diff options
Diffstat (limited to 'old/44156-0.txt')
| -rw-r--r-- | old/44156-0.txt | 12899 |
1 files changed, 12899 insertions, 0 deletions
diff --git a/old/44156-0.txt b/old/44156-0.txt new file mode 100644 index 0000000..b0a07bb --- /dev/null +++ b/old/44156-0.txt @@ -0,0 +1,12899 @@ +The Project Gutenberg EBook of Histoire de Flandre, Tome 1/4, by +Constantine Bruno Kervyn de Lettenhove + +This eBook is for the use of anyone anywhere at no cost and with +almost no restrictions whatsoever. You may copy it, give it away or +re-use it under the terms of the Project Gutenberg License included +with this eBook or online at www.gutenberg.org + + +Title: Histoire de Flandre, Tome 1/4 + +Author: Constantine Bruno Kervyn de Lettenhove + +Release Date: November 10, 2013 [EBook #44156] + +Language: French + +Character set encoding: UTF-8 + +*** START OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK HISTOIRE DE FLANDRE, TOME 1/4 *** + + + + +Produced by Hélène de Mink, Clarity and the Online +Distributed Proofreading Team at http://www.pgdp.net (This +book was produced from scanned images of public domain +material from the Google Print project.) + + + + + + + +Note sur la transcription: Les erreurs clairement introduites par le +typographe ont été corrigées. L'orthographe d'origine a été conservée +et n'a pas été harmonisée. + + + + +HISTOIRE DE FLANDRE. + + + + +Bruxelles.--Imprimerie ALFRED VROMANT. + + + + + HISTOIRE + DE + FLANDRE + + PAR + M. KERVYN DE LETTENHOVE + + TOME PREMIER + + 1700 AV. J.-C.--1301 AP. J.-C. + + BRUGES + BEYAERT-DEFOORT, ÉDITEUR + + 1874 + + + + +Il est devenu aujourd'hui à peu près inutile d'insister sur +l'importance des études historiques. Aux enseignements d'une longue +expérience qu'y cherchent les esprits sérieux s'unit, pour les +imaginations plus ardentes et plus vives, le charme d'un tableau dont +les épisodes variés n'empruntent leurs couleurs et leur mouvement qu'à +la vérité. Grandeur ou décadence, prospérité ou misère, victoires ou +désastres, tout y offre des leçons et des exemples, et tandis que les +peuples parvenus au faîte de leurs destinées aiment à jeter un regard +en arrière sur le marais d'Evandre pour y découvrir leur modeste +berceau, + + Rara domorum + Tecta... quæ nunc romana potentia cœlo + Aequavit. + +d'autres qui ont vu s'effacer leur influence et leur force se sentent +encore plus irrésistiblement entraînés à recueillir leurs souvenirs et +à entourer d'un culte pieux les ruines de leur puissance éteinte. + +La Flandre a cette mission à remplir. Elle le doit aux générations qui +l'élevèrent si haut qu'elle fut, pendant tout le moyen-âge, la +métropole de l'industrie et le centre de la civilisation. Les palmes +des conquêtes lointaines immortalisèrent ses princes et ses +chevaliers plantant leurs bannières à Jérusalem ou à Constantinople, +et ses communes présentèrent un spectacle non moins admirable en +alliant au milieu des guerres les plus sanglantes l'héroïsme et +l'abnégation du dévouement qui protége la patrie et le génie des arts +utiles qui la rendent florissante. + +Il faut surtout rechercher dans les annales de la Flandre les causes +qui la maintinrent pendant longtemps à son apogée et celles qui la +précipitèrent tout à coup vers sa chute. On ne saurait trop le +remarquer: malgré les invasions du dehors et les luttes intérieures si +fréquentes sous des princes hostiles à la Flandre par leur naissance, +leur ambition et leurs intérêts, elle fut libre et forte tant que ses +institutions et ses mœurs, se soutenant mutuellement et entourées du +même respect, restèrent également libres et fortes. Le jour où la +corruption passa dans les mœurs, l'anarchie pénétra dans les +institutions, et dès lors, condamnée à perdre sa glorieuse +individualité, il ne lui était réservé d'autre consolation que de se +confondre, sous une main qui ne lui était pas étrangère, dans le grand +empire de Charles-Quint. + +Cette appréciation des faits généraux de notre histoire est plus +exacte que celle des écrivains qui, sans tenir compte de l'esprit +propre à chaque siècle, ont voulu juger nos communes tantôt d'après +les systèmes de l'antiquité, tantôt d'après des théories toutes +modernes. + +Si les communes flamandes exercèrent une si notable influence sur +toutes les communes de l'Europe, si la liberté dont on y jouissait +était si équitable et si tutélaire que le commerce de toutes les +nations y trouvait un asile, c'est par le caractère religieux, loyal +et probe des populations qu'il faut expliquer la stabilité et la durée +de l'organisation communale qui, après avoir dominé comme règle +politique pendant quatre siècles, se conserva comme règle +administrative pendant quatre autres siècles. + +Asseoir le sentiment national sur ces bases traditionnelles, le +développer en montrant sans cesse une loi providentielle et morale +associée à la succession des événements, telle est la double tâche +qu'il importe, en Flandre comme ailleurs, de poursuivre avec +persévérance, en se plaçant au-dessus des passions du moment, pour +lier l'avenir au passé. + + + + +HISTOIRE DE FLANDRE + + + + +LIVRE PREMIER + +1700 AV. J.-C.--792 APR. J.-C. + + Les Galls, les Kymris, les Romains. + Invasion des barbares. + Conquêtes des Franks.--Établissements des Saxons. + Naissance et progrès du christianisme. + + +Pendant longtemps, les premières migrations descendues des plateaux de +l'Asie poursuivirent leur marche incertaine au sein des immenses +solitudes qui s'étendaient entre le Tanaïs, l'Elbe et le Danube. Ce ne +fut que vers le dix-septième siècle avant l'ère chrétienne que les +Galls ou Celtes parurent au delà du Rhin, et donnèrent leur nom à la +Gaule. + +A l'invasion des Galls succéda, à un intervalle de mille années, celle +des Kymris. On remarquait, parmi ces nations, les Bolgs ou Belges qui +occupèrent la Belgique, c'est-à-dire la partie septentrionale de la +Gaule. Quelques-uns de ces Belges, appelés _Brythons_, s'arrêtèrent au +bord de l'Océan, dans un pays couvert de bois et de marais; mais ils +n'y firent qu'un court séjour, et traversèrent la mer pour aborder +dans l'île d'Albion, qui depuis fut la Bretagne ou Brythons-Land. Ceux +d'entre eux qui refusèrent de les accompagner durent à la situation +des lieux qu'ils continuèrent à habiter le nom de _Morins_. Ce rivage, +que visitèrent peut-être les flottes phéniciennes, est la patrie des +générations dont j'écris l'histoire. + +Cependant les Galls, fuyant l'invasion des Kymris, se dirigeaient vers +la forêt Hercynienne et les collines de l'Étrurie. Les Belges avaient +étendu leur domination jusqu'au Rhône, et, dans leur ardeur +belliqueuse, ils ne tardèrent point à prendre part aux lointaines +expéditions des Galls. + +Le plus redoutable des chefs qui accompagnent en Macédoine le brenn +Kerthwrys se nomme Belgius. Alexandre, en voyant ces hommes qui ne +craignaient rien, si ce n'est la chute du ciel, put pressentir quels +périls allaient menacer la monarchie de ses pères: ses successeurs +réussissent à peine à la défendre contre les Belges. Ptolémée périt en +les combattant, avant que les guerriers de Sosthène parviennent à les +arrêter, en invoquant le nom du héros macédonien. Enfin le brenn +Kerthwrys disparaît à Delphes, au milieu d'une tempête, percé, comme +le racontent les anciens, par les flèches que lancent sur sa tête +Apollon, Diane et Minerve, divinités outragées de ces sacrés vallons. +Dès ce jour les vainqueurs de la Grèce se dispersent, et désormais ils +prêteront l'appui de leur nom et de leur courage à toutes les +ambitions et à toutes les conquêtes. C'est ainsi qu'ils servent tour à +tour Pyrrhus et Carthage, et méritent que Mithridate rende hommage à +leurs exploits. + +Lorsqu'un autre brenn entra à Rome et assiégea le Capitole, des Belges +qui étaient venus s'établir successivement dans le nord de l'Italie +partagèrent également sa gloire. Ces Belges continuèrent pendant +plusieurs siècles à combattre les Romains; Claudius Marcellus +s'illustra en les repoussant. «Claudius, dit Properce, arrêta les +ennemis qui avaient traversé l'Eridan et porta à Rome le bouclier du +Belge Virdumar, leur chef gigantesque, qui se vantait d'avoir le Rhin +pour auteur de sa race.» + +La conquête romaine avait pénétré dans le midi de la Gaule quand une +seconde invasion de Kymris parut sur le Rhin. Ils reconnurent les +populations, issues d'une commune origine, qui les avaient précédés, +s'allièrent aux Belges du nord de la Gaule, et soutinrent ceux qui +campaient sur la Garonne. Marius, en les exterminant à Aix et à +Verceil, mérita, après Romulus et Camille, le glorieux surnom de +troisième fondateur de Rome. + +Un demi-siècle après ces victoires, une nouvelle invasion se présente; +mais elle est moins redoutable: c'est celle des Suèves. A César est +réservée la gloire de les vaincre. Ce consul ambitieux, aux yeux vifs, +au front chauve, à la barbe négligée, en qui Sylla avait vu plusieurs +Marius, et qui, sortant de la préture, avouait à ses amis qu'il était +jaloux d'Alexandre, avait choisi entre les divers gouvernements des +provinces celui de la Gaule, parce qu'il lui promettait le plus de +victoires. Il extermina les Helvètes, et rejeta les Suèves au delà du +Rhin; puis, se trouvant trop faible pour lutter seul contre toute la +Gaule, il se déclara le défenseur du culte des druides, et s'allia aux +Kymris du centre contre les Belges du nord. Parmi ceux-ci, les +Nerviens étaient les plus intrépides. Ils occupaient les pays situés à +l'est de l'Escaut, et ils avaient eu soin de reléguer dans des marais +inaccessibles aux ennemis leurs femmes et tous ceux que leur âge +rendait inutiles à la guerre. Leur résistance fut héroïque. Pendant +quelques jours Rome trembla pour ses légions, et ne vit dans César +qu'un perfide violateur de la paix, digne d'être livré aux ennemis. +Mais, lorsqu'il revint victorieux, elle le reçut avec de longues +acclamations, et le sénat décréta des fêtes publiques pour remercier +les dieux de leur protection signalée. «Jamais dit Plutarque, on +n'avait tant fait pour aucune victoire.» + +Cependant une nouvelle ligue se forma contre les Romains. Elle +comprenait les peuples armoriques, c'est-à-dire tous ceux qui +habitaient le rivage de la mer, depuis la Loire jusqu'au Rhin. Les +Morins y prirent part; on y remarquait aussi les Ménapiens, qui, après +avoir été l'un des peuples les plus puissants de la Belgique, +s'étaient, à mesure qu'ils s'affaiblissaient, rapprochés de plus en +plus de la mer. Les Belges de la Bretagne avaient promis leur appui, +et l'on espérait celui des nations germaniques, toujours empressés à +franchir le Rhin. Tous s'étaient engagés à agir d'un commun accord, à +partager la même fortune, et à défendre contre le joug romain la +liberté qu'ils avaient reçue de leurs pères. Les Ménapiens et les +Morins n'avaient jamais envoyé de députés à César: loin de se +soumettre à l'approche des armées romaines, ils résolurent, par une +tactique différente de celle qu'avaient adoptée les autres nations +gauloises, d'éviter le combat et de chercher un refuge dans leurs +marais et dans leurs vastes forêts. César, réduit à s'ouvrir un +passage, la cognée et l'épée à la main, avait à peine dévasté quelques +champs et brûlé quelques villages, lorsque les pluies de l'automne le +contraignirent à donner le signal de la retraite. + +L'année suivante, César arrêta sur le Rhin une autre invasion, celle +des Usipiens et des Tenchtères. Quelques vaincus se réfugièrent à +l'est du Rhin chez les Sicambres; César leur fit redemander les +fugitifs, mais ils lui répondirent: «Le Rhin forme la limite de la +puissance romaine; si vous voulez commander au delà du fleuve, +reconnaissez aussi aux Germains le droit de le franchir.» Trois +siècles s'écouleront avant que les fils de ces Sicambres aillent +demander raison aux successeurs de César de la violation de leurs +frontières, en envahissant celles de l'empire romain. + +Pendant que César se préparait à passer en Bretagne, il conclut un +traité d'alliance avec les Morins qui avaient résisté à ses armes. Ils +s'excusèrent en alléguant leur ignorance des usages des conquérants +d'avoir osé leur résister et remirent quelques otages. Deux +lieutenants de César pénétrèrent dans le pays des Ménapiens, toujours +protégés par leurs forêts. Un autre de ses lieutenants reçut, au +retour de l'expédition de Bretagne, l'ordre de réprimer une attaque +dirigée par les Morins contre quelques légionnaires isolés et parvint, +grâce aux chaleurs de l'été qui avaient désséché les marais, à leur +imposer la paix. + +Les Ménapiens seuls continuaient à repousser le joug romain. Ils +s'empressèrent d'entrer dans la confédération qui eut pour chef +Ambiorix, roi des Éburons, nation intrépide et voisine des bords de la +Meuse. Mais leur courage ne put les sauver. Assaillis de toutes parts +avant qu'ils eussent pu se préparer à la défense, ils perdirent leurs +troupeaux et virent brûler leurs habitations et leurs moissons. Leurs +otages furent conduits au camp de César, et Ambiorix apprit bientôt +qu'il ne pouvait plus espérer de trouver au milieu d'eux un appui dans +la victoire ou un asile dans le revers. + +L'insurrection vaincue chez les Belges se ranima chez les Arvernes. La +voix du vercingétorix fut entendue jusqu'aux extrémités de la Gaule. +Les Morins accoururent au siége d'Alésie; Comius, chef atrébate auquel +César avait confié le soin d'observer les Ménapiens, avait abandonné +le parti des Romains, et trahissait leur alliance et leurs bienfaits: +tant était grande l'ardeur des Gaulois à recouvrer leur liberté et +leur ancienne gloire! + +César rêvait désormais d'autres conquêtes; il voulait opposer à la +jalousie de Pompée et à la haine du sénat la puissance victorieuse de +son glaive. Il ne songea plus qu'à s'attacher les peuples de la Gaule +qui n'avaient pas oublié la route de Rome, et il les incorpora dans +les légions qui combattirent à Pharsale. + +Les Ménapiens et les Morins partagent, depuis cette époque, le sort +des autres nations gauloises. Aux agitations de la liberté menacée +succède la longue paix de la servitude, et bientôt, au milieu des +splendeurs de la cour d'Auguste, Virgile, gravant sur le bouclier +d'Enée les brillantes destinées de Rome, rappelle dans les mêmes vers +la honte du Rhin et celle de l'Euphrate, la défaite des peuples +nomades de la Libye et la soumission des Morins, les plus reculés des +hommes. + + ... Incedunt victæ longo ordine gentes, + Quam variæ linguis, habitu tam vestis et armis. + Hic Nomadum genus et discinctos Mulciber Afros, + Hic Lelegas, Carasque, sagittiferosque Gelonos + Finxerat. Euphrates ibat jam mollior undis, + Extremique hominum Morini, Rhenusque bicornis. + +Rome est arrivée au faîte de sa puissance, quand une ville obscure de +la Judée devient le berceau de la rénovation du monde. Le Christ, que +l'Orient attend, oppose à l'orgueilleuse corruption des sociétés +antiques les ineffables mystères d'une chasteté et d'une humilité +inconnues jusqu'alors; puis, confirmant ses divins préceptes par +l'agonie du sacrifice expiatoire, il dit à ses disciples: «Allez +enseigner toutes les nations.» Ceux-ci se hâtent d'obéir; conquérants +pacifiques, ils se partagent le monde. Pierre et Paul, appelés aux +bords du Tibre, vont dans la ville éternelle sceller de leur sang le +fondement d'une puissance plus durable que celle des Césars. + +Tibère succéda à Auguste, Caligula à Tibère. Caligula conduisit une +expédition romaine dans les régions septentrionales de la Gaule. +Arrivé sur le rivage de la mer avec ses balistes et ses machines de +guerre, il ordonna aux légionnaires de ramasser dans leurs casques les +coquillages épars sur le sable, afin, disait-il, que le Capitole reçût +les dépouilles de l'Océan. Un monument plus utile de ce voyage fut la +construction, au bord de la mer, d'une tour élevée, où l'on allumait +des feux pendant la nuit pour diriger la marche incertaine des +navires. + +Après Caligula vint Claude, puis Néron qui chantait sur sa lyre le +crime d'Oreste, moins affreux que le sien; puis Galba, Othon, +Vitellius, princes faibles et vils qui fléchirent tour à tour sous le +fardeau impérial. «_Suscepere imperium populi romani transferendum_, +dit Tacite, _et transtulerunt_.» Une influence fatale semble dominer +le trône des Césars: Domitien est le frère de Titus; Commode recueille +l'héritage de Marc Aurèle. + +Un incendie a consumé le Capitole qu'abandonnent les génies +protecteurs de la cité de Romulus. Les soldats prétoriens nomment à +l'encan des empereurs qu'ils massacrent le lendemain. Enfin, sous le +règne des empereurs Valérien et Gallien, les menaçantes invasions des +peuples germaniques répandent de toutes parts une terreur profonde. +Les ruines des villes qu'ils dévastent attestent la faiblesse des +Romains et l'audace des barbares, _ruinæ signa miseriarum et nominum +indicia servantes_. + +Valérien confia à Posthumus le soin de défendre les frontières de +l'empire. Posthumus arrêta toutes les invasions, et maintint la paix +dans les provinces confiées à son administration. La Gaule +reconnaissante le proclama empereur à la mort de Valérien; mais il +périt victime de l'ambitieuse jalousie d'un de ses lieutenants, nommé +Lollianus, qui l'assassina. + +Une femme, dont le nom semble d'un heureux présage, Victoria, qui +prend le titre d'Augusta et de Mère des camps, venge Posthumus et +donne la pourpre à Victorinus qui continue à défendre et à protéger la +Gaule. Victorinus rendit à la plupart des cités leur ancienne +organisation municipale, et mérita d'être comparé aux Trajan, aux +Nerva et aux Antonin. Il fit écrire sur ses médailles: _Fortuna +redux_, allusion heureuse à des espérances trop promptement démenties. +Victorinus périt, comme Posthumus, dans une sédition militaire. + +Un armurier (il s'appelait Marius) régna pendant trois jours; il avait +dit: «Qu'on ne me reproche point ma profession, c'est avec le fer +qu'on fonde les empires.» Un de ses soldats lui répliqua, en lui +donnant la mort: «Ne te plains donc pas; ce glaive qui te frappe, +c'est toi qui l'as forgé.» + +Victoria, disposant toujours de l'autorité suprême, la transmit à +Tetricus, qui se fit proclamer à Bordeaux. L'empire gaulois créé dans +la Belgique s'étendait vers la Méditerranée; Aurélien s'alarma en +Italie: «Je m'étonne, pères vénérables, écrivit-il aux sénateurs +romains, que vous hésitiez si longtemps à consulter les livres des +sibylles, comme si vous délibériez dans une église chrétienne, et non +dans le temple de tous les dieux.» + +L'épée d'Aurélien était plus puissante que les oracles sibyllins. Elle +renversa dans les Gaules l'autorité de Victoria, et sur l'Euphrate +celle de la reine Zénobie. L'Orient et l'Occident portaient les mêmes +fers: Tetricus, revêtu d'une chlamyde de pourpre au-dessus des braies +gauloises, parut au triomphe d'Aurélien, à côté de Zénobie, qui, ornée +de pierres précieuses, traînait des chaînes d'or. Zénobie obtint une +retraite à Tibur; Tetricus acheva ses jours sur le mont Cœlius. + +A la chute de l'empire gaulois, on voit redoubler les efforts des +nations barbares, impatientes de briser les dernières barrières qui +protégent encore le vieux monde romain. Elles se pressent sur le Rhin, +tandis que leurs flottes cherchent par l'Océan une autre route qui, à +travers les tempêtes, les conduise à la victoire et au butin. Toutes +accourent des limites de la Scandinavie, patrie féconde des +envahisseurs. Elles se sont arrêtées quelque temps près de l'Elbe, et +c'est là que nous apercevons l'Héligoland ou l'île sainte des Saxons +et la Merwungania des Merwings, de même que plus tard nous y +découvrirons le berceau des Danes et des Normands. De ces rivages +s'élancent sans cesse ces colonies aventureuses guidées par leurs +bersekirs, générations jeunes et cruelles qui ne connaissent que les +joies du sang, et sourient en recevant la mort. On les désigne tantôt +sous le nom de Saxons qu'elles doivent à leurs longs couteaux, tantôt +sous celui de Franks, qui rappelle peut-être le _ver sacrum_ des +peuples du Nord, et qui serait dans cette hypothèse synonyme de celui +des Flamings, que nous retrouverons plus tard. «Les Franks et les +Saxons, écrivait l'empereur Julien, sont les plus belliqueux de tous +les peuples, et une ligue étroite les unit les uns aux autres.»--«Les +Franks et les Saxons, ajoute Orose, ravageaient les rivages de la +Gaule.» Dès le quatrième siècle, ils avaient fondé des établissements +sur les côtes de la Frise, où ils se mêlèrent aux Saliens de l'Yssel +et aux Sicambres dont les aïeux avaient été relégués par Auguste aux +bouches du Rhin. + +Tous les historiens ont célébré l'intrépidité des Seekongars et +l'audace qu'ils montraient en parcourant les mers: leurs poétiques +mythologies racontaient que les dieux avaient créé l'homme d'un tronc +d'arbre qui flottait sur les ondes; l'Océan était leur première +patrie. «Autant de rameurs, autant de pirates, dit Sidoine +Apollinaire, tous commandent et obéissent, enseignent et apprennent à +la fois l'art de piller. Ces ennemis sont plus terribles que tous les +autres. Lorsqu'on ne les attend point, ils attaquent; si vous êtes +prêts à les combattre, ils vous échappent. Ils accablent ceux qu'ils +surprennent, et se rient de ceux qui résistent. S'ils vous +poursuivent, ils vous atteignent; s'ils fuient, ils se dérobent à vos +coups. Les naufrages les instruisent; ils se réjouissent des dangers +au milieu des flots et des écueils.» + +Lorsque Aurélien et Tacite eurent régné, Probus ceignit la pourpre +impériale. Il opposa une résistance énergique à toutes les invasions +des barbares, les força à repasser le Rhin, leur prit soixante et dix +villes et leur tua quatre cent mille hommes. Puis il dirigea ses armes +contre la ligue des Franks et les vainquit au fond de leurs marais. +Quelques-uns de ces Franks, conduits au Pont-Euxin par l'ordre de +l'empereur, s'y emparèrent de quelques barques où ils trouvèrent un +asile. Insultant tour à tour les rivages de l'Asie et ceux de +l'Europe, pillant Syracuse, menaçant Carthage, ils revinrent dans la +Batavie sans que la puissance romaine eût pu châtier leur audace. + +Bientôt un nouveau mouvement éclata dans la Gaule. Il arriva que, dans +une fête donnée à Lyon, le jeu fut dix fois de suite favorable à +Proculus. Selon un ancien usage, ses amis s'amusèrent à le parer d'un +manteau de pourpre. Cependant ils craignirent que cette innocente +plaisanterie ne leur devînt fatale. Un complot se forma. Proculus +voulut garder son manteau impérial: la Bretagne, l'Espagne et la +Belgique le soutinrent. Vaincu par Probus, il se réfugia chez les +Franks, qui le livrèrent. Probus avait pacifié tout l'empire et se +vantait de n'avoir plus besoin de ses armées. Cette parole imprudente +le fit assassiner par ses soldats. + +Marcus Aurélius Carus, citoyen de la Gaule Narbonnaise, régna deux +années. Dioclétien, à qui une druidesse de Tongres avait autrefois +promis l'empire, lui succéda et vainquit Carinus, fils de Carus, qui +avait recueilli au nord des Alpes l'autorité de son père. Dès ce +moment, l'indépendance gauloise s'humilia et se transforma en une +longue agitation, qu'entretinrent les Bagaudes, laboureurs chassés de +leurs terres par les ravages des guerres ou l'avidité du fisc. + +Cependant les Saxons, montés sur leurs légers cyules, continuaient à +parcourir, à pleines voiles, les mers orageuses que leurs poètes +nommaient la route des cygnes. Leurs succès encourageaient leur +audace, et chaque jour leurs débarquements se multipliaient sur le +rivage septentrional de la Gaule, désigné quelques années plus tard +sous le nom de _Littus Saxonicum_. Le césar Maxence, qui résidait à +Trèves, leur opposa Carausius, chef habile et plein de courage, qui +était né lui-même dans le pays des Ménapiens. + +A peine Carausius avait-il pris le commandement de la flotte de +Boulogne qu'on le vit, soit qu'il écoutât son ambition, soit qu'il fût +guidé par des sympathies puisées dans une commune origine, favoriser +les Franks et les Saxons qu'il devait combattre; il apprit que +Dioclétien et Maximien avaient résolu sa mort, et se proclama +empereur. De nombreux navires se trouvaient sous ses ordres; une +légion romaine, formée probablement d'auxiliaires germains, le +soutenait: la Bretagne même invoquait sa protection. Enfin, à sa voix, +les Franks, s'élançant de leurs marais, avaient occupé la cité de +Boulogne. + +La rébellion de Carausius porta l'effroi à Rome. Dans les ports de la +Gaule méridionale et même dans ceux de l'Italie, on se hâta de +construire des vaisseaux pour combattre la flotte ennemie, et un +panégyriste romain remarque, comme une preuve signalée de la +protection des dieux, que pendant toute une année, tandis qu'on +tissait les voiles et qu'on préparait les bois nécessaires aux +navires, le ciel demeura constamment serein afin que le zèle des +ouvriers ne se ralentît point. Cinq années s'écoulèrent avant que la +flotte romaine parût dans l'Océan. Constance avait quitté les bords du +Rhin pour la seconder avec une puissante armée; Boulogne fut +reconquise, et les Romains, favorisés par la sécheresse de l'été, +poussèrent leur expédition jusqu'au centre des terres ménapiennes, +«contrée tellement envahie par les eaux, dit Eumène dans le +panégyrique de Constance, qu'elle semble flotter sur des abîmes et +frémit sous les pas.» + +Dans l'armée qui s'éloigna de l'Italie pour combattre Carausius se +trouvait cette célèbre légion thébéenne, composée de chrétiens, qui, à +Agaune et sous les murs de Cologne, s'offrit au martyre sans toucher à +son épée. Dès le premier siècle de l'ère chrétienne, saint Materne, +disciple de saint Pierre, avait porté dans la Belgique les féconds +enseignements de la foi nouvelle. Ses progrès avaient été rapides, +lorsque la persécution dioclétienne soumit à une terrible et dernière +épreuve les néophytes de toutes les parties de l'empire. Le préfet +Rictiover la dirigea dans les Gaules. A Trèves, le nombre des +chrétiens immolés fut si considérable que leur sang rougit les eaux de +la Moselle. La vierge Macra fut brûlée vive à Reims. Quintinus, Romain +de race sénatoriale, périt dans la cité des Veromandui, qui, depuis, +garda son nom. L'évêque Firminus, à Amiens, Gentianus, Victorius, +Fuscianus, dans le pays de Térouane, Eubert, Piat et Chrysolius, chez +les Ménapiens, méritèrent par les mêmes tortures la palme du martyre. +La persécution se ralentit lorsque Constance vient gouverner les +Gaules; il traite les Gaulois avec douceur, vit en paix avec les +Franks et protége les disciples d'une religion à laquelle il est +secrètement favorable. Enfin Constantin, fils de Constance, aperçoit +dans les airs, aux limites de la Belgique, une croix lumineuse qu'il +place sur son labarum. Il triomphe par ce signe, renverse les cruels +tyrans de l'Italie et inaugure le christianisme au Capitole. + +A la mort de Constantin, l'empire se divise. Un de ses fils, qui porte +le même nom, fait la guerre à ses frères, enrôle des Franks dans son +armée et meurt à Aquilée. Les Franks s'établissent de plus en plus sur +les côtes septentrionales de la Gaule; leur puissance augmente chaque +jour. Constant, autre fils de Constantin, la sanctionne par des +traités et la confirme en périssant assassiné par l'ordre du Frank +Magnentius, qui se proclame empereur à Autun. Ni la défaite de +Magnentius, ni la mort de Sylvanus, autre Frank qui usurpe la pourpre, +ne fortifient l'autorité romaine. Les Franks conservent, sous de +nouveaux chefs, une position menaçante. On leur oppose enfin un +écolier d'Athènes, à peine âgé de vingt-trois ans, à la taille +difforme, à l'esprit orgueilleux et cynique, mais capable des plus +grandes choses. C'est le césar Julien. Il arrive dans la Gaule avec +trois cent soixante soldats, réunit les débris des armées romaines et +repousse les barbares qui avaient envahi l'empire depuis Autun +jusqu'au Rhin. + +Les Franks Saliens avaient occupé la Toxandrie: Julien les surprit et +leur imposa la paix. Le disciple de Platon, qui demandait à des +enchantements les secrets de l'avenir, semble, en protégeant les +Franks, avoir reçu la révélation de leur puissance future. Déjà, ils +occupaient le premier rang parmi les nations germaniques, terribles +pendant la guerre, redoutables pendant la paix, tour à tour +auxiliaires et ennemis. Julien avait besoin des Franks. Il souffrit +que dans une sédition militaire on le proclamât empereur et qu'on +l'élevât sur un bouclier, suivant la coutume des barbares. Il n'avait +pu résister, écrivait-il au sénat d'Athènes, aux volontés de son +génie. Il régna, et lorsque plus tard il crut pouvoir rétablir +l'antique puissance de Rome, en forçant les chrétiens à relever les +autels du Capitole, il leur disait: «Ecoutez-moi; les Allemands et les +Franks m'ont écouté.» + +Après la mort de Julien, Valentinien recueillit l'empire d'Occident. +Pendant les premières années de son règne, des troupes innombrables de +Saxons traversèrent l'Océan et s'établirent sur le rivage de la Gaule. +De là ils s'avancèrent jusqu'aux bords du Rhin et défirent le comte +Nannianus. Mais, ayant appris que l'empereur avait réuni une armée +considérable pour les combattre, ils demandèrent à pouvoir se retirer +en abandonnant leur butin. Les Romains feignirent de le leur +permettre, et profitèrent de leur confiance pour les attirer dans des +embûches où ils périrent presque tous. «Valentinien, dit Orose, +vainquit, aux limites du pays des Franks, les nations saxonnes, +nations redoutables par leur courage et leur agilité, qui, placées aux +bords de l'Océan et dans des marais inaccessibles, menaçaient les +frontières de l'empire et se préparaient à de formidables invasions.» + +Vers la fin du quatrième siècle, un autre Carausius s'élève au nord de +l'empire: c'est Maxime, soldat dont la naissance est inconnue, mais +qu'Orose appelle un homme intrépide et digne d'être auguste. Proclamé +empereur en Bretagne, il aborde aux bouches du Rhin. Les Franks le +soutiennent. Deux chefs de cette nation, Rikomir et Baudo, sont ses +consuls. Mellobald, autre Frank, naguère créé _comes domesticorum_ par +Valentinien, le fait reconnaître à Paris. Maxime conserva l'empire +pendant cinq années. Son ambition le perdit: il voulut envahir +l'Italie et périt à la bataille d'Aquilée. La trahison du Frank +Arbogast avait hâté sa chute. Arbogast, redoutable par son audace, son +courage et sa puissance, tint l'empereur Valentinien II enfermé dans +Vienne jusqu'à ce qu'il l'eût réduit à se tuer; puis il lui donna pour +successeur le rhéteur Eugène, qu'il arracha aux jeux de l'école pour +lui ordonner de relever l'autel antique de la Victoire Romaine, +naguère vainement défendu par l'éloquence de Symmaque: autres jeux, +tels qu'ils convenaient à un barbare devenu l'arbitre du monde, et +plein de mépris pour la pourpre qu'il dédaignait. + +Le chrétien Théodose, issu d'une famille espagnole, venge Valentinien +II. «Où est le Dieu de Théodose?» s'écrie-t-il en menant ses troupes +au combat contre celles d'Arbogast, dans une vallée des Alpes. A sa +voix s'élève une effroyable tempête qui engloutit la fortune des +Franks. N'oublions pas toutefois que, dans cette célèbre journée, les +soldats de Théodose étaient des Goths, parmi lesquels il s'en trouvait +un nommé Alarik. Les barbares, vainqueurs ou vaincus, avaient déjà +tout envahi. + +Pendant ces guerres sanglantes, le christianisme continuait à se +propager vers le Nord. Victricius, soldat romain devenu évêque de +Rouen, fut le plus illustre de ses apôtres. «Tyticus nous a appris, +lui écrit saint Paulin de Nôle, quelle clarté brillante le Seigneur a +répandue sur des régions jusqu'à ce jour livrées aux ténèbres. Le pays +des Morins, placé aux limites du monde, que l'Océan frappe en grondant +de ses flots barbares, voit aujourd'hui les peuples relégués sur ses +côtes sablonneuses se réjouir de la lumière que tu leur as portée et +soumettre au Christ leurs cœurs féroces. Là où il n'y avait que des +forêts et des plages désertes, dévastées par les pirates qui y +abordaient ou s'y étaient établis, les chœurs vénérables et +angéliques des fidèles s'élèvent pacifiquement des églises et des +monastères, dans les villes et dans les bourgs, au milieu des îles et +des bois. Le Christ a fait de toi son vase d'élection dans les +lointaines contrées du rivage nervien que la foi avait à peine +effleuré de son souffle. Il t'a choisi pour que sa gloire retentît +jusqu'aux bords des mers où se couche le soleil.» + +Après la mort de Théodose, Stilicon gouverna la Gaule au nom +d'Honorius. Stilicon, objet des poétiques adulations de Claudien, +était un Vandale qui trahissait les Romains. Il voulait élever son +fils à l'empire, et appela les barbares. «Il croyait, dit Orose, qu'il +serait aussi facile de les arrêter que de les mettre en mouvement et +sacrifiait le salut du monde pour donner la pourpre à un enfant.» Tous +les peuples germaniques s'élancèrent au delà du Rhin. Les Quades, les +Vandales, les Sarmates, les Alains, les Gépides, les Saxons, les +Burgundes, les Allemans, ravagèrent tous les pays qui s'étendent entre +les Alpes, les Pyrénées, le Rhin et l'Océan. Mayence, ville illustre +autrefois, fut conquise et détruite. Les puissants habitants de Reims, +ceux d'Amiens, d'Arras et de Tournay, les Morins, les plus éloignés +des hommes, subirent le même sort. Dans l'Aquitaine, dans la +Novempopulanie, dans la Lyonnaise et la Narbonnaise, rien n'échappa à +la dévastation. Enfin Alarik assiégea la cité impériale du Tibre avec +une armée de Goths, s'en empara et la pilla pendant six jours; tandis +que saint Jérôme répétait aux descendants des Gracques et des +Scipions, réfugiés à Bethléem, les vers où la muse désolée de Virgile +raconta la ruine d'Ilion, les appliquant aux malheurs de Rome, fille +de Pergame: + + Quis cladem illius noctis, quis funera fando + Explicet, aut possit lacrymis æquare labores? + Urbs antiqua ruit, multos dominata per annos. + +Cependant les habitants du rivage armorique et ceux d'autres provinces +des Gaules avaient pris les armes pour se défendre, et leur premier +soin avait été de remplacer les magistrats romains par une +administration indépendante. «Les Franks, qui étaient voisins du pays +des Armoriques, dit Procope, remarquèrent qu'ils s'étaient donné une +nouvelle forme de gouvernement et voulurent leur imposer leur joug et +leurs lois. Ils commencèrent par piller leurs biens, puis les +attaquèrent ouvertement. Les Armoriques se conduisirent vaillamment +dans cette guerre, et les Franks, ne pouvant les soumettre par la +force, leur proposèrent leur alliance et s'unirent à eux par des +mariages.» Quels étaient ces Armoriques? les Ménapiens, derniers +représentants des nations gauloises vers le nord. + +Ainsi les Saliens s'établirent en amis et en alliés sur les rives de +l'Escaut. Il appartenait à ces contrées, illustre asile des fières et +tumultueuses libertés du moyen âge, d'être le berceau de la grandeur +des Franks. + +La royauté des Franks, qui, soumis à l'autorité romaine, n'avaient eu +longtemps que des chefs de guerre (_unterkonings_, _duces_, +_subreguli_), s'était reconstituée. Vers l'an 426, Hlodi, fils de +Teutmir et petit-fils de Rikomir, si puissant au temps de Maxime, fut +élu roi des Franks. + +Hlodi, après s'être emparé de Tournay et de Cambray, étendit ses +expéditions jusqu'à la Somme. Le chef des Romains, le Scythe Aétius, +qui avait recueilli le génie et l'ambition du Vandale Stilicon, marcha +au devant des Franks, accompagné du jeune césar Majorien, et les +rencontra près du bourg d'Helena. «Au sommet d'une colline, dit +Sidoine Apollinaire dans le _Panégyrique de Majorien_, les Franks +célébraient un bruyant hyménée. Au milieu de leurs danses barbares, +une blonde fiancée acceptait un blond époux. On raconte que Majorien +vainquit les Franks. Les casques retentissaient sous les coups, et la +cuirasse repoussait, de ses écailles, les atteintes redoublées de la +hache. Enfin les ennemis lâchèrent pied. On voyait briller sur leurs +chars fugitifs les ornements épars de cet étrange hyménée, les vases +et les mets du festin, les marmites couronnées de fleurs où trempait +le poisson. Le vainqueur s'empara des chars et de la fiancée. Moins +digne de mémoire fut la lutte où le fils de Sémélé entraîna les +Lapythes et les monstres de Pholoé, lorsqu'au milieu des brûlantes +orgies des bacchantes, ils invoquaient Mars et Vénus et, prenant leurs +coupes pour traits, rougissaient de leur sang les sommets de l'Othrys. +Qu'on ne célèbre plus les querelles des enfants des nuages... Majorien +dompte aussi des monstres qui relèvent, au haut de leur front, leurs +cheveux d'un roux ardent, afin que leur tête, privée de chevelure, +paraisse plus hideuse. Leur œil bleu lance un humide et pâle regard. +Leur figure est rasée de toutes parts, et le peigne, au lieu de barbe, +ne rencontre que de longues moustaches. C'est pour eux un jeu que de +lancer les framées rapides à travers les airs, de chercher l'endroit +où ils vont frapper, d'agiter leurs boucliers, de se précipiter +au-dessus des haches croisées, et de se hâter d'accourir vers +l'ennemi.» + +Aétius, vainqueur de Hlodi, voulant châtier les peuples armoriques qui +avaient refusé d'obéir au lieutenant romain Littorius, les livra à +Eochar, roi des Alains. Ils ne pouvaient plus rien espérer des Franks: +aux vengeances d'Aétius, à la fureur avide des Alains, ils opposèrent +le pieux zèle d'un prêtre chrétien. Dans les murs d'Auxerre vivait +l'évêque Germanus, vénérable ami de la vierge Genowèfe, qui fut plus +tard la protectrice des _Parisii_ menacés. Germanus, cédant aux +prières des députés de l'Armorique, se rend au-devant des Alains qui +s'avançaient déjà, et saisit par la bride le coursier d'Eochar. Le +chef barbare recule devant la parole de ce vieillard désarmé; et +l'évêque d'Auxerre, voulant consolider son triomphe, va mourir à +Ravenne en plaidant, auprès de Valentinien et de Placidie, la cause de +l'Armorique, effrayée par la colère d'Aétius. + +Après la défaite et la mort de Hlodi, la plus grande partie des Franks +avaient reconnu l'autorité romaine, et, sous les auspices d'Aétius, +ils avaient élevé à la royauté un de leurs chefs qui lui était dévoué, +Merwig, fils de Merwig, de la tribu des Merwings, qui, originaire des +bords de l'Elbe, s'était mêlée aux Marcomans et aux Sicambres avant +d'occuper dans la Batavie l'une des rives du Wahal qui conserva son +nom. + +Cependant le plus jeune des fils de Hlodi, adolescent à la blonde +chevelure, se rendit à Rome pour réclamer l'héritage de son père. +Quelques présents et le vain titre d'_ami du peuple romain_ furent +tout ce qu'il obtint. L'autre, Hlodibald, alla trouver Attila, chef +terrible de la grande et féroce nation des Huns, et réclama l'appui de +ses armées. + +Attila réunit cinq cent mille barbares. L'Occident entier frémit +d'épouvante. Aravatius, évêque de Tongres, était à Rome. Saint Pierre +lui apparut et lui dit: «Il a été arrêté dans les desseins de Dieu que +les Huns ravageront la Gaule. Hâte-toi d'aller mettre l'ordre dans ta +maison; prends un blanc linceul et prépare ton tombeau.» A Troyes, une +autre vision annonce l'arrivée des barbares à l'évêque Lupus. + +Armé du glaive de Mars et de l'anneau d'Honoria, le roi des Huns, tel +qu'une sombre tempête portée par l'aquilon, s'avance dans la Belgique; +les Gépides, les Hérules, les Bructères, les Thorings et quelques +autres peuples franks ripewares, le suivent. Aétius, qui trouve dans +cette invasion le moyen d'affaiblir les barbares déjà établis dans la +Gaule, oppose à la nation des Huns les Westgoths de la Septimanie, les +Franks Saliens de Merwig et quelques Allemans, débris d'anciennes +cohortes auxiliaires. Les innombrables armées d'Aétius et d'Attila se +rencontrèrent dans les plaines Catalauniques, arène immense, longue de +cent lieues et large de soixante et dix. Trois cent mille cadavres +jonchèrent le champ de bataille, et l'on vit un faible ruisseau qui +traversait le théâtre de cette lutte gigantesque devenir un torrent de +sang. Impuissant à s'ouvrir un passage à travers les soldats d'Aétius, +Attila se retira dans son camp où il resta toute la journée du +lendemain, faisant sonner ses trompettes et prêt à se précipiter, si +sa retraite était forcée, dans un bûcher formé des selles de ses +chevaux. Le rugissement du lion dans son antre effraya le vainqueur. + +Attila s'éloigna sans être poursuivi; mais l'année suivante, comme il +avait envahi l'Italie, il périt d'une mort soudaine, digne des récits +qui entourèrent sa vie de terreur. Sa monarchie s'éteignit avec lui. +Valentinien, ne redoutant plus qu'Aétius, fit assassiner le vainqueur +des Huns. A la mort d'Aétius, dit la chronique de Marcellin, finit +l'empire d'Occident. + +Hildrik, fils de Hlodibald, avait profité de l'abaissement de +l'autorité romaine pour rétablir la domination de son aïeul. Repoussé +par le _magister militum_ Egidius, qui prend le titre de _princeps +Romanorum_, il se réfugie chez les Thorings, reparaît, étend ses +conquêtes jusqu'à la Loire, et revient mourir à Tournay. + +L'an 476, un chef des Hérules, trouvant le titre d'empereur trop vil, +l'abolit, et relègue Augustule, dernier successeur d'Auguste, dans une +villa habitée autrefois par Marius et Lucullus, et située sur le +promontoire Misène qui avait reçu son nom d'Enée, illustre aïeul des +Césars. + +L'an 481, Hlodwig, fils de Hildrik, est élevé à la royauté des Franks. +Il inaugure son règne en dispersant l'armée du _rex Romanorum_ +Syagrius, fils d'Egidius; puis, impatient de profiter des discordes +des Burgundes, il épouse Hlotilde, nièce de l'usurpateur Gundbald. +Hlotilde était chrétienne; et bientôt le farouche Hlodwig, cédant à +ses prières, demanda à Remigius, évêque de Reims, de répandre les +ondes sacrées du baptême sur sa longue chevelure. A son exemple, trois +mille Franks consentent à renoncer solennellement au culte des idoles. +Les chrétiens saluent dès ce moment avec enthousiasme la monarchie de +Hlodwig qui, telle que la basilique dont sa frankiske a marqué la +place dans la cité des _Parisii_, porte une croix à son sommet, mais +ne repose à sa base que sur le fer d'un barbare. Le christianisme, que +n'a pu ébranler la redoutable invasion des peuples septentrionaux, est +appelé à recueillir désormais le fruit de leurs triomphes. + +Vers cette époque, l'évêque Vedastus releva l'église d'Arras dont les +ruines, cachées sous les ronces, servaient de retraite aux bêtes +sauvages. + +Dans une cabane située près de Reims vivait un solitaire nommé +Antimund. Remigius lui ordonna, au nom des devoirs de la charité, de +se dévouer à la rude et active carrière de l'apostolat. «Ceux que tu +dois convertir au culte du Christ, ajoutait l'évêque de Reims, sont +les Morins qui, bien que les plus reculés des hommes, ne seront +bientôt plus éloignés de Dieu. C'est une nation dure et obstinée; mais +souviens-toi que ceux qui résistent au glaive se soumettent à la +parole du Seigneur.» Plusieurs années s'écoulèrent toutefois avant +qu'Antimund parvînt à établir au milieu de ces peuples barbares le +siége de son épiscopat. + +Depuis les persécutions de Maximien, les chrétiens de Tournay avaient +cherché un refuge hors de leur cité. Eleuthère était leur évêque au +temps de la conversion de Hlodwig, et son hagiographe raconte que onze +mille Franks reçurent de lui le baptême. + +Les Franks ne renoncèrent toutefois que lentement à leurs +superstitions et à leurs usages. Chrétiens humbles et dociles au pied +des autels, ils retrouvaient dans leurs banquets les mœurs féroces de +leurs pères. Nous savons d'ailleurs qu'une grande partie des Franks +qui suivaient Hlodwig refusèrent d'abandonner leurs idoles, et +allèrent rejoindre sur les bords de l'Escaut et de la Lys Raganher et +Riker, autres rois franks issus, comme Hlodwig, de la race de Hlodi. + +La victoire de Voglé, où les Westgoths et les Arvernes succombèrent, +avait affermi la domination des Franks. Hlodwig reçut de l'empereur +d'Orient Anastase les insignes du consulat, la chlamyde et la robe de +pourpre; ensuite il alla à cheval, distribuant au peuple des pièces +d'or et d'argent, se faire couronner dans la basilique de Tours. + +Hlodwig, auguste, consul et chrétien, oublia les liens étroits qui +l'unissaient autrefois aux Franks idolâtres du Nord, et ne se souvint +plus que de la nécessité de préserver de nouvelles invasions la +monarchie qu'il avait fondée. Il commença par la ruse l'œuvre que la +violence devait achever. Il fit d'abord assassiner Sigbert, roi des +Franks de Cologne, par son fils Hloderik lui-même; puis il adressa ce +discours aux Franks de Sigbert: «Apprenez ce qui est arrivé: tandis +que je naviguais sur l'Escaut, Hloderik, fils de mon parent Sigbert, +attentait aux jours de son père, prétendant que c'était moi qui +voulais sa mort. Hloderik a péri également, frappé par je ne sais +quelle main; mais je suis complètement étranger à ces événements, car +je ne puis répandre le sang de mes parents, ce qui serait un crime. +Cependant, puisqu'il en est ainsi, je vous donnerai un conseil: si +vous le trouvez bon, tournez-vous vers moi, afin que vous soyez sous +ma protection.» Ainsi dit Hlodwig, et la royauté de Sigbert fut à lui. + +Khararik, autre prince frank, fut livré avec son fils à Hlodwig, qui +les dégrada en faisant raser leur chevelure pour les reléguer ensuite +dans un cloître. Khararik pleurait de honte. Son fils lui dit: «C'est +sur une tige verte que le feuillage a été coupé; mais il ne tardera +pas à reparaître et à croître de nouveau. Puisse celui qui l'a fait +tomber périr aussi promptement!» Ces paroles arrivèrent aux oreilles +de Hlodwig. Il ne respecta plus la tige vigoureuse, impatiente de +porter au loin ses altiers rameaux. + +Le roi Raganher régnait à Cambray, et son domaine s'étendait vers le +_Littus Saxonicum_. Hlodwig corrompit ses leudes en leur donnant des +pièces de monnaie, des bracelets et des baudriers en airain recouvert +d'or. Raganher, trahi par son armée, voulait fuir; mais il fut arrêté +par les siens et conduit avec son frère Riker devant Hlodwig. +«Pourquoi, dit Hlodwig à Raganher, as-tu déshonoré notre race en te +laissant enchaîner? Il eût mieux valu mourir.» Et il abaissa sa hache +sur sa tête. Puis s'adressant à Riker, il ajouta: «Si tu avais porté +secours à ton frère, il n'aurait pas été enchaîné.» Et il frappa Riker +d'un coup de hache. Les leudes de Raganher se plaignaient d'avoir été +payés en fausse monnaie: «Ceux qui trahissent leurs maîtres n'en +méritent point d'autre,» leur répondit le vainqueur, plein de mépris +pour ceux dont il n'avait plus besoin. «Malheur à moi! s'écria Hlodwig +lorsque l'œuvre de destruction fut achevée; tel qu'un voyageur dans +des régions étrangères, je n'ai plus de parents qui puissent m'aider +si les jours d'adversité arrivaient.» Il parlait ainsi, dit Grégoire +de Tours, non qu'il regrettât ses crimes, mais par ruse, afin de +découvrir s'il ne lui restait pas quelque parent qu'il eût oublié de +faire périr. La mort exauça la plainte hypocrite du roi frank, et le +réunit dans la tombe aux princes de sa race qu'avait immolés sa main. + +Les amis de Raganher avaient cherché un refuge dans les colonies +saxonnes établies au bord de la mer, et réclamèrent leur appui. Peu +d'années après, sur une flotte qui cinglait du rivage des Danes vers +les limites de l'empire des fils de Hlodwig, se trouvait un guerrier +frank qui se disait issu de la race de Hlodi. C'était un fils de +Raganher. Il tenta de reconquérir par les armes l'autorité de son +père, fut défait et ne reparut plus. + +Les Saxons repoussés par les successeurs de Hlodwig se consolèrent par +d'autres conquêtes. Vers le milieu du cinquième siècle, deux de leurs +chefs, Hengst et Horsa, avaient abordé en Bretagne. Lorsque +l'expédition du fils de Raganher échoua, leurs colonies, mêlées à +celles des Angles, autre peuple dane, dominaient déjà sur les rivages +de l'Angleterre. + +Après la mort de Hlodwig ses Etats avaient été partagés entre ses +fils. L'un d'eux, Hlother, règne à Soissons et sur les pays situés au +nord et à l'ouest; mais il recueille plus tard tout l'empire frank des +Gaules. Soutenu par les populations idolâtres et féroces qui avaient +obéi à Raganher, il fait périr son fils Chram et livre aux flammes la +célèbre basilique de Tours. Puis, se croyant poursuivi par la colère +du Dieu des chrétiens, il expire à Compiègne en disant: «Quelle est +donc la puissance de ce roi du ciel qui tient dans sa main la vie des +plus grands princes?» + +Sous le règne de Hlother, l'évêque de Tournay Eleuthère mourut frappé +par ceux que la sainte éloquence de sa parole n'avait pu désarmer. Son +ami Médard, évêque de Noyon, lui donna la sépulture et fut son +successeur. Médard joignit à l'évêché de Noyon celui de Tournay; mais +il n'oublia point quels soins et quel zèle réclamaient les pays jadis +confiés à l'apostolat d'Eleuthère. + +«Personne n'ignore, écrit l'auteur anonyme de sa vie, combien +d'injures et d'insultes il souffrit dans ces contrées, combien de fois +il fut poursuivi par les menaces des habitants de Tournay et exposé au +supplice par l'intrépidité de ses prédications. Cette nation était +féroce et barbare, c'était un peuple rude et implacable qui, encore +soumis aux rites des idoles, défendait avec obstination le culte de +ses dieux. Le pieux pontife Médard réunit à son Eglise les féroces +nations de la Flandre, et, pendant bien des années, bien qu'elles +fussent éloignées de lui, il ne cessa de les instruire dans le culte +de Dieu.» Nous rencontrons, pour la première fois, le nom de la +Flandre dans ce récit des travaux apostoliques de l'évêque de Noyon; +nous le retrouverons au septième siècle dans les écrits de l'évêque de +Rouen, saint Audoène. + +Après Hlother, l'empire frank se divisa de nouveau entre ses fils. +Hilprik régna à Soissons qui devint le centre du royaume d'Occident, +nommé _Wester-ryk_ ou Neustrie, par opposition à l'_Ooster-ryk_ ou +Austrasie. La lutte entre la Neustrie et l'Austrasie n'est autre que +celle des Saliens et des Ripewares, des peuples qui, sous Hlodwig, ont +pris possession de la Gaule, et de ceux qui, soutenus et attaqués tour +à tour par les nations transrhénanes, veulent renouveler les faits de +la conquête. Sigbert, roi de Metz, combat Hilprik, roi de Soissons. +Cette rivalité se dessine de plus en plus lorsque la reine d'Austrie, +l'astucieuse Brunhilde, de la maison des princes west-goths d'Espagne, +se trouve placée en face de Fredegund, qui ne s'est élevée en Neustrie +au rang de reine que par le meurtre de Galswinthe, sœur de Brunhilde +et épouse du roi Hilprik. Fredegund, entourée de devineresses, nous +apparaît dans l'histoire du sixième siècle comme une de ces belles et +cruelles prêtresses des mythologies druidiques, dont la faucille d'or +était sans cesse rougie du sang des victimes. + +A l'heure des revers, Tournay est le refuge du roi Hilprik et de +Fredegund. C'est de là qu'elle envoie au camp de Sigbert deux jeunes +gens nés dans les colonies saxonnes du pays de Térouane: on sait +qu'excités par des potions enivrantes, ils enfoncèrent dans les flancs +du roi de Metz le scharmsax, arme particulière à leur race. + +Lorsque Merwig, fils d'Hilprik, suivant l'exemple donné par Chram, +fils de Hlother, s'insurge contre son père, c'est également dans le +pays de Térouane qu'elle prépare les embûches au milieu desquelles le +jeune prince trouvera la mort. + +De graves dissensions avaient éclaté dans la cité de Tournay. Deux +familles, excitées par des querelles domestiques, la troublaient par +leurs haines. Dans un premier combat, la lutte avait été si obstinée +qu'à l'exception d'un seul homme, tous ceux qui y prirent part y +avaient succombé. Fredegund voulut mettre un terme à ces discordes. +Après avoir essayé vainement de les calmer par ses exhortations, elle +invita à un banquet Karivald, Leudovald et Walden, que sa parole +n'avait pu toucher, et les fit asseoir sur le même siége. Le banquet +dura longtemps; la nuit vint. Selon l'usage des Franks, on enleva la +table. Karivald, Leudovald et Walden n'avaient point quitté leur +siége, tandis que leurs serviteurs appesantis par le vin sommeillaient +dans les coins de la salle. Ils s'entretenaient à haute voix lorsque +des hommes envoyés par Fredegund s'approchèrent par derrière, levèrent +les trois haches qu'ils avaient apportées, et renversèrent les trois +convives d'un même coup. Au bruit de ce cruel châtiment une sédition +éclata; mais Fredegund, retenue quelques jours captive à Tournay, fut +bientôt délivrée. + +Les dernières années de la reine de Neustrie furent signalées par +d'importants succès; car, avant d'achever sa longue et sanglante +carrière, elle rétablit dans la ville des _Parisii_ et dans d'autres +cités la domination barbare des Franks septentrionaux. + +Brunhilde survivait à Fredegund. Tour à tour chrétienne zélée ou +persécutrice impie, elle favorisa le passage de l'abbé italien +Augustinus qui allait prêcher la foi aux Anglo-Saxons, et chassa le +moine irlandais Columban de la retraite qu'il avait fondée à Luxeuil, +au milieu des solitudes des Vosges. Tandis qu'Augustinus abordait au +promontoire de Thanet, Columban se retirait dans les États du roi +Hlother, qui régnait, dit l'hagiographe, sur les Franks fixés aux +extrémités de la Gaule, sur les bords de la mer. + +Le génie ardent de saint Columban est l'héritage qu'il laisse à ses +disciples. Des cloîtres auxquels il a donné sa règle sortent des +moines éclairés par une science profonde, animés d'un zèle intrépide. +Tels furent Attala, abbé de Bobbio; Eustatius, abbé de Luxeuil, qui, +comme son maître, vit Hlother aux limites de la Gaule, près de +l'Océan; Waldebert, Chagnoald, Raganher, Odomar, qui devinrent plus +tard évêques de Meaux, de Lyon, de Noyon, de Térouane; Gallus, Magnus, +Theodorus, Wandregisil, Waldolen, Walerik, Bertewin, Mummolen, +Eberthram, qui fondèrent d'illustres monastères. + +Les temps étaient favorables à la propagation du christianisme. + +Parmi les familles les plus puissantes de la Gaule septentrionale, il +en était une dont les vastes domaines s'étendaient depuis le +Fleanderland et le pays de Térouane jusqu'aux bords de la Meuse, aux +limites de l'Austrasie et du pays des Frisons; le nom de Karlman ou +Karl y était héréditaire. Le berceau de cette famille semble avoir été +placé au milieu des colonies des Flamings: le nom qu'elle portait, +étranger à la langue franke, lui assigne également une origine +saxonne. A quelle époque avait-elle abordé sur nos rivages? Le fils de +Raganher l'y avait-il laissée dans sa fuite, afin qu'un jour elle +vengeât la mort du roi de Cambray sur les derniers successeurs de +Hlodwig? Y était-elle venue à une époque plus reculée? Carausius +(Karlos) ne serait-il point l'aïeul des Karlings? + +Les Karlman, ambitieux et pleins de génie, s'étaient mêlés aux +agitations de l'Austrasie, arène toujours ouverte aux invasions et aux +révolutions inopinées. Grégoire de Tours les montre associés à des +complots contre Brunhilde; le poëte Venantius Fortunatus trouvait dans +la traduction romaine de leur nom une vague révélation de leur +grandeur. + +Peppin, fils de Karlman, avait épousé Iduberge, issue d'une famille +aquitaine et sœur de Modoald, évêque de Trèves. Il était uni par une +étroite amitié à l'évêque de Metz, Arnulf, dont le fils Anségisil eut +plus tard pour femme Begge, fille de Peppin. L'an 622, Peppin et +Arnulf reçurent de Hlother la tutelle de son fils Dagbert qu'il avait +élevé à la royauté d'Austrasie. C'est ainsi que la Gaule méridionale +trouva dans le nord de puissants protecteurs pour ses missionnaires. + +L'Aquitain Amandus, disciple de saint Austrégisil, qui était le +successeur d'un Apollinaire sur le siége épiscopal de Bourges, s'était +rendu à Rome pour prier au tombeau des apôtres, lorsqu'il y crut +entendre la voix de saint Pierre qui lui ordonnait de retourner dans +la Gaule pour y prêcher la foi. Il obéit et se dirigea vers les +provinces septentrionales. Il visita d'abord celle de Sens; mais +bientôt il apprit «qu'il y avait au delà de l'Escaut un pays connu +sous le nom de _Gand_. Les habitants de ces lieux, accablés sous le +joug odieux du démon, oubliaient Dieu pour adorer des arbres et +construire des temples et des idoles. La férocité de cette nation ou +la situation de la contrée où elle vivait avait détourné tous les +prêtres d'y aller prêcher, et personne n'osait y annoncer la parole de +Dieu.» + +Amandus s'adressa à Riker, évêque de Noyon, dont le diocèse comprenait +le territoire de Gand, pour que le roi Dagbert, qui venait de +recueillir l'héritage de la Neustrie et avait conservé Peppin pour +_major domus_, accordât à ses efforts la protection de son autorité. + +«Qui pourrait raconter, continue l'hagiographe, les injures qu'il +souffrit pour le nom du Christ, et combien de fois il fut frappé par +les habitants de Gand, repoussé avec outrage par les femmes et les +cultivateurs des champs, et même précipité dans l'Escaut? Ses +compagnons l'abandonnèrent et le laissèrent seul; mais, persévérant +dans sa prédication, il cherchait de ses propres mains les aliments +nécessaires à sa vie, et rachetait un grand nombre de captifs auxquels +il donnait le baptême.» + +Amandus, un moment banni par Dagbert, ne tarda point à reprendre les +travaux de son apostolat. Il retourna aux bords de l'Escaut où il +termina le monastère de Gand, et en fonda un autre, également en +l'honneur de saint Pierre, sur le mont Blandinium. «Près de Gand +s'élève une admirable montagne dont le nom est Blandinium; elle +s'étend en longueur du nord au midi, en largeur de l'est à l'ouest: à +l'orient le fleuve qu'on nomme l'Escaut, et celui qu'on nomme la Lys à +l'occident, laissent leurs ondes fameuses s'égarer en méandres +sinueux. C'est la montagne de Dieu, la montagne fertile que Dieu a +choisie pour sa demeure et où il habitera éternellement.» + +Amandus appela dans ces monastères quelques clercs à la tête desquels +il plaça, en 636, l'abbé Florbert. + +Parmi les Karlings, il en était un qui avait conservé toute la féroce +énergie de sa race, de telle sorte que ceux qui écrivirent sa vie lui +ont donné le surnom d'_Allowin_ et l'épithète de _Prædo impiissimus_. +Il se nommait Adhilek et était fils d'Eiloph. Il ne put résister à +l'éloquente parole d'Amandus, et, s'étant rendu à Gand auprès de lui, +il le supplia de le recevoir au nombre de ses disciples, afin qu'à +jamais lié par la règle du cloître, il pût désormais repousser avec +plus de force les tentations de sa vie passée. Amandus le conduisit +dans l'église de Gand, et là, après avoir fait tomber sa barbe et sa +chevelure au pied de l'autel de Saint-Pierre, il l'admit dans la +milice chrétienne. Le farouche Allowin, devenu le doux Bavon, +s'empressa de renoncer à l'agitation du monde pour se cacher dans le +creux d'un hêtre dans les bois de Beyla. Tant qu'il y habita, les +larges rameaux de l'arbre séculaire restèrent constamment couverts de +feuillage et de fleurs. Bientôt, troublé par la foule qu'attirait la +renommée de ses vertus, Bavon chercha un autre asile au nord de Gand, +dans une épaisse forêt située au milieu des marais de Medmedung. Il +s'y construisit une cellule, et passa ainsi huit années vivant des +fruits des bois et se désaltérant aux ondes limpides d'un ruisseau. +Mais comme le peuple avait retrouvé la route de sa pieuse retraite, +il rentra au monastère de Gand, s'y creusa une grotte tellement +étroite, qu'il ne pouvait ni s'y coucher, ni s'y asseoir, et y expia, +dans les rigueurs de la pénitence la plus austère, les crimes et les +passions de ses premières années. Enfin, lorsqu'il sentit que le terme +de sa vie approchait, il fit appeler le prêtre Domlinus dont l'église +s'élevait dans la forêt de Thor. La route était longue et traversait +de vastes solitudes. Un ange eut soin, selon le récit des légendaires, +de conduire auprès de Bavon le vénérable anachorète qui lui ferma les +yeux. + +Tel fut l'éclat des vertus d'Adhilek que le monastère de Gand conserva +le nom de Saint-Bavon. + +Amandus mourut en 679 dans le monastère d'Elnone. Le souvenir de ses +vertus ne devait point s'éteindre. Il laissait après lui de durables +et nombreux monuments de son intrépide apostolat. A sa voix, les +filles des Karlings avaient prodigué leurs trésors pour construire des +monastères où elles cherchaient un refuge dans la paix du Seigneur. +Iduberge, veuve de Peppin, reçut le voile de la main d'Amandus. Sa +fille Gertrude fonda l'abbaye de Nivelles; Begge, sœur de Gertrude, +se retira, après la mort d'Anségisil, au monastère d'Andenne; +Amelberge, petite-fille de Karlman, fut mère de Reinhilde, +d'Ermelinde, de Gudule, de Pharaïlde, toutes vénérées comme saintes. +Bertile, autre nièce de Peppin, eut pour filles Waldetrude et +Aldegunde, dont la piété ne fut pas moins célèbre. Lorsque Aldegunde +entra au cloître, une colombe déposa sur son chaste front le voile +sans tache des vierges consacrées au Christ. Adeltrude vit en songe +les étoiles descendre du firmament pour l'inviter aux noces mystiques +que le ciel lui préparait. Il faut nommer aussi Madelberte, Riktrude, +Hlotsende, Gerberte, Adalsende, Eusébie, dans cette pieuse génération +des Karlings, que quelques années à peine séparent de Peppin le Bref +et de Karl le Grand. + +Tandis que la mission de l'Aquitain Amandus s'exerçait sur les rives +de l'Escaut et au nord de l'Austrasie, les disciples de saint Columban +catéchisaient les féroces populations du pays de Térouane, qui, depuis +la mort d'Antimund, étaient redevenues complètement idolâtres. Odomar +renversa à Térouane et à Boulogne le temple des idoles, et reçut d'un +noble nommé Adroald, qu'il avait admis parmi ses néophytes, le don du +domaine de Sithiu, situé sur l'Aa, qui comprenait des moulins, des +fermes, des forêts et des prés. Mummolen, Bertewin, Eberthram, +ignorant dans quel endroit ils construiraient un monastère, se +placèrent dans une nacelle et parcoururent, en chantant des psaumes, +le golfe de Sithiu. Ils répétaient le verset: _Hæc requies mea in +sæculum sæculi, hic habitabo quoniam elegi eam_, lorsque la barque +s'arrêta tout à coup, et abordant aussitôt sur la rive, ils y +fondèrent l'abbaye de Sithiu qui porta depuis le nom de +Saint-Bertewin. + +L'influence de la règle mystique de saint Columban s'était étendue +jusqu'aux ministres de Dagbert. Son trésorier Eligius, animé d'un zèle +extrême, avait établi des monastères à Limoges, à Bourges et à Paris, +lorsqu'il fut appelé par l'élection du peuple à l'évêché de Noyon. Il +semblait qu'un homme d'une si haute vertu fût nécessaire pour +gouverner un diocèse auquel appartenaient des peuples livrés aux +erreurs et aux superstitions du paganisme. + +Eligius se hâta de visiter les contrées confiées à son apostolat. +«Cependant les Flamings, les Anversois, les Frisons, les Suèves et +tous les peuples barbares qui habitent les bords de la mer, relégués +dans des contrées où personne n'avait jamais tracé le sillon de la +prédication, le reçurent d'abord avec haine et mépris; mais bientôt la +plus grande partie de ces nations cruelles, quittant ses idoles, se +convertit au vrai Dieu et se soumit au Christ: Eligius bravait les +fureurs des barbares, n'ayant d'autre bouclier que la puissance de la +foi... Ses travaux furent grands dans le Fleanderland; il lutta avec +un courage persévérant à Anvers; il convertit aussi un grand nombre de +Suèves; enfin, il renversa plusieurs temples profanes, et partout où +il rencontra le culte des idoles, il le détruisit complètement.» + +Eligius cherchait sans cesse à élever par sa douce éloquence l'esprit +de ces hommes violents et grossiers à l'amour de la vie céleste. Il +les exhortait à se réunir dans les églises, à fonder des monastères et +à servir Dieu par une vie sainte. Combien se hâtèrent de faire +pénitence, de distribuer leurs richesses aux pauvres, de donner la +liberté à leurs esclaves! Combien, arrachés aux erreurs des gentils +par le zèle d'Eligius, suivirent son exemple et embrassèrent la vie +monastique! Quelle foule nombreuse s'empressait aux solennités de +Pâques, lorsque sa main répandait les ondes sacrées du baptême! A la +multitude des enfants se mêlaient les vieillards aux membres +tremblants, au front chargé de rides, qui venaient recevoir la robe +blanche des néophytes et qui, prêts à quitter la vie bornée de +l'humanité, demandaient à Dieu une vie qui ne devait point finir. + +Voici quels étaient les discours qu'Eligius adressait au peuple pour +le détourner de ses superstitions: «Je vous exhorte à renoncer aux +coutumes sacriléges des païens, à ne plus honorer les devins, ni les +sorciers, ni les enchanteurs. N'observez plus les augures, ni les +diverses manières d'éternuer. Si vous voyagez, n'ayez plus égard au +chant des oiseaux. Qu'aucun chrétien ne considère quel jour de la +semaine il sort de sa maison, ni quel jour il y rentre, car Dieu a +créé tous les jours. Que personne ne se guide sur la lune pour +entreprendre un travail. Qu'aux kalendes de janvier personne ne +s'habille en vieille femme ou en jeune cerf, choses criminelles et +ridicules, n'apprête des repas pendant la nuit, ne cherche des +étrennes ou de longs banquets. Qu'aucun chrétien ne croie aux runes, +ni ne se guide par leurs caractères magiques. Qu'à la fête de saint +Jean ou aux autres solennités des saints, personne n'honore le +solstice, ni ne se livre à des danses, à des courses, à des jeux +coupables ou à des chœurs diaboliques. Que personne n'invoque la +puissance du démon, ni Neptune, ni Pluton, ni Diane, ni Minerve, ni +les génies. Que personne, hors des fêtes sacrées, n'honore le jour de +Jupiter en cessant tous les travaux, ni au mois de mai, ni en aucun +autre temps; que personne ne célèbre la fête des Chenilles, ni celle +des Souris, ni aucune autre fête, si ce n'est celle du Seigneur. +Qu'aucun chrétien n'allume des lampes, ni ne prononce des vœux dans +les temples, aux bords des fontaines, au pied de certains arbres, dans +les forêts ou dans les carrefours; que personne ne suspende des +amulettes au cou de l'homme ou des animaux; que personne ne fasse des +lustrations, ni ne compose des charmes avec des herbes, ni ne fasse +passer ses troupeaux par un arbre creux ou à travers une excavation +dans le sol pour les consacrer aux démons. Que les femmes ne se parent +point de colliers d'ambre, et qu'en tissant ou en teignant la toile +elles n'invoquent ni Minerve, ni aucune divinité funeste. Ne croyez ni +au destin, ni à la fortune, ni à aucune influence qui aurait présidé à +votre naissance. Ne placez point de simulacres de pieds à +l'embranchement des chemins. Ne poussez point de cris lorsque la lune +s'obscurcit; ne craignez point de commencer quelque ouvrage au temps +de la nouvelle lune. N'appelez point le soleil et la lune vos dieux, +et ne jurez point par eux. N'adorez ni le ciel, ni la terre, ni les +étoiles, ni aucune chose créée. Si le ciel est élevé, si la terre est +vaste, si les étoiles sont brillantes, combien plus grand et plus +éclatant est celui qui les a fait sortir du néant!» + +Faustinus, évêque de Noyon, avait condamné les superstitions qui +régnaient au nord de la Gaule. Un siècle après la prédication +d'Eligius, un concile, réuni au palais de Leptines près de Cambray, +s'occupa de nouveau des mêmes superstitions. En 743, les actes du +concile de Leptines rappellent à peine les simulacres de pieds +consacrés aux dieux lares et se taisent sur les orgies de Janus; mais +ils mentionnent le culte des forêts et des fontaines, les repas qui +avaient lieu sur la tombe des morts, l'antique usage d'entourer d'un +sillon les habitations récemment construites, les courses auxquelles +on prenait part les vêtements déchirés et pieds nus. Ils donnent le +nom de _Neod-Fyr_, aux feux de la Saint-Jean qu'on allumait par le +frottement de deux pièces de bois, et qui étaient destinés à faire +périr les chenilles. Ils nous font connaître que les peuples qui +étaient restés étrangers au christianisme n'avaient pas cessé de +croire que les femmes exerçaient un pouvoir surnaturel sur les régions +de la lune, et communiquaient un enthousiasme merveilleux au cœur des +hommes. + +Afin qu'au septième siècle rien ne manque aux splendeurs du +christianisme qui, pour emprunter le langage de saint Audoène, s'élève +comme un rayon lumineux au milieu des ténèbres de la barbarie, +d'autres missionnaires traversent la mer pour aborder sur nos rivages. +Les Scots Guthago et Gildo prêchent dans le pays où depuis fut bâtie +Oostkerke. Willebrod aborde dans l'île de Walachria où l'on adorait +Woden. Winnok et ses frères fondent un monastère sur le Scove-berg. +Enfin en 651, avec Folian, Kilian et Elie, paraît Liebwin, le plus +illustre des disciples de saint Augustinus. + +Si le vol d'un aigle révéla dans une vision à la mère d'Eligius la +sainteté de son fils, des signes non moins remarquables annoncèrent la +grandeur de Liebwin. On racontait qu'au moment où saint Augustinus le +baptisa, on vit une main éclatante sortir d'une colonne de lumière +pour le bénir. Un ange le conduisit, dit-on, par la main sans qu'il +eût besoin de navire, sans que le flot blanchît d'écume le bord de sa +tunique; car, à mesure qu'il marchait, les abîmes de l'Océan se +changeaient en de vastes prairies semées de lis et de roses. + +Liebwin arriva à Witsand, traversa le pays de Térouane, visita le +monastère de Saint-Bavon, puis il alla prêcher dans le Brakband. Tel +était le nom que portait la contrée, couverte de bois, qui s'étendait +entre l'Escaut et la Meuse. Une femme pauvre mais pieuse, nommée +Kraphaïlde, lui donna l'hospitalité au village d'Houthem. Ce pays, peu +éloigné de Gand, était, dit l'auteur de la vie de Liebwin, vaste, +plein de délices et fécondé par les bienfaits de Dieu. Le lait et le +miel, les moissons et les fruits y abondaient. Ses habitants étaient +d'une taille élevée, et se distinguaient par leur courage dans les +combats; mais ils s'abandonnaient au vol et au parjure, et on les +voyait, avides d'homicides, s'égorger les uns les autres. + +Au milieu des dangers qui l'entouraient, Liebwin se souvint de sa +jeunesse que la science avait instruite, que la poésie avait bercée de +ses rêves les plus doux. Les vers que de sa retraite d'Houthem il +adresse à l'abbé de Saint-Bavon, Florbert, semblent un dernier et +suave adieu aux riantes illusions de la vie, tracé par le confesseur +intrépide qui attend la mort. + +«Peuple impie du Brakband, pourquoi me poursuis-tu dans tes barbares +fureurs? Je te porte la paix, pourquoi me rends-tu la guerre?.. La +cruauté qui t'anime me présage un heureux triomphe et me promet la +palme du martyre... Houthem, pays coupable, pourquoi, malgré ta riche +agriculture, ne donnes-tu au Seigneur d'autres moissons que l'ortie et +l'ivraie?... Le modeste ruisseau qui abreuve mes lèvres fatiguées +s'échappe d'une faible source. Semblable à son onde humble et lente +est ma muse aujourd'hui. Jadis on louait en moi un poète; on disait +que, nourri aux fontaines de Castalie, je savais faire résonner le +vers dictéen sur ma lyre; mais mon âme est devenue triste: le doux +rhythme de la poésie ne lui sourit plus... Dieu est ma seule +espérance.» + +La palme du martyre ne manqua point aux généreux efforts de Liebwin. +Un jour le Christ lui apparut et lui dit: «Réjouis-toi, et que ton +courage ne s'ébranle point: je te recevrai aujourd'hui dans mon +royaume et tu y habiteras éternellement.» Liebwin réunit aussitôt ses +disciples, leur annonça qu'il allait les quitter, les bénit, les +embrassa en versant des larmes; puis, voulant répandre la parole de +Dieu jusqu'à la dernière heure de sa vie, il se dirigea vers le bourg +d'Essche, où il périt en la prêchant. + +Tandis que l'influence religieuse des Karlings protégeait le +développement du christianisme, que devenait leur pouvoir dans l'ordre +politique? Peppin, qui était _major domus_ sous Dagobert, conserva +sous Sigbert ces fonctions importantes, peu inférieures à la royauté +même. Simples officiers de la maison des rois au sixième siècle, les +maires du palais, à mesure que les princes franks s'humilient, +essayent de s'élever au rang de ces anciens chefs de la nation, non +moins puissants par l'autorité de leur courage que les rois par les +priviléges de leur naissance. On les désigne sous le nom de +_subreguli_, _unter-konings_, comme autrefois Sunnon, Markomir ou +Viomade. Dans le langage des historiens, diriger le palais signifie +gouverner la nation. C'est le maire du palais qui proclame les +résolutions adoptées au Champ de mars, et personne ne s'étonnera +bientôt de voir s'asseoir sur le trône celui qui, à la guerre et dans +les assemblées du peuple, est déjà le véritable chef de la nation. + +A l'époque de la mort de Peppin, la mairie de Neustrie était occupée +par Erkembald, dont le père avait épousé la Karlinge Gerberte, fille +de sainte Gertrude. Ses vastes domaines se trouvaient dans le +Fleanderland, sur les bords de la Lys, dans le Pevelois, l'Artois et +l'Oosterband. Au maire Erkembald, héritier d'une race sainte et +chrétien zélé, succède Eberwin, représentant énergique de ces peuples +exilés aux extrémités de la Neustrie, que le christianisme n'a pu +adoucir. Il renverse les monastères, opprime les amis des Karlings, +relève la Neustrie des temps anciens, et fait trembler l'Austrasie. +Implacable dans ses vengeances, redoutable par son courage, terrible +par la profondeur de ses desseins, il domine toute son époque par ses +haines et son sombre génie. Eberwin se souvient de Fredegund. + +Un complot s'était formé en Bourgogne et en Austrasie contre Eberwin, +qui succomba dans la lutte et fut enfermé au monastère de Luxeuil. +Liderik, fils d'Erkembald, prit alors possession de la mairie du +palais du roi Hildrik II; mais sa puissance fut de peu de durée. +Eberwin s'enfuit de Luxeuil dès qu'il a vu reparaître sa longue +chevelure. Il réunit ses amis de Neustrie, surprend le pont +Saint-Maxence, traverse l'Oise, et réduit Liderik à se retirer +précipitamment au nord de la Somme, vers ses domaines d'Artois ou de +Flandre; puis, lui proposant une entrevue dans le Ponthieu pour y +délibérer de la paix, il l'y fait assassiner. + +Liderik exerça-t-il sur les vastes contrées, couvertes de bois et de +marais, qui s'étendaient jusqu'aux rivages de la mer, l'autorité de +forestier? Si cette tradition ne s'appuie sur aucun témoignage ancien, +rien ne la rend invraisemblable; car, à la même époque, Maurontus, +neveu d'Erkembald, était forestier de Crécy. + +Eberwin, victorieux en Neustrie, attaqua les chefs de la race à +laquelle appartenait Liderik, les puissants Karlings du Brakband. Il +défit, en Champagne, l'armée du jeune Peppin d'Héristal; puis ayant +attiré Martin, neveu d'Anségisil, dans des embûches semblables à +celles où avait péri le fils d'Erkembald, il l'y immola par une +seconde trahison. Rien ne manquait à son triomphe, lorsqu'un Frank +dévoué à Peppin lui donna la mort. + +Pendant trente années, l'histoire reste obscure: chaos ténébreux d'où +doit sortir un nouveau monde. + +La grande lutte de la Neustrie et de l'Austrasie se réduit à des +querelles domestiques dans la maison des maires du palais. Warad, +successeur d'Eberwin en Neustrie, s'était allié à Peppin. Gislemar et +Berther, le premier, fils de Warad, l'autre, son gendre, prirent les +armes tour à tour pour usurper la mairie de Neustrie. Peppin vainquit +Berther à la bataille de Textry, où combattit, dit-on, près de lui +Burkhard, fils de Liderik. + +Peppin appartient au siècle d'Eberwin. Quoique petit-fils de saint +Peppin de Landen, il rappelle par sa féroce énergie les barbares aïeux +de Karlman. Il est l'auteur du martyre de l'évêque de Liége Landbert, +et conclut un traité avec Radbod, ce roi des Frisons qui préférait +d'aller rejoindre dans l'enfer d'autres rois, ses ancêtres, que de +partager le ciel des chrétiens avec quelques pauvres obscurs. Une +fille de Radbod épouse Grimoald, fils de Peppin, que son père a élevé +à la mairie de Neustrie. Cette alliance encourage la nation des +Frisons, indomptable et pleine d'audace comme toutes les autres races +saxonnes. Dès que Radbod apprend que Peppin, malade à Jupille, touche +à sa dernière heure, il se hâte de rompre tous les liens qui le +condamnaient à un honteux repos, et les sacrifiant à sa vengeance, il +fait assassiner son gendre Grimoald, en même temps qu'il réveille, aux +limites du pays des Franks, l'ancienne faction d'Eberwin, qui crée +Ragenfred maire de Neustrie, et étend ses conquêtes jusqu'à la Meuse. + +Cependant un fils de Peppin, qui porte le nom patronymique de Karl +(c'est Karl le Martel), se proclame maire en Austrasie. Radbod et +Ragenfred se préparent à le combattre. Radbod paraît le premier et +attaque les amis du fils de Peppin, qu'il réduit à fuir; mais à peine +les Frisons sont-ils rentrés dans leurs foyers, que Karl surprend à +Amblève les Neustriens de Ragenfred et disperse leur armée. Karl +s'illustre par une seconde victoire à la sanglante journée de Vincy et +s'avance jusqu'à Paris; puis, retournant vers le Rhin, il s'empare à +Cologne des trésors de Peppin d'Héristal, et court au delà du Weser +semer la terreur parmi les peuplades germaniques dont ses ennemis +espéraient le secours. Enfin, à la bataille de Soissons, il triomphe +de nouveau de la faction de Ragenfred, qu'Eudes, duc d'Aquitaine +appuie en vain et qui ne se relèvera plus. Karl consolide ces succès +par une admirable activité. Vainqueur des Suèves et des Boiowares, il +envahit l'Aquitaine et arrête, devant Poitiers, la cavalerie des +Sarrasins, qui, maîtres de l'Espagne, menaçaient la Gaule. Les Frisons +attaquaient la Neustrie septentrionale. Déjà, selon le récit de nos +chroniqueurs, ils avaient occupé tous les pays situés entre la Lys et +la mer. Karl les repousse, équipe une flotte pour conquérir leurs +îles, et réunit au royaume des Franks la West-Frise qui touchait à la +Flandre. + +Karl mourant divisa, après avoir pris l'avis des chefs franks, son +principat entre ses fils. L'aîné, Karlman, reçut l'Austrasie, +l'Allemagne et la Thoringie; le second, Peppin, la Neustrie, la +Bourgogne et la Provence; mais Karl, en réglant ce partage des +provinces de l'empire frank, ne put donner à ses successeurs une part +égale de génie. Peppin domina Karlman, l'entraîna avec lui partout où +il fallait combattre, et se montra le véritable chef des deux +principats, soit qu'il repoussât les Boiowares sur le Lech, soit qu'il +accablât les Gallo-Romains sur la Loire. Enfin, lorsque sur toutes les +frontières la paix eut été rétablie, les Franks apprirent que Karlman +abandonnait à son frère son autorité et son fils enfant, pour aller +habiter un cloître en Italie; et Peppin, ajoutent les _Annales_ +d'Éginhard, ajourna toutes les expéditions de cette année, pour +veiller à l'accomplissement des vœux de Karlman et préparer son +départ. + +Cependant plusieurs chefs Franks accompagnèrent Karlman. Un plus grand +nombre de Franks le suivirent à Rome et allèrent l'honorer comme leur +ancien seigneur. Peppin s'alarma et obtint que son frère se retirât +d'abord sur le Soracte et ensuite au mont Cassin; mais les amis de +Karlman espéraient qu'un jour viendrait où, de nouveau paré de sa +longue chevelure, il reparaîtrait au milieu d'eux. + +Peppin, appelé par l'élection de l'assemblée de Soissons à succéder à +Hildrik III qu'il avait relégué dans le monastère de Sithiu, reçut en +754 l'onction royale du pape Étienne et renonça à l'alliance des +peuples aussi cruels qu'impies de la Lombardie. Aistulf portait la +couronne des monarques Lombards. Il tira Karlman du cloître et +l'envoya en France pour qu'il rappelât à Peppin qu'un roi lombard +l'avait jadis adopté, selon l'usage des barbares, en coupant la +première mèche de sa chevelure. Aistulf, voyant cette tentative sans +résultat, forma de plus profonds desseins. S'associant à tous ceux +qu'écrasait le joug de Peppin, aux Aquitains comme aux Boiowares, il +appela en Italie les ambassadeurs de l'empereur d'Orient, afin qu'ils +prononçassent la réhabilitation de Karlman. Cependant Peppin triompha. +Le roi des Franks fit enfermer son frère dans un monastère de Vienne, +et se hâta de passer les Alpes pour vaincre les armées d'Aistulf. A +son retour, Karlman ne vivait plus. «Ses fils furent tondus,» dit +brièvement le seul chroniqueur qui ait jugé utile de rappeler les sort +de ces princes, petits-fils de Karl le Martel et cousins de Karl le +Grand. + +Peppin, premier roi des Franks de la dynastie des Karlings, renouvelle +le partage du dernier des maires du palais. L'aîné de ses fils, Karl, +reçoit toutes les provinces situées entre les Vosges, les Pyrénées et +la mer; l'autre Karlman, n'obtient que le domaine de l'infortuné frère +de Peppin, dont il porte le nom et dont il partagera la destinée. + +Karlman expire à vingt ans. Déjà des discordes de funeste présage ont +éclaté entre son frère et lui. Il ne doit qu'à sa fin prématurée +l'honneur de mourir roi. Sa veuve et ses enfants se réfugient en +Italie; mais Karl les y suit, les assiége dans Vérone et les contraint +à se livrer entre ses mains. L'histoire ne parlera plus des fils de +Karlman. + +Bernhard, frère de Peppin, vivait retiré au monastère de Saint-Gall. +Il avait trois fils et deux filles. Ses fils plaignirent le sort des +prisonniers de Vérone et furent réduits à réclamer l'asile du cloître +comme leur père, comme leurs sœurs, qui furent reléguées l'une au +monastère de Soissons, l'autre à Sainte-Radegunde de Poitiers. + +Ainsi a disparu successivement toute la postérité de Karl le Martel. +Karl résume en lui seul toutes les gloires du passé, toutes les +espérances de l'avenir. En vingt ans, il dirige vingt-deux expéditions +contre les Saxons, les Lombards, les Boiowares, les Huns et les +Slaves, les Aquitains et les Arabes de l'Espagne. L'Herman-Saül, +mystérieux palladium des tribus germaniques, a été renversé. La +Bavière et la Lombardie ont cessé d'être indépendantes. L'Espagne +obéit à Karl; les Anglo-Saxons le respectent; tout s'incline et se +tait devant lui: les traditions du droit antique de la dynastie des +Merwings comme les jalousies et les haines soulevées par une élévation +récente, les dissensions intérieures comme les menaces des nations +étrangères; et déjà le pape Léon l'attend à Rome pour le proclamer +empereur d'Occident. + + + + +LIVRE DEUXIÈME + +792-863. + + Le Fleanderland.--Les Flamings. + Le duc Angilbert et le forestier Liderik. + Invasions des Normands. + + +Quoique le nom de la Flandre remonte au delà du cinquième siècle, on +ne le retrouve point dans les écrits des derniers historiens romains +et c'est après le règne de Hlodwig qu'il paraît pour la première fois. +A cette époque reculée, il ne s'applique qu'aux rivages de la mer +situés entre les frontières des Gaules et la Frise, où des colonies +saxonnes étaient venues successivement s'établir. Le nom du +_Fleander-land_, celui de _Flamings_ que portent ses habitants, +appartiennent à la même langue et aux mêmes traditions; ils désignent +la terre des bannis, le sol où la conquête a donné aux pirates un port +pour leurs navires, une tente pour leurs compagnons et leurs captives. + +Salvien, peignant le caractère des nations septentrionales avait dit: +«Les Saxons sont cruels,» et l'histoire a confirmé ce témoignage. +Mille récits flétrissent leur barbarie; mais la rudesse de leurs +mœurs excluait les passions honteuses et la corruption: comme toutes +les générations filles du Nord, ils avaient horreur de la servitude et +aimaient la liberté plus que la vie; car si les hommes ne disposent +point de leur vie, leur liberté du moins est entre leurs mains. Ils +étaient chastes, fiers, intrépides, mais avides et portés aux larcins. +Lorsqu'ils se réjouissaient au milieu des flots de sang, ils croyaient +s'égaler aux héros et se préparer un délicieux breuvage dans les +salles du Walhalla; si, dans leurs luttes intestines, ils se +combattaient les uns les autres, homme contre homme, famille contre +famille, c'est que la vengeance était à leurs yeux le culte de la +piété filiale; s'ils recherchaient et respectaient le triomphe de la +force, c'est qu'ils considéraient le courage, la plus haute vertu +qu'ils connussent, comme un don des dieux et le signe de leur +protection. + +Les Flamings eurent-ils des chefs, des rois de mer? Retrouve-t-on +parmi eux les trois classes constitutives des sociétés septentrionales, +le _iarl_, le _karl_ et le _trœlle_, c'est-à-dire les _Ethelings_, +les _Frilings_ et les _Lazte_? Une profonde incertitude règne à cet +égard; toutefois, il est probable qu'à une époque où les flottes +saxonnes menaçaient la Bretagne, la Gaule et l'Ibérie, les seekongars +les plus redoutables poursuivirent sur d'autres rivages leurs +aventureuses expéditions, entraînant avec eux les iarls non moins +ambitieux. Si le Fleanderland ne posséda ni iarls ni seekongars, +l'existence des karls saxons y a laissé des traces importantes. Le +karl, tour à tour guerrier pendant la guerre et laboureur pendant la +paix, associait à la fois le travail et la gloire à la liberté. Dans +ces siècles où le monde romain ne connaissait que le citoyen oisif et +l'esclave attaché à la glèbe, il appartenait aux peuples du Nord, +appelés par une mission providentielle à renouveler la face de la +société, de réhabiliter les arts utiles, et de placer à côté de l'épée +qui frappe et détruit, le soc de la charrue qui ne déchire la terre +que pour la féconder. + +C'est avec le même sentiment d'admiration qu'en pénétrant au milieu de +ces tribus, nous y découvrons une noble et touchante fraternité qui +s'est fortifiée au milieu des périls et des tempêtes. Sur les côtes +sablonneuses du Fleanderland comme au bord des torrents de la +Scandinavie, on vit sans doute les Flamings se réunir fréquemment pour +déposer dans le trésor commun le denier destiné à soulager les misères +et les infortunes de chacun de leurs frères: de là le nom de _gilde_ +que portaient ces associations. Leurs banquets étaient tumultueux +comme ceux des Germains de Tacite: armés du scharm-sax et de la massue +de Thor, ils faisaient circuler à la ronde de larges coupes auxquelles +ils donnaient le nom de _minne_, parfois appliqué à leurs assemblées +mêmes. On vidait la première en l'honneur d'Odin pour obtenir la +victoire; puis, après les coupes de Niord et de Freya, venait celle +qui était consacrée à rappeler le souvenir des héros et des braves +morts en combattant. Dans ces réunions solennelles, on délibérait sur +les questions les plus importantes et l'on choisissait les chefs de la +gilde investis de l'autorité supérieure. Tous les convives +s'engageaient par les mêmes serments les uns vis-à-vis des autres, en +se promettant un mutuel appui. + +Karl le Grand, héritier du principat de Karl le Martel et de la +royauté de Peppin le Bref, avait fondé un empire; son autorité avait +atteint les dernières limites de la puissance, et lorsqu'au milieu des +assemblées du Champ de mai il dictait les capitulaires destinés à +former la loi suprême de tous les pays soumis à sa domination, il ne +pouvait permettre que d'autres assemblées, le plus souvent +séditieuses, cherchassent à entraver ce vaste mouvement de +centralisation et d'unité. + +En 779, Karl fit publier une loi conçue en ces termes: «Que personne +n'ait l'audace de prêter ces serments par lesquels on a coutume de +s'associer dans les gildes. Quelles que soient les conventions qui +aient été faites, que personne ne se lie par des serments au sujet de +la contribution pécuniaire pour les cas de naufrage et d'incendie.» + +Cette défense devait surtout rencontrer une résistance opiniâtre parmi +les tribus de Fleanderland, où la gilde semble avoir tenu lieu de tout +autre lien social. Les Flamings du huitième siècle étaient restés tels +que ceux que saint Amandus et saint Eligius avaient visités tour à +tour: «Vers les limites de la Gaule, au bord de la mer de Bretagne, +écrit l'auteur de la _Vie de saint Folkwin_, habite un peuple peu +nombreux mais redoutable. Ses mœurs sont féroces, et il préfère les +armes à la raison. Rien n'est plus difficile que de soumettre sa +barbarie indomptable et sa tendance continue vers le mal.» L'évêque +Halitgar, qui vivait dans les premières années du neuvième siècle, +s'exprime à peu près dans les mêmes termes. + +Il est intéressant d'examiner comment, en présence d'une résistance +aussi vive, s'exerçait l'autorité de Karl le Grand et quel était à +cette époque le gouvernement de la Flandre. + +L'un des hommes les plus illustres du huitième siècle, Angilbert, +avait reçu de Karl, dont il avait épousé la fille, le duché de la +France maritime. Les chroniques flamandes rapportent de plus que Karl +le Grand créa en 792 un forestier de Flandre, afin que ses ordres +fussent sévèrement exécutés. Elles le nomment _Liderik_, mais elles ne +s'accordent point sur son histoire. Quelques historiens racontent +qu'une princesse luisitanienne lui avait donné le jour à Lisbonne et +que, fuyant la cruauté des Sarrasins, il s'était réfugié dans le camp +de Karl le Martel. Une autre opinion, plus sage, plus conforme à la +vérité historique, lui attribue le domaine d'Harlebeke et place parmi +ses aïeux Liderik, fils d'Erkembald. Depuis longtemps l'autorité de +forestier était héréditaire parmi les ancêtres de Liderik. La famille +d'Erkembald, devenue la plus puissante de la Neustrie par l'émigration +des chefs de la maison des Karlings dont elle était issue, avait +continué à y représenter leur influence. Conquise au christianisme par +l'Aquitaine sainte Riktrude, comme celle de saint Peppin de Landen +l'avait été par l'Aquitaine Iduberge, elle favorise également le +progrès des idées religieuses. C'est à sa générosité et à sa +protection qu'on doit les monastères de Marchiennes et de +Saint-Riquier, les travaux apostoliques de saint Fursæus, de saint +Madelgisil, de saint Vulgan, de saint Adalgise. + +Entre la forêt de Crécy, jadis gouvernée par Maurontus, qui s'étend de +la Lys jusqu'à la Somme, et la vaste forêt des bords de l'Escaut +confiée quelques années plus tard au forestier Theodrik, le +Skeldeholt, que borne le Wasda, c'est-à-dire _le pays des vertes +prairies_, se place la forêt de la Lys, le Lisgaauw, dont le centre +paraît avoir été le château d'Harlebeke. + +Que l'institution des forêts soit une tradition germanique ou bien une +imitation romaine, c'est ce qu'il est impossible de déterminer. Les +empereurs romains possédaient des forêts impériales dirigées par des +fonctionnaires spéciaux, les _procuratores saltuum rei dominicæ_. Les +empereurs franks emploient la même désignation: _silvæ dominicæ_, +_forestes dominicæ_. La possession des _forests_ était le privilége +des rois et il n'était point permis d'en établir sans leur +consentement. «Nous voulons, porte un capitulaire de l'an 800, que nos +forêts soient bien surveillées. Nos forestiers garderont avec soin les +bêtes sauvages qui s'y trouvent, et ils entretiendront des faucons et +des éperviers pour notre usage.» On lit également dans les +capitulaires que les forestiers sont chargés de recueillir le cens qui +se paye à l'empereur; ils nous apprennent aussi que les forestiers +poursuivaient les serfs rebelles ou fugitifs, et, à ce titre, il ne +serait point étonnant que leur juridiction se fût étendue sur les +tribus tumultueuses des Flamings. + +Les historiens de la Flandre qui n'ont tenu aucun compte de +l'établissement des colonies saxonnes sur nos rivages, ont toutefois +conservé un vague écho des querelles des forestiers de Karl le Grand +et des peuples redoutables qu'ils étaient chargés de contenir: «J'ai +lu quelque part, dit Meyer, que Liderik repoussa de la Flandre une +certaine race d'hommes.»--«Liderik, ajoute Despars, ne cessa de +réprimer les brigands, assassins et autres malfaiteurs, qui tenaient +presque tout le pays en leur pouvoir. Leurs cruelles dévastations se +ralentirent à l'arrivée de Liderik; mais, quels que fussent ses +efforts, il ne put atteindre leurs chefs, car, dès qu'ils avaient +terminé leurs excursions et exécuté leurs sanglantes entreprises, ils +se réfugiaient dans de vastes forêts.» + +Les colonies saxonnes, placées près de l'Océan aux limites de l'empire +frank, vis-à-vis de l'Angleterre conquise par les seekongars, +semblaient appeler d'autres invasions. Les Danes ne cessaient de +parcourir les mers sur leurs légers esquifs, dévastant tour à tour +tous les rivages où les jetaient les tempêtes. Eginhard raconte que, +la première année du neuvième siècle, Karl quitta son palais d'Aix +pour aller visiter les pays menacés par leurs débarquements, qu'il +voulait désormais prévenir. Cependant dix ans plus tard, le Dane +Godfried, suivi de deux cents navires, abordait de nouveau en Frise, y +levait des tributs et se vantait d'entrer triomphant à Aix. Afin que +ces tentatives ne se renouvelassent plus, Karl ordonna que dans tous +les ports et à l'embouchure de tous les fleuves des flottes fussent +sans cesse prêtes à combattre les Danes, déjà plus connus sous le nom +d'_hommes du Nord_ ou _Normands_, et il se rendit lui-même l'année +suivante à Boulogne, puis à Gand sur les bords de l'Escaut, pour +inspecter les vaisseaux destinés à repousser les pirates. + +Deux petits-fils de Karl le Martel, nés dans le domaine d'Huysse près +d'Audenarde, Adhalard et Wala, ont quitté le cloître et dominent les +derniers jours de la vie de Karl le Grand; ils favorisent les +prétentions de Bernhard, petit-fils de l'empereur, dont le père se +nommait Karlman, et obtiennent qu'il soit envoyé en Italie avec le +titre de roi. On craignait même qu'ils ne tentassent quelque rébellion +en son nom, lorsque Lodwig le Pieux succéda à son père le 28 janvier +814. + +Lodwig était le troisième fils de Karl le Grand. Ses frères, Karl et +Peppin, étaient morts avant lui. S'ils avaient vécu, il aurait sans +doute été relégué dans quelque monastère, et il semble qu'ayant +accepté d'avance avec une complète résignation le sort qui +l'attendait, il ne soit plus parvenu, lors de son élévation imprévue à +l'empire, à se dérober à l'influence des premières impressions de sa +vie. «Il était, dit Thégan, d'une stature médiocre, mais fort érudit +dans les langues grecque et latine. Il connaissait fort bien le sens +moral, spirituel et mystique des Écritures; mais il méprisait les +poésies des païens qu'il avait apprises pendant sa jeunesse, et ne +voulait ni les lire, ni les entendre, ni permettre qu'on les +enseignât. Tous les jours, il allait prier dans l'église et il y +restait longtemps agenouillé, le front humblement incliné jusqu'à +terre. Sa générosité était si grande qu'il donna à ses fidèles tous +les domaines royaux de son père, de son aïeul et de son trisaïeul, +pour qu'ils les convertissent en possessions perpétuelles. Il n'éleva +jamais la voix pour rire. Il agissait avec prudence; mais, sans cesse +occupé de ses lectures et du chant des psaumes, il se laissait trop +diriger par ses conseillers.» + +Le faible Lodwig se tourne du côté de la Germanie, parce que sa +position est la plus menaçante. La première assemblée du peuple qu'il +convoque se tient au delà du Rhin. Il protége les Saxons et les Danes +de Frise. «Quelques-uns pensaient, raconte un historien, qu'il +agissait imprudemment, et disaient que ces nations, accoutumées à +leurs mœurs féroces, devaient être retenues sous le joug; mais +l'empereur croyait qu'il se les attacherait plus étroitement en les +comblant de ses bienfaits.» + +En 817, dans une assemblée générale tenue à Aix, Lodwig institue son +fils Lother son successeur à l'empire, malgré les vaines protestations +de Lodwig et de Peppin, frères de Lother. L'ami d'Adhalard et de Wala, +le roi Bernhard, se révolta le premier, soutenu par les Lombards; mais +lorsqu'il vit que l'empereur réunissait une armée immense pour passer +les Alpes, il vint lui-même, comme le frère de Peppin le Bref au +huitième siècle, offrir la paix à Lodwig et se remettre entre ses +mains. Lodwig, sans respect pour les lois de l'hospitalité jadis si +sacrées pour les peuples barbares, permit qu'on crevât les yeux à +Bernhard, qui mourut le troisième jour après ce douloureux supplice. +Drogon, Hug, Theodrik, frères de Lodwig, qui paraissent ne pas avoir +été étrangers à la rébellion du roi d'Italie, furent rasés. L'un de +ces fils de Karl le Grand devint abbé du monastère de Sithiu, où leur +aïeul avait relégué le dernier héritier de Hlodwig. + +Lorsque Lodwig épouse Judith, fille du comte Welf, qui lui donne +bientôt un fils nommé Karl, on voit éclater de nouvelles dissensions. +La Carniole s'agite; les Sarrasins prennent les armes. Lodwig le Pieux +croit apercevoir dans ces calamités la main de Dieu qui venge la mort +cruelle de Bernhard. Il met un terme à l'exil d'Adhalard et de Wala; +il demande à se réconcilier avec ses frères; puis, à l'assemblée +d'Attigny, il se soumet volontairement à une pénitence publique. +Lother se rend en Italie où Wala l'accompagne. Peppin va régner en +Aquitaine. Lodwig, plus jeune que ses frères, obtient plus tard le +royaume des Boiowares. + +Pendant ces années tristes et agitées, les Normands avaient reparu. +Dès le commencement de son règne, Lodwig le Pieux avait fait garder +les rivages de l'Océan. En 820, treize vaisseaux danes abordèrent en +Flandre. Après y avoir brûlé quelques chaumières et enlevé quelques +troupeaux, les Normands allèrent menacer les bords de la Seine et +piller l'Aquitaine. Les markgrafs ne s'occupaient plus que des soins +de la guerre. Moins opprimées sous le joug et sentant peut-être +davantage la nécessité de leur propre défense, les populations +d'origine saxonne profitaient de l'affaiblissement de l'autorité +supérieure pour se réunir en gildes, malgré les défenses de Karl le +Grand. Un capitulaire de l'empereur Lodwig rappelle cette situation; +il est conçu en ces termes: «Nous voulons que les comtes choisis pour +défendre le rivage de la mer, qui résident dans leurs districts, ne +puissent pas s'abstenir, à cause de leur charge, de rendre la justice, +mais qu'ils le fassent avec le concours des échevins. Nous voulons que +nos _missi_ ordonnent à ceux qui possèdent des serfs dans la Flandre +et dans le Mempiscus, de réprimer leurs associations, et qu'ils +sachent qu'ils devront payer une amende de soixante sous, si leurs +serfs osent former de semblables associations.» + +Les monastères de l'Escaut et de la Lys avaient recouvré, au temps de +la pénitence de Lodwig, leur influence et leur pouvoir. Au moment où +ils donnaient saint Ansker à l'Europe chrétienne, Eginhard devenait +leur hôte et leur protecteur. Ansker appartenait à la race saxonne du +Fleanderland. Wala, qui, par sa mère, n'y était peut-être pas +étranger, l'aimait, et vanta sa science et son zèle à l'empereur. Un +roi des Danes venait de recevoir le baptême à Mayence. Ansker réclama +la périlleuse mission de l'accompagner et de poursuivre, au delà des +mers du Nord, l'œuvre de l'apostolat chrétien. Il prêcha avec succès +en Suède, et fonda à Hambourg la métropole de l'Église septentrionale. +S'il était permis d'ajouter foi à des documents anciens quoique d'une +authenticité douteuse, Ansker aurait connu des pays que les glaces et +les tempêtes couvraient d'un voile mystérieux: l'Islande, les îles +Feroé, le Groenland et peut-être l'Amérique. Lodwig avait donné à +Ansker le monastère de Thorholt, situé dans le pays où il était né. +C'est là qu'il envoyait les enfants slaves ou danes qu'il parvenait à +racheter de l'esclavage, afin que de cette pieuse école sortissent +d'autres missionnaires. Quelquefois Ansker, retournant dans sa patrie, +allait les visiter; et un jour, comme il remarquait aux portes de +l'église de Thorholt un enfant dont les traits respiraient une noble +gravité, il l'appela à lui. Cet enfant, qui se nommait Rembert, +s'associa plus tard à tous les dangers que brava Ansker et fut son +successeur à l'archevêché de Hambourg. + +Après Wala, personne n'occupait auprès de Lodwig le Pieux une position +plus élevée qu'Eginhard. L'illustre historien de la vie de Karl le +Grand reçut en 826 les abbayes de Gand et de Blandinium, et obtint que +l'empereur confirmât leurs immunités et étendît leurs priviléges. +Eginhard fit reconstruire le monastère de Gand qui avait été détruit +par un incendie, et s'y retira en 830 afin, comme il le dit dans une +de ses lettres, d'implorer le secours du ciel lorsqu'il n'y avait plus +rien à espérer de la terre. + +De nouvelles discordes agitaient l'empire des Franks. Lother et Peppin +avaient pris les armes contre leur père. L'influence des nations +germaniques sauva l'empereur. Wala fut réduit à rentrer au cloître. +Bientôt une nouvelle rébellion éclata. Lodwig le Pieux, trahi par ses +leudes au Champ du Mensonge, fut déposé à Soissons, mais il recouvra +bientôt son autorité. Au moment où il quittait ses vêtements de deuil +pour reprendre les insignes impériaux, une violente tempête dont les +ravages avaient été affreux sembla tout à coup se calmer. Les Franks, +toujours superstitieux et un instant rassurés par ce phénomène +d'heureux présage, s'abandonnèrent à de nouvelles terreurs lorsqu'en +837 ils virent s'élever dans les airs une comète aux lugubres clartés. +«Ce signe, s'écria tristement Lodwig, annonce un changement de règne +et ma mort!» Et il prépara tout pour sa fin. Il divisa l'empire entre +Lother, à qui il avait pardonné, et Karl, fils de Judith. Lother reçut +les contrées germaniques. Le royaume de Karl devait s'étendre du Rhin +à la Seine. Parmi les pays qui en faisaient partie se trouvaient +l'Ardenne, la Hesbaye, le Brakband, la Flandre, le Mempiscus, le +Hainaut, l'Oosterband, ou frontière orientale de la Neustrie, +Térouane, Boulogne, Quentovic, Cambray et le Vermandois. + +Lodwig, fils de l'empereur Lodwig le Pieux, n'avait point cessé de +combattre son père. Non moins terribles que ces discordes civiles, les +invasions des Normands semaient la terreur sur toutes les frontières +maritimes. On racontait qu'un saint prêtre avait eu une vision dans +laquelle une voix lui disait: «Pendant trois jours et trois nuits un +épais nuage couvrira la terre, et aussitôt après les païens viendront +avec un nombre immense de navires et détruiront, par la flamme et le +fer, les chrétiens et les contrées qu'ils habitent.» Au neuvième +siècle, en annonçant des malheurs, il était facile d'être prophète. +Les Normands ne tardent point en effet à dévaster la Frise, où +l'Océan, s'associant à leurs fureurs, engloutit plus de deux mille +habitations. En 837, une de leurs flottes brûle le château d'Anvers et +ils envahissent l'île de Walcheren, où deux grafs périssent sous leurs +coups. Après avoir pillé les bords de l'Escaut, ils se dirigent vers +la Seine et menacent Rouen. «Malheur à moi, répétait l'empereur +Lodwig, malheur à moi dont la vie s'achève au milieu de ces +calamités!» Plein de ces tristes images et poursuivi par les souvenirs +de l'ingratitude de ses fils, il expira en traversant le Rhin. L'île +solitaire et à demi cachée par les larges eaux du fleuve qui reçut le +dernier soupir de Lodwig le Pieux était située au pied de la colline +où s'élevait le splendide et majestueux palais qui avait vu naître +Karl le Grand. Que de grandeurs et d'infortunes resserrées dans cette +vallée! Quel abîme entre ce berceau et cette tombe! + +Les discordes qui avaient ensanglanté le règne de Lodwig n'étaient +point des querelles personnelles. Derrière ses fils marchaient la +Bavière, la Provence, l'Aquitaine. Sigebert de Gemblours remarque que +Lodwig, en favorisant l'influence germanique, lui assura une +prééminence qu'elle conserva longtemps. Sous le règne de Karl, fils +de Lodwig, la célèbre bataille de Fontenay ne fut que la manifestation +sanglante de ces luttes anciennes. «Dans ce combat, dit l'annaliste de +Metz, les forces des Franks furent tellement affaiblies, leur courage +si vanté fut tellement abattu, que loin d'étendre désormais leurs +frontières ils ne purent même plus les défendre.» + +On voit les rois franks, ne trouvant plus de peuple de leur race assez +redoutable pour les protéger, recourir tour à tour aux divers éléments +qui les environnent. Lodwig était soutenu par la Germanie. Karl, qui +fut surnommé le Chauve parce que la nature lui avait refusé le signe +extérieur de la royauté, s'appuya sur l'Eglise de Neustrie avant de se +confier aux comtes des bords de la Loire. + +A la fin du neuvième siècle, l'Eglise de Neustrie conserve ses +puissants évêques et ses riches abbés. De son sein est sorti Hincmar, +qui occupe le siége archiépiscopal de Reims, l'homme le plus illustre +de ce siècle par l'austère autorité de son génie. Né près de Boulogne +aux limites du Fleanderland, il est moins sévère pour la gilde que +Karl le Grand et Lodwig le Pieux. S'il défend les banquets où +l'ivresse et le désordre éveillent les haines et provoquent les luttes +sanglantes, il autorise les eulogies où l'on prend un peu de pain et +de vin en signe de fraternité; il consent même à approuver les +associations qu'on nomme gildes (_geldoniæ_), pourvu que rien n'y +blesse ni l'ordre, ni la raison. Karl le Chauve oublia trop tôt les +conseils d'Hincmar. On le vit piller les trésors des églises et +s'emparer des grandes abbayes de Saint-Denis, de Saint-Quentin, de +Saint-Vaast. Il priva même le pieux archevêque de Hambourg Ansker du +monastère de Thorholt, qui fut donné au graf Reginher. L'école que le +saint apôtre du Nord y avait établie fut détruite, et, dans les +contrées lointaines où il remplissait sa périlleuse mission, il fut +réduit à une pauvreté si grande que tous ceux qui l'accompagnaient +l'abandonnèrent. Enfin le fils de Lodwig et de Judith mit le comble à +ces persécutions, en frappant celui qui, tant de fois, l'avait soutenu +par sa sagesse. Le siége archiépiscopal de Reims perdit la primatie +des Gaules, et Hincmar fut relégué au monastère de Saint-Bertin, où il +devint l'historien d'une époque qu'il honorait par des vertus si rares +dans ce temps. + +Les monastères de la Neustrie septentrionale qui, au commencement du +huitième siècle, avait reçu les Ursmar, les Foilan, les Etton, les +Madelgher, conservaient seuls encore quelque éclat sous le règne de +Karl le Chauve. Auprès des noms à jamais fameux d'Hincmar, d'Ansker, +d'Eginhard, viennent se placer ceux des moines Milon, Hucbald et +Grimbald. + +Milon appartenait à l'abbaye d'Elnone, fondée par saint Amandus. Il +avait suivi à l'école de Saint-Vaast d'Arras les leçons d'Haimin, qui +était disciple d'Alcwin. Karl le Chauve, au temps de la puissance +d'Hincmar, lui avait confié l'éducation de deux de ses fils, Peppin et +Drogon, ce qui engagea un grand nombre de nobles franks à envoyer +aussi leurs enfants près de lui. Peppin et Drogon moururent jeunes et +furent ensevelis dans l'abbaye d'Elnone. Milon fit pour eux une +touchante épitaphe: «O roi Karl! ô notre père! si vous daignez visiter +notre tombe, ne gémissez point sur notre mort. Portés de la terre dans +des régions heureuses, nous jouissons avec les saints d'un repos +éternel. O notre père! souvenez-vous de nous et soyez heureux!» Milon +n'était pas seulement poète, il se distingua aussi par sa science. On +écrivit sur son tombeau: «Sous cette pierre repose Milon, poète et +philosophe, qui composa en vers harmonieux un livre sur la sobriété, +et écrivit avec art la vie de saint Amandus.» + +Hucbald, neveu de Milon, autre moine d'Elnone, releva les lettres dans +l'Eglise de Reims et créa à Paris, avec Remigius d'Auxerre, cette +célèbre école publique qui devint plus tard l'université de Paris. + +Grimbald était encore fort jeune lorsqu'il entra au monastère de +Saint-Bertin. Le roi de Wessex, Alfred, qui l'avait vu en se rendant à +Rome, voulut ranimer dans ses Etats la science qui y était éteinte. Il +envoya une solennelle ambassade à Grimbald pour l'engager à venir +habiter l'Angleterre, alla lui-même au-devant de lui pour le recevoir, +et le pria de lui enseigner la langue latine, honneur qu'il partagea +avec Asser, Plegmund et Jean l'Erigène. Vers l'époque où Hucbald +établissait l'école de Paris, Grimbald fondait en Angleterre une autre +école qui fut depuis l'université d'Oxford. + +Vers ce temps, l'abbaye de Saint-Riquier possédait une belle +bibliothèque. On y remarquait la Rhétorique de Cicéron, les Eglogues +de Virgile, les œuvres de Pline le Jeune, et les poëmes d'Homère, +auxquels étaient joints ceux de Darès le Phrygien et de Dictys de +Crète. Celle du comte Eberhard, fondateur du monastère de Cysoing, +comprenait plus de cinquante ouvrages, parmi lesquels se trouvaient +le recueil des lois des Franks, la Cité de Dieu de saint Augustin, les +sept livres d'Orose, la vie de saint Martin et les œuvres d'Alcwin. + +La science, tradition expirante de la glorieuse domination de Karl le +Grand, lui avait survécu de quelques années. C'était le dernier rayon +d'une lumière qui avait déjà disparu. Bientôt il s'évanouit et tout +devint ténèbres. + +«Hlother, dit Nithard, craignait que son peuple ne l'abandonnât, et +cherchait des secours partout et de quelque manière qu'il en pût +trouver. Il appela les Normands à son aide, et, soumettant à leur +autorité une partie des nations chrétiennes, il leur permit de piller +toutes les autres.» + +Les dévastations des Normands effacèrent le souvenir de ce que leurs +invasions précédentes avaient offert de plus affreux. De nombreuses +troupes de loups les suivaient, attirées par l'appât du carnage: une +prophétesse de Germanie annonçait la fin du monde. En 845, les +Normands ravagèrent les bords de la Seine et livrèrent aux flammes le +monastère de Sithiu. Dès qu'ils se furent éloignés, les moines de +Gand, pleins de terreur, se hâtèrent de fuir à Laon, après avoir +déposé leurs châsses et leurs reliques dans le sanctuaire de +Saint-Omer, qui était entouré d'une forte muraille et défendu par des +tours. Elles y restèrent quarante années. + +Cinq années après, les Normands paraissent de nouveau sur les côtes de +la France. Ils pillent le Mempiscus et le pays de Térouane. D'autres +Normands, abordant en Frise, s'avancent vers l'Escaut, incendient les +monastères de Blandinium, de Tronchiennes et de Saint-Bavon, et +poursuivent leur marche vers Beauvais. L'année suivante, une de leurs +flottes, composée de deux cent cinquante-deux navires, dévaste le +rivage de la Frise. Un chef normand, Godfried, fils de ce roi des +Danes qu'Ansker avait jadis accompagné dans le Nord, s'établit aux +bords de l'Escaut. Karl réunit une armée pour le combattre; mais, +arrivé près de l'Escaut, il négocie et confirme aux chefs normands +Godfried et Rorik leurs conquêtes, à condition qu'ils le reconnaîtront +pour roi par la vaine cérémonie de l'hommage. + +Karl le Chauve multiplie les capitulaires. Son empire est divisé en +douze districts que parcourent de nombreux _missi_. Le troisième, dont +les _missi_ sont l'évêque Immon, l'abbé Adhalard, Waltcaud et +Odelrik, comprend Noyon, le Vermandois, l'Artois, Courtray, la +Flandre et le comté d'Engelram. Toutes ces tentatives restent +stériles. Les Normands continuent leurs invasions. En 853, ils brûlent +Saint-Martin de Tours et remontent la Loire jusqu'à Orléans. En 857, +ils se montrent sur la Seine et s'emparent de Paris, qu'ils livrent +aux flammes. En 859, ils saccagent les rives de l'Escaut et de la +Somme, pillent Amiens et arrivent à Noyon, où l'un des _missi_, +l'évêque Immon, est pris et mis à mort. En 861, ils parcourent le pays +de Térouane et dévastent pour la seconde fois le monastère de Sithiu. +Humfried, évêque de Térouane, voulait renoncer au périlleux honneur de +l'épiscopat. Le pape Nicolas lui écrivit: «S'il n'est point permis au +pilote d'abandonner son navire pendant le calme, combien ne serait-il +point plus coupable de le faire pendant la tempête!» + +Cependant les Normands étendaient leurs conquêtes et marchaient de +victoire en victoire. Karl le Chauve, ne pouvant assurer le repos de +son royaume par le fer, l'acheta avec de l'or. Les Normands promirent +de ne plus piller, et leur duc Weeland reçut cinq ou six mille livres +d'argent, beaucoup de blé et de nombreux troupeaux. + +Parmi les chefs normands qui s'illustrèrent par leurs aventureuses +expéditions, il n'y en eut point de plus intrépide que Regnar Lodbrog. +Son fameux chant de mort, au milieu des serpents auxquels le livra le +Northumbre Ella, retrace ses excursions en Flandre: + +«J'étais encore jeune lorsque avec mes guerriers je me dirigeai à +l'est du Sund. Les oiseaux de proie reçurent une abondante nourriture. +La mer s'enfla du sang des morts. Nous avons frappé avec le glaive! + +«J'avais 20 ans quand nous nous élançâmes au loin dans les combats. Le +fer gémissait sur les cuirasses; la hache brisait les boucliers. Nous +avons frappé avec le glaive! + +«Devant l'île de Bornholm, nous couvrîmes le rivage de cadavres. Les +nuages de la grêle déchiraient les armures; l'arc lançait le fer. Nous +avons frappé avec le glaive! + +«Dans le royaume des Flamings, nous ne triomphâmes qu'après avoir vu +tomber le roi Freyr. L'aiguillon sanglant de la blessure perça +l'armure brillante de Hœgne. Les vierges pleurèrent sur le combat du +matin et les loups furent amplement rassasiés. Nous avons frappé avec +le glaive!» + +Où est la tombe du roi Freyr? que devinrent les armes brillantes de +Hœgne, sa longue épée, sa hache de pierre et son anneau d'or? Rien ne +rappelle leurs noms sur les rivages de la Flandre: les pirates du Nord +avaient laissé aux ruines des cités qu'ils ravageaient le soin de +raconter leur passage et leurs vengeances. + + + + +LIVRE TROISIÈME. + +863-989. + + Baldwin Bras de Fer, premier comte de Flandre. + Baldwin le Chauve. Arnulf le Grand. + Baldwin le Jeune. Arnulf le Jeune. + Guerres civiles et étrangères. Désastres et discordes. + + +Les mêmes symptômes d'abaissement et de décadence étaient communs à +l'empire frank et aux princes qui le gouvernaient: les divisions +privées ne contribuaient que trop à favoriser les progrès de +l'anarchie publique. + +Karl le Chauve avait trois fils. L'un d'eux, qui s'appelait Karl comme +lui, périt dans une querelle avec un noble frank. Le second éveilla +par son ambition les soupçons de son père, qui le fit enfermer dans un +monastère et priver de la vue. Mais ce cruel châtiment n'empêcha point +le troisième, nommé Lodwig, de conspirer. Le joug de l'autorité +paternelle ne paraissait pas moins accablant à Judith, fille de Karl +le Chauve, qui avait épousé successivement Ethelwulf, roi des +Anglo-Saxons de Wessex, puis son fils Ethelbald. Aussi instruite que +belle, elle avait présidé à l'éducation d'un fils d'Ethelwulf, qui fut +depuis Alfred le Grand, et, lorsqu'elle avait quitté l'Angleterre, +elle s'était retirée à Senlis, où, sous la protection des évêques, +elle vivait avec toute la dignité qu'exigeait son titre de reine. + +La même année que Karl le Chauve se rendit tributaire de Weeland, deux +autres Normands, Guntfried et Gozfried, l'engagèrent à recevoir parmi +ses feudataires un des chefs les plus redoutables des bords de la +Loire. Il se nommait Rotbert et était d'origine saxonne; quelques +historiens racontent que les passions d'une vie aventureuse l'avaient +éloigné de la Germanie; mais il paraît plus vraisemblable qu'il +appartenait à l'une des colonies qui, vers le quatrième siècle, +s'étaient fixés sur le _Littus Saxonicum_. Cependant l'influence de +Rotbert, à qui le roi accordait sans cesse de nouveaux domaines, ne +tarda point à exciter la jalousie et la haine de ses anciens amis. +Guntfried et Gozfried trouvaient déjà en lui un rival plus puissant +qu'eux-mêmes. Ils résolurent de le renverser, et soutenus par Lodwig, +fils de Karl le Chauve, ils appelèrent à leur aide un chef du +Fleanderland, nommé Baldwin, fils d'Odoaker. + +Karl le Chauve se trouvait à Soissons, lorsqu'il apprit que Baldwin +avait enlevé Judith de Senlis et que son fils Lodwig avait rejoint +Guntfried et Gozfried, chez les Normands. Le roi de France réunit +aussitôt les grands du royaume, et lorsqu'ils eurent prononcé leur +jugement selon la loi civile et politique, il invita les évêques à +frapper d'anathème le ravisseur et sa complice. + +Le complot de Lodwig avait échoué; les Normands, surpris près de +Meaux, déposèrent les armes. Mais Baldwin et Judith avaient cherché un +refuge dans les Etats de Lother, fils et successeur de l'empereur +Lother. La situation était grave. Lother, en protégeant Baldwin, +semblait vouloir intervenir dans les discordes qui agitaient la +France: Guntfried et Gozfried auraient pu aisément réveiller l'ardeur +belliqueuse des Normands. Hincmar était rentré à Reims: il comprit le +péril qui menaçait la monarchie et interposa sa médiation; son premier +soin fut de charger l'évêque Hunger d'engager le duc de Frise, Rorik, +déjà prêt à prendre les armes, à ne pas s'allier à Baldwin et à faire +pénitence de ses mauvais desseins; bientôt après Lodwig le Germanique +invita Karl le Chauve à une entrevue qui eut lieu à Toul. Lother y fit +déclarer qu'il était prêt à respecter les sentences ecclésiastiques, +et l'excommunication prononcée à cause de l'appui qu'il avait donné à +Baldwin fut aussitôt levée. + +Baldwin et la veuve d'Ethebald s'étaient rendus à Rome et y avaient +réclamé la protection du pape Nicolas Ier. Elle ne leur manqua point. +«Votre vassal Baldwin, écrivait-il au roi de France, a cherché un +refuge au seuil sacré des bienheureux princes des apôtres, Pierre et +Paul, et s'est approché avec d'ardentes prières de notre siége +pontifical. Du sommet de notre puissance apostolique, nous vous +demandons que pour l'amour de Notre-Seigneur Jésus-Christ et des +apôtres Pierre et Paul, dont Baldwin a préféré l'appui à celui des +rois de la terre, vous vouliez bien lui accorder votre indulgence et +un oubli complet de son offense, afin que, soutenu par votre bonté, il +vive en paix comme vos autres fidèles; et lorsque nous prions Votre +Sublimité de lui pardonner, ce n'est pas seulement en vertu du pieux +amour que nous devons porter à tous ceux qui implorent la miséricorde +et le secours du siége apostolique, mais c'est aussi parce que nous +craignons que votre colère ne réduise Baldwin à s'allier aux Normands +impies et aux ennemis de la sainte Eglise, et à préparer ainsi de +nouveaux malheurs au peuple de Dieu.» Le pape écrivit de nouveau au +roi de France l'année suivante: «L'apôtre a dit: Considérez les temps, +car les mauvais jours arrivent. Les périls qu'il annonce vous menacent +déjà. Veillez à ne pas faire naître de plus terribles désastres, et +ayez assez de modération pour surmonter la douleur de votre cœur et +ne pas vous montrer éternellement inexorable et inflexible vis-à-vis +de Baldwin.» + +Le ressentiment de Karl le Chauve ne devait céder qu'aux nécessités +politiques, qu'aggravait la faiblesse de la royauté. En 862, Lodwig, +en se réconciliant avec son père, se fit donner le comté de Meaux et +la riche abbaye de Soissons. Karl le Chauve ne tarda point aussi à +pardonner à sa fille: il la reçut, le 25 octobre 863, au palais de +Verberie et permit que son mariage avec Baldwin fût solennellement +célébré à Auxerre. «Le roi ne voulut point y assister, écrivit +l'archevêque Hincmar au pape Nicolas; mais il y a envoyé les ministres +et les officiers de l'Etat, et, selon votre demande, il a accordé les +plus grands honneurs à Baldwin.» + +Tandis que Rotbert, créé successivement comte d'Anjou et abbé de +Saint-Martin de Tours, consolidait sa puissance sur les deux rives de +la Loire, Baldwin recevait une autorité supérieure sur les marches du +nord, voisines de la Lys et de l'Escaut, qui formèrent depuis le comté +de Flandre. Baldwin habita sur la Reye dans un lieu qui devait au pont +qui y existait son origine et son nom de Brugge ou Bruggensele. +Baldwin y plaça un burg ou château entouré de fortes murailles de +pierres, puis il y fit construire la maison des Echevins, un édifice +destiné à recevoir les otages, captifs temporaires, les seuls que +connussent les lois frankes, et une chapelle où il fit porter les +reliques de saint Donat, qui lui avaient été envoyées par Ebbon, +archevêque de Reims. Aux portes du burg se trouvaient, d'un côté, la +montagne du Mâl (Mâl-berg) où se tenait l'assemblée des hommes +libres, et, de l'autre, des hôtelleries pour les nombreux marchands +qui ne pouvaient être reçus dans le château du comte. + +Baldwin, que son courage avait fait surnommer Bras de Fer, repoussa +les Normands qui avaient tenté un débarquement sur nos rivages. La +puissance du markgraf de Flandre était grande. Il soutint Karl le +Chauve contre la rébellion de son fils Karlman, et lorsque le roi de +France, impatient d'aller en Italie disputer l'autorité impériale au +fils de Lodwig le Germanique, quitta ses Etats, qu'il ne devait plus +revoir, Baldwin fut chargé avec Reinelm, évêque de Tournai, Adalelm, +comte d'Arras et dix autres illustres feudataires, de la tutelle de +l'héritier du royaume, Lodwig le Bègue, qui ne régna que deux ans. + +Karl le Chauve, avant de traverser les Alpes, avait fait publier un +capitulaire par lequel il assurait aux fils des comtes la confirmation +héréditaire de leurs honneurs. Baldwin partagea ses comtés entre ses +deux fils. Rodulf fut comte de Cambray. Baldwin le Chauve succéda au +markgraviat de son père. Il épousa Alfryte, fille du roi des +Anglo-Saxons, Alfred le Grand, et s'était donné le surnom qu'il +portait, en mémoire de son aïeul. Mais en voulant rappeler la +naissance illustre de Karl le Chauve, il ne parvint qu'à retracer sa +honte et sa faiblesse vis-à-vis des pirates du Nord. Baldwin, fils +d'Audoaker, était à peine descendu dans la tombe lorsqu'une formidable +expédition de Normands, repoussée par Alfred en Angleterre, aborda en +Flandre. Au mois de juillet 879, ils pillèrent Térouane, puis ils +entrèrent dans la terre des Ménapiens, qui fut abandonnée aux mêmes +désastres sans que personne osât leur résister. Enfin, ils passèrent +l'Escaut et envahirent le Brakband. Les annales de Saint-Vaast +racontent qu'au mois de novembre les Normands, avides de sang humain, +de dévastations et d'incendies, s'arrêtèrent au monastère de Gand pour +y passer l'hiver. Dès que le printemps fut arrivé, ils allèrent brûler +Tournay et détruisirent toutes les abbayes voisines de l'Escaut, +immolant ou emmenant captives à leur suite les populations de toutes +les contrées qu'ils traversaient. + +Cependant les fils de Lodwig le Bègue, Lodwig et Karlman, avaient +réuni une armée contre les Normands de Gand. L'abbé Gozlin la +commandait, mais il commit la faute de la diviser, afin d'attaquer les +Normands sur les deux rives de l'Escaut, et fut vaincu. En 880, les +Normands élevèrent des retranchements à Courtray, et y établirent +leur résidence d'hiver. De là ils poursuivirent les Ménapiens et les +Suèves, et en firent un horrible carnage. La flamme et le fer +ravagèrent leurs campagnes et leurs foyers. + +Le 26 décembre 881, une troupe de Normands brûla le monastère de +Sithiu et ne respecta que l'église de Saint-Omer, qu'on avait +fortifiée avec soin. Le même jour, une seconde troupe de Normands +s'empara du monastère de Saint-Vaast d'Arras. Le 28 décembre, d'autres +Normands pillaient Cambray et le monastère de Saint-Géry. Courtray +reçut leur butin, et dès les premiers jours de février ils +s'avancèrent vers Térouane et dévastèrent tour à tour Saint-Riquier, +Amiens et Corbie. Au mois de juillet, on apprit avec effroi qu'ils +avaient traversé la Somme et menaçaient Beauvais. La désolation était +universelle; personne n'osait se présenter pour défendre les châteaux +qu'on avait construits contre les ennemis et qui leur servaient d'abri +et de refuge. Lodwig tenta un dernier effort: aidé des grafs de +Neustrie, il attaqua les Normands à Saulcourt en Vimeu. + +«Dieu protégeait Lodwig; il l'entoura de comtes, héros illustres: il +lui donna le trône de France. Lodwig leva son étendard pour combattre +les Normands. Il saisit son bouclier et sa lance et pressa les pas de +son coursier. Il s'avançait plein de courage. Tous chantaient en +chœur: _Kyrie Eleison!_ Ils achevèrent le cantique, et le combat +commença. Chacun était impatient de se venger, personne plus que +Lodwig. Lodwig était né vaillant et audacieux. Il frappa les uns de sa +hache, il perça les autres de son épée. Amer fut le breuvage qu'il +versa à ses ennemis et ils se retirèrent de la vie.» + +Les Normands étaient rentrés dans leur camp de Gand; mais dès l'année +suivante, ils s'avancèrent de nouveau jusqu'à la Somme. En 883, avant +d'occuper Amiens, ils se dirigèrent vers les bords de la mer et +chassèrent de leurs foyers les habitants du Fleanderland. Que faisait +le comte Baldwin pendant que les Normands exterminaient ses peuples? +Après avoir combattu avec quelque succès une de leurs troupes dans la +forêt de Mormal, il s'était réfugié dans le château de Bruges et il y +avait fait élever de nouveaux retranchements avec des pierres tirées +des ruines d'Aldenbourg. Il semblait que son énergie et son audace ne +dussent se ranimer qu'au milieu des discordes civiles. + +En 884, trois ans après la victoire de Saulcourt, Karlman, frère de +Lodwig, qui ne vivait plus, obtint la paix des Normands, en leur +payant douze mille livres pesant d'argent. Cette somme énorme, qui +était le prix du rachat de la France, leur fut remise vers l'automne +dans leur camp d'Amiens; aussitôt après, ils se retirèrent vers le +port de Boulogne où ils s'embarquèrent; mais, sans s'éloigner du +rivage, ils tournèrent la proue vers le nord, et, se dirigeant vers la +Lotharingie, ils se fixèrent à Louvain. + +Dans les premiers jours de décembre 884, Karlman mourut. De la +postérité de Lodwig le Bègue, il ne restait qu'un enfant qui +s'appelait Karl comme son aïeul. Les vassaux du royaume de France +méprisèrent sa jeunesse qui le rendait incapable de les défendre, et +offrirent le sceptre à l'empereur Karl le Gros, fils de Lodwig le +Germanique. Se souvenant que des partages multipliés avaient affaibli +la monarchie karlingienne, ils espéraient lui rendre sa force en la +reconstituant dans son unité. La race royale dégénérait rapidement; +Karl le Gros (tel est le surnom que porte au neuvième siècle +l'héritier de Karl le Martel et de Karl le Grand) accourt avec une +nombreuse armée devant Paris, que menaçait une nouvelle invasion +normande; mais, saisi de terreur au moment de combattre, il achète la +paix des Normands, et, pour sauver Paris, il leur permet de piller la +Bourgogne. Cependant tous les peuples s'indignent d'une si coupable +pusillanimité, et, de leur assentiment unanime, Karl le Gros est +déposé à la diète de Tribur. Un petit-fils de Lodwig le Germanique, +Arnulf, règne aux bords du Rhin, tandis qu'Ode, fils de Rotbert, se +fait sacrer roi à Compiègne. L'Allemagne et la France se séparent. + +Baldwin soutenait Arnulf; mais Ode affermit sa puissance en la +méritant. Le 24 juin 888, il vainquit une nombreuse armée de Normands +dans la forêt de l'Argonne. «Cette victoire, dit l'annaliste de +Saint-Vaast, le couvrit de gloire. Baldwin, abandonnant ses alliés, se +rendit près du roi Ode et promit de lui être fidèle. Ode le reçut avec +bonté et confirma les honneurs qu'il possédait.» Ode et Arnulf ne +tardèrent point à conclure la paix à Worms, et le roi de Germanie, +arrière-petit-fils de Karl le Grand, fit don d'une couronne d'or au +roi de France. L'héritier des rois franks reconnaissait les droits du +prince qui s'appuyait sur l'élection des populations d'origine +gauloise ou romaine. + +Ode combattit de nouveau une troupe de Normands qui s'était établie à +Amiens; Arnulf obtint une victoire complète sur ceux qui occupaient +Louvain. Dans la Neustrie, l'honneur de la résistance appartint aux +populations d'origine saxonne. Entre la Seine et la Loire, depuis +Evreux jusqu'à Bayeux, vers les bords de l'Orne, où le nom du pays de +Séez (_Saxia_) rappelle leurs colonies, elles avaient formé une +étroite association contre les Normands. Les gildes, condamnées sous +Karl le Chauve, proscrites de nouveau sous Karlman et sans cesse en +butte à la haine des grands feudataires du royaume de France, +conservaient toute leur puissance dans le Nord de la Neustrie. Le +second dimanche après les fêtes de Pâques 891, on aperçut du haut de +la tour de Saint-Omer une troupe de Normands de Noyon, qui +descendaient de la colline d'Helfaut, où les martyrs Victoricus et +Euscianus avaient jadis fondé la plus antique église de la Morinie. +Les karls de ces contrées, dont les progrès du christianisme avaient à +peine adouci les mœurs cruelles, avaient cherché un refuge dans le +bourg de Saint-Omer. Dès qu'ils apprirent l'approche des Normands, ils +se réunirent dans l'abbaye: «Selon la coutume des habitants de ce +pays, dit le livre des miracles de saint Bertewin, ils avaient leurs +armes toujours prêtes et se donnèrent la main les uns aux autres en +signe de liberté.» + +Les Normands s'étaient dispersés dans les prairies de l'Aa pour +enlever les troupeaux qui y paissaient. Les défenseurs de Sithiu +firent aussitôt une sortie et immolèrent trois cent dix de leurs +terribles ennemis sous les chênes de Windighem. Lorsque ceux des +Normands qui s'étaient éloignés revinrent vers leur camp et aperçurent +les cadavres sanglants de leurs frères, leur fureur fut extrême. Ils +quittèrent leurs chevaux, se dirigèrent précipitamment vers le bourg +de Saint-Omer, remplirent les fossés de paille qu'ils allumèrent, et +lancèrent au-dessus des murailles des morceaux de fer fondu et des +projectiles brûlants. Mais soudain une brise se leva qui éloigna la +flamme de l'enceinte du monastère; les défenseurs de Sithiu y virent +le gage de la protection céleste: ils plaçaient leur confiance dans +l'appui des saints, illustres et vénérés fondateurs de leur église. Un +jeune moine prit un arc et le tendit au hasard; la flèche frappa le +chef des Normands. Sa mort répandit le découragement parmi les siens. +Au son lugubre de leurs trompes retentissantes, ils se dirigèrent vers +Cassel; de là ils poursuivirent leur marche vers le Brakband. Ils +revenaient à Noyon lorsque le roi Ode les attaqua et les vainquit. +Enfin, en 893, les Normands de la Somme, harcelés de toutes parts et +pressés par une famine générale, quittèrent le nord de la France. On +les vit se retirer sur leurs flottes et s'éloigner du rivage de la +Flandre. + +«Pourquoi nous arrêter plus longtemps, s'écrie Adroald de Fleury, à +raconter les malheurs de la Neustrie? Depuis le rivage de l'Océan +jusqu'à l'Auvergne, il n'est point de pays qui ait conservé sa +liberté. Il n'est pas une ville, pas un village que n'aient accablé +les furieuses dévastations des païens. Ces malheurs se sont prolongés +pendant trente années, et ne faut-il point les attribuer à la colère +de Dieu, selon la menace exprimée par le prophète Jérémie:--Parce que +vous n'avez point écouté ma parole, j'appellerai tous les peuples de +l'Aquilon. Je leur soumettrai cette terre avec tous ses habitants et +toutes les nations qui l'entourent.» + +Tel est le spectacle que présentait la Flandre à la fin du neuvième +siècle. Plus que toutes les autres provinces de la France, elle avait +profondément souffert des invasions des pirates septentrionaux. Les +Normands n'avaient pas cessé de la dévaster. Ses rivages étaient le +port vers lequel cinglaient leurs flottes; ses cités, le camp où leurs +armées déposaient leur butin et préparaient leurs conquêtes. On n'y +trouvait plus que des campagnes stériles où se réunissaient les +Flamings fugitifs et quelques familles ménapiennes ou suèves, derniers +restes de ces races exterminées par le fer et la flamme des ennemis. + +Un comte nommé Rodulf, petit-fils d'Audoaker comme Baldwin le Chauve, +avait pris possession des abbayes de Saint-Vaast et de Saint-Bertin. +Il mourut le 5 janvier 892. Les châtelains ou chefs chargés de la +garde du château d'Arras envoyèrent aussitôt le graf Ecfried vers le +roi Ode pour lui en donner avis; mais trois jours s'étaient à peine +écoulés depuis la mort de l'abbé Rodulf, lorsque les habitants d'Arras +se laissèrent corrompre par l'argent qu'Eberhard, émissaire du comte +de Flandre, avait répandu parmi eux et se livrèrent à lui. Baldwin se +hâta d'annoncer au roi qu'avec son assentiment il voulait conserver +les abbayes de son cousin Rodulf. «Je lui abandonnerai plutôt, +répondit le roi Ode, l'autorité que je tiens de Dieu.» Baldwin ne +cédait point. Un incendie avait consumé l'église et le château +d'Arras: il ne fit reconstruire que le château, mais il ordonna qu'on +le fortifiât avec soin pour qu'il pût résister aux attaques de ses +ennemis. + +L'archevêque de Reims Foulques avait convoqué un synode où siégèrent +les évêques de Laon, de Noyon, de Soissons et de Térouane. Il y exposa +les plaintes formées contre Baldwin, qui faisait battre les prêtres de +verges, les chassait de leurs paroisses et s'attribuait les biens et +les dignités de l'Eglise. Dodilon, évêque de Cambray, reçut la mission +d'aller remettre au comte de Flandre ou à son archidiacre des lettres +où on l'exhortait à ne point persévérer dans ses entreprises +criminelles, en le menaçant d'une sentence d'excommunication. L'évêque +de Cambray avait toutefois été autorisé, s'il craignait trop la colère +de Baldwin, à se contenter de faire lire ces lettres à Arras. Le roi +de France, prêt à le soutenir, avait réuni une armée pour reconquérir +l'abbaye de Saint-Vaast; mais Baldwin accourut de la Flandre, et Ode +fut réduit à se retirer. + +De nouvelles dissensions favorisaient la résistance de Baldwin. Aux +bords de l'Oise vivait un comte nommé Herbert, arrière-petit-fils de +Karl le Grand; il possédait de nombreux châteaux, et son autorité +était grande. Les hommes de race franke aimaient peu le roi Ode, qui +leur était étranger par son origine. Arrêtés d'une part vers le sud +par les populations nationales qui se réveillaient, pressés de l'autre +vers le nord par l'ambition envahissante des peuples allemands, ils se +groupaient autour de ce Karling moins illustre, mais plus puissant que +les descendants de Karl le Chauve. Herbert opposa à la monarchie toute +récente et encore mal affermie des fils de Rotbert le Fort, la +légitimité héréditaire de la succession royale chez les Karlings. De +concert avec l'archevêque de Reims, il proclama roi et fit sacrer le +jeune Karl le Simple, fils de Lodwig le Bègue. Le comte de Flandre +seconda cette révolution; cependant, lorsque le roi de Germanie +Zwentibold, fils d'Arnulf, parut prétendre à la couronne de France, +Baldwin et son frère Rodulf, comte de Cambray, quittèrent le parti de +Karl le Simple pour se tourner du côté de l'Allemagne; mais bientôt +abandonnés eux-mêmes par le roi de Germanie, qui avait renoncé à ses +desseins, ils se trouvèrent sans appui et sans alliés. Le roi Ode, +profitant d'un traité qu'il avait conclu avec le roi Karl, se hâta de +mettre le siége devant l'abbaye de Saint-Vaast. Les leudes de Baldwin, +peu préparés à se défendre, en ouvrirent les portes et remirent des +otages; Ode, qui cherchait à s'allier à Baldwin, se contenta d'aller +prier dans l'église de Saint-Vaast, puis il rendit aux châtelains du +comte de Flandre les clefs du monastère, et lui en confirma la +possession ainsi que celle de tous ses autres honneurs. Herbert +l'apprit: sa jalousie s'accrut, et bientôt il y eut guerre ouverte +entre ses leudes et ceux des comtes de Flandre et de Cambray. Rodulf +enleva au comte de Vermandois les châteaux de Péronne et de +Saint-Quentin, les perdit, puis essaya de les reconquérir. Enfin il +périt dans un combat où Herbert, aidé d'une troupe de mercenaires +normands, le frappa, dit-on, de sa propre main. La mort du comte de +Cambray devait être cruellement vengée. + +Ode, aux derniers jours de son règne, se reprocha son usurpation. «Le +seigneur de mes ennemis, répétait-il, est fils de celui que j'honorai +moi-même autrefois comme mon seigneur.» A sa mort, Karl le Simple +retrouva toute la puissance de son père Lodwig le Bègue. L'archevêque +de Reims, ami d'Herbert, dominait auprès de lui, et Baldwin mécontent +se dispensa d'aller lui rendre hommage, en lui envoyant seulement des +députés qui protestèrent de sa fidélité. Un frère du roi Ode, Rotbert, +qui considérait déjà le trône de France comme son héritage, soutenait +le comte de Flandre dans sa haine, et ne cessait de lui représenter +qu'il serait facile de renverser la royauté de Karl le Simple, en +faisant périr un seul homme, l'archevêque Foulques, qui avait protégé +Karl depuis son enfance et avait plus que tout autre des grands +feudataires contribué à son élévation. Ces complots ne restèrent point +ignorés. Leur dénoûment n'en fut que plus soudain et plus terrible. + +Le roi Karl le Simple s'était hâté d'enlever à Baldwin le château et +l'abbaye d'Arras, qu'il donna à l'archevêque de Reims. Baldwin eut une +entrevue avec le roi Karl, près de Cambray, et le pria humblement de +lui faire rendre les honneurs dont on l'avait privé; mais Herbert +s'opposa à toutes ses demandes, et Foulques fit connaître par un refus +altier qu'il ne renoncerait point aux bénéfices qu'il tenait de la +générosité du roi. Néanmoins Baldwin, plein de dissimulation, se +réconcilia avec Herbert et chargea ses députés, Eberhard, Winnemar de +Lillers et Rotger de Mortagne, d'aller assurer Foulques de son amitié +en lui offrant des présents considérables. Foulques les accueillit +avec mépris. Peu de jours après, le 17 juin 900, l'archevêque de +Reims quittait le synode des évêques de la Neustrie, qu'on appelait +déjà depuis longtemps la France, mais qui dans les documents +ecclésiastiques conservait le nom romain de Belgique. Il traversait la +forêt de Compiègne, suivi d'un petit nombre de serviteurs, lorsque +tout à coup il se vit entouré des leudes de Baldwin, et l'un d'eux, +Winnemar, le frappa de sept coups de lance. En vain quelques-uns des +serviteurs de l'archevêque essayèrent-ils de le défendre: leur +dévouement ne put le sauver. + +Dix-sept jours après le meurtre de Foulques, Hervée fut élu archevêque +de Reims. Il s'empressa de faire prononcer contre les députés du comte +de Flandre une sentence solennelle d'anathème: «L'an 900 de +l'Incarnation de Notre-Seigneur, la veille des nones de juillet, +c'est-à-dire le jour où Hervée fut ordonné évêque, l'excommunication +suivante fut lue dans l'église de Reims, en présence des évêques de +Rouen, de Soissons, de Noyon, de Cambray, de Térouane, d'Amiens, de +Beauvais, de Châlons, de Laon, de Senlis et de Meaux: Qu'il soit connu +des fidèles de la sainte Eglise de Dieu que l'Eglise qui nous est +confiée a été plongée dans une profonde douleur par un crime sans +exemple depuis les persécutions des apôtres, le meurtre de notre père +et pasteur Foulques, cruellement immolé par les leudes du comte +Baldwin, Winnemar, Eberhard, Ratfried et leurs complices. Cependant +puisqu'ils n'ont pas craint de commettre dans notre siècle un forfait +tel que l'Eglise n'en vit jamais accomplir, si ce n'est peut-être par +le bras des païens, au nom de Dieu et par la vertu du Saint-Esprit, +grâce à l'autorité divinement accordée aux évêques par le bienheureux +Pierre, prince des apôtres, nous les retranchons du sein de leur mère +la sainte Eglise, nous les frappons de l'anathème d'une perpétuelle +malédiction. Qu'ils soient maudits dans les cités et hors des cités: +maudit soit leur grenier et maudits soient leurs ossements; maudites +soient les générations qui sortiront d'eux et les moissons que leurs +champs porteront, ainsi que leurs bœufs et leurs brebis! Qu'ils +soient maudits en franchissant le seuil de leurs foyers pour les +quitter ou y rentrer; qu'ils soient maudits dans leurs demeures! +Qu'ils errent sans abri dans les campagnes; que leurs entrailles se +déchirent comme celles du perfide Arius! Puissent les accabler toutes +les malédictions dont le Seigneur, par la voix de Moïse, menaça son +peuple infidèle à la foi divine! Qu'ils attendent dans l'anathème le +jour du Seigneur où ils seront condamnés; et de même que ces flambeaux +lancés par nos mains s'éteignent aujourd'hui, qu'ils s'éteignent à +jamais dans les ténèbres!» A ces mots, tous les évêques jetèrent sur +le pavé de la basilique leurs cierges allumés. Une terreur profonde +pénétra l'esprit du peuple. Dans toutes les églises, on chantait en +l'honneur de Foulques des hymnes où l'on dépeignait Winnemar habitant +la terre, mais déjà effacé par Dieu du nombre des vivants. Selon +d'anciens récits, Winnemar ne tarda point à succomber à une maladie +affreuse, qui, telle qu'un feu dévorant, consumait tous ses membres. +«Il fut, dit Rikher, arraché de cette vie, chargé d'opprobe et de +crimes.» + +Herbert survivait à Foulques. Baldwin lui proposa une étroite +alliance, que devait confirmer le mariage de son fils Arnulf avec +Adelhéide, fille d'Herbert, qui était encore au berceau. Pendant qu'on +célébrait la fête des fiançailles, un meurtrier envoyé par le comte de +Flandre assassina le comte de Vermandois. + +Karl le Simple était trop faible pour punir les crimes de Baldwin. Il +s'adressa aux Normands de la Seine, et offrit à leur chef Roll, s'il +consentait à quitter Rouen, tout le territoire que le comte de Flandre +occupait. Déjà Baldwin avait fait augmenter les fortifications de +Saint-Omer et élever des remparts autour d'Ypres et de Bergues pour +résister à l'invasion dont il se croyait menacé; mais Roll rejeta les +propositions du roi, et, en 911, le traité de Saint-Clair-sur-Epte lui +assura la possession définitive de cette partie de la Neustrie, qui, +depuis cette époque, porta le nom de Normandie. + +Baldwin le Chauve mourut le 2 janvier 918. Avec ce même orgueil qui +l'avait engagé à porter le surnom de son aïeul l'empereur Karl le +Chauve, il avait donné à l'aîné de ses fils le nom d'Arnulf, en +souvenir de saint Arnulf qui avait uni au sang germanique des Karlings +celui de la race romaine issue de Troie. Un autre fils de Baldwin, +Adolf, reçut les comtés de Boulogne et de Saint-Pol et l'abbaye de +Saint-Bertin. + +Arnulf recueillit toutes les traditions de Baldwin le Chauve, son +ambition et sa perfidie, ses tendances et ses haines. De même que son +père, il étendit la puissance de la Flandre. Lorsque Rotbert parvint +à gagner à son parti le nouveau comte de Vermandois, Herbert II, qui +épousa sa sœur, Arnulf réunit son armée à celle des Allemands et des +Lotharingiens qui soutenaient Karl le Simple. Une sanglante bataille +se livra près de Soissons. Comme à Fontenay, l'invasion germanique fut +repoussée, mais Rotbert y périt. + +Herbert seul voit son pouvoir s'accroître. Le roi Rodulf le redoute, +et tel est le respect que lui portent les hommes de race franke, qu'il +oblige leur roi, Karl le Simple, à se livrer entre ses mains. Enfin +une invasion de Normands force le comte Arnulf à rechercher son +alliance. Lorsqu'en 925 Roll rompt la paix pour soutenir les Normands +établis aux rives de la Loire, Herbert est le véritable chef de la +guerre. A sa voix, Arnulf, Hilgaud de Montreuil et d'autres comtes des +pays voisins de la mer, attaquent les limites septentrionales de la +Normandie et s'emparent du château d'Eu. Vers la fin de cette année, +Hug, fils du roi Rotbert, conclut une trêve avec les Normands; mais +les domaines d'Arnulf de Flandre, d'Adolf de Boulogne, de Rodulf de +Gouy et d'Hilgaud de Montreuil y restèrent étrangers, et, dès les +premiers jours de l'année suivante, Roll conduisit une armée +victorieuse jusqu'aux portes d'Arras. + +Vers cette époque, un chef normand, nommé Sigfried, aborda près du +promontoire de Witsand, enleva une sœur du comte Arnulf, nommée +Elstrude, et se fixa à Guines. Il y fit construire un rempart élevé +défendu par un double fossé, et, sans reconnaître l'autorité du comte +de Flandre, il assujettit à la sienne toute la contrée qui +l'entourait. + +La triste vie de Karl le Simple s'éteint, en 929, à Péronne. A sa +mort, la puissance d'Herbert s'ébranle; mais le comte de Flandre le +soutient et il reconnaît ce secours en donnant pour époux à sa sœur +Adelhéide le fils du comte Baldwin, qui avait fait assassiner son +père. + +Arnulf, fortifié par son alliance avec le comte de Vermandois, devient +chaque jour plus redoutable. Il figure comme médiateur dans les +négociations du roi Lodwig, fils de Karl le Simple, avec Herbert et la +Lotharingie, et fait excommunier par les évêques de France le +successeur du duc Roll, Wilhelm de Normandie, qui avait incendié +quelques villages situés aux limites de ses Etats. Le roi vient +lui-même aider Arnulf dans ses luttes contre Sigfried; mais les +Normands conservent Guines, et peu de temps après Sigfried s'étant +rendu dans le bourg de Saint-Omer avec une prince dane nommé Knuut, +Arnulf reçoit son hommage et lui confirme ses possessions. + +Arnulf avait déjà enlevé Mortagne à Rotger, fils de Rotger. Il voulut +également s'emparer du château de Montreuil, qui appartenait à +Herluin, fils du comte Hilgaud. Pour atteindre ce but, Arnulf ordonna +à quelques-uns de ses espions d'aller trouver le châtelain de +Montreuil, Rotbert, qu'il espérait corrompre. «Rotbert, lui dirent-ils +en lui présentant deux anneaux, l'un d'or, l'autre de fer, vois-tu cet +anneau de fer? il te figure les chaînes d'une prison; l'autre te +représente de précieuses récompenses. Montreuil ne tardera point à +être livré aux Normands. La mort ou l'exil te menacent; mais si tu +embrasses le parti du comte Arnulf, tu obtiendras des dons +considérables et de vastes domaines. Choisis.» Le traître accepta +l'anneau d'or, et lorsque la nuit fut venue, il prit une torche +allumée et la plaça près d'une porte qu'il avait laissée ouverte. A ce +signal, Arnulf se précipite avec les siens dans les murs de Montreuil. +A peine Herluin a-t-il le temps de fuir. Sa femme et ses fils tombent +au pouvoir du comte de Flandre, qui les remet à son allié, le roi +anglo-saxon Athelstan, dont la flotte le soutient contre les Normands. + +Herluin se hâta d'aller raconter au duc de France, Hug, par quelle +ruse perfide d'Arnulf il avait perdu son domaine; comme Hug montrait +peu de zèle à prendre part à sa querelle, il se dirigea vers Rouen et +se jeta aux pieds du duc de Normandie. «Pourquoi, lui dit Wilhelm, ton +seigneur Hug de France ne te console-t-il point en réparant le malheur +qui t'a frappé? Retourne près de lui, et cherche à apprendre si par +d'instantes prières tu ne peux t'assurer son appui et s'il verrait +avec colère que tu reçusses d'autres secours.» Herluin se rendit +auprès du duc de France, mais il ne put rien obtenir. «Arnulf et moi, +lui répondit Hug, nous sommes unis par le serment d'une étroite +alliance, et nous ne voulons point à cause de toi rompre les liens de +notre concorde et de notre amitié.--Ne soyez donc point irrité, +répliqua Herluin, si je réclame un autre protecteur.» Hug, le voyant +suppliant, crut qu'il était abandonné de tous et le congédia en lui +disant avec mépris: «Quel que soit celui qui te doive défendre, il +n'aura rien à redouter de moi.» + +Dès que Wilhelm connut la réponse du duc de France, il réunit une +nombreuse armée et se dirigea vers Montreuil. «Voulez-vous, +s'écria-t-il en s'adressant aux Normands de Coutances, voulez-vous +vous élever au-dessus de tous et dans ma faveur et par votre gloire? +Allez arracher les palissades des remparts du château de Montreuil et +amenez-moi prisonniers ceux qui l'occupent.» Les Normands obéissent. +Les plus nobles et les plus riches des Flamands qui se trouvaient à +Montreuil sont gardés comme des otages qui répondront des fils +d'Herluin, captifs en Angleterre; les autres périssent. Puis le duc +Wilhelm ordonne qu'on lui prépare un banquet sur les ruines du château +pris d'assaut, et exige que le comte de Montreuil, confondu parmi ses +serviteurs, le serve humblement dans cette cérémonie. Enfin, lorsque +l'orgueil du fils de Roll fut satisfait, il appela Herluin et lui dit: +«Je te rends le château que le duc des Flamands t'avait injustement +enlevé.--Seigneur, interrompit tristement le fils d'Hilgaud, comment +pourrais-je l'accepter, puisqu'il m'est impossible de le garder et de +le défendre contre le duc Arnulf?» Dudon de Saint-Quentin, toujours +favorable aux Normands, place dans la bouche de leur chef cette +altière réponse: «Je te protégerai de mon appui, je te soutiendrai et +te défendrai. Je ferai reconstruire pour toi un château inexpugnable +par la force de ses tours et la solidité de son rempart, et je le +remplirai de froment et de vin. Si Arnulf commence la guerre, je +m'empresserai de te secourir avec mes nombreuses armées. S'il demande +une trêve, nous la lui accorderons. Si, préférant l'équité et la +justice, il consent à venir à notre plaid, nous nous y rendrons pour +le juger de l'avis de nos leudes. Si, d'un cœur obstiné, il ravage +tes domaines, nous livrerons ses Etats aux flammes.» + +«Personne, ajoute le doyen de Saint-Quentin, n'osait chercher querelle +au duc Wilhelm. Les princes de la nation franke et les comtes de +Bourgogne étaient ses serviteurs. Les Danes et les Flamands, les +Anglais et les Irlandais lui obéissaient.» Une si vaste puissance +paraissait un joug trop accablant à Hug et Arnulf. Ils se réunirent +pour examiner ce qu'il convenait de faire. Ils disaient que s'ils +faisaient périr Wilhelm par le glaive, leur autorité serait plus +grande en toutes choses, et que par la mort d'un seul homme ils +pourraient obtenir plus aisément du roi tout ce qu'ils voudraient; +que si, au contraire, ils respectaient sa vie, de nouvelle discordes, +des luttes nombreuses, de sanglants combats résulteraient de leur +faiblesse. Ils apercevaient de toutes parts de graves difficultés, +puisque sa mort devait les rendre coupables d'un crime, et que sa vie +les menaçait d'une prochaine oppression. Rotbert et Baldwin le Chauve +avaient autrefois arrêté d'un commun accord l'assassinat de +l'archevêque Foulques: leurs fils résolurent celui du duc Wilhelm. + +Ils décidèrent qu'on enverrait des députés au duc de Normandie, pour +l'engager à accepter aux bords de la Somme une entrevue où l'on +multiplierait les protestations de confiance et d'amitié, et que dès +qu'il s'éloignerait, on le rappellerait à grands cris comme si quelque +affaire sérieuse avait été oubliée. Les leudes d'Arnulf devaient se +munir de bons chevaux, afin de se dérober à la poursuite des Normands, +et le comte de Flandre espérait qu'absent de la scène du crime, il +paraîtrait y être resté étranger. Ce fut un fils du comte Rodulf de +Cambray, Baldwin, surnommé Baldzo, qu'Arnulf choisit pour exécuter ses +desseins contre le duc Wilhelm. + +Le comte de Flandre avait chargé ses députés d'exposer au prince +normand que devenu infirme, boiteux et accablé par la goutte, il +désirait voir la fin des agitations de la guerre et achever ses jours +dans le repos. Après un mois qui s'écoula en pourparlers, Wilhelm +accepta une entrevue. Il fut convenu qu'elle aurait lieu sur la Somme, +dans l'île de Pecquigny, et elle fut fixée au 20 décembre 943. + +Arnulf y vint soutenu par deux de ses leudes. Il se plaignit +longuement au fils de Roll du roi Lodwig, du duc Hug et d'Herbert, et +le pria de le protéger contre leurs jalousies. «Je veux, ajoutait-il, +être ton tributaire, et après ma mort, tu possèderas tous mes Etats.» +Le jour se passa ainsi en vaines protestations, et, lorsque le soir +arriva, le duc de Normandie donna au comte de Flandre le baiser de +paix et de réconciliation, avant de monter dans sa barque qui ne +portait qu'un pilote et deux jeunes hommes sans armes, mais qui était +escortée d'un grand nombre d'autres barques normandes. A peine +s'était-il retiré, que Baldzo et ses amis Eric, Rotbert et Ridulf lui +crièrent du rivage de l'île: «Seigneur! seigneur! ramenez un instant, +nous vous en prions, votre nacelle: notre seigneur nous a quitté gêné +par la goutte, mais il vous mande une chose importante qu'il a négligé +de vous dire.» Wilhelm, trompé par leur ruse, ordonne au pilote de le +ramener près des Flamands. Aussitôt Balzo tire un poignard caché sous +son manteau de peaux et en frappe le duc de Normandie. + +Les Normands qui avaient accompagné Wilhelm sur leurs barques virent +de loin tomber leur prince: ils se hâtèrent de ramer ver l'île de +Pecquigny, mais lorsqu'ils y arrivèrent, Wilhelm ne vivait plus. Ses +deux serviteurs avaient partagé son sort. Le pilote couvert de +blessures respirait encore. Bientôt l'armée normande, qui occupait la +rive méridionale du fleuve, apprit ce qui avait eu lieu. Elle voulut +poursuivre le comte de Flandre, mais elle ne trouve point de gués pour +traverser la Somme, et déjà les Flamands, pressant leurs chevaux, +s'étaient éloignés. + +Telle était la haine qu'on portait aux Normands que le meurtre du duc +Wilhelm parut en Flandre aussi glorieux qu'une victoire. Il semblait +légitime d'opposer la ruse à la ruse, la trahison à la perfidie, et on +louait Baldzo comme le libérateur de la patrie. + +Le roi Lodwig s'empressa de profiter du crime d'Arnulf. Rikhard, fils +de Wilhelm, était encore enfant. Le roi Lodwig se présenta à Rouen +comme le vengeur du martyr de Pecquigny. «Je veux, disait le roi de +France aux habitants de cette cité, détruire les remparts des Flamands +et enlever leurs biens à main armée. Quel que soit le lieu où se +trouve Arnulf, j'y conduirai mes fidèles, et si jamais je puis +l'atteindre je le punirai comme il le mérite.» Il obtint par ces +astucieux discours qu'on lui confiât le jeune héritier du duché de +Normandie. Cependant dès qu'il eut quitté les bords de la Seine, il +reçut des députés du comte de Flandre qui s'exprimèrent en ces termes +«On accuse notre seigneur d'avoir pris part à l'injuste mort du duc +Wilhelm, mais il est prêt à soutenir le contraire par l'épreuve du +feu. De plus, notre seigneur vous adresse ce conseil important: Gardez +à jamais Rikhard, fils de Wilhelm, afin d'assurer dans vos mains le +repos du royaume.» + +Le roi de France agréa les protestations d'Arnulf et approuva son +conseil; mais il le suivit avec peu d'habileté. Le jeune Rikhard +s'échappa de sa prison. Lodwig trembla: il redoutait et la colère des +Normands et l'ambition du duc Hug, prêt à profiter de toutes les +dissensions. Dominé par ses craintes et ne sachant à quelle résolution +il devait s'arrêter, il appela près de lui, à Rhétel, le comte de +Flandre. «Je redoute, il est vrai, répondit Arnulf, que le duc Hug ne +s'allie aux Normands. Hâtez-vous donc, seigneur, de le combler de +présents et de bienfaits. Accordez-lui la haute Normandie, depuis la +Seine jusqu'à la mer, afin de pouvoir conserver paisiblement les pays +situés sur la rive septentrionale du fleuve. Diviser la Normandie, +c'est l'affaiblir et la rendre impuissante à nous combattre.» Le roi +Lodwig, docile à ces conseils, cherche à s'attacher le duc Hug par les +plus brillantes promesses; il parvient même à réconcilier Arnulf et +Herluin, et bientôt, accompagné d'une nombreuse armée, il envahit la +Normandie. Au combat d'Arques, le comte de Flandre défait les Normands +de Rikhard. Lodwig entre bientôt à Rouen; mais, égaré par l'orgueil de +son triomphe, il méprise l'alliance du duc Hug et lui refuse les +dépouilles qui lui avaient été promises. Aussitôt une émeute, à +laquelle Hug, sans doute, n'était point étranger, éclate parmi les +Normands. Herluin, qui, après avoir été la première cause de la mort +du duc Wilhelm, était devenu l'allié d'Arnulf et le rival du duc de +France, y périt. Lodwig lui-même, retenu quelques jours prisonnier, ne +recouvre sa liberté qu'après avoir solennellement reconnu tous les +droits héréditaires du jeune duc de Normandie, qui épouse la fille du +duc Hug le Grand. + +Les conseils du comte de Flandre ne manquèrent point au roi +Lodwig dans ses revers: «Avez-vous oublié, lui dit-il de nouveau, +l'usurpation du comte Robert? Son fils Hug, animé par une +semblable ambition, cherche à vous enlever le sceptre de ce +royaume, et s'allie au duc des Normands pour nous perdre complètement +l'un et l'autre, vous, seigneur, qui êtes roi, et moi qui suis votre +fidèle.--Apprends-moi donc, répliqua le roi Lodwig, à quels moyens je +dois recourir pour résister à l'orgueil du duc Hug et défendre ma +personne et mon royaume.» Arnulf continua en ces termes «Il faut céder +la Lotharingie à votre beau-frère, le roi Othon de Germanie, s'il +consent à s'avancer jusqu'à Paris pour ravager le domaine du duc Hug, +et à faire ensuite la conquête de Rouen; car la terre des Normands +vous est plus précieuse que la Lotharingie.--Il convient, repartit le +roi, qu'un comte aussi illustre, qu'un prince aussi habile et aussi +prévoyant que toi, exécute fidèlement le sage conseil qu'il a donné à +son seigneur. Or, puisque tu es le plus célèbre, le plus redoutable, +le plus digne de foi de tous mes vassaux, je te prie d'aller engager +le roi Othon à tenter cette expédition que ta prudence me fait +désirer, afin que, guidé par ta puissante intervention, il assemble +toutes les vaillantes armées de son royaume, ravage la terre du duc +Hug jusque sous les murs de Paris, et fasse éprouver aux Normands ce +que peut le courage de ses leudes.» + +A une autre époque, la Lotharingie avait été promise au roi +d'Allemagne, Henrik l'Oiseleur, pour prix de sa coopération à la +guerre que termina la bataille de Soissons. Le comte de Flandre +l'offrit de nouveau à son fils. Le roi Othon, persuadé par ses +astucieux discours, réunit ses armées, chassa Hug de son duché et se +dirigea avec le roi Lodwig vers Rouen. Arnulf ne cessait de flatter +l'esprit d'Othon de l'espoir d'un triomphe facile. «Où sont les clefs +de Rouen?» demanda le roi de Germanie arrivé sur l'Epte. Enfin, +lorsque après un sanglant combat où périrent un grand nombre des +siens, le roi Othon apprit que la Seine empêchait de bloquer Rouen, il +regretta son expédition et convoqua les chefs de son armée: «Voyez, +leur dit-il, ce qu'il convient que nous fassions. Trompés par les +prières du roi Lodwig et les ruses du comte Arnulf, nous sommes venus +en ces lieux chercher la honte et les revers. Je veux, si tel est +votre avis, saisir Arnulf, ce perfide séducteur, et le remettre chargé +de chaînes au duc Rikhard, afin qu'il venge son père.» + +Dès qu'Arnulf connut le projet du roi de Germanie, il ordonna à ses +leudes de replier leurs tentes, les fit charger sur ses chariots, et +s'éloigna pendant la nuit pour chercher un asile en Flandre. Le départ +des Flamands répandit une extrême confusion dans le camp des +Allemands: ils se retirèrent précipitamment et les Normands les +poursuivirent jusqu'auprès d'Amiens. Othon, de plus en plus irrité, ne +rentra dans ses Etats qu'après avoir semé la terreur dans ceux +d'Arnulf. On attribue à Othon la fondation d'un château situé près de +la Lys, aux limites de la France et de la Lotharingie, vis-à-vis du +château que les comtes de Flandre avaient élevé sur la Lieve. Il était +destiné à protéger la ville de Gand et l'abbaye de Saint-Bavon, qui se +trouvaient sur les terres de l'empire. Othon y établit pour châtelain +Wigman, issu de la famille des grafs frisons auxquels une charte de +Lodwig le Germanique avait accordé le gouvernement de la forêt de +Waes. + +Il ne paraît point que le comte de Flandre se soit opposé à la +construction du château de Wigman. Une infirmité cruelle l'accablait, +et il avait fait appeler près de lui l'abbé de Brogne pour le supplier +de guérir ses douleurs; mais le pieux cénobite se contenta de lui +répondre: «Elève tes pensées vers le Seigneur, et puisque tu as réuni +des richesses si considérables, prends-en quelque chose pour soulager +les pauvres: c'est ainsi que tu pourras effacer l'énormité de tes +crimes.» + +Depuis le siége de Rouen, et malgré la déplorable issue de +l'expédition dirigée contre les Normands, Arnulf restait le soutien de +la royauté de Lodwig. Hug le poursuivait avec toute la haine qu'il +portait au roi de France et se disposait même à envahir la Flandre, +mais il se retira bientôt après avoir inutilement tenté de mettre le +siége devant quelques forteresses. Arnulf profita de son absence pour +conquérir Montreuil et le château d'Amiens. En 949, il s'avança avec +le roi Lodwig jusqu'aux portes de Senlis. + +Au milieu des ces guerres parut une invasion de Madgiars hongrois, +peuples d'origine asiatique accourus des bords du Tanaïs, qui +n'obéissaient qu'au fouet de leurs maîtres. Ils avaient obtenu la +permission de traverser la Lotharingie en s'engageant à ne point la +piller, et le 24 avril 953 ils campèrent aux bords de l'Escaut dans +les prairies qui entourent la cité de Cambray. Dès leur première +attaque, ils perdirent un de leurs principaux chefs. La soif de la +vengeance rendit leurs assauts plus terribles. L'évêque priait +prosterné devant les reliques des saints, puis parfois il montait sur +les remparts et disait aux combattants: «C'est la cause de Dieu que +vous soutenez contre ces barbares, c'est la cause de Dieu qui +triomphera.» Les Hongrois s'éloignaient, quand un clerc, placé au +clocher du monastère de Saint-Géry, qui était situé hors de l'enceinte +de la ville, lança une flèche au milieu d'eux; son imprudente audace +réveilla la colère des barbares; ils revinrent, s'emparèrent de +l'église de Saint-Géry, et la livrèrent aux flammes après avoir immolé +tous ses défenseurs. Ces hordes féroces, privées de ces recrues +continuelles qui avaient fait la force des Normands, ne tardèrent +point à disparaître complètement. + +Arnulf le Grand gouvernait la monarchie flamande depuis près de +quarante années; son influence s'affaiblissait à mesure que sa +carrière penchait vers son déclin. Lorsque le roi Lodwig eut achevé, +le 8 septembre 954, au milieu des revers, sa triste et courte vie, +son fils Lother, instruit par son exemple, se hâta d'aller se placer +sous la protection du duc Hug, et la Flandre se trouva de nouveau +isolée. Cependant Arnulf avait abandonné toute l'autorité à son fils +Baldwin. La puissance militaire de la Flandre sembla se relever un +moment. En 957, Baldwin combat Rotger, fils d'Herluin, qui lui +disputait le château d'Amiens. En 961, lorsque le duc Rikhard s'avance +de Rouen vers Soissons, il conduit une armée au secours du roi Lother +et défait les Normands; mais, au retour de cette expédition, il meurt +au monastère de Saint-Bertin, laissant après lui un fils encore au +berceau, qui portait le nom de son aïeul. + +Ainsi, le comte Arnulf se vit réduit à reprendre les soins du +gouvernement. Accablé par la décrépitude des ans, il cherchait le +repos et ne le trouvait point: c'était en vain qu'il restituait aux +monastères les biens que jadis il leur avait enlevés, qu'il fondait à +Bruges le chapitre de Saint-Donat et envoyait aux basiliques de Reims +de précieux reliquaires et des livres enrichis d'or et d'argent; +c'était en vain qu'il croyait apaiser la justice du ciel en écrivant +dans ses actes publics: «Moi, Arnulf, je me reconnais coupable et +pécheur:» le remords ramenait sans cesse autour de lui le trouble et +l'inquiétude. Dans sa maison, au sein de sa propre famille, un de ses +neveux conspirait. Arnulf, toujours impitoyable, lui fit trancher la +tête. Celui qui périt avait un frère qui voulut venger sa mort. Le +comte de Flandre allait peut-être répandre de nouveau le sang des +siens et ordonner un second supplice, lorsque le roi Lother intervint, +fit accepter une réconciliation et força le comte Arnulf à remettre sa +terre entre ses mains, en lui permettant de la posséder tant que sa +vie se prolongerait. Elle ne dura que deux années, et se termina le 27 +mars 964; mais Arnulf le Grand se survécut à lui-même en donnant pour +tuteur à son petit-fils le confident et l'instrument de ses +vengeances, le comte de Cambray, Baldwin Baldzo. + +Dès que le roi Lother apprit la mort du comte Arnulf, il réunit une +armée de Franks et de Bourguignons, s'empara d'Arras et s'avança +jusqu'à la Lys. Par son ordre, le comte Wilhelm de Ponthieu occupa le +pays de Térouane. Mais bientôt Baldwin Baldzo repoussa le roi de +France, et le força à restituer Arras et à recevoir l'hommage du +nouveau comte de Flandre. Wilhelm de Ponthieu ne conserva ses +possessions qu'en devenant le vassal d'Arnulf le Jeune. + +Lorsque Arnulf le Jeune prit dans ses mains les rênes du gouvernement +de la Flandre, l'empereur Othon, sur les plaintes des habitants du +Hainaut, venait de déposer leur comte Reginher, et avait placé leur +pays sous la protection du compte Arnulf de Flandre et de Godfried +d'Ardenne, qui obtint plus tard la main de Mathilde de Saxe, veuve de +Baldwin, fils d'Arnulf le Grand. Cependant les fils de Reginher +rentrèrent en Hainaut: l'un avait épousé la fille du duc Karl de +Lotharingie, frère du roi Lother; l'autre, Hedwige, fille de Hug +Capet, fils et successeur de Hug le Grand. Soutenus par la France, ils +recouvrèrent leur patrimoine après un sanglant combat, où l'on vit, si +l'on peut ajouter foi au récit du continuateur de Frodoard, Arnulf de +Flandre se déshonorer par une fuite honteuse, tandis que le comte +d'Ardenne, percé d'un coup de lance, restait étendu à terre, et privé +de tout secours, jusqu'au coucher du soleil. + +Le roi Lother mourut en 986. Son successeur Lodwig ne régna qu'un an +et ne laissa point de postérité. Le duc Karl de Lotharingie, frère du +roi Lother, devenait l'héritier de la couronne; mais, au lieu +d'accepter la tutelle des ducs de France, il s'allia aux comtes de +Vermandois et épousa la fille d'Herbert de Troyes, tandis que Hug +Capet se faisait proclamer roi à Noyon. Le comte Arnulf de Flandre +soutint le frère de Lother dans ses guerres, et bientôt après le roi +Karl vainquit l'armée du roi Hug. Il avait conquis le château de +Montaigu, occupait Reims et menaçait Soissons, lorsque la perfidie de +l'évêque de Laon le livra à ses ennemis. Pendant longtemps, chez les +hommes de race franke, on méprisa la royauté du duc de France, en +maudissant le nom des traîtres qui avaient assuré son triomphe. «De +quel droit, écrivait l'illustre Gerbert, l'héritier légitime du +royaume a-t-il été déshérité et dépouillé?» Malgré ces plaintes et ces +regrets qui ne s'effacèrent que lentement, la dynastie karlingienne +périssait: elle disparaît à Orléans dans les ténèbres d'une prison, +puis s'éteint, humble et ignorée, aux bords de la Meuse, non loin du +manoir paternel d'Héristal, où Peppin et Alpaïde virent naître Karl le +Martel, illustre aïeul de l'infortuné Karl de Lotharingie. + +Arnulf le Jeune mourut vers le temps où le roi Karl fut conduit captif +à Orléans. + +Depuis la Meuse jusqu'aux Pyrénées tout est tumulte et confusion. +L'Aquitaine, l'Anjou, la Normandie, la Champagne, la Bourgogne, le +Vermandois s'agitent et s'abandonnent à des luttes intestines: la +royauté, entre les mains de Hug Capet, n'est plus qu'un domaine menacé +par l'ambition germanique. + +En Flandre, la même désorganisation existe. Les successeurs de +Sigfried et de Wilhelm de Ponthieu se partagent les comtés de Guines, +de Saint-Pol, de Boulogne. A peine le comte Arnulf a-t-il fermé les +yeux que le comte Eilbode se rend indépendant à Courtray. + +Ainsi s'achève la période la plus triste et la plus stérile de notre +histoire. Le siècle d'Arnulf le Grand ne présente aux regards qu'une +sanglante arène, où les combats et les crimes se succèdent sans +relâche. La civilisation languit et refuse sa douce lumière au monde +féodal qui la méprise. Dans la patrie des Hincmar, des Milon, des +Hucbald, on ne trouve plus à cette époque un seul homme qui brille par +sa science ou son génie. Les priviléges des cités épiscopales et des +monastères ne sont plus respectés. De toutes parts, les comtes et les +hommes de guerre accourent pour s'arroger les abbayes, et lorsqu'ils +les abandonnent à quelque moine pauvre et obscur, il se réservent, +sous le nom d'avoués, la surveillance et l'administration des biens +ecclésiastiques qu'ils pillent impunément: ils dépouillent les clercs +de leurs anciennes libertés pour les soumettre à leurs usages +barbares. A Gand, le monastère de Saint-Pierre donne un fief de sept +mesures de terre à Hug de Schoye pour qu'il défende l'abbé en duel. +Otbert, abbé de Saint-Bertin, auquel un noble avait déféré le combat +judiciaire, ne connaissait personne qui voulût descendre en champ clos +pour soutenir sa querelle, lorsque l'apparition merveilleuse de deux +colombes lui fait trouver un champion. + +Si dans l'ordre politique tout est ruine et décadence, les mêmes +symptômes de dissolution se reproduisent dans la vie intérieure de la +société et jusqu'au sein de la famille. L'an 1000 approchait. L'accord +unanime des superstitions populaires avait fixé à cette année la fin +du monde; mais les uns la comptaient depuis la Nativité du Sauveur, +d'autres, en plus grand nombre, du jour de la Passion. A mesure que +cette époque devenait moins éloignée, les terreurs augmentaient: +l'imagination du peuple se montrait de plus en plus vivement frappée, +et dans les malheurs qui l'accablèrent il crut apercevoir les signes +précurseurs de l'accomplissement des prophéties. + +En 1007, une peste épouvantable désola la Flandre. Elle se déclara de +nouveau vers l'an 1012. Quelques boutons se formaient sur le palais; +si l'on ne prenait soin de les percer aussitôt, le mal était sans +remède. Ses ravages étaient prompts et affreux. Plus de la moitié des +populations succomba, et parmi ceux qui survécurent il n'y en avait +point, dit un hagiographe, qui, en rendant les derniers honneurs à +leurs parents et à leurs amis, ne s'attendissent à les suivre bientôt +dans le tombeau. + +Aux ravages de la peste succédèrent ceux des inondations. «Une chose +digne de pitié et d'admiration, raconte l'annaliste de Quedlinburg, +arriva le 29 septembre 1014 dans le pays de Walcheren et en Flandre. +Pendant trois nuits, d'effroyables nuages, s'arrêtant dans une +merveilleuse immobilité, menacèrent tous ceux dont ils frappèrent les +regards; enfin le troisième jour, le tonnerre, éclatant avec un bruit +épouvantable, souleva les ondes furieuses de la mer jusqu'au milieu +des nuées. L'antique chaos semblait renaître. Les habitants fuyaient +en faisant entendre de longs gémissements; mais l'invasion subite des +flots fit périr beaucoup de milliers d'hommes, qui ne purent se +dérober à la colère du Seigneur.» + +«On croyait, ajoute Rodulf Glaber, que la révolution des siècles +écoulés depuis le commencement des choses allait conduire l'ordre des +temps et de la nature au chaos éternel et à l'anéantissement du genre +humain. Cependant, au milieu de la stupeur profonde qui régnait de +toutes parts, il y avait peu d'hommes qui élevassent et leurs cœurs +et leurs mains vers le Seigneur. Une cruelle famine se répandit sur +toute la terre et menaça les hommes d'une destruction presque +complète. Les éléments semblaient se combattre les uns les autres et +punir nos crimes. Les tempêtes arrêtaient les semailles; les +inondations ruinaient les moissons. Pendant trois années, le sillon +resta stérile.» + +Si la plupart des hommes étrangers aux sublimes sentiments de la +résignation, qui n'appartiennent qu'à la vertu, se livraient tour à +tour aux conseils de leur désespoir, ou aux caprices de leur +imagination en délire, il y en eut d'autres qui se montrèrent plus +pieux et plus sages. Plusieurs seigneurs, dans l'attente de la fin du +monde, affranchirent les colons de leurs domaines; dans toute la +France les guerres particulières furent suspendues par la trêve de +Dieu, et quelques pèlerins se dirigèrent vers Jérusalem. + +La société croyait mourir: elle allait commencer à vivre. + + + + +LIVRE QUATRIÈME. + +989-1119. + + Baldwin le Barbu.--Baldwin ou Baudouin le Pieux. + Baudouin le Bon.--Arnould le Simple. + Robert le Frison.--Robert de Jérusalem.--Baudouin à la Hache. + Reconstitution de la société. + Développements de la civilisation.--Les croisades. + + +Le fils d'Arnulf le Jeune était appelé à une tâche glorieuse. Si +Baldwin Bras de Fer avait élevé la puissance de la Flandre, Baldwin le +Barbu, en la maintenant, lui assigna son caractère et ses véritables +destinées. + +«Il était illustre et courageux, célèbre par sa renommée, distingué +par sa piété; ses richesses étaient immenses. Il marcha à la tête de +ses armées et sema la terreur parmi ses ennemis. Aux triomphes du +glaive, il ajouta ceux de l'intelligence. Il honora la justice, +corrigea les lois iniques, défendit la patrie et protégea l'Eglise. +Sévère pour les déprédateurs et les hommes orgueilleux, il était +vis-à-vis des personnes humbles et douces également humble et doux.» + +Le onzième siècle voit s'ouvrir une ère nouvelle; les hommes, éprouvés +par de longs malheurs, sentent le besoin de se rapprocher; +quelques-uns même racontent que la voix du ciel s'est fait entendre +pour ordonner que la paix soit rétablie sur la terre. «Ne songez plus, +répètent les évêques, à venger votre sang, ni celui de vos proches; +mais pardonnez à vos ennemis.» + +Sous cette heureuse influence, le commerce s'étendait rapidement par +les relations qui existaient entre la Flandre et l'Angleterre. Un +grand nombre de navires abordaient à Montreuil et à Boulogne; mais +c'était dans la cité de Bruges qu'affluaient le plus grand nombre de +marchands, et, dès le onzième siècle, les richesses qu'ils y +apportaient de toutes parts l'avaient rendue célèbre. + +A Gand, les populations qui habitaient l'enceinte des monastères +fondés par saint Amandus descendaient de la colline où elles avaient +trouvé un asile, pour s'établir au milieu des prairies resserrées par +l'Escaut, la Lys et le fossé qu'Othon avait fait creuser pour qu'il +servît de limite entre la France et l'empire. Elles y formèrent une +_minne_, et le port qu'elles créèrent devint le centre d'une cité +florissante. Le voisinage de deux fleuves favorisait l'extension de +leur commerce. + +Si les habitants de Gand et de Bruges s'associaient au mouvement de +civilisation et de progrès qui se manifestait de toutes parts, leur +exemple fut toutefois stérile pour la plupart des Flamings, qui +préféraient une vie tumultueuse et agitée à la paix des villes. Leurs +gildes restaient campées aux bords des flots, derrière les monticules +de sable qui conservaient le nom gaulois de _dunes_, entre le +monastère de Muenickereede, cette autre Jona, fondée par des Scots, et +les étangs de Wasconingawala, dans le comté de Guines. Elles +s'étendaient jusqu'à la forêt de Thor, au delà des plaines de +Varsnara, et occupaient Alverinckehem, Letfingen, Aldenbourg, Liswege, +Uytkerke, que les vagues de l'Océan ne baignaient déjà plus, Oostbourg +dont le port allait bientôt disparaître comme celui d'Uytkerke. + +Souvent, à l'occasion d'une solennité religieuse, quelques prêtres +intrépides chargeaient sur leurs épaules les châsses des saints les +plus vénérés et les portaient au milieu des Flamings, en appelant par +leurs prières la miséricorde du ciel sur ces populations inaccessibles +à la pitié. Un hagiographe rapporte, comme un fait remarquable, que la +puissante intercession de saint Ursmar n'adoucit pas seulement les +habitants du Mempiscus et du pays de Waes, mais les Flamings +eux-mêmes. «Nous arrivâmes, dit-il, à un village situé près de +Stratesele, où quelques karls étaient si hostiles les uns aux autres, +que personne n'avait pu rétablir la paix parmi eux. Des discordes +profondes les divisaient depuis si longtemps, qu'il n'y en avait point +qui n'eussent à pleurer un père, un frère ou un fils.» Telle était la +férocité de ces karls, que les prêtres chargés des reliques de saint +Ursmar furent réduits à se dérober à leur colère par une fuite rapide. +A Blaringhem, ils placèrent leurs châsses au milieu de deux +factions prêtes à se combattre et parvinrent à les arrêter. A +Bergues-Saint-Winoc, ils apaisèrent de semblables dissensions. A +Oostbourg, les haines étaient si vives que les karls ne sortaient de +leurs demeures qu'accompagnés de troupes nombreuses d'hommes armés. +Ils cherchaient ardemment à se poursuivre les uns les autres, et en +satisfaisant leurs vengeances, ils en préparaient sans cesse de +nouvelles et se livraient des combats que d'autres combats devaient +suivre. + +A l'ouest, vers le Wasconingawala, les karls du comté de Guines +conservaient également toute la belliqueuse énergie de leurs mœurs. +Un Flaming de Furnes, Herred, surnommé Kraugrok, parce qu'il avait +coutume de relever le sayon qu'il portait lorsqu'il dirigeait sa +charrue, avait épousé Athèle de Selvesse, nièce de l'évêque de +Térouane. Le château de Selvesse était situé dans une position +inaccessible, au milieu d'un marais qu'entouraient des forêts +épaisses. Plus loin, parmi les fleurs diaprées d'une vaste prairie, un +brasseur de bière avait construit quelques maisons, où les +agriculteurs de la contrée se réunissaient dans leurs jeux et dans +leurs banquets. On racontait qu'autrefois quelques Italiens, envoyés +par le pape en ambassade vers un roi anglo-saxon, s'y étaient arrêtés, +et avaient, en souvenir de leur patrie, donné le nom d'Ardres à ces +chaumières ignorées, les saluant de ces vers immortels: + + Locus Ardea quondam + Dictus avis: et nunc magnum manet Ardea nomen; + Sed fortuna fuit. + +Ce nom leur resta par un jeu bizarre de la fortune, qui relevait la +cité de Turnus, minée sous le beau ciel des Rutules, chez les Morins, +que Virgile appelait les plus reculés des hommes. Ardres prospéra; la +fertilité de ses campagnes y appelait sans cesse de nouveaux +habitants. Herred voulut aussi aller, avec Athèle de Selvesse, y fixer +son séjour; mais ses parents et ses amis, hostiles à tout ce qui +rappelait l'union et la paix, l'exhortèrent à ne point quitter le +sombre donjon de sa forteresse. + +Cependant le comte Rodulf de Guines essaya de réduire par la force ces +populations d'origine saxonne. Non-seulement il soumit les karls à un +impôt qui était d'un denier chaque année et de quatre deniers le jour +de leur mariage ou de leur mort, mais il ordonna aussi qu'ils +renonçassent à leurs couteaux pour ne garder que leurs massues. Après +le scharm-sax, l'arme nationale des races saxonnes, la massue à +laquelle elles donnaient le nom de _colf_ était celle qu'elles +chérissaient le plus. Consacrée au dieu Thor, protecteur de leurs +colonies, que l'Edda nous montre portant une massue dans ses combats +contre les géants, elle était pour elles le symbole de la conquête qui +élevait leur gloire et de l'association qui faisait leur force. +Lambert d'Ardres attribue à la défense du comte Rodulf l'origine du +nom des _colve-kerli_, ou karls armés de massues, que conservèrent les +cultivateurs du pays de Guines. + +En abordant le récit d'une période historique signalée par les +désastres des Saxons d'Angleterre, il ne paraîtra peut-être point +inutile que nous nous occupions un instant des autres colonies +saxonnes, sœurs et compagnes des populations flamandes, dont elles +avaient partagé les migrations et l'établissement sur le _Littus +Saxonicum_. Au nord de la Flandre, elles s'étaient fixées en grand +nombre dans les marais de la Frise, sur les rives de la Meuse et du +Rhin. A l'exemple des bourgeois de Bruges, celles qui occupaient la +ville de Thiel entretenaient un commerce important avec l'Angleterre +et jouissaient de la liberté la plus étendue. Leurs gildes se +réunissaient, à diverses époques de l'année, en de solennels banquets +qu'égayait leur grossière ivresse, et elles conservaient l'usage de la +contribution pécuniaire à laquelle elles devaient leur nom. Cependant +des pirates de races diverses ne cessaient d'aborder sur le rivage de +la mer, abandonné sans défense à leurs fureurs. Arnulf de Gand, fils +de Wigman, avait trouvé la mort en les combattant, et sur l'instante +prière de sa veuve Lietgarde de Luxembourg, dont la sœur Kunegund +avait épousé l'empereur Henrik II, une flotte allemande avait été +armée pour châtier leur audace. Theodrik, fils d'Arnulf de Gand, qui +avait succédé aux possessions de son père en Frise, voulut soumettre à +un impôt onéreux les marchands de Thiel et les karls dont il usurpait +les terres. Ceux-ci, blessés dans leurs droits d'hommes libres, +adressèrent leurs plaintes à l'empereur qui les écouta; mais Arnulf +refusait de se conformer à sa décision, et on le vit, oubliant quelles +mains avaient frappé son père pour n'écouter que son ambition, +s'allier aux pirates de la forêt de Merweede et triompher avec eux à +la sanglante journée de Vlaerdingen. Theodrik, fils d'Arnulf de Gand, +fut l'aïeul des comtes de Hollande. + +Au sud de la Flandre, vers les bords de la Seine, les vicomtes et les +seigneurs normands persécutaient les hommes de race saxonne. De même +que Theodrik en Frise, ils les chassaient de leurs champs et +entravaient leur commerce sur les rivières. Leurs gildes, jadis +opprimées par Karl le Chauve, se réunirent: «Quoi! s'écrièrent les +karls de Normandie, dont les plaintes répétèrent sans doute celles de +leurs frères de la Meuse, on nous charge d'impôts et de corvées! Il +n'y a nulle garantie pour nous contre les seigneurs et leurs sergents; +ils ne respectent aucun pacte. Et ne sommes-nous pas libres comme eux? +Lions-nous par des serments; jurons de nous soutenir les uns les +autres, et s'ils nous attaquent, nous avons nos glaives et nos +massues.»--Ils voulaient, d'après Guillaume de Jumièges, rétablir +l'autorité de leurs lois, et nommèrent des députés qui devaient former +une assemblée supérieure, le wittenagemot de leur association; mais +les Normands étouffèrent par la force ce mouvement qui s'étendait dans +les bois et dans les plaines, et les karls se virent réduits à leurs +charrues. + +Le mouvement de rénovation qui caractérise le onzième siècle se fait +surtout sentir au milieu des populations chrétiennes, que l'approche +de l'an 1000 a remplies de terreur; dès qu'elles se croient épargnées +par la clémence du ciel, elles se hâtent de relever leurs églises, et +les cloîtres, longtemps profanés, redeviennent l'asile de la +méditation et de la piété. Lausus, qui avait accompagné saint Poppo +dans son voyage en Syrie, bâtit à son retour l'église de Saint-Jean de +Gand, depuis dédiée à saint Bavon. Déjà saint Gérard, abbé de Brogne, +avait réformé l'abbaye de Saint-Bertin et celle de Blandinium, où il +remplaça des moines qui n'écoutaient que la violence et la haine par +d'autres religieux, qui ranimèrent les études littéraires en copiant +des manuscrits qu'ils envoyaient au célèbre Gerbert, archevêque de +Reims: noble exemple que l'archevêque Dunstan de Canterbury, alors +exilé en Flandre, imita plus tard dans les monastères anglo-saxons. + +Tandis que la Flandre se relevait de ses ruines, les comtes de +Toulouse, de Blois et de Chartres voyaient leur influence s'accroître; +les Capétiens acceptaient la tutelle des ducs de Normandie, qui +soutenaient leur royauté pourvu qu'elle restât humble et faible. +Lorsqu'en 966 Hug Capet engage le roi Lother à envahir la Flandre, le +duc de Normandie intervient pour qu'il ne poursuive point sa +conquête. En 987, le duc de Normandie interpose de nouveau sa +médiation pour l'empêcher de combattre Arnulf le Jeune, qui, comme +descendant de Karl le Grand, refusait de reconnaître les droits de son +heureuse et récente usurpation. + +Rotbert, successeur de Hug Capet, fut un prince pacifique et timide. +Il attendit et chercha à mériter par une patiente résignation qu'une +époque vînt où sa dynastie serait assez forte pour se suffire à +elle-même et secouer le joug. C'est ainsi qu'épousant tour à tour +Berthe, veuve d'Eudes de Blois, issue des comtes de Vermandois, et +Constance, fille des comtes de Toulouse et nièce des comtes d'Anjou, +il s'abaissa devant ses ennemis, rechercha leur alliance et partagea +avec eux l'autorité du gouvernement. + + En France + ...Dose pers... estoient + Qui la terre en douse partoient. + Chacun des douse un fié tenoit + Et roi appeler se faisoit. + +Parmi les pairs, il faut citer les ducs de Normandie et de Bourgogne, +les comtes de Toulouse et de Champagne. Le comte Baldwin le Barbu fut, +au sein de l'aréopage féodal, le représentant de la Flandre, devenue, +entre tous les comtés du royaume, la première pairie de France. + +Le roi Rotbert ne songeait qu'à maintenir la paix: la guerre vint de +l'Allemagne. Après la mort d'Othon, fils de Karl, dernier roi de la +race karlingienne, l'empereur Henrik II avait donné le duché de +Lotharingie à Godfried d'Ardenne. Les comtes de Namur et de Louvain, +qui avaient épousé les sœurs d'Othon, protestèrent. Le plus puissant +des comtes qui appuyèrent leurs prétentions fut Baldwin le Barbu. Il +saisit le prétexte de ces dissensions pour passer l'Escaut et s'empara +de Valenciennes. L'empereur vint l'y assiéger; mais l'approche des +armées du roi de France et du duc de Normandie, qui se disposaient à +secourir les Flamands, le réduisit à se retirer. Impatient de venger +sa honte, Henrik II reparut l'année suivante, et, du haut du château +jadis confié par le roi Othon à Wigman, il dirigea les attaques de ses +hommes de guerre contre le port de Gand défendu par Baldwin. Cependant +il échoua de nouveau dans ses efforts, et ses succès se bornèrent à +ravager quelques plaines et à incendier quelques villages. Enfin la +paix fut conclue à Aix. L'empereur, menacé par d'autres vassaux, +abandonna au comte de Flandre, à titre de fief, la cité de +Valenciennes, et peu après, dans une assemblée tenue à Nimègue, il y +ajouta l'île de Walcheren et d'autres domaines qui avaient fait partie +de la donation de Lodwig le Germanique au comte Théodrik. + +La puissance du comte de Flandre s'accroissait chaque jour. Son fils, +qui se nommait aussi Baldwin, fut fiancé à Athèle, fille du roi +Rotbert et de Constance de Toulouse, qui lui porta pour dot la ville +de Corbie: il n'avait pas vingt ans lorsque le mariage fut célébré. +L'éclat de ce royal hyménée échauffa son présomptueux orgueil. Soutenu +par quelques hommes obscurs, il demanda que son père renouvelât en sa +faveur l'abdication d'Arnulf le Grand; mais sa rébellion fut +presqu'aussitôt comprimée, grâce à l'intervention du duc Rikhard de +Normandie. Afin que le souvenir même de ces déplorables divisions fût +complètement effacé, une assemblée solennelle fut tenue à Audenarde. +Là, en présence de l'évêque de Noyon et de tous les nobles de Flandre, +on apporta processionnellement les reliques des saints les plus +vénérés. La châsse de saint Gérulf s'avançait la première, parce que +saint Gérulf, né au village de Meerendré dans le Mempiscus, +appartenait par sa naissance à la Flandre; puis venaient celles de +saint Wandrégisil, de saint Amandus, de saint Bertewin, de saint +Vedastus et d'autres saints, illustres patrons des villes ou des +monastères. La paix y fut proclamée, et tous les nobles jurèrent de la +respecter. + +Ce fut le dernier acte de la vie de Baldwin IV; elle s'acheva le 30 +mai 1036, après un règne de quarante-huit années. + +Baldwin le Pieux succéda aux utiles travaux et à la gloire de son +père. Il voulut consolider la paix proclamée à Audenarde et fit +publier dans ses Etats la trêve du Seigneur. + +«Que les moines et les clercs, les marchands et les femmes, et tous +les hommes généralement, à l'exception des gens de guerre, vivent en +paix pendant tous les jours de la semaine. Que tous les animaux +jouissent de la même protection, sauf les chevaux qui servent à la +guerre. Pendant trois jours, c'est à savoir le lundi, le mardi et le +mercredi, l'attaque dirigée contre un homme de guerre ou contre celui +qui n'observe point la paix ne sera point considérée comme une +infraction de la paix; mais si, pendant les quatre autres jours, +quelque attaque a lieu, celui qui l'aura tentée sera considéré comme +violateur de la paix sainte, et puni selon le jugement qui sera +prononcé.» + +Baldwin le Pieux ne tarda point à intervenir dans les guerres civiles +de la France. Il soutint le roi Henrik, fils de Rotbert, contre la +ligue féodale, qui comptait pour chefs Theodbald et Etienne, comtes de +Blois, de Chartres et de Champagne; ensuite il rétablit la paix en +Normandie, où il protégea le jeune Wilhelm, petit-fils du duc Rikhard, +que menaçaient les comtes des bords de la Loire. + +L'appui que la Flandre donna aux Normands ne contribua pas moins à +resserrer les liens qui l'unissaient à l'Angleterre. La reine Elfgive, +sœur du duc Rikhard de Normandie, chassée par les intrigues du comte +Godwin, fils d'Ulnoth, vint chercher un refuge à Bruges. Baldwin +l'accueillit avec toute la générosité qui convenait à un grand prince. +Elfgive se hâta d'envoyer des messagers en Danemark, où régnait un de +ses fils nommé Hardeknuut. Celui-ci réunit dix navires, et après avoir +eu, pendant sa navigation, une merveilleuse vision qui lui annonça la +victoire, il arriva à Bruges, où il trouva une solennelle ambassade +qui venait lui annoncer la mort du roi Harold et lui offrir son +sceptre. Lorsque la reine Elfgive quitta, heureuse et triomphante, +cette cité où elle était venue, proscrite et désolée, réclamer la +protection du comte Baldwin, les habitants de Bruges la suivirent +jusqu'au rivage de la mer en élevant leurs mains vers le ciel pour la +saluer une dernière fois, et leurs naïfs regrets émurent si vivement +le cœur d'Elfgive, qu'en recevant leurs adieux elle mêla ses larmes à +celles qu'elle leur voyait verser, et ne voulut s'éloigner qu'après +les avoir embrassés tour à tour comme des frères bien-aimés. + +Une fille de la reine Elfgive, nommée Kunegund, que l'empereur Henrik +le Noir avait répudiée malgré son innocence et sa beauté, n'avait pas +quitté le château de Bruges: à peine âgée de vingt-trois ans, elle y +trouva, le 21 août 1042, l'oubli de ses douleurs dans la paix de la +tombe. Vers la même époque, une autre princesse exilée, Gunilde, veuve +du roi Harold, chercha également un refuge à Bruges avec ses fils +Hemmung et Turkill. + +Henrik le Noir se plaignit-il de l'asile accordé à Kunegund? Une haine +secrète succéda-t-elle à d'inutiles menaces? On l'ignore; mais +lorsque le duc Godfried de Lotharingie combattit l'empereur en 1046, +on vit le comte de Flandre prendre une part active à sa rébellion. +Baldwin s'empara du château impérial de Gand et le donna à un de ses +chevaliers, nommé Landbert, qui avait puissamment contribué à ce +succès. De Landbert descendirent les châtelains héréditaires de Gand. + +L'année suivante, l'empereur, réunissant une nombreuse armée, traversa +le pays de Cambray, menaça Arras, où le comte Baldwin s'était enfermé, +et se dirigea vers le bourg d'Arques qui dépendait de l'abbaye de +Saint-Bertin. Il espérait y trouver un passage pour entrer en Flandre; +mais il n'y réussit point. Un rempart, défendu par un fossé et garni +de palissades, s'étendait depuis Wormholt jusqu'à la Bassée. Un si +grand zèle animait ceux qui prirent part à ce travail de défense +nationale, qu'en trois jours et en trois nuits ce retranchement, qui +se prolongeait pendant neuf lieues, fut complètement achevé. Henrik le +Noir, étonné de la puissance de la Flandre, se retira: Baldwin le +poursuivit jusqu'au Rhin, et livra aux flammes le palais impérial de +Nimègue. + +Toute l'Allemagne s'émut: le pape Léon IX se rendit au synode de +Mayence pour y prononcer l'excommunication solennelle de Godfried et +de Baldwin, perturbateurs de la paix de l'empire. Godfried céda, mais +Baldwin ne se soumit point. N'ayant plus d'alliés et réduit à ses +propres forces, il paraissait encore si redoutable que l'empereur, +avant de le combattre, se confédéra avec Zwan, roi de Danemark, et +Edward, roi des Anglo-Saxons; les Danois et les Anglo-Saxons étaient +toutefois secrètement favorables à la Flandre: Zwan n'agit point, et +le roi Edward se contenta de réunir une flotte qui ne quitta point le +port de Sandwich. L'empereur avait traversé l'Escaut près de +Valenciennes et s'était emparé de Tournay. Là s'arrêta son expédition: +des négociations s'ouvrirent à Aix. Les concessions que l'empereur +Henrik III se vit réduit à faire à Baldwin le Pieux rappelèrent celles +que l'empereur Henrik II avait, après des guerres également +malheureuses, accordées à Baldwin le Barbu. Le traité qui fut conclu +en 1043 assura à la Flandre la possession de toute la partie du +Brabant comprise entre Gand et Alost, ce qu'on nomma depuis la Flandre +impériale. + +Tandis que la guerre éclatait entre la Flandre et l'Allemagne, l'un +des fils de ce comte Godwin, dont Elfgive avait fui la haine arrivait +à Bruges. Il se nommait Sweyn. Exilé par le pieux roi Edward le +Confesseur, il s'arrêta peu de temps dans les Etats du comte Baldwin +et se rendit en Danemark. Là, il recruta quelques pirates. Dociles à +sa voix, ils pillèrent Sandwich et les côtes de l'Est-sex, et +vendirent en Flandre l'or, l'argent et tout le butin qu'ils avaient +réuni. Sweyn resta dans les Etats du comte Baldwin, jusqu'à ce que son +père se crût assez puissant pour le rappeler près de lui. + +Le roi Edward s'éloignait de plus en plus des Anglo-Saxons. Il leur +préférait les Normands, chez lesquels il avait passé sa jeunesse, et +ils accouraient en foule en Angleterre; mais parmi ceux-ci il ne faut +plus s'attendre à ne trouver que les descendants des Danes qui +partagèrent les exploits d'Hasting et de Lodbrog. Lorsque la paix et +le repos avaient succédé aux agitations de la conquête, on avait vu +les vainqueurs s'unir par de nombreuses alliances aux nations qu'ils +avaient vaincues, et leurs frères du Nord ne les désignaient plus, +comme les autres nations neustriennes, que par le nom de Français, +Wallons ou Romains. Tandis que la Flandre conservait, comme l'a +remarqué Roderic de Tolède, un dialecte de l'idiome saxon, les langues +septentrionales étaient devenues tellement inconnues aux bords de la +Seine, que les ducs de Normandie envoyaient leurs fils à Bayeux, pour +qu'ils y apprissent celle qu'avaient parlée leurs ancêtres. Les +Normands employaient la langue française, dérivée de la langue +vulgaire latine ou romane. Les Franks faisaient retentir les +consonnes, mettant peu de soin à prononcer les voyelles. Dans la +langue française, il n'en est plus ainsi: les noms teutoniques de +Baldwin, Wilhelm, Roll, Theodbald, Rotbert, Edward, Walter, Henrik, +Arnulf, se modifient et font place aux noms moins rudes de Baudouin, +Guillaume, Rou, Thibaut, Robert, Edouard, Gauthier, Henri, Arnould. +Lorsque l'affection que le roi Edouard portait aux Normands cessa +d'être comprimée par la puissance de Godwin, la langue française +devint celle des grands et des courtisans. + +Déjà les Normands et leurs amis obtenaient tout ce qu'ils demandaient. +Un moine de Jumièges, nommé Robert, occupa le siége primatial de +Canterbury; d'autres Normands furent évêques de Londres et de Lincoln. +Les populations anglo-saxonnes, dont les traditions et les coutumes +n'étaient plus qu'un objet de risée, courbaient le front et +gémissaient. Réunies dans leurs gildes, elles se contentaient de +maudire la funeste union du roi Ethelred avec une princesse normande, +et faisaient des vœux pour le retour de leurs chefs exilés. Godwin +s'était retiré en Flandre avec sa femme Githa, ses fils Gurth et +Tostig, et ses trésors les plus précieux. Sweyn avait accompagné son +père à Bruges; mais les malheurs de ce second exil réveillèrent dans +son âme d'accablants remords. Il crut avoir attiré par ses crimes la +colère du ciel sur tous les siens, et voulut l'apaiser par un +pèlerinage à Jérusalem. Il l'avait achevé lorsqu'à son retour, surpris +par l'hiver dans les montagnes de la Lycie, il y mourut de froid et de +misère. + +La triste fin de Sweyn ne modéra point l'ardente ambition du comte +Godwin. Il chercha à se concilier la protection du comte de Flandre, +et obtint que son fils Tostig épousât Judith, fille de Baudouin. +Tandis qu'un autre de ses fils, Harold, menaçait les rivages de la +Savern, il quitta Bruges avec les navires qu'il y avait fait +construire, et se rendit à l'embouchure de l'Yzer. Enfin, le 13 août +1052, il mit à la voile et se dirigea vers le promontoire de Romney; +mais la flotte du roi Edouard, plus nombreuse que la sienne, ne tarda +point à le poursuivre, et il ne dut son salut qu'à une tempête à la +faveur de laquelle il regagna les côtes de la Flandre. Cependant, dès +qu'il apprit que les comtes qui commandaient la flotte royale étaient +rentrés à Londres, il s'embarqua de nouveau, et joignant près de l'île +de Wight ses vaisseaux à ceux d'Harold, il se vit tout à coup assez +fort pour arrêter les navires qui sortaient des ports de Sandwich, de +Folkestone, de Hythe et de Pevensey. Bientôt on le vit paraître dans +la Tamise et jeter l'ancre à Southwark. Les habitants de Londres +l'accueillirent avec joie, et le roi Edouard se vit réduit à +s'incliner de nouveau devant la puissance du fils du bouvier Ulnoth. + +Avant que la flotte des exilés anglo-saxons eût quitté le port de +l'Yzer, de graves événements s'étaient accomplis en Flandre. Le comte +Herman de Saxe, époux de Richilde, fille et unique héritière des +comtes de Hainaut, était mort. Le comte Baudoin convoitait la +possession d'une province voisine de la Flandre, importante par le +nombre et la richesse de ses cités, et il avait envoyé l'un de ses +fils, qui portait également le nom de Baudouin, réclamer la main de la +comtesse de Hainaut. Afin que cette démarche fût couronnée d'un +succès immédiat, il se rendit lui-même à Mons avec une redoutable +armée, et y fit célébrer le mariage de son fils avec Richilde, tandis +que par son ordre les enfants d'Herman de Saxe étaient relégués dans +un monastère. + +Déjà l'empereur Henri le Noir réunissait toutes ses armées pour +chasser les Flamands du Hainaut. Baudouin se hâta de conclure une +nouvelle alliance avec le duc de Lorraine, Godfried ou Godefroi, +suivant la prononciation française qui modifiait l'orthographe des +noms d'origine franke. Tandis que Baudouin, fils du comte de Flandre, +saccageait Huy et Thuin, un autre de ses fils nommé Robert envahissait +les îles de la Zélande. Le comte de Flandre espérait par ces +expéditions pouvoir éloigner les armées impériales de ses Etats; mais +il ne put atteindre le but qu'il se proposait. Henri le Noir, guidé +par le châtelain de Cambray, traversa l'Escaut près de Valenciennes, +livra sous les murs de Lille un combat où périt le comte Lambert de +Lens, puis il s'empara par famine de la cité de Tournay. Baudouin, +d'abord réduit à une retraite précipitée, reparut au delà de l'Escaut +dès que l'empereur se fut retiré, et l'année suivante les Flamands +mirent le siége devant les murs d'Anvers, où s'était enfermé le comte +Frédéric de Luxembourg. Pendant que la guerre se poursuivait, Henri le +Noir expira en Thuringe, et la paix ne tarda point à être rétablie +entre l'empire et la Flandre. Un traité solennel confirma les droits +du comte de Flandre sur le Brabant occidental et l'île de Walcheren, +ratifia l'union de son fils et de Richilde, et assura à leurs +héritiers, outre la possession du comté de Hainaut, celle du pays de +Tournay, autre fief qui tendait à se séparer de l'empire. + +«A cette époque, dit Guillaume de Poitiers, vivait, aux limites du +pays des Français et de celui des Teutons, le comte de Flandre, +Baudouin, le premier entre tous par sa puissance et l'éclat de son +antique origine; car il comptait parmi ses ancêtres non-seulement les +chefs des Morins, qui portent aujourd'hui le titre de comtes de +Flandre, mais aussi les rois de France et de Germanie, et il n'était +point étranger à la race des empereurs byzantins. Les comtes, les +marquis, les ducs, les archevêques élevés en dignité, s'inclinaient +avec terreur devant lui. Ils recherchaient ses conseils dans les +délibérations les plus importantes, et afin de se concilier son +affection, ils le comblaient de présents et d'honneurs. Les rois +eux-mêmes respectaient et redoutaient sa grandeur. Il n'est point +inconnu, même aux nations les plus éloignées, par quelles longues et +sanglantes guerres il fatigua l'orgueil des empereurs, jusqu'au moment +où, conservant toutes ses possessions intactes, il força les +empereurs, maîtres des rois, à lui abandonner une partie de leur +propre territoire et à accepter une paix dont il avait dicté les +conditions.» + +C'est un historien normand qui nous a laissé ce brillant tableau de la +situation de la Flandre au milieu du onzième siècle, avant de raconter +le mariage du duc Guillaume de Normandie avec Mathilde, fille du comte +de Flandre. «Mathilde, ajoute Orderic Vital, était belle, illustre, +savante, distinguée par la noblesse de ses mœurs, l'éclat de ses +vertus et la fermeté de sa foi et de son zèle religieux.» + +Selon une tradition peu vraisemblable, Mathilde ne consentit à épouser +le duc de Normandie que lorsque, pénétrant jusque dans le palais de +Lille pour la battre et la traîner par les cheveux, il lui eût donné +une preuve «de grand cuer et de haulte entreprise.» Il est plus +certain que le mariage de Guillaume et de Mathilde fut célébré avec +une grande pompe à Eu, et que de nombreuses acclamations reçurent la +princesse flamande dans la cité de Rouen. Ce fut en vain que +l'archevêque Mauger, prélat belliqueux, qui haïssait le duc de +Normandie, invoqua les prohibitions de la consanguinité: le pape +Victor II, qui avait pris une part active au rétablissement de la paix +entre l'empire et la Flandre, craignit que de nouvelles guerres ne +s'allumassent entre la Flandre et la Normandie, et se hâta de +confirmer l'union de Guillaume et de Mathilde, en leur imposant +seulement, en signe de pénitence, l'obligation de fonder deux +monastères dans la ville de Caen: celui de Saint-Etienne, bâti par le +duc de Normandie, eut pour premier abbé le Lombard Lanfranc; Mathilde +fit construire l'abbaye de la Trinité, où, depuis, l'une de ses +filles, nommée Cécile, prit le voile. + +Lorsque le roi de France mourut en 1060, le comte de Flandre reçut la +tutelle de son fils Philippe Ier. Dès ce jour il se donna, dans ses +diplômes, le nom de _bail et procurateur du royaume_ (_regni +procurator et bajulus_). Au septième siècle, les Karlings avaient +porté également le titre de _custos et bajulus_. Baudouin le Pieux, +par son influence auprès des Capétiens, rappelait l'autorité des +Peppin dans le palais merwingien. Moins ambitieux que les Karlings, il +ne profita de sa position que pour faire jouir la France des bienfaits +du gouvernement paisible et sage qu'il avait donné à la Flandre. «La +monarchie des Franks, écrit Guillaume de Poitiers, fut confiée à la +tutelle du comte de Flandre, à sa dictature et à sa prudente +administration.»--«Le jeune roi, dit un autre historien, fut placé +sous la garde du comte Baudouin, qui, plein de fidélité, l'éleva +noblement, et sut défendre et gouverner son royaume avec +vigueur.»--«Il dompta, ajoute la chronique du moine de Fleury, aussi +bien par son habileté que par la force des armes, les tyrans qui se +montraient de toutes parts en France.» + +Telle était la situation des choses au moment où la révolution qui +devait livrer l'Angleterre aux Normands allait s'accomplir. Jamais la +puissance de la Flandre n'avait été plus grande; mais on ignorait +encore si Baudouin soutiendrait Guillaume, époux de Mathilde, ou +Tostig, époux de Judith, les Normands bannis de la cour du roi Edouard +ou la famille de Godwin qui dominait en Angleterre. Cette incertitude +ne fut pas longue: des haines communes, confirmant les liens du sang +qui unissaient les deux sœurs, ne tardèrent point à engager le +Normand Guillaume et le Saxon Tostig à conclure une étroite alliance. + +Tostig, orgueilleux et pervers comme Sweyn, commandait à York. Jaloux +de l'autorité supérieure attribuée à son frère Harold, il espérait +pouvoir se créer dans le nord de l'Angleterre une domination +indépendante. On raconte qu'il avait envoyé sa femme Judith implorer +la protection du ciel sur le tombeau de saint Cuthbert dans l'abbaye +de Durham. La fille de Baudouin, agitée par une secrète terreur, +chargea l'une de ses suivantes de la devancer, afin de s'assurer si +quelque heureux présage devait accueillir sa prière; mais à peine +cette jeune fille avait-elle pénétré dans le monastère, qu'un sombre +tourbillon sembla s'élever du tombeau de saint Cuthbert et la renversa +mourante sur le seuil. Tostig n'en persévéra pas moins dans ses +desseins, et lorsqu'une insurrection populaire le contraignit à se +retirer en Flandre dans la cité de Saint-Omer, il chercha un vengeur +dans le duc de Normandie. + +Environ une année après la fuite de Tostig, Harold, se trouvant à +Bosham, port important du Suth-sex, forma le projet de traverser la +mer avec ses chiens et ses faucons, et d'aller chasser sur les côtes +marécageuses de la Flandre les oiseaux qui y abordaient en grand +nombre des contrées septentrionales; mais dès qu'il se fut embarqué, +une tempête furieuse souleva les flots, et le navire d'Harold, devenu +le jouet des vents, fut jeté près de l'embouchure de la Somme, dans +les Etats du comte de Ponthieu, qui le livra au duc de Normandie. +Harold ne recouvra la liberté qu'après avoir juré sur les reliques les +plus vénérées de soutenir les ennemis de sa famille dans leurs +prétentions au trône d'Angleterre. Toutefois, il ne se crut point lié +par une promesse arrachée par violence, et lorsque le roi Edouard +mourut, il fut appelé par les vœux unanimes des Anglo-Saxons à +recueillir son héritage. Guillaume apprit avec tristesse l'élévation +du fils de Godwin: il avait peut-être renoncé à ses ambitieuses +espérances, quand Tostig, accourant de Saint-Omer, vint lui rappeler +le solennel serment d'Harold, et réussit à lui persuader qu'il fallait +s'opposer à l'usurpation du parjure. + +Le perfide Tostig, se plaçant à la tête d'une armée de mercenaires +recrutés en Flandre, s'empara de l'île de Wight et envahit le +Northumberland. + +A l'exemple de Tostig, le duc de Normandie avait appelé près de lui à +Saint-Valéry-sur-Somme de vaillants hommes d'armes flamands, parmi +lesquels il faut citer Gilbert de Gand, Gauthier de Douay, Drogon de +Beveren, Arnould d'Hesdin, Guillaume de Saint-Omer, Philippe et +Humphroi de Courtray, Guillaume d'Eenham, Raoul de Lille, Gobert de +Witsand, Bertrand de Melle, Richard de Bruges. Le duc de Normandie +s'engagea, en considération de ce secours, à payer annuellement au +comte de Flandre et à ses successeurs une somme de trois cents marcs +d'argent. Baudouin ne se borna point à lui envoyer ces renforts: il +l'aida de ses conseils et de son influence, et il n'est point douteux +que ce fut grâce à la protection du comte de Flandre, régent du +royaume, qu'un si grand nombre d'aventuriers accoururent de toutes les +villes de la France pour partager les périls et la fortune du duc +Guillaume. + +Tostig avait péri sous les murs d'York; mais la plaine d'Hastings vit +Guillaume renverser Harold au milieu de ses frères et de ses thanes, +au pied de l'étendard de la nationalité anglo-saxonne. + +Mathilde de Flandre n'avait point accompagné Guillaume dans sa +périlleuse invasion. Retirée dans quelque château, elle se souvenait +des arts de son industrieuse patrie, et pendant plusieurs siècles on +exposa dans la cathédrale de Bayeux une tapisserie où la duchesse de +Normandie, telle que l'héroïne d'Homère dont les fuseaux racontaient +les luttes d'Hector, avait retracé les trophées du vainqueur. Lorsque +Guillaume eut été couronné à Westminster, Mathilde le suivit en +Angleterre et l'exhorta à gouverner avec douceur et modération. +Mathilde protégeait les hommes de sa nation. Elle fit donner à Herman, +ancien chapelain du roi Edouard, l'important évêché de Salisbury. +L'abbaye de Saint-Pierre de Gand lui dut la confirmation des droits de +propriété qu'elle semble avoir tenus de la générosité d'Alftrythe, +fille d'Alfred le Grand, sur une forêt nommée Greenwich, peu éloignée +de la Tamise, qui contenait trois serfs et onze moulins, et à laquelle +était joint un port dont le tonlieu produisait un revenu annuel de +quarante sous. + +Plusieurs hommes d'armes flamands avaient reçu des fiefs considérables +du duc de Normandie. Leurs nouvelles possessions furent inscrites dans +le _Domesday-Book_, cet impitoyable registre des arrêts des +vainqueurs. Gilbert de Gand avait obtenu le domaine de Folkingham, +qu'on nomma depuis la baronnie de Gand, et d'autres domaines dans +quatorze comtés. Sa fille devint la femme de Guillaume de Grantmesnil, +chevalier normand, dont le frère était gendre de Robert le Wiscard. De +ses petits-fils l'un fut comte de Lincoln et l'autre chancelier +d'Angleterre sous le roi Etienne. Raoul de Tournay épousa Alice, nièce +de Guillaume, dont le domaine de Wilchamstobe forma la dot; Drogon de +Beveren rechercha la main d'une autre parente du nouveau roi et occupa +l'île d'Holderness; Gherbod fut comte de Chester; Gauthier, comte de +Northumberland; Robert de Commines, comte de Durham. Arnould et +Geoffroi d'Ardres possédèrent les seigneuries de Stevintone, +Doquesvorde, Tropintone, Ledeford, Teleshond et Hoyland. Les Flamands +Ode, Raimbert, Wennemaer, Hugues, Francon, Frumond, Robert, Colegrim, +Gosfried, Fulbert, Gozlin, s'établirent sur des terres confisquées +dans les provinces de Somerset, Glocester, Hertford, Buckingham, +Bedford, Lincoln, Nottingham, York et Northampton. Un autre chef +flamand, nommé Baudouin, bâtit sur le territoire gallois la première +forteresse qui appartint aux Normands. + +Ce serait une étude pleine d'intérêt que de suivre dans leur rapide +élévation les leudes de Baudouin devenus les comtes de Guillaume: les +uns fortifiant des châteaux, à l'ombre desquels le Saxon, privé de sa +liberté, languit tributaire; les autres expiant, par des désastres et +des malheurs, les iniques bienfaits dont ils furent comblés. Robert de +Commines avait reçu la périlleuse mission d'occuper la cité de Durham +où reposait saint Cuthbert, protecteur vénéré de la race +anglo-saxonne. En vain l'évêque Eghelwin l'engagea-t-il à se conduire +avec prudence: «Qui oserait m'attaquer?» se contenta de répondre le +nouveau comte de Northumberland. Pendant la nuit, des feux +s'allumèrent sur les hauteurs voisines de la Tyne; les Saxons +s'armaient de toutes parts: ils incendièrent la maison dans laquelle +s'étaient retranchés les Normands. Robert de Commines y périt dans les +flammes. Gilbert de Gand, surpris à York par une armée de Danois, fut +emmené captif sur leur flotte vers les lointaines contrées d'où leur +expédition avait mis à la voile. Le comte de Chester Gherbod, après +avoir longtemps combattu les Gallois, regrettait la paisible obscurité +de sa jeunesse. Plus sage que Robert de Commines et Gilbert de Gand, +il renonça à ses richesses et à ses honneurs, et rentra dans sa +patrie. Drogon de Beveren suivit son exemple, mais il ne quitta, +dit-on, l'Angleterre, que parce que, dans un mouvement de colère, il +avait tué sa femme, sans respecter le sang royal dont elle était +issue. + +Cependant les malheurs de la population anglo-saxonne excitaient de +nombreuses sympathies au sein des gildes du Fleanderland: leur +belliqueuse indépendance était si complète que, tandis que Baudouin le +Pieux envoyait ses hommes d'armes au camp du duc de Normandie, elles +conspiraient en faveur des fils de Godwin. N'était-ce pas en Flandre +que la mère et la sœur d'Harold avaient trouvé un asile? En 1067, les +karls du Boulonnais avaient tenté un débarquement près de Douvres. +Quand le jeune roi Edgar Etheling assiégea Gilbert de Gand dans les +murs d'York, les Flamings s'associèrent à l'invasion des Danois. +Lorsque Guillaume fut de nouveau triomphant, ils accordèrent une +généreuse hospitalité aux Saxons d'Angleterre, vaincus et fugitifs. +Parmi ceux-ci se trouvait un homme de race illustre, Hereward, fils de +Leofric. + +Hereward passa plusieurs années dans le Fleanderland: il y avait +épousé une femme libre nommée Torfriede; mais des exilés lui apprirent +que le domaine de ses aïeux, situé près de Thorneye, avait été +saccagé, et que les Normands avaient insulté sa mère. Hereward +n'hésita point, il traversa les flots, réunit ses amis et chassa de +l'héritage paternel ceux qui en avaient violé le seuil. Bientôt les +Saxons qui s'étaient cachés dans les marais de l'île d'Ely l'élurent +leur chef; mais Guillaume, redoutant son courage, traita avec lui et +le fit périr. «S'il y eût eu en Angleterre trois hommes comme lui, dit +une vieille chronique rimée, les Français n'y eussent jamais abordé; +s'il n'avait point succombé sous leurs coups, il les aurait tous +chassés de son pays.» La Flamande Torfriede avait suivi Hereward en +Angleterre; à sa mort, elle se retira au monastère de Croyland. + +Baudouin le Pieux était déjà accablé des infirmités de la vieillesse, +lorsque Guillaume de Normandie occupa par droit de conquête le trône +d'Edouard le Confesseur. Après avoir, pendant vingt-huit années, +consolidé la puissance qu'il avait reçue de ses ancêtres, il était +arrivé au moment où il devenait nécessaire d'en assurer le maintien +pour le temps où il ne serait plus. + +Baudouin le Pieux avait quatre fils: Robert qui était l'aîné, +Baudouin, Henri qui fut clerc, et Eudes qui devint plus tard +archevêque de Trèves. Tandis que Robert, aussi intrépide que violent, +se souvenait qu'il était issu de la race de Baldwin Bras de Fer et +d'Arnulf le Grand, Baudouin, second fils du comte de Flandre, +retraçait les pacifiques vertus de son père et de son aïeul. «Dès les +premières années de sa jeunesse, dit le moine Tomellus qui fut son +conseiller et son ami, il fut élevé à la cour de l'empereur Henri. +Supérieur en dignité à tous les adolescents qui l'entouraient, +l'amitié qu'il avait pour eux les rapprochait de lui. Les pauvres, les +orphelins et les veuves l'aimaient comme un père. Il était pour les +moines un modèle de piété et pour les affligés un bouclier protecteur, +de telle sorte qu'on louait également en lui la puissance du prince et +l'humilité du chrétien.» + +Si le moine Tomellus admirait la douceur de Baudouin, d'autres hommes, +et parmi ceux-là il faut nommer tous les Flamings, lui préféraient le +courage de Robert. Si leurs caractères étaient opposés, les droits de +leur naissance étaient-ils du moins égaux? + +«Selon un ancien usage qui s'était établi dans la famille des comtes +de Flandre, celui de leurs fils qu'ils chérissaient le plus, dit +Lambert d'Aschaffenbourg, recevait le nom de son père et succédait +seul à son autorité sur toute la Flandre. Leurs autres fils, soumis à +celui-ci et obéissant à ses volontés, se contentaient d'une vie +obscure, ou bien, aimant mieux s'élever par leurs propres actions que +se consoler dans un honteux repos de leur abaissement présent par le +souvenir de la gloire de leurs ancêtres, ils se rendaient dans quelque +pays étranger. Ceci avait lieu afin qu'en évitant des subdivisions +territoriales, leur puissance conservât toujours tout son éclat.» + +Tandis que Baudouin le Pieux laissait son nom et son autorité au +second de ses fils, il donnait à Robert, qui l'avait offensé, des +vaisseaux, de l'or et de l'argent, afin qu'il pût aller conquérir un +royaume et des trésors. Robert se dirigea vers l'Espagne et pilla les +côtes de la Galice; mais bientôt, entouré d'ennemis, il se vit +contraint à se retirer, et reparut vaincu et fugitif au port de +Bruges. Le vieux comte de Flandre s'indigna de son retour; mais Robert +se hâta de réunir une autre flotte qui devait le porter sur quelque +lointain rivage que lui désignerait la main de Dieu. Cependant, à +peine avait-il confié sa fortune à l'inconstance des flots, qu'une +horrible tempête engloutit ses navires et le rejeta presque seul, +pauvre et nu, sur la terre de la patrie. Robert ne se découragea +point: caché sous le costume le plus simple, il se mêla à une troupe +d'obscurs pèlerins qui allaient à Jérusalem. Quelques aventuriers +normands qui s'étaient fixés en Orient lui avaient promis leur appui, +et voulaient fonder en sa faveur, sur les rives du Bosphore, une +royauté non moins puissante que celle que Robert le Wiscard avait +créée dans le sud de l'Italie; l'empereur de Constantinople l'apprit, +et ordonna que dès que le prince flamand paraîtrait sur les frontières +de ses Etats on le mît aussitôt à mort. Robert, de nouveau déçu dans +ses ambitieuses espérances, fut plus heureux dans une dernière +tentative: il débarqua en Frise, s'y établit par la force des armes, +et y épousa Gertrude de Saxe, veuve du comte Florent Ier. + +En 1064, Baudouin le Pieux, en attribuant à Robert le pays des +Quatre-Métiers, le comté d'Alost et les îles méridionales de la +Zélande pour sa part héréditaire, lui avait fait jurer solennellement +que jamais il ne chercherait à usurper le comté de Flandre. Baudouin +ne vécut plus que trois années: il mourut le 1er septembre 1067, dans +la ville de Lille, qu'il avait fait ceindre de murailles. + +Le successeur de Baudouin le Pieux mérita d'être surnommé Baudouin le +Bon. «Jamais il ne s'arma pendant toute la durée de son règne. On le +voyait parcourir la Flandre, un faucon ou un épervier sur le poing, et +il ordonna que ses baillis portassent dans ses seigneuries une verge +blanche, longue et droite, en signe de justice et de clémence. Son +gouvernement fut tellement pacifique qu'il n'était permis à personne +de se montrer avec des armes. Les portes des maisons n'étaient plus +fermées pendant la nuit, par crainte des voleurs, et le laboureur +abandonnait dans les champs le soc de sa charrue: c'est pourquoi tout +le peuple, d'une voix unanime, le nommait le bon comte de Flandre!» + +Baudouin le Bon ne régna que trois années. Ses peuples le pleurèrent +longtemps, et leurs regrets furent d'autant plus vifs que Richilde de +Hainaut lui survécut. Lorsque Baudouin le Pieux avait recherché pour +son fils la main de la veuve d'Hériman, il espérait élever de plus en +plus la puissance de sa postérité; mais la comtesse de Hainaut ne +devait apporter dans sa maison que des guerres désastreuses et de +longs déchirements. Richilde régna sous le nom d'un enfant de quinze +ans, que ses contemporains nommèrent Arnould le Simple. Appelée à +continuer l'œuvre de conciliation qui marque les commencements de +l'histoire chez tous les peuples, elle n'écouta que l'orgueil et les +haines qui les divisent et précipitent leur ruine; le gouvernement de +Richilde ne fut qu'une réaction contre l'unité que les efforts des +comtes et les relations bienfaisantes du commerce tendaient à établir: +si quelquefois elle se montra clémente et généreuse à l'égard des +monastères du sud de l'Escaut, elle ne cessa point d'être impitoyable +envers les tumultueuses colonies du Fleanderland; et Lambert d'Ardres +nous apprend qu'elle n'écoutait que sa haine en réclamant injustement +des Flamings des impôts auxquels ils n'avaient jamais été soumis et +qu'ils ne connaissaient point. + +La comtesse de Flandre avait placé toute sa confiance dans les barons +de Vermandois, entre lesquels il faut citer Albéric de Coucy; elle +s'était également assuré, au prix de quatre mille livres d'or, l'appui +du roi de France, Philippe Ier, qui, impatient de secouer la tutelle +de la Flandre, favorisait toutes les discordes qui devaient +l'affaiblir. C'est en vain que les Flamands regrettent la paix qui, +selon l'expression d'un historien, avait fait un paradis de leurs +campagnes; c'est en vain qu'ils invoquent dans leur douleur la +belliqueuse renommée de Robert le Frison, frère du bon comte +Baudouin: Richilde dédaigne leurs plaintes et leurs secrètes +espérances; elle envahit le comté d'Alost que Robert a recueilli avec +la partie méridionale de la Frise dans l'héritage paternel, et fait +décapiter tour à tour un illustre chevalier, nommé Jean de Gavre, et +soixante-trois bourgeois de la cité d'Ypres. + +Richilde, bientôt repoussée par Robert qui était accouru de Hollande, +s'était retirée à Amiens: en même temps qu'elle pressait les armements +du roi de France, elle fit entrer dans sa faction le comte Eustache de +Boulogne et donna sa main à un prince normand, Guillaume Fitz-Osbern, +comte de Breteuil en Normandie et d'Hereford en Angleterre. Guillaume +Fitz-Osbern avait plus que personne contribué par ses conseils à la +conquête de l'Angleterre, et le premier, à la bataille d'Hastings, il +avait lancé son coursier bardé de fer au milieu des ennemis. Parmi les +vainqueurs des Saxons, il n'en était point qui fût plus cruel et plus +redouté. Sa puissance était supérieure à celle de tous les autres +barons normands, et la deuxième année de la conquête, le roi Guillaume +lui avait confié pendant son voyage à Rouen la vice-royauté sur toutes +les terres subjuguées. Il avait autrefois épousé, en Normandie, +Adélise de Toény; parvenu à une plus haute fortune et appelé à +partager le rang élevé de l'héritière du Hainaut, veuve du comte de +Flandre, il embrassa avec enthousiasme une cause qui flattait à la +fois son ambition et son amour, et on le vit mêler ses cohortes +normandes aux hommes d'armes du roi de France et du comte de Boulogne. + +Robert occupait le Mont-Cassel, qui devait son nom à un ancien château +romain: les Flamands accouraient de toutes parts auprès de lui, les +uns de Furnes et d'Aldenbourg, les autres d'Ypres ou de Bruges; par +leurs soins, des retranchements et des palissades fortifièrent la +position redoutable qu'il avait choisie. + +L'armée qui obéissait au roi de France était nombreuse. Les barons, +ducs, comtes et châtelains, s'étaient empressés de se ranger sous ses +bannières. Ce n'étaient pas seulement les Français du nord de la Seine +qui s'étaient rendus à l'appel de Philippe Ier; les Gallo-Romains de +l'Anjou, du Poitou, du Berry avaient pris part avec joie à cette +expédition qui remontait du Midi vers le Nord pour ruiner la puissance +des comtes de Flandre. Toutes ces milices s'avançaient en désordre, +réunies par un but commun, mais animées de passions diverses, et +après une longue marche retardée par les glaces de l'hiver, elles +s'arrêtèrent, le 21 février 1071 (v. s.), à Bavichove, au pied du +Mont-Cassel. + +Le lendemain, avant les premières clartés du jour, Robert se +précipite, suivi des siens, avec une irrésistible ardeur, du sommet de +la montagne. Il pénètre dans le camp des Français, qui surpris à demi +armés résistent à peine. «Pourquoi prolonger mon récit? ajoute un +chroniqueur: l'armée du roi est immolée, le sang rougit le sol et les +cadavres s'amoncellent dans la plaine.» Le roi de France se dérobe à +la mort par une fuite rapide. Richilde, un instant prisonnière, +profite de la confusion de la mêlée pour le suivre dans sa retraite; +mais Guillaume Fitz-Osbern a succombé. «En vérité, s'écrie le moine +saxon Orderic Vital, la gloire du monde passe comme l'herbe des champs +et s'évanouit comme une fumée. Qu'est devenu Guillaume Fitz-Osbern, +comte d'Hereford, vice-roi, sénéchal de Normandie, et le plus +intrépide des chefs à la guerre? Il avait été le plus terrible +oppresseur des Anglo-Saxons, et son orgueil avait été la cause de la +mort misérable de plusieurs milliers d'hommes. Hélas! le juge suprême +voit tout et attribue à chacun la juste récompense de ses actions: +Guillaume est tombé, cet audacieux athlète a été puni comme il le +méritait. De même que beaucoup de victimes ont péri par son glaive, +voici que soudain il est lui-même frappé par le fer.» A une lieue de +Cassel, les Français essayèrent de se rallier et furent de nouveau +dispersés. Robert triomphait lorsque entraîné trop loin dans sa +poursuite, il se vit entouré d'hommes d'armes du comte de Boulogne et +réduit à leur remettre son épée. Conduit au château de Saint-Omer, il +y fut confié à la garde du châtelain Waleric; mais les habitants de +Saint-Omer, plus favorables à la race des Flamings qu'aux Wallons, ne +tardèrent point à courir aux armes pour le délivrer; grâce à leurs +efforts, Robert recouvra la liberté. + +Les amis d'Arnould le Simple pleuraient leur jeune comte, atteint d'un +coup mortel au moment où il quittait le champ de bataille. Robert le +Frison fit rendre à son infortuné neveu les honneurs de la sépulture +dans l'abbaye de Saint-Bertin. Pendant longtemps on avait ignoré les +circonstances de sa mort, mais on raconta plus tard qu'un Flaming +nommé Gerbald, troublé par les remords qui lui reprochaient d'avoir +répandu le sang du légitime héritier de la Flandre, alla à Rome +supplier le pape Grégoire VII de faire trancher la main qui avait +commis le crime; mais le pape lui répondit: «Votre main n'est pas à +moi, elle appartient à Dieu;» et par ses conseils, Gerbald se retira à +l'abbaye de Cluny. + +Le roi de France, après avoir reçu l'hommage de Baudouin, frère +d'Arnould, avait rassemblé une nouvelle armée à Vitry. Le châtelain +Waleric lui livra les portes de la cité de Saint-Omer: sa vengeance y +fut terrible et il se préparait à d'autres combats, lorsque le comte +Eustache de Boulogne et son frère, Geoffroi, évêque de Paris, se +laissèrent séduire par la proposition que le comte de Flandre leur +adressait de réunir à leur domaine d'Eperlecques la forêt voisine de +Bethloo. Cette double défection remplit l'esprit de Philippe Ier de +terreur, et il se hâta de s'éloigner de Saint-Omer, de peur de tomber +au pouvoir de Robert le Frison. + +Tandis que Godefroi de Lorraine recevait de l'empereur Henri IV +l'ordre d'envahir la Frise, Richilde, soutenue par l'évêque de Liége, +se disposait à recommencer la guerre; mais Robert, prévenant ses +projets, traversa l'Escaut pour la combattre, et le champ des +Mortes-Hayes, près de Broqueroie, fut le théâtre d'un triomphe non +moins sanglant que celui de Bavichove. Enfin, en 1076, la victoire de +Denain renversa les dernières espérances de la comtesse de Hainaut. + +Godefroi de Lorraine conservait seul sa puissance et ses conquêtes en +Frise. Des meurtriers envoyés par le comte Robert le rencontrèrent à +Anvers et profitèrent d'un moment favorable pour le mettre à mort. + +L'empereur Henri IV ne lutta pas plus longtemps contre l'ascendant de +Robert: il reçut ses députés à Mayence et y conclut la paix. Richilde +se soumit au droit que le nouveau comte de Flandre tenait de son épée, +et accepta comme douaire la châtellenie d'Audenarde: dès ce jour, sa +vie ne fut plus qu'une sévère expiation des fautes qui avaient +engendré ces longues et désastreuses guerres; ce fut en se consacrant +aux jeûnes et aux prières et en soignant les pauvres et les lépreux +que l'orgueilleuse Richilde mérita de partager, au monastère d'Hasnon, +la tombe de son époux, Baudouin le Bon. + +Le roi de France ne tarda point à adhérer à la paix conclue à Mayence: +ce fut par le conseil de Robert, racontent les chroniques +contemporaines, qu'il épousa Berthe de Frise, fille de la comtesse de +Flandre. + +Baudouin le Pieux avait soutenu les Normands. Robert leur était +profondément hostile. Guillaume le Conquérant, impatient de venger la +mort du comte d'Hereford, ne haïssait pas moins Robert. L'heureux +triomphateur d'Hastings contestait la légitimité des droits du +vainqueur de Bavichove, et lui refusait le payement annuel des trois +cents marcs d'argent promis aux successeurs de Baudouin le Pieux. En +1073, le roi anglo-saxon Edgar Etheling se rendit en Flandre et y +conclut un traité avec le comte Robert. Le roi de France Philippe Ier +l'approuva, et Robert crut devoir associer également à ses projets +Knuut, fils du roi Zwan de Danemark. Deux cents navires danois se +rendirent dans les ports de Flandre, prêts à appuyer la tentative de +Waltheof, fils de Siward; mais l'habileté des Normands étouffa +promptement ces complots. Waltheof périt: ses amis, qui avaient admiré +en lui le courage d'un martyr, honorèrent longtemps sa sépulture, +placée dans la monastère de Croyland près de celle de la Flamande +Torfriede, cette illustre veuve de l'intrépide Hereward. + +Cependant le comte de Flandre ne renonçait point à ses desseins +hostiles contre les Normands. En 1080, il accorda un refuge à l'aîné +des fils du roi Guillaume, Robert Courte-Heuse, qui fuyait la colère +de son père. Neuf années s'étaient écoulées depuis le supplice de +Waltheof, lorsque le bruit se répandit dans toutes les provinces +occupées par les Normands que le roi Knuut, fils de Zwan, allait +conquérir l'Angleterre avec le secours du comte Robert de Flandre dont +il venait d'épouser la fille. Une flotte danoise de mille navires +était réunie: les intrigues de Guillaume y excitèrent une sédition où +le roi Knuut trouva la mort, et bientôt après une tempête dispersa la +flotte flamande qui comptait six cents vaisseaux. + +C'est surtout en opposant ses passions à l'influence civilisatrice du +christianisme que Robert rappelle les mœurs de ses premiers aïeux, +pirates et conquérants comme lui. L'évêque de Térouane avait lancé une +sentence d'excommunication contre le comte de Flandre; mais Robert +envoya à Térouane des hommes d'armes qui blessèrent l'évêque, et +l'eussent mis à mort s'il n'eût réussi à trouver un asile dans le +monastère de Saint-Bertin. Robert se montrait implacable dans ses +vengeances, et de la même main qui semait la terreur par les supplices +et les tortures, il installa sur le siége épiscopal de Térouane un de +ses amis, nommé Lambert de Bailleul. Robert le protégeait de toute +son autorité, et sa colère fut extrême quand il apprit que le concile +de Meaux avait prononcé l'excommunication solennelle du prélat +simoniaque, et que déjà tous les prêtres du diocèse des Morins, +abandonnant Lambert, avaient fermé l'église épiscopale: sans hésiter +plus longtemps, il accourut lui-même à Térouane et fit briser les +portes de l'église, après avoir mutilé et jeté à terre l'image du +Sauveur à laquelle était suspendue la sentence d'anathème. + +Grégoire VII occupait à cette époque le siége pontifical: sa voix, qui +n'avait jamais manqué à la défense de la cause de l'Eglise, ne pouvait +rester silencieuse en présence de semblables attentats: il adressa au +comte de Flandre de nouvelles lettres plus vives et plus véhémentes, +mais personna n'osa se charger de les remettre à Robert le Frison. +Enfin on se souvint à Rome que sur les bords de l'Aisne vivait un +prêtre intrépide dont le zèle et le courage n'avaient jamais fléchi. +C'était l'évêque de Soissons Arnould, fils de Fulbert et de Mainsende, +né à Tydeghem, près d'Audenarde, dans le domaine du comte de Flandre. +Arnould, obéissant aux ordres qu'il avait reçus, se rendit à Lille +auprès de Robert, et l'inspiration divine qui rayonnait sur le front +du saint missionnaire confondit si manifestement l'orgueil du prince, +qu'il s'humilia pour la première fois en déclarant qu'il cédait aux +volontés du ciel. «Telle fut, écrit Hariulf abbé de Saint-Riquier, la +source du salut de tout un peuple.» + +«A cette époque, continue l'abbé de Saint-Riquier, les homicides et +l'effusion continuelle du sang humain troublaient le repos public dans +la plupart, je dirai mieux, dans tous les bourgs du Fleanderland; les +nobles engagèrent donc Arnould à parcourir les contrées où dominaient +le plus ces mœurs barbares, et à faire connaître les bienfaits de la +paix et de la concorde à l'esprit indocile et cruel des Flamings.» +Arnould visita tour à tour Bruges, Thorout, Ghistelles et Furnes. +Partout sa pieuse éloquence accomplit les mêmes miracles, et on le vit +enfin s'arrêter à Aldenbourg où une abbaye s'éleva pour retracer son +apostolat et perpétuer ses efforts. + +Arnould était retourné dans la cité épiscopale de Soissons, mais il y +crut entendre une voix secrète qui le rappelait au milieu des races +barbares du Fleanderland. «C'est moins votre prière que la volonté de +Dieu, disait-il aux moines d'Aldenbourg, qui me ramène près de vous.» +Le 15 août 1087, Arnould rendit le dernier soupir dans l'abbaye qu'il +avait fondée. + +La mission de saint Arnould est l'un des événements les plus +importants de l'histoire de la Flandre. Les travaux apostoliques de +l'évêque de Soissons furent la base d'une réconciliation profonde et +sincère. Adoucissant tour à tour l'esprit orgueilleux du comte de +Flandre, les passions des nobles et les mœurs cruelles des Flamings, +ils préparèrent la fusion de tous les éléments de la nationalité +flamande. Si les flambeaux de la divine parole avaient fréquemment +brillé dans les ténèbres du Fleanderland, le moment était arrivé où la +lumière qu'ils y avaient répandue ne devait plus s'éteindre. Il +fallait qu'une grande consécration des idées religieuses agît +puissamment sur les populations les plus féroces et les plus barbares +de nos rivages. Une expédition, plus mémorable que celle qui porta +Alarik des limites de la Scythie sous les murs du Capitole, devait les +conduire non plus vers les vils trésors de Rome, mais à Jérusalem, au +pied d'une tombe creusée dans le rocher, terribles encore par le fer +qu'elles agitent dans leurs mains, mais déjà humbles sous la croix qui +est marquée sur leurs épaules. Si la croisade est l'œuvre commune des +races frankes, la Flandre les y précédera toutes, parce que les +Flamings, plus complètement séparés des Gallo-Romains, ont le plus +énergiquement conservé les héroïques traditions de leur origine. Tel +est le caractère de la position que la Flandre occupe au onzième +siècle; telle sera la source de ses triomphes et de sa gloire. + +Robert le Frison résume en lui-même les caractères de cette grande +révolution. Ce n'est plus le cruel vainqueur de Bavichove, l'auteur +perfide du meurtre du duc de Lorraine, le complice de l'impiété de +Lambert de Bailleul: c'est l'ami de saint Arnould, le prince chrétien +protecteur des lettres. La hache qui naguère frappa, à Térouane, +l'effigie du Christ, est devenue dans ses mains le glaive du défenseur +de la justice et de la foi. + +Ce fut l'an 1085 que le comte Robert le Frison, après avoir confié le +gouvernement de la Flandre à son fils Robert, se dirigea vers la Syrie +avec Baudouin de Gand, Walner de Courtray, Burchard de Commines, +Gratien d'Eecloo, Heremar de Somerghem et d'autres chefs intrépides. +Robert le Frison pria à l'église du Saint-Sépulcre; mais il vit +d'abord, disent quelques historiens, les portes se fermer devant lui, +et il ne parvint à y pénétrer, ajoutent-ils, que lorsqu'il eut juré de +restituer la Flandre à son légitime seigneur; anecdote douteuse, qui +ne révèle que les sympathies de l'annaliste pour Baudouin de Hainaut: +Robert le Frison, loin de renoncer à la Flandre, allait par son +pèlerinage lui avoir toute l'Asie. + +A son retour de Jérusalem, Robert le Frison s'était arrêté à +Constantinople: l'empereur grec, Alexis Comnène, après l'avoir comblé +d'honneurs et de présents, lui exposa les périls de ses États, menacés +par les Sarrasins et les Bulgares, et le comte de Flandre lui promit +un secours de cinq cents chevaliers. + +Ces cinq cents chevaliers de Flandre furent la première milice +chrétienne qui combattit les infidèles. Ils défendirent Nicomédie, et +firent échouer les efforts du sultan de Nicée. + +Le voyage du comte de Flandre avait duré quatre années. Lorsqu'en 1090 +il traversa la France, avec sa sœur Adèle qui allait épouser le comte +Roger de Pouille, il fut accueilli avec de vifs transports +d'enthousiasme par tous les hommes de race franke. Les abbés le +recevaient bannières déployées; des tapis précieux ornaient les salles +des monastères où il se reposait: toutes les routes où il devait +passer étaient jonchées de fleurs. + +Des ambassadeurs grecs ne tardèrent point à apporter d'Orient des +lettres où Alexis Comnène s'adressait au comte de Flandre comme au +véritable chef des races frankes, pour le supplier de lui envoyer de +nouveaux secours. Dans ces lettres, où l'empereur prodiguait à Robert +le Frison les titres de comte très-illustre et très-glorieux et de +puissant défenseur de la foi, il racontait longuement les affreuses +dévastations des Sarrasins et leurs rapides succès. Déjà maîtres de la +Cappadoce, de la Phrygie où fut Troie, du Pont, de la Lycie, ils +menaçaient Constantinople. «Ecoutez notre prière au nom de Dieu, +ajoutait Alexis Comnène, réunissez dans votre terre le nombre le plus +considérable de vos fidèles que vous le pourrez, et conduisez-les au +secours des chrétiens grecs; et de même que, l'année précédente, ils +ont réussi à affranchir du joug des païens une partie de la Galatie et +des régions voisines, qu'ils cherchent à délivrer tout notre empire... +Il vaut mieux que nous soyons soumis à vos Latins, que livrés aux +persécutions des païens: il vaut mieux que ce soit vous plutôt qu'eux +qui possédiez Constantinople... Accourez donc avec votre peuple.» + +Robert le Frison mourut au château de Winendale, le 12 octobre 1092. +Il laissait à son fils Robert II le soin de poursuivre la tâche qu'il +avait commencée. + +Cette même année 1092, un homme de race franke, né à Achères près +d'Amiens, et nommé Pierre l'Ermite, visita la terre sainte. Le +déchirant tableau qu'il traça, à son retour, des persécutions des +chrétiens à Jérusalem, engagea le pape Urbain II à convoquer un +concile à Clermont, illustre cité de l'Auvergne, située à la limite +méridionale des races frankes, au nord des pays qui portaient encore +le nom gallo-romain de Provincia ou Provence. Dans ce concile, Urbain +II excommunia solennellement le roi Philippe Ier, qui, se dérobant à +l'influence de la Flandre, avait répudié Berthe de Frise pour épouser +une comtesse d'Anjou; puis, en présence de la honteuse faiblesse des +Capétiens, il prêcha la croisade en invoquant les nobles souvenirs des +empereurs franks de la dynastie karlingienne. Ceux qui accoururent +pour l'entendre étaient en nombre immense et l'enthousiasme de la +croisade se propagea rapidement jusque dans les pays les plus +éloignés. Vers la fin de l'hiver qui suivit l'assemblée de Clermont, +une multitude d'hommes de tout âge et de tout rang se mit en marche. +Les uns, barbares des contrées du Nord, montraient qu'ils étaient +chrétiens en plaçant un de leurs doigts sur l'autre, en forme de +croix; les autres, dépourvus d'armes et de vivres, connaissaient à +peine la route qui s'ouvrait devant eux; tous étaient pleins de +confiance dans le succès de leurs efforts. Beaucoup de Flamands +faisaient partie de cette milice indisciplinée, qui traversa +l'Allemagne, guidée par Pierre l'Ermite. + +Les princes les plus illustres s'étaient hâtés de prendre la croix. +Parmi ceux-ci, il faut citer le duc normand Robert Court-Heuse, les +comtes de Hainaut, de Vermandois, de Blois, et, au premier rang, +Robert, qui gouvernait la Flandre, «cette contrée riche en coursiers, +fertile par ses moissons, célèbre par la beauté de ses jeunes filles +et l'aventureuse intrépidité de ses chevaliers.» + +Tandis que l'héritier de Hugues Capet cherchait un honteux repos près +de Bertrade d'Anjou, Godefroi de Bouillon, fils du comte Eustache de +Boulogne, s'armait pour la guerre sainte. Sa mère avait rêvé, avant sa +naissance, qu'elle portait dans son sein un astre lumineux; on +racontait aussi qu'un de ses serviteurs l'avait vu, également dans un +songe, s'élever sur une échelle d'or qui reposait sur la terre et +s'arrêtait dans les cieux: mystérieux symbole de la voie du Seigneur. +Godefroi de Bouillon était arrière-petit-fils de Gerberge de Hainaut, +fille de Karl de Lotharingie, dernier roi de la dynastie karlingienne. + +Godefroi de Bouillon, Baudouin de Hainaut, Hugues et Engelram de +Saint-Pol, Henri et Godefroi d'Assche, et Werner de Grez, suivirent, +au mois d'août 1096, la route que Pierre l'Ermite leur avait tracée +depuis le Rhin jusqu'aux rives du Bosphore; mais déjà on accusait la +perfidie d'Alexis Comnène, et les croisés se virent réduits à recourir +à la force des armes pour obliger les Grecs à les accueillir comme des +alliés et des libérateurs. Dans une pompeuse mais confuse cérémonie, +Godefroi rendit hommage à l'empereur, et Alexis plaça l'empire sous la +protection du duc de Bouillon. + +Bohémond, fils de Robert Wiscard, suivit de près Godefroi de Bouillon +à Constantinople. + +Robert, comte de Flandre, y arriva le troisième. Une innombrable armée +obéissait à sa voix. Les hommes les plus puissants s'étaient empressés +de se ranger sous ses bannières. Là brillaient Philippe, vicomte +d'Ypres, frère de Robert; Charles de Danemark, son neveu; les sires de +Commines, de Wavrin, de Nevel, de Sotteghem, d'Haveskerke, de +Knesselaere, de Gavre, d'Herzeele, d'Eyne, de Boulers, de Crombeke, de +Maldeghem. Les chefs féodaux des bords de la Lys et de l'Escaut +étaient accourus, avides de conquêtes et de guerres: tels étaient +Jean, avoué d'Arras; Robert, avoué de Béthune; Gérard de Lille, +Guillaume de Saint-Omer, Gauthier de Douay, Gérard d'Avesnes, qui, +depuis, captif chez les Sarrasins et exposé par les infidèles sur les +remparts d'Arsur aux traits de ses compagnons, émut si vivement +l'esprit de ses bourreaux par son courage qu'ils brisèrent ses +chaînes. Les Flamings eux-mêmes s'étaient montrés pleins de zèle pour +prendre la croix. Parmi ceux-ci il faut citer Siger de Ghistelles, +Walner d'Aldenbourg, Engelram de Lillers et Erembald, qui, comme +châtelain de Bruges, étendait son autorité sur les populations libres +du Fleanderland. + +Robert de Normandie et Etienne de Chartres joignirent leurs armées à +celles du comte de Flandre et se dirigèrent avec lui vers l'Italie. +Ils rencontrèrent à Lucques le pape Urbain II, que l'anti-pape +Guibert s'était efforcé de renverser de son siége au moment où toute +l'Europe s'agitait à sa voix. De Lucques, ils marchèrent vers Rome, et +le spectacle de cette célèbre cité, ornée d'un si grand nombre de +monuments magnifiques et dépositaire des vénérables reliques des +martyrs, remplit les croisés d'admiration. Ils saluèrent avec respect +les quatorze portes de l'enceinte de la ville éternelle, et visitèrent +tour à tour le tombeau de Festus à la voie Flaminienne, l'église de +Saint-Laurent sur la route de Tibur, les autels de Saint-Boniface et +de Saint-Etienne sur l'Aventin et le mont Cœlius, ainsi que les +nombreuses chapelles qui s'élevaient sur la voie Appienne. + +Bientôt ils s'éloignèrent de la cité pontificale en déplorant les +tristes dissensions qui l'agitaient, et traversèrent la Campanie et la +Pouille, où la duchesse Adèle, veuve du roi de Danemark Knuut et +épouse de Roger, fils de Robert Wiscard, voulut engager son frère le +comte de Flandre à passer l'hiver; mais il était impatient d'arriver +en Asie. Laissant Etienne de Chartres et Robert de Normandie en +Calabre, il s'embarqua à Bari, aborda à Dyrrachium et poursuivit sa +marche vers Constantinople. Les ambassadeurs d'Alexis obtinrent que +les guerriers de Flandre s'arrêteraient aux portes de la cité +impériale, et en même temps ils s'adressèrent au comte Robert, comme +au plus puissant des chefs croisés, pour qu'il cherchât à calmer les +fureurs de Tancrède, neveu de Bohémond, qui accusait hautement la +perfidie des Grecs. Robert ne leur refusa point sa médiation; mais +lorsque Alexis voulut lui persuader de lui rendre hommage, il se +contenta de répondre qu'il était né et avait toujours vécu libre. + +Au mois de mai 1097, l'armée des croisés descendit dans les plaines de +la Bithynie et s'empara de Nicée. Là périrent Baudouin de Gand et +Gallon de Lille: une flèche les renversa tandis qu'ils montaient à +l'assaut, et, devenus l'objet de la vénération publique, ils reçurent +une sépulture digne de leur courage et de leurs vertus. + +Lorsque l'armée chrétienne quitta Nicée, elle comptait six cent mille +hommes, divisés en deux corps dont le plus considérable obéissait à +Godefroi de Bouillon et à Robert de Flandre. Ils se rallièrent à la +bataille de Dorylée. La troupe de Bohémond, surprise par trois cent +mille musulmans, allait périr, lorsque le duc de Bouillon et le comte +de Flandre parurent et dispersèrent les infidèles. «Robert de Flandre, +également redoutable par sa hache et son épée, dit Raoul de Caen dans +son poëme, se précipite avec ardeur au milieu des combats. Le premier +entre tous, il veut que le sang arrose la plaine. Il vole partout où +il voit les bataillons épais des infidèles lancer leurs flèches et +résister. Les Turcs se pressent autour du comte, et l'intrépide Robert +s'élance dans leurs rangs. Les guerriers de Flandre, presque égaux en +nombre et enflammés d'un courage égal à celui de Robert, le suivent +rapidement, poussant de grands cris et multipliant le carnage. Les +infidèles fuient devant eux... O ciel! quelle terreur répandait la +vaillance des guerriers de Flandre!» + +Les croisés se séparèrent de nouveau après leur victoire: des +dissensions avaient éclaté entre ceux de Flandre et de Normandie. +Baudouin de Boulogne disputait à Tancrède la possession de Tarse, +ville importante de la Cilicie, située sur le Cydnus, à trois lieues +de la mer. A peine les compagnons de Baudouin s'y étaient-ils établis +qu'ils aperçurent une flotte nombreuse qui s'avançait à pleines voiles +dans le port; ils sommaient les hommes d'armes qu'elle portait de +s'expliquer sur leurs intentions, quand ceux-ci répondirent en langue +flamande qu'ils étaient des pèlerins allant à Jérusalem. Leur chef +était un Flaming de Boulogne, nommé Winnemar; pendant huit années il +avait vécu en pirate, jusqu'à ce que, renonçant à sa vie aventureuse +et agitée, il se fût dirigé vers l'Orient avec ses riches navires +équipés dans les ports de la Flandre et de la Frise. Baudouin de +Boulogne accueillit avec joie ces pèlerins et les engagea à +l'accompagner; mais il se sépara bientôt lui-même de l'armée des +croisés, pour aller fonder à Edesse une principauté qui se maintint +pendant plusieurs siècles. + +Les croisés, traversant les défilés du Taurus, envahissaient la Syrie. +Le comte de Flandre avait planté le premier l'étendard de la croix sur +les remparts d'Artésie. Bientôt ils campèrent sous les murs +d'Antioche: mais, au milieu de ces conquêtes mêmes, d'affreux +désordres régnaient dans leurs armées: les chefs se haïssaient les uns +les autres; leurs hommes d'armes, témoins de leurs discordes, ne les +respectaient plus: peu de jours suffirent pour dissiper les +approvisionnements qui devaient assurer leur subsistance pendant tout +l'hiver. Le comte de Flandre, témoin de ces calamités, appela ses +chevaliers: «Mes intrépides compagnons, leur dit-il, le Christ nous +aidera; mais c'est avec le fer que nous devons nous ouvrir un chemin, +c'est à notre bras qu'il faut demander ce dont nous avons besoin, +c'est notre courage qui doit nous délivrer de la famine. Nous avons +résolu, au mépris de tout danger et comme dernière espérance, d'aller +chercher des vivres dans les contrées occupées par nos ennemis, ou de +mourir noblement dans cette glorieuse entreprise. Je suis votre chef +et votre prince; nous avons quitté ensemble notre patrie commune; vous +m'avez obéi jusqu'à ce jour: je suis prêt à braver tous les périls +pour vous.» Tous les guerriers flamands répondirent à ce discours par +de longues acclamations. Robert choisit douze mille hommes parmi eux: +Bohémond l'accompagna avec un nombre égal de combattants. + +Ecoutons le récit que nous a laissé un témoin oculaire, Raymond +d'Agiles: «Bohémond assiégeait je ne sais quelle ville, lorsque +soudain il vit plusieurs croisés fuir en poussant des cris. Les hommes +de guerre qu'il envoya de ce côté aperçurent de près l'armée des Turcs +et des Arabes. Parmi ceux qui étaient allés reconnaître les causes de +ce désordre se trouvait le comte de Flandre. Jugeant honteux de se +retirer pour annoncer l'approche des ennemis lorsqu'il pouvait les +repousser, il s'élança impétueusement dans les rangs des Turcs, qui, +peu habitués à combattre avec le glaive, se dispersaient devant lui, +et il ne remit point l'épée dans le fourreau avant d'avoir frappé cent +de ses ennemis... Le comte de Flandre revenait vainqueur vers le champ +de Bohémond, lorsqu'il se vit suivi par douze mille Turcs, tandis +qu'une innombrable armée de fantassins paraissait à sa gauche sur les +collines. Après avoir délibéré pendant quelques moments avec les +guerriers qui l'environnaient, Robert attaqua intrépidement les +ennemis. Plus loin, Bohémond s'avançait avec le reste de l'armée et +arrêtait les Turcs les plus éloignés, car la coutume des Turcs est de +toujours chercher à entourer leurs adversaires; mais dès qu'ils virent +qu'au lieu de combattre de loin avec leurs flèches, ils devaient +lutter de près avec le fer, ils prirent la fuite. Le comte de Flandre +les poursuivit pendant deux lieues: tels que des gerbes de blé +touchées par la faux du moissonneur s'amoncelaient dans ces plaines +les cadavres des vaincus. Si je ne craignais de paraître trop +téméraire, je placerais ce combat au-dessus des combats des +Macchabées; si Macchabée, avec trois mille hommes, vainquit +quarante-huit mille ennemis, le comte de Flandre, avec quatre cents +guerriers, défit plus de soixante mille Turcs.» + +Le 3 juin 1098, Antioche fut livrée aux croisés. Foulcher de Chartres +y entra le premier, le comte de Flandre le second. Les Franks les +suivirent en répétant leur cri de guerre: «Dieu le veut! Dieu le +veut!» + +Cependant la conquête d'Antioche ne devait point mettre un terme aux +épreuves des chrétiens. Le sultan de Perse Kerbogha parut sur les +bords de l'Oronte avec une formidable armée. Les croisés, enfermés +dans la stérile enceinte de ces murailles qu'ils avaient naguère +remplies de carnage et d'incendies, ne recevaient plus de vivres. +Bientôt la famine exerça d'affreux ravages. De longs gémissements +retentissaient dans la cité conquise. Les chevaliers mangèrent leurs +chevaux, leurs chameaux et leurs mulets: les croisés les plus pauvres +dévoraient le cuir de leurs chaussures, et faisaient bouillir les +herbes sauvages et les orties. Les princes eux-mêmes souffraient les +mêmes privations. Godefroi de Bouillon avait payé quinze marcs +d'argent la chair d'un chameau: il rencontra Henri d'Assche expirant +de faim, et partagea tout ce qu'il avait avec lui. On vit le comte de +Flandre, «ce prince si puissant et si riche d'une des contrées les +plus fertiles de l'univers,» implorer la générosité de ses compagnons. +En vain Godefroi et Robert essayaient-ils de ranimer le zèle des +croisés en invoquant le nom du Seigneur: leur désespoir égalait leur +misère. Au milieu de cette désolation universelle, le bruit se répand +tout à coup parmi les croisés que le Seigneur vient de leur envoyer un +signe certain de délivrance. Un prêtre de Marseille, nommé Pierre +Barthélemy, leur raconte que pendant la nuit l'apôtre saint André lui +est apparu, et lui a révélé que la lance du centurion Longin est +cachée à Antioche, dans l'église de Saint-Pierre, et qu'elle sera pour +les croisés le gage de la protection céleste. On se hâte d'aller +creuser la terre à l'endroit indiqué, et, après plusieurs heures d'un +travail assidu, on y découvre un fer de lance. Le comte de Flandre, +qui avait eu la même vision que le prêtre de Marseille, jura aussitôt +qu'à son retour en Flandre il fonderait un monastère en l'honneur de +saint André. Un inexprimable enthousiasme se réveilla de toutes parts. +Pierre l'Ermite courut défier Kerbogha, et cent mille croisés +quittèrent Antioche pour combattre les Turcs: la plupart marchaient à +pied, quelques-uns étaient montés sur des bêtes de somme. On porta +dans tout le camp chrétien un large bassin, afin de réunir l'or +nécessaire pour que le comte de Flandre pût acheter un cheval de +bataille pour remplacer celui qu'il avait perdu dans la famine. Malgré +leur dénûment, tous les guerriers chrétiens se pressaient avec joie +autour de la lance miraculeuse qui avait été confiée au chroniqueur +Raymond d'Agiles: elle les conduisit à la victoire. + +Plusieurs mois s'écoulèrent avant que les croisés se fussent éloignés +d'Antioche. Godefroi et Robert délivrèrent Winnemar, retenu prisonnier +par les Grecs à Laodicée, et le chargèrent de suivre le rivage avec sa +flotte. Dans une autre expédition, les comtes de Flandre, de Normandie +et de Toulouse s'emparèrent de la ville de Marra, située près d'Alep. +Là mourut, à la fleur de l'âge, l'intrépide Engelram de Saint-Pol. +Quelques jours après, au siége du château d'Archas, Ansel de Ribemont +crut, pendant la nuit, le voir entrer dans sa tente: «Qu'est ceci? +s'écria-t-il, vous étiez mort et voici que maintenant vous vivez!» +Engelram de Saint-Pol lui répondit: «Ceux qui finissent leur vie au +service du Seigneur ne meurent point.» Comme Ansel de Ribemont +admirait la beauté éclatante de son visage, Engelram ajouta: «Ne +t'étonne point si les splendeurs du séjour que j'habite se +reproduisent sur mes traits.» En achevant ces mots, il lui montrait +dans le ciel un palais d'ivoire et de diamant. «Une autre demeure plus +belle t'est préparée, continua Engelram. Je t'y attends demain.» Et il +disparut. Le lendemain, Ansel de Ribemont mérita dans un combat la +palme du martyre. + +Vers les premiers jours du printemps, les croisés saluèrent les cimes +du Liban et visitèrent tour à tour Beyruth, Sarepte et les ruines de +Tyr. Le comte de Flandre planta le premier sa bannière dans la ville +de Ramla, à dix lieues de Jérusalem. Enfin le 10 juin, du haut des +collines d'Emmaüs, ils découvrirent la cité sainte. «Jérusalem! +Jérusalem!» répéta toute l'armée agenouillée. Là était le but de ses +efforts, le prix de ses fatigues. Le sol que les croisés allaient +désormais fouler était la terre des mystères et des miracles de la +foi. Chaque montagne portait un nom sacré, chaque vallée rappelait de +divins souvenirs. Godefroi et Robert de Flandre établirent leurs +tentes près des sépulcres des rois; Tancrède campa dans le vallon de +Rephaïm et Raymond de Toulouse occupa la montagne de Sion. + +Une dernière épreuve était réservée aux croisés. Les chaleurs extrêmes +de l'été les accablèrent dans une contrée dépouillée de forêts et +ouverte à tous les feux du soleil. La poussière brûlante des déserts +avait succédé à la fraîche rosée. Les eaux du torrent de Cédron +s'étaient taries: les Turcs avaient empoisonné toutes les citernes; la +poétique fontaine de Siloé ne pouvait suffire à calmer la soif qui +tourmentait les chrétiens, et cependant, malgré toutes leurs +souffrances, ils étaient pleins d'espérance et de zèle. Le comte de +Flandre dirigeait la construction des machines de guerre, et dans les +premiers jours de juillet tout fut prêt pour l'assaut. + +Les guerriers franks, rangés sous les bannières de la croix, +s'avancèrent lentement, en ordre de bataille, dans la vallée de +Josaphat. Dans ce moment solennel, les croisés placés au septentrion +sous les ordres de Robert de Normandie s'écrièrent d'une voix +retentissante: «Lève tes yeux, Jérusalem, et admire la puissance de +ton roi. Voici ton Sauveur qui vient te délivrer de tes fers.» Et du +haut de la montagne de Sion, les guerriers du comte de Saint-Gilles +leur répondirent: «Lève tes yeux, Jérusalem, réveille-toi et brise les +chaînes qui te retiennent.» + +Tandis qu'on combattait sur les murailles, une procession pieuse fit +le tour de la cité sainte pour invoquer la protection divine. La voix +du prêtre se mêlait aux cris des chevaliers, et les hymnes de la +religion aux chants de guerre. Déjà les croisés sont épuisés de +fatigue, et ils dirigent leurs regards vers le ciel comme pour +implorer son secours, lorsqu'ils croient apercevoir, au sommet de la +montagne des Oliviers, un guerrier revêtu d'armes resplendissantes qui +agite son bouclier et les exhorte au combat. Devant eux, sur les tours +de Jérusalem, une main invisible semble arborer l'étendard de la +croix. A ce signe d'heureux présage, ils saisissent leurs armes avec +une irrésistible ardeur. Les Sarrasins se voient réduits à leur +abandonner la victoire, et bientôt on apprend que vis-à-vis de la +grotte de Jérémie, dans le quartier du comte Robert, deux chevaliers +de Flandre, Léthold et Engelbert de Tournay, ont touché les premiers +les remparts de la cité sainte. Aussitôt Godefroi de Bouillon, Robert +de Flandre, Tancrède les suivent. Les Sarrasins fuient précipitamment +vers la mosquée d'Omar, où leur sang rougit le portique de Salomon; +puis, tout à coup, le carnage s'arrête: Godefroi de Bouillon et Pierre +l'Ermite se rendent, désarmés et pieds nus, dans l'église du +Saint-Sépulcre, où ils déposent la croix sur ce divin tombeau qu'avait +ouvert, onze siècles auparavant, la croix du Calvaire. + +Jérusalem avait été conquise par les chrétiens le vendredi 15 juillet +1099, vers trois heures du soir: à pareil jour et à pareille heure, le +Christ avait consommé sa mission. Ce même jour était celui de la fête +de la Dispersion des apôtres: le christianisme reparaissait, précédé +de l'armée triomphante des princes de l'Occident, dans ces lieux que +les premiers prédicateurs de la foi avaient quitté, pauvres et un +bâton à la main, pour aller convertir les barbares et les païens. + +Il ne s'agissait plus que d'assurer la conservation de cette conquête, +qui avait coûté tant de sang et de fatigues. Lorsque le moment fut +arrivé de choisir parmi les princes chrétiens celui d'entre eux qui +serait chargé de la défense du saint sépulcre, le comte de Flandre les +réunit autour de lui et leur exposa, dans un discours plein de +sagesse, quels étaient les devoirs et quelles devaient être les vertus +du monarque qui régnerait à Jérusalem. Ses avis étaient d'autant plus +généreux qu'il avait déclaré que le gouvernement de ses Etats le +rappelait en Europe, et qu'il n'accepterait point un trône qu'il avait +mérité par sa valeur. + +Deux partis se formèrent; mais ce fut en vain que les Provençaux +appuyèrent la candidature du comte de Toulouse: Godefroi de Bouillon +lui fut préféré; on admirait également en lui les talents belliqueux +du guerrier et la sévérité des mœurs d'un cénobite, et, dans son +élévation même, il donna à tous les princes croisés l'exemple de la +modération, en refusant de revêtir les insignes de la royauté dans ces +lieux où le Christ n'avait porté qu'une couronne d'épines. Un siècle +s'était écoulé depuis que la dynastie karlingienne était descendue du +trône de l'empire d'Occident lorsqu'elle monta sur celui de Jérusalem. + +Evermar et Arnulf de Coyecques furent les premiers patriarches du +Saint-Sépulcre: en 1130, un autre prêtre de Flandre, nommé Guillaume +de Messines, fut leur successeur. Hugues de Saint-Omer reçut la +seigneurie de Galilée; Abel de Ram fut prince de Césarée; Hugues de +Fauquemberg, sire de Tibériade; Foulques de Guines, sire de Beyruth. +Hugues de Rebecq prit possession du château d'Abraham. + +La célèbre bataille d'Ascalon inaugura le règne du duc de Bouillon. Le +comte de Flandre y combattit pour la dernière fois sous la bannière +des croisés. Il avait glorieusement rempli sa tâche, et l'histoire a +enregistré ce témoignage d'un historien anglais, Henri de Huntingdon: +«De tous les princes qui prirent part à l'expédition de Jérusalem, il +fut le plus intrépide, et le souvenir de ses exploits ne s'éteindra +jamais.» + +Ce fut l'an 1100 que le comte Robert rentra dans ses Etats. Il y fut +reçu avec joie, et les peuples qui avaient écouté avec admiration le +récit des merveilleux succès de la croisade saluèrent dans leur prince +celui qui en avait été le héros. Sa gloire avait porté à l'apogée sa +grandeur et sa puissance, et lorsque le roi d'Angleterre, Guillaume le +Roux, refusa de lui payer les trois cents marcs d'argent qui étaient +le prix de la coopération de Baudouin le Pieux dans la victoire +d'Hastings, il les réclama avec autant de fierté que s'il se fût +adressé à l'un de ses vassaux. Par un traité signé à Douvres en 1103, +Henri, successeur de Guillaume le Roux, promit de payer annuellement +quatre cents marcs d'argent au comte de Flandre, et celui-ci s'engagea +à envoyer mille chevaliers aider le roi d'Angleterre dans ses guerres +contre la France, tandis qu'il n'en amènerait que dix au camp de +Philippe Ier, s'il y était appelé à raison de son fief du comté de +Flandre. + +Le comte de Flandre ne haïssait pas moins l'empereur d'Allemagne que +le roi de France. Henri IV vivait encore. Comme Philippe, il avait été +excommunié par les pontifes romains; comme Philippe, il était resté +étranger aux pèlerinages de la terre sainte. Henri IV, repoussé par +les hommes d'armes flamands dans une expédition qu'il avait conduite +jusqu'à Cambray, se vit réduit à conclure, à Liége, un traité par +lequel il assurait à Robert la possession de Douay, et ce traité fut +confirmé, après une autre guerre non moins glorieuse pour la Flandre, +par son successeur, l'empereur Henri V. + +La Flandre était en paix avec l'Allemagne, mais le roi d'Angleterre +lui devenait hostile; d'autres événements la rapprochèrent du roi de +France. + +Tandis que Henri Ier reléguait les Flamings, que des inondations +avaient conduits en Angleterre, vers les frontières d'Ecosse sur les +rives de la Tweed, ou dans le comté de Ross aux frontières du pays de +Galles, Philippe Ier disparaissait, faible et méprisé, dans le silence +de la tombe, où l'oubli de ses contemporains le précédait; mais son +successeur Louis VI était né de cette princesse de Frise dont le comte +de Flandre Robert Ier avait épousé la mère. Son premier soin avait été +de conclure un traité avec le comte Robert II. Tout révélait chez lui +l'influence du sang maternel; tout rappelait les traditions d'une +alliance que la Flandre avait formée. «Il fut, dit Suger, ce que les +rois de France n'étaient plus depuis longtemps, l'illustre et +courageux défenseur du royaume, le protecteur de l'Eglise, l'ami des +pauvres et des malheureux.» Déjà Louis VI luttait contre les barons +féodaux: il avait porté contre Bouchard de Montmorency l'étendard de +l'abbaye de Saint-Denis, la célèbre oriflamme qui resta la bannière +des rois ses successeurs, et qui, alors protégée par les peuples de la +Flandre, devait un jour présider à leur extermination. C'est ainsi que +le jeune monarque combattra tour à tour les seigneurs de Coucy, du +Puiset, de Rochefort, de Clermont. Les milices des bourgeoisies +l'accompagnent au siége des châteaux, qui ne menacent pas moins +l'industrie et le repos des hommes faibles que la puissance du roi de +France. + +Ce fut le comte Robert qui alla, au nom de Louis VI, défier les +Anglais, et il l'aida avec le même zèle à étouffer les complots des +barons qui voulaient dominer le jeune monarque. La guerre devint plus +sanglante lorsque la belliqueuse Champagne s'insurgea. + +Le comte Thibaud était, par sa mère, neveu de Henri Ier. Les barons, +vaincus par Louis VI, l'avaient élu leur chef et se rangeaient sous +ses bannières. Robert se hâta d'accourir pour anéantir cette ligue +formidable: déjà il avait envahi la Champagne et il attaquait la ville +de Meaux, lorsque, dans une mêlée, au moment où il ralliait les +combattants et les conduisait à la victoire, il tomba dans un étroit +sentier et y fut foulé sous les pieds des chevaux. Ainsi périt cet +illustre prince que les rois et les peuples regrettèrent également, et +qui, jusqu'aux frontières de l'Arabie, fut pleuré par les chrétiens et +les païens. + +Peu de mois avant le siége de Meaux, Robert II, à l'exemple du comte +Baudouin le Bon, avait exigé de nombreux serments pour garantir la +paix publique. Le premier soin de Baudouin VII, fils et successeur de +Robert II, fut de la proclamer de nouveau dans une assemblée +solennelle tenue à Arras: + +«Que personne n'aille pendant la nuit assaillir les demeures. Que +personne n'y porte l'incendie: sinon, le coupable sera puni de mort. +Pour les meurtres et les blessures, on admettra la compensation par la +peine du talion, à moins que l'accusé n'établisse, soit par le duel +judiciaire, soit par l'épreuve de l'eau et du fer ardent, la nécessité +d'une juste défense. + +«Que chacun s'abstienne de porter des armes, s'il n'est bailli, +châtelain ou officier du prince.» + +En 1109, les karls du territoire de Furnes avaient reçu une keure qui +n'existe plus, mais qui fut confirmée et peut-être reproduite en 1240 +par une charte de Thomas de Savoie, où il leur est expressément +défendu de s'armer de leurs redoutables massues. + +A cette même époque, une révolution semblable à celle qui avait amené +la bataille de Bavichove s'accomplissait silencieusement dans le comté +de Guines, où les Flamings n'étaient pas moins nombreux que sur nos +rivages. Le récit de Lambert d'Ardres est l'un des documents les plus +importants de l'histoire des races saxonnes du Fleanderland. + +«Les kolve-kerli, dit-il, se trouvaient retenus, depuis le temps du +comte Raoul, dans un état voisin de la servitude, car chaque année ils +devaient payer un denier aux seigneurs de Hamme, et de plus quatre +deniers au jour de leur mariage et quatre deniers en cas de décès.» +Or, un d'eux, nommé Guillaume de Bocherdes, épousa une femme libre de +Fiennes, nommée Hawide. Hawide s'était rendue à Bocherdes, et elle +avait à peine touché le seuil du toit conjugal, lorsque les seigneurs +de Hamme vinrent réclamer le tribut connu sous le nom de +_kolve-kerlie_. Hawide soutenait en vain que, née libre et issue de +parents libres, elle ignorait ce qu'était la _kolve-kerlie_. Tout ce +qu'elle obtint fut un délai de quinze jours: au jour fixé, elle se +présenta avec ses parents et ses amis devant les seigneurs de Hamme, +et protesta de nouveau qu'elle était libre. Tous ses efforts furent +inutiles; on refusa de l'écouter, et Hawide fut réduite à se retirer, +chargée d'opprobre. Enfin elle s'adressa à la comtesse de Guines, +Emma, qui fut touchée de ses plaintes. Grâce aux larmes et aux +prières d'Emma de Tancarville, le comte Robert de Guines supprima la +_kolve-kerlie_: Hawide reparut triomphante à Bocherdes, et tous les +kolve-kerli furent affranchis et déclarés libres à jamais. + +Le comte de Flandre semble avoir été moins favorable aux Flamings. +Tant que la croisade s'était prolongée, Robert II avait pu protéger +les compagnons intrépides de ses guerres d'Orient: Baudouin VII, +régnant en Flandre, ne vit en eux que les constants perturbateurs de +la paix publique. En irritant leurs passions, en bravant leurs +colères, il ne songeait point que si sa vie devait être trop courte +pour qu'il eût à les craindre, elles ne tarderaient point à frapper +son successeur. + +«Baudouyn, fils de Robert le Jeune, dit Oudegherst, fust appelé Hapkin +ou Hapieule, à raison de sa grande justice; car en son temps, et +plusieurs ans après, les exécutions de justice qui de présent se font +de l'espée, se faisoyent de douloires ou hapkins.» «Le comte Baudouin, +ajoute une chronique flamande, portait toujours une petite hache à la +main, et quand il voyait un beau chêne, il le marquait de sa hache en +disant: Voilà un bel arbre pour construire une forte potence.» On +raconte qu'il parcourait ainsi ses États, punissant le coupable et +écoutant les plaintes de l'opprimé. + +Le comte de Flandre ne montra pas moins d'énergie vis-à-vis des barons +féodaux. Gauthier d'Hesdin et Hugues de Saint-Pol perdirent leurs +châteaux et se virent réduits à fléchir sous sa puissance. + +Suger a vanté le courage de Baudouin: il se souvenait des exploits de +son père et cherchait à les égaler. Comme Robert II, il soutint Louis +VI qui fit un voyage en Flandre pour réclamer ses conseils. Ses hommes +d'armes envahirent la Normandie, et comme Henri Ier le menaçait +d'aller se venger dans les remparts mêmes de Bruges, il se contenta de +répondre qu'il irait au devant de lui jusqu'aux bords de la Seine. +Fidèle à sa promesse, il s'avance bientôt, suivi de cinq cents hommes +d'armes, devant la cité de Rouen, enfonce sa hache dans ses portes et +défie en vain le monarque anglais qui ne paraît point. + +Baudouin assiégeait le château d'Eu, lorsqu'un chevalier breton, nommé +Hugues Boterel, le blessa légèrement au front d'un coup de lance. La +fatigue et l'ardeur d'un soleil brûlant aggravèrent la plaie: Henri +Ier, affectant une noble générosité, s'empressa d'envoyer ses médecins +près du comte de Flandre; mais, selon l'opinion commune, loin de +chercher à guérir sa blessure, ils y répandirent un poison dont +l'action, quoique lente, était terrible. Dès ce moment, Baudouin VII +comprit que la tombe qu'il avait choisie à l'abbaye de Saint-Bertin ne +tarderait pas à s'ouvrir pour lui; ses forces s'épuisaient de jour en +jour, et le 17 juin 1119 il rendit le dernier soupir à Roulers. + + + + +LIVRE CINQUIÈME. + +1119-1128. + + Charles le Bon. + Conjuration des Flamings. Attentat du 2 mars 1127. + Guillaume de Normandie. + + +Charles de Danemark, parent au second degré du comte Baudouin VII qui +l'avait désigné pour son successeur, était fils du roi Knuut ou Canut, +selon la prononciation romane. Saint Canut avait péri martyr dans une +église où des conspirateurs l'avaient frappé. Charles de Danemark +était encore enfant lorsque sa mère, fille de Robert le Frison, le +conduisit en Flandre, et la triste image de la fin de son père l'y +suivit comme un souvenir prophétique. Le comte Charles possédait les +mêmes vertus: si sa mort fut également pieuse, sa vie ne fut pas moins +héroïque. + +Charles de Danemark avait fait un pèlerinage en Asie pour combattre +les Sarrasins, mais il n'avait quitté la Palestine qu'après avoir reçu +le dernier soupir de Godefroi de Bouillon. Robert II l'accueillit avec +honneur à son retour, et son influence s'accrut de jour en jour sous +le règne de son successeur. Baudouin VII lui fit épouser Marguerite de +Clermont et lui donna le comté d'Amiens et le domaine d'Ancre, qu'il +avait enlevés aux seigneurs de Coucy et de Saint-Pol. On ajoute que, +peu de mois avant sa mort, il lui confia le gouvernement de ses Etats. +Quoi qu'il en soit, la transmission de l'autorité souveraine ne +s'exécuta point sans opposition, et le règne du comte Charles, qu'un +complot devait achever, s'ouvrit au milieu des complots excités à la +fois par la comtesse Clémence de Bourgogne, veuve de Robert II, qui +venait d'épouser le duc de Brabant, et par son gendre Guillaume de +Loo, fils de Philippe, vicomte d'Ypres, que soutenaient les comtes de +Hainaut et de Boulogne, Hugues de Saint-Pol et Gauthier d'Hesdin. + +Clémence s'était emparée d'Audenarde et le comte Hugues de Saint-Pol +envahissait la West-Flandre, lorsque Charles de Danemark rassembla son +armée. Dès ce moment, il marcha de victoire en victoire. Guillaume de +Loo se soumit; Clémence, vaincue, se vit réduite à demander la paix en +cédant quatre des principales cités qui formaient son douaire, +Dixmude, Aire, Bergues et Saint-Venant. Gauthier d'Hesdin fut chassé +de ses domaines: Hugues de Saint-Pol perdit son château. + +Charles avait apaisé toutes les discordes intérieures; il retrouva +auprès du roi de France, qui un instant avait semblé favoriser la +comtesse Clémence, l'autorité et l'influence de Robert II et de +Baudouin VII. Suger, en rappelant les guerres de Louis VI en Normandie +et dans les Etats du comte Thibaud, attribue au comte de Flandre +l'honneur de la conquête de Chartres, et il ajoute qu'en 1124, lors de +l'invasion de l'empereur Henri V, il conduisit dix mille guerriers +intrépides dans le camp du roi de France. N'oublions point que ces +expéditions, auxquelles la Flandre prit la plus grande part, furent +les premières où les bourgeoisies marchèrent contre les ennemis sous +les bannières de leurs paroisses. La défense du territoire n'était +plus exclusivement confiée aux hommes de fief: elle devenait la tâche +et le devoir de toute la nation. + +Henri V s'était retiré à Utrecht, couvert de honte et méprisé de ses +sujets. A sa mort, une ambassade solennelle, composée du comte de +Namur et de l'archevêque de Cologne, vint offrir la pourpre impériale +au comte de Flandre; mais il ne crut point pouvoir l'accepter. Les +devoirs de son gouvernement le retenaient en Flandre, et lorsque, +après la captivité de Baudouin du Bourg, les chrétiens d'Asie lui +proposèrent le trône de Jérusalem, il persista dans les mêmes +sentiments, et refusa le sceptre de Godefroi de Bouillon comme la +couronne de Karl le Grand. + +Charles ne songea plus qu'à consolider la paix intérieure, en +s'efforçant de dompter les mœurs féroces des Flamings. Retirés aux +bords de la mer, ils ne cessaient de répandre le sang, et chaque jour +on les voyait agiter dans les airs leurs longues torches pour appeler +leurs gildes aux combats. «Afin d'assurer le repos public, le comte de +Flandre décida, dit Galbert, qu'à l'avenir il serait défendu de +marcher armé, et que quiconque ne se confierait point dans la sécurité +générale serait puni par ses propres armes.» Gualter ajoute, ce qui +paraît peu probable, que les Flamings respectèrent ces défenses dont +Robert II et Baudouin VII avaient donné l'exemple. + +Le comte de Flandre mérita, par ses vertus et son pieux dévouement +pendant la désastreuse famine de 1126, l'affection des clercs et la +reconnaissance des pauvres; mais on ne peut douter que ses réformes +n'aient excité la colère des Flamings. «Autant les hommes sages, dit +Gualter, applaudissaient à son zèle, autant les hommes pervers le +supportaient impatiemment, parce qu'ils voyaient que sa justice +protégeait la vie de ceux qu'ils haïssaient et s'opposait à toutes +leurs tentatives: il leur semblait qu'aussi longtemps qu'on ne leur +permettrait point d'exercer librement leurs fureurs, le salut du comte +et leur propre salut ne pouvaient point s'accorder.» + +Parmi les hommes de race saxonne qui repoussaient un joug odieux, il +n'en était point dont l'élévation eût été plus rapide que celle +d'Erembald, père de Lambert Knap et de Bertulf. Simple karl de Furnes +et confondu parmi les serfs du comte, il servait comme homme d'armes +sous les ordres de Baudrand, châtelain de Bruges, lorsque, dans une +guerre contre les Allemands, il profita d'une nuit obscure pour le +précipiter dans les eaux de l'Escaut. La femme de Baudrand, Dedda, +surnommée Duva, était la complice de ce crime. Elle se hâta de donner +sa main et ses trésors au meurtrier, qui acquit la châtellenie de +Bruges et la laissa à son fils Disdir, surnommé Hacket. Bertulf avait +eu également recours à la simonie pour s'emparer de la dignité de +prévôt de Saint-Donat, dont il avait dépossédé le vertueux Liedbert. +Les autres fils d'Erembald avaient acheté de vastes domaines. +Cependant, quelles que fussent leurs richesses, les barons et les +officiers du comte n'oubliaient point leur origine, et il arriva que +Charles de Danemark ayant ordonné une enquête sur les droits douteux +des Flamings dont la position était la même, Bertulf et sa famille +mirent tout en œuvre pour se placer au-dessus de ces recherches. +Bertulf protestait que ses aïeux avaient toujours été libres. «Nous le +sommes, nous le serons toujours, ajoutait-il; il n'est personne sur la +terre qui puisse nous rendre serfs: si je l'avais voulu, ce Charles de +Danemark n'aurait jamais été comte.» Selon la vieille coutume du +Fleanderland, la haine dont Bertulf était animé devint commune à ses +frères et à ses parents, que les historiens de ce temps nous +dépeignent d'une stature élevée, et d'un aspect si terrible qu'on ne +pouvait les regarder sans trembler. + +Le comte de Flandre s'était rendu en France pour prendre part à une +expédition dirigée contre l'Auvergne et le duc d'Aquitaine. Les fils +d'Erembald voulurent profiter de son absence pour commencer à mettre à +exécution leurs perfides desseins, en ravageant le domaine de Tangmar +de Straten, l'un des nobles que Charles chérissait le plus. Burchard, +fils de Lambert Knap, dirigea ces dévastations, et tandis que Bertulf +présidait à des orgies dans le cloître de Saint-Donat, les laboureurs +qui cultivaient les terres de Tangmar, poursuivis par le fer et la +flamme, invoquaient en vain la trêve du Seigneur. A peine le comte +Charles était-il arrivé à Lille, qu'il y apprit les désordres qui +régnaient en Flandre. Deux cents laboureurs chassés de leurs demeures +l'attendaient à Ypres pour implorer sa protection. Ce fut dans cette +ville que Charles convoqua les barons pour juger les coupables. +Burchard fut condamné à rétablir le château, le verger et l'enclos de +Tangmar: de plus, conformément aux peines portées par les usages +germaniques contre les violateurs de la paix publique, sa demeure fut +livrée aux flammes. + +Charles revint le 28 février à Bruges. Il employa toute la journée du +lendemain à rendre la justice; mais vers le soir, Gui de Steenvoorde +et d'autres amis des traîtres parurent dans son palais et cherchèrent +à exciter sa clémence. Ils lui représentèrent longuement que la faute +de Burchard était déjà assez expiée par la destruction de son château; +ils ajoutaient qu'il serait injuste d'en faire peser la responsabilité +sur toute sa famille. Parfois seulement, le comte, encore ému du +triste spectacle des ruines qui, la veille, lui avaient retracé sur +son passage les dévastations de Burchard, répondait à leurs +mensongères apologies par quelques plaintes énergiques. Les amis de +Burchard gardaient alors le silence, et lorsque les serviteurs du +comte remplissaient leurs coupes, ils demandaient qu'il y fît verser +les vins les plus précieux. Dès que les coupes étaient vides ils les +faisaient remplir de nouveau, et c'est ainsi que, par la violation des +saintes lois de l'hospitalité, ils se préparaient aux attentats les +plus criminels. + +Le comte leur avait accordé la permission de se retirer, et ils en +profitèrent pour se rendre immédiatement à la demeure de Bertulf où +ils racontèrent les paroles de Charles, telles que leur imagination +troublée par les vapeurs du vin les avait conservées. «Jamais, +dirent-ils, le comte de Flandre ne nous pardonnera, à moins que nous +ne reconnaissions que nous sommes ses serfs.» Près de Bertulf, se +trouvaient rassemblés Guelrik son frère, Burchard son neveu, Isaac de +Reninghe, Guillaume de Wervicq, Engelram d'Eessen. Ils joignirent +leurs mains en signe d'alliance, et résolurent de faire périr le comte +dès qu'une occasion favorable se présenterait. Tandis que le prévôt de +Saint-Donat gardait la porte de la salle où ils étaient réunis, ils +continuèrent à délibérer, et jugèrent qu'il était important d'associer +à leur entreprise Robert, neveu de Bertulf, jeune homme paisible et +vertueux, qui avait succédé à toute l'influence dont jouissait son +père, longtemps châtelain sous le règne de Robert II. Ils l'appelèrent +donc et lui dirent: «Donne-nous ta main afin que tu prennes part à nos +projets, comme nous-mêmes, en joignant nos mains, nous nous sommes +déjà engagés les uns vis-à-vis des autres.» Robert, soupçonnant +quelque intention sinistre, refusait de les écouter et voulait quitter +la salle: «Qu'il ne sorte point,» s'écrient Isaac et Guillaume en +s'adressant au prévôt. Bertulf le retient et emploie tour à tour les +menaces et la persuasion. Le jeune homme cède enfin, donne sa main et +demande ce qu'il doit faire. On lui répond: «Charles veut nous perdre +et nous réduire à devenir ses serfs, nous avons juré sa mort: +aide-nous de ton bras et de tes conseils.» Robert, éperdu de terreur, +laissait couler ses larmes: «Il ne faut pas, disait-il, que nous +trahissions notre seigneur et le chef de notre pays. Si vous persistez +à le vouloir faire, j'irai moi-même révéler votre complot au comte, et +jamais, si Dieu le permet, on ne me verra prêter mon aide, ni mes +conseils à de pareils desseins.» Il fuyait hors de la salle: on le +retint de nouveau. «Ecoute, mon ami, répliquèrent Bertulf et ses +complices, si nos paroles semblaient annoncer que nous songeons +sérieusement à cette trahison, c'était seulement afin de voir si nous +pourrions compter sur toi dans quelque affaire grave. Nous ne t'avons +point encore appris pourquoi tu nous as engagé ta foi, nous te le +dirons un autre jour.» Et ils cherchèrent à cacher par des +plaisanteries et sous de légers propos le but de leur réunion; ensuite +ils se séparèrent, mécontents de ce qui avait eu lieu et agités par +une secrète inquiétude. + +Isaac de Reninghe était à peine revenu dans sa demeure lorsque, +s'étant assuré que le silence de la nuit était complet, il remonta à +cheval et rentra dans le bourg où se trouvaient l'église de +Saint-Donat et le palais du comte. Il y appela tour à tour Bertulf et +les autres conjurés, et les conduisit dans la maison de Walter, fils +de Lambert de Rodenbourg. Là ils éteignirent tous les feux afin qu'on +ne remarquât point au dehors qu'ils veillaient, et poursuivirent leur +complot, protégés par les ténèbres. Afin que leur projet ne fût point +révélé, ils décidèrent qu'on l'exécuterait dès le lever de l'aurore, +et choisirent, dans la maison de Burchard, les karls qui seraient +chargés d'accomplir le crime. Quiconque frapperait le comte devait +recevoir quatre marcs d'argent; ceux qui aideraient à le tuer, +seulement la moitié. Ces résolutions prises, Isaac retourna chez lui: +le jour n'avait pas encore paru. + +Depuis son retour, Charles s'abandonnait à de tristes pressentiments, +et semblait avoir reçu la révélation de sa fin prochaine. A Ypres, on +lui avait exposé toute la férocité des mœurs de Burchard. «Dieu me +protégera, avait-il répondu, et si je meurs pour la cause de la +justice, ma gloire sera supérieure à mon malheur.» Quelques clercs +étant venus se plaindre des dangers qui les menaçaient: «Si vous +mouriez pour la vérité, leur avait-il dit, quelle mort serait plus +honorable que la vôtre? Est-il quelque chose au-dessus des palmes du +martyre?» + +Cette même nuit, pendant laquelle on aiguisait le fer qui devait +trancher sa vie, Charles avait peu dormi et ses chapelains +remarquèrent qu'il paraissait souffrant et agité. Il se leva un peu +plus tard que de coutume et se dirigea aussitôt vers l'église de +Saint-Donat. Le ciel était sombre et chargé de brouillard. De vagues +rumeurs arrivèrent jusqu'au comte de Flandre et l'avertirent que ses +jours étaient en péril; mais il ne voulut point y ajouter foi, et ne +prit avec lui qu'un petit nombre de serviteurs qui se dispersèrent dès +que Charles fut entré dans la galerie supérieure de l'église qui +communiquait avec son palais. Le clergé avait déjà chanté les hymnes +que la religion consacre aux premières heures du jour; Charles +unissait sa voix à leurs prières et récitait les psaumes de David; il +avait commencé le quatrième psaume de la pénitence et avait achevé le +verset: «Vous jetterez sur moi de l'eau avec l'hysope et je serai +purifié; vous me laverez et je deviendrai plus blanc que la neige,» +lorsque, comme le dit Galbert, ses péchés furent lavés dans son sang. + +Burchard, prévenu par ses espions de l'arrivée du comte, n'avait pas +tardé à le suivre dans l'église, caché sous un large manteau: il avait +chargé ses amis de garder les deux côtés de la galerie où priait le +prince, et était arrivé près de lui sans que sa présence eût été +remarquée. Charles avait pris un des treize deniers posés sur son +psautier pour le donner à une vieille femme. Celle-ci aperçut +Burchard: «Sire comte, prenez garde,» lui dit-elle. Charles tourna la +tête et au même instant l'épée de Burchard, s'abaissant, effleura son +noble front et mutila le bras déjà prêt à remettre cette dernière +aumône. Le fils de Lambert Knap se hâta de relever son épée, et d'un +second coup plus vigoureux et plus terrible il renversa sans vie à ses +pieds l'infortuné comte de Flandre. (2 mars 1127, v. s.) + +La pauvre femme qui avait reçu les derniers bienfaits du prince +s'était précipitée sur la place du Bourg en criant: _Wacharm! +Wacharm!_ mais aucune voix ne répondit à la sienne, soit que parmi les +habitants de Bruges, il y eût beaucoup d'hommes que leur origine +attachait à la faction de Bertulf, soit que la terreur que fait +toujours naître un crime inopiné eût glacé tous les cœurs. + +Cependant la mort du comte n'avait point satisfait la colère de ses +ennemis: ils n'avaient pas quitté l'église de Saint-Donat, et leur +fureur sacrilége méditait de nouveaux crimes. Thémard, châtelain de +Bourbourg, priait non loin de Charles de Danemark, dans la même +galerie: il ne put fuir et tomba couvert d'affreuses blessures. Enfin, +les meurtriers s'élancèrent hors de l'église: les uns voulaient +envahir le palais du comte, ou bien aller à Straten piller le domaine +de Tangmar; les autres se dispersèrent dans la ville, et les fils du +châtelain de Bourbourg, atteints au moment où ils fuyaient, périrent +également sous leurs coups. + +Gauthier de Locre, sénéchal du comte de Flandre, avait disparu: il +avait été l'un des principaux conseillers de Charles de Danemark, et +l'on prétendait que, plus que personne, il n'avait cessé de l'engager +à faire rentrer les fils d'Erembald dans la condition des serfs. +Burchard et ses amis étaient impatients d'assouvir sur lui leur haine +et leur vengeance: ils le cherchaient inutilement, lorsqu'on vint leur +apprendre que le châtelain de Bourbourg respirait encore. Les +chanoines de Saint-Donat entouraient sa douloureuse agonie des +consolations de la religion, quand Burchard parut. A sa voix, on +précipita le vieillard mourant du haut de la galerie sur les degrés de +marbre de l'escalier, d'où on le traîna devant les portes de l'église +pour l'y frapper de nouveau. + +Pendant cette scène d'horreur, un enfant accourt et annonce qu'il +connaît la retraite de Gauthier de Locre: il ajoute qu'il n'est pas +loin et qu'on le trouvera dans cette même église où déjà tant de sang +a coulé, et cet enfant conduit Burchard, tandis que la joie féroce des +meurtriers se révèle par de bruyantes acclamations. Le sénéchal de +Flandre, se voyant trahi, s'élance de la tribune occupée par les +orgues où l'un des gardiens de l'église l'avait couvert de son +manteau; éperdu de terreur, il fuit précipitamment vers l'autel de +Saint-Donat, et s'y réfugie sous le voile que les prêtres avaient +étendu sur le crucifix. C'est en vain qu'il invoque Dieu et tous les +saints. Burchard le suit, le saisit par les cheveux et lève son épée: +mais les chanoines s'interposent et demandent qu'il leur soit au moins +permis d'entendre sa confession. Prière inutile! Burchard les +repousse. «Gauthier, dit-il au sénéchal, nous ne te devons pas d'autre +pitié que celle que tu as méritée par ta conduite vis-à-vis de nous.» +Puis il ordonne à ses sicaires de le porter sur le corps inanimé du +châtelain de Bourbourg, où ils l'immolent à coups d'épée et de massue. + +Burchard résolut alors de faire visiter toute l'église, afin de +reconnaître s'il ne s'y trouvait point quelques autres de ceux dont il +avait juré la perte. Ses serviteurs soulevèrent les bancs, les +pupitres, les rideaux et tous les ornements qui pouvaient servir +d'abri. Dans le premier sanctuaire, ils aperçurent les chapelains du +comte qui s'étaient placés sous la protection des autels. Plus loin, +ils découvrirent le clerc Odger, le chambellan Arnould et le notaire +Frumold le jeune, que Charles de Danemark chérissait beaucoup. Arnould +et Odger s'étaient retirés sous une vaste tapisserie. Frumold le jeune +avait cru pouvoir plus aisément se dérober aux regards, en se cachant +sous des rameaux verts qu'on avait cueillis pour l'une des solennités +du carême. + +Burchard et ses amis attendaient dans le chœur le résultat de ces +recherches. «Par Dieu et ses saints! s'écria Isaac de Reninghe, dût +Frumold remplir d'or toute l'église, il ne rachètera point sa vie!» Le +notaire Frumold, dont la sœur avait épousé Isaac, se méprit +toutefois sur ses intentions, car il espérait trouver en lui un +protecteur. «Mon ami, lui disait-il, je t'en conjure par l'amitié qui +jusqu'à ce moment a existé entre nous, respecte mes jours et +conserve-moi à mes enfants qui sont tes neveux, afin que ma mort ne +les laisse point sans défense.» Mais Isaac lui répliqua: «Tu seras +traité comme tu l'as mérité en nous calomniant auprès du comte.» Un +prêtre, s'approchant de Frumold, ouït sa confession et reçut l'anneau +d'or qu'il le chargea de remettre à sa fille. Cependant Burchard et +Isaac délibéraient s'ils n'épargneraient pas les jours de Frumold et +d'Arnould jusqu'à ce qu'ils les eussent contraints à leur livrer tout +le trésor du comte. Tandis qu'ils hésitaient, les chanoines de +Saint-Donat avaient prévenu Frumold le vieux, oncle du notaire +Frumold, des périls qui menaçaient son neveu. Ils l'accompagnèrent +près de Bertulf, et unirent leurs prières aux siennes pour que le +prévôt interposât sa médiation. Bertulf consentit à envoyer un +messager vers Burchard pour l'engager à respecter la vie du notaire; +mais Burchard fit répondre que lors même que Bertulf implorerait +lui-même sa grâce, il ne pourrait l'accorder. Frumold le vieux et les +chanoines se précipitèrent de nouveau aux pieds du prévôt, le +suppliant de se rendre à l'église de Saint-Donat. Bertulf se leva; «il +marchait d'un pas lent, raconte Galbert, comme s'il se préoccupait peu +du sort d'un homme qu'il n'aimait point.» Quand il arriva dans le +sanctuaire, la délibération durait encore et Bertulf obtint qu'on lui +remettrait les prisonniers jusqu'à ce que Burchard les réclamât. +«Apprends, Frumold, dit le prévôt de Saint-Donat au malheureux +notaire, que tu ne posséderas point ma prévôté aux prochaines fêtes de +Pâques comme tu l'espérais.» Et il l'emmena dans sa maison. + +Le corps du comte était resté étendu dans la galerie où il avait péri. +Les cérémonies religieuses avaient cessé dans l'église souillée par +des attentats sacriléges, et les chanoines avaient à peine osé réciter +quelques prières secrètes pour Charles de Danemark. Enfin, Bertulf +permit que les nobles restes du bon prince fussent enveloppés dans un +linceul et placés au milieu du chœur; puis on alluma quatre cierges +autour du cercueil. Bientôt quelques femmes vinrent s'agenouiller +auprès de ce modeste cénotaphe. Leurs larmes, touchantes prémices d'un +culte pieux, émurent tous ceux qui en furent les témoins; et, à leur +exemple, l'on vit, avant le soir, ce même peuple qui, aux premières +heures du jour, partageait le ressentiment des meurtriers contre le +comte Charles, l'honorer et le vénérer comme un martyr. + +«Ce fut alors (je cite Galbert) que les traîtres examinèrent, avec le +prévôt Bertulf et le châtelain Hacket, par quel moyen ils pourraient +faire enlever le corps du comte, qui ne cesserait, tant qu'il +reposerait au milieu d'eux, de les vouer à un opprobre éternel; et, +par une résolution digne de leur ruse, ils envoyèrent chercher l'abbé +de Saint-Pierre, afin qu'il prît avec lui les restes du comte Charles +et les ensevelît à Gand. Ainsi s'acheva cette journée pleine de +douleurs et de misères!» Le remords tourmentait ces hommes que le +crime n'avait point effrayés; ils ne voyaient dans ce cadavre mutilé +qu'un accusateur terrible, et craignaient que la victime ne se levât, +voilée de son linceul, pour proclamer leur crime et annoncer leur +châtiment. + +Pendant la nuit, Bertulf plaça des sentinelles sur la tour et dans les +galeries de l'église, afin que, s'il était nécessaire, il pût y +trouver un refuge. Il attendait impatiemment l'arrivée de l'abbé de +Saint-Pierre. Celui-ci était monté à cheval aussitôt après avoir reçu +le message du prévôt et parut à Bruges vers le lever du jour. Il +devait attacher le cercueil sur des chevaux et retourner à Gand sans +délai; mais une foule de pauvres, qui espéraient qu'on leur +distribuerait des aumônes pour le repos de l'âme du comte, s'étaient +déjà réunis. Leurs clameurs suivaient le prévôt de Saint-Donat; on +répétait de toutes parts qu'on allait enlever le corps du comte, et +les bourgeois accouraient en tumulte. Bertulf jugea qu'il n'y avait +point de temps à perdre, et tandis qu'on apportait aux portes de +l'église un cercueil préparé à la hâte, il ordonna à ses serviteurs de +soulever le corps du comte de Flandre et de l'y déposer sans délai. +Mais les chanoines s'y opposèrent: «Jamais, disaient-ils à Bertulf, +nous ne consentirons à abandonner les restes de Charles, comte +très-pieux et martyr; nous mourrons plutôt que de permettre qu'ils +soient portés loin de nous.» A ces mots, tous les clercs s'emparèrent +des tables, des escabeaux, des candélabres et de tout ce qui dans +leurs mains pouvait servir à combattre; en même temps, ils agitaient +les cloches. Les bourgeois prenaient les armes et se rangeaient dans +l'église, le glaive à la main. Les pauvres et les malades +s'élançaient sur le linceul et le couvraient de leurs bras, pour le +défendre et le conserver comme un gage de la miséricorde céleste. Tout +à coup le tumulte s'arrêta: un enfant paralytique qui avait coutume de +mendier aux portes de l'abbaye de Saint-André avait touché les +reliques sanglantes du martyr. Il s'était levé et marchait, louant le +ciel de ce miracle dont tout le peuple était témoin. On n'entendait +plus que des prières et des actions de grâces. Les uns essuyaient les +plaies du comte avec des linges; les autres grattaient le marbre rougi +par son sang: une sainte terreur avait pénétré tous les esprits. + +L'abbé de Saint-Pierre avait fui à Gand, tandis que le prévôt et ses +neveux se retiraient dans le palais du comte. Leur ruse n'avait point +réussi, et ils se virent réduits à promettre qu'on n'enlèverait point +le corps du prince; quoi qu'il en fût, dès que le peuple se fut +éloigné, ils firent fermer les portes de l'église: les chanoines, +craignant quelque nouvelle perfidie, s'empressèrent de construire avec +des pierres et du ciment un tombeau placé dans la galerie de +Notre-Dame, aux lieux mêmes où le comte avait été frappé, et ils l'y +ensevelirent le lendemain. + +Les cérémonies des obsèques furent célébrées le 4 mars dans l'église +de Saint-Pierre, située hors des murs de la ville. Le prévôt de +Saint-Donat y parut avec les chanoines: il ne cessait de leur répéter +qu'il était entièrement étranger à la trahison, et distribua de sa +propre main les aumônes funéraires; on le vit même pleurer. De plus, +Bertulf adressa, le 6 mars, des lettres aux évêques de Noyon et de +Térouane. Il les y suppliait de venir purifier l'église de +Saint-Donat, et ajoutait qu'il était prêt à prouver canoniquement son +innocence devant le peuple et le clergé. + +Si le prévôt de Saint-Donat cherchait dans la religion un prétexte de +protestations mensongères, le fils de Lambert Knap, moins astucieux +mais plus cruel, conservait une foi aveugle dans les enchantements et +les superstitions du paganisme. L'église de Saint-Donat vit, en 1127, +sous ses voûtes sacrées, des hommes de race saxonne renouveler le +_dadsisa_, qu'en 743 le concile de Leptines avait condamné chez leurs +aïeux. Au milieu des ténèbres de la nuit, Burchard et ses complices +vinrent s'asseoir autour du tombeau du comte; puis ils placèrent sur +la pierre sépulcrale un pain et une coupe remplie de bière, qu'ils se +passèrent tour à tour. Ils croyaient apaiser par ces libations l'âme +de leur victime et s'assurer l'impunité. + +Déjà ils avaient annoncé à Guillaume de Loo qu'ils lui feraient avoir +le comté de Flandre, et un agent du vicomte d'Ypres, nommé Godtschalc +Tayhals, s'était rendu à Bruges près du prévôt et de Burchard, porteur +d'un message ainsi conçu: «Mon maître et votre intime ami, Guillaume +d'Ypres, vous salue et vous assure de son amitié: sachez qu'il +s'empressera, autant qu'il est en lui, de vous aider et de vous +secourir.» + +C'était précisément l'époque de l'année où les marchands étrangers +s'assemblaient à Ypres. Guillaume de Loo profita de ces circonstances +pour les obliger à lui rendre hommage et à le reconnaître comme comte +de Flandre. Bertulf lui avait donné ce conseil, et avait en même temps +mandé aux karls du pays de Furnes et à ceux des bords de la mer +attachés à sa gilde, qu'ils appuyassent les prétentions du vicomte +d'Ypres. + +Cependant les serviteurs du comte, que l'horreur du crime avait un +instant glacés d'effroi, n'avaient point tardé à se rallier, et dès +que l'on connut en Flandre la sentence d'excommunication fulminée par +l'évêque de Noyon contre les meurtriers et leurs complices, Gervais de +Praet, chambellan du comte Charles, s'approcha de l'enceinte +palissadée, que les habitants de Bruges avaient, à la prière de +Bertulf, construite autour de leurs faubourgs. Le jour baissait, et +déjà la fumée qui s'élevait de l'âtre annonçait le repas du soir, +lorsque tout à coup on vit s'avancer dans les rues les hommes d'armes +de Gervais de Praet, auxquels on avait livré les portes du Sablon: les +conjurés eurent à peine le temps de se retirer dans le bourg. + +Le siége commença aussitôt. Le 10 mars, Sohier de Gand, Iwan d'Alost, +Daniel de Termonde et Hellin de Bouchaute amenèrent à Gervais de Praet +de nombreux renforts. Le lendemain parurent Thierri, châtelain de +Dixmude, Richard de Woumen et Gauthier de Lillers, ancien boutillier +du comte. Les bourgeois de Gand n'arrivèrent que le 13 mars; ils se +préoccupaient peu de la lutte de Burchard et de Gervais de Praet, mais +ils voulaient conquérir et rapporter dans leur ville les célèbres +reliques dont on leur avait raconté les miracles. Se croyant assez +puissants et assez instruits dans l'art des siéges pour s'emparer de +la forteresse sans l'appui de personne, ils avaient emmené avec eux +des archers, des ouvriers et un grand nombre de chariots chargés +d'échelles énormes. A leur suite marchaient des troupes de voleurs et +de pillards venues du pays de Waes, et recrutées chez ces populations +frisonnes auxquelles s'étaient jadis mêlés les Normands qui +stationnaient sur l'Escaut. Les bourgeois de Bruges s'effrayèrent, et +peu s'en fallut que d'autres combats ne s'engageassent aux portes de +la ville. Enfin, il fut convenu que les Gantois entreraient à Bruges, +mais qu'ils se sépareraient des hommes de race étrangère, dont on +redoutait les fureurs et les déprédations. + +Il y avait, parmi les conjurés du bourg, un homme dont le cœur +s'ébranla à l'aspect de cette menaçante agression: c'était le prévôt +Bertulf. Consterné, et aussi humble qu'à une autre époque il se +montrait orgueilleux, il parut en suppliant au haut des murailles. La +terreur avait éteint sa voix, et ce fut son frère, le châtelain +Hacket, qui prit la parole en son nom: «Seigneurs, daignez nous +traiter généreusement en faveur de notre ancienne amitié. Barons de +Flandre, nous vous prions, nous vous supplions de ne pas oublier +combien vous nous chérissiez autrefois; prenez pitié de nous. Comme +vous, nous pleurons et regrettons le comte; comme vous, nous +flétrissons les coupables, et nous les chasserions loin de nous, si, +malgré nos sentiments, les devoirs qu'imposent les liens du sang ne +nous arrêtaient. Nous vous supplions de nous écouter. Pour ce qui +concerne nos neveux que vous accusez d'être les auteurs du crime, +accordez-leur la permission de sortir librement de la forteresse, et +qu'ensuite, condamnés pour un aussi cruel attentat par l'évêque et les +magistrats, ils s'exilent à jamais et cherchent, sous le cilice et +dans la pénitence, à se réconcilier avec Dieu. Quant à nous, +c'est-à-dire quant au prévôt, au jeune Robert, à moi, et à nos hommes, +nous établirons, par toute forme de jugement, que nous sommes +innocents de fait et d'intention; nous le prouverons selon le droit +séculier qui régit les hommes d'armes et selon les divines Ecritures +auxquelles les clercs se conforment.» Mais l'un des chevaliers qui +avaient pris les armes à l'appel de Gervais de Praet, lui répondit: +«Hacket, nous avons oublié vos services et nous ne devons point nous +souvenir de l'amitié que nous portions autrefois à des traîtres +impies. Tous ceux qui s'honorent du nom de chrétiens se sont réunis +pour vous combattre, parce que, violant la justice de Dieu et des +hommes, vous avez immolé votre prince pendant un temps de prière, dans +un lieu consacré à la prière et tandis qu'il priait! C'est pourquoi, +châtelain Hacket, nous renonçons à la foi et à l'hommage qui vous +étaient dus; nous vous condamnons, et nous vous rejetons en brisant ce +fétu de paille que nous tenons dans nos mains.» Selon les usages de +cette époque reculée, la multitude, groupée autour de la forteresse, +prit des gerbes de blé et imita son exemple. + +Tout espoir de paix s'était évanoui: Bertulf et Hacket avaient échoué +dans leur tentative. Lorsque la nuit fut venue, l'un de ces deux +hommes réussit, à prix d'argent, à s'évader de la forteresse; l'autre +(c'était le moins coupable) ne voulut pas quitter ses amis à l'heure +du péril. Le premier était Bertulf, qui gagna le domaine de Burchard à +Keyem; le second était le châtelain Hacket. + +Quinze jours seulement se sont écoulés depuis le trépas du comte: le +siége du bourg va toucher à sa fin. Les conjurés placent au haut de +leurs remparts leurs plus habiles archers, et entassent contre les +portes à demi consumées par la flamme des masses considérables de +pierres et de fumier. Une seule porte est restée libre, afin qu'ils +puissent, selon les circonstances, entrer ou sortir. Les assiégeants +préparent leurs échelles: elles ont une hauteur de soixante pieds sur +une largeur de douze, et atteignent le sommet des murailles du bourg. +Des boucliers d'osier, attachés à leur extrémité et sur leurs parois, +doivent couvrir les assaillants, et elles serviront de base à d'autres +échelles plus étroites et plus légères destinées à s'abaisser sur les +créneaux. Déjà le moment de la lutte approche, déjà, aux clameurs qui +s'élèvent dans les airs se mêle le sifflement des traits, lorsque tout +à coup les combattants laissent retomber leurs armes et courbent leurs +fronts dans un respectueux silence. Les chanoines de Saint-Donat +viennent de paraître au haut des remparts, les yeux pleins de larmes +et poussant de profonds soupirs; ils portent dans leurs mains les +vases sacrés, les châsses et les reliquaires, les ornements de +l'église et les livres liturgiques. Egalement respectés par les +meurtriers de Charles et par ses vengeurs, ils passent lentement à +travers les hommes d'armes et vont déposer leur pieux fardeau à la +chapelle de Saint-Christophe, au milieu de la place du marché. + +Dès que les chanoines se sont éloignés, les tristes images de la +guerre se reproduisent. Assiégeants et assiégés, tous ont conservé +leurs projets et leurs haines. + +Dans l'église de Saint-Donat, de honteuses profanations avaient +succédé aux vénérables sacrifices. Ici se voyait un vaste bourbier, +réceptacle d'immondices; là s'élevaient des fours et des cuisines; +plus loin c'était la scène bruyante des orgies auxquelles présidaient +des courtisanes. Toute cette agitation, tous ces désordres heurtaient +la tombe entr'ouverte où gisait tout sanglant le cadavre du comte de +Flandre. «Il était resté seul dans ce lieu, dit Galbert, seul avec ses +meurtriers.» + +Autour du bourg, les Gantois dressaient leurs échelles pour monter à +l'assaut. Ils essayèrent de s'élancer sur les murailles en même temps +qu'ils cherchaient à les miner par leur base; mais, après un combat +obstiné qui dura jusqu'au soir, ils se virent repoussés de toutes +parts. Telles étaient les fatigues de cette lutte cruelle, que les +conjurés, rassurés par l'échec des Gantois, s'éloignèrent pendant +quelques heures de leurs murailles. Le temps était froid et le vent +soufflait avec force: les sentinelles s'étaient retirées dans le +palais du comte où l'on avait fait un grand feu, lorsque vers le lever +du jour, quelques assiégeants, ayant escaladé les remparts sur des +échelles légères, trouvèrent la cour du bourg abandonnée. Ils y +restèrent immobiles et silencieux jusqu'à ce qu'ils eussent pu ouvrir +la porte de l'ouest en brisant la serrure qui la fermait: on accourut +aussitôt de toutes parts pour les rejoindre, et les traîtres qui +dormaient dans le palais du comte eurent à peine le temps d'en +défendre l'entrée. Bientôt, accablés par le nombre, ils se réfugièrent +dans la galerie voûtée qui servait de communication entre le palais et +l'église. Là, la lutte recommença avec plus d'énergie. Burchard y +montra un courage qui aurait été digne d'éloge, s'il eût été employé à +soutenir une autre cause. Il ne cessa point un instant de combattre au +premier rang des siens, semant autour de lui le deuil et la mort. Il +parvint enfin à s'enfermer dans l'église, et on ne l'y poursuivit +point. Les vainqueurs s'étaient dispersés pour piller: les uns +emportaient des coupes, des tapis, des étoffes précieuses; d'autres +étaient descendus dans les celliers où le vin et la bière coulaient à +longs flots. + +Si le zèle des Brugeois s'était ralenti depuis que Sohier de Gand et +Iwan d'Alost prétendaient diriger toutes les attaques, les Gantois se +montraient de plus en plus impatients d'attaquer l'église, d'où ils +espéraient enlever le corps du comte de Flandre. Un jeune homme +appartenant à leur troupe brisa avec son épée l'une des fenêtres du +sanctuaire et y pénétra, mais il ne revint point. Plusieurs croyaient +qu'il avait péri sous les coups de Burchard, mais d'autres racontaient +que comme, dans sa coupable avidité, il avait touché à une châsse pour +la dépouiller de ses ornements, la porte qu'il avait ouverte s'était +refermée avec force et l'avait renversé sans vie. Cette rumeur était +propagée par les Brugeois qui accusaient sans cesse les Gantois de ne +songer qu'à piller. Les dissensions devinrent si vives que les +bourgeois de Bruges et ceux de Gand avaient déjà saisi leurs armes +pour se combattre les uns les autres; mais les hommes sages réussirent +à les apaiser, et le résultat de cette réconciliation fut la conquête +des nefs de l'église, d'où les conjurés se retirèrent dans les +galeries supérieures et dans la tour. Là, ils se barricadèrent avec +des siéges, des bancs, des planches enlevées des autels, des statues +arrachées de leurs niches, qu'ils lièrent avec les cordes suspendues +aux cloches; et, saisissant les cloches mêmes, ils les brisaient et +les précipitaient sur les assiégeants qui occupaient le bas de +l'église. + +Pour juger et apprécier les événements qui vont suivre, il est +nécessaire d'interrompre notre récit, et de remonter jusqu'aux +premiers jours du siége. + +Guillaume de Loo avait compromis sa fortune par son inertie. Au moment +où toute la Flandre s'armait, il était resté oisif. Il semblait +qu'issu de la maison de Flandre par son père, il dût se réunir aux +amis du comte Charles; mais, s'il n'écoutait que les sympathies de +race que lui avait léguées sa mère, Saxonne des bords de l'Yzer, +pourquoi ne s'empressait-il point de secourir Bertulf comme il le lui +avait promis? Quel que fût le parti qu'il adoptât, il le faisait +triompher, et pouvait à son choix tenir le comté de Flandre de +Burchard ou de Gervais de Praet. Guillaume de Loo balançait entre ses +remords et ses serments, et il ne se montrait point: seulement, il +envoya, le 16 mars, Froolse et Baudouin de Somerghem à Bruges pour +faire connaître qu'il avait été créé comte par le roi de France: +mensonge fatal à son ambition, parce qu'il lui donnait pour base un +appui douteux auquel personne ne voulut croire. + +La comtesse de Hollande était arrivée le même jour à Bruges. Elle +espérait faire élire son fils comte de Flandre, et cherchait à +s'attacher les barons par ses dons et ses promesses. Ils se montraient +favorables à ses prétentions, et avaient juré que si Guillaume de Loo +était reconnu par le roi de France, ils s'abstiendraient, tant qu'il +vivrait, de porter les armes, car ils savaient qu'il n'était pas +étranger au complot dirigé contre Charles de Danemark. Plus tard, +Guillaume de Loo chargea Walter Crawel de se rendre à Bruges pour y +annoncer que le roi d'Angleterre lui avait envoyé trois cents hommes +d'armes et des sommes considérables; mais on ne vit dans cette +assertion qu'un nouveau mensonge: on prétendait que l'or qu'il +possédait était celui qu'il avait reçu des traîtres. + +Guillaume de Loo hésitait encore lorsque, le 19 mars, il apprit la +prise du bourg. Il considéra dès lors la cause des assiégés comme +perdue, et jugea utile aux intérêts de sa politique, de rompre +hautement avec eux. Il avait été instruit qu'Isaac de Reninghe s'était +retiré à Térouane où il espérait trouver dans le monastère de +Saint-Jean, fondé jadis en expiation d'un crime, une asile protecteur +pour son propre crime; mais l'avoué Arnould le fit arrêter, et +Guillaume de Loo, s'étant rendu lui-même à Térouane, conduisit Isaac +dans la cité d'Aire où il fut pendu en présence de tout le peuple. + +Isaac de Reninghe périt le 20 mars. Le même jour, on reçut à Bruges +des lettres que le roi de France adressait aux chefs des assiégeants. +Louis VI craignait que le roi d'Angleterre Henri Ier ne profitât des +dissensions de la Flandre pour la détacher de la monarchie française. +Il avait convoqué ses feudataires à Arras, et écrivait aux barons de +Flandre qu'il avait avec lui trop peu d'hommes d'armes pour qu'il ne +fût point imprudent d'aller les rejoindre; car il n'ignorait point que +certains hommes plaignaient le sort des traîtres, approuvaient leurs +crimes, et travaillaient par tous les moyens à leur délivrance. Il +leur retraçait aussi, avec des termes de dédain et de mépris, les +prétentions ambitieuses de Guillaume de Loo, dont il rappelait +l'origine obscure, et les engageait à envoyer sans délai leurs députés +à Arras, pour régler d'un commun accord l'élection d'un prince digne +de gouverner la Flandre. + +Les lettres du roi de France avaient ranimé le zèle de tous ceux qui +assiégeaient le bourg. Quoique le 20 mars fût un dimanche, jour dont +jusqu'alors ils avaient respecté le repos solennel, ils se hâtèrent +de tenter une nouvelle attaque. On avait répandu le bruit que Burchard +avait offert aux Gantois de leur livrer le corps du comte de Flandre. +Cette rumeur, soit qu'elle fût conforme à la vérité, soit qu'elle ne +fût qu'une invention habile, anima les Brugeois contre les conjurés, +et ils reparurent en armes devant la tour de l'église, afin qu'on ne +leur enlevât point, pour les porter à Gand, les reliques vénérables du +martyr. Ce fut en vain que des lettres par lesquelles Thierri +d'Alsace, petit-fils de Robert le Frison, réclamait, à titre +héréditaire, le comté de Flandre, leur parvinrent en même temps que +celles du roi de France. Thierri d'Alsace était trop loin; le roi de +France s'approchait: les assiégeants obéirent à l'appel de Louis VI, +et leurs députés partirent pour Arras. + +Les bourgeois de Bruges avaient reçu avec d'autant plus de joie les +lettres du roi de France qu'il semblait y reconnaître au peuple de +Flandre le droit d'élire le nouveau comte. Ils se préparèrent +immédiatement à l'exercer. Le 27 mars, ils se réunirent à tous les +députés des autres bourgs sur la place du Sablon, et là, le koreman +Florbert, après avoir touché les reliques des saints, prononça le +serment suivant: «Je jure de ne choisir pour comte de ce pays que +celui qui pourra gouverner utilement les Etats des comtes ses +prédécesseurs et défendre efficacement nos droits contre les ennemis +de la patrie. Qu'il soit doux et généreux à l'égard des pauvres, et +plein de respect pour Dieu! Qu'il suive le sentier de la justice; +qu'il ait la volonté et le pouvoir de servir les intérêts de son +pays!» + +Trois jours après, les barons qui s'étaient rendus près de Louis VI, +revinrent d'Arras. Ils annoncèrent que l'armée du roi de France était +entrée en Flandre, et apportaient des lettres ainsi conçues: «Le roi +de France, à tous les loyaux habitants de la Flandre, salut, amitié et +protection, tant par la vertu de Dieu que par la puissance de ses +armes invincibles! Prévoyant que la mort du comte Charles entraînerait +la ruine de votre pays, et mus par la pitié, nous avons pris les armes +pour le venger par les plus terribles supplices; de plus, afin que la +Flandre puisse se pacifier et se fortifier sous le comte que nous +venons de choisir, écoutez les lettres que nous vous adressons, +exécutez-les et obéissez.» Gauthier de Lillers montra alors les +lettres revêtues du sceau royal, et ajouta que le prince désigné par +Louis VI était Guillaume de Normandie, qui, pendant plusieurs années, +avait vécu à la cour de Baudouin VII. Ainsi, à l'élection populaire se +substituaient tout à coup les ordres menaçants du roi de France. Une +morne stupeur accueillit le discours de Gauthier. Quelles que fussent +les sympathies diverses qui portassent les uns vers Thierri d'Alsace, +les autres vers le comte de Hollande, ou le comte de Hainaut qui avait +conquis Audenarde, le sentiment du droit national était vivement +blessé chez tous les bourgeois: ils décidèrent que pendant la nuit on +adresserait des messages à tous les bourgs voisins, afin que dès le +lendemain ils envoyassent leurs députés à Bruges. Ceux-ci jugèrent +convenable de conférer avec les Gantois: les bourgeois de toutes les +villes de Flandre avaient formé une étroite alliance, et s'étaient +engagés à ne rien conclure relativement à l'élection du comte, si ce +n'est d'un commun accord. + +Ces dernières journées du mois de mars 1127 resteront à jamais +mémorables dans les fastes de notre histoire; la Flandre éprouvait le +besoin d'arriver à une organisation régulière par l'unité nationale; +cependant la puissance du roi de France était trop grande pour que +l'on pût s'opposer à son intervention: on jugea qu'il valait mieux +adhérer à ses propositions lorsqu'il eût été dangereux de les +repousser, et conserver, même en lui obéissant, l'apparence de la +liberté. Guillaume était soutenu par l'armée du roi de France qui +avait pris possession de Deinze, et le 5 avril Louis VI entra dans les +faubourgs de Bruges, précédé des chanoines de Saint-Donat et entouré +d'une pompe toute royale. Le jeune comte Guillaume était avec lui et +chevauchait à sa droite. Guillaume, surnommé par les Normands _Longue +Epée_, avait vingt-six ans. Il était fils de Robert de Normandie et +petit-fils de la reine d'Angleterre, Mathilde de Flandre. Il avait été +autrefois fiancé à Sibylle d'Anjou; mais ce mariage avait été rompu +pour cause de consanguinité, et il avait épousé depuis une fille du +marquis de Montferrat, sœur utérine d'Adélaïde de Savoie, reine de +France. Louis VI le protégeait pour l'opposer à Henri Ier, et avait +trouvé un double avantage à le créer comte de Flandre; car en même +temps qu'il reprenait possession des comtés de Mantes, de Ponthieu et +de Vexin qu'il lui avait donnés en dot, il élevait sa puissance à un +degré qu'elle n'avait jamais atteint. + +Le 6 avril, on apporta sur la place du Sablon les châsses et les +reliques des saints. Le roi et le comte y jurèrent d'observer la +charte des priviléges de l'église de Saint-Donat et celle par laquelle +étaient abolis tous les droits de cens et de tonlieu, afin que les +habitants de Bruges pussent jouir d'une liberté perpétuelle. Le +nouveau comte ajouta qu'il leur reconnaissait le droit de modifier et +de corriger à leur gré et selon les circonstances les lois et les +coutumes qui les régissaient. Lorsque le comte se fut engagé par +serment vis-à-vis des communes, les feudataires de Charles rendirent +hommage à Guillaume. Les plus puissants mettaient leurs mains dans les +siennes et recevaient de lui le baiser de vassalité. Les plus obscurs +obtenaient leur investiture en se courbant sous la baguette dont +Guillaume les touchait. + +Cependant Guillaume de Loo n'avait pas reconnu le nouveau comte de +Flandre. Ce fut en vain que Louis VI eut avec lui au château de +Winendale une entrevue où il lui proposa les conditions de la paix; +Guillaume de Loo maintint ses prétentions: il voulait lutter contre +son rival et opposer puissance à puissance. Si Guillaume de Normandie +devait triompher de Burchard, Guillaume de Loo se réservait la gloire +de punir le prévôt Bertulf qui, après s'être caché à Furnes, avait été +découvert à Warneton. Le vicomte d'Ypres alla lui-même l'y chercher. +Bertulf marchait devant lui les pieds sanglants et meurtris, les yeux +baissés, récitant à haute voix des hymnes et des prières au milieu des +insultes et des outrages publics. On avait construit à Ypres, sur la +place du marché, une potence en forme de croix où Bertulf, suspendu +par la tête et les mains, ne trouvait qu'un léger appui pour ses +pieds. Selon l'usage observé dans le supplice des traîtres, on plaça +un chien affamé à ses côtés et le peuple l'accablait d'une grêle de +pierres, lorsque tout à coup un profond silence s'établit; Guillaume +de Loo s'approchait de la potence: «Apprends-moi donc, ô prévôt! lui +disait-il, je t'en adjure par le salut de ton âme, quels sont, outre +les traîtres que nous connaissons, ceux qui ont pris part à la mort de +monseigneur le comte Charles?--Ne le sais-tu pas aussi bien que moi?» +répondit la victime. A ces mots, le vicomte d'Ypres, transporté de +fureur, fit déchirer le prévôt de Saint-Donat avec des crocs de fer: +«Un supplice cruel, dit Galbert, le livra aux ténèbres de la mort.» +Guillaume de Loo était un ingrat: c'était à Bertulf qu'il devait les +châteaux où son autorité avait été reconnue, Furnes, Bergues et +Cassel; il ne le faisait périr que parce qu'il n'avait plus besoin de +lui. + +Lorsque les conjurés assiégés dans l'église de Saint-Donat connurent +la terrible fin de Bertulf, ils s'abandonnèrent au désespoir. Le +bélier ne cessait de battre leurs murailles; les échelles étaient +prêtes pour l'assaut. Combien étaient-ils pour lutter contre deux +armées? Aucun secours ne leur parvenait du dehors, et les chefs +flamings sur lesquels ils comptaient n'arrivaient point; tous étaient +accablés de fatigue et d'inquiétude, et tandis que les uns +continuaient à célébrer le _dadsisa_ sur le tombeau du comte, +d'autres, qui déjà ne niaient plus la vertu du sang des martyrs, +avaient allumé un cierge en l'honneur de Charles de Danemark. + +Le 14 avril, le bélier fut placé dans le dortoir des chanoines de +Saint-Donat qui se trouvait à la même hauteur que la galerie de +Notre-Dame. En vain les assiégés mêlèrent-ils aux pierres qu'ils +jetaient des charbons ardents, de la poix et de la cire embrasées afin +que les flammes d'un incendie fissent échouer cette attaque: tout fut +inutile. Bientôt une clameur prolongée retentit parmi les conjurés qui +se réfugiaient à la hâte dans la tour. Le bélier avait fait dans la +muraille une large ouverture, par laquelle les assaillants +s'élancèrent dans la galerie où le comte avait été enseveli, et Louis +VI vint s'y agenouiller. + +Déjà le roi de France avait ordonné que l'on minât les bases de la +tour où les conjurés avaient trouvé leur dernier asile. A chaque coup +de marteau ils sentaient tout l'édifice s'ébranler, et plutôt que de +se laisser écraser sous ses ruines, ils crièrent du haut de l'église +qu'ils consentaient à se rendre et à être conduits dans une prison, +pourvu que le jeune Robert fût excepté de la captivité de ses +compagnons. Louis VI accepta ces conditions: les assiégés sortirent +de la tour; ils avaient lutté plus de six semaines contre les barons +de Flandre et pendant quinze jours contre l'armée du roi de France, et +ils n'étaient plus qu'au nombre de vingt-sept, tous pâles, hideux de +maigreur, épuisés de lassitude, et portant sur leurs traits livides le +sceau de la trahison. Leur chef était Wulfric Knop; Burchard, Disdir +Hacket, Lambert de Rodenbourg et quelques autres conjurés, avaient +réussi à s'échapper du bourg. + +Les bourgeois de Bruges furent tristement émus en voyant ces hommes +intrépides entraînés par le crime à de si fatales destinées. Ils +gémissaient sur le sort de la famille de leurs châtelains, et +plaignaient surtout le jeune Robert. Le roi n'avait pas respecté sa +liberté; il avait cru remplir sa promesse en le séparant des +traîtres, et l'avait fait charger de chaînes dans le palais du comte +où il permit aux bourgeois de Bruges de le garder, ce qu'ils firent +avec une grande joie. + +Les autres furent conduits dans une prison si étroite qu'ils ne +pouvaient point s'y asseoir. Une chaleur étouffante et fétide les +tourmentait au milieu des ténèbres et augmentait l'horreur de leurs +angoisses. Cette captivité, aussi cruelle que le supplice même, dura +quinze jours. L'évêque de Noyon avait réconcilié l'église de +Saint-Donat, et le corps de Charles le Bon, déposé depuis le 22 avril +à la chapelle de Saint-Christophe, y avait été solennellement +rapporté, lorsque le roi et le comte se réunirent le 5 mai pour +délibérer sur la manière dont ils feraient périr les traîtres. Il +semble qu'en ce moment même, ils redoutassent encore leur formidable +énergie, car ils résolurent d'envoyer vers eux des hommes d'armes qui +les tromperaient en leur annonçant la clémence du roi, et les +engageraient à quitter leur prison l'un après l'autre. Wulfric Knop +sortit le premier et on le conduisit par les passages intérieurs de +l'église. Il put une dernière fois jeter les yeux sur la galerie, +théâtre d'un crime si détestable et si sévèrement vengé; enfin, +il arriva au sommet de la tour: les serviteurs du roi qui +l'accompagnaient l'en précipitèrent aussitôt. Ainsi périrent après +lui, Walter, fils de Lambert de Rodenbourg, qui, avant de mourir, +obtint de prier un instant; Éric, dont des femmes voulurent panser les +plaies, et vingt-quatre de leurs compagnons, acteurs de ce grand +drame, que nous ne connaissons point par leurs noms, mais seulement +par leurs passions et leur courage. + +Le 6 mai, Louis VI quitta Bruges; il emmenait avec lui le jeune Robert +que déjà il avait fait battre de verges, sous prétexte qu'il savait où +une partie du trésor du comte avait été cachée. Les Brugeois, qui +l'avaient toujours beaucoup aimé, ne purent en le voyant s'éloigner +retenir leurs larmes et leurs plaintes. «Mes amis, leur dit Robert, +puisque vous ne pouvez sauver ma vie, priez Dieu qu'il sauve mon âme.» +A peine était-il arrivé à Cassel qu'il fut décapité par l'ordre du roi +de France. + +Que devinrent, après le supplice de Wulfric Knop et de ses compagnons, +les autres complices de l'assassinat de Charles le Bon que Louis VI +n'avait point saisis dans le bourg? Tandis que le châtelain Hacket se +réfugiait à Lissewege chez Walter Krommelin, Burchard, livré par +Hugues d'Halewyn, expirait à Lille sur la roue, après avoir demandé, +comme Gerbald, qu'on tranchât la main qui avait exécuté le crime. +Lambert Knap périt à Bruges au milieu des tortures. La fin d'Ingelram +d'Eessen et de Guillaume de Wervicq fut la même. Gui de Steenvoorde, +mortellement frappé dans un duel judiciaire, avait été suspendu au +même gibet que le prévôt Bertulf. + +Guillaume de Loo, si puissant et si orgueilleux, fléchissait lui-même +sous la vengeance du ciel. Avant que le siége du bourg fût terminé, et +quinze jours seulement après cette célèbre journée où le vicomte +d'Ypres avait étouffé violemment les reproches du prévôt de +Saint-Donat expirant par son ordre, le roi de France s'était avancé +jusqu'au pied des remparts de la cité d'Ypres. Guillaume de Loo +s'élança avec trois cents hommes d'armes au devant de Louis VI, mais +déjà les bourgeois avaient ouvert leurs portes, et il tomba au pouvoir +de ses ennemis. + +Guillaume de Loo, malgré sa faiblesse et son inertie, était resté le +chef des Flamings. Ils avaient continué à lui obéir, quoiqu'ils +eussent peut-être secrètement horreur de son ingratitude vis-à-vis des +fils d'Erembald. «Les habitants du pays de Fumes, dit Galbert, +combattaient avec lui parce qu'ils espéraient que, s'il devenait comte +de Flandre, ils pourraient, grâce à son autorité et à son pouvoir, +anéantir leurs ennemis; mais leurs desseins funestes ne s'accomplirent +point... Dieu poursuivait les traîtres.» + +Guillaume Longue-Epée, que Louis VI avait quitté pour rentrer en +France, conduisit avec lui à Bruges le vicomte d'Ypres. Il y +reparaissait triomphant et entouré de seigneurs dévoués à sa cause, +parmi lesquels il faut citer au premier rang Tangmar de Straten. Son +premier soin fut de faire arrêter, comme complices de Burchard, cent +vingt-cinq des bourgeois de Bruges et trente-sept de Rodenbourg. +Ceux-ci réclamaient les formes protectrices d'une procédure légale et +le jugement des échevins, mais il ne voulut point les écouter. Ce +premier succès l'encouragea. Les barons hostiles aux Brugeois, qui +jadis avaient tenu en fief plusieurs des impôts qu'on levait à Bruges, +l'engagèrent à les rétablir; Guillaume, oubliant ses serments, les +réclama de nouveau. Les bourgeois murmurèrent: ils songeaient +peut-être à délivrer le vicomte d'Ypres, car «on jugea convenable, +raconte Galbert, de l'entourer de gardiens qui le surveillaient avec +le plus grand soin, et il lui fut défendu de se montrer aux fenêtres +de sa prison.» + +Le comte Guillaume résolut bientôt de transférer son prisonnier dans +la forteresse de Lille: il l'y mena avec lui; mais à peine y était-il +arrivé qu'un mouvement populaire éclata. Le comte avait voulu faire +arrêter un bourgeois par un de ses serviteurs, au milieu de la foire +qui se tenait aux fêtes de Saint-Pierre ès Liens. Les habitants de la +ville se soulevèrent, chassèrent Guillaume Longue-Epée, et noyèrent +dans leurs marais plusieurs Normands de sa suite. Un siége fut +nécessaire pour contraindre la cité rebelle à payer une amende de +quatorze cents marcs d'argent. + +La ville de Saint-Omer n'était pas plus favorable au jeune prince. Ses +bourgeois avaient accueilli un de ses rivaux, Arnould de Danemark, +neveu du comte Charles, et repoussaient le châtelain qui leur avait +été imposé: ils se virent également réduits à payer une amende de six +cents marcs d'argent. + +A Gand, comme à Saint-Omer, l'autorité despotique du châtelain excita +une insurrection générale. Le comte s'était rendu au milieu des +bourgeois de Gand pour rétablir l'autorité de son vicomte; mais Iwan +d'Alost vint, en leur nom, lui exposer en ces termes les griefs +populaires: «Seigneur comte, si vous aviez voulu vous montrer +équitable vis-à-vis des habitants de votre cité et vis-à-vis de nous +qui sommes leurs amis, loin d'autoriser les plus coupables exactions, +vous nous auriez traités avec justice en nous défendant contre nos +ennemis. Cependant vous avez violé toutes vos promesses relatives à +l'abolition des impôts et aux autres priviléges que vos prédécesseurs, +et surtout le comte Charles, nous avaient accordés; vous avez rompu +tous les liens qui résultaient de vos serments et des nôtres. Nous +connaissons les violences et les pillages que vous avez exercés à +Lille. Nous savons de quelles injustes persécutions vous avez accablé +les bourgeois de Saint-Omer. Maintenant vous songez à vous conduire de +la même manière à l'égard des habitants de Gand, si vous le pouvez. +Toutefois, puisque vous êtes notre seigneur et celui de toute la terre +de Flandre, il convient que vous agissiez avec nous selon la raison, +et non point par injustice ni par violence. Veuillez, si tel est +votre avis, placer votre cour à Ypres, ville située au milieu de vos +Etats. Que les barons de Flandre, nos pairs, s'y réunissent, +paisiblement et sans armes, aux hommes les plus sages du clergé et du +peuple, et qu'ils prononcent entre nous. Si vous êtes, tel que nous le +disons, sans foi, ni loi, perfide et parjure, renoncez à votre dignité +de comte, et nous y appellerons quelque homme qui y ait droit et la +mérite mieux que vous.» Guillaume s'indignait: si l'aspect de la +multitude qui l'entourait ne l'eût retenu, il eût rompu le brin de +paille devant Iwan. «Je consens, lui dit-il enfin, à anéantir +l'hommage que tu m'as fait et à t'élever au rang de mes pairs. Je veux +te prouver de suite en combat singulier que tout ce que j'ai fait +comme comte est juste et raisonnable.» Guillaume ne se préoccupait que +des souvenirs de la féodalité: il oubliait qu'il se trouvait en +présence des communes. Le duel n'eut pas lieu; mais les bourgeois +décidèrent que le 8 mars 1128, leurs députés s'assembleraient à Ypres +pour y délibérer des affaires du pays. + +Au jour marqué pour cette réunion, un grand nombre d'hommes d'armes +avaient pris possession de la ville d'Ypres. Ils étaient prêts à +s'emparer des bourgeois qui devaient s'y rendre, et à les combattre +s'ils faisaient quelque résistance. Cependant Iwan d'Alost, Daniel de +Termonde et les autres députés des communes insurgées apprirent les +desseins de Guillaume et s'arrêtèrent à Roulers; ce fut de là qu'ils +adressèrent à Guillaume ce message: «Seigneur comte, puisque le jour, +que nous avons choisi appartient au saint temps du carême, vous deviez +vous présenter pacifiquement, sans ruse et sans armes: vous ne l'avez +pas fait; bien plus, vous voulez nous mettre à mort, et vous vous +préparez à nous combattre: Iwan, Daniel et les Gantois, qui, jusqu'à +ce jour, ont été fidèles à l'hommage qu'ils vous ont rendu, y +renoncent désormais.» Puis ils mandèrent aux habitants des bourgs de +Flandre: «Si vous voulez vivre avec honneur, il faut que nous nous +engagions, les uns vis-à-vis des autres, à nous défendre mutuellement +si le comte voulait nous assaillir par violence.» Ceux-ci ne tardèrent +point à répondre qu'ils le feraient volontiers, s'ils pouvaient +honorablement et sans déloyauté se soustraire à la domintation d'un +prince qui ne songeait qu'à persécuter les bourgeois de ses cités, et +ils ajoutèrent: «Voici que depuis une année tous les marchands qui +avaient coutume de venir en Flandre n'osent plus y paraître; nous +avons consommé tous nos approvisionnements, et ce que nous avons pu +gagner dans un autre temps nous le perdons aujourd'hui, soit par +l'avidité du comte, soit par les nécessités des guerres qu'il soutient +contre ses ennemis. Voyons donc par quels moyens nous pourrions, sans +blesser notre honneur et celui du pays, éloigner de nous ce prince +avare et perfide.» + +Il convient maintenant d'approfondir cette situation et de montrer le +roi d'Angleterre renversant la puissance que le roi de France avait +fondée. Henri Ier n'ignorait point que Louis VI comptait placer tôt ou +tard Guillaume à la tête d'un parti nombreux, prêt à l'élever au trône +de Guillaume le Conquérant. Le comte de Flandre, dans les chartes +qu'il accordait aux bourgeois, mentionnait lui-même ses droits à la +couronne d'Angleterre. «Le roi Henri, dit Matthieu Paris, était plein +d'inquiétude, parce que ce jeune homme était courageux et +entreprenant, et ne cessait de le menacer de lui enlever aussi bien +l'Angleterre que la Normandie, qu'il prétendait lui appartenir par +droit héréditaire.» Henri Ier avait épousé la fille du duc de Brabant +qui, lors de l'avénement du comte Charles, avait pris une part active +au mouvement dirigé par la comtesse Clémence. Cette alliance lui +rendait plus aisée son intervention dans les affaires de Flandre. En +même temps, il continuait la guerre contre Louis VI afin de retenir +l'armée française sur les bords de la Seine, et se liguait avec le +comte d'Anjou, père de cette princesse, qui avait été répudiée par +Guillaume Longue-Epée. + +Ce fut Henri Ier qui chargea le comte Etienne de Boulogne d'aller +exposer en Flandre les prétentions qu'il fondait sur sa parenté avec +Robert le Frison. Ce fut encore Henri Ier qui soutint Arnould de +Danemark. Ce jeune prince, qui, depuis la captivité de Guillaume de +Loo, était devenu le chef des Flamings, semble avoir été peu digne de +figurer dans des luttes si énergiques et si terribles. Rappelé par les +bourgeois de Saint-Omer, il se retrancha dans l'abbaye de +Saint-Bertin, s'y laissa assiéger par les barons de Guillaume, +s'humilia et se retira dans sa patrie après avoir accepté les présents +du vainqueur. + +Thierri d'Alsace fut, après Arnould de Danemark, le champion auquel le +roi d'Angleterre prodigua ses conseils et ses trésors. Iwan d'Alost et +Daniel de Termonde se rangèrent sous sa bannière. Gand lui ouvrit ses +portes. Les bourgeois de Bruges, s'armant pour la même cause, +s'allièrent aux Flamings du rivage de la mer; et l'on vit Walter +Krommelin, gendre de Disdir Hacket, et plusieurs autres de leurs chefs +entrer à Bruges, après avoir juré de rester fidèles aux intérêts de la +commune. + +Thierri d'Alsace arriva le 27 mars à Bruges, où il fut reçu par les +bourgeois avec un grand enthousiasme. Trois jours après, les pairs du +pays et les députés des communes s'assemblèrent sur la place du Sablon +pour proclamer le successeur de Guillaume de Normandie. Iwan d'Alost +et Daniel de Termonde lui rendirent solennellement hommage, et Thierri +fit aussitôt publier une loi qui ordonnait à ceux qu'on accusait de la +mort du comte Charles de se justifier, s'ils étaient nobles, devant +les princes et les feudataires de Flandre; s'ils ne l'étaient pas, au +tribunal des échevins. Puis il confirma et augmenta les priviléges des +communes, et leur permit de modifier à leur gré leurs usages et leurs +coutumes. + +Thierri avait réuni près de lui, en les réconciliant, Gervais de +Praet, qui avait assiégé l'église de Saint-Donat, et Lambert de +Rodenbourg, qui avait établi son innocence par l'épreuve du fer +ardent, les barons amis de Charles de Danemark, et les chefs flamings +les plus nobles et les plus généreux. Guillaume de Normandie crut +pouvoir troubler cette concorde en rendant la liberté à Guillaume de +Loo; mais le vicomte d'Ypres, après être resté quelque temps à +Courtray, fut réduit à s'enfermer dans le château de l'Ecluse: ses +anciens amis l'avaient abandonné, et il n'avait pu s'assurer que +l'appui de quelques-unes de ces populations saxonnes qui, plus +barbares que toutes les autres, n'avaient point voulu suivre Walter +Krommelin et Lambert de Rodenbourg dans le camp de Thierri d'Alsace. + +Guillaume Longue-Epée avait perdu les cités de Gand, de Bruges et de +Lille. Un complot devait lui enlever également la ville d'Ypres où il +se tenait, et le livrer lui-même à ses ennemis. Un jour qu'assis près +d'une jeune fille qu'il aimait tendrement, il laissait flotter entre +ses mains les tresses de sa chevelure pour qu'elle les arrosât de +parfums, il sentit une larme tomber sur son front. La jeune fille +était instruite du complot, et bien qu'elle eût juré de ne point le +révéler, son cœur n'avait pu résister à la triste image du sort qui +était réservé au petit-fils de Guillaume le Conquérant. A peine le +prince normand eut-il le temps de s'élancer, les cheveux épars, sur +un rapide coursier et de chercher son salut dans la fuite. + +Dans ces circonstances fâcheuses, Guillaume de Normandie adressa à +Louis VI des lettres où il le suppliait de le soutenir contre son +ancien et redoutable ennemi, le roi d'Angleterre, dont l'ambition +convoitait la terre la plus fidèle et la plus puissante du royaume de +France. + +Louis VI s'avança jusqu'à Arras et y manda les députés des communes. +«Je veux, écrivait-il aux bourgeois de Bruges, que vous envoyiez près +de moi, le dimanche des Rameaux, huit hommes sages, choisis parmi +vous; j'en convoquerai un pareil nombre de tous les bourgs de Flandre. +Je veux, en leur présence et devant mes barons, examiner quels sont +vos discussions avec le comte Guillaume, et je m'efforcerai de +rétablir la paix entre vous et lui.» Les Brugeois n'envoyèrent point +de députés à Arras; mais dans la réponse qu'ils firent au roi, ils +racontèrent toutes les fautes du comte, ses parjures, ses ruses, ses +perfidies, et protestèrent fièrement contre l'intervention du roi de +France: «Qu'il soit connu du roi et de tous les princes, de nos +contemporains et de notre postérité, que le roi de France n'a point à +s'occuper de l'élection des comtes de Flandre; les pairs et les +bourgeois du pays peuvent seuls désigner l'héritier du comte et lui +remettre l'autorité suprême. Pour ce qui concerne les terres tenues en +fief du roi de France, celui qui recueille la succession de nos comtes +ne doit que fournir un certain nombre d'hommes d'armes. Voilà à quoi +se bornent les devoirs du comte de Flandre, et le roi de France n'a +aucun droit de nous imposer un seigneur, soit par la force, soit par +la corruption.» + +Louis VI, cédant aux prières de Guillaume de Normandie, consentit à +mettre le siége devant Lille; mais Thierri d'Alsace le repoussa et le +contraignit à se retirer. La guerre que poursuivait Henri Ier +absorbait toutes les forces de la France, et peu après, s'il est +permis d'ajouter foi au témoignage des historiens anglais, Henri Ier +obligea le roi Louis VI à refuser tout secours au fils de Robert de +Normandie. + +Les populations d'Axel, de Bouchaute et de Waes s'étaient empressées +d'accourir à l'appel de Thierri. Les Brugeois et quelques Flamings +l'avaient rejoint. Il assiégeait à Thielt le château de Folket, +lorsqu'il apprit que son compétiteur s'avançait avec une nombreuse +armée. Guillaume de Normandie avait résolu de mourir plutôt que d'être +le témoin de son déshonneur. Après avoir confessé ses fautes à l'abbé +d'Aldenbourg, il avait coupé ses longs cheveux et pris de nouvelles +armes en signe du vœu qu'il adressait au ciel; ses plus braves +chevaliers avaient imité leur chef. + +La bruyère d'Axpoele, près de Ruisselede, fut le théâtre du combat. +L'armée de Guillaume campait sur une colline d'où l'on apercevait +celle de Thierri. Des deux côtés, trois corps de bataille se +formèrent: chacun des deux rivaux s'était réservé le commandement du +bataillon qui devait lutter le premier, et tous deux avaient également +juré de succomber plutôt que de renoncer à leurs prétentions au comté +de Flandre. Partout, on raccourcissait les haches et l'on cherchait à +s'attaquer de près. Daniel de Termonde s'élance bientôt au milieu des +hommes d'armes de Guillaume. Une affreuse mêlée s'engage: Frédéric, +frère de Thierri, est renversé de son cheval; Richard de Woumen rend +son épée. Mais Daniel rétablit le combat, et déjà ses ennemis ploient, +lorsque le second bataillon de Guillaume, jusque-là immobile, se met +en mouvement et s'avance au devant des vainqueurs. La victoire +échappait à Thierri, et il rentra vers le soir, presque seul, à +Bruges, où, pendant toute la nuit, on n'entendit que les gémissements +de ceux qui avaient perdu un père, un frère ou un ami. Thierri, dans +son malheur, suivit l'exemple que son adversaire lui avait donné: il +coupa ses cheveux et ordonna un jeûne général pour fléchir la colère +du ciel. + +Rien ne prouve mieux l'impopularité de Guillaume de Normandie que la +stérilité des résultats de son triomphe. Aucune cité ne lui ouvre ses +portes. Ce n'est que treize jours après la défaite de Thierri qu'on +voit le vainqueur assiéger le château d'Oostcamp, aussitôt secouru par +les Brugeois; puis il se dirige vers Alost, où il joint son armée à +celle du duc de Brabant, que l'issue de la bataille d'Axpoele ou +d'anciennes contestations relatives à la dot de Gertrude d'Alsace, +veuve de Henri de Bruxelles, éloignaient de Thierri. Iwan et Daniel +occupent la cité d'Alost. Thierri s'y est enfermé avec eux. + +Peu après, dans un combat sur les bords de la Dendre, Guillaume de +Normandie, voulant rallier les siens, se précipite témérairement au +milieu des ennemis. Il saisit la lance d'un bourgeois nommé Nicaise +Borluut; mais celui-ci, en se défendant, la lui enfonce dans le bras +depuis la main jusqu'au coude. Bientôt la plaie s'envenime et +s'ulcère, et, après cinq jours de douleurs pendant lesquels il se +revêt de l'habit de moine, il expire le 27 juillet 1128. Guillaume de +Normandie était à peine âgé de vingt-sept ans, lorsqu'une mort cruelle +termina ses aventures et ses malheurs. + +Les assiégeants avaient réussi à cacher la perte de leur chef. +Godefroi de Brabant s'empressa d'adresser des propositions de paix aux +défenseurs d'Alost: «Apprenez, dit-il enfin à Thierri lorsqu'une trêve +eut été conclue, apprenez que le comte Guillaume, que vous avez si +énergiquement combattu, a succombé à une blessure mortelle.» Godefroi +et Thierri avaient accepté l'arbitrage du roi d'Angleterre. Henri Ier +l'emportait sur Louis VI, et c'est ici qu'il faut rapporter ces +paroles de Siméon de Durham qui prouvent combien il prit part à +l'élévation de Thierri: «Henri Ier succéda à Guillaume, comme son plus +proche héritier, avec l'assentiment du roi de France; mais il remit le +comté à Thierri pourqu'il le gouvernât sous lui.» + +Lorsque Henri Ier descendit dans le tombeau, il eut pour successeur +Etienne de Boulogne, qu'il avait contraint à rendre hommage au comte +de Flandre. Etienne était moins favorable à Thierri que Henri Ier: il +accueillit dans son royaume Guillaume de Loo, et l'on vit, à son +exemple, quelques-unes des tribus les plus indomptables du +Fleanderland émigrer en Angleterre, où elles ne tardèrent point, selon +l'expression d'un historien anglais, à rentrer dans la condition des +serfs. + + + + +LIVRE SIXIÈME. + +1128-1191. + + Thierri et Philippe d'Alsace. + Les gildes.--Les communes.--Guerres et croisades. + + +Lorsque le comte Charles annonçait à ses amis que sa mort serait +éclatante et glorieuse, il prédisait à la fois le culte religieux qui +honorerait ses vertus et l'extinction des haines auxquelles il offrait +son sang. En effet, à peine a-t-il succombé pour la cause de la +justice, que l'accomplissement de sa mission se manifeste à tous les +esprits: ses meurtriers eux-mêmes respectent ses restes mutilés; les +cités de la Flandre se les disputent; les princes étrangers accourent +pour les protéger. Barons et chevaliers, bourgeois et hommes des +communes, tous semblent avoir eu la révélation que, sur son tombeau, +reposeront trois siècles de puissance et de grandeur. + +A la dynastie d'Alsace appartient l'honneur de compléter l'œuvre de +saint Charles de Flandre, en asseyant sur des bases solides les +institutions qui assureront la paix du pays. + +Galbert nous apprend que Thierri affranchit à jamais les bourgeois de +Bruges du _census mansionum_ (le _census mansorum_ des lois +karlingiennes), et sa réconciliation avec Hacket, qui rentra en +possession de la châtellenie, mit en même temps à l'abri des tributs +et de l'opprobre de la servitude les Flamings soumis à son autorité, +désormais désignés par le nom d'hommes libres, d'hommes francs de la +châtellenie de Bruges, d'habitants du pays libre, de Francqs-hostes ou +Francons, comme on disait encore au dix-huitième siècle. Thierri, en +proclamant leurs droits, sanctionna la législation qui leur était +propre, et cette loi du pays franc est restée le monument le plus +important de l'existence d'une législation toute empreinte encore de +la rudesse des mœurs primitives du Fleanderland. + +De même que la loi salique fixait la composition du meurtre du Romain +propriétaire à la moitié de celle du meurtre du Frank, la loi de la +châtellenie de Bruges n'évalue que la moitié d'un homme libre le clerc +qu'elle considère comme Romain, conformément aux usages des temps +barbares. + +Toutes les autres dispositions de la loi du pays franc rappellent +également les coutumes des nations germaniques. + +Celui qui tue un homme ou lui mutile un membre donnera tête pour tête +ou membre pour membre. + +Celui qui rompt la digue de la mer perdra la main droite. + +Au plaid, on juge d'abord les questions de ban, puis on s'occupe des +duels et des jugements par l'eau et le fer. + +Plus loin apparaît le _wehrgeld_ que, pendant tout le moyen-âge, nous +retrouverons dans les mœurs de la Flandre. + +Lorsqu'un meurtre aura été commis, le prix de la réconciliation sera +levé sur les biens du meurtrier; puis les otages de la paix seront +donnés des deux parts, et tous ceux qui appartiennent à leur _minne_, +c'est-à-dire à leur gilde, payeront les frais de leur séjour. + +Cette mention de la gilde est remarquable. Placée à côté de +dispositions plus modernes, où l'on voit se dessiner peu à peu +l'intervention des baillis, des écoutètes et des autres officiers du +comte, elle nous ramène à la forme primitive de l'organisation +politique. Longtemps les gildes des Flamings n'avaient présenté qu'un +caractère mobile, inconstant et vague: cependant, à mesure que les +progrès de l'agriculture groupèrent les bourgs et les villages, à +mesure que le développement du commerce créa des marchés d'où +sortirent des villes florissantes, elles devinrent, en s'attachant au +sol, plus stables et plus fixes; et bientôt on les vit s'élever +rapidement au-dessus de toutes les gildes qui les entouraient, comme +une gilde supérieure régie par des lois que chacun était libre +d'adopter, mais qui imposaient à tous ceux qui y adhéraient un serment +solennel d'obéissance. La base de ces associations était l'élection +des juges chargés d'y maintenir l'ordre et d'y punir les délits +(_selecti judices_). De là le nom que portaient leurs règlements, +_cyr_, _cyre_ (dont on fit plus tard _keure_ et _chora_), élection, +choix libre; on donnait celui de _cyre-ath_ (_keure-eed_, _choram +jurare_) au serment sur lequel reposait l'observation de la _cyre_. +Les juges de la _cyre_ s'appelaient _cyre-mannen_ (_keurmannen_, +_choremanni_); les membres de la _cyre_, _cyre-broeders_ +(_keure-broeders_). + +Un de ces règlements nous a été conservé, c'est la charte de la gilde +ou minne d'Aire, qui semble avoir été rédigée pour la première fois +peu d'années après la victoire de Bavichove «pour arrêter les mauvais +desseins des hommes pervers.» + +Il y est formellement fait mention du marché commercial, où tous les +marchands étrangers pouvaient se rendre protégés par un sauf-conduit. + +«Dans la gilde se trouvent douze juges élus (_selecti judices_, +_choremanni_) qui ont juré que dans leurs jugements ils ne +distingueront point entre le pauvre et le riche, celui qui est noble +ou celui qui ne l'est point, leur parent ou l'étranger. Tous ceux qui +appartiennent à la gilde ont juré également que chacun d'eux aidera +son gilde en ce qui est utile et honnête. + +«Si quelqu'un s'est rendu coupable d'injure ou de dommage, que celui +qui a souffert ne se venge ni par lui-même, ni par les siens, mais +qu'il se plaigne au _rewart_ de la gilde, et que le coupable amende +son délit, selon l'arbitrage des douze juges élus. + +«Celui qui se sera rendu coupable d'injure payera cinq sous au rewart +de la gilde et à son ami outragé; s'il néglige de payer ces cinq sous +pendant la première semaine, l'amende sera doublée la seconde semaine +et triplée la troisième; s'il néglige entièrement de la payer, qu'il +soit chassé de la gilde comme coupable de parjure. + +«Si l'un des membres de la gilde a tué son conjuré, aucun des amis du +mort, à moins qu'il n'ait été présent au meurtre, ne pourra le venger +pendant quarante jours; mais si le meurtrier n'amende point la mort de +son frère dans le délai de quarante jours selon le jugement des juges +élus, et s'il n'a point satisfait aux poursuites des parents du mort, +qu'il soit chassé de la gilde comme coupable et parjure, et de plus, +si les douze juges élus l'ordonnent, que sa maison soit détruite; si +les amis du coupable refusent de payer l'amende fixée, qu'ils +encourent la même peine. + +«Si la maison de l'un des conjurés a été brûlée, ou bien si la rançon +qu'il a dû payer pour sortir de captivité a diminué ses ressources, +que chacun donne un écu pour aider son ami appauvri.» + +A Aire, le chef de la gilde municipale portait le nom saxon de +_rewart_; ceux qui en faisaient partie, celui de _minnebroeders_, +frères de la minne, amis ou conjurés. + +Ce tableau de la transformation de la gilde, qui peu à peu devint la +cité, se retrouve dans toute la Flandre. Un historien du douzième +siècle a soin de nous apprendre que sa ville natale dut son origine à +une gilde de marchands, _ghilleola mercatorum_. A Saint-Omer, de même +qu'à Ardres, la gilde fut la base de l'administration municipale. +Bruges ne devint une ville puissante que parce qu'une association de +marchands s'était formée au pied du château bâti par Baudouin Bras de +Fer, et d'anciennes traditions y faisaient remonter jusqu'au dixième +siècle l'élection du bourgmestre par les treize échevins. La mention +des _choremanni_ ou des échevins, en nombre déterminé, paraît partout +le signe d'une organisation régulière, qui reçoit dans les documents +rédigés en langue latine ou en langue française, le nom de _communia_ +ou celui de commune. Ce nom rappelait les liens d'alliance fraternelle +dont il était issu, la jouissance des mêmes biens et des mêmes droits +garantie par les mêmes devoirs; et tandis que le nom de gilde restait +spécialement propre aux corporations commerciales, celui de commune +s'appliquait sans distinction à l'assemblée de tous ceux qui, aux +jours d'émeute ou de guerre, s'armaient au son de la cloche du +beffroi. La dynastie d'Alsace sanctionna cette organisation dans la +plupart de nos villes. C'est dans les chartes qu'elle nous a laissées +qu'il faut chercher ses titres de gloire; c'est là que se retrouvent +les caractères de sa mission: elle proclama solennellement les droits +des _communes_ de Flandre, puis elle disparut, leur laissant à +elles-mêmes le soin de les maintenir et de les défendre. + +Deux hommes illustres par leur génie et leurs vertus présidèrent aux +mémorables événements que la Flandre vit s'accomplir sous Robert le +Frison et sous Thierri d'Alsace. Le premier avait été l'évêque de +Soissons saint Arnould, le second fut l'abbé de Clairvaux saint +Bernard. + +Bernard parcourait l'Allemagne, la France, la Belgique en prêchant la +paix chrétienne, l'amour des choses intellectuelles, le bonheur de la +solitude monastique. Il vint en Flandre, et telle était la puissance +de sa parole qu'elle transportait irrésistiblement toutes les âmes. Le +9 avril 1138 (v. st.), il parut dans la chaire de l'église de +Sainte-Walburge à Furnes, au milieu de ces populations cruelles que +saint Arnould avait visitées moins d'un siècle auparavant. Son +éloquence y accomplit les mêmes prodiges; barons et karls, vieillards +et jeunes gens, tous s'émurent, et tandis qu'un noble méditait en +silence ces sublimes enseignements, un laboureur s'approcha et lui +dit: «Le Seigneur m'ordonne d'aller vers toi; dirigeons-nous ensemble +vers le monastère de Clairvaux.» + +Dernier et remarquable rapprochement! la mission de l'évêque de +Soissons avait préparé la croisade de Robert le Frison, et il n'est +point douteux que la prédication de l'abbé de Clairvaux n'ait +également préparé la croisade de Thierri d'Alsace. Foulques d'Anjou, +dont la fille avait épousé Thierri après avoir été fiancée à son rival +Guillaume de Normandie, portait le sceptre des rois de Jérusalem; mais +les périls qui l'entouraient le réduisirent bientôt à implorer le +secours des peuples chrétiens. Le comte de Flandre répondit le premier +à cet appel. On ignore quelle fut la date précise de son départ, et +quels événements signalèrent son voyage; mais les historiens des +croisades nous apprennent que les nombreux et intrépides chevaliers +qu'il conduisit avec lui firent renaître la confiance et l'espoir chez +les barons de Syrie. Ils ne tardèrent point à se diriger vers le mont +Galaad, aux frontières des pays d'Ammon et de Moab, où ils assiégèrent +une troupe redoutable de brigands qui s'étaient réfugiés dans des +cavernes environnées de rochers et d'abîmes. Thierri prit part ensuite +à la conquête de Césarée et d'Arcas, et là s'arrêta son pèlerinage. + +Des événements d'une haute gravité rappelaient le comte de Flandre +dans ses Etats. Louis VII avait succédé en France à Louis VI, qu'avait +poursuivi, dans les derniers jours de sa vie, le ressentiment des plus +puissants barons. Le comte de Hainaut s'était allié au comte de +Saint-Pol, et leur confédération semblait menacer la Flandre. Les +mêmes symptômes d'hostilité se manifestaient en Angleterre. Le roi +Etienne n'écoutait plus que des conseils dirigés contre Thierri. +Guillaume de Loo avait été chargé en 1138 du soin d'aller étouffer une +insurrection en Normandie, et ce succès flattait son orgueil et ses +espérances. Cependant le comte de Flandre triomphe de toutes ces +menaces. Le comte de Hainaut dépose les armes. Une armée flamande +protége contre les barons de Grimberghe le jeune duc de Brabant +Godefroi, qui cède Termonde à Thierri et promet de le reconnaître pour +suzerain. + +Le comte de Flandre soutient également l'impératrice Mathilde qui +porte la guerre en Angleterre, et bientôt après les partisans +d'Etienne et ceux de la fille de Henri Ier se rencontrent sur les +bords de la Trent. Tous les Flamings qui se sont associés à la fortune +de Guillaume de Loo ont obéi à la voix de leur chef. Baudouin de Gand, +petit-fils de l'un des compagnons de Guillaume le Conquérant, les +harangue. Ils s'élancent impétueusement au combat, et déjà ils ont +chassé devant eux les archers gallois, lorsque les hommes d'armes du +comte de Chester parviennent à semer le désordre dans leurs rangs. Dès +ce moment, ils ne se rallient plus. Le roi Etienne tombe au pouvoir de +ses ennemis, et Baudouin de Gand partage son sort, après avoir mérité, +par sa vaillante résistance, une gloire immortelle (2 février 1140). + +Guillaume de Loo s'est réservé pour des temps meilleurs. Il ne tarde +point à apprendre que l'impératrice Mathilde déplaît au peuple par son +orgueil et que la commune de Londres, jadis pleine de zèle pour sa +cause, s'insurge contre elle. Ralliant aussitôt ses Flamings, il +relève la bannière d'Etienne de Boulogne dans le comté de Kent. De +rapides succès effacent le souvenir de sa défaite. Il poursuit +l'impératrice jusqu'au pied des murailles de Winchester, la réduit à +fuir de nouveau, et l'atteint au pont de Stoolebridge (14 septembre +1141). Le roi d'Ecosse, qui soutient Mathilde, cherche son salut dans +une retraite précipitée. Robert de Glocester, frère de l'impératrice, +est pris, puis échangé contre le roi Etienne. A peine Mathilde +réussit-elle à se retirer dans le château d'Oxford. Guillaume l'y +assiége; mais elle se fait descendre du haut des murailles, et +traverse la Tamise dont les glaces et neiges cachent sa robe blanche +aux regards de ses ennemis. Un triomphe si éclatant engagea le roi +Etienne à placer toute sa confiance dans les vainqueurs. Guillaume de +Loo reçut le comté de Kent, théâtre de ses premières victoires. Robert +de Gand fut chancelier; son neveu Gilbert obtint le titre de comte de +Lincoln. Un chef flamand nommé Robert, fils d'Hubert, prit possession +du manoir de Devizes, et lorsque le comte de Glocester lui offrit sa +protection, il répondit qu'il était assez puissant pour soumettre tout +le pays depuis Winchester jusqu'à Londres, et du reste que s'il avait +besoin d'appui, il manderait des hommes d'armes de Flandre. Ainsi +s'était formée, au sein des bannis flamands, une aristocratie +orgueilleuse haïe des Normands, et devenue complètement étrangère aux +hommes de même race qui formaient les communes anglo-saxonnes. +«C'était, écrit Guillaume de Malmesbury, une race d'hommes avides et +violents qui ne respectaient rien, et ne craignaient même point de +retenir les religieux captifs et de piller les églises et les +cimetières.» + +La France présentait le même spectacle de désorganisation et +d'anarchie. Le jeune roi Louis VII avait épousé une princesse +inconstante et légère, et Raoul de Vermandois, petit-fils du roi Henri +Ier, n'écoutant que sa passion pour Alix de Guyenne, sœur de la +reine, avait répudié sa femme, princesse de la maison de Champagne. Le +comte Thibaud le Grand se plaignit au pape: Raoul de Vermandois, +excommunié au concile de Lagny, promit de se soumettre; mais il oublia +presque aussitôt ses engagements, et lorsqu'une seconde sentence +d'anathème fut venue le frapper, il chercha un protecteur dans Louis +VII. Le roi de France prétendait que, dans un traité récemment conclu, +Thibaud s'était engagé à faire lever l'excommunication et qu'il +n'avait pas le droit de recourir de nouveau aux foudres +ecclésiastiques; sa colère s'accrut quand il apprit que Thibaud +s'était allié au comte de Flandre et au comte de Soissons. Ce fut en +vain que l'abbé de Clairvaux interposa sa médiation. «Le roi, +écrivait-il aux ministres de Louis VII, reproche à Thibaud de chercher +à s'attacher par des mariages le comte de Flandre et le comte de +Soissons. Avez-vous quelque raison certaine de douter de leur +fidélité? Est-il équitable de n'ajouter foi qu'aux soupçons les plus +vagues? Les hommes dont Thibaud a réclamé l'alliance, loin d'être les +ennemis du roi, ne sont-ils pas ses vassaux et ses amis? Le comte de +Flandre n'est-il pas le cousin du roi, et le roi lui-même n'avoue-t-il +point qu'il est le soutien du royaume?» On connaît la réponse de Louis +VII: ce fut le massacre de Vitry. «Je ne puis le taire, s'écria alors +Bernard, vous soutenez des hommes frappés d'excommunication; vous +guidez des ravisseurs et des brigands fameux par les incendies, les +sacriléges, le meurtre et le pillage. De quel droit vous +préoccupez-vous à ce point des relations de consanguinité des autres, +lorsque vous-même, personne ne l'ignore, vous habitez avec une femme +qui est à peine votre parente au troisième degré? J'ignore s'il y a +consanguinité entre le fils du comte Thibaud et la fille du comte de +Flandre, entre le comte de Soissons et la fille du comte Thibaud; +mais je crois que les hommes qui s'opposent à ces alliances n'agissent +ainsi que pour enlever à ceux qui luttent contre le schisme le refuge +que ces princes pourraient leur offrir. Si vous persévérez dans de +semblables desseins, la vengeance du ciel ne sera pas lente: +hâtez-vous donc, s'il en est temps encore, de prévenir par votre +pénitence la main qui est prête à vous frapper.» + +Louis VII se repentit, et quatre années après, en expiation de sa +faute, il recevait à Vézelay la croix des mains de l'abbé de +Clairvaux. Parmi les comtes qui le suivront se trouvent Thierri de +Flandre et Henri, fils de Thibaud de Champagne. Il a choisi pour +régent du royaume Suger, abbé de Saint-Denis, né dans les domaines du +comte de Flandre, qui mérita, en protégeant les opprimés, les +orphelins et les veuves, le surnom de Père de la patrie. + +Ce ne fut toutefois que vers le mois de juin 1147 que le roi de France +et les autres princes croisés se mirent en marche. Ils se dirigèrent +vers la Bavière, passèrent le Danube pour entrer en Autriche, +traversèrent la Pannonie, la Bulgarie et la Thrace, et bientôt après +ils saluèrent les remparts de Byzance. De terribles revers les +attendaient au delà du Bosphore. La trahison de Manuel Comnène fit +périr toute l'armée des Allemands, et les mêmes désastres accablèrent +les Francks dès qu'ils eurent passé les gués du Méandre. Ils +succombèrent en grand nombre dans les défilés du Cadmus; enfin, +épuisés de fatigue et décimés par le fer, ils réussirent à atteindre +le port de Satalie, situé au fond du golfe de Chypre, où ils +espéraient trouver assez de vaisseaux pour continuer leur route par +mer; cependant ceux qu'ils parvinrent à rassembler, après cinq +semaines d'attente, ne suffisaient point pour les porter tous. Une +foule de pèlerins vinrent alors se jeter aux pieds de Louis VII: +«Puisque nous ne pouvons point vous suivre en Syrie, lui dirent-ils, +veuillez vous souvenir que nous sommes Franks et chrétiens, et +donnez-nous des chefs qui puissent réparer les malheurs de votre +absence et nous aider à supporter les fatigues, la famine et la mort, +qui nous attendent loin de vous.» Le comte de Flandre et Archambaud de +Bourbon restèrent à Satalie; mais bientôt on les vit, imitant +l'exemple du roi de France, s'embarquer presque seuls au milieu des +gémissements et des cris lamentables de leurs compagnons qu'ils ne +devaient plus revoir. + +Louis VII réunit à Jérusalem les débris de son armée aux milices +chargées de la défense de la cité sainte. On résolut d'assiéger Damas, +et déjà les croisés s'étaient emparés des jardins qui s'étendent +jusqu'à l'Anti-Liban, lorsque la discorde éclata parmi eux. Le comte +de Flandre réclamait de la générosité des princes d'Occident la +possession de la ville qui allait tomber en leur pouvoir; il +s'engageait à la défendre vaillamment contre les infidèles pour +l'honneur de Dieu et de la chrétienté; mais la jalousie des barons de +Syrie s'éveilla: ils se plaignaient de ce que Thierri, qui était déjà +au delà des mers seigneur d'un comté si puissant et si illustre, +voulait s'approprier le plus beau domaine du royaume de Jérusalem, et +ajoutaient que si le roi Baudouin ne voulait point se le réserver, il +valait mieux le donner à l'un de ceux qui avaient complètement renoncé +à leur patrie pour combattre sans relâche. Ces dissensions firent +suspendre les assauts et permirent aux princes d'Alep et de Mossoul de +rassembler toutes leurs forces, et il fallut renoncer à la conquête de +l'ancienne capitale de la Syrie. Ainsi se termina la croisade de Louis +VII. + +Thierri passa encore une année dans la terre sainte, et, avant son +départ, il y reçut un don précieux du roi de Jérusalem: c'étaient, +selon d'anciennes traditions, quelques gouttes du sang du Sauveur, +jadis recueilli par Nicodème et Joseph d'Arimathie. A son retour en +Flandre, il déposa solennellement cette vénérable relique dans la +chapelle de Saint-Basile de Bruges. + +Vers l'époque où Louis VII avait quitté la France pour se rendre en +Orient, quelques croisés, partis des rivages de la Flandre, comme +Winnemar au onzième siècle, avaient rejoint sur les côtes d'Angleterre +d'autres pèlerins animés d'un semblable courage. Deux cents navires +mirent à la voile du havre de Darmouth dans les derniers jours du mois +de mai 1147; mais une tempête les dispersa, et cinquante navires à +peine se retrouvèrent dans un port des Asturies. Les pèlerins s'y +arrêtèrent trois jours, puis ils se dirigèrent vers le port de Vivero +et la baie de la Tambre, et la veille des fêtes de la Pentecôte ils +allèrent visiter le tombeau de saint Jacques de Compostelle. Ils ne +tardèrent point à apercevoir les bouches du Douro, et ce fut là que le +connétable de l'expédition, Arnould d'Aerschot, les rejoignit avec un +grand nombre de leurs compagnons. Les habitants du pays les +accueillirent avec joie: Alphonse de Castille, qui fuyait devant les +Mores, vint réclamer leur secours, et ils se hâtèrent de le lui +promettre. C'est ainsi, disent les poètes portugais, que les +Israélites expirant dans le désert virent la manne bienfaisante +descendre du ciel pour les sauver. + +La flotte des croisés entra le 28 juin dans le Tage pour reconquérir +Lisbonne. Ni la position presque inaccessible de cette illustre cité, +ni le nombre de ses défenseurs, que des témoins oculaires portent à +deux cent mille, n'intimida leur courage. Les faubourgs furent enlevés +dès la première tentative, et le siége commença. Les Flamands se +placèrent à l'orient, les Anglais à l'occident. On avait établi sur +les navires des ponts volants qui devaient s'abaisser sur les +murailles: les vents s'opposèrent à ce que l'on en fît usage. On se +vit alors réduit à préparer d'autres machines, mais les Sarrasins les +incendièrent en y répandant des flots d'huile bouillante. Ces revers +ne découragèrent point les assiégeants; ils reconstruisirent leurs +machines, et un jour que les Sarrasins avaient fait une sortie, les +pèlerins flamands réussirent à leur couper la retraite: le roi +Alphonse et les Anglais profitèrent de ce combat pour donner l'assaut; +en ce moment, les Flamands accoururent pour les soutenir, et Lisbonne +leur ouvrit ses portes (21 octobre 1147). Alméida et d'autres villes +se soumirent également aux croisés. La plupart des guerriers de +Flandre, animés par ces succès, restèrent en Portugal pour combattre +les Mores. Ils obtinrent des lois et des priviléges propres, et +s'appliquèrent à faire fleurir l'agriculture et le commerce en même +temps qu'ils s'illustraient par les armes. Combien la croisade qui +échoua devant Damas et celle que couronna la conquête de Lisbonne se +ressemblaient peu! En Syrie, tout était orgueil, envie, corruption; en +Portugal, le courage chrétien retrouvait ses prodiges. «Des pèlerins +humbles et pauvres, dit Henri de Huntingdon, voyaient la multitude de +leurs ennemis se disperser devant eux.» + +C'est surtout en Europe qu'il est intéressant d'étudier les résultats +de la seconde croisade. Entreprise en expiation d'une guerre injuste +dirigée contre les comtes de Champagne et de Flandre, elle accroît +leur puissance. Leur alliance consolide la paix, mais on peut prévoir +que le jour où ils se sépareront, leurs discordes troubleront toute la +monarchie. Les quatre fils de Thibaud le Grand, Henri, Thibaud, +Etienne et Guillaume, possèdent les comtés de Champagne, de Blois et +de Sancerre et l'archevêché de Reims. Ses filles sont duchesses de +Pouille et de Bourgogne, comtesses de Bar et de Pertois. Une autre +devint plus tard reine de France. Thibaud et Henri épousèrent les deux +filles qu'Aliénor de Guyenne avait eues de son mariage avec Louis VII. +Thibaud avait d'abord inutilement cherché à enlever leur mère, pour +s'attribuer ses domaines héréditaires. + +Le comte de Flandre n'est pas moins redoutable. Une guerre heureuse +contre l'évêque de Liége et les comtes de Namur et de Hainaut se +termine par un traité que confirmera plus tard le mariage de Baudouin, +fils du comte de Hainaut et de Marguerite, fille de Thierri. Le comte +de Flandre siége à l'assemblée de Soissons convoquée pour assurer le +repos du royaume. Il se réconcilie avec la maison de Vermandois dont +il fut l'ennemi, parce qu'il sait que le comte Raoul II est condamné, +par une santé débile, à mourir jeune. Il destine à son fils Philippe +la main d'Elisabeth de Vermandois, qui sera l'héritière des vastes +Etats auxquels son père a ajouté Chauny enlevé aux sires de Coucy, +Amiens usurpé sur les sires de Boves, Ribemont, conquis sur les sires +de Saint-Obert, Aire, Péronne et Montdidier, devenus également le prix +de ses violences ou de ses ruses. Le second de ses fils, Matthieu, +s'empare du comté de Boulogne en enlevant l'abbesse de Romsey, fille +du roi d'Angleterre; le troisième, quoique élu évêque de Cambray, +épouse la comtesse de Nevers, petite-fille du duc de Bourgogne. + +Il est permis de croire que ce fut Thierri qui, par haine contre le +roi Etienne, engagea le roi de France à le combattre et à lui opposer +Henri d'Anjou, neveu de la comtesse de Flandre. Thierri, à la tête de +quatorze cents chevaliers, prit la part la plus active à la conquête +de la Normandie. «Le roi, dit une ancienne chronique, se confiait +principalement dans la nombreuse milice du comte de Flandre.» + +Henri d'Anjou, victorieux sur les bords de la Seine, ne tarda point à +porter la guerre en Angleterre, et le roi Etienne se vit forcé à +reconnaître pour son successeur le fils de l'impératrice Mathilde. Une +entrevue solennelle eut lieu à Douvres vers le mois de mars 1153. +Henri d'Anjou s'y rendit avec Thierri, et le roi Etienne leur proposa +de les conduire à Londres; mais ils n'étaient pas arrivés à +Canterbury, lorsqu'une troupe de Flamings tenta de les assassiner: +quoique le hasard eût fait échouer leur complot, Henri et Thierri se +hâtèrent de quitter l'Angleterre. Ils n'y revinrent qu'au mois +d'octobre, peu de jours avant la mort du roi Etienne, et le comte de +Flandre se trouva à Westminster le dimanche avant la Noël, lorsque +Henri d'Anjou, premier monarque de la dynastie des Plantagenêts, y +reçut l'onction royale. + +Qu'étaient devenus les Flamings? Les vainqueurs de Stoolebridge, +réduits au complot de Canterbury, portaient la peine de leur trahison. +«Ces loups avides, dit Guillaume de Neubridge, fuyaient ou devenaient +doux comme des brebis; ils affectaient du moins de le paraître.»--«Ils +quittaient, ajoute un autre historien anglais, leurs châteaux pour +retrouver la charrue, la tente des barons pour rentrer dans l'atelier +du tisserand.» + +Guillaume de Loo, vieux et aveugle, avait obtenu de Thierri qu'il lui +fût permis d'aller finir ses jours dans le château où il était né. La +Flandre, qui avait refusé un trône à son ambition, ne réservait à sa +gloire qu'un tombeau. + +Deux ans après, Henri II se trouvait à Rouen, lorsque le comte de +Flandre y arriva pour le prier de protéger ses Etats et son fils +pendant un troisième voyage qu'il voulait entreprendre en Orient. En +effet, Thierri ne tarda point à s'embarquer, et son arrivée au port de +Beyruth ranima de nouveau le zèle des chrétiens de Jérusalem. Thierri +et le roi Baudouin, après avoir conquis rapidement les forteresses +d'Harenc et de Césarée, allèrent combattre les Sarrasins dans les +principautés d'Antioche et de Tripoli. L'émir Nour-Eddin avait profité +de leur éloignement pour menacer la cité sainte, quand Baudouin et +Thierri parvinrent à l'atteindre dans la plaine de Tibériade, près des +lieux où le Jourdain cesse de tracer un sillon limoneux sur le flot +immobile de la mer de Galilée. Une éclatante victoire illustra les +armes des chrétiens. + +A son retour en Flandre, Thierri fut reçu par de nombreuses +acclamations. Une lettre du pape Alexandre III, adressée à +l'archevêque de Reims, avait rendu un témoignage public de la valeur +et de la piété du comte de Flandre. Les infirmités de la vieillesse +n'avaient point refroidi son zèle, et en 1163, apprenant la mort de +Baudouin III et les périls qui menaçaient son fils Amauri, il résolut +aussitôt de tenter une quatrième croisade. La comtesse Sibylle +l'accompagna, et un grand nombre de pèlerins, tant de Flandre que de +Lorraine, prirent la croix à son exemple. «Le bruit de leur arrivée, +dit Guillaume de Tyr, fut pour les chrétiens d'Asie comme un doux +zéphyr qui vient calmer les brûlantes ardeurs du soleil.» Pourquoi +faut-il ajouter que toutes ces espérances furent déçues, et que +bientôt après, selon l'expression de l'historien des croisades, de +sombres nuées couvrirent le ciel et ramenèrent les ténèbres! +Nour-Eddin livra, dans la principauté d'Antioche, un sanglant combat +dans lequel il fit prisonniers le prince d'Antioche, Raimond de +Tripoli, Josselin d'Edesse et Gui de Lusignan. Thierri ne put rien +pour réparer ces malheurs: il n'y vit sans doute que la révélation de +la colère du ciel, et s'éloigna tristement pour retourner en Flandre. +Sa femme, Sibylle d'Anjou, unie par les liens du sang à la dynastie +des rois de Jérusalem, espéra que ses prières seraient plus puissantes +que les armes du comte de Flandre, et n'hésita point à se vouer à la +vie religieuse, à Béthanie, sur les ruines de cette maison de Lazare, +où Jésus, en ressuscitant le frère de Marthe et de Marie, avait promis +la vie à tous ceux qui croiraient en lui. + +Le comte de Flandre ne devait survivre que quatre années à ces +malheurs. Il mourut à Gravelines le 17 janvier 1168 (v. st.). Déjà +depuis longtemps il avait remis à son fils le gouvernement de ses +Etats, et le moment est arrivé où, après avoir raconté les luttes que +Thierri soutenait sous le ciel brûlant de la Syrie pour élever la +gloire de la Flandre, nous devons retracer les efforts que faisait +Philippe pour augmenter sa puissance dans les froides régions du Nord. + +L'événement le plus remarquable qui eût signalé les commencements de +l'administration de Philippe d'Alsace avait été une guerre contre le +comte Florent de Hollande. En 1157, pendant l'absence de son père, le +jeune comte de Flandre se vit obligé, par les plaintes des marchands +flamands, à prendre les armes pour protéger leur commerce sur la +Meuse. Une flotte flamande menaça les ports de Hollande, tandis que +l'armée de Philippe d'Alsace envahissait le pays de Waes et s'emparait +du château de Beveren. Huit ans plus tard, peu après la quatrième +croisade de Thierri, la même guerre se renouvela: cette fois, la +Flandre avait équipé une flotte qu'un chroniqueur évalue à sept mille +navires. Les hommes d'armes de Flandre étaient soutenus par Godefroi +de Louvain; ils triomphèrent après une sanglante mêlée, et +poursuivirent les Hollandais pendant sept heures. Florent et quatre +cents de ses chevaliers tombèrent en leur pouvoir. Le comte de +Hollande fut enfermé dans le cloître de Saint-Donat de Bruges, où, +après une captivité de près de trois années, il signa, le 27 février +1167 (v. st.), un traité trop important pour qu'il ne soit point utile +d'en rappeler les principaux articles. + +Florent reconnaissait que, par le jugement des barons de Flandre, il +avait perdu toutes les terres tenues en fief de Philippe, et ceci +s'appliquait au pays de Waes; il consentait à partager avec le comte +de Flandre la souveraineté des îles situées entre l'Escaut et +Hedinzee, et accordait aux marchands flamands le droit de trafiquer +librement dans tous ses Etats. Les nobles de Hollande se portèrent +cautions des serments de leur prince. + +«Il avait été convenu également, ajoute une ancienne chronique, que le +comte Florent fournirait mille ouvriers instruits dans l'art de +construire les digues, afin qu'ils exécutassent tous les travaux +nécessaires pour préserver la ville de Bruges et son territoire des +invasions de la mer. Le comte de Hollande et les siens acceptèrent +toutes ces conditions, heureux d'avoir été traités pendant leur +captivité moins comme des ennemis prisonniers, que comme des amis +auxquels on donnerait l'hospitalité. Dès que le comte de Hollande fut +retourné dans ses Etats, il s'empressa d'envoyer plus de mille +ouvriers de Hollande et de Zélande. Ceux-ci construisirent des maisons +et d'autres édifices sur une digue qu'on nommait Hontsdamme, puis ils +établirent également des digues jusqu'à Lammensvliet et Rodenbourg. +D'autres personnes vinrent successivement se fixer à Damme et y firent +le commerce; les marchands y affluèrent: en moins de trois ans, on vit +s'y élever une ville assez importante. Le comte Philippe de Flandre +donna de nombreux priviléges à ses habitants, voulant qu'ils +portassent désormais le titre de bourgeois et fussent affranchis, dans +toute la Flandre, des droits de passage et de tonlieu. Leur prospérité +augmenta de jour en jour...» Telle fut l'origine de ce port célèbre +qui devait occuper une si grande place, au treizième siècle, dans +l'épopée du chapelain de Philippe-Auguste: + + Speciosus erat Dam nomine vicus + Lenifluis jucundus aquis atque ubere glebæ, + Proximitate maris, portuque, situque superbus. + + +Vers la même époque, l'empereur Frédéric Ier, près de qui Philippe +d'Alsace s'était rendu à Aix pour assister à l'exhumation solennelle +des restes de Karl le Grand, lui céda la châtellenie de Cambray, et +permit à ses sujets d'étendre leurs relations commerciales dans ses +Etats. En 1173, une charte de Frédéric Ier établit, à la demande du +comte de Flandre, quatre foires annuelles à Aix-la-Chapelle et deux à +Doesburg. L'archevêque de Cologne confirma les priviléges octroyés par +l'empereur. + +A ces traités conclus avec la Hollande et l'Allemagne, il faut ajouter +celui qui, le 19 mars 1163 (v. st.), reçut les sceaux de Thierri et du +roi d'Angleterre Henri II. Il ratifiait les conventions arrêtées le 10 +mars 1103 entre Robert II et Henri Ier, en portant le fief pécuniaire +sur lequel elles reposaient à la somme de cinq cents marcs d'argent. + +Henri II ne pouvait oublier qu'il devait sa couronne à l'appui de +Thierri d'Alsace; mais dès que celui-ci fut descendu au tombeau, il +crut ne plus être ingrat en se montrant hostile à son fils. Henri II +se conduisait avec la même déloyauté vis-à-vis des communes qui jadis +avaient pris les armes en sa faveur contre Etienne de Boulogne. +L'archevêque de Canterbury Thomas Becket, persécuté comme chef de +l'Eglise anglo-saxonne, avait envoyé un de ses amis s'assurer des +dispositions où se trouvaient le roi de France et le comte de Flandre, +et voici en quels termes Jean de Salisbury lui rendait compte de son +voyage: «Dès que j'eus passé la mer, je crus être entré dans une +atmosphère plus douce; de tristes orages s'étaient apaisés, et +j'admirais de toutes parts la paix et le bonheur des nombreuses +populations qui m'entouraient. Les serviteurs du comte de Guines +m'accueillirent avec honneur, et me conduisirent jusqu'au monastère de +Saint-Omer. Je me dirigeai ensuite vers Arras, et j'y appris que le +comte de Flandre se trouvait dans le château de l'Ecluse, d'où +l'orgueilleux vicomte d'Ypres fut jadis chassé après une longue +résistance. A peine y étais-je arrivé que j'aperçus le comte qui, +selon la coutume des hommes puissants, se livrait au bord des +rivières, des étangs et des marais, au plaisir de la chasse aux +oiseaux. Il se réjouit de rencontrer un homme qui pouvait lui +dépeindre fidèlement l'état de l'Angleterre, et moi je ne me +réjouissais pas moins de ce que Dieu l'avait ainsi offert à mes +regards. Il m'adressa de nombreuses questions sur le roi et sur les +grands: le récit de vos malheurs excita sa pitié, et il me promit de +vous aider et de vous prêter des navires si vous en aviez besoin.» + +Thomas Becket ne tarda point à se trouver réduit à recourir aux +tristes nécessités de l'exil. Après s'être caché pendant quelques +jours dans les marais du comté de Lincoln, il traversa la mer le 2 +novembre 1164. Un historien anglais raconte que sa barque glissa au +milieu d'une tempête sans en ressentir l'agitation, comme si la vertu +d'une âme forte pouvait communiquer à tout ce qui l'entoure le pouvoir +de résister à la rage des éléments comme au déchaînement des passions. +Le port de Gravelines reçut le primat fugitif, et ce fut de là qu'il +se rendit au monastère de Clairmarais. + +Dès que Henri II eut appris la fuite de Becket, il fit remettre au +comte de Flandre des lettres par lesquelles il l'invitait à se saisir +de la personne de «Thomas, ci-devant archevêque de Canterbury.» Becket +n'avait pas quitté le monastère de Clairmarais; mais Jean de Salisbury +lui écrivait: «Souvenez-vous que les rois ont les mains longues.» Les +liens de parenté qui unissaient Philippe à Henri II semblaient +justifier ces craintes, et l'archevêque jugea prudent de poursuivre +son voyage: ce fut à Soissons qu'il se retira par le conseil de +l'évêque de Térouane et de l'abbé de Saint-Bertin. + +Cependant le comte de Flandre s'alliait de plus en plus intimement à +Louis VII dont il venait de tenir le fils sur les fonds baptismaux. Il +se montra le protecteur de Becket et fit même, assure-t-on, quelques +démarches auprès du roi d'Angleterre pour amener une réconciliation; +ses efforts furent inutiles, et il ne tarda point à joindre ses armes +à celles du roi de France, tandis que son frère, Matthieu de Boulogne, +réunissait une flotte de six cents navires qui sema la terreur en +Angleterre. + +Dès ce moment, Becket n'eut plus de motifs pour soupçonner la loyauté +de Philippe d'Alsace: il se rendit dans le Vermandois, et les +relations qui s'établirent entre le comte de Flandre et l'archevêque +exilé devinrent de plus en plus fréquentes. Thomas Becket visita la +Flandre, et y bénit de ses mains vénérables la chapelle du château de +Male. Un jour que Philippe d'Alsace se trouvait en Vermandois, au +bourg de Crépy où il faisait construire une église, l'archevêque de +Canterbury lui demanda le nom du saint dont il avait résolu d'invoquer +le patronage. «Je veux, répondit le comte, la dédier au premier +martyr.--Est-ce au premier de ceux qui sont déjà morts ou au premier +de ceux qui mourront?» interrompit l'archevêque. Parole prophétique! +l'église était à peine achevée, lorsque Philippe d'Alsace la consacra +au martyr saint Thomas de Canterbury. + +Henri II, cédant aux remontrances réitérées du roi de France et du +comte de Flandre, avait pardonné à Becket. Il l'avait feint du moins; +mais ses courtisans comprenaient mieux ses intentions. Ils suivirent +l'archevêque de Canterbury en Angleterre, et le 29 décembre 1171, +Becket, succombant sous leurs coups, rougit de son sang les marches de +l'autel. + +Ce crime fut la cause ou le prétexte d'une guerre dirigée contre Henri +II. La reine d'Angleterre, jadis répudiée par Louis VII, la célèbre +Aliénor de Guyenne, eut horreur de son époux. Ses fils Henri, Richard +et Jean appelaient sur leur père les vengeances du ciel. L'aîné de ces +princes se réfugia à la cour de Louis VII et s'y fit proclamer roi. Le +roi de France, le roi d'Ecosse et le comte de Flandre lui avaient +promis de le soutenir, et le premier usage qu'il fit de son nouveau +sceau fut de récompenser d'avance leur zèle et leur appui. Il promit +au comte de Flandre tout le comté de Kent, avec les châteaux de +Douvres et de Rochester; à Matthieu de Boulogne, le comté de Mortain +en Normandie et le fief de Kirketone en Angleterre; au comte de Blois, +de vastes domaines sur les bords de la Loire; au roi d'Ecosse, le +Northumberland; à son frère David, le comté de Huntingdon; à Hugues +Bigot, ancien ami de Guillaume de Loo, le château de Norwich. De plus, +Philippe d'Alsace lui rendit hommage pour son fief pécuniaire qui fut +fixé à mille marcs d'argent. C'étaient, il faut l'avouer, de tristes +auspices pour la royauté de Henri III que ces projets de démembrement +au début d'une insurrection impie qu'accablaient les malédictions +paternelles. + +Tandis que Louis VII se préparait à combattre, le comte de Flandre +envahissait la Normandie. Le comte d'Aumale se hâta de lui livrer son +château. Drincourt capitula après une courte résistance, et le Château +d'Arques allait partager le même sort, lorsque, le 25 juillet 1173, le +comte Matthieu de Boulogne fut atteint d'une blessure mortelle dans +une escarmouche. Dès que Philippe connut la mort de son frère, il +ordonna la retraite, et les hommes d'armes de Henri II, délivrés de +cette agression menaçante, purent réunir tous leurs efforts contre +l'armée du roi de France qui fut mise en déroute près de Verneuil. + +L'un des plus puissants barons d'Angleterre, le comte de Leicester, +releva la bannière des fils de Henri II. Après avoir bravé la colère +du roi jusqu'au milieu de sa cour, il alla chercher en Flandre les +hommes d'armes que la mort de Matthieu de Boulogne laissait sans chef, +et leur persuada aisément de s'associer à sa fortune. Le 29 septembre, +il abordait avec eux à Walton, dans le comté de Suffolk. Il fit +aussitôt arborer l'étendard de saint Edmond, autrefois si cher aux +communes anglo-saxonnes; mais ce fut en vain: instruites par une +triste expérience, elles n'osèrent point prendre part au mouvement; +cependant le comte de Leicester avait rejoint Hugues Bigot et s'était +emparé de Norwich. Repoussé devant Donewich, il effaça ce revers en +enlevant en quatre jours le château d'Hageneth. Il marchait vers +Leicester, lorsque l'approche de l'armée de Henri II le força à se +replier vers Fremingham. Atteint dans les marais de Forneham, il +combattit, fut vaincu et rendit son épée (17 octobre 1173). Dix mille +Flamands périrent sur le champ de bataille. Un grand nombre furent +noyés ou égorgés par les vainqueurs, qui n'épargnèrent que ceux dont +ils espéraient obtenir une rançon. Quatorze mille de ces prisonniers, +délivrés de leur captivité grâce à une trêve qui fut proclamée, +traversèrent pendant l'hiver suivant le comté de Kent pour retourner +dans leur patrie. Ils avaient été contraints de jurer qu'ils ne +porteraient plus les armes contre Henri II, et tous étaient également +pâles de faim et de misère. «Tel fut, s'écrient les historiens +anglais, le juste châtiment des loups de Flandre, qui depuis longtemps +nous enviaient nos richesses et se vantaient déjà d'avoir conquis +l'Angleterre.» + +Ainsi s'acheva l'année 1173. Dès que le printemps fut arrivé, le roi +de France et le comte de Flandre se préparèrent à venger ces revers. +Tandis que les barons français se dirigeaient vers les bords de la +Seine, Philippe réunissait à Gravelines une armée «telle, dit un +historien, que depuis longtemps on n'en avait point vu d'aussi +nombreuse en Europe.» Henri II se trouvait en Normandie, et ses +ennemis avaient jugé utile de porter la guerre en Angleterre afin de +l'obliger à s'éloigner de ses provinces situées en deçà de la mer. Ce +fut le comte de Flandre qui reçut cette mission. Trois cent dix-huit +intrépides chevaliers, choisis par Philippe dans la multitude de ses +hommes d'armes, abordèrent à Orwell. Ils avaient rallié les amis du +comte Hugues Bigot et étaient entrés à Norwich, lorsqu'une autre +flotte flamande mit à la voile vers les comtés du Nord pour soutenir +l'insurrection de l'évêque de Durham et l'invasion des Ecossais qui +avaient formé le siége de Carlisle. + +Ce que l'on avait prévu arriva: Henri II se hâta de retourner en +Angleterre, emmenant avec lui le comte de Leicester, son illustre +captif. Le comte de Flandre, s'avançant aussitôt à travers les +provinces conquises l'année précédente par Matthieu de Boulogne, se +rendit à marches forcées sous les murs de Rouen où l'attendait Louis +VII. Au moment où ces desseins habiles semblaient devoir réussir, ils +échouèrent devant la rapidité des succès de Henri II. Le roi +d'Angleterre avait débarqué le 10 juillet au port de Southampton, et, +dans son désir hypocrite de calmer l'irritation des communes +anglo-saxonnes, il avait commencé par aller faire acte de pénitence +publique au tombeau de saint Thomas de Canterbury; peu de jours après, +on apprit que, dès le lendemain de l'arrivée du roi, une grande +bataille avait été livrée à Alnwick dans le Northumberland. Les armes +de Henri II étaient victorieuses. Le roi d'Ecosse avait été pris, et +avec lui tous les guerriers de Flandre et Jordan leur chef. «Il y eut +tant de prisonniers, dit un contemporain, qu'il n'y avait point assez +de cordes pour les lier, ni assez de prisons pour les renfermer.» + +Cependant le siége de Rouen se prolongeait. Tous les assauts avaient +été inutiles, et un armistice d'une seule journée avait été proclamé +pour la fête de Saint-Laurent, lorsque le comte de Flandre s'approcha +du roi de France: «Voyez, lui dit-il, cette cité qui déjà nous a coûté +tant d'efforts; partagée entre les danses et les jeux, elle semble +aujourd'hui s'offrir elle-même à nous. Que notre armée prenne les +armes en silence, et se hâte de dresser les échelles contre les +murailles: nous serons maîtres de la ville avant que ceux qui +s'amusent au dehors puissent y rentrer.» Ce projet fut approuvé. «Peu +importe, s'étaient écriés les autres chefs, que nous réussissions par +notre courage ou par nos ruses. La bonne foi est-elle un devoir +vis-à-vis de ses ennemis?» Par hasard, un prêtre se trouvait, à cette +heure, au haut du beffroi de Rouen. Il remarqua le mouvement des +assiégeants et fit aussitôt sonner le tocsin. La ville fut sauvée, et +le lendemain on signala une flotte nombreuse qui s'avançait dans la +Seine: c'était celle du roi d'Angleterre qui accourait triomphant, +suivi de dix mille mercenaires. + +Louis VII s'était éloigné: le comte de Flandre protégea sa retraite. +Un mois après, la paix fut conclue à Amboise entre les rois de France +et d'Angleterre; le comte de Flandre ne tarda point à y accéder, et il +obtint, en restituant ses conquêtes, de pouvoir conserver le fief de +mille marcs qui lui avait été promis. + +Philippe d'Alsace profita du rétablissement de la paix pour exécuter +un pieux projet dont son père lui avait donné l'exemple. + +Le 11 avril 1175, il prit la croix avec son frère et les principaux +barons de ses Etats, et il avait tout préparé pour son voyage, quand +l'archevêque de Canterbury et l'évêque d'Ely vinrent lui annoncer que +Henri II voulait, en expiation de la mort de Matthieu de Boulogne, lui +accorder un subside important s'il consentait à ajourner son départ +jusqu'aux fêtes de Pâques. Henri II avait deux motifs pour agir ainsi: +il espérait que le comte de Flandre ne marierait point les filles du +comte de Boulogne sans réclamer son assentiment; puis, songeant +lui-même à se rendre en Asie et conservant ses vues ambitieuses jusque +dans l'accomplissement d'un pèlerinage dicté par la pénitence, il ne +voulait point arriver le dernier à Jérusalem. + +Toute l'année 1176 s'écoula sans que le roi d'Angleterre eût rempli sa +promesse; lorsque l'hiver fut arrivé, Philippe, fatigué de ces +retards, chargea l'avoué de Béthune et le châtelain de Tournay d'aller +porter ses plaintes à Henri II. Ils ajoutèrent que si le roi +d'Angleterre ne remplissait point ses engagements, Philippe marierait +ses nièces aux fils de Louis VII. Peut-être cette déclaration +n'était-elle qu'un mensonge habile; mais le but que se proposait le +comte de Flandre fut atteint. Il feignit de céder aux prières +réitérées des ambassadeurs anglais Gauthier de Coutances et Ranulf de +Glanville, en faisant épouser à l'une des filles du comte de Boulogne +le duc de Louvain, à l'autre le duc de Zæhringen, qui conserva peu de +temps le comté de Boulogne, bientôt transféré aux comtes de Saint-Pol +et de Dammartin. Henri II remit au comte de Flandre cinq cents marcs +d'argent et ne demanda plus à partager ses conquêtes en Asie. + +Vingt jours après le dimanche de Pâques fleuries, la flotte flamande +mettait à la voile. Elle s'arrêta en Portugal et à l'île de Chypre, +et n'aborda que vers le mois d'août à Ptolémaïde. Le roi de Jérusalem, +qui l'attendait avec impatience, envoya au devant du comte de Flandre +plusieurs princes et plusieurs évêques. Partout il fut reçu avec les +plus grands honneurs, et dès qu'il fut arrivé à Jérusalem, les barons +et les grands maîtres des hospitaliers et des templiers, prenant en +considération les infirmités du roi Baudouin le Lépreux, offrirent à +Philippe d'Alsace le gouvernement du royaume. Tous espéraient que les +secours et les conseils du comte de Flandre et des siens +raffermiraient le trône chancelant de Jérusalem, et permettraient +enfin de combattre activement les infidèles. L'admiration qu'inspirait +Philippe s'accrut de plus en plus lorsqu'il eut répondu que, profitant +des loisirs que lui laissait l'administration de ses Etats +héréditaires, il ne s'était point rendu en Asie pour augmenter sa +puissance, mais pour servir la cause de Dieu. + +Cependant on découvrit bientôt combien d'orgueil se cachait sous cette +humilité apparente. Si Philippe refusait la régence, c'est que son +ambition s'élevait jusqu'à la royauté. Tels étaient les sinistres +desseins qu'il nourrissait contre un prince qui lui était uni par les +liens du sang, et qui lui accordait en ce moment même une généreuse +hospitalité. + +Le comte de Flandre ne fut point secondé dans ses complots, et une +autre pensée se présenta à son esprit: Baudouin le Lépreux n'avait +point d'enfants; sa sœur, mère de l'héritier du royaume, était veuve +du marquis de Montferrat, et il n'était point douteux que le nouvel +époux qu'elle accepterait n'obtînt, avec la tutelle du jeune prince, +le gouvernement du royaume. Le comte de Flandre, qui avait dédaigné +pour lui-même cette haute position, la destinait à un de ses +chevaliers. Il voulait donner la main de la reine Sibylle et celle de +sa sœur, qui, très-jeune encore, habitait avec sa mère à Naplouse, +aux deux fils de l'avoué de Béthune: il espérait que celui-ci, l'un de +ses amis les plus dévoués, n'hésiterait point à lui céder, en échange +de quelques baronnies en Palestine, les vastes domaines qu'il +possédait en Flandre. Un jour que Philippe se trouvait au milieu des +conseillers de Baudouin, parmi lesquels siégeait l'archevêque +Guillaume de Tyr, il leur demanda pourquoi ils ne le consultaient +point sur le mariage de sa parente Sibylle, veuve de Guillaume de +Montferrat. Ils répondirent, après avoir pris l'avis du roi, qu'ils +ne s'étaient point occupés du mariage de la marquise de Montferrat, +parce qu'elle n'était veuve que depuis peu de temps; mais toutefois +que, s'il proposait une union convenable, on ferait usage de ses +conseils: ils ajoutaient que son choix serait soumis à la délibération +commune des barons. «Je ne le ferai point, répliqua Philippe irrité, +il faut que les princes du royaume jurent de respecter ma volonté, car +ce serait couvrir de honte une personne honnête que la nommer pour +l'exposer à un refus.» Ces plaintes et ces menaces n'amenèrent point +de résultat. Guillaume de Tyr et ses collègues s'étaient retirés en +s'excusant sur leurs devoirs vis-à-vis du roi et vis-à-vis +d'eux-mêmes, de ce qu'ils ne pouvaient livrer la sœur du roi de +Jérusalem à un chevalier dont le nom leur était inconnu. + +Cependant une ambassade solennelle de l'empereur de Constantinople +était venue réclamer l'exécution d'un traité autrefois conclu avec le +roi Amauri, par lequel les barons grecs et latins avaient pris +l'engagement de se réunir pour envahir l'Egypte. On offrit au comte de +Flandre le commandement de cette expédition: «Il vaut mieux, +répondit-il, que le chef qui sera choisi recueille seul la honte ou la +gloire de la guerre, et puisse disposer de l'Egypte s'il parvient à la +conquérir.» Comme les envoyés de Baudouin lui représentaient qu'ils +n'avaient pas le pouvoir de créer un second roi et un second royaume, +il déclara qu'il n'irait point en Egypte, alléguant tour à tour +l'approche de l'hiver, les inondations du Nil, la multitude d'ennemis +qu'on aurait à combattre, la famine à laquelle l'armée serait exposée +pendant sa marche. Vainement lui répliquait-on que des navires +devaient transporter les machines de guerre, et que six cents chameaux +chargés de vivres suivraient l'armée: il persista dans sa résolution. +Déjà soixante et dix galères grecques étaient arrivées au port de +Ptolémaïde, avec les trésors que l'empereur Manuel Comnène consacrait +aux frais de cette guerre: les barons de Jérusalem crurent qu'il +n'était ni prudent, ni honorable de violer sans motifs une promesse +formelle, et se préparèrent à remplir leurs engagements. A cette +nouvelle, le comte de Flandre, voyant que l'on s'inquiétait peu de ses +refus, s'irrita de plus en plus: il répétait qu'on ne cherchait qu'à +l'outrager, et sa fureur était si violente que les barons de +Jérusalem, effrayés par ces dissensions, supplièrent les Grecs +d'ajourner l'expédition d'Egypte jusqu'au printemps. + +Philippe, mécontent et jaloux, avait à peine passé quinze jours dans +la cité sainte. Emportant avec lui la palme qui était le signe +ordinaire de l'accomplissement du pieux pèlerinage, il s'était retiré +à Naplouse: il y changea d'avis, et, dans son humeur inconstante, il +ne tarda point à envoyer à Jérusalem l'avoué de Béthune pour annoncer +qu'il était prêt à combattre, soit en Egypte, soit ailleurs. Agité par +de secrets remords, il cherchait à éloigner de lui l'accusation +d'avoir compromis la fortune des chrétiens en Asie. + +Les barons de Jérusalem s'empressèrent de communiquer ce message de +Philippe aux ambassadeurs de Manuel Comnène. Ceux-ci leur répondirent +que, bien qu'il fût peu convenable de changer si fréquemment de +desseins, ils consentaient à n'écouter que les intérêts de la cause de +Dieu et de l'empereur, pourvu que le comte de Flandre et les siens +jurassent de prendre part à cette expédition loyalement et de bonne +foi, en observant tous les engagements qui existaient entre le roi et +l'empereur. De nouvelles difficultés s'élevèrent: le comte voulait +mettre des restrictions à son serment et refusait de le prêter +lui-même, en offrant celui de l'avoué de Béthune et de quelques autres +barons de Flandre. Enfin il arriva que les ambassadeurs impériaux, +jugeant inutile d'entamer d'autres négociations, se décidèrent à +retourner à Constantinople. + +Une si honteuse inertie avait complètement déshonoré la croisade de +Philippe d'Alsace, quand, par une résolution inopinée, il prit les +armes et se dirigea vers les plaines fertiles qu'arrose l'Oronte. +Quelques voix accusaient même le prince d'Antioche et le comte de +Tripoli d'avoir détourné le comte de Flandre de la guerre d'Egypte, +afin de l'entraîner à la défense de leurs Etats. Il avait reçu du roi +cent chevaliers et deux mille fantassins, auxquels s'étaient joints le +grand maître des hospitaliers et plusieurs chevaliers de l'ordre du +Temple. Ses premiers pas le portèrent dans la principauté de Tripoli; +puis, après avoir ravagé le territoire d'Apamée, il mit le siége +devant Harenc, château fortifié, au sommet d'une colline presque +inaccessible. + +Tandis que le comte de Flandre s'enferme sous des tentes de feuillage, +dans l'enceinte circulaire d'un rempart destiné à le protéger contre +les torrents dont l'hiver doit bientôt enfler les eaux, l'émir +Salah-Eddin s'élance hors de l'Egypte. Instruit que le roi de +Jérusalem n'a point d'armée autour de lui, il traverse les déserts et +paraît inopinément devant Ascalon. Baudouin le Lépreux sort de la cité +sainte abandonnée au désespoir, et oppose à l'innombrable cavalerie +des infidèles trois cent soixante et quinze combattants. L'évêque de +Bethléem les précède, portant le bois de la vraie croix. Une longue +mêlée s'engage, lorsque tout à coup un tourbillon impétueux s'élève et +enveloppe les escadrons ennemis d'un nuage de poussière. Leurs regards +se troublent, et la terreur multiplie à leurs yeux le nombre des héros +chrétiens; ils jettent précipitamment leurs armes, et fuient avec +Salah-Eddin que son dromadaire emporte au milieu des sables de +l'Arabie (25 novembre 1177). + +Pendant cette journée glorieuse où les vainqueurs rendirent grâces au +Seigneur de ce que, nouvelle troupe de Gédéon opposée aux Madianites, +ils ne devaient qu'à sa protection un si merveilleux triomphe, +Philippe d'Alsace voyait tous ses efforts échouer sur le territoire +d'Artésie, dont le nom rappelait les exploits du comte Robert de +Flandre. Le siége d'Harenc languissait; la discipline militaire +s'était relâchée. Les chasses des fauconniers, les jeux des baladins, +les dés et les chansons, occupaient tous les loisirs, et les +chevaliers, loin de combattre, ne songeaient plus qu'à se reposer dans +de somptueux banquets. Philippe parlait sans cesse de renoncer à son +expédition, et en même temps qu'il décourageait ainsi tous ceux qui se +trouvaient avec lui, il faisait renaître la confiance chez les +assiégés déjà prêts à capituler. En vain le prince d'Antioche +supplia-t-il Philippe de ne pas persister dans une si funeste +résolution. Le comte de Flandre fut sourd à toutes les prières et +retourna à Jérusalem, où il voulait assister aux fêtes de Pâques. Peu +de jours après, il quitta la Palestine. Des vaisseaux grecs le +portèrent de Laodicée à Constantinople; puis il continua son voyage +par la Thrace, la Pannonie et la Saxe, et vers le mois d'octobre il +revint en Flandre. + +Le comte de Flandre retrouva ses Etats florissants et l'Europe en +paix. La réconciliation de Louis VII et de Henri II paraissait +sincère. Philippe d'Alsace était à peine rentré en Flandre, lorsqu'il +y vit arriver l'un des fils du roi d'Angleterre, Henri au Court +Mantel. L'année suivante, il accompagna à Canterbury le roi de France +qui se rendait en pèlerinage au tombeau de saint Thomas Becket, pour +implorer du ciel le rétablissement de son fils. Sa prière fut exaucée; +mais ce voyage avait épuisé les forces du vieux monarque. Ses +infirmités l'accablaient, et réduit à transmettre le sceptre à un +jeune prince à peine âgé de quatorze ans, il confia sa tutelle et le +gouvernement du royaume au comte de Flandre. + +Philippe-Auguste reçut l'onction royale le jour de la Toussaint 1179. +Le comte de Flandre porta dans cette cérémonie l'épée du royaume, et +dès ce jour son influence ne fut plus douteuse. «Le roi, écrit Roger +de Hoveden, suivait en toutes choses les conseils du comte Philippe» +et un poëte ajoute: + + Lors iert receveur de rentes, + Des aventures et des ventes, + Par Paris, par Senlis et par Rains + Et par autres lieus, ses parrains, + Phelippes, li contes de Flandres. + +Le comte de Flandre profita de sa position élevée pour se faire +confirmer la cession définitive de tous les domaines d'Elisabeth de +Vermandois, afin qu'ils restassent désormais attachés au fief des +comtes de Flandre. Leur étendue et l'importance des cités d'Amiens, de +Nesle et de Péronne, avaient augmenté considérablement sa puissance; +mais, par une faute dont l'avenir révélera toute la gravité, en même +temps qu'il cherchait à s'assurer la conservation du Vermandois, il +préparait le démembrement d'une autre partie de ses Etats. Egaré par +son ambition, il voulait unir le jeune roi de France à l'une de ses +nièces, fille du comte de Hainaut, et s'était chargé de lui assigner +une dot qui fût digne de la couronne qu'elle allait porter: c'était +l'Artois, avec les cités d'Arras, d'Aire, de Saint-Omer, d'Hesdin, de +Bapaume. + +Elisabeth de Hainaut était déjà fiancée à Henri de Champagne. La reine +de France, issue de la maison de Thibaud le Grand, se plaignit +vivement de la rupture de ce projet. Elle se retira en Normandie +auprès du roi Henri II, et de là elle appelait ses amis aux armes. + +Cependant le comte de Flandre ne s'effraye point et presse le +dénoûment des négociations qu'il a entamées: il amène le jeune roi en +Vermandois et, le 28 avril 1180, il lui fait épouser précipitamment, +en présence des évêques de Laon et de Senlis, la jeune Elisabeth de +Hainaut qui n'a que treize ans; puis il se hâte de se rendre, non à +Reims, mais à l'abbaye de Saint-Denis, où l'archevêque de Sens +accourt pour poser sur le front de la jeune fiancée la couronne +parsemée de fleurs de lis. Au moment où l'arrière-petite-fille de +Baldwin Bras de Fer s'agenouille dans la basilique de Dagbert, la +baguette d'un héraut d'armes brise l'une des lampes suspendues devant +l'autel, et des flots d'huile se répandent sur sa tête, comme si une +main céleste eût voulu la bénir. + +Elisabeth de Hainaut était reine. Ses ennemis s'inclinèrent devant +elle, et l'altière Alice de Champagne s'apaisa en promettant la main +d'une de ses nièces, fille du comte de Troyes, à l'héritier des comtes +de Hainaut. Dès ce moment, le comte de Flandre ne rencontra plus +d'adversaires: il choisissait lui-même les ministres et les +conseillers auxquels le soin des affaires était confié. Les +populations du Midi gardaient le silence; les hommes de race +septentrionale triomphaient, et saluaient dans Elisabeth l'héritière +de Karl le Chauve, qui allait rétablir dans sa postérité la dynastie +de Karl le Grand. Ils aimaient à raconter que l'épée que le comte de +Flandre portait à la cérémonie du sacre était la célèbre Joyeuse que +la main de l'empereur des Franks avait touchée; et c'était parmi eux +une ancienne tradition que Baldwin Bras de Fer, lors du rapt de +Judith, avait enlevé avec elle les restes de Pépin le Bref et de son +fils, comme si, par un vague pressentiment de l'usurpation des +Capétiens, il en avait voulu conserver le glorieux dépôt pour ses +successeurs issus de la dynastie karlingienne. + +Cette paix profonde, qui succédait à tant de guerres lointaines et +sanglantes, semblait sourire aux délassements littéraires. Philippe +d'Alsace s'y était toujours montré favorable, et il n'était point +indigne de les protéger s'il écouta les conseils que lui adressait +Philippe d'Harveng: «La science n'est pas le privilége exclusif des +clercs: il est beau de pouvoir se dérober aux combats ou aux +agitations du monde, pour aller s'étudier dans quelque livre comme +dans un miroir... Les leçons qu'y trouvent les hommes illustres +ajoutent à la noblesse, élèvent le courage, adoucissent les mœurs, +aiguillonnent l'esprit et font aimer la vertu. Le prince qui possède +une âme aussi haute que sa dignité aime à entendre ces sages +préceptes. Combien ne devez-vous point vous applaudir que vos parents +aient voulu que, dès votre enfance, vous fussiez instruit dans les +lettres!» Saint Thomas Becket parle à peu près dans les mêmes termes +que Philippe d'Harveng du comte de Flandre: «Il mérite les plus +hautes louanges, car sa prudence est égale à la gloire de sa +naissance. S'il frappe les coupables avec toute la rigueur de sa +justice, il gouverne ses sujets fidèles avec toute la douceur de sa +clémence. Il respecte et protége l'Eglise, et honore Jésus-Christ dans +ses ministres; sa bonté touche tous les cœurs, ses bienfaits lui +concilient la gratitude publique. Il ne persécute point ses peuples, +et ne cherche point de prétexte pour tourmenter les pauvres et +dépouiller les riches. Loin d'imiter les monarques dont les Etats +touchent aux siens, il retrace la vertu et la générosité de ces +empereurs romains qui savaient + + «Protéger la faiblesse et réprimer l'orgueil.» + +Elisabeth de Vermandois partageait les goûts du comte de Flandre: elle +aimait surtout les vers des ménestrels, et présidait même une cour +d'amour. C'était à Bruges où sous les frais ombrages de Winendale que +les plus célèbres trouvères du douzième siècle venaient lire tour à +tour les romans d'Erec et d'Enide, de Cligès, du Chevalier au Lion, +d'Yseult, de Tristan de Léonnois ou celui du Graal, qui fut écrit + + Por le plus preud'homme. + Qui soit en l'empire de Rome: + C'est li quens Phelippe de Flandres. + +Tandis que Chrétien de Troyes chantait la générosité du comte de +Flandre, Colin Muset se plaignait, dans des vers charmants, de la +pauvreté, cette compagne des poètes, qui le plus souvent est leur +muse. + +Il faut rappeler, au milieu de ces créations d'une poésie naïve et +gracieuse, les travaux de quelques hommes vénérables par leur science, +jurisconsultes ou théologiens, qui allaient s'instruire tour à tour +aux écoles de Laon, de Paris ou de Normandie. C'est parmi eux que nous +placerons Lambert d'Ardres, historien plein de talent dans +l'observation des faits; l'illustre abbé des Dunes, Elie de Coxide, et +l'abbé de Marchiennes, André Silvius; Hugues de Saint-Victor, qui fut +surnommé le second Augustin, et Raoul de Bruges, qui emprunta à la +langue des Arabes, presque ignorée alors en Europe, une traduction du +Planisphère de Ptolomée. + +Peut-être Raoul de Bruges reçut-il en Flandre la visite du célèbre +géographe de Ceuta, Mohammed-el-Edrisi, qui avait résolu de parcourir +toute l'Europe avant d'écrire sa description du monde. «La Flandre, y +dit-il, est bornée à l'orient par le pays de Louvain. Elle compte au +nombre de ses villes, Tournay, Gand, Cambray, Bruges et Saint-Omer. Ce +pays, couvert de villages, est partout cultivé avec le plus grand +soin. La principale de ses villes est celle de Gand, bâtie sur la rive +orientale de la Lys. On admire ses vastes habitations et ses beaux +édifices; elle est située au milieu des vergers, des vignobles et des +champs les plus fertiles. A quinze milles de Gand, vers l'ouest, +s'élève la ville de Bruges, qui, bien que moins étendue, possède une +nombreuse population. Des vignobles et des campagnes fertiles +l'entourent également.» + +Un évêque gallois, chassé de son siége par la colère de Henri II comme +l'archevêque de Canterbury, a célébré avec le même enthousiasme la +puissance du comte de Flandre: «J'étais arrivé à Arras, écrit-il, +lorsque tout à coup un grand tumulte s'éleva dans la ville. Le comte +Philippe de Flandre, qui est si grand, avait fait exposer au milieu de +la place du marché un bouclier solidement fixé à un poteau, et c'était +là que les écuyers et les jeunes gens, montés sur leurs chevaux, +préludaient à la guerre, et éprouvaient leurs forces en enfonçant +leurs lances dans le bouclier. J'y vis le comte lui-même, j'y vis tant +de nobles, tant de chevaliers et tant de barons vêtus de soie, j'y vis +s'élancer tant de superbes coursiers, j'y vis briser tant de lances, +que je ne pouvais assez admirer tout ce qui s'offrait à mes yeux. +Cependant lorsque cette enceinte eut été occupée pendant environ une +heure par cette nombreuse noblesse, le comte Philippe se retira +soudain suivi de tous les siens; à toutes ces pompes avait succédé le +silence, et je compris combien promptement s'évanouissent ici-bas les +créations de la vanité.» + +Ainsi s'évanouirent aussi ces jours heureux où la paix multipliait ses +bienfaits. Jeux de la poésie, travaux de la science, brillants +tournois de la chevalerie, tout disparut le même jour. La guerre, qui +avait cessé le 1er novembre 1179, reprit deux années après, vers le +mois de novembre 1181. Louis VII était descendu au tombeau. +Philippe-Auguste avait seize ans: il était impatient d'exercer seul +cette autorité que la mort de son père semblait remettre tout entière +en ses mains. Parmi les barons qui l'environnaient, on en comptait +plusieurs que l'ambition et l'envie excitaient sans cesse à entourer +le jeune prince de conseils hostiles au comte de Flandre. Les +historiens du douzième siècle nous ont conservé les noms des barons de +Clermont et de Coucy. Tous deux appartenaient à l'aristocratie féodale +du Vermandois, avec laquelle Philippe d'Alsace avait eu de fréquents +démêlés. Raoul de Coucy lui avait refusé l'hommage de ses domaines, en +même temps que Raoul de Clermont lui disputait la possession du bourg +de Breteuil. + +Ces mauvaises dispositions éclatèrent plus manifestement en 1182. La +comtesse de Flandre était morte à Arras le 27 mars, ne laissant point +de postérité. Sa sœur Éléonore, mariée tour à tour au comte de +Nevers, à Matthieu et à Pierre d'Alsace, leur avait survécu. Le grand +chambellan de France, Matthieu de Beaumont, qu'elle venait d'épouser +en quatrièmes noces, ne tarda point à réclamer, à titre héréditaire, +les vastes Etats du comte Raoul de Vermandois. Philippe-Auguste appuya +ses prétentions, et somma Philippe de lui remettre plusieurs domaines +qui, soit au temps de Hugues de Vermandois, frère du roi Philippe Ier, +soit à une époque plus récente, avaient été distraits des terres de la +couronne. Le comte de Flandre s'appuyait en vain sur les dons +solennels confirmés par Louis VII, que Philippe-Auguste lui-même avait +renouvelés: le jeune roi prétextait l'ignorance de sa minorité et +l'inviolabilité du domaine royal. Il ne pouvait même oublier qu'il +avait épousé Elisabeth de Hainaut par les conseils du comte de +Flandre; impatient de rompre tous les liens qui lui rappelaient le +souvenir de sa tutelle, il avait résolu de répudier cette jeune +princesse. Déjà le jour de cette triste cérémonie était fixé. +Elisabeth, prosternée au pied des autels, ne cessait de prier Dieu de +la défendre contre la malignité de ses ennemis; lorsqu'elle se +présenta au palais, suivie d'une multitude de pauvres, sa vertu +brillait d'un si grand éclat que ses ennemis eux-mêmes la +respectèrent, et le roi, renonçant à son projet, la laissa dans sa +retraite de Senlis. + +La lutte entre la royauté et l'autorité des grands vassaux signale les +premières années du gouvernement de Philippe-Auguste. Cependant ni le +roi, ni les grands vassaux, ne sont assez forts pour obtenir une +victoire décisive et complète. Ce ne sera qu'à la fin de ce même règne +que nous verrons paraître les communes, autre élément de la puissance +nationale, jusqu'alors multiple et faible, bientôt remarquable par son +influence et son unité. + +En 1182, les hauts barons de France comprenaient bien que les +prétentions de Philippe-Auguste étaient une menace dirigée contre leur +autorité. Au moment où les rois de France et d'Angleterre, guidés par +les mêmes motifs, formaient une alliance intime, le comte de Flandre, +le duc de Bourgogne, les comtes de Blois et de Sancerre, se +confédéraient à leur exemple. Philippe d'Alsace avait même envoyé +l'abbé d'Andres à Rome pour demander qu'il lui fût permis d'épouser la +comtesse de Champagne. Tandis que le roi exilait la jeune princesse +issue de la dynastie karlingienne, ils cherchaient un chef dans +l'empereur Frédéric Barberousse, qui se vantait de reconstituer le +vaste empire de Karl le Grand. Ces souvenirs, ces traditions, ces +espérances leur plaisaient d'autant plus que depuis longtemps le +sceptre des Césars germaniques était devenu le jouet des ambitions +féodales. + +«Le comte de Flandre, dit un chroniqueur, excita contre son seigneur +lige tous les adversaires qu'il put découvrir. Il prétendait que les +choses en étaient arrivées à ce point que le roi voulait renverser +tous les châteaux ou en disposer à son gré.» On avait proclamé en +France, en Flandre et en Angleterre, une ordonnance qui obligeait tout +homme qui possédait cent livres à entretenir un cheval et une armure +complète: ceux qui avaient vingt-cinq livres devaient acheter une +cotte de mailles, un casque de fer, une lance et un glaive; il était +permis à ceux qui étaient plus pauvres de ne porter qu'un arc et des +flèches. + +Le chapelain de Philippe-Auguste, dans le poëme qu'il a consacré à la +gloire de son maître, nous a laissé un brillant tableau de +l'enthousiasme qui animait la Flandre prête à combattre. + +«Une ardeur belliqueuse éclate de toutes parts; la commune de Gand, +fière de ses maisons ornées de tours, de ses trésors et de ses +nombreux bourgeois, donne au comte vingt mille hommes, tous habiles à +manier les armes. A son exemple s'empresse celle d'Ypres, célèbre par +la teinture des laines. Les habitants de l'antique cité d'Arras se +hâtent d'accourir. Bruges, riche de ses moissons et de ses prairies, +choisit dans ses murs ses combattants les plus intrépides. Lille, +dont les nations étrangères admirent les draps aux couleurs +éclatantes, prépare également ses nombreuses phalanges. Le peuple qui +révère saint Omer embrasse le parti du comte et lui envoie plusieurs +milliers de jeunes gens illustres par leur valeur. Hesdin, Gravelines, +Bapaume, Douay arment tour à tour leurs bataillons pour la guerre... +La Flandre tout entière appelait aux combats ses nombreux enfants. La +Flandre est un pays riche et prospère. Son peuple, aussi sobre que +frugal, se distingue par ses vêtements brillants, sa taille élevée, +l'élégance de ses traits, la vivacité des couleurs qui rehaussent la +blancheur de son teint; ses troupeaux lui prodiguent leur lait et leur +beurre. La tourbe sèche, enlevée du fond de ses marais, alimente son +foyer, et la mer, qui le nourrit de ses poissons, lui porte des +navires chargés de trésors précieux.» + +Philippe d'Alsace était le véritable chef de la guerre. Lorsque le +comte de Sancerre conquit le château de Saint-Brice, il en fit hommage +au comte de Flandre «et devint son homme lige,» dit Roger de Hoveden. +Son neveu Henri de Louvain lui amena quarante chevaliers, et le comte +de Hainaut conduisit également sous ses bannières les plus vaillants +hommes d'armes de ses Etats. + +«Les bataillons du comte, poursuit Guillaume le Breton, étincellent +sous leurs ornements aux couleurs variées. Le souffle des brises fait +ondoyer leurs étendards; leurs armes dorées par le soleil doublent +l'éclat de ses rayons. Le comte, plein d'une joie secrète, s'élance +aux combats, et se croit déjà vainqueur. Il ne doute point +qu'accompagné d'un si grand nombre de guerriers intrépides, il ne lui +soit facile de vaincre le roi.» + +Cette armée comprend deux cent mille hommes. Philippe d'Alsace la +guide d'abord vers Corbie dont il forme le siége. Corbie avait +autrefois appartenu à la Flandre, à l'époque où Athèle, fille du roi +Robert, l'apporta en dot à Baldwin le Pieux. La première enceinte est +livrée aux flammes, mais la seconde résiste, protégée par les eaux de +la Somme; de là, Philippe court ravager les bords de l'Oise jusqu'au +pied des remparts de Noyon et de Senlis. Le redoutable château de +Dammartin tombe en son pouvoir; mais ces succès ne calment point sa +colère, et il s'est écrié, raconte l'auteur de _la Philippide_: «Il +faut que les guerriers de Flandre brisent les portes de Paris, il faut +que mon dragon paraisse sur le Petit-Pont, et que je plante ma +bannière dans la rue de la Calandre.» En effet, le comte de Flandre +poursuit sa marche vers la Seine: il recueille un butin immense, +s'empare du château de Béthisy et s'avance jusqu'à Louvres. + +Les rois de France et d'Angleterre n'avaient rien fait pour arrêter +l'invasion du comte de Flandre. Ils préféraient réunir toutes leurs +forces contre ses alliés, et c'est ainsi qu'ils avaient réduit +successivement le duc de Bourgogne, la comtesse de Champagne et le +comte de Sancerre à déposer les armes. Le péril qui menaçait Paris +rappela enfin Philippe-Auguste au secours de sa capitale; mais les +Anglais, soit qu'ils fussent déjà las de la guerre, soit que +d'anciennes sympathies de race, fortifiées par les relations +commerciales, les rendissent plus favorables aux Flamands, quittèrent +le camp français. + +Par un mouvement habile, le roi de France dirigeait sa marche vers +Senlis et le Valois, afin de séparer le comte de Flandre de ses Etats +en interceptant sa retraite. Dans cette situation grave, le sénéchal +de Flandre, Hellin de Wavrin, se signala par son courage et arrêta +tous les efforts des ennemis. Une troupe de Gantois faillit même +enlever le roi de France. L'armée de Philippe Auguste avait formé le +siége du château de Boves, lorsque Philippe d'Alsace s'approcha à +travers la forêt de Guise, après avoir brûlé Coucy, Pierrefonds et +Saint-Just, et vint placer ses tentes vis-à-vis de celles de +Philippe-Auguste, qui s'éloigna. + +On était arrivé aux fêtes de Noël: une trêve fut conclue jusqu'à +l'Épiphanie. Dès qu'elle fut expirée, le comte de Flandre, qui n'avait +pas quitté Montdidier, recommença les hostilités. Ses hommes d'armes +avaient poussé leurs excursions jusqu'à Compiègne et jusqu'à Beauvais, +lorsque de nouvelles trêves furent proclamées: elles devaient se +prolonger jusqu'à la Saint-Jean 1183. Le pape Lucius III en profita +pour envoyer en France son légat Henri, évêque d'Albano, chargé +d'offrir sa médiation. Des conférences s'ouvrirent à Senlis, et +bientôt après un traité fut signé. «Jamais, dit un chroniqueur +contemporain, nous ne vîmes une plus petite paix éteindre une plus +grande guerre.» + +Cette paix maintient la situation des choses. Si Philippe d'Alsace +restitue le château de Pierrefonds au roi de France, celui-ci le remet +à l'évêque de Soissons, qui le rend à Hugues d'Oisy, ami de Philippe +d'Alsace. Amiens reste fief épiscopal, mais l'évêque s'engage à faire +droit aux prétentions de Philippe. Le fief pécuniaire qu'il a reçu du +roi d'Angleterre lui est confirmé; enfin tous les frais et tous les +désastres de la guerre sont effacés par une compensation réciproque. + +L'année 1183 fut pleine d'intrigues: chacun prévoyait que la guerre ne +tarderait point à éclater de nouveau. Le roi de France chercha à +séparer le Hainaut de la Flandre, et dans ce but il excita des +discordes entre Henri de Louvain, neveu de Philippe d'Alsace, et +Baudouin de Hainaut, son beau-frère; puis il rappela la reine +Elisabeth de l'exil dans lequel il l'avait reléguée; et lorsque le +comte de Hainaut vint à Rouen pour y traiter avec le roi d'Angleterre +au nom du comte de Flandre, il l'invita à se rendre à sa cour. +Baudouin y trouva sa fille qui le supplia de ne plus porter les armes +contre le roi de France, et ne put résister ni à ses prières, ni à ses +larmes. + +Le bruit de cette réconciliation parvint sans doute aux oreilles du +roi d'Angleterre. Henri II, qui avait compris combien elle allait +accroître la puissance de Philippe-Auguste, se hâta de conclure la +paix avec le comte de Flandre. + +Cependant Philippe d'Alsace était allé chercher d'autres alliés aux +bords du Rhin. L'empereur Frédéric Barberousse, qui depuis trente-deux +ans travaillait sans relâche à reculer les limites de l'empire, +l'accueillit avec honneur. Son ambition avait été aisément flattée de +l'espoir d'étendre son autorité jusqu'à la mer de Bretagne, et il +chargea l'archevêque de Cologne, le belliqueux Philippe de Heinsberg, +d'accompagner le comte de Flandre dans ses Etats. Philippe d'Alsace y +était à peine arrivé, et vingt jours seulement s'étaient écoulés +depuis l'entrevue de Mayence, lorsque le roi Henri II aborda également +en Flandre. Philippe d'Alsace et l'archevêque de Cologne le suivirent +en Angleterre, sous le prétexte d'un pèlerinage au tombeau de saint +Thomas Becket; mais ils s'arrêtèrent peu à Canterbury et se rendirent +à Londres. On les reçut solennellement à l'église de Saint-Paul. +Toutes les rues retentissaient des manifestations de la joie publique +et étaient, ce qu'on n'avait jamais vu auparavant, ornées de +feuillages et de fleurs. Le comte et l'archevêque passèrent cinq jours +dans le palais du roi; ils n'y signèrent aucun traité d'alliance +manifeste qui soit parvenu jusqu'à nous, mais il n'est point douteux +que les conventions arrêtées à Mayence n'aient été confirmées à +Londres. Henri II, dont la préoccupation constante était d'enlever +l'héritage de la Flandre à Baudouin devenu l'allié du roi de France, +réussit à persuader à Philippe d'Alsace qu'il ne pouvait mieux punir +la trahison du comte de Hainaut que par un second mariage, qui serait +peut-être moins stérile que le premier: des ambassadeurs +s'embarquèrent aussitôt pour Lisbonne, où ils réclamèrent la main de +l'une des filles d'Alphonse Ier, roi de Portugal. Elle se nommait +Thérèse et l'on vantait son éclatante beauté. + +Ce n'était point assez pour la vengeance du comte de Flandre. Aussitôt +qu'il eut appris que le comte Baudouin avait signé, à l'abbaye de +Saint-Médard de Soissons, un traité avec le roi de France, il envahit +le Hainaut et s'avança jusqu'au Quesnoy. L'armée allemande et +brabançonne de Philippe de Heinsberg et de Henri de Louvain, qui +s'élevait, dit-on, à dix-sept cents chevaliers et à soixante et dix +mille hommes de pied, ne tarda point à le rejoindre devant Maubeuge. +Jacques d'Avesnes lui amena ses vassaux, et le comte de Hainaut se vit +bientôt réduit à s'enfermer dans le château de Mons, d'où il assista, +en pleurant, à l'extermination de ses peuples qu'il ne pouvait +secourir. + +A cette guerre sanglante succédèrent tout à coup des fêtes +resplendissantes de pompe et de magnificence. Le comte de Flandre se +rendait, entouré de ses chevaliers, au-devant de sa jeune fiancée. Le +roi Alphonse avait fait porter sur sa flotte les trésors les plus +précieux de ses Etats, de l'or, des pierres précieuses, de riches +habits de soie, des fruits dorés par le soleil dans les heureux +climats de la Lusitanie. Le roi d'Angleterre avait également ordonné +que des vaisseaux l'accompagnassent pendant son voyage, et Thérèse, en +relâchant à la Rochelle, y apprit avec admiration que de là jusqu'aux +ports de Flandre tout le rivage de la mer appartenait aux Anglais. La +jeune princesse portugaise, appelée et protégée par Henri II, conserva +profondément ces premières impressions; et en renonçant à son nom pour +en prendre un autre plus connu aux bords de l'Escaut, elle choisit +celui de Mathilde, qui n'était pas moins cher aux Anglais qu'aux +Flamands. + +Dès que Philippe-Auguste avait appris les revers du comte de Hainaut, +il avait rompu la paix et réuni une armée; mais il se souvint bientôt +du siége de Boves et se retira devant les hommes d'armes que le comte +de Flandre lui opposait. D'un autre côté, Henri II, retenu au delà de +la mer par une insurrection des Gallois, chercha à cacher ses +engagements secrets en proposant une trêve qui fut acceptée. Des +conférences s'ouvrirent à Aumale le 7 novembre 1185. Les rois de +France et d'Angleterre, le comte de Flandre, les archevêques de Reims +et de Cologne, y assistèrent, et on y approuva une paix à peu près +semblable à celle de 1183; mais il restait encore plusieurs points à +régler, et le comte de Flandre exigeait, comme condition préalable, la +ratification du roi des Romains, avec lesquels il venait de conclure +une étroite alliance. Il se rendit donc en Italie auprès de lui pour +l'obtenir, et à son retour, le 10 mars 1186, les conférences +recommencèrent à Gisors: là furent définitivement réglées les +contestations qu'avaient fait naître les domaines du Vermandois. + +Une année après, le 17 février 1187, le roi d'Angleterre s'embarquait +à Douvres pour aller en Flandre. Il passa trois jours à Hesdin, puis +continua son voyage vers la Normandie. De nouveaux démêlés, relatifs à +la possession du Vexin et à la tutelle d'Arthur de Bretagne, allaient +rallumer la guerre entre la France et l'Angleterre. Conformément aux +anciens traités, Philippe d'Alsace envoya quelques hommes d'armes au +camp français; mais il alla lui-même, avec la plupart de ses +chevaliers, rejoindre le roi d'Angleterre, qui se préparait à défendre +le Berri. Son zèle parut toutefois se refroidir presque aussitôt. +Henri II et Frédéric Barberousse touchaient tous les deux au terme de +leur carrière. Philippe d'Alsace était également arrivé au déclin de +la vie, et ses longues guerres avaient fatigué son ambition: son +second mariage était resté stérile comme le premier, et le roi des +Romains l'engageait vivement à se réconcilier avec son seigneur +suzerain et le comte de Hainaut, dont la fille devenue mère d'un +prince, avait retrouvé toute son influence. A ces causes générales que +nous a conservées le récit des historiens, il faut sans doute en +ajouter d'autres moins apparentes mais aussi réelles, celles qui +reposent sur les passions et l'intérêt, et qui, préparées dans +l'ombre, y restent le plus souvent ensevelies. Quoi qu'il en soit, +voici le récit d'un historien anglais: «C'était vers le 23 juin, +Philippe-Auguste assiégeait Châteauroux, et le roi d'Angleterre allait +le combattre, lorsque le comte de Flandre engagea le comte de +Poitiers, fils du monarque anglais, à ne point oublier que ses +domaines relevaient du roi de France, qui pouvait les étendre par ses +bienfaits. Richard, cupide et avare, s'écria que, pour atteindre ce +résultat, il irait volontiers pieds nus jusqu'à Jérusalem.--Ce n'est +point en te rendant pieds nus à Jérusalem que tu y réussiras, lui +répondit Philippe d'Alsace, mais en te dirigeant armé vers le camp du +roi de France.--Richard le crut, et Henri II, instruit de la trahison +de son fils, réunit les chefs de son armée pour leur annoncer qu'il +avait résolu de déposer les armes.--Je suis un grand pécheur, leur +dit-il; je veux me réconcilier avec Dieu et combattre les infidèles.» +Une trêve de deux ans fut conclue. + +Le roi d'Angleterre se souvenait trop tard que le patriarche de +Jérusalem et les grands maîtres des hospitaliers et des templiers +étaient venus lui remettre, comme au petit-fils de Foulques d'Anjou, +les clefs du saint sépulcre et de la tour de David. Chaque jour, les +infidèles devenaient plus redoutables. Après une trêve que les +chrétiens avaient payée soixante mille besants d'or, Salah-Eddin avait +repris les armes. Les mameluks avaient conquis tour à tour Ptolémaïde, +Beyruth, Sidon, Césarée, Bethléem où naquit le Sauveur, Nazareth où +s'écoula sa jeunesse. La bannière de l'émir flottait sur le Thabor: +son camp dominait la montagne de Sion. En vain le pape Urbain III +envoyait-il ses légats prêcher la croisade au milieu des discordes des +princes qui étouffaient leurs voix. Jérusalem était mal défendue par +Gui de Lusignan, et le 2 octobre 1187, moins d'un siècle après la +conquête de Godefroi de Bouillon, la croix disparut du Calvaire. A +cette nouvelle, une clameur lamentable retentit dans toute l'Europe. +Le pape Urbain expira de douleur, et l'archevêque de Tyr, réunissant +Philippe-Auguste et Henri II au gué Saint-Remy, le 21 janvier 1188, +émut tellement par ses reproches et ses plaintes le cœur des deux +rois, qu'ils jurèrent, avec tous les seigneurs qui les entouraient, de +délivrer la terre sainte. Afin que rien ne les détournât de leur +projet, Philippe d'Alsace proposa à tous les barons de s'engager à ne +point tirer l'épée tant que les malheurs de l'Orient n'auraient pas +cessé. Le roi d'Angleterre prit la croix blanche; le roi de France, la +croix rouge. Le comte de Flandre, aussi puissant que les princes dont +il était le rival plutôt que l'homme lige, donna la croix verte pour +signe de ralliement à tous les siens. Henri II mourut bientôt après, +le 6 juillet 1189; il laissait sa couronne et le soin d'accomplir son +vœu à son fils, Richard Cœur de Lion, qui pendant un règne de dix +années ne devait point en passer une seule oisif en Angleterre. Cinq +mois s'étaient à peine écoulés, lorsque Richard s'embarqua, le 12 +décembre, au port de Douvres. Il aborda à Calais, rencontra à Lille +Philippe d'Alsace, et se rendit avec lui à Vézelay, où les souvenirs +de saint Bernard présidèrent à cette nouvelle assemblée de peuples +chrétiens appelés à combattre en Asie. + +Il appartenait à la Flandre d'occuper le premier rang à chaque page de +l'histoire des croisades. Le légat du pape, l'évêque d'Albano, était +mort en 1188 dans un bourg d'Artois en prêchant la guerre sainte. Sa +voix expirante fut entendue, et sept mois avant que Richard eût +traversé la mer, Philippe d'Alsace, qui devait se rendre en France +pour accompagner les deux rois, confia à Jacques d'Avesnes «li bons +chevalier» le commandement de la flotte des pèlerins flamands: sur +cette flotte s'embarquèrent le comte de Dreux et son frère Philippe, +évêque de Beauvais; Hellin de Wavrin, sénéchal de Flandre, et son +frère Roger, évêque de Cambray, dont les mœurs n'étaient pas moins +belliqueuses que celles de l'évêque de Beauvais. Quelques-uns de leurs +navires se dirigèrent d'abord vers le port de Darmouth, où d'autres +pèlerins anglais les rejoignirent. Jacques d'Avesnes avait déjà +franchi le détroit de Gades, lorsque le reste de la flotte jeta +l'ancre, dans les premiers jours de juillet 1188, au pied des remparts +de Lisbonne. Le roi don Sanche de Portugal, dont Philippe d'Alsace +avait épousé la sœur, engagea vivement les pèlerins flamands à +s'arrêter quelques jours dans ses Etats pour faire le siége de la +ville de Sylva, dont l'antique origine remontait, disait-on, à +Sylvius, fils d'Enée. Il jura solennellement, et trois évêques +répétèrent son serment, que tout l'or, l'argent et les vivres dont les +croisés pourraient s'emparer, leur appartiendraient sans partage. Les +historiens du douzième siècle racontent avec admiration que trois +mille cinq cents chrétiens n'hésitèrent point à attaquer une ville +bâtie sur un rocher inaccessible et dix fois plus considérable que +Lisbonne. Dès le troisième jour de leur arrivée, ils enlevèrent le +faubourg où se trouvait la seule fontaine que possédassent les +assiégés. Les Mores, quel que fût leur nombre, se virent réduits à +capituler, et la mosquée devint une église où l'un des pèlerins de +Flandre fut consacré évêque. L'armée portugaise avait assisté, +silencieuse et immobile, à ces merveilleux succès. + +Le bruit de cette victoire retentit jusque dans l'Afrique. L'empereur +de Maroc réunit une armée l'année suivante et débarqua dans les +Algarves. Un de ses émirs menaçait Sylva, lorsque des vaisseaux +anglais et flamands cinglèrent vers le rivage. Ils portaient quelques +croisés, qui s'empressèrent d'aborder et de briser leurs navires pour +en former des palissades devant lesquelles échouèrent tous les efforts +des infidèles. A la même époque, comme si le ciel avait guidé leur +marche, d'autres croisés arrivaient à l'embouchure du Tage et +rejoignaient le roi don Sanche à Santarem. L'empereur de Maroc avait +conquis Torres-Novas et assiégeait le château de Thomar qui +appartenait aux templiers. Les Sarrasins apprirent avec effroi +l'arrivée des pèlerins septentrionaux, et se montrèrent aussitôt +disposés à la paix. Ils demandaient qu'on leur restituât Sylva, et +promettaient en échange d'évacuer le bourg de Torres-Novas et de +conclure une trêve de sept années: leurs propositions avaient été +rejetées, et déjà les chrétiens se rangeaient sous les bannières de la +croix pour marcher au combat, lorsqu'on leur annonça que le prince +africain était mort: toute son armée s'était dispersée. + +Une année s'écoula avant que les rois de France et d'Angleterre +eussent terminé leurs préparatifs. Enfin, le 15 septembre 1190, la +flotte de Philippe-Auguste entra dans le port de Messine, et, cinq +jours après, Richard le rejoignit dans le royaume de Tancrède. Le +comte de Flandre s'était arrêté à Rome où Henri VI, héritier de +Frédéric Barberousse, allait ceindre la couronne impériale. Dans les +derniers jours de février, il accompagna Aliénor de Guyenne et +Bérengère de Navarre jusqu'au port de Naples, où il trouva des galères +anglaises qui le portèrent en Sicile. + +De violentes discordes avaient éclaté entre les deux rois. En vain +avait-on appelé, des montagnes de la Calabre, un célèbre ermite pour +qu'il interposât sa médiation. C'était un pieux vieillard qui avait +annoncé au prince anglais que Salah-Eddin était l'une des sept têtes +du dragon de l'Apocalypse, et qu'il faudrait sept années pour le +vaincre, mais que cette guerre rendrait le nom de Richard Cœur de +Lion plus glorieux que celui de tous les rois de la terre. Ces +prédictions avaient été écoutées avec respect: on repoussa ses +conseils dès qu'il prêcha la concorde et l'union. + +Les deux rois cherchaient à s'attacher le comte de Flandre; Philippe +d'Alsace semblait toutefois plus favorable à Richard. Ajoutons, à son +honneur, qu'il parvint à apaiser ces démêlés funestes qui enchaînaient +dans un port de la Sicile toutes les espérances et tout l'avenir de la +croisade. Une des conditions de la réconciliation des deux monarques +était de partager toutes les conquêtes qu'ils pourraient faire en +Asie. + +Vers les premiers jours du printemps, les flots de la mer qui baigne +Paros et la Crète se couvrirent de nombreux vaisseaux. C'était la +flotte des princes chrétiens. Tandis que Richard s'arrêtait à l'île de +Chypre pour y renverser un tyran de la maison des Comnène, +Philippe-Auguste abordait, le 29 mars 1191, sur le rivage de +Ptolémaïde. + +Déjà depuis deux années durait ce siége fameux que Gauthier Vinesauf a +comparé au siége de Troie. Comme au siècle de Priam, c'était la lutte +de l'Europe et de l'Asie, de l'Orient et de l'Occident, non plus +divisés par le rapt d'une femme, mais appelés à se disputer un +tombeau, le seul que la mort eût laissé vide. Du reste, ce siége ne +devait pas être moins sanglant que celui de Pergame. D'après le récit +des historiens chrétiens, les croisés y perdirent cent vingt mille +hommes, et les chroniques arabes ajoutent que cent quatre-vingt mille +Sarrasins y succombèrent. Si Richard y renouvela les exploits +d'Achille, Philippe-Auguste n'y montra pas moins d'habileté dans ses +ruses que le prudent Ulysse. Enfin, pour compléter ce rapprochement +que nous empruntons à un historien contemporain, nous rappellerons une +peste aussi terrible que celle qui autrefois, sous les flèches +d'Apollon irrité, avait livré tant d'illustres victimes à la faim des +chiens et des oiseaux. Lorsque le roi de France débarqua en Asie, le +sol que ses pas allaient fouler avait déjà reçu les tristes restes de +dix-huit évêques, de quarante-quatre comtes et d'une multitude +innombrable de barons et de chevaliers. Il faut nommer le duc de +Souabe, les comtes de Pouille, de Blois et de Sancerre, l'évêque de +Cambray, Robert de Béthune, Guillaume de Saint-Omer, Athelstan +d'Ypres, Eudes de Trazegnies, Ywan de Valenciennes. Plus heureux que +leurs compagnons, Louis Herzeele d'Herzeele et Eudes de Guines avaient +péri par le fer des infidèles. + +Aliénor de Guyenne et la jeune reine d'Angleterre, Bérengère de +Navarre, précédant de peu de jours le vainqueur d'Isaac Comnène, +arrivèrent à Ptolémaïde le 1er juin. Tandis que les navires anglais, +ornés de pampres et de roses, fendaient lentement le flot azuré, de +nombreux signes de deuil attristaient le rivage. Au pied de la +Tour-Maudite, les chevaliers chrétiens, dont les larmes avaient déjà +tant de fois coulé pendant le siége de Ptolémaïde, gémissaient sur un +cercueil. La croisade comptait un martyr de plus. C'était le comte de +Flandre. Selon quelques historiens, il avait été atteint de la peste; +selon d'autres, il avait succombé à la douleur qu'il ressentit en +voyant toutes les machines des assiégeants consumées par le feu +grégeois. + +Jacques d'Avesnes, qui n'avait cessé de se signaler par son courage, +survécut peu à Philippe d'Alsace. A la mémorable bataille d'Arsur, +dont le nom lui rappelait la gloire d'un autre sire d'Avesnes, il +perdit un bras et continua à combattre, jusqu'à ce qu'il tombât en +s'écriant: «O bon roi Richard, venge ma mort!» La chronique du +monastère d'Andres le compare aux Macchabées, et le roi d'Angleterre +mêla au récit de sa victoire l'hommage de ses regrets. «Nous avons +perdu, écrivait-il, un brave et pieux chevalier qui était la colonne +de l'armée.» + +A cette même époque, un chevalier de la maison de Saint-Omer, Hugues, +prince de Tabarie, prisonnier des infidèles, exposait à Salah-Eddin +les maximes et les devoirs de la chevalerie, nobles enseignements où +le chrétien captif triomphait encore. + + Salehadins molt l'onora. + Por chou que preudom le trova. + +Ptolémaïde avait été conquise: Jérusalem resta au pouvoir des +infidèles. Le roi d'Angleterre aperçut ses remparts du haut des +collines d'Emmaüs, où s'étaient jadis agenouillés les croisés de +Godefroi de Bouillon. Il ne lui fut point donné d'aller plus loin, et +c'est l'historien de saint Louis qui raconte qu'on entendit alors +Richard Cœur de Lion s'écrier en pleurant: «Biau sire Diex, je te +prie que tu ne seuffres que je voie ta sainte cité, puisque je ne la +puis délivrer des mains de tes ennemis.» + +Telle fut la fin de la troisième croisade. + + + + +LIVRE SEPTIÈME. + +1191-1205. + + Avénement de la dynastie de Hainaut. + Baudouin VIII.--Baudouin IX. + Croisade.--Conquête de Constantinople. + + +Lorsque Philippe-Auguste demanda à Richard que, conformément au traité +de Messine, il lui cédât la moitié de ses conquêtes dans l'île de +Chypre, le monarque anglais se contenta de lui répondre: «J'y consens, +pourvu que tu partages aussi avec moi les dépouilles du comte de +Flandre.» + +Le roi de France ne voulait partager avec personne les dépouilles +qu'il convoitait. «Il cherchait, dit Roger de Hoveden, à trouver une +occasion de s'éloigner du siége de Ptolémaïde pour s'emparer du comté +de Flandre.» A peine quelques semaines s'étaient-elles écoulées, que +Philippe-Auguste déclara qu'il abandonnait les croisés pour retourner +en Europe. + +Cependant, quelle qu'eût été la célérité du départ de +Philippe-Auguste, il arriva trop tard pour réaliser complètement ses +desseins. Le chancelier de Hainaut, Gilbert, prévôt de Mons, se +trouvait en Italie lorsque des pèlerins lui annoncèrent la mort du +comte de Flandre: le messager qu'il se hâta d'envoyer à son maître +voyagea si rapidement, que Baudouin le Magnanime fit reconnaître son +autorité dans les provinces flamandes avant que l'on y eût appris que +la dynastie d'Alsace s'était éteinte au siége de Ptolémaïde. +L'archevêque de Reims, Guillaume aux Blanches Mains, qui gouvernait la +France pendant l'absence du roi, n'avait point tardé, à son exemple, +de prendre possession de l'Artois, jadis donné en dot à la reine +Elisabeth, qui était morte l'année précédente: la veuve de Philippe +d'Alsace avait jugé également l'occasion favorable pour demander que +les villes de Gand, de Bruges, de Grammont, d'Ypres, de Courtray, +d'Audenarde, fussent réunies à son douaire qui comprenait déjà toute +la West-Flandre. Mathilde, qui selon l'usage de cette époque, portait +le titre de reine parce qu'elle était fille de roi, s'était alliée +secrètement à l'archevêque de Reims: son ambition, qui devait appeler +tant de malheurs sur la Flandre, s'applaudissait de ces divisions; +mais la plupart des villes lui fermèrent leurs portes: on vit même en +Artois les habitants de Saint-Omer prendre les armes pour protester +des sympathies qui les attachaient à la Flandre. La reine Mathilde et +l'archevêque de Reims s'effrayèrent: ils virent avec joie des +conférences s'ouvrir à Arras, et l'on y conclut un traité qui laissait +l'Artois au pouvoir de la France, mais qui contraignit du moins la +reine Mathilde à se contenter des cités de Lille, de Cassel, de +Furnes, de Bergues et de Bourbourg, qui formaient primitivement son +douaire. + +La paix d'Arras fut faite au mois d'octobre: Philippe-Auguste ne +revint à Paris que le 27 décembre: sa colère fut extrême en apprenant +ce qui avait eu lieu; et lorsque le comte de Hainaut se rendit auprès +de lui pour remplir ses devoirs de feudataire, il ne se contenta point +de refuser l'hommage du comté de Flandre, il voulut le faire arrêter +et le garder dans quelque château, comme depuis Philippe le Bel retint +Gui de Dampierre. Baudouin, averti par ses amis, parvint à fuir dans +ses Etats: ses vassaux accoururent à sa voix, et déjà tout semblait +annoncer la guerre, quand on sut que des négociations avaient été +entamées à Péronne. Le roi de France exigea une somme de cinq mille +marcs d'argent, comme droit de relief féodal, et peu après la +cérémonie de l'hommage s'accomplit solennellement à Arras. + +D'autres soins occupèrent désormais exclusivement l'ambition de +Philippe-Auguste. Richard Cœur de Lion avait quitté Ptolémaïde le 7 +octobre 1192, et après une navigation assez lente jusqu'à Corfou, il +s'était séparé à Raguse de la reine Bérengère qu'Etienne de Tournehem +devait conduire à Rome. Les soupçons que lui inspirait la déloyauté +des princes allemands l'avaient engagé à s'habiller en marchand et à +ne conserver avec lui qu'un petit nombre de compagnons. L'un de +ceux-ci était Baudouin de Béthune, qui, par dévouement pour Richard, +cherchait, en s'entourant d'une pompe toute royale, à faire croire +qu'il était lui-même le monarque anglais. Toutes ces ruses furent +inutiles: Richard, arrêté près de Vienne, fut livré par le duc +d'Autriche à l'empereur, et bientôt après enfermé dans une prison. + +Si Philippe-Auguste n'avait point préparé cette trahison, il s'en +applaudit comme d'une victoire et voulut en profiter. Le comte de +Mortain, Jean sans terre, frère de Richard, accepta avec empressement +le rôle d'usurpateur qu'un prince étranger lui proposait, et rendit +hommage au roi de France de tous les fiefs situés en deçà de la mer. +On vit s'assembler sur les rivages de la Flandre, épuisée et +affaiblie, une foule d'aventuriers qui s'armaient au nom du roi Jean, +mais par l'ordre du roi de France. Tandis que Philippe-Auguste +épousait à Arras Ingelburge, fille du roi Waldemar, pour obtenir +l'appui des vaisseaux danois, une autre flotte se réunissait à Witsand +pour menacer le rivage anglais: mais la vieille Aliénor de Guyenne +l'avait fait garder avec soin, et le roi de France préféra entraîner +cette armée avide de pillage et le comte Baudouin lui-même sous les +remparts de Rouen: il y rencontra de nouveau une résistance à laquelle +il ne s'attendait point, et fut réduit à lever le siége. + +Le roi de France espérait un succès plus complet de l'ambassade qu'il +avait envoyée à l'empereur Henri VI, pour le prier de lui remettre +Richard qu'il accusait d'avoir forfait à ses devoirs de vassal. Pour +réussir dans cette démarche, il fallait répandre beaucoup d'or; mais +le roi de France négligea ce moyen infaillible de succès: Richard, +plus habile, opposa à l'avarice de Philippe-Auguste une prodigalité +qui le sauva. Les barons allemands, comblés de ses largesses, se +ressouvinrent des priviléges des croisés, et l'empereur s'associa à +leurs sentiments lorsqu'on lui offrit une rançon de cent cinquante +mille marcs d'argent: il voulut même, pour lutter de générosité, +abandonner à son prisonnier toutes ses prétentions sur le royaume +d'Arles et la province. C'est ainsi qu'en Orient Salah-Eddin, +réclamant l'amitié de son illustre adversaire, avait voulu partager +toutes ses conquêtes avec lui. + +Deux noms que la Flandre a le droit de revendiquer se rattachent à la +délivrance de Richard Cœur de Lion: l'un, tout populaire, est celui +du ménestrel Blondel, né au bourg de Nesle, sur la frontière des Etats +de Philippe d'Alsace; l'autre est celui d'Elie de Coxide, abbé des +Dunes, qui fut l'un des ambassadeurs envoyés par la reine Aliénor à la +cour de l'empereur d'Allemagne. Elie de Coxide, l'un des hommes les +plus éloquents de son temps, obtint, pour son abbaye, des dîmes, des +immunités et des possessions territoriales, qui lui donnaient le droit +d'élire un député au parlement d'Angleterre. A ces noms, il faut +joindre celui de Baudouin de Béthune. Après le départ du roi +d'Angleterre, il était resté comme otage dans les prisons de Léopold +d'Autriche. Ce prince cruel avait résolu de le faire périr si le roi +d'Angleterre ne lui livrait deux princesses, l'une sœur d'Arthur de +Bretagne, l'autre fille de l'empereur de Chypre. Richard, pour sauver +son ami, lui remit les deux jeunes filles; mais il parut que le ciel +ne voulait point permettre ce sacrifice. A des incendies affreux +succédèrent de désastreuses inondations; enfin une épidémie vint qui +frappa le duc Léopold et rendit la liberté aux infortunées captives. A +son retour, Baudouin de Béthune reçut du roi Richard le comté +d'Aumale. + +Partout où le roi d'Angleterre avait passé en quittant l'Allemagne, il +laissait des amis et des alliés. Les ducs de Limbourg et de Brabant, +l'évêque de Liége, le comte de Hollande, étaient prêts à le soutenir. +L'archevêque de Cologne l'accompagna jusqu'au port d'Anvers, formé, +dit Roger de Hoveden, par la réunion des eaux de l'Escaut à celles de +la mer. Il n'osait point traverser la Flandre, où dominait l'autorité +de Philippe-Auguste, et préféra les périls que présentait la +navigation au milieu des îles et des bancs de sable dont étaient +parsemées les bouches du fleuve. Pendant le jour, il se rendait à bord +de la galère du Normand Alain Tranchemer; mais dès que la nuit était +venue, il se retirait sur un grand navire anglais: il lui fallut +quatre jours pour arriver d'Anvers au havre du Zwyn; enfin, le 10 mars +1194, il aborda à Sandwich. + +En 1184, Philippe-Auguste, irrité contre Philippe d'Alsace, avait +exilé Elisabeth de Hainaut; en 1193, moins de trois mois après son +mariage avec la fille du roi Waldemar, apprenant la délivrance +prochaine de Richard et mécontent de ce que les flottes danoises +avaient tardé trop longtemps à cingler vers l'Angleterre, il répudia +également la malheureuse Ingelburge, et ce fut dans les domaines qui +avaient appartenu à Philippe d'Alsace qu'elle trouva un asile. +L'évêque de Tournay la vit au monastère de Cysoing, cherchant la +résignation dans la piété et l'oubli du monde dans le sein de Dieu. + +«Qui pourrait avoir le cœur assez dur, s'écriait-il, pour ne pas +s'émouvoir des malheurs qui accablent une jeune et illustre princesse, +issue de tant de rois, vénérable dans ses mœurs, modeste dans ses +paroles et pure dans ses œuvres? Si sa figure est belle, sa foi +ajoute encore à sa beauté; elle est jeune, mais elle est prudente +comme si elle avait beaucoup vécu. Si Assuérus connaissait ses vertus, +il étendrait son sceptre généreux sur cette nouvelle Esther et la +rappellerait dans ses bras. Il lui adresserait ces paroles d'amour +dont s'est servi Salomon: Revenez, revenez, pour que je sois avec +vous. Il lui dirait: Revenez, vous qui êtes pleine de noblesse; +revenez, vous qui charmez par votre bonté; revenez, vous qui brillez +par vos vertus et la chasteté de vos mœurs! Et cependant cette +princesse, si illustre et si sainte, est réduite à tendre la main aux +aumônes! Souvent je l'ai vue pleurer, et j'ai pleuré avec elle!» + +Philippe-Auguste resta insensible à ces cris de douleur: il avait fait +établir par l'archevêque de Reims de douteuses relations de +consanguinité, dans lesquelles figurait le comte de Flandre Charles le +Bon. + +Ce fut Richard qui vengea Ingelburge. Deux mois après son retour en +Angleterre, il abordait en Normandie pour combattre le roi de France. +Jean de Mortain s'était réconcilié avec son frère, et de nombreuses +victoires suivirent la soumission des rebelles. + +Le règne de Baudouin le Magnanime et de Marguerite d'Alsace s'achevait +au milieu des combats. Tandis que le sang rougissait les plaines du +Maine et du Poitou, la Flandre était pleine de trouble et d'agitation. +La reine Mathilde y avait formé un complot dans lequel était entré +Roger de Courtray. Thierri de Beveren réclamait le comté d'Alost et +avait réussi à s'emparer de Rupelmonde. Le duc de Brabant, qui, comme +neveu de Philippe d'Alsace, était naturellement l'ennemi et le rival +de Baudouin, le marquis de Namur, qui voulait révoquer la donation de +ses Etats qu'il lui avait faite précédemment, l'évêque de Liége, leur +constant allié, soutinrent sa rébellion. Les plus fiers barons des +marches de la Meuse avaient réuni leurs vassaux sous leurs bannières. +Le roi de France s'alarma de cette vaste confédération féodale, et +ordonna à ses hommes d'armes d'envahir le Brabant avec les milices de +Flandre et de Hainaut. Une bataille décisive se livra, le 1er août +1194, près de Noville, sur les bords de la Méhaigne. Le triomphe de +Baudouin fut complet: quatre cents chevaliers et vingt mille +fantassins périrent en cherchant à l'arrêter. Le marquis de Namur fut +fait prisonnier et perdit ses Etats. Le duc de Brabant demanda +aussitôt la paix, et la reine Mathilde suivit leur exemple; mais son +humiliation fut plus profonde, car ce ne fut point assez qu'elle se +soumît au jugement du roi et renonçât à toutes ses prétentions et à +tous les accroissements qu'avait subis son domaine: Philippe-Auguste, +qui craignait peut-être qu'elle n'offrît sa main à quelque haut baron +de France, dans lequel elle trouverait un vengeur, la força d'épouser +l'un des princes qui lui étaient les plus dévoués, le duc Eudes de +Bourgogne. A peine ce mariage avait-il été célébré qu'il fut rompu par +l'autorité ecclésiastique pour des motifs de consanguinité, et la +fière princesse portugaise se vit de nouveau réduite à promettre au +roi qu'elle ne chercherait point à contracter un autre mariage sans +avoir obtenu son assentiment préalable. + +A cette guerre succéda une expédition dirigée contre le comte de +Hollande, qui voulait opposer ses entraves à l'activité de la +navigation flamande. Il ne put défendre l'île de Walcheren et se hâta +de redresser les griefs de la Flandre. + +Marguerite avait rendu le dernier soupir le 15 novembre 1194: Baudouin +le Magnanime ne lui survécut qu'une année. L'héritier des comtés de +Flandre et de Hainaut portait le même nom que son père, et il lui +était réservé de l'illustrer plus qu'aucun de ses aïeux. + +Lorsque Baudouin, fils de Marguerite, arriva à Compiègne pour y rendre +hommage des terres qu'il tenait en fief, Philippe-Auguste célébrait +ses noces avec Agnès de Méranie. La présence du neveu d'Elisabeth au +milieu de ces fêtes rappela-t-elle à Agnès de Méranie les infortunes +de deux autres reines? Baudouin put-il oublier, en assistant à ces +pompeuses cérémonies, qu'une princesse de la maison de Hainaut avait +occupé ce même trône et en était descendue pour vivre dans l'exil? +Philippe-Auguste n'était point devenu plus généreux: il voyait dans le +comte de Flandre un jeune homme de vingt-trois ans, qui ne pouvait +posséder ni l'expérience, ni l'influence nécessaires pour consolider +sa puissance récente. Soit qu'il surprît sa bonne foi, soit qu'il +employât les moyens d'intimidation que donne une autorité supérieure, +il réussit à modifier complètement l'acte d'hommage tel qu'il avait eu +lieu jusqu'à cette époque; et Baudouin s'engagea non-seulement à +obliger quarante barons de Flandre et de Hainaut à répéter le même +serment, mais de plus il abandonna au roi les fiefs de Boulogne, de +Guines et d'Oisy, et déclara solennellement requérir les évêques de +Reims, de Cambray, de Tournay et de Térouane, de l'excommunier s'il +manquait en quelque chose à ses devoirs de vassal. Les lettres +patentes qu'il scella à cet égard furent remises au roi, et il fut +expressément convenu que l'excommunication ne pourrait être levée tant +que le roi de France n'aurait pas obtenu réparation de ses griefs. Le +pape Innocent III confirma cet engagement. + +Cependant Baudouin, en rentrant dans ses Etats, entendit s'élever +autour de lui les murmures de ceux qui lui reprochaient de subir, +comme son père, le joug odieux de Philippe-Auguste, et dès ce moment +il rechercha l'amitié du roi d'Angleterre. + +Peu de semaines après le retour du comte de Flandre, l'archevêque de +Canterbury se rendit à sa cour et y fut reçu avec honneur. Henri de +Hainaut, frère du comte, Renier de Trith, Baudouin de Béthune, +Baudouin de Commines, Nicolas de Condé et d'autres nobles +l'accompagnèrent à Rouen, où un traité d'alliance fut signé le 8 +septembre 1196. La pension annuelle du comte de Flandre y fut fixée à +cinq mille marcs. Le comte de Mortain, frère du roi Richard, et le +marquis de Namur, frère du comte Baudouin, adhérèrent à ces +conventions. Bientôt après, les comtes de Champagne et de Bretagne +s'unirent au roi d'Angleterre par de semblables alliances. Parmi les +barons qui entrèrent dans cette confédération se trouvaient Renaud de +Dammartin, Baudouin de Guines, Guillaume de Béthune. + +Dès les premiers jours de l'année 1197, les hérauts du comte de +Flandre allèrent sommer Philippe-Auguste de restituer l'Artois. Son +refus fut le signal de la guerre. Baudouin assembla une armée et +conquit tour à tour Douay, Roye et Péronne; puis, après avoir menacé +Compiègne, il se dirigea vers les bords de la Scarpe et chercha à +s'emparer d'Arras. Une armée considérable que le roi de France +lui-même commandait s'approchait d'Arras. Baudouin, réduit à se +retirer devant des forces supérieures, conçut un plan habile et +l'exécuta avec bonheur. Se confiant dans la garnison qu'il avait +laissée à Douay et dans la neutralité des Tournaisiens favorables à sa +cause, il se replia vers le nord-ouest afin d'attirer les ennemis dans +une contrée couverte de bois, de rivières et de marais, où la défense +était facile et le succès des invasions toujours subordonné aux +conditions variables des éléments et des saisons. Le roi avait +traversé la Lys et s'était avancé jusqu'auprès de Steenvoorde, +lorsqu'il apprit que les routes et les ponts avaient été coupés de +toutes parts autour de lui; tous les convois de vivres étaient +interceptés, et les secours qu'il attendait n'arrivaient point. Les +chefs de l'armée représentaient à Philippe-Auguste qu'il s'exposerait +à une perte certaine en cherchant à pénétrer plus loin dans un pays +privé de communications. Il s'arrêta et comprit les dangers qui le +menaçaient: déjà la terreur se répandait chez tous les hommes d'armes +que la faim tourmentait depuis trois jours. Les milices flamandes +entouraient son camp, et les femmes elles-mêmes accouraient pour +prendre part à l'extermination des ennemis. Dans cette situation +grave, le roi de France envoya des députés près du comte Baudouin: ils +lui adressèrent de longues harangues pleines de vaines protestations +trop mal justifiées, et demandèrent qu'une conférence eût lieu entre +les deux princes. L'entrevue fut fixée à Bailleul. Dès que le roi +aperçut le comte, il descendit de cheval pour le saluer, protestant +que, bien qu'il eût envahi la Flandre avec une armée, il n'y était +venu que pour engager Baudouin à une réconciliation sincère; qu'il se +souvenait d'ailleurs que le comte de Flandre était le vassal et l'un +des pairs du royaume, et qu'il était prêt lui à restituer l'Artois et +tous les châteaux enlevés à ses domaines. Il s'engageait à faire +publier solennellement toutes ces conventions et à les confirmer par +son serment, dans une assemblée solennelle qui devait se tenir, le 18 +septembre, entre Vernon et Andely; mais à peine s'était-il éloigné, +qu'il se déclara dégagé d'une promesse que la nécessité seule avait +dictée. + +Pendant l'hiver, le comte de Flandre se rendit en pèlerinage à +Canterbury, où il eut sans doute quelque entrevue secrète avec le roi +d'Angleterre. Au mois de mars, il se trouvait à Aix où il assista au +couronnement d'Othon de Saxe, neveu de Richard, que l'évêque de Durham +et Baudouin de Béthune venaient de faire élire empereur, malgré +Philippe-Auguste. + +La guerre reprit en France dès que les moissons eurent été +recueillies. Trois années de tempêtes et d'orages avaient engendré une +grande disette, et suspendu les combats. Lorsqu'ils recommencèrent, +Richard était plus puissant que jamais; les comtes du Perche, de +Blois et de Saint-Gilles l'avaient rejoint. Tandis que le roi +d'Angleterre, soutenu par Mercader de Beauvais et ses routiers +flamands, dispersait l'armée française à la bataille de Gisors, +Baudouin s'emparait de Saint-Omer, d'Aire, de Lillers et de la plupart +des cités de l'Artois. Arnould de Guines eut part à ces victoires avec +ses karls d'Ardres et de Bourbourg: il avait reçu de Baudouin une +somme énorme de deniers sterling, prise dans les tonneaux d'or et +d'argent que le roi d'Angleterre avait envoyés en Flandre pour exciter +le zèle de ses amis. + +A ces menaces, Philippe-Auguste opposa l'une des armes les plus +redoutables de la puissance royale, et ce fut en vertu du serment +prêté à Compiègne que l'archevêque de Reims fut requis de frapper +d'interdit toute la Flandre. Une désolation profonde se répandit au +loin. Dans plusieurs villes, le peuple employa la violence pour forcer +le clergé à célébrer les divins mystères. Les uns éclataient en +gémissements stériles, les autres cherchaient dans l'hérésie une +excuse et un prétexte pour leur désobéissance. En vain l'évêque de +Tournay écrivait-il à l'archevêque de Reims pour le supplier de ne pas +faire peser l'anathème prononcé contre Baudouin sur tous ses sujets: +le comte de Flandre se vit réduit à interjeter appel au pape, et la +Flandre ne respira que lorsque Innocent III eut ordonné aux évêques +d'Amiens et de Tournay de lever l'excommunication, en déclarant qu'il +protégeait le comte Baudouin et la comtesse Marie comme les enfants +bien-aimés de l'Eglise. + +Le pape ne tarda point à envoyer en France un légat, qui fut le +cardinal de Capoue. Les lettres pontificales qui lui avaient été +remises réclamaient la paix de l'Europe au nom de la délivrance de la +terre sainte. «Nous connaissons, écrivit Innocent III, le triste sort +de Jérusalem et les malheurs des peuples chrétiens; nous ne pouvons +oublier que les infidèles ont conquis et la terre que le Christ a +touchée, et la croix qu'il a portée pour le salut du monde. Accablés +par ces douleurs, nous n'avons cessé de crier vers vous et de pleurer +abondamment; mais notre voix s'éteint dans notre poitrine fatiguée, et +nos yeux sont noyés dans leurs larmes.» Le cardinal de Capoue chercha +inutilement à réconcilier les rois de France et d'Angleterre: la +guerre continuait sur toutes les frontières, et au mois de mai 1199, +il arriva que l'évêque élu de Cambray, Hugues de Douay, passant près +de Lens avec le marquis de Namur et une nombreuse escorte, fut enlevé +par quelques chevaliers français. Le cardinal de Capoue n'obtint sa +liberté qu'en menaçant la France d'un interdit. En même temps, il +pressait Philippe-Auguste de rompre les liens adultères qui +l'unissaient à Agnès de Méranie; mais ces dernières représentations +furent sans fruit, et vers le mois de janvier, il crut devoir faire +publier solennellement une sentence d'excommunication. + +Philippe rappela Ingelburge; mais la guerre ne cessa point: elle ne se +ralentit que lorsqu'une flèche, lancée d'un pauvre château du +Limousin, mit fin aux jours du roi d'Angleterre. Jean sans Terre qui +lui succéda, reçut à Rouen, le 9 août 1199, l'hommage du comte de +Flandre et signa, neuf jours après, à la Roche-Andely, un traité +d'alliance qui confirmait celui du 8 septembre 1196. Cependant le +nouveau roi d'Angleterre ne songeait point à combattre, et, vers le +mois d'octobre, une trêve générale fut conclue. Des conférences +s'ouvrirent à Péronne entre les ambassadeurs du comte de Flandre et +ceux du roi de France, et elles se terminèrent au mois de janvier +suivant. Un traité conserva à Baudouin les cités de Saint-Omer, +d'Aire, de Lillers, d'Ardres, de Béthune et le fief de Guines, et il +fut, de plus, convenu qu'à la mort de la reine Mathilde tout son +douaire lui reviendrait, et qu'il en serait de même des bourgs +d'Artois occupés par Louis, fils du roi de France, s'il décédait sans +postérité. + +Quatre mois après, un autre traité fut conclu entre les rois de France +et d'Angleterre: ils s'y engagèrent à ne plus prêter leur appui aux +efforts que leurs vassaux pourraient tenter contre l'autorité de +chacun d'eux: Jean sans Terre promettait spécialement de ne plus +soutenir le comte de Flandre. + +Tandis que les deux monarques juraient d'observer cette paix qui, pour +l'un et l'autre, n'était qu'une ruse et un mensonge, un vaste +mouvement de réconciliation s'étendait de toutes parts. Un prêtre +nommé Foulques de Neuilly renouvelait au douzième siècle les +merveilles que Pierre l'Ermite avait accomplies au onzième. Si, comme +le racontent les historiens de son époque, il rendait la vue aux +aveugles, la parole aux bouches muettes, la santé aux corps infirmes, +il ne régnait pas moins puissamment par son éloquence sur le cœur des +hommes. Ce fut Foulques de Neuilly que le pape Innocent III adjoignit +au cardinal de Capoue pour prêcher la croisade. + +En 1199, il avait paru an milieu d'un brillant tournoi à +Escry-Sur-Aisne en Champagne. Là se trouvaient le comte Thibaud, Louis +de Blois, Renaud de Dampierre, Maurice de Lille, Matthieu de +Montmorency, Enguerrand de Boves, Simon de Montfort, Geoffroi de +Villehardouin, qui fut l'historien de cette croisade, Geoffroi de +Joinville, dont le neveu devait être l'élégant historien d'une autre +guerre sainte. «Ils ostèrent lor hiaumes et coururent as croix.» + +Peu après, et moins de six semaines après le traité de Péronne, le +comte de Flandre prit aussi la croix. La cérémonie eut lieu +solennellement le lendemain du mercredi des cendres dans l'église de +Saint-Donat de Bruges. Une assemblée nombreuse se pressait sous ses +voûtes antiques, où l'ombre du comte saint Charles de Danemark +semblait planer au-dessus du comte Baudouin pour lui offrir les palmes +du martyre. On lut tour à tour quelques versets du prophète Isaïe, +dans lesquels le Seigneur promettait à Ezéchias de délivrer Jérusalem, +et un chapitre de l'évangile de saint Matthieu, où se trouvaient ces +paroles: _Dico autem vobis quod multi ab Oriente et Occidente +venient_. + +Quand l'oraison dominicale eut été achevée, tous les assistants +inclinèrent pieusement leurs fronts sur le marbre sacré, et l'un des +lévites agita lentement une cloche au son faible et lugubre, tandis +que les autres se rangeaient autour de l'autel en formant deux chœurs +dont les voix se répondaient alternativement. + +Le premier des chœurs entonna l'un des psaumes que les Israélites, +captifs au bord des fleuves de Babylone, avaient consacrés aux +malheurs de leur patrie, et qui, après dix-huit siècles, semblaient +une prophétie des nouveaux désastres qui accablaient Jérusalem: + +«Seigneur, les nations ont envahi votre héritage; elles ont profané +votre saint temple. Jérusalem n'est plus qu'une ruine... + +«Que votre colère accable les nations idolâtres qui ont outragé Jacob +et rempli sa demeure de désolation! Que ces peuples ne disent point de +nous:--Où est leur Dieu? + +«Accordez au sang de vos serviteurs une vengeance éclatante: que les +gémissements de ceux qui sont captifs s'élèvent jusqu'à vous!» + +Puis le second chœur reprit sur le même rhythme: + +«Que le Seigneur se lève et que ses ennemis soient dispersés! que +ceux qui le haïssent fuient devant sa face! Qu'ils disparaissent comme +la fumée! qu'ils fondent comme la cire!» + +Le chant des psaumes avait cessé: le pontife, prenant dans ses mains +une croix de lin brodée d'or, l'attacha sur l'épaule droite du comte +de Flandre en disant: «Recevez ce signe de la croix, au nom du Père et +du Fils et du Saint-Esprit, en mémoire de la croix, de la passion et +de la mort du Christ.» Ensuite, il bénit ses armes, son épée et sa +bannière. Eustache et Henri, frères de Baudouin, s'engagèrent par les +mêmes vœux; mais lorsqu'on vit Marie de Champagne, encore à la fleur +des ans et dans tout l'éclat de la beauté, réclamer aussi le signe de +la croix pour suivre son époux au delà des mers, une vive émotion +salua son dévouement, et toutes les prières s'élevèrent vers le ciel +pour que l'Orient ne réunît point ses cendres à celles de la comtesse +Sibylle d'Anjou. + +Les préparatifs de la croisade durèrent deux années. Des députés (l'un +d'eux était Quènes de Béthune) avaient été envoyés à Venise près du +vieux doge Henri Dandolo pour rechercher son alliance. Ils furent +reçus au milieu des bourgeois assemblés sur la place de Saint-Marc, et +là le sire de Villehardouin exposa la mission dont ils étaient +chargés; puis ils s'agenouillèrent, en déclarant qu'ils ne se +relèveraient point tant que leur requête ne leur aurait point été +accordée. «Nous l'octroyons! nous l'octroyons!» s'écrièrent alors les +bourgeois de Venise. Les croisés demandaient qu'on leur prêtât assez +de navires pour transporter en Syrie huit mille chevaliers et +quatre-vingt mille hommes d'armes. Quelles que fussent les conditions +onéreuses exigées par les Vénitiens, elles furent aussitôt acceptées, +et il fut convenu que les croisés s'assembleraient aux bords de +l'Adriatique aux fêtes de la Saint-Jean 1202. + +Vers le mois d'avril de cette année, le comte Baudouin réunit au camp +de Valenciennes les chevaliers de Flandre et de Hainaut qui devaient +l'accompagner. Là brillaient le connétable de Flandre, Gilles de +Trazegnies, Jacques d'Avesnes, fils du héros d'Arsur, Guillaume de +Saint-Omer, Siger de Gand, Roger de Courtray, Jean de Lens, Eric de +Lille, Guillaume de Lichtervelde, Hellin de Wavrin, Michel de Harnes, +Baudouin de Praet, Thierri de Termonde, Jean de Sotteghem, Raoul de +Boulers, Gilles de Landas, Baudouin d'Haveskerke, Simon de Vaernewyck, +Philippe d'Axel, Alelme de Stavele, Foulques de Steelant, Baudouin de +Commines, Hugues de Maldeghem, Pierre de Douay, Gilles de Pamele, +Alard de Chimay, Gauthier de Ligne, Michel de Lembeke, Odoard et +Chrétien de Ghistelles. Bientôt après ils se mirent en marche, +laissèrent derrière eux la Champagne et la Bourgogne, et s'arrêtèrent +à Bâle; puis, pénétrant dans les défilés du val de Trente, ils +arrivèrent à Venise en passant par Vérone. + +La comtesse de Flandre, retenue quelques jours de plus dans ses Etats, +par la naissance de Marguerite, la seconde de ses filles, s'embarqua +avec Jean de Nesle, dont l'aïeul, en épousant une princesse de la +maison de Flandre, avait reçu pour dot la châtellenie héréditaire de +Bruges. + +Le comte de Flandre n'avait point quitté Venise, où ses chevaliers +occupaient l'île de Saint-Nicolas. Pendant quelques jours, ils avaient +hésité sur la route qu'il fallait suivre; enfin, prenant en +considération les trêves qui suspendaient les combats en Palestine, +ils avaient résolu de porter la guerre au sein des populations +infidèles d'Egypte, affaiblies par une longue famine, lorsque d'autres +difficultés se présentèrent: les croisés ne pouvaient payer aux +Vénitiens les sommes stipulées pour le fret de leurs navires. En vain +Baudouin et d'autres comtes s'étaient-ils dépouillés de leurs joyaux +et de leurs riches vaisselles d'or et d'argent. Ces sacrifices étaient +insuffisants, et l'on vit l'illustre assemblée des plus nobles barons +de l'Europe engager son épée au service de quelques marchands italiens +pour remplir ses engagements pécuniaires. La croisade révélait son +impuissance, même avant qu'elle eût commencé. + +Dès le mois d'octobre 1202, et malgré les efforts du cardinal de +Capoue, le doge Dandolo conduisit les croisés devant Zara, port +important de la Dalmatie, que les Vénitiens voulaient enlever au roi +de Hongrie. Une année s'écoula: les barons chrétiens s'emparèrent de +Zara, et lorsque le pape Innocent III les menaça d'anathème en leur +reprochant l'oubli de leurs vœux sacrés, ils s'excusèrent humblement +en protestant que leur volonté n'avait pas été libre. Leur victoire ne +l'affranchit pas. + +L'empereur grec Alexis Comnène avait détrôné son frère et s'était +allié aux Génois et aux Pisans. Venise, dans sa jalousie commerciale, +voulait rétablir l'autorité d'Isaac et s'assurer sur les rives du +Bosphore une suprématie incontestée. On prétendait même que l'or des +infidèles n'était point étranger au zèle que montraient les Vénitiens +pour détourner les croisés de leurs desseins: on ajoutait que c'était +à ce prix que d'importants priviléges étaient accordés à leurs +vaisseaux dans les ports de l'Egypte. + +Lorsque le doge Dandolo proposa aux barons chrétiens de renverser +l'usurpateur byzantin, un grand tumulte éclata: ce projet contrariait +leur impatience; mais les Vénitiens exposèrent habilement qu'il était +nécessaire de laisser des alliés à Constantinople avant d'envahir la +Syrie, et que, sans cette expédition, ils se verraient éternellement +réduits à manquer d'argent et de vivres, et se dévoueraient à une +perte certaine. Jacques d'Avesnes, Simon de Montfort, Gui de Coucy, +Pierre d'Amiens, répliquaient avec enthousiasme qu'ils n'avaient pas +quitté leurs foyers pour combattre un tyran, mais pour délivrer le +tombeau et la croix de Jésus-Christ. Le légat du pape demandait +également qu'on se dirigeât vers Jérusalem. Au milieu de ces +discussions parut le fils d'Isaac Comnène, qui venait implorer la +générosité des barons franks: il promettait de fournir aux croisés, +s'ils le plaçaient sur le trône de Byzance, des vivres pour un an et +un secours de dix mille hommes: il ajoutait que leur expédition à +Constantinople ne retarderait que d'un mois leur arrivée en Palestine. +L'abbé de Looz fut ébranlé par ses prières, et engagea les barons +chrétiens à ne point se séparer. Le comte de Flandre, le marquis de +Montferrat, Quènes de Béthune, Miles de Brabant, Renier de Trith, +Anselme de Kayeu émirent le même avis, et leur opinion triompha. + +Cependant la flotte flamande de la comtesse Marie, après avoir reconnu +aux bords du Tage les colonies que d'autres pèlerins, venus des mêmes +lieux, y avaient fondées, s'était arrêtée sur les rivages de l'Afrique +pour y conquérir une ville remise depuis aux chevaliers de +Saint-Jacques de l'Epée, et elle avait poursuivi sa route en saluant +les murailles d'Almeria et de Carthagène. Les chevaliers croisés +admirèrent de loin, non sans quelque secret sentiment de douleur et de +regret, la belle plaine de Valence cultivée par les Mores; mais +bientôt ils se consolèrent en apercevant la tour de Peniscola qui +formait la limite des pays occupés par les infidèles. Arrivés aux +bouches de l'Ebre, ils laissèrent derrière eux d'un côté Tarragone, +Barcelone et Leucate, de l'autre les îles Baléares, qui payaient +chaque année au roi d'Aragon un tribut d'étoffes de soie. Enfin ils +passèrent devant Narbonne et atteignirent le port de Marseille +qu'entouraient, au sein d'un amphithéâtre de montagnes, la cité +épiscopale et la magnifique abbaye de Saint Victor. C'était à +Marseille que les croisés devaient recevoir des nouvelles de +l'expédition qui s'était rendue à Venise. Ils apprirent avec +étonnement que, malgré les menaces d'Innocent III, l'avarice des +Vénitiens retenait l'élite des chevaliers d'Occident au siége de Zara, +et le seul message qui leur parvint leur porta l'ordre de mettre à la +voile dans les derniers jours de mars en se dirigeant vers le +promontoire de Méthone. + +Depuis deux mois, la flotte flamande avait jeté l'ancre dans les eaux +profondes du golfe de Messénie, dominées par les bois d'oliviers de +Coron et les ruines de Muszun ou Modon, l'antique Méthone, récemment +détruite par Roger de Sicile, petit-fils de Robert Wiscard. La +comtesse de Flandre, ne voyant point les Vénitiens quitter +l'Adriatique, ordonna au pilote de tourner la proue vers la Syrie. +Déjà avaient disparu à l'horizon les cimes du Taygète et du mont +Ithome; deux navires étaient seuls restés un peu en arrière quand, en +dépassant le cap Malée, ils furent atteints par les premières galères +de la flotte vénitienne qui se dirigeait vers la Propontide. Un seul +sergent se jeta dans une barque pour rejoindre Baudouin et Dandolo: +«Il me samble bien, avait-il dit à ses compagnons, k'ils doient +conquerre terre.» + +Une terreur profonde régnait à Constantinople: depuis longtemps, on y +racontait que Venise équipait une flotte immense pour les guerriers du +Nord, qui, couverts de fer et aussi hauts que leurs lances, +obéissaient à des chefs plus vaillants que le dieu Mars. L'historien +grec Nicétas répète, en l'appliquant aux guerriers franks, ce que les +anciens disaient des Gaulois, qu'ils ne craignaient rien si ce n'est +la chute du ciel. Il les compare tantôt à des statues d'airain, tantôt +à des anges exterminateurs dont les regards seuls donnent la mort. Dès +qu'ils eurent abordé dans le Bosphore, au bourg de Saint-Etienne, le +tyran Alexis se hâta de leur envoyer des ambassadeurs chargés de +présents; mais Quènes de Béthune leur répondit, au nom des barons +chrétiens, qu'il cessât de parlementer et commençât par obéir. + +Les pèlerins s'étaient divisés en six corps principaux. L'avant-garde +avait été confiée au comte de Flandre, parce qu'aucun autre prince +n'avait près de lui autant de chevaliers, d'archers et d'arbalétriers. +Le second corps obéissait à Henri, frère de Baudouin. Le comte de +Saint-Pol, Pierre d'Amiens, Eustache de Canteleu, dirigeaient le +troisième. Les autres bataillons comptaient pour chefs le comte de +Blois, Matthieu de Montmorency et le marquis de Montferrat. Le 6 +juillet, toute l'armée s'assembla dans la plaine de Scutari et +traversa le Bosphore. Jacques d'Avesnes combattait au premier rang: un +coup de lance l'atteignit au visage, et il eût péri sans le secours de +Nicolas de Genlis. Selon une ancienne tradition conservée à Biervliet, +ce furent des croisés venus de cette ville qui pénétrèrent les +premiers dans la tour de Galata et qui ennoblirent ainsi l'écusson de +leur modeste patrie, où ils placèrent l'orgueilleuse devise des tyrans +de Constantinople: [Grec: Basileos basileôn, basileuôn basileontas]. +«Je suis le roi des rois, celui qui règne sur ceux qui règnent.» + +Pendant ce combat, les vaisseaux de Venise et quelques vaisseaux +flamands, qui avaient rejoint Baudouin au siége de Zara, ouvraient +leurs voiles à un vent favorable, et se dirigeaient vers le port dont +une forte chaîne fermait l'entrée. Une galère flamande, commandée par +Gui de Baenst et équipée à Termonde, et un navire italien qu'on +nommait _l'Aigle_, la frappèrent en même temps et la brisèrent. Les +deux flottes s'avançaient triomphantes et luttaient de courage. +«Alors, dit Marino Sanudo, se forma entre les deux peuples cette +amitié célèbre dont l'heureuse mémoire passa aux générations +suivantes.» + +De toutes parts, les croisés se préparent à l'assaut. Tandis que les +Lombards et les Bourguignons gardaient le camp, les Flamands et les +Champenois, plus redoutables par leur valeur que par leur nombre, +dressaient leurs échelles contre les murailles; mais les mercenaires +étrangers dans lesquels se confiait Alexis repoussèrent toutes leurs +tentatives. Là périt Pierre de Bailleul. + +A la même heure, d'autres croisés attaquèrent Byzance du côté du port. +Ils avaient tendu au-dessus de leurs navires de larges peaux de bœufs +pour se mettre à l'abri du feu grégeois, et leurs machines de guerre +lançaient des pierres énormes au milieu des assiégés. Dandolo, aveugle +et âgé de quatre-vingt-quinze ans, s'était fait porter au milieu des +combattants: son généreux dévouement décida la victoire. Le tyran +Alexis chercha son salut dans la fuite. Le vieil Isaac fut délivré, et +son fils entra solennellement dans la cité impériale, placé entre le +comte de Flandre et le doge de Venise. + +Des hérauts d'armes se rendirent aussitôt en Egypte pour défier les +infidèles. Cependant on avait résolu d'attendre la fin de l'hiver pour +continuer la guerre. Les barons franks oubliaient la jalousie des +Vénitiens et la perfidie des Grecs au milieu des richesses et des +plaisirs que leur offrait Byzance; on dit même qu'un jour les croisés +flamands voulurent piller une synagogue qu'ils avaient prise pour une +mosquée des Sarrasins; mais la trouvant défendue par des Juifs, ils se +vengèrent en y mettant le feu. L'incendie qu'ils avaient allumé se +répandit si rapidement que bientôt il devint impossible de l'arrêter; +de la ville il s'étendit aux faubourgs jusqu'aux bords de la mer, de +telle sorte que des galères s'embrasèrent dans le port: une semaine +entière s'écoula avant qu'il eût cessé, et ses ravages furent +incalculables. + +Alexis, fils d'Isaac, avait enfin obtenu que les croisés quitteraient +Constantinople pour établir leurs tentes au delà du golfe de +Chrysoceras. Le printemps était arrivé, mais il manquait d'argent pour +payer les deux cent mille marcs qu'il avait promis; il n'écoutait +d'ailleurs que les conseils des Vénitiens qui l'avaient appelé à Zara +pour faire échouer la croisade. L'héritier des Comnène parut dans les +premiers jours d'avril au camp de Baudouin, et réclama de nouveaux +délais. + +Venise triomphait; les croisés ne s'éloignèrent point du Bosphore. A +peine pouvait-on en citer quelques-uns qui suivirent le comte de +Saint-Pol et Henri, frère de Baudouin, à Andrinople et jusqu'au pied +de l'Hémus. Leurs remords ne s'éveillèrent que lorsque des messagers, +vêtus de deuil, arrivèrent de la terre sainte. Tandis que le prince +d'Antioche livrait une sanglante bataille dans laquelle Gilles de +Trazegnies avait péri, on voyait sous le ciel ardent de la Syrie la +peste et les fièvres unir leurs ravages, dont la plus illustre victime +devait être la comtesse de Flandre. + +Au récit de ces malheurs, les croisés saisissaient leurs lances et les +tournaient vers Jérusalem. Ils accusaient tumultueusement la lenteur +des Grecs, qui ne tenaient aucun de leurs engagements. Quènes de +Béthune porta leurs plaintes au palais des Blaquernes. Alexis ne +répondit point, mais il ordonna qu'on profitât d'une nuit obscure pour +incendier la flotte des croisés. Il échoua dans son projet, et +Byzance, pleine d'alarmes, le précipita du trône pour y élever un +tyran obscur, Alexis Ducas, surnommé Murzulphe. Sa perfidie ne fut +guère plus heureuse. Les croisés écartèrent aisément avec leurs rames +les brûlots que, par une nuit tranquille, on avait de nouveau lancés +contre leurs navires. Il essaya d'autres moyens et tendit une +embuscade à Henri, frère de Baudouin: là aussi le courage des +guerriers franks lui fit subir une défaite honteuse. + +Tant de trahisons devaient porter leurs fruits, Les croisés +déclarèrent que l'empire grec n'existait plus, et, le 9 avril 1204, +leur flotte s'approcha des remparts de Constantinople. Murzulphe avait +placé des mangonneaux et des pierriers sur les murs à demi ruinés qui +formaient l'enceinte de la cité impériale; puis il avait fait élever +des tours de bois pour mieux résister à celles que les assiégeants +avaient également construites sur leurs vaisseaux. Le premier jour de +la lutte s'acheva sans que les croisés eussent obtenu le moindre +succès. Trois jours plus tard, l'assaut recommença: ils s'avançaient +en poussant de grands cris, et leur enthousiasme défiait la +consternation des Grecs. Une forte brise, qui parut le gage de +l'intervention du ciel, se leva vers le nord-est, et un navire qu'on +nommait _la Pèlerine_ parvint assez près des remparts pour y lancer +ses échelles roulantes. Un Vénitien se précipite aussitôt au milieu +des ennemis et meurt; mais André de Jurbise, chevalier de Hainaut, le +suit, et à son aspect les Grecs reculent: dans leur terreur, ils +croient apercevoir devant eux un géant dont le casque est aussi grand +qu'une tour. Les guerriers franks accourent à sa voix, et dès ce +moment la victoire n'est plus indécise. + +Quelques centaines de chevaliers envahissaient une cité dont les +murailles avaient sept lieues de tour et renfermaient une population +innombrable. A leur suite d'autres croisés, indignes de combattre sous +les mêmes bannières, se répandaient, le fer et la flamme à la main, de +quartier en quartier, de maison en maison, cherchant partout des +trésors. Dans leur fureur avide, ils brisèrent tour à tour les plus +célèbres merveilles de l'art antique, la statue de Junon venue du +temple de Samos, l'Hercule de Lysippe, l'aigle d'airain d'Apollonius +de Thyane, la louve de Romulus, qu'avait célébrée Virgile, et on les +vit même violer le tombeau des empereurs. + +Le comte de Flandre occupait le camp de Murzulphe; Henri, son frère, +avait pris possession des Blaquernes; le marquis de Montferrat s'était +établi au palais de Bucoléon. Les somptueuses demeures qu'avait +abandonnées la fortune des Comnène avaient trouvé de nouveaux maîtres, +mais leur trône restait vacant. Douze électeurs, dont six +appartenaient à Venise et six autres aux races frankes, eurent la +mission de désigner le successeur de Constantin. L'un d'eux était le +nonce apostolique Albert, évêque de Bethléem, petit-neveu de Pierre +l'Ermite. Le 2 mai 1204, les douze électeurs se réunirent dans la +chapelle du doge de Venise; là, après avoir réduit à quatre le nombre +des candidats (c'étaient les comtes de Flandre, de Blois et de +Saint-Pol, et le marquis de Montferrat), ils placèrent quatre calices +sur l'autel: un seul contenait une hostie consacrée. Chaque fois qu'on +proclamait le nom de l'un des candidats, on découvrait un calice: +lorsqu'on arriva à celui de Baudoin, il sembla que Dieu lui-même +désignait l'empereur. «Seigneurs, dit l'évêque de Soissons à la foule +qui était restée assemblée jusqu'au milieu de la nuit, nous avons +choisi un empereur: vous êtes tenus de lui obéir et de le respecter. A +cette heure solennelle à laquelle est né le Christ rédempteur des +hommes, nous proclamons empereur Baudouin, comte de Flandre et de +Hainaut.» Mille acclamations retentirent dans ces palais qui déjà +avaient vu s'élever et disparaître tant de dynasties impériales. + +Le 7 mai, Baudouin vint habiter le palais de Bucoléon. Dès le +lendemain, selon la coutume des empereurs grecs, il jeta au peuple des +pains qui renfermaient trois pièces d'or, trois pièces d'argent et +trois pièces de cuivre; puis, selon l'usage germanique, on l'éleva sur +un bouclier que soutenaient le doge Dandolo, les comtes de Blois et de +Saint-Pol, et le marquis de Montferrat. La cérémonie du couronnement +eut lieu dans la basilique de Sainte-Sophie. Un trône d'or avait été +placé sur une estrade couverte de velours rouge; mais au moment où +Baudouin allait y monter, enivré de splendeur et de gloire, on lui +présenta un vase rempli de cendres et d'étoupes que la flamme +consumait: tristes et menaçantes images de la vanité humaine, dont +l'avenir ne devait point tarder à réaliser la prophétie. Le patriarche +de Constantinople versa sur son front l'huile sainte et y posa le +diadème impérial. «Il en est digne!» s'écria le peuple. «Il en est +digne!» répondit le patriarche. «Il en est digne!» répéta la multitude +qui se trouvait hors de l'église. Puis, lorsqu'on l'eut conduit dans +le chœur, on couvrit ses épaules d'un manteau de pourpre orné d'or: +sa main droite portait la croix, divin emblème de la foi chrétienne; +sa main gauche tenait un rameau, symbole de paix et de prospérité. Un +banquet solennel succéda à cette cérémonie, tandis que les hérauts +d'armes proclamaient sur les places de Byzance, Baudouin, par la grâce +céleste, empereur très-fidèle des Romains, couronné par Dieu et à +jamais Auguste. + +Baudouin mérita son élévation par ses vertus. Les croisés admiraient +son courage et sa piété, et les historiens grecs eux-mêmes le +dépeignent chaste dans ses mœurs, généreux à l'égard des pauvres, +écoutant volontiers les conseils et plein de résolution dans les +dangers. Son premier soin fut de partager les provinces du nouvel +empire entre les barons franks, devenus les successeurs de Pyrrhus ou +d'Alexandre. Le comte de Blois obtint le duché de Bithynie; Renier de +Trith, celui de Philippopolis. Thierri de Termonde fut créé +connétable; Thierri de Looz, sénéchal; Miles de Brabant, grand +boutillier; Gauthier de Rodenbourg, protonotaire; Quènes de Béthune +reçut la dignité de protovestiaire et fut peut-être roi d'Andrinople. + +A la même époque, un chevalier qui n'était pas étranger à la maison +des comtes de Flandre, Thierri, fils de Philippe d'Alsace, épousait la +princesse de Chypre, naguère si merveilleusement délivrée des prisons +du duc d'Autriche, et allait disputer à Aimeri de Lusignan les Etats +héréditaires de son père, autre empire des Comnène qui ne devait plus +se relever. + +Vers les derniers jours de l'année 1204, Henri, frère de Baudouin, +débarqua à Abydos; Thierri de Looz, Nicolas de Mailly, Anselme de +Kayeu, l'accompagnaient. Il parcourut toute la Troade, mais il ne +songea point à demander, comme le héros macédonien, si les prêtres +d'Ilion conservaient encore la lance d'Achille. Tandis qu'il foulait +avec dédain les ruines de Pergame, une troupe de croisés s'avançait +dans la Thessalie, pénétrait dans les fraîches vallées de Tempé, et +franchissait les défilés des Thermopyles, que les ombres des trois +cents Spartiates ne défendaient plus contre ces barbares plus +redoutables que les armées de Xerxès. Le marquis de Montferrat se +dirigea vers Nauplie; Jacques d'Avesnes et Drogon d'Estrœungt +assiégèrent Corinthe: l'un y fut blessé grièvement, l'autre y périt. + +D'autres chevaliers de Flandre et de Champagne s'emparaient de toute +la partie méridionale du Péloponèse. Leurs conquêtes s'étendirent +rapidement. Il y eut des ducs là où avaient existé les républiques de +Lycurgue et de Solon. A Argos, ils rétablirent la monarchie +d'Agamemnon. L'Achaïe dut à un baron chrétien l'indépendance qu'avait +rêvée pour elle Philopémen. Gui de Nesle occupait un château au bord +de l'Eurotas; Raoul de Tournay régnait dans le vallon du Cérynite; +Hugues de Lille reçut huit fiefs dans la cité d'Ægium, où les rois de +la Grèce s'étaient jadis assemblés pour venger l'outrage fait à +Ménélas. Peu d'années après, Nicolas de Saint-Omer était duc de +Thèbes. Il était fort estimé pour sa prudence, selon la chronique de +Romanie, et se fit construire un beau château, qu'on nomma le château +de Saint-Omer, sur les ruines de cette ancienne citadelle consacrée à +Cadmus, qu'avait défendue l'épée d'Epaminondas, et qui avait répété +les premiers chants de Pindare. + +Les Grecs, qui avaient vu avec joie les croisés se disperser en +faibles troupes depuis les gorges du Taurus jusqu'aux plaines de la +Messénie, conspiraient depuis longtemps en silence, lorsque tout à +coup ils prirent les armes dans toutes les provinces. Joannice, roi +des Bulgares, leur avait promis son secours. + +La nation des Bulgares, arrachée des steppes du Volga par les grandes +migrations du cinquième siècle, s'était arrêtée entre les eaux du +Danube et les vallons de l'Hémus. A demi chrétienne, mais fidèle à +toutes les traditions de son origine, elle avait conservé un caractère +indomptable et féroce. Ses redoutables armées s'avancent vers Byzance. +De nombreuses hordes de Tartares les suivent. Au bruit de leur venue, +les Grecs d'Andrinople et de Didymotique chassent les Vénitiens et les +chevaliers du comte de Saint-Pol, mort depuis peu. Les croisés +abandonnent leurs châteaux de Thrace, saisis d'une terreur profonde. +Tel était l'effroi qui régnait parmi eux que Renier de Trith s'étant +réfugié à Philippopolis, ses fils, son gendre et son neveu +l'abandonnèrent; mais dans leur fuite rapide ils se précipitèrent au +milieu des ennemis dont le fer punit leur lâcheté. Renier de Trith, +resté seul avec vingt-cinq compagnons d'armes, reçut de meilleurs +conseils de son honneur et de son courage. + +Lorsque ces tristes nouvelles parvinrent à Constantinople, Baudouin +n'y avait auprès de lui que le comte de Blois, le vieux Dandolo, et un +petit nombre d'hommes d'armes. Il se hâta de rappeler son frère de la +Troade. Pierre de Bracheux vint de Lopadium; Matthieu de Walincourt +arriva de Nicomédie. Geoffroi de Villehardouin et Manassès de Lille +rassemblèrent quatre-vingts chevaliers et s'éloignèrent aussitôt pour +marcher au devant des Bulgares. Baudouin les suivit avec cent quarante +chevaliers; peu de jours après, le comte de Blois et le doge de Venise +quittèrent la cité impériale, emmenant des renforts plus +considérables. Ces différents corps réunis comprenaient seize mille +combattants. Leurs chefs résolurent sans hésiter de mettre le siége +devant Andrinople que défendaient cent mille Grecs. Ils voulaient +dompter l'insurrection nationale avant de combattre l'invasion +étrangère. La confiance renaissait parmi les croisés, tandis que les +Grecs s'enfermaient dans leurs murailles, déjà prêts à s'incliner de +nouveau sous le joug qu'ils avaient tenté de briser. + +On touchait aux fêtes de la semaine sainte. Les assiégeants +préparaient leurs armes et leurs machines lorsqu'ils apprirent que +Joannice accourait pour délivrer Andrinople. Dès ce jour, la garde du +camp fut confiée à Geoffroi de Villehardouin et à Manassès de Lille; +l'empereur s'était réservé le commandement de toute l'armée qui devait +repousser les Bulgares. + +Le mercredi après Pâques, une vive alerte se répandit parmi les +guerriers chrétiens. On annonçait que des Tartares avaient paru dans +les prairies où paissaient les chevaux des croisés et cherchaient à +les enlever. + +Deux jours après (c'était le 14 avril 1205), les Tartares se +montrèrent de nouveau. Leurs chevaux étaient si agiles qu'ils les +portaient au milieu des Franks sans qu'on les eût vus s'approcher, et +qu'au moment où ils attiraient les regards ils avaient déjà disparu. +L'empereur avait formellement ordonné que personne ne quittât le camp +pour les repousser; mais le comte de Blois jugea qu'il lui était +permis de désobéir lorsque la désobéissance même devait le conduire à +la gloire: il le croyait du moins; cependant à peine est-il sorti du +camp que les Tartares entourent sa troupe trop faible pour leur +résister. Il est près de succomber, mais l'empereur apprend le péril +qui le menace et s'élance avec ses chevaliers pour le défendre. Les +Tartares se retirent devant lui, et alors, par un égarement fatal, +l'empereur, qui devait punir dans le comte de Blois une faute qui +avait compromis toute l'armée, semble la justifier en s'associant à +sa témérité. Animé par son succès et n'écoutant que son ardeur +belliqueuse, il frappe son cheval de l'éperon et s'avance de plus en +plus pour atteindre les ennemis; les Tartares s'étaient dirigés vers +le centre de l'armée de Joannice, et ils ne ralentirent leur course +que lorsqu'ils virent Baudouin au milieu des Bulgares. + +Jamais Baudouin ne montra plus de courage. Entouré d'un petit nombre +de chevaliers dont les chevaux épuisés de fatigue s'abattaient sous +les flèches qu'on leur lançait de toutes parts, il les rangea près de +lui autour de la bannière impériale. «Sire, lui dit le comte de Blois, +qui, atteint de deux blessures, gisait sur le sable, au nom de Dieu, +oubliez-moi pour penser à vous et à la chrétienté.» Baudouin, +chevalier avant d'être empereur, répondit au comte de Blois qu'il ne +l'abandonnerait pas: il cherchait la mort et ne trouva que des fers. + +L'armée impériale était rentrée dans les murs de Constantinople, et +l'évêque de Soissons s'était rendu en France et en Flandre pour +implorer les secours des peuples de l'Occident. Henri, frère de +l'empereur, s'adressait en même temps au pape Innocent III, pour le +supplier d'intervenir en faveur de Baudouin. «Nous avons appris, lui +écrivait-il, que l'empereur est encore sain et sauf; on assure même +qu'il est traité assez honorablement par Joannice.» Innocent III +promit de réclamer la délivrance du captif, et des lettres +pontificales furent envoyées à l'archevêque de Trinovi pour qu'il les +remît au roi des Bulgares; mais Joannice se contenta de répondre qu'il +ne pouvait plus rendre la liberté à l'empereur, parce que déjà il +avait payé le tribut de la nature. + +Seize mois s'étaient écoulés depuis la bataille d'Andrinople: quelques +barons doutaient encore du sort de l'empereur; mais Renier de Trith +affirma qu'il connaissait plusieurs personnes qui l'avaient vu mort, +et, le 15 août 1206, Henri prit solennellement possession de la +pourpre impériale. + +Tandis que la croisade de Constantinople élève de plus en plus la +gloire militaire de la Flandre et prépare de brillantes destinées à +l'activité de son commerce, nous retrouvons sur les rivages du +Fleanderland les cruelles dissensions des karls flamings. Les tableaux +qu'elles nous offrent sont les mêmes que ceux que nous avons déjà +empruntés aux hagiographes et aux légendaires: luttes de la barbarie +contre la civilisation, du paganisme contre la foi chrétienne, +querelles individuelles de la gilde contre la gilde, de la famille +contre la famille. Un historien, qui vivait vers ce temps, observe +avec raison que c'est dans le récit des discordes du dixième et du +onzième siècle que nous devons chercher l'origine de celles qui, +pendant l'absence de Baudouin, agitèrent quelques parties de la +Flandre. Herbert de Wulfringhem nous rappelle cet autre Herbert de +Furnes qui dirigeait la charrue et portait l'épée. Il apparaît dans +l'histoire comme le chef des hommes de race saxonne qui ne se sont +jamais courbés sous le joug. On leur donnait le surnom populaire de +_Blauvoets_, non-seulement dans le pays de Furnes, mais sur tout le +rivage de la Flandre, en Zélande et en Hollande. Ce nom désignait, +suivant les uns, des éperviers de mer, allusion énergique à leur +ancienne vie de pirates; selon d'autres, il était synonyme du nom de +renard, et c'était peut-être par quelque rapprochement, fondé sur les +sagas du Nord, qu'ils donnaient à ceux qui s'étaient ralliés au +pouvoir supérieur des comtes la domination de loups ou d'Isengrins. + +La reine Mathilde, dont le douaire comprenait les territoires de +Furnes et de Bourbourg, y avait rendu son autorité accablante. Elle +avait voulu, à l'exemple de Richilde, y rétablir ces impôts +ignominieux qui, à tant de reprises, avaient soulevé des commotions +violentes. La même résistance se reproduisit. «La reine Mathilde ne +put réussir, dit Lambert d'Ardres, à dompter les Blauvoets, et elle se +vit réduite à réunir tous les chevaliers et tous les hommes d'armes de +ses domaines, et même à recruter des mercenaires étrangers, afin +d'exterminer les populations de Furnes et de Bourbourg. Après avoir +traversé Poperinghe, elle s'arrêta, vers les fêtes de la Saint-Jean, +au village d'Alveringhem qu'elle dévasta, tandis que le châtelain de +Bourbourg, Arnould de Guines, accourait sur les frontières de ses +domaines pour les défendre contre toute attaque. La reine Mathilde, +égarée par sa fureur, ne tarda point à s'avancer témérairement au +milieu des habitants du pays de Furnes.» + +Cependant Herbert de Wulfringhem s'était réuni à Walter d'Hontschoote, +à Gérard Sporkin et à d'autres chefs des Blauvoets, et ils forcèrent +la reine et ses nombreux hommes d'armes à fuir devant eux. Ils +mutilaient et étranglaient ceux qui tombaient en leur pouvoir, les +abandonnaient à demi morts dans les fossés et dans les sillons, ou les +chargeaient de chaînes. + +Cinq années plus tard, les chefs des Blauvoets, encouragés par leurs +premiers succès, osèrent mettre le siége devant la ville de Bergues; +mais les hommes d'armes de Mathilde, que commandait Chrétien de Praet, +les mirent en déroute et la plupart des assaillants périrent dans ce +combat. Les Blauvoets se montraient toutefois si redoutables, même +dans leur défaite, qu'ils obtinrent une paix honorable. + +Dès ce moment, les Flamings cessèrent de plus en plus de former une +faction constamment menacée par la servitude; mais en se confondant +dans la nationalité flamande, ils en restèrent la portion la plus +tumultueuse et la plus intrépide. Pendant longtemps encore, ils +répandront le sang dans leurs discordes intestines, et si jamais une +nouvelle oppression les menaçait, Nicolas Zannequin se souviendra +d'Herbert de Wulfringhem. + + + + +LIVRE HUITIÈME + +1205-1278. + + Jeanne et Marguerite de Constantinople. + Luttes contre Philippe-Auguste. + Influence pacifique du règne de Louis IX. + + +Pendant la mémorable expédition de Baudouin, les relations +commerciales et politiques de la Flandre et de l'Angleterre n'avaient +point été ébranlées. Le 27 mai 1202, Jean sans Terre, prêt à combattre +Philippe-Auguste, réunissait à Gournay les hommes d'armes de Flandre +et de Hainaut, car ils étaient, dit un poëte, + + «Courageux et sans lascheté.» + +Mais dès qu'il eut appris la triste fin de l'empereur de +Constantinople, il jugea prudent de conclure une trêve, dans laquelle +étaient insérées des réserves pour les priviléges des marchands +flamands dans son royaume (26 octobre 1206). + +Le roi d'Angleterre comptait peu sur l'alliance du marquis de Namur, +Philippe de Hainaut, qui avait reçu de Baudouin le gouvernement de ses +Etats pendant son absence, ainsi que la tutelle de ses filles, dont +l'aînée n'avait point quinze ans. Philippe-Auguste avait promis à +Philippe de Hainaut la main de Marie de France; peut-être lui avait-il +fait également espérer que, lorsque les deux jeunes princesses +seraient nubiles, elles pourraient épouser les fils de Pierre de +Courtenay, dont la mère était sœur du marquis de Namur. Il obtint, à +ce prix, tout ce qu'il désirait: Jeanne et Marguerite de Flandre lui +furent remises et conduites à Paris. + +Il semblait que les projets de Philippe-Auguste ne dussent plus +rencontrer d'obstacles. Son autorité s'était étendue vers le nord et +déjà elle menaçait le midi. Une politique habile pouvait, en ranimant +les anciennes rivalités de race qui existaient entre les Gallo-Romains +et les populations septentrionales, ruiner les vaincus en +affaiblissant les vainqueurs. Toute guerre dirigée contre les +Provençaux était populaire parmi les hommes d'origine franke, et les +peuples de la Flandre crurent aisément que les Albigeois étaient +devenus, par leurs hérésies secrètes, les complices des Bulgares qui +avaient martyrisé Baudouin. Déjà un moine allemand, nommé Olivier le +Scolastique, avait paru en Flandre comme l'apôtre d'une autre guerre +sainte, et l'on avait vu, à sa voix, des enfants et des jeunes filles +saisir des encensoirs et des drapeaux et demander où était l'Asie. La +mission de Jacques de Vitry fut d'autant plus facile lorsqu'il vint +prêcher la croisade des Albigeois. L'évêque de Tournay y prit une part +active, et elle reçut pour chef Simon de Montfort, qui avait +accompagné la comtesse de Flandre à Ptolémaïde. Cinq cent mille hommes +se dirigèrent vers le Rhône: les cités les plus riches furent pillées +et détruites. A Béziers, le sang rougit les autels; Carcassonne +succomba, et Simon de Montfort, vainqueur, à Muret, des armées du roi +d'Aragon, reçut l'investiture du comté de Toulouse, comme fief tenu de +la couronne de France. + +Cependant il y avait en Flandre un pieux vieillard nommé Foulques +Uutenhove, dont la sagesse était célèbre. Il comprit le but politique +que se proposait le roi de France et l'accusa de vouloir anéantir en +même temps la puissance des peuples de la Flandre et la dynastie de +leurs princes. Bouchard d'Avesnes, fils de l'illustre ami de Richard +Cœur de Lion, se plaça à la tête des mécontents et osa déclarer que, +si le roi de France retenait les pupilles du marquis de Namur, la +Flandre chercherait un protecteur dans le roi d'Angleterre. +Philippe-Auguste jugea qu'il était nécessaire de rendre la liberté aux +filles de Baudouin, mais seulement après leur avoir donné des maîtres +qui exerçassent le pouvoir en leur nom et n'oubliassent jamais de +quelle main ils l'avaient reçu. Il avait jeté les yeux sur Enguerrand +et Thomas de Coucy, dont la mère appartenait à la maison de France, et +en 1211 il conclut avec eux une convention en vertu de laquelle il +s'engageait à leur faire avoir «lesdites damoiselles héritières de +Flandre,» moyennant une somme de cinquante mille livres parisis, +payables en deux termes, savoir: trente mille livres avant qu'ils +fussent saisis desdites damoiselles, et vingt mille livres une année +après qu'elles leur auraient été remises. L'évêque de Beauvais, les +comtes de Brienne, de Saint-Pol, d'Auxerre, de Soissons, se portèrent +garants des engagements d'Enguerrand de Coucy. + +La reine Mathilde apprit ce qui avait eu lieu, et quel que fût le +caractère solennel des conventions arrêtées, elle se flatta de +l'espoir d'enlever l'héritière de la Flandre à la maison de Coucy pour +la donner à un prince de sa famille, Ferdinand, fils de Sanche, roi de +Portugal, et de Dolcis de Barcelone. Elle s'engagea à payer au roi +plus d'or que n'en possédaient les seigneurs de Coucy, et de plus elle +lui promit de vastes possessions territoriales. Des propositions si +avantageuses furent acceptées avec empressement, et malgré toutes les +plaintes d'Enguerrand de Coucy, le mariage de Jeanne de Flandre avec +Ferdinand de Portugal ne tarda point à être célébré à Paris. L'acte +d'hommage de Ferdinand nous a été conservé; il était conçu en ces +termes: + +«Moi, Ferdinand, comte de Flandre et du Hainaut, je fais savoir à tous +ceux qui verront ces présentes lettres que je suis l'homme lige de mon +très-illustre seigneur, le roi de France. J'ai juré de le servir +fidèlement, et tant qu'il consentira à me faire droit en sa cour je +remplirai ma promesse. Si, au contraire, je cessais de le servir +fidèlement, je veux et permets que tous mes hommes, tant barons que +chevaliers, et toutes les communes et communautés des villes et des +bourgs de ma terre, aident mon seigneur le roi contre moi, et me +fassent tout le mal qui sera en leur pouvoir, jusqu'à ce que je me +sois amendé à la volonté du roi. Je veux que les barons et les +chevaliers prennent le même engagement vis-à-vis du roi, et si l'un +d'eux refusait de le faire, je lui ferai tout le mal que je pourrai, +et n'aurai avec lui ni paix ni trêve, si ce n'est de l'assentiment du +roi.» Sohier, châtelain de Gand, Jean de Nesle, châtelain de Bruges, +et d'autres chevaliers, unirent leurs serments à ceux de Ferdinand. + +Un second traité avait été conclu à Paris, et il se rapportait au +démembrement de la Flandre; mais les dispositions en avaient été +tenues secrètes de peur de rencontrer en 1212 la même résistance que +vingt années auparavant, lorsque l'archevêque de Reims avait voulu +profiter de la mort de Philippe d'Alsace. Tandis que Ferdinand et +Jeanne s'arrêtaient à Péronne, des hommes d'armes se présentaient +inopinément aux portes d'Aire et de Saint-Omer, et prenaient +possession de ces villes importantes. + +Peu de jours après, le 24 février, Ferdinand, arrivé près de Lens, +déclara qu'il avait remis à Louis, fils du roi de France, les cités +d'Aire et de Saint-Omer, qui avaient appartenu autrefois à Elisabeth +de Hainaut. Laissant la jeune comtesse de Flandre malade à Douay, il +se hâta de se rendre à Ypres et à Bruges pour y faire reconnaître son +autorité; mais lorsqu'il parut aux portes de Gand, les bourgeois +refusèrent de le recevoir: ils avaient élu pour chefs Rasse de Gavre +et Arnould d'Audenarde: dans leur indignation, ils poursuivirent +Ferdinand jusqu'à Courtray, et peut-être l'eussent-ils mis à mort s'il +n'eût réussi à faire briser les ponts de la Lys. + +Ferdinand appela aussitôt auprès de lui la plupart des nobles de +Flandre. Il s'avança avec eux jusqu'à Gand, et comme la comtesse +Jeanne l'accompagnait, personne n'osa prendre les armes contre +l'héritière légitime de Baudouin de Constantinople. Les magistrats de +la ville insurgée se soumirent et payèrent une amende de trois cent +mille livres. De plus, l'organisation de l'échevinage fut complètement +modifiée. Le comte se réserva le droit de choisir, dans les quatre +principales paroisses de la ville, quatre hommes probes qui +désigneraient, avec son assentiment, treize échevins. Chaque année, +d'autres électeurs devaient présider au renouvellement de +l'échevinage. + +Ferdinand ne tarda point à conduire son armée triomphante vers les +bords de la Meuse, où elle se réunit à celle de Philippe, frère de +Baudouin. L'évêque de Liége, Hugues de Pierrepont, issu de la maison +de Namur, avait été chassé de sa résidence épiscopale par le duc de +Brabant, et c'était afin de réparer ce revers qu'il avait convoqué +tous ses alliés. Cependant on était arrivé aux journées les plus +brûlantes du mois de juillet; d'épaisses nuées de poussière +s'élevaient dans les airs et gênaient la marche des hommes d'armes; +enfin on apprit avec joie que la paix avait été conclue. Henri de +Brabant avait accepté les propositions du comte Ferdinand et s'était +engagé à payer une indemnité considérable à l'évêque de Liége; mais, +avant que ses promesses eussent reçu leur exécution, des événements +importants vinrent modifier la situation des choses. + +Philippe de Hainaut avait rendu le dernier soupir le 15 octobre 1212. +Sa mort brisait tous les liens qui unissaient la maison des comtes de +Flandre au roi de France, et l'hiver s'était à peine achevé lorsque le +duc de Brabant, accourant à Paris, sut persuader à Philippe-Auguste +que son alliance était plus précieuse que celle du comte de Flandre, +et obtint pour prix de son zèle la main de la veuve du marquis de +Namur. + +Au moment où le roi de France accueillait l'adversaire de Ferdinand, +il rompait ouvertement avec Renaud de Dammartin et lui enlevait ses +domaines. Renaud de Dammartin était l'un des barons les plus puissants +de France. Il possédait de nombreux châteaux en Bretagne et dans le +Vermandois, et sa femme, fille de Matthieu d'Alsace, lui avait porté +en dot le comté de Boulogne. Déjà son caractère violent s'était révélé +à diverses reprises. Un jour, il avait osé en venir aux mains, au +milieu de la cour, avec le comte de Saint-Pol. Depuis, il avait eu +d'autres contestations avec l'évêque de Beauvais et le comte de Dreux, +cousins du roi, et telle était la cause des sentences de bannissement +et de confiscation prononcées contre lui; mais, loin de s'humilier +devant l'autorité royale, il nourrissait des rêves de vengeance et +associait à ses projets l'un des plus célèbres barons de Picardie, +Hugues de Boves, qui avait tué le chef des prévôts royaux. Peu après +les fêtes de Pâques, vers l'époque où Henri de Brabant épousait la +veuve du marquis de Namur, Renaud de Dammartin quitta les Etats du +comte de Bar pour aller en Flandre réveiller dans le cœur de +Ferdinand les aiguillons de l'orgueil et de la colère. Il n'y réussit +que trop aisément. Mathilde elle-même, qui, l'année précédente, +implorait à genoux la faveur de Philippe-Auguste, ne se souvenait plus +que de l'admiration que lui avait inspirée la puissance de +l'Angleterre, lorsqu'elle traversait la mer, appelée du Portugal par +Henri II, pour perpétuer la dynastie de Philippe d'Alsace. Cependant +les dons qu'elle avait prodigués, non-seulement au roi de France et à +ses ministres, pour qu'ils permissent le mariage de Jeanne avec +Ferdinand, mais aussi aux barons de Flandre, pour qu'ils ne s'y +opposassent point, avaient épuisé tous ses trésors. Ce fut Renaud de +Dammartin qui lui apprit qu'elle trouverait toujours chez les ennemis +du roi de France l'or qu'elle emploierait à le combattre. + +En 1208, les moines de l'abbaye de Saint-Augustin, qui contestaient au +roi d'Angleterre le droit de nommer l'archevêque de Canterbury, +s'étaient vus réduits à chercher un asile au cloître de Saint-Bertin +et dans d'autres monastères de Flandre. Le pape Innocent III avait +pris énergiquement leur défense. Jean sans Terre était frappé +d'excommunication, et déjà le roi de France se préparait à exécuter +les sentences pontificales, en dirigeant contre l'Angleterre une autre +croisade semblable à celle des Albigeois. Le roi Jean, menacé d'une +invasion si redoutable, vit avec joie le mécontentement du comte de +Flandre. Les négociations furent conduites avec zèle par Renaud de +Dammartin, et au mois de mai 1212, le roi d'Angleterre promit au comte +de Flandre de l'aider à recouvrer tous les domaines qui lui avaient +été enlevés. Une entrevue fut fixée à Douvres aux fêtes de +l'Assomption. Le roi Jean se trouvait à Windsor lorsque Ferdinand +débarqua au port de Sandwich, et comme le sire de Béthune l'engageait +à se rendre au devant de lui: «Oyez ce Flamand, interrompit le roi, +quelle grande opinion n'a-t-il pas de son seigneur!--Par la foi que je +dois à Dieu, répliqua vivement le chevalier, il est tel que je le +dis.» Le roi d'Angleterre s'avança jusqu'à Canterbury: ce fut là que +les deux princes signèrent un traité d'alliance dont les dispositions +ne sont point parvenues jusqu'à nous. + +Cependant le roi d'Angleterre, en même temps qu'il améliorait la +situation présente de ses affaires, demandait à ces négociations +d'autres gages pour l'avenir. Il réclamait la jeune Marguerite, sœur +de la comtesse de Flandre, comme otage pour les sommes qu'il +prêterait, et voulait, disait-on, la marier au comte de Salisbury, +afin que si l'hymen de Jeanne restait stérile, l'Angleterre fût plus +assurée de l'obéissance de l'époux de Marguerite que la France ne +semblait l'être de la soumission de Ferdinand de Portugal. Lorsque la +jeune princesse apprit que sa sœur devait la livrer aux Anglais, elle +refusa de quitter le Hainaut. Au comte de Salisbury elle préférait +Bouchard d'Avesnes, qui, aussi illustre par sa science que par son +courage, avait tour à tour étudié les lettres à l'école d'Orléans et +reçu l'ordre de chevalerie de la main de Richard Cœur de Lion. La +puissance de Bouchard d'Avesnes était grande dans le Hainaut, où il +possédait la dignité de haut bailli; il appela près de lui les barons +et les plus nobles feudataires pour qu'ils l'accompagnassent +solennellement de Mons jusqu'au château du Quesnoy, et là, après qu'on +eut reconnu que la publication des bans ecclésiastiques avait eu lieu +régulièrement, un prêtre nommé Géry de Novion, frère de l'un des +chevaliers attachés au service de Bouchard, demanda au sire d'Avesnes +et à Marguerite, agenouillés au pied des autels, s'ils voulaient l'un +et l'autre vivre désormais ensemble comme époux; puis il joignit leurs +mains, et la cérémonie s'acheva au milieu d'un grand concours de +témoins pour lesquels on avait laissé ouvertes toutes les portes du +château. + +Bouchard d'Avesnes écrivit à Jeanne pour lui annoncer qu'il venait +d'entrer dans la maison des comtes de Flandre et de Hainaut; +toutefois, quel que fût le mécontentement secret qu'inspirât ce +mariage, les circonstances étaient trop graves pour que ces +dissensions domestiques éclatassent immédiatement. Philippe-Auguste +avait déjà réuni à Boulogne une immense armée prête à traverser la +mer. Selon une ancienne tradition, on racontait que, le soir de la +bataille d'Hastings, Guillaume le Conquérant avait entendu, pendant +son sommeil, une voix qui lui prédisait que sa postérité conserverait +la couronne pendant un siècle et demi. Cette période allait s'achever, +et le roi de France croyait que la prophétie propagée par les rumeurs +populaires lui promettait le sceptre des monarques anglais. + +Le comte de Flandre avait été appelé à prendre part à cette +expédition; mais avant de remplir ses devoirs de feudataire, il avait +permis aux habitants de Gand de fortifier leur cité; il était à peine +arrivé au camp de Boulogne, lorsqu'on y apprit que le 13 mai le roi +Jean avait changé subitement de résolution et s'était soumis aux +sentences pontificales qui sanctionnaient les priviléges des moines de +Canterbury. Le légat d'Innocent III quitta aussitôt l'Angleterre pour +aller annoncer à Philippe-Auguste la levée de l'excommunication; mais +le roi de France, quelles que fussent les énergiques remontrances du +légat, déclara qu'il avait déjà dépensé soixante mille livres pour les +frais de la guerre et qu'il ne renoncerait point à son expédition. + +Lorsque Ferdinand s'était rendu près de Philippe-Auguste, n'était-il +pas instruit de la prochaine réconciliation du pape et du roi Jean? On +ne peut guère en douter. L'obstination du roi de France contrariait +toutes ses prévisions, et il mit tout en œuvre pour qu'elle échouât. +Tantôt il engageait les barons à se méfier de l'autorité ambitieuse du +roi; tantôt il leur représentait que jamais prince français n'avait +réclamé la couronne d'Angleterre, et que toute tentative pour s'en +emparer serait injuste et condamnable. Philippe s'irrita, mais +Ferdinand ne cédait point; il osa même nier la suzeraineté du roi, +disant que Philippe-Auguste, en retenant illégalement une partie de +ses domaines, avait rompu tous les liens qui l'attachaient à lui. «Par +tous les saints de France, s'écria alors le monarque frémissant de +colère, la France deviendra Flandre, ou la Flandre deviendra France.» +A sa voix, dix-sept cents navires cinglèrent vers le havre du Zwyn, et +comme si le comté de Flandre n'existait déjà plus, il exigea l'hommage +du comte de Guines. + +Ferdinand s'était hâté de rentrer dans ses Etats, et, sans tarder plus +longtemps, il chargea Baudouin de Nieuport de se rendre en Angleterre +pour y réclamer des secours importants. «Cher ami, lui répondait le 25 +mai le roi Jean, nous avons reçu les lettres que vous avez remises à +Baudouin de Nieuport; si nous les avions eues plus tôt, nous eussions +pu vous faire parvenir des secours plus considérables. Nous envoyons +vers vous nos fidèles, Guillaume, comte de Salisbury, Renaud, comte de +Boulogne, et Hugues de Boves...» + +Le roi de France avait, le 23 mai, pris possession de Cassel: rien ne +pouvait arrêter la rapidité de sa marche, et Ferdinand, surpris par +cette invasion imprévue, chercha à entamer des négociations, non qu'il +espérât la paix, mais afin de trouver dans ces pourparlers l'occasion +de quelques retards qui permissent aux Anglais d'arriver à son aide. +Dans ce but, il avait, disent quelques historiens, demandé au roi une +entrevue qui devait avoir lieu à Ypres; mais le roi de France ne l'y +attendit point et s'avança de plus en plus vers l'intérieur de la +Flandre. Les châtelains de Gand et de Bruges le guidaient: ils +exécutaient le serment qu'ils avaient prêté de le servir de tout leur +pouvoir si Ferdinand oubliait ses devoirs de vassal. + +Tandis que Philippe-Auguste entrait à Bruges et s'approchait des +remparts de Gand que le duc de Brabant allait attaquer sur l'autre +rive de l'Escaut, la flotte française envahissait le port de Damme. Là +se trouvaient déposés les trésors de l'Europe et de l'Asie, les soies +de la Chine et de la Syrie, les pelleteries de la Hongrie, les vins de +la Gascogne, les draps les plus précieux de la Flandre, butin immense +qui flatta l'orgueil des vainqueurs et leur fit peut-être oublier les +dangers qui les menaçaient. + +Le jeudi 30 mai 1213, Ferdinand, qui n'avait point quitté le rivage de +la mer, signala à l'horizon un grand nombre de voiles anglaises qui +se dirigeaient vers la Flandre; c'était la flotte du comte de +Salisbury. Rien ne peut exprimer ce que ce moment avait de solennel et +de triste; c'était la première scène de ce drame mémorable que devait +clore la bataille de Bouvines, l'aurore de cette lutte qui allait +ébranler toute l'Europe et demander à ses peuples tant de sang et tant +de victimes. Ferdinand, inquiet et agité, n'osait interroger les +mystères de l'avenir: ses remords le poursuivaient, et dès que les +chevaliers anglais eurent abordé sur le sable, il leur demanda s'il +pouvait loyalement porter les armes contre son seigneur suzerain. Le +comte de Boulogne et Hugues de Boves se hâtèrent de le rassurer, et +les conseillers de Jean sans Terre mirent le même empressement à +ranimer son courage et ses espérances. + +Les vaisseaux français s'étaient imprudemment dispersés dans le golfe +qui formait, au treizième siècle, l'entrée du port de Damme. La flotte +anglaise les assaillit impétueusement, et, avant la fin du jour, +quatre cents navires étaient tombés en son pouvoir. Au bruit de ce +succès, Ferdinand rallia autour de lui les populations maritimes, +toujours intrépides et belliqueuses, et les conduisit vers le bourg de +Damme qu'occupaient le comte de Soissons et Albert d'Hangest avec deux +cent quarante chevaliers et dix mille hommes d'armes. Le combat fut +acharné, et déjà les Flamands triomphaient, lorsque l'arrivée de +Pierre de Bretagne, avec cinq cents chevaliers français, les +contraignit à se retirer précipitamment, abandonnant deux mille morts +et plusieurs prisonniers, parmi lesquels se trouvaient Gauthier et +Jean de Vormizeele, Gilbert d'Haveskerke et un autre noble, héritier +d'un nom fatal, Lambert de Roosebeke. Les sires de Béthune, de +Ghistelles et d'autres chevaliers flamands trouvèrent à Furnes et à +Oudenbourg un asile qui, dans ces contrées, ne manqua jamais aux +défenseurs de la cause nationale. Ferdinand seul avait préféré se +réfugier à bord de la flotte anglaise qui avait jeté l'ancre sur le +rivage de l'île de Walcheren. + +Philippe-Auguste avait quitté le siége de Gand pour accourir à Damme. +Lorsqu'au sein de ces remparts ensanglantés par le combat de la veille +et de ces riches entrepôts livrés à la dévastation il découvrit +quelques vaisseaux qui avaient échappé aux efforts du comte de +Salisbury, mais que les Anglais séparaient de la mer, il ordonna de +brûler et la ville pillée et les débris de sa flotte vaincue. Le +chapelain du roi n'a point de vers assez pompeux pour célébrer ce +spectacle. «L'incendie ne tarde point à se répandre. La flamme +détruit en un moment mille et mille demeures; dans toutes les +campagnes qui s'étendent jusqu'au rivage de la mer, elle consume les +moissons dont s'enorgueillissait le sillon fertile.» Le roi, après +avoir forcé les magistrats d'Ypres et de Bruges à lui remettre des +sommes considérables, revint poursuivre le siége de Gand, dont il +s'empara bientôt, grâce à la coopération des hommes d'armes du duc de +Brabant. Le château d'Audenarde lui fut livré: de là il se rendit à +Courtray, puis à Lille et à Douay, où il laissa son fils et Gauthier +de Châtillon. + +Cependant dès que Ferdinand eut appris la retraite du roi, il reparut +en Flandre, assembla ses hommes d'armes et les conduisit à Ypres. +Bruges et Gand lui avaient déjà ouvert leurs portes, et à peine +s'était-il emparé de Tournay, que les habitants de Lille l'appelèrent +dans leurs murailles. Déjà Philippe-Auguste réunissait ses hommes +d'armes pour rentrer en Flandre; mais en même temps qu'il se préparait +à employer la force des armes, il avait de nouveau recours aux foudres +de l'excommunication. L'archidiacre de Paris, Albéric de Hautvilliers, +qu'il avait choisi pour successeur de Gui Paré dans l'archevêché de +Reims, fit prononcer par l'évêque de Tournay la sentence d'interdit, +et ce fut au milieu de la consternation universelle que l'armée +envahissante se présenta devant les remparts de Lille abandonnés sans +défense. Le chapelain du roi, qui a si pompeusement célébré l'incendie +de Damme, sent son enthousiasme se réveiller en racontant la ruine de +Lille, autre chant digne de _la Philippide_: «Les fureurs de Vulcain, +excitées par le souffle d'Eole, suffisent pour punir les rebelles; la +flamme les poursuit plus cruellement que le fer des guerriers... La +ville de Lille tout entière fut détruite, et l'on vit périr sous les +débris de leurs foyers ceux dont la faiblesse ou les infirmités de +l'âge ralentissaient les pas. On ne peut compter ceux qui furent mis à +mort. Tous les prisonniers furent vendus comme serfs par l'ordre du +roi, afin qu'ils s'inclinassent à jamais sous le joug. Il ne resta +point une seule pierre qui pût servir d'abri.» + +Philippe, vainqueur à Lille, reconquit aussi promptement Cassel et +Tournay. Ferdinand ne pouvait point s'opposer à ses progrès: en vain +envoyait-il des ambassadeurs implorer l'appui de Jean sans Terre: il +ne recevait point de secours; enfin, dans les derniers jours de +septembre, on lui remit des lettres où le roi d'Angleterre expliquait +ces retards funestes par un voyage qu'il avait fait à Durham, dans les +provinces les plus reculées de son royaume. + +Enfin une invasion des Anglais dans l'Anjou força Philippe-Auguste à +rentrer dans ses Etats; mais les hommes d'armes qu'il avait laissés à +son fils Louis continuaient leurs dévastations. Ils portèrent la +flamme tour à tour dans les murs de Bailleul, et dans les vallées de +Cassel et de Steenvoorde. A peine s'étaient-ils éloignés, que +Ferdinand accourut à Gravelines pour y voir aborder les sergents et +les archers que lui amenaient Guillaume de Salisbury, Hugues de Boves, +Renaud et Simon de Dammartin. Le roi d'Angleterre avait chargé son +chancelier de prendre avec lui tout le trésor royal dans cette +expédition pour que rien n'en ralentît le succès. Le comte de Flandre +se dirigea d'abord vers les domaines d'Arnould de Guines pour le punir +de l'hommage qu'il avait rendu au roi de France, les pilla et les +ravagea, puis il menaça Saint-Omer; il se préparait à poursuivre ses +conquêtes, lorsque les guerres du duc de Brabant et de l'évêque de +Liége l'obligèrent à renoncer à ses desseins. + +Les traités qui unissaient Ferdinand et Hugues de Pierrepont dans une +même alliance contre le duc de Brabant avaient été confirmés à +plusieurs reprises. Les hommes d'armes flamands s'étaient même +avancés jusqu'à Bruxelles, au moment où la seconde invasion de +Philippe-Auguste vint les rappeler à la défense de leurs foyers. Henri +de Brabant, n'ayant plus rien à craindre de Ferdinand, avait jugé les +circonstances favorables pour se venger des Liégeois. Il parut +inopinément avec toutes ses forces dans les plaines de la Hesbaye, +«voulant, dit un historien, prendre part aux vendanges et piller une +seconde fois la cité de Liége.» Hugues de Pierrepont dormait lorsque +le comte de Looz vint le réveiller en lui exposant le péril qui le +menaçait. Tous les barons alliés de l'évêque s'armèrent; Huy et Dinant +envoyèrent leurs habitants au secours des Liégeois, et peu de jours +après, le 13 octobre 1213, les cloches de toutes les vallées de la +Meuse retentirent pour annoncer le triomphe de saint Lambert à la +journée de Steppes. + +C'était dans cette situation que le duc de Brabant, prêt à être chassé +de ses Etats par les Liégeois, implorait la médiation de Ferdinand. Il +voulait, disait-il, consentir à toutes les demandes qu'on lui avait +adressées et remettre ses deux fils comme otages au comte de Flandre. +Accueilli d'abord avec mépris, il fut plus heureux dans ses démarches +lorsqu'il offrit de renoncer à l'amitié du roi de France. Les comtes +de Flandre et de Boulogne traversèrent le champ de bataille de +Steppes, jonché de cadavres, pour porter ses propositions aux +vainqueurs; ils obtinrent qu'il lui fût permis d'aller s'agenouiller +au pied du tombeau de saint Lambert, et là l'évêque de Liége et le +comte de Looz lui donnèrent le baiser de paix. + +Une vaste confédération s'organisait contre le roi de France. +L'empereur Othon de Saxe, neveu de Jean sans Terre, devait sa couronne +à l'appui de l'Angleterre et de la Flandre. Il promit au comte de +Salisbury, qui s'était rendu aux bords du Rhin, le concours de toutes +les armées impériales; peu après, il reçut l'hommage du duc de Brabant +qui épousa sa fille. + +Vers le nord, le roi d'Angleterre comptait d'autres alliés. Le comte +de Hollande était devenu son feudataire en recevant une pension +annuelle de quatre cents marcs d'argent. Ferdinand renouvelait les +anciens traités de la Flandre et du Danemark que devait confirmer le +mariage de l'une de ses sœurs avec le roi Waldemar. Vers la même +époque, il se réconciliait avec Bouchard d'Avesnes, et le 3 avril +1214, six chevaliers furent désignés comme arbitres pour régler les +prétentions héréditaires de Marguerite. + +Les ennemis les plus dangereux de Philippe-Auguste étaient ceux qui +habitaient la France; ils le haïssaient et travaillaient secrètement à +renverser son autorité. «Contre le roi, dit un historien, conspiraient +le comte Hervée de Nevers et tous les grands du Maine, de l'Anjou, de +la Neustrie et des pays situés au delà de la Loire; mais ils cachaient +leurs desseins par crainte du roi, voulant connaître d'abord quel +serait le résultat de la guerre.» + +Dès les fêtes de Pâques 1214, les comtes de Flandre et de Boulogne se +hâtèrent de prendre les armes; ils voulaient achever l'expédition que +les querelles des Liégeois et du duc de Brabant avaient interrompue +l'année précédente. Ils envahirent les Etats du comte Arnould, qui se +réfugia à Saint-Omer, conquirent le château de Guines et brûlèrent le +bourg de Sandgate. Ardres se racheta. De là ils se dirigèrent vers +l'Artois, pillèrent Hesdin, et mirent le siége devant Lens et devant +Aire; mais l'arrivée d'une armée française mit un terme à leurs +assauts. + +L'empereur avait déjà traversé la Meuse avec une armée considérable: +il continuait sa marche vers Nivelles, où devaient s'assembler tous +les chefs de la ligue anglo-teutonique. Là se trouvèrent réunis, le 12 +juillet, l'empereur Othon de Saxe, les ducs de Brabant et de Limbourg, +les comtes de Flandre, de Hollande, de Namur, de Boulogne et de +Salisbury. + +Lorsqu'ils se rendirent ensemble à Valenciennes, deux cent mille +hommes marchaient à leur suite, rangés sous quinze cents bannières. +«Il y aura une bataille, avaient déclaré les devins consultés par la +reine Mathilde; le roi y sera renversé et foulé aux pieds des chevaux; +personne ne lui élèvera de tombeau; Ferdinand entrera triomphalement à +Paris.» Cette prophétie flattait l'orgueil des princes confédérés: ils +oubliaient que tout oracle a son interprétation mystérieuse. Egarés +par leurs espérances, ils croyaient pouvoir se partager d'avance les +territoires dont rien encore ne leur assurait la conquête. Renaud de +Boulogne s'attribuait Péronne et le Vermandois; Ferdinand obtenait la +cité de Paris et les riches provinces qui s'étendent depuis l'Escaut +jusqu'à la Seine; Hugues de Boves recevait la seigneurie de Beauvais. +Il n'y avait point de chevalier qui ne réclamât quelque comté ou +quelque ville. L'ambition des barons luttait seule contre l'ambition +du roi. A ses tendances vers l'autorité absolue, ils n'opposaient que +les regrets que leur inspirait l'anarchie désormais condamnée de la +période féodale. La Flandre, patrie des communes, ne représentait rien +dans leur camp. Elle n'eût point profité de leurs victoires: elle fut +la victime de leurs revers. + +Philippe-Auguste comprit admirablement la faute de ses adversaires; et +puisqu'ils semblaient ne point tenir compte de l'élément communal, il +n'hésita point à s'en faire une arme redoutable, en demandant aux +bourgeoisies des villes françaises leurs vaillantes et patriotiques +milices. + +L'armée du roi de France s'est avancée jusqu'à Tournay, quand on +apprend que les troupes allemandes de l'empereur se dirigent vers +Mortagne. Philippe-Auguste ordonne aussitôt un mouvement rétrograde, +et sa prudence encourage la témérité de ses ennemis. «Philippe fuit!» +s'est écrié Hugues de Boves; et, à son exemple, une foule de +chevaliers se précipitent à travers les marais et les bois de saules, +afin d'atteindre l'armée de Philippe-Auguste avant qu'elle parvienne +au pont de Bouvines. Il est trop tard. Déjà la plus grande partie des +Français a traversé le ruisseau qui descend du plateau de Cysoing et +coule vers l'abbaye de Marquette. Le roi, fatigué d'une longue marche +par l'une des journées les plus brûlantes du mois de juillet, s'est +arrêté près de la chapelle de Saint-Pierre et se repose à l'ombre d'un +frêne. Tout à coup, on lui annonce que les Allemands attaquent les +barons qui se trouvent en arrière, et que le vicomte de Melun cherche +en vain à leur résister. A cette nouvelle, Philippe s'élance à cheval: +de toutes parts, on entend s'élever le cri: «Aux armes! aux armes!» +Les trompettes retentissent en même temps que les clercs entonnent les +psaumes de David: les troupes qui avaient déjà passé le pont +reviennent précipitamment et se préparent à combattre. Un profond +silence succède à ce tumulte: il semble que, sous toutes les +bannières, on attende avec une religieuse émotion le signal de la +lutte à laquelle s'attachent de si grandes destinées. + +Les deux armées, peu éloignées l'une de l'autre, s'étendaient sur une +seule ligne. Philippe s'était placé vers l'ouest, tandis qu'Othon +quittait le chemin de Bouvines en se dirigeant à l'est vers une +colline où les rayons du soleil frappaient directement ses hommes +d'armes. Au milieu des bataillons de l'empereur planait, au haut d'un +char, un énorme dragon qui portait une aigle d'or. Dans l'armée de +Philippe, les plus braves chevaliers se pressaient autour de +l'oriflamme parsemée de fleurs de lis qui se déroulait légèrement dans +les airs. Plus loin, aux extrémités des deux armées, se trouvaient, +d'une part, le comte de Dreux, de l'autre, le comte de Boulogne avec +le comte de Salisbury et les Anglais. A l'aile droite, le roi de +France opposait les Champenois et les Bourguignons aux milices du +comte Ferdinand placées vis-à-vis d'eux. Ce fut là que s'engagea la +bataille. + +Cent cinquante sergents soissonnais se sont avancés afin d'exciter les +chevaliers de Flandre à rompre leurs rangs: mais ceux-ci les laissent +s'approcher, jugeant indigne de leur courage de combattre des +adversaires aussi obscurs; pendant quelque temps, ils supportent +patiemment leurs insultes, et ils semblent résolus à les mépriser, +lorsque Eustache de Maskelines, égaré par son ardeur belliqueuse, +s'élance dans la plaine pour défier les chevaliers champenois. «Chacun +souviengne hui de samie!» s'écrie Buridan de Furnes, qui le suit avec +Gauthier de Ghistelles, Baudouin de Praet, les sires de Béthune, +d'Haveskerke et d'autres illustres chevaliers. Déjà le comte de +Beaumont, Hugues de Malaunoy, Gauthier de Châtillon, Matthieu de +Montmorency, se portent en avant pour les arrêter. La mêlée devient +sanglante et confuse. Eustache de Maskelines périt le premier. Hugues +de Malaunoy emmène Gauthier de Ghistelles captif. Au même moment, le +duc de Bourgogne se précipite vers Arnould d'Audenarde, perd son +cheval, se relève et continue à combattre. Cependant Baudouin de Praet +renverse plusieurs chevaliers, et l'un des bannerets transfuges de +Hainaut vient de tomber atteint d'un coup de lance, lorsque le comte +de Saint-Pol, remarquant le péril des Français, leur amène de +puissants renforts. + +Les hommes des communes de Flandre cherchent en vain à prendre part au +sanglant duel de ces chevaliers aux pesantes armures, qui se heurtent +les uns les autres sur leurs coursiers caparaçonnés de fer. Dispersés +et rejetés en désordre, ils se voient réduits à reculer; et bientôt +après, les chevaliers de Flandre, moins nombreux que ceux de France, +partagent les mêmes revers. Le comte Ferdinand, couvert de blessures +et épuisé par la fatigue d'une longue résistance, a remis son épée à +Hugues de Moreuil: un cri de victoire retentit sous les bannières +françaises. + +Philippe-Auguste crut que, les Flamands détruits, toute l'armée +ennemie était vaincue: il appela les milices communales d'Arras, de +Compiègne, de Corbie, d'Amiens et de Beauvais, et les fit marcher +devant lui vers les feudataires d'Othon; il n'avait point prévu que +les chevaliers allemands, non moins redoutables par leur gigantesque +stature que par leur valeur, s'ouvriraient aisément un passage à +travers quelques milliers de bourgeois mal armés: tous se précipitent +vers l'étendard fleurdelisé qui leur annonce la présence du roi; ils +pénètrent jusqu'à lui, le fer de leurs lances perce sa cotte de +mailles et ensanglante son visage: déjà le roi de France est tombé au +milieu des cadavres qui couvrent la plaine, mais Pierre Tristan lui +donne son cheval; les Français se rallient et repoussent les Allemands +avec tant d'impétuosité que, sans le dévouement d'Hellin de Wavrin et +de Bernard d'Oostmar, Pierre Mauvoisin et Gérard la Truie eussent +enlevé l'empereur d'Allemagne. + +A l'aile gauche, le combat restait plus douteux. Le comte de Boulogne +avait dispersé les hommes d'armes du comte de Dreux; mais le comte de +Salisbury était le prisonnier de Jean de Nesle. En ce moment, on +aperçut au centre de la plaine les Allemands qui fuyaient, suivis des +hommes d'armes du Brabant et du Limbourg; la même terreur se répandit +de toutes parts. Renaud de Dammartin était le seul qui ne se laissât +point ébranler. Il réunissait autour de lui les débris des milices +flamandes qui eussent pu, quelques heures plus tôt, lui assurer la +victoire, et les plaçait en ordre de bataille, tous les combattants +serrés les uns contre les autres, afin qu'ils présentassent aux +chevaliers français un inaccessible rempart. Parfois, il s'élançait de +leurs rangs pour chercher quelque illustre adversaire; parfois, il y +rentrait pour les exhorter à se bien défendre. Cette petite troupe +d'hommes de commune résistait à tous les efforts de la chevalerie +française; il fallut que le roi ordonnât à trois mille sergents de les +exterminer en les frappant de loin avec leurs lances. Le comte de +Boulogne restait presque seul. «Il semblait, dit Guillaume le Breton, +qu'il dût triompher de toute une armée.» Suivi de cinq compagnons +d'armes, il reparut au milieu des Français, et arriva jusqu'à +Philippe-Auguste; mais, au moment de frapper son seigneur suzerain, il +hésita et poursuivit sa course vers le comte de Dreux. Il continuait à +semer la mort autour de lui, lorsqu'il sentit s'affaisser son coursier +percé d'un coup de poignard. Arnould d'Audenarde et quelques +chevaliers flamands qui accouraient à son secours partagèrent sa +captivité; le même destin les associa à sa gloire et à ses malheurs. + +Le soir même de la bataille, le comte de Boulogne fit parvenir à +l'empereur Othon un message par lequel il l'engageait à recommencer +immédiatement la guerre avec le secours des communes flamandes; il +avait compris trop tard que la féodalité, réduite à ses propres +forces, était désormais impuissante. + +Le roi de France rentra triomphalement dans ses Etats; partout où +passait son armée victorieuse, les bourgeois et les laboureurs +accouraient pour voir dans les fers ce fameux comte de Flandre, dont +naguère encore ils redoutaient les armes. La prison qui le reçut était +une tour que Philippe-Auguste venait de faire construire hors de +l'enceinte de la ville de Paris; on la nommait la tour du Louvre. + +Beaucoup de chevaliers flamands portèrent les mêmes chaînes. «A la +journée de Bouvines, dit une ancienne chronique, les deux tiers des +châtelains et des autres hommes illustres, tant de Flandre que de +Hainaut, furent faits prisonniers.» La plupart avaient remis leur épée +à de pauvres bourgeois qu'ils étaient accoutumés à mépriser, et qu'ils +rencontraient pour la première fois sur un champ de bataille. La +milice d'Amiens, où l'on distinguait les confréries des bouchers, des +poissonniers et des gantiers, rangés sous la bannière de saint Martin, +amena à Paris dix chevaliers captifs; celle de Corbie en conduisit +neuf; celle de Compiègne, cinq; celle d'Hesdin, six; celle de +Montdidier, autant que celle d'Hesdin. Parmi les prisonniers dont +s'enorgueillissaient les communes de Soissons, de Crespy, de Roye, de +Beauvais, de Montreuil, de Noyon, de Craonne, de Vézelay et de +Bruyère, se trouvaient les sires de Quiévraing, de Maldeghem, de +Borssele, de Wavre, de Grimberghe, de la Hamaide, de Praet, d'Avelin, +de Lens, de Condé, de Créquy, de Bailleul, de Gavre, de Ligne, de +Lampernesse. Le roi des ribauds intervint dans cette remise solennelle +des prisonniers, et il obtint, dit Guillaume le Breton, un noble +chevalier nommé Roger de Waffaille. + +Peu de semaines après la bataille de Bouvines, une femme, vêtue +d'habits de deuil, se précipitait aux pieds du roi de France: c'était +la comtesse de Flandre qui venait implorer la délivrance de Ferdinand. +Les députés des villes de Flandre et de Hainaut l'accompagnaient et se +soumirent avec elle aux ordres de Philippe-Auguste. Dans ces tristes +circonstances fut conclu le traité du 24 octobre 1214. + +«Moi, Jeanne, comtesse de Flandre et de Hainaut, je fais savoir à tous +ceux qui verront ces présentes lettres que j'ai promis à Philippe, +illustre roi de France, de lui livrer le fils du duc de Louvain, à +Péronne, le jeudi avant les fêtes de la Toussaint. Je ferai détruire +les forteresses de Valenciennes, d'Ypres, d'Audenarde et de Cassel, +selon la volonté du roi, et elles ne seront reconstruites que de son +bon plaisir: quant aux autres forteresses de Flandre, elles resteront +dans leur état actuel, et il ne pourra également point en être +construit de nouvelles, sans l'assentiment du roi. + +«Lorsque tous ces engagements auront été exécutés, le roi disposera, +selon son bon plaisir, de monseigneur Ferdinand, comte de Flandre et +de Hainaut, et de tous mes hommes de Flandre et de Hainaut, dont il +règlera les rançons comme il lui plaira.» + +Ce fut vers cette époque qu'il fut permis aux chevaliers détenus dans +les prisons du roi de France de les quitter en payant de fortes +rançons. Celle de Baudouin de Praet fut de cinq cents livres; celle de +Gauthier de Ghistelles, de neuf cents livres: mais il n'y en eut point +de plus élevées que celles du sire de Gavre et du vaillant Hellin de +Wavrin. La première monta à près de trois mille livres; la seconde +dépassa six mille livres, et fut garantie par les sires de Dampierre, +de Montmirail, de Miraumont et d'autres nobles barons. + +Ferdinand seul ne recouvra point la liberté. Le roi craignait qu'il +n'en profitât pour se venger, et préférait la faiblesse de Jeanne: les +conseillers qu'il lui avait donnés étaient les châtelains de Gand et +de Bruges; Michel de Harnes disposait de la charge importante de +connétable. Dès ce moment, Philippe-Auguste considéra la Flandre comme +l'une des provinces soumises à son autorité immédiate. Il força l'abbé +des Dunes à lui remettre six cents livres sterling que le comte de +Boulogne avait laissées en dépôt dans son monastère; en même temps, il +priait l'empereur d'Allemagne Frédéric II de rendre à Jeanne les îles +de la Zélande et les pays d'Alost et de Waes, dont le rival d'Othon +s'était naguère emparé. «La comtesse de Flandre, dit une chronique +liégeoise, habita désormais dans sa terre à la volonté du roi.» + +Hugues de Boves, plus heureux que Renaud de Dammartin, s'était retiré +en Angleterre: des nobles de Flandre, qui redoutaient le ressentiment +de Philippe-Auguste, suivirent son exemple. Ils allaient offrir le +secours de leur épée au roi Jean, menacé par la grande ligue +qu'avaient formée les barons et les députés des communes réunis au +pied de l'autel de saint Edmond, protecteur des races anglo-saxonnes. + +Parmi ces exilés se trouvait un chevalier de la naissance la plus +illustre, Robert de Béthune. Son père était ce sire de Béthune auquel +Philippe d'Alsace avait voulu faire épouser la reine Sibylle de +Jérusalem. Sa fille devait être comtesse de Flandre. Ce fut en vain +que Robert de Béthune parvint, par son courage, à reconquérir Exeter: +Jean sans Terre, réduit à céder, se rendit, le 19 juin 1215, dans le +pré de Runingsmead, près de Windsor: là fut proclamée la grande charte +des libertés anglaises. + +A la grande charte était jointe (Matthieu Paris l'affirme) la charte +des forêts, dont un article était ainsi conçu: + +«Nous éloignerons de notre pays tous les étrangers, savoir: Engelhard +d'Athis; André, Pierre et Gui de Sanzelle; Gui de Gysoing et tous les +Flamands qui travaillent à la ruine de notre royaume.» + +Quoi qu'en aient dit plusieurs historiens, Jean sans Terre se montra, +pendant quelques jours, fidèle à ses serments. Non-seulement il +repoussa les représentations des chevaliers flamands qui se montraient +fort mécontents «de la vilaine pais» que le roi avait faite, mais on +le vit aussi les renvoyer en Flandre sans récompenser leur zèle. Jean +sans Terre devait trouver dans l'isolement auquel il se condamnait un +nouveau degré d'humiliation. Pendant quelque temps, l'on remarqua que +ses traits étaient devenus plus sombres, et il passait successivement +de la douleur la plus profonde à l'irritation la plus violente. Enfin +une nuit il s'enfuit du château de Windsor et galopa jusqu'au port de +Southampton, où un chevalier flamand, nommé messire Baudouin +d'Haveskerke, se trouvait encore. Le roi lui remit des lettres pour +Robert de Béthune, et le sire d'Haveskerke se hâta de les emporter +outre-mer, cachées dans un petit baril qui renfermait des lamproies. + +Dans ces lettres, Jean sans Terre appelait Robert de Béthune son cher +ami, et le suppliait d'oublier ses torts et de sauver sa couronne. +«Quant Robiert de Béthune, ajoute le vieux chroniqueur, ot les lettres +oïes, moult en eut grant pitié; il ne prist pas garde au mesfait le +roi, ains se pena quanques il pot de querre gent et d'avancier le +besogne le roi à son pooir.» L'impatience de Jean sans Terre était +extrême, car il n'osait plus poser le pied sur le sol de l'Angleterre, +de peur de tomber au pouvoir des barons. Pendant trois mois, il erra +lentement avec sa flotte de l'île de Wight à Pevensey, de Pevensey à +Folkestone, de Folkestone à Douvres, s'attachant les marins par ses +largesses et octroyant aux _cinque ports_ des priviléges qu'ils ont +conservés jusqu'à nos jours. Au nord de la Tamise, on croyait le roi +mort; au sud du fleuve, on répandait le bruit qu'il avait renoncé à la +tâche d'oppresseur de son royaume pour vivre sur les mers en chef de +pirates. + +Un des plus intrépides combattants de Bouvines, Hugues de Boves, +appelé au conseil de Jean sans Terre, avait été chargé d'aller +recruter des hommes d'armes en Flandre et en Brabant; mais il s'était +arrêté près du port de l'Ecluse, parce qu'il n'osait pas entrer en +Flandre de peur de tomber au pouvoir du roi de France. Du haut de ses +navires à l'ancre dans la baie fameuse qu'ensanglanta depuis la +victoire d'Edouard III, il promettait de l'or et des châteaux à tous +ceux qui traverseraient la mer avec lui avant les fêtes de la +Saint-Michel. N'avait-on pas vu, sous le roi Etienne, les compagnons +de Guillaume d'Ypres dominer toute l'Angleterre par la victoire de +Stoolebridge? + +L'appel du sire de Boves retentit jusqu'aux bords de la Meuse. +Gauthier Berthout lui amena beaucoup de chevaliers du Brabant; +Gauthier de Sotteghem, un plus grand nombre de chevaliers de Flandre. +Des vieillards, des femmes et des enfants accompagnaient les hommes +d'armes, et l'on voyait de toutes parts des familles qui fuyaient le +joug de Philippe-Auguste se diriger vers l'Ecluse pour prendre part à +l'émigration. Enfin, le jeudi 24 septembre 1215, toute la flotte mit à +la voile sous les ordres de Hugues de Boves, à qui le roi Jean avait +promis, pour prix de ce service signalé, les comtés de Norfolk et de +Suffolk. + +Cependant le lendemain une effroyable tempête se leva dans le ciel. La +nuit arriva, et les lueurs sinistres des éclairs, qui déchiraient les +nuées obscures chargées de torrents de pluie, accrurent l'horreur du +péril. Les flots furieux de l'Océan semblaient tour à tour dresser, +comme une barrière, leurs crêtes blanchissantes ou entr'ouvrir leurs +abîmes, comme s'ils eussent voulu protéger les rivages de +l'Angleterre. Tous les vaisseaux du sire de Boves vinrent se briser +sur les sables de Cnebingsesand, entre Dunwich et Yarmouth. «Telle +fut, dit Matthieu Paris, la multitude des cadavres que l'air en fut +infecté. On trouva même un grand nombre d'enfants noyés dans leurs +berceaux: triste et douloureux spectacle... Tous devinrent également +la proie des monstres de la mer et des oiseaux du ciel. Ils étaient +quarante mille, et personne n'a survécu... Le roi Jean n'était-il pas +la cause de leur malheur? Ne leur avait-il pas promis qu'après avoir +détruit toute la population qui couvre le sol de l'Angleterre, ils +pourraient le posséder à jamais?» + +Si Hugues de Boves périt avec la plupart de ses compagnons, il y en +eut toutefois quelques-uns qui parvinrent à gagner le rivage, où ils +s'établirent les armes à la main. D'autres chevaliers de Flandre, qui +s'étaient embarqués à Calais avec Robert de Béthune, abordèrent +heureusement en Angleterre, et ce secours inespéré permit au roi Jean +de rallier autour de lui les débris du grand armement de Hugues de +Boves. Robert de Béthune fut créé d'abord connétable de l'armée, puis +comte de Clare. Malheureusement les noms des chevaliers flamands qui +le secondaient sont pour la plupart restés inconnus, et les documents +de cette époque se bornent à en mentionner un petit nombre, parmi +lesquels on remarque Baudouin d'Aire, Bernard d'Avesnes, Everard de +Mortagne, Gérard et Thierri de Sotteghem, Engelhard d'Athies, André de +Sanzelle, Jean de Cysoing, Baudouin d'Haveskerke, Baudouin de +Commines, Raoul de Rodes, Philippe de Boulers, Guillaume Vander +Haeghe, Othon de Winghen, Thomas de Bavelinghem et le bâtard de +Peteghem. + +La terreur que répandait devant elle l'armée flamande conduite par +Robert de Béthune doublait sa force, et il n'était point de succès qui +ne parussent promis à sa belliqueuse ardeur. Rochester, Tunbridge, +Clare, Beauvoir, Pontefract, Warwick, Durham, tombèrent tour à tour au +pouvoir des Flamands, et le roi Jean, faisant allusion aux cheveux +roux d'Alexandre II, roi d'Ecosse, qui avait pénétré jusqu'à +New-Castle, put se vanter d'avoir fait rentrer le renard dans sa +tanière. La Tweed même fut franchie! Berwick et Dumbar ouvrirent leurs +portes, et l'armée flamande, arrivée près d'Edimbourg, ne se retira +qu'après avoir laissé comme chef supérieur, dans tout le pays voisin +des frontières d'Ecosse, un chevalier nommé Hugues de Bailleul. + +A leur retour, les Flamands s'emparèrent de Framlingham, de Glocester, +d'Ingheham; puis, dirigeant vers Londres leur marche victorieuse que +rien n'arrêtait plus, ils s'avancèrent jusqu'à l'abbaye de Waltham, où +Harold avait reçu la sépulture après la bataille d'Hastings. + +«Malheureuse Angleterre, s'écriaient les barons assemblés à Londres, +tu étais naguère la reine des nations et voici que tu es devenue +tributaire. Ce n'est pas assez que tu sois abandonnée au fer, à la +flamme et à la famine: tu subis le joug de quelques vils étrangers... +Loin d'imiter les rois qui combattirent jusqu'à la mort pour la +délivrance de leur pays, tu as préféré, ô roi Jean, toi dont le nom +sera flétri par la postérité, qu'une terre dont la liberté est si +ancienne devienne esclave. Tu l'as chargée de fers pour qu'elle les +porte à jamais; tu l'as soumise au pacte d'une éternelle servitude.» + +Les barons ne possédaient plus que deux châteaux hors de Londres, et +bientôt entraînés par la nécessité à oublier la base nationale de leur +fédération, ils pensèrent que leur unique ressource contre les +étrangers qui les menaçaient était d'appeler d'autres étrangers en +Angleterre. Leurs députés offrirent la couronne à Louis de France, +fils de Philippe-Auguste, et ce fut alors, selon la chronique de +Reims, que Blanche de Castille adressa au monarque français ces +paroles mémorables: «Par la benoite mère Dieu, j'ai biaus enfans de +mon signeur, je les meterai en gage et bien trouverai qui me prestera +sour aus!» Pour que Blanche de Castille eût pu songer à mettre en gage +ses beaux enfants dont l'un fut saint Louis, il eût fallu que +Philippe-Auguste fût resté étranger aux projets ambitieux de son fils, +et il est difficile de le croire quand on trouve sur les huit cents +nefs réunies à Calais douze cents chevaliers, presque tous déjà fameux +par leurs exploits à Bouvines. Je citerai les comtes de Nevers, de +Guines et de Roussy, les vicomtes de Touraine et de Melun, Enguerrand +et Thomas de Coucy, Guichard de Beaujeu, Etienne de Sancerre, Robert +de Dreux, Robert de Courtenay, Jean de Montmirail, Hugues de +Miraumont, Michel de Harnes, connétable de Flandre, envoyé par la +comtesse Jeanne au camp français, et un peu au-dessous de ces nobles +barons, Ours le chambellan, Gérard la Truie, Guillaume Acroce-Meure, +Adam Broste-Singe et Guillaume Piés-de-Rat, tous deux maréchaux de +l'armée, héros dont les noms sembleraient indignes des honneurs de +l'épopée historique, s'ils ne figuraient dans _la Philippide_ de +Guillaume le Breton. + +La mer n'avait pas cessé d'être contraire aux desseins du roi Jean; +cette fois, le vent dispersa sa flotte, qui ne put s'opposer au +débarquement des Français au promontoire de Thanet. En vain alla-t-il +à Canterbury arroser de ses larmes le tombeau de saint Thomas Becket, +que son père avait fait mettre à mort au pied de l'autel; en vain +fit-il sonner ses trompettes sur la plage déserte de Sandwich. La +fortune, toujours empressée à le trahir, s'éloignait à jamais de lui. +Il se vit réduit à se retirer à Winchester, en laissant aux Flamands +le soin de l'arrière-garde. + +La résistance ne se prolongea en Angleterre que sur deux points. Des +garnisons flamandes occupaient encore Douvres et Windsor. La première +avait pour chef Gérard de Sotteghem; la seconde obéissait à Engelhard +d'Athies et à André de Sanzelle. A Windsor, les assiégés détruisirent +les machines de guerre réunies par les Français. A Douvres, leur grand +pierrier, qu'on nommait _la Malveisine_, ne leur fut pas plus utile. +Guichard de Beaujeu périt à ce siége, et malgré tous les efforts de +Louis de France, qu'avaient rejoint le roi d'Ecosse et le comte de +Bretagne, Gérard de Sotteghem maintint longtemps sa bannière d'azur au +lion d'or couronné de gueules sur les tours du vieux manoir de +Guillaume le Conquérant. + +Les amis du roi Jean s'étaient dispersés: la plupart subirent la loi +des vainqueurs. Il y en eut toutefois quelques-uns qui retournèrent en +Flandre et essayèrent d'y ranimer la guerre. Bouchard d'Avesnes ne +cessait de réclamer la part héréditaire à laquelle avait droit +Marguerite. Des conférences avaient eu lieu à diverses reprises, mais +elles n'avaient produit aucun résultat. On se rappelait qu'il avait +combattu avec Ferdinand à Bouvines, et Jeanne, docile aux volontés des +conseillers qui lui avaient été donnés, ne pouvait que le traiter en +ennemi. + +Telle était la situation des choses, lorsque tout à coup des rumeurs +dont la source était inconnue se répandirent dans le concile +œcuménique de Latran. Elles accusaient Bouchard d'Avesnes d'avoir +contracté un hymen sacrilége, et bien que depuis vingt-cinq années il +eût porté l'écu de chevalier et pris part aux batailles et aux +tournois, elles racontaient que, fort jeune encore, il avait été +ordonné sous-diacre à Orléans, puis créé successivement chanoine de +Laon et trésorier de Tournay. Bientôt après, le 19 janvier 1215 (v. +st.), le pape Innocent III adressa à l'archevêque de Reims et à ses +suffragants la bulle suivante: «Nous avons appris par quel forfait +exécrable Bouchard d'Avesnes, jadis chantre de Laon et engagé dans +l'ordre du sous-diaconat, n'a pas craint de conduire perfidement +Marguerite, sœur de la comtesse de Flandre, dans l'un des châteaux +confiés à sa foi et de l'y retenir, alléguant qu'il s'est uni à elle +par les liens du mariage. Le témoignage de plusieurs prélats et +d'autres hommes probes qui se sont rendus au concile nous a convaincu +que Bouchard est sous-diacre et a été chanoine de Laon. Nous vous +ordonnons donc de proclamer l'excommunication de l'apostat Bouchard, +chaque dimanche, au son des cloches et à la lueur des cierges, jusqu'à +ce qu'il ait rendu la liberté à Marguerite et soit humblement revenu à +ce qu'exigent de lui les devoirs de son ministère ecclésiastique...» + +Les légats et les évêques désignés par le pape s'acheminèrent +immédiatement vers le château du Quesnoy. Deux mille personnes, nobles +et hommes du peuple, les suivaient, agités par une anxiété profonde: +ils croyaient trouver une captive gémissant au fond d'une prison, mais +les portes du château étaient ouvertes pour les recevoir; Marguerite, +qui n'avait que quinze ans, les accueillit en souriant comme si aucun +nuage n'eût encore glissé sur son jeune front. «Sachez, leur dit-elle, +que Bouchard est mon époux légitime et que, tant que je vivrai, je +n'en aurai point d'autre.» Et elle ajouta: «Il vaut beaucoup mieux et +est plus brave chevalier que celui de ma sœur.» La sentence +d'excommunication ne s'exécuta point. Bouchard avait confié aux +évêques un acte d'appel au pape; mais Innocent III n'eut point à le +juger: il mourut le 16 juillet. + +La protestation de Marguerite ne devait émouvoir que les conseillers +de Jeanne. Ils y virent à la fois un outrage et un défi, et par leur +ordre des hommes d'armes envahirent les domaines du sire d'Avesnes, +qui leur opposa ses vassaux. Des hostilités dont nous ignorons les +détails se prolongèrent pendant deux années. Enfin le pape Honorius +III confirma, par une bulle du 17 juillet 1217, celle de son +prédécesseur dirigée contre le sire d'Avesnes. Il y blâmait sévèrement +son obstination, et y rappelait et ses réclamations persévérantes et +les efforts que faisait la comtesse de Flandre pour que sa sœur lui +fût remise. Soit que cette nouvelle sentence d'anathème eût jeté +l'effroi parmi les amis de Bouchard, soit que l'intervention de +Philippe-Auguste rendît toute lutte impossible, Jeanne triompha et fit +enlever du château d'Estrœungt l'infortuné sire d'Avesnes. On raconte +qu'il fut longtemps captif à Gand, et peut-être n'eût-il jamais +recouvré la liberté, si le parti de Marguerite n'eût eu également en +son pouvoir un illustre chevalier, Robert de Courtenay, +arrière-petit-fils du roi de France Louis VI et héritier de l'empire +de Constantinople. Un échange eut lieu: Bouchard renonça sans doute à +toutes ses prétentions, et il est certain qu'il désigna de nombreux +otages, parmi lesquels figuraient Arnould d'Audenarde, Thierri de la +Hamaide, Everard de Mortagne et Sohier d'Enghien. + +Bouchard d'Avesnes se retira aux bords de la Meuse, au château +d'Houffalize. Ce fut là que Marguerite donna le jour à ses deux fils +Jean et Baudouin. Leur naissance, loin de désarmer la colère des +conseillers de Jeanne, ne fit que l'accroître: ils craignaient que +l'héritage du comté de Flandre ne passât un jour à ces enfants élevés +au milieu des persécutions qui accablaient leur père. Philippe-Auguste +comprit de plus en plus, comme le dit la chronique de Tours, qu'il +fallait rompre par la violence ce mariage sur lequel reposaient leurs +droits et leur légitimité, et il provoqua une troisième sentence +pontificale dirigée non-seulement contre Bouchard d'Avesnes, mais +aussi contre Gui, son frère, et Thierri d'Houffalize, son ami, qui +tour à tour lui avaient accordé un asile. Bouchard n'hésita plus; il +se sépara de Marguerite et se rendit à Rome pour se justifier auprès +du pape. + +En ce moment, Honorius III appelait l'Europe chrétienne à tenter un +nouvel effort pour délivrer la terre sainte et l'Egypte. Des croisés +flamands et frisons avaient pris les armes à sa voix, et après s'être +arrêtés en Espagne où ils s'étaient emparés d'Alcazar et de Cadix en +dispersant dans une grande bataille l'armée des rois sarrasins de +l'Andalousie, ils venaient de prendre une part glorieuse à la conquête +de Damiette. Quelques historiens assurent que le pape ordonna à +Bouchard un pèlerinage en Orient, où il avait été précédé par son +frère Gauthier d'Avesnes, l'un des héros de la sixième croisade. + +Lorsque Philippe-Auguste excitait la comtesse de Flandre à accuser +Bouchard d'Avesnes au tribunal d'Honorius III, il lui faisait espérer +qu'elle pourrait, au prix du malheur de sa sœur, voir cesser son +propre veuvage. Un traité qui n'est point parvenu jusqu'à nous avait +été conclu pour déterminer les conditions de la délivrance du comte de +Flandre. Philippe-Auguste avait même exigé que Ferdinand requît +humblement le pape de lui adresser une bulle qui le soumettait, lui et +ses successeurs, perpétuellement et sans appel, dans le cas où les +rois de France auraient à se plaindre de quelque grief qui ne serait +point amendé dans un délai de quarante jours, à une sentence générale +d'interdit, que prononceraient l'archevêque de Reims et l'évêque de +Senlis, et qui ne pourrait être levée que lorsqu'un jugement de la +cour des pairs aurait reconnu que les griefs imputés à la Flandre +n'existaient plus. Philippe-Auguste avait imposé autrefois les mêmes +conditions à Baudouin de Constantinople. + +Quant à la rançon de Ferdinand, nous ignorons comment elle fut réglée, +mais il n'est pas douteux que le roi de France n'ait réclamé une somme +considérable; Jeanne ne négligea aucun moyen pour pouvoir la payer. En +1220 et en 1221, elle s'adressa successivement aux plus riches +chapitres de ses Etats, c'est-à-dire à ceux de Saint-Donat de Bruges, +de Saint-Bavon de Grand, de Saint-Pierre de Lille, de Saint-Vaast +d'Arras, en implorant leur générosité; puis elle eut recours à des +usuriers: «Moi, Jeanne, comtesse de Flandre et de Hainaut, je fais +savoir à tous ceux qui verront ces présentes lettres qu'afin de payer +la rançon de mon époux Ferdinand, comte de Flandre et de Hainaut, +détenu dans les prisons du roi de France, j'ai reçu de plusieurs +marchands siennois, romains et autres, les sommes suivantes, savoir: +de Cortebragne et de ses associés, onze mille quarante livres, pour +lesquelles je leur payerai treize mille livres; d'Hubert de +Châteauneuf trois mille quarante-huit livres, pour lesquelles je lui +payerai quatre mille livres; de Jean le Juif, trois mille livres, pour +lesquelles je lui rendrai trois mille cinq cent trente-six livres et +cinq sous.» Ce n'était point assez que Jeanne, en se constituant la +débitrice de quelques usuriers italiens, leur eût reconnu, à défaut de +payement régulier, le droit de saisir les biens des marchands flamands +aux foires tenues dans les domaines du comte de Champagne, elle se +trouva également réduite à recourir dans la cité d'Arras, célèbre par +ses usuriers, aux argentiers les plus décriés: aux noms de Cortebragne +et de Jean le Juif viennent se joindre le nom de Baudouin Crespin, +dont la postérité ne s'éteindra point, et cet autre nom si énergique +de Richardus Incisor, qui nous rappelle le Shylock de Shakspeare. + +Lorsque la comtesse de Flandre eut réussi au prix de tant +d'humiliations à réunir les sommes qu'elle croyait nécessaires pour +payer la rançon de Ferdinand, les évêques de Cambray, de Tournay et de +Térouane se rendirent près du roi de France, pour les lui offrir en +son nom. Philippe-Auguste ne voulut point les écouter: il avait pu +encourager les espérances de Jeanne, mais il n'entrait point dans les +desseins de sa politique de les exaucer, et peu de mois après, le 14 +juillet 1223, prêt à rendre le dernier soupir, il conseillait encore +à son fils de ne jamais délivrer ni le comte de Flandre, ni Renaud de +Boulogne, mais de les laisser mourir dans leurs prisons. + +Louis VIII marcha sur les traces de Philippe-Auguste. En même temps +qu'il préparait une autre croisade contre les Albigeois, il se +montrait hostile à la Flandre. Ce fut en vain que le pape Honorius le +supplia de se montrer généreux vis-à-vis de Ferdinand et que les +cardinaux joignirent leurs instances à celles du pape: il avait, +disait-on, juré, comme son père, de ne jamais lui rendre la liberté. + +Si Louis VIII restait inflexible, il semblait toutefois qu'au +commencement d'un nouveau règne sa puissance dût être moins +redoutable. Jeanne, moins docile aux avis des conseillers qui lui +avaient été donnés, osa rompre ouvertement avec Jean de Nesle l'un +d'eux, et lorsque le châtelain de Bruges vint lui demander justice, +elle chargea un de ses chevaliers de lui répondre en lui proposant un +duel en champs clos; mais Jean de Nesle préféra réclamer +l'intervention du roi de France: ce fut l'origine de l'un des plus +célèbres procès du moyen-âge. + +Louis VIII avait désigné deux chevaliers pour qu'ils citassent la +comtesse de Flandre à comparaître devant la cour des pairs, pour y +voir juger ses contestations avec le châtelain de Bruges. Jeanne nia +que la sommation fût valable, attendu que la pairie de Flandre lui +donnait le droit d'être citée, non par deux chevaliers, mais par deux +pairs. Sa protestation fut rejetée. Elle prétendit alors que les pairs +de Jean de Nesle étaient les barons de Flandre, et ajouta qu'elle +était prête à accepter leur arbitrage. Le châtelain de Bruges répliqua +de nouveau que, puisque la comtesse de Flandre avait refusé jusqu'à ce +moment de lui rendre justice, il avait formé appel, pour défaut de +droit, au tribunal du roi, et qu'il ne voulait plus en connaître +d'autre. La seconde demande de Jeanne fut repoussée comme la première. + +La cour des pairs du royaume s'assembla. Louis VIII haïssait toutefois +cette juridiction suprême, placée au-dessus de la royauté même. Pour +qu'elle lui fût utile, il fallait se l'assujettir: il appela donc son +chancelier, son boutillier, son chambellan, son connétable, et ordonna +que les officiers de sa maison prissent place à côté des grands +feudataires. Ils formaient la majorité, et bien que les pairs +protestassent, ils invoquèrent des usages très-douteux, et se +donnèrent raison en votant dans leur propre cause. La cour des pairs, +que les bulles pontificales avaient investie d'une autorité médiatrice +entre le seigneur suzerain et le vassal ne fut plus que la cour du +roi. + +Cependant le ressentiment de Jeanne contre le sire de Nesle était si +profond, qu'il était devenu impossible qu'il conservât la châtellenie +de Bruges; mais elle l'indemnisa en lui payant vingt-quatre mille cinq +cent quarante-cinq livres, somme énorme, puisque Gui de Dampierre +acheta, quarante années plus tard, tout le comté de Namur pour vingt +mille livres. + +Au mois de février 1224 (v. st.), Jean de Nesle avait reçu le prix de +la vente de la châtellenie de Bruges. Au moment où la Flandre voyait +s'éloigner ces trésors qui allaient accroître la puissance de ses +ennemis, ses malheurs atteignaient les dernières limites. Ses +campagnes étaient livrées aux inondations de la mer; des incendies +avaient dévasté ses villes les plus importantes, et elles ne se +relevaient point encore de leurs ruines, lorsqu'une famine désastreuse +rendit la désolation universelle. + +Vingt années à peine s'étaient écoulées depuis qu'un comte de Flandre, +pèlerin aux bords du Bosphore, avait conquis le même jour le sceptre +de Constantin et les richesses de Byzance. Ces souvenirs étaient +présents à tous les esprits. Quelle que fût la contrée éloignée qui +eût reçu le dernier soupir de Baudouin, son ombre généreuse ne +devait-elle point s'arracher du silence de la tombe pour venger sa +dynastie humiliée et ses amis proscrits? Pouvait-elle tarder à +reparaître, lorsque la Flandre ne réclamait que l'autorité d'un nom +glorieux pour réparer ses désastres et ses malheurs? + +On trouvait en Flandre quelques hommes qui, ayant été récemment les +témoins de tant d'événements étranges, n'ajoutaient plus foi à la mort +de l'empereur de Constantinople. Les uns supposaient qu'agité par ses +remords qui lui reprochaient d'avoir oublié Jérusalem, il avait voulu +les apaiser par une longue pénitence; d'autres ajoutaient que ses plus +vaillants compagnons d'armes avaient adopté la même résolution, et que +plusieurs d'entre eux vivaient comme les cénobites au monastère de +Saint-Barthélemy, près de Valenciennes. Le peuple n'était que trop +disposé à accueillir ces récits, qui plaisaient à son imagination et +flattaient ses illusions et ses espérances. + +En 1138, on avait vu un imposteur, né à Soleure, soutenir qu'il était +l'empereur Henri V, mort depuis treize années, trouver de nombreux +partisans, et faire la guerre jusqu'à ce qu'il eût été pris et enfermé +à l'abbaye de Cluny. + +L'histoire de la Flandre présentait d'autres traditions non moins +merveilleuses. + +Vers 1176, un ermite, couvert d'un cilice, se construisit une cabane à +Plancques, près de Douay: sa barbe blanche annonçait sa vieillesse; +mais lorsqu'il se présentait dans quelque château pour y demander des +aumônes, on remarquait qu'il taisait avec soin son origine et son nom; +enfin, cédant aux prières des moines d'Honnecourt, il avoua qu'il +était Baudouin d'Ardres que l'on croyait avoir succombé dans la +croisade de Louis VII au port de Satalie, et que c'était afin de faire +pénitence que depuis trente années il vivait dans la solitude. Le +prieur du couvent d'Honnecourt se rendit aussitôt près du comte de +Guines et du seigneur d'Ardres que l'ermite nommait son neveu: ils +blâmèrent sa crédulité, et, peu de temps après, l'ermite disparut, +ayant déjà reçu beaucoup d'argent des nobles et des abbés. + +Ne se trouvait-il pas en Flandre, en 1225, quelque autre ermite assez +habile pour se souvenir de la cabane de Plancques et pour se proclamer +non plus le seigneur d'Ardres mort à Satalie, mais l'empereur de +Constantinople que les Bulgares avaient emmené sans que jamais il +reparût? + +Dans la forêt de Glançon, située entre Valenciennes et Tournay, non +loin d'un village qui porte aussi le nom de Plancques, s'élevait, au +bord d'une fontaine, un humble abri formé de rameaux entrelacés: +c'était la retraite d'un solitaire; mais quel que fût son désir +d'échapper aux regards, de vagues rumeurs répétaient au loin qu'il +n'était autre que l'empereur Baudouin. Plusieurs chevaliers le virent +et le reconnurent. Or, quels étaient ces chevaliers? Les amis de la +maison d'Avesnes, Sohier d'Enghien, Arnould de Gavre, Everard de +Mortagne, à qui appartenait, il est important de l'observer, le +domaine de Glançon. Bouchard, qui était revenu depuis peu de Rome, +s'empressa de suivre leur exemple. Le solitaire persistait toutefois à +répondre: «Ne m'appelez ni roi ni duc; je ne suis qu'un chrétien, et +c'est pour expier mes péchés que je vis ici.» On ne voulait point le +croire: les habitants de Valenciennes avaient quitté leurs foyers pour +le saluer, et à sa vue ils s'étaient écriés comme les chevaliers: +«Vous êtes notre comte, vous êtes notre seigneur!--Quoi! répliquait le +solitaire, êtes-vous donc comme les Bretons qui attendent toujours +leur roi Arthur!» Tandis qu'il cherchait encore à cacher son nom, la +multitude l'entraînait déjà vers la cité de Valenciennes, et ce fut là +que tout à coup il éleva la voix et dit: «Je l'avoue, je suis le comte +de Flandre: vous verrez bientôt Matthieu de Walincourt et Renier de +Trith accourir de l'Orient pour venir me rejoindre.» Puis il exposa +longuement l'histoire de sa captivité: l'amour d'une princesse bulgare +l'avait tiré des prisons de Joannice; mais il avait été deux fois +coupable, d'abord en encourageant sa passion, puis en l'abandonnant et +en étant la cause de sa mort. Telles étaient les fautes pour +lesquelles il avait résolu de faire pénitence; il alléguait aussi ce +mépris des vanités humaines qui, chez les grandes âmes, marque le +déclin de la vie. Il ajoutait qu'à peine délivré des fers de Joannice, +il avait été enchaîné par d'autres barbares et vendu sept fois comme +esclave; enfin, un jour qu'il traînait la charrue, il avait aperçu des +marchands allemands qui consentirent à le racheter, et, grâce à leur +générosité, il avait pu quitter l'Orient et rentrer dans sa patrie. + +L'enthousiasme qui animait les habitants de Valenciennes se propagea +rapidement. Le solitaire de la forêt de Glançon arriva à Courtray le +1er avril, après avoir été reçu à Lille et à Tournay. Bruges et Gand +l'accueillirent avec le même empressement. On chérissait le comte de +Flandre; on respectait l'empereur de Constantinople; on vénérait +surtout le martyr, qui montrait sur son corps les cicatrices des +plaies qui lui avaient été faites chez les Bulgares; on recueillait +l'eau dans laquelle il s'était baigné; on conservait les mèches de sa +chevelure comme des reliques. Aux fêtes de la Pentecôte, le faux +Baudouin tint une assemblée solennelle dans laquelle, revêtu de la +chlamyde impériale, il arma dix chevaliers de sa propre main. Rien ne +manquait à sa grandeur. Les ducs de Brabant et de Limbourg lui avaient +envoyé des ambassadeurs, et il avait reçu du roi d'Angleterre Henri +III des lettres ainsi conçues: «Très-cher ami, nous avons appris que, +délivré de votre captivité par la miséricorde divine, vous êtes rentré +dans vos Etats où vos hommes, accourant près de vous, vous ont reconnu +pour leur seigneur: nous en avons ressenti une très-grande joie, +espérant que notre amitié mutuelle confirmera tous les liens sur +lesquels reposait l'alliance de vos prédécesseurs et des nôtres. +Certes, il vous est assez connu que le roi de France nous a dépouillés +l'un et l'autre; et si vous voulez nous assister de vos secours et de +vos conseils contre lui, nous sommes également prêts à vous aider +autant que nous le pourrons.» Le solitaire de Glançon n'osa point +convoquer ses feudataires pour répondre à l'appel de Henri III, il lui +semblait plus aisé d'imiter l'empereur Baudouin au milieu des pompes +d'une cour adulatrice que sur un champ de bataille; son front s'était +déjà habitué au poids d'une couronne lorsque sa main redoutait encore +celui d'une épée. + +Il préférait négocier: la dame de Beaujeu, sœur de Baudouin de +Constantinople et tante du roi Louis VIII, lui avait promis sa +médiation, non qu'elle l'eût reconnu et le soutînt, mais seulement +afin de favoriser le succès des ruses qui devaient renverser sa +puissance. Elle lui fit parvenir un sauf-conduit et l'engagea à aller +voir à Péronne le roi Louis VIII, qui était son neveu, et dans lequel +elle lui faisait espérer un allié et un protecteur. + +Lorsque Louis VIII et Jeanne, qui se trouvaient à Paris, apprirent que +l'imposteur consentait à paraître comme un accusé devant un tribunal +résolu à ne voir en lui qu'un coupable, ils s'applaudirent de leur +projet et conclurent une convention par laquelle la comtesse de +Flandre s'obligeait à rembourser au roi tous les frais de la guerre +qu'il soutiendrait contre celui qui se disait le comte Baudouin, après +qu'il aurait passé à Péronne, _postquam transierit Peronnam_. Ainsi +cette entrevue solennelle du jeune monarque et du vieux solitaire +n'était qu'un mensonge et une déception: on voulait, en affectant +l'apparence d'un examen sérieux, répandre des doutes sur ses +prétentions, puis l'isoler de ses partisans et de ses amis. + +Ce fut vers les derniers jours du mois de juin que le vieillard arriva +à Péronne, tenant une baguette blanche à la main et porté dans une +riche litière que précédait la croix impériale et que suivaient plus +de cent chevaliers. Le roi Louis VIII vint au devant de lui jusqu'aux +portes de son palais et le reçut en lui disant: «Sire, soyez le +bien-venu, si vous êtes mon oncle Baudouin, empereur de Constantinople +et comte de Flandre et de Hainaut.--Beau neveu, répliqua le vieillard, +tel je suis et tel je devrais être; mais ma fille veut m'enlever mon +héritage et refuse de me reconnaître pour son père: c'est pourquoi je +vous prie, beau neveu, de m'aider à défendre mes droits.» + +Un banquet était préparé: l'ermite de la forêt de Glançon y prit place +avec le roi de France, et le récit qu'il fit de ses malheurs remplit +d'émotion le cœur de tous ceux qui y assistaient. Puis le conseil du +roi s'assembla: on y appela Baudouin pour l'interroger, comme si, en +se prêtant à cette discussion de ses droits, il ne cessait pas d'être +l'empereur de Constantinople. Dès ce moment, Louis VIII, abjurant +toute réserve, affecta un langage rude et sévère, et tous les +ministres du roi se levèrent en s'écriant qu'évidemment Baudouin +n'était qu'un imposteur, puisqu'il ne pouvait répondre aux questions +les plus simples. Un abbé se souvint aussitôt qu'il avait rencontré le +même ermite dans les forêts de l'Argonne; l'évêque de Beauvais déclara +également qu'il avait été autrefois enfermé dans sa prison, et que +c'était là qu'il avait pu étudier l'histoire de la croisade. L'évêque +d'Orléans confirma leur témoignage. + +La nuit suivante, le solitaire, croyant sa vie ou sa liberté en péril, +monte à cheval et s'enfuit de Péronne. A Valenciennes, il entend +retentir autour de lui les mêmes acclamations que lorsqu'il avait +quitté sa cabane de feuillage et de genêts fleuris; mais, sans s'y +arrêter, il enlève ses trésors et poursuit sa route vers le village de +Nivelles, voisin de la forêt de Glançon, où le même enthousiasme se +reproduit: peut-être sont-ce les regrets et de secrets remords qui le +ramènent vers ces ombrages où tout respire le silence et la paix. +Cependant, peu rassuré sur les dangers qui le menacent, il disparaît +de nouveau et s'éloigne de ces peuples qui portaient une foi si vive +au culte du malheur. + +Les échevins des villes de Flandre et de Hainaut avaient accepté +l'amnistie de Jeanne. Les chevaliers qui avaient accompagné le faux +Baudouin à Péronne l'avaient aussi abandonné: peut-être les largesses +de Louis VIII avaient-elles dessillé leurs yeux, car peu de jours +après, dans un traité conclu à Bapaume, la comtesse de Flandre +reconnut que le roi, dont les hommes d'armes n'avaient point combattu, +avait toutefois dépensé dix mille livres pour lui restituer ses Etats. + +Il faut le remarquer, en ce moment même où la fortune de l'ermite de +Glançon semblait s'évanouir, quelques-uns de ses amis racontaient +encore qu'il s'était dirigé vers les bords du Rhin. L'archevêque +Engelbert de Cologne lui avait, disaient-ils, fait grand accueil; il +avait même, à sa prière, appelé près de lui l'évêque de Liége, qui, +bien que l'un des ennemis de Baudouin, le connaissait parfaitement, +puisqu'il lui devait sa dignité épiscopale. Ils ajoutaient que +l'évêque de Liége avait reconnu le comte Baudouin, et que l'archevêque +de Cologne, n'hésitant plus, avait supplié le prince proscrit de se +rendre à Rome, afin que le père commun des fidèles proclamât la +légitimité de ses droits du haut de la chaire apostolique. + +Tandis que ceux qui étaient restés fidèles à l'imposteur cherchaient +ainsi à expliquer sa fuite, un seigneur de Bourgogne, Erard de +Chastenay, apercevant au marché de Rougemont un ménestrel nommé +Bertrand de Rays, ancien serf du sire de Chappes, trouva dans ses +traits une ressemblance extraordinaire avec ceux du solitaire de +Glançon qu'il avait pu voir à Péronne. Il supposa qu'il avait renoncé +à sa couronne pour reprendre sa vielle, et le fit arrêter, puis le +céda, moyennant quatre cents marcs d'argent, à la comtesse de Flandre, +qui ordonna qu'il fût pendu aux halles de Lille et attaché à un gibet. +L'infortuné vieillard déclara avant de mourir qu'il n'avait été guidé +que par sa piété en se retirant dans la forêt de Glançon, mais qu'il +n'avait pu résister aux tentations de la puissance et de la grandeur. +«Je sui, disait-il, un povres homme qui ne doit iestre, ne quens, ne +rois, ne dus, ne emperères, et çou que je faisoie, faisoie-jou par le +conselg des chevaliers, des dames et des bourgois de cest pays.» +L'ermite de la forêt de Glançon n'était plus; mais le peuple n'en +haïssait que davantage la comtesse de Flandre, parce qu'il lui +reprochait d'avoir fait périr son père. + +D'autres accusaient Jeanne d'oublier Ferdinand, et il semble en effet +qu'elle ait cherché à obtenir du pape l'annulation de son premier +mariage pour en contracter un second avec le comte Pierre de Bretagne, +l'un des plus redoutables adversaires de l'autorité ambitieuse des +rois de France. Des envoyés bretons s'étaient rendus à Rome, et là, en +suppliant Honorius III de prononcer une sentence de divorce, ils +déclarèrent que le comte de Bretagne agissait avec le consentement de +la comtesse de Flandre. + +Peu après, vingt jours environ avant les fêtes de Pâques 1226, Jeanne +fut mandée à Melun. On ne lui refusait plus la liberté de Ferdinand, +mais on exigeait qu'elle scellât l'engagement suivant: «Qu'il soit +connu de tous que j'ai juré, en présence de mon très-illustre seigneur +Louis, roi de France, de reconnaître solennellement, avant le dimanche +des Rameaux, Ferdinand pour mon mari, et dès ce moment je le tiens +pour tel...» + +La comtesse de Flandre avait rempli sa promesse lorsque, le 12 avril, +jour du dimanche des Rameaux, elle approuva le traité depuis si +célèbre sous le nom de traité de Melun: + +«Le roi de France délivrera le comte de Flandre aux fêtes de Noël; +mais avant que Ferdinand sorte de sa prison, il payera au roi +vingt-cinq mille livres, et lui remettra les villes de Lille, de Douay +et de l'Ecluse, jusqu'à ce qu'il ait pu faire un second payement de +vingt-cinq mille livres. + +«Le comte de Flandre est tenu de remettre au roi les lettres du pape, +où il est dit que si le comte ou la comtesse viole les conventions +arrêtées entre le roi et eux, l'archevêque de Reims et l'évêque de +Senlis pourront, quarante jours après une sommation faite par lettres +ou par ambassadeurs, promulguer, au nom du pape, une sentence +d'excommunication contre le comte de Flandre et ses adhérents, et +mettre leurs terres en interdit, sans pouvoir révoquer ces sentences +tant qu'il n'y aura point eu de réparation convenable selon le +jugement des pairs de France. + +«Le comte de Flandre fera garantir ce traité par les chevaliers et les +communes de ses terres, et il bannira tous ceux qui n'y consentiront +point.» + +Un dernier acte de rigueur marqua cette année qui devait voir la fin +de la captivité de Ferdinand. Louis VIII, irrité de la part que +Bouchard d'Avesnes avait prise à la tentative du solitaire de Glançon, +avait forcé d'abord Marguerite à sortir de la retraite où elle vivait +depuis qu'elle avait quitté le sire d'Avesnes, exigeant d'elle qu'elle +allât confirmer à Paris le traité qui précéda l'entrevue de Péronne; +puis, voulant affermir de plus en plus l'obstacle qui la séparait du +père de ses enfants, il l'obligea à violer la foi promise au pied des +autels du Quesnoy et à accepter un nouvel époux, Guillaume de +Dampierre. En vain le pape Honorius chargea-t-il l'évêque de Soissons +de rechercher s'il n'y avait point de liens de consanguinité qui s'y +opposassent; en vain le peuple répétait-il que Guillaume de Dampierre +était sous-diacre comme Bouchard d'Avesnes: le mariage fut célébré +immédiatement. On méprisa les rumeurs populaires, et ce ne fut que +quatre ans plus tard qu'une dispense ecclésiastique du chef de +consanguinité fut accordée par le pape Grégoire IX. + +Lorsque le roi de France expira le 7 novembre 1226, au château de +Montpensier, il avait en trois années complété l'œuvre à laquelle +Philippe-Auguste avait travaillé pendant près d'un demi-siècle. La +royauté n'avait cessé d'étendre son autorité en même temps que les +frontières de ses domaines; mais la mort de Louis VIII, qui ne +laissait après lui qu'un enfant de onze ans, compromit tout ce qui +avait coûté tant d'habileté et de persévérance. + +Les barons de France, trop longtemps humiliés, commencèrent par +demander la délivrance du comte de Flandre, et dès le mois de décembre +1226, le traité de Melun fut suivi d'un autre traité qui réduisit le +nombre des cités à donner en gage à la seule forteresse de Douay, et +où il ne fut plus fait mention de la rançon du prisonnier; peu de +jours après, le 6 janvier, Ferdinand quitta la tour du Louvre, et se +rendit en Flandre et de là en Allemagne. Le 28 mars suivant, il se +trouvait à Aix pour y assister au couronnement de la reine des +Romains. Il venait y réclamer un domaine qu'il avait remis, quinze ans +auparavant, à l'évêque de Liége, Hugues de Pierrepont, pour qu'il le +conservât jusqu'à ce que le duc de Brabant eût exécuté le traité +conclu par sa médiation. Hugues de Pierrepont refusait de le +restituer; il prétendait que le duc de Brabant n'avait jamais tenu ses +promesses, et que le domaine que le comte de Flandre lui avait confié +n'était qu'un fief relevant de son siége épiscopal. Sa justification +fut accueillie par le roi Henri, fils de l'empereur Frédéric II. + +Il ne restait plus à Ferdinand qu'à poursuivre ses réclamations auprès +du duc de Brabant, et il en résulta une guerre dans laquelle les +hommes d'armes de Flandre obtinrent près d'Assche une victoire +complète. La paix ne tarda point à être rétablie; par un traité du 23 +septembre 1227, le duc de Brabant promit de rembourser au comte de +Flandre quinze mille livres qu'il avait jadis payées pour lui, et de +lui faire une rente annuelle de huit cents livres pour l'indemniser de +la perte du domaine que retenait Hugues de Pierrepont. + +Ferdinand, vainqueur des Brabançons, put consacrer quelques loisirs à +l'administration de ses Etats. Il modifia à Gand l'organisation de +l'échevinage. Les treize échevins choisis par les quatre électeurs +désignés par le comte, selon la charte de 1212, firent place à une +magistrature composée de trente-neuf membres divisés en trois +catégories, échevins, conseillers et _vaghes_. Les conseillers élus +par les échevins étaient eux-mêmes échevins l'année suivante; puis, +après être restés un an dans l'exercice de ces fonctions, ils +devenaient _vaghes_, c'est-à-dire qu'ils ne conservaient plus +d'attributions précises. Chaque année, aux fêtes de l'Assomption, la +magistrature des Trente-Neuf devait se renouveler, puisant ainsi sans +cesse en elle-même l'élément de sa perpétuité. + +Dans les autres villes de Flandre, Ferdinand confirma les chartes des +anciens comtes, et augmenta les priviléges qu'elles leur avaient +accordés; douze années de captivité avaient calmé ses haines en +dissipant ses illusions. + +On voyait se manifester de toutes parts une réaction inévitable contre +les tendances absolues de la royauté, telles que les avaient +proclamées Philippe-Auguste et Louis VIII. Les barons de France, +témoins de la confédération des nobles, des clercs et des communes, +sous le règne de Jean sans Terre, avaient renoncé aux rêves stériles +de la féodalité pour s'allier également aux clercs et aux communes. +Imitant l'exemple que les barons anglais leur avaient donné aux +mémorables assemblées de Saint-Edmond et de Stanford, ils se réunirent +à Corbeil et présentèrent des requêtes à la reine pour obtenir le +redressement des griefs de la nation; mais Blanche de Castille refusa +de les écouter. + +Alors éclata dans toute la France une guerre aussi terrible que celle +qui avait agité l'Angleterre pendant les dernières années du règne du +roi Jean. Les barons prenaient les armes dans toutes les provinces; il +faut citer parmi eux les comtes de Bretagne, de la Marche, de Nevers, +de Saint-Pol et de Boulogne. + +Deux comtes restèrent fidèles à Blanche de Castille. Le premier fut le +comte de Champagne; le second, le comte de Flandre. Dès que le comte +de Boulogne, chef de la ligue des barons, eut envahi la Champagne, +Ferdinand occupa le comté de Guines et dévasta les domaines du comte +de Saint-Pol. Une anarchie confuse couvrait toute la France de sang et +de désordres, lorsque, vers la fin de l'année, le comte de Bretagne +appela le roi d'Angleterre, qui débarqua à Saint-Malo le 7 mai 1230. +Louis IX marcha aussitôt au devant des Anglais jusqu'au camp +d'Ancenis; les comtes de Champagne et de Flandre l'accompagnaient, +mais ils ne tardèrent point à rentrer dans leurs Etats, de peur que +leurs ennemis n'en prissent possession: leur retraite entraîna celle +du roi. + +Tandis que les Anglais s'avançaient, les discordes civiles se +ranimaient plus violemment au cœur de la France: «Sire, disait au +jeune prince Hugues de la Ferté dans l'une de ses chansons, appelez +vos barons et réconciliez-vous avec eux. Que les pairs, à qui +appartient le gouvernement de la nation, marchent les premiers et vous +viennent en aide. Si vous voulez honorer les preux, ils feront +repasser la mer aux Anglais. Dieu protége l'honneur de la France et sa +baronnie!» + +Ce vœu d'un trouvère était celui de toute la nation: il fut exaucé le +10 septembre 1230. Le roi se rendit au milieu de l'assemblée des +barons, et dans cet autre pré de Runingsmead, «le roi et sa mère +jurèrent qu'ils rétabliraient les droits de tous, et jugeraient tous +les hommes du royaume selon les bonnes coutumes et ce qui était +équitable pour chacun.» + +Le serment du 10 septembre 1230 fut la base du règne le plus digne +d'admiration que la France ait jamais connu. Ce fut en vain que le +comte de Champagne, mécontent, voulut s'allier à Pierre de Bretagne; +l'anarchie cessa, et le roi d'Angleterre se vit réduit à rentrer dans +son royaume. Les menaces des invasions étrangères, comme celles des +dissensions intérieures, étaient désormais impuissantes. Jean sans +Terre était mort en maudissant la grande charte; Louis IX devait +consacrer toute sa vie au développement pacifique et régulier des +libertés françaises. + +Les barons, qui s'étaient réconciliés avec la royauté, cherchèrent +désormais à signaler leur courage par des exploits dont leur patrie +pût se glorifier sans en porter le deuil. Un grand nombre allèrent +combattre en Orient; d'autres (parmi ceux-ci se trouvait Guillaume de +Dampierre) se rendirent en Italie pour défendre le pape contre les +entreprises de l'empereur Frédéric II: mais la plupart des chevaliers +de Flandre aimèrent mieux s'associer à une croisade dirigée contre les +habitants de Staden, voisins des bords de l'Elbe, dont le pays +semblait le dernier refuge des rites idolâtres du paganisme dans le +Nord. Henri, fils du duc de Brabant, Arnould d'Audenarde, Guillaume de +Béthune, Thierri de Dixmude, et d'autres nobles non moins illustres, +quittèrent leurs foyers pour obéir à l'appel de l'évêque de Brême. Ce +fut le 16 mai 1233 qu'ils rencontrèrent les Stadings, qui, au nombre +de plus de sept mille, et groupés autour de leur chef monté sur un +cheval blanc, opposèrent une longue résistance; enfin, Guillaume de +Béthune s'élança au milieu d'eux et sema le désordre dans leurs rangs: +ils ne se rallièrent plus, et tous ceux qui ne parvinrent point à se +cacher dans leurs marais périrent dans ce combat. D'autres sectes +semblables existaient en Frise: les croisés s'y arrêtèrent à la prière +du comte de Hollande, et les mêmes succès y couronnèrent leurs +efforts. + +Lorsqu'ils revinrent en Flandre, Ferdinand de Portugal avait terminé à +Douay une vie marquée par des événements importants, mais plus féconde +en malheurs. A peine avait-il pu jouir avant sa fin de quelques années +de repos. Jeanne semble les avoir entourées de ses consolations, car +elle le rendit père d'une fille qui reçut le nom de Marie, en mémoire +de Marie de Champagne, mère de la comtesse de Flandre: ce nom, qui +rappelait les souvenirs d'une mort prématurée, ne lui présageait +qu'une destinée trop prompte à s'accomplir. Déjà les barons de Flandre +avaient adhéré au mariage qu'elle devait conclure, lorsqu'elle serait +nubile, avec Robert d'Artois, frère du roi Louis IX; mais elle +s'éteignit dans son berceau, ignorant encore toutes les agitations de +la terre, elle-même presque ignorée des hommes de son temps, qui ne +nous ont appris ni l'époque de sa naissance, ni celle de sa mort. Un +siècle et demi doit s'écouler avant que l'union d'une princesse +flamande et d'un descendant de Philippe-Auguste porte la souveraineté +de la Flandre dans la maison des Capétiens. + +Jeanne était réservée à d'autres épreuves. Simon de Montfort, l'un des +fils du chef de la croisade des Albigeois, recherchait sa main; mais +le roi de France crut devoir s'y opposer, craignant que ses +prétentions, comme naguère celles du comte de Bretagne, ne se +rapportassent à quelque complot politique: il obligea la comtesse de +Flandre à lui remettre à Péronne, le jour de Pâques fleuries 1236, une +promesse solennelle de rompre toute négociation à cet égard. Simon de +Montfort, contraint à renoncer à ses projets, se rendit en Angleterre, +où, deux ans après, il épousa Éléonore de Pembroke, sœur du roi Henri +III. + +L'année suivante vit la célébration du mariage de la comtesse de +Flandre avec Thomas de Savoie, comte de Maurienne. Ce prince, issu +d'une maison illustre, mais pauvre, était né à l'époque où la +puissance de sa famille se développait le plus rapidement; sa sœur, +comtesse de Provence, était mère de la reine de France et de la reine +d'Angleterre, et leur influence favorisait l'élévation de tous les +princes de la maison de Savoie. Les historiens du treizième siècle +nous les représentent pieux, cléments et doux, mais avides d'honneurs +et même de richesses, moins par avarice que par besoin de prodigalité. +Tel était aussi Thomas de Savoie. Il se fit donner de fortes pensions +par la comtesse Jeanne, et profita des relations industrielles de la +Flandre et de l'Angleterre pour faire de fréquents voyages à Londres, +où il ne passait toutefois que peu de jours, de peur de mécontenter le +roi de France, ne s'y occupant point d'intérêts commerciaux ou +politiques, mais beaucoup des intérêts de sa famille. L'un de ses +frères fut archevêque de Canterbury; un autre, déjà évêque de Valence, +aspirait au siége épiscopal de Liége. + +Cependant il existait en Flandre un parti puissant qui ne cessait de +protester contre ces alliances dictées par des influences étrangères: +c'était celui de Bouchard d'Avesnes. Après la mort de Ferdinand, +Jeanne n'avait cru la stabilité de son pouvoir assurée qu'en faisant +conduire les enfants de sa sœur dans un château situé loin de la +Flandre, au pied des montagnes de l'Auvergne, où ils furent confiés à +la garde d'Archambaud de Bourbon, frère de Guillaume de Dampierre. Ils +y restèrent pendant sept années; mais enfin en 1241, lorsque Guillaume +de Dampierre ne fut plus, Archambaud de Bourbon leur ouvrit les portes +de leur prison, et ils rentrèrent en Flandre, où ils promirent à la +comtesse Jeanne de la servir comme leur dame. Bouchard d'Avesnes +vivait encore: si Marguerite, redevenue libre, ne fit rien pour le +revoir, il put du moins, avant de rendre le dernier soupir, recevoir +les adieux de ses fils. + +La comtesse de Flandre mourut à peu près vers la même époque que le +sire d'Avesnes. Thomas de Savoie, qui avait conduit en Angleterre un +secours de soixante chevaliers et de cent sergents d'armes dirigé +contre les Ecossais, était à peine revenu dans ses Etats, quand la fin +du règne de Jeanne mit également un terme à l'autorité qu'il n'y +tenait que d'elle. Il quitta la Flandre presque aussitôt, fit +confirmer par le roi Henri III la pension de six mille livres que +Jeanne lui avait promise, et rentra dans sa patrie où il épousa +Béatrice de Fiesque: de la postérité qu'il laissa en Italie devaient +sortir les comtes de Piémont et les rois de Sardaigne. + +Lorsque Marguerite, héritière des Etats de sa sœur, arriva en France +pour y remplir ses devoirs de feudataire, ce fut la reine Blanche, +mère de Louis IX, qui reçut son acte d'hommage, «pour ce que, y +était-il dit, iceluy nostre sire le roy, grevé de maladie, estoit en +tel estat que il n'estoit mie expédient que l'on luy fist parole sur +ce, pour ce que, par aventure, il ne fust troublé de la mort de nostre +dite sœur.» + +Louis IX avait pris la croix pendant sa maladie; mais trois années +devaient s'écouler avant qu'il exécutât son vœu. Pendant ces trois +années, il rétablit l'ordre dans les finances, de telle sorte que le +revenu des domaines royaux pût suppléer à tous les impôts et suffire +aux frais des plus grandes guerres. Il réprima les abus de pouvoir de +ses forestiers et de ses prévôts; il introduisit dans les cours de +justice une équité si impartiale, que personne n'était plus empressé +que lui-même à condamner les prétentions de ses officiers, dès +qu'elles ne paraissaient point justifiées; enfin, il ordonna que tous +les marchands étrangers venant en France y fussent protégés avec +sollicitude, et favorisa l'extension des relations commerciales, +«pourquoy li royaume fu en meilleur estat qu'il n'avait esté au temps +de ses devanciers.» + +Louis IX était le petit-fils d'Elisabeth de Hainaut: ses traits, +raconte Philippe Mouskès, retraçaient ceux des princes dont le sang +était le sien. Louis IX, assis sous le chêne de Vincennes, rappelait +également ses aïeux les comtes de Hainaut, qui rendaient la justice +sous les chênes de Hornu. + +Louis IX était appelé à juger en Flandre la grande querelle des fils +de Bouchard d'Avesnes et de ceux de Guillaume de Dampierre, «qui +rendit cette époque si agitée et si malheureuse, observe le cordelier +Jacques de Guyse, que celui qui en veut tracer le tableau ne doit +écouter que sa conscience et son zèle pour la justice et la vérité.» +Les fils de Bouchard d'Avesnes avaient adressé leurs réclamations à +l'empereur Frédéric II, que la guerre de Liége avait irrité contre le +comte de Flandre, et dès le mois de mars 1242 (v. st.) une sentence +solennelle avait proclamé la légitimité de leur naissance. C'était en +vertu de cette déclaration que Jean d'Avesnes demandait à pouvoir +intervenir dans l'hommage de sa mère comme héritier de tous ses +domaines. Cette discussion était pleine de doutes et d'incertitudes. +Si Marguerite de Flandre s'était unie de bonne foi à Bouchard +d'Avesnes, ignorant qu'il fût sous-diacre, Guillaume de Dampierre ne +l'avait également épousée que parce qu'il considérait son premier +mariage comme nul et sans effet. Les fils du sire d'Avesnes +s'appuyaient, il est vrai, sur une sentence de l'empereur; mais ceux +du sire de Dampierre leur opposaient trois bulles pontificales. +Cependant la Flandre avait accepté la dynastie des Dampierre, tandis +que le Hainaut persistait à la repousser. + +Telle était la situation des choses, lorsque le roi de France obtint +de tous les fils de Marguerite qu'ils adhérassent à un compromis par +lequel ils choisissaient Louis IX et l'évêque de Tusculum pour +arbitres, les autorisant à former deux parts différentes dans +l'héritage de Baudouin de Constantinople. + +Comme il était aisé de le prévoir, la sentence arbitrale, prononcée au +mois de juillet 1246, attribua le Hainaut à Jean d'Avesnes, et la +Flandre avec toutes ses dépendances à Guillaume de Dampierre. Les fils +de Marguerite promirent de la respecter. Guillaume de Dampierre rendit +immédiatement hommage au roi de France; mais Jean d'Avesnes, qui avait +épousé, vers le mois de décembre 1246, Alix de Hollande, ne releva son +fief de l'évêque de Liége, Henri de Gueldre, que le 26 septembre 1247. + +Or, trois jours après, le 29 septembre, le comte Guillaume de +Hollande, dont Jean d'Avesnes avait épousé la sœur, fut élu, à +Woeringen, roi des Romains par dix-huit princes de l'empire. Jean +d'Avesnes, qui trouvait en lui un protecteur puissant, ne tarda point +à réclamer les îles de Walcheren, de Zud-Beveland, de Nord-Beveland, +de Borssele et les autres îles de la Zélande, le pays des +Quatre-Métiers, le pays de Waes et la terre d'Alost, ajoutant que le +roi Louis IX n'avait pu accorder à Guillaume de Dampierre, comme +dépendances de la Flandre, ces domaines qui ne relevaient pas de la +France, mais de l'empire. Le roi des Romains profita des dissensions +qui existaient entre la Flandre et la Hollande pour réunir une armée +qui débarqua aux bords de l'Escaut et soumit rapidement toute la +Flandre impériale. Elle se trouvait près de Termonde, sous les ordres +de Jean d'Avesnes, lorsqu'elle surprit, au point du jour, les barons +de Flandre qui s'avançaient pour l'attaquer et les réduisit à une +fuite honteuse. + +La médiation de Louis IX devint de nouveau nécessaire. Le roi de +France, considérant que les termes du compromis en vertu duquel il +avait exercé son arbitrage étaient absolus, obligea Jean d'Avesnes à +renoncer à toutes ses conquêtes. Pour rétablir la paix, il avait fait +ratifier par Marguerite et Guillaume de Hollande le traité conclu à +Bruges le 27 février 1169 (v. st.). Florent, frère du comte de +Hollande, reconnut dans les termes les plus précis les droits de la +Flandre sur les îles de la Zélande, et promit d'aller, en forme +d'amende honorable, se remettre au pouvoir de la comtesse de Flandre, +jusqu'à ce que le duc de Brabant intercédât pour qu'il fût rendu à la +liberté. + +Cependant Jean d'Avesnes et son frère suppliaient le roi Louis IX de +réhabiliter l'honneur de leur nom en confirmant la sentence impériale +du mois de mars 1252. Le roi de France croyait que cette question +appartenait à l'autorité ecclésiastique; mais il n'est point douteux +que ses démarches auprès du pape, qui se trouvait alors à Lyon, +n'aient contribué à préparer la bulle pontificale du 9 décembre 1248. +Innocent IV y chargeait l'évêque de Châlons et l'abbé du +Saint-Sépulcre à Cambray de procéder à une enquête sur la naissance de +Jean et de Baudouin d'Avesnes, «attendu que toutes les recherches +faites jusqu'à cette époque n'avaient produit aucun résultat.» Ce fut +en vertu de cette bulle que l'évêque de Châlons et l'abbé du +Saint-Sépulcre assignèrent, au mois de juillet 1249, tous les témoins +pour qu'ils s'assemblassent, le 30 août suivant, dans la cathédrale de +Soissons. + +Là comparurent Gauthier de Pantegnies, qui déclara qu'il était âgé +d'environ cent ans et qu'il avait entendu Marguerite, vingt-sept fois +et plus, reconnaître Bouchard pour son époux; Gilles de Hautmont, qui +déposa que déjà, à la fin du règne de Marguerite d'Alsace, Bouchard +prenait part aux combats et aux tournois sans que l'on y connût le +moindre empêchement; Roger de Novion, dont le frère avait officié dans +la chapelle du Quesnoy; Thierri de la Hamaide, qui, lors de la +captivité de Bouchard, avait été l'un de ses otages; Henri +d'Houffalize, qui rappela que les deux fils du sire d'Avesnes étaient +nés dans l'asile hospitalier que son père lui avait accordé sur les +bords de la Meuse. Enfin, le 24 novembre 1249, l'évêque de Châlons et +l'abbé de Liessies, délégué par l'abbé du Saint-Sépulcre, jugeant +qu'il y avait des preuves suffisantes des faits allégués par Jean et +Baudouin d'Avesnes, proclamèrent, après avoir pris l'avis des +jurisconsultes, la légitimité de leur naissance. + +Guillaume de Dampierre ne fit rien pour s'opposer à cette enquête; +pendant qu'elle se poursuivait, il demandait aux rivages de l'Orient +cette gloire des guerres lointaines qui assurait aux petits-fils du +héros d'Arsur de si touchantes sympathies. + +Dès que Louis IX eut vu le rétablissement de l'ordre et de la paix en +Europe, il n'hésita plus à remplir le vœu qu'il avait fait d'aller +combattre les infidèles; mais, portant les vertus d'un grand roi +jusque dans l'accomplissement d'un devoir religieux, il voulait que +cette croisade, bien différente des autres guerres saintes, où +beaucoup de sang avait été répandu sans résultats durables, fût +non-seulement la base de la délivrance de la Palestine, mais aussi +celle de la destruction de l'islamisme, de la civilisation de l'Asie +et de la prospérité de l'Europe. + +Qu'on se représente, au dix-neuvième siècle, ce qu'était l'Asie au +moment où Louis IX faisait creuser le port d'Aigues-Mortes pour s'y +embarquer. Les nations tartares et mongoles s'étaient réunies sous +Gengis-kan. Leur empire, dont une seule province embrassait toute la +domination actuelle des czars des deux côtés de l'Oural, s'étendait de +la Vistule au fleuve Jaune, depuis la Baltique jusqu'aux mers du +Japon. Déjà elles avaient conquis la Pologne et la Hongrie, et elles +envahissaient la Silésie. L'Allemagne tremblait, et en 1238, les +pêcheurs de Gothie et de Frise n'osèrent pas sortir de leurs ports +pour se rendre sur les côtes d'Ecosse, de crainte de ne plus retrouver +à leur retour ni familles, ni foyers, ni patrie. Frédéric II eût voulu +combattre les Mongols; Louis IX jugea qu'il était plus utile de les +éclairer et de se les attacher par la foi et les lumières pour les +opposer aux hordes dévastatrices des tribus nomades de l'Arabie. Il +fallait donc former dans l'Orient un établissement considérable, d'où +l'on pût à la fois tendre la main aux Mongols et rejeter les musulmans +dans leurs déserts. Pour atteindre ce double but, Louis IX tourna ses +regards vers les plaines du Nil: ces rivages qui, dans les siècles les +plus reculés, avaient vu s'élever de leur sein la civilisation de +l'antiquité, étaient de nouveau appelés à être le berceau d'une +mission intellectuelle, la réconciliation de l'Europe et de l'Asie. + +Louis IX voulait policer des peuples innombrables qui aujourd'hui sont +retombés dans le néant et dans l'immobilité où ils languissaient il y +a deux mille ans: il avait admirablement compris que la civilisation +de l'Asie était le salut de l'Europe, dont les frontières cesseraient +d'être menacées par de gigantesques invasions. En civilisant l'Asie, +en sauvant l'Europe, Louis IX agrandissait les destinées de la France. +Lorsqu'il se rendait de Paris à Beauvais, de Beauvais à Lyon, que +rencontrait-il sur ses pas? Des campagnes où l'agriculteur, ruiné par +les discordes civiles et les guerres étrangères, ne récoltait point +assez de blé pour nourrir sa propre famille; des châteaux où +dominaient des passions ambitieuses, source constante d'agitations et +de luttes; des cités où les marchands venaient se plaindre des +exactions qu'ils rencontraient dès qu'ils franchissaient les +frontières du royaume. Louis IX vit dans la croisade l'extension de la +puissance militaire de la France, le soulagement de ses peuples, le +développement de ses richesses. Aux chevaliers les plus belliqueux, et +parmi ceux-là se trouvait Guillaume de Dampierre, il offrait les +palmes de la guerre sainte; il voulait aussi que les denrées que les +républiques d'Italie cherchaient aux bords du Nil, et qui étaient +restées jusqu'alors leur monopole, fussent envoyées en France pour +favoriser l'accroissement de ses populations. Enfin il promettait aux +marchands de leur donner le centre du commerce du monde, cette noble +terre d'Egypte fécondée par le plus beau des fleuves, si riche en +ports et en canaux, qui, assise aux bords de deux mers, dont l'une +baigne la France et l'autre les Indes et la Chine, semble ne regarder +l'Europe que pour lui offrir le sceptre de l'Afrique et de l'Asie. + +Ce fut le 25 août 1248 que les croisés quittèrent la France. Tandis +que Louis IX méditait le plan de ses colonies chrétiennes, les barons +qui l'entouraient ne songeaient qu'aux combats qu'ils allaient livrer; +et la même flotte portait les machines de guerre destinées à repousser +les infidèles, et les charrues qui, après la victoire, devaient +couvrir de sillons les plaines fertiles du Delta. Louis IX passa +l'hiver dans l'île de Chypre. Enfin, vers les derniers jours du mois +de mai 1249, la flotte chrétienne mit à la voile, et après quatre +jours de navigation on découvrit l'Egypte. «Dieu nous aide! voici +Damiette!» s'était écrié l'un des pilotes. A ce signal, le légat du +pape leva l'étendard de la croix, et tous les princes se rendirent à +bord du vaisseau du roi de France. Là se réunirent les ducs de +Bourgogne et de Bretagne, les comtes de Saint-Pol, de Blois, de +Soissons, Guillaume de Dampierre, qui était déjà connu sous le titre +de comte de Flandre, Philippe de Courtenay, Robert de Béthune et +d'autres barons. Ils décidèrent qu'on attaquerait les Sarrasins qui se +pressaient sur le rivage. + +Sur un autre navire, au milieu de ceux des croisés flamands, se +trouvait un abbé de Middelbourg, qui, plus heureux dans ses efforts +que les rois et les comtes, avait réussi à réconcilier les Isengrins +et les Blauvoets. Il s'était placé à leur tête pour les conduire à la +croisade, et ils y combattirent si vaillamment, qu'ils entrèrent les +premiers dans les remparts de Damiette. + +Les inondations du Nil et les discordes qui s'étaient manifestées +parmi les princes d'Occident retinrent les croisés à Damiette jusqu'au +20 novembre. Pendant leur marche vers le Caire, l'autorité du roi fut +de nouveau méconnue; et ce qui fut plus déplorable, le comte d'Artois, +frère de Louis IX, donna lui-même l'exemple de la désobéissance et de +l'insubordination. Il commandait l'avant-garde et avait traversé +l'Aschmoûn, dont il devait garder le gué jusqu'à ce que toute l'armée +en eût effectué le passage; mais loin d'exécuter les ordres qu'il +avait reçus, il s'élança imprudemment à la poursuite des mameluks de +Fakreddin jusqu'au bourg de Mansourah. + +Louis IX ignorait ce qui avait eu lieu. Au moment où il abordait sur +l'autre rive de l'Aschmoûn, ses troupes, que l'avant-garde eût dû +protéger, se trouvèrent attaquées de toutes parts sans qu'elles +eussent le temps de former leurs rangs. Une mêlée confuse s'engagea et +le sang rougit la plaine. Le roi venait de donner l'ordre de se +rapprocher de l'Aschmoûn pour maintenir ses communications avec +l'arrière-garde commandée par le duc de Bourgogne, lorsqu'il apprit +que le comte de Poitiers et Guillaume de Dampierre réclamaient un +prompt secours: au même moment, Imbert de Beaujeu lui annonça que le +comte d'Artois, entouré d'ennemis, allait succomber dans le bourg de +Mansourah où il cherchait en vain à se défendre. Louis IX résolut +aussitôt de marcher de nouveau en avant, au milieu des bataillons des +infidèles; mais quels que fussent ses efforts, lorsque la nuit sépara +les combattants, le comte d'Artois et tous ses compagnons avaient +péri. Le comte de Poitiers, plus heureux que son frère, réussit à +rejoindre les chrétiens avec le jeune comte de Flandre. + +Le lendemain de ce combat fut le mercredi des cendres. Le deuil de la +religion se confondait dans les douleurs qui accablaient toute +l'armée. Les chevaliers français ne quittèrent point leurs tentes, où +ils mêlaient en silence leurs larmes à celles du roi. Les combats +recommencèrent le vendredi 11 février. Louis IX montra le même courage +qu'à la bataille de Mansourah, et les croisés flamands se signalèrent +en arrêtant toutes les attaques des mameluks. «Pource que la bataille +le conte Guillaume de Flandres leur estoit encontre leur visages, dit +le sire de Joinville, ils n'osèrent venir à nous, dont Dieu nous fist +grant courtoisie... Monseigneur Guillaume, conte de Flandres, et sa +bataille firent merveilles. Car aigrement et vigoureusement coururent +sus à pié et à cheval contre les Turcs et faisoient de grans faiz +d'armes.» + +Les Sarrasins cessèrent pendant quelque temps d'inquiéter le camp des +croisés. Ils savaient que de désastreuses épidémies s'y étaient +déclarées, et avaient formé le projet de les affamer en interceptant +tous leurs approvisionnements. Les barques musulmanes surprirent la +flottille chrétienne qui se dirigeait de Damiette vers l'Aschmoûn. Un +seul navire échappa à leur poursuite; c'était «un vaisselet au conte +de Flandres;» il porta ces tristes nouvelles au roi de France. + +On décida qu'il fallait retourner à Damiette, et le 5 avril toute +l'armée chrétienne reprit la route qu'elle avait déjà suivie. Louis +IX, épuisé par ces fatigues, se soutenait à peine sur son cheval; +cependant il n'avait pas voulu quitter l'arrière-garde. Enfin, il +s'arrêta à Minieh, et ses chevaliers, qui d'heure en heure +s'attendaient à le voir expirer, se rendirent près des émirs sarrasins +pour négocier une trêve: elle venait d'être conclue, quand une fausse +alerte livra le roi de France aux infidèles. Guillaume de Dampierre et +un grand nombre de barons partagèrent sa captivité. + +Lorsqu'on connut en Europe les revers des croisés en Egypte, la +désolation fut universelle. On vit dans les plaines de la Picardie et +de la Flandre les laboureurs et les bergers s'assembler en disant que +Dieu les appelait à combattre les Sarrasins, parce qu'il réprouvait +l'orgueil des barons. Ils croyaient posséder le don de multiplier le +pain et le vin, et racontaient que Notre-Dame leur était apparue, +entourée des anges, pour leur annoncer qu'ils briseraient les portes +de Jérusalem. Un vieillard qu'on nommait Jacques le Bohémien +conduisait leurs troupes indisciplinées. Partout où elles passèrent, +elles chassèrent les prêtres des églises et dévastèrent les domaines +des nobles. D'Amiens, elles se dirigèrent vers Paris, et de là vers +Orléans, où dans leur fureur aveugle elles exercèrent les mêmes +ravages dans l'université que dans les synagogues juives; enfin elles +furent dispersées aux bords du Cher. + +Cependant Louis IX avait offert la restitution de Damiette pour sa +délivrance, et une rançon d'un million de besants d'or pour celle de +ses compagnons: au moment où ce traité allait être exécuté, une +révolution de sérail renversa le sultan Almoadam. Déjà les prisonniers +avaient été menés sur les barques qui devaient descendre le Nil, et +leur terreur fut grande en voyant les mameluks qui venaient de +massacrer le sultan s'élancer sur le navire où se trouvaient le comte +de Bretagne, Guillaume de Dampierre et le sire de Joinville. Tous les +chevaliers chrétiens crurent qu'ils allaient être mis à mort, et se +confessèrent précipitamment à un religieux flamand qui était avec eux; +les mameluks se contentèrent toutefois de les menacer et remplirent +toutes les promesses d'Almoadam. + +Le roi de France s'était embarqué à Damiette; loin de songer à +retourner en France, il se rendit à Ptolémaïde. Bientôt les émirs des +mameluks, ainsi que ceux d'Alep et de Damas, réclamèrent son alliance; +Louis IX envoyait en même temps aux Tartares d'autres missionnaires, +parmi lesquels se trouvait un moine, nommé Guillaume de Rubruk, qui +paraît avoir suivi les croisés de Flandre; il attendait des secours +d'Europe pour reconquérir Jérusalem, lorsque des messages successifs +lui apprirent d'abord la mort de la reine Blanche, qui gouvernait la +France en qualité de régente, puis la réunion d'une armée anglaise sur +les frontières de la Normandie, et enfin la destruction d'une grande +partie de la noblesse de ses Etats dans un sanglant combat livré au +roi des Romains. Louis IX hésitait encore, mais les barons de Syrie +eux-mêmes l'engageaient à ne point laisser la France en péril; il céda +à leurs conseils, espérant pouvoir plus tard poursuivre cette croisade +à laquelle il n'avait jamais cessé d'attacher toutes ses espérances. + +Guillaume de Dampierre avait déjà quitté Ptolémaïde. A peine avait-il +revu la Flandre qu'impatient de faire briller à tous les regards la +gloire qu'il avait acquise en Egypte, il parut au tournoi de +Trazegnies. Il y montra le même courage; tous ses adversaires cédaient +à son impétuosité et à celle de ses compagnons d'armes, quand tout à +coup une autre troupe de chevaliers les attaqua par derrière et les +précipita sous les pieds des chevaux; parmi les cadavres que l'on +releva vers le soir, se trouvait le corps du jeune comte de Flandre. +Selon quelques historiens, sa mort ne fut que le résultat fortuit de +la vivacité et de l'acharnement de la lutte; mais il en est d'autres +qui accusent les sires d'Avesnes d'avoir préparé et fait exécuter +cette trahison. + +La comtesse Marguerite semblait surtout disposée à voir un crime dans +le triste dénoûment du tournoi de Trazegnies, et quelles que fussent +les protestations des sires d'Avesnes, elle sentit s'accroître la +haine qu'elle leur portait. Son indignation fut grande en apprenant +que le pape Innocent IV avait confirmé le jugement prononcé par +l'évêque de Châlons et l'abbé de Liessies, et dès que l'évêque de +Cambray, par ses lettres du 9 avril 1252, eut rendu publique la +sentence pontificale, elle s'adressa directement au pape, le suppliant +de changer de résolution, niant même l'impartialité de l'évêque de +Châlons et demandant que d'autres évêques procédassent à une nouvelle +enquête. + +Jean et Baudouin d'Avesnes se hâtèrent d'exposer à Guillaume de +Hollande les persécutions dirigées contre eux, et le roi des Romains +résolut d'intervenir d'une manière éclatante en leur faveur contre la +comtesse de Flandre. Le 11 juillet 1252, les princes de l'empire se +réunirent au camp de Francfort pour déclarer que tous les feudataires +impériaux étaient tenus de demander l'investiture de leurs domaines au +roi Guillaume. Lorsque l'archevêque de Cologne eut ajouté que tous +ceux qui, sommés de rendre hommage, n'avaient point obéi, dans le +délai de six semaines et trois jours, avaient forfait leurs fiefs, +l'évêque de Wurtzbourg se leva et dit que, bien que la comtesse de +Flandre y eût été invitée à plusieurs reprises, elle ne s'était jamais +présentée pour faire acte d'hommage, et que, par sa désobéissance, +elle avait perdu tous les droits qu'elle possédait sur les terres qui +relevaient de l'empire. Aussitôt après, le roi des Romains fit lire +une charte par laquelle il confisquait la Flandre impériale et les +pays des Quatre-Métiers, de Waes et d'Alost, ainsi que le comté de +Namur, et en faisait don à son beau-frère, Jean d'Avesnes. Les ducs de +Brabant et de Brunswick, les archevêques de Mayence et de Cologne, les +évêques de Wurtzbourg, de Strasbourg, de Liége et de Spire +confirmèrent la donation du roi des Romains, et Jean d'Avesnes prêta +immédiatement le serment de fidélité. + +Ainsi se trouvaient rompus tous les traités qui, avant le départ de +Louis IX pour l'Egypte, avaient rétabli la paix de la Flandre. La +guerre devint inévitable, et dès le mois de décembre 1252, les sires +d'Avesnes appelèrent aux armes leurs alliés les plus intrépides, Rasse +de Gavre, Jean d'Audenarde, Thierri de la Hamaide, Gilles de +Berlaimont, Hugues d'Antoing, Jean de Dixmude et d'autres nobles +chevaliers. + +On ne tarda point toutefois à apprendre que le pape Innocent IV avait, +par une bulle du 20 août 1252, chargé l'évêque de Cambray, l'abbé de +Cîteaux et le doyen de Laon de reviser toutes les informations déjà +produites relativement à la naissance des sires d'Avesnes: cette +procédure ecclésiastique suspendit toutes les hostilités. Le 28 avril +1253, Jean et Baudouin d'Avesnes nommèrent des procureurs auxquels ils +confièrent le soin de les défendre. Le 17 juin, Gui et Jean de +Dampierre désignèrent également l'archidiacre d'Arras et le prévôt de +Béthune pour soutenir leurs intérêts: triste enquête qu'une mère avait +provoquée contre son fils, et où les accusateurs eux-mêmes n'étaient +que leurs frères! + +L'évêque de Cambray et les autres commissaires délégués par le pape +entendirent de nombreux témoins et discutèrent leurs dépositions; +puis, reconnaissant qu'il n'était point possible d'élever des doutes +sur la célébration religieuse du mariage de Bouchard et de Marguerite, +ils ratifièrent le jugement prononcé par l'évêque de Châlons et l'abbé +de Liessies; mais Marguerite adressa de nouvelles lettres au pape, +pour le supplier d'ordonner une troisième enquête, comme si le soin de +son propre honneur lui importait moins que celui de ses vengeances. + +Tandis que les sires d'Avesnes réclamaient la protection du roi des +Romains, la comtesse de Flandre appelait à son aide les plus +intrépides barons de France. Ils accoururent avec empressement à sa +voix, et dès le printemps de l'année 1253, ils convoquèrent, dans +toutes les provinces situées entre l'Escaut et la Loire, les hommes +d'armes et les milices communales pour les conduire en Flandre. Le roi +des Romains, qui n'ignorait point leurs desseins, se hâta aussi de +charger son frère de rassembler dans l'île de Walcheren toutes les +forces de ses Etats héréditaires, auxquelles se joignirent quelques +princes allemands. Au milieu de ces préparatifs belliqueux, le duc de +Brabant, Henri le Débonnaire, essaya de faire entendre les conseils de +la prudence et de la modération. Sa médiation fut acceptée, et +Guillaume de Hollande se rendit lui-même à Anvers pour assister aux +conférences qui y avaient lieu. + +Cependant Marguerite ne voyait dans la trêve qu'une occasion favorable +de surprendre ses ennemis privés de leur chef, et le 4 juillet, trois +flottilles recevaient, sur les rives de l'Escaut, ses partisans, +divisés en trois corps principaux. Les deux premières abordaient à +peine sur le territoire de West-Capelle, et les hommes d'armes +n'avaient point eu le temps de se ranger en ordre de bataille sur les +digues et au bord des marais, lorsque l'on entendit résonner les +trompes et les buccines. Toute l'armée impériale, commandée par +Florent de Hollande et Jean d'Avesnes, s'avançait en renversant devant +elle les envahisseurs, dont les uns périssaient par le fer et les +autres dans les flots, en cherchant à rejoindre leurs navires. En ce +moment, la troisième flottille s'approchait de l'île de Walcheren, et +le même sort attendait les chevaliers qui se hâtaient d'arriver au +secours de leurs frères d'armes, jugeant que plus le péril était +grand, plus il était honteux de les abandonner. Quelques récits fixent +le nombre de ceux qui périrent dans ce combat, l'un des plus sanglants +du treizième siècle, à cinquante mille hommes; d'autres l'évaluent à +cent mille, dont cinquante mille mis à mort et cinquante mille noyés +dans l'Escaut. Parmi les prisonniers se trouvaient Gui de Dampierre, +blessé au pied, et son frère, Jean de Dampierre, le comte de Bar, qui +avait eu un œil crevé dans la mêlée, le comte Arnould de Guines, le +comte de Joigny, Siméon de Chaumont et plus de deux cents illustres +chevaliers. + +Pas un seul combattant, assure-t-on, n'avait échappé à ce désastre +pour en porter la nouvelle à la comtesse Marguerite. Cependant on vit +arriver bientôt en Flandre une multitude d'hommes à demi nus, auxquels +Jean d'Avesnes avait rendu la liberté, espérant reconquérir quelque +jour la souveraineté de la Flandre. Leurs récits n'étaient que trop +tristes: une seule ville de la Flandre avait perdu dix mille de ses +habitants. Une profonde désolation se répandit de toutes parts; le +commerce et l'industrie languissaient, et un historien contemporain +remarque que l'année 1253 fut une année malheureuse pour l'ordre de +Cîteaux, parce que les tisserands flamands ne vinrent point acheter la +laine de ses troupeaux. «Ce fut alors, dit Matthieu Paris, que les +Français mandèrent au roi Louis IX qu'il revînt le plus tôt possible, +car son trône était ébranlé et le funeste orgueil de la comtesse de +Flandre avait mis en péril tout le royaume.» + +Marguerite voyait ceux de ses fils, pour lesquels elle s'était imposé +de si nombreux sacrifices, au pouvoir de ses ennemis. L'heure était +arrivée où son âme altière allait fléchir, et ce fut avec des paroles +suppliantes que les évêques de Tournay et de Térouane se rendirent en +son nom au camp du roi des Romains; mais Guillaume de Hollande leur +fit répondre que Marguerite, ayant violé tour à tour et la foi qu'elle +devait à l'empire et le serment qu'elle avait prêté d'observer la +trêve conclue à Anvers, ne devait point s'attendre à ce qu'il +consentît à traiter avec elle. Il ne resta à Marguerite qu'à chercher +à réparer la défaite de West-Capelle par l'intervention du comte +d'Anjou, frère du roi de France. «Charles, dit Villani, était sage +dans les conseils, intrépide dans les combats et avide d'acquérir, en +quelque lieu que ce fût, des terres et des seigneuries.» Charles +d'Anjou oublia aisément que Louis IX lui-même avait attribué le +Hainaut à Jean d'Avesnes, et ce fut ce même comté de Hainaut, avec la +ville de Valenciennes, que la comtesse de Flandre lui offrit pour prix +de son alliance. + +Dès que Charles d'Anjou eut réuni ses hommes d'armes, il fit défier le +roi des Romains, en lui mandant qu'à certain jour il se rendrait en +Brabant, dans la plaine d'Assche, et que, s'il ne l'y trouvait point, +il irait le chercher dans ses Etats héréditaires de Hollande. «Je jure +de l'attendre dans la plaine d'Assche, répondit le roi des Romains aux +hérauts du comte d'Anjou, et voici quel est le gage de ma promesse.» +En prononçant ces paroles, rendant défi pour défi, il leur remit la +chaîne d'or que portait Gui de Dampierre le jour où il fut vaincu. + +Tandis que le comte d'Anjou voyait les portes de Valenciennes se +fermer à ses hommes d'armes, déjà mis en déroute par le sire +d'Enghien dans les bois de Soignies, le roi des Romains conduisait +dans la plaine d'Assche une armée de deux cent mille hommes; il y +passa trois jours, mais personne ne se présenta pour lui livrer +bataille. + +Au milieu de cette confusion extrême, on annonça que le pape Innocent +IV avait chargé le cardinal Cappochi de se rendre en Flandre pour y +évoquer, pour la troisième fois, cette scandaleuse procédure où la +mémoire de Bouchard d'Avesnes était traînée au pilori par sa veuve. Il +semblait que rien ne pût mettre un terme à ces guerres cruelles, à ces +enquêtes, qui, remontant quarante ans en arrière, rouvraient sans +cesse les plaies les plus vives, lorsque le roi Louis IX, retournant +d'Orient, arriva, le 4 septembre 1254, au château de Vincennes. + +Peu de mois après, une trêve fut conclue entre la France et +l'Angleterre, et dans les derniers jours d'octobre 1255, Louis IX vint +lui-même en Flandre pour y rétablir la paix. Ses ambassadeurs +engagèrent le roi des Romains à déposer les armes, et leur message +réussit, tant était grand le respect que l'on portait au roi de +France. «Quant le roy savoit, disent les chroniques de Saint-Denis, +aucun haut prince qui eust aucune indignation ou aucune male volonté +contre luy, lui le traioit à paix charitablement pour débonnaireté, et +faisoit amis de ses ennemis en concorde et en paix.» + +Cependant on ne tarda point à apprendre que Guillaume de Hollande +avait péri au milieu de l'hiver, égorgé par quelques paysans dans un +marais de la Frise. Louis IX était rentré en France avant que la paix +fût conclue, mais Jean et Baudouin d'Avesnes avaient consenti à se +trouver à Péronne au mois de septembre. La comtesse de Flandre y +comparut également, et Louis IX jugea ses prétentions avec la même +équité que si les intérêts de son frère y eussent été complètement +étrangers. + +Par une première convention, Jean et Baudouin d'Avesnes reconnurent, +ainsi que Gui et Jean de Dampierre, que la décision arbitrale de 1246, +telle que l'avaient prononcée le roi de France et l'évêque de +Tusculum, devait être considérée comme une règle inviolable, garantie +par leurs serments. Ils jurèrent de nouveau de la respecter. Les sires +d'Audenarde, de Mortagne, de Gavre, de Ghistelles, de Rasseghem, de +Boulers, de Rodes, de Beveren, de Trazegnies, de Chimay, de +Barbançon, de Bousies, de Lens, de Ligne, d'Antoing, prirent le même +engagement. + +Par un second traité, daté du 25 septembre 1256, Charles d'Anjou +déclara remettre à sa cousine, la comtesse de Flandre, la donation +qu'elle lui avait faite, renonçant pour lui et ses héritiers à toute +prétention au comté de Hainaut. + +Par un troisième traité, Jean et Baudouin d'Avesnes abdiquèrent tous +les droits qu'ils tenaient de la confiscation des domaines de Baudouin +de Courtenay par le roi des Romains, et, de même que le comte d'Anjou +avait renoncé à la donation du Hainaut, ils révoquèrent le transport +qu'en vertu de cette confiscation ils avaient fait précédemment à +Henri de Luxembourg de leurs prétentions sur le comté de Namur. + +Quinze jours plus tard, d'autres conférences s'ouvrirent à Bruxelles +par la médiation du duc de Brabant, mais sous l'influence de la +mission conciliatrice de Louis IX. Là fut conclu, le 13 octobre, un +traité que cimenta le mariage de Florent de Hollande et de Béatrice, +fille aînée de Gui de Dampierre. Béatrice reçut pour dot les îles de +la Zélande, situées entre Hedinzee et l'Escaut; mais il était +expressément entendu qu'elles resteraient toujours un fief dépendant +de la Flandre, et le 21 octobre, Florent de Hollande en fit hommage +entre les mains de Marguerite. Gui et Jean de Dampierre, les comtes de +Bar et de Guines, et les autres nobles faits prisonniers à la bataille +de West-Capelle, furent immédiatement rendus à la liberté. + +La comtesse de Flandre s'efforçait, en abolissant les impôts onéreux +qui pesaient sur les bourgeois et le peuple, d'alléger le souvenir de +leurs malheurs. Elle avait naguère affranchi tous les serfs de ses +domaines, afin qu'ils ne fussent plus soumis aux redevances et aux +travaux qui accablaient leurs familles. La Flandre put enfin jouir +d'un repos complet; mais ses princes et ses chevaliers, qui n'avaient +vécu qu'au milieu des combats, ne cessèrent point d'aller chercher +dans d'autres pays la guerre qui, désormais, respectait leurs propres +frontières. + +Le comte de Luxembourg, contestant à Jean d'Avesnes le droit de +révoquer une donation confirmée par l'empereur, avait chassé de Namur +l'impératrice Marie de Brienne, femme de Baudouin de Courtenay. Gui de +Dampierre prit sa défense, espérant qu'en récompense de ses services +elle lui abandonnerait tous ses droits. Des négociations eurent lieu: +elles se terminèrent par le mariage de Gui de Dampierre avec Isabeau +de Luxembourg, dont le comté de Namur forma la dot. + +Robert, l'aîné des fils de Gui, issu de son premier mariage avec +Mathilde de Béthune, avait environ dix-huit ans: il venait d'épouser +l'une des filles de ce comte d'Anjou, dont nous avons raconté la +déplorable alliance avec Marguerite. Dès ce moment, il s'associa à sa +fortune, c'est-à-dire aux projets les plus ambitieux et aux plus +aventureuses entreprises. + +Un fils illégitime de Frédéric II avait usurpé le trône de Sicile: en +même temps qu'il se déclarait le chef des Gibelins, il recrutait parmi +les Sarrasins les armées qui maintenaient sa puissance. Ce fut dans +ces circonstances que le pape Urbain IV prêcha une croisade contre +Manfred: réfugié à Viterbe, il se souvenait qu'il était né Français en +offrant à l'un des princes de la maison de France la gloire de vaincre +Manfred et de recueillir son héritage. Charles d'Anjou accepta avec +joie la couronne que le pape lui présentait. Il se hâta de s'embarquer +au port de Marseille avec mille chevaliers, et le 24 mai 1265 il +entrait à Rome. + +La grande armée des guerriers d'Occident, qui portaient les croix +blanches et vermeilles, n'avait point encore paru en Italie. Leur +maréchal était Robert de Flandre, qui, trop jeune pour diriger leur +expédition, écoutait les conseils du connétable de France, Gilles +de Trazegnies. Vers le mois de juin 1265, ils traversèrent la +Bourgogne et la Savoie, puis ils pénétrèrent, par les gorges du +Mont-Saint-Bernard et du Mont-Cenis, au milieu des Alpes, dont leurs +trompettes firent retentir les vallées. Dès qu'ils descendirent dans +la Lombardie, ils se virent accueillis avec honneur par les amis du +marquis de Montferrat. Vers le mois de novembre, ils s'étaient emparés +de Verceil et avaient franchi les gués de l'Adda, lorsque le plus +redoutable des alliés de Manfred dans le nord de l'Italie, le marquis +Pelavicini, quitta Brescia pour s'avancer contre eux; mais les forces +dont il disposait étaient trop faibles, et loin d'arrêter l'invasion +des croisés, il ne fit qu'irriter leur colère. + +Robert de Flandre avait passé l'Oglio au pont de Calepi, que lui livra +la trahison de Buoso de Doara: ses hommes d'armes pillèrent tous les +domaines du marquis Pelavicini; ils brûlèrent ses châteaux et ses +villes, emmenant à leur suite les populations captives et les +accablant de tous les outrages dont le droit de la victoire autorise +l'impunité. Ces dévastations durèrent neuf jours. Les habitants de +Brescia s'abandonnaient au désespoir. Les uns avaient fui dans les +bois; les autres avaient ouvert les sépulcres des morts pour y cacher +leurs enfants sous la protection des froides reliques de leurs aïeux. + +Cependant les croisés poursuivaient leur marche vers Mantoue, où ils +attendaient les Guelfes de Florence: ils envahirent le territoire de +Ferrare, puis se dirigèrent vers Bologne et de là vers Rome, où ils +arrivèrent dans les derniers jours de décembre. + +Le comte d'Anjou put enfin commencer la guerre: prêt à quitter Rome, +il se rendit, aux fêtes de l'Epiphanie, dans la basilique de +Saint-Jean-de-Latran, où les cardinaux délégués par le pape lui +remirent le diadème des rois de Sicile et la bannière de l'Eglise. +Manfred n'ignorait point les préparatifs de Charles d'Anjou; il avait +chargé le comte de Caserte de veiller à la défense des frontières de +ses Etats, et les croyait bien gardées; mais il apprit tout à coup que +les croisés s'avançaient rapidement au delà du Garigliano, mettant en +fuite les Siciliens et les Sarrasins, et s'emparant de tous les +châteaux qui se trouvaient sur leur passage. Manfred rangea aussitôt +son armée en ordre de bataille. + +C'était le 26 février 1265 (v. st.); le jour était déjà avancé au +moment où les croisés aperçurent les soldats de Manfred placés au pied +des murailles de Bénévent. Charles d'Anjou voulait remettre la lutte +au lendemain. Gilles de Trazegnies s'y opposa, déclarant, raconte +Guillaume de Nangis, «que, quoi que li autres facent, la gent son +enfant se combateroient.» Qu'on prenne donc les armes! répondit le +comte d'Anjou, et les archers se mirent en mouvement. La mêlée fut +sanglante. Un instant l'avantage parut appartenir aux Allemands du +parti gibelin; mais Robert de Flandre et ses chevaliers, qui s'étaient +placés vis-à-vis du corps que commandait Manfred lui-même, rétablirent +bientôt les chances du combat. Ils s'élançaient au milieu des ennemis +avec tant d'impétuosité qu'ils semblaient, dit un historien +contemporain, aussi redoutables que la foudre. Manfred seul ne fuyait +pas: il succomba sous les coups de deux écuyers du comté de Boulogne +qui ne le connaissaient point. + +Charles d'Anjou prit possession de son royaume; mais il y multiplia +les exactions qui naguère avaient soulevé contre lui les populations +du Hainaut; et, dès la fin de l'année 1267, les Gibelins appelaient +comme un libérateur le jeune Conradin, fils de Conrad de Souabe. Le +duc d'Autriche et d'autres princes allemands l'accompagnèrent en +Lombardie. Pise et Sienne le saluèrent avec enthousiasme, et il +traversa triomphalement toute l'Italie, jusqu'à ce qu'il arrivât près +d'Aquila, dans la plaine de Tagliacozzo, en présence de Charles +d'Anjou. + +Conradin, vaincu, fut livré par les Sarrasins de Nocera. Si Charles +d'Anjou fut cruel lorsqu'il eût pu être magnanime, Robert de Flandre, +quoique son gendre, se montra du moins à Naples le digne chef des +croisés de Flandre. Parmi tous les juges de Conradin, il n'y en avait +qu'un seul qui eût osé le condamner, et ce fut celui-là qui lut la +fatale sentence; mais au même moment, Robert de Flandre le renversa +sans vie à ses pieds en lui disant: «Il ne t'appartient pas, +misérable, de vouer à la mort un si noble prince!» Tous les chevaliers +applaudirent; Charles d'Anjou seul restait inflexible. Conradin était +monté sur l'échafaud dont il ne devait plus descendre. Il pleura en +songeant au passé et s'écria: «O ma mère!» puis, portant ses pensées +vers l'avenir auquel il laissait le soin de le venger, il jeta son +gant au peuple, et toutes les cloches de Naples sonnèrent le glas +funèbre: quelques années encore, et les cloches de Palerme sonneront +aussi, mais ce sera pour annoncer les Vêpres siciliennes. + +Le ciel semblait réclamer le dévouement du roi de France comme un +sacrifice expiatoire pour le crime de son frère. Le 25 mars de cette +même année, Louis IX avait pris la croix au milieu d'une nombreuse +assemblée de barons. Treize années s'étaient écoulées depuis son +retour de Ptolémaïde; il avait rétabli la paix de l'Europe et assuré +celle de la France, en achevant ses Etablissements, plus admirables +que les capitulaires de Karl le Grand. Il avait fait publier à +Saint-Gilles l'ordonnance du mois de juillet 1254, le plus ancien +monument, non-seulement dans les provinces du midi, mais aussi dans +tout le royaume, de la participation du tiers état à la direction des +affaires publiques. Par une autre ordonnance, il avait reconnu à +toutes les communes le droit d'élire leurs maires. Des lois sévères +réprimaient les abus des duels judiciaires, le désordre des mœurs, +les concussions des magistrats. L'exemple du roi de France propageait +tous les sentiments généreux. Tandis que le comte de Poitiers, frère +de Louis IX, déclarait que tous les hommes naissent libres, le comte +de Forez défendait de prononcer à l'avenir le nom de serf, qu'il +assimilait aux termes les plus injurieux. Tel était le respect dont +était entourée la puissance du roi de France, qu'après avoir été +choisi par les barons anglais comme l'arbitre de leurs discordes +politiques, il vit l'héritier de leurs rois réclamer l'honneur de +combattre sous ses drapeaux. Un pareil enthousiasme animait les +Castillans et les Aragonais, les Ecossais et les Frisons. En même +temps que les bourgeoisies armaient leurs milices communales, les +barons suivaient l'exemple de leur chef en jurant de l'accompagner +dans la guerre sainte. + +Dès le mois de juillet 1268, le pape Clément IV avait autorisé Gui de +Dampierre à se faire remettre toutes les dîmes qui avaient été levées +en Flandre pour la croisade, et il se trouve mentionné dans le tableau +des chevaliers croisés avec cette mention: «Monsieur Gui de Flandres +soy vingtiesme, six mil livres, et passage et retour de chevaux et +mangera à court.» + +Le départ des croisés ne devait avoir lieu que deux ans plus tard. On +les employa à régler les préparatifs de la croisade et à discuter le +but que l'on devait s'y proposer. Les considérations les plus graves +paraissaient devoir faire décider qu'on se dirigerait de nouveau vers +l'Orient. L'Egypte était affaiblie par ses discordes; les ambassadeurs +des Mongols n'avaient point cessé d'offrir leur appui, enfin, il y +avait encore en Syrie un grand nombre de barons français que Louis IX +y avait laissés et qui attendaient son retour avec impatience. Le roi +de France, qui, avant de quitter Ptolémaïde, avait fait un pèlerinage +à Nazareth et au Mont-Thabor, appelait aussi de ses vœux le moment où +il lui serait permis de saluer la vallée de Josaphat et les cimes du +Calvaire. Cependant Charles d'Anjou s'opposait à ces projets: lié +lui-même par le serment de la croisade, il représentait combien +étaient tristes les souvenirs de la première expédition conduite en +Egypte, et engageait le roi à ne point aborder sur des rivages où tout +rappelait les malheurs et la honte de la France. Un double motif +présidait aux conseils du roi de Sicile: il désirait ne point +s'éloigner de ses Etats, dont la soumission restait douteuse, et il +espérait qu'une expédition de quelques mois suffirait pour anéantir +en Afrique la puissance des Sarrasins, qui envoyaient à leurs colonies +d'Italie des auxiliaires toujours dévoués aux Gibelins. La domination +des Sarrasins en Afrique n'était-elle point d'ailleurs le lien qui +unissait aux califes d'Asie les califes d'Espagne? Ne pouvait-on pas +présumer que le sultan de Tunis demanderait le baptême dès qu'il se +verrait menacé de l'invasion des croisés? et le premier fruit de sa +conversion ne serait-il point la destruction de ces corsaires qui +parcouraient la Méditerranée en pillant les vaisseaux des marchands +français? Louis IX consentit à le croire, parce que sa piété lui +parlait le même langage que l'intérêt de son peuple. + +Le 4 juillet 1270, le roi de France s'embarqua au port +d'Aigues-Mortes, que les anciens connaissaient sous le nom +d'Aquæ-Marianæ; il allait retrouver, sur d'autres rivages, le souvenir +de Marius. + +La même flotte portait le roi de Navarre, les comtes de Poitiers, de +Bretagne, de Flandre, de Guines et de Saint-Pol. Gui de Dampierre +était accompagné de ses deux fils Robert et Guillaume, et parmi les +nobles princesses qui avaient quitté leurs châteaux pour suivre +l'expédition d'outre-mer, on remarquait la jeune comtesse de Flandre +qui portait un enfant dans ses bras. Le 18 juillet, les croisés +abordèrent en Afrique, et dès le lendemain ils s'emparèrent d'un vieux +château dont les galeries souterraines étaient cachées sous les +roseaux. C'était Carthage. En voyant briller sur le rivage les riches +pavillons de la reine de Navarre et de ses compagnes, quelques +chevaliers se souvinrent que les ruines qu'ils foulaient aux pieds +étaient celles du palais de Didon; d'autres, tout entiers à la guerre, +répétaient que commander à Carthage c'était régner en Afrique. + +Cependant le sultan de Tunis ne paraissait point au camp des +chrétiens, et les Mores se montraient en armes sur toutes les +collines. Les chaleurs de l'été étaient extrêmes, et les vents du +désert répandaient une poussière brûlante: bientôt la peste se déclara +et joignit ses ravages à ceux qui étaient le résultat des fatigues et +des privations de l'armée. Plusieurs chevaliers avaient succombé, +lorsqu'on apprit que la contagion avait atteint le roi de France. Tous +ses amis étaient plongés dans le deuil: ceux-là mêmes qu'accablaient +les mêmes douleurs les oubliaient pour songer à celles de leur prince. +D'heure en heure le mal s'aggravait, et Louis IX, étendu sur sa +couche de cendres, ne tarda point à rendre le dernier soupir, en +s'écriant: «Jérusalem! Jérusalem!» + +L'armée des croisés n'avait plus de chef; mais ils ne quittèrent le +rivage de l'Afrique qu'après avoir forcé le sultan de Tunis à payer un +tribut et à délivrer tous les esclaves chrétiens; puis ils +transportèrent sur leur flotte les restes du roi qu'on vénérait déjà +comme les reliques d'un saint. Une tempête dispersa leurs navires; +cependant lorsque les barons chrétiens abordèrent en Sicile, ils +jurèrent qu'à trois ans de là ils se réuniraient de nouveau pour +combattre les infidèles. + +En effet, quelques années plus tard, Gui de Dampierre forma le projet +de tenter une autre croisade: le grand maître des hospitaliers, en lui +annonçant la mort du grand maître de l'ordre du Temple, Guillaume de +Beaujeu, l'avait vivement engagé à ne point tarder plus longtemps à +secourir la terre sainte; mais il se contenta d'accompagner, en 1276, +Philippe le Hardi dans son expédition contre le roi de Castille. La +vieillesse de sa mère et l'agitation qui règne dans nos grandes +communes l'obligent à renoncer désormais aux périls et aux hasards des +expéditions lointaines, et bientôt s'ouvrira cette triste période de +notre histoire où les guerres et les discordes, succédant à la +prospérité et à la paix, doivent apprendre à la Flandre à regretter de +plus en plus la pieuse protection de saint Louis. + + + + +LIVRE NEUVIÈME. + +1278-1301. + + Puissance de Gui de Dampierre. + Prospérité des communes flamandes. + Intrigues de Philippe le Bel.--Troubles et guerres. + + +Depuis plusieurs années, Gui de Dampierre gouvernait la Flandre; mais +ce ne fut que le 29 décembre 1278 que la comtesse Marguerite, alors +âgée de soixante et seize ans, le mit solennellement en possession de +son héritage. Le roi Philippe le Hardi confirma son abdication au mois +de février: une année après, Marguerite ne vivait plus. + +Le comte de Flandre avait reçu son nom de son aïeul Gui de Dampierre, +seigneur de Bourbon, dont l'arrière-petite-fille épousa Robert, fils +de saint Louis. Les sires de Dampierre, bien qu'assez pauvres, +appartenaient à la noblesse la plus illustre de la Champagne, et lors +de la croisade de Baudouin, c'était à Renaud de Dampierre que le comte +Thibaud avait légué tous ses trésors, afin qu'il prît sa place parmi +les princes franks ligués pour la conquête de l'Orient. + +Gui de Dampierre s'était montré, aussi bien que son frère, fidèle à +ces glorieux souvenirs; et si sa jeunesse l'avait empêché de partager +la captivité du roi de France en Egypte, il avait du moins reçu son +dernier soupir sur la plage de Tunis. Porté par son ambition à +concevoir les desseins les plus vastes, et non moins capable de les +accomplir; joignant le courage à l'habileté, l'habileté à la +persévérance, il ne devait succomber dans la grande lutte qui +l'attendait que parce que deux conditions de force et de stabilité +manquèrent à son gouvernement. D'une part, le prince, nourri des +traditions de la féodalité, se méfia de la Flandre, pays de priviléges +et de libertés; d'autre part, les communes de Flandre s'éloignèrent +du prince, parce que sa dynastie avait trouvé son origine dans leurs +malheurs et dans leurs revers. + +La réunion du comté de Flandre et du comté de Namur avait accru la +puissance de Gui de Dampierre, en lui assurant une influence +prépondérante depuis le rivage de la mer jusqu'aux bords de la Meuse. +Tous les princes le traitaient avec respect et avec honneur, et l'on +voyait en France les barons les plus illustres, tels que le comte de +Dreux, Humbert de Beaujeu et Raoul de Clermont, tous deux connétables, +et le maréchal Jean d'Harcourt, recevoir de lui des pensions qu'on +nommait alors _fiefs de bourse_, et à ce titre lui rendre hommage. +Pendant vingt ans, sa cour fut la plus brillante de l'Europe. L'art +vivait de ce luxe qu'il ennoblissait, et les bienfaits d'une +prodigalité non moins splendide étaient assurés à la poésie, cette +sœur de l'art, qui, dans un autre langage, promet également aux +princes qui la protégent l'indulgente reconnaissance de la postérité. +Gui de Dampierre, cousin de Thibaud de Champagne, aimait les vers +comme lui, et tandis que ses chevaliers, à l'exemple de Michel de +Harnes et de Quènes de Béthune, consacraient leurs loisirs aux romans +de chevalerie ou à de légères et gracieuses chansons, il se plaisait +lui-même à écouter les chants de ses ménestrels. Adam de la Halle +l'accompagna dans sa croisade d'Afrique. Adenez le Roi et Jacques +Bretex le célébrèrent comme le plus courtois des princes de son temps. +Le goût de la poésie s'était répandu de toutes parts. Au treizième +siècle, chaque ville avait ses poètes. Arras joignait aux noms d'Adam +de la Halle et de Jacques Bretex celui de Jean Bodel, qui se rendit +fameux par ses _Jeux partis_. Alard et Roix de Cambray, Jean et Durand +de Douay, Jacques d'Hesdin, Baudouin de Condé, Gilbert de Montreuil, +Guillaume de Bapaume, Éverard de Béthune, Marie de Lille, Pierre et +Mahieu de Gand, à défaut de nom plus illustre, portaient chacun celui +de leur ville natale, dont la gloire dut ainsi quelque chose à +l'obscurité même de leur naissance. C'était en Flandre et en Artois +que la poésie française brillait alors du plus vif éclat, et l'on ne +peut contester aux princes de la maison de Dampierre la gloire de leur +fécond patronage. + +Tandis que la puissance du comte de Flandre s'élevait de jour en jour, +les cités flamandes avaient pris un développement non moins +remarquable. «Jamais, dit Meyer, la situation des bourgeois de Gand +ne fut plus heureuse, ni plus prospère. La ville s'orna d'un grand +nombre de monuments importants et ses limites furent reculées. On +creusa la Lieve. Les faubourgs qui s'étendaient au delà de l'Escaut, +la terre de Mude, le vieux bourg de Saint-Bavon et la plaine de +Sainte-Pharaïlde furent compris dans l'enceinte de la cité, en même +temps que l'on construisait le pont du comte et le chœur de l'église +de Saint-Jean.» La Lieve ouvrait la mer au commerce de Gand, et +bientôt il fallut de nouveau étendre ses limites. A Bruges, les ruines +des maisons détruites par de nombreux incendies se relevaient à peine, +que déjà on y réclamait une enceinte moins étroite. A Ypres, centre de +la fabrication des draps, la population était si considérable qu'en +1247 les échevins s'adressèrent au pape Innocent IV, pour le prier +d'augmenter le nombre des paroisses de leur ville, qui contenait +environ deux cent mille habitants. + +La prospérité des communes flamandes reposait sur des institutions +désormais complètes. La sagesse de leurs dispositions était célèbre au +loin. On citait notamment la loi de Termonde comme un modèle, et la +charte qui fut accordée en 1228 à la ville de Saint-Dizier en +Champagne se référait sans exception à la charte d'Ypres. Jamais aucun +peuple n'obéit à des lois qu'il modifia plus rarement et pour +lesquelles il combattit avec plus d'héroïsme. Pendant la paix, les +progrès de l'agriculture, de l'industrie et du commerce faisaient +apprécier leurs bienfaits, et même pendant la guerre, il n'était point +de goutte de sang versée pour leur défense qui ne les rendît plus +vénérables et plus sacrées. + +Il serait difficile de trouver dans l'étude de l'organisation +politique au moyen-âge une matière plus vaste que la comparaison +approfondie de la législation de la Flandre et des législations +contemporaines: ce serait justifier à la fois l'enthousiasme qui +animait nos communes et celui qu'elles réveillaient chez les communes +voisines de Brabant, de Hainaut, de Hollande, de France et +d'Angleterre. Dans la limite plus étroite de notre récit, nous nous +bornerons à signaler l'influence que les institutions de la Flandre +exercèrent sur le développement de son industrie et de ses richesses. +Les lois qui gouvernaient la Flandre étaient éminemment protectrices. +C'est par ce caractère de sa législation que la Flandre s'était +séparée de bonne heure de la société féodale, qui ne connaissait +d'autre droit que celui de l'épée, et l'on comprend aisément que le +commerce, l'industrie et les arts aient cherché un asile où, au lieu +des vexations de tout genre, des tailles arbitraires, des épreuves +judiciaires par le feu ou le duel, l'on rencontrait les règles stables +et fixes d'une organisation régulière. D'une part, on voit la loyauté +commerciale de l'ouvrier garantie par le corps de métier et par la +ville, également intéressés à veiller à ce qu'aucune atteinte ne soit +portée à l'honneur et à la renommée de la fabrication; d'autre part, +les règlements des métiers protègent l'ouvrier en réglant le salaire +d'après le travail et le travail d'après les forces. A côté de ces +dispositions d'ordre intérieur viennent se placer des règles morales. +L'ouvrier n'est admis dans les corps de métier qu'après avoir juré de +contribuer de tout son pouvoir à maintenir la corporation dans la +grâce de Dieu, et de servir le comte de tout son cœur, de tout son +sang et de tout son bien, à son honneur et à l'honneur de sa patrie; +si on l'avertit qu'en se rendant coupable de quelque délit ou +seulement de mauvaises mœurs, il sera immédiatement exclu de la +corporation, on lui promet aussi, s'il est loyal et probe, d'entourer +de soins sa vieillesse et ses infirmités. + +Ce fut grâce à ces institutions généreuses que la Flandre vit les +marchands étrangers rechercher son hospitalité, tandis que son +commerce se développait à la fois au dedans par le travail de ses +tisserands, dont l'habileté était déjà renommée chez les Romains du +temps de Pline, au dehors par les efforts de ses marins, dignes fils +de ces intrépides navigateurs qui harponnaient les baleines sur les +côtes du Fleanderland. + +Les foires de Flandre étaient depuis longtemps fameuses. Les +historiens du douzième siècle mentionnent tour à tour celle de +Thourout, où la hache de Baudouin VII protégeait les marchands +osterlings, et celle d'Ypres, où la mort de Charles le Bon sema la +terreur parmi les orfévres lombards. La foire de Bruges était la plus +importante. Là venaient s'échanger les produits du Nord et ceux du +Midi, les richesses recueillies dans les pèlerinages de Novogorod et +celles que transportaient les caravanes de Samarcande et de Bagdad, la +poix de la Norwége et les huiles de l'Andalousie, les fourrures de la +Russie et les dattes de l'Atlas, les métaux de la Hongrie et de la +Bohême, les figues de Grenade, le miel du Portugal, la cire du Maroc, +les épices de l'Egypte, «par coi, dit un ancien manuscrit, nulle +terre n'est comparée de marchandise encontre la terre de Flandre.» + +Telle était la protection dont les marchands étrangers jouissaient aux +foires flamandes, que, bien que Marguerite eût fait saisir en 1272, +par mesure de représailles, les laines anglaises à Bruges et à Damme, +un marchand gallois n'hésita point à se rendre à la foire de Lille +malgré la comtesse de Flandre, qui fut, sur sa plainte, condamnée à +une amende considérable par la cour du roi. Lorsqu'en 1274 Charles +d'Anjou invita Gui de Dampierre à chasser de ses Etats les Génois, qui +soutenaient en Italie le parti des Gibelins, l'on n'écouta pas +davantage ses instances: la Flandre était une terre hospitalière. «La +Flandre, écrivait Robert de Béthune à Edouard Ier, doit sa prospérité +au commerce, et elle est devenue une patrie commune pour les marchands +qui y affluent de toutes parts.» Et les échevins de Bruges répondaient +à peu près dans les mêmes termes à Edouard II: «Votre Majesté ne peut +ignorer que la terre de Flandre est commune à tous les hommes, en +quelque lieu qu'ils soient nés.» + +Cependant, ce n'était point assez que la Flandre fût devenue le port +où abordaient de nombreux navires. Ses marchands, auxquels les foires +de Saint-Denis, de Troyes ou de Provins ne suffisaient plus, tentaient +eux-mêmes les plus longs et les plus périlleux voyages. Dès la fin du +douzième siècle, ils avaient obtenu des priviléges importants dans les +cités des bords du Rhin, et bientôt leurs courses aventureuses +s'étendirent des comptoirs de la Baltique et de la Livonie jusqu'aux +rives du Bosphore, où l'industrie flamande régnait encore par ses +flottes lorsque le trône fondé par le glaive de Baudouin de +Constantinople n'existait déjà plus. + +A mesure que ces relations se développaient, les gildes des métiers, +longtemps divisées et étrangères les unes aux autres, sentaient de +plus en plus le besoin de se rapprocher et de s'aider mutuellement. +Enfin elles se réunirent pour fonder la grande hanse flamande qu'on +appela la hanse de Londres: l'unité commerciale devint l'un des +caractères de l'unité politique. + +Le mot teutonique _hanse_ était autrefois synonyme de gilde: comme le +nom de la _minne_, il était employé fréquemment pour désigner la coupe +qui circulait dans le banquet des frères conjurés. Dans +l'interprétation du moyen-âge, il indique la réunion de plusieurs +gildes pour faire le commerce chez les nations étrangères. + +On l'appelait la hanse de Londres parce que, depuis longtemps, le +grand comptoir des marchands flamands se trouvait fixé sur les bords +de la Tamise. Ni les brebis qui paissaient dans les vastes enclos des +abbayes de Flandre, ni celles que l'ordre de Cîteaux entretenait en +Champagne et en Bourgogne, ne pouvaient suffire aux besoins de la +fabrication flamande. Le pays qui l'alimentait, c'était l'Angleterre, +cette contrée aux vertes collines couvertes d'innombrables troupeaux, +où, jusqu'au quatorzième siècle, les taxes extraordinaires exigées par +le roi se prélevaient, non en argent, mais en sacs de laine. Dès +l'année 1127, les marchands de Flandre avaient un établissement à +Londres. Leurs priviléges avaient été confirmés à plusieurs reprises, +et récemment encore, en 1275 et en 1278, ils avaient été ratifiés par +Edouard Ier. La hanse de Londres, fondée par des Brugeois, s'était +bientôt étendue aux habitants d'Ypres, de Damme, de Lille, de Bergues, +de Furnes, d'Orchies, de Bailleul, de Poperinghe, d'Oudenbourg, +d'Yzendike, d'Ardenbourg, d'Oostbourg et de Ter Mude. Parmi les villes +qui y adhérèrent plus tard, il faut citer Saint-Omer, Arras, Douay et +Cambray; enfin, cette association comprit des cités plus éloignées, +telles que Valenciennes, Péronne, Saint-Quentin, Beauvais, Abbeville, +Amiens, Montreuil, Reims et Châlons. + +Un bourgeois de Bruges, que l'on nommait le comte de la Hanse, +gouvernait la hanse de Londres. On ne pouvait y entrer qu'à Londres ou +à Bruges, en payant trente sous trois deniers sterling, ou seulement +cinq sous trois deniers si l'on était fils d'un membre de la hanse. +Les teinturiers «ki teignent de leurs mains mesmes et ki ont les +ongles bleus, ciaus ki afaitent les caudières et les chaudrons, ki +vont criant aval les rues, foulons, teliers, tondeurs, carpentiers, +faiseurs de sollers, batteurs de laine,» étaient exclus de la hanse, à +moins que depuis un an au moins ils ne se fussent fait recevoir dans +quelque corps de métier. Les membres de la hanse jouissaient, dans +toutes les villes où elle existait, de priviléges importants. Les +magistrats locaux ne pouvaient les poursuivre que pour les délits +qu'ils y avaient commis: leurs contestations commerciales étaient +soumises à des arbitres choisis parmi les marchands des principales +villes de Flandre. + +On comprend aisément que les arts se soient développés et aient +fleuri là où venaient se confondre tous les produits de la +civilisation. Les marchés mêmes qui les abritent sont des palais, +comme l'a observé Villani. Aujourd'hui encore, lorsque nos regards se +reposent sur les halles d'Ypres ou sur les halles de Bruges, ces +magnifiques monuments, tels que n'en vit peut-être élever aucune autre +cité du moyen-âge, nous y trouvons écrites, en caractères +ineffaçables, la grandeur et la puissance des corps de métier et des +communes. La vie du commerce et de l'industrie s'en est retirée; mais +dans le silence de ces vastes ruines plane encore toute la majesté des +souvenirs de la grande époque qu'ouvrit Baudouin de Constantinople. Le +génie fécond du treizième siècle se révèle surtout par ses +inspirations et son symbolisme, dans l'architecture religieuse. A +Ypres, l'église de Saint-Martin est construite à côté des halles, et +son clocher est à peine séparé du beffroi, comme pour indiquer +l'alliance de la société chrétienne et de la société politique de ce +temps. Bruges et Gand offrent des monuments non moins remarquables, et +jusque dans Ardenbourg, l'on admire une des plus splendides églises du +treizième siècle. Plus loin, au milieu des campagnes ou des bois, sur +les bruyères, dans les sables mêmes de la mer, on découvre ces +célèbres monastères des Dunes, de Thosan, d'Oudenbourg, de +Saint-André, d'Afflighem, dont la vaste enceinte a recueilli les +titres les plus précieux de la science de l'antiquité à l'ombre des +chefs-d'œuvre de l'art religieux, monuments d'un autre temps et d'une +autre civilisation. Tandis que leurs brillants vitraux inondent d'une +lumière mystérieuse le peuple agenouillé au pied des autels, leurs +ogives élancées, leurs tours sveltes et dentelées, invitent le regard +et la pensée à se détacher de la terre pour chercher le ciel. + +A Sainte-Pharaïlde de Gand, à Saint-Donat de Bruges, à Saint-Martin +d'Ypres, on trouve des écoles où se pressent les jeunes clercs qui +viennent demander à la rhétorique ses ornements, à la dialectique ses +armes irréfragables. Plus tard ils se rendront soit à l'université de +Bologne, où la Flandre forme l'une des dix-huit nations transalpines, +soit à l'université de Paris pour y entendre Albert le Grand ou saint +Thomas d'Aquin, et parmi ceux d'entre eux qui auront à leur tour leur +chaire et leur école, nous citerons Henri de Gand, _le docteur +solennel_, Alain de Lille, _le docteur universel_, Jean de Weerden, +l'une des gloires de l'ordre de Cîteaux, Siger de Courtray, qui +compta Dante parmi ses élèves, Jean d'Ardenbourg, François de Dixmude, +Odon de Douay, presque tous appelés par saint Louis à coopérer à la +fondation de la Sorbonne. + +Il faut placer vis-à-vis de cet enseignement public, consacré aux +études théologiques, les écoles industrielles qui, dans certains +couvents des villes, réunissaient les fils des tisserands, et les +écoles agricoles établies au dehors dans les _grangiæ_ des monastères, +où l'on apprenait aux frères convers et aux jeunes gens à construire +des digues et à défricher les marais et les bruyères. Ces écoles moins +célèbres, mais plus nombreuses, ne connaissaient point les sept muses +du _trivium_ et du _quadrivium_, chantées dans les vers virgiliens de +l'_Anti-Claudien_ d'Alain de Lille; mais elles avaient aussi leur +poésie, la vraie poésie populaire, toute empreinte des sentiments qui +agitaient les masses, soit qu'elle s'élevât par l'enthousiasme, soit +qu'elle s'aiguisât par l'ironie. Sous cette dernière forme, le Roman +du Renard fut surtout fameux. Epuré, mais dénaturé par les imitations +françaises qu'en firent Jacquemars Giélée de Lille et d'autres poètes, +il offrait dans la langue même que parlaient les communes de Flandre +une verve plus hardie et plus amère. A la fin du treizième siècle, +Guillaume Uutenhove écrivait d'après des sources plus anciennes son +_Reinaert de Vos_, où il déplore et les progrès de la science de +maître Renard, et l'empressement que montrent des hommes envieux et +avides de richesses à ne suivre d'autre règle que celle qu'il prêche +dans sa tanière. Non moins véhéments, non moins énergiques étaient les +vers où Jacques de Maerlant gémissait sur les brebis égarées au milieu +des loups, devenus pasteurs depuis que l'orgueil et l'avarice donnent +à quiconque possède de l'or le droit de parler dans le conseil des +princes. Il existait sans doute dans ces satires mille allusions qu'il +est aujourd'hui difficile de saisir, et au moment même où les +ménestrels célébraient dans leurs chansons françaises la générosité et +la magnificence du comte de Flandre, plus d'un bourgeois applaudissait +sans doute aux vers flamands, où l'on montrait la source de cette +générosité et de cette magnificence dans les taxes et dans les +emprunts imposés aux communes par un prince hostile à leurs +franchises. + +Dès le commencement du gouvernement de Gui de Dampierre, de sérieuses +contestations avaient éclaté entre le comte et les villes. Au mois +d'août 1280, un incendie terrible avait consumé les anciennes halles +de Bruges, où étaient déposées toutes les chartes municipales. Gui de +Dampierre refusa de les renouveler, et, afin d'apaiser des murmures +qui devenaient de plus en plus menaçants, il n'hésita point à faire +décapiter, hors de la porte de la Bouverie, cinq des plus notables +habitants de la cité de Bruges: Baudouin Priem, Jean Koopman, Lambert +Lam, Jean et Lambert Danwilt. Les bourgeois, de plus en plus +mécontents, portèrent leurs réclamations à Philippe le Hardi; et nous +trouvons mentionné, aux registres de la cour du roi de l'année 1281, +un arrêt qui ordonne au comte de Flandre de ne pas s'opposer à ce que +les bourgeois de Bruges aient un libre recours à la juridiction +royale. Ils ne nous apprennent point les détails de ce procès; mais +nous savons que, le 25 mai 1281, fut octroyée une nouvelle charte à la +ville de Bruges. + +Cependant les bourgeois se plaignaient de ce que le comte Gui, loin de +confirmer les priviléges qui leur avaient été accordés par Philippe +d'Alsace, leur avait substitué des dispositions qui plaçaient tous +leurs droits en son pouvoir. En effet, il y était dit que le comte +pourrait abroger toutes les ordonnances des échevins, qu'il pourrait +forcer les magistrats à lui rendre compte de leur administration +chaque année, et que, de plus, il se réservait pour lui et ses +successeurs la faculté de modifier toutes les concessions faites dans +cette charte. Une émeute éclata à Bruges, et l'un des officiers du +comte, nommé Thierri Vranckesoone, y périt. «Ce fut, dit Oudegherst, +la première _wapeninghe_ qui advint en Flandre, dont les histoires +facent mémoire; laquelle commotion s'appela _de groote moerlemay_. +Depuis lequel temps, lesdicts de Bruges ne portèrent oncques amitié, +ny affection au comte Guy, ains luy furent toujours contraires.» + +A Ypres, la grande émeute qu'on nomma la _kokerulle_ rappela la +_moerlemay_ de Bruges; mais c'était surtout à Gand que la lutte du +comte avec la commune avait acquis une extrême gravité. En 1274, la +ville de Gand avait conclu une alliance avec les villes de Bruxelles, +de Louvain, de Lierre, de Tirlemont et de Malines, et il y avait été +expressément déclaré qu'aucune d'elles ne donnerait asile aux membres +des corps de métier qui auraient cherché à détruire ou à modifier +leurs lois et leurs priviléges. Il semble que cet acte des Trente-Neuf +ait accru la haine que leur portait Marguerite. Elle se rendit +elle-même à Gand, et supprima l'organisation municipale établie en +1228, pour la remplacer par un conseil de trente personnes, composé de +treize échevins, de treize conseillers et de quatre trésoriers. Pour +exécuter plus aisément son projet, elle avait fait répandre parmi les +ouvriers et les habitants les plus pauvres le bruit que les +Trente-Neuf géraient infidèlement les affaires de la commune. Une +lettre fut adressée en leur nom au roi de France: c'était en même +temps un acte d'accusation contre les Trente-Neuf et un panégyrique de +la conduite de Marguerite. «Raconter le triste état de la ville de +Gand serait chose longue et peut-être irritante pour quelques +personnes; car nous n'avons point entendu dire que depuis neuf ans les +échevins aient rendu leurs comptes, et l'on assure qu'ils ont chargé +la ville de Gand de dettes énormes... Puisse votre royale prudence +connaître la vérité de nos plaintes comme Dieu la connaît! Que votre +royale grandeur apprenne aussi que noble dame Marguerite, comtesse de +Flandre et de Hainaut, cédant à nos prières multipliées, est venue +dans notre ville et y a assisté à l'assemblée de la commune qui +formait une multitude presque innombrable; elle a entendu les +effroyables clameurs des habitants de Gand; elle a prêté l'oreille à +leurs tristes supplications, car ils s'écriaient tout d'une +voix:--Notre ville est abandonnée et nous-mêmes nous la quitterons, si +vous ne modifiez l'organisation de l'échevinage; nos magistrats nous +oppriment comme si nous étions des serfs...--Ladite dame, prenant +pitié de notre malheureuse situation, a jugé convenable d'abolir +l'ancienne organisation des échevins pour la reformer aussitôt, afin +qu'une ville aussi importante que la nôtre ne reste point sans +magistrature... Nous supplions donc humblement votre royale clémence +d'approuver tout ce qui a eu lieu.» + +Trois bourgeois de Gand avaient été choisis pour porter ces plaintes à +Paris (c'étaient Guillaume et Pierre Uutenhove et Hugues +Uutenvolderstraete); mais la comtesse Marguerite changea tout à coup +d'avis, et le 7 novembre, elle ordonna à ses tabellions de copier de +nouveau les mêmes lettres, en y omettant tout ce qui se rapportait à +l'envoi des trois députés: elle avait jugé préférable de les faire +sceller par les abbés de Saint-Pierre et de Saint-Bavon, et d'y +joindre une déclaration des frères mineurs et des frères prêcheurs de +Gand conçue en ces termes: «Nous, prieur, gardien et moines des +couvents de l'ordre des Frères Prêcheurs et de l'ordre des Frères +Mineurs, à Gand, faisons savoir à tous que nous croyons que +Marguerite, comtesse de Flandre et de Hainaut, n'a agi que selon sa +conscience et son désir de faire le bien.» + +Les Trente-Neuf avaient interjeté appel devant le roi de France, +alléguant qu'ils avaient été condamnés sans avoir été entendus, au +mépris de toutes les règles de la justice. Philippe le Hardi interposa +aussitôt sa médiation, et en vertu d'un compromis rédigé par le comte +de Blois et Henri de Vézelay, il fut convenu que deux ambassadeurs +français se rendraient à Gand pour prendre connaissance de tous les +griefs et examiner à la fois la conduite des Trente-Neuf et celle de +la comtesse de Flandre. Le comte de Ponthieu et Guillaume de Neuville +furent chargés de ce soin. Ils se contentèrent de révoquer Everard de +Gruutere et six de ses collègues, maintinrent les autres, et +confirmèrent la charte octroyée par le comte Ferdinand et la comtesse +Jeanne, en supprimant le nouvel échevinage créé par la comtesse de +Flandre. Cette décision fut ratifiée par le roi le 22 juillet 1277. + +Deux ans plus tard, Gui de Dampierre voulut imposer aux magistrats de +Gand l'obligation de lui présenter annuellement leurs comptes. Il leur +contestait également d'autres priviléges; mais en 1280, une +transaction eut lieu. Le comte reçut quarante-huit mille livres +parisis, et confirma les anciennes franchises de la ville, en +s'attribuant seulement le contrôle des dépenses et la juridiction +criminelle des cas réservés. Ces cas réservés étaient ceux de haute +trahison et d'attentats dirigés contre l'autorité du comte: il fut +toutefois aisé à Gui d'en étendre l'interprétation, et il ne tarda +point à faire charger de chaînes, sous des prétextes plus ou moins +vraisemblables, les bourgeois qu'il n'aimait pas. Les magistrats de +Gand adressèrent leurs protestations au comte, et comme il n'y faisait +pas droit, ils le citèrent de nouveau à la cour du roi _pour défaut de +droit_. C'était l'un des principes les plus remarquables de la +législation du moyen-âge que cette fixation précise des limites de +toutes les juridictions, protégée par le droit d'appel et sanctionnée +par les peines les plus graves. Si le comte était condamné, il perdait +une souveraineté dont il avait abusé; une amende considérable devait +lui être payée, si les Gantois succombaient: c'est ce qui eut lieu. +Les Gantois ne purent établir qu'ils avaient mis le comte en demeure +de se prononcer dans les délais pendant lesquels il pouvait leur +rendre justice, et ils furent renvoyés à la cour du comte qui les +condamna à une amende de soixante mille livres. + +Le ressentiment de Gui de Dampierre contre les Trente-Neuf n'était +point satisfait; il les accusa d'avoir forfait leurs biens, et voulut +les en dépouiller; mais les magistrats de Gand soutenaient que leur +délit était effacé par l'amende. Cette nouvelle contestation fut +déférée à la cour du roi, qui décida qu'ils conserveraient leurs biens +en payant une seconde amende de quarante mille livres tournois, et un +troisième arrêt de la cour du roi ordonna que cette amende et tous les +frais de cette affaire seraient pris sur les biens de la commune de +Gand. + +Ces démêlés n'avaient point atteint leur terme. Le comte de Flandre +s'opposait à ce que les amendes fussent levées selon l'arrêt de la +cour du roi, alléguant que les Trente-Neuf en profitaient pour +demander aux bourgeois des sommes plus considérables. Des commissaires +nommés par la cour du roi furent chargés d'examiner si cette +accusation était fondée; quoi qu'il en fût, lorsque les Trente-Neuf +lui présentèrent le compte annuel de leur administration, Gui refusa +de l'approuver, et les Gantois eurent de nouveau recours à la cour du +roi, qui le ratifia. Cependant le comte de Flandre ne cessait de +représenter que la magistrature des Trente-Neuf, loin de protéger la +commune, l'opprimait sous le joug d'une autorité tyrannique, et la +cour du roi lui permit, en 1284, de faire ouvrir à Gand une enquête +publique, où les principaux bourgeois seraient consultés sur les +améliorations à introduire dans la forme de leur gouvernement +municipal. Pour se rendre leur opinion plus favorable, Gui de +Dampierre crut devoir semer la terreur parmi ses adversaires: la +plupart des magistrats furent arrêtés et jetés dans les prisons du +Vieux-Bourg; les autres ne durent leur salut qu'à une fuite rapide. + +Ce fut dans ces circonstances qu'eut lieu l'enquête de 1284. Là +comparurent les Borluut, les Uutenhove, les Bette, les Rym et d'autres +notables bourgeois. Guillaume Uutenhove, qui avait été, en 1275, l'un +des trois députés auxquels la comtesse Marguerite avait voulu un +instant confier le soin de sa justification, prit le premier la parole +pour demander qu'on substituât à la magistrature des Trente-Neuf un +échevinage annuel de treize membres, et Gauthier Uutendale appuya son +avis. La plupart des bourgeois émirent la même opinion dans les termes +les plus laconiques, se référant timidement à ce qui avait déjà été +dit, comme s'ils n'étaient pas libres d'exprimer leur pensée. Enfin, +le vingt-neuvième bourgeois interrogé, «Jehans de Wettre, markans et +bourgois hirritavles de Gand,» ose dire «ke il se accorde mieus as +Trente-Neuf.» Invité à faire connaître ses motifs, il ajoute que leur +autorité émane «des bone gens,» et se tait. Jean de Gruutere et +d'autres bourgeois partagent l'avis de Jean de Wetteren, mais ils +craignent de s'expliquer, et tous leurs témoignages se terminent par +cette même formule: «Il ne dist plus.» Ils laissent toutefois échapper +par moments la révélation de leur inquiétude et de l'effroi que leur +inspire l'autorité menaçante du comte. C'est ainsi que Guillaume Bette +maintient «ke les Trente-Neuf sont plus fort à tenir l'éritage de la +ville ke trèse, pour ce ke on osteroit les trèse de an en an, et ke +ils ne seroient mie si grant, ne si fort de tenir l'éritage de la +ville contre le seigneur et contre autres; et il ne dist plus.» Jean +de Bailleul dit aussi «ke li Trente-Neuf lui samblent plus +profitables, pour ce ke li Trente-Neuf auroient plus de povoir de +tenir le droict de la ville.» + +Au milieu de ces débats, d'autres préoccupations vinrent assiéger le +comte de Flandre: c'étaient les prétentions souvent calmées, mais sans +cesse renaissantes de la maison d'Avesnes. La comtesse Marguerite +était à peine descendue au tombeau, lorsque le comte de Hainaut +renouvela ses réclamations relatives aux fiefs de la Flandre +impériale. Le roi des Romains, Rodolphe de Hapsbourg, qui n'était pas +moins favorable que Guillaume de Hollande aux descendants de Bouchard +d'Avesnes, ne tarda point à confirmer la charte du 11 juillet 1252, +qui leur avait attribué les pays d'Alost et de Grammont, et ceux de +Waes et des Quatre-Métiers. Peu de mois après, une déclaration +solennelle prononcée à Worms mit le comte de Flandre au ban de +l'empire, et l'on apprit que les archevêques de Cologne et de Mayence +s'étaient rendus dans le Hainaut pour donner l'investiture impériale à +Jean d'Avesnes. Celui-ci venait de s'allier au sire d'Audenarde et à +d'autres barons pour combattre Gui de Dampierre, et déjà le roi des +Romains lui avait promis l'appui des hommes d'armes du comte de +Luxembourg et du comte de Hollande. + +Cependant Gui de Dampierre travaillait activement à se créer entre +l'Escaut et le Rhin un boulevard qui le défendît des mauvais desseins +du roi des Romains. En 1273, il avait donné une de ses filles au duc +Jean de Brabant, et il avait profité de la puissance de son gendre +pour soutenir les sires de Beaufort dans leur querelle contre les +Liégeois. Grâce à l'influence que cette expédition lui avait assurée +sur les bords de la Meuse, il parvint, en 1281, après la mort de Jean +d'Enghien, à élever l'un de ses fils au siége épiscopal de Liége, +quoique déjà une grande partie des clercs eussent élu un prince de +Hainaut. Lorsqu'on 1284 la mort de sa fille rompit les liens qui +l'attachaient au duc de Brabant, il s'allia au comte de Gueldre et +obtint que celui-ci, pour prix de son union avec Marguerite de +Flandre, déjà veuve d'Alexandre d'Ecosse, s'engageât à remettre aux +chevaliers flamands toutes les forteresses du duché de Limbourg, et +plus tard le comté même de Gueldre. + +Gui de Dampierre, père de neuf fils et de huit filles, cherchait sans +cesse à leur faire conclure des mariages qui servissent les intérêts +de sa politique. L'aîné de ses fils, Robert, avait eu tour à tour pour +femmes Blanche d'Anjou, fille du roi de Sicile, et Yolande de Nevers, +veuve de Tristan de France. Un autre, nommé Philippe, qui avait quitté +les bancs de l'université de Paris pour suivre Charles d'Anjou en +Italie, y avait reçu la main de la comtesse de Thieti, Mathilde de +Courtenay, fille de Raoul de Courtenay et d'Alice de Montfort, qui lui +transmit ses droits au comté de Bigorre. J'ai déjà nommé Marguerite, +reine d'Ecosse, puis comtesse de Gueldre, sa sœur, duchesse de +Brabant. Parmi les filles du comte de Flandre, il en était aussi une +qui était comtesse de Juliers. Enfin, en 1280, il avait été convenu +que, dès qu'une autre de ses filles, nommée Philippine, aurait atteint +l'âge nubile, elle épouserait l'héritier de la couronne d'Angleterre. + +Des négociations semblables avaient été entamées avec les puissantes +maisons de Nesle, de Clermont, de Châtillon, de Coucy, et c'était afin +de rendre la dot de ses enfants plus considérable que Gui ne cessait +d'acheter de nombreux domaines: il avait acquis successivement les +seigneuries de Dunkerque et de Bailleul, les châtellenies de Cambray +et de Saint-Omer, et le château de Peteghem. + +Ainsi tout semblait tendre à l'extension de la puissance de Gui de +Dampierre. Bruges et Ypres avaient payé les amendes qu'il exigeait: à +Gand, la magistrature des Trente-Neuf paraissait prête à lui +abandonner toute l'autorité. Au dehors, les circonstances n'étaient +pas moins favorables. Le comte de Hollande, Florent V, se réconciliait +avec Gui et faisait célébrer son mariage avec sa fille, qui lui était +depuis si longtemps fiancée. Le comte de Hainaut, récemment créé +vicaire général de l'empire en Toscane, annonçait déjà des intentions +moins hostiles. Le roi de France lui avait imposé des trêves +successives, et les contestations relatives à la Flandre impériale +avaient été déférées à l'arbitrage des évêques de Liége et de Metz, le +premier, fils du comte de Flandre, le second, fils du comte de +Hainaut. + +Enfin le roi de France, auquel le comte de Flandre avait fait prêter +quelques sommes par les bonnes villes de ses Etats pour l'expédition +d'Aragon, lui avait adressé cette déclaration mémorable: «Nous volons +et otroions ke li prêt ke cil de la tière de Flandre nous ont fait et +feront encore, ke ce soit sauve la droiture le comte et ses hoirs en +toutes choses, et ke par ces prês faits et à faire, nule servitude, ne +nul drois soit acquis à nous ne à nos hoirs, ains soit comme pure +grace.» + +Ce fut au retour de la conquête de l'Aragon que Philippe le Hardi +mourut à Perpignan. Il eut pour successeur, dit la chronique du moine +d'Egmond, «un roi de France, nommé aussi Philippe, que dévorait la +fièvre de l'avarice et de la cupidité.» C'est Philippe le Bel. + +Dès ce moment tout change: la fortune de Gui de Dampierre s'ébranle et +s'abaisse; à la paix succèdent les discordes et les guerres. + +Philippe le Bel devait représenter, au treizième siècle, les tendances +les plus mauvaises de la royauté absolue. Il avait résolu que le roi +gouvernerait seul le royaume, et que, dans les domaines de ses +vassaux, rien ne se ferait sans son assentiment. Il alla chercher dans +la lie des courtisans Pierre Flotte, les frères le Portier, qui +s'intitulèrent seigneurs de Marigny, Nogaret, l'un des juges-mages de +Nîmes, Plasian, petits-fils d'un hérétique albigeois, dont il fit ses +ministres; et ce fut avec le concours de ces chevaliers ès lois, comme +ils s'appelaient eux-mêmes, qu'il aborda l'accomplissement de son +œuvre. La Flandre se présenta la première à ses regards; ses princes +étaient l'appui le plus solide de l'influence des grands vassaux, et +il avait compris qu'à l'ombre de leur autorité se cachait l'élément +non moins redoutable de la puissance des communes. Les divisions que +Gui avait excitées si imprudemment dans les principales cités +semblaient lui offrir l'occasion de détruire à la fois le pouvoir des +comtes et la prospérité des bourgeois, en encourageant leurs haines +mutuelles: tous les efforts de Philippe le Bel tendront à atteindre ce +but. + +Dès les premiers jours de son règne, il exige que Gui de Dampierre +jure l'observation du traité de Melun, et cela ne lui suffit point: il +veut que les chevaliers et les communes de Flandre prêtent le même +serment, comme si les règnes de Louis IX et de Philippe III n'avaient +déjà point effacé les tristes souvenirs de la captivité de Ferdinand. +Ces prétentions soulèvent une longue opposition en Flandre, enfin +elles triomphent: et dans une assemblée solennelle tenue à Bergues, +les députés du roi, Jacques de Boulogne et Nicolas de Molaines, +reçoivent les engagements des bourgeois et des nobles: il n'est point +permis à la Flandre d'oublier que sa liberté ne lui appartient plus. + +Si le roi de France établit manifestement l'existence de ses droits +sur la Flandre, ce n'est point afin de s'attribuer, comme son pieux +aïeul, le soin d'y maintenir la paix. N'est-il pas conforme aux +intérêts de sa politique que la maison d'Avesnes renouvelle ses +interminables luttes avec la maison de Dampierre? L'arbitrage des +évêques de Metz et de Liége n'avait produit aucun résultat; le roi des +Romains ratifia à l'assemblée de Wurtzbourg la sentence qui accordait +aux fils de Bouchard d'Avesnes toutes les terres situées au nord et à +l'est de l'Escaut, et le 7 avril 1286 (v. st.), l'évêque de Tusculum +somma le comte de Flandre d'y obéir sous peine d'excommunication. +Cependant, dès le 10 mai 1287, Gui de Dampierre fit publier, au +château de Male, une protestation où il rappelait que les comtes de +Flandre ses aïeux avaient joui, dans tous les temps et sans +opposition, des terres d'Alost, de Grammont, des Quatre-Métiers et de +Waes, ainsi que des îles de Walcheren, de Beveland, de Borssele et des +autres îles de la Zélande, et interjetait appel au pape. + +Gui n'avait point cessé de conserver la possession des pays situés à +l'est de l'Escaut. Il avait aussi exercé paisiblement ses droits sur +les îles de la Zélande. La souveraineté des comtes de Flandre sur +toutes les terres situées entre l'Escaut et Hedinzee, formellement +reconnue par le traité du 27 février 1167 (v. st.), avait été +confirmée de nouveau en 1256, lorsque Marguerite, en cédant les îles +de la Zélande à Florent de Hollande, s'en réserva expressément +l'hommage. Pendant longtemps, l'alliance de la Hollande et de la +Flandre parut stable et sincère. Cependant, quelques années plus tard, +des dissensions fondées sur des jalousies commerciales se +manifestèrent. Le roi Édouard Ier, considérant les sentiments hostiles +que Marguerite et Gui avaient montrés à plusieurs reprises, transporta +à Dordrecht l'étape, c'est-à-dire le dépôt de toutes les marchandises +anglaises, quoiqu'il avouât lui-même que «ni les portz, ni les +arrivages de Hollande, ne sont mie si bons, ne si connus des mariners +come ceux de Flandres.» Les bourgeois flamands virent avec indignation +les priviléges accordés aux marchands zélandais, et Gui s'associa à +leurs sentiments. A cette époque, la plupart des nobles de Zélande, +que le comte Florent poursuivait de ses exactions et de ses violences, +avaient formé un complot pour le renverser, et ils saisirent avec +empressement le prétexte de recourir à l'autorité de leur +chef-seigneur pour donner à leurs démarches l'apparence de la +légitimité en même temps qu'ils fortifiaient leur faction. Jean de +Renesse, Thierri de Brederode, Wulfart, Florent et Rasse de Borssele, +Hugues de Cruninghe et d'autres chevaliers ne tardèrent point à +engager le comte de Flandre à envoyer une armée dans l'île de +Walcheren; peut-être Gui se souvenait-il que Florent de Hollande avait +été l'un des vainqueurs de West-Capelle, et espérait-il réparer sa +honte sur les rivages qui en avaient été les témoins. Middelbourg, où +s'était réfugiée la comtesse de Hollande, fut assiégé par les hommes +d'armes de son père, et Florent s'étant avancé jusqu'à Biervliet, où +il devait avoir une entrevue avec Gui, y fut retenu prisonnier, puis +conduit à Gand. + +Cependant la paix fut conclue presque aussitôt, grâce à la médiation +du duc de Brabant; Florent V se reconnut vassal du comte de Flandre +pour les îles de la Zélande, et lui remit l'arbitrage de tous les +différends qui existaient entre les nobles confédérés et lui. Gui de +Dampierre allait cesser de combattre l'influence anglaise: le 6 avril +1292, il avait obtenu un sauf-conduit pour aller à Londres, et le 8 +mai suivant, il signa un traité où il rappelait «qu'il s'était rendu +en personne près du roi Edouard pour apaiser toutes les discordes et +rétablir la paix.» Six années s'étaient à peine écoulées depuis +l'avénement de Philippe le Bel, lorsque le pupille des héros de +Bouvines se vit réduit à s'allier au petit-fils de Jean sans Terre. + +Philippe le Bel poursuivait activement l'accomplissement de la tâche +que l'impopularité de Gui de Dampierre rendait plus aisée. Il voulait +réduire le comte de Flandre à être le docile instrument de ses ordres, +et lorsque l'exécution de ses ordres mêmes aurait rendu son autorité +plus sévère, persuader au peuple que le roi de France était son unique +protecteur et renverser le comte de Flandre. Dès 1287, Philippe le Bel +intervient dans les querelles des magistrats de Gand et du comte de +Flandre pour soutenir les Trente-Neuf. Deux ans plus tard, il envoie +le prévôt de Saint-Quentin à Gand, et, afin qu'il puisse prendre +connaissance de la situation de toutes les affaires, il exige qu'elles +soient traitées en langue française. Par d'autres ordonnances, il +déclare que les biens des Gantois ne pourront point être saisis pour +délit de désobéissance vis-à-vis du comte, sans l'assentiment du roi, +et s'attribue le droit de recevoir tous les appels. + +Ce n'est pas assez que Philippe le Bel ébranle l'autorité du comte de +Flandre: il a recours à d'autres moyens pour l'appauvrir et le ruiner. +En élevant la valeur des monnaies royales, il arrête la circulation +des monnaies du comte dont l'alliage est le même; puis il s'empare en +Flandre, sous je ne sais quel prétexte de croisade en Orient, de tous +les legs pieux; enfin, après y avoir fait arrêter tous les marchands +lombards sans que Gui ait part à leurs dépouilles, il s'allie aux +argentiers d'Arras dont l'usure n'est pas moins criante que celle des +Lombards. Le plus célèbre d'entre eux, Jaquemon Garet dit le Louchard, +issu d'une famille de Juifs de Hongrie, n'est en 1289 que sergent du +roi, mais déjà il possède des armoiries qui ne sont autres que les +fleurs de lis royales; un an après, il est panetier de la cour de +France. Tel est l'orgueil de cet homme qu'en 1288 il oblige les +magistrats de Bruges à lui faire élever une statue dans l'église de +Saint-Donat. Philippe le Bel le protége sans cesse, afin que les +créances de Louchard deviennent entre ses mains un moyen d'étendre son +influence sur ses débiteurs, c'est-à-dire sur le comte et sur les +villes de Flandre. + +Gui se trouvait en France, où il s'était rendu pour répondre à +l'assignation d'un chevalier de Bourgogne, nommé Guillaume de +Montaigu, lorsque l'aîné de ses fils, Robert de Béthune, dont le +caractère énergique s'était déjà signalé dans les guerres d'Italie, +crut pouvoir sauver la Flandre et l'autorité de son père des piéges +que l'habileté de Philippe le Bel avait tendus de toutes parts. Il +accourut à Gand, et là il proposa aux Trente-Neuf et aux bourgeois une +réconciliation sincère et l'oubli réciproque de tous leurs différends, +qui furent, à sa demande, soumis à l'arbitrage des échevins de +Saint-Omer. Quelque humiliant que fût le jugement de ces longs +démêlés, où toutes les exactions du comte furent successivement +rappelées et condamnées, Gui le confirma à son retour et promit de +l'exécuter. En même temps il permit aux bourgeois de Gand, de Bruges +et d'Ypres, de fortifier leurs remparts. Il n'ignorait point que, par +ces mesures, il violait les dispositions de la paix de Melun; mais peu +lui importait d'être coupable, si les bourgeois étaient ses complices: +le ressentiment de Philippe le Bel ne pouvait que les réunir dans une +même alliance pour défendre leurs intérêts communs contre le roi de +France. + +Philippe le Bel était trop habile: il dissimula et feignit d'ignorer +les atteintes portées au traité du 12 avril 1225. Son langage, naguère +si menaçant, était devenu doux et affectueux: il semblait ne chercher +qu'à convaincre Gui de Dampierre que, malgré leurs longues +contestations, l'autorité du roi était toujours la protection la plus +assurée de la sienne, et qu'il avait écouté de mauvais conseils en +reconnaissant aux villes flamandes le droit de juger mutuellement les +différends qu'elles auraient avec lui. Gui le crut trop aisément, et +un arrêt de la cour du roi cassa la sentence arbitrale des magistrats +de Saint-Omer. + +Philippe le Bel, dont les efforts tendaient à prévenir ou à rompre +tout rapprochement entre le comte et les communes, encourageait Gui de +Dampierre dans ce que ses projets avaient de plus hostile aux Gantois. +Lorsqu'il eut réussi à envenimer toutes ces querelles à un tel point +qu'une réconciliation n'était plus possible, il abandonna tout à coup +le comte de Flandre. + +D'autres considérations semblent ne point avoir été étrangères à ce +changement remarquable que nous apercevons dans la conduite du roi de +France. Un nouvel empereur venait d'être élu: c'était Adolphe de +Nassau. De même que ses prédécesseurs, il ne cachait point ses +desseins ambitieux, et disait tout haut qu'il fallait redemander au +roi de France les fiefs que ses aïeux avaient enlevés à l'empire, +notamment la ville de Valenciennes, dont les habitants avaient chassé +les hommes d'armes du comte de Hainaut pour y appeler ceux de Gui de +Dampierre. Le roi de France crut ne pouvoir mieux s'assurer l'alliance +du comte de Hainaut qu'en annonçant l'intention de lui remettre +Valenciennes: il faisait même briller à ses yeux l'espoir de +reconstituer les vastes Etats de son aïeule Marguerite de +Constantinople, en réunissant la Flandre au Hainaut. + +Dès ce jour, Philippe ne crut plus avoir besoin de l'appui du comte de +Flandre, et il sacrifia tous ses engagements vis-à-vis de lui aux +nouveaux liens qu'il venait de former: il n'ignorait point qu'il +serait facile au comte de Hainaut d'entraîner dans la même +confédération son neveu, Florent de Hollande. Des ennemis redoutables +devaient entourer la Flandre de toutes parts, afin qu'elle fût réduite +à accepter docilement un joug odieux, et c'était au moment où les +discordes intérieures affaiblissaient toutes ses forces que les haines +étrangères menaçaient sa liberté. + +Gui de Dampierre se voyait trahi par le roi lorsqu'il croyait pouvoir +se reposer sur sa protection. On l'entendit proférer d'effroyables +menaces contre les bourgeois de Gand, et dès les derniers jours du +mois de juin 1291, plusieurs membres de la magistrature des +Trente-Neuf furent arrêtés, malgré la protection d'un sergent royal +qui avait reçu de Philippe le Bel l'ordre de ne point les quitter; les +autres furent réduits à se cacher. Gand n'avait plus de magistrats, et +le scel de la ville avait été déposé entre les mains de l'abbé de +Saint-Pierre. + +Le comte de Flandre semblait se confier exclusivement dans l'appui de +l'Angleterre. En 1293, le comte de Pembroke était arrivé au château de +Winendale pour renouer les négociations qui avaient été entamées +treize ans auparavant pour le mariage d'Edouard, fils aîné du roi +d'Angleterre, avec Philippine, fille du comte. Pendant quelque temps, +Philippe le Bel ne s'était pas montré contraire à ce projet; mais ses +dispositions n'étaient plus les mêmes lorsqu'il fallut en régler +définitivement les conditions. Des hostilités avaient éclaté en +Gascogne entre les hommes d'armes anglais et français, et le roi +Edouard Ier venait de révoquer tous les sauf-conduits accordés pour +traiter de la paix. On jugea dès ce moment utile de rendre ces +négociations plus secrètes; et, comme cela avait été arrêté d'avance, +l'évêque de Durham et Roger de Ghistelles se rencontrèrent dans les +Etats du duc de Brabant. On y décida, après quelques pourparlers, que +Philippine recevrait en dot deux cent mille livres tournois, et que le +comté de Ponthieu serait assigné pour son douaire. Le traité qui +reproduisait ces conventions fut signé à Lierre le 31 août 1294. + +Philippe le Bel était trop bien servi par ses espions pour ne point +être aussitôt instruit du résultat des conférences de l'évêque de +Durham et du sire de Ghistelles; et peu de jours seulement s'étaient +écoulés depuis leur départ de Lierre, lorsque le comte de Flandre fut +invité de se rendre «à Paris, à un certain jour, pour avoir conseil +avecques luy et avecques les autres barons, de l'estat du royaume.» +Gui hésita quelque temps; enfin il prit avec lui ses fils Jean et Gui, +et se dirigea vers Paris pour assister à l'assemblée des barons. Là, +s'approchant humblement de Philippe le Bel, il lui annonça l'union +prochaine de sa fille et du prince anglais, déclarant qu'il ne +continuerait pas moins à le servir loyalement comme son seigneur. Mais +le roi, n'écoutant que son ressentiment, lui répondit aussitôt: «Au +nom de Dieu, sire comte, il n'en sera pas ainsi. Vous avez fait +alliance avec mon ennemi; vous ne vous éloignerez plus.» Et pour le +convaincre de sa trahison, il lui montrait des lettres d'alliance +adressées au roi d'Angleterre. Il est en effet assez probable que les +conventions de Lierre avaient été accompagnées d'engagements +politiques qui ne sont point parvenus jusqu'à nous; mais Gui de +Dampierre protesta «que c'estoit une fausse letre scelée d'un faus +scel.» + +Cependant le comte de Flandre fut conduit avec ses fils à la tour du +Louvre, où tout leur rappelait les tristes souvenirs de la captivité +de Ferdinand de Portugal. Ils y passèrent six mois; pendant ce temps +le roi faisait saisir les biens des Anglais attachés au service du +comte de Flandre, chassait les marchands flamands des foires de +Champagne, et envoyait ses sergents d'armes prendre possession de +Valenciennes, en vertu d'une sentence de son conseil. Le comte devait +être jugé par la cour du roi; mais Philippe le Bel, qui espérait le +retenir désormais sous le joug, crut utile aux intérêts de sa +politique qu'il ne fût point condamné: il feignit de se rendre aux +prières de Gauthier de Nevel et de Gauthier de Hondtschoote, députés +des barons flamands, qu'appuyait la médiation du pape Boniface VIII et +du comte Amédée de Savoie, et le 5 février 1294 (v. st.), dans une +assemblée solennelle à laquelle assistaient le duc de Bourgogne, les +archevêques de Reims et de Narbonne, les évêques de Beauvais, de Laon, +de Châlons, de Paris, de Tournay et de Térouane, il accepta la +promesse de Robert de Béthune, fils aîné du comte, qui se porta garant +que son père ne conclurait jamais aucune alliance avec les Anglais; +mais il exigea en même temps que Philippine de Dampierre vînt +elle-même se remettre comme otage entre ses mains. Si Philippe brisait +les fers du vieux comte de Flandre, c'était pour les faire peser +jusqu'à la mort sur une jeune fille, dont le seul crime était d'être +la fiancée de l'héritier du trône d'Angleterre. + +Gui était rentré tristement en Flandre, où l'attendaient d'autres +épreuves. Une expédition en Zélande se termine par des revers +désastreux. Douze cents hommes d'armes périssent à Baerland, et la +ville de l'Ecluse est incendiée par les vainqueurs. En même temps, une +flotte française croise devant les ports de Flandre, pour en écarter +tous les navires étrangers, tandis que les sergents du roi s'emparent +de toutes les marchandises qui y sont déposées, sous le prétexte +qu'elles appartiennent aux Anglais. Enfin, le 1er novembre 1295, +l'évêque de Tournay, Jean de Vassoigne, chancelier du roi de France, +auquel il doit son élection, allègue des difficultés peu importantes, +relatives à la prévôté de Saint-Donat, pour mettre la Flandre en +interdit. + +A cette époque, Philippe le Bel fait à la fois la guerre au roi +d'Angleterre et à l'empereur d'Allemagne. Ses intrigues s'étendent en +Hollande, en Brabant, en Espagne, en Italie. Partout, il a des espions +fidèles, des serviteurs zélés; mais ils sont avides comme leur maître. +La falsification des monnaies ne suffit plus: on a recours aux lois +somptuaires. En 1294 (v. st.), le roi de France mande au comte de +Flandre qu'il fasse publier dans ses domaines que toute personne +possédant moins de six mille livrées de terre ait à remettre, dans le +délai de quinze jours, aux monnaies royales, le tiers de sa vaisselle +d'or et d'argent, coupes, hanaps, dorés ou non dorés, dont la valeur +sera déterminée par le roi; il est défendu, sous peine de perdre +corps et biens, de transporter hors du royaume de la monnaie d'or, +d'argent ou de billon. Au mois de juillet 1295, le roi fait publier de +nouveau cette ordonnance; mais ses résultats ne sont point assez +complets. Il se voit réduit à recourir à l'impôt général, à la +maltôte, puisqu'il faut conserver le nom qui lui resta comme une +énergique protestation de ceux qui le subirent. L'ambition et le soin +de leur défense mutuelle contre l'Allemagne avaient rapproché le roi +et le comte en 1292: en 1295, ils se réunirent pour partager les +trésors que devait produire la levée de la maltôte dans le pays le +plus riche et le plus prospère de l'Europe. Du moins Gui de Dampierre +chercha plus tard à se justifier en cachant l'égoïsme de ses desseins +sous le voile de l'intérêt de son peuple, qui réclamait depuis +longtemps le terme des mesures oppressives ordonnées par Philippe le +Bel. «Le roi et son conseil m'y engageaient, dit-il dans son manifeste +du 9 janvier 1296 (v. st.); on me donnait à entendre que si je le +faisais, de grands biens en résulteraient pour moi et ma terre; le roi +et ses gens promettaient de me traiter avec douceur et amitié; le roi +devait faire cesser les persécutions de ses sergents, qui causaient de +grands dommages à mon peuple par des saisies faites sans raison et à +tort; il devait me restituer les biens des Lombards, rétablir le cours +légal de ma monnaie, et permettre l'introduction en Flandre des laines +anglaises qui n'y arrivaient plus depuis trois ans, ce qui mettait le +pays en grande pauvreté.» + +Le 6 janvier 1295 (v. st.), le comte de Flandre déclara consentir à ce +que le roi fît lever dans ses terres un cinquantième des biens meubles +et immeubles. La moitié de cet impôt devait être attribuée au comte, +et il était convenu que ses domaines et ceux de ses chevaliers n'y +seraient point soumis. + +Voici quels étaient les avantages que le roi avait accordés au comte +de Flandre: + +Pour indemniser les bourgeois des pertes que leur avait fait souffrir +l'interruption des relations commerciales avec l'Angleterre, il leur +remettait une amende de quatre-vingt-quinze mille livres qu'ils +avaient encourue pour atteinte portée à l'ordonnance sur les monnaies. + +Il permettait au comte de punir à son gré ceux de ses officiers dont +il avait à se plaindre, lors même qu'ils seraient devenus hommes du +roi. + +On excluait de tout le royaume les draps et les fromages étrangers +pour favoriser ceux de Flandre. + +Le roi s'engageait à restituer aux marchands lombards habitant la +Flandre les biens qu'il leur avait enlevés. + +Les sergents du roi ne devaient plus agir en Flandre, si ce n'est +munis de lettres scellées du roi, dans les cas de ressort, seigneurie +ou souveraineté. + +Le roi annulait toutes les plaintes que les Gantois lui avaient +adressées, et autorisait Gui à modifier la magistrature des +Trente-Neuf comme il le jugerait convenable. + +Peu de jours après, le 20 janvier, le roi ordonne à Guillaume de +Trapes, son envoyé à Gand, d'y cesser ses fonctions et de se rendre à +Montargis, où il aura à répondre aux griefs que le comte de Flandre +allègue contre lui et contre ses collègues. Cinq jours après, l'évêque +de Tournay lève la sentence d'interdit. + +Lorsque les Trente-Neuf apprirent que l'autorité de Gui de Dampierre +était rétablie à Gand, la plupart s'enfuirent en Hollande: ceux qui ne +s'éloignèrent pas perdirent leurs fonctions, et leurs biens furent +confisqués. Gui nomma lui-même leurs successeurs en déterminant leurs +attributions, «de manière, dit Pierre d'Oudegherst, qu'il devint +maistre de la ville, de laquelle il povoit faire du tout à son plaisir +et vouloir.» + +Les exactions que motivait la levée du cinquantième accrurent +l'impopularité du comte. Il avoue lui-même «qu'il fist esploitier sur +sa gent pour avoir cel cinquantiesme par prison, et par prendre du +leur, et en autre manière le plus songneusement qui il pot.» Pendant +ce temps, les cinq villes de Flandre s'adressaient directement au roi +et lui offraient, s'il consentait à renoncer au cinquantième, des +sommes beaucoup plus fortes que celles qui représentaient sa part dans +cet impôt. Philippe le Bel se rendit d'autant plus volontiers à leur +demande, que sa politique était cette fois d'accord avec son avarice. +Il allait recevoir beaucoup d'or en paraissant clément et généreux, +tandis que Gui, qui n'avait encore recueilli aucun bénéfice +pécuniaire, avait soulevé de toutes parts les murmures les plus +violents contre son autorité qui, de jour en jour, devenait plus +odieuse. + +Le roi de France venait de conclure un traité avec le comte Florent de +Hollande. Pour reconnaître la médiation du comte de Hainaut qui y +avait contribué puissamment, il résolut de le rétablir, comme depuis +longtemps il le lui avait promis, dans la possession de la ville de +Valenciennes. Toutefois, comme le traité qu'il avait fait précédemment +avec ses habitants l'obligeait à les prévenir deux mois d'avance pour +qu'ils eussent le temps de chercher un autre protecteur, il leur +annonça son intention en leur rappelant les prétentions du comte de +Hainaut; mais les bourgeois de Valenciennes protestaient qu'ils ne se +soumettraient jamais à la maison d'Avesnes; et le 29 mars 1296, les +prévôts, jurés, échevins et consaulx de la commune, déclarèrent, au +son des cloches, qu'étant hors de la main du roi de France et libres +de tout lien d'obéissance, ils choisissaient le comte de Flandre pour +leur droit seigneur, jurant de lui rester fidèles, lors même que le +roi voudrait s'y opposer. + +La colère de Philippe le Bel fut extrême: il nia qu'il eût ôté sa main +de Valenciennes, et somma le comte de Flandre d'en faire sortir ses +chevaliers; Gui de Dampierre se justifiait en alléguant ses droits +héréditaires confirmés récemment par l'élection libre des bourgeois; +mais Philippe le Bel, voyant qu'il ne se hâtait pas d'obéir, le +déclara déchu du comté de Flandre et l'ajourna à comparaître à Paris. +Déjà le bailli d'Amiens allait de ville en ville, suivi de deux +chevaliers, pour proclamer la saisie ordonnée par le roi, promettant +aux bourgeois qui voudraient écouter ses conseils que le roi prendrait +leurs corps et leurs biens en sa garde, les dédommagerait de tous les +torts que leur ferait le comte, et insérerait des réserves en leur +faveur dans tous les traités qui pourraient être conclus. + +Lorsque Gui de Dampierre quitta la Flandre pour obéir au mandement de +Philippe le Bel, son autorité n'y était plus reconnue. Les échevins de +Douay invoquaient les ordres du roi pour fermer leurs portes aux +chevaliers qui accompagnaient son fils aîné, Robert de Béthune; et +l'infortuné comte de Flandre, en se rendant à Paris, put voir de loin +les flammes auxquelles le comte de Hainaut livrait la ville de +Saint-Amand. Cependant le malheur avait réveillé la fierté de son âme, +et dès son arrivée à Paris il osa accuser le roi d'avoir saisi ses +domaines, «par violence et à force, à tort, senz cause et senz raison, +encontre coustume et encontre droit, senz loy et senz jugement.» Car +le roi n'était point son juge: il n'en reconnaissait point d'autres +que les pairs de France. Si Philippe alléguait le droit commun et les +coutumes du royaume pour établir la compétence de son conseil, il +était évident toutefois que lorsqu'il s'agissait de la saisie d'une +pairie à la requête du roi, les pairs seuls pouvaient en prononcer la +validité; le comte de Flandre le prouvait par des arguments +irréfutables et de nombreux exemples. Philippe le Bel consentit enfin +à faire juger cette question de compétence, mais foulant aux pieds, +par une amène ironie, toutes les garanties d'impartialité et de +justice, il la porta devant les membres de son conseil, qui chargèrent +le chancelier Jean de Vassoigne de déclarer en leur nom qu'en eux +seuls résidaient tous les pouvoirs de la juridiction suprême. Quoique +Gui protestât, les débats continuèrent. En vain offrit-il la preuve +publique que le roi avait retiré sa main de Valenciennes avant qu'il +en prît possession; il fut condamné à en faire sortir sans délai les +hommes d'armes qu'il y avait envoyés. + +Dès les premiers jours du mois d'août, les bourgeois de Bruges avaient +nommé des députés pour accuser le comte en présence du roi: c'étaient +Nicolas Aluwe, Jean de Courtray, Jean Schynckele, Gilles Pem, Gilles +de la Motte, Matthieu Hooft, Alard Lam, Jean d'Agterd'halle et Nicolas +de Biervliet. L'un d'eux, Alard Lam, venait demander compte, à Gui de +Dampierre, du sang qu'il avait versé au commencement de son +gouvernement. Les magistrats de Gand, que Gui avait si longtemps +persécutés, portaient également leurs plaintes à Paris, et le 23 août, +le comte fut condamné à leur restituer leur ancien sceau et les clefs +des portes de leur ville, quoiqu'il prétendît qu'il ne le pouvait +faire, à cause de la saisie de son comté par le roi. + +Ce n'était point assez que le comte de Flandre eût amendé les griefs +de ses sujets; la réparation qu'exigeait le roi ne devait pas être +moins éclatante, comme l'attestent les registres du parlement: «Le +comte remit humblement, par la tradition du gant, en la main du roi, +les bonnes villes de Flandre, savoir: Bruges, Gand, Ypres, Lille et +Douay, ainsi que tous les droits de juridiction qui lui avaient +appartenu, promettant de l'en investir réellement aussitôt qu'il le +pourrait; et alors le roi de France, voulant faire merci au comte, +retira sa main de tout le comté de Flandre, à l'exception de la ville +de Gand. Le roi se réserva aussi le pouvoir de placer, aussi +longtemps qu'il le jugerait convenable, dans chacune des cinq bonnes +villes, une personne chargée de savoir et de lui rapporter quelle +était la conduite du comte.» Enfin, Gui s'engagea à ne rien +entreprendre contre les bourgeois des bonnes villes qui avaient fait +bon accueil aux ambassadeurs français et avaient juré de leur obéir. + +Cependant Gui est à peine revenu en Flandre qu'oubliant la +confédération du roi de France et du roi d'Ecosse contre l'Angleterre, +il fait arrêter, à la prière du comte de Blois, les biens de quelques +marchands écossais. Par une lettre du 6 septembre, le roi s'en plaint +vivement et annonce au comte de Flandre que, s'il ne les restitue +immédiatement, il l'y fera contraindre par le bailli d'Amiens. En +effet, la saisie du comté de Flandre est de nouveau presque aussitôt +prononcée. + +A la fin de 1296, une crise est imminente. Il semble évident que Gui +n'a plus rien à attendre de Philippe le Bel, et que la guerre ouverte +contre son seigneur suzerain est sa dernière ressource. Pendant deux +années, tant qu'il espérait que sa fille lui serait rendue, il a +souffert tous les outrages avec résignation; mais Philippe n'encourage +plus ces illusions de la douleur paternelle, et c'est au roi +d'Angleterre, qui partage la honte de la captivité de Philippine de +Flandre, que Gui confie le soin de la venger. + +Longtemps avant que cette lutte commençât, Edouard Ier avait cherché à +séparer la Hollande du parti de Philippe le Bel. Mais le comte Florent +V avait repoussé toutes ces ouvertures et s'était rendu lui-même près +du roi de France, à Paris, d'où il revint de plus en plus zélé pour +l'alliance française. Les derniers liens qui l'attachaient à la +Flandre s'étaient rompus, le 24 mars 1295 (v. st.), par la mort de sa +femme Béatrice de Dampierre, pieuse princesse dont il n'avait point +imité les vertus, et bientôt un complot se forma contre lui. Wulfart +de Borssele et Jean de Renesse en étaient les chefs: quelques nobles +moins illustres, Gérard de Velzen, Gilbert d'Amstel, Herman de +Woerden, en furent les instruments. Le 23 juin 1296, Florent V est +arrêté dans une partie de chasse, près d'Utrecht, et enfermé au +château de Muiden, aux bords du Zuiderzee. On veut l'envoyer en +Angleterre, mais les barques frisonnes qui observent le rivage ne +permettent point d'exécuter ce projet. Les conjurés, qui se voient +réduits à conduire leur illustre captif dans quelque château de +Flandre ou de Brabant, se sont déjà éloignés de Muiden quand les +bourgeois de Naerden s'opposent à leur fuite; Herman de Woerden et +Gérard de Velzen n'hésitent plus, et craignant le ressentiment du +comte s'il recouvre la liberté, ils l'immolent sous leurs coups. Le +comte de Hainaut profita de l'indignation générale qu'avait excité ce +crime pour se faire reconnaître régent de Hollande, et réussit presque +aussitôt à repousser une tentative de Gui de Dampierre, dirigée contre +Middelbourg. Il se trouvait à Harlem lorsqu'on apprit qu'une flotte +anglaise avait porté le jeune héritier du comté, Jean de Hollande, au +port de Ter Vere, qui appartenait à Wulfart de Borssele; à cette +nouvelle, Jean d'Avesnes se vit abandonné de tous ses partisans, et le +sire de Borssele gouverna, sans opposition, au nom du comte Jean Ier. + +Tandis que Humphroi de Bohun et Richard Clavering recevaient d'Edouard +Ier la mission de soutenir ses intérêts en Hollande, Hugues Spencer, +soutenu par le duc de Brabant et le comte de Bar, pressait en Flandre +la conclusion d'une alliance offensive. Vers le milieu du mois de +novembre, le roi d'Angleterre aborda lui-même en Flandre, et se +dirigea vers Grammont où devaient se réunir tous ses alliés. Là +arrivèrent successivement l'empereur Adolphe de Nassau, le duc de +Brabant, le comte de Bar, le comte de Flandre, le comte de Juliers. On +y résolut de porter la guerre dans les Etats du roi de France. «Or, +dit la chronique de Flandre, quand le roy Philippe de France entendit +que le comte Guy de Flandres estoit alié avec le roy d'Angleterre son +ennemy, si assembla ses pers et leur monstra l'injure que le comte de +Flandres avoit faite à la couronne de France, et ils jugèrent qu'ils +fust adjourné en propre personne, par main mise, pour amender +l'outrage qu'il avoit fait. Tantost fut mandé le prévost de Monstreuil +(qui estoit appelé Simon le Moine) et un lieutenant du roy à +Beauquesne (qui fut nommé Jehan le Borgne) et leur furent livrées les +commissions; et se partirent du roy, si vindrent à Winendale, où ils +trouvèrent le comte Guy et ses enfants et tout plein d'autres hauts +hommes. Ainsi que le comte Guy issit de sa chapelle et avoit ouy +messe, les sergens meirent tantost main au comte et luy commandèrent +qu'il livrast son corps en prison, dans quinze jours, en Chastelet, à +Paris, sur tant qu'il pouvoit méfaire. Quand sire Robert, le fils du +comte, et son frère veirent qu'ils avoient mis la main au comte, si +dirent qu'autre gage ne laisseroient que le poing et qu'ils leur +apprendroient à mettre la main à si haut homme que le comte de +Flandres. Mais quand le comte veit ce, si dit à ses enfants: Beaux +seigneurs, que demandez-vous à ces pauvres varlets, qui servent leur +seigneur loyaument, en faisant son commandement? Il n'appartient pas +que vous preniez la vengeance sur eux, mais quand vous viendrez aux +champs et que vous verrez ceux qui ceste chose conseillèrent au roy, +si vous vengerez sur eux.» + +Cette nouvelle insulte hâta la conclusion du traité de Gui avec +Edouard Ier. Ce fut à Ipswich, dans le comté de Suffolk, que se +rendirent les ambassadeurs des princes de Flandre et de Hollande, et +par deux conventions arrêtées le même jour, Edouard Ier donna sa fille +Elisabeth au comte de Hollande et fiança à son fils la plus jeune +sœur de l'infortunée Philippine, Isabelle de Flandre. «Nous voulons +que tous sachent, dit Gui dans son traité avec Edouard, qu'il est des +personnes de haut état et de grande puissance, qui ne se conduisent +point comme elles le devraient, selon la raison, mais selon leur +volonté, en ne s'appuyant que sur leur pouvoir. Cependant la raison +doit être souveraine pour tous. Il n'est aucun homme, quelque grand +qu'il soit, qui puisse empêcher de conclure des alliances, soit pour +obtenir une postérité, selon la loi de la nature, soit pour s'attacher +des amis avec l'aide desquels on puisse maintenir ses droits et +repousser les outrages et les violences... Chacun sait, ajoute-t-il, +de combien de manières le roi de France a méfait vis-à-vis de Dieu et +de la justice; tel est son orgueil qu'il ne reconnaît rien au-dessus +de lui, et il nous a réduit à la nécessité de chercher des alliés qui +puissent nous défendre et nous protéger.» Par ce traité, Edouard Ier +promettait d'envoyer une armée en Flandre, et de payer au comte, tant +que durerait la guerre, une rente annuelle de soixante mille livres +tournois noirs. Les priviléges les plus étendus étaient accordés aux +marchands flamands sur toutes les mers qui séparent l'Adour de la +Tamise, et ce fut à cette époque que s'établit à Bruges cette célèbre +étape des laines qui contribua si puissamment aux progrès de +l'industrie flamande. + +Henri de Blanmont, Jean de Cuyk et Jacques de Deinze jurèrent, au nom +de Gui, dans la chapelle de Notre-Dame de Walsingham, l'observation de +ces traités, tandis que le roi Edouard, qui n'avait pas voulu +s'engager lui-même par serment, chargeait l'évêque de Coventry et le +comte Amédée de Savoie de les faire ratifier par les bonnes villes de +Flandre. + +Le comte n'avait plus qu'un dernier devoir à remplir. C'était le défi +pour défaut de droit, tel que le définissaient les Etablissements de +Louis IX «quand li sires vée le jugement de sa cort.» Le 9 janvier +1296 (v. st.), c'est-à-dire deux jours après le traité d'Ipswich, le +comte de Flandre adressa au roi la lettre suivante: «Nous, Gui, comte +de Flandre et marquis de Namur, faisons savoir à tous, et spécialement +à très-haut et très-puissant homme, le roi Philippe de France, que +nous avons choisi pour nos ambassadeurs les abbés de Gemblours et de +Floreffe, afin qu'ils déclarent pour nous et de par nous, au roi +dessus nommé, qu'à cause de ces méfaits et défauts de droit nous nous +tenons pour délié de toutes alliances, obligations, conventions, +sujétions, services et redevances auxquels nous avons pu être obligé +envers lui.» A cette lettre était joint un long mémoire, dans lequel +le comte de Flandre exposait toutes les ruses de Philippe le Bel et +son refus constant de convoquer la cour des pairs, dont résultait le +défaut de droit. + +Le 21 janvier 1296 (v. st.), Philippe le Bel repoussa, dans une +assemblée solennelle, l'appel du comte de Flandre, et sept jours +après, les évêques d'Amiens et de Puy reçurent l'ordre de se rendre +près de lui. Les lettres qu'ils devaient lui présenter ne portaient +que cette suscription: «A Gui de Dampierre, marquis de Namur, se +prétendant, dit-on, comte de Flandre;» mais on leur avait remis de +nouveaux priviléges pour les bourgeois de Bruges, que le roi désirait +s'attacher. Gui les reçut à Courtray, et une chronique lui prête ces +paroles: «Dites au roi qu'il recevra ma réponse aux frontières de +Flandre.» Cependant un procès-verbal authentique, dressé par un +notaire le 18 février 1296 (v. st.), nous a conservé, dans toute son +exactitude, le récit de cette conférence. Les deux évêques demandèrent +d'abord au comte s'il était vrai que les lettres portées à Paris par +les abbés de Gemblours et de Floreffe eussent été écrites par ses +ordres, et s'il avait eu l'intention de défier le roi; puis ils lui +offrirent, sur tous ses griefs, le jugement des pairs formant la cour +du roi: ils rappelèrent aussi aux fils du comte l'engagement qu'ils +avaient pris de garantir la fidélité de leur père; mais ceux-ci +prétendaient que cet engagement ne leur avait été arraché que par +violence; le comte de Flandre déclarait également qu'il maintenait +tout ce que contenait le message des abbés de Floreffe et de +Gemblours, et il ajouta qu'après avoir si longtemps réclamé en vain le +redressement de ses plaintes, il croyait devoir d'autant moins écouter +les nouvelles propositions du roi, qu'on ne lui donnait déjà plus, +dans les lettres qui lui étaient adressées, le titre de comte de +Flandre. «Vous-même, sire comte, interrompit l'évêque d'Amiens, vous +ne donnez plus le nom de seigneur au roi de France.» Cette dernière +démarche des ambassadeurs de Philippe le Bel n'avait servi qu'à +marquer plus vivement combien étaient profondes les haines qui le +séparaient du comte de Flandre. + +Dès le 25 janvier, Gui avait fait lire, dans le chœur de l'église de +Saint-Donat de Bruges et dans les autres églises de Flandre, une +longue déclaration par laquelle il se plaçait sous la protection du +pape. Peut-être espérait-il éviter ainsi la sentence d'interdit dont +la Flandre était menacée; mais il ne tarda point à être instruit que +l'archevêque de Reims et l'évêque de Senlis s'étaient rendus à +Saint-Omer pour exécuter la bulle du pape Honorius III: il ne lui +restait plus qu'à soutenir son appel au siége pontifical, en envoyant +à Rome des ambassadeurs, parmi lesquels il faut citer Michel +Asclokettes, chanoine de Soignies, Jacques Beck et Jean de +Tronchiennes; ils étaient chargés de remettre à Boniface VIII une +requête signée de tous les abbés, prévôts et doyens de Flandre, où on +le suppliait de protéger le comte contre les injustes prétentions du +roi de France. + +Cependant on avait appris en Flandre que Philippe le Bel réunissait +soixante mille hommes sous les ordres de trente-deux comtes, et que +Jean de Hainaut devait le rejoindre avec quinze cents hommes d'armes. +Quelques chevaliers des marches d'Allemagne ou des bords de la Meuse, +séduits par une vague prophétie qui promettait aux Flamands la +conquête de la France, étaient venus se ranger sous les bannières de +Gui; mais on ne voyait arriver ni l'armée du roi d'Angleterre, ni +celle de l'empereur d'Allemagne. + +Un parlement convoqué à Londres dans les derniers jours du mois de +janvier avait été dissous pour avoir refusé tout subside, et Edouard +Ier avait cherché à y suppléer par des tailles et des exactions +arbitraires. Il éleva notamment la taxe qu'on percevait sur la vente +de chaque sac de laine d'un demi-marc à quarante sous, et ordonna à +tous les propriétaires de bergeries de vendre immédiatement leurs +laines, sous peine de confiscation. Cet ordre fut si rigoureusement +exécuté, que le 23 avril toutes les laines saisies par les sergents du +roi furent portées sur des navires pour être envoyées en Flandre: +Edouard Ier espérait pouvoir ainsi se concilier l'affection des +communes et des corporations flamandes, dont la principale richesse +était la fabrication des draps; «car la Flandre, dit un historien +anglais, semblait presque privée de vie depuis que ses bourgeois ne +recevaient plus les laines et les cuirs de l'Angleterre qui occupaient +autrefois de nombreux ouvriers.» Cependant l'opposition des barons +devenait de plus en plus vive. Ils s'étaient réunis dans la forêt de +Wyre et avaient déclaré qu'ils ne quitteraient point l'Angleterre. +«Nous ne devons pas service en Flandre, disaient-ils au roi Edouard +Ier, car jamais nos ancêtres n'y ont servi les vôtres.» Le roi +s'approchait déjà du rivage de la mer, lorsque de nouveaux obstacles +ralentirent sa marche. Des députés de tous les ordres de l'Etat +étaient venus le conjurer à Winchelsea de renoncer à son expédition, +lui représentant combien il était imprudent d'aller, déjà menacé au +nord par les Ecossais, se confier aux Flamands dont les dispositions +étaient inconnues. Edouard Ier se contenta de répondre qu'il prendrait +l'avis de son conseil. Or, plusieurs de ses ministres l'avaient déjà +précédé en Flandre, et il attendait impatiemment le moment où il +pourrait aller les y rejoindre. + +Tandis que ces retards se prolongeaient en Angleterre, d'autres +obstacles non moins graves s'élevaient en Allemagne; l'empereur +rassemblait ses hommes d'armes pour les réunir en Flandre à ceux +d'Edouard Ier, quand un complot éclata parmi les princes allemands +gagnés par Philippe le Bel: Adolphe de Nassau devait payer de sa +couronne et de sa vie la résurrection des projets ambitieux qui +avaient conduit Othon IV à Bouvines. + +Le comte de Flandre, réduit à soutenir seul le premier effort de +l'armée de Philippe le Bel, se préparait à une énergique défense. +Tandis que Robert de Béthune se rendait à Lille avec les sires de Cuyk +et de Fauquemont, Guillaume, autre fils du comte, s'avançait jusqu'à +Douay avec Henri de Nassau. Les comtes de Juliers et de Clèves, et +Jean de Gavre, occupaient Bergues et Cassel. Le duc de Brabant s'était +arrêté à Gand pour y surveiller les bourgeois, que d'anciens démêlés +avaient à jamais éloignés de Gui de Dampierre. Le jeune comte de +Hollande vint aussi l'y rejoindre; mais on raconte qu'y ayant +rencontré les sires d'Amstel et de Woerden, il tint les yeux baissés +tant qu'il se trouva devant eux pour ne point apercevoir les +meurtriers de son père, et il retourna aussitôt qu'il le put en +Hollande. + +Ce fut le 23 juin 1297 que l'armée française, commandée par le roi +lui-même, mit le siége devant Lille. Le comte de Valois et Robert +d'Artois, qui était revenu de Gascogne, le suivaient avec des forces +considérables. Lille, détruite naguère par Philippe-Auguste, se +relevait à peine de ses ruines lorsque ses murailles résistèrent aux +assauts de Philippe le Bel. Les assiégés se conduisirent si +vaillamment que leur défense coûta aux Français la mort de plus de +quatre mille hommes, parmi lesquels se trouvait le comte de Vendôme. +Ils réussirent aussi dans une sortie à emmener prisonniers le roi de +Majorque et trois cents chevaliers, et tout faisait espérer que leur +résistance se prolongerait assez pour permettre aux Anglais de les +secourir. + +Toutes les campagnes qui entourent Lille avaient été livrées à la +dévastation; elle s'étendit bientôt jusqu'à la Lys. Les Français, +conduits par Charles de Valois et Gui de Saint-Pol, surprirent le pont +de Commines, et, après un combat où le jeune comte de Salisbury tomba +en leur pouvoir, ils s'avancèrent vers Courtray, qui ouvrit ses +portes. A leur retour, ils brûlèrent les faubourgs et les moulins +d'Ypres, et se retirèrent vers la Lys en livrant aux flammes la ville +de Warneton. + +Cependant une seconde expédition, dirigée par Robert d'Artois, +s'avançait vers Furnes, après avoir soumis successivement Béthune, +Bailleul, Saint-Omer, Bergues et Cassel. On y remarquait les comtes de +Boulogne, de Dreux, de Clermont, et l'élite des chevaliers français. +Le châtelain de Bergues dirigeait la marche des Français: il avait +fait préparer un somptueux banquet dans le château de Bulscamp qui lui +appartenait, et le comte d'Artois se trouvait encore à table lorsqu'on +vint lui annoncer que l'armée flamande, commandée par le comte de +Juliers et le sire de Gavre, profitant du désordre qu'avait causé le +passage du pont de Bulscamp, attaquait vivement les Français. Le sire +de Melun demandait des renforts. Le fils du comte d'Artois accourut le +premier; mais à peine s'était-il élancé dans la mêlée, qu'il fut +renversé et emmené prisonnier. A cette nouvelle, le comte d'Artois, +s'élançant à cheval, se précipita lui-même avec ses chevaliers vers le +pont de Bulscamp. Le combat y devenait de plus en plus acharné, +lorsque le bailli de Furnes, Baudouin Reyphins, jeta à terre la +bannière du comte de Juliers qui lui avait été confiée, et alla se +ranger, avec d'autres chevaliers, dans les rangs français, près du +châtelain de Bergues, autre transfuge qui lui avait donné l'exemple et +peut-être le conseil de la trahison. Ainsi se déclara, au milieu d'une +bataille, la défection d'une partie de la noblesse flamande qu'avait +corrompue l'or de Philippe le Bel: à la bataille de Bulscamp commence +l'histoire de la faction des _Leliaerts_ (20 août 1297). + +Les Flamands, troublés par cette trahison imprévue, ne résistent plus. +Le jeune comte d'Artois est délivré, couvert de blessures qui ne +tarderont point à le conduire au tombeau. Guillaume de Juliers, Henri +de Blanmont, Jean de Petersem, Gérard de Hornes rendent leur épée. Le +comte de Spanheim et le vaillant sire de Gavre ont péri à leurs côtés. +Rien ne s'opposait plus à ce que les vainqueurs poursuivissent leurs +succès; vers le soir, seize mille cadavres jonchaient la route qui +sépare le pont de Bulscamp des portes de Furnes. Robert d'Artois ne +s'arrêta qu'un instant dans cette ville pour ordonner qu'elle fût +livrée aux flammes. Impatient de venger la perte de son fils, il avait +fait charger de chaînes le jeune comte de Juliers, dont la mère était +fille du comte de Flandre. Sans respect pour sa naissance et son +courage, il voulut qu'il fût enfermé dans un chariot sur lequel +flottait une bannière fleurdelisée. On le promena ainsi dans toute la +France, de ville en ville, de prison en prison, jusqu'à ce que la mort +vînt mettre un terme à cet ignominieux supplice. + +La nouvelle de la déroute de Bulscamp se répandit bientôt jusqu'à +Lille, où elle sema la désolation parmi les assiégés. Robert de +Béthune, privé de tout espoir d'être secouru, obtint que tous les +habitants eussent la vie sauve, et qu'il lui fût permis de se retirer +à Gand, avec ses chevaliers et ses hommes d'armes; lorsqu'il traversa +le camp français, il y aperçut le comte de Hainaut qui s'était placé +sur son passage, revêtu des insignes du comté de Flandre. Robert de +Béthune ne répondit rien à ce défi: il laissait à l'avenir le soin +d'instruire Jean de Hainaut que, si Philippe le Bel avait tiré +l'épée, ce n'était point pour défendre les droits de la maison +d'Avesnes. + +La capitulation de Lille avait eu lieu le 29 août; peu de jours après, +le roi de France se rendit à Courtray, et ce fut dans cette ville que, +pour récompenser les services du duc de Bretagne et du comte d'Artois, +il leur accorda, par deux chartes mémorables, le droit de siéger parmi +les pairs du royaume. + +C'était à Courtray que Philippe le Bel avait convoqué ses hommes +d'armes, pour s'opposer aux Anglais qui venaient d'arriver en Flandre. +Edouard Ier s'était embarqué, le 23 août, à Winchelsea et avait +abordé, le 27, près de l'Ecluse. Les historiens anglais ont tracé un +brillant tableau du nombre de ses navires, de ses chevaliers et de ses +hommes d'armes; mais leurs récits sont évidemment exagérés. Guillaume +de Nangis assure qu'il n'avait sous ses ordres que fort peu de monde, +et cela paraît d'autant plus probable que, privé de l'appui de ses +barons et de ses communes, il s'était vu contraint à n'amener avec lui +que des mercenaires gallois et quelques prisonniers écossais. Une +semblable armée présentait peu d'espérances de succès, encore moins de +garanties de discipline. Les Anglais étaient encore dans le port de +l'Ecluse, lorsque éclata une rixe de matelots dans laquelle furent +brûlés vingt-cinq navires. Ils trouvèrent à Bruges le comte de +Flandre, fort occupé de ses démêlés avec les bourgeois, qui +s'opposaient à ce que l'on fortifiât leur ville; Edouard Ier, qui +écrivait peu de jours auparavant à Gui qu'il voulait «en ceste commune +besoigne, prendre avecque lui le bien et le meschief que Dieu y vodra +envoier,» demandait instamment qu'au lieu de s'enfermer à Bruges l'on +marchât de suite vers l'ennemi. Une éclatante victoire pouvait, en +effaçant le souvenir récent de la bataille de Bulscamp et de la +reddition de Lille, arrêter à la fois l'invasion étrangère et les +discordes civiles; mais Gui ne voyait autour du roi d'Angleterre qu'un +si petit nombre d'hommes d'armes que, loin de pouvoir repousser les +grandes armées du roi de France et du comte d'Artois, ils ne lui +paraissaient pas même assez redoutables pour le défendre contre les +bourgeois de Bruges, qu'il avait vainement cherché à apaiser en leur +restituant leurs anciens priviléges. «Sire, dit-il à Edouard Ier, vos +troupes sont trop fatiguées pour combattre immédiatement. Il vaux +mieux attendre le moment où toutes nos forces seront prêtes et une +occasion favorable. Jusque-là, nous pourrons nous tenir à Gand. Cette +ville est entourée de murailles épaisses, et sa situation est des plus +sûres.» Gui de Dampierre faisait allusion aux fleuves qui baignent les +remparts de Gand et qui la rendaient, selon l'expression de Villani, +«l'un des endroits les plus forts qu'il y ait au monde.» + +Edouard Ier approuva ce conseil, et partit précipitamment pour Gand +avec le comte de Flandre, sous la protection des archers gallois. Les +hommes d'armes qui étaient restés à bord des navires anglais jusqu'au +port de Damme reçurent également l'ordre de l'y suivre; mais avant +leur départ, ils cherchèrent querelle aux bourgeois, en massacrèrent +deux cents, et pillèrent les marchandises déposées dans leurs +entrepôts, comme si l'expédition d'Edouard Ier devait être marquée, à +chaque pas, par des désordres d'autant plus odieux que c'étaient ses +amis et ses alliés qui en étaient les victimes. + +La retraite des Anglais hâta le triomphe des _Leliaerts_. Dans les +premiers jours du mois d'octobre, le roi de France s'avança jusqu'à +Ingelmunster où les magistrats de Bruges vinrent lui offrir les clefs +de leur ville. Le comte de Valois et Raoul de Nesle en prirent +possession, et peu s'en fallut qu'ils ne s'emparassent au port de +Damme de la flotte anglaise qui eut à peine le temps de s'éloigner. + +Edouard Ier n'avait point quitté Gand: il ne cessait d'apprendre les +progrès de l'agitation qui régnait en Angleterre, et ce fut afin de la +calmer qu'il confirma, le 9 novembre 1297, au milieu des communes +flamandes, la grande charte de Jean sans Terre, si chère aux communes +anglaises. + +Si Edouard Ier rétablit la paix en Angleterre, il lui fut plus +difficile de troubler celle dont jouissait la France. Prêt à +s'embarquer pour la Flandre, il avait écrit de Waltham au comte de +Savoie, pour l'engager à réunir toutes ses forces contre Philippe le +Bel, et avait conclu en même temps de nouveaux traités d'alliance avec +le comte d'Auxerre, le comte de Montbéliard et d'autres seigneurs de +Bourgogne. Le comte de Bar, qui dès le mois de juin avait traversé la +Flandre pour retourner dans ses Etats, leur avait donné l'exemple de +l'agression en envahissant la Champagne; mais il avait été repoussé +par Gauthier de Châtillon, et ce revers semblait avoir refroidi le +zèle de tous ses confédérés. + +Ce fut dans ces circonstances que le roi Edouard Ier chargea Hugues +de Beauchamp de se rendre le 9 octobre à Vyve-Saint-Bavon pour y +négocier, avec les ambassadeurs français, une trêve qui devait durer +jusqu'à l'octave de la Saint-André. En vain le comte de Flandre +essaya-t-il de remontrer aux conseillers anglais que le roi de France +allait être contraint par les pluies de l'hiver à se retirer, et qu'on +touchait au moment le plus favorable pour lui enlever toutes ses +conquêtes; il ne put rien obtenir: cependant, deux jours avant que la +trêve commençât, Robert de Béthune rassembla quelques hommes d'armes +flamands et anglais, et se dirigea vers le port de Damme qu'il +surprit: quatre cents Français y périrent, un plus grand nombre y +furent faits prisonniers; et Robert de Béthune, encouragé par ce +succès, espérait pouvoir, par une attaque imprévue, rentrer à Bruges, +lorsqu'une querelle éclata entre les Flamands et les Anglais au sujet +du butin de Damme, et le força à renoncer à son projet. + +Quinze jours avant l'expiration de cette trêve, les ambassadeurs des +deux rois entamèrent de nouvelles négociations. Ils se réunirent le 23 +novembre près de Courtray, à l'abbaye de Groeninghe, fondée par +Béatrice de Dampierre. Ces voûtes pieuses, sous lesquelles se tenaient +alors les conférences pour la paix, devaient bientôt résonner du bruit +des chants de guerre et des gémissements des mourants. + +La nouvelle trêve qui fut conclue ne devait durer que jusqu'au mois de +février. Edouard Ier avait juré de ne point traiter de la paix tant +que le roi n'aurait point restitué toutes ses conquêtes à Gui de +Dampierre. Il paraît qu'à cette époque ce serment était sincère, car, +dès le lendemain de la convention de Groeninghe, il écrivit à Hugues +de Mortimer, à Jean de Latymer et à d'autres nobles anglais, pour +qu'ils s'embarquassent à Sandwich le jour de l'octave de la +Saint-André. Le 14 décembre, il adressait de nouvelles lettres en +Angleterre pour que d'autres seigneurs, dont il espérait l'appui, se +rendissent à Londres le lendemain de la fête de la Circoncision. +Cependant ses intentions se modifièrent tout à coup. L'un de ses +plénipotentiaires, Guillaume de Heton, archevêque de Dublin, qui avait +autrefois étudié la théologie à Paris, y avait peut-être conservé +quelques relations avec le roi de France: il est vraisemblable que ce +fut ce prélat qui sut persuader au roi de rentrer dans ses Etats pour +s'opposer aux invasions des Ecossais; et l'on apprit avec étonnement +qu'une trêve de deux ans avait été arrêtée entre les deux rois, et +qu'ils avaient remis tous leurs différends à l'arbitrage du pape +Boniface VIII. Le comte de Flandre était compris dans cette longue +suspension d'armes qui devait commencer le jour de l'Epiphanie 1297 +(v. st.). + +Les archers gallois, dont l'avidité n'avait pas été satisfaite par le +pillage de Damme, virent avec mécontentement se dissiper toutes les +espérances qu'ils avaient fondées sur la guerre contre les Français. A +défaut d'ennemis, ils résolurent de dépouiller les habitants de la +Flandre, et ils formèrent un complot pour mettre le feu à la ville de +Gand et la piller à la faveur du désordre. Mais dès que les Gantois +remarquèrent l'incendie qui s'allumait, ils soupçonnèrent les projets +qui les menaçaient et négligèrent le soin de combattre la flamme pour +frapper ceux qui violaient ainsi toutes les lois de l'hospitalité. Six +cents Anglais périrent, et la vie du roi lui-même fut en péril. Il +fallut que le comte de Flandre intervînt et recourût aux plus humbles +prières pour que l'on permît aux Anglais de sortir de Gand: ce ne fut +toutefois qu'après avoir défilé à pas lents devant les portes de la +ville, sous les yeux des bourgeois, qui leur enlevaient tout ce qui +semblait ne point leur appartenir légitimement. Le 3 février 1297 (v. +st.), ils se dirigèrent vers Ardenbourg, puis continuèrent leur marche +vers l'Ecluse, où Edouard Ier, désormais hostile aux Flamands, +attendit plus d'un mois les vaisseaux qui le portèrent au port de +Sandwich. + +Le théâtre et le caractère de la lutte se modifient: c'est au delà des +Alpes qu'il faudra suivre la marche des négociations auxquelles sont +attachées les dernières espérances de Gui de Dampierre. Dès que les +trêves avaient été proclamées, Michel Asclokettes avait quitté la +Flandre pour rejoindre Jacques Beck à Rome. Voici en quels termes il +rendait compte de la première audience que lui accorda Boniface VIII: +«Dès le jour de mon arrivée, j'ai été admis en la présence du pape; je +lui présentai vos lettres et je lui exposai, par telles paroles que +Dieu plaça dans ma bouche, l'état de vos affaires, ce qu'il écouta +avec bonté. Il me répondit fort affablement pour vous, sire, en +rappelant la grande affection et l'amour qu'il portait depuis +longtemps à la maison de Flandre; et il ajoutait qu'avec l'aide de +Dieu il chercherait à remettre vos affaires dans une bonne situation, +puisque les démêlés des rois de France et d'Angleterre allaient être +soumis à son arbitrage, car il ne doute pas qu'il n'en résulte une +bonne paix. Nous visitâmes ensuite tous les cardinaux; nous leur +présentâmes vos lettres en leur recommandant votre besogne; et chacun +d'eux, nous répondant séparément, nous a assuré qu'ils conserveraient +votre Etat et votre honneur, et l'honneur de la maison de Flandre. +Fasse Dieu que ces affaires viennent honorablement à bonne fin, comme +nous en avons grand espoir!» Les illusions des ambassadeurs flamands +furent courtes. Jean de Menin, qui suivit de près Michel Asclokettes à +Rome, put leur apprendre que le roi de France semblait déjà si assuré +de l'amitié du roi d'Angleterre, qu'il ne respectait plus la trêve à +l'égard des Flamands. Non-seulement il refusait de rendre la liberté +au sire de Blanmont et aux autres prisonniers de la bataille de +Bulscamp, mais les actes d'hostilité étaient nombreux. Les campagnes +n'avaient pas cessé d'être livrées à la dévastation, et Philippe avait +même fait saisir les biens des monastères dont les abbés avaient +adhéré à l'acte d'appel du comte de Flandre. + +Cependant, Robert de Béthune et son frère Jean, déjà connu sous le nom +de Jean de Namur, n'avaient pas tardé à se rendre en Italie pour +soutenir l'appel interjeté par le comte de Flandre. On a conservé le +mémoire qu'ils remirent à Boniface VIII. «Robert, Philippe et Jean, +fils du noble comte de Flandre, supplient très-humblement Votre +Sainteté, autant que le leur permet le soin de l'honneur et de la +dignité de leur père qu'ils remettent avec confiance entre vos mains, +de vouloir bien terminer le plus tôt possible leur contestation avec +le roi de France, afin qu'ils puissent vivre en paix; et si cette +affaire ne peut être terminée actuellement, ils vous supplient +d'ordonner que le roi rende du moins immédiatement la liberté à la +fille du comte de Flandre, au sire de Blanmont et aux autres +prisonniers... Ils vous supplient aussi de veiller à ce que les trêves +soient exactement observées...» Le passage le plus important de ce +mémoire est celui où ils s'occupent des engagements antérieurs qui ne +permettaient point au fils du roi d'Angleterre de conclure un second +projet de mariage. «Saint père, votre fils très-dévoué le comte de +Flandre s'afflige, et il aura de plus en plus sujet de s'en attrister, +de ce que l'union de sa fille avec le fils du roi d'Angleterre, qui +était garantie par des serments solennels, ne s'accomplit point. Car +c'était une grande chose que d'avoir pour gendre le fils du roi +d'Angleterre, et de pouvoir espérer que, lorsque sa fille serait +reine, des liens étroits de parenté et d'amitié l'attacheraient à un +monarque puissant... C'était aussi une grande chose pour ses sujets +que d'être assurés de la paix et de la concorde entre la terre +d'Angleterre et celle de Flandre, dont les relations ont été si +souvent interrompues, au grand dommage des personnes et de la +prospérité générale; car ces terres sont voisines, elles sont +accoutumées à avoir fréquemment des rapports commerciaux pour le +transport des laines d'Angleterre et des draps de Flandre, et des +objets innombrables que l'on trouve dans l'un ou l'autre pays.» + +Quels que fussent les efforts de Robert de Béthune, il ne put rien +obtenir. Boniface VIII lui avait dit expressément que la seule voie de +salut qui restât au comte de Flandre était «de li mettre sa besoigne +en main;» et il avait ajouté qu'on ne devait pas craindre qu'il réunît +la Flandre à la France, puisque déjà le roi de France avait des +possessions trop étendues. Robert de Béthune y consentit à regret et +en quelque sorte par nécessité, de peur d'indisposer le pape en +restant l'unique obstacle à la paix de la chrétienté. Le 25 juin, les +trois fils de Gui de Dampierre se rendirent au palais de Saint-Pierre +pour y demander, avec de nouvelles instances, que la Flandre fût +comprise dans le traité entre la France et l'Angleterre, puisque le +roi d'Angleterre s'était engagé à ne pas traiter sans Gui de +Dampierre; mais Boniface VIII leur répondit sévèrement que les +affaires de la Flandre ne pouvaient point retarder les négociations +entre Edouard Ier et Philippe le Bel. La déclaration pontificale, dont +le sens n'était plus douteux, fut publiée deux jours après. Boniface +VIII y louait le zèle des deux rois pour faire cesser la guerre et +leur projet de confirmer la paix par le mariage du prince de Galles +avec Isabelle, fille de Philippe le Bel. «Nous ne voulons point, y +disait le pape, que les conventions arrêtées autrefois entre le roi +Edouard et le comte de Flandre puissent empêcher le mariage conclu +entre les rois de France et d'Angleterre, et par suite le +rétablissement de la paix; c'est pourquoi, en vertu de notre autorité +apostolique, nous les cassons et annulons complètement.» + +Robert de Béthune quitta Rome peu après: sa mission était terminée, +et il rentra tristement en Flandre, après s'être arrêté d'abord à +Florence pour y recourir à un emprunt onéreux chez les usuriers de la +maison des Bardi, puis à Lausanne pour s'y reposer de ses fatigues et +de ses inquiétudes aggravées par la fièvre qui l'avait saisi dans les +gorges du mont Saint-Bernard. + +Gui de Dampierre refusa longtemps de croire à la mauvaise foi +d'Edouard Ier. «Cher sire, lui écrivait-il au mois d'août 1298, je +suis chaque jour le témoin des grands dommages que me cause le roi de +France, et c'est ce qui me porte à recourir si souvent à vous, en qui, +après Dieu, je place toute ma confiance et tout mon espoir; car si +quelque salut peut exister pour moi, c'est de vous qu'il me doit +venir.» Edouard Ier se contentait de répondre qu'il ferait ce qu'il +devait faire; mais sa conduite, comme Gui de Dampierre l'écrivait à +Jean de Menin, s'accordait mal avec ses paroles. + +Un instant le comte de Flandre avait pu espérer qu'à défaut de l'appui +de l'Angleterre, celui de l'Allemagne, que lui avait enlevé la mort +d'Adolphe de Nassau, lui serait rendu. Philippe le Bel avait voulu +profiter de la victoire de Gœlheim pour élever son frère, le comte de +Valois, à l'empire. Albert d'Autriche, fils de Rodolphe de Hapsbourg, +n'avait combattu que pour reconquérir l'héritage paternel et il +refusait de l'abandonner: il se sépara immédiatement du roi de France, +et Gui de Dampierre se rendit près de lui à Aix pour assister à son +couronnement et recevoir l'investiture de tous les fiefs de Flandre +qui relevaient de l'empire. Mais ces espérances furent courtes: Albert +d'Autriche ne prit point les armes, et l'évêque de Vicence, qui avait +été chargé par le pape de présider à la conclusion du traité de paix +entre Edouard Ier et Philippe le Bel, ne tarda pas à se rendre en +Flandre. Ce fut probablement l'évêque de Vicence qui remit à Robert de +Béthune et à sa fille, la dame de Coucy, une bulle où Boniface VIII +reprochait à Gui de ne point écouter ses conseils. «Qu'il considère +que ses années, penchant de plus en plus vers leur déclin, le +rapprochent chaque jour du terme de la vie; et s'il ne doit désirer +que plus vivement de pouvoir faire passer son héritage à ses fils et +de laisser ses sujets en paix, qu'il cherche donc, avant d'être arrivé +à la fin des trêves, à éloigner tout sujet de dissentiment. Et vous, +mon fils, continuait Boniface VIII en s'adressant à Robert de Béthune, +considérez en vous-même quels seront tous les biens qui résulteront +de la paix, recherchez-la, et sachez que si vous écoutez nos +exhortations salutaires, nous vous accorderons notre généreuse faveur; +s'il en était autrement, la désobéissance du comte ne paraîtrait à +tous que le résultat de son orgueil, et comme nous ne voulons point +que notre appui manque au roi dans le cours de sa justice, nous +n'hésiterons pas à employer notre autorité apostolique comme nous le +croirons le plus utile à sa cause.» + +La position de Gui devenait de plus en plus précaire; chaque jour, les +chevaliers français trouvaient quelque prétexte pour violer les +trêves. Ils avaient d'abord prétendu que la possession des villes de +Bruges et de Courtray leur donnait le droit d'occuper tout le +territoire des châtellenies qui y étaient attachées, mais ils n'y +bornaient plus leurs excursions et les poussaient parfois jusqu'aux +portes d'Ypres et de Cassel. Charles de Valois n'avait pas quitté +Bruges. Il employa la plus grande partie de l'année 1298 et l'année +suivante à y faire construire des fortifications importantes. On +approfondit les anciens fossés, près des portes de la Madeleine et de +Sainte-Croix; on en creusa de nouveaux depuis la Bouverie jusqu'au +Sablon, et de là vers la porte Saint-Jacques. Philippe le Bel, qui +craignait d'autant plus les murmures des Brugeois que leur commerce +était à demi ruiné, venait de confirmer leurs priviléges. Dans les +premiers jours de juillet 1299, le connétable, Raoul de Nesle, leur +remit solennellement les lettres revêtues du sceau du roi. Guillaume +de Leye, qui les avait cherchées à Montreuil, ne reçut que quarante +sous, mais les magistrats firent distribuer quatorze livres aux +serviteurs du connétable; de plus, lorsque le chancelier, Pierre +Flotte, vint à Bruges, ils lui firent don d'un beau cheval qu'ils +avaient acheté à Pierre Heldebolle. + +Dans cette triste situation, le comte de Flandre resserrait les liens +qui l'unissaient à la Hollande et au Brabant; mais il voyait se rompre +tous ceux qu'il avait essayé de former en Allemagne. Dans les derniers +jours de novembre 1299, Philippe le Bel et Albert d'Autriche eurent +une entrevue à Vaucouleurs; il fut convenu que les frontières +françaises seraient portées de la Meuse jusqu'au Rhin, et ce fut au +prix de ces concessions que le roi de France lui sacrifia toutes les +prétentions de son frère. + +Cependant le pape Boniface VIII n'avait point approuvé l'élection du +duc d'Autriche, et s'indignait d'apprendre que Philippe avait traité +avec lui à Vaucouleurs. On l'entendit s'écrier: «C'est à moi qu'il +appartient de défendre les droits de l'empire.» Les ambassadeurs du +comte de Flandre à Rome comprirent admirablement la mission qu'ils +avaient à remplir. Prenant l'initiative de la grande lutte qui se +préparait, ils invoquèrent les droits de la Flandre opprimée comme le +champ le plus noble et le plus légitime où la souveraineté +pontificale, réunissant le pouvoir spirituel et le pouvoir temporel, +pût combattre les injustices et les usurpations du roi de France. +Après avoir rappelé la triste captivité de Philippe de Flandre, les +nombreuses violations de la trêve, la dévastation de plusieurs +monastères, ils continuaient en ces termes: «Que le pape soit le seul +juge compétent et celui que le comte doit nécessairement invoquer, +c'est ce que nous chercherons à établir. D'abord le pape est le juge +suprême, non-seulement pour les choses spirituelles, mais aussi pour +les choses temporelles, car il est le vicaire de Jésus-Christ +tout-puissant et le successeur de Pierre, à qui ont été remis tous les +droits de la puissance céleste et terrestre. Ne lit-on pas dans les +saintes Ecritures: Tout ce que vous aurez lié sur la terre sera lié +dans le ciel? Et ailleurs: Je vous ai établi au-dessus des nations? +Les disciples de Jésus-Christ ne trouvèrent-ils pas deux glaives avant +qu'il se rendît sur la montagne des Oliviers? Quoique d'autres +exercent la juridiction temporelle, et bien que ce soit un devoir pour +les chrétiens d'être soumis au roi comme à celui qui possède la +puissance supérieure, et à ses chefs comme envoyés de lui, le pape se +trouve dans une situation différente de celle des autres hommes, +puisqu'il occupe sur la terre la place de Jésus-Christ. Lorsqu'on +considère que toute puissance vient de Dieu, il ne paraît plus douteux +que la juridiction de toutes les choses spirituelles et temporelles +n'appartienne pleinement à son vicaire... Le pape ne peut-il point +déposer l'empereur qui est le premier de tous les princes séculiers? +N'a-t-il pas aussi le droit de déposer le roi de France qui ne +reconnaît aucun prince au-dessus de lui?... Le pouvoir pontifical +n'a-t-il point été, à toutes les époques, le refuge des opprimés.» + +La réponse de Boniface VIII ne se fit pas longtemps attendre. Le 6 +janvier, jour de la fête de l'Epiphanie, le cardinal Matthieu +d'Aquasparta, qui prêchait publiquement en présence du pape et des +cardinaux dans l'église de Saint-Jean-de-Latran, déclara, du haut de +la chaire, que le pape était seigneur souverain, temporel et +spirituel, de tous les hommes quels qu'ils fussent, étant le vicaire +de Dieu, par le don fait à saint Pierre et à ses successeurs, et il +ajouta que quiconque voudrait s'y opposer méritait que la sainte +Eglise, en vertu de sa divine autorité, le frappât, comme hérétique, +par l'épée spirituelle et par l'épée temporelle. Le 15 janvier le pape +dit lui-même aux ambassadeurs flamands que le roi de France suivait de +mauvais conseils. «On raconte, et nous le tenons pour certain, +écrivaient-ils le même jour au comte de Flandre, que l'alliance qui a +été faite entre le roi de France et le roi d'Allemagne déplaît fort au +pape, et que c'est par haine contre le roi d'Allemagne qu'il vient de +créer archevêque de Trèves Thierri de Nassau, frère de l'ancien +empereur Adolphe; on assure que le pape ne cherche qu'à le renverser, +car il lui semble que le roi d'Allemagne et le roi de France veulent +tout ébranler. Nous avons aussi entendu dire que les siéges de Cologne +et de Mayence seront vacants plus tôt qu'on ne le pense, et le pape y +placera des personnes dont il pourra s'aider contre le roi +d'Allemagne; il pourrait même arriver que votre neveu, le prévôt de +Maestricht, Guillaume de Juliers, obtînt l'une de ces dignités, grâce +à votre appui et à celui de vos amis et des siens. Sachez aussi que +votre neveu, Gui de Hainaut, eût eu l'archevêché de Trèves, si l'on +n'eût connu l'alliance de son frère avec le roi de France.» + +La protestation du pape contre les rois ligués contre lui fut le grand +jubilé de l'an 1300. Il appela toute l'Europe à Rome, et l'Europe y +accourut. L'Angleterre, l'Allemagne et la France, malgré les princes +qui les gouvernaient, la Flandre, malgré ses divisions et ses guerres, +envoyèrent au delà des Alpes un si grand nombre de pèlerins que la +multitude qui se pressait aux bords du Tibre pour visiter les reliques +des martyrs effaça les plus pompeux souvenirs du peuple roi; ce fut à +la fois la révélation d'un immense enthousiasme religieux et la +manifestation de la puissance dont l'autorité pontificale restait +armée aux yeux des peuples. + +Le pape avait prolongé la trêve; mais le roi de France, loin de la +respecter, annonçait hautement l'intention de recommencer la guerre. +Déjà Charles de Valois avait assemblé une armée dans laquelle on +comptait quinze cents chevaliers. Le jour même où expirait la trêve +de deux ans, concilie autrefois par les députés du roi d'Angleterre (6 +janvier 1299) (v. st.), le comte de Valois surprit Douay. Poursuivant +sa marche et ses succès, il traversa Bruges, défit les hommes d'armes +qu'avait réunis le sire de Maldeghem, et vint mettre le siége devant +Damme. Les habitants, sachant qu'ils n'avaient point de merci à +espérer, avaient fui, et lorsque les Français y pénétrèrent, ils n'y +trouvèrent qu'une vieille femme assise à son foyer. Enfin, le 8 mai +1300, les magistrats de Gand, qui avaient vu de leurs remparts +l'incendie de Nevele et des villages environnants, vinrent offrir les +clefs de leur ville. «Les bourgeois des villes de Flandre, dit un +historien allemand, étaient tous corrompus par les dons ou par les +promesses du roi de France, qui n'eût jamais osé envahir leurs +frontières s'ils avaient été fidèles à leur comte.» + +Gui de Dampierre avait appris qu'une insurrection, dans laquelle avait +péri Wulfart de Borssele, avait rétabli en Hollande la tutelle de Jean +d'Avesnes. Son petit-fils, le duc de Brabant, l'avait abandonné. +Succombant sous le double poids de la vieillesse et du malheur, il +remit, dans une assemblée des députés du pays tenue à Audenarde, toute +l'autorité à Robert de Béthune, et se retira à Rupelmonde; cependant, +lorsqu'il vit la Flandre menacée d'une destruction complète, il céda +aux instances de son fils Guillaume, qui avait épousé une fille de +Raoul de Nesle, et alla trouver à Ardenbourg Charles de Valois, pour +le supplier de mettre un terme aux ravages de la guerre. Gui n'avait +pu oublier ni sa captivité en 1294, ni le long supplice de sa fille; +mais la générosité du roi de France était devenue la dernière +ressource de la Flandre: il se dévoua et écouta les conseils de +Charles de Valois, qui, en le pressant de se rendre à Paris, lui avait +promis qu'il pourrait librement quitter la France, s'il ne parvenait +point à conclure la paix. Deux de ses fils, Robert et Guillaume, +l'accompagnaient, et parmi les chevaliers et les nobles bourgeois +qu'il avait jadis associés à sa puissance, il y en eut plusieurs qui +voulurent partager, à l'heure des revers, sa destinée quelle qu'elle +dût être. L'histoire doit enregistrer les noms de ces héros de la +fidélité, qui en étaient en même temps les martyrs. C'étaient les +sires de Hontschoote, de Gavre, de Sotteghem, d'Haveskerke, de +Dudzeele, de Somerghem, de Watervliet, Jean de Gand, Sohier de +Courtray, Arnould d'Audenarde, Antoine de Bailleul, Jean de Menin, +Gérard de Moor, Baudouin de Knesselaere, Jean de Valenciennes, Alard +de Roubaix, Gui de Thourout, Gérard de Verbois, Michel et Jean de +Lembeke, Baudouin de Quaet-Ypre, Valentin de Nieperkerke, Jean de +Rodes, Jean et Baudouin de Heyle, Guillaume d'Huysse, Gauthier et +Guillaume de Nevele, Roger de Ghistelles, Philippe d'Axpoele, Jean de +Wevelghem, Jacques d'Uutkerke, Gauthier de Lovendeghem, Baudouin de +Passchendaele, Jean de Volmerbeke, Geoffroi de Ransières, Gauthier de +Maldeghem, Michel de Merlebeke, Guillaume de Cockelaere, Philippe de +Steenhuyse, Guillaume de Mortagne, Thomas et Ywain de Vaernewyck, Jean +de Bondues, Thierry Devos, Henri Eurebar, Richard Standaert, Jean +Baronaige, Guillaume Wenemare, Thierri de la Barre, Jean Van de Poele. + +Lorsque le comte de Flandre entra à Paris, il aperçut, à l'une des +fenêtres du palais, la reine dont l'orgueil insultait à son +humiliation: il baissa les yeux et ne salua point. Robert suivit +l'exemple de son père; mais Guillaume se découvrit. Arrivés près de +l'escalier du palais, ils descendirent de cheval, et s'approchant du +roi ils se placèrent en sa merci. Charles de Valois voulut ajouter +quelques mots, mais Philippe le Bel l'interrompit: «Je ne veux point +avoir de paix avec vous, dit-il à Gui; si mon frère a pris quelques +engagements vis-à-vis de vous, il n'en avait pas le droit.» Et il +ordonna au comte d'Artois de conduire au Châtelet Gui de Dampierre, +ses fils et tous ses chevaliers. Ils y restèrent dix jours, pendant +qu'on célébrait les noces du duc d'Autriche avec Blanche de France; +mais bientôt Philippe le Bel jugea à propos de les éloigner. Le comte +de Flandre fut enfermé dans la tour de Compiègne; Robert de Béthune à +Chinon, avec le sire de Steenhuyse; son frère Guillaume, à Issoudun. +Les autres chevaliers reçurent pour prison Montlhéry, Janville, +Falaise, Loudun, Niort ou la Nonnette. + +Dans quelques châteaux, les captifs parvinrent à adoucir la sévérité +de leurs gardes, ils leur donnaient des autours, des faucons, des +hanaps dorés; ils faisaient venir pour leurs femmes des cammelins de +Cambray, des draps rayés de Gand, voire même de belles vaches de +Flandre; on vit aussi l'un des geôliers recevoir une pension de vingt +livres de rente de Gauthier de Nevele et lui en rendre foi et hommage; +mais il y eut d'autres prisons où ils furent traités avec une extrême +rigueur. A Chinon, l'un des _mestres de la garde_, Perceval du Pont, +insulta Guillaume de Steenhuyse en présence de Robert de Béthune. A +Falaise, on contraignit les prisonniers à se nourrir à leurs dépens, +puis on arrêta leurs viandes et on fit répandre leur vin. A la +Nonnette, pauvre château d'Auvergne, les plaintes furent encore plus +vives contre la cruauté de Guillaume de Rosières. Là, ils furent +enfermés dans une tour et chargés de chaînes. Guillaume de Rosières ne +cessait de leur répéter: «Je voudrais que le roi m'ordonnât de vous +trancher la tête à tous; je le ferais moi-même volontiers.» Le +vendredi, il prétendait qu'ils ne devaient pas avoir de vivres, +attendu que c'était un jour de jeûne. Quelles que fussent leurs +représentations, il se contentait de leur répondre que s'ils osaient +faire connaître leurs murmures, on ajouterait plutôt foi à ses +déclarations qu'à celles de tous les chevaliers captifs; et du reste +que s'ils périssaient dans leur prison, «il plairoit bien au roi.» + +La captivité de Gui de Dampierre avait hâté la chute de son autorité +dans toute la Flandre. Audenarde, Termonde, Ypres, vaillamment +défendue par le sire de Maldeghem, avaient subi le joug étranger, et +l'un des fils du comte, Gui de Namur, qui pendant quelques jours avait +prolongé la résistance au sein des héroïques populations du pays de +Furnes, s'était retiré aux bords de la Meuse avec ses frères Jean et +Henri. Le connétable Raoul de Nesle, _tenant le lieu du roi de France +dans sa terre de Flandre nouvellement acquise_, exerçait en son nom +l'autorité souveraine dans cette ville de Bruges, dont ses ancêtres +avaient autrefois reçu la châtellenie des princes de la maison de +Flandre, aujourd'hui dépouillée de son héritage et profondément +humiliée; mais son gouvernement fut du moins doux et pacifique; il se +souvenait qu'il n'était point étranger au sang de Thierri d'Alsace, et +que sa fille avait épousé l'un des fils de Gui de Dampierre. + +Au mois de mai 1301, Philippe le Bel résolut de visiter ses conquêtes. +La reine de France apportait dans ce voyage toutes les joies de +l'orgueil et de la vengeance. Issue par son père de la maison des +comtes de Champagne, si souvent rivaux des comtes de Flandre, elle +appartenait par sa mère à celle des comtes d'Artois; une haine de plus +en plus vive l'animait contre la Flandre depuis le jour où le fils de +Robert d'Artois avait été mortellement blessé près de Furnes, et +c'était un frère du vainqueur de Bulscamp, Jacques de Châtillon, +comte de Saint-Pol, qu'elle amenait avec elle, afin qu'une sévère +oppression succédât désormais à l'administration paternelle du +connétable. + +Le 18 mai, le roi et la reine de France, suivis d'une cour nombreuse, +arrivèrent à Tournay. De là ils se rendirent, par Courtray, Peteghem +et Audenarde, à Gand, où ils se trouvèrent le second jour de la +Pentecôte. Toute la population de cette puissante cité s'était portée +au devant du roi, quoique la variété des costumes revêtus par les +bourgeois indiquât la diversité de leurs opinions. Malgré l'opposition +des Trente-Neuf, qui profitaient, disait-on, des impôts prélevés sur +la bière et l'hydromel, Philippe le Bel n'hésita pas à les supprimer, +afin de se concilier la faveur des Gantois. Après un séjour d'une +semaine à Gand, il poursuivit son voyage vers Bruges, où il fit son +entrée solennelle le 29 mai. Toutes les maisons y étaient couvertes +d'ornements précieux; sur des estrades, auxquelles étaient suspendues +les tapisseries les plus riches, se pressaient les dames de Bruges +dont la beauté et les joyaux éveillèrent dans le cœur de la reine une +ardente jalousie; mais le peuple, auquel les échevins avaient défendu, +sous peine de mort, de faire entendre aucune réclamation semblable à +celle des Gantois, restait muet. Son silence effraya Philippe le Bel; +ce fut en vain qu'il appela près de lui les bourgeois et fit proclamer +les joutes les plus brillantes: il y avait déjà du sang sur les pavés +de Bruges. «Ces fêtes, dit Villani, furent les dernières que les +Français connurent de notre temps, car la fortune, qui s'était +jusqu'alors montrée si favorable au roi de France, tourna tout à coup +sa roue, et il faut en trouver la cause dans l'injuste captivité de +l'innocente damoiselle de Flandre et dans la trahison dont le comte de +Flandre et ses fils avaient été les victimes.» + +FIN DU TOME PREMIER. + + + + +TABLE. + + + Pages + + PRÉFACE. V + + LIVRE PREMIER.--Les Galls, les Kymris, les Romains.--Invasion + des barbares.--Conquêtes des Franks.--Etablissements des + Saxons.--Naissance et progrès du christianisme. 1 + + LIVRE DEUXIÈME.--Le Fleanderland.--Les Flamings.--Le duc + Angilbert et le forestier Liderik.--Invasions des Normands. 34 + + LIVRE TROISIÈME.--Baldwin Bras de Fer, premier comte de + Flandre.--Baldwin le Chauve.--Arnulf le Grand.--Baldwin + le Jeune.--Arnulf le Jeune.--Guerres civiles et + étrangères.--Désastres et discordes. 48 + + LIVRE QUATRIÈME.--Baldwin le Barbu.--Baldwin ou Baudouin + le Pieux.--Baudouin le Bon.--Arnould le Simple.--Robert + le Frison.--Robert de Jérusalem.--Baudouin à la + Hache.--Reconstitution de la société.--Développements de la + civilisation.--Les croisades. 73 + + LIVRE CINQUIÈME.--Charles le Bon.--Conjuration des + Flamings.--Attentat du 2 mars 1127.--Guillaume de Normandie. 114 + + LIVRE SIXIÈME.--Thierri et Philippe d'Alsace.--Les + gildes.--Les communes.--Guerres et croisades. 144 + + LIVRE SEPTIÈME.--Avénement de la dynastie de + Hainaut.--Baudouin VIII.--Baudouin IX.--Croisade.--Conquête + de Constantinople. 184 + + LIVRE HUITIÈME.--Jeanne et Marguerite de Constantinople.--Luttes + contre Philippe-Auguste.--Influence pacifique du règne de + Louis IX. 209 + + LIVRE NEUVIÈME.--Puissance de Guy de Dampierre.--Prospérité des + communes flamandes.--Intrigues de Philippe-le-Bel.--Troubles + et guerres. 268 + + +FIN DE LA TABLE DU TOME PREMIER. + + _Bruxelles_, A. VROMANT, _imprimeur-editeur, rue de la Chapelle, 3_. + + + + + +End of the Project Gutenberg EBook of Histoire de Flandre, Tome 1/4, by +Constantine Bruno Kervyn de Lettenhove + +*** END OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK HISTOIRE DE FLANDRE, TOME 1/4 *** + +***** This file should be named 44156-0.txt or 44156-0.zip ***** +This and all associated files of various formats will be found in: + http://www.gutenberg.org/4/4/1/5/44156/ + +Produced by Hélène de Mink, Clarity and the Online +Distributed Proofreading Team at http://www.pgdp.net (This +book was produced from scanned images of public domain +material from the Google Print project.) + + +Updated editions will replace the previous one--the old editions +will be renamed. + +Creating the works from public domain print editions means that no +one owns a United States copyright in these works, so the Foundation +(and you!) can copy and distribute it in the United States without +permission and without paying copyright royalties. Special rules, +set forth in the General Terms of Use part of this license, apply to +copying and distributing Project Gutenberg-tm electronic works to +protect the PROJECT GUTENBERG-tm concept and trademark. Project +Gutenberg is a registered trademark, and may not be used if you +charge for the eBooks, unless you receive specific permission. If you +do not charge anything for copies of this eBook, complying with the +rules is very easy. You may use this eBook for nearly any purpose +such as creation of derivative works, reports, performances and +research. They may be modified and printed and given away--you may do +practically ANYTHING with public domain eBooks. Redistribution is +subject to the trademark license, especially commercial +redistribution. + + + +*** START: FULL LICENSE *** + +THE FULL PROJECT GUTENBERG LICENSE +PLEASE READ THIS BEFORE YOU DISTRIBUTE OR USE THIS WORK + +To protect the Project Gutenberg-tm mission of promoting the free +distribution of electronic works, by using or distributing this work +(or any other work associated in any way with the phrase "Project +Gutenberg"), you agree to comply with all the terms of the Full Project +Gutenberg-tm License available with this file or online at + www.gutenberg.org/license. + + +Section 1. General Terms of Use and Redistributing Project Gutenberg-tm +electronic works + +1.A. By reading or using any part of this Project Gutenberg-tm +electronic work, you indicate that you have read, understand, agree to +and accept all the terms of this license and intellectual property +(trademark/copyright) agreement. If you do not agree to abide by all +the terms of this agreement, you must cease using and return or destroy +all copies of Project Gutenberg-tm electronic works in your possession. +If you paid a fee for obtaining a copy of or access to a Project +Gutenberg-tm electronic work and you do not agree to be bound by the +terms of this agreement, you may obtain a refund from the person or +entity to whom you paid the fee as set forth in paragraph 1.E.8. + +1.B. "Project Gutenberg" is a registered trademark. It may only be +used on or associated in any way with an electronic work by people who +agree to be bound by the terms of this agreement. There are a few +things that you can do with most Project Gutenberg-tm electronic works +even without complying with the full terms of this agreement. See +paragraph 1.C below. There are a lot of things you can do with Project +Gutenberg-tm electronic works if you follow the terms of this agreement +and help preserve free future access to Project Gutenberg-tm electronic +works. See paragraph 1.E below. + +1.C. The Project Gutenberg Literary Archive Foundation ("the Foundation" +or PGLAF), owns a compilation copyright in the collection of Project +Gutenberg-tm electronic works. Nearly all the individual works in the +collection are in the public domain in the United States. If an +individual work is in the public domain in the United States and you are +located in the United States, we do not claim a right to prevent you from +copying, distributing, performing, displaying or creating derivative +works based on the work as long as all references to Project Gutenberg +are removed. Of course, we hope that you will support the Project +Gutenberg-tm mission of promoting free access to electronic works by +freely sharing Project Gutenberg-tm works in compliance with the terms of +this agreement for keeping the Project Gutenberg-tm name associated with +the work. You can easily comply with the terms of this agreement by +keeping this work in the same format with its attached full Project +Gutenberg-tm License when you share it without charge with others. + +1.D. The copyright laws of the place where you are located also govern +what you can do with this work. Copyright laws in most countries are in +a constant state of change. If you are outside the United States, check +the laws of your country in addition to the terms of this agreement +before downloading, copying, displaying, performing, distributing or +creating derivative works based on this work or any other Project +Gutenberg-tm work. The Foundation makes no representations concerning +the copyright status of any work in any country outside the United +States. + +1.E. Unless you have removed all references to Project Gutenberg: + +1.E.1. The following sentence, with active links to, or other immediate +access to, the full Project Gutenberg-tm License must appear prominently +whenever any copy of a Project Gutenberg-tm work (any work on which the +phrase "Project Gutenberg" appears, or with which the phrase "Project +Gutenberg" is associated) is accessed, displayed, performed, viewed, +copied or distributed: + +This eBook is for the use of anyone anywhere at no cost and with +almost no restrictions whatsoever. You may copy it, give it away or +re-use it under the terms of the Project Gutenberg License included +with this eBook or online at www.gutenberg.org + +1.E.2. If an individual Project Gutenberg-tm electronic work is derived +from the public domain (does not contain a notice indicating that it is +posted with permission of the copyright holder), the work can be copied +and distributed to anyone in the United States without paying any fees +or charges. If you are redistributing or providing access to a work +with the phrase "Project Gutenberg" associated with or appearing on the +work, you must comply either with the requirements of paragraphs 1.E.1 +through 1.E.7 or obtain permission for the use of the work and the +Project Gutenberg-tm trademark as set forth in paragraphs 1.E.8 or +1.E.9. + +1.E.3. If an individual Project Gutenberg-tm electronic work is posted +with the permission of the copyright holder, your use and distribution +must comply with both paragraphs 1.E.1 through 1.E.7 and any additional +terms imposed by the copyright holder. Additional terms will be linked +to the Project Gutenberg-tm License for all works posted with the +permission of the copyright holder found at the beginning of this work. + +1.E.4. Do not unlink or detach or remove the full Project Gutenberg-tm +License terms from this work, or any files containing a part of this +work or any other work associated with Project Gutenberg-tm. + +1.E.5. Do not copy, display, perform, distribute or redistribute this +electronic work, or any part of this electronic work, without +prominently displaying the sentence set forth in paragraph 1.E.1 with +active links or immediate access to the full terms of the Project +Gutenberg-tm License. + +1.E.6. You may convert to and distribute this work in any binary, +compressed, marked up, nonproprietary or proprietary form, including any +word processing or hypertext form. However, if you provide access to or +distribute copies of a Project Gutenberg-tm work in a format other than +"Plain Vanilla ASCII" or other format used in the official version +posted on the official Project Gutenberg-tm web site (www.gutenberg.org), +you must, at no additional cost, fee or expense to the user, provide a +copy, a means of exporting a copy, or a means of obtaining a copy upon +request, of the work in its original "Plain Vanilla ASCII" or other +form. Any alternate format must include the full Project Gutenberg-tm +License as specified in paragraph 1.E.1. + +1.E.7. Do not charge a fee for access to, viewing, displaying, +performing, copying or distributing any Project Gutenberg-tm works +unless you comply with paragraph 1.E.8 or 1.E.9. + +1.E.8. You may charge a reasonable fee for copies of or providing +access to or distributing Project Gutenberg-tm electronic works provided +that + +- You pay a royalty fee of 20% of the gross profits you derive from + the use of Project Gutenberg-tm works calculated using the method + you already use to calculate your applicable taxes. The fee is + owed to the owner of the Project Gutenberg-tm trademark, but he + has agreed to donate royalties under this paragraph to the + Project Gutenberg Literary Archive Foundation. Royalty payments + must be paid within 60 days following each date on which you + prepare (or are legally required to prepare) your periodic tax + returns. Royalty payments should be clearly marked as such and + sent to the Project Gutenberg Literary Archive Foundation at the + address specified in Section 4, "Information about donations to + the Project Gutenberg Literary Archive Foundation." + +- You provide a full refund of any money paid by a user who notifies + you in writing (or by e-mail) within 30 days of receipt that s/he + does not agree to the terms of the full Project Gutenberg-tm + License. You must require such a user to return or + destroy all copies of the works possessed in a physical medium + and discontinue all use of and all access to other copies of + Project Gutenberg-tm works. + +- You provide, in accordance with paragraph 1.F.3, a full refund of any + money paid for a work or a replacement copy, if a defect in the + electronic work is discovered and reported to you within 90 days + of receipt of the work. + +- You comply with all other terms of this agreement for free + distribution of Project Gutenberg-tm works. + +1.E.9. If you wish to charge a fee or distribute a Project Gutenberg-tm +electronic work or group of works on different terms than are set +forth in this agreement, you must obtain permission in writing from +both the Project Gutenberg Literary Archive Foundation and Michael +Hart, the owner of the Project Gutenberg-tm trademark. Contact the +Foundation as set forth in Section 3 below. + +1.F. + +1.F.1. Project Gutenberg volunteers and employees expend considerable +effort to identify, do copyright research on, transcribe and proofread +public domain works in creating the Project Gutenberg-tm +collection. Despite these efforts, Project Gutenberg-tm electronic +works, and the medium on which they may be stored, may contain +"Defects," such as, but not limited to, incomplete, inaccurate or +corrupt data, transcription errors, a copyright or other intellectual +property infringement, a defective or damaged disk or other medium, a +computer virus, or computer codes that damage or cannot be read by +your equipment. + +1.F.2. LIMITED WARRANTY, DISCLAIMER OF DAMAGES - Except for the "Right +of Replacement or Refund" described in paragraph 1.F.3, the Project +Gutenberg Literary Archive Foundation, the owner of the Project +Gutenberg-tm trademark, and any other party distributing a Project +Gutenberg-tm electronic work under this agreement, disclaim all +liability to you for damages, costs and expenses, including legal +fees. YOU AGREE THAT YOU HAVE NO REMEDIES FOR NEGLIGENCE, STRICT +LIABILITY, BREACH OF WARRANTY OR BREACH OF CONTRACT EXCEPT THOSE +PROVIDED IN PARAGRAPH 1.F.3. YOU AGREE THAT THE FOUNDATION, THE +TRADEMARK OWNER, AND ANY DISTRIBUTOR UNDER THIS AGREEMENT WILL NOT BE +LIABLE TO YOU FOR ACTUAL, DIRECT, INDIRECT, CONSEQUENTIAL, PUNITIVE OR +INCIDENTAL DAMAGES EVEN IF YOU GIVE NOTICE OF THE POSSIBILITY OF SUCH +DAMAGE. + +1.F.3. LIMITED RIGHT OF REPLACEMENT OR REFUND - If you discover a +defect in this electronic work within 90 days of receiving it, you can +receive a refund of the money (if any) you paid for it by sending a +written explanation to the person you received the work from. If you +received the work on a physical medium, you must return the medium with +your written explanation. The person or entity that provided you with +the defective work may elect to provide a replacement copy in lieu of a +refund. If you received the work electronically, the person or entity +providing it to you may choose to give you a second opportunity to +receive the work electronically in lieu of a refund. If the second copy +is also defective, you may demand a refund in writing without further +opportunities to fix the problem. + +1.F.4. Except for the limited right of replacement or refund set forth +in paragraph 1.F.3, this work is provided to you 'AS-IS', WITH NO OTHER +WARRANTIES OF ANY KIND, EXPRESS OR IMPLIED, INCLUDING BUT NOT LIMITED TO +WARRANTIES OF MERCHANTABILITY OR FITNESS FOR ANY PURPOSE. + +1.F.5. Some states do not allow disclaimers of certain implied +warranties or the exclusion or limitation of certain types of damages. +If any disclaimer or limitation set forth in this agreement violates the +law of the state applicable to this agreement, the agreement shall be +interpreted to make the maximum disclaimer or limitation permitted by +the applicable state law. The invalidity or unenforceability of any +provision of this agreement shall not void the remaining provisions. + +1.F.6. INDEMNITY - You agree to indemnify and hold the Foundation, the +trademark owner, any agent or employee of the Foundation, anyone +providing copies of Project Gutenberg-tm electronic works in accordance +with this agreement, and any volunteers associated with the production, +promotion and distribution of Project Gutenberg-tm electronic works, +harmless from all liability, costs and expenses, including legal fees, +that arise directly or indirectly from any of the following which you do +or cause to occur: (a) distribution of this or any Project Gutenberg-tm +work, (b) alteration, modification, or additions or deletions to any +Project Gutenberg-tm work, and (c) any Defect you cause. + + +Section 2. Information about the Mission of Project Gutenberg-tm + +Project Gutenberg-tm is synonymous with the free distribution of +electronic works in formats readable by the widest variety of computers +including obsolete, old, middle-aged and new computers. It exists +because of the efforts of hundreds of volunteers and donations from +people in all walks of life. + +Volunteers and financial support to provide volunteers with the +assistance they need are critical to reaching Project Gutenberg-tm's +goals and ensuring that the Project Gutenberg-tm collection will +remain freely available for generations to come. In 2001, the Project +Gutenberg Literary Archive Foundation was created to provide a secure +and permanent future for Project Gutenberg-tm and future generations. +To learn more about the Project Gutenberg Literary Archive Foundation +and how your efforts and donations can help, see Sections 3 and 4 +and the Foundation information page at www.gutenberg.org + + +Section 3. Information about the Project Gutenberg Literary Archive +Foundation + +The Project Gutenberg Literary Archive Foundation is a non profit +501(c)(3) educational corporation organized under the laws of the +state of Mississippi and granted tax exempt status by the Internal +Revenue Service. The Foundation's EIN or federal tax identification +number is 64-6221541. Contributions to the Project Gutenberg +Literary Archive Foundation are tax deductible to the full extent +permitted by U.S. federal laws and your state's laws. + +The Foundation's principal office is located at 4557 Melan Dr. S. +Fairbanks, AK, 99712., but its volunteers and employees are scattered +throughout numerous locations. Its business office is located at 809 +North 1500 West, Salt Lake City, UT 84116, (801) 596-1887. Email +contact links and up to date contact information can be found at the +Foundation's web site and official page at www.gutenberg.org/contact + +For additional contact information: + Dr. Gregory B. Newby + Chief Executive and Director + gbnewby@pglaf.org + +Section 4. Information about Donations to the Project Gutenberg +Literary Archive Foundation + +Project Gutenberg-tm depends upon and cannot survive without wide +spread public support and donations to carry out its mission of +increasing the number of public domain and licensed works that can be +freely distributed in machine readable form accessible by the widest +array of equipment including outdated equipment. Many small donations +($1 to $5,000) are particularly important to maintaining tax exempt +status with the IRS. + +The Foundation is committed to complying with the laws regulating +charities and charitable donations in all 50 states of the United +States. Compliance requirements are not uniform and it takes a +considerable effort, much paperwork and many fees to meet and keep up +with these requirements. We do not solicit donations in locations +where we have not received written confirmation of compliance. To +SEND DONATIONS or determine the status of compliance for any +particular state visit www.gutenberg.org/donate + +While we cannot and do not solicit contributions from states where we +have not met the solicitation requirements, we know of no prohibition +against accepting unsolicited donations from donors in such states who +approach us with offers to donate. + +International donations are gratefully accepted, but we cannot make +any statements concerning tax treatment of donations received from +outside the United States. U.S. laws alone swamp our small staff. + +Please check the Project Gutenberg Web pages for current donation +methods and addresses. Donations are accepted in a number of other +ways including checks, online payments and credit card donations. +To donate, please visit: www.gutenberg.org/donate + + +Section 5. General Information About Project Gutenberg-tm electronic +works. + +Professor Michael S. Hart was the originator of the Project Gutenberg-tm +concept of a library of electronic works that could be freely shared +with anyone. For forty years, he produced and distributed Project +Gutenberg-tm eBooks with only a loose network of volunteer support. + +Project Gutenberg-tm eBooks are often created from several printed +editions, all of which are confirmed as Public Domain in the U.S. +unless a copyright notice is included. Thus, we do not necessarily +keep eBooks in compliance with any particular paper edition. + +Most people start at our Web site which has the main PG search facility: + + www.gutenberg.org + +This Web site includes information about Project Gutenberg-tm, +including how to make donations to the Project Gutenberg Literary +Archive Foundation, how to help produce our new eBooks, and how to +subscribe to our email newsletter to hear about new eBooks. + |
