gibier le +faucon sur le poing. + + + + +[Illustration: Sous François Ier.] + +IV + +LA RENAISSANCE + +Modes en largeur.--Hocheplis, vertugalles, vertugadins.--La belle + Ferronnière.--Eventails et manchons.--Les modes tristes de la Réforme. + --L'escadron volant de Catherine.--Dentelles et guipures.--Etats de + services du vertugadin.--Le masque et le touret de nez.--Fards et + cosmétiques. + + +A la suite des expéditions de Charles VIII, un coup de vent souffle sur +les modes du moyen âge. Les temps gothiques sont finis, le costume +masculin se transforme tout à coup et le costume féminin va changer +aussi. Ce coup de vent emporte, avec bien d'autres choses, avec notre +architecture nationale, avec notre goût national, ces hennins qui, +malgré l'apparence, tenaient si bien sur les têtes qu'ils avaient duré +près d'un siècle. + +Le costume s'amollit et se complique. Le corset ou corsage remplace le +surcot, il est d'une autre couleur que la robe et tout chargé +d'ornements et ramages dorés, sous plusieurs rangs de colliers couvrant +le haut de la poitrine décolletée. Les manches aussi sont d'une autre +couleur que le corsage, ce sont de grandes ailes tailladées et +flottantes ou bien des manches de plusieurs pièces rattachées par des +aiguillettes ou des rubans, laissant voir la chemise de fine toile de +Frise bouffante aux épaules et aux coudes. + +C'est le commencement des manches à bourrelets successifs et à crevés +qui vont durer si longtemps. + +Les souliers _pattés_ ou à bouts carrés remplacent les souliers pointus; +on va comme toujours d'une extrémité à l'autre. + +Grande variété dans les coiffures très basses maintenant. Ce sont larges +bourrelets ou turbans emboîtant l'occiput avec coiffes à dessins dorés +encadrant le front et le visage; ces bourrelets et coiffes, ornés de +réseaux perlés, se modifient dans les pays où l'influence flamande ou +rhénane lutte contre l'influence italienne, par l'adjonction sur la +coiffe d'une sorte de chapeau tailladé qui deviendra le grand béret +découpé et largement déchiqueté des lansquenets suisses ou allemands. + +Ce sont ces modes qui vont régner pendant tout le temps de François Ier, +à la cour éblouissante du Roi Chevalier, et à la ville chez les nobles +dames et les bourgeoises aisées. + +L'innovation principale, celle qui doit influer sur le reste du +vêtement, en déterminer en partie la coupe et les proportions, la +dominante du costume d'alors, c'est le vertugadin, dit aussi vertugalle, +vertugardien... Chose non vue encore, grande nouveauté qui va +bouleverser le costume et changer toutes les lignes. + +[Illustration: Commencement de la Renaissance.] + +Le vertugadin, c'est-à-dire la jupe large soutenue par une armature +quelconque, en voilà pour trois siècles, pendant trois cents ans, avec +des interrègnes plus ou moins longs, il durera sous des noms différents, +panier, crinoline, pouf, tournure, etc. Il dure encore et nous le +reverrons. + +[Illustration: A LA COUR DU ROI-CHEVALIER.] + +Depuis trois cents ans la largeur des jupes suit un mouvement régulier, +d'abord modeste, elle augmente peu à peu, lentement, en habituant +progressivement l'oeil à ses proportions, elle arrive à une envergure +formidable, exagérée, impossible, puis elle diminue lentement reprenant +l'une après l'autre ses étapes successives. + +Les femmes, qu'elle a transformées pour un temps plus ou moins long en +énormes cloches, redeviennent clochettes, elles diminuent et +s'amincissent jusqu'à disparition complète de toute apparence de +vertugadin. Les modes sont ultra collantes pour quelques années, puis un +soupçon de tournure reparaît, une illusion de vertugadin se remontre et +la progression recommence. + +Vilipendé, chansonné, ridiculisé sans trêve ni merci à toutes les +époques et quelque fut son nom, il a triomphé toujours, même des édits +qui prétendaient diminuer son envergure. Et pourtant nulle puissance au +monde n'a vu se liguer autant d'ennemis enflammés contre elle, aucune +institution n'a été attaquée avec autant de vigueur et d'acharnement. + +La Monarchie ou la République ont des adversaires, mais aussi des +défenseurs. Vertugadins, paniers ou crinolines avaient contre eux tous +les maris, tous les hommes! Le corset seul a eu presque autant +d'ennemis--dont il a toujours également triomphé. + +Le Vertugadin, né sous François Ier, vers 1530, marque la fin du moyen +âge, mieux et plus complètement que n'importe quel changement politique. +C'est la disparition des robes collantes ou flottantes à plis droits, si +sculpturales. Un monde est fini. + +Le vertugadin s'appelle premièrement _hoche-plis_. Ce nom s'applique +d'abord seulement au bourrelet godronné soutenu par une carcasse de fils +de fer qui s'attache à la taille pour donner de l'ampleur aux jupes. +Puis le nom s'étend à tout un système de cerceaux de bois ou de baleine +formant cage sous la jupe jusqu'en bas. + +Le costume féminin sous François Ier est ample et majestueux plutôt que +gracieux, les robes sont de velours, de satin, de brocatelle à fleurs de +couleurs variées, avec de larges manches tombantes, doublées de zibeline +ou des manches énormes engonçant les épaules et formant comme une +succession de bourrelets jusqu'aux poignets, avec des crevés ouverts sur +des bouillons de soie claire. + +Le corset à busc appelé alors basquine apparaît. Très probablement ce +n'était pas encore une armature dissimulée sous le corsage, mais bien le +corsage lui-même raidi par des baleines, du moins les descriptions assez +confuses donnent lieu de le penser. + +Pour la coiffure, _attifet_, _chaperon_, _toque_ ou _toquet_, ainsi que +pour l'ornement du cou et des épaules qui sortent considérablement des +corsages,--on a rapporté de la molle et licencieuse Italie de jolies +ouvertures de corsages, que les maris pourtant auraient pu trouver +offusquantes, mais les hommes se décolletent bien aussi--les élégantes +dépensent en joaillerie et orfèvrerie plus que messieurs les maris ne +voudraient. Reines, grandes dames, bourgeoises se ruinent en chaînes +d'or, joyaux émaillés, perles, pierreries, escarboucles. + +La belle Ferronnière, une des maîtresses du roi après le règne de la +duchesse d'Etampes, invente de porter une escarboucle retenue par un +fil au milieu du front. Un bijou de plus à porter quand on a déjà garni +autant que l'on pouvait la coiffure, le corsage et la ceinture d'une +étincelante joaillerie, quelle belle idée! La coiffure à la Ferronnière +a vite un très grand succès. + +Voici maintenant des accessoires de toilette inconnus. Pour l'été, c'est +l'éventail de plumes, joli prétexte à garniture d'orfèvrerie, et le +manchon pour l'hiver. Manchons noirs pour les bourgeoises et manchons de +couleurs variées pour les dames nobles seulement, suivant les +ordonnances royales. Les ombrelles aussi sont venues d'Italie, seulement +elles sont trop lourdes et ne réussissent guère. + +Mais voici sur l'éblouissante époque, l'éteignoir de la Réforme, les +jours troublés et tristes. + +[Illustration: Les Manches à crevés.] + +Etincelante, chatoyante, superbe d'ampleur somptueuse et de richesse +pendant tout le règne de François Ier, roi chevalier, prince brillant, +prodigue et ostentatif en un temps de bravoure et de «_braverie_» et +aussi de licence,--la mode va changer soudain de caractère et devenir +aussi austère qu'elle a été fastueuse, aussi sombre et lugubre qu'elle a +été éblouissante et multicolore. + +C'est pendant le commencement du règne d'Henri II une véritable lutte +entre les modes tristes et les modes gaies, mais bientôt les modes +tristes triomphent et peu à peu l'éclat de l'élégance s'éteint, la mode +tourne et va bien vite des couleurs ternes et maussades au noir pur. + +Les temps deviennent difficiles et tournent au noir aussi. C'est la +Réforme, les dissensions religieuses, guerres de sermons et de prêches +d'abord, puis guerre effective à coups de canon et d'arquebuses, à coups +de bûchers, ou de potences. + +Le roi Henri II dès 1549 commença les hostilités contre le luxe; un édit +interdisant un grand nombre d'ornements ou d'étoffes, passements, +bordures, orfèvreries, cordons, canetilles, draps d'or ou d'argent, +satins, etc., réglementa sévèrement la mode et détermina pour les +différentes classes de la société les qualités des étoffes et jusqu'aux +couleurs. + +Le droit de porter habillement complet de dessous et de dessus en rouge +cramoisi fut réservé aux princes et princesses; les dames nobles et +leurs maris ne pouvaient prendre cette éclatante couleur que pour une +seule pièce de leur costume. + +Pour les dames de rang inférieur, elles avaient droit, d'abord les plus +élevées en rang, aux robes de toutes couleurs sauf le cramoisi, et les +autres au rouge éteint ou au noir. Même échelle descendante pour les +étoffes, des satins et des velours au simple drap. + +De longs cris de lamentation retentirent par toute la France, quand on +voulut passer à l'exécution de l'édit. + +Les dames de France, au nord comme au midi, à l'ouest comme à l'est, en +bataille serrée, défendirent courageusement, pied à pied, leurs joyaux +et leurs belles parures, leurs étoffes et leurs couleurs, discutant avec +les agents de l'autorité et trouvant mille raisons ingénieuses pour tout +sauver, pour tout garder. + +Il fallut que le roi reprît la plume, qu'il complétât son édit par une +série d'articles explicatifs et détaillât point à point ce qui était +permis et ce qui était prohibé. Il faisait quelques concessions aux +dames et permettait encore quelques petites coquetteries, mais pour le +reste, ce qui fut défendu resta défendu et la loi somptuaire fut +exécutée rigoureusement. + + Le velours, trop commun en France, + Sous toy reprend son vieil honneur... + +dit Ronsard dans une épître au Roi où il loue le monarque de ses +ordonnances réformatrices. + +[Illustration: La Coiffure de Catherine de Médicis.] + +La sombre Catherine, l'Italienne dont le sang a empoisonné celui de la +race des Valois, l'empoisonneuse qui finira toute bouffie de crimes, +domine la Cour de France encore brillante, comme un grand fantôme noir, +emblème de l'ère de crimes et de massacres qui va s'ouvrir. + +Elle laisse les recherches de la coquetterie aux dames de la Cour et à +la maîtresse de son mari, à Diane de Poitiers, la suprême beauté, la +déesse quasi mythologique de la Renaissance, que Jean Goujon sculpta +comme plus tard Canova sculptera une autre beauté princière, Pauline +Borghèse. Les plus jolies créations de l'époque, ce sont des toilettes à +tons sobres, d'une élégance sévère composant des harmonies grises ou des +harmonies en blanc et noir, les couleurs de Diane de Poitiers. + +[Illustration: SOUS HENRI II.] + +A la mort d'Henri, Catherine adopte, pour ne plus le quitter, le +costume de veuve, et entourée pourtant d'un essaim de jeunes et +brillantes beautés, de ses filles d'honneur qu'on appelle _l'escadron +volant de la Reine_,--escadron qui, dans les mille intrigues qu'elle +noue et dénoue, la sert plus avantageusement que des escadrons de +reîtres,--elle traverse les trois règnes tourmentés des rois ses fils, +noire des pieds à la tête, noire comme la nuit, noire comme son âme. + +[Illustration: Sous Henri II.] + +Large jupe noire, corsage noir en pointe, grandes ailes noires aux +épaules, collet noir relevé en forme de fraise; et pour coiffure une +sorte de chaperon ou de toquet à visière noire qui descend en pointe sur +ce front aux pensées dures et sinistres. + +Ce fut Catherine, paraît-il, qui importa en France, en arrivant de +Florence pour son mariage, les fraises qu'adoptèrent rapidement les +hommes et les femmes. + +Il y en avait de toutes sortes, de modestes et d'inouïes, de très +simples en linge godronné et d'autres en merveilleuses dentelles. +Invention charmante et superbe, incommode sans doute comme bien d'autres +inventions de la mode, mais qui encadrait si bien dans les rosaces et +les rinceaux de la plus fine dentelle, qui sertissait comme un bijou +précieux la figure de la femme. + +C'étaient des chefs-d'oeuvre de cet art si féminin de la dentelle où +brillait toute l'élégance décorative de la Renaissance; les mêmes +artistes qui ciselaient le bronze, l'argent et l'or, qui sculptaient ces +fines décorations de pierre sur les façades des palais, fournissaient +les dessins de ces fraises; la dentelle avait ses Benvenuto Cellini, à +Bruxelles, à Gênes et surtout à Venise, premiers centres de fabrication. + +Mais les fraises ne prirent pas tout de suite ces belles proportions, +qu'elles n'atteignirent que sous Henri III. Elles furent d'abord de +simples collerettes à plis ronds ou godrons qui enserraient le cou +jusqu'aux oreilles, fraises austères et fermées d'un temps qui +s'assombrissait de plus en plus; l'austérité protestante gagnait +rapidement et si les catholiques conservaient leurs habitudes et leurs +moeurs plus faciles, les querelles de religion avaient pris toute leur +âpreté et la guerre civile planait sur la France. + +Sous le règne éphémère de François II, qui vit passer à la cour de +France la figure auréolée par le malheur de la pauvre Marie Stuart, sous +celui de Charles IX, les costumes ont une élégance sobre et discrète. +Comme les pourpoints des hommes, les corsages sont tailladés, ainsi que +les manches raides et bouffantes en haut. + +Les seuls bijoux sont quelques boucles et pendants de ces grandes +ceintures dites cordelières, des garnitures d'aumônières, un collier +sous la collerette, petite fraise à godrons qui se trouve aussi aux +poignets. + +Le chancelier de l'Hôpital, ennemi de la trop grande ampleur des +vertugadins, les avait un peu dégonflés et diminués par une sévère +ordonnance en 1563, par laquelle il interdisait également aux hommes les +hauts de chausses rembourrés. Mais à un passage du roi Charles IX à +Toulouse, les belles Toulousaines étant venues implorer un adoucissement +aux rigueurs de l'austère chancelier, le roi, plus clément qu'il ne se +montrera plus tard aux Huguenots, fit grâce au vertugadin et lui permit +de reprendre ses monumentales proportions. + +Ne nous moquons pas de cette ampleur des vertugadins, un jour elle sauva +la France s'il est vrai, comme la chronique le dit, que Marguerite de +Valois put préserver les jours d'Henri de Navarre son mari, en le +cachant sous un immense vertugadin quand les massacreurs de la +Saint-Barthélemy se mirent à dépêcher à coups de hallebarde les +huguenots qu'on avait logés au Louvre à l'occasion des noces d'Henri et +de Margot. + +[Illustration: Sous Charles IX.] + +Les modes s'assombrissent comme le temps, comme l'architecture, comme le +mobilier, comme tout. C'est une loi générale, l'architecture est sévère, +ce n'est plus l'exubérance débordante, la gaieté païenne de la +Renaissance, les formes sont plus contenues. Après une débauche +d'inventions souriantes, l'architecture fait pénitence. Le mobilier qui +garnit ces hôtels renfrognés est raide et gourmé. + +Voyez ces tables et ces sièges carrés, sans ornements ni sculptures, de +bois brut recouvert d'étoffe sombre semée de gros clous. C'est le style +catafalque. + +Dans ces architectures sévères, dans ces appartements qui semblent +revêtus de tentures d'enterrement, s'agitent des gens à costumes +tristes. Longues robes tombant sur de larges vertugadins et collets +montants; le buste est emprisonné et comprimé durement dans un raide +corset à busc fermant par derrière, dans une armature solide appelée un +_corps piqué_, que recouvre un corsage d'étoffe raidie et baleinée +aussi. + +Pour sortir dans la rue, les femmes ajustent sous leurs chaussures des +patins légers à semelles de liège, ce qui s'est déjà fait aux siècles +précédents, mais on raille beaucoup les femmes de petite taille qui ont +pris pour habitude de se jucher sur des patins formidables, ou de se +hausser par des souliers à nombreuses semelles superposées. + +Pour la coiffure, c'est la coiffe de réseau, la pointe sur le front +faisant de la figure une sorte de coeur, ce que nous connaissons surtout +sous le nom de coiffe à la Marie Stuart, ou bien c'est le chaperon de +velours noir, une sorte de chapeau assez peu seyant. + +Il est de mauvais ton pour les dames nobles et même pour les bourgeoises +de sortir sans masque. Étrange mode, ce masque noir est encore une note +triste ajoutée à un ensemble déjà bien sombre. + +Les masques, de velours noir, sont courts, laissant voir le bas du +visage, ou à mentonnière; ils s'attachent derrière les oreilles ou bien, +ce qui est plus raffiné, se maintiennent au moyen d'un bouton de verre +tenu avec les dents. Cette mode passant des femmes de qualité aux toutes +petites bourgeoises durera longtemps, jusque sous Louis XIII. + +Le masque cependant est coquet, il y avait moins joli, il y avait le +_touret de nez_, pièce d'étoffe noire attachée par les côtés au +chaperon, qui s'ajustait sous les yeux et cachait tout le bas du visage, +invention bizarre et peu séduisante qui ressemblait, en laid, au voile +de figure des femmes du Caire. + +Ces tourets de nez, paraît-il, ont leur raison d'être et leur utilité. +Ne les soulevons pas. Les dames se fardent outrageusement suivant une +mode venue d'Italie avec Catherine de Médicis, elles se peignent comme +de simples Caraïbes et s'appliquent sur les joues, sous le touret de +nez, les couleurs les plus vives et les plus dangereuses pour +l'épiderme. Les visages féminins sont enduits de plaques de vermillon, +ou bien, sous prétexte d'entretenir la fraîcheur du teint, de pommades +et de drogues vraiment peu ragoûtantes. + +Horrible! + +Une _Instruction pour les jeunes dames_ donne des indications sur la +composition de ces «_oints_» ou plutôt de ces fricassées déplorables où +il entre de la térébenthine, des fleurs de lis, du miel, des oeufs, des +coquilles, du camphre, etc., le tout cuit dans l'intérieur d'un pigeon, +trituré et distillé ensuite. + +Pouah! le touret de nez paraît assez indispensable après cela. + +[Illustration: DAME DU TEMPS DE CHARLES IX.] + +Le florentin René, amené par Catherine, fournissait aux belles dames de +la cour fards, parfums et cosmétiques; on sait qu'il cuisina souvent +pour la reine mère d'autres fournitures plus nuisibles destinées à +supprimer avec élégance et discrétion les gens embarrassants. + +[Illustration: Etoffes ramagées.] + +Quelle époque! d'un bout du royaume à l'autre, dans le mélange des +partis en lutte, on se dispute, on se hait, on se bat. Pendant trente +ans tout est bouleversé, les armées catholiques et huguenotes se +poursuivent par les provinces, mettant tour à tour les villes à sac, +brûlant les châteaux les uns des autres, guerre sans merci où les femmes +et les enfants sont enveloppés, guerre de surprises et de massacres. + +Les villes sont assiégées, les campagnes sont ravagées par les argoulets +et arquebusiers catholiques, par les reîtres protestants, les châteaux +et manoirs enlevés par de rapides coups de main... Il faut fuir quand on +ne se sent pas le plus fort, ou périr... + +On comprendrait, qu'en ces lugubres temps, les costumes des femmes se +soient un peu masculinisés. Les pauvres femmes ont si souvent besoin, +pour se tirer d'affaire dans les moments difficiles, d'enfourcher +chevaux ou mules, de chevaucher comme les hommes! + +Ainsi, en 1568, Condé surpris en pleine paix, dut, pour échapper aux +troupes de Catherine, s'enfuir de son château de Noyers près d'Auxerre +et courir jusqu'à la Rochelle, échapper aux partis de cavalerie, +traverser la Loire à gué, avec sa femme enceinte portée dans une +litière, avec trois enfants au berceau, la famille de l'amiral Coligny, +celle d'Andelot, nombre d'enfants et de nourrices... + +Les femmes empruntèrent au costume masculin une espèce de pourpoint à +hauts de chausses qui se mettait sous la robe. Ces _caleçons_, ainsi +s'appelaient-ils, permettaient, malgré les larges jupes, d'enfourcher +plus commodément les arçons. + +Les vertugadins continuaient à se porter et à grandir malgré tout + + Et les dames ne sont pas bien accommodées + Si leur vertugadin n'est large dix coudées, + +dira bientôt un satirique _Discours sur la mode_. + +[Illustration: Au temps de la Réforme.] + + + + +[Illustration: Coiffure et Collerette Valois.] + +V + +HENRI III + +La cour du Roi-Femme.--Les grandes fraises plissées, godronnées ou en + cornets.--Les femmes-cloches.--Les grandes manches.--Horribles méfaits + du corset.--La reine Margot et ses pages blonds. + + +Le règne de Henri III n'apporte aucun changement dans la situation. Les +temps furent plus sombres peut-être et le pays plus bouleversé. +Cependant malgré la sainte Ligue, malgré le redoublement des guerres +civiles, malgré l'incendie de ses provinces et le sang qui coulait de +partout, Henri III, roi de la France tiraillée à quatre chevaux, prit en +main le sceptre de la mode. + +Après le sombre Charles IX, dédaigneux du luxe et des affiquets de la +toilette, venait un roi mignard, frisé, fraisé, musqué, fardé, qui, tout +en renouvelant les édits de Charles IX contre le luxe, lançait la cour, +et après la cour tout ce qui peut suivre la mode, dans un débordement de +folies luxueuses, de somptuosités excentriques et extravagantes. + +Sous ce roi de _l'île des Hermaphrodites_, comme des pamphlets +l'appelèrent, le roi-femme, et l'homme-Reine de d'Aubigné: + + Son visage de blanc et de rouge empâté, + Son chef tout empoudré nous montrèrent l'idée + En la place d'un roi d'une fille fardée. + +tout est désordonné et déréglé à la cour. «Le luxe et les débordements +sont tels que la plus chaste Lucrèce y deviendrait une Faustine,» dit la +chronique de l'Étoile. + +Le royaume de la mode lui-même est bouleversé, il n'y a plus de +frontières naturelles et les modes se confondent pour les deux sexes. Le +roi, par un goût singulier, féminisa le plus possible ses costumes, +cherchant ce qui pouvait se prendre aux modes féminines, depuis la +coiffure jusqu'à l'éventail. + +Comme les dames de la cour, le roi et ses mignons adoptèrent les +colliers de perles, les boucles d'oreilles, les dentelles de Venise et +les grandes fraises. Comme les dames, pour entretenir la fraîcheur de +leur teint, ils se fardèrent et se cosmétiquèrent d'une façon ridicule, +allant jusqu'à mettre la nuit des masques et des gants enduits de +pommade; étranges modes efféminées pour un temps de poignards levés et +de périls constants. + +Ces _mignons et popelirots_ ne portaient-ils pas comme les dames une +sorte de corset pour faire taille fine, le pourpoint à busc descendant +très bas en pointe, devenu bientôt le ridicule pourpoint à panse +rembourrée formant une espèce de ventre pointu à la façon de +Polichinelle. Ne se coiffaient-ils pas de la toque féminine ornée de +plumes et de pierreries... + +Les femmes ne prirent rien aux modes masculines, mais elles se +rattrapèrent en exagérant considérablement les dimensions et +l'ornementation de tous les éléments du costume, en recherchant la +somptuosité des étoffes, en se surchargeant encore d'accessoires et de +joaillerie. C'est Marguerite de Valois, soeur du Roi, la reine Margot +d'Henri IV qui mène la mode, et moins le ridicule que la grâce féminine +esquive, elle fait bien le pendant de l'étonnant Henri III, le satrape +musqué et fardé qui empèse et godronne lui-même ses fraises et celles de +la reine, et se promène avec des petits chiens sur les bras ou le +bilboquet à la main. + +[Illustration: Toilette de Cour.] + +Les fraises ont pris des proportions fantastiques, ce sont d'immenses +cornets évasés, soutenus par des fils de laiton, de magnifiques +dentelles ou broderies de point de Venise, qui partant du corsage, +laissent voir les épaules et montent derrière la tête jusque par-dessus +la coiffure. La figure fardée ainsi encadrée dans cette dentelle à +pointes, c'est une fleur éclatante ou un fruit, ou plutôt c'est une +tête d'idole, trop apprêtée, peinte et repeinte, ruisselante de +bijouterie et de clinquant. + +[Illustration: TOILETTE DE COUR HENRI III.] + +Encadrement de corsage en joaillerie, or, pierreries, perles, colliers, +boucles d'oreilles, perles et diamants à la coiffure, les princesses +et les grandes dames étincellent. Les coiffures sont très basses, les +cheveux arrangés en pointe sur le front et relevés en rouleau sur les +tempes, dessinent un coeur que couronne un simple cercle orné de pierres +et de perles fines. + +[Illustration: Le Masque.] + +Sur les corsages et sur les jupes, des lignes de perles forment des +quadrillés ou des losangés. La ceinture à pendants très longs, est en +joaillerie également; à l'extrémité pend un petit miroir, précieusement +encadré, que les dames ont à tout instant à la main, pour vérifier +l'état de cette précieuse toilette si difficile à porter, de ces fraises +immenses, d'une si haute et si majestueuse élégance, pour lesquelles les +dames sont à la gêne dans les réunions et dans la presse des fêtes de la +cour. + +Il suffit pour en juger de voir au Louvre un tableau du temps, +représentant un bal à la cour, aux fêtes données pour le mariage du duc +de Joyeuse avec la belle-soeur du roi, noces fameuses, célébrées avec un +faste inouï par vingt-cinq ou trente journées de festins, de joutes ou +de mascarades, pendant lesquelles toute la cour, les princes et +princesses, seigneurs et nobles dames rivalisèrent de richesses et de +somptuosités folles, dans leurs toilettes renouvelées de fête en fête. + +D'après ce tableau des noces de Joyeuse, attribué à Clouet, les +seigneurs et les nobles dames rivalisèrent surtout de ridicule dans +leurs ajustements. Ce ne sont que corsages à pointes, fantastiquement +serrés ou pourpoints à abdomens pointus, qui donnent aux uns et aux +autres, des apparences d'insectes, fines guêpes ou gros bourdons. + +[Illustration: Les Manches bouffantes.] + +Ces corsages, dont les buscs n'en finissent pas, ont des manches énormes +et rembourrées, aussi grosses aux épaules que le corps tout entier, +formées d'une succession de gros bourrelets à crevés, bordés de perles +ou de clinquant, avec des poignets de fine dentelle assortis à la +fraise. + +Quant aux vertugadins, ils ballonnent et s'élargissent considérablement, +ce sont maintenant plus que des cloches, ce sont de vastes soupières +renversées, sur lesquelles on porte deux robes superposées, la robe de +dessus, de riche brocart ou d'étoffes chargées de mille broderies, +s'ouvrant pour laisser voir l'autre, laquelle est de couleur différente +et non moins ornementée. + +Au plus épais des troubles et confusions, quand ligueurs, royaux et +huguenots se heurtaient, s'arquebusaient et se pendaient d'un bout du +royaume à l'autre, Damville, l'aîné des trois fils du connétable de +Montmorency, qui avait levé la lance pour un quatrième parti, celui des +politiques, allié dans le Midi aux huguenots, dut une belle chandelle à +l'invention de ces encombrants vertugadins. Cerné dans Béziers, il +allait être pris et courait grands risques, mais une de ses parentes, +Louise de Montagnard, femme de François de Tressan, l'enleva dans son +carrosse, caché sous l'étalement de son immense vertugadin, et le fit +passer à la barbe de ses ennemis. + +[Illustration: Le petit manteau Henri III.] + +C'est le second sauvetage opéré par le vertugadin; peut-être aurait-il à +faire valoir bien d'autres actes de service, si l'histoire avait daigné +les enregistrer. La crinoline, que nous avons connue, n'a pas de haut +fait pareil à son actif. Sa vaste envergure fut aussi utilisée, non pour +de si dramatiques évasions, mais seulement par d'ingénieuses fraudeuses, +qui se contentaient d'accrocher sous leurs jupes, à ses cerceaux, des +objets soumis aux droits. + +[Illustration: Sous Henri III.] + +Le corset n'est plus la simple _basquine_, assez inoffensive des +commencements, le _corps piqué_ qu'endurent, sous prétexte de +s'avantager la poitrine, les belles dames de ce temps, c'est un +véritable instrument de torture, un moule dur et solide dans lequel il +fallait entrer, souffrir et rester, malgré les éclisses de bois qui +«entraient dans la chair, mettaient la taille à vif et faisaient +chevaucher les côtes les unes par-dessus les autres,» ce sont Montaigne +et Ambroise Paré qui le disent, et ce dernier pouvait en savoir quelque +chose. + +Comme le vertugadin et plus que le vertugadin, le corset passera les +siècles, durera à travers toutes les modes, malgré toutes les attaques, +malgré les médecins qui l'excommunient avec unanimité, victorieux de +tous et de toutes, victorieux contre l'évidence. Les absurdes mignons +d'Henri III l'ont bien un moment fait adopter par les hommes! + +Les beautés célèbres du temps, Mme de Sauves, la reine Margot, dans +leurs atours de cérémonie, avec tous leurs joyaux et pierreries, dans +leurs corsages raidis et luisants, couverts de rinceaux d'or, ont l'air +de déesses revêtues de cuirasses damasquinées. Ne m'approchez pas, +disent les grandes fraises à pointes de ces beautés, qui pourtant ne +sont guère inaccessibles. + +[Illustration: La Reine Margot.] + +Cette folie de luxe, à une époque si sombre pourtant, a gagné toutes les +femmes. Il n'est pas de femme de petite noblesse, de femme de robin, de +bourgeoise qui n'essaie d'approcher des grands modèles, au grand +déplaisir des maris, au grand péril des fortunes déjà bien atteintes par +les malheurs des temps. + +[Illustration: GRANDE TOILETTE MÉDICIS.] + +Le brillant XVIe siècle, le siècle de la Renaissance, illustré par tant +d'artistes et de lettrés, tant d'étincelants chevaliers et de dames +éblouissantes, le XVIe siècle finit mal cependant. Il plane sur cette +fin, sur cette époque d'Henri III, aux raffinements corrompus, sur la +cour et la ville, sur ces belles et nobles dames, sur ces reines +vénéneuses, sur ces mignons et ces raffinés, une telle odeur de sang, +que dans ce bouleversement et dans cette corruption sociale, ce n'est +pas de trop de tous les parfums violents dont on use, de ce musc et de +cette ambre pour la masquer. + +[Illustration: Grande Fraise Henri III.] + +Marguerite de Valois, fleur au parfum dangereux, survivra à ce temps et +finira en 1615, quelques années après Henri IV, son ex-mari; elle finira +vieille coquette, fardée et musquée, essayant, malgré l'âge, malgré +l'embonpoint qui détériore sa prestance d'ex-déesse, de garder les +grâces solennelles et apprêtées de son beau temps et ses grands costumes +d'apparat, traînant une petite cour de ses châteaux du Languedoc à son +logis parisien de l'hôtel de Sens qui existe encore, distinguant de +temps à autre quelque trop joli cavalier, ou quelque gentil jeune page, +de ces pages qui occupaient déjà la chronique en ses belles années, +quand on l'accusait de les faire tondre pour se fabriquer des perruques +blondes avec leur toison. + +Tout à la fin de cette reine, devenue la grotesque Margot, l'un de ces +pages préférés ayant été dagué dans l'hôtel même par un jeune écuyer, +jaloux de posséder les bonnes grâces de la vieille reine, Marguerite +entra en fureur comme une lionne blessée, et pour venger l'objet de ses +dernières amours, elle prétendit exercer féodalement le droit de haute +justice dans sa maison; elle condamna le coupable à mort et le fit +décapiter sans désemparer, sous ses yeux affamés de sang, devant le +populaire assemblé dans le carrefour, sur la porte même de l'hôtel de +Sens. + + + + +[Illustration: La fraise collerette.] + +VI + +HENRI IV ET LOUIS XIII + +Retour à une simplicité relative.--Les femmes-tours.--Hautes coiffures. + --Excommunication du décolletage.--Les robes à grands ramages de + fleurs.--Collets montés et collets rabattus.--Tailles longues.--Les + édits de Richelieu.--La dame suivant l'édit.--Tailles courtes. + + +Il y a des siècles qui ont la vie dure, et d'autres qui meurent avant +l'âge, le XVIe siècle, de complexion sans doute particulièrement +robuste, se prolongea jusqu'à la fin du règne du Béarnais, avec ses +idées et ses moeurs, ses façons et ses modes. On verra plus tard le +XVIIe durer de même avec Louis XIV au détriment du XVIIIe, et ce pauvre +et charmant XVIIIe finir tristement avant l'âge, de mort subite en +l'année 89. + +Ces années de grâce du XVIe siècle sous le sceptre du roi Henri, sont +une convalescence après les longues années de fièvre chaude; la France, +que la maladie a mise si bas, renaît, le poison qu'elle avait dans les +veines est expulsé, tout se répare, se nettoie et s'assainit. + +Après les raffinements ridicules et maladifs du règne de Henri III, le +costume prend un caractère sans façon, un aspect de bonne et simple +franchise, s'il peut y avoir de la franchise dans le costume. C'est +cependant presque le même costume, mais simplifié dans les lignes et +débarrassé de ce qu'il avait de surabondant et de trop cherché dans les +détails. + +Les modes sont moins élégantes, certainement, celles des femmes comme +celles des hommes; elles ont bien des ridicules aussi, mais ce sont des +ridicules naïfs. On est sorti de la prétention excessive, de la grâce +raffinée et corrompue; en allant dans la simplicité, on est tombé dans +la lourdeur et la gaucherie, pourtant de cette lourdeur inélégante mais +saine, se dégagera bientôt la grâce cavalière du costume Louis XIII. Il +ne faut cependant pas prendre ce mot simplicité au pied de la lettre: +hâtons-nous de dire que cette simplicité n'est que très relative. + +Les jours d'apparat, les dames arboraient encore la même quantité de +joailleries et de pierreries que par le passé. La reine qui a remplacé +Marguerite de Valois après le divorce,--une deuxième alliance Médicis +qui ne paraît pas avoir trop réussi au Béarnais, bien payé déjà pour se +souvenir de Catherine--la reine de la main droite Marie de Médicis et la +reine du côté coeur Gabrielle d'Estrées, duchesse de Verneuil, et les +autres belles dames, se montraient «aux fêtes, ballets, mascarades et +collations, richement parées et magnifiquement atournées et si fort +chargées de pierres et pierreries qu'elles ne pouvaient se remuer». + +La reine montra lors d'une grande occasion, une robe, «étoffée de +trente-deux mille perles et trois mille diamants,» et à son exemple les +grandes dames et les dames de moyenne étoffe dépensaient volontiers plus +que leurs revenus, en somptuosités, en habillements de brocart, satins, +damas admirables, ramagés et passementés d'or, chargés et surchargés de +clinquant et de joailleries diverses. + +Voilà une bien étrange simplicité, et pourtant quand on examine tableaux +et estampes du temps, ces documents n'en montrent pas moins une grande +différence entre les suprêmes raffinements des modes de Henri III et +l'élégance un peu mastoque du temps de Henri IV. + +Les coiffures sont plus hautes, les têtes se surchargent de cheveux +achetés chez le coiffeur, à la couleur à la mode. + +Pour un temps les perruques des règnes de Louis XIV et Louis XV +apparaissent, mais sur la tête des dames: perruques brunes ou blondes, +perruques de simple filasse même, pour celles qui ne pouvaient s'offrir +mieux. Et avec les perruques la poudre aussi se montre. C'est plutôt un +empois mélangeant la pommade aux poudres les plus diverses, depuis les +fines poudres parfumées à la violette et à l'iris, jusqu'à la poudre de +chêne pourri, et à la simple farine pour les naïves campagnardes. + +Ce temps voit aussi éclore les mouches qui reparaîtront également au +XVIIIe siècle, mais ce sont d'abord des mouches larges comme des +emplâtres et d'un aspect moins séduisant que les coquettes +«_assassines_» de plus tard. + +Les femmes du peuple et de la petite bourgeoisie ont gardé l'ancien +chaperon, coiffure modeste, pendant que les femmes de la haute classe, +coiffées en cheveux avec perles et bijoux, adoptent pour sortir le +chapeau ou la toque à petit bouquet de plumes. + +Voici le portrait d'une dame à la mode: + +En ces temps heureux de vivre et de respirer, après tant de sombres +années, une élégante est sanglée et comprimée dans un corsage dur et +rigide, fortement armé de baleines, une véritable gaine descendant tout +d'une pièce, sans indication de modelé, en longue pointe sur la jupe. + +[Illustration: Toilette de Cour Henri IV.] + +Il faut dire qu'on se rattrape de cette mise à la _gehenne_ par le +décolletage du corsage, très libéralement échancré en pointe aussi, trop +libéralement même, puisque Sa Sainteté le Pape se croit obligé +d'intervenir et menace d'excommunication les belles qui continueront à +se décolleter dans des proportions exagérées. + +[Illustration: DAME LOUIS XIII.] + +Cette menace d'excommunication--amende à payer seulement là-haut--n'a +pas beaucoup d'effet, et les grandes fraises, les collets montés de +magnifiques dentelles soutenues de fils d'archal, continuent à +encadrer les opulences du corsage. La fine dentelle va si bien autour de +la chair, elle fait si bien ressortir les épaules et les épaules font si +bien valoir les merveilles des points de Venise ou de Flandre, cette +délicate et si artistique orfèvrerie à l'aiguille! + +[Illustration: La belle Gabrielle.] + +D'énormes manches qui ne sont pas des manches tiennent au corsage. Ce +sont des ailes ouvertes fendues dès l'épaule, descendant très bas, +garnies de boutons serrés qui ne se boutonnent pas. La vraie manche +paraît en dessous, toujours rembourrée et remontante aux épaules, +terminée par des poignets en dentelles appelés rebras. + +Les jupes sont moins ballonnées que jadis, le vertugadin est plus +modeste, c'est une simple cloche lourde et tombant droit, ou plutôt cela +ressemble à la grosse caisse bariolée d'un bataillon de Suisses, mais +les hanches sont renflées en coupole et accusées de façon grotesque par +un rang de tuyaux godronnés de la même étoffe que la robe. + +Il est assez difficile aux femmes d'avoir avec cela une démarche +élégante et légère; cependant les beautés de l'époque tiennent à ces +jupes et l'idéal de la grâce est d'affecter en marchant un dandinement +de canard pour leur donner un balancement rythmique. + +Une dame élégante a sous la robe trois autres jupes qu'elle doit montrer +en se retroussant élégamment, trois autres jupes d'ornementation et de +couleurs différentes. + +Dans la liste des étoffes et des couleurs à la mode, elle a de quoi +choisir, nous avons alors une série de noms aussi drolatiques que ceux +inventés plus tard par le capricieux XVIIIe siècle. + + _Couleur triste amie, ventre de biche, face grattée, couleur de rat, + fleur mourante, singe mourant, couleur de veuve réjouie, de temps + perdu, de trépassé revenu, Espagnol malade, péché mortel, jambon + commun, racleur de cheminée, etc._ + +Le temps de la régence de Marie de Médicis est une époque de transition +entre les modes du XVIe et celles du XVIIe siècles; le vrai costume +Louis XIII ne se dégagera complètement des derniers vestiges des modes +de la Renaissance que vers 1630, à l'époque des édits réformateurs de +Richelieu qui, prohibant draps et brocards d'or et d'argent, broderies +et passementeries de fils d'or, dentelles, points coupés, forcèrent les +élégants à se contenter d'étoffes et de lingeries plus simples et +induisirent les tailleurs de robes et d'habits à chercher des formes +nouvelles. + +Pendant la première partie du règne, la mode se dégage lentement de sa +lourdeur, le vertugadin diminue peu à peu et le si disgracieux +renflement godronné au-dessus des hanches disparaît, remplacé par un +retroussis à grands plis de la jupe de dessus. + +Le vertugadin humilié a passé la frontière, il règne en Espagne où sous +le nom de _guarde infante_, il prend de si colossales proportions que +l'autorité veut par des édits, comme en France, arrêter leur +développement. A l'amende s'ajoute la saisie et l'exposition publique +des objets prohibés. L'édit, sévèrement appliqué, suscita des +résistances violentes et des émeutes où le sang coula. + +Le vertugadin eut la vie si longue de l'autre côté des Pyrénées que les +galants de la cour de Louis XIV le revirent avec surprise porté par les +dames de la cour espagnole lors de l'entrevue dans l'île de la +Conférence pour le mariage de Louis avec Marie-Thérèse. + +En France, la recherche, la richesse et le faste, la multiplicité des +ornements, la surcharge de joaillerie se remettent à dominer dans la +mode et toutes les dames, même celles de la plus simple bourgeoisie +donnent dans l'abus des superfluités coûteuses et du clinquant. + +[Illustration: D'après Callot.] + +Comment «une galante femme en habits se comporte,» un poète satirique va +nous le dire: + + Il lui faut des carcans, chaînes et bracelets, + Diamants, affiquets et montants de collets, + Pour charger un mulet, et voire davantage... + Il lui faut des rabats de la sorte que celles + Qui sont de cinq ou six villages damoiselles; + Cinq collets de dentelle haute de demi-pié + L'un sur l'autre montés... + +Si les vertugadins ont diminué, les fraises ont plutôt gagné en hauteur +et développement; les grands portraits de Rubens et ensuite ceux de Van +Dick nous montrent ces fraises de la dernière période, en +demi-circonférences s'évasant derrière la tête. + +Mais les estampes de Callot et d'Abraham Bosse vont nous renseigner sur +les modes parisiennes d'avant et d'après les édits de Richelieu. + +Callot qui avant 1630 a dessiné de sa merveilleuse pointe tant +d'élégants et pittoresques cavaliers en pourpoint de soie ou de buffle, +tant d'officiers en hongreline, à petites bottes et grandes flamberges, +de seigneurs bien XVIIe siècle, dans ces costumes si charmants et d'une +si jolie crânerie, portés avec tant de prestance et de laisser-aller, a +gravé aussi quelques costumes de femmes, qui, bien que de la même époque +sont encore un peu dans le style des modes du siècle précédent. + +Ces dames portent encore les robes à taille longue serrée dans le _corps +piqué_ rigide, les manches à bourrelets avec crevés tailladés en grande +ou petite _déchiquetade_, de couleurs vives, les jupes relevées sur le +vertugadin rétréci. + +Elles sont chaussées de souliers à pont-levis, avec attaches sur le coup +de pied, une mode nouvelle. + + Les bourgeoises non plus que les dames ne vont + Nulle part maintenant, qu'avec soulier à pont, + Qui aye aux deux côtés une large ouverture + Pour faire voir leurs bas, et dessus pour parure + Un beau cordon de soie en noeud d'amour lié... + +Ceci décrit suffisamment le soulier Louis XIII d'une si cavalière +élégance. Le Musée de Cluny dans sa riche collection de chaussures en +possède d'admirables, très découpés et décorés d'ornements noirs sur le +cuir fauve et d'autres plus simples avec le noeud de rubans dit _noeud +d'amour_. + +Les découpures laissaient voir les bas de soie incarnat, couleur à la +mode; pour sortir on ajoutait à ces souliers des patins de velours +cramoisi à très hautes semelles. + +[Illustration: Fraise Médicis.] + +Les gants des élégantes étaient non moins jolis, ornés de dessins sur le +dos et d'arabesques brodés sur le grand crispin emboîtant le poignet. + +[Illustration: FIN DU RÈGNE DE LOUIS XIII.] + +De vives chamarrures, de grands ramages de fleurs courent sur toutes les +robes comme ils couvrent toutes les étoffes du temps. Le jardin des +plantes, autrefois jardin du Roi, doit sa création à cette mode; le +noyau primitif fut sous Henri IV le jardin d'un horticulteur avisé où +toutes les sortes de plantes françaises ou étrangères étaient cultivées +en vue de fournir des modèles aux dessinateurs d'étoffes ou de +broderies. + +[Illustration: Corsage Louis XIII.] + +Les coiffures varient. Longtemps à cause des grands collets des fraises, +elles sont restées très hautes, ondées ou frisées en bonnet d'astrakan +et ornées seulement de bijoux. Plus tard les fraises s'abaissent tout à +coup et se séparent _en rabats_ de dentelle de _point coupé_, rabattus +sur l'échancrure carrée du corsage, et en _collets abaissés_, sinon +rabattus aussi. + +La coiffure peut s'abaisser aussi avec ces fraises basses; on forme un +petit chignon dit _culebutte_ derrière la tête et on encadre la figure +de jolies boucles tombantes ou frisées. Cette mode s'exagère un peu, les +femmes se font avec leur coiffure frisottée et les petites mèches +plaquées sur le front, une tête ronde comme une boule. + +Viennent les édits de Richelieu qui veut empêcher l'or de France de s'en +aller, au détriment du commerce français, enrichir les manufactures +étrangères en achats de passementeries de soie de Milan et de dentelles +ou broderies, les édits qui prohibent ensuite les galons et franges, +parfilures et canetilles enrichies d'or et d'argent, en ne permettant +que les galons étroits de simple étoffe; le costume va changer tout à +coup, + + Il faut serrer ces belles jupes + Qui brillent de clinquants divers. + On a pris les dames pour dupes, + Leurs habits n'en seront point couverts, + +dit une dame dessinée par Abraham Bosse en 1634 après les édits et la +réformation du costume. + +[Illustration: Bourgeoise Louis XIII.] + +Changement radical, plus de surcharge d'ornements, plus d'étoffes à +ramages, plus de fines dentelles de Venise ou de Bruxelles. La dame +_suivant l'édit_ d'Abraham Bosse porte sur une jupe plate, à plis +tombant droit, sans le moindre soupçon de vertugade, un corsage à +basques, à taille très haute serrée par un simple ruban, des manches +larges, ouvertes sur une manche de dessous très simple sans la moindre +broderie ni garniture. + +La grande fraise, le grand collet monté ou rabattu est remplacé par un +grand rabat de lingerie qui monte jusqu'au menton. Il n'y a plus dans ce +costume aucun reste des modes du XVIe siècle définitivement trépassées. + +Mais ce costume extrêmement simple, d'une sobriété qui touche à +l'austérité, restera celui des toutes petites bourgeoises, des bonnes +ménagères à qui les édits somptuaires ne causent pas grand souci ni +douleur; c'est en somme dans les grandes lignes, le costume actuel des +soeurs de Saint-Vincent de Paul, aux couleurs près. + +Les belles dames vont prendre ce modeste costume d'après les édits et le +transformer bien vite et en faire un des ensembles les plus élégants et +les plus charmants que la mode ait inventés, un type vraiment +remarquable de haute distinction, juste au moment où le costume masculin +si dégagé, si cavalier des premiers temps de Callot, va se modifier en +mal, devenir lourd et guindé avec les justaucorps à taille sous les +bras et les hauts de chausses tombant au mollet. + +[Illustration: Fin du règne de Louis XIII.] + +La robe s'ouvre du haut en bas, laissant voir un devant de corsage de +satin clair orné d'aiguillettes et terminé en pointe arrondie sur une +jupe de dessous de soie ou satin mordoré. La robe de dessus ainsi +largement ouverte et assez longue, a tous ses plis sur les côtés ou par +derrière. + +Les manches bouffantes sont coupées en minces bandes du haut en bas, +rattachées sur la saignée par un ruban ou simplement ouvertes sur une +riche manche de dessous et garnies sur l'ouverture d'aiguillettes ou de +noeuds de rubans. + +Plus de collets montés, rien que des collets rabattus. Ces grands +collets et rabats de lingerie ont bien vite repris quelques riches +broderies, dont les pointes tombent maintenant très bas sur les épaules +et sur les bras, en même temps que de hautes manchettes dentelées et +découpées de la même broderie montent des poignets jusqu'au coude. + +Et touffes et bouffettes de rubans partout, rosettes au corsage; +guirlandes de rosettes à la ceinture, et colliers de perles tombant dans +le corsage, carcans de bijouterie serrés au cou, diamants et pierres sur +les aiguillettes et les ferrets. Voici la dame à la mode de 1635 qui +s'en va promener ses riches atours à la Place Royale parmi les galants +à moustaches retroussées, qui papillonnent sous les arcades. + +Ce sera tout à l'heure le costume des héroïnes de la Fronde, des +duchesses liguées contre Mazarin, et cela deviendra en se modifiant peu +à peu le grand costume des fêtes éblouissantes de la cour de Louis XIV. + +[Illustration: Elégante Louis XIII.] + + + + +[Illustration: Marion.] + +VII + +SOUS LE ROI-SOLEIL + +Les héroïnes de la Fronde.--De la Vallière à la Maintenon.--Les robes + dites transparentes.--Triomphe de la dentelle.--Le roman de la mode. + --Les Steinquerques.--La coiffure à la Fontanges.--Le règne de + Mme de Maintenon ou trente-cinq ans de morosité. + + +Le règne du grand roi. Le règne des architectures étalant une somptuosité +d'apparat, une solennité majestueuse et le règne des perruques +également solennelles et majestueuses, des modes d'un luxe écrasant, où +la superbe écrase un peu l'élégance! + +[Illustration: A LA COUR DU ROI-SOLEIL.] + +Le grand siècle! la grandeur poussée jusqu'au gonflement et la splendeur +jusqu'à la surcharge, la même lourde magnificence dans le style des +hôtels ou des palais, demeures des nobles seigneurs emperruqués, dans le +mobilier noble et pompeux que dans l'habillement masculin et féminin et +dans les fantaisies raffinées du costume. + +Le grand règne a un prologue légèrement agité, la Fronde, qui donne +occasion aux belles dames de faire un peu de galante politique et de se +donner une petite idée des émotions de leurs grand'mères du temps de la +Ligue. La mort a desserré la forte main qui tenait les brides du +royaume, Richelieu disparu, on peut caracoler. + +Et à l'exemple de messieurs les ducs, les héroïnes de la Fronde ont +caracolé! Ce commencement, quand le grand roi n'est encore que le petit +roi, a une jolie allure romanesque. + +Mmes les Duchesses, Mme de Chevreuse, Mme de Montbazon, Mme de Bouillon, +Mme de Longueville et la duchesse de Montpensier, Mademoiselle, la +Grande Mademoiselle, petite-fille d'Henri IV, qui aide à battre les +soldats du roi à coups de canon, en attendant qu'elle soit, à coups de +canne, battue par son mari, le beau Lauzun pris à défaut de Louis,--les +belles et séduisantes rebelles aux libres allures, aux beaux yeux et aux +belles tailles sans aller jusqu'à la casaque des gardes et la hongreline +soldatesque, arborent avec crânerie des costumes semi-militaires. + +Pendant les années de troubles et d'émeutes, de guerre civile à Paris et +de cavalcades armées dans les provinces, n'assistent-elles pas aux +parades des troupes levées par les princes contre les troupes du Roi, +avec Condé ou contre Condé;--ces amazones, du haut du perron de l'Hôtel +de Ville, ne haranguent-elles pas les Parisiens toujours en goût +d'émeute, le populaire hérissé de vieilles hallebardes et d'arquebuses +ligueuses, ne passent-elles pas en revue dans Paris un peu assiégé les +forces de la Fronde, les milices parisiennes qui traînent bruyamment ce +qui reste du pittoresque bric-à-brac guerrier du temps de M. de Guise, +la _Cavalerie des portes cochères_ et le régiment de Corinthe de M. le +Coadjuteur,--et ne tirent-elles pas vaillamment, quand les affaires se +gâtent, le canon de la Bastille sur l'armée royale? Quel joli prétexte à +modes cavalières. + +Tout est à la Fronde, les modes comme le reste. La mode pouvait avoir +quelque motif d'en vouloir au Mazarin qui renouvelait les édits +prohibitifs, ces éternels édits sans doute oubliés ou bravés aussitôt +que publiés et qu'il fallait renouveler toujours, frappant +alternativement les passementeries au profit des guipures, et les +guipures au bénéfice de passementeries. + +Louis a grandi, il règne. + +Mais le roi est jeune, le grand siècle songe à se divertir, il aime la +gloire, mais il aime aussi le plaisir. C'est sa première manière, plus +tard le siècle et le roi, vieillis tous deux, tout en gardant le culte +de la gloire, songeront à se repentir du plaisir. + +[Illustration: Une Duchesse de la Fronde.] + +La dernière reine de la mode, reine austère et pincée qui mettra le +siècle en pénitence pour le punir de toutes les frivoles inventions de +son bel âge, ce sera la réfrigérante Mme de Maintenon. + +En attendant, c'est Ninon de l'Enclos la séductrice qui traverse tout ce +siècle, ou c'est la Vallière, c'est Montespan, c'est Fontanges, avec +une foule de reines d'un jour ou de demi-reines. + +Comme Louis dit: «l'Etat c'est moi», la marquise de Montespan peut dire: +«_la Mode c'est moi!_» Cela n'empêche pas une foule de génies féminins +de trouver chaque jour quelque idéal colifichet, quelque coquetterie +jolie à faire tourner toutes les têtes, quelque arrangement nouveau que +les marquis de Molière trouveront délicieux. + +Pour les hommes c'est le temps des canons, des rhingraves, ces bizarres +hauts de chausses en forme de jupons enrubannés, des _petites oies_ en +bouquets de rubans. Pour les femmes, nulle époque ne vit ajustements +plus riches. Hommes et femmes se ruinent en déploiement de faste. + +Pas trop de changements dans les grandes lignes, mais d'incessantes +petites modifications de détails et d'ornementation. Ce fut un défilé de +modes rapides, se succédant plus somptueuses ou élégantes les unes que +les autres, et l'on trouva pour les désigner une foule d'appellations +pittoresques: les galants, les échelles, les fanfreluches ou menues +bouffettes de soie, les transparents, les falbalas, les prétintailles, +les steinquerkes et les coiffures à la Fontanges, l'hurluberlu, etc. + +Voyons les portraits des belles du siècle, des belles des commencements, +du temps des ruelles et des précieuses de l'hôtel de Rambouillet, et des +belles des Tuileries ou de Versailles, étoiles des fêtes du roi du +Soleil. C'est la coiffure en largeur qui domine d'abord, ce sont pendant +longtemps les cheveux frisés sur le front et tombant en frisures, en +boucles très larges sur le côté ou en cadenettes suivant la mode +inventée sous Louis XIII par M. de Cadenet, frère du connétable de +Luynes, longues tresses nouées par des noeuds de rubans dénommés +«_galants_». Avec cela des robes fort décolletées, laissant largement +voir les épaules, des colliers de grosses perles, les derniers rabats de +dentelles qui diminuent et disparaissent complètement, des corsages en +pointe à belles et fines broderies, des manches courtes ouvrant sur des +flots de linon ou des manchettes de dentelles. + +[Illustration: Commencement du grand règne.] + +La première jupe se relève comme des courtines de rideaux et se rattache +sur le côté par des agrafes enrichies de brillants ou par des noeuds de +rubans, découvrant ainsi de merveilleuses, d'étincelantes robes de +dessous. + +Louis XIV a mis à la mode la bride sur le cou en laissant tomber les +édits somptuaires de Mazarin. Les dentelles prohibées reparaissent, les +somptueuses étoffes interdites reviennent au jour. Les tissus d'or et +d'argent seuls sont interdits, le roi se les a réservés pour lui et pour +la cour. + +Le roi fait des cadeaux de pièces de ces précieuses étoffes d'une +ornementation noble et touffue aux personnages en grande faveur, comme +il accorde aux courtisans favorisés des justaucorps «_à brevet_». + +Mme de Montespan règne après La Vallière. A certaine fête de la Cour, +elle étincelle dans une robe «d'or sur or, rebrodé d'or, rebordé d'or, +et par-dessus un or frisé, rebroché d'un or mêlé avec un certain or qui +fait la plus divine étoffe qui ait jamais été imaginée», ainsi que le +dit Mme de Sévigné. + +[Illustration: SOUS LE GRAND ROI.--FIN DU XVIIe SIÈCLE.] + +Les robes «_transparentes_» ont un succès fou. Ce sont des robes +d'étoffe transparente, mousseline ou linon, sur lesquelles de larges +bouquets de fleurs multicolores ont été peints ou imprimés, portées sur +un dessous de satin moiré et brillant,--ou bien c'est tout le contraire, +des robes de brocart à grands ramages courant sur fond or ou azur, +par-dessus lesquelles passe une robe d'un tissu léger transparent +comme de la dentelle. + +[Illustration: Une favorite du Roi-Soleil.] + +La dentelle s'accommode de toutes façons, du haut en bas du costume +féminin, du corsage aux souliers, et s'allie avec les floches de rubans +qui nouent les cheveux, forment des _échelles_ de grands noeuds sur les +corsages, chamarrent les jupes et flottent un peu partout. + +Des manufactures de dentelles ont été créées de tous côtés, inventant +les «points d'Alençon, Valenciennes, le Puy, Dieppe, Sedan, etc.»; les +dentellières françaises produisent pour toutes les bourses, bourses de +duchesses ou de procureuses, bourses de marquise ou de simple +commerçante, depuis la riche guipure coûtant des centaines de pistoles, +que portera la favorite aux fêtes de la cour, jusqu'aux dentelles dites +_gueuses_ ou neigeuses, qu'arboreront la toute petite bourgeoise ou même +la dame de la halle aux jours de cérémonie. + +En 1680, révolution dans la coiffure. Le vent décoiffe pendant une +chasse royale la duchesse de Fontanges qui a pris le coeur de Louis +après la Montespan. Pour rétablir l'harmonie de sa coiffure, la belle +ébouriffée prend le ruban de sa jarretière et rattache ses cheveux avec +une jolie rosette par devant. Tout ce que font les favorites n'est-il +pas toujours exquis et délicieux? Les nobles seigneurs se pâment devant +la gracieuse inspiration, les dames s'extasient, et dès le lendemain se +décoiffent à la Fontanges. + +Les coiffures à la Fontanges font fureur et règnent pendant des années, +revues, modifiées et considérablement augmentées. Elles deviennent un +édifice de dentelles, de rubans et de cheveux, avec la haute pointe de +dentelles caractéristique qui, d'après Saint-Simon, monte à deux pieds +de haut, soutenue par du fil d'archal,--ensemble composé de pièces +diverses qui, toutes, avaient leurs noms. + +La Fontanges, d'origine folâtre, dura longtemps, plus tard elle cessa de +plaire au roi, qui n'aimait sans doute plus que les coiffures austères +de la veuve de Scarron. + +La princesse Palatine, la princesse Charlotte de Bavière, fille de +l'Électeur palatin, qui vint en France en 1671 pour épouser Monsieur, +frère du roi, ayant adopté une sorte de petit mantelet court pour +couvrir un peu ses épaules trop découvertes par la mode des corsages +très décolletés, ces petites mantes adoptées bien vite par toutes les +dames, furent appelées palatines comme la princesse. + +Le roman de la mode, toujours galant et héroïque, nous fournit encore +pour ce temps les Steinkerques. + +Epoque de chevalerie enrubannée et de bravoure empanachée à la +mousquetaire.--La position sera dure à enlever, dit un colonel à sa +troupe avant de charger, tant mieux, Messieurs, nous n'en aurons que +plus de plaisir à raconter l'affaire à nos maîtresses! + +A la bataille de Steinkerque gagnée sur Guillaume d'Orange par le +maréchal de Luxembourg, les princes, Philippe d'Orléans alors âgé de +quinze ans, le prince de Conti et le duc de Vendôme, avaient chargé avec +la cavalerie, avec une foule de gentilshommes, tous un peu débraillés, +leurs cravates de dentelles dénouées et flottantes. Dans la joie de la +victoire, la mode adopta ces cravates négligemment passées et toutes les +femmes portèrent des dentelles à la Steinkerque. + +[Illustration: Premières coiffures à la Fontanges.] + +La riche provinciale et la dame de petite noblesse imitent les modes et +les façons de la cour, et la bourgeoise les suit également d'un peu +moins près seulement. Furetière dans son roman bourgeois et Sébastien +Leclère dans ses eaux-fortes nous les dessinent avec leurs allures +bourgeoises, mais coquettes, dédaignant le chaperon de leurs mères, +portant grands rabats et colliers de perles, corsages chamarrés et +presque autant de dentelles et de rubans qu'on en porte à Versailles. +L'indiscret Furetière nous les montre même empruntant des diamants pour +les cérémonies et entrant à l'église avec un laquais d'emprunt pour +tenir la queue de la robe. + +Pour la femme du peuple, faisons passer la servante de Molière, c'est +une bonne fille. Sébastien Leclère l'a dessinée aussi avec sa coiffe +assez simple, sa jupe relevée et sa camisole à larges basques qui est la +hongreline des officiers de Louis XIII, adoptée plus tard par les dames. + +Et les marchandes et les dames de la halle, qu'il a dessinées également, +portent grands rabats et dentelles avec un air de dignité et de majesté +qui montre qu'elles sont, elles aussi, du grand siècle. + +La période épanouie et brillante du règne du grand roi fut en réalité la +plus courte, le pivot tourna vers 1680 avec le commencement de +l'influence de Mme de Maintenon, que le roi épousa secrètement en 1685. + +Nous n'irons plus au bois, les roses sont coupées, ainsi que presque +tous les lauriers. + +Le règne de Mme de Maintenon dura le laps respectable de trente-cinq +ans. Ainsi, le roi-soleil qu'on voit toujours dans le cadre pompeux de +sa jeunesse, auréolé de gloire et de galanterie, au milieu de ses +courtisans enrubannés, planant parmi les fêtes, les bals et les +carrousels, sur des constellations d'étincelantes beautés, le grand roi +fut de bonne heure un vieux roi morose et ennuyé, aimant toujours la +pompe, mais avec une affectation de solennité compassée, quelque chose +comme une somptueuse austérité. + +Le grand siècle fut aussi le siècle ennuyeux, l'ennui doré en habit +d'apparat et solennelle perruque. Le roi se repentant des galantises de +sa jeunesse, tourné maintenant vers la dévotion et l'austérité, +entendait que tout le monde fît comme lui. + +La mode immédiatement changea. Le costume des hommes et des femmes se +modifia dans le sens de la sévérité; les ornements trop éclatants ou +trop pimpants, les vives couleurs, les grands ramages d'or qui jadis +avaient ébloui la cour et la ville disparurent pour faire place à des +ajustements plus sobres et plus discrets. + +[Illustration: Fin du grand siècle.] + +Cela dura jusqu'au temps où Louis XIV lui-même, ayant eu près des +coiffes austères de Mme de Maintenon son compte de morosité, jugea qu'il +ne serait pas mauvais de prier grands seigneurs et grandes dames de +rendre à sa cour l'éclat et la splendeur des jours d'autrefois, avant +que la dévotion ne fût à la mode. Il est inutile de dire si l'invitation +fut entendue et si les habillements luxueux tardèrent à reparaître. + +[Illustration: SOUS LA RÉGENCE.] + +Les dames de cette dernière période du grand siècle sont vêtues +d'étoffes splendides chamarrées et ramagées de la plus étincelante +façon, de robes ouvertes sur des devants de corsage des plus fines +dentelles, de brocart ou de damas tissé d'or, avec les jupes relevées et +drapées sous un petit tablier de dentelle qui n'est pas la pièce la +plus heureuse de leur ajustement et qui ne va guère avec les toilettes +de sortie. + +Sur la tête, ce sont toujours les hautes pointes des coiffures à la +Fontanges, édifice compliqué devenu tout à fait extravagant, avec brides +de dentelle voltigeant par derrière. + +Pour orner les jupes, la mode a les _falbalas_ et les _prétintailles_; +les falbalas, ce sont les rangs de volants bouillonnés étagés sur la +jupe, sur la jupe tombante et non sur la grande jupe volante à queue, +relevée sur le côté; ils ont été inventés par un personnage nommé +Langlée, fils d'une femme de chambre de la reine, devenu à la cour +l'arbitre du goût et l'oracle de la mode. + +Quant aux _prétintailles_, c'était le nom donné à une nouvelle façon de +chamarrer les robes au moyen de grandes découpures de fleurs de toutes +les tailles et de toutes les couleurs, appliquées sur l'étoffe, +décoration éclatante qui faisait que les dames semblaient s'être +confectionné des robes avec des tapisseries ou des étoffes à fauteuils. + + + + +[Illustration: Coiffure d'intérieur.] + +VIII + +XVIIIe SIÈCLE + +La Régence.--Folies et frivolités.--Cythère à Paris.--Les modes Watteau. + --Les robes volantes.--Naissance des paniers.--Criardes. Considérations + et Maîtres des requêtes.--Mme de Pompadour.--L'éventail.--Promenade de + Longchamps.--Carrosses et chaises à porteurs.--Modes d'hiver. + + +La France, ayant connu--après toutes les gloires et toutes les +magnificences--toutes les amertumes et tous les désenchantements, +contemplait tristement le long et mélancolique crépuscule du +roi-soleil. + +Tenue depuis des années dans une atmosphère d'ennui pesant par le vieux +monarque et la vieille dame au visage pincé, elle eut comme un poids de +moins sur la poitrine lorsqu'elle vit Louis dans son caveau de +Saint-Denis et Mme de Maintenon réfugiée à Saint-Cyr, et du jour au +lendemain, il y eut une explosion: toute la jeunesse comprimée, toute la +frivolité rentrée, toutes les aspirations au plaisir sortirent et le +grand coup de folie de la Régence commença. + +Le fringant XVIIIe siècle, tenu sous la férule de ce vieux XVIIe +grondeur et impotent qui ne voulait pas finir, allait soudain comme un +jeune page émancipé s'en donner jusque-là et jeter sa perruque bien haut +par-dessus tous les moulins. + +La mode que les moralistes disent fille de la frivolité, inventa pour +faire honneur à sa mère mille folies nouvelles et comme ce n'était pas +assez, on reprit parmi les anciennes ce qu'il y avait d'assez oublié +pour paraître délicieux. + +La caractéristique de la mode au XVIIIe siècle, dès la Régence, c'est +l'ampleur, le retour aux considérables envergures des jupes du temps de +Henri III, c'est-à-dire au vertugadin, avec toutes ses conséquences, +l'ampleur des manches et l'ascension des coiffures qu'on sera bientôt +amené à exagérer en vertu d'une loi d'équilibre et d'harmonie! + +Sous Henri III, ce sont les fraises qui montent et mettent la tête dans +un grandissime cornet; sous Louis XV et Louis XVI, c'est la coiffure qui +se fait monumentale. + +Les vertugadins reparaissent sous le nom de paniers. Ils viennent de +l'autre côté de la Manche. Ce sont deux dames anglaises qui les +apportent à Paris et les exhibent au jardin des Tuileries. + +L'ampleur extravagante des robes de ces dames excita une telle surprise +parmi les promeneurs et promeneuses que la foule s'amassa autour d'elles +et les pressa tellement qu'elles coururent grand risque d'être étouffées +ou tout au moins très aplaties. Il fallut l'intervention d'un officier +de mousquetaires pour tirer ces dames et leurs paniers de ce mauvais +pas. + +[Illustration: Chasseresse Régence.] + +Les modes alors ne faisaient pas comme aujourd'hui le tour du monde +civilisé en six mois pour disparaître pas usées complètement en moins de +deux saisons. Elles mettaient du temps à naître et à se développer et +avec les modifications, adjonctions ou améliorations que la fantaisie +pouvait chaque matin leur apporter, elles duraient dans leurs lignes +principales pendant de longues années. + +Le panier vivra tout le long du siècle et il ne faudra rien moins que la +Révolution pour le tuer. + +Il fallut quelques années au vertugadin pour reconquérir Paris; sa +restauration se fit lentement, timidement, par petits essais modestes; +puis un beau jour, vers 1730, il domine, il règne sans conteste. Toutes +les dames, laissant les demi-mesures et les demi-paniers, adoptent le +grand panier de six pieds de diamètre dont le développement exige pour +le moins dix aunes d'étoffe. + +Panier était le nom tout indiqué puisque les premiers bouffants de jupes +furent des ouvrages de vannerie composés de cerceaux d'osier ou de jonc, +de véritables cages à poules qu'on arrangea plus tard avec une armature +de baleines. + +[Illustration: Robe volante.] + +Un maître des requêtes du nom de Pannier ayant péri dans un naufrage en +revenant des Antilles, son infortune servit de prétexte à la mode +cruelle pour donner un surnom au panier alors dans le commencement de sa +gloire. Il y avait eu les _petits paniers jansénistes_ descendant +seulement au genou; les _criardes_, tournures de toile gommée et +plissée, qui _criaient_ au moindre mouvement; les _boute-en-train_, les +_tâtez-y_, les _gourgandines_, les _culbutes_, des noms bien osés, +trouvés par un temps peu bégueule, et les petits paniers, plus +respectables sans doute, dits «_Considérations_». Les grands paniers +furent quelque temps des «_maîtres des requêtes_». + +La vogue des paniers amena naturellement un changement dans la façon des +robes. Alors commencent ces modes très gracieuses, mais quelque peu +cythéréennes, légèrement déshabillées, que nous avons baptisées du nom +de modes Watteau, en l'honneur du grand peintre des fêtes galantes qui a +jeté sur la toile tant de belles dames de ce temps folâtre, en paniers +plus ou moins larges, rouge et mouches au visage, l'éventail ou la +grande canne à la main, toujours prêtes à s'embarquer pour Cythère avec +quelque galant seigneur à talon rouge. + +[Illustration: TOILETTE DE COUR LOUIS XV.] + +Allez, belles dames, marquises ou filles d'opéra, figures gracieuses et +folles, la vraie Cythère est à Paris, gouvernée par Monsieur le Régent +ou par le roi Louis XV le Bien-Aimé. Le siècle a cinquante années devant +lui pour s'amuser et folâtrer, cinquante années pour les jeux et les +ris, mais le temps viendra où les larmes enlèveront le rouge et les +mouches de vos joues. + +La mode invente donc les robes _volantes_ sans corsage ni ceinture du +tout, tombant tout droit des épaules sur l'ampleur du panier, ou bien +ajustées seulement par devant à la taille et laissées flottantes avec de +larges plis par derrière, façon originale qui donne à la démarche un air +de douce nonchalance et une grâce amollie, la marque du siècle. + +Pour ces robes flottantes, pour draper l'immensité des paniers, on +abandonne les lourdes étoffes de l'époque précédente et l'on adopte les +tissus plus légers, linon, basin, mousseline, les fines étoffes piquées +de petits bouquets, semées de fleurettes ou même de petits attributs +champêtres. + +Sur les promenades, par les beaux jours, on dirait une foule en +déshabillé du matin, ce ne sont que manteaux volants, robes flottantes +qui semblent des robes de chambre; les bras sortent des flots de +dentelles, les visages sont encadrés de molles collerettes; les +élégantes en corsage lâche qui se promènent ainsi jouant de l'éventail +et faisant claquer languissamment leurs mules à hauts talons ont toutes, +suivant un contemporain, _un air de bonne fortune prochaine_. + +C'est la régence. Que de soupers, que d'orgies galantes au Palais-Royal +et ailleurs et que de folles Parabère un peu partout dans la fièvre de +plaisirs qui sévit, dans Paris surexcité encore par une fièvre nouvelle, +la spéculation, qui du jour au lendemain avec Law, enrichit ou ruine, +fait monter les uns jusqu'aux fabuleuses fortunes permettant toutes les +jouissances, ou précipite les autres dans des détresses telles qu'il +faut bien s'étourdir à tout prix. + +Robes flottantes, paniers, coiffures, colifichets que la mode chaque +jour invente, les satiristes de la plume et du crayon ont beau jeu. Les +comédies et les chansons, le théâtre italien et le théâtre de la foire, +les caricatures, les pamphlets, raillent de toutes les façons les +extravagants paniers et les paniers triomphants se moquent des moqueurs, +s'enflent de plus en plus démesurément. + +[Illustration: Grands paniers.] + +Tout le monde en rit ou s'en plaint. Comment faire tenir plusieurs dames +dans un carosse qu'une seule suffit à remplir de ses jupes +outrageusement ballonnées? Tout est trop petit, les maisons sont trop +étroites, il faut élargir les portes des salons pour livrer passage aux +belles dames trop larges, comme plus tard il faudra les agrandir par en +haut pour permettre aux gigantesques coiffures de passer sans anicroche. + +Les fauteuils aussi manquent de largeur, comment s'asseoir avec ces +immenses cerceaux qui refusent d'entrer entre les bras des sièges ou se +relèvent indiscrètement? + +Il n'importe, les paniers s'élargiront toujours jusqu'aux premiers temps +de Marie-Antoinette et les jupes là-dessus se compliqueront de grands et +petits volants, de treillis, de plissés, de lambrequins, de rubans +arrangés dans tous les styles, de cent façons des plus gracieuses et des +plus compliquées et des plus baroques aussi. + +Sous la robe qui reste longtemps volante dans le dos, à la Watteau, le +_corps_ ou le corset emprisonne solidement le buste, le corsage de satin +est en pointe descendant très bas; comme il est décolleté, _un devant de +gorge_ de dentelles et de rubans, protège la poitrine contre le froid. + +Suivant la saison ou la température, on porte des mantelets, des +_coqueluchons_, c'est-à-dire de coquets petits mantelets recouvrant les +épaules, avec capuchon léger de soie ou de satin, ornés de festons et de +plissés, coiffures et mantelets tout à la fois, ou bien des manteaux +recouvrant toute la personne jusqu'aux talons, espèces de dominos avec +le coqueluchon arrondi par un cerceau de fil de laiton autour de la +tête. + +En somme, la mode pour les robes conserve longtemps les mêmes formes, +modifiées seulement par les accessoires. De 1725 à 1770 ou 75, ce sont, +à peu de différences près, les mêmes dispositions et les mêmes lignes, +le même ballonnement des jupes, toujours les flots de dentelles tombant +des manches, toujours les floches de rubans. + +La belle époque pour la mode XVIIIe siècle, celle qui fournit le plus +joli type de costume Louis XV, c'est l'espace compris entre 1750 et +1770, époque de juste milieu entre les ampleurs exagérées de la Régence +et celles non moins exagérées du temps de Louis XVI. + +C'est le règne de Sa très belle, très fine, très artiste et très +envahissante Majesté madame de Pompadour. + +[Illustration: Petite Modiste.] + +Pour évoquer cette époque heureuse de vivre, pour en deviner tout le +charme, il suffit de citer les noms de Boucher, Baudoin, La Tour, +Lancret, Pater, Eisen, Gravelot, Saint-Aubin et de toute la pléiade des +petits-maîtres si légers, si musqués, mais d'une grâce si délicieuse. + +Certes il y a sous le parfum des roses une odeur de corruption, et il ne +faut pas trop gratter le brillant de cette société au vernis Martin. Il +y a partout un tel laisser-aller, un tel laisser-faire, une si +remarquable difficulté à se scandaliser de quoi que ce soit. + +Louis XV, après Pompadour tombe à Dubarry et il a son sérail, comme le +grand Turc, au Parc-aux-Cerfs, mesdames ses filles Loque, Chiffe et +Graille, font monter du corps de garde des pipes et de l'eau-de-vie. +Grands seigneurs et financiers ont leurs «folies», où défilent grandes +dames ou filles d'opéra, les marquises s'attablent à côté des +gardes-françaises chez Ramponneau... + +Mais que ce XVIIIe siècle a soigné son décor et qu'il s'est arrangé pour +se faire une vie douce et charmante, sans se soucier et sans se douter +de ce qui l'attendait au cinquième acte de sa féerie! Sa +personnification la plus exquise est dans le grand pastel de Latour, +dans le portrait de Mme de Pompadour, en négligé d'intérieur, un petit +poème de satin, de rubans et de dentelles. + +[Illustration: Toilette de sortie.] + +La femme règne et domine, le sceptre de cette souveraine, c'est +l'éventail. Depuis longtemps l'éventail était en usage, le moyen âge +l'appelait _Esmouchoir_; il y avait eu l'éventail carré en drapeau ou en +girouette, l'éventail de plumes qu'une chaîne de bijouterie attachait à +la ceinture des dames nobles du XVIe siècle, l'éventail plissé apporté +d'Italie par Catherine de Médicis et adopté par Henri III. + +[Illustration: PARISIENNE SOUS LOUIS XV.] + +Dès le temps de Louis XIV, l'éventail est le complément indispensable de +la toilette des dames, mais sa grande époque, celle qui créa les plus +jolis modèles, c'est le XVIIIe siècle. + +[Illustration: D'après G. de Saint-Aubin.] + +Montures de nacre et d'ivoire miraculeusement découpées et ciselées, +peintures exquises de Watteau, Lancret et des autres, les éventails +Louis XV, sceptres galants d'une société musquée, poudrée et féminisée, +sont dignes de mener, par les mains des favorites, monarque, ministres +et généraux, les arts, les lettres, la politique et le monde. + +L'estampe de Gabriel de Saint-Aubin, intitulée _le Bal Paré_, nous +montre les élégantes de ce temps en grandes toilettes; encore les plis +Watteau, les robes volantes ouvertes sur le corsage et sur la robe de +dessous, rattachées à la ceinture par des rubans et relevées bien de +côté sur le ballonnement des paniers; puis des garnitures voltigeantes, +bordures de fourrures ou bandes plissées, des volants de satin ou de +dentelle. + +Les coiffures commencent bien à monter, mais elles sont toujours +élégantes et seyantes, la chevelure poudrée est relevée sur le front +bien dégagé, arrangée en coques et en rouleaux, mêlée avec des touffes +de rubans, des plumes et des perles. + +Voyons ces mêmes dames à la promenade de Longchamps, au grand défilé +traditionnel de Pâques, dans les superbes carrosses peinturlurés et +dorés,--véritable carrosserie de conte de fées, auprès de laquelle les +plus somptueux équipages cirés, brossés et vernis de notre prosaïque +époque, sembleraient de vilaines et funèbres boîtes, étalant un luxe +croque-mort. + +Dans ces imposants carrosses, menés par d'imposants cochers en +perruques, soutachés et galonnés, avec de grands diables de laquais aux +éclatantes livrées accrochés à l'arrière-train, dans toutes ces +éblouissantes voitures, quel déploiement de toilettes luxueuses, de +dentelles, de plumes et de rubans, de diamants et de perles! + +[Illustration: D'après Moreau le Jeune.] + +Des heiduques galopent aux portières, des coureurs en bizarres costumes, +jouent des jambes à travers le flot des équipages, des cavaliers et des +belles amazones, tandis que sur les bas côtés de la route, dans la foule +accourue pour admirer les beautés à la mode et la mode elle-même, dans +le brouhaha des rencontres, des conversations avec les jeunes seigneurs, +les petits-maîtres et les grands roués, la marquise et la présidente, la +dame de qualité et la financière coudoient la demoiselle d'opéra, la +folle actrice, coqueluche des jeunes galants de la comédie, qui se la +disputent, ou l'impure échappée de quelque _folie_ de grand seigneur ou +de gros traitant, la courtisane qui sera peut-être la semaine prochaine +Reine de la main gauche. + +Vienne l'hiver, et ces élégantes laisseront leurs carrosses et leurs +chaises à porteurs;--encore une des plus délicieuses créations de ce +siècle charmant,--elles quitteront leurs chaises, peintes au vernis +Martin de sujets galants et de bergeries à la Boucher ou à la Watteau; +elles quitteront dentelles et rubans, s'habilleront, s'envelopperont et +se coifferont de fourrures, et s'en iront, leur joli nez rose enfoui +dans la zibeline ou le renard bleu, les mains enfoncées dans l'immense +manchon gros comme un tambour, courir sur la neige dans les superbes +traîneaux contournés, tarabiscotés et peinturlurés, ornés de figures +sculptées et dorées, de la plus étonnante fantaisie. + + + + +[Illustration: Grand Chapeau Louis XVI.] + +IX + +XVIIIe SIÈCLE--LOUIS XVI + +Les coiffures colossales.--Le pouf au sentiment.--Parcs, jardins + potagers et paysages animés de figures sur les têtes.--La coiffure + à la Belle-Poule.--Les mouches.--Modes champêtres.--Les robes + _négligentes_.--Couleurs à la mode.--Le _Monument du costume_.--Les + amazones.--Modes anglaises.--Les bourgeoises. + + +Il vieillit, le siècle des grandes élégances poudrées et musquées, le +siècle aux exquises coquetteries, il prend de l'âge et s'ennuie dans +son papillotant décor rocaille. + +Son goût s'est un peu fatigué, il ne se renouvelle plus que +difficilement, depuis longtemps la mode est stationnaire et tourne +toujours dans le même cercle. + +Le style Louis XV est devenu aussi ennuyeux que jadis le style Louis +XIV, le rococo paraît à son tour perruque et vieux jeu; mais attendez, +la mode va essayer de donner un brusque coup d'aile et tout risquer, +même de tomber dans le baroque,--ce qu'elle peut bien se permettre trois +ou quatre fois par siècle, après tout. + +Le grain de folie qui couve toujours au fond de la petite cervelle +frivole et hurluberlue de la déesse de la mode, va donc faire des +siennes. Conservant encore pour un temps les gracieuses façons Pompadour +et Watteau, la mode va se rattraper sur les coiffures et prendre pour +champ d'exercice de ses caprices les plus fous, pour théâtre de ses plus +incroyables fantaisies la tête de la femme, qu'elle va charger, +arranger, surcharger des plus folles inventions, sous prétexte de +l'embellir, qu'elle--transformera en paysage champêtre ou même +maritime, qu'elle empanachera et rehaussera fabuleusement, sur laquelle +elle bâtira des édifices et ira même jusqu'à faire promener de petits +bonshommes ou de petites bonnes femmes, des poupées de carton. + +Paris alors pullulera de coiffeurs de génie, les Legros et les Léonard, +Raphaëls et Rubens, ou plutôt Soufflots de la coiffure, qui tiendront +des académies pour enseigner les principes de leur architecture +capillaire; qui lutteront à qui trouvera, pour orner les têtes +aristocratiques, le comble du ridicule et qui le trouveront plusieurs +fois. + +Les perruquiers avaient eu déjà leurs jours de gloire au grand siècle, +avec les majestueuses perruques des hommes; devenus maintenant les +_Académiciens de la coiffure_, ils vont triompher de nouveau, mais aux +dépens de la grâce féminine. + +[Illustration: GRANDS PANIERS LOUIS XVI.] + +Voyons la femme à sa toilette, se préparant pour les visites ou pour la +sortie aux Tuileries, à l'heure du beau monde. C'est l'affaire +importante de la journée, ce petit travail de laboratoire où l'art et +la fantaisie accommodent la beauté toute simple au goût du jour. Cette +heure de la toilette après le petit lever, Lancret, Baudoin et tous les +peintres galants ou élégants du siècle, l'ont célébrée avec toutes les +coquetteries de leur pinceau charmeur, et les caricaturistes ne se sont +pas privés d'en sourire. + +Dans le cabinet de toilette aux boiseries blanches, moulurées et +sculptées dans le style rocaille, devant son miroir au cadre contourné, +Madame a été habillée par ses suivantes, femmes de chambre ou +soubrettes; elle a pu à son petit lever donner audience à ses galants et +à ses modistes, au marquis et au financier, au poète qui célèbre ses +charmes dans l'_Almanach des Muses_, au déluré chevalier et au galant +abbé de Cour à petit collet. + +--«Qu'en dit l'abbé?» L'abbé a du goût et ses avis sur tout ce qui +touche aux fantaisies de la mode sont précieux. + +Mais tout ce monde frivole a été renvoyé, c'est maintenant l'heure du +coiffeur, le moment sérieux de la journée, le seul moment vraiment +important. + +L'artiste a besoin d'être seul pour ne pas effaroucher l'inspiration, et +d'ailleurs l'oeuvre est longue, difficile et demande tant de préparatifs +et de soins pour être menée à bien! Une ou deux femmes de chambre qui le +comprennent à demi-mot et lui passent tout ce qui lui est nécessaire +lorsqu'il est dans le feu de la composition, c'est tout ce qu'il peut +tolérer autour de lui. + +Suivant le rang de la dame, c'est le grand artiste à la mode, venu en +carrosse, courant d'hôtel en hôtel dans le noble faubourg, attendu aux +Tuileries ou chez quelque princesse, ou bien c'est l'un de ses élèves +qui opère, en frac et manchettes de dentelles et l'épée au côté. + +L'inspiration vient, et sous les doigts, sous le peigne, sous le fer à +friser de l'artiste, les plus étranges monuments de boucles naturelles, +adroitement mélangées à d'énormes quantités de tresses rapportées, +s'élèvent, se roulent en volutes, s'étagent, se superposent en _coques_, +_tapés_, _marrons_, _frisures_, _barrières_, _dragonnes_, _béquilles_, +etc. + +Pendant vingt ans, c'est un défilé d'architectures étranges sous +prétexte de coiffures. La folie a élu domicile sur la tête des dames. On +peut citer, parmi les plus extravagantes inventions, les coiffures à la +_Quesaco_, les coiffures à la _Monte-au-ciel_ dont le nom indique assez +les proportions, la coiffure à la _Comète_, le _hérisson à quatre +boucles_ inventé par Marie-Antoinette qui porta jusqu'à l'exagération de +l'exagération l'empanachement des coiffures, le _parterre galant_, le +chapeau en _berceau d'amour_, à la _novice de Cythère_... + +Il y avait aussi les _poufs_, coiffures abracadabrantes, le _pouf au +sentiment_, assemblage absurde de fleurs et de verdures poussées sur une +haute colline chevelue, avec des oiseaux sur les branches, des papillons +et des amours de carton voltigeant dans ce bocage ridicule; le _pouf à +la chancelière_, le _pouf à droite_, le _pouf à gauche_. + +[Illustration: Une impure, d'après Wille.] + +Le pouf au sentiment donne toute latitude possible aux combinaisons et à +l'étalage des affections et des goûts, ne voit-on pas la duchesse de +Chartres, mère du roi Louis-Philippe, porter sur son pouf un petit +musée de figurines: son fils aîné dans les bras de sa nourrice, un petit +nègre, un perroquet becquetant une cerise et des dessins exécutés avec +les cheveux de ses parents les plus chers. + +[Illustration: Toilette de Cour.] + +Après la coiffure jardin, on trouve la coiffure dite cascade de +Saint-Cloud, avec une cascade de boucles poudrées tombant du sommet de +la tête, la coiffure potager montrant quelques bottes de légumes +accrochées aux frisons, la coiffure agreste, les paysages montrant une +colline avec des moulins qui tournent, une prairie traversée par un +ruisseau argenté avec une bergère gardant ses moutons, des montagnes, +une forêt avec un chasseur et un chien faisant lever du gibier. + +Puis viennent la coiffure au Colysée, à la candeur, aux clochettes, au +mirliton,--la laitière, la baigneuse, la marmotte, la paysanne, le +fichu, l'orientale, la circassienne,--le casque à la Minerve, le +croissant, le bandeau d'amour,--le chapeau à l'énigme, au désir de +plaire, la calèche retroussée, l'économe du siècle, la Vénus pèlerine, +la baigneuse à la frivolité, etc., les frisures en sentiments soutenus +et en sentiments repliés... + +Les grandes coiffures d'apparat, fleuries, enguirlandées, empanachées, +immenses et très lourds échafaudages, tenaient une telle place que les +dames étaient forcées, dans les carosses où déjà elles avaient tant de +peine à caser leurs paniers, de tenir la tête penchée de côté ou même +de rester agenouillées. + +Des caricatures représentent les dames ainsi coiffées, dans des chaises +à porteurs dont le couvercle a été enlevé pour laisser passer le sommet, +blanc comme une Alpe, de la gigantesque coiffure. + +La plus étonnante de toutes ces grandes coiffures fut celle dite _à la +Belle-Poule_, en l'honneur de la victoire remportée en 1778, par la +frégate _la Belle-Poule_ sur le navire anglais _l'Aréthuse_. Sous la +masse des cheveux arrangés en grandes vagues, une frégate de belle +taille, avec tous ses mâts, ses vergues, ses canons et ses petits +matelots, naviguait toutes voiles dehors. Après avoir composé ce +chef-d'oeuvre, Léonard ou Dagé pouvaient se pendre, ils ne trouveraient +jamais mieux. + +[Illustration: Coiffure à la Belle-Poule.] + +Ce fut donc vraiment jusqu'en 89, un défilé d'inventions ridicules sur +les têtes féminines. La plus haute donnait l'exemple. Hélas! elles +devaient expier! La tête avait péché, la tête paya. Et si la plus haute +tomba, ce fut justement par la faute de celui qui pendant les heureuses +années avait prodigué pour elle les inventions excentriques. + +[Illustration: PARISIENNES 1789.] + +Léonard, l'illustrissime coiffeur de la reine, était du voyage de +Varennes. En ces jours terribles, dans le grand naufrage de la +monarchie, que songe-t-on à sauver? L'indispensable Léonard! Et cette +faiblesse dernière tourna mal pour la pauvre reine, car ce serait, +dit-on, sur un renseignement erroné donné très innocemment par +Léonard parti en avant, à un détachement des troupes du marquis de +Bouillé, que le secours manqua à la famille royale arrêtée à Varennes. + +[Illustration: Grand Pouf.] + +... Quand l'élégante était coiffée, quand elle avait, en s'abritant la +figure dans un grand cornet de papier, été convenablement saupoudrée +d'une couche épaisse de poudre--mode étrange qui depuis le commencement +du siècle mettait la neige des ans sur tous les fronts, qui recouvrait +des mêmes frimas toutes les têtes masculines et féminines--quand elle +avait sur les joues une forte teinte de rouge, contrastant durement avec +le blanc de la chevelure,--le rouge c'est la loi et les prophètes, avait +dit Mme de Sévigné,--il n'y avait plus, pour que l'élégante fût +irrésistible, qu'à placer les mouches destinées à relever certains +détails de physionomie, à donner du piquant à l'expression. + +Ces mouches que les femmes s'étudiaient à placer de la façon la plus +avantageuse pour leur genre de beauté particulier, portaient suivant +leur place les noms amusants que voici: + +La _majestueuse_ se pose sur le front et _l'enjouée_ dans le coin de la +bouche; sur les lèvres des brunes, c'est _la friponne_; sur le nez +_l'effrontée_, légèrement comique; au milieu de la joue _la galante_, +près de l'oeil cette mouche qui fait le regard à volonté languissant ou +passionné, c'est _l'assassine_, sans compter les fantaisies, les +mouches en croissant, en étoile, en comète, en coeur... + +Mais voici les derniers jours d'un monde qui va s'effondrer, d'une +société qui va disparaître dans une soudaine catastrophe. + +Dès 1785, l'ancien régime est atteint, la révolution est faite... dans +les toilettes! + +C'est une révolution complète, venue presque sans transition, le galant +costume XVIIIe siècle est abandonné pour une série d'inventions +nouvelles donnant des lignes tout à fait différentes. + +Adieu paniers, vendanges sont faites. Les immenses paniers sont décédés, +on a commencé par les remplacer par les paniers dits _à coude_, +consistant en un simple renflement sur lequel on pouvait appuyer les +coudes et par deux petits jupons rembourrés appelés _bêtises_ portés sur +les côtés et par un troisième placé tout à fait derrière et très crûment +dénommé. Puis on les a rejetés complètement, et les femmes en jupes +presque plates se sont acheminées peu à peu vers la robe fourreau et le +trop _simple appareil_ de la Révolution. + +[Illustration: Coiffure d'intérieur.] + +Marie-Antoinette fermière de Trianon, amène un peu de paysannerie dans +les modes, de la paysannerie d'opéra-comique, de la bergerie à la +Florian ou au Devin du Village. On voit apparaître les chapeaux de +paille, les tabliers, les caracos, les casaquins. + + +Léonard régnant sur les têtes et les gouvernant à sa fantaisie, pour le +reste, l'arbitre du goût à la cour de Marie-Antoinette, c'est Mlle Rose +Bertin, la grande marchande de modes de la reine, celle qu'on appelle +_son ministre des modes_. + +[Illustration: Grand Chapeau.] + +Rose Bertin ordonne et décrète, elle invente et elle compose, les femmes +crient merveille à tout ce qui sort de ses mains, et les maris se +plaignent de l'immensité de ses mémoires... comme toujours. + +Vers 1780, la mode tourne et cherche des façons de robes nouvelles. On +invente les robes polonaises et les robes circassiennes qui n'ont rien +de polonais ni de circassien, des robes courtes d'abord, avec des +relevés sur des paniers, puis de longues robes de dessus flottantes. + +La tendance aux modes négligées va bientôt s'accentuant, on voit +paraître les robes lévites qui sont l'occasion d'un scandale au jardin +du Luxembourg; une comtesse se promène avec une lévite _à queue de +singe_, c'est-à-dire à queue bizarrement coupée et tortillée, elle est +suivie par une foule moqueuse, et il faut pour la dégager faire avancer +la garde. + +Après les _lévites_ viennent les robes _négligentes_ et +_demi-négligentes_, les robes _en chemise_, les _baigneuses_ et les +_déshabillés_. + +Pour ces toilettes déjà si singulièrement baptisées, les couleurs à la +mode sont: + +Couleurs _queue de serin_, _cuisse de nymphe émue_, _carmélite_. + +Couleurs _au Dauphin_. + +Couleurs de _gens nouvellement arrivés_. + +Couleurs _vive Bergère_ et _Vert pomme_. + +Couleur _soupir étouffé_. + +[Illustration: Robe lévite.] + +Une puce s'étant égarée à la cour,--la garde qui veille à la porte du +Louvre n'en préserve pas l'épiderme des reines,--on a la série des +couleurs _puce_: _Ventre de puce_, _dos de puce_, _cuisse de puce_, +_vieille puce_, _jeune puce_, etc. + +Ces couleurs puce font soudainement place à une autre couleur également +née à la cour et plus gracieusement dénommée; c'est la couleur _cheveu +de la Reine_, appellation trouvée par le comte d'Artois. Immédiatement +toutes les étoffes doivent être couleur _cheveu de la Reine_. + +L'amazone, le costume féminin pour la promenade à cheval n'était pas au +XVIIIe siècle l'uniforme noir et lugubre infligé par le goût moderne +avec l'affreux chapeau de haute forme pour complément et aggravation, +aux élégantes de nos jours. + +Moreau le jeune qui, dans la suite d'estampes du _Monument du costume_, +a fait passer toute la belle société de son temps, vue au milieu de ses +fêtes, de ses cérémonies et de ses plaisirs, au salon et au boudoir, au +château, à la Cour, à l'Opéra et au bois de Boulogne, a dessiné les +élégantes de 1780, en tenue de cheval, avec les longues jupes et les +ceintures, les redingotes anglaises ou les petites vestes, les grands +chapeaux à plumes ombrageant les catogans poudrés. + +[Illustration: PROMENADE PARISIENNE 1790.] + +Elles étaient charmantes, et multicolores et variées, ces amazones +XVIIIe siècle, et certes, la foule dans l'avenue des Champs-Elysées ne +présentait pas alors le sombre aspect qu'elle garde aujourd'hui, même +aux plus beaux jours de printemps. + +[Illustration: Amazone d'après Moreau le Jeune.] + +Les dernières années de la monarchie voient, comme une revanche de la +guerre d'Amérique, l'invasion des modes britanniques. Les formes sont +bien nouvelles et tranchent complètement dans l'ensemble comme dans tous +les détails des modes précédentes. + +La toilette a des airs sans façon ou un cachet anglais tout à fait +nouveau régime. On porte des vestes, des corsages à basques ouvrant sur +des gilets, des fracs à gros boutons ou à lacets, et des redingotes à +grands revers et triples collets, serrées à la taille et tombant très +bas par derrière. Les boutons énormes et voyants de ces vestes et de ces +redingotes sont en métal de toutes les formes possibles et quelquefois +illustrés de peintures; il en existe de curieux échantillons dans les +collections. + +Les élégantes, comme les hommes à la mode, portent deux montres avec +deux longues breloques tombant du gilet, elles ont des gilets, des +cravates, des catogans et des cadenettes comme les hommes, elles portent +de grandes cannes comme les hommes. Il est vrai que les hommes prennent +bien le gros manchon à l'occasion. + +[Illustration: Modes anglaises.] + +Et des fichus!... Toutes les femmes en portent avec toutes les +toilettes, d'immenses fichus faisant au-dessus de la taille très longue +et horriblement serrée, un gonflement de poitrine invraisemblable. + +Ces toilettes arborent toutes les couleurs de l'arc-en-ciel les plus +fraîches et les plus vives ou les plus bizarres; ce sont des satins, des +taffetas, des draps citron, rose, vert pomme, jaune serin, des +gourgourans changeants, des mousselines de tous les tons, unies ou +rayées. Les rayures ont un immense succès en 1787 sur le dos des +élégantes et sur celui des élégants. Pendant l'été de cette année-là, +hommes, femmes et enfants, tout le monde est en toilettes rayées. + +La coiffure aussi est révolutionnée, c'est déjà la coiffure comme le +XIXe siècle va la comprendre, c'est la naissance du chapeau moderne. + +Les femmes sont toujours poudrées, elles ont toujours sur la tête une +immense quantité de cheveux arrangés en énormes perruques floconnantes +autour de la figure, dans le genre de la perruque masculine, avec de +grandes boucles tombant de chaque côté du corsage et dans le dos, ou, +comme les hommes, un gros catogan par derrière. + +[Illustration: Chapeau bonnette.] + +Les chapeaux sont de formes et de dimensions extraordinaires; bords +immenses, fonds énormes avec d'extravagantes accumulations de +garnitures. On ne se met plus une frégate, toutes voiles dehors, sur la +tête, mais on se coiffe d'une espèce de galiote renversée, mise de +travers et assez large pour servir de parapluie à l'occasion. On porte +le chapeau _bonnette_ et le _demi-bonnette_, un peu moins large mais +aussi haut, garni de noeuds de rubans, de ruchés et de bouquets de +plumes de coq, le chapeau _turban_, haut bonnet de janissaire rayé, +avec écharpe de gaze et panache de plumes, le chapeau _à la Caisse +d'escompte_, c'est-à-dire sans fonds, en panier percé comme cette +caisse, le chapeau _Cardinal sur la paille_ après l'affaire du Collier, +chapeau en paille bordé d'un ruban rouge cardinal, le grandissime +chapeau à la Tarare, le chapeau à la Basile inventé après le grand +succès de Beaumarchais avec bien d'autres modes à la Figaro, le chapeau +à la veuve du Malabar, les bonnets à la Montgolfier, au Globe fixé, au +ballon, au moment des premières expériences aérostatiques, puis le +bonnet aux trois ordres qui commence à la réunion des États généraux le +grand défilé des modes révolutionnaires... + +[Illustration: Le chapeau turban.] + +Mais dans ce dix-huitième siècle qui va finir si lugubrement, à côté des +belles de la cour et de la ville, des dames plus ou moins grandes, car +il y a déjà le demi-monde, les danseuses illustres et les courtisanes +célèbres, à côté des reines de la mode qui vont à Longchamps +accompagnées d'un heiduque à turban pour porter leur parasol, précédées +d'un coureur en maillot et bonnet à plume, la grande canne à la main, à +côté des élégantes empanachées qui suivent toutes les fantaisies de la +capricieuse fée aux chiffons, il y a les adorables petites bourgeoises +que l'on retrouve dans les vieux portraits et dans les petits mémoires, +charmantes et tendres figures qui ne s'entourent pas, comme les autres, +du même nuage de plumes et de dentelles, qui restent dans une note plus +discrète, suivant la mode un peu de côté et conservant mieux les +vieilles traditions et les vieux atours. + +A elles les jolies petites coiffes si différentes des pyramides de +cheveux et de colifichets à la Léonard, ces coiffes bien plus seyantes +que l'on recouvre, pour sortir, d'un capuchon retenu par un fil de +laiton, à elles les robes de coupe plus modeste et les petits paniers +moins surchargés que les paniers à falbalas de vingt pieds de +circonférence. + +Jolies petites bourgeoises qui ont conservé dans un siècle licencieux +l'honnêteté des bonnes vieilles moeurs, existences plus calmes se +déroulant dans un cercle étroit d'occupations familiales et de plaisirs +simples, allant tout doucement du sermon du dimanche à la paroisse,--aux +réunions sans façon et aux bonnes parties champêtres. + +[Illustration: MERVEILLEUSE EN TUNIQUE A LA GRECQUE.] + +C'est un monde qui s'en va finir aussi, dans la grande fusion et +confusion des classes, au fond de la chaudière révolutionnaire, dans la +révolution politique et ensuite dans la révolution industrielle et +scientifique, bouleversement énorme qui aboutira pour tous à la vie +fiévreuse et haletante de notre siècle. + +En attendant, sans se douter des temps difficiles qu'il va falloir +passer, sans voir l'effrayant nuage de sang qui monte à l'horizon, la +petite bourgeoise gaie et insouciante dans son petit salon blanc, +fredonne à son clavecin quelque joli petit air bien tendre, et bien +différent de nos compliqués logarithmes musicaux. + + Plaisir d'amour ne dure qu'un moment, + Chagrin d'amour dure toute la vie. + +[Illustration: 1789.] + + + + +[Illustration: Le bonnet Charlotte Corday.] + +X + +LA RÉVOLUTION ET L'EMPIRE + +Modes dites à la Bastille.--Modes révolutionnaires.--Notre-Dame de + Thermidor.--Incroyables et merveilleuses.--L'antiquité à Paris. + --Athéniennes et Romaines.--Une livre de vêtements.--Tuniques + diaphanes.--Maillots, bracelets et cothurnes.--Le réticule ou + ridicule.--Le bal des Victimes.--Perruques blondes et oreilles de + chien.--A la Titus.--Les robes-fourreau.--Petits bonnets et + Chapeaux-Shakos.--Les turbans. + + +L'ouragan qui devait pendant vingt-cinq ans rouler comme un cyclone sur +notre vieille Europe, souffle déjà sur Paris où il s'est formé. Il +bouscule, il abat, il broie. Comme un château de cartes ou une Bastille, +la monarchie séculaire va s'écrouler sur les décombres de la vieille +société. + +Et pendant ce temps, pendant que l'émeute ensanglante la rue fiévreuse, +que les tueurs promènent de pâles têtes coupées fichées au bout des +piques, pendant qu'à l'Assemblée ou à la Commune, les nouveaux maîtres +de la France décident tumultueusement du sort des millions d'hommes que +la guerre va jeter les uns sur les autres, pendant que déjà, dans l'aube +sinistre, se dresse sur son peuple, toute rouge, ses deux bras levés +tenant le glaive, la nouvelle reine, la Guillotine,--la mode +imperturbable songe à des combinaisons nouvelles, elle modifie des +jupes, elle arrange des corsages, elle chiffonne des rubans d'une façon +inédite, elle a les inventions les plus fraîches et les plus charmantes, +elle lance des toilettes idylliques d'une exquise nouveauté; à une +nation nouvelle ne faut-il pas des costumes nouveaux? + +Le mouvement commencé dès les dernières années tranquilles de Louis +XVI, s'accélère et s'accentue. La mode est sur une voie nouvelle, et peu +à peu disparaissent tous les caractères du costume d'antan, de l'ancien +régime, comme on dit. + +Dans la fameuse estampe de Debucourt, _la Promenade publique_, donnant +la vision multicolore d'une foule élégante des premières années de la +Révolution, dans cette charmante réunion de petites maîtresses et de +muscadins qui ne semblent guère songer au grand drame, que reste-t-il +des costumes et des modes du siècle? De la poudre, quelques tricornes +sur des têtes de vieux bourgeois retardataires et c'est tout. + +Les femmes ont un aspect tout à fait nouveau. Les modes anglaises ont +prédominé d'abord, c'est-à-dire les vestes et les redingotes d'amazones, +puis les robes se sont simplifiées comme façon et comme étoffes. + +[Illustration: Oreilles de chien.] + +Les temps deviennent durs, adieu les riches tissus, les soies et les +satins, adieu les falbalas coûteux de jadis! La toile de Jouy, +l'indienne et le linon remplacent la soie et les couturières s'en +tiennent aux formes droites avec très peu d'ornements et d'accessoires. +On voit des corsages de linon forme chemise laissant les bras nus à +partir du coude, des jupes toutes simples, presque plates, qui se +portent avec des ceintures à longs rubans flottants. Pour relever cette +extrême simplicité on a les rubans aux couleurs nationales, les trophées +et les attributs révolutionnaires imprimés sur l'étoffe ou quelque +maigre ruché ajouté au bas des jupes. + +On continue à porter beaucoup de fichus de mousseline, et, pour les +grandes occasions, la toilette se complète avec des bouquets de fleurs +tricolores portés à gauche sur le coeur, des bijoux patriotiques, +médaillons de cou, boucles de ceintures, d'acier ou de cuivre, cocardes, +boucles d'oreilles, boutons à la Bastille, au Tiers-Etat, à la +constitution, etc. Pendant un temps tout est _à la Bastille_, jusqu'aux +chapeaux. + +Les grands chapeaux, en cône démesuré, à très larges bords et surchargés +de rubans, après avoir essayé de tenir quelque temps, ont disparu; il +n'y a bientôt plus que des bonnets, des bonnets à grande coiffe +bouillonnée enrubannés aussi, des bonnets ressemblant quelque peu à des +coiffures du pays de Caux, et surtout des bonnets dits à la paysanne ou +à la laitière, la jolie coiffe à grandes barbes de dentelle que nous +appelons aujourd'hui bonnet Charlotte Corday, piquée d'une large cocarde +tricolore. + +Presque plus de poudre blanche,--on va en consommer tant de noire--on +porte tous ses cheveux au naturel, avec un peu de supplément aussi car +la vogue des perruques blondes commence. + +[Illustration: Le chapeau Hussard.] + +Mais bientôt la tempête se déchaîne tout à fait, c'est la Terreur. +Peut-il être encore question de frivolités luxueuses et de modes? Les +rangs des élégantes s'éclaircissent, elles sont à l'Abbaye, à la Force, +dans cent prisons, ou à Coblentz,--elles se cachent ou elles sont +mortes. + +L'extrême simplicité que chacun affecte dans sa mise par prudence ou +garde par découragement, ne suffit pas toujours à préserver de ce titre +de suspect ou de suspecte qui donne des droits immédiats à l'échafaud. + +Talleyrand a dit qu'ils ne connaissaient pas la douceur de vivre, +ceux-là qui n'avaient pas vécu dans la vieille société d'autrefois. En +93, le problème est de vivre, n'importe comment, caché dans un trou de +souris, s'il le faut. La Loi sous ce doux règne de Liberté, ordonne que +dans chaque maison une pancarte placardée porte les noms et prénoms de +tous les habitants et même l'âge, dure contrainte. Que de braves gens +qui ont connu des jours heureux et brillants essayent dans quelque rue +tranquille, au fond d'un appartement silencieux, d'oublier l'orage qui +gronde et le tumulte des rues et les horribles clameurs des clubs et des +journaux. + +[Illustration: MERVEILLEUSE DU DIRECTOIRE.] + +Cependant un petit groupe s'obstine à tenir haut et ferme devant les +sans-culottes le drapeau de l'élégance; des vaillants et des vaillantes +montrent encore au Palais-Royal, sur les boulevards, aux promenades, +dans les théâtres qui persistent à jouer, des toilettes élégantes et +bravent les citoyens en carmagnole et bonnet rouge, et les mégères +tricoteuses de la guillotine, mais à quels risques! + +La mode n'ose plus lutter, la pauvrette a caché sa tête sous son aile et +regarde éperdument le ciel, espérant toujours quelque éclaircie. + +La guillotine fonctionne toujours, s'interrompant seulement de temps à +autre pour quelque fête idyllique, fête de l'Être suprême, fête de +l'agriculture ou de la vieillesse, avec théories de jeunes filles en +blanc, déesses de la Liberté, choeur d'adolescents et de vieillards; +pastorales charmantes, spectacles qui émeuvent doucement le coeur du bon +Marat et du sensible Robespierre. On a jeté du sable sur le sang, le +lendemain le ruisseau rouge recommence à couler. + +9 thermidor! Pour les beaux yeux de la citoyenne Thérèse Cabarrus, astre +qui va se lever, Tallien a bravé la mort suspendue sur toutes les têtes. +Il a jeté bas Robespierre et l'a poussé à son tour dans les bras +impassibles de la déesse Guillotine! + +Mme Tallien devient Notre-Dame de Thermidor, celle qui sauve par la +souveraine puissance de la beauté! + +Un immense soupir de soulagement passa sur la France et immédiatement +les élégances comprimées et terrorisées sortirent de terre, avec le +luxe, avec la frivolité, la folie même, avec la joie, le rire, dont on +semblait avoir un besoin furieux après tant de sang et tant de larmes. + +Les incroyables et les merveilleuses qui s'étaient déjà montrés avant la +Terreur remplissent soudain les promenades et les boulevards, et la +mode, à qui le régime de Robespierre a sans doute tourné la tête, toute +pâle encore de son émotion, se livre tout de suite à mille +extravagances. + +Tandis que les incroyables si bien nommés, les muscadins de la jeunesse +dorée, avec leurs habits à grands collets, leurs immenses cravates et +leurs gourdins si nécessaires contre les Jacobins et les sectionnaires +terroristes, cherchaient leurs inspirations dans l'imitation des modes +anglaises, les merveilleuses se vouaient toutes à l'antiquité. Pendant +quelques années, plus de Parisiennes, rien que des Grecques et des +Romaines. + +Robes étroites sans taille, simples fourreaux serrés sur le sein même +par une ceinture, courts par devant pour laisser voir le pied, un peu +traînants par derrière, tel est le vêtement des merveilleuses. On ne +connaît plus que l'antiquité. C'est un recommencement. + +Dans ce passage sombre de la Terreur on a oublié la pudeur. Ces robes à +l'athénienne ne sont que de simples deuxièmes chemises,--ce qui pourrait +passer, n'étaient les bijoux, pour un symbole de la pauvreté de ces +temps de ruine où le louis d'or valait huit cents livres en +assignats,--ce sont des tuniques d'un linon transparent, qui plaquent +sur le corps de la femme au moindre mouvement. + +De plus les tuniques diaphanes des grandes élégantes ne sont-elles pas +fendues sur les côtés à partir des hanches. + +Notre Dame de Thermidor, Thérèse Cabarrus devenue la citoyenne Tallien, +est la Reine de la Mode, elle se montre à Frascati, ainsi vêtue ou +plutôt dévêtue, sa robe à l'athénienne fendue latéralement laissant voir +ses jambes dans un maillot couleur chair, avec des cercles d'or à la +place des jarretières et des cothurnes à l'antique et des bagues à +chaque doigt de ses pieds de statue. + +Dans les salons, dans les jardins d'été, aux promenades, ce ne sont plus +que robes à l'antique ouvertes en haut comme en bas, portées avec +chemises à la _carthaginoise_ ou même sans chemise du tout, sandales et +cothurnes attachés par des bandelettes rouges, cercles d'or enrichis de +pierres précieuses, arrangements de tuniques et peplums, +corsets-ceintures hauts de deux doigts seulement sous le sein et ornés +de brillants. + +Les robes en voltigeant laissent voir les jambes ou même, quand elles ne +sont pas ouvertes sur le côté, se relèvent au-dessus du genou au moyen +d'un camée en agrafe et montrent franchement la jambe gauche. + +Très peu de manches, un simple bourrelet à l'épaule, ou même pas de +manches du tout; des camées rattachent les épaulettes de la robe, des +bracelets nombreux habillent le bras. + +[Illustration: Merveilleuse.] + +Comme il était impossible d'adapter des poches à ces tuniques si +légères, à ces voiles si minces, les dames avaient adopté l'usage de la +_balantine_ ou du _réticule_, nom ancien que l'on prononça tout de suite +_ridicule_--d'un petit sac orné de paillettes ou de broderie, ayant +surtout la forme d'une petite sabretache de hussard, qu'elles portaient +à la main pour mettre leur bourse ou leur mouchoir. + +Le bibliophile Jacob raconte que dans un salon de la Mode sous le +Directoire, comme on se pâmait d'admiration devant un de ces costumes +d'un goût si réellement antique qu'il n'y avait plus rien au delà, sinon +les modes du Paradis terrestre, la merveilleuse qui le portait paria +qu'il ne pesait pas deux livres. La preuve fut faite, la dame passa dans +un petit boudoir et son costume tout entier, pesé avec les bijoux, ne +dépassa pas de beaucoup le poids d'une livre. + +Cette dame vêtue à l'athénienne pouvait se croire même très habillée, +car d'autres trouvèrent le moyen de l'être encore moins et poussèrent +l'audace jusqu'à oser s'exhiber, ce qui est le mot, dans le costume dit +à la _Sauvagesse_. Ce costume à la _sauvagesse_ était encore plus simple +puisqu'il ne se composait que d'une chemise de gaze et d'un +pantalon-maillot rose orné de cerclés d'or. + +Des femmes se promenèrent aux Champs-Elysées dans des fourreaux d'une +transparence presque absolue, ou même avec les seins complètement nus, +et ces femmes n'étaient nullement des hétaïres quelconques, mais des +femmes du monde officiel d'alors, des amies de Joséphine de Beauharnais! + +Inconscience plutôt qu'impudeur, accès de folie, le délire des plaisirs +après la folie furieuse et le délire du sang! + +Ces merveilleuses qui avaient bravé la guillotine bravaient la maladie. +Pleurésies et fluxions de poitrine frappaient pourtant ces folles +élégantes au sortir des bals et des salons, quand après la danse elles +partaient à peine couvertes dans le froid de la nuit, par-dessus leur +quasi-nudité, d'un mince fichu ou d'un schall large comme une écharpe. + +Ces merveilleuses demi-nues qui prenaient leurs modes à Athènes +copiaient aussi leurs coiffures sur celles des statues grecques et +portaient les cheveux frisottés dans un réseau, les tresses et les +nattes piquées de bijoux. Mais la vogue fut surtout pour les perruques +blondes. Mme Tallien en avait jusqu'à trente, de toutes les nuances du +blond. Ces perruques blondes, légèrement poudrées, les Jacobins les +avaient abhorrées et proscrites; après thermidor elles triomphaient et +devenaient le symbole de sentiments contre-révolutionnaires. + +Les coiffures _à la victime_ ou _à la sacrifiée_ eurent aussi leur temps +de succès, on relevait les cheveux par derrière et on les ramenait en +mèches folles sur le front; cette coiffure de guillotine, complétée par +un terrifiant ruban rouge autour du cou, par un châle également rouge +jeté sur les épaules, était indispensable pour se rendre au fameux et +macabre _Bal des Victimes_, dont l'entrée n'était permise qu'aux +danseurs ou aux danseuses pouvant justifier d'un ascendant ou de +quelques proches parents morts sur les échafauds de la Terreur. + +[Illustration: PREMIER EMPIRE.] + +Paole d'honneu victimée, ces dames sont déliantes! disent les +incroyables à chaque nouvelle invention plus délicieuse et plus antique +des couturières à la mode, Mme Nancy et Mme Raimbaut, qui sont des +modistes très érudites et très artistes, qui se font aider par les +sculpteurs pour trouver des manières de se draper toujours plus +grecques et des plis encore plus romains. + +[Illustration: Coiffure à la Titus.] + +Les modes romaines un peu moins légères ont été adoptées par les dames +que la trop grande transparence des tuniques à la Flore ou à la Diane +effraie un peu. + +Les robes à la romaine sont portées par les dames du monde officiel qui +se croient tenues à un peu de réserve, mais les deux mondes fusionnent. +Athéniennes légères et frivoles, débris de l'ancienne société et +parvenus de la nouvelle, fournisseurs des armées ou spéculateurs +subitement enrichis, muscadins et muscadines, victimes et bourreaux, +jeunesse dorée, armée, politique, finances, tout cela forme, après la +grande secousse, le plus incroyable des mélanges, et tout cela, malgré +les misères présentes, l'avenir incertain, s'agite dans l'épanouissement +du bonheur de vivre après la grande tuerie. + +Soudain la mode a décrété la fin des perruques blondes et la coiffure à +la Titus obligatoire pour toutes les élégantes; les belles du Directoire +rejettent ces épaisses perruques et sacrifient aussi leur chevelure +personnelle. Presque plus de cheveux ou le moins possible! + +«La coiffure à la Titus, dit la Mésangère dans le _Bon Genre_, moniteur +officiel de la mode, consiste à se faire couper les cheveux près de la +racine pour rendre à la tige sa raideur naturelle qui la fait croître +dans une direction perpendiculaire.» Merveilleuses et muscadins sont +tous coiffés à la Titus, tous tondus avec quelques mèches très longues +en désordre sur le front. + +Il y a encore un autre type de Merveilleuse du Directoire, c'est la +Merveilleuse à la Carle Vernet, légèrement vêtue encore, se serrant dans +un mince jupon plaquant de couleur _fifi pâle effarouché_, mais portant +au-dessus d'un corsage si petit qu'il est invisible, au-dessus des seins +nus, le cou engoncé dans les plis et replis d'une formidable cravate, +tout comme son pendant l'élégant Muscadin, et sous son grand chapeau à +plumes, la figure encadrée comme la sienne de longues mèches pendantes +en oreilles de chien. + +C'est ainsi qu'à l'aurore de notre siècle sont habillées et coiffées les +élégantes. Pendant le Consulat et les premières années de l'Empire, +elles vont rester les Merveilleuses, un peu,--oh, pas beaucoup,--plus +vêtues que sous le Directoire. + +[Illustration: Sous le Consulat.] + +Ce sont toujours les mêmes robes, souvent transparentes, le décolletage +règne souverainement malgré les saisons. Les femmes d'alors vont +poitrine décolletée et bras nus dans la rue comme celles d'aujourd'hui +au bal. C'est leur champ de bataille. Pour lutter contre le froid elles +ont les écharpes, les châles,--le commencement des fameux cachemires +qui jouent un si grand rôle dans la première moitié de notre siècle. On +a inventé des vêtements particuliers, comme la petite veste de hussard +qui vers l'an VIII se passe par-dessus le corsage décolleté et encadre +les épaules de sa fourrure, ou le spencer, autre veste bien moins +gracieuse. + +Les célèbres portraits de Joséphine de Beauharnais par David, et de Mme +Récamier par Gérard, allongées sur des lits de repos à l'antique, nous +montrent deux belles Romaines du temps des empereurs, plutôt que des +Françaises d'il n'y a pas cent ans. Elles étaient pourtant habillées +ainsi, les élégantes des salons du Directoire, les belles Parisiennes +qui faisaient cercle autour de Garat chantant ses romances, ou qui +dansaient avec le beau Trénitz la gavotte ou la «_walse_» alors dans +toute sa nouveauté. + +Voilà que les coiffures à la Titus ne sont plus de mode en 1803 ou 1804, +c'est vieux, c'est province. Et les cheveux qui ne se sont pas empressés +de repousser immédiatement après le changement de goût! Les dames +regrettent leurs belles tresses blondes, brunes ou rousses et sont bien +forcées de recourir aux tours de tête et aux postiches pour montrer de +nouveau de grandes boucles ou pour s'arranger des grands chignons +étrusques avec nattes enroulées. + +C'est un vilain moment qui commence pour le costume féminin, il semble +que la mode, conquise elle aussi, ait gardé toute son imagination +gracieuse pour habiller magnifiquement, arranger, soutacher, broder, +passementer, empanacher, dorer les innombrables escadrons que S. M. +l'Empereur et Roi allait faire galoper et tournoyer d'un bout de +l'Europe à l'autre, les superbes sabreurs lancés sur les canons et les +baïonnettes de tous les peuples réunis. + +Salons de Frascati, jardins de Tivoli qui avez vu défiler les belles du +Directoire si hardiment déshabillées dans leurs tuniques flottantes et +transparentes, dans leurs fantaisies athéniennes si osées, que +dites-vous des toilettes que vous voyez porter aujourd'hui à ces mêmes +femmes ou à leurs soeurs cadettes, que pensez-vous de ces sacs +disgracieux qu'elles appellent des robes, de ces fourreaux ridicules, de +ces chapeaux en abat-jour, de ces visières en capote de cabriolet? + +Les modes masculines ne sont pas plus jolies. Que ceux qui ne veulent +pas consentir à les porter s'engagent dans les hussards! Les costumes +des hommes sont laids déjà, comme ils vont l'être de plus en plus dans +le courant du siècle. + +Mais les femmes! voici une élégante de 1810: + +[Illustration: Commencement du XIXe siècle.] + +La jupe d'abord,--il y a si peu de corsage que la jupe est à peu près +tout le costume,--la jupe de percale ou d'étoffe assez commune commence +sous les bras et tombe d'une façon inélégante jusqu'au bout des pieds, +ou bien s'arrête assez haut au-dessus des bottines. Quelques plissés, +quatre ou cinq rangs de garnitures découpées en dents de scie, quelques +volants étagés ornent assez gauchement le bas de ces jupes. + +Presque pas de corsage, la ceinture bride le sein; la robe n'a pas de +manches, les bras sont nus sauf deux gros bourrelets aux épaules, les +épaules sont décolletées. On porte des canezous brodés ou bien de +grandes collerettes à plusieurs rangées de plis tuyautés. C'est la seule +chose assez gracieuse de la toilette, encore arrange-t-on souvent ces +collerettes d'une assez lourde façon, pour engoncer plutôt que pour +orner. + +[Illustration: PARISIENNE DE 1810.] + +Quant aux chapeaux, ils sont bien souvent ridicules. Comme toutes les +idées sont tournées vers l'armée et la guerre, les dames, sur ces +toilettes assez baroques, arborent quelquefois des espèces de casques +empanachés et enguirlandés, de grands chapeaux en forme de shakos; on +voit même de vrais casques, dits à la _Clorinde_ qui ont l'intention de +rappeler les casques des chevaliers des Croisades. + +[Illustration: Attendant les Vainqueurs.] + +Un moment la mode est aux petits bonnets, des petits serre-têtes +d'enfants ornés de dentelles qui donnent aux dames des airs naïvement +enfantins, mais le triomphe de l'époque ce sont les grands chapeaux +cabriolets, les capotes énormes qui s'allongent démesurément en avant de +la figure enfoncée et dissimulée au plus profond de l'armature. +Quelquefois ces capotes en cabriolet se compliquent d'un grand tube de +haute forme, plus haut que le plus haut de tous les shakos des armées de +sa Majesté. + +[Illustration: Grand chapeau Empire.] + +Et pour qu'elles trouvent le moyen d'être gracieuses quand même +là-dessous et d'être adorées par tous les étincelants officiers qui s'en +viennent, entre deux victorieuses campagnes, brûler rapidement leurs +coeurs à la flamme de leurs yeux, il faut que les femmes soient vraiment +jolies. + +Pour les bals et soirées, dans les salons où papillonnent les beaux +officiers à côté des civils rejetés dans l'ombre, les femmes qui n'ont +pas les allures triomphantes des Merveilleuses de la période précédente, +mais qui au contraire, sous le regard des guerriers empanachés, prennent +des allures de colombes timides, les belles ont des jupes extrêmement +courtes ornées de bouquets de fleurs et laissant voir le bas de la jambe +et le cothurne, non plus le cothurne antique de la belle Tallien, mais +un cothurne soulier, attaché aussi par des cordons sur la cheville. + +Ces belles de l'Empire, ces rêveuses Malvinas en robes sacs, qui songent +aux beaux guerriers chargeant là-bas de l'autre côté du Rhin, se +coiffent avec leurs tresses massées en casques, ou bien à la Chinoise, +tous les cheveux tirés en l'air. + +Les beautés sérieuses prennent le turban des Turcs. On connaît le +célèbre portrait de Mme de Stael enturbannée, les salons se remplissent +ainsi d'odalisques parisiennes et l'on trouve leur coiffure charmante. +Après cela, qu'est-ce qu'une jolie figure et des yeux vifs ou +langoureux ne sauraient faire passer? + +[Illustration: Robe orientale et Turban.] + +Ces turbans prennent vite des proportions énormes et se surchargent de +gazes, d'écharpes de couleurs variées et de plumes, ils deviennent sous +la Restauration l'apanage des dames mûres, des mamans et belles mamans, +et leur font ces figures d'un comique extravagant que nous ne pouvons +regarder sans rire dans les gravures du temps. + +[Illustration: Chapeau Empire.] + +Que dire aussi des spencers qui donnent un aspect si étriqué à ces +toilettes déjà peu jolies de lignes, des lourds carricks, des redingotes +fourrées et des Vitchouras? Les fourrures sont très à la mode, on porte +astrakan, martre ou zibeline en vêtements de toutes sortes et en +pelisses de toutes tailles. + +Tout ce monde si bizarrement habillé, toutes ces femmes dont les +costumes semblent séparés par des siècles des toilettes du XVIIIe +siècle, des falbalas qu'ont portés leurs mères, s'agitent dans un décor +également bien différent de celui qu'inventèrent les artistes et les +peintres rococo. + +Sommes-nous en France ou en Grèce, ou en Egypte, en Etrurie ou à +Palmyre? Dans quel siècle vivons-nous, le XIXe après l'ère chrétienne ou +avant? Ce décor antique donné tout à coup à la vie, date du Directoire, +ce sont les architectes retour de Rome, Percier et Fontaine, qui l'ont +implanté dans Paris et des hôtels des personnalités à la mode, il a +passé bien vite dans les maisons de la classe bourgeoise. + +On s'habillait à la grecque et à la romaine, avant Percier et Fontaine, +le costume avait donc précédé l'architecture et influé sur la création +d'un style. + +Est-il rien de plus élégant qu'un salon qui ressemble à un temple grec +ou qui figure un intérieur de tombeau étrusque? Garnitures de cheminée +de style funéraire, trépieds imités de Pompéï, chaises curules, +fauteuils incommodes mais ornés de lions, de cygnes, de cornes +d'abondance, lits gardés par des sphinx, commodes chargées de glaives, +somnos en forme de cippe funéraire ou d'autel, tables de nuit +pompéïennes, etc. Partout des lignes rigides, des ornements froids, +partout des palmettes, des entrelacs étrusques ou grecs, voire même des +motifs égyptiens, quand l'expédition d'Egypte mit la terre des Pharaons +à la mode. + +Il fallait avoir dans l'esprit de considérables ressources de gaîté +intérieure pour trouver la vie agréable parmi ces formes raides et +dures, dans ce cadre sévère, solennel et antique, distillant une +maussaderie et un ennui très modernes. + +[Illustration: Coiffure Empire.] + + + + +[Illustration: Chapeau 1814.] + +XI + +LA RESTAURATION + +ET LA MONARCHIE DE JUILLET + +Manches bouffantes, manches à gigot.--Les collerettes.--Modes à la girafe. + --Les coiffures et les grands chapeaux.--1830.--Epanouissement des modes + romantiques.--Les derniers bonnets.--1840. Chastes bandeaux.--Modes + Juste-milieu. + + +Sous la Restauration, d'année en année, les très laides et inélégantes +modes de l'Empire s'améliorent et prennent un peu de grâce. Probablement +la mode a cessé de consacrer toutes ses pensées et toutes les +ressources de son génie aux beaux houzards et aux brillants aides de +camp des armées françaises. Le goût féminin renaît. + +[Illustration: PARISIENNE 1814.] + +Les costumes vont gagner tous les jours, perdre de leur raideur et leur +indécision, prendre de l'ampleur ici, s'alléger là, et dès 1825, devenir +pour une dizaine d'années, tout à fait charmants. + +Une grâce aimable et distinguée, une exquise originalité, une élégance +souple et naturelle, de belles ondulations de jupes, des coiffures +extrêmement seyantes, très trouvées, les modes de ce temps-là sont +vraiment délicieuses, et la femme de 1830 a droit à une belle place de +choix dans les évocations des élégances d'antan, parmi les plus +charmantes figures du passé. + +Plus tard, quand notre pauvre XIXe siècle aura glissé avec les autres +dans le gouffre qu'il peut, hélas, entrevoir déjà, quand les belles +d'aujourd'hui seront à leur tour devenues des aïeules, lorsqu'on songera +à se figurer les femmes de notre siècle, c'est avec les toilettes de +1830, pour la première moitié, et de... mettons 90... pour la seconde +moitié, qu'on se les représentera. + +C'est la bonne époque, les dessins et peintures d'alors, des Devéria, +Gavarni et autres, sont là pour témoigner de la grâce des toilettes +portées par les femmes de 1825 à 1835, de la seconde période de la +Restauration aux premiers temps de la monarchie de Juillet, pendant le +grand renouveau des idées et des arts. + +Ah! celles-ci, nous les avons connues, elles nous intéressent plus que +toutes, ce ne sont pas des figures vagues, estompées dans le recul des +siècles! Nous les avons connues..., devenues de bonnes et charmantes +vieilles, au visage encore encadré de boucles comme aux jours +d'autrefois, mais de boucles blanches, avec des lunettes sur ces yeux +jadis, paraît-il, vifs et rieurs... + +Après la chute de l'Empire, l'anglomanie domine pendant quelques années +dans les toilettes, et aussi un peu de cosaquomanie; les modes +parisiennes sont des imitations des modes de Londres; mais peu à peu se +dégagent, et de tâtonnements en tâtonnements, arrivent à réaliser de +fort jolis types de toilettes. + +[Illustration: Chapeau 1815.] + +C'est encore pendant quelques années la robe sac ou fourreau de +parapluie de l'Empire, avec des essais de corsages, des tailles placées +moins haut, des essais de manches à gros bouillons, et des chapeaux plus +ou moins gracieux de formes tout à fait bizarres et toujours vastes de +proportions, des chapeaux au fond desquels assez souvent la figure se +dissimule presque complètement. + +Le grand luxe revient pourtant avec la tranquillité, avec le repos qu'on +n'a pas connu depuis vingt-cinq ans, avec la cour, dans les salons qui +ont retrouvé l'éclat de jadis, et qui ne sont plus seulement des petites +réunions de mécontents ou de simples parlottes, comme autrefois, +discutant la dernière victoire ou le dernier revers de l'Empereur, +unique sujet de conversation entre deux parties de whist. + +Reprenons quelques-uns des vieux verres de la grande lanterne magique +que le temps fait passer si rapidement et voici les élégantes de la +Restauration, les belles romantiques et les lionnes de la monarchie de +Juillet. + +[Illustration: Toilette de soirée Restauration.] + +La robe de gros de Naples blanc, avec des volants jaunes au bas de la +jupe élargie, la même garniture en pèlerine sur les épaules, des +manches à gigot,--elles viennent de naître et triomphent concurremment +avec les manches à l'éléphant et les manches à l'imbécile,--collerette +tuyautée, grand chapeau de paille de riz avec rubans de satin et +panaches de grandes plumes. + +Jupes élargies garnies de bouillonnés de gaze et de coques de satin, de +volants et d'entre-deux de dentelles, canezous, jupes écossaises, grands +chapeaux décoratifs ornés de gros bouquets de fleurs,--ces chapeaux de +Mme Herbault dont les chroniques et les romans d'alors coiffent toutes +les belles,--immenses gants habillant tout le bras... + +Cette dame qui joue rêveusement de la harpe dans une soirée élégante, +les épaules drapées dans une écharpe de gaze rayée, est coiffée d'un +grand béret qui va bien à son profil poétique; en sortant du salon, elle +s'enveloppera dans une rotonde ou dans un de ces vastes manteaux de drap +à palatine découpée, à grand collet et doublure de fourrures, pendant +que Monsieur, le monsieur à toupet frisé, habit bleu à boutons d'or et +pantalon collant, endossera son carrick. + +Pour l'été, pour la campagne, pour la promenade, pour aller consulter le +sorcier de Tivoli, canezous d'organdi ruchés de tulle, grands chapeaux +de paille avec d'immenses rubans dressés. + +Pour le théâtre, pour les sorties, pour tous les temps frais, on a les +boas, ces boas que nous venons tout récemment de voir revenir et qui +sont l'occasion de si jolis mouvements. Les serpents de fourrure +s'enroulent sur les épaules nues et sertissent chaudement et +voluptueusement les fraîches carnations. + +En 1827, pour célébrer l'arrivée de la première girafe au jardin des +Plantes, toute la mode est _à la Girafe_. + +Ce qui reste de ces modes à la Girafe, c'est le grand peigne d'écaille +qui se place tout en haut de la tête au sommet de l'édifice. Les +coiffures sont très hautes, les cheveux se relèvent en plusieurs coques +serrées avec un encadrement de boucles tombantes autour du visage, +partagées irrégulièrement, trois d'un côté, quatre de l'autre... + +Elle est charmante, l'élégante de 1830 en costume de soirée, avec le +complet épanouissement des manches à gigot, ses épaules émergeant d'une +ligne de fine dentelle, sa nuque bien découverte sous le grand peigne +d'écaille planté triomphalement dans les masses blondes ou brunes, +tordues et réunies au sommet de la tête. + +[Illustration: Chapeau 1820.] + +Dans la rue ou sur les boulevards, aux promenades, aux Champs-Elysées, +elle est décolletée encore et se drape sans se cacher dans un petit +châle porté coquettement. + +[Illustration: UNE ÉLÉGANTE AUX CHAMPS-ÉLYSÉES, RESTAURATION.] + +Revenons un peu sur le chapitre des coiffures; ce n'est pas le moins +important, il peut se subdiviser en sous-chapitres: les toques et +bérets chevaleresques et Ossianiques, les bonnets et turbans, et enfin +les chapeaux. + +[Illustration: Béret de gaze.] + +C'est un poète qu'il faudrait pour célébrer dignement la grandeur et +pleurer la décadence du chapeau féminin. Sous la Restauration, jusqu'en +1835, c'est la gloire et le triomphe du chapeau; il plane superbement +sur la tête des dames, il fait voltiger ses plumes, il balance +gracieusement ses rubans, ses coques et ses immenses noeuds de satin. + +Parti des tromblons ou des shakos sans grâce de l'Empire, des tubes +enfermant la figure au fond d'un corridor obscur, il s'est modifié peu à +peu, il s'est élargi, il s'est ouvert. On le campait tout droit sur la +tête; maintenant, il se pose gentiment de côté sur les cheveux roulés en +grosses boucles irrégulières. La nuque bien dégagée apparaît dans toute +sa coquetterie, les épaules se montrent aussi à l'ombre d'un grand +chapeau car les robes sont largement décolletées et les jolies +collerettes tuyautées ne les surmontent pas toujours. + +C'est le moment du triomphe pour le chapeau, mais la décadence viendra +vite, les bords roulés en cornet ou en corridor reprendront, on +supprimera rubans et panaches, on enfermera la figure tout au fond du +corridor et le cou sous d'immenses et disgracieux bavolets. Nous irons +ainsi de lamentables inventions en créations baroques et inélégantes +jusqu'au petit chapeau bibi fermé, du second Empire, jusqu'au ridicule +chapeau assiette de 1867. + +[Illustration: Les grands Chapeaux Restauration.] + +Mais la réaction en sens inverse est commencée, nous avons pu revoir en +ces dernières années de vraiment gracieuses coiffures. + +La femme d'alors dans l'intimité ne craint pas les grands bonnets +coquettement chiffonnés, vastes comme les chapeaux, avec un fond relevé +très haut pour contenir le grand peigne avec des ébouriffements de +dentelles et de rubans autour de ses boucles ou de ses anglaises. C'est +le dernier temps d'élégance des bonnets, ensuite, hélas! il n'y aura +plus de beaux bonnets qu'aux champs, tant que dureront les majestueux +hennins des Normandes ou les coiffes voltigeantes si variées des femmes +de Bretagne. + +Après ces jolis bonnets de boudoir des lionnes de 1830, la décadence du +bonnet commence. Il est encore joli, le bonnet capricieusement tuyauté +sur la tête des petites modistes ou grisettes au nez fûté de Parisienne, +aux yeux éveillés et railleurs; c'est d'ailleurs la coiffure légère +qu'elles font si légèrement voltiger métaphoriquement par-dessus les +plus hauts moulins, mais ensuite le bonnet des grisettes devient la +coiffure sans grâce de grosses boutiquières, enfin, chute complète, le +bonnet devient portière... + +[Illustration: Bonnet d'intérieur.] + +Vive, légère, enjouée, dans l'ondulation de ses larges jupes et le flou +de ses monumentales manches à gigot, l'élégante de 1830 s'en va éblouir +les boudoirs de la chaussée d'Antin et les promenades fashionables, les +Champs-Élysées ou Longchamps et faire palpiter le coeur des dandys +engoncés dans leurs hauts collets d'habits. Sous son grand chapeau +hérissé de touffes de plumes et de rubans, elle disparaît quand elle +veut, un simple mouvement du cou et la voilà dissimulée au fond de cette +coiffure de strict incognito. + +Elle galope aussi au bois de Boulogne dans son amazone de couleur à +manches à gigot, ornée de torsades ou de brandebourgs, ou bien égayée +par un blanc canezou... + +Plus tard par malheur, elle osera porter, à la campagne pour ses +promenades équestres, à la place de son large chapeau à grand voile +voltigeant, la casquette, la hideuse casquette, honte du XIXe siècle. + +Il faut voir, aux loges des théâtres à la mode, les rangées de jolies +femmes décolletées, dans les corsages ouverts en pointe jusqu'à la +taille sur une large chemisette brodée, les parements du corsage +revenant sur les épaules et les manches,--les boas enroulés, les +accroche-coeurs et les boucles, les cheveux tordus et dressés de cent +façons différentes et compliquées, avec des fleurs, des peignes, des +pointes de satin... + +[Illustration: Amazone 1830.] + +Les belles romantiques, dit-on, arborent à l'envi des toilettes plus +moyen âge les unes que les autres. Elles avaient pour nourriture +d'esprit après les troubadours du vicomte d'Arlincourt, après Ossian, +Byron et Walter Scott, les tirades passionnées et farouches des grands +drames d'alors, _Hernani_, la _Tour de Nesle_, _Lucrèce Borgia_, les +vers, les romans, les chroniques de tous les romantiques, de tous les +_jeune France_. Et, sous l'oeil fulgurant des barons et des bandits +gothiques, elles s'efforçaient d'être le plus moyen âge possible dans +leurs ajustements. + +[Illustration: Coiffure à la Chinoise. 1830.] + +Mais, au théâtre même, le moyen âge était très 1830, les héroïnes de ces +drames flamboyants, Isabeau, Marguerite de Bourgogne ou Belle +Ferronnière, malgré les recherches de couleur locale, montrent, tout +comme les spectatrices, les inévitables manches à gigot, et au fond en +voulant se montrer moyen-âgeuses, les belles de 1830 restent surtout +1830. + +[Illustration: TOILETTES D'INTÉRIEUR 1830.] + +Hélas, hélas, ces modes d'une si jolie désinvolture, ces modes à +panaches, d'une élégance _truculente_, pour employer l'idiome d'alors, +ces modes passent. La réaction bourgeoise anti-pittoresque, qui commence +dans les arts, triomphe bien plus rapidement dans les toilettes. Au bout +de quelques années, les modes se sont assagies, faut-il dire le gros +mot? Dès 1835 ou 36, la mode, l'ex-mode poétique, romantique, +cavalière, se fait juste milieu et épicière, épouse de garde national, +pour tout dire! + +[Illustration: Grand Chapeau et Collerette.] + +La mode en 1835 a déjà perdu ses grâces et tourné à la gaucherie en +exagérant disgracieusement les caractéristiques de 1830. Ce ne sont plus +les femmes de Devéria et de Gavarni, ce sont celles de Grandville. + +Les jupes sont larges comme des cloches et sans ornements, en simple +mousseline blanche ou imprimée de petits dessins bébêtes comme ceux des +papiers de tenture de l'époque. Les manches sont d'énormes gigots +boursouflés mais flasques qui pendent très bas, très bas, sur de tout +petits poignets; les corsages sont recouverts d'immenses pèlerines +ornées de broderies et dentelles, tombant plus bas que la taille. Mettez +sur la tête un grand chapeau de paille d'Italie ou de paille de riz, +fermé et bridé sous le menton, et vraiment l'ensemble n'est pas très +séduisant. + +[Illustration: Toilette d'intérieur.] + +Voyez les héroïnes de 1830, dix ans après, en 1840; considérez +tristement ces jupes sans lignes et sans ornements, ces manches +hésitantes, gardant un peu de l'ampleur des gigots, juste assez pour +être disgracieuses, ces corsages quelconques, ces chapeaux dépourvus +d'allure, simples capotes attachées sous le menton par des brides sans +grâce. + +[Illustration: Toilette romantique.] + +Les coiffures n'ont plus les belles audaces d'autrefois, ce sont des +coiffures en bandeaux plats, qui encadrent froidement et durement le +visage, ces chastes bandeaux, comme on disait alors, qui tuent presque +toute grâce et toute beauté--ce sont les _anglaises_, les longues +boucles tombant comme un feuillage de saule, qui donnent une mine +pleurnicharde aux figures féminines les plus enjouées. La mode devient +de plus en plus triste et de plus en plus laide à la fin de la monarchie +de juillet. Plus de goût du tout, c'est le comble de la banalité et de +la platitude. + +[Illustration: 1830.] + +Il y a un mouvement qui porte les modes à toujours aller du plus large +au plus étroit et toujours à revenir du plus étroit au plus large. C'est +une loi. De même pour les coiffures, on va et on ira toujours du plus +petit au plus vaste et du plus vaste au plus petit, avec une régularité +parfaite. + +Après les paniers Louis XV et Louis XVI, on est allé aux jupes collantes +du Directoire, la plus simple expression des jupes, après laquelle il +n'y a plus que la suppression. Des robes fourreaux de l'Empire, on est +venu par degrés à l'ampleur et l'on va regagner sous le second Empire le +grand maximum de largeur avec la troisième restauration du vertugadin +sous le nom de crinoline. + +[Illustration: 1835.] + + + + +[Illustration: 1845.] + +XII + +ÉPOQUE MODERNE + +1848.--Des révolutions partout, excepté dans le royaume de la mode. + --Règne universel de la crinoline.--Les châles cachemire.--Talmas, + burnous, pince-tailles.--Modes de plages.--Robes courtes. + --Saute-en-barque.--Jupes larges et jupes étroites.--Les modes + collantes.--Poufs et tournures.--Modes Valois.--Erudition plus + qu'imagination.--On demande une mode fin de siècle. + + +La Révolution de 48 n'a aucune action sur les modes, elle ne lance pas, +comme la première, la toilette dans des voies nouvelles. En ce temps de +bouleversement, quand toute l'Europe semble gagnée par l'esprit de +révolution, lorsque tant de rêves plus ou moins beaux, plus ou moins +fous, brûlent le cerveau congestionné des peuples, la mode à qui +pourtant un petit grain de folie serait certainement permis, se conduit +en personne sage et prudente. + +Les toilettes continuent à se montrer éminemment bourgeoises; on +croirait que c'est Mme Prudhomme qui donne le ton. + +Les tristes et mesquins chapeaux en petit cabriolet, fermés sous le +menton avec de petites brides, règnent sans conteste, il n'y a pour +ainsi dire qu'une forme unique, à bavolet, sans autres ornements que des +rubans sans grâce. La robe n'a pas la moindre ornementation non plus, le +corsage est très long, la jupe droite. Sur ces toilettes plates on porte +au dehors des mantelets et des châles. + +[Illustration: PARISIENNE 1835.] + +Ce sont ces toilettes, très sobres et très effacées, que le second +Empire va trouver à ses débuts et qu'il transformera peu à peu en un +costume à grand fla-fla très compliqué, très chargé et surchargé, mais +plus que discutable comme goût et même tout à fait dépourvu de style, +sauf dans quelques trouvailles heureuses qui ne durèrent pas, vers 1864. + +[Illustration: Chapeau 1848.] + +La grande _pensée_ du règne,--côté modes,--la grande innovation qui va +donner le _la_ aux toilettes, c'est la crinoline,--honnie, attaquée, +vilipendée par vaudevillistes, journalistes, caricaturistes, par les +maris, par tout le monde, c'est la crinoline triomphante de toutes les +clameurs, de toutes les moqueries, comme de tous les justes reproches. + +On peut bien dire que sous l'Empire la femme a tenu trois ou quatre fois +plus de place dans le monde--au moins en circonférence--qu'aux époques +précédentes, plus même que sous Louis XV de peu vertueuse mémoire, la +crinoline ayant régné bien plus despotiquement que les paniers, puisque +les femmes de toutes classes durent l'adopter et que les filles des +champs ne se crurent pas habillées le dimanche à moins de ballonner +comme les dames de la ville avec la cage en cercles d'acier. + +Les tournures et les jupons bouillonnés en étoffe de crin ont habitué +peu à peu les yeux à l'élargissement des jupes, et lorsque la crinoline +sans armature est délaissée pour les cerceaux en ressorts d'acier et +pour la crinoline cage, à cercles et à montants d'acier, les dames +trouvent ce ballonnement charmant et la crinoline fait le tour du monde. + +Il est bien inutile d'insister sur ses nombreux inconvénients qu'on a +encore dans la mémoire, sur la gêne qu'elle imposait, mais au point de +vue esthétique, la crinoline doit être solennellement anathématisée, +excommuniée, ridiculisée à jamais... c'est-à-dire jusqu'au jour où elle +reviendra sous un autre nom. + +[Illustration: La Crinoline.] + +Il est vrai que les jupes s'arrondissant en coupoles flottantes sur ces +crinolines si décriées, et que tout l'ensemble de la toilette étaient +ornés d'une façon lourde et gauche de petits détails mesquins appliqués +sur de tristes étoffes, tandis que les paniers du XVIIIe siècle ont eu +pour eux une ornementation plus artiste des jupes et des toilettes +taillées dans les belles étoffes à ramages. Leurs exagérations et leurs +ridicules avaient de la grâce, tandis que les jupes à crinoline ne +rachetaient par rien leur gauche ballonnement. Un peu surfaites, les +suprêmes élégances de l'Empire! + +Avec ces crinolines boursouflées et envahissantes, que portent toutes +les femmes du second Empire, on peut rappeler le talma, le burnous, +manteau algérien assez coquet, les _pince-taille_ en soie gros grain à +manches pagodes,--oh! les manches pagodes! entonnoir disgracieux et +incommode compliqué de dentelles ou d'effilés! + +Il faut noter surtout les châles, le fameux cachemire de l'Inde et le +grand châle tapis. + +Le châle, dont on a si longtemps célébré l'élégance(?), n'a vraiment +quelque grâce que lorsqu'il est petit, étroit presque comme une écharpe, +et lorsqu'il est porté avec irrégularité et désinvolture. Que dire du +grand châle posé sur les épaules comme sur un portemanteau et tombant +droit en dissimulant la taille et la toilette de la femme, sinon qu'en +réalité ce châle-manteau est un vilain vêtement et qu'il ne va tout au +plus qu'aux fruitières endimanchées. + +[Illustration: Chapeau second Empire.] + +On peut encore signaler les capelines parmi les inventions commodes, et +les vestes zouaves, les rouges garibaldis et les figaros, parmi les +nouveautés gracieuses de l'époque. + +Le chapitre des chapeaux n'est pas bien brillant. Jusque vers 1863, ce +sont toujours les grandes capotes de cabriolets, avec bavolets, avec +fleurs dans l'intérieur de la passe et au-dessus; cette coiffure, c'est +en somme le grand chapeau de la Restauration, abîmé, ridiculement +arrangé, finissant tristement ses derniers jours. + +Voilà donc le luxe effréné tant reproché aux femmes par le président +Dupin, dans la fameuse brochure qui fit sensation en 1865,--le luxe +débordant les jours de Grand Prix dans la grande Ville, roulant de +l'hippodrome de Longchamps tout le long des boulevards, le luxe qui, +paraît-il, faisait de Paris une Byzance décadente, scandalisait +l'honnête bourgeoise en petit châle, et faisait monter le rouge aux +joues du reste de la vertueuse Europe, vouée encore à la simplicité +naïve et pratiquant le culte de sainte mousseline à dix sous le mètre. + +Effréné peut-être, ce luxe corrupteur et effrayant, mais peu artistique, +d'un goût médiocre et donnant à très grands frais l'impression du +clinquant. + +Bien que le recul ne soit pas encore suffisant pour le juger, pour +apprécier les modes de ce temps dans leur ensemble, sans se laisser +influencer par la pointe de ridicule qui s'attache au démodé, il semble +cependant qu'au siècle prochain les femmes et les artistes le jugeront à +peu près ainsi. Nous ne voyons pas les peintres élégants d'alors +ressuscitant dans leurs tableaux les modes de 1860, pour la joie des +mondaines et des américains vingtième siècle. + +[Illustration: Pince-taille.] + +Cependant la vogue des bains de mer qui se dessine de plus en plus et +qui deviendra bientôt une migration annuelle et régulière de toute la +bourgeoisie vers les plages normandes ou bretonnes, cette habitude des +excursions estivales amène quelques gracieux changements dans la mode. + +Un instant vers 1864, triomphe la mode des robes courtes née sur les +plages élégantes. Plus de jupes traînantes, ou de robes longues à larges +volants. On conserve la crinoline, un peu modérée dans son envergure, +mais on drape et on arrange les jupes, avec des relevés, des plissés, +avec une grande variété d'ornements appliqués, ornements très larges +d'un bon effet. + +La fantaisie, étouffée depuis 1830, reparaît. Ces très cavalières jupes +courtes laissent voir les bottines très luxueuses et très ornées, les +fines petites bottes très montantes dont on fait sonner les hauts +talons.--Un instant même quelques élégantes des plages à la mode +prennent la grande canne Louis XIII. + +On voit aussi de jolis vêtements très amples, à larges manches, et des +pardessus dits _Saute-en-barque_. Les chapeaux bien différents du +cérémonieux chapeau fermé et très crânement portés un peu sur le côté, +sont des espèces de coiffures de Toreros, ornés de gros pompons ou de +plumes. La coiffure de l'époque est basse, avec un crêpé sur le front, +les cheveux tombant dans le dos massés dans un filet. + +[Illustration: MODES DE PLAGE 1864.] + +Les jupes courtes, si gracieuses avec la crinoline, avec les hautes +ceintures à boucles, et tous les ornements, ganses et soutaches dont +on couvre alors le costume, sont bientôt vaincues par un retour offensif +des robes longues, et la mode perd tout de suite ses allures cavalières. + +[Illustration: Grand manteau Empire.] + +La crinoline elle-même tombe un instant en 1867, au moment des jupes +plates et traînantes, des corsages peplums, nés d'un retour de goût pour +la tragédie, dont on déclame des fragments au Café-Concert, au moment +des petits chapeaux assiettes, posés sur le front devant le gros chignon +relevé en boule, coiffures que viennent compléter les rubans flottant +dans le dos et appelés du nom expressif de: «Suivez-moi jeune homme.» + +... Et la bataille continue entre les jupes larges et les jupes +étroites, la crinoline a battu de l'aile pendant quelques années et +finalement elle est morte. La crinoline à grands cerceaux est maintenant +du domaine de l'archéologie; c'est une antiquité, comme le panier, comme +le vertugadin. + +Comme on voulait encore de l'ampleur, on l'a remplacée par des poufs, de +très volumineux paquets d'étoffes, relevés par derrière sur les jupes. + +Puis sur le chemin de la réaction anti-crinolinienne, on a été en +diminuant peu à peu la largeur des jupes jusqu'aux robes moulées sur le +corps, au collant qui a duré deux ou trois ans, vers 1880. Les modes +étaient alors fort jolies, très _esthétiques_. Puis un petit soupçon de +gonflement s'est produit, on s'est élargi un peu, on a bien vite adopté +les _tournures_.... + +Mais cette mode des robes collantes nous a laissé les corsages en jersey +qui moulent très gracieusement le corsage et les hanches. Le jersey vite +adopté convient admirablement aux toilettes de promenade et de campagne. + +Pendant quelques étés d'un bout de l'Europe à l'autre, sur toutes les +plages d'Angleterre, de France et d'ailleurs, le Jersey fut l'uniforme +obligatoire; femmes, jeunes filles, enfants, garçons ou fillettes, tous +furent en jerseys bleu foncé, agrémentés d'ancres d'or, tous en +matelots. Les enfants gardent encore ce vêtement gracieux et commode et +voici que les hommes,--touristes et vélocipédistes--l'adoptent. + + +Le temps est passé des édits somptuaires et des gouvernants légiférant +sur le luxe pour enrayer ses débordements. On a vu, de Philippe le Bel à +Richelieu, la longue série de ces édits; avant de tomber à l'oubli, ils +furent pourtant presque toujours appliqués rigoureusement d'abord, même +par des rois qui mettaient le Trésor à sec pour les somptuosités de leur +cour, comme Henri III par exemple, le mignon fanfreluché, qui lors d'un +de ses accès de répression du luxe des autres, fit jeter en prison au +fort l'Évêque en un seul jour une trentaine de femmes et non des +moindres de Paris, coupables d'avoir bravé les prohibitions du brocart +et de la soie. + +Ce temps des prohibitions somptuaires, des ordonnances royales sur les +modes n'est plus. Dans l'intérêt général de l'industrie et du commerce, +tout ce qui peut développer le grand luxe doit être aujourd'hui +recherché et favorisé. + +C'est le petit luxe qui devrait être au contraire réprimé s'il était +possible, ou plutôt qui aurait dû être réprimé, car aujourd'hui le mal +est fait et parfait. + +[Illustration: Robe collante 1880.] + +Ah! si la mode plus puissante que les rois et les ministres, que les +arrêts, les lois et les édits, si la mode dont les ordonnances sont sans +appel, avait pu décréter la conservation des anciens costumes féminins +de nos provinces, des modes locales souvent si gracieuses, des +élégances campagnardes, auxquelles la ville a si souvent fait des +emprunts, des façons de robes, des mantes, et aussi des coiffures si +variées, coiffes bressannes, casques de dentelles du pays de Caux, +grandes coiffes bretonnes, bonnets d'arlésiennes, etc... Quel +sauvetage! + +Mais non, tout cela est parti, toutes ces jolies choses ont disparu +devant l'envahissement d'un faux luxe mesquin, caricature sans goût des +élégances parisiennes, devant les confections uniformes et informes, +fabriquées à la centaine et portées jusque dans les plus lointains +cantons!... + +Partout, hélas, les jolies modes locales, les élégances particulières et +régionales, ont cédé pour jamais la place à des attifements souvent +prétentieux et ridicules... + +Le «_costume_» des campagnes en toute province est évanoui, envolé, +perdu, c'est à la «_mode_» des villes, de nous indemniser en élégance +vraie et en grâce. + + +La mode est aujourd'hui dans une période de transition et de +tâtonnements, elle cherche, elle essaie, à défaut de nouveautés +nouvelles, des imitations des nouveautés d'autrefois,--ayant +suffisamment vieilli, comme disait la couturière de l'impératrice +Joséphine. + +On va des imitations des coupes Louis XVI ou Empire à des ajustements +Valois, aux corsages Louis XIII, aux manches moyen âge ou bien aux +manches à gigot 1830... Nous verrons ce qui sortira de ces tentatives et +de ces essais et si comme il arrive dans tous les arts, il en sera de +l'art de la toilette comme des autres, si le neuf naîtra de l'étude de +l'ancien. + +Souhaitons qu'une mode originale, _fin de siècle_ suivant l'expression à +la mode, se dégage enfin, pour qu'un jour les petites filles des +élégantes de ces dernières années du XIXe siècle, puissent se figurer +leurs aïeules sous des ajustements bien à elles, bien personnels, +autrement enfin qu'en toilettes empruntées à tous les âges. + +[Illustration] + + + + + [Illustration] + + TABLE DES CHAPITRES + + + I.--BALLADE DES MODES DU TEMPS JADIS 1 + + II--LES CARTONS DU PASSÉ 5 + + Le vieux neuf.--L'horloge de la mode.--Fouilles dans les + cartons du passé.--Quelle est la plus jolie mode?--Mode et + architecture.--Vêtements de pierres et vêtements + d'étoffes.--La poupée costumée, journal des modes du moyen + âge. + + III.--MOYEN AGE 23 + + Les Gauloises teintes et tatouées.--Premiers corsets et + premières fausses nattes.--Premiers édits somptuaires. + --Influence byzantine.--Bliauds, surcots, cottes hardies. + --Les robes historiées et armoriées.--Les ordonnances de + Philippe le Bel.--Hennins et Escoffions.--La croisade + contre les Hennins de frère Thomas Connecte.--La dame + de Beauté. + + IV.--LA RENAISSANCE 53 + + Modes en largeur.--Hocheplis, vertugalles, vertugadins.--La + belle Ferronnière.--Éventails et manchons.--Les modes tristes + de la Réforme.--L'escadron volant de Catherine.--Dentelles + et guipures.--Les services du vertugadin.--Le masque et + le touret de nez.--Fards et cosmétiques. + + V.--HENRI III 76 + + La cour du Roi-Femme.--Les grandes fraises plissées, + godronnées ou en cornets.--Les femmes-cloches.--Les grandes + manches.--Horribles méfaits du corset.--La reine Margot et + ses pages blonds. + + VI.--HENRI IV ET LOUIS XIII 91 + + Retour à une simplicité relative.--Les femmes-tours.--Hautes + coiffures.--Excommunication du décolletage.--Les robes à + grands ramages de fleurs.--Collets montés et collets + rabattus.--Tailles longues.--Les édits de Richelieu.--La + dame suivant l'édit.--Tailles courtes. + + VII.--SOUS LE ROI-SOLEIL 112 + + Les héroïnes de la Fronde.--De la Vallière à la Maintenon. + --Les robes dites transparentes.--Triomphe de la dentelle. + --Le roman de la mode.--Les Steinquerques.--La coiffure à + la Fontanges.--Le règne de Mme de Maintenon ou trente-cinq + ans de morosité. + + VIII.--XVIIIe SIÈCLE 130 + + La Régence.--Folies et frivolités.--Cythère à Paris.--Les + modes Watteau.--Les robes volantes.--Naissance des + paniers.--Criardes, Considérations et Maîtres des + requêtes.--Mme de Pompadour.--L'éventail.--Promenade de + Longchamps.--Carrosses et chaises à porteurs.--Modes + d'hiver. + + IX.--XVIIIe SIÈCLE.--LOUIS XVI 150 + + Les coiffures colossales.--Le pouf au sentiment.--Parcs, + jardins potagers et paysages animés de figures sur les + têtes.--La coiffure à la Belle-Poule.--Les mouches.--Modes + champêtres.--Les robes _négligentes_.--Couleurs à la + mode.--Le monument du costume.--Les amazones.--Modes + anglaises.--Les bourgeoises. + + X.--LA RÉVOLUTION ET L'EMPIRE 178 + + Modes dites à la Bastille.--Modes révolutionnaires.--Notre-Dame + de Thermidor.--Incroyables et merveilleuses.--L'antiquité à + Paris.--Athéniennes et Romaines.--Une livre de vêtements. + --Tuniques diaphanes.--Maillots, bracelets et cothurnes. + --Le réticule ou ridicule.--Le bal des Victimes.--Perruques + blondes et oreilles de chien.--A la Titus.--Les robes-fourreau. + --Petits bonnets et Chapeaux-Shakos.--Les turbans. + + XI.--LA RESTAURATION ET LA MONARCHIE DE JUILLET 208 + + Manches bouffantes, manches à gigot.--Les collerettes.--Modes + à la girafe.--Les coiffures et les grands chapeaux.--1830. + --Épanouissement des modes romantiques.--Les derniers bonnets. + --1840.--Chastes bandeaux.--Modes Juste-milieu. + + XII.--ÉPOQUE MODERNE 231 + + 1848.--Des révolutions partout, excepté dans le royaume de la + mode.--Règne universel de la crinoline.--Les châles + cachemire.--Talmas, burnous, pince-tailles.--Modes de + plages.--Robes courtes.--Saute-en-barque.--Jupes larges et + jupes étroites.--Les modes collantes.--Poufs et + tournures.--Modes Valois.--Erudition plus qu'imagination. + --On demande une mode fin de siècle. + + [Illustration] + + + + + [Illustration] + + TABLE DES DESSINS HORS TEXTE + + + Toilette de bal Restauration _Frontispice_ + + Noble dame fin du XIVe siècle 17 + + Robe et houppelande historiées XVe siècle 33 + + Châtelaine milieu du XVe siècle 41 + + Dame sous Charles VIII 49 + + A la cour du Roi-Chevalier 57 + + Sous Henri II 65 + + Dame du temps de Charles IX 73 + + Toilette de cour Henri III 81 + + Grande toilette Médicis 89 + + Dame Louis XIII 97 + + Fin du règne de Louis XIII 105 + + A la cour du Roi-Soleil 113 + + Sous le Grand Roi.--Fin du XVIIe siècle 121 + + Sous la Régence 129 + + Toilette de cour Louis XV 137 + + Parisienne sous Louis XV 145 + + Grands paniers Louis XVI 153 + + Parisiennes 1789 161 + + Promenade parisienne 1790 169 + + Merveilleuse en tunique à la grecque 177 + + Merveilleuse du Directoire 185 + + Premier Empire 193 + + Parisienne de 1810 201 + + Parisienne 1814 209 + + Une élégante aux Champs-Elysées.--Restauration 217 + + Toilettes d'intérieur 1830 225 + + Parisienne 1835 233 + + Modes de plage 1864 241 + + +ÉVREUX, IMPRIMERIE DE CHARLES HÉRISSEY + + + * * * * * + + + Liste des modifications: + + Page 55: «vertugardin» remplacé par «vertugadin» (Le vertugadin, + c'est-à-dire la jupe large) + Page 57: «Villipendé» par «Vilipendé» (Vilipendé, chansonné, + ridiculisé sans trêve) + Page 84: «dessous» par «dessus» (la robe de dessus, de riche brocart) + Page 93: «atourées» par «atournées» (et magnifiquement atournées) + Page 120: «est» par «et» (Les tissus d'or et d'argent seuls sont + interdits) + : ajout de «a» (le roi se les a réservés) + Page 150: «eostume» par «costume» (Le _Monument du costume_) + Page 218: «ou» par «au» (la figure tout au fond du corridor) + Page 236: «balonnement» par «ballonnement» (leur gauche ballonnement) + + + + + +End of the Project Gutenberg EBook of Mesdames Nos Aïeules, by Albert Robida + +*** END OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK MESDAMES NOS AÏEULES *** + +***** This file should be named 44187-8.txt or 44187-8.zip ***** +This and all associated files of various formats will be found in: + http://www.gutenberg.org/4/4/1/8/44187/ + +Produced by Claudine Corbasson and the Online Distributed +Proofreading Team at http://www.pgdp.net (This file was +produced from images generously made available by The +Internet Archive/American Libraries.) + + +Updated editions will replace the previous one--the old editions +will be renamed. + +Creating the works from public domain print editions means that no +one owns a United States copyright in these works, so the Foundation +(and you!) can copy and distribute it in the United States without +permission and without paying copyright royalties. Special rules, +set forth in the General Terms of Use part of this license, apply to +copying and distributing Project Gutenberg-tm electronic works to +protect the PROJECT GUTENBERG-tm concept and trademark. Project +Gutenberg is a registered trademark, and may not be used if you +charge for the eBooks, unless you receive specific permission. If you +do not charge anything for copies of this eBook, complying with the +rules is very easy. You may use this eBook for nearly any purpose +such as creation of derivative works, reports, performances and +research. They may be modified and printed and given away--you may do +practically ANYTHING with public domain eBooks. Redistribution is +subject to the trademark license, especially commercial +redistribution. + + + +*** START: FULL LICENSE *** + +THE FULL PROJECT GUTENBERG LICENSE +PLEASE READ THIS BEFORE YOU DISTRIBUTE OR USE THIS WORK + +To protect the Project Gutenberg-tm mission of promoting the free +distribution of electronic works, by using or distributing this work +(or any other work associated in any way with the phrase "Project +Gutenberg"), you agree to comply with all the terms of the Full Project +Gutenberg-tm License (available with this file or online at +http://gutenberg.org/license). + + +Section 1. General Terms of Use and Redistributing Project Gutenberg-tm +electronic works + +1.A. By reading or using any part of this Project Gutenberg-tm +electronic work, you indicate that you have read, understand, agree to +and accept all the terms of this license and intellectual property +(trademark/copyright) agreement. 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It exists +because of the efforts of hundreds of volunteers and donations from +people in all walks of life. + +Volunteers and financial support to provide volunteers with the +assistance they need, are critical to reaching Project Gutenberg-tm's +goals and ensuring that the Project Gutenberg-tm collection will +remain freely available for generations to come. In 2001, the Project +Gutenberg Literary Archive Foundation was created to provide a secure +and permanent future for Project Gutenberg-tm and future generations. +To learn more about the Project Gutenberg Literary Archive Foundation +and how your efforts and donations can help, see Sections 3 and 4 +and the Foundation web page at http://www.pglaf.org. + + +Section 3. Information about the Project Gutenberg Literary Archive +Foundation + +The Project Gutenberg Literary Archive Foundation is a non profit +501(c)(3) educational corporation organized under the laws of the +state of Mississippi and granted tax exempt status by the Internal +Revenue Service. The Foundation's EIN or federal tax identification +number is 64-6221541. Its 501(c)(3) letter is posted at +http://pglaf.org/fundraising. Contributions to the Project Gutenberg +Literary Archive Foundation are tax deductible to the full extent +permitted by U.S. federal laws and your state's laws. + +The Foundation's principal office is located at 4557 Melan Dr. S. +Fairbanks, AK, 99712., but its volunteers and employees are scattered +throughout numerous locations. Its business office is located at +809 North 1500 West, Salt Lake City, UT 84116, (801) 596-1887, email +business@pglaf.org. 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