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+The Project Gutenberg EBook of Mesdames Nos Aïeules, by Albert Robida
+
+This eBook is for the use of anyone anywhere at no cost and with
+almost no restrictions whatsoever. You may copy it, give it away or
+re-use it under the terms of the Project Gutenberg License included
+with this eBook or online at www.gutenberg.org/license
+
+
+Title: Mesdames Nos Aïeules
+ dix siècles d'élégances
+
+Author: Albert Robida
+
+Release Date: November 15, 2013 [EBook #44187]
+
+Language: French
+
+Character set encoding: ISO-8859-1
+
+*** START OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK MESDAMES NOS AÏEULES ***
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+
+Produced by Claudine Corbasson and the Online Distributed
+Proofreading Team at http://www.pgdp.net (This file was
+produced from images generously made available by The
+Internet Archive/American Libraries.)
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+ Au lecteur
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+ Cette version électronique reproduit dans son intégralité,
+ la version originale.
+
+ La ponctuation n'a pas été modifiée hormis quelques corrections
+ mineures.
+
+ L'orthographe a été conservée. Seuls quelques mots ont été modifiés.
+ La liste des modifications se trouve à la fin du texte.
+
+
+
+
+MESDAMES
+NOS AÏEULES
+
+[Illustration: TOILETTE DE BAL, RESTAURATION.]
+
+
+ MESDAMES
+ Nos Aïeules
+ DIX SIÈCLES D'ÉLÉGANCES
+
+
+ TEXTE ET DESSINS
+
+ _Par A. ROBIDA_
+
+ [Illustration]
+
+ PARIS
+ A LA LIBRAIRIE ILLUSTRÉE
+ 8, RUE SAINT-JOSEPH, 8
+
+ Tous droits réservés.
+
+
+
+
+[Illustration]
+
+I
+
+ BALLADE
+ DES MODES DU TEMPS JADIS
+
+ _Du tout premier Vertugadin,
+ Celui qu'inventa Madame Eve
+ A celui qu'admirons soudain,
+ Que d'autres passant comme rêve!
+ Combien leur existence est brève!
+ Tu resplendis toujours pourtant,
+ O beauté changeante sans trêve,
+ Mais où sont les modes d'antan._
+
+
+ _Où donc es-tu, riche bliaut
+ Armorié sur chaque maille,
+ Et le peliçon d'Isabeau?
+ Escoffion de haute taille
+ Pour qui l'on vit mainte chamaille,
+ Hennin qui charma Buridan?
+ Hélas, ce n'est plus qu'antiquaille...
+ Mais où sont les modes d'antan!_
+
+
+ _Où est la fraise de Margot,
+ Et le surcot doublé d'hermine,
+ Où sont les manches à gigot?
+ Habit cavalier d'héroïne
+ Que portait Reine ou baladine,
+ Large panier pompadourant,
+ Et toi-même aussi, crinoline...
+ Mais où sont les modes d'antan!_
+
+
+ _ENVO_
+
+ _Dame, il ne fut point de semaine
+ Depuis le temps d'Eve pourtant
+ Qui n'eût caprices par trentaine.
+ Mais où sont les modes d'antan!_
+
+[Illustration]
+
+
+
+
+[Illustration: La Couturière de l'impératrice Joséphine.]
+
+II
+
+LES CARTONS DU PASSÉ
+
+Le vieux neuf.--L'horloge de la mode.--Fouilles dans les cartons du
+ passé.--Quelle est la plus jolie mode?--Mode et architecture.
+ --Vêtements de pierres et vêtements d'étoffes.--La poupée costumée,
+ journal des modes du moyen âge.
+
+
+Il n'y a de nouveau dans ce monde que ce qui a suffisamment vieilli, a
+dit, non pas un grand philosophe mais une femme, la couturière de
+Joséphine de Beauharnais, épouse de Napoléon Bonaparte, consul de la
+République française, lequel pensait de même, puisqu'il ressuscita
+l'Empire de Rome.
+
+Et conformément à cet axiome profond, la couturière de Joséphine montait
+ou plutôt descendait chercher très loin dans le passé, chez mesdames les
+Grecques et les Romaines, les nouveautés élégantes vieilles de deux
+mille années, destinées à tourner la tête des salons et promenades de
+Paris, à charmer les Parisiennes et aussi les Parisiens, et à faire le
+tour du monde enfin, tout comme les pompons, les baïonnettes et les
+drapeaux des voltigeurs français de la même époque, qui furent des
+touristes forcenés.
+
+--Vous demandez où sont les modes d'antan? m'a dit, répondant à ma
+ballade à la mode de François Villon, un autre philosophe paradoxal qui
+doit être un mari rendu légèrement grincheux par des notes de
+couturière, vous le demandez! mais elles sont sur les épaules des dames
+d'aujourd'hui, mon cher monsieur, comme elles le seront encore sur
+celles des dames de demain et d'après-demain! Vous ignorez donc que rien
+ne change, que tout le nouveau a été inventé il y a bel âge, vers les
+premiers temps où les dames ont commencé à s'habiller, c'est-à-dire que
+tout a été trouvé dans l'espace de quatre saisons, dans les premiers
+douze mois qui ont suivi la sortie de l'Eden.--C'est ce que je faisais
+observer encore hier à ma femme à propos de trois ou quatre costumes
+dont la soi-disant nouveauté l'avait frappée, et qu'elle allait se
+commander bien inutilement... Tout se porte, s'est porté et se portera!
+lui disais-je, alors pourquoi essayer de changer, pourquoi mettre de
+côté par pur caprice un ornement ou une toilette qu'on doit forcément
+reprendre...
+
+--Oui, mais dans trois cents ans...
+
+--Allez aux Champs-Elysées par un beau jour de soleil et dites-moi si
+vous n'avez point par moments des visions de la cour des Valois, devant
+certaines toilettes contemporaines, manches bouffantes Renaissance,
+collerettes Renaissance, étoffes à dessins Renaissance...
+
+--Ou des illusions de Longchamps 1810 devant les robes Empire, les
+épaules bouffantes, le drapé des jupes, et les dessins, palmettes,
+grecques et autres ornements...
+
+--Et les dames Louis XVI, ou moyen âge, ou Louis XV... Je déclare
+Monsieur, qu'une femme de n'importe quelle époque, des âges révolus,
+écoulés et enfoncés aussi loin que vous voudrez dans la nuit des temps,
+peut revenir et se montrer parmi nos contemporaines, et se trouver
+parfaitement à la mode, moyennant seulement quelques petites
+modifications à son costume antique... Oui, tenez, qu'Agnès Sorel ou
+Marguerite de Bourgogne daignent reparaître en costumes de leur temps et
+je leur changerai seulement leurs chapeaux, et l'on dira devant elles:
+«Jolie toilette de vernissage! Délicieux costume pour le Grand-Prix!»
+
+--Arrêtez! n'exagérez-vous pas quelque peu, mon cher monsieur?
+
+[Illustration: XVIe siècle.]
+
+--Aucunement. Je vous dis que des mérovingiennes ou même des dames de
+l'âge de pierre, avec quelques petits arrangements de toilette,
+n'étonneraient pas trop les femmes actuelles qui les prendraient tout
+simplement pour des mondaines excentriques... La mode d'aujourd'hui,
+Monsieur, ce sont les modes d'autrefois reprises et refondues par le
+goût de l'heure présente. L'aiguille de la mode tourne comme l'aiguille
+d'une pendule toujours dans le même cercle, mais plus capricieusement,
+en avant ou en arrière, en sautant, en virant, en faisant des bonds
+soudains, d'un côté ou de l'autre... Quelle heure est-il à l'horloge de
+la mode? Six heures du matin ou huit heures du soir, peut-être toutes
+les heures à la fois comme en ce moment... Mais n'importe, c'est
+toujours une heure charmante.
+
+La plus jolie mode, il n'y a pas à en douter et tout le monde est
+d'accord là-dessus, c'est toujours celle du temps présent, et il y a
+pour cela une raison bien simple: les modes passées ne sont que des
+souvenirs décolorés, dès qu'elles ne sont plus portées, nous apercevons
+facilement leurs défauts et leurs ridicules, nos yeux, indulgents quand
+elles régnaient, sont devenus froids et sévères, tandis que, sans peine,
+la mode d'aujourd'hui triomphe... Ce qui charme et séduit tout le monde,
+ce que nous apercevons en elle, Monsieur, ce qui nous semble si
+ravissant, c'est le rayonnement de la grâce féminine, c'est la femme
+elle-même.--Non, jamais on ne s'est mieux habillé qu'aujourd'hui! A
+toutes les époques, pour toutes les modes, les femmes l'ont déclaré de
+bonne foi en se regardant dans leur miroir, et les hommes, juges
+quelquefois difficiles, l'ont pensé aussi.
+
+Notre aïeule de l'âge de pierre vêtue de peaux de bêtes trouvait son
+costume très seyant et souriait un peu de sa grand'mère habillée d'un
+vertugadin de sauvage. Ses contemporaines, les farouches habitantes des
+cavernes, pensaient de même.
+
+La plus jolie mode, c'est celle qui s'épanouit aujourd'hui; il n'y a eu
+pour s'inscrire en faux contre cette formelle allégation de tous les
+temps, il n'y a eu, à toutes les époques également, que les messieurs
+d'un certain âge, tout à fait d'un certain âge, les vétérans ayant
+dépassé la soixantaine. Ceux-ci ont toujours protesté par une autre
+allégation:
+
+--Les modes d'aujourd'hui sont ridicules, disent-ils en choeur, on ne
+s'habille plus comme de notre temps! C'est alors,--en 1830,--ou en 1730,
+en 1630, en 1530, etc., en l'an 30--que les modes étaient gracieuses,
+seyantes, élégantes, distinguées, charmantes... ah, 1830!--ou 1730,
+1630, 1530 ou l'an 30!--Quelle belle époque!
+
+--Il nous la baille belle le choeur des sexagénaires! oui, quelle belle
+époque! parce que c'était l'heureux temps où ces messieurs étaient
+jeunes, où le soleil leur semblait plus chaud, n'est-ce pas? le
+printemps plus verdoyant et les modes plus belles! Mais il n'importe,
+malgré tout ce que diront les vétérans et ce que nous dirons nous-mêmes
+plus tard, l'axiome suivant sera toujours proclamé:
+
+--Jamais on ne s'est mieux habillé qu'aujourd'hui!
+
+Mais puisque rien ne passe tout à fait et que dans le cercle que
+parcourt l'aiguille au cadran de la mode les heures passées peuvent
+renaître, il suffit peut-être, pour connaître les modes de demain,
+d'étudier tout simplement celles d'hier.
+
+Fouillons donc ce passé disparu et donnons-nous ce plaisir, qui ne va
+pas sans quelque mélancolie, d'évoquer les élégances et les beautés
+d'autrefois, les lointaines élégances ensevelies sous des siècles
+d'inventions et de nouveautés accumulées, délaissées et oubliées, et les
+élégances toutes récentes et non moins oubliées des bonnes grand'mamans
+actuelles, qui, dans leurs songeries au fond de leurs grands fauteuils,
+sont seules à se revoir en fermant les yeux, brunes ou blondes,
+pimpantes et légères, dans les atours de leur bel âge... Chères
+grand'mamans!
+
+[Illustration: Grande toilette. XVe siècle.]
+
+Mais ce passé qui nous semble si lointain l'est-il tant que cela? Les
+grand'mères de nos grand'mères sont nées sous Louis XV au temps de la
+poudre et des falbalas.
+
+Sept ou huit grand'mères additionnées, si nous osons nous permettre
+cette opération, nous conduisent au temps d'Agnès Sorel et des dames à
+grands hennins. C'était hier. Vous le voyez bien!
+
+Un point qu'il faut établir d'abord, c'est que l'art de la toilette et
+l'art de construire sont de très proche parenté. Mode et architecture
+sont soeurs, mais la mode est peut-être bien l'aînée.
+
+La maison est un vêtement, un habillement de pierre ou de bois que nous
+passons par-dessus l'habillement de toile, de laine, de velours ou de
+soie, pour nous protéger mieux contre les intempéries des saisons; c'est
+un second vêtement qui doit se plier à la forme du premier, à moins que
+ce ne soit le premier qui s'adapte aux nécessités du second.
+
+En tout cas, sans remonter plus haut que le déluge, est-ce que les robes
+historiées et armoriées, les costumes tailladés et déchiquetés du moyen
+âge, ne sont pas de l'architecture gothique et de la plus flamboyante,
+de même que les modes plus simples et plus rudes de l'époque précédente
+tiennent du rude et sévère style roman.
+
+Quand la pierre se découpe, se tord, flamboie presque en magnifiques
+efflorescences sculptées, l'étoffe plus souple se découpe, se tord
+et flamboie aussi. Les hautes coiffures que nous qualifions
+d'extravagantes, ce sont les toits effilés des tourelles qui montent
+partout vers le ciel. Tout est multicolore, les gens d'alors aiment les
+couleurs gaies, toute la gamme des jaunes, des rouges, des verts est
+employée.
+
+Plus tard le costume se met plus au large en même temps que
+l'architecture. C'est la Renaissance et ses modes plus amples et plus
+molles; on cherche du nouveau dans le vieux, l'Italie influe sur les
+toilettes comme sur les édifices, il n'est pas jusqu'aux armures de
+guerre ou de parade des princes, aux vêtements de fer des riches
+seigneurs, qui ne recherchent quelques formes antiques et ne se couvrent
+de rinceaux, ou d'ornements à la romaine.
+
+La sévérité, nous pouvons dire la maussaderie des modes de la fin du
+XVIe siècle, ne se retrouve-t-elle pas dans les édifices d'une époque
+assombrie par tant de troubles?
+
+[Illustration: Renaissance.]
+
+L'énormément ennuyeux et somptueux palais de Versailles, les grands
+hôtels solennels d'une architecture pleine de morgue, ce sont bien
+vraiment les couvercles qui convenaient aux énormes et solennelles
+perruques du grand Roi, aux corsages guindés et empesés, aux raides
+cornettes de madame de Maintenon. Et le XVIIIe siècle après l'ennuyeuse
+fin du XVIIe?
+
+[Illustration: NOBLE DAME, FIN DU XIVe SIÈCLE.]
+
+L'architecture et la toilette mettent de côté, en même temps, le pompeux
+et le solennel; toilette rococo, architecture à falbalas, c'est tout
+un.
+
+[Illustration: Sous le Grand Roi.]
+
+Plus tard, les gens de la Révolution et de l'Empire se costumant à la
+grecque et à la romaine, édifices et maisons font de même. Puis les
+modes et les édifices sont absolument sans style et de toute banalité de
+1840 à 1860, époque de transition et d'attente.
+
+De nos jours enfin, époque de recherches et de fouilles archéologiques,
+d'essais et de reconstitutions, temps d'érudition plus que d'imagination
+et de création, nous voyons la mode et l'architecture, marchant
+toujours de conserve, fouiller ensemble dans les cartons du passé,
+essayer également l'un après l'autre tous les styles, s'éprendre
+successivement de toutes les époques, en adopter les formes pour les
+rejeter vite l'une après l'autre... Soyons donc de notre temps et
+plongeons nous aussi dans les cartons du passé à la recherche des jolies
+choses et des originalités de jadis.
+
+Au delà d'une certaine époque, les documents certains n'abondent pas et
+nous devons nous contenter de suppositions. Qui nous dira vraiment ce
+qu'étaient le costume et la mode, et par cela l'aspect de la vie, aux
+temps mérovingiens et carlovingiens, lorsque:
+
+ Quatre boeufs attelés, d'un pas tranquille et lent,
+ Promenaient dans Paris le monarque indolent.
+
+Qui nous dépeindra les élégances de ces époques nébuleuses? car, en
+dépit de la rudesse et de la barbarie, il devait s'en trouver tout de
+même, puisqu'en maints passages de leurs écrits, déjà les vieux
+chroniqueurs, évêques ou moines, fulminent contre le luxe effréné des
+femmes.
+
+[Illustration: Sous Louis XV.]
+
+Qui nous dépeindra les contemporaines de Charlemagne et nous renseignera
+un peu sur les élégances du Xe siècle? Quelques statues peut-être,
+parvenues jusqu'à nous plus ou moins écornées, seront nos seuls
+documents; nous devrons nous en contenter et les rapprocher des vagues
+renseignements contenus dans les barbares illustrations des manuscrits
+d'alors, encore si éloignées des magnifiques miniatures que les
+enlumineurs du moyen âge prodigueront plus tard.
+
+Le premier journal de modes, c'est donc pour nous quelque portail de
+cathédrale ou quelque statue tombale échappée par miracle aux ravages du
+temps et au marteau des iconoclastes huguenots ou sans-culottes.
+
+Plus tard, les miniatures, les vitraux, les tapisseries nous apporteront
+des renseignements plus complets et plus certains, des figures bien plus
+précises; le document abondera.
+
+D'ailleurs, dès le XIVe siècle, le vrai journal de modes existe; il n'a
+pas encore adopté la forme gazette que nous lui connaissons depuis cent
+ans seulement, mais c'est le journal de modes tout de même, le
+renseignement voyageant sous la forme de poupées qui portent des modèles
+de costumes d'un pays à un autre, de Paris surtout.
+
+Car Paris tenait déjà le sceptre et gouvernait la mode, non pas, il est
+vrai, comme aujourd'hui, d'un pôle à l'autre, des confins de l'Amérique
+glaciale à l'Australie, vouée encore aux petits os passés dans les
+narines pour toute coquetterie, il y a cinquante ans à peine, de la cour
+des Radjahs d'Asie au sérail du Grand Turc et au palais de S. M.
+l'impératrice du Nippon fleuri.
+
+Au moyen âge, des grandes dames, en notre cher petit coin d'Europe,
+s'envoyaient de petites poupées habillées à la dernière mode du jour par
+des coupeurs de robes, des couturières ou des couturiers dont le nom
+n'est point passé à la postérité.
+
+Dans son château lointain, perdu dans les landes bretonnes ou perché sur
+quelque roc des bords du Rhin, la duchesse ou la margrave avait ainsi
+dans les grandes occasions, communication plus ou moins rapide des
+élégances à la mode dans les grands centres de luxe comme la cour de
+Paris ou la cour de Bourgogne, rivales en faste et en éblouissements, et
+dont les comptes remis au jour nous révèlent les grandes dépenses avec
+tous les détails de ces somptuosités dont les contemporains étaient
+éblouis et que tous les chroniqueurs ont rapportées.
+
+Certaines villes importantes recevaient aussi de la même façon les
+décrets de la mode, puisque nous voyons, pendant des siècles, Venise,
+autre centre d'arts somptuaires, trait d'union entre le négoce de
+l'Orient et le luxe de l'Occident, recevoir chaque année une poupée
+parisienne. Dans la ville des doges, c'était un usage immémorial
+d'exposer, le jour de l'Ascension, sous les arcades de la Merceria, au
+bout de la place Saint-Marc, la toilette de l'année, cette image d'une
+parisienne à la dernière mode, pour l'édification des nobles vénitiennes
+qui se portaient en foule à l'exhibition.
+
+[Illustration: Sous Louis XII.]
+
+
+
+
+[Illustration: L'Escoffion.]
+
+III
+
+MOYEN AGE
+
+Les Gauloises teintes et tatouées.--Premiers corsets et premières
+ fausses-nattes.--Premiers édits somptuaires.--Influence byzantine.
+ --Bliauds, surcots, cottes hardies.--Les robes historiées et
+ armoriées.--Les ordonnances de Philippe le Bel.--Hennins et
+ Escoffions.--La croisade de frère Thomas Connecte contre les Hennins.
+ --La dame de Beauté.
+
+
+Il faut avoir le courage de l'avouer, ici même, dans ce Parisis qui
+porte et fait triompher partout l'étendard de l'élégance, les aïeules
+de Mesdames les Parisiennes, il y a quelque deux mille ans, se
+promenaient un peu attifées à la mode des élégantes Néo-Zélandaises
+d'aujourd'hui, dans la grande et sombre forêt qui des bords de la Seine
+remontait aux rives de l'Oise et s'en allait toucher aux Ardennes en un
+vaste et inextricable bois de Boulogne.
+
+Ces Gauloises, belles et rudes, allant épaules découvertes et bras nus,
+étaient peinturlurées et probablement tatouées; dans tous les cas il est
+certain qu'elles se teignaient les cheveux.
+
+Les nombreux bijoux parvenus jusqu'à nous, fibules, torques ou colliers,
+bracelets, agrafes en bronze et quelquefois en argent ou en or,
+témoignent que ces demi-sauvagesses primitives connaissaient un certain
+luxe. Tous ces objets présentent dans leur style une grande analogie
+avec le style d'ornementation qui s'est perpétué jusqu'à nos jours dans
+la Bretagne actuelle.
+
+La vieille Gaule barbare devenue la Gaule romaine, les Gauloises se
+montrèrent vite, à l'imitation des Romaines, très raffinées en
+civilisation et en luxe. Le corset, mesdames, date de cette époque,
+corselet d'étoffe moulant le corps plutôt qu'instrument de torture
+violentant les lignes.
+
+Le goût primitif pour la peinture éclatante ne se perdit pas tout à
+fait, la teinture devint du simple fard; déjà les essences pour
+entretenir la fraîcheur du visage étaient inventées et aussi les fausses
+nattes. Ces tresses d'un blond ardent,--couleur dès longtemps à la mode,
+on le voit,--étaient achetées aux paysannes de la Germanie, aux
+Gretchens du temps d'Arminius.
+
+Un retour à la barbarie et à la simplicité suivit les invasions de ces
+Francs, dont les femmes, rudes gaillardes, étaient vêtues pour tout luxe
+d'une simple chemise à bandes de pourpre.
+
+Les modes romaines, mélangées aux modes gauloises et franques, les modes
+mérovingiennes, dont quelques statues raides et hiératiques peuvent nous
+donner l'idée, se transformèrent peu à peu.
+
+Au milieu de sa cour, parmi les femmes de ses ducs et de ses comtes, qui
+montraient le goût le plus effréné pour la parure, les étoffes
+somptueuses et les bijoux, le grand Empereur à la barbe fleurie,
+Charlemagne, affectait pour lui-même au contraire, une grande simplicité
+de vêtements, comme d'autres grands empereurs ou rois, Frédéric II et
+Napoléon. Choqué par le déploiement de faste des femmes de sa famille,
+Charlemagne dut édicter les premières lois somptuaires, lesquelles ne
+furent suivies naturellement que par les simples bourgeoises, par les
+bonnes dames qui n'avaient que faire de défenses et de prohibitions pour
+se priver de somptuosités qu'elles ne pouvaient songer à s'acheter,
+faute d'argent.
+
+La société de ce temps-là, nous la voyons figée en grandes figures
+hiératiques, sculptées sous les porches romans de nos plus vieilles
+églises. Rangées de rois et de reines, raides et sévères, encadrés sous
+les vieilles arcatures, princes et princesses couchés sur les dalles
+funéraires, vieux spectres de pierre, taillés d'un rude et barbare
+ciseau, qui nous dira ce que vous étiez vraiment, ce qu'était, dans le
+mouvement et la vie, ce monde que vous dirigiez?
+
+Vous vous taisez, vous gardez votre secret, fronts mystérieux de
+fantômes sculptés, debout aux façades que vous avez fondées, ou couchés
+dans les musées qui vous ont recueillis.
+
+Nos villes où les gracieuses Françaises, filles de ces aïeules de
+pierre, se promènent dans le tourbillon pressé des foules, devant les
+brillants magasins de notre siècle vivant d'une vie si intense, nos
+vieilles cités existaient déjà toutes, mais combien de fois ont-elles
+fait peau neuve! Des vestiges de ces temps tout a disparu, les dernières
+pierres sont ensevelies sous les fondations des plus anciens monuments.
+
+Nous en savons presque aussi peu, des façons de vivre d'alors, que de la
+civilisation des villages de l'ère des dolmens, et c'est dans les
+premiers et plus anciens poèmes ou romans chevaleresques qu'il nous faut
+chercher çà et là à travers coups de lance ou de hache, quelques
+détails intimes sur la vie sociale d'alors.
+
+[Illustration: Le Surcot à garde-corps.]
+
+Voici le moyen âge. L'influence byzantine de la Rome transplantée sur le
+Bosphore, règne d'abord dans le vêtement des femmes comme dans celui des
+hommes et domine vers l'époque des premières croisades.
+
+C'est alors le temps des longues robes à plis très fins, des doubles
+ceintures, une à la vraie taille et une sur les hanches, des voiles
+transparents.
+
+[Illustration: Coiffure de cérémonie. XIVe siècle.]
+
+C'est bien une époque de transition, on voit la mode tâtonner, retourner
+en arrière et reprendre, avec quelques modifications, des formes
+oubliées; le costume romain, modifié d'abord par Byzance, arrangé, rendu
+semi-oriental, revient presque au jour.
+
+Puis soudain, à l'aurore du XIIIe siècle, quand les temps nouveaux
+commencent à sortir du crépuscule de la vieille barbarie, les modes
+nouvelles se dessinent, nettement, franchement.
+
+C'est la vraie naissance de la mode française, du costume purement
+français, français comme l'architecture dégagée aussi des imitations,
+des emprunts et des souvenirs de Rome et de Byzance, français comme
+l'art ogival jaillissant de notre sol.
+
+La statuaire, les vitraux et les tapisseries du moyen âge vont nous
+fournir les meilleurs documents. Ces figures sculptées en grand costume
+sur leurs tombeaux, sont de véritables évocations de nobles châtelaines,
+des portraits extrêmement remarquables avec tous les détails des
+ajustements, des robes et de la coiffure nettement indiqués, et
+quelquefois portant encore des traces de peinture qui nous donnent les
+couleurs du costume.
+
+Les vitraux sont encore plus intéressants, on trouve là des
+représentations de toutes les classes de la société, depuis la grande
+dame noble jusqu'à la femme du peuple: dans les vitraux commémoratifs,
+dans les vitraux des chapelles seigneuriales ou des chapelles de
+corporations des villes, dans les grandes compositions qui nous
+présentent si souvent, au bas des fenestrages, les portraits des
+donataires,--les dames nobles à opulents costumes, agenouillées en face
+de bons chevaliers en armures, les riches bourgeoises en face de leurs
+maris échevins ou notables.
+
+Les tapisseries sont quelquefois plus sujettes à caution comme vérité,
+l'artiste introduisant parfois des fantaisies décoratives dans ses
+compositions; néanmoins, que de figures donnant des indications précises
+et venant corroborer les autres renseignements et s'ajouter aux
+innombrables et merveilleuses illustrations des manuscrits.
+
+Sur la robe de dessous, sur la jupe ou la cotte, la femme du XIe siècle
+portait le _bliaud_ ou _bliaut_, espèce de robe parée, de fine étoffe,
+serrée par une ceinture. Confectionné tout d'abord d'étoffe simplement
+gaufrée, le bliaut s'enrichit bientôt de dessins et d'ornements d'un
+joli style.
+
+On se perd dans les transformations du bliaut et de la cotte. La robe de
+dessous devient la _cotte hardie_ et le _surcot_ remplace le bliaud.
+Cette robe de dessous, très ajustée, est lacée par derrière ou par
+devant, et dessine bien les formes et contours du corps.
+
+Dans le costume paré, un garde-corps, ou devant de corsage de fourrure
+s'ajoute au surcot et lui donne un supplément de somptuosité. Mais la
+forme générale se modifie par mille dispositions particulières, cottes
+et surcots varient de toutes les façons, suivant les fantaisies du jour,
+le goût particulier, suivant la mode des provinces ou des petites cours
+princières ou ducales, isolées par circonstances ou situation.
+
+[Illustration: ROBE ET HOUPPELANDE HISTORIÉES XVe SIÈCLE.]
+
+Elles sont superbes, les élégantes du moyen âge, avec leurs longues
+robes collantes, dont les dessins se répètent régulièrement, rosaces
+semées sur toute l'étoffe, carreaux alternés de couleurs différentes,
+faisant comme un damier de tout le corps, fleurs et ramages en larges
+dispositions, souvent tissées d'or ou d'argent. Ces étoffes font des
+plis superbes et drapent naturellement d'une façon sculpturale, des
+échantillons nous en restent dans les musées, nous pouvons juger de
+l'effet qu'elles devaient faire, coupées en belles robes traînantes.
+
+[Illustration: Noble Châtelaine.]
+
+Les armoiries, nées avec les premières organisations sociales, avec les
+premiers chefs de clan ou chefs de guerre, mais régularisées plus tard,
+paraissent sur les robes des dames, timbrées comme les pavois des maris,
+d'écussons symétriquement disposés. Cet usage se développe, cette mode
+prend, comme nous dirions maintenant, et bientôt les armoiries s'étalent
+plus largement sur les robes dites _cottes historiées_.
+
+Voyons aux fêtes de la cour ou des châteaux, dans ces vastes salles
+ouvertes aujourd'hui aux vents des quatre points cardinaux, et hantées
+par les seuls corbeaux, derniers habitants des nobles ruines; voyons aux
+tables des festins d'apparat, entre les hautes cheminées et les tribunes
+des musiciens, ou bien encore sur les estrades ou _eschaffaux_, autour
+des lices où les chevaliers tournoient, ces nobles dames, aux robes du
+haut en bas armoriées et timbrées aux armes de leurs maris ou de leurs
+familles, arborant, ainsi que de superbes panonceaux vivants, toutes les
+belles inventions du blason, toutes les bêtes de la ménagerie
+héraldique, les lions et les léopards, les chimères et les griffons, les
+loups et les cerfs, les cygnes et les corbeaux, les sirènes et les
+dragons, les poissons et les licornes, tous d'allure fantastique, tous
+ailés, onglés, griffus, dentus et cornus, issant, passant ou rampant sur
+les champs les plus étincelants, gueules, azur, or ou sinople.
+
+Et les robes non armoriées ne sont pas moins riches ni moins brillantes,
+semées de grandes fleurs contournées ou d'ornements d'un très large
+sentiment décoratif.
+
+Les formes, en apparence très variées, dérivent cependant toutes du même
+principe. Le surcot n'a pas de manches, il est ouvert plus ou moins
+largement sur le côté depuis l'épaule jusqu'à la hanche pour laisser
+paraître la robe de dessous, d'une autre couleur s'harmonisant bien avec
+celle du dessus et semée de dessins, ou plus, ou moins que le surcot, de
+telle façon qu'il n'y ait pas égalité d'ornementation.
+
+Un _garde-corps_ ou devant de corsage d'hermine garnit le haut du
+surcot; la fourrure est échancrée sur les épaules pour laisser voir,
+bien et chaudement encadré, le haut de la poitrine garni de joyaux et,
+surtout dans les robes d'apparat, très libéralement décolleté. Une bande
+d'hermine borde ainsi toute l'échancrure du surcot sur les épaules et
+les hanches.
+
+Grande variété dans les formes des corsages, des cottes ou des surcots,
+grande variété dans l'ornementation des épaules, dans l'encadrement du
+cou. Certains décolletages manquent de modestie, les prédicateurs
+tonnent en chaire contre l'immoralité de la mode et les conteurs des
+vieux fabliaux, qui ne sont pas prudes, s'en égayent largement.
+
+Lors de l'invention de la toile de lin, les femmes non contentes de se
+décolleter pour montrer leurs gorgerettes de lin ou le haut des
+chemises, inventèrent, pour montrer un peu mieux ces chemises de lin, de
+fendre leurs robes sur le côté, faisant ainsi de l'épaule à la hanche,
+de longues ouvertures lacées.
+
+Il y avait déjà,--il y a eu toujours,--des élégantes exagérées qui
+outraient les fantaisies de la mode. Ainsi certaines se montraient en
+robes si étroites et si collantes qu'elles semblaient cousues dedans; ou
+bien les surcots étaient beaucoup plus longs que ces dames, et il
+fallait porter ce qui dépassait au moyen de poches placées sur le devant
+des robes, dans lesquelles on passait les mains, ou bien relever la
+jupe et la rattacher à la ceinture, ce qui après tout était fort
+gracieux et faisait ces admirables plis cassés que nous voyons aux robes
+des statues.
+
+[Illustration: Le petit hennin.]
+
+Les manches de ces longs surcots, à traîne en _queue de serpent_, que
+les grandes dames pouvaient faire porter par un page, s'allongèrent
+aussi. Les manches de la robe de dessous descendent jusqu'au poignet,
+avec un évasement qui recouvre souvent une partie de la main.
+Par-dessus, les manches du surcot, plus larges, sont ouvertes
+quelquefois depuis l'épaule et tombent presque jusqu'à terre, parfois
+fendues du coude au poignet ou pourvues seulement d'une ouverture par
+laquelle passe l'avant-bras.
+
+Il y a cent modifications différentes aux manches: les manches longues,
+amples ou serrées, les manches coupées et boutonnées en dessous du haut
+en bas, les manches échancrées ou renflées au coude, on voit même les
+manches dites à _mitons_, dont l'extrémité peut se relever en formant
+mitaines fermées, et les manches-poches fermées au bout, toutes
+inventions gracieuses ou commodes après tout.
+
+Il y a enfin les grandes manches en ailes tailladées et découpées en
+dents de scie, en feuilles de chêne, ou bordées d'une mince ligne de
+fourrure.
+
+La joaillerie prend une grande importance. Grandes dames ou bourgeoises,
+toutes les femmes enrichissent leurs costumes de joyaux et de bijoux
+plus ou moins coûteux: colliers, cercles de tête ornés de pierres
+précieuses joyaux sur le couvre-chef, gros bijoux en agrafes, ceintures
+de passementerie et d'orfèvrerie.
+
+A la ceinture est attachée l'aumônière ou escarcelle, de riche étoffe
+bordée d'or, à fermoir et ornements dorés. Les grandes dames
+éblouissent, elles étincellent... Les lois somptuaires n'y peuvent rien.
+Philippe le Bel en 1194 a eu beau décréter et réglementer, interdire aux
+bourgeoises le vair et l'hermine, les ceintures d'or ornées de perles et
+de pierreries, il a eu beau arrêter que:
+
+ «Nulle damoiselle, si elle n'est chastelaine ou dame de deux mille
+ livres de rente, n'aura qu'une paire de robbes par an, et si elle
+ l'est, en aura deux paires et non plus.»
+
+ «De même que les ducs, comtes et barons de six mille livres de rente
+ pourront faire faire quatre paires de robbes par an et non plus, et à
+ leurs femmes autant.....»
+
+Philippe le Bel a eu beau fixer un maximum du prix de l'aune d'étoffe
+pour les robes, en échelle descendante pour toutes les conditions,
+depuis vingt-cinq sols tournois l'aune pour les grands barons et leurs
+femmes, jusqu'à sept sols pour les écuyers, et--ce qui est assez
+remarquable et montre bien, même en ces temps lointains, la richesse des
+bourgeois et gros commerçants des Villes,--permettant aux femmes des
+bourgeois d'aller jusqu'à seize sols l'aune, Philippe le Bel a eu beau
+tout prévoir et tout réglementer, rien n'y a fait, pas même la menace
+des amendes. Grandes dames et riches bourgeoises ont bravé les défenses
+du roi tout aussi bien que les remontrances de messieurs les maris et
+les admonestations que le clergé se fatiguait de leur adresser à
+l'église.
+
+C'est vainement que les prédicateurs s'attaquent à toutes les parties du
+costume, qualifiant de _portes d'enfer_, les crevés, parfois bien
+inconvenants du surcot, traitant les souliers à la poulaine d'_outrages
+au créateur_, et faisant surtout aux coiffures, hennins, cornes ou
+escoffions, une guerre acharnée; les femmes laissent dire et gardent
+imperturbablement les modes attaquées.
+
+[Illustration: CHATELAINE, MILIEU DU XVe SIÈCLE.]
+
+En fait de mode, elles ne relèvent que d'elles-mêmes et nient toute
+autorité, royale ou ecclésiastique, et même la suzeraineté maritale.
+
+[Illustration: Le Hennin à grand voile.]
+
+Les dames de ce temps-là portent aussi quelque peu les souliers à
+poulaines, les fameux souliers à bec relevés, dont les élégants de
+l'autre sexe s'étaient épris et qu'ils agrémentaient souvent d'un grelot
+tintinnabulant au bout.
+
+Elles ne connaissaient pas encore les hauts talons, mais elles se
+grandissaient par des espèces de mules, ou par des quantités de semelles
+mises l'une sur l'autre.
+
+Les coiffures des dames sont de proportions extravagantes. Le hennin
+triomphe entre toutes. Il y a l'_escoffion_ qui affecte différentes
+formes, en turban, en croissant; il y a le _bonnet en coeur_, énorme
+coiffure d'étoffe brodée, treillissée de ganses, ornée de perles, avec
+un gros bourrelet relevé de joaillerie retombant en coeur sur le front.
+Mais c'est le grand escoffion à cornes qui, sur tous les autres,
+scandalise les prédicateurs, l'escoffion qui est une large carcasse
+ornée de pierreries emboîtant les oreilles et laissant tomber de chaque
+corne sur les épaules une fine mousseline flottante.
+
+Ces escoffions venaient, dit-on, d'Angleterre, ainsi qu'à toutes les
+époques maintes excentricités de costumes; l'Anglomanie qui sévit de
+temps en temps, date de loin, on le voit. Viollet-le-Duc, dans son
+_Dictionnaire du Mobilier_, donne un exemple de grand escoffion pris sur
+une statue tombale d'une comtesse d'Arundel du commencement du XVe
+siècle.
+
+Comparant les femmes ainsi coiffées à des figures sataniques, à des
+bêtes cornues, prédicateurs et moralistes déclarent que la femme douze
+fois infidèle va au Purgatoire, mais ils jettent directement et sans
+rémission à l'Enfer celles qui portent ces escoffions à cornes!
+
+Le grand hennin est un immense cornet plaqué sur le front, emprisonnant
+complètement les cheveux, un tube conique en étoffe ramagée ornée de
+perles, avec une voilette plus ou moins longue sur le front, et tout en
+haut, à la pointe de l'édifice, un flot de légère mousseline retombante.
+Edifice extravagant, soit, incommode, mais non ridicule, monumental mais
+charmant, et que les femmes s'obstinèrent à porter pendant près d'un
+siècle, parce qu'il était en réalité très seyant et donnait à la
+physionomie, à l'ensemble d'une figure, de pied en cape un caractère
+très imposant. Et enfin, raison principale dont on ne se rendait pas
+compte peut-être, mais qu'on reconnaissait inconsciemment: parce que ces
+grands hennins cadraient avec les architectures d'alors.
+
+Magnifique époque d'expansion et de montée! Fines et dardées haut, les
+flèches des églises escaladent le ciel, entraînant les âmes avec elles,
+toutes les lignes des architectures montent, s'épanouissent et
+fleurissent. Quand on songe que c'est le temps des merveilleuses façades
+de maisons ou de palais, des orfèvreries de pierre sculptée, des fines
+tourelles, des crêtes festonnées, le temps des villes hérissant mille
+clochers et mille pointes, l'ascension des hennins se comprend très
+bien. Comme toutes les ascensions, c'est encore une montée vers l'idéal,
+puisque ces grands hennins aux longs voiles flottants donnent forcément
+une réelle noblesse à l'attitude et à la démarche.
+
+_Guerre aux hennins!_ Tel fut cependant partout le cri des moines et des
+prédicateurs. Le plus violent de tous et celui qui fut le plus entendu,
+sinon écouté, c'était un carme de Rennes, nommé frère Thomas Connecte.
+
+[Illustration: Le grand hennin.]
+
+Il entreprit dans sa ville une véritable campagne contre le débordement
+du luxe, en particulier contre les pauvres hennins. De la Bretagne, il
+passa dans l'Anjou, en Normandie, en Ile-de-France, en Flandre, en
+Champagne, prêchant partout solennellement et dans chaque ville du haut
+d'une estrade dressée en plein air sur une place publique, accablant
+d'invectives celles qui se complaisaient aux raffinements de la toilette
+et les menaçant de la colère du ciel.
+
+Tous les malheurs qui fondaient sur le monde, tous les vices du temps,
+toutes les hontes, tous les péchés, toutes les turpitudes de l'humanité,
+provenaient suivant lui de l'extravagance coupable des hennins et des
+escoffions démoniaques.
+
+Et dans la chaleur de sa conviction, frère Thomas ne s'en tenait pas à
+la parole; à la fin de son sermon, le digne homme, enflammé d'une sainte
+ardeur, saisissait un bâton et passant à travers les rangs effarés des
+dames, nobles ou bourgeoises, venues pour l'entendre, il faisait sans
+pitié, malgré les cris et la bousculade, un grand massacre de hennins.
+
+--Au hennin! au hennin! A ce cri, les polissons ameutés par le frère
+poursuivaient par les rues toute femme dont le couvre-chef dépassait les
+modestes proportions d'une coiffe ordinaire.
+
+Néanmoins, malgré sermons et voies de fait, les hennins ne s'en
+portaient pas plus mal et se relevaient après le passage du moine. De
+ville en ville, celui-ci continuant sa croisade contre le luxe, s'en fut
+à Rome, et là, le spectacle moins qu'édifiant offert alors par la
+capitale de la chrétienté, le surexcita tellement qu'il oublia toute
+mesure, et que, laissant les hennins tranquilles, il s'attaqua aux
+cardinaux et princes de l'Eglise. Ceci était jeu plus dangereux. Le
+pauvre homme, accusé d'hérésie, fut appréhendé et tout simplement brûlé
+en place publique.
+
+Dans l'histoire de la mode, il y a le roman de la mode! Dans les annales
+de la coquetterie féminine, que d'épisodes curieux et aussi que de
+figures romanesques qui traversent la grande histoire, charmantes,
+attirantes, parfois étrangement poétiques, fleurs délicates parmi toute
+la ferraille remuée par le siècle--et parfois aussi, dangereuses sirènes
+qui donnent bien raison au frère Thomas Connecte!
+
+[Illustration: Les Manches tailladées et déchiquetées.]
+
+L'histoire de la mode pourrait s'écrire avec une douzaine de portraits
+de femmes espacés de siècle en siècle, portraits de reines de la main
+droite et de reines de la main gauche,--plus souvent de la main
+gauche,--de grandes dames et de grandes courtisanes.
+
+[Illustration: DAME SOUS CHARLES VIII.]
+
+Il suffit d'écrire leurs noms, chacun d'eux c'est une page qui se
+tourne, un chapitre nouveau qui commence: Agnès Sorel, Diane de
+Poitiers, la reine Margot et Gabrielle d'Estrées, la première femme et
+la dernière _mie_ du roi Henri, Marion Delorme, la Grande Mademoiselle,
+Montespan, première partie du règne du roi Soleil, Maintenon, seconde
+partie du règne du monarque renfrogné, Madame de Pompadour,
+triomphe du pimpant XVIIIe siècle, Marie-Antoinette, dernier et
+mélancolique éclat d'un monde qui finit, Madame Tallien, Joséphine...,
+etc.
+
+[Illustration: La Houppelande.]
+
+Après Isabeau de Bavière, reine de France et reine de la mode, la
+gracieuse et magnifique épouse de Charles VI, d'abord reine des bals et
+des fêtes, mais qui devint bientôt la reine des guerres civiles, sans
+cesser, dans un temps de sombres horreurs, de rêver somptueux costumes
+et recherches d'élégance,--après les modes d'Isabeau, c'est le temps et
+ce sont les modes d'Agnès Sorel, la dame de Beauté de Charles VII.
+
+Charles VII s'endort à Bourges et ne songe guère à reconquérir son
+royaume: ses maîtresses et ses plaisirs sont tout l'univers pour lui. La
+grande et sainte Jehanne a endossé le harnais des hommes de guerre pour
+combattre l'Anglais, elle a déjà reconquis au roi une forte partie de
+son royaume; une autre femme, ni grande ni sainte, va continuer son
+oeuvre, Agnès Soreau de Saint-Géraud, la belle Agnès Sorel, blonde aux
+yeux bleus, par la puissance et l'ascendant de la beauté, enflamme le
+roi Charles, elle le lance contre l'Anglais, lui fait reprendre, ville à
+ville, le reste du domaine des fleurs de lys et mériter dans l'histoire
+le surnom de Victorieux.
+
+C'est elle la victorieuse! Les _pécunes_ qui sont les nerfs des guerres
+sont consacrées à payer les rudes gens d'armes, les lances et les
+bombardes du roi, ainsi qu'à entretenir le luxe coûteux de la belle, à
+payer les mille inventions de sa coquetterie. Ce sont dépenses de guerre
+aussi, puisque le roi bataille mieux quand _Agnès l'ordonne_, comme dit
+la vieille romance.
+
+La vierge héroïque, la vaillante Jehanne, se couvrait de la cuirasse
+pour mener au combat ducs, seigneurs et gens d'armes; la belle Agnès,
+adorée par le roi, poursuivait d'une tout autre manière l'oeuvre
+nationale, elle se découvrait les épaules, inventait des corsages
+indécemment décolletés jusqu'à la taille, outrait les proportions des
+grands hennins à barbes flottantes... Et les armées de Charles
+marchaient, emportant châteaux, villes et provinces, pourchassant les
+Anglais. Agnès, en somme, mourut à la bataille, puisqu'elle trépassa
+près de Jumièges pendant la reconquête de la Normandie où elle avait
+suivi le roi.
+
+La cour de Bourgogne, rivale de celle de Paris en faste comme en tout le
+reste, introduit dans la mode française des éléments étrangers, de
+Flandre surtout. C'est la dernière époque pour le costume du moyen âge,
+l'éblouissement dernier, l'épanouissement et l'étincellement des plus
+étranges somptuosités.
+
+Les gigantesques houppelandes des hommes et des femmes ressemblent à de
+grandes pièces de tapisserie,--les grandes lignes disparaissent sous la
+complication. La Renaissance va venir après une période de transition et
+de tâtonnements.
+
+Que de jolies choses et de particularités intéressantes il y aurait
+encore à citer dans les _atours_, _garnements_ et _parements_ des femmes
+du moyen âge, dans les vêtements de cérémonie, de splendide étoffe et
+d'étincelante garniture, dans les vêtements d'intérieur ou de sortie de
+toutes les classes, aussi bien que dans les vêtements de voyage et de
+chasse portés par les nobles dames chevauchant sur des mules richement
+harnachées, ou enfourchant les grands palefrois pour courre le gibier le
+faucon sur le poing.
+
+
+
+
+[Illustration: Sous François Ier.]
+
+IV
+
+LA RENAISSANCE
+
+Modes en largeur.--Hocheplis, vertugalles, vertugadins.--La belle
+ Ferronnière.--Eventails et manchons.--Les modes tristes de la Réforme.
+ --L'escadron volant de Catherine.--Dentelles et guipures.--Etats de
+ services du vertugadin.--Le masque et le touret de nez.--Fards et
+ cosmétiques.
+
+
+A la suite des expéditions de Charles VIII, un coup de vent souffle sur
+les modes du moyen âge. Les temps gothiques sont finis, le costume
+masculin se transforme tout à coup et le costume féminin va changer
+aussi. Ce coup de vent emporte, avec bien d'autres choses, avec notre
+architecture nationale, avec notre goût national, ces hennins qui,
+malgré l'apparence, tenaient si bien sur les têtes qu'ils avaient duré
+près d'un siècle.
+
+Le costume s'amollit et se complique. Le corset ou corsage remplace le
+surcot, il est d'une autre couleur que la robe et tout chargé
+d'ornements et ramages dorés, sous plusieurs rangs de colliers couvrant
+le haut de la poitrine décolletée. Les manches aussi sont d'une autre
+couleur que le corsage, ce sont de grandes ailes tailladées et
+flottantes ou bien des manches de plusieurs pièces rattachées par des
+aiguillettes ou des rubans, laissant voir la chemise de fine toile de
+Frise bouffante aux épaules et aux coudes.
+
+C'est le commencement des manches à bourrelets successifs et à crevés
+qui vont durer si longtemps.
+
+Les souliers _pattés_ ou à bouts carrés remplacent les souliers pointus;
+on va comme toujours d'une extrémité à l'autre.
+
+Grande variété dans les coiffures très basses maintenant. Ce sont larges
+bourrelets ou turbans emboîtant l'occiput avec coiffes à dessins dorés
+encadrant le front et le visage; ces bourrelets et coiffes, ornés de
+réseaux perlés, se modifient dans les pays où l'influence flamande ou
+rhénane lutte contre l'influence italienne, par l'adjonction sur la
+coiffe d'une sorte de chapeau tailladé qui deviendra le grand béret
+découpé et largement déchiqueté des lansquenets suisses ou allemands.
+
+Ce sont ces modes qui vont régner pendant tout le temps de François Ier,
+à la cour éblouissante du Roi Chevalier, et à la ville chez les nobles
+dames et les bourgeoises aisées.
+
+L'innovation principale, celle qui doit influer sur le reste du
+vêtement, en déterminer en partie la coupe et les proportions, la
+dominante du costume d'alors, c'est le vertugadin, dit aussi vertugalle,
+vertugardien... Chose non vue encore, grande nouveauté qui va
+bouleverser le costume et changer toutes les lignes.
+
+[Illustration: Commencement de la Renaissance.]
+
+Le vertugadin, c'est-à-dire la jupe large soutenue par une armature
+quelconque, en voilà pour trois siècles, pendant trois cents ans, avec
+des interrègnes plus ou moins longs, il durera sous des noms différents,
+panier, crinoline, pouf, tournure, etc. Il dure encore et nous le
+reverrons.
+
+[Illustration: A LA COUR DU ROI-CHEVALIER.]
+
+Depuis trois cents ans la largeur des jupes suit un mouvement régulier,
+d'abord modeste, elle augmente peu à peu, lentement, en habituant
+progressivement l'oeil à ses proportions, elle arrive à une envergure
+formidable, exagérée, impossible, puis elle diminue lentement reprenant
+l'une après l'autre ses étapes successives.
+
+Les femmes, qu'elle a transformées pour un temps plus ou moins long en
+énormes cloches, redeviennent clochettes, elles diminuent et
+s'amincissent jusqu'à disparition complète de toute apparence de
+vertugadin. Les modes sont ultra collantes pour quelques années, puis un
+soupçon de tournure reparaît, une illusion de vertugadin se remontre et
+la progression recommence.
+
+Vilipendé, chansonné, ridiculisé sans trêve ni merci à toutes les
+époques et quelque fut son nom, il a triomphé toujours, même des édits
+qui prétendaient diminuer son envergure. Et pourtant nulle puissance au
+monde n'a vu se liguer autant d'ennemis enflammés contre elle, aucune
+institution n'a été attaquée avec autant de vigueur et d'acharnement.
+
+La Monarchie ou la République ont des adversaires, mais aussi des
+défenseurs. Vertugadins, paniers ou crinolines avaient contre eux tous
+les maris, tous les hommes! Le corset seul a eu presque autant
+d'ennemis--dont il a toujours également triomphé.
+
+Le Vertugadin, né sous François Ier, vers 1530, marque la fin du moyen
+âge, mieux et plus complètement que n'importe quel changement politique.
+C'est la disparition des robes collantes ou flottantes à plis droits, si
+sculpturales. Un monde est fini.
+
+Le vertugadin s'appelle premièrement _hoche-plis_. Ce nom s'applique
+d'abord seulement au bourrelet godronné soutenu par une carcasse de fils
+de fer qui s'attache à la taille pour donner de l'ampleur aux jupes.
+Puis le nom s'étend à tout un système de cerceaux de bois ou de baleine
+formant cage sous la jupe jusqu'en bas.
+
+Le costume féminin sous François Ier est ample et majestueux plutôt que
+gracieux, les robes sont de velours, de satin, de brocatelle à fleurs de
+couleurs variées, avec de larges manches tombantes, doublées de zibeline
+ou des manches énormes engonçant les épaules et formant comme une
+succession de bourrelets jusqu'aux poignets, avec des crevés ouverts sur
+des bouillons de soie claire.
+
+Le corset à busc appelé alors basquine apparaît. Très probablement ce
+n'était pas encore une armature dissimulée sous le corsage, mais bien le
+corsage lui-même raidi par des baleines, du moins les descriptions assez
+confuses donnent lieu de le penser.
+
+Pour la coiffure, _attifet_, _chaperon_, _toque_ ou _toquet_, ainsi que
+pour l'ornement du cou et des épaules qui sortent considérablement des
+corsages,--on a rapporté de la molle et licencieuse Italie de jolies
+ouvertures de corsages, que les maris pourtant auraient pu trouver
+offusquantes, mais les hommes se décolletent bien aussi--les élégantes
+dépensent en joaillerie et orfèvrerie plus que messieurs les maris ne
+voudraient. Reines, grandes dames, bourgeoises se ruinent en chaînes
+d'or, joyaux émaillés, perles, pierreries, escarboucles.
+
+La belle Ferronnière, une des maîtresses du roi après le règne de la
+duchesse d'Etampes, invente de porter une escarboucle retenue par un
+fil au milieu du front. Un bijou de plus à porter quand on a déjà garni
+autant que l'on pouvait la coiffure, le corsage et la ceinture d'une
+étincelante joaillerie, quelle belle idée! La coiffure à la Ferronnière
+a vite un très grand succès.
+
+Voici maintenant des accessoires de toilette inconnus. Pour l'été, c'est
+l'éventail de plumes, joli prétexte à garniture d'orfèvrerie, et le
+manchon pour l'hiver. Manchons noirs pour les bourgeoises et manchons de
+couleurs variées pour les dames nobles seulement, suivant les
+ordonnances royales. Les ombrelles aussi sont venues d'Italie, seulement
+elles sont trop lourdes et ne réussissent guère.
+
+Mais voici sur l'éblouissante époque, l'éteignoir de la Réforme, les
+jours troublés et tristes.
+
+[Illustration: Les Manches à crevés.]
+
+Etincelante, chatoyante, superbe d'ampleur somptueuse et de richesse
+pendant tout le règne de François Ier, roi chevalier, prince brillant,
+prodigue et ostentatif en un temps de bravoure et de «_braverie_» et
+aussi de licence,--la mode va changer soudain de caractère et devenir
+aussi austère qu'elle a été fastueuse, aussi sombre et lugubre qu'elle a
+été éblouissante et multicolore.
+
+C'est pendant le commencement du règne d'Henri II une véritable lutte
+entre les modes tristes et les modes gaies, mais bientôt les modes
+tristes triomphent et peu à peu l'éclat de l'élégance s'éteint, la mode
+tourne et va bien vite des couleurs ternes et maussades au noir pur.
+
+Les temps deviennent difficiles et tournent au noir aussi. C'est la
+Réforme, les dissensions religieuses, guerres de sermons et de prêches
+d'abord, puis guerre effective à coups de canon et d'arquebuses, à coups
+de bûchers, ou de potences.
+
+Le roi Henri II dès 1549 commença les hostilités contre le luxe; un édit
+interdisant un grand nombre d'ornements ou d'étoffes, passements,
+bordures, orfèvreries, cordons, canetilles, draps d'or ou d'argent,
+satins, etc., réglementa sévèrement la mode et détermina pour les
+différentes classes de la société les qualités des étoffes et jusqu'aux
+couleurs.
+
+Le droit de porter habillement complet de dessous et de dessus en rouge
+cramoisi fut réservé aux princes et princesses; les dames nobles et
+leurs maris ne pouvaient prendre cette éclatante couleur que pour une
+seule pièce de leur costume.
+
+Pour les dames de rang inférieur, elles avaient droit, d'abord les plus
+élevées en rang, aux robes de toutes couleurs sauf le cramoisi, et les
+autres au rouge éteint ou au noir. Même échelle descendante pour les
+étoffes, des satins et des velours au simple drap.
+
+De longs cris de lamentation retentirent par toute la France, quand on
+voulut passer à l'exécution de l'édit.
+
+Les dames de France, au nord comme au midi, à l'ouest comme à l'est, en
+bataille serrée, défendirent courageusement, pied à pied, leurs joyaux
+et leurs belles parures, leurs étoffes et leurs couleurs, discutant avec
+les agents de l'autorité et trouvant mille raisons ingénieuses pour tout
+sauver, pour tout garder.
+
+Il fallut que le roi reprît la plume, qu'il complétât son édit par une
+série d'articles explicatifs et détaillât point à point ce qui était
+permis et ce qui était prohibé. Il faisait quelques concessions aux
+dames et permettait encore quelques petites coquetteries, mais pour le
+reste, ce qui fut défendu resta défendu et la loi somptuaire fut
+exécutée rigoureusement.
+
+ Le velours, trop commun en France,
+ Sous toy reprend son vieil honneur...
+
+dit Ronsard dans une épître au Roi où il loue le monarque de ses
+ordonnances réformatrices.
+
+[Illustration: La Coiffure de Catherine de Médicis.]
+
+La sombre Catherine, l'Italienne dont le sang a empoisonné celui de la
+race des Valois, l'empoisonneuse qui finira toute bouffie de crimes,
+domine la Cour de France encore brillante, comme un grand fantôme noir,
+emblème de l'ère de crimes et de massacres qui va s'ouvrir.
+
+Elle laisse les recherches de la coquetterie aux dames de la Cour et à
+la maîtresse de son mari, à Diane de Poitiers, la suprême beauté, la
+déesse quasi mythologique de la Renaissance, que Jean Goujon sculpta
+comme plus tard Canova sculptera une autre beauté princière, Pauline
+Borghèse. Les plus jolies créations de l'époque, ce sont des toilettes à
+tons sobres, d'une élégance sévère composant des harmonies grises ou des
+harmonies en blanc et noir, les couleurs de Diane de Poitiers.
+
+[Illustration: SOUS HENRI II.]
+
+A la mort d'Henri, Catherine adopte, pour ne plus le quitter, le
+costume de veuve, et entourée pourtant d'un essaim de jeunes et
+brillantes beautés, de ses filles d'honneur qu'on appelle _l'escadron
+volant de la Reine_,--escadron qui, dans les mille intrigues qu'elle
+noue et dénoue, la sert plus avantageusement que des escadrons de
+reîtres,--elle traverse les trois règnes tourmentés des rois ses fils,
+noire des pieds à la tête, noire comme la nuit, noire comme son âme.
+
+[Illustration: Sous Henri II.]
+
+Large jupe noire, corsage noir en pointe, grandes ailes noires aux
+épaules, collet noir relevé en forme de fraise; et pour coiffure une
+sorte de chaperon ou de toquet à visière noire qui descend en pointe sur
+ce front aux pensées dures et sinistres.
+
+Ce fut Catherine, paraît-il, qui importa en France, en arrivant de
+Florence pour son mariage, les fraises qu'adoptèrent rapidement les
+hommes et les femmes.
+
+Il y en avait de toutes sortes, de modestes et d'inouïes, de très
+simples en linge godronné et d'autres en merveilleuses dentelles.
+Invention charmante et superbe, incommode sans doute comme bien d'autres
+inventions de la mode, mais qui encadrait si bien dans les rosaces et
+les rinceaux de la plus fine dentelle, qui sertissait comme un bijou
+précieux la figure de la femme.
+
+C'étaient des chefs-d'oeuvre de cet art si féminin de la dentelle où
+brillait toute l'élégance décorative de la Renaissance; les mêmes
+artistes qui ciselaient le bronze, l'argent et l'or, qui sculptaient ces
+fines décorations de pierre sur les façades des palais, fournissaient
+les dessins de ces fraises; la dentelle avait ses Benvenuto Cellini, à
+Bruxelles, à Gênes et surtout à Venise, premiers centres de fabrication.
+
+Mais les fraises ne prirent pas tout de suite ces belles proportions,
+qu'elles n'atteignirent que sous Henri III. Elles furent d'abord de
+simples collerettes à plis ronds ou godrons qui enserraient le cou
+jusqu'aux oreilles, fraises austères et fermées d'un temps qui
+s'assombrissait de plus en plus; l'austérité protestante gagnait
+rapidement et si les catholiques conservaient leurs habitudes et leurs
+moeurs plus faciles, les querelles de religion avaient pris toute leur
+âpreté et la guerre civile planait sur la France.
+
+Sous le règne éphémère de François II, qui vit passer à la cour de
+France la figure auréolée par le malheur de la pauvre Marie Stuart, sous
+celui de Charles IX, les costumes ont une élégance sobre et discrète.
+Comme les pourpoints des hommes, les corsages sont tailladés, ainsi que
+les manches raides et bouffantes en haut.
+
+Les seuls bijoux sont quelques boucles et pendants de ces grandes
+ceintures dites cordelières, des garnitures d'aumônières, un collier
+sous la collerette, petite fraise à godrons qui se trouve aussi aux
+poignets.
+
+Le chancelier de l'Hôpital, ennemi de la trop grande ampleur des
+vertugadins, les avait un peu dégonflés et diminués par une sévère
+ordonnance en 1563, par laquelle il interdisait également aux hommes les
+hauts de chausses rembourrés. Mais à un passage du roi Charles IX à
+Toulouse, les belles Toulousaines étant venues implorer un adoucissement
+aux rigueurs de l'austère chancelier, le roi, plus clément qu'il ne se
+montrera plus tard aux Huguenots, fit grâce au vertugadin et lui permit
+de reprendre ses monumentales proportions.
+
+Ne nous moquons pas de cette ampleur des vertugadins, un jour elle sauva
+la France s'il est vrai, comme la chronique le dit, que Marguerite de
+Valois put préserver les jours d'Henri de Navarre son mari, en le
+cachant sous un immense vertugadin quand les massacreurs de la
+Saint-Barthélemy se mirent à dépêcher à coups de hallebarde les
+huguenots qu'on avait logés au Louvre à l'occasion des noces d'Henri et
+de Margot.
+
+[Illustration: Sous Charles IX.]
+
+Les modes s'assombrissent comme le temps, comme l'architecture, comme le
+mobilier, comme tout. C'est une loi générale, l'architecture est sévère,
+ce n'est plus l'exubérance débordante, la gaieté païenne de la
+Renaissance, les formes sont plus contenues. Après une débauche
+d'inventions souriantes, l'architecture fait pénitence. Le mobilier qui
+garnit ces hôtels renfrognés est raide et gourmé.
+
+Voyez ces tables et ces sièges carrés, sans ornements ni sculptures, de
+bois brut recouvert d'étoffe sombre semée de gros clous. C'est le style
+catafalque.
+
+Dans ces architectures sévères, dans ces appartements qui semblent
+revêtus de tentures d'enterrement, s'agitent des gens à costumes
+tristes. Longues robes tombant sur de larges vertugadins et collets
+montants; le buste est emprisonné et comprimé durement dans un raide
+corset à busc fermant par derrière, dans une armature solide appelée un
+_corps piqué_, que recouvre un corsage d'étoffe raidie et baleinée
+aussi.
+
+Pour sortir dans la rue, les femmes ajustent sous leurs chaussures des
+patins légers à semelles de liège, ce qui s'est déjà fait aux siècles
+précédents, mais on raille beaucoup les femmes de petite taille qui ont
+pris pour habitude de se jucher sur des patins formidables, ou de se
+hausser par des souliers à nombreuses semelles superposées.
+
+Pour la coiffure, c'est la coiffe de réseau, la pointe sur le front
+faisant de la figure une sorte de coeur, ce que nous connaissons surtout
+sous le nom de coiffe à la Marie Stuart, ou bien c'est le chaperon de
+velours noir, une sorte de chapeau assez peu seyant.
+
+Il est de mauvais ton pour les dames nobles et même pour les bourgeoises
+de sortir sans masque. Étrange mode, ce masque noir est encore une note
+triste ajoutée à un ensemble déjà bien sombre.
+
+Les masques, de velours noir, sont courts, laissant voir le bas du
+visage, ou à mentonnière; ils s'attachent derrière les oreilles ou bien,
+ce qui est plus raffiné, se maintiennent au moyen d'un bouton de verre
+tenu avec les dents. Cette mode passant des femmes de qualité aux toutes
+petites bourgeoises durera longtemps, jusque sous Louis XIII.
+
+Le masque cependant est coquet, il y avait moins joli, il y avait le
+_touret de nez_, pièce d'étoffe noire attachée par les côtés au
+chaperon, qui s'ajustait sous les yeux et cachait tout le bas du visage,
+invention bizarre et peu séduisante qui ressemblait, en laid, au voile
+de figure des femmes du Caire.
+
+Ces tourets de nez, paraît-il, ont leur raison d'être et leur utilité.
+Ne les soulevons pas. Les dames se fardent outrageusement suivant une
+mode venue d'Italie avec Catherine de Médicis, elles se peignent comme
+de simples Caraïbes et s'appliquent sur les joues, sous le touret de
+nez, les couleurs les plus vives et les plus dangereuses pour
+l'épiderme. Les visages féminins sont enduits de plaques de vermillon,
+ou bien, sous prétexte d'entretenir la fraîcheur du teint, de pommades
+et de drogues vraiment peu ragoûtantes.
+
+Horrible!
+
+Une _Instruction pour les jeunes dames_ donne des indications sur la
+composition de ces «_oints_» ou plutôt de ces fricassées déplorables où
+il entre de la térébenthine, des fleurs de lis, du miel, des oeufs, des
+coquilles, du camphre, etc., le tout cuit dans l'intérieur d'un pigeon,
+trituré et distillé ensuite.
+
+Pouah! le touret de nez paraît assez indispensable après cela.
+
+[Illustration: DAME DU TEMPS DE CHARLES IX.]
+
+Le florentin René, amené par Catherine, fournissait aux belles dames de
+la cour fards, parfums et cosmétiques; on sait qu'il cuisina souvent
+pour la reine mère d'autres fournitures plus nuisibles destinées à
+supprimer avec élégance et discrétion les gens embarrassants.
+
+[Illustration: Etoffes ramagées.]
+
+Quelle époque! d'un bout du royaume à l'autre, dans le mélange des
+partis en lutte, on se dispute, on se hait, on se bat. Pendant trente
+ans tout est bouleversé, les armées catholiques et huguenotes se
+poursuivent par les provinces, mettant tour à tour les villes à sac,
+brûlant les châteaux les uns des autres, guerre sans merci où les femmes
+et les enfants sont enveloppés, guerre de surprises et de massacres.
+
+Les villes sont assiégées, les campagnes sont ravagées par les argoulets
+et arquebusiers catholiques, par les reîtres protestants, les châteaux
+et manoirs enlevés par de rapides coups de main... Il faut fuir quand on
+ne se sent pas le plus fort, ou périr...
+
+On comprendrait, qu'en ces lugubres temps, les costumes des femmes se
+soient un peu masculinisés. Les pauvres femmes ont si souvent besoin,
+pour se tirer d'affaire dans les moments difficiles, d'enfourcher
+chevaux ou mules, de chevaucher comme les hommes!
+
+Ainsi, en 1568, Condé surpris en pleine paix, dut, pour échapper aux
+troupes de Catherine, s'enfuir de son château de Noyers près d'Auxerre
+et courir jusqu'à la Rochelle, échapper aux partis de cavalerie,
+traverser la Loire à gué, avec sa femme enceinte portée dans une
+litière, avec trois enfants au berceau, la famille de l'amiral Coligny,
+celle d'Andelot, nombre d'enfants et de nourrices...
+
+Les femmes empruntèrent au costume masculin une espèce de pourpoint à
+hauts de chausses qui se mettait sous la robe. Ces _caleçons_, ainsi
+s'appelaient-ils, permettaient, malgré les larges jupes, d'enfourcher
+plus commodément les arçons.
+
+Les vertugadins continuaient à se porter et à grandir malgré tout
+
+ Et les dames ne sont pas bien accommodées
+ Si leur vertugadin n'est large dix coudées,
+
+dira bientôt un satirique _Discours sur la mode_.
+
+[Illustration: Au temps de la Réforme.]
+
+
+
+
+[Illustration: Coiffure et Collerette Valois.]
+
+V
+
+HENRI III
+
+La cour du Roi-Femme.--Les grandes fraises plissées, godronnées ou en
+ cornets.--Les femmes-cloches.--Les grandes manches.--Horribles méfaits
+ du corset.--La reine Margot et ses pages blonds.
+
+
+Le règne de Henri III n'apporte aucun changement dans la situation. Les
+temps furent plus sombres peut-être et le pays plus bouleversé.
+Cependant malgré la sainte Ligue, malgré le redoublement des guerres
+civiles, malgré l'incendie de ses provinces et le sang qui coulait de
+partout, Henri III, roi de la France tiraillée à quatre chevaux, prit en
+main le sceptre de la mode.
+
+Après le sombre Charles IX, dédaigneux du luxe et des affiquets de la
+toilette, venait un roi mignard, frisé, fraisé, musqué, fardé, qui, tout
+en renouvelant les édits de Charles IX contre le luxe, lançait la cour,
+et après la cour tout ce qui peut suivre la mode, dans un débordement de
+folies luxueuses, de somptuosités excentriques et extravagantes.
+
+Sous ce roi de _l'île des Hermaphrodites_, comme des pamphlets
+l'appelèrent, le roi-femme, et l'homme-Reine de d'Aubigné:
+
+ Son visage de blanc et de rouge empâté,
+ Son chef tout empoudré nous montrèrent l'idée
+ En la place d'un roi d'une fille fardée.
+
+tout est désordonné et déréglé à la cour. «Le luxe et les débordements
+sont tels que la plus chaste Lucrèce y deviendrait une Faustine,» dit la
+chronique de l'Étoile.
+
+Le royaume de la mode lui-même est bouleversé, il n'y a plus de
+frontières naturelles et les modes se confondent pour les deux sexes. Le
+roi, par un goût singulier, féminisa le plus possible ses costumes,
+cherchant ce qui pouvait se prendre aux modes féminines, depuis la
+coiffure jusqu'à l'éventail.
+
+Comme les dames de la cour, le roi et ses mignons adoptèrent les
+colliers de perles, les boucles d'oreilles, les dentelles de Venise et
+les grandes fraises. Comme les dames, pour entretenir la fraîcheur de
+leur teint, ils se fardèrent et se cosmétiquèrent d'une façon ridicule,
+allant jusqu'à mettre la nuit des masques et des gants enduits de
+pommade; étranges modes efféminées pour un temps de poignards levés et
+de périls constants.
+
+Ces _mignons et popelirots_ ne portaient-ils pas comme les dames une
+sorte de corset pour faire taille fine, le pourpoint à busc descendant
+très bas en pointe, devenu bientôt le ridicule pourpoint à panse
+rembourrée formant une espèce de ventre pointu à la façon de
+Polichinelle. Ne se coiffaient-ils pas de la toque féminine ornée de
+plumes et de pierreries...
+
+Les femmes ne prirent rien aux modes masculines, mais elles se
+rattrapèrent en exagérant considérablement les dimensions et
+l'ornementation de tous les éléments du costume, en recherchant la
+somptuosité des étoffes, en se surchargeant encore d'accessoires et de
+joaillerie. C'est Marguerite de Valois, soeur du Roi, la reine Margot
+d'Henri IV qui mène la mode, et moins le ridicule que la grâce féminine
+esquive, elle fait bien le pendant de l'étonnant Henri III, le satrape
+musqué et fardé qui empèse et godronne lui-même ses fraises et celles de
+la reine, et se promène avec des petits chiens sur les bras ou le
+bilboquet à la main.
+
+[Illustration: Toilette de Cour.]
+
+Les fraises ont pris des proportions fantastiques, ce sont d'immenses
+cornets évasés, soutenus par des fils de laiton, de magnifiques
+dentelles ou broderies de point de Venise, qui partant du corsage,
+laissent voir les épaules et montent derrière la tête jusque par-dessus
+la coiffure. La figure fardée ainsi encadrée dans cette dentelle à
+pointes, c'est une fleur éclatante ou un fruit, ou plutôt c'est une
+tête d'idole, trop apprêtée, peinte et repeinte, ruisselante de
+bijouterie et de clinquant.
+
+[Illustration: TOILETTE DE COUR HENRI III.]
+
+Encadrement de corsage en joaillerie, or, pierreries, perles, colliers,
+boucles d'oreilles, perles et diamants à la coiffure, les princesses
+et les grandes dames étincellent. Les coiffures sont très basses, les
+cheveux arrangés en pointe sur le front et relevés en rouleau sur les
+tempes, dessinent un coeur que couronne un simple cercle orné de pierres
+et de perles fines.
+
+[Illustration: Le Masque.]
+
+Sur les corsages et sur les jupes, des lignes de perles forment des
+quadrillés ou des losangés. La ceinture à pendants très longs, est en
+joaillerie également; à l'extrémité pend un petit miroir, précieusement
+encadré, que les dames ont à tout instant à la main, pour vérifier
+l'état de cette précieuse toilette si difficile à porter, de ces fraises
+immenses, d'une si haute et si majestueuse élégance, pour lesquelles les
+dames sont à la gêne dans les réunions et dans la presse des fêtes de la
+cour.
+
+Il suffit pour en juger de voir au Louvre un tableau du temps,
+représentant un bal à la cour, aux fêtes données pour le mariage du duc
+de Joyeuse avec la belle-soeur du roi, noces fameuses, célébrées avec un
+faste inouï par vingt-cinq ou trente journées de festins, de joutes ou
+de mascarades, pendant lesquelles toute la cour, les princes et
+princesses, seigneurs et nobles dames rivalisèrent de richesses et de
+somptuosités folles, dans leurs toilettes renouvelées de fête en fête.
+
+D'après ce tableau des noces de Joyeuse, attribué à Clouet, les
+seigneurs et les nobles dames rivalisèrent surtout de ridicule dans
+leurs ajustements. Ce ne sont que corsages à pointes, fantastiquement
+serrés ou pourpoints à abdomens pointus, qui donnent aux uns et aux
+autres, des apparences d'insectes, fines guêpes ou gros bourdons.
+
+[Illustration: Les Manches bouffantes.]
+
+Ces corsages, dont les buscs n'en finissent pas, ont des manches énormes
+et rembourrées, aussi grosses aux épaules que le corps tout entier,
+formées d'une succession de gros bourrelets à crevés, bordés de perles
+ou de clinquant, avec des poignets de fine dentelle assortis à la
+fraise.
+
+Quant aux vertugadins, ils ballonnent et s'élargissent considérablement,
+ce sont maintenant plus que des cloches, ce sont de vastes soupières
+renversées, sur lesquelles on porte deux robes superposées, la robe de
+dessus, de riche brocart ou d'étoffes chargées de mille broderies,
+s'ouvrant pour laisser voir l'autre, laquelle est de couleur différente
+et non moins ornementée.
+
+Au plus épais des troubles et confusions, quand ligueurs, royaux et
+huguenots se heurtaient, s'arquebusaient et se pendaient d'un bout du
+royaume à l'autre, Damville, l'aîné des trois fils du connétable de
+Montmorency, qui avait levé la lance pour un quatrième parti, celui des
+politiques, allié dans le Midi aux huguenots, dut une belle chandelle à
+l'invention de ces encombrants vertugadins. Cerné dans Béziers, il
+allait être pris et courait grands risques, mais une de ses parentes,
+Louise de Montagnard, femme de François de Tressan, l'enleva dans son
+carrosse, caché sous l'étalement de son immense vertugadin, et le fit
+passer à la barbe de ses ennemis.
+
+[Illustration: Le petit manteau Henri III.]
+
+C'est le second sauvetage opéré par le vertugadin; peut-être aurait-il à
+faire valoir bien d'autres actes de service, si l'histoire avait daigné
+les enregistrer. La crinoline, que nous avons connue, n'a pas de haut
+fait pareil à son actif. Sa vaste envergure fut aussi utilisée, non pour
+de si dramatiques évasions, mais seulement par d'ingénieuses fraudeuses,
+qui se contentaient d'accrocher sous leurs jupes, à ses cerceaux, des
+objets soumis aux droits.
+
+[Illustration: Sous Henri III.]
+
+Le corset n'est plus la simple _basquine_, assez inoffensive des
+commencements, le _corps piqué_ qu'endurent, sous prétexte de
+s'avantager la poitrine, les belles dames de ce temps, c'est un
+véritable instrument de torture, un moule dur et solide dans lequel il
+fallait entrer, souffrir et rester, malgré les éclisses de bois qui
+«entraient dans la chair, mettaient la taille à vif et faisaient
+chevaucher les côtes les unes par-dessus les autres,» ce sont Montaigne
+et Ambroise Paré qui le disent, et ce dernier pouvait en savoir quelque
+chose.
+
+Comme le vertugadin et plus que le vertugadin, le corset passera les
+siècles, durera à travers toutes les modes, malgré toutes les attaques,
+malgré les médecins qui l'excommunient avec unanimité, victorieux de
+tous et de toutes, victorieux contre l'évidence. Les absurdes mignons
+d'Henri III l'ont bien un moment fait adopter par les hommes!
+
+Les beautés célèbres du temps, Mme de Sauves, la reine Margot, dans
+leurs atours de cérémonie, avec tous leurs joyaux et pierreries, dans
+leurs corsages raidis et luisants, couverts de rinceaux d'or, ont l'air
+de déesses revêtues de cuirasses damasquinées. Ne m'approchez pas,
+disent les grandes fraises à pointes de ces beautés, qui pourtant ne
+sont guère inaccessibles.
+
+[Illustration: La Reine Margot.]
+
+Cette folie de luxe, à une époque si sombre pourtant, a gagné toutes les
+femmes. Il n'est pas de femme de petite noblesse, de femme de robin, de
+bourgeoise qui n'essaie d'approcher des grands modèles, au grand
+déplaisir des maris, au grand péril des fortunes déjà bien atteintes par
+les malheurs des temps.
+
+[Illustration: GRANDE TOILETTE MÉDICIS.]
+
+Le brillant XVIe siècle, le siècle de la Renaissance, illustré par tant
+d'artistes et de lettrés, tant d'étincelants chevaliers et de dames
+éblouissantes, le XVIe siècle finit mal cependant. Il plane sur cette
+fin, sur cette époque d'Henri III, aux raffinements corrompus, sur la
+cour et la ville, sur ces belles et nobles dames, sur ces reines
+vénéneuses, sur ces mignons et ces raffinés, une telle odeur de sang,
+que dans ce bouleversement et dans cette corruption sociale, ce n'est
+pas de trop de tous les parfums violents dont on use, de ce musc et de
+cette ambre pour la masquer.
+
+[Illustration: Grande Fraise Henri III.]
+
+Marguerite de Valois, fleur au parfum dangereux, survivra à ce temps et
+finira en 1615, quelques années après Henri IV, son ex-mari; elle finira
+vieille coquette, fardée et musquée, essayant, malgré l'âge, malgré
+l'embonpoint qui détériore sa prestance d'ex-déesse, de garder les
+grâces solennelles et apprêtées de son beau temps et ses grands costumes
+d'apparat, traînant une petite cour de ses châteaux du Languedoc à son
+logis parisien de l'hôtel de Sens qui existe encore, distinguant de
+temps à autre quelque trop joli cavalier, ou quelque gentil jeune page,
+de ces pages qui occupaient déjà la chronique en ses belles années,
+quand on l'accusait de les faire tondre pour se fabriquer des perruques
+blondes avec leur toison.
+
+Tout à la fin de cette reine, devenue la grotesque Margot, l'un de ces
+pages préférés ayant été dagué dans l'hôtel même par un jeune écuyer,
+jaloux de posséder les bonnes grâces de la vieille reine, Marguerite
+entra en fureur comme une lionne blessée, et pour venger l'objet de ses
+dernières amours, elle prétendit exercer féodalement le droit de haute
+justice dans sa maison; elle condamna le coupable à mort et le fit
+décapiter sans désemparer, sous ses yeux affamés de sang, devant le
+populaire assemblé dans le carrefour, sur la porte même de l'hôtel de
+Sens.
+
+
+
+
+[Illustration: La fraise collerette.]
+
+VI
+
+HENRI IV ET LOUIS XIII
+
+Retour à une simplicité relative.--Les femmes-tours.--Hautes coiffures.
+ --Excommunication du décolletage.--Les robes à grands ramages de
+ fleurs.--Collets montés et collets rabattus.--Tailles longues.--Les
+ édits de Richelieu.--La dame suivant l'édit.--Tailles courtes.
+
+
+Il y a des siècles qui ont la vie dure, et d'autres qui meurent avant
+l'âge, le XVIe siècle, de complexion sans doute particulièrement
+robuste, se prolongea jusqu'à la fin du règne du Béarnais, avec ses
+idées et ses moeurs, ses façons et ses modes. On verra plus tard le
+XVIIe durer de même avec Louis XIV au détriment du XVIIIe, et ce pauvre
+et charmant XVIIIe finir tristement avant l'âge, de mort subite en
+l'année 89.
+
+Ces années de grâce du XVIe siècle sous le sceptre du roi Henri, sont
+une convalescence après les longues années de fièvre chaude; la France,
+que la maladie a mise si bas, renaît, le poison qu'elle avait dans les
+veines est expulsé, tout se répare, se nettoie et s'assainit.
+
+Après les raffinements ridicules et maladifs du règne de Henri III, le
+costume prend un caractère sans façon, un aspect de bonne et simple
+franchise, s'il peut y avoir de la franchise dans le costume. C'est
+cependant presque le même costume, mais simplifié dans les lignes et
+débarrassé de ce qu'il avait de surabondant et de trop cherché dans les
+détails.
+
+Les modes sont moins élégantes, certainement, celles des femmes comme
+celles des hommes; elles ont bien des ridicules aussi, mais ce sont des
+ridicules naïfs. On est sorti de la prétention excessive, de la grâce
+raffinée et corrompue; en allant dans la simplicité, on est tombé dans
+la lourdeur et la gaucherie, pourtant de cette lourdeur inélégante mais
+saine, se dégagera bientôt la grâce cavalière du costume Louis XIII. Il
+ne faut cependant pas prendre ce mot simplicité au pied de la lettre:
+hâtons-nous de dire que cette simplicité n'est que très relative.
+
+Les jours d'apparat, les dames arboraient encore la même quantité de
+joailleries et de pierreries que par le passé. La reine qui a remplacé
+Marguerite de Valois après le divorce,--une deuxième alliance Médicis
+qui ne paraît pas avoir trop réussi au Béarnais, bien payé déjà pour se
+souvenir de Catherine--la reine de la main droite Marie de Médicis et la
+reine du côté coeur Gabrielle d'Estrées, duchesse de Verneuil, et les
+autres belles dames, se montraient «aux fêtes, ballets, mascarades et
+collations, richement parées et magnifiquement atournées et si fort
+chargées de pierres et pierreries qu'elles ne pouvaient se remuer».
+
+La reine montra lors d'une grande occasion, une robe, «étoffée de
+trente-deux mille perles et trois mille diamants,» et à son exemple les
+grandes dames et les dames de moyenne étoffe dépensaient volontiers plus
+que leurs revenus, en somptuosités, en habillements de brocart, satins,
+damas admirables, ramagés et passementés d'or, chargés et surchargés de
+clinquant et de joailleries diverses.
+
+Voilà une bien étrange simplicité, et pourtant quand on examine tableaux
+et estampes du temps, ces documents n'en montrent pas moins une grande
+différence entre les suprêmes raffinements des modes de Henri III et
+l'élégance un peu mastoque du temps de Henri IV.
+
+Les coiffures sont plus hautes, les têtes se surchargent de cheveux
+achetés chez le coiffeur, à la couleur à la mode.
+
+Pour un temps les perruques des règnes de Louis XIV et Louis XV
+apparaissent, mais sur la tête des dames: perruques brunes ou blondes,
+perruques de simple filasse même, pour celles qui ne pouvaient s'offrir
+mieux. Et avec les perruques la poudre aussi se montre. C'est plutôt un
+empois mélangeant la pommade aux poudres les plus diverses, depuis les
+fines poudres parfumées à la violette et à l'iris, jusqu'à la poudre de
+chêne pourri, et à la simple farine pour les naïves campagnardes.
+
+Ce temps voit aussi éclore les mouches qui reparaîtront également au
+XVIIIe siècle, mais ce sont d'abord des mouches larges comme des
+emplâtres et d'un aspect moins séduisant que les coquettes
+«_assassines_» de plus tard.
+
+Les femmes du peuple et de la petite bourgeoisie ont gardé l'ancien
+chaperon, coiffure modeste, pendant que les femmes de la haute classe,
+coiffées en cheveux avec perles et bijoux, adoptent pour sortir le
+chapeau ou la toque à petit bouquet de plumes.
+
+Voici le portrait d'une dame à la mode:
+
+En ces temps heureux de vivre et de respirer, après tant de sombres
+années, une élégante est sanglée et comprimée dans un corsage dur et
+rigide, fortement armé de baleines, une véritable gaine descendant tout
+d'une pièce, sans indication de modelé, en longue pointe sur la jupe.
+
+[Illustration: Toilette de Cour Henri IV.]
+
+Il faut dire qu'on se rattrape de cette mise à la _gehenne_ par le
+décolletage du corsage, très libéralement échancré en pointe aussi, trop
+libéralement même, puisque Sa Sainteté le Pape se croit obligé
+d'intervenir et menace d'excommunication les belles qui continueront à
+se décolleter dans des proportions exagérées.
+
+[Illustration: DAME LOUIS XIII.]
+
+Cette menace d'excommunication--amende à payer seulement là-haut--n'a
+pas beaucoup d'effet, et les grandes fraises, les collets montés de
+magnifiques dentelles soutenues de fils d'archal, continuent à
+encadrer les opulences du corsage. La fine dentelle va si bien autour de
+la chair, elle fait si bien ressortir les épaules et les épaules font si
+bien valoir les merveilles des points de Venise ou de Flandre, cette
+délicate et si artistique orfèvrerie à l'aiguille!
+
+[Illustration: La belle Gabrielle.]
+
+D'énormes manches qui ne sont pas des manches tiennent au corsage. Ce
+sont des ailes ouvertes fendues dès l'épaule, descendant très bas,
+garnies de boutons serrés qui ne se boutonnent pas. La vraie manche
+paraît en dessous, toujours rembourrée et remontante aux épaules,
+terminée par des poignets en dentelles appelés rebras.
+
+Les jupes sont moins ballonnées que jadis, le vertugadin est plus
+modeste, c'est une simple cloche lourde et tombant droit, ou plutôt cela
+ressemble à la grosse caisse bariolée d'un bataillon de Suisses, mais
+les hanches sont renflées en coupole et accusées de façon grotesque par
+un rang de tuyaux godronnés de la même étoffe que la robe.
+
+Il est assez difficile aux femmes d'avoir avec cela une démarche
+élégante et légère; cependant les beautés de l'époque tiennent à ces
+jupes et l'idéal de la grâce est d'affecter en marchant un dandinement
+de canard pour leur donner un balancement rythmique.
+
+Une dame élégante a sous la robe trois autres jupes qu'elle doit montrer
+en se retroussant élégamment, trois autres jupes d'ornementation et de
+couleurs différentes.
+
+Dans la liste des étoffes et des couleurs à la mode, elle a de quoi
+choisir, nous avons alors une série de noms aussi drolatiques que ceux
+inventés plus tard par le capricieux XVIIIe siècle.
+
+ _Couleur triste amie, ventre de biche, face grattée, couleur de rat,
+ fleur mourante, singe mourant, couleur de veuve réjouie, de temps
+ perdu, de trépassé revenu, Espagnol malade, péché mortel, jambon
+ commun, racleur de cheminée, etc._
+
+Le temps de la régence de Marie de Médicis est une époque de transition
+entre les modes du XVIe et celles du XVIIe siècles; le vrai costume
+Louis XIII ne se dégagera complètement des derniers vestiges des modes
+de la Renaissance que vers 1630, à l'époque des édits réformateurs de
+Richelieu qui, prohibant draps et brocards d'or et d'argent, broderies
+et passementeries de fils d'or, dentelles, points coupés, forcèrent les
+élégants à se contenter d'étoffes et de lingeries plus simples et
+induisirent les tailleurs de robes et d'habits à chercher des formes
+nouvelles.
+
+Pendant la première partie du règne, la mode se dégage lentement de sa
+lourdeur, le vertugadin diminue peu à peu et le si disgracieux
+renflement godronné au-dessus des hanches disparaît, remplacé par un
+retroussis à grands plis de la jupe de dessus.
+
+Le vertugadin humilié a passé la frontière, il règne en Espagne où sous
+le nom de _guarde infante_, il prend de si colossales proportions que
+l'autorité veut par des édits, comme en France, arrêter leur
+développement. A l'amende s'ajoute la saisie et l'exposition publique
+des objets prohibés. L'édit, sévèrement appliqué, suscita des
+résistances violentes et des émeutes où le sang coula.
+
+Le vertugadin eut la vie si longue de l'autre côté des Pyrénées que les
+galants de la cour de Louis XIV le revirent avec surprise porté par les
+dames de la cour espagnole lors de l'entrevue dans l'île de la
+Conférence pour le mariage de Louis avec Marie-Thérèse.
+
+En France, la recherche, la richesse et le faste, la multiplicité des
+ornements, la surcharge de joaillerie se remettent à dominer dans la
+mode et toutes les dames, même celles de la plus simple bourgeoisie
+donnent dans l'abus des superfluités coûteuses et du clinquant.
+
+[Illustration: D'après Callot.]
+
+Comment «une galante femme en habits se comporte,» un poète satirique va
+nous le dire:
+
+ Il lui faut des carcans, chaînes et bracelets,
+ Diamants, affiquets et montants de collets,
+ Pour charger un mulet, et voire davantage...
+ Il lui faut des rabats de la sorte que celles
+ Qui sont de cinq ou six villages damoiselles;
+ Cinq collets de dentelle haute de demi-pié
+ L'un sur l'autre montés...
+
+Si les vertugadins ont diminué, les fraises ont plutôt gagné en hauteur
+et développement; les grands portraits de Rubens et ensuite ceux de Van
+Dick nous montrent ces fraises de la dernière période, en
+demi-circonférences s'évasant derrière la tête.
+
+Mais les estampes de Callot et d'Abraham Bosse vont nous renseigner sur
+les modes parisiennes d'avant et d'après les édits de Richelieu.
+
+Callot qui avant 1630 a dessiné de sa merveilleuse pointe tant
+d'élégants et pittoresques cavaliers en pourpoint de soie ou de buffle,
+tant d'officiers en hongreline, à petites bottes et grandes flamberges,
+de seigneurs bien XVIIe siècle, dans ces costumes si charmants et d'une
+si jolie crânerie, portés avec tant de prestance et de laisser-aller, a
+gravé aussi quelques costumes de femmes, qui, bien que de la même époque
+sont encore un peu dans le style des modes du siècle précédent.
+
+Ces dames portent encore les robes à taille longue serrée dans le _corps
+piqué_ rigide, les manches à bourrelets avec crevés tailladés en grande
+ou petite _déchiquetade_, de couleurs vives, les jupes relevées sur le
+vertugadin rétréci.
+
+Elles sont chaussées de souliers à pont-levis, avec attaches sur le coup
+de pied, une mode nouvelle.
+
+ Les bourgeoises non plus que les dames ne vont
+ Nulle part maintenant, qu'avec soulier à pont,
+ Qui aye aux deux côtés une large ouverture
+ Pour faire voir leurs bas, et dessus pour parure
+ Un beau cordon de soie en noeud d'amour lié...
+
+Ceci décrit suffisamment le soulier Louis XIII d'une si cavalière
+élégance. Le Musée de Cluny dans sa riche collection de chaussures en
+possède d'admirables, très découpés et décorés d'ornements noirs sur le
+cuir fauve et d'autres plus simples avec le noeud de rubans dit _noeud
+d'amour_.
+
+Les découpures laissaient voir les bas de soie incarnat, couleur à la
+mode; pour sortir on ajoutait à ces souliers des patins de velours
+cramoisi à très hautes semelles.
+
+[Illustration: Fraise Médicis.]
+
+Les gants des élégantes étaient non moins jolis, ornés de dessins sur le
+dos et d'arabesques brodés sur le grand crispin emboîtant le poignet.
+
+[Illustration: FIN DU RÈGNE DE LOUIS XIII.]
+
+De vives chamarrures, de grands ramages de fleurs courent sur toutes les
+robes comme ils couvrent toutes les étoffes du temps. Le jardin des
+plantes, autrefois jardin du Roi, doit sa création à cette mode; le
+noyau primitif fut sous Henri IV le jardin d'un horticulteur avisé où
+toutes les sortes de plantes françaises ou étrangères étaient cultivées
+en vue de fournir des modèles aux dessinateurs d'étoffes ou de
+broderies.
+
+[Illustration: Corsage Louis XIII.]
+
+Les coiffures varient. Longtemps à cause des grands collets des fraises,
+elles sont restées très hautes, ondées ou frisées en bonnet d'astrakan
+et ornées seulement de bijoux. Plus tard les fraises s'abaissent tout à
+coup et se séparent _en rabats_ de dentelle de _point coupé_, rabattus
+sur l'échancrure carrée du corsage, et en _collets abaissés_, sinon
+rabattus aussi.
+
+La coiffure peut s'abaisser aussi avec ces fraises basses; on forme un
+petit chignon dit _culebutte_ derrière la tête et on encadre la figure
+de jolies boucles tombantes ou frisées. Cette mode s'exagère un peu, les
+femmes se font avec leur coiffure frisottée et les petites mèches
+plaquées sur le front, une tête ronde comme une boule.
+
+Viennent les édits de Richelieu qui veut empêcher l'or de France de s'en
+aller, au détriment du commerce français, enrichir les manufactures
+étrangères en achats de passementeries de soie de Milan et de dentelles
+ou broderies, les édits qui prohibent ensuite les galons et franges,
+parfilures et canetilles enrichies d'or et d'argent, en ne permettant
+que les galons étroits de simple étoffe; le costume va changer tout à
+coup,
+
+ Il faut serrer ces belles jupes
+ Qui brillent de clinquants divers.
+ On a pris les dames pour dupes,
+ Leurs habits n'en seront point couverts,
+
+dit une dame dessinée par Abraham Bosse en 1634 après les édits et la
+réformation du costume.
+
+[Illustration: Bourgeoise Louis XIII.]
+
+Changement radical, plus de surcharge d'ornements, plus d'étoffes à
+ramages, plus de fines dentelles de Venise ou de Bruxelles. La dame
+_suivant l'édit_ d'Abraham Bosse porte sur une jupe plate, à plis
+tombant droit, sans le moindre soupçon de vertugade, un corsage à
+basques, à taille très haute serrée par un simple ruban, des manches
+larges, ouvertes sur une manche de dessous très simple sans la moindre
+broderie ni garniture.
+
+La grande fraise, le grand collet monté ou rabattu est remplacé par un
+grand rabat de lingerie qui monte jusqu'au menton. Il n'y a plus dans ce
+costume aucun reste des modes du XVIe siècle définitivement trépassées.
+
+Mais ce costume extrêmement simple, d'une sobriété qui touche à
+l'austérité, restera celui des toutes petites bourgeoises, des bonnes
+ménagères à qui les édits somptuaires ne causent pas grand souci ni
+douleur; c'est en somme dans les grandes lignes, le costume actuel des
+soeurs de Saint-Vincent de Paul, aux couleurs près.
+
+Les belles dames vont prendre ce modeste costume d'après les édits et le
+transformer bien vite et en faire un des ensembles les plus élégants et
+les plus charmants que la mode ait inventés, un type vraiment
+remarquable de haute distinction, juste au moment où le costume masculin
+si dégagé, si cavalier des premiers temps de Callot, va se modifier en
+mal, devenir lourd et guindé avec les justaucorps à taille sous les
+bras et les hauts de chausses tombant au mollet.
+
+[Illustration: Fin du règne de Louis XIII.]
+
+La robe s'ouvre du haut en bas, laissant voir un devant de corsage de
+satin clair orné d'aiguillettes et terminé en pointe arrondie sur une
+jupe de dessous de soie ou satin mordoré. La robe de dessus ainsi
+largement ouverte et assez longue, a tous ses plis sur les côtés ou par
+derrière.
+
+Les manches bouffantes sont coupées en minces bandes du haut en bas,
+rattachées sur la saignée par un ruban ou simplement ouvertes sur une
+riche manche de dessous et garnies sur l'ouverture d'aiguillettes ou de
+noeuds de rubans.
+
+Plus de collets montés, rien que des collets rabattus. Ces grands
+collets et rabats de lingerie ont bien vite repris quelques riches
+broderies, dont les pointes tombent maintenant très bas sur les épaules
+et sur les bras, en même temps que de hautes manchettes dentelées et
+découpées de la même broderie montent des poignets jusqu'au coude.
+
+Et touffes et bouffettes de rubans partout, rosettes au corsage;
+guirlandes de rosettes à la ceinture, et colliers de perles tombant dans
+le corsage, carcans de bijouterie serrés au cou, diamants et pierres sur
+les aiguillettes et les ferrets. Voici la dame à la mode de 1635 qui
+s'en va promener ses riches atours à la Place Royale parmi les galants
+à moustaches retroussées, qui papillonnent sous les arcades.
+
+Ce sera tout à l'heure le costume des héroïnes de la Fronde, des
+duchesses liguées contre Mazarin, et cela deviendra en se modifiant peu
+à peu le grand costume des fêtes éblouissantes de la cour de Louis XIV.
+
+[Illustration: Elégante Louis XIII.]
+
+
+
+
+[Illustration: Marion.]
+
+VII
+
+SOUS LE ROI-SOLEIL
+
+Les héroïnes de la Fronde.--De la Vallière à la Maintenon.--Les robes
+ dites transparentes.--Triomphe de la dentelle.--Le roman de la mode.
+ --Les Steinquerques.--La coiffure à la Fontanges.--Le règne de
+ Mme de Maintenon ou trente-cinq ans de morosité.
+
+
+Le règne du grand roi. Le règne des architectures étalant une somptuosité
+d'apparat, une solennité majestueuse et le règne des perruques
+également solennelles et majestueuses, des modes d'un luxe écrasant, où
+la superbe écrase un peu l'élégance!
+
+[Illustration: A LA COUR DU ROI-SOLEIL.]
+
+Le grand siècle! la grandeur poussée jusqu'au gonflement et la splendeur
+jusqu'à la surcharge, la même lourde magnificence dans le style des
+hôtels ou des palais, demeures des nobles seigneurs emperruqués, dans le
+mobilier noble et pompeux que dans l'habillement masculin et féminin et
+dans les fantaisies raffinées du costume.
+
+Le grand règne a un prologue légèrement agité, la Fronde, qui donne
+occasion aux belles dames de faire un peu de galante politique et de se
+donner une petite idée des émotions de leurs grand'mères du temps de la
+Ligue. La mort a desserré la forte main qui tenait les brides du
+royaume, Richelieu disparu, on peut caracoler.
+
+Et à l'exemple de messieurs les ducs, les héroïnes de la Fronde ont
+caracolé! Ce commencement, quand le grand roi n'est encore que le petit
+roi, a une jolie allure romanesque.
+
+Mmes les Duchesses, Mme de Chevreuse, Mme de Montbazon, Mme de Bouillon,
+Mme de Longueville et la duchesse de Montpensier, Mademoiselle, la
+Grande Mademoiselle, petite-fille d'Henri IV, qui aide à battre les
+soldats du roi à coups de canon, en attendant qu'elle soit, à coups de
+canne, battue par son mari, le beau Lauzun pris à défaut de Louis,--les
+belles et séduisantes rebelles aux libres allures, aux beaux yeux et aux
+belles tailles sans aller jusqu'à la casaque des gardes et la hongreline
+soldatesque, arborent avec crânerie des costumes semi-militaires.
+
+Pendant les années de troubles et d'émeutes, de guerre civile à Paris et
+de cavalcades armées dans les provinces, n'assistent-elles pas aux
+parades des troupes levées par les princes contre les troupes du Roi,
+avec Condé ou contre Condé;--ces amazones, du haut du perron de l'Hôtel
+de Ville, ne haranguent-elles pas les Parisiens toujours en goût
+d'émeute, le populaire hérissé de vieilles hallebardes et d'arquebuses
+ligueuses, ne passent-elles pas en revue dans Paris un peu assiégé les
+forces de la Fronde, les milices parisiennes qui traînent bruyamment ce
+qui reste du pittoresque bric-à-brac guerrier du temps de M. de Guise,
+la _Cavalerie des portes cochères_ et le régiment de Corinthe de M. le
+Coadjuteur,--et ne tirent-elles pas vaillamment, quand les affaires se
+gâtent, le canon de la Bastille sur l'armée royale? Quel joli prétexte à
+modes cavalières.
+
+Tout est à la Fronde, les modes comme le reste. La mode pouvait avoir
+quelque motif d'en vouloir au Mazarin qui renouvelait les édits
+prohibitifs, ces éternels édits sans doute oubliés ou bravés aussitôt
+que publiés et qu'il fallait renouveler toujours, frappant
+alternativement les passementeries au profit des guipures, et les
+guipures au bénéfice de passementeries.
+
+Louis a grandi, il règne.
+
+Mais le roi est jeune, le grand siècle songe à se divertir, il aime la
+gloire, mais il aime aussi le plaisir. C'est sa première manière, plus
+tard le siècle et le roi, vieillis tous deux, tout en gardant le culte
+de la gloire, songeront à se repentir du plaisir.
+
+[Illustration: Une Duchesse de la Fronde.]
+
+La dernière reine de la mode, reine austère et pincée qui mettra le
+siècle en pénitence pour le punir de toutes les frivoles inventions de
+son bel âge, ce sera la réfrigérante Mme de Maintenon.
+
+En attendant, c'est Ninon de l'Enclos la séductrice qui traverse tout ce
+siècle, ou c'est la Vallière, c'est Montespan, c'est Fontanges, avec
+une foule de reines d'un jour ou de demi-reines.
+
+Comme Louis dit: «l'Etat c'est moi», la marquise de Montespan peut dire:
+«_la Mode c'est moi!_» Cela n'empêche pas une foule de génies féminins
+de trouver chaque jour quelque idéal colifichet, quelque coquetterie
+jolie à faire tourner toutes les têtes, quelque arrangement nouveau que
+les marquis de Molière trouveront délicieux.
+
+Pour les hommes c'est le temps des canons, des rhingraves, ces bizarres
+hauts de chausses en forme de jupons enrubannés, des _petites oies_ en
+bouquets de rubans. Pour les femmes, nulle époque ne vit ajustements
+plus riches. Hommes et femmes se ruinent en déploiement de faste.
+
+Pas trop de changements dans les grandes lignes, mais d'incessantes
+petites modifications de détails et d'ornementation. Ce fut un défilé de
+modes rapides, se succédant plus somptueuses ou élégantes les unes que
+les autres, et l'on trouva pour les désigner une foule d'appellations
+pittoresques: les galants, les échelles, les fanfreluches ou menues
+bouffettes de soie, les transparents, les falbalas, les prétintailles,
+les steinquerkes et les coiffures à la Fontanges, l'hurluberlu, etc.
+
+Voyons les portraits des belles du siècle, des belles des commencements,
+du temps des ruelles et des précieuses de l'hôtel de Rambouillet, et des
+belles des Tuileries ou de Versailles, étoiles des fêtes du roi du
+Soleil. C'est la coiffure en largeur qui domine d'abord, ce sont pendant
+longtemps les cheveux frisés sur le front et tombant en frisures, en
+boucles très larges sur le côté ou en cadenettes suivant la mode
+inventée sous Louis XIII par M. de Cadenet, frère du connétable de
+Luynes, longues tresses nouées par des noeuds de rubans dénommés
+«_galants_». Avec cela des robes fort décolletées, laissant largement
+voir les épaules, des colliers de grosses perles, les derniers rabats de
+dentelles qui diminuent et disparaissent complètement, des corsages en
+pointe à belles et fines broderies, des manches courtes ouvrant sur des
+flots de linon ou des manchettes de dentelles.
+
+[Illustration: Commencement du grand règne.]
+
+La première jupe se relève comme des courtines de rideaux et se rattache
+sur le côté par des agrafes enrichies de brillants ou par des noeuds de
+rubans, découvrant ainsi de merveilleuses, d'étincelantes robes de
+dessous.
+
+Louis XIV a mis à la mode la bride sur le cou en laissant tomber les
+édits somptuaires de Mazarin. Les dentelles prohibées reparaissent, les
+somptueuses étoffes interdites reviennent au jour. Les tissus d'or et
+d'argent seuls sont interdits, le roi se les a réservés pour lui et pour
+la cour.
+
+Le roi fait des cadeaux de pièces de ces précieuses étoffes d'une
+ornementation noble et touffue aux personnages en grande faveur, comme
+il accorde aux courtisans favorisés des justaucorps «_à brevet_».
+
+Mme de Montespan règne après La Vallière. A certaine fête de la Cour,
+elle étincelle dans une robe «d'or sur or, rebrodé d'or, rebordé d'or,
+et par-dessus un or frisé, rebroché d'un or mêlé avec un certain or qui
+fait la plus divine étoffe qui ait jamais été imaginée», ainsi que le
+dit Mme de Sévigné.
+
+[Illustration: SOUS LE GRAND ROI.--FIN DU XVIIe SIÈCLE.]
+
+Les robes «_transparentes_» ont un succès fou. Ce sont des robes
+d'étoffe transparente, mousseline ou linon, sur lesquelles de larges
+bouquets de fleurs multicolores ont été peints ou imprimés, portées sur
+un dessous de satin moiré et brillant,--ou bien c'est tout le contraire,
+des robes de brocart à grands ramages courant sur fond or ou azur,
+par-dessus lesquelles passe une robe d'un tissu léger transparent
+comme de la dentelle.
+
+[Illustration: Une favorite du Roi-Soleil.]
+
+La dentelle s'accommode de toutes façons, du haut en bas du costume
+féminin, du corsage aux souliers, et s'allie avec les floches de rubans
+qui nouent les cheveux, forment des _échelles_ de grands noeuds sur les
+corsages, chamarrent les jupes et flottent un peu partout.
+
+Des manufactures de dentelles ont été créées de tous côtés, inventant
+les «points d'Alençon, Valenciennes, le Puy, Dieppe, Sedan, etc.»; les
+dentellières françaises produisent pour toutes les bourses, bourses de
+duchesses ou de procureuses, bourses de marquise ou de simple
+commerçante, depuis la riche guipure coûtant des centaines de pistoles,
+que portera la favorite aux fêtes de la cour, jusqu'aux dentelles dites
+_gueuses_ ou neigeuses, qu'arboreront la toute petite bourgeoise ou même
+la dame de la halle aux jours de cérémonie.
+
+En 1680, révolution dans la coiffure. Le vent décoiffe pendant une
+chasse royale la duchesse de Fontanges qui a pris le coeur de Louis
+après la Montespan. Pour rétablir l'harmonie de sa coiffure, la belle
+ébouriffée prend le ruban de sa jarretière et rattache ses cheveux avec
+une jolie rosette par devant. Tout ce que font les favorites n'est-il
+pas toujours exquis et délicieux? Les nobles seigneurs se pâment devant
+la gracieuse inspiration, les dames s'extasient, et dès le lendemain se
+décoiffent à la Fontanges.
+
+Les coiffures à la Fontanges font fureur et règnent pendant des années,
+revues, modifiées et considérablement augmentées. Elles deviennent un
+édifice de dentelles, de rubans et de cheveux, avec la haute pointe de
+dentelles caractéristique qui, d'après Saint-Simon, monte à deux pieds
+de haut, soutenue par du fil d'archal,--ensemble composé de pièces
+diverses qui, toutes, avaient leurs noms.
+
+La Fontanges, d'origine folâtre, dura longtemps, plus tard elle cessa de
+plaire au roi, qui n'aimait sans doute plus que les coiffures austères
+de la veuve de Scarron.
+
+La princesse Palatine, la princesse Charlotte de Bavière, fille de
+l'Électeur palatin, qui vint en France en 1671 pour épouser Monsieur,
+frère du roi, ayant adopté une sorte de petit mantelet court pour
+couvrir un peu ses épaules trop découvertes par la mode des corsages
+très décolletés, ces petites mantes adoptées bien vite par toutes les
+dames, furent appelées palatines comme la princesse.
+
+Le roman de la mode, toujours galant et héroïque, nous fournit encore
+pour ce temps les Steinkerques.
+
+Epoque de chevalerie enrubannée et de bravoure empanachée à la
+mousquetaire.--La position sera dure à enlever, dit un colonel à sa
+troupe avant de charger, tant mieux, Messieurs, nous n'en aurons que
+plus de plaisir à raconter l'affaire à nos maîtresses!
+
+A la bataille de Steinkerque gagnée sur Guillaume d'Orange par le
+maréchal de Luxembourg, les princes, Philippe d'Orléans alors âgé de
+quinze ans, le prince de Conti et le duc de Vendôme, avaient chargé avec
+la cavalerie, avec une foule de gentilshommes, tous un peu débraillés,
+leurs cravates de dentelles dénouées et flottantes. Dans la joie de la
+victoire, la mode adopta ces cravates négligemment passées et toutes les
+femmes portèrent des dentelles à la Steinkerque.
+
+[Illustration: Premières coiffures à la Fontanges.]
+
+La riche provinciale et la dame de petite noblesse imitent les modes et
+les façons de la cour, et la bourgeoise les suit également d'un peu
+moins près seulement. Furetière dans son roman bourgeois et Sébastien
+Leclère dans ses eaux-fortes nous les dessinent avec leurs allures
+bourgeoises, mais coquettes, dédaignant le chaperon de leurs mères,
+portant grands rabats et colliers de perles, corsages chamarrés et
+presque autant de dentelles et de rubans qu'on en porte à Versailles.
+L'indiscret Furetière nous les montre même empruntant des diamants pour
+les cérémonies et entrant à l'église avec un laquais d'emprunt pour
+tenir la queue de la robe.
+
+Pour la femme du peuple, faisons passer la servante de Molière, c'est
+une bonne fille. Sébastien Leclère l'a dessinée aussi avec sa coiffe
+assez simple, sa jupe relevée et sa camisole à larges basques qui est la
+hongreline des officiers de Louis XIII, adoptée plus tard par les dames.
+
+Et les marchandes et les dames de la halle, qu'il a dessinées également,
+portent grands rabats et dentelles avec un air de dignité et de majesté
+qui montre qu'elles sont, elles aussi, du grand siècle.
+
+La période épanouie et brillante du règne du grand roi fut en réalité la
+plus courte, le pivot tourna vers 1680 avec le commencement de
+l'influence de Mme de Maintenon, que le roi épousa secrètement en 1685.
+
+Nous n'irons plus au bois, les roses sont coupées, ainsi que presque
+tous les lauriers.
+
+Le règne de Mme de Maintenon dura le laps respectable de trente-cinq
+ans. Ainsi, le roi-soleil qu'on voit toujours dans le cadre pompeux de
+sa jeunesse, auréolé de gloire et de galanterie, au milieu de ses
+courtisans enrubannés, planant parmi les fêtes, les bals et les
+carrousels, sur des constellations d'étincelantes beautés, le grand roi
+fut de bonne heure un vieux roi morose et ennuyé, aimant toujours la
+pompe, mais avec une affectation de solennité compassée, quelque chose
+comme une somptueuse austérité.
+
+Le grand siècle fut aussi le siècle ennuyeux, l'ennui doré en habit
+d'apparat et solennelle perruque. Le roi se repentant des galantises de
+sa jeunesse, tourné maintenant vers la dévotion et l'austérité,
+entendait que tout le monde fît comme lui.
+
+La mode immédiatement changea. Le costume des hommes et des femmes se
+modifia dans le sens de la sévérité; les ornements trop éclatants ou
+trop pimpants, les vives couleurs, les grands ramages d'or qui jadis
+avaient ébloui la cour et la ville disparurent pour faire place à des
+ajustements plus sobres et plus discrets.
+
+[Illustration: Fin du grand siècle.]
+
+Cela dura jusqu'au temps où Louis XIV lui-même, ayant eu près des
+coiffes austères de Mme de Maintenon son compte de morosité, jugea qu'il
+ne serait pas mauvais de prier grands seigneurs et grandes dames de
+rendre à sa cour l'éclat et la splendeur des jours d'autrefois, avant
+que la dévotion ne fût à la mode. Il est inutile de dire si l'invitation
+fut entendue et si les habillements luxueux tardèrent à reparaître.
+
+[Illustration: SOUS LA RÉGENCE.]
+
+Les dames de cette dernière période du grand siècle sont vêtues
+d'étoffes splendides chamarrées et ramagées de la plus étincelante
+façon, de robes ouvertes sur des devants de corsage des plus fines
+dentelles, de brocart ou de damas tissé d'or, avec les jupes relevées et
+drapées sous un petit tablier de dentelle qui n'est pas la pièce la
+plus heureuse de leur ajustement et qui ne va guère avec les toilettes
+de sortie.
+
+Sur la tête, ce sont toujours les hautes pointes des coiffures à la
+Fontanges, édifice compliqué devenu tout à fait extravagant, avec brides
+de dentelle voltigeant par derrière.
+
+Pour orner les jupes, la mode a les _falbalas_ et les _prétintailles_;
+les falbalas, ce sont les rangs de volants bouillonnés étagés sur la
+jupe, sur la jupe tombante et non sur la grande jupe volante à queue,
+relevée sur le côté; ils ont été inventés par un personnage nommé
+Langlée, fils d'une femme de chambre de la reine, devenu à la cour
+l'arbitre du goût et l'oracle de la mode.
+
+Quant aux _prétintailles_, c'était le nom donné à une nouvelle façon de
+chamarrer les robes au moyen de grandes découpures de fleurs de toutes
+les tailles et de toutes les couleurs, appliquées sur l'étoffe,
+décoration éclatante qui faisait que les dames semblaient s'être
+confectionné des robes avec des tapisseries ou des étoffes à fauteuils.
+
+
+
+
+[Illustration: Coiffure d'intérieur.]
+
+VIII
+
+XVIIIe SIÈCLE
+
+La Régence.--Folies et frivolités.--Cythère à Paris.--Les modes Watteau.
+ --Les robes volantes.--Naissance des paniers.--Criardes. Considérations
+ et Maîtres des requêtes.--Mme de Pompadour.--L'éventail.--Promenade de
+ Longchamps.--Carrosses et chaises à porteurs.--Modes d'hiver.
+
+
+La France, ayant connu--après toutes les gloires et toutes les
+magnificences--toutes les amertumes et tous les désenchantements,
+contemplait tristement le long et mélancolique crépuscule du
+roi-soleil.
+
+Tenue depuis des années dans une atmosphère d'ennui pesant par le vieux
+monarque et la vieille dame au visage pincé, elle eut comme un poids de
+moins sur la poitrine lorsqu'elle vit Louis dans son caveau de
+Saint-Denis et Mme de Maintenon réfugiée à Saint-Cyr, et du jour au
+lendemain, il y eut une explosion: toute la jeunesse comprimée, toute la
+frivolité rentrée, toutes les aspirations au plaisir sortirent et le
+grand coup de folie de la Régence commença.
+
+Le fringant XVIIIe siècle, tenu sous la férule de ce vieux XVIIe
+grondeur et impotent qui ne voulait pas finir, allait soudain comme un
+jeune page émancipé s'en donner jusque-là et jeter sa perruque bien haut
+par-dessus tous les moulins.
+
+La mode que les moralistes disent fille de la frivolité, inventa pour
+faire honneur à sa mère mille folies nouvelles et comme ce n'était pas
+assez, on reprit parmi les anciennes ce qu'il y avait d'assez oublié
+pour paraître délicieux.
+
+La caractéristique de la mode au XVIIIe siècle, dès la Régence, c'est
+l'ampleur, le retour aux considérables envergures des jupes du temps de
+Henri III, c'est-à-dire au vertugadin, avec toutes ses conséquences,
+l'ampleur des manches et l'ascension des coiffures qu'on sera bientôt
+amené à exagérer en vertu d'une loi d'équilibre et d'harmonie!
+
+Sous Henri III, ce sont les fraises qui montent et mettent la tête dans
+un grandissime cornet; sous Louis XV et Louis XVI, c'est la coiffure qui
+se fait monumentale.
+
+Les vertugadins reparaissent sous le nom de paniers. Ils viennent de
+l'autre côté de la Manche. Ce sont deux dames anglaises qui les
+apportent à Paris et les exhibent au jardin des Tuileries.
+
+L'ampleur extravagante des robes de ces dames excita une telle surprise
+parmi les promeneurs et promeneuses que la foule s'amassa autour d'elles
+et les pressa tellement qu'elles coururent grand risque d'être étouffées
+ou tout au moins très aplaties. Il fallut l'intervention d'un officier
+de mousquetaires pour tirer ces dames et leurs paniers de ce mauvais
+pas.
+
+[Illustration: Chasseresse Régence.]
+
+Les modes alors ne faisaient pas comme aujourd'hui le tour du monde
+civilisé en six mois pour disparaître pas usées complètement en moins de
+deux saisons. Elles mettaient du temps à naître et à se développer et
+avec les modifications, adjonctions ou améliorations que la fantaisie
+pouvait chaque matin leur apporter, elles duraient dans leurs lignes
+principales pendant de longues années.
+
+Le panier vivra tout le long du siècle et il ne faudra rien moins que la
+Révolution pour le tuer.
+
+Il fallut quelques années au vertugadin pour reconquérir Paris; sa
+restauration se fit lentement, timidement, par petits essais modestes;
+puis un beau jour, vers 1730, il domine, il règne sans conteste. Toutes
+les dames, laissant les demi-mesures et les demi-paniers, adoptent le
+grand panier de six pieds de diamètre dont le développement exige pour
+le moins dix aunes d'étoffe.
+
+Panier était le nom tout indiqué puisque les premiers bouffants de jupes
+furent des ouvrages de vannerie composés de cerceaux d'osier ou de jonc,
+de véritables cages à poules qu'on arrangea plus tard avec une armature
+de baleines.
+
+[Illustration: Robe volante.]
+
+Un maître des requêtes du nom de Pannier ayant péri dans un naufrage en
+revenant des Antilles, son infortune servit de prétexte à la mode
+cruelle pour donner un surnom au panier alors dans le commencement de sa
+gloire. Il y avait eu les _petits paniers jansénistes_ descendant
+seulement au genou; les _criardes_, tournures de toile gommée et
+plissée, qui _criaient_ au moindre mouvement; les _boute-en-train_, les
+_tâtez-y_, les _gourgandines_, les _culbutes_, des noms bien osés,
+trouvés par un temps peu bégueule, et les petits paniers, plus
+respectables sans doute, dits «_Considérations_». Les grands paniers
+furent quelque temps des «_maîtres des requêtes_».
+
+La vogue des paniers amena naturellement un changement dans la façon des
+robes. Alors commencent ces modes très gracieuses, mais quelque peu
+cythéréennes, légèrement déshabillées, que nous avons baptisées du nom
+de modes Watteau, en l'honneur du grand peintre des fêtes galantes qui a
+jeté sur la toile tant de belles dames de ce temps folâtre, en paniers
+plus ou moins larges, rouge et mouches au visage, l'éventail ou la
+grande canne à la main, toujours prêtes à s'embarquer pour Cythère avec
+quelque galant seigneur à talon rouge.
+
+[Illustration: TOILETTE DE COUR LOUIS XV.]
+
+Allez, belles dames, marquises ou filles d'opéra, figures gracieuses et
+folles, la vraie Cythère est à Paris, gouvernée par Monsieur le Régent
+ou par le roi Louis XV le Bien-Aimé. Le siècle a cinquante années devant
+lui pour s'amuser et folâtrer, cinquante années pour les jeux et les
+ris, mais le temps viendra où les larmes enlèveront le rouge et les
+mouches de vos joues.
+
+La mode invente donc les robes _volantes_ sans corsage ni ceinture du
+tout, tombant tout droit des épaules sur l'ampleur du panier, ou bien
+ajustées seulement par devant à la taille et laissées flottantes avec de
+larges plis par derrière, façon originale qui donne à la démarche un air
+de douce nonchalance et une grâce amollie, la marque du siècle.
+
+Pour ces robes flottantes, pour draper l'immensité des paniers, on
+abandonne les lourdes étoffes de l'époque précédente et l'on adopte les
+tissus plus légers, linon, basin, mousseline, les fines étoffes piquées
+de petits bouquets, semées de fleurettes ou même de petits attributs
+champêtres.
+
+Sur les promenades, par les beaux jours, on dirait une foule en
+déshabillé du matin, ce ne sont que manteaux volants, robes flottantes
+qui semblent des robes de chambre; les bras sortent des flots de
+dentelles, les visages sont encadrés de molles collerettes; les
+élégantes en corsage lâche qui se promènent ainsi jouant de l'éventail
+et faisant claquer languissamment leurs mules à hauts talons ont toutes,
+suivant un contemporain, _un air de bonne fortune prochaine_.
+
+C'est la régence. Que de soupers, que d'orgies galantes au Palais-Royal
+et ailleurs et que de folles Parabère un peu partout dans la fièvre de
+plaisirs qui sévit, dans Paris surexcité encore par une fièvre nouvelle,
+la spéculation, qui du jour au lendemain avec Law, enrichit ou ruine,
+fait monter les uns jusqu'aux fabuleuses fortunes permettant toutes les
+jouissances, ou précipite les autres dans des détresses telles qu'il
+faut bien s'étourdir à tout prix.
+
+Robes flottantes, paniers, coiffures, colifichets que la mode chaque
+jour invente, les satiristes de la plume et du crayon ont beau jeu. Les
+comédies et les chansons, le théâtre italien et le théâtre de la foire,
+les caricatures, les pamphlets, raillent de toutes les façons les
+extravagants paniers et les paniers triomphants se moquent des moqueurs,
+s'enflent de plus en plus démesurément.
+
+[Illustration: Grands paniers.]
+
+Tout le monde en rit ou s'en plaint. Comment faire tenir plusieurs dames
+dans un carosse qu'une seule suffit à remplir de ses jupes
+outrageusement ballonnées? Tout est trop petit, les maisons sont trop
+étroites, il faut élargir les portes des salons pour livrer passage aux
+belles dames trop larges, comme plus tard il faudra les agrandir par en
+haut pour permettre aux gigantesques coiffures de passer sans anicroche.
+
+Les fauteuils aussi manquent de largeur, comment s'asseoir avec ces
+immenses cerceaux qui refusent d'entrer entre les bras des sièges ou se
+relèvent indiscrètement?
+
+Il n'importe, les paniers s'élargiront toujours jusqu'aux premiers temps
+de Marie-Antoinette et les jupes là-dessus se compliqueront de grands et
+petits volants, de treillis, de plissés, de lambrequins, de rubans
+arrangés dans tous les styles, de cent façons des plus gracieuses et des
+plus compliquées et des plus baroques aussi.
+
+Sous la robe qui reste longtemps volante dans le dos, à la Watteau, le
+_corps_ ou le corset emprisonne solidement le buste, le corsage de satin
+est en pointe descendant très bas; comme il est décolleté, _un devant de
+gorge_ de dentelles et de rubans, protège la poitrine contre le froid.
+
+Suivant la saison ou la température, on porte des mantelets, des
+_coqueluchons_, c'est-à-dire de coquets petits mantelets recouvrant les
+épaules, avec capuchon léger de soie ou de satin, ornés de festons et de
+plissés, coiffures et mantelets tout à la fois, ou bien des manteaux
+recouvrant toute la personne jusqu'aux talons, espèces de dominos avec
+le coqueluchon arrondi par un cerceau de fil de laiton autour de la
+tête.
+
+En somme, la mode pour les robes conserve longtemps les mêmes formes,
+modifiées seulement par les accessoires. De 1725 à 1770 ou 75, ce sont,
+à peu de différences près, les mêmes dispositions et les mêmes lignes,
+le même ballonnement des jupes, toujours les flots de dentelles tombant
+des manches, toujours les floches de rubans.
+
+La belle époque pour la mode XVIIIe siècle, celle qui fournit le plus
+joli type de costume Louis XV, c'est l'espace compris entre 1750 et
+1770, époque de juste milieu entre les ampleurs exagérées de la Régence
+et celles non moins exagérées du temps de Louis XVI.
+
+C'est le règne de Sa très belle, très fine, très artiste et très
+envahissante Majesté madame de Pompadour.
+
+[Illustration: Petite Modiste.]
+
+Pour évoquer cette époque heureuse de vivre, pour en deviner tout le
+charme, il suffit de citer les noms de Boucher, Baudoin, La Tour,
+Lancret, Pater, Eisen, Gravelot, Saint-Aubin et de toute la pléiade des
+petits-maîtres si légers, si musqués, mais d'une grâce si délicieuse.
+
+Certes il y a sous le parfum des roses une odeur de corruption, et il ne
+faut pas trop gratter le brillant de cette société au vernis Martin. Il
+y a partout un tel laisser-aller, un tel laisser-faire, une si
+remarquable difficulté à se scandaliser de quoi que ce soit.
+
+Louis XV, après Pompadour tombe à Dubarry et il a son sérail, comme le
+grand Turc, au Parc-aux-Cerfs, mesdames ses filles Loque, Chiffe et
+Graille, font monter du corps de garde des pipes et de l'eau-de-vie.
+Grands seigneurs et financiers ont leurs «folies», où défilent grandes
+dames ou filles d'opéra, les marquises s'attablent à côté des
+gardes-françaises chez Ramponneau...
+
+Mais que ce XVIIIe siècle a soigné son décor et qu'il s'est arrangé pour
+se faire une vie douce et charmante, sans se soucier et sans se douter
+de ce qui l'attendait au cinquième acte de sa féerie! Sa
+personnification la plus exquise est dans le grand pastel de Latour,
+dans le portrait de Mme de Pompadour, en négligé d'intérieur, un petit
+poème de satin, de rubans et de dentelles.
+
+[Illustration: Toilette de sortie.]
+
+La femme règne et domine, le sceptre de cette souveraine, c'est
+l'éventail. Depuis longtemps l'éventail était en usage, le moyen âge
+l'appelait _Esmouchoir_; il y avait eu l'éventail carré en drapeau ou en
+girouette, l'éventail de plumes qu'une chaîne de bijouterie attachait à
+la ceinture des dames nobles du XVIe siècle, l'éventail plissé apporté
+d'Italie par Catherine de Médicis et adopté par Henri III.
+
+[Illustration: PARISIENNE SOUS LOUIS XV.]
+
+Dès le temps de Louis XIV, l'éventail est le complément indispensable de
+la toilette des dames, mais sa grande époque, celle qui créa les plus
+jolis modèles, c'est le XVIIIe siècle.
+
+[Illustration: D'après G. de Saint-Aubin.]
+
+Montures de nacre et d'ivoire miraculeusement découpées et ciselées,
+peintures exquises de Watteau, Lancret et des autres, les éventails
+Louis XV, sceptres galants d'une société musquée, poudrée et féminisée,
+sont dignes de mener, par les mains des favorites, monarque, ministres
+et généraux, les arts, les lettres, la politique et le monde.
+
+L'estampe de Gabriel de Saint-Aubin, intitulée _le Bal Paré_, nous
+montre les élégantes de ce temps en grandes toilettes; encore les plis
+Watteau, les robes volantes ouvertes sur le corsage et sur la robe de
+dessous, rattachées à la ceinture par des rubans et relevées bien de
+côté sur le ballonnement des paniers; puis des garnitures voltigeantes,
+bordures de fourrures ou bandes plissées, des volants de satin ou de
+dentelle.
+
+Les coiffures commencent bien à monter, mais elles sont toujours
+élégantes et seyantes, la chevelure poudrée est relevée sur le front
+bien dégagé, arrangée en coques et en rouleaux, mêlée avec des touffes
+de rubans, des plumes et des perles.
+
+Voyons ces mêmes dames à la promenade de Longchamps, au grand défilé
+traditionnel de Pâques, dans les superbes carrosses peinturlurés et
+dorés,--véritable carrosserie de conte de fées, auprès de laquelle les
+plus somptueux équipages cirés, brossés et vernis de notre prosaïque
+époque, sembleraient de vilaines et funèbres boîtes, étalant un luxe
+croque-mort.
+
+Dans ces imposants carrosses, menés par d'imposants cochers en
+perruques, soutachés et galonnés, avec de grands diables de laquais aux
+éclatantes livrées accrochés à l'arrière-train, dans toutes ces
+éblouissantes voitures, quel déploiement de toilettes luxueuses, de
+dentelles, de plumes et de rubans, de diamants et de perles!
+
+[Illustration: D'après Moreau le Jeune.]
+
+Des heiduques galopent aux portières, des coureurs en bizarres costumes,
+jouent des jambes à travers le flot des équipages, des cavaliers et des
+belles amazones, tandis que sur les bas côtés de la route, dans la foule
+accourue pour admirer les beautés à la mode et la mode elle-même, dans
+le brouhaha des rencontres, des conversations avec les jeunes seigneurs,
+les petits-maîtres et les grands roués, la marquise et la présidente, la
+dame de qualité et la financière coudoient la demoiselle d'opéra, la
+folle actrice, coqueluche des jeunes galants de la comédie, qui se la
+disputent, ou l'impure échappée de quelque _folie_ de grand seigneur ou
+de gros traitant, la courtisane qui sera peut-être la semaine prochaine
+Reine de la main gauche.
+
+Vienne l'hiver, et ces élégantes laisseront leurs carrosses et leurs
+chaises à porteurs;--encore une des plus délicieuses créations de ce
+siècle charmant,--elles quitteront leurs chaises, peintes au vernis
+Martin de sujets galants et de bergeries à la Boucher ou à la Watteau;
+elles quitteront dentelles et rubans, s'habilleront, s'envelopperont et
+se coifferont de fourrures, et s'en iront, leur joli nez rose enfoui
+dans la zibeline ou le renard bleu, les mains enfoncées dans l'immense
+manchon gros comme un tambour, courir sur la neige dans les superbes
+traîneaux contournés, tarabiscotés et peinturlurés, ornés de figures
+sculptées et dorées, de la plus étonnante fantaisie.
+
+
+
+
+[Illustration: Grand Chapeau Louis XVI.]
+
+IX
+
+XVIIIe SIÈCLE--LOUIS XVI
+
+Les coiffures colossales.--Le pouf au sentiment.--Parcs, jardins
+ potagers et paysages animés de figures sur les têtes.--La coiffure
+ à la Belle-Poule.--Les mouches.--Modes champêtres.--Les robes
+ _négligentes_.--Couleurs à la mode.--Le _Monument du costume_.--Les
+ amazones.--Modes anglaises.--Les bourgeoises.
+
+
+Il vieillit, le siècle des grandes élégances poudrées et musquées, le
+siècle aux exquises coquetteries, il prend de l'âge et s'ennuie dans
+son papillotant décor rocaille.
+
+Son goût s'est un peu fatigué, il ne se renouvelle plus que
+difficilement, depuis longtemps la mode est stationnaire et tourne
+toujours dans le même cercle.
+
+Le style Louis XV est devenu aussi ennuyeux que jadis le style Louis
+XIV, le rococo paraît à son tour perruque et vieux jeu; mais attendez,
+la mode va essayer de donner un brusque coup d'aile et tout risquer,
+même de tomber dans le baroque,--ce qu'elle peut bien se permettre trois
+ou quatre fois par siècle, après tout.
+
+Le grain de folie qui couve toujours au fond de la petite cervelle
+frivole et hurluberlue de la déesse de la mode, va donc faire des
+siennes. Conservant encore pour un temps les gracieuses façons Pompadour
+et Watteau, la mode va se rattraper sur les coiffures et prendre pour
+champ d'exercice de ses caprices les plus fous, pour théâtre de ses plus
+incroyables fantaisies la tête de la femme, qu'elle va charger,
+arranger, surcharger des plus folles inventions, sous prétexte de
+l'embellir, qu'elle--transformera en paysage champêtre ou même
+maritime, qu'elle empanachera et rehaussera fabuleusement, sur laquelle
+elle bâtira des édifices et ira même jusqu'à faire promener de petits
+bonshommes ou de petites bonnes femmes, des poupées de carton.
+
+Paris alors pullulera de coiffeurs de génie, les Legros et les Léonard,
+Raphaëls et Rubens, ou plutôt Soufflots de la coiffure, qui tiendront
+des académies pour enseigner les principes de leur architecture
+capillaire; qui lutteront à qui trouvera, pour orner les têtes
+aristocratiques, le comble du ridicule et qui le trouveront plusieurs
+fois.
+
+Les perruquiers avaient eu déjà leurs jours de gloire au grand siècle,
+avec les majestueuses perruques des hommes; devenus maintenant les
+_Académiciens de la coiffure_, ils vont triompher de nouveau, mais aux
+dépens de la grâce féminine.
+
+[Illustration: GRANDS PANIERS LOUIS XVI.]
+
+Voyons la femme à sa toilette, se préparant pour les visites ou pour la
+sortie aux Tuileries, à l'heure du beau monde. C'est l'affaire
+importante de la journée, ce petit travail de laboratoire où l'art et
+la fantaisie accommodent la beauté toute simple au goût du jour. Cette
+heure de la toilette après le petit lever, Lancret, Baudoin et tous les
+peintres galants ou élégants du siècle, l'ont célébrée avec toutes les
+coquetteries de leur pinceau charmeur, et les caricaturistes ne se sont
+pas privés d'en sourire.
+
+Dans le cabinet de toilette aux boiseries blanches, moulurées et
+sculptées dans le style rocaille, devant son miroir au cadre contourné,
+Madame a été habillée par ses suivantes, femmes de chambre ou
+soubrettes; elle a pu à son petit lever donner audience à ses galants et
+à ses modistes, au marquis et au financier, au poète qui célèbre ses
+charmes dans l'_Almanach des Muses_, au déluré chevalier et au galant
+abbé de Cour à petit collet.
+
+--«Qu'en dit l'abbé?» L'abbé a du goût et ses avis sur tout ce qui
+touche aux fantaisies de la mode sont précieux.
+
+Mais tout ce monde frivole a été renvoyé, c'est maintenant l'heure du
+coiffeur, le moment sérieux de la journée, le seul moment vraiment
+important.
+
+L'artiste a besoin d'être seul pour ne pas effaroucher l'inspiration, et
+d'ailleurs l'oeuvre est longue, difficile et demande tant de préparatifs
+et de soins pour être menée à bien! Une ou deux femmes de chambre qui le
+comprennent à demi-mot et lui passent tout ce qui lui est nécessaire
+lorsqu'il est dans le feu de la composition, c'est tout ce qu'il peut
+tolérer autour de lui.
+
+Suivant le rang de la dame, c'est le grand artiste à la mode, venu en
+carrosse, courant d'hôtel en hôtel dans le noble faubourg, attendu aux
+Tuileries ou chez quelque princesse, ou bien c'est l'un de ses élèves
+qui opère, en frac et manchettes de dentelles et l'épée au côté.
+
+L'inspiration vient, et sous les doigts, sous le peigne, sous le fer à
+friser de l'artiste, les plus étranges monuments de boucles naturelles,
+adroitement mélangées à d'énormes quantités de tresses rapportées,
+s'élèvent, se roulent en volutes, s'étagent, se superposent en _coques_,
+_tapés_, _marrons_, _frisures_, _barrières_, _dragonnes_, _béquilles_,
+etc.
+
+Pendant vingt ans, c'est un défilé d'architectures étranges sous
+prétexte de coiffures. La folie a élu domicile sur la tête des dames. On
+peut citer, parmi les plus extravagantes inventions, les coiffures à la
+_Quesaco_, les coiffures à la _Monte-au-ciel_ dont le nom indique assez
+les proportions, la coiffure à la _Comète_, le _hérisson à quatre
+boucles_ inventé par Marie-Antoinette qui porta jusqu'à l'exagération de
+l'exagération l'empanachement des coiffures, le _parterre galant_, le
+chapeau en _berceau d'amour_, à la _novice de Cythère_...
+
+Il y avait aussi les _poufs_, coiffures abracadabrantes, le _pouf au
+sentiment_, assemblage absurde de fleurs et de verdures poussées sur une
+haute colline chevelue, avec des oiseaux sur les branches, des papillons
+et des amours de carton voltigeant dans ce bocage ridicule; le _pouf à
+la chancelière_, le _pouf à droite_, le _pouf à gauche_.
+
+[Illustration: Une impure, d'après Wille.]
+
+Le pouf au sentiment donne toute latitude possible aux combinaisons et à
+l'étalage des affections et des goûts, ne voit-on pas la duchesse de
+Chartres, mère du roi Louis-Philippe, porter sur son pouf un petit
+musée de figurines: son fils aîné dans les bras de sa nourrice, un petit
+nègre, un perroquet becquetant une cerise et des dessins exécutés avec
+les cheveux de ses parents les plus chers.
+
+[Illustration: Toilette de Cour.]
+
+Après la coiffure jardin, on trouve la coiffure dite cascade de
+Saint-Cloud, avec une cascade de boucles poudrées tombant du sommet de
+la tête, la coiffure potager montrant quelques bottes de légumes
+accrochées aux frisons, la coiffure agreste, les paysages montrant une
+colline avec des moulins qui tournent, une prairie traversée par un
+ruisseau argenté avec une bergère gardant ses moutons, des montagnes,
+une forêt avec un chasseur et un chien faisant lever du gibier.
+
+Puis viennent la coiffure au Colysée, à la candeur, aux clochettes, au
+mirliton,--la laitière, la baigneuse, la marmotte, la paysanne, le
+fichu, l'orientale, la circassienne,--le casque à la Minerve, le
+croissant, le bandeau d'amour,--le chapeau à l'énigme, au désir de
+plaire, la calèche retroussée, l'économe du siècle, la Vénus pèlerine,
+la baigneuse à la frivolité, etc., les frisures en sentiments soutenus
+et en sentiments repliés...
+
+Les grandes coiffures d'apparat, fleuries, enguirlandées, empanachées,
+immenses et très lourds échafaudages, tenaient une telle place que les
+dames étaient forcées, dans les carosses où déjà elles avaient tant de
+peine à caser leurs paniers, de tenir la tête penchée de côté ou même
+de rester agenouillées.
+
+Des caricatures représentent les dames ainsi coiffées, dans des chaises
+à porteurs dont le couvercle a été enlevé pour laisser passer le sommet,
+blanc comme une Alpe, de la gigantesque coiffure.
+
+La plus étonnante de toutes ces grandes coiffures fut celle dite _à la
+Belle-Poule_, en l'honneur de la victoire remportée en 1778, par la
+frégate _la Belle-Poule_ sur le navire anglais _l'Aréthuse_. Sous la
+masse des cheveux arrangés en grandes vagues, une frégate de belle
+taille, avec tous ses mâts, ses vergues, ses canons et ses petits
+matelots, naviguait toutes voiles dehors. Après avoir composé ce
+chef-d'oeuvre, Léonard ou Dagé pouvaient se pendre, ils ne trouveraient
+jamais mieux.
+
+[Illustration: Coiffure à la Belle-Poule.]
+
+Ce fut donc vraiment jusqu'en 89, un défilé d'inventions ridicules sur
+les têtes féminines. La plus haute donnait l'exemple. Hélas! elles
+devaient expier! La tête avait péché, la tête paya. Et si la plus haute
+tomba, ce fut justement par la faute de celui qui pendant les heureuses
+années avait prodigué pour elle les inventions excentriques.
+
+[Illustration: PARISIENNES 1789.]
+
+Léonard, l'illustrissime coiffeur de la reine, était du voyage de
+Varennes. En ces jours terribles, dans le grand naufrage de la
+monarchie, que songe-t-on à sauver? L'indispensable Léonard! Et cette
+faiblesse dernière tourna mal pour la pauvre reine, car ce serait,
+dit-on, sur un renseignement erroné donné très innocemment par
+Léonard parti en avant, à un détachement des troupes du marquis de
+Bouillé, que le secours manqua à la famille royale arrêtée à Varennes.
+
+[Illustration: Grand Pouf.]
+
+... Quand l'élégante était coiffée, quand elle avait, en s'abritant la
+figure dans un grand cornet de papier, été convenablement saupoudrée
+d'une couche épaisse de poudre--mode étrange qui depuis le commencement
+du siècle mettait la neige des ans sur tous les fronts, qui recouvrait
+des mêmes frimas toutes les têtes masculines et féminines--quand elle
+avait sur les joues une forte teinte de rouge, contrastant durement avec
+le blanc de la chevelure,--le rouge c'est la loi et les prophètes, avait
+dit Mme de Sévigné,--il n'y avait plus, pour que l'élégante fût
+irrésistible, qu'à placer les mouches destinées à relever certains
+détails de physionomie, à donner du piquant à l'expression.
+
+Ces mouches que les femmes s'étudiaient à placer de la façon la plus
+avantageuse pour leur genre de beauté particulier, portaient suivant
+leur place les noms amusants que voici:
+
+La _majestueuse_ se pose sur le front et _l'enjouée_ dans le coin de la
+bouche; sur les lèvres des brunes, c'est _la friponne_; sur le nez
+_l'effrontée_, légèrement comique; au milieu de la joue _la galante_,
+près de l'oeil cette mouche qui fait le regard à volonté languissant ou
+passionné, c'est _l'assassine_, sans compter les fantaisies, les
+mouches en croissant, en étoile, en comète, en coeur...
+
+Mais voici les derniers jours d'un monde qui va s'effondrer, d'une
+société qui va disparaître dans une soudaine catastrophe.
+
+Dès 1785, l'ancien régime est atteint, la révolution est faite... dans
+les toilettes!
+
+C'est une révolution complète, venue presque sans transition, le galant
+costume XVIIIe siècle est abandonné pour une série d'inventions
+nouvelles donnant des lignes tout à fait différentes.
+
+Adieu paniers, vendanges sont faites. Les immenses paniers sont décédés,
+on a commencé par les remplacer par les paniers dits _à coude_,
+consistant en un simple renflement sur lequel on pouvait appuyer les
+coudes et par deux petits jupons rembourrés appelés _bêtises_ portés sur
+les côtés et par un troisième placé tout à fait derrière et très crûment
+dénommé. Puis on les a rejetés complètement, et les femmes en jupes
+presque plates se sont acheminées peu à peu vers la robe fourreau et le
+trop _simple appareil_ de la Révolution.
+
+[Illustration: Coiffure d'intérieur.]
+
+Marie-Antoinette fermière de Trianon, amène un peu de paysannerie dans
+les modes, de la paysannerie d'opéra-comique, de la bergerie à la
+Florian ou au Devin du Village. On voit apparaître les chapeaux de
+paille, les tabliers, les caracos, les casaquins.
+
+
+Léonard régnant sur les têtes et les gouvernant à sa fantaisie, pour le
+reste, l'arbitre du goût à la cour de Marie-Antoinette, c'est Mlle Rose
+Bertin, la grande marchande de modes de la reine, celle qu'on appelle
+_son ministre des modes_.
+
+[Illustration: Grand Chapeau.]
+
+Rose Bertin ordonne et décrète, elle invente et elle compose, les femmes
+crient merveille à tout ce qui sort de ses mains, et les maris se
+plaignent de l'immensité de ses mémoires... comme toujours.
+
+Vers 1780, la mode tourne et cherche des façons de robes nouvelles. On
+invente les robes polonaises et les robes circassiennes qui n'ont rien
+de polonais ni de circassien, des robes courtes d'abord, avec des
+relevés sur des paniers, puis de longues robes de dessus flottantes.
+
+La tendance aux modes négligées va bientôt s'accentuant, on voit
+paraître les robes lévites qui sont l'occasion d'un scandale au jardin
+du Luxembourg; une comtesse se promène avec une lévite _à queue de
+singe_, c'est-à-dire à queue bizarrement coupée et tortillée, elle est
+suivie par une foule moqueuse, et il faut pour la dégager faire avancer
+la garde.
+
+Après les _lévites_ viennent les robes _négligentes_ et
+_demi-négligentes_, les robes _en chemise_, les _baigneuses_ et les
+_déshabillés_.
+
+Pour ces toilettes déjà si singulièrement baptisées, les couleurs à la
+mode sont:
+
+Couleurs _queue de serin_, _cuisse de nymphe émue_, _carmélite_.
+
+Couleurs _au Dauphin_.
+
+Couleurs de _gens nouvellement arrivés_.
+
+Couleurs _vive Bergère_ et _Vert pomme_.
+
+Couleur _soupir étouffé_.
+
+[Illustration: Robe lévite.]
+
+Une puce s'étant égarée à la cour,--la garde qui veille à la porte du
+Louvre n'en préserve pas l'épiderme des reines,--on a la série des
+couleurs _puce_: _Ventre de puce_, _dos de puce_, _cuisse de puce_,
+_vieille puce_, _jeune puce_, etc.
+
+Ces couleurs puce font soudainement place à une autre couleur également
+née à la cour et plus gracieusement dénommée; c'est la couleur _cheveu
+de la Reine_, appellation trouvée par le comte d'Artois. Immédiatement
+toutes les étoffes doivent être couleur _cheveu de la Reine_.
+
+L'amazone, le costume féminin pour la promenade à cheval n'était pas au
+XVIIIe siècle l'uniforme noir et lugubre infligé par le goût moderne
+avec l'affreux chapeau de haute forme pour complément et aggravation,
+aux élégantes de nos jours.
+
+Moreau le jeune qui, dans la suite d'estampes du _Monument du costume_,
+a fait passer toute la belle société de son temps, vue au milieu de ses
+fêtes, de ses cérémonies et de ses plaisirs, au salon et au boudoir, au
+château, à la Cour, à l'Opéra et au bois de Boulogne, a dessiné les
+élégantes de 1780, en tenue de cheval, avec les longues jupes et les
+ceintures, les redingotes anglaises ou les petites vestes, les grands
+chapeaux à plumes ombrageant les catogans poudrés.
+
+[Illustration: PROMENADE PARISIENNE 1790.]
+
+Elles étaient charmantes, et multicolores et variées, ces amazones
+XVIIIe siècle, et certes, la foule dans l'avenue des Champs-Elysées ne
+présentait pas alors le sombre aspect qu'elle garde aujourd'hui, même
+aux plus beaux jours de printemps.
+
+[Illustration: Amazone d'après Moreau le Jeune.]
+
+Les dernières années de la monarchie voient, comme une revanche de la
+guerre d'Amérique, l'invasion des modes britanniques. Les formes sont
+bien nouvelles et tranchent complètement dans l'ensemble comme dans tous
+les détails des modes précédentes.
+
+La toilette a des airs sans façon ou un cachet anglais tout à fait
+nouveau régime. On porte des vestes, des corsages à basques ouvrant sur
+des gilets, des fracs à gros boutons ou à lacets, et des redingotes à
+grands revers et triples collets, serrées à la taille et tombant très
+bas par derrière. Les boutons énormes et voyants de ces vestes et de ces
+redingotes sont en métal de toutes les formes possibles et quelquefois
+illustrés de peintures; il en existe de curieux échantillons dans les
+collections.
+
+Les élégantes, comme les hommes à la mode, portent deux montres avec
+deux longues breloques tombant du gilet, elles ont des gilets, des
+cravates, des catogans et des cadenettes comme les hommes, elles portent
+de grandes cannes comme les hommes. Il est vrai que les hommes prennent
+bien le gros manchon à l'occasion.
+
+[Illustration: Modes anglaises.]
+
+Et des fichus!... Toutes les femmes en portent avec toutes les
+toilettes, d'immenses fichus faisant au-dessus de la taille très longue
+et horriblement serrée, un gonflement de poitrine invraisemblable.
+
+Ces toilettes arborent toutes les couleurs de l'arc-en-ciel les plus
+fraîches et les plus vives ou les plus bizarres; ce sont des satins, des
+taffetas, des draps citron, rose, vert pomme, jaune serin, des
+gourgourans changeants, des mousselines de tous les tons, unies ou
+rayées. Les rayures ont un immense succès en 1787 sur le dos des
+élégantes et sur celui des élégants. Pendant l'été de cette année-là,
+hommes, femmes et enfants, tout le monde est en toilettes rayées.
+
+La coiffure aussi est révolutionnée, c'est déjà la coiffure comme le
+XIXe siècle va la comprendre, c'est la naissance du chapeau moderne.
+
+Les femmes sont toujours poudrées, elles ont toujours sur la tête une
+immense quantité de cheveux arrangés en énormes perruques floconnantes
+autour de la figure, dans le genre de la perruque masculine, avec de
+grandes boucles tombant de chaque côté du corsage et dans le dos, ou,
+comme les hommes, un gros catogan par derrière.
+
+[Illustration: Chapeau bonnette.]
+
+Les chapeaux sont de formes et de dimensions extraordinaires; bords
+immenses, fonds énormes avec d'extravagantes accumulations de
+garnitures. On ne se met plus une frégate, toutes voiles dehors, sur la
+tête, mais on se coiffe d'une espèce de galiote renversée, mise de
+travers et assez large pour servir de parapluie à l'occasion. On porte
+le chapeau _bonnette_ et le _demi-bonnette_, un peu moins large mais
+aussi haut, garni de noeuds de rubans, de ruchés et de bouquets de
+plumes de coq, le chapeau _turban_, haut bonnet de janissaire rayé,
+avec écharpe de gaze et panache de plumes, le chapeau _à la Caisse
+d'escompte_, c'est-à-dire sans fonds, en panier percé comme cette
+caisse, le chapeau _Cardinal sur la paille_ après l'affaire du Collier,
+chapeau en paille bordé d'un ruban rouge cardinal, le grandissime
+chapeau à la Tarare, le chapeau à la Basile inventé après le grand
+succès de Beaumarchais avec bien d'autres modes à la Figaro, le chapeau
+à la veuve du Malabar, les bonnets à la Montgolfier, au Globe fixé, au
+ballon, au moment des premières expériences aérostatiques, puis le
+bonnet aux trois ordres qui commence à la réunion des États généraux le
+grand défilé des modes révolutionnaires...
+
+[Illustration: Le chapeau turban.]
+
+Mais dans ce dix-huitième siècle qui va finir si lugubrement, à côté des
+belles de la cour et de la ville, des dames plus ou moins grandes, car
+il y a déjà le demi-monde, les danseuses illustres et les courtisanes
+célèbres, à côté des reines de la mode qui vont à Longchamps
+accompagnées d'un heiduque à turban pour porter leur parasol, précédées
+d'un coureur en maillot et bonnet à plume, la grande canne à la main, à
+côté des élégantes empanachées qui suivent toutes les fantaisies de la
+capricieuse fée aux chiffons, il y a les adorables petites bourgeoises
+que l'on retrouve dans les vieux portraits et dans les petits mémoires,
+charmantes et tendres figures qui ne s'entourent pas, comme les autres,
+du même nuage de plumes et de dentelles, qui restent dans une note plus
+discrète, suivant la mode un peu de côté et conservant mieux les
+vieilles traditions et les vieux atours.
+
+A elles les jolies petites coiffes si différentes des pyramides de
+cheveux et de colifichets à la Léonard, ces coiffes bien plus seyantes
+que l'on recouvre, pour sortir, d'un capuchon retenu par un fil de
+laiton, à elles les robes de coupe plus modeste et les petits paniers
+moins surchargés que les paniers à falbalas de vingt pieds de
+circonférence.
+
+Jolies petites bourgeoises qui ont conservé dans un siècle licencieux
+l'honnêteté des bonnes vieilles moeurs, existences plus calmes se
+déroulant dans un cercle étroit d'occupations familiales et de plaisirs
+simples, allant tout doucement du sermon du dimanche à la paroisse,--aux
+réunions sans façon et aux bonnes parties champêtres.
+
+[Illustration: MERVEILLEUSE EN TUNIQUE A LA GRECQUE.]
+
+C'est un monde qui s'en va finir aussi, dans la grande fusion et
+confusion des classes, au fond de la chaudière révolutionnaire, dans la
+révolution politique et ensuite dans la révolution industrielle et
+scientifique, bouleversement énorme qui aboutira pour tous à la vie
+fiévreuse et haletante de notre siècle.
+
+En attendant, sans se douter des temps difficiles qu'il va falloir
+passer, sans voir l'effrayant nuage de sang qui monte à l'horizon, la
+petite bourgeoise gaie et insouciante dans son petit salon blanc,
+fredonne à son clavecin quelque joli petit air bien tendre, et bien
+différent de nos compliqués logarithmes musicaux.
+
+ Plaisir d'amour ne dure qu'un moment,
+ Chagrin d'amour dure toute la vie.
+
+[Illustration: 1789.]
+
+
+
+
+[Illustration: Le bonnet Charlotte Corday.]
+
+X
+
+LA RÉVOLUTION ET L'EMPIRE
+
+Modes dites à la Bastille.--Modes révolutionnaires.--Notre-Dame de
+ Thermidor.--Incroyables et merveilleuses.--L'antiquité à Paris.
+ --Athéniennes et Romaines.--Une livre de vêtements.--Tuniques
+ diaphanes.--Maillots, bracelets et cothurnes.--Le réticule ou
+ ridicule.--Le bal des Victimes.--Perruques blondes et oreilles de
+ chien.--A la Titus.--Les robes-fourreau.--Petits bonnets et
+ Chapeaux-Shakos.--Les turbans.
+
+
+L'ouragan qui devait pendant vingt-cinq ans rouler comme un cyclone sur
+notre vieille Europe, souffle déjà sur Paris où il s'est formé. Il
+bouscule, il abat, il broie. Comme un château de cartes ou une Bastille,
+la monarchie séculaire va s'écrouler sur les décombres de la vieille
+société.
+
+Et pendant ce temps, pendant que l'émeute ensanglante la rue fiévreuse,
+que les tueurs promènent de pâles têtes coupées fichées au bout des
+piques, pendant qu'à l'Assemblée ou à la Commune, les nouveaux maîtres
+de la France décident tumultueusement du sort des millions d'hommes que
+la guerre va jeter les uns sur les autres, pendant que déjà, dans l'aube
+sinistre, se dresse sur son peuple, toute rouge, ses deux bras levés
+tenant le glaive, la nouvelle reine, la Guillotine,--la mode
+imperturbable songe à des combinaisons nouvelles, elle modifie des
+jupes, elle arrange des corsages, elle chiffonne des rubans d'une façon
+inédite, elle a les inventions les plus fraîches et les plus charmantes,
+elle lance des toilettes idylliques d'une exquise nouveauté; à une
+nation nouvelle ne faut-il pas des costumes nouveaux?
+
+Le mouvement commencé dès les dernières années tranquilles de Louis
+XVI, s'accélère et s'accentue. La mode est sur une voie nouvelle, et peu
+à peu disparaissent tous les caractères du costume d'antan, de l'ancien
+régime, comme on dit.
+
+Dans la fameuse estampe de Debucourt, _la Promenade publique_, donnant
+la vision multicolore d'une foule élégante des premières années de la
+Révolution, dans cette charmante réunion de petites maîtresses et de
+muscadins qui ne semblent guère songer au grand drame, que reste-t-il
+des costumes et des modes du siècle? De la poudre, quelques tricornes
+sur des têtes de vieux bourgeois retardataires et c'est tout.
+
+Les femmes ont un aspect tout à fait nouveau. Les modes anglaises ont
+prédominé d'abord, c'est-à-dire les vestes et les redingotes d'amazones,
+puis les robes se sont simplifiées comme façon et comme étoffes.
+
+[Illustration: Oreilles de chien.]
+
+Les temps deviennent durs, adieu les riches tissus, les soies et les
+satins, adieu les falbalas coûteux de jadis! La toile de Jouy,
+l'indienne et le linon remplacent la soie et les couturières s'en
+tiennent aux formes droites avec très peu d'ornements et d'accessoires.
+On voit des corsages de linon forme chemise laissant les bras nus à
+partir du coude, des jupes toutes simples, presque plates, qui se
+portent avec des ceintures à longs rubans flottants. Pour relever cette
+extrême simplicité on a les rubans aux couleurs nationales, les trophées
+et les attributs révolutionnaires imprimés sur l'étoffe ou quelque
+maigre ruché ajouté au bas des jupes.
+
+On continue à porter beaucoup de fichus de mousseline, et, pour les
+grandes occasions, la toilette se complète avec des bouquets de fleurs
+tricolores portés à gauche sur le coeur, des bijoux patriotiques,
+médaillons de cou, boucles de ceintures, d'acier ou de cuivre, cocardes,
+boucles d'oreilles, boutons à la Bastille, au Tiers-Etat, à la
+constitution, etc. Pendant un temps tout est _à la Bastille_, jusqu'aux
+chapeaux.
+
+Les grands chapeaux, en cône démesuré, à très larges bords et surchargés
+de rubans, après avoir essayé de tenir quelque temps, ont disparu; il
+n'y a bientôt plus que des bonnets, des bonnets à grande coiffe
+bouillonnée enrubannés aussi, des bonnets ressemblant quelque peu à des
+coiffures du pays de Caux, et surtout des bonnets dits à la paysanne ou
+à la laitière, la jolie coiffe à grandes barbes de dentelle que nous
+appelons aujourd'hui bonnet Charlotte Corday, piquée d'une large cocarde
+tricolore.
+
+Presque plus de poudre blanche,--on va en consommer tant de noire--on
+porte tous ses cheveux au naturel, avec un peu de supplément aussi car
+la vogue des perruques blondes commence.
+
+[Illustration: Le chapeau Hussard.]
+
+Mais bientôt la tempête se déchaîne tout à fait, c'est la Terreur.
+Peut-il être encore question de frivolités luxueuses et de modes? Les
+rangs des élégantes s'éclaircissent, elles sont à l'Abbaye, à la Force,
+dans cent prisons, ou à Coblentz,--elles se cachent ou elles sont
+mortes.
+
+L'extrême simplicité que chacun affecte dans sa mise par prudence ou
+garde par découragement, ne suffit pas toujours à préserver de ce titre
+de suspect ou de suspecte qui donne des droits immédiats à l'échafaud.
+
+Talleyrand a dit qu'ils ne connaissaient pas la douceur de vivre,
+ceux-là qui n'avaient pas vécu dans la vieille société d'autrefois. En
+93, le problème est de vivre, n'importe comment, caché dans un trou de
+souris, s'il le faut. La Loi sous ce doux règne de Liberté, ordonne que
+dans chaque maison une pancarte placardée porte les noms et prénoms de
+tous les habitants et même l'âge, dure contrainte. Que de braves gens
+qui ont connu des jours heureux et brillants essayent dans quelque rue
+tranquille, au fond d'un appartement silencieux, d'oublier l'orage qui
+gronde et le tumulte des rues et les horribles clameurs des clubs et des
+journaux.
+
+[Illustration: MERVEILLEUSE DU DIRECTOIRE.]
+
+Cependant un petit groupe s'obstine à tenir haut et ferme devant les
+sans-culottes le drapeau de l'élégance; des vaillants et des vaillantes
+montrent encore au Palais-Royal, sur les boulevards, aux promenades,
+dans les théâtres qui persistent à jouer, des toilettes élégantes et
+bravent les citoyens en carmagnole et bonnet rouge, et les mégères
+tricoteuses de la guillotine, mais à quels risques!
+
+La mode n'ose plus lutter, la pauvrette a caché sa tête sous son aile et
+regarde éperdument le ciel, espérant toujours quelque éclaircie.
+
+La guillotine fonctionne toujours, s'interrompant seulement de temps à
+autre pour quelque fête idyllique, fête de l'Être suprême, fête de
+l'agriculture ou de la vieillesse, avec théories de jeunes filles en
+blanc, déesses de la Liberté, choeur d'adolescents et de vieillards;
+pastorales charmantes, spectacles qui émeuvent doucement le coeur du bon
+Marat et du sensible Robespierre. On a jeté du sable sur le sang, le
+lendemain le ruisseau rouge recommence à couler.
+
+9 thermidor! Pour les beaux yeux de la citoyenne Thérèse Cabarrus, astre
+qui va se lever, Tallien a bravé la mort suspendue sur toutes les têtes.
+Il a jeté bas Robespierre et l'a poussé à son tour dans les bras
+impassibles de la déesse Guillotine!
+
+Mme Tallien devient Notre-Dame de Thermidor, celle qui sauve par la
+souveraine puissance de la beauté!
+
+Un immense soupir de soulagement passa sur la France et immédiatement
+les élégances comprimées et terrorisées sortirent de terre, avec le
+luxe, avec la frivolité, la folie même, avec la joie, le rire, dont on
+semblait avoir un besoin furieux après tant de sang et tant de larmes.
+
+Les incroyables et les merveilleuses qui s'étaient déjà montrés avant la
+Terreur remplissent soudain les promenades et les boulevards, et la
+mode, à qui le régime de Robespierre a sans doute tourné la tête, toute
+pâle encore de son émotion, se livre tout de suite à mille
+extravagances.
+
+Tandis que les incroyables si bien nommés, les muscadins de la jeunesse
+dorée, avec leurs habits à grands collets, leurs immenses cravates et
+leurs gourdins si nécessaires contre les Jacobins et les sectionnaires
+terroristes, cherchaient leurs inspirations dans l'imitation des modes
+anglaises, les merveilleuses se vouaient toutes à l'antiquité. Pendant
+quelques années, plus de Parisiennes, rien que des Grecques et des
+Romaines.
+
+Robes étroites sans taille, simples fourreaux serrés sur le sein même
+par une ceinture, courts par devant pour laisser voir le pied, un peu
+traînants par derrière, tel est le vêtement des merveilleuses. On ne
+connaît plus que l'antiquité. C'est un recommencement.
+
+Dans ce passage sombre de la Terreur on a oublié la pudeur. Ces robes à
+l'athénienne ne sont que de simples deuxièmes chemises,--ce qui pourrait
+passer, n'étaient les bijoux, pour un symbole de la pauvreté de ces
+temps de ruine où le louis d'or valait huit cents livres en
+assignats,--ce sont des tuniques d'un linon transparent, qui plaquent
+sur le corps de la femme au moindre mouvement.
+
+De plus les tuniques diaphanes des grandes élégantes ne sont-elles pas
+fendues sur les côtés à partir des hanches.
+
+Notre Dame de Thermidor, Thérèse Cabarrus devenue la citoyenne Tallien,
+est la Reine de la Mode, elle se montre à Frascati, ainsi vêtue ou
+plutôt dévêtue, sa robe à l'athénienne fendue latéralement laissant voir
+ses jambes dans un maillot couleur chair, avec des cercles d'or à la
+place des jarretières et des cothurnes à l'antique et des bagues à
+chaque doigt de ses pieds de statue.
+
+Dans les salons, dans les jardins d'été, aux promenades, ce ne sont plus
+que robes à l'antique ouvertes en haut comme en bas, portées avec
+chemises à la _carthaginoise_ ou même sans chemise du tout, sandales et
+cothurnes attachés par des bandelettes rouges, cercles d'or enrichis de
+pierres précieuses, arrangements de tuniques et peplums,
+corsets-ceintures hauts de deux doigts seulement sous le sein et ornés
+de brillants.
+
+Les robes en voltigeant laissent voir les jambes ou même, quand elles ne
+sont pas ouvertes sur le côté, se relèvent au-dessus du genou au moyen
+d'un camée en agrafe et montrent franchement la jambe gauche.
+
+Très peu de manches, un simple bourrelet à l'épaule, ou même pas de
+manches du tout; des camées rattachent les épaulettes de la robe, des
+bracelets nombreux habillent le bras.
+
+[Illustration: Merveilleuse.]
+
+Comme il était impossible d'adapter des poches à ces tuniques si
+légères, à ces voiles si minces, les dames avaient adopté l'usage de la
+_balantine_ ou du _réticule_, nom ancien que l'on prononça tout de suite
+_ridicule_--d'un petit sac orné de paillettes ou de broderie, ayant
+surtout la forme d'une petite sabretache de hussard, qu'elles portaient
+à la main pour mettre leur bourse ou leur mouchoir.
+
+Le bibliophile Jacob raconte que dans un salon de la Mode sous le
+Directoire, comme on se pâmait d'admiration devant un de ces costumes
+d'un goût si réellement antique qu'il n'y avait plus rien au delà, sinon
+les modes du Paradis terrestre, la merveilleuse qui le portait paria
+qu'il ne pesait pas deux livres. La preuve fut faite, la dame passa dans
+un petit boudoir et son costume tout entier, pesé avec les bijoux, ne
+dépassa pas de beaucoup le poids d'une livre.
+
+Cette dame vêtue à l'athénienne pouvait se croire même très habillée,
+car d'autres trouvèrent le moyen de l'être encore moins et poussèrent
+l'audace jusqu'à oser s'exhiber, ce qui est le mot, dans le costume dit
+à la _Sauvagesse_. Ce costume à la _sauvagesse_ était encore plus simple
+puisqu'il ne se composait que d'une chemise de gaze et d'un
+pantalon-maillot rose orné de cerclés d'or.
+
+Des femmes se promenèrent aux Champs-Elysées dans des fourreaux d'une
+transparence presque absolue, ou même avec les seins complètement nus,
+et ces femmes n'étaient nullement des hétaïres quelconques, mais des
+femmes du monde officiel d'alors, des amies de Joséphine de Beauharnais!
+
+Inconscience plutôt qu'impudeur, accès de folie, le délire des plaisirs
+après la folie furieuse et le délire du sang!
+
+Ces merveilleuses qui avaient bravé la guillotine bravaient la maladie.
+Pleurésies et fluxions de poitrine frappaient pourtant ces folles
+élégantes au sortir des bals et des salons, quand après la danse elles
+partaient à peine couvertes dans le froid de la nuit, par-dessus leur
+quasi-nudité, d'un mince fichu ou d'un schall large comme une écharpe.
+
+Ces merveilleuses demi-nues qui prenaient leurs modes à Athènes
+copiaient aussi leurs coiffures sur celles des statues grecques et
+portaient les cheveux frisottés dans un réseau, les tresses et les
+nattes piquées de bijoux. Mais la vogue fut surtout pour les perruques
+blondes. Mme Tallien en avait jusqu'à trente, de toutes les nuances du
+blond. Ces perruques blondes, légèrement poudrées, les Jacobins les
+avaient abhorrées et proscrites; après thermidor elles triomphaient et
+devenaient le symbole de sentiments contre-révolutionnaires.
+
+Les coiffures _à la victime_ ou _à la sacrifiée_ eurent aussi leur temps
+de succès, on relevait les cheveux par derrière et on les ramenait en
+mèches folles sur le front; cette coiffure de guillotine, complétée par
+un terrifiant ruban rouge autour du cou, par un châle également rouge
+jeté sur les épaules, était indispensable pour se rendre au fameux et
+macabre _Bal des Victimes_, dont l'entrée n'était permise qu'aux
+danseurs ou aux danseuses pouvant justifier d'un ascendant ou de
+quelques proches parents morts sur les échafauds de la Terreur.
+
+[Illustration: PREMIER EMPIRE.]
+
+Paole d'honneu victimée, ces dames sont déliantes! disent les
+incroyables à chaque nouvelle invention plus délicieuse et plus antique
+des couturières à la mode, Mme Nancy et Mme Raimbaut, qui sont des
+modistes très érudites et très artistes, qui se font aider par les
+sculpteurs pour trouver des manières de se draper toujours plus
+grecques et des plis encore plus romains.
+
+[Illustration: Coiffure à la Titus.]
+
+Les modes romaines un peu moins légères ont été adoptées par les dames
+que la trop grande transparence des tuniques à la Flore ou à la Diane
+effraie un peu.
+
+Les robes à la romaine sont portées par les dames du monde officiel qui
+se croient tenues à un peu de réserve, mais les deux mondes fusionnent.
+Athéniennes légères et frivoles, débris de l'ancienne société et
+parvenus de la nouvelle, fournisseurs des armées ou spéculateurs
+subitement enrichis, muscadins et muscadines, victimes et bourreaux,
+jeunesse dorée, armée, politique, finances, tout cela forme, après la
+grande secousse, le plus incroyable des mélanges, et tout cela, malgré
+les misères présentes, l'avenir incertain, s'agite dans l'épanouissement
+du bonheur de vivre après la grande tuerie.
+
+Soudain la mode a décrété la fin des perruques blondes et la coiffure à
+la Titus obligatoire pour toutes les élégantes; les belles du Directoire
+rejettent ces épaisses perruques et sacrifient aussi leur chevelure
+personnelle. Presque plus de cheveux ou le moins possible!
+
+«La coiffure à la Titus, dit la Mésangère dans le _Bon Genre_, moniteur
+officiel de la mode, consiste à se faire couper les cheveux près de la
+racine pour rendre à la tige sa raideur naturelle qui la fait croître
+dans une direction perpendiculaire.» Merveilleuses et muscadins sont
+tous coiffés à la Titus, tous tondus avec quelques mèches très longues
+en désordre sur le front.
+
+Il y a encore un autre type de Merveilleuse du Directoire, c'est la
+Merveilleuse à la Carle Vernet, légèrement vêtue encore, se serrant dans
+un mince jupon plaquant de couleur _fifi pâle effarouché_, mais portant
+au-dessus d'un corsage si petit qu'il est invisible, au-dessus des seins
+nus, le cou engoncé dans les plis et replis d'une formidable cravate,
+tout comme son pendant l'élégant Muscadin, et sous son grand chapeau à
+plumes, la figure encadrée comme la sienne de longues mèches pendantes
+en oreilles de chien.
+
+C'est ainsi qu'à l'aurore de notre siècle sont habillées et coiffées les
+élégantes. Pendant le Consulat et les premières années de l'Empire,
+elles vont rester les Merveilleuses, un peu,--oh, pas beaucoup,--plus
+vêtues que sous le Directoire.
+
+[Illustration: Sous le Consulat.]
+
+Ce sont toujours les mêmes robes, souvent transparentes, le décolletage
+règne souverainement malgré les saisons. Les femmes d'alors vont
+poitrine décolletée et bras nus dans la rue comme celles d'aujourd'hui
+au bal. C'est leur champ de bataille. Pour lutter contre le froid elles
+ont les écharpes, les châles,--le commencement des fameux cachemires
+qui jouent un si grand rôle dans la première moitié de notre siècle. On
+a inventé des vêtements particuliers, comme la petite veste de hussard
+qui vers l'an VIII se passe par-dessus le corsage décolleté et encadre
+les épaules de sa fourrure, ou le spencer, autre veste bien moins
+gracieuse.
+
+Les célèbres portraits de Joséphine de Beauharnais par David, et de Mme
+Récamier par Gérard, allongées sur des lits de repos à l'antique, nous
+montrent deux belles Romaines du temps des empereurs, plutôt que des
+Françaises d'il n'y a pas cent ans. Elles étaient pourtant habillées
+ainsi, les élégantes des salons du Directoire, les belles Parisiennes
+qui faisaient cercle autour de Garat chantant ses romances, ou qui
+dansaient avec le beau Trénitz la gavotte ou la «_walse_» alors dans
+toute sa nouveauté.
+
+Voilà que les coiffures à la Titus ne sont plus de mode en 1803 ou 1804,
+c'est vieux, c'est province. Et les cheveux qui ne se sont pas empressés
+de repousser immédiatement après le changement de goût! Les dames
+regrettent leurs belles tresses blondes, brunes ou rousses et sont bien
+forcées de recourir aux tours de tête et aux postiches pour montrer de
+nouveau de grandes boucles ou pour s'arranger des grands chignons
+étrusques avec nattes enroulées.
+
+C'est un vilain moment qui commence pour le costume féminin, il semble
+que la mode, conquise elle aussi, ait gardé toute son imagination
+gracieuse pour habiller magnifiquement, arranger, soutacher, broder,
+passementer, empanacher, dorer les innombrables escadrons que S. M.
+l'Empereur et Roi allait faire galoper et tournoyer d'un bout de
+l'Europe à l'autre, les superbes sabreurs lancés sur les canons et les
+baïonnettes de tous les peuples réunis.
+
+Salons de Frascati, jardins de Tivoli qui avez vu défiler les belles du
+Directoire si hardiment déshabillées dans leurs tuniques flottantes et
+transparentes, dans leurs fantaisies athéniennes si osées, que
+dites-vous des toilettes que vous voyez porter aujourd'hui à ces mêmes
+femmes ou à leurs soeurs cadettes, que pensez-vous de ces sacs
+disgracieux qu'elles appellent des robes, de ces fourreaux ridicules, de
+ces chapeaux en abat-jour, de ces visières en capote de cabriolet?
+
+Les modes masculines ne sont pas plus jolies. Que ceux qui ne veulent
+pas consentir à les porter s'engagent dans les hussards! Les costumes
+des hommes sont laids déjà, comme ils vont l'être de plus en plus dans
+le courant du siècle.
+
+Mais les femmes! voici une élégante de 1810:
+
+[Illustration: Commencement du XIXe siècle.]
+
+La jupe d'abord,--il y a si peu de corsage que la jupe est à peu près
+tout le costume,--la jupe de percale ou d'étoffe assez commune commence
+sous les bras et tombe d'une façon inélégante jusqu'au bout des pieds,
+ou bien s'arrête assez haut au-dessus des bottines. Quelques plissés,
+quatre ou cinq rangs de garnitures découpées en dents de scie, quelques
+volants étagés ornent assez gauchement le bas de ces jupes.
+
+Presque pas de corsage, la ceinture bride le sein; la robe n'a pas de
+manches, les bras sont nus sauf deux gros bourrelets aux épaules, les
+épaules sont décolletées. On porte des canezous brodés ou bien de
+grandes collerettes à plusieurs rangées de plis tuyautés. C'est la seule
+chose assez gracieuse de la toilette, encore arrange-t-on souvent ces
+collerettes d'une assez lourde façon, pour engoncer plutôt que pour
+orner.
+
+[Illustration: PARISIENNE DE 1810.]
+
+Quant aux chapeaux, ils sont bien souvent ridicules. Comme toutes les
+idées sont tournées vers l'armée et la guerre, les dames, sur ces
+toilettes assez baroques, arborent quelquefois des espèces de casques
+empanachés et enguirlandés, de grands chapeaux en forme de shakos; on
+voit même de vrais casques, dits à la _Clorinde_ qui ont l'intention de
+rappeler les casques des chevaliers des Croisades.
+
+[Illustration: Attendant les Vainqueurs.]
+
+Un moment la mode est aux petits bonnets, des petits serre-têtes
+d'enfants ornés de dentelles qui donnent aux dames des airs naïvement
+enfantins, mais le triomphe de l'époque ce sont les grands chapeaux
+cabriolets, les capotes énormes qui s'allongent démesurément en avant de
+la figure enfoncée et dissimulée au plus profond de l'armature.
+Quelquefois ces capotes en cabriolet se compliquent d'un grand tube de
+haute forme, plus haut que le plus haut de tous les shakos des armées de
+sa Majesté.
+
+[Illustration: Grand chapeau Empire.]
+
+Et pour qu'elles trouvent le moyen d'être gracieuses quand même
+là-dessous et d'être adorées par tous les étincelants officiers qui s'en
+viennent, entre deux victorieuses campagnes, brûler rapidement leurs
+coeurs à la flamme de leurs yeux, il faut que les femmes soient vraiment
+jolies.
+
+Pour les bals et soirées, dans les salons où papillonnent les beaux
+officiers à côté des civils rejetés dans l'ombre, les femmes qui n'ont
+pas les allures triomphantes des Merveilleuses de la période précédente,
+mais qui au contraire, sous le regard des guerriers empanachés, prennent
+des allures de colombes timides, les belles ont des jupes extrêmement
+courtes ornées de bouquets de fleurs et laissant voir le bas de la jambe
+et le cothurne, non plus le cothurne antique de la belle Tallien, mais
+un cothurne soulier, attaché aussi par des cordons sur la cheville.
+
+Ces belles de l'Empire, ces rêveuses Malvinas en robes sacs, qui songent
+aux beaux guerriers chargeant là-bas de l'autre côté du Rhin, se
+coiffent avec leurs tresses massées en casques, ou bien à la Chinoise,
+tous les cheveux tirés en l'air.
+
+Les beautés sérieuses prennent le turban des Turcs. On connaît le
+célèbre portrait de Mme de Stael enturbannée, les salons se remplissent
+ainsi d'odalisques parisiennes et l'on trouve leur coiffure charmante.
+Après cela, qu'est-ce qu'une jolie figure et des yeux vifs ou
+langoureux ne sauraient faire passer?
+
+[Illustration: Robe orientale et Turban.]
+
+Ces turbans prennent vite des proportions énormes et se surchargent de
+gazes, d'écharpes de couleurs variées et de plumes, ils deviennent sous
+la Restauration l'apanage des dames mûres, des mamans et belles mamans,
+et leur font ces figures d'un comique extravagant que nous ne pouvons
+regarder sans rire dans les gravures du temps.
+
+[Illustration: Chapeau Empire.]
+
+Que dire aussi des spencers qui donnent un aspect si étriqué à ces
+toilettes déjà peu jolies de lignes, des lourds carricks, des redingotes
+fourrées et des Vitchouras? Les fourrures sont très à la mode, on porte
+astrakan, martre ou zibeline en vêtements de toutes sortes et en
+pelisses de toutes tailles.
+
+Tout ce monde si bizarrement habillé, toutes ces femmes dont les
+costumes semblent séparés par des siècles des toilettes du XVIIIe
+siècle, des falbalas qu'ont portés leurs mères, s'agitent dans un décor
+également bien différent de celui qu'inventèrent les artistes et les
+peintres rococo.
+
+Sommes-nous en France ou en Grèce, ou en Egypte, en Etrurie ou à
+Palmyre? Dans quel siècle vivons-nous, le XIXe après l'ère chrétienne ou
+avant? Ce décor antique donné tout à coup à la vie, date du Directoire,
+ce sont les architectes retour de Rome, Percier et Fontaine, qui l'ont
+implanté dans Paris et des hôtels des personnalités à la mode, il a
+passé bien vite dans les maisons de la classe bourgeoise.
+
+On s'habillait à la grecque et à la romaine, avant Percier et Fontaine,
+le costume avait donc précédé l'architecture et influé sur la création
+d'un style.
+
+Est-il rien de plus élégant qu'un salon qui ressemble à un temple grec
+ou qui figure un intérieur de tombeau étrusque? Garnitures de cheminée
+de style funéraire, trépieds imités de Pompéï, chaises curules,
+fauteuils incommodes mais ornés de lions, de cygnes, de cornes
+d'abondance, lits gardés par des sphinx, commodes chargées de glaives,
+somnos en forme de cippe funéraire ou d'autel, tables de nuit
+pompéïennes, etc. Partout des lignes rigides, des ornements froids,
+partout des palmettes, des entrelacs étrusques ou grecs, voire même des
+motifs égyptiens, quand l'expédition d'Egypte mit la terre des Pharaons
+à la mode.
+
+Il fallait avoir dans l'esprit de considérables ressources de gaîté
+intérieure pour trouver la vie agréable parmi ces formes raides et
+dures, dans ce cadre sévère, solennel et antique, distillant une
+maussaderie et un ennui très modernes.
+
+[Illustration: Coiffure Empire.]
+
+
+
+
+[Illustration: Chapeau 1814.]
+
+XI
+
+LA RESTAURATION
+
+ET LA MONARCHIE DE JUILLET
+
+Manches bouffantes, manches à gigot.--Les collerettes.--Modes à la girafe.
+ --Les coiffures et les grands chapeaux.--1830.--Epanouissement des modes
+ romantiques.--Les derniers bonnets.--1840. Chastes bandeaux.--Modes
+ Juste-milieu.
+
+
+Sous la Restauration, d'année en année, les très laides et inélégantes
+modes de l'Empire s'améliorent et prennent un peu de grâce. Probablement
+la mode a cessé de consacrer toutes ses pensées et toutes les
+ressources de son génie aux beaux houzards et aux brillants aides de
+camp des armées françaises. Le goût féminin renaît.
+
+[Illustration: PARISIENNE 1814.]
+
+Les costumes vont gagner tous les jours, perdre de leur raideur et leur
+indécision, prendre de l'ampleur ici, s'alléger là, et dès 1825, devenir
+pour une dizaine d'années, tout à fait charmants.
+
+Une grâce aimable et distinguée, une exquise originalité, une élégance
+souple et naturelle, de belles ondulations de jupes, des coiffures
+extrêmement seyantes, très trouvées, les modes de ce temps-là sont
+vraiment délicieuses, et la femme de 1830 a droit à une belle place de
+choix dans les évocations des élégances d'antan, parmi les plus
+charmantes figures du passé.
+
+Plus tard, quand notre pauvre XIXe siècle aura glissé avec les autres
+dans le gouffre qu'il peut, hélas, entrevoir déjà, quand les belles
+d'aujourd'hui seront à leur tour devenues des aïeules, lorsqu'on songera
+à se figurer les femmes de notre siècle, c'est avec les toilettes de
+1830, pour la première moitié, et de... mettons 90... pour la seconde
+moitié, qu'on se les représentera.
+
+C'est la bonne époque, les dessins et peintures d'alors, des Devéria,
+Gavarni et autres, sont là pour témoigner de la grâce des toilettes
+portées par les femmes de 1825 à 1835, de la seconde période de la
+Restauration aux premiers temps de la monarchie de Juillet, pendant le
+grand renouveau des idées et des arts.
+
+Ah! celles-ci, nous les avons connues, elles nous intéressent plus que
+toutes, ce ne sont pas des figures vagues, estompées dans le recul des
+siècles! Nous les avons connues..., devenues de bonnes et charmantes
+vieilles, au visage encore encadré de boucles comme aux jours
+d'autrefois, mais de boucles blanches, avec des lunettes sur ces yeux
+jadis, paraît-il, vifs et rieurs...
+
+Après la chute de l'Empire, l'anglomanie domine pendant quelques années
+dans les toilettes, et aussi un peu de cosaquomanie; les modes
+parisiennes sont des imitations des modes de Londres; mais peu à peu se
+dégagent, et de tâtonnements en tâtonnements, arrivent à réaliser de
+fort jolis types de toilettes.
+
+[Illustration: Chapeau 1815.]
+
+C'est encore pendant quelques années la robe sac ou fourreau de
+parapluie de l'Empire, avec des essais de corsages, des tailles placées
+moins haut, des essais de manches à gros bouillons, et des chapeaux plus
+ou moins gracieux de formes tout à fait bizarres et toujours vastes de
+proportions, des chapeaux au fond desquels assez souvent la figure se
+dissimule presque complètement.
+
+Le grand luxe revient pourtant avec la tranquillité, avec le repos qu'on
+n'a pas connu depuis vingt-cinq ans, avec la cour, dans les salons qui
+ont retrouvé l'éclat de jadis, et qui ne sont plus seulement des petites
+réunions de mécontents ou de simples parlottes, comme autrefois,
+discutant la dernière victoire ou le dernier revers de l'Empereur,
+unique sujet de conversation entre deux parties de whist.
+
+Reprenons quelques-uns des vieux verres de la grande lanterne magique
+que le temps fait passer si rapidement et voici les élégantes de la
+Restauration, les belles romantiques et les lionnes de la monarchie de
+Juillet.
+
+[Illustration: Toilette de soirée Restauration.]
+
+La robe de gros de Naples blanc, avec des volants jaunes au bas de la
+jupe élargie, la même garniture en pèlerine sur les épaules, des
+manches à gigot,--elles viennent de naître et triomphent concurremment
+avec les manches à l'éléphant et les manches à l'imbécile,--collerette
+tuyautée, grand chapeau de paille de riz avec rubans de satin et
+panaches de grandes plumes.
+
+Jupes élargies garnies de bouillonnés de gaze et de coques de satin, de
+volants et d'entre-deux de dentelles, canezous, jupes écossaises, grands
+chapeaux décoratifs ornés de gros bouquets de fleurs,--ces chapeaux de
+Mme Herbault dont les chroniques et les romans d'alors coiffent toutes
+les belles,--immenses gants habillant tout le bras...
+
+Cette dame qui joue rêveusement de la harpe dans une soirée élégante,
+les épaules drapées dans une écharpe de gaze rayée, est coiffée d'un
+grand béret qui va bien à son profil poétique; en sortant du salon, elle
+s'enveloppera dans une rotonde ou dans un de ces vastes manteaux de drap
+à palatine découpée, à grand collet et doublure de fourrures, pendant
+que Monsieur, le monsieur à toupet frisé, habit bleu à boutons d'or et
+pantalon collant, endossera son carrick.
+
+Pour l'été, pour la campagne, pour la promenade, pour aller consulter le
+sorcier de Tivoli, canezous d'organdi ruchés de tulle, grands chapeaux
+de paille avec d'immenses rubans dressés.
+
+Pour le théâtre, pour les sorties, pour tous les temps frais, on a les
+boas, ces boas que nous venons tout récemment de voir revenir et qui
+sont l'occasion de si jolis mouvements. Les serpents de fourrure
+s'enroulent sur les épaules nues et sertissent chaudement et
+voluptueusement les fraîches carnations.
+
+En 1827, pour célébrer l'arrivée de la première girafe au jardin des
+Plantes, toute la mode est _à la Girafe_.
+
+Ce qui reste de ces modes à la Girafe, c'est le grand peigne d'écaille
+qui se place tout en haut de la tête au sommet de l'édifice. Les
+coiffures sont très hautes, les cheveux se relèvent en plusieurs coques
+serrées avec un encadrement de boucles tombantes autour du visage,
+partagées irrégulièrement, trois d'un côté, quatre de l'autre...
+
+Elle est charmante, l'élégante de 1830 en costume de soirée, avec le
+complet épanouissement des manches à gigot, ses épaules émergeant d'une
+ligne de fine dentelle, sa nuque bien découverte sous le grand peigne
+d'écaille planté triomphalement dans les masses blondes ou brunes,
+tordues et réunies au sommet de la tête.
+
+[Illustration: Chapeau 1820.]
+
+Dans la rue ou sur les boulevards, aux promenades, aux Champs-Elysées,
+elle est décolletée encore et se drape sans se cacher dans un petit
+châle porté coquettement.
+
+[Illustration: UNE ÉLÉGANTE AUX CHAMPS-ÉLYSÉES, RESTAURATION.]
+
+Revenons un peu sur le chapitre des coiffures; ce n'est pas le moins
+important, il peut se subdiviser en sous-chapitres: les toques et
+bérets chevaleresques et Ossianiques, les bonnets et turbans, et enfin
+les chapeaux.
+
+[Illustration: Béret de gaze.]
+
+C'est un poète qu'il faudrait pour célébrer dignement la grandeur et
+pleurer la décadence du chapeau féminin. Sous la Restauration, jusqu'en
+1835, c'est la gloire et le triomphe du chapeau; il plane superbement
+sur la tête des dames, il fait voltiger ses plumes, il balance
+gracieusement ses rubans, ses coques et ses immenses noeuds de satin.
+
+Parti des tromblons ou des shakos sans grâce de l'Empire, des tubes
+enfermant la figure au fond d'un corridor obscur, il s'est modifié peu à
+peu, il s'est élargi, il s'est ouvert. On le campait tout droit sur la
+tête; maintenant, il se pose gentiment de côté sur les cheveux roulés en
+grosses boucles irrégulières. La nuque bien dégagée apparaît dans toute
+sa coquetterie, les épaules se montrent aussi à l'ombre d'un grand
+chapeau car les robes sont largement décolletées et les jolies
+collerettes tuyautées ne les surmontent pas toujours.
+
+C'est le moment du triomphe pour le chapeau, mais la décadence viendra
+vite, les bords roulés en cornet ou en corridor reprendront, on
+supprimera rubans et panaches, on enfermera la figure tout au fond du
+corridor et le cou sous d'immenses et disgracieux bavolets. Nous irons
+ainsi de lamentables inventions en créations baroques et inélégantes
+jusqu'au petit chapeau bibi fermé, du second Empire, jusqu'au ridicule
+chapeau assiette de 1867.
+
+[Illustration: Les grands Chapeaux Restauration.]
+
+Mais la réaction en sens inverse est commencée, nous avons pu revoir en
+ces dernières années de vraiment gracieuses coiffures.
+
+La femme d'alors dans l'intimité ne craint pas les grands bonnets
+coquettement chiffonnés, vastes comme les chapeaux, avec un fond relevé
+très haut pour contenir le grand peigne avec des ébouriffements de
+dentelles et de rubans autour de ses boucles ou de ses anglaises. C'est
+le dernier temps d'élégance des bonnets, ensuite, hélas! il n'y aura
+plus de beaux bonnets qu'aux champs, tant que dureront les majestueux
+hennins des Normandes ou les coiffes voltigeantes si variées des femmes
+de Bretagne.
+
+Après ces jolis bonnets de boudoir des lionnes de 1830, la décadence du
+bonnet commence. Il est encore joli, le bonnet capricieusement tuyauté
+sur la tête des petites modistes ou grisettes au nez fûté de Parisienne,
+aux yeux éveillés et railleurs; c'est d'ailleurs la coiffure légère
+qu'elles font si légèrement voltiger métaphoriquement par-dessus les
+plus hauts moulins, mais ensuite le bonnet des grisettes devient la
+coiffure sans grâce de grosses boutiquières, enfin, chute complète, le
+bonnet devient portière...
+
+[Illustration: Bonnet d'intérieur.]
+
+Vive, légère, enjouée, dans l'ondulation de ses larges jupes et le flou
+de ses monumentales manches à gigot, l'élégante de 1830 s'en va éblouir
+les boudoirs de la chaussée d'Antin et les promenades fashionables, les
+Champs-Élysées ou Longchamps et faire palpiter le coeur des dandys
+engoncés dans leurs hauts collets d'habits. Sous son grand chapeau
+hérissé de touffes de plumes et de rubans, elle disparaît quand elle
+veut, un simple mouvement du cou et la voilà dissimulée au fond de cette
+coiffure de strict incognito.
+
+Elle galope aussi au bois de Boulogne dans son amazone de couleur à
+manches à gigot, ornée de torsades ou de brandebourgs, ou bien égayée
+par un blanc canezou...
+
+Plus tard par malheur, elle osera porter, à la campagne pour ses
+promenades équestres, à la place de son large chapeau à grand voile
+voltigeant, la casquette, la hideuse casquette, honte du XIXe siècle.
+
+Il faut voir, aux loges des théâtres à la mode, les rangées de jolies
+femmes décolletées, dans les corsages ouverts en pointe jusqu'à la
+taille sur une large chemisette brodée, les parements du corsage
+revenant sur les épaules et les manches,--les boas enroulés, les
+accroche-coeurs et les boucles, les cheveux tordus et dressés de cent
+façons différentes et compliquées, avec des fleurs, des peignes, des
+pointes de satin...
+
+[Illustration: Amazone 1830.]
+
+Les belles romantiques, dit-on, arborent à l'envi des toilettes plus
+moyen âge les unes que les autres. Elles avaient pour nourriture
+d'esprit après les troubadours du vicomte d'Arlincourt, après Ossian,
+Byron et Walter Scott, les tirades passionnées et farouches des grands
+drames d'alors, _Hernani_, la _Tour de Nesle_, _Lucrèce Borgia_, les
+vers, les romans, les chroniques de tous les romantiques, de tous les
+_jeune France_. Et, sous l'oeil fulgurant des barons et des bandits
+gothiques, elles s'efforçaient d'être le plus moyen âge possible dans
+leurs ajustements.
+
+[Illustration: Coiffure à la Chinoise. 1830.]
+
+Mais, au théâtre même, le moyen âge était très 1830, les héroïnes de ces
+drames flamboyants, Isabeau, Marguerite de Bourgogne ou Belle
+Ferronnière, malgré les recherches de couleur locale, montrent, tout
+comme les spectatrices, les inévitables manches à gigot, et au fond en
+voulant se montrer moyen-âgeuses, les belles de 1830 restent surtout
+1830.
+
+[Illustration: TOILETTES D'INTÉRIEUR 1830.]
+
+Hélas, hélas, ces modes d'une si jolie désinvolture, ces modes à
+panaches, d'une élégance _truculente_, pour employer l'idiome d'alors,
+ces modes passent. La réaction bourgeoise anti-pittoresque, qui commence
+dans les arts, triomphe bien plus rapidement dans les toilettes. Au bout
+de quelques années, les modes se sont assagies, faut-il dire le gros
+mot? Dès 1835 ou 36, la mode, l'ex-mode poétique, romantique,
+cavalière, se fait juste milieu et épicière, épouse de garde national,
+pour tout dire!
+
+[Illustration: Grand Chapeau et Collerette.]
+
+La mode en 1835 a déjà perdu ses grâces et tourné à la gaucherie en
+exagérant disgracieusement les caractéristiques de 1830. Ce ne sont plus
+les femmes de Devéria et de Gavarni, ce sont celles de Grandville.
+
+Les jupes sont larges comme des cloches et sans ornements, en simple
+mousseline blanche ou imprimée de petits dessins bébêtes comme ceux des
+papiers de tenture de l'époque. Les manches sont d'énormes gigots
+boursouflés mais flasques qui pendent très bas, très bas, sur de tout
+petits poignets; les corsages sont recouverts d'immenses pèlerines
+ornées de broderies et dentelles, tombant plus bas que la taille. Mettez
+sur la tête un grand chapeau de paille d'Italie ou de paille de riz,
+fermé et bridé sous le menton, et vraiment l'ensemble n'est pas très
+séduisant.
+
+[Illustration: Toilette d'intérieur.]
+
+Voyez les héroïnes de 1830, dix ans après, en 1840; considérez
+tristement ces jupes sans lignes et sans ornements, ces manches
+hésitantes, gardant un peu de l'ampleur des gigots, juste assez pour
+être disgracieuses, ces corsages quelconques, ces chapeaux dépourvus
+d'allure, simples capotes attachées sous le menton par des brides sans
+grâce.
+
+[Illustration: Toilette romantique.]
+
+Les coiffures n'ont plus les belles audaces d'autrefois, ce sont des
+coiffures en bandeaux plats, qui encadrent froidement et durement le
+visage, ces chastes bandeaux, comme on disait alors, qui tuent presque
+toute grâce et toute beauté--ce sont les _anglaises_, les longues
+boucles tombant comme un feuillage de saule, qui donnent une mine
+pleurnicharde aux figures féminines les plus enjouées. La mode devient
+de plus en plus triste et de plus en plus laide à la fin de la monarchie
+de juillet. Plus de goût du tout, c'est le comble de la banalité et de
+la platitude.
+
+[Illustration: 1830.]
+
+Il y a un mouvement qui porte les modes à toujours aller du plus large
+au plus étroit et toujours à revenir du plus étroit au plus large. C'est
+une loi. De même pour les coiffures, on va et on ira toujours du plus
+petit au plus vaste et du plus vaste au plus petit, avec une régularité
+parfaite.
+
+Après les paniers Louis XV et Louis XVI, on est allé aux jupes collantes
+du Directoire, la plus simple expression des jupes, après laquelle il
+n'y a plus que la suppression. Des robes fourreaux de l'Empire, on est
+venu par degrés à l'ampleur et l'on va regagner sous le second Empire le
+grand maximum de largeur avec la troisième restauration du vertugadin
+sous le nom de crinoline.
+
+[Illustration: 1835.]
+
+
+
+
+[Illustration: 1845.]
+
+XII
+
+ÉPOQUE MODERNE
+
+1848.--Des révolutions partout, excepté dans le royaume de la mode.
+ --Règne universel de la crinoline.--Les châles cachemire.--Talmas,
+ burnous, pince-tailles.--Modes de plages.--Robes courtes.
+ --Saute-en-barque.--Jupes larges et jupes étroites.--Les modes
+ collantes.--Poufs et tournures.--Modes Valois.--Erudition plus
+ qu'imagination.--On demande une mode fin de siècle.
+
+
+La Révolution de 48 n'a aucune action sur les modes, elle ne lance pas,
+comme la première, la toilette dans des voies nouvelles. En ce temps de
+bouleversement, quand toute l'Europe semble gagnée par l'esprit de
+révolution, lorsque tant de rêves plus ou moins beaux, plus ou moins
+fous, brûlent le cerveau congestionné des peuples, la mode à qui
+pourtant un petit grain de folie serait certainement permis, se conduit
+en personne sage et prudente.
+
+Les toilettes continuent à se montrer éminemment bourgeoises; on
+croirait que c'est Mme Prudhomme qui donne le ton.
+
+Les tristes et mesquins chapeaux en petit cabriolet, fermés sous le
+menton avec de petites brides, règnent sans conteste, il n'y a pour
+ainsi dire qu'une forme unique, à bavolet, sans autres ornements que des
+rubans sans grâce. La robe n'a pas la moindre ornementation non plus, le
+corsage est très long, la jupe droite. Sur ces toilettes plates on porte
+au dehors des mantelets et des châles.
+
+[Illustration: PARISIENNE 1835.]
+
+Ce sont ces toilettes, très sobres et très effacées, que le second
+Empire va trouver à ses débuts et qu'il transformera peu à peu en un
+costume à grand fla-fla très compliqué, très chargé et surchargé, mais
+plus que discutable comme goût et même tout à fait dépourvu de style,
+sauf dans quelques trouvailles heureuses qui ne durèrent pas, vers 1864.
+
+[Illustration: Chapeau 1848.]
+
+La grande _pensée_ du règne,--côté modes,--la grande innovation qui va
+donner le _la_ aux toilettes, c'est la crinoline,--honnie, attaquée,
+vilipendée par vaudevillistes, journalistes, caricaturistes, par les
+maris, par tout le monde, c'est la crinoline triomphante de toutes les
+clameurs, de toutes les moqueries, comme de tous les justes reproches.
+
+On peut bien dire que sous l'Empire la femme a tenu trois ou quatre fois
+plus de place dans le monde--au moins en circonférence--qu'aux époques
+précédentes, plus même que sous Louis XV de peu vertueuse mémoire, la
+crinoline ayant régné bien plus despotiquement que les paniers, puisque
+les femmes de toutes classes durent l'adopter et que les filles des
+champs ne se crurent pas habillées le dimanche à moins de ballonner
+comme les dames de la ville avec la cage en cercles d'acier.
+
+Les tournures et les jupons bouillonnés en étoffe de crin ont habitué
+peu à peu les yeux à l'élargissement des jupes, et lorsque la crinoline
+sans armature est délaissée pour les cerceaux en ressorts d'acier et
+pour la crinoline cage, à cercles et à montants d'acier, les dames
+trouvent ce ballonnement charmant et la crinoline fait le tour du monde.
+
+Il est bien inutile d'insister sur ses nombreux inconvénients qu'on a
+encore dans la mémoire, sur la gêne qu'elle imposait, mais au point de
+vue esthétique, la crinoline doit être solennellement anathématisée,
+excommuniée, ridiculisée à jamais... c'est-à-dire jusqu'au jour où elle
+reviendra sous un autre nom.
+
+[Illustration: La Crinoline.]
+
+Il est vrai que les jupes s'arrondissant en coupoles flottantes sur ces
+crinolines si décriées, et que tout l'ensemble de la toilette étaient
+ornés d'une façon lourde et gauche de petits détails mesquins appliqués
+sur de tristes étoffes, tandis que les paniers du XVIIIe siècle ont eu
+pour eux une ornementation plus artiste des jupes et des toilettes
+taillées dans les belles étoffes à ramages. Leurs exagérations et leurs
+ridicules avaient de la grâce, tandis que les jupes à crinoline ne
+rachetaient par rien leur gauche ballonnement. Un peu surfaites, les
+suprêmes élégances de l'Empire!
+
+Avec ces crinolines boursouflées et envahissantes, que portent toutes
+les femmes du second Empire, on peut rappeler le talma, le burnous,
+manteau algérien assez coquet, les _pince-taille_ en soie gros grain à
+manches pagodes,--oh! les manches pagodes! entonnoir disgracieux et
+incommode compliqué de dentelles ou d'effilés!
+
+Il faut noter surtout les châles, le fameux cachemire de l'Inde et le
+grand châle tapis.
+
+Le châle, dont on a si longtemps célébré l'élégance(?), n'a vraiment
+quelque grâce que lorsqu'il est petit, étroit presque comme une écharpe,
+et lorsqu'il est porté avec irrégularité et désinvolture. Que dire du
+grand châle posé sur les épaules comme sur un portemanteau et tombant
+droit en dissimulant la taille et la toilette de la femme, sinon qu'en
+réalité ce châle-manteau est un vilain vêtement et qu'il ne va tout au
+plus qu'aux fruitières endimanchées.
+
+[Illustration: Chapeau second Empire.]
+
+On peut encore signaler les capelines parmi les inventions commodes, et
+les vestes zouaves, les rouges garibaldis et les figaros, parmi les
+nouveautés gracieuses de l'époque.
+
+Le chapitre des chapeaux n'est pas bien brillant. Jusque vers 1863, ce
+sont toujours les grandes capotes de cabriolets, avec bavolets, avec
+fleurs dans l'intérieur de la passe et au-dessus; cette coiffure, c'est
+en somme le grand chapeau de la Restauration, abîmé, ridiculement
+arrangé, finissant tristement ses derniers jours.
+
+Voilà donc le luxe effréné tant reproché aux femmes par le président
+Dupin, dans la fameuse brochure qui fit sensation en 1865,--le luxe
+débordant les jours de Grand Prix dans la grande Ville, roulant de
+l'hippodrome de Longchamps tout le long des boulevards, le luxe qui,
+paraît-il, faisait de Paris une Byzance décadente, scandalisait
+l'honnête bourgeoise en petit châle, et faisait monter le rouge aux
+joues du reste de la vertueuse Europe, vouée encore à la simplicité
+naïve et pratiquant le culte de sainte mousseline à dix sous le mètre.
+
+Effréné peut-être, ce luxe corrupteur et effrayant, mais peu artistique,
+d'un goût médiocre et donnant à très grands frais l'impression du
+clinquant.
+
+Bien que le recul ne soit pas encore suffisant pour le juger, pour
+apprécier les modes de ce temps dans leur ensemble, sans se laisser
+influencer par la pointe de ridicule qui s'attache au démodé, il semble
+cependant qu'au siècle prochain les femmes et les artistes le jugeront à
+peu près ainsi. Nous ne voyons pas les peintres élégants d'alors
+ressuscitant dans leurs tableaux les modes de 1860, pour la joie des
+mondaines et des américains vingtième siècle.
+
+[Illustration: Pince-taille.]
+
+Cependant la vogue des bains de mer qui se dessine de plus en plus et
+qui deviendra bientôt une migration annuelle et régulière de toute la
+bourgeoisie vers les plages normandes ou bretonnes, cette habitude des
+excursions estivales amène quelques gracieux changements dans la mode.
+
+Un instant vers 1864, triomphe la mode des robes courtes née sur les
+plages élégantes. Plus de jupes traînantes, ou de robes longues à larges
+volants. On conserve la crinoline, un peu modérée dans son envergure,
+mais on drape et on arrange les jupes, avec des relevés, des plissés,
+avec une grande variété d'ornements appliqués, ornements très larges
+d'un bon effet.
+
+La fantaisie, étouffée depuis 1830, reparaît. Ces très cavalières jupes
+courtes laissent voir les bottines très luxueuses et très ornées, les
+fines petites bottes très montantes dont on fait sonner les hauts
+talons.--Un instant même quelques élégantes des plages à la mode
+prennent la grande canne Louis XIII.
+
+On voit aussi de jolis vêtements très amples, à larges manches, et des
+pardessus dits _Saute-en-barque_. Les chapeaux bien différents du
+cérémonieux chapeau fermé et très crânement portés un peu sur le côté,
+sont des espèces de coiffures de Toreros, ornés de gros pompons ou de
+plumes. La coiffure de l'époque est basse, avec un crêpé sur le front,
+les cheveux tombant dans le dos massés dans un filet.
+
+[Illustration: MODES DE PLAGE 1864.]
+
+Les jupes courtes, si gracieuses avec la crinoline, avec les hautes
+ceintures à boucles, et tous les ornements, ganses et soutaches dont
+on couvre alors le costume, sont bientôt vaincues par un retour offensif
+des robes longues, et la mode perd tout de suite ses allures cavalières.
+
+[Illustration: Grand manteau Empire.]
+
+La crinoline elle-même tombe un instant en 1867, au moment des jupes
+plates et traînantes, des corsages peplums, nés d'un retour de goût pour
+la tragédie, dont on déclame des fragments au Café-Concert, au moment
+des petits chapeaux assiettes, posés sur le front devant le gros chignon
+relevé en boule, coiffures que viennent compléter les rubans flottant
+dans le dos et appelés du nom expressif de: «Suivez-moi jeune homme.»
+
+... Et la bataille continue entre les jupes larges et les jupes
+étroites, la crinoline a battu de l'aile pendant quelques années et
+finalement elle est morte. La crinoline à grands cerceaux est maintenant
+du domaine de l'archéologie; c'est une antiquité, comme le panier, comme
+le vertugadin.
+
+Comme on voulait encore de l'ampleur, on l'a remplacée par des poufs, de
+très volumineux paquets d'étoffes, relevés par derrière sur les jupes.
+
+Puis sur le chemin de la réaction anti-crinolinienne, on a été en
+diminuant peu à peu la largeur des jupes jusqu'aux robes moulées sur le
+corps, au collant qui a duré deux ou trois ans, vers 1880. Les modes
+étaient alors fort jolies, très _esthétiques_. Puis un petit soupçon de
+gonflement s'est produit, on s'est élargi un peu, on a bien vite adopté
+les _tournures_....
+
+Mais cette mode des robes collantes nous a laissé les corsages en jersey
+qui moulent très gracieusement le corsage et les hanches. Le jersey vite
+adopté convient admirablement aux toilettes de promenade et de campagne.
+
+Pendant quelques étés d'un bout de l'Europe à l'autre, sur toutes les
+plages d'Angleterre, de France et d'ailleurs, le Jersey fut l'uniforme
+obligatoire; femmes, jeunes filles, enfants, garçons ou fillettes, tous
+furent en jerseys bleu foncé, agrémentés d'ancres d'or, tous en
+matelots. Les enfants gardent encore ce vêtement gracieux et commode et
+voici que les hommes,--touristes et vélocipédistes--l'adoptent.
+
+
+Le temps est passé des édits somptuaires et des gouvernants légiférant
+sur le luxe pour enrayer ses débordements. On a vu, de Philippe le Bel à
+Richelieu, la longue série de ces édits; avant de tomber à l'oubli, ils
+furent pourtant presque toujours appliqués rigoureusement d'abord, même
+par des rois qui mettaient le Trésor à sec pour les somptuosités de leur
+cour, comme Henri III par exemple, le mignon fanfreluché, qui lors d'un
+de ses accès de répression du luxe des autres, fit jeter en prison au
+fort l'Évêque en un seul jour une trentaine de femmes et non des
+moindres de Paris, coupables d'avoir bravé les prohibitions du brocart
+et de la soie.
+
+Ce temps des prohibitions somptuaires, des ordonnances royales sur les
+modes n'est plus. Dans l'intérêt général de l'industrie et du commerce,
+tout ce qui peut développer le grand luxe doit être aujourd'hui
+recherché et favorisé.
+
+C'est le petit luxe qui devrait être au contraire réprimé s'il était
+possible, ou plutôt qui aurait dû être réprimé, car aujourd'hui le mal
+est fait et parfait.
+
+[Illustration: Robe collante 1880.]
+
+Ah! si la mode plus puissante que les rois et les ministres, que les
+arrêts, les lois et les édits, si la mode dont les ordonnances sont sans
+appel, avait pu décréter la conservation des anciens costumes féminins
+de nos provinces, des modes locales souvent si gracieuses, des
+élégances campagnardes, auxquelles la ville a si souvent fait des
+emprunts, des façons de robes, des mantes, et aussi des coiffures si
+variées, coiffes bressannes, casques de dentelles du pays de Caux,
+grandes coiffes bretonnes, bonnets d'arlésiennes, etc... Quel
+sauvetage!
+
+Mais non, tout cela est parti, toutes ces jolies choses ont disparu
+devant l'envahissement d'un faux luxe mesquin, caricature sans goût des
+élégances parisiennes, devant les confections uniformes et informes,
+fabriquées à la centaine et portées jusque dans les plus lointains
+cantons!...
+
+Partout, hélas, les jolies modes locales, les élégances particulières et
+régionales, ont cédé pour jamais la place à des attifements souvent
+prétentieux et ridicules...
+
+Le «_costume_» des campagnes en toute province est évanoui, envolé,
+perdu, c'est à la «_mode_» des villes, de nous indemniser en élégance
+vraie et en grâce.
+
+
+La mode est aujourd'hui dans une période de transition et de
+tâtonnements, elle cherche, elle essaie, à défaut de nouveautés
+nouvelles, des imitations des nouveautés d'autrefois,--ayant
+suffisamment vieilli, comme disait la couturière de l'impératrice
+Joséphine.
+
+On va des imitations des coupes Louis XVI ou Empire à des ajustements
+Valois, aux corsages Louis XIII, aux manches moyen âge ou bien aux
+manches à gigot 1830... Nous verrons ce qui sortira de ces tentatives et
+de ces essais et si comme il arrive dans tous les arts, il en sera de
+l'art de la toilette comme des autres, si le neuf naîtra de l'étude de
+l'ancien.
+
+Souhaitons qu'une mode originale, _fin de siècle_ suivant l'expression à
+la mode, se dégage enfin, pour qu'un jour les petites filles des
+élégantes de ces dernières années du XIXe siècle, puissent se figurer
+leurs aïeules sous des ajustements bien à elles, bien personnels,
+autrement enfin qu'en toilettes empruntées à tous les âges.
+
+[Illustration]
+
+
+
+
+ [Illustration]
+
+ TABLE DES CHAPITRES
+
+
+ I.--BALLADE DES MODES DU TEMPS JADIS 1
+
+ II--LES CARTONS DU PASSÉ 5
+
+ Le vieux neuf.--L'horloge de la mode.--Fouilles dans les
+ cartons du passé.--Quelle est la plus jolie mode?--Mode et
+ architecture.--Vêtements de pierres et vêtements
+ d'étoffes.--La poupée costumée, journal des modes du moyen
+ âge.
+
+ III.--MOYEN AGE 23
+
+ Les Gauloises teintes et tatouées.--Premiers corsets et
+ premières fausses nattes.--Premiers édits somptuaires.
+ --Influence byzantine.--Bliauds, surcots, cottes hardies.
+ --Les robes historiées et armoriées.--Les ordonnances de
+ Philippe le Bel.--Hennins et Escoffions.--La croisade
+ contre les Hennins de frère Thomas Connecte.--La dame
+ de Beauté.
+
+ IV.--LA RENAISSANCE 53
+
+ Modes en largeur.--Hocheplis, vertugalles, vertugadins.--La
+ belle Ferronnière.--Éventails et manchons.--Les modes tristes
+ de la Réforme.--L'escadron volant de Catherine.--Dentelles
+ et guipures.--Les services du vertugadin.--Le masque et
+ le touret de nez.--Fards et cosmétiques.
+
+ V.--HENRI III 76
+
+ La cour du Roi-Femme.--Les grandes fraises plissées,
+ godronnées ou en cornets.--Les femmes-cloches.--Les grandes
+ manches.--Horribles méfaits du corset.--La reine Margot et
+ ses pages blonds.
+
+ VI.--HENRI IV ET LOUIS XIII 91
+
+ Retour à une simplicité relative.--Les femmes-tours.--Hautes
+ coiffures.--Excommunication du décolletage.--Les robes à
+ grands ramages de fleurs.--Collets montés et collets
+ rabattus.--Tailles longues.--Les édits de Richelieu.--La
+ dame suivant l'édit.--Tailles courtes.
+
+ VII.--SOUS LE ROI-SOLEIL 112
+
+ Les héroïnes de la Fronde.--De la Vallière à la Maintenon.
+ --Les robes dites transparentes.--Triomphe de la dentelle.
+ --Le roman de la mode.--Les Steinquerques.--La coiffure à
+ la Fontanges.--Le règne de Mme de Maintenon ou trente-cinq
+ ans de morosité.
+
+ VIII.--XVIIIe SIÈCLE 130
+
+ La Régence.--Folies et frivolités.--Cythère à Paris.--Les
+ modes Watteau.--Les robes volantes.--Naissance des
+ paniers.--Criardes, Considérations et Maîtres des
+ requêtes.--Mme de Pompadour.--L'éventail.--Promenade de
+ Longchamps.--Carrosses et chaises à porteurs.--Modes
+ d'hiver.
+
+ IX.--XVIIIe SIÈCLE.--LOUIS XVI 150
+
+ Les coiffures colossales.--Le pouf au sentiment.--Parcs,
+ jardins potagers et paysages animés de figures sur les
+ têtes.--La coiffure à la Belle-Poule.--Les mouches.--Modes
+ champêtres.--Les robes _négligentes_.--Couleurs à la
+ mode.--Le monument du costume.--Les amazones.--Modes
+ anglaises.--Les bourgeoises.
+
+ X.--LA RÉVOLUTION ET L'EMPIRE 178
+
+ Modes dites à la Bastille.--Modes révolutionnaires.--Notre-Dame
+ de Thermidor.--Incroyables et merveilleuses.--L'antiquité à
+ Paris.--Athéniennes et Romaines.--Une livre de vêtements.
+ --Tuniques diaphanes.--Maillots, bracelets et cothurnes.
+ --Le réticule ou ridicule.--Le bal des Victimes.--Perruques
+ blondes et oreilles de chien.--A la Titus.--Les robes-fourreau.
+ --Petits bonnets et Chapeaux-Shakos.--Les turbans.
+
+ XI.--LA RESTAURATION ET LA MONARCHIE DE JUILLET 208
+
+ Manches bouffantes, manches à gigot.--Les collerettes.--Modes
+ à la girafe.--Les coiffures et les grands chapeaux.--1830.
+ --Épanouissement des modes romantiques.--Les derniers bonnets.
+ --1840.--Chastes bandeaux.--Modes Juste-milieu.
+
+ XII.--ÉPOQUE MODERNE 231
+
+ 1848.--Des révolutions partout, excepté dans le royaume de la
+ mode.--Règne universel de la crinoline.--Les châles
+ cachemire.--Talmas, burnous, pince-tailles.--Modes de
+ plages.--Robes courtes.--Saute-en-barque.--Jupes larges et
+ jupes étroites.--Les modes collantes.--Poufs et
+ tournures.--Modes Valois.--Erudition plus qu'imagination.
+ --On demande une mode fin de siècle.
+
+ [Illustration]
+
+
+
+
+ [Illustration]
+
+ TABLE DES DESSINS HORS TEXTE
+
+
+ Toilette de bal Restauration _Frontispice_
+
+ Noble dame fin du XIVe siècle 17
+
+ Robe et houppelande historiées XVe siècle 33
+
+ Châtelaine milieu du XVe siècle 41
+
+ Dame sous Charles VIII 49
+
+ A la cour du Roi-Chevalier 57
+
+ Sous Henri II 65
+
+ Dame du temps de Charles IX 73
+
+ Toilette de cour Henri III 81
+
+ Grande toilette Médicis 89
+
+ Dame Louis XIII 97
+
+ Fin du règne de Louis XIII 105
+
+ A la cour du Roi-Soleil 113
+
+ Sous le Grand Roi.--Fin du XVIIe siècle 121
+
+ Sous la Régence 129
+
+ Toilette de cour Louis XV 137
+
+ Parisienne sous Louis XV 145
+
+ Grands paniers Louis XVI 153
+
+ Parisiennes 1789 161
+
+ Promenade parisienne 1790 169
+
+ Merveilleuse en tunique à la grecque 177
+
+ Merveilleuse du Directoire 185
+
+ Premier Empire 193
+
+ Parisienne de 1810 201
+
+ Parisienne 1814 209
+
+ Une élégante aux Champs-Elysées.--Restauration 217
+
+ Toilettes d'intérieur 1830 225
+
+ Parisienne 1835 233
+
+ Modes de plage 1864 241
+
+
+ÉVREUX, IMPRIMERIE DE CHARLES HÉRISSEY
+
+
+ * * * * *
+
+
+ Liste des modifications:
+
+ Page 55: «vertugardin» remplacé par «vertugadin» (Le vertugadin,
+ c'est-à-dire la jupe large)
+ Page 57: «Villipendé» par «Vilipendé» (Vilipendé, chansonné,
+ ridiculisé sans trêve)
+ Page 84: «dessous» par «dessus» (la robe de dessus, de riche brocart)
+ Page 93: «atourées» par «atournées» (et magnifiquement atournées)
+ Page 120: «est» par «et» (Les tissus d'or et d'argent seuls sont
+ interdits)
+ : ajout de «a» (le roi se les a réservés)
+ Page 150: «eostume» par «costume» (Le _Monument du costume_)
+ Page 218: «ou» par «au» (la figure tout au fond du corridor)
+ Page 236: «balonnement» par «ballonnement» (leur gauche ballonnement)
+
+
+
+
+
+End of the Project Gutenberg EBook of Mesdames Nos Aïeules, by Albert Robida
+
+*** END OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK MESDAMES NOS AÏEULES ***
+
+***** This file should be named 44187-8.txt or 44187-8.zip *****
+This and all associated files of various formats will be found in:
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+
+Produced by Claudine Corbasson and the Online Distributed
+Proofreading Team at http://www.pgdp.net (This file was
+produced from images generously made available by The
+Internet Archive/American Libraries.)
+
+
+Updated editions will replace the previous one--the old editions
+will be renamed.
+
+Creating the works from public domain print editions means that no
+one owns a United States copyright in these works, so the Foundation
+(and you!) can copy and distribute it in the United States without
+permission and without paying copyright royalties. Special rules,
+set forth in the General Terms of Use part of this license, apply to
+copying and distributing Project Gutenberg-tm electronic works to
+protect the PROJECT GUTENBERG-tm concept and trademark. Project
+Gutenberg is a registered trademark, and may not be used if you
+charge for the eBooks, unless you receive specific permission. If you
+do not charge anything for copies of this eBook, complying with the
+rules is very easy. You may use this eBook for nearly any purpose
+such as creation of derivative works, reports, performances and
+research. They may be modified and printed and given away--you may do
+practically ANYTHING with public domain eBooks. Redistribution is
+subject to the trademark license, especially commercial
+redistribution.
+
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+used on or associated in any way with an electronic work by people who
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+things that you can do with most Project Gutenberg-tm electronic works
+even without complying with the full terms of this agreement. See
+paragraph 1.C below. There are a lot of things you can do with Project
+Gutenberg-tm electronic works if you follow the terms of this agreement
+and help preserve free future access to Project Gutenberg-tm electronic
+works. See paragraph 1.E below.
+
+1.C. The Project Gutenberg Literary Archive Foundation ("the Foundation"
+or PGLAF), owns a compilation copyright in the collection of Project
+Gutenberg-tm electronic works. Nearly all the individual works in the
+collection are in the public domain in the United States. If an
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+Project Gutenberg-tm is synonymous with the free distribution of
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+including obsolete, old, middle-aged and new computers. It exists
+because of the efforts of hundreds of volunteers and donations from
+people in all walks of life.
+
+Volunteers and financial support to provide volunteers with the
+assistance they need, are critical to reaching Project Gutenberg-tm's
+goals and ensuring that the Project Gutenberg-tm collection will
+remain freely available for generations to come. In 2001, the Project
+Gutenberg Literary Archive Foundation was created to provide a secure
+and permanent future for Project Gutenberg-tm and future generations.
+To learn more about the Project Gutenberg Literary Archive Foundation
+and how your efforts and donations can help, see Sections 3 and 4
+and the Foundation web page at http://www.pglaf.org.
+
+
+Section 3. Information about the Project Gutenberg Literary Archive
+Foundation
+
+The Project Gutenberg Literary Archive Foundation is a non profit
+501(c)(3) educational corporation organized under the laws of the
+state of Mississippi and granted tax exempt status by the Internal
+Revenue Service. The Foundation's EIN or federal tax identification
+number is 64-6221541. Its 501(c)(3) letter is posted at
+http://pglaf.org/fundraising. Contributions to the Project Gutenberg
+Literary Archive Foundation are tax deductible to the full extent
+permitted by U.S. federal laws and your state's laws.
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+ gbnewby@pglaf.org
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+
+Section 4. Information about Donations to the Project Gutenberg
+Literary Archive Foundation
+
+Project Gutenberg-tm depends upon and cannot survive without wide
+spread public support and donations to carry out its mission of
+increasing the number of public domain and licensed works that can be
+freely distributed in machine readable form accessible by the widest
+array of equipment including outdated equipment. Many small donations
+($1 to $5,000) are particularly important to maintaining tax exempt
+status with the IRS.
+
+The Foundation is committed to complying with the laws regulating
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+States. Compliance requirements are not uniform and it takes a
+considerable effort, much paperwork and many fees to meet and keep up
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+
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+
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+works.
+
+Professor Michael S. Hart is the originator of the Project Gutenberg-tm
+concept of a library of electronic works that could be freely shared
+with anyone. For thirty years, he produced and distributed Project
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+
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